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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:12:46 -0700 |
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diff --git a/39429-0.txt b/39429-0.txt new file mode 100644 index 0000000..6efcf15 --- /dev/null +++ b/39429-0.txt @@ -0,0 +1,19415 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire du moyen âge 395-1270, by +Charles Victor Langlois + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Histoire du moyen âge 395-1270 + +Author: Charles Victor Langlois + +Release Date: April 11, 2012 [EBook #39429] +[Last updated: May 2, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU MOYEN ÂGE 395-1270 *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project and The Internet Archive.) + + + + + + + +Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + +CH.-V. LANGLOIS + +LECTURES HISTORIQUES + +CLASSE DE TROISIÈME + +MOYEN ÂGE + + + + +LECTURES HISTORIQUES + +_Rédigées conformément aux programmes officiels, à l'usage de +l'enseignement secondaire classique._ + +Nouvelles éditions refondues et complétées + +6 VOLUMES IN-16, ILLUSTRÉS DE NOMBREUSES GRAVURES + +cartonnage toile. + + +=Histoire ancienne (Égypte, Assyrie).= CLASSE DE SIXIÈME, par M. G. +MASPERO, membre de l'Institut. 1 vol. 5 fr. + +=Histoire de la Grèce (Vie privée et Vie publique des Grecs).= +CLASSE DE CINQUIÈME, par M. P. GUIRAUD, maître de conférences à l'École +normale supérieure. 1 vol. 5 fr. + +=Histoire romaine (Vie privée et Vie publique des Romains).= CLASSE +DE QUATRIÈME, par M. PAUL GUIRAUD, 1 vol. 5 fr. + +=Histoire du Moyen Age (395-1270).= CLASSE DE TROISIÈME, par M. CH.-V. +LANGLOIS, chargé de cours à la Faculté des lettres de Paris. 1 vol. 5 fr. + +=Histoire du Moyen Age et des Temps modernes.= CLASSE DE SECONDE, +par M. MARIÉJOL, professeur à la Faculté des lettres de Lyon. 1 vol. 5 fr. + +=Histoire des Temps modernes.= CLASSE DE RHÉTORIQUE, par M. LACOUR-GAYET, +professeur au lycée Saint-Louis. 1 vol. 5 fr. + +43371.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris. + + + + +CH.-V. LANGLOIS + +CHARGÉ DE COURS A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS + +LECTURES HISTORIQUES + +RÉDIGÉES CONFORMÉMENT AUX PROGRAMMES OFFICIELS + +POUR LA CLASSE DE TROISIÈME + +HISTOIRE DU MOYEN ÂGE + +395-1270 + +[Illustration] + +TROISIÈME ÉDITION + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + +1901 + +Droits de traduction et de reproduction réservés + + + + +PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION + + +Dans la Préface de la première édition de ces _Lectures_ je disais que, +pour qu'un pareil recueil fût tenu au courant des progrès de la science, +il serait nécessaire de le reviser souvent. J'ai cru devoir, en effet, +après cinq ans, le remanier d'un bout à l'autre. + + +I + +Ce n'est pas que j'aie renoncé au système qui, en 1890, m'a paru le +meilleur. Je pense toujours, pour les mêmes raisons[1], qu'il est +impossible à un compilateur de _Lectures historiques_ de rédiger +lui-même tous les morceaux qu'il insère, et que, tout au moins quand il +s'agit de «Lectures sur l'histoire du moyen âge», il faut préférer, +comme plus clairs et plus facilement assimilables, les extraits choisis +ou les résumés de livres modernes aux documents originaux[2]. Je crois +encore qu'il est bon de restreindre le nombre des morceaux qui entrent +dans la composition du recueil, pour ne pas avoir à restreindre, au +détriment de sa valeur, l'étendue de chacun d'eux: «Quarante ou +cinquante sujets traités, c'est assez pour donner, comme on dit, des +clartés de tout, et pour éveiller, sinon pour satisfaire entièrement, la +curiosité d'un écolier[3].» + +Loin de changer d'avis, j'ai résolu au contraire de me conformer, mieux +que je ne l'avais fait d'abord, à ma propre manière de voir. + +I. «Le livre de lectures, disais-je en 1890, complémentaire du précis et +du cours oral du professeur, doit contenir peu ou point de documents +originaux.» En fait, j'avais inséré dans celui-ci, au milieu de morceaux +extraits d'œuvres modernes, quelques textes intéressants, mais bruts, +sans commentaires (ch. VI, § 2; ch. XI, § 4). Je les ai, cette fois, +retranchés, persuadé désormais qu'il faut distinguer très nettement le +livre de «Lectures historiques» de ce que l'on appelle, en allemand, le +_Quellenbuch_, du «Recueil de documents originaux à l'usage des +classes». Les _Quellenbücher_[4] sont des instruments d'enseignement +nouveaux, très précieux s'ils sont bien faits; je citerai, comme des +modèles, l'_Histoire de la France racontée par les contemporains_ de M. +B. Zeller, l'_English history from contemporary writers_ de M. J. York +Powel, la _Storia d'Italia narrata da scrittori contemporanei_ de P. +Orsi, le _Quellenbuch_ d'Œchsli pour l'histoire de Suisse, les +ouvrages de Richter, de Lehmann, pour l'histoire d'Allemagne, etc. Mais +le livre de _Lectures historiques_ est, à mon avis, tout autre chose: +c'est une petite bibliothèque choisie d'historiographie moderne. + +II. J'ai renoncé, d'autre part, à composer des tableaux d'ensemble avec +des renseignements empruntés à plusieurs auteurs. Ce procédé, fort +employé, est dangereux. Mais j'ai pris, comme précédemment, la liberté +d'élaguer, çà et là, dans les textes reproduits, les preuves, les notes, +les phrases surabondantes, pour plus de rapidité ou de clarté. + +De ce chef et du précédent, cinq morceaux sur quarante-trois ont été +éliminés. J'en ai supprimé six autres qui m'ont paru vieillis ou, pour +d'autres raisons, susceptibles d'être avantageusement remplacés. On +trouvera, par contre, dans cette édition, vingt-cinq morceaux +nouveaux.--La plupart des médiévistes français de premier ordre, dont +quelques-uns sont aussi de grands écrivains, sont représentés ici par +quelque fragment de leur œuvre[5]. + + +II + +Mais ce qui différencie surtout cette seconde édition de la première, ce +sont les notices bibliographiques, placées au commencement des quatorze +chapitres qui correspondent aux articles du programme. + +Je disais naguère: «Le livre complémentaire, en même temps qu'un choix +de morceaux recommandables, doit donner le catalogue d'une bibliothèque +idéale.» C'était alors une nouveauté d'introduire, dans un livre de +classe, des renseignements bibliographiques, précis et abondants. +Depuis, la Bibliographie est devenue à la mode; personne ne la trouve +plus «ennuyeuse», parce que tout le monde sait qu'elle est utile[6]. +Dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, en cours de +publication depuis 1893, chaque chapitre est suivi d'une «Bibliographie» +assez développée, parfois estimable, des «Documents» et des «Livres». En +même temps que se répandait l'habitude des notices bibliographiques, et, +tandis que le public apprenait à s'en servir, nous apprenions à les +mieux faire. C'est pourquoi l'on ne sera pas surpris que la +Bibliographie jointe à ces _Lectures_ ait été entièrement récrite. + +Il fallait d'abord la mettre au courant. Or telle est l'activité de la +production scientifique internationale que, en cinq ans, la littérature +historique est en grande partie renouvelée: des livres, qui étaient +classiques, sont remplacés; des lacunes ont été comblées; tout, ou +presque tout, est changé. En parcourant les notices bibliographiques de +ce recueil, on ne manquera pas d'être frappé du très grand nombre des +livres cités dont la date est postérieure à 1890. Cependant j'ai à peine +besoin de dire que je me suis attaché à indiquer, non pas les ouvrages +les plus récents, mais seulement les meilleurs. + +En second lieu, j'ai introduit deux modifications dans le plan primitif +des notices. + +I. Chaque notice se composait, dans la première édition, de deux +parties: _Documents originaux_, _Livres de seconde main_. Outre que +cette dernière expression, si usitée qu'elle soit, est impropre, il m'a +semblé raisonnable de simplifier, en réduisant chaque notice à une +simple «liste d'ouvrages modernes». C'est dans les _Quellenbücher_ que +la bibliographie des «sources» ou des «documents originaux» a sa place +marquée; je l'ai supprimée ici d'autant plus volontiers qu'elle +occupait induement une notable partie de la place nécessaire pour la +bibliographie des «livres». + +II. «Nous n'oublierons point, disais-je il y a cinq ans, que le +principal mérite d'une bibliographie historique à l'usage des lycées est +d'être pratique.» J'avais primitivement l'intention de n'énumérer que +les _meilleurs_ livres, les livres les plus dignes d'être lus ou +consultés[7]. Mais il faut bien signaler aussi quelques-uns de ceux qui, +quoique célèbres, _ne_ doivent _plus_ être lus, ni consultés avec +confiance. Il faut aussi prévenir le lecteur que certains «bons livres» +sont des ouvrages de vulgarisation et d'autres des œuvres +d'érudition, difficiles, techniques, parfois systématiques. D'où +l'utilité de quelques avertissements. J'avais essayé de remplacer ces +avertissements par des astérisques, conformément au procédé recommandé +par plusieurs bibliographes. J'ai substitué, cette fois, à l'astérisque, +décidément insuffisant, quelques remarques explicatives (encore trop +sommaires à mon gré) et des classifications raisonnées. + +Pratiques et à jour, je l'espère, les «Notices bibliographiques» de ce +recueil ne sont pas copieuses. Tous les renseignements de luxe (livres +arriérés et médiocres, utiles aux seuls érudits, etc.) en ont été, en +effet, bannis[8]. Mais la plupart des grands Manuels qui y sont indiqués +sont pourvus eux-mêmes d'excellentes bibliographies spéciales, +critiques, avec lesquelles il serait facile, au besoin, d'amplifier les +nôtres. J'indique d'ailleurs, en note[9], les instruments généraux les +plus commodes qui permettraient d'établir rapidement, si c'était utile, +la «bibliographie» d'un sujet spécial, c'est-à-dire de se procurer la +liste (la liste pure et simple, il est vrai, sans explications) des +livres et des articles qui ont été publiés sur n'importe quelle question +de l'histoire du moyen âge. + +Je n'ai cité nulle part l'_Atlas de géographie historique_ récemment +publié à la librairie Hachette, sous la direction de F. Schrader, ni les +t. IV à VIII de la _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke, parce qu'il aurait +fallu les citer partout[10]. + +CH.-V. LANGLOIS. + + + + +TABLE DES GRAVURES + + +Rome dominatrice du monde 11 + +La culture de la vigne, d'après une fresque de l'an 300 environ 21 + +Un évêque 28 + +Chrisma ou monogramme du Christ 30 + +Les registres du fisc brûlés sur le Forum 41 + +La crypte de Jouarre. Architecture mérovingienne 51 + +L'empereur Anastase en costume consulaire 76 + +Chalon de l'anneau d'or trouvé dans le tombeau de Childéric Ier, père +de Clovis 78 + +Costumes germaniques, d'après une miniature 87 + +Monnaie de Théodebert 97 + +L'empereur Justinien et sa cour: Mosaïque de San Vitale, à Ravenne 103 + +L'impératrice Theodora: Mosaïque de San Vitale, à Ravenne 107 + +Une église à coupoles. Saint-Front de Périgueux 115 + +L'église Saint-Martin, à Cantorbéry, fondée par saint Augustin 135 + +Rue et abside de Saint-Jean-et-Saint-Paul, à Rome 141 + +Porche extérieur de Saint-Clément 143 + +Façade intérieure de l'ancienne église Saint-Pierre au Vatican 157 + +Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre 158 + +Couronne dite de Charlemagne, conservée au trésor impérial +de Vienne 160 + +Dôme de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle 167 + +Page ornée de l'Évangéliaire de Saint-Vaast 172 + +Peinture de l'Évangéliaire de Charlemagne 173 + +L'empereur Lothaire 177 + +Reliure du psautier de Charles le Chauve 179 + +Sceau de Henri Ier 188 + +Un chevalier du XIe siècle, d'après la tapisserie de Bayeux 191 + +Un adoubement, d'après le ms. fr. 782 de la Bibl. nat. +(XIIIe siècle) 193 + +Geoffroy Plantagenet, d'après une plaque émaillée 195 + +Château du Xe siècle, sur sa motte, avec enceinte en palissades +de bois 201 + +Entrée du Forum par la Voie Sacrée 215 + +L'Empereur Otton III, d'après une miniature de l'Évangéliaire de +Bamberg 218 + +San Bartolommeo in Isola, à Rome 221 + +Sceau de Célestin III, au type des apôtres 227 + +Lettre d'Eugène III. Spécimen de l'écriture employée au XIIe siècle à +la Chancellerie pontificale 235 + +La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile, +près de Palerme 240 + +Sceau de Frédéric II 242 + +Monnaie de Frédéric II 244 + +L'église du Saint-Sépulcre, a Jérusalem 251 + +La porte de David à Jérusalem 253 + +Émaux du reliquaire de Limbourg 258 + +Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la +Sainte-Chapelle 261 + +La Sainte-Chapelle du Palais, bâtie par saint Louis pour recevoir les +reliques du Bucoléon 263 + +Qala'at-el-Hosn (le Krak des Chevaliers) 265 + +Essai de restitution du château du Krak, d'après M. Rey 269 + +Le château du Krak. État actuel 273 + +Constructions latines en Terre-Sainte. Château de Tancrède, +à Tibériade 279 + +Le château des Chevaliers Teutoniques, à Marienbourg en Prusse 285 + +Sceau de la ville de Compiègne 295 + +Sceau de la ville de Noyon (1259) 296 + +Sceau de la commune de Fismes 297 + +Sceau de la commune de Nesle (1230) 298 + +Plan de la bastide de Montpazier (Dordogne) 311 + +Sceau des métiers d'Arles 315 + +Monnaie de Louis VI 325 + +Le château de Senlis 326 + +Suger, d'après un vitrail de Saint-Denis 337 + +Carte des environs du château Gaillard 343 + +Plan du château Gaillard 347 + +Ruines du château Gaillard 349 + +Autre vue de ces ruines 353 + +Saint Louis, d'après une statuette en bois du musée de Cluny 373 + +Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe siècle, +d'après sa pierre tombale 375 + +Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'après sa pierre tombale 378 + +Sceau de Henri Plantagenet 389 + +Les tombeaux des Plantagenets à Fontevrault 391 + +Sceau de Jean sans Terre 397 + +La tour de l'Inquisition, à Carcassonne 419 + +Vue d'Assise 431 + +Le sire de Joinville, d'après un ms. du XIVe siècle 447 + +Charte de fondation de la Sorbonne, 1257 453 + +Sceau de l'Université de Paris 455 + +Un jongleur, d'après une miniature 487 + +Nef de la cathédrale d'Amiens 497 + +Arc brisé et arc en plein cintre 499 + +Cloître de Moissac 503 + +Sculptures du portail de Chartres 507 + +Sculptures du portail d'Amiens 509 + +Vase d'Alpaïs 513 + +Pyxide en cuivre émaillé. Limoges, XIIIe siècle 514 + +Crosse en cuivre émaillé. Idem 515 + +Châsse d'Ambazac 517 + +Châsse de Mozac 518 + +Gémellions en cuivre émaillé 520 + +Coffret dit de saint Louis. Travail limousin 523 + +Chevalier d'environ 1220, d'après l'album de Villard de Honnecourt 550 + +Chevalier anglo-normand, d'après une pierre tombale 552 + +Philippe de Valois, d'après son sceau 556 + + + + +LECTURES HISTORIQUES + +CLASSE DE TROISIÈME + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L'EMPIRE ROMAIN A LA FIN DU IVe SIÈCLE. + + PROGRAMME.--_L'empereur, les préfets, l'impôt; la cité; les grandes + propriétés; les colons._ + + _Civilisation romaine: écoles, monuments, mœurs. Exemples pris + en Gaule. Comparaison de la Gaule avant la conquête et de la Gaule + romaine._ + + _Le christianisme: les évêques, les conciles._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + +Il existe un grand nombre de bons livres sur le =droit public romain= en +général et sur l'=histoire générale de l'Empire=.--Les t. I à VII du +_Manuel des antiquités romaines_ de Marquardt et Mommsen (trad. fr., par +P.-F. Girard, en cours de publication) traitent du «Droit public +romain».--Les Manuels plus sommaires de P. Willems (_Le droit public +romain_, Louvain, 1888, 6e éd.) et de A. Bouché-Leclercq (_Manuel des +institutions romaines_, Paris, 1886, in-8º) sont aussi très +recommandables.--Parmi les histoires générales de l'Empire romain, +celles de MM. Mommsen, Herm. Schiller et Duruy sont classiques. + +L'histoire de la =Gaule romaine= a été récemment l'objet de travaux +considérables. Ceux de M. E. Desjardins (_Géographie historique et +administrative de la Gaule romaine_, Paris, 1876-1885, 3 vol. in-8º) et +de M. Fustel de Coulanges sont au premier rang. M. Fustel de Coulanges, +cet historien sincère, profond, systématique, cet admirable écrivain, a +laissé une _Histoire des institutions politiques de l'ancienne France_, +inachevée, dont le t. Ier, _La Gaule romaine_ (Paris, 1891, in-8º) a +été publié après la mort de l'auteur par M. C. Jullian. Cf., du même, +_Recherches sur quelques problèmes d'histoire_, Paris, 1885, in-8º.--M. +C. Jullian a publié un livre élémentaire, agréable: _Gallia. Tableau +sommaire de la Gaule sous la domination romaine_ (Paris, 1892, in-16); +il y expose le gouvernement de la Gaule sous l'Empire (assemblées, +régime municipal, impôts, armées), l'état social, l'art, l'enseignement, +la littérature, la religion, etc.; il décrit les cités de la +Narbonnaise, de la Belgique et de l'Aquitaine; il traite enfin de +l'unité morale de la Gaule et du patriotisme gallo-romain.--Il n'y a +plus rien à faire de l'ouvrage d'Am. Thierry, _Histoire de la Gaule sous +l'administration romaine_, Paris, 1840-1842, in-8º. + +L'histoire des derniers temps du paganisme et des =rapports du +christianisme avec l'Empire= a été traitée par quelques-uns des érudits, +des philosophes et des écrivains les plus éminents du siècle présent. Il +faut lire surtout, en français: A. de Broglie, _L'Église et l'Empire +romain au IVe siècle_, Paris, 1856, 4 vol. in-8º;--E. Renan, +_Histoire des origines du christianisme_, Paris, 1865-1882, 7 vol. +in-8º, avec index;--L. Duchesne, _Les origines chrétiennes, leçons +d'histoire ecclésiastique_, Paris, lithographie Blanc-Pascal, s. d.;--G. +Boissier, _La fin du paganisme. Étude sur les dernières luttes +religieuses en Occident au IVe siècle_, Paris, 1894, 2 vol. in-16, +2e éd.;--J. Réville, _Les origines de l'épiscopat. Étude sur la +formation du gouvernement ecclésiastique au sein de l'Église chrétienne +dans l'Empire romain_, Paris, 1894, in-8º;--R. Thamin, _Saint Ambroise +et la morale chrétienne au IVe siècle_, Paris, 1895, in-8º.--Lire en +allemand: V. Schultze, _Geschichte des Untergangs des +griechisch-römischen Heidenthums_, Iena, 1887-1892, 2 vol. in-8º;--O. +Seeck, _Geschichte des Untergangs der antiken Welt_, Berlin, 1895, 2 +vol. in-8º.--Voir, plus bas, la liste des Manuels généraux d'histoire +ecclésiastique, Bibliographie du ch. XIII. + +Sur l'=introduction du christianisme en Gaule=, consulter les travaux de +MM. E. Le Blant (_Manuel d'épigraphie chrétienne, d'après les marbres de +la Gaule_, Paris, 1869, in-12; etc.) et L. Duchesne (_Fastes épiscopaux +de l'ancienne Gaule_, Paris, 1894, in-8º).--Les ouvrages de MM. +Chevallier (_Les origines de l'église de Tours, avec une étude générale +sur l'évangélisation des Gaules_, Tours, 1871, in-8º) et Lecoy de la +Marche (_Saint Martin_, Tours, 1881, in-4º) ne sont pas sûrs. + + + + +I.--ROMANI, ROMANIA. + + +Les habitants de Rome se sont appelés de tout temps, dans leur langue, +_Romani_. Ce mot est formé du nom _Roma_ et du suffixe _-ano_, un de +ceux à l'aide desquels la langue latine tirait du nom d'un pays ou d'une +ville celui de ses habitants. Longtemps après la soumission de l'Italie +et des autres provinces qui composèrent leur empire, les _Romani_ se +distinguèrent des peuples qui vivaient sous leur domination. Ceux-ci +conservaient leur nom originaire: ils étaient Sabins, Gaulois, Hellènes, +Ibères, et n'avaient pas le droit de s'appeler Romains, nom réservé à +ceux qui tenaient le droit de cité de leur naissance ou qui l'avaient +reçu par une faveur spéciale. Insensiblement cette distinction s'effaça, +surtout après que l'édit célèbre de Caracalla eut fait des citoyens +romains de tous les habitants de l'empire: _In orbe Romano qui sunt_, +dit Ulpien, _ex constitutione imperatoris Antonini cives Romani effecti +sunt_. Le voisinage menaçant des Barbares, qui pressaient l'empire de +plusieurs côtés, rendit bientôt plus général l'emploi du mot de _Romani_ +pour désigner les habitants de l'empire par opposition aux mille peuples +étrangers qui en bordaient et qui déjà commençaient à en franchir les +frontières. Les écrivains du IVe et du Ve siècle parlent avec +orgueil de cette nouvelle nationalité romaine, de cette fusion des races +dans une seule patrie. _Quis jam cognoscit_, dit saint Augustin, _gentes +in imperio Romano quæ quid erant, quando omnes Romani facti sunt et +omnes Romani dicuntur_? C'est en parlant de l'empire qu'Apollinaris +Sidonius écrivait: _In qua unica totius orbis civitate soli Barbari et +servi peregrinantur_. Les poètes ne manquèrent pas de célébrer cette +grande œuvre. Les vers de Rutilius Namatianus sont célèbres: + + Fecisti patriam diversis gentibus unam; + Urbem fecisti quæ prius orbis erat. + +Ceux de Claudien, non moins enthousiastes, semblent insister +particulièrement sur le nom, devenu commun, de _Romani_: + + Hæc est (Roma) in gremium victos quæ sola recepit, + Humanumque genus communi nomine fecit. + +Prudence s'écrie aussi: + + Deus undique gentes + Inclinare caput docuit sub legibus iisdem, + Romanosque omnes fieri, quos Rhenus et Ister, + Quos Tagus aurifluus, quos magnus inundat Iberus.... + Jus fecit commune pares et nomine eodem + Nexuit et domitos fraterna in vincla redegit. + +Combien ces éloges étaient exagérés, combien il s'en fallait que le +genre humain tout entier fût entré dans l'_orbis Romanus_, c'est ce dont +furent témoins les auteurs mêmes de ces vers: la _cité universelle_ fut +détruite au moment où l'on en célébrait l'achèvement, et la distinction +entre Romains et Barbares, au lieu d'exprimer un rapport de supériorité +du premier au second terme, prit bientôt la signification inverse. + +Cette distinction, antérieure à l'établissement des Germains dans les +provinces romaines de l'Occident, persista après cet établissement; elle +fut la même dans tous les pays où il eut lieu. Les envahisseurs +étrangers étaient désignés sous le nom générique de _Barbari_; ils +l'acceptaient d'ailleurs eux-mêmes[11], et ne trouvaient pas mauvais que +les Romains qu'ils chargeaient d'écrire leurs lois et leurs ordonnances +en latin le leur attribuassent. Toutefois ce nom n'apparaît que d'une +façon exceptionnelle, et d'ordinaire quand il s'agit de désigner +l'ensemble des tribus germaniques. Ces tribus n'avaient point alors de +nom commun par lequel elles pussent exprimer leur nationalité +collective; le mot _Germani_, naturellement, est tout à fait inconnu à +cette époque; quant au mot _theodisc, diustisc_ (anc. fr. _tiedeis_, it. +_tedesco_), il n'apparaît sous la forme latine _theotiscus theudiscus_ +qu'au IXe siècle; le mot _Teuto_ qui paraît s'y rattacher +étymologiquement ne se montre nulle part, et le dérivé _Teutonicus_, +employé par certains écrivains latins, est un souvenir classique qui ne +reposait certainement, à cette époque, sur aucune dénomination réelle. +Il est permis de douter que les Allemands aient eu, à cette époque, la +conscience bien nette de leur unité de race; dans les textes ils se +qualifient d'habitude par le nom spécial de leur tribu, et nous voyons +les _Romani_ opposés successivement aux _Franci_, aux _Burgundiones_, +aux _Gothi_, aux _Langobardi_, etc. Tout au contraire, on ne voit nulle +part apparaître pour les habitants des provinces de l'empire de +dénominations spéciales qui les rattachent à une nationalité antérieure +à la conquête romaine. Il n'y a dans l'ensemble des lois comme des +histoires de ce temps ni _Galli_, ni _Rhæti_, ni _Itali_, ni _Iberi_, ni +_Afri_: il n'y a que des _Romani_ en face des conquérants répandus dans +toutes les provinces. + +Le _Romanus_ est donc, à l'époque des invasions et des établissements +germaniques, l'habitant, parlant latin, d'une partie quelconque de +l'empire. C'est ainsi que lui-même se désigne, non sans garder encore +longtemps quelque fierté de ce grand nom[12]; mais ses vainqueurs ne +l'appellent pas ainsi: le nom _Romanus_ ne paraît avoir pénétré dans +aucun de leurs dialectes. Le nom qu'ils lui donnent et qu'ils lui +donnaient sans doute bien avant la conquête, c'est celui de _walah_, +plus tard _welch_, ags. _vealh_, anc. nor. _vali_ (suéd. mod. _val_), +auquel se rattachent les dérivés _walahisc_, plus tard _waelsch_ +(welche) et _wallon_. L'emploi de ce mot et de celui de _Romanus_ est +précisément inverse: le premier n'est jamais employé que par les +Barbares, le second que par les Romains[13]; l'un et l'autre ont +persisté face à face, comme on le verra plus bas, bien après l'époque +dont il s'agit ici, dans des pays où les deux races, germanique et +latine, se trouvaient en contact intime et journalier et n'étaient pas +arrivées à se fondre dans une nationalité nouvelle. + +Le mot _welche_ a en français une nuance méprisante qu'il avait à coup +sûr, à cette époque, dans l'esprit des Allemands qui le prononçaient. +Les conquérants avaient une haute opinion d'eux-mêmes et se regardaient +comme très supérieurs aux peuples chez lesquels ils venaient s'établir. +Les monuments purement germaniques manquent malheureusement pour ces +époques reculées; mais quelques textes latins ont conservé le souvenir +des sentiments que la race conquérante, encore plusieurs siècles après +la chute de l'empire, entretenait pour les _Walahen_, seuls dépositaires +pourtant de la civilisation occidentale. Le plus curieux de ces textes, +à cause de sa naïveté, est cette phrase qui se trouve dans le célèbre +glossaire roman-allemand de Cassel et qui est certainement d'un Bavarois +du temps de Pépin: _Stulti sunt Romani, sapienti Paioari; modica +sapientia est in Romanis; plus habent stultitia quam sapientia_. Ici, +par une rare chance, nous avons conservé, à côté de la traduction +latine, la pensée de cet excellent _Peigir_ dans la forme même où elle a +souri à son esprit: _Tole sint Walha, spahe sint Peigira; luzic ist +spahi in Walhum; mera hapent tolaheiti denne spahi_. A la même époque, +on rencontrait, sur les bords du Rhin, des Allemands comme celui que +peint Wandelbert dans son récit des miracles de saint Goar: _Omnes +Romanæ nationis ac linguæ homines ita quodam gentilicio odio +exsecrabatur ut ne videre quidem eorum aliquem æquanimiter vellet.... +Tanta enim ejus animum innata ex feritate barbarica stoliditas +apprehenderat ut ne in transitu quidem Romanæ linguæ vel gentis homines +et ipsos quoque bonos viros ac nobiles libenter adspicere posset._ Ces +sentiments n'étaient pas bornés aux hommes sans culture: au Xe siècle +encore, Luitprand s'indignait de la pensée qu'on pût lui faire honneur +en le traitant de _Romanus_, et disait aux Grecs: _Quos (Romanos) nos, +Langobardi scilicet, Saxones, Franci, Lotharingi, Bagoarii, Sueri, +Burgundiones, tanto dedignamur, ut inimico nostro commoti nil aliud +contumeliarum nisi: Romane! dicamus, hoc solo nomine quidquid +ignobilitatis, quidquid timiditatis, quidquid avaritiæ, quidquid +luxuriæ, quidquid mendacii, imo quidquid vitiorum est comprehendentes._ +Comment ne pas remarquer qu'au bout de dix siècles des appréciations +presque semblables sur le «wælschen Lug und Trug», sur la «wælsche +Sittenlosigkeit», sur la «tiefe moralische Versunkenheit der romanischen +Vœlker» se font encore entendre en allemand? + +Le nom de _Romani_ ne se maintint pas au delà des temps carolingiens. La +fusion des conquérants germaniques avec les Romains, l'adoption par eux, +en Espagne, en France, en Italie, de la langue des vaincus, fit +disparaître de l'ancien empire d'Occident une distinction aussi +générale, remplacée par les noms spéciaux des nations qui se formèrent +des débris de l'empire de Charlemagne. Il y eut bientôt, non plus des +Romains en opposition avec un certain nombre de tribus conquérantes, +mais au contraire une nation allemande renfermée dans les limites +agrandies de l'ancienne Germanie, et qui, tout en restant divisée en +tribus, prit conscience d'elle-même sous le nom de _Tiedesc_, et fut +appelée par ses voisins de noms divers, mais également collectifs,--et, +à côté, des Lombards, des Français, des Provençaux, des Flamands, etc. +Le nom de _Romani_ se maintint cependant dans deux cas, où les peuples +qui l'avaient partagé avec les habitants de tout l'empire ne se +trouvèrent englobés dans aucune nationalité nouvelle et conservèrent, +pour se distinguer des _Barbares_ qui les entouraient, l'ancienne +appellation dont ils étaient fiers. Les Allemands, fidèles de leur côté +à la tradition antérieure, appelèrent ces peuples du nom de _Walahen_, +Welches, et ce nom leur est resté jusqu'à nos jours. + +Ces deux cas se présentent dans les pays où la population romane, par +suite de circonstances particulières, vit dans une sorte d'île au milieu +d'autres races. Tout le monde connaît maintenant l'existence de la +langue si intéressante qui se parle dans le canton des Grisons, et qui +se distingue de l'italien avec lequel elle est en contact au sud. Cette +langue est le seul vestige qui ait persisté jusqu'à nos jours de la +langue parlée autrefois par les _Romani_ de la Rhétie. On a cru +longtemps que les habitants romains de ce pays avaient tous émigré en +Italie, comme le raconte Eugippius dans la vie de saint Séverin, et +avaient laissé la place libre aux Barbares. Mais des documents nombreux +et intéressants prouvent que longtemps après la conquête définitive du +pays par les Alamans et les Bavarois, une population romaine se maintint +dans le pays en groupes plus ou moins nombreux et consistants.... Il n'y +a donc rien de surprenant à ce que les habitants non germanisés du pays +de Coire, les seuls qui aient résisté jusqu'à nos jours aux progrès du +teutonisme, aient gardé, en partie du moins, leur nom aussi bien que +leur langue. Il est vrai qu'ils se nomment actuellement non pas +_Romaun_, qui signifie chez eux «Romain», mais _Romaunsch_, comme leur +idiome lui-même; mais cette forme dérivée s'appuie nécessairement sur +l'autre plus ancienne.--De même qu'ils se sont appelés _Romaunsch_, les +Allemands les désignent maintenant par le dérivé de _Walah_, à savoir +_Wælschen_, _Churwælschen_. + +L'autre exemple de la persistance du nom de _Romani_ se trouve dans des +contrées qui faisaient partie de l'empire d'Orient. Les peuples qui, +aujourd'hui, dans les provinces danubiennes, la Hongrie et la Turquie +d'Europe, parlent un idiome latin se désignent eux-mêmes par le nom de +Romains (_Rumën_, _Rumen_, _Romān_), que nous leur donnons aussi +depuis peu (Roumains). La désignation de Valaques ne leur est appliquée +que par les étrangers qui les entourent....--Comme les _Romani_ +d'Occident, ceux de l'Est reçurent des Allemands le nom de _Walahen_. Il +est vrai qu'actuellement ils ne sont pas en contact avec les Allemands, +mais on sait que ces pays furent ceux par lesquels les premières +invasions germaniques se précipitèrent sur l'empire: elles y avaient +d'ailleurs été précédées par une nombreuse colonisation. Là, comme +partout, les Allemands appelèrent _Walahen_ ceux qui se nommaient +_Romani_, et ils transmirent cette désignation aux peuples divers qui +les remplacèrent dans ces régions; les Grecs l'adoptèrent eux-mêmes par +la suite (Βλἁχοι). L'un et l'autre nom, le premier dans la +bouche des étrangers, le second dans celle des _Romani_, désignent +jusqu'à nos jours les descendants singulièrement disséminés des +anciennes populations romanisées de ces provinces. On sait qu'ils ont +aussi gardé leur langue, et que, tout altérée et imprégnée d'éléments +étrangers qu'elle est, elle mérite sa place parmi les dialectes modernes +où vit encore la langue latine. + +Le nom de _Romani_, on le comprend, n'a pas désigné les habitants de +l'empire qui parlaient latin uniquement par opposition aux barbares +germains. Ils l'ont aussi employé pour se distinguer de leurs autres +voisins: seulement l'appellation correspondante de _Walahen_ fait ici +naturellement défaut. En Afrique, par exemple, les _Romani_ que nous +trouvons appelés de ce nom à l'approche des Vandales, se nommaient ainsi +antérieurement par opposition aux indigènes restés étrangers à la +domination ou à la langue romaine.--De même quand l'Armorique se trouva +occupée par des tribus parlant celtique, les nouveaux venus, continuant +sans doute l'usage qu'ils avaient déjà dans la Grande-Bretagne, +appelèrent _Romani_ leurs voisins, habitants des provinces gauloises +romanisées. + +Il résulte de tout ce qui vient d'être dit que les habitants de l'empire +romain, quelle qu'eût été leur nationalité primitive, se désignaient, +particulièrement par opposition aux étrangers et surtout aux Allemands, +par le nom de _Romani_. Ce nom leur resta dans les différents pays où +les envahisseurs s'établirent, tant qu'il subsista une distinction entre +les conquérants et les vaincus. En Occident, il disparut généralement +vers le IXe siècle pour faire place aux noms des nationalités +diverses sorties de la dislocation de l'empire par les tribus +germaniques; il se maintint toutefois plus longtemps, et subsiste encore +au moins par son dérivé dans le petit pays de Coire.--En Orient, il +continua à désigner les habitants romanisés des provinces du sud du +Danube qui ne se fondirent pas parmi les populations illyriennes, +grecques, germaniques, slaves ou mongoles, et il les désigne encore +jusqu'à ce jour.--Le mot _Romanus_ se traduisait en allemand par +_Walah_, mais jamais les _Romani_ n'ont pris eux-mêmes cette +dénomination; elle s'est maintenue en allemand (où _Romanus_ est +inconnu) pour désigner les peuples romans pendant le moyen âge, et n'a +pas encore tout à fait disparu: elle s'est particulièrement attachée aux +deux peuples qui ont gardé le nom de _Romani_, aux _Churwælschen_ et aux +_Walachen_. + + * * * * * + +Sur le nom des habitants de l'empire on fit un nom pour l'empire +lui-même. Il était dans l'esprit populaire de substituer une désignation +courte et concrète aux termes de _imperium Romanum, orbis Romanus_. On +tira de _Romanus_ le nom _Romania_, formé par analogie d'après _Gallia_, +_Græcia_, _Britannia_, etc. L'avènement de ce nom indique d'une façon +frappante le moment où la fusion fut complète entre les peuples si +divers soumis par Rome, et où tous, se reconnaissant comme membres d'une +seule nation, s'opposèrent en bloc à l'infinie variété des _Barbares_ +qui les entouraient. Ce nom était populaire et n'avait pas droit +d'entrée dans le style classique; aussi l'époque où il nous apparaît +pour la première fois est-elle évidemment bien postérieure à celle où il +dut se former; les textes qui le donnent l'emploient uniquement par +opposition au monde barbare devenu l'objet de toutes les craintes, la +menace sans cesse présente à l'esprit. + +[Illustration: Rome dominatrice du monde. (Musée du Louvre, nº 102 du +Catalogue Clarac).] + +La Romania avait à peine pris conscience d'elle-même qu'elle allait être +ruinée, au moins dans son existence matérielle. Cette réflexion +mélancolique est naturellement suggérée par le passage suivant, où se +trouve le plus ancien exemple du mot. C'est au commencement du Ve +siècle qu'eut lieu, dans la grotte de Bethléem où vivait saint Jérôme, +l'entretien suivant, qui roulait sur le roi goth Ataulf, devenu un allié +de l'empire après avoir songé à le détruire complètement: «_Ego ipse_, +dit Paul Orose, _virum quemdam Narbonnensem, illustris sub Theodosio +militiæ, etiam religiosum prudentemque et gravem, apud Bethlehem oppidum +Palæstinæ beatissimo Hieronymo presbytero referentem audivi se +familiarissimum Ataulpho apud Narbonam fuisse, ac de eo sæpe sub +testificatione didicisse quod ille, cum esset animo viribus ingenioque +nimius, referre solitus esset se in primis ardenter inhiasse ut, +obliterato Romano nomine, Romanum omne solum Gothorum imperium et +faceret et vocaret, essetque, ut vulgariter loquar_, Gothia _quod_ +Romania _fuisset_.»--A peu près à la même époque, nous retrouvons ce mot +dans des circonstances plus tristes encore. L'autre grand docteur +chrétien de ce temps, saint Augustin, assiégé dans Hippone par les +Vandales, reçoit des lettres des évêques de la province qui lui +demandent des conseils sur ce qu'ils doivent faire dans le péril et le +désastre communs, et il leur répond sur la conduite à tenir en face de +ceux que son biographe Possidius, alors enfermé avec lui, appelle _illos +Romaniæ eversores_. Romania ne signifie pas seulement ici, comme le +veulent les Bollandistes, _ditio romana in Africa_; il n'a plus même +simplement le sens de _Romanum imperium_ que lui donne Du Cange; il a +pris une signification plus générale, celle de monde romain, de +civilisation romaine opposée à la _Barbaries_ qui va la détruire. + +Par un singulier hasard, les exemples du mot _Romania_ sont plus anciens +et plus nombreux en grec qu'en latin. Quand la capitale de l'empire eut +été transportée à Byzance, il n'en resta pas moins l'empire romain; +Constantinople fut appelée nouvelle Rome ou simplement Rome, et la +langue latine resta longtemps encore la langue officielle[14]. Les +écrivains grecs paraissent avoir adopté à cette époque le nom de +_Romania_ pour désigner l'ensemble de l'empire.... Saint Athanase dit +expressément: Μητοπὁλις ἡ 'Ρὡμη τἡς 'Ρωμανἱας.... Plus tard, quand +l'empire d'Orient fut détruit, le nom de 'Ρωμανἱα désigna, dans les +écrivains grecs, l'empire de Byzance, et reparut sous la forme _Romania_ +(avec l'accent sur l'_i_), _Romanie_, dans les écrivains occidentaux, +avec ce sens spécial. C'est de là qu'il est arrivé à désigner les +possessions des Grecs en Asie, puis les provinces qui forment +aujourd'hui la Turquie d'Europe et la Grèce, et où il faut le +reconnaître sous la forme _Roumélie_. Je n'ai pas à m'étendre ici sur +cette histoire du mot grec 'Ρωμανἱα]; il suffit de montrer qu'il +provient du latin et que son usage habituel en Orient au IVe siècle +prouve qu'il était populaire en Occident avant cette époque. + +En Occident, le mot _Romania_, comme on l'a vu, fut surtout employé pour +caractériser l'empire romain en face des Barbares, et plus tard pour +exprimer l'ensemble de la civilisation et de la société romaine. Dans ce +sens étendu, il comprend naturellement la langue, et cette idée +accessoire est nettement indiquée dans les vers où Fortunat, s'adressant +au Franc Charibert, lui dit: + + Hinc cui Barbaries, illinc Romania plaudit. + Diversis linguis laus sonat una viro. + +_Romania_, c'est ici l'ensemble des _Romani_, la société romaine, le +monde romain en opposition au monde allemand ou barbare. + +L'expression de Romania resta en usage jusqu'aux temps carolingiens et +reprit même sans doute une nouvelle vogue quand Charlemagne eut restauré +l'_imperium Romanum_. Dans un capitulaire de Louis le Pieux et Lothaire, +on lit: «_Præcipimus de his fratribus qui in nostris et Romaniæ finibus +paternæ seu maternæ succedunt hereditati_,» et il me paraît probable que +_Romania_ signifie ici l'étendue de l'empire plutôt que l'Italie ou +cette province italienne à laquelle le nom a fini par se restreindre. +Mais quand l'empire eut passé aux rois d'Allemagne, le mot _Romania_ +semble avoir désigné spécialement cette partie de leurs États qui +n'était pas germanique, à savoir l'Italie.... Enfin le nom de _Romania_ +finit par ne plus désigner que la province qui porte encore ce nom de +Romagne et qui répond a l'ancien exarchat de Ravenne; il lui vient, +d'après les uns, de la célèbre donation faite par Pépin à l'_ecclesia +Romana_, d'après les autres, du nom de l'empire grec, de la 'Ρωμανἱα, +dont cette province fut la dernière possession en Occident. + +En résumé, le mot _Romania_, fait pour embrasser sous un nom commun +l'ensemble des possessions des Romains, a servi particulièrement à +désigner l'empire d'Occident, quand il fut détaché de celui de +Constantinople (qui, de son côté, s'attribua le nom de 'Ρωμανἱα). Depuis +la destruction successive de tous les restes de la domination romaine, +il a exprimé l'ensemble des pays qui étaient habités par les _Romani_, +ainsi que le groupe des hommes parlant encore la langue de Rome, et par +suite la civilisation romaine elle-même. Dans ce sens, _Romania_ est un +mot bien choisi pour dire le domaine des langues et des littératures +romanes. + +La Romania, à ce point de vue de la civilisation et du langage, +comprenait autrefois, lors de sa plus grande extension, l'empire romain +jusqu'aux limites où commençait le monde hellénique et oriental, soit +l'Italie actuelle, la partie de l'Allemagne située au sud du Danube, les +provinces entre ce fleuve et la Grèce, et, sur la rive gauche, la Dacie; +la Gaule jusqu'au Rhin, l'Angleterre jusqu'à la muraille de Septime +Sévère; l'Espagne entière, moins les provinces basques, et la côte +septentrionale de l'Afrique. De grands morceaux de ce vaste territoire +lui ont été enlevés, surtout par les Allemands. Il est vrai que +plusieurs des pays, jadis romains, où se parle maintenant l'allemand, +n'ont jamais été complètement romanisés. Pour l'Angleterre, le fait est +certain: quand les légions romaines se furent retirées, l'élément +celtique indigène reprit bientôt la prépondérance, et les _Romani_ qui, +malgré tout, s'y trouvaient encore en grand nombre, furent absorbés sans +doute autant par les Bretons que par les Saxons.--Les pays situés sur la +rive gauche du Rhin qui ont été germanisés ne l'ont pas été tous à la +même époque; ils doivent leur germanisation soit à la dépopulation +causée par le voisinage menaçant des Barbares (provinces rhénanes, +Alsace-Lorraine), soit à l'extermination des habitants romains par les +envahisseurs (Flandre). Mais il est sûr, particulièrement pour l'Alsace, +que l'établissement germanique avait été précédé par une romanisation à +peu près complète.--Les contrées de la rive droite du Danube (Rhétie, +Norique, Pannonie) avaient reçu de bonne heure des colonisations +germaniques établies par les empereurs eux-mêmes; devant les invasions, +une partie de la population romaine passa en Italie, le reste s'absorba +plus ou moins lentement dans le peuple conquérant; un petit noyau +persista dans quelques vallées des Alpes.--Dans les provinces plus +orientales, l'élément indigène s'était maintenu comme en Angleterre; +mais la population romaine y avait pris plus de consistance, si bien +qu'au milieu des anciens habitants (Albanais) et des masses +d'envahisseurs successifs (Germains, Slaves, Hongrois, Turcs), les +_Roumains_ réussirent à se maintenir, d'une part en corps de population +considérable, d'autre part en petits groupes disséminés très nombreux, +et parvinrent même à réoccuper la Dacie de Trajan qu'Aurélien avait fait +évacuer à tous les _Romani_ dès le IIIe siècle.--En Afrique, ce ne +furent pas les Vandales qui mirent fin au romanisme; il paraît au +contraire probable que, là comme en Espagne et en Gaule, les Germains +finirent par se fondre avec les vaincus, et il se serait sans doute +formé dans le royaume de Genséric une langue romane particulière, si +l'établissement vandale n'avait pas été détruit par les Grecs, et +surtout si la funeste invasion des musulmans n'avait arraché ces belles +contrées au monde chrétien. Il est vraisemblable que quand les Arabes +arrivèrent, il restait encore de nombreux Romains dans le pays; +toutefois, l'élément indigène n'avait jamais disparu, même du temps de +la domination romaine et dans le cœur des provinces qu'il entourait +de tous côtés: il s'allia étroitement avec les Arabes, et les derniers +vestiges du romanisme disparurent bien vite de l'Afrique.--L'Espagne, au +contraire, où la fusion des Goths avec les Romains était complète, +conserva son caractère, même sous la domination arabe, et parvint +finalement à s'en affranchir tout à fait.--Il en fut de même en Sicile: +là, le romanisme a non seulement chassé complètement l'élément arabe, +mais encore fait disparaître l'élément grec qui, sans doute, y était +encore assez abondant au commencement du moyen âge.--Cet élément grec +s'effaça aussi du sud de l'Italie, où il s'était maintenu depuis la +colonisation hellénique; dans le midi de la Gaule, il s'était absorbé de +très bonne heure dans la civilisation romaine.--La Romania perdit +cependant en Gaule une province qui certainement lui avait appartenu, la +péninsule à laquelle les colons venus de l'autre côté de la Manche +firent donner le nom de Bretagne; mais on ne peut douter que cette +province, à l'époque de leur débarquement, n'ait été presque tout à fait +dépeuplée. + +Les pertes que la Romania a faites il y a quatorze siècles ne sont pas +sans compensations. Non seulement elle a absorbé toutes les tribus +germaniques qui ont pénétré dans le cœur de son territoire, mais elle +a reculé de tous côtés les frontières que lui avait faites l'époque des +invasions. Sur presque tous les points où elle s'est trouvée en contact +avec l'élément allemand, en Flandre, en Lorraine, en Suisse, en Tyrol, +en Frioul, elle a opéré un mouvement en avant qui lui a rendu une partie +plus ou moins grande de son ancien territoire. En Angleterre, les +Normands romanisés ont reconquis le pays pendant des siècles pour le +monde roman, et leur langue n'a cédé à celle des Saxons qu'en s'y mêlant +dans une proportion telle que l'étude de la langue et de la littérature +anglaises est inséparable de celle des langues et des littératures +romanes. J'ai déjà parlé de la suppression du grec en Italie, de la +Dacie reconquise par les Roumains. Dans le nouveau monde, la Romania +s'est annexé d'immenses territoires; elle commence à reprendre +possession d'une partie du nord de l'Afrique. Le latin, dans ses +différents dialectes populaires,--qui sont les langues romanes,--est +parlé aujourd'hui par un nombre d'hommes bien plus considérable qu'au +temps de la plus grande splendeur de l'empire.... + +G. PARIS, dans la _Romania_, t. Ier (1872), +_passim_. + + + + +II.--LA VILLA GALLO-ROMAINE. + + +On peut conjecturer avec vraisemblance que, en Gaule, avant la conquête +de César, le régime dominant était celui de la grande propriété. Les +Romains n'eurent à introduire dans ce pays ni le droit de propriété ni +le système des grands domaines cultivés par une population servile. + +Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans la Gaule du temps de l'empire les +mêmes habitudes rurales qu'en Italie. Tacite parle d'un domaine du +Gaulois Cruptorix, et il l'appelle du terme de _villa_. Ce qui fut +peut-être le plus nouveau, c'est que chaque villa prit un nom propre, +suivant l'usage romain. Conformément à ce même usage, les noms des +domaines furent tirés la plupart du temps de noms d'hommes. Ausone cite +la villa Pauliacus et la villa Lucaniacus. Sidoine Apollinaire, dans ses +lettres, a souvent l'occasion de mentionner ses propriétés ou celles de +ses amis. Il en possède une qui s'appelle Avitacus. Un domaine de la +famille Syagria s'appelle Taionnacus; celui de Consentius, ami de +Sidoine, s'appelle _ager_ Octavianus. Plus tard, les chartes écrites en +Gaule nous montreront une série de domaines qui ont tous un nom propre; +ils s'appellent, par exemple, Albiniacus, Solemniacensis, Floriacus, +Bertiniacus, Latiniacus, Victoriacus, Pauliacus, Juliacus, Atiniacus, +Cassiacus, Gaviniacus, Clipiacus; il y en a plusieurs centaines de cette +sorte[15]. Ces noms, que nous trouvons dans des chartes du VIIe +siècle, viennent certainement d'une époque antérieure. C'est sous la +domination romaine que les domaines les ont reçus. Ils sont latins, et +viennent, pour la plupart, de noms de famille qui sont romains. Cela ne +signifie pas que des familles italiennes soient venues s'emparer du sol. +Les Gaulois, en devenant Romains, avaient pris pour eux-mêmes des noms +latins, et avaient appliqué leurs nouveaux noms à leurs terres. +Quelques-uns avaient conservé un nom gaulois en le latinisant; aussi +trouvons-nous quelques noms de domaines qui ont un radical gaulois sous +une forme latine. Dans la suite, tous ces noms de propriétés sont +devenus les noms de nos villages de France. On aperçoit aisément la +filiation. Les propriétaires primitifs s'étaient appelés Albinus, +Solemnis, Florus, Bertinus, Latinus ou Latinius, Victorius, Paulus, +Julius, Atinius, Cassius, Gabinius, Clipius; et c'est pour cela que nos +villages s'appellent Aubigny, Solignac, Fleury, Bertignole, Lagny, +Vitry, Pouilly, Juilly, Attigny, Chancy, Gagny, Clichy. + +Il est difficile de dire quelle était en Gaule l'étendue ordinaire d'un +domaine rural. Il faut d'abord mettre à part la Narbonnaise, qui avait +été couverte de colonies romaines et où le sol avait été distribué par +petits lots. On doit mettre à part aussi quelques territoires du +nord-est, voisins de la frontière et où furent fondées des colonies +militaires de vétérans ou des colonies de Germains; ici encore c'est la +petite ou la moyenne propriété qui fut constituée, et il n'y a pas +apparence qu'elle se soit beaucoup modifiée. Il en fut autrement dans le +reste de la Gaule. Ici nulle colonie, nulle constitution factice de +propriété. Ou bien les domaines restèrent aux mains de l'ancienne +aristocratie devenue romaine, ou bien ils passèrent aux mains d'hommes +enrichis. Dans l'un et l'autre cas, on ne voit pas que la terre ait pu +être beaucoup morcelée. Il est très vraisemblable qu'il y eut un certain +nombre de très petites propriétés; mais ce qui prévalut, ce fut le grand +domaine. La petite propriété fut répandue ça et là sur le sol gaulois, +mais n'en occupa qu'une faible partie; la moyenne et la grande +couvrirent presque tout. + +Quelques exemples nous sont fournis par la littérature du IVe et du +Ve siècle. Le poète Ausone décrit une propriété patrimoniale qu'il +possède dans le pays de Bazas. Elle est à ses yeux fort petite; il +l'appelle une _villula_, un _herediolum_, et il faut «toute la modestie +de ses goûts» pour qu'il s'en contente. Encore voyons-nous qu'il y +compte 200 arpents de terre en labour, 100 arpents de vigne, 50 de prés, +et 700 de bois. Voilà donc un domaine qui est réputé petit et qui +comprend 1050 arpents; or s'il est réputé petit, c'est qu'il l'est par +comparaison avec beaucoup d'autres. On croirait volontiers qu'une +propriété d'un millier d'arpents n'était aux yeux de ces hommes que de +la petite propriété. + +Les domaines que Sidoine Apollinaire décrit, sans en donner la mesure, +paraissent être plus grands. Le Taionnacus comprend «des prés, des +vignobles, des terres en labour». L'Octavianus renferme «des champs, des +vignobles, des bois d'oliviers, une plaine, une colline». L'Avitacus +«s'étend en bois et en prairies, et ses herbages nourrissent force +troupeaux»... Quelques années plus tard, nous voyons la villa Sparnacus +être vendue au prix de 5000 livres pesant d'argent; cette somme énorme, +surtout en un temps de crise et dans les circonstances où nous voyons +qu'elle fut vendue, suppose que cette terre était très vaste. + +Encore faut-il se garder de l'exagération. Se figurer d'immenses +_latifundia_ serait une grande erreur. Qu'une région ou un canton entier +appartienne à un seul propriétaire, c'est ce dont on ne trouve d'exemple +ni en Gaule, ni en Italie, ni en Espagne. Rien de semblable n'est +signalé ni par Sidoine, ni par Salvien, ni par nos chartes. Notre +impression générale, à défaut d'affirmation, est que les grands domaines +de l'époque romaine ne dépassent guère l'étendue qu'occupe aujourd'hui +le territoire d'un village. Beaucoup n'ont que celle de nos petits +hameaux. Et au-dessous de ceux-ci il existe encore un bon nombre de +propriétés plus petites. Il est aussi une remarque qu'on doit faire. +Nous savons par les écrivains du IVe siècle qu'il s'est formé à cette +époque une classe de très riches propriétaires fonciers. C'est un des +faits les plus importants et les mieux avérés de cette partie de +l'histoire. Or, ces grandes fortunes, sur lesquelles nous avons quelques +renseignements, ne se sont pas formées par l'extension à l'infini d'un +même domaine. C'est par l'acquisition de nombreux domaines fort éloignés +les uns des autres qu'elles se sont constituées. Les plus opulentes +familles de cette époque ne possèdent pas un canton entier ou une +province; mais elles possèdent vingt, trente, quarante domaines épars +dans plusieurs provinces, quelquefois dans toutes les provinces de +l'empire. Ce sont là les _patrimonia sparsa per orbem_ dont parle Ammien +Marcellin. Telle est la nature de la fortune terrienne des Anicius, des +Symmaque, des Tertullus, des Gregorius en Italie; des Syagrius, des +Paulinus, des Ecdicius, des Ferreolus en Gaule. + + * * * * * + +La _villa_, le domaine rural, était un organisme assez complexe. Il +contenait, autant que possible, des terres de toute nature, champs, +vignes, prés, forêts. Il renfermait aussi des hommes de toutes les +conditions sociales, esclaves sans tenure, esclaves tenanciers, +affranchis, colons, hommes libres. Le travail s'y faisait par deux +organes bien distincts, qui étaient, l'un le groupe servile ou +_familia_, l'autre la série des petits tenanciers. Le terrain y était +aussi divisé en deux parts, l'une qui était aux mains des tenanciers, +l'autre que le propriétaire gardait dans sa main. Il faisait cultiver +celle-ci, soit par le groupe servile, soit par les corvées des +tenanciers, soit enfin par une combinaison de l'un et de l'autre +système. Il y avait, en ce dernier cas, un groupe servile peu nombreux, +auquel venaient s'ajouter les bras des tenanciers dans les moments de +l'année où il fallait beaucoup de bras. Le propriétaire tirait ainsi de +son domaine un double revenu, d'une part les récoltes et les fruits de +la portion réservée, de l'autre les redevances et rentes des tenanciers. +Son régisseur ou son intendant, _procurator_, _actor_ ou _villicus_, +administrait et surveillait les deux portions également; des tenures, il +recevait les redevances; sur la part réservée, il dirigeait les travaux +de tous. + +Ce domaine... était couvert aussi d'autant de constructions qu'il en +fallait pour la population et pour les besoins divers d'un village. On +comprend qu'aucune description précise n'est possible. Nous voyons +seulement qu'on y distinguait trois sortes de constructions bien +différentes: 1º la demeure du propriétaire; 2º les logements des +esclaves, avec tout ce qui servait aux besoins généraux de la culture; +3º les demeures des petits tenanciers. + +Au sujet de ces dernières, nous savons fort peu de chose; les écrivains +anciens ne les ont jamais décrites. Tantôt ces demeures étaient isolées +les unes des autres, chacune d'elles étant placée sur le lot de terre +que l'homme cultivait.... Tantôt elles étaient groupées entre elles et +formaient un petit hameau que la langue appelait _vicus_. Sur les +domaines les plus grands on pouvait voir, ainsi que le dit Julius +Frontin, une série de ces _vici_ qui faisaient comme une ceinture autour +de la _villa_ du maître. + +Cette villa se divisait toujours en deux parties nettement séparées, que +la langue distinguait par les expressions _villa urbana_ et _villa +rustica_. La _villa urbana_, dans un domaine rural, était l'ensemble des +constructions que le maître réservait pour lui, pour sa famille, pour +ses amis, pour toute sa domesticité personnelle. Quant à la _villa +rustica_, elle était l'ensemble des constructions destinées au logement +des esclaves cultivateurs; là se trouvaient aussi les animaux et tous +les objets utiles à la culture. + +Varron, Columelle et Vitruve ont décrit cette villa rustique. Elle +devait contenir un nombre suffisant de petites chambres, _cellæ_, à +l'usage des esclaves; et ces chambres devaient être, autant que +possible, «ouvertes au midi». Pour les esclaves paresseux ou indociles, +il y avait l'_ergastulum_; c'était le sous-sol. Il devait être éclairé +par des fenêtres assez nombreuses «pour que l'habitation fût saine», +mais assez étroites et assez élevées au-dessus du sol pour que les +hommes ne pussent pas s'échapper. A quelques pas de là étaient les +étables, qui, autant que possible, devaient être doubles, pour l'été et +pour l'hiver. + +[Illustration: La culture de la vigne, d'après une fresque de l'an 300 +environ.] + +A côté des étables étaient les petites chambres des bouviers et des +bergers. On trouvait ensuite les granges pour le blé et le foin, les +celliers au vin, les celliers à l'huile, les greniers pour les fruits. +Une cuisine occupait un bâtiment spécial; elle devait être haute de +plafond et assez grande «pour servir de lieu de réunion en tout temps à +la domesticité». Non loin était le bain des esclaves, qui ne s'y +baignaient d'ailleurs qu'aux jours fériés. Le domaine avait +naturellement son moulin, son four, son pressoir pour le vin, son +pressoir pour l'huile et son colombier. Ajoutez-y, si le domaine était +complet, une forge et un atelier de charronnage. Au milieu de tous ces +bâtiments s'étendait une large cour; les Latins l'appelaient _chors_; +nous la retrouverons au moyen âge avec le même nom légèrement altéré, +_curtis_. + +A quelque distance est la _villa_ du maître. Ce propriétaire est +ordinairement riche et il s'est plu à bâtir. Varron remarquait déjà, non +sans chagrin, que ses contemporains «accordaient plus de soin à la villa +urbaine qu'à la villa rustique». Columelle donne une description de +cette villa. Elle renferme des appartements d'été et des appartements +d'hiver; car le maître l'habite ou peut l'habiter en toute saison. Elle +a donc double salle à manger et double série de chambres à coucher. Elle +renferme de grandes salles de bain, où toute une société peut se baigner +à la fois. On y trouve aussi de longues galeries, plus grandes que nos +salons, où les amis peuvent se promener en causant. Pline le Jeune, qui +possède une dizaine de beaux domaines, décrit deux de ces habitations. +Tout ce qu'on peut imaginer de confortable et de luxueux s'y trouve +réuni. Nous ne supposerons sans doute pas que toutes les maisons de +campagne fussent semblables à celles de Pline; mais il en existait de +plus magnifiques encore que les siennes; et, du haut en bas de +l'échelle, toutes les maisons de campagne tendaient à se rapprocher du +type qu'il décrit. Il imitait et on l'imitait. Le luxe des villas était, +dans cette société de l'empire romain, la meilleure façon de jouir de la +richesse et aussi le moyen le plus louable d'en faire parade. Comme il +n'y avait plus d'élections libres, l'argent qu'on ne dépensait plus à +acheter les suffrages, on le dépensait à bâtir et à orner ses maisons. +Ce qui peut d'ailleurs atténuer les inconvénients d'un régime de grande +propriété, c'est que le propriétaire se plaise sur son domaine et qu'il +lui rende en améliorations ou en embellissements ce qu'il en retire en +profits. + +Si de l'Italie nous passons à la Gaule, et de l'époque de Trajan au +Ve siècle, nous y trouvons encore de vastes et magnifiques villas. +Sidoine Apollinaire fait un tableau assez net, malgré le vague habituel +de son style, de la villa Octaviana, qui appartient à son ami +Consentius. «Elle offre aux regards des murs élevés et qui ont été +construits suivant toutes les règles de l'art.» Il s'y trouve «des +portiques, des thermes d'une grandeur admirable». Sidoine décrit aussi +la villa Avitacus. On y arrive par une large et longue avenue qui en est +«le vestibule». On rencontre d'abord le _balneum_, c'est-à-dire un +ensemble de constructions qui comprend des thermes, une piscine, un +_frigidarium_, une salle de parfums; c'est tout un grand bâtiment. En +sortant de là, on entre dans la maison. L'appartement des femmes se +présente d'abord; il comprend une salle de travail où se tisse la toile. +Sidoine nous conduit ensuite à travers de longs portiques soutenus par +des colonnes et d'où la vue s'étend sur un beau lac. Puis vient une +galerie fermée où beaucoup d'amis peuvent se promener. Elle mène à trois +salles à manger. De celles-ci on passe dans une grande salle de repos, +_diversorium_, où l'on peut, à son choix, dormir, causer, jouer. +L'écrivain ne prend pas la peine de décrire les chambres à coucher, ni +d'en indiquer même le nombre. Ce qu'il dit des villas de ses amis fait +supposer que plusieurs étaient plus brillantes que la sienne. Ces belles +demeures, qui ont un moment couvert la Gaule, n'ont pas péri sans +laisser bien des traces. On en trouve des vestiges dans toutes les +parties du pays, depuis la Méditerranée jusqu'au Rhin et jusqu'au fond +de la presqu'île de Bretagne. + +Dans la description de la villa Octaviana nous devons remarquer une +chapelle. En effet, une loi de 398 signale comme «un usage» que les +grands propriétaires aient une église dans leur propriété. + +La langue usuelle de l'empire désignait la maison du maître par le mot +_prætorium_. Ce terme se trouve déjà, avec cette signification, dans +Suétone et dans Stace; on le rencontre plusieurs fois chez Ulpien et les +jurisconsultes du Digeste; il devient surtout fréquent chez les auteurs +du IVe siècle, comme Palladius et Symmaque. Or ce mot, par son +radical même, indiquait l'idée de commandement, de préséance, +d'autorité. Il s'était appliqué, dans un camp romain, à la tente du +général; dans les provinces, au palais du gouverneur. L'histoire d'un +mot marque le cours des idées. Nul doute que, dans la pensée des hommes, +cette demeure du maître ne fût, à l'égard de toutes les autres +constructions éparses sur le domaine, la maison qui commandait. +L'appeler _prætorium_, c'était comme si l'on eût dit la maison +seigneuriale. + +Un écrivain du temps, Palladius, recommandait de la construire à mi-côte +et toujours plus élevée que la _villa rustica_. Cette villa rustique, +avec sa population, avec sa série d'étables et de granges, avec son +moulin, son pressoir, ses ateliers, avec tout son nombreux personnel, +était plus que ce que nous appelons une ferme: elle formait une sorte de +village, qui était la propriété du maître et que remplissaient ses +serviteurs. La _villa rustica_ en bas de la colline et la _villa urbana_ +à mi-côte, c'étaient déjà le village et le château des époques +suivantes. + +Il est vrai que ce château du IVe siècle n'avait pas l'aspect du +château du Xe. Les _turres_ dont il est quelquefois parlé n'étaient +pas des tours féodales. On n'y voyait ni fossés, ni enceinte, ni herse, +ni créneaux, mais plutôt des avenues et des portiques qui invitaient à +entrer. C'est que l'on vivait dans une époque de paix et qu'on se +croyait en sûreté. A peine voyons-nous, vers le milieu du Ve siècle, +quelques hommes comme Pontius Leontius fortifier leur villa et +l'entourer d'une épaisse muraille «que le bélier ne puisse abattre». +C'est alors seulement, pour résister aux pillards de l'invasion, qu'on a +l'idée de transformer la villa en château fort. Jusque-là, la villa +était un château, mais un château des temps paisibles et heureux, un +château élégant, somptueux et ouvert. + +Là ces grands propriétaires passaient la plus grande partie de leur vie, +entourés de leur famille et d'un nombreux cortège d'esclaves, +d'affranchis, de clients. Ces hommes, visiblement, aimaient la vie de +château; on n'en saurait douter quand on a lu les lettres de Symmaque ou +celles de Sidoine Apollinaire. Ils bâtissaient, ils dirigeaient la +culture, ils faisaient des irrigations, ils vivaient au milieu de leurs +paysans. Un Syagrius, dans son beau domaine de Taionnac, «coupait ses +foins et faisait sa vendange». Un Consentius, fils et petit-fils des +plus hauts dignitaires de l'empire, est représenté par Sidoine «mettant +la main à la charrue», comme la vieille légende avait représenté +Cincinnatus. Les amis d'Ausone, ceux de Symmaque, sont pour la plupart +de grands propriétaires et ils se plaisent à la vie rurale. Des +historiens modernes ont dit que la société romaine ou gallo-romaine +n'aimait que la vie des villes, et que ce furent les Germains qui +enseignèrent à aimer la campagne.... Tous les écrits que nous avons du +IVe et du Ve siècle dépeignent au contraire l'aristocratie romaine +comme une classe rurale autant qu'urbaine: elle est urbaine en ce sens +qu'elle exerce les magistratures et administre les cités; elle est +rurale par ses intérêts, par la plus grande partie de son existence, par +ses goûts. + +C'est que, dans ces belles résidences, on menait l'existence de grand +seigneur. Paulin de Pella, rappelant dans ses vers le temps de sa +jeunesse, décrit «la large demeure où se réunissaient toutes les délices +de la vie» et où se pressait «la foule des serviteurs et des clients». +C'était à la veille des invasions. «La table était élégamment servie, le +mobilier brillant, l'argenterie précieuse, les écuries bien garnies, les +carrosses commodes.» Les plaisirs de la vie de château étaient la +causerie, la promenade à cheval ou en voiture, le jeu de paume, les dés, +surtout la chasse. La chasse fut toujours un goût romain. Varron parle +déjà des vastes garennes, remplies de cerfs et de chevreuils, que les +propriétaires réservaient pour leurs plaisirs. Les amis auxquels +écrivait Pline partageaient leur temps «entre l'étude et la chasse». +Lui-même, chasseur médiocre qui emportait un livre et des tablettes, se +vante pourtant d'avoir tué un jour trois sangliers. Les jurisconsultes +du Digeste mentionnent, parmi les objets qui font ordinairement partie +intégrante du domaine, l'équipage de chasse, les veneurs et la meute. +Plus tard, Symmaque écrit à son ami Protadius et le raille sur ses +chasses qui n'en finissent pas et sur «la généalogie de ses chiens». Les +Gaulois aussi étaient grands chasseurs. Ils l'avaient été avant César, +ils le furent encore après lui. On n'a qu'à voir les mosaïques qui, +comme celle de Lillebonne, représentent des scènes de chasse. Regardez +les amis de Sidoine: Ecdicius «poursuit la bête à travers les bois, +passe les rivières à la nage, n'aime que chiens, chevaux et arcs». Il +est vrai que le même homme tout à l'heure, à la tête de quelques +cavaliers levés sur ses terres, mettra une troupe de Wisigoths en +déroute. Voici un autre ami de Sidoine, Potentinus: «il excelle à trois +choses, cultiver, bâtir, chasser». Vectius, grand personnage et haut +fonctionnaire, «ne le cède à personne pour élever des chevaux, dresser +des chiens, porter des faucons». La chasse était un des droits du +propriétaire foncier sur sa terre, et il en usait volontiers. Ainsi, +bien des choses que le moyen âge offrira à nos yeux sont plus vieilles +que le moyen âge. + +FUSTEL DE COULANGES, _L'Alleu et le domaine +rural pendant l'époque mérovingienne_, +Paris, Hachette, 1889, in-8º. _Passim._ + + + + +III.--LE CHRISTIANISME. + +PROGRÈS D'ORGANISATION.--L'EMPIRE CHRÉTIEN. + + +...L'organisation de l'Église se complétait avec une surprenante +rapidité. Le grand danger du gnosticisme, qui était de diviser le +christianisme en sectes sans nombre, est conjuré à la fin du IIe +siècle. Le mot d'Église catholique éclate de toutes parts, comme le nom +de ce grand corps qui va désormais traverser les siècles sans se briser. +Et l'on voit bien déjà quel est le caractère de cette catholicité. Les +montanistes sont tenus pour des sectaires; les marcionistes sont +convaincus de fausser la doctrine apostolique; les différentes écoles +gnostiques sont de plus en plus repoussées du sein de l'Église générale. +Il y a donc quelque chose qui n'est ni le montanisme, ni le +marcionisme, ni le gnosticisme, qui est le christianisme non sectaire, +le christianisme de la majorité des évêques, résistant aux hérésies et +les usant toutes, n'ayant, si l'on veut, que des caractères négatifs, +mais préservé, par ces caractères négatifs, des aberrations piétistes et +du dissolvant rationaliste. Le christianisme, comme tous les partis qui +veulent vivre, se discipline lui-même, retranche ses propres excès.... +Le juste milieu triomphe. L'aristocratie piétiste des sectes phrygiennes +et l'aristocratie spéculative des gnostiques sont également déboutées de +leurs prétentions.... + +Ce fut l'épiscopat qui, sans nulle intervention du pouvoir civil, sans +nul appui des gendarmes ni des tribunaux, établit ainsi l'ordre +au-dessus de la liberté dans une société fondée d'abord sur +l'inspiration individuelle. Voilà pourquoi les ébionites de Syrie, qui +n'ont pas l'épiscopat, n'ont pas non plus l'idée de la catholicité. Au +premier coup d'œil, l'œuvre de Jésus n'était pas née viable; +c'était un chaos. Fondée sur une croyance à la fin du monde, que les +années en s'écoulant devaient convaincre d'erreur, la congrégation +galiléenne semblait ne pouvoir que se dissoudre dans l'anarchie.... +L'inspiration individuelle crée, mais détruit tout de suite ce qu'elle a +créé. Après la liberté, il faut la règle. L'œuvre de Jésus put être +considérée comme sauvée le jour où il fut admis que l'Église a un +pouvoir direct, un pouvoir représentant celui de Jésus. L'Église dès +lors domine l'individu, le chasse au besoin de son sein. Bientôt +l'Église, corps instable et changeant, se personnifie dans les anciens; +les pouvoirs de l'Église deviennent les pouvoirs d'un clergé +dispensateur de toutes les grâces, intermédiaire entre Dieu et le +fidèle. L'inspiration passe de l'individu à la communauté. L'Église est +devenue tout dans le christianisme; un pas de plus, l'évêque devient +tout dans l'Église. L'obéissance à l'Église, puis à l'évêque, est +envisagée comme le premier des devoirs; l'innovation est la marque du +faux; le schisme sera désormais pour le chrétien le pire des crimes.... + +La correspondance entre les Églises fut de bonne heure une habitude. Les +lettres circulaires des chefs des grandes Églises, lues le dimanche à la +réunion des fidèles, étaient une continuation de la littérature +apostolique. L'église, comme la synagogue et la mosquée, est une chose +essentiellement citadine. Le christianisme (on en peut dire autant du +judaïsme et de l'islamisme) sera une religion de villes, non une +religion de campagnards. Le campagnard, le _paganus_, sera la dernière +résistance que rencontrera le christianisme. Les chrétiens campagnards, +très peu nombreux, venaient à l'église de la ville voisine. + +Le municipe romain devint ainsi le berceau de l'Église. Comme les +campagnes et les petites villes reçurent l'Évangile des grandes villes, +elles en reçurent aussi leur clergé, toujours soumis à l'évêque de la +grande ville. Entre les villes, la _civitas_ a seule une véritable +église, avec un _episcopus_; la petite ville est dans la dépendance +ecclésiastique de la grande. Cette primatie des grandes villes fut un +fait capital. La grande ville une fois convertie, la petite ville et la +campagne suivirent le mouvement. Le diocèse fut ainsi l'unité originelle +du conglomérat chrétien. + +[Illustration: Un évêque] + +Quant à la province ecclésiastique, impliquant la préséance des grandes +Églises sur les petites, elle répondit en général à la province romaine. +Le fondateur des cadres du christianisme fut Auguste. Les divisions du +culte de Rome et d'Auguste furent la loi secrète qui régla tout. Les +villes qui avaient un flamine ou _archiereus_ sont celles qui, plus +tard, eurent un archevêque; le _flamen civitatis_ devint l'évêque. A +partir du IIIe siècle, le flamine duumvir occupa dans sa cité le rang +qui, cent ou cent cinquante ans plus tard, fut celui de l'évêque dans le +diocèse. Julien essaya plus tard d'opposer les flamines aux évêques +chrétiens et de faire des curés avec les _augustales_. C'est ainsi que +la géographie ecclésiastique d'un pays est, à très peu de chose près, la +géographie de ce même pays à l'époque romaine. Le tableau des évêchés et +des archevêchés est celui des _civitates_ antiques, selon leurs liens de +subordination. L'empire fut comme le moule où la religion nouvelle se +coagula. La charpente intérieure, les divisions hiérarchiques, furent +celles de l'empire. Les anciens rôles de l'administration romaine et les +registres de l'Église au moyen âge et même de nos jours ne diffèrent +presque pas. + +Rome était le point où s'élaborait cette grande idée de catholicité. Son +Église avait une primauté incontestée. Elle la devait en partie à sa +sainteté et à son excellente réputation. Tout le monde reconnaissait que +cette Église avait été fondée par les apôtres Pierre et Paul, que ces +deux apôtres avaient souffert le martyre à Rome, que Jean même y avait +été plongé dans l'huile bouillante. On montrait les lieux sanctifiés par +ces Actes apostoliques, en partie vrais, en partie faux. Tout cela +entourait l'Église de Rome d'une auréole sans pareille. Les questions +douteuses étaient portées à Rome pour recevoir un arbitrage, sinon une +solution. On faisait ce raisonnement que, puisque Christ avait fait de +Céphas la pierre angulaire de son Église, ce privilège devait s'étendre +à ses successeurs. L'évêque de Rome devenait l'évêque des évêques, celui +qui avertit les autres.... L'ouvrage dont fit partie le fragment connu +sous le nom de _Canon de Muratori_, écrit à Rome vers 180, nous montre +déjà Rome réglant le Canon des églises, donnant pour base à la +catholicité la Passion de Pierre.... Les essais de symbole de foi +commencent aussi, dans l'Église romaine, vers ce temps. Irénée réfute +toutes les hérésies par la foi de cette Église, «la plus grande, la plus +ancienne, la plus illustre; qui possède, par une succession continue, la +vraie tradition des apôtres Pierre et Paul, à laquelle, à cause de sa +primauté, _propter potiorem principalitatem_, doit recourir le reste de +l'Église». Toute Église censée fondée par un apôtre avait un privilège; +que dire de l'Église que l'on croyait avoir été fondée par les deux plus +grands apôtres à la fois? + +...On peut dire que l'organisation des Églises a connu cinq degrés +d'avancement. D'abord, l'_ecclesia_ primitive, où tous les membres sont +également inspirés de l'Esprit.--Puis les anciens ou _presbyteri_ +prennent, dans l'_ecclesia_, un droit de police considérable et +absorbent l'_ecclesia_.--Puis le président des anciens, l'_episcopos_, +absorbe à peu près les pouvoirs des anciens et par conséquent ceux de +l'_ecclesia_.--Puis les _episcopi_ des différentes Églises, +correspondant entre eux, forment l'Église catholique.--Entre les +_episcopi_, il y en a un, celui de Rome, qui est évidemment destiné à un +grand avenir. Le pape, l'Église de Jésus transformée en monarchie, +s'aperçoivent dans un lointain obscur.... Ajoutons que cette +transformation n'a pas eu, comme les autres, le caractère universel. +L'Église latine seule s'y est prêtée, et même dans le sein de cette +Église, la tentative de la papauté a fini par amener la révolte et la +protestation. + + * * * * * + +L'Église, au IIIe siècle, en accaparant la vie, épuisa la société +civile, la saigna, y fit le vide. Les petites sociétés tuèrent la grande +société. La vie antique, vie tout extérieure et virile, vie de gloire, +d'héroïsme, de civisme, vie de forum, de théâtre, de gymnase, est +vaincue par la vie juive, vie anti-militaire, vie de gens pâles, +claquemurés. La politique ne suppose pas des gens trop détachés de la +terre. Quand l'homme se décide à n'aspirer qu'au ciel, il n'a plus de +pays ici-bas.... Le christianisme améliora les mœurs du monde ancien, +mais, au point de vue militaire et patriotique, il détruisit le monde +ancien. La Cité et l'État ne s'accommoderont, plus tard, avec le +christianisme qu'en faisant subir à celui-ci les plus profondes +modifications. + +[Illustration: Chrisma, ou monogramme du Christ.] + +«Ils habitent sur la terre, dit l'auteur de l'Épître à Diognète, mais, +en réalité, ils ont leur patrie au ciel.» Effectivement, quand on +demande au martyr sa patrie: «Je suis chrétien», répond-il. La patrie et +les lois civiles, voilà la mère, voilà le père que le vrai gnostique, +selon Clément d'Alexandrie, doit mépriser pour s'asseoir à la droite de +Dieu. Le chrétien est embarrassé, incapable, quand il s'agit des +affaires du monde; l'Évangile forme des fidèles, non des citoyens. Il en +fut de même pour l'islamisme et le bouddhisme. L'avènement de ces +grandes religions universelles mit fin à la vieille idée de patrie; on +ne fut plus Romain, Athénien: on fut chrétien, musulman, bouddhiste. Les +hommes désormais vont être rangés d'après leur culte, non d'après leur +patrie; ils se diviseront sur des hérésies, non sur des questions de +nationalité. + +Voilà ce que vit parfaitement Marc-Aurèle, et ce qui le rendit si peu +favorable au christianisme. L'Église lui parut un État dans l'État. «Le +camp de la piété», ce nouveau «système de piété fondé sur le _Logos_ +divin», n'a rien à voir avec le camp romain, lequel ne prétend nullement +former des sujets pour le ciel. L'Église, en effet, s'avoue une société +complète, bien supérieure à la société civile; le pasteur vaut mieux que +le magistrat.... Le chrétien ne doit rien à l'empire, et l'empire lui +doit tout, car c'est la présence des fidèles, disséminés dans le monde +romain, qui arrête le courroux céleste et sauve l'État de sa ruine. Le +chrétien ne se réjouit pas des victoires de l'empire; les désastres +publics lui paraissent une confirmation des prophéties qui condamnent le +monde à périr par les Barbares et par le feu.... + +[Cependant] des raisons anciennes et profondes voulaient, nonobstant les +apparences contraires, que l'empire se fît chrétien. La doctrine +chrétienne sur l'origine du pouvoir semblait faite exprès pour devenir +la doctrine de l'État romain. L'autorité aime l'autorité. Des hommes +aussi conservateurs que les évêques devaient avoir une terrible +tentation de se réconcilier avec la force publique. Jésus avait tracé la +règle. L'effigie de la monnaie était pour lui le critérium suprême de la +légitimité, au delà duquel il n'y avait rien à chercher. En plein règne +de Néron, saint Paul écrivait: «Que chacun soit soumis aux puissances +régnantes, car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu. Les +puissances qui existent sont ordonnées par Dieu, en sorte que celui qui +fait de l'opposition aux puissances résiste à l'ordre de Dieu.» Quelques +années après, Pierre, ou celui qui écrivit en son nom l'épître connue +sous le nom de _Prima Petri_, s'exprime d'une façon presque identique. +Clément est également un sujet on ne peut plus dévoué de l'empire +romain. Enfin, un des traits de saint Luc, c'est son respect pour +l'autorité impériale et les précautions qu'il prend pour ne pas la +blesser. + +Certes, il y avait des chrétiens exaltés qui partageaient entièrement +les colères juives et ne rêvaient que la destruction de la ville +idolâtre, identifiée par eux avec Babylone. Tels étaient les auteurs +d'apocalypses et les auteurs d'écrits sibyllins. Pour eux, Christ et +César étaient deux termes inconciliables. Mais les fidèles des grandes +Églises avaient de tout autres idées. En 70, l'Église de Jérusalem, avec +un sentiment plus chrétien que patriotique, abandonna la ville +révolutionnaire et alla chercher la paix au delà du Jourdain. Saint +Justin, dans ses Apologies, ne combat jamais le principe de l'empire; il +veut que l'empire examine la doctrine chrétienne, l'approuve, la +contresigne en quelque sorte et condamne ceux qui la calomnient. On vit +le premier docteur du temps de Marc-Aurèle, Méliton, évêque de Sardes, +faire des offres de service bien plus caractérisées encore, et présenter +le christianisme comme la base d'un empire héréditaire et de droit +divin.... Tous les apologistes flattent l'idée favorite des empereurs, +celle de l'hérédité en ligne directe, et les assurent que l'effet des +prières chrétiennes sera que leur fils règne après eux.... + +La haine entre le christianisme et l'empire était la haine de gens qui +doivent s'aimer un jour. Sous les Sévères, le langage de l'Église reste +ce qu'il fut sous les Antonins, plaintif et tendre. Les apologistes +affichent une espèce de légitimisme, la prétention que l'Église a +toujours salué tout d'abord l'empereur. Le principe de saint Paul +portait ses fruits: «Toute puissance vient de Dieu; celui qui tient +l'épée la tient de Dieu pour le bien.» + +Cette attitude correcte à l'égard du pouvoir tenait à des nécessités +extérieures tout autant qu'aux principes mêmes que l'Église avait reçus +de ses fondateurs. L'Église était déjà une grande association; elle +était essentiellement conservatrice; elle avait besoin d'ordre et de +garanties légales. Cela se vit admirablement dans le fait de Paul de +Samosate, évêque d'Antioche sous Aurélien. L'évêque d'Antioche pouvait +déjà passer, à cette époque, pour un haut personnage; les biens de +l'Église étaient dans sa main; une foule de gens vivaient de ses +faveurs. Paul était un homme brillant, peu mystique, mondain, un grand +seigneur profane, cherchant à rendre le christianisme acceptable aux +gens du monde et à l'autorité. Les piétistes, comme on devait s'y +attendre, le trouvèrent hérétique et le firent destituer. Paul résista +et refusa d'abandonner la maison épiscopale. Voilà par où sont prises +les sectes les plus altières: elles possèdent; or qui peut régler une +question de propriété ou de jouissance, si ce n'est l'autorité civile? +La question fut déférée à l'empereur, qui était pour le moment à +Antioche, et l'on vit ce spectacle original d'un souverain infidèle et +persécuteur chargé de décider qui était le véritable évêque. Aurélien... +se fit apporter la correspondance des deux évêques, nota celui qui était +en relations avec Rome et l'Italie, et conclut que celui-là était +l'évêque d'Antioche. + +.... Un fait devenait évident, c'est que le christianisme ne pouvait +plus vivre sans l'empire et que l'empire, d'un autre côté, n'avait rien +de mieux à faire que d'adopter le christianisme comme sa religion. Le +monde voulait une religion de congrégations, d'églises ou de synagogues, +de chapelles, une religion où l'essence du culte fût la réunion, +l'association, la fraternité. Le christianisme remplissait toutes ces +conditions. Son culte admirable, sa morale pure, son clergé savamment +organisé, lui assuraient l'avenir. + +Plusieurs fois, au IIIe siècle, cette nécessité historique faillit se +réaliser. Cela se vit surtout au temps des empereurs syriens, que leur +qualité d'étrangers et la bassesse de leur origine mettaient à l'abri +des préjugés, et qui, malgré leurs vices, inaugurent une largeur d'idées +et une tolérance inconnues jusque-là. La même chose se revit sous +Philippe l'Arabe, en Orient sous Zénobie, et, en général, sous les +empereurs que leur origine mettait en dehors du patriotisme romain. + +La lutte redoubla de rage quand les grands réformateurs, Dioclétien et +Maximien, crurent pouvoir donner à l'empire une nouvelle vie. L'Église +triompha par ses martyrs; l'orgueil romain plia; Constantin vit la force +intérieure de l'Église, les populations de l'Asie Mineure, de la Syrie, +de la Thrace, de la Macédoine, en un mot de la partie orientale de +l'empire déjà plus qu'à demi chrétiennes. Sa mère, qui avait été +servante d'auberge à Nicomédie, fit miroiter à ses yeux un empire +d'Orient ayant son centre vers Nicée et dont le nerf serait la faveur +des évêques et de ces multitudes de pauvres matriculées à l'église, qui, +dans les grandes villes, faisaient l'opinion. Constantin inaugura ce +qu'on appelle «la paix de l'Église», et ce qui fut en réalité la +domination de l'Église.... + +La réaction de Julien fut un caprice sans portée. Après la lutte vint +l'union intime et l'amour. Théodose inaugura l'empire chrétien, +c'est-à-dire la chose que l'Église, dans sa longue vie, a le plus aimée, +un empire théocratique, dont l'Église est le cadre essentiel, et qui, +même après avoir été détruit par les Barbares, reste le rêve éternel de +la conscience chrétienne, au moins dans les pays romans. Plusieurs +crurent, en effet, qu'avec Théodose le but du christianisme était +atteint. L'empire et le christianisme s'identifièrent à un tel point +l'un avec l'autre que beaucoup de docteurs conçurent la fin de l'empire +comme la fin du monde, et appliquèrent à cet événement les images +apocalyptiques de la catastrophe suprême. L'Église orientale, qui ne fut +pas gênée dans son développement par les Barbares, ne se détacha jamais +de cet idéal; Constantin et Théodose restent les deux pôles; elle y +tient encore, du moins en Russie.... Quant à l'empire chrétien +d'Occident, s'il périt bientôt, il ne fut détruit qu'en apparence...; +ses secrets se perpétuèrent dans le haut clergé romain.... Un saint +empire, avec un Théodose barbare, tenant l'épée pour protéger l'Église +du Christ, voilà l'idéal de la papauté latine au moyen âge.... + +E. RENAN, _Marc-Aurèle_, Paris, Calmann-Lévy, +1882, in-8º. _Passim._ + + + + +IV.--LA SOCIÉTÉ ROMAINE + +D'APRÈS AMMIEN MARCELLIN, SAINT JÉRÔME ET SYMMAQUE. + + +On s'est souvent demandé ce qu'il fallait penser de la moralité publique +au IVe siècle, surtout dans les hautes classes de l'empire. En +général on est tenté de la juger sévèrement. Quand nous songeons que +cette société était à son déclin, et qu'elle n'avait plus que quelques +années à vivre, nous sommes tentés d'expliquer ses malheurs par ses +fautes et de croire qu'elle avait mérité le sort qu'elle allait subir. +C'est ce qui fait que nous ajoutons foi si facilement à ceux qui nous +disent du mal d'elle. Il y a surtout deux contemporains, Ammien +Marcellin et saint Jérôme, qui ont pris plaisir à la maltraiter; et, +comme ils appartiennent à deux partis contraires, il nous paraît naturel +de penser que, puisqu'ils s'accordent, ils ont dit la vérité. J'avoue +pourtant que leur témoignage m'est suspect. Ammien a consacré aux +sénateurs de Rome deux longs chapitres de son histoire; mais ces +chapitres ont, dans son œuvre, un caractère particulier: on +s'aperçoit, lorsqu'on les lit avec soin, qu'il a voulu composer des +morceaux à effet, dont le lecteur fût frappé, et que, dans ces passages, +qui ne ressemblent pas tout à fait au reste, il est plus satirique et +rhéteur qu'historien.... Que nous dit-il d'ailleurs que nous ne sachions +d'avance? Il nous apprend, ce qui ne nous étonne guère, qu'il y a dans +ce grand monde beaucoup de très petits esprits: des sots qui se croient +des grands hommes parce que leurs flatteurs leur ont élevé des statues; +des vaniteux, qui se promènent sur des chars magnifiques, avec des +vêtements de soie dont le vent agite les mille couleurs; des glorieux, +qui parlent sans cesse de leur fortune; des efféminés, que la moindre +chaleur accable, «qui, lorsqu'une mouche se pose sur leur robe d'or ou +qu'un petit rayon de soleil se glisse par quelque fissure de leur +parasol, se désolent de n'être pas nés dans le Bosphore Cimmérien»; des +athées, qui ne sortent de chez eux qu'après avoir consulté leurs +astrologues; des prodigues, caressants et bas quand ils veulent +emprunter de l'argent, insolents lorsqu'il faut le rendre, et d'autres +personnages de cette sorte, qui se retrouvent partout. A côté de ces +travers, qui nous paraissent en somme assez légers, il signale des vices +plus graves. Quelques-uns d'entre eux appartiennent plus +particulièrement à la race romaine, et les moralistes des siècles passés +les ont déjà révélés; d'autres sont de tous les pays et de tous les +temps, et puisque malheureusement aucune société humaine n'y échappe, il +est naturel qu'on les rencontre aussi chez les gens du IVe siècle. +Mais ce qui lui semble plus odieux que tout le reste, ce qui excite le +plus souvent sa mauvaise humeur, c'est que les grands seigneurs romains +manquent d'égards pour les lettrés et les sages. Ils réservent leurs +faveurs à ceux qui les flattent bassement ou qui les amusent; quant aux +gens honnêtes et savants, on les tient pour ennuyeux et inutiles, et le +maître d'hôtel les fait mettre sans façon à la porte de la salle à +manger. Ces plaintes, nous les connaissons, elles ne sont pas nouvelles +pour nous. Une des raisons sérieuses qu'a Juvénal de gronder son époque, +c'est que le client romain, «qui a vu le jour sur l'Aventin et qui a été +nourri dès son enfance de l'olive sabine», n'a pas d'aussi bonnes places +que le parasite grec à la table du maître, qu'on ne lui sert pas les +mêmes plats et qu'il n'y boit pas le même vin. Ammien sans doute a dû +souffrir quelque humiliation de ce genre. Il est probable que, quand il +revint de l'armée, où il s'était bien battu, et au moment où il +commençait d'écrire l'histoire de ses campagnes, il ne fut pas reçu de +tout le monde comme il croyait devoir l'être. Il en conclut +naturellement qu'une société qui ne lui faisait pas toujours sa place ne +tenait aucun compte du mérite. «Aujourd'hui, dit-il, le musicien a +chassé de partout le philosophe; l'orateur est remplacé par celui qui +enseigne leur métier aux histrions; les bibliothèques sont fermées et +ressemblent à des sépulcres.» Il est difficile de croire que ces paroles +sévères s'appliquent à des gens comme Symmaque et ses amis, qui aimaient +tant les livres et tenaient les lettrés en si grand honneur. Mais Ammien +semble reconnaître ailleurs qu'il ne faut pas donner trop d'importance +à ses reproches et les faire tomber sur tout le monde; il nous dit, en +commençant ses violentes invectives, que Rome est toujours grande et +glorieuse, mais que son éclat est compromis par la légèreté criminelle +de quelques personnes (_levitate paucorum incondita_) qui ne songent pas +assez de quelle ville ils ont l'honneur d'être citoyens. Ainsi, de son +aveu même, les coupables ne sont que l'exception. + +Les colères de saint Jérôme ne m'inspirent pas plus de confiance que les +épigrammes d'Ammien. C'était un saint fort emporté; ses meilleurs amis, +comme Rufin et saint Augustin, en ont fait l'épreuve. Les gens de ce +tempérament vont tout d'un coup d'un extrême à l'autre, et d'ordinaire +ils détestent le plus ce qu'ils ont le mieux aimé. C'est précisément ce +qui a rendu saint Jérôme si dur pour la société romaine: il en avait été +trop charmé et n'a jamais pu lui pardonner l'attrait qu'elle avait eu +pour lui. Les jouissances délicates de sa vanité littéraire, ses +entretiens fréquents avec des femmes d'esprit, le plaisir qu'elles +trouvaient à l'entendre, les applaudissements qu'elles donnaient à ses +ouvrages, tout cela faisait partie de ces «délices de Rome», dont le +souvenir poignant le suivait au désert et troublait sa pénitence. Il +leur a fait payer par ses invectives la peine qu'il éprouvait à s'en +détacher. Rome est pour lui une autre Babylone, «la courtisane aux +habits de pourpre». Il lui reproche en général toute sorte de +débordements; mais il est remarquable que, lorsqu'il en vient à des +accusations précises, il ne trouve guère à reprendre chez elle que les +futilités de la vie mondaine. A quoi passe-t-on le temps dans la grande +ville? A voir et à être vu, à recevoir des visites et à en faire, à +louer les gens et à en médire. «La conversation commence, on n'en finit +plus de bavarder. On déchire les absents, on raconte des histoires du +prochain, on mord les autres et, à son tour, on en est mordu.» Ce +tableau est agréable; mais que prouve-t-il, sinon que la société de tous +les temps se ressemble? Remarquons que saint Jérôme attaque ici tout le +monde, sans distinction de culte. On a voulu se servir de son témoignage +pour établir que la société païenne était de beaucoup la plus +corrompue: c'est un tort, il est encore plus dur pour les chrétiens que +pour elle. Il nous fait voir que les vices de la vieille société avaient +passé dans la nouvelle, sans presque changer de forme, qu'on ne pouvait +pas toujours distinguer la vierge et la veuve qui avaient reçu les +enseignements de l'Église de celles qui étaient restées fidèles à +l'ancien culte, qu'il y avait des clercs petits-maîtres, des moines +coureurs d'héritages, et surtout des prêtres parasites qui allaient tous +les jours saluer les belles dames: «Il se lève en toute hâte, dès que le +soleil commence à se montrer, règle l'ordre de ses visites, choisit les +chemins les plus courts, et saisit presque encore au lit les dames qu'il +va voir. Aperçoit-il un coussin, une nappe élégante ou quelque objet de +ce genre, il le loue, il le tâte, il l'admire, il se plaint de n'avoir +chez lui rien d'aussi bon, et fait si bien qu'on le lui donne. Où que +vous alliez, c'est toujours la première personne que vous rencontrez; il +sait toutes les nouvelles; il court les raconter avant tout le monde; au +besoin il les invente, ou, dans tous les cas, il les embellit à chaque +fois d'incidents nouveaux.» N'est-ce pas là comme une première +apparition de l'abbé du XVIIIe siècle? + +Il y a donc des raisons de ne croire qu'à moitié saint Jérôme et Ammien; +et même quand on les croirait tout à fait, leur témoignage semble moins +accablant pour leur siècle qu'on ne l'a prétendu. Dans tous les cas, les +lettres de Symmaque[16] en donnent une meilleure opinion, et je m'y fie +d'autant plus volontiers qu'il n'a pas prétendu juger son temps et faire +un traité de morale, ce qui amène toujours à prendre une certaine +attitude. Il dit naïvement ce qu'il pense, se montre à nous comme il est +et dépeint les gens sans le savoir. Ses lettres sont d'un honnête homme, +qui donne à tout le monde les meilleurs conseils. A ceux qui gouvernent +des provinces épuisées par le fisc et la guerre, il prêche l'humanité; +il recommande aux riches la bienfaisance, en des termes qui rappellent +la charité chrétienne. Quelquefois il entre résolument dans la vie +privée de ses amis; par exemple, il ose demander à l'un d'eux de +renoncer aux profits d'un héritage injuste. Quant à lui, il est partout +occupé à faire du bien; il vient en aide à ses amis malheureux, prend +soin de leurs affaires, implore pour eux le secours des hommes +puissants, marie leurs filles, et, après leur mort, redouble de soins en +faveur des enfants qu'ils laissent sans protection et souvent sans +fortune. Sa correspondance ne le fait pas seul connaître; elle permet +quelquefois de juger ceux avec lesquels il était en relation. Ses +enfants forment des ménages unis, ses amis, pour la plupart, lui +ressemblent, et lorsqu'on a fini de lire ses lettres, il semble qu'on +vient de traverser une société d'honnêtes gens. Je sais bien qu'il est +porté à juger avec un peu trop d'indulgence; il prête volontiers aux +autres ses qualités et n'aperçoit pas le mal qu'il ne serait pas capable +de commettre; mais, malgré ce défaut, il est impossible de ne pas tenir +grand compte de son témoignage. L'impression qui reste de ce grand monde +de Rome, tel qu'on l'entrevoit dans ses lettres, lui est, en somme, +favorable et rappelle la société de Trajan et des Antonins telle que +nous la montrent les lettres de Pline. + +Voici encore un renseignement que nous devons à la correspondance de +Symmaque, et qui contrarie un peu l'opinion que nous nous faisons de +cette époque. Il nous semble que les gens de cette génération, qui fut +la dernière de l'empire, devaient avoir quelque sentiment des périls qui +les menaçaient, et qu'il est impossible qu'en prêtant un peu l'oreille +on n'entendit pas les craquements de cette machine qui était si près de +se détraquer. Les lettres de Symmaque nous montrent que nous nous +trompons. Nous y voyons que les gens les plus distingués, les hommes +d'État, les politiques, ne se doutaient guère que la fin approchât. A la +veille de la catastrophe, tout allait comme à l'ordinaire, on achetait, +on vendait, on réparait les monuments et l'on bâtissait des maisons pour +l'éternité. Symmaque est un Romain des anciens temps, qui croit que +l'empire est éternel et ne se figure pas que le monde puisse continuer +d'exister sans lui. Malgré les avertissements qu'on a reçus, son +optimisme est imperturbable. Il aurait certes bien des raisons d'être un +mécontent: le sénat, dont il est si fier d'être membre, n'est presque +plus rien, et l'on persécute le culte qu'il professe. Cependant il ne +cesse pas de louer ses maîtres et il est satisfait de son temps. C'était +une de ces âmes candides qui regardent comme des vérités incontestables +que la civilisation a toujours raison de la barbarie, que les peuples +les plus instruits sont inévitablement les plus honnêtes et les plus +forts, que les lettres fleurissent toutes les fois qu'elles sont +encouragées, etc. Or il voit précisément que les écoles n'ont jamais été +plus nombreuses, l'instruction plus répandue, la science plus honorée, +que les lettres mènent à tout, que le mérite personnel ouvre toutes les +carrières; aussi s'écrie-t-il, dans son enthousiasme: «Nous vivons +vraiment dans un siècle ami de la vertu, où les gens de talent ne +peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils n'obtiennent pas les +situations dont ils sont dignes». Et il ne lui semble pas possible +qu'une société si éclairée, qui apprécie tant les lettres et fait une si +grande place à l'instruction, soit emportée en un jour par des barbares! + +[Illustration: Les registres du fisc brûlés sur le Forum (bas-relief de +la Tribune aux Harangues). + +Sur l'ordre de l'empereur, les scribes apportent, pour en faire un +bûcher, les registres où sont inscrits les noms des citoyens en retard +sur le fisc. Dans le fond, la façade du temple de Vespasien, puis une +arcade du Tabularium, le temple de Saturne, les arceaux découronnés de +la basilique Julia.] + +Il lui arrive pourtant de voir et de noter au passage quelques incidents +fâcheux, par lesquels se révélait le mal dont souffrait l'empire, et qui +auraient dû lui donner à réfléchir. Par exemple, il raconte à quelqu'un +qui l'attend qu'il ne peut pas sortir de Rome parce que la campagne est +infestée de brigands: c'en est donc fait de la _paix romaine_, si vantée +dans les inscriptions et les médailles, puisque, aux portes mêmes de la +capitale, on n'est plus en sûreté! Une autre fois il se plaint que +l'empereur, qui manque de soldats, demande aux gens riches leurs +esclaves pour les enrôler, et cette mesure ne lui révèle pas à quelles +extrémités l'empire est réduit! Mais ce qui est plus significatif +encore, ce qui indique plus clairement un profond désordre et annonce la +ruine prochaine, c'est le triste état de la fortune publique. Les +preuves en sont partout chez Symmaque. Il nous fait voir que le fisc a +tout épuisé, que les riches sont à bout de ressources, que les fermiers +n'ont plus d'argent pour payer les propriétaires, et que la terre, qui +était une source de revenus, n'est plus qu'une occasion de dépense. Ce +sont là des symptômes graves; et pourtant Symmaque, qui les voit, qui +les signale, n'en paraît pas alarmé. C'est que le mal était ancien, +qu'il avait augmenté peu à peu, et que, depuis le temps qu'on en +souffrait, on s'y était accoutumé. Comme Rome persistait à vivre, malgré +les raisons qu'elle avait de mourir, on avait fini par croire qu'elle +vivrait toujours. Jusqu'au dernier moment on s'est fait cette illusion, +et la catastrophe finale, quoiqu'on dût s'y attendre, fut une surprise. +C'est ce que les lettres de Symmaque mettent en pleine lumière; elles +nous montrent à quel point des politiques nourris des leçons de +l'histoire, et qui connaissaient à fond les temps anciens, peuvent se +tromper sur l'époque où ils vivent; elles nous font assister au +spectacle, plein de graves enseignements, d'une société fière de sa +civilisation, glorieuse de son passé, occupée de l'avenir, qui pas à pas +s'avance jusqu'au bord de l'abîme, sans s'apercevoir qu'elle y va +tomber. + +G. BOISSIER, _La fin du paganisme_, t. II, Paris, +Hachette, 1894, in-16. + + BIBLIOGRAPHIE.--T. Hodgkin, _Italy and her invaders_, t. I^1 et + II^2 [Sur les invasions visigothiques, hunniques et vandales en + Italie], t. III et IV [Sur l'invasion ostrogothique et la + restauration de l'Empire], t. V et VI [Sur les Lombards, jusqu'en + 744], Oxford, 1892-1895, in-8º.--Cf. C. Cipolla, _Per la storia + d'Italia e de' suoi conquistatori nel medio evo piu antico_, + Bologna, 1895, in-16. + + + + +CHAPITRE II + +LES BARBARES. + + PROGRAMME.--_Les invasions germaniques: Alaric. Simple énumération + des États fondés par les Germains.--Les Huns et Attila.--Les Goths + et Théodoric._ + + _Les Francs: Clovis. Conquête de la Gaule et d'une partie de la + Germanie._ + + _Mœurs de l'époque mérovingienne. Loi salique. Les rois, les + grands, les évêques; Grégoire de Tours. Les régions franques: + Neustrie, Austrasie, Bourgogne, Aquitaine._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Comme il est naturel, c'est en Allemagne que =les origines et les + invasions germaniques= ont été étudiées avec le plus de soin. Nous + n'avons guère en français que des livres vieillis: ceux d'Ozanam + (_Études germaniques_, 1845);--d'Am. Thierry (_Récits de l'histoire + romaine au Ve siècle_, 1860);--de E. Littré (_Études sur les + barbares et le moyen âge_, Paris, 1867, in-8º);--de A. Geffroy + (_Rome et les barbares_, Paris, 1874, in-8º).--Le t. II de + l'_Histoire des institutions_ de M. Fustel de Coulanges est + intitulé: _L'invasion germanique et la fin de l'Empire_ (Paris, + 1891, in-8º).--Voir aussi J. Zeller, _Entretiens sur l'histoire du + moyen âge_, 1re partie [jusqu'en 814], Paris, 1884, 2 vol. + in-12, 3e éd.--Le livre, très populaire en Angleterre, de Ch. + Kingsley, _The Roman and the Teuton_ (London, 1879, in-8º), est + déclamatoire.--On lira de préférence: E. v. Witersheim, _Geschichte + der Völkerwanderung_, Leipzig, 1880-1881, 2 vol. in-8º, 2e éd., + revue par F. Dahn;--F. Dahn, _Urgeschichte der germanischen und + romanischen Völker_, Berlin, 1880-1889, 4 vol. in-8º;--le même, + _Die Könige der Germanen_, Würzburg et Leipzig, 1861-1894, 7 vol. + in-8º;--W. Arnold, _Ansiedelungen und Wanderungen deutscher + Stämme_, Marburg, 1881, in-8º, 2e éd.--Citons encore, en seconde + ligne, les histoires générales de G. Kaufmann (_Deutsche Geschichte + bis auf Karl den Grossen_, Leipzig. 1880-1881, 2 vol. in-8º) et de + O. Gutsche et W. Schultze (_Deutsche Geschichte von der Urzeit bis + zu den Karolingern_, Stuttgart, 1887 et s.).--Sur les + établissements goths en Italie: T. Hodgkin. _Italy and her + invaders_, London, 1892, 3 vol. in-8º, 2e éd.--Sur =Attila= et + les =Huns=, E. Drouin, art. _Huns_, dans la _Grande Encyclopédie_, XX + (1894), p. 405. + + L'=histoire générale des royaumes francs= intéresse à la fois la + France, l'Allemagne et la Belgique.--L'ouvrage d'Aug. Thierry + (_Récits des temps mérovingiens_, Paris, 1840, 2 vol. in-8º) a eu + beaucoup de succès; il est fait de morceaux de Grégoire de Tours + habilement arrangés.--Tous les faits connus ont été recueillis et + discutés avec soin par G. Richter, _Annalen des fränkischen Reichs + im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, in-8º.--Voyez aussi F. + Dahn, _Die Könige der Germanen_ (précité), t. VII, _Die Franken + unter den Merovingern_, Leipzig, 1894, in-8º;--W. Junghans, + _Histoire critique des règnes de Childerich et de Chlodovech_, + Paris, 1879, in-8º, tr. de l'all.;--G. Kurth, _Histoire poétique + des Mérovingiens_, Paris-Bruxelles, 1893, in-8º.--On peut + recommander d'avance un livre de vulgarisation que M. M. Prou + publiera en 1896 dans la «Bibliothèque d'histoire illustrée», sous + ce titre: _La Gaule mérovingienne_. + + Les =institutions franques sous les Mérovingiens= ont été étudiées + avec talent par J.-M. Lehuërou, dont l'_Histoire des institutions + mérovingiennes et du gouvernement mérovingien_ (Paris, 1842, in-8º) + a vieilli. Très érudits, mais difficiles à lire, sont les livres de + J. Tardif (_Études sur les institutions politiques et + administratives de la France, période mérovingienne_, Paris, 1882, + in-8º) et de G. Waitz (_Deutsche Verfassungsgeschichte_, t. II, + Kiel, 1882, in-8º).--Les trois vol. de l'_Histoire des institutions + politiques de l'ancienne France_ de M. Fustel de Coulanges qui sont + consacrés à l'époque mérovingienne (_La monarchie franque_, 1888; + _L'alleu et le domaine rural_, 1889; _Les origines du système + féodal_, 1890) ne sont pas les meilleurs de ce grand + ouvrage.--Comparez L. Vanderkindere, _Introduction à l'histoire des + institutions de la Belgique au moyen âge_, Bruxelles, 1890, + in-8º.--Résumé consciencieux, très bien informé, dans P. Viollet, + _Histoire des institutions politiques et administratives de la + France_, t. Ier, Paris, 1890, in-8º.--Sur l'église franque, voir + l'admirable _Kirchengeschichte Deutschlands_ de A. Hauck (t. + Ier, _bis zum Tode des Bonifacius_, Leipzig, 1887, in-8º).--Pour + l'histoire de la civilisation et du droit à l'époque mérovingienne, + v. la Bibliographie des ch. VI et XIV. + + La principale source de l'histoire des Francs mérovingiens est la + chronique de Grégoire de Tours. Voir, sur =Grégoire de Tours=: G. + Monod, _Études critiques sur les sources de l'histoire + mérovingienne_, Paris, 1872, in-8º;--M. Bonnet, _Le latin de + Grégoire de Tours_, Paris, 1890, in-8º (Première partie). + + =L'histoire locale des régions franques=: Neustrie, Austrasie, + Bourgogne, Aquitaine, etc., n'est pas achevée. On consultera avec + profit: A. Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, + Paris, 1878, in-4º;--A. Loth, _L'émigration bretonne en Armorique + du Ve au VIIe siècle de notre ère_, Paris, 1884, in-8º;--A. + Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens bis zum Ende + der Isten Dynastie_, Halle, 1874, 2 vol. in-8º;--Ch. Pfister, + _Le duché mérovingien d'Alsace et la légende de sainte Odile_, + Paris, 1892, in-8º;--Cl. Perroud, _Des origines du premier duché + d'Aquitaine_, Paris, 1881, in-8º. + + Le dernier mot n'est pas dit sur l'histoire des royaumes barbares, + Francs, Goths, etc., qui ont été fondés aux dépens de l'Empire + romain. D'importantes parties de l'histoire mérovingienne ont été + renouvelées tout récemment par MM. J. Havet, B. Krusch, etc.--M. + Ch. Bayet prépare un _Manuel des institutions françaises. Période + mérovingienne et carolingienne_. + + + + +I.--LA FOI ET LA MORALE DES FRANCS. + + +L'Église avait eu son âge héroïque intellectuel. Lorsque les apôtres, +portant par le monde la première religion qui eût été faite non pour un +peuple, mais pour l'humanité, prêchèrent le royaume de Dieu où les +hommes sont unis étroitement entre eux et avec Dieu, la philosophie, +après quelques instants d'hésitation, de doute et de dédain, étudia +cette solution, la plus admirable qui eût été trouvée du problème des +relations de l'homme avec Dieu et avec l'homme. Platoniciens, qui +creusaient sans se lasser l'enseignement du maître sur la manifestation +de l'infini dans le fini et de Dieu dans la nature et dans l'âme, +disciples conscients ou inconscients de Zoroastre, qui expliquaient +l'origine du mal par la coexistence de deux principes, apportèrent dans +l'examen de la doctrine nouvelle les traditions de leurs écoles. Il y +eut, au Ier et au IIe siècle, une sorte de reconnaissance faite +par l'esprit humain autour du christianisme; après quoi, les philosophes +entrèrent dans l'Église, mais en demeurant des philosophes. L'école +d'Alexandrie enseigna que la philosophie avait été la préparation du +christianisme chez les païens, comme l'Ancien Testament chez les Juifs. +Elle rapprocha l'Ancien Testament et la philosophie par cette théorie +que le Verbe, qui a été la parole de Dieu dès l'origine, a semé la +vérité dans les écrits profanes comme dans l'Écriture. Elle crut ou fit +semblant de croire que Platon avait connu les livres saints et elle le +transforma en un disciple de Moïse. Elle fit ainsi de l'histoire +intellectuelle et morale de l'humanité une grande synthèse qu'elle donna +pour piédestal au christianisme. + +Au temps même où la critique platonicienne s'exerçait librement sur le +dogme, naquit l'autorité. La lutte du christianisme contre les païens et +contre ceux des philosophes qui, n'étant chrétiens que par métaphysique, +faisaient bon marché de la foi positive, fit naître deux idées +corrélatives, l'idée d'une Église catholique seule en possession de la +vérité, et l'idée ecclésiastique de l'hérésie. Hérésie signifiait dans +le langage philosophique choix d'une opinion; cela signifia dans le +langage ecclésiastique choix d'une opinion mauvaise, erreur condamnable +et damnable. Pour prémunir les fidèles contre la perdition, l'Église +écrivit la règle de la foi. Bientôt l'hérésie se montra sous une forme +étrange: le manichéisme, produit d'un mélange de la philosophie grecque +avec la religion zoroastrique, réduisit le Christ à la qualité d'un +esprit de lumière et d'un combattant illustre dans le conflit entre le +bon et le mauvais principe. Ainsi le génie hellénique, toujours en +travail, menaçait de perdre le christianisme dans des conceptions +bizarres; la sagesse des anciens et leur méthode, leur idéalisme et leur +dialectique, qui avaient servi à bâtir le dogme, s'employaient à le +démolir. C'est alors que l'esprit latin s'insurgea. + +L'Église d'Occident était demeurée pendant longtemps l'élève des Églises +orientales: l'Orient parlait, l'Occident écoutait. La langue de +l'Écriture et des apôtres, des théologiens orthodoxes ou hérétiques, +était la langue grecque; mais, au IIIe siècle, Tertullien introduisit +la langue latine dans les controverses et révéla un esprit tout +différent de l'esprit oriental, plus étroit, plus prosaïque, mais plus +ferme. Tertullien a certaines maximes brèves, dictées par un sens commun +assez grossier, et par cela même très intelligibles. «On ne peut +pourtant pas chercher indéfiniment, dit-il: _infinita inquisitio esse +non potest_.» D'ailleurs à quoi bon chercher? «Il n'y a pas besoin de +curiosité, _curiositate opus non est_, après le Christ et l'Évangile.» +Il y a une règle à laquelle il faut se tenir: «La plénitude de la +science est d'ignorer ce qui est contraire à cette règle.» C'est +merveille de voir comment le christianisme, en se répandant sur le +monde, s'adaptait aux différents milieux. Au temps de l'antiquité +païenne, les Grecs avaient pensé tandis que les Romains agissaient; la +vie intellectuelle romaine, très tardive, avait été le reflet de la vie +intellectuelle hellénique, et Rome n'avait manifesté son originalité que +dans le domaine du droit. Au temps de l'antiquité chrétienne, l'esprit +hellénique cherche sans cesse et toujours disserte; le chrétien romain +arrête la doctrine et tout de suite il est prêt à légiférer sur la +discipline et sur la foi. + +L'autorité trouva bientôt un organe régulier dans la hiérarchie qui se +constituait et dans la puissance impériale. A peine l'empereur fut-il +entré dans l'Église que la liberté en sortit. L'hérésie devint une +affaire d'État. Auparavant, elle pouvait ne troubler qu'une ou deux +provinces, et les évêques des pays où elle se produisait se contentaient +de rejeter en concile les opinions hétérodoxes; désormais elle occupa la +chrétienté entière. Arius est jugé par l'Église universelle, l'empereur +présent et présidant, et les conciles font de leurs décisions des +articles de foi, que l'empereur transforme en articles de loi. Comme la +victoire de l'Église sur le paganisme la dispense de toute tolérance +envers les dissidents, l'hérétique devient le grand ennemi. Déjà se +disaient de dangereuses paroles: «Mieux vaut errer dans les mœurs que +dans la doctrine;... mieux vaut un païen qu'un hérétique....» + +Du moins, les controverses demeurent grandes aux IVe et Ve +siècles. On discute sur la nature du Verbe pour ou contre Arius, sur la +destinée des âmes pour ou contre Origène, sur le libre arbitre pour ou +contre Pélage. Les adversaires sont de haute taille, car l'orthodoxie +est défendue par saint Augustin et par saint Jérôme, et les écoles +théologiques d'Alexandrie et de Syrie procèdent toujours selon les +règles d'une méthode scientifique. Mais le temps marche et la culture +ancienne dépérit. L'Église oublie ce qu'elle lui doit, la dédaigne comme +superflue et la suspecte comme complice du paganisme, dont elle est le +dernier refuge. Elle rejette non seulement la philosophie, mais toute la +littérature. «Il paraît que tu enseignes la grammaire, écrit le pape +Grégoire le Grand à un évêque. Je ne puis répéter cela sans rougir, et +je suis triste et je gémis, car les louanges du Christ ne peuvent se +rencontrer dans une même bouche avec les louanges de Jupiter.» L'horizon +intellectuel, si vaste autrefois, se rapproche et se ferme, et l'Église +prétend se suffire à elle-même. Si encore l'activité de l'esprit avait +duré en elle! Mais sur quoi se serait-elle exercée? «Ne cherchons plus», +avait dit Tertullien, et l'on ne cherche plus en effet! Toute la sagesse +est trouvée; elle est dans certains livres dont un décret pontifical +dresse le catalogue. L'erreur est dans d'autres livres: le même décret +les met à l'_index_. Les écoles théologiques d'Orient tombent en +décadence, et l'Occident n'en a pas une seule qui mérite d'être citée. +Tandis que les écoles de lettres profanes trouvent encore des élèves +pour leur enseignement vieilli, il n'y a point de «maîtres publics pour +les divines Écritures». C'est Cassiodore qui le dit en se lamentant. +Aussi, pour suppléer au défaut des maîtres, écrit-il le _de Institutione +divinarum litterarum_, c'est-à-dire un manuel où les prêtres puissent +apprendre commodément tout ce qu'il faut savoir. Cassiodore le leur +déclare en propres termes et il leur représente «qu'au lieu de chercher +présomptueusement des nouveautés, il vaut mieux étancher sa soif à la +source des anciens», des anciens de l'Église, bien entendu. Le temps du +manuel est venu en effet, car la parole vivante ne se fait plus +entendre. La période de l'initiative intellectuelle est close; il ne +reste plus qu'à constater les résultats acquis. C'est pourquoi Jean le +Scolastique dispose en ordre méthodique les canons des conciles, afin +que toute question, quelle qu'elle soit, trouve sa réponse. C'est ainsi +qu'après qu'un livre est achevé, on en écrit la table des matières. + + * * * * * + +La grande originalité de la religion nouvelle, c'est qu'elle était une +morale en même temps qu'une théologie. Épurer partout, même en Israël, +où elle était la plus pure, la notion du divin, confondre la morale avec +la religion, orienter vers le ciel des âmes qui n'avaient qu'un horizon +terrestre, détruire les sacerdoces particuliers et les cultes locaux, +placer tous et chacun en présence de Dieu, telle était la mission du +christianisme. Il ne s'était point vu, il ne se verra plus jamais un +pareil effort pour soulever la matière vers l'idéal; mais la matière a +pesé sur les ailes de l'esprit et l'a retenu entre ciel et terre, plus +près de la terre que du ciel.... Là même où le Christ avait vécu, +combien d'hommes étaient capables de faire de leur âme un temple du +Christ? + +Les hommes ne se sentirent pas assez proches d'un Dieu qui remplissait +le monde, et, partout présent, n'entrait nulle part en communication +intime avec ses fidèles. Ils cherchèrent des échelons pour monter +jusqu'à lui. Ils trouvaient dans les Écritures les esprits bons et +mauvais; ils leur donnèrent des formes plus précises. Parmi les démons +se placèrent les dieux de l'ancienne mythologie, auxquels l'Église +elle-même accorda une survivance étrange, sous la forme de tentateurs +acharnés à la perdition des âmes. Une puissance miraculeuse funeste fut +attribuée aux statues des anciennes divinités et aux ruines de leurs +temples. Ce n'était pas seulement le populaire que ces imaginations +troublaient. Le pape Grégoire le Grand raconte dans un de ses dialogues +l'aventure d'un Juif, qui, surpris par la nuit, ne trouva point d'autre +asile qu'un temple abandonné d'Apollon: les ténèbres et la solitude +l'effrayèrent; il avait entendu dire que les démons hantaient cette +ruine, et, tout Juif qu'il fût, il se signa. Bien lui en prit; car, à +minuit, le temple se remplit de fantômes qui tinrent séance sous la +présidence d'Apollon, auquel ils rendirent compte des tentations dont +ils avaient assailli les chrétiens. Ainsi toute une légion infernale +était organisée pour la guerre contre les âmes. Mais en face d'elle se +rangea la légion céleste: le culte des anges s'organisa; des églises +furent placées sous l'invocation des plus grands, et chaque âme crut +avoir son ange gardien. Ces purs esprits étaient encore trop élevés +au-dessus de l'homme, et la terre vers laquelle ils descendaient n'était +pas leur patrie: sur la route de la terre au ciel, l'Église fit monter +les martyrs et les saints. Martyrs et saints devinrent les compagnons de +Dieu dans la gloire éternelle, mais en même temps ils demeurèrent +attachés au point de la terre où ils avaient vécu. L'antique croyance +populaire que l'âme des morts ne s'éloigne pas de leur dépouille avait +produit chez les païens les rites naïfs du culte des morts; elle a +certainement contribué à produire chez les chrétiens le culte des +martyrs. On s'imagina être tout près des saints quand on touchait leurs +restes, et même cette opinion donna lieu à de singuliers scandales: en +Egypte, il fallut défendre aux chrétiens de garder chez eux les corps +des personnes réputées saintes, comme on gardait autrefois les corps des +ancêtres; ailleurs, il y avait des voleurs de corps saints, et une loi +de Théodose interdit «d'exhumer les martyrs et de les vendre». Pour +éviter ces profanations, on transporta les reliques dans les églises, où +on les plaça d'ordinaire sous les autels, et le culte des saints +commença. Les chrétiens éclairés, les docteurs et les évêques +prémunirent les fidèles contre les dangers d'une idolâtrie nouvelle; aux +polémistes païens qui leur reprochaient d'avoir troqué les idoles contre +les martyrs, ils répondirent que l'Église honore ses saints pour +proposer leur vie en exemple et qu'elle réserve l'adoration à Dieu seul; +mais la masse des hommes retrouvait les héros et les dieux d'autrefois +dans ces personnages sacrés qu'elle invoquait par leur nom, dont elle +savait l'histoire et dont elle touchait les tombeaux. Dans les églises +placées sous l'invocation de tel ou tel bienheureux, les prières, au +lieu de monter jusqu'à Dieu, s'arrêtèrent au médiateur, d'autant plus +volontiers que celui-ci manifestait par des miracles plus fréquents sa +puissance personnelle. La relation simple et directe de l'homme avec +Dieu fut compliquée par cette multiplicité des intermédiaires et +l'universel divin localisé. + +[Illustration: La crypte de Jouarre. (Architecture mérovingienne.)] + +En même temps, la simplicité du culte primitif était altérée par +l'organisation d'un cérémonial solennel. Les modestes lieux de réunion +où les premiers chrétiens priaient, prêchaient et célébraient la +commémoration de la cène sont remplacés par des temples superbes divisés +en deux parties: l'une, réservée aux fidèles; l'autre, plus élevée, où +le clergé siège sur des trônes. L'esthétique du service divin, que les +païens avaient portée à la perfection et que les premières communautés +chrétiennes avaient dédaignée, reparaît. L'Église parle à l'imagination +et aux sens par le bel ordre de ses pompes et l'éclat des vêtements +sacerdotaux, par les parfums, par la musique et par les peintures qui +retracent sur les murailles les grandes scènes de l'histoire de la foi. +Plus se multiplient et s'embellissent ces pieuses représentations +données par le clergé, plus les fidèles sont réduits au rôle de +spectateurs. Leur voix ne se mêle plus à celles des prêtres que pour +chanter le _Kyrie eleison_; ils doivent écouter et se taire, en vertu du +précepte de Moïse, qui a dit:--«Écoute, Israël, et tais-toi!» Encore +n'entendent-ils plus que rarement la prédication, qui était jadis la +partie essentielle du service divin et qui tombe en désuétude. Assister +à la célébration des mystères sacrés est une sorte d'acte matériel: +l'Église en fait une obligation et elle multiplie les fêtes, qui +deviennent de plus en plus brillantes. + +Peu à peu se forme une coutume de la dévotion,--_consuetudo devotionis_, +comme dit le pape Léon le Grand,--qui devient obligatoire comme la loi +elle-même, car l'Église la fait procéder de la tradition apostolique et +de l'enseignement du Saint-Esprit. Les manifestations extérieures +prennent une grande importance. Dans la primitive Église, l'ascétisme +était honoré comme un moyen de parvenir à la vertu, mais il n'était +imposé à personne; désormais il est prescrit par toutes sortes de règles +minutieuses. La renonciation au monde et l'absolu mépris de la chair, +manifesté par l'horreur croissante pour le mariage qui est rabaissé à la +qualité d'une infirmité nécessaire, sont réputées les plus hautes des +vertus; ce sont des vertus moindres que le jeûne et l'abstinence +ordonnés à certains jours de la semaine et à certaines époques de +l'année. L'aumône elle-même n'est plus libre. Conformément à l'usage de +toute l'antiquité païenne et pour obéir à la loi de Moïse, qui a dit: +«Tu ne te présenteras pas devant le Seigneur les mains vides», l'Église +réclame les prémices et la dîme. + +Il y a péril certain que le fidèle qui paye la dîme, jeûne aux jours +prescrits et assiste exactement aux offices divins, n'estime avoir +rempli son devoir de chrétien. Plus nombreuses et plus rigoureuses sont +les obligations extérieures, plus vague et plus insaisissable est le +vrai devoir intime. Déjà, d'ailleurs, l'Église offre à la conscience du +pécheur le facile moyen de s'apaiser. On trouve dans saint Ambroise la +redoutable formule: «Tu as de l'argent, rachète ton péché,» et Salvien +enseigne dans son traité _de l'Avarice_ que la libéralité envers +l'Église est le plus sûr moyen de se rédimer du péché. Mais c'est dans +le culte des saints qu'apparaît le mieux le caractère grossier des actes +matériels de foi. Le contact d'une relique miraculeuse ne procure pas +seulement la guérison d'une maladie; il a des effets bienfaisants sur +l'âme elle-même. Grégoire le Grand, envoyant à un roi barbare des +parcelles des chaînes du bienheureux Pierre et des cheveux de saint +Jean-Baptiste, lui dit que les chaînes qui ont lié le cou de l'apôtre le +délivreront de ses péchés et que le précurseur lui assurera par son +intercession l'aide du Sauveur. Aussi les reliques sont-elles +recherchées avec passion. Les princes ne cessent d'en demander au pape, +et les plus élevés se montrent singulièrement ambitieux: l'impératrice +Constantine ne s'avise-t-elle pas un jour de demander à Grégoire la tête +de l'apôtre saint Paul? Le bon pape dut lui faire entendre que le saint +ne se laisserait pas ainsi décapiter: «Les corps saints, dit-il, font +briller autour d'eux les miracles et la terreur, et, même pour prier, on +ne s'approche point d'eux sans une grande crainte. Qui oserait les +toucher mourrait. Aussi les Romains, lorsqu'on leur demande les reliques +à l'occasion de la consécration d'une église, se contentent-ils de +placer dans le tombeau un morceau d'étoffe; ils l'envoient ensuite à +l'église nouvelle, où il opère autant de miracles que les reliques +elles-mêmes.» Tout ce que peut faire Grégoire pour complaire à «sa +maîtresse sérénissime», c'est de lui envoyer des parcelles des chaînes +que le bienheureux Paul a portées au cou et aux mains; il prendra donc +une lime pour détacher des paillettes, mais il n'est pas sûr de les +obtenir, car il est arrivé que l'on a longtemps limé les chaînes sans en +rien tirer. Heureux princes, qui pouvaient ainsi recevoir et garder à +domicile de si précieux objets! Le commun des fidèles se transportait +auprès d'eux pour recueillir le bénéfice de leur puissance miraculeuse. +Le temps des pèlerinages a commencé; les plus zélés chrétiens vont en +terre sainte chercher des fioles d'eau du Jourdain, des poignées de la +poussière du sol foulé par le Sauveur ou bien des fragments de la vraie +croix, qui «garde dans sa mémoire insensible une force vitale, comme dit +saint Paulin de Nole, et, réparant toujours ses forces, demeure intacte, +bien qu'elle distribue tous les jours son bois à des fidèles +innombrables». Ce pèlerinage est le plus louable de tous, mais très +nombreux sont les sanctuaires où l'on va porter ses hommages et ses +vœux. La fatigue même du voyage est un mérite dont on se prévaut +auprès du saint; puis on lui apporte des présents, des objets précieux, +de l'argent, des donations de terre. Ainsi reparaît avec la +multiplicité des cultes cet échange de services entre le ciel et les +hommes qui était un des caractères du paganisme. + +La morale chrétienne s'est donc accommodée à la faiblesse de l'homme. Il +ne faut point voir là matière à sarcasme ni à déclamations. Toute +religion est un effort de l'homme vers Dieu, une transition de l'humain +au divin, ou, si l'on croit que le divin est répandu dans la nature et +pensé par l'homme, toute religion est une manifestation du divin dans +l'homme. Si haute qu'ait été la conception première, l'homme fait valoir +les droits de son infirmité naturelle et il demeure soumis à l'empire +des habitudes acquises. La conception de la religion chrétienne était +trop haute, car c'est un monde surnaturel qui vit dans l'Évangile: à +peine y est-on averti de la présence de la terre; les pieds du Sauveur y +glissent comme sur les flots qui ont porté sans fléchir son corps +impondérable; le Christ semble toujours près de s'élever au ciel. Pour +vivre avec lui, il faut avoir quitté tout ce qui est de la terre: +famille, amis, maison, même le travail, et se confier à Dieu qui nourrit +l'oiseau et revêt de splendeur le lis qui ne file point. Une seule +lecture transporte l'homme dans une indécise région idéale, aux confins +de l'humain et du divin, c'est la lecture de l'Évangile. Mais combien +d'esprits peuvent habiter l'idéal? Combien de temps les plus élevés y +peuvent-ils demeurer? Dans les carrefours des villes juives, grecques ou +romaines, dans les campagnes cultivées par les esclaves, sur les chaises +curules, dans les _atria_, dans les ateliers, dans les cabanes vivait +l'humanité vraie, d'où le Christ avait tiré douze apôtres, parmi +lesquels se sont rencontrés un traître et des pusillanimes, car le +disciple bien-aimé se trouva seul au pied de la croix. L'humanité vraie +prit de la religion du Christ ce qu'elle en put comprendre; elle fit +effort pour s'élever jusqu'à elle, mais elle l'abaissa aussi à sa +portée. Nul doute que, le compte fait de toutes les superstitions et de +toutes les erreurs, elle demeura meilleure qu'elle n'était auparavant: +la foi et la morale chrétienne, même altérées, furent bienfaisantes; +mais l'Église, qui n'a pu empêcher ces altérations, qui les a même +acceptées, provoquées ou aggravées, ne pouvait plus avoir l'énergique +activité des premiers jours. L'intelligence d'un chrétien du VIe +siècle, emprisonnée dans les formules d'un code minutieux de croyances, +n'a plus rien à désirer, rien à chercher: elle est frappée d'inertie. Un +chrétien comme saint Paul, dont l'esprit était occupé par quelques +grandes idées, et dans le cœur duquel bouillonnait l'amour de Dieu, +ne croyait jamais avoir fait assez pour obéir à sa mission divine; le +monde, qu'il embrassait d'un regard et qu'il parcourait d'un pas leste, +était trop étroit pour lui. Quelle différence entre lui et ce pape, son +successeur, qui lime gravement, et non sans effroi, les prétendues +chaînes du plus grand des apôtres! + + * * * * * + +La religion, telle que l'histoire l'avait faite, se retrouve dans l'âme +du plus grand personnage ecclésiastique des temps mérovingiens, l'évêque +Grégoire de Tours: la dignité de sa vie, sa charité, sa bonté, sont +comme la survivance du divin dans la décadence de l'Église; mais quelles +misères dans cet esprit et quel désordre dans cette conscience! Grégoire +a du bon sens, même de la finesse; il a du jugement, mais il a reçu de +ses maîtres une éducation insuffisante, et l'éducation générale, si +puissante dans ses effets, que donne aux intelligences la façon d'être +du temps où elles vivent, était, au VIe siècle, détestable et +funeste. Grégoire n'a point de culture philosophique et il n'a qu'une +très médiocre culture littéraire: il ne sait pas du tout la langue +grecque, et il sait mal la langue latine; il se console, il est vrai, de +sa «rusticité», en pensant qu'elle le rend intelligible aux rustiques, +et nous lui pardonnons de grand cœur solécismes et barbarismes; mais, +comme l'intelligence d'un contemporain d'Auguste et de Louis XIV reflète +la belle ordonnance des choses, ainsi le désordre des institutions et +des mœurs trouble ce contemporain de Chilpéric: le même homme qui ne +comprend pas la logique d'une syntaxe voit confusément les relations des +idées entre elles, ne mesure pas la proportion des faits, grossit les +petits et passe sur les grands à la légère. Il aurait pu être, à une +autre date, un écrivain de goût et d'esprit, et, s'il trébuche dans ses +livres, s'il s'arrête tout affairé où il faudrait marcher, s'il marche +où il faudrait demeurer, s'il ressemble enfin à un aveugle qui cherche à +tâtons sa voie, c'est que la bonne vue qu'il a reçue de la nature a été +oblitérée par les ténèbres ambiantes. L'histoire voit souvent se +succéder des générations que l'obscurité de leur siècle a comme +aveuglées. + +Grégoire distingue pourtant un point lumineux, mais un seul: c'est +l'orthodoxie. Toute son intelligence y est attirée et s'y applique. Il +ne soupçonne pas, bien entendu, l'histoire de la formation du dogme et +cette adaptation merveilleuse du christianisme à l'état intellectuel du +monde grec et romain; tout cela est perdu dans la nuit profonde. Il ne +regrette pas son ignorance, qu'il ne sent même pas; l'orthodoxie lui +suffit, elle est la règle absolue, la loi suprême; mais son regard, à +force de la contempler, en est comme fasciné. Cette foi étroite et +tranquille exerce sur sa raison et sur sa conscience la puissance +pernicieuse de l'idée fixe; jointe aux désordres d'un temps où la +multiplicité quotidienne des forfaits émousse l'horreur du crime, elle +gâte l'honnêteté naturelle du bon évêque. La mauvaise influence du +milieu ne lui fait pas commettre de méchantes actions, mais elle lui +inspire des jugements immoraux. Il est bon jusqu'à la tendresse la plus +délicate, et lorsqu'on lit dans son livre, tout plein de récits de +perfidies, de vilenies et de tueries, tel passage où il déplore qu'une +peste lui ait enlevé «des petits enfants qui lui étaient doux et chers, +qu'il avait réchauffés dans son sein, portés dans ses bras et nourris de +ses propres mains du mieux qu'il avait pu,» on éprouve une émotion +profonde à trouver tout à coup un homme et l'humanité parmi ces bandits +et ce brigandage. On dirait saint Vincent de Paul apparaissant dans un +bagne. Pas une des manifestations de la charité chrétienne ne manque +dans la vie de Grégoire; il est le protecteur des faibles et des +pauvres; il pardonne à ses ennemis, à l'évêque qui l'a calomnié, aux +voleurs qui ont voulu l'arrêter sur une route et qu'il rappelle, après +qu'ils se sont enfuis, pour leur offrir à boire. Doux envers les +humbles, il est fier devant les grands. Il ne cède ni aux injonctions ni +aux cajoleries d'un Chilpéric; lorsque celui-ci, pour obtenir son +assentiment à la condamnation de Prétextat, l'évêque de Rouen, le menace +de soulever le peuple de Tours, Grégoire répond à ce roi qui s'apprête +à violer les canons que le jugement de Dieu est suspendu sur sa tête. +Chilpéric, pour le calmer, l'invite à s'asseoir à sa table, et, lui +montrant un plat: «J'ai fait préparer ceci pour toi, dit-il, c'est de la +volaille avec des pois chiches»; mais Grégoire répond, avec cette +naïveté solennelle que mettent souvent dans ses paroles la conscience de +sa haute dignité avec l'habitude du langage ecclésiastique: «Ma +nourriture est de faire la volonté de Dieu et non pas de me délecter en +ces délices.» Il savait bien pourtant qu'il y avait péril à braver +Chilpéric et Frédégonde; mais, entre le martyre et la désobéissance aux +lois de Dieu et de l'Église, il aurait avec joie pris le martyre. Et cet +homme d'un cœur si tendre, d'une conscience si délicate, raconte de +grands crimes sans s'émouvoir et souvent même en ayant l'air de les +approuver. Pour choisir un exemple bien connu, Clovis a employé tous les +modes de la scélératesse lorsqu'il a voulu acquérir le royaume de +Sigebert: Sigebert, roi de Cologne, a été assassiné par son propre fils +Cloderic, à l'instigation de Clovis; Cloderic a été assassiné par +l'ordre du même Clovis; celui-ci se rend à Cologne et convoque les +Francs: «Je ne suis pour rien dans ces choses, leur dit-il; je ne puis, +en effet, répandre le sang de mes parents, puisque cela est défendu; +mais ce qui est fait, est fait, et j'ai un conseil à vous donner.... +Réfugiez-vous vers moi, afin que vous soyez sous ma protection.» Les +Francs l'applaudissent par des clameurs et le fracas des boucliers; ils +l'élèvent sur le pavois et le mettent en possession du trésor et du +royaume; «car Dieu, dit Grégoire en matière de moralité, faisait tomber +chaque jour ses ennemis sous sa main, parce que ce roi marchait devant +le Seigneur avec un cœur droit et qu'il faisait ce qui était agréable +à ses yeux.» Et l'évêque énumère d'autres meurtres commis par Clovis +avec autant de calme que s'il récitait une litanie. Comment donc ce +saint homme compromet-il sa vertu et la grandeur même de Dieu dans ce +panégyrique d'un méchant Barbare, et qu'entend-il par un cœur droit, +où se trouvera-t-il des cœurs pervers, s'il reconnaît en Clovis la +droiture du cœur? Rien de plus simple que son critérium. Tous les +cœurs sont droits qui confessent, tous les cœurs sont pervers qui +nient la Trinité «reconnue par Moïse dans le buisson ardent, suivie par +le peuple dans la nuée, contemplée avec terreur par Israël sur la +montagne, prophétisée par David dans le psaume». Grégoire ne se lasse +pas de répéter qu'il suffit d'être un hérétique pour être puni en ce +monde et dans l'autre, et il donne ses preuves: l'arien Alaric a perdu +tout à la fois son royaume et la vie éternelle, pendant que Clovis, avec +l'aide de la Trinité, a vaincu les hérétiques et porté les limites de +son royaume aux confins de la Gaule. Grégoire ne dit point que Clovis +soit au paradis dans la gloire éternelle, mais certainement le soupçon +ne lui est pas même venu que ce confesseur de la Trinité pût être +relégué dans les enfers et avec la foule de ceux qui l'ont blasphémée. + +Après l'orthodoxie, la vertu principale aux yeux de Grégoire est le +respect de l'Église orthodoxe, de ses ministres, de ses droits, de ses +privilèges et de ses propriétés. Malheur à celui qui désobéit à un +évêque, car il est frappé tout de suite comme un hérétique! Un misérable +conspirait contre son évêque: il fut trouvé, le matin du jour fixé par +le crime, mort sur une chaise percée, et, comme l'hérésiarque Arius +avait fini de cette laide façon, Grégoire, dont la logique a de ces +surprises, conclut de l'identité du châtiment à l'identité du crime: «On +ne peut, dit-il, sans hérésie désobéir au prêtre de Dieu.» Malheur à qui +viole l'asile d'une église! Le saint auquel elle est consacrée ne tolère +pas ce sacrilège. Un homme poursuit son esclave dans la basilique de +saint Loup; il saisit le fugitif et le raille: «La main de Loup ne +sortira pas de son tombeau pour t'arracher de ma main!» Aussitôt ce +mauvais plaisant a la langue liée par la puissance de Dieu; il court par +tout l'édifice en hurlant, car il ne sait plus parler comme les hommes: +trois jours après, il meurt dans des tourments atroces. Malheur à qui +touche aux biens de l'Église! Nantinus, comte d'Angoulême, s'est +approprié des terres ecclésiastiques; il est brûlé par la fièvre, et son +corps tout noirci semble avoir été consumé sur des charbons ardents. Un +agent du fisc s'empare de béliers qui appartenaient à saint Julien; le +berger les veut défendre, disant que le troupeau est la propriété du +martyr: «Est-ce que tu crois, répond le facétieux personnage, que le +bienheureux saint Julien mange du bélier?» Lui aussi fut brûlé par la +fièvre, au point que l'eau dont il se faisait inonder devenait vapeur au +contact de son corps. Malheur enfin à qui n'obéit pas aux commandements +de l'Église! Un paysan qui se rendait à l'office aperçoit un troupeau +qui ravage son champ: «Hélas! dit-il, voilà perdu mon labeur de toute +une année!» Et il prend une hache; mais c'était dimanche; la main qui +violait la loi du repos dominical se contracte et demeure fermée, tenant +toujours la hache; il fallut, pour l'ouvrir, un miracle obtenu à force +de larmes et de prières. + +Toujours dans les récits de Grégoire éclate la puissance des saints, +propice aux bons et redoutable aux méchants: il est le grand pontife du +culte des bienheureux. Il a employé une bonne partie de son existence +tourmentée par tant de soins à célébrer leur gloire. Laborieux écrivain, +il gardait à portée de la main son _Histoire des Francs_, qui est son +œuvre principale et un des plus curieux monuments de l'histoire de la +civilisation, mais sur sa table de travail se trouvait toujours quelque +manuscrit commencé, où il déroulait une inépuisable série de miracles: +miracles de saint Martin, miracles de saint Julien, miracles des Pères. +Il avait une vénération particulière pour saint Martin, dont il était le +successeur sur le siège de Tours. Dans la naïveté de son zèle pour la +gloire de ce privilège, il cherche à le pousser aux premiers rangs de la +hiérarchie céleste. Il ne veut pas qu'il soit inférieur aux apôtres ni +aux martyrs, et, pour l'égaler aux plus grands témoins de la foi, il +ruse avec les mots: si le bienheureux n'a pas vécu au temps des apôtres, +il a eu du moins la grâce _apostolique_; s'il n'est point mort dans les +tourments, il a été «_martyr_ par les embûches secrètes qu'on lui a +tendues et par les injures publiques qu'il a essuyées». Au reste, la +renommée de saint Martin a rempli le monde entier; déjà Sulpice Sévère a +écrit une histoire de sa prédication et de ses miracles; Grégoire la +continue, ajoutant les chapitres aux chapitres à mesure que les miracles +s'ajoutaient aux miracles. C'est du tombeau sacré dont il est le gardien +que l'évêque de Tours considère le monde; son _Histoire des Francs_ est +précédée, à la façon des écrivains chrétiens, d'une histoire +universelle qui commence avec l'univers même et qui est terminée à la +mort de saint Martin. Les premiers mots sont: «Au commencement, Dieu +créa le ciel et la terre,» et les derniers: «Ici finit le livre premier, +qui contient 5546 années, depuis le commencement du monde jusqu'au +passage en l'autre vie de saint Martin l'évêque.» A travers le récit des +guerres et des crimes, Grégoire suit l'action miraculeuse du saint. +C'est auprès de Tours, et après avoir défendu comme le plus grand des +crimes d'offenser saint Martin, que Clovis a remporté sa plus grande +victoire. C'est à Tours qu'il a reçu les insignes proconsulaires et +célébré son triomphe. Même les plus méchants parmi les rois ont des +égards pour Martin: un jour, Chilpéric lui a demandé conseil par une +lettre qu'il a déposée sur le tombeau avec une feuille blanche réservée +à la réponse; mais l'envoyé du méchant prince attendit en vain trois +journées; la feuille resta blanche, car le saint réservait ses faveurs à +ceux qui l'honoraient d'une dévotion sincère. Grégoire ne doute pas que +son patron ne soit attentif à toutes choses, aux petites comme aux +grandes, et il lui demande protection, conseil, aide contre tous les +maux et en particulier contre la maladie. Il a été guéri d'une +dysenterie mortelle en buvant une potion où a été versée de la poussière +recueillie sur le tombeau. Trois fois, le simple contact avec la tenture +suspendue devant ce tombeau l'a guéri de douleurs aux tempes. Une prière +faite à genoux sur le pavé avec effusion de larmes et de gémissements, +et suivie de l'attouchement de la tenture, l'a débarrassé d'une arête +qui lui obstruait le gosier au point de ne pas laisser pénétrer même la +salive: «Je ne sais pas ce qu'est devenu l'aiguillon, dit-il, car je ne +l'ai ni vomi ni senti passer dans mon ventre.» Un jour que sa langue +tuméfiée remplissait sa bouche, il l'a ramenée à l'état naturel en +léchant le bois de la barrière qui entourait le sépulcre. Saint Martin +ne dédaigne pas de guérir même les maux de dents, et Grégoire, +reconnaissant de tous ces bienfaits, émerveillé de cette puissance, +s'écrie: «O thériaque inénarrable! ineffable pigment! admirable +antidote! céleste purgatif! supérieur à toutes les habiletés des +médecins, plus suave que les aromates, plus fort que tous les onguents +réunis! tu nettoies le ventre aussi bien que la scammonée, le poumon +aussi bien que l'hysope, tu purges la tête aussi bien que le pyrèthre!» + +Telle était la religion de Grégoire de Tours: croyance au dogme +littérale et sans examen, observance minutieuse des pratiques de +dévotion, superstition répugnante. Certes Grégoire vaut mieux que cette +religion qui s'est imposée à son esprit. Par moments, il fait effort +pour s'en dégager et s'élever jusqu'à Dieu: il y arrive sans trop de +difficultés, conduit et porté par les saints. Il a une conception très +belle du rôle des saints dans le monde, et il l'exprime avec une +éloquence toute chaude d'une inspiration sacrée. «Le prophète +législateur, après qu'il a raconté comment Dieu déploya le ciel de sa +droite majestueuse, ajoute: Et Dieu fit deux grands luminaires, puis les +étoiles, et il les plaça dans le firmament du ciel afin qu'ils +présidassent au jour et à la nuit. De même Dieu a donné au ciel de l'âme +deux grands luminaires, à savoir le Christ et son Église, afin qu'ils +brillassent dans les ténèbres de l'ignorance; puis il y a placé des +étoiles, qui sont les patriarches, les prophètes et les apôtres, afin +qu'ils nous instruisent de leurs doctrines et nous éclairent par leurs +actions merveilleuses. A leur école se sont formés ces hommes que nous +voyons, semblables à des astres, briller de la lumière de leurs mérites, +resplendir de la beauté de leurs enseignements: ils ont éclairé le monde +des rayons de leur prédication, car ils sont allés de lieu en lieu, +prêchant, bâtissant des monastères pour les consacrer au culte divin, +apprenant aux hommes à mépriser les soins temporels et à se détourner +des ténèbres de la concupiscence pour suivre le vrai Dieu.» Par un +bienfait de sa naissance et de son éducation, Grégoire a connu et il a +aimé quelques-uns de ces continuateurs des patriarches et des apôtres. +Il est d'une famille de saints: le bisaïeul de sa mère est saint +Grégoire, évêque de Langres, qui «eut pour fils et successeur Tetricus», +doublement successeur, car Tetricus fut à la fois évêque de Langres et +saint. Saint Nizier, l'évêque de Lyon, était l'oncle maternel de +Grégoire, qui, dans son enfance, alors qu'il apprenait à lire, couchait +avec le vénérable vieillard: à sa mort il reçut une précieuse relique, +une serviette dont les fils détachés suffisaient à faire de grands +miracles. Du côté paternel, Grégoire trouvait quatre saints +personnages: saint Gall, l'évêque des Arvernes, qui, le jour où on le +porta en terre, se retourna sur la civière de manière que sa face +regardât l'autel; saint Ludre, qui, une nuit où des clercs s'appuyaient +sur son tombeau, le secoua pour les rappeler au respect; Leocadius, +citoyen de Bourges, qui, étant encore païen, accueillit dans sa maison +les premiers missionnaires du Berry; Vettius Epagathus enfin, qui fut un +des martyrs de Lyon au IIe siècle. Ainsi Grégoire remontait par une +chaîne ininterrompue de bienheureux jusqu'au jour où le christianisme +fut prêché en Gaule. Par eux il touchait aux apôtres, aux patriarches, +aux prophètes et à la création. Comme il savait peu de choses, comme +l'histoire du monde était pour lui contenue dans l'histoire de l'Église, +son regard, glissant sur l'antiquité profane presque évanouie dans le +néant, atteignait le _principium mundi_ où siégeait sur son trône +l'indivisible Trinité. Il n'a qu'une notion très imparfaite de la +succession des temps; il rapproche et confond presque sur le même plan +toutes les figures célestes, comme les vieux peintres représentaient +leurs personnages et la nature sans perspective sur un fond d'or. Le +«monde de l'âme», comme il dit, lui apparaît sous des formes précises; +sa foi a besoin de ces représentations quasi matérielles; mais, si +grossière qu'elle soit, elle le transporte au delà des misères qu'il +voit autour de lui; elle le fait vivre dans un monde enchanté, tout +pénétré de divin, et c'est justice que ce compagnon des êtres célestes +ait été reconnu saint après sa mort: l'Église n'a fait que le laisser où +il avait vécu, parmi les saints. + +Grégoire est donc une exception dans l'Église mérovingienne, et, pour +étudier l'action de cette Église sur les peuples de la Gaule, il faut +retrancher de la religion de l'évêque de Tours les traits qui +l'embellissent. Il faut aussi placer à côté de lui et de quelques +évêques bons et saints comme lui ces ecclésiastiques étranges, dont il +étale les vices et raconte les crimes: l'évêque de Vannes Æonius, un +ivrogne, qui, un jour, en pleine messe, poussa un cri de bête et tomba +saignant de la bouche et des narines; Bertramm et Pallade, qui se +prennent de querelle à la table de Gondebaud et se reprochent leurs +parjures pour la plus grande joie des convives, qui rient à gorge +déployée; Salone et Sagittaire, qui vont à la guerre avec casque et +cuirasse et font pendant la paix le métier de coupeurs de bourses, +s'attaquant même aux hommes d'Église, comme ce jour où ils envahissent à +la tête de leurs bandes la maison d'un évêque occupé à célébrer une +fête, maltraitent l'hôte, tuent les convives et s'enfuient chargés de +butin; brigands incorrigibles, déposés par un concile, mais rétablis, +enfermés par Gontran dans un monastère, puis libérés,--tant il y avait +d'indulgence pour des crimes d'évêques,--jouant la comédie de la +pénitence, répandant les aumônes, jeûnant, psalmodiant nuit et jour, +puis retournant à leur vie habituelle, c'est-à-dire buvant la nuit +pendant les chants de matines, quittant la table aux premiers rayons de +l'aurore, et se levant vers la troisième heure pour se baigner et se +remettre à table où ils demeuraient jusqu'au soir; Badegisel du Mans, +qui «n'a pas laissé passer un jour, ni même une heure, sans commettre +quelque brigandage»; Pappole de Langres, dont Grégoire se refuse à dire +les iniquités, prétérition qui permet de supposer des monstruosités, car +le bon évêque n'est pas pudibond. A côté de ces princes de l'Église +séculière, on pourrait nommer tel abbé assassin et adultère, tel ermite +qui, ayant reçu de quelques fidèles en témoignage de vénération une +provision de vin, se mit à boire et à courir les champs, armé de pierres +et de bâtons, si bien qu'il fallut l'enchaîner dans sa cellule; enfin +cette religieuse du couvent de Sainte-Radegonde, Chrodield, une +princesse mérovingienne qui s'insurge contre son abbesse Leudovère. +Grégoire a beau lui rappeler que les canons frappent d'excommunication +les religieuses qui désertent le cloître, elle se rend auprès du roi +Gontran, son oncle, et elle obtient de lui qu'une commission d'évêques +examinera ses griefs. De retour à Poitiers, elle trouve la maison en +grand désordre; plusieurs de ses compagnes se sont mariées. Craignant +alors le jugement épiscopal, elle arme une bande de vauriens. Les +évêques arrivent et ils excommunient les mutines, mais celles-ci les +assiègent dans une église, d'où ils s'enfuient non sans avoir reçu force +mauvais coups. De son côté, Leudovère, qui a été chassée, arme ses +serviteurs. Poitiers est en proie à la guerre civile. «Pas un jour sans +meurtre, pas une heure sans querelle, pas une minute sans larmes.» A la +fin, deux rois, Childebert et Gontran, se coalisent contre ces femmes; +un comte prend d'assaut le monastère; un concile condamne les révoltées +à la pénitence, mais Childebert obtient leur pardon. De tels scandales +montrent de quel cortège était entouré Grégoire, et ils expliquent en +partie pourquoi l'Église mérovingienne a été impuissante à corriger les +mœurs des Francs et des Romains, mais ce serait juger +superficiellement les choses que d'attribuer à la seule perversion des +ecclésiastiques le désordre moral de la société mérovingienne. Cette +perversion est, non point une cause, mais une conséquence de la +corruption de la religion chrétienne, car la religion, comme la +comprenait et la pratiquait Grégoire de Tours, descendant de l'âme +exceptionnelle du saint évêque dans la masse ignorante, n'y pouvait +produire qu'une idolâtrie grossière et l'immoralité. + + * * * * * + +Sans doute, il y a dans l'Église comme dans la conscience de Grégoire +une survivance du divin. Même dégénérée, elle est bienfaisante, car les +efforts vers le bien ne sont jamais perdus, et si l'histoire du +christianisme montre que la recherche d'une perfection idéale est +chimérique, si le contraste entre la laideur des choses et la beauté du +rêve est attristant, c'est une consolation de penser que la chimère et +le rêve ont en ce monde leur utilité. Tout indignes que soient tant +d'ecclésiastiques, l'Église exerce une haute magistrature d'humanité. +Elle est la protectrice légale des misérables. A l'évêque sont confiées +les causes des veuves et des orphelins; il habille et il nourrit les +pauvres; il fait visiter les prisonniers par l'archidiacre tous les +dimanches; il donne asile aux lépreux, qui sont des réprouvés parce que +leur mal est un objet de terreur et d'horreur. Les conciles protègent +l'esclave, dont la condition est plus atroce au VIe siècle qu'elle +n'était à Rome, au temps où la législation impériale l'avait pris en +pitié, et en Germanie, où l'on ne connaissait pas l'esclavage +domestique, le plus atroce de tous. Un contemporain de Grégoire, ce +Rauching, qui appliquait sur les membres nus de ses serviteurs des +torches allumées, jusqu'à ce que la brûlure fît tomber la chair et +calcinât les os, rappelle ces Romains qui engraissaient les murènes de +leurs viviers avec de la chair d'homme, ou ces matrones qui enfonçaient +des épingles d'or dans le sein de leurs femmes. L'Église répète à ces +Barbares la défense de tuer l'esclave; elle y ajoute la défense de le +vendre hors de la province et de séparer les époux qu'elle a unis au nom +de Dieu. Elle fait plus: elle proclame «l'égalité du maître et de +l'esclave devant le Dieu qui ne fait pas au ciel de différence entre les +personnes». Pourvue par la loi romaine du droit d'affranchissement +qu'elle pratique dans ses temples, elle range la libération des esclaves +au nombre des œuvres pies, et les formules, les lois mêmes, +promettent au maître libérateur qu'il «recevra sa récompense dans la vie +future auprès du Seigneur». Elle traite bien ses propres serfs: dans la +hiérarchie de la servitude, les serfs d'Église sont placés en tête à +côté de ceux du roi. Bonne propriétaire, elle fait à ces ouvriers de ses +domaines un sort supportable, et l'afflux des malheureux qui se +réfugient sous sa protection prouve qu'alors déjà on savait ce que dira +plus tard le proverbe: qu'il est bon de vivre sous la crosse. + +L'Église accepte, il est vrai, mainte coutume barbare, par exemple, les +épreuves judiciaires: quand un accusé, pour prouver son innocence, offre +de tenir dans sa main un fer chaud, le fer est chauffé auprès de +l'autel; si l'accusé est jeté tout garrotté dans une cuve dont il doit +toucher le fond, un prêtre bénit l'eau; s'il doit se battre contre son +adversaire, l'Église bénit les armes des deux champions. L'Écriture est +employée à justifier ces bizarreries grossières: Dieu n'a-t-il pas sauvé +Loth du feu de Sodome, Noé des eaux du déluge, et David n'a-t-il pas +combattu en duel contre Goliath? Comme Dieu était réputé manifester +l'innocence et révéler le criminel, l'Église ne pouvait récuser le juge +infaillible; mais du moins sa bienfaisante influence se fait sentir dans +les guerres privées: entre deux partis près d'en venir aux mains, elle +«intervient», comme disent les formules, pour «rétablir la concorde et +la paix». Elle demande à l'offensé d'accepter la composition, et elle +aide au besoin l'offenseur à la payer. Elle révèle aux Barbares des +sentiments inconnus, en exprimant l'horreur qu'elle éprouve pour le sang +versé: _Ecclesia abhorret a sanguine_. Aux criminels et aux malheureux +menacés d'un châtiment juste ou immérité, elle ouvre ses asiles, où elle +les défend, non contre le juge, mais contre la violence immédiate, car +le droit d'asile tel qu'il était alors pratiqué n'était pas une +usurpation de l'Église sur la puissance publique: elle rendait les +réfugiés après avoir reçu la promesse qu'ils seraient jugés +régulièrement et les avoir assurés autant que possible contre la peine +de mort. + +L'Église a donc prononcé des paroles belles et douces, perpétué au +milieu des violences le sentiment de la miséricorde, essuyé bien des +larmes, épargné des tortures à la chair humaine. Elle a rappelé aux +Barbares qu'ils avaient une âme que le péché mettait en péril. _Remède +de l'âme_, cette expression qu'on lit dans les chartes de donation était +bienfaisante. Le moyen le plus souvent employé d'assurer le remède à son +âme était sans doute la libéralité envers l'Église: qu'importe! Elle +seule savait alors faire usage des richesses, puis il suffit que le +remède ait été quelquefois l'affranchissement d'esclaves ou la fondation +d'une œuvre de charité pour que l'humanité sache gré à ceux qui ont +trouvé les mots _remedium animæ_. Mais ces mots nous livrent aussi le +secret de la religion mérovingienne, égoïste, intéressée, reposant tout +entière sur un calcul, aisément satisfaite par des pratiques extérieures +et confondant l'acte pieux avec la piété. La nation des Francs s'imagine +qu'elle est liée à Dieu par un contrat qui règle les devoirs +réciproques. «Vive le Christ, qui aime les Francs!» dit un prologue de +la loi salique: cette exclamation, qu'on croirait poussée sur un champ +de bataille après la victoire, signifie: «Vive le Christ, parce qu'il +aime les Francs!» Pourquoi les Francs s'attribuent-ils des droits à +l'amour du Christ? Parce qu'ils sont le peuple qui «a reconnu la +sainteté du baptême et somptueusement orné les corps des martyrs d'or et +de pierres précieuses». Être baptisé, donner des tombeaux et des châsses +aux reliques des saints, bâtir des églises et les enrichir, cela procure +une créance sur Dieu; quiconque se l'est acquise se présentera sans +crainte au dernier jugement en disant, comme on lit dans un sermon +attribué à saint Éloi: «Donne, Seigneur, parce que nous avons donné! +_Da, Domine, quia dedimus!_» La puissance de l'argent est telle qu'elle +crée la liberté du mal par cela même qu'elle en détruit les effets. Les +hommes s'imaginent qu'il y a une compensation réglée pour les péchés, +comme le _wergeld_ compensait telle offense ou tel attentat et +l'effaçait. Cette coutume germanique a été adoptée par l'Église comme +les épreuves judiciaires, et déjà sont rédigés des livres pénitentiaires +où la taxe des péchés est une véritable dispense de vertus. + +La plus grande marque de l'impiété de ces païens parés des dehors du +christianisme, c'est qu'ils réduisent Dieu et ses saints à la qualité de +forces que l'homme peut subjuguer et employer à sa guise. On leur +propose des marchés à tout instant. La femme d'un sacrilège frappé d'un +mal terrible, pour avoir blasphémé contre un saint, demande à celui-ci +la guérison du malade et dépose des présents dans son église; le malade +meurt et la veuve reprend ce qu'elle a donné, car elle n'a donné qu'à +condition. La grand'mère d'un enfant qui vient de mourir porte le corps +dans une église consacrée à saint Martin et où se trouvaient des +reliques que sa famille avait été chercher à Tours. Elle explique au +saint dans quelle espérance ses parents avaient fait un long voyage pour +aller quérir ces précieux restes, et elle le menace, s'il ne ressuscite +pas le mort, de ne plus courber le cou devant lui et de ne plus faire +briller dans son église la lumière des cierges. Les prêtres mêmes +prétendent exercer une contrainte sur leurs saints. Un officier du roi +Sigebert avait pris possession d'un bien qui appartenait à l'église +d'Aix. L'évêque, s'adressant au saint patron, lui dit: «Très glorieux, +on n'allumera plus ici de cierges et l'on ne chantera plus de psaumes +tant que tu n'auras pas vengé tes serviteurs de leurs ennemis et +restitué à la sainte église les biens que l'on t'a volés.» Puis il met +des épines sur le tombeau, des épines aux portes de l'église. Les saints +mis en demeure de cette façon s'exécutent: saint Martin rend la vie au +cadavre, et saint Métrias punit de mort le spoliateur. C'est l'Église +qui, du haut de la chaire, racontait ces miracles; c'étaient des plumes +ecclésiastiques qui en perpétuaient le souvenir. Comment les simples +fidèles ne se seraient-ils pas imaginé que la puissance vénale des êtres +célestes pouvait être requise même pour le mal? Mummole, un de ces +Romains dont on cite l'exemple pour prouver que les Romains ne le +cédaient point aux Francs en fait de passions mauvaises, apprend +qu'Euphronius, marchand syrien établi à Bordeaux, possède des reliques +de saint Serge. Or on rapportait qu'un roi d'Orient, qui avait attaché à +son bras droit un pouce de ce saint, n'avait qu'à lever le bras pour +mettre ses ennemis en déroute. Mummole se rend chez Euphronius et, +malgré les prières du vieillard, qui lui offre 100, puis 200 pièces +d'or, il fait ouvrir la châsse par un diacre qu'il avait amené, prend un +doigt du saint, y applique un couteau, frappe jusqu'à ce qu'il l'ait +brisé en trois morceaux, et, après s'être mis en prière, en emporte un. +«Je ne crois pas, dit Grégoire, que cela ait fait plaisir au +bienheureux»; mais c'était le moindre souci de Mummole: il croyait +s'être acquitté envers saint Serge par ces parodies qu'il avait faites +d'agenouillement et de prières, et ne doutait pas de l'efficacité du +talisman. Ainsi pensait Chilpéric, qui, ayant violé la parole donnée à +ses frères en s'emparant de Paris, entra dans la ville, précédé de +reliques qui devaient le mettre à l'abri de tout mal. Frédégonde fit +mieux encore. Lorsqu'elle embaucha deux sicaires pour l'assassinat de +Sigebert, elle leur dit: «Si vous revenez vivants, je vous honorerai +vous et votre lignée; si vous périssez, je répandrai pour vous des +aumônes dans les lieux où les saints sont honorés.» Elle ne doutait pas +que les saints, bien payés par elle, ne fissent dans l'autre monde à ces +deux misérables les bons offices qu'elle leur promettait s'ils +échappaient à la punition de leur crime. + +Grégoire nous fait connaître nombre de personnages dont il nous cite les +paroles et nous conte les moindres actions; grâce à lui, nous vivons +dans leur intimité: trouvons-nous parmi eux un seul homme duquel on +puisse dire qu'il soit un chrétien? Sera-ce Gontran, cet homme «d'une +sagesse admirable», et qui avait l'air «non seulement d'un roi, mais +d'un prêtre du Seigneur»? De son vivant même, il faisait des miracles. +Une pauvre femme, dont le fils était mourant, se glisse un jour à +travers la foule jusqu'à lui, détache de son vêtement des franges et les +infuse dans une coupe d'eau qu'elle fait boire au malade: le malade +guérit. Quel chrétien était donc ce miraculeux personnage? Il s'est +complu en la compagnie de concubines; il a commis un certain nombre +d'actions atroces; par exemple, à la mort d'une de ses femmes, il a fait +périr les deux médecins qui l'avaient soignée sans la guérir. Un jour, +en chassant dans les Vosges, il trouve une bête tuée; il interroge le +garde-chasse, qui dénonce le chambellan Chundo. Celui-ci niant le +méfait, le duel est ordonné. Deux champions sont choisis: celui de +l'accusé, qui était son propre neveu, a le ventre percé d'un coup de +couteau au moment où il se mettait en devoir d'achever son adversaire +qu'il avait renversé. Chundo, se voyant condamné, s'enfuit vers la +basilique de Saint-Marcel, mais Gontran crie qu'on l'arrête avant qu'il +atteigne le seuil sacré, et, sitôt qu'il a été saisi, le fait lapider. +Le même prince a commis maints parjures, et nulle parole n'était plus +incertaine que la sienne; mais il était, à tout prendre, moins méchant +que les autres rois, et il avait des goûts ecclésiastiques: il se +plaisait en la compagnie des évêques, les visitait, dînait avec eux. Il +aimait les cérémonies religieuses, sur l'effet desquelles l'Église +comptait pour surprendre et charmer les Barbares, qui, éblouis par +l'éclat des luminaires, respirant à pleines narines l'odeur des parfums, +écoutant les chants des prêtres et mis en recueillement par la +célébration des mystères, se croyaient transportés au paradis. Gontran +paraît avoir été surtout amateur de chant. Un jour qu'il avait à sa +table plusieurs évêques, il pria Grégoire de faire chanter un psaume par +un de ses clercs, puis il demanda successivement à tous les évêques d'en +faire autant, et chacun de son mieux chanta son psaume. Le «bon roi» +avait une autre vertu, qui était son respect pour la personne des +évêques: comment n'aurait-il pas craint de leur déplaire? Un jour, il a +fait emprisonner un évêque de Marseille, et la Providence divine lui a +envoyé une maladie pour le punir. Une autre fois, il a enfermé dans un +couvent Salone et Sagittaire pour qu'ils y fissent pénitence; mais +aussitôt son fils est tombé malade et ses serviteurs l'ont supplié de +mettre les deux évêques en liberté, de peur que l'enfant ne vînt à +périr: «Relâchez-les, s'est-il écrié, afin qu'ils prient pour mes petits +enfants!» Pourtant il savait bien que ses prisonniers étaient des +bandits, mais il redoutait le caractère sacré dont ils étaient revêtus; +il ressentait cette sorte de terreur inspirée par les prêtres de tous +les temps aux gens simples de tous les pays. Et c'est avec ces +superstitions, ces simagrées et ces niaiseries que Gontran passe pour +bon chrétien, prêtre et saint! + +Pourquoi donc ces hommes n'étaient-ils pas des chrétiens?... Les +Mérovingiens n'ont pas été des chrétiens parce que l'Église +gallo-franque n'était plus capable de transmettre le christianisme. +Enfermée dans cette orthodoxie littérale dont les termes sont arrêtés à +jamais, à la fois ignorante et sûre d'elle-même, elle ne sait plus +pénétrer dans l'âme d'un païen, l'étudier, y analyser les croyances et +les sentiments religieux, trouver le point de départ d'une prédication +et approprier son enseignement, comme avaient fait jadis les chrétiens +philosophes, à l'état des intelligences et des cœurs. Que fallait-il +faire pour transformer Clovis en un chrétien? il fallait retrouver la +notion du Dieu suprême dans la religion germanique parmi la foule des +génies et au-dessus des grandes figures qui représentaient les idées de +l'amour, de la fécondité de la terre et de la puissance du soleil; +insister sur le sentiment germanique de la fragilité de cette vie placée +entre le jour et la nuit; employer les mythes populaires de dieux qui +ont vécu parmi les hommes; partir d'Odin pour arriver au Christ, et +préparer ainsi un guerrier fils de guerriers et fils de dieux, un +superbe qui n'aimait que la force, un violent qui ne savait que haïr et +pour qui le droit de vengeance était une institution réglée, à incliner +sa tête devant le Dieu qui a voulu naître parmi les misérables et mourir +d'une mort ignominieuse, afin d'enseigner aux hommes, par l'exemple de +sa charité envers l'humanité, le devoir d'être charitables les uns +envers les autres. Proposer à Clovis le christianisme, c'était lui +demander la transformation de tout son être. Or, si l'on en croit +Grégoire de Tours, lorsque Clovis hésitait à reconnaître dans le +Crucifié le maître du monde et reprochait à sa femme «d'adorer un dieu +qui n'était pas de la race des dieux», Clotilde lui faisait honte de +vénérer des idoles et d'adorer Jupiter, qui a souillé les hommes de son +amour et qui a épousé sa propre sœur, puisque Virgile fait dire à +Junon qu'elle est «et la sœur et l'épouse du maître des dieux»; mais +Clovis n'avait pas d'idoles, ne connaissait ni Jupiter ni Junon, ne +comprenait pas par conséquent cette dialectique surannée, employée jadis +contre les païens d'Athènes et de Rome, et que l'Église ne se donnait +pas la peine de renouveler. Aussi les réponses du roi barbare +montrent-elles qu'il n'entend pas ce qu'on lui veut dire. Le jour où il +a vu les siens plier sur le champ de bataille, il a pensé au Dieu de +Clotilde, non point pour se souvenir de l'enfantine théologie qu'elle +lui avait enseignée, mais pour inviter le Christ à montrer sa force: +«Clotilde dit que tu es le fils du Dieu vivant et que tu donnes la +victoire à ceux qui espèrent en toi. J'ai imploré mes dieux, mais ils ne +me prêtent aucune assistance. Je vois bien que leur puissance est nulle. +Je t'implore et je veux croire en toi, mais tire-moi des mains de mes +ennemis!» Entre ses dieux et le Christ il a donc institué une sorte de +duel judiciaire, et, quand le Christ se fut montré le plus fort, il +l'adora, non pour être né dans une crèche et pour être mort sur la +croix, mais parce qu'il avait cassé la tête de ses ennemis. + +Peu importe que Grégoire nous ait exactement conté l'histoire de la +conversion de Clovis; il suffit qu'il se la représente comme il fait +pour que nous sachions qu'un des évêques les meilleurs et les plus +éclairés de la Gaule ne soupçonne même pas qu'il faille chercher une +méthode de prédication à l'usage des païens germaniques. Point de preuve +plus convaincante de l'inertie intellectuelle où l'Église était tombée. +Cette inertie est la cause principale de son impuissance, comme +l'énergie intellectuelle des premiers siècles avait été la cause +principale des victoires remportées sur le paganisme grec et romain. +L'activité de l'esprit s'est soutenue pendant la lutte contre les +hérésies, mais les combats que l'Église livre alors sont de guerre +civile, et comme la guerre civile fait oublier l'ennemi extérieur, la +guerre contre l'hérétique a fait oublier le païen. Victorieuse une +seconde fois, l'Église se souviendra-t-elle qu'il demeure des gentils et +qu'elle a mission de continuer l'œuvre des apôtres? Non, car elle a +fait dans la lutte des pertes sensibles. Elle a perdu ces instruments de +la sagesse antique qui avaient servi à élever l'édifice du dogme. +L'édifice demeure isolé, morne, dans la nuit qui s'est faite sur le +monde après que la civilisation ancienne s'est éteinte. Le prêtre ne +cherche plus la libre adhésion des intelligences: il impose une doctrine +réduite en formules dont il ne sait plus l'histoire, qu'il ne comprend +plus et qu'il n'a point souci que l'on comprenne. En même temps que le +vide s'est fait dans les intelligences, la conscience du chrétien a été +alourdie de tout le poids des superstitions les plus grossières. Occupé +à tant de petits devoirs, enchaîné par les liens d'une dévotion +compliquée, il a fait assez quand il s'est occupé de lui-même et qu'il +s'est mis en règle avec les prêtres et avec les saints. + +E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_, dans la +_Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1886. + + + + +II.--LA DÉCADENCE MÉROVINGIENNE. + + +Un roi mérovingien, gouvernant la Gaule romaine, procédait à la fois du +roi germanique et de l'empereur romain. Aussi est-il intéressant de +rechercher quel est celui des deux personnages auquel il doit le plus. +Cette recherche a produit la querelle des _romanistes_ et des +_germanistes_: les premiers tiennent pour la victoire de l'esprit +romain, les seconds pour la victoire de l'esprit germanique, mais il +faut prendre garde de simplifier ainsi les choses, car les choses ne +sont jamais simples. Quand on a discerné, dans les documents ou les +faits de l'histoire mérovingienne, tels ou tels éléments romains ou +germaniques, on n'est pas autorisé à dire: Ceci est romain, cela est +germanique, et le mélange a produit la société mérovingienne. Une +pareille méthode oublie quelque chose, qui est l'histoire, c'est-à-dire +une rencontre de faits et de circonstances qui produisent le nouveau. +Cette réserve faite, il est certain que Clovis et ses fils, très +confusément, sans en avoir délibéré, par la fatalité des circonstances, +ont suivi tantôt les sentiments et les habitudes germaniques, tantôt les +errements du pouvoir impérial. + +La royauté germanique n'était pas faible au point de n'avoir pas +d'avenir. Sans doute, le peuple faisait les affaires ordinaires au +village ou dans la centenie et les grandes affaires dans le _concilium_; +le roi ne commandait à la guerre qu'après que le peuple l'avait décidée; +il ne faisait exécuter le jugement qu'après que le peuple l'avait +prononcé; mais un personnage unique est toujours considérable dans un +État simple, où l'on n'a point l'idée des sinécures et dont la +constitution toute primitive ne prévoit pas tous les besoins. Les +Germains n'étaient point des sauvages; ils avaient un droit qui réglait +les relations des hommes entre eux: l'observance du droit, c'était +l'état de paix; or, c'était le roi qu'ils chargeaient de faire observer +le droit et d'assurer la paix. Ils lui donnaient ainsi la haute fonction +d'un protecteur de son peuple. Les Germains d'ailleurs obéissaient à cet +instinct naïf qui pousse les hommes à élever au-dessus du commun la +personne de leur chef afin de s'expliquer à eux-mêmes leur obéissance: +ils croyaient que leurs rois descendaient de leurs dieux. La famille +royale était trop mêlée au peuple et on la voyait de trop près pour que +le roi fût l'objet d'un culte à la façon des monarques orientaux, et il +arriva plus d'une fois que l'on crut pouvoir se passer de lui: ainsi les +Hérules massacrèrent un jour leurs princes et ils essayèrent de vivre +sans roi, mais ils se repentirent bien vite, et alors, ne croyant point +qu'il leur fût permis d'élever le premier venu à la dignité suprême, ils +envoyèrent des ambassadeurs dans une île lointaine où s'était établie +une de leurs colonies, afin qu'ils ramenassent un membre de la famille +sacrée. Chez d'autres peuples, la personne auguste a été souvent +maltraitée: les Burgondes tuaient leur roi quand ils avaient été battus +ou que la moisson avait été mauvaise, mais cela prouve qu'ils lui +prêtaient la puissance de vaincre leurs ennemis et les éléments, comme +font ces paysans qui fustigent la statue d'un saint pour le punir de +n'avoir pas veillé sur la récolte. La preuve que le roi était en dehors +et au-dessus du droit commun, c'est que sa vie n'était pas estimée, à +l'exception d'une seule loi barbare, dans le tarif du _wergeld_: on la +croyait trop précieuse pour être évaluée en argent. Le roi anoblissait, +pour ainsi dire, ce qu'il touchait; sa faveur élevait un homme libre +au-dessus de ses concitoyens et même un esclave au-dessus d'un homme +libre; devenir le convive du roi, cela triplait la valeur d'un homme. +Protecteur de tout son peuple, le roi pouvait accorder une protection +particulière à des personnes, qui devenaient tout de suite privilégiées. +Son autorité, bien qu'elle fût contredite et limitée par toutes sortes +de résistances, n'était donc pas définie nettement; il s'y mêlait une +sorte de droit vague que les circonstances pouvaient faire redoutable. + +Le _princeps_ romain n'est pas comme le roi germanique au début d'une +histoire: son pouvoir est la conclusion de la longue histoire de la cité +romaine. En aucun temps, cette cité n'a ressemblé au petit État +germanique appelé _civitas_ par les écrivains latins, qui ont l'habitude +d'assimiler les institutions étrangères et les leurs, alors même que +l'assimilation n'est pas légitime. Il est vrai qu'en Germanie comme à +Rome le point de départ de l'organisation politique a été la famille, +mais le passage de la famille à l'État s'est fait très vite dans +l'étroite enceinte de la cité romaine: il ne s'est jamais achevé chez +les paysans germains, disséminés en maisons isolées ou répartis dans de +vastes villages. Le peuple germanique a gardé le désordre d'une +organisation incomplète, au lieu qu'à Rome a régné la discipline de +l'_imperium_, c'est-à-dire du pouvoir absolu exercé par le magistrat au +nom et pour le service de la _respublica_: ces deux termes, en effet, +que la langue moderne oppose l'un à l'autre, se complètent l'un par +l'autre, la _respublica_ étant le lieu idéal où s'exerce l'_imperium_. +Le magistrat romain a d'abord été unique et viager et s'est appelé le +roi. La magistrature a été partagée ensuite entre les deux consuls, puis +le consulat s'est démembré; mais toutes les magistratures dérivées de +la royauté ont gardé l'_imperium_. A la fin, à la suite des guerres, de +la conquête du monde et des révolutions, le magistrat redevient unique +et s'appelle l'_empereur_. Il respecte assez longtemps les vieilles +formes de la constitution, les magistrats, les comices, le sénat, puis +il les efface les unes après les autres. En lui s'était faite la grande +synthèse des divers pouvoirs dont l'existence simultanée avait donné à +Rome une sorte de liberté politique, mais très différente de la nôtre, +car elle n'avait jamais eu pour objet de faire échec au pouvoir et de +l'annuler. + +L'empereur se trouva donc investi de toute puissance. Il eut le pouvoir +militaire: même au fond de son palais, il était réputé commander et +combattre, et, quand ses lieutenants remportaient des victoires, il +triomphait. Il eut le pouvoir législatif; on l'appelait la loi vivante, +_lex animata in terris_, et comme la loi personnifiée est supérieure à +ses propres manifestations, il était affranchi des lois, _solutus +legibus_. Il eut le pouvoir judiciaire: il jugeait en personne et il n'y +avait de jugement définitif que le sien, car il recevait les appels des +sentences rendues par ses officiers. Toute autorité était une délégation +de la sienne. Le monde était administré par le _palatium_, où les divers +offices savamment distribués se partageaient le gouvernement central. Du +palais descendait une hiérarchie de fonctionnaires, dont chacun avait +son office, car l'empire avait inventé ou du moins perfectionné le +système de la division des pouvoirs. Enfin l'empereur est grand pontife +et chef de la religion. Personnification de la cité, dont _la majesté_ +et la sainteté sont en lui, il a été, dès l'origine, l'objet d'un culte +public; au IIIe siècle, quand la dignité impériale a été revêtue par +des princes qui vivaient en Orient, l'empire a pris le caractère de ces +monarchies orientales où le prince était dieu. Le _princeps_ dédaigne +alors de porter les titres des vieilles magistratures; il ne se dit plus +même _imperator_: il est le maître, _dominus_. Il est dieu pour son +propre compte, _præsens et corporalis deus_. On se prosterne devant lui; +on l'adore, et, pour recevoir ces hommages, il est habillé de pourpre, +de soie et d'or, coiffé du diadème; son palais est sacré, sa chambre +sacrée, sa main sacrée, ses finances sacrées. + +[Illustration: L'empereur Anastase en costume consulaire.] + +Contre cette idole s'est insurgé le christianisme pour l'honneur du +genre humain. Le _princeps_ et le christianisme se sont traités d'abord +en ennemis irréconciliables. Les chrétiens, ne pouvant comprendre le +monde sans l'empereur et n'imaginant pas que cet empereur-dieu pût +jamais devenir chrétien, annonçaient la fin des siècles et appelaient de +leurs vœux le jugement dernier. Cependant les deux adversaires se +rapprochèrent au IVe siècle; les deux termes de l'antinomie se +concilièrent. Mais l'empereur, le jour même où il reconnut à l'Église le +droit d'exister, y entra, comme un triomphateur et un maître, toujours +vêtu de pourpre, de soie et d'or et couronne en tête. Son palais, sa +chambre, sa main, son trésor demeurent sacrés. Il donne à l'Église ses +premiers privilèges; il appuie ses préceptes de la force du bras +séculier; il ordonne la célébration du dimanche; il décrète la +suppression du vieux culte païen, qu'il appelle _superstitio_ et +_idolarum insania_, et la fermeture des temples, sous peine d'être +frappé du «glaive vengeur»; mais il ne s'est jamais considéré comme un +serviteur de l'Église. Il n'est plus dieu, mais il est toujours le chef +de la religion. Quatre ans après l'édit de tolérance rendu par +Constantin, il s'appelle encore _pontifex maximus_, et, même lorsque +Gratien aura renoncé au titre, l'empereur restera grand pontife. +Constantin a présidé le concile de Nicée; il a fait, dans ses +proclamations impériales où il exhorte ses sujets à se faire chrétiens, +les premiers sermons qu'ait prononcés un empereur; ils lui ont été +dictés, mais ses successeurs feront leurs sermons eux-mêmes, +régulièrement, comme une besogne de leur office impérial. Ils seront des +théologiens, tantôt orthodoxes et tantôt hérétiques, mais imposant +toujours leurs croyances. Ils donneront leur bénédiction. Le peuple et +les évêques se prosterneront devant leur visage. Ils marcheront escortés +par les thuriféraires. Leurs images seront saintes et entourées de +l'auréole. Singulière histoire que l'histoire de cette auréole! Les +rayons en sont empruntés à la divinité des rois d'Orient, à la divinité +de l'ancienne Rome, à la divinité même du Christ et à la sainteté des +apôtres; car tout se mêle et se confond dans la personne du _princeps_, +et sa grandeur est vraiment majestueuse, parce qu'elle reflète tout à la +fois la majesté de l'histoire profane et la majesté de l'histoire +sacrée. + +Roi germain, _princeps_ romain, quelles différences entre ces deux +personnages! Et pourtant les rois mérovingiens ne pouvaient se +soustraire à l'obligation de les jouer tous les deux. + + * * * * * + +Ils ont joué le personnage impérial. Ils habitent un _palatium_ qu'ils +appellent sacré. Ils ont un _consistorium_ pour les assister dans le +gouvernement, une cour et des dignitaires dont la plupart portent des +titres romains. Ils font des édits et des décrets comme l'empereur. Ils +prennent des mesures d'ordre public et maintiennent le système des +impôts romains. Ils sont représentés dans les provinces par des +officiers. Juges suprêmes, ils s'assoient au tribunal «pour entendre et +juger les causes de tous». On les qualifie de «Votre Excellence, Votre +Sérénité, Votre Gloire, Votre Magnificence, Votre Sublimité». Les +hagiographes les nomment _Augustus_ et parlent de leur «mémoire divine». +Eux-mêmes disent que «Dieu leur a commis la charge de régner» et qu'ils +sont ses mandataires. + +[Illustration: Chaton de l'anneau d'or trouvé, en 1633, dans le tombeau +de Childéric Ier, père de Clovis. L'original a été volé en 1831 au +cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale.] + +Qu'y a-t-il de réel sous ces belles apparences? Une comparaison exacte +entre le _palatium_ mérovingien et le _palatium_ romain montrerait que +le premier est une cohue, au lieu que le second est bien ordonné; que +maints offices désignés par des noms romains sont d'origine germanique +et que d'autres étaient inconnus à la cour impériale; que le +_consistorium_ franc, dont la composition et les attributions sont mal +définies, ressemble seulement par le nom au _consistorium principis_, où +toutes les affaires étaient discutées devant l'empereur par le questeur +du sacré palais, qui était une sorte de ministre d'État, et par les +chefs des services civils et militaires. Et quelle comparaison possible +entre l'administration romaine et l'administration mérovingienne? Où est +la hiérarchie des officiers? Où la séparation des pouvoirs? La +principale division administrative au temps des Mérovingiens est le +comté: ils l'ont trouvée toute faite; elle était très ancienne. Lorsque +Rome avait organisé la Gaule, elle avait fait du territoire de chaque +peuple gaulois une _civitas_, respectant ainsi un cadre géographique +consacré par une longue tradition; l'Église fit de la _civitas_ le +diocèse, et les Mérovingiens en firent le comté; mais ils remirent au +comte la délégation du pouvoir royal tout entier. Le comte fut un juge, +un gardien de la paix générale, un percepteur qui devait compter chaque +année avec le trésor, un chef militaire préposé à la levée et au +commandement du contingent. On exigeait de lui beaucoup plus que d'un +fonctionnaire romain, alors qu'il n'était pas, à coup sûr, aussi +expérimenté. Ajoutez que l'administration devenait bien difficile, au +moment même où les administrateurs devenaient plus incapables. Au régime +de la loi unique avait succédé le régime des lois personnelles, et il +fallait que ce juge jugeât suivant leurs lois le Romain, le Franc, le +Burgonde, qui vivaient dans son comté. Ce percepteur eut fort à faire +avec les Francs qui ne voulaient pas payer l'impôt, et avec les Romains +qui surent s'y soustraire dès que les désordres commencèrent. Comme il +n'y avait plus d'armée permanente, il fut très malaisé à ce chef +militaire de réunir et de commander des troupes d'hommes à qui l'État ne +donnait ni vivres, ni armes, ni solde. A tous les termes de ce parallèle +entre l'ancien ordre des choses et le nouveau, on trouverait à faire les +mêmes réflexions. Le roi mérovingien est le juge suprême, mais il ne +faut pas trop se fier à la formule solennelle qui le montre siégeant +entouré «de ses pères les évêques, de ses grands, de ses référendaires, +de ses domestiques, de ses sénéchaux, de ses chambellans, de ses comtes +du palais et de la foule de ses fidèles», car nombre de crimes énormes +et publics ont été commis sans encourir une répression, et l'on voit +souvent le roi procéder par exécutions sommaires. Quant aux appels, le +nombre en était réduit par l'usage des épreuves judiciaires, desquelles +il ne pouvait être appelé, puisque Dieu lui-même était réputé avoir +prononcé; d'ailleurs l'appel était rendu à peu près impossible par les +désordres et les guerres civiles; le roi mérovingien n'est donc pas un +juge au même degré que l'empereur. Enfin, s'il est vrai qu'il soit un +législateur, quelle chose misérable que la législation mérovingienne! + +Il est tout simple que les Barbares aient pris les formes anciennes du +gouvernement, puisqu'ils n'avaient aucune idée qui leur appartînt d'un +gouvernement nouveau. Leurs sujets les ont appelés maîtres, excellences, +sérénités, majestés; leurs évêques les ont salués délégués et +représentants de Dieu: on aime toujours à s'entendre dire ces choses-là, +et on les comprend vite; aussi les ont-ils comprises. Ils ont trouvé un +système d'impôts tout organisé, très productif; il est naturel qu'ils +l'aient gardé le plus longtemps possible. Si peu clerc que l'on soit +dans la science politique, on sait toujours mettre la main sur une +caisse. Mais les rois francs ne pouvaient pénétrer la nature intime du +gouvernement romain. On ne s'improvise pas _princeps_ du jour au +lendemain. Le _princeps_ et ses sujets avaient été formés par une +transmission séculaire de sentiments et d'idées qui étaient tout neufs +pour des Mérovingiens. Ceux-ci ont été séduits par des apparences; ils +s'en sont enveloppés, comme ils se couvraient des ornements romains; +mais j'imagine que le roi Clovis, le jour où il se para des insignes +envoyés de Constantinople, aurait fait à l'empereur l'effet d'un paysan +malhabile à porter les ornements des clarissimes. Dans les formes du +gouvernement impérial, comme dans les vêtements romains, les +Mérovingiens sont endimanchés. + +Il est cependant une tradition du gouvernement impérial qu'ils ont +conservée. L'union de l'État et de l'Église a duré; elle est même +devenue plus étroite. Le roi est le grand électeur des évêques. Les +règles canoniques étaient pourtant précises: un évêque devait être élu +par le clergé et par le peuple, puis agréé par le roi, enfin consacré +par le métropolitain qu'assistaient les évêques de la province. Mais les +Mérovingiens abusèrent du droit qu'ils avaient d'accepter ou de rejeter +la personne de l'élu, et ils en firent une source de revenus. «Déjà, dit +Grégoire, commençait à fructifier cette semence d'iniquité: le sacerdoce +était vendu par les rois et acheté par les clercs.» Puis il arrivait que +le roi, après avoir rejeté une élection, désignait lui-même l'évêque. +D'autres fois il le nommait sans se soucier des électeurs: Chilpéric, +par exemple, disposa de sièges épiscopaux en faveur de laïques. L'Église +ne laissait pas toujours passer sans protester de pareilles usurpations. +Un certain Ermerius, fait évêque par Clotaire, fut déposé après la mort +de ce prince par un concile provincial, qui désigna pour le remplacer +Heraclius. L'élu va trouver le roi Caribert et lui fait un beau discours +où il ne manque pas de lui promettre un règne long et prospère, s'il +observe les canons. «Ah! tu crois, répond Caribert en grinçant les +dents, que les fils du roi Clotaire ne sauront pas faire respecter les +actes de leur père?» Et il fait jeter Heraclius dans un char rempli +d'épines, qui l'emmène en exil; puis il ordonne de rétablir Ermerius et +frappe d'une amende énorme les pères du concile qui l'ont déposé. Mais +le plus souvent l'Église se soumettait. C'était elle qui avait donné aux +rois francs ce pouvoir sur elle-même. Saint Remi, ayant un jour ordonné +prêtre, à la prière de Clovis, un laïque du nom de Claudius, fut blâmé +par les évêques: «J'ai fait cela, répondit-il, sans avoir rien reçu pour +le faire, à la demande du très excellent roi, qui est le prédicateur et +le défenseur de la foi catholique. Vous m'écrivez que ce qu'il a ordonné +n'est pas canonique. Remplissez votre haut sacerdoce.... Le triomphateur +des nations a commandé: j'ai obéi.» L'Église, en effet, avait de trop +grandes obligations envers les Mérovingiens pour ne pas faire leurs +volontés. On l'a très bien dit: elle sentait pour ces princes, les seuls +rois barbares qui fussent orthodoxes, la dangereuse tendresse d'une mère +pour son fils unique. + +Les rois siègent dans les conciles et les président. Un concile a été +tenu à Orléans, la dernière année du règne de Clovis, et les évêques y +ont été convoqués par «leur seigneur, le fils de l'Église catholique, le +roi Clovis». C'est le roi qui a dressé l'ordre du jour; à ses +propositions, les évêques répondent par des décisions qu'ils soumettent +à «un si puissant roi et seigneur, afin que, par sa haute autorité, il +les rende obligatoires». Les successeurs de Clovis maintiennent +soigneusement les droits royaux en cette matière. Comme les évêques du +royaume de Sigebert avaient voulu se réunir sans son autorisation, le +roi le leur interdit, attendu qu'un «concile ne peut se tenir dans son +royaume sans son aveu». Et, de fait, les actes des conciles portent +d'ordinaire la mention du «consentement», de «l'invitation», de +«l'ordre» du roi. + +Le Mérovingien a donc grande autorité dans l'Église et sur l'Église. Il +la laisse en revanche se mêler aux affaires de l'État. L'évêque a gardé +dans la cité la grande situation que lui avait laissée l'empire; il y +est un personnage aussi important que le comte; et l'accord entre le +comte et lui est si nécessaire que l'on voit déjà, du temps de Grégoire +de Tours, le roi remettre, au clergé et au peuple le soin de désigner un +comte. L'évêque, qui est le juge de la population cléricale, est aussi +en beaucoup de cas juge des laïques. D'abord, il est le protecteur des +veuves, des orphelins et des affranchis; ensuite la confusion qui +s'établit entre la notion du péché et celle du crime, l'autorise à +réclamer certains crimes pour sa juridiction. Ainsi les deux ordres, +ecclésiastique et laïque, se rapprochent et se confondent, et le +premier, par un effet de son caractère sacré, prend la prééminence. Un +édit de Clotaire II attribue à l'évêque une sorte de droit de +surveillance sur le comte. Les conciles mêmes sont requis pour le +service de l'État, _pro utilitate regni_. Le roi Gontran veut faire +juger par les évêques sa querelle avec Sigebert, puis avec Brunehaut. +Grégoire de Tours s'en afflige: «La foi de l'Église n'est pas en péril, +dit-il; il ne surgit aucune hérésie!» Mais les évêques eux-mêmes mettent +à l'ordre du jour de leurs délibérations des affaires d'État; ils se +transportent en corps auprès des rois pour leur faire connaître leur +opinion sur des faits politiques. Dans les discordes et dans les +guerres, ils offrent et font accepter leur arbitrage. + +Un des Mérovingiens a voulu connaître même des choses spirituelles. +Chilpéric, s'étant mis en tête de réformer le dogme de la Trinité, conte +son projet et ses raisons à Grégoire de Tours: «Et voilà, dit-il en +conclusion, ce que je veux que vous croyiez, toi et les autres docteurs +des Églises!» Grégoire s'en défendit, et, comme le roi l'avertissait +qu'il s'adresserait à de plus sages: «Celui qui accepterait tes +propositions, s'écria l'évêque, serait non pas un sage, mais un sot.» +Sur ce chapitre, Grégoire, comme on sait, n'entendait pas la +discussion. Un autre évêque, auprès duquel le roi renouvela sa +tentative, voulut lui arracher le parchemin où il avait écrit sa +profession de foi. Chilpéric «grinça les dents» et se tut. Il semble +d'ailleurs qu'il ait été le seul théologien de la famille, ce singulier +personnage que Grégoire de Tours accable d'une malédiction méritée, mais +dont la physionomie nous intéresse au plus haut degré, parce qu'il a été +le plus exact imitateur du gouvernement impérial et le disciple +maladroit de la civilisation ancienne. Il faisait des _præceptiones_ et +des vers latins; il était philologue et il commanda qu'on ajoutât des +lettres à l'alphabet. Sa théologie, sa philologie, sa poésie, ses +_præceptiones_, se ressemblent et se valent. Son gouvernement boite +comme ses vers. Il parodie Auguste comme Virgile, et il est le type de +cette royauté d'imitation grossièrement plaquée d'or antique. + +Heureusement ces rois n'étaient pas assez bons chrétiens pour devenir +des hérétiques. Ils avaient naïvement attaché leur fortune à celle de +l'Église. Ils faisaient de leur orthodoxie une sorte de dignité. Les +plus barbares d'entre eux, de vrais brigands, parlent de «l'intérêt du +catholicisme, _profectus catholicorum_». Ils proscrivent le paganisme +par leurs lois; ils excluent de l'État ceux qui sont exclus de l'Église: +«Quiconque ne voudra pas obéir à son évêque, dit un décret de +Childebert, sera chassé de notre palais, et ses biens seront donnés à +ses successeurs légitimes.» Voilà qui achève de montrer que l'Église +mérovingienne est une institution d'État. + +Il n'est pas étonnant que la tradition romaine se soit ici conservée, +quand elle s'est perdue si rapidement pour le reste. Le reste, +administration savante, jurisprudence, arts, lettres, c'était le passé; +il était enseveli sous la ruine de la civilisation ancienne. Mais +l'Église, qui survivait à cette ruine et que les Barbares trouvaient +partout présente et puissante, continuait avec les rois les habitudes +qu'elle avait prises avec les empereurs. Elle y trouvait son profit, des +honneurs, des privilèges, l'appui du bras séculier. Après avoir professé +dans ses premiers jours, quand elle était encore toute remplie de +l'esprit du Nouveau Testament, l'indifférence à l'égard du pouvoir, elle +avait senti le prix du concours qu'il lui prêtait. Elle avait respecté +la pleine puissance impériale; elle l'avait ensuite communiquée, pour +ainsi dire, aux rois barbares. Église et royauté, trône et autel, comme +on dira plus tard, inaugurèrent alors cette alliance intime qui devait +persister pendant des siècles et qui dure encore entre leurs débris. + + * * * * * + +Le roi mérovingien a joué le personnage germanique mieux que le romain, +et certains actes, dont les suites furent considérables, n'étaient que +les effets d'habitudes anciennes auxquelles il demeura fidèle. + +Les quatre fils de Clovis se partagent sa succession. Ils croient faire +la chose du monde la plus naturelle, et nous ne voyons pas qu'ils aient +étonné personne. Comme il n'y avait pas de droit d'aînesse dans les +familles royales, tous les princes apportaient en naissant l'aptitude à +régner, et lorsque la coutume de l'élection se fut perdue, les fils d'un +roi succédèrent ensemble à leur père. Les Francs, bien qu'ils eussent +sous les yeux l'indivisible monarchie impériale, se représentèrent la +royauté, non comme une magistrature suprême, unique et, pour ainsi dire, +impersonnelle, mais comme un patrimoine composé de droits, d'honneurs et +de propriétés, très propre à être partagé. Les fils de Clovis firent +donc quatre parts égales de l'héritage paternel, et comme les partages +se renouvelèrent à chaque mort de roi, des régions politiques +permanentes se formèrent en Gaule. La Neustrie, la Burgondie et +l'Austrasie apparurent les premières. Le pays des Francs saliens était +compris dans la Neustrie; l'Austrasie était le pays des Francs +ripuaires; en Burgondie, les Burgondes étaient demeurés après la +victoire des Francs et la mort de leur dernier roi. Francs de Neustrie, +Francs d'Austrasie, Burgondes, avaient leur loi particulière; il y avait +donc une raison pour qu'ils se distinguassent les uns des autres. Telle +n'était pas la condition de l'Aquitaine: les Wisigoths en avaient +émigré, les Francs y étaient venus en petit nombre. La population +romaine était là, comme partout, incapable de s'organiser. Pliée à +l'obéissance, déshabituée de l'énergie, cette masse humaine, jadis +fondue dans l'unité impériale, était matière à partager entre Barbares. +L'Aquitaine fut, en effet, tantôt divisée entre les trois rois du Nord +et de l'Est, tantôt attribuée à un seul ou à deux d'entre eux, et elle +demeura une carrière à des expéditions de brigandages, jusqu'au jour où +les Wascons, descendant de leurs montagnes, lui donnèrent son peuple +barbare et la force de conquérir l'indépendance. + +Ces régions devinrent des États qui réclamaient un gouvernement +particulier lorsqu'il se trouvait qu'un seul prince régnât sur toute la +monarchie. Ainsi Clotaire fut obligé de donner pour roi aux Austrasiens +son fils Dagobert, et Dagobert, lorsqu'il eut succédé à Clotaire, fut +requis d'envoyer son fils Sigebert, tout enfant qu'il fût, régner en +Austrasie. Comme chacun des rois exerçait la souveraineté pleine et +entière, l'empire mérovingien n'eut pas l'unité. Il fut divisé en +fragments, et l'on sait qu'entre ces fragments la guerre était +perpétuelle et qu'elle était atroce. Voilà un des effets de la +conception germanique de la royauté. + +De même qu'ils ne savaient pas s'élever à l'idée abstraite de la +royauté, les Mérovingiens ne comprenaient pas la relation de prince à +sujet, d'État à individu. L'importance de la personne du roi, qui est un +trait de l'ancienne constitution germanique, persiste dans la Gaule +mérovingienne; elle y est même plus grande, car c'est chose singulière +et qu'on n'a pas assez remarquée: le roi germain primitif est bien +plutôt un homme public que le roi mérovingien; la _civitas_ de Tacite +est bien plutôt un État que le royaume de Sigebert ou de Chilpéric. Sans +doute, le roi primitif n'est pas un être de raison; on le choisit dans +la famille privilégiée, parce qu'il est jeune, sain et robuste; c'est à +une personne bien déterminée que l'on attribue l'office de protecteur du +peuple; à plus forte raison, c'est à une personne réelle que sont +attachés les _comites_, qui combattent à ses côtés pendant la guerre et +qui vivent à sa table pendant la paix. Mais le peuple n'en a pas moins +une vie politique réglée par la coutume; il a sa place et son rôle dans +les tribunaux et dans les assemblées, et parce qu'il y a un peuple, le +roi est un personnage d'État en même temps qu'il est le patron de ses +clients particuliers. Transportés sur le territoire romain, les +Mérovingiens ont affaire à une masse d'hommes qui n'est pas un peuple; +d'autre part, ils ne savent pas entrer dans le rôle du _princeps_ et +gouverner comme faisait l'empereur. Ils n'ont point pris de mœurs +nouvelles, et, des mœurs anciennes, ils ont gardé surtout l'habitude +des relations privées qui vont bientôt se substituer aux relations +politiques. Ainsi les rois francs, au moment même où ils s'établissent +dans des provinces de l'État romain, perdent cette notion de l'État, que +les Germains entrevoyaient et qu'ils ont peu à peu précisée dans les +royaumes scandinaves et anglo-saxons où ils n'ont pas rencontré les +ruines des institutions romaines. + +Il serait intéressant de suivre à travers l'histoire mérovingienne les +manifestations de cette politique enfantine qui ne soupçonne même pas +l'existence des principes les plus élémentaires et ne comprend que le +visible, le tangible, le concret. On y verrait que c'est une bonne +fortune pour un roi que d'être un bel homme: les Francs sont fiers de la +beauté de Clovis et de sa chevelure, répandue en torrent sur ses +épaules. Un vieillard infirme n'est plus digne de régner; Clovis, pour +exciter au parricide le fils du roi de Cologne, lui dit: «Ton père +vieillit et boite de son pied malade.» Un roi mérovingien n'imagine pas +que la paix puisse être assurée par des institutions régulières: si +Gontran demande aux Francs de le laisser vivre trois années, c'est que +son successeur Childebert ne sera majeur que dans trois ans; il faut +donc patienter jusque-là; autrement le peuple, privé de son protecteur, +périrait. Il n'y a donc point de lois, point d'État; une personne tient +lieu de tout. Aussi le gouvernement n'est-il pas autre chose que les +relations de cette personne avec tels et tels individus. + +[Illustration: Costume germanique (Ve-VIIIe siècle), d'après une +miniature (Lindenschmidt, _Handbuch der deutschen Alterthumskunde: Die +Alterthümer der merovingischen Zeit_. Mayence, 1858, in-4º).] + +Le roi mérovingien est à proprement parler le chef d'une grande +clientèle; il a des compagnons qui vivent sous son toit et mangent à sa +table, des _contubernales_ et des _convivæ_. Riche et grand +propriétaire, il donne des terres à l'Église, il en donne à tous ceux +qu'il croit capables de le servir et qui sont, comme disent les +écrivains du temps, des hommes utiles (_utiles_). D'autre part, l'état +général des mœurs et de la société, les guerres politiques et +privées, les violences de toute espèce obligent un grand nombre de +pauvres gens à chercher un protecteur. Un des modes les plus employés +était la _recommandation_: un homme libre, incapable de se défendre, +allait trouver un plus puissant que lui, demandait le vivre et le +vêtement, et s'engageait par compensation à servir; sa condition +devenait un _ingenuili ordine servitium_, mots difficiles à traduire +(littéralement: servage d'ordre libre) et qui montrent combien +s'obscurcissait la notion de la liberté. D'autres hommes, pour mettre +leur propriété à l'abri, la donnaient à quelque église ou à quelque +riche propriétaire, qui la leur rendait à titre de _bénéfice_, +c'est-à-dire de bienfait; en changeant ainsi la condition de sa terre, +on diminuait sa liberté, on devenait l'obligé d'un bienfaiteur. Or il +est naturel que la protection du roi ait été très recherchée, qu'on se +soit recommandé à lui, qu'on lui ait cédé la propriété de sa terre pour +la reprendre de lui en bénéfice, et c'est ainsi que, de la masse des +sujets, se détachèrent des groupes d'hommes qui, à des titres très +divers, les uns puissants et les autres misérables, entrèrent en +relations particulières avec le prince. + +Ces relations sont celles que l'on comprend le mieux dans les +civilisations primitives. Les rois mérovingiens étaient si bien disposés +à les pratiquer qu'ils considéraient leurs comtes et leurs ducs, non +comme des officiers à la façon des gouverneurs romains, mais comme des +serviteurs de leur personne. Les offices étant d'ailleurs une source de +revenus, ils les distribuaient comme les terres par libéralité. Ici +encore la relation personnelle se substitue à la relation politique. Le +sujet disparaît et fait place à ce nouveau personnage qui va jouer un si +grand rôle, et qu'on appelle l'_homme du roi_, le _fidèle_, le _leude_. + +Replaçons maintenant au milieu des circonstances historiques le roi et +les fidèles. La guerre civile commence avec les fils de Clovis; elle +devient perpétuelle sous ses petits-fils. Tout ce qui restait des +institutions romaines s'évanouit: il n'y a plus de finances d'État; le +service militaire, que l'on voit organisé sous les premiers +Mérovingiens, a certainement disparu au VIIe siècle. Il ne reste donc +au roi d'autres moyens de gouvernement que la fidélité de ses leudes. +Mais déjà ceux-ci forment une aristocratie redoutable, où se rencontrent +les convives du roi, les ducs, les comtes, les grands propriétaires +laïques et les évêques, qui sont eux aussi de grands propriétaires et +des officiers du roi. Cette aristocratie, dont le concours est à tout +instant nécessaire, se mêle à la vie politique et réclame sa part du +gouvernement. Sous les petits-fils de Clovis, elle intervient dans +toutes les circonstances importantes. Après que Sigebert est assassiné, +les grands d'Austrasie s'emparent de son fils enfant et règnent en son +nom. Après que Chilpéric est assassiné, les grands de Neustrie +conduisent Frédégonde près de Rouen et emmènent son fils, «promettant +qu'ils le nourriront et l'élèveront avec le plus grand soin». Si un roi +veut conclure un traité, les grands sont présents et participent à +l'acte. Si un roi ou une reine veut gouverner sans les grands ou contre +eux, une lutte à mort s'engage: Brunehaut frappe sans pitié évêques et +leudes, jusqu'à ce qu'elle succombe, trahie, jugée, condamnée par eux. + +Ces conflits étaient d'autant plus fréquents que les droits réciproques +du roi et des leudes étaient très incertains. Lorsque le roi donnait des +terres, il n'imposait aucune obligation, mais il entendait que ceux +envers qui s'était exercée sa libéralité lui demeurassent fidèles, et il +se croyait en droit de reprendre ce qu'il avait donné en cas +d'infidélité. Comme il était juge de la fidélité des siens et qu'il +pouvait être conduit par caprice ou par nécessité à défaire ce qu'il +avait fait, les grands ne se sentaient point en possession assurée des +terres royales. Aussi voulurent-ils se protéger contre des +revendications toujours possibles. Lorsqu'en l'année 587 Gontran de +Bourgogne et Childebert d'Austrasie se rencontrèrent à Andelot pour y +régler des affaires communes, les évêques et les grands, qui avaient +fait l'office de médiateurs, mirent dans le traité l'article célèbre: +«Que tout ce que lesdits rois ont donné aux Églises ou à leurs fidèles +ou voudront encore leur donner, soit confirmé avec stabilité.» Quelques +années après, l'aristocratie, après avoir vaincu Brunehaut, faisait +écrire par Clotaire II dans l'édit de 614: «Tout ce que nos parents, les +princes nos prédécesseurs, ont accordé et confirmé, doit être confirmé.» +Il n'était pas dit par là que les dons fussent perpétuels et +irrévocables; aucun principe nouveau n'était établi, mais les droits des +détenteurs de terres royales étaient protégés par cette double +déclaration, et il n'y a pas de doute que la faculté que le roi +s'attribuait de reprendre les dons est limitée par les articles du +traité d'Andelot et de l'édit de 614. Mais l'édit de 614 contenait des +dispositions plus importantes encore. L'Église faisait confirmer tous +ses privilèges, et le roi promettait d'observer les règles canoniques et +de laisser faire les élections épiscopales par le peuple et le clergé. +Enfin, comme l'aristocratie avait tout à craindre des violences ou même +seulement de la surveillance et du zèle légitime des officiers, s'ils +étaient choisis dans le _palatium_ parmi un personnel tout dévoué au +roi, elle fit décréter que le comte serait choisi parmi les habitants +du comté, «afin, disait l'édit, qu'il pût être obligé de restituer sur +ses biens ce qu'il aurait pris injustement». + +Cette aristocratie sera-t-elle du moins capable de gouverner? Se +contentera-t-elle de limiter le pouvoir et de participer aux affaires? Y +mettra-t-elle l'esprit politique et l'esprit de suite? On l'en croirait +capable, à lire cet édit de 614, qui, enjoignant au roi de juger chacun +selon sa loi et de ne condamner personne sans jugement, de n'établir +aucun impôt nouveau et de ne commettre aucun acte arbitraire, semble un +monument de sagesse politique comparable à la grande charte +d'Angleterre. Mais la constitution anglaise s'est développée sur un +terrain très peu étendu et bien préparé par les rois eux-mêmes à faire +fructifier les germes de la grande charte. L'Angleterre avait une +aristocratie bien établie, une Église puissante, éclairée, organisée, +une bourgeoisie naissante. L'empire mérovingien était vaste et +disparate; la royauté s'embrouillait dans les traditions romaines et +dans les traditions germaniques; l'aristocratie achevait sa fortune en +ruinant et en confisquant la liberté des petits. Les villes anciennes +dépérissaient; il n'en naissait point de nouvelles; l'Église était sans +discipline et sans mœurs: l'acte de 614, qui semble commencer un +ordre nouveau, inaugure le chaos. + +L'aristocratie franque n'entendait pas du tout demeurer le grand conseil +commun de la monarchie. Loin de vouloir maintenir l'unité, c'est elle +qui exige l'organisation de gouvernements pour la Neustrie, l'Austrasie +et la Bourgogne. Elle rend irrémédiable la division en trois royaumes. +Elle fait plus violentes les antipathies qui commencent à se manifester +entre eux; elle apporte toutes ses forces dans les guerres civiles et +achève la dislocation de l'empire. Elle prépare en même temps la +dislocation des trois royaumes, où se forment des circonscriptions +territoriales qui sont presque des seigneuries; car tous ceux qui vivent +sur les domaines des grands ou de l'Église, et qui ont, à des degrés +divers, aliéné leur liberté personnelle, forment une communauté à part, +qui a pour chef le propriétaire. Déjà les chartes et les formules +reconnaissent l'existence de ces groupes: dans cette pénurie de notions +politiques et dans ce désordre général, la seule chose claire et +précise est le droit du propriétaire sur les hommes qu'il nourrit et +qu'il protège. Les rois eux-mêmes obéissent à l'instinct qui pousse +cette société à substituer partout les relations privées aux publiques. +Au temps romain, certaines catégories de personnes avaient l'immunité, +c'est-à-dire la franchise de l'impôt. Les Mérovingiens distribuent ces +immunités, mais ils les appliquent à un territoire, et elles ont pour +effet d'interdire à tout officier public d'y pénétrer, d'y rendre la +justice et d'exercer les droits du fisc sur les habitants. Le roi, il +est vrai, n'abdiquait pas sa souveraineté par ces concessions, et +l'immunité mérovingienne n'était que l'attribution des revenus royaux à +un propriétaire, mais elle donnait à celui-ci le moyen de devenir +quelque jour un juge et un souverain. + +Dans cet empire divisé en royaumes ennemis, dans ces royaumes divisés en +seigneuries naissantes, que reste-t-il au roi? Quand on lui a repris le +droit d'instituer les évêques et qu'on a, pour ainsi dire, séparé +l'Église de l'État, on lui a retiré la seule force qu'il eût prise dans +l'imitation du principat romain. Quand on l'a obligé à choisir le comte +parmi les propriétaires du comté, on l'a privé de la disposition de +l'office, qui allait être dévolu par la force des choses à la plus +puissante famille du comté. Il reste au roi son titre et le respect que +sa race inspire: la dynastie sera protégée longtemps encore par ces +forces idéales; mais sa seule force réelle est l'appui des fidèles. +Prendre au roi un fidèle, c'est lui prendre un conseiller et un soldat. +Aussi les rois essayent-ils de se protéger contre ces rapts, et l'on +trouve dans le traité d'Andelot cette disposition significative: +«Qu'aucun des deux rois ne sollicite les leudes de l'autre de venir à +lui et ne les accepte s'ils viennent d'eux-mêmes.» Mais un pareil +engagement ne pouvait être respecté dans la guerre civile, et la guerre +civile perpétuelle était une occasion pour les leudes de mettre aux +enchères leur fidélité. Il fallait que le prince distribuât sans cesse +des faveurs nouvelles. Le don une fois fait était considéré comme +irrévocable par celui qui le recevait, et la vague condition de fidélité +s'oubliait vite. Reprendre à celui-ci pour donner à celui-là, c'était +se faire un ennemi assuré pour acquérir un ami douteux. Il fallait donc +donner, donner toujours jusqu'à la ruine; ainsi ont fait les +Mérovingiens, et la ruine est venue: c'était la conclusion fatale. Si on +écarte les théories, celles des romanistes comme celles des germanistes, +si l'on dépouille les faits de cette poésie dramatique que leur donne +l'histoire pour les considérer eux-mêmes _in abstracto_, on peut +expliquer en quelques mots les destinées de la première dynastie +franque: le roi mérovingien, à l'origine, est un parvenu qui dispose +d'un riche trésor de biens et d'honneurs; il n'a pas trouvé d'autre +politique que de dépenser ce trésor au jour le jour: il devait finir et +il a fini par la banqueroute. + +E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_, dans +la _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1885. + + + + +III.--HISTOIRE POÉTIQUE DES MÉROVINGIENS. + + +«Tous les peuples ont eu des récits épiques, c'est-à-dire des souvenirs +historiques idéalisés.» Les barbares de Germanie, au temps de Tacite, +célébraient leurs défaites, leurs victoires et les exploits de leurs +grands hommes. Cassiodore parle des chants nationaux des Goths; le héros +par excellence du peuple goth, Théodoric, a occupé dans la littérature +épique du moyen âge, sous le nom de Dietrich von Bern, une place +d'honneur. Paul Diacre rapporte pieusement les traditions poétiques des +Lombards. Les légendes des Vandales et des Frisons, qui n'ont pas eu de +chroniqueurs, et des Anglo-Saxons, dont le chroniqueur Beda s'est montré +très hostile aux souvenirs profanes, ont péri; mais Widukind, au dixième +siècle, recueillit la substance des vieilles chansons saxonnes, et Saxo +Grammaticus, au douzième, a composé l'histoire primitive du Danemark +avec des morceaux de poèmes scandinaves. Que les Francs aient possédé +aussi une sorte de _romancero_ de leurs destinées nationales, cela est, +_a priori_, très probable. Charlemagne, au rapport d'Eginhard, ordonna +de consigner par écrit les vieilles chansons barbares de son peuple, +_barbara et antiquissima carmina_. Ce recueil impérial disparut, +malheureusement, de très bonne heure; mais les chroniqueurs des Francs +mérovingiens--Grégoire de Tours, Frédégaire, et le moine neustrien qui +est l'auteur du _Liber historiæ_--ont dû, comme ceux de la plupart des +autres nations barbares, faire entrer dans la trame de leurs livres +quelques-uns de ces frustes et poétiques récits, qui sont à jamais +perdus.... + +Grégoire de Tours, selon M. Kurth, a puisé dans les souvenirs populaires +des Francs avec parcimonie et avec répugnance. Bien que très ignorant, +il était, en effet, frotté de littérature classique; en outre, il était +chrétien; enfin il était consciencieux. Trois raisons pour que la +crudité de mauvais goût, la grossièreté et l'invraisemblance des +traditions germaniques l'empêchassent de les goûter. Ajoutez que, ne +sachant pas le francique, il n'en eut jamais connaissance que par des +versions gallo-romaines. Grégoire ne s'est jamais résigné à recourir aux +récits des barbares qu'à défaut de sources plus sûres, et il s'est +toujours réservé le droit de les arranger: il les résume, élaguant du +récit légendaire les détails épisodiques, les ornements, les hyperboles, +c'est-à-dire tout ce qui en était la couleur et le parfum. L'histoire si +connue de l'exil de Childéric en Thuringe fournit un exemple excellent +de ces simplifications volontaires. «Childéric, raconte Grégoire, +débauchait les filles des Francs; il n'échappa à leur colère que par la +fuite. Avant de s'exiler, il eut soin de partager une pièce d'or avec un +de ses fidèles, qui promit de l'avertir quand l'heure du retour aurait +sonné. Les Francs choisirent pour chef Egidius, général romain, et cela +dura huit années. Ce temps écoulé, le fidèle de Childéric étant parvenu +en secret à réconcilier le peuple avec le souvenir de son roi, _pacatis +occulte Francis_, envoya à l'exilé le signe convenu. Et Childéric fut +restauré.» A cette narration sommaire, décharnée, si l'on compare les +récits correspondants de Frédégaire et du _Liber historiæ_, la méthode +favorite de l'évêque de Tours s'accuse très clairement. Frédégaire et le +moine neustrien, travaillant, indépendamment l'un de l'autre, à +compléter, à l'aide de la tradition populaire qui persistait de leur +temps, l'anecdote abrégée par Grégoire, savent tous deux le nom du leude +fidèle: il s'appelait Wiomad. Les artifices de Wiomad pour rapatrier les +Francs avec son maître étaient le sujet de la chanson barbare sur l'exil +de Childéric; Frédégaire et le _Liber historiæ_ les relatent avec +complaisance; mais ils sont à la fois si compliqués et si naïfs, ces +artifices, que l'on voit très bien pourquoi Grégoire, un peu choqué, les +a dédaigneusement syncopés en un mot: «pacatis _occulte_ Francis.» + +Les fouilles les plus minutieuses dans la Chronique de Grégoire de Tours +n'y feront donc découvrir que des squelettes de chansons franques ou +gallo-franques, documents habillés en faits historiques et si bien +déguisés que personne, pendant longtemps, n'en a soupçonné la +nature.--Frédégaire et l'auteur du _Liber historiæ_, au contraire, très +crédules, très ignorants, n'étaient pas hommes à exercer un contrôle sur +les documents dont ils se servaient. Cependant, on ne saurait juger en +connaissance de cause l'épopée mérovingienne d'après ce qu'ils en ont +conservé. Leur paresse d'esprit les a empêchés de s'aviser des +ressources que la poésie populaire leur eût abondamment offertes. Ils +ont borné leur ambition à copier les anciennes chroniques; s'ils ont +intercalé dans leurs compilations quelques récits populaires, c'est par +exception, et pour suppléer à l'extrême brièveté de Grégoire, dont ils +ne s'expliquaient pas les motifs. D'ailleurs la langue originale des +chansons franques ne leur était pas non plus familière. L'historien des +Goths, Jordanis, était un Goth; l'historien des Lombards, Paul Diacre, +était un Lombard; tous les historiens des Francs ont été des +_Romani_.... + +Restituer, dans ces conditions, le cycle de l'épopée franque, +l'«histoire poétique des Mérovingiens» est une entreprise très +périlleuse. Est-il possible de distinguer, dans le texte de Grégoire de +Tours et de ses continuateurs, le poème défiguré de l'on-dit ou de la +simple légende qui n'ont jamais subi d'élaboration épique? A quels +signes? Par quels réactifs? L'allure plus ou moins poétique de la +narration ne fournit pas, à cet égard, d'indications sûres; car, parmi +les anecdotes de Grégoire qui paraissent, au premier abord, marquées du +sceau de la poésie populaire,--comme l'histoire du vase de Soissons, +celle du jet du marteau au moment de la fondation par Clovis de +l'église des Saints-Apôtres,--les unes, de provenance hagiographique, +doivent tout leur éclat aux fleurs de la rhétorique cléricale; toute la +poésie des autres est dans le simple énoncé d'événements réels qui se +sont passés en des temps où la réalité n'était pas vulgaire. Au +contraire, quand les chroniqueurs résument très probablement des +chansons archaïques, c'est parfois en termes très plats: «Wiomad, dit +Frédégaire (III, 11), était le plus fidèle de tous les Francs à +Childéric; il avait réussi à le sauver quand les Huns l'avaient emmené +en captivité, lui et sa mère....» Certes, cette phrase est incolore; +mais elle suffit à persuader que les Francs, comme tant d'autres nations +germaniques, avaient un trésor de traditions relatives aux invasions du +redoutable roi des Huns, l'Attila du _Nibelungenlied_; que la jeunesse +de Childéric fut l'objet de chants très anciens, encore populaires au +VIe siècle, qui célébraient les stratagèmes de l'ingénieux Wiomad +pour procurer l'évasion du prince salien et de sa mère. Comparez les +«poèmes d'évasion» du _Heldenbuch_ des peuples allemands: l'évasion de +Walther et d'Hildegonde, otages d'Attila, dans le Waltharius d'Ekkehard, +etc.--M. Kurth, qui a entrepris cette tâche difficile de discerner dans +les chroniques mérovingiennes les vestiges de l'épopée populaire des +Francs mérovingiens s'est sans doute trompé souvent; quelques-unes de +ses hypothèses et de ses conclusions sont bien fragiles; mais sa thèse +fondamentale n'est pas absurde, et son livre, pourvu qu'on le lise avec +discernement, est ingénieux, instructif....... + +Pharamond ne doit son titre et sa renommée de premier roi des Francs +qu'à l'erreur d'un moine neustrien qui écrivait en 727, au monastère de +Saint-Denis, une chronique remplie de fables. L'histoire de Clodion, de +Mérovée, se perd dans la nuit. Childéric est le plus ancien prince des +Saliens qui ait sûrement excité la verve poétique de son peuple. Nous +avons déjà parlé de deux chansons qui lui ont été consacrées: sur sa +captivité chez les Huns, sur sa brouille et sur sa réconciliation avec +les siens; une troisième célébrait son mariage avec Basine et les +visions prophétiques de sa nuit de noces. La reine Basine de Thuringe, +qui abandonne son mari pour rejoindre Childéric, et qui, interrogée par +celui-ci sur le motif de sa venue, répond crûment: «C'est parce que je +sais ce que tu vaux; si j'avais cru qu'il y eût, même au delà de la mer, +quelqu'un de plus homme que toi, c'est à lui que je me serais donnée», +cette reine Basine est le prototype des héroïnes de nos chansons de +geste, si promptes à se jeter dans les bras des chevaliers de leur +choix.--Après Childéric, Clovis. Plus encore que ses guerres, les amours +de Clovis ont produit sur l'imagination populaire une profonde +impression: l'histoire de la reine Clotilde, soustraite aux persécutions +de son oncle Gondebaud par les émissaires du roi des Francs, qui +l'épouse et qui la venge, est une vraie «légende nuptiale» du type de +celles des _sagas_; elle repose sans doute sur quelques données +positives, mais elle a été influencée par les aventures de sainte +Radegonde (si conformes à celles que les contemporains de cette sainte +ont attribuées à Clotilde), et finalement stylisée.--La fortune poétique +de Théodoric ou Thierri d'Austrasie, fils aîné de Clovis, dont +l'activité s'est surtout dépensée en pays allemand, a été +exceptionnelle. Les Anglo-Saxons du VIIe siècle, les Saxons +continentaux du Xe siècle, le tenaient pour un des héros les plus +fameux de l'épopée germanique. Sous le nom de _Hug-Dietrich_ (Théodoric +le Hugue, c'est-à-dire le Franc[17]), le fils de Clovis a joui en +Allemagne, au moyen âge, d'une réputation à peine moindre que celle de +son illustre homonyme, Théodoric, roi des Ostrogoths. Sa victoire, en +Frise, sur les Normands de Hygelac, ses terribles guerres de Thuringe +contre le roi Hermanfried, furent le sujet de chants anglo-saxons et +saxons qui ont été conservés; et dans l'admirable récit de ces +événements par Grégoire de Tours (III, 4, 7 et 8), on sent, pour ainsi +dire, palpiter confusément les ailes de la légende emprisonnée. Mais +Grégoire ne s'intéresse guère aux Austrasiens; le cycle franc des +chansons sur Théodoric et sur son fils, ce jeune et chevaleresque +Théodebert d'une beauté royale, le _Wolf-Dietrich_, le _Roi Ortnit_ des +conteurs d'Outre-Rhin, il n'en a rien, ou presque rien, voulu savoir; il +a condamné de la sorte la postérité à en conjecturer l'existence. + +[Illustration: Monnaie de Théodebert.] + +Frédégonde et Brunehaut sont des figures d'un relief puissant; nul doute +que l'imagination populaire ait ressassé et embelli leur biographie. +Mais Frédégonde et Brunehaut ont vécu en pleine lumière historique. Nous +n'avons rien de leur «histoire poétique»; nous avons leur histoire. Et +cela vaut beaucoup mieux. N'exagérons pas, en effet, les mérites de +l'épopée barbare. Cette poésie épique «dont l'immense foyer, selon M. +Kurth, brûlait au sein de la race germanique, projetant jusque dans les +plus lointaines chaumières les ombres gigantesques des héros»,--cette +poésie épique, trop riche en épisodes conventionnels et en énumérations +généalogiques, à en juger par les monuments scandinaves, paraîtrait sans +doute assez froide aujourd'hui, et singulièrement inférieure, en tout +cas, aux portraits et aux descriptions d'après nature d'un témoin +sincère, clairvoyant, tel que Grégoire de Tours. Les _Récits +mérovingiens_ d'Augustin Thierry ne commencent qu'avec les fils de +Clotaire, parce que c'est surtout à partir de l'avènement des fils de +Clotaire que Grégoire, ayant vu directement les choses et les gens dont +il parle, est précis et vivant. Combien de chansons stylisées sur +Childéric et sur Clovis ne donnerait-on pas pour une autre _Historia +Francorum_, de la main de saint Rémi! + +Frédégonde, Brunehaut, Clotaire II, Dagobert sont, dans les chroniques +mérovingiennes, des personnages foncièrement historiques, trop voisins +des narrateurs pour que ceux-ci aient pu les considérer avec le recul de +l'épopée. On recueille cependant avec raison tous les indices qui +tendent à établir que les chansons et les légendes épiques n'ont pas été +moins nombreuses, dans le pays des Francs, au VIIe siècle qu'au +VIe. C'est que l'épopée carolingienne, dont les destinées, au moyen +âge, furent si brillantes, n'est pas «une de ces plantes étrangères qui +naissent en une nuit sur une place vide; elle a été déterminée et +préparée par des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans +le sol». L'épopée carolingienne dérive de l'épopée mérovingienne, et, en +particulier, des légendes gallo-franques, perdues, dont Dagobert était +le Charlemagne. Faron, évêque de Meaux, apparaît comme le Turpin de +Clotaire II. La _Vie de saint Kilian_ dit expressément que sur la guerre +de Dagobert, fils de Clotaire II, contre les Saxons, on fit des chansons +en langue romane rustique; et certains traits de ces chansons se sont +conservés dans des poèmes bien postérieurs, relatifs aux entreprises de +Charlemagne en Saxe. Une équipée de la jeunesse de Dagobert (qui +insulta, en lui coupant la barbe, son précepteur Sadrégisile) fut +relatée dans un poème dont l'écho s'est répercuté jusque dans la chanson +de _Floovent_, composée an XIIe siècle.--«La quatorzième année du +règne de Dagobert, dit Frédégaire, les Vascons se révoltèrent; le roi +mit en campagne une armée sous le commandement d'un référendaire et de +onze ducs. L'expédition aurait été heureuse si le duc Haribert ne se fût +laissé surprendre et accabler avec les siens, au retour, dans la vallée +de la Soule....» Il est très probable que ce désastre du Val de Soûle a +fourni la matière d'une cantilène, prototype de celle qui fut consacrée, +après 778, aux douze pairs de Roncevaux.--Enfin, le continuateur de +Frédégaire signale, à l'année 642, les Mayençais comme ayant causé, par +leur traîtrise, la défaite du roi Sigebert aux bords de l'Unstrut; d'où +la geste de Mayence, la geste des traîtres, est, sans doute, sortie plus +tard.--Roland et Ganelon, Haribert et les Mayençais de l'Unstrut, le +parallèle est facile; il a été fait plus d'une fois. «Avant Charlemagne, +bien d'autres ont vécu et ont été célébrés qui perdirent leur splendeur +poétique quand l'empereur et son entourage furent devenus le centre de +tous les souvenirs héroïques et nationaux.» Charlemagne a hérité de +Charles Martel, qui avait hérité de Dagobert, qui avait hérité de +Clovis, qui avait hérité de bien d'autres.--Voilà les origines les plus +lointaines de l'épopée française; la tige, sinon les racines, de cette +belle fleur épanouie, la _Chanson de Roland_, où se résume l'effort +épique accumulé de dix générations, germaniques et romanes. + +CH.-V. LANGLOIS, dans le _Journal des Débats_, 5 mai 1893. + + + + +CHAPITRE III + +EMPIRE ROMAIN D'ORIENT. + + PROGRAMME.--_Justinien. Mœurs byzantines, la cour, les lois, + l'église Sainte-Sophie._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + La meilleure =histoire générale de l'Empire byzantin= a été longtemps + celle d'E. Gibbon (_The history of the Decline and Fall of the + roman Empire_), qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, a été + souvent rééditée et traduite. On lira de préférence l'excellent + ouvrage de J. B. Bury, _A history of the later roman Empire from + Arcadius to Irene_, London, 1889, 2 vol. in-8º, ou celui de G. F. + Hertzberg, _Geschichte der Byzantiner_, Berlin, 1883, in-8º. + + Citons, parmi les monographies importantes, qui sont aisément + accessibles: Ch. Diehl, _Études sur l'administration byzantine dans + l'exarchat de Ravenne (568-751)_, Paris, 1888, in-8º;--L. + Drapeyron, _L'empereur Héraclius et l'empire byzantin au VIIe + siècle_, Paris, 1869, in-8º;--A. Gasquet, _L'empire byzantin et la + monarchie franque_, Paris, 1888, in-8º;--G. Schlumberger, _Un + empereur byzantin du Xe siècle, Nicéphore Phocas_, Paris, 1890, + in-4º;--A. Rambaud, _L'empire grec au Xe siècle, Constantin + Porphyrogénète_, Paris, 1870, in-8º;--C. Neumann, _Die Weltstellung + des byzantinischen Reiches vor den Kreuzzügen_, Leipzig, 1894, + in-8º. + + Sur l'œuvre juridique de Justinien et sur le =droit byzantin=: P. + Krueger, _Histoire des sources du droit romain_, Paris, 1894, + in-8º. (Trad. de l'all.) + + Sur =les mœurs et les monuments= de Byzance, voyez, dans la _Revue + des Deux Mondes_, les articles de M. A. Rambaud (_L'Hippodrome à + Constantinople_, 15 août 1871; _Empereurs et impératrices + d'Orient_, 15 janv. et 15 févr. 1891);--J. Labarte, _Le palais + impérial de Constantinople et ses abords_, Paris, 1861, in-4º;--Ch. + Bayet, _L'art byzantin_, Paris, 1883, in-8º;--N. Kondakoff, + _Histoire de l'art byzantin considéré principalement dans les + miniatures_, Paris, 1886-1891, 2 vol. in-4º. + + L'immense =littérature byzantine= a été, pour ainsi dire, révélée au + public lettré par l'excellente _Geschichte der byzantinischen + Litteratur_ de K. Krumbacher (München, 1891, in-8º). Cf. _Revue des + Deux Mondes_, 15 mars 1892. + + Un résumé de l'=histoire des Slaves, des Lithuaniens et des Hongrois= + depuis les origines jusqu'à la fin du XIIIe siècle, par E. + Denis, se trouve dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos + jours_, t. I (1893), p. 688-741; t. II (1893), p. 745-796. + + + + +I.--CONSTANTINOPLE ET L'EMPIRE BYZANTIN. + + +Toutes les races de l'Europe orientale se trouvaient représentées dans +les pays qui confinaient à l'empire grec: la race latine et même la race +germanique par les Dalmates et les Italiens; la race arabe en Sicile, en +Crète, en Orient; la race arménienne par le royaume pagratide et les +principautés feudataires; les races turques ou ouraliennes par les +Bulgares du Volga, les Ouzes, les Petchenègues, les Khazars, les +Magyars; la race slave par les Russes, les Bulgares danubiens, les +Serbes, les Croates. + +Parmi les sujets mêmes de l'empire grec, au cœur de ses provinces, +ces différentes races avaient de nombreux représentants. La race latine +s'y trouvait représentée par les Valaques du Pinde et du Balkan; la race +arabe par les prisonniers baptisés; la race arménienne par les colons +des thèmes de Thrace, de Macédoine, Anatolique et Thracésien; la race +turque par les colonies du Vardar et de l'Ochride; la race slave par les +Milinges, les Ezérites, les Opsiciens, etc. + +L'empire grec ne s'effrayait pas trop de ces infiltrations des races +barbares. Tous ces éléments étrangers qui pénétraient dans son économie +la plus intime, il cherchait à se les assimiler. Loin de les exclure de +la cité politique, il leur ouvrait son armée, sa cour, son +administration, son église. A ces Arabes, à ces Slaves, à ces Turcs, à +ces Arméniens, il demandait des soldats, des généraux, des magistrats, +des patriarches, des empereurs. Ce qu'il y avait de jeunesse dans ce +monde barbare, il cherchait à s'en rajeunir. La question de nationalité +était pour lui fort secondaire. L'empire grec d'Orient était comme la +monarchie pontificale de Rome: non pas un État constitué pour telle ou +telle nation, telle ou telle race d'hommes, mais une institution qui +était le patrimoine commun du genre humain. La Sainte Hiérarchie +byzantine, comme le Sacré Collège des cardinaux romains, se recrutait +des notabilités du monde entier. De même qu'au moyen âge on vit des +papes italiens, français, anglais, allemands, espagnols, de même il y +eut des _basileis_ arméniens, isauriens, slaves, aussi souvent que +byzantins. Peu importait la langue ou la race: il suffisait qu'on fût +baptisé. Le baptême ouvrait au néophyte barbare l'État en même temps que +l'Église. + +Dans les armées de Justinien, des Antes, des Slaves, des Goths, des +Hérules, des Vandales, des Lombards, des Arméniens, des Perses, des +Maures, des Huns: ils combattent en Italie, en Espagne, en Afrique, en +Égypte, sur le Danube et sur l'Euphrate. Recrutés dans tous les pays, on +les envoie se faire tuer sous tous les climats.--C'est avec la valeur et +le génie de ses soldats, stratèges, empereurs barbares, que la société +grecque résista aux invasions barbares. Les plus grands noms militaires +de l'histoire byzantine ne sont pas des noms grecs. + + * * * * * + +Mais il y a surtout deux races dont l'influence dans les provinces, dans +les armées, à la cour, fut prépondérante. Toutes deux eurent l'honneur +d'être représentées sur le trône: la race slave et la race arménienne. + +Sur l'origine slave de la dynastie de Justin Ier, il ne semble pas y +avoir de doutes. Les noms d'Istok, de Beglenica, d'Upravda, qui furent, +avant l'élévation de cette famille à l'empire, ceux de Sabbatius, de +Vigilantia et de leur fils Justinien, fournissent une preuve assez +concluante sur l'origine de ces paysans de Bederiana; n'oublions pas que +des colonies slaves, dès le temps de Constantin le Grand, avaient été +établies dans la Thrace. + +L'Arménie, plus pauvre que les pays slaves, était plus fertile aussi en +aventuriers. De la Chaldée, de la Géorgie, de la Perse-Arménie, de +l'Arménie propre, une nuée de soldats de fortune couraient à l'assaut +des grades militaires des dignités auliques, de l'empire byzantin +lui-même. La première dynastie arménienne fut fondée par Léon V. Après +le meurtre du demi-Arménien Michel III, Basile fonda une dynastie tout +arménienne qui dura près de deux siècles (867-1056). Il y a eu, au Xe +siècle, trois interruptions seulement dans la succession légitime, trois +tuteurs de Porphyrogénètes mineurs, trois envahisseurs de leurs trônes: +Lecapène, Phocas, Zimiscès. Tous trois sont Arméniens. + + * * * * * + +L'empire byzantin peut à peine s'appeler l'empire grec. + +L'unité que lui refusait sa constitution ethnographique, il la chercha +dans l'administration, dans la religion, dans la création d'une +littérature qui lui fût propre. + +A la fois langue administrative, langue d'église, langue littéraire, le +grec avait un faux air de langue nationale. + +Or, le centre administratif, le centre religieux, le centre littéraire +de l'empire, c'est Constantinople. + +Comme capitale, sa situation est unique. Voilà un empire coupé en deux +parties presque égales: d'un côté, la péninsule illyrique et les +provinces d'Europe; de l'autre, la péninsule anatolique et les provinces +d'Asie. Il y a dans cet empire un dualisme fatal. Dans ses provinces +d'Occident, influence italienne, slave, germaine; dans ses provinces +d'Orient, influence arabe, arménienne. Supposez que Constantinople +n'existe pas, qu'il n'y ait plus sur le Bosphore que la petite Byzance +d'avant Sévère, chacune de ces deux moitiés de l'empire s'abandonnerait +à sa tendance dominante: ici tout l'Orient, là tout l'Occident. + +Mais à la rencontre des deux continents s'élève Constantinople. Elle +n'appartient ni à l'Asie ni à l'Europe. Byzance sur la côte d'Europe, +Scutari sur la côte d'Asie, c'est une seule et même ville. Ce n'est +point une cité ordinaire, mais une immense capitale, supérieure en +population à la vieille Rome, d'une force d'attraction énorme. Les +provinces d'Asie ne peuvent plus se tourner vers l'Orient, les +provinces d'Europe vers l'Occident: elles sont attirées vers +Constantinople. + +[Illustration: L'empereur Justinien et sa cour: Mosaïque de San Vitale, +à Ravenne.] + +Entre les deux péninsules, elle se trouve placée comme un germe vivace +entre deux cotylédons: ces éléments si disparates des provinces d'Asie +et de celles d'Europe, elle se les assimile, elle les élabore et les +transforme. Dans son sein accourent d'Occident des aventuriers dalmates, +grecs, thraces, slaves, italiens; d'Orient des aventuriers isauriens, +phrygiens, arméniens, caucasiens, arabes: en peu de temps elle en fait +des Grecs. Ils oublient leurs idiomes barbares pour la langue polie de +Byzance; leurs superstitions odiniques, helléniques, musulmanes, font +place à une ardente et raffinée orthodoxie. Byzance les reçoit incultes +et sauvages; elle les rend à l'immense circulation de l'Europe lettrés, +savants, théologiens, habiles administrateurs, souples fonctionnaires. +D'un paysan de Bederiana elle fait Justinien; du fils d'un palefrenier +de Phrygie, le savant Théophile; d'un aventurier macédonien, le grand +empereur Basile; du slave Nicétas, un patriarche. + +La Cour et la Ville contribuaient à cette transformation. Cette cour +était la plus vieille de l'Europe, au cérémonial antique, respectable, +exigeant, minutieux, excellente discipline pour les Barbares; elle était +en même temps un centre de science administrative et diplomatique, de +bel esprit, d'intrigues et de luttes, d'activité bonne ou mauvaise où le +plus barbare se dégrossissait à vue d'œil. + +A Constantinople, les Barbares se trouvaient en contact avec la masse +grecque la plus compacte de l'empire, avec une population passionnée +pour l'orthodoxie, d'une délicatesse athénienne en fait de langage, où +se rencontrait le plus grand peuple de théologiens, de lettrés et +d'artistes qu'on pût rencontrer dans aucune ville de la chrétienté. + +Sainte-Sophie et ses splendeurs artistiques et liturgiques, le Sacré +Palais et ses intrigues, l'Hippodrome et ses passions, voilà les trois +centres d'éducation de tout Barbare en train de devenir Byzantin. + +Byzance faisait l'empire; à l'occasion, elle le refaisait; parfois elle +était tout l'empire. + +Au temps de Romain Lecapène et de Siméon, elle était presque tout ce qui +restait à la monarchie de ses provinces d'Europe; au temps des +Héraclides, au temps des Comnènes, elle était presque tout ce qui lui +restait de ses provinces d'Asie. Mais quand venait l'occasion favorable, +elle réagissait ici contre les Bulgares, là contre les Arabes, contre +les Sedjoukides. Par sa politique, elle recréait l'empire tantôt à +l'est, tantôt à l'ouest du Bosphore. Tant que cette prodigieuse +forteresse de Constantinople n'avait point succombé, rien n'était fait; +la monarchie restait debout; l'Euphrate et le Danube pouvaient encore +redevenir frontières. Quand enfin les Ottomans eurent tout pris, +Constantinople composa à elle seule tout l'État. Byzance survécut près +d'un siècle à l'empire byzantin. + +Comment s'appelle cet empire dans l'histoire? L'empire romain? il n'y +avait plus de Romains. L'empire grec? il y avait dans cet empire bien +autre chose que des Grecs. Il s'appelle l'empire byzantin. Tout un +empire semblait n'être que la banlieue de cette ville extraordinaire. +Comme pour les petites cités de l'antiquité, un même mot servait à +désigner la Ville et son territoire: Πὁλις. Pour les Chinois du moyen +âge, la monarchie de Constantin n'est plus le _Thsin_, c'est-à-dire +l'empire: il est le _Fou-lin_, la VILLE. + +A. RAMBAUD, _L'Empire grec au Xe siècle_, Paris, +Franck-Vieweg, 1870, in-8º. _Passim._ + + + + +II.--LA FORMATION ET L'EXPANSION DE L'ART BYZANTIN. + + +C'est un fait incontestable que l'art byzantin procède en partie de +l'art antique. La puissance des traditions a toujours été grande dans +l'Orient hellénique. Aujourd'hui encore, les vieilles légendes +mythologiques n'ont point disparu des campagnes de la Grèce; à chaque +instant, dans les récits, dans les chansons, dans les usages de la vie +populaire, revit le souvenir des divinités de l'Olympe. Quelques-unes se +sont confondues avec les saints de la religion nouvelle; mais sous cette +physionomie d'emprunt se retrouvent leurs traits à demi effacés. Cette +fidélité aux traditions doit trouver sa place dans les choses de l'art. +Lorsque les artistes byzantins créèrent un style nouveau, leur esprit +était plein des souvenirs du passé, ils vivaient au milieu de ses +œuvres. Pouvaient-ils se soustraire à l'influence de modèles d'une si +pénétrante beauté? Étaient-ils incapables d'en goûter le charme? Les +monuments prouvent, au contraire, qu'ils surent les comprendre et qu'ils +restèrent attachés à quelques-uns des principes essentiels qui avaient +dirigé la marche de l'art antique. Comme leurs prédécesseurs de la belle +époque grecque, ils recherchèrent la grandeur et l'harmonie dans +l'ordonnance des compositions, la noblesse des attitudes, la beauté de +certains types, l'élégance des draperies. Sans doute il ne s'agit point +ici d'établir de comparaison; et si, par quelques qualités, les +œuvres byzantines font songer aux monuments antiques, elles s'en +écartent par bien des défauts. Les artistes byzantins exagèrent la +symétrie de leurs compositions, ils ont moins de souplesse et de +délicatesse, une conception moins facile et moins vivante du beau; +n'importe, ils ont encore appliqué quelques-unes des règles principales +de l'esthétique ancienne, et cela seul suffit pour donner à leurs +productions une valeur singulière. + +[Illustration: L'impératrice Théodora: Mosaïque de San Vitale, à +Ravenne.] + +Mais à ces éléments d'origine grecque se sont mêlées d'autres +influences, dont quelques-unes venaient de l'extrême Orient. Parmi ses +possessions les plus belles, l'empire d'Orient comptait alors les riches +provinces de la Syrie, qui formaient comme une zone intermédiaire entre +l'Asie centrale et la Grèce. Par sa position même, Constantinople se +rattachait à ces pays; une grande partie de sa population en était +originaire; les mœurs, les arts devaient s'en ressentir. En outre, +elle était sans cesse en relations commerciales ou politiques avec les +plus puissantes monarchies de l'Orient, et surtout avec la Perse. Dans +l'architecture, ces influences sont fort sensibles; mais il en est +même de l'ornementation, où se rencontrent à chaque instant des motifs +empruntés à l'extrême Orient, traités dans le même esprit et dans le +même style. C'est là surtout que les artistes byzantins ont puisé ce +goût de richesse et de luxe qui apparaît dans toutes leurs œuvres; de +là leur vint aussi la tendance à rendre d'une manière conventionnelle +tous les détails de l'ornement. L'art, dans les données qu'il demande à +la faune et à la flore, tantôt reproduit fidèlement la nature, tantôt +l'altère et imagine des types artificiels, sans cesse répétés, et où +l'imitation des formes réelles disparaît presque entièrement. Les +byzantins ont suivi cette dernière voie, et souvent ils ont adopté des +modèles depuis longtemps fixés en Orient. On retrouve chez eux ces +entrelacs compliqués, ces fleurs bizarres, ces animaux fantastiques si +fréquents sur les monuments de l'Inde ou de la Perse. + +Cependant l'art byzantin ne s'est point contenté de combiner des +éléments d'origine diverse, il s'est montré véritablement créateur. A +lui revient le mérite d'avoir le premier donné aux conceptions +chrétiennes une physionomie individuelle bien marquée. En effet, c'est +surtout dans le domaine religieux qu'il se manifeste avec toute son +originalité et tout son éclat; on ne saurait s'en étonner, si l'on songe +combien, chez les Grecs du moyen âge, la religion était puissante et se +mêlait à toutes choses. Les artistes ont été surtout frappés de certains +caractères dominants du christianisme: la splendeur de la religion +triomphante, la majesté divine, le rôle protecteur des saints; et ils se +sont attachés à les exprimer avec force. C'est ce qui explique que, +malgré une assez grande variété de sujets, l'art byzantin, dès cette +époque, présente déjà beaucoup d'uniformité; on sent qu'il tourne sans +cesse autour des mêmes idées. N'est-ce point se conformer aux véritables +conditions de l'art religieux? La fidélité à des types arrêtés, à des +conceptions maîtresses et peu nombreuses, est un trait commun à toutes +les religions: l'esprit populaire y attache un sens sacré, et +considérerait comme une profanation de laisser le champ libre au caprice +des artistes. Dans la société byzantine, l'Église les surveille et les +dirige; de bonne heure la plupart lui appartiennent. D'ailleurs, il y a +dans cette répétition même une réelle grandeur: à une religion +considérée comme immuable il faut des formes artistiques qui ne changent +point à la merci de la mode, et, dans les églises où doit dominer l'idée +d'éternité, il convient que l'art y porte notre âme par l'éternité +apparente de ses traditions. A cet égard, les Byzantins furent de grands +maîtres; qu'il s'agisse de la pensée ou de l'exécution, ils comprirent +les véritables règles de la décoration religieuse, et il est à remarquer +que, de nos jours, les peintres qui ont voulu faire revivre chez nous +cette forme de l'art se sont parfois inspirés de leurs œuvres. +D'ailleurs cette uniformité générale n'aboutit point à une immobilité +stérile, et l'art byzantin connut, lui aussi, les transformations et la +diversité des écoles. + + * * * * * + +En Orient, l'action de l'art byzantin s'est exercé où a pénétré le +christianisme grec. Ainsi ce fut grâce à Byzance que la culture des arts +s'introduisit en Russie. Au Xe siècle, la civilisation était encore +fort grossière chez les populations slaves, mêlées d'éléments +scandinaves, qui habitaient le pays. Déjà, cependant, la puissance et la +gloire de Byzance avaient attiré sur elle les regards de ces Barbares: +les uns en avaient tenté la conquête, comme Rourik, Oleg et Igor, +d'autres y étaient venus en amis, comme Olga. Convertie au +christianisme, la princesse russe ne réussit point cependant à le +répandre parmi ses sujets; pour opérer une telle révolution, il fallait +l'autorité d'un prince énergique et violent. Ce fut l'œuvre de +Vladimir, qui, ayant institué une enquête sur la meilleure des +religions, choisit celle des Grecs. Les raisons qui le décidèrent +touchent à l'art: il fut attiré vers le culte orthodoxe par la richesse +de ses temples et la splendeur de ses cérémonies. Baptisé, il imposa le +baptême à ses sujets, et, dans les deux grandes villes de Kief et de +Novgorod, des églises succédèrent aux idoles des anciens dieux. + +A ce moment, l'art qui se manifeste en Russie est d'importation +étrangère, comme les croyances qu'il exprime. Jusque-là, les Russes +n'avaient guère connu que les constructions en bois. Ce furent des +architectes byzantins qui élevèrent les premières églises en pierre et +en maçonnerie, des peintres byzantins qui les décorèrent. L'église de la +Dîme, à Kief, celle de Sainte-Sophie à Novgorod, dont le prêtre grec +Joachim dirigea la construction, furent les premiers monuments de cet +art religieux. Sous Iaroslaf le Grand (1016-1054), successeur de +Vladimir, Kief devient une ville d'aspect impérial. «Iaroslaf voulut +faire de sa capitale une rivale de Constantinople. Comme Byzance, elle +eut sa cathédrale de Sainte-Sophie et sa Porte d'or. Adam de Brême +l'appelle «_æmula sceptri Constantinopolitani et clarissimum decus +Græciaæ...._» Iaroslaf n'a pas assez d'artistes grecs pour décorer tous +les temples, pas assez de prêtres grecs pour les desservir. Kief est +alors la ville aux quatre cents églises qu'admiraient les écrivains +d'Occident.... La merveille de Kief, c'était Sainte-Sophie. Les +mosaïques de l'époque d'Iaroslaf subsistent encore, et l'on peut +admirer, «sur le mur indestructible», la colossale image de la Mère de +Dieu, la Cène où le Christ apparaît double, présentant à six de ses +disciples son corps et aux six autres son sang, les images des saints et +des docteurs, l'ange de l'Annonciation et la Vierge. Les fresques +conservées ou soigneusement restaurées sont encore nombreuses et +couvrent de toutes parts les piliers, les murailles et les voûtes à fond +d'or. Toutes les inscriptions sont non pas en langue slavonne, mais en +grec[18].» + +Ce n'est point seulement chez les peuples chrétiens d'Orient, Russes, +Arméniens, etc., que se retrouve la trace de l'art byzantin; à leur +tour, les ennemis les plus acharnés du christianisme et de l'empire grec +lui ont fait des emprunts. Sans doute l'art arabe a pris de bonne heure +une physionomie originale, mais tout d'abord ce n'est pas en lui-même +qu'il a trouvé les éléments dont il s'est formé. Quand les Arabes +entreprirent les conquêtes qui devaient étendre leur domination de +l'Asie Mineure aux Pyrénées, l'art n'existait encore chez eux que sous +ses formes les plus simples. Dans la plupart des pays où ils +s'établirent, ils adoptèrent donc les monuments qui s'y trouvaient +déjà, ils les imitèrent, et ce ne fut que peu à peu qu'ils en +modifièrent la structure et la décoration. Or, les premières provinces +dont ils s'emparèrent étaient grecques; mis en rapport avec l'art +byzantin, ils en subirent l'influence. + +En Syrie, les Arabes ne se préoccupent point tout d'abord de construire +des mosquées; ils enlèvent au Christ ses églises et les consacrent à +Allah. Parfois, pendant quelques années, les deux cultes vivent côte à +côte dans un même édifice. A Damas, Omar partage en deux l'église de +Saint-Jean: la partie orientale appartient aux musulmans, tandis que la +partie occidentale est laissée aux chrétiens, qui n'en furent chassés +que soixante-dix ans plus tard. Quand les califes désirent, à leur tour, +bâtir des mosquées, ils s'adressent aux byzantins. «Walid, voulant faire +construire la mosquée de Damas, envoya une ambassade à l'empereur de +Constantinople, qui, sur sa demande, lui expédia douze mille artisans. +La mosquée, dit Ibn-Batoutah, fut ornée de mosaïques d'une beauté +admirable; des marbres incrustés formaient, par un mélange habile de +couleurs, des figures d'autels et des représentations de toute +nature[19].» Ils ne craignaient même point, malgré les préceptes de +Mahomet, d'introduire des figures dans la décoration de leurs édifices +religieux, imitant en cela l'exemple des chrétiens. Le père de Walid, +Abd-el-Melik, dans une mosquée de Jérusalem, avait fait représenter le +paradis et l'enfer de Mahomet. Les califes de Damas attiraient à leur +cour des maîtres byzantins, et c'était sous leur direction que se +formaient des artistes arabes. On ne saurait donc s'étonner si les +anciennes mosquées de la Syrie présentent tant d'analogie avec les +églises grecques. + + * * * * * + +Dans le sud de l'Italie, le rôle de Byzance est évident. Pendant +plusieurs siècles, toute une partie de cette contrée se rattacha à +l'empire de Constantinople par la religion, par l'administration, par la +langue même: l'antique Grande-Grèce méritait toujours ce nom. Même la +querelle des iconoclastes, qui détacha de l'Orient le reste de l'Italie, +dans le sud fortifia l'hellénisme; les partisans des images s'y +réfugièrent en grand nombre, et les empereurs grecs ne les y +inquiétèrent pas. Ce fut dans ces provinces une véritable colonisation +grecque, et une colonisation en partie monastique. Dans la Calabre +seule, on connaît les noms de quatre-vingt-dix-sept couvents de l'ordre +de saint Basile qui se fondèrent à cette époque. Ce pays fut le centre +de cette civilisation néo-hellénique; Byzance y était aimée, et, quand +vinrent les Normands, en bien des endroits on leur résista avec énergie. +Robert Guiscard ne s'empara point sans peine de Tarente, de Santa +Severiana; encore ne put-il détacher violemment les populations de +l'hellénisme: il fallut plus d'un siècle pour que le rite latin y +remplaçât le rite orthodoxe; au XIIe siècle, en certains endroits, on +employait encore la langue grecque. Il en fut de même en Sicile. Dans +d'autres provinces, la culture byzantine, moins fortement enracinée que +dans ces deux pays, était cependant très puissante encore. «Est-il +besoin de rappeler ce que les Normands eux-mêmes, après la conquête, +dans la première période de leur domination sur le midi de l'Italie, +empruntèrent à la civilisation gréco-byzantine? Non seulement ils +adoptèrent le grec comme une des langues officielles de leur +chancellerie, parce qu'elle était celle d'une partie de leurs sujets, +mais leur architecture resta entièrement byzantine jusque vers 1125. Les +premières monnaies qu'ils frappent dans la Pouille et dans la terre +d'Otrante sont imitées de celles de l'empire d'Orient. Le costume +nouveau, caractérisé par la robe longue à l'orientale et par une sorte +de bonnet phrygien, que l'Occident tout entier adopte vers 1090, un peu +avant la première croisade, à la place du costume court qui prévalait +jusqu'alors, leur y a dû sa première introduction. Et il n'est pas autre +chose que le costume grec[20].» Les princes normands fondaient autant de +monastères grecs que de monastères latins; à leur cour, les poètes, les +historiens, les théologiens byzantins étaient aussi nombreux qu'à la +cour impériale. Ce fut seulement vers le XIIIe siècle que les rois et +l'Église entreprirent d'extirper par la force l'élément oriental. + + * * * * * + +A l'autre extrémité de l'Italie, Venise est une ville grecque. Sa +prospérité s'est accrue à mesure que déclinait celle de Ravenne, sa +voisine. Dépeuplée par Justinien II, ruinée par l'avidité des exarques, +la capitale de l'Italie byzantine était déjà bien déchue de son ancienne +splendeur, quand, au milieu du VIIIe siècle, elle tomba aux mains des +Lombards pour passer bientôt à celles du pape. Au contraire, Venise sut +maintenir son indépendance contre les Lombards et les Francs; la +suzeraineté nominale des empereurs grecs qu'elle affecta de reconnaître +fut la condition même de sa fortune. Dotée par eux d'une foule de +privilèges, elle multiplia ses comptoirs sur les côtes de la +Méditerranée et bientôt accapara la plus grande partie du commerce entre +l'Orient et l'Occident. Mais, avec les produits de l'empire, les +marchands vénitiens rapportaient dans leur patrie la civilisation +byzantine. Tout y rappelait la Grèce, le costume, les mœurs, le +cérémonial de la cour des doges et ces titres d'_hypatos_ et de +_protospathaire_ dont les parait la cour impériale. C'est à l'Orient que +Venise empruntait quelques-unes de ces industries de luxe où à son tour +elle excella, telles que l'art de travailler le verre et le cristal, de +dorer les cuirs. + +Aussi, pendant plusieurs siècles, les monuments vénitiens rappellent-ils +souvent ceux qu'on élevait à Constantinople. Quand le doge Pierre +Orseolo, en 976, entreprit la construction de cette merveilleuse église +de Saint-Marc qui ne fut consacrée qu'en 1085, s'adressa-t-il à des +architectes nés en Grèce? Aucun document ne le prouve; mais il est +certain que les constructeurs de ce monument, quel que fût leur lieu +d'origine, pratiquaient l'architecture byzantine dans toute sa pureté: +il n'est point jusqu'aux matériaux, marbres, colonnes, qui ne paraissent +en grande partie empruntés à l'Orient. Cependant, même à Venise, les +types grecs ne dominaient point exclusivement; aux environs, à Murano, à +Torcello, à Grado, etc., les formes latines reparaissent, à l'époque où +s'élevait Saint-Marc, ou bien, dans les édifices civils comme dans les +églises, les deux styles se combinent, mêlent leurs dispositions et leur +ornementation. + +S'agit-il de décorer ces monuments, c'est encore vers l'Orient que se +tournent les Vénitiens. Les émaux de la Pala d'Oro sont byzantins; il en +est de même d'une partie des belles pièces d'orfèvrerie du Trésor. Une +des portes de l'église a dû être exécutée à Constantinople, deux autres +paraissent vénitiennes, mais imitées de ce modèle étranger. Les artistes +grecs établis à Venise formaient au XIe siècle une corporation. Ce +furent eux, tout l'indique, qui commencèrent à exécuter les mosaïques de +Saint-Marc, et pendant longtemps les artistes indigènes formés à cette +école en conservèrent le style. Leur influence ne se renfermait point +dans les murs de la ville. A l'église de Murano, la Vierge qui décore +l'abside est de l'art byzantin le plus pur (XIIe siècle). Tout près +de là, à Torcello, la plus grande partie des mosaïques leur appartient +encore (XIe et XIIe siècles): à l'abside centrale, la Vierge et +les Apôtres; sur la paroi occidentale, le Jugement dernier; dans une +abside latérale, le Christ entouré d'archanges, bien que, dans cette +dernière composition, se retrouve la trace évidente de la collaboration +des Italiens. + + * * * * * + +[Illustration: Une église à coupoles: Saint-Front de Périgueux.] + +En France, l'influence byzantine ne s'est jamais exercée d'une façon +aussi sensible et aussi durable que dans certaines régions de l'Italie. +D'ailleurs, pendant plusieurs siècles du moyen âge, c'est chez nous que +l'art chrétien d'Occident s'est développé avec le plus de force et de +charme. La France possédait, au XIIe et au XIIIe siècle, une +architecture et une sculpture originales, pleines de vie et de grâce, +qui se répandaient à leur tour dans les pays voisins et jusqu'en +Orient.--Il existe toutefois en France une région où l'architecture +byzantine à coupoles se manifeste dans tout un groupe d'églises. +Saint-Front de Périgueux, de la fin du Xe siècle, en est le type le +plus célèbre. La coupole se rencontre encore dans le reste de +l'Angoumois, dans la Saintonge.... D'où viennent ces emprunts si +caractéristiques à la construction byzantine? C'est un fait dont +l'histoire ne rend pas compte. Dans le reste de la France, d'ailleurs, +si les églises par leurs formes ne rappellent pas au même degré l'art +grec, elles s'y rattachent fort souvent par leur ornementation. Les +fresques de Saint-Savin, près de Poitiers, présentent des ressemblances +avec les peintures grecques. Au cloître de Moissac, quelques personnages +sculptés au commencement du XIIe siècle arrivent de Byzance: les +physionomies, les attitudes, les plis des vêtements, tout l'indique. +Pourtant cette influence étrangère ne fut chez nous ni absolue ni de +longue durée. De bonne heure, l'esprit fortement trempé de nos artistes, +s'il fit des emprunts à Byzance, ne se condamna point à d'ingrates +copies. L'art d'Orient a plutôt contribué à éveiller chez eux la +conscience de leurs qualités propres. Dès la fin du XIIe siècle, les +formes de l'architecture sont nouvelles en France; les fleurs des +ornements ont été copiées dans les prés et les bois voisins, et les +personnages des statues et des bas-reliefs sont nés dans le pays où ils +ont été sculptés.... + +CH. BAYET, _L'art byzantin_, dans la _Bibliothèque de l'enseignement +des Beaux-Arts_, Paris, A. Quantin, 1883, +in-8º. _Passim._ + + + + +CHAPITRE IV + +LES ARABES. + + PROGRAMME.--_Mahomet; le Coran. L'empire arabe. La civilisation + arabe._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Les livres sur =les origines de l'islamisme=, sur =l'empire arabe= et + sur la =civilisation musulmane= au moyen âge, ne sont pas rares. + Quelques-uns des premiers spécialistes de ce temps ont écrit, pour + le public, de très belles pages que le public ne connaît guère; et + les ouvrages les plus connus ne sont pas les meilleurs.--Aux livres + généraux de MM. L.-A. Sédillot (_Histoire générale des Arabes_, + Paris, 1877, 2 vol. in-8º, 2e éd.) et G. Le Bon (_La + civilisation des Arabes_, Paris, 1883, in-4º), préférer ceux de sir + W. Muir (_The life of Mahomet, from original sources_, London, + 1894, 3e éd.; _The Caliphate, its rise, decline and fall_, + London, 1892, in-8º), de A. v. Kremer (_Kulturgeschichte des + Orients unter den Chalifen_, Wien, 1875-1877, 2 vol. in-8º), et de + A. Müller (_Der Islam im Morgen-und Abendland_, Berlin, 1885-1887, + 2 vol. in-8º). + + Nous recommandons surtout la lecture de quelques monographies, + articles de revue et morceaux détachés, qui ont été publiés par MM. + Dozy, Renan, Wellhausen, Nöldeke, I. Goldziher (_Muhammedanische + Studien_, Halle, 1889-1890, 2 vol. in-8º), H. Grimme (_Mohammed, I, + Das Leben_, Munster, 1892, in-8º), S. Guyard (_La civilisation + musulmane_, Paris, 1884, in-8º), J. Darmesteter (_Le Mahdi depuis + les origines de l'Islam_ et _Coup d'œil sur l'histoire de la + Perse_, dans la _Revue politique et littéraire_, 1885, t. Ier), + C. Snouck Hurgronje (dans la _Revue de l'histoire des religions_, + 1894), etc. + + Sur =l'art musulman=, voir les deux volumes récemment publiés par M. + Al. Gayet dans la «Bibliothèque de l'Enseignement des Beaux-Arts»: + _L'art arabe_ (Paris, s. d., in-8º); _L'art persan_ (Paris, s. d., + in-8º).--Sur la légende de Mahomet au moyen âge, E. Renan, dans le + _Journal des Savants_, 1889, p. 421 et s. + + + + +LE KORAN ET LA SONNA. + + +Le livre qui contient les révélations faites à Mahomet et qui est en +même temps la source, sinon la plus complète, du moins la plus digne de +foi de sa biographie, présente des bizarreries et du désordre. C'est une +collection d'histoires, d'exhortations, de lois, etc., placées l'une à +côté de l'autre sans qu'on ait suivi l'ordre chronologique ni aucun +autre. + +Mahomet appelait toute révélation formant un ensemble _sourate_ ou +_Koran_. Le premier de ces deux mots est hébreu et veut dire proprement +une série de pierres dans un mur, et, de là, la ligne d'une lettre ou +d'un livre; dans le Koran, tel que nous le possédons, il a le sens +beaucoup plus large de _chapitre_. Le mot _koran_ est à proprement +parler un infinitif qui signifie lire, réciter, exposer; cette +dénomination est également empruntée aux Juifs qui emploient le verbe +_karâ_ (lire) dans le sens surtout d'étudier l'Écriture Sainte; mais +Mahomet lui-même entendait sous le nom de _Koran_, non seulement chaque +révélation à part, mais aussi la réunion de plusieurs ou même de toutes. + +Il n'existait toutefois point, du temps de Mahomet, de collection +complète des textes du Koran; et si les trois premiers califes avaient +été moins soigneux sous ce rapport, il aurait couru grand danger d'être +oublié. Les premiers qui en rassemblèrent les différents passages furent +le calife Abou-Bekr et son ami Omar. En effet, quand, dans la onzième ou +la douzième année de l'hégire, le faux prophète Mosaïlima eut été +vaincu, on s'aperçut que beaucoup de personnes qui connaissaient par +cœur d'assez longs fragments du Koran avaient perdu la vie dans la +bataille qui décida de la lutte; aussi Omar se prit-il à craindre que +les gens qui savaient le Koran ne vinssent bientôt à disparaître; c'est +pourquoi il donna au calife le conseil de rassembler les fragments +épars. + +Après avoir hésité quelque temps, parce que le prophète n'avait pas +donné pouvoir d'entreprendre une œuvre aussi importante, Abou-Bekr +accepta la proposition et chargea de ce travail le jeune Zaïd +ibn-Thabit, qui avait été secrétaire de Mahomet. Zaïd n'avait pas trop +envie de le faire, car, pour nous servir de ses propres paroles, il eût +été plus facile de déplacer une montagne que d'accomplir cette tâche. Il +finit toutefois par obéir, et, sous la direction d'Omar, il rassembla +les fragments qui se trouvaient en partie consignés sur des bandelettes +de papier ou de parchemin, sur des feuilles de palmier ou sur des +pierres, et qui, en partie, se conservaient seulement dans la mémoire de +certaines personnes. Sa collection ne fit point, du reste, autorité, car +elle était destinée, non au public, mais à l'usage particulier +d'Abou-Bekr et d'Omar. Les musulmans continuèrent donc à lire le Koran +comme ils voulaient, et, peu à peu, les rédactions vinrent à différer +entre elles. Comme cet état de choses donna lieu à des contestations, le +troisième calife, Othmân, résolut de faire faire du Koran une rédaction +officielle et obligatoire pour tout le monde. Cette seconde rédaction, +due à Zaïd comme la première, est la seule que nous possédions, car +Othmân fit détruire tous les autres exemplaires. + +Quelle que soit l'opinion qu'on professe sur le point de savoir si le +Koran nous a été transmis sans falsifications dans l'édition de Zaïd, il +est certain que l'économie du livre dans cette édition, sa division en +sourates ou chapitres, est tout à fait arbitraire. On s'est borné à +prendre la longueur des sourates comme principe de classification, sans +même s'y astreindre exactement: la plus longue des sourates est la +première, et la dernière est en même temps la plus courte. Il résulte de +cette disposition que les révélations datant des époques les plus +différentes et sur les sujets les plus divers se trouvent maintenant +mêlées au hasard; il n'y a donc point de livre où règne un pareil chaos, +et c'est une des raisons qui rendent la lecture du Koran si pénible et +si ennuyeuse. Si les sourates avaient été arrangées dans l'ordre +chronologique de leur rédaction, elles se liraient sans doute plus +agréablement. Des efforts ont été faits pour restituer l'ordre +chronologique par des savants modernes et même par des théologiens +musulmans de la bonne époque (les musulmans actuels, qui tiennent +l'ordre du Koran pour divin, verraient une marque d'incrédulité dans +l'intention de ranger chronologiquement les sourates), non sans quelque +succès. Il y a dans le style du Koran des particularités qui peuvent +servir de points de repère. C'est ainsi que la langue des morceaux +mecquois est vigoureuse et pleine de feu si on la compare avec le +langage lourd et prolixe des fragments médinois. Certaines allusions à +des faits historiques permettent aussi de déterminer la date de la +composition de quelques fragments. Mais cela ne veut pas dire qu'on +puisse ranger tout le Koran d'après l'ordre chronologique. «Quand même +tous les hommes et tous les Djinns l'essayeraient, ils n'en viendraient +pas à bout.» Bien qu'il nous soit certainement possible de proposer un +meilleur arrangement des sourates que celui qui est reçu dans l'Église +musulmane, il est douteux qu'on en imagine jamais un qui emporte +l'assentiment de tous les hommes compétents. + +Pour les musulmans croyants, le Koran, c'est-à-dire la parole de Dieu, +qui n'a pas été créée, est le livre le plus parfait qui soit, aussi bien +pour le fond que pour la forme. Cela est naturel, mais il est étrange +que le préjugé des musulmans ait eu sur nous beaucoup plus d'influence +qu'on aurait dû s'y attendre. On a très sérieusement pris pour de la +poésie, et admiré en conséquence, la rhétorique pompeuse et cet +entassement, souvent insensé, d'images qui caractérisent les sourates +mecquoises: on a regardé le style du livre entier comme un modèle de +pureté. Or, il est difficile de disputer des goûts, mais je dois dire +que pour ma part, parmi les ouvrages arabes anciens de quelque renom, je +n'en connais pas qui montre autant de mauvais goût et qui soit aussi peu +original, aussi excessivement prolixe que le Koran. Même aux récits,--et +c'est encore la meilleure partie,--il y a beaucoup à redire. Les Arabes +étaient généralement passés maîtres dans l'art de conter; la lecture de +leurs récits, dans le _Livre des chants_, est un vrai plaisir d'artiste. +Les légendes, pour la plupart empruntées aux Juifs, que Mahomet a +racontées, paraissent bien ternes quand on vient de lire une belle +histoire d'un autre conteur arabe. C'était l'avis des Mecquois, qui +n'étaient point mauvais juges. La forme, il est vrai, est originale, +mais l'originalité n'est pas toujours et sous tous les rapports un +mérite. Le style élevé, chez les Arabes, c'étaient ou les vers ou la +prose rimée. Mais l'art de faire des vers, qu'à cette époque presque +tout le monde possédait, Mahomet ne s'y entendait pas; son goût était +très bizarre; aux plus grands poètes arabes, ses contemporains, il en +préférait de fort médiocres qui savaient revêtir des pensées pieuses de +vers de rhéteurs. Il avait même pour la poésie en général une aversion +marquée. Il fut donc forcé d'employer pour ses révélations la prose +rimée, et dans les plus anciennes sourates, il est en effet resté assez +fidèle aux règles de ce style, de sorte qu'elles ont beaucoup d'analogie +avec les oracles des anciens devins arabes; mais, plus tard, il s'en +écarta et se permit une foule de licences qu'on aurait sévèrement +relevées si elles s'étaient trouvées dans un autre livre que celui qui +est la Parole de Dieu.--Mahomet composait difficilement, et sa langue +n'était pas châtiée. A la vérité, comme il vécut en un temps où le +dialecte arabe était dans sa fleur, il n'y a point entre sa manière +d'écrire et le style des écrivains classiques cette grande différence +qui sépare le grec du Nouveau Testament du grec pur. Toujours est-il que +la différence est sensible. Le Koran fourmille de mots bâtards, +empruntés à la langue juive, au syriaque et à l'éthiopien; les +commentateurs arabes, qui ne connaissaient d'autre langue que la leur, +se sont vainement épuisés à les interpréter. Le Koran renferme, en +outre, plus d'une faute contre les règles de la grammaire, et, si nous +les remarquons moins, c'est que les grammairiens arabes ont fait de ces +fautes, qu'ils voulaient justifier, des exceptions aux règles. Ce n'en +sont pas moins des fautes, comme on le comprendra de plus en plus à +mesure que l'on secouera mieux les préjugés de la superstition +musulmane, et qu'on accordera plus d'attention aux procédés des premiers +philologues arabes qui, encore libres, prennent fort rarement, sinon +jamais, leurs exemples dans le Koran. Cette circonstance montre qu'ils +ne considéraient pas ce livre comme un ouvrage classique, comme une +autorité en fait de langue, bien qu'ils n'osassent pas exprimer +ouvertement leur opinion à ce sujet. + + * * * * * + +Si le Koran est en première ligne la règle de la foi et de la conduite +des musulmans, la tradition ou _Sonna_ occupe la deuxième place. Le +Koran ne suffisait pas, car les peuples de l'Orient n'attendent pas +seulement du fondateur d'une religion la solution des questions +religieuses; ils lui demandent aussi de fixer leur constitution +politique et leur droit, et de régler la vie de tous les jours jusque +dans ses moindres détails; ils exigent de lui qu'il leur prescrive +comment ils doivent se vêtir, comment ils doivent se peigner la barbe, +comment ils doivent boire et manger. Tout cela ne se trouvant point dans +le Koran, on eut recours aux paroles et aux actions du prophète. On peut +admettre que quelques décisions de Mahomet ont été consignées par écrit, +déjà de son vivant; mais généralement elles se sont conservées par +tradition orale; l'habitude de les écrire ne devint générale qu'au +commencement du IIe siècle de l'hégire, et bientôt après on se mit à +rassembler les traditions. Il est à regretter qu'on ne l'ait pas fait +plus tôt. Une collection qu'on aurait formée du temps des Omaïades, fort +indifférents en matière religieuse, serait probablement assez peu +falsifiée; mais les premières collections datent des Abbâssides, qui +s'étaient précisément servis, pour parvenir au trône, de traditions +faussées ou inventées. Rien de plus facile, quand on voulait défendre +quelque système religieux ou politique, que d'invoquer une tradition +qu'on forgeait soi-même. L'extension que prit cet abus nous est connue +par le témoignage des auteurs musulmans de collections. C'est ainsi que +Bokhâri, qui avait parcouru maint pays afin de réunir les traditions, +déclare que de 600 000 récits qu'il avait entendus, il y en avait à +peine 7 275 qui fussent authentiques. Il n'admit que ceux-là dans son +grand ouvrage; mais la règle critique qu'il suivait, ainsi que ses +émules, pour juger de l'authenticité ou de la falsification n'était pas +suffisante. Ils s'en tenaient à un signe purement extérieur. Toute +tradition comprend deux parties: l'autorité, c'est-à-dire le relevé des +noms des personnes dont elle émane, puis le texte. Les musulmans +n'accordent d'attention qu'à l'autorité. La tradition émane-t-elle d'un +compagnon du prophète et n'y a-t-il rien à redire à la confiance que +mérite la longue liste des autorités qui se la sont successivement +transmise, il _faut_ l'admettre. Sans aucun doute, on ne doit nullement +rejeter ce critérium; nous aussi, nous devons faire très exactement +attention aux noms et au caractère des autorités, et la critique +européenne a déjà flétri de l'épithète de menteur mainte personne qui, +chez les musulmans, est dûment enregistrée comme digne de foi; mais ce +critérium ne suffit pas; il ne faut pas s'en tenir à un signe +extérieur, il faut vérifier la valeur intrinsèque de la tradition, +examiner si elle est vraisemblable, si elle concorde avec d'autres +rapports dignes de foi. Les auteurs musulmans de collections n'allaient +pas jusque-là; ils ne le pouvaient d'ailleurs sans cesser d'être +musulmans, sans se transporter du domaine de la foi dans celui de la +science.--Cependant aucune autre religion n'a, dès le début du troisième +siècle de son existence, soumis les bases sur lesquelles elle repose à +un examen critique tel que l'a été celui des musulmans, car on peut le +qualifier de sévère malgré l'insuffisance de son principe; ajoutons que +les théologiens musulmans du IIe siècle et du IIIe ont joui d'une +liberté d'examen qui, dans notre siècle, n'est pas accordée aux +théologiens anglais sur leur propre terrain, et que, de plus, ils ont +travaillé avec sincérité et loyauté, sans aucunement chercher à +représenter Mahomet comme un idéal. Au contraire, ils nous le donnent +tel qu'il était, avec tous ses défauts et ses faiblesses; ils nous font +connaître sans détours ce que ses adversaires pensaient et disaient de +lui; ils ne passent même pas sous silence ces amères railleries qui +contiennent souvent tant de frappantes vérités, par exemple la parole de +cet homme de Taïf: «Puisque Allah voulait vraiment envoyer un prophète, +n'aurait-il pas pu en trouver un meilleur que toi?» Je m'étonne +toujours, non pas qu'il y ait des passages faux dans la tradition (car +cela résulte de la nature même des choses), mais qu'elle contienne tant +de parties authentiques (d'après les critiques les plus rigoureux, la +moitié de Bokhâri mérite cette qualification), et que, dans ces parties +non falsifiées, il se trouve tant de choses qui doivent scandaliser un +croyant sincère. + +La tradition, qui nous transporte complètement au milieu de la vie des +anciens Arabes, est d'une lecture bien plus attachante que le Koran; +sous un rapport, toutefois, elle est inférieure à ce livre et elle a +fait par là déchoir l'islamisme. L'islamisme était une religion sans +miracles; il résulte de la façon la plus claire du Koran que Mahomet n'a +jamais prétendu avoir le pouvoir d'en faire. Une telle religion eût été +un phénomène remarquable dans l'histoire du développement de l'humanité, +un grand pas de fait dans la voie du progrès; et si l'islamisme était +resté confiné dans les limites de l'Arabie, le maintien de ce principe +dans toute sa pureté n'aurait nullement été du nombre des choses +impossibles. Mais il sortit bientôt de ces limites, et plus les Arabes +se trouvèrent en contact avec des peuples qui avaient à raconter des +miracles de leurs prophètes, plus ils s'attachèrent à suppléer à ce qui +leur manquait sous ce rapport. Toutefois il devait s'écouler encore bien +des siècles avant qu'on pût appliquer aux musulmans aussi cette parole +du poète: + + Das Wunder ist des Glaubens liebstes Kind, + +et dans les premiers temps, on n'a pas, relativement parlant, été +prodigue de récits miraculeux. + +Nous allons en donner quelques-uns en indiquant en même temps la manière +dont ils se sont produits. + +Au début de sa mission, Mahomet reconnaissait que, lui aussi, il avait +été dans l'erreur, c'est-à-dire qu'il avait pris part au culte des +idoles; mais il déclarait en même temps que Dieu lui avait ouvert le +cœur. Cette expression figurée fut prise à la lettre et donna lieu au +récit suivant, qu'on mit dans la bouche de Mahomet: «Un jour que j'étais +couché sur le côté près de la Kaba, il vint quelqu'un qui m'ouvrit le +corps depuis la poitrine jusqu'au nombril et qui prit mon cœur. +Là-dessus, on approcha de moi un bassin d'or rempli de foi; mon cœur +y fut lavé, puis remis à sa place.» D'après cette tradition, qui se +trouve dans Bokhâri et qui est la plus ancienne, la purification du +cœur aurait eu lieu précisément avant l'ascension de Mahomet, dont +nous allons parler tout à l'heure. Mais d'autres auteurs de traditions +ont trouvé qu'il serait beaucoup plus convenable que la purification eût +eu lieu avant la vocation de Mahomet à la prophétie. La légende fut donc +remaniée dans ce sens; mais comme il restait toujours fâcheux que +Mahomet eût jamais erré, le temps de la purification fut de plus en plus +reculé: on parla d'abord de sa vingtième année, puis de sa onzième, ce +qui valait mieux, puisque c'est à cet âge que la responsabilité +commence, enfin de sa plus tendre enfance; on rattacha alors à cette +dernière époque un récit relatif à l'éducation qu'il aurait reçue à la +campagne dans la tribu bédouine des Beni-Sad; mais ce récit lui-même +paraît bien peu fondé. Voici la légende sous cette dernière forme; c'est +Hâlima, femme de la tribu des Beni-Sad, qui parle: + +«Je quittai un jour ma demeure avec mon mari et mon enfant qui venait de +naître et je me rendis, avec d'autres femmes de ma tribu, à la Mecque +pour y chercher un nourrisson. C'était une année de sécheresse et il ne +nous restait plus de vivres. Nous avions avec nous une ânesse grise et +une chamelle qui ne donnait pas une goutte de lait. Nous ne pouvions +dormir, parce que notre enfant criait toute la nuit de faim: j'avais +aussi peu de lait que la chamelle. Espérant toutefois que tout irait +mieux, nous continuâmes notre voyage. Arrivés à la Mecque, nous +cherchâmes des nourrissons; on avait déjà offert à chaque nourrice +l'enfant qui devait être le prophète, mais aucune d'elles n'avait voulu +le prendre, et toutes elles avaient dit: «C'est un orphelin, il n'y a +donc pas beaucoup à gagner.» Il faut savoir que nous espérions que les +pères nous payeraient bien, et que, par contre, nous n'attendions pas +grand'chose de la mère d'un enfant qui n'avait plus de père. Toutes les +femmes qui étaient avec nous avaient trouvé des nourrissons, excepté +moi. «Je ne veux pas, dis-je à mon mari, retourner sans nourrisson +auprès de mes amies; je vais aller chercher cet orphelin.--Tu as raison, +répondit mon mari; peut-être Allah nous bénira-t-il, si tu y vas». +J'allai donc, bien que je ne l'eusse pas fait si j'avais pu trouver un +autre enfant, et je revins avec l'orphelin à notre caravane. Je le pris +à moi et lui donnai le sein. Il but jusqu'à ce qu'il eût assez et alors +j'allaitai aussi mon propre enfant, qui put également se rassasier; +ensuite ils s'endormirent tous deux, et pour la première fois depuis +longtemps nous eûmes une nuit tranquille. Mon mari alla ensuite près de +notre chamelle et il trouva que ses pis étaient pleins de lait. Il se +mit à la traire et nous eûmes tous assez à boire. Le lendemain matin, +mon mari me dit: «Assurément, tu as trouvé un enfant béni.» Lors du +retour, mon ânesse galopait avec tant de vivacité que mes amies ne +purent garder la même allure que moi et qu'elles pensaient que j'avais +une autre bête. Il n'y a point de pays plus aride que celui des +Beni-Sad; mais dès notre retour, nos troupeaux donnèrent toujours +beaucoup de lait, tandis que ceux de nos voisins n'en avaient pas. Aussi +disaient-ils à leurs bergers: «Menez donc le bétail dans les pâturages +où paît le troupeau de Hâlima.» Ils le firent, mais en vain. C'est ainsi +que nous avions abondance et richesse. Après deux ans, je sevrai +l'enfant et il grandit parfaitement, comme son frère de lait. Nous le +ramenâmes à sa mère; mais comme nous aimions à le garder encore à cause +des nombreuses bénédictions qu'il nous avait values, je dis à sa mère: +«Il est préférable de laisser ton fils chez nous jusqu'à ce qu'il ait +toute sa force, car je crains que le mauvais air de la Mecque ne lui +fasse du tort.» Elle nous permit de le reprendre avec nous. + +A un mois de là, il se trouvait un jour avec son frère de lait près des +troupeaux qui paissaient derrière nos tentes, quand son frère nous cria: +«Deux hommes vêtus de blanc ont saisi notre Koraïchite, l'ont étendu sur +le sol et lui ont ouvert le corps.» Mon mari et moi nous y courûmes; +nous trouvâmes Mahomet debout, mais pâle, et nous lui demandâmes ce qui +lui était arrivé. Il répondit que deux hommes avaient ouvert son corps +en le coupant et y avaient cherché quelque chose, mais il ne savait +quoi. Nous retournâmes à notre tente et mon mari me dit: «Je crains que +cet enfant n'ait eu une attaque.» Nous le ramenâmes à sa mère et elle +nous en demanda le motif, car nous lui avions fait connaître auparavant +que nous voulions encore garder l'enfant chez nous. «Ton fils est grand, +maintenant, lui dis-je; j'ai fait pour lui tout ce que je devais. Je +crains qu'il ne lui arrive malheur et c'est pour cela que je te l'ai +ramené.--Ce n'est pas là le vrai motif, répondit la mère; raconte-moi +franchement ce qui s'est passé.» Quand elle m'eût forcée à tout lui +dire, elle s'écria: «Tu crains que le diable ne fasse de lui sa +victime?--Oui, répondis-je.--Par Dieu, reprit-elle, il n'en est rien, le +diable n'a pas de pouvoir sur lui. Mon fils est appelé à de hautes +destinées; ne t'ai-je pas raconté son histoire? Quand j'étais enceinte +de lui, il sortit de moi une lumière si éclatante qu'elle me permettait +de voir les palais de Boçrâ[21]. Et lorsque je l'eus mis au monde, il +posa ses petites mains sur le sol et leva la tête au ciel. Laisse-le +donc ici et va-t'en.» + +Avec le temps, quand les musulmans furent en contact journalier avec +leurs sujets chrétiens, cette forme même de la légende ne leur suffit +plus; car Mahomet, tout en modifiant un peu ce dogme, avait reconnu que +Jésus et sa mère étaient exempts du péché originel, et c'était pour les +croyants un scandale perpétuel de devoir reconnaître au fondateur du +christianisme un tel avantage sur le fondateur de l'islamisme. C'est +pour ce motif que naquit un nouveau dogme: on crut que l'âme de Mahomet +avait été créée avant Adam dans un état de pureté complète. + +Mais le plus grand miracle que Dieu fit pour son prophète a été +l'ascension ou voyage nocturne. Voici ce qui y donna lieu. La dernière +année du séjour de Mahomet à la Mecque, ses adversaires, poussés +probablement par les Juifs, lui dirent: «La patrie des prophètes, c'est +la Syrie; si donc tu es vraiment prophète, vas-y, et, quand tu en seras +revenu, nous croirons en toi.» Mahomet fut persuadé, semble-t-il, que +cette objection était fondée, et, si l'on peut en croire la tradition, +il conçut plus ou moins le plan de faire le voyage de la terre sainte; +mais une vision qu'il eut la nuit vint lui en épargner la peine. Il +visita Jérusalem d'une façon miraculeuse et il raconta ce fait dans le +Koran (17, ℣ 1) comme suit: + +«Louange à celui qui a transporté, pendant la nuit, son serviteur du +temple sacré[22] à cet autre temple plus éloigné[23] dont nous avons +béni les alentours, pour lui faire voir quelques-uns de nos miracles. En +vérité, Dieu entend et voit tout.» + +Ses adversaires trouvèrent l'idée ridicule; les croyants eux-mêmes +eurent des doutes au sujet du miracle, si bien que quelques-uns le +considérèrent comme un mensonge et apostasièrent. Mahomet se vit forcé, +en conséquence, de faire dire à Dieu (Koran 17, ℣ 62): «La vision que je +t'ai fait voir n'a eu d'autre but que d'éprouver les hommes.» + +Ce n'avait donc été qu'un rêve; mais quelques années après, quand la foi +se fut affermie, Mahomet en revint à son idée première et raconta aux +siens des détails nouveaux sur son voyage nocturne. Monté sur le cheval +ailé Borâk, il avait été transporté par Gabriel au temple de Jérusalem; +là il avait été salué par les anciens prophètes, qui s'étaient réunis +pour le recevoir. De Jérusalem il s'était rendu au ciel et était enfin +arrivé en présence du Créateur, qui lui donna l'ordre d'imposer à ses +partisans de prier cinq fois par jour. L'imagination a, dans la suite, +orné ce récit de couleurs brillantes; mais il y a encore controverse +parmi les musulmans sur le point de savoir s'il faut prendre l'événement +comme une vision (ainsi que l'indique le Koran) ou comme un voyage réel +ou corporel. + +En général, la biographie du prophète est ornée d'un très grand nombre +de légendes, revêtues maintes fois de tout l'éclat de la poésie. Par là, +sans doute, la vérité historique est devenue méconnaissable dans les +versions les plus récentes, surtout en ce qui concerne la jeunesse de +Mahomet et son séjour à la Mecque. Mais les biographies les plus +anciennes n'ont pas si bien ajouté le merveilleux qu'on ne puisse +d'ordinaire avec un peu de tact critique distinguer la vérité de la +fiction. Mahomet n'est jamais devenu un être surnaturel ou mythique. + +D'après R. DOZY, _Essai sur l'histoire de l'Islamisme_, trad. +du hollandais par V. Chauvin, Leyde-Paris, 1879, +in-8º, _passim_. + + + + +CHAPITRE V + +LA PAPAUTÉ ET LES DUCS AUSTRASIENS + + PROGRAMME.--_Grégoire le Grand. Monastères et missions en + Occident.--Charles Martel. Relations avec les papes. Avènement de + Pépin le Bref._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Les titres de quelques ouvrages utiles pour l'étude de cet article + du programme (Dahn, Bury, J. Zeller, etc.) ont déjà été indiqués. + + On a beaucoup écrit sur =l'histoire de l'Église romaine avant le + VIIIe siècle=. Consulter, en première ligne, les Manuels généraux + d'histoire ecclésiastique (qui sont énumérés ci-dessous, + Bibliographie du ch. XIII). Parmi les livres originaux: J. Langen, + _Geschichte der römischen Kirche_, t. I et II [jusqu'au pontificat + de Nicolas Ier], Bonn, 1881, in-8º;--F. Gregorovius, _Geschichte + der Stadt Rom im Mittelalter_, t. I et II, Stuttgart, 1889, + in-8º;--L. Duchesne, _Origines du culte chrétien. Étude sur la + liturgie latine avant Charlemagne_, Paris, 1889, in-8º. + + La littérature relative aux =monastères= et aux =missions en Occident= + n'est pas moins abondante.--Le t. Ier, précité, de la + _Kirchengeschichte Deutschlands_, de A. Hauck (Leipzig, 1887, + in-8º), fait autorité pour la Gaule et la Germanie.--Pour + l'Angleterre, voir l'excellent Manuel de J. R. Green, dans + l'édition illustrée (Cf., ci-dessous, la Bibliographie du ch. XII); + et Ed. Winckelmann, _Geschichte der Angelsachsen_, Berlin, 1883, + in-8º.--Pour l'Armorique: A. de la Borderie, _Études historiques + bretonnes_, Paris, 1884-1888, 2 vol. in-8º.--Le livre de M. de + Montalembert: _Les moines d'Occident_ (Paris, 1860-1874, 5 vol. + in-8º), a été célèbre; on ne s'en sert plus.--Celui de A. Lenoir, + _L'architecture monastique_ (Paris, 1852-1856, 2 vol. in-4º), est + encore considérable.--W. Sickel, _Die Verträge der Päpste mit den + Karolingern and das neue Kaiserthum_, dans la _Deutsche Zeitschrift + für Geschichtswissenschaft_, t. XI (1893) et XII (1894-1895). + + Pour l'=histoire des Carolingiens avant Charlemagne=, les _Jahrbücher + des fränkischen Reiches_ sont classiques: H. E. Bonnell, _Die + Anfänge des karolingischen Hauses_, Berlin, 1866, in-8º;--Th. + Breysig, _714-741_, Leipzig, 1869, in-8º;--H. Hahn, _741-752_, + Berlin, 1863, in-8º;--L. Œlsner, _Jahrbücher d. fr. R. unter + König Pippin_, Leipzig, 1871, in-8º.--L'ouvrage de A.-F. Gérard + (_Histoire des Francs d'Austrasie_, Bruxelles, 1864, 2 vol. in-8º) + est arriéré.--Lire l'exposé général de O. Gutsche et W. Schultze, + dans la _Deutsche Geschichte von der Urzeit bis zu den + Karolingern_, précitée.--Résumé clair et vivant, par E. Lavisse, + dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, I (1893), + ch. V, p. 204-272. + + + + +I.--L'ENTRÉE EN SCÈNE DE LA PAPAUTÉ. + + +Jusqu'à la fin du VIIIe siècle, la condition de l'évêque de Rome fut +dépendante. Il fut en relations continuelles avec les empereurs +d'Occident, puis avec les empereurs d'Orient, car la chute de l'empire +en Occident et l'occupation de la péninsule par les Barbares, Hérules +d'abord, Ostrogoths ensuite, n'affranchit point la papauté. On ne peut +lire sans étonnement la correspondance pontificale, où l'humilité des +plus grands papes descend jusqu'à la bassesse. Grégoire le Grand fait sa +cour aux impératrices en même temps qu'aux empereurs; il les charge de +présenter au maître des doléances qu'il n'ose exprimer; d'autres fois, +par un artifice de rhétorique, c'est Dieu lui-même qu'il fait parler à +Maurice, et Dieu prend des précautions pour ne point offenser ce +personnage. Mais voici qu'un aventurier du nom de Phocas a soulevé +l'armée du Danube; il est entré dans Constantinople; la populace l'a +acclamé, le patriarche l'a couronné: il a tué Maurice et massacré toute +la famille de ce malheureux. Vite Grégoire le Grand écrit au meurtrier: +«Gloire, s'écrie-t-il, gloire à Dieu qui règne au plus haut des cieux!» +Il attribue cette révolution à la Providence, qui, pour soulager le +cœur des affligés, élève au souverain pouvoir un homme «dont la +générosité répand dans le cœur de tous la joie de la grâce divine». +Il se réjouit que la bonté, la piété, soient assises sur le trône +impérial. Il veut qu'il y ait «fête dans les cieux, allégresse sur la +terre»! En même temps, il présente à la femme du parvenu, Leontia, ses +félicitations: «Aucune langue, lui dit-il, ne pourrait exprimer, aucune +âme imaginer la reconnaissance que nous devons à Dieu,» et il invite +«les voix des hommes à se réunir au chœur des anges pour remercier le +Créateur».--A tout propos, l'empereur de Byzance fait acte de souverain +à Rome. Un pape nouvellement élu doit envoyer des messagers à +Constantinople pour faire part au prince de son élection. L'ordination +«ne peut être célébrée qu'au su de l'empereur et par son ordre». Le pape +paya même un certain tribut jusqu'au jour où le Βασιλεὑς en eut +fait gracieusement remise à l'Église romaine. Les ordres qui viennent de +la «ville royale» sont appelés «divins» par les papes, qui les +sollicitent humblement en toute circonstance. Pour toucher aux monuments +anciens, par exemple, il faut la permission impériale. Phocas autorise +Grégoire le Grand à transformer le Panthéon en une église; un autre +empereur permet à Honorius d'enlever les tuiles dorées qui recouvraient +le temple de Rome. Il est toujours loisible au successeur d'Auguste de +venir s'établir à Rome, où personne ne prétend tenir sa place. +Constantin II, qui régnait dans la seconde moitié du VIIe siècle, +voulut quitter Constantinople, où il n'était pas aimé, et qui, plusieurs +fois tâtée par les Arabes, était exposée aux plus grands périls. Il se +mit en route, passa par Athènes, par Tarente, faisant une sorte de revue +de fantômes. Quand il approcha de Rome, le pape, avec tout le clergé, +alla au-devant de lui jusqu'à six milles. Il lui fit les honneurs du +sanctuaire de Pierre et du palais de Latran, lui chanta la messe et lui +fit servir à dîner dans une basilique. Douze jours passèrent ainsi. +Constantin s'aperçut vite que Rome n'était plus une capitale d'empire, +et il partit; mais il avait fait enlever et charger sur des bateaux à +destination de Constantinople des statues qui ornaient la ville, comme +un propriétaire dépouille une vieille résidence au profit d'une +nouvelle. + + * * * * * + +Cependant, au cours du VIIe siècle, l'État byzantin est en +décroissance; les Arabes lui ont enlevé la Syrie et l'Égypte presque +sans coup férir; l'empire est réduit à la péninsule et à une partie de +l'Asie Mineure. Il n'a pas su défendre la chrétienté. Antioche et +Alexandrie, les deux grandes métropoles apostoliques, sont musulmanes. +Plus de rivaux à craindre pour le pape dans les Églises orientales, qui +étaient plus vieilles que la sienne. Des sièges établis par les apôtres, +un seul demeure debout, Rome, que cette ruine grandit de cent coudées. +D'ailleurs, pendant que l'empire a perdu des provinces, la papauté en a +conquis deux: la Bretagne et la Germanie. + +Un jour, dit la légende, (c'était vers la fin du VIe siècle), un +moine passant dans les rues de Rome, s'arrêta au marché des esclaves. Il +y vit des jeunes gens dont la longue chevelure blonde encadrait une +figure douce et blanche. Il demanda de quel pays ils étaient; on lui +répondit qu'ils venaient de Bretagne et qu'ils étaient païens. Le moine +soupira, déplorant que des hommes au visage si clair fussent soumis au +prince des ténèbres. Il voulut savoir le nom du peuple, et quand il +apprit que c'étaient des _Angles_: «Des anges, dit-il, c'est bien cela; +ils ont visage d'anges, et il faut qu'ils deviennent les compagnons des +anges au ciel!» Sur une nouvelle question de lui, il fut répondu qu'ils +étaient nés dans la province de _Daira_! «Bien, reprit-il, de la colère +(_de irâ_) de Dieu: il faut qu'ils soient délivrés par la miséricorde du +Christ, mais comment s'appelle le roi de leur pays?--Ella.--_Alleluia!_ +s'écria-t-il, les louanges de Dieu seront chantées dans ce royaume!» Et +le moine voulait aller porter chez les Angles la parole divine; mais il +fut retenu à Rome où le peuple et le clergé lui réservaient le plus +grand honneur qui fût sur terre. Il devint pape, mais il n'oublia pas le +pays des esclaves blonds. Grégoire le Grand, en effet, car c'est lui qui +est le héros de ce joli conte, envoya aux Anglo-Saxons des +missionnaires qui les convertirent. + +En l'an 596, quarante moines, conduits par Augustin, abbé d'un monastère +romain, débarquèrent en chantant des psaumes, sur la côte du royaume de +Kent. Un an s'était à peine écoulé que le roi recevait le baptême. Son +exemple fut suivi, comme jadis celui de Clovis, par quelques milliers de +Germains. Grégoire surveillait avec soin les progrès de la mission. Il +envoyait des présents, des reliques et d'admirables instructions où il +recommandait à ses envoyés d'agir avec douceur, de ne brusquer ni les +gens ni les habitudes, de respecter les fêtes accoutumées des païens et +même les temples des dieux, en les purifiant. «On ne monte point par +bonds, disait-il, au sommet d'une montagne, mais peu à peu, pas à pas.» +Quand l'œuvre lui parut assez avancée, il institua Augustin +archevêque de Cantorbéry, avec pouvoir de consacrer douze évêques qui +seraient les suffragants de son siège métropolitain; York devait être la +capitale d'une autre province ecclésiastique. Ainsi commença la conquête +de l'Angleterre par l'Église romaine. Mais elle ne fut pas achevée de +sitôt, et la lointaine colonie demeura exposée à de grands dangers. Le +paganisme se défendit pendant près d'un siècle dans les royaumes +anglo-saxons, et il eut à plusieurs reprises des revanches sanglantes. +En même temps une lutte s'engageait entre la vieille Église bretonne et +la nouvelle Église, lutte singulière et dont l'objet était de grande +importance: on peut dire que tout l'avenir de la papauté en dépendait. + +Entre ces deux Églises, il n'y avait point de dissidence dogmatique, +mais les chrétiens bretons, séparés du monde catholique par les +Anglo-Saxons, n'étaient pas au courant des progrès de l'Église romaine +ni de certaines modifications qui s'étaient introduites dans le culte et +dans la discipline. Leurs prêtres vivaient simplement, sans règles pour +le costume, portant tantôt le vêtement laïque, tantôt une robe blanche +et la crosse. Leurs maisons étaient pauvres. Les dons qu'ils recevaient +étaient dépensés en aumônes; pour églises, ils avaient des chaumières; +ils prêchaient et bénissaient en plein air. Ils connaissaient l'Écriture +mieux que la tradition canonique; l'épiscopat était chez eux une +dignité pastorale, non point un office; leurs évêques, qui étaient en +même temps abbés de grands monastères, n'avaient pas l'idée de cette +hiérarchie savante qui, de degré en degré, aboutissait au pape. C'était +là, aux yeux des missionnaires romains, une étrangeté odieuse comme +l'hérésie. Aussi, les deux Églises, lorsqu'elles se rencontrèrent en +Bretagne, loin de se reconnaître pour sœurs, se traitèrent en +ennemies. Augustin, investi par Grégoire le Grand de la primauté sur +l'Église bretonne comme sur l'Église saxonne, le voulut prendre de haut +avec ces irréguliers. Un jour, des évêques bretons se rendirent à une +conférence où il les avait appelés; quand ils arrivèrent dans la salle +où il les attendait, l'archevêque ne se leva point; ils reprochèrent à +cet étranger son orgueil et refusèrent de le saluer comme leur chef. +Augustin les conviait à unir leurs efforts aux siens pour la conversion +des Anglo-Saxons: les Bretons, en effet, avaient négligé jusque-là de +prêcher ces Barbares, peut-être par haine contre eux et pour ne leur +point ménager l'entrée dans le royaume de Dieu; après l'arrivée des +Romains, ils entreprirent à leur tour des missions, mais pour disputer +le terrain à leurs rivaux et dresser autel contre autel. La haine devint +si violente que Bretons et Romains se fuyaient comme des pestiférés. Les +premiers défendaient obstinément leurs anciens usages, parmi lesquels +deux surtout semblaient odieux aux seconds: ils célébraient la Pâque à +une autre date que l'Église romaine et, au lieu de dessiner la tonsure +sur le haut de la tête en forme de couronne, ils rasaient leurs cheveux +au-dessus du front, d'une oreille à l'autre. Les catholiques,--c'est +ainsi que se nommaient les Anglo-Saxons,--déclaraient que ces coutumes +étaient «une perdition pour les âmes». Le sujet de ces querelles nous +paraît misérable, mais au-dessus s'agitait la grande question de savoir +si la vieille Église celtique accepterait la suprématie de saint Pierre. +Le nom de l'apôtre revient à tout moment dans les polémiques: «S'il est +vrai, dit un catholique anglo-saxon, que Pierre, le porte-clefs du ciel, +a reçu, par un privilège particulier, le pouvoir de lier et de délier +dans le ciel et sur la terre, comment celui qui rejette la règle du +cycle pascal et de la tonsure romaine ne comprend-il pas qu'il mérite +d'être lié par des nœuds inextricables plutôt que délié par la +clémence?» La tonsure romaine, ajoute le même écrivain, avait été portée +par saint Pierre lui-même pour garder le souvenir de la couronne +d'épines du Sauveur, au lieu que la coiffure des Bretons était celle de +Simon, l'inventeur de l'art magique, qui avait employé contre le +bienheureux Pierre les fraudes de la nécromancie. Les Bretons ne +s'émouvaient point de ces anathèmes; ils refusaient aux catholiques le +salut et le baiser de paix; jamais ils ne mangeaient avec eux; s'ils +s'asseyaient à une table que leurs ennemis venaient de quitter, ils +commençaient par jeter aux porcs les restes du repas, et ils purifiaient +avec le feu les vases et les ustensiles. A tout Romain qui voulait +entrer en communication avec eux, ils imposaient une quarantaine de +pénitence. + +[Illustration: L'église Saint-Martin, à Cantorbéry, fondée par saint +Augustin.] + +Très longtemps dura la lutte entre les deux partis. Les Bretons +semblèrent d'abord l'emporter; au milieu du VIIe siècle, la majeure +partie des sept royaumes avait été convertie par leurs missionnaires. +Cependant ils succombèrent. Les catholiques furent servis par le mépris +que les Anglo-Saxons professaient pour les Bretons, par la grandeur du +nom de Rome et par une politique mieux conduite auprès des rois. Un de +ces rois, Oswin de Northumbrie, leur ménagea, en l'an 656, un grand +triomphe. Il convoqua une assemblée où siégèrent les principaux +personnages ecclésiastiques et laïques des sept royaumes. L'objet propre +de la discussion était de décider si la fête de Pâques devait être +célébrée le jour même de la pleine lune du printemps ou le dimanche +suivant, et si la semaine de Pâques commençait la veille au soir du jour +de la pleine lune ou le soir de ce jour. De part et d'autre on se +recommandait des plus hautes autorités. L'orateur catholique vint à +citer la parole célèbre: «Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai +mon Église.» Le roi, se tournant aussitôt vers l'évêque breton Colman, +demanda: «Est-ce vrai, Colman, que ces paroles ont été dites à Pierre +par le Seigneur?--C'est vrai, roi, répondit Colman.--Voyons, reprit le +roi, êtes-vous d'accord pour reconnaître que ces paroles ont été dites à +Pierre, et que les clefs du royaume des cieux lui ont été remises par le +Seigneur?» Ils répondirent: «Oui.» Alors le roi conclut ainsi: «Et moi +je vous dis que je ne veux pas me mettre en opposition avec celui qui +est le portier du ciel. Je veux, au contraire, obéir en toutes choses à +ce qui a été par lui établi, de peur que, lorsque je me présenterai aux +portes du royaume des cieux, celui qui en tient les clefs ne me tourne +le dos et qu'il n'y ait personne pour m'ouvrir.» A cela, il n'y avait +rien à répondre, et l'assemblée prononça en faveur des catholiques. + +Depuis, l'Église bretonne ne fit plus que décliner, et Rome, poursuivant +ses succès, organisa la conquête. Il fallait enlever à l'ennemi sa +dernière arme, qui était la science, toujours honorée dans les +monastères bretons. Le pape envoya en Angleterre, pour y occuper le +siège archiépiscopal de Cantorbéry, un savant et habile homme, Théodore, +accompagné d'un abbé du nom d'Hadrien. Le premier était né à Tarse, en +Cilicie; le second arrivait du monastère de Nisida, en Thessalie. En +quelques années, ils accomplirent une œuvre considérable. Ils +détruisirent dans les sept royaumes les derniers restes du paganisme. +Ils instituèrent de nouveaux évêchés, organisèrent les deux provinces +ecclésiastiques d'York et de Cantorbéry, établirent l'autorité du +métropolitain et marquèrent le rang des évêques dans chacune d'elles. +Des conciles furent régulièrement tenus. Dans son diocèse bien délimité, +l'évêque fut le chef de son clergé: nul ne pouvait faire fonction +sacerdotale qui n'eût été autorisé par lui. Aucun prêtre ne pouvait +quitter sa paroisse, aucun moine son monastère. Chacun reçut sa place et +connut exactement les devoirs de son office. Au libre laisser-aller de +l'Église bretonne succéda une ordonnance rigoureuse. Pour instruire le +clergé, des écoles furent fondées. L'enseignement y était si bien donné +que les écoliers apprirent à parler le grec et le latin comme leur +langue maternelle. On y pratiqua l'art de l'écriture; de beaux +manuscrits y furent copiés en lettres d'or sur parchemin de couleur[24]. +Les Bretons étaient égalés; ailleurs ils étaient dépassés, car les +évêques anglo-saxons bâtirent, au lieu de modestes chapelles, des +églises superbes, comme celle de Hexhorn, dont les tours étaient si +hautes, les colonnes si nombreuses, les peintures si brillantes, qu'il +n'y en avait point de si belles au monde, disait-on, excepté en Italie. + +La culture romaine fit lever sur ce sol vierge des moissons inattendues. +Les Anglo-Saxons étudiaient Tite-Live et Virgile autant que la Bible et +l'Évangile. A voir leurs petits tours de force d'écoliers, les +_versiculi_ où ils se proposaient des énigmes, les billets précieux +qu'échangeaient évêques, abbés et religieuses, on les prendrait pour des +élèves des rhéteurs de la décadence, mais quelques esprits furent +pénétrés jusqu'au fond de la lumière antique, comme le vénérable Bède. +Ces disciples de l'antiquité goûtent les plaisirs intellectuels, ils +sont pleins de reconnaissance envers la Ville qui leur a donné ce +bienfait. La lutte contre les Bretons, ennemis de Rome, et l'admiration +des grands écrivains classiques ont engendré alors en Angleterre un +sentiment singulier qu'on ne peut nommer autrement qu'un patriotisme +romain. Tous les yeux sont tournés vers la capitale du monde. Chaque +année de nombreux pèlerins se mettent en route pour la ville sainte. Les +évêques et les abbés ont de longues conférences avec le pape, ils se +pénètrent de l'esprit de son gouvernement, s'informent de tous les +usages, renseignent le pontife sur leurs affaires, reçoivent ses +instructions et quelquefois aussi emmènent avec eux quelque Romain qui +va faire dans l'île une sorte d'inspection. C'est ainsi que l'abbé +Benoît, venu au seuil des apôtres à la fin du VIIe siècle, repartit +accompagné de maître Jean, archichantre de Saint-Pierre, qui enseignait +le chant romain, car les prêtres anglais voulaient chanter comme on +chantait à Rome. L'attraction devint si forte que les rois mêmes y +cédèrent. En 689, le roi saxon Kadwall se rend à Rome avec l'intention +de finir ses jours dans un monastère. Il y meurt, et son épitaphe le +loue d'avoir laissé trône, richesses, famille, royaume, pour voir le +siège de l'apôtre: + + _Urbem Romuleam vidit, templumque verendum + Adspexit Petri, mystica dona gerens._ + +Bientôt de cette colonie papale d'Angleterre, conquise en cent ans par +Augustin, Paulinus et Théodore, sortirent des hommes qui portèrent en +pays barbare les idées et les sentiments dont ils étaient animés. Des +missionnaires anglo-saxons allèrent convertir la Germanie et continuer +ainsi l'œuvre commencée par les Bretons. L'antagonisme des deux +Églises se retrouve encore ici: tandis que les Bretons agissaient en +toute liberté, sans commune entente ni plan coordonné, les Anglais se +laissent conduire et demandent à être conduits par la main du pape. Ils +ne font pas un pas qui n'ait été permis par lui. Deux fois l'apôtre des +Frisons, Willibrod, s'est rendu à Rome: la première fois, pour demander +l'autorisation de prêcher l'évangile aux païens; la seconde, pour y être +sacré évêque. Mais le vrai conquérant de la Germanie est le moine +anglo-saxon Winfrid, qui a donné à son nom la forme latine de Boniface. +Ce Boniface, un Anglais triste, tourmenté par l'ennui, méthodique, +formaliste, fut un serviteur passionné de l'Église de Rome. Il se +représentait l'Église romaine comme une personne vivante qui ne peut ni +tromper ni se tromper, et il l'aimait, comme ses sœurs des +monastères, d'une mystique affection: «J'ai vécu dans la familiarité, +dans le service du siège apostolique, _in servitio apostolicæ sedis_, et +toujours j'ai confié au pontife toutes mes joies et toutes mes +tristesses.» En l'an 719, au moment d'entreprendre son apostolat, il va +s'agenouiller au pied du successeur des apôtres; le pape le loue d'avoir +«cherché la tête de ce corps dont il est membre, de se soumettre au +jugement de cette tête et de marcher sous sa conduite dans le droit +sentier. De par l'inébranlable autorité du bienheureux Pierre, il lui +permet de porter l'un et l'autre Testament aux infidèles qui les +ignorent.» Trois ans après, quand il a étudié le terrain de son action, +Boniface vient faire son rapport au pontife, qui le consacre évêque, et +il prête alors un serment qui le lie étroitement à Rome. C'était le +propre serment que prêtaient les évêques suburbicaires, c'est-à-dire +ceux qui étaient de temps immémorial soumis à l'autorité directe du +pape; mais il a été fait au texte de la formule une modification +importante. Les évêques suburbicaires habitaient une terre impériale; +aussi juraient-ils «de révéler tout complot tramé contre l'État ou +contre notre très pieux empereur». Boniface ne connaît pas l'empereur; +il n'a point d'autre chef que le pape: ce qu'il promet sous la foi du +serment, c'est, «s'il rencontre des prêtres rebelles aux règles +anciennes des saints pères, c'est-à-dire à la tradition canonique +romaine, de les dénoncer fidèlement et tout de suite au seigneur +apostolique». Voilà une variante qui intéresse l'histoire universelle. +Quelques mots changés dans une formule annoncent une grande révolution. +Le pape, sujet de l'empereur en Italie, n'a point à compter avec +l'autorité impériale dans cette Bretagne qui a été perdue pour l'empire +dès le début du Ve siècle, encore moins dans cette Germanie que la +Rome païenne n'a jamais conquise. Il est là en terre nouvelle, et, par +le droit de cette conquête spirituelle qu'a faite sous ses ordres son +légat Boniface, il est chez lui. Il dispose en souverain. Il range +l'Église germanique dans la condition d'une église de la Campagne +romaine; et le légat apostolique, lorsqu'il part précédé d'une lettre où +le pontife commande aux évêques, prêtres, ducs, comtes et à tout le +peuple chrétien de le recevoir et de lui donner le boire, le manger, des +compagnons et des guides, semble un proconsul d'une _respublica_ +nouvelle, requérant sur son passage les services qui étaient dûs jadis +aux officiers romains. + + * * * * * + +Pendant ce temps-là, l'Italie se détachait de l'empire et la ville +impériale se transformait en ville pontificale. + +[Illustration: Rue et abside des Saints-Jean-et-Paul, à Rome.] + +Dans Rome ruinée poussait lentement la ville pontificale. Les basiliques +s'élevaient entre les temples abandonnés, ou bien la religion nouvelle +prenait possession de quelque sanctuaire ancien pour l'employer à son +usage. La division de Rome en 14 quartiers a disparu: sept quartiers se +sont formés, dont chacun était la circonscription d'un des sept diacres +de l'Église romaine. Quand la population se réunit pour quelque +manifestation pieuse, elle se groupe autour des basiliques. Le jour où +Grégoire le Grand ordonne une procession expiatoire pour obtenir la +cessation de la peste, les clercs partent de la basilique des +Saints-Côme-et-Damien; les moines, de la basilique des +Saints-Gervais-et-Protais; les religieuses, de la basilique des +Saints-Marcellin-et-Pierre; les enfants, de la basilique des +Saints-Jean-et-Paul; les hommes, de la basilique de Saint-Étienne; les +veuves, de la basilique de Sainte-Euphémie; les femmes mariées, de la +basilique de Saint-Clément. Les sept troupeaux de fidèles, dont chacun +était conduit par les prêtres d'une des régions, se dirigèrent, vêtus de +noir, voilés et encapuchonnés, vers Sainte-Marie-Majeure. Ces grandes +pompes mélancoliques, ces cérémonies et ces processions remplacent les +fêtes d'autrefois et les triomphes. L'évêque, de qui procède toute la +vie ecclésiastique, est le grand personnage de la cité; son élection en +est la principale affaire; il tient une d'autant plus grande place dans +la ville qu'il n'y est pas contenu tout entier et que son autorité se +répand sur le monde. Dans les grandes journées, c'est lui qui paraît au +premier plan. Il est allé au-devant d'Attila pour le détourner de Rome; +il a traité avec Genséric de la capitulation; il a porté les clefs à +Bélisaire; il est, contre les Lombards, le vrai défenseur; au besoin +même, il traite avec eux comme s'il était le prince de la ville. Les +produits des domaines de Saint-Pierre, bien administrés, lui permettent +de faire chaque mois une distribution de vivres. Grégoire le Grand se +croit si bien obligé de donner à manger aux Romains qu'ayant appris +qu'un misérable était mort de faim dans la rue, il n'osa de plusieurs +jours monter à l'autel. D'ailleurs, l'unique industrie de Rome est la +construction et l'ornement des églises, et les architectes, maçons, +peintres, sculpteurs, orfèvres sont les clients du pape. Parmi les +travaux revient souvent la mention de la «restauration des murs»: c'est +le pape qui l'entreprend et qui la paye. Fortifier la ville et nourrir +les habitants, n'était-ce point faire office d'État? L'évêque, par ces +bienfaits quotidiens, préparait et légitimait l'autorité qu'il devait +exercer un jour. Tout le servait: la ruine de l'ancienne Rome, la +disparition des vieilles familles, la décadence de l'empire, l'invasion +des Arabes, sa dignité apostolique, sa richesse. + +[Illustration: Porche extérieur de Saint-Clément.] + +Le pape était donc devenu capable de résister à l'empereur et, comme il +n'arrive guère que l'on n'use point d'une puissance acquise, il en usa +avec un grand éclat. L'occasion fut petite: il ne s'agissait point de +défendre la foi, et l'empereur Léon l'Isaurien, contre lequel fut +dirigée la révolte, n'avait remis en discussion ni la divinité ni la +nature du Christ. Homme d'État, législateur, capitaine et administrateur +de premier ordre, esprit éclairé, il avait écouté les avis de ceux +qu'offensaient les superstitions du culte des images. Il avait interdit +ce culte. Nettement le pape Grégoire II désobéit aux ordres impériaux, +et il signifia par lettres sa désobéissance à l'empereur. Grégoire III +fit davantage. En l'année 731, un concile tenu à Rome déclare «exclu du +corps et du sang de Jésus-Christ et de l'unité de l'Église quiconque +déposera, détruira, profanera ou blasphémera les saintes images». +C'était, sous forme d'excommunication, une déclaration de guerre à Léon. +Déjà de véritables hostilités avaient commencé. Grégoire II «s'était +armé contre l'empereur, dit son biographe, comme contre un ennemi». La +péninsule se met en mouvement; les armées de la Pentapole et de la +Vénétie entrent en campagne. L'empereur rompt toutes communications +diplomatiques avec le pape et les révoltés, dont il fait arrêter les +messagers en Sicile. Il met la main sur les biens pontificaux dans le +midi de l'Italie, qui lui est demeuré fidèle. A l'anathème il est tout +près de répliquer par le schisme. La rupture semble complète et +définitive. + +Cependant le pape hésitait encore. Il est douteux qu'il ait alors voulu +pour toujours se détacher de l'empereur. Il était retenu par l'habitude, +par le respect, mais aussi par l'inquiétude que lui donnaient certains +événements qui s'accomplissaient en Italie. Les Lombards profitaient du +désordre pour pousser leur fortune. Ils avaient fait rage contre les +iconoclastes et s'étaient joints aux Italiens pour défendre Grégoire II; +ils s'étaient même unis aux Romains, dit le _Liber pontificalis_, «comme +à des frères par la chaîne de la foi, ne demandant qu'à subir une mort +glorieuse en combattant pour le pontife»; mais ils avaient mis la main +sur Ravenne et fait une tentative sur Rome. Certainement le roi +Liudprand avait la volonté arrêtée d'achever la conquête de l'Italie; il +lui fallait «Rome capitale»; mais le pape était très déterminé à ne pas +souffrir auprès de lui un roi qui serait devenu un maître. Il savait de +quel prix le patriarche de Constantinople payait le voisinage de +l'empereur, et il n'avait pas oublié qu'Odoacre et Théodoric avaient +exercé sérieusement leurs droits royaux sur l'évêché de Rome. C'est +pourquoi Grégoire II, au moment même où il désobéissait à l'empereur, +empêchait les révoltés d'élire un anticésar, et s'adressait au duc grec +de Venise pour le prier de faire rentrer Ravenne dans le «giron de la +sainte république et dans le service de l'empereur». Ravenne fut +reprise, en effet, mais Liudprand vint camper devant Rome; le pape se +rendit au-devant de lui, et il «apaisa son âme par une admonition +pieuse, si bien que le roi se prosterna devant le pontife, promettant de +se retirer sans faire de mal à personne». Grégoire le mena au tombeau de +saint Pierre «et le mit par ses pieux discours en un tel état de +componction qu'il se dépouilla de ses vêtements pour les déposer devant +le corps de l'apôtre. Après quoi, il fit sa prière et se retira». Saint +Pierre avait préservé son successeur de la fondation d'un royaume +d'Italie. Mais Liudprand pouvait revenir, être moins ému dans une autre +visite, garder ses vêtements et la place. Le pape chercha des alliés +parmi les Lombards eux-mêmes; il encourageait à la rébellion les ducs de +Spolète et de Bénévent, qui voulaient acquérir l'indépendance. Après que +le duc de Spolète eut été vaincu et se fut réfugié dans Rome, il refusa +de le livrer, et, cette fois, il se trouva en guerre ouverte avec +Liudprand. + +C'est dans ces conjonctures qu'il se tourna vers le duc des Francs. Nous +ne savons au juste ni ce qu'il lui demanda, ni ce qu'il lui offrit. Les +renseignements qui nous sont parvenus sur cette grave démarche sont un +peu postérieurs à l'événement. Le _Liber pontificalis_ ne parle que de +la prière adressée par Grégoire à Charles de délivrer les Romains de +l'oppression des Lombards; le continuateur de Frédégaire affirme qu'il +lui promit «de se séparer de l'empereur et de lui donner le consulat +romain». Comme toujours, le pontife se recommanda de saint Pierre, et +parmi les présents dont ses légats étaient chargés se trouvaient «les +clefs du vénérable tombeau de l'apôtre». L'ambassade étonna le duc +franc, dont l'âme n'était point du tout sacerdotale. Charles Martel +n'avait aucun sujet d'inimitié contre Liudprand, qui l'avait aidé peu de +temps auparavant à chasser les Sarrasins de la Provence, et il se +contenta d'envoyer une ambassade qui porta des cadeaux à Rome. Grégoire +écrivit alors deux lettres suppliantes: il se lamentait sur le pillage +des biens de l'Église, et il conjurait Charles «de ne pas préférer +l'amitié d'un roi des Lombards à l'amour du prince des apôtres». Aucun +effet ne suivit ces négociations. Charles mourut l'année d'après, en +740, et Grégoire en 741. Le pape Zacharie essaya même de se rapprocher +des Lombards, mais la force des choses devait contraindre l'évêque de +Rome à se tourner de nouveau vers les Francs, et l'ambassade de Grégoire +marque une des plus grandes dates de l'histoire universelle.... + +D'après E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_, +dans la _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1886, +15 avril 1887. + + + + +II.--PÉPIN «LE BREF» + + +Il semble que la filiation de Pépin [le roi Pépin, Pépin «le Bref»], +fils de Charles Martel, n'ait jamais dû s'oublier. Toutefois il n'y a +parmi nos chansons que les _Lorrains_ où Charles Martel soit désigné +avec exactitude; ses rapports avec l'Église, des biens de laquelle il +s'empare pour subvenir à ses frais de guerre, sont présentés [dans cette +chanson] avec une certaine fidélité. Charles Martel étant mort (de +blessures reçues dans un grand combat), son fils «Pépinet», encore tout +jeune, est couronné grâce à la vigoureuse intervention du Lorrain Hervi. +Tout cela est de l'invention pure, mais conserve au moins la tradition +authentique en ce qui concerne le père de Pépin. Il n'en est pas de même +ailleurs. Jean Bodel, dans sa _Chanson des Saisnes_, fait de Pépin le +fils d'Anseïs.... Ce nom est, en réalité, celui du bisaïeul de notre +Pépin, _Ansegisus_ ou _Ansegisilus_, père de Pépin II, «le Moyen», comme +on l'appelle pour le distinguer de son grand-père et de son +petit-fils[25]. Dès lors on peut se demander si le roi Pépin n'a pas +pris, dans certains récits légendaires qui le concernent, la place de +son grand-père, comme a fait si souvent Charlemagne pour Charles Martel. +Ce qui appuie cette hypothèse, c'est qu'il semble que le fameux surnom +de _Brevis_, aujourd'hui inséparable du nom du roi Pépin, appartenait +originairement à son aïeul. Aucun contemporain, il est vrai, ne le donne +à l'un ou à l'autre.... Mais le fait que des auteurs du XIe et du +XIIe siècle attribuent le surnom de _Brevis_ à Pépin II, le Maire du +palais, paraît très probant: il est en effet naturel que l'on ait fait +passer le surnom d'un grand-père complètement oublié à un petit-fils +beaucoup plus en vue[26], tandis que l'inverse ne s'expliquerait pas. Le +vrai Pépin le Bref est donc bien probablement le fils d'Anseïs, le père +de Charles Martel. + +Je dis «le vrai Pépin le Bref»; mais pour celui-ci même il est fort +possible que le surnom ait son origine dans la poésie et non dans la +réalité. On a remarqué, en effet, avec raison, que pour le roi Pépin ce +surnom est intimement lié à l'épisode de son combat contre un lion, +épisode qui appartient certainement à la légende. Si le surnom a été +primitivement donné à Pépin II, c'est lui aussi qui a dû être avant son +petit-fils le héros de l'épisode en question. Mais, dans la tradition +qui nous est parvenue, il n'est attribué qu'au roi Pépin, père de +Charlemagne. Cette tradition se présente sous trois formes +différentes.--La plus ancienne est dans le livre célèbre qu'un moine de +Saint-Gall, probablement Notker le bègue, offrit à Charles le Gros en +884. Il est curieux de constater que déjà dans la famille impériale +l'attribution de cette histoire au père de Charlemagne (trisaïeul de +Charles le Gros) ne soulevait aucune objection. Le lieu de la scène, +dans le récit de Notker, n'est pas déterminé: Pépin, sachant que les +principaux chefs francs le méprisent (évidemment à cause de sa petite +taille), fait amener un taureau et un lion, et, quand le lion a renversé +le taureau et va le dévorer, il descend seul de son trône, au milieu de +la terreur de tous les assistants, et tranche d'un coup d'épée la tête +des deux animaux féroces; puis, s'adressant aux grands stupéfaits: +«Croyez-vous, leur dit-il, que je puisse être votre maître? N'avez-vous +pas entendu raconter ce que le petit David a fait à l'immense Goliath, +ou le tout petit (_brevissimus_) Alexandre à ses gigantesques +compagnons?» Le livre de Notker est resté à peu près inconnu au moyen +âge; c'est donc dans la tradition orale qu'un interpolateur du biographe +de Louis le Pieux connu sous le nom de l'Astronome limousin a dû puiser +la connaissance de cette histoire, à laquelle il fait allusion en la +plaçant à la villa royale de Ferrières en Gâtinais.... + +Le récit d'Adenet le Roi est tout différent de celui de Notker: la scène +est à Paris; un lion terrible, qu'on nourrissait depuis longtemps, brise +la cage où il était enfermé, tue son gardien, et se lance dans le jardin +où le roi Charles Martel, entouré de sa famille, prenait son repas; le +roi s'enfuit avec sa femme, mais Pépin s'empare d'un épieu, marche au +lion et lui enfonce l'épieu dans la poitrine; il n'avait alors que vingt +ans. Adenet a-t-il suivi une tradition particulière, ou s'est-il borné à +développer la seule notion que lui fournissait la tradition ancienne, à +savoir que Pépin avait tué un lion? La seconde hypothèse serait assez +plausible: la prouesse de Pépin est ici plus banale que chez Notker, et +un trait de courage, tout à fait analogue, a été attribué à d'autres +qu'à lui. Toutefois un témoignage notablement antérieur à Adenet nous +disant aussi que Pépin _A Paris le lion vainqui_, il faut plutôt croire +que la scène s'était anciennement localisée dans le palais de Paris, et +dès lors il est probable qu'elle avait pris la forme qu'elle a chez +Adenet. + +Tout autre encore est la façon dont le compilateur liégeois Jean des +Prés ou d'Outremeuse, au XIVe siècle, raconte l'exploit de Pépin. +Celui-ci, du vivant encore de son père, a secouru le roi Udelon de +Bavière contre les Hongrois et les Danois; il atteint, dans une forêt, +le roi Julien de Danemark qui s'enfuyait, le combat et va le tuer, +«quant un grand lyon savage qui habitoit en chis bois si vient la +corant». Le lion attaque Pépin; une lutte terrible s'engage; enfin Pépin +peut tirer son couteau et tue le lion: «Après vint a son cheval, qui +mult estoit navreis, et atachat le lion à la couwe de son cheval et +l'amenat avuec li a l'oust». Rentré en France, «adont fist le petis +Pépin ameneir avuec ly sour une somier le lyon, assavoir le peaulx forée +de strain; si en fisent tous les Franchois grant fieste et fut pendue en +palais à Paris». Nous avons sans doute encore ici un simple +développement, dû à l'auteur de quelqu'un des nombreux poèmes inconnus +de nous qui garnissaient l'extraordinaire «librairie» de Jean +d'Outremeuse, de la donnée légendaire du lion tué par Pépin.--Quoi qu'il +en soit, le souvenir de cet acte héroïque était indissolublement lié à +celui de la petite taille du héros, et l'un et l'autre s'étaient +attachés au père de Charlemagne: l'imagination se plaisait au contraste +de sa petitesse avec la grandeur légendaire de son fils. Dans le poème +perdu du _Couronnement de Charles_, dont nous possédons un abrégé +norvégien, les Français, en voyant le jeune roi monté sur un puissant +cheval, remercient Dieu d'avoir permis qu'un homme aussi petit que +l'était Pépin ait pu engendrer un fils aussi grand. Son nom se présente +rarement dans les textes sans être accompagné de l'épithète «petit». +Cette petitesse n'est pas toujours excessive: elle n'était même réelle, +dit Jean d'Outremeuse, que relativement à la haute stature de ses +contemporains. On pouvait d'ailleurs l'apprécier, car, d'après une +légende de provenance érudite qui courait le pays de Liège aux XIIIe +et XIVe siècles, Pépin avait élevé dans l'église de Herstal un +crucifix qui était juste de sa taille, et cette taille était de cinq +pieds.... + +Ce qui peut encore nous persuader que l'histoire du combat avec le lion +et la légendaire petitesse appartiennent réellement au père et non au +fils de Charles Martel, c'est qu'il y a des traces incontestables de +récits épiques formés autour du fils d'Anseïs. Déjà, du temps de +Charlemagne, Paul Diacre écrivait: «Anschises genuit Pippinum, quo nihil +unquam potuit esse audacius». A la fin du Xe siècle, les _Annales +Mettenses_ racontent comme le premier des hauts faits de Pépin II une +histoire qui nous représente, dit M. Rajna, une vraie «chanson +d'enfances», comme nous en connaissons plus d'une. Gondouin avait tué, +en trahison, Anseïs; le jeune Pépin, élevé en lieu sûr, fait tout à coup +irruption dans le palais usurpé par le traître, et, «puerili quidem +manu, sed heroica felicitate prostravit, haud aliter quam ut de David +legitur....» La comparaison de Pépin avec le petit David en face de +l'immense Goliath, que nous retrouvons ici, tend encore à faire croire +que c'était bien l'aïeul du roi Pépin qui avait le surnom de «petit» et +le renom d'une hardiesse extraordinaire. + +G. PARIS, _La légende de Pépin «le Bref»_, dans les +_Mélanges Julien Havet_, Paris, 1895, in-8º. + + + + +III.--LA LITURGIE GALLICANE ET LA LITURGIE ROMAINE EN GAULE. + + +Dès avant saint Boniface la liturgie romaine avait fait sentir son +influence en Gaule. Les livres gallicans, peu nombreux, qui nous sont +parvenus, remontent à la dernière période du régime mérovingien. Presque +tous contiennent des formules d'origine romaine, des messes en l'honneur +de saints romains. Dès le temps de Grégoire de Tours, un livre romain +d'origine, quoique sans caractère officiel, le martyrologe hyéronimien, +fut introduit en Gaule et adapté à l'usage du pays.... D'autres livres +ou fragments de livres, soit romains, soit mixtes, remontent à un temps +où l'influence de saint Boniface ne s'était pas encore exercée sur +l'Église franque, au moins dans les limites de l'ancienne Gaule. + +Que saint Boniface ait poussé vivement à la réforme liturgique et à +l'adoption des usages romains, c'est ce dont il n'est pas permis de +douter.... Il ne pouvait manquer d'être vigoureusement soutenu par les +papes, dont il était le conseiller autant que le légat. On apporta même +en ces choses... une passion acrimonieuse.... Un des rites les plus +touchants de la messe gallicane, c'est la bénédiction du peuple par +l'évêque, au moment de la communion. On tenait tant à ce rite qu'il fut +maintenu, même après l'adoption de la liturgie romaine; presque tous les +sacramentaires du moyen âge contiennent des formules de bénédiction; +maintenant encore, elles sont en usage dans l'église de Lyon. Or, voici +comment le pape Zacharie en parlait dans une lettre à Boniface: + + Pro benedictionibus autem quas faciunt Galli, ut nosti, frater, + multis vitiis variant. Nam non ex apostolica traditione hoc + faciunt, sed per vanam gloriam hoc operantur, sibi ipsis + damnationem adhibentes.... Regulam catholicæ traditionis + suscepisti, frater amantissime: sic omnibus prædica omnesque doce, + sicut a sancta Romana, cui Deo auctore deservimus, accepisti + ecclesia. + +C'est sous l'épiscopat de saint Chrodegang (732-766), et plus +probablement depuis son retour de Rome en 754, que l'église de Metz +adopta la liturgie romaine. Le chant, la _Romana cantilena_, était, de +toutes les innovations liturgiques, la plus apparente et la plus +remarquée. C'est celle qui a laissé le plus de traces dans les livres et +les correspondances. Le pape Paul envoya, vers l'année 760, au roi +Pépin, l'_Antiphonaire_ et le _Responsorial_ de Rome. Cette même année +760, l'évêque de Rouen, Remedius, fils de Charles Martel, étant venu en +ambassade à Rome, obtint du pape la permission d'emmener avec lui le +sous-directeur (_secundus_) de la _Schola cantorum_, pour initier ses +moines «aux modulations de la psalmodie» romaine. Ce personnage ayant +été, peu après, rappelé à Rome, l'évêque envoya ses moines neustriens +terminer leur éducation musicale à Rome, où on les admit dans l'école +des chantres. + +Ce sont là des faits isolés. Il y eut une mesure générale, un décret du +roi Pépin par lequel fut supprimé l'usage gallican. Ce décret est perdu, +mais il se trouve mentionné dans l'_admonitio generalis_ publiée par +Charlemagne en 789.... + +Cette réforme était devenue nécessaire. L'Église franque, sous les +derniers Mérovingiens, était tombée dans le plus triste état de +corruption, de désorganisation et d'ignorance. Nulle part il n'y avait +un centre religieux, une métropole, dont les usages mieux réglés, mieux +conservés, pussent servir de modèle et devenir le point de départ d'une +réforme. L'église wisigothique avait un centre à Tolède, un chef +reconnu, le métropolitain de cette ville, un code disciplinaire unique, +la collection _Hispana_; la liturgie de Tolède était la liturgie de +toute l'Espagne. L'église franque n'avait que des frontières: il lui +manquait une capitale. L'épiscopat frank, en tant que le roi ou le pape +n'en prenaient pas la direction, était un épiscopat acéphale. Chaque +église avait son livre de canons, son usage liturgique; nulle part de +règle, mais l'anarchie la plus complète, un désordre qui eût été +irrémédiable si les souverains carolingiens n'eussent point fait appel à +la tradition et à l'autorité de l'église romaine. + +L'intervention de Rome dans la réforme liturgique ne fut ni spontanée, +ni très active. Les papes se bornèrent à envoyer des exemplaires de +leurs livres liturgiques, sans trop s'inquiéter de l'usage qu'on en +ferait. Les personnes que les rois franks, Pépin, Charlemagne et Louis +le Pieux, chargèrent d'assurer l'exécution de la réforme liturgique, ne +se crurent pas interdit de compléter les livres romains et même de les +combiner avec ce qui, dans la liturgie gallicane, leur parut bon à +conserver. De là naquit une liturgie composite, qui, propagée de la +chapelle impériale dans toutes les églises de l'empire frank, finit par +trouver le chemin de Rome et y supplanta peu à peu l'ancien usage. La +liturgie romaine, depuis le onzième siècle au moins, n'est autre chose +que la liturgie franque, telle que l'avaient compilée les Alcuin, les +Hélisachar, les Amalaire. Il est même étrange que les anciens livres +romains, ceux qui représentaient le pur usage romain jusqu'au neuvième +siècle, aient été si bien éliminés par les autres qu'il n'en subsiste +plus un seul exemplaire. + +Il ne paraît pas que la réforme liturgique entreprise par les princes +carolingiens ait été poussée jusqu'à Milan. Les particularités de +l'usage milanais n'étaient pas inconnues en France; mais cette grande +église, mieux réglée sans doute que celles de la Gaule mérovingienne, +sembla pouvoir se passer de réforme. Son usage, du reste, se rapprochait +déjà beaucoup du rite romain. Il était protégé par le nom de saint +Ambroise. Les fables que raconte Landulfe sur l'hostilité de +Charlemagne envers le rite ambrosien ne méritent aucun crédit. + +L. DUCHESNE, _Origines du culte chrétien. +Étude sur la liturgie latine avant +Charlemagne_, Paris, E. Thorin, 1889, +in-8º. + + + + +CHAPITRE VI + +L'EMPIRE FRANC + + PROGRAMME.--_Charlemagne: la cour, les assemblées, les + capitulaires; les écoles; l'armée et la guerre; restauration de + l'Empire._ + + _Louis le Pieux. Le traité de Verdun. Démembrement de l'Empire en + royaumes. Les Normands en Europe._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Les =annales de l'empire carolingien= ont été dressées avec le plus + grand soin, dans la collection des _Jahrbücher der deutschen + Geschichte_, par S. Abel et B. Simson (_Jahrb. des fränkischen + Reichs unter Karl dem Grossen_, t. I, Leipzig, 1888, 2e éd.; t. + II, Leipzig, 1883, in-8º) pour le règne de Charlemagne;--par B. + Simson (_Jahrb. d. fr. R. unter Ludwig dem Frommen_, Leipzig, + 1874-1876, 2 vol. in-8º) pour le règne de Louis le Pieux;--par E. + Dümmler (_Geschichte des ostfränkischen Reichs_, Leipzig, + 1887-1888, 3 vol. in-8º) jusqu'en 840 pour tout l'Empire et + jusqu'en 918 pour l'Allemagne seulement.--Pour l'histoire des + derniers Carolingiens en France, voir les travaux des élèves de M. + A. Giry: E. Favre (_Eudes, comte de Paris et roi de France, + 882-898_, Paris, 1893, in-8º);--F. Lot (_Les derniers Carolingiens, + 954-991_, Paris, 1891, in-8º).--Pour l'histoire des Carolingiens + d'Allemagne, v. la Bibliographie du ch. VIII. + + Les excellents ouvrages que nous venons d'énumérer sont d'une + érudition ardue. On regrette que les livres de vulgarisation sur + l'=histoire générale de l'empire carolingien= soient, presque tous, + vieillis ou médiocres. Nous ne saurions recommander ni l'_Histoire + des Carolingiens_ de MM. Warnkönig et Gérard (Bruxelles, 1862, 2 + vol. in-8º), ni le _Charlemagne_ de M. Vétault (Tours, 1880, in-4º, + 2e éd.). Voir H. Brosien, _Karl der Grosse_, Leipzig, 1885, + in-8º, et la _Deutsche Geschichte unter den Karolingern_ de E. + Mühlbacher, dans la _Bibliothek deutscher Geschichte_, publiée à + Stuttgart.--Parmi les monographies, celles de A. Himly (_Wala et + Louis le Débonnaire_, Paris, 1849, in-8º) et de E. Bourgeois (_Le + Capitulaire de Kiersy-sur-Oise, 878. Étude sur l'état et le régime + politique de la société carolingienne_, Paris, 1885, in-8º) sont + estimées. + + Les =institutions de l'époque carolingienne= ont été fort étudiées. + Les traités généraux, en français, sont: celui de J.-H. Lehuërou + (_Histoire des institutions carlovingiennes_, Paris, 1843, in-8º), + l'ouvrage posthume, inachevé, de Fustel de Coulanges (_Les + transformations de la royauté pendant l'époque carolingienne_, + Paris, 1892, in-8º); on sait (ci-dessus, p. 45) que M. Ch. Bayet + prépare un _Manuel des institutions françaises. Période + mérovingienne et carolingienne_. Voir aussi le Manuel précité (p. + 44) de H. P. Viollet.--Cf., en allemand, G. Waitz, _Die + karolingische Zeit_, t. III et IV de sa _Deutsche + Verfassungsgeschichte_, Kiel, 1883-1885, in-8º, 3e éd. + + Il n'existe point jusqu'ici de bon ouvrage d'ensemble sur la + =renaissance carolingienne= du IXe siècle, première, et, à + quelques égards, admirable résurrection de l'antiquité.--On + recommande d'ordinaire les livres de B. Hauréau (_Charlemagne et sa + cour_, Paris, 1877, in-12), de J. Bass Mullinger (_The schools of + Charles the Great or the restoration of education in the ninth + century_, London, 1877, in-8º), de K. Werner (_Alcuin und sein + Jahrhundert_, Paderborn, 1881, in-12). Mais le sujet reste à + traiter. Toutefois quelques parties en ont été déjà magistralement + approfondies.--La littérature des temps carolingiens a été étudiée + par A. Ebert (_Histoire générale de la littérature en Occident_, t. + II et III, Paris, 1884-1889, trad. de l'all.), et, mieux encore, + par A. Hauck (_Kirchengeschichte Deutschlands_, t. II, _Die + Karolingerzeit_, Leipzig, 1890, in-8º). M. L. Traube prépare pour + le _Handbuch_ d'I. v. Müller une «histoire de la littérature latine + au moyen âge», symétrique à l'histoire de la littérature byzantine + de K. Krumbacher (ci-dessus, p. 100).--Sur l'art carolingien, voir: + F. v. Reber, _Der karolingische Palastbau_, München, 1891-1892, 2 + vol. in-4º; P. Clemen, _Merowingische und karolingische Plastik_, + Bonn, 1892, in-8º; F. Leitschuh, _Geschichte der karolingischen + Malerei_, Berlin, 1894, in-8º.--Sur la réforme de l'écriture et de + la décoration des manuscrits, il y a des notions élémentaires dans + les Manuels de MM. M. Prou (_Manuel de paléographie_, Paris, 1892, + in-8º, 2e éd., ch. III) et A. Molinier (_Les manuscrits_, Paris, + 1892, in-16); mais ce sujet a été en grande partie renouvelé par + les recherches de M. S. Berger (_Histoire de la Vulgate pendant les + premiers siècles du moyen âge_, Nancy, 1893, in-8º), dont les + résultats n'ont pas encore pénétré dans les livres d'enseignement. + + Pour l'=histoire économique et sociale des temps carolingiens=, + consulter: A. Longnon, _Polyptyque de l'abbaye de + Saint-Germain-des-Prés, rédigé au temps de l'abbé Irminon_, + Introduction, Paris, 1895, in-8º;--K. Th. v. Inama-Sternegg, + _Deutsche Wirthschaftsgeschichte bis zum Schluss der + Karolingerperiode_, Leipzig, 1879, in-8º;--K. Lamprecht, _Étude sur + l'état économique de la France pendant la première partie du moyen + âge_, Paris, 1889, in-8º, trad. de l'all. + + La littérature relative aux Normands et aux =invasions normandes= est + très abondante dans les pays scandinaves; mais il n'y a pas encore + de bonne histoire générale de ces invasions (on ne se sert plus de + celle de G.-B. Depping, _Histoire des expéditions maritimes des + Normands_, Bruxelles, 1844, in-8º). Parmi les monographies: J. + Steenstrup, _Études préliminaires pour servir à l'histoire des + Normands et de leurs invasions_, Caen, 1882, in-8º, trad. du + danois, extr. du _Bull. de la Soc. des Antiquaires de + Normandie_;--J. J. Worsaae, _La civilisation danoise au temps des + Vikings_, dans les _Mémoires de la Soc. des Ant. du Nord_, + 1878-79;--Prolégomènes à l'édition de Dudon de Saint-Quentin par M. + J. Lair, dans les _Mémoires de la Soc. des Ant. de Normandie_, t. + XXIII;--C. F. Keary, _The Vikings in western Christendom, 789-888_, + London, 1891, in-8º.--Sur l'art scandinave: H. Hildebrand, _The + industrial arts of Scandinavia in the pagan time_, London, 1892, + in-8º. + + + + +I.--L'ÉVÉNEMENT DE L'AN 800. + + +Le couronnement de Charlemagne comme empereur d'Occident n'est pas +seulement l'événement capital du moyen âge, c'est un de ces très rares +événements dont on peut dire que, s'ils n'étaient pas arrivés, +l'histoire du monde n'eût pas été la même. + +Pendant toute cette sombre période du moyen âge, deux forces luttaient à +qui l'emporterait: d'une part, les instincts de division, de désordre, +d'anarchie, qui prenaient leur source dans les impulsions sans frein et +l'ignorance barbare de la grande masse de l'humanité; de l'autre, +l'aspiration passionnée des meilleurs esprits à l'unité réelle du +gouvernement, aspiration dont les ressouvenirs de l'ancien empire romain +formaient la base historique et dont le dévouement à une Église visible +et universelle était la plus constante expression. La première de ces +deux tendances, comme tout le montre, était, du moins en politique, la +plus forte; mais la dernière, servie et stimulée par un génie aussi +extraordinaire que celui de Charlemagne, remporta en l'an 800 une +victoire dont les fruits ne devaient plus être perdus. A la mort du +héros, le flot de l'anarchie et de la barbarie se remit à battre avec +autant de violence contre les choses du passé, mais sans pouvoir +désormais les submerger en entier. C'est justement parce que l'on +sentait que personne autre que Charles n'eût pu triompher à ce point des +calamités présentes par la formation et l'établissement d'un gigantesque +système de gouvernement, que l'excitation, la joie, l'espérance +réveillées par son couronnement furent si profondes. On en trouvera +peut-être la meilleure preuve, non dans les annales mêmes de ce temps, +mais dans les lamentations déchirantes qui éclatèrent au moment où +l'empire, vers la fin du IXe siècle, commença à se dissoudre; dans +les merveilleuses légendes qui se groupèrent autour du nom de l'empereur +Charlemagne, du preux dont aucun exploit ne parut incroyable[27]; dans +l'admiration religieuse avec laquelle ses successeurs germains +contemplèrent et s'efforcèrent d'imiter complètement ce modèle presque +surhumain. + +[Illustration: FACCIATA INTERIORE DELLA CHIESA ANTICHA DI S. PIETRO IN +VATICANO, E SVO ATRIO + +Descritta de Carlo Padredio disegnata et intagliata da Giovanni Battista +Falde + +Façade intérieure de l'ancienne église Saint-Pierre au Vatican.] + +[Illustration: Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre. +Restitution.] + +Transcrivons, pour connaître les pensées des hommes qui assistèrent en +l'an 800 à la résurrection de l'empire au profit du chef de la dynastie +austrasienne les récits de trois annalistes contemporains ou presque +contemporains, de deux Germains et d'un Italien. On lit dans les annales +de Lorsch: + +«Et à cause que le nom d'empereur n'était plus employé par les Grecs et +que leur empire était possédé par une femme, il sembla alors mêmement au +pape Léon et à tous les saints pères qui assistaient au présent concile, +de même qu'au reste du peuple chrétien, qu'ils devaient prendre pour +empereur Charles, le roi des Franks, qui tenait Rome elle-même, où les +Césars avaient toujours accoutumé de demeurer, et toutes les autres +régions qu'il gouvernait en Italie, en Gaule et en Germanie; et d'autant +que Dieu lui avait remis toutes ces terres entre les mains, il semblait +juste qu'avec l'aide de Dieu et à la prière de tout le peuple chrétien +il eût aussi le nom d'empereur. Auquel désir le roi Charles n'eut pas la +volonté de se refuser; mais se soumettant en toute humilité à Dieu et à +la prière des prêtres et de tout le peuple chrétien, le jour de la +nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, il prit le nom d'empereur, +étant consacré par le seigneur pape Léon.» + +Le récit de la chronique de Moissac (an 801) est, à fort peu de chose +près, le même: + +«Or, comme le roi, le très saint jour de la naissance du Seigneur, se +levait pour entendre la messe, après s'être mis à genoux devant la +châsse du bienheureux apôtre Pierre, le pape Léon, avec le consentement +de tous les évêques et des prêtres, du sénat des Franks et semblablement +de celui des Romains, posa une couronne d'or sur sa tête, le peuple +romain poussant aussi de grands cris. Et lorsque le peuple eut fini de +chanter _Laudes_, il fut adoré par le pape selon la coutume des +empereurs d'autrefois. Car cela aussi se fit par la volonté de Dieu. +Car, tandis que ledit empereur demeurait à Rome, on lui amena diverses +personnes qui disaient que le nom d'empereur avait cessé d'être en usage +chez les Grecs, et que l'empire, chez eux, était occupé par une femme +appelée Irène, qui s'était emparée par tromperie de son fils l'empereur, +lui avait arraché les yeux et avait pris l'empire pour elle-même, comme +il est écrit d'Athalie dans le _Livre des Rois_; ce qu'entendant, le +pape Léon et toute l'assemblée des évêques, des prêtres et des abbés, +et le sénat des Franks, et tous les anciens parmi les Romains, ils +tinrent conseil avec le reste du peuple chrétien afin de nommer empereur +Charles, roi des Franks, voyant qu'il tenait Rome, la mère de l'empire, +où les Césars et les empereurs avaient toujours accoutumé de demeurer; +et pour que les païens ne pussent pas se moquer des chrétiens, comme ils +le feraient si le nom d'empereur cessait d'être en usage parmi les +chrétiens.» + +[Illustration: Couronne dite de Charlemagne, conservée au trésor +impérial de Vienne.] + +Ces deux relations sont de source germaine; celle qui suit a été écrite +par un Romain, probablement une cinquantaine ou une soixantaine d'années +après l'événement. Elle est extraite de la vie de Léon III, dans les +_Vitæ pontificum romanorum_, attribuées au bibliothécaire papal +Anastase: + +«Après ces choses vint le jour de la naissance de Notre Seigneur +Jésus-Christ, et tout le monde se rassembla de nouveau dans la susdite +basilique du bienheureux apôtre Pierre; et alors, le gracieux et +vénérable pontife couronna de ses propres mains Charles d'une couronne +très précieuse. Alors tout le fidèle peuple de Rome, voyant comme il +défendait et comme il chérissait la sainte Église romaine et son +vicaire, se mit, par la volonté de Dieu et du bienheureux Pierre, le +gardien des clefs du royaume céleste, à crier d'un seul accord et très +haut: «A Charles, le très pieux Auguste, couronné par Dieu, le grand et +pacifique empereur, longue vie et victoire!» Tandis que lui, devant la +sainte châsse du bienheureux apôtre Pierre, il invoquait divers saints, +il fut proclamé trois fois et tous le choisirent comme empereur des +Romains. Là-dessus, le très saint pontife oignit Charles de l'huile +sainte, et semblablement son très excellent fils qui devait être roi, le +jour même de la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ; et quand la +messe fut finie, alors après la messe le sérénissime seigneur empereur +offrit des présents.» + +Ces trois relations n'offrent, quant aux faits, aucune différence +sérieuse, bien que le prêtre romain, comme il est naturel, rehausse +l'importance du rôle joué par le pape, tandis que les Germains, trop +portés à prêter à l'événement une allure rationnelle, parlent d'un +synode du clergé, d'une consultation du peuple et d'une requête formelle +adressée à Charles, toutes choses que le silence d'Eginhard à ce sujet +aussi bien que les autres circonstances du fait nous interdisent de +prendre au pied de la lettre. De même le _Liber pontificalis_ omet +l'adoration rendue par le pape à l'empereur, sur laquelle la plupart des +annales frankes insistent de façon à la mettre hors de doute. Cependant +l'impression que laissent les trois récits est au fond la même. Ils +montrent, tous les trois, combien il est peu facile d'attribuer à +l'événement un caractère de stricte légalité. Le roi frank ne saisit pas +la couronne de son propre chef, mais la reçoit plutôt comme si elle lui +revenait naturellement, comme la conséquence légitime de l'autorité +qu'il exerçait déjà. Le pape la lui donne, mais non en vertu d'un droit +quelconque qui lui appartienne en propre comme chef de l'Église; il est +seulement l'instrument de la Providence divine, qui a, sans conteste, +désigné Charles comme la personne la plus propre à défendre et à +diriger la société chrétienne. Le peuple romain ne choisit ni ne nomme +formellement, mais par ses acclamations accepte le chef qu'on lui +présente. Ce fut justement à cause de l'indétermination où toutes choses +furent ainsi laissées, reposant, non sur des stipulations expresses, +mais plutôt sur une sorte d'entente mutuelle, sur une conformité de +croyances et de désirs qui ne prévoyaient aucun mal, que cet événement +prêta avec le temps à tant d'interprétations différentes. Quatre siècles +plus tard, lorsque la Papauté et l'Empire se furent laissé entraîner à +cette lutte mortelle qui décida de leur sort commun, trois théories +distinctes relatives au couronnement de Charles seront défendues par +trois partis différents, toutes trois plausibles, toutes trois à +certains égards trompeuses. Les empereurs souabes regardèrent la +couronne comme une conquête de leur grand prédécesseur et en conclurent +que les citoyens et l'évêque de Rome n'avaient aucun droit sur eux. Le +parti patriote parmi les Romains, en appelant à l'histoire des origines +de l'empire, déclara que, sans l'acquiescement du sénat et du peuple, +aucun empereur ne pouvait être fait légalement, puisqu'il n'était que +leur premier magistrat et le dépositaire passager de leur autorité. Les +papes signalèrent le fait indiscutable du couronnement par la main de +Léon et soutinrent qu'en qualité de vicaire de Dieu sur la terre, +c'était alors son droit et ce serait toujours le leur d'accorder à qui +il leur plairait un office dont le titulaire n'avait été créé que pour +être leur serviteur. De ces trois points de vue, le dernier prévalut en +définitive, quoiqu'il ne soit pas mieux fondé que les deux autres. Il +n'y eut, en réalité, ni conquête de Charles, ni don du pape, ni élection +du peuple. De même qu'il était sans précédent, l'acte était illégal; ce +fut une révolte de l'ancienne capitale de l'Occident, justifiée par la +faiblesse et la perversité des princes byzantins, sanctifiée aux yeux du +monde par la participation du vicaire de Jésus-Christ, mais sans +fondement juridique et incapable d'en établir un pour l'avenir. + +C'est une question intéressante et quelque peu embarrassante de savoir +jusqu'à quel point la scène du couronnement, dont les circonstances +furent si imposantes et les résultats si graves, fut préméditée entre +ceux qui y participèrent. Eginhard dit que Charles avait coutume de +déclarer que, même pour une si grande fête, il ne serait pas entré dans +l'église, le jour de Noël de l'an 800, s'il avait su les intentions du +pape. Le pape, d'autre part, ne se serait jamais hasardé à faire une +démarche aussi importante sans s'être assuré au préalable des +dispositions du roi, et il n'est guère possible qu'un acte auquel +l'assemblée était évidemment préparée ait été gardé secret. Quoi qu'il +en soit, la déclaration de Charles subsiste, et on ne saurait +l'attribuer à un pur motif de dissimulation. Il faut supposer que Léon, +après s'être éclairé sur les vœux du clergé et du peuple romain et +sur ceux des grands personnages franks, résolut de profiter de +l'occasion et du lieu qui s'offraient si favorablement pour réaliser le +plan qu'il méditait depuis si longtemps, et que Charles, entraîné par +l'enthousiasme du moment et voyant dans le pontife le prophète et +l'instrument de la volonté divine, accepta une dignité qu'il eût +peut-être préféré recevoir un peu plus tard ou de quelque autre façon. +Si donc on adoptait une conclusion positive, ce devrait être que +Charles, bien qu'il eût donné au projet une adhésion plus ou moins +vague, fut surpris et déconcerté par son exécution subite, qui +interrompait l'ordre soigneusement étudié de ses propres desseins. Et +quoiqu'un événement qui changea l'histoire du monde ne doive être +considéré en aucun cas comme un accident, il peut fort bien avoir eu, +pour les spectateurs franks ou romains, l'air d'une surprise. Car il n'y +avait point de préparatifs visibles dans l'église; le roi ne fut pas, +comme plus tard ses successeurs teutoniques, conduit en procession au +trône pontifical: tout d'un coup, à l'instant même où il sortait de +l'enfoncement sacré où il s'était agenouillé parmi les lampes toujours +allumées devant la plus sainte des reliques chrétiennes,--le corps du +prince des apôtres,--les mains du représentant de cet apôtre posaient +sur sa tête la couronne de gloire et répandaient sur lui l'huile qui +sanctifie. Ce spectacle était fait pour remplir l'âme des assistants +d'une profonde émotion religieuse, à la pensée que la divinité était +présente au milieu d'eux, et pour leur inspirer de saluer celui que +cette présence semblait consacrer presque visiblement du nom de «pieux +et pacifique empereur, couronné par Dieu», _Karolo, pio et pacifico +Imperatori, a Deo coronato, vita et Victoria_. + +J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_, +Paris, A. Colin, 1890, in-8º. Traduit de l'anglais +par A. Domergue. + + + + +II.--LES OFFICIERS DU PALAIS CAROLINGIEN. + +L'APOCRISIAIRE + + +Saint Adalbert, abbé de Corbie, avait pris soin de composer un livre de +quelque étendue sur les officiers du palais de Charlemagne. Ce livre est +perdu; mais nous en possédons, du moins, une analyse faite pour +l'instruction de Carloman par un prélat d'une grande autorité, Hincmar +de Reims. C'est le guide que nous allons suivre. + +Le premier officier du palais était l'apocrisiaire ou archi-chapelain. +Sous ses ordres étaient les clercs de la chapelle du roi, et il +présidait aux offices de cette chapelle. Mais c'étaient là ses moindres +soins; car il avait, en outre, dans ses attributions l'intendance de +toutes les affaires ecclésiastiques du royaume, et préparait le jugement +de toutes les causes de l'ordre canonique: ce qui lui donnait une grande +puissance. Cependant cette haute fonction était quelquefois attribuée à +de simples abbés. Ainsi, du temps de Pépin et dans les premières années +du règne de Charlemagne, l'archi-chapelain du palais était l'abbé de +Saint-Denis, nommé Fulrad. Zélé défenseur des droits de la crosse +épiscopale, Hincmar n'admet pas qu'un abbé ait pu marcher ainsi devant +les évêques sans leur consentement; il suppose donc que ce consentement +fut accordé. Nous avons lieu de croire que Pépin ne le demanda pas. Cet +abbé de Saint-Denis était d'ailleurs un homme considérable. Il avait +même rempli les fonctions d'ambassadeur dans la Ville éternelle, et par +ses conseils le pape Zacharie avait déposé le dernier des princes +mérovingiens. Ainsi l'établissement de la dynastie nouvelle était en +partie son ouvrage. Cela méritait bien les plus hautes faveurs, et l'on +ne doit pas s'étonner de voir les premiers évêques passer, à la cour de +Pépin, après un tel abbé. A la mort de Fulrad, Charlemagne conféra son +titre à l'archevêque de Metz, Angilramne. Les évêques observaient alors +assez fidèlement l'obligation de la résidence. Charlemagne fit +comprendre au pape Adrien qu'il devait constamment avoir à ses côtés un +homme versé dans les affaires ecclésiastiques, et l'archevêque de Metz +obtint, en conséquence, la permission de venir à la cour. Celui-ci fut, +à sa mort, remplacé par Hildebold, évêque de Cologne. Théodulfe, qui lui +devait peut-être quelques services, a célébré la grande bonté +d'Hildebold: «La douceur de ses traits, dit-il, répondait à celle de son +âme.» Angilbert l'inscrit au nombre des meilleurs poètes de la cour. +Dans la vie de Léon III par Anastase, Hildebold remplit un grand rôle: +c'est lui qui se rend le premier auprès de ce pape, si cruellement +traité par ses clercs en révolte, et c'est lui qui fait arrêter les +coupables.... + +Veut-on se faire une juste idée d'un grand officier de la couronne sous +le règne de Charlemagne? En voici le type le plus parfait; c'est +Angilbert [qu'une lettre du pape Adrien, datée de 794, désigne comme +«ministre de la chapelle royale»]. + +Son père, son aïeul, ayant occupé, sous les rois précédents, de hautes +charges, Charles l'avait eu, dans sa jeunesse, pour commensal et pour +ami. En montant sur le trône, il le nomma son conseiller _silentiaire_ +ou _auriculaire_, c'est-à-dire son confident officiel, le premier de ses +ministres. Angilbert a le goût des lettres profanes; cet autre _Homère_ +lit couramment Ovide et Virgile: c'est un savant, c'est même un poète +distingué. A ces titres l'Église le réclame, et le voilà prêtre. On lui +destine déjà le pallium; plusieurs villes métropolitaines se disputent +l'honneur de posséder un prélat de si grand renom, quand il séduit et +rend deux fois mère Berthe, une fille du roi.... + +A quelque temps de là, c'est un duché qu'il possède et non pas une +métropole. On le voit parcourir le Ponthieu, sa province, rendant la +justice au nom du roi. Mais il est inquiet, car il est malade, et +l'affection morbide qui le travaille menace, il paraît, d'interrompre +le cours de sa vie. Alors il entend parler du monastère de +Saint-Riquier, célèbre par le nombre de ses religieux et par les +miracles accomplis au tombeau du saint qui l'a fondé. Ce récit émeut +Angilbert, et il ne pense plus qu'à faire sa retraite à Saint-Riquier, +s'il recouvre la santé par l'intercession du puissant patron des pauvres +moines. Mais le terrible Charles a fait consacrer ses amours avec +Berthe: il est marié. Qu'importe? S'il entre dans un monastère, sa +femme, par ses ordres, suivra son exemple; ils expieront ainsi, l'un et +l'autre, les écarts de leur conduite. Telles étaient les pensées +qu'Angilbert roulait dans son esprit, accommodant toute chose au pieux +dessein qu'il avait formé, quand un bruit plein d'alarmes arriva jusqu'à +lui. Les Danois avaient pénétré, par les embouchures de la Seine et de +la Somme, dans tous les ports de la France maritime; leurs innombrables +navires emplissaient les fleuves, et les populations riveraines, +épouvantées par l'irruption de ces farouches dévastateurs, refluaient +vers les villes du centre, implorant le secours des gens de guerre. +Angilbert n'a plus le loisir de songer au salut de son âme; et, comme +les troupes dont il pouvait disposer n'étaient pas capables de soutenir +le choc des pirates, il se rend auprès du roi pour lui faire le récit +des périls qui menacent une de ses provinces. Celui-ci n'a rien de plus +pressé que de mettre sous les ordres d'Angilbert des forces +considérables. C'était en l'année 791. A l'approche des Francs, les +Danois prennent la fuite et il en est fait un grand carnage. + +[Illustration: Dôme de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle.] + +Angilbert se rend alors à Saint-Riquier, remercie Dieu de la victoire +qu'il a si facilement remportée, prend l'habit claustral, et l'impose à +Berthe, qui vient, au mépris des canons, demeurer avec lui dans +l'intérieur du monastère. Bientôt on le nomme abbé. Les suffrages ne se +partagent pas; ils se réunissent tous sur la tête d'un homme aussi +puissant à la cour, aussi vaillant à la guerre. Va-t-il, suivant la +règle, s'assujettir à la résidence et finir dans le recueillement une +vie commencée par les agitations du siècle? La règle n'avait pas été +faite pour les religieux de cette qualité, ou bien on les dispensait +aisément de la suivre. Déjà, étant simple moine, en 792, il avait été +chargé de conduire au delà des monts, devant le pontife Adrien, ce +malheureux évêque d'Urgel, Félix, qui avait osé chercher le sens d'un +grand mystère, et s'était fait condamner comme nestorien. Reparaissant +bientôt à la cour, Angilbert joint au titre d'abbé celui d'apocrisiaire, +et se rend de nouveau dans la Ville éternelle, chargé de transmettre au +pape les actes du concile de Francfort. On l'y retrouve encore en 796. +En 800, il suit Charlemagne allant à Rome châtier les persécuteurs de +Léon et recevoir les insignes de la puissance impériale. En 811, il +réside à la cour, présidant, sous le nom d'Homère, les doctes assemblées +des théologiens et des poètes palatins; et puis il va mourir à +Saint-Riquier, au mois de février de l'année 814, quand Charles, son +maître et son constant ami, mourait dans son palais d'Aix-la-Chapelle. + +L'apocrisiaire était certainement le plus occupé des fonctionnaires du +palais, mais Charlemagne venait souvent à son aide. Lorsqu'il n'avait +pas un trop vif souci des choses de la guerre, Charlemagne aimait à +apprendre comment se comportait son église, faisait des règlements pour +la discipline et dictait même des articles liturgiques; ou bien encore, +mandant auprès de lui les évêques, les abbés mal notés, il ne leur +épargnait ni les réprimandes, ni même, au besoin, les châtiments. Ainsi, +dans plusieurs de ses capitulaires, il recommande à ses clercs d'étudier +les Écritures, et de croire fermement au mystère de la Trinité; il leur +enjoint, en outre, d'apprendre par cœur tout le psautier, avec les +prières, les formules, les oraisons nécessaires pour administrer le +baptême; enfin il leur défend d'avoir plusieurs femmes pour épouses et +de manger dans les cabarets. Jusqu'où ne s'étendait pas alors la +compétence du pouvoir civil en matière de religion? Se présentant un +jour à sa chapelle au moment où l'on allait baptiser quelques enfants, +Charlemagne les interroge et reconnaît qu'il ne savent pas +convenablement l'oraison dominicale et le symbole. Usurpant alors, pour +employer le langage des canoniales modernes, usurpant les fonctions de +l'évêque, il interrompt la cérémonie, renvoie les enfants dans leurs +familles, et leur interdit de revenir à la fontaine sacrée tant qu'ils +ne seront pas mieux instruits. Une autre fois, il défend aux prêtres de +recevoir de l'argent pour administrer les sacrements, ou bien de vendre +à des marchands juifs les vases ou les autres ornements des églises. +Comme il s'estimait, et à bon droit, plus savant en liturgie que les +plus grands prélats de son royaume, il ne manquait pas de faire des +règlements pour enjoindre ou pour prohiber telle ou telle pratique dans +les cérémonies de la messe, dans l'ordre des jours fériés, dans +l'administration des sacrements. Les prescriptions de ce genre abondent +dans ses capitulaires. Quelquefois même, remplissant les derniers +offices de l'apocrisiaire, il enseignait la psalmodie aux clercs de sa +chapelle. + +Voici ce que raconte, à ce propos, notre anonyme de Saint-Gall: «Parmi +les hommes attachés à la chapelle du très docte Charles, personne ne +désignait à chacun les leçons à réciter, personne n'en indiquait la fin, +soit avec de la cire, soit par quelque marque faite avec l'ongle; mais +tous avaient soin de se rendre assez familier ce qui devait se lire pour +ne tomber dans aucune faute quand on leur ordonnait à l'improviste de +dire une leçon. L'empereur montrait du doigt ou du bout de son bâton +celui dont c'était le tour de réciter, ou qu'il jugeait à propos de +choisir, ou bien il envoyait quelqu'un de ses voisins à ceux qui étaient +placés loin de lui. La fin de la leçon, il la marquait par une espèce de +son guttural. Tous étaient si attentifs quand ce signal se donnait, que, +soit que la phrase fût finie, soit qu'on fût à la moitié de la pause, ou +même à l'instant de la pause, le clerc qui suivait ne reprenait jamais +au-dessus ni au-dessous, quoique ce qu'il commençait ou finissait ne +parût avoir aucun sens. Cela, le roi le faisait ainsi pour que tous les +lecteurs de son palais fussent les plus exercés, quoique tous ne +comprissent pas bien ce qu'ils lisaient.» Ce récit doit être exact. On y +voit si bien tous les personnages désignés remplir leur rôle qu'on les +représenterait aisément sur la toile. Ce serait une curieuse peinture, +et qui saisirait tous les regards par l'énergie de sa couleur locale: +Charlemagne enseignant la psalmodie, un bâton à la main, et touchant de +ce bâton l'épaule des clercs qui doivent entonner les répons.... + +B. HAURÉAU, _Charlemagne et sa cour_, +Paris, Hachette, 1877, in-12. + + + + +III.--FRANCE ET PAYS VOISINS APRÈS LE TRAITÉ DE VERDUN. + + +Le traité conclu à Verdun en août 843, entre les trois fils de Louis le +Pieux, réglait une question qui troublait l'Empire depuis quatorze ans. +Il assura l'indépendance absolue de chacun des princes qui y +participèrent et doit être considéré comme la charte constitutive du +royaume de France, tel qu'il subsista jusqu'à la fin du moyen âge. + +Les chroniqueurs carolingiens qui parlent du traité de Verdun ne donnent +sur la composition des trois royaumes que des indications sommaires. Au +dire de Prudence de Troyes, le plus explicite d'entre eux, «Louis reçut +pour sa part tout ce qui est au delà du Rhin et, en deçà du fleuve, +Spire, Worms, Mayence et leur territoire. Lothaire eut le pays compris +entre l'Escaut et le Rhin jusqu'à la mer, et, de l'autre côté, le +Cambrésis, le Hainaut, le _Lommense_, le _Castricium_ et les comtés qui +les avoisinent en deçà de la Meuse jusqu'à la Saône qui se joint au +Rhône, et le long du Rhône jusqu'à la mer avec les comtés qui bordent +l'une et l'autre rive du fleuve; hors de ces limites, il dut à +l'affection de son frère Charles l'abbaye de Saint-Vaast d'Arras. Les +deux princes laissèrent à Charles toutes les autres contrées jusqu'à +l'Espagne.» + +Le texte dont on vient de lire la traduction est fort heureusement +complété par l'acte de partage du royaume de Lothaire II, rédigé en 870. +Cet acte, où sont énumérés avec grand soin les cités et tous les _pagi_ +ayant appartenu à ce fils de l'empereur Lothaire, nous a permis de +tracer avec une exactitude absolue la limite intérieure des trois États +créés par le traité de Verdun: il complète les renseignements donnés par +Prudence, en indiquant parmi les possessions de Lothaire une province +d'outre-Rhin, la Frise, et son étude attentive permet d'établir, +contrairement à l'opinion exprimée en plus d'une carte de la dernière +édition de Sprüner, qu'il ne comprenait, en dehors de cette région, +aucun _pagus_ de la rive droite du Rhin. + +Nous n'avons point compris dans le royaume de Charles le Chauve la +Bretagne, où Noménoé se rendit indépendant en cette même année 843, et +nous avons joint au royaume breton les territoires de Nantes et Rennes, +qu'il enleva bientôt aux Francs et qui, en 851, furent officiellement +cédés par Charles le Chauve a Érispoé, fils et successeur de Noménoé. + +Lors de la conclusion du traité de Verdun, qui attribuait à Charles le +Chauve l'ancien royaume d'Aquitaine, Pépin II revendiquait, non sans un +certain succès, ce pays que son père, le roi Pépin, avait gouverné +durant vingt et un ans. Un traité intervint en 845 entre les deux +compétiteurs: Charles abandonna l'Aquitaine à Pépin en se réservant +Poitiers, Saintes et Angoulème; mais cette scission fut de courte durée, +Pépin ayant été rejeté en 848 par ses sujets. + +A. LONGNON, _Atlas historique de la France_, +texte explicatif, 2e livr., Paris, Hachette, +1888, in-8º. + + + + +IV.--MANUSCRITS CAROLINGIENS. + + +Il suffit de comparer certaines initiales des plus anciens manuscrits +carolingiens et celles des manuscrits anglo-saxons pour reconnaître +entre les unes et les autres des ressemblances indéniables. Qu'on +rapproche par exemple les initiales enclavées et à formes bizarres du +fameux Évangéliaire de Stockholm, et celles de la seconde Bible de +Charles le Chauve, on sera frappé de la ressemblance: même abus des +formes géométriques données aux lettres, même goût pour les points +rouges ou verts cerclant les grandes initiales, même usage de cadres de +couleur sur lesquels se détachent ces lettres. Ces ressemblances se +remarquent encore dans l'Évangéliaire de Saint-Vaast d'Arras, type de +l'école franco-saxonne du nord de la France. Voilà un premier élément +[constitutif de l'art carolingien] dont l'origine est bien certaine. +Transporté en Gaule et en Germanie par les colonies monastiques du +VIe et du VIIe siècle, l'art anglo-saxon, épuré et raffiné, jouit, +grâce à Alcuin et à ses disciples, d'une faveur bien méritée au VIIIe +et au IXe. + +[Illustration: Page ornée de l'Évangéliaire de Saint-Vaast.] + +[Illustration: La Source de vie. + +Peinture de l'Évangéliaire de Charlemagne.] + +Mais il a à lutter contre un rival puissant, l'art antique. Déjà, on ne +saurait le nier, la tradition antique a exercé une réelle influence sur +l'art anglo-saxon; au temps de Charlemagne, il revit en Gaule, et du +mélange des deux arts sortira plus tard l'art roman proprement dit. +Comment et pourquoi au IXe siècle l'art antique jouit-il d'une telle +faveur, on ne saurait le dire au juste. Nous n'avons plus les manuscrits +connus et imités par les calligraphes carolingiens. Toutefois, on ne +peut en douter, ils ont dû voir et imiter de bons modèles. On conserve +à Utrecht un Psautier célèbre, exécuté en Angleterre, au VIIIe siècle +probablement, par un artiste anglo-saxon, mais copié, semble-t-il, sur +un manuscrit bien plus ancien. Le texte, écrit en capitales sur trois +colonnes, est illustré de quantité de dessins; sans doute l'artiste a +trahi son inexpérience dans le tracé des têtes et des extrémités, mais +une foule de détails prouvent que soit directement, soit indirectement, +il s'inspirait d'images antiques.... + +C'est donc de l'art antique et de l'art anglo-saxon que procède, à notre +sens, l'art carolingien; les artistes du IXe siècle auront pu +s'inspirer parfois de quelques peintures grecques connues d'eux, mais le +cas est fort rare, et à mesure que l'on avance dans le siècle, l'art +antique prédomine de plus en plus. Que l'on compare seulement +l'Evangéliaire de Charlemagne de 781 et le Psautier de Charles le +Chauve, et l'on comprendra la portée de notre observation. + +Le premier est un remarquable produit du nouvel art à ses débuts. Écrit +en 781 et présenté par le scribe Gotescalc au roi Charles durant un +séjour de celui-ci à Rome, il renferme les évangiles de l'année; il est +écrit en lettres d'or sur parchemin de pourpre, avec titres en encre +d'argent[28]; chaque page se compose de deux colonnes renfermées dans +des encadrements assez beaux, imités, semble-t-il, de manuscrits +d'Angleterre; on y retrouve bien quelques rinceaux rappelant +l'ornementation antique, mais la majeure partie des motifs se compose +d'entrelacs, de monstres, de dessins géométriques. Six peintures ornent +le volume; quatre d'entre elles représentent les évangélistes et leurs +symboles, une cinquième le Christ dans sa gloire, la dernière enfin la +Source de vie. Une sorte de kiosque, grossièrement colorié, supporté par +huit colonnes et surmonté d'une croix pattée, abrite la fontaine +mystique, à laquelle viennent se désaltérer un cerf et des oiseaux; +d'autres animaux, paons, coqs, canards, couvrent le fond qu'occupent +encore en partie des plantes d'apparence bizarre. L'aspect général est +singulier et rappelle un peu l'Orient. La signification symbolique de la +composition est du reste bien connue, et les artistes occidentaux ont +plus d'une fois représenté la source mystique de la vie éternelle. + +Le fameux Psautier de Charles le Chauve, écrit vers le milieu du IXe +siècle par un certain Liuthard, qui se nomme à la fin, est tout entier +écrit en onciale d'or sur vélin blanc. Les initiales et les titres sont +sur bandes de pourpre, et en tête de chaque nocturne on trouve une page +d'ornement; on y remarque une foule de motifs empruntés à l'art antique, +entre autres une grecque de deux teintes vue en perspective, copiée +probablement sur une mosaïque. Quelques feuillets entièrement pourprés +sont chargés des rinceaux les plus délicats, dignes des peintres de la +Renaissance. Les peintures sont au nombre de trois. La première +représente David accompagné de ses quatre compagnons accoutumés: l'un +d'eux, qui danse, paraît copié sur un modèle romain. Dans la seconde +figure le roi Charles, sous un fronton à l'antique, de couleur violette: +le roi est sur un trône d'orfèvrerie, il a la couronne sur la tête et +porte des sandales de pourpre. La troisième peinture, qui fait vis-à-vis +à cette dernière, représente un écrivain assis et nimbé. Quelques-unes +des initiales de ce précieux volume rappellent encore de fort loin les +manuscrits anglo-saxons; mais tout le reste de l'ornementation est +antique. + + * * * * * + +L'École de Tours est une des écoles calligraphiques les plus importantes +des temps carolingiens. Fondée par Alcuin, elle resta longtemps +florissante et on en trouve des produits un peu partout, à Tours même, à +Paris, à Chartres, en Allemagne, etc. On les reconnaît à l'usage d'une +demi-onciale toute particulière, avec quelques lettres bizarres, tel +que le _g_ qui, composé de trois traits droits, rappelle la même lettre +dans l'alphabet anglo-saxon. M. Delisle attribue à cette école +quelques-uns des plus beaux monuments du IXe siècle; nous n'en +citerons que quatre: la Bible du comte Vivien, à Paris; celle d'Alcuin, +au Musée Britannique; le Sacramentaire d'Autun et l'Évangéliaire de +l'empereur Lothaire. + +La Bible offerte à Charles le Chauve par le comte Vivien[29] est un des +plus beaux spécimens de l'art carolingien. Les lettres ornées, dont +beaucoup sont sur fond de couleur, sont tout à fait anglo-saxonnes. Par +contre, l'inspiration antique se fait jour dans le reste de +l'ornementation; aux canons des évangiles, on remarque des animaux +traités assez librement, mais copiés sur d'anciens modèles, et des +mufles de lion; des chapiteaux des colonnes, les uns sont corinthiens, +les autres formés d'entrelacs de couleur.... + +De cette Bible on peut rapprocher la Bible de Glanfeuil (aujourd'hui à +la Bibliothèque nationale), donnée à cette abbaye par le comte Roricon, +gendre de Charlemagne, celle de Zürich, et surtout celle d'Alcuin, +conservée au Musée Britannique. L'attribution à Alcuin de la confection +de ce dernier volume est fondée sur une pièce de vers dans laquelle ce +célèbre écrivain se nomme et nomme Charlemagne. Les peintures et les +ornements rappellent tout à fait la Bible de Charles le Chauve; même +imitation de l'art antique, avec un certain mélange d'ornements +anglo-saxons. + +[Illustration: L'empereur Lothaire.] + +L'Évangéliaire de Lothaire, exécuté par Sigilaus aux frais de ce prince, +et offert par ce dernier à Saint-Martin de Tours, est encore un +magnifique exemple de ce que savaient faire les calligraphes du IXe +siècle. Même mélange des deux arts, mais ici l'art antique l'emporte. +L'art anglo-saxon a fourni cependant une partie des dessins +d'encadrement et des lettres ornées, dont beaucoup sont cerclées de ces +lignes ou de ces points rouges, affectionnés des scribes d'outre-Manche. +C'est dans ce manuscrit que figure le célèbre portrait de l'empereur +Lothaire, si souvent reproduit. + +Un moine de Marmoutier, Adalbaldus, qui vivait au milieu du IXe +siècle, est l'auteur de plusieurs volumes également remarquables. Citons +seulement le célèbre Sacramentaire d'Autun, exécuté sous l'abbatiat de +Ragenarius (vers 845). On y remarque des bandes pourprées chargées +d'ornements ou de lettres capitales, des encadrements à entrelacs, des +bustes à l'antique, les signes du zodiaque, des camées, des médailles. +M. Delisle, grâce à une comparaison attentive, a montré que les mêmes +motifs ornementaux se retrouvent dans ce beau volume, dans la grande +Bible du comte Vivien et dans celle de Glanfeuil[30]. + +Une école voisine de Paris, celle d'Orléans, créée et organisée par le +poète-évêque Théodulfe, s'est également illustrée par des travaux de +haute valeur à tous égards. C'est là, semble-t-il, qu'a été achevée la +revision des Livres saints, entreprise par l'école du palais, et nous +avons deux manuscrits frères sortis des ateliers de cette école. L'un +est aujourd'hui à Paris, l'autre, tellement semblable au premier qu'on +dirait deux exemplaires d'un même ouvrage imprimé, appartient à l'évêché +du Puy. Dans ces volumes, écrits soit à Orléans même, soit à +Saint-Benoît-sur-Loire, on a tenu avant tout à employer une écriture +élégante et d'une grande finesse; pour l'ornementation, le scribe s'est +contenté de quelques feuillets de pourpre avec lettres d'or (le psautier +et les évangiles sont en argent sur pourpre), de grands cadres avec +colonnes pour l'_ordo librorum_ et les canons des évangiles, enfin de +belles initiales, fort sobres d'ailleurs. Tels qu'ils sont, ces deux +volumes sont dignes d'un roi, et font le plus grand honneur à la science +et au bon goût des disciples de Théodulfe[31].... + + * * * * * + +[Illustration: Reliure du Psautier de Charles le Chauve.] + +La plupart des riches manuscrits carolingiens, principalement les +volumes liturgiques, étaient à l'origine revêtus de somptueuses +reliures; beaucoup ont péri, soit enlevées par des mains profanes, soit +remplacées par des enveloppes plus modernes. Généralement ces reliures +consistaient en plaques de métal, argent ou or, appliquées sur une +planche épaisse de bois, ou en lamelles d'ivoire ciselées ou sculptées. +Mais ces reliures précieuses ont souvent été refaites; souvent aussi, +dès le IXe siècle, on a utilisé des morceaux plus anciens, +principalement des ivoires; il serait donc téméraire de conclure, _a +priori_, de l'âge du volume à celui de l'enveloppe qui le couvre. + +L'un des meilleurs exemples à citer est la reliure du Psautier de +Charles le Chauve à la Bibliothèque nationale. Sur l'un des plats figure +David implorant l'assistance de Dieu contre ses ennemis (Ps. 35). Le +centre de la composition est occupé par un ange assis sur un trône; dans +le registre supérieur figure le Christ glorieux entouré de six saints. +L'autre plat, que nous donnons ci-contre, représente l'entrevue du +prophète Nathan et de David, et l'apologue du riche et du pauvre. Le +choix des sujets permet d'affirmer que nous avons ici la reliure même +exécutée pour ce beau manuscrit. + +A. MOLINIER, _Les manuscrits_, Paris, Hachette, 1892, +in-16. _Passim._ + + + + +CHAPITRE VII + +LA FÉODALITÉ + + PROGRAMME.--_Démembrement de la France en grands fiefs. Avènement + des Capétiens._ + + _Le régime féodal: l'hommage, le fief, le château, le serf; la + trêve de Dieu.--La Chevalerie._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Les principaux livres relatifs aux =origines du régime féodal= ont + été indiqués déjà, à propos des institutions et de l'histoire + sociale des temps mérovingiens et carolingiens (ch. II, VI).--Nous + n'indiquons ici que les ouvrages qui traitent des =institutions + féodales= et de l'évolution historique du régime féodal =depuis le + Xe jusqu'au XIVe siècle=. + + L'article «Féodalité», publié par M. Ch. Mortet dans le t. XVII de + la _Grande Encyclopédie_ (et à part), est une esquisse d'ensemble, + de même que le remarquable chapitre de M. Ch. Seignobos, «Le régime + féodal», dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, + précitée, II (1893), p. 1-64. Il n'y en a pas beaucoup d'autres. + Comme les états féodaux ne se sont pas formés de la même façon dans + toute l'Europe, comme l'organisation féodale eut, au moyen âge, + suivant les lieux, des formes très diverses, il est naturel que + l'on ait écrit plutôt sur les formes régionales du régime que sur + le régime en général. + + Sur les institutions féodales =en France=, on trouvera dans plusieurs + «Manuels» récents une bonne doctrine et des renseignements + bibliographiques en abondance:--E. Glasson, _Histoire du droit et + des institutions de la France_, t. IV, Paris, 1891, in-8º;--A. + Luchaire, _Manuel des institutions françaises. Période des + Capétiens directs_, Paris, 1892, in-8º;--P. Viollet, _Précis de + l'histoire du droit français_, Paris, 1893, in-8º, 2e éd.; et + _Histoire des institutions politiques et administratives de la + France_, I, Paris, 1890, in-8º.--M. J. Flach est l'auteur d'un + grand ouvrage (_Les origines de l'ancienne France_, I. _Le régime + seigneurial_, Paris, 1886, in-8º; II. _Les origines communales, la + féodalité et la chevalerie_, Paris, 1893, in-8º), dont la lecture + est instructive, mais difficile.--Cf. A. Longnon, _Atlas historique + de la France_, texte, 3e livr., Paris, 1889, in-8º. + + Les institutions féodales variaient, non seulement d'un royaume à + l'autre, mais de fief à fief. Parmi les monographies locales, + quelques-unes ont de la valeur.--Consulter, pour la =Normandie=: L. + Delisle, dans la _Bibliothèque de l'École des chartes_, t. X, XI et + XIII, et E. A. Freeman, _The history of the norman conquest of + England_, t. Ier, Oxford, 1870, in-8º.--Pour la =Bourgogne=: Ch. + Seignobos, _Le régime féodal en Bourgogne jusqu'en 1360_, Paris, + 1883, in-8º; et E. Petit, _Histoire des ducs de Bourgogne de la + race capétienne_, t. I à V, Paris, 1885-1894, in-8º.--Pour le + =Languedoc=: A. Molinier, dans l'_Histoire générale de Languedoc_, t. + VII, Toulouse, 1879, in-8º.--Pour la =Flandre=: L.-A. Warnkönig, + _Histoire de la Flandre et de ses institutions civiles et + politiques jusqu'à l'année 1305_, Bruxelles, 1835-1864, 5 vol. + in-8º.--Pour la =Champagne=: H. d'Arbois de Jubainville, _Histoire + des ducs et comtes de Champagne_, Troyes, 1859-1865, 7 vol. + in-8º.--Pour la =Bretagne=: A. de Courson, _La Bretagne du Ve au + XIIe siècle_, Paris, 1863, in-4º; et A. de la Borderie, _Essai + sur la géographie féodale de la Bretagne_, Rennes, 1889, + in-8º.--Pour la =Lorraine=, E. Bonvalot, _Histoire du droit et des + institutions de la Lorraine et des trois Évêchés_, Paris, 1895, + in-8º.--Etc. + + Sur le =régime féodal en Allemagne=, en général: G. Waitz, _Deutsche + Verfassungsgeschichte_, t. V (2e éd., 1893) à VIII;--K. + Lamprecht, _Deutsche Geschichte_, t. III, Berlin, 1892, in-8º. Cet + ouvrage de vulgarisation, que l'on paraît tenir en Allemagne pour + un des chefs-d'œuvre de l'historiographie contemporaine, a été + exactement apprécié par G. v. Below dans l'_Historische + Zeitschrift_, LXXI, 465. + + Pour l'histoire du =régime féodal en Angleterre= voir la + Bibliographie du ch. XII. + + La =chevalerie=, telle qu'elle était en France, a été étudiée, + d'après les chansons de geste, par L. Gautier (_La Chevalerie_, + Paris, 1890, in-4º, 2e éd.).--M. P. Guilhiermoz prépare un + travail nouveau sur l'histoire des institutions + chevaleresques.--Comparez, pour l'Allemagne: Alwin Schultz, _Das + höfische Leben zur Zeit der Minnesinger_, Leipzig, 1889, 2 vol. + in-8º, 2e éd.;--K. H. Roth v. Schreckenstein, _Die Ritterwürde + und der Ritterstand_, Freiburg i. B., 1886, in-8º;--et le livre + élémentaire d'O. Henne am Rhyn, _Geschichte des Rittertums_, + Leipzig, 1893, in-8º. + + Les institutions pour la paix (=trêve de Dieu=, etc.) ont été + étudiées par E. Semichon (_La paix et la trêve de Dieu_, Paris, + 1869, in-8º, 2e éd.), et mieux par L. Huberti (_Gottesfrieden + und Landfrieden. Rechtsgeschichtliche Studien_, I. _Die + Friedensordnungen in Frankreich_, Ansbach, 1892, in-8º). Voir + aussi L. Weiland, dans la _Zeitschrift für Savigny-Stiftung_, t. + XIV. + + Voir, plus bas, la Bibliographie de l'histoire des populations + rurales (ch. X), celle de l'histoire des mœurs en général et + celle de l'architecture militaire au moyen âge (ch. XIV). + + + + +I.--L'AVÈNEMENT DE LA TROISIÈME DYNASTIE. + + +C'est dans l'histoire du développement territorial et politique de la +maison de Robert le Fort au Xe siècle qu'il faut chercher +l'explication principale du changement de dynastie accompli en 987. Mais +on risquerait de se méprendre singulièrement sur le caractère véritable +de cette révolution et de la monarchie qui en est sortie si l'on +n'essayait, au préalable, de déterminer la nature exacte du pouvoir que +les princes robertiniens du Xe siècle, rois ou ducs, Eude, Robert, +Raoul, ont réussi à élever contre l'autorité des derniers Carolingiens. + +La plupart des historiens se sont attachés à faire ressortir +l'opposition tranchée des deux dynasties qui se disputaient l'influence +souveraine et le titre de roi. Ils se plaisent à les représenter comme +personnifiant des principes et des systèmes politiques absolument +différents. Pour eux, les Robertiniens, possesseurs de la terre, +symbolisent l'idée féodale, l'hérédité des fiefs, le morcellement de la +souveraineté, l'indépendance à l'égard du pouvoir central. Ce sont, de +plus, des Neustriens, les représentants véritables de la nationalité +française et de la race celto-latine, les chefs naturels du mouvement +qui tend à briser définitivement l'unité carolingienne en séparant pour +toujours les Francs occidentaux de ceux qui habitent au delà du Rhin. +S'ils ont pu triompher de leurs adversaires, c'est qu'ils étaient à la +fois princes féodaux et nationaux. Les Carolingiens, au contraire, plus +allemands que français, auraient personnifié les idées romaines et +impériales, le principe de la concentration des pouvoirs publics, +l'amour de l'unité, la haine du particularisme et des institutions +féodales. De cette antithèse perpétuelle entre les deux maisons et les +deux principes résulte le puissant intérêt qui s'attache à la lutte +engagée, pendant plus d'un siècle, entre les Robertiniens et les +derniers descendants de Charlemagne. + +Une semblable manière de présenter les faits ne donne point le sens +exact de la réalité. On aurait dû remarquer qu'en fait Eude, Robert +Ier et Raoul, seigneurs féodaux élevés à la dignité royale au mépris +des droits carolingiens, ont compris et exercé la royauté absolument de +la même manière que Charles le Simple, Louis d'Outremer et Lothaire. Ils +ont manifesté les mêmes prétentions et les mêmes tendances, pratiqué les +mêmes procédés. En changeant de condition et en devenant rois, le +marquis de Neustrie et le duc de Bourgogne subissaient fatalement les +nécessités attachées à leur situation nouvelle. Ils héritaient des +traditions et de la politique de leurs prédécesseurs, de même qu'ils +revêtaient les mêmes insignes et copiaient dans leurs diplômes les +formules de la chancellerie carolingienne. + +Les rois de la maison de Robert le Fort ont essayé, comme les +Carolingiens, d'étendre le plus loin possible les limites de leur +autorité. On les voit tous préoccupés de ramener sous la dépendance du +pouvoir central les différentes parties du pays qui tendaient à s'en +écarter et à conquérir l'autonomie. Il suffit de rappeler les efforts +continus d'Eude et de Raoul pour maintenir le Midi dans l'obéissance, et +leurs relations suivies avec les évêchés et les monastères des plus +lointaines régions du Languedoc et de la Marche d'Espagne. Raoul, dans +ses diplômes, prend toujours soin de s'intituler «roi des Français, des +Aquitains et des Bourguignons». A ce point de vue, il serait difficile +de trouver une différence appréciable entre la conduite des Robertiniens +et celle des princes légitimes. Les uns et les autres paraissent avoir +été pénétrés de la nécessité de conserver entre la France centrale et le +reste du royaume, sinon des liens administratifs dont le mouvement +féodal rendait le maintien de plus en plus difficile, au moins une +apparence de cohésion et d'unité politique. + +D'autre part, tous les rois du Xe siècle, à quelque famille qu'ils +appartinssent, ont cherché, dans une mesure qui varia avec leur pouvoir +réel et la nature de leur tempérament, à maintenir, contre le +développement croissant de la féodalité, les prérogatives de la +puissance suprême. Ils n'ont point réussi à empêcher la transmission +héréditaire des fiefs; tous se sont vus obligés de distribuer à leurs +fidèles des bénéfices sur lesquels ils n'avaient pas grand espoir de +pouvoir remettre la main; mais on ne voit pas qu'à cet égard les rois +d'origine féodale aient agi autrement que les Carolingiens. Au +contraire, s'il est un règne sous lequel le gouvernement royal ait paru +vouloir réagir contre l'usurpation complète des bénéfices et des offices +publics, ce fut sans contredit celui d'Eude. C'est précisément parce +qu'il ne se montra pas toujours disposé à accepter sans conditions le +principe de l'hérédité des fiefs, c'est parce qu'il essaya de résister +aux exigences de l'aristocratie, qu'il s'aliéna, vers la fin de son +règne, les mêmes chefs féodaux qui l'avaient élu. Charles le Simple dut +principalement la couronne a ce mécontentement des grands. + +La théorie qui consiste à voir partout des oppositions de race ne +saurait être admise davantage quand on veut expliquer la lutte des +Robertiniens et des Carolingiens, le succès des premiers et la chute des +seconds. S'il est vrai que la possession de Paris, de Tours et des plus +riches parties de la France centrale a pu contribuer à mettre en vue les +descendants de Robert le Fort, il est cependant inexact de faire de +ceux-ci les représentants exclusifs de la nationalité française, et des +Carolingiens la personnification de l'élément germanique. Depuis la +constitution du royaume des Francs occidentaux au profit de Charles le +Chauve, les descendants de Charlemagne qui ont exercé le pouvoir à l'est +de la Meuse ont été considérés par leurs contemporains comme des rois +tout aussi français et nationaux que les chefs neustriens, leurs +adversaires. Si les Robertiniens avaient exclusivement représenté les +aspirations de la race celto-latine et la haine de l'étranger, leurs +relations avec la Germanie auraient été fort différentes. Sur ce terrain +encore, leur politique est exactement la même que celle des +Carolingiens. Ils ont recherché encore plus que leurs rivaux la +protection des rois allemands. Il n'y a point de prince neustrien, roi +ou duc, qui n'ait conclu alliance avec les souverains de la Germanie. +Hugue Capet se trouvait même, par sa mère, le proche parent des rois +saxons. + +Ainsi ce n'est ni comme rois _féodaux_ ni comme rois _nationaux_ que les +Robertiniens ont été élevés à la dignité suprême par le clergé et les +seigneurs français du Xe siècle. D'autre part, la monarchie fut, sous +la direction d'Eude, de Robert et de Raoul, exactement ce qu'elle était +quand elle appartenait aux descendants de Charlemagne. + +A quoi donc attribuer la chute de la dynastie légitime et pourquoi le +pouvoir monarchique fut-il définitivement transmis, en 987, à l'héritier +de Robert le Fort? + +Les derniers Carolingiens n'ont point succombé par défaut d'activité et +d'énergie. On abandonne aujourd'hui la vieille légende qui, partant +d'une analogie peu fondée entre la décadence mérovingienne et la période +finale de la seconde dynastie, appliquait à tort aux successeurs de +Charles le Simple le titre de rois fainéants. Louis d'Outremer, Lothaire +et même Louis V ont déployé des ressources d'esprit qui leur auraient +assuré le succès, si le succès eût été possible. Mais ils portaient le +poids des fautes commises par leurs ancêtres et de la situation +désespérée qui leur avait été laissée en héritage.... Les Carolingiens, +ruinés, n'ayant plus ni propriétés ni vassaux, avaient en quelque sorte +perdu pied dans le torrent féodal qui emportait tout. Ils furent donc +entraînés par le courant. Au contraire, les héritiers de Robert le Fort, +qui tenaient au sol par de fortes attaches, restèrent debout. C'est +précisément parce que le duc des Francs possédait ce qui faisait défaut +aux héritiers de Charlemagne, [la richesse territoriale], que la +révolution dynastique de 987 a pu s'accomplir au profit des +Robertiniens. + +Mais si la qualité de grand propriétaire fut la _condition_ nécessaire +de l'élévation au trône du dernier Robertinien, il faut chercher +ailleurs la _cause_ essentielle des événements de 987. + +Ce changement dynastique était-il, comme on l'a dit, une conséquence +directe de l'état de choses créé par le triomphe de la féodalité? +[Certainement non]. A ne suivre que leur propre inclination, les grands +propriétaires de fiefs qui conférèrent la couronne à Hugue se seraient +très bien passés de l'autorité supérieure qu'ils plaçaient ainsi +au-dessus de leur tête.--L'élection du Capétien prouve combien était +encore puissante la tradition romaine d'unité et de centralisation +réalisée par les institutions impériales, reprise et continuée presque +sous la même forme par la royauté à demi ecclésiastique des Mérovingiens +et des Austrasiens. Cette tradition restait vivace à la fin du Xe +siècle, au moment même du plein épanouissement d'un régime dont les +tendances étaient tout opposées. Sans doute il est légitime de dire que +la puissance de la maison robertinienne et son succès définitif ont été +un des résultats du développement même de la féodalité. L'avènement de +Hugue Capet, chef d'une grande famille seigneuriale, était l'indice +certain de la prépondérance du nouvel ordre social et politique. Mais si +la féodalité a fait la fortune des descendants de Robert le Fort et les +a désignés au choix de la nation, ce n'est point elle qui rendait +nécessaire le renouvellement de la royauté en faveur d'une troisième +dynastie.--C'est à l'Église, dépositaire de la tradition romaine et +monarchique, qu'est due l'élection de Hugue Capet. C'est l'Église, +représentée par trois hautes personnalités gagnées aux intérêts +neustriens, l'archevêque de Reims Adalbéron, son secrétaire et +conseiller Gerbert, et l'évêque d'Orléans Arnoul, qui a tout préparé et +tout conduit. + +L'avènement de Hugue Capet a été, avant tout, un fait ecclésiastique. En +prenant définitivement possession de la royauté, les Robertiniens, +princes féodaux, se plaçaient au-dessus et en dehors du régime qui avait +fait leur force. Lorsque l'archevêque Adalbéron dit aux grands réunis à +Senlis: «Il faut chercher quelqu'un qui remplace le défunt roi Louis +dans l'exercice de la royauté, de peur que l'État, privé de son chef, ne +soit ébranlé et ne périclite,» il ne s'agissait point alors de compléter +la hiérarchie féodale. L'État dont il est question ici n'est autre que +l'ancienne monarchie romaine et ecclésiastique, telle que l'a toujours +entendue l'épiscopat. C'est là l'institution politique dont Adalbéron et +tout le clergé désiraient si ardemment le maintien: celle que, par la +volonté de l'Église et l'assentiment de quelques hauts barons, Hugue +Capet et ses successeurs recevaient mission de perpétuer et de +transmettre aux siècles futurs. + + * * * * * + +[Illustration: Sceau de Henri Ier.] + +De ces considérations découle l'idée qu'on doit se faire, à notre sens, +de la royauté de Hugue Capet. Par sa nature et ses traits essentiels, +cette royauté ne fait que continuer celle de l'ère carolingienne. Le duc +des Francs la recevant en principe telle que l'avaient possédée ses +prédécesseurs, avec les mêmes prérogatives et les mêmes tendances, n'a +en somme rien fondé de nouveau.--Du moins est-ce ainsi que les premiers +Capétiens eux-mêmes envisagèrent leur situation, aussitôt qu'ils eurent +pris possession de la dignité royale. Ils sentaient que leur avènement +ne constituait pas un état de choses nouveau et qu'ils représentaient +simplement, après les Carolingiens, un système politique dont l'origine +remontait aux premiers temps de la monarchie franque. Sacrés par +l'Église, ils ne cessèrent de se considérer comme les héritiers +légitimes des deux dynasties qui avaient précédé la leur. L'opinion +générale, en somme, n'était point contraire à cette manière de voir, +malgré la lenteur que mirent quelques provinces du Midi à les +reconnaître et les rancunes de certains princes féodaux. L'affirmation +de quelques chroniqueurs très postérieurs à l'avènement de Hugues Capet, +suivant laquelle ce roi, doutant lui-même de son droit, se serait +abstenu de porter la couronne, est absolument inacceptable. Ce fait est +inconciliable avec ce que nous apprennent les monuments contemporains +authentiques et notamment les diplômes royaux. On y voit Hugue Capet et +ses successeurs rappeler, à chaque instant, le souvenir de _leurs +prédécesseurs_ carolingiens et mérovingiens, se proclamer les +continuateurs de leur politique et les exécuteurs de leurs capitulaires +et de leurs décrets. Le premier Capétien est naturellement le plus +attentif à constater les liens qui unissent son gouvernement à ceux qui +l'ont précédé; mais ses descendants n'y manquent pas non plus. La +diplomatique royale du XIe siècle présente, pour l'expression de ce +fait, les formules les plus précises et les plus variées: «Suivant la +coutume de nos prédécesseurs», dit Hugue Capet dans un diplôme de 987 +pour l'abbaye de Saint-Vincent de Laon; et dans un diplôme de Henri +Ier pour l'abbaye de Saint-Thierri de Reims, on lit: «_Regum et +imperatorum quibus cum officio tum dignitate successimus..._» + +A. LUCHAIRE, _Histoire des institutions monarchiques de la +France sous les premiers Capétiens_, t. Ier, Paris. +A. Picard, 1891, 2e éd. _Passim._ + + + + +II.--LA CHEVALERIE. + + +La Chevalerie s'est développée au moyen âge dans toute l'Europe +parallèlement à la féodalité avec laquelle elle a des liens +nombreux.--Les origines de cette institution sont complexes et +certainement très lointaines. C'est avec raison, selon nous, qu'on a +rappelé, à propos de l'entrée dans la Chevalerie, l'ancienne coutume +germanique, signalée par Tacite (_Germanie_, c. 13), de la remise +solennelle des armes au jeune Germain, à l'âge où il peut devenir un +guerrier.... Les chroniqueurs racontent la cérémonie dans laquelle +Charlemagne ceignit solennellement l'épée à son fils Louis, âgé de +treize ans (791) et celle où celui-ci, devenu empereur à son tour, remit +en 838 les «armes viriles» à son fils Charles parvenu à l'âge de seize +ans. Mais ce qui a dû contribuer plus que toute autre chose à la +formation, au développement et à l'organisation de la chevalerie, c'est +la transformation profonde que paraît avoir subie l'organisation +militaire vers le milieu du VIIIe siècle. Jusqu'alors l'infanterie +avait été la force principale des armées germaniques, les cavaliers ne +s'y rencontraient qu'à l'état d'exception; depuis lors la cavalerie +prend un rôle prépondérant qu'elle gardera jusqu'à la fin du moyen âge; +elle devient la force principale sinon unique de l'armée. Dans la langue +de l'époque, le mot latin _miles_ continue à désigner le guerrier à +cheval, mais en français on l'a toujours appelé _chevalier_: au moment +où naît la langue française, le noble ne sert plus qu'à cheval; la +chevalerie a déjà un commencement d'organisation. Pendant la première +période de la féodalité, le chevalier est donc le cavalier en âge de +porter les armes et assez riche pour s'équiper à ses frais, ce qui +implique qu'il appartenait à la noblesse héréditaire ou qu'il avait reçu +un de ces bénéfices militaires devenus des fiefs. Les éperons sont +l'attribut essentiel du chevalier. D'après l'ancien droit scandinave, +qu'il est à propos de rapprocher ici des usages féodaux, quiconque +pouvait entrer dans la caste des privilégiés pourvu qu'il eût un cheval +valant au moins quarante marcs, une armure complète et qu'il justifiât +d'une fortune suffisante pour satisfaire à cette charge. En France même +la chevalerie n'a jamais constitué une caste absolument fermée. Sans +doute, l'aptitude personnelle à être chevalier était caractéristique de +la noblesse; cependant en principe, tout chevalier pouvait créer un +chevalier; dans certains pays, dans le midi de la France +particulièrement, on passait assez facilement de la roture à la +chevalerie, et les exemples de vilains armés chevaliers sont assez +nombreux dans l'histoire. Plus tard, au XIIIe siècle, les rois de +France prétendirent défendre à leurs vassaux, et même aux grands +feudataires, de conférer la chevalerie à des non nobles, mais ils n'y +réussirent jamais complètement. Par contre il était d'usage que tous les +nobles devinssent chevaliers; des ordonnances royales du XIIIe siècle +convertirent même cet usage en loi positive et y donnèrent une sanction +en punissant d'amende les écuyers nobles qui n'avaient pas reçu la +chevalerie à vingt-quatre ans accomplis. + +[Illustration: Un chevalier du XIe siècle, d'après la tapisserie de +Bayeux.] + +Le développement de la féodalité au cours du XIe siècle et +particulièrement l'ensemble des relations féodales contribuèrent à +fixer, à régulariser et à organiser l'institution de la chevalerie. Elle +constitua pendant toute cette période la cavalerie féodale et les +devoirs des chevaliers furent précisément ceux qui résultaient de leur +situation de vassaux ou de suzerains, auxquels s'ajouta ce sentiment +particulier de l'honneur que l'on appela par la suite précisément +l'honneur chevaleresque. La bravoure, la fidélité, la loyauté, furent +alors les qualités essentielles du chevalier. Les croisades, où se +rencontrèrent et se mêlèrent les armées féodales de toute l'Europe, y +ajoutèrent bientôt des caractères nouveaux. Par elles, la chevalerie +devint en même temps plus chrétienne et plus universelle; ce fut comme +une vaste affiliation de tous les gentilshommes de la chrétienté, ayant +ses règles et ses rites. Aux anciennes obligations d'être fidèle à son +seigneur et de le défendre contre ses ennemis s'en sont ajoutées de +nouvelles qui ont pris bientôt le premier rang: défendre la chrétienté, +protéger l'Église, combattre les infidèles. C'est cette chevalerie que +nous font connaître la plupart de nos chansons de geste. Sous le nom de +Charlemagne, de Roland, de Renaud et de tous les héros de l'époque +carolingienne, c'est la société chevaleresque du XIIe siècle qu'elles +nous montrent avec une exactitude et une fidélité que confirment toutes +les sources historiques. + +A cette époque, tout fils de gentilhomme se prépare dès l'enfance à +devenir chevalier: à sept ans, au sortir des mains des femmes, il est +envoyé à la cour d'un baron, souvent du suzerain de son père et parfois +du roi, où il est damoiseau (_domicellus_) ou valet (_vassaletus_). Il +remplit en cette qualité des fonctions domestiques, ennoblies par le +rang des personnages qu'il sert, et en même temps reçoit l'instruction +et l'éducation que comporte sa naissance. Plus tard, il devient écuyer +(_armiger_) et à ce titre est attaché au service personnel d'un +chevalier, qu'il accompagne à la chasse, dans les tournois, à la guerre. +Il complète ainsi son éducation militaire jusqu'à ce qu'il soit en âge +d'être fait chevalier. L'âge de la chevalerie a beaucoup varié. Il y a +des exemples d'enfants armés chevaliers à dix ou onze ans; on se +rappelle qu'à douze ans, sous les Carolingiens, on prêtait au souverain +le serment de fidélité. Très fréquemment c'est à quinze ans qu'on +entrait dans la chevalerie; c'était l'âge de la majorité chez les +Germains, et pendant tout le moyen âge, c'est lorsque son fils aîné +atteignait l'âge de quinze ans que le seigneur pouvait requérir l'aide +de chevalerie. Toutefois, il y eut tendance à reculer jusqu'à vingt et +un ans, c'est-à-dire jusqu'à l'époque de la majorité, l'âge de l'entrée +dans la chevalerie. + +[Illustration: Un adoubement d'après le ms. fr. 782 de la Bibl. nat. +(XIIIe siècle).] + +Le plus souvent la date de la cérémonie, de l'_adoubement_ (c'est le +terme technique), était choisie et fixée d'avance; elle coïncidait +d'ordinaire avec une grande fête de l'Église; mais souvent aussi on +créait des chevaliers à l'improviste, sur le champ de bataille, après +des actions d'éclat, ou même avant la bataille, au moment d'engager +l'action. + +Au commencement et jusqu'au milieu du XIIe siècle, la cérémonie est +encore très simple: elle consiste essentiellement dans la remise des +armes au jeune écuyer, par un chevalier. On s'adressait pour cela à un +puissant baron, à son suzerain, au roi; souvent le père tenait à adouber +lui-même son fils; les Espagnols s'armaient eux-mêmes. La scène se +passait le plus souvent sur le perron du château, en présence de la +foule assemblée. Le parrain ou les parrains, car souvent on en requérait +plusieurs, revêtaient le candidat du haubert et du heaume, lui +ceignaient l'épée, lui chaussaient les éperons dorés, après quoi l'un +d'eux lui donnait la _colée_; il faut entendre par là un formidable coup +de la paume de la main assené sur la nuque. Quand les mœurs +s'adoucirent, on la remplaça par l'_accolade_, un simple attouchement, +quelques coups du plat de l'épée ou même un baiser. En quoi faisant on +adressait au nouveau chevalier quelques paroles très brèves, souvent ces +deux mots seuls: «Sois preux.» Le cheval était tenu en main au bas du +perron; aussitôt armé, le chevalier devait l'enfourcher sans s'aider de +l'étrier et courir un _eslai_, c'est-à-dire faire un temps de galop. +Après quoi il lui restait encore à courir une _quintaine_. On appelait +ainsi une sorte de jeu ou plutôt d'épreuve qui consistait à s'escrimer à +cheval contre une espèce de mannequin armé d'un haubert ou d'un heaume. + +Ainsi qu'on le voit, le rituel de l'adoubement était, au début, tout +militaire et très simple. Il se compliqua plus tard. Il s'y ajouta +d'abord des cérémonies religieuses, telles que la veillée des armes dans +l'église, la bénédiction de l'épée, une messe solennelle; peu à peu, la +cérémonie devint de plus en plus ecclésiastique: l'ancien adoubement se +transforma en une espèce de sacrement administré par l'évêque; ce fut +l'évêque qui fit les chevaliers, leur ceignit l'épée, leur donna +l'accolade et leur adressa un sermon sur leurs devoirs. Sous le titre de +_Benedictio novi militis_ d'anciens pontificaux nous ont conservé tout +le rituel, toute la liturgie de ces cérémonies. Plus tard encore, il s'y +ajouta tout un développement symbolique et mystique très compliqué et +très raffiné, des jeûnes, des veillées, des confessions et des +communions préparatoires, le bain symbolique au sortir duquel le +néophyte était revêtu de vêtements de couleurs allégoriques. C'est le +rituel du XVe siècle, celui qu'ont seul connu pendant longtemps les +historiens de la chevalerie. + +[Illustration: Geoffroy Plantagenet, d'après une plaque émaillée. (Musée +du Mans.)] + +Dès la fin du XIIe siècle, en effet, sous l'influence du +développement de la civilisation, sous l'influence aussi des romans de +la Table ronde, l'idéal chevaleresque s'était peu à peu sensiblement +modifié. A l'ancienne cavalerie féodale, encore barbare et violente, +mais singulièrement virile et propre à développer toutes les qualités du +gentilhomme, se substituait peu à peu une chevalerie galante et amollie +où les belles manières remplaçaient les brutalités héroïques, où la +témérité, l'imprudence et parfois l'extravagance tenaient lieu du +courage véritable. C'est la chevalerie d'aventures, mise en honneur par +ces romans si répandus depuis le XIIIe siècle, dont l'_Orlando_ de +l'Arioste et plus tard le _Don Quichotte_ sont de merveilleuses et +cruelles parodies. Au lieu des récits épiques des vieilles chansons de +geste, ces romans nous montrent toujours quelque beau chevalier partant, +à travers des pays merveilleux, à la recherche des aventures, faisant +des vœux extravagants, mettant son point d'honneur à tenir des +serments futiles, allant de tournois en tournois, portant aux plus +hardis des défis insolents, vainqueur des plus braves grâce à des +talismans, arrêté par des enchantements, délivré par quelque belle +princesse pour l'amour de laquelle il fait de nouveaux vœux, retourne +à de nouvelles aventures et à de nouveaux combats. + +Les tournois qui, pendant la première période, avaient été l'image de la +guerre et une rude préparation au métier des armes, devinrent la +principale occupation des chevaliers; mais loin de préparer à la guerre, +ces fêtes brillantes et fastueuses, qui en différaient de plus en plus, +en écartèrent plutôt la noblesse dont elles devinrent l'occupation +principale et qu'elles contribuèrent à ruiner. Le luxe inouï qu'on +déploya dans ces fêtes, les prodigalités auxquelles elles conduisirent +eurent même cette conséquence singulière d'introduire dans la guerre des +idées de profit et de lucre: les chevaliers en vinrent à combattre pour +faire des prisonniers et leur demander ensuite de grosses rançons. Telle +était la chevalerie, aussi imprudente et malhabile que brillante, qui +fut pendant la guerre de Cent ans la cause de tous les revers de la +France. Le XIIe siècle avait marqué l'apogée de l'institution, les +symptômes de décadence s'étaient manifestés au cours du XIIIe siècle, +le XIVe et le XVe siècle marquent le terme de la décadence et de +la décrépitude. Il y eut bien, au XVIe siècle, sous la +personnification de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, une +tentative de renaissance chevaleresque, mais ce ne fut qu'une apparence: +les destinées de la chevalerie étaient dès lors accomplies et les formes +qui persistèrent quelque temps encore n'en furent plus que de vaines +survivances. + +A. GIRY, «Chevalerie», dans la _Grande Encyclopédie_ +(H. Lamirault, éditeur), t. X. + + + + +III.--LA FÉODALITÉ EN LANGUEDOC. + + +La transformation du bénéfice viager en fief irrévocable s'opéra, dans +le Midi, de l'an 900 à l'an 950; passé cette date, la féodalité est +constituée. + +En Languedoc, bien des ennemis attaquèrent de bonne heure le régime +féodal: le droit germanique, origine principale de ce régime, est dès le +XIe siècle battu en brèche par le droit romain, droit coutumier des +anciens habitants du pays depuis près de mille ans; l'Église, qui a dû +entrer dans ce cadre étroit de terres et de personnes superposées, finit +par en échapper et se constitue une existence indépendante; enfin, à +partir du XIIe siècle, les bourgeois des villes, enrichis par le +commerce et par l'industrie, réclament des libertés et fondent au milieu +des seigneuries de véritables républiques. Ajoutons encore la royauté +qui, toute-puissante dans le Midi dès la fin du XIIIe siècle, +transforma rapidement ce régime décrépit. + + * * * * * + +On reconnaît généralement dans le nord de la France deux espèces de +propriétés féodales: le _fief_ et la _censive_, l'un ne devant que des +services honorables, l'autre payant un cens en argent et des redevances +en nature. Il est difficile d'admettre que cette distinction ait existé +dans le Midi, où le _fief_, dans plus d'un cas, avait à payer des +redevances pécuniaires, tandis que les censitaires n'étaient point +exempts, aussi généralement qu'on le suppose, du service militaire; les +bourgeois, les vilains eux-mêmes y étaient astreints; et dans les villes +neuves de la Marche d'Espagne, le suzerain se réservait spécialement +l'_ostis_ et la _cavalcata_ sur tous les habitants des nouveaux +villages. + +Mais on peut distinguer au moins deux espèces de fiefs: à l'origine le +fief semble être le bénéfice devenu héréditaire; plus tard c'est une +concession à titre onéreux. On donna en fief des terres, des droits +utiles, pour assurer la culture des unes, la perception des autres; ce +fut tout un système d'administration. C'est ainsi qu'il y avait en +Rouergue un _fevum sirventale_; le vassal est le _serviens_, le sergent +du suzerain, il perçoit ses revenus et veille sur ses intérêts. Nous +voyons encore concéder à titre de fiefs des droits de péage, des salles +basses dans un château, des églises, des revenus ecclésiastiques. Dès le +milieu du XIe siècle, on devient feudataire en recevant du suzerain +une somme d'argent: l'archevêque Guifred de Narbonne fit du vicomte de +Béziers son vassal en lui donnant en fief héréditaire une certaine somme +en deniers ou en denrées. + +La possession d'un fief, quel qu'il fût, imposait au feudataire des +devoirs, dont les principaux étaient la prestation de l'hommage et du +serment de fidélité, et le service militaire. + + * * * * * + +I.--On appelle _hommage_ la reconnaissance due par le vassal à son +seigneur; c'est la même chose que l'ancienne recommandation; le vassal +s'avoue l'homme de son suzerain pour raison de tel ou tel fief, de tel +ou tel domaine. La forme de l'hommage est, à l'origine, celle de +l'ancienne recommandation; le vassal fléchit le genou, met ses mains +dans celles du suzerain; ils échangent le baiser de paix. + +Les plus anciens actes d'hommage sont rédigés en un langage barbare, +mélange de formes latines et de formes vulgaires (Xe, XIe siècle). +Plus tard, dans les pays de Toulouse et de Carcassonne, la langue latine +l'emporta; dès le commencement du XIIe siècle, les hommages prêtés au +vicomte Bernard Aton de Carcassonne sont en latin. Dans le Languedoc +oriental, au contraire, ce fut le provençal qui triompha, et, jusqu'au +commencement du XIIIe siècle, les hommages rendus au seigneur de +Montpellier furent rédigés en langue vulgaire, sauf la date et les noms +des témoins qui furent écrits en latin. + +Quand un fief avait été partagé entre plusieurs enfants, à l'origine le +fils aîné devait seul l'hommage. En 1269, Alphonse de Poitiers, +renouvelant une ordonnance de Philippe Auguste, décida qu'à l'avenir +chacun des copartageants devrait séparément l'hommage. Quand le fief +était entre les mains d'une femme, le mari prêtait l'hommage au nom de +celle-ci. Si le possesseur du fief était un mineur, son tuteur était +astreint à sa place à toutes les obligations du vassal, mais le jeune +feudataire devait renouveler personnellement l'hommage quand il avait +atteint l'âge de chevalier. + +Le serment de fidélité se prêtait en même temps que l'hommage, et il +était généralement énoncé dans le même acte. Il se prêtait sur les +saints évangiles ou sur des reliques, les clercs se tenant debout devant +le livre ou devant le reliquaire et récitant la formule la main sur la +poitrine (_inspectis sacrosanctis evangeliis_), les laïques posant la +main sur l'évangile ou sur la relique (_tactis sacrosanctis +evangeliis_). Mais le serment de fidélité n'était pas toujours une +conséquence directe de la recommandation [, comme l'était la prestation +d'hommage]. En principe tout habitant libre d'une seigneurie devait ce +serment au seigneur de la terre. On trouve dans le Languedoc des +exemples fort anciens de serments prêtés par tous les hommes libres +d'une seigneurie. En 1107, par exemple, les bourgeois de Carcassonne +jurèrent au vicomte Bernard Aton de lui être fidèles, de ne point le +tromper, de ne point lui nuire, de le secourir contre quiconque +essayerait de lui enlever la ville. Rappelons que l'Église imposa aussi +l'obligation du serment à tous les fidèles, quand, dans ses conciles +provinciaux, elle eut organisé la _paix de Dieu_. + +II.--Des obligations qui incombaient au vassal le service militaire +était, à tous les points de vue, la plus importante. Ce fut elle qui +donna à la féodalité son caractère de police guerrière et qui lui permit +de créer un nouvel état social. A l'époque carolingienne, le service +militaire n'était dû qu'au souverain, à celui auquel tous les sujets +avaient prêté le serment de fidélité. Le _senior_ ne pouvait l'exiger de +son _vassus_. Mais on comprend que les comtes et autres officiers royaux +aient pu exiger pour eux-mêmes le service de guerre qu'ils demandaient +aux fidèles de l'empereur pour celui-ci; ils sont restés les seuls +représentants du pouvoir central; ils administrent le pays, et presque +tous les hommes libres qui l'habitent sont devenus leurs recommandés. En +outre, dans l'état où se trouve le pays, la fidélité due au seigneur +comporte surtout la défense de sa vie, exposée tous les jours dans des +aventures de grande route. Les guerres civiles, dès l'époque de Charles +le Chauve, ravagent continuellement le Midi, et chaque homme puissant +s'entoure de gens à lui qui l'aideront dans l'attaque et dans la +défense. L'obligation pour le vassal de rendre à son seigneur le service +militaire est donc une suite naturelle du serment de fidélité qu'il lui +a prêté, serment qui l'oblige à défendre sa vie, son honneur et ses +biens. + +Le plus ancien texte qui nous montre le service de guerre dû à un +particulier est un acte de l'an 954. Ce service y est représenté comme +condition de l'inféodation de certains châteaux. Il est dû par le +feudataire envers et contre tous, à l'exception du comte d'Urgel, +suzerain supérieur. Cet acte, dont les termes sont les mêmes que ceux +des actes du XIIe siècle, offre déjà l'énumération des différentes +formes du service militaire féodal, l'_hostis_, la _cavalcata_, et +l'obligation de rendre les châteaux forts à la première réquisition. + +Entre ces deux termes, _hostis_ et _cavalcata_, il n'y a que peu de +différence; le droit de requérir à la fois l'une et l'autre fut possédé +par la plupart des seigneurs méridionaux. Ces deux termes paraissent +seulement désigner des guerres plus ou moins importantes. L'_hostis_ ou +_ostis_ est la grande expédition régulière, entraînant le siège de +quelque château ennemi; la _cavalcata_ (chevauchée) est plutôt une +promenade militaire en pays ennemi. Ce que nous savons des guerres +féodales des XIe et XIIe siècles nous fait penser qu'elles +consistèrent surtout en chevauchées. + +A l'origine, tout possesseur de fief doit, personnellement et à ses +frais, le service militaire. On peut même dire que cette obligation est, +avec l'hérédité, la plus grande différence qui existe entre le bénéfice +et le fief. Mais jamais l'exercice de ce droit de réquisition du +suzerain ne fut réglementé dans le Midi, ou du moins il ne le fut que +dans certaines seigneuries. Jamais ne s'établit dans le Languedoc une +règle générale comme celle des quarante jours de service du Nord de la +France. Nombre de textes prouvent que dans cette province les vassaux +restèrent à la discrétion du seigneur, qui put les convoquer aussi +souvent, pour un temps aussi long qu'il le voulut.--Ce service, en +apparence si rigoureux, admit pourtant, en pratique, de notables +adoucissements. La plupart des villes s'en firent exempter. Un savant de +nos jours a même pu dire qu'au XIIIe siècle beaucoup de fiefs du +Languedoc ne le devaient plus, parce qu'il était tombé peu à peu en +désuétude; c'est ce qui expliquerait en partie la faiblesse et +l'inexpérience des armées méridionales pendant la guerre des Albigeois +et la honteuse défaite de Muret. + +[Illustration: «Château du Xe siècle, sur sa motte, avec enceinte en +palissades de bois.» D'après l'_Abécédaire d'archéologie_ de H. de +Caumont, _Architecture militaire_, p. 393.] + +Au service militaire proprement dit se rattache une obligation qui +incombe à tout possesseur de forteresse. En principe, tout château est +_rendable à merci_, c'est-à-dire qu'à la première réquisition du +suzerain, «irrité ou apaisé» (_iratus vel pacatus_), le vassal doit lui +remettre sa forteresse. Cette demande du seigneur peut avoir deux +motifs: tantôt il l'exige à titre de simple reconnaissance de sa +suzeraineté (_recognitio dominii_), tantôt par défiance à l'égard du +vassal. C'est cette alternative que les actes expriment brièvement par +la clause _iratus vel pacatus_.--Cette obligation du château rendable à +merci, qui paraît dès le milieu du Xe siècle, finit par devenir si +universelle que, dans un acte de 1190, un vassal puissant stipule qu'il +en sera affranchi. + +A l'époque féodale, les guerres privées furent continuelles et les +forteresses prirent rapidement une grande importance. Simples châteaux +de bois plus ou moins fortifiés au Xe siècle, elles sont de briques +ou de pierre au XIIe[32]. Aussi les suzerains essayèrent-ils +d'entraver ces constructions qui permettaient à leurs vassaux de leur +résister avec succès. Peu à peu s'introduisit dans les actes d'hommage +une clause portant défense aux vassaux d'augmenter les anciennes +forteresses ou d'en construire de nouvelles. En 1128, le comte +d'Ampurias ayant fait creuser de nouveaux fossés et élever de nouvelles +murailles, le comte de Barcelone le force à remettre le château dans son +premier état. En 1146, à Barcelone, malgré la défense du comte, un de +ses vassaux a construit une forteresse; le suzerain prend conseil de ses +prud'hommes, et ceux-ci le décident à concéder le nouveau château en +alleu à ses constructeurs, en ne se réservant que le droit d'en user en +temps de guerre envers et contre tous. A cause du malheur des temps, la +plupart des monastères durent demander à leurs suzerains, pendant le +XIIe siècle, des permissions analogues: c'était le seul moyen +d'assurer à leurs hommes un peu de sécurité; ils ne les obtinrent +parfois qu'à prix d'argent. + +Outre le service d'ost et de chevauchée, nous trouvons encore, dans le +Midi comme dans le Nord, une autre forme de service militaire imposée +aux vassaux: c'est l'_estage_ ou obligation de résider pendant un +certain temps chaque année dans le château du seigneur et d'y tenir +garnison. L'histoire de l'_estage_ de Carcassonne est typique. En 1125, +le vicomte Bernard Aton venait de rentrer dans sa ville de Carcassonne, +dont les habitants étaient révoltés depuis trois ans. Sa victoire fut +naturellement suivie de nombreuses confiscations. Pour s'attacher ses +hommes, le vainqueur leur distribua les terres des traîtres et créa dans +la ville de Carcassonne un certain nombre de châtellenies. Chaque tour +de la cité avec la maison attenante (_mansus_) forma un fief qui +entraîna, outre les obligations ordinaires, les charges suivantes: +résidence, soit perpétuelle (_per totum annum_), soit temporaire (quatre +ou huit mois par an), dans la cité; le feudataire doit amener sa famille +avec lui et prête un serment spécial, relatif à la bonne et fidèle garde +de la ville et des faubourgs. Le tout forme une _castellania_, et le +feudataire s'appelle _castellanus_. Un serment collectif du 4 avril 1126 +nous donne les noms de tous ces châtelains; ils étaient alors au nombre +de seize, dont le plus considérable était un seigneur du Narbonnais, +Bernard de Canet; les autres appartenaient aux meilleures maisons de +Carcassès et notamment à la famille Pelapol, qui joua un grand rôle à +Carcassonne pendant tout le XIIe siècle..... + +D'après A. MOLINIER, _Étude sur l'administration féodale +dans le Languedoc_ (900-1250), dans l'_Histoire générale +de Languedoc_ (éd. Privat), Toulouse, t. VII (1879), +p. 132. + + + + +IV.--LES MŒURS FÉODALES DANS «_RAOUL DE CAMBRAI_». + + +Le comte Raoul Taillefer, à qui l'empereur de France avait, en +récompense de ses services, concédé le fief de Cambrai et donné sa +sœur en mariage, est mort, laissant sa femme, la belle Aalais, grosse +d'un fils. Ce fils, c'est Raoul de Cambrai, le héros du poème. Il était +encore petit enfant lorsque l'empereur voulut, sur l'avis de ses barons, +donner le fief de Cambrai et la veuve de Raoul Taillefer au Manceau +Gibouin, l'un de ses fidèles. Aalais repoussa avec indignation cette +proposition, mais si elle réussit à garder son veuvage, elle ne put +empêcher le roi de donner au Manceau le Cambrésis. + +Cependant le jeune Raoul grandissait. Lorsqu'il eut atteint l'âge de +quinze ans, il prit pour écuyer un jeune homme de son âge, Bernier, fils +bâtard d'Ybert de Ribemont. Bientôt le jeune Raoul, accompagné d'une +suite nombreuse, se présente à la cour du roi, qui le fait chevalier et +ne tarde pas à le nommer son sénéchal. Après quelques années, Raoul, +excité par son oncle Guerri d'Arras, réclame hautement sa terre au roi. +Celui-ci répond qu'il ne peut en dépouiller le Manceau Gibouin qu'il en +a investi. «Empereur, dit alors Raoul, la terre du père doit par droit +revenir au fils. Je serais blâmé de tous si je subissais plus longtemps +la honte de voir ma terre occupée par un autre.» Et il termine par des +menaces de mort à l'adresse du Manceau. Le roi promet alors à Raoul de +lui accorder la première terre qui deviendra vacante. Quarante otages +garantissent cette promesse. + +Un an après, le comte Herbert de Vermandois vient à mourir. Raoul met +aussitôt le roi en demeure d'accomplir sa promesse. Celui-ci refuse +d'abord: le comte Herbert a laissé quatre fils, vaillants chevaliers, et +il serait injuste de déshériter quatre personnes pour l'avantage d'une +seule. Raoul, irrité, ordonne aux chevaliers qui lui ont été assignés +comme otages de se rendre dans sa prison. Ceux-ci vont trouver le roi, +qui se résigne alors à concéder à Raoul la terre de Vermandois, mais +sans lui en garantir aucunement la possession. Douleur de Bernier qui, +appartenant par son père au lignage de Herbert, cherche vainement à +détourner Raoul de son entreprise. + +Malgré les prières de Bernier, malgré les sages avertissements de sa +mère, Raoul s'obstine à envahir la terre des fils Herbert. Au cours de +la guerre le moutier d'Origny est incendié, les religieuses qui +l'habitaient périssent dans l'incendie, et parmi elles Marsens, la mère +de Bernier, sans que son fils puisse lui porter secours. Par suite une +querelle surgit entre Bernier et Raoul. Celui-ci, emporté par la colère, +injurie gravement son compagnon et finit par le frapper d'un tronçon de +lance. Bientôt revenu de son emportement, il offre à Bernier une +éclatante réparation, mais celui-ci refuse avec hauteur et se réfugie +auprès de son père, Ybert de Ribemont. + +Dès lors commence la guerre entre les quatre fils de Herbert de +Vermandois et Raoul de Cambrai. Les quatre frères rassemblent leurs +hommes sous Saint-Quentin. Avant de se mettre en marche vers Origny, ils +envoient porter à Raoul des propositions de paix qui ne sont pas +acceptées. Un second messager, qui n'est autre que Bernier, vient +présenter de nouveau les mêmes propositions. Raoul eut été disposé à les +accueillir, mais son oncle, Guerri d'Arras, l'en détourne. Bernier défie +alors son ancien seigneur: il veut le frapper, et se retire poursuivi +par Raoul et les siens. Bientôt le combat s'engage. Dans la mêlée, +Bernier rencontre son seigneur, et de nouveau il lui offre la paix. +Raoul lui répond par des paroles insultantes. Les deux chevaliers se +précipitent l'un sur l'autre et Raoul est tué. + +Guerri demande une trêve jusqu'à ce que les morts soient enterrés. Elle +lui est accordée, mais, à la vue de son neveu mort, sa colère se +réveille, et il recommence la lutte. Il est battu et s'enfuit avec les +débris de sa troupe. + +On rapporte à Cambrai le corps de Raoul. Lamentations d'Aalais. Sa +douleur redouble quand elle apprend que son fils a été tué par le bâtard +Bernier. Son petit-fils Gautier vient auprès d'elle: c'est lui qui +héritera du Cambrésis. Il jure de venger son oncle. Heluis de Ponthieu, +l'amie de Raoul, vient à son tour pleurer sur le corps de celui qu'elle +devait épouser. On enterre Raoul. + +Plusieurs années s'écoulent. Gautier est devenu un jeune homme; il pense +à venger son oncle. Guerri l'arme chevalier et la guerre recommence. Un +premier engagement a lieu sous Saint-Quentin. Gautier se mesure par deux +fois avec Bernier, et à chaque fois le désarçonne. A son tour Bernier, +qui a vainement offert un accord à son ennemi, vient assaillir Cambrai. +Gautier lui propose de vider leur querelle par un combat singulier. Au +jour fixé, les deux barons se rencontrent, chacun ayant avec soi un seul +compagnon: Aliaume de Namur est celui de Bernier, et Gautier est +accompagné de son grand-oncle Guerri. Le duel se prolonge jusqu'au +moment où les deux combattants, couverts de blessures, sont hors d'état +de tenir leurs armes. Mais un nouveau duel a lieu aussitôt entre Guerri +et Aliaume. Ce dernier est blessé mortellement; Gautier, un peu moins +grièvement blessé que Bernier, l'assiste à ses derniers moments. +Bernier, qui est cause de ce malheur, car c'est lui qui a excité Aliaume +à se battre, accuse Guerri d'avoir frappé son adversaire en trahison. +Fureur de Guerri qui se précipite sur Bernier et l'aurait tué si Gautier +ne l'avait protégé. Bernier et Gautier retournent, l'un à Saint-Quentin, +l'autre à Cambrai. + +Peu après, à la Pentecôte, l'empereur mande ses barons à sa cour. Guerri +et Gautier, Bernier et son père Ybert de Ribemont se trouvent réunis à +la table du roi. Guerri frappe Bernier sans provocation. Aussitôt une +mêlée générale s'engage, et c'est à grand'peine qu'on sépare les barons. +Il est convenu que Gautier et Bernier se battront de nouveau. Ils se +font de nombreuses blessures. Enfin, par ordre du roi, on les sépare, +quand tous deux sont hors d'état de combattre. Le roi les fait soigner +dans son palais, mais il a le tort de les mettre trop près l'un de +l'autre, dans la même salle, où ils continuent à s'invectiver. + +Cependant dame Aalais arrive aussi à la cour du roi son frère. +Apercevant Bernier, elle entre en fureur, et saisissant un levier, elle +l'eût assommé, si on ne l'en avait empêchée. Bernier sort du lit, se +jette à ses pieds. Lui, ses oncles et ses parents implorent la merci de +Gautier et d'Aalais qui finissent par se laisser toucher. La paix est +rétablie au grand désappointement du roi contre qui Guerri se répand en +plaintes amères, l'accusant d'avoir été la cause première de la guerre. +Le roi choisit ce moment pour dire à Ybert de Ribemont que, lui mort, il +disposera de la terre de Vermandois. «Mais, répond Ybert, je l'ai donnée +l'autre jour à Bernier.--Comment diable! répond le roi, est-ce qu'un +bâtard doit tenir terre?» La querelle s'envenime, les barons se jettent +sur le roi qui est blessé dans la lutte. Ils se retirent en mettant le +feu à la cité de Paris, et chacun retourne en son pays, tandis que le +roi mande ses hommes pour tirer vengeance des barons qui l'ont +insulté.... + + * * * * * + +Cherchons maintenant dans l'histoire quels événements ont pu être le +point de départ de cette longue suite de récits. + +Le héros de notre poème a cela de commun avec Roland, que sa mort est +racontée brièvement par un annaliste contemporain, mais en des termes +suffisamment précis pour qu'il ne soit pas possible de révoquer en doute +le caractère historique d'une portion importante de la première partie +de _Raoul de Cambrai_. + +«En l'année 943, écrit Flodoard, mourut le comte Herbert. Ses fils +l'ensevelirent à Saint-Quentin, et, apprenant que Raoul, fils de Raoul +de Gouy, venait pour envahir les domaines de leur père, ils +l'attaquèrent et le mirent à mort. Cette nouvelle affligea fort le roi +Louis.» + +La seule chose qui, dans les paroles du chanoine de Reims, ne concorde +qu'imparfaitement avec le poème, c'est le nom du père de Raoul. Mais +cette différence est certainement plus apparente que réelle, car, si +Flodoard le nomme Raoul de Gouy et non Raoul de Cambrésis, nous savons +d'ailleurs que ce Raoul, mort dix-sept ans auparavant, avait été «comte» +et selon toute vraisemblance, comte en Cambrésis, puisque Gouy était +situé dans le _pagus_ ou _comitatus Cameracensis_, au milieu d'une +région forestière, l'Arrouaise, dont les habitants sont présentés par le +poète comme les vassaux du jeune Raoul de Cambrai. + +Raoul de Gouy ne doit pas être distingué de ce comte Raoul, qui, en 921, +semble agir en qualité de comte du Cambrésis, lorsque, avec l'appui de +Haguenon, le favori de Charles le Simple, il obtient de ce prince que +l'abbaye de Maroilles soit donnée à l'évêque de Cambrai. Quoi qu'il en +soit, Raoul de Gouy prit une part active aux événements qui suivirent la +déchéance de Charles le Simple: ainsi, il accompagnait, en 923, les +vassaux de Herbert de Vermandois et le comte Engobrand dans une heureuse +attaque du camp des Normands qui, sous le commandement de Rögnvald, roi +des Normands des bouches de la Loire, étaient venus, à l'appel de +Charles, ravager la portion occidentale du Vermandois. Ses terres, on ne +sait pourquoi, furent exceptées deux ans après (925), ainsi que le comté +de Ponthieu et le marquisat de Flandre, de l'armistice que le duc de +France, Hugues le Grand, conclut alors avec les Normands. Raoul de Gouy +terminait, vers la fin de l'année 926, une carrière qui, malgré sa +brièveté, paraît avoir été celle d'un homme fameux en son temps.... + +Selon le poème, Raoul Taillefer aurait épousé Aalais, sœur du roi +Louis, qu'il aurait laissée, en mourant, grosse de Raoul, le futur +adversaire des fils Herbert. Ces circonstances sont loin d'être +invraisemblables. Aalais est, en effet, le nom d'une des nombreuses +sœurs du roi Louis d'Outremer, issues du mariage de Charles le Simple +avec la reine Fréderune, et il n'est pas impossible qu'en 926, date de +la mort de Raoul de Gouy, elle fût mariée à l'un des comtes qui avaient +été les sujets de son père; d'autre part, en supposant que Raoul de +Gouy, mort prématurément en 926, ait laissé sa femme enceinte d'un fils, +ce fils posthume, lors de la mort de Herbert de Vermandois, en 943, +aurait eu dix-sept ans environ, âge qui n'est en désaccord ni avec le +texte de _Raoul de Cambrai_, ni avec ce que nous savons de l'époque +carolingienne, car en ce temps on entrait fort jeune dans la vie active +et surtout dans la vie militaire; ainsi, pour n'en citer qu'un exemple +entre tant d'autres, un roi carolingien, Louis III, celui-là même dont +un poème en langage francique et la chanson de Gormond célèbrent la +lutte contre les Normands, Louis III mourut âgé au plus de dix-neuf ans, +un an après avoir battu les pirates du Nord, deux ans après qu'il eût +conduit une expédition en Bourgogne contre le roi Boson. + +Quoi qu'il en soit de l'origine de la comtesse Aalais, femme de Raoul de +Gouy, son souvenir se conserva durant plusieurs siècles dans l'église +cathédrale de Cambrai et dans l'abbaye de Saint-Géry de la même ville, à +raison de legs qu'elle leur avait faits pour le repos de l'âme de son +malheureux fils; c'est du moins ce qu'attestent une charte de Liebert, +évêque de Cambrai, rédigée vers 1050, et la chronique rimée vers le +milieu du XIIIe siècle par Philippe Mousket.... + +Les mœurs féodales dans la première partie du _Raoul_ portent en plus +d'une strophe les marques d'une certaine antiquité; il serait difficile +toutefois de faire ici le départ de ce qui appartient véritablement au +Xe siècle. L'hérédité des fiefs n'y est point encore complètement +établie, mais il faut reconnaître que les remanieurs ne pouvaient guère, +sans nuire à l'économie du poème, introduire sur ce point les coutumes +de leur temps. La réparation à la fois éclatante et bizarre que Raoul +offre à Bernier après l'incendie d'Origny[33], et qui est l'une des +formes de l'_harmiscara_ des textes carolingiens, semble encore un trait +conservé de la chanson primitive sur la mort de Raoul, mais on sait +combien il est difficile de renfermer dans des limites chronologiques la +plupart des usages du moyen âge: telle coutume oubliée presque +totalement en France a pu se perpétuer dans le coin d'une province; elle +a pu disparaître complètement de notre pays et se conserver plusieurs +siècles encore à l'étranger. C'est pourquoi nous croyons sage de nous +abstenir de plus amples considérations. + +P. MEYER et A. LONGNON, _Raoul de Cambrai, +chanson de geste_, Paris, 1882, in-8º. Introduction, +_passim_. + + + + +CHAPITRE VIII + +L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE + + PROGRAMME.--_Les duchés allemands; Henri Ier; les Marches; Otton + Ier en Italie. Nouvelle restauration de l'Empire._ + + _L'empereur et le pape. La réforme de l'Église. Grégoire VII. La + querelle des investitures. Alexandre III et Frédéric Barberousse._ + + _Innocent III, Frédéric II._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + =L'histoire générale de l'Allemagne= sous les derniers Carolingiens, + sous les empereurs saxons, franconiens et sous les Hohenstaufen, a + été très souvent écrite.--Dans la collection des _Jahrbücher der + deutschen Geschichte_ ont été publiées d'excellentes annales pour + les règnes d'Henri I, d'Henri II, de Conrad II, d'Henri III, + d'Henri IV et d'Henri V, de Lothaire, de Conrad III, d'Henri VI, + d'Otton IV, de Frédéric II.--L'ouvrage de W. v. Giesebrecht, + _Geschichte der deutschen Kaiserzeit_ (Leipzig, 1881-1890, 5 vol. + in-8º) est célèbre.--Il existe en allemand beaucoup d'exposés + généraux, à l'usage du grand public. Sans parler de la _Deutsche + Geschichte_, précitée, de K. Lamprecht, de celle de K. W. Nitzsch + (_Geschichte des deutschen Volkes_, Leipzig, 1892, 3 vol. in-8º, + 2e éd.), et de l'estimable Manuel sommaire de B. Gebhardt + (_Handbuch der deutschen Geschichte_, Stuttgart, 1891, in-8º), où + cette période de l'histoire d'Allemagne est esquissée à grands + traits, voir: H. Gerdes, _Geschichte des deutschen Volkes. Zeit der + karolingischen und sächsischen Könige_, Leipzig, 1891, in-8º;--M. + Manitius, _Deutsche Geschichte unter den sächsischen und salischen + Kaisern (911-1125)_, Stuttgart, 1889, in-8º;--J. Jastrow, _Deutsche + Geschichte im Zeitalter der Hohenstaufen_, Berlin, 1893 et s., + in-8º.--Parmi les monographies de premier ordre: Th. Sickel, _Das + Privilegium Otto I für die römische Kirche vom J. 962_, Innsbrück, + 1883, in-8º;--O. Harnack, _Das Kurfürstencollegium bis zur Mitte + des vierzehnten Jahrhunderts_, Giessen, 1883, in-8º.--On a en + français: J. Bryce, _Le saint Empire romain germanique_, Paris, + 1890, in-8º;--C. de Cherrier, _Histoire de la lutte des papes et + des empereurs de la maison de Souabe_, Paris, 1858-1859, 3 vol. + in-8º (Vieilli);--J. Zeller, _Fondation de l'Empire germanique. + Otton le Grand et les Ottonides_, Paris, 1873, in-8º; _L'Empire + germanique et l'Église au moyen âge_, Paris, 1876, in-8º; _L'Empire + germanique sous les Hohenstaufen_, Paris, 1881, in-8º; _L'empereur + Frédéric II et la chute de l'Empire germanique au moyen âge_, + Paris, 1885, in-8º;--G. Blondel, _Étude sur la politique de + l'empereur Frédéric II en Allemagne_, Paris, 1892, in-8º. + + =L'histoire de l'église romaine, du XIe au XIIIe siècle=, a été + aussi fort étudiée. Parmi les ouvrages généraux, consulter, outre + l'excellent Manuel de K. Müller (_Kirchengeschichte_, I, Freiburg + i. Brisgau, 1892, in-8º) et les autres Manuels d'histoire + ecclésiastique (ci-dessous, Bibliographie du ch. XIII), les + narrations de J. Langen (_Geschichte der römischen Kirche_, t. III + [de Nicolas Ier à Grégoire VII], Bonn, 1892, in-8º, et IV [de + Grégoire VII à Innocent III], Bonn, 1893, in-8º), et de F. Rocquain + (_La Cour de Rome et l'esprit de Réforme avant Luther_, t. Ier, + Paris, 1893, in-8º).--L'opuscule élémentaire de U. Balzani (_The + popes and the Hohenstaufen_, London, 1889, in-16) n'est pas sans + mérite.--Il y a des monographies sur les grands papes: Grégoire + VII, Alexandre III, Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV, etc., + dont quelques-unes sont très bonnes; les principales sont celles de + W. Martens (_Gregor VII, sein Leben u. Wirken_, Leipzig, 1894, 2 + vol. in-8º), de H. Reuter (_Geschichte Alexanders der dritten und + der Kirche seiner Zeit_, Leipzig, 1860-1864, 3 vol. in-8º), de F. + Hurter (_Histoire du pape Innocent III_, Paris, 1843, 3 vol. in-8º, + tr. de l'all.). Citons encore, en seconde ligne, les travaux d'O. + Delarc (_Saint Grégoire VII et la réforme de l'Église au XIe + siècle_, Paris, 1889-1890, 3 vol. in-8º), de J. Felten (_Papst + Gregor IX_, Freib. i. B., 1886, in-8º) et de C. Rodenberg, + _Innocenz IV und das Königreich Sicilien, 1245-1254_, Halle, 1892, + in-8º.--Sur Rome pontificale au moyen âge, lire, outre la célèbre + _Geschichte der Stadt Rom_, de F. Gregorovius, précitée, le livre + excellent de A. Graf, _Roma nella memoria e nelle immaginazioni del + medio evo_, Torino, 1882, 2 vol. in-8º.--Cf. G. Paris, dans le + _Journal des Savants_, 1884, p. 557-577. + + Sur l'=histoire d'Italie=, l'œuvre capitale est celle de J. + Ficker, _Forschungen zur Reichs-und Rechtsgeschichte Italiens_, + Innsbrück, 1868-1874, 4 vol. in-8º; mais il existe d'autres bons + livres qui ne sont pas assez connus. Citons entre beaucoup d'autres + monographies importantes: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani + dalle origini al 1313_, Milano, 1882, in-8º;--P. Villari, _I primi + due secoli della storia di Firenze_, Firenze, 1893, in-8º;--L. v. + Heinemann, _Geschichte der Normannen in Unteritalien und Sicilien + bis zum Aussterben des normannischen Königshauses_, I, Leipzig, + 1894, in-8º. + + + + +I.--LA VILLE DE ROME AU MOYEN ÂGE + + +«On rapporte, dit Sozomène, dans le neuvième livre de son _Histoire +ecclésiastique_, que lorsque Alaric se dirigeait à marches forcées sur +Rome, un saint moine d'Italie l'exhorta à épargner la cité et à ne pas +être la cause d'aussi horribles calamités. Mais Alaric répondit: «Ce +n'est pas en vertu de ma propre volonté que j'agis ainsi; il y a +quelqu'un qui me pousse et qui ne me laisse aucun repos, et qui m'a +ordonné de détruire Rome.» + +Vers la fin du Xe siècle, le Bohémien Woitech, célèbre plus tard dans +la légende sous le nom de saint Adalbert, quitta son évêché de Prague +pour voyager en Italie et se fixa dans le monastère romain de +Sant'Alessio. Au bout de quelques années passées dans cette solitude +religieuse, il fut invité à venir reprendre les devoirs de son siège et +s'y consacra de nouveau au milieu de ses compatriotes à demi sauvages. +Bientôt, cependant, son ancien désir se réveilla en lui; il regagna sa +cellule sur les hauteurs de l'Aventin, et là, errant parmi les vieilles +reliques et se chargeant des plus humbles occupations du couvent, il +vécut heureux quelque temps. A la fin, les reproches de son +métropolitain, l'archevêque de Mayence, et les commandements exprès du +pape Grégoire V le contraignirent à repasser les Alpes et il se joignit +à la suite d'Otton III, se lamentant, dit son biographe, de ce qu'il ne +lui fût plus permis désormais de jouir de sa douce quiétude au sein de +la mère des martyrs, de la demeure des Apôtres, de la Rome enchantée. Au +bout de quelques mois, il subissait le martyre chez les Lithuaniens +païens de la Baltique. + +Environ quatre cents ans plus tard et neuf cents ans après Alaric, +François Pétrarque écrit en ces termes à son ami Jean Colonna: «Ne +penses-tu pas que je souhaite vivement voir cette cité, qui n'a jamais +eu et n'aura jamais son égale; qu'un ennemi même a appelée une cité de +rois; sur la population de laquelle il a été écrit: «Grande est la +valeur du peuple romain, grand et terrible est son nom»; dont la gloire +sans exemple et l'empire sans pareil, passé, présent et futur, ont été +célébrés par les divins prophètes; où sont les tombes des apôtres et des +martyrs et les corps de tant de milliers de soldats du Christ?» + +C'était la même impulsion qui entraînait irrésistiblement le guerrier, +le moine et l'érudit vers la cité mystique, qui était pour l'Europe du +moyen âge bien plus que n'avait été Delphes pour la Grèce ou la Mecque +pour l'Islam, la Jérusalem de la chrétienté, la ville qui avait jadis +gouverné la terre et gouvernait à présent le monde des esprits +incorporels. Car Rome offrait à chaque classe d'hommes un genre +d'attractions particulier. Le pèlerin dévot venait prier devant la +châsse du prince des apôtres; l'amoureux des lettres et de la poésie +rêvait à Virgile et à Cicéron parmi les colonnes renversées du Forum; +les rois germains venaient avec leurs armées chercher dans l'antique +capitale du monde la source de la puissance temporelle. + + * * * * * + +[Illustration: Entrée du Forum par la Voie Sacrée.] + +Rome ne possédait cependant aucune source de richesse. Sa situation +était défavorable au commerce; n'ayant point de marché, elle ne +fabriquait aucune marchandise, et l'insalubrité de sa campagne, résultat +d'un long abandon, en rendait la fertilité inutile. Alors déjà, comme +aujourd'hui, elle s'élevait, solitaire et délaissée, au milieu du désert +qui s'étendait jusqu'au pied même de ses murailles. Comme il n'y avait +pas d'industrie, il n'y avait rien qui ressemblât à une classe +bourgeoise. Le peuple n'était qu'une vile populace, toujours prompte à +suivre le démagogue qui flattait sa vanité, plus prompte encore à +l'abandonner au moment du péril. La superstition était pour lui une +question d'orgueil national, mais il vivait dans le voisinage trop +immédiat des choses sacrées pour les respecter beaucoup; il maltraitait +le pape et exploitait les pèlerins que ses autels attiraient en foule; +c'était probablement la seule classe d'hommes en Europe qui ne fournît +aucune recrue aux armées de la Croix. Les prêtres, les moines et tous +les parasites divers d'une cour ecclésiastique formaient une large part +de la population; le reste était entretenu, pour la plupart dans un +état de demi-mendicité, par une quantité incalculable d'associations +religieuses qu'enrichissaient les dons ou les dépouilles de la +chrétienté latine. Les familles nobles étaient nombreuses, puissantes, +féroces; elles s'entouraient de bandes de partisans sans aucune +discipline, et ne cessaient de guerroyer entre elles autour de leurs +châteaux dans la contrée avoisinante ou dans les rues mêmes de la cité. +Si les choses avaient pu suivre leur cours naturel, une de ces familles, +celle des Colonna par exemple, ou celle des Orsini, aurait probablement +fini par dompter ses rivales et par établir, ainsi qu'on le vit dans les +républiques de la Romagne et de la Toscane, une _signoria_ ou tyrannie +locale, analogue à celles qui s'implantèrent jadis dans les villes de la +Grèce. Mais la présence du pouvoir sacerdotal fit obstacle à cette +tendance et, par cela même, aggrava la confusion dans la cité. Bien que +le pape ne fût pas encore reconnu comme souverain légitime, il était, +non seulement le personnage de Rome le plus considérable, mais le seul +dont l'autorité offrît l'apparence d'un certain caractère officiel. +Toutefois le règne de chaque pontife était court; il ne disposait +d'aucune force militaire; il était fréquemment absent de son siège. Il +appartenait, en outre, très souvent à l'une de ces grandes familles, et, +à ce titre, n'était rien de plus qu'un chef de faction dans l'intérieur +de sa ville, tandis qu'on le vénérait dans toute l'Europe comme le +pontife universel. + +Celui qui aurait dû être pour Rome ce que leurs rois nationaux étaient +pour les villes de France, d'Angleterre ou d'Allemagne, c'était +l'empereur. Mais son pouvoir était une pure chimère, importante surtout +en ce qu'elle servait de prétexte à l'opposition que les Colonna et les +autres chefs gibelins faisaient au parti du pape. Ses droits, même en +théorie, étaient matière à controverse. Les papes, dont les +prédécesseurs s'étaient contentés de gouverner en qualité de lieutenants +de Charlemagne ou d'Otton, soutenaient à présent que Rome, en tant que +cité spirituelle, ne pouvait être soumise à aucune juridiction +temporelle, et qu'elle ne pouvait, par conséquent, faire partie de +l'empire romain, quoiqu'elle en fût cependant la capitale. Non +seulement, arguait-on, Constantin avait cédé Rome à Sylvestre et à ses +successeurs, mais le Saxon Lothaire, lors de son couronnement, avait, +de plus, formellement renoncé à sa souveraineté en prêtant hommage entre +les mains du pontife et en recevant de lui la couronne comme son vassal. +Les papes sentaient alors que leur dignité et leur influence ne +pouvaient que perdre, s'ils admettaient même en apparence dans le lieu +de leur résidence la juridiction d'un souverain civil, et, quoiqu'il +leur fût impossible d'y affermir leur propre autorité, ils réussirent du +moins à en exclure toute autre que la leur. C'est pour cela qu'ils +étaient si mal à l'aise toutes les fois qu'un empereur venait leur +demander de le couronner, qu'ils lui suscitaient toute espèce de +difficultés et s'efforçaient de s'en débarrasser le plus tôt possible. +Il faut dire ici quelque chose du programme de ces visites impériales à +Rome, et des traces que les Allemands y ont laissées de leur présence, +en se rappelant toujours qu'à partir de Frédéric II, être couronné dans +sa capitale fut pour un empereur l'exception au lieu d'être la règle. + +Le voyageur qui entre à Rome aujourd'hui, s'il arrive, comme c'est +l'ordinaire, par la voie de Civita-Vecchia, y est introduit par le +chemin de fer avant qu'il s'en soit douté; il se jette dans une voiture +à la gare et est déposé à la porte de son hôtel, au milieu de la ville +moderne, sans avoir absolument rien vu. S'il arrive en voiture de la +Toscane, en suivant la route déserte qui passe près de Véies et franchit +le pont Milvius, il jouit, il est vrai, du haut des pentes de la chaîne +ciminienne, de la splendide perspective de la Campagne, semblable à une +mer entourée de collines étincelantes; mais de la cité, il n'aperçoit +aucun indice, sauf le dôme de Saint-Pierre, jusqu'à ce qu'il soit dans +ses murs. Il en était tout autrement au moyen âge. Alors les voyageurs, +quelle que fût leur condition, depuis l'humble pèlerin jusqu'à +l'archevêque de promotion récente qui venait, accompagné d'une suite +pompeuse, recevoir des mains du pape le pallium sacramentel, s'en +approchaient du côté du nord ou du nord-est; suivant un passage tracé +dans le sol montueux de la rive toscane du Tibre, ils faisaient halte +sur le sommet du Monte Mario[34]--le mont de la Joie--et voyaient «la +cité des solennités» s'étendre sous leurs yeux, depuis les énormes +constructions du Latran, bien loin sur le mont Cælius, jusqu'à la +basilique de Saint-Pierre à leurs pieds. Ce n'était pas, comme +aujourd'hui, un océan houleux de coupoles, mais une masse de maisons +basses aux rouges toitures, interrompue par de hautes tours de briques, +et çà et là par des monceaux de ruines antiques, bien plus +considérables que ce qu'il en reste. Et au-dessus de tout cela se +dressaient ces deux monuments des Césars païens, ces monuments qui +contemplent encore, du haut de leur immobile sérénité, le spectacle que +leur donnent les armées des nations nouvelles et les fêtes d'une +nouvelle religion,--les colonnes de Trajan et de Marc-Aurèle. + +[Illustration: L'empereur Otton III, d'après une miniature de +l'Évangéliaire de Bamberg.] + +Du Monte Mario, l'armée teutonne, après avoir fait ses oraisons, +descendait dans le champ de Néron, espace formé par les terrains plats +qui aboutissent à la porte Saint-Ange. C'était là que les représentants +du peuple romain avaient l'habitude d'aller au-devant de l'empereur +nouvellement élu, de lui demander la confirmation de leurs chartes et de +recevoir le serment qu'il prêtait de maintenir leurs bonnes coutumes. +Une procession se formait alors: les prêtres et les moines, qui étaient +sortis pour saluer l'empereur en chantant des hymnes, prenaient les +devants; les chevaliers et les soldats romains, quels qu'ils fussent, +venaient ensuite; puis le monarque, suivi d'une longue troupe de +chevalerie transalpine. Pénétrant dans la cité, ils s'avançaient jusqu'à +Saint-Pierre, où le pape, entouré de son clergé, se tenait sur le grand +perron de la basilique pour souhaiter la bienvenue au roi des Romains et +lui donner sa bénédiction. Le lendemain, on procédait au couronnement, +avec des cérémonies très compliquées[35]. Leur accompagnement le plus +ordinaire, dont le livre du rituel ne fait pas mention, c'était le son +des cloches appelant aux armes et le cri de bataille des combattants +allemands et italiens. Le pape, quand il ne pouvait empêcher l'empereur +d'entrer à Rome, le priait de laisser le gros de son armée hors des +murs, et, s'il ne l'obtenait pas, il pourvoyait à sa sécurité en +excitant des complots et des séditions contre son trop puissant ami. Le +peuple romain, d'un autre côté, tout violent qu'il se montrât souvent à +l'égard du pape, plaçait pourtant en lui une sorte d'orgueil national. +Bien différents étaient ses sentiments pour le capitaine teuton qui +venait d'un pays lointain recevoir dans sa cité, sans lui en savoir gré +cependant, les insignes d'un pouvoir que la bravoure de leurs ancêtres +avait fondé. Dépouillé de son ancien droit d'élire l'évêque universel, +il tâcha d'autant plus désespérément de se persuader que c'était lui qui +choisissait le prince universel; et sa mortification était toujours plus +cuisante chaque fois qu'un nouveau souverain repoussait avec mépris ses +prétentions et faisait parader sous ses yeux sa rude cavalerie barbare. +C'est pour cela qu'une sédition était à Rome la conséquence presque +forcée d'un couronnement. Il y eut trois révoltes contre Otton le Grand. +Otton III, en dépit de son affection passionnée pour la cité, y fut en +butte à la même mauvaise foi et à la même haine, et la quitta enfin de +désespoir après avoir fait d'inutiles tentatives de conciliation[36]. Un +siècle plus tard, le couronnement de Henri V fut l'occasion de tumultes +violents, car il se saisit du pape et des cardinaux à Saint-Pierre et +les tint prisonniers jusqu'à ce qu'ils se fussent soumis à ses +exigences. Hadrien IV, qui s'en souvenait, aurait volontiers forcé les +troupes de Frédéric Barberousse à demeurer hors des murs; mais la +rapidité de leurs mouvements déconcerta ses plans et prévint les +résistances de la populace romaine. S'étant établi dans la cité +Léonine[37], Frédéric barricada le pont qui traverse le Tibre et fut +couronné en bonne forme à Saint-Pierre. Mais la cérémonie s'achevait à +peine, lorsque les Romains, qui s'étaient rassemblés en armes au +Capitole, forcèrent le pont, tombèrent sur les Allemands et ne furent +repoussés qu'avec peine, grâce aux efforts personnels de Frédéric. Il ne +s'aventura pas à les poursuivre plus avant dans la cité, et ne fut, à +aucune époque de son règne, capable de s'en rendre entièrement maître. +Pareillement déçus, ses successeurs acceptèrent enfin leur défaite et se +contentèrent de recevoir leur couronne aux conditions qu'y mirent les +papes, et de repartir sans insister. + +[Illustration: San Bartolommeo in Isola, à Rome.] + +Y venant rarement et y faisant un séjour de si courte durée, il n'est +pas surprenant que les empereurs teutons dans les sept siècles qui vont +de Charlemagne à Charles-Quint, aient laissé à Rome des traces moins +nombreuses de leur présence que Titus ou qu'Hadrien seulement; moins +nombreuses même et moins considérables que celles qui sont attribuées +par la tradition à ceux qu'elle appelle Servius Tullius et Tarquin +l'Ancien. Les monuments qui subsistent ont surtout pour effet de rendre +plus sensible l'absence de tous les autres. Le plus important date du +temps d'Otton III, le seul empereur qui tenta de fixer à Rome sa +résidence permanente. Du palais, qui ne fut probablement guère qu'une +simple tour construite par lui sur l'Aventin, on n'a découvert aucun +vestige; mais l'église qu'il fonda pour y déposer les cendres de son +ami, le martyr saint Adalbert, est encore debout sur l'île du Tibre. +Ayant reçu de Bénévent des reliques qu'on supposa être celles de +l'apôtre Barthélemy[38], elle fut dédiée à ce saint, et est à présent +l'église de San Bartolommeo in Isola, dont le curieux et pittoresque +beffroi de briques rouges, devenues grises par l'effet du temps, se +dresse au milieu des orangers d'un jardin de couvent, d'où il domine les +eaux jaunes et tourbillonnantes du Tibre. + +Otton II, fils d'Otton le Grand, mourut à Rome et fut inhumé dans la +crypte de Saint-Pierre; il est le seul empereur qui ait trouvé un lieu +de repos parmi les tombeaux des papes. Sa tombe n'est pas loin de celle +de son neveu, Grégoire V: elle est très simple et d'un marbre +grossièrement sculpté. Le couvercle du superbe sarcophage de porphyre où +il reposa quelque temps sert actuellement de fonts baptismaux à +Saint-Pierre; on peut le voir dans la chapelle où se font les baptêmes, +à gauche en entrant dans l'église, non loin des tombeaux des Stuarts. Ce +sont là toutes ou à peu près toutes les traces du passage de ses +maîtres teutons que Rome ait conservées jusqu'à nous. Les peintures, il +est vrai, ne manquent pas, depuis la mosaïque de la Scala Santa dans le +palais de Latran et les curieuses fresques de l'église des Santi Quattro +Incoronati[39], jusqu'aux décorations de la chapelle Sixtine et aux +loges de Raphaël dans le Vatican, où les triomphes de la papauté sur +tous ses adversaires sont représentés avec un art incomparable. Mais +toutes ces peintures manquent d'exactitude; elles sont, pour la plupart, +de beaucoup postérieures aux événements qu'elles figurent. + +J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_, +Paris, A. Colin, 1890, in-8º. Trad. de l'anglais par +A. Domergue. + + + + +II.--INNOCENT III, LA CURIE ROMAINE ET L'ÉGLISE. + +LA MONARCHIE PONTIFICALE. + + +Dans les lettres d'Innocent III relatives à l'Église, un fait se révèle +d'abord: le pouvoir énorme de la papauté et l'immense étendue de son +action. Les lettres litigieuses en offrent, à elles seules, un sensible +témoignage. On y voit que non seulement les affaires importantes (_causæ +majores_), mais toutes les affaires de l'Église, toutes les +difficultés, quelles qu'elles fussent, qui naissaient dans son sein, +aboutissaient au Saint-Siège. Un très petit nombre de ces affaires +étaient évoquées par le pape; toutes allaient à lui naturellement, par +l'effet d'une institution entrée alors dans les mœurs du clergé: ce +droit d'appel au Saint-Siège, établi jadis avec éclat par Nicolas +Ier, mais qui n'avait pris une entière extension que depuis Grégoire +VII. + +Avec la haute idée qu'il se faisait de la mission de la papauté, +Grégoire VII avait jugé que, le Saint-Siège devant à tous une égale +protection, il convenait de rendre accessible à tous le recours à cette +tutelle suprême. Favorisé par les successeurs de Grégoire, cet usage de +l'appel avait pris un développement si rapide et si universel qu'à +l'époque d'Innocent III aucun événement ne se passait dans l'Église où +il n'amenât l'intervention de la papauté. De la part des appelants se +commettaient des abus qui n'échappaient pas à l'attention d'Innocent +III. Il reconnaissait que ce droit d'appel, établi dans l'intérêt des +faibles, des opprimés, devenait souvent, aux mains des oppresseurs, un +moyen de se dérober à de justes châtiments infligés par les supérieurs +ecclésiastiques. Il essaya de tempérer ces abus. Quand il confiait aux +évêques locaux la connaissance de certaines causes, il déclarait +quelquefois que la sentence prononcée par eux serait définitive et sans +appel (_sublato appellationis obstaculo_). Il ne fit cela que rarement; +s'il eût pris en ce sens quelque mesure générale, c'eût été porter +atteinte à l'autorité du Saint-Siège, en tarissant l'une des sources les +plus sûres de son pouvoir, et à son esprit non moins qu'à son prestige, +en le dépouillant de son caractère de magistrature suprême et toujours +accessible. Loin de vouloir limiter cette faculté d'appel, il était +attentif à la maintenir en son intégrité, et, à l'occasion, savait +rappeler en termes sévères qu'il entendait que personne n'osât apporter +obstacle à l'exercice de ce droit. De là qu'arrivait-il? C'est que les +sentences des évêques, toujours susceptibles d'être modifiées ou cassées +par le Saint-Siège, étaient en outre suspendues dans leurs effets +pendant le temps, souvent très long, que durait l'instance auprès de la +cour de Rome; c'est que, par une autre conséquence, les évêques +perdaient de leur autorité ou de leur crédit aux yeux des fidèles de +leurs diocèses. A mesure que les appels s'étaient multipliés, les +églises locales avaient tendu ainsi à s'amoindrir devant l'Église +romaine; et, à l'époque d'Innocent III, le nombre seul des lettres +litigieuses qui remplissent sa correspondance est un indice du degré +d'affaiblissement où ces églises étaient tombées. + +Les lettres de privilèges fournissent un signe non moins caractéristique +de la situation de l'Église à cette époque et conduisent aux mêmes +conclusions. Ces lettres, pour la plupart, n'étaient autre chose que des +actes qui, sous des formes et en des mesures diverses, affranchissaient +de la juridiction épiscopale les personnes ou les établissements qui les +avaient obtenues. Assurément ces sortes de lettres ne doivent pas plus +que les lettres litigieuses être attribuées spécialement au temps +d'Innocent III; mais ce qui appartient à cette époque, c'est le nombre +considérable et des unes et des autres. Ces lettres de privilèges, +octroyées à quelques personnages, à des chapitres, mais surtout à des +couvents, aidaient de deux manières à l'ascendant du Saint-Siège, en +diminuant l'autorité des évêques et en créant au pape des serviteurs +dévoués. Ces conséquences ne devaient pas échapper à la prudence +d'Innocent III. Sa prédilection pour les monastères, au détriment du +clergé séculier, est un des traits les plus sensibles de sa +correspondance[40]. + +Ces amoindrissements de la puissance épiscopale résultaient d'une +situation que sans doute les évêques subissaient malgré eux. Mais on les +voit faire eux-mêmes l'aveu indirect de leur faiblesse dans les mille +questions (_consultationes_) qu'ils adressent au pape sur toute sorte de +sujets. Nous possédons, non ces questions elles-mêmes, mais les réponses +du pape. Ces réponses, à la vérité, sont conçues de telle manière qu'il +est aisé de rétablir les questions qui les provoquent. Le pape répond en +effet article par article, reproduisant, à chaque point nouveau, +l'interrogation qui lui est faite. Autant de questions, autant de +paragraphes distincts. Quand la lettre du consultant est diffuse ou +obscure, il en résume ou en éclaircit d'abord des données principales, +et entre ensuite en matière. Les questions adressées au pape étaient si +nombreuses, que, dès la première année de son pontificat, Innocent III +reconnaissait que l'une de ses principales occupations était d'y +répondre. Que si l'on recherche quels étaient les sujets ordinaires de +ces questions multipliées, on constate que la plupart étaient relatives +à des points de droit. Innocent III s'étonne d'être si souvent consulté +sur cette matière. «Vous avez autour de vous des juristes exercés, +écrit-il à l'évêque de Bayeux, et vous êtes vous-même très instruit sur +le droit; comment se fait-il que vous nous consultiez sur des points +dont la clarté n'offre aucune prise au doute?» Toutefois, loin de +repousser les consultations sur ce sujet, il les encourageait, les +exigeait même; il voulait que tous les doutes fussent soumis au +Saint-Siège. «A celui qui établit le droit, disait-il, il appartient de +discerner le droit.» Dans le décret de Gratien, qui faisait alors +autorité pour toute l'Église, le pape est comparé au Christ, lequel, +soumis en apparence à la loi, était en réalité le maître de la loi. Les +lettres d'Innocent III fournissent une pleine confirmation de cette +doctrine; on y voit qu'aux yeux des évêques, et sans doute à ses propres +yeux, le pape est la personnification du droit, la loi vivante de +l'Église. + +Ce n'était pas seulement sur le droit que les évêques demandaient des +éclaircissements au Saint-Siège. Ils le consultaient encore sur les +obscurités du dogme. Comme il fixe le droit, le pape fixe aussi la foi; +du moins c'est à lui qu'il appartient d'interpréter les Écritures +(_exponere Scripturas_); et, suivant une opinion contemporaine où l'on +reconnaît le développement des idées posées par Grégoire VII, tout ce +qui s'écarte de la doctrine du Saint-Siège est ou hérétique ou +schismatique.--En dehors du droit et de la doctrine, si l'on considère +en quoi consistent les éclaircissements, les avis demandés à tout moment +au pape par les évêques, il semble qu'il représente pour eux la sagesse +universelle, infaillible, et que rien ne doive demeurer, pour son +esprit, inconnu ou obscur. Les questions les plus singulières, les plus +inattendues, les plus simples, lui sont adressées. Un jour, c'est le cas +d'un moine qui a indiqué un remède à une femme malade d'une tumeur à la +gorge; la femme est morte; le moine fera-t-il pénitence? Un autre jour, +c'est le cas d'un écolier qui a blessé un voleur entré la nuit dans son +logis. Le sacrement du mariage sert de motif à des consultations qui +tiennent souvent plus de la médecine que du droit canon. D'autres fois, +ce sont des questions purement grammaticales. «Votre fraternité, écrit +Innocent III à l'évêque de Saragosse, nous a demandé ce qu'on doit +entendre par le mot _novalis_. Selon les uns, on désigne de ce nom le +sol laissé en jachère pendant une année; selon d'autres, cette +appellation n'est applicable qu'aux bois dépouillés de leurs arbres et +mis ensuite en culture. Ces deux interprétations ont également pour +elles l'autorité du droit civil. Quant à nous, nous avons une autre +interprétation puisée à une source différente; et nous croyons que, +lorsqu'il arrivait à nos prédécesseurs d'accorder à de pieux +établissements un privilège ou quelque permission relative aux terres +ainsi désignées, ils entendaient parler de champs ouverts à la culture, +et qui, de mémoire d'homme, n'avaient jamais été cultivés.» + +[Illustration: Sceau de Célestin III, au type des apôtres.] + +Ainsi, de la part des évêques, aucun ressort, aucune initiative. C'est +le pape qui partout semble agir et penser pour eux. Cette ingérence du +Saint-Siège ne se faisait pas sentir uniquement à l'égard des évêques. +Quand on lit les lettres dites de _constitution_, où le pape établit +soit pour des couvents, soit pour des chapitres, des règlements de +discipline, on est surpris des détails qui attirent son attention. Les +moindres particularités du vêtement, la forme et la longueur des +étoffes, l'attitude au chœur, au réfectoire, au dortoir, sont +minutieusement réglées; il n'y a pas jusqu'aux couvertures de lit dont +il ne s'occupe; il indique les cas où l'abbé pourra prendre ses repas et +dormir dans une chambre particulière au lieu de le faire dans les salles +communes. + +Tout cela est caractéristique. Ce pape qui répond à toutes les +questions, qui tranche tous les doutes, qui agit et pense à la place des +évêques, qui règle dans les monastères le vêtement et le sommeil, qui +juge, légifère, administre, qui fixe le droit et le dogme et dispose des +bénéfices, c'est la monarchie absolue assise au sein de l'Église. +L'œuvre de Grégoire VII est enfin consommée. Au lieu de ce clergé +d'humeur fière et quelquefois rebelle, contre lequel ce pape se vit +contraint de lutter, on aperçoit un clergé soumis et toujours docile à +la voix du pontife. Les rares symptômes d'indépendance qu'on parvient à +saisir se manifestent uniquement chez quelques évêques mêlés à la +querelle de l'Empire et aux événements de l'hérésie albigeoise. La +papauté ne prétend pas encore que la nomination aux évêchés lui +appartient; elle ne trahira cette prétention que plus tard. Mais déjà +les élections épiscopales sont toutes soumises à l'approbation du +Saint-Siège. Quand l'élection est rejetée, le pape fixe un délai de +quinze jours, d'un mois au plus, passé lequel, si l'on ne s'entend pas +sur un nouveau choix qui puisse être agréé, il menace de pourvoir +lui-même à la nomination. Quelquefois il n'y a pas d'élection; le pape +est prié directement par les intéressés de désigner l'évêque qui lui +convient. L'élection, quand elle a lieu, n'est souvent qu'une vaine +formalité. Les évêques une fois nommés, le pape, à son gré, les +transfère, les suspend ou les dépose. En somme, personne n'est évêque +que «par la grâce du Saint-Siège»; le mot n'y est pas, mais le fait. Ce +sont, on peut le dire, moins des évêques que des sujets que gouverne +Innocent III; ils en ont l'attitude, ils en ont aussi le langage. + +Pour compléter ce tableau, ajoutons qu'il n'y a plus d'assemblées +générales de l'Église. A la place de ces synodes que, presque chaque +année, Grégoire VII réunissait à Rome, et dans lesquels on sentait +vivre, en quelque sorte, l'Église universelle, on ne trouve que le +conseil particulier du pape, le conseil des cardinaux. Ce qui reste des +conciles n'est plus qu'un simulacre. Déjà, sous Alexandre III, on ne +voyait dans les conciles qu'un moyen d'entourer de plus de solennité les +décisions notifiées par le pape. Le troisième synode de Latran, en 1179, +est appelé dans des écrits contemporains «le concile du souverain +pontife». Au quatrième et fameux synode de Latran, qui eut lieu sous +Innocent III en 1215, et auquel assistèrent 453 évêques, le rôle de +ceux-ci consista uniquement à entendre et approuver les décrets rédigés +par le Saint-Siège. A partir de ce moment, la dénomination d'_évêque +universel_, revendiquée à plusieurs reprises par les papes et insérée +par Grégoire VII dans ses _Dictatus_, devient une réalité. Innocent III +est dès lors l'évêque unique de la chrétienté. + +Après avoir constaté le pouvoir absolu de la papauté, il faudrait +rechercher maintenant les effets de ce pouvoir sur l'ensemble de +l'Église. Il faudrait montrer les évêques se désintéressant de leurs +devoirs pastoraux en proportion du peu d'étendue laissé à leur action, +les dissensions naissant du droit d'appel au sein des églises comme dans +les monastères, une sorte de désorganisation se substituant peu à peu à +l'unité par les régimes d'exception qu'à des degrés divers créaient les +privilèges, le clergé transformé, pour ainsi dire, en un monde de +plaideurs, les églises appauvries par les frais énormes des procès[41], +les évêques chargés de dettes, la justice à Rome achetée trop souvent à +prix d'argent; en un mot, l'Église déviant de sa voie, se désagrégeant +par les dissensions intestines, rompue dans son unité et s'altérant déjà +par la corruption. Il faudrait montrer enfin cette Église romaine, dans +laquelle s'étaient absorbées les églises locales, se viciant à son tour +et devenant «un champ de bataille pour les plaideurs», une espèce de +«bureau européen», où, au milieu de notaires, de scribes et d'employés +de toute sorte, on ne s'occupait que de procès et d'affaires,--en +d'autres termes, cessant d'être une véritable Église pour n'être plus +que la cour de Rome ou la _Curie romaine_. + +Cette situation, signalée avec amertume par les contemporains, et dont +on saisit les traces dans la correspondance d'Innocent III, a été, plus +d'une fois, constatée par les historiens. Toutefois on aurait tort de +faire peser sur la seule époque d'Innocent III la responsabilité d'une +telle situation. Née du pouvoir excessif de la papauté, cette situation +avait commencé avant lui; elle s'aggrava sous ses successeurs. La +lecture attentive des documents permet de suivre, à leur véritable date, +les progrès d'un état de choses dont on n'a pas suffisamment marqué la +succession. Ainsi, à ne parler que du changement de l'Église romaine en +_curie_, changement considéré par les hommes pieux du temps comme +funeste pour la religion, on peut en placer l'origine vers le milieu du +XIIe siècle[42], un peu avant le moment où le collège des cardinaux +se vit chargé, à l'exclusion du clergé et des fidèles[43], de pourvoir à +l'élection des papes. Ce qu'on peut dire en somme, c'est que le +pontificat d'Innocent III, qui marque, pour la papauté, l'apogée du +pouvoir absolu, marque aussi, pour l'Église, le commencement d'une +décadence qui, un siècle après, arrivera au dernier degré sous les papes +d'Avignon. + +Ainsi fut viciée, dans ses effets, l'œuvre de Grégoire VII. Il +s'était servi de la puissance du Saint-Siège pour réprimer les désordres +de l'Église, et cette puissance, étendue inconsidérément par ses +successeurs, avait produit d'autres désordres. En même temps que +l'Église s'altérait, la papauté, à son insu et par les mêmes causes, se +trouva transformée. Elle se vit amenée à déserter les choses +spirituelles pour le tracas des affaires, la théologie pour le droit. + +Noyée sous le flot des affaires sans nombre qui affluent vers elle, elle +perdit de vue les horizons de la spiritualité. Grégoire le Grand se +plaignait déjà que son esprit, fatigué de soucis, ne fût plus capable de +s'élancer vers les régions supérieures. Combien, depuis cette époque, +les choses s'étaient aggravées! «Emporté, écrivait Innocent III, dans le +tourbillon des affaires qui m'enlacent de leurs nœuds, je me vois +livré à autrui et comme arraché à moi-même. La méditation m'est +interdite, la pensée presque impossible; à peine puis-je respirer.»--Une +autre particularité sur laquelle se tait Innocent III, mais qui résulte +de faits épars dans sa correspondance, c'est que, forcé par la +multiplicité des affaires, auxquelles il ne pouvait suffire, d'élargir +en proportion la sphère d'action ou d'influence de ses cardinaux et de +ses légats, il les laissait empiéter sur son autorité et s'arroger une +indépendance qu'il était impuissant à réprimer. On peut même dire, sans +outrepasser la vérité, que, dans ses lettres, Innocent III apparaît plus +d'une fois comme captif dans le cercle que forment autour de lui ses +cardinaux. Ainsi, quand on y regarde de près, on s'aperçoit que ce pape, +maître absolu de l'Église, était écrasé par les affaires et dominé par +ses conseils. + +F. ROCQUAIN, _La papauté au moyen âge_, Paris. +Didier et Cie, 1881, in-8º. _Passim._ + + + + +III.--LE «LIVRE DES CENS» DE L'ÉGLISE ROMAINE + +LE «DENIER DE SAINT-PIERRE» + + +L'Église romaine a eu, de très bonne heure, de grandes propriétés +foncières. Aussi éprouva-t-elle bien vite la nécessité de faire dresser +un état de ses revenus, ou, comme on disait alors, un «Polyptyque»; à la +fin du Ve siècle, le pape Gélase s'acquitta de cette tâche avec tant +de succès que son œuvre, à peine modifiée par saint Grégoire le +Grand, était encore d'un usage courant quatre siècles plus tard. + +Mais durant les épreuves qu'eurent à subir au Xe et au XIe siècle +la ville de Rome et la papauté, il se creusa un véritable abîme entre +les temps anciens et les temps nouveaux. Les vieilles archives, les +vieux titres de l'Église romaine disparurent dans la tourmente, et +lorsque Grégoire VII entreprit de réorganiser toute chose, il eut +grand'peine à rassembler les débris qui avaient échappé au naufrage. + +C'est de ce moment que date à Rome le double mouvement qui pousse d'une +part à recueillir et à coordonner des titres domaniaux, c'est-à-dire à +former des cartulaires, et, d'autre part, à établir de nouveaux +polyptyques, c'est-à-dire de nouveaux états de revenus. De là différents +essais auxquels le camérier Cencius, l'officier chargé des temporalités +de l'Église, donna en 1192 leur forme définitive. + +L'œuvre de Cencius se compose de deux parties: + +1º D'un registre où sont inscrits, province par province, les noms des +débiteurs de l'Église romaine et la quotité de leurs redevances; + +2º D'un cartulaire qui contient les titres constitutifs de la propriété +et de la suzeraineté du Saint-Siège (donations, testaments, contrats +d'achat ou d'échange, serments d'hommage, etc.). + +De ces deux parties la première constitue ce qu'on peut appeler +proprement le _Liber censuum_ de l'Église romaine. + + * * * * * + +Un livre censier, ou, comme dit Brussel, un livre terrier, «est un +registre de la recette faite pour un an de tous les cens et rentes +appartenant à une _seigneurie_». + +La liste des divers cens et rentes que percevait le pape à la fin du +XIIe siècle, en sa qualité de _seigneur_, voilà ce qui constitue le +_Liber censuum_ de Cencius. + +Au sein du monde féodal, le Saint-Siège devait nécessairement prendre +l'apparence extérieure qui s'imposait alors à tous les membres de la +société, aux personnes morales comme aux individus; il est devenu une +seigneurie. + +On sait que le moyen âge entendait par ce terme un ensemble de droits, +d'origine et de caractères très divers, où la propriété et la +souveraineté confondues se marquaient par de certains services et +redevances. + +Dans l'Italie centrale, où le Saint-Siège avait depuis longtemps de +vastes domaines, qui, au temps de Charlemagne, lui avaient valu la +cession d'une partie de la puissance publique, la seigneurie du pape +s'était établie tout naturellement, comme en d'autres lieux celle des +ducs et des comtes. + +Mais le Saint-Siège était un pouvoir d'une nature spéciale: son +caractère de puissance morale et universelle lui valut dans le monde +féodal une autre seigneurie d'un genre particulier. + +A la fin du neuvième siècle, lorsque les princes carolingiens, qui +avaient été longtemps les «patrons» des églises et des monastères, ne +furent plus en état de défendre la propriété ecclésiastique contre les +usurpations des laïques, on songea à invoquer la protection pontificale. +C'était le temps des grands pontificats de Nicolas Ier et de Jean +VIII. Les fondateurs de monastères, désireux d'assurer la perpétuité de +leur œuvre, sollicitèrent le patronat du Saint-Siège et ils +«recommandèrent» à l'apôtre la propriété de l'être moral qu'ils +constituaient. Les possessions attribuées à certains instituts +monastiques furent ainsi considérées comme le bien de saint Pierre, et, +pour reconnaître le domaine éminent ainsi concédé à l'apôtre, elles +furent grevées d'un cens annuel en faveur du Saint-Siège. + +Cela eut de grandes conséquences dans l'ordre temporel aussi bien que +dans l'ordre spirituel. + +D'une part, les monastères censiers échappèrent peu à peu à la main des +évêques pour relever directement du Saint-Siège, et, d'autre part, la +nature originelle du lien qui les rattachait à Rome détermina, à travers +toute l'Europe, la constitution d'un domaine pontifical d'un caractère +particulier. + +La papauté posséda sur les terres des plus grandes abbayes un droit +éminent de propriété, qui se marquait par le payement d'un cens, et il +n'en fallut pas davantage pour que peu à peu le Saint-Siège assimilât à +ce droit très spécial celui que la coutume lui assignait sur nombre +d'États chrétiens, et qui s'exprimait par des redevances analogues. + +Après la dissolution de l'Empire romain, qui avait été longtemps pour +les princes barbares la source de toute légitimité, le Saint-Siège avait +paru tout désigné pour succéder dans ce rôle à l'Empire. + +L'apôtre enseigne que tout pouvoir légitime vient de Dieu. Mais qui donc +aura mission d'éclairer les consciences, de se prononcer sur la +légitimité des pouvoirs de fait, sinon celui qui a reçu du Christ le +droit de lier et de délier toute chose? + +C'est donc à la papauté que les hommes ont fait appel. Les États +naissants et les dynasties nouvelles ont senti le besoin de se faire +reconnaître par elle. Elle a sacré Pépin et couronné Charlemagne; elle a +érigé des trônes et dispensé des couronnes. + +La papauté s'est trouvée investie de la sorte d'une véritable +magistrature, d'un droit qu'on pourrait appeler _supra régalien_, et ce +droit, comme les droits régaliens eux-mêmes, a pris, à certains moments, +une forme féodale. + +Les puissances de fraîche date désirèrent marquer d'un signe visible +leur union avec le Saint-Siège et s'obligèrent à lui servir une +redevance annuelle. + +Cette redevance prit bien vite le nom de «cens» et se confondit aussitôt +avec les divers revenus d'origine foncière que le Saint-Siège percevait +sous ce nom. Elle fut incorporée au domaine, elle compta parmi les +rentes de la seigneurie. + +Les papes du XIe siècle, et Grégoire VII en particulier, +s'efforcèrent de préciser les rapports que marquait ce cens payé à Rome +par divers États chrétiens. + +Le domaine éminent possédé par l'apôtre sur les monastères censiers se +traduisait sans difficulté par la censive. Mais pour des principautés et +des royaumes, il paraissait difficile d'admettre que la redevance +conservât le caractère d'un simple lien de droit privé. + +Les papes y virent un signe de suprématie politique et Grégoire VII +réclama le serment d'hommage à Guillaume le Conquérant, comme un +suzerain à son vassal. + +[Illustration: Lettre d'Eugène III, 16 août 1147. + +Spécimen de l'écriture employée au XIIe siècle à la Chancellerie +pontificale. + +_Musée des Archives départementales_, nº 39.] + +TRANSCRIPTION + + _Eugenius, episcopus, servus servorum Dei. Dilectis filiis + canonicis Trecensis ecclesie, salutem et apostolicam benedictionem. + Sicut ea que a nobis statuuntur firma volumus et illibata + persistere, ita ea que a fratribus nostris episcopis rationabili + providentia fiunt, ut in suo vigore permaneant, diligenti nos + convenit sollicitudine providere. Quod ergo a discretione religiosi + viri Acconis episcopi...._ + + _Si quis igitur hujus nostre confirmationis paginam sciens contra + eam temere venire temptaverit, indignationem omnipotentis Dei et + beatorum Petri et Pauli apostolorum ejus se noverit incursurum. + Datum Autisiodori. XVII. kl. septembris._ + +Cette thèse de la cour de Rome ne fut pas admise partout sans +contestation, et il faut reconnaître qu'elle n'a jamais complètement +triomphé[44]. + +Elle n'en a pas moins dominé pendant plusieurs siècles les relations du +Saint-Siège avec la plupart des États européens, et le principe en est +clairement énoncé à la première page du _Liber censuum_. + +Le camérier de 1192 a soigneusement relevé tous les cens dus au +Saint-Siège, et, sans s'occuper de rechercher l'origine de chacun d'eux, +il a consigné dans un même registre le nom de tous ceux qui en étaient +grevés, parce que pour lui, comme pour la Chambre Apostolique, les +églises, monastères, cités ou royaumes, ainsi rapprochés en vertu d'un +symbole unique, étaient tous également du domaine de Saint Pierre, car +tous ils étaient, ainsi que l'écrivait le camérier en sa préface, «_in +jus et proprietatem beati Petri consistentes_». + +L'œuvre de Cencius marque, par conséquent, le point d'arrivée d'une +longue évolution historique, qui a constitué, au profit du Saint-Siège, +une seigneurie d'un caractère spécial et d'une immense étendue. + +P. FABRE, _Étude sur le Liber censuum de l'Église +romaine_, Paris, E. Thorin, 1892, in-8º. + + + + +IV.--L'EMPEREUR FRÉDÉRIC II. + + +Pour les bons chrétiens, pour l'Église, pour les guelfes, Frédéric fut +une figure de l'Antéchrist. La lutte qu'il soutint contre deux papes +inflexibles, Grégoire IX et Innocent IV, eut, aux yeux des amis du +Saint-Siège, la grandeur d'un drame apocalyptique. Satan seul avait pu +souffler une telle malice dans l'âme d'un prince que l'Église romaine +avait tenu tout enfant entre ses bras, au temps d'Innocent III. «C'était +un athéiste», affirme Fra Salimbene, qui énumère tous les vices de +l'empereur, la fourberie, l'avarice, la luxure, la cruauté, la colère, +et les histoires étranges que l'on contait tout bas, au fond des +couvents, sur ce personnage formidable. Au moment où Frédéric venait de +dénoncer à tous les rois et à l'épiscopat Grégoire IX comme faux pape et +faux prophète, celui-ci lançait l'encyclique _Ascendit de mari_: «Voyez +la bête qui monte du fond de la mer, la bouche pleine de blasphèmes, +avec les griffes de l'ours et la rage du lion, le corps pareil à celui +du léopard. Elle ouvre sa gueule pour vomir l'outrage contre Dieu; elle +lance sans relâche ses javelots contre le tabernacle du Seigneur et les +saints du ciel.» L'année suivante, Grégoire écrivait: «L'empereur, +s'élevant au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu et prenant d'indignes +apostats pour agents de sa perversité, s'érige en ange de lumière sur la +montagne de l'orgueil.... Il menace de renverser le siège de saint +Pierre, de substituer à la foi chrétienne les anciens rites des peuples +païens, et, se tenant assis dans le Temple, il usurpe les fonctions du +sacerdoce.» «A force de fréquenter les Grecs et les Arabes, écrit +l'auteur anonyme de la _Vie de Grégoire IX_, il s'imagine, tout réprouvé +qu'il est, être un Dieu sous la forme humaine.» L'avocat pontifical +Albert de Beham, familier d'Innocent IV, écrit encore, en 1245: «Il a +voulu s'asseoir dans la chaire de Dieu comme s'il était Dieu; non +seulement il s'est efforcé de créer un pape et de soumettre à sa +domination le siège apostolique, mais il a voulu usurper le droit divin, +changer l'alliance éternelle établie par l'Évangile, changer les lois et +les conditions de la vie des hommes.» En 1245 et 1248, Innocent IV +déliait du serment de fidélité le clergé et les sujets du royaume des +Deux-Siciles, enlevait l'Église sicilienne aux juridictions impériales, +retranchait de la société politique, comme de la communion religieuse, +les comtes et les bourgeois fidèles au parti de l'empereur, autorisait +les seigneurs ecclésiastiques à fortifier leurs châteaux contre +l'empereur, et jurait solennellement d'écraser jusqu'aux derniers +rejetons de «cette race de vipères». + +Pierre de la Vigne et les courtisans du prince souabe répondaient d'une +voix aussi sonore que celle des champions de l'Église. Pierre était le +confident de Frédéric. «J'ai tenu, dit son âme à Dante, les deux clefs +de son cœur, que j'ouvrais et refermais d'une main très douce;» on +peut croire que, chaque fois qu'il écrivait, il n'était que l'écho de la +pensée de l'empereur. Mais la façon dont il exalta la mission religieuse +de son maître, par l'exagération des idées et des images, a trop +d'analogie avec les invectives lancées par les défenseurs du +Saint-Siège. Pour le chancelier, même pour l'archevêque de Palerme +Beraldo, pour le notaire impérial Nicolas de Rocca et les prélats +gibelins qui font leur cour à César à l'aide des textes de l'Évangile, +Frédéric est une sorte de Messie, un apôtre chargé par Dieu de révéler +l'Esprit saint, le pontife de l'Église définitive, «le grand aigle aux +grandes ailes» qu'Ezéchiel a prophétisé. Quant à Pierre de la Vigne, il +sera le vicaire de Frédéric, comme le premier Pierre a été celui de +Jésus; il est la pierre angulaire, il est la vigne féconde dont les +branches ombragent et réjouissent le monde. Le Galiléen a renié trois +fois son Seigneur, le Capouan ne reniera jamais le sien. La fonction +mystique de l'Église romaine est sur le point de finir. «Le haut cèdre +du Liban sera coupé, criaient les prophètes populaires, il n'y aura plus +qu'un seul Dieu, c'est-à-dire un monarque. Malheur au clergé! S'il +tombe, un ordre nouveau est tout prêt.» Innocent IV trouvait sur sa +table des vers annonçant la déchéance prochaine de la Rome des papes. Et +les troubadours provençaux, les exilés de la croisade albigeoise, qui +avaient vu leurs villes livrées aux inquisiteurs, chantaient dans les +palais de Palerme et de Lucera les strophes furieuses de Guillaume +Figueira: «Rome traîtresse, l'avarice vous perd et vous tondez de trop +près la laine de vos brebis.... Rome, vous rongez la chair et les os des +simples, vous entraînez les aveugles dans le fossé, vous pardonnez les +péchés pour de l'argent; d'un trop mauvais fardeau, Rome, vous vous +chargez.... Rome, je suis content de penser que bientôt vous viendrez à +mauvais port, si l'empereur justicier mène droit sa fortune et fait ce +qu'il doit faire. Rome, je vous le dis en vérité, votre violence, nous +la verrons décliner. Rome, que notre vrai sauveur me laisse bientôt voir +cette ruine!» + +Mais des cris de guerre et des formules de malédiction sont des +témoignages bien vagues pour une recherche de la réalité historique. Il +faut laisser retomber la poussière de ce champ de bataille, si l'on veut +apercevoir clairement quelle fut l'action de l'empereur contre le +Saint-Siège et l'Église chrétienne. + +Il est, avant tout, certain qu'il n'a jamais tenté de provoquer un +schisme dans l'Église. Il appelait avec mépris Milan «la sentine des +patarins». A ses ennemis implacables, Grégoire IX et Innocent IV, il n'a +point opposé d'antipape. Il n'a point soutenu le faux pape de 1227 qui, +appuyé par les barons romains, siégea ix semaines à Saint-Pierre. Il +invoquait Dieu à témoin de sa fidélité au symbole approuvé par l'Église +romaine, selon la discipline universelle de l'Église. Sur son lit de +mort, écrit son fils Manfred au roi Conrad, «il a reconnu d'un cœur +repentant, humblement, comme chrétien orthodoxe, la sacro-sainte Église +romaine, sa mère». Ainsi, jusqu'à la fin, il maintint son adhésion +extérieure au christianisme romain. En 1242, dans le long interrègne qui +suivit la mort de Célestin IV, et au moment où il revenait sans cesse en +face des murs de Rome, que défendaient contre lui les barons guelfes, il +écrivait aux cardinaux d'une façon aussi pressante que saint Louis +lui-même, sur la nécessité de rendre sans retard à l'Église son pasteur +suprême. Innocent IV élu, il le félicita avec des paroles toutes +filiales; mais, six mois plus tard, il menaçait le Sénat et le peuple +romain de sa colère si Rome ne se soumettait point «au maître absolu de +la terre et de la mer, dont tous les désirs doivent s'accomplir». En +avril 1244, il annonçait à Conrad sa réconciliation avec le pape, il se +réjouissait d'avoir été admis par le pontife, en sa qualité de «fils +dévot de l'Église, et comme prince catholique, dans l'unité de +l'Église»; mais il ajoutait: «comme fils aîné et unique, et _patron_ de +l'Église, _sicut primus et unicus Ecclesie filius et patronus_, notre +devoir est d'en favoriser la grandeur.... Nous tâchons de toutes nos +forces, nous souhaitons d'un cœur sincère cette réformation de +l'Église qui nous donnera la paix, ainsi qu'à nos amis et fidèles, pour +toujours.» + +[Illustration: La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile, +près de Palerme.] + +Voilà des paroles qui éclairent singulièrement l'histoire religieuse de +Frédéric II. Le patron, le protecteur de l'Église, pour lui, n'est autre +que le maître absolu de l'Église. Il entend que celle-ci se courbe, +aussi docilement que la noblesse féodale et les villes, sous la loi +rigide de l'État. Il prétend disposer des choses ecclésiastiques aussi +librement que des intérêts séculiers de l'empire. Il écrivait déjà en +1236, à Grégoire IX, au sujet de la collation des bénéfices: «Vous vous +irritez de ce que nous ayions choisi des personnes jeunes et +indignes.... Mais n'est-ce pas, en vertu du droit divin, un sacrilège +de disputer sur les mérites de notre munificence, c'est-à-dire sur la +question de savoir si ceux que l'empereur nomme sont dignes ou non?» Il +écrira, en 1246, à tous les princes de la chrétienté: «Le pontife n'a le +droit d'exercer contre nous aucune rigueur, même pour causes légitimes.» +En 1248, dans une épître à l'empereur de Nicée, son gendre, il se plaint +amèrement des rapports insupportables que les princes de l'Occident ont +avec les chefs de l'Église latine; dans tous les troubles de l'État, +toutes les révoltes et toutes les guerres, il dénonce la main toujours +présente de l'Église, qui abuse d'une liberté pestilentielle. Pour lui +l'Orient seul, l'Orient schismatique de Byzance et les khalifats +musulmans ont résolu le problème des relations entre l'Église et l'État; +ils n'ont point affaire à des pontifes-rois; chez eux, la société +cléricale n'est point un corps politique. Ceci est la plaie de l'Europe +et de l'Occident. L'Asie est bien heureuse: elle jouit de la paix +religieuse; la puissance du prince n'y connaît point de limite, parce +que là-bas, en dehors du sanctuaire, l'Église n'existe plus. + +Mais ce protectorat impérial, ce gouvernement césarien de l'Église par +le maître de l'empire a pour condition nécessaire la réformation de +l'Église. Ce n'est point assez que le pape et les évêques n'aient plus +aucune action politique, que la souveraineté temporelle du pape à Rome +disparaisse aussi bien que la souveraineté féodale des évêques dans leur +diocèse. Il faut encore que la hiérarchie ecclésiastique renonce à sa +force sociale, que le champ de son influence soit borné à l'apostolat +direct des consciences, que, pour elle, les chrétiens ne soient plus les +membres d'une société politique, mais simplement des âmes individuelles. +Dans son encyclique de 1246, Frédéric écrivait: «Les clercs se sont +engraissés des aumônes des grands, et ils oppriment nos fils et nos +sujets, oubliant notre droit paternel, ne respectant plus en nous ni +l'empereur ni le roi.... Notre conscience est pure, et, par conséquent, +Dieu est avec nous; nous invoquons son témoignage sur l'intention que +nous avons toujours eue de réduire les clercs de tous les degrés, et +surtout les plus hauts d'entre eux, à un état tel qu'ils reviennent à la +condition où ils étaient dans l'Église primitive, menant une vie tout +apostolique et imitant l'humilité du Seigneur. Les clercs de ce temps +conversaient avec les anges, faisaient d'éclatants miracles, soignaient +les infirmes, ressuscitaient les morts, régnaient sur les rois par la +sainteté de leur vie et non par la force de leurs armes. Ceux-ci, livrés +au siècle, enivrés de délices, oublient Dieu; ils sont trop riches, et +la richesse étouffe en eux la religion. C'est un acte de charité de les +soulager de ces richesses qui les écrasent et les damnent.» En 1249, il +accuse, en face de la chrétienté entière, Innocent IV d'avoir séduit le +médecin qui, à Parme, tenta d'empoisonner l'empereur; il invoque le +concours de tous les princes pour le salut de «la sainte Église, sa +mère», qu'il a, dit-il, le droit et la volonté «de réformer pour +l'honneur de Dieu». + +[Illustration: Sceau de Frédéric II.] + + * * * * * + +Grégoire IX dit quelque part de Frédéric II: «Il ment au point +d'affirmer que tous ceux-là sont des sots qui croient qu'un Dieu +créateur de l'univers et tout-puissant est né d'une vierge.... Il ajoute +qu'on ne doit absolument croire qu'à ce qui est prouvé par les lois des +choses et par la raison naturelle.» Telle était en effet la véritable +hérésie de l'empereur. Il ne s'agit plus, ici, de réduire la puissance +politique de l'Église, d'enlever aux papes la direction supérieure de la +chrétienté; c'est le prestige même de la foi chrétienne qu'il veut +atteindre, et, de même qu'il a sécularisé l'État, en soumettant toutes +les forces de la société, l'Église comme les autres, à la volonté d'un +seul maître, il sécularise la science, la philosophie, la foi, en leur +donnant pour maîtresse unique et souveraine la raison. + +Frédéric II se préoccupait sincèrement des hauts problèmes +philosophiques, non point comme un chrétien qui demande à la sagesse +profane la confirmation de sa foi, mais comme un esprit libre qui aspire +à la vérité, quelque affligeante qu'elle puisse être pour les croyances +communes de son siècle. Il dirigeait à sa cour une véritable académie +philosophique. Un disciple des écoles d'Oxford, de Paris et de Tolède, +Michel Scot, chrétien régulier, que protégea Grégoire IX, lui avait +apporté en 1227, traduits en latin, les principaux commentaires +aristotéliques d'Averroès et, entre autres, celui du _Traité de l'Ame_. +En 1229, l'empereur, tout en négociant avec le Soudan, chargeait les +ambassadeurs musulmans de questions savantes pour les docteurs d'Arabie, +d'Égypte et de Syrie. Plus tard il interrogeait encore sur les mêmes +points de métaphysique le Juif espagnol Juda ben Salomo Cahen, l'auteur +d'une encyclopédie, l'_Inquisitio sapientiæ_; il renouvelait enfin, vers +1240, cette enquête rationnelle, dans le monde entier de l'islam, puis +près d'Ibn Sabin de Murcie, le plus célèbre dialecticien de l'Espagne. +Celui-ci répondit «pour l'amour de Dieu et le triomphe de l'islamisme», +et le texte arabe de ses réponses est conservé, sous le titre de +_Questions siciliennes_, avec les demandes de l'empereur, dans un +manuscrit d'Oxford. «Aristote, interrogeait Frédéric, a-t-il démontré +l'éternité du monde? S'il ne l'a pas fait, que valent ses arguments? +Quel est le but de la science théologique, et quels sont les principes +préliminaires de cette science, si toutefois elle a des principes +préliminaires, entendons, si elle relève de la pure raison? Quelle est +la nature de l'âme? Est-elle immortelle? Quel est l'indice de son +immortalité? Que signifient ces mots de Mahomet: «Le cœur du croyant +est entre les doigts du miséricordieux?» + +[Illustration: Monnaie de Frédéric II.] + +Ces idées hardies, vers lesquelles jusqu'alors le moyen âge ne s'était +tourné que pour les exorciser, ont traversé la civilisation de l'Italie +impériale, tout en suivant, comme en un lit parallèle, la direction même +de la politique de l'empereur. Le parti gibelin se sentit d'autant plus +libre du côté de l'Église de Rome, que la philosophie patronnée par son +prince affranchissait plus résolument la raison humaine de l'obsession +du surnaturel. Et comme le fond de toute métaphysique recèle une +doctrine morale, les partisans de l'empereur, ceux qui aimaient la +puissance temporelle, la richesse et les félicités terrestres, tout en +s'inquiétant assez peu de l'éternité du monde et de l'intellect unique, +accueillirent avec empressement une sagesse qui les rassurait sur le +lendemain de la mort, rendait plus douce la vie présente, déconcertait +le prêtre et l'inquisiteur, éteignait les foudres du pape. Les +_Épicuriens_ de Florence, en qui le XIIe siècle avait vu les pires +ennemis de la paix sociale, puisqu'ils attiraient sur la cité les +colères du ciel, furent, à deux reprises, vers la fin du règne de +Frédéric et sous Manfred, les maîtres de leur république. Les Uberti +tinrent alors la tête du parti impérial dans l'Italie supérieure: ils +dominèrent avec dureté et grandeur d'âme, et à côté d'eux, «plus de cent +mille nobles, dit Benvenuto d'Imola, hommes de haute condition, qui +pensaient, comme leur capitaine Farinata et comme Épicure, que le +paradis ne doit être cherché qu'en ce monde». Jusqu'à la fin du XIIIe +siècle, à travers toutes les vicissitudes de leur fortune politique, ces +indomptables gibelins portèrent très haut leur incrédulité religieuse, +peut-être même un matérialisme radical. «Quand les bonnes gens, dit +Boccace, voyaient passer Guido Cavalcanti tout rêveur dans les rues de +Florence, il cherche, disaient-ils, des raisons pour prouver qu'il n'y a +pas de Dieu.» On avait dit la même chose de Manfred, qui ne croyait, +écrit Villani, «ni en Dieu, ni aux saints, mais seulement aux plaisirs +de la chair». On attribua au cardinal toscan Ubaldini, qui soutint +vaillamment à Rome le parti maudit des Hohenstaufen, cette parole déjà +voltairienne: «Si l'âme existe, j'ai perdu la mienne pour les gibelins.» +On le voit, chez tous, le trait caractéristique de l'incrédulité est le +même; ils ont rejeté, comme superstitieuses, les croyances essentielles +de toute religion; qu'ils le sachent ou non, ils procèdent d'Averroès. +Dante a groupé quelques-uns d'entre eux, Farinata, Frédéric II, +Ubaldini, Cavalcante Cavalcanti, dans la même fosse infernale; mais le +plus «magnanime» de tous, Farinata, ne veut pas croire à l'enfer, dont +la flamme le dévore; il se dresse debout, de la ceinture en haut, hors +de son sarcophage embrasé, et promène un œil altier sur l'horrible +région qu'il méprisera éternellement: + + Ed ei s'ergea col petto e colla fronte, + Come avesse l'inferno in gran dispitto. + (_Inf._, X, 35.) + +A cette métaphysique d'incrédulité, à cet effacement du surnaturel dans +la vie des consciences, correspond une vue nouvelle de la nature. Ici, +le miracle s'est évanoui, l'omniprésence de Dieu, cette joie des âmes +pures, l'embûche perpétuelle de Satan, cette terreur des esprits +faibles, ont disparu; il ne reste plus que les lois immuables qui +règlent l'évolution indéfinie des êtres vivants, les combinaisons des +forces et des éléments. La renaissance des sciences naturelles avait +pour première condition une théorie toute rationnelle de la nature. + +C'est encore vers Aristote, naturaliste et physicien, que les Arabes, +alchimistes et médecins, ramenèrent l'Italie méridionale. Vers 1250, +Michel Scot traduisit pour Frédéric l'abrégé fait par Avicenne de +l'_Histoire des animaux_. Maître Théodore était le chimiste de la cour +et préparait des sirops et diverses sortes de sucres pour la table +impériale. La grande école de Salerne renouvelait, pour l'Occident, les +études médicales, d'après les méthodes de la science arabe, +l'observation directe des organes et des fonctions du corps humain, la +recherche des plantes salutaires, l'analyse des poisons, +l'expérimentation des eaux thermales. Frédéric rétablit le règlement des +empereurs romains qui interdisait la médecine à quiconque n'avait pas +subi d'examen et obtenu la licence. Il fixa à cinq années le cours de +médecine et de chirurgie. Il fit étudier les propriétés des sources +chaudes de Pouzzoles. Il donnait lui-même des prescriptions à ses amis +et inventait des recettes. On lui amenait d'Asie et d'Afrique les +animaux les plus rares et il en observait les mœurs; le livre _De +arte venandi cum avibus_, qui lui est attribué, est un traité sur +l'anatomie et l'éducation des oiseaux de chasse. Les simples contaient +des choses terribles sur ses expériences. Il éventrait, disait-on, des +hommes pour étudier la digestion; il élevait des enfants dans +l'isolement, pour voir quelle langue ils inventeraient, l'hébreu, le +grec, le latin, l'arabe, ou l'idiome de leurs propres parents, dit Fra +Salimbene, dont toutes ces nouveautés bouleversent l'esprit; il faisait +sonder par ses plongeurs les gouffres du détroit de Messine; il se +préoccupait de la distance qui sépare la terre des astres. Les moines se +scandalisèrent de cette curiosité universelle; ils y voyaient la marque +de l'orgueil et de l'impiété; Salimbene la qualifie, avec un ineffable +dédain, de superstition, de perversité maudite, de présomption scélérate +et de folie. Le moyen âge n'aimait point que l'on scrutât de trop près +les profondeurs de l'œuvre divine, que l'on surprît le jeu de la vie +humaine ou celui de la machine céleste. Les sciences de la nature lui +semblaient suspectes de maléfice, de sorcellerie. L'Italie, engagée par +les Hohenstaufen dans les voies de l'observation expérimentale, devait +être longtemps encore la seule province de la chrétienté où l'homme +contemplât, sans inquiétude, les phénomènes et les lois du monde +visible. + +E. GEBHART, _L'Italie mystique_, Paris, Hachette, +1893, in-16, 2e éd. _Passim._ + + + + +CHAPITRE IX + +LES CROISADES + + PROGRAMME.--_Fondation du royaume de Jérusalem. La prise de + Constantinople. Influence de la civilisation orientale sur + l'Occident.--Croisades et missions dans l'Orient de l'Europe._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Il n'y a pas, en français, de bonne =histoire générale des + croisades=. Celle de Michaud, que l'on a tort de lire encore, ne + vaut rien. Celle de Wilken (_Geschichte der Kreuzzüge_, Leipzig, + 1807-1832, 7 vol. in-8º) est vieillie. Il existe en allemand trois + Manuels: B. Kugler, _Geschichte der Kreuzzüge_, Berlin, 1891, 2e + éd.;--H. Prutz, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, Berlin, 1883, + in-8º;--O. Henne am Rhyn, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, + Leipzig, 1894, in-8º. + + Les monographies relatives à l'histoire des Croisades sont + innombrables. C'est une des parties de l'histoire du moyen âge qui + ont été étudiées de nos jours avec le plus de soin. Voir, entre + autres: Cte P. Riant, _Expéditions et pèlerinages des + Scandinaves en Terre Sainte au temps des Croisades_, Paris, 1865, + in-8º;--R. Röhricht, _Beiträge zur Geschichte der Kreuzzüge_, + Berlin, 1876, 2 vol. in-8º;--H. v. Sybel, _Geschichte des ersten + Kreuzzüges_, Berlin, 1881, in-8º;--J. Tessier, _Quatrième croisade. + La diversion sur Zara et Constantinople_, Paris, 1884, in-8º";--R. + Röhricht, _Studien zur Geschichte des fünften Kreuzzüges_, + Innsbrück, 1891, in-8º;--le même, _Die Kreuzpredigten gegen den + Islam_, dans la _Zeitschrift für Kirchengeschichte_, VI (1884);--A. + Lecoy de la Marche, _La prédication de la croisade au XIIIe + siècle_, dans la _Revue des Questions historiques_, juillet + 1890;--H. Derenbourg, _Ousâma-ibn-Mounkidh, un émir syrien au + premier siècle des croisades_, Paris, 1889-1893, in-8º. + + L'=histoire des établissements des croisés en Orient= (Palestine, + Syrie, Achaïe, Chypre, etc.) a été l'objet de quelques travaux + considérables, dont les principaux sont: G. Dodu, _Histoire des + institutions monarchiques dans le royaume latin de Jérusalem_, + Paris, 1894, in-8º;--G. Rey, _Les colonies franques de Syrie_, + Paris, 1884, in-8º;--G. Schlumberger, _Les principautés franques + dans le Levant_, Paris, 1879, in-8º;--Cte L. de Mas Latrie, + _Histoire de l'île de Chypre sous les princes de la maison de + Lusignan_, Paris, 1852-1861, 3 vol. in-8º;--C. Buchon, _Histoire + des conquêtes et de l'établissement des Français dans les provinces + de l'ancienne Grèce au moyen âge_, Paris, 1846, in-8º;--Bonne de + Guldencrone, _L'Achaïe féodale_, Paris, 1889, in-8º;--W. Heyd, + _Histoire du commerce du Levant au moyen âge_, Leipzig, 1885-1886, + 2 vol. in-8º, trad. de l'all. + + Sur la légende de =Saladin= au moyen âge: G. Paris, dans le _Journal + des Savants_, 1893. + + =L'histoire intérieure de l'Asie= à l'époque des Croisades est + esquissée d'une manière intéressante et nouvelle par M. L. Cahun, + dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, précitée, + t. II (1895), ch. XVI. + + Le Programme ne parle pas des =croisades d'Espagne=. C'est cependant + un sujet important. Consulter, en attendant la publication de la + grande «Histoire générale de l'Espagne» préparée par l'Académie de + l'Histoire de Madrid: R. Dozy, _Histoire des musulmans d'Espagne_, + Leyde, 1861, 4 vol. in-8º. + + + + +I.--PIERRE L'HERMITE. + + +On a entassé sur le nom de Pierre l'Hermite, dont la personnalité est si +étroitement liée à l'histoire de la première croisade, une quantité de +légendes et d'amplifications de rhétorique. Sur sa vie, antérieurement à +son premier pèlerinage, on ne possède cependant qu'un nombre extrêmement +restreint de documents authentiques. Il s'appelait Pierre; il était né à +Amiens ou aux environs de cette ville, et fut moine; ajoutons qu'il +n'exerça jamais d'autre profession, et nous aurons dit tout ce qu'on +sait de source certaine. Tous les renseignements supplémentaires que +fournissent les historiens modernes sont hypothèse et roman. + +Que n'a-t-on pas raconté de lui? Son pèlerinage en Palestine, sa +rencontre et son entretien avec le patriarche grec de Jérusalem, la +vision céleste dont il fut favorisé dans cette ville[45], la mission +qu'il y reçut de prêcher la croisade, sa visite au pape Urbain II dont +il aurait obtenu le consentement, puis son apparition en Occident comme +précurseur du pape, et son départ à la tête d'une grande armée de +croisés rassemblée par lui; tous ces récits traditionnels forment comme +un nimbe autour de sa tête.--Reste à savoir s'ils sont corroborés par +des preuves solides. + +Il est très probable que Pierre fit, en effet, un voyage en Orient avant +1096. Mais le chroniqueur Albert d'Aix s'est fait l'interprète d'une +pure légende en lui attribuant, pendant son séjour à Jérusalem, dans +l'église du Saint-Sépulcre, une vision qui aurait été la cause +déterminante de la croisade. On ne sait même pas si Pierre, lors de ce +premier voyage, avait pu arriver près de Jérusalem ou s'il avait été +obligé de s'arrêter avant d'avoir atteint la frontière de la Palestine. +La tradition rapportée par Albert d'Aix a dû se former pendant les vingt +premières années du XIIe siècle; elle a pris naissance dans l'opinion +fermement accréditée alors que l'entreprise avait été préparée _non tam +humanitus quant divinitus_. Sous l'influence de cette idée que le monde +céleste est en relation étroite avec le monde terrestre, et les +véritables motifs de la croisade venant à s'effacer de plus en plus du +souvenir des contemporains, il n'est pas étonnant que la légende soit +arrivée à se substituer complètement à la réalité. On s'explique que +dans les pays où Pierre a le premier prêché la croisade, tels que le +nord de la France, la Lorraine et le pays du Rhin, la foule ait pu +oublier tout ce qui en dehors de lui avait contribué au même but, pour +faire de lui seul l'agent essentiel de l'entreprise. + +Pierre, en revenant de terre sainte, eut-il une entrevue avec Urbain II, +soit à Rome, soit en France? fut-il le précurseur du pape, qu'il aurait +décidé à organiser l'expédition d'outre-mer? Cela est fort douteux; les +écrivains contemporains du XIe siècle laissent tous entendre qu'en +France ce n'est pas Pierre l'Hermite, mais Urbain seul, qui a donné +l'impulsion au mouvement de la croisade. Le moment où Pierre a paru en +public pour la première fois ne saurait être placé avant le concile de +Clermont. «Il faut, dit Sybel, laisser au pape la gloire dont jusqu'à +nos jours l'hermite d'Amiens lui a disputé une bonne moitié. Urbain vint +à Clermont à un moment où une tendance inconsciente poussait le monde +vers l'Orient, mais où aucune parole n'avait encore été prononcée dans +ce sens. Cette parole, il la fit entendre, et alors princes et +chevaliers, nobles et vilains, et, parmi les vilains, Pierre, se +levèrent. Rendons au pape ce qui lui appartient.» + +Que Pierre ait assisté, comme le veut la tradition vulgaire, au concile +de Clermont et qu'il y ait prononcé une harangue, ce sont encore là des +faits qui ne sont ni certains ni même probables. Car c'est pendant +l'hiver de 1095-96 que Pierre prêcha pour la première fois la croisade. +Mais, suivant Orderic Vital, l'Hermite, suivi de quinze mille hommes à +pied et à cheval, arriva à Cologne le samedi de Pâques, 12 avril 1096. +«C'était, dit Guibert de Nogent, l'écume de la France, _fæx residua +Francorum_.» Comment avait-il pu réunir en si peu de temps pareille +troupe autour de lui? La famine de 1095, qui arracha tant de misérables +au sol natal, ne suffit pas à l'expliquer; il faut encore faire la part +du prestige personnel de l'Hermite. + +D'après les témoins oculaires, Pierre était un homme intelligent, +énergique, décidé, rude, enthousiaste, un tribun populaire. De petite +taille, maigre, brun de visage, avec une longue barbe grise, il était +vêtu d'une robe de laine et d'un froc de moine, sans chausses ni +chaussures. Il allait monté sur un âne dont la foule idolâtre arrachait +les poils pour s'en faire des reliques. Il menait une vie austère, ne +mangeait ni pain ni viande, mais buvait du vin. Il distribuait +généreusement les dons qu'il recevait en abondance. + +Il faut reconnaître que le succès de la prédication de cet homme fut +extraordinaire. Les bandes qui le suivaient l'entouraient d'une telle +vénération que ses actions et ses paroles étaient pour elles des oracles +divins. Guibert, qui avait assisté au concile de Clermont, est forcé de +rendre ce témoignage à l'Hermite: «Je n'ai jamais vu personne être +honoré de la sorte». + +[Illustration: L'église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem.] + +Ainsi, l'appel du pape fut, pour ainsi dire, le foyer qui projeta sur le +nom de Pierre les premiers rayons de célébrité. Mais, dès lors, les +récits où il racontait son pèlerinage manqué et les souffrances des +pèlerins, sa parole ardente, la nouveauté même de la croisade, le +placèrent si haut dans l'opinion des masses qu'elles le regardèrent +comme un saint. + +L'étendue des pays parcourus par Pierre pendant sa prédication est +d'ailleurs une des causes qui ont le plus contribué à fonder sa +réputation. Entre le concile de Clermont et son départ pour l'Orient, il +trouva moyen de parcourir des distances énormes, gagnant partout des +partisans à la cause du pape. Là où il ne pouvait pas aller lui-même, il +envoyait sans doute des missionnaires, comme Gauthier sans Avoir, +Reinold de Breis, Gauthier de Breteuil et Gottschalk. Il semble qu'il +ait commencé sa carrière oratoire en Berry, province limitrophe de +l'Auvergne et de la Marche, où Urbain se trouvait pendant l'hiver de +1095. Il passa de là en Lorraine et dans la région rhénane, mais son +itinéraire est inconnu. + +Après un séjour d'une semaine à Cologne, il traversa paisiblement avec +une armée immense et confuse de Français, de Souabes, de Bavarois et de +Lorrains, l'Allemagne du sud et la Hongrie. La traversée de la Bulgarie +fut, au contraire, difficile et sanglante. Les bandes de Pierre étaient +décimées quand elles arrivèrent à Constantinople, trois mois et dix +jours après leur départ de Cologne. Elles y trouvèrent un nombre assez +considérable de pèlerins venus de Lombardie, et Gauthier sans Avoir, qui +s'était séparé du gros des forces de l'Hermite sur les bords du Rhin, +pour prendre les devants. + +L'expédition se termina au mois d'octobre par un désastre lamentable +près de Civitot ou Hersek, en Asie Mineure. Parmi ceux qui échappèrent +aux coups des Turcs, on cite, outre Pierre, le comte Henri de +Schwarzenberg, Frédéric de Zimmern, Rodolphe de Brandis, qui, blessés +dans le combat, guérirent de leurs blessures et se joignirent plus tard +à l'armée de Godefroi de Bouillon. Mais le plus grand nombre périt, +entre autres Gauthier sans Avoir, percé de sept flèches, le comte +palatin Hugues de Tubingue, le duc Walther de Teck, le comte Rodolphe de +Sarverden. On voit que les compagnons de Pierre n'avaient point été, +comme on le dit souvent sur la foi de Guibert de Nogent, exclusivement +recrutés dans la lie des populations occidentales. + +En se répandant en Europe, la nouvelle du désastre porta, sans doute, +une grave atteinte à la considération dont le nom de Pierre l'Hermite +était entouré; on dut tout d'abord attribuer la responsabilité du sang +versé, comme on le fit pour Volkmar, Gottschalk et Emich, ces hommes +que le chroniqueur Ekkehard compare à la _paille_, tandis que Godefroi +de Bouillon et les autres chefs aimés de Dieu sont le _bon grain_. En +tout cas, après la déroute de Civitot, le rôle de l'Hermite fut +brusquement terminé. On le retrouve dans la grande armée des croisés +pendant l'hiver de 1097, mais il n'y exerce pas d'influence. Pendant le +siège d'Antioche, en janvier 1098, il essaya même de s'enfuir, +apparemment pour ne point supporter plus longtemps les fatigues de +l'expédition. De là le bruit qui arriva en l'an 1100 au plus tard à la +connaissance d'Ekkehard, que «Pierre avait été un hypocrite: _Petrum +multi postea hypocritam esse dicebant._» + +[Illustration: La porte de David, à Jérusalem.] + +Cependant Pierre, ramené de force au camp des croisés, fit +convenablement le reste de la campagne. Il fut même employé par les +chefs chrétiens pour négocier avec Kerbogha, puis chargé de +l'administration du trésor des pauvres de l'armée, sur lesquels il avait +gardé peut-être quelque chose de son premier ascendant. Après la prise +de Jérusalem, il resta dans cette ville avec les malades, tandis que les +hommes valides faisaient contre les Sarrasins la marche qui aboutit à la +décisive victoire d'Ascalon. Tel est le dernier renseignement +authentique sur le rôle joué par l'Hermite pendant la première croisade +et sur son séjour en terre sainte. On peut admettre comme vraisemblable +qu'il revint d'Orient vers 1099 ou 1100, en compagnie de pèlerins +originaires du pays de Liège. Sur les instances de ses derniers +admirateurs, il aurait fondé aux environs de Huy une église et un +monastère. C'est là qu'il mourut. Son corps fut transféré en 1242 dans +l'église de Neufmoustier. + +D'après H. HAGENMEYER, _Le vrai et le faux sur Pierre +l'Hermite, analyse critique des témoignages historiques +relatifs à ce personnage et des légendes auxquelles +il a donné lieu_, trad. de l'all. par Furcy +Raynaud, Paris, 1883, in-8º, à la librairie de la Société +bibliographique. + + + + +II.--LE PILLAGE DE CONSTANTINOPLE PAR LES CROISÉS DE 1204. + + +Si l'on n'écoutait que les lamentations de Nicétas sur la seconde prise +de Constantinople, la ville impériale, théâtre d'abominations sans +égales, aurait vu périr, en 1204, sous les coups de Barbares ignorants, +aussi bien tous les chefs-d'œuvre de l'art antique qui s'y trouvaient +rassemblés que les plus précieux et les plus vénérables des objets +consacrés par les souvenirs du christianisme. Heureusement, sur tous ces +faits, il faut se garder de prendre à la lettre tant le récit de +Nicétas, déplorant la destruction de monuments qui existent encore +aujourd'hui, que les assertions de Nicolas d'Otrante, se plaignant de la +disparition des reliquaires de la Passion qui, en réalité, ne quittèrent +le palais du Bucoléon que pour passer, trente ans plus tard, dans le +trésor de la Sainte-Chapelle. Mais, tout en faisant la part des +exagérations des vaincus, il est impossible de nier qu'à la suite du +dernier assaut donné à Byzance par les Latins, et malgré l'accueil si +humble qu'ils reçurent des Grecs, et surtout du clergé, des scènes +horribles de meurtre et de pillage se succédèrent dans la malheureuse +ville. Seulement, il faut distinguer deux périodes différentes dans +l'histoire de ces faits regrettables: la première, courte et violente, +dura du 14 au 16 avril 1204; c'est pendant ces trois jours qu'eurent +lieu les profanations dont les Grecs se plaignirent si justement au pape +dans un curieux mémoire qui nous a été conservé, et dont trois lettres +d'Innocent III sont l'écho indigné. C'est à peine si la garde mise par +les chefs de l'armée dans les palais impériaux put préserver les +chapelles de ces palais de la rapacité des soldats; aucun sanctuaire ne +paraît avoir été épargné, et Sainte-Sophie dut à ses trésors merveilleux +et à l'immense renom dont ils jouissaient de se voir le théâtre d'excès +plus odieux que partout ailleurs. Aux profanations des églises vinrent +s'ajouter celles des tombes impériales, dont Nicétas ne craint pas +d'accuser Thomas Morosini, patriarche latin élu, mais qui durent être +stériles, Alexis III s'étant chargé, sept ans plus tôt, de les +dépouiller de tous les joyaux qu'elles contenaient. + +Dans les premiers moments, la rage des conquérants paraît avoir été +extrême. «Quant li Latin, dit Ernoul, orent prise Constantinoble, il +avoient l'escu Damedieu enbracé, et, tantost come il furent dedens, il +le geterent jus, et enbracerent l'escu au diable; il corurent sus a +sainte Iglise premierement, et briserent les abbaïes et les roberent.» +Les châsses des saints, dont beaucoup étaient en cuivre émaillé, et par +conséquent sans valeur pour les pillards, furent brisées. On arrachait +les pierreries et les camées qui en faisaient l'ornement, et l'on en +jetait au loin les reliques. Un nombre infini de ces reliures de métal +si somptueuses qui recouvraient les livres de chœur eurent un sort +pareil; les images des saints furent foulées aux pieds ou lancées à la +mer. Au bout de quelques jours, les Latins paraissent avoir eu honte de +ces scandales et même redouté la colère divine. Le conseil des chefs se +réunit, et l'on prit des mesures sévères pour arrêter tous ces excès. +Les évêques de l'armée fulminèrent l'excommunication contre tous ceux +qui se rendraient coupables de nouveaux sacrilèges, et aussi contre ceux +qui ne viendraient pas mettre, en des lieux désignés à cet effet, le +butin déjà recueilli. Quelques jours plus tard, d'ailleurs, l'élection +et le couronnement de Baudouin Ier (16 mai) vinrent substituer un +pouvoir régulier à l'anarchie; les différents corps de l'armée furent +cantonnés dans les divers quartiers de la ville, et un ordre au moins +apparent vint succéder aux scènes de violence des premiers jours. Mais +là commence, surtout en ce qui concerne les trésors des églises et des +reliques, la seconde période du pillage, celle de la spoliation +régulière et méthodique; cette période paraît avoir duré plusieurs mois, +plusieurs années, je dirai même presque autant que l'empire latin +d'Orient. + + * * * * * + +Il n'est pas impossible d'entrer dans quelques détails sur la nature des +objets sacrés plus particulièrement recherchés par les Latins; il semble +que ces objets peuvent se diviser en deux classes: les reliques et les +ornements ecclésiastiques; mais, pour les uns comme pour les autres, les +croisés ne paraissent point avoir agi à l'aventure. + +Parmi les reliques, ce sont les fragments du bois de la Vraie Croix, +depuis longtemps objet d'une vénération spéciale en France, qui semblent +avoir excité le plus vivement leur convoitise. Constantinople avait sur +ce point de quoi les satisfaire; sans parler des reliques insignes, des +τἱμια Ξὑλα, grand était le nombre de ces phylactères, de ces +_encolpia_, destinés à être portés au cou, et dont l'usage, parmi les +familles riches, était déjà général du temps de saint Jean Chrysostome; +tous contenaient, avec d'autres reliques, une parcelle plus ou moins +importante du bois de la Vraie Croix. Les palais des familles +princières, les couvents, renfermaient d'autres croix plus grandes; les +«couronnes de lumière» des églises en portaient souvent de suspendues +au-dessus des autels. Au retour des croisés, les sanctuaires de l'Europe +en reçurent un grand nombre, presque toujours gratifiées, soit par ceux +qui les rapportaient, soit par ceux qui les recevaient en dépôt, de +quelque origine plus ambitieuse qu'authentique. Presque toutes étaient +censées avoir appartenu à Constantin, à sainte Hélène ou tout au moins à +Manuel Comnène. + +Après la Vraie Croix, c'étaient les reliques de l'Enfance et de la +Passion du Christ, celles de la Vierge, des Apôtres, de saint Jean le +Précurseur, du protomartyr saint Étienne, de saint Laurent, de saint +Georges et de saint Nicolas que les Latins recherchaient avec le plus +d'avidité. Une idée dont ils paraissent aussi avoir été pénétrés et qui +leur avait été sans doute suggérée dès avant leur départ, c'est +l'intérêt que pouvaient avoir certaines grandes églises de l'Europe à +posséder des reliques considérables et authentiques des saints orientaux +sous le vocable desquels elles avaient été dédiées; c'est ainsi que les +cathédrales de Châlons-sur-Marne et de Langres, qui reçurent chacune, +pendant le temps des croisades, trois envois successifs des restes de +saint Étienne et de saint Mammès, leurs patrons respectifs, furent +redevables à la prise de Constantinople des plus considérables de ces +envois. + +Quant aux objets destinés au service du culte et à l'ornementation des +églises, il suffit de parcourir les listes des présents adressés à cette +époque de Constantinople en Occident pour être étonné de la quantité +considérable de vases sacrés en or et en argent, d'encensoirs, de croix +processionnelles, de parements d'autels et de vêtements ecclésiastiques, +même de tapis et de tissus neufs d'or, d'argent et de soie, qui prirent +le chemin de l'Italie, de la France et de l'Allemagne. Les dyptiques, +les tables d'ivoire qui devaient servir à enrichir les couvertures des +manuscrits de l'Occident, figurent aussi en grand nombre parmi les +objets recueillis par les croisés. Enfin, ce ne dut pas être sans penser +de loin à l'ornementation des châsses encore barbares de leurs saints +que les clercs de l'armée latine firent si ample provision de ces +anneaux, de ces pierres antiques, dont ils remplirent, à leur retour, +les trésors de leurs cathédrales, et que, sans le vouloir, ils ont ainsi +sauvés d'une destruction presque certaine. + +[Illustration: Émaux byzantins du reliquaire de Limbourg. + +(Didron, _Annales archéologiques_.)] + + * * * * * + +Que devint tout ce butin religieux? Une partie considérable dut en être +détournée, ainsi que nous le verrons plus loin; mais le reste, à la +suite des mesures prises, vers Pâques, par les chefs de l'armée, fut-il, +avec les autres dépouilles de la ville, rapporté aux lieux désignés à +cet effet--trois églises, suivant Villehardouin, un monastère, selon +Clari--et mis en commun sous la garde de dix chevaliers et de dix +Vénitiens? Il n'y a guère lieu d'en douter en ce qui concerne les +ornements d'église et les vases sacrés. Pour les reliques, il est +certain qu'un grand nombre fut rapporté, mais il y a lieu de penser +qu'elles furent dès l'origine séparées du reste du butin, car on voit +qu'à l'exemple des croisés de 1097, ceux de 1204 confièrent au doyen des +évêques, à Garnier de Trainel, évêque de Troyes, la charge qu'avait +remplie à Jérusalem Arnould de Rohas, celle de _procurator sanctarum +reliquiarum_, et que ce fut dans la maison habitée par Garnier que tous +ces objets sacrés trouvèrent un asile. + +Un premier partage du butin fut fait entre le 22 avril et le 9 mai. Il +est à croire que les Vénitiens se remboursèrent de leur double créance +contre les croisés et contre les Comnènes, et qu'une fois les sommes +prélevées, il fut fait, comme le dit Sanudo, deux parts égales, l'une +pour les Latins et l'autre pour Venise, parts dont un quart retourna, +après le couronnement de Baudouin Ier, au trésor impérial: suivant +Villehardouin, les trois huitièmes des croisés montèrent à la somme de +400 000 marcs (20 800 000 francs). Mais le maréchal de Champagne ne +parle pas d'un second partage raconté en détail par Robert de Clari. +Suivant Robert, ces deux premières répartitions n'auraient porté que sur +le _gros argent_, la monnaie et la vaisselle massive; quant aux joyaux, +aux tissus d'or et de soie, ils auraient été, vers le mois d'août, +furtivement enlevés par les chevaliers restés dans la ville pendant la +campagne de Baudouin Ier contre Boniface de Monferrat, et divisés +entre ces traîtres pour lesquels Clari ne trouve pas d'injures assez +fortes. C'est donc entre les mains de ces chevaliers félons, et +probablement sur l'ordre et au profit du doge, qui commandait dans la +ville en l'absence de l'empereur, que tombèrent tous les trésors enlevés +aux églises, et rien ne nous indique de quelle manière Vénitiens et +Francs se les partagèrent entre eux. + +[Illustration: Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la +Sainte-Chapelle.] + +Quant aux reliques, il semble bien que les évêques latins, l'empereur et +les Vénitiens en aient eu chacun une part.--Garnier de Trainel, qui +disposa pendant près d'une année des reliques mises en commun, en envoya +de très précieuses à Troyes par Jean L'Anglois, son chapelain; c'est de +lui que l'archevêque de Sens reçut le chef de saint Victor. Nivelon de +Cherisy, évêque de Soissons, enrichit de reliques Soissons, la célèbre +abbaye de Notre-Dame, et un grand nombre de sanctuaires des contrées +voisines. Conrad de Halberstadt ne paraît pas avoir été moins bien +partagé que Nivelon, si l'on en juge par la valeur des objets rapportés +par lui, dont la plupart existent encore aujourd'hui au trésor de la +cathédrale d'Halberstadt.--Le premier empereur latin de Constantinople +adressa de son côté en Europe quantité d'objets précieux, et Baudouin +Ier obéit en cela aux conseils d'une politique éclairée. Devenu le +chef d'un État aussi mal affermi, il avait besoin d'autres sympathies et +d'autres alliances que celles dont avait pu se contenter le comte de +Flandre, et devait oublier le temps où, soutien de Philippe de Souabe et +vassal turbulent du roi de France, il avait eu à se plaindre des deux +personnages les plus influents de l'époque, Innocent III et Philippe +Auguste; aussi est-ce précisément à eux les premiers qu'il notifie son +avènement, joignant aux lettres qu'il leur adresse des présents +considérables. Barozzi, maître du Temple en Lombardie, est chargé par +lui de porter au pape un véritable trésor, dans lequel figure une statue +d'or et une d'argent avec un rubis acheté 1000 marcs, et de nombreuses +croix. Philippe Auguste reçoit, outre des reliques de son patron et une +croix admirable, deux vêtements impériaux et un rubis d'une grosseur +extraordinaire. Après la défaite d'Andrinople, le successeur de Baudoin +Ier, Henri Ier, continua les envois commencés par son père, dans +l'espoir que ces libéralités lui concilieraient les sympathies de +l'Occident. Les princes laïques ou ecclésiastiques qui avaient pris la +croix, mais qui ne s'étaient pas encore acquittés de leur vœu, furent +naturellement l'objet des premières libéralités de l'empereur. C'est +ainsi que le duc d'Autriche reçut un fragment de la vraie croix. La +Belgique et le Nord de la France, d'où il avait lieu d'espérer les +secours les plus efficaces, reçurent de nombreuses marques de sa +munificence: Clairvaux, où se trouvaient les tombes de sa maison, Namur, +où régnait son frère, Bruges, Courtrai, Liessies conservèrent longtemps +ou conservent encore les richesses qu'il leur envoya. Après Henri +Ier, il faut descendre jusqu'aux années lamentables de Baudouin II +pour voir reparaître en Occident de nouvelles reliques byzantines; +malheureusement, alors, il ne s'agit plus de dons gracieux, mais de +vulgaires engagements. Après avoir vendu, pour soutenir son armée, +jusqu'au plomb des toits de son palais, l'empereur se voit réduit à +abandonner en nantissement aux Vénitiens les joyaux religieux de la +couronne impériale. C'est en 1239 que saint Louis rachète le plus +précieux de tous, la Couronne d'épines; puis, en 1241, la Grande Croix, +la Lance et l'Éponge, jusqu'à ce que, en 1247, Baudouin II vienne +solennellement confirmer le transfert, dans la Sainte-Chapelle de Paris, +des grandes reliques impériales du Bucoléon.--Quant aux Vénitiens, +familiers de longue date avec le martyrologe byzantin, ils n'éprouvaient +pas, comme les Latins, de difficulté à déchiffrer les inscriptions des +reliquaires[46], et leur choix dut être promptement et bien fait. On +voit par les récits des pèlerins qui, dans les siècles postérieurs, +s'embarquèrent à Venise pour se rendre en Palestine, que cette cité +était devenue, depuis 1204, comme une ville sainte, tant était grand le +nombre des objets sacrés qu'elle offrait à la vénération des fidèles. Ce +que, d'ailleurs, même après l'incendie du trésor de Saint-Marc en 1231, +la basilique ducale contient encore de reliques de premier ordre et de +spécimens sans prix de l'orfèvrerie byzantine peut donner une idée de ce +que ce sanctuaire reçut de Constantinople après la quatrième croisade. + +[Illustration: La Sainte-Chapelle du Palais, bâtie par saint Louis pour +recevoir les reliques du Bucoléon.] + +Mais en dehors du butin mis en commun, qui fut l'objet d'un partage +régulier, le récit du pillage a déjà montré qu'il y eut un immense butin +détourné par les vainqueurs indisciplinés. Hugues de Saint-Paul fit bien +pendre, l'écu au col, des chevaliers coupables de n'avoir pas rapporté +leur butin particulier à la masse commune; mais en fait de reliques, on +croyait faire une bonne œuvre en volant les Grecs. Martin de Pairis +se laissait traiter par son biographe de _prædo sanctus_; il dut donc y +avoir sur ce point une certaine tolérance, qui d'ailleurs devint légale +le 22 avril 1205, terme assigné à l'obligation du rapport des objets +trouvés. Or, quelques semaines plus tard (juin), abordaient de toutes +parts, de Syrie aussi bien que des divers pays de l'Occident, une foule +de gens qu'avait attirés la nouvelle inattendue de la prise de +Constantinople, et qui venaient demander leur part des dépouilles de la +ville impériale. Deux ans après (sept. 1207) est signalée l'arrivée des +renforts amenés jusqu'à Bari par Nivelon de Cherisy; ce furent de +nouvelles convoitises à satisfaire; enfin, pendant tout le règne de +Henri, il paraît y avoir eu entre l'Occident et Constantinople un +mouvement non interrompu de gens d'armes qui venaient chercher aventure +en Romanie et ne s'en retournaient jamais les mains vides. Nous voyons +ainsi Dalmase de Sercey et Ponce de Bussière passer un hiver entier à +combiner le vol du chef de saint Clément. Comment d'ailleurs expliquer +autrement que par des soustractions frauduleuses le fait que de petits +chevaliers portant à peine bannière, comme Henri d'Ulmen, aient pu +obtenir des trésors tels (à parler seulement de leur valeur intrinsèque) +que ceux dont ce seigneur des environs de Trèves a enrichi toute la +Basse-Lorraine[47]? + +D'après M. le comte RIANT, _Des dépouilles religieuses +enlevées à Constantinople au XIIIe siècle_, dans +les _Mémoires de la Société des antiquaires de +France_, 4e série, t. VI (1875)[48]. + + + + +III.--LE KRAK DES CHEVALIERS. + +UNE FORTERESSE LATINE EN SYRIE. + + +[Illustration: QALA'AT EL-HOSN (LE KRAK DES CHEVALIERS)] + +Les principautés franques de Syrie, divisées en fiefs, se couvrirent, +vers le milieu du XIIe siècle, de châteaux, d'églises et de +fondations monastiques. Les monuments religieux appartiennent tous à +l'école romane, qui, à cette époque, élevait en France les églises de +Cluny, de Vézelay, de la Charité-sur-Loire, etc., mais qui, en Syrie, +fit, sous l'influence byzantine, surtout quant à l'ornementation, des +emprunts à l'antiquité et à l'art arabe. Il en fut de même pour les +châteaux forts, dont plusieurs, ceux du Margat, du Krak et de Tortose, +par exemple, furent conçus sur des proportions gigantesques, puisque +leurs dimensions sont le double de celles des plus vastes châteaux de +France: Coucy et Pierrefonds. + +Les architectes qui les ont élevés semblent avoir pris pour modèles les +forteresses élevées en France, sur les côtes de l'ouest, dans les +bassins de la Loire et de la Seine, aux XIe et XIIe siècles, mais +ils ont emprunté aux Byzantins la double enceinte, les échauguettes en +pierre, d'énormes talus en maçonnerie qui triplent à la base l'épaisseur +des murailles, certains ouvrages de défense destinés à remplacer le +donjon français. C'est à ce type franco-byzantin qu'appartenaient la +plupart des châteaux des Hospitaliers en Syrie. + +Les Templiers avaient une autre manière de bâtir, plus analogue à celle +des Sarrasins. Les chevaliers teutoniques en avaient aussi une autre: +leur principale forteresse, Montfort ou Starkenberg, était un château +des bords du Rhin transplanté en Syrie. + +Choisissons comme exemple, entre cent, le Krak des Chevaliers, parce +qu'il est encore à peu près dans l'état où le laissèrent les chevaliers +de Saint-Jean au mois d'avril 1271. A peine quelques créneaux +manquent-ils au couronnement des murailles; à peine quelques voûtes se +sont-elles effondrées. L'ensemble a conservé un aspect imposant qui +donne au voyageur une bien haute idée de la puissance de l'Ordre qui l'a +élevé. + + * * * * * + +Sur l'un des sommets dominant le col qui met en communication la vallée +de l'Oronte avec le bassin de la Méditerranée, se dresse le +Qala'at-el-Hosn. + +Tel est le nom moderne de la forteresse que nous trouvons désignée par +les chroniqueurs des croisades sous celui de _Krak_ ou _Crat des +Chevaliers_. + +Position militaire de premier ordre qui commande le défilé par lequel +passent les routes de Homs et de Hamah à Tripoli et à Tortose, cette +place était encore merveilleusement située pour servir de base +d'opérations à une armée agissant contre les États des soudans de Hamah. + +Le Krak formait, en même temps, avec les châteaux d'Akkar, d'Arcas, du +Sarc, de la Colée, de Chastel-Blanc, d'Areymeh, de Yammour +(Chastel-Rouge), Tortose et Markab, ainsi qu'avec les tours et les +postes secondaires reliant entre elles ces diverses places, une ligne de +défense destinée à protéger le comté de Tripoli contre les incursions +des musulmans, restés maîtres de la plus grande partie de la Syrie +orientale. + +Du haut de ses murs, la vue embrasse, vers l'est, le lac de Homs et une +partie du cours de l'Oronte. Au delà se déroulent, au loin, les immenses +plaines du désert de Palmyre. Vers le nord, les montagnes des Ansariés +arrêtent le regard, qui, vers l'ouest, s'étend par la vallée Sabbatique, +aujourd'hui Nahar-es-Sabte, sur la riche et fertile vallée où furent les +villes phéniciennes de Symira, de Carné, d'Amrit, et découvre à +l'horizon les flots étincelants de la Méditerranée. Au sud, les deux +chaînes du Liban et de l'Anti-Liban esquissent leurs grands sommets aux +fronts couverts de neiges. Plus près, à l'est, comme un tapis de +verdure, s'étend, au pied du château, la plaine de la Boukeiah-el-Hosn, +la Bochée des chroniqueurs, théâtre d'un combat célèbre. + +Les divers auteurs, tant chrétiens qu'arabes, qui ont écrit l'histoire +des croisades, parlent fréquemment de ce château, nommé par les premiers +le Krak[49] et par les seconds Hosn-el-Akrad. Ce nom paraît assez +identique à celui de l'appellation franque, qui pourrait bien n'être +qu'une corruption du mot arabe _Akrad_, Kurde[50]. + +Le comte de Saint-Gilles, en 1102, après s'être emparé de Tortose, +entreprit le siège du château des Kurdes, mais il l'abandonna, et nous +ne savons pas à quelle époque les Francs occupèrent cette position. Un +passage d'Ibn-Ferrat donne à penser cependant que ce fut vers l'année +1125. Depuis lors, le Krak paraît avoir été un simple fief dont le nom +était porté par ses possesseurs jusqu'à l'année 1145, date à laquelle +Raymond, comte de Tripoli, le concéda aux Hospitaliers de Saint-Jean de +Jérusalem. + +Qu'était le château à cette époque? C'est une question à laquelle il est +impossible de répondre; nous savons seulement que cette forteresse eut +beaucoup à souffrir de divers tremblements de terre, particulièrement en +1157, 1169 et 1202. Il est donc à présumer que ce fut à la suite de +celui de 1202 que le Qala'at-el-Hosn dut être reconstruit à peu près +entièrement et tel que nous le voyons aujourd'hui. + +Après sa cession aux Hospitaliers, le gouvernement du Krak fut confié à +des châtelains de l'Ordre. Le fameux Hugues de Revel en était châtelain +en 1243. Nous savons que la garnison ordinaire de la forteresse était de +2000 combattants. + +Le relief de la montagne sur laquelle s'élève le Krak des Chevaliers est +d'environ 300 mètres au-dessus du fond des vallées qui, de trois côtés, +l'isolant des montagnes voisines, en font une espèce de promontoire.--La +forteresse a deux enceintes que sépare un large fossé en partie rempli +d'eau. La seconde forme réduit et domine la première, dont elle commande +tous les ouvrages; elle renferme les dépendances du château: +grand'salle, chapelle, logis, magasins, etc. Un long passage voûté, +d'une défense facile, est la seule entrée de la place. Les remparts et +les tours sont formidables sur tous les points où des escarpements ne +viennent pas apporter un puissant obstacle à l'assaillant. + +[Illustration: Essai de restitution du Krak, d'après M. Rey.] + +Au nord et à l'ouest, la première ligne se compose de courtines reliant +des tourelles arrondies et couronnées d'une galerie munie +d'échauguettes, portées sur des consoles, formant, sur la plus grande +partie du pourtour de la forteresse, un véritable hourdage de pierre. Ce +couronnement présente une grande analogie avec les premiers parapets +munis d'échauguettes qui aient existé en France, où nous les voyons +apparaître dans les murailles d'Aigues-Mortes et au château de Montbard +en Bourgogne, sous le règne de Philippe le Hardi. Mais au +Qala'at-el-Hosn, il est impossible de ne pas leur assigner une date bien +antérieure. + +Au-dessus de ce premier rang de défenses s'étend une banquette bordée +d'un parapet crénelé avec meurtrières au centre de chaque merlon. Ici +nous retrouvons un usage généralement suivi en Europe dans les +constructions militaires durant le XIIe et le XIIIe siècle: les +tourelles dominent la courtine, et des escaliers de quelques marches +conduisent des chemins de ronde sur les plates-formes. + +Chaque tour renferme une salle éclairée par des meurtrières, et dans les +courtines s'ouvrent à des intervalles réguliers de grandes niches +voûtées en tiers-point, au fond desquelles sont percées de hautes +archères destinées à recevoir des arbalètes à treuil ou d'autres engins +de guerre du même genre. En France, dès le commencement du XIIIe +siècle, ces défenses, peu élevées au-dessus du niveau du sol, n'étaient +déjà plus en usage, ayant l'inconvénient de signaler aux assaillants les +points les plus faibles de la muraille; mais, au Krak, nous ne les +trouvons employées que sur les faces de la forteresse couronnant des +escarpes, et, par suite, à l'abri du jeu des machines, tandis que vers +le sud les murs sont massifs dans toute leur longueur. + +La tourelle qui se trouve à l'angle nord-ouest de la première enceinte +est surmontée d'une construction arrondie d'environ 4 mètres de hauteur. +Ce fut, selon toute apparence, la base d'un moulin à vent, si nous en +jugeons par le nom moderne, Bordj et-Tahouneh (la tour du moulin), ainsi +que par les corbeaux sur lesquels s'appuyaient les potelets et les +liens supportant cet ouvrage, qui devait être en charpente[51]. + +Le sud étant le point le plus vulnérable de la place, c'est là qu'ont +été élevés les principaux ouvrages, et c'est surtout dans les tours +d'angles et à la tour carrée placée dans l'axe du château (en A) qu'on +s'est efforcé de disposer les défenses les plus importantes. Aussi ces +tours sont-elles bâties sur des proportions beaucoup plus considérables +que les autres, et tous les moyens de résistance s'y trouvent-ils +accumulés. Bien que séparée de la seconde enceinte par le fossé B rempli +d'eau, cette première ligne en est assez rapprochée pour être sous la +protection des ouvrages IJK qui la dominent de façon qu'au moment de +l'attaque les défenseurs du réduit pouvaient prendre part au combat. + +On pénètre dans le château (en C) par une porte ogivale au-dessus de +laquelle se lit, entre deux lions, l'inscription mutilée qu'y fit graver +le sultan Malek ed-Daher-Bybars après le siège qui, en 1271, mit le Krak +en son pouvoir. + + Au nom du Dieu clément et miséricordieux. + + La restauration de ce château béni a été ordonnée sous le règne de + notre maître le sultan, le roi puissant, le victorieux, le juste, + le défenseur de la foi, le guerrier assisté de Dieu, le conquérant + favorisé de la victoire, la pierre angulaire du monde et de la + religion, le père de la victoire, Bybars l'associé de l'émir des + croyants, et cela à la date du jour de mercredi.... + +Une rampe voûtée, formant galerie en pente assez douce pour être +accessible aux cavaliers, commence au vestibule qui occupe la base du +saillant C et conduit dans les deux enceintes. Elle présente un système +d'obstacles accumulés avec un soin minutieux, très intéressant spécimen +de l'art militaire franco-oriental au XIIIe siècle. + +Ce sont d'abord deux portes successives, en avant de chacune desquelles +se voit un regard circulaire percé dans la voûte et destiné tout à la +fois à donner du jour et à permettre aux assiégés d'accabler de +projectiles un ennemi qui, ayant réussi à forcer l'entrée du château, +aurait pénétré dans la galerie.--Puis, la rampe franchit à ciel ouvert +le terre-plein de la première enceinte; elle tourne alors brusquement +sur elle-même et s'engage dans une seconde galerie où se trouve une +troisième porte. Une herse et des vantaux fermaient jadis cette dernière +porte, en avant de laquelle est un grand mâchicoulis carré, semblable à +celui qu'on voit à la Porte Narbonnaise de la cité de Carcassonne. + +Quand le visiteur a franchi le seuil, il est frappé de l'aspect +imposant, d'une majesté triste, que présente l'intérieur désert de la +forteresse. Un morne silence y a remplacé l'animation et le tumulte des +gens de guerre, et au milieu de ces grands restes d'un passé glorieux, +l'œil rencontre partout des décombres. + +A droite, en D, se trouve un vestibule voûté communiquant avec la +chapelle, qui paraît dater de la fin du XIIe siècle. C'est une nef +terminée par une abside arrondie percée d'une petite baie ogivale, qui +mesure dans œuvre 21 mètres de long sur 8^m,40 de large; sa voûte en +berceau est divisée en quatre travées par des arcs doubleaux chanfreinés +retombant sur des pilastres engagés. On reconnaît encore ici une +production de l'école d'où sortaient les architectes qui élevèrent les +églises de Cluny, de Vézelay et la cathédrale d'Autun. + +De l'autre côté de la cour et presque en face de la chapelle est la +grand'salle, élégante construction paraissant dater du milieu du +XIIIe siècle. Sur toute la longueur règne une galerie en forme de +cloître, composée de six petites travées; quatre sont fermées par des +arcatures à meneaux d'un fort beau style. Les archivoltes des deux +petites portes qui font communiquer la grand'salle avec cette galerie +sont ornées de riches moulures, retombant de chaque côté sur deux +colonnettes, et dans les linteaux monolithes qui les soutiennent se +voient des restes d'écussons malheureusement mutilés aujourd'hui. + +[Illustration: Le Château du Krak. Etat actuel.] + +Quant à la salle proprement dite, elle comprend trois grandes travées et +mesure en œuvre 25 mètres de long sur une largeur de 7 mètres. Les +arcs doubleaux et ogives retombent sur des consoles ornées de feuillages +et de figures fantastiques.--Un étage, maintenant détruit, semble +avoir complété cet édifice et a été remplacé par des maisons arabes +élevées sur les voûtes.--Une grande fenêtre surmontée de roses au nord, +une semblable au sud, ainsi que deux fenêtres s'ouvrant dans la face +orientale de l'édifice, éclairaient l'intérieur de ce vaisseau. + +Sur l'un des côtés du contrefort du porche se lisent deux vers, gravés +en beaux caractères du milieu du XIIIe siècle: + + Sit tibi copia, sit sapientia, formaque detur, + Inquinat omnia sola superbia, si comitetur. + +Cette inscription, placée à l'entrée de la grand'salle où se tenaient +les chapitres de l'Ordre, paraît avoir été destinée à rappeler à tous +ses membres l'humilité et l'obéissance qui leur étaient imposées par +leurs vœux monastiques. + +De cette première cour un escalier à pente très douce amène au niveau de +la cour supérieure E, où le visiteur trouve à sa droite une plate-forme +en pierre de taille (F) qui semble avoir été une aire à battre le grain. +A gauche sont des bâtiments (G) paraissant avoir servi de casernement +pour la garnison. En H, le long de la courtine occidentale se voit une +galerie crénelée sur laquelle règne le chemin de ronde. Au pied sont des +ruines que je crois avoir été des écuries ou qui du moins présentent une +grande analogie avec celles qui existent encore au château de +Carcassonne. A l'extrémité méridionale de cette esplanade se voient des +tours, les plus élevées de toutes les défenses du château, dont elles +commandent les approches. Elles renferment chacune plusieurs étages de +salles disposées pour servir les unes de magasins, les autres de logis +pour les défenseurs. De leurs plates-formes crénelées les sentinelles +découvraient au loin la présence de l'ennemi. Entre la première et la +seconde tour, un épais massif tient lieu de courtine; il est large de 18 +mètres et forme une place d'armes sur laquelle pouvaient aisément être +installés plusieurs engins.... + +Le parapet de la muraille occidentale du réduit est dérasé sur presque +toute sa longueur. La tour (O) qui s'élève en arrière de la grand'salle +est le seul ouvrage important de cette face du château. Au pied +s'étendent de gigantesques talus en maçonnerie ayant à la fois pour +objet de prémunir les défenses contre l'effet des tremblements de +terre, et, en cas de siège, d'arrêter les travaux des mineurs.--Vers +l'extrémité nord-est de l'enceinte est placé l'ouvrage P, tour +barlongue, tout à fait analogue à celles qui se voient, en France, au +palais des Papes et dans les murailles d'Avignon. Malheureusement la +salle intérieure de cet ouvrage, qui se trouve au niveau du chemin de +ronde des remparts, a été transformée en habitation par une famille +d'Ansariés et tellement obstruée par des cloisons en pisé qu'il est +impossible de reconnaître les dispositions primitives. + +Au-dessous de ce vaste ensemble de la seconde enceinte se trouvent de +profondes citernes qui servent encore aujourd'hui aux habitants de la +forteresse. Les anciens orifices ayant disparu sous les décombres, les +Arabes en tirent l'eau par un trou percé dans la voûte, non loin de la +grand'salle. + +...Cette place formidable, le Krak des Chevaliers, qui avait résisté au +frère de Saladin, d'où les Hospitaliers avaient dominé pendant plus d'un +siècle la sultanie de Hamah, tomba en 1271 entre les mains du sultan +d'Égypte. Voici la relation de sa capture, telle qu'elle est dans +Ibn-Ferrat: + +«Le sultan arriva devant Hosn-el-Akrad; le 20, les faubourgs du château +furent pris, et le Soudan de Hamah, Melik-el-Mansour, arriva avec son +armée. Le sultan alla à sa rencontre, mit pied à terre et marcha sous +ses étendards. L'émir Seïf-Eddin, prince de Sahyoun, et Nedjem-Eddin, +chef des Ismaéliens, vinrent aussi les rejoindre. Dans les derniers +jours de redjeb, les machines furent dressées. Le 7 de chaaban, le +bachourieh (ouvrage avancé) fut pris de vive force. On fit une place +pour le sultan, de laquelle il lançait des flèches. Il distribua de +l'argent et des robes d'honneur. Le 16 de chaaban, une des tours fut +rompue, les musulmans firent une attaque, montèrent au château et s'en +emparèrent. Les Francs se retirèrent sur le sommet de la colline ou du +château; d'autres Francs et des chrétiens furent amenés en présence du +sultan, qui les mit en liberté par amour pour son fils. On amena les +machines dans la forteresse et on les dressa contre la colline. En même +temps, le sultan écrivit une lettre supposée au nom du commandant des +Francs à Tripoli, adressée à ceux qui étaient dans le château et par +laquelle il leur ordonnait de le livrer. Ils demandèrent alors à +capituler. On accorda la vie sauve à la garnison, sous condition de +retourner en Europe.» + +Le Krak semble avoir servi d'arsenal aux infidèles durant les dernières +années de la guerre contre les Francs. + +D'après G. REY, _Études sur les monuments de l'architecture +militaire des Croisés en Syrie et dans l'île de +Chypre_. Paris, 1871, in-4º (Collection de Documents +inédits). + + + + +IV.--QUELQUES RÉSULTATS DES CROISADES. + + +L'Occident a emprunté à l'Orient, à la suite des Croisades, des produits +naturels dont l'acclimatation dans nos régions a modifié grandement +l'état de la civilisation matérielle. + +Ces produits appartiennent en général non à la faune, mais à la flore de +l'Orient. Sans doute les Occidentaux apprirent à connaître les animaux +fabuleux des pays d'outre-mer; Louis IX, par exemple, reçut des +Mamelucks d'Égypte un éléphant qu'il donna ensuite au roi d'Angleterre; +il rapporta aussi des chiens de chasse tatars dont les descendants +furent longtemps nombreux dans la meute royale; les girafes excitaient +surtout la stupéfaction populaire. Mais c'étaient là des curiosités plus +propres à enfanter des contes et des fables qu'à transformer les +conditions matérielles de la vie. L'introduction, dans l'agriculture +européenne, d'un certain nombre de plantes orientales, eut une tout +autre importance. Le sésame, le caroubier, originaires de Syrie, ont +gardé jusqu'à nos jours leurs noms arabes. Le safran avait été importé +dès le Xe siècle par les Arabes en Espagne; ce sont les Croisades qui +en ont répandu la culture dans le reste de la chrétienté; une légende +veut qu'un pèlerin ait rapporté en Angleterre, dans un bâton creux, un +oignon de safran recueilli en terre sainte. La culture de la canne à +sucre, presque abandonnée en Sicile et dans l'Italie du sud, fut +revivifiée par la découverte des plantations florissantes de la Syrie. + +Beaucoup de céréales et d'arbrisseaux se sont du reste introduits +obscurément; les graines d'Orient se propagèrent, transportées par +hasard dans les sacs des pèlerins, d'étape en étape, de jardin en +jardin, de pays à pays. Le maïs n'apparaît en Italie qu'après la +conquête de Constantinople par les Croisés de la quatrième croisade. La +culture du riz ne prit chez nous un grand développement qu'après les +expéditions d'outre-mer. L'origine arabe des noms du limon et de la +pistache indique suffisamment leur provenance. Jacques de Vitry compte +encore le limon parmi les plantes de la Palestine, étrangères à +l'Europe. L'abricot, appelé souvent au moyen âge prune de Damas ou +_damas_, a été rapporté, dit-on, par le comte d'Anjou; Damas est encore +aujourd'hui célèbre pour la richesse de ses vergers, et spécialement à +cause des quarante variétés d'abricots qu'on y récolte. Le petit oignon +si connu de nos ménagères, l'échalote, nous est venu d'Ascalon (italien, +_scalogno_; allemand, _aschlauch_). Le melon d'eau, resté jusqu'à nos +jours un élément très important de l'alimentation des populations du +sud-ouest de l'Europe, semble avoir été acclimaté pendant l'âge des +Croisades. Les Italiens lui donnent le nom byzantin d'_anguria_, et les +Français le nom arabe de _pastèque_. + +Ce ne sont pas seulement des produits de la nature jusque-là inconnus ou +peu connus que les Croisades mirent en vogue chez nous, elles rendirent +familières une foule de procédés industriels et d'objets manufacturés. +_Coton_ est un mot arabe (_al-Koton_). Les cotonnades, les indiennes, se +sont répandues des bazars de Syrie sur nos marchés, de même que les +mousselines (de Mossoul) et les bougrans (de Bokhara). Le mot +_baldaquin_ désignait à l'origine une étoffe précieuse tirée de Baldach +ou Bagdad; _damas_ s'entendait d'un tissu précieux, de couleurs variées, +spécialement fabriqué à Damas.--Les magnaneries et les tissages de soie, +richesse de la Syrie, firent entrer dès lors la soie, jusque-là à peu +près inabordable pour les Occidentaux, dans l'habillement ordinaire des +riches. Ajoutez le satin, le samit ou velours. Les mots _baphus_, +_dibaphus_ et _diaspre_, _diapré_ viennent de Constantinople (δἱβαφος, +διἁσπορον); ils désignaient des étoffes de soie diversement teintes. Les +tapis orientaux furent adoptés pour couvrir les planchers et tendre les +murailles. On commença à en fabriquer en Europe d'après les modèles +exotiques dont on s'appliqua à copier les couleurs et les motifs: lions, +griffons, animaux fabuleux. On fit de même pour les belles broderies +mêlées de fils d'or et de perles dont on décora les nappes d'autel. +Saint Bernard tonnait déjà contre cet usage qui consistait à décorer +avec toutes sortes de bêtes effrayantes les objets d'art destinés au +service divin. Avec combien peu de succès! c'est ce dont témoignent les +parements d'autel du moyen âge qui sont parvenus jusqu'à nous, par +exemple ceux de la cathédrale d'Halberstadt et ceux du trésor de la +cathédrale d'Aix-la-Chapelle. Un style original ne naquit en Europe, +pour la fabrication des tapis et des broderies, que bien avant dans le +XIIIe siècle; le nom de _sarrasinois_ donné aux fabricants de tapis au +temps de Philippe Auguste en est la preuve. + +Les Croisades eurent une action très sensible sur les modes et sur les +costumes, non seulement parce que les tailleurs eurent désormais à leur +disposition de nouvelles étoffes (comme le _camelot_, étoffe en laine de +chameau, fabriquée à Tripoli), mais parce qu'ils imitèrent les commodes +et somptueux costumes de l'Orient: _caftans_, _burnous_, _hoquetons_. Il +n'est pas jusqu'à l'habit, la _joppe_ des archers et des chasseurs +allemands, qu'on pourrait être tenté de prendre pour un vestige du vieux +costume bavarois, qui ne provienne de l'arabe _djobba_ à travers +l'italien _giuppa_ et le français _jupe_.--Les modes byzantines et +musulmanes trouvèrent surtout accueil, comme il est naturel, auprès des +nobles dames. De longs vêtements, légers et souples, avec des manches +pendantes, firent fureur, et pour l'arrangement des cheveux on adopta +toutes sortes d'artifices usités à Byzance. C'est à cette époque qu'il +devint d'usage, pour les dames, de se farder avec du safran. Aux +Vénitiens on doit la propagation des miroirs, qui remplacèrent les +plaques de métal poli dont on se servait auparavant. Les confortables +pantoufles ou _babouches_ ont passé de la Perse, leur pays d'origine, +chez les Francs par l'intermédiaire de Sarrasins. + +[Illustration: Constructions latines en terre sainte.--Château de +Tancrède à Tibériade.] + +Les Francs empruntèrent encore aux infidèles nombre de coutumes +relatives à la tenue et à l'hygiène du corps. Se raser passait au +XIIe siècle pour un trait caractéristique des Occidentaux, tandis que +l'Oriental y voyait une honte et en faisait le châtiment des poltrons. +On voit, dans les chroniques de terre sainte, des mahométans se raser la +barbe pour avoir l'air de chrétiens; c'était de leur part une ruse de +guerre. Même dans les miniatures du XIIIe siècle, les musulmans sont +reconnaissables à leurs belles barbes, les chrétiens à leurs faces +glabres. Cependant le port de la barbe se répandit peu à peu, d'abord +parmi les pèlerins, puis parmi les Francs de Syrie, puis en Europe. Les +ablutions et les bains de vapeur devinrent aussi plus fréquents, chez +les Francs, par suite des exigences du climat asiatique et de la +contagion de l'exemple. + +Les chevaliers d'Occident eurent beaucoup à apprendre des Sarrasins en +ce qui touche l'équipement militaire: les tentes, les hastes en roseau +ornées de banderolles, et les fers de lance damasquinés, le léger +bouclier à main appelé _targe_ ou rondache (arabe, _al-daraka_), le +hoqueton, déjà nommé, qui était un justaucorps de dessous, rembourré de +ouate de coton, les pigeons voyageurs, l'arbalète. Encore en 1097, les +Croisés ne connaissaient pas l'arbalète et s'enfuyaient devant les Turcs +qui en étaient armés, tandis que, déjà au deuxième concile de Latran +(1139), ceux qui employaient cette arme contre des chrétiens étaient +menacés d'excommunication. L'arbalète ne fut employée par les chrétiens +au XIIe siècle qu'en Palestine, dans les combats contre les +infidèles, à qui on l'avait empruntée. Les ingénieurs francs +s'instruisirent aussi infiniment à l'école de l'Orient en mécanique, en +balistique, en pyrotechnie et dans la science des fortifications. + +La civilisation du moyen âge doit en outre aux Croisades une institution +célèbre, celle des armoiries héraldiques. Si, avant les Croisades, les +chevaliers avaient déjà l'habitude de faire peindre des ornements sur +leurs boucliers, on ne se transmettait pas, comme on le fit depuis, ces +ornements de génération en génération. Le système des armoiries +régulières et héréditaires naquit en Orient. Les couleurs, en blason, +portent des noms arabes (_azur_, bleu; _gueule_, rouge, de _gül_, la +rose; _sinople_, vert)[52]. Le lambrequin n'est autre chose que le +_kouffieh_ arabe, c'est-à-dire des draperies à franges, mises sous le +casque pour préserver la nuque des caresses brûlantes du soleil. Dans la +langue du blason, les pièces d'or s'appellent _bezants_. La croix +héraldique est une croix byzantine. Les animaux héraldiques sont des +animaux d'Orient. + +Enfin, un objet qu'au premier abord on serait prêt à considérer comme +chrétien par excellence, le chapelet, n'a été généralement connu et +adopté par les chrétiens d'Occident qu'à la suite des Croisades. Il +était d'un usage universel chez les ascètes et les dévots de l'Orient +dès la fin du IXe siècle; il leur était venu de l'Inde bouddhiste, +qui avait eu besoin d'une machine pour défiler régulièrement les +interminables prières de sa monotone liturgie. Les musulmans ont encore +aujourd'hui des chapelets suspendus à leur ceinture, comme les religieux +de l'Église catholique. Est-il rien de plus caractéristique des échanges +internationaux qui s'opérèrent à la faveur des expéditions de terre +sainte? + +D'après H. PRUTZ, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, Berlin, +1883, in-8º. + + + + +V.--LA CONQUÊTE DE LA PRUSSE PAR LES CHEVALIERS TEUTONIQUES. + + +Jacques de Vitry rapporte «qu'un honnête et religieux Allemand, inspiré +par la Providence, fit bâtir à Jérusalem, où il habitait avec sa femme, +un hôpital pour ses compatriotes». C'était vers l'année 1128. Si +l'honnête et religieux Allemand avait rêvé l'avenir comme fit Jacob le +patriarche, un étonnant spectacle se fût déroulé devant lui. Il aurait +vu les infirmiers de son hôpital, non contents du soin des malades, +s'armer et devenir l'Ordre militaire des Teutoniques, l'ordre nouveau +grandir auprès de ses aînés, les Templiers et les Hospitaliers, et +s'avancer à ce point dans la faveur du pape, de l'empereur et des rois, +qu'il ajoute les privilèges aux privilèges, les domaines aux domaines, +et que le château du grand maître se dresse parmi les plus superbes de +la Palestine. Tout à coup un changement de décor lui eût montré les +Teutoniques portant leurs manteaux blancs à croix noire des bords du +Jourdain à ceux de la Vistule, combattant, au lieu du cavalier sarrasin +vêtu de laine blanche, le Prussien couvert de peaux de bêtes; détruisant +un peuple pour en créer un autre, bâtissant des villes, donnant des +lois, gouvernant mieux qu'aucun prince au monde, jusqu'au jour où, comme +énervés par la fortune, ils sont attaqués à la fois par leurs sujets et +par leurs ennemis. + + * * * * * + +Les Prussiens, que les Chevaliers Teutoniques ont détruits, étaient un +peuple de race lithuanienne, mélangé d'éléments finnois; ils habitaient +au bord de la Baltique, entre la Vistule et le Pregel. + +Au début du XIIIe siècle, une tentative fut faite pour convertir les +Prussiens; ils étaient restés jusque-là étrangers à la civilisation +chrétienne. Le moine Christian, sorti du monastère poméranien d'Oliva, +avant-poste chrétien jeté à quelques kilomètres de la terre païenne, +franchit la Vistule et bâtit sur la rive droite quelques églises. Ce fut +assez pour que le pape prît sous la protection des apôtres Pierre et +Paul le pays tout entier et instituât Christian évêque de Prusse. Le +nouveau diocèse était à conquérir; pour donner des soldats à l'évêque, +le pape fit prêcher la croisade contre les Sarrasins du Nord. La «folie +de la croix» était alors apaisée, et les chevaliers avaient à plusieurs +reprises marqué leurs préférences pour les croisades courtes. Les papes +s'accommodaient, non sans regret, aux nécessités du temps, et les +indulgences étaient aussi abondantes pour le Bourguignon croisé contre +les Albigeois, ou pour le chevalier saxon croisé contre les Prussiens, +qu'elles l'avaient été jadis pour Godefroi de Bouillon ou pour Frédéric +Barberousse. «Le chemin n'est ni long ni difficile, disaient les +prêcheurs de la croisade albigeoise, et copieuse est la récompense.» +Ainsi parlaient les prêcheurs de la croisade prussienne. + +Plusieurs armées marchèrent contre les Sarrasins du nord; mais elles ne +firent que passer, pillant, brûlant, puis livrant aux représailles des +Prussiens exaspérés les églises chrétiennes. En 1224, les Barbares +massacrent les chrétiens, détruisent les églises, passent la Vistule +pour aller incendier le monastère d'Oliva, et la Drevenz pour aller +ravager la Pologne. Ce pays était alors partagé entre les deux fils du +roi Casimir; l'un d'eux, Conrad, avait la Mazovie, et, voisin de la +Prusse, il portait tout le poids d'une guerre qui n'avait jamais été si +terrible. Ne se fiant plus à des secours irréguliers et dangereux, il se +souvint que l'évêque de Livonie, en fondant un ordre chevaleresque, +avait mis la croisade en permanence sur le sol païen, et il députa vers +le grand maître des Teutoniques pour lui demander son aide. + +Le grand maître à qui s'adressa Conrad était Hermann de Salza, le plus +habile politique du XIIIe siècle, où il a été mêlé à toutes les +grandes affaires. Dans ce temps de lutte sans merci entre l'empire et la +papauté, où les deux chefs de la chrétienté se haïssaient mutuellement, +le pape excommuniant l'empereur, l'empereur déposant le pape, l'un et +l'autre se couvrant d'injures et se comparant qui à l'Antéchrist, qui +aux plus vilaines bêtes de l'Apocalypse, Hermann demeura l'ami et même +l'homme de confiance de Frédéric et de Grégoire IX. Il n'est pas prudent +d'associer un pareil homme à une entreprise politique en lui offrant une +part dans les bénéfices: s'il ne cherchait point à grossir cette part, à +quoi servirait cette habileté? Conrad de Mazovie et Christian d'Oliva +espéraient sans doute que les Teutoniques feraient leur besogne +moyennant quelque cession de territoire sur laquelle on reviendrait dans +la suite, mais ils s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés. Conrad offre +à l'Ordre le pays de Culm, entre l'Ossa et la Drevenz, toujours disputé +entre les Polonais et les Prussiens et qui alors était à conquérir. +Hermann accepte, mais il demande à l'empereur de confirmer cette +donation et d'y ajouter celle de la Prusse entière. L'empereur, en sa +qualité de maître du monde, cède au grand maître et à ses successeurs +l'antique droit de l'empire sur les montagnes, la plaine, les fleuves, +les bois et la mer _in partibus Prussiæ_. Hermann demande la +confirmation pontificale, et le pape, à son tour, lui donne cette terre +qui appartenait à Dieu; il fait de nouveau prêcher la croisade contre +les infidèles, prescrivant aux chevaliers de combattre de la main droite +et de la main gauche, munis de l'armure de Dieu, pour arracher la terre +des mains des Prussiens, et ordonnant aux princes de secourir les +Teutoniques. Après les premières victoires, il déclarera de nouveau la +Prusse propriété de saint Pierre; il la cédera de nouveau aux +Teutoniques, de façon qu'ils la possèdent «librement et en toute +propriété», et menacera quiconque les voudrait troubler dans cette +possession «de la colère du Tout-Puissant et des bienheureux Pierre et +Paul, ses apôtres». + +Quand tout fut en règle, en 1230, la guerre commença. La première fois +que les Prussiens aperçurent dans les rangs des Polonais ces cavaliers +vêtus du long manteau blanc sur lequel se détachait la croix noire, ils +demandèrent à un de leurs prisonniers qui étaient ces hommes et d'où ils +venaient. Le prisonnier, rapporte Pierre de Dusbourg, répondit: «Ce sont +de pieux et preux chevaliers envoyés d'Allemagne par le seigneur pape +pour combattre contre vous, jusqu'à ce que votre dure tête plie devant +la sainte Eglise.» Les Prussiens rirent beaucoup de la prétention du +seigneur pape. Les chevaliers n'étaient pas si gais. Le grand maître +avait dit à Hermann Balke, en l'envoyant combattre les païens avec le +titre de «maître de Prusse»: «Sois fort et robuste; car c'est toi qui +introduiras les fils d'Israël, c'est-à-dire tes frères, dans la terre +promise. Dieu t'accompagnera!» Mais cette terre promise parut triste aux +chevaliers, quand ils l'aperçurent pour la première fois d'un château +situé sur la rive gauche de la Vistule, non loin de Thorn, et qu'on +appelait d'un joli nom, _Vogelsang_, c'est-à-dire le chant des +oiseaux. «Peu nombreux en face d'une multitude infinie d'ennemis, ils +chantaient le cantique de la tristesse, car ils avaient abandonné la +douce terre de la patrie, terre fertile et pacifique, et ils allaient +entrer dans une terre d'horreur, dans une vaste solitude emplie +seulement par la terrible guerre.» + +[Illustration: Le château des Chevaliers Teutoniques, à Marienbourg en +Prusse.] + +Au temps de la plus grande puissance de l'Ordre, c'est-à-dire vers +l'année 1400, il y avait en Prusse un millier de chevaliers. Le nombre +en était incomparablement moins considérable au XIIIe siècle, surtout +au début de la conquête, quand l'Ordre, faible encore, avait ses membres +disséminés en Allemagne, en Italie et en terre sainte. La _Chronique de +l'Ordre_ ne raconte que de petits combats, où les Teutoniques, peu +nombreux, délaissés par leurs frères des commanderies d'Allemagne et peu +sûrs des colons, s'enferment dans des forteresses dont les faibles +garnisons maintiennent difficilement leurs communications par la +Vistule. Dix ans après que la guerre a commencé, plusieurs villes étant +déjà fondées, les chevaliers de Culm envoient trois fois à Reden pour +demander à _un_ chevalier de les venir assister. Ils députent ensuite +vers le grand maître en Allemagne, puis en Bohême et en Autriche, +mandant que tout est perdu si on ne les secourt: dix chevaliers arrivent +avec trente chevaux, et c'est assez pour qu'il y ait une grande joie à +Culm. Quant aux troupes de croisés que les bulles pontificales +expédiaient fréquemment en Prusse, elles n'ont jamais été nombreuses, et +l'imagination des vieux chroniqueurs s'est laissée aller à des +exagérations grotesques. Lorsque Dusbourg raconte que le roi de Bohême +Ottokar a pénétré jusqu'au fond du Samland avec une armée de 60 000 +hommes, qui n'auraient certainement pu se mouvoir ni se nourrir dans ce +pays, il est probable qu'il ajoute deux zéros. Ainsi, c'est un petit +nombre de chevaliers, assistés par de petites troupes de croisés et par +les contingents militaires des colons, qui ont entrepris la conquête de +la Prusse, dont la population n'a guère dû dépasser 200 000 âmes. La +supériorité de l'armement, qui faisait de chaque Teutonique comme une +forteresse ambulante, la meilleure tactique, l'art de la fortification, +les divisions des Prussiens, leur incurie et cette incapacité des tribus +barbares à prévoir l'avenir et à y pourvoir, expliquent le succès +définitif, comme le petit nombre des forces engagées fait comprendre la +longueur de la lutte. + +La conquête était comme un flot, qui avançait et reculait sans cesse. +Une armée de croisés arrivait-elle: l'Ordre déployait sa bannière. On se +mettait en route prudemment, précédé par des éclaireurs spécialement +dressés à cette besogne. Presque toujours on surprenait l'ennemi. On +occupait certains points bien choisis, sur des collines d'où l'on +découvrait au loin la campagne. On creusait des fossés, on plantait des +palissades et l'on bâtissait la forteresse. Au pied s'élevait un +village, fortifié aussi et dont chaque maison était mise en état de +défense: là on établissait des colons, venus avec les croisés; c'étaient +des ouvriers ou des laboureurs qui avaient quitté leur pays natal pour +aller chercher fortune en terre nouvelle, accompagnés de leurs femmes et +de leurs enfants, tous portant la croix comme les chevaliers. Il fallait +faire vite, car chaque croisade durait un an à peine. Les croisés +partis, la forteresse était exposée aux représailles de l'ennemi; +souvent elle était enlevée, brûlée, et le village détruit; puis les +Prussiens envahissaient le territoire auparavant conquis, et les +chevaliers, enfermés dans les châteaux, attendaient avec anxiété le +messager qui annonçait l'arrivée d'un secours. Il fallait s'accoutumer à +ce flux et à ce reflux perpétuels. Sur les hauteurs et dans les îles des +lacs, on avait préparé des maisons de refuge, où les colons, l'alarme +donnée, cherchaient un asile, et ces retraites précipitées étaient si +habituelles que des cabaretiers demandaient et obtenaient pour eux _et +leurs descendants_ le privilège de vendre à boire dans les lieux de +refuge. + +Les chevaliers firent leur premier et plus solide établissement dans +l'angle formé par la Vistule, entre les embouchures de la Drevenz et de +l'Ossa, où Thorn et Culm furent bâtis dès l'année 1232. Aujourd'hui +encore, les souvenirs et les monuments de la conquête se pressent dans +le Culmerland. Le Culmerland soumis, la conquête suivit la Vistule, dont +tout le cours fut bientôt commandé par les forteresses de Thorn, Culm, +Marienwerder et Elbing. Dès lors les Teutoniques furent en communication +par la Baltique avec la mère patrie allemande; mais, sur le continent, +ils étaient séparés de l'Allemagne par le duché slave de Poméranie, +voisin peu sûr, qui voyait avec inquiétude, et il avait raison, des +conquérants allemands s'établir en pays slave. La guerre que le duc +poméranien Swantepolk fit à l'Ordre en 1241 fut le signal d'une première +révolte des Prussiens, qui dura onze années et qui fut terrible. Les +chevaliers l'emportèrent, et le bruit de ces luttes et de ces victoires +attira de nouveaux croisés, parmi lesquels parut, en 1254, le roi de +Bohême, Ottokar. Pour la première fois, des chrétiens pénètrent alors +dans le bois sacré de Romowe; Kœnigsberg est bâti, et son écusson, où +figure un chevalier dont le casque est couronné, a gardé, comme son nom, +le souvenir du roi de Bohême. Ottokar conta qu'il avait baptisé tout un +peuple et porté jusqu'à la Baltique les limites de son empire; mais +c'était une vanterie, comme les aimaient les Slaves du moyen âge, qui +faisaient moins de besogne que de bruit. Les chevaliers, au contraire, +usant pour le mieux des ressources qui leur arrivaient, reprenaient et +poursuivaient sérieusement la conquête. La première révolte à peine +apaisée, ils envoyèrent des colons fonder Memel, au delà du _Haff_ +courlandais. Dès l'année 1237, l'ordre des Porte-Glaive, conquérant de +la Livonie, s'était fondu dans celui des Teutoniques, qui aspiraient à +dominer toute la Baltique orientale et tenaient déjà cent milles de la +côte. + +Cette lutte fut l'âge héroïque de l'Ordre. Pendant ces années terribles, +les chevaliers sont soutenus par la foi. Dans les châteaux assiégés, où +ils tiennent contre toute espérance, mangeant chevaux et harnais, ils +adressent d'ardentes prières à la mère de Dieu. Avant de se jeter sur +l'ennemi, ils couvrent leurs épaules des cicatrices que fait la +discipline. C'était une dure race. Un chevalier usa sur sa peau +ensanglantée plusieurs cottes de mailles, et beaucoup dormaient ceints +de grosses ceintures de fer.... + +Colons et chevaliers ont à la fin du XIIIe siècle terre gagnée. Leurs +châteaux et leurs villes sont assis solidement sur le sol de la Prusse, +et ce qui reste des vaincus ne remuera plus. Les conquérants avaient usé +d'abord de ménagements, laissant aux paysans leur liberté et aux nobles +leur rang, après qu'ils avaient reçu le baptême. Ils faisaient +instruire les enfants dans les monastères; mais ces Prussiens ainsi +élevés avaient été les plus dangereux ennemis. Pendant et après les +révoltes, il n'y eut plus de droit pour les vaincus: les Allemands en +tuèrent un nombre énorme; ils transportèrent les survivants d'une +province dans une autre, et les classèrent, non d'après leur rang +héréditaire, mais d'après leur conduite envers l'Ordre, brisant à la +fois l'attache au sol natal et l'antique constitution du peuple. L'Ordre +garda quelques égards pour les anciens nobles qui avaient mérité par +leur conduite de demeurer libres et honorés; il employa aussi des +Prussiens à divers services publics, mais le nombre de ces privilégiés +était restreint, et la masse des vaincus tomba dans une condition +voisine de la servitude.--Un peuple fut supprimé pour faire place à une +colonie allemande. + +E. LAVISSE, _Études sur l'histoire de Prusse_, +Paris, Hachette, 1885, in-16. _Passim._ + + + + +CHAPITRE X + +LES VILLES + + PROGRAMME.--_Progrès des populations urbaines et rurales en + Occident.--Les communes. L'industrie, le commerce, les métiers, les + foires._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + M. A. Giry et ses élèves ont renouvelé de nos jours l'=histoire des + communes françaises= au moyen âge; leurs ouvrages seront préférés à + ceux, qui furent classiques, de Guizot et d'Aug. Thierry; mais ils + n'ont publié que des monographies, dont les principales sont: A. + Giry, _Histoire de la ville de Saint-Omer_, Paris, 1877, in-8º;--le + même, _Les Établissements de Rouen_, Paris, 1883-1885, 2 vol. + in-8º;--M. Prou, _Les coutumes de Lorris_, Paris, 1884, in-8º;--A. + Lefranc, _Histoire de la ville de Noyon_, Paris, 1887, + in-8º;--L.-H. Labande. _Histoire de Beauvais_, Paris, 1892, + in-8º.--Le sujet a été traité d'ensemble par MM. A. Luchaire (_Les + communes françaises à l'époque des Capétiens directs_, Paris, 1890, + in-8º) et J. Flach (_Les origines de l'ancienne France_, t. II, + Paris, 1893, in-8º).--Excellent résumé, par A. Giry et A. Réville, + dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, II (1893), + p. 411-476. + + Sur l'=histoire des populations urbaines en Allemagne=, il y a + beaucoup de livres considérables, pour la plupart systématiques: G. + L. v. Maurer, _Geschichte der Städteverfassung in Deutschland_, + Erlangen, 1869-1873, 4 vol. in-8º;--C. Hegel, _Städte und Gilden + der germanischen Völker im Mittelalter_, Leipzig, 1891, 2 vol. + in-8º;--G. v. Below, _Der Ursprung der deutschen Städteverfassung_, + Düsseldorf, 1892, in-8º;--J. E. Kuntze, _Die deutschen + Städtegründungen oder Römerstädte und deutsche Städte im + Mittelalter_, Leipzig, 1891, in-8º.--Cf. H. Pirenne, _L'origine des + constitutions urbaines au moyen âge_, dans la _Revue historique_, + LIII (1893) et LVII (1895). + + =En Italie=: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani dalle origini + al 1313_, Milano, 1882, in-8º;--N. F. Faraglia, _Il comune + nell'Italia meridionale_, Napoli, 1883, in-8º. + + =En Angleterre=: Ch. Gross, _The Gild Merchant_, Oxford, 1890, 2 vol. + in-8º. + + L'=histoire du commerce et de l'industrie en France= n'a pas encore + été traitée convenablement d'ensemble. Aux ouvrages généraux de MM. + Pigeonneau (_Histoire du commerce de la France_, t. Ier, Paris, + 1885, in-8º) et Levasseur (_Histoire des classes ouvrières en + France_, 1859, 2 vol. in-8º), il faut préférer des monographies + telles que celles de MM. F. Bourquelot (_Les foires de Champagne_, + Paris, 1865, in-4º), G. Fagniez (_Études sur l'industrie et la + classe industrielle à Paris au XIIIe et au XIVe siècle_, + Paris, 1877, in-8º), L. Delisle (_Mémoire sur les opérations + financières des Templiers_, Paris, 1889, in-4º). Le livre de C. + Piton (_Les Lombards en France et à Paris_, Paris, 1891-1892, 2 + vol. in-8º) est malheureusement insuffisant.--=Pour l'Allemagne=: A. + Doren, _Untersuchungen zur Geschichte der Kaufmannsgilden im + Mittelalter_, Leipzig, 1893, in-8º.--=Pour l'Angleterre=: W. + Cunningham, _The growth of English industry and commerce during the + early and middle ages_, Cambridge, 1890, in-8º;--W. Ashley, _An + introduction to English economic history and theory_, t. Ier, + London, 1888, in-8º.--=Pour l'Orient=: W. Heyd, _Histoire du commerce + du Levant au moyen âge_, Leipzig, 1885-1886, 2 vol. in-8º, tr. de + l'all. + + L'=histoire des populations rurales, en France=, a été l'objet de + quelques travaux d'ensemble (Bonnemère, Dareste, Doniol), qui n'ont + plus de valeur. Une monographie locale est célèbre: L. Delisle, + _Études sur la condition de la classe agricole et sur l'état de + l'agriculture en Normandie pendant le moyen âge_, Paris, 1851, + in-8º.--Sur la vie rurale =en Allemagne=: K. Th. v. Inama-Sternegg, + _Deutsche Wirtschaftsgeschichte_, t. II (du Xe au XIIe + siècle), Leipzig, 1891, in-8º; et K. Lamprecht, _Deutsches + Wirtschaftsleben im Mittelalter_, Leipzig, 1886, 4 vol. in-8º.--=En + Angleterre=: F. Seebohm, _English village community_, London, 1883, + in-8º;--J. E. Thorold Rogers, _The history of agriculture and + prices in England_, t. Ier, Oxford, 1866, in-8º;--le même, _Six + centuries of work and wages_, Oxford, 1884, in-8º;--P. Vinogradoff, + _Villainage in England_, Oxford, 1892, in-8º. + + + + +I.--LES COMMUNES FRANÇAISES A L'ÉPOQUE DES CAPÉTIENS DIRECTS. + + +Si la science contemporaine a fait faire des progrès à l'histoire du +mouvement communal, c'est précisément parce qu'elle cherche moins à +l'expliquer qu'à le connaître.--La question des origines de cette +révolution, jadis si controversée, on a compris de nos jours qu'elle +était insoluble, en l'absence de documents relatifs à la constitution +municipale des cités et des bourgs pendant quatre cents ans, du VIIIe +siècle au XIe. + +L'association[53] est un fait qui n'est ni germanique ni romain; il est +universel et se produit spontanément chez tous les peuples, dans toutes +les classes sociales, quand les circonstances exigent ou favorisent son +apparition. Les hypothèses des germanistes et des romanistes sont donc +gratuites. La révolution communale est un événement national. La commune +est née, comme les autres formes de l'émancipation populaire, du besoin +qu'avaient les habitants des villes de substituer l'exploitation limitée +et réglée à l'exploitation arbitraire dont ils étaient victimes. Il faut +toujours en revenir à la définition donnée par Guibert de Nogent: +«Commune! nom nouveau, nom détestable! Par elle les censitaires (_capite +censi_) sont affranchis de tout servage moyennant une simple redevance +annuelle; par elle ils ne sont condamnés, pour l'infraction aux lois, +qu'à une amende légalement déterminée; par elle, ils cessent d'être +soumis aux autres charges pécuniaires dont les serfs sont accablés.» Sur +certains points, cette limitation de l'exploitation seigneuriale s'est +faite à l'amiable, par une transaction pacifique survenue entre le +seigneur et ses bourgeois. Ailleurs il a fallu, pour qu'elle eût lieu, +une insurrection plus ou moins prolongée. Quand ce mouvement populaire a +eu pour résultat, non seulement d'assurer au peuple les libertés de +première nécessité qu'il réclamait, mais encore de diminuer à son profit +la situation politique du maître, en enlevant à celui-ci une partie de +ses prérogatives seigneuriales, il n'en est pas seulement sorti une +_ville affranchie_, mais une _commune_, seigneurie bourgeoise, investie +d'un certain pouvoir judiciaire et politique. + + * * * * * + +Que la commune ait été à l'origine le produit d'une insurrection ou de +la libre concession d'un seigneur, du jour où elle possédait une +certaine part de juridiction et de souveraineté, elle entrait dans la +société féodale. Si l'on considère la provenance et la condition de +chacun de ses membres pris individuellement, la commune reste un organe +des classes inférieures; envisagée dans son ensemble, en tant que +collectivité exerçant par ses magistrats, dans l'enceinte de la ville et +de sa banlieue, des pouvoirs plus ou moins étendus, elle prend place +parmi les États féodaux. Elle est une seigneurie. + +La commune, c'est la _seigneurie collective populaire_, incarnée dans la +personne de son maire et de ses jurés. Cette sorte de seigneurie n'est +pas la seule de son genre qui existe au moyen âge. Le corps du clergé +possède aussi des seigneuries collectives, qui sont les abbayes et les +chapitres. De même que l'esprit, les principes et les usages propres à +la féodalité ont profondément pénétré la société ecclésiastique, au +point que les relations de ses membres prirent souvent la forme des +rapports établis entre les seigneurs laïques, de même la commune, +organisme populaire, a subi, elle aussi, l'influence de l'air ambiant. +Elle apparaît comme imprégnée de féodalité: bien mieux, on peut et l'on +doit dire que, toute bourgeoise et roturière qu'elle est par ses +racines, elle constitue un fief et un fief noble. Par rapport aux +différentes seigneuries qui s'étagent au-dessus d'elle, la commune est +une vassale: elle s'acquitte effectivement de toutes les obligations de +la féodalité. + +La commune, comme un vassal, prête serment à son seigneur, serment de +foi et hommage, par l'organe de ses magistrats. Son seigneur a des +devoirs envers elle, comme il en a envers ses autres vassaux. Elle a son +rang marqué parmi les souverainetés locales qui composent le vasselage +d'un grand baron. + +La commune est une seigneurie, un démembrement du fief supérieur. Car, +maîtresse de son sol, elle jouit des prérogatives attachées à la +souveraineté féodale. Le maire et les magistrats municipaux ont le +pouvoir législatif; ils rendent des ordonnances applicables au +territoire compris dans les limites de la banlieue. Ils possèdent le +pouvoir judiciaire; leur juridiction civile et criminelle ne s'arrête +que devant les justices particulières enclavées dans l'enceinte urbaine. +La municipalité, comme tout seigneur, fixe et prélève les impôts +nécessaires à l'entretien des fortifications et des édifices communaux, +au fonctionnement de ses divers services. Elle perçoit sur les bourgeois +des tailles et des octrois. Le seul droit que la commune ne partage pas +d'ordinaire avec le seigneur, c'est celui de battre monnaie. Il y a du +reste commune et commune, comme il y a fief et fief. Les fiefs auxquels +n'était attachée qu'une justice restreinte ne jouissaient que d'une +parcelle de souveraineté. De même, les communes avaient des libertés +plus ou moins larges. A Rouen, par exemple, la commune ne possède pas la +haute justice; la plupart des droits financiers et le contrôle de +l'administration municipale appartenaient au duc de Normandie. C'est que +le partage de la souveraineté qui avait eu lieu forcément entre la +commune et le seigneur, au moment de la création de la commune, s'était +accompli, suivant les régions, dans les conditions les plus variées. Ici +les parts se trouvaient presque égales; le seigneur ne s'était guère +réservé que les privilèges de la suzeraineté; là, au contraire, il avait +su garder pour lui presque tous ses droits de seigneur direct et de +propriétaire. + +Mais, dépendante ou non, la commune était toujours en possession de +certains droits, de certains signes matériels qui lui donnaient son +caractère distinctif de seigneurie, et de seigneurie militairement +organisée. + +D'abord, comme tout feudataire jouissant des droits seigneuriaux, elle +avait un _sceau_ particulier, symbole du pouvoir législatif, +administratif et judiciaire dont elle était investie. Le premier acte +d'une ville, qui se donnait ou recevait l'organisation communale, était +de se fabriquer un sceau, de même que le premier acte de l'autorité +seigneuriale qui abolissait la commune était de le lui enlever. Le sceau +communal était placé sous la garde du maire, qui avait seul qualité pour +s'en servir. A Amiens, la matrice du sceau était renfermée dans une +bourse que le maire portait constamment à sa ceinture. A Saint-Omer, on +le conservait soigneusement dans un coffre ou _huche_, dont les quatre +clefs avaient été remises au maire et à quelques autres magistrats. + +[Illustration: Sceau de la ville de Compiègne.] + +Une étude attentive des sceaux de ville révèle d'intéressantes +particularités. Les sceaux sont des documents authentiques, émanés des +communes elles-mêmes: ils permettent à l'historien de déterminer, par +certains côtés, le caractère et la vraie nature de ces petites +seigneuries. On y voit d'abord, très nettement accusé, le côté militaire +de l'institution. La féodalité se composant, avant tout, d'une +aristocratie de chevaliers dont la guerre constitue l'occupation +principale, la commune est aussi féodale à ce point de vue qu'à tous les +autres. Les sceaux des seigneurs laïques représentent d'ordinaire un +chevalier armé de toutes pièces, placé sur un cheval au galop; de même +les sceaux de nos républiques guerrières offrent le plus souvent une +image belliqueuse: un château fort, un homme d'armes, une foule armée. +Ce caractère n'est pas particulier aux communes de la France du Nord; on +le retrouve aussi bien dans la sigillographie des villes à consulats de +la France méridionale. + +Les sceaux des communes de Soissons, de Senlis, de Compiègne +représentent le maire de la ville sous la forme d'un guerrier debout, +tenant épée et bouclier, revêtu de la cotte de mailles et du casque à +nasal. A Noyon, cet homme d'armes est figuré sortant à mi-corps d'une +tour crénelée. Ailleurs, la puissance bourgeoise n'est pas personnifiée +par un fantassin, mais (ce qui est bien plus féodal) par un cavalier +galopant et armé de toutes pièces. Ainsi se présentent à nous les sceaux +de Poitiers, de Saint-Riquier, de Saint-Josse-sur-Mer, de Poix, de +Péronne, de Nesle, de Montreuil-sur-Mer, de Doullens, de Chauni. Le +cavalier tient à la main une masse d'armes, une épée nue ou un bâton. Le +bâton est plus particulièrement l'emblème du pouvoir exercé par le +magistrat municipal. Le sceau de Chauni et celui de Vailli (près +Soissons) offrent ce trait spécial que le cavalier est suivi d'une +multitude armée de haches, de faux et de piques. Quelquefois, au lieu du +maire en armes, c'est la forteresse, qui est représentée: sur le sceau +de Beaumont-sur-Oise, par exemple, apparaît un château fort à deux +tourelles et à donjon carré. + +[Illustration: Sceau de la ville de Noyon (1259).] + +Cette préférence pour les attributs militaires n'était pas simplement +affaire de goût et d'humeur, mais résultat d'une nécessité. Seigneurie +possédant terre et juridiction, la commune du moyen âge était entourée +d'ennemis. Elle se protégeait contre eux par sa milice et aussi par son +enceinte de hautes murailles. On peut la considérer comme une place +forte, analogue au château féodal, dont le donjon s'appelle le +_beffroi_. + +[Illustration: Sceau de la commune de Fismes.] + +Le beffroi communal présentait primitivement la forme d'une grosse tour +carrée. Il s'élevait isolé sur l'une des places de la ville et servait +de centre de ralliement aux bourgeois associés. Au haut de cette tour se +trouvait un comble de charpente recouvert d'un toit de plomb ou +d'ardoise: là étaient suspendues les cloches de la commune. Les +_guetteurs_ ou sonneurs se tenaient dans une galerie régnant au-dessous +du toit et dont les quatre fenêtres regardaient de tous côtés l'horizon. +Ils étaient chargés de sonner pour donner l'éveil quand un danger +menaçait la commune: approche de l'ennemi, incendie, émeute; ils +sonnaient encore pour appeler les accusés au tribunal, les bourgeois aux +assemblées; pour indiquer aux ouvriers les heures de travail et de +repos, le lever du soleil et le couvre-feu. Mais le beffroi n'était pas +seulement un clocher. Pendant longtemps les grandes communes du Nord +n'eurent pas d'autre lieu de réunion à offrir à leurs magistrats. Au bas +de la tour se trouvaient la salle réservée au corps municipal, un dépôt +d'archives, un magasin d'armes. + +Quelquefois le beffroi, au lieu d'être une tour, se présentait comme une +porte fortifiée que surmontaient une ou deux tourelles. Cette +particularité nous reporte à cette époque primitive de l'histoire des +communes où elles n'avaient pas encore construit un édifice spécial +destiné à contenir leurs cloches. On avait commencé simplement par les +suspendre au-dessus d'une des portes qui interrompaient l'enceinte. + +[Illustration: Sceau de la commune de Nesle (1230).] + +Remarquons enfin que le XIIe siècle, qui vit se former la plupart des +républiques bourgeoises, vit aussi, à son déclin, s'élever les grandes +cathédrales du nord de la France. Les plus beaux de ces édifices furent +construits précisément dans les villes où régnaient l'esprit communal le +plus intense et des haines souvent fort vives contre le clergé local. Il +est certain que les bourgeois les considéraient comme une sorte de +terrain neutre, où l'on pouvait se donner rendez-vous pour échanger ses +idées et conclure des affaires qui n'avaient rien de commun avec le +service religieux. Ce fut là peut-être une des causes qui empêchèrent +nos grandes communes de se bâtir, au XIIIe siècle, ces magnifiques +_hôtels de ville_ qu'on admire dans le nord de l'Allemagne, en Belgique, +en Italie. + + * * * * * + +La transformation des bourgeois assujettis en bourgeois indépendants +était un fait anormal, exceptionnel, une dérogation au droit commun; il +fallait avant tout que cette dérogation se justifiât par un titre. Ce +titre, véritable acte de naissance légalisé par le sceau de l'autorité +féodale, ce pacte fondamental et constitutif, c'est la _charte de +commune_. + +On ne possède actuellement qu'un très petit nombre de chartes de commune +en original[54]. Les archives municipales de la France du moyen âge nous +sont arrivées en fort mauvais état, à cause des pillages et des +incendies. Du reste, les confirmations successives que les communes se +sont fait donner de leurs libertés ont contribué sans doute à la +disparition des plus anciens titres. Ces confirmations reproduisaient +presque toujours le texte du privilège primitif, augmenté de +dispositions nouvelles. Les gens des communes, voulant surtout conserver +les concessions postérieures, plus développées et plus explicites, ont +laissé périr les textes primitifs. Aussi avons-nous perdu non seulement +les originaux, mais le texte même du plus ancien privilège accordé à la +plupart des communes de la France du Nord. On n'a pu retrouver jusqu'ici +la charte primitive d'Amiens, de Noyon, de Beauvais, de Laon (la +première, celle de 1112), de Reims, de Sens, de Soissons, de +Saint-Quentin, d'Aire, de Dijon, de Valenciennes, d'Arras, de Rouen, +etc., pour ne parler que des communes établies dans les centres +importants. + +La charte communale était cependant gardée avec soin par ceux qui en +bénéficiaient. Car elle était le signe visible des libertés obtenues. +Dans les constitutions primitives de plusieurs communes, à Beauvais, à +Abbeville, à Soissons, à Fismes, il est formellement stipulé que la +charte ne pourra être transportée hors de l'enceinte communale, et qu'il +ne sera permis de la consulter que dans la ville même. Les privilèges +communaux étaient, d'ordinaire, enfermés dans un grand coffre ou arche, +dont les autorités municipales seules avaient la clef. + +Considérée en elle-même, comme ensemble de dispositions législatives, +la _charte de commune_ est difficile à définir. Les _chartes de +commune_, en effet, diffèrent très sensiblement les unes des autres, +tant au point de vue de la nature qu'au point de vue de la quantité des +matières qui y sont traitées. A ce point de vue de la quantité, on +remarque tout d'abord qu'il est impossible d'établir un parallèle entre +une charte comme celle de Rouen, qui comprend cinquante-cinq articles, +et celle de Corbie qui n'en contient que sept. Quant aux clauses dont +l'énumération constitue la charte, elles appartiennent à un certain +nombre de catégories très différentes: fixation des limites de la +commune et de sa banlieue, organisation intérieure de la commune, +détermination de la juridiction communale, obligations des bourgeois +envers le seigneur, exemptions et privilèges de ces mêmes bourgeois, +dispositions de droit criminel et de droit civil, règlement de la +condition des tenanciers féodaux, des serviteurs de la noblesse et du +clergé. La proportion suivant laquelle ces diverses catégories sont +représentées dans les chartes est essentiellement variable; il s'en faut +que toutes figurent à la fois dans le même document; et, d'autre part, +telle série de stipulations qui occupe une large place dans une charte +ne donnera lieu, dans une autre, qu'à une mention de quelques lignes. + +Ce que l'on peut dire de plus général, c'est que la charte de commune, +résultat d'une convention passée entre le seigneur et ses bourgeois, est +un ensemble complexe de dispositions qui sanctionnent l'institution du +lien communal et la création d'un gouvernement libre, fixent certains +points de la coutume civile et criminelle, mais ont pour objet principal +de déterminer la situation de la commune à l'égard du seigneur en ce qui +touche la juridiction et l'impôt. On ne peut dire qu'elle soit +exclusivement un code civil, un code criminel, une constitution +politique, un privilège d'exemption: elle est un peu tout cela à la +fois. Il faut y voir surtout le signe matériel, la garantie du partage +de la souveraineté, accompli judiciairement et financièrement, entre le +seigneur et ses anciens sujets devenus ses vassaux.--Si l'on considère +sa forme, la charte communale n'est qu'une énumération désordonnée, où +le rédacteur aborde les matières les plus diverses sans jamais les +traiter d'une manière complète; où abondent les obscurités, les +lacunes, parfois même les contradictions. A aucun point de vue la charte +communale n'est une constitution raisonnée et faite de toutes pièces, +mais un contrat disparate, où les parties règlent le plus souvent les +points litigieux, éclaircissent les matières douteuses, consacrent +d'anciennes institutions, signalent enfin, avec les innovations exigées +par les circonstances, les modifications apportées à la coutume par le +temps et le progrès. + +Certaines chartes de commune ont eu plus de succès que d'autres; elles +ont été copiées, imitées, exportées même loin de leur pays d'origine. +Ainsi la charte de Soissons est devenue en 1183 celle de Dijon, et, par +suite, a servi de type constitutionnel pour tout le duché de Bourgogne. +La charte de Rouen, statut communal de presque toutes les villes de +Normandie, s'est propagée en Poitou, en Saintonge et jusqu'à l'Adour. +Poitiers, Niort, Cognac, Angoulême, Saint-Jean-d'Angély, la Rochelle, +Saintes, les îles d'Oleron, de Ré, et Bayonne ont reçu les +«établissements» de Rouen. + +Les causes les plus générales qui ont agi pour la propagation d'une +charte sont d'ordre géographique ou d'ordre politique.--Le centre de +population le plus important d'une région impose souvent sa loi aux +bourgs environnants. D'autre part, il est arrivé que les villes soumises +à une même domination politique ont accepté la même organisation +constitutionnelle. Ainsi les établissements de Rouen ont essaimé jusqu'à +Bayonne, parce que Bayonne était compris, à la fin du XIIe siècle, +comme Rouen, dans les domaines de la dynastie anglo-angevine. D'autre +part, dans la charte de Rouen, c'est en somme l'intérêt du pouvoir +seigneurial qui prévaut. On a établi que le pacte de Rouen représente le +_minimum_ des droits politiques que pouvait posséder une ville ayant le +titre de commune. C'est pourquoi, par politique, les rois d'Angleterre, +ducs de Normandie, se sont empressés de propager ce type constitutionnel +dans leurs domaines. + +D'ailleurs, le lien établi entre la métropole et la ville affiliée, par +le fait de la communauté de la charte, était souvent simplement nominal. +Cependant, la métropole jouait d'ordinaire à l'égard de la ville +affiliée le rôle de _chef de sens_. Quand les habitants de la commune +sont embarrassés sur la signification ou la portée d'un article de leur +charte, ils s'adressent au lieu d'origine de la loi, pour obtenir les +éclaircissements nécessaires. Amiens était chef de sens par rapport à +Abbeville; Abbeville l'était à son tour pour les petites communes du +Ponthieu. Mais le recours au conseil d'autrui n'avait pas lieu +uniquement entre les villes régies par la même charte. De ce qu'une +commune reconnaissait une autre ville libre pour chef de sens, on ne +pourrait inférer qu'elles avaient une constitution identique. La charte +d'Abbeville porte que les habitants devront avoir recours, en cas de +difficultés, non seulement à Amiens, leur métropole, mais encore à +Corbie et à Saint-Quentin. De même, Brai-sur-Somme était tenue de +recourir au conseil des magistrats de la commune de Saint-Quentin, avec +laquelle elle n'avait aucun rapport constitutionnel. + +Il est naturel de penser que des communes unies par la similitude de +l'organisation constitutionnelle comme par l'aide réciproque qu'elles se +prêtaient fréquemment, devaient être amenées à conclure de véritables +traités d'alliance offensive et défensive. La confédération politique +leur aurait permis d'opposer à leurs ennemis une plus grande force de +résistance. Cependant les tentatives de cette nature eurent lieu +rarement, au moins dans la société communale de la France du Nord, et +n'ont jamais été poussées bien loin. Moins heureuses que leurs sœurs +d'Allemagne ou d'Italie, les communes françaises n'ont pas su constituer +entre elles ces ligues redoutables contre lesquelles vinrent souvent se +briser, chez nos voisins, les attaques des empereurs comme celles de la +féodalité locale. Elles sont restées isolées et sans force, sans doute +parce qu'en France le développement précoce et rapide d'un pouvoir +monarchique n'a pas permis la formation des fédérations de cités. +Beaumanoir, dans sa Coutume de Beauvaisis, recommande instamment aux +seigneurs de s'opposer, par tous les moyens, aux ligues que les villes +pourraient être tentées de former entre elles. Son conseil n'a été que +trop bien suivi. Cet isolement des communes ne contribua pas +médiocrement à précipiter leur décadence et à les faire tomber, dès le +temps de saint Louis et de Philippe le Bel, sous la domination de la +royauté. + + * * * * * + +La féodalité laïque s'est montrée dans l'ensemble moins défavorable à +l'établissement et au développement du régime communal que la féodalité +ecclésiastique. Il y eut même des barons démagogues qui embrassèrent la +cause des communiers, non par amour du peuple ou des bourgeoisies, mais +pour opposer les vilains aux clercs, pour nuire aux églises, leurs +rivales.--L'Église, au contraire, a fait une guerre implacable aux +confédérations urbaines. Pour elle, la commune ne fut jamais qu'une +_conspiration_ illégale et factieuse, tendant à détruire les bases mêmes +de l'ordre social. L'archevêque de Laon, Raoul le Vert, prêcha à Laon, +en 1112, contre les «exécrables communes» par lesquelles les serfs +essayent, contre tout droit et toute justice, de rejeter violemment la +domination de leur seigneur: «Serfs, a dit l'apôtre, soyez soumis en +tout temps à vos maîtres. Et que les serfs ne viennent pas prendre comme +prétexte la dureté ou la cupidité de leurs maîtres. Restez soumis, a dit +l'apôtre, non seulement à ceux qui sont bons et modérés, mais même à +ceux qui ne le sont pas. Les canons de l'Église déclarent anathèmes ceux +qui poussent les serfs à ne point obéir, à user de subterfuges, à plus +forte raison ceux qui leur enseignent la résistance ouverte. C'est pour +cela qu'il est interdit d'admettre dans les rangs du clergé, à la +prêtrise, et même à la vie monastique, celui qui est engagé dans les +liens de la servitude: car les seigneurs ont toujours le droit de +ressaisir leurs serfs, même s'ils sont devenus clercs.» Guibert de +Nogent ajoute «que ce sermon contre les communes n'a pas été prononcé +dans cette seule circonstance; que l'archevêque de Reims a prêché +maintes fois sur ce thème dans les assemblées royales et dans beaucoup +d'autres réunions».--Cent ans après, le cardinal Jacques de Vitry +parlait encore dans le même style; la théorie ecclésiastique sur les +communes n'avait pas changé: «Ne sont-ce pas des cités de confusion, ces +communautés ou plutôt ces conspirations, qui sont comme des fagots +d'épines entrelacées, ces bourgeois vaniteux qui, se fiant sur leur +multitude, oppriment leurs voisins et les assujettissent par la +violence? Si l'on force les voleurs et les usuriers à rendre gorge, +comment ne devrait-on pas obliger à la restitution des droits volés ces +communes brutales et empestées qui ne se bornent pas à accabler les +nobles de leur voisinage, mais qui usurpent les droits de l'Église, +détruisent et absorbent, par d'iniques constitutions, la liberté +ecclésiastique, au mépris des plus saints canons? Cette détestable race +d'hommes court tout entière à sa perte: nul parmi eux, ou bien peu, +seront sauvés.» + +Quant aux rois de France, ils se sont montrés tantôt favorables, tantôt +hostiles au mouvement communal, au mieux de leurs intérêts de rois, de +suzerains et de propriétaires. Les Capétiens furent à la fois fondateurs +et destructeurs de communes, amis et ennemis de la bourgeoisie. On vit +Louis le Gros défendre, contre le mouvement communal ou contre les +prétentions des communes, les évêques de Laon et de Noyon, les abbés de +Saint-Riquier et de Corbie; Louis VII sauvegarder les droits des évêques +de Beauvais, de Châlons-sur-Marne, de Soissons, ceux des archevêques de +Reims et de Sens, ceux des abbés de Tournus et de Corbie; Philippe +Auguste soutenir les églises de Reims, de Beauvais, de Noyon, livrer à +l'évêque de Laon les communes du Laonnais et de la Fère. Sous saint +Louis, Philippe le Hardi et Philippe le Bel, le Parlement de Paris +frappa d'énormes amendes, parfois même de suppression provisoire ou +définitive, les bourgeoisies indépendantes que l'Église traduisait à sa +barre. + +Ces inconséquences s'expliquent d'abord, de la façon la moins noble, par +l'argent que les Capétiens recevaient du clergé pour détruire les +institutions libres. On sait qu'il leur arriva plus d'une fois de se +faire payer des deux mains, par les bourgeois pour fonder, et par les +clercs pour abolir. Leur appui fut assuré au dernier enchérisseur. Mais +il faut songer aussi qu'ils étaient, par tradition, les protecteurs +naturels de l'Église, qu'ils avaient besoin d'elle autant qu'elle avait +besoin d'eux. Ils se crurent donc obligés de la défendre contre les +empiétements de la bourgeoisie. + +Entre la société populaire et la société ecclésiastique, leur situation +était embarrassante; la protection royale devait s'étendre à la fois sur +les deux partis hostiles. Ils se tirèrent de cette difficulté en ne +pratiquant aucun principe, en vivant au jour le jour, en sacrifiant, +suivant les cas et les besoins, les bourgeois aux clercs et les clercs +aux bourgeois. + +On peut dire cependant qu'à partir de Philippe Auguste, l'attitude du +gouvernement royal cessa d'être contradictoire. A la politique de +protection ou de demi-hostilité succéda une politique constante +d'assujettissement et d'exploitation, qui fut la même sous des princes +par ailleurs aussi dissemblables que saint Louis et Philippe le Bel. +Depuis le XIIIe siècle, l'innombrable armée des agents de la couronne +ne cesse d'être en mouvement pour détruire les juridictions rivales, +supprimer les puissances gênantes, remplacer partout les dominations +particulières par le pouvoir unique du souverain. A l'infinie diversité +des libertés locales, elle veut substituer la régularité des +institutions, la centralisation dans l'ordre politique et administratif. +De ce mouvement fatal, irrésistible, les communes ont été victimes aussi +bien que la féodalité. Seigneuries indépendantes, elles ne pouvaient que +porter ombrage au gouvernement central. La logique impitoyable des gens +du roi exigea leur disparition en tant que puissances politiques; on +s'efforça de les faire rentrer dans le droit commun, c'est-à-dire dans +la grande classe des bourgeoisies assujetties. La mainmise du pouvoir +royal sur les communes, leur suppression, ou leur transformation en +villes d'obédience, tel est le fait capital qui caractérise la plus +grande partie du XIIIe siècle et le début du XIVe. A l'avènement +de Philippe de Valois, certaines communes subsisteront de nom et +d'apparence; elles jouiront encore d'un semblant d'institutions libres: +en réalité, la liberté aura disparu. Sauf leur étiquette trompeuse, +elles sont devenues, comme toutes les autres, «les bonnes villes du roi» +et ne s'appartiennent plus. + + * * * * * + +La commune a été une institution assez éphémère. En tant que seigneurie +réellement indépendante, elle n'a guère duré plus de deux siècles. Les +excès des communiers, leur mauvaise administration financière, leurs +divisions, l'hostilité de l'Église, la protection onéreuse du haut +suzerain et surtout du roi: telles ont été les causes immédiates de +cette décadence rapide.... + +Il est difficile d'affirmer que le régime communal ne pouvait s'adapter +aux institutions générales de la France; comment le savoir, en effet, +puisque la centralisation monarchique ne lui a pas permis de vivre? +Elle l'a fait disparaître au moment où il commençait à se transformer, à +prendre une direction plus libérale, plus favorable à l'intérêt du plus +grand nombre; au moment où les oligarchies bourgeoises, qui disposaient +des communes, admettaient, de gré ou de force, la population ouvrière à +prendre part à l'élection des magistratures et au gouvernement de la +cité. Pourquoi la puissance communale, assise sur une base plus large et +plus solide, grâce à cette réorganisation démocratique, n'aurait-elle +pas assuré aux villes, malgré les manifestations bruyantes et +l'agitation périodique qui accompagnent forcément l'exercice de la +liberté, de longues années de prospérité et de grandeur? Admettons qu'il +fût impossible à la royauté capétienne de conserver aux villes libres ce +caractère d'États indépendants et de puissance politiquement isolées qui +aurait fait obstacle à la grande œuvre de l'unité nationale; nous +supposons qu'elle n'aurait pu se dispenser de les rattacher par certains +liens au gouvernement central et aux institutions générales du pays; +mais ne pouvait-elle leur laisser, dans l'ordre administratif et +judiciaire, la plus grande partie de leur ancienne autonomie? + +Sans doute, le régime communal avait ses défauts et même ses vices, les +vices inhérents à toutes les aristocraties. Mais on ne peut nier qu'il +eût aussi d'excellents côtés. Il faisait du bourgeois un citoyen; il +développait chez lui l'esprit d'initiative, les instincts d'énergie que +favorisent la vie militaire et la pratique quotidienne du danger, +l'habitude de prendre sans hésitation les responsabilités et de les +soutenir avec constance, enfin les sentiments de fierté et de dignité +qu'inspirent à l'homme l'exercice d'un pouvoir indépendant, la +disposition de soi-même, la gestion de ses propres affaires. A ce point +de vue, il faut regretter que les communes françaises n'aient pas +conservé plus longtemps une autonomie dont elles n'avaient pas toutes +abusé. Si l'on est convaincu, comme semble l'être Guizot, que ces +républiques n'étaient que des foyers de tyrannie oligarchique, +d'anarchie et de guerres civiles, on conçoit qu'il est logique de leur +préférer l'ordre, même acheté au prix de la liberté. Mais on ne peut +affirmer que nos villes libres aient été placées rigoureusement dans la +triste alternative de périr par leurs propres excès ou de se sauver par +l'assujettissement. La situation n'était pas aussi désespérée: on +pouvait prendre un moyen terme. Les rois et leurs agents ne l'ont pas +voulu. C'est en quoi l'œuvre de la monarchie a été excessive. Elle +aurait pu laisser vivre les communes, dans certaines conditions, sans +danger pour son propre pouvoir, et peut-être avec grand profit pour +l'éducation morale et politique de la nation. + +D'après A. LUCHAIRE, _Les communes françaises à l'époque +des Capétiens directs_, Paris, Hachette, 1890, in-8º. +_Passim._ + + + + +II.--LES BASTIDES. + + +Le mot bastide a servi, depuis le XIIIe siècle, dans le midi de la +France, à désigner des villes bâties d'un seul jet, sur un plan +préconçu, presque toujours uniforme, généralement à la suite d'un +contrat d'association conclu entre les propriétaires du territoire et +les représentants de l'autorité souveraine. Ces contrats portaient le +nom de pariages. Le fait que ces villes étaient toujours fortifiées rend +raison du nom qui leur est attribué. + +Dès le XIe siècle, les plus puissantes des abbayes méridionales, pour +peupler leurs domaines, pour en activer le défrichement et la mise en +culture, pour fixer la population flottante qui était très nombreuse +alors, et surtout pour augmenter leurs revenus, imaginèrent de fonder de +nouveaux villages. Pour cela, sur un emplacement désert ou à peu près, +elles faisaient construire une église, proclamaient l'endroit lieu +d'asile, et divisaient le terrain en lots à attribuer aux nouveaux +habitants. Le droit d'asile, les prescriptions relatives à la _paix de +Dieu_, la puissance des abbayes, l'appât de la propriété ainsi que des +garanties de sécurité, quelques privilèges et des franchises ne +tardaient pas à attirer dans ces villages des habitants en assez grand +nombre. Les seigneurs laïques frappés de ces avantages voulurent bientôt +faire dans leurs fiefs de semblables fondations; mais l'Église seule +était alors assez respectée pour pouvoir garantir la paix et la +sécurité; ils s'adressèrent aux grandes abbayes, leur donnèrent le +territoire sur lequel devait se bâtir le nouveau village, en se +réservant des droits de coseigneurie, et les deux puissances associées +purent fonder ainsi un grand nombre de villages. Les localités créées et +peuplées par ce moyen furent nommées dans les textes latins des +_Salvetates_, et dans la langue du pays _Salvetat_, on a dit en français +des _Sauvetés_. Un grand nombre de villages ou de bourgs de la France +méridionale ont retenu cette appellation et se nomment aujourd'hui +encore la _Salvetat_ ou la _Sauvetat_; ces noms dénotent leur origine. +Tous ou presque tous ont été fondés au XIe ou au XIIe siècle par +des abbayes soit sur leurs domaines, soit sur des possessions +seigneuriales à la suite d'un pariage. Il est à peine besoin de dire que +nombre de villages qui ont la même origine ne portent pas cependant de +nom caractéristique: Licairac, Lavaur, Marestang, pour ne citer que +quelques noms, ont été d'abord des Sauvetés. + +Vers le milieu du XIIIe siècle, après l'établissement de +l'administration française dans le Midi qui fut la conséquence de la +croisade des Albigeois, après l'organisation de la domination anglaise +en Guyenne, les rôles se trouvèrent intervertis; ce ne furent plus les +abbayes qui purent assurer à leurs domaines la paix, la sécurité des +privilèges et des franchises; l'autorité laïque, devenue plus puissante +et disposant de moyens d'action plus considérables et mieux appropriés, +fit des fondations de ce genre plus nombreuses et plus considérables que +celles que l'Église avait faites auparavant. Lorsque le terrain choisi +pour une de ces créations faisait partie d'un domaine ecclésiastique, +l'Église appela toujours le souverain en pariage. Il en fut de même des +seigneurs, qui, pour fonder des villes neuves sur leurs fiefs, +s'associèrent au souverain, dont le représentant se trouva ainsi appelé +à exercer des droits de coseigneurie sur les terres des vassaux laïques +et ecclésiastiques. Ce sont les villes neuves fondées pour la plupart de +1230 à 1350 qui ont proprement reçu le nom de _bastides_. + +Il est facile de comprendre quel intérêt le pouvoir royal, en Angleterre +comme en France, trouvait à ces fondations. La guerre des Albigeois +avait bouleversé le Midi; en beaucoup de pays, des terres longtemps +cultivées étaient retombées en friches, nombre de villages avaient +disparu dont la population dispersée avait formé des bandes de +vagabonds, de _faidits_, qu'il importait de fixer pour rendre au pays la +sécurité et la prospérité. L'intérêt politique n'était pas moindre; on a +vu en effet que ces fondations permettaient au souverain d'étendre sur +les domaines de ses vassaux l'action de son pouvoir: aussi les documents +du temps nous montrent-ils que les créations de bastides étaient alors +considérées comme de véritables acquisitions. De plus, les emplacements +des bastides bien choisis pouvaient servir à la défense du pays; aussi +peut-on constater que le roi d'Angleterre d'une part, le comte Alphonse +de Poitiers d'autre part, se sont appliqués à entourer leurs possessions +d'une véritable ceinture de bastides. + +Il n'y a pas de différences sensibles entre les villes fondées en +Guyenne et en Agenais par l'administration anglaise et celles qui furent +créées par l'administration française, amenée dans le Midi depuis 1229 à +la suite du traité de Paris. Des deux parts, il y eut une activité +égale, un même zèle de la part des agents du pouvoir; les moyens, les +privilèges concédés pour attirer les nouveaux habitants, les +dispositions matérielles furent partout à peu près les mêmes. En France, +l'un des sénéchaux du comte de Poitiers, Eustache de Beaumarchais, fut +un infatigable bâtisseur. Dans les États d'Alphonse, les bastides +n'étaient point soumises au baile dans la circonscription duquel elles +se trouvaient, mais formaient toutes ensemble une espèce de bailie +spéciale administrée par le lieutenant du sénéchal. + +Lorsque l'une de ces fondations avait été décidée, le sénéchal le +faisait publier à son de trompe et annonçait quels privilèges seraient +concédés aux nouveaux habitants. Nombre de coutumes concédées ainsi aux +nouvelles bastides nous sont parvenues; elles sont en général assez +semblables à celles dont étaient dotées les villes de bourgeoisie. +L'affranchissement du servage, des exemptions d'impôts, des franchises +commerciales, des garanties de liberté individuelle et de sécurité en +constituaient les dispositions principales. Fréquemment on instituait +aussi une administration municipale, mais qui restait presque toujours +sous la tutelle du baile; l'exercice de la justice était toujours +réservé aux représentants du souverain ou du moins des coseigneurs. +Naturellement, il arrivait que l'établissement de ces bastides amenait +le dépeuplement des seigneuries voisines, d'autant plus que les serfs +qui s'y rendaient n'avaient parfois rien à redouter du droit de suite. +Des plaintes s'élevèrent à plusieurs reprises; des évêques allèrent +jusqu'à excommunier les nouveaux habitants; des règlements intervinrent, +mais qui furent toujours rédigés de manière à affaiblir l'autorité +féodale et à favoriser le peuplement des bastides. + +Sur l'emplacement choisi on plantait d'abord un mât, le _pal_, signe +visible de l'intention d'attirer les habitants. La ville de Pau doit son +nom à cet usage. Puis les officiers traçaient le plan de la ville +future. La plupart de ces bastides se ressemblaient. C'était toujours un +carré ou un rectangle aussi régulier que la nature du terrain le +permettait, entouré de murailles que dominaient des tours élevées de +distance en distance. Vers le centre une grande place carrée au centre +de laquelle s'élevait l'hôtel de ville, dont le rez-de-chaussée servait +de halle couverte. A cette place aboutissaient de grandes rues droites, +tracées au cordeau, coupées à angles droits par des rues moins larges, +coupées elles-mêmes perpendiculairement par des ruelles. Au delà des +murs on traçait des jardins, et plus loin s'étendaient des terres à +mettre en culture. A part quelques pâtures, réservées comme propriété +communale, les «padoents», tout le terrain était divisé en lots: places +à bâtir à l'intérieur de la ville, jardins ou cultures à l'extérieur, +que l'on mettait en adjudication. Autour de la place et quelquefois dans +les plus grandes rues, les maisons faisaient saillie, et formaient de +larges galeries couvertes soutenues par des piliers ou des poteaux. Le +plan de ces bastides avait ainsi l'aspect d'un damier; nombre de +localités l'ont conservé jusqu'à nos jours; on en peut juger par celui +de Montpazier (Dordogne) que nous donnons ci-contre d'après le relevé +qui en a été fait autrefois par M. F. de Verneilh. + +[Illustration: Plan général de la bastide de Montapzier (Dordogne).--E, +est; S, sud; O, ouest; N, nord.--1. Place du marché; 2. Halle ou Hôtel +de Ville; 3. Puits; 4. Rues couvertes; 5. Église paroissiale; 6. Maison +dite du chapitre; 7. Portes monumentales; 8. Tours de l'enceinte.] + +Les fortifications consistaient en un mur d'enceinte entouré d'une +circonvallation quelquefois double, et percé le plus souvent de quatre +portes se faisant face. Ces portes à pont-levis, précédées de +barbacanes, étaient flanquées ou surmontées de tours. D'autres tours, +placées notamment aux endroits où le mur était en retour d'équerre, +complétaient le système de défense. Parfois, mais assez rarement, un +château ou citadelle, occupé par une garnison royale, était établi à +cheval sur le mur d'enceinte afin de pouvoir protéger la ville contre +des assaillants ou maîtriser des insurrections. Dans l'intérieur un +emplacement avait été réservé à l'église qui souvent était elle-même +fortifiée et pouvait ainsi servir de réduit. + +Beaucoup des villes ainsi créées reçurent des noms caractéristiques: le +plus fréquent est celui même de bastide; des centaines de localités du +Midi se nomment encore ainsi; d'autres noms, tels que Castelnau, +Villeneuve, indiquaient simplement que la ville était de fondation +récente; d'autres, comme Franqueville, Montségur, Villefranche, +faisaient allusion aux franchises dont les villes avaient été dotées; +d'autres indiquaient l'influence à la fois royale et française à +laquelle était due la fondation: Saint-Louis, Saint-Lys, Villeréal, +Montréal, etc.; quelques noms étaient ceux-là même des officiers royaux +qui les avaient bâties: Beaumarchais, Beauvais; un grand nombre de +localités avaient reçu le nom de grandes cités espagnoles, italiennes ou +même des bords du Rhin: Pampelonne, Fleurance (Florence), Barcelone, +Pavie, Cordes (Cordoue), Cologne, Plaisance, Grenade, etc.; beaucoup +enfin reçurent des noms pittoresques rappelant la beauté de +l'emplacement ou présageant la splendeur des nouvelles fondations: +Beaumont, Mirande, Belvezer, Mirabel, etc.; d'autres enfin conservèrent +d'anciens noms locaux. + +Ce curieux mouvement de fondation de villes nouvelles dura un siècle +environ. Au XIVe siècle, la population était déjà trop dense, les +terrains en friche trop rares, la sécurité et la défense assez +affermies, pour que l'occasion de créer de nouvelles bastides se +rencontrât souvent. + +A. GIRY, dans la _Grande Encyclopédie_ +(H. Lamirault, éditeur), t. V. + + + + +III.--LE CHEF D'INDUSTRIE AU MOYEN ÂGE. + + +Pour se représenter la situation du chef d'industrie au XIIIe et au +XIVe siècle, il faut oublier le manufacturier contemporain avec ses +affaires considérables, ses gros capitaux, son outillage coûteux, ses +nombreux ouvriers; la fabrication en gros n'était pas imposée, comme +aujourd'hui, par l'étendue des débouchés et par la nécessité d'abaisser +le prix de revient pour lutter contre la concurrence. Le fabricant +n'avait donc pas besoin de locaux aussi vastes, d'un outillage aussi +dispendieux, d'un approvisionnement aussi considérable. D'ailleurs les +corporations possédaient des terrains, des machines, qu'elles mettaient +à la disposition de leurs membres. Les étaux de la grande boucherie +appartenaient à la communauté, qui les louait tous les ans. On n'a pas +conservé assez de baux de cette époque pour pouvoir donner même un +aperçu des loyers des boutiques et des ateliers. Le montant de ces +loyers était nécessairement très variable. Ainsi les chapeliers louaient +plus cher que d'autres industriels, parce qu'en foulant ils +compromettaient la solidité des maisons. Les marchandises garantissaient +le payement du loyer. Quand un boucher de Sainte-Geneviève ne payait pas +le terme de son étal, qui était de 25 s., soit 100 s. par an, l'abbaye +saisissait la viande et la vendait. + +Les boutiques s'ouvraient sous une grande arcade, divisée +horizontalement par un mur d'appui et en hauteur par des montants de +pierre ou de bois. Les baies comprises entre ces montants étaient +occupées par des vantaux. Le vantail supérieur se relevait comme une +fenêtre à tabatière, le vantail inférieur s'abaissait et, dépassant +l'alignement, servait d'étal et de comptoir. Le chaland n'était donc pas +obligé d'entrer dans la boutique pour faire ses achats. Cela n'était +nécessaire que lorsqu'il avait à traiter une affaire d'importance. +Voilà pourquoi les statuts défendent d'appeler le passant arrêté devant +la boutique d'un confrère, pourquoi les textes donnent souvent aux +boutiques le nom de _fenêtres_. Le public voyait plus clair au dehors +que dans ces boutiques qui, au lieu des grandes vitrines de nos +magasins, n'avaient que des baies étroites pour recevoir le jour. Les +auvents en bois ou en tôle, les étages supérieurs qui surplombaient le +rez-de-chaussée, venaient encore assombrir les intérieurs. Les drapiers, +par exemple, tendaient des serpillières devant et autour de leurs +ouvroirs. + +L'atelier et la boutique ne faisaient qu'un. En effet, les règlements +exigeaient que le travail s'exécutât au rez-de-chaussée sur le devant, +sous l'œil du public. Les clients qui entraient chez un fourbisseur +voyaient les ouvriers, ce qui ne serait pas arrivé si l'atelier et la +boutique avaient été deux pièces distinctes. Quant aux dimensions des +étaux et des ateliers, il y avait des étaux de trois pieds, de cinq +pieds, de cinq _quartiers_, des étaux portatifs de cinq pieds. Une +maison du Grand-Pont avait sur sa façade trois ateliers, dont l'un +mesurait deux toises de long sur une toise et demie de large, y compris +la saillie sur la voie publique. Les étaux des halles étaient tirés au +sort entre les maîtres de chaque métier. + + * * * * * + +[Illustration: Sceau des métiers d'Arles.] + +Les matières premières qui entraient à Paris devaient être portées aux +Halles, où elles étaient visitées. Les fabricants ne pouvaient les +acheter lorsqu'elles étaient encore en route et s'approvisionner ainsi +aux dépens de leurs confrères. Les corporations en achetaient en gros +pour les partager ensuite également entre tous les maîtres; déjà sans +doute, afin d'éviter les injustices et les réclamations, les parts +étaient tirées au sort. Lorsqu'un fabricant survenait au moment où un +confrère allait conclure, soit par la _paumée_, soit par la remise du +_denier à Dieu_, un marché ayant pour objet des matières premières ou +des marchandises du métier, le témoin pouvait se faire céder, au prix +coûtant, une partie de l'achat. Comme la défense d'aller au-devant des +matières premières, comme le lotissement, cet usage singulier avait pour +but d'empêcher l'accaparement, de faire profiter tous les membres de la +corporation des bonnes occasions. Il était fondé sur cette idée que les +fabricants du même métier n'étaient pas des concurrents avides de +s'enrichir aux dépens les uns des autres, mais des confrères animés de +sentiments réciproques d'équité et de bienveillance et appelés à une +part aussi égale que possible dans la répartition des bénéfices. Cette +conception des rapports entre confrères découlait nécessairement de +l'existence même des corporations, comme la concurrence à outrance +résulte de l'isolement des industriels modernes. Pour exercer le droit +dont nous venons de parler, il fallait posséder la maîtrise dans sa +plénitude. Ainsi un boulanger _haubanier_ pouvait réclamer sa part dans +le blé acheté par un confrère non haubanier, mais la réciproque n'avait +pas lieu. Les fripiers ambulants n'étaient pas admis à intervenir dans +les marchés conclus devant eux par des fripiers en boutique, tandis que +ceux-ci participaient aux achats faits par les premiers. Les pêcheurs +et marchands de poisson d'eau douce payaient 20 s. en sus du prix +d'achat du métier pour acquérir ce droit. Lorsque le patron était +empêché, sa femme, un enfant, un apprenti, un serviteur avait qualité +pour l'exercer à sa place. + +La préoccupation d'empêcher une trop grande inégalité dans la +répartition des bénéfices devait rendre les corporations peu favorables +aux sociétés commerciales. L'association, en effet, crée de puissantes +maisons qui attirent toute la clientèle et ruinent les producteurs +isolés. Aussi certaines corporations défendaient les sociétés de +commerce. Mais cette prohibition, loin d'être générale, comme on l'a +dit, avait un caractère exceptionnel. Si ces sociétés n'avaient pas été +parfaitement légales, Beaumanoir ne leur aurait pas donné une place dans +son chapitre des _Compagnies_. Le jurisconsulte traite, dans ce +chapitre, des associations les plus différentes, telles que la +communauté entre époux, la société taisible, les sociétés commerciales, +etc. Parmi ces dernières, il distingue celle qui se forme _ipso facto_ +par l'achat d'une marchandise en commun, et celles qui se forment par +contrat. Celles-ci étaient nécessairement très variées, et, pour donner +une idée de leur variété, Beaumanoir cite la société en commandite, la +société temporaire, la société à vie; puis il énumère les causes de +dissolution, et il termine en parlant des actes qu'un associé fait pour +la société, de la responsabilité de ces actes, de la proportion entre +l'apport et les bénéfices de chaque associé, enfin du cas où un associé +administre seul les affaires sociales. D'autres textes, dont deux sont +relatifs à des sociétés en commandite et un troisième à une liquidation +entre associés, prouvent surabondamment que l'industrie parisienne +connaissait les sociétés commerciales; mais on ne comptait pas à Paris +beaucoup de maisons dirigées par des associés, ni même soutenues par des +commanditaires. Nous n'avons trouvé la raison sociale d'aucune société +française, tandis qu'on nommerait bien une dizaine de sociétés +italiennes se livrant en France à des opérations de banque et de +commerce: les Anguisciola (Angoisselles), les Perruzzi (Perruches), les +Frescobaldi (Frescombaus), etc. + +Certains commerçants exerçaient à la fois plusieurs métiers, ou +joignaient aux profits du métier les gages d'un emploi complètement +étranger au commerce et à l'industrie. On pouvait être en même temps +tanneur, scieur, savetier et baudroyeur, boursier et mégissier. Le +tapissier de tapis _sarrazinois_ avait le droit de tisser la laine et la +toile après avoir fait un apprentissage, et réciproquement le tisserand +fabriquait des tapis à la même condition. Les statuts des chapeliers de +paon prévoient le cas où un chapelier réunirait à la chapellerie un +autre métier. La profession de tondeur de drap était incompatible avec +une autre industrie, mais non avec le commerce ni avec des fonctions +quelconques. Il était permis aux émouleurs de grandes forces de tondre +les draps et de forger; le cumul de tout autre métier leur était +interdit. + +L'industrie chômait le dimanche, à la Noël, à l'Épiphanie, à Pâques, à +l'Ascension, à la Pentecôte, à la Fête-Dieu, à la Trinité, aux cinq +fêtes de la Vierge, à la Toussaint, aux fêtes des Apôtres, à la saint +Jean-Baptiste, à la fête patronale de la corporation. Le samedi et la +veille des fêtes, le travail ne durait pas au delà de nones, de vêpres +ou de complies. Certaines corporations permettaient de travailler et de +vendre, en cas d'urgence ou lorsque le client était un prince du sang. +Dans un grand nombre de métiers, une ou plusieurs boutiques restaient +ouvertes les jours chômés, et les chefs d'industrie profitaient à tour +de rôle de ce privilège lucratif. Certaines industries connaissaient la +morte-saison. C'est évidemment la morte-saison qui permettait aux +ouvriers tréfiliers, loués à l'année, de se reposer pendant le mois +d'août. L'industrie moderne n'en est pas exempte; mais le travail ne s'y +arrête jamais complètement, grâce au développement des débouchés et +aussi à cause de la nécessité d'utiliser un outillage coûteux qui se +détériore lorsqu'il ne fonctionne pas. Les coalitions étaient interdites +entre fabricants comme entre ouvriers. D'après Beaumanoir, ceux qui +prennent part à une coalition ayant pour but de faire hausser les +salaires, et accompagnée de menaces et de pénalités, sont passibles de +la prison et d'une amende de 60 s. Il n'est question que d'amende, mais +d'amende arbitraire, dans les statuts des tisserands drapiers. On se +coalisait aussi pour obtenir une réduction des heures de travail. La +justice ne manquait pas de frapper les coalitions, quand elles étaient +portées à sa connaissance et qu'elle avait entre les mains des preuves +suffisantes, mais il était bien facile à des fabricants peu nombreux de +s'entendre secrètement pour fixer le prix de leur travail. Ainsi une +coalition formée par les tisserands de Doullens dura pendant six ans +sans donner lieu à des poursuites, et lorsque l'échevinage en fut +informé ou en eut recueilli les preuves, il ne sut comment traiter les +coupables et demanda à l'échevinage d'Amiens ce qu'il ferait en pareil +cas. + +Il semble que le monopole devait enrichir tous les maîtres et que +l'industrie ne conduisait jamais à la ruine et à la misère. Assurément +la plupart des fabricants faisaient de bonnes affaires, mais il y en +avait aussi qui vivaient dans la gêne, qui étaient pauvres en quittant +les affaires, qui tombaient en déconfiture. Les corporations avaient des +caisses de secours pour assister ceux de leurs membres qui n'avaient pas +réussi. Nous savons que des patrons cédaient leurs apprentis parce +qu'ils n'étaient plus en état de les entretenir. Il y avait parmi les +fourbisseurs et les armuriers des gens pauvres, habitant les faubourgs, +qui, ayant peu de chances de vendre dans leurs boutiques, avaient la +permission de colporter leurs armures. Des chaussetiers établis avaient +dû renoncer à travailler pour leur compte et rentrer dans la classe des +simples ouvriers. Le prévôt de Paris abaissait quelquefois l'amende +encourue pour contravention aux statuts, à cause de la pauvreté du +contrevenant. Une _linière_ se voit retirer son apprentie parce qu'elle +était souvent sans ouvrage, n'avait pas d'atelier et ne travaillait que +chez les autres. La fortune ne souriait donc pas à tous, et la situation +des fabricants était plus variée que ne le ferait supposer un régime +économique qui, restreignant leur nombre, imposait à tous les mêmes +conditions d'établissement, les mêmes procédés et les mêmes heures de +travail, leur ménageait autant que possible les mêmes chances +d'approvisionnement et aurait dû, par conséquent, leur assurer le même +débit. C'est que mille inégalités naturelles empêchaient l'uniformité à +laquelle tendaient les règlements. + +Pour caractériser, en terminant, le rôle économique du chef +d'industrie, nous dirons que c'était à la fois un capitaliste et un +ouvrier, et que ses bénéfices représentaient en même temps l'intérêt de +son capital et le salaire de son travail; mais nous ajouterons que le +peu d'importance des frais généraux, la rareté des associations, en +faisaient un artisan beaucoup plus qu'un capitaliste, et assignaient au +travail une part prépondérante dans la production. + +G. FAGNIEZ, _Études sur l'industrie et la classe industrielle +à Paris_, Paris, Vieweg, 1877, in-8º (_Bibliothèque +de l'École des Hautes-Études_, 33e fascicule). + + + + +CHAPITRE XI + +LA ROYAUTÉ FRANÇAISE. + + PROGRAMME.--_Les premiers rois capétiens. Le roi, sa cour, son + domaine; les grands vassaux._ + + _Louis VI. Louis VII et Philippe Auguste. Progrès du pouvoir royal; + extension du domaine._ + + _Le règne de saint Louis._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + =L'histoire des premiers rois capétiens= et des institutions + monarchiques en France au XIe et au XIIe siècle a été faite + d'une manière définitive par M. A. Luchaire: _Histoire des + institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens, + 987-1180_, Paris, 1801, 2e éd.--H. Luchaire a poussé l'histoire + des institutions françaises jusqu'à la fin du XIIIe siècle dans + son _Manuel des institutions françaises. Période des Capétiens + directs_, Paris, 1892, in-8º.--Enfin il a publié une courte + histoire de _Philippe Auguste_ (Paris, s. d., in-16). + + Le règne capital de Philippe Auguste n'a pas encore été l'objet + d'une monographie définitive, quoique l'histoire en soit + aujourd'hui facile à faire. Les opuscules de MM. Williston Walker + (_On the increase of royal power in France under Philip Augustus_, + Leipzig, 1888, in-8º), R. Davidsohn (_Philip II August von + Frankreich und Ingeborg_, Stuttgart, 1888. in-8º) et A. Cartellieri + (_L'avènement de Philippe Auguste_, dans la _Revue historique_, + 1893 et 1894), sont estimables. + + Sur le règne de Louis VIII: Ch. Petit-Dutaillis, _Étude sur la vie + et le règne de Louis VIII_, Paris, 1895, in-8º. + + L'histoire du =règne de Louis IX= a été écrite par deux historiens + consciencieux: F. Faure, _Histoire de saint Louis_, Paris, 1865, 2 + vol. in-8º;--H. Wallon, _Saint Louis et son temps_, Paris, 1875, 2 + vol. in-8º.--Mais les derniers résultats de la science se trouvent + dans des monographies, dont les plus recommandables sont: E. + Boutaric, _Saint Louis et Alphonse de Poitiers_, Paris, 1870, + in-8º;--A. Molinier, _Étude sur l'administration de Louis IX et + d'Alphonse de Poitiers (1226-1271)_, dans l'_Histoire générale de + Languedoc_ (éd. Privat), VII, p. 462;--E. Boutaric, _Marguerite de + Provence, femme de saint Louis_, Paris, 1868, in-8º, extr. de la + _Revue des questions historiques_, t. III;--R. Sternfeld, _Karl von + Anjou als Graf des Provence_, Berlin, 1888, in-8º;--P. Fournier, + _Le royaume d'Arles et de Vienne_, Paris, 1891, in-8º;--É. Berger, + _Saint Louis et Innocent IV, étude sur les rapports de la France et + du Saint-Siège_, Paris, 1893, in-8º;--le même, _Histoire de Blanche + de Castille, reine de France_, Paris, 1895, in-8º. + + M. A. Lecoy de la Marche est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages + de vulgarisation sur le règne de Louis IX: _Saint Louis, son + gouvernement et sa politique_, Paris, 1887, in-8º;--_La France sous + saint Louis_, Paris [1894], in-8º;--etc. + + + + +I.--LOUIS LE GROS ET SA COUR. + +LES GARLANDE.--RAOUL DE VERMANDOIS.--SUGER. + + +Louis VI, dont Suger vante «la belle figure et la prestance élégante», +tenait de son père sa haute taille et la forte corpulence à laquelle il +doit son surnom de «Gros», déjà populaire au XIIe siècle. Sa tendance +à l'obésité, entretenue par un formidable appétit de chasseur, était +sensible dès 1119, époque où Orderic Vital vit au concile de Reims «ce +grand et gros homme au teint blême, à la parole facile». Un chroniqueur +anglais, fort malveillant du reste, raille cruellement Philippe et +Louis, «qui, dit-il, ont fait de leur ventre un dieu, et le plus funeste +de tous. Le père et le fils ont tellement dévoré que la graisse les a +perdus. Philippe en est mort, et Louis, quoique fort peu âgé, n'est pas +loin de subir le même sort.» L'obésité devint en effet pour Louis, comme +elle l'avait été pour Philippe, une insupportable maladie. A l'âge de +quarante-six ans, il ne pouvait plus monter à cheval. Les excès de +table contribuèrent peut-être, autant que les chaleurs torrides de l'été +de 1137, à provoquer la dysenterie qui l'emporta. + +Il ne voulut se marier qu'à trente-cinq ans. Encore fallut-il que ses +amis lui adressassent, pour l'amener à changer de vie et à s'engager +dans des liens réguliers, les objurgations les plus pressantes. +L'autorité du grave Ives de Chartres ne fut pas de trop pour le +décider[55]. Tout en le félicitant d'avoir fixé son choix sur Adélaïde +de Maurienne, le prélat l'invite, avec une certaine insistance, à mettre +son projet à exécution. «Gardez-vous bien, lui dit-il, de différer +encore le moment de nouer le lien conjugal, pour que vos ennemis ne +continuent pas de rire d'un dessein si souvent conçu et si souvent +abandonné. Hâtez-vous! qu'il naisse bientôt, celui qui doit rendre +vaines les espérances des ambitieux et fixer sur une seule tête +l'affection changeante de vos sujets.» Louis donna pleine satisfaction à +ce sage conseiller. La reine Adélaïde le rendit en peu de temps père de +six fils et d'une fille. L'avenir de la dynastie était assuré. + +Louis le Gros aimait l'argent et subordonna trop souvent les intérêts de +sa politique au désir de s'en procurer. Son avidité lui fit commettre, +en 1106, alors qu'il n'était que roi désigné, une lourde faute politique +qu'il dut regretter bien amèrement par la suite. Gagné par l'or du roi +anglais, Henri Beauclerc, il le laissa réunir tranquillement le duché de +Normandie à son royaume; grave imprévoyance contre laquelle Philippe +Ier, mieux avisé, essaya vainement de le mettre en garde. Plus d'une +fois, sous son règne, on vit l'action de la justice royale suspendue, +les coupables ayant trouvé le moyen de corrompre les palatins et le +souverain lui-même. Mais rien n'égale le cynisme avec lequel, dans +l'affaire de la charte communale de Laon, Louis le Gros, également +sollicité par la commune et par l'évêque, vendit au dernier enchérisseur +l'appui de l'autorité royale. Cette âpreté au gain s'explique peut-être +par la disproportion fâcheuse qui commençait à exister entre les revenus +domaniaux et le chiffre toujours croissant des dépenses d'ordre +administratif et politique. On sait que Louis fut obligé de laisser en +gage pendant dix ans un des plus précieux joyaux de la couronne, vendu +plus tard à l'abbaye de Saint-Denis. Quoi qu'il en soit, la vénalité de +la curie était un fait notoire, et Guibert de Nogent, tout en prodiguant +l'éloge à Louis le Gros, n'hésitait point à le condamner sur cet +article. «Excellent à tous autres points de vue, dit-il, ce prince avait +le tort grave d'accorder sa confiance à des gens de basse condition et +d'une cupidité sordide, ce qui nuisit beaucoup à ses intérêts comme à sa +réputation et causa la perte de maintes personnes.» Le chroniqueur +Geoffroi de Courlon se faisait encore, à la fin du XIIIe siècle, +l'écho de ces bruits défavorables: «La même année, dit-il, mourut le roi +Louis VI, connu pour sa cupidité; il fit une tour à Paris et amassa de +grands trésors.» + +Il faut reconnaître néanmoins que, dans les jugements portés sur Louis +par les contemporains, la somme du bien l'emporte sensiblement sur celle +du mal. Ils sont unanimes à vanter sa douceur, son humanité, son +affabilité pour tous et une sorte de candeur ou de bonhomie naturelle +qu'ils appellent sa «simplicité». Telle est l'expression dont se +servent, comme par l'effet d'une entente préalable, ceux qui l'ont connu +de plus près, Suger, Ives de Chartres et le chroniqueur de Morigni. +Suger a même dit quelque part qu'il était «débonnaire au delà de toute +imagination». Aussi ce gros homme sans malice se laissa-t-il jouer +quelquefois par des ennemis retors, comme Hugue du Puiset, à qui les +perfidies et les parjures ne coûtaient rien. + +D'ordinaire la bonté va de pair avec la droiture. L'histoire a bien +rarement signalé chez Louis cette tendance, fort commune au moyen âge, +qui consiste à employer la ruse et la perfidie là où la force ouverte +n'a plus chance de réussir. Sa «simplicité» naturelle le portait plutôt +à frapper en face et à dédaigner les petits moyens. Il y avait en lui +une loyauté instinctive qui fut particulièrement mise en lumière dans sa +longue et pénible lutte avec la féodalité de l'Ile-de-France. On doit +remarquer, en effet, qu'il n'y a pas une seule de ces campagnes +dirigées souvent contre des ennemis dangereux et capables des plus +noires trahisons, où Louis ne se soit astreint à observer les règles du +droit féodal alors en vigueur, ce que Suger appelle la «coutume des +Français» ou la «loi salique». Ce représentant du principe et des +intérêts monarchiques, plus respectueux des lois de la féodalité que +certains de ses grands vassaux, n'a jamais manqué, avant d'entreprendre +une expédition, de sommer à plusieurs reprises, devant la cour de son +père ou devant la sienne, le baron dont il fallait punir les méfaits. +Toutes les guerres de Louis le Gros ont été ainsi précédées d'une action +judiciaire; pure question de forme, si l'on veut, en bien des cas, mais, +avec des bandits comme Hugue du Puiset ou Thomas de Marle, on pouvait +savoir gré au roi de ne pas oublier les formes. + +Lorsque, en l'année 1109, Louis, sur le point d'en venir aux mains avec +le roi d'Angleterre, envoya un héraut à son rival pour lui reprocher +d'avoir violé le droit et l'inviter à donner la satisfaction exigée par +la coutume, le représentant du roi de France exprima fidèlement la +pensée et les sentiments de son maître, en ajoutant: «Il est honteux, +pour un roi, de transgresser la loi, parce que le roi et la loi puisent +leur autorité à la même source.» Louis le Gros eut la conscience d'avoir +conformé ses actes à ses principes dans toutes les circonstances où il +se trouva l'adversaire de la féodalité. Il attachait une telle +importance à cette règle de conduite qu'en 1135, se croyant à la veille +de sa mort, il se contenta de faire à son fils cette double +recommandation qui comprenait sans doute toute sa morale et résumait +pour lui les devoirs multiples de la royauté: _protéger les clercs, les +pauvres et les orphelins, en gardant à chacun son droit; n'arrêter +jamais un accusé dans la cour où on l'a sommé, à moins de flagrant délit +commis en ce lieu même_. Le premier précepte était essentiellement +d'ordre monarchique, la royauté pouvant se définir un sacerdoce de +justice et de paix exercé au profit du faible. Le second était d'ordre +féodal; il restreignait l'action du souverain, au bénéfice du vassal, en +garantissant le baron coupable contre l'atteinte immédiate de la justice +de son seigneur. Le roi qui, comme Louis le Gros, proclamait hautement +ce principe et s'en inspirait, devait passer, aux yeux des +contemporains, pour le type même de la loyauté et la vivante image du +droit. + +Mais le trait le plus saillant de ce caractère chevaleresque, celui que +Suger, dans son histoire, a mis en relief avec une préférence évidente +et une singulière vigueur, c'est l'activité infatigable, la valeur +bouillante que rien n'arrête, parfois aussi la folle témérité du soldat. + +[Illustration: Monnaie de Louis VI.] + +Louis le Gros, en effet, fut, avant tout, un homme de guerre. Son rôle +militaire l'absorba tout entier jusqu'au jour où, la victoire lui ayant +laissé peu de chose à faire et les infirmités le saisissant, il se vit +obligé de prendre enfin le repos qu'il n'avait jamais connu. Encore ne +cessa-t-il de combattre que peu de temps avant sa mort; c'est seulement +en 1135 qu'il alla brûler son dernier château. Depuis longtemps déjà ses +forces le trahissaient; son embonpoint, nous l'avons dit, lui +interdisait l'usage du cheval, mais il mettait une énergie incroyable à +vouloir conduire en personne les expéditions les plus fatigantes. +Vainement ses amis l'engageaient à rester tranquille, à faire simplement +son devoir de chef d'État. Il ne pouvait s'y résigner et affrontait, au +grand préjudice de sa santé, des intempéries et des obstacles qui +faisaient reculer les jeunes gens. Envahi par l'obésité, presque +incapable de se mouvoir, désespéré de ne plus satisfaire au besoin +d'activité qui le dévorait, il disait, en gémissant, à ses intimes: «Ah! +quelle misérable condition que la nôtre; ne pouvoir jamais jouir en même +temps de l'expérience et de la force! Si j'avais su, étant jeune, si je +pouvais, maintenant que je suis vieux, j'aurais dompté bien des +empires.» + +[Illustration: Le château de Senlis.] + +Ce regret peint l'homme tout entier. Jamais souverain du moyen âge ne +paya plus directement et plus souvent de sa personne sur les champs de +bataille. Louis le Gros, «athlète incomparable et gladiateur éminent», +comme dit Suger, avait l'orgueil de la force corporelle et de la valeur +sûre de ses coups. Il aimait la guerre pour elle-même et y prenait une +part aussi active que le dernier de ses soldats. Ses amis le blâmèrent +plus d'une fois de sacrifier au plaisir de se battre son devoir de chef +d'armée et le souci de la majesté royale. On le vit, au siège du château +de Mouchi, emporté par l'ardeur de la lutte, pénétrer dans le donjon qui +brûlait, au risque de périr dans le brasier, et en revenir, comme par +miracle, avec une extinction de voix dont il ne guérit que longtemps +après. Au passage de l'Indre, dans la campagne de 1108, c'est lui qui, +le premier, se jeta dans la rivière, où il eut de l'eau jusqu'au casque, +pour donner l'exemple à ses soldats et les lancer contre l'ennemi. Dans +les guerres du Puiset, il combat toujours plus en soldat qu'en roi, +s'enfonçant dans les rangs de ses adversaires, au mépris de toute +prudence, et se prenant corps à corps avec ceux qui lui tombent sous la +main. Ce hardi batailleur poussa un jour la naïveté jusqu'à proposer au +roi d'Angleterre, Henri Ier, de vider leurs différends par un combat +singulier. Le duel devait avoir lieu, en vue des deux armées, sur le +pont vermoulu de l'Epte, qui sépare la France de la Normandie. L'Anglais +ne répondit que par une raillerie à cette proposition trop +chevaleresque. + +Tel était Louis le Gros, nature généreuse et sympathique, caractère +essentiellement français, bien fait pour donner à la royauté capétienne +le prestige moral qui lui avait fait défaut jusqu'ici. Cette mâle et +vigoureuse figure de soldat se détache avec un relief saisissant à côté +des physionomies indécises, à peine dessinées, des quatre premiers +Capétiens. + + * * * * * + +Au commencement du XIIe siècle, la puissance gouvernementale resta +partagée, comme auparavant, entre les membres de la famille royale, les +conseillers intimes ou palatins et l'assemblée des grands du royaume. +Mais ce dernier organe allait, sous le règne de Louis le Gros, devenir +de moins en moins important. C'est à cette époque, en effet, que +l'autorité de fait, dans le gouvernement, tendit à être dévolue tout +entière aux personnes de l'entourage immédiat du prince, à ses parents, +à la haute domesticité investie des charges de la couronne, au cénacle +obscur des clercs et des chevaliers qui constituaient la partie +permanente de la curie. Les conseillers intimes qui entouraient le +prince royal pendant sa désignation sont les mêmes qui ont souscrit +pendant bien des années les diplômes émanés de Louis, roi titulaire: son +précepteur, Hellouin de Paris; des chambellans: Froger de Châlons, Ferri +de Paris, Barthélemi de Montreuil, Henri le Lorrain; des clercs: Algrin +d'Étampes, et, à la fin du règne, Thierri Galeran; des chevaliers: +Nivard de Poissi, Raoul le Délié, Barthélemi de Fourqueux. Mais les plus +influents étaient sans contredit les frères de Garlande. + +La faveur de la famille de Garlande, son influence sur la personne +royale et sur les affaires publiques, devait durer, avec certaines +vicissitudes, jusqu'à la fin de ce règne si bien rempli. Elle fut +entière et ne cessa de s'accroître pendant les vingt premières années. +Ce fait s'explique par le caractère du prince, comme par les nécessités +de sa situation. A peine avait-il commencé son règne définitif, qu'il se +trouva en butte aux attaques d'une foule d'ennemis conjurés pour sa +perte. Il lui fallut se défendre à la fois contre les membres de sa +propre famille qui aspiraient toujours à le remplacer, contre les +rancunes de la maison de Rochefort, l'intraitable turbulence des +seigneurs du Puiset, la haine persévérante du comte de Blois; enfin +contre l'inimitié traditionnelle du souverain anglo-normand. Au milieu +de ces guerres presque quotidiennes, de ces périls sans cesse +renaissants, la valeur guerrière d'Anseau et de Guillaume de Garlande, +l'intelligence de leur frère Étienne lui rendirent d'inestimables +services. Par intérêt, par reconnaissance et un peu aussi par faiblesse, +il leur abandonna la direction suprême de la curie. Anseau conserva le +commandement de l'armée jusqu'au jour où il périt glorieusement pour le +service du roi, au troisième siège du Puiset, en 1118. Ce fut alors son +frère Guillaume qui le remplaça. Il était à la tête des troupes royales, +en 1119, lors de la défaite de Brémule. Quant à Étienne, il avait reçu +la charge de chancelier, qui pouvait seule convenir à un personnage +ecclésiastique. A ce titre, il ne disposait pas seulement du sceau +royal, il était encore le directeur du clergé attaché à la chapelle, et +participait, dans une certaine mesure, à l'exercice de la puissance +judiciaire. + +Tout s'abaissa bientôt devant le crédit des Garlande. Les autres +familles de palatins qui avaient partagé la fortune du prince pendant la +période de sa désignation durent céder à cette faveur sans précédents, +quand elles n'eurent pas à en souffrir. La maison de Chaumont, en Vexin, +touchait de fort près à Louis le Gros; un de ses membres épousa même la +fille naturelle de ce roi, nommée Isabelle. Aussi Hugue de Chaumont +demeura-t-il jusqu'à la fin du règne en possession de l'office de +connétable. La famille de la Tour ou de Senlis, moins appuyée, fut moins +heureuse. Elle perdit la bouteillerie en 1112, lorsque Gui de Senlis +fut remplacé par Gilbert de Garlande. Trois des grands offices sur cinq +se trouvèrent alors dévolus en même temps à la même maison, fait unique +dans l'histoire du palais capétien. En 1120, il se passa quelque chose +de plus extraordinaire encore. La mort de Guillaume de Garlande amena la +vacance du dapiférat. Pour empêcher que cette charge importante ne +sortît de la famille, le chancelier Etienne se fit nommer lui-même +sénéchal et cumula les deux fonctions, ce qui ne s'était jamais vu, ce +qu'on ne revit plus après lui. Un homme d'Église devenu le chef suprême +de l'armée! Cette étrange situation, prolongée pendant sept ans, donna +la mesure de la faiblesse du roi et de l'audace du favori. + +L'ambition et la cupidité d'Étienne de Garlande ne connurent bientôt +plus de limites. Comme chancelier et chapelain en chef, il se fit +investir d'un grand nombre de bénéfices ecclésiastiques dans les églises +et les abbayes qui dépendaient immédiatement de la couronne. On le vit, +à la fois, chanoine d'Étampes, archidiacre de Notre-Dame de Paris, doyen +de l'abbaye de Sainte-Geneviève, doyen de Saint-Samson et de Saint-Avit +d'Orléans. Il voulut encore le décanat de l'église cathédrale d'Orléans; +pour le satisfaire, on donna l'évêché de Laon au doyen Hugue. Il essaya +même plusieurs fois d'arriver à l'épiscopat. Le gouvernement capétien +soutint pendant deux ans une lutte des plus vives contre le pape et les +partisans de la réforme pour lui assurer le siège de Beauvais. Étienne +fit aussi une tentative infructueuse sur celui de Paris. En 1114, à la +mort de Geoffroi, évêque de Beauvais, il osa demander qu'on transférât +dans cet évêché l'évêque de Paris, Galon, afin de se faire nommer à sa +place. Encore prétendait-il, une fois investi de la dignité épiscopale, +rester en possession de ses nombreux bénéfices. Cette fois, la mesure +était comble; le pape Pascal II refusa d'accueillir sa requête. Étienne +n'en restait pas moins «le second personnage du royaume, celui dont la +volonté régissait la France entière et qui paraissait moins servir le +roi que le gouverner», suivant l'expression décisive du chroniqueur de +Morigni. + +Cette fortune insolente ne pouvait manquer d'exciter l'envie et de +soulever la haine. Étienne s'était fait de nombreux ennemis au palais, +dans l'entourage même du roi, comme au dehors, parmi les évêques et les +abbés que scandalisait sa conduite. Mais les plus dangereux pour lui se +trouvaient dans la famille royale. Elle ne pouvait lui pardonner +l'influence sans bornes dont il jouissait auprès de Louis le Gros. +Lorsque le roi eut épousé, en 1115, Adélaïde de Maurienne, le crédit du +chancelier cessa d'être aussi solide qu'auparavant. Il avait maintenant +une rivale. La reine ne tarda pas à prendre sur son mari l'ascendant que +lui assurèrent sa conduite, toujours irréprochable, et son heureuse +fécondité. Son pouvoir augmenta encore en 1119, lorsque l'avènement de +l'archevêque de Vienne, Gui, au trône pontifical fit d'elle la propre +nièce du pape. + +Étienne de Garlande n'eut pas la souplesse et la prévoyance nécessaires +pour se concilier les bonnes grâces d'une personne que sa situation +rendait impossible à écarter. Loin de ménager la reine, il se plut, au +contraire, à l'irriter par des tracasseries multipliées. Les occasions +de conflit entre ces deux puissances rivales durent être nombreuses, +bien que l'histoire soit restée muette sur ces incidents. + +L'inimitié d'une partie du clergé rendait sa situation encore plus +difficile. Comme archidiacre de Notre-Dame, il se trouvait sans cesse en +conflit avec l'évêque de Paris, Étienne de Senlis, membre de cette même +famille de palatins qui avait été une des premières victimes de +l'avènement des Garlande. A cette époque, l'état de guerre tendait à +devenir presque normal entre les archidiacres et les chefs des diocèses. +Bien que le nom d'Étienne de Garlande ne soit pas mentionné dans les +documents relatifs à la querelle de l'évêque de Paris avec l'archidiacre +Thibaud Notier, nul doute que le tout-puissant chancelier n'ait joué un +rôle prépondérant dans cette affaire, comme dans toutes les +circonstances où il s'agissait de diminuer l'autorité épiscopale. C'est +lui qui soutint contre l'évêque les prétentions de Galon, le maître des +écoles parisiennes; c'est lui qui, en s'opposant à l'introduction des +principes réformistes dans le diocèse et des chanoines de Saint-Victor +dans la cathédrale, amena la crise aiguë d'où sortirent l'expulsion +d'Étienne de Senlis, l'interdit jeté sur l'évêché de Paris et la menace +d'excommunication lancée contre Louis le Gros. Sous son influence, la +politique ecclésiastique du prince se dessina nettement dans un sens +antiréformiste. Étienne devint le défenseur naturel de tous ceux qui, se +disant opprimés par les doctrines nouvelles, essayaient de se soustraire +à la règle. Lorsqu'en 1122 Abailard voulut abandonner l'abbaye de +Saint-Denis, où ses supérieurs entendaient le retenir contre sa volonté, +il n'eut rien de plus pressé que de s'adresser au roi et à son conseil. +Étienne de Garlande représenta à Suger qu'en essayant de garder malgré +lui un homme tel qu'Abailard, il s'exposait à un scandale, sans aucun +profit pour sa communauté. Une transaction fut conclue en présence du +roi et de son ministre. Abailard obtint le droit de choisir le lieu de +sa retraite, mais sous la promesse de rester attaché à Saint-Denis et de +n'appartenir à aucun autre monastère. + +L'attitude du chancelier devait lui attirer, on le conçoit, les +malédictions et les colères de tous ceux, évêques et abbés, qui +dirigeaient le mouvement réformiste. Dès l'année 1101, Ives de Chartres, +voulant l'empêcher d'arriver à l'évêché de Beauvais, dépeignait à Pascal +II, sous les couleurs les plus noires, ce clerc «illettré, joueur, +coureur de femmes, qui n'avait pas même le grade de sous-diacre et qui, +jadis, s'était vu excommunier par l'archevêque de Lyon pour adultère +notoire». Le portrait était sans doute un peu chargé, car Ives lui-même +se crut obligé, quelque temps après, dans une nouvelle lettre au pape, +de recommander le candidat qu'il avait si violemment attaqué. Mais saint +Bernard était plus logique. Son éloquente indignation, qui ne ménageait +ni rois ni papes, dénonça à la chrétienté le spectacle scandaleux donné +par cet archidiacre-sénéchal, antithèse vivante, personnage à double +face, «qui sert à la fois Dieu et le diable, revêt en même temps +l'armure et l'étole, porte les mets à la table du roi et célèbre les +saints offices, convoque les soldats au son du clairon et transmet au +peuple les ordres de l'évêque». Ce qui révolte surtout l'abbé de +Clairvaux, c'est que ce diacre, «plus chargé d'honneurs ecclésiastiques +que ne le tolèrent les canons, est infiniment moins attaché à ses +fonctions spirituelles qu'à son service de cour, aux choses du ciel +qu'aux choses de la terre». Il se glorifie avant tout de son titre de +sénéchal; «mais ce qui lui plaît dans cette charge, ce n'est pas la +besogne du soldat, c'est la pompe du commandement; de même que ce qui +lui tient le plus au cœur dans ses fonctions ecclésiastiques, ce sont +les profits qu'il en retire». Peut-on comprendre que le roi garde ce +clerc efféminé dans la curie, et que l'Église ne rejette pas de son sein +ce soldat qui la déshonore? + +Le mécontentement du parti réformiste n'aurait sans doute pas suffi pour +rompre les liens d'amitié et de longue habitude qui unissaient le roi à +son favori. Une grave imprudence d'Étienne de Garlande amena la +révolution de palais que préparait depuis longtemps la reine Adélaïde et +que semblait avoir prévue saint Bernard (1127). + +Comme tous les sénéchaux de France, ses prédécesseurs, comme tous les +grands officiers de la couronne, en général, Étienne, qui avait reçu le +dapiférat des mains de ses deux frères, ne songeait qu'à retenir cette +charge dans sa famille. Ne pouvant avoir lui-même d'héritier, il donna +sa nièce en mariage à Amauri IV, seigneur de Montfort et comte d'Évreux, +un des barons qui avaient rendu le plus de services à Louis le Gros dans +ses dernières guerres avec les Anglo-Normands. Le neveu du chancelier +reçut, avec le château de Rochefort, que lui apportait sa femme, +l'assurance de la future succession au dapiférat. Le roi ne fut +évidemment pas consulté. La situation était des plus graves. Louis VI +pouvait-il admettre qu'on disposât ainsi, sans son assentiment, de la +plus haute dignité de la couronne, et laisserait-il consacrer +bénévolement le principe de la transmission héréditaire des grands +offices? N'était-il pas temps de réagir contre une tendance qui devait +aboutir à rendre la royauté esclave de ses hauts fonctionnaires et à +faire des palatins les maîtres absolus du palais? Inquiet de l'ambition +de son favori, poussé par la reine et par le clergé, Louis le Gros se +décida cette fois à déployer une énergie dont il n'était pas coutumier +quand il s'agissait des affaires de sa cour. Il fit un véritable coup +d'État. + +Dépouillé de ses fonctions de sénéchal et de chancelier, Étienne fut +chassé du palais. On le remplaça presque aussitôt à la chancellerie, +mais non au dapiférat, qui devait rester vacant pendant plusieurs +années. Son frère Gilbert partagea son sort, et la famille de Senlis +rentra en possession de la bouteillerie. Un ordre de la reine prescrivit +la destruction de toutes les maisons qu'Étienne avait fait bâtir à Paris +avec grand luxe. Ses vignes furent arrachées. On le traitait en ennemi +public. + +Cependant, Étienne de Garlande n'était pas homme à tomber en silence, +avec la résignation du sage. Le coup d'État de Louis le Gros eut pour +résultat la guerre civile, guerre obscure et mal connue, qui dura au +moins trois ans, de 1128 à 1130. Étienne et Amauri de Montfort n'avaient +pas hésité à conclure alliance avec les pires ennemis du roi, Henri +Ier et Thibaud IV. Louis, soutenu seulement par son cousin, le comte +de Vermandois, Raoul, vint assiéger en personne une des forteresses de +la maison de Garlande, Livri en Brie. Grâce à de fréquents assauts et à +la supériorité de ses machines de guerre, il finit par emporter la +place, qu'il détruisit de fond en comble. Mais il paya cher sa victoire. +Raoul de Vermandois y perdit un œil et lui-même eut la jambe percée +d'un trait d'arbalète, blessure qu'il supporta avec ce courage stoïque +dont il avait déjà tant de fois donné la preuve. La crise que traversait +la royauté était alors d'autant plus grave que, tout en faisant la +guerre à son sénéchal, le roi se trouvait également au plus fort de sa +lutte avec l'évêque de Paris et avec le clergé réformiste. Aussi +jugea-t-il nécessaire de profiter d'un moment d'accalmie pour consolider +son trône ébranlé par tant de secousses et assurer sa dynastie contre +les dangers qu'il prévoyait encore. Le jour de Pâques 1129, son fils +aîné, Philippe, âgé de treize ans, jeune homme de haute mine et de +grande espérance, fut sacré à Reims et associé à la couronne. + +C'était la meilleure réponse que put faire Louis le Gros aux attaques de +toute nature dont son pouvoir était l'objet. Étienne de Garlande ne +tarda pas à perdre l'espoir, dont il s'était flatté, d'intéresser la +nation entière à sa fortune. Il fut obligé de s'humilier, et, pour +rentrer en grâce auprès du souverain, de recourir à l'intervention de +cette même reine qui avait tant contribué à sa chute. Mais il lui fallut +abandonner toute prétention au dapiférat et à la propriété héréditaire +de cet office. Son complice, Amauri de Montfort, devait continuer plus +longtemps la résistance. Lorsque, par l'entremise d'Adélaïde et du +jeune roi Philippe, la réconciliation d'Étienne avec Louis le Gros fut +un fait accompli, le roi, en qui survivait une affection mal éteinte +pour la famille de Garlande, montra à l'égard de son ex-ministre une +mansuétude peut-être excessive. Ne pouvant lui restituer le titre de +sénéchal, il ne craignit pas de le rétablir dans sa fonction de +chancelier (1132) et la lui conserva jusqu'à la fin de son règne. Il est +vrai qu'à partir de cette époque Étienne n'apparaît plus guère dans +l'histoire que comme signataire des diplômes royaux. Son rôle politique +est fini; l'influence et le pouvoir ont passé à d'autres mains. A la +mort de Louis le Gros, le sceau royal lui sera enlevé pour être donné au +vice-chancelier Algrin. Le tout-puissant favori, l'homme qui avait tenu +tête au roi et à l'Église, disparaîtra complètement de la scène, où il +avait occupé la première place. + +La révolution de palais qui mit fin à la domination d'Étienne de +Garlande marque une date décisive dans l'histoire intérieure du règne. +D'une part, on ne verra plus se renouveler les convulsions politiques et +les luttes intestines auxquelles avait donné lieu jusqu'ici la question +toujours brûlante de l'hérédité des grands offices. L'esprit féodal +était vaincu sur ce terrain, comme il l'était aussi, d'une autre +manière, par l'activité militaire de Louis VI. La royauté, désormais +maîtresse de son palais, ne sera plus obligée de confier à des +châtelains, plus ou moins ennemis de ses intérêts, les hautes charges de +la couronne. Elle ne luttera plus avec eux pour en conserver la +propriété. Si elle laisse ces offices se perpétuer dans la même famille, +c'est qu'elle le voudra bien, et que les détenteurs ne lui causeront +aucune inquiétude; mais elle le voudra rarement. Tantôt l'office restera +vacant; tantôt il sera dépouillé des pouvoirs effectifs qui y sont +joints pour être conféré, à titre purement honorifique, aux grands +vassaux de la couronne. A cet égard, Louis le Gros fonda les traditions +monarchiques que devaient suivre ses successeurs. Le plus dangereux de +ces grands offices, le dapiférat, resta vacant pendant quatre ans, de +1127 à 1131. + +Ce n'est pas seulement l'organisation du palais qui fut modifiée au +profit du pouvoir royal. De nouvelles influences se firent jour; le +personnel dirigeant se renouvela et la politique du souverain prit une +orientation un peu différente. Pendant les dix dernières années du +règne, le gouvernement de Louis VI se montre sensiblement mieux pondéré; +ses actes sont plus réfléchis et plus logiques; il ne cède plus aussi +souvent aux suggestions de la colère ou à l'appât du gain. Les mesures +qui sont prises durant cette période portent la marque d'une volonté +plus maîtresse d'elle-même et de ses instruments, mieux éclairée sur les +véritables intérêts de la monarchie et aussi plus soucieuse de la morale +et de la dignité du trône. Ce changement est dû en partie, sans aucun +doute, à l'effet naturel de l'âge sur le tempérament et le caractère du +prince. Mais il est certain aussi qu'il fut l'œuvre des conseillers +et des collaborateurs que Louis le Gros s'adjoignit après la crise où +sombra l'ambition des Garlande. A partir de 1128, la haute direction de +la politique royale appartint surtout à deux personnages qui n'avaient +jusqu'ici figuré qu'au second rang, le comte de Vermandois, Raoul, et +l'abbé de Saint-Denis, Suger. L'influence du premier se manifesta en +tout ce qui concernait les affaires militaires. Bien que le génie +politique du second se soit surtout donné carrière sous le règne de +Louis VII, on sait qu'il a pris une part considérable aux événements des +dernières années de Louis le Gros. + + * * * * * + +Raoul de Vermandois, qui remplaça Étienne de Garlande comme chef de +l'armée, était, ce qu'on appellera plus tard «un prince du sang», le +propre cousin du roi. Il avait donné depuis longtemps des preuves de son +dévouement à la cause royale. Jeune encore, il était venu combattre à +côté de son cousin pendant la seconde guerre du Puiset. Quand l'invasion +allemande menaça le territoire français, il accourut avec les +contingents aguerris que fournissait le territoire de Saint-Quentin, et +commanda le corps d'armée où se trouvaient les chevaliers du Ponthieu, +de l'Amiénois et du Beauvaisis. Ce Capétien de la branche cadette était, +par l'importance de son fief comme par son intrépidité personnelle, un +des plus fermes soutiens de la dynastie. + +Par la situation même de son fief, il était l'ennemi naturel des maisons +de Champagne et de Couci; or, c'est précisément contre ces deux familles +que se portèrent les derniers efforts de Louis le Gros. Au dire de +Suger, ce fut l'influence prépondérante de Raoul qui détermina le roi à +aller forcer dans son repaire le trop fameux Thomas de Marle (1130). Le +comte de Vermandois se donna le plaisir de porter le coup mortel à +l'ennemi héréditaire de sa maison et de le jeter enchaîné aux pieds du +souverain. Deux ans après, une nouvelle expédition, décidée sans doute +aussi sur le conseil de Raoul, menaçait le fils de Thomas de Marle, +Enguerran de Couci. Louis assiégea la Fère pendant plus de deux mois +sans pouvoir s'en rendre maître. A la fin, le comte de Vermandois +consentit à un accord qui rétablissait la paix dans ce pays si longtemps +troublé. La guerre de 1132 se termina par le mariage d'Enguerran de +Couci avec la nièce du sénéchal, singulière issue d'une entreprise +militaire qui semblait destinée à satisfaire les intérêts du Vermandois +autant que ceux de la monarchie. + + * * * * * + +Les services que Suger rendit à Louis le Gros pendant la majeure partie +de son règne étaient plus désintéressés. L'homme d'État, que deux rois +de France honorèrent du nom d'ami et qui gouverna seul le royaume +pendant la seconde croisade, a été naturellement l'objet d'un grand +nombre de biographies. Mais ce sont moins des biographies que des éloges +composés sans critique et chargés de détails de fantaisie. Il reste à +écrire un livre digne de cette grande figure dans laquelle semblent +s'être incarnés les qualités séduisantes et le bon sens de notre génie +national. + +[Illustration: Suger, d'après un vitrail de Saint-Denis.] + +On trouve en Suger le plus frappant exemple de ce que peut obtenir une +volonté persévérante mise au service d'une intelligence supérieure. Ce +petit homme au corps malingre et chétif, d'une santé toujours fragile, +était issu de basse extraction, et ne dut sa fortune qu'à lui-même. Il +avait l'esprit vif, la parole imagée et prompte, une mémoire +extraordinaire qui lui permettait de recueillir sans effort les +souvenirs littéraires, les faits historiques, les anecdotes, en même +temps que les mille détails des affaires confiées à ses soins. Mais il +jouissait d'une faculté précieuse, celle de discerner sur-le-champ les +idées et les faits qu'il pouvait lui être utile de retenir, et de s'en +servir avec précision au moment voulu. Les contemporains ont surtout +admiré la facilité de sa parole, cette faconde intarissable et brillante +qui le faisait assimiler à Cicéron. Causeur infatigable, il lui arrivait +parfois de garder ses auditeurs jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il +était par excellence «l'avocat» de la cour de Louis le Gros, c'est le +titre que lui donne la chronique de Morigni. Chargé d'exposer au roi +«les plaintes des églises, de lui présenter les suppliques des pauvres, +des veuves et des orphelins», il semble avoir joué au palais le double +rôle de «maître des requêtes et de procureur du roi», magistratures qui +n'apparaîtront formellement que plus tard dans les institutions +capétiennes. Il écrivait d'ailleurs, paraît-il, presque aussi facilement +qu'il parlait, et ceux qui l'ont connu ne tarissent pas d'éloges sur sa +science littéraire et sur l'éclat de son style. A vrai dire, le latin de +la _Vie de Louis le Gros_, moins banal et moins plat que celui de la +plupart des écrivains monastiques, se distingue surtout par l'obscurité, +le mauvais goût et l'incorrection. On y sent cependant une certaine +vigueur d'esprit, et je ne sais quelle flamme intérieure qui n'est point +le fait d'une âme vulgaire. Les qualités maîtresses de Suger, celles qui +firent de lui le ministre nécessaire et considéré même de ses ennemis, +sont précisément celles que vantent le moins ses contemporains: une +grande capacité de travail, la connaissance intime des hommes et des +choses, le sens pratique, une fermeté inébranlable jointe à une +judicieuse modération. + +Il est assez difficile de mesurer avec exactitude l'influence exercée +par le célèbre abbé sur le gouvernement de Louis le Gros. Le moine +Guillaume, biographe, ou plutôt panégyriste de Suger, ne retrace avec +quelque détail la vie politique de son héros que lorsqu'il s'agit du +règne de Louis le Jeune et surtout de l'époque de la régence. Il faut +donc recourir à Suger lui-même et à sa principale œuvre historique. +Mais on sait que l'auteur de la _Vie de Louis le Gros_ a choisi, parmi +les événements du règne, ceux qui étaient le plus propres à mettre en +relief le courage et la magnanimité du roi. Il est fort incomplet en ce +qui concerne l'histoire intérieure de la curie, et les détails les plus +intéressants qu'il donne sur son rôle personnel se rapportent justement +à la période des guerres du Puiset, pendant laquelle il ne faisait pas +encore partie, à titre permanent, du conseil royal. C'est surtout à +dater de la chute des Garlande qu'il importerait de connaître la part +prise par l'abbé de Saint-Denis aux affaires publiques. Mais c'est alors +qu'il s'efface le plus et se confond à dessein, par une modestie sans +doute exagérée, dans le groupe des «amis et familiers» à qui le +souverain venait demander ses meilleures inspirations. Quant aux autres +chroniqueurs, français ou étrangers, ils sont muets sur le rôle +politique de Suger et semblent le connaître encore moins qu'Étienne de +Garlande. On chercherait vainement le nom de l'abbé de Saint-Denis dans +l'histoire d'Orderic Vital. + +Les premiers rapports de Louis le Gros et de Suger datent probablement +de l'époque où tous deux vivaient, comme écoliers, dans la grande abbaye +capétienne. Aucun texte ne nous renseigne, d'ailleurs, sur leur intimité +d'enfance, et tout ce qu'on a dit de Suger à la cour de Philippe Ier +est fondé sur l'unique passage où il affirme avoir entendu le souverain +maudire devant son fils le donjon de Montlhéry. S'il assista en 1106 au +concile de Poitiers, en 1107 à la dédicace de l'église de la Charité et +à l'assemblée de Châlons, présidée par Pascal II, ce fut comme «orateur» +de l'abbaye de Saint-Denis, comme assesseur de son abbé, Adam, et +nullement comme chargé d'affaires de la royauté. Ses fonctions de prévôt +de Berneval, terre abbatiale relevant du roi d'Angleterre, puis de +prévôt de Touri, en Beauce, le tenaient éloigné du palais, où son nom +n'apparaît jamais à cette époque parmi ceux des souscripteurs ou des +témoins des diplômes royaux. Le rôle qu'il joua auprès du roi pendant +les guerres du Puiset s'explique naturellement par sa situation +d'administrateur et de défenseur des territoires que l'abbaye possédait +en Beauce. Ce n'est qu'en 1118 que Suger paraît avoir été pour la +première fois chargé d'une mission diplomatique par le gouvernement de +Louis le Gros. Il reçut l'ordre de se rendre à Maguelone pour souhaiter +la bienvenue au pape Gélase II. Le roi l'employa dès lors constamment +dans toutes les circonstances où il fallut entrer en rapport avec les +différents pontifes qui se succédèrent sur le trône de saint Pierre. +Mais il faut noter que ce rôle de négociateur des affaires +ecclésiastiques et d'ambassadeur auprès du Saint-Siège ne fut pas dévolu +exclusivement à l'abbé de Saint-Denis. Louis le Gros délégua aussi dans +cet office les chefs des grandes communautés parisiennes, les abbés de +Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Victor, de Saint-Magloire, le prieur de +Saint-Martin-des-Champs. + +Lorsqu'en 1122 Suger eut été élu comme abbé sans que les électeurs +eussent requis au préalable l'agrément du roi, le nouveau dignitaire put +craindre que ce procédé n'attirât sur lui-même et sur l'abbaye les +persécutions du pouvoir laïque. Il en fut quitte pour la peur; l'amitié, +ici, fut plus forte que les nécessités de la politique. En venant +prendre l'oriflamme sur l'autel de Saint-Denis, pour aller ensuite +repousser l'invasion allemande (1124), le roi eut soin d'indiquer, dans +l'acte solennel dressé à cette occasion, qu'il avait reçu l'étendard +sacré des mains de Suger, «son familier et son fidèle conseiller». C'est +le premier témoignage direct et officiel qui nous soit connu de la part +faite à l'abbé de Saint-Denis dans l'amitié du roi et le maniement de la +chose publique. Il n'en résulte pas qu'il occupât dès lors au palais le +rang auquel devaient l'appeler par la suite son expérience des affaires +et la confiance particulière qu'il inspirait au souverain. La direction +de la curie appartenait encore pour quelques années à Étienne de +Garlande. Quoiqu'il y eût peu de ressemblance entre ces deux hommes, il +faut bien admettre, sur la foi de saint Bernard, que Suger était depuis +longtemps l'ami du sénéchal-archidiacre. Cette amitié ne lui était pas +seulement commandée par le souci de sa carrière politique. L'abbé de +Saint-Denis partageait les idées de Louis et d'Étienne sur la nécessité +de maintenir le clergé capétien dans la dépendance de l'autorité royale. +Sa modération d'esprit et son attachement au principe monarchique +l'empêchaient d'accepter, au moins dans leurs conséquences extrêmes, les +doctrines du parti réformiste. C'est ce que prouvent les attaques assez +vives dont il fut l'objet de la part de saint Bernard et le retard qu'il +mit à introduire la réforme dans la communauté de Saint-Denis. Il céda, +sans enthousiasme, au mouvement que dirigeait la papauté et que +favorisait l'opinion. + +Quand le panégyriste de Suger affirme «qu'il n'y avait rien de caché +pour lui dans le gouvernement, que le roi ne prenait aucune décision +sans l'avoir consulté et qu'en son absence le palais semblait être +vide», ces paroles ne peuvent s'appliquer qu'à la période finale du +règne de Louis le Gros (1130-1137). C'est alors seulement, en effet, que +la présence continue de Suger au palais est attestée par les +souscriptions des chartes royales. Lui-même, d'ailleurs, se met en scène +(mais toujours en compagnie des autres conseillers intimes) dans les +circonstances importantes de la vie de son héros. En 1131, après la mort +du jeune prince Philippe, il engage le roi à faire couronner par +anticipation son second fils Louis, âgé de onze ans. Quatre ans après, +on le voit pleurant au chevet de son royal ami, qui, épuisé par une +cruelle maladie, croyait être à son dernier jour, et lui adressait ses +recommandations suprêmes. + +L'influence prépondérante de l'abbé de Saint-Denis fut surtout marquée, +pendant cette période, par la réconciliation de Louis le Gros avec le +comte Thibaud de Champagne. Ce dernier, jusqu'ici ennemi acharné de la +dynastie régnante, venait de perdre son meilleur soutien en la personne +de son oncle, le roi d'Angleterre, Henri Ier. Comme il aspirait à le +remplacer sur le trône ducal de Normandie, il lui fallait l'appui du roi +de France. Suger, pour qui le roi anglais et son neveu avaient toujours +professé une considération particulière, facilita le rapprochement, et +crut faire acte de sage prévoyance en ramenant le grand fief de +Blois-Champagne dans le cercle de l'alliance capétienne. C'était un +événement politique de la plus haute importance, car il garantissait à +Louis le Gros la tranquillité de ses dernières années et lui permit +d'accomplir en paix l'acte qui était le digne couronnement de sa +glorieuse carrière, l'union du duché d'Aquitaine au domaine royal. + +Lorsqu'on juillet 1137 Louis le Jeune s'achemina, avec un brillant +cortège, vers les rives de la Garonne où l'attendait l'héritière des +pays aquitains, les meilleurs amis de Louis le Gros et les plus +influents des palatins faisaient partie de l'expédition: le Sénéchal +Raoul de Vermandois, Guillaume Ier, comte de Nevers; Rotrou, comte du +Perche; le comte palatin, Thibaud de Champagne; Suger lui-même, et son +ami, Geoffroi de Lèves, évêque de Chartres. C'était le conseil royal qui +se déplaçait dans la personne des plus éminents de ses membres pour +faire honneur aux populations du Midi et les amener à subir sans +secousses et sans amertume la domination du roi du Nord. Louis le Gros, +resté presque seul au palais, fit ses adieux à ce fils qui ne devait +plus le revoir: «Que le Dieu tout-puissant, par qui règnent les rois, te +protège, mon cher enfant, car, si la fatalité voulait que vous me +fussiez enlevés, toi et les compagnons que je t'ai donnés, rien ne me +rattacherait plus à la royauté ni à la vie.» + +Le vieux souverain avait raison. Pour la première fois, depuis la +fondation de la dynastie, on avait vu se former et se grouper autour du +prince un personnel de serviteurs intelligents, actifs et dévoués aux +institutions monarchiques. Louis le Gros léguait à son fils, en même +temps que Suger et Raoul de Vermandois, des clercs expérimentés, déjà au +courant des affaires de justice et de finances, et des chevaliers +toujours prêts à se ranger sous la bannière du maître. Les grands +offices étaient entre les mains de familles paisibles, dont la fidélité +et l'obéissance ne faisaient plus doute. La curie, débarrassée des +éléments féodaux qui la troublaient, offrait enfin à la royauté +l'instrument de pouvoir qui lui avait fait défaut jusqu'ici. On peut +dire que le gouvernement capétien était fondé. + +A. LUCHAIRE, _Louis VI le Gros. Annales de sa vie et de +son règne_. Paris, A. Picard, 1889, in-8º. Introduction, +_passim_. + + + + +II.--GUERRES DE PHILIPPE AUGUSTE. + + +I.--LE SIÈGE DU CHATEAU GAILLARD. + +Bâti par Richard Cœur de Lion, après que ce prince eut reconnu la +faute qu'il avait faite, par le traité d'Issoudun, en laissant à +Philippe Auguste le Vexin et la ville de Gisors, le château Gaillard, +près les Andelys, conserve encore, malgré son état de ruine, l'empreinte +du génie militaire du roi anglo-normand. Grâce à l'excellent travail de +M. A. Deville[56], chacun peut se rendre un compte exact des +circonstances qui déterminèrent la construction de cette forteresse, +la clé de la Normandie, place frontière capable d'arrêter longtemps +l'exécution des projets ambitieux du roi français.... + +[Illustration: Figure 1. D'après Viollet-le-Duc (p. 85).] + +De Bonnières à Gaillon, la Seine descend presque en ligne droite vers le +nord-nord-ouest. Près de Gaillon, elle se détourne brusquement vers le +nord-est jusqu'aux Andelys, puis revient sur elle-même et forme une +presqu'île dont la gorge n'a guère que 2600 mètres d'ouverture. Les +Français, par le traité qui suivit la conférence d'Issoudun, possédaient +sur la rive gauche Vernon, Gaillon, Pacy-sur-Eure; sur la rive droite, +Gisors, qui était une des places les plus fortes de cette partie de la +France. Une armée dont les corps, réunis à Evreux, à Vernon et à Gisors, +se seraient simultanément portés sur Rouen, le long de la Seine, en se +faisant suivre d'une flottille, pouvait, en deux jours de marche, +investir la capitale de la Normandie et s'approvisionner de toutes +choses par la Seine. Planter une forteresse à cheval sur le fleuve, +entre les deux places de Vernon et de Gisors, en face d'une presqu'île +facile à garder, c'était intercepter la navigation du fleuve, couper les +deux corps d'invasion.... La position était donc, dans des circonstances +aussi défavorables que celle où se trouvait Richard, parfaitement +choisie.... + +Voici comment le roi anglo-normand disposa l'ensemble des défenses de ce +point stratégique (fig. 1). A l'extrémité de la presqu'île de Bernières, +du côté de la rive droite, la Seine côtoie des escarpements de roches +crayeuses fort élevées qui dominent toute la plaine d'alluvion. Sur un +îlot B qui divise le fleuve, Richard éleva d'abord un fort octogone muni +de tours, de fossés et de palissades; un pont de bois passant à travers +ce châtelet unit les deux rives. A l'extrémité de ce pont, en C, sur la +rive droite, il bâtit une enceinte, large tête de pont qui fut bientôt +remplie d'habitations et prit le nom de Petit-Andely. Un étang, formé +par la retenue des eaux de deux ruisseaux en D, isola complètement cette +tête de pont. Le grand Andely E, qui existait déjà avant ces travaux, +fut également fortifié, enclos de fossés que l'on voit encore et qui +sont remplis par les eaux des deux ruisseaux. Sur un promontoire élevé +de plus de cent mètres au-dessus du niveau de la Seine, et qui ne se +relie à la chaîne crayeuse que par une mince langue de terre du côté +sud, la forteresse principale fut assise en profitant de toutes les +saillies du rocher. En bas de l'escarpement, et enfilée par le château, +une estacade F, composée de trois rangées de pieux, vint barrer le cours +de la Seine. Cette estacade était en outre protégée par des ouvrages +palissadés établis sur le bord de la rive droite et par un mur +descendant d'une tour bâtie à mi-côte jusqu'au fleuve; de plus, en +amont, et comme une vedette du côté de la France, un fort fut bâti sur +le bord de la Seine en H, et prit le nom de _Boutavant_. La presqu'île +retranchée à la gorge et gardée, il était impossible à une armée ennemie +de trouver l'assiette d'un campement sur un terrain raviné, couvert de +roches énormes. Le val situé entre les deux Andelys, rempli par les eaux +abondantes des ruisseaux, commandé par les fortifications des deux +bourgs situés à chacune de ses extrémités, dominé par la forteresse, ne +pouvait être occupé, non plus que les rampes des coteaux environnants. +Ces dispositions générales prises avec autant d'habileté que de +promptitude, Richard apporta tous ses soins à la construction de la +forteresse principale qui devait commander l'ensemble des défenses. +Placée, comme nous l'avons dit, à l'extrémité d'un promontoire dont les +escarpements sont très abrupts, elle n'était accessible que par cette +langue de terre qui réunit le plateau extrême à la chaîne crayeuse; +toute l'attention de Richard se porta d'abord de ce côté attaquable. + +Voici quelle fut la disposition de ses défenses. En A (fig. 2), en face +de la langue de terre qui réunit l'assiette du château à la hauteur +voisine, il fit creuser un fossé profond dans le roc vif et bâtit une +forte et haute tour dont les parapets atteignaient le niveau du plateau +dominant, afin de commander le sommet du coteau. Cette tour fut flanquée +de deux autres plus petites B; les courtines AD vont en dévalant et +suivent la pente naturelle du rocher; la tour A commandait donc tout +l'ouvrage avancé ADD. Un second fossé, également creusé dans le roc, +sépare cet ouvrage avancé du corps de la place. L'ennemi ne pouvait +songer à se loger dans ce second fossé qui était enfilé et dominé par +les quatre tours DDCC. Les deux tours CC commandaient certainement les +deux tours DD. On observera que l'ouvrage avancé ne communiquait pas +avec les dehors, mais seulement avec la _basse-cour_ du château. C'était +là une disposition toute normande que nous retrouvons à la Roche-Guyon. +La première enceinte E du château, en arrière de l'ouvrage avancé et ne +communiquant avec lui que par un pont de bois, contenait les écuries, +des communs et la chapelle H; c'était la _basse-cour_. Un puits était +creusé en F; sous l'aire de la cour, en G, sont taillées dans le roc de +vastes caves, dont le plafond est soutenu par des piliers de réserve; +ces caves prennent jour dans le fossé I du château et communiquent, par +deux boyaux creusés dans la craie, avec les dehors. En K s'ouvre la +porte du château; son seuil est élevé de plus de deux mètres au-dessus +de la contrescarpe du fossé L. Cette porte est masquée pour l'ennemi qui +se serait emparé de la première porte E, et il ne pouvait venir +l'attaquer qu'en prêtant le flanc à la courtine IL et le dos à la tour +plantée devant cette porte. De plus, du temps de Richard, un ouvrage +posé sur un massif réservé dans le roc, au milieu du fossé, couvrait la +porte K, qui était encore fermée par une herse, des vantaux et protégée +par deux réduits ou postes. Le donjon M s'élevait en face de l'entrée K +et l'enfilait. Les appartements du commandant étaient disposés du côté +de l'escarpement, en N, c'est-à-dire vers la partie du château où l'on +pouvait négliger la défense rapprochée et ouvrir des fenêtres. En P est +une poterne de secours, bien masquée et protégée par une forte défense +O. Cette poterne ne s'ouvre pas directement sur les dehors, mais sur le +chemin de ronde R percé d'une seconde poterne en S qui était la seule +entrée du château. Du côté du fleuve, en T, s'étagent des tours et +flancs taillés dans le roc et munis de parapets. Une tour V, accolée au +rocher, à pic sur ce point, se relie à la muraille X qui barrait le pied +de l'escarpement et les rives de la Seine, en se reliant à l'estacade Y +destinée à intercepter la navigation. Le grand fossé Z descend jusqu'en +bas de l'escarpement et est creusé à main d'homme; il était destiné à +empêcher l'ennemi de filer le long de la rivière, en se masquant à la +faveur de la saillie du rocher pour venir rompre la muraille ou mettre +le feu à l'estacade. Ce fossé pouvait aussi couvrir une sortie de la +garnison vers le fleuve et était en communication avec les caves G au +moyen des souterrains dont nous avons parlé. + +[Illustration: Figure 1. D'après Viollet-le-Duc (p. 87).] + +Une année avait suffi à Richard pour achever le château Gaillard et +toutes les défenses qui s'y rattachaient. «Qu'elle est belle, ma fille +d'un an!» s'écria ce prince lorsqu'il vit son entreprise terminée.... + + * * * * * + +Tant que vécut Richard, Philippe Auguste, malgré sa réputation bien +acquise de grand preneur de forteresses, n'osa tenter de faire le siège +du château Gaillard; mais après la mort de ce prince et lorsque la +Normandie fut tombée aux mains de Jean sans Terre, le roi français +résolut de s'emparer de ce point militaire qui lui ouvrait les portes de +Rouen. Le siège de cette place, raconté jusque dans les plus menus +détails par le chapelain du roi, Guillaume le Breton, témoin oculaire, +fut un des plus grands faits militaires du règne de ce prince; et si +Richard avait montré un talent remarquable dans les dispositions +générales et dans les détails de la défense de cette place, Philippe +Auguste conduisit son entreprise en homme de guerre consommé. + +Le triste Jean sans Terre ne sut pas profiter des dispositions +stratégiques de son prédécesseur. Philippe Auguste, en descendant la +Seine, trouve la presqu'île de Bernières inoccupée; les troupes +normandes, trop peu nombreuses pour la défendre, se jettent dans le +châtelet de l'île et dans le Petit-Andely, après avoir rompu le pont de +bois qui mettait les deux rives du fleuve en communication. Le roi +français commence par établir son campement dans la presqu'île, en face +du château, appuyant sa gauche au village de Bernières et sa droite à +Toëni, en réunissant ces deux postes par une ligne de circonvallation +dont on aperçoit encore aujourd'hui la trace KL. Afin de pouvoir faire +arriver la flottille destinée à l'approvisionnement du camp, Philippe +fait rompre par d'habiles nageurs l'estacade qui barre le fleuve, et +cela sous une grêle de projectiles lancés par l'ennemi. + +[Illustration: Ruines du château Gaillard. État actuel.] + +«Aussitôt après, dit Guillaume le Breton, le roi ordonne d'amener de +larges navires, tels que nous en voyons voguer sur le cours de la Seine, +et qui transportent ordinairement les quadrupèdes et les chariots le +long du fleuve. Le roi les fit enfoncer dans le milieu du fleuve, en les +couchant sur le flanc, et les posant immédiatement l'un à la suite de +l'autre, un peu au-dessous des remparts du château; et afin que le +courant rapide des eaux ne pût les entraîner, on les arrêta à l'aide de +pieux enfonces en terre et unis par des cordes et des crochets. Les +pieux ainsi dresses, le roi fit établir un pont sur des poutres +soigneusement travaillées,» afin de pouvoir passer sur la rive +droite...; «puis il fit élever sur quatre navires deux tours, +construites avec des troncs d'arbres et de fortes pièces de chêne vert, +liés ensemble par du fer et des chaînes bien tendues, pour en faire en +même temps un point de défense pour le pont et un moyen d'attaque contre +le châtelet. Puis les travaux, dirigés avec habileté sur ces navires, +élevèrent les deux tours à une si grande hauteur que de leur sommet les +chevaliers pouvaient faire plonger leurs traits sur les murailles +ennemies» (celles du châtelet situé au milieu de l'île). + +Cependant Jean sans Terre tenta de secourir la place: il envoya un corps +d'armée composé de trois cents chevaliers et trois mille hommes à +cheval, soutenus par quatre mille piétons et la bande du fameux +Lupicar[57]. Cette troupe se jeta la nuit sur les circonvallations de +Philippe Auguste, mit en déroute les ribauds, et eût certainement jeté +dans le fleuve le camp des Français s'ils n'eussent été protégés par le +retranchement, et si quelques chevaliers, faisant allumer partout de +grands feux, n'eussent rallié un corps d'élite qui, reprenant +l'offensive, rejeta l'ennemi en dehors des lignes. Une flottille +normande qui devait opérer simultanément contre les Français arriva trop +tard; elle ne put détruire les deux grands beffrois de bois élevés au +milieu de la Seine, et fut obligée de se retirer avec de grandes pertes. + +«Un certain Galbert, très habile nageur, continue Guillaume le Breton, +ayant rempli des vases avec des charbons ardents, les ferma et les +frotta de bitume à l'extérieur avec une telle adresse, qu'il devenait +impossible à l'eau de les pénétrer. Alors il attache autour de son corps +la corde qui suspendait ces vases, et plongeant sous l'eau, sans être vu +de personne, il va secrètement aborder aux palissades élevées, en bois +et en chêne, qui enveloppaient d'une double enceinte les murailles du +châtelet. Puis, sortant de l'eau, il va mettre le feu aux palissades, +vers le côté de la roche Gaillard qui fait face au château, et qui +n'était défendu par personne, les ennemis n'ayant nullement craint une +attaque sur ce point.... Tout aussitôt le feu s'attache aux pièces de +bois qui forment les retranchements et aux murailles qui enveloppent +l'intérieur du châtelet.» La petite garnison de ce poste ne pouvant +combattre les progrès de l'incendie, activé par un vent d'est violent, +dut se retirer comme elle put sur des bateaux.--Après ces désastres, les +habitants du Petit-Andely n'osèrent tenir, et Philippe Auguste s'empara +en même temps et du châtelet et du bourg, dont il fit réparer les +défenses pendant qu'il rétablissait le pont. Ayant mis une troupe +d'élite dans ces postes, il alla assiéger le château de Radepont, pour +que ses fourrageurs ne fussent pas inquiétés par sa garnison, s'en +empara au bout d'un mois, et revint au château Gaillard. Mais laissons +encore parler Guillaume le Breton, car les détails qu'il nous donne des +préparatifs de ce siège mémorable sont du plus grand intérêt. + +«La roche Gaillard cependant n'avait point à redouter d'être prise à la +suite d'un siège, tant à cause de ses remparts que parce qu'elle est +environnée de toutes parts de vallons, de rochers taillés à pic, de +collines dont les pentes sont rapides et couvertes de pierres, en sorte +que, quand même elle n'aurait aucune autre espèce de fortification, sa +position naturelle suffirait seule pour la défendre. Les habitants du +voisinage s'étaient donc réfugiés en ce lieu, avec tous leurs effets, +afin d'être plus en sûreté. Le roi, voyant bien que toutes les machines +de guerre et tous les assauts ne pourraient le mettre en état de +renverser d'une manière quelconque les murailles bâties sur le sommet du +rocher, appliqua toute la force de son esprit à chercher d'autres +artifices pour parvenir, à quelque prix que ce fût, et quelque peine +qu'il dût lui en coûter, à s'emparer de ce nid dont la Normandie est si +fière. + +«Alors donc le roi donne l'ordre de creuser en terre un double fossé sur +les pentes des collines et à travers les vallons (une ligne de +contrevallation et de circonvallation), de telle sorte que toute +l'enceinte de son camp soit comme enveloppée d'une barrière qui ne +puisse être franchie, faisant, à l'aide de plus grands travaux, conduire +ces fossés depuis le fleuve jusqu'au sommet de la montagne, qui s'élève +vers les cieux, comme en mépris des remparts abaissés sous elle[58], et +plaçant ces fossés à une assez grande distance des murailles (du +château) pour qu'une flèche, lancée vigoureusement d'une double +arbalète, ne puisse y atteindre qu'avec peine. Puis, entre ces deux +fossés, le roi fait élever une tour de bois et quatorze autres ouvrages +du même genre, tous tellement bien construits et d'une telle beauté que +chacun d'eux pouvait servir d'ornement à une ville, et dispersés en +outre de telle sorte qu'autant il y a de pieds de distance entre la +première et la seconde tour, autant on en retrouve encore de la seconde +à la troisième.... + +«Après avoir garni toutes ces tours de serviteurs et de nombreux +chevaliers, le roi fait en outre occuper tous les espaces vides par ses +troupes, et, sur toute la circonférence, disposant les sentinelles de +telle sorte qu'elles veillent toujours, en alternant d'une station à +l'autre; ceux qui se trouvaient ainsi en dehors s'appliquèrent alors, +selon l'usage des camps, à se construire des cabanes avec des branches +d'arbres et de la paille sèche, afin de se mettre à l'abri de la pluie, +des frimas et du froid, puisqu'ils devaient demeurer longtemps en ces +lieux. Et, comme il n'y avait qu'_un seul point_ par où l'on pût arriver +vers les murailles (du château), en suivant un sentier tracé obliquement +et qui formait diverses sinuosités[59], le roi voulut qu'une double +garde veillât nuit et jour et avec le plus grand soin à la défense de ce +point, afin que nul ne pût pénétrer du dehors dans le camp, et que +personne n'osât faire ouvrir les portes du château ou en sortir, sans +être aussitôt ou frappé de mort, ou fait prisonnier....» + +[Illustration: Ruines du château Gaillard. Étal actuel.] + +Pendant tout l'hiver de 1203 à 1204, l'armée française resta dans ses +lignes. Roger de Lascy, qui commandait dans le château pour Jean sans +Terre, fut obligé, afin de ménager ses vivres, de chasser les habitants +du petit Andely qui s'étaient mis sous sa protection derrière les +remparts de la forteresse. Ces malheureux, repoussés à la fois par les +assiégés et les assiégeants, moururent de faim et de misère dans les +fossés, au nombre de douze cents. + +Au mois de février 1204, Philippe Auguste qui sait que la garnison du +château Gaillard conserve encore pour un an de vivres, «impatient en son +cœur,» se décide à entreprendre un siège en règle. Il réunit la plus +grande partie de ses forces sur le plateau dominant, marqué R sur notre +figure (p. 343). De là il fait faire une chaussée pour aplanir le sol +jusqu'au fossé en avant de la tour A (p. 347)[60]. «Voici donc que du +sommet de la montagne jusqu'au fond de la vallée, et au bord des +premiers fossés, la terre est enlevée à l'aide de petits boyaux et +reçoit l'ordre de se défaire de ses aspérités rocailleuses, afin que +l'on puisse descendre du haut jusqu'en bas. Aussitôt un chemin, +suffisamment large et promptement tracé à force de coups de hache, se +forme à l'aide de poutres posées les unes à côté des autres et soutenues +des deux côtés par de nombreux poteaux en chêne plantés en terre pour +faire une palissade. Le long de ce chemin les hommes marchent en sûreté, +transportent des pierres, des branches, des troncs d'arbres, de lourdes +mottes de terre garnies d'un gazon verdoyant, et les rassemblent en +monceau pour travailler à combler le fossé.... + +«Bientôt s'élèvent sur divers points (résultat que nul n'eût osé +espérer) de nombreux pierriers et des mangonneaux, dont les bois ont été +en peu de temps coupés et dressés, et qui lancent contre les murailles +des pierres et des quartiers de roc roulant dans les airs. Et afin que +les dards, les traits et les flèches, lancés avec force du haut de ces +murailles, ne viennent pas blesser sans cesse les ouvriers et +manœuvres, qui, transportant des projectiles, sont exposés à +l'atteinte de ceux des ennemis, on construit entre ceux-ci et les +remparts une palissade de moyenne hauteur, formée de claies et de pieux +unis par l'osier flexible, afin que cette palissade, protégeant les +travailleurs, reçoive les premiers coups et repousse les traits trompés +dans leur direction. D'un autre côté, on fabrique des tours, que l'on +nomme aussi beffrois, à l'aide de beaucoup d'arbres et de chênes tout +verts que la doloire n'a point travaillés et dont la hache seule a +grossièrement enlevé les branchages; et ces tours, construites avec les +plus grands efforts, s'élèvent dans les airs à une telle hauteur que la +muraille opposée s'afflige de se trouver si fort au-dessous d'elles.... + +«A l'extrémité de la Roche et dans la direction de l'est (sud-est) était +une tour élevée (la tour A, fig. 2), flanquée des deux côtés par un mur +qui se terminait par un angle saillant au point de sa jonction. Cette +muraille se prolongeait sur une double ligne depuis le plus grand des +ouvrages avancés (la tour A) et enveloppait les deux flancs de l'ouvrage +le moins élevé[61]. Or voici par quel coup de vigueur nos gens +parvinrent à se rendre d'abord maîtres de cette tour (A). Lorsqu'ils +virent le fossé à peu près comblé, ils y établirent leurs échelles et y +descendirent promptement. Impatientés de tout retard, ils transportèrent +alors leurs échelles vers l'autre bord du fossé, au-dessous duquel se +trouvait la tour fondée sur le roc. Mais nulle échelle, quoiqu'elles +fussent assez longues, ne se trouva suffisante pour atteindre au pied de +la muraille, non plus qu'au sommet du rocher, d'où partait le pied de la +tour. Remplis d'audace, nos gens se mirent à percer alors dans le roc, +avec leurs poignards ou leurs épées, pour y faire des trous où ils +pussent poser leurs pieds et leurs mains, et, se glissant ainsi le long +des aspérités du rocher, ils se trouvèrent tout à coup arrivés au point +où commençaient les fondations de la tour[62]. Là, tendant les mains à +ceux de leurs compagnons qui se traînaient sur leurs traces, ils les +appellent à participer à leur entreprise, et employant des moyens qui +leur sont connus, ils travaillent alors à miner les flancs et les +fondations de la tour, se couvrant toujours de leurs boucliers, de peur +que les traits lancés sur eux sans relâche ne les forcent à reculer, et +se mettent ainsi à l'abri jusqu'à ce qu'il leur soit possible de se +cacher dans les entrailles mêmes de la muraille, après avoir creusé +au-dessous. Mais ils remplissent ces creux de troncs d'arbres, de peur +que cette partie du mur, ainsi suspendue en l'air, ne croule sur eux et +ne leur fasse beaucoup de mal en s'affaissant; puis, aussi tôt qu'ils +ont agrandi cette ouverture, ils mettent le feu aux arbres et se +retirent en un lieu de sûreté.» Les étançons brûlés, la tour s'écroule +en partie. Roger, désespérant alors de s'opposer à l'assaut, fait mettre +le feu à l'ouvrage avancé et se retire dans la seconde enceinte. Les +Français se précipitent sur les débris fumants de la brèche, et un +certain Cadoc, chevalier, plante le premier sa bannière au sommet de la +tour à demi renversée. Le petit escalier de cette tour, visible dans +notre plan, date de la construction première; il avait dû, à cause de sa +position enclavée, rester debout. C'est probablement par là que Cadoc +put atteindre le parapet resté debout. + +Mais les Normands s'étaient retirés dans le château séparé de l'ouvrage +avancé par un profond et large fossé. Il fallait entreprendre un nouveau +siège, «Jean avait fait construire l'année précédente une certaine +maison, contiguë à la muraille et placée du côté droit du château, en +face du midi[63]. La partie inférieure de cette maison était destinée à +un service qui veut toujours être fait dans le mystère du cabinet[64], +et la partie supérieure, servant de chapelle, était consacrée à la +célébration de la messe: là il n'y avait point de porte au dehors, mais +en dedans (donnant sur la cour) il y en avait une par où l'on arrivait à +l'étage supérieur et une autre qui conduisait à l'étage inférieur. Dans +cette dernière partie de la maison était une fenêtre prenant jour sur la +campagne et destinée à éclairer les latrines.» Un certain Bogis[65], +ayant avisé cette fenêtre, se glissa le long du fond du fossé, +accompagné de quelques braves compagnons, et s'aidant mutuellement, tous +parvinrent à pénétrer par cette ouverture dans le cabinet situé au +rez-de-chaussée. Réunis dans cet étroit espace, ils brisent les portes; +l'alarme se répand parmi la garnison occupant la basse-cour, et croyant +qu'une troupe nombreuse envahit le bâtiment de la chapelle, les +défenseurs accumulent des fascines et y mettent le feu pour arrêter +l'assaillant; mais la flamme se répand dans la seconde enceinte du +château, Bogis et ses compagnons passent à travers le logis incendié et +vont se réfugier dans les grottes marquées G sur notre plan. Roger de +Lascy et les défenseurs, réduits au nombre de cent quatre-vingts, sont +obligés de se réfugier dans la dernière enceinte, chassés par le feu. «A +peine cependant la fumée a-t-elle un peu diminué que Bogis, sortant de +sa retraite et courant à travers les charbons ardents, aidé de ses +compagnons, coupe les cordes et abat, en le faisant rouler sur son axe, +le pont mobile qui était encore relevé[66], afin d'ouvrir un chemin aux +Français pour sortir par la porte. Les Français donc s'avancent en hâte +et se préparent à assaillir la haute citadelle dans laquelle l'ennemi +venait de se retirer en fuyant devant Bogis. + +«Au pied du rocher par lequel on arrivait à cette citadelle était un +pont taillé dans le roc vif[67], que Richard avait fait ainsi couper +autrefois, en même temps qu'il fit creuser les fossés. Ayant fait +glisser une machine sur ce pont, les nôtres vont, sous sa protection, +creuser au pied de la muraille. De son côté, l'ennemi travaille aussi à +pratiquer une contre-mine, et ayant fait une ouverture, il lance des +traits contre nos mineurs et les force ainsi à se retirer. Les assiégés +cependant n'avaient pas tellement entaillé leur muraille qu'elle fut +menacée d'une chute; mais bientôt une catapulte lance contre elle +d'énormes blocs de pierre. Ne pouvant résister à ce choc, la muraille se +fend de toutes parts, et, crevant par le milieu, une partie du mur +s'écroule.» Les Français s'emparent de la brèche, et la garnison, trop +peu nombreuse désormais pour défendre la dernière enceinte, enveloppée, +n'a même pas le temps de se réfugier dans le donjon et de s'y enfermer. +C'était le 6 mars 1204. C'est ainsi que Philippe Auguste s'empara de ce +château, que ses contemporains regardaient comme imprenable. + +Si nous avons donné à peu près en entier la description de ce siège +mémorable écrit par Guillaume le Breton, c'est qu'elle met en évidence +un fait curieux dans l'histoire de la fortification des châteaux. Le +château Gaillard, malgré sa situation, malgré l'habileté déployée par +Richard dans les détails de la défense, est trop resserré; les obstacles +accumulés sur un petit espace devaient nuire aux défenseurs en les +empêchant de se porter en masse sur le point attaqué. Richard avait +abusé des retranchements, des fossés intérieurs; les ouvrages amoncelés +les uns sur les autres servaient d'abri aux assaillants qui s'en +emparaient successivement; il n'était plus possible de les déloger; en +se massant derrière ces défenses acquises, ils pouvaient s'élancer en +force sur les points encore inattaqués, trop étroits pour être garnis de +nombreux soldats. Contre une surprise, contre une attaque brusque tentée +par un corps d'armée peu nombreux, le château Gaillard était excellent; +mais contre un siège en règle dirigé par un général habile et soutenu +par une armée considérable et bien munie d'engins, ayant du temps pour +prendre ses dispositions et des hommes en grand nombre pour les mettre à +exécution sans relâche, il devait tomber promptement, du moment que la +première défense était forcée; c'est ce qui arriva. Il ne faut pas moins +reconnaître que le château Gaillard n'était que la citadelle d'un vaste +ensemble de fortifications étudié et tracé de main de maître; que +Philippe Auguste armé de toute sa puissance avait dû employer huit mois +pour le réduire, et qu'enfin Jean sans Terre n'avait fait qu'une +tentative pour le secourir. Du vivant de Richard, l'armée française, +harcelée du dehors, n'eût pas eu le loisir de disposer ses attaques avec +cette méthode; elle n'aurait pu conquérir cette forteresse importante, +le boulevard de la Normandie, qu'au prix de bien plus grands sacrifices, +et peut-être eût-elle été obligée de lever le siège du château Gaillard +avant d'avoir pu entamer ses ouvrages extérieurs. Dès que Philippe se +fut emparé de ce point stratégique si bien choisi par Richard, Jean +sans Terre ne songea plus qu'à évacuer la Normandie, ce qu'il fit peu de +temps après, sans même tenter de garder les autres forteresses qui lui +restaient encore en grand nombre dans sa province, tant l'effet moral +produit par la prise du château Gaillard fut décisif[68]. + +E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonné de l'architecture +française du onzième au seizième +siècle_, t. III, Paris, in-8º, A. Morel, 1859. + + +II.--LA BATAILLE DE BOUVINES. + +...L'ennemi avait le droit de compter sur la victoire. Otton, venu _cum +paucis militibus_ (une cinquantaine de chevaliers allemands), n'avait +sous ses ordres immédiats que quelques milliers d'hommes, cavaliers et +fantassins de Lorraine, de Limbourg, de Namur et de Brabant; mais +Salisbury commandait à une trentaine de mille hommes. Quant à la +Flandre, sans parler de ses cavaliers de fiefs et de communes, elle +«avait versé par les larges portes de ses cités» de Gand, d'Ypres, de +Bruges, d'Oudenarde, de Courtrai, etc., une fourmilière énorme de 40 000 +fantassins. + +Au roi Philippe, la noblesse et les communes du domaine royal, les +vassaux de France et leurs communes avaient donné environ 25 000 hommes. +Nous allions combattre un contre trois. + + * * * * * + +Philippe ne marcha pas sur Valenciennes où l'ennemi l'attendait, +couvert par des forêts marécageuses. C'est par l'infanterie surtout que +les coalisés l'emportaient sur le roi, et il savait combien était +redoutable la milice flamande, quand elle se trouvait bien retranchée. +Il avait mis tout son espoir en sa chevalerie et en sa cavalerie. «Que +les Teutons combattent à pied, dit un des poètes qui ont chanté la +bataille; toi, Français, combats toujours à cheval.» + + _Tu, Gallice, pugna, + Semper eques..._ + +Au lieu de se diriger au sud-ouest, vers Valenciennes, il fait une +pointe au nord-ouest, jusqu'à Tournai, comme s'il voulait passer +l'Escaut et prendre ainsi les Impériaux à revers. Otton s'ébranle vers +Tournai. Philippe aussitôt bat en retraite sur Péronne, sachant bien ce +qu'il faisait, voulant attirer l'ennemi sur un champ favorable, car il +avait résolu de se battre «en plaine à plat, à découvert». L'ennemi le +suit. + +Le 27 juillet, l'avant-garde française, composée surtout de milices que +précédait l'oriflamme, avait franchi le pont de Bouvines, sur la Marque. +La journée était belle et le soleil de midi flamboyait. Le roi se +délassait un moment, et mangeait au pied d'un frêne, tout près d'une +église dédiée à saint Pierre, quand des messagers accoururent, annonçant +à grandes clameurs que l'ennemi arrivait, et qu'il avait engagé l'action +contre l'arrière-garde qui pliait. + +Philippe se lève, embrasse à grands bras les chevaliers de sa maison, +Montmorency et Guillaume des Barres, et Michel de Harnes, et Mauvoisin, +et Gérard la Truie, celui-ci venu de Lorraine tout exprès pour combattre +les Allemands. Puis, le roi entre dans l'église. Il n'est pas vrai qu'il +déposa sa couronne sur l'autel pour l'offrir au plus vaillant, car le +roi de France était, par profession, le plus vaillant, et sa couronne ne +lui appartenait pas. Dieu l'avait commise à Hugues de France et à la +race qui sortirait des reins de ce prince jusqu'à la consommation des +siècles. + +Aussi bien n'était-ce pas le temps de discourir. Le roi pria +brièvement. Je voudrais bien qu'il eût dit la prière que lui prête un +chantre français de la bataille, car elle est bien jolie: «Seigneur, je +ne suis qu'un homme, mais je suis roi de France! Vous devez me garder, +sans manque. Gardez-moi et vous ferez bien. Car par moi vous ne perdrez +rien. Or donc, chevauchez, je vous suivrai, et partout après vous +j'irai....» + +Il sort de l'église, «rayonnant de joie, comme si on l'eût invité à une +noce». Il monte à cheval, et, «haut sur son haut destrier,» se précipite +dans l'avant-garde ennemie, qu'il arrête par son choc. Après quoi, il +retourne vers les siens, qui se mettent en bataille. + +Les deux armées s'allongent l'une en face de l'autre. On n'entend pas un +mot: + + L'un ost ne l'autre mot ne sonne.... + +Philippe adresse aux siens un petit sermon. Il leur dit que toute sa foi +est en Dieu, qu'Otton, excommunié par le seigneur pape, ne peut manquer +d'être vaincu: «Nous, nous sommes chrétiens, nous jouissons de la +communion et de la paix de Sainte Église... Dieu, malgré nos péchés, +nous accordera la victoire sur ses ennemis et sur les nôtres.» Les +chevaliers lui demandent sa bénédiction. Le roi, élevant la main, les +bénit. Les trompes sonnent «à grans alaines et alonges». Le chapelain +placé derrière Philippe entonne avec son clerc le psaume: «Béni soit le +Seigneur, qui est ma force et qui instruit mes mains au combat»; puis +le: «Seigneur, le roi se réjouira en votre force». Jusqu'à la fin, «ils +chantèrent comme ils purent, car les larmes s'échappaient de leurs yeux +et les sanglots se mêlaient à leurs chants». + +Ainsi parle le propre chapelain de Philippe, Guillaume le Breton, qui +nous a conté la bataille en prose et en vers. Mais quelles scènes à +tenter les artistes de la commémoration de Bouvines! Quel geste que +celui de la bénédiction par un roi qui est à la fois prêtre et +chevalier, Moïse et Aaron! + + * * * * * + +La bataille dura de midi jusqu'au soleil couché. Elle fut très belle. + +Les fronts adverses s'étendaient tout voisins l'un de l'autre, l'aile +gauche française et l'aile droite ennemie vers la Marque, la première +gardant le pont de Bouvines. + +A notre aile gauche étaient Dreux et son frère Philippe, évêque de +Beauvais; puis Nivelle et Saint-Waléry. A l'aile droite impériale, +Boulogne et Boves, deux vassaux traîtres au roi de France, puis +Audenarde et Salisbury. A notre droite, Champagne, Montmorency, +Bourgogne, Saint-Pol, Beaumont, Melun et Guérin, l'évêque de Senlis; en +face, Flandre. Aux deux centres, Philippe et Otton. + +Sur tous les points, excepté à notre aile droite et à l'aile gauche +ennemie, où il n'y avait que de la cavalerie, l'infanterie était rangée +devant les chevaux, en masse trois fois plus profonde chez les Impériaux +que chez les Français. + +Près de Philippe, Montigny, un chevalier pauvre mais vaillant (c'est la +vaillance et la force corporelle qui importaient) levait la bannière +rouge fleurdelisée. Près d'Otton, sur un char doré, se dressait un pal, +autour duquel s'entortillait un dragon, ouvrant une large gueule et dont +la queue et les ailes se gonflaient et s'agitaient au moindre souffle; +au-dessus du monstre planait l'aigle de l'empire aux ailes d'or. + +Otton apercevait la bannière rouge, et Philippe l'aigle d'or. Aucun +obstacle entre les deux armées; elles allaient se heurter poitrine +contre poitrine, sous le grand soleil. Philippe avait le champ de +bataille désiré; c'était comme dit le bon chapelain, un bien bel endroit +pour se tuer: _dignus cæde locus_. + +La journée fut commandée, non par le roi, mais, comme nous dirions +aujourd'hui, par son chef d'état-major général, Guérin de Montaigu, un +religieux, frère profès de l'Ordre du Temple, évêque de Senlis, une des +meilleures têtes de France et le principal conseiller de la couronne. +Guérin ne tira point l'épée, puisque l'Église défend de verser le sang; +mais il plaça les troupes, exhorta les chefs et les soldats, leur +parlant de Dieu et du roi, de leur foi et de leur vaillance, et de +l'honneur de la nation. + +Guérin était un vrai général, qui trouva un bon plan sur le terrain +même: l'aile gauche et le centre devaient tenir ferme, pendant que +l'aile droite attaquerait Ferrand, et, après l'avoir défait, se +précipiterait sur le centre ennemi. + +Otton, au contraire, cédant à la colère, «qui conseille mal sur le champ +de bataille,» voulait jeter sur le centre français les plus grandes +forces possibles empruntées à toute sa ligne, et s'y porter lui-même +pour saisir le roi mort ou vif, car cet empereur d'Allemagne disait: «Si +le roi de France n'existait pas, nous n'aurions à redouter sur terre +aucun ennemi.» + +Notre armée était mieux commandée que la sienne et plus mobile. Elle +était formée par sections qui se déplaçaient aisément et combinaient +avec rapidité les troupes à pied et les troupes à cheval. Notre +cavalerie échelonnée allait combattre à tour de rôle, pendant que celle +de l'ennemi donnerait en masse toute la journée. Si peu nombreux que +nous fussions, nous avions des troupes de soutien. Les nôtres enfin +étaient plus adroits dans l'escrime à cheval. Ils avaient le coup +d'œil plus prompt et la résolution plus claire. Pour la bravoure, les +adversaires se valaient. + +Sur le fond de la grande mêlée se détachent des épisodes héroïques. + +A notre droite, Champagne arrête Flandre par une charge furieuse, au +moment où celui-ci, pour obéir à l'ordre d'Otton, se porte contre le +centre français. L'aile gauche ennemie, affaiblie par le départ de +Ferrand, est assaillie par Bourgogne, Saint-Pol, Montmorency, Beaumont +et Melun. Ici, Saint-Pol est le héros de la journée. Il traverse la +chevalerie flamande, à fond de train, ne s'engage pas; arrivé derrière +les lignes, il forme en demi-cercle ses cavaliers, et charge à revers +sur un autre point enveloppant dans cette courbe les ennemis qu'il +culbute. Puis il se repose et recommence. Après une de ces charges, il +aperçoit un de ses chevaliers retenu dans les rangs des Flamands. Il se +penche sur son cheval dont il embrasse le cou à deux bras, presse la +bête à grands coups d'éperon, rompt le cercle qui entoure son homme, se +redresse, tire l'épée, frappe, dégage le chevalier et rejoint son poste +de repos, accablé de coups, mais invulnérable sous son armure. + +Cependant, au centre, le roi de France est en grand péril. L'énorme +masse des piétons flamands pénètre en coin à travers les milices +françaises et s'approche de Philippe, que l'empereur s'apprête à +charger. Alors, pendant que le roi, avec une partie des siens, tient +tête aux communiers, Guillaume des Barres et d'autres chevaliers, +traversant ou tournant l'infanterie flamande vont se placer derrière +elle, face à Otton qui la suit. Étrange mêlée! Philippe avait devant lui +les fantassins flamands, au delà Guillaume des Barres, qui lui tournait +le dos et chargeait Otton. + +Le roi de France bouscule la piétaille pour rejoindre ses chevaliers, +mais cette foule l'arrête. Avec ses lances, pointues comme une alène ou +armées d'un crochet saillant, elle fait le siège de Philippe,--car un +chevalier était une fortification qui marchait et combattait. + +Le roi tenait bon, solide en selle, n'inclinant ni à droite ni à gauche, +frappant, tuant, avançant toujours. Mais le crochet d'une pique a +pénétré sous le menton et s'est pris dans les mailles du haubert. +Philippe, pour l'arracher, tire, se penche en avant; une poussée le fait +tomber sous son cheval. Les piques et toutes les armes s'abaissent sur +lui. «Ainsi, dit le chapelain qui sans doute ne chantait plus, le roi +étendu sur une place indigne de lui, n'y pût même jouir du repos qu'on +trouve à être couché.» + +Heureusement l'étoffe de fer est très solide. Les pointes roturières ne +trouvent pas le chemin de la vie du roi de France. L'escorte de Philippe +fait un effort suprème; Montigny agite la bannière. Tous appellent à la +rescousse Guillaume des Barres par le cri: «Aux Barres! aux Barres!» +Quand Guillaume des Barres «oï tex paroles», il laissa une partie de ses +chevaliers devant Otton, se jeta sur les Flamands qu'il prit à revers, +et arriva auprès du roi. Philippe s'était relevé «par la force qui lui +était naturelle»; il se remit en selle. Dès lors, ce fut un immense +massacre de cette infanterie débandée. Jusqu'au soir, Philippe et ses +chevaliers tuèrent et tuèrent ces vilains, qui avaient osé s'attaquer à +la personne sacrée du roi de France. + +Guillaume des Barres a regagné son poste devant Otton. Il s'acharne +contre l'empereur avec Pierre Mauvoisin et Gérard la Truie. Pierre a +saisi la bride du cheval impérial. Gérard la Truie frappe Otton en +pleine poitrine d'un coup qui s'émousse; il redouble, mais le cheval, +qui fait un mouvement de tête, reçoit la pointe dans l'œil, se lève +sur les pieds de derrière, dégage sa bride, tourne et s'emporte. +Guillaume le suit à fond de train. Le cheval d'Otton s'abat, tué par sa +blessure; un des hommes de l'empereur lui donne le sien, mais Guillaume +l'a rejoint. Déjà il avait saisi l'empereur par derrière, enfonçant ses +doigts vigoureux entre le casque et le cou, quand un des Allemands +frappe au flanc le cheval du Français, qui tombe à terre. + +Ainsi fut sauvé des mains du plus redoutable jouteur de la chrétienté +Otton, l'empereur excommunié, mais le péril lui avait fait perdre +l'esprit. «Et s'en alla li empereires en Allemaigne,» dit un +chroniqueur. Otton continua de courir, en effet, et ne s'arrêta qu'à +Valenciennes. Quant à Guillaume, presque seul en arrière des lignes +ennemies, entouré, harcelé, il fait front partout, jusqu'à ce qu'il soit +délivré par une charge du sire de Saint-Waléry. + +La fuite d'Otton n'arrêta point la lutte. Chevaliers d'Allemagne et +chevaliers de France s'embrassèrent en étreintes mortelles. Jetés bas +par leurs chevaux éventrés, ils s'empoignaient. C'étaient des corps à +corps sans nombre, car il n'y avait plus d'espace pour les coups d'épée. +Un géant parmi les chevaliers de France, Étienne de Longchamp, «homme +aux membres immenses, qui ajoutait la vigueur à son immensité et +l'audace à sa force,» saisissait les Allemands par le cou ou par les +reins et, sans blessure, les tuait. Un de ses adversaires, près +d'expirer, enfonça son fer dans la petite «fenêtre» du heaume d'Étienne. +Ils tombèrent l'un sur l'autre, morts à quelques pas du roi de France +qui les regardait. + +Avant la fin de la journée, la plupart des Allemands étaient pris. Au +centre de la bataille, l'ennemi, sans direction, combattait sans +espoir. + + * * * * * + +A notre gauche, la journée fut un moment compromise. Le comte de Dreux, +qui était le plus proche du centre, fut assailli par le traître +Boulogne. Celui-ci avait fait de son infanterie rangée en cercle une +forteresse, qui s'ouvrait pour laisser passer ses charges, le +recueillait au retour et se refermait, piques baissées. + +Plus loin, à notre extrême gauche, Ponthieu avait affaire à Salisbury et +à son infanterie. Là se trouvaient les plus redoutables des fantassins, +les Brabançons. Ponthieu s'usa contre leurs piques, qui éventrèrent ses +chevaux. Salisbury le mit alors en tel désordre qu'il eût pu s'emparer +du pont de Bouvines. + +C'est sans doute à ce moment que les sergents à masse, gardes du corps +du roi, qui étaient chargés de la défense du pont, promirent à +Notre-Dame de lui bâtir une belle église si elle daignait leur être +secourable. Mais Salisbury laisse Ponthieu se défendre contre les +Brabançons «avec ses pieds et avec ses mains», l'épée des chevaliers +démontés ne pouvant rien contre les piques. Ponthieu sera enfin délivré +de ces communiers par ses propres communes. Quant à l'Anglais, il se +tourne vers le comte de Dreux, qui est toujours aux prises avec +Boulogne. Il va le prendre en flanc, mais l'évêque de Beauvais voit le +péril du comte son frère. + +Ce prélat, à sa façon, observait les lois de Sainte Église. Comme Guérin +de Senlis, il ne portait pas l'épée, qui verse le sang: il tenait une +masse d'armes et son bras était assez fort pour la lever, l'abaisser, la +relever et l'abaisser encore. Chaque coup tombait comme un boulet, +broyant un crâne; la masse d'armes agissait comme le canon, un canon qui +avait un mètre de portée. Le fort évêque cassa ainsi, selon le mot de +l'Écriture, la tête de beaucoup, entre autres celle de Salisbury, «qu'il +envoya jeter sur la terre le dessin de son long corps». + +Après cette charge de l'évêque et de ses chevaliers, les Anglais, +affolés, disparurent. A notre gauche, Boulogne seul tenait encore dans +sa tour vivante, d'où partaient ses sorties furieuses. + +La victoire enfin se décida, là où les Français avaient pris +l'offensive, à l'aile droite. + +Saint-Pol et Montmorency, quand ils ont exterminé l'extrême aile gauche +impériale, se joignent contre Ferrand à Champagne et à Bourgogne. +Ferrand ne s'était pas reposé, pas une minute! Criblé de coups, blessé, +assailli par trois adversaires, il se rend «hors de souffle, à force +d'avoir combattu». Tous les siens furent tués ou pris, hormis ceux qui +honteusement s'enfuirent. + +Ce fut alors, sur tout le champ de bataille, la débandade de l'ennemi. + +Guillaume, le chapelain, voit se confondre dans la panique Ardennais, +Saxons, Allemands, Flamands et Anglais. Au centre demeurent sept cents +piétons de Brabant, ferme épave de cette infanterie qui avait pénétré +jusqu'au roi Philippe, reste d'un massacre qui avait duré tout le jour. +Chargés par Saint-Waléry, ils sont tués jusqu'au dernier. + +Le soleil descendait vers l'Océan. Ses derniers rayons éclairèrent un +spectacle superbe. De tous les ennemis de Philippe, un seul, «les flancs +découverts par la déroute,» continuait à se battre: c'était Boulogne. +Les Français, oubliant sa trahison, admiraient le héros désespéré «dont +la bravoure innée attestait la naissance française». Le bon chapelain +décrit ce personnage «fantastique», qui se détachait sur ce fond de +soleil couchant: Boulogne, dont l'épée avait été brisée, tenait un frêne +dans sa main. Sur son heaume se dressaient deux noirs fanons de baleine. + +Le roi envoie contre lui trois mille cavaliers qui le coupent de sa +retraite vers la tour vivante. Celle-ci est bientôt détruite. L'escorte +de Boulogne, assaillie de toutes parts, se disperse. Dans le champ +immense, «bouillonnant de fuyards», le comte ne garde plus auprès de lui +que cinq fidèles. Une idée folle lui passe par la tête. Il pique vers le +roi, résolu à mourir en le tuant. Mais Pierre de La Tournelle se glisse +sous son cheval, qu'il frappe d'un coup de poignard. Boulogne gît sur le +dos, la cuisse droite sous son cheval mort. Plusieurs se précipitent +pour le prendre; il se débat. Un valet, du nom de Cornu, lui enlève son +casque, lui laboure le visage de son couteau, dont il essaye ensuite de +faire passer la pointe sous les pans du haubert. Mais l'évêque de Senlis +survient, et Boulogne, qui le reconnaît, se rend à lui. Ce n'est qu'une +feinte: le prisonnier aperçoit un groupe de cavaliers, commandé par +Audenarde, qui s'efforce de pénétrer jusqu'à lui. Pour atteindre son +libérateur, il fait semblant de ne pouvoir se tenir debout; mais ses +gardiens l'accablent de coups, le forcent à monter sur un roussin et +l'emmènent, pendant que Gérard la Truie met la main sur Audenarde. + +C'était fini, et le soleil pouvait se coucher. + +E. LAVISSE, _La bataille de Bouvines_, Paris, typ. G. Née, +s. d., in-12. + + +III.--LOUIS IX ET L'ÉGLISE. + +On a longtemps attribué à Louis IX, sous le nom de Pragmatique, une +soi-disant ordonnance, datée du mois de mars 1269, qui aurait prohibé +les collations irrégulières (art. 1), la simonie (art. 3), et interdit +les tributs onéreux que percevait la cour de Rome sur le clergé du +royaume (art. 5). Cet acte est faux: il a été fabriqué au XVe siècle, +par des gens qui n'étaient pas au courant des formules en usage dans la +chancellerie des Capétiens directs, en vue de donner à la Pragmatique +Sanction de Charles VII un précédent vénérable. Mais, s'ils ont eu +raison d'en contester, pour des raisons diplomatiques, l'authenticité, +certains historiens ont eu tort d'y dénoncer, en outre, des +invraisemblances historiques. La Pragmatique, disent-ils, est fausse, +car elle suppose l'existence en 1269 des collations irrégulières et de +la simonie, tandis que ces abus n'existaient pas encore à cette date; +elle est fausse, car il y est dit que des diocèses sont misérablement +appauvris par les levées d'argent faites au profit de la cour de Rome, +alors que ces collectes étaient inconnues au XIIIe siècle; elle est +fausse, enfin, car elle suppose chez son auteur «une vigoureuse +indépendance vis-à-vis du Saint-Siège qui répugne absolument au +caractère de Louis IX».--Nous savons que le caractère de Louis IX +n'était nullement celui que des modernes, mal informés, lui ont prêté, +d'après les hagiographes. Il est très facile de montrer que les autres +arguments des adversaires de la Pragmatique sont aussi ruinés par les +faits. + +C'est, en effet, au XIIIe siècle que se posa clairement en Occident +ce redoutable problème des droits du siège apostolique sur les biens des +églises locales, qui était encore pendant sous Charles VII.--La +propriété des biens ecclésiastiques, dont les églises locales avaient la +jouissance, appartenait-elle au pape, à Dieu, à l'Église universelle, +aux pauvres? La théorie s'était formée à Rome que ces biens faisaient +partie du patrimoine pontifical, et que le pape avait, par conséquent, +le droit d'en disposer, d'en imposer les détenteurs. Au synode de +Londres, en 1256, un collecteur pontifical déclara expressément que +«toutes les églises sont au pape, _Omnes ecclesiæ sunt domini papæ_». +Par là se trouvaient lésés à la fois les clercs, menacés de charges +pécuniaires, et les patrons laïques, les seigneurs, les rois, qui, de +leur côté, se considéraient, à titre de représentants des anciens +fondateurs des églises, comme autorisés à profiter de leurs richesses, +en cas de nécessité, et qui ne pouvaient voir, en tout cas, avec +plaisir, l'argent des clercs émigrer dans les coffres des Romains. +Clercs, rois et seigneurs avaient laissé cependant s'introduire, depuis +le temps d'Innocent III, sans en accepter, il est vrai, le principe +juridique, la coutume des exactions pontificales: les papes taxèrent +d'abord les églises, avec le consentement des princes et des prélats, +pour les besoins de la Terre Sainte, de la Croisade, des Latins de +Constantinople; ils les taxèrent ensuite pour les besoins de leur lutte +contre les Hohenstauffen et de leur politique en général. En France, le +clergé s'était d'abord prêté docilement à cette extension des droits du +pape; le cardinal de Palestrina, légat de Grégoire IX, lui avait +extorqué de grosses sommes; Innocent IV, dès son arrivée à Lyon, avait +reçu des abbés de Cîteaux et de Cluny, d'Eudes Clément, abbé de +Saint-Denis, et de l'archevêque de Rouen, des libéralités considérables. +Le pape était dès lors si persuadé de ses droits de réquisition sur +l'Église de France qu'en mai 1247 il avait écrit à l'archevêque de +Narbonne, à l'abbé de Vendôme et sans doute à d'autres prélats, pour +leur demander, non plus seulement de l'argent, mais des soldats, qui +l'aidassent à repousser les agressions de l'empereur. Le clergé anglais, +traité par Innocent IV de la même manière, protestait vivement. Un très +précieux document, que Mathieu de Paris, en le transcrivant à la fin de +sa Chronique, a préservé de la destruction, nous apprend ce que le +gouvernement de Louis IX pensa de ces nouveautés. + +[Illustration: Saint Louis, d'après une statuette en bois du musée de +Cluny.] + +Six mois après la publication du manifeste des barons de France contre +le clergé, le 2 mai 1247, les évêques de Soissons et de Troyes, au nom +des prélats, l'archidiacre de Tours et le prévôt de la cathédrale de +Rouen, au nom des chapitres et du clergé inférieur, et le maréchal de +France Ferri Pasté, au nom du roi, exposèrent à Innocent IV, en présence +de sa cour, les griefs suivants: le Saint-Siège usurpait la juridiction +des ordinaires; il inondait le royaume d'Italiens qu'il pourvoyait, au +détriment des nationaux, de pensions et de bénéfices; ses demandes +d'argent, les exactions de ses agents ruinaient les églises locales. La +réponse du pape fut vague: il était prêt à révoquer en temps et lieu les +abus commis, s'il y avait eu de la part de l'Église de récentes +usurpations, ce que toutefois il ne croyait pas, mais il ne changerait +rien aux droits dont il était en possession _vel quasi_. C'était le +temps où Louis IX s'apprêtait à protéger la personne d'Innocent contre +les entreprises de Frédéric II: on a conjecturé (car les archives du +XIIIe siècle sont si mutilées que la chronologie des événements les +plus importants est incertaine), on a conjecturé qu'il profita de cette +circonstance, où le pape était son obligé, pour lui adresser des +représentations sévères. Mécontent de la réponse faite à Ferri Pasté, +il envoya d'autres personnes, dont les noms sont inconnus, qui, +probablement au mois de juin, réitérèrent en ces termes les plaintes du +mois de mai: «Le roi notre maître, déclarèrent ces officiers, a +longtemps supporté, à grand'peine, le tort qu'on fait à l'Église de +France, et par conséquent à lui-même, à son royaume. De peur que son +exemple ne poussât les autres souverains à prendre contre l'Église +romaine une attitude hostile, il s'est tu, en prince chrétien et +dévoué...; mais, voyant aujourd'hui que sa patience reste sans effet, +que chaque jour amène de nouveaux griefs, après en avoir longtemps +délibéré, il nous a envoyés vous exposer ses droits et vous faire part +de ses avis.» Récemment, les barons, «au colloque de Pontoise», ont +reproché au roi de laisser détruire son royaume; «leur émotion a gagné +toute la France, où le dévouement traditionnel à l'Église romaine est +prêt de s'éteindre, et de faire place à la haine. Que se passera-t-il +dans les autres pays, si le Saint-Siège perd l'affection de ce peuple, +naguère fidèle entre tous? Déjà les laïques n'obéissent à l'Église que +par crainte du pouvoir royal. Quant aux clercs, Dieu sait, et chacun +sait, de quel cœur ils portent le joug qu'on leur impose. Cet état si +grave tient à ce que le pape donne au monde le spectacle de choses +nouvelles, extraordinaires.»--Ces choses, l'homme du roi les énumère +dans un discours nourri de faits précis, semé de maximes générales et +d'apophtegmes historiques: «Il est inouï de voir le Saint-Siège, chaque +fois qu'il se trouve dans le besoin, imposer à l'Église de France des +subsides, des contributions prises sur le temporel, quand le temporel +des églises, même si l'on s'en rapporte au droit canon, ne relève que du +roi, ne peut être imposé que par lui. Il est inouï d'entendre par le +monde cette parole: «Donnez-moi tant, ou je vous excommunie....» +L'Église [de Rome], qui n'a plus le souvenir de sa simplicité primitive, +est étouffée par ses richesses, qui ont produit dans son sein l'avarice, +avec toutes ses conséquences. Ces exactions se commettent aux frais de +l'ordre sacerdotal, qui toujours, même chez les Égyptiens et les anciens +Gaulois, a été exempt de toutes prestations. Ce système a été pour la +première fois mis en pratique par le cardinal-évêque de Préneste, qui, +lors de sa légation en France, a imposé des procurations pécuniaires à +toutes les églises du royaume; il faisait venir un à un les +ecclésiastiques, et, après leur avoir arraché la promesse d'être +discrets, il disait: «Je vous ordonne de payer telle somme à l'ordre du +pape, dans tel délai, à tel endroit, et sachez que faute de cela, vous +serez excommunié». Le roi, qui en fut informé, le manda et lui fit +promettre de renoncer à ces procédés.... Mais, depuis qu'Innocent est +venu habiter Lyon, les abus ont recommencé[69].... Alors que tous les +membres du clergé français rivalisaient de zèle, comme c'était leur +devoir, le pape a envoyé en France un nonce qui s'est mis à imiter en +tout le cardinal de Préneste. Le roi s'est opposé à ces nouvelles +exactions, puis il a engagé son clergé à se soumettre, par pure +générosité, au subside pour l'Empire d'Orient et au dixième de Terre +Sainte. Depuis lors les envoyés pontificaux sont revenus; le pape a +écrit au clergé de lui envoyer des troupes [pour l'aider contre +l'Empereur][70].... En ce moment même, les frères Mineurs font, pour +leur compte, une nouvelle collecte: en Bourgogne, ils ont été jusqu'à +convoquer les chapitres des cathédrales et les évêques eux-mêmes, et à +leur enjoindre de verser, dans la quinzaine de Pâques, le septième de +tous leurs revenus ecclésiastiques...; ailleurs, c'est le cinquième +qu'on exige.... Le roi ne peut tolérer que l'on dépouille ainsi les +églises de son royaume, fondées par ses ancêtres...; il entend, en +effet, se réserver, _pro sua et regni sui necessitate_, leurs trésors, +dont il est libre d'user comme de ses propres biens[71].»--Voilà pour +les exactions de Rome. Le mémoire insiste ensuite, avec autant de +véhémence, sur l'avidité personnelle des envoyés pontificaux qui +parcourent le royaume, et sur les collations de bénéfices que le +Saint-Siège se permet: «Les églises sont appauvries par une foule de +provisions et de pensions.... Que le Saint-Siège use de modération! Que +la première de toutes les églises n'abuse pas de sa suprématie pour +dépouiller les autres! Innocent III, Honorius III, Grégoire IX ont +distribué autour d'eux beaucoup de prébendes françaises, mais les +prédécesseurs d'Innocent IV n'ont pas conféré tous ensemble autant de +bénéfices que lui seul pendant les années encore peu nombreuses de son +pontificat. Si le prochain pape suivait la même progression, le clergé +de France n'aurait plus d'autre ressource que de le fuir ou de le mettre +en fuite. Les choses en sont déjà venues à un tel point que les évêques +ne peuvent plus pourvoir leurs clercs lettrés, ni les personnes +honorables de leurs diocèses, et en cela on porte préjudice au roi, +comme à tous les nobles du royaume, dont les fils et les amis étaient +jusqu'à présent pourvus dans les églises, auxquelles ils apportaient en +retour des avantages spirituels et temporels. Aujourd'hui on préfère des +étrangers, des inconnus, qui ne résident même pas, aux gens du pays. Et +c'est au nom de ces étrangers que les biens des églises sont emportés +hors du royaume, sans qu'on songe à la volonté des fondateurs, d'où ne +résultent pour l'Église romaine que la haine et le scandale.» + +[Illustration: Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe +siècle, d'après sa pierre tombale. (H. Bordier, _Philippe de Remi, sire +de Beaumanoir_, Paris, 1869, in-8º.)] + +Le Mémoire du mois de juin 1247 (dont l'authenticité n'est pas douteuse) +démontre amplement que les abus condamnés par la fausse Pragmatique +florissaient déjà au XIIIe siècle. Toutefois la différence est grande +entre la Pragmatique et le Mémoire: celui-ci, quoiqu'il soit rédigé avec +fermeté, n'est après tout qu'une requête; il se termine par des +protestations d'attachement et de condoléance: «Le roi compatit fort aux +embarras du pape; mais, quelle que soit son affection, il doit +travailler de tout son pouvoir à conserver intacts le bon état, les +libertés et les coutumes du royaume que Dieu lui a confié»; la +Pragmatique, au contraire, se présente comme une ordonnance royale pour +la réformation de l'Église, faite sans l'approbation de l'Église. Le +Mémoire demande l'atténuation, plutôt que la suppression, des maux qu'il +dénonce; la Pragmatique proclame des principes de droit public. Enfin, +si Louis IX avait osé prendre des mesures aussi radicales que celles de +la Pragmatique, elles auraient eu, sans doute, quelque efficacité; pour +le Mémoire, «il produisit, dit Mathieu de Paris, une vive impression, +mais l'émotion qu'il causa est restée, jusqu'à présent, sans résultat». + +«Nous ne savons pas, dit le dernier historien d'Innocent IV, si les +levées de subsides pour l'Église romaine ont été continuées en France +après 1247. Quant aux provisions, le pape, après les avoir pratiquées +avec quelque excès jusqu'en 1247, en diminua le nombre pendant un +certain temps, mais, à la fin du pontificat, les nominations de clercs +étrangers, dont s'était plaint saint Louis, reparurent avec une nouvelle +persistance[72].» Sous les successeurs d'Innocent, la France et l'Europe +furent sillonnées, plus que jamais, par les «marchands» et les +banquiers du pape, chargés de recueillir, pour le compte de Rome, +l'argent des centièmes et des dixièmes. Et les plaintes du clergé +s'élevèrent, plus hautes d'année en année. Au mois d'août 1262, un +synode de prélats français refusa d'accorder à Urbain IV le subside que +son mandataire les priait de consentir: «l'Église des Gaules gémissait +depuis trop longtemps sous des charges trop pesantes; elle avait versé +des sommes énormes pour la croisade, pour le Saint-Siège; elle ne +pensait pas que des sacrifices nouveaux fussent suffisamment motivés». +Urbain IV passa outre, et en même temps qu'il pressait la levée du +centième pour la Terre Sainte, il imposa, l'année suivante, des décimes +pour la croisade de Sicile, pour la croisade pontificale contre Manfred. +«On payait alors, dit un chroniqueur limousin, la décime pour Charles +d'Anjou et le centième pour la Terre Sainte. L'archevêque de Tyr était +chargé de la levée du centième; Simon, cardinal de Sainte-Cécile, était +le collecteur général de la décime. Bien que ce cardinal fût français de +naissance et eût été chancelier du roi de France, quand il était +trésorier de l'église de Tours, il connaissait parfaitement les usages +de Rome pour ronger et dévorer les bourses, _bene didicerat morem +Romanorum ad bursarum corrosionem_. Je ne saurais dire toutes les +exactions et les violences qui furent commises à l'occasion de cette +décime et dans l'intérêt des collecteurs.» En 1265, c'est Clément IV qui +demande de nouveau aux clercs de France des subsides, en invoquant les +nécessités de l'Église et le péril de son champion en Italie, Charles +d'Anjou. Les décimes d'Urbain IV n'avaient pas suffi, et, quoique le +produit du centième pour la Terre Sainte eût été détourné de sa +destination, appliqué aux frais des guerres ultramontaines, il fallait +de l'argent encore. Cette fois l'assemblée de la province de Reims +protesta par un manifeste, où, se disant accablée par les tributs +précédemment imposés, elle parlait de sa «servitude», et rappelait que +le schisme de l'Église grecque avait eu pour cause l'avarice et +l'avidité des Romains: «plutôt que d'obtempérer aux ordres du pape, elle +se déclarait prête à braver l'excommunication, car, elle en était +persuadée, la rapacité de la Curie ne cesserait que le jour où +cesseraient l'obéissance et le dévouement du clergé....» + +[Illustration: Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'après sa pierre +tombale.] + +Si Louis IX l'avait voulu, il aurait certainement empêché Urbain IV et +Clément IV, papes français, dévoués à sa personne, de continuer, à +l'égard de l'Église gallicane, les procédés d'Innocent. Mais il ne le +voulut pas. La levée de la décime d'Urbain IV se fit, au contraire, avec +son assentiment, et grâce à son appui, _per compulsionem regis_. Comment +expliquer cette complaisance, après ce qui s'était dit à Lyon en 1247? +On le voit très clairement. En 1247 le roi avait blâmé d'autant plus +sévèrement les exactions pontificales qu'elles étaient alors destinées à +alimenter contre l'Empereur une guerre qu'il n'approuvait pas et +qu'elles faisaient le plus grand tort aux perceptions pour la croisade. +Urbain IV et Clément IV ont prodigué au roi les subsides qu'il sollicita +d'eux en vue de l'expédition d'outre-mer, et leurs exactions étaient +destinées à soutenir une entreprise,--celle de Charles d'Anjou, son +frère,--qu'il n'avait pas encouragée, sans doute, mais qu'il ne lui +appartenait pas d'entraver. D'ailleurs, même en 1247, il n'avait pas +contesté formellement le droit pontifical d'imposer. Comme tous les +princes de son temps, il le reconnut tacitement, à condition d'en +surveiller l'exercice, et, parfois, d'en profiter. C'est plus tard que +la redoutable question de la propriété des biens d'Église fut, pour la +première fois, discutée et tranchée en principe: elle est au fond du +premier Différend entre Philippe et Boniface. + +CH.-V. LANGLOIS, Extrait d'un ouvrage en +préparation (1895). + + +IV.--LOUIS IX ET LES VILLES. + +LES PASTOUREAUX. + +Au XIIIe siècle, les «Communes» en décadence n'étaient plus assez +turbulentes, assez puissantes, pour que la couronne eût à les craindre. +Elles n'ont jamais causé d'embarras au gouvernement de Louis IX. C'est +sous le règne de Louis IX, au contraire, que le pouvoir royal commença +d'intervenir avec succès dans les affaires des communes. Vers 1256, une +ordonnance royale imposa à toutes les villes de Normandie une +constitution très analogue aux Établissements de Rouen: le maire serait +choisi chaque année par le roi, sur une liste de trois candidats dressée +par le maire sortant de charge et les prud'hommes du lieu; les communes +furent, en outre, obligées à soumettre, chaque année, en novembre, leurs +comptes à des commissaires du roi; elles furent invitées à ne passer +aucun contrat, à ne consentir aucun don--sauf les «pots de vin»--sans +l'autorisation royale. Une autre ordonnance, sans doute un peu +postérieure, disposant pour toute la France, généralisa le régime +nouveau de tutelle administrative et financière et d'uniformité: «Tous +les maires de France» seront faits, chaque année, le même jour, le +lendemain de la Saint-Simon et Saint-Jude; à l'octave de la +Saint-Martin, l'ancien maire et quatre prud'hommes de la ville (dont +quelques-uns choisis parmi ceux qui auront eu le maniement des deniers +communaux), viendront à Paris «pour rendre compte à nos gens de leurs +recettes et de leurs dépenses». On a conservé quelques-uns des comptes +présentés aux gens du roi en exécution de ces règlements. Le rédacteur +de l'Ordonnance se proposait certainement de prévenir les malversations, +les dépenses somptuaires, les désordres qui avaient contribué à amener +la ruine des villes libres, alors surchargées pour la plupart de dettes +excessivement lourdes. Mais se rendait-il compte que les exigences des +rois étaient aussi pour quelque chose dans la triste situation des +finances communales? Blanche de Castille avait souvent employé les +milices des communes; Louis IX s'en servit aussi; les communes avaient +pris l'habitude de prêter au roi, pour ses besoins, de l'argent que le +gouvernement royal avait pris, de son côté, l'habitude de ne pas rendre. +«Quand le roi alla outre-mer, disait le magistrat de la ville de Noyon, +le 7 avril 1260, nous lui donnâmes 1500 livres, et, quand il fut +outre-mer, la reine nous ayant fait entendre que le roi avait besoin de +deniers, nous lui donnâmes 500 livres. Quand le roi revint d'outre-mer, +nous lui prêtâmes 600 livres, mais nous n'en recouvrâmes que 100 et nous +lui fîmes abandon du reste. Quand le roi fit sa paix avec le roi +d'Angleterre, nous lui en donnâmes 1200. Et, chaque année, nous devons +au roi 200 livres tournois pour cause de la commune que nous tenons de +lui, et nos présents aux allants et venants nous coûtent bien, bon an +mal an, 100 livres ou plus. Et quand le comte d'Anjou, frère du roi, fut +en Hainaut, on nous fit savoir qu'il avait besoin de vin; nous lui en +envoyâmes dix tonneaux, qui nous coûtèrent 100 livres, avec le +transport. Après, il nous fit savoir qu'il avait besoin de sergents pour +garder son fief; nous lui en envoyâmes cinq cents qui nous coûtèrent au +moins 500 livres. Quand ledit comte fut à Saint-Quentin, il manda la +commune de Noyon, et elle y alla pour garder son corps, ce qui nous +coûta bien 600 livres, et la ville de Noyon fit tout cela pour le comte +en l'honneur du roi. Après, au départ de l'armée, on nous fit savoir que +le comte avait besoin d'argent et qu'il aurait vilenie si nous ne lui +aidions; nous lui prêtâmes 1200 livres, dont nous lui abandonnâmes 300 +pour avoir le reçu scellé des 900 autres.»--Ainsi, l'exploitation des +villes, si fidèles, si soumises, par le roi ou en son nom était une des +causes du déficit qui légitima leur mise en tutelle. Et les villes ne +protestèrent pas: les doléances de Noyon sont bien timides; on n'en +connaît pas de plus hardies. + +Au-dessous des prudentes aristocraties qui gouvernaient les communes, et +dans les campagnes, il y avait une immense plèbe obscure, souffrante et +barbare, qui ne comptait pas. Une seule fois, au temps de Louis IX, elle +émerge en pleine lumière historique, bouleversée par un orage, dans un +éclair.--A la nouvelle des malheurs du roi et des croisés en Égypte, +vers Pâques 1251, un grand courant de compassion agita les populations +mystiques, violentes, du nord de la France. Des bandes de misérables, +hommes, femmes et enfants, errèrent de village en village: elles +allaient délivrer le roi, conquérir Jérusalem. Bientôt, elles se +formèrent en horde. Un chef surgit. Qui était-ce? D'où venait-il? les +contemporains ne l'ont pas su; ils disent que c'était un vieillard, de +soixante ans ou environ, pâle, maigre, avec une longue barbe, qui +parlait d'une manière entraînante en français, en tiois et en latin; on +l'appelait le «maître de Hongrie»; il passait pour tenir, dans son poing +constamment fermé, la charte de la Sainte Vierge qui lui avait confié sa +mission. De Brabant, de Hainaut, de Flandre, de Picardie, une cohue de +«pastoureaux» roula en quelques semaines jusqu'à Paris, grossie en +chemin de vagabonds, de voleurs et de filles. Le peuple de France, s'il +faut en croire le franciscain Salimbene, était animé contre l'Église +officielle qui, après avoir recommandé l'expédition d'Égypte, +abandonnait les croisés à leur sort, des sentiments les plus hostiles: +«Les Français, dit Salimbene, blasphémaient en ce temps-là; quand les +frères prêcheurs et les frères mineurs demandaient l'aumône, les gens +grinçaient des dents et, à leur vue, donnaient à d'autres pauvres, en +disant: «Prends cela, au nom de Mahomet, plus puissant que le Christ». +Toujours est-il que les Pastoureaux, qui pourchassaient les clercs, +furent d'abord bien accueillis. Ceux d'Amiens, les tenant pour de +«saintes gens», les avaient ravitaillés. Dans Paris, ils étaient +soixante mille, avec armes et bannières. «Leur chef, écrivait à ses +frères d'Oxford le _custos_ des franciscains de Paris, viole la dignité +ecclésiastique; il maudit les sacrements; il bénit le peuple, il prêche, +il distribue des croix, il a inventé un nouveau baptême, il fait de faux +miracles, il tue les gens d'église. Lors de son arrivée à Paris, telle a +été l'émotion populaire contre les clercs que, en peu de jours, on en a +tué, jeté à l'eau, blessé un grand nombre; un curé qui disait sa messe a +été dépouillé de sa chasuble, on l'a couronné de roses, par +dérision....» Il paraît que le maître de Hongrie, reçu par la reine +Blanche soit à Maubuisson, soit dans une autre des résidences royales +des environs, l'avait si bien «enchantée que la reine et son conseil +tenaient pour bon tout ce qu'il faisait». On dit qu'il monta dans la +chaire de l'église Saint-Eustache et prêcha en costume d'évêque, mitre +en tête. En quittant Paris, les Pastoureaux, enivrés de leur popularité +et de leur force, se divisèrent en plusieurs corps. Les uns allèrent à +Rouen; ils pénétrèrent de force dans la cathédrale et dans la maison +archiépiscopale dont ils expulsèrent les clercs. D'autres, sous la +conduite du Maître, firent leur entrée triomphale à Orléans, le 11 juin; +là, le Maître prêcha encore; il y eut une bagarre où furent assommés des +clercs de l'Université; comme à Paris, comme à Rouen, comme à Amiens, +les bourgeois qui avaient ouvert les portes de leur ville, malgré les +représentations de l'évêque, ne s'opposèrent point aux excès. A Tours, +les franciscains et les dominicains eurent beaucoup à souffrir de la +fureur des Pastoureaux, qui les traînèrent dans les rues, à moitié nus, +pillèrent leurs églises et coupèrent, dit-on, le nez d'une statue de la +Vierge.--C'est alors, mais alors seulement, que l'on réussit à persuader +la reine de mettre la fin à de tels actes. Les clercs racontaient des +choses terribles sur le compte du Maître de Hongrie: c'était un moine +apostat, un nécromancien, instruit aux écoles de Tolède, qui avait +promis au sultan d'Égypte de lui livrer des chrétiens, les pauvres +diables qu'il entraînait à sa suite; il avait établi la polygamie dans +son camp. D'un si dangereux personnage, il fallait se débarrasser. +C'était facile: les Pastoureaux se dispersaient de plus en plus; il y en +avait maintenant en Normandie, en Anjou, en Bretagne, en Berry....--Du +jour où la protection tacite de Blanche ne les couvrit plus, les +Pastoureaux furent perdus; cette force aveugle ne pouvait rien contre la +force organisée. D'ailleurs, ils se condamnaient eux-mêmes. A Bourges, +tous les clercs s'étant retirés avant leur arrivée, ils s'attaquèrent +aux Juifs, et même aux bourgeois qui, d'abord, les avaient bien traités. +On leur courut sus, et le Maître de Hongrie périt dans un combat, près +de Villeneuve-sur-Cher. Ce qui restait de sa horde fut aussitôt traqué +avec ardeur; les malheureux s'enfuirent dans toutes les directions et on +en pendit jusqu'à Aigues-Mortes, jusqu'à Marseille, jusqu'à Bordeaux, +jusqu'en Angleterre. «On dit, écrit le _custos_ des franciscains de +Paris, qu'ils avaient l'intention: 1º de détruire le clergé, 2º de +supprimer les moines, 3º de s'attaquer aux chevaliers et aux nobles, +afin que cette terre, ainsi privée de tous ses défenseurs, fut mieux +préparée aux erreurs et aux invasions des païens. C'est vraisemblable, +d'autant plus qu'une multitude de chevaliers inconnus, vêtus de blanc, +est apparue en Allemagne....» Mathieu de Paris rapporte que, dans les +bagages des Pastoureaux qui furent pris et exécutés en Gascogne, on +trouva des poisons en poudre et des lettres du sultan. La mémoire des +Pastoureaux fut écrasée sous le poids de ces légendes, vite acceptées +par la crédulité publique.--Comme tous les mouvements du même genre, +assez fréquents au moyen âge, cette jacquerie anti-cléricale fut +absolument stérile. + +LE MÊME, _Ibidem_. + + + + +CHAPITRE XII + +L'ANGLETERRE. + + PROGRAMME.--_Guillaume le Conquérant. Henri II. La Grande Charte. + Le Parlement._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Quelques =histoires générales de l'Angleterre= méritent d'être + recommandées d'abord: la classique _Geschichte von England_ de + Lappenberg et Pauli demeure, quoique ancienne, utile. Le livre de + J. R. Green (_A short history of the English people_), qui a été + traduit en français (_Histoire du peuple anglais_, Paris, 1888, 2 + vol. in-8º) est très estimé; il faut se servir de l'édition + illustrée qui en a été publiée par les soins de Mrs. Green, à + Londres, de 1892 à 1894.--Voir aussi: H. D. Traill, _Social + England. A record of the progress of the people_, t. Ier, + London, 1893, in-8º; cet ouvrage est un résumé sommaire de + l'histoire de la civilisation en Angleterre jusqu'à la fin du + XIIIe siècle; rédigé par plusieurs écrivains, dont quelques-uns + seulement sont des spécialistes, il est très inégal. + + La =conquête de l'Angleterre par les Normands= a été maintes fois + racontée. On ne lit plus l'_Histoire de la conquête_ d'Aug. + Thierry, tout à fait démodée. C'est aujourd'hui le livre de E. A. + Freeman qui fait autorité, bien qu'il ait des défauts: _History of + the norman conquest of England_, London, 1870-1876, 6 vol. + in-8º.--Cf. W. de Gray Birch, _Domesday book, a popular account_, + London, 1887, in-16; le même, _Domesday studies, being the papers + read at the meetings of the Domesday Commemoration_, London, + 1888-1894, 2 vol. in-8º;--J. H. Round, _Feudal England, historical + essays on the eleventh and twelfth centuries_, London, 1895, in-8º. + + Pour l'=histoire générale de l'Angleterre sous les rois normands et + sous les Plantagenets=: E. A. Freeman, _The reign of William Rufus_, + Oxford, 1882, 2 vol. in-8º;--miss K. Norgate, _England under the + angevin kings_, London, 1887, 2 vol. in-8º;--Hubert Hall, _Court + life under the Plantagenets_, London, 1890, in-8º.--Sur le règne + d'Étienne: J. H. Round, _Geoffrey de Mandeville_, London, 1892, + in-8º.--Sur le règne de Henri III: Ch. Bémont, _Simon de Montfort, + comte de Leicester_, Paris, 1884, in-8º. + + =L'histoire des institutions= se trouve dans les grandes histoires + générales de la constitution anglaise de MM. R. Gneist (_Englische + Verfassungsgeschichte_, Berlin, 1882, in-8º) et W. Stubbs (_The + constitutional history of England_, Oxford, 1883-1887, 3 vol. + in-8º). En français: E. Glasson, _Histoire du droit et des + institutions de l'Angleterre_, Paris, 1882-1883, 6 vol. + in-8º.--Voir aussi: _Essays introductory to the study of English + constitutional history_, by resident members of the University of + Oxford, London, 1887, in-8º;--J. Jacobs, _The Jews of angevin + England_, London, 1893, in-8º. + + M. Ch.-V. Langlois a réuni des renseignements sur ce que l'on + savait et sur ce que l'on pensait, au moyen âge, en France, des + Anglais: _Les Anglais du moyen âge, d'après les sources + françaises_, dans la _Revue historique_, LII (1893). + + On trouvera des biographies très soignées des principaux + personnages de l'histoire d'Angleterre pendant cette période dans + le _Dictionary of national biography_ de MM. Leslie Stephen et + Sidney Lee, en cours de publication. + + Nous avons donné (Bibliographie du ch. X) la liste des monographies + les plus importantes sur l'histoire sociale de l'Angleterre au + moyen âge. + + + + +I.--LA MORT DE HENRI II PLANTAGENET. + + +M. Paul Meyer a récemment découvert, dans la bibliothèque de sir Thomas +Phillipps, à Cheltenham (Angleterre), un poème en plus de 19 000 vers +dont personne n'avait parlé et que probablement personne n'avait jamais +lu depuis le moyen âge, bien que la littérature française ne possède +pas, jusqu'à Froissart, une seule œuvre en vers ou en prose qui +combine au même degré l'intérêt historique et la valeur littéraire. Il a +pour sujet l'histoire très détaillée de Guillaume le Maréchal, comte de +Pembroke, régent d'Angleterre pendant les premières années du règne de +Henri III, mort en 1219, qui occupa sous quatre règnes les plus hauts +emplois dans le gouvernement de son pays. L'auteur, peut-être un héraut +d'origine normande, a gardé l'anonyme, mais nous savons qu'il a composé +son ouvrage d'après des sources très sûres, qu'il était contemporain des +événements qu'il a racontés, et qu'il avait de la bonne foi et du bon +sens. On jugera de son talent narratif par le petit chef-d'œuvre que +M. P. Meyer a publié d'abord dans la _Romania_[73]. «C'est, dit +l'éditeur, le récit des derniers moments de Henri II, de la scène du +pillage qui eut lieu après sa mort, de ses funérailles, enfin des +premiers actes de Richard roi. Toutes les parties de ce récit portent le +cachet de la vérité; on sent qu'on est en présence de témoignages de +première main. D'ailleurs, le contrôle, là où il est possible, est +constamment favorable au poème. + +La mort de Henri II a été accompagnée des souffrances physiques et des +douleurs morales les plus poignantes. Épuisé par une maladie cruelle, +humilié dans son honneur de souverain, il lui était réservé d'apprendre +dans les derniers jours de sa vie qu'il était trahi par celui qu'il +aimait le mieux au monde, par Jean, le plus jeune de ses fils. Cette fin +si triste a vivement frappé les contemporains: elle a été racontée par +plusieurs historiens; elle a même donné lieu à une légende qu'on peut +lire parmi les frivoles récits du Ménestrel de Reims. Le compte rendu le +plus détaillé et jusqu'ici le plus exact que nous en ayons est celui que +Giraut de Barri a inséré dans son traité de l'instruction des princes. +Dans l'ensemble, Giraut est d'accord avec le poème, mais chacun offre +certains traits particuliers, et ces traits sont surtout nombreux dans +le poème, dont la narration est de beaucoup la plus circonstanciée que +nous ayons de cet événement. Ainsi nous voyons bien dans Giraut que le +roi, jetant les yeux sur la liste des barons qui s'étaient ligués contre +lui avec son fils Richard, fut consterné d'y voir le nom de Jean, son +fils bien-aimé, mais le récit du poème est bien autrement précis et +émouvant. Nous y voyons Henri, après avoir conclu un traité humiliant +avec Philippe Auguste, faire demander à celui-ci la liste de ceux qui +s'étaient engagés (_empris_) contre lui avec le roi de France. Le +messager, un certain Rogier Malchael, revient, et aux questions que lui +fait le roi déjà gravement malade, il répond: «Sire, puisse Jésus-Christ +me venir en aide! le premier qui est ici écrit, c'est le comte Jean +votre fils!» + + Et cil en suspirant li dist: + «Sire, si m'ait Jhesu Crit, + Li premiers qui est ci escriz, + C'est li quens Johan vostre fiz.» + +C'est dans le texte qu'il faut lire la suite. Il y a dans notre ancienne +littérature peu de pages aussi émouvantes que celle où est contée la +douleur sans espoir du malheureux roi qui n'en veut plus entendre +davantage, dont la tête se perd, qui marmotte des paroles +inintelligibles (_il parlait, mais nul ne savait--Prou entendre ce qu'il +disait_); qui meurt enfin d'une hémorragie. Il souffrait d'une maladie +nerveuse, probablement d'un rhumatisme articulaire; et l'on sait quel +degré d'intensité peut atteindre la souffrance morale chez les +malheureux dont le système nerveux est attaqué. + + Quant li reis Henris entendi + Que la riens ou plus atendi + A bien faire e qu'il plus amot + Le traïsseit, puis ne dist mot + Fors tant: «Asez en avez dit.» + Lors s'entorna devers son lit: + Li cors li frit, li sans li trouble + Si k'il out la color si troble + Qu'el fu neire e persie e pale, + Por sa dolor qui si fut male + Perdi sa memorie trestote, + Si qu'il n'oï ne re vit gote. + En tel peine et en tel dolor + Fu travalliez tresque al terz jor. + Il parlout, mais nuls ne saveit + Prou entendre k[e] il diseit. + Li sanz li figa sur le cuer, + Si l'estut venir a tel fuer + Que la mort, sans plus e sanz mains, + Li creva le cuer a ses mains. + Molt le tient a cruel escole, + E uns brandons de sanc li vole + Fegié de[l] nés e de la boche. + Morir estuet kui mort atoche + Si cruelment com el fist lui. + A grant perte e a grant annui + Torna o toz [cels] qui l'amerent + E a toz cels qui o lui erent. + Si vos direi a poi de some + K'onques n'avint a si halt home + Ce qui avint a son morir, + Kar l'om ne l'out de quei couvrir, + Ainz remest si povre e estrange + K'il n'out sor lui linge ne lange. + +La mort du roi fut le signal d'une scène de pillage repoussante. C'était +presque l'usage, lorsque le défunt avait une valetaille considérable. Le +Maréchal intervient, sans succès, auprès du sénéchal Étienne de Marzai, +afin d'obtenir que quelque aumône soit faite aux pauvres accourus dans +l'espoir de participer aux distributions qu'il était de coutume de faire +à la mort d'un grand personnage. Il y a là tout un ensemble de menus +faits très caractéristiques, que nous ne connaissions pas par le détail, +mais qu'on pouvait cependant soupçonner en gros. Ces deux lignes de +Gervais de Cantorbéry donnaient à penser: «Rex Henricus... male interiit +.ij. nonas Julii (6 juillet 1189) apud Chinon, et apud Fontem Ebraudi +miserabiliter sepultus est, ut præ pudore regis cetera taceam.» + +[Illustration: Sceau de Henri Plantagenet.] + +La scène qui vient ensuite, et où le poète nous fait assister à +l'avènement de Richard Ier, est plus riche encore en faits nouveaux. +C'est en outre un tableau achevé. Il faut, pour se rendre compte de la +scène, savoir qu'à la retraite du Mans Guillaume le Maréchal, placé à +l'arrière-garde de l'armée du roi Henri, s'était trouvé face à face avec +Richard, et allait le frapper de sa lance, lorsque celui-ci s'était +écrié: «Par les jambes Dieu! Maréchal, ne me tuez pas! je n'ai pas mon +haubert[74]!» et le Maréchal avait répondu: «Non! je ne vous tuerai pas, +que le diable vous tue!» et il s'était contenté de le mettre à pied en +lui tuant son cheval. Or, présentement c'était Richard qui était roi. Il +arrivait à Fontevrault, ayant appris la mort de son père. «Mais,» dit le +poète, toujours habile à insinuer ce qu'il ne veut pas dire, «je n'ai +pas enquis ni su s'il en fut affligé ou content.» Cependant les barons +qui avaient été fidèles à Henri, qui par conséquent avaient combattu +contre Richard, se tenaient à l'entour de la bière. «Ce comte[75]», +disaient les uns, «nous voudra mal, parce que nous nous sommes tenus +avec son père.--Qu'il fasse comme il voudra!» disaient les autres; «ce +n'est pas à cause de lui que Dieu nous abandonnera! Il n'est pas le +maître du monde, et s'il nous faut changer de seigneur, Dieu nous +guidera. Mais c'est pour le Maréchal que nous sommes inquiets, car il +lui a tué son cheval. Toutefois le Maréchal peut bien savoir que tout ce +que nous possédons, chevaux, armes, deniers, est à son +service.--Seigneurs,» répond le Maréchal, «il est vrai que je lui ai tué +son cheval, mais je ne m'en repens pas. Grand merci de vos offres, mais +j'aurais peine à accepter ce que je ne saurais rendre. Dieu m'a accordé +tant de bienfaits depuis que je suis chevalier, qu'il m'en accordera +encore, j'en ai la confiance.» + +Et tandis qu'ils parlaient ainsi, ils virent venir le comte de Poitiers, +«et je vous dis--c'est le poète qui parle--qu'en sa démarche il n'y +avait apparence de joie ni d'affliction, et personne ne nous saurait +dire s'il y eut en lui joie ou tristesse, déconfort, courroux ou +liesse». Il s'arrêta devant le corps et demeura un temps silencieux, +puis il appela le Maréchal et Maurice de Craon. La conversation qui eut +lieu entre Richard et le Maréchal a dû être contée plus d'une fois par +ce dernier à ses amis, notamment à Jean d'Erlée, de qui le poète l'a +probablement recueillie. Elle est à l'honneur de l'un et de l'autre. +Guillaume s'y montre loyal et ferme: il a tué le cheval, il aurait pu +tuer Richard s'il l'avait voulu. Richard de son côté oublie le passé: +fidèle à sa politique, bien connue d'ailleurs, qui consistait à se +rattacher les amis de son père, il confie au Maréchal une mission +importante, et peu après lui donne en mariage la comtesse de Striguil. + +[Illustration: Les tombeaux des Plantagenets, à Fontevrault.] + + Dist li quens: «Mar., beal sire, + L'autrier me volsistes ocire, + E mort m'eüssez sans dolance + Se ge n'eüsse vostre lance + A mon braz ariere tornée, + S'i eüst malveise jornée.» + Il respondit al conte: «Sire, + Einz n'oi talent de vos ocire + N'onques a ceo ne mis esfors, + Quer ge sui unquor assez forz + A conduire une lance arme[z] + Enteis que g'ere desarme[z]; + E altresi, se ge volsisse, + Tot dreit en vostre cors ferisse + Com ge fis en cel de[l] cheval. + Se ge l'ocis nel tieng a mal, + N'encor ne m'en repent ge point.» + Issi respondi point a point. + E li quens respondi a dreit + «Mar., pardoné vos seit, + + Ja envers vos n'en avrai ire. + --La vostre merci, beal doz sire,» + Dist sei li Mar. adonkes, + «Quer vostre mort ne voil ge unkes.» + Si respondi li Mar., + Qui unques ne volt estre fals. + Li quens dist: «Ge voil de ma part + Ke vos e Gilebert Pipart + Augiez tantost en Engleterre. + Si pernez garde de ma tere + E de trestost mon autre afaire, + Si comme il le convient [a] faire, + K'a bien paiez nos en tenjon, + Quele ore que nos i venjon. + E ge m'en vois, si preing en main + Que matin reve[n]drai demain; + Si sera enoreement + Ensepeliz e richement + Li reis mis peres e a dreit + Comme si halt hom estre deit.» + +Pour apprécier la valeur historique de ce morceau, il faut le comparer à +ce que les historiens nous rapportent des funérailles de Henri II et de +l'avènement de Richard. Ceux-ci ne savent rien de l'entrevue de Richard +et du Maréchal; et quant à la scène des funérailles, ce qu'ils disent +est purement légendaire; ils content en effet que lorsque Richard +approcha du corps de son père, le sang coula avec abondance des narines +du roi défunt, comme si la présence du fils coupable avait éveillé chez +le père un sentiment d'indignation. + +P. MEYER, _L'Histoire de Guillaume le Maréchal, poème français +inconnu_, dans la _Romania_, t. XI, 1882. + + + + +II.--LA GRANDE CHARTE. + + +En 1213, Jean sans Terre, qui depuis six ans était en lutte déclarée +avec son clergé et avec le pape, céda devant l'excommunication lancée +contre lui et surtout devant la menace d'une invasion française +sollicitée par Innocent III. Il invita lui-même le nonce du pape +Pandolfo qui, deux ans auparavant, lui avait reproché «d'aimer et +d'ordonner les détestables lois de Guillaume le Bâtard au lieu des lois +excellentes de saint Édouard», à venir en Angleterre; il alla au-devant +de lui à Douvres, et là, le lundi avant l'Ascension, il promit +solennellement «d'obéir aux ordres du pape sur toutes les choses pour +lesquelles il avait été excommunié»; puis, la veille de l'Ascension, il +résigna sa couronne entre les mains du pape représenté par Pandolfo et +prêta serment d'être fidèle à Dieu, à saint Pierre et à l'Église +romaine. Dans le chapitre de Winchester, où il fut relevé de +l'excommunication fulminée contre lui, il jura, «touchant les saints +Évangiles, d'aimer la sainte Église et de la défendre contre tous ses +adversaires, de rétablir les bonnes lois de ses prédécesseurs et surtout +celles du roi Édouard, de juger tous ses hommes selon la justice et de +rendre à chacun son droit» (20 juillet); puis, «s'humiliant pour Celui +qui s'était humilié pour les hommes jusqu'à la mort», touché par la +grâce du Saint-Esprit, il offrit et concéda au Saint-Siège les royaumes +d'Angleterre et d'Irlande (13 octobre); il se fit le vassal du pape +auquel il promit un tribut annuel de mille marcs d'argent. Enfin il prit +la croix. Il invoquait la protection de l'Église après s'être placé sous +sa dépendance. + +Cependant les grands ne restaient pas inactifs. Dans un parlement tenu à +Saint-Paul de Londres, l'archevêque de Cantorbéry prenant à part un +certain nombre de seigneurs, leur rappela le serment prêté par le roi à +Winchester: «Voici, ajouta-t-il, qu'on vient de trouver une charte du +roi Henri Ier grâce à laquelle, si vous le voulez, vous pouvez +rétablir dans leur ancien état les libertés depuis longtemps perdues.» +Puis, montrant cette charte, il la fit lire en séance publique, +manœuvre habile et qui devait être décisive, car maintenant les +ennemis du despotisme royal savaient ce qu'ils devaient demander. Ils +apparaissaient comme les défenseurs des lois du royaume contre le roi +lui-même. + +Un an après, quand, vaincu et déshonoré dans sa campagne de France, Jean +sans Terre fut revenu dans son royaume (19 octobre 1214), les comtes et +les barons, assemblés à Saint-Edmundsbury, eurent de longs entretiens +secrets. On leur exhiba de nouveau la charte de Henri I. Tous jurèrent +sur l'autel principal «que, si le roi refusait de leur concéder les lois +et libertés promises par cette charte à l'Église et aux grands, ils lui +feraient la guerre et abjureraient leur fidélité». Ils résolurent de +présenter au roi une pétition collective en ce sens après Noël, et +chacun se sépara, prêt à prendre les armes, s'il le fallait. Après Noël, +en effet, ils vinrent à Londres en appareil militaire et ne se +retirèrent que lorsque le roi leur eut fourni de bonnes cautions qu'il +remplirait ses promesses. «Du jour où fut produite la charte de Henri I, +dit un chroniqueur anonyme, tous les esprits furent gagnés à ses +partisans; c'était le mot et l'avis de tous qu'ils se dresseraient comme +un mur pour la maison du Seigneur, pour la liberté de l'Église et du +royaume.» + +Le lundi après l'octave de Pâques (27 avril 1215) les barons +s'assemblèrent en armes à Brackley; ils apportaient une «cédule» ou +pétition, «qui contenait la plupart des lois et coutumes antiques du +royaume» et affirmaient «que, si le roi refusait de les ratifier, ils +prendraient ses châteaux, ses terres et possessions, et l'obligeraient +de force à leur donner satisfaction». Après que cette cédule eut été lue +au roi: «Et pourquoi, demanda-t-il, les barons ne me demandent-ils pas +aussi ma couronne?», sacrant et jurant «qu'à aucun prix il ne se +mettrait dans leur servage». A cette nouvelle, les barons mirent à leur +tête Robert Fils-Gautier, qu'ils appelèrent «le maréchal de l'armée de +Dieu et de la sainte Église». Londres, toujours prête à s'allier aux +ennemis de la royauté, leur ouvrit ses portes; de là, ils invitèrent le +reste de la noblesse à se joindre à eux. La plupart et surtout les +jeunes gens répondirent à cet appel. «Les tribunaux de l'Échiquier et +des shériffs vaquèrent dans tout le royaume, parce qu'on ne trouva +personne qui voulût donner de l'argent au roi, ni en rien lui obéir.» + +Réduit aux abois, Jean sans Terre demanda la paix, assurant «qu'il ne +tiendrait pas à lui qu'elle ne fût rétablie», et il délivra des +saufs-conduits à tous ceux qui voudraient venir conférer avec lui. En +même temps, fait qui suffirait à lui seul, s'il y avait besoin de +preuves, à prouver la duplicité de son caractère, il fit écrire au pape +(29 mai) une lettre dans laquelle il exposait son différend avec les +barons et où il déclarait que leur hostilité l'empêchait d'accomplir son +vœu de Croisade. L'entrevue à laquelle il avait convié ceux qu'il +dénonçait ainsi au chef spirituel de la chrétienté n'en eut pas moins +lieu. On peut supposer que le roi était d'autant plus disposé à faire +des concessions et à prêter des serments qu'il espérait davantage s'en +faire bientôt relever. Il avait établi son camp entre Windsor et Stanes, +dans un endroit où, semble-t-il, les Anglo-Saxons avaient, aux temps +anciens, coutume de s'assembler pour délibérer sur les affaires de +l'État, et qui, à cause de cela, portait le nom de «Prairie de la +Conférence» (Runnymead). Le roi accueillit gracieusement les barons, +accepta la pétition qu'ils lui apportaient l'épée au poing, y fit +apposer son sceau et consentit enfin à jurer la Grande Charte qui fut +revêtue à son tour du grand sceau de la royauté (15 juin). + +Après avoir assisté aux origines de la Grande Charte, on se rend mieux +compte de son caractère. Ce n'est pas une constitution nouvelle arrachée +par les barons à la royauté; ce sont les antiques libertés de la nation +que le roi s'engage à respecter. Mais l'acte de 1215 est plus explicite +qu'aucun de ceux qui l'ont précédé et préparé. La charte de Henri Ier +compte 14 articles; celle de Jean, 63. Henri l'avait accordée +bénévolement au début de son règne, et il avait pu se contenter de +promesses générales; en 1215, au contraire, on voulait réparer les +injustices commises sous le régime arbitraire de trois règnes et en +empêcher le retour. Les stipulations furent donc d'autant plus précises +que les griefs avaient été plus nombreux et plus évidents. + +Toutes les classes qui comptaient alors dans la société avaient +souffert de la politique angevine; à toutes la Grande Charte offrit des +réparations. Au clergé, elle promettait le maintien de ses privilèges et +surtout la liberté des élections canoniques déjà décrétée par Jean sans +Terre l'année précédente. Pour la noblesse, elle fixait le droit ou la +procédure en matière de succession féodale, de garde-noble, de mariage, +de dettes, de présentation aux bénéfices ecclésiastiques. D'autre part +elle accordait la protection royale aux marchands circulant avec leurs +marchandises, décrétait l'unité des poids et mesures, confirmait les +privilèges des villes, des bourgs, des ports, de Londres en particulier. +Enfin, elle garantissait la liberté individuelle en décidant que nul ne +pourrait être arrêté ni détenu, lésé dans sa personne ni dans ses biens, +sinon par le jugement de ses pairs et conformément à la loi; elle +promettait à tous une justice bonne et prompte, et en rendait moins +onéreuse l'administration en réservant les «plaids communs» à une +section permanente de la cour du roi, en réglant la tenue des assises, +en adoucissant le système des amendes, si gros d'abus. En matière +financière, elle interdisait aux seigneurs de lever aucune aide, sauf +dans trois cas exceptionnels; de même, l'aide royale ou écuage ne +pouvait être exigée que dans ces trois cas, sinon le roi devait demander +l'assentiment du «commun conseil du royaume», c'est-à-dire de +l'assemblée composée par les archevêques, évêques et abbés et par les +principaux chefs de la noblesse. En matière administrative, elle +promettait le bon recrutement des fonctionnaires publics et +amoindrissait leur importance; elle assurait la libre navigation sur les +rivières et interdisait l'extension des forêts royales. Ce dernier +article dut être surtout bien accueilli des petits tenanciers ruraux si +maltraités par la rigueur des pratiques forestières depuis le +Conquérant. C'était donc la nation entière, et non telle ou telle classe +privilégiée, qui prenait ses garanties contre la royauté; mais aussi +elle ne faisait pas une révolution, puisqu'elle prétendait seulement +lier le roi aux anciennes lois du royaume. + +Cependant les barons croyaient si peu à la sincérité du roi, qu'ils +essayèrent de le mettre hors d'état de se délier de ses promesses. +L'article 61 institua une sorte de comité de surveillance de 25 barons +élus par le «commun conseil» ou Parlement; quatre d'entre eux, choisis +par leurs collègues, seraient chargés de surveiller les agissements du +roi et de ses fonctionnaires; ils porteraient au roi les plaintes des +personnes molestées, et, s'il refusait de leur rendre justice, ils +pourraient l'y contraindre par la force. Enfin le roi s'engageait à +s'abstenir de toute tentative pour faire révoquer ou amoindrir aucune +des concessions et libertés qu'il avait accordées. + +[Illustration: Sceau de Jean sans Terre.] + +Ces belles promesses, les ordres que le roi multiplia pour assurer +l'exécution de la Grande Charte n'avaient qu'un but, celui de gagner du +temps, car Jean attendait la réponse du pape à sa lettre du 29 mai. Elle +arriva enfin. Elle ne pouvait pas être conçue en termes plus favorables +pour la cause du roi d'Angleterre. Dans sa bulle du 24 août, en effet, +Innocent III, adoptant tous les arguments et reproduisant le récit des +faits que lui avait fournis Jean sans Terre, exposa que le roi avait été +contraint par la force et par la crainte, «qui peut tomber même sur +l'homme le plus courageux»; il réprouva et condamna le pacte de +Runnymead; il défendit, sous menace de l'anathème, au roi de l'observer, +et aux barons d'en exiger l'observation. En même temps, il rappela aux +barons dans une seconde bulle (25 août) que la suzeraineté de +l'Angleterre appartenait à l'Église romaine, qu'on ne pouvait opérer +dans le royaume aucun changement préjudiciable aux droits de l'Église, +que le traité passé avec le roi «était non seulement vil et honteux, +mais encore illicite et inique»; il les invita donc à «faire de +nécessité vertu», à renoncer à la Grande Charte et à donner au roi +toutes satisfactions légitimes pour les dommages qu'il avait subis. + +Puis, au concile de Latran, il excommunia les barons anglais «qui +persécutaient Jean, roi d'Angleterre, croisé et vassal de l'Église +romaine, en s'efforçant de lui enlever son royaume, fief du +Saint-Siège». Il n'épargna même pas l'archevêque de Cantorbéry, Etienne +de Langton, qui, en réalité dirigeait depuis deux ans l'opposition +parlementaire. Langton se rendit à Rome pour se justifier. Son départ, +en privant les grands de leur chef le plus respecté, désagrégea le +parti; quelques-uns revinrent au roi; les plus déterminés appelèrent +Louis de France, et de réformateurs devinrent révolutionnaires. + +CH. BÉMONT, _Chartes des libertés anglaises_, +Paris, A. Picard, 1892, in-8º. Introduction. + + + + +III.--LES ÉLÉMENTS ET LA FORMATION DU PARLEMENT D'ANGLETERRE. + + +Presque immédiatement après la conquête de Guillaume le Bâtard, le +baronnage normand établi en Angleterre apparaît divisé en deux portions +et pour ainsi dire en deux étages: les hauts barons, _barones majores_, +et les petits vassaux immédiats de la couronne, _tenentes in capite_, +que l'on appelle aussi parfois _barones minores_. Ceux-ci forment une +classe nombreuse, indépendante et fière. Remarquez bien qu'ils sont en +dehors de la mouvance et de la juridiction du haut baronnage. S'ils ne +sont pas les égaux des barons, ils ne sont pas leurs subordonnés, ils ne +leur doivent aucun service, ils ne relèvent que du roi. Les seules +différences qui se marquent d'assez bonne heure entre les deux +catégories sont que les _barones majores_ ont des domaines notablement +plus étendus (la tenure baronniale doit contenir 13-1/2 fiefs de +chevalier) et qu'ils sont convoqués individuellement à l'armée et au +conseil du roi, au lieu que les petits tenants sont cités en masse par +l'intermédiaire du shérif. Ce sont des différences de degré, non de +genre. Ces deux moitiés du baronnage ne tarderont pas à se modifier; +l'intervalle s'élargira sensiblement entre elles. Toutefois, même après +que la première sera seule depuis plus d'un siècle en possession de +conseiller le souverain, tandis que la seconde, confondue d'abord avec +les vassaux des barons dans la classe des chevaliers, sera en voie de se +mélanger avec toute la masse des propriétaires libres, l'unité +originelle de la classe baronniale ne s'effacera pas complètement. Quand +les chevaliers seront appelés au Parlement, leur premier mouvement sera +de se joindre aux barons; le premier mouvement des barons sera de les +accueillir, et lorsqu'un peu plus tard les deux groupes se sépareront et +que les chevaliers s'en iront siéger avec les représentants des villes, +ils apporteront à leurs nouveaux collègues, avec la fierté, la +hardiesse, la fermeté d'une ancienne classe militaire qui a de longues +traditions de commandement et de discipline, l'avantage d'une +communication naturelle et d'une facile entente avec le haut baronnage +dont ils se sont écartés plutôt que détachés. Barons et chevaliers +resteront longtemps encore comme la branche aînée et la branche cadette +d'une même famille. + +De bonne heure, toutefois, une divergence tend à se produire entre les +habitudes et les goûts des deux baronnages. Les petits vassaux sont +naturellement moins assidus que les grands barons aux assemblées +publiques, moins empressés à suivre le roi dans ses expéditions. +L'exploitation de leurs terres leur demande des soins plus personnels. +Leur absence, en ces temps de violence et de spoliation, expose leurs +droits de possession à des périls qui ne menacent pas les personnages +puissants. Aussi font-ils tous leurs efforts pour se dérober. Comme il +est naturel, le roi est moins attentif à exiger la présence de cette +multitude à ses conseils. La convocation des petits vassaux directs +tombe donc rapidement en désuétude. Pendant plus d'un siècle après la +conquête, l'avis et l'acquiescement de cette classe ne sont jamais +mentionnés en tête des ordonnances royales. Les grands vassaux, les +évêques et les juges y figurent seuls; ils y figurent avec une constance +qui atteste leur assiduité. Sous les rois normands et angevins, on +aperçoit d'abord autour du trône un corps formé des grands officiers du +Palais, chefs de l'administration générale, et d'un certain nombre de +prélats et de barons que le roi estime particulièrement capables et de +bon jugement. C'est le conseil du roi. A ce groupe permanent +s'adjoignent dans les circonstances importantes--guerre à déclarer, +subsides extraordinaires à fournir, édits à promulguer,--le reste des +grands vassaux laïques et ecclésiastiques. Ils forment alors le _magnum +concilium_, le grand conseil. Le roi tient la main à ce qu'ils y +assistent, car leur consentement--qu'ils ne peuvent refuser à une +volonté si puissante--décourage toute résistance locale à l'exécution +des mesures, et eux-mêmes sentent qu'ils ont intérêt à être présents +pour discuter et faire réduire les charges dont ils sont menacés. + +Ce simple fait a eu des conséquences immenses; le baronnage se divise. +Deux groupes distincts s'y forment par un lent dédoublement:--une haute +classe provinciale sédentaire, qui comprend tous les petits vassaux +directs du prince avec les barons les moins considérables, et une +aristocratie politique qui comprend, avec tous les grands barons, les +conseillers appelés par la couronne. Et l'on voit le point précis où la +division s'opère; c'est la présence et la séance habituelles au conseil +du roi qui distinguent et caractérisent cette aristocratie; c'est le +fait de la convocation individuelle et nominative qui tend à devenir le +signe extérieur et officiel de sa dignité. Circonstance capitale, car la +qualité de noble et les privilèges dévolus alors en tout pays à la +classe la plus haute vont s'arrêter à cette ligne de partage. Attachés +de bonne heure à l'activité supérieure du conseiller public et de +l'homme d'État, ils ne franchiront pas l'enceinte d'une assemblée de +dignitaires, ils ne descendront pas au reste du baronnage; et celui-ci, +rejeté par comparaison vers la classe immédiatement inférieure, ne +tardera pas à se confondre et à se niveler avec la masse des hommes +libres. + +Un siège ne se partage pas, une fonction ne se morcelle pas +indéfiniment. La noblesse est donc devenue, comme la pairie, strictement +héréditaire par primogéniture. Liée à un office indivisible, elle ne +passe qu'à l'aîné, tête pour tête, et les autres fils n'ont rien qui les +distingue du commun des citoyens. Au lieu d'un ordre composé de familles +privilégiées, qui tend à s'augmenter de génération en génération par +l'excédent des naissances, l'Angleterre n'a eu qu'un _groupe +d'individus_ privilégiés qui devait tendre à se réduire, de génération +en génération, par l'extinction des lignées, et qui se serait éteint en +effet sans de nouvelles créations. L'antique «isonomie» anglaise, vantée +par Hallam, est due à cette pairie très peu nombreuse qui, constituée +tout d'abord en corps gouvernant, a pour ainsi dire fait écluse, a +retenu les inégalités à son niveau, et les a empêchées de se répandre en +s'abaissant et se corrompant sur toute une caste disséminée dans la +nation. + + * * * * * + +Essayons maintenant de rejoindre dans les comtés les petits vassaux +directs de la couronne, et recherchons ce qu'ils y deviennent. Les +premières tendances qui s'accusent et le premier mouvement qui se +dessine sont d'un caractère tout féodal. Les fiefs de chevaliers, +inconnus au lendemain de la conquête, s'établissent rapidement. Ce sont +des domaines déterminés auxquels la charge du service militaire est +spécialement attachée au lieu de peser indistinctement sur les terres du +manoir. De là, en Angleterre comme sur le continent, une distinction +très nette entre deux natures de propriété: propriété noble et propriété +ordinaire; la première tenue à condition du service des armes, et +soumise tant à la règle stricte de la primogéniture qu'à des droits +d'aide, de garde et de mariage fort onéreux pour les détenteurs; la +seconde tenue «en libre socage» et affranchie des plus lourdes des +obligations féodales. La tenure militaire a pour conséquence une +première fusion entre les vassaux directs de la couronne et les vassaux +des seigneurs ou arrière-vassaux qui occupent la terre à ce même titre. +Mais elle semble de nature à séparer profondément les uns et les autres +de la masse des propriétaires fonciers ordinaires, et à constituer les +chevaliers en une classe à part, en une sorte d'ordre équestre hautain +et fermé. + +D'autres causes plus puissantes que l'esprit féodal ont écarté le péril. +Premièrement, l'Angleterre du XIIe siècle était l'un des pays de +l'Europe où il y avait le plus d'hommes libres, c'est-à-dire de +propriétaires libres, à côté et en dehors de la chevalerie féodale. +C'étaient, soit des Normands de condition inférieure qui avaient suivi +ou rejoint leurs seigneurs, soit d'anciens propriétaires saxons qui, +rentrés en grâce après un temps auprès des nouveaux maîtres du sol, +avaient recouvré la liberté et une partie de leurs terres. Plusieurs +documents du XIIe siècle nous montrent ces Saxons en excellents +rapports avec les hommes libres et les barons normands, unis à eux par +des mariages et de bonne heure s'élevant eux-mêmes au rang baronnial. +La classe des propriétaires libres non nobles avait donc ici ce qui lui +manquait en France: le nombre, la masse, la consistance. Un des signes +de son importance est que c'est elle qui a fourni, dès l'origine, le +principe de la classification des personnes. Bracton, légiste anglais du +XIIIe siècle, ne distingue que deux conditions personnelles: la +liberté et le vilenage. Les autres distinctions ne sont pour lui que des +subdivisions sans importance juridique. A peu près à la même époque, le +légiste français Beaumanoir partage le peuple en trois classes: nobles, +hommes libres, serfs. Les hommes libres, ici, n'étaient guère que les +bourgeois. Ceux qui vivaient dans les campagnes avaient grand' peine à +ne pas déchoir de leur condition; ils n'échappaient à un changement +d'état qu'en allant demeurer dans les villes. + +Ainsi la classe des propriétaires libres non nobles, en Angleterre, +formait un corps puissant, capable d'attirer à lui la classe +immédiatement supérieure, celle des chevaliers, et de l'absorber ou de +s'y absorber si les circonstances diminuaient l'écart de l'une à +l'autre. + +Le rapprochement ne se fit pas attendre; les fiefs de chevalier, qui +étaient d'abord d'une étendue assez considérable, se morcellent +fréquemment dès le XIIe siècle. On les partage principalement pour +l'établissement des filles et des puînés. Cela devient d'un usage si +fréquent que le législateur est forcé d'intervenir. La grande charte +(édition de 1217) défend d'aliéner les fiefs dans une mesure telle que +ce qui reste ne suffise plus pour répondre des charges attachées à la +tenure militaire. C'est encore un symptôme de la division croissante de +la propriété. En 1290, le législateur abolit les sous-inféodations, et, +à cette occasion, consacre, pour tout homme libre qui n'est pas vassal +immédiat du roi, le droit de vendre tout ou partie de sa propriété, même +sans le consentement de son seigneur. Dans l'un et l'autre cas, +l'acquéreur devient le vassal du même seigneur que le vendeur. Ces +mesures contribuent à multiplier les petits tenants directs de la +couronne. D'autre part, les domaines des chevaliers changeant de mains +et diminuant d'importance, la condition sociale des détenteurs tendait à +se rapprocher de celle des propriétaires libres ordinaires, naguère très +au-dessous d'eux, aujourd'hui leurs égaux par la fortune. Il n'y avait +pas abaissement par la raison que, pendant la même période, la richesse +générale, et, partout, le produit des terres, avaient sensiblement +augmenté, en sorte que le revenu d'une moitié ou d'un tiers ne devait +pas être inférieur au revenu entier d'autrefois. Mais il y avait +nivellement entre les deux classes. Plus d'un haut baron dont le fief +s'était dispersé en dots ou en autres libéralités fut entraîné dans le +mouvement. La diminution du nombre des baronnies après le règne de Henri +III est un fait incontestable. + +Il se trouvait d'ailleurs que pendant le même temps, le genre de vie et +les habitudes des deux classes avaient cessé d'être très différents. Les +chevaliers, par les mêmes raisons qui les décourageaient de se rendre au +conseil du roi, manifestèrent de bonne heure une très vive répugnance +pour la guerre. Les possessions les plus menacées de la couronne étaient +en France. Il fallait presque toujours quitter le sol anglais, traverser +la mer et s'en aller au loin sur le continent. De bonne heure, les +chevaliers se montrent préoccupés d'échapper à cette obligation. Lorsque +le roi Henri II leur offre de les exempter moyennant une taxe +d'exonération, ils acceptent avec empressement. C'est l'impôt qu'on a +appelé _scutagium_, escuage. A ce prix, les chevaliers restaient dans +leurs foyers. Mais cette taxe de rachat laissait subsister toutes les +autres charges de la tenure militaire, notamment ces lourds et +scandaleux droits de mariage et de garde qui n'existaient sous cette +forme et avec cette rigueur qu'en Angleterre et en Normandie. Aussi +essaye-t-on de se dérober à la chevalerie elle-même, cause ou occasion +de tant de maux; on néglige ou l'on évite de se faire armer chevalier. +Les ordonnances qui enjoignent de recevoir cet honneur reviennent +incessamment au cours du XIIIe siècle; cela prouve clairement qu'on +ne s'y prêtai que de mauvaise grâce. Dès 1278, le roi commande aux +shérifs de contraindre à recevoir l'accolade, non pas seulement les +personnes appartenant à la classe des chevaliers, mais tous les hommes +dont le revenu foncier égale vingt livres sterling, de quelque seigneur +et à quelque titre qu'ils tiennent leurs terres. Cette prescription, +répétée depuis, montre à quel point le cours des temps et la force des +choses avaient mélangé les deux classes, soit en faisant monter dans la +première les propriétaires libres opulents, soit en faisant descendre +dans la seconde les chevaliers qui avaient laissé se diviser leurs +domaines. Il est remarquable que, en moins d'un siècle, le principe de +la primogéniture, déjà appliqué aux tenures en chevalerie, devient, sauf +dans le Kent et dans quelques autres districts, la règle ordinaire pour +les tenures ordinaires, dites en _socage_. Voilà bien l'indice que la +distinction entre les tenures ne correspondait plus à une distinction +tranchée entre les personnes. C'est en grande partie la même classe qui +possédait la terre à ces deux titres; elle appliquait dans les deux cas +le même régime successoral. En somme, dès le XIIIe siècle, les +chevaliers, _agrarii milites_, paraissent avoir pris en grande majorité +les goûts et les mœurs d'une simple classe de propriétaires ruraux. + +Pour connaître tous les éléments du Parlement futur, il reste à +considérer les villes. Le développement des agglomérations urbaines a +présenté en Angleterre des caractères exceptionnels. Premièrement la +formation de grands centres paraît avoir été beaucoup plus tardive qu'en +France. Ici, la liberté, un certain bien-être, les chances de s'enrichir +ne manquaient pas dans les districts ruraux. Le séjour dans les villes +n'était pas la seule voie ouverte aux classes inférieures pour améliorer +leur condition. La vie urbaine exerçait donc une moindre attraction. +D'ailleurs l'Angleterre du moyen âge n'était aucunement un pays +industriel; c'était un pays agricole et surtout pastoral qui vivait de +la vente de ses laines. La grande majorité des villes avait le caractère +de bourgs ruraux; leur population était identique, pour les occupations +et les mœurs, avec celle du reste du comté. Les grandes villes, +dépendant presque toutes directement du roi, avaient été exemptes de ces +luttes entre le comte, l'évêque et les bourgeois, qui remplissent +l'histoire de nos communes. Elles avaient reçu sans opposition leurs +chartes de royauté. Aucun grief ne les indisposait ou ne les prévenait +contre les barons et les chevaliers de leur voisinage; elles se +confiaient à eux sans inquiétude et sans répugnance. Enfin les réunions +avec la noblesse du district étaient devenues familières aux bourgeois; +les règles administratives générales soumettaient en effet les villes +aux autorités du comté pour les inspections de la garde nationale, pour +les élections, et les obligeaient à se faire représenter en cour de +comté lorsque les assises étaient tenues par les juges ambulants.--Il +n'y a rien ici qui rappelle notre tiers état purement bourgeois, classe +isolée, fermée sur elle-même, étrangère à la population rurale, dont +elle ne fait que recueillir les fugitifs, à la fois haineuse et humble à +l'égard de la noblesse provinciale qui l'entoure. Tout au contraire, les +habitants de la plupart des villes anglaises se trouvaient unis et mêlés +en mille occasions à toutes les autres classes d'habitants de leur +comté; une longue période de vie communale les avait préparés à +s'entendre et à se confondre avec les chevaliers et les propriétaires +libres leurs voisins. + + * * * * * + +Tandis que la classe des chevaliers paraissait déchoir en perdant son +caractère militaire et ses titres féodaux, et se mélangeait avec la +classe immédiatement inférieure, les deux classes se relevaient +ensemble. C'est la justice ambulante, organe de la royauté, qui a +provoqué ce mouvement ascendant et cette rentrée en scène. C'est cet +instrument apparent de centralisation qui a préparé la classe moyenne +rurale à son futur rôle politique. + +Déjà les premiers rois normands avaient remis en mouvement une vieille +institution anglo-saxonne: la Cour de comté. Cette Cour où étaient tenus +de se réunir les prélats, comtes, barons, propriétaires libres, et en +outre le maire et quatre habitants de chaque village, avait cette +physionomie démocratique que présentent beaucoup d'institutions du moyen +âge. Les attributions étaient nombreuses et variées; elle était à la +fois cour de justice criminelle, cour de justice civile, cour +d'enregistrement du transfert des domaines, lieu de publicité pour les +ordonnances royales, bureau de recettes pour l'impôt. Ce système, très +puissant en apparence et très concentré, ne tarda pas à montrer ses +insuffisances. D'abord les grands barons, qui avaient des juridictions +propres, étaient exemptés de paraître aux réunions ordinaires. Les +chevaliers obtinrent de bonne heure de nombreuses dispenses. Les villes +ne manquèrent pas de faire inscrire la même immunité dans leurs chartes. +Privée de ses meilleurs éléments, la Cour de comté était en outre +dépeuplée par les abstentions. L'institution des juges ambulants, +régularisée en 1176, lui communique une vie nouvelle. Ces grands +personnages, familiers de la cour du roi, arrivaient dans les comtés +avec les pouvoirs les plus étendus. Leurs commissions portaient qu'ils +ne devaient se laisser arrêter ni par les immunités des barons ni par +les franchises des villes. Quand ils siégeaient, celles-ci déléguaient +douze bourgeois pour figurer à côté des autres éléments de la Cour de +comté, et les plus grands seigneurs comparaissaient au moins par +mandataire. Toute la population locale, noble et roturière, rurale et +urbaine, se trouvait ainsi réunie. Nul doute que cette circonstance +n'ait contribué singulièrement à précipiter la fusion des races et des +classes. Toutefois, on n'administre point au moyen d'une assemblée. Les +juges ambulants (_justitiarii itinerantes_), en laissant subsister +nominalement la Cour de comté, ne tardèrent point à la considérer comme +un simple lieu d'élection pour les commissions de toute nature qui +furent réellement chargées des affaires. De quels éléments étaient +formées ces commissions, on peut le pressentir. Les grands juges ne +voulaient pas généralement de bien aux barons, ils se défiaient du +shérif, dont l'autorité était, en un certain sens, rivale de la leur. +Étrangers au comté, ils avaient besoin d'une assistance locale, et +n'étaient pas en mesure d'organiser une bureaucratie sédentaire. Force +était donc de faire appel à la chevalerie du lieu, seule classe assez +indépendante, assez éclairée pour leur prêter un utile secours. On les +voit, en effet, prendre de plus en plus les chevaliers pour auxiliaires, +et partager avec eux les pouvoirs qu'ils enlèvent au shérif ou à la Cour +de comté. Successivement l'assiette et la perception de l'impôt, le +contrôle de l'armement de la gendarmerie nationale, le soin de recevoir +le serment de paix, l'instruction locale des crimes et délits, le choix +du grand jury d'accusation, la participation aux jugements par l'organe +du jury restreint, sont confiés à des commissions de chevaliers qui +opèrent le plus souvent sous la direction des juges ambulants. + +On voit sans peine l'effet de cette révolution. L'activité de la +chevalerie n'est plus concentrée dans la Cour de comté. Cette classe +n'est plus comme par le passé soumise au shérif, elle ne voit plus en +lui le représentant le plus direct d'une royauté puissante. D'autres +fonctionnaires plus élevés, mandataires plus immédiats du souverain, +sont survenus. Ils se sont adressés directement à elle, ont dépossédé +pour elle les anciens pouvoirs, ont réclamé son assistance et suscité un +immense mouvement de progrès dont eux et elle deviendront à la fin les +seuls organes. En Angleterre, c'est la centralisation qui a donné +l'éveil à la décentralisation, au _self-government_. + +La classe éminemment non féodale des chevaliers de comté est dégagée dès +la fin du XIIIe siècle. Désignée à la reconnaissance du public par la +gestion de nombreux services locaux, elle va par la force des choses +être appelée au Parlement. Il n'est pas étonnant qu'elle incline à se +tenir à part des magnats militaires, imbus de l'esprit anarchique et +turbulent du moyen âge. Elle est imbue d'un tout autre esprit, d'un +esprit déjà moderne; elle est la gardienne de la paix du roi; elle +exerce ses pouvoirs par commission de l'État, selon les termes précis de +la loi statutaire. C'est un élément en avance sur les autres de la +société future. Ainsi s'explique ce fait particulier à l'Angleterre, la +formation d'une seconde Chambre largement recrutée dans une classe, +celle des propriétaires fonciers, qui ailleurs auraient pris rang avec +la noblesse, et dirigée effectivement par eux. Une institution de ce +genre n'aurait pas pu naître sur le continent, où, au-dessous d'un +pouvoir royal sans organisation, qui n'avait su ni l'employer ni +l'assujettir, la noblesse était restée à la fois si féodale et si +militaire, si peu portée à se concevoir comme un organe de l'État et de +la loi, si étrangère à des devoirs civils imposés par un texte, si +fermée sur elle-même et si jalouse de ses privilèges, si peu faite en un +mot pour trouver dans ses rangs des représentants accrédités du reste de +la nation. + +Nous voilà en mesure de comprendre comment s'est formé le Parlement +anglais. Le noyau de cette assemblée, le premier cristal auquel les +autres sont venus s'agréger, c'est ce _magnum concilium_ où figuraient +dès l'origine les grands vassaux ecclésiastiques et laïques. Je ne me +mêle pas de déterminer à quel titre les premiers y siégeaient. Était-ce +à raison d'un fief, d'une baronnie ou de leur caractère spirituel? Le +fait, bien plus décisif ici que le droit, est qu'ils appartenaient en +grand nombre aux familles des grands vassaux, qu'ils avaient tous des +domaines d'importance et de nature baronniale, soumis aux mêmes services +et aux mêmes impôts que ceux de leurs collègues laïques, et qu'on les +traitait volontiers de «barons comme les autres» (_sicut barones +cæteri_). Ces deux ordres de magnats, rapprochés par tant de conditions +communes, ont formé à eux seuls le grand conseil du souverain jusqu'au +milieu du XIIIe siècle. La tradition de cette activité conjointe et +prolongée a conjuré le péril d'une séparation tranchée entre les deux +ordres de la noblesse et du clergé, cette même séparation qui paraît en +France avec les États généraux, et qui s'est perpétuée jusqu'en 1789. Là +encore, la constitution précoce d'une aristocratie politique a eu des +résultats d'un prix inestimable. + +C'est environ trente ans après l'institution régulière de la justice +ambulante que la classe des chevaliers, relevée par l'importance des +devoirs qu'elle accepte et des services qu'elle rend à l'État dans +l'administration locale, secondée et supplée par toute la haute classe +des propriétaires, commence à se rapprocher du Parlement. Ce n'est pas +elle qui en demande l'entrée. Devenue à ce point nombreuse, compacte, +active, elle est une puissance que ni le roi ni les barons ne peuvent +négliger de concilier à leur cause. Ce sont eux qui vont la chercher, +l'inviter, la presser. En 1213, au cours de la lutte qui aboutit à la +grande charte, le roi commence. Pour la première fois, quatre +chevaliers, choisis dans chaque comté, sont cités à cette fin expresse +de s'entretenir avec le prince des affaires de l'État. En 1215, la +grande charte paraît laisser de côté le principe de l'élection et de la +représentation. Après le roi Jean, il y a une période d'apaisement. On +revient donc à l'ancienne procédure, et le grand conseil reste +relativement aristocratique jusqu'en 1254, époque où la lutte s'aigrit +de nouveau entre la royauté et le baronnage. Chacun des deux partis +commence à sentir le besoin de trouver des alliés dans le reste de la +nation. A cette date, deux chevaliers par comté sont convoqués; ils se +rencontrent avec les procureurs du clergé paroissial, appelé de son côté +pour la première fois à se faire représenter au Parlement. Jusque-là, +les abbayes, les prieurés et les églises cathédrales étaient seuls +appelés avec les prélats. Le rôle de tous ces nouveaux venus est encore +bien humble; ils sont là pour écouter, pour apprendre et rapporter dans +les comtés et dans les paroisses les résolutions prises par le grand +conseil. Il ne paraît pas qu'ils délibèrent: on les congédie au cours de +la session, et l'assemblée des magnats continue à débattre sans eux les +grandes affaires, dont ils n'ont pas à connaître. + +Quoi qu'il en soit, nous retrouvons les uns et les autres en nombre +variable, irrégulièrement et à de longs intervalles, dans plusieurs des +Parlements subséquents, en 1261, 1264, 1270, 1273. En 1295, la +convocation, à raison de deux par comté, est passée en coutume, et, à la +même date, une formule spéciale est adoptée pour la convocation des +représentants du clergé paroissial. Désormais aucun Parlement ne sera +régulier sans cette double citation. Pendant le même temps, un autre +élément a obtenu l'entrée de l'enceinte parlementaire. Les villes +principales, surtout celles qui sont pourvues de chartes, ont été +convoquées en 1265 par Simon de Montfort. Trente ans après, en 1295, une +ordonnance royale les invite à se faire représenter par deux de leurs +habitants,--citoyens ou bourgeois,--et, à partir de cette date, une +citation régulière leur est adressée pour chaque Parlement. 1295 est +donc une date capitale. Le commencement du XIVe siècle trouve le +Parlement constitué avec tous les caractères d'une assemblée +véritablement nationale, où figurent, plus complètement même qu'à +l'heure présente (car il y a eu depuis des exclusions et des +déchéances), tous les éléments qui composent le peuple anglais. + +Que nous voilà loin de la France, où ni les campagnes ni le clergé +paroissial n'ont été réellement représentés pendant la plus grande +partie du moyen âge! Mais plus considérable encore paraîtra la +différence si nous examinons de quelle manière les éléments signalés +plus haut se répartissent, s'agrègent et se classent au sein du +Parlement. Au commencement, les bourgeois siègent isolément; au +contraire, les chevaliers des comtés se réunissent aux barons; cela est +naturel, puisqu'ils représentent comme eux l'intérêt féodal et rural. Le +clergé vote alors séparément son subside. Cette répartition en trois est +celle qu'on observe en 1295. Elle se reproduit en 1296, en 1305, en +1308. Elle est identique avec celle des États de France à la même +époque. Mais un autre arrangement ne tarde pas à prévaloir. Les +affinités les plus puissantes sont en effet, d'une part, entre les +barons et les prélats, accoutumés depuis deux siècles à délibérer en +commun; d'autre part, entre les chevaliers et les bourgeois, les uns et +les autres électifs et concurremment élus ou proclamés dans la cour du +comté, où ils se sont plusieurs fois rencontrés sous la présidence des +juges ambulants. Une distribution conforme à ces tendances prévaut de +plus en plus. A partir de 1341, les chefs du clergé (sauf en quelques +circonstances rares) restent unis aux seigneurs laïques et forment avec +eux la Chambre des lords. A partir de la même date, la fusion +correspondante est accomplie entre les deux autres classes. Chevaliers +et bourgeois forment ensemble la Chambre des communes et ne se séparent +plus que dans un petit nombre de cas exceptionnels, dont il n'y a plus +d'exemple après le XIVe siècle. Quant au dernier élément, le bas +clergé, le clergé paroissial, il fait également partie de la Chambre des +communes, mais il ne tarde pas à devenir moins assidu et à s'écarter. Sa +pauvreté, les devoirs de son ministère, le retiennent au loin. Il se +sent d'ailleurs plus à l'aise dans les propres assemblées du clergé, les +_convocations_ du Cantorbéry et d'York, auxquelles il est cité par les +deux primats et où il forme comme une sorte de chambre basse. La coutume +s'établit que la part de l'Église dans les subsides soit votée là et non +plus au Parlement. Dès le milieu du XIVe siècle, le bas clergé a donc +déserté la Chambre des communes, où demeurent seuls et maîtres les +éléments séculiers de la représentation rurale et urbaine. Les chefs du +clergé, encore très puissants à la Chambre des lords, où les abbés et +les prieurs doublent et triplent le nombre des évêques, voient avec +indifférence ces humbles curés de paroisse disparaître de cette Chambre +des communes, dont ils ne soupçonnent pas encore les destinées et la +future prépondérance.--C'est ainsi que le Parlement anglais, constitué +dans ses éléments en 1295, nous apparaît, cinquante ans après, organisé +et distribué selon trois principes qui le distinguent profondément de +nos États généraux de France: 1º La division en deux Chambres, qui +croise et brouille la division des classes, accentuée au contraire en +France par la distinction des trois ordres. Aucun ordre n'est seul dans +une même Chambre; ils sont mêlés deux par deux; il leur est impossible +de s'isoler dans un esprit de classe étroit et exclusif; 2º La réunion +dans la Chambre basse de l'élément urbain avec un élément rural très +ancien, très puissant, très actif et originairement rattaché au +baronnage. Pareille fusion est ce qui a le plus manqué à notre tiers +état purement citadin, composé d'hommes nouveaux, tous personnages +civils, magistrats des villes ou légistes, étrangers à la propriété de +la terre et à la profession des armes. Faute d'une classe moyenne +agricole, il n'a jamais pu combler le fossé qui le séparait de la +noblesse; il est demeuré dans son isolement et n'a pas cessé de +traverser ces alternatives de timidité et de violence, qui sont +l'infirmité commune de toutes les classes nouvelles, sans alliances et +sans traditions; 3º Enfin le caractère laïque prédominant de la haute +assemblée, dont une branche ne contient aucune représentation +ecclésiastique, tandis que cette représentation est mélangée dans +l'autre à l'élément séculier, ne siège qu'en vertu d'un titre +séculier,--le fief baronnial attaché aux évêchés et à certaines +abbayes,--et se pénètre ainsi à un très haut degré du sentiment national +et de l'esprit de la société civile. + +E. BOUTMY, _Le développement de la constitution +et de la société politique en Angleterre_, +Paris, Plon, 1887, in-16. _Passim._ + + + + +CHAPITRE XIII + +CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE + + PROGRAMME.--_L'Église; les hérésies; les ordres mendiants; + l'Inquisition; la croisade albigeoise.--Les écoles: l'Université de + Paris.--[La science au moyen âge.]_ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + L'=histoire générale de l'Église chrétienne au moyen âge= est traitée + dans un grand nombre d'excellents Manuels, rédigés, surtout en + Allemagne, à l'usage des étudiants en théologie. Sans parler des + grandes Encyclopédies des sciences religieuses, sous forme de + Dictionnaire, telles que celles de Wetzer et Welte, Hergenröther et + Kaulen (catholique), de J. J. Herzog, de F. Lichtenberger + (protestantes), les plus considérables de ces Manuels sont ceux de + J. H. Kurtz (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Leipzig, 1893, 2 + vol. in-8º, 12e éd.);--de J. J. Herzog (_Abriss der gesamten + Kirchengeschichte_, Erlangen, 1890-1892, 2e éd.);--de W. + Mœller (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Freiburg i. Br., + 1889-1894, 5 vol. in-8º);--de K. Müller (_Kirchengeschichte_, I, + Freiburg i. Br., 1892, in-8º);--de Ch. Schmidt (_Précis de + l'histoire de l'Église d'Occident au moyen âge_, Paris, 1885, + in-8º).--Les Manuels (catholiques) de MM. Funk et Kraus ont été + traduits en français (Funk, _Histoire de l'Église_, tr. Hammer, + Paris, 1892, 2 vol. in-16;--Kraus, _Histoire de l'Église_, tr. + Godet, Paris, 1891, 3 vol. in-8º), ainsi que la grande et classique + _Konciliengeschichte_ de K. J. v. Hefele (_Histoire des Conciles_, + tr. de l'all. par O. Delarc, Paris, 1869-1876, 11 vol. in-8º). + + Il existe en outre des Manuels spéciaux pour l'histoire générale du + Dogme et de la Liturgie au moyen âge. Il est inutile d'indiquer ici + en détail les grands ouvrages de K. R. Hagenbach, Ad. Harnack, + etc., quelle qu'en soit la réputation. Disons seulement qu'un + résumé (_Grundriss_) du _Lehrbuch der Dogmengeschichte_ de Ad. + Harnack a été traduit en français (_Précis de l'histoire des + dogmes_, tr. par E. Choisy, Paris, 1893, in-8º). + + Tous ces Manuels contiennent d'abondants renseignements + bibliographiques.--Nous nous contenterons de recommander ici + quelques monographies très importantes ou particulièrement + commodes. + + =Organisation de l'Église=, spécialement en France: P. Fournier, _Les + officialités au moyen âge_, Paris, 1880, in-8º;--P. Imbart de la + Tour, _Les élections épiscopales dans l'église de France du IXe + au XIIe siècle_, Paris, 1891, in-8º;--A. Gottlob, _Die + päpstlichen Kreuzzugs-Steuern des 13 Jahrhunderts_, Heiligenstadt, + 1892, in-8º. + + =Les hérésies et l'Inquisition=: Ch. Schmidt, _Histoire et doctrines + de la secte des Cathares_, Paris, 1849, 2 vol. in-8º;--Ch. + Molinier, _L'Inquisition dans le midi de la France_, Paris, 1881, + in-8º et les autres travaux de M. Ch. Molinier;--H. C. Lea, _A + history of the Inquisition of the middle ages_, New-York, 1888, 3 + vol. in-8º;--F. Tocco, _L'eresia nel medio evo_, Firenze, 1884, + in-8º;--L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'Inquisition en + France_, Paris, 1893, in-8º.--L'ouvrage posthume du célèbre I. v. + Döllinger, _Beiträge zur Sektengeschichte des Mittelalters_ + (München, 1890, 2 v. in-8º), n'est pas sûr. + + =Les ordres monastiques=: E. Sackur, _Die Cluniacenser in ihrer + kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit_, Halle, + 1892-1894, 2 vol. in-8º;--H. d'Arbois de Jubainville, _Les abbayes + cisterciennes et en particulier Clairvaux au XIIe et au XIIIe + siècle_, Paris, 1868, in-8º;--P. Sabatier, _Vie de saint François + d'Assise_, Paris, 1894, in-8º. + + =Les écoles.= L'histoire de l'organisation de l'enseignement au moyen + âge, en Allemagne, a été écrite par F.-A. Specht, _Geschichte des + Unterrichtswesens in Deutschland von den ältesten Zeiten bis zur + Mitte des 13 Jahrhunderts_, Stuttgart, 1885, in-8º.--Pour la + France, de préférence au livre vieilli de L. Maître (_Les écoles + épiscopales et monastiques de l'Occident... jusqu'à Philippe + Auguste_, Paris, 1866, in-8º), consulter sur le XIe et le + XIIe siècle la monographie de A. Clerval, _Les écoles de + Chartres au moyen âge_, Paris, 1895, in-8º;--sur le XIIIe, C. + Douais, _Essai sur l'organisation des études dans l'ordre des + Frères Prêcheurs au XIIIe et au XIVe siècle_, Paris-Toulouse, + 1884, in-8º.--L'histoire des Universités, et, en particulier, de + l'Université de Paris, a été renouvelée par les travaux du P. H. + Denifle: _Die Universitäten des Mittelalters bis 1400_, I, Berlin, + 1885, in-8º;--cf. le même et E. Chatelain, _Chartularium + Universitatis Parisiensis_, I, Paris, 1886, in-4º (avec une + Introduction en latin).--Voir aussi les articles de vulgarisation + de MM. H. Rashdall (_English historical review_, 1886) et A. + Luchaire (_Revue internationale de l'enseignement_, 15 avril 1890), + et le livre de H. C. Maxwell-Lyte, _History of the University of + Oxford from the earliest times_, Oxford, 1886, in-8º. + + L'=histoire de la pensée ecclésiastique et de la science au moyen + âge= n'est pas achevée. On lirait avec grand profit le livre trop + peu connu, puissamment systématique, de H. v. Eicken, _Geschichte + und System der mittelalterlichen Weltanschauung_, Stuttgart, 1887, + in-8º;--l'_Histoire de la philosophie scolastique_ (Paris, + 1872-1880, 3 vol. in-8º) et les autres ouvrages de M. B. + Hauréau.--Consulter aussi: H. Reuter, _Geschichte der religiösen + Aufklärung im Mittelalter_, Berlin, 1875-1877, 2 vol. + in-8º;--Reginald Lane Poole, _Illustrations of the history of + mediæval thought_, London, 1884, in-8º;--Th. Gottlieb, _Ueber + mittelalterliche Bibliotheken_, Leipzig, 1890, in-8º.--Parmi les + meilleures monographies: E. Renan, _Averroès et l'Averroïsme_, + Paris, 1861, in-8º;--Ch. Jourdain, _Excursions historiques et + philosophiques à travers le moyen âge_, Paris, 1888, in-8º;--M. + Cantor, _Vorlesungen über Geschichte der Mathematik_, Leipzig, + 1880-1892, 2 vol. in-8º;--V. Carus, _Geschichte der Zoologie_, + München, 1872, in-8º;--M. Berthelot, _La chimie au moyen âge_, I, + _Essai sur la transmission de la science antique au moyen âge_, + Paris, 1893, in-4º. + + Depuis que le pape Léon XIII a recommandé officiellement l'étude de + =saint Thomas d'Aquin=, la philosophie thomiste et la scolastique du + XIIIe siècle ont été l'objet, dans le monde catholique, d'une + littérature dont il suffit de dire ici qu'elle est «plus abondante + que savoureuse». Cf. _Revue philosophique_, 1892, I, p. 281 et s. + + Quelques clercs du moyen âge ont laissé des Mémoires, des lettres, + des sermons, etc., qui les font très bien connaître. On trouvera, + dans ce chapitre, les études de MM. Gebhart et Hauréau sur + Salimbene et sur Robert de Sorbon. Il y en a d'analogues, dont la + lecture est aussi très agréable et très instructive. Citons, entre + autres, celles qui ont été publiées sur Gerbert (J. Havet, _Lettres + de Gerbert_, Paris, 1889, in-8º, Introduction); sur Raoul Glaber + (E. Gebhart, dans la _Revue des Deux Mondes_, oct. 1891), sur + Guibert de Nogent (E. Duméril, dans les _Mémoires de l'Académie.... + de Toulouse_, 9e série, VI, 1894), sur Jean de Salisbury (R. + Lane Poole, dans le _Dictionary of national biography_, t. XXIX + (London, 1892, in-8º), p. 439), sur saint Bernard (E. Vacandard, + _Vie de saint Bernard, abbé de Clairvaux_, Paris, 1895, 2 vol. + in-8º), sur Guyard de Laon (B. Hauréau, dans le _Journal des + Savants_, juin 1893), sur Guillaume d'Auvergne (N. Valois, + _Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris_, Paris, 1880, in-8º), sur + Roger Bacon (E. Charles, _Roger Bacon_, Paris, 1861, in-8º).--Bien + d'autres personnages ecclésiastiques du moyen âge mériteraient + d'être présentés au public par des historiens compétents, au + courant des récentes découvertes. On a beaucoup écrit, depuis trois + siècles, sur Abailard; nous ne pouvons recommander, cependant, + aucun ouvrage d'ensemble, facile à lire, sur Abailard. Il n'existe + pas encore de bon livre sur Pierre le Chantre, ni sur Pierre le + Peintre, ni sur tant d'autres. Des notices sont consacrées, dans + l'_Histoire littéraire de la France_, à presque tous les clercs du + moyen âge qui ont laissé dans leurs œuvres un reflet de leur + personnalité; mais ces notices ne sont plus, pour la plupart, au + courant de la science. + + Sur les mœurs, le droit, la littérature et les arts + ecclésiastiques, v. la Bibliographie du ch. XIV. + + + + +I.--LA SECTE DES CATHARES EN ITALIE ET DANS LE MIDI DE LA FRANCE. + + +Le dualisme qui, sous la forme du manichéisme, avait eu tant de +partisans dans l'Église des premiers siècles et qui était professé aussi +par les Pauliciens, reparut au moyen âge sous la forme du catharisme ou +de la religion des purs, χαθαροἱ. L'apparente facilité avec +laquelle ce système prétendait résoudre, en théorie et en pratique, le +problème du mal, l'attrait qu'il avait pour l'imagination par sa couleur +mythologique, la moralité austère et incontestée de ses chefs, lui +amenèrent autant de disciples qu'en avait eu jadis la doctrine de Manès. +Né probablement en Macédoine, il s'était répandu dès le XIe siècle +dans diverses contrées de l'Europe occidentale; on avait découvert et +brûlé des cathares, qualifiés de manichéens, en Lombardie, dans le midi +de la France, dans l'Orléanais, en Champagne, en Flandre. La persécution +n'avait pas arrêté les progrès de la secte; vers le milieu du XIIe +siècle elle était établie et fortement organisée dans les pays slaves et +grecs, en Italie et dans la France méridionale. Elle avait des +traductions du Nouveau Testament et d'autres livres en langue vulgaire, +qui pour la plupart sont perdus; ses docteurs étaient aussi habiles que +ceux du catholicisme. + +Le système reposait sur l'antagonisme de deux principes, l'un bon, +l'autre mauvais. Sur la nature de ce dernier, les cathares n'étaient pas +d'accord; les uns croyaient que les deux principes étaient également +éternels; selon les autres, le bon principe est seul éternel, le +mauvais, qui est une de ses créatures, n'est tombé que par orgueil. +Cette différence se retrouve dans la manière de concevoir l'origine du +monde et celle des âmes. D'après le dualisme absolu, c'est le principe +mauvais qui a créé la matière, le bon n'a créé que les esprits; une +partie de ceux-ci furent entraînés sur la terre et enfermés dans des +corps; Dieu consent à ce qu'ils y fassent pénitence et qu'ils passent, +de génération en génération, d'un corps à un autre jusqu'à ce qu'ils +arrivent au salut. Le dualisme mitigé admet que Dieu est le créateur de +la matière, mais que le principe mauvais en est le formateur; les âmes +ne sont pas venues sur la terre toutes à la fois; issues d'un premier +couple, elles se multiplient comme l'enseignait l'ancien traducianisme. +Pour tout le reste, les cathares des deux partis professent les mêmes +doctrines. Le principe mauvais a imposé aux hommes la loi mosaïque, pour +les retenir dans la servitude; d'où il suit qu'il faut rejeter l'Ancien +Testament. Dieu voulant sauver les hommes de ce joug, leur envoie un +esprit supérieur qui, ne pouvant entrer en contact avec la matière, ne +prend que l'apparence d'un corps humain. La matière est la cause et le +siège du mal; tout rapport volontaire avec elle devient une souillure; +cette doctrine a pour conséquence pratique un ascétisme très rigoureux. +Le pardon des péchés s'obtient par l'admission dans l'église des +cathares, moyennant le baptême du Saint-Esprit, lequel est symbolisé par +l'imposition des mains; cet acte s'appelait _consolamentum_, parce qu'il +devait faire descendre sur l'homme l'esprit consolateur. Avant de le +recevoir, il fallait avoir donné des gages de fidélité et s'être soumis +à un jeûne de plusieurs jours. Ceux qui l'avaient reçu étaient appelés +les parfaits; en France le peuple les qualifiait de bons hommes, de bons +chrétiens par excellence. Ils renonçaient au mariage et à toute +propriété, ne se nourrissaient que de pain, de légumes, de fruits, de +poissons, voyageaient pour visiter les fidèles, avaient entre eux des +signes secrets de reconnaissance, pouvaient enseigner la doctrine et +donner le _consolamentum_. Les femmes parfaites avaient les mêmes +obligations et les mêmes droits. + +Ceux qui n'étaient pas parfaits formaient la classe des croyants; ils +n'étaient pas astreints au même ascétisme, ils pouvaient se marier, +posséder des biens, faire le commerce et la guerre, se nourrir de +n'importe quoi, à la seule condition de recevoir le _consolamentum_ +avant leur mort. Ils faisaient avec les ministres de la secte un pacte, +_convenenza_, _conventio_, par lequel ils s'engageaient à se faire +_consoler_ en cas de danger mortel, et à mener la vie des parfaits s'ils +revenaient à la santé. Il y en avait de si enthousiastes que, pour ne +pas perdre la grâce du baptême spirituel une fois reçu, ils se mettaient +en _endura_, c'est-à-dire qu'ils se laissaient mourir de faim. + +Le culte cathare, qui excluait tous les éléments matériels, se composait +d'une prédication faite par un ministre, de l'oraison dominicale récitée +par l'assemblée, de la confession des péchés suivie de l'absolution, +enfin de la bénédiction donnée par le ministre et les parfaits. Ces +derniers, quand ils assistaient à un repas, bénissaient le pain, que les +croyants conservaient comme une sorte de talisman. + +Le clergé de la secte n'admettait que des évêques et des diacres. +L'église était divisée en évêchés, correspondant d'ordinaire aux +diocèses catholiques; les villes, les châteaux, les bourgs formaient des +diaconats. Les évêques entretenaient entre eux des relations intimes et +fréquentes; il arriva que des députés des pays slaves et de l'Italie +assistèrent à des conciles tenus dans le midi de la France. + +En somme, ce système, malgré sa prétention de s'adapter au Nouveau +Testament en l'interprétant par des allégories, était moins une hérésie +chrétienne qu'une religion différente, mêlée de mythes cosmogoniques, +que, dans ce résumé succinct, nous nous abstenons de mentionner. + +Pour les autorités de l'Église, les cathares étaient un objet d'horreur, +autant à cause de leur doctrine à moitié païenne qu'à cause de leur +influence sur les peuples; on les traitait d'hérétiques par excellence, +c'est à eux que ce nom était spécialement réservé par les auteurs qui +ont écrit contre les sectes; c'est aussi à leur occasion que furent +décrétées d'abord ces mesures de rigueur qui ont formé la législation +inquisitoriale. + +[Illustration: La tour de l'Inquisition, à Carcassonne.] + +Du temps d'Innocent III ils dominaient en Lombardie, où Milan était leur +centre. Protégés par les seigneurs, ils siégeaient dans les conseils des +villes, célébraient publiquement leur culte, provoquaient à des disputes +les théologiens catholiques. Un de leurs parfaits, Armanno Pungilovo de +Ferrare, mort en 1269, avait mené une vie si exemplaire, qu'il fut sur +le point d'être canonisé quand on découvrit qu'il n'avait été qu'un +hérétique. Parce qu'ils condamnaient le mariage, le peuple leur donnait +le même nom de patarins, par lequel, au XIe siècle, on avait désigné +les adhérents du diacre Ariald, adversaire du mariage des prêtres. Les +persécutions ordonnées par Innocent III et ses successeurs furent +impuissantes; l'inquisition elle-même, organisée par Grégoire IX, +rencontra pendant longtemps une résistance opiniâtre; en 1252, un +inquisiteur, le frère Pierre de Vérone, fut tué par quelques nobles. Il +fut canonisé sous le nom de saint Pierre-Martyr. Après cet attentat, il +y eut une recrudescence de sévérité; mais quelque vigilant et quelque +implacable qu'on fût, on ne réussit pas encore à extirper la secte, qui +était renforcée au contraire par de nombreux réfugiés albigeois. Elle ne +commence à décliner en Italie que dans le cours du XIVe siècle. + +Dans le midi de la France le catharisme était devenu presque la religion +nationale, ayant plusieurs évêchés, de nombreux diaconats et des écoles +florissantes, fréquentées surtout par les enfants des nobles. Après des +efforts stériles, tentés contre les _hérétiques albigeois_ dans la +seconde moitié du XIIe siècle, entre autres par saint Bernard, et au +commencement du XIIIe principalement par saint Dominique, Innocent +III chargea le frère Pierre de Castelnau d'être son légat pour +l'extirpation de l'hérésie. Pierre, ayant excommunié le comte Raymond de +Toulouse, fut assassiné en 1208. Le pape fit prêcher la croisade; une +armée de Français du Nord, sous les ordres de Simon de Montfort, envahit +les provinces méridionales et se signala par le massacre de populations +entières[76]. Le 12 avril 1229, Louis IX accorda au comte Raymond la +paix, à des conditions trop humiliantes pour fonder une réconciliation +durable. D'ailleurs, le fanatisme des inquisiteurs excitait une +indignation dont les derniers poètes provençaux se firent les organes +passionnés; plus les violences augmentaient, plus se fortifiait la +résistance des cathares; leur organisation subsista, les seigneurs +continuèrent de les protéger et le peuple de les écouter; leur cause +religieuse se confondait avec la cause nationale. En 1239, le comte de +Toulouse, exaspéré par l'oppression, reprit les armes; il fut une +seconde fois forcé de se soumettre. Quand le 29 mai 1242 on tua quatre +inquisiteurs à Avignonet, le comte, soupçonné injustement d'avoir été +l'instigateur de ce crime, fut excommunié par l'archevêque de Narbonne; +il jura de venger la mort des victimes, mais aussi de ne plus tolérer +les dominicains comme agents de l'inquisition. Pour témoigner de son +dévouement à l'Église, il assiégea le château fort de Montségur, dernier +refuge des Albigeois. Après plusieurs assauts la place dut se rendre; le +14 mars 1244, près de deux cents parfaits, dont deux évêques, périrent +par le feu. L'hérésie ne se maintint plus que péniblement et en secret; +beaucoup de membres de la secte se réfugièrent en Lombardie. Après la +réunion du comté de Toulouse à la couronne de France, les rois +achevèrent la destruction du catharisme, dont les dernières traces se +perdent en ce pays dans la première moitié du XIVe siècle. + +CH. SCHMIDT, _Précis de l'histoire de l'Église +d'Occident pendant le moyen âge_, Paris, +Fischbacher, 1885, in-8º. + + + + +II.--QUELQUES CLERCS DU XIIe ET DU XIIIe SIÈCLE + +PRIMAT.--W. NAP.--SERLON.--LE CHANCELIER. + + +Peu de personnages ont joui dans le monde clérical, depuis le XIIe +siècle, d'une popularité égale à celle d'un certain Primat, sur le +compte duquel, avant de très récentes recherches, on ne savait +absolument rien.--Le professeur de rhétorique italien Thomas de Capoue, +qui écrivait au temps du pape Innocent III, après avoir distingué le +style rythmique et le style métrique, ajoute que si Virgile a donné les +plus parfaits modèles de l'un, Primat a excellé dans l'autre. D'autre +part, Richard de Poitiers, moine de Cluny, a composé, vers la fin du +XIIe siècle, une chronique où l'on lit, à la date de 1142: «A cette +époque brillait à Paris un écolier, nommé Hugues, que ses condisciples +avaient surnommé Primat. Il était d'assez bonne condition, mais d'un +extérieur disgracieux. Adonné dès sa jeunesse aux lettres mondaines, il +se fit dans plusieurs provinces une grande réputation comme plaisant et +comme littérateur. Son talent d'improvisateur était célèbre. Il y a des +vers de lui que l'on ne peut pas entendre sans éclater de rire.» Ainsi, +Primat florissait vers 1140, et c'était un joyeux compagnon. Le poète +Mathieu de Vendôme corrobore sur ce point et enrichit encore le +témoignage de Richard de Poitiers: il nous apprend, en effet, qu'il +avait fait ses études aux écoles d'Orléans, avant 1150, alors que l'une +des chaires de cette ville était occupée par l'illustre Primat: + + _Mihi dulcis alumna,_ + _Tempore Primatis, Aurelianis, ave!_ + +Primat est d'ailleurs qualifié de «Primat d'Orléans» par une foule +d'écrivains, de copistes et de bibliographes postérieurs à Mathieu de +Vendôme.--De très bonne heure, ce Primat de Paris, puis d'Orléans, qui +paraît avoir joint à sa qualité de professeur celle de chanoine, acquit +dans toutes les écoles de l'Occident une réputation d'esprit +légendaire[77]. Il avait sans doute été très habile de son vivant à +aiguiser des épigrammes et à versifier des méchancetés: on lui attribua +tous les bons mots, calembours et reparties qui se transmettaient dans +les couvents et dans les universités; on lui rapporta l'honneur des +pièces goliardiques[78] qui avaient le plus de succès; on lui fit un +piédestal du talent et des œuvres d'une légion de clercs ironiques. +Peu à peu, ses épigrammes authentiques ne furent plus distinguées de son +bagage adventice; on oublia jusqu'au temps, jusqu'aux lieux où il avait +vécu.--Le bon franciscain Salimbene, qui écrivit en 1283 des mémoires si +instructifs et si amusants, croit que Primat était chanoine à Cologne en +l'année 1232; il cite de lui plusieurs farces dont la scène se place à +Rome, à Cologne, à Pavie: «C'était, dit-il, un grand truand et un grand +drôle, qui improvisait admirablement en vers. S'il avait tourné son +cœur à l'amour de Dieu, il aurait tenu une grande place dans les +lettres divines et se serait rendu très utile à l'Église.» Il lui +attribue, entre autres chansons, le plus pur chef-d'œuvre de la +littérature goliardique, la _Confession de Golias_, cette confession, +plus cynique et plus gaie que celle de Villon, qui est certainement +antérieure de soixante-dix ans à 1232, et postérieure de vingt années +environ à l'époque où Mathieu de Vendôme avait fréquenté le véritable +Primat aux écoles orléanaises.--Au XIVe siècle, Boccace parle encore +d'un rimeur facétieux, _Primasso_, qui égayait jadis les dîners de +l'abbé de Cluny en son hôtel de Paris; c'est de notre Primat qu'il +parle, mais les abbés de Cluny n'ont pas eu d'hôtel à Paris avant 1269! +A l'époque où vivait Boccace, toute notion chronologique s'était perdue +depuis longtemps au sujet de l'habile rythmeur, du joyeux chanoine +d'Orléans, ancêtre des goliards presque aussi chimérique que l'évêque +Golias lui-même. + +C'est encore une fortune très surprenante que celle de Walter Map, +archidiacre d'Oxford, clerc familier du roi d'Angleterre Henri II +Plantagenet. Son compatriote, son ami, Gérald de Barri, le représente +comme le plus bel esprit de la cour d'Angleterre à la fin du XIIe +siècle; c'était un homme très savant, très fin, et qui n'aimait pas les +moines, particulièrement les moines blancs (cisterciens): Girald +rapporte de lui que, ayant appris l'apostasie de deux moines, il +s'écria: «Puisqu'ils renonçaient à leur moinerie, que ne se sont-ils +faits chrétiens!» Map a laissé un livre en prose, _De nugis curialium_, +d'une lecture fort agréable; ce livre ne nous a été conservé que par un +seul manuscrit; il a été imparfaitement édité par Th. Wright, et très +peu de personnes l'ont lu. Il a écrit contre le mariage une déclamation +dont il était très fier: _Valerius ad Rufinum de non ducenda uxore_; on +le sait si peu que des savants éminents persistent, encore aujourd'hui, +à attribuer cette déclamation à saint Jérôme! Par compensation, on a +copié au moyen âge, et imprimé de nos jours, sous le nom de Walter Map, +quantité d'ouvrages auxquels il a toujours été étranger. Les meilleures +pièces goliardiques, que les scribes français ont ornées, pour les +recommander, de la marque de fabrique de Primat, les scribes anglais +leur ont imposé celle de l'archidiacre d'Oxford. Comme, parmi ces +pièces, il y en a de fort grossières, l'élégant et précieux Map a gagné +de la sorte, en Angleterre, un renom détestable et fort peu mérité +d'ivrogne (_a jovial toper_).--Certes, l'ami de Gérald de Barri a +composé des chansons rythmiques, mais, dans le fatras de ses œuvres +supposées, qui l'a fait passer si longtemps, et bien à tort, pour le +plus fécond des goliards, comment dégager ce qui lui appartient? Autant +chercher à retrouver les bons mots qui ont fait la gloire initiale de +Primat parmi les nouvelles à la main de toute date et de toute +provenance dont le moyen âge a gratifié la mémoire du grand farceur. + +La biographie de Serlon de Wilton n'est guère moins incertaine que celle +de Primat, et elle a été, jusqu'à ces derniers temps, encore plus +obscure; car le XIIe siècle a compté jusqu'à quatre clercs du nom de +Serlon qui se sont mêlés d'écrire: un chanoine de Bayeux, un évêque de +Glocester, un abbé de Savigny, un abbé de l'Aumône. C'est ce dernier qui +fut l'émule du fameux chanoine d'Orléans. Originaire de Wilton en +Angleterre, il fut d'abord un des professeurs de belles-lettres les plus +goûtés des écoles de Paris, aussi connu à cause de ses fredaines qu'à +cause de sa science: «Quand j'ai bu du vin, dit-il quelque part, ça me +fait pleurer et je fais des vers comme Primat.» + + _Tum fundo lacrymas, tum versificor quasi Primas...._ + +C'est sa conversion, éclatante et subite, qui a assuré à maître Serlon +une popularité durable. Le récit en fut en effet consigné de bonne heure +dans les recueils d'exemples édifiants à l'usage des prédicateurs; il se +trouve dans la collection d'anecdotes d'Eudes de Chériton et dans celle +de Jacques de Vitri; il a été commenté pendant plusieurs siècles dans +toutes les chaires de la chrétienté. Serlon se promenait un jour dans le +pré Saint-Germain quand un de ses compatriotes et de ses collègues, +récemment décédé, lui apparut revêtu d'une chape en parchemin, couverte +de fines écritures: «Là, dit le défunt, sont reproduits tous les +sophismes dont ici-bas je tirais gloire, et cette chape pèse tant à mes +épaules que je porterais plus aisément la tour de +Saint-Germain-des-Prés.» Le lendemain matin, maître Serlon, ce logicien +profond, ce poète mondain et grivois, dont les chansons couraient la +ville, quitta brusquement l'Université de Paris, théâtre de ses +triomphes, et se réfugia dans un monastère très sévère. Pour expliquer +sa retraite précipitée, il laissa seulement deux vers moqueurs, très +souvent cités depuis par les contempteurs mystiques de la dialectique et +de la raison: + + _Linquo coax ranis, cra corvis vanaque vanis;_ + _Ad logicam pergo, quæ mortis non timet ergo._ + +Il fut élu, vers 1171, abbé de l'abbaye cistercienne de l'Aumône, près +de Pontoise, le Petit-Cîteaux. Mais il ne dépouilla pas tout à fait le +vieil homme. Il conserva toujours une singulière verdeur de langage. +Moine blanc, il n'aimait pas les moines noirs (clunisiens). +«J'attendrais, disait-il, avec plus de tranquillité le temps de la mort +si j'étais chien noir que moine noir.» Il ne cessa pas non plus de faire +des vers; seulement, pour racheter les pièces impudiques qu'il avait +rimées dans sa jeunesse, il s'appliqua désormais à de dévotes +compositions. De Serlon de Wilton, on a surtout exhumé jusqu'à présent +des vers postérieurs à sa conversion; ils sont graves, quoique la verve +gouailleuse de l'ancien poète profane, et très profane, y bouillonne +encore.... + +Philippe de Grève n'est pas, comme Primat, un personnage légendaire, et +ses vers ne sont pas presque tous perdus, comme ceux de Serlon de +Wilton. Néanmoins, M. Daunou, en 1835, lui consacrait dans l'_Histoire +littéraire de la France_ une notice très brève; on ne savait alors rien +de lui, si ce n'est qu'il avait été chancelier de Notre-Dame de 1218 à +1236, et qu'il avait fait des sermons. Depuis 1835, la figure du +chancelier Philippe, de celui qui fut, au XIIIe siècle, le Chancelier +par excellence, a été lentement restaurée, et elle ressort aujourd'hui +comme l'une des plus vivantes de son temps. Avec Robert de Sorbon, +Philippe de Beaumanoir et Pierre Dubois, Philippe de Grève est un des +hommes du moyen âge qui doit le plus aux patientes restitutions de +l'érudition moderne. + +Non seulement Philippe de Grève a prononcé des sermons (qui, pour le +dire en passant, ne sont pas plus mauvais que beaucoup d'autres), mais +il a laissé, avec une relation de la perte et de la découverte du Saint +Clou en 1233, une Somme de théologie où de bons juges ont remarqué une +originalité rare dans ce genre d'ouvrages, beaucoup d'érudition, +d'indépendance et de véhémence. Comme théologien, il a donc présidé très +dignement pendant près de vingt ans aux destinées de l'Université de +Paris[79]. Ses relations avec les maîtres de cette Université n'ont pas +été cependant, très bonnes. Il ignorait l'art de se faire aimer et se +montra toujours passionné pour les droits de son église cathédrale, +droits inconciliables avec les prétentions du corps universitaire. En +1219, il comparut à Rome pour répondre devant le pape Honorius +d'accusations portées contre lui par les maîtres de l'Université. En +1222, il était de nouveau aux prises avec eux. Il avait, par sa roideur, +accumulé contre lui bien des haines. On lui reprochait aussi son +avidité: il cumulait ouvertement plusieurs bénéfices; chancelier de +Notre-Dame de Paris, il était en même temps archidiacre de Noyon; mais, +à Noyon comme à Paris, il s'était attiré des ennemis; il fut rudement +malmené en 1233, en pleine église, à Saint-Quentin, par le bailli de +Vermandois. Un sot compilateur du XIIIe siècle, Thomas de Cantimpré, +en son _Bonum universale de apibus_, a recueilli précieusement l'écho +des médisances et des calomnies que le caractère du Chancelier avait +déchaînées contre lui. Peu de jours après sa mort, s'il faut en croire +Thomas, le chancelier Philippe apparut à son évêque, qui venait de dire +matines, sous l'aspect d'un damné; et comme l'évêque s'étonnait: «C'est +à cause de mon avarice, répondit le fantôme; j'ai soutenu la légitimité +du cumul des bénéfices, et j'ai scandalisé le monde par le désordre +abominable de mes mœurs.» + +Philippe de Grève eut peut-être de très mauvaises mœurs, et, qu'il +ait été vertueux ou non, cela ne nous intéresse guère[80]. Mais Thomas +de Cantimpré songeait sans doute, en parlant de ces «désordres +abominables», aux chansons profanes du Chancelier, plus enjouées, +cependant, que licencieuses. Croirait-on que ces chansons, longtemps si +célèbres, que tous les clercs, au XIIIe siècle, savaient par cœur, +et dont des copies anciennes sont signalées aujourd'hui jusqu'en Suède, +n'ont été révélées aux lettrés que depuis quelques années?--L'attention +fut éveillée pour la première fois, après cinq cents ans d'oubli, par un +passage de la chronique de Salimbene. Salimbene, faisant l'éloge de son +compatriote Henri de Pise, rapporte qu'il avait mis en musique plusieurs +morceaux de «maître Philippe, chancelier de l'Église de Paris», et +notamment six pièces qui commençaient par les mots: _Homo quam sit +pura--Crux de te volo conqueri_, etc. Or, sur ces six pièces rythmiques, +quatre se sont retrouvées dans un manuscrit du Musée britannique, parmi +une quarantaine de petits poèmes, précédés de la rubrique commune: «Dits +de maître Philippe, le feu chancelier de Paris». Elles se sont +retrouvées aussi dans l'Antiphonaire de Pierre de Médicis, et ailleurs. +Elles assurent à Philippe de Grève une place très honorable parmi les +écrivains lyriques du moyen âge. Tel était, aussi bien, l'avis de maître +Henri d'Andeli, chanoine de Paris, qui a rimé en langue vulgaire un +curieux éloge funèbre du Chancelier (mort le 25 décembre 1236). L'habile +trouvère Henri d'Andeli représente Philippe de Grève comme «le meilleur +clerc de France» et le plus habile des «jongleurs».--Si Philippe de +Grève, au lieu de composer en vers latins rythmiques, avait versifié +ordinairement en français (il se l'est quelquefois permis), il serait +placé, en effet, au nombre des bons jongleurs; mais la langue et le +rythme qu'il a choisis ont retardé pour lui l'heure de la réputation +posthume.... + +CH.-V. LANGLOIS, _La littérature goliardique_, dans la +_Revue politique et littéraire_, 24 déc. 1892. + + + + +III.--UN FRANCISCAIN DU XIIIe SIÈCLE: FRA SALIMBENE. + + +Ce pauvre franciscain du XIIIe siècle, très bon chrétien d'ailleurs, +n'a pas été canonisé; il n'a pas été brûlé non plus; on n'a guère brûlé +des franciscains qu'à partir du XIVe siècle. Ce n'était point un +grand clerc: il s'obstine à prendre Henri III pour Henri IV et à +conduire à Canossa un empereur qui n'eût jamais consenti à s'y rendre. +Il nous conte des histoires de nourrices: le dragon du mont Canigou, qui +sort d'un lac quand on y jette des pierres et obscurcit le ciel de +l'ombre de ses ailes; l'aventure d'un fou que le diable étrangla +nuitamment au milieu des pains entassés par lui en prévision de la +famine. Ce n'était point un poète passionné, comme Jacopone da Todi, et +très capable de tourmenter le pape en langue vulgaire. Salimbene a +rédigé sa chronique en latin, et je vous assure qu'il est moins bon +latiniste que Cicéron. Mais quel joli latin! tout plein de barbarismes +sans être barbare, souple, vivant, tel qu'on le prêchait alors dans +l'intérieur des couvents, pour l'édification plus dévote que +grammaticale des moinillons. On y trouve tout le vocabulaire de la plus +basse latinité. Le potage s'y appelle bonnement _potagium_; on y voit un +évêque qui, craignant une émeute de ses ouailles, s'enferme dans sa +tour, _quod pelli suæ timebat_. La critique de Salimbene est nulle. Il +n'envisage l'histoire qu'au point de vue des intérêts de son ordre et +juge les rois, les papes et les républiques selon le bien ou le mal +qu'ils font aux franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le cœur +du monde. Comme la plupart des vieux chroniqueurs, il met au même plan +les plus graves événements de son siècle et les plus minces accidents +naturels. Nous apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut +une étonnante abondance de puces précoces; en 1283, une mortalité sur +les poules: une femme de Crémone en perdit 48 dans son poulailler. En +1282, il signale un tel excès de chenilles que les arbres en perdirent +toutes leurs feuilles; mais, pour la même année, les Vêpres sanglantes +de Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'âme, en lui, fut médiocre. +Tout petit, il était dans son berceau lorsqu'un ouragan terrible passa +sur Parme; sa mère, craignant que le baptistère ne tombât sur la maison, +prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant à la +grâce de Dieu le futur moine. «Aussi, dit-il, je ne l'ai jamais beaucoup +aimée, car c'est moi, le garçon, qu'elle aurait dû emporter.» Il entra +au couvent, malgré ses parents et l'empereur Frédéric II auquel le père +eut recours. L'empereur ordonna aux frères de rendre leur novice; le +père vint supplier son fils, au nom de sa mère; Salimbene répondit +tranquillement: _Qui amat patrem aut matrem plus quam me, non est me +dignus_. Plus tard, il se réjouissait de n'avoir point, lui et son +frère, continué le nom et la race paternels. Et cependant, il ne fut +qu'un religieux assez calme, d'un zèle raisonnable. Il parle des choses +liturgiques avec un sans-façon qui étonne. «C'est bien long, dit-il, de +lire les psaumes à l'office de nuit du dimanche, avant le chant du _Te +Deum_. Et c'est bien ennuyeux, autant en été qu'en hiver; car, en été, +avec les nuits courtes et la grande chaleur, on est trop tourmenté des +puces.» Et il ajoute: «Il y a encore dans l'office ecclésiastique +beaucoup de choses qui pourraient être changées en mieux.» Il aime les +grands couvents où «les frères ont des délectations et des consolations +plus grandes que dans les petits». Il ne fait pas mystère de ces +_consolations_, poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs +temporelles que Dieu prodigue à ceux qui font vœu d'être siens. Vous +trouverez, dans la chronique, quatre ou cinq dîners de petits frères de +saint François, tous très succulents. Une pieuse gourmandise porte à la +gaieté, et Salimbene est un joyeux compère: les histoires de couvent, +dignes de frère Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Mais +retournez-le, et vous apercevrez l'un des écrivains--je dis des +écrivains ecclésiastiques--les plus précieux du moyen âge, l'un des +témoins les plus édifiants du XIIIe siècle italien. + +[Illustration: Vue d'Assise.] + +Il était né à Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il rédigea +sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute en 1289. Enfant, +il eût pu contempler saint François d'Assise; il vit s'épanouir, dans +leur suavité printanière, les fleurs de la légende séraphique. Pendant +quarante années il se promena en Italie et en France, de couvent en +couvent. Il conversa avec les personnages les plus grands de son siècle. +Il vit face à face Frédéric II, _vidi eum et aliquando dilexi_; il +connut familièrement Jean de Parme et Hugues de Digne. A Sens, il +entendit Plano Carpi, le précurseur de Marco Polo, expliquer son livre +«sur les Tartares». Il aborda, à Lyon, Innocent IV, le pape terrible qui +avait juré d'écraser la maison de Souabe et de poser son talon sur ce +«nid de vipères». Enfin, en 1248, à Sens, au moment de la Pentecôte, il +a vu saint Louis. Le roi se rendait à la croisade, cheminant à pied, en +dehors du cortège de sa chevalerie, priant et visitant les pauvres, +«moine plutôt que soldat», écrit Salimbene. Le portrait qu'il nous en +donne est charmant. _Erat autem rex subtilis et gracilis, macilentus +convenienter et longus, habens vultum angelicum et faciem gratiosam._ Et +quel fin repas il fit servir aux Mineurs de Sens! D'abord, le vin noble, +le vin du roi, _vinum præcipuum_; puis, des cerises, des fèves fraîches +cuites dans du lait, des poissons, des écrevisses, des pâtés +d'anguilles, du riz au lait d'amandes saupoudré de cynamone, des +anguilles assaisonnées d'une sauce excellente (_cum optimo salsamento_), +des tourtes, des fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement +maigre, mais d'un maigre canonical qui permet d'attendre avec +résignation le gras du lendemain. C'était, peut-être, la Vigile de la +Pentecôte, jour d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais +François avait dit dans sa _Règle_: Mangez de tous les mets qu'on vous +servira, _necessitas non habet legem_. Salimbene accompagna le roi +jusqu'au Rhône. Un matin, il entra avec lui dans une église de campagne +qui n'était point pavée. Saint Louis, par humilité, voulut s'asseoir +dans la poussière, et dit aux frères: _Venite ad me, fratres mei +dulcissimi, et audite verba mea_. Et les petits moines s'assirent en +rond autour du roi de France. + +Certes voilà, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui +n'ont rien de vulgaire. Mais la singularité originale de Salimbene est +surtout dans sa vocation au Joachimisme, à la religion de l'Évangile +Éternel. Comme beaucoup d'âmes excellentes, il se laissa entraîner par +le mouvement de mysticisme qui, à côté du franciscanisme pur, et au sein +même de l'institut de saint François, agita, vers le milieu du XIIIe +siècle, l'Italie, et effraya l'Église; contradiction curieuse du +christianisme, embrassée par des hommes qui se croyaient sincèrement les +plus réguliers des chrétiens et qui se préparaient, par la plus +audacieuse des hérésies, à la réalisation des promesses suprêmes de +Jésus. + +Cette crise religieuse dont le XVIe siècle a vu les derniers +incidents existait à l'état latent depuis le premier âge du +christianisme. L'évangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laissé +entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas à changer +profondément, et qu'une ère meilleure et définitive était proche. Le +règne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, précédé par le règne temporel +du Christ pendant mille ans, la venue de la Jérusalem céleste, le +triomphe momentané, puis la chute horrible de l'Antéchrist, la fin des +choses terrestres, toutes ces idées avaient, dès l'époque apostolique, +préoccupé les consciences nobles. La dure expérience de l'histoire, la +misère du moyen âge, les scandales de l'Église romaine les avaient +confirmées davantage. Saint Augustin les avait reçues de saint Jean; +Scot Erigène les reçut de saint Augustin. Les hérésiarques scolastiques +les possèdent tous, si je puis ainsi dire, en puissance. Elles +reparaissent, au commencement du XIIIe siècle, dans l'école d'Amauri +de Chartres, qui ne doit rien certainement à Joachim de Flore. Celui-ci, +un poète, un visionnaire, perdu dans ses montagnes de Calabre, mais +habitué, par le contact de la chrétienté grecque, à une exégèse très +libre, avait rendu à l'Italie, vers la fin du XIIe siècle, ces +vieilles terreurs et ces vieilles espérances. Un jour, dans le jardin de +son couvent, un jeune homme d'une beauté rayonnante lui était apparu, +portant un calice qu'il tendit à Joachim. Celui-ci but quelques gouttes +et écarta le calice. «O Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la +coupe, aucune science ne t'échapperait!» Mais l'abbé de Flore avait +assez goûté de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa _Concordia +novi et veteris Testamenti_, une troisième révélation religieuse, celle +de l'Esprit, supérieure à celle du Fils, comme celle-ci l'avait été à +celle du Père. Il faut citer tout ce passage où court un grand souffle. +Joachim caractérise les trois âges religieux du monde, dont le dernier +lui semble près de se lever: + +«Le premier a été celui de la connaissance, le second celui de la +sagesse, le troisième sera celui de la pleine intelligence. Le premier a +été l'obéissance servile, le second la servitude filiale, le troisième +sera la liberté. Le premier a été l'épreuve, le second l'action, le +troisième sera la contemplation. Le premier a été la crainte, le second +la foi, le troisième sera l'amour. Le premier a été l'âge des esclaves, +le second celui des fils, le troisième sera celui des amis. Le premier a +été l'âge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisième +sera celui des enfants. Le premier s'est passé à la lueur des étoiles, +le second a été l'aurore, le troisième sera le plein jour. Le premier a +été l'hiver, le second le commencement du printemps, le troisième sera +l'été. Le premier a porté les orties, le second les roses, le troisième +portera les lis. Le premier a donné l'herbe, le second les épis, le +troisième donnera le froment. Le premier a donné l'eau, le second le +vin, le troisième donnera l'huile. Le premier se rapporte à la +Septuagésime, le second à la Quadragésime, le troisième sera la fête de +Pâques. Le premier âge se rapporte donc au Père, qui est l'auteur de +toutes choses; le second au Fils, qui a daigné revêtir notre limon; le +troisième sera l'âge du Saint-Esprit, dont l'apôtre dit: Là où est +l'Esprit du Seigneur, là est la liberté, _ubi Spiritus Domini, ibi +Libertas_.» + +Mais c'est bien sur cette terre et dès cette vie et non plus seulement +dans la Jérusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et de +Scot Erigène, que devait se manifester la révélation joachimite. Le +rêveur de Flore y réservait aux moines, aux contemplatifs, aux +_spirituales viri_, le ministère dévolu jusqu'alors aux clercs, à +l'Église séculière. De quelles catastrophes serait précédée la grande +évolution religieuse? Joachim pressentait des années tragiques, et, dans +les derniers jours du XIIe siècle, il calculait en tremblant que les +deux prochaines générations humaines de trente années verraient cette +crise extraordinaire, que peut-être elle allait commencer, qu'au plus +tard elle éclaterait en l'an 1260. + +Il mourut avec le renom d'un prophète, en odeur de sainteté. Henri VI, +Richard Cœur-de-Lion, l'avaient consulté sur la venue de +l'Antéchrist. L'Église le béatifia, et Dante l'a mis en son _Paradis_, +dans le chœur des mystiques. Mais ses visions lui survécurent. Les +Franciscains, dans les vingt années qui suivirent la mort de saint +François, s'attachèrent à lui comme au précurseur de la religion +nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait été le Messie. On annonça, pour +1260, la fin de l'Église de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de +Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophéties où Frédéric +II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint François et saint +Dominique et le vêtement même des ordres mendiants étaient clairement +annoncés. Autour de Jean de Parme, général des Franciscains, se +groupaient les plus ardents apôtres joachimites. L'un d'eux, Gérard de +San Donnino, en son _Liber introductorius ad Evangelium Æternum_, résuma +toute la doctrine de Joachim. L'Évangile Éternel, qui fut, en effet, une +doctrine et non un livre, avait été jusque-là comme un texte idéal, la +Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que chaque adepte portait secrètement en +son cœur. Le jour où il devint un manifeste d'hérésie et un étendard +révolutionnaire, l'Église et l'Université de Paris s'émurent et +s'entendirent pour frapper la secte. L'opération fut très simple, tous +les sectaires étant, au fond, de pieux catholiques. Jean de Parme +abdiqua le généralat. Le pauvre Gérard de San Donnino pâtit pour tout le +monde: on l'enferma dans un _in pace_. + +Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice, s'était +fait joachimite, comme les autres. A Hyères, il avait reçu de Hugues de +Digne, le chef de la secte pour la France, un prétendu commentaire de +Joachim sur les quatre évangélistes, et l'avait copié à Aix. Après le +jugement de condamnation, prononcé en 1255, par Alexandre IV, il était +encore demeuré fidèle à la doctrine mystérieuse. Longtemps après, quand, +vieux et désenchanté, il écrit sa Chronique, il rappelle à dix reprises +et très bravement, qu'il a été jadis «grand joachimite, _magnus +joachimita_». Mais après 1260, l'année fatale étant écoulée, et l'Église +du Fils n'ayant pas cédé la place à celle de l'Esprit, il se détacha +tout à fait de la secte. Bartolommeo de Mantoue lui dit un jour, à +propos de Jean de Parme: «Il avait suivi les prophéties de véritables +fous.--Cela me fait bien du chagrin, répondit Salimbene, car je l'aimais +tendrement. Et Bartolommeo:--Mais toi aussi, tu as été +joachimite.--C'est vrai, réplique naïvement notre moine; mais après la +mort de l'empereur Frédéric II et la fin de l'année 1260, j'ai tout à +fait abandonné cette doctrine, et je suis résolu à ne plus croire qu'aux +choses que j'aurai vues.» + +Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rêves de sa +jeunesse. Son orgueil fut d'avoir été l'un des initiés de la révélation +de l'Évangile Éternel, et il aime à nous conter tout ce qu'il a vu et +connu de ce grand mystère. Par lui nous pénétrons dans ce monde +singulier qui eut toujours l'allure d'une société secrète. A Pise, il +voit apporter furtivement, par un vieil abbé de l'ordre de Flore, les +livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de Frédéric +II. A Hyères, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux +colloques à voix basse des joachimites: il y avait là des notaires, des +juges, des médecins, _et alii litterati_. Des franciscains venus les uns +de Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. «Que +pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples, à Pierre de Pouille, de la +doctrine de Joachim?--Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la +cinquième roue d'un carrosse, _quantum de quinta rota plaustri_.» A +Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim, +l'_Expositio super Jeremiam_. A Modène, il rencontre Gérard de San +Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se découpe +facilement en dialogue: + +SALIMB.--Si nous disputions de Joachim? + +GÉR.--Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en +vont derrière le dortoir et s'assoient à l'ombre d'une treille.) + +SALIMB.--Dis-moi quand et où naîtra l'Antéchrist. + +GÉR.--Il est déjà né et grand, et bientôt le mystère d'iniquité +s'accomplira. + +SALIMB.--Tu le connais? + +GÉR.--Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par l'Écriture. + +SALIMB.--Quelle Écriture? + +GÉR.--La Bible. + +SALIMB.--Eh bien! dis tout, car je connais la Bible. + +GÉR.--Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa Bible. +Ils étudient le XVIIIe chap. d'Isaïe, que Gérard applique à un roi +d'Espagne ou de Castille.) + +SALIMB.--Et ce roi est l'Antéchrist? + +GÉR.--Tout à fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prédit. + +SALIMB. (riant).--J'espère que tu verras que tu t'es trompé. + +(En ce moment les frères, avec des séculiers, apparaissent dans la +prairie, la mine allongée, causant avec des signes de tristesse.) + +GÉR.--Va, et écoute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reçu de +mauvaises nouvelles. + +(Salimbene court, interroge et revient. Mauvaises nouvelles, en effet; +l'archevêque de Ravenne a été fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.) + +GÉR.--Tu vois bien, voilà le mystère qui commence. + +Longtemps après, _post annos multos_, au couvent d'Imola, on lui +présenta un livre de son ami Gérard, peut-être le _Liber +introductorius_. Mais Gérard avait été condamné, ses écrits étaient +frappés d'infamie. Salimbene eut peur et dit: «Jetez-le au feu». + +L'appréhension de l'Antéchrist fut, en dehors même de la société +joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au XIIIe +siècle. On s'en inquiétait déjà au temps de Grégoire VII. Les +prédictions de Joachim attirèrent l'attention des mystiques sur Frédéric +II: évidemment, le monstre, c'était lui. Toutes les calomnies, toutes +les médisances propagées par les moines se retrouvent en Salimbene, qui +voit, dans les malheurs des dernières années de l'empereur, le signe +très clair de la colère divine. Aussi les a-t-il énumérés tous, l'un +après l'autre, jusqu'à la mort misérable de Frédéric, dans un château de +la Pouille. Il invoque, comme témoins de la vengeance céleste, tour à +tour les Prophètes, les Sibylles, Merlin, l'abbé Joachim. Frédéric, +c'est l'ennemi satanique de l'Église et de Dieu, l'impie, l'athée, le +libertin, _callidus_, _versutus_, _avarus_, _luxuriosus_, _malitiosus_, +_iracundus_, _jocundus_, _delitiosus_, _industriosus_, _epicureus_; +poète cependant, spirituel, séduisant, _pulcher homo_. Cet homme +charmant était d'ailleurs féroce: il fit couper le pouce à un notaire +qui, dans un acte, avait écrit de travers une lettre du nom impérial; il +donna à deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et +laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de +l'empereur, curieux d'étudier le problème de la digestion[81]. + + * * * * * + +La parole de Joachim de Flore: _ubi Spiritus Domini, ibi Libertas_, +s'était réalisée à la lettre. L'Italie, animée par l'attente d'une +rénovation religieuse, porta tout d'un coup une étonnante floraison de +doctrines, de sectes, de miracles et de prodiges de toutes sortes. Le +premier, saint François, avec la puissance d'un créateur, avait rajeuni +le christianisme; cette fécondité d'invention ne s'était pas ralentie au +temps de Salimbene, et, par lui, nous pouvons pénétrer dans la +chrétienté la plus vivante qui fut jamais. Et, je le répète, si nous +mettons à part les vues aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons +pas affaire à des hérésies. Mais les plus scandaleux de ces chrétiens +d'Italie se croient en règle avec le bon Dieu. Ils édifient librement, +joyeusement leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans +l'enceinte de la grande Église, qui les laisse faire quelque temps, puis +ramène vivement à la ligne droite ceux qui s'en éloignent avec une belle +humeur trop inquiétante. + +Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la _Chronique_. La +personne la plus singulière de ce groupe est assurément la sœur de +Hugues de Digne--_unius de majoribus clericis de mundo_--sainte +Doulcine. Elle avait le don de guérir ou même de ressusciter les petits +enfants. Elle n'était pas entrée en religion, mais portait le cordon de +saint François, et parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames +de Marseille. Elle entrait dans toutes églises des frères mineurs, où +elle avait des extases. Elle y demeurait facilement les bras en l'air +depuis la première messe du matin jusqu'aux complies. «On n'en a jamais +dit de choses fâcheuses», écrit Salimbene. + +Dans ce monde étrange, le miracle, le petit miracle familier était une +douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent en général à la +gloire des franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse industrie +peut y aider. En 1238, dit-il, à Parme, vers le temps de Pâques, les +mineurs et les prêcheurs s'entendirent sur les miracles qu'il convenait +de faire cette année-là, _intromittebant se de miraculis faciendis_. Il +a connu un frère, Nicolas, à qui le miracle ne coûtait pas plus que la +récitation du _Pater_. Un moinillon, tout en écumant la soupe +conventuelle, avait laissé tomber dans le chaudron un bréviaire +enluminé, qu'on venait de lui prêter. Le saint livre s'imprégnait de +bouillon _miro modo_. Fra Niccolò, appelé, dit une prière sur la soupe +et retira le bréviaire intact et tout neuf. Salimbene ne nous apprend +point si la soupe en fut plus grasse. A Bologne, un novice ronflait si +fort que personne ne pouvait plus dormir au couvent. On l'exila du +dortoir au grenier, du grenier au hangar: rien n'y fit; c'était une +trompette d'Apocalypse. On tint chapitre sous la présidence de Jean de +Parme en personne. Quelques-uns demandèrent l'expulsion du petit frère +_propter enormem defectum_. On résolut de le rendre à sa mère, pour une +fraude sur la chose livrée, _eo quod ordinem decepisset_. Fra Niccolò +intervint et promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe; +puis il le fit passer derrière l'autel et là il lui tira vivement le +nez. Dès lors, le novice dormit _quiete et pacifice_, comme un loir, +_sicut ghirus_. + +Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont pas +franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin, +processionnellement et suivie d'une foule de dévots, la châsse d'un +prétendu saint Albert de Crémone. La relique--le petit doigt d'un +pied--fit merveille. Les curés de paroisses commandaient pour leurs +églises des fresques en l'honneur de saint Albert, _ut melius oblationes +a populo obtinerent_. Mais un chanoine doué de flair s'approcha de très +près de la châsse, et sentit une odeur qui n'était point de sainteté. Il +prit la relique: c'était une simple gousse d'ail! + +Évidemment, la notion d'orthodoxie était alors très particulière. Il +était entendu que les fidèles, individuellement, ou formés en +communautés libres, pouvaient chercher où il leur plairait la voie du +salut. Et chacun de tirer de son côté selon son humeur; celui-ci, un +laïque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour écrire des +prophéties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose pour lui +tout seul (_sibi ipsi vivebat_). C'est le Don Quichotte de saint +Jean-Baptiste: longue barbe, cape arménienne, tunique de peau de bête, +une sorte de chasuble sur les épaules avec la croix devant et derrière, +et tenant une trompette de cuivre (_terribiliter reboabat sua tuba_), il +prêche dans les églises et sur les places, suivi d'une foule d'enfants +qui portent des branches d'arbres et des cierges. Voici les _Saccati_ ou +_Boscarioli_, hommes vêtus de sacs, hommes des bois. C'est une secte de +faux Mineurs sortie du groupe de Hugues de Digne et qui ont pris un +costume pareil à celui des franciscains. Ils semblent de furieux +quêteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne leur laissent que des +miettes. Salimbene les méprise. Voici les _Apostoli_, des vagabonds, +_tota die ociosi_ (ocieux), _qui volunt vivere de labore et sudore +aliorum_. Cette bande va et vient, attirant à elle les enfants qu'ils +font prêcher, suivie d'une troupe de femmes (_mulierculæ_), vêtues de +longs manteaux, qui se disent leurs sœurs; ils doivent pratiquer le +communisme à outrance. Leur chef, Gherardino, a des aventures galantes +qui révoltent la pudeur de Salimbene. Le scandale des _Apostoli_ émut +l'évêque de Parme, qui fit emprisonner ceux qu'il put prendre. Puis +Grégoire X condamna la secte, qui refusa de se soumettre. Les _Saccati_, +plus humbles, s'étaient soumis. + +Deux sociétés religieuses, orthodoxes, mais très différentes l'une de +l'autre, ont attiré l'attention de Salimbene: les flagellants et les +_Gaudentes_, ou les _joyeux compères_. Les flagellants apparurent dans +l'Italie du Nord en 1260, l'année fatale des joachimites: «Tous, petits +et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu'à la ceinture, +allaient en procession à travers les villes et se fouettaient, précédés +des évêques et des religieux.» La panique mystique fit de grands +ravages: tout le monde perdait la tête, on se confessait, on restituait +le bien volé, on se réconciliait avec ses ennemis. La fin de toutes +choses semblait prochaine. Le jour de la Toussaint, les énergumènes +vinrent de Modène à Reggio, puis ils marchèrent sur Parme. Celui qui ne +se fouettait point était «réputé pire que le diable», on le montrait au +doigt, on lui faisait violence. Ils se dirigèrent enfin sur Crémone. +Mais le podestat de cette ville, Palavicini, refusa l'entrée des portes: +il fit dresser des fourches le long du Pô à l'usage des flagellants qui +essaieraient de passer; aucun ne se présenta. Avec les _Gaudentes_, +autre tableau. Ceux-ci ne se frappaient point, mais vivaient gaiement en +confrérie. Ils avaient été inventés par Bartolomeo de Vicence, qui fut +évêque. Petite confrérie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses «_cum +hystrionibus_», écrit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumône, ne +contribuaient à aucune œuvre: monastères, hospices, ponts, églises. +Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruinés, ils +avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y habiter, +les plus riches couvents d'Italie. + +Ces chrétiens aimables continuaient la tradition des _clerici vagantes_ +du XIIe siècle. Et même, à côté d'eux, certains _Gaudentes_ isolés, +les plus avisés sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre, annoncent +déjà les prélats peu édifiants du XVIe siècle romain...[82]. + + * * * * * + +Salimbene et sa chronique sont une relique bien vénérable du passé. Ils +n'engendrent point la mélancolie, ce qui est bon; mais ce qui vaut mieux +encore, ils inspirent de sérieuses réflexions ou confirment de graves +idées historiques. Chacune des pages de ce livre montre que la liberté +d'invention déployée par les Italiens du XIIIe siècle dans l'œuvre +de la Commune, dans l'organisation des franchises politiques et +sociales, fut tout aussi grande, aussi féconde, à la même époque, dans +l'ordre des faits religieux. La conscience libre dans la cité libre, +telle fut alors la formule de la civilisation italienne. Certes, +l'apostolat même de saint François et ses résultats immédiats +témoignaient déjà, d'une façon éclatante, de cette vérité. Mais ici, de +l'exquise poésie de la légende sortait peut-être un sentiment trop idéal +de la réalité historique. L'odeur suave des _Fioretti_, telle qu'une +vapeur d'encens, nous trouble les sens et donne une illusion +paradisiaque. Le franciscain de Parme, si familier, qui raconte avec +candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque peu +l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre séraphique, tous +n'étaient pas des séraphins. On ne connaît pas une société religieuse si +l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en contemple que les +fondateurs; il importe aussi de fouiller les coins et les recoins, la +sacristie, le cloître, le réfectoire et les cellules, et de prêter +l'oreille aux pieux propos, aux confidences, aux joyeusetés des plus +humbles moines. Pour cet office, Salimbene est un guide incomparable; on +ne fait pas de meilleure grâce aux étrangers les honneurs de son +couvent. + +E. GEBHART, dans le _Bulletin du cercle +Saint-Simon_, 1884[83]. + + + + +IV.--LES PROPOS DE MAÎTRE ROBERT DE SORBON. + + +Robert de Sorbon, fondateur du collège appelé de son nom la maison de +Sorbonne, doit toute sa gloire à cette fondation généreuse; il n'en doit +rien à ses écrits. Il s'y trouve pourtant des parties très +intéressantes. Un témoin digne de toute confiance, Joinville, rapporte +que Robert avait «grant renommée d'être preud'homme»; il nous atteste, +en outre, que, très sûr de posséder un cœur droit et de voir en +conséquence les choses comme elles sont, louables ou blâmables, il était +habituellement très libre dans ses discours et dans ses actes. Eh bien! +tel est-il dans les divers écrits qu'il nous a laissés, dans ses sermons +et même dans ses traités dogmatiques: d'une part, honnête, très honnête, +nullement casuiste, n'enseignant jamais qu'une morale, la stricte +observance des dix commandements, et, d'autre part, caustique, enjoué, +abondant en vives saillies et propos badins sur le compte d'autrui. Nous +ne croyons pas qu'on se représente tout à fait ainsi le créateur de la +Sorbonne. On ne connaît guère qu'un côté du personnage. C'est pourquoi +nous voulons montrer ici l'autre côté, celui qu'on ne connaît pas! + +Quoique chanoine de Paris, c'est-à-dire grand dignitaire d'une église +opulente et fastueuse, quoique vivant à la cour dans la familiarité des +seigneurs et du roi, quoique devenu riche après avoir été pauvre, il +avait conservé le goût de la simplicité, sans se laisser atteindre par +la contagion des mœurs séculières. C'était une des formes de sa +prud'homie. En cela tous les clercs attachés à la cour ne lui +ressemblaient pas. «Il faut bien, disaient-ils, hurler avec les +loups.--Non, non, leur répondait-il: Vivez avec les loups, soit, mais +pour les convertir en agneaux; sinon tenez pour certain qu'ils vous +mangeront.» Fit-il, pour sa part, des conversions nombreuses? nous n'en +pouvons à la vérité citer aucune, mais il est constant qu'il ne s'est +laissé ni terrifier ni manger par les loups. C'est ce que prouve du +reste le ton de ses remontrances, où sont particulièrement maltraités +les riches et les nobles, où les princes eux-mêmes ne sont pas toujours +épargnés. + +Chez les riches, par exemple, il condamnait sévèrement le luxe des +habits, et recommandait à tous les confesseurs d'être, sur ce point, +aussi rigides que lui. Au pénitent qui viendra lui faire l'aveu de ses +fautes le confesseur dira: «Mon ami, ne vous êtes-vous pas paré les +jours de fête, ou bien en quelque autre circonstance solennelle, pour +plaire aux femmes que vous pourriez rencontrer sur votre chemin?--Oui, +maître, répondra sans doute le pénitent, mais sans aucune intention de +les provoquer au mal.--Ami, répliquera le confesseur, vous avez +gravement péché. Si l'on suspend une couronne à la porte d'une taverne, +c'est la marque qu'on y vend du vin; de même une chevelure circulaire, +sur la tête un élégant chaperon, un ceinturon de fer, de petits nœuds +argentés, des gants aux mains, aux pieds des souliers lacés, et autres +choses de ce genre, voilà des enseignes de libertinage; et pourtant il +n'y a pas dans la couronne une obole de vin, il n'y a pas dans le +ceinturon de fer le moindre péché de luxure.» + +Pour supprimer les habits de fête, Robert eût volontiers supprimé les +fêtes elles-mêmes. C'est là, dit-il, ce qu'avait osé faire un prélat +très vénéré, Guyard de Laon, autrefois chancelier de Paris, plus tard +évêque de Cambrai, qui, de tous les martyrs, de tous les confesseurs, +n'avait maintenu comme saints à fêter, dans le calendrier réformé de son +diocèse, que saint Laurent et saint Martin. Et Robert le félicite +d'avoir eu cette audace, le seul dieu qui pouvait lui reprocher d'avoir +fait tort à son culte étant le dieu Bacchus. A qui connaît les mœurs +du temps le propos ne semble pas trop dur. + +En mainte occasion Robert s'est exprimé plus âprement. Il savait sans +doute qu'il se faut défendre de parler trop et trop haut. «La langue +est, disait-il, dans un cloître, comme un moine, dans un cloître fermé +par un fossé et deux barrières, les dents et les lèvres, et devant ce +fossé, devant ces barrières, il y a trois portiers dont il faut +successivement obtenir la permission de sortir, c'est-à-dire la +permission de parler.» Mais Robert violait souvent la consigne, et quand +les trois portiers murmuraient il était déjà loin. Un jour donc, la cour +était à Corbeil; le voilà prenant par son manteau le sénéchal de +Champagne et l'entraînant malgré lui vers le roi: «Maître Robert, lui +disait Joinville, que me voulez-vous?--Je veux de vous une réponse à +cette question: S'il plaisait au roi de s'asseoir dans ce pré, et si +vous alliez prendre place sur son banc, au-dessus de lui, ne seriez-vous +pas à blâmer?--Je le serais sans aucun doute.--En conséquence, vous êtes +blâmable de vous vêtir plus noblement que le roi, lequel n'a pas cet +habit de vair dont vous faites parade.» Joinville blessé répondit +aussitôt: «Sauf votre grâce, maître Robert, cet habit de vair que je +porte, mon père et ma mère me l'ont laissé; tandis que vous, fils de +vilain et de vilaine, vous avez laissé l'habit de votre père et de votre +mère pour revêtir un camelin plus riche que celui du roi.» Ce débat, +déjà très vif, l'allait devenir plus encore; mais le roi s'empressa +d'intervenir et prit la défense de maître Robert; ce dont il fit bientôt +après ses excuses à Joinville, lui disant à part: «Il avait grand besoin +que je l'aidasse, car il était fort ébahi.» + +Saint Louis avait, au rapport de Joinville, une doctrine autre que celle +de Robert en ce qui touche le costume. «Un chevalier courtois se doit, +disait-il, vêtir de telle sorte que les gens d'un âge mûr ne l'accusent +pas de trop faire, les jeunes gens de faire trop peu.» C'était là parler +très sagement. Cependant on assure que le bon roi n'observait pas +toujours lui-même la règle qu'il enseignait aux autres. Il aurait donc +un peu trop négligé sa tenue, tandis que sa femme, Marguerite de +Provence, aurait, suivant Robert, donné dans l'excès opposé. + +Voici les termes de ce témoignage: _Humiliter (rex Franciæ) incedit et +gerit se; uxor autem ejus alio modo_. Dans la bouche de Robert, ce n'est +pas simplement, en ce qui touche la reine, un propos malin, c'est une +accusation grave. En effet, il ne permettait pas plus aux femmes qu'aux +hommes le luxe des habits. Qu'on veuille bien le lui pardonner. La +prud'homie rigide va bien rarement sans quelque rusticité. Alceste a +beaucoup de vertu, mais il manque de politesse; ainsi le vertueux +Robert n'était pas toujours poli. + +Il paraît que de son temps les femmes portaient des robes très longues, +c'est une mode qu'il se permet de plaisanter. «Une femme, dit-il, ayant +prié son mari de faire pour elle l'emplette d'une robe, il l'achète +assez longue. La femme s'en étant revêtue monte sur un coffre, pour en +mieux juger l'ampleur et la bonne façon. Mais voilà que, l'épreuve +faite, la femme, attristée, dit au mari: «Pourquoi donc m'avez-vous +acheté, monsieur, une robe si courte? j'en voulais une qui pendît +jusqu'à terre.--Mais, répond le mari, je pensais que vous vouliez une +robe pour vous seule, non pour vous et pour ce coffre tout ensemble. Si +vous m'en aviez averti, j'aurais volontiers satisfait à votre désir.» + +[Illustration: Le sire de Joinville, habillé de ses armoiries, d'après +un manuscrit du XIVe siècle.] + +Mais revenons à la reine Marguerite. On n'a pas pu ne pas s'étonner de +voir Robert taxer publiquement d'immodestie la femme très aimée du saint +roi. On s'étonnera certainement davantage de l'entendre enseigner au roi +lui-même comment il la devait corriger de ce grave défaut. +L'enseignement a la forme d'une anecdote; mais le narrateur en fait +lui-même l'application aux personnes royales. Voici tout le passage: +«Comment faut-il comprendre ces paroles de l'apôtre disant que l'époux +et l'épouse doivent mutuellement se complaire? Il y a là une difficulté +dont certain prince a montré la solution au roi de France. Ce roi est +d'une grande bonhomie; sa démarche, son port, sont des plus modestes; +mais sa femme est tout autre. Le prince dont il est question ayant une +humble tenue, cela déplaisait à sa femme, qui aimait s'affubler des plus +riches ornements, et comme elle blâmait sa pauvre mine et s'en plaignait +même à ses parents, il lui dit: «Madame, il vous plaît donc que je me +pare de vêtements de prix?» Elle répondant que tel était, en effet, son +désir, et que finalement elle voulait le voir s'y conformer, le prince +reprit: «Eh bien, je ferai cela pour vous, la loi conjugale étant que +l'homme doit complaire à sa femme, et réciproquement.... Mais cette loi +qui m'oblige envers vous, vous oblige pareillement envers moi: vous êtes +tenue d'obéir à ma volonté, comme je le suis d'obéir à la vôtre. En +conséquence, je veux que vous me fassiez le plaisir de vous habiller +plus modestement. Vous porterez mes vêtements et je porterai les +vôtres.» A cet arrangement la femme refusa de souscrire, et dès lors +elle permit au mari de se vêtir selon sa coutume.» Il y a donc lieu de +croire que la reine Marguerite blâmait aussi la grande simplicité du +roi. Mais n'insistons pas davantage sur cette affaire du costume. Sur +bien d'autres points Robert a censuré plus vivement encore les mauvaises +mœurs de ses contemporains. Il n'approuvait pas non plus le luxe des +festins, qui finissaient trop souvent par d'ignobles orgies. On y jurait +beaucoup, et les jurements révoltaient Robert autant que le roi. «Le +roi, dit Robert, n'en voulant plus entendre, avait convoqué plusieurs +évêques pour faire avec eux une loi sévère contre les blasphémateurs; +mais, ayant trouvé ces évêques peu favorables à son projet, il fut +tellement ému de leur froideur qu'il en eut une fièvre tierce dont il +faillit mourir». En outre, on jouait habituellement après les grands +repas, et de très grosses sommes. La passion du jeu ne fut peut-être +jamais plus violente et plus commune. Elle avait gagné les clercs +eux-mêmes. Nous lisons dans un des sermons de Robert: «Voici ce qui +vient d'arriver cette semaine à deux lieues de Paris. Un prêtre, ayant +joué dix livres et son cheval, s'est pendu. Ainsi finissent les parties +de dés. Malheureux, va jouer maintenant!» On jurait, on jouait, on +appelait ensuite pour se divertir de toute manière des bateleurs, à qui +le maître du logis faisait souvent, par ostentation, des présents +magnifiques. + +«Un jour, dit Robert, l'évêque Guillaume (il s'agit du célèbre Guillaume +d'Auvergne) se promenait à cheval avec le roi Louis et son frère le +comte d'Artois.» Il faisait un grand vent qui toujours décoiffait +l'évêque. Le roi lui dit: «Comment ne pouvez-vous retenir votre bonnet +et l'empêcher de tomber?» L'évêque lui répondit: «Sire, je ne réussis +pas à l'attacher si bien que le vent ne me l'enlève. Mais cela ne +m'étonne guère, car on a vu plus d'une fois certain vent dépouiller les +gens même de leur tunique.--Comment cela? dit le roi.--Sire, répliqua +l'évêque, n'est-il pas, en effet, arrivé plus d'une fois que, violenté +par le vent de la vaine gloire, un chevalier ait quitté sa robe pour la +donner à quelque histrion?»--Aimer, honorer, gratifier des histrions, ce +n'était pas un moindre délit, suivant Robert, qu'offrir un sacrifice aux +démons. Enfin un autre intermède des festins était la chanson souvent +déshonnête. Combien Robert désirait fermer les oreilles aux galanteries +des ménestrels! Nous tenons de lui l'anecdote qu'on va lire. Lorsque +Folquet, archevêque de Toulouse, entendait par hasard chanter une de ces +chansons qu'il avait composées au temps de sa jeunesse mondaine, il +s'obligeait durant le premier repas du jour, à ne manger que du pain, à +ne boire que de l'eau. Nous ne voulons pas excuser ici ce que le +prud'homme condamne. Cependant, puisqu'il s'agit de Folquet, disons qu'à +ce farouche persécuteur d'hérétiques, avérés ou imaginaires, nous +voudrions n'avoir à reprocher que des chansons. + +Sur quelques vices communs, tant à la ville qu'à la cour, sur +l'hypocrisie, par exemple, Robert s'exprimait ainsi: «Une grande +querelle s'étant élevée entre les quadrupèdes et les oiseaux, au jour +fixé pour combattre, la chauve-souris s'absenta, se disant: «Je n'irai +pas à la bataille, mais je verrai, la guerre finie, quel parti se +portera le mieux, et je passerai de son côté.» Après le combat, les deux +partis comptant beaucoup de morts et de blessés, les quadrupèdes +rencontrent les premiers la chauve-souris. «Arrêtez, s'écrient-ils, +tuez, pendez cet ennemi.--Ah! mes bons amis, leur répond-elle. Que +dites-vous? Je suis des vôtres»; et leur montrant ses quatre pattes, +elle se tire d'affaire. Les oiseaux l'ayant ensuite abordée, elle leur +montre ses ailes et s'esquive de même. Combien je connais de gens +semblables! Sont-ils avec des dévots, des religieux, ils disent: «Priez +pour moi;» et font le coq mouillé, contrefont la Madeleine, _faciunt +gallum implutum et contrefaciunt Magdalenam_; mais sont-ils avec des +mondains, ils les imitent, s'ils ne vont pas plus loin qu'eux, se +gaussant, pour obtenir leurs bonnes grâces, des religieux et des +béguines.» + +Il ne pouvait être plus indulgent à l'égard des libertins. «Une femme, +disait-il, vend son honneur pour une pelisse ou quelque chose de +semblable. Elle fait certes un mauvais marché et cette femme est très +sotte. Mais les hommes sont, hélas! bien plus sots, car du moins cette +femme a le salaire qu'elle a voulu, tandis que, pour perdre leur +honneur, les hommes vident leur bourse. Si quelqu'un portant cent marcs +prenait à ses gages un voleur qu'il chargerait de le dépouiller, vous +penseriez que c'est un fou. Eh bien! n'est-il pas plus fou celui qui +donne ses écus pour perdre son honneur? C'est, d'ailleurs, les donner +pour aller en enfer. Sainte Marie, je ne voudrais pas aller en enfer +pour tout l'or du monde, et, toi, tu payes pour y aller?» Sur les +médisants, il s'exprimait ainsi: «Ils ressemblent aux araignées, qui, se +posant sur la plus belle fleur, n'en tirent que du venin. S'ils voient, +par exemple, un homme jeûner: «Tiens, disent-ils, c'est qu'il vient +d'assister à la mort de son âne;» ou bien encore, «à la mort du +diable,» mais l'honnête homme ressemble à l'abeille, qui, de toute fleur +où elle se pose, recueille du miel.» + +Il ne devait pas épargner davantage les prêteurs d'argent, qu'on +appelait alors usuriers. «Je professe, disait-il, que tous les usuriers, +les thésauriseurs, qui détiennent la chose d'autrui, sont des larrons, +et qu'au jour de la mort le prévôt de l'enfer, c'est-à-dire le diable, +les saisira comme des larrons pour les conduire à ses gibets. Ils ont +maintenant les mains si serrées que rien ne s'en échappe; mais, à leur +mort, on ouvrira leurs coffres, qu'ils ont tenus si bien fermés, pour en +extraire les richesses qui leur étaient chères comme leurs entrailles. +Je les compare à des pourceaux, qui sont, tant qu'ils vivent, de grande +dépense. Un pourceau coûte beaucoup à celui qui le veut bien nourrir, et +pourtant il ne rapporte rien tant qu'il vit, et ne fait que souiller la +maison. Mais un pourceau mort est de grand prix!» Or n'omettons pas de +rappeler quelle était alors la définition de l'usure. Usurier est +quiconque prête sous la condition d'un remboursement avec intérêt. Tout +ce qu'on a le droit d'exiger, c'est la restitution du capital prêté. En +outre, Robert ne manque pas de le dire, usurier est quiconque vend une +chose à terme au-dessus du cours actuel, ou l'achète au-dessous, +spéculant sur la détresse de son prochain, avec l'espoir d'en tirer un +prix supérieur. Il y avait à ce compte, nous n'en doutons guère, un très +grand nombre d'usuriers. Qui même ne l'était pas? Qui ne l'est parmi les +trafiquants de toute sorte, et les plus humbles rentiers, ne les +omettons pas, étant donnée la définition de l'usure? Ainsi que de +larrons, que de butin pour le prévôt de l'enfer! On ne peut être surpris +ensuite d'entendre Robert s'écrier: «Non, pas un homme sur cent n'est en +route pour le paradis. Je regrette d'être obligé de le dire; mais je ne +puis le taire, parce que c'est la vérité». + +Sur les devoirs professionnels, le langage de Robert n'est pas moins +véhément, surtout lorsque le prud'homme censure les gens de sa robe, +clercs de tout rang, recteurs de paroisses, confesseurs, +maîtres-régents. S'agit-il des moines? Ce sont des insolents, des +baguenaudiers, à qui rien ne déplaît autant que d'assister aux offices. +«Un prédicateur étant venu leur faire un sermon, ils l'escortent dans +le cloître pour lui souffler à l'oreille: «Ah! soyez bref! soyez bref!» +C'est pourquoi, dès qu'ils sont réunis au chapitre: «Tout serviteur de +Dieu, s'écrie le prédicateur, écoute les paroles de Dieu. Vous n'êtes +pas les serviteurs de Dieu, si vous n'écoutez pas les paroles de Dieu. +Donc vous êtes les serviteurs du diable. Est-ce assez bref?» Et cela +dit, il s'en alla.» S'agit-il des clercs séculiers? «Ils chantent si +haut, dit Robert, qu'ils mettent en fuite les corbeaux assemblés sur le +clocher de l'église, mais leur cœur est ailleurs. Ils crient au +Seigneur de leur montrer sa face, et ils lui tournent, eux, le dos.» Il +va de soi que Robert désapprouve le cumul des bénéfices. En autorisant, +disons plus, en favorisant cet abus, la trop grande facilité des papes +en avait fait naître un autre, non moins grave, l'abus des vicariats. +Que les curés vivent dans leurs églises et qu'on ne les voie pas +ailleurs! Nulle part ailleurs, ajoutait fermement Robert; et pour +démontrer l'inconvenance, l'irrégularité de leurs trop fréquentes +absences, il raisonnait ainsi en bon logicien: «Le troupeau est la +matière, le pasteur la forme. Or, dit le philosophe, séparée de la +forme, la matière tend au néant. Si donc le pasteur s'éloigne de son +église, le troupeau, séparé de son pasteur, périt, s'anéantit.--Mais, +répondaient quelques curés, on veut que nous soyons théologiens, et nous +ne pouvons le devenir sans aller aux écoles apprendre la théologie. Il +nous faut donc quitter nos églises et nous y faire remplacer.--Non pas! +répliquait Robert, ces grands docteurs de Paris, qui font profession +d'enseigner la théologie, ce sont des gens pleins d'orgueil qui, dans le +cours d'une année, ne gagnent pas une âme au Seigneur. D'eux, on peut +dire (avec la chanson): + + Blanche berbis, noire berbis, + Au tant mest se muers com se vis. + +Mais le bon curé, le curé sans tache, sans reproche, qui naïvement +observe la loi de Dieu, voilà le théologien dont les leçons profitent.» + +Ces grands docteurs de Paris, contemporains de Robert, qu'il traitait +si mal, c'était Albert le Grand, Jean de la Rochelle, saint Thomas, +saint Bonaventure. Enviait-il leur gloire? Peut-être un peu, sans se +l'avouer; mais ce mauvais sentiment ne le dominait pas. Il leur +reprochait aux uns comme aux autres, sans vouloir entrer dans leurs +querelles, de faire passer la religion pratique après la théologie +contentieuse. Cet hôte magnifique des pauvres écoliers n'acceptait que +la science strictement limitée. S'il avait pu soupçonner tout ce qu'on +devait enseigner un jour dans sa maison, la glorieuse Sorbonne, +assurément il en aurait frémi d'horreur! Il disait: «Les livres sur +lesquels nos docteurs pâlissent, les livres des Priscien, d'Aristote, de +Justinien, de Gratien, d'Hippocrate, sont, j'en conviens, de très beaux +livres; mais ils n'enseignent pas la voie du salut.» Pas même, qu'on le +note, ceux de Gratien, l'authentique greffier de la cour romaine. Ainsi +Robert plaçait au même rang l'étude du droit canonique et celle du droit +civil. Vaines études! Pouvait-il mieux traiter cette théologie mêlée de +philosophie, qui fut si longtemps la passion du jeune clergé? +«Voulez-vous savoir, disait-il un jour, quel est le plus grand clerc? +Non certes, ce n'est pas celui qui, après avoir longtemps veillé devant +sa lampe, s'est fait recevoir à Paris maître ès arts, docteur en décret, +en médecine, etc.; c'est celui qui plus aime le Seigneur.» Il disait +encore: «Un évêque qui se rend à Rome et ne sait pas son chemin, +n'attend pas un roi, un autre évêque pour le leur demander; mais très +volontiers il le demande aux bergers, même aux lépreux qu'il rencontre. +Or, voilà des gens qui ne veulent apprendre la route du paradis que de +grands clercs, de grands docteurs. «De quoi vous mêlez-vous, crient-ils, +prédicateur? Où vous a-t-on enseigné la théologie?» Eh bien! je prétends +que ces gens-là ne veulent pas aller au paradis, bien qu'ils disent le +contraire.» Robert était simplement moraliste, et, regardant la morale +comme la seule science positive, il professait pour les médecins, les +grammairiens, les canonistes, le même dédain que pour les +métaphysiciens.--Maintenant, les confesseurs. Il ne voulait pas, cela va +sans dire, qu'ils fussent trop indulgents, comme celui-ci, par exemple: +«Il y avait un particulier qui cherchait toujours les pires confesseurs. +Quand il avait tant bu qu'il était ivre, il allait trouver un prêtre +qui, fréquentant volontiers la taverne, s'y grisait souvent, et il se +confessait à lui. «Mon ami, lui disait ce prêtre, avez-vous tout +payé?--Oui, répondait l'autre.--Bien! répliquait le prêtre, mieux vaut +boire le sien que celui d'autrui.» Il ne les voulait pas non plus trop +sévères, et le déclare en ces termes: «Il faut blâmer certains prêtres +qui sont d'une rigueur excessive.» L'évêque Guillaume disait d'eux: «Ils +ne devraient pas être portiers du paradis, mais ils seraient très +propres à garder la porte de l'enfer, car ils n'y laisseraient entrer +personne.» Enfin il prescrivait absolument que tous les péchés confessés +fussent oubliés: «J'ai, disait-il, entendu quelques-uns des plus grands +pécheurs du monde; eh bien! si grand qu'ait été le pécheur qui m'ait +prié de l'entendre, je l'ai toujours aimé cent fois plus après l'avoir +confessé qu'avant.» + +[Illustration: Charte de fondation de la Sorbonne, 1257.] + +Il nous plaît de terminer par ce mot touchant. Si maître Robert s'est +souvent exprimé sur le compte d'autrui avec plus de liberté que +d'apparente bienveillance, on n'a de reproches à faire qu'à sa langue; +évidemment son cœur était excellent. + +B. HAURÉAU, dans les _Mémoires de l'Académie des +inscriptions et belles-lettres_, t. XXXI (1884), +2e partie. + + + + +V.--L'UNIVERSITÉ DE PARIS ET LE PROCÈS DE GUILLAUME DE SAINT-AMOUR, + +D'APRÈS RUTEBEUF. + + +Chaque fois que Rutebeuf dirige un trait de satire contre les clercs en +général, il prend soin d'excepter les étudiants. Sa prédilection pour +eux n'avait point d'ailleurs le caractère d'une tendresse aveugle, car +il les gourmande, non sans vigueur, dans le _Dit de l'Université de +Paris_. C'était à la suite d'une de ces querelles comme il s'en éleva +plusieurs au XIIIe siècle entre les écoliers. Déjà, en 1218, +l'official de Paris avait dû sévir contre ceux «qui recouraient à la +force des armes, blessaient et tuaient jour et nuit d'autres écoliers, +enlevaient des femmes», etc. Les disputes provenaient souvent de la +rivalité des _nations_ entre lesquelles se répartissaient les écoliers, +nation de France, de Picardie, de Normandie, d'Angleterre. Celle de +France, plus nombreuse que toutes les autres, demandait à être +représentée par trois examinateurs au lieu d'un dans le jury de la +maîtrise ès arts. Il est difficile de dire à laquelle de ces querelles +se rapporte le _Dit de l'Université de Paris_. Rutebeuf y donne les plus +sages conseils: pourquoi quitter son pays pour venir étudier à Paris, si +on y perd la raison au lieu d'apprendre la sagesse? Il parle avec +émotion des pauvres parents qui se privent de tout pour envoyer leur +fils à l'Université, et dont les économies servent à payer mille +folies[84]. + +[Illustration: Sceau de l'Université de Paris.] + + Le fils d'un pauvre paysan + Viendra à Paris pour apprendre. + Tant que son père pourra prendre + En un arpent ou deus de terre, + Pour conquérir pris et honneur + Baillera le tout à son fils; + Et lui, en reste ruiné. + Quand il est à Paris venu + Pour faire à quoi il est tenu + Et pour mener honnête vie, + Il retourne la prophétie. + Gain de soc et de labourage + Il vous convertit en armure. + Et par chaque rue il regarde + Où il verra belle musarde; + Partout regarde, partout muse. + Son argent part, sa robe s'use, + Et c'est tout à recommencer: + Il ne fait point bon là semer. + Pendant carême, où l'on doit faire + Chose qui à Dieu doive plaire, + Au lieu de haires, hauberts vêtent, + Et boivent tant que ils s'entêtent. + En a trois ou quatre qui font + Quatre cents écoliers se battre, + Et chômer l'Université; + N'est-ce point là trop grand malheur? + Dieu! Il n'est point si bonne vie, + Quand de bien faire envie on a, + Que celle de sage écolier: + Ils ont plus peine que collier, + Mais s'ils désirent bien aprendre, + Ils ne peuvent pas s'appliquer + A demeurer longtemps à table. + Leur vie est aussi bien mettable + Que celle des religieus. + Pourquoi laisser sa région, + Aller en pays étranger, + Si l'on y perd toute raison + Quand on y doit sagesse apprendre? + On perd son avoir et son temps + Et l'on fait à ses amis honte + Mais ils ne savent qu'est honneur. + +Rutebeuf ne s'est pas borné à intervenir, par de sages avis, dans les +dissensions intestines qui divisaient les écoliers, il a pris avec la +plus vive énergie la défense de l'Université de Paris contre +l'envahissement des Jacobins. Cette grande querelle est un épisode de la +rivalité entre les ordres mendiants et le clergé séculier. Car il ne +faut pas oublier que les universités du moyen âge n'étaient pas des +universités laïques; c'est aux prêtres séculiers que les réguliers +disputaient le privilège d'enseigner.... + +A la faveur des troubles, causés par une échauffourée d'étudiants, qui +agitèrent l'Université et interrompirent les cours au commencement du +règne de saint Louis, les Dominicains obtinrent de l'évêque de Paris +d'abord une première chaire de théologie, et bientôt une seconde, où ils +donnèrent à l'origine des leçons privées, puis, malgré l'opposition du +chancelier, des cours publics. Une fois installés dans l'Université, ils +cherchèrent à s'y rendre indépendants: ils refusèrent de faire cause +commune avec les autres maîtres et d'observer les statuts. Menacés +d'exclusion, ils accusèrent leurs collègues séculiers de conspirer +contre l'Église et le roi, et portèrent l'affaire devant le pape, qui +devait leur donner raison. C'est à cette occasion que Rutebeuf rima la +_Discorde de l'Université et des Jacobins_: + + Rimer me faut une discorde + Qu'à Paris a semé Envie + Entre gens qui miséricorde + Vont prêchant et honnête vie. + De foi, de pais et de concorde + Est leur langue toute remplie, + Mais leur manière me rappèle + Que dire et faire sont bien deus. + +Ils guerroient pour une école où ils veulent enseigner par force, et ils +oublient ce qu'ils doivent à l'Université. + + Chacun d'eus devrait être ami + De l'Université vraiment, + Car l'Université a mis + En eus tout le bon fondement, + Livres, deniers et pain et gages. + Maintenant le lui rendent mal, + Car ceus-là détruit le Démon + Qui plus l'ont servi longuement. + +Ils ont mis l'Université du trot au pas. Il y a des gens qu'on héberge +et qui veulent chasser ensuite le maître du logis. + + Jacobins sont venus au monde + Vêtus de robe blanche et noire. + Toute bonté en eus abonde. + Le peut quiconque voudra croire. + Si par l'habit sont nets et purs, + Vous savez, c'est vérité sûre, + Si un loup avait chape ronde, + Bien ressemblerait il à prêtre. + +...Car si Renard ceint une corde + Et revêt une cotte grise, + N'en est pas sa vie plus pure: + Rose est bien sur épine assise. + +Ils peuvent être braves gens, dit en terminant Rutebeuf, je veux bien +que chacun le croie. Mais le procès qu'ils font à Rome à l'Université +est une raison de ne pas le croire. Et il résume ainsi son opinion sur +les Jacobins: «Quelque objet qu'ils missent en gage, je ne paîrais pas +la pelure d'une pomme de leur dette».... + +Le défenseur le plus hardi de l'Université fut l'un des professeurs +séculiers, Guillaume de Saint-Amour. Il traite les frères mendiants +aussi rudement que Rutebeuf, les qualifiant de pseudo-prédicateurs, +hypocrites, inquisiteurs (_domos penetrantes_), oisifs et vagabonds. En +chaire et dans ses écrits il combat l'institution même des nouveaux +ordres; il demande s'il est permis à un homme de donner tout ce qu'il +possède de façon à ne rien garder pour soi et à être ensuite forcé de +mendier, et si on doit faire l'aumône au mendiant valide, même lorsqu'il +est pauvre. A ses yeux l'_Évangile éternel_ est impie, sacrilège et +dangereux, et il écrit pour le prouver le livre des _Périls des derniers +temps_. Comme il est naturel, les ordres mendiants rendaient coup pour +coup. Cette guerre dura sept ans, de 1250 à 1257. Le pape condamna +successivement les deux livres, à une année de distance. Mais +l'impartialité n'était qu'apparente. Ce pape était Alexandre IV, +celui-là même qui, au dire de Salimbene, redoutait la mort prématurée +que Dieu avait infligée à son prédécesseur Innocent IV, pour n'avoir pas +suffisamment protégé les Mendiants. Il ne lança pas moins de quarante +bulles contre l'Université, et, tandis qu'il se bornait à réprouver la +doctrine de l'_Évangile éternel_, il poursuivait avec acharnement +l'auteur des _Périls des derniers temps_.... + +En 1256, les prélats réunis en concile à Paris, sous la présidence de +l'archevêque de Sens, avaient voulu mettre fin à la lutte entre les +Jacobins et l'Université et avaient désigné comme arbitres les quatre +archevêques de Bourges, de Reims, de Sens et de Rouen. Guillaume de +Saint-Amour avait eu à cette occasion avec le roi une entrevue que +Rutebeuf nous fait connaître et où il s'était engagé à respecter la +sentence des arbitres. De son côté, le roi avait promis d'obliger les +religieux à s'y soumettre, et il l'avait juré, comme il en avait +l'habitude, au nom de lui, pour ne pas jurer par le nom de Dieu ou des +saints. Mais le pape cassa l'arbitrage, enleva le droit d'enseigner à +Guillaume et à trois autres maîtres de l'Université, et ordonna qu'ils +fussent bannis du royaume de France. Après un voyage inutile à Rome, +Guillaume dut se retirer dans sa ville natale, à Saint-Amour, qui se +trouvait alors sur les terres de l'Empire, en Franche-Comté. + +Dans le _Dit de maître Guillaume de Saint-Amour_, Rutebeuf proteste +contre cet exil, et il en appelle aux prélats, aux princes, aux rois, à +Dieu lui-même. Pour lui, le bannissement de Guillaume est contraire au +droit, car le pape n'a aucune juridiction sur la terre de France, et le +roi ne peut condamner personne sans jugement. Il soutient cette doctrine +avec une fermeté éloquente, et ne craint pas de menacer le pape et le +roi de la vengeance divine. + + Oyez, prélats, princes et rois, + La déraison et l'injustice + Qu'on a fait à maître Guillaume: + On l'a banni de ce royaume! + Nul si à tort ne fut jugé. + Qui exile homme sans raison, + Je dis que Dieu, qui vit et règne, + Le doit exiler de son règne.... + Prélats, je vous fais assavoir + Que tous en êtes avilis. + +C'est le roi ou le pape qui a exilé maître Guillaume. Si le pape de Rome +peut exiler quelqu'un de la terre d'un autre, il n'y a plus de +seigneurie. Si le roi dit qu'il l'a exilé à la prière du pape Alexandre, +ce serait là un droit nouveau, dont on ne saurait dire le nom; car ce +n'est ni du droit civil, ni du droit canon. Il n'appartient ni à roi ni +à comte d'exiler personne contrairement au droit. Si l'exilé porte +plainte devant Dieu, Rutebeuf ne répond pas du jugement. Le sang d'Abel +cria justice. + +Le poète va montrer clair comme le jour que Guillaume a été exilé sans +jugement. + + Bien avez appris la discorde + (Ne faut pas que je la rappèle) + Qui a duré si longuement, + Sept ans tout pleins entièrement, + Entre ceus de Saint-Dominique + Et ceus qui enseignent logique. + Beaucoup y eut _pro_ et _contra_, + L'un l'autre souvent s'encontrèrent + Allant et venant à la cour. + +Les excommunications et les absolutions se succédèrent: celui à qui le +blé ne manque pas peut souvent moudre. Les prélats voulurent terminer +cette guerre, et demandèrent à l'Université et aux Frères de leur +laisser faire la paix. La guerre doit déplaire à des gens qui prêchent +la paix. On conclut donc la paix et on scella le traité. Maître +Guillaume vint au roi, et lui dit devant plus de vingt personnes: «Sire, +nous acceptons la paix, telle que les prélats la rédigeront; je ne sais +si nos adversaires la briseront». Le roi jura: «Au nom de moi! Ils +m'auront pour ennemi s'ils la brisent». Depuis ce jour, depuis sa sortie +du palais, maître Guillaume n'a rien fait, il a respecté l'accord, et le +roi l'exile sans le voir! + +Guillaume de Saint-Amour propose de comparaître devant le roi, les +princes et les prélats réunis. Ce n'est pas un moyen détourné de rentrer +dans le royaume; car on pourra bien l'exiler de nouveau après l'avoir +entendu. + + Et vous tous, qui mes vers oyez, + Quand Dieu se montrera cloué, + Le jour du dernier jugement, + Pour lui demandera justice, + Et vous, sur ce que je raconte, + Vous en aurez et peur et honte. + Quant à moi, bien le puis-je dire, + Point ne redoute le supplice + De la mort, d'où qu'elle me vienne, + Si elle me vient pour telle affaire. + +Le rôle prêté à saint Louis par Rutebeuf n'est pas tout à fait conforme +à l'idée qu'on peut s'en faire d'après les pièces officielles qui nous +ont été conservées. On sait d'ailleurs que saint Louis, malgré sa piété, +fit toujours preuve d'une grande fermeté dans ses relations avec le haut +clergé et avec le pape. Alexandre IV avait en effet enjoint au roi «pour +la rémission de ses péchés» d'expulser Guillaume de Saint-Amour et même +de l'emprisonner. Mais il est permis d'inférer d'un autre bref du pape, +postérieur d'un an au premier, que le roi s'y était refusé; il avait +répondu à Alexandre IV non pas en lui demandant lui-même d'exiler +Guillaume, comme on l'a dit par une interprétation inexacte du texte, +mais en lui faisant remarquer qu'il n'avait qu'à défendre à Guillaume, +en vertu de son autorité pontificale, de pénétrer dans le royaume. + +C'est seulement après la mort d'Alexandre et de son successeur immédiat, +que Guillaume de Saint-Amour revint à Paris, où on lui fit une réception +triomphale. Quant à son livre sur les _Périls des derniers temps_, tous +les exemplaires n'en avaient pas été brûlés, car il fut imprimé au +XVIe et au XVIIe siècle, et il fut poursuivi à cette époque comme +au temps de sa nouveauté. On le dénonça à Louis XIII, qui, par un arrêt +rendu en Conseil privé, rappela la condamnation prononcée par Alexandre +IV, ordonna de saisir tous les exemplaires, et défendit aux libraires de +le mettre en vente, sous peine de mort. + +On peut conjecturer que la persécution dirigée contre Guillaume de +Saint-Amour atteignit aussi son défenseur intrépide, Rutebeuf. Une bulle +d'Alexandre IV ordonnait de brûler à Paris non seulement le livre des +_Périls_, mais aussi des «chansons et rythmes inconvenants» composés +contre les frères Prêcheurs et Mineurs. Rien n'établit absolument que +les satires de Rutebeuf fissent partie des rythmes réprouvés; mais il se +plaint à plusieurs reprises de ne plus pouvoir parler librement. +Toutefois, l'existence même des poésies de Rutebeuf, et de beaucoup +d'autres aussi hardies, prouve que nos ancêtres du XIIIe siècle +jouissaient encore d'une grande liberté de parole, toutes les fois que +la croyance et le dogme n'étaient pas en jeu. + +L. CLÉDAT, _Rutebeuf_, Paris, Hachette, +1891, in-16. _Passim._ + + + + +VI.--LA SCIENCE AU MOYEN ÂGE. + + +Au IVe siècle, lorsque les ténèbres s'épaississaient déjà dans +l'Occident latin et lorsqu'on songeait à réduire autant que possible le +bagage qu'il s'agissait de sauver du naufrage, il se fit un retour vers +les idées pythagoriciennes. Martianus Capella, Boëce, et, à leurs +exemples, les premiers instituteurs des écoles claustrales, adoptèrent +une table des sept arts libéraux, distribués en deux groupes, le +_trivium_ et le _quadrivium_, savoir: + +TRIVIUM. La _grammaire_, la _rhétorique_, la _logique_. + +QUADRIVIUM. L'_arithmétique_, la _géométrie_, l'_astronomie_, la +_musique_. + +Le _quadrivium_ était l'encyclopédie mathématique, telle qu'un disciple +de Pythagore pouvait la concevoir; c'était le corps de la science ou des +sciences par excellence, des seules qui dussent, jusqu'à l'avènement des +temps modernes, mériter vraiment le nom de science. Mais il faut, pour +que la culture des sciences soit vraiment féconde, un souffle +vivifiant, un génie d'invention, un instinct qui tient de celui de +l'artiste et du poète. Voilà ce que les Grecs avaient possédé, ce que +les modernes ont retrouvé, ce que la tradition romaine ne pouvait pas +infuser au moyen âge. + +Cicéron l'a dit avec sa justesse habituelle: «Les Grecs n'ont rien mis +au-dessus de la géométrie, ce qui fait que la célébrité de leurs +mathématiciens fut incomparable; nous avons au contraire borné cet art à +ce qu'il a d'utile, pour fournir des exemples de raisonnements et pour +prendre des mesures.» Dans la Rome impériale, le nom de _mathématicien_ +ne désignait plus guère que les adeptes d'une science obscure à l'aide +de laquelle on faisait des prédictions et l'on tirait des horoscopes. Il +en résulta que, nonobstant l'espèce de renaissance pythagoricienne qui +avait précédé l'éclipse totale des études, la tradition romaine, devenue +la tradition monastique ou cléricale, ne permit pas aux mathématiques de +prendre la place qu'elles y auraient vraisembablement prise si la +civilisation grecque s'était communiquée à l'Occident sans +intermédiaire. L'esprit humain manqua, au moyen âge, de cette discipline +plus ferme et pour ainsi dire plus virile, de cette scolastique non +moins subtile et pénétrante, mais plus substantielle et plus sûre, qui +aurait pu réprimer l'abus ou les écarts d'une autre scolastique. + +Le moyen âge n'avança donc nullement la géométrie, telle que les Grecs +l'avaient conçue; à peine en conserva-t-il les premiers éléments; mais +par compensation il recueillit quelques inventions capitales, d'une +origine obscure, que l'Europe latine n'a connues nettement que par son +commerce avec les Arabes, à savoir l'arithmétique de position, la +trigonométrie, et une algèbre fort différente de la nôtre, quoique la +nôtre en dût sortir. Des moines, des médecins, des marchands, furent les +dépositaires ou les propagateurs de ces secrets, sortis d'un monde +mécréant, et restés étrangers à l'enseignement jusqu'à une époque tout à +fait moderne. + +En fait d'astronomie, le moyen âge avait dans l'_Almageste_ ou dans la +«grande composition» de Ptolémée ce qu'il affectionnait tant, un livre +canonique, un système consacré par l'autorité d'un ancien, d'un grand +législateur scientifique. Là où le gros des hommes ne peut s'attacher ni +à l'autorité dogmatique d'un corps sacerdotal, ni à l'autorité des corps +savants, il faut bien qu'il tienne à l'autorité d'un chef d'école. Or le +moyen âge manquait d'académies, et l'Église avait la sagesse de ne +définir que dans une certaine mesure le dogme astronomique; il fallait +donc qu'on eût l'autorité d'un ancien, et Ptolémée était pour les +chrétiens d'Occident, comme pour les Arabes et les Tatars convertis à +l'Islam, l'Aristote de l'astronomie. Les perfectionnements de détail +apportés par ceux-ci à la doctrine du maître ne touchaient pas au fond +du système. D'ailleurs, la conception du _monde_ et de la place de +l'homme dans le monde, telle qu'elle résultait de l'enseignement des +astronomes alexandrins, si elle s'accordait assez mal avec les images et +les formules populaires de la prédication chrétienne, n'avait rien qui +ne se conciliât très bien avec une théologie savante. Le monde de +Ptolémée ressemblait à une machine, à une horloge de cathédrale; et +l'idée de l'horloge, de son inaltérabilité et de sa justesse parfaite, +cadre à merveille avec l'idée de l'unité et de la personnalité de +l'horloger, de sa toute-puissance et de sa sagesse infinie. L'alliance +intime, scellée entre le visible et l'invisible, entre Dieu et l'homme, +écrasait moins la raison, quand la terre sur laquelle l'homme règne +était, même pour le philosophe et le savant, le centre et le but de +l'architecture du monde. + +En dehors de l'encyclopédie mathématique ou du _quadrivium_ +pythagoricien, la forme scientifique, à proprement parler, ne trouvait à +quoi s'appliquer, pas plus chez les Occidentaux du moyen âge que chez +leurs ancêtres dans la science, les Grecs et les Arabes. Il ne faut pas +confondre la science et les connaissances. Un amas de faits recueillis +et d'observations enregistrées n'est point encore une science, pas plus +qu'un attroupement d'hommes n'est une armée; et si le trésor des +connaissances s'accroît sans cesse avec le temps, il faut attendre +quelquefois pendant des siècles l'illumination d'une idée pour que la +science fasse réellement des progrès. En géographie, par exemple, les +Européens avaient acquis, après Marco Polo, et surtout par suite de +leurs communications avec un peuple aussi navigateur et commerçant que +les Arabes, une multitude de connaissances qui manquaient au plus savant +de Rome, d'Alexandrie et d'Athènes, de sorte que Ptolémée devait leur +paraître bien plus arriéré en géographie qu'en astronomie; mais de +toutes les parties de l'encyclopédie géographique embrassant l'ensemble +des connaissances sur la configuration, la structure, l'histoire du +globe terrestre et des forces qui s'y déploient en grand, il n'y avait +guère que la géographie mathématique qui dût s'appeler une science, et, +depuis Ptolémée, cette science n'avait pas bougé.--De même pour la +physique. Quelques acquisitions nouvelles n'y changèrent pas, au moyen +âge, le cadre de la science tel que les Grecs l'avaient conçu. On +pouvait trouver les verres de besicles ou même mesurer les pouvoirs +réfringents des corps transparents, sans changer foncièrement la science +de l'optique, sans qu'elle cessât d'être, comme au temps de Ptolémée et +jusqu'au XVIIe siècle, une application de la géométrie plutôt qu'une +branche de la physique comme nous l'entendons maintenant. + + * * * * * + +Traitées à la manière des anciens, la _grammaire_, la _rhétorique_, la +_logique_, ces trois branches du _trivium_ des encyclopédistes de la +décadence, ou ces trois assises du premier étage de l'édifice didactique +du moyen âge, avaient d'ailleurs entre elles beaucoup de rapports. Le +rhéteur traite du style et des figures de style ou de pensée, ce qui +touche aux figures de mots, aux tropes et à l'organisation du langage. +D'un autre côté, il traite à son point de vue de la méthode, de la +division, de l'ordonnance du discours, des arguments, des preuves et des +réfutations, ce qui rentre tout à fait dans la logique. Quant aux +rapports de la grammaire et de la logique, ils ne sont pas moins +évidents. La grammaire, qu'on veut raffiner en théorie et par voie +d'abstraction, plutôt que par l'étude des origines et de la filiation +des idiomes, tourne à la logique, comme le montrent ces procédés +d'_analyse logique_, introduits de nos jours jusque dans nos plus +humbles écoles. Les petits traités des _Catégories_ ou des +_Prédicaments_ servant d'introduction à la logique d'Aristote, et d'où +toute la philosophie du moyen âge est sortie, rentrent dans le même +ordre d'idées et peuvent aussi être considérés comme un appendice de la +grammaire. + +Précédé d'une telle introduction et remanié par les abréviateurs +alexandrins et latins de la décadence, le traité de logique, l'_Organon_ +d'Aristote, était, lors des premiers essais de restauration des études +en Occident, tout ce que l'on connaissait de l'encyclopédie du +Stagirite. Il n'y a point là de métaphysique, ni même de philosophie. +Quand on se borne aux _Premiers Analytiques_, comme le faisaient +communément les logiciens du moyen âge, la logique d'Aristote, +c'est-à-dire une théorie du syllogisme fondée sur la classification des +catégories et sur la doctrine des définitions et des combinaisons, +ressemble beaucoup à un chapitre d'algèbre; elle a des caractères +scientifiques. Si cette logique purement formelle et formaliste ne +comporte pas les développements et les progrès dont une science telle +que la géométrie ou l'algèbre est susceptible, elle figure au moins +comme un îlot qui offre un abri sûr aux esprits ballottés sur la mer +changeante des opinions philosophiques. + +Voilà comment, dans notre Europe occidentale, la science a précédé la +métaphysique et visé dès l'origine à l'enfermer dans un cadre +scientifique. Les plus vives querelles des philosophes du moyen âge ont +porté sur des questions de logique ou peuvent s'y rattacher. A mesure +que les traités de physique et de métaphysique d'Aristote sont parvenus +à la connaissance des chrétiens d'Occident et ont été dans les écoles +l'objet de gloses, d'abrégés ou de commentaires, on y a pu appliquer les +procédés d'argumentation technique et formaliste avec lesquels on était +familiarisé par la triture de la logique péripatéticienne. Le tout s'est +appelé la _scolastique_, mot bien choisi, puisque rien ne se prêtait +mieux à la dispute et aux exercices de l'école. La scolastique est, si +l'on veut, l'abus des formes scientifiques dans un ordre de spéculations +qui diffère de la science par des caractères essentiels; son règne n'en +témoigne pas moins de la tournure scientifique que, dès l'origine, tend +à prendre le travail des esprits au sein de notre civilisation +européenne. + + * * * * * + +Même après que la connaissance plus complète de l'encyclopédie +d'Aristote eut remis en honneur, dans les Universités, la division de la +philosophie en logique, morale, physique et métaphysique, on continua de +parler des _sept_ arts libéraux, du _trivium_ et du _quadrivium_. Le +tout composait la _Faculté des arts_, qui servait d'introduction commune +à d'autres _Facultés_, à d'autres études plus spécialement dirigées vers +un but professionnel. On voulait être ecclésiastique, arriver aux +bénéfices et aux prélatures, ce qui exigeait que l'on sût la théologie +et le droit canonique, c'est-à-dire le droit qu'appliquaient les +tribunaux ecclésiastiques et la chancellerie romaine. On voulait +conseiller le roi ou ses barons dans leurs plaids, et il s'agissait de +posséder le droit _civil_, c'est-à dire les compilations justiniennes +remises en honneur, rétablies dans leur autorité juridique, et déjà +retravaillées par une nouvelle légion de glossateurs et d'interprètes, +ou le droit féodal, tel qu'il était édicté en latin par des princes +allemands que l'on regardait comme les successeurs des empereurs +romains,--car les codes barbares étaient oubliés, et quant au droit +coutumier rédigé ou commenté en langue vulgaire, il appartenait à la +pratique et non à l'enseignement des écoles. Enfin on voulait être +médecin, et il fallait pouvoir argumenter en latin sur les théories que +s'étaient faites les médecins de l'antiquité et leurs commentateurs +arabes. De là les Facultés de _théologie_, de _droit canonique et +civil_, de _médecine_, pour les trois Facultés réputées libérales par +excellence, en ce qu'elles supposaient l'étude préalable des arts +libéraux. L'ensemble composait le système des _quatre Facultés_. Ce +n'est que plus tard qu'on a remplacé dans les écoles du Nord la Faculté +des arts par une Faculté de «philosophie», d'après la distinction que +saint Thomas avait établie dans ses deux _Sommes_ entre la philosophie +ou la science profane et la théologie ou la science sacrée. Enfin c'est +de nos jours seulement qu'en France on a démembré la Faculté des arts en +Faculté des _lettres_ et en Faculté des _sciences_, ce qui est une +manière de revenir à la vieille distinction du _trivium_ et du +_quadrivium_. + +Bien des gens attribuent à notre siècle le mérite ou le tort de donner +aux sciences le pas sur les lettres: ce mérite ou ce tort remonte +effectivement jusqu'au régime scolastique du moyen âge, puisqu'il est +clair que les arts du _quadrivium_ sont des sciences, que ceux du +_trivium_ peuvent être étudiés théoriquement ou scientifiquement, et que +l'enseignement du _trivium_ dans le latin didactique, barbare, +universellement usité dans les collèges d'artiens, n'avait rien qui se +prêtât à une culture poétique et littéraire. Les musulmans d'Espagne +étaient à la fois plus savants et plus lettrés: plus savants, en ce +qu'ils perfectionnaient la science laissée par les anciens, plus +lettrés, en ce que chez eux les doctes et les beaux esprits n'avaient +pas quitté, pour une littérature artificielle, la langue et la +littérature nationales. + +Comme la plupart des clercs du moyen âge étaient des gens d'Église, il +était tout simple qu'ils appliquassent à l'enseignement des choses +religieuses le code de procédure logique dû au législateur des écoles. +De là les _sommes théologiques_ substituées aux apologies, aux +commentaires des textes sacrés, et à l'éloquence parfois déclamatoire +des premiers siècles chrétiens. L'Église, représentée par les papes et +par les conciles, a bien hésité quelque temps avant d'admettre dans ses +écoles la discipline péripatéticienne. Il devait lui sembler dur de +subir à ce point l'autorité d'un philosophe païen, ou plutôt d'un pur +naturaliste, étranger à toute foi religieuse, commenté par des +sectateurs du prophète arabe. Mais depuis que les grands travaux des +théologiens du XIIIe siècle eurent donné à la scolastique chrétienne +sa forme définitive, l'Église ne l'a pas abandonnée; elle n'a fait que +l'abréger pour la mettre à la portée de la faiblesse des générations +nouvelles. + +Ce qui vient d'être dit de l'enseignement de la théologie peut +s'appliquer à l'enseignement du droit ecclésiastique ou pontifical, tant +l'alliance était étroite entre les théologiens et les canonistes. Il y +avait au contraire lutte ouverte entre les professeurs en droit civil +(les _romanistes_, comme on dirait aujourd'hui), tous gibelins ou +gallicans d'inclination, partisans de la puissance civile, défenseurs de +l'État ou du prince, et les théologiens et les canonistes, tous dévoués +à la puissance ecclésiastique. + +La médecine se rapproche davantage des conditions d'ubiquité et de +permanence qui appartiennent à la science proprement dite. Mais, d'un +autre côté, elle ne se prête guère à la sécheresse du formalisme +scholastique; et par les besoins mêmes de leur profession, les médecins +du moyen âge étaient spécialement appelés à commencer le travail +d'instauration des sciences physiques et naturelles. Si donc au moyen +âge, comme dans l'antiquité grecque, la physique spéculative était +regardée comme une branche de la philosophie, les applications passaient +pour être du domaine de la pratique médicale. D'où vient qu'en anglais +le médecin s'appelle encore un _physicien_ et le pharmacien un +_chimiste_, tandis que la physique et la chimie spéculatives sont +réputées des branches de la _philosophie naturelle_. + +M. COURNOT, _Considérations sur la marche +des idées_, Paris, Hachette, 1872, t. I, +in-8º. _Passim._ + + + + +VII.--LA PHILOSOPHIE DU MOYEN ÂGE. + +L'AUGUSTINISME. + + +Saint Augustin nous offre un merveilleux exemple de la fascination +exercée sur l'esprit chrétien par une métaphysique absolument étrangère +à son inspiration propre et à ses mobiles. Augustin était chrétien, nul +n'en peut douter; coupable pardonné, il a voulu témoigner sa +reconnaissance à l'auteur de son salut; il aimait Dieu. Mais comment +aimer le Dieu dont il a tracé l'image? Ce Dieu crée dans le but de +manifester ses propres perfections. Il est juste et charitable, mais sa +justice et sa charité ne sauraient se déployer dans le même objet. Pour +mettre au jour la justice divine, il faut qu'il y ait des damnés; +l'éternité du mal moral et de la punition du mal forme une condition +indispensable de la perfection du monde. Sans enfer, le monde ne serait +pas digne de Dieu. Pour donner occasion à sa miséricorde, il faut que +parmi les pécheurs, justes objets des vengeances divines, quoiqu'ils +soient nécessairement pécheurs, puisque sans cela l'œuvre de Dieu +serait manquée, il faut, dis-je, que parmi les pécheurs, tous également +dignes d'un malheur éternel, il fasse grâce arbitrairement à +quelques-uns et les comble de félicités, sans qu'il y ait en eux aucune +raison pour les distinguer des autres. Tout en magnifiant l'orthodoxie +de saint Augustin, l'Église romaine a reculé devant ces doctrines; mais +les réformateurs et les jansénistes y ont abondé.... Comment accorder +une théologie pareille avec le mot de saint Jean: _Dieu est amour_? +Comment ne pas voir dans cette idée de la nécessité du mal un reste du +manichéisme auquel saint Augustin s'était rattaché dans sa jeunesse? +Comment ne pas reconnaître les influences néo-platoniciennes dans la +conception métaphysique dont cette théologie est un corollaire: l'idée +que le monde étant l'image de l'être parfait dans l'imperfection +essentielle à tout ce qui n'est pas cet être lui-même, il trouve sa +perfection à réaliser tous les degrés possibles de perfection relative +et par conséquent d'imperfection? Le mal moral nous est présenté comme +un de ces degrés, un effet, une forme du non-être; mais ce caractère +privatif, cette irréalité du mal moral, par laquelle Augustin essaie de +pallier les énormités de sa doctrine, n'est-elle pas tout ce qu'on peut +imaginer de plus contraire au sentiment chrétien? Quoi, Jésus serait +mort sur la croix pour nous délivrer de quelque chose qui n'est rien!... +Comment haïr ce qui n'est pas? Le monde qu'Augustin conçoit comme +répondant aux perfections divines est une abstraction de l'intelligence +d'une valeur métaphysique assez douteuse, évidemment inspirée par un +intérêt logique, esthétique, et complètement étrangère à l'ordre moral +où le christianisme est enraciné. + +PLATONICIENS. + +L'école dont les théories spécieuses avaient ébloui le grand évêque de +Libye, le platonisme interprété par Alexandrie, règne sans partage sur +les quelques penseurs dont s'illuminent de loin en loin les temps +barbares. La pensée platonicienne inspire encore les philosophes des +premiers siècles du moyen âge, période longtemps méconnue, où le progrès +des études historiques constate avec quelque surprise une activité +intellectuelle énergique et variée. C'est alors qu'Anselme posa le +problème de la scolastique: «J'estime que, après avoir été confirmés +dans la foi, nous serions coupables de ne pas chercher à comprendre ce +que nous avons cru». En vain Abélard objecta qu'il faudrait d'abord +prouver la vérité des doctrines proposées à la créance; le besoin d'une +telle apologie était peu senti dans un siècle où la foi paraissait +universelle, et la tentative de l'établir aurait eu peu de portée tandis +que les objections n'avaient pas la liberté de se produire. Anselme +joignit l'exemple au précepte dans ses démonstrations de l'existence de +Dieu et dans sa théorie du salut par Jésus-Christ. Plus profondément +qu'Augustin lui-même, il a fait entrer dans la conception générale du +christianisme des éléments antipathiques à ce qui en constitue +l'inspiration fondamentale, si du moins nous ne nous abusons pas en +pensant que le christianisme a pour objet l'accomplissement de la +destinée humaine par la réalisation du bien moral. Suivant une doctrine +où des millions d'âmes ont trouvé la consolation et qui a profondément +scandalisé des millions d'âmes, la justice divine exige des peines +infinies pour une faute quelconque de ses fragiles créatures. La faute +est une dette, la peine un prix, un règlement que notre créancier +réclame; mais, pourvu que le montant lui soit versé, que le _quantum_ de +douleur ait été subi, Dieu est payé, n'importe qui l'a soufferte. C'est +pourquoi, dans sa charité, le Fils est venu souffrir à notre place. Pour +le coup, ce n'est pas à Platon qu'il faut faire remonter cette +conception de la justice, qui a si profondément troublé la conscience +des peuples modernes, c'est aux lois des peuples barbares, en vigueur du +temps d'Anselme, où la notion de la peine et celle de la dette civile +étaient confondues, tous les délits se rachetant par le payement d'une +somme d'argent déterminée. Jésus a payé notre «composition». + +Cette époque vit fleurir l'école mystique de saint Victor de Paris, dont +la psychologie subtile compte et décrit les degrés que parcourt l'âme +fidèle dans son ascension vers l'amour infini: christianisme tout +intérieur, où le sacerdoce et les sacrements matériels tiennent peu de +place, et dont la méthode repose sur ce principe que la fidélité du +cœur et de la conduite à la vérité déjà connue est indispensable au +progrès dans la vérité. Ces doctrines de vie intérieure se sont mêlées à +l'enseignement catholique; elles l'ont fait durer, en lui donnant des +prises sur la conscience; mais, au fond, elles contredisent les vraies +tendances de la religion sacerdotale, qui fait du salut une exemption de +peines, une assurance de bonheur futur indépendante des dispositions +morales du fidèle et qui permet à celui-ci de se décharger sur le prêtre +de toute inquiétude sur son sort à venir, moyennant une obéissance plus +ou moins strictement exigée, suivant les circonstances des temps et des +lieux. Cette grande ligne du catholicisme fut définitivement arrêtée par +Pierre le Lombard, qui prit une part importante à l'achèvement du dogme, +en complétant la liste des sacrements. Dans son _Livre des Sentences_, +les questions théologiques se disposent dans un ordre méthodique, avec +l'opinion des principaux docteurs sur chacune d'elles, et les +conclusions de l'auteur. Nul n'ignore que ce texte capital fut cent et +cent fois commenté dans l'école, dont l'enseignement s'est en quelque +sorte constitué sous cette forme. Quelques-uns des plus grands monuments +du moyen âge sont des commentaires du Lombard. Contrairement aux +aspirations d'une spiritualité dangereuse, Pierre établit fortement la +valeur et la nécessité des rites matériels, des sacrements, établis de +Dieu lui-même, pour condescendre à notre nature et remplir notre vie, +sans la détourner de son suprême objet. A l'importance des sacrements se +mesurent le rôle et la dignité du prêtre, qui a seul qualité pour les +administrer. La théologie du savant prélat allait tout entière à +l'exaltation du sacerdoce. Telle est l'explication naturelle de son +incomparable succès. + +Saint Anselme posa le problème à la solution duquel la pensée du moyen +âge devait se consumer; le Lombard arrêta la forme de cette +investigation.... + +ARISTOTE ET LE THOMISME. + +Lorsque les versions latines d'Aristote et des Arabes, ses +commentateurs, commencèrent à se répandre, on ne saurait douter que +l'abondance des renseignements, vrais ou faux, qu'elles apportaient sur +les choses de la nature, n'ait été l'une des causes principales du vif +empressement qui les accueillit. Aussi voyons-nous le grand Albert, +fondateur de la scolastique péripatéticienne, reprendre l'étude des +sciences naturelles, avec plus de zèle, il est vrai, que de méthode. Nos +campagnes ont conservé la mémoire de son prodigieux savoir. Cependant, +dès l'origine, les disciples chrétiens du péripatétisme y cherchèrent et +crurent y trouver de nouveaux moyens de remplir le programme un peu +compromis d'Anselme: comprendre, systématiser, démontrer l'objet de la +foi.... + +...David de Dinant, l'une des premières victimes de l'unité romaine, en +appelait beaucoup à Aristote. C'est à l'influence d'Aristote que ses +juges attribuèrent l'origine d'un panthéisme qu'il aurait pu tirer plus +directement d'ailleurs. Traduites en latin dès le commencement du +XIIe siècle, par les soins d'un archevêque de Tolède, les œuvres +d'Aristote et celles de ses commentateurs sarrasins n'en furent pas +moins accueillies avec avidité dans la Faculté des Arts de Paris. +Aristote interprété par Averroès y devint pour un grand nombre de +docteurs l'autorité suprême, irréfragable, le _Philosophe_, identique à +la raison même. Les premiers péripatéticiens français constatèrent +hardiment le désaccord entre le dogme et la pensée du philosophe, ne +craignant pas d'ajouter que la doctrine de l'Église fourmille d'erreurs. +Cette attitude eut pour effet naturel l'interdiction de lire la physique +et la métaphysique du savant Macédonien. Non moins naturellement +l'interdiction ne fut pas respectée; les meilleurs mêmes cédaient à la +curiosité, et, parmi les conseillers les plus autorisés du Saint-Siège, +Aristote trouva bientôt des défenseurs. Aussi la prohibition primitive +reçut-elle, en 1231 déjà, une forme moins absolue; Grégoire IX maintint +alors et renouvela la défense d'étudier les textes suspects «jusqu'à ce +qu'ils eussent été corrigés et expurgés». Cette opération singulièrement +délicate ne s'exécuta jamais d'une manière officielle. Mais sous +l'empire de ces ordonnances, qui rigoureusement ne s'appliquaient qu'au +diocèse de Paris, des dominicains fort attachés au Saint-Siège et +possédant son entière confiance, à Cologne Albert de Bollstaedt, à Rome +son disciple Thomas d'Aquin, continuèrent à commenter assidûment les +textes interdits, qu'ils s'efforçaient d'interpréter dans un sens +orthodoxe partout où la chose était praticable, sans hésiter à les +combattre et à les condamner sur les points où le désaccord ne pouvait +pas être déguisé. Leurs ouvrages, particulièrement ceux de saint Thomas, +qui ont acquis dans l'Église une autorité souveraine, officiellement +consacrée aujourd'hui, peuvent donc être considérés comme l'équivalent +de la correction promise.... + +Saint Thomas, contesté, combattu, réfuté peut-être jadis par des génies +égaux, sinon supérieurs au sien, n'en reste pas moins aujourd'hui le +représentant de toute l'École. Rappelons en peu de mots les points +principaux de sa philosophie. + +Et d'abord, dans la manière dont il conçoit le but de la vie, Thomas est +franchement grec, disciple d'Aristote et de Platon. Saint Paul écrit: +«Quand je connaîtrais tous les mystères de la science de toutes choses, +si je n'ai pas la charité, je ne suis rien». Saint Jean nous enseigne +que Dieu est amour, et Jésus dit à ses disciples: «Soyez mes +imitateurs». La tendance du christianisme est toute pratique; son idéal +est la perfection de sa volonté; il n'y a pour lui rien au delà. Pour +saint Thomas, il y a quelque chose au delà. Ne se résumant pas sur Dieu, +il ne dit pas que Dieu s'absorbe dans la science de lui-même; il ne le +croit probablement pas, mais la logique l'obligerait à l'avouer, car sa +notion du souverain bien est purement intellectuelle: c'est la +connaissance de Dieu, l'intuition parfaite de Dieu, que la théologie +désigne sous le nom de vision béatifique: «_Naturaliter inest omnibus +hominibus desiderium cognoscere causas; prima autem causa Deus est. Est +igitur ultimus finis hominis cognoscere Deum._» + +...Tout en dissertant à loisir sur les attributs divins, Thomas sait +bien que nous ne pouvons pas connaître Dieu d'une manière adéquate, et +cependant il nous faut ordonner l'ensemble de nos pensées et de nos +croyances sur cette idée que nous n'avons pas. De propos délibéré, +Thomas lui cherche un succédané dans un anthropomorphisme qui a rendu sa +philosophie accessible au vulgaire, et par là doit avoir contribué, pour +une grande part, à sa merveilleuse fortune. Nous ne connaissons Dieu que +dans ses œuvres; dès lors, c'est de la plus parfaite de ses œuvres +qu'il faut nous aider pour nous faire une idée de ses perfections; il +nous faut donc concevoir Dieu d'après l'analogie de l'esprit humain. + +Cette conclusion place la théologie de saint Thomas dans la dépendance +de sa psychologie, laquelle, au jugement des panégyristes les plus +jaloux d'établir l'indépendance philosophique de ce docteur, est +foncièrement péripatéticienne. Quels que soient les soins apportés à +corriger les conclusions d'Aristote inconciliables avec la doctrine de +l'Église, la racine de ce système théologique plonge ainsi dans +l'hellénisme païen.... + +Le Docteur Angélique était sans doute un chrétien; il était pieux, de +cette piété du moyen âge faite d'ascétisme et de contemplation, qui est +bien malgré tout une forme du christianisme, puisque c'est une forme de +l'amour. Rien ne ressemble moins à la vie de Jésus-Christ, telle que les +plus anciens documents nous la représentent, que celle de son disciple +dans l'_Imitation_. Ce livre nourrira néanmoins l'activité pratique des +chrétiens les plus généreux, parce qu'il est tout pénétré d'un amour +sincère, auquel, malheureusement, il ne sait assigner qu'un stérile +emploi. Thomas touche à l'_Imitation_ par quelques côtés de sa +théologie, mais l'esprit général en est différent: l'amour n'est pas le +but à ses yeux; l'amour n'exprime pas la nature divine. Tout pour lui +revient à l'intelligence. La pensée de la pensée a fasciné son âme. Le +dernier mot de sa théologie est dicté par le paganisme.... + +L'Ange de l'École a triomphé par la puissance du péripatétisme, cette +religion des clercs dévots et des clercs incrédules au XIIIe siècle. +Il a été servi par la spécieuse clarté de son anthropomorphisme, par +l'art de son exposition, et par la superficialité de ses analyses. Il a +été servi par ses contradictions mêmes qui permettent aux opinions +divergentes d'alléguer en leur faveur quelques passages de ses écrits. +Sa manière cauteleuse devait mieux plaire à la cour de Rome qu'une +philosophie trop libre, trop forte et trop personnelle. D'ailleurs il +avait prêté l'appui de sa plume aux aspirations du Saint-Siège vers la +suprématie absolue, en s'appuyant de bonne foi sur des textes dont Rome +elle-même ne défend plus l'authenticité. Mais le but est atteint, +l'autorité du saint reste acquise, et Rome a montré sa reconnaissance. +La doctrine thomiste favorisait par ses conclusions pratiques la +tendance du pouvoir spirituel, qui s'appuyait dès cette époque sur les +ordres religieux, comme elle l'a fait constamment depuis. Le _Livre des +Sentences_ avait acquis l'autorité presque officielle d'un texte +classique parce qu'il grandissait le prêtre. La morale de saint Thomas, +héritier de cette autorité, glorifie le moine: les vertus théologales +telles qu'il les conçoit, la vie contemplative, image de la béatitude +éternelle et qui seule peut vraiment nous en rapprocher, ne sauraient se +pratiquer que dans le cloître. Cette observation de Ritter est +importante. Peut-être faudrait-il la généraliser [et dire]: +«L'intellectualisme est conforme à l'esprit permanent d'une hiérarchie +qui cherche à justifier sa domination en présentant l'unité et la pureté +de la doctrine, qu'elle prétend garantir, comme l'intérêt religieux par +excellence, auquel tout doit être sacrifié....» + +La suprême autorité de l'Église ayant recommandé l'étude et la +profession du thomisme comme un remède aux maux dont ce grand corps est +affligé, il convenait d'apprécier avant tout cette doctrine dans ses +rapports avec l'esprit du christianisme. Quant à ceux qu'elle pourrait +soutenir avec la science moderne, il sera permis d'être bref. Il n'y a +pas d'entente possible entre la science et une école qui invoque la +chose jugée et pense trancher une question quelconque par un appel à +l'autorité. + +CH. SECRÉTAN, _La restauration du thomisme_, dans la +_Revue philosophique_, XVIII (1884). _Passim._ + + + + +VIII.--LES ANCIENNES RECETTES D'ORFÈVRES ET LES ORIGINES DE L'ALCHIMIE. + + +Le traité relatif aux métaux précieux qui se trouve dans le Recueil +intitulé _Mappæ clavicula_ (on en conserve à Schlestadt un manuscrit du +Xe siècle) offre un grand intérêt, parce qu'il présente de frappantes +analogies avec le papyrus égyptien de Leyde, trouvé à Thèbes, ainsi +qu'avec divers opuscules antiques, tels que la Chimie dite de Moïse. +Plusieurs des recettes de la _Mappæ clavicula_ sont non seulement +imitées, mais traduites littéralement de celles du papyrus et de celles +de la collection des alchimistes grecs: identité qui prouve sans +réplique la conservation continue des pratiques alchimiques, y compris +celle de la transmutation, depuis l'Égypte jusque chez les artisans de +l'Occident latin. Les théories proprement dites n'ont reparu en Occident +que vers la fin du XIIe siècle, après avoir passé par les Syriens et +par les Arabes. Mais la connaissance des procédés eux-mêmes n'avait +jamais été perdue. Ce fait capital résulte surtout de l'étude des +alliages destinés à imiter et à falsifier l'or, recettes d'ordre +alchimique, car on y trouve aussi la prétention de le fabriquer. Les +titres sont à cet égard caractéristiques: «pour augmenter l'or; pour +faire de l'or; pour fabriquer l'or; pour colorer (le cuivre) en or; +faire de l'or à l'épreuve; rendre l'or plus pesant; doublement de l'or». +Ces recettes sont remplies de mots grecs qui en trahissent l'origine. + +Dans la plupart, il s'agit simplement de fabriquer de l'or à bas titre, +par exemple en préparant un alliage d'or et d'argent, teinté au moyen de +cuivre. Mais l'orfèvre cherchait à le faire passer pour de l'or pur. +Cette fraude est d'ailleurs fréquente, même de notre temps, dans les +pays où la surveillance est imparfaite. Notre or dit au 4e titre +prête surtout à des fraudes dangereuses, non seulement à cause de la +dose considérable de cuivre qu'il renferme, mais parce que chaque gramme +de ce cuivre occupe un volume plus que double de celui de l'or qu'il +remplace. Les bijoux d'or à ce titre fournissent donc double profit au +fraudeur, parce que l'objet est plus pauvre en or et parce que pour un +même poids il occupe un volume bien plus considérable: ce sont là les +profits de l'orfèvre. + +Ces fabrications d'alliages compliqués, qu'on faisait passer pour de +l'or pur, étaient rendues plus faciles par l'intermédiaire du mercure et +des sulfures d'arsenic, lesquels se trouvent continuellement indiqués +dans les recettes des alchimistes grecs, aussi bien que dans la «Clé de +la peinture». + +Il a existé ainsi toute une chimie spéciale, abandonnée aujourd'hui, +mais qui jouait un grand rôle dans les pratiques et dans les prétentions +des alchimistes. De notre temps même, un inventeur a pris un brevet pour +un alliage de cuivre et d'antimoine, renfermant six centièmes du dernier +métal, et qui offre la plupart des propriétés apparentes de l'or et se +travaille à peu près de la même manière. L'or alchimique appartenait à +une famille d'alliages analogues. Ceux qui le fabriquaient s'imaginaient +d'ailleurs que certains agents jouaient le rôle de ferments, pour +multiplier l'or et l'argent. Avant de tromper les autres, ils se +faisaient illusion à eux-mêmes. Or, ces idées, cette illusion, se +rencontrent également chez les Grecs et dans la «Clé de la peinture». + +Parfois l'artisan se bornait à l'emploi d'une cémentation, ou action +superficielle, qui teignait en or la surface de l'argent, ou en argent +la surface du cuivre, sans modifier ces métaux dans leur épaisseur. +C'est ce que les orfèvres appellent encore de notre temps «donner la +couleur». Ils se bornaient même à appliquer à la surface du métal un +vernis couleur d'or, préparé avec la bile des animaux, ou bien avec +certaines résines, comme on le fait aussi de nos jours. + +De ces colorations, le praticien, guidé par une analogie mystique, a +passé à l'idée de la transmutation; chez le pseudo-Démocrite, aussi bien +que dans la «Clé de la peinture».... + +La coïncidence des textes prouve donc qu'il existait des cahiers de +recettes secrètes d'orfèvrerie, transmis de main en main par les gens du +métier, depuis l'Égypte jusqu'à l'Occident latin, lesquels ont subsisté +pendant le moyen âge, et dont la «Clé de la peinture» nous a transmis un +exemplaire.... + +L'ensemble de ces faits mérite d'attirer notre attention, au point de +vue de la suite et de la renaissance des traditions scientifiques. En +effet, c'est par la pratique que les sciences débutent; il s'agit +d'abord de satisfaire aux nécessités de la vie et aux besoins +artistiques, qui s'éveillent de si bonne heure dans les races +civilisables. Mais cette pratique même suscite aussitôt des idées plus +générales, lesquelles ont apparu d'abord dans l'humanité sous la forme +mystique. Chez les Égyptiens et les Babyloniens, les mêmes personnages +étaient à la fois prêtres et savants. Aussi les premières industries +chimiques ont-elles été exercées d'abord autour des temples; _le Livre +du Sanctuaire_, _le Livre d'Hermès_, _le Livre de Chymès_, toutes +dénominations synonymes, chez les alchimistes gréco-égyptiens, +représentent les premiers manuels de ces industries. Ce sont les Grecs, +comme dans toutes les autres branches scientifiques, qui ont donné à ces +traités une rédaction dégagée des vieilles formes hiératiques, et qui +ont essayé d'en tirer une théorie rationnelle, capable à son tour, par +une action réciproque, de devancer la pratique et de lui servir de +guide. Le nom de Démocrite, à tort ou à raison, est resté attaché à ces +premiers essais; ceux de Platon et d'Aristote ont aussi présidé aux +tentatives de conceptions rationnelles. Mais la science chimique des +Gréco-Égyptiens ne s'est jamais débarrassée, ni des erreurs relatives à +la transmutation,--erreurs entretenues par la théorie de la matière +première,--ni des formules religieuses et magiques, liées autrefois en +Orient à toute opération industrielle. + +Cependant, la culture scientifique proprement dite ayant péri en +Occident avec la civilisation romaine, les besoins de la vie ont +maintenu la pratique impérissable des ateliers avec les progrès acquis +au temps des Grecs: et les arts chimiques ont subsisté; tandis que les +théories, trop subtiles ou trop fortes pour les esprits d'alors, +tendaient à disparaître, ou plutôt à faire retour aux anciennes +superstitions. Dans la «Clé de la peinture», comme dans les papyrus +égyptiens et dans les textes de Zozime, il est fait mention des prières +que l'on doit réciter au moment des opérations, et c'est par là que +l'alchimie est restée intimement liée avec la magie, au moyen âge, aussi +bien que dans l'antiquité. + +Mais quand la civilisation a commencé à reparaître pendant le moyen âge +latin, vers le XIIIe siècle, au sein d'une organisation nouvelle, nos +races se sont reprises de nouveau au goût des idées générales, et +celles-ci, dans l'ordre de la chimie, ont été ramenées par les +pratiques, ou plutôt elles ont trouvé leur appui dans les problèmes +permanents soulevés par celles-ci. C'est ainsi que les théories +alchimiques se sont réveillées soudain, avec une vigueur et un +développement nouveaux, et leur évolution progressive, en même temps +qu'elle perfectionnait sans cesse l'industrie, a éliminé peu à peu les +chimères et les superstitions d'autrefois. Voilà comment a été +constituée en dernier lieu notre chimie moderne, science rationnelle +établie sur les fondements purement expérimentaux. Ainsi, la science est +née à ses débuts des pratiques industrielles; elle a concouru à leur +développement pendant le règne de la civilisation antique: quand la +science a sombré avec la civilisation, la pratique a subsisté et elle +fournit à la science un terrain solide, sur lequel celle-ci a pu se +développer de nouveau, quand les temps et les esprits sont redevenus +favorables. La connexion historique de la science et de la pratique, +dans l'histoire des civilisations, est ainsi manifeste: il y a là une +loi générale du développement de l'esprit humain. + +M. BERTHELOT, dans la _Revue des Deux Mondes_, +1er septembre 1892. + + + + +CHAPITRE XIV + +CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE + +(_Suite._) + + PROGRAMME.--_La littérature: trouvères, troubadours. Villehardouin, + Joinville._ + + _Les arts. Un château, une église romane, une église gothique. + [Mœurs. Civilisation.]_ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + L'_Histoire générale de la littérature du moyen âge en Occident_, + par A. Ebert (trad. de l'all., Paris, 1883-1889, 3 vol. in-8º), + s'arrête au commencement du XIe siècle. Il faut recourir, pour + la suite, à des ouvrages spéciaux.--Pour l'=histoire de la + littérature en latin=, voir un bref inventaire, le seul qui existe, + par A. Gröber, dans le t. II du _Grundriss der romanischen + Philologie_, Strassburg, 1893-1894, in-8º. Cf. ci-dessus, p. 155, + l. 23.--Le _Grundriss der germanischen Philologie_, publ. sous la + direction de H. Paul (Strassburg, 1891-1893, 2 vol. in-8º) contient + un bref exposé de l'=histoire des littératures germaniques= + (gothique, nordique, allemande, anglaise, etc.).--Le _Grundriss der + romanischen Philologie_, publ. sous la direction de A. Gröber, en + cours de publication, contiendra un exposé analogue de l'=histoire + des littératures romanes= (française, provençale, catalane, + espagnole, portugaise, etc.).--La meilleure =histoire de la + littérature française= au moyen âge est présentement[85] celle de M. + G. Paris: _La littérature française au moyen âge_, Paris, 1890, + in-16, 2e éd., qui donne une bibliographie complète[86].--Pour + l'histoire de la littérature =anglaise=: J.-J. Jusserand, _Histoire + littéraire du peuple anglais, des origines à la Renaissance_, + Paris, 1895, in-8º.--Pour l'histoire de la littérature =allemande=: + W. Scherer, _Geschichte der deutschen Litteratur_, Berlin, 1891, + in-8º, 6e éd.; A. Bossert, _La littérature allemande au moyen + âge_, Paris, 1894, in-16, 3e éd.--Pour l'histoire de la + littérature =italienne=: A. Gaspary, _Geschichte der italianischen + Litteratur_, Berlin, 1885-1888, 2 vol. in-8º; A. d'Ancona et O. + Bacci, _Manuale della letteratura Italiana_, I, 1, Firenze, 1892, + in-12.--Pour l'histoire de la littérature =en grec=, voir plus haut, + ch. III[87]. + + L'=histoire de l'écriture= se rattache, si l'on veut, à celle de la + littérature. Voir: M. Prou, _Manuel élémentaire de paléographie + latine et française_, Paris, 1892, 2e éd.;--W. Wattenbach, _Das + Schriftwesen im Mittelalter_, Leipzig, 1875, in-8º;--C. Paoli, + _Programma scolastico di paleografia latina_, Firenze, 1888-1894, 2 + vol. in-8º. + + * * * * * + + Dans les _Grundriss_ de A. Gröber et de H. Paul, il est traité + sommairement de l'=histoire de l'art= au moyen âge. Mais on lira + volontiers des livres plus développés. + + Il existe de grands ouvrages originaux, somptueusement illustrés, + sur l'histoire de l'art au moyen âge, dont on ne saurait + recommander la lecture aux commençants, mais qu'il faut connaître, + pour les consulter au besoin. Citons, entre autres: E. + Viollet-le-Duc, _Dictionnaire raisonné de l'architecture française + du XIe au XVIe siècle_, Paris, 1854-1870, 10 vol. in-8º;--le + même, _Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque + carlovingienne à la Renaissance_, Paris, 1865-1875, 6 vol. in-8º + (meubles, ustensiles, orfèvrerie, instruments de musique, jeux, + outils, vêtements, armes de guerre, etc.):--J. Labarte, _Histoire + des arts industriels au moyen âge_, Paris, 1881, 3 vol. in-4º 2e + éd.;--E. Gélis-Didot et H. Laffillée, _La peinture décorative en + France du XIe au XIVe siècle_, Paris, s. d., in-fol.;--F. de + Lasteyrie, _Histoire de la peinture sur verre d'après les monuments + en France_, Paris, 1860, 2 vol. in-fol.;--H. Révoil, + _L'architecture romane dans le midi de la France_, Paris, 1873, 3 + vol. in-fol.;--V. Ruprich-Robert, _L'architecture normande aux + XIe et XIIe siècles, en Normandie et en Angleterre_, Paris, + s. d., 2 vol. in-fol.;--A. de Baudot, _La sculpture française au + moyen âge..._, Paris, 1878-1884, in-fol.;--G. Dehio et G. v. + Bezold, _Die kirchliche Baukunst des Abendlandes_, Stuttgart, I, + 1889-1892, in-8º;--_Catalogue de la collection Spitzer_, Paris, + 1890-1894, 6 vol. in-fol.--De moindre dimension, mais encore très + importantes, sont les monographies de T. Hudson Turner (_Some + account of domestic architecture in England from the Conquest to + the end of the XIIth century_, London, 1877, in-8º);--de R. + Cattanec (_L'architettura in Italia dal secolo vi al mille circa_, + Venezia, 1888, in-8º; tr. fr., Venise, 1890, in-8º);--de C. Enlart + (_Origines françaises de l'architecture gothique en Italie_, Paris, + 1894, in-8º);--de W. Vöge, _Die Anfänge des monumentalen Stiles im + Mittelalter_, Strassburg, 1894, in-8º;--etc.--Principales + monographies sur l'=architecture militaire=: P. Salvisberg, _Die + deutsche Kriegs-Architektur von der Urzeit bis auf die + Renaissance_, Stuttgart, 1887, in-8º;--G. T. Clark, _Mediæval + military architecture in England_, London, 1884, 2 vol. in-8º. Cf. + ci-dessus, p. 276. + + Sur la survivance des traditions de l'art antique pendant le moyen + âge: E. Müntz, _La tradition antique au moyen âge_ (d'après le + livre de A. Springer), dans le _Journal des Savants_, 1887 et 1888. + + Nous recommandons surtout la lecture des bons livres de haute + vulgarisation, qui n'offrent pas, en général, comme quelques-uns + des ouvrages originaux qui précèdent, le danger d'être + systématiques. Il y en a d'excellents. Sans parler des Manuels + généraux d'histoire de l'art (Ch. Bayet, _Manuel d'histoire de + l'art_, Paris, 1886, in-8º;--W. Lübke, _Grundriss der + Kunstgeschichte_, Stuttgart, 1892, in-8º, 11e éd.; tr. fr. + d'après la 9e éd., Paris, 1886-1887, in-8º;--R. Rosières, + _L'évolution de l'architecture en France_, Paris, 1894, in-12), où + l'histoire de l'art du moyen âge a sa place, consulter: H. Otto, + _Handbuch der kirchlichen Kunst-Archæologie des deutschen + Mittelalters_, Leipzig, 1883-1884, 5e éd.;--Ch. H. Moore, + _Development and character of gothic architecture_, London, 1890, + in-8º;--L. Gonse, _L'art gothique_, Paris, 1891, in-4º;--J. + Quicherat, _Histoire du costume en France_, Paris, 1876, in-4º;--E. + Molinier, _L'émaillerie_ (Bibliothèque des Merveilles).--Dans la + «Collection pour l'enseignement des Beaux-Arts» figurent deux + volumes de M. Corroyer (_L'architecture romane_, _L'architecture + gothique_), dont les conclusions sont très contestables.--Le livre + de A. Lecoy de la Marche, _Le treizième siècle artistique_ (Lille, + 1891, in-8º), est superficiel.--L'_Abécédaire d'archéologie_ de M. + de Caumont (Caen, 1869-1870, 3 vol. in-8º) a été longtemps + classique, et, comme Manuel élémentaire d'archéologie médiévale, il + n'a pas encore été remplacé.--Il existe un grand nombre de bons + traités généraux d'=iconographie=. Le plus récent est celui de H. + Detzel, _Christliche Ikonographie, ein Handbuch zum Verstandniss + der christlichen Kunst_, I, Freiburg i. Br., 1894, in-8º.--Un + recueil de reproductions de monuments figurés, commode pour + l'enseignement élémentaire, peu coûteux, est celui de Seeman, + _Kunsthistorische Bilderbogen. Die Kunst des Mittelalters_, + Leipzig, 1886. + + * * * * * + + Les _Grundriss_ de A. Gröber et de H. Paul contiennent des + chapitres consacrés à l'=histoire des mœurs et de la + «civilisation»= (_Kulturgeschichte_) chez les peuples romans et + germaniques au moyen âge.--Les études relatives à l'histoire de la + «civilisation» se sont notablement développées depuis quelques + années, surtout en Allemagne et en Italie. + + Il existe des histoires générales de la civilisation (la meilleure + est celle de M. Ch. Seignobos) et des histoires générales de la + civilisation en France (A. Rambaud, _Histoire de la civilisation + française_, Paris, 1893, 5e éd.), en Allemagne (O. Benne am + Rhyn, _Kulturgeschichte des deutschen Volkes_, Berlin, 1895, in-8º, + 2e éd.), en Angleterre (H. D. Traill, _Social England_, + précité), où le moyen âge a une place. Mais il existe aussi des + =histoires générales de la civilisation au moyen âge=. Prématurées, + elles sont provisoires; il faut s'en servir avec précaution: G. B. + Adams, _Civilisation during the middle ages_, New-York, 1894, + in-8º;--G. Grupp, _Kulturgeschichte des Mittelalters_, Stuttgart, + 1894-1895, 2 vol. in-8º.--Pour l'histoire de la civilisation =en + France= au moyen âge, sans parler de la célèbre _Histoire de la + civilisation en France_ de Guizot, écrite à un autre point de vue: + P. Lacroix, _Les arts, les mœurs, les usages, la vie militaire + et religieuse, les sciences et les lettres au moyen âge_, Paris, + 1868-1876, 4 vol. in-4º; ce médiocre ouvrage a eu beaucoup de + succès; il a été récemment adapté en allemand par R. Kleinpaul, + sous ce titre: _Das Mittelalter_;--R. Rosières, _Histoire de la + société française au moyen âge_, Paris, 1884, 2 vol. in-8º, 3e + éd. (Original, peu sûr);--=en Allemagne=: Fr. v. Löher, + _Kulturgeschichte der Deutschen im Mittelalter_; München, + 1891-1892, 2 vol. in-8º;--=en Suède=: H. Hildebrand, _Sveriges + Medeltid. Kulturhistorisk Skildring_, Stockholm, 1894, + in-8º.--L'ouvrage de M. A. Dredsner sur l'=Italie= est plus spécial: + _Kultur-und Sittengeschichte der italianischen Geistlichkeit im 10 + u. 11 Jahrhundert_, Breslau, 1890, in-8º. + + C'est aux =monographies= qu'il faut recourir. Nous n'en citerons + qu'un petit nombre, choisies parmi les plus lisibles.--Lire, =en + allemand=: K. Weinhold, _Die deutschen Frauen in dem Mittelalter_, + Wien, 1882, 2 vol. in-8º, 2e éd.;--L. Kotelmann, + _Gesundheitspflege im Mittelalter. Kulturgeschichtliche Studien, + nach Predigten_, Hamburg, 1890, in-8º;--A. Schultz, _Das höfische + Leben_, Leipzig, 1889, 2 vol. in-8º, 2e éd.--=En italien=: A. + Graf, _Miti, leggende e superstizioni del medio evo_, Torino, + 1892-1895, 2 vol. in-8º;--D. Merlini, _Saggio di ricerche sulla + satira contra il villano_, Torino, 1894, in-16.--=En anglais=: H. C. + Lea, _Superstition and force_, Philadelphia, 1892, in-8º, 4e éd. + (Excellent.).--=En français=: Ch.-V. Langlois, _La société du moyen + âge d'après les fableaux_, dans la _Revue politique et littéraire_, + août-sept. 1891;--A. Lecoy de la Marche, _La chaire française au + moyen âge, spécialement au XIIIe siècle_, Paris, 1886, in-8º + 2e éd.;--le même, _La société au XIIIe siècle_, Paris, 1880, + in-12;--E. Sayous, _La France de saint Louis d'après la poésie + nationale_, Paris, 1866, in-8º;--E. Berger, _Thomæ Cantipratensis_ + (Thomas de Cantimpré) _«Bonum universale de apibus» quid + illustrandis sæc. XIII moribus conferat_, Paris, 1895, in-8º;--G. + Paris, _Les cours d'amour du moyen âge_ (d'après le livre, en + danois, de E. Trojel) dans le _Journal des Savants_, 1888;--U. + Robert, _Les signes d'infamie au moyen âge_, Paris, 1891, in-12. + + L'=histoire de l'art militaire et de la tactique= a été fort étudiée. + Les principaux ouvrages sont ceux de E. Boutaric (_Institutions + militaires de la France_, Paris, 1863, in-8º), de H. Delpech (_La + tactique militaire au XIIIe siècle_, Paris, 1885, 2 vol. in-8º) + et de M. le général Koehler, _Geschichte des Kriegswesens in der + Ritterzeit_, I, Leipzig, 1886, in-8º.--Consulter au surplus la + Bibliographie spéciale de J. Pohler, _Bibliotheca + historico-militaris_, Cassel, 1887 et s., 3 vol. in-8º. + + L'=histoire du droit privé= est une province particulière de + l'histoire de la civilisation où la science est aujourd'hui fort + avancée. Il y a beaucoup de Manuels, pourvus d'une abondante + bibliographie, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre, pour + l'=histoire du droit ecclésiastique= (R. Sohm. _Kirchenrecht_, I, + Leipzig, 1892, in-8º;--Ph. Zorn, _Lehrbuch des Kirchenrechts_, + Stuttgart, 1888, in-8º;--E. Löning, _Geschichte des deutschen + Kirchenrechts_, Strassburg, 1878, 2 vol. in-8º;--etc.);--pour + l'histoire du droit =allemand= (A. Brunner, _Deutsche + Rechtsgeschichte_, Leipzig, 1887-1892, 2 vol. in-8º;--R. Schröder, + _Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte_, Leipzig. 1893, in-8º, + 2e éd.);--pour l'histoire du droit =anglais= (Fr. Pollock et F. W. + Maitland, _The history of English law before the time of Edward I_, + Cambridge, 1895, 2 vol. in-8º);--pour l'histoire du droit =français= + (A. Esmein, _Cours élémentaire d'histoire du droit français_, + Paris, 1895, in-8º, 2e éd.;--P. Viollet, _Précis de l'histoire + du droit français_, Paris, 1893, 2e éd.). + + + + +I.--LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN EUROPE AU XIIe SIÈCLE. + + +Le domaine littéraire de la France s'étendait, au XIIe siècle, bien +au delà des limites du royaume, et, sans parler des provinces +limitrophes dont l'histoire se rattache naturellement à la nôtre, notre +langue et notre poésie, à la suite de nos armes, avaient conquis en +Europe et même au delà de vastes possessions. + +[Illustration: Un jongleur, d'après une miniature.] + +La plus belle et la plus importante pour l'histoire littéraire, c'est +l'Angleterre. Pendant tout le XIIe siècle, la littérature de +l'Angleterre a été la littérature française. Non seulement nos anciens +poèmes furent aussi répandus que chez nous dans le pays que les Normands +avaient conquis en chantant la chanson de Roland, mais la littérature +sérieuse et la poésie courtoise y déployèrent une floraison brillante. +J'ai déjà parlé de l'influence considérable exercée par les rois anglais +sur les écrivains et les trouveurs de Normandie, de Touraine et d'Anjou; +ils en appelèrent plus d'un auprès d'eux, et bientôt sous leur +protection et celle de leurs barons se formaient en Angleterre même des +_romanceurs_ habiles et nombreux. C'est même en Angleterre que nous +trouvons les plus anciennes dates pour l'existence de cette littérature +qui s'efforça de vulgariser l'instruction la plus diverse. La reine +Aélis de Louvain (1121-1135) apporta sans doute de Brabant à la cour du +roi Henri Ier le goût des lettres françaises: dès son couronnement, +nous voyons le clerc Benoît mettre pour elle en vers français la vie de +saint Brandan, curieuse légende sortie de l'imagination celtique et +qu'elle voulut connaître comme un produit de sa nouvelle patrie. C'est +en son honneur que Philippe de Thaon, déjà auteur d'un _Comput_ rimé, a +composé son _Bestiaire_. Devenue veuve, elle fit écrire par un poète +appelé David, dont l'œuvre est malheureusement perdue, une longue +histoire du mari qu'elle pleurait, en forme de chanson de geste. Sous +le règne court et agité d'Étienne, nous devons surtout mentionner la +grande histoire des rois anglais de Geoffroi Gaimar, dont les poèmes +historiques de Wace devaient faire oublier le succès. Mais c'est le +règne de Henri II qui fût l'âge d'or des lettres françaises en +Angleterre. Ce prince, qui joignait aux talents d'un politique habile et +d'un grand roi les qualités les plus brillantes de l'esprit, donna à sa +cour un éclat inouï, où la splendeur matérielle était rehaussée par la +recherche des plaisirs plus délicats de l'esprit. Il joignait à l'amour +de la poésie de pure imagination la curiosité de l'esprit et le goût de +l'étude; seulement il était lettré et n'avait pas besoin de se faire +lire les livres français et traduire les livres des clercs. Aussi son +influence s'exerça-t-elle surtout sur la poésie, dans laquelle il +appréciait avant tout les qualités de correction et d'élégance. «J'ai +l'avantage, disait Benoît de Sainte-More, de travailler pour un roi qui +sait mieux que personne distinguer et apprécier un ouvrage bien fait, +bien composé et bien écrit.» Les poètes français les plus distingués, +Garnier de Pont-Sainte-Maxence, Marie de France, peut-être Chrétien, +venaient en Angleterre écrire ou publier leurs ouvrages; à côté d'eux, +des Anglais, comme Thomas, Simon de Fresne, Huon de Rotelande, Jordan +Fantôme, d'autres encore, commençaient cette littérature anglo-normande +qui devait durer au siècle suivant et ne mourir qu'après avoir suscité +et fécondé la véritable littérature anglaise. A côté des romans de la +Table Ronde, où les traditions celtiques, plus ou moins altérées, +reçurent la forme romane, une mention spéciale est due aux poèmes +intéressants composés en Angleterre, dans lesquels la poésie et +l'histoire des Anglo-Saxons ont passé en vers français et ont ainsi été +arrachées à l'oubli. J'ai parlé déjà de Geoffroi Gaimar, qui travaillait +sur des sources en partie saxonnes; la poésie est représentée par les +beaux romans de _Horn_, d'_Aerolf_, de _Havelok_, de _Waldef_. Les +Normands d'Angleterre jouèrent entre les Bretons et Saxons insulaires et +le reste de l'Europe, par l'intermédiaire de la langue française, un +rôle d'interprètes qui, dans l'histoire comparée des littératures, a une +importance capitale. + +Ce n'était pas seulement en Angleterre que les Français avaient porté +leur langue avec leur puissance. Le sud de l'Italie et la Sicile avaient +aussi pour rois des Normands, et là aussi la littérature française +retrouva une patrie. Les descendants de Tancré de Hauteville aimèrent +les plaisirs de l'esprit comme les descendants de Guillaume le Bâtard; +l'un d'eux, Guillaume le Bon, gendre de Henri II d'Angleterre, était +lettré comme lui et réunissait également une cour brillante. Le sort qui +nous a conservé l'ensemble de la littérature anglo-normande nous a ravi +en majeure partie celle des Normands d'Italie; cependant on peut leur +attribuer avec certitude une grande part dans le cycle épique de +Guillaume «au court nez», et nous avons gardé quelques traductions de +livres historiques faites chez eux, un peu après notre période, dans un +dialecte fortement italianisé. La poésie lyrique, qui brilla peu en +Angleterre, paraît au contraire avoir fleuri en Sicile, et elle y +détermina peut-être, au XIIIe siècle, autant que la poésie +provençale, l'éclosion de la poésie italienne. + +Plus à l'Orient, en Grèce, c'est le siècle suivant qui devait fonder une +France nouvelle, malheureusement peu durable; mais le XIIe siècle en +s'ouvrant trouvait déjà en Palestine le royaume français de Jérusalem. +Là aussi notre littérature fut non seulement goûtée, mais cultivée; sans +parler des textes juridiques si importants qui contiennent, dans une +admirable langue, le code de la féodalité, c'est là qu'ont été sans +doute traduits plusieurs des longs ouvrages historiques qui y avaient +été écrits en latin; c'est là enfin que la chute du royaume de Jérusalem +en 1189 donna lieu aux plus anciens récits d'événements contemporains +qui aient été écrits en prose française. + +Un autre établissement français hors de nos limites, le royaume de +Portugal, fondé en 1095 par le prince Henri de Bourgogne, a été trop +promptement et trop complètement séparé de la France pour qu'au XIIe +siècle notre littérature put y prendre pied; d'ailleurs les Français +étaient là en petit nombre, et ils adoptèrent rapidement la langue du +peuple portugais dans lequel ils se fondirent; mais il est probable que +cette origine française des rois et grands seigneurs ne fut pas sans +influence sur les commencements de la poésie lyrique portugaise, +évidemment imitée de celle des trouveurs et des troubadours. + +C'est, en effet, au delà du pays de sa naissance, au delà des contrées +où les Français s'étaient établis, un troisième domaine de la +littérature française au XIIe siècle que lui forment les pays où elle +a été goûtée, admirée et imitée. Il faudrait écrire plus d'un volume si +on voulait énumérer en détail les preuves du succès inouï de notre +poésie en Europe à cette époque; je m'y astreindrai d'autant moins que +beaucoup des imitations étrangères sont sensiblement postérieures à +leurs originaux; je ne veux que vous donner une idée générale de cette +vaste littérature, dont le fond est français, dont la forme est +provençale, espagnole, italienne, grecque, allemande, hollandaise, +anglaise, scandinave, et qui constitue autour du foyer que je viens de +vous décrire un rayonnement incomparable. + +Nous avons vu plus haut que, tandis que la littérature française +dépassait de beaucoup en divers sens les limites du royaume de France, +elle ne les remplissait pas dans le royaume même. Les provinces du Midi +avaient une langue et une littérature à elles, qui s'étaient développées +dans des conditions et avec des caractères assez différents. C'est donc, +à vrai dire, la première action de notre littérature sur une littérature +étrangère que celle qu'elle exerça sur la poésie des troubadours. Elle +lui emprunta, vers le milieu du XIIe siècle, les formes et l'esprit +de sa poésie lyrique, mais, elle lui imposa en revanche sa riche +littérature épique. Les Provençaux avaient eu sans doute, eux aussi, une +épopée nationale, mais elle était tombée, chez eux, sauf de rares +exceptions, dans un oubli rapide, et ce sont nos poèmes dont les +troubadours se nourrissaient et auxquels ils font de fréquentes +allusions. Ils en vinrent à les traduire, comme dans _Ferabras_, ou à +les imiter, comme dans _Jaufre_. Au commencement du XIIIe siècle, un +habile troubadour, qui donnait à ses compatriotes une sorte de grammaire +poétique, revendiquait pour la langue d'oc la suprématie dans les +chansons proprement dites, mais reconnaissait en même temps que la +parlure de France valait mieux et était plus avenante pour composer des +romans, c'est-à-dire des poèmes narratifs. + +Aussi les autres nations romanes ont-elles en général subi l'influence +des troubadours pour la poésie lyrique, des trouveurs pour la poésie +épique. Les _cancioneros_ composés aux XIIIe et XIVe siècles dans +les cours brillantes de la Castille et du Portugal sont des imitations +des _cansons_ provençales; mais nos chansons de geste ont suscité les +_cantares de gesta_ espagnols et, entre autres, le poème du Cid, de même +que nos romans d'aventure ont été traduits ou imités dans les divers +idiomes de la péninsule ibérique et ont fini par aboutir aux deux grands +romans qui terminent le moyen âge, le _Tiran le Blanc_ catalan et +l'_Amadis_ portugais, puis castillan. Il en fut de même en Italie. +Dante, dans son opuscule sur le langage vulgaire, reconnaît que la +langue d'oc a fourni le modèle de la poésie lyrique, tandis qu'à la +langue d'oïl appartient toute la poésie narrative. Et ce qu'il dit est +confirmé chaque jour d'une manière plus éclatante par les recherches +modernes. Si les prédécesseurs de Pétrarque et de Dante, si ces poètes +eux-mêmes sont des disciples des troubadours, toute l'épopée italienne +descend de la nôtre, par voie de traduction ou d'imitation, et le +_Roland amoureux_ du Bojardo, père du _Roland furieux_, n'est autre +chose que la fusion des deux grands courants de notre poésie épique, du +cycle de Charlemagne et du cycle d'Arthur, de la matière de Bretagne et +de la matière de France. Par un phénomène plus étrange encore, le +français faillit, au XIIIe siècle, devenir la langue littéraire de +l'Italie: pendant que le Pisan Rusticien, les Vénitiens Marc Pol et +Martin de Canale, le Florentin Brunet Latin l'employaient de préférence +à leurs idiomes respectifs, des chanteurs populaires amassaient le +peuple autour d'eux, dans les rues et sur les places des villes +lombardes, vénitiennes et romagnoles, en lui chantant des histoires _en +la langue de France_, comme dit l'un d'eux. Grâce au génie de Dante, +l'Italie trouva moyen de sortir de l'anarchie des dialectes locaux et de +se créer une langue littéraire admirable; mais ce curieux phénomène +atteste d'une manière éclatante la puissance de notre vieille +littérature. + +Ce ne furent pas seulement les nations romanes qui devinrent pour ainsi +dire des succursales de la grande école française. Je ne mentionne que +pour mémoire les imitations grecques de nos romans de la Table Ronde; +mais la magnifique littérature poétique de l'Allemagne, à la fin du +XIIe et au commencement du XIIIe siècle, n'est que le reflet de la +nôtre. Les _Minnesinger_ ont transporté dans leur langue les formes et +l'esprit de la poésie lyrique française, fille elle-même de la +provençale; il faut se hâter d'ajouter que, sous leurs mains, surtout +celles de Walther de la Vogelweide, le plus grand poète de l'Allemagne +ancienne, cette poésie s'est développée avec une originalité, une grâce +et une profondeur sans égales chez nous. Nos chansons de geste ont été +traduites ou imitées sans relâche en Allemagne et dans les Pays-Bas, +ainsi que nos poèmes du cycle breton, pendant toute cette période que +les historiens de la littérature allemande qualifient de classique: +Lambrecht, Conrad, Henri de Veldeke, Herbert de Fritzlar, Hartmann +d'Aue, Gotfrid de Strasbourg, Wolfram d'Eschenbach, Ulrich de +Zazikhoven, Wirnt de Gravenberg, Conrad de Wurzbourg et bien d'autres +sont les imitateurs plus ou moins fidèles des Albéric, des Turold, des +Chrétien de Troies, des Benoît de Sainte-More, des Guillaume de Bapaume, +des Renaud de Beaujeu. On peut dire qu'il y avait alors, à côté de la +littérature française en français, une littérature française en allemand +et une autre en néerlandais. + +Il y en avait bien une en norvégien. Oui, cette terre lointaine d'où +étaient parties, aux temps carolingiens, les désolantes incursions +normandes, cette patrie des vieux chants mythiques de l'Edda, chrétienne +maintenant et civilisée, accueillait avec transport et traduisait avec +zèle nos chansons de geste, nos romans, nos _lais_. Nous retrouvons avec +surprise, dans des versions qui, pour la plupart, sont antérieures au +milieu du XIIIe siècle, une bonne partie du cycle de Charlemagne, et +Tristan, et Érec, et Ivain, et les charmants récits de Marie de France. +J'ai parlé plus haut de la littérature anglaise; la langue celtique +elle-même reproduisit, dans des traductions qu'on commence à peine à +connaître, nos poèmes carolingiens et plusieurs autres des productions +de notre XIIe siècle. Si vous parcourez encore aujourd'hui les +librairies populaires de l'Espagne, de l'Italie, de l'Allemagne, de la +Hollande, du Danemark, de l'Islande même, vous trouverez partout, +imprimés en gros caractères sur papier gris, les livres qui composent +notre bibliothèque bleue, dernier asile, chez nous aussi, de la +littérature du XIIe siècle. Quelle sève extraordinaire y avait-il +donc dans cette végétation littéraire de la vieille France pour que sa +vitalité ne soit pas encore éteinte dans les nombreux rejetons qu'elle a +lancés de toutes parts! + +Partout d'ailleurs où la littérature française a été implantée, elle a +suscité ou fécondé la littérature nationale. On peut comparer notre +ancienne poésie à ces arbres étonnants qui croissent dans l'Inde, et +dont les rameaux, recourbés au loin, atteignent la terre, s'y enracinent +et deviennent des arbres à leur tour. Comme un figuier des Banyans +produit une forêt, ainsi la poésie française a vu peu à peu l'Europe +chrétienne se couvrir autour d'elle d'une merveilleuse frondaison: la +souche première était cette grande littérature du XIIe siècle dont +nous devrions être si fiers et que nous connaissons si peu.... + +G. PARIS, _La poésie du moyen âge_, 2e série, Paris, +Hachette, 1895, in-16. + + + + +II.--LA BIBLE FRANÇAISE AU MOYEN ÂGE. + + +Les origines de la Bible française remontent, pour le moins, aux +premières années du XIIe siècle. Ce fut sans doute aux environs de +l'an 1100, dans quelque abbaye normande du sud de l'Angleterre, que des +disciples de Lanfranc traduisirent le Psautier dans leur langue, alors +fort peu différente de celle qui était parlée dans l'Ile-de-France. Ils +en firent même une double version, répondant à deux des textes latins +sous la forme desquels circulait alors le Psautier. C'est la glose +écrite entre les lignes du _Psautier gallican_ (on appelait ainsi +l'ancien texte latin, corrigé par saint Jérôme à l'aide du grec des +Septante) qui est devenue le Psautier français du moyen âge. Telle fut +la popularité de cette antique version normande que, jusqu'à la Réforme, +il ne s'est pas trouvé un homme pour traduire à nouveau les Psaumes en +français. + +Cinquante ans après le Psautier, l'Apocalypse était à son tour traduite +en français dans les États normands. Cette traduction, dont le seul +mérite est d'avoir servi de texte à des illustrations admirables, s'est +perpétuée à travers tout le moyen âge sous le couvert de la Bible du +XIIIe siècle. En même temps, dans l'Ile-de-France ou en Normandie, un +homme de goût composait cette poétique traduction des quatre livres des +Rois, qui est un des plus beaux monuments de notre ancienne langue. + +Un peu plus tard, vers l'an 1170, le chef des «pauvres de Lyon», Pierre +Valdus, entreprit de faire traduire des extraits de la Bible pour les +gens simples et ignorants. Il n'était pas le seul qui fût occupé de +cette pensée. Des bords du Rhône aux bouches de la Meuse, on +s'appliquait de toutes parts à la traduction de la Bible. Les +persécutions ordonnées par Innocent III mirent fin à ce mouvement, dont +quelques fragments de traduction, échappés aux inquisiteurs de Metz ou +de Liège, nous ont seuls conservé le souvenir. + +Il appartenait au règne de saint Louis de donner à notre pays une Bible +française complète. C'est dans l'Université de Paris que fut faite, peu +avant l'an 1250, la version française par excellence des Livres saints. +Je ne veux pas dire que l'Université ait pris une part officielle à +cette œuvre de traduction; mais c'est dans les ateliers des libraires +qui en étaient citoyens, sur un texte latin corrigé par ses maîtres, que +la Bible a été, pour la première fois, traduite en entier en français. +Cette version parisienne acquit bientôt une telle faveur qu'il fut dès +lors impossible d'en faire accepter une autre. D'autre part, elle +s'était, dès les premières années du XIVe siècle, étroitement unie à +l'intéressante Histoire sainte de Guyart Desmoulins, si bien que la +_Bible historiale_ qui circule sous le nom du chanoine picard n'est, en +réalité, pour les deux tiers, qu'un simple extrait de la version +parisienne. + +Ainsi complétée, la _Bible historiale_ a joui, pendant le XIVe et le +XVe siècle, d'un succès sans égal. Il n'est presque pas un château de +grande famille, en France et dans les pays voisins, où n'ait figuré +quelqu'un de ces précieux manuscrits, qu'enrichissaient des miniatures +de toute beauté. Mais il est peu probable qu'un seul de ces splendides +volumes ait jamais pénétré jusqu'au peuple ou jusqu'au bas clergé. +Aussi, depuis que la Bible française était devenue un objet de luxe, +l'Église cessa-t-elle de s'en émouvoir, le peuple n'ayant plus le moyen +de la lire. + +Les rois et les reines de France, les princes et les princesses du sang +royal ont, depuis l'avènement des Valois, porté à la traduction de la +bible le plus vif intérêt. Le roi Jean en avait fait entreprendre à +grands frais une traduction qui promettait d'être excellente. La +bataille de Poitiers interrompit cette œuvre. Charles V demanda à +Raoul de Presles une version nouvelle; mais le traducteur du roi a imité +l'ancienne Bible française sans l'améliorer. Jusqu'à Charles VIII et à +François Ier, jusqu'à Anne de Bretagne et à Marguerite d'Angoulême, +la traduction de la Bible n'a pas cessé d'être à cœur à la famille +royale; mais, au XIVe et au XVe siècle, il y avait si loin des +princes au peuple, la religion de la cour était si étrangère à la piété +des simples gens, que jamais peut-être le peuple n'a plus profondément +ignoré la Bible. C'était sans doute uniquement par les vitraux des +églises et par les sermons des moines qu'il apprenait à la connaître. + +Il en fut ainsi jusqu'à la Réforme. Il appartenait à Le Fèvre d'Étaples +et à Robert Olivetan de mettre, dans une version plus exacte, la Bible +entre les mains du peuple entier. + +S. BERGER, _La Bible française au moyen âge_, +Paris, 1884, p. I[88]. + + + + +III.--L'OGIVE. + + +Ogive, d'après l'usage actuel, désigne la forme brisée des arcs employés +dans l'architecture gothique. Ainsi, lorsqu'on dit: porte en ogive, +fenêtre en ogive, arcade en ogive, cela signifie que telle baie de +porte, de fenêtre, d'arcade a pour couronnement deux courbes opposées +qui se coupent sous un angle plus ou moins aigu. Est-ce ainsi que +l'entendaient les anciens? + +M. de Verneilh, étudiant le _Traité d'architecture_ de Philibert +Delorme, conçut des doutes à ce sujet. Il vit l'illustre maître de la +Renaissance n'employer le mot ogive que dans la locution _croisée +d'ogives_, qui signifie chez lui les arcs en croix placés diagonalement +dans les voûtes gothiques. Ce fut pour M. de Verneilh l'occasion de +consulter les auteurs subséquents. Sa surprise ne fut pas petite de les +trouver tous d'accord avec Philibert Delorme. Jusqu'à la fin du siècle +dernier, les théoriciens aussi bien que les glossateurs n'ont entendu +par _ogives_ ou _augives_ que les nervures diagonales des voûtes du +moyen âge. Pour trouver des _fenêtres ogives_, il faut descendre jusqu'à +Millin, qui lui-même, dans son _Dictionnaire des arts_, ne laisse pas +cependant que d'admettre la définition de ses devanciers, de sorte que +c'est d'une inadvertance de Millin que le sens nouveau d'ogive paraît +être issu. La fortune du mot ainsi dénaturé ne tarda pas à croître en +même temps que le goût pour les choses du moyen âge. + +M. de Verneilh n'avait cependant rien allégué de bien positif pour +l'époque antérieure à Philibert Delorme. M. Lassus éclaira cette partie +de la question en produisant des textes du XIVe et même du XIIIe +siècle, d'où il ressort que si les auteurs postérieurs à la Renaissance +avaient appelé ogive une partie de la membrure des anciennes voûtes, ils +n'avaient fait en cela que continuer la tradition des hommes du moyen +âge. Il fit plus, il constata que l'avant-dernière édition du +_Dictionnaire de l'Académie_, publiée en 1814, ne définissait encore +l'ogive que comme «un arceau en forme d'arête qui passe en dedans d'une +voûte d'un angle à l'angle opposé», et que c'est seulement dans la +réimpression de 1835 qu'à cette définition fut ajoutée pour la première +fois la nouvelle: «Il est aussi adjectif des deux genres et se dit de +toute arcade, voûte, etc., qui, étant plus élevée que le plein cintre, +se termine en pointe, en angle: voûte ogive, arc ogive, etc.» + +Voilà où en est la démonstration de l'erreur actuelle au sujet du mot +ogive. Je regarde cette démonstration comme complète. Mais l'habitude +est si grande d'appeler ogives les arcs brisés, les esprits y sont faits +déjà de si longue main, que je ne me dissimule pas ce qu'il y a de +téméraire à la vouloir proscrire. Manquât-on d'autre raison, on aurait +toujours pour soi l'adage: _Usus quem penes est arbitrium et jus et +norma loquendi_. Tel était le sentiment de M. de Verneilh, et volontiers +je m'y associerais, si le nouveau sens donné à «ogive» ne constituait +qu'une bévue; mais, par une fatalité rare, il arrive que cette méprise +introduit dans la science une anomalie par-dessus de la confusion. + +[Illustration: Nef de la cathédrale d'Amiens.] + +L'ogive est un arc; transporter son nom aux autres arcs des monuments +gothiques, c'est donner à entendre qu'il existe entre lui et eux un +rapport quelconque. Ce rapport, nous le savons, ne peut pas être un +rapport de fonction, puisque l'ogive est un support aérien sur lequel +repose la voûte, tandis que les autres arcs sont des artifices pour +fermer les évidements pratiqués dans la masse de la construction. Le +rapport sera donc de forme. Or il arrive que dans l'architecture +gothique, lorsque tous les arcs sont de forme aiguë, les ogives seules +sont en plein cintre. Ainsi, pour distinguer les arcs brisés de +l'architecture gothique des arcs en plein cintre usités dans le système +d'architecture antérieur au gothique, nous appelons ces arcs des ogives; +et voilà que les vraies ogives sont précisément des arcs auxquels les +constructeurs gothiques ont donné la forme de plein cintre. + +Du moment qu'une impropriété de termes a pour conséquence de nous +conduire d'une manière si complète au paralogisme, ma conclusion est +qu'il faut se départir d'une habitude vicieuse, revenir à l'usage d'il y +a soixante ans, appeler ogives les nervures transversales des voûtes +gothiques, et arcs brisés ou gothiques les arcs en pointe qu'on a trop +longtemps gratifiés du nom d'ogives. + +Mais, dira-t-on, si nous renonçons au nouveau sens d'_ogive_, que +deviendront notre art ogival, notre architecture ogivale? Avant de +s'inquiéter de ce que deviendront ces choses-là, voyons ce qu'elles sont +aujourd'hui, ce qu'elles étaient hier. + +Après s'être trompé d'une manière si complète sur le sens et sur +l'application du mot «ogive», on a fait de l'ogive, prise pour +équivalent d'arc brisé, le caractère distinctif d'un système +d'architecture. On s'est dit: «Tous les édifices qu'on a appelés +gothiques jusqu'à présent portent improprement ce nom, puisqu'ils ne +sont ni de l'ouvrage, ni de l'invention des Goths. Cherchons dans la +considération de leur architecture un vocable qui leur convienne mieux. +Cette architecture n'admet point d'autres baies ni d'autres arcades que +des baies ou des arcades en ogive: appelons-la ogivale, par opposition +à l'architecture romane ou en plein cintre qui l'a précédée.» + +Rien de plus séduisant que la doctrine qui fait résider la différence du +roman et du gothique dans la forme des baies. Il vous suffit de savoir +que le plein cintre règne dans l'une, tandis que les arcs brisés sont le +partage de l'autre, et vous voilà en état de prononcer sur l'âge des +monuments. Que si vous trouvez à la fois, dans un même édifice, l'arc +brisé et le plein cintre, vous avez, pour classer cet édifice, le genre +intermédiaire _romano-ogival_ ou _ogival-roman_, qui participe au +caractère des deux architectures, n'étant que la transition de l'une à +l'autre, la pratique des constructeurs romans qui commençaient à créer +le système ogival en introduisant çà et là des arcs brisés dans leur +ouvrage. Telle est dans sa simplicité la doctrine professée aujourd'hui. + +[Illustration: Arc brisé et arc en plein cintre.] + +On la professe universellement, mais il s'en faut qu'à l'user on la +trouve telle qu'elle justifie le respect qu'on lui porte. Je commence +par arrêter mes yeux sur le midi de la France. Là, dans toute la +circonscription de l'ancienne Provence, existent des églises d'un aspect +tellement séculaire, tellement peu gothique, que la tradition s'obstine +encore à faire de la plupart des temples romains appropriés aux besoins +du christianisme. Toutes cependant offrent l'emploi de l'arc brisé à +leurs voûtes, et plusieurs aux arcades de leur grande nef. De cette +catégorie sont la cathédrale abandonnée de Vaison, celles d'Avignon, de +Cavaillon, de Fréjus; la paroisse de Notre-Dame à Arles, les églises de +Pernes, du Thor, de Sénanque, etc., etc. Et il n'y a pas à dire que dans +ces édifices les brisures annoncent une tendance au gothique. Les +produits visiblement plus modernes de la même école, comme par exemple +la grande église de Saint-Paul-Trois-Châteaux, se distinguent par la +substitution du plein cintre à l'arc brisé. Si, remontant le Rhône, je +me transporte dans les limites de l'antique royaume de Bourgogne, je +vois se dérouler depuis Vienne jusqu'au coude de la Loire et jusqu'aux +Vosges une autre famille d'églises romanes qui admettent invariablement +la brisure à leur voûte et à leurs grandes arcades intérieures. La +somptueuse basilique de Cluny était le type de ces monuments dont il +reste encore des échantillons à Lyon (Saint-Martin d'Ainay), à Grenoble +(vieilles parties de la cathédrale), à Autun (Saint-Ladre), à +Paray-le-Monial (église du Prieuré), à Mâcon (ruines de Saint-Vincent), +à Beaune (Notre-Dame), à Dijon (Saint-Philibert), à la +Charité-sur-Loire, etc., etc. La date de toutes ces églises se place +entre 1070 et 1130. + +En Auvergne, où le roman du XIIe siècle offre constamment le plein +cintre, je trouve qu'on s'est servi au XIe d'arcs brisés. Ce sont de +tels arcs qui relient les supports et qui déterminent la voûte de +Saint-Amable de Riom, édifice dont les grossières sculptures attestent +une antiquité que ne surpasse celle d'aucune autre construction de la +même province. + +En Languedoc, la cathédrale ruinée de Maguelone nous offre l'arc brisé +dans ses plus anciennes parties qui sont du XIe siècle; et à +l'extrémité opposée du pays, sur la frontière de l'Aquitaine, vous +trouvez les arcs brisés du cloître de Moissac qui portent la date de +1100. + +Passons aux curieuses églises à coupoles du Périgord et de l'Angoumois, +dont Saint-Front, le plus ancien type, est antérieur à 1050. Les grands +arcs-doubleaux sur lesquels porte leur système de couverture sont +partout des arcs brisés. + +En Anjou, accouplement de l'arc brisé et du plein cintre dans des +constructions bien antérieures à l'âge dit de transition. Les plus +anciennes parties de Notre-Dame de Cunault, qui appartiennent au XIe +siècle, sont dans ce cas. + +Et la nef de la cathédrale du Mans!--Antérieurement à la période +convenue de la transition, elle a été reconstruite avec des arcs brisés +par-dessus les ruines encore distinctes d'un édifice en plein cintre qui +s'était écroulé. + +Et notre église de Saint-Martin-des-Champs, la plus ancienne de Paris +(je lui donne le pas sur Saint-Germain-des-Prés, à qui des restaurations +sans nombre ont fait perdre son caractère primitif), notre église de +Saint-Martin-des-Champs, dans le sanctuaire de laquelle il est +impossible de ne pas voir l'ouvrage consacré avec tant de solennité en +1067, présents le roi Philippe Ier et sa cour, les baies de ses +fenêtres sont brisées à l'extérieur, et à l'intérieur, toutes ses +arcades. Est-ce que la même forme ne se retrouve pas au tympan de la +porte à droite du grand portail de Notre-Dame, que l'abbé Lebeuf a très +bien reconnu être un morceau rapporté de l'église précédente, rebâtie +tout au commencement du XIIIe siècle? + +En allant au nord de Paris, surtout quand on atteint la vallée de +l'Oise, on rencontre tant d'édifices du XIe siècle qui offrent ou des +arcades, ou des arcs-doubleaux, ou des fenêtres d'un cintre brisé, qu'on +peut poser le principe que cette forme d'arc est caractéristique du +roman de ce pays-là. Je renvoie aux églises de Saint-Vincent de Senlis, +de Villers-Saint-Paul, de Bury, de Saint-Étienne de Beauvais, de +Saint-Germer, etc., etc. La nef de Saint-Rémi de Reims, la crypte de +Saint-Bavon de Gand (autrefois Saint-Jean), la croisée de la cathédrale +de Tournay, la chapelle dite _des Templiers_ à Metz, l'église de +Sainte-Foi à Schelestadt, nous montrent l'arc brisé employé en +Champagne, en Flandre, en Hainaut, en Lorraine, en Alsace dès le XIe +siècle. + +En résumé, l'arc brisé a été employé d'une manière systématique dans une +bonne moitié de nos églises romanes, tandis que l'autre moitié est +sujette à présenter accidentellement la même forme d'arc. + +Donc, en supposant que _ogive_ et _ogival_ pussent légitimement +s'appliquer à l'arc brisé et aux constructions pourvues de cet arc, +quantité d'églises romanes seraient ogivales. Donc ces mots, avec le +sens qu'on y attache aujourd'hui, n'ont pas la vertu d'exprimer la +différence qu'il y a entre le roman et le gothique. + +Seraient-ils plus applicables si on les ramenait à leur acception +primitive? En d'autres termes, étant reconnu que ogive signifie la +membrure transversale des anciennes voûtes, pourrait-on établir sur la +présence de ce détail de construction la distinction des deux genres +dont il s'agit, et par conséquent regarder comme synonyme de gothique +l'architecture ogivale qui serait celle, non plus des monuments où règne +l'arc brisé, mais de ceux dont la voûte est montée sur croisée d'ogives? +Hélas! non; et quelque tempérament que proposent les défenseurs d'ogival +pour maintenir la science sur ce porte à faux, ils n'aboutiront à rien +d'efficace. Sans doute c'est un caractère architectonique très +remarquable que celui de la croisée d'ogives; cependant il n'appartient +point exclusivement aux églises gothiques: je citerais au moins un tiers +de nos églises romanes qui le possèdent; de sorte que, s'il y a quantité +de constructions qu'on peut dire ogivales parce que leur voûte repose +sur des croisées d'ogives, il n'y a pas d'architecture qu'on soit +autorisé à appeler _ogivale_, par opposition à une autre architecture +fondée sur un principe différent. Applicable à tous les individus du +genre gothique et à beaucoup de ceux du genre roman, l'adjectif +_ogival_, quelque sens qu'on lui donne, n'est donc pas bon pour exprimer +la différence des deux genres. + +Du moment que l'abus d'ogival ressort des faits d'une manière si +évidente, il faut bien rendre à l'architecture qu'on a cru caractériser +par cette épithète son ancienne dénomination de _gothique_. Cette +dénomination n'implique pas, je le sais, une notion historique exacte, +mais elle a pour elle la consécration du temps; tout le monde sait ce +qu'elle veut dire, par conséquent il est impossible qu'elle donne lieu à +des malentendus. Elle ne peut pas non plus impliquer de contradictions, +puisque les Goths n'ont rien bâti dans un système d'architecture qui +leur fût propre. Mais son grand avantage est de ne pas créer de théorie +mensongère, de ne pas saisir les gens d'un prétendu critérium qui les +expose à donner dans les conclusions les plus fausses. + +[Illustration: Cloître de Moissac.] + +D'après J. QUICHERAT, _Mélanges d'archéologie +et d'histoire_, t. II, Paris, A. Picard, 1886, +in-8º. + + + + +IV.--LA SCULPTURE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE. + + +Faire sortir un art libre, poursuivant le progrès par l'étude de la +nature, en prenant un art hiératique comme point de départ, c'est ce que +firent avec un incomparable succès les Athéniens de l'antiquité. Ils +considérèrent l'art hiératique de l'école d'Égine comme un moyen quasi +élémentaire d'enseignement, un moyen d'obtenir une certaine perfection +d'exécution. Quand leurs artistes furent sûrs de leur habileté manuelle, +ils se tournèrent du côté de la nature, et ils s'élancèrent à la +recherche de l'idéal ou plutôt de la nature idéalisée.--Ce phénomène se +reproduisit, en France, à la fin du XIIe siècle. + +Les statuaires du XIIe siècle, en France, commencèrent par aller à +l'école des Byzantins, pour apprendre le _métier_; c'est à l'aide des +modèles byzantins que se fit ce premier enseignement. Mais ils ne +s'arrêtèrent pas à la perfection purement matérielle de l'exécution; +comme les Athéniens, ils cherchèrent un type de beauté et le composèrent +en regardant la nature autour d'eux. + +Les grandes cathédrales qui furent bâties dans le nord de la France, de +1160 à 1240 (Paris, Reims, Bourges, Amiens, Chartres, etc.), furent +autant de chantiers et d'écoles pour les architectes, imagiers, peintres +et sculpteurs. Dès les premières années du XIIIe siècle, la façade +occidentale de Notre-Dame de Paris s'élevait. A la mort de Philippe +Auguste, c'est-à-dire en 1223, elle était construite jusqu'au-dessus de +la rose. Donc--toutes les sculptures et tailles étant terminées avant la +pose--les trois portes de cette façade étaient montées en 1220. Celle de +droite, dite de Sainte-Anne, est en partie refaite avec des sculptures +du XIIe siècle, mais celle de gauche, dite porte de la Vierge, est +une composition complète et l'une des meilleures de cette époque. Les +auteurs de cette statuaire ont évidemment abandonné les traditions +byzantines; ils ont étudié la nature; ils ont atteint un idéal qui leur +est propre. Leur _faire_ est large, simple, presque insaisissable, comme +celui des belles œuvres grecques. C'est la même sobriété des moyens, +le même sacrifice des détails, la même souplesse et la même fermeté dans +la façon de modeler les nus dans ces pierres de liais, serrées et +choisies, dont la dureté égale presque celle du marbre de Paros. Non +seulement l'expression des têtes est très noble, mais la composition est +excellente. Le bas-relief de la mort de la Vierge, celui du couronnement +de la mère du Christ, sont des scènes admirablement entendues comme +effet dramatique et comme agencement de lignes. La statuaire de +l'Ile-de-France--cette Attique du moyen âge--est remarquable d'ailleurs +par un sentiment dramatique qui ne se retrouve pas au même degré dans +les autres écoles provinciales. Voyez, par exemple, les voussures de la +porte centrale de Notre-Dame de Paris, l'expression terrible des damnés, +la béatitude et le calme des élus. Les artistes qui ont sculpté ces +voussures, les Prophéties et les Vices du portail de la cathédrale +d'Amiens, les bas-reliefs des porches de Notre-Dame de Chartres, avaient +des idées et prenaient le plus court chemin pour les exprimer; aussi +atteignaient-ils souvent, comme les Grecs, la véritable grandeur. + +On a longtemps admis que les statuaires du moyen âge n'avaient su faire +que des figures allongées, sortes de gaînes drapées en tuyaux d'orgues, +corps grêles, sans vie et sans mouvement, terminés par des têtes à +l'expression ascétique et maladive.--Que les artistes du moyen âge +aient cherché à faire prédominer l'expression, le sentiment moral sur la +forme plastique, ce n'est pas douteux, et c'est en grande partie ce qui +constitue leur originalité; mais ce sentiment moral, empreint sur les +physionomies, dans les gestes, est plutôt énergique que maladif. Les +statues qui décorent la façade de la maison des Musiciens, à Reims, sont +très vivantes. Les bas-reliefs placés dans les tympans de l'arcature de +la porte de la Vierge, à la façade occidentale de Notre-Dame de Paris, +n'ont aucune raideur archaïque; ils ne sont point grêles; ils peuvent +rivaliser avec les plus belles œuvres de l'antiquité. + +C'est à rendre l'harmonie entre l'intelligence et son enveloppe que la +belle école du moyen âge s'est particulièrement attachée. Chaque statue +a son caractère personnel qui reste gravé dans la mémoire comme le +souvenir d'un être vivant qu'on a connu. Une grande partie des statues +des porches de Notre-Dame de Chartres, des portails des cathédrales +d'Amiens et de Reims, possèdent ces qualités individuelles; et c'est ce +qui explique pourquoi ces statues produisent sur la foule une si vive +impression qu'elle les nomme, les connaît et attache à chacune d'elles +une idée ou même une légende. Telle est, entre autres, la belle statue +de la Vierge de la porte nord du transept de Notre-Dame de Paris. C'est +une dame de bonne maison; l'intelligence, l'énergie tempérée par la +finesse des traits, ressortent sur cette figure délicatement modelée. +C'est une physionomie toute française, qui respire la franchise, la +grâce audacieuse et la netteté du jugement. L'auteur inconnu de cette +statue voyait juste et bien, savait tirer parti de ce qu'il voyait, et +cherchait son idéal dans ce qui l'entourait. D'ailleurs, habile +praticien--car rien ne surpasse l'exécution des bonnes figures de cette +époque--son ciseau docile savait atteindre les délicatesses du modelé le +plus savant. Il faut citer encore, parmi les bons ouvrages de statuaire +du milieu du XIIIe siècle, quelques figures tombales des églises +abbatiales de Saint-Denis, de Royaumont, les apôtres de la +Sainte-Chapelle du Palais, à Paris, certaines statues du portail +occidental de Notre-Dame de Reims, des porches de Notre-Dame de Chartres +et des portes de la cathédrale de Strasbourg. Toutefois, sous le règne +de saint Louis, l'école de l'Ile-de-France avait une supériorité +marquée; on ne trouve pas une figure médiocre dans la statuaire de +Notre-Dame de Paris, tandis qu'à Amiens, à Chartres, à Reims, au milieu +d'œuvres hors ligne, on en rencontre de très faibles. La ville de +Paris était dès lors la capitale de l'art, comme elle était la capitale +politique. + +[Illustration: Sculptures du portail de la cathédrale de Chartres.] + +Vers 1240, il se produisit dans la sculpture d'ornement, comme dans la +statuaire, un véritable épanouissement. Les frises, les chapiteaux, les +bandeaux, les rosaces, au lieu d'être composés suivant un principe +monumental, ne sont plus que des formes architectoniques sur lesquelles +le sculpteur semble appliquer des feuillages ou des fleurs. Jamais +l'observation de la nature ne fut poussée plus loin. L'art ne peut aller +au delà. + +Et quelle admirable fécondité! La puissance productive de l'art au +XIIIe siècle tient du prodige. Après les guerres du XVe siècle, +après les luttes religieuses, après les démolitions dues aux XVIIe et +XVIIIe siècles, après les dévastations de la fin du dernier siècle, +après l'abandon et l'incurie, après les bandes noires, il nous reste +encore en France plus d'exemples de statuaire du moyen âge qu'il ne s'en +trouve dans l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne réunies. + + * * * * * + +Le moyen âge a très fréquemment coloré la statuaire et l'ornementation +sculptée. C'est encore un point de rapport entre ces arts et ceux de +l'antiquité grecque. La statuaire du XIIe siècle était peinte d'une +manière conventionnelle. On retrouve sur les figures de la porte de +l'église abbatiale de Vézelay un ton blanc jaunâtre; tous les détails, +les traits du visage, les plis des vêtements, leurs bordures, sont +redessinés de traits noirs très fins, afin d'accuser la forme. Derrière +les figures, les fonds sont peints en brun rouge ou en jaune d'ocre, +parfois avec un semis léger d'ornements blancs. Cette méthode ne pouvait +manquer de produire un grand effet. Quant aux ornements, ils étaient +toujours peints de tons clairs, blancs, jaunes, rouges, verts pâle, sur +des fonds sombres. C'est vers 1146 que la coloration s'empare de la +statuaire, que cette statuaire soit placée à l'extérieur ou à +l'intérieur des monuments. Les statues du portail occidental de Chartres +étaient peintes de tons clairs, mais variés, les bijoux rehaussés d'or. +Quelquefois même des gaufrures de pâte de chaux étaient appliquées sur +les vêtements; ces gaufrures étaient peintes et dorées et figuraient des +étoffes brochées et des passementeries. Les nus de la statuaire, à cette +époque, sont très peu colorés, presque blancs, et redessinés par des +traits brun rouge. + +[Illustration: Sculptures du portail d'Amiens.] + +Le XIIIe siècle ne fit que continuer cette tradition. La statuaire et +l'ornementation des portails de Notre-Dame de Paris, des cathédrales de +Senlis, d'Amiens, de Reims, des porches latéraux de Notre-Dame de +Chartres, étaient peintes et dorées. Les artistes qui ont fait les +admirables vitraux de ce temps avaient une connaissance trop parfaite de +l'harmonie des couleurs pour ne pas appliquer cette connaissance à la +coloration de la sculpture, sans lui rien enlever, chose difficile, de +sa gravité monumentale[89]. + +D'après E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonné +de l'architecture française du XIe au +XVIe siècle_, A. Morel, Paris, 1875, in-8º, +t. VIII, au mot «Sculpture». + + + + +V.--L'ÉMAILLERIE LIMOUSINE. + + +Dès le milieu du XIIe siècle, l'émaillerie limousine est désignée +dans les textes, aussi bien à l'étranger qu'en France, sous le nom +«d'œuvre de Limoges», _opus Limogie_ ou _lemovicense, opus de +Limogia_, ce qui indique déjà un commerce remontant à de longues années. +On est tant de fois revenu sur ce point, établi par de nombreux textes +irréfutables, qu'il ne nous paraît pas fort utile de nous y appesantir à +notre tour. Il faut plutôt insister sur l'influence qu'a eue sur la +production limousine cette exportation, cette production exagérée: au +point de vue artistique elle a certainement nui aux émaux, parce qu'elle +a forcé les émailleurs à produire dans bien des cas des œuvres d'un +caractère banal; en effet, il ne pouvait être question, du moment que +l'on fabriquait des pièces religieuses ou des ustensiles de toilette à +la grosse, de faire quelque chose sortant de l'ordinaire. Ce n'est que +par exception, pour quelques châsses très rares, telles que celle que +l'on conserve à Saint-Sernin, à Toulouse, ou pour les tombeaux, par +exemple, que des commandes ont été faites directement à Limoges. Cette +production hâtive a eu une autre conséquence: celle de maintenir pendant +très longtemps dans les ateliers les mêmes modèles, de créer, d'une +façon inconsciente, un art archaïsant pour ainsi dire. Cette remarque +est absolument nécessaire si l'on veut essayer de dater avec exactitude +quelques-uns des monuments de l'émaillerie limousine. Ces produits sont, +à partir du commencement du XIIIe siècle, en retard de quelque vingt +ou trente ans sur la fabrication artistique du reste de la France. +Limoges a conservé longtemps le style roman, et l'on est frappé de +rencontrer parfois sur des objets exécutés en plein XIVe siècle des +motifs de décoration qui sont de plus de cent ans antérieurs. C'est à +l'excès de la production, et surtout de la production à bon marché, que +l'on doit attribuer ce phénomène bizarre, bien plus qu'au peu +d'empressement que pouvaient montrer les habitants des pays situés au +sud de la Loire à adopter les formes créées par les Français du nord. + +Toute cette fabrication étant très considérable, nous allons passer en +revue les différents objets qu'elle a créés. Une division s'impose tout +d'abord: les monuments religieux et les monuments civils. Nous +commencerons par les premiers, de beaucoup les plus nombreux. + + * * * * * + +Les crucifix nous arrêteront peu: il y en a dans lesquels la figure du +Christ est complètement émaillée à plat, ou bien émaillée en relief et +rapportée. Dans ce dernier cas les figures de la Vierge et de saint +Jean, des apôtres ou de la Madeleine, les symboles des évangélistes sont +également en relief et rapportés; ou bien le système de décoration prend +un caractère mixte: en relief sur la face, il est plat au revers de la +croix.... Ces crucifix servaient à la fois de croix processionnelles ou +de croix stationnales. Dans ce dernier cas, il fallait les placer sur un +pied de croix qui lui-même était émaillé: ces supports (Louvre, église +d'Obazine) affectent la forme d'un tronc de cône reposant sur des pieds +en forme de griffes; ils sont décorés de rinceaux émaillés et de figures +de dragons en bronze ciselé rapportés après coup. + +[Illustration: Vase en cuivre émaillé par G. Alpaïs de Limoges. +(Commencement du XIIIe siècle.)] + +Nous ne possédons aucun calice du XIIe au XIVe siècle que l'on +puisse rattacher à un atelier de Limoges; on ne s'en étonnera pas si +l'on songe combien peu il subsiste en France de ces vases liturgiques, +toujours fabriqués, en partie tout au moins, en métal précieux. Mais en +revanche nous avons un certain nombre de vases sacrés du même genre. +Sans parler du _scyphus_ du Louvre [le vase en cuivre d'Alpaïs], ni +d'une pièce analogue, mais moins somptueuse, qui fait partie du Musée de +l'Ermitage (collection Basilewsky), il existe encore en France un très +grand nombre de ciboires ou plutôt de pyxides en cuivre doré et émaillé. +Elles offrent presque toutes une coupe hémisphérique, surmontée d'un +couvercle de pareil galbe, sommé d'une longue tige terminée par une +croix. Le pied, circulaire ou à pans coupés, supporte une tige très +élevée interrompue par un nœud. Ces pièces, qui appartiennent toutes +à la seconde moitié du XIIIe siècle ou au XIVe siècle, sont de +fabrication assez grossière; les ornements (sainte Face, monogramme du +Christ, etc.) sont réservés et gravés et s'enlèvent sur un fond +alternativement bleu ou rouge; ces émaux, d'un ton très cru, n'ont plus +l'harmonie des produits de la première moitié du XIIIe siècle et sont +absolument caractéristiques de la décadence de l'art limousin. + +[Illustration: Pyxide en cuivre émaillé. Limoges. XIIIe siècle. +(Musée du Louvre.)] + +De ces ciboires il faut rapprocher d'abord les petites boîtes +cylindriques à couvercle conique auxquelles on donne le nom de pyxides +et qui servaient à contenir, comme les colombes émaillées, la réserve +eucharistique. La décoration de ces pièces varie peu: rinceaux, +médaillons renfermant un monogramme, plus rarement des figures +d'animaux. Ces monuments existent en trop grand nombre dans tous les +musées pour qu'il soit utile d'y insister. Quant aux colombes, beaucoup +plus rares, elles étaient suspendues, au moyen d'une crosse de métal ou +de bois, au-dessus de l'autel, sur lequel on pouvait les faire descendre +par une chaînette et une poulie. L'oiseau, généralement dressé sur ses +pattes, plus rarement prêt à prendre son vol et les pattes réunies sous +le ventre, a les ailes émaillées, ainsi que la queue, de bleu, de rouge +et de blanc ou de bleu, de rouge, de jaune et de vert; entre les ailes +s'ouvre une petite cavité destinée à contenir les hosties. Le mode de +suspension était quelquefois assez compliqué. L'oiseau posait sur un +plateau ou sur un disque entouré d'une série de tours; une ou plusieurs +couronnes servaient, à la partie supérieure de l'ensemble, à réunir les +chaînes. D'assez nombreux exemples de cette gracieuse décoration +subsistent encore aujourd'hui dans les musées publics ou les collections +privées. Nous ne connaissons plus en France que celle de l'église de +Laguenne (Corrèze) qui soit encore en place.... + +[Illustration: Crosse en cuivre émaillé. L'Annonciation. Limoges, +XIIIe siècle (Musée du Louvre.)] + +Les crosses limousines ne sont pas très variées: les plus anciennes +consistent en un serpent qui forme à la fois la douille et le crosseron, +entièrement recouvert d'imbrications émaillées de bleu lapis (crosse +provenant de l'abbaye de Tiron, au Musée de Chartres); mais le type +généralement adopté au XIIIe et au XIVe siècle consiste en une +douille émaillée sur laquelle se relèvent des serpents de cuivre doré, +un nœud repercé à jour composé de serpents entrelacés, ou bien un +nœud plein, orné de bustes d'anges, et enfin une volute émaillée de +bleu encadrant un sujet en cuivre fondu et doré: l'Annonciation, le +Couronnement de la Vierge, le Serpent tentant Adam et Ève, Saint Michel +terrassant le démon, etc., etc. Un type très commun, mais l'un des plus +gracieux certainement, est celui dans lequel le crosseron se termine par +un large fleuron polychrome sur lequel l'émailleur limousin a placé les +plus vigoureuses colorations de sa palette, le rouge, le bleu et le +blanc (Musée du Louvre, Musée de Poitiers, trésor de Saint-Maurice +d'Agaune, Musée de Cluny, etc.). Ces crosses, dont le crosseron est, +soit à section circulaire, soit plus rarement à section rectangulaire, +se rencontrent dans toute l'Europe, et il n'est pour ainsi dire pas +d'année où l'ouverture de quelque tombeau d'évêque ou d'abbé n'en mette +une au jour. Tous les types qu'elles peuvent présenter sont aujourd'hui +connus; et les crosses du genre de la crosse dite de Ragenfroid, +provenant de Saint-Père de Chartres (Musée de Bargello, à Florence), +complètement entaillée, à sujets fort compliqués, constituent une très +rare exception. Mentionnons enfin un type peu commun dans lequel une +figure d'ange est interposée entre le nœud et la volute.... + +Mais arrivons aux châsses, les pièces les plus importantes parmi toutes +celles qu'a créées l'industrie limousine. + +Du XIIe au XIVe siècle, la châsse limousine est une boîte en forme +de sarcophage ou de maison surmontée d'un toit très aigu. Cette +construction, jusque vers la fin du XIIIe siècle, se fait en bois +recouvert de plaques de cuivre, assemblées fort grossièrement sur ce +bâti. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle apparaît la coutume de +supprimer la construction en bois: les châsses, de forme plus allongée, +plus hautes sur pieds, sont alors composées de simples plaques de cuivre +réunies aux angles par tenons et mortaises. L'ouverture de la châsse, au +lieu d'être pratiquée dessous ou à l'une de ses extrémités, est placée +sur le dessus; le toit forme couvercle; il est muni de charnières et +d'une serrure à moraillon. + +Par exception la châsse limousine peut comporter une imitation lointaine +d'un édifice d'architecture, d'une église dont la nef serait sectionnée +dans la longueur par un ou plusieurs transepts. L'exemple le plus +compliqué que l'on puisse citer en ce genre est la belle châsse +provenant de Grandmont et conservée aujourd'hui à Ambazac (Haute-Vienne) +avec la dalmatique de saint Étienne de Muret. + +[Illustration: Châsse d'Ambazac (Haute-Vienne). (Limoges. Fin du XIIe +siècle. Revers.)] + +Cette châsse, une des grandes œuvres limousines connues aujourd'hui +(longueur 0 m. 73; hauteur 0 m. 63), se compose d'une nef flanquée de +bas côtés peu saillants. La nef principale est sectionnée dans sa +longueur par trois transepts qui, du reste, ne débordent point sur les +bas côtés. C'est à tort que l'on a voulu voir dans cette disposition une +imitation de la grande châsse des rois, à Cologne, avec laquelle elle ne +présente aucune ressemblance, ni sous le rapport de la construction ni +sous le rapport de la décoration; elle est du reste, très probablement, +de quelques années plus ancienne que la châsse de Cologne, qui ne fut +pas commencée avant 1198. La châsse d'Ambazac s'éloigne d'ailleurs, sur +certains points, du thème banal des monuments limousins du même genre. +Au lieu de se composer uniquement de plaques émaillées, sa décoration +consiste surtout en une plaque de cuivre repoussé que l'émail vient +ensuite décorer. De grands rinceaux hardiment dessinés entourent des +plaques émaillées sertissant des cabochons, et se terminent eux-mêmes +par des fleurons émaillés de la plus grande beauté: des filigranes, une +quantité de pierreries, complètent la décoration des flancs de la +châsse, dont le toit est sommé d'une crête ciselée et repercée à jour, +formée de rinceaux, de fleurons émaillés, de cabochons. Cette crête est +la seule dans toute l'orfèvrerie limousine qui ait cette importance. En +somme la châsse d'Ambazac est l'une des plus belles qui subsistent; elle +peut lutter avec celle de Mozac (Puy-de-Dôme). De même époque, à peu +près, si elle n'offre point comme cette dernière de sujets émaillés, du +moins elle nous révèle chez les émailleurs limousins un sens très pur de +la décoration.... + +On peut poser comme un principe absolu et comme une marque distinctive +qui peuvent faire discerner facilement les châsses limousines, la forme +et la structure des pieds qui leur servent de supports. Ces pieds en +cuivre sont pris dans les plaques des côtés qui forment la châsse et +comportent une décoration de gravure, un dessin quadrillé ou des +rinceaux. Ce n'est qu'à Limoges qu'on a adopté ce système de +construction très simple, mais bien fait pour plaire à des artisans qui +recherchaient surtout la fabrication à bon marché. + +[Illustration: Châsse de Mozac (Puy-de-Dôme). (Limoges. Fin du XIIe +siècle.)] + +Un autre signe distinctif des châsses limousines et qui ne peut tromper +aucunement, c'est la présence de crêtes composées d'une plaque de +cuivre, munie ou non d'épis de faîtage, mais repercée d'ouvertures que +l'on a comparées avec raison à des entrées de serrure. Ce dessin n'est +en somme qu'une simplification dans la disposition des petites arcatures +en plein cintre qu'à l'origine on avait voulu figurer sur cet ornement +de faîtage. + +Enfin la présence de têtes en relief sur un monument émaillé indique, à +coup sûr, une provenance limousine. Voilà donc trois signes, la forme +des pieds, celle de la crête, la présence de têtes en relief, auxquels +on peut certainement reconnaître une châsse limousine.... + + * * * * * + +Nous sommes loin de posséder un aussi grand nombre de monuments civils +en orfèvrerie émaillée: beaucoup de ces pièces, menus bijoux ou objets +de toilette, nous sont parvenues isolément, et il nous est fort +difficile aujourd'hui de déterminer sûrement leur usage. Mais il est +évident que l'émail s'est appliqué indistinctement aux agrafes, aux +pommeaux d'épée, aux manches de couteaux, aux plaques de baudrier, à des +boîtes de toutes formes et de toutes dimensions. La collection Victor +Gay renferme deux objets de ce genre fort curieux et remontant à la fin +du XIIIe ou au commencement du XIVe siècle: ce sont une boîte de +miroir à deux valves, et une petite boîte à fard, fort analogue comme +forme aux vases du même genre dont faisaient usage les anciens. Le +harnachement des chevaux pouvait aussi être du domaine de l'émailleur, +et le Musée de Cluny possède un fort beau mors de cheval de ce genre; +mais ces monuments sont de la plus grande rareté. Il n'y a, dans cette +série civile, de réellement communs que les bassins à laver, auxquels on +a donné le nom de _gémellions_, parce qu'ils vont par paire. Ces pièces, +sortes de plats d'une médiocre profondeur, sont décorés généralement +d'une série d'écussons émaillés, les uns conformes aux règles du blason, +les autres absolument de fantaisie, ou bien de représentations +empruntées à la vie civile: scènes de chasse ou de danse, jongleurs ou +ménestrels, etc. Tous les personnages, souvent assez bien dessinés, sont +réservés et gravés sur un fond d'émail. Au revers se voient presque +toujours des ornements gravés: une fleur de lis, un griffon ou tout +autre motif de décoration formant le centre d'une rosace dont les +extrémités viennent mourir sur les bords du plat. Dans chaque paire de +gémellions s'en trouve un qui est muni d'une sorte de goulot ou +gargouille en forme de tête de dragon. C'est ce goulot qui permettait de +verser de ce bassin, que l'on tenait dans la main droite, l'eau qu'il +contenait, et que l'on recevait dans le second bassin que l'on tenait +horizontalement dans la main gauche. De nombreuses miniatures nous +renseignent à merveille sur cet usage. On sait qu'au moyen âge, époque à +laquelle les soins de la toilette tenaient cependant une place assez +modeste dans la vie journalière, on ne se serait point mis à table dans +une maison de quelque importance sans s'être au préalable lavé les +mains. Cet usage suffît à expliquer la quantité de gémellions existant +encore aujourd'hui. Le jour où la mode des cuillers et plus tard des +fourchettes a fait tomber ce louable usage en désuétude, les gémellions +ont servi dans les églises à recevoir les offrandes des fidèles; de +meubles civils ils sont devenus religieux, et voilà pourquoi le plus +grand nombre d'entre eux a perdu son ornementation d'émail; les +monnaies, sans cesse remuées ou jetées sans précaution, n'ont pas tardé +à la faire disparaître. + +Les coffrets, presque sans exception, n'ont été à l'origine que des +meubles civils; par la suite des temps, ils ont pu être transformés en +reliquaires; mais l'absence de tout symbole religieux dans leur +décoration indique assez à quel usage ils étaient destinés. Le coffret +du trésor de Conques remonte au commencement du XIIe siècle. Une +décoration analogue de disques ou d'écussons de cuivre émaillé et doré a +été appliquée au XIIIe et au XIVe siècle à des boîtes de bois, de +cuir ou d'ivoire. On connaît l'un de ceux que possède le Musée du +Louvre; il provient de l'abbaye du Lys, et comme il contenait une +relique de saint Louis, le nom de ce roi lui est resté attaché, bien que +d'après les synchronismes que l'ont peut établir à l'aide des écussons +qui le décorent, il soit quelque peu postérieur au règne de Louis IX, +très probablement de l'époque de Philippe le Bel. Un coffret analogue +figure dans le trésor du Dôme d'Aix-la-Chapelle; un autre est possédé +par l'église de Longpont; des fragments d'un quatrième se voient au +musée de Turin; ils proviennent de la cathédrale de Verceil où ce +coffret a servi pendant longtemps à contenir la dépouille mortelle d'un +cardinal; enfin une autre décoration de médaillons de ce genre, très +complète, fait aussi partie de la collection Dzialynska. Dans presque +toutes ces pièces, les disques émaillés, écussons d'armoiries +polychromes ou médaillons à fond bleu, offrant des personnages ou des +animaux gravés ou réservés, n'étaient pas appliqués directement sur le +bois. La boîte était d'abord recouverte d'une épaisse couche de peinture +à la colle par-dessus laquelle on posait une feuille d'étain. Cet +étain était ensuite teinté au moyen d'un vernis léger soit vert, soit +rouge, très transparent, ce qui donnait à toute la pièce un grand éclat +que venaient encore rehausser les dorures des plaques émaillées. Tous +ces coffrets sont munis de couvercles plats, montés à charnières, fermés +par des serrures en cuivre, d'un bon dessin, dans lesquelles viennent +s'engager des moraillons ou simples ou doubles. Les dragons que nous +avons déjà vus figurer sur les crosses se retrouvent ici; ils servent à +former soit les moraillons, soit les points d'attaches des charnières. +Des cabochons de cristal, teintés diversement au moyen de paillons, des +clous de cuivre disposés symétriquement sur le fond, complètent cette +décoration d'un goût excellent.... + +[Illustration: Gémellions en cuivre émaillé. Limoges, XIIIe siècle. +(Musée de Cluny.)] + +Dès le milieu du XIIe siècle, les plaques des monuments de Geoffroy +Plantagenet et de l'évêque d'Angers Eulger nous le prouvent, +l'émaillerie avait été employée avec succès pour la décoration des +tombeaux. Les Limousins ne semblent du reste pas avoir eu, à l'origine, +le monopole de cette fabrication, car le tombeau de Henri, comte de +Champagne, élevé à Troyes, avait été fait par des orfèvres allemands ou +lorrains. Quoi qu'il en soit, dans le courant du XIIIe siècle, les +Limousins développèrent si bien cette branche de leur industrie qu'ils +exportèrent des tombeaux tout faits, exactement comme des châsses; c'est +ce qui fait qu'il subsiste encore, à l'étranger, en Angleterre et en +Espagne, quelques-uns de ces monuments dont l'origine française n'est +pas douteuse. On a cité souvent à l'appui de cette opinion un texte du +compte des exécuteurs testamentaires de Gautier de Merton, évêque de +Rochester, mentionnant un paiement fait à Jean de Limoges pour le +tombeau de l'évêque, qu'il alla, avec un aide, mettre lui-même en place. +Le fait remonte à 1276. La tombe de Gautier de Merton a disparu, mais il +subsiste encore en Angleterre, à Westminster, dans le tombeau d'Aymar de +Valence, comte de Pembroke, un témoin irrécusable de l'importation +limousine. Un tombeau d'évêque, conservé dans la cathédrale de Burgos, +nous fournit la preuve du même fait pour l'Espagne. + +[Illustration: Coffret dit de saint Louis. Travail limousin. Époque de +Philippe le Bel. (Musée du Louvre.)] + +Dans toutes ces effigies funéraires, la part du sculpteur est au moins +aussi grande que celle de l'émailleur. Sur un bloc de bois, +préalablement dégrossi suivant les contours généraux de la statue, on a +appliqué des plaques de cuivre martelées et repoussées, ciselées même +dans certains cas. L'émail intervient dans les bordures, les ornements +des vêtements, la décoration des coussins et du fond sur lesquels +reposent la statue. Quelquefois, il est vrai, cette décoration en émail +est fort considérable. Nous n'en voulons pour exemple que le tombeau des +enfants de saint Louis, autrefois conservé dans l'abbaye de Royaumont, +maintenant dans l'église de Saint-Denis. + +Le nombre de ces tombes entaillées, fabriquées à Limoges, a été fort +grand, et Gaignières nous a heureusement conservé le dessin de plusieurs +d'entre elles qui par la suite ont été livrées, au poids du cuivre, à +des chaudronniers, sans que ce vandalisme ait jamais profité ni à ceux +qui l'ordonnaient ni à ceux qui, en véritables brutes, n'y voyaient que +matière à fabriquer des casseroles. La tombe des enfants de saint Louis, +dont le fond est orné de grands rinceaux et de figures d'anges et de +moines en prière, date de 1248; celle de Blanche de Champagne, femme de +Jean Ier, duc de Bretagne, date de la fin du XIIIe ou du +commencement du XIVe siècle; elle était terminée en 1306; on la +conserve au Musée du Louvre. Le monument du cœur de Thibaut V de +Champagne, à Provins, est postérieur à 1270, date de la mort de ce +prince. Voilà celles qui subsistent aujourd'hui en France; mais nous +n'avons plus ni celle de Philippe de Dreux, à la cathédrale de Beauvais +(1210), ni ceux de Géraud, évêque de Cahors, et d'Aymeri Guerrut, +archevêque de Lyon, enterrés à Grandmont en 1250 et 1245, ni ceux que +Jean Chatelas, bourgeois de Limoges, avait, avant 1267, faits pour les +comtes de Champagne, Thibaut III et Thibaut IV. Tout cela a été fondu. +Perte d'autant plus regrettable que si nous en jugeons par la +description du tombeau du cardinal de Taillefer, inhumé à La +Chapelle-Taillefer en 1312, ou par les dessins de celui de Marie de +Bourbon (♰ 1274), dans l'abbaye de Saint-Yved-de-Braine, ces +monuments étaient parfois très somptueux; ce dernier notamment offrait +sur son pourtour trente-six figures de cuivre, en ronde bosse, placées +sous des arcatures, qui, à en juger par les inscriptions, étaient des +portraits de personnages contemporains. + +E. MOLINIER, _L'Émaillerie_, Paris, Hachette, 1891, +in-16. _Passim._ + + + + +VI.--VILLARD DE HONNECOURT, ARCHITECTE DU XIIIe SIÈCLE. + + +L'incertitude qui règne sur les procédés manuels des artistes du moyen +âge, l'ignorance absolue où l'on est de la manière dont se faisait leur +instruction, donneront quelque intérêt à la description d'un manuscrit +unique en son genre, qui paraît avoir été le livre de croquis d'un +architecte du XIIIe siècle. J'appellerai album ce singulier ouvrage +qui fait partie des manuscrits de la Bibliothèque nationale. C'est un +petit volume de 33 feuillets de parchemin cousus sous une peau épaisse +et grossière qui se rabat sur la tranche. Une note, écrite au XVe +siècle sur le verso du dernier feuillet, prouve qu'à cette époque +l'album en contenait quarante et un; les mutilations qui ont réduit ce +nombre ont l'air d'être déjà anciennes. + +Comme les feuillets ne sont pas égalisés entre eux, leurs dimensions +varient de 15 à 16 centimètres de largeur sur 23 à 24 de haut. Chacun +d'eux est couvert sur les deux côtés de dessins à la plume, qu'on voit +avoir été esquissés à la mine de plomb. Des notes explicatives, conçues +dans le dialecte picard du XIIIe siècle et écrites en belle minuscule +de la même époque, accompagnent plusieurs de ces dessins. + +Ces notes manuscrites fournissent sur l'auteur de l'album, sur l'époque +à laquelle il vivait, sur ses travaux, quelques notions. + +Au verso du premier feuillet on lit: + +«_Wilars de Honecort vous salue, et si proie a tos ceus qui de ces +engiens ouverront, con trovera en cest livre, qu'il proient por s'arme +et qu'il lor soviengne de lui; car en cest livre puet on trover grant +consel de le grant force de maconerie et des engiens de carpenterie; et +si troverés le force de le portraiture les trais ensi comme li ars de +jometri le command et enseigne._ Villard de Honnecourt vous salue et +prie tous ceux qui travailleront aux divers genres d'ouvrages contenus +en ce livre, de prier pour son âme et de se souvenir de lui; car dans ce +livre on peut trouver grand secours pour s'instruire des principes +fondamentaux de la maçonnerie et de la construction en charpente. Vous y +trouverez aussi la méthode pour dessiner au trait, selon que l'art de +géométrie le commande et enseigne.» + +Cette note peut passer pour une préface. Elle apprend le nom de +l'auteur, le lieu de son origine, la nature ainsi que la destination de +son livre. Villard de Honnecourt ayant composé ce recueil, le lègue aux +gens de son métier, qui y trouveront nombre de procédés pour la pratique +de la maçonnerie, la construction en charpente et l'application de la +géométrie au dessin. Il leur demande, en récompense, d'avoir mémoire de +lui et de prier pour son âme. + +Villard de Honnecourt, à en juger par son surnom, était Cambrésien, car +Honnecourt est un village sur l'Escaut, à cinq lieues de Cambrai. Cette +présumable origine prend la consistance d'un fait certain par la +présence dans l'album de deux dessins, dont l'un est le plan de l'église +de Vaucelles, abbaye située tout à côté d'Honnecourt; dont l'autre +représente également, en plan, le chœur de l'église cathédrale de +Cambrai. + +De même que tous les hommes de son temps qui savaient quelque chose, +notre architecte avait beaucoup voyagé. «_J'ay esté en moult de +terres_,» dit-il en un endroit, et à l'appui de son dire, il invoque les +monuments de tous pays réunis dans son album. En effet, c'est presque un +itinéraire que ce manuscrit. On l'y voit traverser la France du nord à +l'ouest, puis parcourir l'empire d'Allemagne jusque par delà ses limites +les plus reculées. S'arrêtant une fois à Laon il y prend le croquis de +l'une des tours de la cathédrale, «la plus belle tour qu'il y ait au +monde,» à son avis. Ses études minutieuses sur la cathédrale de Reims +prouvent qu'il séjourna longtemps dans cette ville. Son passage à Meaux +est constaté par un plan de Saint-Étienne, son passage à Chartres par un +dessin de la grande rose occidentale de Notre-Dame. Plus loin, on le +trouve installé devant le portail méridional de la cathédrale de +Lausanne dont il copie la rose existante encore aujourd'hui. Enfin, +l'album atteste un long séjour de l'auteur en Hongrie. + +Il est à regretter que le manuscrit de Villard de Honnecourt fournisse +moins de renseignements sur ses travaux comme architecte que sur ses +pérégrinations. On n'y voit qu'une composition signée de lui; encore en +partage-t-il le mérite avec un confrère. Cet ouvrage consiste en un plan +de sanctuaire pour une église de premier ordre. Le chœur est +enveloppé d'une double galerie et de neuf chapelles, les unes de forme +carrée, les autres en hémicycle. Elles alternent sur ce double patron à +droite et à gauche de l'abside qui est carrée. + +Dans l'intérieur, on lit cette légende: _Istud bresbiterium[90] +invenerunt Vlardus de Hunecort et Petrus de Corbeia inter se +disputando_. + +Ainsi cette disposition insolite fut le résultat d'une conférence entre +Villard et un sien confrère appelé Pierre de Corbie; rien n'indique +d'ailleurs qu'elle ait été exécutée.... + +Des dates certaines permettent de faire sortir Villard de la grande +école du temps de Philippe Auguste; elles le placent au beau milieu de +cette génération d'hommes par l'industrie de qui le genre gothique +atteignit, comme système de construction, ses derniers +perfectionnements[91].... + + [M. J. Quicherat classe ensuite, en neuf chapitres, les matières + traitées pêle-mêle dans l'Album. Voici les titres de ces chapitres: + 1º Mécanique; 2º Géométrie et trigonométrie pratique; 3º Coupe des + pierres et maçonnerie; 4º Charpente; 5º Dessin de l'architecture; + 6º Dessin de l'ornement; 7º Dessin de la figure; 8º Objets + d'ameublement; 9º Matières étrangères aux connaissances spéciales + de l'architecte et du dessinateur. Voici le dernier chapitre:] + +Villard de Honnecourt paraît avoir été curieux de l'étude de la nature. +Sa mémoire était ornée de tous les on-dit dont la science zoologique se +composait alors exclusivement. L'une des figures de lion qu'il a +dessinées donne lieu à notre auteur de rapporter le fait suivant: «Je +veux vous dire quelque chose de l'éducation du lion. Celui qui dresse le +lion a deux petits chiens; lorsqu'il veut faire faire quelque chose au +lion, il lui dit son commandement. Si le lion grogne, il bat ses petits +chiens. Or le lion a si grand peur à voir battre les petits chiens, +qu'il réprime son humeur et fait ce qu'on lui commande. Je ne parle pas +du cas où il serait en colère, car alors il ne céderait ni par mauvais, +ni par bon traitement.» + +A la page suivante, il donne cette explication au-dessus du dessin, fort +peu réussi, d'un porc-épic: «Voici un porc-épic. C'est une petite bête +qui lance ses soies quand elle est en colère.» + +Enfin il donne, en terminant son manuscrit, une instruction qui ne me +semble convenir qu'à la confection d'un herbier: «Cueillez vos fleurs au +matin, de diverses couleurs, en ayant soin que l'une ne touche pas +l'autre. Prenez une espèce de pierre qu'on taille au ciseau; qu'elle +soit blanche, lisse et mince; puis mettez vos fleurs sous cette pierre, +chaque espèce à part. Par ce moyen vos fleurs se conserveront avec leurs +couleurs.» Il y a à conclure de là qu'il pratiquait la botanique, au +moins comme amateur. S'il ne se préoccupait pas tant de la couleur, on +pourrait dire que c'était pour avoir des modèles d'ornements à mettre +sur les chapiteaux des colonnes, puisque c'est de son temps que les +fleurs de nos pays, imitées en placage, ont commencé à remplacer, pour +la décoration de l'architecture, les feuillages et fleurons imaginaires +de l'antiquité. + +C'est à un autre ordre de connaissances, à l'art du potier, qu'est +empruntée la recette suivante: «On prend chaux et tuile romaine pilée, +et vous faites à peu près autant de l'une que de l'autre, mettant plutôt +la tuile en excès, de telle sorte que ce soit sa couleur qui domine. +Détrempez ce ciment d'huile de graine de lin. Vous en pourrez faire un +vase à contenir de l'eau.» C'était une poterie crue qui devait avoir la +consistance de la pierre. Le moyen âge le tenait certainement de +l'antiquité. Sa composition ressemble beaucoup à celle de certains +mortiers que Paul le Silentiaire dit avoir été employés à la +construction de Sainte-Sophie. + +Je crois reconnaître la préparation d'une pâte épilatoire dans une autre +recette, écrite immédiatement après la précédente: «On prend chaux vive +qui a bouilli et orpiment; on met le tout dans de l'eau bouillante avec +de l'huile. C'est un onguent bon pour ôter le poil.» + +Enfin comme remède aux blessures qu'on se faisait souvent autour de lui, +Villard de Honnecourt avait trouvé dans ses lectures, ou reçu de quelque +empirique, l'ordonnance que voici: «Retenez ce que je vais vous dire. +Prenez des feuilles de chou rouge, de la _sanemonde_ (c'est une plante +qu'on appelle chanvre-bâtard), aussi de la plante appelée tanaisie et du +chènevis ou semence du chanvre. Broyez ces quatre plantes, de sorte +qu'il n'y ait pas plus de l'une que de l'autre. Ensuite vous prendrez de +la garance, en quantité double de chacune des quatre autres plantes. +Broyez-la aussi et mettez ces cinq plantes dans un pot pour les faire +infuser avec du vin blanc, le meilleur que vous pourrez avoir, en vous +réglant pour la dose sur ce que la potion ne soit pas trop épaisse et +qu'on la puisse boire. N'en buvez pas trop, vous en aurez assez d'une +pleine coquille d'œuf. Quelque plaie que vous ayez, vous en guérirez. +Essuyez vos plaies d'un peu d'étoupes, mettez dessus une feuille de +chou rouge, puis buvez de la potion, le matin et le soir, deux fois par +jour. Elle vaut mieux infusée dans de bon vin doux que dans d'autre vin; +le vin doux fermentera avec les plantes. Si vous en infusez dans du vin +vieux, laissez-les deux jours avant d'en boire.» + +Après tout ce qui précède, je crois qu'il me sera permis, toute +proportion gardée entre les deux époques, de définir par les paroles de +Vitruve l'instruction de l'architecte au XIIIe siècle: _Eum et +ingeniosum esse oportet et ad disciplinas docilem; et ut litteratus sit, +peritus graphidos, eruditus geometria et optices non ignarus, instructus +arithmetica, historias complures noverit, philosophos diligenter +audiverit, musicam sciverit, medicinæ non sit ignarus_. + +J. QUICHERAT, _Mélanges d'archéologie et d'histoire_, +t. II, Paris, A. Picard, 1886, in-8º. + + + + +VII.--LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE. + + +I.--LE CLERGÉ NORMAND, D'APRÈS LE REGISTRE D'EUDE RIGAUD. + +Eude Rigaud est un des hommes les plus remarquables du règne de saint +Louis. Les historiens du XIIIe siècle ont gardé sur lui un profond +silence. Quelques lignes consacrées à sa mémoire n'eussent cependant pas +été déplacées dans les histoires du saint roi, qui l'honora de sa +confiance et de son amitié; heureusement il nous est parvenu un document +qui, mieux qu'aucun historien, nous révèle dans ses moindres +particularités la vie de cet illustre prélat. Nous voulons parler du +registre où il a consigné jour par jour les actions des vingt et une +années de son épiscopat. C'est dans ces notes, non destinées à la +publicité, qu'il faut chercher un tableau fidèle des mœurs du clergé +du XIIIe siècle. C'est là aussi qu'il faut suivre les patients +efforts d'un homme qui consacra sa vie tout entière à réprimer les +nombreux excès des clercs de son temps.... + +Eude Rigaud, entré en 1242 dans l'ordre de saint François, fut sacré +archevêque de Rouen au mois de mars 1247. Son premier soin fut la visite +des doyennés ruraux de son diocèse. Dans l'impossibilité de se +transporter sur chaque paroisse, il réunissait tous les curés d'un +doyenné dans une même assemblée. Là se faisait une sévère enquête sur +les mœurs de chacun d'eux. Six prêtres, investis des fonctions de +jurés (_juratores_) dénonçaient hardiment tous les désordres que la voix +publique imputait à leurs confrères. Ces désordres peuvent être +rattachés aux chefs suivants: + +_Excès de boisson._--_Querelles._--Je trouve plusieurs fois répété le +reproche de fréquenter les tavernes et celui de boire jusqu'au gosier. +De là des rixes, de là des habits oubliés dans les lieux de débauche, de +là même des clercs étendus ivres-morts dans les champs.--Outre les +querelles nées de la boisson, d'autres prennent leur source dans le +caractère violent de certains curés amis de la discorde. Ils prennent +part aux mêlées, ils se battent avec leurs paroissiens; un d'entre eux +tira même l'épée contre un chevalier. + +_Commerce._--Le plus ordinairement l'accusation se borne à signaler tel +ou tel curé comme s'adonnant au négoce. Dans beaucoup de cas cependant, +la nature de ce négoce est spécifiée. Il consiste, par exemple, à donner +son argent aux commerçants pour en retirer l'intérêt, à avoir des +navires sur la mer, à s'immiscer dans le commerce des bois, à louer des +terres pour les ensemencer, à prendre des fermes, à percevoir les droits +de péage et de tonlieu, à engraisser des porcs, à vendre des béliers, +des vaches, des chevaux, du chanvre, du vin, du cidre. Les curés +débitants de boissons poussaient l'abus jusqu'à enivrer leurs +paroissiens. Le commerce des grains est aussi sévèrement prohibé. Il +paraît que dès lors les spéculateurs sur les denrées connaissaient les +marchés à terme. + +_Jeux._--Les jeux défendus sont les dés, la boule, le palet. En 1248, on +faisait un reproche au prêtre de Baudriou Bosc de prendre part aux +tournois. + +_Habits._--D'après les statuts synodaux, les prêtres ne devaient monter +à cheval qu'avec des chapes rondes et fermées. Malgré cette +prescription, beaucoup voyagent en soutanes ouvertes ou en tabards, ce +qui est probablement la même chose. La chape avait un capuchon: certains +prêtres sont notés pour ne l'avoir point rabattu sur leur tête et lui +avoir préféré la coiffe. Ceux dont les goûts mondains ne se contentaient +même pas du tabard et de la coiffe prenaient l'habit des gens de guerre +et portaient des armes. Notons encore le reproche adressé à un prêtre +d'avoir acheté un habit séculier. + +_Abus dans l'administration ecclésiastique._--Des curés non promus à la +prêtrise négligent de se présenter aux ordinations, ou bien, quand ils +ont reçu cet ordre, passent des années entières sans célébrer; d'autres +ne résident point dans les paroisses qui leur sont confiées; ils exigent +un salaire pour administrer les sacrements; un chapelain fut réprimandé +pour avoir, la veille de Noël, chanté la messe à prix d'argent. +L'accusation d'avoir célébré des mariages clandestins ou sans faire les +bans est très rare. La location, l'engagement ou l'aliénation des livres +de l'Église est sévèrement interdite et peu de curés sont en défaut pour +ce sujet. Il n'en est pas de même quant à l'obligation où ils sont de se +rendre aux synodes, chapitres ou kalendes. + +Tels sont les principaux abus qu'Eude Rigaut trouva dans le clergé +séculier de son diocèse. Les moyens qu'il employa pour y mettre un terme +furent assez divers. Pour les moindres désordres, il établit des amendes +pécuniaires qui se levaient par les doyens. C'est ainsi qu'il force les +curés à venir aux synodes et à se procurer des chapes. Le curé de +Virville devait payer cinq sous toutes les fois qu'il s'enivrait ou +seulement qu'il entrait dans une taverne située à moins d'une lieue de +son domicile. Pour les fautes plus graves, l'évêque eût pu recourir aux +censures canoniques, et prononcer la suspense ou l'interdiction; mais +ces châtiments avaient déjà perdu bien de leur efficacité et +l'excommunication même n'empêchait pas certains prêtres de remplir leurs +fonctions habituelles. Il eut encore pu déférer les coupables aux +tribunaux ecclésiastiques, mais cette voie était longue et souvent le +coupable n'eût pas été atteint. Eude préféra d'autres moyens, il exigea +de ceux qu'il avait trouvés en défaut des lettres authentiques, par +lesquelles ils avouaient leurs torts, promettaient de s'en corriger, et +déclaraient que s'ils venaient à manquer à leur engagement, ils seraient +par là même, et sans aucune procédure, privés de leur bénéfice.... + +Ces mesures n'avaient pour but que de réformer le clergé pourvu des +bénéfices avant l'intronisation d'Eude Rigaud. Pour prévenir ces abus +dans la génération suivante, il usa d'une grande circonspection dans +l'admission des clercs présentés par les patrons. Persuadé que dans le +prêtre les mœurs sont en rapport avec l'instruction, il leur faisait +subir un examen, avant de leur conférer un bénéfice. Le registre +contient les procès-verbaux de plusieurs de ces examens. Nous ne pouvons +nous empêcher d'en rapporter un exemple. Nous prenons au hasard un +prêtre, nommé Guillaume, présenté à l'église de Rotois. + +Son examen eut lieu le 8 des kalendes de mars 1258. Les examinateurs +étaient, outre l'archevêque, Symon, archidiacre de Rouen, maître Pierre +d'Aumalle, chanoine de Rouen, frère Adam Rigaud et Jean de Morgneval, +clerc du prélat. Le candidat fut interrogé sur ce passage de la Genèse: +_Ade vero non inveniebatur adjutor similis ejus, inmisit ergo Dominus +Deus soporem in Adam_, etc. Voici comment il construisit cette phrase et +la rendit mot à mot en langue romane: _Ade_ Adans, _vero_ adecertes, +_non inveniebatur_ ne trouvoit pas, _adjutor_ aideur, _similis_ +samblables, _ejus_ de lui. _Dominus_ nostre sire, _immisit_ envoia, +_soporem_ encevisseur, _in Adam_.... A la demande qu'on lui adressa de +décliner le mot _inmisit_, il répondit: _inmitto_, _tis_, _si_, _tere_, +_tendi_, _do_, _dum_, _inmittum_, _tu_, _inmisus_, _inmittendus_, _tor_, +_teris_, _inmisus_, _tendus_. On lui fit faire le même exercice sur le +verbe _repplere_, et, comme il avait dit au gérondif _repplendi_, +l'archevêque insista et lui fit épeler (_sillabicari_) ce dernier mot, +qu'il divisa en quatre syllabes, _rep-ple-en-di_. Eude Rigaud leva la +séance en constatant son incapacité à chanter le morceau: _Voca +operarios_. Nous ignorons si les juges le déclarèrent admissible. + +Des candidats, rejetés à la suite d'examens encore moins brillants que +le précédent, en appelèrent au pape. Ces appels étaient une arme dont +s'emparaient tous ceux qui se trouvaient atteints par la juste sévérité +de l'archevêque. Mais il ne s'en mettait guère en peine, car il +jouissait du plus haut crédit à la cour de Rome; et comme on avait +subrepticement obtenu contre lui quelques lettres du pape pour le faire +comparaître devant des juges étrangers, Innocent IV, le 2 des kalendes +d'avril 1250 révoqua ces lettres et défendit qu'on le mît en cause hors +de son diocèse.... + +L. DELISLE, _Le clergé normand au XIIIe siècle_, dans +la _Bibliothèque de l'École des chartes_, 1846. + + +II.--BOURGEOIS ET MARCHANDS, D'APRÈS LES SERMONS. + +Le bourgeois de Paris, au XIIIe siècle, a déjà quelque chose du type +de l'esprit fort moderne. Tout en conservant la foi de ses pères, il +affiche pour les sermons et les sermonnaires un certain dédain. Voit-il +un prêtre monter en chaire? Il lui tourne le dos, et sort de l'église +jusqu'à ce que sa parole ait cessé de retentir; habitude commune, du +reste, aux importants de plus d'une cité. Il a confiance dans les +avantages que lui donnent sa richesse et les privilèges enviés de sa +caste. Un bourgeois du roi! Malheur à qui l'offense! Le téméraire est +aussitôt traîné devant le souverain, il est atteint et convaincu d'avoir +enfreint les libertés de la ville, il est frappé dans sa personne et +dans ses biens. Parfois, cependant, ces poursuites judiciaires tournent +au détriment du plaignant, et l'agresseur est renvoyé absous. _Inde +iræ!_ Toute l'histoire du temps est remplie de querelles semblables +entre la jeunesse turbulente des écoles et la fière bourgeoisie de la +capitale. La noblesse se permet aussi de violer les franchises: elle +n'en est pas toujours punie, mais elle n'échappe pas au jugement. Un +chevalier, passant un jour sur un des ponts de Paris, rencontre un +bourgeois blasphémant à outrance; la colère l'emporte, et, d'un coup de +poing, il lui brise une partie de la mâchoire. Arrêté sur-le-champ, il +est cité pour ce délit devant le tribunal du roi, et, après avoir +attendu son audience pendant fort longtemps, il expose ainsi sa défense: +«Seigneur, vous êtes mon roi terrestre, et je suis votre homme-lige; si +j'entendais quelqu'un vous dénigrer ou vous dire des sottises, je ne +pourrais me contenir et je vengerais votre injure. Eh bien! celui que +j'ai frappé outrageait de même mon roi céleste: comment serais-je resté +impassible?» Et le prince qui n'aimait pas les blasphémateurs (ce trait +se rapporte peut-être à saint Louis) le laissa aller en liberté. + +Il n'était pas rare de voir des membres de la bourgeoisie, sortis d'une +condition infime, s'élever aux plus hauts degrés de la fortune et même +de la science. Tout citadin rêvait, comme aujourd'hui, pour son fils +l'opulence ou la renommée; l'immobilité des rangs sociaux n'était plus +si rigoureuse. Le chef d'une puissante famille de cette classe, Jean +Poinlane, nous est montré par Pierre de Limoges commençant sa carrière +dans la dernière indigence: il courait les rues en colportant de la +viande dans un grand plat (_perapside_), et n'avait pas d'autre +gagne-pain; c'était, selon toute apparence, un apprenti boucher. Devenu +plus tard un des plus riches personnages de la capitale, il fit +enchâsser ce vieux plat dans une monture d'or et d'argent, en souvenir +de sa pauvreté première; il le gardait comme une relique et se le +faisait présenter les jours de bonne fête. Son fils était, vers le +milieu du XIIIe siècle, un docteur célèbre dans l'Université, lié +avec Pierre de Limoges et connu sous le nom de Jean de Paris; il +embrassa plus tard l'ordre de saint Dominique. + +Le principal instrument de la richesse des bourgeois, c'était le négoce. +L'industrie était fort limitée, la spéculation dans l'enfance; et +pourtant l'on retirait du commerce des avantages considérables. Il est +vrai de dire que ce n'était pas toujours sans avoir recours à la fraude: +les petits marchands comme les gros employaient bien des stratagèmes que +l'on croit généralement d'invention plus moderne. La morale de la chaire +est sans pitié sur ce point, et elle a vraiment de quoi choisir parmi +les ruses de métier dignes de flétrissure. Les aubergistes et les +cabaretiers mêlent en cachette de l'eau à leur vin, ou du mauvais vin à +du bon. L'hôtelier fait payer une mauvaise chandelle dix fois sa valeur, +et réclame encore un supplément si l'on a eu le malheur de se servir de +ses dés; petites extorsions qui sont de droit aujourd'hui. De maudites +vieilles, comme les appelle un austère critique, frelatent +abominablement le lait, ou, lorsqu'elles veulent vendre leur vache, +cessent de lui en tirer quelques jours auparavant, pour que ses mamelles +gonflées fassent croire qu'elle en produit davantage. Elles cherchent à +donner à leurs fromages une apparence plus grasse en les plongeant dans +la soupe (_in pulmentis suis_). Le chanvre ou la filasse, qui s'achète +au poids, est déposée durant une nuit sur la terre humide, afin de +devenir plus lourde. Les bouchers usent d'un artifice qui demande plus +d'habileté: ils _soufflent_ la viande et le poisson (car ils tiennent +ces deux denrées à la fois). Avant de livrer un porc, ils ont soin d'en +extraire le sang, dont ils se servent pour rougir la gorge des poissons +décolorés par la vétusté. Ils vendent aussi des chairs cuites (la +charcuterie), mais ils s'arrangent de manière à ne pas moins gagner +dessus. «Il y a sept ans que je n'ai acheté de viande ailleurs que chez +vous, disait à l'un d'eux un chaland naïf, dans l'espoir d'obtenir un +rabais sur ses fournitures.--Sept ans! lui répondit-il plein +d'admiration, et vous vivez encore!» + +Ce n'est là, sans doute, qu'un apologue spirituel; mais Jacques de Vitry +raconte comme étant positivement arrivé, durant son séjour en Palestine, +le trait d'un empoisonneur de même espèce, qui, dans la ville d'Acre, +vendait aux pèlerins des mets corrompus. Pris un jour par les Sarrasins +et conduit devant le Soudan, il lui prouva d'une façon péremptoire qu'il +le débarrassait chaque année de plus de cent de ses ennemis: cette +facétie lui valut sa grâce. + +Les accapareurs ne sont pas moins criminels. Ils cachent les denrées +pour faire venir la disette et la cherté; mais qu'arrive-t-il? Dieu les +punit en envoyant le beau temps, et ils finissent par se pendre de +désespoir sur leurs monceaux de grains. Les marchands d'étoffes se +vantent de rattraper sur la bure ce qu'ils perdent sur l'écarlate +(_melius est lucrari in burello quam perdere in scarletis_). «Ils ont +une aune pour vendre et une autre pour acheter; mais le diable en a une +troisième, avec laquelle, suivant le proverbe, _il leur aulnera les +costez_. Ils ne mettent leurs articles en étalage que dans les rues +obscures, afin de tromper le public sur leur qualité (il faut se +souvenir aussi que les rues claires n'abondaient pas); mais ils seront +eux-mêmes privés de la lumière éternelle.» Les changeurs, les orfèvres, +dont le grand pont de Paris est couvert, ourdissent des complots pour +rendre vile la monnaie précieuse, et _vice versa_: c'est encore une +manière de dépouiller les voyageurs et les passants. On en voit même qui +trient les deniers les plus lourds pour en extraire de l'argent; et non +contents d'altérer les bons, ils en fabriquent de faux, qui seraient +très difficiles à reconnaître s'ils n'étaient plus doux au toucher. + +Mais de tous les crimes enfantés par l'esprit de négoce et de +spéculation, il n'en est pas de plus grave, aux yeux de l'Église, que +l'usure. La morale religieuse, comme la loi civile, du reste, se +préoccupe sans cesse de la répression de cet abus, si répandu alors, et +pourtant bien plus sévèrement jugé que de nos jours. L'usure est +assimilée au vol pur et simple: il n'y a qu'un seul moyen de la réparer, +c'est la restitution. La légitimité de l'intérêt n'est point admise en +principe. Les usuriers sont des monstres dans la nature: Dieu a créé les +cultivateurs, les clercs, les soldats; mais c'est le diable qui a +inventé cette quatrième catégorie. Aussi les exemples les plus +effrayants, les histoires les plus saisissantes circulent-elles sur leur +compte. Il est rare qu'ils veuillent abandonner au moment de la mort le +fruit de leurs longues rapines, amassé avec tant d'acharnement: le +remords les assiège, ils cherchent mille moyens d'expier leur avarice, +ils font des prières, des aumônes; mais enfin ils ne restituent pas, et +ils expirent dans l'impénitence. Leur dépouille mortelle, dans ce cas, +ne doit pas être ensevelie en terre chrétienne. Cette règle n'est +cependant pas appliquée dans toute sa rigueur, comme l'indique le trait +suivant. Un usurier, étant mort, fut mis dans le cercueil: mais, +lorsqu'il s'agit de le transporter au cimetière, personne ne put le +soulever; la bière demeurait clouée au sol. Un _ancien_ dit alors: «Vous +savez que c'est la coutume, en cette ville, que chacun soit descendu +dans la tombe par ses pairs, les prêtres par les prêtres, les bouchers +par les bouchers, etc. Vous n'avez donc qu'une chose à faire: c'est +d'appeler quatre usuriers.» Le conseil fut trouvé bon, et, en effet, les +collègues du défunt enlevèrent sans difficulté le cercueil. + +Étienne de Bourbon atteste avoir vu, lorsqu'il étudiait à Paris, +apporter dans l'église de Notre-Dame un de ces malades, consumés par le +_feu sacré_ ou _mal des ardents_, qui venaient implorer de la sainte +Vierge leur guérison. Ses voisins le disaient enrichi par l'usure. Les +prêtres l'exhortèrent à renoncer aux biens qu'il avait acquis par ce +moyen coupable, afin de pouvoir obtenir la santé. Mais il refusa avec +persistance. Son corps devint alors tout noir, et il fallut le renvoyer +de l'église: il rendit l'âme le soir même. + +Ces châtiments exemplaires n'empêchaient pas «les adorateurs de la croix +d'argent» d'être redoutés et honorés durant leur vie. On en voyait +ruiner de braves chevaliers partant pour la croisade, réduire leur +famille à la dernière indigence, et les faire emprisonner eux-mêmes par +le seigneur du lieu, sitôt qu'ils ne pouvaient plus leur extorquer ni +gages ni deniers. Petit à petit, et d'usure en usure, ils arrivaient à +se créer un nom, une position influente; comme ce jeune vaurien, qu'on +appelait d'abord le _galeux_, et qui, étant parvenu par des gains +illicites à pouvoir s'habiller convenablement, se fit appeler _Martin +Galeux_; lorsqu'il eut accru sa fortune, on le nomma _seigneur Martin_, +tout court; puis enfin il devint immensément riche, et on ne lui dit +plus que _monseigneur Martin_, en le traitant comme un personnage digne +de tous les respects.... + +A. LECOY DE LA MARCHE, _La Chaire française +au moyen âge_, Paris, H. Laurens, +1886, 2e éd. _Passim._ + + +III.--LES VILAINS, D'APRÈS LES FABLEAUX. + +Voici maintenant les misérables huttes des vilains, agglomérées en +hameaux ou plantées au milieu d'un clos, comme «ces maisons du +Gastinois», dont chacune est «en un espinois». L'établissement de chacun +se compose, ou devrait se composer, au complet, d'un corps de logis +destiné à l'habitation, d'un _bordel_ (grange), d'un _buiron_ ou cabane +à mettre le foin, d'un four et d'un bûcher pour le bois, avec des +rangées de _bacons_ (quartiers de lard) pendus aux poutres faîtières. +Comme mobilier, un lit sommaire: + +..... En .I. angle +.I. lit de fuerre(_a_) et de pesas(_b_) +Et de linceus(_c_) de chanevas(_d_)... + +(_a_: Grosse paille;) (_b_: paille;) (_c_: draps;) (_d_: grosse toile de +chanvre.) + +une «table à mengier», des bancs autour du foyer, une ou plusieurs +huches; au mur sont accrochés un crible, un sas et d'autres instruments +aratoires ou de cuisine, avec des armes: arc, lance, épées rouillées, +_maçuele_ (houlette), _gibet_ (gourdin), van, râteau, _picois_ (pioche), +cognées, pelles, serpes, faucilles, bêche, hache d'acier. Ajoutez, dans +les dépendances, une «cuve à baignier», une charrette, une selle +charretière--avec le _forrel_ (étui de cuir), la dossière, les traits, +l'avaloire, les _penels_ ou coussins de selle, et la _meneoire_ ou +limon--la charrue, l'aiguillon, la herse, la civière avec ses _fesches_ +ou bretelles. Derrière le foyer, la _toraille_ où sèchent les graines; +au manteau de la cheminée, la boîte à sel, le _craisset_ ou _grassot_ +(lampe à graisse) «pour l'hiver», les landiers, la louche, le gril, le +«croc à traire du pot la chair quand elle est cuite», les tenailles, le +soufflet, le mortier, le _molinel_ (petit moulin), le _pestel_ (pilon), +le trépied, le chaudron «à brasser le bouillon». Çà et là, d'autres +outils encore: le sarcloir «pour ôter les chardons», la faucille, +l'alesne, l'étrille, le couteau «à pain taillier», la queue à aiguiser, +les «forces tranchantes», les sacs et la boissellerie, la doloire, la +bisaiguë d'acier, la tarière, les fers à mortaises, le canivet, la +_foisne_ (fourche), les engins à pêcher, les paniers à poisson, les +cruches, les grandes et les petites jattes, les écuelles, les hanaps, +les _foisselles_. Au plafond se balance le _chasier_ (panier à +claire-voie) où se conservent les fromages; il y a une échelle mobile +pour y accéder.--Le fableau _De l'oustillement au vilain_, qui fournit +cette curieuse énumération du mobilier idéal qu'un vilain à son aise +doit acheter en se mariant, contient aussi quelques indications sur le +costume des rustres: souliers, chausses, _estivaus_ (bottes), houseaux, +_cotele_ (robe de dessous), surcotel, chaperon, chapel, courroie et +coutelière, aumônière, bourse, _moufles_ ou gants de cuir solide pour +travailler aux haies d'épine[92].--La nourriture des vilains se compose +de pain, de fèves, de choux, de raves, d'aulx, de poireaux, d'oignons; +peu de viande[93]. Les _charbonées_, ou tranches de lard grésillées à +grand feu, étaient le plat de résistance des jours de fête, avec le flan +et le _mortreuil_ (soupe au pain et au lait très épaisse). + +Les vilains, ainsi logés, équipés et nourris, n'ont pas eu le bénéfice +de la bienveillance des jongleurs, pauvres hères sortis de leurs rangs, +il est vrai, mais qui avaient à gagner le pain quotidien en amusant la +classe dirigeante des bourgeois et des chevaliers. Croquants, paysans, +laboureurs, sont, dans presque tous les fableaux, le point de mire de +railleries méchantes, quelquefois d'invectives féroces. Quelques-unes de +ces grossières flatteries à l'adresse des gens bien nés, auxquels les +rimeurs se plaisent à attribuer une origine totalement différente de +celle des misérables, poussent l'exagération jusqu'au délire: + + Plaust a Deu, le roi puissant, + Que je fusse roi des vilains! + A mal port fussent arivé! + Ja vilains ne fust tant osé + Que il un mot osast parler, + Ne mais por del pain demander + O por sa patenostre dire. + Moult eussent en moi mal sire. + +Les vilains, au gré des bouffons de leurs maîtres, ne sont pas assez +rudement traités. Le «vilain puant» est né d'une incongruité lâchée par +un âne. Dieu, qui déteste sa race, l'a donné aux seigneurs pour qu'il +les serve silencieusement, taillable et corvéable sans merci. S'il se +plaint, qu'on le mette en prison; s'il a fait quelque économie, qu'on la +lui prenne. A-t-il la prétention de manger de temps en temps de bonnes +choses? qu'on l'en empêche: + + Il deussent mangier chardons + Roinsces, espines et estrain[94], + Au diemenche por du fain + Et du pesaz en leur semaine... + Il deussent parmi les landes + Pestre avoec les bues cornus, + A .IIII. piez aler toz nus. + +Il faut renoncer à énumérer les vices attribués aux vilains. Ils +ressemblent fort, du reste, à ceux dont quelques économistes accusent +les humbles pour se dispenser de les plaindre. Vilains ne sont jamais +contents, ni de leur excellent patron, ni du bon Dieu: + + Tout li desplet, tout li anuie, + Vilains het bel, vilains het pluie, + Vilains het Dieu quand il ne fait + Quanqu'il[95] commande par souhait. + +Ils sont horriblement sales; l'enfer même, dit Rutebeuf, n'en veut pas, +tant ils sentent mauvais. On raconte qu'un vilain, égaré dans la rue des +Épiciers, à Montpellier, est tombé à terre, pâmé, avant d'avoir fait +deux pas; c'est le parfum inaccoutumé des épices qui le suffoque; un +«prud'homme» qui passe par là, suggère, pour le ressusciter, de lui +placer sous le nez une pelletée de fumier: + + Quand cil sent du fiens[96] la flairor + Les elz oevre, s'est sus sailliz + Et dist que il est toz gariz. + +D'où la conclusion que _Ne se doit nul desnaturer_: la saleté est +l'élément du vilain; il doit y rester. Aussi bien, il s'y complaît, et +son imprévoyance l'y condamne. Pourquoi se permet-il de prendre femme? +Il serait plus à son aise, s'il avait la sagesse de rester seul; mais +ces gens-là ne calculent pas. Il n'a pas épargné dix sous qu'il songe au +mariage et qu'il a déjà dit à une fille du pays: + + «Ma douce seur, + Je vous ainme de tout mon cuer.» + +Les voisins commencent à bavarder. Le garçon, disent-ils, gagne sa vie; +il n'est pas débauché; avec de l'économie ils noueront bien les deux +bouts. Cependant le père de la promise, homme sage, hésite à consentir; +il sait bien qu'il n'a pas de quoi constituer une dot convenable, mais +la mère «mangerait plutôt du fer et du bois» que de renoncer à +l'établissement de la pauvrette avec celui qui l'aime; elle livre assaut +à la chancelante prudence de son mari avec une intarissable et très +touchante loquacité: + + Nous li donrons une vakielle + Et .I. petitet de no terre; + J'ai de mes coses entor mi + De mes napes et de men lin... + Si vous taisiés d'ore en avant! + Laissiés m'ent convenir atant. + +Le garçon, à qui un sien parent a promis de le loger gratuitement, +contracte quelques dettes pour les frais de la noce. Il se marie. Le +lendemain, les amis et connaissances viennent apporter leurs humbles +cadeaux: vin, pain, un porcelet, deux gélines, peu d'argent; les +commères du voisinage n'évaluent pas la première mise de fonds du jeune +ménage à plus de huit sous de deniers. Le porcelet et les poules font +leurs ordures dans la pièce qu'ils occupent; le propriétaire s'en plaint +rudement. Le pauvre mari, qui voit sa jeune femme pleurer, vend tout le +linge du trousseau pour acheter une cabane où ils seront chez eux: + + Une maison et .I. pourciel + U il pueent leur huche assir + Et leur lit faire a lor plaisir. + +Pendant ce temps-là, l'argent emprunté aux usuriers porte intérêt. +L'homme travaille toute la journée sans rattraper l'arriéré. Alors les +récriminations vont leur train: + + Que dites-vous, puans pendus? + C'à male hart soiiés pendus! + Quand j'issi de l'ostel mon pere + Je en issi bien endrapée, + Je aportai mout boin plice. + Vous me les avés tous vendus... + Qu'a male hart soiiés pendus. + +C'est la misère; et le jongleur n'a point de pitié pour cette misère, +qu'il se plaît à dire méritée. D'ailleurs, comment plaindre un vilain? +Ses souffrances n'atténuent point l'énormité de ses ridicules. Qu'il +s'égaye ou qu'il pleure, l'homme des champs n'est qu'un animal; on se +moque de sa carrure et de sa gaucherie; il est + +..... Grand et merveilleux + Et maufez et de laide hure + +comme _le Villain de Bailleul_. On lui attribue d'incroyables naïvetés. +Sa femme met le vilain de Bailleul au point de tout voir sans rien +croire, en lui persuadant qu'il est mort. Brifaut, qui va au marché +d'Abbeville pour vendre la toile filée par sa ménagère, se la laisse +escamoter dans la foule avec une surprenante sottise, et fait des +excuses à son voleur. Le _Vilain de Farbu_ crache sur sa soupe pour voir +si elle est chaude, et se brûle en l'avalant. Le vilain résume en lui +Gribouille et La Palice. Son cerveau engourdi de bœuf de labour est +impropre à la pensée; il ne parle qu'en proverbes, comme Sancho Pança. +La sagesse des nations est toute sa sagesse, et l'on dresse des recueils +de locutions populaires sous le titre de _Proverbes au vilain_[97]. + +Sans doute le paysan français du XIIIe siècle était, comme le paysan +de tous les temps et de tous les pays, dur, fermé, malpropre, dépourvu +de qualités chevaleresques. Les jongleurs nous le représentent (mais, +cette fois, sans y trouver à redire) battant sa femme s'il la soupçonne +d'inconduite, ou si le souper n'est pas prêt, ou si seulement elle le +contredit: + + Sa fame prist par les cheveus + Si la rue a terre et traïne. + Le pié li met sur la poitrine: + «Ha! fame! ja Dieus ne t'aïst!» + +Cette brutalité de mœurs s'explique par l'âpreté de la vie rustique. +A la campagne, l'homme est plus près qu'ailleurs de l'humanité primitive +à laquelle toute hygiène matérielle et toute délicatesse psychologique +étaient inconnues. On n'a pas le temps d'être plus soigné ni plus +aimable qu'une bête de somme quand on travaille sans relâche comme une +bête de somme. Le continuel souci du pain quotidien et la fatigue +accablante qu'on éprouve à gagner ce pain rétrécissent l'horizon et +racornissent, la générosité native, s'ils ne la détruisent pas. Philippe +de Beaumanoir, que ses fameuses _Coutumes du Beauvoisis_ et ses romans +mettent au premier rang des écrivains du moyen âge, n'a pas dédaigné de +rimer à ce sujet un charmant apologue, bien différent des plates +productions des jongleurs de cour. Il montre, dans _Fole Larguece_, les +instincts altruistes d'une jeune paysanne sagement réfrénés par +l'expérience de son mari: + + Pour cou c'on dist en un reclaim: + _Tant as, tant vaus, et je tant t'aim_. + +Quant à la bêtise des vilains, elle n'était sûrement pas si profonde que +la majorité des auteurs de fableaux affecte de le croire. L'insolence +raisonneuse dont on les accuse parfois est même en contradiction avec +l'ineptie dont on les déclare atteints[98]. Deux pièces au moins mettent +en scène, du reste, des paysans gouailleurs, d'une rude, franche et +hardie jovialité, comme la France en a toujours produit.--Un bon +seigneur avait annoncé qu'il voulait tenir cour plénière, et régaler +tous ceux qui s'y rendraient; il avait un mauvais sénéchal, avare, +félon, qui était désolé de cette générosité. Ledit sénéchal, cherchant à +passer sa mauvaise humeur, avise dans la foule de ceux qui sont venus +pour profiter de la table ouverte, un + +..... vilain + Qui moult estoit de lait pelain(_a_); + Deslavez(_b_) ert, s'ot chief locu(_c_). + Il ot bien .L. ans vescu + Qu'il n'avoit eü coiffe en teste. + +(_a_: Apparence physique;) (_b_: sale;) (_c_: frisé;) + +Le sénéchal, «courrouciez, souflez et plein d'ire», apostrophe le +malencontreux convive: + + «Veez quel louceor(_d_) de pois, + Vez comme il fet la paelete(_e_)! + Il covient mainte escuelette + De porée a farsir son ventre... + Noiez soit en une longaingne(_f_) + Qui la voie vous enseigna.» + +(_d_: avaleur;) (_e_: _faire la paelete_, se montrer joyeux;) (_f_: +fosse d'aisances.) + +Le vilain se signe de la main droite: «Je suis venu manger, dit-il +bonnement, mais je ne sais pas où m'assoir.»--«Tiens, répond le +sénéchal, en lui allongeant une _buffe_ (soufflet; cf. _rebuffade_) et +en jouant sur le double sens du mot, assieds-toi sur ce buffet-là.» La +fête commence, et le seigneur propose une robe d'écarlate comme +récompense à celui qui dira ou fera la meilleure farce. Les ménestrels +s'épuisent aussitôt en grimaces et en chansons. Mais le vilain +s'approche, sa serviette à la main, et assène une formidable gifle sur +la joue du sénéchal. Grand émoi. Le seigneur interroge le coupable: + + Sire, fet cil, or m'entendez: + Orainz(_a_) quand je ceenz entrai + Vostre senechal encontrai + Qui est fel(_b_) et glous(_c_) et eschars(_d_). + Une grant buffe me dona + Et puis si me dist par abet(_e_) + Que seisse sor cel buffet + Et si dist qu'il me le prestoit... + Et quant j'ai beü et mangié, + Sire quens(_f_), qu'en feïsse gié + Se son buffet ne li rendisse? + Et vez me ci tot apresté + D'un autre buffet rendre encore + Se cil ne li siet qu'il ot ore. + +(_a_: Tout à l'heure;) (_b_: méchant;) (_c_: gourmand;) (_d_: mauvais +plaisant;) (_e_: malice;) (_f_: comte.) + +On rit, et le gaillard emporta la robe d'écarlate.--Un vilain de même +tempérament fit mieux encore: il gagna le paradis à la pointe d'une +langue bien affilée. Saint Pierre refusait de l'admettre dans le céleste +séjour, «car vilain ne vient en cest estre»: + + --Plus vilains de vos n'i puet estre + Ça, dist l'ame, beau sire Pierre. + Toz jors fustes plus durs que pieres. + Fous fu, par sainte Paternostre, + Dieus quant de vos fist son apostre... + +Saint Pierre, suffoqué de ce franc parler, s'en va chercher du renfort; +il envoie saint Thomas et saint Paul, qui reçoivent aussi leur paquet: + + Dist li vilains: «Danz Pols li chaus(_a_), + Estes vos or si acoranz(_b_), + Qui fustes orribles tiranz. + Seinz Etienes le compara + Que vos feïstes lapider... + Haï, quel seint et quel devin! + Cuidiez que je ne vous connoisse?» + +(_a_: Le chauve;) (_b_: sensible;) + +Enfin, Dieu le Père arrive en personne; mais le redoutable disputeur +n'est nullement interloqué, il plaide en ces termes: + + «Tant com mes cors vesqui el monde + Neste vie mena et monde(_c_). + As povres donai de mon pain... + Les ai a mon feu eschaufez... + Ne de braie ne de chemise + Ne leur laissai soffrete avoir; + Et si fui comfes vraiement + Et reçui ton cors dignement. + Qui ainsi muert l'en nos sermone + Que Dieus ses pechiez li pardone... + Vos ne mentirez pas por moi.» + --«Vilains, dist Dieu, or ge l'otroi. + Paradis as si desresnié(_d_) + Que par plaidier l'as gaaingnié. + Tu as esté a bone escole, + Tu sez bien conter ta parole. + +(_c_: propre;) (_d_: plaidé.) + +L'honnête et simple vilain, bafoué par la société du moyen âge, a gagné +sa cause devant Dieu. + +CH.-V. LANGLOIS, dans la _Revue politique +et littéraire_, 22 août 1891. + + + + +VIII.--LE COSTUME MILITAIRE AU MOYEN ÂGE. + + +Voici quel fut le costume chevaleresque au XIe siècle. + +L'armure de corps était le _haubert_ ou la _brogne_, passés par-dessus +les autres vêtements. La brogne était formée de plaquettes carrées, +triangulaires, rondes ou en façon d'écailles, cousues sur une étoffe; le +haubert était tout de métal, fait de mailles à crochets ou de petits +anneaux engagés les uns dans les autres. Haubert ou brogne, la forme +était celle d'une cotte courte, à manches courtes aussi, et munie d'une +_coiffe_ ou capuchon étroit. Le baudrier, caché dessous, retenait l'épée +par une agrafe à laquelle une fente donnait passage. Comme ces vêtements +ne descendaient guère plus bas que la moitié des cuisses, ils étaient +débordés par la tunique. + +Les monuments du XIe siècle nous offrent le dessin de hauberts qui, +au lieu d'avoir la forme d'une tunique, prennent le corps et les +cuisses, ainsi que ferait une culotte courte ajustée au bas d'un gilet. +Comme ce vêtement, représenté dans la tapisserie de Bayeux[99], est +d'une seule pièce, il est impossible de se figurer comment on aurait pu +le mettre, à moins de supposer qu'il était fendu dans toute sa hauteur +par devant ou par derrière, et qu'on l'agrafait par les bords de la +fente. + +La tête était protégée par un casque ovoïde ou conique, dénué de +couvre-nuque, mais muni sur le devant d'une pièce appelée _nasal_ parce +qu'elle couvrait le nez. Le nom de ce casque est germanique. On +l'appelait _helme_ ou _heaume_. Il avait pour décoration un cercle +ciselé ou incrusté de pierreries, qui en contournait le bord, et jamais +d'autre cimier qu'une boule de métal ou de verre coloré. Pour le combat, +le chevalier relevant sur sa tête la coiffe de son haubert (on disait la +_ventaille_), celle-ci était ménagée de telle sorte que, grâce au +nasal, les yeux et la bouche restaient seuls à découvert. + +Les jambes étaient garnies, par-dessus les chausses, tantôt de trousses +prises en bas dans les souliers, tantôt de bandelettes. + +Vers 1050, l'armure s'augmenta, pour la protection des jambes, de +chausses conçues dans le même système que les hauberts et les brognes. +Par là le chevalier se trouva entièrement habillé de fer et justifia +l'épithète poétique de _fervestu_ qui lui est souvent appliquée dans les +chansons de geste. + +C'est encore dans la seconde moitié du XIe siècle que l'écu +chevaleresque, de rond qu'il était, devint oblong, et découpé de manière +à couvrir, depuis l'épaule jusqu'au pied, le cavalier assis en selle. La +surface était cambrée. De la boucle, posée au milieu, partaient des +bandes de fer qui rayonnaient vers les bords. Des lions, des aigles, des +croix, des fleurons étaient peints sur le fond en couleurs éclatantes, +et constituaient une décoration de pure fantaisie. + +La longue lance ornée d'un gonfanon n'était pas la seule dont les +chevaliers fissent usage. Ils combattaient aussi souvent avec une lance +plus courte nommée _espée_ dont le fer était très aigu. Cette arme +s'assénait ainsi que la grande lance, ou se lançait comme un javelot. + +La conquête de l'Italie méridionale et de la Sicile, celle de +l'Angleterre, la première croisade, en un mot toutes les grandes +entreprises dans lesquelles la France établit sa réputation militaire, +au XIe siècle, furent accomplies par des guerriers qui n'eurent pas +d'autre attirail que celui qui vient d'être décrit. Cet équipement +consacré par la gloire demeura longtemps stationnaire. + +Les combattants qui marchaient à la suite des chevaliers n'ayant le +droit de porter ni le haubert, ni la brogne, ni l'écu, avaient pour +armes défensives le bouclier rond ou ovale appelé _targe_, la cotte +rembourrée, ou bien, à défaut de cette cotte, des plastrons de cuir +qu'ils attachaient sous leur tunique. C'est ce qu'atteste le poète Wace, +en décrivant la _gent à pied_ d'une armée normande, dans le _Roman de +Rou_: «Aucuns ont de bonnes plaques de cuir qu'ils ont liées à leur +ventre; d'autres ont revêtu des _gambais_.» Gambais est l'ancien nom +français de la cotte rembourrée, ou plutôt de la bourre dont cette cotte +était remplie. + +[Illustration: Chevalier d'environ 1220, d'après l'album de Villard de +Honnecourt.] + +La pique, la lance à large fer, la hache, l'arc, la fronde étaient leurs +armes offensives habituelles. Tous portaient l'épée plus longue et moins +large de lame que l'épée chevaleresque. Elle était attachée à un +ceinturon comparable à celui des anciens Francs par le bagage qu'il +supportait. Le soudard du Xe siècle est dépeint, dans une satire du +temps, avec un tas d'objets accrochés à des courroies autour de lui et +qui lui battaient les jambes. Il portait là son arc, une trousse qui +contenait les flèches, un marteau, des tenailles, un briquet, une boîte +d'amadou. + + * * * * * + +L'équipement devint absurde depuis la fin du XIIe siècle. On ne +songea qu'à accumuler les défenses sur le corps, sans souci des +évolutions du combattant. Ce ne fut pas assez de l'habillement complet +de mailles; on mit des garnitures dessous et dessus. On voit par les +récits très circonstanciés que nous avons de la bataille de Bouvines +qu'un chevalier, jeté par terre, ne pouvait plus se relever sans l'aide +de son entourage. Abandonné des siens, il ne lui restait que +l'alternative de se rendre ou de se faire tuer. + +Il faut entrer dans le détail de ce harnais, si différent de celui des +guerriers de l'époque héroïque, quoiqu'il en eût, à peu de choses près, +conservé l'apparence. + +Sous son haubert (et le haubert fut alors doublé d'étoffe), le chevalier +portait un justaucorps à manches entièrement rembourré et piqué d'une +infinité de points. C'était le gambeson, ainsi nommé à cause de la +_bourre_ ou _gambais_ dont il était garni. Cela faisait un bon matelas. +La plupart des chevaliers néanmoins jugèrent à propos de s'appliquer +encore des plastrons de cuir (des _cuiries_) sur les parties exposées. + +Par-dessus le haubert, on eut une autre cotte doublée, mais celle-ci +flottante et sans manches. On l'appela _cotte à armer_, d'où +l'expression plus moderne de cotte d'armes. Il était d'usage qu'elle fût +décorée des armoiries du chevalier. + +A la ceinture s'accrochait obliquement, de droite à gauche, un large +ceinturon recouvert de plaques d'ornement, le baudrier de chevalerie de +ce temps-là. On y attachait par des courroies, d'un côté l'épée, de +l'autre la dague dite _grand couteau_ ou _miséricorde_. + +Au lieu que le capuchon de mailles n'avait fait qu'un autrefois avec le +haubert, il devint une pièce à part qui descendait très bas sur la +poitrine. Il prit le nom de _coiffe_ et souvent il fut composé de deux +parties: un calot qui couvrait le crâne, et un pan découpé à l'endroit +du visage de manière à envelopper le menton et tout le tour de la tête. + +[Illustration: Chevalier anglo-normand, d'après un tombeau de 1277.] + +Sous le pan de la coiffe, le cou était déjà armé de la _gorgerette_, +sorte de cravate en cuir, en mailles, ou en plaquettes de fer cousues +sur un carcan d'étoffe. Philippe-Auguste avait, à la bataille de +Bouvines, une gorgerette de trois épaisseurs, à laquelle il dut son +salut, car il fut harponné au cou par un Flamand, et, le croc n'ayant pu +pénétrer jusqu'à la chair, il parvint à le démancher de sa hampe par un +vigoureux effort. + +Le heaume, complément de l'armure de tête, fut transformé en un vaste +cylindre qui couvrait entièrement le chef, le visage et la nuque. +C'était comme si l'on s'était coiffé d'une cloche ou d'une marmite. Au +commencement du XIIIe siècle, le cylindre allait en s'élargissant par +le haut. Depuis Philippe le Bel, au contraire, il tendit à retourner à +la forme conique. + +La partie antérieure du heaume affectait un léger mouvement de cambrure. +Elle était consolidée par deux lames de métal assemblées en croix. Dans +les cantons de cette croix étaient percées des _œillères_ pour la vue +et des trous pour la respiration. Le heaume était encore percé d'ouïes +sur les côtés. Comme toutes ces ouvertures ne suffisaient pas pour +garantir le chevalier contre l'échauffement que produisait à la longue +le séjour de la tête dans cette lourde prison, afin qu'il lui fût +possible de se rafraîchir de temps en temps, on imagina la _visière_. On +rendit mobile la partie du heaume qui couvrait le visage (le _vis_, +comme on disait alors) en la montant sur charnières. De la sorte, cette +partie s'ouvrait et se fermait comme une porte de poêle. Si même le +chevalier en avait le loisir, il pouvait déposer sa visière en étant la +fiche qui la retenait dans ses charrions. Mais qu'était ce soulagement +auprès du supplice infligé par l'usage d'une semblable coiffure? Elle +fut trouvée si insupportable que beaucoup prirent l'habitude de ne la +plus porter autrement qu'accrochée à l'arçon de leur selle. Ils la +réservaient pour les revues et les tournois. En bataille, ils aimaient +mieux combattre à visage découvert. Il advint de là que peu à peu les +chevaliers prirent le parti d'avoir deux casques dans leur équipement. +Le heaume les accompagnait comme objet de parade, tandis que leur +coiffure habituelle était une _cervelière_, simple calotte de fer, ou le +_bassinet_, casque léger qui, par ses dimensions, se rapprochait du +heaume primitif; mais il n'avait pas de nasal et prenait mieux la forme +de la tête. + +La plupart des seigneurs du temps se sont fait représenter sur leur +sceau en costume de tournoi. Ils ont la lance ou l'épée à la main, les +ailettes aux épaules, l'écu sur la poitrine. Toutes ces choses sont +armoriées, et les armoiries figurent encore sur une crête en forme +d'éventail qui surmonte le heaume. C'était le cimier à la mode, qui fut +remplacé quelquefois par un panonceau tournant autour d'une tige, comme +une girouette, ou par une poupée en forme d'homme ou de bête. Un comte +de Boulogne, révolté contre Philippe-Auguste, pour montrer qu'il était +seigneur de la mer, avait fait planter des deux côtés de son heaume une +aigrette en fanons de baleine. On ne s'étonnera pas que, pour rendre la +charge de tous ces objets un peu plus tolérable, on ait fait des heaumes +en cuir; mais ces heaumes n'étaient bons que pour les joutes courtoises, +où l'on combattait avec des lances sans fer et des épées en baleine +couverte de papier d'argent. + +Quant à l'écu, qui avait été si démesurément allongé au XIe siècle, +il revint, après l'an 1200, aux dimensions qu'il lui convenait d'avoir +pour être d'une manœuvre facile. Il fut d'autant plus allégé qu'on le +débarrassa de sa boucle, cette bosse massive dont il était resté +surchargé jusque-là. C'est la seule amélioration que le XIIIe siècle +ait introduite dans l'armement. Elle paraît n'avoir pas eu d'autre motif +que le besoin de donner une forme plus avantageuse au tableau sur lequel +devait être figuré le blason. L'écu couvrait le chevalier en selle +depuis le cou jusqu'au genou. + +La garniture des jambes n'est pas moins compliquée que celle du corps et +de la tête. On portait de grosses bottes ou des fourreaux de cuir +bouilli sous les chausses de mailles. Aux genoux étaient ajustées, +par-dessus les mêmes chausses, des boîtes de métal. Ces boîtes, que nous +appelons _genouillères_, reçurent au XIIIe siècle et gardèrent durant +une partie du XIVe le nom de _poulains_. + +Pendant un temps, les chausses furent une simple pièce de mailles que +l'on agrafait derrière la jambe et après le bord du soulier ou chausson, +qui était aussi de mailles. Mais cette mode ne fut pas générale, et +celle des chausses en forme de fourreaux reprit bientôt le dessus. Chez +quelques-uns, elles avaient assez de longueur pour s'attacher après la +doublure du haubert, vers la ceinture. Le comte de Boulogne, renversé de +cheval à la bataille de Bouvines, dut son salut à ce qu'il était ainsi +accoutré. + +Des goujats qui s'étaient abattus sur lui eurent beau fourrer leurs +épieux sous la jupe de son haubert, ils ne trouvèrent pas le défaut de +l'armure. En dernier lieu, on attacha, au moyen de courroies, de longues +plaques d'acier qui couvraient le devant des jambes et des cuisses +au-dessus et au-dessous des genouillères. Ce fut le commencement de +l'armure en fer battu. La défense des cuisses s'appelait _cuissots_, +celle des jambes _tournelières_ ou _grèves_. + +L'usage de ces plaques était général à l'avènement de Philippe le Bel. +Sous les fils de ce roi, le dehors des bras fut armé de la même façon, +au moyen de _brassières_ posées par-dessus les manches du haubert, et +l'on eut des _coudières_, boîtes de fer qui protégeaient les coudes. Les +gants, qui n'étaient que de mailles autrefois, furent en daim recouvert +de mailles ou de plaques de fer. + +A des cavaliers si bien couverts il fallut des montures qui fussent, de +même qu'eux, impénétrables aux coups. On introduisit dans le harnais du +cheval des chanfreins d'acier, des bardes de cuir, des housses de +feutre, des croupières et des poitraux en tissu de mailles. Alors il +devint indispensable aux chevaliers de se pourvoir de chevaux robustes +pour les batailles et pour les tournois. Ceux-ci étaient les +_coursiers_, ceux-là les _destriers_. Dans les marches, ils étaient +conduits en laisse à côté du gentilhomme monté sur son _palefroi_. On +dressait les coursiers à galoper avec des housses traînantes, car dans +les tournois ils étaient habillés de la tête jusqu'aux pieds, ainsi +qu'on voit aujourd'hui les chevaux des pompes funèbres. + +Nous n'avons pas énuméré moins de dix-huit pièces composant l'armement +et la parure du chevalier. En ajoutant la chemise, les braies et les +chausses de drap qu'il portait sur la peau, le nombre monte à vingt et +une. La conclusion suit d'elle-même. Sous un tel amas de plaques, de +tampons, de chiffons, l'homme n'est plus qu'un automate monté pour un +nombre de mouvements extrêmement restreint. Il porte ses armes attachées +après lui, sous peine de ne les pouvoir rattraper si elles lui échappent +des mains. Son écu est retenu à son cou par une longue bride; des +chaînes fixent à son dos et à sa poitrine son heaume, sa dague, son +épée. + +Bien que le chevalier déposât une partie de cet attirail pour la +bataille, avec ce qui lui restait encore, il lui était interdit d'être +un combattant de ressource. Mais la force du préjugé empêchait de +reconnaître cela. On tenait à une complication qui passait pour une +marque de noblesse. Pour rien au monde les gentilshommes n'y auraient +renoncé, et les soldats de profession, à qui il aurait appartenu de +mettre en honneur un accoutrement plus raisonnable, ne cherchaient qu'à +copier les gentilshommes. + +[Illustration: Philippe de Valois, d'après son sceau.] + +Les mercenaires, cavaliers et fantassins, s'étaient émancipés. Sous le +nom de _sergents_, c'est-à-dire serviteurs, ils étaient devenus des +corps redoutables, qui avaient dans plus d'une occasion éclipsé la +chevalerie. Lorsqu'ils eurent acquis cette importance, on ne trouva pas +mauvais qu'ils affectassent une tenue plus martiale. Tels d'entre eux +s'attribuèrent l'armure pleine de plaquettes, puis celle de mailles. On +vit des soldats de fortune endosser le haubert, et même la cotte d'armes +par-dessus le haubert. La vanité des grands seigneurs trouva son compte +à cette usurpation. Au lieu d'armoiries à eux, qu'ils n'avaient pas, les +sergents portèrent sur leur cotte celles du maître qui les entretenait à +sa solde. + +Les sergents habillés de la pleine armure, de _plates_ ou de mailles, +formaient une grosse cavalerie. A la différence des chevaliers, ils +n'avaient ni éperons dorés, ni flammes à leurs lances, ni heaumes, ni +écus. Pour coiffure, ils portaient le bassinet ou un chapeau de fer à +forme ronde, avec un rebord rabattu, sans jugulaire. Leur bouclier (la +targe) était de forme ovale, très bombé et muni de la boucle au milieu. + +Les soldats de la cavalerie légère et les fantassins n'avaient qu'une +partie des pièces de l'armure. Ils ne portaient guère aux jambes +d'autres défenses apparentes que des chausses gamboisées ou garnies de +plates; leur coiffure ordinaire était soit le chapeau de fer, soit une +simple cervelière. Pour eux, le haubert était remplacé par le +_haubergeon_, cotte de mailles d'un tissu plus léger et à courtes +manches, ou même sans manches. Mais le haubergeon n'était pas à la +portée des moyens du plus grand nombre. Beaucoup se contentaient d'une +cotte de plates, d'un pourpoint de cuir ou d'un hoqueton. Ils avaient +pour bouclier la _rouelle_, petit disque qui se portait accroché à la +ceinture, ou le _talvelas_, de forme carrée et de dimension à couvrir +tout le corps du combattant. + +Il faut parler des armes offensives, dans lesquelles s'étaient aussi +introduits des changements. + +La lance chevaleresque, devenue plus longue de fer et de bois, avait +pris le nom de _glaive_. Elle n'était plus, comme autrefois, décorée +d'une longue banderole. A celle des barons était attaché, sous le nom de +_bannière_, un petit drapeau carré, armorié de leur blason. Un _pennon_ +ou languette d'étoffe triangulaire distinguait la lance du simple +gentilhomme. + +L'épée était plus longue et moins large que celle du XIIe siècle, +toujours arrondie par le bout avec un lourd pommeau surmontant la +poignée. Ce pommeau était ordinairement aplati, et sur les plats, les +armoiries du chevalier étaient exécutées en émail. Les sergents +employaient de préférence une épée encore plus longue et pointue, avec +laquelle on pouvait donner d'estoc et de taille. Quelques piétons, au +lieu de l'épée, se servaient du _fauchon_, large cimeterre qui tranchait +seulement d'un côté. + +Les mercenaires de tous pays qui composaient en grande partie les corps +de sergents, avaient importé l'usage de divers instruments de carnage, +ignorés en France avant eux: + +La _guisarme_ ou hallebarde, dont le bois, d'abord très court, +n'atteignit qu'au XIVe siècle la longueur de celui d'une lance. + +La _hache danoise_ à tranchant convexe, avec ou sans pointe au talon. + +Le _dard_, javelot léger dans le genre de la haste romaine. C'était +l'arme nationale des Basques, si nombreux dans les compagnies de +sergents. Chaque combattant en avait quatre dans la main gauche. + +Le _faussard_, _fauchard_ ou _faucil_, grand coutelas en forme de lame +de rasoir, emmanché au bout d'une hampe. + +La _masse_, à tête de fer, garnie de côtes saillantes. + +La _pique_ flamande, appelée par les Français _godendart_, par +corruption du terme tudesque, qui était _godengag_. C'était un gros +bâton ferré, de la tête duquel sortait une pointe aiguë. «Ces bâtons que +les Flamands portent en guerre, dit Guillaume Guiart, ont nom _godengag_ +dans le pays. C'est comme qui dirait _bonjour_ en français. Ils sont +faits pour en frapper à deux mains, et si, en tombant, le coup ne porte +pas, celui qui sait s'en servir se rattrape en enfonçant la pointe dans +le ventre de son ennemi.» + +J. QUICHERAT, _Histoire du costume en France_, +Paris, Hachette, 1876, in-4º. _Passim._ + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PRÉFACE V + +TABLE DES GRAVURES XV + + +CHAPITRE I.--L'Empire romain à la fin du IVe siècle. + +Programme.--Bibliographie 1 + +I. Romani, Romania (G. Paris) 3 + +II. La villa gallo-romaine (Fustel de Coulanges) 16 + +III. Le christianisme (E. Renan) 26 + +IV. La société romaine, d'après Ammien Marcellin, saint Jérôme et +Symmaque (G. Boissier) 35 + + +CH. II.--LES BARBARES. + +Programme.--Bibliographie 43 + +I. La foi et la morale des Francs (E. Lavisse) 45 + +II. La décadence mérovingienne (Le même) 72 + +III. Histoire poétique des Mérovingiens (Ch.-V. Langlois) 92 + + +CH. III.--L'EMPIRE ROMAIN D'ORIENT. + +Programme.--Bibliographie 99 + +I. Constantinople et l'Empire byzantin (A. Rambaud) 100 + +II. La formation et l'expansion de l'art byzantin (Ch. Bayet) 105 + + +CH. IV.--LES ARABES. + +Programme.--Bibliographie 117 + +Le Koran et la Sonna (R. Dozy) 117 + + +CH. V.--LA PAPAUTÉ ET LES DUCS AUSTRASIENS. + +Programme.--Bibliographie 129 + +I. L'entrée en scène de la Papauté (E. Lavisse) 130 + +II. Pépin le «Bref» (G. Paris) 146 + +III. La liturgie gallicane et la liturgie romaine en Gaule +(L. Duchesne) 150 + +CH. VI.--L'EMPIRE FRANC. + +Programme.--Bibliographie 154 + +I. L'événement de l'an 800 (J. Bryce) 156 + +II. Les officiers du palais carolingien. L'apocrisiaire (B. Hauréau) 164 + +III. France et pays voisins après le traité de Verdun (A. Longnon) 170 + +IV. Manuscrits carolingiens (A. Molinier) 171 + + +CH. VII.--LA FÉODALITÉ. + +Programme.--Bibliographie 181 + +I. L'avènement de la troisième dynastie (A. Luchaire) 183 + +II. La Chevalerie (A. Giry) 190 + +III. La féodalité en Languedoc (A. Molinier) 197 + +IV. Les mœurs féodales dans «_Raoul de Cambrai_» (P. Meyer +et A. Longnon) 204 + + +CH. VIII.--L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE. + +Programme.--Bibliographie 211 + +I. La ville de Rome au moyen âge (J. Bryce) 213 + +II. Innocent III, la curie romaine et l'Église (F. Rocquain) 223 + +III. Le Livre des cens de l'Église romaine (P. Fabre) 231 + +IV. L'empereur Frédéric II (E. Gebhart) 236 + + +CH. IX.--LES CROISADES. + +Programme.--Bibliographie 247 + +I. Pierre l'Hermite (H. Hagenmeyer) 248 + +II. Le pillage de Constantinople par les croisés de 1204 (P. Riant) 254 + +III. Le Krak des Chevaliers (G. Rey) 265 + +IV. Quelques résultats des croisades (H. Prutz) 276 + +V. La conquête de la Prusse par les chevaliers teutoniques +(E. Lavisse) 281 + + +CH. X.--LES VILLES. + +Programme.--Bibliographie 290 + +I. Les communes françaises à l'époque des Capétiens directs +(A. Luchaire) 291 + +II. Les Bastides (A. Giry) 307 + +III. Le chef d'industrie au moyen âge (G. Fagniez) 313 + + +CH. XI.--LA ROYAUTÉ FRANÇAISE. + +Programme.--Bibliographie 320 + +I. Louis le Gros et sa cour (A. Luchaire) 321 + +II. Guerres de Philippe-Auguste. + + I. Le siège de Château Gaillard (E. Viollet-le-Duc) 342 + + II. La bataille de Bouvines (E. Lavisse) 360 + +III. Louis IX et l'Église (Ch-V. Langlois) 369 + +IV. Louis IX et les villes. Les Pastoureaux (Le même) 379 + + +CH. XII.--L'ANGLETERRE. + +Programme.--Bibliographie. 385 + +I. La mort d'Henri II Plantagenet (P. Meyer) 386 + +II. La Grande Charte (Ch. Bémont) 393 + +III. Les éléments et la formation du Parlement d'Angleterre (E. +Boutmy) 399 + + +CH. XIII.--CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE. + +Programme.--Bibliographie 413 + +I. La secte des Cathares en Italie et dans le midi de la France +(Ch. Schmidt) 416 + +II. Quelques clercs du XIIe et du XIIIe siècle. Primat, W. Map, +Serlon, le Chancelier (Ch.-V. Langlois) 422 + +III. Un franciscain du XIIIe siècle: Fra Salimbene (E. Gebhart) 429 + +IV. Les propos de maître Robert de Sorbon (B. Hauréau) 443 + +V. L'Université de Paris et le procès de Guillaume de Saint-Amour, +d'après Rutebœuf (L. Clédat) 454 + +VI. La science au moyen âge (M. Cournot) 462 + +VII. La philosophie du moyen âge (Ch. Secrétan) 469 + +VIII. Les anciennes recettes d'orfèvres et les origines de l'alchimie +(M. Berthelot) 477 + + +CH. XIV.--CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE (_Suite_). + +Programme.--Bibliographie 481 + +I. La littérature française en Europe au XIIe siècle (G. Paris) 486 + +II. La Bible française au moyen âge (S. Berger) 493 + +III. L'ogive (J. Quicherat) 495 + +IV. La sculpture française au XIIIe siècle (E. Viollet-le-Duc) 504 + +V. L'émaillerie limousine (E. Molinier) 511 + +VI. Villard de Honnecourt, architecte du XIIIe siècle +(J. Quicherat) 525 + +VII. La société française au XIIIe siècle. + + I. Le clergé normand, d'après le registre d'Eude Rigaud + (L. Delisle) 530 + + II. Bourgeois et marchands, d'après les sermons (A. Lecoy + de la Marche) 534 + + III. Les vilains, d'après les fableaux (Ch.-V. Langlois) 538 + +VIII. Le costume militaire au moyen âge (J. Quicherat) 548 + +PARIS.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE 9, rue de Fleurus, 9 + + + +NOTES: + +[1] Préface de la 1re édition, p. IX-XII. + +[2] Sur les méthodes employées pour composer des «Lectures historiques» +à l'usage des classes dans les différents pays d'Europe et d'Amérique, +voir l'excellent ouvrage de M. R. Altamira, _La enseñanza de la +historia_, Madrid, 1895, in-16, p. 322 et suiv. + +[3] P. XIII-XIV. Je disais: «Si les sujets traités seront en petit +nombre, ils seront très variés, afin que chacun trouve dans le recueil +des choses à sa convenance.... La lecture d'une page colorée de +Chateaubriand décida, dit-on, la vocation historique d'Augustin Thierry; +je sais des jeunes gens dont la vocation a été suscitée par la noblesse +des belles, froides et élégantes synthèses de M. Guizot ou de M. Fustel +de Coulanges; d'autres ont été séduits par les vivantes résurrections de +Michelet ou de M. Lavisse; d'autres encore pourraient l'être par la +rigueur et la solidité de certaines démonstrations critiques. C'est +affaire de goût et de tempérament. J'en conclus que tous les genres +devront être représentés dans le livre complémentaire; il y faudra jeter +toutes les espèces de bon grain. Ce que l'un ne lira point, l'autre en +profitera, et rien ne sera perdu. Des germes seront ainsi déposés dans +les cerveaux, qui fructifieront tôt ou tard.» + +[4] Cf. _Quellenlectüre und Quellenbücher im Unterricht_ dans _Festgabe +zur Versammlung Deutscher Historiker in München, Ostern 1893_, Leipzig, +1893, in-8º, p. 79 et s. + +[5] Il va de soi que j'ai choisi arbitrairement et que j'ai plus d'une +fois regretté d'être obligé de choisir. Les notices bibliographiques, +placées au commencement des chapitres, sont faites pour réparer cela; +elles indiquent les ouvrages où, si j'avais eu de la place, j'aurais +puisé volontiers.--Il va également de soi qu'insérer quelques pages d'un +auteur n'équivaut point à garantir que toutes les affirmations de cet +auteur sont exactes dans le détail. Noterait-on, dans deux morceaux +d'auteurs différents qui figurent dans ce recueil, de menues +contradictions, il n'y aurait pas lieu d'en être surpris ou offensé. + +[6] Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de prouver qu'elle est utile. +Elle l'est aux étudiants (il n'est pas interdit de penser à eux), aux +professeurs et aux gens du monde qui--les spécialistes le constatent +tous les jours--recourent souvent, faute d'être bien informés, à des +livres détestables, aux premiers livres venus. Elle l'est aussi aux +élèves, ne serait-ce qu'en leur donnant la notion de ce que l'activité +scientifique de notre époque a de prodigieux.--Dans certains pays, le +Guide bibliographique scolaire est un ouvrage distinct du «Recueil de +documents», du «Précis», et du livre de «Lectures». Voyez W. F. Allen, +_The reader's Guide to the English history_, etc. + +[7] Je n'ai pas hésité à recommander les _meilleurs_ livres, en quelque +langue qu'ils soient écrits: français, allemand, anglais ou italien. On +a dit que, «puisque notre France possède une riche collection +d'historiens nationaux», «la lecture des historiens étrangers ne +s'impose qu'aux érudits»; tel n'est pas notre avis. Il n'y a pas que les +érudits qui doivent préférer un bon livre à un livre médiocre, même si +le bon livre est en langue étrangère, même si le livre médiocre est en +français. Un homme cultivé ne peut pas, de nos jours, se contenter +d'être au courant de sa littérature nationale, à quelque nation qu'il +appartienne.--Il est d'ailleurs exact que la France a produit, et +produit encore, beaucoup de livres d'histoire excellents. Les études +relatives au moyen âge, en particulier, sont depuis longtemps très +florissantes dans notre pays. + +[8] Je me suis attaché à indiquer: 1º les principaux Manuels généraux de +haute vulgarisation scientifique, à consulter plutôt qu'à lire; 2º les +monographies de premier ordre; 3º les meilleurs livres ou articles de +vulgarisation élémentaire, écrits pour le grand public.--Je ne crois pas +que l'on trouve ailleurs un ensemble de renseignements de ce genre. + +[9] Le dernier Manuel de Bibliographie historique universelle (où le +moyen âge a sa place) est celui de Ch. Kendall Adams (_A Manual of +historical literature_, New-York, 1888, 3e éd.), qui n'est pas sûr. + +Les répertoires bibliographiques d'histoire nationale sont, +naturellement, bien plus soignés. Consulter, pour l'histoire de =France=: +G. Monod, _Bibliographie de l'histoire de France_, Paris, 1888, +in-8º;--pour l'histoire d'=Allemagne=: Dahlmann-Waitz-Steindorff, +_Quellenkunde der deutschen Geschichte_, Göttingen, 1894, in-8º, 6e +éd.;--pour l'histoire de =Belgique=: H. Pirenne, _Bibliographie de +l'histoire de Belgique_, Gand, 1893, in-8º;--pour l'histoire +d'=Angleterre=: S. R. Gardiner et J. Bass Mullinger, _Introduction to the +study of English history_, London, 1894, in-8º, 3e éd.--M. Menéndez y +Pelayo prépare une Bibliographie historique de l'=Espagne=.--Rien +d'analogue, malheureusement, pour l'=Italie=. L'ouvrage de C. Lozzi +(_Biblioteca istorica della antica e nuova Italia_, Imola, 1884-1887, 2 +vol. in-8º) est insuffisant. Cf. un bon catalogue de libraire: U. Hœpli, +_Biblioteca historica italica_, Milano, 1895, in-8º. + +M. U. Chevalier est l'auteur d'une gigantesque entreprise de +bibliographie internationale, chronologiquement limitée au moyen âge, le +_Répertoire des sources historiques du moyen âge_. Son ouvrage se +compose de deux parties: la première (_Biobibliographie_, Paris, +1877-1886; _Supplément_ en 1888) fournit la réponse à cette question: +Quels sont les livres à consulter sur tel personnage historique ayant +vécu de 395 à 1500?--la seconde (_Topobibliographie_, dont les deux +premiers fascicules [A-E] ont paru en 1894-1895), fournit la réponse à +cette question: Quels sont les travaux dont telle localité, tel fait, +telle institution du moyen âge, a été l'objet depuis l'invention de +l'imprimerie jusqu'à nos jours? + +Quelques-uns des répertoires précités (Monod, Lozzi, etc.) datent déjà +d'une dizaine d'années. Pour savoir ce qui s'est fait depuis et pour se +tenir au courant de ce qui se fait chaque jour, il faut se servir +d'instruments spéciaux, comptes rendus périodiques, pour la plupart +annuels (_Jahresberichte_), où les écrits historiques nouveaux sont +classés avec méthode et brièvement appréciés. Les _Jahresberichte der +Geschichtswissenschaft_, publiés chaque année depuis 1880 sous les +auspices de la Société d'histoire de Berlin, sont très commodes. +Quelques Revues, où la partie bibliographique est soignée, rendent, +d'ailleurs, des services analogues; je citerai au premier rang la _Revue +historique_, l'_Historisches Jahrbuch_ (catholique), la _Deutsche +Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_; mais il y en a beaucoup +d'autres, telles que l'_Historische Zeitschrift_, l'_English historical +review_, la _Revue des questions historiques_ (catholique), etc., etc., +qui, recommandables à d'autres égards, ne sont pas à dédaigner, même au +point de vue bibliographique. + +Une Revue, _Le Moyen Age_, se propose depuis 1888 de tenir ses lecteurs +au courant de tout ce qui paraît dans le domaine de l'histoire du moyen +âge.--La _Bibliothèque de l'École des chartes_ est une Revue d'érudition +consacrée à l'étude du moyen âge; elle n'a pas la prétention de fournir +des indications bibliographiques complètes.--Des Revues spéciales, +telles que la _Romania_, la _Byzantinische Zeitschrift_, la _Revue de +l'Orient latin_, etc., donnent des renseignements complets sur ce qui se +publie dans le domaine de leurs études. + +[10] La _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke est sans contredit la meilleure +des «histoires universelles» où le moyen âge a sa place; mais il y en a +beaucoup d'autres.--Sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud se +publie depuis 1893 une _Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, +dont les deux premiers volumes (Paris, 1893, in-8º) sont consacrés aux +matières comprises dans le programme de Troisième. J'indique ici une +fois pour toutes cette publication inégale. Les quatre ou cinq chapitres +vraiment intéressants qui s'y trouvent seront signalés à part. + +On observera que je n'ai parlé nulle part des grandes «Histoires de +France» de H. Martin, de E. Dareste, de J. Michelet, de MM. Bordier et +Charton, etc. C'est que toutes ont vieilli. Les deux dernières +conservent du reste une grande valeur, celle de Michelet comme œuvre +d'art, celle de Bordier et Charton comme Manuel. Une nouvelle «Histoire +de France», dont six volumes seront consacrés à la période antérieure au +XIVe siècle, est en préparation à la librairie Hachette. + +[11] Il est à remarquer qu'en cela ils faisaient simplement ce +qu'avaient fait jadis les Romains, qui, traités de Βἁρβαροι par les +Grecs, n'éprouvaient aucun embarras à se qualifier eux-mêmes ainsi. Plus +tard, les Romains se joignirent aux Grecs et regardèrent comme barbare +tout ce qui n'était pas Grec ou Romain; mais les Grecs les appelèrent +longtemps encore Βἁρβαροι; plusieurs d'entre eux persistaient à les +traiter ainsi même à l'époque impériale. + +[12] Fortunat et Grégoire de Tours emploient certainement encore ce mot +avec complaisance, pour qualifier, soit eux-mêmes, soit ceux dont ils +parlent. Les hagiographes mentionnent volontiers, et certainement pour +lui faire honneur, l'origine romaine de leur saint. + +[13] Aussi si l'on veut traduire les paroles mises par les historiens de +ce temps dans la bouche des Allemands, faut-il toujours rendre _Romanus +par Welche_. Par exemple dans la Vie de saint Éloi, II, 19: _Nunquam tu, +Romane, consuetudines nostras evellere poteris_, le mot _Romane_ traduit +certainement le _Walah!_ qui fut adressé au saint homme. + +[14] En 462, un magistrat fut destitué pour avoir employé, en Égypte, le +grec au lieu du latin dans les actes publics. + +[15] On note que les Gaulois adoptèrent volontiers le suffixe _acus_ au +lieu du suffixe _anus_ usité en Italie. + +[16] Symmaque (Q. Aurelius Symmachus) avait occupé les plus hautes +fonctions de l'empire; il avait été questeur, préteur, pontife, +gouverneur de plusieurs grandes provinces, préfet de la ville et consul +ordinaire. C'était un lettré fort distingué, un orateur célèbre, qu'on +mettait à côté et quelquefois au-dessus de Cicéron.... Païen convaincu, +ce qui l'attachait surtout au culte des aïeux, c'est qu'en toute chose +il aimait le passé; les anciens usages lui étaient tous également +chers.... + +[17] Les barbares du Nord donnaient aux Francs le nom de _Hugas_. + +[18] Rambaud, _Histoire de Russie_, 2e édit., p. 63, 64. + +[19] Lavoix, _les Arts musulmans; de l'emploi des figures_. (_Gazette +des Beaux-Arts_, 1875.) + +[20] Fr. Lenormant, _la Grande-Grèce_, 1881, t. II, p. 406, 407. +L'auteur s'est attaché à faire ressortir l'importance de l'élément grec +dans l'histoire de l'Italie méridionale au moyen âge. + +[21] Boçrâ était pour les Arabes une importante ville de commerce. Elle +était le siège d'un évêché chrétien et la ville la plus voisine d'entre +celles où régnait la civilisation grecque. + +[22] La Kaba. + +[23] Le temple de Jérusalem. + +[24] [Les scribes et miniaturistes anglo-saxons, instruits à l'école des +Celtes de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, exercèrent une influence +considérable sur la réforme de l'écriture et de l'ornementation de +l'écriture en Occident, sous Charlemagne. Voyez, ci-dessous, chapitre +VI, § 4, «Manuscrits Carolingiens».] + +[25] On sait que les noms de Pépin _de Landen_ et de Pépin _d'Héristal_ +ou _de Herstal_, qui figurent encore dans nos histoires, n'ont aucun +fondement historique et ne paraissent pas avoir été inventés avant le +XIIIe siècle. + +[26] C'est de même que Hugues _Capet_ porte couramment le surnom qui +appartient réellement à son père et non à lui. + +[27] Dès avant la fin du Xe siècle, nous voyons le moine Benoît de +Soracte attribuer à Charles une expédition en Palestine et d'autres +exploits merveilleux. Le poème qui porte le nom de l'archevêque Turpin +est bien connu. Les meilleures anecdotes relatives à Charles--et +quelques-unes sont très bonnes--se trouvent dans l'ouvrage du moine de +Saint-Gall. Plusieurs font allusion à sa conduite envers les évêques, +qu'il y traite à la façon d'un maître d'école en belle humeur. [Sur les +légendes dont la vie de Charlemagne a été surchargée au moyen âge: G. +Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, Paris, 1867, in-8º; et G. +Rauschen, _Die Legende Karls des grossen im XI u. XII Jahrhundert_, +Leipzig, 1890, in-8º.] + +[28] [Les manuscrits écrits en lettres d'or, ou «chrysographiques», de +l'époque carolingienne sont très nombreux. «Ils remontent, dit M. S. +Berger, pour le plus grand nombre, au règne de Charlemagne, et même à la +première partie de ce règne. L'Evangéliaire de Godescalc a été copié +entre 781 et 785, le psautier d'Adrien Ier, s'il lui appartient +réellement, est antérieur à 795, le _Codex Adæ_ paraît antérieur à +803.... Il est probable que le plus grand nombre des manuscrits en +lettres d'or sont sortis de l'école palatine. L'école palatine, en +effet, fut dirigée, à partir de 782, par Alcuin, qui n'avait pas encore +fondé l'école de Tours.» (_Histoire de la Vulgate..._, p. 277.)] + +[29] [«Le comte Vivien fut un grand personnage. Quoique laïque, il +reçut, en 845, de Charles le Chauve, l'investiture de l'abbaye de +Saint-Martin et de celle de Marmoutier. C'est lui qui, en 846, réduisit +à deux cents le nombre des chanoines de Saint-Martin. Détesté en qualité +de laïque, et peut-être à cause de l'énergie (ou de la dureté) dont il +paraît avoir fait preuve dans son administration, il fut tué, aux +applaudissements de ses moines, en 851, au cours d'une campagne contre +les Bretons.» (S. Berger, p. 217.)] + +[30] [Sur Adalbald et l'école de Tours, S. Berger, _op. cit._, p. 243 et +s.]. + +[31] [Sur la Bible de Théodulfe, S. Berger, _op. cit._, p. 145 et s.]. + +[32] [Le château féodal du Xe siècle, dit M. Viollet-le-Duc, +consistait en une enceinte de palissades entourée de fossés ou d'une +escarpe de terre. Au milieu de l'enceinte s'élevait un tertre factice ou +_motte_, sur lequel on bâtissait une maison carrée, en bois, à trois ou +quatre étages, ce qui fut plus tard le donjon. Pour protéger ce donjon +primitif contre les projectiles incendiaires, on étendait sur la +plateforme et sur les murs extérieurs des peaux de bêtes récemment +écorchées. Les palissades de défense avancée s'appelaient _haies_ quand +elles étaient formées de haies vives, _plessis_ (_plexitium_) quand +elles étaient formées de fascines de branchages entrelacés, _fertés_ +(_firmitates_) quand c'étaient des enceintes en planches avec des +tourelles de distance en distance. Il existe encore dans le centre de la +France, et surtout dans l'Ouest, des traces de ces châteaux primitifs. +Les châteaux de Langeais, de Beaugency et de Loches sont du XIe +siècle. Tout autrement formidables sont les châteaux du XIIe siècle, +tout en pierres de taille, véritables camps retranchés, avec leur double +enceinte de murailles crénelées, leurs donjons et leurs +_bailles_.--Voyez ci-dessous la description du château du Krak des +Chevaliers.] + +[33] Voici en quoi consistait cette réparation: Raoul offrait de se +rendre d'Origny à Nesle, localités qu'une distance de «14 lieues» (en +réalité 43 kil.) séparait, accompagné de cent chevaliers portant chacun +sa selle sur la tête; Raoul, chargé de celle de son ancien écuyer, +aurait dit à toutes les personnes qui se seraient trouvées sur son +chemin: «Voici la selle de Bernier». Les hommes de Raoul trouvaient fort +acceptable, pour Bernier, cette «amendise» que l'offensé refusa +hautement. + +[34] Les Allemands appelaient cette colline, la plus haute de celles qui +entourent Rome ou qu'elle enferme, et que fait remarquer le beau groupe +de pins pignons qui en décore la cime, Mons Gaudii. L'origine du nom +italien Monte Mario, est inconnue, à moins que ce ne soit, comme +quelques-uns le pensent, une corruption de Mons Malus.--C'est sur cette +colline qu'Otton III fit pendre Crescentius et ses partisans. + +[35] On attachait une grande importance à cette partie de la cérémonie +où l'empereur tenait l'étrier au pape pour monter en selle et conduisait +son palefroi pendant quelques instants. L'omission de cette marque de +respect par Frédéric Barberousse, lorsque Hadrien IV vint à sa +rencontre, à son approche de Rome, faillit amener une rupture entre les +deux potentats, Hadrien se refusant absolument à donner le baiser de +paix avant que l'empereur se fût soumis à la formalité obligée, ce que +celui-ci se vit contraint de faire à la fin, d'une façon quelque peu +ignominieuse. + +[36] Un remarquable discours de remontrances adressé par Otton III au +peuple romain (après une de ses révoltes), de la tour de sa maison sur +l'Aventin, nous a été conservé. Il commence ainsi: «Vosne estis mei +Romani? Propter vos quidem meam patriam, propinquos quoque reliqui; +amore vestro Saxones et cunctos Theotiscos, sanguinem meum, projeci; vos +in remotas partes imperii nostri adduxi, quo patres vestri cum orbem +ditione promerent nunquam pedem posuerunt; scilicet ut nomen vestrum et +gloriam ad fines usque dilatarem; vos filios adoptavi; vos cunctis +prætuli.» + +[37] La cité Léonine, ainsi appelée du pape Léon IV, s'étend entre le +Vatican et Saint-Pierre, et le fleuve. + +[38] Il paraîtrait qu'Otton a été trompé et que ce furent, en réalité, +les ossements de saint Paulin de Nole. + +[39] Ces fresques, tout à fait curieuses, sont dans la chapelle de +Saint-Sylvestre, attachée à la très ancienne église des Quattro Santi +sur le mont Cœlius, et l'on suppose qu'elles ont été exécutées du temps +d'Innocent III. Elles représentent des scènes de la vie du saint, plus +particulièrement celle où Constantin lui fait la célèbre donation; +l'empereur y tient d'un air soumis la bride du palefroi du pape. + +[40] [C'est sous Innocent III que vivait saint Dominique, fondateur de +la milice des dominicains (_Domini canes_, suivant le calembour +étymologique des contemporains), si dévouée au Saint-Siège.] + +[41] «Romano plumbo nudantur ecclesiæ», dit Étienne de Tournay. Innocent +III fait souvent allusion aux dépenses que, par les voyages fréquents et +les longs séjours à Rome, les procès nécessitaient. + +[42] «Nunc dicitur Curia Romana quæ antehac dicebatur Ecclesia Romana. +Si revolvantur antiqua Romanorum pontificum scripta, nusquam in eis +reperitur hoc nomen, quod est Curia, in designatione sacrosanctæ Romanæ +Ecclesiæ....» (Gerohi liber _De corrupto statu Ecclesiæ_ ad Eugenium III +papam.) + +[43] Le pape Alexandre III, élu en 1160, paraît être le dernier qui, +dans sa lettre encyclique, ait dit: «Fratres nos, assentiente clero ac +populo, elegerunt.» + +[44] La vraie physionomie du _Denarius Sancti Petri_, avec ses +modifications successives, ne se marque nulle part aussi bien que dans +l'histoire des relations du Saint-Siège avec l'Angleterre. + +[45] Pierre s'étant endormi dans l'église du Saint-Sépulcre aurait vu en +songe Jésus-Christ, qui lui aurait dit: «Lève-toi; le patriarche te +donnera une lettre de mission. Tu raconteras dans ton pays la misère des +Lieux Saints et tu réveilleras les croyants pour qu'ils délivrent +Jérusalem des païens.» Il aurait obtenu en effet une lettre du +patriarche à Urbain II, qui aurait décidé ce pape à déclarer la croisade +et à en confier à Pierre la prédication. + +[46] Les prêtres occidentaux paraissent, au surplus, être arrivés assez +vite à identifier les reliques tombées entre leurs mains. Le pauvre +prêtre châlonnais Marcel, qui trouva le chef de saint Clément, fut de +force à déchiffrer sans aide l'inscription de la plaque d'or à l'image +du saint qui ornait le reliquaire: ὑ ἁγιος Κλημεντἱος. + +[47] Nous citerons, parmi les reliques apportées de Constantinople après +1204, qui sont encore aujourd'hui conservées en Occident: la vraie croix +d'Hélène, la Quadrige, les pierreries de la Pala d'Oro, à Venise; les +reliques insignes du Bucoléon, à la Sainte-Chapelle de Paris; des +phylactères à la cathédrale de Lyon, à Saint-Pierre de Lille, à +Notre-Dame de Courtrai, à Floreffes; le saint Mors, à Carpentras; les +reliquaires du Paraclet, à Amiens; une croix d'or, à Saint-Étienne de +Troyes; le doigt de saint Jean-Baptiste, à Valenciennes; la +_Siegeskreuz_ de Nassau, à Limbourg (don d'Henri d'Ulmen à l'église de +Steuben), etc.--Cf. Rohaut de Fleury, _Mémoire sur les instruments de la +Passion_, Paris, 1870, in-4º. + +[48] [M. P. Riant a consacré deux volumes à l'histoire de la translation +et des destinées des objets apportés de Constantinople en Occident à la +suite de la quatrième croisade: _Exuviæ sacræ Constantinopolitanæ, +fasciculus documentorum quarti belli sacri imperiique gallo-græci +historiam illustrantium_, Genève, 1877-78, 2 vol. in-8º.] + +[49] En Syrie, plusieurs forteresses portent le nom de Krak ou Karak; ce +sont le Krak des Chevaliers, le Krak de Montréal et le Krak ou _Petra +deserti_; ce nom est encore porté par plusieurs villages bâtis sur des +tertres. + +[50] L'auteur se sert, dans la description qui suit, de quelques termes +techniques d'architecture: échauguettes, hourdage, merlons, potelets, +doubleaux, mâchicoulis, etc. On en trouvera l'explication dans les +ouvrages élémentaires d'archéologie médiévale (v. ci-dessous la +Bibliographie du chapitre XIV), notamment dans le _Dictionnaire_ de +Viollet-le-Duc.--La description est du reste facile à suivre sur les +figures et le plan que nous donnons, d'après M. Rey, pp. 265, 269 et +273. + +[51] Voyez la restitution, p. 269. + +[52] Les yeux des hommes du Nord s'habituèrent en Orient à des couleurs +nouvelles: _lilas_, _carmin_, pourpre de Tyr, couleurs _laquées_. + +[53] [Sur l'histoire du principe d'association, surtout en Allemagne, +voyez O. Gierke, _Die Staats-und Korporationslehre des Alterthums und +des Mittelalters, und ihre Aufnahme in Deutschland_, Berlin, 1881, +in-8º.] + +[54] On peut citer parmi les plus anciennes: la charte de Saint-Omer, de +1127, conservée en double expédition dans les archives de cette ville; +celle de la commune rurale de Bruyères-sous-Laon, de 1129, à la +bibliothèque municipale de Laon; celle d'Abbeville, de 1184, aux +archives de la ville; celle d'Ergnies, de 1210, aux archives +départementales de la Somme; celle de Fismes et Champagne, de 1227, aux +archives communales de Fismes. + +[55] Adélaïde de Maurienne était d'ailleurs fort laide, si l'on en croit +le chroniqueur Gilbert de Mons. Le comte de Hainaut, Baudouin III, qui +s'était engagé avec elle, la refusa quand il l'eut vue et s'empressa de +se marier ailleurs. + +[56] A. Deville. _Histoire du château Gaillard et du siège qu'il soutint +contre Philippe Auguste en 1203 et en 1204_, Rouen, 1849. + +[57] [Le nom de ce chef de routiers, que Guillaume le Breton appelle en +latin _Lupicarus_, était, en langue du Midi, _Lou Pescaire_.] + +[58] Ce passage explique parfaitement l'assiette du camp de Philippe +Auguste qui se trouvait en R (fig. 1), précisément au sommet de la +colline qui domine la roche Gaillard et qui ne s'y réunit que par cette +langue de terre dont nous avons parlé. On voit encore, d'ailleurs, les +traces des deux fossés de contrevallation et de circonvallation creusés +par le roi. + +[59] C'est le sentier qui aboutit à la poterne S; c'était en effet la +seule entrée du château Gaillard. + +[60] Cette chaussée est encore visible aujourd'hui. + +[61] Il s'agit ici, comme on le voit, de tout l'ouvrage avancé, dont +deux murailles, formant un angle aigu au point de leur réunion avec la +tour principale A, vont en déclinant suivant la pente du terrain. + +[62] La fidélité scrupuleuse de la narration de Guillaume ressort +pleinement lorsqu'on examine le point qu'il décrit ici. En effet, le +fossé est creusé dans le roc, à fond de cuve; il a dix mètres de large +environ sur sept à huit mètres de profondeur. On comprend très bien que +les soldats de Philippe Auguste, ayant jeté quelques fascines et des +paniers de terre dans le fossé, impatients, aient posé des échelles le +long de la contrescarpe et aient voulu se servir de ces échelles pour +escalader l'escarpe, espérant ainsi atteindre la base de la tour; mais +il est évident que le fossé devait être comblé en partie du côté de la +contrescarpe, tandis qu'il ne l'était pas encore du côté de l'escarpe, +puisqu'il est taillé à fond de cuve; dès lors, les échelles qui étaient +assez longues pour descendre ne l'étaient pas assez pour remonter de +l'autre côté. L'épisode des trous creusés à l'aide de poignards sur les +flancs de la contrescarpe n'a rien qui doive surprendre, le rocher étant +une craie mêlée de silex. Une saillie de 60 centimètres environ qui +existe entre le sommet de la contrescarpe et la base de la tour a pu +permettre à de hardis mineurs de s'attacher aux flancs de l'ouvrage. +Encore aujourd'hui, le texte de Guillaume à la main, on suit pas à pas +toutes les opérations de l'attaque, et pour un peu on retrouverait +encore les trous percés dans la craie par ces braves pionniers +lorsqu'ils reconnurent que leurs échelles étaient trop courtes pour +atteindre le sommet de l'escarpe. + +[63] C'est le bâtiment H tracé sur notre plan. + +[64] C'étaient les latrines; dans son histoire en prose, l'auteur +s'exprime ainsi: _Quod quittem religioni contrarium videbatur_. Les +latrines étaient donc placées sous la chapelle, et leur établissement, +du côté de l'escarpement, n'avait pas été suffisamment garanti contre +une escalade, comme on va le voir. Les latrines jouent un rôle important +dans les attaques des châteaux par surprise. + +[65] [«Nous sommes bien tenté, dit M. H.-Fr. Delaborde (_Œuvres de +Rigord et de Guillaume le Breton_, II, Paris, 1885, p. 205), +d'identifier ce brave sergent avec un certain Raoul Bogis, à qui le roi +de France donna, précisément vers cette époque, un fief de chevalier, +_propter servicium quod ipse nobis fecit_. En ce cas, Bogis aurait été +anobli pour sa vaillante conduite. + +Quant au nom ou plutôt au surnom de ce personnage, la Chronique nous +apprend qu'il lui avait été donné par plaisanterie, _a brevitate nasi_. +Bogis signifiait alors _camus_.»] + +[66] C'est le pont marqué sur notre plan et communiquant de l'ouvrage +avancé à la basse-cour E. + +[67] C'est le pont L. + +[68] Le château Gaillard fut réparé par Philippe Auguste après qu'il +s'en fut emparé, et il est à croire qu'il améliora même certaines +parties de la défense. Il supprima, ainsi qu'on peut encore aujourd'hui +s'en assurer, le massif de roche réservé au milieu du fossé de la +dernière enceinte elliptique et supportant le pont, ce massif ayant +contribué à la prise de la porte de cette enceinte. + +[69] Comparer un mémoire de Louis IX à ses envoyés près du Saint-Siège, +au temps d'Alexandre IV: «Lorsque la prochaine promotion [de cardinaux] +se fera, le roi supplie et requiert que l'on élève à cette dignité des +hommes passionnés pour le service de Dieu et pour le salut des âmes, +ennemis de la cupidité, _qui avariciam detestentur_. Ils doivent, en +effet, donner à tous les prélats de l'Église le modèle de l'honneur et +de la sainteté chrétienne.» + +[70] Ici le mémoire ajoute durement: «D'abord les églises n'ont pas de +troupes, et si elles en avaient, quels soldats! D'ailleurs on ne sait +même pas si l'Empereur viendra et, à supposer qu'il vint, il faudrait +préférer aux conseils des hommes le conseil de Dieu, qui a dit: «S'ils +vous persécutent dans une ville, réfugiez-vous dans une autre.» + +[71] On s'étonne de voir déclarer incidemment par le représentant de +Louis IX qu'il y a peu de temps encore les rois de France conféraient à +leur gré, _in camera sua_, tous les évêchés du royaume à qui leur +plaisait. + +[72] E. Berger, _Saint Louis et Innocent IV_, pp. 293, 297. + +[73] [M. P. Meyer a publié depuis une édition complète du poème: +_L'Histoire de Guillaume le Maréchal_, Paris, 1891-1894, 2 vol. in-8º. +J'ai collationné les extraits qui suivent avec l'édition définitive]. + +[74] Il était considéré comme déloyal de frapper un chevalier qui +n'avait pas ses armes défensives. + +[75] Comte de Poitiers. Richard n'était pas encore couronné. + +[76] Voyez _La chanson de la croisade contre les Albigeois_, commentée +et traduite par M. P. Meyer, Paris, 1875, 2 vol. in-8º. + +[77] Citons l'un des traits qui lui étaient prêtés; il fera juger des +autres, car c'est le cas d'appliquer à ces puérilités l'adage _Ab uno +disce omnes_: «Primat ne voulait chanter à l'église qu'en ouvrant la +moitié de la bouche; et comme on lui demandait un jour la raison de +cette singulière habitude, il répondit que, n'ayant encore qu'une +demi-prébende, il ne devait pas, aux heures canoniales, l'office de sa +bouche tout entière.» + +[78] Goliardique, de _Goliard_. Le mot «goliard» apparaît dans les +textes, vers 1220, pour désigner les clercs vagabonds, indociles, +burlesques, qui étaient en quelque sorte les jongleurs du monde +ecclésiastique. Ils se recommandaient d'un personnage mythique, l'évêque +_Golias_ ou Goliath, auquel sont attribués quelques-uns des plus beaux +poèmes goliardiques. + +[79] Philippe de Grève était le fils naturel de Philippe, archidiacre de +Paris et parent de Gautier, chambrier de France. Après avoir été +procureur général en cour romaine des églises de la province de Reims, +il fut chancelier de l'église et de l'Université de Paris de 1218 à +1236. + +[80] Quelles qu'aient été ses mœurs, Philippe de Grève ne se gêne pas, +dans ses sermons, pour blâmer celles des écoliers et des maîtres de +l'Université, ses justiciables: «Autrefois, quand chacun enseignait pour +son propre compte et qu'on ne connaissait pas encore ce nom +d'Université, les leçons, les controverses étaient plus fréquentes; on +avait plus d'ardeur pour l'étude. Aujourd'hui on fait tout le plus vite +possible, on enseigne peu, on dérobe leur temps aux leçons pour aller +traiter en des conventicules les affaires de la communauté. Et tandis +que les anciens s'assemblent pour délibérer, pour réglementer, les +jeunes, que soutiennent et protègent les anciens, vont faire la chasse +aux femmes et aux maris». (B. Hauréau, dans le _Journal des Savants_, +juillet 1894.) + +[81] Cf. ci-dessus, p. 236 et s. + +[82] [M. Gebhart cite en cet endroit, à titre d'exemple, quelques +strophes de la _Confessio Goliæ_, attribuée au chanoine Primat. (Sur +Primat et sur les Goliards, voyez ci-dessus, p. 422 et s.) Nous +imprimons ici ces strophes d'après la meilleure édition qui ait été +publiée de cette très célèbre pièce. (_Notices et extraits des +manuscrits_, XXIX, 2e partie, p. 266-270.) «Accusé, dit M. Gebhart, +près de son évêque, de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le +vin, l'auteur de la _Confessio Goliæ_ se défend par une confession +grotesque que notre chroniqueur (Salimbene) se plaît à rapporter tout +entière. En voici quelques vers en l'honneur de l'ivrognerie»: + + Tertio capitulo memoro tabernam. + Illam nullo tempore sprevi, neque spernam, + Donec sanctos angelos venientes cernam, + Cantantes pro mortuo requiem æternam. + + Poculis accenditur animi lucerna, + Cor imbutum nectare volat ad superna; + Mihi sapit dulcius vinum de taberna + Quam quod aquæ miscuit præsulis pincerna... + + Meum est propositum in taberna mori; + Vinum sit oppositum morientis ori, + Ut dicant, cum venerint, angelorum chori: + «Deus sit propitius tauto potatori!» +] + +[83] [Cf. E. Michael, _Salimbene und seine Chronik_, Innsbruck, 1889, +in-8º.] + +[84] [M. L. Clédat a cru devoir rajeunir la forme des vers de Rutebeuf +qu'il cite.] + +[85] Une «Histoire générale de la littérature française», rédigée dans +la même forme que l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, +est en préparation. Elle sera publiée sous la direction de M. Petit de +Julleville. + +[86] Quelques monographies importantes ont paru depuis 1890. Une des +plus importantes est celle de J. Bédier, _Les fabliaux_, Paris, 1895, +2e éd.--Sur Villehardouin et Joinville, nommément désignés au +programme, voy. G. Paris et A. Jeanroy, _Extraits des chroniqueurs +français_, Paris, Hachette, 1892, in-16, et L. Petit de Julleville, +_Extraits des chroniqueurs français du moyen âge_, Paris, 1895, in-18. +Cf. H.-Fr. Delaborde, _Jean de Joinville et les seigneurs de Joinville_, +Paris, 1894, in-8º. + +[87] Il va de soi qu'il existe un très grand nombre de traités généraux +sur l'histoire de chacune des littératures nationales, parmi lesquels il +y en a d'excellents; je n'indique ici que les plus commodes. + +[88] M. Samuel Berger a bien voulu revoir et récrire ce morceau pour +notre Recueil. Nous l'en remercions vivement. + +[89] [Comparez L. Courajod, _La polychromie dans la statuaire du moyen +âge_, Paris, 1888, in-8º, et les nombreux travaux du même auteur sur +l'histoire de la sculpture française, pleins de vues originales.] + +[90] C'est-à-dire le «Chœur». + +[91] [Depuis la publication de l'article de M. J. Quicherat, de nombreux +savants ont repris et approfondi l'étude de l'_Album_ de Villard de +Honnecourt (Voy. notamment la publication de l'_Album_, en fac-similé, +par M. de Lassus (Paris, 1858, in-4º), et C. Enlart, dans la +_Bibliothèque de l'École des chartes_, 1895, p. 1).--Des travaux de M. +Bénard, «il ressort que Villard était Picard, qu'il a presque +certainement bâti l'église de Saint-Quentin et que par contre rien +n'autorise beaucoup plus à lui attribuer des travaux dans la cathédrale +de Cambrai que dans celle de Reims».--«Les chantiers de l'abbaye +cistercienne de Vaucelles, dit M. Enlart, à six kilomètres de +Honnecourt, sur l'autre rive de l'Escaut, ont été probablement l'école +où Villard dut recevoir les premiers enseignements de son art.» Et cet +auteur pense que ce sont les Cisterciens de Vaucelles qui recommandèrent +notre architecte à leurs confrères de Hongrie. «Beaucoup d'architectes +français du XIIe et du XIIIe s., dit-il, ont été mandés à +l'étranger par des évêques, notamment en Espagne, où la plupart de ces +prélats appartenaient à l'ordre de Cluny; en Suède, où le premier +archevêque d'Upsal, ancien écolier de Sorbonne, avait pu connaître +Etienne de Bonneuil à Paris; en Danemark enfin où l'archevêque Absalon +fonda en même temps l'abbaye cistercienne de Sorö et la cathédrale de +Roskilde, qui ressemble à celles d'Arras, Noyon et Cambrai, et qui ne +peut être que l'œuvre d'un Français du nord. Rien n'empêche que Villard +ait travaillé de même pour les évêques de Hongrie,... mais il est +beaucoup plus probable que c'est pour le service des Cisterciens que fut +appelé un architecte qui possédait leurs traditions.»] + +[92] Comparez Boivin déguisé en croquant: + + Vestuz se fu d'un burel gris + Cote et sorcot et chape ensamble, + Qui tout fu d'un.... + Et si ot coiffe de borras. + Ses sollers ne sont mis à las + Ainz sont de vache dur et fort... + .I. mois et plus estoit remese + Sa barbe qu'ele ne fu rese. + .I. aguillon prist en sa main + Por ce que mieus semblast vilain... + + +[93] + + Pains et lait, et eues et fromage + C'est la viande del bochage. + + +[94] Paille de blé; + +[95] Tout ce qu'il. + +[96] Fumier. + +[97] Cf. une curieuse pièce en prose intitulée: _Des .XXIII. manières de +vilains_ (éd. Jubinal, Paris, 1834, in-8º). Quelques traits de cette +furieuse diatribe ont assez de naturel. Le vilain refuse d'enseigner +leur chemin aux étrangers et leur dit: «Vous le savez miex que je ne +faic!» S'il voit un gentilhomme passer devant sa porte, l'épervier au +poing: «Cil huas mangera anuit une geline, et mi anfant en fuissent tout +saoul.» S'il visite la capitale, il s'arrête devant Notre-Dame, regarde +les rois du portail, et dit: «Vex ci Pepin, vès la Charlemainne!» et on +lui coupe sa bourse par derrière. + +[98] Il y a des vilains, dit l'auteur des _.XXIII. manières_, qui mènent +les autres et défendent leurs droits devant le bailli du seigneur: +«Sire, au temps mon aïeul et mon bisaïeul, nos vaches furent par ces +prés, nos brebis par ces copeis.» Il y en a qui «haïssent Dieu, sainte +Église et toute gentillesse». + +[99] Voyez la gravure de la page 191. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du moyen âge 395-1270, by +Charles Victor Langlois + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU MOYEN ÂGE 395-1270 *** + +***** This file should be named 39429-0.txt or 39429-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/4/2/39429/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project and The Internet Archive.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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