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+The Project Gutenberg EBook of Histoire du moyen âge 395-1270, by
+Charles Victor Langlois
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Histoire du moyen âge 395-1270
+
+Author: Charles Victor Langlois
+
+Release Date: April 11, 2012 [EBook #39429]
+[Last updated: May 2, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU MOYEN ÂGE 395-1270 ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project and The Internet Archive.)
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+Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
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+
+CH.-V. LANGLOIS
+
+LECTURES HISTORIQUES
+
+CLASSE DE TROISIÈME
+
+MOYEN ÂGE
+
+
+
+
+LECTURES HISTORIQUES
+
+_Rédigées conformément aux programmes officiels, à l'usage de
+l'enseignement secondaire classique._
+
+Nouvelles éditions refondues et complétées
+
+6 VOLUMES IN-16, ILLUSTRÉS DE NOMBREUSES GRAVURES
+
+cartonnage toile.
+
+
+=Histoire ancienne (Égypte, Assyrie).= CLASSE DE SIXIÈME, par M. G.
+MASPERO, membre de l'Institut. 1 vol. 5 fr.
+
+=Histoire de la Grèce (Vie privée et Vie publique des Grecs).=
+CLASSE DE CINQUIÈME, par M. P. GUIRAUD, maître de conférences à l'École
+normale supérieure. 1 vol. 5 fr.
+
+=Histoire romaine (Vie privée et Vie publique des Romains).= CLASSE
+DE QUATRIÈME, par M. PAUL GUIRAUD, 1 vol. 5 fr.
+
+=Histoire du Moyen Age (395-1270).= CLASSE DE TROISIÈME, par M. CH.-V.
+LANGLOIS, chargé de cours à la Faculté des lettres de Paris. 1 vol. 5 fr.
+
+=Histoire du Moyen Age et des Temps modernes.= CLASSE DE SECONDE,
+par M. MARIÉJOL, professeur à la Faculté des lettres de Lyon. 1 vol. 5 fr.
+
+=Histoire des Temps modernes.= CLASSE DE RHÉTORIQUE, par M. LACOUR-GAYET,
+professeur au lycée Saint-Louis. 1 vol. 5 fr.
+
+43371.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.
+
+
+
+
+CH.-V. LANGLOIS
+
+CHARGÉ DE COURS A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS
+
+LECTURES HISTORIQUES
+
+RÉDIGÉES CONFORMÉMENT AUX PROGRAMMES OFFICIELS
+
+POUR LA CLASSE DE TROISIÈME
+
+HISTOIRE DU MOYEN ÂGE
+
+395-1270
+
+[Illustration]
+
+TROISIÈME ÉDITION
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1901
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés
+
+
+
+
+PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+Dans la Préface de la première édition de ces _Lectures_ je disais que,
+pour qu'un pareil recueil fût tenu au courant des progrès de la science,
+il serait nécessaire de le reviser souvent. J'ai cru devoir, en effet,
+après cinq ans, le remanier d'un bout à l'autre.
+
+
+I
+
+Ce n'est pas que j'aie renoncé au système qui, en 1890, m'a paru le
+meilleur. Je pense toujours, pour les mêmes raisons[1], qu'il est
+impossible à un compilateur de _Lectures historiques_ de rédiger
+lui-même tous les morceaux qu'il insère, et que, tout au moins quand il
+s'agit de «Lectures sur l'histoire du moyen âge», il faut préférer,
+comme plus clairs et plus facilement assimilables, les extraits choisis
+ou les résumés de livres modernes aux documents originaux[2]. Je crois
+encore qu'il est bon de restreindre le nombre des morceaux qui entrent
+dans la composition du recueil, pour ne pas avoir à restreindre, au
+détriment de sa valeur, l'étendue de chacun d'eux: «Quarante ou
+cinquante sujets traités, c'est assez pour donner, comme on dit, des
+clartés de tout, et pour éveiller, sinon pour satisfaire entièrement, la
+curiosité d'un écolier[3].»
+
+Loin de changer d'avis, j'ai résolu au contraire de me conformer, mieux
+que je ne l'avais fait d'abord, à ma propre manière de voir.
+
+I. «Le livre de lectures, disais-je en 1890, complémentaire du précis et
+du cours oral du professeur, doit contenir peu ou point de documents
+originaux.» En fait, j'avais inséré dans celui-ci, au milieu de morceaux
+extraits d'œuvres modernes, quelques textes intéressants, mais bruts,
+sans commentaires (ch. VI, § 2; ch. XI, § 4). Je les ai, cette fois,
+retranchés, persuadé désormais qu'il faut distinguer très nettement le
+livre de «Lectures historiques» de ce que l'on appelle, en allemand, le
+_Quellenbuch_, du «Recueil de documents originaux à l'usage des
+classes». Les _Quellenbücher_[4] sont des instruments d'enseignement
+nouveaux, très précieux s'ils sont bien faits; je citerai, comme des
+modèles, l'_Histoire de la France racontée par les contemporains_ de M.
+B. Zeller, l'_English history from contemporary writers_ de M. J. York
+Powel, la _Storia d'Italia narrata da scrittori contemporanei_ de P.
+Orsi, le _Quellenbuch_ d'Œchsli pour l'histoire de Suisse, les
+ouvrages de Richter, de Lehmann, pour l'histoire d'Allemagne, etc. Mais
+le livre de _Lectures historiques_ est, à mon avis, tout autre chose:
+c'est une petite bibliothèque choisie d'historiographie moderne.
+
+II. J'ai renoncé, d'autre part, à composer des tableaux d'ensemble avec
+des renseignements empruntés à plusieurs auteurs. Ce procédé, fort
+employé, est dangereux. Mais j'ai pris, comme précédemment, la liberté
+d'élaguer, çà et là, dans les textes reproduits, les preuves, les notes,
+les phrases surabondantes, pour plus de rapidité ou de clarté.
+
+De ce chef et du précédent, cinq morceaux sur quarante-trois ont été
+éliminés. J'en ai supprimé six autres qui m'ont paru vieillis ou, pour
+d'autres raisons, susceptibles d'être avantageusement remplacés. On
+trouvera, par contre, dans cette édition, vingt-cinq morceaux
+nouveaux.--La plupart des médiévistes français de premier ordre, dont
+quelques-uns sont aussi de grands écrivains, sont représentés ici par
+quelque fragment de leur œuvre[5].
+
+
+II
+
+Mais ce qui différencie surtout cette seconde édition de la première, ce
+sont les notices bibliographiques, placées au commencement des quatorze
+chapitres qui correspondent aux articles du programme.
+
+Je disais naguère: «Le livre complémentaire, en même temps qu'un choix
+de morceaux recommandables, doit donner le catalogue d'une bibliothèque
+idéale.» C'était alors une nouveauté d'introduire, dans un livre de
+classe, des renseignements bibliographiques, précis et abondants.
+Depuis, la Bibliographie est devenue à la mode; personne ne la trouve
+plus «ennuyeuse», parce que tout le monde sait qu'elle est utile[6].
+Dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, en cours de
+publication depuis 1893, chaque chapitre est suivi d'une «Bibliographie»
+assez développée, parfois estimable, des «Documents» et des «Livres». En
+même temps que se répandait l'habitude des notices bibliographiques, et,
+tandis que le public apprenait à s'en servir, nous apprenions à les
+mieux faire. C'est pourquoi l'on ne sera pas surpris que la
+Bibliographie jointe à ces _Lectures_ ait été entièrement récrite.
+
+Il fallait d'abord la mettre au courant. Or telle est l'activité de la
+production scientifique internationale que, en cinq ans, la littérature
+historique est en grande partie renouvelée: des livres, qui étaient
+classiques, sont remplacés; des lacunes ont été comblées; tout, ou
+presque tout, est changé. En parcourant les notices bibliographiques de
+ce recueil, on ne manquera pas d'être frappé du très grand nombre des
+livres cités dont la date est postérieure à 1890. Cependant j'ai à peine
+besoin de dire que je me suis attaché à indiquer, non pas les ouvrages
+les plus récents, mais seulement les meilleurs.
+
+En second lieu, j'ai introduit deux modifications dans le plan primitif
+des notices.
+
+I. Chaque notice se composait, dans la première édition, de deux
+parties: _Documents originaux_, _Livres de seconde main_. Outre que
+cette dernière expression, si usitée qu'elle soit, est impropre, il m'a
+semblé raisonnable de simplifier, en réduisant chaque notice à une
+simple «liste d'ouvrages modernes». C'est dans les _Quellenbücher_ que
+la bibliographie des «sources» ou des «documents originaux» a sa place
+marquée; je l'ai supprimée ici d'autant plus volontiers qu'elle
+occupait induement une notable partie de la place nécessaire pour la
+bibliographie des «livres».
+
+II. «Nous n'oublierons point, disais-je il y a cinq ans, que le
+principal mérite d'une bibliographie historique à l'usage des lycées est
+d'être pratique.» J'avais primitivement l'intention de n'énumérer que
+les _meilleurs_ livres, les livres les plus dignes d'être lus ou
+consultés[7]. Mais il faut bien signaler aussi quelques-uns de ceux qui,
+quoique célèbres, _ne_ doivent _plus_ être lus, ni consultés avec
+confiance. Il faut aussi prévenir le lecteur que certains «bons livres»
+sont des ouvrages de vulgarisation et d'autres des œuvres
+d'érudition, difficiles, techniques, parfois systématiques. D'où
+l'utilité de quelques avertissements. J'avais essayé de remplacer ces
+avertissements par des astérisques, conformément au procédé recommandé
+par plusieurs bibliographes. J'ai substitué, cette fois, à l'astérisque,
+décidément insuffisant, quelques remarques explicatives (encore trop
+sommaires à mon gré) et des classifications raisonnées.
+
+Pratiques et à jour, je l'espère, les «Notices bibliographiques» de ce
+recueil ne sont pas copieuses. Tous les renseignements de luxe (livres
+arriérés et médiocres, utiles aux seuls érudits, etc.) en ont été, en
+effet, bannis[8]. Mais la plupart des grands Manuels qui y sont indiqués
+sont pourvus eux-mêmes d'excellentes bibliographies spéciales,
+critiques, avec lesquelles il serait facile, au besoin, d'amplifier les
+nôtres. J'indique d'ailleurs, en note[9], les instruments généraux les
+plus commodes qui permettraient d'établir rapidement, si c'était utile,
+la «bibliographie» d'un sujet spécial, c'est-à-dire de se procurer la
+liste (la liste pure et simple, il est vrai, sans explications) des
+livres et des articles qui ont été publiés sur n'importe quelle question
+de l'histoire du moyen âge.
+
+Je n'ai cité nulle part l'_Atlas de géographie historique_ récemment
+publié à la librairie Hachette, sous la direction de F. Schrader, ni les
+t. IV à VIII de la _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke, parce qu'il aurait
+fallu les citer partout[10].
+
+CH.-V. LANGLOIS.
+
+
+
+
+TABLE DES GRAVURES
+
+
+Rome dominatrice du monde 11
+
+La culture de la vigne, d'après une fresque de l'an 300 environ 21
+
+Un évêque 28
+
+Chrisma ou monogramme du Christ 30
+
+Les registres du fisc brûlés sur le Forum 41
+
+La crypte de Jouarre. Architecture mérovingienne 51
+
+L'empereur Anastase en costume consulaire 76
+
+Chalon de l'anneau d'or trouvé dans le tombeau de Childéric Ier, père
+de Clovis 78
+
+Costumes germaniques, d'après une miniature 87
+
+Monnaie de Théodebert 97
+
+L'empereur Justinien et sa cour: Mosaïque de San Vitale, à Ravenne 103
+
+L'impératrice Theodora: Mosaïque de San Vitale, à Ravenne 107
+
+Une église à coupoles. Saint-Front de Périgueux 115
+
+L'église Saint-Martin, à Cantorbéry, fondée par saint Augustin 135
+
+Rue et abside de Saint-Jean-et-Saint-Paul, à Rome 141
+
+Porche extérieur de Saint-Clément 143
+
+Façade intérieure de l'ancienne église Saint-Pierre au Vatican 157
+
+Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre 158
+
+Couronne dite de Charlemagne, conservée au trésor impérial
+de Vienne 160
+
+Dôme de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle 167
+
+Page ornée de l'Évangéliaire de Saint-Vaast 172
+
+Peinture de l'Évangéliaire de Charlemagne 173
+
+L'empereur Lothaire 177
+
+Reliure du psautier de Charles le Chauve 179
+
+Sceau de Henri Ier 188
+
+Un chevalier du XIe siècle, d'après la tapisserie de Bayeux 191
+
+Un adoubement, d'après le ms. fr. 782 de la Bibl. nat.
+(XIIIe siècle) 193
+
+Geoffroy Plantagenet, d'après une plaque émaillée 195
+
+Château du Xe siècle, sur sa motte, avec enceinte en palissades
+de bois 201
+
+Entrée du Forum par la Voie Sacrée 215
+
+L'Empereur Otton III, d'après une miniature de l'Évangéliaire de
+Bamberg 218
+
+San Bartolommeo in Isola, à Rome 221
+
+Sceau de Célestin III, au type des apôtres 227
+
+Lettre d'Eugène III. Spécimen de l'écriture employée au XIIe siècle à
+la Chancellerie pontificale 235
+
+La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile,
+près de Palerme 240
+
+Sceau de Frédéric II 242
+
+Monnaie de Frédéric II 244
+
+L'église du Saint-Sépulcre, a Jérusalem 251
+
+La porte de David à Jérusalem 253
+
+Émaux du reliquaire de Limbourg 258
+
+Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la
+Sainte-Chapelle 261
+
+La Sainte-Chapelle du Palais, bâtie par saint Louis pour recevoir les
+reliques du Bucoléon 263
+
+Qala'at-el-Hosn (le Krak des Chevaliers) 265
+
+Essai de restitution du château du Krak, d'après M. Rey 269
+
+Le château du Krak. État actuel 273
+
+Constructions latines en Terre-Sainte. Château de Tancrède,
+à Tibériade 279
+
+Le château des Chevaliers Teutoniques, à Marienbourg en Prusse 285
+
+Sceau de la ville de Compiègne 295
+
+Sceau de la ville de Noyon (1259) 296
+
+Sceau de la commune de Fismes 297
+
+Sceau de la commune de Nesle (1230) 298
+
+Plan de la bastide de Montpazier (Dordogne) 311
+
+Sceau des métiers d'Arles 315
+
+Monnaie de Louis VI 325
+
+Le château de Senlis 326
+
+Suger, d'après un vitrail de Saint-Denis 337
+
+Carte des environs du château Gaillard 343
+
+Plan du château Gaillard 347
+
+Ruines du château Gaillard 349
+
+Autre vue de ces ruines 353
+
+Saint Louis, d'après une statuette en bois du musée de Cluny 373
+
+Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe siècle,
+d'après sa pierre tombale 375
+
+Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'après sa pierre tombale 378
+
+Sceau de Henri Plantagenet 389
+
+Les tombeaux des Plantagenets à Fontevrault 391
+
+Sceau de Jean sans Terre 397
+
+La tour de l'Inquisition, à Carcassonne 419
+
+Vue d'Assise 431
+
+Le sire de Joinville, d'après un ms. du XIVe siècle 447
+
+Charte de fondation de la Sorbonne, 1257 453
+
+Sceau de l'Université de Paris 455
+
+Un jongleur, d'après une miniature 487
+
+Nef de la cathédrale d'Amiens 497
+
+Arc brisé et arc en plein cintre 499
+
+Cloître de Moissac 503
+
+Sculptures du portail de Chartres 507
+
+Sculptures du portail d'Amiens 509
+
+Vase d'Alpaïs 513
+
+Pyxide en cuivre émaillé. Limoges, XIIIe siècle 514
+
+Crosse en cuivre émaillé. Idem 515
+
+Châsse d'Ambazac 517
+
+Châsse de Mozac 518
+
+Gémellions en cuivre émaillé 520
+
+Coffret dit de saint Louis. Travail limousin 523
+
+Chevalier d'environ 1220, d'après l'album de Villard de Honnecourt 550
+
+Chevalier anglo-normand, d'après une pierre tombale 552
+
+Philippe de Valois, d'après son sceau 556
+
+
+
+
+LECTURES HISTORIQUES
+
+CLASSE DE TROISIÈME
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L'EMPIRE ROMAIN A LA FIN DU IVe SIÈCLE.
+
+ PROGRAMME.--_L'empereur, les préfets, l'impôt; la cité; les grandes
+ propriétés; les colons._
+
+ _Civilisation romaine: écoles, monuments, mœurs. Exemples pris
+ en Gaule. Comparaison de la Gaule avant la conquête et de la Gaule
+ romaine._
+
+ _Le christianisme: les évêques, les conciles._
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+Il existe un grand nombre de bons livres sur le =droit public romain= en
+général et sur l'=histoire générale de l'Empire=.--Les t. I à VII du
+_Manuel des antiquités romaines_ de Marquardt et Mommsen (trad. fr., par
+P.-F. Girard, en cours de publication) traitent du «Droit public
+romain».--Les Manuels plus sommaires de P. Willems (_Le droit public
+romain_, Louvain, 1888, 6e éd.) et de A. Bouché-Leclercq (_Manuel des
+institutions romaines_, Paris, 1886, in-8º) sont aussi très
+recommandables.--Parmi les histoires générales de l'Empire romain,
+celles de MM. Mommsen, Herm. Schiller et Duruy sont classiques.
+
+L'histoire de la =Gaule romaine= a été récemment l'objet de travaux
+considérables. Ceux de M. E. Desjardins (_Géographie historique et
+administrative de la Gaule romaine_, Paris, 1876-1885, 3 vol. in-8º) et
+de M. Fustel de Coulanges sont au premier rang. M. Fustel de Coulanges,
+cet historien sincère, profond, systématique, cet admirable écrivain, a
+laissé une _Histoire des institutions politiques de l'ancienne France_,
+inachevée, dont le t. Ier, _La Gaule romaine_ (Paris, 1891, in-8º) a
+été publié après la mort de l'auteur par M. C. Jullian. Cf., du même,
+_Recherches sur quelques problèmes d'histoire_, Paris, 1885, in-8º.--M.
+C. Jullian a publié un livre élémentaire, agréable: _Gallia. Tableau
+sommaire de la Gaule sous la domination romaine_ (Paris, 1892, in-16);
+il y expose le gouvernement de la Gaule sous l'Empire (assemblées,
+régime municipal, impôts, armées), l'état social, l'art, l'enseignement,
+la littérature, la religion, etc.; il décrit les cités de la
+Narbonnaise, de la Belgique et de l'Aquitaine; il traite enfin de
+l'unité morale de la Gaule et du patriotisme gallo-romain.--Il n'y a
+plus rien à faire de l'ouvrage d'Am. Thierry, _Histoire de la Gaule sous
+l'administration romaine_, Paris, 1840-1842, in-8º.
+
+L'histoire des derniers temps du paganisme et des =rapports du
+christianisme avec l'Empire= a été traitée par quelques-uns des érudits,
+des philosophes et des écrivains les plus éminents du siècle présent. Il
+faut lire surtout, en français: A. de Broglie, _L'Église et l'Empire
+romain au IVe siècle_, Paris, 1856, 4 vol. in-8º;--E. Renan,
+_Histoire des origines du christianisme_, Paris, 1865-1882, 7 vol.
+in-8º, avec index;--L. Duchesne, _Les origines chrétiennes, leçons
+d'histoire ecclésiastique_, Paris, lithographie Blanc-Pascal, s. d.;--G.
+Boissier, _La fin du paganisme. Étude sur les dernières luttes
+religieuses en Occident au IVe siècle_, Paris, 1894, 2 vol. in-16,
+2e éd.;--J. Réville, _Les origines de l'épiscopat. Étude sur la
+formation du gouvernement ecclésiastique au sein de l'Église chrétienne
+dans l'Empire romain_, Paris, 1894, in-8º;--R. Thamin, _Saint Ambroise
+et la morale chrétienne au IVe siècle_, Paris, 1895, in-8º.--Lire en
+allemand: V. Schultze, _Geschichte des Untergangs des
+griechisch-römischen Heidenthums_, Iena, 1887-1892, 2 vol. in-8º;--O.
+Seeck, _Geschichte des Untergangs der antiken Welt_, Berlin, 1895, 2
+vol. in-8º.--Voir, plus bas, la liste des Manuels généraux d'histoire
+ecclésiastique, Bibliographie du ch. XIII.
+
+Sur l'=introduction du christianisme en Gaule=, consulter les travaux de
+MM. E. Le Blant (_Manuel d'épigraphie chrétienne, d'après les marbres de
+la Gaule_, Paris, 1869, in-12; etc.) et L. Duchesne (_Fastes épiscopaux
+de l'ancienne Gaule_, Paris, 1894, in-8º).--Les ouvrages de MM.
+Chevallier (_Les origines de l'église de Tours, avec une étude générale
+sur l'évangélisation des Gaules_, Tours, 1871, in-8º) et Lecoy de la
+Marche (_Saint Martin_, Tours, 1881, in-4º) ne sont pas sûrs.
+
+
+
+
+I.--ROMANI, ROMANIA.
+
+
+Les habitants de Rome se sont appelés de tout temps, dans leur langue,
+_Romani_. Ce mot est formé du nom _Roma_ et du suffixe _-ano_, un de
+ceux à l'aide desquels la langue latine tirait du nom d'un pays ou d'une
+ville celui de ses habitants. Longtemps après la soumission de l'Italie
+et des autres provinces qui composèrent leur empire, les _Romani_ se
+distinguèrent des peuples qui vivaient sous leur domination. Ceux-ci
+conservaient leur nom originaire: ils étaient Sabins, Gaulois, Hellènes,
+Ibères, et n'avaient pas le droit de s'appeler Romains, nom réservé à
+ceux qui tenaient le droit de cité de leur naissance ou qui l'avaient
+reçu par une faveur spéciale. Insensiblement cette distinction s'effaça,
+surtout après que l'édit célèbre de Caracalla eut fait des citoyens
+romains de tous les habitants de l'empire: _In orbe Romano qui sunt_,
+dit Ulpien, _ex constitutione imperatoris Antonini cives Romani effecti
+sunt_. Le voisinage menaçant des Barbares, qui pressaient l'empire de
+plusieurs côtés, rendit bientôt plus général l'emploi du mot de _Romani_
+pour désigner les habitants de l'empire par opposition aux mille peuples
+étrangers qui en bordaient et qui déjà commençaient à en franchir les
+frontières. Les écrivains du IVe et du Ve siècle parlent avec
+orgueil de cette nouvelle nationalité romaine, de cette fusion des races
+dans une seule patrie. _Quis jam cognoscit_, dit saint Augustin, _gentes
+in imperio Romano quæ quid erant, quando omnes Romani facti sunt et
+omnes Romani dicuntur_? C'est en parlant de l'empire qu'Apollinaris
+Sidonius écrivait: _In qua unica totius orbis civitate soli Barbari et
+servi peregrinantur_. Les poètes ne manquèrent pas de célébrer cette
+grande œuvre. Les vers de Rutilius Namatianus sont célèbres:
+
+ Fecisti patriam diversis gentibus unam;
+ Urbem fecisti quæ prius orbis erat.
+
+Ceux de Claudien, non moins enthousiastes, semblent insister
+particulièrement sur le nom, devenu commun, de _Romani_:
+
+ Hæc est (Roma) in gremium victos quæ sola recepit,
+ Humanumque genus communi nomine fecit.
+
+Prudence s'écrie aussi:
+
+ Deus undique gentes
+ Inclinare caput docuit sub legibus iisdem,
+ Romanosque omnes fieri, quos Rhenus et Ister,
+ Quos Tagus aurifluus, quos magnus inundat Iberus....
+ Jus fecit commune pares et nomine eodem
+ Nexuit et domitos fraterna in vincla redegit.
+
+Combien ces éloges étaient exagérés, combien il s'en fallait que le
+genre humain tout entier fût entré dans l'_orbis Romanus_, c'est ce dont
+furent témoins les auteurs mêmes de ces vers: la _cité universelle_ fut
+détruite au moment où l'on en célébrait l'achèvement, et la distinction
+entre Romains et Barbares, au lieu d'exprimer un rapport de supériorité
+du premier au second terme, prit bientôt la signification inverse.
+
+Cette distinction, antérieure à l'établissement des Germains dans les
+provinces romaines de l'Occident, persista après cet établissement; elle
+fut la même dans tous les pays où il eut lieu. Les envahisseurs
+étrangers étaient désignés sous le nom générique de _Barbari_; ils
+l'acceptaient d'ailleurs eux-mêmes[11], et ne trouvaient pas mauvais que
+les Romains qu'ils chargeaient d'écrire leurs lois et leurs ordonnances
+en latin le leur attribuassent. Toutefois ce nom n'apparaît que d'une
+façon exceptionnelle, et d'ordinaire quand il s'agit de désigner
+l'ensemble des tribus germaniques. Ces tribus n'avaient point alors de
+nom commun par lequel elles pussent exprimer leur nationalité
+collective; le mot _Germani_, naturellement, est tout à fait inconnu à
+cette époque; quant au mot _theodisc, diustisc_ (anc. fr. _tiedeis_, it.
+_tedesco_), il n'apparaît sous la forme latine _theotiscus theudiscus_
+qu'au IXe siècle; le mot _Teuto_ qui paraît s'y rattacher
+étymologiquement ne se montre nulle part, et le dérivé _Teutonicus_,
+employé par certains écrivains latins, est un souvenir classique qui ne
+reposait certainement, à cette époque, sur aucune dénomination réelle.
+Il est permis de douter que les Allemands aient eu, à cette époque, la
+conscience bien nette de leur unité de race; dans les textes ils se
+qualifient d'habitude par le nom spécial de leur tribu, et nous voyons
+les _Romani_ opposés successivement aux _Franci_, aux _Burgundiones_,
+aux _Gothi_, aux _Langobardi_, etc. Tout au contraire, on ne voit nulle
+part apparaître pour les habitants des provinces de l'empire de
+dénominations spéciales qui les rattachent à une nationalité antérieure
+à la conquête romaine. Il n'y a dans l'ensemble des lois comme des
+histoires de ce temps ni _Galli_, ni _Rhæti_, ni _Itali_, ni _Iberi_, ni
+_Afri_: il n'y a que des _Romani_ en face des conquérants répandus dans
+toutes les provinces.
+
+Le _Romanus_ est donc, à l'époque des invasions et des établissements
+germaniques, l'habitant, parlant latin, d'une partie quelconque de
+l'empire. C'est ainsi que lui-même se désigne, non sans garder encore
+longtemps quelque fierté de ce grand nom[12]; mais ses vainqueurs ne
+l'appellent pas ainsi: le nom _Romanus_ ne paraît avoir pénétré dans
+aucun de leurs dialectes. Le nom qu'ils lui donnent et qu'ils lui
+donnaient sans doute bien avant la conquête, c'est celui de _walah_,
+plus tard _welch_, ags. _vealh_, anc. nor. _vali_ (suéd. mod. _val_),
+auquel se rattachent les dérivés _walahisc_, plus tard _waelsch_
+(welche) et _wallon_. L'emploi de ce mot et de celui de _Romanus_ est
+précisément inverse: le premier n'est jamais employé que par les
+Barbares, le second que par les Romains[13]; l'un et l'autre ont
+persisté face à face, comme on le verra plus bas, bien après l'époque
+dont il s'agit ici, dans des pays où les deux races, germanique et
+latine, se trouvaient en contact intime et journalier et n'étaient pas
+arrivées à se fondre dans une nationalité nouvelle.
+
+Le mot _welche_ a en français une nuance méprisante qu'il avait à coup
+sûr, à cette époque, dans l'esprit des Allemands qui le prononçaient.
+Les conquérants avaient une haute opinion d'eux-mêmes et se regardaient
+comme très supérieurs aux peuples chez lesquels ils venaient s'établir.
+Les monuments purement germaniques manquent malheureusement pour ces
+époques reculées; mais quelques textes latins ont conservé le souvenir
+des sentiments que la race conquérante, encore plusieurs siècles après
+la chute de l'empire, entretenait pour les _Walahen_, seuls dépositaires
+pourtant de la civilisation occidentale. Le plus curieux de ces textes,
+à cause de sa naïveté, est cette phrase qui se trouve dans le célèbre
+glossaire roman-allemand de Cassel et qui est certainement d'un Bavarois
+du temps de Pépin: _Stulti sunt Romani, sapienti Paioari; modica
+sapientia est in Romanis; plus habent stultitia quam sapientia_. Ici,
+par une rare chance, nous avons conservé, à côté de la traduction
+latine, la pensée de cet excellent _Peigir_ dans la forme même où elle a
+souri à son esprit: _Tole sint Walha, spahe sint Peigira; luzic ist
+spahi in Walhum; mera hapent tolaheiti denne spahi_. A la même époque,
+on rencontrait, sur les bords du Rhin, des Allemands comme celui que
+peint Wandelbert dans son récit des miracles de saint Goar: _Omnes
+Romanæ nationis ac linguæ homines ita quodam gentilicio odio
+exsecrabatur ut ne videre quidem eorum aliquem æquanimiter vellet....
+Tanta enim ejus animum innata ex feritate barbarica stoliditas
+apprehenderat ut ne in transitu quidem Romanæ linguæ vel gentis homines
+et ipsos quoque bonos viros ac nobiles libenter adspicere posset._ Ces
+sentiments n'étaient pas bornés aux hommes sans culture: au Xe siècle
+encore, Luitprand s'indignait de la pensée qu'on pût lui faire honneur
+en le traitant de _Romanus_, et disait aux Grecs: _Quos (Romanos) nos,
+Langobardi scilicet, Saxones, Franci, Lotharingi, Bagoarii, Sueri,
+Burgundiones, tanto dedignamur, ut inimico nostro commoti nil aliud
+contumeliarum nisi: Romane! dicamus, hoc solo nomine quidquid
+ignobilitatis, quidquid timiditatis, quidquid avaritiæ, quidquid
+luxuriæ, quidquid mendacii, imo quidquid vitiorum est comprehendentes._
+Comment ne pas remarquer qu'au bout de dix siècles des appréciations
+presque semblables sur le «wælschen Lug und Trug», sur la «wælsche
+Sittenlosigkeit», sur la «tiefe moralische Versunkenheit der romanischen
+Vœlker» se font encore entendre en allemand?
+
+Le nom de _Romani_ ne se maintint pas au delà des temps carolingiens. La
+fusion des conquérants germaniques avec les Romains, l'adoption par eux,
+en Espagne, en France, en Italie, de la langue des vaincus, fit
+disparaître de l'ancien empire d'Occident une distinction aussi
+générale, remplacée par les noms spéciaux des nations qui se formèrent
+des débris de l'empire de Charlemagne. Il y eut bientôt, non plus des
+Romains en opposition avec un certain nombre de tribus conquérantes,
+mais au contraire une nation allemande renfermée dans les limites
+agrandies de l'ancienne Germanie, et qui, tout en restant divisée en
+tribus, prit conscience d'elle-même sous le nom de _Tiedesc_, et fut
+appelée par ses voisins de noms divers, mais également collectifs,--et,
+à côté, des Lombards, des Français, des Provençaux, des Flamands, etc.
+Le nom de _Romani_ se maintint cependant dans deux cas, où les peuples
+qui l'avaient partagé avec les habitants de tout l'empire ne se
+trouvèrent englobés dans aucune nationalité nouvelle et conservèrent,
+pour se distinguer des _Barbares_ qui les entouraient, l'ancienne
+appellation dont ils étaient fiers. Les Allemands, fidèles de leur côté
+à la tradition antérieure, appelèrent ces peuples du nom de _Walahen_,
+Welches, et ce nom leur est resté jusqu'à nos jours.
+
+Ces deux cas se présentent dans les pays où la population romane, par
+suite de circonstances particulières, vit dans une sorte d'île au milieu
+d'autres races. Tout le monde connaît maintenant l'existence de la
+langue si intéressante qui se parle dans le canton des Grisons, et qui
+se distingue de l'italien avec lequel elle est en contact au sud. Cette
+langue est le seul vestige qui ait persisté jusqu'à nos jours de la
+langue parlée autrefois par les _Romani_ de la Rhétie. On a cru
+longtemps que les habitants romains de ce pays avaient tous émigré en
+Italie, comme le raconte Eugippius dans la vie de saint Séverin, et
+avaient laissé la place libre aux Barbares. Mais des documents nombreux
+et intéressants prouvent que longtemps après la conquête définitive du
+pays par les Alamans et les Bavarois, une population romaine se maintint
+dans le pays en groupes plus ou moins nombreux et consistants.... Il n'y
+a donc rien de surprenant à ce que les habitants non germanisés du pays
+de Coire, les seuls qui aient résisté jusqu'à nos jours aux progrès du
+teutonisme, aient gardé, en partie du moins, leur nom aussi bien que
+leur langue. Il est vrai qu'ils se nomment actuellement non pas
+_Romaun_, qui signifie chez eux «Romain», mais _Romaunsch_, comme leur
+idiome lui-même; mais cette forme dérivée s'appuie nécessairement sur
+l'autre plus ancienne.--De même qu'ils se sont appelés _Romaunsch_, les
+Allemands les désignent maintenant par le dérivé de _Walah_, à savoir
+_Wælschen_, _Churwælschen_.
+
+L'autre exemple de la persistance du nom de _Romani_ se trouve dans des
+contrées qui faisaient partie de l'empire d'Orient. Les peuples qui,
+aujourd'hui, dans les provinces danubiennes, la Hongrie et la Turquie
+d'Europe, parlent un idiome latin se désignent eux-mêmes par le nom de
+Romains (_Rumën_, _Rumen_, _Romān_), que nous leur donnons aussi
+depuis peu (Roumains). La désignation de Valaques ne leur est appliquée
+que par les étrangers qui les entourent....--Comme les _Romani_
+d'Occident, ceux de l'Est reçurent des Allemands le nom de _Walahen_. Il
+est vrai qu'actuellement ils ne sont pas en contact avec les Allemands,
+mais on sait que ces pays furent ceux par lesquels les premières
+invasions germaniques se précipitèrent sur l'empire: elles y avaient
+d'ailleurs été précédées par une nombreuse colonisation. Là, comme
+partout, les Allemands appelèrent _Walahen_ ceux qui se nommaient
+_Romani_, et ils transmirent cette désignation aux peuples divers qui
+les remplacèrent dans ces régions; les Grecs l'adoptèrent eux-mêmes par
+la suite (Βλἁχοι). L'un et l'autre nom, le premier dans la
+bouche des étrangers, le second dans celle des _Romani_, désignent
+jusqu'à nos jours les descendants singulièrement disséminés des
+anciennes populations romanisées de ces provinces. On sait qu'ils ont
+aussi gardé leur langue, et que, tout altérée et imprégnée d'éléments
+étrangers qu'elle est, elle mérite sa place parmi les dialectes modernes
+où vit encore la langue latine.
+
+Le nom de _Romani_, on le comprend, n'a pas désigné les habitants de
+l'empire qui parlaient latin uniquement par opposition aux barbares
+germains. Ils l'ont aussi employé pour se distinguer de leurs autres
+voisins: seulement l'appellation correspondante de _Walahen_ fait ici
+naturellement défaut. En Afrique, par exemple, les _Romani_ que nous
+trouvons appelés de ce nom à l'approche des Vandales, se nommaient ainsi
+antérieurement par opposition aux indigènes restés étrangers à la
+domination ou à la langue romaine.--De même quand l'Armorique se trouva
+occupée par des tribus parlant celtique, les nouveaux venus, continuant
+sans doute l'usage qu'ils avaient déjà dans la Grande-Bretagne,
+appelèrent _Romani_ leurs voisins, habitants des provinces gauloises
+romanisées.
+
+Il résulte de tout ce qui vient d'être dit que les habitants de l'empire
+romain, quelle qu'eût été leur nationalité primitive, se désignaient,
+particulièrement par opposition aux étrangers et surtout aux Allemands,
+par le nom de _Romani_. Ce nom leur resta dans les différents pays où
+les envahisseurs s'établirent, tant qu'il subsista une distinction entre
+les conquérants et les vaincus. En Occident, il disparut généralement
+vers le IXe siècle pour faire place aux noms des nationalités
+diverses sorties de la dislocation de l'empire par les tribus
+germaniques; il se maintint toutefois plus longtemps, et subsiste encore
+au moins par son dérivé dans le petit pays de Coire.--En Orient, il
+continua à désigner les habitants romanisés des provinces du sud du
+Danube qui ne se fondirent pas parmi les populations illyriennes,
+grecques, germaniques, slaves ou mongoles, et il les désigne encore
+jusqu'à ce jour.--Le mot _Romanus_ se traduisait en allemand par
+_Walah_, mais jamais les _Romani_ n'ont pris eux-mêmes cette
+dénomination; elle s'est maintenue en allemand (où _Romanus_ est
+inconnu) pour désigner les peuples romans pendant le moyen âge, et n'a
+pas encore tout à fait disparu: elle s'est particulièrement attachée aux
+deux peuples qui ont gardé le nom de _Romani_, aux _Churwælschen_ et aux
+_Walachen_.
+
+ * * * * *
+
+Sur le nom des habitants de l'empire on fit un nom pour l'empire
+lui-même. Il était dans l'esprit populaire de substituer une désignation
+courte et concrète aux termes de _imperium Romanum, orbis Romanus_. On
+tira de _Romanus_ le nom _Romania_, formé par analogie d'après _Gallia_,
+_Græcia_, _Britannia_, etc. L'avènement de ce nom indique d'une façon
+frappante le moment où la fusion fut complète entre les peuples si
+divers soumis par Rome, et où tous, se reconnaissant comme membres d'une
+seule nation, s'opposèrent en bloc à l'infinie variété des _Barbares_
+qui les entouraient. Ce nom était populaire et n'avait pas droit
+d'entrée dans le style classique; aussi l'époque où il nous apparaît
+pour la première fois est-elle évidemment bien postérieure à celle où il
+dut se former; les textes qui le donnent l'emploient uniquement par
+opposition au monde barbare devenu l'objet de toutes les craintes, la
+menace sans cesse présente à l'esprit.
+
+[Illustration: Rome dominatrice du monde. (Musée du Louvre, nº 102 du
+Catalogue Clarac).]
+
+La Romania avait à peine pris conscience d'elle-même qu'elle allait être
+ruinée, au moins dans son existence matérielle. Cette réflexion
+mélancolique est naturellement suggérée par le passage suivant, où se
+trouve le plus ancien exemple du mot. C'est au commencement du Ve
+siècle qu'eut lieu, dans la grotte de Bethléem où vivait saint Jérôme,
+l'entretien suivant, qui roulait sur le roi goth Ataulf, devenu un allié
+de l'empire après avoir songé à le détruire complètement: «_Ego ipse_,
+dit Paul Orose, _virum quemdam Narbonnensem, illustris sub Theodosio
+militiæ, etiam religiosum prudentemque et gravem, apud Bethlehem oppidum
+Palæstinæ beatissimo Hieronymo presbytero referentem audivi se
+familiarissimum Ataulpho apud Narbonam fuisse, ac de eo sæpe sub
+testificatione didicisse quod ille, cum esset animo viribus ingenioque
+nimius, referre solitus esset se in primis ardenter inhiasse ut,
+obliterato Romano nomine, Romanum omne solum Gothorum imperium et
+faceret et vocaret, essetque, ut vulgariter loquar_, Gothia _quod_
+Romania _fuisset_.»--A peu près à la même époque, nous retrouvons ce mot
+dans des circonstances plus tristes encore. L'autre grand docteur
+chrétien de ce temps, saint Augustin, assiégé dans Hippone par les
+Vandales, reçoit des lettres des évêques de la province qui lui
+demandent des conseils sur ce qu'ils doivent faire dans le péril et le
+désastre communs, et il leur répond sur la conduite à tenir en face de
+ceux que son biographe Possidius, alors enfermé avec lui, appelle _illos
+Romaniæ eversores_. Romania ne signifie pas seulement ici, comme le
+veulent les Bollandistes, _ditio romana in Africa_; il n'a plus même
+simplement le sens de _Romanum imperium_ que lui donne Du Cange; il a
+pris une signification plus générale, celle de monde romain, de
+civilisation romaine opposée à la _Barbaries_ qui va la détruire.
+
+Par un singulier hasard, les exemples du mot _Romania_ sont plus anciens
+et plus nombreux en grec qu'en latin. Quand la capitale de l'empire eut
+été transportée à Byzance, il n'en resta pas moins l'empire romain;
+Constantinople fut appelée nouvelle Rome ou simplement Rome, et la
+langue latine resta longtemps encore la langue officielle[14]. Les
+écrivains grecs paraissent avoir adopté à cette époque le nom de
+_Romania_ pour désigner l'ensemble de l'empire.... Saint Athanase dit
+expressément: Μητοπὁλις ἡ 'Ρὡμη τἡς 'Ρωμανἱας.... Plus tard, quand
+l'empire d'Orient fut détruit, le nom de 'Ρωμανἱα désigna, dans les
+écrivains grecs, l'empire de Byzance, et reparut sous la forme _Romania_
+(avec l'accent sur l'_i_), _Romanie_, dans les écrivains occidentaux,
+avec ce sens spécial. C'est de là qu'il est arrivé à désigner les
+possessions des Grecs en Asie, puis les provinces qui forment
+aujourd'hui la Turquie d'Europe et la Grèce, et où il faut le
+reconnaître sous la forme _Roumélie_. Je n'ai pas à m'étendre ici sur
+cette histoire du mot grec 'Ρωμανἱα]; il suffit de montrer qu'il
+provient du latin et que son usage habituel en Orient au IVe siècle
+prouve qu'il était populaire en Occident avant cette époque.
+
+En Occident, le mot _Romania_, comme on l'a vu, fut surtout employé pour
+caractériser l'empire romain en face des Barbares, et plus tard pour
+exprimer l'ensemble de la civilisation et de la société romaine. Dans ce
+sens étendu, il comprend naturellement la langue, et cette idée
+accessoire est nettement indiquée dans les vers où Fortunat, s'adressant
+au Franc Charibert, lui dit:
+
+ Hinc cui Barbaries, illinc Romania plaudit.
+ Diversis linguis laus sonat una viro.
+
+_Romania_, c'est ici l'ensemble des _Romani_, la société romaine, le
+monde romain en opposition au monde allemand ou barbare.
+
+L'expression de Romania resta en usage jusqu'aux temps carolingiens et
+reprit même sans doute une nouvelle vogue quand Charlemagne eut restauré
+l'_imperium Romanum_. Dans un capitulaire de Louis le Pieux et Lothaire,
+on lit: «_Præcipimus de his fratribus qui in nostris et Romaniæ finibus
+paternæ seu maternæ succedunt hereditati_,» et il me paraît probable que
+_Romania_ signifie ici l'étendue de l'empire plutôt que l'Italie ou
+cette province italienne à laquelle le nom a fini par se restreindre.
+Mais quand l'empire eut passé aux rois d'Allemagne, le mot _Romania_
+semble avoir désigné spécialement cette partie de leurs États qui
+n'était pas germanique, à savoir l'Italie.... Enfin le nom de _Romania_
+finit par ne plus désigner que la province qui porte encore ce nom de
+Romagne et qui répond a l'ancien exarchat de Ravenne; il lui vient,
+d'après les uns, de la célèbre donation faite par Pépin à l'_ecclesia
+Romana_, d'après les autres, du nom de l'empire grec, de la 'Ρωμανἱα,
+dont cette province fut la dernière possession en Occident.
+
+En résumé, le mot _Romania_, fait pour embrasser sous un nom commun
+l'ensemble des possessions des Romains, a servi particulièrement à
+désigner l'empire d'Occident, quand il fut détaché de celui de
+Constantinople (qui, de son côté, s'attribua le nom de 'Ρωμανἱα). Depuis
+la destruction successive de tous les restes de la domination romaine,
+il a exprimé l'ensemble des pays qui étaient habités par les _Romani_,
+ainsi que le groupe des hommes parlant encore la langue de Rome, et par
+suite la civilisation romaine elle-même. Dans ce sens, _Romania_ est un
+mot bien choisi pour dire le domaine des langues et des littératures
+romanes.
+
+La Romania, à ce point de vue de la civilisation et du langage,
+comprenait autrefois, lors de sa plus grande extension, l'empire romain
+jusqu'aux limites où commençait le monde hellénique et oriental, soit
+l'Italie actuelle, la partie de l'Allemagne située au sud du Danube, les
+provinces entre ce fleuve et la Grèce, et, sur la rive gauche, la Dacie;
+la Gaule jusqu'au Rhin, l'Angleterre jusqu'à la muraille de Septime
+Sévère; l'Espagne entière, moins les provinces basques, et la côte
+septentrionale de l'Afrique. De grands morceaux de ce vaste territoire
+lui ont été enlevés, surtout par les Allemands. Il est vrai que
+plusieurs des pays, jadis romains, où se parle maintenant l'allemand,
+n'ont jamais été complètement romanisés. Pour l'Angleterre, le fait est
+certain: quand les légions romaines se furent retirées, l'élément
+celtique indigène reprit bientôt la prépondérance, et les _Romani_ qui,
+malgré tout, s'y trouvaient encore en grand nombre, furent absorbés sans
+doute autant par les Bretons que par les Saxons.--Les pays situés sur la
+rive gauche du Rhin qui ont été germanisés ne l'ont pas été tous à la
+même époque; ils doivent leur germanisation soit à la dépopulation
+causée par le voisinage menaçant des Barbares (provinces rhénanes,
+Alsace-Lorraine), soit à l'extermination des habitants romains par les
+envahisseurs (Flandre). Mais il est sûr, particulièrement pour l'Alsace,
+que l'établissement germanique avait été précédé par une romanisation à
+peu près complète.--Les contrées de la rive droite du Danube (Rhétie,
+Norique, Pannonie) avaient reçu de bonne heure des colonisations
+germaniques établies par les empereurs eux-mêmes; devant les invasions,
+une partie de la population romaine passa en Italie, le reste s'absorba
+plus ou moins lentement dans le peuple conquérant; un petit noyau
+persista dans quelques vallées des Alpes.--Dans les provinces plus
+orientales, l'élément indigène s'était maintenu comme en Angleterre;
+mais la population romaine y avait pris plus de consistance, si bien
+qu'au milieu des anciens habitants (Albanais) et des masses
+d'envahisseurs successifs (Germains, Slaves, Hongrois, Turcs), les
+_Roumains_ réussirent à se maintenir, d'une part en corps de population
+considérable, d'autre part en petits groupes disséminés très nombreux,
+et parvinrent même à réoccuper la Dacie de Trajan qu'Aurélien avait fait
+évacuer à tous les _Romani_ dès le IIIe siècle.--En Afrique, ce ne
+furent pas les Vandales qui mirent fin au romanisme; il paraît au
+contraire probable que, là comme en Espagne et en Gaule, les Germains
+finirent par se fondre avec les vaincus, et il se serait sans doute
+formé dans le royaume de Genséric une langue romane particulière, si
+l'établissement vandale n'avait pas été détruit par les Grecs, et
+surtout si la funeste invasion des musulmans n'avait arraché ces belles
+contrées au monde chrétien. Il est vraisemblable que quand les Arabes
+arrivèrent, il restait encore de nombreux Romains dans le pays;
+toutefois, l'élément indigène n'avait jamais disparu, même du temps de
+la domination romaine et dans le cœur des provinces qu'il entourait
+de tous côtés: il s'allia étroitement avec les Arabes, et les derniers
+vestiges du romanisme disparurent bien vite de l'Afrique.--L'Espagne, au
+contraire, où la fusion des Goths avec les Romains était complète,
+conserva son caractère, même sous la domination arabe, et parvint
+finalement à s'en affranchir tout à fait.--Il en fut de même en Sicile:
+là, le romanisme a non seulement chassé complètement l'élément arabe,
+mais encore fait disparaître l'élément grec qui, sans doute, y était
+encore assez abondant au commencement du moyen âge.--Cet élément grec
+s'effaça aussi du sud de l'Italie, où il s'était maintenu depuis la
+colonisation hellénique; dans le midi de la Gaule, il s'était absorbé de
+très bonne heure dans la civilisation romaine.--La Romania perdit
+cependant en Gaule une province qui certainement lui avait appartenu, la
+péninsule à laquelle les colons venus de l'autre côté de la Manche
+firent donner le nom de Bretagne; mais on ne peut douter que cette
+province, à l'époque de leur débarquement, n'ait été presque tout à fait
+dépeuplée.
+
+Les pertes que la Romania a faites il y a quatorze siècles ne sont pas
+sans compensations. Non seulement elle a absorbé toutes les tribus
+germaniques qui ont pénétré dans le cœur de son territoire, mais elle
+a reculé de tous côtés les frontières que lui avait faites l'époque des
+invasions. Sur presque tous les points où elle s'est trouvée en contact
+avec l'élément allemand, en Flandre, en Lorraine, en Suisse, en Tyrol,
+en Frioul, elle a opéré un mouvement en avant qui lui a rendu une partie
+plus ou moins grande de son ancien territoire. En Angleterre, les
+Normands romanisés ont reconquis le pays pendant des siècles pour le
+monde roman, et leur langue n'a cédé à celle des Saxons qu'en s'y mêlant
+dans une proportion telle que l'étude de la langue et de la littérature
+anglaises est inséparable de celle des langues et des littératures
+romanes. J'ai déjà parlé de la suppression du grec en Italie, de la
+Dacie reconquise par les Roumains. Dans le nouveau monde, la Romania
+s'est annexé d'immenses territoires; elle commence à reprendre
+possession d'une partie du nord de l'Afrique. Le latin, dans ses
+différents dialectes populaires,--qui sont les langues romanes,--est
+parlé aujourd'hui par un nombre d'hommes bien plus considérable qu'au
+temps de la plus grande splendeur de l'empire....
+
+G. PARIS, dans la _Romania_, t. Ier (1872),
+_passim_.
+
+
+
+
+II.--LA VILLA GALLO-ROMAINE.
+
+
+On peut conjecturer avec vraisemblance que, en Gaule, avant la conquête
+de César, le régime dominant était celui de la grande propriété. Les
+Romains n'eurent à introduire dans ce pays ni le droit de propriété ni
+le système des grands domaines cultivés par une population servile.
+
+Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans la Gaule du temps de l'empire les
+mêmes habitudes rurales qu'en Italie. Tacite parle d'un domaine du
+Gaulois Cruptorix, et il l'appelle du terme de _villa_. Ce qui fut
+peut-être le plus nouveau, c'est que chaque villa prit un nom propre,
+suivant l'usage romain. Conformément à ce même usage, les noms des
+domaines furent tirés la plupart du temps de noms d'hommes. Ausone cite
+la villa Pauliacus et la villa Lucaniacus. Sidoine Apollinaire, dans ses
+lettres, a souvent l'occasion de mentionner ses propriétés ou celles de
+ses amis. Il en possède une qui s'appelle Avitacus. Un domaine de la
+famille Syagria s'appelle Taionnacus; celui de Consentius, ami de
+Sidoine, s'appelle _ager_ Octavianus. Plus tard, les chartes écrites en
+Gaule nous montreront une série de domaines qui ont tous un nom propre;
+ils s'appellent, par exemple, Albiniacus, Solemniacensis, Floriacus,
+Bertiniacus, Latiniacus, Victoriacus, Pauliacus, Juliacus, Atiniacus,
+Cassiacus, Gaviniacus, Clipiacus; il y en a plusieurs centaines de cette
+sorte[15]. Ces noms, que nous trouvons dans des chartes du VIIe
+siècle, viennent certainement d'une époque antérieure. C'est sous la
+domination romaine que les domaines les ont reçus. Ils sont latins, et
+viennent, pour la plupart, de noms de famille qui sont romains. Cela ne
+signifie pas que des familles italiennes soient venues s'emparer du sol.
+Les Gaulois, en devenant Romains, avaient pris pour eux-mêmes des noms
+latins, et avaient appliqué leurs nouveaux noms à leurs terres.
+Quelques-uns avaient conservé un nom gaulois en le latinisant; aussi
+trouvons-nous quelques noms de domaines qui ont un radical gaulois sous
+une forme latine. Dans la suite, tous ces noms de propriétés sont
+devenus les noms de nos villages de France. On aperçoit aisément la
+filiation. Les propriétaires primitifs s'étaient appelés Albinus,
+Solemnis, Florus, Bertinus, Latinus ou Latinius, Victorius, Paulus,
+Julius, Atinius, Cassius, Gabinius, Clipius; et c'est pour cela que nos
+villages s'appellent Aubigny, Solignac, Fleury, Bertignole, Lagny,
+Vitry, Pouilly, Juilly, Attigny, Chancy, Gagny, Clichy.
+
+Il est difficile de dire quelle était en Gaule l'étendue ordinaire d'un
+domaine rural. Il faut d'abord mettre à part la Narbonnaise, qui avait
+été couverte de colonies romaines et où le sol avait été distribué par
+petits lots. On doit mettre à part aussi quelques territoires du
+nord-est, voisins de la frontière et où furent fondées des colonies
+militaires de vétérans ou des colonies de Germains; ici encore c'est la
+petite ou la moyenne propriété qui fut constituée, et il n'y a pas
+apparence qu'elle se soit beaucoup modifiée. Il en fut autrement dans le
+reste de la Gaule. Ici nulle colonie, nulle constitution factice de
+propriété. Ou bien les domaines restèrent aux mains de l'ancienne
+aristocratie devenue romaine, ou bien ils passèrent aux mains d'hommes
+enrichis. Dans l'un et l'autre cas, on ne voit pas que la terre ait pu
+être beaucoup morcelée. Il est très vraisemblable qu'il y eut un certain
+nombre de très petites propriétés; mais ce qui prévalut, ce fut le grand
+domaine. La petite propriété fut répandue ça et là sur le sol gaulois,
+mais n'en occupa qu'une faible partie; la moyenne et la grande
+couvrirent presque tout.
+
+Quelques exemples nous sont fournis par la littérature du IVe et du
+Ve siècle. Le poète Ausone décrit une propriété patrimoniale qu'il
+possède dans le pays de Bazas. Elle est à ses yeux fort petite; il
+l'appelle une _villula_, un _herediolum_, et il faut «toute la modestie
+de ses goûts» pour qu'il s'en contente. Encore voyons-nous qu'il y
+compte 200 arpents de terre en labour, 100 arpents de vigne, 50 de prés,
+et 700 de bois. Voilà donc un domaine qui est réputé petit et qui
+comprend 1050 arpents; or s'il est réputé petit, c'est qu'il l'est par
+comparaison avec beaucoup d'autres. On croirait volontiers qu'une
+propriété d'un millier d'arpents n'était aux yeux de ces hommes que de
+la petite propriété.
+
+Les domaines que Sidoine Apollinaire décrit, sans en donner la mesure,
+paraissent être plus grands. Le Taionnacus comprend «des prés, des
+vignobles, des terres en labour». L'Octavianus renferme «des champs, des
+vignobles, des bois d'oliviers, une plaine, une colline». L'Avitacus
+«s'étend en bois et en prairies, et ses herbages nourrissent force
+troupeaux»... Quelques années plus tard, nous voyons la villa Sparnacus
+être vendue au prix de 5000 livres pesant d'argent; cette somme énorme,
+surtout en un temps de crise et dans les circonstances où nous voyons
+qu'elle fut vendue, suppose que cette terre était très vaste.
+
+Encore faut-il se garder de l'exagération. Se figurer d'immenses
+_latifundia_ serait une grande erreur. Qu'une région ou un canton entier
+appartienne à un seul propriétaire, c'est ce dont on ne trouve d'exemple
+ni en Gaule, ni en Italie, ni en Espagne. Rien de semblable n'est
+signalé ni par Sidoine, ni par Salvien, ni par nos chartes. Notre
+impression générale, à défaut d'affirmation, est que les grands domaines
+de l'époque romaine ne dépassent guère l'étendue qu'occupe aujourd'hui
+le territoire d'un village. Beaucoup n'ont que celle de nos petits
+hameaux. Et au-dessous de ceux-ci il existe encore un bon nombre de
+propriétés plus petites. Il est aussi une remarque qu'on doit faire.
+Nous savons par les écrivains du IVe siècle qu'il s'est formé à cette
+époque une classe de très riches propriétaires fonciers. C'est un des
+faits les plus importants et les mieux avérés de cette partie de
+l'histoire. Or, ces grandes fortunes, sur lesquelles nous avons quelques
+renseignements, ne se sont pas formées par l'extension à l'infini d'un
+même domaine. C'est par l'acquisition de nombreux domaines fort éloignés
+les uns des autres qu'elles se sont constituées. Les plus opulentes
+familles de cette époque ne possèdent pas un canton entier ou une
+province; mais elles possèdent vingt, trente, quarante domaines épars
+dans plusieurs provinces, quelquefois dans toutes les provinces de
+l'empire. Ce sont là les _patrimonia sparsa per orbem_ dont parle Ammien
+Marcellin. Telle est la nature de la fortune terrienne des Anicius, des
+Symmaque, des Tertullus, des Gregorius en Italie; des Syagrius, des
+Paulinus, des Ecdicius, des Ferreolus en Gaule.
+
+ * * * * *
+
+La _villa_, le domaine rural, était un organisme assez complexe. Il
+contenait, autant que possible, des terres de toute nature, champs,
+vignes, prés, forêts. Il renfermait aussi des hommes de toutes les
+conditions sociales, esclaves sans tenure, esclaves tenanciers,
+affranchis, colons, hommes libres. Le travail s'y faisait par deux
+organes bien distincts, qui étaient, l'un le groupe servile ou
+_familia_, l'autre la série des petits tenanciers. Le terrain y était
+aussi divisé en deux parts, l'une qui était aux mains des tenanciers,
+l'autre que le propriétaire gardait dans sa main. Il faisait cultiver
+celle-ci, soit par le groupe servile, soit par les corvées des
+tenanciers, soit enfin par une combinaison de l'un et de l'autre
+système. Il y avait, en ce dernier cas, un groupe servile peu nombreux,
+auquel venaient s'ajouter les bras des tenanciers dans les moments de
+l'année où il fallait beaucoup de bras. Le propriétaire tirait ainsi de
+son domaine un double revenu, d'une part les récoltes et les fruits de
+la portion réservée, de l'autre les redevances et rentes des tenanciers.
+Son régisseur ou son intendant, _procurator_, _actor_ ou _villicus_,
+administrait et surveillait les deux portions également; des tenures, il
+recevait les redevances; sur la part réservée, il dirigeait les travaux
+de tous.
+
+Ce domaine... était couvert aussi d'autant de constructions qu'il en
+fallait pour la population et pour les besoins divers d'un village. On
+comprend qu'aucune description précise n'est possible. Nous voyons
+seulement qu'on y distinguait trois sortes de constructions bien
+différentes: 1º la demeure du propriétaire; 2º les logements des
+esclaves, avec tout ce qui servait aux besoins généraux de la culture;
+3º les demeures des petits tenanciers.
+
+Au sujet de ces dernières, nous savons fort peu de chose; les écrivains
+anciens ne les ont jamais décrites. Tantôt ces demeures étaient isolées
+les unes des autres, chacune d'elles étant placée sur le lot de terre
+que l'homme cultivait.... Tantôt elles étaient groupées entre elles et
+formaient un petit hameau que la langue appelait _vicus_. Sur les
+domaines les plus grands on pouvait voir, ainsi que le dit Julius
+Frontin, une série de ces _vici_ qui faisaient comme une ceinture autour
+de la _villa_ du maître.
+
+Cette villa se divisait toujours en deux parties nettement séparées, que
+la langue distinguait par les expressions _villa urbana_ et _villa
+rustica_. La _villa urbana_, dans un domaine rural, était l'ensemble des
+constructions que le maître réservait pour lui, pour sa famille, pour
+ses amis, pour toute sa domesticité personnelle. Quant à la _villa
+rustica_, elle était l'ensemble des constructions destinées au logement
+des esclaves cultivateurs; là se trouvaient aussi les animaux et tous
+les objets utiles à la culture.
+
+Varron, Columelle et Vitruve ont décrit cette villa rustique. Elle
+devait contenir un nombre suffisant de petites chambres, _cellæ_, à
+l'usage des esclaves; et ces chambres devaient être, autant que
+possible, «ouvertes au midi». Pour les esclaves paresseux ou indociles,
+il y avait l'_ergastulum_; c'était le sous-sol. Il devait être éclairé
+par des fenêtres assez nombreuses «pour que l'habitation fût saine»,
+mais assez étroites et assez élevées au-dessus du sol pour que les
+hommes ne pussent pas s'échapper. A quelques pas de là étaient les
+étables, qui, autant que possible, devaient être doubles, pour l'été et
+pour l'hiver.
+
+[Illustration: La culture de la vigne, d'après une fresque de l'an 300
+environ.]
+
+A côté des étables étaient les petites chambres des bouviers et des
+bergers. On trouvait ensuite les granges pour le blé et le foin, les
+celliers au vin, les celliers à l'huile, les greniers pour les fruits.
+Une cuisine occupait un bâtiment spécial; elle devait être haute de
+plafond et assez grande «pour servir de lieu de réunion en tout temps à
+la domesticité». Non loin était le bain des esclaves, qui ne s'y
+baignaient d'ailleurs qu'aux jours fériés. Le domaine avait
+naturellement son moulin, son four, son pressoir pour le vin, son
+pressoir pour l'huile et son colombier. Ajoutez-y, si le domaine était
+complet, une forge et un atelier de charronnage. Au milieu de tous ces
+bâtiments s'étendait une large cour; les Latins l'appelaient _chors_;
+nous la retrouverons au moyen âge avec le même nom légèrement altéré,
+_curtis_.
+
+A quelque distance est la _villa_ du maître. Ce propriétaire est
+ordinairement riche et il s'est plu à bâtir. Varron remarquait déjà, non
+sans chagrin, que ses contemporains «accordaient plus de soin à la villa
+urbaine qu'à la villa rustique». Columelle donne une description de
+cette villa. Elle renferme des appartements d'été et des appartements
+d'hiver; car le maître l'habite ou peut l'habiter en toute saison. Elle
+a donc double salle à manger et double série de chambres à coucher. Elle
+renferme de grandes salles de bain, où toute une société peut se baigner
+à la fois. On y trouve aussi de longues galeries, plus grandes que nos
+salons, où les amis peuvent se promener en causant. Pline le Jeune, qui
+possède une dizaine de beaux domaines, décrit deux de ces habitations.
+Tout ce qu'on peut imaginer de confortable et de luxueux s'y trouve
+réuni. Nous ne supposerons sans doute pas que toutes les maisons de
+campagne fussent semblables à celles de Pline; mais il en existait de
+plus magnifiques encore que les siennes; et, du haut en bas de
+l'échelle, toutes les maisons de campagne tendaient à se rapprocher du
+type qu'il décrit. Il imitait et on l'imitait. Le luxe des villas était,
+dans cette société de l'empire romain, la meilleure façon de jouir de la
+richesse et aussi le moyen le plus louable d'en faire parade. Comme il
+n'y avait plus d'élections libres, l'argent qu'on ne dépensait plus à
+acheter les suffrages, on le dépensait à bâtir et à orner ses maisons.
+Ce qui peut d'ailleurs atténuer les inconvénients d'un régime de grande
+propriété, c'est que le propriétaire se plaise sur son domaine et qu'il
+lui rende en améliorations ou en embellissements ce qu'il en retire en
+profits.
+
+Si de l'Italie nous passons à la Gaule, et de l'époque de Trajan au
+Ve siècle, nous y trouvons encore de vastes et magnifiques villas.
+Sidoine Apollinaire fait un tableau assez net, malgré le vague habituel
+de son style, de la villa Octaviana, qui appartient à son ami
+Consentius. «Elle offre aux regards des murs élevés et qui ont été
+construits suivant toutes les règles de l'art.» Il s'y trouve «des
+portiques, des thermes d'une grandeur admirable». Sidoine décrit aussi
+la villa Avitacus. On y arrive par une large et longue avenue qui en est
+«le vestibule». On rencontre d'abord le _balneum_, c'est-à-dire un
+ensemble de constructions qui comprend des thermes, une piscine, un
+_frigidarium_, une salle de parfums; c'est tout un grand bâtiment. En
+sortant de là, on entre dans la maison. L'appartement des femmes se
+présente d'abord; il comprend une salle de travail où se tisse la toile.
+Sidoine nous conduit ensuite à travers de longs portiques soutenus par
+des colonnes et d'où la vue s'étend sur un beau lac. Puis vient une
+galerie fermée où beaucoup d'amis peuvent se promener. Elle mène à trois
+salles à manger. De celles-ci on passe dans une grande salle de repos,
+_diversorium_, où l'on peut, à son choix, dormir, causer, jouer.
+L'écrivain ne prend pas la peine de décrire les chambres à coucher, ni
+d'en indiquer même le nombre. Ce qu'il dit des villas de ses amis fait
+supposer que plusieurs étaient plus brillantes que la sienne. Ces belles
+demeures, qui ont un moment couvert la Gaule, n'ont pas péri sans
+laisser bien des traces. On en trouve des vestiges dans toutes les
+parties du pays, depuis la Méditerranée jusqu'au Rhin et jusqu'au fond
+de la presqu'île de Bretagne.
+
+Dans la description de la villa Octaviana nous devons remarquer une
+chapelle. En effet, une loi de 398 signale comme «un usage» que les
+grands propriétaires aient une église dans leur propriété.
+
+La langue usuelle de l'empire désignait la maison du maître par le mot
+_prætorium_. Ce terme se trouve déjà, avec cette signification, dans
+Suétone et dans Stace; on le rencontre plusieurs fois chez Ulpien et les
+jurisconsultes du Digeste; il devient surtout fréquent chez les auteurs
+du IVe siècle, comme Palladius et Symmaque. Or ce mot, par son
+radical même, indiquait l'idée de commandement, de préséance,
+d'autorité. Il s'était appliqué, dans un camp romain, à la tente du
+général; dans les provinces, au palais du gouverneur. L'histoire d'un
+mot marque le cours des idées. Nul doute que, dans la pensée des hommes,
+cette demeure du maître ne fût, à l'égard de toutes les autres
+constructions éparses sur le domaine, la maison qui commandait.
+L'appeler _prætorium_, c'était comme si l'on eût dit la maison
+seigneuriale.
+
+Un écrivain du temps, Palladius, recommandait de la construire à mi-côte
+et toujours plus élevée que la _villa rustica_. Cette villa rustique,
+avec sa population, avec sa série d'étables et de granges, avec son
+moulin, son pressoir, ses ateliers, avec tout son nombreux personnel,
+était plus que ce que nous appelons une ferme: elle formait une sorte de
+village, qui était la propriété du maître et que remplissaient ses
+serviteurs. La _villa rustica_ en bas de la colline et la _villa urbana_
+à mi-côte, c'étaient déjà le village et le château des époques
+suivantes.
+
+Il est vrai que ce château du IVe siècle n'avait pas l'aspect du
+château du Xe. Les _turres_ dont il est quelquefois parlé n'étaient
+pas des tours féodales. On n'y voyait ni fossés, ni enceinte, ni herse,
+ni créneaux, mais plutôt des avenues et des portiques qui invitaient à
+entrer. C'est que l'on vivait dans une époque de paix et qu'on se
+croyait en sûreté. A peine voyons-nous, vers le milieu du Ve siècle,
+quelques hommes comme Pontius Leontius fortifier leur villa et
+l'entourer d'une épaisse muraille «que le bélier ne puisse abattre».
+C'est alors seulement, pour résister aux pillards de l'invasion, qu'on a
+l'idée de transformer la villa en château fort. Jusque-là, la villa
+était un château, mais un château des temps paisibles et heureux, un
+château élégant, somptueux et ouvert.
+
+Là ces grands propriétaires passaient la plus grande partie de leur vie,
+entourés de leur famille et d'un nombreux cortège d'esclaves,
+d'affranchis, de clients. Ces hommes, visiblement, aimaient la vie de
+château; on n'en saurait douter quand on a lu les lettres de Symmaque ou
+celles de Sidoine Apollinaire. Ils bâtissaient, ils dirigeaient la
+culture, ils faisaient des irrigations, ils vivaient au milieu de leurs
+paysans. Un Syagrius, dans son beau domaine de Taionnac, «coupait ses
+foins et faisait sa vendange». Un Consentius, fils et petit-fils des
+plus hauts dignitaires de l'empire, est représenté par Sidoine «mettant
+la main à la charrue», comme la vieille légende avait représenté
+Cincinnatus. Les amis d'Ausone, ceux de Symmaque, sont pour la plupart
+de grands propriétaires et ils se plaisent à la vie rurale. Des
+historiens modernes ont dit que la société romaine ou gallo-romaine
+n'aimait que la vie des villes, et que ce furent les Germains qui
+enseignèrent à aimer la campagne.... Tous les écrits que nous avons du
+IVe et du Ve siècle dépeignent au contraire l'aristocratie romaine
+comme une classe rurale autant qu'urbaine: elle est urbaine en ce sens
+qu'elle exerce les magistratures et administre les cités; elle est
+rurale par ses intérêts, par la plus grande partie de son existence, par
+ses goûts.
+
+C'est que, dans ces belles résidences, on menait l'existence de grand
+seigneur. Paulin de Pella, rappelant dans ses vers le temps de sa
+jeunesse, décrit «la large demeure où se réunissaient toutes les délices
+de la vie» et où se pressait «la foule des serviteurs et des clients».
+C'était à la veille des invasions. «La table était élégamment servie, le
+mobilier brillant, l'argenterie précieuse, les écuries bien garnies, les
+carrosses commodes.» Les plaisirs de la vie de château étaient la
+causerie, la promenade à cheval ou en voiture, le jeu de paume, les dés,
+surtout la chasse. La chasse fut toujours un goût romain. Varron parle
+déjà des vastes garennes, remplies de cerfs et de chevreuils, que les
+propriétaires réservaient pour leurs plaisirs. Les amis auxquels
+écrivait Pline partageaient leur temps «entre l'étude et la chasse».
+Lui-même, chasseur médiocre qui emportait un livre et des tablettes, se
+vante pourtant d'avoir tué un jour trois sangliers. Les jurisconsultes
+du Digeste mentionnent, parmi les objets qui font ordinairement partie
+intégrante du domaine, l'équipage de chasse, les veneurs et la meute.
+Plus tard, Symmaque écrit à son ami Protadius et le raille sur ses
+chasses qui n'en finissent pas et sur «la généalogie de ses chiens». Les
+Gaulois aussi étaient grands chasseurs. Ils l'avaient été avant César,
+ils le furent encore après lui. On n'a qu'à voir les mosaïques qui,
+comme celle de Lillebonne, représentent des scènes de chasse. Regardez
+les amis de Sidoine: Ecdicius «poursuit la bête à travers les bois,
+passe les rivières à la nage, n'aime que chiens, chevaux et arcs». Il
+est vrai que le même homme tout à l'heure, à la tête de quelques
+cavaliers levés sur ses terres, mettra une troupe de Wisigoths en
+déroute. Voici un autre ami de Sidoine, Potentinus: «il excelle à trois
+choses, cultiver, bâtir, chasser». Vectius, grand personnage et haut
+fonctionnaire, «ne le cède à personne pour élever des chevaux, dresser
+des chiens, porter des faucons». La chasse était un des droits du
+propriétaire foncier sur sa terre, et il en usait volontiers. Ainsi,
+bien des choses que le moyen âge offrira à nos yeux sont plus vieilles
+que le moyen âge.
+
+FUSTEL DE COULANGES, _L'Alleu et le domaine
+rural pendant l'époque mérovingienne_,
+Paris, Hachette, 1889, in-8º. _Passim._
+
+
+
+
+III.--LE CHRISTIANISME.
+
+PROGRÈS D'ORGANISATION.--L'EMPIRE CHRÉTIEN.
+
+
+...L'organisation de l'Église se complétait avec une surprenante
+rapidité. Le grand danger du gnosticisme, qui était de diviser le
+christianisme en sectes sans nombre, est conjuré à la fin du IIe
+siècle. Le mot d'Église catholique éclate de toutes parts, comme le nom
+de ce grand corps qui va désormais traverser les siècles sans se briser.
+Et l'on voit bien déjà quel est le caractère de cette catholicité. Les
+montanistes sont tenus pour des sectaires; les marcionistes sont
+convaincus de fausser la doctrine apostolique; les différentes écoles
+gnostiques sont de plus en plus repoussées du sein de l'Église générale.
+Il y a donc quelque chose qui n'est ni le montanisme, ni le
+marcionisme, ni le gnosticisme, qui est le christianisme non sectaire,
+le christianisme de la majorité des évêques, résistant aux hérésies et
+les usant toutes, n'ayant, si l'on veut, que des caractères négatifs,
+mais préservé, par ces caractères négatifs, des aberrations piétistes et
+du dissolvant rationaliste. Le christianisme, comme tous les partis qui
+veulent vivre, se discipline lui-même, retranche ses propres excès....
+Le juste milieu triomphe. L'aristocratie piétiste des sectes phrygiennes
+et l'aristocratie spéculative des gnostiques sont également déboutées de
+leurs prétentions....
+
+Ce fut l'épiscopat qui, sans nulle intervention du pouvoir civil, sans
+nul appui des gendarmes ni des tribunaux, établit ainsi l'ordre
+au-dessus de la liberté dans une société fondée d'abord sur
+l'inspiration individuelle. Voilà pourquoi les ébionites de Syrie, qui
+n'ont pas l'épiscopat, n'ont pas non plus l'idée de la catholicité. Au
+premier coup d'œil, l'œuvre de Jésus n'était pas née viable;
+c'était un chaos. Fondée sur une croyance à la fin du monde, que les
+années en s'écoulant devaient convaincre d'erreur, la congrégation
+galiléenne semblait ne pouvoir que se dissoudre dans l'anarchie....
+L'inspiration individuelle crée, mais détruit tout de suite ce qu'elle a
+créé. Après la liberté, il faut la règle. L'œuvre de Jésus put être
+considérée comme sauvée le jour où il fut admis que l'Église a un
+pouvoir direct, un pouvoir représentant celui de Jésus. L'Église dès
+lors domine l'individu, le chasse au besoin de son sein. Bientôt
+l'Église, corps instable et changeant, se personnifie dans les anciens;
+les pouvoirs de l'Église deviennent les pouvoirs d'un clergé
+dispensateur de toutes les grâces, intermédiaire entre Dieu et le
+fidèle. L'inspiration passe de l'individu à la communauté. L'Église est
+devenue tout dans le christianisme; un pas de plus, l'évêque devient
+tout dans l'Église. L'obéissance à l'Église, puis à l'évêque, est
+envisagée comme le premier des devoirs; l'innovation est la marque du
+faux; le schisme sera désormais pour le chrétien le pire des crimes....
+
+La correspondance entre les Églises fut de bonne heure une habitude. Les
+lettres circulaires des chefs des grandes Églises, lues le dimanche à la
+réunion des fidèles, étaient une continuation de la littérature
+apostolique. L'église, comme la synagogue et la mosquée, est une chose
+essentiellement citadine. Le christianisme (on en peut dire autant du
+judaïsme et de l'islamisme) sera une religion de villes, non une
+religion de campagnards. Le campagnard, le _paganus_, sera la dernière
+résistance que rencontrera le christianisme. Les chrétiens campagnards,
+très peu nombreux, venaient à l'église de la ville voisine.
+
+Le municipe romain devint ainsi le berceau de l'Église. Comme les
+campagnes et les petites villes reçurent l'Évangile des grandes villes,
+elles en reçurent aussi leur clergé, toujours soumis à l'évêque de la
+grande ville. Entre les villes, la _civitas_ a seule une véritable
+église, avec un _episcopus_; la petite ville est dans la dépendance
+ecclésiastique de la grande. Cette primatie des grandes villes fut un
+fait capital. La grande ville une fois convertie, la petite ville et la
+campagne suivirent le mouvement. Le diocèse fut ainsi l'unité originelle
+du conglomérat chrétien.
+
+[Illustration: Un évêque]
+
+Quant à la province ecclésiastique, impliquant la préséance des grandes
+Églises sur les petites, elle répondit en général à la province romaine.
+Le fondateur des cadres du christianisme fut Auguste. Les divisions du
+culte de Rome et d'Auguste furent la loi secrète qui régla tout. Les
+villes qui avaient un flamine ou _archiereus_ sont celles qui, plus
+tard, eurent un archevêque; le _flamen civitatis_ devint l'évêque. A
+partir du IIIe siècle, le flamine duumvir occupa dans sa cité le rang
+qui, cent ou cent cinquante ans plus tard, fut celui de l'évêque dans le
+diocèse. Julien essaya plus tard d'opposer les flamines aux évêques
+chrétiens et de faire des curés avec les _augustales_. C'est ainsi que
+la géographie ecclésiastique d'un pays est, à très peu de chose près, la
+géographie de ce même pays à l'époque romaine. Le tableau des évêchés et
+des archevêchés est celui des _civitates_ antiques, selon leurs liens de
+subordination. L'empire fut comme le moule où la religion nouvelle se
+coagula. La charpente intérieure, les divisions hiérarchiques, furent
+celles de l'empire. Les anciens rôles de l'administration romaine et les
+registres de l'Église au moyen âge et même de nos jours ne diffèrent
+presque pas.
+
+Rome était le point où s'élaborait cette grande idée de catholicité. Son
+Église avait une primauté incontestée. Elle la devait en partie à sa
+sainteté et à son excellente réputation. Tout le monde reconnaissait que
+cette Église avait été fondée par les apôtres Pierre et Paul, que ces
+deux apôtres avaient souffert le martyre à Rome, que Jean même y avait
+été plongé dans l'huile bouillante. On montrait les lieux sanctifiés par
+ces Actes apostoliques, en partie vrais, en partie faux. Tout cela
+entourait l'Église de Rome d'une auréole sans pareille. Les questions
+douteuses étaient portées à Rome pour recevoir un arbitrage, sinon une
+solution. On faisait ce raisonnement que, puisque Christ avait fait de
+Céphas la pierre angulaire de son Église, ce privilège devait s'étendre
+à ses successeurs. L'évêque de Rome devenait l'évêque des évêques, celui
+qui avertit les autres.... L'ouvrage dont fit partie le fragment connu
+sous le nom de _Canon de Muratori_, écrit à Rome vers 180, nous montre
+déjà Rome réglant le Canon des églises, donnant pour base à la
+catholicité la Passion de Pierre.... Les essais de symbole de foi
+commencent aussi, dans l'Église romaine, vers ce temps. Irénée réfute
+toutes les hérésies par la foi de cette Église, «la plus grande, la plus
+ancienne, la plus illustre; qui possède, par une succession continue, la
+vraie tradition des apôtres Pierre et Paul, à laquelle, à cause de sa
+primauté, _propter potiorem principalitatem_, doit recourir le reste de
+l'Église». Toute Église censée fondée par un apôtre avait un privilège;
+que dire de l'Église que l'on croyait avoir été fondée par les deux plus
+grands apôtres à la fois?
+
+...On peut dire que l'organisation des Églises a connu cinq degrés
+d'avancement. D'abord, l'_ecclesia_ primitive, où tous les membres sont
+également inspirés de l'Esprit.--Puis les anciens ou _presbyteri_
+prennent, dans l'_ecclesia_, un droit de police considérable et
+absorbent l'_ecclesia_.--Puis le président des anciens, l'_episcopos_,
+absorbe à peu près les pouvoirs des anciens et par conséquent ceux de
+l'_ecclesia_.--Puis les _episcopi_ des différentes Églises,
+correspondant entre eux, forment l'Église catholique.--Entre les
+_episcopi_, il y en a un, celui de Rome, qui est évidemment destiné à un
+grand avenir. Le pape, l'Église de Jésus transformée en monarchie,
+s'aperçoivent dans un lointain obscur.... Ajoutons que cette
+transformation n'a pas eu, comme les autres, le caractère universel.
+L'Église latine seule s'y est prêtée, et même dans le sein de cette
+Église, la tentative de la papauté a fini par amener la révolte et la
+protestation.
+
+ * * * * *
+
+L'Église, au IIIe siècle, en accaparant la vie, épuisa la société
+civile, la saigna, y fit le vide. Les petites sociétés tuèrent la grande
+société. La vie antique, vie tout extérieure et virile, vie de gloire,
+d'héroïsme, de civisme, vie de forum, de théâtre, de gymnase, est
+vaincue par la vie juive, vie anti-militaire, vie de gens pâles,
+claquemurés. La politique ne suppose pas des gens trop détachés de la
+terre. Quand l'homme se décide à n'aspirer qu'au ciel, il n'a plus de
+pays ici-bas.... Le christianisme améliora les mœurs du monde ancien,
+mais, au point de vue militaire et patriotique, il détruisit le monde
+ancien. La Cité et l'État ne s'accommoderont, plus tard, avec le
+christianisme qu'en faisant subir à celui-ci les plus profondes
+modifications.
+
+[Illustration: Chrisma, ou monogramme du Christ.]
+
+«Ils habitent sur la terre, dit l'auteur de l'Épître à Diognète, mais,
+en réalité, ils ont leur patrie au ciel.» Effectivement, quand on
+demande au martyr sa patrie: «Je suis chrétien», répond-il. La patrie et
+les lois civiles, voilà la mère, voilà le père que le vrai gnostique,
+selon Clément d'Alexandrie, doit mépriser pour s'asseoir à la droite de
+Dieu. Le chrétien est embarrassé, incapable, quand il s'agit des
+affaires du monde; l'Évangile forme des fidèles, non des citoyens. Il en
+fut de même pour l'islamisme et le bouddhisme. L'avènement de ces
+grandes religions universelles mit fin à la vieille idée de patrie; on
+ne fut plus Romain, Athénien: on fut chrétien, musulman, bouddhiste. Les
+hommes désormais vont être rangés d'après leur culte, non d'après leur
+patrie; ils se diviseront sur des hérésies, non sur des questions de
+nationalité.
+
+Voilà ce que vit parfaitement Marc-Aurèle, et ce qui le rendit si peu
+favorable au christianisme. L'Église lui parut un État dans l'État. «Le
+camp de la piété», ce nouveau «système de piété fondé sur le _Logos_
+divin», n'a rien à voir avec le camp romain, lequel ne prétend nullement
+former des sujets pour le ciel. L'Église, en effet, s'avoue une société
+complète, bien supérieure à la société civile; le pasteur vaut mieux que
+le magistrat.... Le chrétien ne doit rien à l'empire, et l'empire lui
+doit tout, car c'est la présence des fidèles, disséminés dans le monde
+romain, qui arrête le courroux céleste et sauve l'État de sa ruine. Le
+chrétien ne se réjouit pas des victoires de l'empire; les désastres
+publics lui paraissent une confirmation des prophéties qui condamnent le
+monde à périr par les Barbares et par le feu....
+
+[Cependant] des raisons anciennes et profondes voulaient, nonobstant les
+apparences contraires, que l'empire se fît chrétien. La doctrine
+chrétienne sur l'origine du pouvoir semblait faite exprès pour devenir
+la doctrine de l'État romain. L'autorité aime l'autorité. Des hommes
+aussi conservateurs que les évêques devaient avoir une terrible
+tentation de se réconcilier avec la force publique. Jésus avait tracé la
+règle. L'effigie de la monnaie était pour lui le critérium suprême de la
+légitimité, au delà duquel il n'y avait rien à chercher. En plein règne
+de Néron, saint Paul écrivait: «Que chacun soit soumis aux puissances
+régnantes, car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu. Les
+puissances qui existent sont ordonnées par Dieu, en sorte que celui qui
+fait de l'opposition aux puissances résiste à l'ordre de Dieu.» Quelques
+années après, Pierre, ou celui qui écrivit en son nom l'épître connue
+sous le nom de _Prima Petri_, s'exprime d'une façon presque identique.
+Clément est également un sujet on ne peut plus dévoué de l'empire
+romain. Enfin, un des traits de saint Luc, c'est son respect pour
+l'autorité impériale et les précautions qu'il prend pour ne pas la
+blesser.
+
+Certes, il y avait des chrétiens exaltés qui partageaient entièrement
+les colères juives et ne rêvaient que la destruction de la ville
+idolâtre, identifiée par eux avec Babylone. Tels étaient les auteurs
+d'apocalypses et les auteurs d'écrits sibyllins. Pour eux, Christ et
+César étaient deux termes inconciliables. Mais les fidèles des grandes
+Églises avaient de tout autres idées. En 70, l'Église de Jérusalem, avec
+un sentiment plus chrétien que patriotique, abandonna la ville
+révolutionnaire et alla chercher la paix au delà du Jourdain. Saint
+Justin, dans ses Apologies, ne combat jamais le principe de l'empire; il
+veut que l'empire examine la doctrine chrétienne, l'approuve, la
+contresigne en quelque sorte et condamne ceux qui la calomnient. On vit
+le premier docteur du temps de Marc-Aurèle, Méliton, évêque de Sardes,
+faire des offres de service bien plus caractérisées encore, et présenter
+le christianisme comme la base d'un empire héréditaire et de droit
+divin.... Tous les apologistes flattent l'idée favorite des empereurs,
+celle de l'hérédité en ligne directe, et les assurent que l'effet des
+prières chrétiennes sera que leur fils règne après eux....
+
+La haine entre le christianisme et l'empire était la haine de gens qui
+doivent s'aimer un jour. Sous les Sévères, le langage de l'Église reste
+ce qu'il fut sous les Antonins, plaintif et tendre. Les apologistes
+affichent une espèce de légitimisme, la prétention que l'Église a
+toujours salué tout d'abord l'empereur. Le principe de saint Paul
+portait ses fruits: «Toute puissance vient de Dieu; celui qui tient
+l'épée la tient de Dieu pour le bien.»
+
+Cette attitude correcte à l'égard du pouvoir tenait à des nécessités
+extérieures tout autant qu'aux principes mêmes que l'Église avait reçus
+de ses fondateurs. L'Église était déjà une grande association; elle
+était essentiellement conservatrice; elle avait besoin d'ordre et de
+garanties légales. Cela se vit admirablement dans le fait de Paul de
+Samosate, évêque d'Antioche sous Aurélien. L'évêque d'Antioche pouvait
+déjà passer, à cette époque, pour un haut personnage; les biens de
+l'Église étaient dans sa main; une foule de gens vivaient de ses
+faveurs. Paul était un homme brillant, peu mystique, mondain, un grand
+seigneur profane, cherchant à rendre le christianisme acceptable aux
+gens du monde et à l'autorité. Les piétistes, comme on devait s'y
+attendre, le trouvèrent hérétique et le firent destituer. Paul résista
+et refusa d'abandonner la maison épiscopale. Voilà par où sont prises
+les sectes les plus altières: elles possèdent; or qui peut régler une
+question de propriété ou de jouissance, si ce n'est l'autorité civile?
+La question fut déférée à l'empereur, qui était pour le moment à
+Antioche, et l'on vit ce spectacle original d'un souverain infidèle et
+persécuteur chargé de décider qui était le véritable évêque. Aurélien...
+se fit apporter la correspondance des deux évêques, nota celui qui était
+en relations avec Rome et l'Italie, et conclut que celui-là était
+l'évêque d'Antioche.
+
+.... Un fait devenait évident, c'est que le christianisme ne pouvait
+plus vivre sans l'empire et que l'empire, d'un autre côté, n'avait rien
+de mieux à faire que d'adopter le christianisme comme sa religion. Le
+monde voulait une religion de congrégations, d'églises ou de synagogues,
+de chapelles, une religion où l'essence du culte fût la réunion,
+l'association, la fraternité. Le christianisme remplissait toutes ces
+conditions. Son culte admirable, sa morale pure, son clergé savamment
+organisé, lui assuraient l'avenir.
+
+Plusieurs fois, au IIIe siècle, cette nécessité historique faillit se
+réaliser. Cela se vit surtout au temps des empereurs syriens, que leur
+qualité d'étrangers et la bassesse de leur origine mettaient à l'abri
+des préjugés, et qui, malgré leurs vices, inaugurent une largeur d'idées
+et une tolérance inconnues jusque-là. La même chose se revit sous
+Philippe l'Arabe, en Orient sous Zénobie, et, en général, sous les
+empereurs que leur origine mettait en dehors du patriotisme romain.
+
+La lutte redoubla de rage quand les grands réformateurs, Dioclétien et
+Maximien, crurent pouvoir donner à l'empire une nouvelle vie. L'Église
+triompha par ses martyrs; l'orgueil romain plia; Constantin vit la force
+intérieure de l'Église, les populations de l'Asie Mineure, de la Syrie,
+de la Thrace, de la Macédoine, en un mot de la partie orientale de
+l'empire déjà plus qu'à demi chrétiennes. Sa mère, qui avait été
+servante d'auberge à Nicomédie, fit miroiter à ses yeux un empire
+d'Orient ayant son centre vers Nicée et dont le nerf serait la faveur
+des évêques et de ces multitudes de pauvres matriculées à l'église, qui,
+dans les grandes villes, faisaient l'opinion. Constantin inaugura ce
+qu'on appelle «la paix de l'Église», et ce qui fut en réalité la
+domination de l'Église....
+
+La réaction de Julien fut un caprice sans portée. Après la lutte vint
+l'union intime et l'amour. Théodose inaugura l'empire chrétien,
+c'est-à-dire la chose que l'Église, dans sa longue vie, a le plus aimée,
+un empire théocratique, dont l'Église est le cadre essentiel, et qui,
+même après avoir été détruit par les Barbares, reste le rêve éternel de
+la conscience chrétienne, au moins dans les pays romans. Plusieurs
+crurent, en effet, qu'avec Théodose le but du christianisme était
+atteint. L'empire et le christianisme s'identifièrent à un tel point
+l'un avec l'autre que beaucoup de docteurs conçurent la fin de l'empire
+comme la fin du monde, et appliquèrent à cet événement les images
+apocalyptiques de la catastrophe suprême. L'Église orientale, qui ne fut
+pas gênée dans son développement par les Barbares, ne se détacha jamais
+de cet idéal; Constantin et Théodose restent les deux pôles; elle y
+tient encore, du moins en Russie.... Quant à l'empire chrétien
+d'Occident, s'il périt bientôt, il ne fut détruit qu'en apparence...;
+ses secrets se perpétuèrent dans le haut clergé romain.... Un saint
+empire, avec un Théodose barbare, tenant l'épée pour protéger l'Église
+du Christ, voilà l'idéal de la papauté latine au moyen âge....
+
+E. RENAN, _Marc-Aurèle_, Paris, Calmann-Lévy,
+1882, in-8º. _Passim._
+
+
+
+
+IV.--LA SOCIÉTÉ ROMAINE
+
+D'APRÈS AMMIEN MARCELLIN, SAINT JÉRÔME ET SYMMAQUE.
+
+
+On s'est souvent demandé ce qu'il fallait penser de la moralité publique
+au IVe siècle, surtout dans les hautes classes de l'empire. En
+général on est tenté de la juger sévèrement. Quand nous songeons que
+cette société était à son déclin, et qu'elle n'avait plus que quelques
+années à vivre, nous sommes tentés d'expliquer ses malheurs par ses
+fautes et de croire qu'elle avait mérité le sort qu'elle allait subir.
+C'est ce qui fait que nous ajoutons foi si facilement à ceux qui nous
+disent du mal d'elle. Il y a surtout deux contemporains, Ammien
+Marcellin et saint Jérôme, qui ont pris plaisir à la maltraiter; et,
+comme ils appartiennent à deux partis contraires, il nous paraît naturel
+de penser que, puisqu'ils s'accordent, ils ont dit la vérité. J'avoue
+pourtant que leur témoignage m'est suspect. Ammien a consacré aux
+sénateurs de Rome deux longs chapitres de son histoire; mais ces
+chapitres ont, dans son œuvre, un caractère particulier: on
+s'aperçoit, lorsqu'on les lit avec soin, qu'il a voulu composer des
+morceaux à effet, dont le lecteur fût frappé, et que, dans ces passages,
+qui ne ressemblent pas tout à fait au reste, il est plus satirique et
+rhéteur qu'historien.... Que nous dit-il d'ailleurs que nous ne sachions
+d'avance? Il nous apprend, ce qui ne nous étonne guère, qu'il y a dans
+ce grand monde beaucoup de très petits esprits: des sots qui se croient
+des grands hommes parce que leurs flatteurs leur ont élevé des statues;
+des vaniteux, qui se promènent sur des chars magnifiques, avec des
+vêtements de soie dont le vent agite les mille couleurs; des glorieux,
+qui parlent sans cesse de leur fortune; des efféminés, que la moindre
+chaleur accable, «qui, lorsqu'une mouche se pose sur leur robe d'or ou
+qu'un petit rayon de soleil se glisse par quelque fissure de leur
+parasol, se désolent de n'être pas nés dans le Bosphore Cimmérien»; des
+athées, qui ne sortent de chez eux qu'après avoir consulté leurs
+astrologues; des prodigues, caressants et bas quand ils veulent
+emprunter de l'argent, insolents lorsqu'il faut le rendre, et d'autres
+personnages de cette sorte, qui se retrouvent partout. A côté de ces
+travers, qui nous paraissent en somme assez légers, il signale des vices
+plus graves. Quelques-uns d'entre eux appartiennent plus
+particulièrement à la race romaine, et les moralistes des siècles passés
+les ont déjà révélés; d'autres sont de tous les pays et de tous les
+temps, et puisque malheureusement aucune société humaine n'y échappe, il
+est naturel qu'on les rencontre aussi chez les gens du IVe siècle.
+Mais ce qui lui semble plus odieux que tout le reste, ce qui excite le
+plus souvent sa mauvaise humeur, c'est que les grands seigneurs romains
+manquent d'égards pour les lettrés et les sages. Ils réservent leurs
+faveurs à ceux qui les flattent bassement ou qui les amusent; quant aux
+gens honnêtes et savants, on les tient pour ennuyeux et inutiles, et le
+maître d'hôtel les fait mettre sans façon à la porte de la salle à
+manger. Ces plaintes, nous les connaissons, elles ne sont pas nouvelles
+pour nous. Une des raisons sérieuses qu'a Juvénal de gronder son époque,
+c'est que le client romain, «qui a vu le jour sur l'Aventin et qui a été
+nourri dès son enfance de l'olive sabine», n'a pas d'aussi bonnes places
+que le parasite grec à la table du maître, qu'on ne lui sert pas les
+mêmes plats et qu'il n'y boit pas le même vin. Ammien sans doute a dû
+souffrir quelque humiliation de ce genre. Il est probable que, quand il
+revint de l'armée, où il s'était bien battu, et au moment où il
+commençait d'écrire l'histoire de ses campagnes, il ne fut pas reçu de
+tout le monde comme il croyait devoir l'être. Il en conclut
+naturellement qu'une société qui ne lui faisait pas toujours sa place ne
+tenait aucun compte du mérite. «Aujourd'hui, dit-il, le musicien a
+chassé de partout le philosophe; l'orateur est remplacé par celui qui
+enseigne leur métier aux histrions; les bibliothèques sont fermées et
+ressemblent à des sépulcres.» Il est difficile de croire que ces paroles
+sévères s'appliquent à des gens comme Symmaque et ses amis, qui aimaient
+tant les livres et tenaient les lettrés en si grand honneur. Mais Ammien
+semble reconnaître ailleurs qu'il ne faut pas donner trop d'importance
+à ses reproches et les faire tomber sur tout le monde; il nous dit, en
+commençant ses violentes invectives, que Rome est toujours grande et
+glorieuse, mais que son éclat est compromis par la légèreté criminelle
+de quelques personnes (_levitate paucorum incondita_) qui ne songent pas
+assez de quelle ville ils ont l'honneur d'être citoyens. Ainsi, de son
+aveu même, les coupables ne sont que l'exception.
+
+Les colères de saint Jérôme ne m'inspirent pas plus de confiance que les
+épigrammes d'Ammien. C'était un saint fort emporté; ses meilleurs amis,
+comme Rufin et saint Augustin, en ont fait l'épreuve. Les gens de ce
+tempérament vont tout d'un coup d'un extrême à l'autre, et d'ordinaire
+ils détestent le plus ce qu'ils ont le mieux aimé. C'est précisément ce
+qui a rendu saint Jérôme si dur pour la société romaine: il en avait été
+trop charmé et n'a jamais pu lui pardonner l'attrait qu'elle avait eu
+pour lui. Les jouissances délicates de sa vanité littéraire, ses
+entretiens fréquents avec des femmes d'esprit, le plaisir qu'elles
+trouvaient à l'entendre, les applaudissements qu'elles donnaient à ses
+ouvrages, tout cela faisait partie de ces «délices de Rome», dont le
+souvenir poignant le suivait au désert et troublait sa pénitence. Il
+leur a fait payer par ses invectives la peine qu'il éprouvait à s'en
+détacher. Rome est pour lui une autre Babylone, «la courtisane aux
+habits de pourpre». Il lui reproche en général toute sorte de
+débordements; mais il est remarquable que, lorsqu'il en vient à des
+accusations précises, il ne trouve guère à reprendre chez elle que les
+futilités de la vie mondaine. A quoi passe-t-on le temps dans la grande
+ville? A voir et à être vu, à recevoir des visites et à en faire, à
+louer les gens et à en médire. «La conversation commence, on n'en finit
+plus de bavarder. On déchire les absents, on raconte des histoires du
+prochain, on mord les autres et, à son tour, on en est mordu.» Ce
+tableau est agréable; mais que prouve-t-il, sinon que la société de tous
+les temps se ressemble? Remarquons que saint Jérôme attaque ici tout le
+monde, sans distinction de culte. On a voulu se servir de son témoignage
+pour établir que la société païenne était de beaucoup la plus
+corrompue: c'est un tort, il est encore plus dur pour les chrétiens que
+pour elle. Il nous fait voir que les vices de la vieille société avaient
+passé dans la nouvelle, sans presque changer de forme, qu'on ne pouvait
+pas toujours distinguer la vierge et la veuve qui avaient reçu les
+enseignements de l'Église de celles qui étaient restées fidèles à
+l'ancien culte, qu'il y avait des clercs petits-maîtres, des moines
+coureurs d'héritages, et surtout des prêtres parasites qui allaient tous
+les jours saluer les belles dames: «Il se lève en toute hâte, dès que le
+soleil commence à se montrer, règle l'ordre de ses visites, choisit les
+chemins les plus courts, et saisit presque encore au lit les dames qu'il
+va voir. Aperçoit-il un coussin, une nappe élégante ou quelque objet de
+ce genre, il le loue, il le tâte, il l'admire, il se plaint de n'avoir
+chez lui rien d'aussi bon, et fait si bien qu'on le lui donne. Où que
+vous alliez, c'est toujours la première personne que vous rencontrez; il
+sait toutes les nouvelles; il court les raconter avant tout le monde; au
+besoin il les invente, ou, dans tous les cas, il les embellit à chaque
+fois d'incidents nouveaux.» N'est-ce pas là comme une première
+apparition de l'abbé du XVIIIe siècle?
+
+Il y a donc des raisons de ne croire qu'à moitié saint Jérôme et Ammien;
+et même quand on les croirait tout à fait, leur témoignage semble moins
+accablant pour leur siècle qu'on ne l'a prétendu. Dans tous les cas, les
+lettres de Symmaque[16] en donnent une meilleure opinion, et je m'y fie
+d'autant plus volontiers qu'il n'a pas prétendu juger son temps et faire
+un traité de morale, ce qui amène toujours à prendre une certaine
+attitude. Il dit naïvement ce qu'il pense, se montre à nous comme il est
+et dépeint les gens sans le savoir. Ses lettres sont d'un honnête homme,
+qui donne à tout le monde les meilleurs conseils. A ceux qui gouvernent
+des provinces épuisées par le fisc et la guerre, il prêche l'humanité;
+il recommande aux riches la bienfaisance, en des termes qui rappellent
+la charité chrétienne. Quelquefois il entre résolument dans la vie
+privée de ses amis; par exemple, il ose demander à l'un d'eux de
+renoncer aux profits d'un héritage injuste. Quant à lui, il est partout
+occupé à faire du bien; il vient en aide à ses amis malheureux, prend
+soin de leurs affaires, implore pour eux le secours des hommes
+puissants, marie leurs filles, et, après leur mort, redouble de soins en
+faveur des enfants qu'ils laissent sans protection et souvent sans
+fortune. Sa correspondance ne le fait pas seul connaître; elle permet
+quelquefois de juger ceux avec lesquels il était en relation. Ses
+enfants forment des ménages unis, ses amis, pour la plupart, lui
+ressemblent, et lorsqu'on a fini de lire ses lettres, il semble qu'on
+vient de traverser une société d'honnêtes gens. Je sais bien qu'il est
+porté à juger avec un peu trop d'indulgence; il prête volontiers aux
+autres ses qualités et n'aperçoit pas le mal qu'il ne serait pas capable
+de commettre; mais, malgré ce défaut, il est impossible de ne pas tenir
+grand compte de son témoignage. L'impression qui reste de ce grand monde
+de Rome, tel qu'on l'entrevoit dans ses lettres, lui est, en somme,
+favorable et rappelle la société de Trajan et des Antonins telle que
+nous la montrent les lettres de Pline.
+
+Voici encore un renseignement que nous devons à la correspondance de
+Symmaque, et qui contrarie un peu l'opinion que nous nous faisons de
+cette époque. Il nous semble que les gens de cette génération, qui fut
+la dernière de l'empire, devaient avoir quelque sentiment des périls qui
+les menaçaient, et qu'il est impossible qu'en prêtant un peu l'oreille
+on n'entendit pas les craquements de cette machine qui était si près de
+se détraquer. Les lettres de Symmaque nous montrent que nous nous
+trompons. Nous y voyons que les gens les plus distingués, les hommes
+d'État, les politiques, ne se doutaient guère que la fin approchât. A la
+veille de la catastrophe, tout allait comme à l'ordinaire, on achetait,
+on vendait, on réparait les monuments et l'on bâtissait des maisons pour
+l'éternité. Symmaque est un Romain des anciens temps, qui croit que
+l'empire est éternel et ne se figure pas que le monde puisse continuer
+d'exister sans lui. Malgré les avertissements qu'on a reçus, son
+optimisme est imperturbable. Il aurait certes bien des raisons d'être un
+mécontent: le sénat, dont il est si fier d'être membre, n'est presque
+plus rien, et l'on persécute le culte qu'il professe. Cependant il ne
+cesse pas de louer ses maîtres et il est satisfait de son temps. C'était
+une de ces âmes candides qui regardent comme des vérités incontestables
+que la civilisation a toujours raison de la barbarie, que les peuples
+les plus instruits sont inévitablement les plus honnêtes et les plus
+forts, que les lettres fleurissent toutes les fois qu'elles sont
+encouragées, etc. Or il voit précisément que les écoles n'ont jamais été
+plus nombreuses, l'instruction plus répandue, la science plus honorée,
+que les lettres mènent à tout, que le mérite personnel ouvre toutes les
+carrières; aussi s'écrie-t-il, dans son enthousiasme: «Nous vivons
+vraiment dans un siècle ami de la vertu, où les gens de talent ne
+peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils n'obtiennent pas les
+situations dont ils sont dignes». Et il ne lui semble pas possible
+qu'une société si éclairée, qui apprécie tant les lettres et fait une si
+grande place à l'instruction, soit emportée en un jour par des barbares!
+
+[Illustration: Les registres du fisc brûlés sur le Forum (bas-relief de
+la Tribune aux Harangues).
+
+Sur l'ordre de l'empereur, les scribes apportent, pour en faire un
+bûcher, les registres où sont inscrits les noms des citoyens en retard
+sur le fisc. Dans le fond, la façade du temple de Vespasien, puis une
+arcade du Tabularium, le temple de Saturne, les arceaux découronnés de
+la basilique Julia.]
+
+Il lui arrive pourtant de voir et de noter au passage quelques incidents
+fâcheux, par lesquels se révélait le mal dont souffrait l'empire, et qui
+auraient dû lui donner à réfléchir. Par exemple, il raconte à quelqu'un
+qui l'attend qu'il ne peut pas sortir de Rome parce que la campagne est
+infestée de brigands: c'en est donc fait de la _paix romaine_, si vantée
+dans les inscriptions et les médailles, puisque, aux portes mêmes de la
+capitale, on n'est plus en sûreté! Une autre fois il se plaint que
+l'empereur, qui manque de soldats, demande aux gens riches leurs
+esclaves pour les enrôler, et cette mesure ne lui révèle pas à quelles
+extrémités l'empire est réduit! Mais ce qui est plus significatif
+encore, ce qui indique plus clairement un profond désordre et annonce la
+ruine prochaine, c'est le triste état de la fortune publique. Les
+preuves en sont partout chez Symmaque. Il nous fait voir que le fisc a
+tout épuisé, que les riches sont à bout de ressources, que les fermiers
+n'ont plus d'argent pour payer les propriétaires, et que la terre, qui
+était une source de revenus, n'est plus qu'une occasion de dépense. Ce
+sont là des symptômes graves; et pourtant Symmaque, qui les voit, qui
+les signale, n'en paraît pas alarmé. C'est que le mal était ancien,
+qu'il avait augmenté peu à peu, et que, depuis le temps qu'on en
+souffrait, on s'y était accoutumé. Comme Rome persistait à vivre, malgré
+les raisons qu'elle avait de mourir, on avait fini par croire qu'elle
+vivrait toujours. Jusqu'au dernier moment on s'est fait cette illusion,
+et la catastrophe finale, quoiqu'on dût s'y attendre, fut une surprise.
+C'est ce que les lettres de Symmaque mettent en pleine lumière; elles
+nous montrent à quel point des politiques nourris des leçons de
+l'histoire, et qui connaissaient à fond les temps anciens, peuvent se
+tromper sur l'époque où ils vivent; elles nous font assister au
+spectacle, plein de graves enseignements, d'une société fière de sa
+civilisation, glorieuse de son passé, occupée de l'avenir, qui pas à pas
+s'avance jusqu'au bord de l'abîme, sans s'apercevoir qu'elle y va
+tomber.
+
+G. BOISSIER, _La fin du paganisme_, t. II, Paris,
+Hachette, 1894, in-16.
+
+ BIBLIOGRAPHIE.--T. Hodgkin, _Italy and her invaders_, t. I^1 et
+ II^2 [Sur les invasions visigothiques, hunniques et vandales en
+ Italie], t. III et IV [Sur l'invasion ostrogothique et la
+ restauration de l'Empire], t. V et VI [Sur les Lombards, jusqu'en
+ 744], Oxford, 1892-1895, in-8º.--Cf. C. Cipolla, _Per la storia
+ d'Italia e de' suoi conquistatori nel medio evo piu antico_,
+ Bologna, 1895, in-16.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES BARBARES.
+
+ PROGRAMME.--_Les invasions germaniques: Alaric. Simple énumération
+ des États fondés par les Germains.--Les Huns et Attila.--Les Goths
+ et Théodoric._
+
+ _Les Francs: Clovis. Conquête de la Gaule et d'une partie de la
+ Germanie._
+
+ _Mœurs de l'époque mérovingienne. Loi salique. Les rois, les
+ grands, les évêques; Grégoire de Tours. Les régions franques:
+ Neustrie, Austrasie, Bourgogne, Aquitaine._
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ Comme il est naturel, c'est en Allemagne que =les origines et les
+ invasions germaniques= ont été étudiées avec le plus de soin. Nous
+ n'avons guère en français que des livres vieillis: ceux d'Ozanam
+ (_Études germaniques_, 1845);--d'Am. Thierry (_Récits de l'histoire
+ romaine au Ve siècle_, 1860);--de E. Littré (_Études sur les
+ barbares et le moyen âge_, Paris, 1867, in-8º);--de A. Geffroy
+ (_Rome et les barbares_, Paris, 1874, in-8º).--Le t. II de
+ l'_Histoire des institutions_ de M. Fustel de Coulanges est
+ intitulé: _L'invasion germanique et la fin de l'Empire_ (Paris,
+ 1891, in-8º).--Voir aussi J. Zeller, _Entretiens sur l'histoire du
+ moyen âge_, 1re partie [jusqu'en 814], Paris, 1884, 2 vol.
+ in-12, 3e éd.--Le livre, très populaire en Angleterre, de Ch.
+ Kingsley, _The Roman and the Teuton_ (London, 1879, in-8º), est
+ déclamatoire.--On lira de préférence: E. v. Witersheim, _Geschichte
+ der Völkerwanderung_, Leipzig, 1880-1881, 2 vol. in-8º, 2e éd.,
+ revue par F. Dahn;--F. Dahn, _Urgeschichte der germanischen und
+ romanischen Völker_, Berlin, 1880-1889, 4 vol. in-8º;--le même,
+ _Die Könige der Germanen_, Würzburg et Leipzig, 1861-1894, 7 vol.
+ in-8º;--W. Arnold, _Ansiedelungen und Wanderungen deutscher
+ Stämme_, Marburg, 1881, in-8º, 2e éd.--Citons encore, en seconde
+ ligne, les histoires générales de G. Kaufmann (_Deutsche Geschichte
+ bis auf Karl den Grossen_, Leipzig. 1880-1881, 2 vol. in-8º) et de
+ O. Gutsche et W. Schultze (_Deutsche Geschichte von der Urzeit bis
+ zu den Karolingern_, Stuttgart, 1887 et s.).--Sur les
+ établissements goths en Italie: T. Hodgkin. _Italy and her
+ invaders_, London, 1892, 3 vol. in-8º, 2e éd.--Sur =Attila= et
+ les =Huns=, E. Drouin, art. _Huns_, dans la _Grande Encyclopédie_, XX
+ (1894), p. 405.
+
+ L'=histoire générale des royaumes francs= intéresse à la fois la
+ France, l'Allemagne et la Belgique.--L'ouvrage d'Aug. Thierry
+ (_Récits des temps mérovingiens_, Paris, 1840, 2 vol. in-8º) a eu
+ beaucoup de succès; il est fait de morceaux de Grégoire de Tours
+ habilement arrangés.--Tous les faits connus ont été recueillis et
+ discutés avec soin par G. Richter, _Annalen des fränkischen Reichs
+ im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, in-8º.--Voyez aussi F.
+ Dahn, _Die Könige der Germanen_ (précité), t. VII, _Die Franken
+ unter den Merovingern_, Leipzig, 1894, in-8º;--W. Junghans,
+ _Histoire critique des règnes de Childerich et de Chlodovech_,
+ Paris, 1879, in-8º, tr. de l'all.;--G. Kurth, _Histoire poétique
+ des Mérovingiens_, Paris-Bruxelles, 1893, in-8º.--On peut
+ recommander d'avance un livre de vulgarisation que M. M. Prou
+ publiera en 1896 dans la «Bibliothèque d'histoire illustrée», sous
+ ce titre: _La Gaule mérovingienne_.
+
+ Les =institutions franques sous les Mérovingiens= ont été étudiées
+ avec talent par J.-M. Lehuërou, dont l'_Histoire des institutions
+ mérovingiennes et du gouvernement mérovingien_ (Paris, 1842, in-8º)
+ a vieilli. Très érudits, mais difficiles à lire, sont les livres de
+ J. Tardif (_Études sur les institutions politiques et
+ administratives de la France, période mérovingienne_, Paris, 1882,
+ in-8º) et de G. Waitz (_Deutsche Verfassungsgeschichte_, t. II,
+ Kiel, 1882, in-8º).--Les trois vol. de l'_Histoire des institutions
+ politiques de l'ancienne France_ de M. Fustel de Coulanges qui sont
+ consacrés à l'époque mérovingienne (_La monarchie franque_, 1888;
+ _L'alleu et le domaine rural_, 1889; _Les origines du système
+ féodal_, 1890) ne sont pas les meilleurs de ce grand
+ ouvrage.--Comparez L. Vanderkindere, _Introduction à l'histoire des
+ institutions de la Belgique au moyen âge_, Bruxelles, 1890,
+ in-8º.--Résumé consciencieux, très bien informé, dans P. Viollet,
+ _Histoire des institutions politiques et administratives de la
+ France_, t. Ier, Paris, 1890, in-8º.--Sur l'église franque, voir
+ l'admirable _Kirchengeschichte Deutschlands_ de A. Hauck (t.
+ Ier, _bis zum Tode des Bonifacius_, Leipzig, 1887, in-8º).--Pour
+ l'histoire de la civilisation et du droit à l'époque mérovingienne,
+ v. la Bibliographie des ch. VI et XIV.
+
+ La principale source de l'histoire des Francs mérovingiens est la
+ chronique de Grégoire de Tours. Voir, sur =Grégoire de Tours=: G.
+ Monod, _Études critiques sur les sources de l'histoire
+ mérovingienne_, Paris, 1872, in-8º;--M. Bonnet, _Le latin de
+ Grégoire de Tours_, Paris, 1890, in-8º (Première partie).
+
+ =L'histoire locale des régions franques=: Neustrie, Austrasie,
+ Bourgogne, Aquitaine, etc., n'est pas achevée. On consultera avec
+ profit: A. Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_,
+ Paris, 1878, in-4º;--A. Loth, _L'émigration bretonne en Armorique
+ du Ve au VIIe siècle de notre ère_, Paris, 1884, in-8º;--A.
+ Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens bis zum Ende
+ der Isten Dynastie_, Halle, 1874, 2 vol. in-8º;--Ch. Pfister,
+ _Le duché mérovingien d'Alsace et la légende de sainte Odile_,
+ Paris, 1892, in-8º;--Cl. Perroud, _Des origines du premier duché
+ d'Aquitaine_, Paris, 1881, in-8º.
+
+ Le dernier mot n'est pas dit sur l'histoire des royaumes barbares,
+ Francs, Goths, etc., qui ont été fondés aux dépens de l'Empire
+ romain. D'importantes parties de l'histoire mérovingienne ont été
+ renouvelées tout récemment par MM. J. Havet, B. Krusch, etc.--M.
+ Ch. Bayet prépare un _Manuel des institutions françaises. Période
+ mérovingienne et carolingienne_.
+
+
+
+
+I.--LA FOI ET LA MORALE DES FRANCS.
+
+
+L'Église avait eu son âge héroïque intellectuel. Lorsque les apôtres,
+portant par le monde la première religion qui eût été faite non pour un
+peuple, mais pour l'humanité, prêchèrent le royaume de Dieu où les
+hommes sont unis étroitement entre eux et avec Dieu, la philosophie,
+après quelques instants d'hésitation, de doute et de dédain, étudia
+cette solution, la plus admirable qui eût été trouvée du problème des
+relations de l'homme avec Dieu et avec l'homme. Platoniciens, qui
+creusaient sans se lasser l'enseignement du maître sur la manifestation
+de l'infini dans le fini et de Dieu dans la nature et dans l'âme,
+disciples conscients ou inconscients de Zoroastre, qui expliquaient
+l'origine du mal par la coexistence de deux principes, apportèrent dans
+l'examen de la doctrine nouvelle les traditions de leurs écoles. Il y
+eut, au Ier et au IIe siècle, une sorte de reconnaissance faite
+par l'esprit humain autour du christianisme; après quoi, les philosophes
+entrèrent dans l'Église, mais en demeurant des philosophes. L'école
+d'Alexandrie enseigna que la philosophie avait été la préparation du
+christianisme chez les païens, comme l'Ancien Testament chez les Juifs.
+Elle rapprocha l'Ancien Testament et la philosophie par cette théorie
+que le Verbe, qui a été la parole de Dieu dès l'origine, a semé la
+vérité dans les écrits profanes comme dans l'Écriture. Elle crut ou fit
+semblant de croire que Platon avait connu les livres saints et elle le
+transforma en un disciple de Moïse. Elle fit ainsi de l'histoire
+intellectuelle et morale de l'humanité une grande synthèse qu'elle donna
+pour piédestal au christianisme.
+
+Au temps même où la critique platonicienne s'exerçait librement sur le
+dogme, naquit l'autorité. La lutte du christianisme contre les païens et
+contre ceux des philosophes qui, n'étant chrétiens que par métaphysique,
+faisaient bon marché de la foi positive, fit naître deux idées
+corrélatives, l'idée d'une Église catholique seule en possession de la
+vérité, et l'idée ecclésiastique de l'hérésie. Hérésie signifiait dans
+le langage philosophique choix d'une opinion; cela signifia dans le
+langage ecclésiastique choix d'une opinion mauvaise, erreur condamnable
+et damnable. Pour prémunir les fidèles contre la perdition, l'Église
+écrivit la règle de la foi. Bientôt l'hérésie se montra sous une forme
+étrange: le manichéisme, produit d'un mélange de la philosophie grecque
+avec la religion zoroastrique, réduisit le Christ à la qualité d'un
+esprit de lumière et d'un combattant illustre dans le conflit entre le
+bon et le mauvais principe. Ainsi le génie hellénique, toujours en
+travail, menaçait de perdre le christianisme dans des conceptions
+bizarres; la sagesse des anciens et leur méthode, leur idéalisme et leur
+dialectique, qui avaient servi à bâtir le dogme, s'employaient à le
+démolir. C'est alors que l'esprit latin s'insurgea.
+
+L'Église d'Occident était demeurée pendant longtemps l'élève des Églises
+orientales: l'Orient parlait, l'Occident écoutait. La langue de
+l'Écriture et des apôtres, des théologiens orthodoxes ou hérétiques,
+était la langue grecque; mais, au IIIe siècle, Tertullien introduisit
+la langue latine dans les controverses et révéla un esprit tout
+différent de l'esprit oriental, plus étroit, plus prosaïque, mais plus
+ferme. Tertullien a certaines maximes brèves, dictées par un sens commun
+assez grossier, et par cela même très intelligibles. «On ne peut
+pourtant pas chercher indéfiniment, dit-il: _infinita inquisitio esse
+non potest_.» D'ailleurs à quoi bon chercher? «Il n'y a pas besoin de
+curiosité, _curiositate opus non est_, après le Christ et l'Évangile.»
+Il y a une règle à laquelle il faut se tenir: «La plénitude de la
+science est d'ignorer ce qui est contraire à cette règle.» C'est
+merveille de voir comment le christianisme, en se répandant sur le
+monde, s'adaptait aux différents milieux. Au temps de l'antiquité
+païenne, les Grecs avaient pensé tandis que les Romains agissaient; la
+vie intellectuelle romaine, très tardive, avait été le reflet de la vie
+intellectuelle hellénique, et Rome n'avait manifesté son originalité que
+dans le domaine du droit. Au temps de l'antiquité chrétienne, l'esprit
+hellénique cherche sans cesse et toujours disserte; le chrétien romain
+arrête la doctrine et tout de suite il est prêt à légiférer sur la
+discipline et sur la foi.
+
+L'autorité trouva bientôt un organe régulier dans la hiérarchie qui se
+constituait et dans la puissance impériale. A peine l'empereur fut-il
+entré dans l'Église que la liberté en sortit. L'hérésie devint une
+affaire d'État. Auparavant, elle pouvait ne troubler qu'une ou deux
+provinces, et les évêques des pays où elle se produisait se contentaient
+de rejeter en concile les opinions hétérodoxes; désormais elle occupa la
+chrétienté entière. Arius est jugé par l'Église universelle, l'empereur
+présent et présidant, et les conciles font de leurs décisions des
+articles de foi, que l'empereur transforme en articles de loi. Comme la
+victoire de l'Église sur le paganisme la dispense de toute tolérance
+envers les dissidents, l'hérétique devient le grand ennemi. Déjà se
+disaient de dangereuses paroles: «Mieux vaut errer dans les mœurs que
+dans la doctrine;... mieux vaut un païen qu'un hérétique....»
+
+Du moins, les controverses demeurent grandes aux IVe et Ve
+siècles. On discute sur la nature du Verbe pour ou contre Arius, sur la
+destinée des âmes pour ou contre Origène, sur le libre arbitre pour ou
+contre Pélage. Les adversaires sont de haute taille, car l'orthodoxie
+est défendue par saint Augustin et par saint Jérôme, et les écoles
+théologiques d'Alexandrie et de Syrie procèdent toujours selon les
+règles d'une méthode scientifique. Mais le temps marche et la culture
+ancienne dépérit. L'Église oublie ce qu'elle lui doit, la dédaigne comme
+superflue et la suspecte comme complice du paganisme, dont elle est le
+dernier refuge. Elle rejette non seulement la philosophie, mais toute la
+littérature. «Il paraît que tu enseignes la grammaire, écrit le pape
+Grégoire le Grand à un évêque. Je ne puis répéter cela sans rougir, et
+je suis triste et je gémis, car les louanges du Christ ne peuvent se
+rencontrer dans une même bouche avec les louanges de Jupiter.» L'horizon
+intellectuel, si vaste autrefois, se rapproche et se ferme, et l'Église
+prétend se suffire à elle-même. Si encore l'activité de l'esprit avait
+duré en elle! Mais sur quoi se serait-elle exercée? «Ne cherchons plus»,
+avait dit Tertullien, et l'on ne cherche plus en effet! Toute la sagesse
+est trouvée; elle est dans certains livres dont un décret pontifical
+dresse le catalogue. L'erreur est dans d'autres livres: le même décret
+les met à l'_index_. Les écoles théologiques d'Orient tombent en
+décadence, et l'Occident n'en a pas une seule qui mérite d'être citée.
+Tandis que les écoles de lettres profanes trouvent encore des élèves
+pour leur enseignement vieilli, il n'y a point de «maîtres publics pour
+les divines Écritures». C'est Cassiodore qui le dit en se lamentant.
+Aussi, pour suppléer au défaut des maîtres, écrit-il le _de Institutione
+divinarum litterarum_, c'est-à-dire un manuel où les prêtres puissent
+apprendre commodément tout ce qu'il faut savoir. Cassiodore le leur
+déclare en propres termes et il leur représente «qu'au lieu de chercher
+présomptueusement des nouveautés, il vaut mieux étancher sa soif à la
+source des anciens», des anciens de l'Église, bien entendu. Le temps du
+manuel est venu en effet, car la parole vivante ne se fait plus
+entendre. La période de l'initiative intellectuelle est close; il ne
+reste plus qu'à constater les résultats acquis. C'est pourquoi Jean le
+Scolastique dispose en ordre méthodique les canons des conciles, afin
+que toute question, quelle qu'elle soit, trouve sa réponse. C'est ainsi
+qu'après qu'un livre est achevé, on en écrit la table des matières.
+
+ * * * * *
+
+La grande originalité de la religion nouvelle, c'est qu'elle était une
+morale en même temps qu'une théologie. Épurer partout, même en Israël,
+où elle était la plus pure, la notion du divin, confondre la morale avec
+la religion, orienter vers le ciel des âmes qui n'avaient qu'un horizon
+terrestre, détruire les sacerdoces particuliers et les cultes locaux,
+placer tous et chacun en présence de Dieu, telle était la mission du
+christianisme. Il ne s'était point vu, il ne se verra plus jamais un
+pareil effort pour soulever la matière vers l'idéal; mais la matière a
+pesé sur les ailes de l'esprit et l'a retenu entre ciel et terre, plus
+près de la terre que du ciel.... Là même où le Christ avait vécu,
+combien d'hommes étaient capables de faire de leur âme un temple du
+Christ?
+
+Les hommes ne se sentirent pas assez proches d'un Dieu qui remplissait
+le monde, et, partout présent, n'entrait nulle part en communication
+intime avec ses fidèles. Ils cherchèrent des échelons pour monter
+jusqu'à lui. Ils trouvaient dans les Écritures les esprits bons et
+mauvais; ils leur donnèrent des formes plus précises. Parmi les démons
+se placèrent les dieux de l'ancienne mythologie, auxquels l'Église
+elle-même accorda une survivance étrange, sous la forme de tentateurs
+acharnés à la perdition des âmes. Une puissance miraculeuse funeste fut
+attribuée aux statues des anciennes divinités et aux ruines de leurs
+temples. Ce n'était pas seulement le populaire que ces imaginations
+troublaient. Le pape Grégoire le Grand raconte dans un de ses dialogues
+l'aventure d'un Juif, qui, surpris par la nuit, ne trouva point d'autre
+asile qu'un temple abandonné d'Apollon: les ténèbres et la solitude
+l'effrayèrent; il avait entendu dire que les démons hantaient cette
+ruine, et, tout Juif qu'il fût, il se signa. Bien lui en prit; car, à
+minuit, le temple se remplit de fantômes qui tinrent séance sous la
+présidence d'Apollon, auquel ils rendirent compte des tentations dont
+ils avaient assailli les chrétiens. Ainsi toute une légion infernale
+était organisée pour la guerre contre les âmes. Mais en face d'elle se
+rangea la légion céleste: le culte des anges s'organisa; des églises
+furent placées sous l'invocation des plus grands, et chaque âme crut
+avoir son ange gardien. Ces purs esprits étaient encore trop élevés
+au-dessus de l'homme, et la terre vers laquelle ils descendaient n'était
+pas leur patrie: sur la route de la terre au ciel, l'Église fit monter
+les martyrs et les saints. Martyrs et saints devinrent les compagnons de
+Dieu dans la gloire éternelle, mais en même temps ils demeurèrent
+attachés au point de la terre où ils avaient vécu. L'antique croyance
+populaire que l'âme des morts ne s'éloigne pas de leur dépouille avait
+produit chez les païens les rites naïfs du culte des morts; elle a
+certainement contribué à produire chez les chrétiens le culte des
+martyrs. On s'imagina être tout près des saints quand on touchait leurs
+restes, et même cette opinion donna lieu à de singuliers scandales: en
+Egypte, il fallut défendre aux chrétiens de garder chez eux les corps
+des personnes réputées saintes, comme on gardait autrefois les corps des
+ancêtres; ailleurs, il y avait des voleurs de corps saints, et une loi
+de Théodose interdit «d'exhumer les martyrs et de les vendre». Pour
+éviter ces profanations, on transporta les reliques dans les églises, où
+on les plaça d'ordinaire sous les autels, et le culte des saints
+commença. Les chrétiens éclairés, les docteurs et les évêques
+prémunirent les fidèles contre les dangers d'une idolâtrie nouvelle; aux
+polémistes païens qui leur reprochaient d'avoir troqué les idoles contre
+les martyrs, ils répondirent que l'Église honore ses saints pour
+proposer leur vie en exemple et qu'elle réserve l'adoration à Dieu seul;
+mais la masse des hommes retrouvait les héros et les dieux d'autrefois
+dans ces personnages sacrés qu'elle invoquait par leur nom, dont elle
+savait l'histoire et dont elle touchait les tombeaux. Dans les églises
+placées sous l'invocation de tel ou tel bienheureux, les prières, au
+lieu de monter jusqu'à Dieu, s'arrêtèrent au médiateur, d'autant plus
+volontiers que celui-ci manifestait par des miracles plus fréquents sa
+puissance personnelle. La relation simple et directe de l'homme avec
+Dieu fut compliquée par cette multiplicité des intermédiaires et
+l'universel divin localisé.
+
+[Illustration: La crypte de Jouarre. (Architecture mérovingienne.)]
+
+En même temps, la simplicité du culte primitif était altérée par
+l'organisation d'un cérémonial solennel. Les modestes lieux de réunion
+où les premiers chrétiens priaient, prêchaient et célébraient la
+commémoration de la cène sont remplacés par des temples superbes divisés
+en deux parties: l'une, réservée aux fidèles; l'autre, plus élevée, où
+le clergé siège sur des trônes. L'esthétique du service divin, que les
+païens avaient portée à la perfection et que les premières communautés
+chrétiennes avaient dédaignée, reparaît. L'Église parle à l'imagination
+et aux sens par le bel ordre de ses pompes et l'éclat des vêtements
+sacerdotaux, par les parfums, par la musique et par les peintures qui
+retracent sur les murailles les grandes scènes de l'histoire de la foi.
+Plus se multiplient et s'embellissent ces pieuses représentations
+données par le clergé, plus les fidèles sont réduits au rôle de
+spectateurs. Leur voix ne se mêle plus à celles des prêtres que pour
+chanter le _Kyrie eleison_; ils doivent écouter et se taire, en vertu du
+précepte de Moïse, qui a dit:--«Écoute, Israël, et tais-toi!» Encore
+n'entendent-ils plus que rarement la prédication, qui était jadis la
+partie essentielle du service divin et qui tombe en désuétude. Assister
+à la célébration des mystères sacrés est une sorte d'acte matériel:
+l'Église en fait une obligation et elle multiplie les fêtes, qui
+deviennent de plus en plus brillantes.
+
+Peu à peu se forme une coutume de la dévotion,--_consuetudo devotionis_,
+comme dit le pape Léon le Grand,--qui devient obligatoire comme la loi
+elle-même, car l'Église la fait procéder de la tradition apostolique et
+de l'enseignement du Saint-Esprit. Les manifestations extérieures
+prennent une grande importance. Dans la primitive Église, l'ascétisme
+était honoré comme un moyen de parvenir à la vertu, mais il n'était
+imposé à personne; désormais il est prescrit par toutes sortes de règles
+minutieuses. La renonciation au monde et l'absolu mépris de la chair,
+manifesté par l'horreur croissante pour le mariage qui est rabaissé à la
+qualité d'une infirmité nécessaire, sont réputées les plus hautes des
+vertus; ce sont des vertus moindres que le jeûne et l'abstinence
+ordonnés à certains jours de la semaine et à certaines époques de
+l'année. L'aumône elle-même n'est plus libre. Conformément à l'usage de
+toute l'antiquité païenne et pour obéir à la loi de Moïse, qui a dit:
+«Tu ne te présenteras pas devant le Seigneur les mains vides», l'Église
+réclame les prémices et la dîme.
+
+Il y a péril certain que le fidèle qui paye la dîme, jeûne aux jours
+prescrits et assiste exactement aux offices divins, n'estime avoir
+rempli son devoir de chrétien. Plus nombreuses et plus rigoureuses sont
+les obligations extérieures, plus vague et plus insaisissable est le
+vrai devoir intime. Déjà, d'ailleurs, l'Église offre à la conscience du
+pécheur le facile moyen de s'apaiser. On trouve dans saint Ambroise la
+redoutable formule: «Tu as de l'argent, rachète ton péché,» et Salvien
+enseigne dans son traité _de l'Avarice_ que la libéralité envers
+l'Église est le plus sûr moyen de se rédimer du péché. Mais c'est dans
+le culte des saints qu'apparaît le mieux le caractère grossier des actes
+matériels de foi. Le contact d'une relique miraculeuse ne procure pas
+seulement la guérison d'une maladie; il a des effets bienfaisants sur
+l'âme elle-même. Grégoire le Grand, envoyant à un roi barbare des
+parcelles des chaînes du bienheureux Pierre et des cheveux de saint
+Jean-Baptiste, lui dit que les chaînes qui ont lié le cou de l'apôtre le
+délivreront de ses péchés et que le précurseur lui assurera par son
+intercession l'aide du Sauveur. Aussi les reliques sont-elles
+recherchées avec passion. Les princes ne cessent d'en demander au pape,
+et les plus élevés se montrent singulièrement ambitieux: l'impératrice
+Constantine ne s'avise-t-elle pas un jour de demander à Grégoire la tête
+de l'apôtre saint Paul? Le bon pape dut lui faire entendre que le saint
+ne se laisserait pas ainsi décapiter: «Les corps saints, dit-il, font
+briller autour d'eux les miracles et la terreur, et, même pour prier, on
+ne s'approche point d'eux sans une grande crainte. Qui oserait les
+toucher mourrait. Aussi les Romains, lorsqu'on leur demande les reliques
+à l'occasion de la consécration d'une église, se contentent-ils de
+placer dans le tombeau un morceau d'étoffe; ils l'envoient ensuite à
+l'église nouvelle, où il opère autant de miracles que les reliques
+elles-mêmes.» Tout ce que peut faire Grégoire pour complaire à «sa
+maîtresse sérénissime», c'est de lui envoyer des parcelles des chaînes
+que le bienheureux Paul a portées au cou et aux mains; il prendra donc
+une lime pour détacher des paillettes, mais il n'est pas sûr de les
+obtenir, car il est arrivé que l'on a longtemps limé les chaînes sans en
+rien tirer. Heureux princes, qui pouvaient ainsi recevoir et garder à
+domicile de si précieux objets! Le commun des fidèles se transportait
+auprès d'eux pour recueillir le bénéfice de leur puissance miraculeuse.
+Le temps des pèlerinages a commencé; les plus zélés chrétiens vont en
+terre sainte chercher des fioles d'eau du Jourdain, des poignées de la
+poussière du sol foulé par le Sauveur ou bien des fragments de la vraie
+croix, qui «garde dans sa mémoire insensible une force vitale, comme dit
+saint Paulin de Nole, et, réparant toujours ses forces, demeure intacte,
+bien qu'elle distribue tous les jours son bois à des fidèles
+innombrables». Ce pèlerinage est le plus louable de tous, mais très
+nombreux sont les sanctuaires où l'on va porter ses hommages et ses
+vœux. La fatigue même du voyage est un mérite dont on se prévaut
+auprès du saint; puis on lui apporte des présents, des objets précieux,
+de l'argent, des donations de terre. Ainsi reparaît avec la
+multiplicité des cultes cet échange de services entre le ciel et les
+hommes qui était un des caractères du paganisme.
+
+La morale chrétienne s'est donc accommodée à la faiblesse de l'homme. Il
+ne faut point voir là matière à sarcasme ni à déclamations. Toute
+religion est un effort de l'homme vers Dieu, une transition de l'humain
+au divin, ou, si l'on croit que le divin est répandu dans la nature et
+pensé par l'homme, toute religion est une manifestation du divin dans
+l'homme. Si haute qu'ait été la conception première, l'homme fait valoir
+les droits de son infirmité naturelle et il demeure soumis à l'empire
+des habitudes acquises. La conception de la religion chrétienne était
+trop haute, car c'est un monde surnaturel qui vit dans l'Évangile: à
+peine y est-on averti de la présence de la terre; les pieds du Sauveur y
+glissent comme sur les flots qui ont porté sans fléchir son corps
+impondérable; le Christ semble toujours près de s'élever au ciel. Pour
+vivre avec lui, il faut avoir quitté tout ce qui est de la terre:
+famille, amis, maison, même le travail, et se confier à Dieu qui nourrit
+l'oiseau et revêt de splendeur le lis qui ne file point. Une seule
+lecture transporte l'homme dans une indécise région idéale, aux confins
+de l'humain et du divin, c'est la lecture de l'Évangile. Mais combien
+d'esprits peuvent habiter l'idéal? Combien de temps les plus élevés y
+peuvent-ils demeurer? Dans les carrefours des villes juives, grecques ou
+romaines, dans les campagnes cultivées par les esclaves, sur les chaises
+curules, dans les _atria_, dans les ateliers, dans les cabanes vivait
+l'humanité vraie, d'où le Christ avait tiré douze apôtres, parmi
+lesquels se sont rencontrés un traître et des pusillanimes, car le
+disciple bien-aimé se trouva seul au pied de la croix. L'humanité vraie
+prit de la religion du Christ ce qu'elle en put comprendre; elle fit
+effort pour s'élever jusqu'à elle, mais elle l'abaissa aussi à sa
+portée. Nul doute que, le compte fait de toutes les superstitions et de
+toutes les erreurs, elle demeura meilleure qu'elle n'était auparavant:
+la foi et la morale chrétienne, même altérées, furent bienfaisantes;
+mais l'Église, qui n'a pu empêcher ces altérations, qui les a même
+acceptées, provoquées ou aggravées, ne pouvait plus avoir l'énergique
+activité des premiers jours. L'intelligence d'un chrétien du VIe
+siècle, emprisonnée dans les formules d'un code minutieux de croyances,
+n'a plus rien à désirer, rien à chercher: elle est frappée d'inertie. Un
+chrétien comme saint Paul, dont l'esprit était occupé par quelques
+grandes idées, et dans le cœur duquel bouillonnait l'amour de Dieu,
+ne croyait jamais avoir fait assez pour obéir à sa mission divine; le
+monde, qu'il embrassait d'un regard et qu'il parcourait d'un pas leste,
+était trop étroit pour lui. Quelle différence entre lui et ce pape, son
+successeur, qui lime gravement, et non sans effroi, les prétendues
+chaînes du plus grand des apôtres!
+
+ * * * * *
+
+La religion, telle que l'histoire l'avait faite, se retrouve dans l'âme
+du plus grand personnage ecclésiastique des temps mérovingiens, l'évêque
+Grégoire de Tours: la dignité de sa vie, sa charité, sa bonté, sont
+comme la survivance du divin dans la décadence de l'Église; mais quelles
+misères dans cet esprit et quel désordre dans cette conscience! Grégoire
+a du bon sens, même de la finesse; il a du jugement, mais il a reçu de
+ses maîtres une éducation insuffisante, et l'éducation générale, si
+puissante dans ses effets, que donne aux intelligences la façon d'être
+du temps où elles vivent, était, au VIe siècle, détestable et
+funeste. Grégoire n'a point de culture philosophique et il n'a qu'une
+très médiocre culture littéraire: il ne sait pas du tout la langue
+grecque, et il sait mal la langue latine; il se console, il est vrai, de
+sa «rusticité», en pensant qu'elle le rend intelligible aux rustiques,
+et nous lui pardonnons de grand cœur solécismes et barbarismes; mais,
+comme l'intelligence d'un contemporain d'Auguste et de Louis XIV reflète
+la belle ordonnance des choses, ainsi le désordre des institutions et
+des mœurs trouble ce contemporain de Chilpéric: le même homme qui ne
+comprend pas la logique d'une syntaxe voit confusément les relations des
+idées entre elles, ne mesure pas la proportion des faits, grossit les
+petits et passe sur les grands à la légère. Il aurait pu être, à une
+autre date, un écrivain de goût et d'esprit, et, s'il trébuche dans ses
+livres, s'il s'arrête tout affairé où il faudrait marcher, s'il marche
+où il faudrait demeurer, s'il ressemble enfin à un aveugle qui cherche à
+tâtons sa voie, c'est que la bonne vue qu'il a reçue de la nature a été
+oblitérée par les ténèbres ambiantes. L'histoire voit souvent se
+succéder des générations que l'obscurité de leur siècle a comme
+aveuglées.
+
+Grégoire distingue pourtant un point lumineux, mais un seul: c'est
+l'orthodoxie. Toute son intelligence y est attirée et s'y applique. Il
+ne soupçonne pas, bien entendu, l'histoire de la formation du dogme et
+cette adaptation merveilleuse du christianisme à l'état intellectuel du
+monde grec et romain; tout cela est perdu dans la nuit profonde. Il ne
+regrette pas son ignorance, qu'il ne sent même pas; l'orthodoxie lui
+suffit, elle est la règle absolue, la loi suprême; mais son regard, à
+force de la contempler, en est comme fasciné. Cette foi étroite et
+tranquille exerce sur sa raison et sur sa conscience la puissance
+pernicieuse de l'idée fixe; jointe aux désordres d'un temps où la
+multiplicité quotidienne des forfaits émousse l'horreur du crime, elle
+gâte l'honnêteté naturelle du bon évêque. La mauvaise influence du
+milieu ne lui fait pas commettre de méchantes actions, mais elle lui
+inspire des jugements immoraux. Il est bon jusqu'à la tendresse la plus
+délicate, et lorsqu'on lit dans son livre, tout plein de récits de
+perfidies, de vilenies et de tueries, tel passage où il déplore qu'une
+peste lui ait enlevé «des petits enfants qui lui étaient doux et chers,
+qu'il avait réchauffés dans son sein, portés dans ses bras et nourris de
+ses propres mains du mieux qu'il avait pu,» on éprouve une émotion
+profonde à trouver tout à coup un homme et l'humanité parmi ces bandits
+et ce brigandage. On dirait saint Vincent de Paul apparaissant dans un
+bagne. Pas une des manifestations de la charité chrétienne ne manque
+dans la vie de Grégoire; il est le protecteur des faibles et des
+pauvres; il pardonne à ses ennemis, à l'évêque qui l'a calomnié, aux
+voleurs qui ont voulu l'arrêter sur une route et qu'il rappelle, après
+qu'ils se sont enfuis, pour leur offrir à boire. Doux envers les
+humbles, il est fier devant les grands. Il ne cède ni aux injonctions ni
+aux cajoleries d'un Chilpéric; lorsque celui-ci, pour obtenir son
+assentiment à la condamnation de Prétextat, l'évêque de Rouen, le menace
+de soulever le peuple de Tours, Grégoire répond à ce roi qui s'apprête
+à violer les canons que le jugement de Dieu est suspendu sur sa tête.
+Chilpéric, pour le calmer, l'invite à s'asseoir à sa table, et, lui
+montrant un plat: «J'ai fait préparer ceci pour toi, dit-il, c'est de la
+volaille avec des pois chiches»; mais Grégoire répond, avec cette
+naïveté solennelle que mettent souvent dans ses paroles la conscience de
+sa haute dignité avec l'habitude du langage ecclésiastique: «Ma
+nourriture est de faire la volonté de Dieu et non pas de me délecter en
+ces délices.» Il savait bien pourtant qu'il y avait péril à braver
+Chilpéric et Frédégonde; mais, entre le martyre et la désobéissance aux
+lois de Dieu et de l'Église, il aurait avec joie pris le martyre. Et cet
+homme d'un cœur si tendre, d'une conscience si délicate, raconte de
+grands crimes sans s'émouvoir et souvent même en ayant l'air de les
+approuver. Pour choisir un exemple bien connu, Clovis a employé tous les
+modes de la scélératesse lorsqu'il a voulu acquérir le royaume de
+Sigebert: Sigebert, roi de Cologne, a été assassiné par son propre fils
+Cloderic, à l'instigation de Clovis; Cloderic a été assassiné par
+l'ordre du même Clovis; celui-ci se rend à Cologne et convoque les
+Francs: «Je ne suis pour rien dans ces choses, leur dit-il; je ne puis,
+en effet, répandre le sang de mes parents, puisque cela est défendu;
+mais ce qui est fait, est fait, et j'ai un conseil à vous donner....
+Réfugiez-vous vers moi, afin que vous soyez sous ma protection.» Les
+Francs l'applaudissent par des clameurs et le fracas des boucliers; ils
+l'élèvent sur le pavois et le mettent en possession du trésor et du
+royaume; «car Dieu, dit Grégoire en matière de moralité, faisait tomber
+chaque jour ses ennemis sous sa main, parce que ce roi marchait devant
+le Seigneur avec un cœur droit et qu'il faisait ce qui était agréable
+à ses yeux.» Et l'évêque énumère d'autres meurtres commis par Clovis
+avec autant de calme que s'il récitait une litanie. Comment donc ce
+saint homme compromet-il sa vertu et la grandeur même de Dieu dans ce
+panégyrique d'un méchant Barbare, et qu'entend-il par un cœur droit,
+où se trouvera-t-il des cœurs pervers, s'il reconnaît en Clovis la
+droiture du cœur? Rien de plus simple que son critérium. Tous les
+cœurs sont droits qui confessent, tous les cœurs sont pervers qui
+nient la Trinité «reconnue par Moïse dans le buisson ardent, suivie par
+le peuple dans la nuée, contemplée avec terreur par Israël sur la
+montagne, prophétisée par David dans le psaume». Grégoire ne se lasse
+pas de répéter qu'il suffit d'être un hérétique pour être puni en ce
+monde et dans l'autre, et il donne ses preuves: l'arien Alaric a perdu
+tout à la fois son royaume et la vie éternelle, pendant que Clovis, avec
+l'aide de la Trinité, a vaincu les hérétiques et porté les limites de
+son royaume aux confins de la Gaule. Grégoire ne dit point que Clovis
+soit au paradis dans la gloire éternelle, mais certainement le soupçon
+ne lui est pas même venu que ce confesseur de la Trinité pût être
+relégué dans les enfers et avec la foule de ceux qui l'ont blasphémée.
+
+Après l'orthodoxie, la vertu principale aux yeux de Grégoire est le
+respect de l'Église orthodoxe, de ses ministres, de ses droits, de ses
+privilèges et de ses propriétés. Malheur à celui qui désobéit à un
+évêque, car il est frappé tout de suite comme un hérétique! Un misérable
+conspirait contre son évêque: il fut trouvé, le matin du jour fixé par
+le crime, mort sur une chaise percée, et, comme l'hérésiarque Arius
+avait fini de cette laide façon, Grégoire, dont la logique a de ces
+surprises, conclut de l'identité du châtiment à l'identité du crime: «On
+ne peut, dit-il, sans hérésie désobéir au prêtre de Dieu.» Malheur à qui
+viole l'asile d'une église! Le saint auquel elle est consacrée ne tolère
+pas ce sacrilège. Un homme poursuit son esclave dans la basilique de
+saint Loup; il saisit le fugitif et le raille: «La main de Loup ne
+sortira pas de son tombeau pour t'arracher de ma main!» Aussitôt ce
+mauvais plaisant a la langue liée par la puissance de Dieu; il court par
+tout l'édifice en hurlant, car il ne sait plus parler comme les hommes:
+trois jours après, il meurt dans des tourments atroces. Malheur à qui
+touche aux biens de l'Église! Nantinus, comte d'Angoulême, s'est
+approprié des terres ecclésiastiques; il est brûlé par la fièvre, et son
+corps tout noirci semble avoir été consumé sur des charbons ardents. Un
+agent du fisc s'empare de béliers qui appartenaient à saint Julien; le
+berger les veut défendre, disant que le troupeau est la propriété du
+martyr: «Est-ce que tu crois, répond le facétieux personnage, que le
+bienheureux saint Julien mange du bélier?» Lui aussi fut brûlé par la
+fièvre, au point que l'eau dont il se faisait inonder devenait vapeur au
+contact de son corps. Malheur enfin à qui n'obéit pas aux commandements
+de l'Église! Un paysan qui se rendait à l'office aperçoit un troupeau
+qui ravage son champ: «Hélas! dit-il, voilà perdu mon labeur de toute
+une année!» Et il prend une hache; mais c'était dimanche; la main qui
+violait la loi du repos dominical se contracte et demeure fermée, tenant
+toujours la hache; il fallut, pour l'ouvrir, un miracle obtenu à force
+de larmes et de prières.
+
+Toujours dans les récits de Grégoire éclate la puissance des saints,
+propice aux bons et redoutable aux méchants: il est le grand pontife du
+culte des bienheureux. Il a employé une bonne partie de son existence
+tourmentée par tant de soins à célébrer leur gloire. Laborieux écrivain,
+il gardait à portée de la main son _Histoire des Francs_, qui est son
+œuvre principale et un des plus curieux monuments de l'histoire de la
+civilisation, mais sur sa table de travail se trouvait toujours quelque
+manuscrit commencé, où il déroulait une inépuisable série de miracles:
+miracles de saint Martin, miracles de saint Julien, miracles des Pères.
+Il avait une vénération particulière pour saint Martin, dont il était le
+successeur sur le siège de Tours. Dans la naïveté de son zèle pour la
+gloire de ce privilège, il cherche à le pousser aux premiers rangs de la
+hiérarchie céleste. Il ne veut pas qu'il soit inférieur aux apôtres ni
+aux martyrs, et, pour l'égaler aux plus grands témoins de la foi, il
+ruse avec les mots: si le bienheureux n'a pas vécu au temps des apôtres,
+il a eu du moins la grâce _apostolique_; s'il n'est point mort dans les
+tourments, il a été «_martyr_ par les embûches secrètes qu'on lui a
+tendues et par les injures publiques qu'il a essuyées». Au reste, la
+renommée de saint Martin a rempli le monde entier; déjà Sulpice Sévère a
+écrit une histoire de sa prédication et de ses miracles; Grégoire la
+continue, ajoutant les chapitres aux chapitres à mesure que les miracles
+s'ajoutaient aux miracles. C'est du tombeau sacré dont il est le gardien
+que l'évêque de Tours considère le monde; son _Histoire des Francs_ est
+précédée, à la façon des écrivains chrétiens, d'une histoire
+universelle qui commence avec l'univers même et qui est terminée à la
+mort de saint Martin. Les premiers mots sont: «Au commencement, Dieu
+créa le ciel et la terre,» et les derniers: «Ici finit le livre premier,
+qui contient 5546 années, depuis le commencement du monde jusqu'au
+passage en l'autre vie de saint Martin l'évêque.» A travers le récit des
+guerres et des crimes, Grégoire suit l'action miraculeuse du saint.
+C'est auprès de Tours, et après avoir défendu comme le plus grand des
+crimes d'offenser saint Martin, que Clovis a remporté sa plus grande
+victoire. C'est à Tours qu'il a reçu les insignes proconsulaires et
+célébré son triomphe. Même les plus méchants parmi les rois ont des
+égards pour Martin: un jour, Chilpéric lui a demandé conseil par une
+lettre qu'il a déposée sur le tombeau avec une feuille blanche réservée
+à la réponse; mais l'envoyé du méchant prince attendit en vain trois
+journées; la feuille resta blanche, car le saint réservait ses faveurs à
+ceux qui l'honoraient d'une dévotion sincère. Grégoire ne doute pas que
+son patron ne soit attentif à toutes choses, aux petites comme aux
+grandes, et il lui demande protection, conseil, aide contre tous les
+maux et en particulier contre la maladie. Il a été guéri d'une
+dysenterie mortelle en buvant une potion où a été versée de la poussière
+recueillie sur le tombeau. Trois fois, le simple contact avec la tenture
+suspendue devant ce tombeau l'a guéri de douleurs aux tempes. Une prière
+faite à genoux sur le pavé avec effusion de larmes et de gémissements,
+et suivie de l'attouchement de la tenture, l'a débarrassé d'une arête
+qui lui obstruait le gosier au point de ne pas laisser pénétrer même la
+salive: «Je ne sais pas ce qu'est devenu l'aiguillon, dit-il, car je ne
+l'ai ni vomi ni senti passer dans mon ventre.» Un jour que sa langue
+tuméfiée remplissait sa bouche, il l'a ramenée à l'état naturel en
+léchant le bois de la barrière qui entourait le sépulcre. Saint Martin
+ne dédaigne pas de guérir même les maux de dents, et Grégoire,
+reconnaissant de tous ces bienfaits, émerveillé de cette puissance,
+s'écrie: «O thériaque inénarrable! ineffable pigment! admirable
+antidote! céleste purgatif! supérieur à toutes les habiletés des
+médecins, plus suave que les aromates, plus fort que tous les onguents
+réunis! tu nettoies le ventre aussi bien que la scammonée, le poumon
+aussi bien que l'hysope, tu purges la tête aussi bien que le pyrèthre!»
+
+Telle était la religion de Grégoire de Tours: croyance au dogme
+littérale et sans examen, observance minutieuse des pratiques de
+dévotion, superstition répugnante. Certes Grégoire vaut mieux que cette
+religion qui s'est imposée à son esprit. Par moments, il fait effort
+pour s'en dégager et s'élever jusqu'à Dieu: il y arrive sans trop de
+difficultés, conduit et porté par les saints. Il a une conception très
+belle du rôle des saints dans le monde, et il l'exprime avec une
+éloquence toute chaude d'une inspiration sacrée. «Le prophète
+législateur, après qu'il a raconté comment Dieu déploya le ciel de sa
+droite majestueuse, ajoute: Et Dieu fit deux grands luminaires, puis les
+étoiles, et il les plaça dans le firmament du ciel afin qu'ils
+présidassent au jour et à la nuit. De même Dieu a donné au ciel de l'âme
+deux grands luminaires, à savoir le Christ et son Église, afin qu'ils
+brillassent dans les ténèbres de l'ignorance; puis il y a placé des
+étoiles, qui sont les patriarches, les prophètes et les apôtres, afin
+qu'ils nous instruisent de leurs doctrines et nous éclairent par leurs
+actions merveilleuses. A leur école se sont formés ces hommes que nous
+voyons, semblables à des astres, briller de la lumière de leurs mérites,
+resplendir de la beauté de leurs enseignements: ils ont éclairé le monde
+des rayons de leur prédication, car ils sont allés de lieu en lieu,
+prêchant, bâtissant des monastères pour les consacrer au culte divin,
+apprenant aux hommes à mépriser les soins temporels et à se détourner
+des ténèbres de la concupiscence pour suivre le vrai Dieu.» Par un
+bienfait de sa naissance et de son éducation, Grégoire a connu et il a
+aimé quelques-uns de ces continuateurs des patriarches et des apôtres.
+Il est d'une famille de saints: le bisaïeul de sa mère est saint
+Grégoire, évêque de Langres, qui «eut pour fils et successeur Tetricus»,
+doublement successeur, car Tetricus fut à la fois évêque de Langres et
+saint. Saint Nizier, l'évêque de Lyon, était l'oncle maternel de
+Grégoire, qui, dans son enfance, alors qu'il apprenait à lire, couchait
+avec le vénérable vieillard: à sa mort il reçut une précieuse relique,
+une serviette dont les fils détachés suffisaient à faire de grands
+miracles. Du côté paternel, Grégoire trouvait quatre saints
+personnages: saint Gall, l'évêque des Arvernes, qui, le jour où on le
+porta en terre, se retourna sur la civière de manière que sa face
+regardât l'autel; saint Ludre, qui, une nuit où des clercs s'appuyaient
+sur son tombeau, le secoua pour les rappeler au respect; Leocadius,
+citoyen de Bourges, qui, étant encore païen, accueillit dans sa maison
+les premiers missionnaires du Berry; Vettius Epagathus enfin, qui fut un
+des martyrs de Lyon au IIe siècle. Ainsi Grégoire remontait par une
+chaîne ininterrompue de bienheureux jusqu'au jour où le christianisme
+fut prêché en Gaule. Par eux il touchait aux apôtres, aux patriarches,
+aux prophètes et à la création. Comme il savait peu de choses, comme
+l'histoire du monde était pour lui contenue dans l'histoire de l'Église,
+son regard, glissant sur l'antiquité profane presque évanouie dans le
+néant, atteignait le _principium mundi_ où siégeait sur son trône
+l'indivisible Trinité. Il n'a qu'une notion très imparfaite de la
+succession des temps; il rapproche et confond presque sur le même plan
+toutes les figures célestes, comme les vieux peintres représentaient
+leurs personnages et la nature sans perspective sur un fond d'or. Le
+«monde de l'âme», comme il dit, lui apparaît sous des formes précises;
+sa foi a besoin de ces représentations quasi matérielles; mais, si
+grossière qu'elle soit, elle le transporte au delà des misères qu'il
+voit autour de lui; elle le fait vivre dans un monde enchanté, tout
+pénétré de divin, et c'est justice que ce compagnon des êtres célestes
+ait été reconnu saint après sa mort: l'Église n'a fait que le laisser où
+il avait vécu, parmi les saints.
+
+Grégoire est donc une exception dans l'Église mérovingienne, et, pour
+étudier l'action de cette Église sur les peuples de la Gaule, il faut
+retrancher de la religion de l'évêque de Tours les traits qui
+l'embellissent. Il faut aussi placer à côté de lui et de quelques
+évêques bons et saints comme lui ces ecclésiastiques étranges, dont il
+étale les vices et raconte les crimes: l'évêque de Vannes Æonius, un
+ivrogne, qui, un jour, en pleine messe, poussa un cri de bête et tomba
+saignant de la bouche et des narines; Bertramm et Pallade, qui se
+prennent de querelle à la table de Gondebaud et se reprochent leurs
+parjures pour la plus grande joie des convives, qui rient à gorge
+déployée; Salone et Sagittaire, qui vont à la guerre avec casque et
+cuirasse et font pendant la paix le métier de coupeurs de bourses,
+s'attaquant même aux hommes d'Église, comme ce jour où ils envahissent à
+la tête de leurs bandes la maison d'un évêque occupé à célébrer une
+fête, maltraitent l'hôte, tuent les convives et s'enfuient chargés de
+butin; brigands incorrigibles, déposés par un concile, mais rétablis,
+enfermés par Gontran dans un monastère, puis libérés,--tant il y avait
+d'indulgence pour des crimes d'évêques,--jouant la comédie de la
+pénitence, répandant les aumônes, jeûnant, psalmodiant nuit et jour,
+puis retournant à leur vie habituelle, c'est-à-dire buvant la nuit
+pendant les chants de matines, quittant la table aux premiers rayons de
+l'aurore, et se levant vers la troisième heure pour se baigner et se
+remettre à table où ils demeuraient jusqu'au soir; Badegisel du Mans,
+qui «n'a pas laissé passer un jour, ni même une heure, sans commettre
+quelque brigandage»; Pappole de Langres, dont Grégoire se refuse à dire
+les iniquités, prétérition qui permet de supposer des monstruosités, car
+le bon évêque n'est pas pudibond. A côté de ces princes de l'Église
+séculière, on pourrait nommer tel abbé assassin et adultère, tel ermite
+qui, ayant reçu de quelques fidèles en témoignage de vénération une
+provision de vin, se mit à boire et à courir les champs, armé de pierres
+et de bâtons, si bien qu'il fallut l'enchaîner dans sa cellule; enfin
+cette religieuse du couvent de Sainte-Radegonde, Chrodield, une
+princesse mérovingienne qui s'insurge contre son abbesse Leudovère.
+Grégoire a beau lui rappeler que les canons frappent d'excommunication
+les religieuses qui désertent le cloître, elle se rend auprès du roi
+Gontran, son oncle, et elle obtient de lui qu'une commission d'évêques
+examinera ses griefs. De retour à Poitiers, elle trouve la maison en
+grand désordre; plusieurs de ses compagnes se sont mariées. Craignant
+alors le jugement épiscopal, elle arme une bande de vauriens. Les
+évêques arrivent et ils excommunient les mutines, mais celles-ci les
+assiègent dans une église, d'où ils s'enfuient non sans avoir reçu force
+mauvais coups. De son côté, Leudovère, qui a été chassée, arme ses
+serviteurs. Poitiers est en proie à la guerre civile. «Pas un jour sans
+meurtre, pas une heure sans querelle, pas une minute sans larmes.» A la
+fin, deux rois, Childebert et Gontran, se coalisent contre ces femmes;
+un comte prend d'assaut le monastère; un concile condamne les révoltées
+à la pénitence, mais Childebert obtient leur pardon. De tels scandales
+montrent de quel cortège était entouré Grégoire, et ils expliquent en
+partie pourquoi l'Église mérovingienne a été impuissante à corriger les
+mœurs des Francs et des Romains, mais ce serait juger
+superficiellement les choses que d'attribuer à la seule perversion des
+ecclésiastiques le désordre moral de la société mérovingienne. Cette
+perversion est, non point une cause, mais une conséquence de la
+corruption de la religion chrétienne, car la religion, comme la
+comprenait et la pratiquait Grégoire de Tours, descendant de l'âme
+exceptionnelle du saint évêque dans la masse ignorante, n'y pouvait
+produire qu'une idolâtrie grossière et l'immoralité.
+
+ * * * * *
+
+Sans doute, il y a dans l'Église comme dans la conscience de Grégoire
+une survivance du divin. Même dégénérée, elle est bienfaisante, car les
+efforts vers le bien ne sont jamais perdus, et si l'histoire du
+christianisme montre que la recherche d'une perfection idéale est
+chimérique, si le contraste entre la laideur des choses et la beauté du
+rêve est attristant, c'est une consolation de penser que la chimère et
+le rêve ont en ce monde leur utilité. Tout indignes que soient tant
+d'ecclésiastiques, l'Église exerce une haute magistrature d'humanité.
+Elle est la protectrice légale des misérables. A l'évêque sont confiées
+les causes des veuves et des orphelins; il habille et il nourrit les
+pauvres; il fait visiter les prisonniers par l'archidiacre tous les
+dimanches; il donne asile aux lépreux, qui sont des réprouvés parce que
+leur mal est un objet de terreur et d'horreur. Les conciles protègent
+l'esclave, dont la condition est plus atroce au VIe siècle qu'elle
+n'était à Rome, au temps où la législation impériale l'avait pris en
+pitié, et en Germanie, où l'on ne connaissait pas l'esclavage
+domestique, le plus atroce de tous. Un contemporain de Grégoire, ce
+Rauching, qui appliquait sur les membres nus de ses serviteurs des
+torches allumées, jusqu'à ce que la brûlure fît tomber la chair et
+calcinât les os, rappelle ces Romains qui engraissaient les murènes de
+leurs viviers avec de la chair d'homme, ou ces matrones qui enfonçaient
+des épingles d'or dans le sein de leurs femmes. L'Église répète à ces
+Barbares la défense de tuer l'esclave; elle y ajoute la défense de le
+vendre hors de la province et de séparer les époux qu'elle a unis au nom
+de Dieu. Elle fait plus: elle proclame «l'égalité du maître et de
+l'esclave devant le Dieu qui ne fait pas au ciel de différence entre les
+personnes». Pourvue par la loi romaine du droit d'affranchissement
+qu'elle pratique dans ses temples, elle range la libération des esclaves
+au nombre des œuvres pies, et les formules, les lois mêmes,
+promettent au maître libérateur qu'il «recevra sa récompense dans la vie
+future auprès du Seigneur». Elle traite bien ses propres serfs: dans la
+hiérarchie de la servitude, les serfs d'Église sont placés en tête à
+côté de ceux du roi. Bonne propriétaire, elle fait à ces ouvriers de ses
+domaines un sort supportable, et l'afflux des malheureux qui se
+réfugient sous sa protection prouve qu'alors déjà on savait ce que dira
+plus tard le proverbe: qu'il est bon de vivre sous la crosse.
+
+L'Église accepte, il est vrai, mainte coutume barbare, par exemple, les
+épreuves judiciaires: quand un accusé, pour prouver son innocence, offre
+de tenir dans sa main un fer chaud, le fer est chauffé auprès de
+l'autel; si l'accusé est jeté tout garrotté dans une cuve dont il doit
+toucher le fond, un prêtre bénit l'eau; s'il doit se battre contre son
+adversaire, l'Église bénit les armes des deux champions. L'Écriture est
+employée à justifier ces bizarreries grossières: Dieu n'a-t-il pas sauvé
+Loth du feu de Sodome, Noé des eaux du déluge, et David n'a-t-il pas
+combattu en duel contre Goliath? Comme Dieu était réputé manifester
+l'innocence et révéler le criminel, l'Église ne pouvait récuser le juge
+infaillible; mais du moins sa bienfaisante influence se fait sentir dans
+les guerres privées: entre deux partis près d'en venir aux mains, elle
+«intervient», comme disent les formules, pour «rétablir la concorde et
+la paix». Elle demande à l'offensé d'accepter la composition, et elle
+aide au besoin l'offenseur à la payer. Elle révèle aux Barbares des
+sentiments inconnus, en exprimant l'horreur qu'elle éprouve pour le sang
+versé: _Ecclesia abhorret a sanguine_. Aux criminels et aux malheureux
+menacés d'un châtiment juste ou immérité, elle ouvre ses asiles, où elle
+les défend, non contre le juge, mais contre la violence immédiate, car
+le droit d'asile tel qu'il était alors pratiqué n'était pas une
+usurpation de l'Église sur la puissance publique: elle rendait les
+réfugiés après avoir reçu la promesse qu'ils seraient jugés
+régulièrement et les avoir assurés autant que possible contre la peine
+de mort.
+
+L'Église a donc prononcé des paroles belles et douces, perpétué au
+milieu des violences le sentiment de la miséricorde, essuyé bien des
+larmes, épargné des tortures à la chair humaine. Elle a rappelé aux
+Barbares qu'ils avaient une âme que le péché mettait en péril. _Remède
+de l'âme_, cette expression qu'on lit dans les chartes de donation était
+bienfaisante. Le moyen le plus souvent employé d'assurer le remède à son
+âme était sans doute la libéralité envers l'Église: qu'importe! Elle
+seule savait alors faire usage des richesses, puis il suffit que le
+remède ait été quelquefois l'affranchissement d'esclaves ou la fondation
+d'une œuvre de charité pour que l'humanité sache gré à ceux qui ont
+trouvé les mots _remedium animæ_. Mais ces mots nous livrent aussi le
+secret de la religion mérovingienne, égoïste, intéressée, reposant tout
+entière sur un calcul, aisément satisfaite par des pratiques extérieures
+et confondant l'acte pieux avec la piété. La nation des Francs s'imagine
+qu'elle est liée à Dieu par un contrat qui règle les devoirs
+réciproques. «Vive le Christ, qui aime les Francs!» dit un prologue de
+la loi salique: cette exclamation, qu'on croirait poussée sur un champ
+de bataille après la victoire, signifie: «Vive le Christ, parce qu'il
+aime les Francs!» Pourquoi les Francs s'attribuent-ils des droits à
+l'amour du Christ? Parce qu'ils sont le peuple qui «a reconnu la
+sainteté du baptême et somptueusement orné les corps des martyrs d'or et
+de pierres précieuses». Être baptisé, donner des tombeaux et des châsses
+aux reliques des saints, bâtir des églises et les enrichir, cela procure
+une créance sur Dieu; quiconque se l'est acquise se présentera sans
+crainte au dernier jugement en disant, comme on lit dans un sermon
+attribué à saint Éloi: «Donne, Seigneur, parce que nous avons donné!
+_Da, Domine, quia dedimus!_» La puissance de l'argent est telle qu'elle
+crée la liberté du mal par cela même qu'elle en détruit les effets. Les
+hommes s'imaginent qu'il y a une compensation réglée pour les péchés,
+comme le _wergeld_ compensait telle offense ou tel attentat et
+l'effaçait. Cette coutume germanique a été adoptée par l'Église comme
+les épreuves judiciaires, et déjà sont rédigés des livres pénitentiaires
+où la taxe des péchés est une véritable dispense de vertus.
+
+La plus grande marque de l'impiété de ces païens parés des dehors du
+christianisme, c'est qu'ils réduisent Dieu et ses saints à la qualité de
+forces que l'homme peut subjuguer et employer à sa guise. On leur
+propose des marchés à tout instant. La femme d'un sacrilège frappé d'un
+mal terrible, pour avoir blasphémé contre un saint, demande à celui-ci
+la guérison du malade et dépose des présents dans son église; le malade
+meurt et la veuve reprend ce qu'elle a donné, car elle n'a donné qu'à
+condition. La grand'mère d'un enfant qui vient de mourir porte le corps
+dans une église consacrée à saint Martin et où se trouvaient des
+reliques que sa famille avait été chercher à Tours. Elle explique au
+saint dans quelle espérance ses parents avaient fait un long voyage pour
+aller quérir ces précieux restes, et elle le menace, s'il ne ressuscite
+pas le mort, de ne plus courber le cou devant lui et de ne plus faire
+briller dans son église la lumière des cierges. Les prêtres mêmes
+prétendent exercer une contrainte sur leurs saints. Un officier du roi
+Sigebert avait pris possession d'un bien qui appartenait à l'église
+d'Aix. L'évêque, s'adressant au saint patron, lui dit: «Très glorieux,
+on n'allumera plus ici de cierges et l'on ne chantera plus de psaumes
+tant que tu n'auras pas vengé tes serviteurs de leurs ennemis et
+restitué à la sainte église les biens que l'on t'a volés.» Puis il met
+des épines sur le tombeau, des épines aux portes de l'église. Les saints
+mis en demeure de cette façon s'exécutent: saint Martin rend la vie au
+cadavre, et saint Métrias punit de mort le spoliateur. C'est l'Église
+qui, du haut de la chaire, racontait ces miracles; c'étaient des plumes
+ecclésiastiques qui en perpétuaient le souvenir. Comment les simples
+fidèles ne se seraient-ils pas imaginé que la puissance vénale des êtres
+célestes pouvait être requise même pour le mal? Mummole, un de ces
+Romains dont on cite l'exemple pour prouver que les Romains ne le
+cédaient point aux Francs en fait de passions mauvaises, apprend
+qu'Euphronius, marchand syrien établi à Bordeaux, possède des reliques
+de saint Serge. Or on rapportait qu'un roi d'Orient, qui avait attaché à
+son bras droit un pouce de ce saint, n'avait qu'à lever le bras pour
+mettre ses ennemis en déroute. Mummole se rend chez Euphronius et,
+malgré les prières du vieillard, qui lui offre 100, puis 200 pièces
+d'or, il fait ouvrir la châsse par un diacre qu'il avait amené, prend un
+doigt du saint, y applique un couteau, frappe jusqu'à ce qu'il l'ait
+brisé en trois morceaux, et, après s'être mis en prière, en emporte un.
+«Je ne crois pas, dit Grégoire, que cela ait fait plaisir au
+bienheureux»; mais c'était le moindre souci de Mummole: il croyait
+s'être acquitté envers saint Serge par ces parodies qu'il avait faites
+d'agenouillement et de prières, et ne doutait pas de l'efficacité du
+talisman. Ainsi pensait Chilpéric, qui, ayant violé la parole donnée à
+ses frères en s'emparant de Paris, entra dans la ville, précédé de
+reliques qui devaient le mettre à l'abri de tout mal. Frédégonde fit
+mieux encore. Lorsqu'elle embaucha deux sicaires pour l'assassinat de
+Sigebert, elle leur dit: «Si vous revenez vivants, je vous honorerai
+vous et votre lignée; si vous périssez, je répandrai pour vous des
+aumônes dans les lieux où les saints sont honorés.» Elle ne doutait pas
+que les saints, bien payés par elle, ne fissent dans l'autre monde à ces
+deux misérables les bons offices qu'elle leur promettait s'ils
+échappaient à la punition de leur crime.
+
+Grégoire nous fait connaître nombre de personnages dont il nous cite les
+paroles et nous conte les moindres actions; grâce à lui, nous vivons
+dans leur intimité: trouvons-nous parmi eux un seul homme duquel on
+puisse dire qu'il soit un chrétien? Sera-ce Gontran, cet homme «d'une
+sagesse admirable», et qui avait l'air «non seulement d'un roi, mais
+d'un prêtre du Seigneur»? De son vivant même, il faisait des miracles.
+Une pauvre femme, dont le fils était mourant, se glisse un jour à
+travers la foule jusqu'à lui, détache de son vêtement des franges et les
+infuse dans une coupe d'eau qu'elle fait boire au malade: le malade
+guérit. Quel chrétien était donc ce miraculeux personnage? Il s'est
+complu en la compagnie de concubines; il a commis un certain nombre
+d'actions atroces; par exemple, à la mort d'une de ses femmes, il a fait
+périr les deux médecins qui l'avaient soignée sans la guérir. Un jour,
+en chassant dans les Vosges, il trouve une bête tuée; il interroge le
+garde-chasse, qui dénonce le chambellan Chundo. Celui-ci niant le
+méfait, le duel est ordonné. Deux champions sont choisis: celui de
+l'accusé, qui était son propre neveu, a le ventre percé d'un coup de
+couteau au moment où il se mettait en devoir d'achever son adversaire
+qu'il avait renversé. Chundo, se voyant condamné, s'enfuit vers la
+basilique de Saint-Marcel, mais Gontran crie qu'on l'arrête avant qu'il
+atteigne le seuil sacré, et, sitôt qu'il a été saisi, le fait lapider.
+Le même prince a commis maints parjures, et nulle parole n'était plus
+incertaine que la sienne; mais il était, à tout prendre, moins méchant
+que les autres rois, et il avait des goûts ecclésiastiques: il se
+plaisait en la compagnie des évêques, les visitait, dînait avec eux. Il
+aimait les cérémonies religieuses, sur l'effet desquelles l'Église
+comptait pour surprendre et charmer les Barbares, qui, éblouis par
+l'éclat des luminaires, respirant à pleines narines l'odeur des parfums,
+écoutant les chants des prêtres et mis en recueillement par la
+célébration des mystères, se croyaient transportés au paradis. Gontran
+paraît avoir été surtout amateur de chant. Un jour qu'il avait à sa
+table plusieurs évêques, il pria Grégoire de faire chanter un psaume par
+un de ses clercs, puis il demanda successivement à tous les évêques d'en
+faire autant, et chacun de son mieux chanta son psaume. Le «bon roi»
+avait une autre vertu, qui était son respect pour la personne des
+évêques: comment n'aurait-il pas craint de leur déplaire? Un jour, il a
+fait emprisonner un évêque de Marseille, et la Providence divine lui a
+envoyé une maladie pour le punir. Une autre fois, il a enfermé dans un
+couvent Salone et Sagittaire pour qu'ils y fissent pénitence; mais
+aussitôt son fils est tombé malade et ses serviteurs l'ont supplié de
+mettre les deux évêques en liberté, de peur que l'enfant ne vînt à
+périr: «Relâchez-les, s'est-il écrié, afin qu'ils prient pour mes petits
+enfants!» Pourtant il savait bien que ses prisonniers étaient des
+bandits, mais il redoutait le caractère sacré dont ils étaient revêtus;
+il ressentait cette sorte de terreur inspirée par les prêtres de tous
+les temps aux gens simples de tous les pays. Et c'est avec ces
+superstitions, ces simagrées et ces niaiseries que Gontran passe pour
+bon chrétien, prêtre et saint!
+
+Pourquoi donc ces hommes n'étaient-ils pas des chrétiens?... Les
+Mérovingiens n'ont pas été des chrétiens parce que l'Église
+gallo-franque n'était plus capable de transmettre le christianisme.
+Enfermée dans cette orthodoxie littérale dont les termes sont arrêtés à
+jamais, à la fois ignorante et sûre d'elle-même, elle ne sait plus
+pénétrer dans l'âme d'un païen, l'étudier, y analyser les croyances et
+les sentiments religieux, trouver le point de départ d'une prédication
+et approprier son enseignement, comme avaient fait jadis les chrétiens
+philosophes, à l'état des intelligences et des cœurs. Que fallait-il
+faire pour transformer Clovis en un chrétien? il fallait retrouver la
+notion du Dieu suprême dans la religion germanique parmi la foule des
+génies et au-dessus des grandes figures qui représentaient les idées de
+l'amour, de la fécondité de la terre et de la puissance du soleil;
+insister sur le sentiment germanique de la fragilité de cette vie placée
+entre le jour et la nuit; employer les mythes populaires de dieux qui
+ont vécu parmi les hommes; partir d'Odin pour arriver au Christ, et
+préparer ainsi un guerrier fils de guerriers et fils de dieux, un
+superbe qui n'aimait que la force, un violent qui ne savait que haïr et
+pour qui le droit de vengeance était une institution réglée, à incliner
+sa tête devant le Dieu qui a voulu naître parmi les misérables et mourir
+d'une mort ignominieuse, afin d'enseigner aux hommes, par l'exemple de
+sa charité envers l'humanité, le devoir d'être charitables les uns
+envers les autres. Proposer à Clovis le christianisme, c'était lui
+demander la transformation de tout son être. Or, si l'on en croit
+Grégoire de Tours, lorsque Clovis hésitait à reconnaître dans le
+Crucifié le maître du monde et reprochait à sa femme «d'adorer un dieu
+qui n'était pas de la race des dieux», Clotilde lui faisait honte de
+vénérer des idoles et d'adorer Jupiter, qui a souillé les hommes de son
+amour et qui a épousé sa propre sœur, puisque Virgile fait dire à
+Junon qu'elle est «et la sœur et l'épouse du maître des dieux»; mais
+Clovis n'avait pas d'idoles, ne connaissait ni Jupiter ni Junon, ne
+comprenait pas par conséquent cette dialectique surannée, employée jadis
+contre les païens d'Athènes et de Rome, et que l'Église ne se donnait
+pas la peine de renouveler. Aussi les réponses du roi barbare
+montrent-elles qu'il n'entend pas ce qu'on lui veut dire. Le jour où il
+a vu les siens plier sur le champ de bataille, il a pensé au Dieu de
+Clotilde, non point pour se souvenir de l'enfantine théologie qu'elle
+lui avait enseignée, mais pour inviter le Christ à montrer sa force:
+«Clotilde dit que tu es le fils du Dieu vivant et que tu donnes la
+victoire à ceux qui espèrent en toi. J'ai imploré mes dieux, mais ils ne
+me prêtent aucune assistance. Je vois bien que leur puissance est nulle.
+Je t'implore et je veux croire en toi, mais tire-moi des mains de mes
+ennemis!» Entre ses dieux et le Christ il a donc institué une sorte de
+duel judiciaire, et, quand le Christ se fut montré le plus fort, il
+l'adora, non pour être né dans une crèche et pour être mort sur la
+croix, mais parce qu'il avait cassé la tête de ses ennemis.
+
+Peu importe que Grégoire nous ait exactement conté l'histoire de la
+conversion de Clovis; il suffit qu'il se la représente comme il fait
+pour que nous sachions qu'un des évêques les meilleurs et les plus
+éclairés de la Gaule ne soupçonne même pas qu'il faille chercher une
+méthode de prédication à l'usage des païens germaniques. Point de preuve
+plus convaincante de l'inertie intellectuelle où l'Église était tombée.
+Cette inertie est la cause principale de son impuissance, comme
+l'énergie intellectuelle des premiers siècles avait été la cause
+principale des victoires remportées sur le paganisme grec et romain.
+L'activité de l'esprit s'est soutenue pendant la lutte contre les
+hérésies, mais les combats que l'Église livre alors sont de guerre
+civile, et comme la guerre civile fait oublier l'ennemi extérieur, la
+guerre contre l'hérétique a fait oublier le païen. Victorieuse une
+seconde fois, l'Église se souviendra-t-elle qu'il demeure des gentils et
+qu'elle a mission de continuer l'œuvre des apôtres? Non, car elle a
+fait dans la lutte des pertes sensibles. Elle a perdu ces instruments de
+la sagesse antique qui avaient servi à élever l'édifice du dogme.
+L'édifice demeure isolé, morne, dans la nuit qui s'est faite sur le
+monde après que la civilisation ancienne s'est éteinte. Le prêtre ne
+cherche plus la libre adhésion des intelligences: il impose une doctrine
+réduite en formules dont il ne sait plus l'histoire, qu'il ne comprend
+plus et qu'il n'a point souci que l'on comprenne. En même temps que le
+vide s'est fait dans les intelligences, la conscience du chrétien a été
+alourdie de tout le poids des superstitions les plus grossières. Occupé
+à tant de petits devoirs, enchaîné par les liens d'une dévotion
+compliquée, il a fait assez quand il s'est occupé de lui-même et qu'il
+s'est mis en règle avec les prêtres et avec les saints.
+
+E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_, dans la
+_Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1886.
+
+
+
+
+II.--LA DÉCADENCE MÉROVINGIENNE.
+
+
+Un roi mérovingien, gouvernant la Gaule romaine, procédait à la fois du
+roi germanique et de l'empereur romain. Aussi est-il intéressant de
+rechercher quel est celui des deux personnages auquel il doit le plus.
+Cette recherche a produit la querelle des _romanistes_ et des
+_germanistes_: les premiers tiennent pour la victoire de l'esprit
+romain, les seconds pour la victoire de l'esprit germanique, mais il
+faut prendre garde de simplifier ainsi les choses, car les choses ne
+sont jamais simples. Quand on a discerné, dans les documents ou les
+faits de l'histoire mérovingienne, tels ou tels éléments romains ou
+germaniques, on n'est pas autorisé à dire: Ceci est romain, cela est
+germanique, et le mélange a produit la société mérovingienne. Une
+pareille méthode oublie quelque chose, qui est l'histoire, c'est-à-dire
+une rencontre de faits et de circonstances qui produisent le nouveau.
+Cette réserve faite, il est certain que Clovis et ses fils, très
+confusément, sans en avoir délibéré, par la fatalité des circonstances,
+ont suivi tantôt les sentiments et les habitudes germaniques, tantôt les
+errements du pouvoir impérial.
+
+La royauté germanique n'était pas faible au point de n'avoir pas
+d'avenir. Sans doute, le peuple faisait les affaires ordinaires au
+village ou dans la centenie et les grandes affaires dans le _concilium_;
+le roi ne commandait à la guerre qu'après que le peuple l'avait décidée;
+il ne faisait exécuter le jugement qu'après que le peuple l'avait
+prononcé; mais un personnage unique est toujours considérable dans un
+État simple, où l'on n'a point l'idée des sinécures et dont la
+constitution toute primitive ne prévoit pas tous les besoins. Les
+Germains n'étaient point des sauvages; ils avaient un droit qui réglait
+les relations des hommes entre eux: l'observance du droit, c'était
+l'état de paix; or, c'était le roi qu'ils chargeaient de faire observer
+le droit et d'assurer la paix. Ils lui donnaient ainsi la haute fonction
+d'un protecteur de son peuple. Les Germains d'ailleurs obéissaient à cet
+instinct naïf qui pousse les hommes à élever au-dessus du commun la
+personne de leur chef afin de s'expliquer à eux-mêmes leur obéissance:
+ils croyaient que leurs rois descendaient de leurs dieux. La famille
+royale était trop mêlée au peuple et on la voyait de trop près pour que
+le roi fût l'objet d'un culte à la façon des monarques orientaux, et il
+arriva plus d'une fois que l'on crut pouvoir se passer de lui: ainsi les
+Hérules massacrèrent un jour leurs princes et ils essayèrent de vivre
+sans roi, mais ils se repentirent bien vite, et alors, ne croyant point
+qu'il leur fût permis d'élever le premier venu à la dignité suprême, ils
+envoyèrent des ambassadeurs dans une île lointaine où s'était établie
+une de leurs colonies, afin qu'ils ramenassent un membre de la famille
+sacrée. Chez d'autres peuples, la personne auguste a été souvent
+maltraitée: les Burgondes tuaient leur roi quand ils avaient été battus
+ou que la moisson avait été mauvaise, mais cela prouve qu'ils lui
+prêtaient la puissance de vaincre leurs ennemis et les éléments, comme
+font ces paysans qui fustigent la statue d'un saint pour le punir de
+n'avoir pas veillé sur la récolte. La preuve que le roi était en dehors
+et au-dessus du droit commun, c'est que sa vie n'était pas estimée, à
+l'exception d'une seule loi barbare, dans le tarif du _wergeld_: on la
+croyait trop précieuse pour être évaluée en argent. Le roi anoblissait,
+pour ainsi dire, ce qu'il touchait; sa faveur élevait un homme libre
+au-dessus de ses concitoyens et même un esclave au-dessus d'un homme
+libre; devenir le convive du roi, cela triplait la valeur d'un homme.
+Protecteur de tout son peuple, le roi pouvait accorder une protection
+particulière à des personnes, qui devenaient tout de suite privilégiées.
+Son autorité, bien qu'elle fût contredite et limitée par toutes sortes
+de résistances, n'était donc pas définie nettement; il s'y mêlait une
+sorte de droit vague que les circonstances pouvaient faire redoutable.
+
+Le _princeps_ romain n'est pas comme le roi germanique au début d'une
+histoire: son pouvoir est la conclusion de la longue histoire de la cité
+romaine. En aucun temps, cette cité n'a ressemblé au petit État
+germanique appelé _civitas_ par les écrivains latins, qui ont l'habitude
+d'assimiler les institutions étrangères et les leurs, alors même que
+l'assimilation n'est pas légitime. Il est vrai qu'en Germanie comme à
+Rome le point de départ de l'organisation politique a été la famille,
+mais le passage de la famille à l'État s'est fait très vite dans
+l'étroite enceinte de la cité romaine: il ne s'est jamais achevé chez
+les paysans germains, disséminés en maisons isolées ou répartis dans de
+vastes villages. Le peuple germanique a gardé le désordre d'une
+organisation incomplète, au lieu qu'à Rome a régné la discipline de
+l'_imperium_, c'est-à-dire du pouvoir absolu exercé par le magistrat au
+nom et pour le service de la _respublica_: ces deux termes, en effet,
+que la langue moderne oppose l'un à l'autre, se complètent l'un par
+l'autre, la _respublica_ étant le lieu idéal où s'exerce l'_imperium_.
+Le magistrat romain a d'abord été unique et viager et s'est appelé le
+roi. La magistrature a été partagée ensuite entre les deux consuls, puis
+le consulat s'est démembré; mais toutes les magistratures dérivées de
+la royauté ont gardé l'_imperium_. A la fin, à la suite des guerres, de
+la conquête du monde et des révolutions, le magistrat redevient unique
+et s'appelle l'_empereur_. Il respecte assez longtemps les vieilles
+formes de la constitution, les magistrats, les comices, le sénat, puis
+il les efface les unes après les autres. En lui s'était faite la grande
+synthèse des divers pouvoirs dont l'existence simultanée avait donné à
+Rome une sorte de liberté politique, mais très différente de la nôtre,
+car elle n'avait jamais eu pour objet de faire échec au pouvoir et de
+l'annuler.
+
+L'empereur se trouva donc investi de toute puissance. Il eut le pouvoir
+militaire: même au fond de son palais, il était réputé commander et
+combattre, et, quand ses lieutenants remportaient des victoires, il
+triomphait. Il eut le pouvoir législatif; on l'appelait la loi vivante,
+_lex animata in terris_, et comme la loi personnifiée est supérieure à
+ses propres manifestations, il était affranchi des lois, _solutus
+legibus_. Il eut le pouvoir judiciaire: il jugeait en personne et il n'y
+avait de jugement définitif que le sien, car il recevait les appels des
+sentences rendues par ses officiers. Toute autorité était une délégation
+de la sienne. Le monde était administré par le _palatium_, où les divers
+offices savamment distribués se partageaient le gouvernement central. Du
+palais descendait une hiérarchie de fonctionnaires, dont chacun avait
+son office, car l'empire avait inventé ou du moins perfectionné le
+système de la division des pouvoirs. Enfin l'empereur est grand pontife
+et chef de la religion. Personnification de la cité, dont _la majesté_
+et la sainteté sont en lui, il a été, dès l'origine, l'objet d'un culte
+public; au IIIe siècle, quand la dignité impériale a été revêtue par
+des princes qui vivaient en Orient, l'empire a pris le caractère de ces
+monarchies orientales où le prince était dieu. Le _princeps_ dédaigne
+alors de porter les titres des vieilles magistratures; il ne se dit plus
+même _imperator_: il est le maître, _dominus_. Il est dieu pour son
+propre compte, _præsens et corporalis deus_. On se prosterne devant lui;
+on l'adore, et, pour recevoir ces hommages, il est habillé de pourpre,
+de soie et d'or, coiffé du diadème; son palais est sacré, sa chambre
+sacrée, sa main sacrée, ses finances sacrées.
+
+[Illustration: L'empereur Anastase en costume consulaire.]
+
+Contre cette idole s'est insurgé le christianisme pour l'honneur du
+genre humain. Le _princeps_ et le christianisme se sont traités d'abord
+en ennemis irréconciliables. Les chrétiens, ne pouvant comprendre le
+monde sans l'empereur et n'imaginant pas que cet empereur-dieu pût
+jamais devenir chrétien, annonçaient la fin des siècles et appelaient de
+leurs vœux le jugement dernier. Cependant les deux adversaires se
+rapprochèrent au IVe siècle; les deux termes de l'antinomie se
+concilièrent. Mais l'empereur, le jour même où il reconnut à l'Église le
+droit d'exister, y entra, comme un triomphateur et un maître, toujours
+vêtu de pourpre, de soie et d'or et couronne en tête. Son palais, sa
+chambre, sa main, son trésor demeurent sacrés. Il donne à l'Église ses
+premiers privilèges; il appuie ses préceptes de la force du bras
+séculier; il ordonne la célébration du dimanche; il décrète la
+suppression du vieux culte païen, qu'il appelle _superstitio_ et
+_idolarum insania_, et la fermeture des temples, sous peine d'être
+frappé du «glaive vengeur»; mais il ne s'est jamais considéré comme un
+serviteur de l'Église. Il n'est plus dieu, mais il est toujours le chef
+de la religion. Quatre ans après l'édit de tolérance rendu par
+Constantin, il s'appelle encore _pontifex maximus_, et, même lorsque
+Gratien aura renoncé au titre, l'empereur restera grand pontife.
+Constantin a présidé le concile de Nicée; il a fait, dans ses
+proclamations impériales où il exhorte ses sujets à se faire chrétiens,
+les premiers sermons qu'ait prononcés un empereur; ils lui ont été
+dictés, mais ses successeurs feront leurs sermons eux-mêmes,
+régulièrement, comme une besogne de leur office impérial. Ils seront des
+théologiens, tantôt orthodoxes et tantôt hérétiques, mais imposant
+toujours leurs croyances. Ils donneront leur bénédiction. Le peuple et
+les évêques se prosterneront devant leur visage. Ils marcheront escortés
+par les thuriféraires. Leurs images seront saintes et entourées de
+l'auréole. Singulière histoire que l'histoire de cette auréole! Les
+rayons en sont empruntés à la divinité des rois d'Orient, à la divinité
+de l'ancienne Rome, à la divinité même du Christ et à la sainteté des
+apôtres; car tout se mêle et se confond dans la personne du _princeps_,
+et sa grandeur est vraiment majestueuse, parce qu'elle reflète tout à la
+fois la majesté de l'histoire profane et la majesté de l'histoire
+sacrée.
+
+Roi germain, _princeps_ romain, quelles différences entre ces deux
+personnages! Et pourtant les rois mérovingiens ne pouvaient se
+soustraire à l'obligation de les jouer tous les deux.
+
+ * * * * *
+
+Ils ont joué le personnage impérial. Ils habitent un _palatium_ qu'ils
+appellent sacré. Ils ont un _consistorium_ pour les assister dans le
+gouvernement, une cour et des dignitaires dont la plupart portent des
+titres romains. Ils font des édits et des décrets comme l'empereur. Ils
+prennent des mesures d'ordre public et maintiennent le système des
+impôts romains. Ils sont représentés dans les provinces par des
+officiers. Juges suprêmes, ils s'assoient au tribunal «pour entendre et
+juger les causes de tous». On les qualifie de «Votre Excellence, Votre
+Sérénité, Votre Gloire, Votre Magnificence, Votre Sublimité». Les
+hagiographes les nomment _Augustus_ et parlent de leur «mémoire divine».
+Eux-mêmes disent que «Dieu leur a commis la charge de régner» et qu'ils
+sont ses mandataires.
+
+[Illustration: Chaton de l'anneau d'or trouvé, en 1633, dans le tombeau
+de Childéric Ier, père de Clovis. L'original a été volé en 1831 au
+cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale.]
+
+Qu'y a-t-il de réel sous ces belles apparences? Une comparaison exacte
+entre le _palatium_ mérovingien et le _palatium_ romain montrerait que
+le premier est une cohue, au lieu que le second est bien ordonné; que
+maints offices désignés par des noms romains sont d'origine germanique
+et que d'autres étaient inconnus à la cour impériale; que le
+_consistorium_ franc, dont la composition et les attributions sont mal
+définies, ressemble seulement par le nom au _consistorium principis_, où
+toutes les affaires étaient discutées devant l'empereur par le questeur
+du sacré palais, qui était une sorte de ministre d'État, et par les
+chefs des services civils et militaires. Et quelle comparaison possible
+entre l'administration romaine et l'administration mérovingienne? Où est
+la hiérarchie des officiers? Où la séparation des pouvoirs? La
+principale division administrative au temps des Mérovingiens est le
+comté: ils l'ont trouvée toute faite; elle était très ancienne. Lorsque
+Rome avait organisé la Gaule, elle avait fait du territoire de chaque
+peuple gaulois une _civitas_, respectant ainsi un cadre géographique
+consacré par une longue tradition; l'Église fit de la _civitas_ le
+diocèse, et les Mérovingiens en firent le comté; mais ils remirent au
+comte la délégation du pouvoir royal tout entier. Le comte fut un juge,
+un gardien de la paix générale, un percepteur qui devait compter chaque
+année avec le trésor, un chef militaire préposé à la levée et au
+commandement du contingent. On exigeait de lui beaucoup plus que d'un
+fonctionnaire romain, alors qu'il n'était pas, à coup sûr, aussi
+expérimenté. Ajoutez que l'administration devenait bien difficile, au
+moment même où les administrateurs devenaient plus incapables. Au régime
+de la loi unique avait succédé le régime des lois personnelles, et il
+fallait que ce juge jugeât suivant leurs lois le Romain, le Franc, le
+Burgonde, qui vivaient dans son comté. Ce percepteur eut fort à faire
+avec les Francs qui ne voulaient pas payer l'impôt, et avec les Romains
+qui surent s'y soustraire dès que les désordres commencèrent. Comme il
+n'y avait plus d'armée permanente, il fut très malaisé à ce chef
+militaire de réunir et de commander des troupes d'hommes à qui l'État ne
+donnait ni vivres, ni armes, ni solde. A tous les termes de ce parallèle
+entre l'ancien ordre des choses et le nouveau, on trouverait à faire les
+mêmes réflexions. Le roi mérovingien est le juge suprême, mais il ne
+faut pas trop se fier à la formule solennelle qui le montre siégeant
+entouré «de ses pères les évêques, de ses grands, de ses référendaires,
+de ses domestiques, de ses sénéchaux, de ses chambellans, de ses comtes
+du palais et de la foule de ses fidèles», car nombre de crimes énormes
+et publics ont été commis sans encourir une répression, et l'on voit
+souvent le roi procéder par exécutions sommaires. Quant aux appels, le
+nombre en était réduit par l'usage des épreuves judiciaires, desquelles
+il ne pouvait être appelé, puisque Dieu lui-même était réputé avoir
+prononcé; d'ailleurs l'appel était rendu à peu près impossible par les
+désordres et les guerres civiles; le roi mérovingien n'est donc pas un
+juge au même degré que l'empereur. Enfin, s'il est vrai qu'il soit un
+législateur, quelle chose misérable que la législation mérovingienne!
+
+Il est tout simple que les Barbares aient pris les formes anciennes du
+gouvernement, puisqu'ils n'avaient aucune idée qui leur appartînt d'un
+gouvernement nouveau. Leurs sujets les ont appelés maîtres, excellences,
+sérénités, majestés; leurs évêques les ont salués délégués et
+représentants de Dieu: on aime toujours à s'entendre dire ces choses-là,
+et on les comprend vite; aussi les ont-ils comprises. Ils ont trouvé un
+système d'impôts tout organisé, très productif; il est naturel qu'ils
+l'aient gardé le plus longtemps possible. Si peu clerc que l'on soit
+dans la science politique, on sait toujours mettre la main sur une
+caisse. Mais les rois francs ne pouvaient pénétrer la nature intime du
+gouvernement romain. On ne s'improvise pas _princeps_ du jour au
+lendemain. Le _princeps_ et ses sujets avaient été formés par une
+transmission séculaire de sentiments et d'idées qui étaient tout neufs
+pour des Mérovingiens. Ceux-ci ont été séduits par des apparences; ils
+s'en sont enveloppés, comme ils se couvraient des ornements romains;
+mais j'imagine que le roi Clovis, le jour où il se para des insignes
+envoyés de Constantinople, aurait fait à l'empereur l'effet d'un paysan
+malhabile à porter les ornements des clarissimes. Dans les formes du
+gouvernement impérial, comme dans les vêtements romains, les
+Mérovingiens sont endimanchés.
+
+Il est cependant une tradition du gouvernement impérial qu'ils ont
+conservée. L'union de l'État et de l'Église a duré; elle est même
+devenue plus étroite. Le roi est le grand électeur des évêques. Les
+règles canoniques étaient pourtant précises: un évêque devait être élu
+par le clergé et par le peuple, puis agréé par le roi, enfin consacré
+par le métropolitain qu'assistaient les évêques de la province. Mais les
+Mérovingiens abusèrent du droit qu'ils avaient d'accepter ou de rejeter
+la personne de l'élu, et ils en firent une source de revenus. «Déjà, dit
+Grégoire, commençait à fructifier cette semence d'iniquité: le sacerdoce
+était vendu par les rois et acheté par les clercs.» Puis il arrivait que
+le roi, après avoir rejeté une élection, désignait lui-même l'évêque.
+D'autres fois il le nommait sans se soucier des électeurs: Chilpéric,
+par exemple, disposa de sièges épiscopaux en faveur de laïques. L'Église
+ne laissait pas toujours passer sans protester de pareilles usurpations.
+Un certain Ermerius, fait évêque par Clotaire, fut déposé après la mort
+de ce prince par un concile provincial, qui désigna pour le remplacer
+Heraclius. L'élu va trouver le roi Caribert et lui fait un beau discours
+où il ne manque pas de lui promettre un règne long et prospère, s'il
+observe les canons. «Ah! tu crois, répond Caribert en grinçant les
+dents, que les fils du roi Clotaire ne sauront pas faire respecter les
+actes de leur père?» Et il fait jeter Heraclius dans un char rempli
+d'épines, qui l'emmène en exil; puis il ordonne de rétablir Ermerius et
+frappe d'une amende énorme les pères du concile qui l'ont déposé. Mais
+le plus souvent l'Église se soumettait. C'était elle qui avait donné aux
+rois francs ce pouvoir sur elle-même. Saint Remi, ayant un jour ordonné
+prêtre, à la prière de Clovis, un laïque du nom de Claudius, fut blâmé
+par les évêques: «J'ai fait cela, répondit-il, sans avoir rien reçu pour
+le faire, à la demande du très excellent roi, qui est le prédicateur et
+le défenseur de la foi catholique. Vous m'écrivez que ce qu'il a ordonné
+n'est pas canonique. Remplissez votre haut sacerdoce.... Le triomphateur
+des nations a commandé: j'ai obéi.» L'Église, en effet, avait de trop
+grandes obligations envers les Mérovingiens pour ne pas faire leurs
+volontés. On l'a très bien dit: elle sentait pour ces princes, les seuls
+rois barbares qui fussent orthodoxes, la dangereuse tendresse d'une mère
+pour son fils unique.
+
+Les rois siègent dans les conciles et les président. Un concile a été
+tenu à Orléans, la dernière année du règne de Clovis, et les évêques y
+ont été convoqués par «leur seigneur, le fils de l'Église catholique, le
+roi Clovis». C'est le roi qui a dressé l'ordre du jour; à ses
+propositions, les évêques répondent par des décisions qu'ils soumettent
+à «un si puissant roi et seigneur, afin que, par sa haute autorité, il
+les rende obligatoires». Les successeurs de Clovis maintiennent
+soigneusement les droits royaux en cette matière. Comme les évêques du
+royaume de Sigebert avaient voulu se réunir sans son autorisation, le
+roi le leur interdit, attendu qu'un «concile ne peut se tenir dans son
+royaume sans son aveu». Et, de fait, les actes des conciles portent
+d'ordinaire la mention du «consentement», de «l'invitation», de
+«l'ordre» du roi.
+
+Le Mérovingien a donc grande autorité dans l'Église et sur l'Église. Il
+la laisse en revanche se mêler aux affaires de l'État. L'évêque a gardé
+dans la cité la grande situation que lui avait laissée l'empire; il y
+est un personnage aussi important que le comte; et l'accord entre le
+comte et lui est si nécessaire que l'on voit déjà, du temps de Grégoire
+de Tours, le roi remettre, au clergé et au peuple le soin de désigner un
+comte. L'évêque, qui est le juge de la population cléricale, est aussi
+en beaucoup de cas juge des laïques. D'abord, il est le protecteur des
+veuves, des orphelins et des affranchis; ensuite la confusion qui
+s'établit entre la notion du péché et celle du crime, l'autorise à
+réclamer certains crimes pour sa juridiction. Ainsi les deux ordres,
+ecclésiastique et laïque, se rapprochent et se confondent, et le
+premier, par un effet de son caractère sacré, prend la prééminence. Un
+édit de Clotaire II attribue à l'évêque une sorte de droit de
+surveillance sur le comte. Les conciles mêmes sont requis pour le
+service de l'État, _pro utilitate regni_. Le roi Gontran veut faire
+juger par les évêques sa querelle avec Sigebert, puis avec Brunehaut.
+Grégoire de Tours s'en afflige: «La foi de l'Église n'est pas en péril,
+dit-il; il ne surgit aucune hérésie!» Mais les évêques eux-mêmes mettent
+à l'ordre du jour de leurs délibérations des affaires d'État; ils se
+transportent en corps auprès des rois pour leur faire connaître leur
+opinion sur des faits politiques. Dans les discordes et dans les
+guerres, ils offrent et font accepter leur arbitrage.
+
+Un des Mérovingiens a voulu connaître même des choses spirituelles.
+Chilpéric, s'étant mis en tête de réformer le dogme de la Trinité, conte
+son projet et ses raisons à Grégoire de Tours: «Et voilà, dit-il en
+conclusion, ce que je veux que vous croyiez, toi et les autres docteurs
+des Églises!» Grégoire s'en défendit, et, comme le roi l'avertissait
+qu'il s'adresserait à de plus sages: «Celui qui accepterait tes
+propositions, s'écria l'évêque, serait non pas un sage, mais un sot.»
+Sur ce chapitre, Grégoire, comme on sait, n'entendait pas la
+discussion. Un autre évêque, auprès duquel le roi renouvela sa
+tentative, voulut lui arracher le parchemin où il avait écrit sa
+profession de foi. Chilpéric «grinça les dents» et se tut. Il semble
+d'ailleurs qu'il ait été le seul théologien de la famille, ce singulier
+personnage que Grégoire de Tours accable d'une malédiction méritée, mais
+dont la physionomie nous intéresse au plus haut degré, parce qu'il a été
+le plus exact imitateur du gouvernement impérial et le disciple
+maladroit de la civilisation ancienne. Il faisait des _præceptiones_ et
+des vers latins; il était philologue et il commanda qu'on ajoutât des
+lettres à l'alphabet. Sa théologie, sa philologie, sa poésie, ses
+_præceptiones_, se ressemblent et se valent. Son gouvernement boite
+comme ses vers. Il parodie Auguste comme Virgile, et il est le type de
+cette royauté d'imitation grossièrement plaquée d'or antique.
+
+Heureusement ces rois n'étaient pas assez bons chrétiens pour devenir
+des hérétiques. Ils avaient naïvement attaché leur fortune à celle de
+l'Église. Ils faisaient de leur orthodoxie une sorte de dignité. Les
+plus barbares d'entre eux, de vrais brigands, parlent de «l'intérêt du
+catholicisme, _profectus catholicorum_». Ils proscrivent le paganisme
+par leurs lois; ils excluent de l'État ceux qui sont exclus de l'Église:
+«Quiconque ne voudra pas obéir à son évêque, dit un décret de
+Childebert, sera chassé de notre palais, et ses biens seront donnés à
+ses successeurs légitimes.» Voilà qui achève de montrer que l'Église
+mérovingienne est une institution d'État.
+
+Il n'est pas étonnant que la tradition romaine se soit ici conservée,
+quand elle s'est perdue si rapidement pour le reste. Le reste,
+administration savante, jurisprudence, arts, lettres, c'était le passé;
+il était enseveli sous la ruine de la civilisation ancienne. Mais
+l'Église, qui survivait à cette ruine et que les Barbares trouvaient
+partout présente et puissante, continuait avec les rois les habitudes
+qu'elle avait prises avec les empereurs. Elle y trouvait son profit, des
+honneurs, des privilèges, l'appui du bras séculier. Après avoir professé
+dans ses premiers jours, quand elle était encore toute remplie de
+l'esprit du Nouveau Testament, l'indifférence à l'égard du pouvoir, elle
+avait senti le prix du concours qu'il lui prêtait. Elle avait respecté
+la pleine puissance impériale; elle l'avait ensuite communiquée, pour
+ainsi dire, aux rois barbares. Église et royauté, trône et autel, comme
+on dira plus tard, inaugurèrent alors cette alliance intime qui devait
+persister pendant des siècles et qui dure encore entre leurs débris.
+
+ * * * * *
+
+Le roi mérovingien a joué le personnage germanique mieux que le romain,
+et certains actes, dont les suites furent considérables, n'étaient que
+les effets d'habitudes anciennes auxquelles il demeura fidèle.
+
+Les quatre fils de Clovis se partagent sa succession. Ils croient faire
+la chose du monde la plus naturelle, et nous ne voyons pas qu'ils aient
+étonné personne. Comme il n'y avait pas de droit d'aînesse dans les
+familles royales, tous les princes apportaient en naissant l'aptitude à
+régner, et lorsque la coutume de l'élection se fut perdue, les fils d'un
+roi succédèrent ensemble à leur père. Les Francs, bien qu'ils eussent
+sous les yeux l'indivisible monarchie impériale, se représentèrent la
+royauté, non comme une magistrature suprême, unique et, pour ainsi dire,
+impersonnelle, mais comme un patrimoine composé de droits, d'honneurs et
+de propriétés, très propre à être partagé. Les fils de Clovis firent
+donc quatre parts égales de l'héritage paternel, et comme les partages
+se renouvelèrent à chaque mort de roi, des régions politiques
+permanentes se formèrent en Gaule. La Neustrie, la Burgondie et
+l'Austrasie apparurent les premières. Le pays des Francs saliens était
+compris dans la Neustrie; l'Austrasie était le pays des Francs
+ripuaires; en Burgondie, les Burgondes étaient demeurés après la
+victoire des Francs et la mort de leur dernier roi. Francs de Neustrie,
+Francs d'Austrasie, Burgondes, avaient leur loi particulière; il y avait
+donc une raison pour qu'ils se distinguassent les uns des autres. Telle
+n'était pas la condition de l'Aquitaine: les Wisigoths en avaient
+émigré, les Francs y étaient venus en petit nombre. La population
+romaine était là, comme partout, incapable de s'organiser. Pliée à
+l'obéissance, déshabituée de l'énergie, cette masse humaine, jadis
+fondue dans l'unité impériale, était matière à partager entre Barbares.
+L'Aquitaine fut, en effet, tantôt divisée entre les trois rois du Nord
+et de l'Est, tantôt attribuée à un seul ou à deux d'entre eux, et elle
+demeura une carrière à des expéditions de brigandages, jusqu'au jour où
+les Wascons, descendant de leurs montagnes, lui donnèrent son peuple
+barbare et la force de conquérir l'indépendance.
+
+Ces régions devinrent des États qui réclamaient un gouvernement
+particulier lorsqu'il se trouvait qu'un seul prince régnât sur toute la
+monarchie. Ainsi Clotaire fut obligé de donner pour roi aux Austrasiens
+son fils Dagobert, et Dagobert, lorsqu'il eut succédé à Clotaire, fut
+requis d'envoyer son fils Sigebert, tout enfant qu'il fût, régner en
+Austrasie. Comme chacun des rois exerçait la souveraineté pleine et
+entière, l'empire mérovingien n'eut pas l'unité. Il fut divisé en
+fragments, et l'on sait qu'entre ces fragments la guerre était
+perpétuelle et qu'elle était atroce. Voilà un des effets de la
+conception germanique de la royauté.
+
+De même qu'ils ne savaient pas s'élever à l'idée abstraite de la
+royauté, les Mérovingiens ne comprenaient pas la relation de prince à
+sujet, d'État à individu. L'importance de la personne du roi, qui est un
+trait de l'ancienne constitution germanique, persiste dans la Gaule
+mérovingienne; elle y est même plus grande, car c'est chose singulière
+et qu'on n'a pas assez remarquée: le roi germain primitif est bien
+plutôt un homme public que le roi mérovingien; la _civitas_ de Tacite
+est bien plutôt un État que le royaume de Sigebert ou de Chilpéric. Sans
+doute, le roi primitif n'est pas un être de raison; on le choisit dans
+la famille privilégiée, parce qu'il est jeune, sain et robuste; c'est à
+une personne bien déterminée que l'on attribue l'office de protecteur du
+peuple; à plus forte raison, c'est à une personne réelle que sont
+attachés les _comites_, qui combattent à ses côtés pendant la guerre et
+qui vivent à sa table pendant la paix. Mais le peuple n'en a pas moins
+une vie politique réglée par la coutume; il a sa place et son rôle dans
+les tribunaux et dans les assemblées, et parce qu'il y a un peuple, le
+roi est un personnage d'État en même temps qu'il est le patron de ses
+clients particuliers. Transportés sur le territoire romain, les
+Mérovingiens ont affaire à une masse d'hommes qui n'est pas un peuple;
+d'autre part, ils ne savent pas entrer dans le rôle du _princeps_ et
+gouverner comme faisait l'empereur. Ils n'ont point pris de mœurs
+nouvelles, et, des mœurs anciennes, ils ont gardé surtout l'habitude
+des relations privées qui vont bientôt se substituer aux relations
+politiques. Ainsi les rois francs, au moment même où ils s'établissent
+dans des provinces de l'État romain, perdent cette notion de l'État, que
+les Germains entrevoyaient et qu'ils ont peu à peu précisée dans les
+royaumes scandinaves et anglo-saxons où ils n'ont pas rencontré les
+ruines des institutions romaines.
+
+Il serait intéressant de suivre à travers l'histoire mérovingienne les
+manifestations de cette politique enfantine qui ne soupçonne même pas
+l'existence des principes les plus élémentaires et ne comprend que le
+visible, le tangible, le concret. On y verrait que c'est une bonne
+fortune pour un roi que d'être un bel homme: les Francs sont fiers de la
+beauté de Clovis et de sa chevelure, répandue en torrent sur ses
+épaules. Un vieillard infirme n'est plus digne de régner; Clovis, pour
+exciter au parricide le fils du roi de Cologne, lui dit: «Ton père
+vieillit et boite de son pied malade.» Un roi mérovingien n'imagine pas
+que la paix puisse être assurée par des institutions régulières: si
+Gontran demande aux Francs de le laisser vivre trois années, c'est que
+son successeur Childebert ne sera majeur que dans trois ans; il faut
+donc patienter jusque-là; autrement le peuple, privé de son protecteur,
+périrait. Il n'y a donc point de lois, point d'État; une personne tient
+lieu de tout. Aussi le gouvernement n'est-il pas autre chose que les
+relations de cette personne avec tels et tels individus.
+
+[Illustration: Costume germanique (Ve-VIIIe siècle), d'après une
+miniature (Lindenschmidt, _Handbuch der deutschen Alterthumskunde: Die
+Alterthümer der merovingischen Zeit_. Mayence, 1858, in-4º).]
+
+Le roi mérovingien est à proprement parler le chef d'une grande
+clientèle; il a des compagnons qui vivent sous son toit et mangent à sa
+table, des _contubernales_ et des _convivæ_. Riche et grand
+propriétaire, il donne des terres à l'Église, il en donne à tous ceux
+qu'il croit capables de le servir et qui sont, comme disent les
+écrivains du temps, des hommes utiles (_utiles_). D'autre part, l'état
+général des mœurs et de la société, les guerres politiques et
+privées, les violences de toute espèce obligent un grand nombre de
+pauvres gens à chercher un protecteur. Un des modes les plus employés
+était la _recommandation_: un homme libre, incapable de se défendre,
+allait trouver un plus puissant que lui, demandait le vivre et le
+vêtement, et s'engageait par compensation à servir; sa condition
+devenait un _ingenuili ordine servitium_, mots difficiles à traduire
+(littéralement: servage d'ordre libre) et qui montrent combien
+s'obscurcissait la notion de la liberté. D'autres hommes, pour mettre
+leur propriété à l'abri, la donnaient à quelque église ou à quelque
+riche propriétaire, qui la leur rendait à titre de _bénéfice_,
+c'est-à-dire de bienfait; en changeant ainsi la condition de sa terre,
+on diminuait sa liberté, on devenait l'obligé d'un bienfaiteur. Or il
+est naturel que la protection du roi ait été très recherchée, qu'on se
+soit recommandé à lui, qu'on lui ait cédé la propriété de sa terre pour
+la reprendre de lui en bénéfice, et c'est ainsi que, de la masse des
+sujets, se détachèrent des groupes d'hommes qui, à des titres très
+divers, les uns puissants et les autres misérables, entrèrent en
+relations particulières avec le prince.
+
+Ces relations sont celles que l'on comprend le mieux dans les
+civilisations primitives. Les rois mérovingiens étaient si bien disposés
+à les pratiquer qu'ils considéraient leurs comtes et leurs ducs, non
+comme des officiers à la façon des gouverneurs romains, mais comme des
+serviteurs de leur personne. Les offices étant d'ailleurs une source de
+revenus, ils les distribuaient comme les terres par libéralité. Ici
+encore la relation personnelle se substitue à la relation politique. Le
+sujet disparaît et fait place à ce nouveau personnage qui va jouer un si
+grand rôle, et qu'on appelle l'_homme du roi_, le _fidèle_, le _leude_.
+
+Replaçons maintenant au milieu des circonstances historiques le roi et
+les fidèles. La guerre civile commence avec les fils de Clovis; elle
+devient perpétuelle sous ses petits-fils. Tout ce qui restait des
+institutions romaines s'évanouit: il n'y a plus de finances d'État; le
+service militaire, que l'on voit organisé sous les premiers
+Mérovingiens, a certainement disparu au VIIe siècle. Il ne reste donc
+au roi d'autres moyens de gouvernement que la fidélité de ses leudes.
+Mais déjà ceux-ci forment une aristocratie redoutable, où se rencontrent
+les convives du roi, les ducs, les comtes, les grands propriétaires
+laïques et les évêques, qui sont eux aussi de grands propriétaires et
+des officiers du roi. Cette aristocratie, dont le concours est à tout
+instant nécessaire, se mêle à la vie politique et réclame sa part du
+gouvernement. Sous les petits-fils de Clovis, elle intervient dans
+toutes les circonstances importantes. Après que Sigebert est assassiné,
+les grands d'Austrasie s'emparent de son fils enfant et règnent en son
+nom. Après que Chilpéric est assassiné, les grands de Neustrie
+conduisent Frédégonde près de Rouen et emmènent son fils, «promettant
+qu'ils le nourriront et l'élèveront avec le plus grand soin». Si un roi
+veut conclure un traité, les grands sont présents et participent à
+l'acte. Si un roi ou une reine veut gouverner sans les grands ou contre
+eux, une lutte à mort s'engage: Brunehaut frappe sans pitié évêques et
+leudes, jusqu'à ce qu'elle succombe, trahie, jugée, condamnée par eux.
+
+Ces conflits étaient d'autant plus fréquents que les droits réciproques
+du roi et des leudes étaient très incertains. Lorsque le roi donnait des
+terres, il n'imposait aucune obligation, mais il entendait que ceux
+envers qui s'était exercée sa libéralité lui demeurassent fidèles, et il
+se croyait en droit de reprendre ce qu'il avait donné en cas
+d'infidélité. Comme il était juge de la fidélité des siens et qu'il
+pouvait être conduit par caprice ou par nécessité à défaire ce qu'il
+avait fait, les grands ne se sentaient point en possession assurée des
+terres royales. Aussi voulurent-ils se protéger contre des
+revendications toujours possibles. Lorsqu'en l'année 587 Gontran de
+Bourgogne et Childebert d'Austrasie se rencontrèrent à Andelot pour y
+régler des affaires communes, les évêques et les grands, qui avaient
+fait l'office de médiateurs, mirent dans le traité l'article célèbre:
+«Que tout ce que lesdits rois ont donné aux Églises ou à leurs fidèles
+ou voudront encore leur donner, soit confirmé avec stabilité.» Quelques
+années après, l'aristocratie, après avoir vaincu Brunehaut, faisait
+écrire par Clotaire II dans l'édit de 614: «Tout ce que nos parents, les
+princes nos prédécesseurs, ont accordé et confirmé, doit être confirmé.»
+Il n'était pas dit par là que les dons fussent perpétuels et
+irrévocables; aucun principe nouveau n'était établi, mais les droits des
+détenteurs de terres royales étaient protégés par cette double
+déclaration, et il n'y a pas de doute que la faculté que le roi
+s'attribuait de reprendre les dons est limitée par les articles du
+traité d'Andelot et de l'édit de 614. Mais l'édit de 614 contenait des
+dispositions plus importantes encore. L'Église faisait confirmer tous
+ses privilèges, et le roi promettait d'observer les règles canoniques et
+de laisser faire les élections épiscopales par le peuple et le clergé.
+Enfin, comme l'aristocratie avait tout à craindre des violences ou même
+seulement de la surveillance et du zèle légitime des officiers, s'ils
+étaient choisis dans le _palatium_ parmi un personnel tout dévoué au
+roi, elle fit décréter que le comte serait choisi parmi les habitants
+du comté, «afin, disait l'édit, qu'il pût être obligé de restituer sur
+ses biens ce qu'il aurait pris injustement».
+
+Cette aristocratie sera-t-elle du moins capable de gouverner? Se
+contentera-t-elle de limiter le pouvoir et de participer aux affaires? Y
+mettra-t-elle l'esprit politique et l'esprit de suite? On l'en croirait
+capable, à lire cet édit de 614, qui, enjoignant au roi de juger chacun
+selon sa loi et de ne condamner personne sans jugement, de n'établir
+aucun impôt nouveau et de ne commettre aucun acte arbitraire, semble un
+monument de sagesse politique comparable à la grande charte
+d'Angleterre. Mais la constitution anglaise s'est développée sur un
+terrain très peu étendu et bien préparé par les rois eux-mêmes à faire
+fructifier les germes de la grande charte. L'Angleterre avait une
+aristocratie bien établie, une Église puissante, éclairée, organisée,
+une bourgeoisie naissante. L'empire mérovingien était vaste et
+disparate; la royauté s'embrouillait dans les traditions romaines et
+dans les traditions germaniques; l'aristocratie achevait sa fortune en
+ruinant et en confisquant la liberté des petits. Les villes anciennes
+dépérissaient; il n'en naissait point de nouvelles; l'Église était sans
+discipline et sans mœurs: l'acte de 614, qui semble commencer un
+ordre nouveau, inaugure le chaos.
+
+L'aristocratie franque n'entendait pas du tout demeurer le grand conseil
+commun de la monarchie. Loin de vouloir maintenir l'unité, c'est elle
+qui exige l'organisation de gouvernements pour la Neustrie, l'Austrasie
+et la Bourgogne. Elle rend irrémédiable la division en trois royaumes.
+Elle fait plus violentes les antipathies qui commencent à se manifester
+entre eux; elle apporte toutes ses forces dans les guerres civiles et
+achève la dislocation de l'empire. Elle prépare en même temps la
+dislocation des trois royaumes, où se forment des circonscriptions
+territoriales qui sont presque des seigneuries; car tous ceux qui vivent
+sur les domaines des grands ou de l'Église, et qui ont, à des degrés
+divers, aliéné leur liberté personnelle, forment une communauté à part,
+qui a pour chef le propriétaire. Déjà les chartes et les formules
+reconnaissent l'existence de ces groupes: dans cette pénurie de notions
+politiques et dans ce désordre général, la seule chose claire et
+précise est le droit du propriétaire sur les hommes qu'il nourrit et
+qu'il protège. Les rois eux-mêmes obéissent à l'instinct qui pousse
+cette société à substituer partout les relations privées aux publiques.
+Au temps romain, certaines catégories de personnes avaient l'immunité,
+c'est-à-dire la franchise de l'impôt. Les Mérovingiens distribuent ces
+immunités, mais ils les appliquent à un territoire, et elles ont pour
+effet d'interdire à tout officier public d'y pénétrer, d'y rendre la
+justice et d'exercer les droits du fisc sur les habitants. Le roi, il
+est vrai, n'abdiquait pas sa souveraineté par ces concessions, et
+l'immunité mérovingienne n'était que l'attribution des revenus royaux à
+un propriétaire, mais elle donnait à celui-ci le moyen de devenir
+quelque jour un juge et un souverain.
+
+Dans cet empire divisé en royaumes ennemis, dans ces royaumes divisés en
+seigneuries naissantes, que reste-t-il au roi? Quand on lui a repris le
+droit d'instituer les évêques et qu'on a, pour ainsi dire, séparé
+l'Église de l'État, on lui a retiré la seule force qu'il eût prise dans
+l'imitation du principat romain. Quand on l'a obligé à choisir le comte
+parmi les propriétaires du comté, on l'a privé de la disposition de
+l'office, qui allait être dévolu par la force des choses à la plus
+puissante famille du comté. Il reste au roi son titre et le respect que
+sa race inspire: la dynastie sera protégée longtemps encore par ces
+forces idéales; mais sa seule force réelle est l'appui des fidèles.
+Prendre au roi un fidèle, c'est lui prendre un conseiller et un soldat.
+Aussi les rois essayent-ils de se protéger contre ces rapts, et l'on
+trouve dans le traité d'Andelot cette disposition significative:
+«Qu'aucun des deux rois ne sollicite les leudes de l'autre de venir à
+lui et ne les accepte s'ils viennent d'eux-mêmes.» Mais un pareil
+engagement ne pouvait être respecté dans la guerre civile, et la guerre
+civile perpétuelle était une occasion pour les leudes de mettre aux
+enchères leur fidélité. Il fallait que le prince distribuât sans cesse
+des faveurs nouvelles. Le don une fois fait était considéré comme
+irrévocable par celui qui le recevait, et la vague condition de fidélité
+s'oubliait vite. Reprendre à celui-ci pour donner à celui-là, c'était
+se faire un ennemi assuré pour acquérir un ami douteux. Il fallait donc
+donner, donner toujours jusqu'à la ruine; ainsi ont fait les
+Mérovingiens, et la ruine est venue: c'était la conclusion fatale. Si on
+écarte les théories, celles des romanistes comme celles des germanistes,
+si l'on dépouille les faits de cette poésie dramatique que leur donne
+l'histoire pour les considérer eux-mêmes _in abstracto_, on peut
+expliquer en quelques mots les destinées de la première dynastie
+franque: le roi mérovingien, à l'origine, est un parvenu qui dispose
+d'un riche trésor de biens et d'honneurs; il n'a pas trouvé d'autre
+politique que de dépenser ce trésor au jour le jour: il devait finir et
+il a fini par la banqueroute.
+
+E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_, dans
+la _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1885.
+
+
+
+
+III.--HISTOIRE POÉTIQUE DES MÉROVINGIENS.
+
+
+«Tous les peuples ont eu des récits épiques, c'est-à-dire des souvenirs
+historiques idéalisés.» Les barbares de Germanie, au temps de Tacite,
+célébraient leurs défaites, leurs victoires et les exploits de leurs
+grands hommes. Cassiodore parle des chants nationaux des Goths; le héros
+par excellence du peuple goth, Théodoric, a occupé dans la littérature
+épique du moyen âge, sous le nom de Dietrich von Bern, une place
+d'honneur. Paul Diacre rapporte pieusement les traditions poétiques des
+Lombards. Les légendes des Vandales et des Frisons, qui n'ont pas eu de
+chroniqueurs, et des Anglo-Saxons, dont le chroniqueur Beda s'est montré
+très hostile aux souvenirs profanes, ont péri; mais Widukind, au dixième
+siècle, recueillit la substance des vieilles chansons saxonnes, et Saxo
+Grammaticus, au douzième, a composé l'histoire primitive du Danemark
+avec des morceaux de poèmes scandinaves. Que les Francs aient possédé
+aussi une sorte de _romancero_ de leurs destinées nationales, cela est,
+_a priori_, très probable. Charlemagne, au rapport d'Eginhard, ordonna
+de consigner par écrit les vieilles chansons barbares de son peuple,
+_barbara et antiquissima carmina_. Ce recueil impérial disparut,
+malheureusement, de très bonne heure; mais les chroniqueurs des Francs
+mérovingiens--Grégoire de Tours, Frédégaire, et le moine neustrien qui
+est l'auteur du _Liber historiæ_--ont dû, comme ceux de la plupart des
+autres nations barbares, faire entrer dans la trame de leurs livres
+quelques-uns de ces frustes et poétiques récits, qui sont à jamais
+perdus....
+
+Grégoire de Tours, selon M. Kurth, a puisé dans les souvenirs populaires
+des Francs avec parcimonie et avec répugnance. Bien que très ignorant,
+il était, en effet, frotté de littérature classique; en outre, il était
+chrétien; enfin il était consciencieux. Trois raisons pour que la
+crudité de mauvais goût, la grossièreté et l'invraisemblance des
+traditions germaniques l'empêchassent de les goûter. Ajoutez que, ne
+sachant pas le francique, il n'en eut jamais connaissance que par des
+versions gallo-romaines. Grégoire ne s'est jamais résigné à recourir aux
+récits des barbares qu'à défaut de sources plus sûres, et il s'est
+toujours réservé le droit de les arranger: il les résume, élaguant du
+récit légendaire les détails épisodiques, les ornements, les hyperboles,
+c'est-à-dire tout ce qui en était la couleur et le parfum. L'histoire si
+connue de l'exil de Childéric en Thuringe fournit un exemple excellent
+de ces simplifications volontaires. «Childéric, raconte Grégoire,
+débauchait les filles des Francs; il n'échappa à leur colère que par la
+fuite. Avant de s'exiler, il eut soin de partager une pièce d'or avec un
+de ses fidèles, qui promit de l'avertir quand l'heure du retour aurait
+sonné. Les Francs choisirent pour chef Egidius, général romain, et cela
+dura huit années. Ce temps écoulé, le fidèle de Childéric étant parvenu
+en secret à réconcilier le peuple avec le souvenir de son roi, _pacatis
+occulte Francis_, envoya à l'exilé le signe convenu. Et Childéric fut
+restauré.» A cette narration sommaire, décharnée, si l'on compare les
+récits correspondants de Frédégaire et du _Liber historiæ_, la méthode
+favorite de l'évêque de Tours s'accuse très clairement. Frédégaire et le
+moine neustrien, travaillant, indépendamment l'un de l'autre, à
+compléter, à l'aide de la tradition populaire qui persistait de leur
+temps, l'anecdote abrégée par Grégoire, savent tous deux le nom du leude
+fidèle: il s'appelait Wiomad. Les artifices de Wiomad pour rapatrier les
+Francs avec son maître étaient le sujet de la chanson barbare sur l'exil
+de Childéric; Frédégaire et le _Liber historiæ_ les relatent avec
+complaisance; mais ils sont à la fois si compliqués et si naïfs, ces
+artifices, que l'on voit très bien pourquoi Grégoire, un peu choqué, les
+a dédaigneusement syncopés en un mot: «pacatis _occulte_ Francis.»
+
+Les fouilles les plus minutieuses dans la Chronique de Grégoire de Tours
+n'y feront donc découvrir que des squelettes de chansons franques ou
+gallo-franques, documents habillés en faits historiques et si bien
+déguisés que personne, pendant longtemps, n'en a soupçonné la
+nature.--Frédégaire et l'auteur du _Liber historiæ_, au contraire, très
+crédules, très ignorants, n'étaient pas hommes à exercer un contrôle sur
+les documents dont ils se servaient. Cependant, on ne saurait juger en
+connaissance de cause l'épopée mérovingienne d'après ce qu'ils en ont
+conservé. Leur paresse d'esprit les a empêchés de s'aviser des
+ressources que la poésie populaire leur eût abondamment offertes. Ils
+ont borné leur ambition à copier les anciennes chroniques; s'ils ont
+intercalé dans leurs compilations quelques récits populaires, c'est par
+exception, et pour suppléer à l'extrême brièveté de Grégoire, dont ils
+ne s'expliquaient pas les motifs. D'ailleurs la langue originale des
+chansons franques ne leur était pas non plus familière. L'historien des
+Goths, Jordanis, était un Goth; l'historien des Lombards, Paul Diacre,
+était un Lombard; tous les historiens des Francs ont été des
+_Romani_....
+
+Restituer, dans ces conditions, le cycle de l'épopée franque,
+l'«histoire poétique des Mérovingiens» est une entreprise très
+périlleuse. Est-il possible de distinguer, dans le texte de Grégoire de
+Tours et de ses continuateurs, le poème défiguré de l'on-dit ou de la
+simple légende qui n'ont jamais subi d'élaboration épique? A quels
+signes? Par quels réactifs? L'allure plus ou moins poétique de la
+narration ne fournit pas, à cet égard, d'indications sûres; car, parmi
+les anecdotes de Grégoire qui paraissent, au premier abord, marquées du
+sceau de la poésie populaire,--comme l'histoire du vase de Soissons,
+celle du jet du marteau au moment de la fondation par Clovis de
+l'église des Saints-Apôtres,--les unes, de provenance hagiographique,
+doivent tout leur éclat aux fleurs de la rhétorique cléricale; toute la
+poésie des autres est dans le simple énoncé d'événements réels qui se
+sont passés en des temps où la réalité n'était pas vulgaire. Au
+contraire, quand les chroniqueurs résument très probablement des
+chansons archaïques, c'est parfois en termes très plats: «Wiomad, dit
+Frédégaire (III, 11), était le plus fidèle de tous les Francs à
+Childéric; il avait réussi à le sauver quand les Huns l'avaient emmené
+en captivité, lui et sa mère....» Certes, cette phrase est incolore;
+mais elle suffit à persuader que les Francs, comme tant d'autres nations
+germaniques, avaient un trésor de traditions relatives aux invasions du
+redoutable roi des Huns, l'Attila du _Nibelungenlied_; que la jeunesse
+de Childéric fut l'objet de chants très anciens, encore populaires au
+VIe siècle, qui célébraient les stratagèmes de l'ingénieux Wiomad
+pour procurer l'évasion du prince salien et de sa mère. Comparez les
+«poèmes d'évasion» du _Heldenbuch_ des peuples allemands: l'évasion de
+Walther et d'Hildegonde, otages d'Attila, dans le Waltharius d'Ekkehard,
+etc.--M. Kurth, qui a entrepris cette tâche difficile de discerner dans
+les chroniques mérovingiennes les vestiges de l'épopée populaire des
+Francs mérovingiens s'est sans doute trompé souvent; quelques-unes de
+ses hypothèses et de ses conclusions sont bien fragiles; mais sa thèse
+fondamentale n'est pas absurde, et son livre, pourvu qu'on le lise avec
+discernement, est ingénieux, instructif.......
+
+Pharamond ne doit son titre et sa renommée de premier roi des Francs
+qu'à l'erreur d'un moine neustrien qui écrivait en 727, au monastère de
+Saint-Denis, une chronique remplie de fables. L'histoire de Clodion, de
+Mérovée, se perd dans la nuit. Childéric est le plus ancien prince des
+Saliens qui ait sûrement excité la verve poétique de son peuple. Nous
+avons déjà parlé de deux chansons qui lui ont été consacrées: sur sa
+captivité chez les Huns, sur sa brouille et sur sa réconciliation avec
+les siens; une troisième célébrait son mariage avec Basine et les
+visions prophétiques de sa nuit de noces. La reine Basine de Thuringe,
+qui abandonne son mari pour rejoindre Childéric, et qui, interrogée par
+celui-ci sur le motif de sa venue, répond crûment: «C'est parce que je
+sais ce que tu vaux; si j'avais cru qu'il y eût, même au delà de la mer,
+quelqu'un de plus homme que toi, c'est à lui que je me serais donnée»,
+cette reine Basine est le prototype des héroïnes de nos chansons de
+geste, si promptes à se jeter dans les bras des chevaliers de leur
+choix.--Après Childéric, Clovis. Plus encore que ses guerres, les amours
+de Clovis ont produit sur l'imagination populaire une profonde
+impression: l'histoire de la reine Clotilde, soustraite aux persécutions
+de son oncle Gondebaud par les émissaires du roi des Francs, qui
+l'épouse et qui la venge, est une vraie «légende nuptiale» du type de
+celles des _sagas_; elle repose sans doute sur quelques données
+positives, mais elle a été influencée par les aventures de sainte
+Radegonde (si conformes à celles que les contemporains de cette sainte
+ont attribuées à Clotilde), et finalement stylisée.--La fortune poétique
+de Théodoric ou Thierri d'Austrasie, fils aîné de Clovis, dont
+l'activité s'est surtout dépensée en pays allemand, a été
+exceptionnelle. Les Anglo-Saxons du VIIe siècle, les Saxons
+continentaux du Xe siècle, le tenaient pour un des héros les plus
+fameux de l'épopée germanique. Sous le nom de _Hug-Dietrich_ (Théodoric
+le Hugue, c'est-à-dire le Franc[17]), le fils de Clovis a joui en
+Allemagne, au moyen âge, d'une réputation à peine moindre que celle de
+son illustre homonyme, Théodoric, roi des Ostrogoths. Sa victoire, en
+Frise, sur les Normands de Hygelac, ses terribles guerres de Thuringe
+contre le roi Hermanfried, furent le sujet de chants anglo-saxons et
+saxons qui ont été conservés; et dans l'admirable récit de ces
+événements par Grégoire de Tours (III, 4, 7 et 8), on sent, pour ainsi
+dire, palpiter confusément les ailes de la légende emprisonnée. Mais
+Grégoire ne s'intéresse guère aux Austrasiens; le cycle franc des
+chansons sur Théodoric et sur son fils, ce jeune et chevaleresque
+Théodebert d'une beauté royale, le _Wolf-Dietrich_, le _Roi Ortnit_ des
+conteurs d'Outre-Rhin, il n'en a rien, ou presque rien, voulu savoir; il
+a condamné de la sorte la postérité à en conjecturer l'existence.
+
+[Illustration: Monnaie de Théodebert.]
+
+Frédégonde et Brunehaut sont des figures d'un relief puissant; nul doute
+que l'imagination populaire ait ressassé et embelli leur biographie.
+Mais Frédégonde et Brunehaut ont vécu en pleine lumière historique. Nous
+n'avons rien de leur «histoire poétique»; nous avons leur histoire. Et
+cela vaut beaucoup mieux. N'exagérons pas, en effet, les mérites de
+l'épopée barbare. Cette poésie épique «dont l'immense foyer, selon M.
+Kurth, brûlait au sein de la race germanique, projetant jusque dans les
+plus lointaines chaumières les ombres gigantesques des héros»,--cette
+poésie épique, trop riche en épisodes conventionnels et en énumérations
+généalogiques, à en juger par les monuments scandinaves, paraîtrait sans
+doute assez froide aujourd'hui, et singulièrement inférieure, en tout
+cas, aux portraits et aux descriptions d'après nature d'un témoin
+sincère, clairvoyant, tel que Grégoire de Tours. Les _Récits
+mérovingiens_ d'Augustin Thierry ne commencent qu'avec les fils de
+Clotaire, parce que c'est surtout à partir de l'avènement des fils de
+Clotaire que Grégoire, ayant vu directement les choses et les gens dont
+il parle, est précis et vivant. Combien de chansons stylisées sur
+Childéric et sur Clovis ne donnerait-on pas pour une autre _Historia
+Francorum_, de la main de saint Rémi!
+
+Frédégonde, Brunehaut, Clotaire II, Dagobert sont, dans les chroniques
+mérovingiennes, des personnages foncièrement historiques, trop voisins
+des narrateurs pour que ceux-ci aient pu les considérer avec le recul de
+l'épopée. On recueille cependant avec raison tous les indices qui
+tendent à établir que les chansons et les légendes épiques n'ont pas été
+moins nombreuses, dans le pays des Francs, au VIIe siècle qu'au
+VIe. C'est que l'épopée carolingienne, dont les destinées, au moyen
+âge, furent si brillantes, n'est pas «une de ces plantes étrangères qui
+naissent en une nuit sur une place vide; elle a été déterminée et
+préparée par des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans
+le sol». L'épopée carolingienne dérive de l'épopée mérovingienne, et, en
+particulier, des légendes gallo-franques, perdues, dont Dagobert était
+le Charlemagne. Faron, évêque de Meaux, apparaît comme le Turpin de
+Clotaire II. La _Vie de saint Kilian_ dit expressément que sur la guerre
+de Dagobert, fils de Clotaire II, contre les Saxons, on fit des chansons
+en langue romane rustique; et certains traits de ces chansons se sont
+conservés dans des poèmes bien postérieurs, relatifs aux entreprises de
+Charlemagne en Saxe. Une équipée de la jeunesse de Dagobert (qui
+insulta, en lui coupant la barbe, son précepteur Sadrégisile) fut
+relatée dans un poème dont l'écho s'est répercuté jusque dans la chanson
+de _Floovent_, composée an XIIe siècle.--«La quatorzième année du
+règne de Dagobert, dit Frédégaire, les Vascons se révoltèrent; le roi
+mit en campagne une armée sous le commandement d'un référendaire et de
+onze ducs. L'expédition aurait été heureuse si le duc Haribert ne se fût
+laissé surprendre et accabler avec les siens, au retour, dans la vallée
+de la Soule....» Il est très probable que ce désastre du Val de Soûle a
+fourni la matière d'une cantilène, prototype de celle qui fut consacrée,
+après 778, aux douze pairs de Roncevaux.--Enfin, le continuateur de
+Frédégaire signale, à l'année 642, les Mayençais comme ayant causé, par
+leur traîtrise, la défaite du roi Sigebert aux bords de l'Unstrut; d'où
+la geste de Mayence, la geste des traîtres, est, sans doute, sortie plus
+tard.--Roland et Ganelon, Haribert et les Mayençais de l'Unstrut, le
+parallèle est facile; il a été fait plus d'une fois. «Avant Charlemagne,
+bien d'autres ont vécu et ont été célébrés qui perdirent leur splendeur
+poétique quand l'empereur et son entourage furent devenus le centre de
+tous les souvenirs héroïques et nationaux.» Charlemagne a hérité de
+Charles Martel, qui avait hérité de Dagobert, qui avait hérité de
+Clovis, qui avait hérité de bien d'autres.--Voilà les origines les plus
+lointaines de l'épopée française; la tige, sinon les racines, de cette
+belle fleur épanouie, la _Chanson de Roland_, où se résume l'effort
+épique accumulé de dix générations, germaniques et romanes.
+
+CH.-V. LANGLOIS, dans le _Journal des Débats_, 5 mai 1893.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+EMPIRE ROMAIN D'ORIENT.
+
+ PROGRAMME.--_Justinien. Mœurs byzantines, la cour, les lois,
+ l'église Sainte-Sophie._
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ La meilleure =histoire générale de l'Empire byzantin= a été longtemps
+ celle d'E. Gibbon (_The history of the Decline and Fall of the
+ roman Empire_), qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, a été
+ souvent rééditée et traduite. On lira de préférence l'excellent
+ ouvrage de J. B. Bury, _A history of the later roman Empire from
+ Arcadius to Irene_, London, 1889, 2 vol. in-8º, ou celui de G. F.
+ Hertzberg, _Geschichte der Byzantiner_, Berlin, 1883, in-8º.
+
+ Citons, parmi les monographies importantes, qui sont aisément
+ accessibles: Ch. Diehl, _Études sur l'administration byzantine dans
+ l'exarchat de Ravenne (568-751)_, Paris, 1888, in-8º;--L.
+ Drapeyron, _L'empereur Héraclius et l'empire byzantin au VIIe
+ siècle_, Paris, 1869, in-8º;--A. Gasquet, _L'empire byzantin et la
+ monarchie franque_, Paris, 1888, in-8º;--G. Schlumberger, _Un
+ empereur byzantin du Xe siècle, Nicéphore Phocas_, Paris, 1890,
+ in-4º;--A. Rambaud, _L'empire grec au Xe siècle, Constantin
+ Porphyrogénète_, Paris, 1870, in-8º;--C. Neumann, _Die Weltstellung
+ des byzantinischen Reiches vor den Kreuzzügen_, Leipzig, 1894,
+ in-8º.
+
+ Sur l'œuvre juridique de Justinien et sur le =droit byzantin=: P.
+ Krueger, _Histoire des sources du droit romain_, Paris, 1894,
+ in-8º. (Trad. de l'all.)
+
+ Sur =les mœurs et les monuments= de Byzance, voyez, dans la _Revue
+ des Deux Mondes_, les articles de M. A. Rambaud (_L'Hippodrome à
+ Constantinople_, 15 août 1871; _Empereurs et impératrices
+ d'Orient_, 15 janv. et 15 févr. 1891);--J. Labarte, _Le palais
+ impérial de Constantinople et ses abords_, Paris, 1861, in-4º;--Ch.
+ Bayet, _L'art byzantin_, Paris, 1883, in-8º;--N. Kondakoff,
+ _Histoire de l'art byzantin considéré principalement dans les
+ miniatures_, Paris, 1886-1891, 2 vol. in-4º.
+
+ L'immense =littérature byzantine= a été, pour ainsi dire, révélée au
+ public lettré par l'excellente _Geschichte der byzantinischen
+ Litteratur_ de K. Krumbacher (München, 1891, in-8º). Cf. _Revue des
+ Deux Mondes_, 15 mars 1892.
+
+ Un résumé de l'=histoire des Slaves, des Lithuaniens et des Hongrois=
+ depuis les origines jusqu'à la fin du XIIIe siècle, par E.
+ Denis, se trouve dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos
+ jours_, t. I (1893), p. 688-741; t. II (1893), p. 745-796.
+
+
+
+
+I.--CONSTANTINOPLE ET L'EMPIRE BYZANTIN.
+
+
+Toutes les races de l'Europe orientale se trouvaient représentées dans
+les pays qui confinaient à l'empire grec: la race latine et même la race
+germanique par les Dalmates et les Italiens; la race arabe en Sicile, en
+Crète, en Orient; la race arménienne par le royaume pagratide et les
+principautés feudataires; les races turques ou ouraliennes par les
+Bulgares du Volga, les Ouzes, les Petchenègues, les Khazars, les
+Magyars; la race slave par les Russes, les Bulgares danubiens, les
+Serbes, les Croates.
+
+Parmi les sujets mêmes de l'empire grec, au cœur de ses provinces,
+ces différentes races avaient de nombreux représentants. La race latine
+s'y trouvait représentée par les Valaques du Pinde et du Balkan; la race
+arabe par les prisonniers baptisés; la race arménienne par les colons
+des thèmes de Thrace, de Macédoine, Anatolique et Thracésien; la race
+turque par les colonies du Vardar et de l'Ochride; la race slave par les
+Milinges, les Ezérites, les Opsiciens, etc.
+
+L'empire grec ne s'effrayait pas trop de ces infiltrations des races
+barbares. Tous ces éléments étrangers qui pénétraient dans son économie
+la plus intime, il cherchait à se les assimiler. Loin de les exclure de
+la cité politique, il leur ouvrait son armée, sa cour, son
+administration, son église. A ces Arabes, à ces Slaves, à ces Turcs, à
+ces Arméniens, il demandait des soldats, des généraux, des magistrats,
+des patriarches, des empereurs. Ce qu'il y avait de jeunesse dans ce
+monde barbare, il cherchait à s'en rajeunir. La question de nationalité
+était pour lui fort secondaire. L'empire grec d'Orient était comme la
+monarchie pontificale de Rome: non pas un État constitué pour telle ou
+telle nation, telle ou telle race d'hommes, mais une institution qui
+était le patrimoine commun du genre humain. La Sainte Hiérarchie
+byzantine, comme le Sacré Collège des cardinaux romains, se recrutait
+des notabilités du monde entier. De même qu'au moyen âge on vit des
+papes italiens, français, anglais, allemands, espagnols, de même il y
+eut des _basileis_ arméniens, isauriens, slaves, aussi souvent que
+byzantins. Peu importait la langue ou la race: il suffisait qu'on fût
+baptisé. Le baptême ouvrait au néophyte barbare l'État en même temps que
+l'Église.
+
+Dans les armées de Justinien, des Antes, des Slaves, des Goths, des
+Hérules, des Vandales, des Lombards, des Arméniens, des Perses, des
+Maures, des Huns: ils combattent en Italie, en Espagne, en Afrique, en
+Égypte, sur le Danube et sur l'Euphrate. Recrutés dans tous les pays, on
+les envoie se faire tuer sous tous les climats.--C'est avec la valeur et
+le génie de ses soldats, stratèges, empereurs barbares, que la société
+grecque résista aux invasions barbares. Les plus grands noms militaires
+de l'histoire byzantine ne sont pas des noms grecs.
+
+ * * * * *
+
+Mais il y a surtout deux races dont l'influence dans les provinces, dans
+les armées, à la cour, fut prépondérante. Toutes deux eurent l'honneur
+d'être représentées sur le trône: la race slave et la race arménienne.
+
+Sur l'origine slave de la dynastie de Justin Ier, il ne semble pas y
+avoir de doutes. Les noms d'Istok, de Beglenica, d'Upravda, qui furent,
+avant l'élévation de cette famille à l'empire, ceux de Sabbatius, de
+Vigilantia et de leur fils Justinien, fournissent une preuve assez
+concluante sur l'origine de ces paysans de Bederiana; n'oublions pas que
+des colonies slaves, dès le temps de Constantin le Grand, avaient été
+établies dans la Thrace.
+
+L'Arménie, plus pauvre que les pays slaves, était plus fertile aussi en
+aventuriers. De la Chaldée, de la Géorgie, de la Perse-Arménie, de
+l'Arménie propre, une nuée de soldats de fortune couraient à l'assaut
+des grades militaires des dignités auliques, de l'empire byzantin
+lui-même. La première dynastie arménienne fut fondée par Léon V. Après
+le meurtre du demi-Arménien Michel III, Basile fonda une dynastie tout
+arménienne qui dura près de deux siècles (867-1056). Il y a eu, au Xe
+siècle, trois interruptions seulement dans la succession légitime, trois
+tuteurs de Porphyrogénètes mineurs, trois envahisseurs de leurs trônes:
+Lecapène, Phocas, Zimiscès. Tous trois sont Arméniens.
+
+ * * * * *
+
+L'empire byzantin peut à peine s'appeler l'empire grec.
+
+L'unité que lui refusait sa constitution ethnographique, il la chercha
+dans l'administration, dans la religion, dans la création d'une
+littérature qui lui fût propre.
+
+A la fois langue administrative, langue d'église, langue littéraire, le
+grec avait un faux air de langue nationale.
+
+Or, le centre administratif, le centre religieux, le centre littéraire
+de l'empire, c'est Constantinople.
+
+Comme capitale, sa situation est unique. Voilà un empire coupé en deux
+parties presque égales: d'un côté, la péninsule illyrique et les
+provinces d'Europe; de l'autre, la péninsule anatolique et les provinces
+d'Asie. Il y a dans cet empire un dualisme fatal. Dans ses provinces
+d'Occident, influence italienne, slave, germaine; dans ses provinces
+d'Orient, influence arabe, arménienne. Supposez que Constantinople
+n'existe pas, qu'il n'y ait plus sur le Bosphore que la petite Byzance
+d'avant Sévère, chacune de ces deux moitiés de l'empire s'abandonnerait
+à sa tendance dominante: ici tout l'Orient, là tout l'Occident.
+
+Mais à la rencontre des deux continents s'élève Constantinople. Elle
+n'appartient ni à l'Asie ni à l'Europe. Byzance sur la côte d'Europe,
+Scutari sur la côte d'Asie, c'est une seule et même ville. Ce n'est
+point une cité ordinaire, mais une immense capitale, supérieure en
+population à la vieille Rome, d'une force d'attraction énorme. Les
+provinces d'Asie ne peuvent plus se tourner vers l'Orient, les
+provinces d'Europe vers l'Occident: elles sont attirées vers
+Constantinople.
+
+[Illustration: L'empereur Justinien et sa cour: Mosaïque de San Vitale,
+à Ravenne.]
+
+Entre les deux péninsules, elle se trouve placée comme un germe vivace
+entre deux cotylédons: ces éléments si disparates des provinces d'Asie
+et de celles d'Europe, elle se les assimile, elle les élabore et les
+transforme. Dans son sein accourent d'Occident des aventuriers dalmates,
+grecs, thraces, slaves, italiens; d'Orient des aventuriers isauriens,
+phrygiens, arméniens, caucasiens, arabes: en peu de temps elle en fait
+des Grecs. Ils oublient leurs idiomes barbares pour la langue polie de
+Byzance; leurs superstitions odiniques, helléniques, musulmanes, font
+place à une ardente et raffinée orthodoxie. Byzance les reçoit incultes
+et sauvages; elle les rend à l'immense circulation de l'Europe lettrés,
+savants, théologiens, habiles administrateurs, souples fonctionnaires.
+D'un paysan de Bederiana elle fait Justinien; du fils d'un palefrenier
+de Phrygie, le savant Théophile; d'un aventurier macédonien, le grand
+empereur Basile; du slave Nicétas, un patriarche.
+
+La Cour et la Ville contribuaient à cette transformation. Cette cour
+était la plus vieille de l'Europe, au cérémonial antique, respectable,
+exigeant, minutieux, excellente discipline pour les Barbares; elle était
+en même temps un centre de science administrative et diplomatique, de
+bel esprit, d'intrigues et de luttes, d'activité bonne ou mauvaise où le
+plus barbare se dégrossissait à vue d'œil.
+
+A Constantinople, les Barbares se trouvaient en contact avec la masse
+grecque la plus compacte de l'empire, avec une population passionnée
+pour l'orthodoxie, d'une délicatesse athénienne en fait de langage, où
+se rencontrait le plus grand peuple de théologiens, de lettrés et
+d'artistes qu'on pût rencontrer dans aucune ville de la chrétienté.
+
+Sainte-Sophie et ses splendeurs artistiques et liturgiques, le Sacré
+Palais et ses intrigues, l'Hippodrome et ses passions, voilà les trois
+centres d'éducation de tout Barbare en train de devenir Byzantin.
+
+Byzance faisait l'empire; à l'occasion, elle le refaisait; parfois elle
+était tout l'empire.
+
+Au temps de Romain Lecapène et de Siméon, elle était presque tout ce qui
+restait à la monarchie de ses provinces d'Europe; au temps des
+Héraclides, au temps des Comnènes, elle était presque tout ce qui lui
+restait de ses provinces d'Asie. Mais quand venait l'occasion favorable,
+elle réagissait ici contre les Bulgares, là contre les Arabes, contre
+les Sedjoukides. Par sa politique, elle recréait l'empire tantôt à
+l'est, tantôt à l'ouest du Bosphore. Tant que cette prodigieuse
+forteresse de Constantinople n'avait point succombé, rien n'était fait;
+la monarchie restait debout; l'Euphrate et le Danube pouvaient encore
+redevenir frontières. Quand enfin les Ottomans eurent tout pris,
+Constantinople composa à elle seule tout l'État. Byzance survécut près
+d'un siècle à l'empire byzantin.
+
+Comment s'appelle cet empire dans l'histoire? L'empire romain? il n'y
+avait plus de Romains. L'empire grec? il y avait dans cet empire bien
+autre chose que des Grecs. Il s'appelle l'empire byzantin. Tout un
+empire semblait n'être que la banlieue de cette ville extraordinaire.
+Comme pour les petites cités de l'antiquité, un même mot servait à
+désigner la Ville et son territoire: Πὁλις. Pour les Chinois du moyen
+âge, la monarchie de Constantin n'est plus le _Thsin_, c'est-à-dire
+l'empire: il est le _Fou-lin_, la VILLE.
+
+A. RAMBAUD, _L'Empire grec au Xe siècle_, Paris,
+Franck-Vieweg, 1870, in-8º. _Passim._
+
+
+
+
+II.--LA FORMATION ET L'EXPANSION DE L'ART BYZANTIN.
+
+
+C'est un fait incontestable que l'art byzantin procède en partie de
+l'art antique. La puissance des traditions a toujours été grande dans
+l'Orient hellénique. Aujourd'hui encore, les vieilles légendes
+mythologiques n'ont point disparu des campagnes de la Grèce; à chaque
+instant, dans les récits, dans les chansons, dans les usages de la vie
+populaire, revit le souvenir des divinités de l'Olympe. Quelques-unes se
+sont confondues avec les saints de la religion nouvelle; mais sous cette
+physionomie d'emprunt se retrouvent leurs traits à demi effacés. Cette
+fidélité aux traditions doit trouver sa place dans les choses de l'art.
+Lorsque les artistes byzantins créèrent un style nouveau, leur esprit
+était plein des souvenirs du passé, ils vivaient au milieu de ses
+œuvres. Pouvaient-ils se soustraire à l'influence de modèles d'une si
+pénétrante beauté? Étaient-ils incapables d'en goûter le charme? Les
+monuments prouvent, au contraire, qu'ils surent les comprendre et qu'ils
+restèrent attachés à quelques-uns des principes essentiels qui avaient
+dirigé la marche de l'art antique. Comme leurs prédécesseurs de la belle
+époque grecque, ils recherchèrent la grandeur et l'harmonie dans
+l'ordonnance des compositions, la noblesse des attitudes, la beauté de
+certains types, l'élégance des draperies. Sans doute il ne s'agit point
+ici d'établir de comparaison; et si, par quelques qualités, les
+œuvres byzantines font songer aux monuments antiques, elles s'en
+écartent par bien des défauts. Les artistes byzantins exagèrent la
+symétrie de leurs compositions, ils ont moins de souplesse et de
+délicatesse, une conception moins facile et moins vivante du beau;
+n'importe, ils ont encore appliqué quelques-unes des règles principales
+de l'esthétique ancienne, et cela seul suffit pour donner à leurs
+productions une valeur singulière.
+
+[Illustration: L'impératrice Théodora: Mosaïque de San Vitale, à
+Ravenne.]
+
+Mais à ces éléments d'origine grecque se sont mêlées d'autres
+influences, dont quelques-unes venaient de l'extrême Orient. Parmi ses
+possessions les plus belles, l'empire d'Orient comptait alors les riches
+provinces de la Syrie, qui formaient comme une zone intermédiaire entre
+l'Asie centrale et la Grèce. Par sa position même, Constantinople se
+rattachait à ces pays; une grande partie de sa population en était
+originaire; les mœurs, les arts devaient s'en ressentir. En outre,
+elle était sans cesse en relations commerciales ou politiques avec les
+plus puissantes monarchies de l'Orient, et surtout avec la Perse. Dans
+l'architecture, ces influences sont fort sensibles; mais il en est
+même de l'ornementation, où se rencontrent à chaque instant des motifs
+empruntés à l'extrême Orient, traités dans le même esprit et dans le
+même style. C'est là surtout que les artistes byzantins ont puisé ce
+goût de richesse et de luxe qui apparaît dans toutes leurs œuvres; de
+là leur vint aussi la tendance à rendre d'une manière conventionnelle
+tous les détails de l'ornement. L'art, dans les données qu'il demande à
+la faune et à la flore, tantôt reproduit fidèlement la nature, tantôt
+l'altère et imagine des types artificiels, sans cesse répétés, et où
+l'imitation des formes réelles disparaît presque entièrement. Les
+byzantins ont suivi cette dernière voie, et souvent ils ont adopté des
+modèles depuis longtemps fixés en Orient. On retrouve chez eux ces
+entrelacs compliqués, ces fleurs bizarres, ces animaux fantastiques si
+fréquents sur les monuments de l'Inde ou de la Perse.
+
+Cependant l'art byzantin ne s'est point contenté de combiner des
+éléments d'origine diverse, il s'est montré véritablement créateur. A
+lui revient le mérite d'avoir le premier donné aux conceptions
+chrétiennes une physionomie individuelle bien marquée. En effet, c'est
+surtout dans le domaine religieux qu'il se manifeste avec toute son
+originalité et tout son éclat; on ne saurait s'en étonner, si l'on songe
+combien, chez les Grecs du moyen âge, la religion était puissante et se
+mêlait à toutes choses. Les artistes ont été surtout frappés de certains
+caractères dominants du christianisme: la splendeur de la religion
+triomphante, la majesté divine, le rôle protecteur des saints; et ils se
+sont attachés à les exprimer avec force. C'est ce qui explique que,
+malgré une assez grande variété de sujets, l'art byzantin, dès cette
+époque, présente déjà beaucoup d'uniformité; on sent qu'il tourne sans
+cesse autour des mêmes idées. N'est-ce point se conformer aux véritables
+conditions de l'art religieux? La fidélité à des types arrêtés, à des
+conceptions maîtresses et peu nombreuses, est un trait commun à toutes
+les religions: l'esprit populaire y attache un sens sacré, et
+considérerait comme une profanation de laisser le champ libre au caprice
+des artistes. Dans la société byzantine, l'Église les surveille et les
+dirige; de bonne heure la plupart lui appartiennent. D'ailleurs, il y a
+dans cette répétition même une réelle grandeur: à une religion
+considérée comme immuable il faut des formes artistiques qui ne changent
+point à la merci de la mode, et, dans les églises où doit dominer l'idée
+d'éternité, il convient que l'art y porte notre âme par l'éternité
+apparente de ses traditions. A cet égard, les Byzantins furent de grands
+maîtres; qu'il s'agisse de la pensée ou de l'exécution, ils comprirent
+les véritables règles de la décoration religieuse, et il est à remarquer
+que, de nos jours, les peintres qui ont voulu faire revivre chez nous
+cette forme de l'art se sont parfois inspirés de leurs œuvres.
+D'ailleurs cette uniformité générale n'aboutit point à une immobilité
+stérile, et l'art byzantin connut, lui aussi, les transformations et la
+diversité des écoles.
+
+ * * * * *
+
+En Orient, l'action de l'art byzantin s'est exercé où a pénétré le
+christianisme grec. Ainsi ce fut grâce à Byzance que la culture des arts
+s'introduisit en Russie. Au Xe siècle, la civilisation était encore
+fort grossière chez les populations slaves, mêlées d'éléments
+scandinaves, qui habitaient le pays. Déjà, cependant, la puissance et la
+gloire de Byzance avaient attiré sur elle les regards de ces Barbares:
+les uns en avaient tenté la conquête, comme Rourik, Oleg et Igor,
+d'autres y étaient venus en amis, comme Olga. Convertie au
+christianisme, la princesse russe ne réussit point cependant à le
+répandre parmi ses sujets; pour opérer une telle révolution, il fallait
+l'autorité d'un prince énergique et violent. Ce fut l'œuvre de
+Vladimir, qui, ayant institué une enquête sur la meilleure des
+religions, choisit celle des Grecs. Les raisons qui le décidèrent
+touchent à l'art: il fut attiré vers le culte orthodoxe par la richesse
+de ses temples et la splendeur de ses cérémonies. Baptisé, il imposa le
+baptême à ses sujets, et, dans les deux grandes villes de Kief et de
+Novgorod, des églises succédèrent aux idoles des anciens dieux.
+
+A ce moment, l'art qui se manifeste en Russie est d'importation
+étrangère, comme les croyances qu'il exprime. Jusque-là, les Russes
+n'avaient guère connu que les constructions en bois. Ce furent des
+architectes byzantins qui élevèrent les premières églises en pierre et
+en maçonnerie, des peintres byzantins qui les décorèrent. L'église de la
+Dîme, à Kief, celle de Sainte-Sophie à Novgorod, dont le prêtre grec
+Joachim dirigea la construction, furent les premiers monuments de cet
+art religieux. Sous Iaroslaf le Grand (1016-1054), successeur de
+Vladimir, Kief devient une ville d'aspect impérial. «Iaroslaf voulut
+faire de sa capitale une rivale de Constantinople. Comme Byzance, elle
+eut sa cathédrale de Sainte-Sophie et sa Porte d'or. Adam de Brême
+l'appelle «_æmula sceptri Constantinopolitani et clarissimum decus
+Græciaæ...._» Iaroslaf n'a pas assez d'artistes grecs pour décorer tous
+les temples, pas assez de prêtres grecs pour les desservir. Kief est
+alors la ville aux quatre cents églises qu'admiraient les écrivains
+d'Occident.... La merveille de Kief, c'était Sainte-Sophie. Les
+mosaïques de l'époque d'Iaroslaf subsistent encore, et l'on peut
+admirer, «sur le mur indestructible», la colossale image de la Mère de
+Dieu, la Cène où le Christ apparaît double, présentant à six de ses
+disciples son corps et aux six autres son sang, les images des saints et
+des docteurs, l'ange de l'Annonciation et la Vierge. Les fresques
+conservées ou soigneusement restaurées sont encore nombreuses et
+couvrent de toutes parts les piliers, les murailles et les voûtes à fond
+d'or. Toutes les inscriptions sont non pas en langue slavonne, mais en
+grec[18].»
+
+Ce n'est point seulement chez les peuples chrétiens d'Orient, Russes,
+Arméniens, etc., que se retrouve la trace de l'art byzantin; à leur
+tour, les ennemis les plus acharnés du christianisme et de l'empire grec
+lui ont fait des emprunts. Sans doute l'art arabe a pris de bonne heure
+une physionomie originale, mais tout d'abord ce n'est pas en lui-même
+qu'il a trouvé les éléments dont il s'est formé. Quand les Arabes
+entreprirent les conquêtes qui devaient étendre leur domination de
+l'Asie Mineure aux Pyrénées, l'art n'existait encore chez eux que sous
+ses formes les plus simples. Dans la plupart des pays où ils
+s'établirent, ils adoptèrent donc les monuments qui s'y trouvaient
+déjà, ils les imitèrent, et ce ne fut que peu à peu qu'ils en
+modifièrent la structure et la décoration. Or, les premières provinces
+dont ils s'emparèrent étaient grecques; mis en rapport avec l'art
+byzantin, ils en subirent l'influence.
+
+En Syrie, les Arabes ne se préoccupent point tout d'abord de construire
+des mosquées; ils enlèvent au Christ ses églises et les consacrent à
+Allah. Parfois, pendant quelques années, les deux cultes vivent côte à
+côte dans un même édifice. A Damas, Omar partage en deux l'église de
+Saint-Jean: la partie orientale appartient aux musulmans, tandis que la
+partie occidentale est laissée aux chrétiens, qui n'en furent chassés
+que soixante-dix ans plus tard. Quand les califes désirent, à leur tour,
+bâtir des mosquées, ils s'adressent aux byzantins. «Walid, voulant faire
+construire la mosquée de Damas, envoya une ambassade à l'empereur de
+Constantinople, qui, sur sa demande, lui expédia douze mille artisans.
+La mosquée, dit Ibn-Batoutah, fut ornée de mosaïques d'une beauté
+admirable; des marbres incrustés formaient, par un mélange habile de
+couleurs, des figures d'autels et des représentations de toute
+nature[19].» Ils ne craignaient même point, malgré les préceptes de
+Mahomet, d'introduire des figures dans la décoration de leurs édifices
+religieux, imitant en cela l'exemple des chrétiens. Le père de Walid,
+Abd-el-Melik, dans une mosquée de Jérusalem, avait fait représenter le
+paradis et l'enfer de Mahomet. Les califes de Damas attiraient à leur
+cour des maîtres byzantins, et c'était sous leur direction que se
+formaient des artistes arabes. On ne saurait donc s'étonner si les
+anciennes mosquées de la Syrie présentent tant d'analogie avec les
+églises grecques.
+
+ * * * * *
+
+Dans le sud de l'Italie, le rôle de Byzance est évident. Pendant
+plusieurs siècles, toute une partie de cette contrée se rattacha à
+l'empire de Constantinople par la religion, par l'administration, par la
+langue même: l'antique Grande-Grèce méritait toujours ce nom. Même la
+querelle des iconoclastes, qui détacha de l'Orient le reste de l'Italie,
+dans le sud fortifia l'hellénisme; les partisans des images s'y
+réfugièrent en grand nombre, et les empereurs grecs ne les y
+inquiétèrent pas. Ce fut dans ces provinces une véritable colonisation
+grecque, et une colonisation en partie monastique. Dans la Calabre
+seule, on connaît les noms de quatre-vingt-dix-sept couvents de l'ordre
+de saint Basile qui se fondèrent à cette époque. Ce pays fut le centre
+de cette civilisation néo-hellénique; Byzance y était aimée, et, quand
+vinrent les Normands, en bien des endroits on leur résista avec énergie.
+Robert Guiscard ne s'empara point sans peine de Tarente, de Santa
+Severiana; encore ne put-il détacher violemment les populations de
+l'hellénisme: il fallut plus d'un siècle pour que le rite latin y
+remplaçât le rite orthodoxe; au XIIe siècle, en certains endroits, on
+employait encore la langue grecque. Il en fut de même en Sicile. Dans
+d'autres provinces, la culture byzantine, moins fortement enracinée que
+dans ces deux pays, était cependant très puissante encore. «Est-il
+besoin de rappeler ce que les Normands eux-mêmes, après la conquête,
+dans la première période de leur domination sur le midi de l'Italie,
+empruntèrent à la civilisation gréco-byzantine? Non seulement ils
+adoptèrent le grec comme une des langues officielles de leur
+chancellerie, parce qu'elle était celle d'une partie de leurs sujets,
+mais leur architecture resta entièrement byzantine jusque vers 1125. Les
+premières monnaies qu'ils frappent dans la Pouille et dans la terre
+d'Otrante sont imitées de celles de l'empire d'Orient. Le costume
+nouveau, caractérisé par la robe longue à l'orientale et par une sorte
+de bonnet phrygien, que l'Occident tout entier adopte vers 1090, un peu
+avant la première croisade, à la place du costume court qui prévalait
+jusqu'alors, leur y a dû sa première introduction. Et il n'est pas autre
+chose que le costume grec[20].» Les princes normands fondaient autant de
+monastères grecs que de monastères latins; à leur cour, les poètes, les
+historiens, les théologiens byzantins étaient aussi nombreux qu'à la
+cour impériale. Ce fut seulement vers le XIIIe siècle que les rois et
+l'Église entreprirent d'extirper par la force l'élément oriental.
+
+ * * * * *
+
+A l'autre extrémité de l'Italie, Venise est une ville grecque. Sa
+prospérité s'est accrue à mesure que déclinait celle de Ravenne, sa
+voisine. Dépeuplée par Justinien II, ruinée par l'avidité des exarques,
+la capitale de l'Italie byzantine était déjà bien déchue de son ancienne
+splendeur, quand, au milieu du VIIIe siècle, elle tomba aux mains des
+Lombards pour passer bientôt à celles du pape. Au contraire, Venise sut
+maintenir son indépendance contre les Lombards et les Francs; la
+suzeraineté nominale des empereurs grecs qu'elle affecta de reconnaître
+fut la condition même de sa fortune. Dotée par eux d'une foule de
+privilèges, elle multiplia ses comptoirs sur les côtes de la
+Méditerranée et bientôt accapara la plus grande partie du commerce entre
+l'Orient et l'Occident. Mais, avec les produits de l'empire, les
+marchands vénitiens rapportaient dans leur patrie la civilisation
+byzantine. Tout y rappelait la Grèce, le costume, les mœurs, le
+cérémonial de la cour des doges et ces titres d'_hypatos_ et de
+_protospathaire_ dont les parait la cour impériale. C'est à l'Orient que
+Venise empruntait quelques-unes de ces industries de luxe où à son tour
+elle excella, telles que l'art de travailler le verre et le cristal, de
+dorer les cuirs.
+
+Aussi, pendant plusieurs siècles, les monuments vénitiens rappellent-ils
+souvent ceux qu'on élevait à Constantinople. Quand le doge Pierre
+Orseolo, en 976, entreprit la construction de cette merveilleuse église
+de Saint-Marc qui ne fut consacrée qu'en 1085, s'adressa-t-il à des
+architectes nés en Grèce? Aucun document ne le prouve; mais il est
+certain que les constructeurs de ce monument, quel que fût leur lieu
+d'origine, pratiquaient l'architecture byzantine dans toute sa pureté:
+il n'est point jusqu'aux matériaux, marbres, colonnes, qui ne paraissent
+en grande partie empruntés à l'Orient. Cependant, même à Venise, les
+types grecs ne dominaient point exclusivement; aux environs, à Murano, à
+Torcello, à Grado, etc., les formes latines reparaissent, à l'époque où
+s'élevait Saint-Marc, ou bien, dans les édifices civils comme dans les
+églises, les deux styles se combinent, mêlent leurs dispositions et leur
+ornementation.
+
+S'agit-il de décorer ces monuments, c'est encore vers l'Orient que se
+tournent les Vénitiens. Les émaux de la Pala d'Oro sont byzantins; il en
+est de même d'une partie des belles pièces d'orfèvrerie du Trésor. Une
+des portes de l'église a dû être exécutée à Constantinople, deux autres
+paraissent vénitiennes, mais imitées de ce modèle étranger. Les artistes
+grecs établis à Venise formaient au XIe siècle une corporation. Ce
+furent eux, tout l'indique, qui commencèrent à exécuter les mosaïques de
+Saint-Marc, et pendant longtemps les artistes indigènes formés à cette
+école en conservèrent le style. Leur influence ne se renfermait point
+dans les murs de la ville. A l'église de Murano, la Vierge qui décore
+l'abside est de l'art byzantin le plus pur (XIIe siècle). Tout près
+de là, à Torcello, la plus grande partie des mosaïques leur appartient
+encore (XIe et XIIe siècles): à l'abside centrale, la Vierge et
+les Apôtres; sur la paroi occidentale, le Jugement dernier; dans une
+abside latérale, le Christ entouré d'archanges, bien que, dans cette
+dernière composition, se retrouve la trace évidente de la collaboration
+des Italiens.
+
+ * * * * *
+
+[Illustration: Une église à coupoles: Saint-Front de Périgueux.]
+
+En France, l'influence byzantine ne s'est jamais exercée d'une façon
+aussi sensible et aussi durable que dans certaines régions de l'Italie.
+D'ailleurs, pendant plusieurs siècles du moyen âge, c'est chez nous que
+l'art chrétien d'Occident s'est développé avec le plus de force et de
+charme. La France possédait, au XIIe et au XIIIe siècle, une
+architecture et une sculpture originales, pleines de vie et de grâce,
+qui se répandaient à leur tour dans les pays voisins et jusqu'en
+Orient.--Il existe toutefois en France une région où l'architecture
+byzantine à coupoles se manifeste dans tout un groupe d'églises.
+Saint-Front de Périgueux, de la fin du Xe siècle, en est le type le
+plus célèbre. La coupole se rencontre encore dans le reste de
+l'Angoumois, dans la Saintonge.... D'où viennent ces emprunts si
+caractéristiques à la construction byzantine? C'est un fait dont
+l'histoire ne rend pas compte. Dans le reste de la France, d'ailleurs,
+si les églises par leurs formes ne rappellent pas au même degré l'art
+grec, elles s'y rattachent fort souvent par leur ornementation. Les
+fresques de Saint-Savin, près de Poitiers, présentent des ressemblances
+avec les peintures grecques. Au cloître de Moissac, quelques personnages
+sculptés au commencement du XIIe siècle arrivent de Byzance: les
+physionomies, les attitudes, les plis des vêtements, tout l'indique.
+Pourtant cette influence étrangère ne fut chez nous ni absolue ni de
+longue durée. De bonne heure, l'esprit fortement trempé de nos artistes,
+s'il fit des emprunts à Byzance, ne se condamna point à d'ingrates
+copies. L'art d'Orient a plutôt contribué à éveiller chez eux la
+conscience de leurs qualités propres. Dès la fin du XIIe siècle, les
+formes de l'architecture sont nouvelles en France; les fleurs des
+ornements ont été copiées dans les prés et les bois voisins, et les
+personnages des statues et des bas-reliefs sont nés dans le pays où ils
+ont été sculptés....
+
+CH. BAYET, _L'art byzantin_, dans la _Bibliothèque de l'enseignement
+des Beaux-Arts_, Paris, A. Quantin, 1883,
+in-8º. _Passim._
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES ARABES.
+
+ PROGRAMME.--_Mahomet; le Coran. L'empire arabe. La civilisation
+ arabe._
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ Les livres sur =les origines de l'islamisme=, sur =l'empire arabe= et
+ sur la =civilisation musulmane= au moyen âge, ne sont pas rares.
+ Quelques-uns des premiers spécialistes de ce temps ont écrit, pour
+ le public, de très belles pages que le public ne connaît guère; et
+ les ouvrages les plus connus ne sont pas les meilleurs.--Aux livres
+ généraux de MM. L.-A. Sédillot (_Histoire générale des Arabes_,
+ Paris, 1877, 2 vol. in-8º, 2e éd.) et G. Le Bon (_La
+ civilisation des Arabes_, Paris, 1883, in-4º), préférer ceux de sir
+ W. Muir (_The life of Mahomet, from original sources_, London,
+ 1894, 3e éd.; _The Caliphate, its rise, decline and fall_,
+ London, 1892, in-8º), de A. v. Kremer (_Kulturgeschichte des
+ Orients unter den Chalifen_, Wien, 1875-1877, 2 vol. in-8º), et de
+ A. Müller (_Der Islam im Morgen-und Abendland_, Berlin, 1885-1887,
+ 2 vol. in-8º).
+
+ Nous recommandons surtout la lecture de quelques monographies,
+ articles de revue et morceaux détachés, qui ont été publiés par MM.
+ Dozy, Renan, Wellhausen, Nöldeke, I. Goldziher (_Muhammedanische
+ Studien_, Halle, 1889-1890, 2 vol. in-8º), H. Grimme (_Mohammed, I,
+ Das Leben_, Munster, 1892, in-8º), S. Guyard (_La civilisation
+ musulmane_, Paris, 1884, in-8º), J. Darmesteter (_Le Mahdi depuis
+ les origines de l'Islam_ et _Coup d'œil sur l'histoire de la
+ Perse_, dans la _Revue politique et littéraire_, 1885, t. Ier),
+ C. Snouck Hurgronje (dans la _Revue de l'histoire des religions_,
+ 1894), etc.
+
+ Sur =l'art musulman=, voir les deux volumes récemment publiés par M.
+ Al. Gayet dans la «Bibliothèque de l'Enseignement des Beaux-Arts»:
+ _L'art arabe_ (Paris, s. d., in-8º); _L'art persan_ (Paris, s. d.,
+ in-8º).--Sur la légende de Mahomet au moyen âge, E. Renan, dans le
+ _Journal des Savants_, 1889, p. 421 et s.
+
+
+
+
+LE KORAN ET LA SONNA.
+
+
+Le livre qui contient les révélations faites à Mahomet et qui est en
+même temps la source, sinon la plus complète, du moins la plus digne de
+foi de sa biographie, présente des bizarreries et du désordre. C'est une
+collection d'histoires, d'exhortations, de lois, etc., placées l'une à
+côté de l'autre sans qu'on ait suivi l'ordre chronologique ni aucun
+autre.
+
+Mahomet appelait toute révélation formant un ensemble _sourate_ ou
+_Koran_. Le premier de ces deux mots est hébreu et veut dire proprement
+une série de pierres dans un mur, et, de là, la ligne d'une lettre ou
+d'un livre; dans le Koran, tel que nous le possédons, il a le sens
+beaucoup plus large de _chapitre_. Le mot _koran_ est à proprement
+parler un infinitif qui signifie lire, réciter, exposer; cette
+dénomination est également empruntée aux Juifs qui emploient le verbe
+_karâ_ (lire) dans le sens surtout d'étudier l'Écriture Sainte; mais
+Mahomet lui-même entendait sous le nom de _Koran_, non seulement chaque
+révélation à part, mais aussi la réunion de plusieurs ou même de toutes.
+
+Il n'existait toutefois point, du temps de Mahomet, de collection
+complète des textes du Koran; et si les trois premiers califes avaient
+été moins soigneux sous ce rapport, il aurait couru grand danger d'être
+oublié. Les premiers qui en rassemblèrent les différents passages furent
+le calife Abou-Bekr et son ami Omar. En effet, quand, dans la onzième ou
+la douzième année de l'hégire, le faux prophète Mosaïlima eut été
+vaincu, on s'aperçut que beaucoup de personnes qui connaissaient par
+cœur d'assez longs fragments du Koran avaient perdu la vie dans la
+bataille qui décida de la lutte; aussi Omar se prit-il à craindre que
+les gens qui savaient le Koran ne vinssent bientôt à disparaître; c'est
+pourquoi il donna au calife le conseil de rassembler les fragments
+épars.
+
+Après avoir hésité quelque temps, parce que le prophète n'avait pas
+donné pouvoir d'entreprendre une œuvre aussi importante, Abou-Bekr
+accepta la proposition et chargea de ce travail le jeune Zaïd
+ibn-Thabit, qui avait été secrétaire de Mahomet. Zaïd n'avait pas trop
+envie de le faire, car, pour nous servir de ses propres paroles, il eût
+été plus facile de déplacer une montagne que d'accomplir cette tâche. Il
+finit toutefois par obéir, et, sous la direction d'Omar, il rassembla
+les fragments qui se trouvaient en partie consignés sur des bandelettes
+de papier ou de parchemin, sur des feuilles de palmier ou sur des
+pierres, et qui, en partie, se conservaient seulement dans la mémoire de
+certaines personnes. Sa collection ne fit point, du reste, autorité, car
+elle était destinée, non au public, mais à l'usage particulier
+d'Abou-Bekr et d'Omar. Les musulmans continuèrent donc à lire le Koran
+comme ils voulaient, et, peu à peu, les rédactions vinrent à différer
+entre elles. Comme cet état de choses donna lieu à des contestations, le
+troisième calife, Othmân, résolut de faire faire du Koran une rédaction
+officielle et obligatoire pour tout le monde. Cette seconde rédaction,
+due à Zaïd comme la première, est la seule que nous possédions, car
+Othmân fit détruire tous les autres exemplaires.
+
+Quelle que soit l'opinion qu'on professe sur le point de savoir si le
+Koran nous a été transmis sans falsifications dans l'édition de Zaïd, il
+est certain que l'économie du livre dans cette édition, sa division en
+sourates ou chapitres, est tout à fait arbitraire. On s'est borné à
+prendre la longueur des sourates comme principe de classification, sans
+même s'y astreindre exactement: la plus longue des sourates est la
+première, et la dernière est en même temps la plus courte. Il résulte de
+cette disposition que les révélations datant des époques les plus
+différentes et sur les sujets les plus divers se trouvent maintenant
+mêlées au hasard; il n'y a donc point de livre où règne un pareil chaos,
+et c'est une des raisons qui rendent la lecture du Koran si pénible et
+si ennuyeuse. Si les sourates avaient été arrangées dans l'ordre
+chronologique de leur rédaction, elles se liraient sans doute plus
+agréablement. Des efforts ont été faits pour restituer l'ordre
+chronologique par des savants modernes et même par des théologiens
+musulmans de la bonne époque (les musulmans actuels, qui tiennent
+l'ordre du Koran pour divin, verraient une marque d'incrédulité dans
+l'intention de ranger chronologiquement les sourates), non sans quelque
+succès. Il y a dans le style du Koran des particularités qui peuvent
+servir de points de repère. C'est ainsi que la langue des morceaux
+mecquois est vigoureuse et pleine de feu si on la compare avec le
+langage lourd et prolixe des fragments médinois. Certaines allusions à
+des faits historiques permettent aussi de déterminer la date de la
+composition de quelques fragments. Mais cela ne veut pas dire qu'on
+puisse ranger tout le Koran d'après l'ordre chronologique. «Quand même
+tous les hommes et tous les Djinns l'essayeraient, ils n'en viendraient
+pas à bout.» Bien qu'il nous soit certainement possible de proposer un
+meilleur arrangement des sourates que celui qui est reçu dans l'Église
+musulmane, il est douteux qu'on en imagine jamais un qui emporte
+l'assentiment de tous les hommes compétents.
+
+Pour les musulmans croyants, le Koran, c'est-à-dire la parole de Dieu,
+qui n'a pas été créée, est le livre le plus parfait qui soit, aussi bien
+pour le fond que pour la forme. Cela est naturel, mais il est étrange
+que le préjugé des musulmans ait eu sur nous beaucoup plus d'influence
+qu'on aurait dû s'y attendre. On a très sérieusement pris pour de la
+poésie, et admiré en conséquence, la rhétorique pompeuse et cet
+entassement, souvent insensé, d'images qui caractérisent les sourates
+mecquoises: on a regardé le style du livre entier comme un modèle de
+pureté. Or, il est difficile de disputer des goûts, mais je dois dire
+que pour ma part, parmi les ouvrages arabes anciens de quelque renom, je
+n'en connais pas qui montre autant de mauvais goût et qui soit aussi peu
+original, aussi excessivement prolixe que le Koran. Même aux récits,--et
+c'est encore la meilleure partie,--il y a beaucoup à redire. Les Arabes
+étaient généralement passés maîtres dans l'art de conter; la lecture de
+leurs récits, dans le _Livre des chants_, est un vrai plaisir d'artiste.
+Les légendes, pour la plupart empruntées aux Juifs, que Mahomet a
+racontées, paraissent bien ternes quand on vient de lire une belle
+histoire d'un autre conteur arabe. C'était l'avis des Mecquois, qui
+n'étaient point mauvais juges. La forme, il est vrai, est originale,
+mais l'originalité n'est pas toujours et sous tous les rapports un
+mérite. Le style élevé, chez les Arabes, c'étaient ou les vers ou la
+prose rimée. Mais l'art de faire des vers, qu'à cette époque presque
+tout le monde possédait, Mahomet ne s'y entendait pas; son goût était
+très bizarre; aux plus grands poètes arabes, ses contemporains, il en
+préférait de fort médiocres qui savaient revêtir des pensées pieuses de
+vers de rhéteurs. Il avait même pour la poésie en général une aversion
+marquée. Il fut donc forcé d'employer pour ses révélations la prose
+rimée, et dans les plus anciennes sourates, il est en effet resté assez
+fidèle aux règles de ce style, de sorte qu'elles ont beaucoup d'analogie
+avec les oracles des anciens devins arabes; mais, plus tard, il s'en
+écarta et se permit une foule de licences qu'on aurait sévèrement
+relevées si elles s'étaient trouvées dans un autre livre que celui qui
+est la Parole de Dieu.--Mahomet composait difficilement, et sa langue
+n'était pas châtiée. A la vérité, comme il vécut en un temps où le
+dialecte arabe était dans sa fleur, il n'y a point entre sa manière
+d'écrire et le style des écrivains classiques cette grande différence
+qui sépare le grec du Nouveau Testament du grec pur. Toujours est-il que
+la différence est sensible. Le Koran fourmille de mots bâtards,
+empruntés à la langue juive, au syriaque et à l'éthiopien; les
+commentateurs arabes, qui ne connaissaient d'autre langue que la leur,
+se sont vainement épuisés à les interpréter. Le Koran renferme, en
+outre, plus d'une faute contre les règles de la grammaire, et, si nous
+les remarquons moins, c'est que les grammairiens arabes ont fait de ces
+fautes, qu'ils voulaient justifier, des exceptions aux règles. Ce n'en
+sont pas moins des fautes, comme on le comprendra de plus en plus à
+mesure que l'on secouera mieux les préjugés de la superstition
+musulmane, et qu'on accordera plus d'attention aux procédés des premiers
+philologues arabes qui, encore libres, prennent fort rarement, sinon
+jamais, leurs exemples dans le Koran. Cette circonstance montre qu'ils
+ne considéraient pas ce livre comme un ouvrage classique, comme une
+autorité en fait de langue, bien qu'ils n'osassent pas exprimer
+ouvertement leur opinion à ce sujet.
+
+ * * * * *
+
+Si le Koran est en première ligne la règle de la foi et de la conduite
+des musulmans, la tradition ou _Sonna_ occupe la deuxième place. Le
+Koran ne suffisait pas, car les peuples de l'Orient n'attendent pas
+seulement du fondateur d'une religion la solution des questions
+religieuses; ils lui demandent aussi de fixer leur constitution
+politique et leur droit, et de régler la vie de tous les jours jusque
+dans ses moindres détails; ils exigent de lui qu'il leur prescrive
+comment ils doivent se vêtir, comment ils doivent se peigner la barbe,
+comment ils doivent boire et manger. Tout cela ne se trouvant point dans
+le Koran, on eut recours aux paroles et aux actions du prophète. On peut
+admettre que quelques décisions de Mahomet ont été consignées par écrit,
+déjà de son vivant; mais généralement elles se sont conservées par
+tradition orale; l'habitude de les écrire ne devint générale qu'au
+commencement du IIe siècle de l'hégire, et bientôt après on se mit à
+rassembler les traditions. Il est à regretter qu'on ne l'ait pas fait
+plus tôt. Une collection qu'on aurait formée du temps des Omaïades, fort
+indifférents en matière religieuse, serait probablement assez peu
+falsifiée; mais les premières collections datent des Abbâssides, qui
+s'étaient précisément servis, pour parvenir au trône, de traditions
+faussées ou inventées. Rien de plus facile, quand on voulait défendre
+quelque système religieux ou politique, que d'invoquer une tradition
+qu'on forgeait soi-même. L'extension que prit cet abus nous est connue
+par le témoignage des auteurs musulmans de collections. C'est ainsi que
+Bokhâri, qui avait parcouru maint pays afin de réunir les traditions,
+déclare que de 600 000 récits qu'il avait entendus, il y en avait à
+peine 7 275 qui fussent authentiques. Il n'admit que ceux-là dans son
+grand ouvrage; mais la règle critique qu'il suivait, ainsi que ses
+émules, pour juger de l'authenticité ou de la falsification n'était pas
+suffisante. Ils s'en tenaient à un signe purement extérieur. Toute
+tradition comprend deux parties: l'autorité, c'est-à-dire le relevé des
+noms des personnes dont elle émane, puis le texte. Les musulmans
+n'accordent d'attention qu'à l'autorité. La tradition émane-t-elle d'un
+compagnon du prophète et n'y a-t-il rien à redire à la confiance que
+mérite la longue liste des autorités qui se la sont successivement
+transmise, il _faut_ l'admettre. Sans aucun doute, on ne doit nullement
+rejeter ce critérium; nous aussi, nous devons faire très exactement
+attention aux noms et au caractère des autorités, et la critique
+européenne a déjà flétri de l'épithète de menteur mainte personne qui,
+chez les musulmans, est dûment enregistrée comme digne de foi; mais ce
+critérium ne suffit pas; il ne faut pas s'en tenir à un signe
+extérieur, il faut vérifier la valeur intrinsèque de la tradition,
+examiner si elle est vraisemblable, si elle concorde avec d'autres
+rapports dignes de foi. Les auteurs musulmans de collections n'allaient
+pas jusque-là; ils ne le pouvaient d'ailleurs sans cesser d'être
+musulmans, sans se transporter du domaine de la foi dans celui de la
+science.--Cependant aucune autre religion n'a, dès le début du troisième
+siècle de son existence, soumis les bases sur lesquelles elle repose à
+un examen critique tel que l'a été celui des musulmans, car on peut le
+qualifier de sévère malgré l'insuffisance de son principe; ajoutons que
+les théologiens musulmans du IIe siècle et du IIIe ont joui d'une
+liberté d'examen qui, dans notre siècle, n'est pas accordée aux
+théologiens anglais sur leur propre terrain, et que, de plus, ils ont
+travaillé avec sincérité et loyauté, sans aucunement chercher à
+représenter Mahomet comme un idéal. Au contraire, ils nous le donnent
+tel qu'il était, avec tous ses défauts et ses faiblesses; ils nous font
+connaître sans détours ce que ses adversaires pensaient et disaient de
+lui; ils ne passent même pas sous silence ces amères railleries qui
+contiennent souvent tant de frappantes vérités, par exemple la parole de
+cet homme de Taïf: «Puisque Allah voulait vraiment envoyer un prophète,
+n'aurait-il pas pu en trouver un meilleur que toi?» Je m'étonne
+toujours, non pas qu'il y ait des passages faux dans la tradition (car
+cela résulte de la nature même des choses), mais qu'elle contienne tant
+de parties authentiques (d'après les critiques les plus rigoureux, la
+moitié de Bokhâri mérite cette qualification), et que, dans ces parties
+non falsifiées, il se trouve tant de choses qui doivent scandaliser un
+croyant sincère.
+
+La tradition, qui nous transporte complètement au milieu de la vie des
+anciens Arabes, est d'une lecture bien plus attachante que le Koran;
+sous un rapport, toutefois, elle est inférieure à ce livre et elle a
+fait par là déchoir l'islamisme. L'islamisme était une religion sans
+miracles; il résulte de la façon la plus claire du Koran que Mahomet n'a
+jamais prétendu avoir le pouvoir d'en faire. Une telle religion eût été
+un phénomène remarquable dans l'histoire du développement de l'humanité,
+un grand pas de fait dans la voie du progrès; et si l'islamisme était
+resté confiné dans les limites de l'Arabie, le maintien de ce principe
+dans toute sa pureté n'aurait nullement été du nombre des choses
+impossibles. Mais il sortit bientôt de ces limites, et plus les Arabes
+se trouvèrent en contact avec des peuples qui avaient à raconter des
+miracles de leurs prophètes, plus ils s'attachèrent à suppléer à ce qui
+leur manquait sous ce rapport. Toutefois il devait s'écouler encore bien
+des siècles avant qu'on pût appliquer aux musulmans aussi cette parole
+du poète:
+
+ Das Wunder ist des Glaubens liebstes Kind,
+
+et dans les premiers temps, on n'a pas, relativement parlant, été
+prodigue de récits miraculeux.
+
+Nous allons en donner quelques-uns en indiquant en même temps la manière
+dont ils se sont produits.
+
+Au début de sa mission, Mahomet reconnaissait que, lui aussi, il avait
+été dans l'erreur, c'est-à-dire qu'il avait pris part au culte des
+idoles; mais il déclarait en même temps que Dieu lui avait ouvert le
+cœur. Cette expression figurée fut prise à la lettre et donna lieu au
+récit suivant, qu'on mit dans la bouche de Mahomet: «Un jour que j'étais
+couché sur le côté près de la Kaba, il vint quelqu'un qui m'ouvrit le
+corps depuis la poitrine jusqu'au nombril et qui prit mon cœur.
+Là-dessus, on approcha de moi un bassin d'or rempli de foi; mon cœur
+y fut lavé, puis remis à sa place.» D'après cette tradition, qui se
+trouve dans Bokhâri et qui est la plus ancienne, la purification du
+cœur aurait eu lieu précisément avant l'ascension de Mahomet, dont
+nous allons parler tout à l'heure. Mais d'autres auteurs de traditions
+ont trouvé qu'il serait beaucoup plus convenable que la purification eût
+eu lieu avant la vocation de Mahomet à la prophétie. La légende fut donc
+remaniée dans ce sens; mais comme il restait toujours fâcheux que
+Mahomet eût jamais erré, le temps de la purification fut de plus en plus
+reculé: on parla d'abord de sa vingtième année, puis de sa onzième, ce
+qui valait mieux, puisque c'est à cet âge que la responsabilité
+commence, enfin de sa plus tendre enfance; on rattacha alors à cette
+dernière époque un récit relatif à l'éducation qu'il aurait reçue à la
+campagne dans la tribu bédouine des Beni-Sad; mais ce récit lui-même
+paraît bien peu fondé. Voici la légende sous cette dernière forme; c'est
+Hâlima, femme de la tribu des Beni-Sad, qui parle:
+
+«Je quittai un jour ma demeure avec mon mari et mon enfant qui venait de
+naître et je me rendis, avec d'autres femmes de ma tribu, à la Mecque
+pour y chercher un nourrisson. C'était une année de sécheresse et il ne
+nous restait plus de vivres. Nous avions avec nous une ânesse grise et
+une chamelle qui ne donnait pas une goutte de lait. Nous ne pouvions
+dormir, parce que notre enfant criait toute la nuit de faim: j'avais
+aussi peu de lait que la chamelle. Espérant toutefois que tout irait
+mieux, nous continuâmes notre voyage. Arrivés à la Mecque, nous
+cherchâmes des nourrissons; on avait déjà offert à chaque nourrice
+l'enfant qui devait être le prophète, mais aucune d'elles n'avait voulu
+le prendre, et toutes elles avaient dit: «C'est un orphelin, il n'y a
+donc pas beaucoup à gagner.» Il faut savoir que nous espérions que les
+pères nous payeraient bien, et que, par contre, nous n'attendions pas
+grand'chose de la mère d'un enfant qui n'avait plus de père. Toutes les
+femmes qui étaient avec nous avaient trouvé des nourrissons, excepté
+moi. «Je ne veux pas, dis-je à mon mari, retourner sans nourrisson
+auprès de mes amies; je vais aller chercher cet orphelin.--Tu as raison,
+répondit mon mari; peut-être Allah nous bénira-t-il, si tu y vas».
+J'allai donc, bien que je ne l'eusse pas fait si j'avais pu trouver un
+autre enfant, et je revins avec l'orphelin à notre caravane. Je le pris
+à moi et lui donnai le sein. Il but jusqu'à ce qu'il eût assez et alors
+j'allaitai aussi mon propre enfant, qui put également se rassasier;
+ensuite ils s'endormirent tous deux, et pour la première fois depuis
+longtemps nous eûmes une nuit tranquille. Mon mari alla ensuite près de
+notre chamelle et il trouva que ses pis étaient pleins de lait. Il se
+mit à la traire et nous eûmes tous assez à boire. Le lendemain matin,
+mon mari me dit: «Assurément, tu as trouvé un enfant béni.» Lors du
+retour, mon ânesse galopait avec tant de vivacité que mes amies ne
+purent garder la même allure que moi et qu'elles pensaient que j'avais
+une autre bête. Il n'y a point de pays plus aride que celui des
+Beni-Sad; mais dès notre retour, nos troupeaux donnèrent toujours
+beaucoup de lait, tandis que ceux de nos voisins n'en avaient pas. Aussi
+disaient-ils à leurs bergers: «Menez donc le bétail dans les pâturages
+où paît le troupeau de Hâlima.» Ils le firent, mais en vain. C'est ainsi
+que nous avions abondance et richesse. Après deux ans, je sevrai
+l'enfant et il grandit parfaitement, comme son frère de lait. Nous le
+ramenâmes à sa mère; mais comme nous aimions à le garder encore à cause
+des nombreuses bénédictions qu'il nous avait values, je dis à sa mère:
+«Il est préférable de laisser ton fils chez nous jusqu'à ce qu'il ait
+toute sa force, car je crains que le mauvais air de la Mecque ne lui
+fasse du tort.» Elle nous permit de le reprendre avec nous.
+
+A un mois de là, il se trouvait un jour avec son frère de lait près des
+troupeaux qui paissaient derrière nos tentes, quand son frère nous cria:
+«Deux hommes vêtus de blanc ont saisi notre Koraïchite, l'ont étendu sur
+le sol et lui ont ouvert le corps.» Mon mari et moi nous y courûmes;
+nous trouvâmes Mahomet debout, mais pâle, et nous lui demandâmes ce qui
+lui était arrivé. Il répondit que deux hommes avaient ouvert son corps
+en le coupant et y avaient cherché quelque chose, mais il ne savait
+quoi. Nous retournâmes à notre tente et mon mari me dit: «Je crains que
+cet enfant n'ait eu une attaque.» Nous le ramenâmes à sa mère et elle
+nous en demanda le motif, car nous lui avions fait connaître auparavant
+que nous voulions encore garder l'enfant chez nous. «Ton fils est grand,
+maintenant, lui dis-je; j'ai fait pour lui tout ce que je devais. Je
+crains qu'il ne lui arrive malheur et c'est pour cela que je te l'ai
+ramené.--Ce n'est pas là le vrai motif, répondit la mère; raconte-moi
+franchement ce qui s'est passé.» Quand elle m'eût forcée à tout lui
+dire, elle s'écria: «Tu crains que le diable ne fasse de lui sa
+victime?--Oui, répondis-je.--Par Dieu, reprit-elle, il n'en est rien, le
+diable n'a pas de pouvoir sur lui. Mon fils est appelé à de hautes
+destinées; ne t'ai-je pas raconté son histoire? Quand j'étais enceinte
+de lui, il sortit de moi une lumière si éclatante qu'elle me permettait
+de voir les palais de Boçrâ[21]. Et lorsque je l'eus mis au monde, il
+posa ses petites mains sur le sol et leva la tête au ciel. Laisse-le
+donc ici et va-t'en.»
+
+Avec le temps, quand les musulmans furent en contact journalier avec
+leurs sujets chrétiens, cette forme même de la légende ne leur suffit
+plus; car Mahomet, tout en modifiant un peu ce dogme, avait reconnu que
+Jésus et sa mère étaient exempts du péché originel, et c'était pour les
+croyants un scandale perpétuel de devoir reconnaître au fondateur du
+christianisme un tel avantage sur le fondateur de l'islamisme. C'est
+pour ce motif que naquit un nouveau dogme: on crut que l'âme de Mahomet
+avait été créée avant Adam dans un état de pureté complète.
+
+Mais le plus grand miracle que Dieu fit pour son prophète a été
+l'ascension ou voyage nocturne. Voici ce qui y donna lieu. La dernière
+année du séjour de Mahomet à la Mecque, ses adversaires, poussés
+probablement par les Juifs, lui dirent: «La patrie des prophètes, c'est
+la Syrie; si donc tu es vraiment prophète, vas-y, et, quand tu en seras
+revenu, nous croirons en toi.» Mahomet fut persuadé, semble-t-il, que
+cette objection était fondée, et, si l'on peut en croire la tradition,
+il conçut plus ou moins le plan de faire le voyage de la terre sainte;
+mais une vision qu'il eut la nuit vint lui en épargner la peine. Il
+visita Jérusalem d'une façon miraculeuse et il raconta ce fait dans le
+Koran (17, ℣ 1) comme suit:
+
+«Louange à celui qui a transporté, pendant la nuit, son serviteur du
+temple sacré[22] à cet autre temple plus éloigné[23] dont nous avons
+béni les alentours, pour lui faire voir quelques-uns de nos miracles. En
+vérité, Dieu entend et voit tout.»
+
+Ses adversaires trouvèrent l'idée ridicule; les croyants eux-mêmes
+eurent des doutes au sujet du miracle, si bien que quelques-uns le
+considérèrent comme un mensonge et apostasièrent. Mahomet se vit forcé,
+en conséquence, de faire dire à Dieu (Koran 17, ℣ 62): «La vision que je
+t'ai fait voir n'a eu d'autre but que d'éprouver les hommes.»
+
+Ce n'avait donc été qu'un rêve; mais quelques années après, quand la foi
+se fut affermie, Mahomet en revint à son idée première et raconta aux
+siens des détails nouveaux sur son voyage nocturne. Monté sur le cheval
+ailé Borâk, il avait été transporté par Gabriel au temple de Jérusalem;
+là il avait été salué par les anciens prophètes, qui s'étaient réunis
+pour le recevoir. De Jérusalem il s'était rendu au ciel et était enfin
+arrivé en présence du Créateur, qui lui donna l'ordre d'imposer à ses
+partisans de prier cinq fois par jour. L'imagination a, dans la suite,
+orné ce récit de couleurs brillantes; mais il y a encore controverse
+parmi les musulmans sur le point de savoir s'il faut prendre l'événement
+comme une vision (ainsi que l'indique le Koran) ou comme un voyage réel
+ou corporel.
+
+En général, la biographie du prophète est ornée d'un très grand nombre
+de légendes, revêtues maintes fois de tout l'éclat de la poésie. Par là,
+sans doute, la vérité historique est devenue méconnaissable dans les
+versions les plus récentes, surtout en ce qui concerne la jeunesse de
+Mahomet et son séjour à la Mecque. Mais les biographies les plus
+anciennes n'ont pas si bien ajouté le merveilleux qu'on ne puisse
+d'ordinaire avec un peu de tact critique distinguer la vérité de la
+fiction. Mahomet n'est jamais devenu un être surnaturel ou mythique.
+
+D'après R. DOZY, _Essai sur l'histoire de l'Islamisme_, trad.
+du hollandais par V. Chauvin, Leyde-Paris, 1879,
+in-8º, _passim_.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA PAPAUTÉ ET LES DUCS AUSTRASIENS
+
+ PROGRAMME.--_Grégoire le Grand. Monastères et missions en
+ Occident.--Charles Martel. Relations avec les papes. Avènement de
+ Pépin le Bref._
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ Les titres de quelques ouvrages utiles pour l'étude de cet article
+ du programme (Dahn, Bury, J. Zeller, etc.) ont déjà été indiqués.
+
+ On a beaucoup écrit sur =l'histoire de l'Église romaine avant le
+ VIIIe siècle=. Consulter, en première ligne, les Manuels généraux
+ d'histoire ecclésiastique (qui sont énumérés ci-dessous,
+ Bibliographie du ch. XIII). Parmi les livres originaux: J. Langen,
+ _Geschichte der römischen Kirche_, t. I et II [jusqu'au pontificat
+ de Nicolas Ier], Bonn, 1881, in-8º;--F. Gregorovius, _Geschichte
+ der Stadt Rom im Mittelalter_, t. I et II, Stuttgart, 1889,
+ in-8º;--L. Duchesne, _Origines du culte chrétien. Étude sur la
+ liturgie latine avant Charlemagne_, Paris, 1889, in-8º.
+
+ La littérature relative aux =monastères= et aux =missions en Occident=
+ n'est pas moins abondante.--Le t. Ier, précité, de la
+ _Kirchengeschichte Deutschlands_, de A. Hauck (Leipzig, 1887,
+ in-8º), fait autorité pour la Gaule et la Germanie.--Pour
+ l'Angleterre, voir l'excellent Manuel de J. R. Green, dans
+ l'édition illustrée (Cf., ci-dessous, la Bibliographie du ch. XII);
+ et Ed. Winckelmann, _Geschichte der Angelsachsen_, Berlin, 1883,
+ in-8º.--Pour l'Armorique: A. de la Borderie, _Études historiques
+ bretonnes_, Paris, 1884-1888, 2 vol. in-8º.--Le livre de M. de
+ Montalembert: _Les moines d'Occident_ (Paris, 1860-1874, 5 vol.
+ in-8º), a été célèbre; on ne s'en sert plus.--Celui de A. Lenoir,
+ _L'architecture monastique_ (Paris, 1852-1856, 2 vol. in-4º), est
+ encore considérable.--W. Sickel, _Die Verträge der Päpste mit den
+ Karolingern and das neue Kaiserthum_, dans la _Deutsche Zeitschrift
+ für Geschichtswissenschaft_, t. XI (1893) et XII (1894-1895).
+
+ Pour l'=histoire des Carolingiens avant Charlemagne=, les _Jahrbücher
+ des fränkischen Reiches_ sont classiques: H. E. Bonnell, _Die
+ Anfänge des karolingischen Hauses_, Berlin, 1866, in-8º;--Th.
+ Breysig, _714-741_, Leipzig, 1869, in-8º;--H. Hahn, _741-752_,
+ Berlin, 1863, in-8º;--L. Œlsner, _Jahrbücher d. fr. R. unter
+ König Pippin_, Leipzig, 1871, in-8º.--L'ouvrage de A.-F. Gérard
+ (_Histoire des Francs d'Austrasie_, Bruxelles, 1864, 2 vol. in-8º)
+ est arriéré.--Lire l'exposé général de O. Gutsche et W. Schultze,
+ dans la _Deutsche Geschichte von der Urzeit bis zu den
+ Karolingern_, précitée.--Résumé clair et vivant, par E. Lavisse,
+ dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, I (1893),
+ ch. V, p. 204-272.
+
+
+
+
+I.--L'ENTRÉE EN SCÈNE DE LA PAPAUTÉ.
+
+
+Jusqu'à la fin du VIIIe siècle, la condition de l'évêque de Rome fut
+dépendante. Il fut en relations continuelles avec les empereurs
+d'Occident, puis avec les empereurs d'Orient, car la chute de l'empire
+en Occident et l'occupation de la péninsule par les Barbares, Hérules
+d'abord, Ostrogoths ensuite, n'affranchit point la papauté. On ne peut
+lire sans étonnement la correspondance pontificale, où l'humilité des
+plus grands papes descend jusqu'à la bassesse. Grégoire le Grand fait sa
+cour aux impératrices en même temps qu'aux empereurs; il les charge de
+présenter au maître des doléances qu'il n'ose exprimer; d'autres fois,
+par un artifice de rhétorique, c'est Dieu lui-même qu'il fait parler à
+Maurice, et Dieu prend des précautions pour ne point offenser ce
+personnage. Mais voici qu'un aventurier du nom de Phocas a soulevé
+l'armée du Danube; il est entré dans Constantinople; la populace l'a
+acclamé, le patriarche l'a couronné: il a tué Maurice et massacré toute
+la famille de ce malheureux. Vite Grégoire le Grand écrit au meurtrier:
+«Gloire, s'écrie-t-il, gloire à Dieu qui règne au plus haut des cieux!»
+Il attribue cette révolution à la Providence, qui, pour soulager le
+cœur des affligés, élève au souverain pouvoir un homme «dont la
+générosité répand dans le cœur de tous la joie de la grâce divine».
+Il se réjouit que la bonté, la piété, soient assises sur le trône
+impérial. Il veut qu'il y ait «fête dans les cieux, allégresse sur la
+terre»! En même temps, il présente à la femme du parvenu, Leontia, ses
+félicitations: «Aucune langue, lui dit-il, ne pourrait exprimer, aucune
+âme imaginer la reconnaissance que nous devons à Dieu,» et il invite
+«les voix des hommes à se réunir au chœur des anges pour remercier le
+Créateur».--A tout propos, l'empereur de Byzance fait acte de souverain
+à Rome. Un pape nouvellement élu doit envoyer des messagers à
+Constantinople pour faire part au prince de son élection. L'ordination
+«ne peut être célébrée qu'au su de l'empereur et par son ordre». Le pape
+paya même un certain tribut jusqu'au jour où le Βασιλεὑς en eut
+fait gracieusement remise à l'Église romaine. Les ordres qui viennent de
+la «ville royale» sont appelés «divins» par les papes, qui les
+sollicitent humblement en toute circonstance. Pour toucher aux monuments
+anciens, par exemple, il faut la permission impériale. Phocas autorise
+Grégoire le Grand à transformer le Panthéon en une église; un autre
+empereur permet à Honorius d'enlever les tuiles dorées qui recouvraient
+le temple de Rome. Il est toujours loisible au successeur d'Auguste de
+venir s'établir à Rome, où personne ne prétend tenir sa place.
+Constantin II, qui régnait dans la seconde moitié du VIIe siècle,
+voulut quitter Constantinople, où il n'était pas aimé, et qui, plusieurs
+fois tâtée par les Arabes, était exposée aux plus grands périls. Il se
+mit en route, passa par Athènes, par Tarente, faisant une sorte de revue
+de fantômes. Quand il approcha de Rome, le pape, avec tout le clergé,
+alla au-devant de lui jusqu'à six milles. Il lui fit les honneurs du
+sanctuaire de Pierre et du palais de Latran, lui chanta la messe et lui
+fit servir à dîner dans une basilique. Douze jours passèrent ainsi.
+Constantin s'aperçut vite que Rome n'était plus une capitale d'empire,
+et il partit; mais il avait fait enlever et charger sur des bateaux à
+destination de Constantinople des statues qui ornaient la ville, comme
+un propriétaire dépouille une vieille résidence au profit d'une
+nouvelle.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, au cours du VIIe siècle, l'État byzantin est en
+décroissance; les Arabes lui ont enlevé la Syrie et l'Égypte presque
+sans coup férir; l'empire est réduit à la péninsule et à une partie de
+l'Asie Mineure. Il n'a pas su défendre la chrétienté. Antioche et
+Alexandrie, les deux grandes métropoles apostoliques, sont musulmanes.
+Plus de rivaux à craindre pour le pape dans les Églises orientales, qui
+étaient plus vieilles que la sienne. Des sièges établis par les apôtres,
+un seul demeure debout, Rome, que cette ruine grandit de cent coudées.
+D'ailleurs, pendant que l'empire a perdu des provinces, la papauté en a
+conquis deux: la Bretagne et la Germanie.
+
+Un jour, dit la légende, (c'était vers la fin du VIe siècle), un
+moine passant dans les rues de Rome, s'arrêta au marché des esclaves. Il
+y vit des jeunes gens dont la longue chevelure blonde encadrait une
+figure douce et blanche. Il demanda de quel pays ils étaient; on lui
+répondit qu'ils venaient de Bretagne et qu'ils étaient païens. Le moine
+soupira, déplorant que des hommes au visage si clair fussent soumis au
+prince des ténèbres. Il voulut savoir le nom du peuple, et quand il
+apprit que c'étaient des _Angles_: «Des anges, dit-il, c'est bien cela;
+ils ont visage d'anges, et il faut qu'ils deviennent les compagnons des
+anges au ciel!» Sur une nouvelle question de lui, il fut répondu qu'ils
+étaient nés dans la province de _Daira_! «Bien, reprit-il, de la colère
+(_de irâ_) de Dieu: il faut qu'ils soient délivrés par la miséricorde du
+Christ, mais comment s'appelle le roi de leur pays?--Ella.--_Alleluia!_
+s'écria-t-il, les louanges de Dieu seront chantées dans ce royaume!» Et
+le moine voulait aller porter chez les Angles la parole divine; mais il
+fut retenu à Rome où le peuple et le clergé lui réservaient le plus
+grand honneur qui fût sur terre. Il devint pape, mais il n'oublia pas le
+pays des esclaves blonds. Grégoire le Grand, en effet, car c'est lui qui
+est le héros de ce joli conte, envoya aux Anglo-Saxons des
+missionnaires qui les convertirent.
+
+En l'an 596, quarante moines, conduits par Augustin, abbé d'un monastère
+romain, débarquèrent en chantant des psaumes, sur la côte du royaume de
+Kent. Un an s'était à peine écoulé que le roi recevait le baptême. Son
+exemple fut suivi, comme jadis celui de Clovis, par quelques milliers de
+Germains. Grégoire surveillait avec soin les progrès de la mission. Il
+envoyait des présents, des reliques et d'admirables instructions où il
+recommandait à ses envoyés d'agir avec douceur, de ne brusquer ni les
+gens ni les habitudes, de respecter les fêtes accoutumées des païens et
+même les temples des dieux, en les purifiant. «On ne monte point par
+bonds, disait-il, au sommet d'une montagne, mais peu à peu, pas à pas.»
+Quand l'œuvre lui parut assez avancée, il institua Augustin
+archevêque de Cantorbéry, avec pouvoir de consacrer douze évêques qui
+seraient les suffragants de son siège métropolitain; York devait être la
+capitale d'une autre province ecclésiastique. Ainsi commença la conquête
+de l'Angleterre par l'Église romaine. Mais elle ne fut pas achevée de
+sitôt, et la lointaine colonie demeura exposée à de grands dangers. Le
+paganisme se défendit pendant près d'un siècle dans les royaumes
+anglo-saxons, et il eut à plusieurs reprises des revanches sanglantes.
+En même temps une lutte s'engageait entre la vieille Église bretonne et
+la nouvelle Église, lutte singulière et dont l'objet était de grande
+importance: on peut dire que tout l'avenir de la papauté en dépendait.
+
+Entre ces deux Églises, il n'y avait point de dissidence dogmatique,
+mais les chrétiens bretons, séparés du monde catholique par les
+Anglo-Saxons, n'étaient pas au courant des progrès de l'Église romaine
+ni de certaines modifications qui s'étaient introduites dans le culte et
+dans la discipline. Leurs prêtres vivaient simplement, sans règles pour
+le costume, portant tantôt le vêtement laïque, tantôt une robe blanche
+et la crosse. Leurs maisons étaient pauvres. Les dons qu'ils recevaient
+étaient dépensés en aumônes; pour églises, ils avaient des chaumières;
+ils prêchaient et bénissaient en plein air. Ils connaissaient l'Écriture
+mieux que la tradition canonique; l'épiscopat était chez eux une
+dignité pastorale, non point un office; leurs évêques, qui étaient en
+même temps abbés de grands monastères, n'avaient pas l'idée de cette
+hiérarchie savante qui, de degré en degré, aboutissait au pape. C'était
+là, aux yeux des missionnaires romains, une étrangeté odieuse comme
+l'hérésie. Aussi, les deux Églises, lorsqu'elles se rencontrèrent en
+Bretagne, loin de se reconnaître pour sœurs, se traitèrent en
+ennemies. Augustin, investi par Grégoire le Grand de la primauté sur
+l'Église bretonne comme sur l'Église saxonne, le voulut prendre de haut
+avec ces irréguliers. Un jour, des évêques bretons se rendirent à une
+conférence où il les avait appelés; quand ils arrivèrent dans la salle
+où il les attendait, l'archevêque ne se leva point; ils reprochèrent à
+cet étranger son orgueil et refusèrent de le saluer comme leur chef.
+Augustin les conviait à unir leurs efforts aux siens pour la conversion
+des Anglo-Saxons: les Bretons, en effet, avaient négligé jusque-là de
+prêcher ces Barbares, peut-être par haine contre eux et pour ne leur
+point ménager l'entrée dans le royaume de Dieu; après l'arrivée des
+Romains, ils entreprirent à leur tour des missions, mais pour disputer
+le terrain à leurs rivaux et dresser autel contre autel. La haine devint
+si violente que Bretons et Romains se fuyaient comme des pestiférés. Les
+premiers défendaient obstinément leurs anciens usages, parmi lesquels
+deux surtout semblaient odieux aux seconds: ils célébraient la Pâque à
+une autre date que l'Église romaine et, au lieu de dessiner la tonsure
+sur le haut de la tête en forme de couronne, ils rasaient leurs cheveux
+au-dessus du front, d'une oreille à l'autre. Les catholiques,--c'est
+ainsi que se nommaient les Anglo-Saxons,--déclaraient que ces coutumes
+étaient «une perdition pour les âmes». Le sujet de ces querelles nous
+paraît misérable, mais au-dessus s'agitait la grande question de savoir
+si la vieille Église celtique accepterait la suprématie de saint Pierre.
+Le nom de l'apôtre revient à tout moment dans les polémiques: «S'il est
+vrai, dit un catholique anglo-saxon, que Pierre, le porte-clefs du ciel,
+a reçu, par un privilège particulier, le pouvoir de lier et de délier
+dans le ciel et sur la terre, comment celui qui rejette la règle du
+cycle pascal et de la tonsure romaine ne comprend-il pas qu'il mérite
+d'être lié par des nœuds inextricables plutôt que délié par la
+clémence?» La tonsure romaine, ajoute le même écrivain, avait été portée
+par saint Pierre lui-même pour garder le souvenir de la couronne
+d'épines du Sauveur, au lieu que la coiffure des Bretons était celle de
+Simon, l'inventeur de l'art magique, qui avait employé contre le
+bienheureux Pierre les fraudes de la nécromancie. Les Bretons ne
+s'émouvaient point de ces anathèmes; ils refusaient aux catholiques le
+salut et le baiser de paix; jamais ils ne mangeaient avec eux; s'ils
+s'asseyaient à une table que leurs ennemis venaient de quitter, ils
+commençaient par jeter aux porcs les restes du repas, et ils purifiaient
+avec le feu les vases et les ustensiles. A tout Romain qui voulait
+entrer en communication avec eux, ils imposaient une quarantaine de
+pénitence.
+
+[Illustration: L'église Saint-Martin, à Cantorbéry, fondée par saint
+Augustin.]
+
+Très longtemps dura la lutte entre les deux partis. Les Bretons
+semblèrent d'abord l'emporter; au milieu du VIIe siècle, la majeure
+partie des sept royaumes avait été convertie par leurs missionnaires.
+Cependant ils succombèrent. Les catholiques furent servis par le mépris
+que les Anglo-Saxons professaient pour les Bretons, par la grandeur du
+nom de Rome et par une politique mieux conduite auprès des rois. Un de
+ces rois, Oswin de Northumbrie, leur ménagea, en l'an 656, un grand
+triomphe. Il convoqua une assemblée où siégèrent les principaux
+personnages ecclésiastiques et laïques des sept royaumes. L'objet propre
+de la discussion était de décider si la fête de Pâques devait être
+célébrée le jour même de la pleine lune du printemps ou le dimanche
+suivant, et si la semaine de Pâques commençait la veille au soir du jour
+de la pleine lune ou le soir de ce jour. De part et d'autre on se
+recommandait des plus hautes autorités. L'orateur catholique vint à
+citer la parole célèbre: «Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai
+mon Église.» Le roi, se tournant aussitôt vers l'évêque breton Colman,
+demanda: «Est-ce vrai, Colman, que ces paroles ont été dites à Pierre
+par le Seigneur?--C'est vrai, roi, répondit Colman.--Voyons, reprit le
+roi, êtes-vous d'accord pour reconnaître que ces paroles ont été dites à
+Pierre, et que les clefs du royaume des cieux lui ont été remises par le
+Seigneur?» Ils répondirent: «Oui.» Alors le roi conclut ainsi: «Et moi
+je vous dis que je ne veux pas me mettre en opposition avec celui qui
+est le portier du ciel. Je veux, au contraire, obéir en toutes choses à
+ce qui a été par lui établi, de peur que, lorsque je me présenterai aux
+portes du royaume des cieux, celui qui en tient les clefs ne me tourne
+le dos et qu'il n'y ait personne pour m'ouvrir.» A cela, il n'y avait
+rien à répondre, et l'assemblée prononça en faveur des catholiques.
+
+Depuis, l'Église bretonne ne fit plus que décliner, et Rome, poursuivant
+ses succès, organisa la conquête. Il fallait enlever à l'ennemi sa
+dernière arme, qui était la science, toujours honorée dans les
+monastères bretons. Le pape envoya en Angleterre, pour y occuper le
+siège archiépiscopal de Cantorbéry, un savant et habile homme, Théodore,
+accompagné d'un abbé du nom d'Hadrien. Le premier était né à Tarse, en
+Cilicie; le second arrivait du monastère de Nisida, en Thessalie. En
+quelques années, ils accomplirent une œuvre considérable. Ils
+détruisirent dans les sept royaumes les derniers restes du paganisme.
+Ils instituèrent de nouveaux évêchés, organisèrent les deux provinces
+ecclésiastiques d'York et de Cantorbéry, établirent l'autorité du
+métropolitain et marquèrent le rang des évêques dans chacune d'elles.
+Des conciles furent régulièrement tenus. Dans son diocèse bien délimité,
+l'évêque fut le chef de son clergé: nul ne pouvait faire fonction
+sacerdotale qui n'eût été autorisé par lui. Aucun prêtre ne pouvait
+quitter sa paroisse, aucun moine son monastère. Chacun reçut sa place et
+connut exactement les devoirs de son office. Au libre laisser-aller de
+l'Église bretonne succéda une ordonnance rigoureuse. Pour instruire le
+clergé, des écoles furent fondées. L'enseignement y était si bien donné
+que les écoliers apprirent à parler le grec et le latin comme leur
+langue maternelle. On y pratiqua l'art de l'écriture; de beaux
+manuscrits y furent copiés en lettres d'or sur parchemin de couleur[24].
+Les Bretons étaient égalés; ailleurs ils étaient dépassés, car les
+évêques anglo-saxons bâtirent, au lieu de modestes chapelles, des
+églises superbes, comme celle de Hexhorn, dont les tours étaient si
+hautes, les colonnes si nombreuses, les peintures si brillantes, qu'il
+n'y en avait point de si belles au monde, disait-on, excepté en Italie.
+
+La culture romaine fit lever sur ce sol vierge des moissons inattendues.
+Les Anglo-Saxons étudiaient Tite-Live et Virgile autant que la Bible et
+l'Évangile. A voir leurs petits tours de force d'écoliers, les
+_versiculi_ où ils se proposaient des énigmes, les billets précieux
+qu'échangeaient évêques, abbés et religieuses, on les prendrait pour des
+élèves des rhéteurs de la décadence, mais quelques esprits furent
+pénétrés jusqu'au fond de la lumière antique, comme le vénérable Bède.
+Ces disciples de l'antiquité goûtent les plaisirs intellectuels, ils
+sont pleins de reconnaissance envers la Ville qui leur a donné ce
+bienfait. La lutte contre les Bretons, ennemis de Rome, et l'admiration
+des grands écrivains classiques ont engendré alors en Angleterre un
+sentiment singulier qu'on ne peut nommer autrement qu'un patriotisme
+romain. Tous les yeux sont tournés vers la capitale du monde. Chaque
+année de nombreux pèlerins se mettent en route pour la ville sainte. Les
+évêques et les abbés ont de longues conférences avec le pape, ils se
+pénètrent de l'esprit de son gouvernement, s'informent de tous les
+usages, renseignent le pontife sur leurs affaires, reçoivent ses
+instructions et quelquefois aussi emmènent avec eux quelque Romain qui
+va faire dans l'île une sorte d'inspection. C'est ainsi que l'abbé
+Benoît, venu au seuil des apôtres à la fin du VIIe siècle, repartit
+accompagné de maître Jean, archichantre de Saint-Pierre, qui enseignait
+le chant romain, car les prêtres anglais voulaient chanter comme on
+chantait à Rome. L'attraction devint si forte que les rois mêmes y
+cédèrent. En 689, le roi saxon Kadwall se rend à Rome avec l'intention
+de finir ses jours dans un monastère. Il y meurt, et son épitaphe le
+loue d'avoir laissé trône, richesses, famille, royaume, pour voir le
+siège de l'apôtre:
+
+ _Urbem Romuleam vidit, templumque verendum
+ Adspexit Petri, mystica dona gerens._
+
+Bientôt de cette colonie papale d'Angleterre, conquise en cent ans par
+Augustin, Paulinus et Théodore, sortirent des hommes qui portèrent en
+pays barbare les idées et les sentiments dont ils étaient animés. Des
+missionnaires anglo-saxons allèrent convertir la Germanie et continuer
+ainsi l'œuvre commencée par les Bretons. L'antagonisme des deux
+Églises se retrouve encore ici: tandis que les Bretons agissaient en
+toute liberté, sans commune entente ni plan coordonné, les Anglais se
+laissent conduire et demandent à être conduits par la main du pape. Ils
+ne font pas un pas qui n'ait été permis par lui. Deux fois l'apôtre des
+Frisons, Willibrod, s'est rendu à Rome: la première fois, pour demander
+l'autorisation de prêcher l'évangile aux païens; la seconde, pour y être
+sacré évêque. Mais le vrai conquérant de la Germanie est le moine
+anglo-saxon Winfrid, qui a donné à son nom la forme latine de Boniface.
+Ce Boniface, un Anglais triste, tourmenté par l'ennui, méthodique,
+formaliste, fut un serviteur passionné de l'Église de Rome. Il se
+représentait l'Église romaine comme une personne vivante qui ne peut ni
+tromper ni se tromper, et il l'aimait, comme ses sœurs des
+monastères, d'une mystique affection: «J'ai vécu dans la familiarité,
+dans le service du siège apostolique, _in servitio apostolicæ sedis_, et
+toujours j'ai confié au pontife toutes mes joies et toutes mes
+tristesses.» En l'an 719, au moment d'entreprendre son apostolat, il va
+s'agenouiller au pied du successeur des apôtres; le pape le loue d'avoir
+«cherché la tête de ce corps dont il est membre, de se soumettre au
+jugement de cette tête et de marcher sous sa conduite dans le droit
+sentier. De par l'inébranlable autorité du bienheureux Pierre, il lui
+permet de porter l'un et l'autre Testament aux infidèles qui les
+ignorent.» Trois ans après, quand il a étudié le terrain de son action,
+Boniface vient faire son rapport au pontife, qui le consacre évêque, et
+il prête alors un serment qui le lie étroitement à Rome. C'était le
+propre serment que prêtaient les évêques suburbicaires, c'est-à-dire
+ceux qui étaient de temps immémorial soumis à l'autorité directe du
+pape; mais il a été fait au texte de la formule une modification
+importante. Les évêques suburbicaires habitaient une terre impériale;
+aussi juraient-ils «de révéler tout complot tramé contre l'État ou
+contre notre très pieux empereur». Boniface ne connaît pas l'empereur;
+il n'a point d'autre chef que le pape: ce qu'il promet sous la foi du
+serment, c'est, «s'il rencontre des prêtres rebelles aux règles
+anciennes des saints pères, c'est-à-dire à la tradition canonique
+romaine, de les dénoncer fidèlement et tout de suite au seigneur
+apostolique». Voilà une variante qui intéresse l'histoire universelle.
+Quelques mots changés dans une formule annoncent une grande révolution.
+Le pape, sujet de l'empereur en Italie, n'a point à compter avec
+l'autorité impériale dans cette Bretagne qui a été perdue pour l'empire
+dès le début du Ve siècle, encore moins dans cette Germanie que la
+Rome païenne n'a jamais conquise. Il est là en terre nouvelle, et, par
+le droit de cette conquête spirituelle qu'a faite sous ses ordres son
+légat Boniface, il est chez lui. Il dispose en souverain. Il range
+l'Église germanique dans la condition d'une église de la Campagne
+romaine; et le légat apostolique, lorsqu'il part précédé d'une lettre où
+le pontife commande aux évêques, prêtres, ducs, comtes et à tout le
+peuple chrétien de le recevoir et de lui donner le boire, le manger, des
+compagnons et des guides, semble un proconsul d'une _respublica_
+nouvelle, requérant sur son passage les services qui étaient dûs jadis
+aux officiers romains.
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce temps-là, l'Italie se détachait de l'empire et la ville
+impériale se transformait en ville pontificale.
+
+[Illustration: Rue et abside des Saints-Jean-et-Paul, à Rome.]
+
+Dans Rome ruinée poussait lentement la ville pontificale. Les basiliques
+s'élevaient entre les temples abandonnés, ou bien la religion nouvelle
+prenait possession de quelque sanctuaire ancien pour l'employer à son
+usage. La division de Rome en 14 quartiers a disparu: sept quartiers se
+sont formés, dont chacun était la circonscription d'un des sept diacres
+de l'Église romaine. Quand la population se réunit pour quelque
+manifestation pieuse, elle se groupe autour des basiliques. Le jour où
+Grégoire le Grand ordonne une procession expiatoire pour obtenir la
+cessation de la peste, les clercs partent de la basilique des
+Saints-Côme-et-Damien; les moines, de la basilique des
+Saints-Gervais-et-Protais; les religieuses, de la basilique des
+Saints-Marcellin-et-Pierre; les enfants, de la basilique des
+Saints-Jean-et-Paul; les hommes, de la basilique de Saint-Étienne; les
+veuves, de la basilique de Sainte-Euphémie; les femmes mariées, de la
+basilique de Saint-Clément. Les sept troupeaux de fidèles, dont chacun
+était conduit par les prêtres d'une des régions, se dirigèrent, vêtus de
+noir, voilés et encapuchonnés, vers Sainte-Marie-Majeure. Ces grandes
+pompes mélancoliques, ces cérémonies et ces processions remplacent les
+fêtes d'autrefois et les triomphes. L'évêque, de qui procède toute la
+vie ecclésiastique, est le grand personnage de la cité; son élection en
+est la principale affaire; il tient une d'autant plus grande place dans
+la ville qu'il n'y est pas contenu tout entier et que son autorité se
+répand sur le monde. Dans les grandes journées, c'est lui qui paraît au
+premier plan. Il est allé au-devant d'Attila pour le détourner de Rome;
+il a traité avec Genséric de la capitulation; il a porté les clefs à
+Bélisaire; il est, contre les Lombards, le vrai défenseur; au besoin
+même, il traite avec eux comme s'il était le prince de la ville. Les
+produits des domaines de Saint-Pierre, bien administrés, lui permettent
+de faire chaque mois une distribution de vivres. Grégoire le Grand se
+croit si bien obligé de donner à manger aux Romains qu'ayant appris
+qu'un misérable était mort de faim dans la rue, il n'osa de plusieurs
+jours monter à l'autel. D'ailleurs, l'unique industrie de Rome est la
+construction et l'ornement des églises, et les architectes, maçons,
+peintres, sculpteurs, orfèvres sont les clients du pape. Parmi les
+travaux revient souvent la mention de la «restauration des murs»: c'est
+le pape qui l'entreprend et qui la paye. Fortifier la ville et nourrir
+les habitants, n'était-ce point faire office d'État? L'évêque, par ces
+bienfaits quotidiens, préparait et légitimait l'autorité qu'il devait
+exercer un jour. Tout le servait: la ruine de l'ancienne Rome, la
+disparition des vieilles familles, la décadence de l'empire, l'invasion
+des Arabes, sa dignité apostolique, sa richesse.
+
+[Illustration: Porche extérieur de Saint-Clément.]
+
+Le pape était donc devenu capable de résister à l'empereur et, comme il
+n'arrive guère que l'on n'use point d'une puissance acquise, il en usa
+avec un grand éclat. L'occasion fut petite: il ne s'agissait point de
+défendre la foi, et l'empereur Léon l'Isaurien, contre lequel fut
+dirigée la révolte, n'avait remis en discussion ni la divinité ni la
+nature du Christ. Homme d'État, législateur, capitaine et administrateur
+de premier ordre, esprit éclairé, il avait écouté les avis de ceux
+qu'offensaient les superstitions du culte des images. Il avait interdit
+ce culte. Nettement le pape Grégoire II désobéit aux ordres impériaux,
+et il signifia par lettres sa désobéissance à l'empereur. Grégoire III
+fit davantage. En l'année 731, un concile tenu à Rome déclare «exclu du
+corps et du sang de Jésus-Christ et de l'unité de l'Église quiconque
+déposera, détruira, profanera ou blasphémera les saintes images».
+C'était, sous forme d'excommunication, une déclaration de guerre à Léon.
+Déjà de véritables hostilités avaient commencé. Grégoire II «s'était
+armé contre l'empereur, dit son biographe, comme contre un ennemi». La
+péninsule se met en mouvement; les armées de la Pentapole et de la
+Vénétie entrent en campagne. L'empereur rompt toutes communications
+diplomatiques avec le pape et les révoltés, dont il fait arrêter les
+messagers en Sicile. Il met la main sur les biens pontificaux dans le
+midi de l'Italie, qui lui est demeuré fidèle. A l'anathème il est tout
+près de répliquer par le schisme. La rupture semble complète et
+définitive.
+
+Cependant le pape hésitait encore. Il est douteux qu'il ait alors voulu
+pour toujours se détacher de l'empereur. Il était retenu par l'habitude,
+par le respect, mais aussi par l'inquiétude que lui donnaient certains
+événements qui s'accomplissaient en Italie. Les Lombards profitaient du
+désordre pour pousser leur fortune. Ils avaient fait rage contre les
+iconoclastes et s'étaient joints aux Italiens pour défendre Grégoire II;
+ils s'étaient même unis aux Romains, dit le _Liber pontificalis_, «comme
+à des frères par la chaîne de la foi, ne demandant qu'à subir une mort
+glorieuse en combattant pour le pontife»; mais ils avaient mis la main
+sur Ravenne et fait une tentative sur Rome. Certainement le roi
+Liudprand avait la volonté arrêtée d'achever la conquête de l'Italie; il
+lui fallait «Rome capitale»; mais le pape était très déterminé à ne pas
+souffrir auprès de lui un roi qui serait devenu un maître. Il savait de
+quel prix le patriarche de Constantinople payait le voisinage de
+l'empereur, et il n'avait pas oublié qu'Odoacre et Théodoric avaient
+exercé sérieusement leurs droits royaux sur l'évêché de Rome. C'est
+pourquoi Grégoire II, au moment même où il désobéissait à l'empereur,
+empêchait les révoltés d'élire un anticésar, et s'adressait au duc grec
+de Venise pour le prier de faire rentrer Ravenne dans le «giron de la
+sainte république et dans le service de l'empereur». Ravenne fut
+reprise, en effet, mais Liudprand vint camper devant Rome; le pape se
+rendit au-devant de lui, et il «apaisa son âme par une admonition
+pieuse, si bien que le roi se prosterna devant le pontife, promettant de
+se retirer sans faire de mal à personne». Grégoire le mena au tombeau de
+saint Pierre «et le mit par ses pieux discours en un tel état de
+componction qu'il se dépouilla de ses vêtements pour les déposer devant
+le corps de l'apôtre. Après quoi, il fit sa prière et se retira». Saint
+Pierre avait préservé son successeur de la fondation d'un royaume
+d'Italie. Mais Liudprand pouvait revenir, être moins ému dans une autre
+visite, garder ses vêtements et la place. Le pape chercha des alliés
+parmi les Lombards eux-mêmes; il encourageait à la rébellion les ducs de
+Spolète et de Bénévent, qui voulaient acquérir l'indépendance. Après que
+le duc de Spolète eut été vaincu et se fut réfugié dans Rome, il refusa
+de le livrer, et, cette fois, il se trouva en guerre ouverte avec
+Liudprand.
+
+C'est dans ces conjonctures qu'il se tourna vers le duc des Francs. Nous
+ne savons au juste ni ce qu'il lui demanda, ni ce qu'il lui offrit. Les
+renseignements qui nous sont parvenus sur cette grave démarche sont un
+peu postérieurs à l'événement. Le _Liber pontificalis_ ne parle que de
+la prière adressée par Grégoire à Charles de délivrer les Romains de
+l'oppression des Lombards; le continuateur de Frédégaire affirme qu'il
+lui promit «de se séparer de l'empereur et de lui donner le consulat
+romain». Comme toujours, le pontife se recommanda de saint Pierre, et
+parmi les présents dont ses légats étaient chargés se trouvaient «les
+clefs du vénérable tombeau de l'apôtre». L'ambassade étonna le duc
+franc, dont l'âme n'était point du tout sacerdotale. Charles Martel
+n'avait aucun sujet d'inimitié contre Liudprand, qui l'avait aidé peu de
+temps auparavant à chasser les Sarrasins de la Provence, et il se
+contenta d'envoyer une ambassade qui porta des cadeaux à Rome. Grégoire
+écrivit alors deux lettres suppliantes: il se lamentait sur le pillage
+des biens de l'Église, et il conjurait Charles «de ne pas préférer
+l'amitié d'un roi des Lombards à l'amour du prince des apôtres». Aucun
+effet ne suivit ces négociations. Charles mourut l'année d'après, en
+740, et Grégoire en 741. Le pape Zacharie essaya même de se rapprocher
+des Lombards, mais la force des choses devait contraindre l'évêque de
+Rome à se tourner de nouveau vers les Francs, et l'ambassade de Grégoire
+marque une des plus grandes dates de l'histoire universelle....
+
+D'après E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_,
+dans la _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1886,
+15 avril 1887.
+
+
+
+
+II.--PÉPIN «LE BREF»
+
+
+Il semble que la filiation de Pépin [le roi Pépin, Pépin «le Bref»],
+fils de Charles Martel, n'ait jamais dû s'oublier. Toutefois il n'y a
+parmi nos chansons que les _Lorrains_ où Charles Martel soit désigné
+avec exactitude; ses rapports avec l'Église, des biens de laquelle il
+s'empare pour subvenir à ses frais de guerre, sont présentés [dans cette
+chanson] avec une certaine fidélité. Charles Martel étant mort (de
+blessures reçues dans un grand combat), son fils «Pépinet», encore tout
+jeune, est couronné grâce à la vigoureuse intervention du Lorrain Hervi.
+Tout cela est de l'invention pure, mais conserve au moins la tradition
+authentique en ce qui concerne le père de Pépin. Il n'en est pas de même
+ailleurs. Jean Bodel, dans sa _Chanson des Saisnes_, fait de Pépin le
+fils d'Anseïs.... Ce nom est, en réalité, celui du bisaïeul de notre
+Pépin, _Ansegisus_ ou _Ansegisilus_, père de Pépin II, «le Moyen», comme
+on l'appelle pour le distinguer de son grand-père et de son
+petit-fils[25]. Dès lors on peut se demander si le roi Pépin n'a pas
+pris, dans certains récits légendaires qui le concernent, la place de
+son grand-père, comme a fait si souvent Charlemagne pour Charles Martel.
+Ce qui appuie cette hypothèse, c'est qu'il semble que le fameux surnom
+de _Brevis_, aujourd'hui inséparable du nom du roi Pépin, appartenait
+originairement à son aïeul. Aucun contemporain, il est vrai, ne le donne
+à l'un ou à l'autre.... Mais le fait que des auteurs du XIe et du
+XIIe siècle attribuent le surnom de _Brevis_ à Pépin II, le Maire du
+palais, paraît très probant: il est en effet naturel que l'on ait fait
+passer le surnom d'un grand-père complètement oublié à un petit-fils
+beaucoup plus en vue[26], tandis que l'inverse ne s'expliquerait pas. Le
+vrai Pépin le Bref est donc bien probablement le fils d'Anseïs, le père
+de Charles Martel.
+
+Je dis «le vrai Pépin le Bref»; mais pour celui-ci même il est fort
+possible que le surnom ait son origine dans la poésie et non dans la
+réalité. On a remarqué, en effet, avec raison, que pour le roi Pépin ce
+surnom est intimement lié à l'épisode de son combat contre un lion,
+épisode qui appartient certainement à la légende. Si le surnom a été
+primitivement donné à Pépin II, c'est lui aussi qui a dû être avant son
+petit-fils le héros de l'épisode en question. Mais, dans la tradition
+qui nous est parvenue, il n'est attribué qu'au roi Pépin, père de
+Charlemagne. Cette tradition se présente sous trois formes
+différentes.--La plus ancienne est dans le livre célèbre qu'un moine de
+Saint-Gall, probablement Notker le bègue, offrit à Charles le Gros en
+884. Il est curieux de constater que déjà dans la famille impériale
+l'attribution de cette histoire au père de Charlemagne (trisaïeul de
+Charles le Gros) ne soulevait aucune objection. Le lieu de la scène,
+dans le récit de Notker, n'est pas déterminé: Pépin, sachant que les
+principaux chefs francs le méprisent (évidemment à cause de sa petite
+taille), fait amener un taureau et un lion, et, quand le lion a renversé
+le taureau et va le dévorer, il descend seul de son trône, au milieu de
+la terreur de tous les assistants, et tranche d'un coup d'épée la tête
+des deux animaux féroces; puis, s'adressant aux grands stupéfaits:
+«Croyez-vous, leur dit-il, que je puisse être votre maître? N'avez-vous
+pas entendu raconter ce que le petit David a fait à l'immense Goliath,
+ou le tout petit (_brevissimus_) Alexandre à ses gigantesques
+compagnons?» Le livre de Notker est resté à peu près inconnu au moyen
+âge; c'est donc dans la tradition orale qu'un interpolateur du biographe
+de Louis le Pieux connu sous le nom de l'Astronome limousin a dû puiser
+la connaissance de cette histoire, à laquelle il fait allusion en la
+plaçant à la villa royale de Ferrières en Gâtinais....
+
+Le récit d'Adenet le Roi est tout différent de celui de Notker: la scène
+est à Paris; un lion terrible, qu'on nourrissait depuis longtemps, brise
+la cage où il était enfermé, tue son gardien, et se lance dans le jardin
+où le roi Charles Martel, entouré de sa famille, prenait son repas; le
+roi s'enfuit avec sa femme, mais Pépin s'empare d'un épieu, marche au
+lion et lui enfonce l'épieu dans la poitrine; il n'avait alors que vingt
+ans. Adenet a-t-il suivi une tradition particulière, ou s'est-il borné à
+développer la seule notion que lui fournissait la tradition ancienne, à
+savoir que Pépin avait tué un lion? La seconde hypothèse serait assez
+plausible: la prouesse de Pépin est ici plus banale que chez Notker, et
+un trait de courage, tout à fait analogue, a été attribué à d'autres
+qu'à lui. Toutefois un témoignage notablement antérieur à Adenet nous
+disant aussi que Pépin _A Paris le lion vainqui_, il faut plutôt croire
+que la scène s'était anciennement localisée dans le palais de Paris, et
+dès lors il est probable qu'elle avait pris la forme qu'elle a chez
+Adenet.
+
+Tout autre encore est la façon dont le compilateur liégeois Jean des
+Prés ou d'Outremeuse, au XIVe siècle, raconte l'exploit de Pépin.
+Celui-ci, du vivant encore de son père, a secouru le roi Udelon de
+Bavière contre les Hongrois et les Danois; il atteint, dans une forêt,
+le roi Julien de Danemark qui s'enfuyait, le combat et va le tuer,
+«quant un grand lyon savage qui habitoit en chis bois si vient la
+corant». Le lion attaque Pépin; une lutte terrible s'engage; enfin Pépin
+peut tirer son couteau et tue le lion: «Après vint a son cheval, qui
+mult estoit navreis, et atachat le lion à la couwe de son cheval et
+l'amenat avuec li a l'oust». Rentré en France, «adont fist le petis
+Pépin ameneir avuec ly sour une somier le lyon, assavoir le peaulx forée
+de strain; si en fisent tous les Franchois grant fieste et fut pendue en
+palais à Paris». Nous avons sans doute encore ici un simple
+développement, dû à l'auteur de quelqu'un des nombreux poèmes inconnus
+de nous qui garnissaient l'extraordinaire «librairie» de Jean
+d'Outremeuse, de la donnée légendaire du lion tué par Pépin.--Quoi qu'il
+en soit, le souvenir de cet acte héroïque était indissolublement lié à
+celui de la petite taille du héros, et l'un et l'autre s'étaient
+attachés au père de Charlemagne: l'imagination se plaisait au contraste
+de sa petitesse avec la grandeur légendaire de son fils. Dans le poème
+perdu du _Couronnement de Charles_, dont nous possédons un abrégé
+norvégien, les Français, en voyant le jeune roi monté sur un puissant
+cheval, remercient Dieu d'avoir permis qu'un homme aussi petit que
+l'était Pépin ait pu engendrer un fils aussi grand. Son nom se présente
+rarement dans les textes sans être accompagné de l'épithète «petit».
+Cette petitesse n'est pas toujours excessive: elle n'était même réelle,
+dit Jean d'Outremeuse, que relativement à la haute stature de ses
+contemporains. On pouvait d'ailleurs l'apprécier, car, d'après une
+légende de provenance érudite qui courait le pays de Liège aux XIIIe
+et XIVe siècles, Pépin avait élevé dans l'église de Herstal un
+crucifix qui était juste de sa taille, et cette taille était de cinq
+pieds....
+
+Ce qui peut encore nous persuader que l'histoire du combat avec le lion
+et la légendaire petitesse appartiennent réellement au père et non au
+fils de Charles Martel, c'est qu'il y a des traces incontestables de
+récits épiques formés autour du fils d'Anseïs. Déjà, du temps de
+Charlemagne, Paul Diacre écrivait: «Anschises genuit Pippinum, quo nihil
+unquam potuit esse audacius». A la fin du Xe siècle, les _Annales
+Mettenses_ racontent comme le premier des hauts faits de Pépin II une
+histoire qui nous représente, dit M. Rajna, une vraie «chanson
+d'enfances», comme nous en connaissons plus d'une. Gondouin avait tué,
+en trahison, Anseïs; le jeune Pépin, élevé en lieu sûr, fait tout à coup
+irruption dans le palais usurpé par le traître, et, «puerili quidem
+manu, sed heroica felicitate prostravit, haud aliter quam ut de David
+legitur....» La comparaison de Pépin avec le petit David en face de
+l'immense Goliath, que nous retrouvons ici, tend encore à faire croire
+que c'était bien l'aïeul du roi Pépin qui avait le surnom de «petit» et
+le renom d'une hardiesse extraordinaire.
+
+G. PARIS, _La légende de Pépin «le Bref»_, dans les
+_Mélanges Julien Havet_, Paris, 1895, in-8º.
+
+
+
+
+III.--LA LITURGIE GALLICANE ET LA LITURGIE ROMAINE EN GAULE.
+
+
+Dès avant saint Boniface la liturgie romaine avait fait sentir son
+influence en Gaule. Les livres gallicans, peu nombreux, qui nous sont
+parvenus, remontent à la dernière période du régime mérovingien. Presque
+tous contiennent des formules d'origine romaine, des messes en l'honneur
+de saints romains. Dès le temps de Grégoire de Tours, un livre romain
+d'origine, quoique sans caractère officiel, le martyrologe hyéronimien,
+fut introduit en Gaule et adapté à l'usage du pays.... D'autres livres
+ou fragments de livres, soit romains, soit mixtes, remontent à un temps
+où l'influence de saint Boniface ne s'était pas encore exercée sur
+l'Église franque, au moins dans les limites de l'ancienne Gaule.
+
+Que saint Boniface ait poussé vivement à la réforme liturgique et à
+l'adoption des usages romains, c'est ce dont il n'est pas permis de
+douter.... Il ne pouvait manquer d'être vigoureusement soutenu par les
+papes, dont il était le conseiller autant que le légat. On apporta même
+en ces choses... une passion acrimonieuse.... Un des rites les plus
+touchants de la messe gallicane, c'est la bénédiction du peuple par
+l'évêque, au moment de la communion. On tenait tant à ce rite qu'il fut
+maintenu, même après l'adoption de la liturgie romaine; presque tous les
+sacramentaires du moyen âge contiennent des formules de bénédiction;
+maintenant encore, elles sont en usage dans l'église de Lyon. Or, voici
+comment le pape Zacharie en parlait dans une lettre à Boniface:
+
+ Pro benedictionibus autem quas faciunt Galli, ut nosti, frater,
+ multis vitiis variant. Nam non ex apostolica traditione hoc
+ faciunt, sed per vanam gloriam hoc operantur, sibi ipsis
+ damnationem adhibentes.... Regulam catholicæ traditionis
+ suscepisti, frater amantissime: sic omnibus prædica omnesque doce,
+ sicut a sancta Romana, cui Deo auctore deservimus, accepisti
+ ecclesia.
+
+C'est sous l'épiscopat de saint Chrodegang (732-766), et plus
+probablement depuis son retour de Rome en 754, que l'église de Metz
+adopta la liturgie romaine. Le chant, la _Romana cantilena_, était, de
+toutes les innovations liturgiques, la plus apparente et la plus
+remarquée. C'est celle qui a laissé le plus de traces dans les livres et
+les correspondances. Le pape Paul envoya, vers l'année 760, au roi
+Pépin, l'_Antiphonaire_ et le _Responsorial_ de Rome. Cette même année
+760, l'évêque de Rouen, Remedius, fils de Charles Martel, étant venu en
+ambassade à Rome, obtint du pape la permission d'emmener avec lui le
+sous-directeur (_secundus_) de la _Schola cantorum_, pour initier ses
+moines «aux modulations de la psalmodie» romaine. Ce personnage ayant
+été, peu après, rappelé à Rome, l'évêque envoya ses moines neustriens
+terminer leur éducation musicale à Rome, où on les admit dans l'école
+des chantres.
+
+Ce sont là des faits isolés. Il y eut une mesure générale, un décret du
+roi Pépin par lequel fut supprimé l'usage gallican. Ce décret est perdu,
+mais il se trouve mentionné dans l'_admonitio generalis_ publiée par
+Charlemagne en 789....
+
+Cette réforme était devenue nécessaire. L'Église franque, sous les
+derniers Mérovingiens, était tombée dans le plus triste état de
+corruption, de désorganisation et d'ignorance. Nulle part il n'y avait
+un centre religieux, une métropole, dont les usages mieux réglés, mieux
+conservés, pussent servir de modèle et devenir le point de départ d'une
+réforme. L'église wisigothique avait un centre à Tolède, un chef
+reconnu, le métropolitain de cette ville, un code disciplinaire unique,
+la collection _Hispana_; la liturgie de Tolède était la liturgie de
+toute l'Espagne. L'église franque n'avait que des frontières: il lui
+manquait une capitale. L'épiscopat frank, en tant que le roi ou le pape
+n'en prenaient pas la direction, était un épiscopat acéphale. Chaque
+église avait son livre de canons, son usage liturgique; nulle part de
+règle, mais l'anarchie la plus complète, un désordre qui eût été
+irrémédiable si les souverains carolingiens n'eussent point fait appel à
+la tradition et à l'autorité de l'église romaine.
+
+L'intervention de Rome dans la réforme liturgique ne fut ni spontanée,
+ni très active. Les papes se bornèrent à envoyer des exemplaires de
+leurs livres liturgiques, sans trop s'inquiéter de l'usage qu'on en
+ferait. Les personnes que les rois franks, Pépin, Charlemagne et Louis
+le Pieux, chargèrent d'assurer l'exécution de la réforme liturgique, ne
+se crurent pas interdit de compléter les livres romains et même de les
+combiner avec ce qui, dans la liturgie gallicane, leur parut bon à
+conserver. De là naquit une liturgie composite, qui, propagée de la
+chapelle impériale dans toutes les églises de l'empire frank, finit par
+trouver le chemin de Rome et y supplanta peu à peu l'ancien usage. La
+liturgie romaine, depuis le onzième siècle au moins, n'est autre chose
+que la liturgie franque, telle que l'avaient compilée les Alcuin, les
+Hélisachar, les Amalaire. Il est même étrange que les anciens livres
+romains, ceux qui représentaient le pur usage romain jusqu'au neuvième
+siècle, aient été si bien éliminés par les autres qu'il n'en subsiste
+plus un seul exemplaire.
+
+Il ne paraît pas que la réforme liturgique entreprise par les princes
+carolingiens ait été poussée jusqu'à Milan. Les particularités de
+l'usage milanais n'étaient pas inconnues en France; mais cette grande
+église, mieux réglée sans doute que celles de la Gaule mérovingienne,
+sembla pouvoir se passer de réforme. Son usage, du reste, se rapprochait
+déjà beaucoup du rite romain. Il était protégé par le nom de saint
+Ambroise. Les fables que raconte Landulfe sur l'hostilité de
+Charlemagne envers le rite ambrosien ne méritent aucun crédit.
+
+L. DUCHESNE, _Origines du culte chrétien.
+Étude sur la liturgie latine avant
+Charlemagne_, Paris, E. Thorin, 1889,
+in-8º.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'EMPIRE FRANC
+
+ PROGRAMME.--_Charlemagne: la cour, les assemblées, les
+ capitulaires; les écoles; l'armée et la guerre; restauration de
+ l'Empire._
+
+ _Louis le Pieux. Le traité de Verdun. Démembrement de l'Empire en
+ royaumes. Les Normands en Europe._
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ Les =annales de l'empire carolingien= ont été dressées avec le plus
+ grand soin, dans la collection des _Jahrbücher der deutschen
+ Geschichte_, par S. Abel et B. Simson (_Jahrb. des fränkischen
+ Reichs unter Karl dem Grossen_, t. I, Leipzig, 1888, 2e éd.; t.
+ II, Leipzig, 1883, in-8º) pour le règne de Charlemagne;--par B.
+ Simson (_Jahrb. d. fr. R. unter Ludwig dem Frommen_, Leipzig,
+ 1874-1876, 2 vol. in-8º) pour le règne de Louis le Pieux;--par E.
+ Dümmler (_Geschichte des ostfränkischen Reichs_, Leipzig,
+ 1887-1888, 3 vol. in-8º) jusqu'en 840 pour tout l'Empire et
+ jusqu'en 918 pour l'Allemagne seulement.--Pour l'histoire des
+ derniers Carolingiens en France, voir les travaux des élèves de M.
+ A. Giry: E. Favre (_Eudes, comte de Paris et roi de France,
+ 882-898_, Paris, 1893, in-8º);--F. Lot (_Les derniers Carolingiens,
+ 954-991_, Paris, 1891, in-8º).--Pour l'histoire des Carolingiens
+ d'Allemagne, v. la Bibliographie du ch. VIII.
+
+ Les excellents ouvrages que nous venons d'énumérer sont d'une
+ érudition ardue. On regrette que les livres de vulgarisation sur
+ l'=histoire générale de l'empire carolingien= soient, presque tous,
+ vieillis ou médiocres. Nous ne saurions recommander ni l'_Histoire
+ des Carolingiens_ de MM. Warnkönig et Gérard (Bruxelles, 1862, 2
+ vol. in-8º), ni le _Charlemagne_ de M. Vétault (Tours, 1880, in-4º,
+ 2e éd.). Voir H. Brosien, _Karl der Grosse_, Leipzig, 1885,
+ in-8º, et la _Deutsche Geschichte unter den Karolingern_ de E.
+ Mühlbacher, dans la _Bibliothek deutscher Geschichte_, publiée à
+ Stuttgart.--Parmi les monographies, celles de A. Himly (_Wala et
+ Louis le Débonnaire_, Paris, 1849, in-8º) et de E. Bourgeois (_Le
+ Capitulaire de Kiersy-sur-Oise, 878. Étude sur l'état et le régime
+ politique de la société carolingienne_, Paris, 1885, in-8º) sont
+ estimées.
+
+ Les =institutions de l'époque carolingienne= ont été fort étudiées.
+ Les traités généraux, en français, sont: celui de J.-H. Lehuërou
+ (_Histoire des institutions carlovingiennes_, Paris, 1843, in-8º),
+ l'ouvrage posthume, inachevé, de Fustel de Coulanges (_Les
+ transformations de la royauté pendant l'époque carolingienne_,
+ Paris, 1892, in-8º); on sait (ci-dessus, p. 45) que M. Ch. Bayet
+ prépare un _Manuel des institutions françaises. Période
+ mérovingienne et carolingienne_. Voir aussi le Manuel précité (p.
+ 44) de H. P. Viollet.--Cf., en allemand, G. Waitz, _Die
+ karolingische Zeit_, t. III et IV de sa _Deutsche
+ Verfassungsgeschichte_, Kiel, 1883-1885, in-8º, 3e éd.
+
+ Il n'existe point jusqu'ici de bon ouvrage d'ensemble sur la
+ =renaissance carolingienne= du IXe siècle, première, et, à
+ quelques égards, admirable résurrection de l'antiquité.--On
+ recommande d'ordinaire les livres de B. Hauréau (_Charlemagne et sa
+ cour_, Paris, 1877, in-12), de J. Bass Mullinger (_The schools of
+ Charles the Great or the restoration of education in the ninth
+ century_, London, 1877, in-8º), de K. Werner (_Alcuin und sein
+ Jahrhundert_, Paderborn, 1881, in-12). Mais le sujet reste à
+ traiter. Toutefois quelques parties en ont été déjà magistralement
+ approfondies.--La littérature des temps carolingiens a été étudiée
+ par A. Ebert (_Histoire générale de la littérature en Occident_, t.
+ II et III, Paris, 1884-1889, trad. de l'all.), et, mieux encore,
+ par A. Hauck (_Kirchengeschichte Deutschlands_, t. II, _Die
+ Karolingerzeit_, Leipzig, 1890, in-8º). M. L. Traube prépare pour
+ le _Handbuch_ d'I. v. Müller une «histoire de la littérature latine
+ au moyen âge», symétrique à l'histoire de la littérature byzantine
+ de K. Krumbacher (ci-dessus, p. 100).--Sur l'art carolingien, voir:
+ F. v. Reber, _Der karolingische Palastbau_, München, 1891-1892, 2
+ vol. in-4º; P. Clemen, _Merowingische und karolingische Plastik_,
+ Bonn, 1892, in-8º; F. Leitschuh, _Geschichte der karolingischen
+ Malerei_, Berlin, 1894, in-8º.--Sur la réforme de l'écriture et de
+ la décoration des manuscrits, il y a des notions élémentaires dans
+ les Manuels de MM. M. Prou (_Manuel de paléographie_, Paris, 1892,
+ in-8º, 2e éd., ch. III) et A. Molinier (_Les manuscrits_, Paris,
+ 1892, in-16); mais ce sujet a été en grande partie renouvelé par
+ les recherches de M. S. Berger (_Histoire de la Vulgate pendant les
+ premiers siècles du moyen âge_, Nancy, 1893, in-8º), dont les
+ résultats n'ont pas encore pénétré dans les livres d'enseignement.
+
+ Pour l'=histoire économique et sociale des temps carolingiens=,
+ consulter: A. Longnon, _Polyptyque de l'abbaye de
+ Saint-Germain-des-Prés, rédigé au temps de l'abbé Irminon_,
+ Introduction, Paris, 1895, in-8º;--K. Th. v. Inama-Sternegg,
+ _Deutsche Wirthschaftsgeschichte bis zum Schluss der
+ Karolingerperiode_, Leipzig, 1879, in-8º;--K. Lamprecht, _Étude sur
+ l'état économique de la France pendant la première partie du moyen
+ âge_, Paris, 1889, in-8º, trad. de l'all.
+
+ La littérature relative aux Normands et aux =invasions normandes= est
+ très abondante dans les pays scandinaves; mais il n'y a pas encore
+ de bonne histoire générale de ces invasions (on ne se sert plus de
+ celle de G.-B. Depping, _Histoire des expéditions maritimes des
+ Normands_, Bruxelles, 1844, in-8º). Parmi les monographies: J.
+ Steenstrup, _Études préliminaires pour servir à l'histoire des
+ Normands et de leurs invasions_, Caen, 1882, in-8º, trad. du
+ danois, extr. du _Bull. de la Soc. des Antiquaires de
+ Normandie_;--J. J. Worsaae, _La civilisation danoise au temps des
+ Vikings_, dans les _Mémoires de la Soc. des Ant. du Nord_,
+ 1878-79;--Prolégomènes à l'édition de Dudon de Saint-Quentin par M.
+ J. Lair, dans les _Mémoires de la Soc. des Ant. de Normandie_, t.
+ XXIII;--C. F. Keary, _The Vikings in western Christendom, 789-888_,
+ London, 1891, in-8º.--Sur l'art scandinave: H. Hildebrand, _The
+ industrial arts of Scandinavia in the pagan time_, London, 1892,
+ in-8º.
+
+
+
+
+I.--L'ÉVÉNEMENT DE L'AN 800.
+
+
+Le couronnement de Charlemagne comme empereur d'Occident n'est pas
+seulement l'événement capital du moyen âge, c'est un de ces très rares
+événements dont on peut dire que, s'ils n'étaient pas arrivés,
+l'histoire du monde n'eût pas été la même.
+
+Pendant toute cette sombre période du moyen âge, deux forces luttaient à
+qui l'emporterait: d'une part, les instincts de division, de désordre,
+d'anarchie, qui prenaient leur source dans les impulsions sans frein et
+l'ignorance barbare de la grande masse de l'humanité; de l'autre,
+l'aspiration passionnée des meilleurs esprits à l'unité réelle du
+gouvernement, aspiration dont les ressouvenirs de l'ancien empire romain
+formaient la base historique et dont le dévouement à une Église visible
+et universelle était la plus constante expression. La première de ces
+deux tendances, comme tout le montre, était, du moins en politique, la
+plus forte; mais la dernière, servie et stimulée par un génie aussi
+extraordinaire que celui de Charlemagne, remporta en l'an 800 une
+victoire dont les fruits ne devaient plus être perdus. A la mort du
+héros, le flot de l'anarchie et de la barbarie se remit à battre avec
+autant de violence contre les choses du passé, mais sans pouvoir
+désormais les submerger en entier. C'est justement parce que l'on
+sentait que personne autre que Charles n'eût pu triompher à ce point des
+calamités présentes par la formation et l'établissement d'un gigantesque
+système de gouvernement, que l'excitation, la joie, l'espérance
+réveillées par son couronnement furent si profondes. On en trouvera
+peut-être la meilleure preuve, non dans les annales mêmes de ce temps,
+mais dans les lamentations déchirantes qui éclatèrent au moment où
+l'empire, vers la fin du IXe siècle, commença à se dissoudre; dans
+les merveilleuses légendes qui se groupèrent autour du nom de l'empereur
+Charlemagne, du preux dont aucun exploit ne parut incroyable[27]; dans
+l'admiration religieuse avec laquelle ses successeurs germains
+contemplèrent et s'efforcèrent d'imiter complètement ce modèle presque
+surhumain.
+
+[Illustration: FACCIATA INTERIORE DELLA CHIESA ANTICHA DI S. PIETRO IN
+VATICANO, E SVO ATRIO
+
+Descritta de Carlo Padredio disegnata et intagliata da Giovanni Battista
+Falde
+
+Façade intérieure de l'ancienne église Saint-Pierre au Vatican.]
+
+[Illustration: Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre.
+Restitution.]
+
+Transcrivons, pour connaître les pensées des hommes qui assistèrent en
+l'an 800 à la résurrection de l'empire au profit du chef de la dynastie
+austrasienne les récits de trois annalistes contemporains ou presque
+contemporains, de deux Germains et d'un Italien. On lit dans les annales
+de Lorsch:
+
+«Et à cause que le nom d'empereur n'était plus employé par les Grecs et
+que leur empire était possédé par une femme, il sembla alors mêmement au
+pape Léon et à tous les saints pères qui assistaient au présent concile,
+de même qu'au reste du peuple chrétien, qu'ils devaient prendre pour
+empereur Charles, le roi des Franks, qui tenait Rome elle-même, où les
+Césars avaient toujours accoutumé de demeurer, et toutes les autres
+régions qu'il gouvernait en Italie, en Gaule et en Germanie; et d'autant
+que Dieu lui avait remis toutes ces terres entre les mains, il semblait
+juste qu'avec l'aide de Dieu et à la prière de tout le peuple chrétien
+il eût aussi le nom d'empereur. Auquel désir le roi Charles n'eut pas la
+volonté de se refuser; mais se soumettant en toute humilité à Dieu et à
+la prière des prêtres et de tout le peuple chrétien, le jour de la
+nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, il prit le nom d'empereur,
+étant consacré par le seigneur pape Léon.»
+
+Le récit de la chronique de Moissac (an 801) est, à fort peu de chose
+près, le même:
+
+«Or, comme le roi, le très saint jour de la naissance du Seigneur, se
+levait pour entendre la messe, après s'être mis à genoux devant la
+châsse du bienheureux apôtre Pierre, le pape Léon, avec le consentement
+de tous les évêques et des prêtres, du sénat des Franks et semblablement
+de celui des Romains, posa une couronne d'or sur sa tête, le peuple
+romain poussant aussi de grands cris. Et lorsque le peuple eut fini de
+chanter _Laudes_, il fut adoré par le pape selon la coutume des
+empereurs d'autrefois. Car cela aussi se fit par la volonté de Dieu.
+Car, tandis que ledit empereur demeurait à Rome, on lui amena diverses
+personnes qui disaient que le nom d'empereur avait cessé d'être en usage
+chez les Grecs, et que l'empire, chez eux, était occupé par une femme
+appelée Irène, qui s'était emparée par tromperie de son fils l'empereur,
+lui avait arraché les yeux et avait pris l'empire pour elle-même, comme
+il est écrit d'Athalie dans le _Livre des Rois_; ce qu'entendant, le
+pape Léon et toute l'assemblée des évêques, des prêtres et des abbés,
+et le sénat des Franks, et tous les anciens parmi les Romains, ils
+tinrent conseil avec le reste du peuple chrétien afin de nommer empereur
+Charles, roi des Franks, voyant qu'il tenait Rome, la mère de l'empire,
+où les Césars et les empereurs avaient toujours accoutumé de demeurer;
+et pour que les païens ne pussent pas se moquer des chrétiens, comme ils
+le feraient si le nom d'empereur cessait d'être en usage parmi les
+chrétiens.»
+
+[Illustration: Couronne dite de Charlemagne, conservée au trésor
+impérial de Vienne.]
+
+Ces deux relations sont de source germaine; celle qui suit a été écrite
+par un Romain, probablement une cinquantaine ou une soixantaine d'années
+après l'événement. Elle est extraite de la vie de Léon III, dans les
+_Vitæ pontificum romanorum_, attribuées au bibliothécaire papal
+Anastase:
+
+«Après ces choses vint le jour de la naissance de Notre Seigneur
+Jésus-Christ, et tout le monde se rassembla de nouveau dans la susdite
+basilique du bienheureux apôtre Pierre; et alors, le gracieux et
+vénérable pontife couronna de ses propres mains Charles d'une couronne
+très précieuse. Alors tout le fidèle peuple de Rome, voyant comme il
+défendait et comme il chérissait la sainte Église romaine et son
+vicaire, se mit, par la volonté de Dieu et du bienheureux Pierre, le
+gardien des clefs du royaume céleste, à crier d'un seul accord et très
+haut: «A Charles, le très pieux Auguste, couronné par Dieu, le grand et
+pacifique empereur, longue vie et victoire!» Tandis que lui, devant la
+sainte châsse du bienheureux apôtre Pierre, il invoquait divers saints,
+il fut proclamé trois fois et tous le choisirent comme empereur des
+Romains. Là-dessus, le très saint pontife oignit Charles de l'huile
+sainte, et semblablement son très excellent fils qui devait être roi, le
+jour même de la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ; et quand la
+messe fut finie, alors après la messe le sérénissime seigneur empereur
+offrit des présents.»
+
+Ces trois relations n'offrent, quant aux faits, aucune différence
+sérieuse, bien que le prêtre romain, comme il est naturel, rehausse
+l'importance du rôle joué par le pape, tandis que les Germains, trop
+portés à prêter à l'événement une allure rationnelle, parlent d'un
+synode du clergé, d'une consultation du peuple et d'une requête formelle
+adressée à Charles, toutes choses que le silence d'Eginhard à ce sujet
+aussi bien que les autres circonstances du fait nous interdisent de
+prendre au pied de la lettre. De même le _Liber pontificalis_ omet
+l'adoration rendue par le pape à l'empereur, sur laquelle la plupart des
+annales frankes insistent de façon à la mettre hors de doute. Cependant
+l'impression que laissent les trois récits est au fond la même. Ils
+montrent, tous les trois, combien il est peu facile d'attribuer à
+l'événement un caractère de stricte légalité. Le roi frank ne saisit pas
+la couronne de son propre chef, mais la reçoit plutôt comme si elle lui
+revenait naturellement, comme la conséquence légitime de l'autorité
+qu'il exerçait déjà. Le pape la lui donne, mais non en vertu d'un droit
+quelconque qui lui appartienne en propre comme chef de l'Église; il est
+seulement l'instrument de la Providence divine, qui a, sans conteste,
+désigné Charles comme la personne la plus propre à défendre et à
+diriger la société chrétienne. Le peuple romain ne choisit ni ne nomme
+formellement, mais par ses acclamations accepte le chef qu'on lui
+présente. Ce fut justement à cause de l'indétermination où toutes choses
+furent ainsi laissées, reposant, non sur des stipulations expresses,
+mais plutôt sur une sorte d'entente mutuelle, sur une conformité de
+croyances et de désirs qui ne prévoyaient aucun mal, que cet événement
+prêta avec le temps à tant d'interprétations différentes. Quatre siècles
+plus tard, lorsque la Papauté et l'Empire se furent laissé entraîner à
+cette lutte mortelle qui décida de leur sort commun, trois théories
+distinctes relatives au couronnement de Charles seront défendues par
+trois partis différents, toutes trois plausibles, toutes trois à
+certains égards trompeuses. Les empereurs souabes regardèrent la
+couronne comme une conquête de leur grand prédécesseur et en conclurent
+que les citoyens et l'évêque de Rome n'avaient aucun droit sur eux. Le
+parti patriote parmi les Romains, en appelant à l'histoire des origines
+de l'empire, déclara que, sans l'acquiescement du sénat et du peuple,
+aucun empereur ne pouvait être fait légalement, puisqu'il n'était que
+leur premier magistrat et le dépositaire passager de leur autorité. Les
+papes signalèrent le fait indiscutable du couronnement par la main de
+Léon et soutinrent qu'en qualité de vicaire de Dieu sur la terre,
+c'était alors son droit et ce serait toujours le leur d'accorder à qui
+il leur plairait un office dont le titulaire n'avait été créé que pour
+être leur serviteur. De ces trois points de vue, le dernier prévalut en
+définitive, quoiqu'il ne soit pas mieux fondé que les deux autres. Il
+n'y eut, en réalité, ni conquête de Charles, ni don du pape, ni élection
+du peuple. De même qu'il était sans précédent, l'acte était illégal; ce
+fut une révolte de l'ancienne capitale de l'Occident, justifiée par la
+faiblesse et la perversité des princes byzantins, sanctifiée aux yeux du
+monde par la participation du vicaire de Jésus-Christ, mais sans
+fondement juridique et incapable d'en établir un pour l'avenir.
+
+C'est une question intéressante et quelque peu embarrassante de savoir
+jusqu'à quel point la scène du couronnement, dont les circonstances
+furent si imposantes et les résultats si graves, fut préméditée entre
+ceux qui y participèrent. Eginhard dit que Charles avait coutume de
+déclarer que, même pour une si grande fête, il ne serait pas entré dans
+l'église, le jour de Noël de l'an 800, s'il avait su les intentions du
+pape. Le pape, d'autre part, ne se serait jamais hasardé à faire une
+démarche aussi importante sans s'être assuré au préalable des
+dispositions du roi, et il n'est guère possible qu'un acte auquel
+l'assemblée était évidemment préparée ait été gardé secret. Quoi qu'il
+en soit, la déclaration de Charles subsiste, et on ne saurait
+l'attribuer à un pur motif de dissimulation. Il faut supposer que Léon,
+après s'être éclairé sur les vœux du clergé et du peuple romain et
+sur ceux des grands personnages franks, résolut de profiter de
+l'occasion et du lieu qui s'offraient si favorablement pour réaliser le
+plan qu'il méditait depuis si longtemps, et que Charles, entraîné par
+l'enthousiasme du moment et voyant dans le pontife le prophète et
+l'instrument de la volonté divine, accepta une dignité qu'il eût
+peut-être préféré recevoir un peu plus tard ou de quelque autre façon.
+Si donc on adoptait une conclusion positive, ce devrait être que
+Charles, bien qu'il eût donné au projet une adhésion plus ou moins
+vague, fut surpris et déconcerté par son exécution subite, qui
+interrompait l'ordre soigneusement étudié de ses propres desseins. Et
+quoiqu'un événement qui changea l'histoire du monde ne doive être
+considéré en aucun cas comme un accident, il peut fort bien avoir eu,
+pour les spectateurs franks ou romains, l'air d'une surprise. Car il n'y
+avait point de préparatifs visibles dans l'église; le roi ne fut pas,
+comme plus tard ses successeurs teutoniques, conduit en procession au
+trône pontifical: tout d'un coup, à l'instant même où il sortait de
+l'enfoncement sacré où il s'était agenouillé parmi les lampes toujours
+allumées devant la plus sainte des reliques chrétiennes,--le corps du
+prince des apôtres,--les mains du représentant de cet apôtre posaient
+sur sa tête la couronne de gloire et répandaient sur lui l'huile qui
+sanctifie. Ce spectacle était fait pour remplir l'âme des assistants
+d'une profonde émotion religieuse, à la pensée que la divinité était
+présente au milieu d'eux, et pour leur inspirer de saluer celui que
+cette présence semblait consacrer presque visiblement du nom de «pieux
+et pacifique empereur, couronné par Dieu», _Karolo, pio et pacifico
+Imperatori, a Deo coronato, vita et Victoria_.
+
+J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_,
+Paris, A. Colin, 1890, in-8º. Traduit de l'anglais
+par A. Domergue.
+
+
+
+
+II.--LES OFFICIERS DU PALAIS CAROLINGIEN.
+
+L'APOCRISIAIRE
+
+
+Saint Adalbert, abbé de Corbie, avait pris soin de composer un livre de
+quelque étendue sur les officiers du palais de Charlemagne. Ce livre est
+perdu; mais nous en possédons, du moins, une analyse faite pour
+l'instruction de Carloman par un prélat d'une grande autorité, Hincmar
+de Reims. C'est le guide que nous allons suivre.
+
+Le premier officier du palais était l'apocrisiaire ou archi-chapelain.
+Sous ses ordres étaient les clercs de la chapelle du roi, et il
+présidait aux offices de cette chapelle. Mais c'étaient là ses moindres
+soins; car il avait, en outre, dans ses attributions l'intendance de
+toutes les affaires ecclésiastiques du royaume, et préparait le jugement
+de toutes les causes de l'ordre canonique: ce qui lui donnait une grande
+puissance. Cependant cette haute fonction était quelquefois attribuée à
+de simples abbés. Ainsi, du temps de Pépin et dans les premières années
+du règne de Charlemagne, l'archi-chapelain du palais était l'abbé de
+Saint-Denis, nommé Fulrad. Zélé défenseur des droits de la crosse
+épiscopale, Hincmar n'admet pas qu'un abbé ait pu marcher ainsi devant
+les évêques sans leur consentement; il suppose donc que ce consentement
+fut accordé. Nous avons lieu de croire que Pépin ne le demanda pas. Cet
+abbé de Saint-Denis était d'ailleurs un homme considérable. Il avait
+même rempli les fonctions d'ambassadeur dans la Ville éternelle, et par
+ses conseils le pape Zacharie avait déposé le dernier des princes
+mérovingiens. Ainsi l'établissement de la dynastie nouvelle était en
+partie son ouvrage. Cela méritait bien les plus hautes faveurs, et l'on
+ne doit pas s'étonner de voir les premiers évêques passer, à la cour de
+Pépin, après un tel abbé. A la mort de Fulrad, Charlemagne conféra son
+titre à l'archevêque de Metz, Angilramne. Les évêques observaient alors
+assez fidèlement l'obligation de la résidence. Charlemagne fit
+comprendre au pape Adrien qu'il devait constamment avoir à ses côtés un
+homme versé dans les affaires ecclésiastiques, et l'archevêque de Metz
+obtint, en conséquence, la permission de venir à la cour. Celui-ci fut,
+à sa mort, remplacé par Hildebold, évêque de Cologne. Théodulfe, qui lui
+devait peut-être quelques services, a célébré la grande bonté
+d'Hildebold: «La douceur de ses traits, dit-il, répondait à celle de son
+âme.» Angilbert l'inscrit au nombre des meilleurs poètes de la cour.
+Dans la vie de Léon III par Anastase, Hildebold remplit un grand rôle:
+c'est lui qui se rend le premier auprès de ce pape, si cruellement
+traité par ses clercs en révolte, et c'est lui qui fait arrêter les
+coupables....
+
+Veut-on se faire une juste idée d'un grand officier de la couronne sous
+le règne de Charlemagne? En voici le type le plus parfait; c'est
+Angilbert [qu'une lettre du pape Adrien, datée de 794, désigne comme
+«ministre de la chapelle royale»].
+
+Son père, son aïeul, ayant occupé, sous les rois précédents, de hautes
+charges, Charles l'avait eu, dans sa jeunesse, pour commensal et pour
+ami. En montant sur le trône, il le nomma son conseiller _silentiaire_
+ou _auriculaire_, c'est-à-dire son confident officiel, le premier de ses
+ministres. Angilbert a le goût des lettres profanes; cet autre _Homère_
+lit couramment Ovide et Virgile: c'est un savant, c'est même un poète
+distingué. A ces titres l'Église le réclame, et le voilà prêtre. On lui
+destine déjà le pallium; plusieurs villes métropolitaines se disputent
+l'honneur de posséder un prélat de si grand renom, quand il séduit et
+rend deux fois mère Berthe, une fille du roi....
+
+A quelque temps de là, c'est un duché qu'il possède et non pas une
+métropole. On le voit parcourir le Ponthieu, sa province, rendant la
+justice au nom du roi. Mais il est inquiet, car il est malade, et
+l'affection morbide qui le travaille menace, il paraît, d'interrompre
+le cours de sa vie. Alors il entend parler du monastère de
+Saint-Riquier, célèbre par le nombre de ses religieux et par les
+miracles accomplis au tombeau du saint qui l'a fondé. Ce récit émeut
+Angilbert, et il ne pense plus qu'à faire sa retraite à Saint-Riquier,
+s'il recouvre la santé par l'intercession du puissant patron des pauvres
+moines. Mais le terrible Charles a fait consacrer ses amours avec
+Berthe: il est marié. Qu'importe? S'il entre dans un monastère, sa
+femme, par ses ordres, suivra son exemple; ils expieront ainsi, l'un et
+l'autre, les écarts de leur conduite. Telles étaient les pensées
+qu'Angilbert roulait dans son esprit, accommodant toute chose au pieux
+dessein qu'il avait formé, quand un bruit plein d'alarmes arriva jusqu'à
+lui. Les Danois avaient pénétré, par les embouchures de la Seine et de
+la Somme, dans tous les ports de la France maritime; leurs innombrables
+navires emplissaient les fleuves, et les populations riveraines,
+épouvantées par l'irruption de ces farouches dévastateurs, refluaient
+vers les villes du centre, implorant le secours des gens de guerre.
+Angilbert n'a plus le loisir de songer au salut de son âme; et, comme
+les troupes dont il pouvait disposer n'étaient pas capables de soutenir
+le choc des pirates, il se rend auprès du roi pour lui faire le récit
+des périls qui menacent une de ses provinces. Celui-ci n'a rien de plus
+pressé que de mettre sous les ordres d'Angilbert des forces
+considérables. C'était en l'année 791. A l'approche des Francs, les
+Danois prennent la fuite et il en est fait un grand carnage.
+
+[Illustration: Dôme de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle.]
+
+Angilbert se rend alors à Saint-Riquier, remercie Dieu de la victoire
+qu'il a si facilement remportée, prend l'habit claustral, et l'impose à
+Berthe, qui vient, au mépris des canons, demeurer avec lui dans
+l'intérieur du monastère. Bientôt on le nomme abbé. Les suffrages ne se
+partagent pas; ils se réunissent tous sur la tête d'un homme aussi
+puissant à la cour, aussi vaillant à la guerre. Va-t-il, suivant la
+règle, s'assujettir à la résidence et finir dans le recueillement une
+vie commencée par les agitations du siècle? La règle n'avait pas été
+faite pour les religieux de cette qualité, ou bien on les dispensait
+aisément de la suivre. Déjà, étant simple moine, en 792, il avait été
+chargé de conduire au delà des monts, devant le pontife Adrien, ce
+malheureux évêque d'Urgel, Félix, qui avait osé chercher le sens d'un
+grand mystère, et s'était fait condamner comme nestorien. Reparaissant
+bientôt à la cour, Angilbert joint au titre d'abbé celui d'apocrisiaire,
+et se rend de nouveau dans la Ville éternelle, chargé de transmettre au
+pape les actes du concile de Francfort. On l'y retrouve encore en 796.
+En 800, il suit Charlemagne allant à Rome châtier les persécuteurs de
+Léon et recevoir les insignes de la puissance impériale. En 811, il
+réside à la cour, présidant, sous le nom d'Homère, les doctes assemblées
+des théologiens et des poètes palatins; et puis il va mourir à
+Saint-Riquier, au mois de février de l'année 814, quand Charles, son
+maître et son constant ami, mourait dans son palais d'Aix-la-Chapelle.
+
+L'apocrisiaire était certainement le plus occupé des fonctionnaires du
+palais, mais Charlemagne venait souvent à son aide. Lorsqu'il n'avait
+pas un trop vif souci des choses de la guerre, Charlemagne aimait à
+apprendre comment se comportait son église, faisait des règlements pour
+la discipline et dictait même des articles liturgiques; ou bien encore,
+mandant auprès de lui les évêques, les abbés mal notés, il ne leur
+épargnait ni les réprimandes, ni même, au besoin, les châtiments. Ainsi,
+dans plusieurs de ses capitulaires, il recommande à ses clercs d'étudier
+les Écritures, et de croire fermement au mystère de la Trinité; il leur
+enjoint, en outre, d'apprendre par cœur tout le psautier, avec les
+prières, les formules, les oraisons nécessaires pour administrer le
+baptême; enfin il leur défend d'avoir plusieurs femmes pour épouses et
+de manger dans les cabarets. Jusqu'où ne s'étendait pas alors la
+compétence du pouvoir civil en matière de religion? Se présentant un
+jour à sa chapelle au moment où l'on allait baptiser quelques enfants,
+Charlemagne les interroge et reconnaît qu'il ne savent pas
+convenablement l'oraison dominicale et le symbole. Usurpant alors, pour
+employer le langage des canoniales modernes, usurpant les fonctions de
+l'évêque, il interrompt la cérémonie, renvoie les enfants dans leurs
+familles, et leur interdit de revenir à la fontaine sacrée tant qu'ils
+ne seront pas mieux instruits. Une autre fois, il défend aux prêtres de
+recevoir de l'argent pour administrer les sacrements, ou bien de vendre
+à des marchands juifs les vases ou les autres ornements des églises.
+Comme il s'estimait, et à bon droit, plus savant en liturgie que les
+plus grands prélats de son royaume, il ne manquait pas de faire des
+règlements pour enjoindre ou pour prohiber telle ou telle pratique dans
+les cérémonies de la messe, dans l'ordre des jours fériés, dans
+l'administration des sacrements. Les prescriptions de ce genre abondent
+dans ses capitulaires. Quelquefois même, remplissant les derniers
+offices de l'apocrisiaire, il enseignait la psalmodie aux clercs de sa
+chapelle.
+
+Voici ce que raconte, à ce propos, notre anonyme de Saint-Gall: «Parmi
+les hommes attachés à la chapelle du très docte Charles, personne ne
+désignait à chacun les leçons à réciter, personne n'en indiquait la fin,
+soit avec de la cire, soit par quelque marque faite avec l'ongle; mais
+tous avaient soin de se rendre assez familier ce qui devait se lire pour
+ne tomber dans aucune faute quand on leur ordonnait à l'improviste de
+dire une leçon. L'empereur montrait du doigt ou du bout de son bâton
+celui dont c'était le tour de réciter, ou qu'il jugeait à propos de
+choisir, ou bien il envoyait quelqu'un de ses voisins à ceux qui étaient
+placés loin de lui. La fin de la leçon, il la marquait par une espèce de
+son guttural. Tous étaient si attentifs quand ce signal se donnait, que,
+soit que la phrase fût finie, soit qu'on fût à la moitié de la pause, ou
+même à l'instant de la pause, le clerc qui suivait ne reprenait jamais
+au-dessus ni au-dessous, quoique ce qu'il commençait ou finissait ne
+parût avoir aucun sens. Cela, le roi le faisait ainsi pour que tous les
+lecteurs de son palais fussent les plus exercés, quoique tous ne
+comprissent pas bien ce qu'ils lisaient.» Ce récit doit être exact. On y
+voit si bien tous les personnages désignés remplir leur rôle qu'on les
+représenterait aisément sur la toile. Ce serait une curieuse peinture,
+et qui saisirait tous les regards par l'énergie de sa couleur locale:
+Charlemagne enseignant la psalmodie, un bâton à la main, et touchant de
+ce bâton l'épaule des clercs qui doivent entonner les répons....
+
+B. HAURÉAU, _Charlemagne et sa cour_,
+Paris, Hachette, 1877, in-12.
+
+
+
+
+III.--FRANCE ET PAYS VOISINS APRÈS LE TRAITÉ DE VERDUN.
+
+
+Le traité conclu à Verdun en août 843, entre les trois fils de Louis le
+Pieux, réglait une question qui troublait l'Empire depuis quatorze ans.
+Il assura l'indépendance absolue de chacun des princes qui y
+participèrent et doit être considéré comme la charte constitutive du
+royaume de France, tel qu'il subsista jusqu'à la fin du moyen âge.
+
+Les chroniqueurs carolingiens qui parlent du traité de Verdun ne donnent
+sur la composition des trois royaumes que des indications sommaires. Au
+dire de Prudence de Troyes, le plus explicite d'entre eux, «Louis reçut
+pour sa part tout ce qui est au delà du Rhin et, en deçà du fleuve,
+Spire, Worms, Mayence et leur territoire. Lothaire eut le pays compris
+entre l'Escaut et le Rhin jusqu'à la mer, et, de l'autre côté, le
+Cambrésis, le Hainaut, le _Lommense_, le _Castricium_ et les comtés qui
+les avoisinent en deçà de la Meuse jusqu'à la Saône qui se joint au
+Rhône, et le long du Rhône jusqu'à la mer avec les comtés qui bordent
+l'une et l'autre rive du fleuve; hors de ces limites, il dut à
+l'affection de son frère Charles l'abbaye de Saint-Vaast d'Arras. Les
+deux princes laissèrent à Charles toutes les autres contrées jusqu'à
+l'Espagne.»
+
+Le texte dont on vient de lire la traduction est fort heureusement
+complété par l'acte de partage du royaume de Lothaire II, rédigé en 870.
+Cet acte, où sont énumérés avec grand soin les cités et tous les _pagi_
+ayant appartenu à ce fils de l'empereur Lothaire, nous a permis de
+tracer avec une exactitude absolue la limite intérieure des trois États
+créés par le traité de Verdun: il complète les renseignements donnés par
+Prudence, en indiquant parmi les possessions de Lothaire une province
+d'outre-Rhin, la Frise, et son étude attentive permet d'établir,
+contrairement à l'opinion exprimée en plus d'une carte de la dernière
+édition de Sprüner, qu'il ne comprenait, en dehors de cette région,
+aucun _pagus_ de la rive droite du Rhin.
+
+Nous n'avons point compris dans le royaume de Charles le Chauve la
+Bretagne, où Noménoé se rendit indépendant en cette même année 843, et
+nous avons joint au royaume breton les territoires de Nantes et Rennes,
+qu'il enleva bientôt aux Francs et qui, en 851, furent officiellement
+cédés par Charles le Chauve a Érispoé, fils et successeur de Noménoé.
+
+Lors de la conclusion du traité de Verdun, qui attribuait à Charles le
+Chauve l'ancien royaume d'Aquitaine, Pépin II revendiquait, non sans un
+certain succès, ce pays que son père, le roi Pépin, avait gouverné
+durant vingt et un ans. Un traité intervint en 845 entre les deux
+compétiteurs: Charles abandonna l'Aquitaine à Pépin en se réservant
+Poitiers, Saintes et Angoulème; mais cette scission fut de courte durée,
+Pépin ayant été rejeté en 848 par ses sujets.
+
+A. LONGNON, _Atlas historique de la France_,
+texte explicatif, 2e livr., Paris, Hachette,
+1888, in-8º.
+
+
+
+
+IV.--MANUSCRITS CAROLINGIENS.
+
+
+Il suffit de comparer certaines initiales des plus anciens manuscrits
+carolingiens et celles des manuscrits anglo-saxons pour reconnaître
+entre les unes et les autres des ressemblances indéniables. Qu'on
+rapproche par exemple les initiales enclavées et à formes bizarres du
+fameux Évangéliaire de Stockholm, et celles de la seconde Bible de
+Charles le Chauve, on sera frappé de la ressemblance: même abus des
+formes géométriques données aux lettres, même goût pour les points
+rouges ou verts cerclant les grandes initiales, même usage de cadres de
+couleur sur lesquels se détachent ces lettres. Ces ressemblances se
+remarquent encore dans l'Évangéliaire de Saint-Vaast d'Arras, type de
+l'école franco-saxonne du nord de la France. Voilà un premier élément
+[constitutif de l'art carolingien] dont l'origine est bien certaine.
+Transporté en Gaule et en Germanie par les colonies monastiques du
+VIe et du VIIe siècle, l'art anglo-saxon, épuré et raffiné, jouit,
+grâce à Alcuin et à ses disciples, d'une faveur bien méritée au VIIIe
+et au IXe.
+
+[Illustration: Page ornée de l'Évangéliaire de Saint-Vaast.]
+
+[Illustration: La Source de vie.
+
+Peinture de l'Évangéliaire de Charlemagne.]
+
+Mais il a à lutter contre un rival puissant, l'art antique. Déjà, on ne
+saurait le nier, la tradition antique a exercé une réelle influence sur
+l'art anglo-saxon; au temps de Charlemagne, il revit en Gaule, et du
+mélange des deux arts sortira plus tard l'art roman proprement dit.
+Comment et pourquoi au IXe siècle l'art antique jouit-il d'une telle
+faveur, on ne saurait le dire au juste. Nous n'avons plus les manuscrits
+connus et imités par les calligraphes carolingiens. Toutefois, on ne
+peut en douter, ils ont dû voir et imiter de bons modèles. On conserve
+à Utrecht un Psautier célèbre, exécuté en Angleterre, au VIIIe siècle
+probablement, par un artiste anglo-saxon, mais copié, semble-t-il, sur
+un manuscrit bien plus ancien. Le texte, écrit en capitales sur trois
+colonnes, est illustré de quantité de dessins; sans doute l'artiste a
+trahi son inexpérience dans le tracé des têtes et des extrémités, mais
+une foule de détails prouvent que soit directement, soit indirectement,
+il s'inspirait d'images antiques....
+
+C'est donc de l'art antique et de l'art anglo-saxon que procède, à notre
+sens, l'art carolingien; les artistes du IXe siècle auront pu
+s'inspirer parfois de quelques peintures grecques connues d'eux, mais le
+cas est fort rare, et à mesure que l'on avance dans le siècle, l'art
+antique prédomine de plus en plus. Que l'on compare seulement
+l'Evangéliaire de Charlemagne de 781 et le Psautier de Charles le
+Chauve, et l'on comprendra la portée de notre observation.
+
+Le premier est un remarquable produit du nouvel art à ses débuts. Écrit
+en 781 et présenté par le scribe Gotescalc au roi Charles durant un
+séjour de celui-ci à Rome, il renferme les évangiles de l'année; il est
+écrit en lettres d'or sur parchemin de pourpre, avec titres en encre
+d'argent[28]; chaque page se compose de deux colonnes renfermées dans
+des encadrements assez beaux, imités, semble-t-il, de manuscrits
+d'Angleterre; on y retrouve bien quelques rinceaux rappelant
+l'ornementation antique, mais la majeure partie des motifs se compose
+d'entrelacs, de monstres, de dessins géométriques. Six peintures ornent
+le volume; quatre d'entre elles représentent les évangélistes et leurs
+symboles, une cinquième le Christ dans sa gloire, la dernière enfin la
+Source de vie. Une sorte de kiosque, grossièrement colorié, supporté par
+huit colonnes et surmonté d'une croix pattée, abrite la fontaine
+mystique, à laquelle viennent se désaltérer un cerf et des oiseaux;
+d'autres animaux, paons, coqs, canards, couvrent le fond qu'occupent
+encore en partie des plantes d'apparence bizarre. L'aspect général est
+singulier et rappelle un peu l'Orient. La signification symbolique de la
+composition est du reste bien connue, et les artistes occidentaux ont
+plus d'une fois représenté la source mystique de la vie éternelle.
+
+Le fameux Psautier de Charles le Chauve, écrit vers le milieu du IXe
+siècle par un certain Liuthard, qui se nomme à la fin, est tout entier
+écrit en onciale d'or sur vélin blanc. Les initiales et les titres sont
+sur bandes de pourpre, et en tête de chaque nocturne on trouve une page
+d'ornement; on y remarque une foule de motifs empruntés à l'art antique,
+entre autres une grecque de deux teintes vue en perspective, copiée
+probablement sur une mosaïque. Quelques feuillets entièrement pourprés
+sont chargés des rinceaux les plus délicats, dignes des peintres de la
+Renaissance. Les peintures sont au nombre de trois. La première
+représente David accompagné de ses quatre compagnons accoutumés: l'un
+d'eux, qui danse, paraît copié sur un modèle romain. Dans la seconde
+figure le roi Charles, sous un fronton à l'antique, de couleur violette:
+le roi est sur un trône d'orfèvrerie, il a la couronne sur la tête et
+porte des sandales de pourpre. La troisième peinture, qui fait vis-à-vis
+à cette dernière, représente un écrivain assis et nimbé. Quelques-unes
+des initiales de ce précieux volume rappellent encore de fort loin les
+manuscrits anglo-saxons; mais tout le reste de l'ornementation est
+antique.
+
+ * * * * *
+
+L'École de Tours est une des écoles calligraphiques les plus importantes
+des temps carolingiens. Fondée par Alcuin, elle resta longtemps
+florissante et on en trouve des produits un peu partout, à Tours même, à
+Paris, à Chartres, en Allemagne, etc. On les reconnaît à l'usage d'une
+demi-onciale toute particulière, avec quelques lettres bizarres, tel
+que le _g_ qui, composé de trois traits droits, rappelle la même lettre
+dans l'alphabet anglo-saxon. M. Delisle attribue à cette école
+quelques-uns des plus beaux monuments du IXe siècle; nous n'en
+citerons que quatre: la Bible du comte Vivien, à Paris; celle d'Alcuin,
+au Musée Britannique; le Sacramentaire d'Autun et l'Évangéliaire de
+l'empereur Lothaire.
+
+La Bible offerte à Charles le Chauve par le comte Vivien[29] est un des
+plus beaux spécimens de l'art carolingien. Les lettres ornées, dont
+beaucoup sont sur fond de couleur, sont tout à fait anglo-saxonnes. Par
+contre, l'inspiration antique se fait jour dans le reste de
+l'ornementation; aux canons des évangiles, on remarque des animaux
+traités assez librement, mais copiés sur d'anciens modèles, et des
+mufles de lion; des chapiteaux des colonnes, les uns sont corinthiens,
+les autres formés d'entrelacs de couleur....
+
+De cette Bible on peut rapprocher la Bible de Glanfeuil (aujourd'hui à
+la Bibliothèque nationale), donnée à cette abbaye par le comte Roricon,
+gendre de Charlemagne, celle de Zürich, et surtout celle d'Alcuin,
+conservée au Musée Britannique. L'attribution à Alcuin de la confection
+de ce dernier volume est fondée sur une pièce de vers dans laquelle ce
+célèbre écrivain se nomme et nomme Charlemagne. Les peintures et les
+ornements rappellent tout à fait la Bible de Charles le Chauve; même
+imitation de l'art antique, avec un certain mélange d'ornements
+anglo-saxons.
+
+[Illustration: L'empereur Lothaire.]
+
+L'Évangéliaire de Lothaire, exécuté par Sigilaus aux frais de ce prince,
+et offert par ce dernier à Saint-Martin de Tours, est encore un
+magnifique exemple de ce que savaient faire les calligraphes du IXe
+siècle. Même mélange des deux arts, mais ici l'art antique l'emporte.
+L'art anglo-saxon a fourni cependant une partie des dessins
+d'encadrement et des lettres ornées, dont beaucoup sont cerclées de ces
+lignes ou de ces points rouges, affectionnés des scribes d'outre-Manche.
+C'est dans ce manuscrit que figure le célèbre portrait de l'empereur
+Lothaire, si souvent reproduit.
+
+Un moine de Marmoutier, Adalbaldus, qui vivait au milieu du IXe
+siècle, est l'auteur de plusieurs volumes également remarquables. Citons
+seulement le célèbre Sacramentaire d'Autun, exécuté sous l'abbatiat de
+Ragenarius (vers 845). On y remarque des bandes pourprées chargées
+d'ornements ou de lettres capitales, des encadrements à entrelacs, des
+bustes à l'antique, les signes du zodiaque, des camées, des médailles.
+M. Delisle, grâce à une comparaison attentive, a montré que les mêmes
+motifs ornementaux se retrouvent dans ce beau volume, dans la grande
+Bible du comte Vivien et dans celle de Glanfeuil[30].
+
+Une école voisine de Paris, celle d'Orléans, créée et organisée par le
+poète-évêque Théodulfe, s'est également illustrée par des travaux de
+haute valeur à tous égards. C'est là, semble-t-il, qu'a été achevée la
+revision des Livres saints, entreprise par l'école du palais, et nous
+avons deux manuscrits frères sortis des ateliers de cette école. L'un
+est aujourd'hui à Paris, l'autre, tellement semblable au premier qu'on
+dirait deux exemplaires d'un même ouvrage imprimé, appartient à l'évêché
+du Puy. Dans ces volumes, écrits soit à Orléans même, soit à
+Saint-Benoît-sur-Loire, on a tenu avant tout à employer une écriture
+élégante et d'une grande finesse; pour l'ornementation, le scribe s'est
+contenté de quelques feuillets de pourpre avec lettres d'or (le psautier
+et les évangiles sont en argent sur pourpre), de grands cadres avec
+colonnes pour l'_ordo librorum_ et les canons des évangiles, enfin de
+belles initiales, fort sobres d'ailleurs. Tels qu'ils sont, ces deux
+volumes sont dignes d'un roi, et font le plus grand honneur à la science
+et au bon goût des disciples de Théodulfe[31]....
+
+ * * * * *
+
+[Illustration: Reliure du Psautier de Charles le Chauve.]
+
+La plupart des riches manuscrits carolingiens, principalement les
+volumes liturgiques, étaient à l'origine revêtus de somptueuses
+reliures; beaucoup ont péri, soit enlevées par des mains profanes, soit
+remplacées par des enveloppes plus modernes. Généralement ces reliures
+consistaient en plaques de métal, argent ou or, appliquées sur une
+planche épaisse de bois, ou en lamelles d'ivoire ciselées ou sculptées.
+Mais ces reliures précieuses ont souvent été refaites; souvent aussi,
+dès le IXe siècle, on a utilisé des morceaux plus anciens,
+principalement des ivoires; il serait donc téméraire de conclure, _a
+priori_, de l'âge du volume à celui de l'enveloppe qui le couvre.
+
+L'un des meilleurs exemples à citer est la reliure du Psautier de
+Charles le Chauve à la Bibliothèque nationale. Sur l'un des plats figure
+David implorant l'assistance de Dieu contre ses ennemis (Ps. 35). Le
+centre de la composition est occupé par un ange assis sur un trône; dans
+le registre supérieur figure le Christ glorieux entouré de six saints.
+L'autre plat, que nous donnons ci-contre, représente l'entrevue du
+prophète Nathan et de David, et l'apologue du riche et du pauvre. Le
+choix des sujets permet d'affirmer que nous avons ici la reliure même
+exécutée pour ce beau manuscrit.
+
+A. MOLINIER, _Les manuscrits_, Paris, Hachette, 1892,
+in-16. _Passim._
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA FÉODALITÉ
+
+ PROGRAMME.--_Démembrement de la France en grands fiefs. Avènement
+ des Capétiens._
+
+ _Le régime féodal: l'hommage, le fief, le château, le serf; la
+ trêve de Dieu.--La Chevalerie._
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ Les principaux livres relatifs aux =origines du régime féodal= ont
+ été indiqués déjà, à propos des institutions et de l'histoire
+ sociale des temps mérovingiens et carolingiens (ch. II, VI).--Nous
+ n'indiquons ici que les ouvrages qui traitent des =institutions
+ féodales= et de l'évolution historique du régime féodal =depuis le
+ Xe jusqu'au XIVe siècle=.
+
+ L'article «Féodalité», publié par M. Ch. Mortet dans le t. XVII de
+ la _Grande Encyclopédie_ (et à part), est une esquisse d'ensemble,
+ de même que le remarquable chapitre de M. Ch. Seignobos, «Le régime
+ féodal», dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_,
+ précitée, II (1893), p. 1-64. Il n'y en a pas beaucoup d'autres.
+ Comme les états féodaux ne se sont pas formés de la même façon dans
+ toute l'Europe, comme l'organisation féodale eut, au moyen âge,
+ suivant les lieux, des formes très diverses, il est naturel que
+ l'on ait écrit plutôt sur les formes régionales du régime que sur
+ le régime en général.
+
+ Sur les institutions féodales =en France=, on trouvera dans plusieurs
+ «Manuels» récents une bonne doctrine et des renseignements
+ bibliographiques en abondance:--E. Glasson, _Histoire du droit et
+ des institutions de la France_, t. IV, Paris, 1891, in-8º;--A.
+ Luchaire, _Manuel des institutions françaises. Période des
+ Capétiens directs_, Paris, 1892, in-8º;--P. Viollet, _Précis de
+ l'histoire du droit français_, Paris, 1893, in-8º, 2e éd.; et
+ _Histoire des institutions politiques et administratives de la
+ France_, I, Paris, 1890, in-8º.--M. J. Flach est l'auteur d'un
+ grand ouvrage (_Les origines de l'ancienne France_, I. _Le régime
+ seigneurial_, Paris, 1886, in-8º; II. _Les origines communales, la
+ féodalité et la chevalerie_, Paris, 1893, in-8º), dont la lecture
+ est instructive, mais difficile.--Cf. A. Longnon, _Atlas historique
+ de la France_, texte, 3e livr., Paris, 1889, in-8º.
+
+ Les institutions féodales variaient, non seulement d'un royaume à
+ l'autre, mais de fief à fief. Parmi les monographies locales,
+ quelques-unes ont de la valeur.--Consulter, pour la =Normandie=: L.
+ Delisle, dans la _Bibliothèque de l'École des chartes_, t. X, XI et
+ XIII, et E. A. Freeman, _The history of the norman conquest of
+ England_, t. Ier, Oxford, 1870, in-8º.--Pour la =Bourgogne=: Ch.
+ Seignobos, _Le régime féodal en Bourgogne jusqu'en 1360_, Paris,
+ 1883, in-8º; et E. Petit, _Histoire des ducs de Bourgogne de la
+ race capétienne_, t. I à V, Paris, 1885-1894, in-8º.--Pour le
+ =Languedoc=: A. Molinier, dans l'_Histoire générale de Languedoc_, t.
+ VII, Toulouse, 1879, in-8º.--Pour la =Flandre=: L.-A. Warnkönig,
+ _Histoire de la Flandre et de ses institutions civiles et
+ politiques jusqu'à l'année 1305_, Bruxelles, 1835-1864, 5 vol.
+ in-8º.--Pour la =Champagne=: H. d'Arbois de Jubainville, _Histoire
+ des ducs et comtes de Champagne_, Troyes, 1859-1865, 7 vol.
+ in-8º.--Pour la =Bretagne=: A. de Courson, _La Bretagne du Ve au
+ XIIe siècle_, Paris, 1863, in-4º; et A. de la Borderie, _Essai
+ sur la géographie féodale de la Bretagne_, Rennes, 1889,
+ in-8º.--Pour la =Lorraine=, E. Bonvalot, _Histoire du droit et des
+ institutions de la Lorraine et des trois Évêchés_, Paris, 1895,
+ in-8º.--Etc.
+
+ Sur le =régime féodal en Allemagne=, en général: G. Waitz, _Deutsche
+ Verfassungsgeschichte_, t. V (2e éd., 1893) à VIII;--K.
+ Lamprecht, _Deutsche Geschichte_, t. III, Berlin, 1892, in-8º. Cet
+ ouvrage de vulgarisation, que l'on paraît tenir en Allemagne pour
+ un des chefs-d'œuvre de l'historiographie contemporaine, a été
+ exactement apprécié par G. v. Below dans l'_Historische
+ Zeitschrift_, LXXI, 465.
+
+ Pour l'histoire du =régime féodal en Angleterre= voir la
+ Bibliographie du ch. XII.
+
+ La =chevalerie=, telle qu'elle était en France, a été étudiée,
+ d'après les chansons de geste, par L. Gautier (_La Chevalerie_,
+ Paris, 1890, in-4º, 2e éd.).--M. P. Guilhiermoz prépare un
+ travail nouveau sur l'histoire des institutions
+ chevaleresques.--Comparez, pour l'Allemagne: Alwin Schultz, _Das
+ höfische Leben zur Zeit der Minnesinger_, Leipzig, 1889, 2 vol.
+ in-8º, 2e éd.;--K. H. Roth v. Schreckenstein, _Die Ritterwürde
+ und der Ritterstand_, Freiburg i. B., 1886, in-8º;--et le livre
+ élémentaire d'O. Henne am Rhyn, _Geschichte des Rittertums_,
+ Leipzig, 1893, in-8º.
+
+ Les institutions pour la paix (=trêve de Dieu=, etc.) ont été
+ étudiées par E. Semichon (_La paix et la trêve de Dieu_, Paris,
+ 1869, in-8º, 2e éd.), et mieux par L. Huberti (_Gottesfrieden
+ und Landfrieden. Rechtsgeschichtliche Studien_, I. _Die
+ Friedensordnungen in Frankreich_, Ansbach, 1892, in-8º). Voir
+ aussi L. Weiland, dans la _Zeitschrift für Savigny-Stiftung_, t.
+ XIV.
+
+ Voir, plus bas, la Bibliographie de l'histoire des populations
+ rurales (ch. X), celle de l'histoire des mœurs en général et
+ celle de l'architecture militaire au moyen âge (ch. XIV).
+
+
+
+
+I.--L'AVÈNEMENT DE LA TROISIÈME DYNASTIE.
+
+
+C'est dans l'histoire du développement territorial et politique de la
+maison de Robert le Fort au Xe siècle qu'il faut chercher
+l'explication principale du changement de dynastie accompli en 987. Mais
+on risquerait de se méprendre singulièrement sur le caractère véritable
+de cette révolution et de la monarchie qui en est sortie si l'on
+n'essayait, au préalable, de déterminer la nature exacte du pouvoir que
+les princes robertiniens du Xe siècle, rois ou ducs, Eude, Robert,
+Raoul, ont réussi à élever contre l'autorité des derniers Carolingiens.
+
+La plupart des historiens se sont attachés à faire ressortir
+l'opposition tranchée des deux dynasties qui se disputaient l'influence
+souveraine et le titre de roi. Ils se plaisent à les représenter comme
+personnifiant des principes et des systèmes politiques absolument
+différents. Pour eux, les Robertiniens, possesseurs de la terre,
+symbolisent l'idée féodale, l'hérédité des fiefs, le morcellement de la
+souveraineté, l'indépendance à l'égard du pouvoir central. Ce sont, de
+plus, des Neustriens, les représentants véritables de la nationalité
+française et de la race celto-latine, les chefs naturels du mouvement
+qui tend à briser définitivement l'unité carolingienne en séparant pour
+toujours les Francs occidentaux de ceux qui habitent au delà du Rhin.
+S'ils ont pu triompher de leurs adversaires, c'est qu'ils étaient à la
+fois princes féodaux et nationaux. Les Carolingiens, au contraire, plus
+allemands que français, auraient personnifié les idées romaines et
+impériales, le principe de la concentration des pouvoirs publics,
+l'amour de l'unité, la haine du particularisme et des institutions
+féodales. De cette antithèse perpétuelle entre les deux maisons et les
+deux principes résulte le puissant intérêt qui s'attache à la lutte
+engagée, pendant plus d'un siècle, entre les Robertiniens et les
+derniers descendants de Charlemagne.
+
+Une semblable manière de présenter les faits ne donne point le sens
+exact de la réalité. On aurait dû remarquer qu'en fait Eude, Robert
+Ier et Raoul, seigneurs féodaux élevés à la dignité royale au mépris
+des droits carolingiens, ont compris et exercé la royauté absolument de
+la même manière que Charles le Simple, Louis d'Outremer et Lothaire. Ils
+ont manifesté les mêmes prétentions et les mêmes tendances, pratiqué les
+mêmes procédés. En changeant de condition et en devenant rois, le
+marquis de Neustrie et le duc de Bourgogne subissaient fatalement les
+nécessités attachées à leur situation nouvelle. Ils héritaient des
+traditions et de la politique de leurs prédécesseurs, de même qu'ils
+revêtaient les mêmes insignes et copiaient dans leurs diplômes les
+formules de la chancellerie carolingienne.
+
+Les rois de la maison de Robert le Fort ont essayé, comme les
+Carolingiens, d'étendre le plus loin possible les limites de leur
+autorité. On les voit tous préoccupés de ramener sous la dépendance du
+pouvoir central les différentes parties du pays qui tendaient à s'en
+écarter et à conquérir l'autonomie. Il suffit de rappeler les efforts
+continus d'Eude et de Raoul pour maintenir le Midi dans l'obéissance, et
+leurs relations suivies avec les évêchés et les monastères des plus
+lointaines régions du Languedoc et de la Marche d'Espagne. Raoul, dans
+ses diplômes, prend toujours soin de s'intituler «roi des Français, des
+Aquitains et des Bourguignons». A ce point de vue, il serait difficile
+de trouver une différence appréciable entre la conduite des Robertiniens
+et celle des princes légitimes. Les uns et les autres paraissent avoir
+été pénétrés de la nécessité de conserver entre la France centrale et le
+reste du royaume, sinon des liens administratifs dont le mouvement
+féodal rendait le maintien de plus en plus difficile, au moins une
+apparence de cohésion et d'unité politique.
+
+D'autre part, tous les rois du Xe siècle, à quelque famille qu'ils
+appartinssent, ont cherché, dans une mesure qui varia avec leur pouvoir
+réel et la nature de leur tempérament, à maintenir, contre le
+développement croissant de la féodalité, les prérogatives de la
+puissance suprême. Ils n'ont point réussi à empêcher la transmission
+héréditaire des fiefs; tous se sont vus obligés de distribuer à leurs
+fidèles des bénéfices sur lesquels ils n'avaient pas grand espoir de
+pouvoir remettre la main; mais on ne voit pas qu'à cet égard les rois
+d'origine féodale aient agi autrement que les Carolingiens. Au
+contraire, s'il est un règne sous lequel le gouvernement royal ait paru
+vouloir réagir contre l'usurpation complète des bénéfices et des offices
+publics, ce fut sans contredit celui d'Eude. C'est précisément parce
+qu'il ne se montra pas toujours disposé à accepter sans conditions le
+principe de l'hérédité des fiefs, c'est parce qu'il essaya de résister
+aux exigences de l'aristocratie, qu'il s'aliéna, vers la fin de son
+règne, les mêmes chefs féodaux qui l'avaient élu. Charles le Simple dut
+principalement la couronne a ce mécontentement des grands.
+
+La théorie qui consiste à voir partout des oppositions de race ne
+saurait être admise davantage quand on veut expliquer la lutte des
+Robertiniens et des Carolingiens, le succès des premiers et la chute des
+seconds. S'il est vrai que la possession de Paris, de Tours et des plus
+riches parties de la France centrale a pu contribuer à mettre en vue les
+descendants de Robert le Fort, il est cependant inexact de faire de
+ceux-ci les représentants exclusifs de la nationalité française, et des
+Carolingiens la personnification de l'élément germanique. Depuis la
+constitution du royaume des Francs occidentaux au profit de Charles le
+Chauve, les descendants de Charlemagne qui ont exercé le pouvoir à l'est
+de la Meuse ont été considérés par leurs contemporains comme des rois
+tout aussi français et nationaux que les chefs neustriens, leurs
+adversaires. Si les Robertiniens avaient exclusivement représenté les
+aspirations de la race celto-latine et la haine de l'étranger, leurs
+relations avec la Germanie auraient été fort différentes. Sur ce terrain
+encore, leur politique est exactement la même que celle des
+Carolingiens. Ils ont recherché encore plus que leurs rivaux la
+protection des rois allemands. Il n'y a point de prince neustrien, roi
+ou duc, qui n'ait conclu alliance avec les souverains de la Germanie.
+Hugue Capet se trouvait même, par sa mère, le proche parent des rois
+saxons.
+
+Ainsi ce n'est ni comme rois _féodaux_ ni comme rois _nationaux_ que les
+Robertiniens ont été élevés à la dignité suprême par le clergé et les
+seigneurs français du Xe siècle. D'autre part, la monarchie fut, sous
+la direction d'Eude, de Robert et de Raoul, exactement ce qu'elle était
+quand elle appartenait aux descendants de Charlemagne.
+
+A quoi donc attribuer la chute de la dynastie légitime et pourquoi le
+pouvoir monarchique fut-il définitivement transmis, en 987, à l'héritier
+de Robert le Fort?
+
+Les derniers Carolingiens n'ont point succombé par défaut d'activité et
+d'énergie. On abandonne aujourd'hui la vieille légende qui, partant
+d'une analogie peu fondée entre la décadence mérovingienne et la période
+finale de la seconde dynastie, appliquait à tort aux successeurs de
+Charles le Simple le titre de rois fainéants. Louis d'Outremer, Lothaire
+et même Louis V ont déployé des ressources d'esprit qui leur auraient
+assuré le succès, si le succès eût été possible. Mais ils portaient le
+poids des fautes commises par leurs ancêtres et de la situation
+désespérée qui leur avait été laissée en héritage.... Les Carolingiens,
+ruinés, n'ayant plus ni propriétés ni vassaux, avaient en quelque sorte
+perdu pied dans le torrent féodal qui emportait tout. Ils furent donc
+entraînés par le courant. Au contraire, les héritiers de Robert le Fort,
+qui tenaient au sol par de fortes attaches, restèrent debout. C'est
+précisément parce que le duc des Francs possédait ce qui faisait défaut
+aux héritiers de Charlemagne, [la richesse territoriale], que la
+révolution dynastique de 987 a pu s'accomplir au profit des
+Robertiniens.
+
+Mais si la qualité de grand propriétaire fut la _condition_ nécessaire
+de l'élévation au trône du dernier Robertinien, il faut chercher
+ailleurs la _cause_ essentielle des événements de 987.
+
+Ce changement dynastique était-il, comme on l'a dit, une conséquence
+directe de l'état de choses créé par le triomphe de la féodalité?
+[Certainement non]. A ne suivre que leur propre inclination, les grands
+propriétaires de fiefs qui conférèrent la couronne à Hugue se seraient
+très bien passés de l'autorité supérieure qu'ils plaçaient ainsi
+au-dessus de leur tête.--L'élection du Capétien prouve combien était
+encore puissante la tradition romaine d'unité et de centralisation
+réalisée par les institutions impériales, reprise et continuée presque
+sous la même forme par la royauté à demi ecclésiastique des Mérovingiens
+et des Austrasiens. Cette tradition restait vivace à la fin du Xe
+siècle, au moment même du plein épanouissement d'un régime dont les
+tendances étaient tout opposées. Sans doute il est légitime de dire que
+la puissance de la maison robertinienne et son succès définitif ont été
+un des résultats du développement même de la féodalité. L'avènement de
+Hugue Capet, chef d'une grande famille seigneuriale, était l'indice
+certain de la prépondérance du nouvel ordre social et politique. Mais si
+la féodalité a fait la fortune des descendants de Robert le Fort et les
+a désignés au choix de la nation, ce n'est point elle qui rendait
+nécessaire le renouvellement de la royauté en faveur d'une troisième
+dynastie.--C'est à l'Église, dépositaire de la tradition romaine et
+monarchique, qu'est due l'élection de Hugue Capet. C'est l'Église,
+représentée par trois hautes personnalités gagnées aux intérêts
+neustriens, l'archevêque de Reims Adalbéron, son secrétaire et
+conseiller Gerbert, et l'évêque d'Orléans Arnoul, qui a tout préparé et
+tout conduit.
+
+L'avènement de Hugue Capet a été, avant tout, un fait ecclésiastique. En
+prenant définitivement possession de la royauté, les Robertiniens,
+princes féodaux, se plaçaient au-dessus et en dehors du régime qui avait
+fait leur force. Lorsque l'archevêque Adalbéron dit aux grands réunis à
+Senlis: «Il faut chercher quelqu'un qui remplace le défunt roi Louis
+dans l'exercice de la royauté, de peur que l'État, privé de son chef, ne
+soit ébranlé et ne périclite,» il ne s'agissait point alors de compléter
+la hiérarchie féodale. L'État dont il est question ici n'est autre que
+l'ancienne monarchie romaine et ecclésiastique, telle que l'a toujours
+entendue l'épiscopat. C'est là l'institution politique dont Adalbéron et
+tout le clergé désiraient si ardemment le maintien: celle que, par la
+volonté de l'Église et l'assentiment de quelques hauts barons, Hugue
+Capet et ses successeurs recevaient mission de perpétuer et de
+transmettre aux siècles futurs.
+
+ * * * * *
+
+[Illustration: Sceau de Henri Ier.]
+
+De ces considérations découle l'idée qu'on doit se faire, à notre sens,
+de la royauté de Hugue Capet. Par sa nature et ses traits essentiels,
+cette royauté ne fait que continuer celle de l'ère carolingienne. Le duc
+des Francs la recevant en principe telle que l'avaient possédée ses
+prédécesseurs, avec les mêmes prérogatives et les mêmes tendances, n'a
+en somme rien fondé de nouveau.--Du moins est-ce ainsi que les premiers
+Capétiens eux-mêmes envisagèrent leur situation, aussitôt qu'ils eurent
+pris possession de la dignité royale. Ils sentaient que leur avènement
+ne constituait pas un état de choses nouveau et qu'ils représentaient
+simplement, après les Carolingiens, un système politique dont l'origine
+remontait aux premiers temps de la monarchie franque. Sacrés par
+l'Église, ils ne cessèrent de se considérer comme les héritiers
+légitimes des deux dynasties qui avaient précédé la leur. L'opinion
+générale, en somme, n'était point contraire à cette manière de voir,
+malgré la lenteur que mirent quelques provinces du Midi à les
+reconnaître et les rancunes de certains princes féodaux. L'affirmation
+de quelques chroniqueurs très postérieurs à l'avènement de Hugues Capet,
+suivant laquelle ce roi, doutant lui-même de son droit, se serait
+abstenu de porter la couronne, est absolument inacceptable. Ce fait est
+inconciliable avec ce que nous apprennent les monuments contemporains
+authentiques et notamment les diplômes royaux. On y voit Hugue Capet et
+ses successeurs rappeler, à chaque instant, le souvenir de _leurs
+prédécesseurs_ carolingiens et mérovingiens, se proclamer les
+continuateurs de leur politique et les exécuteurs de leurs capitulaires
+et de leurs décrets. Le premier Capétien est naturellement le plus
+attentif à constater les liens qui unissent son gouvernement à ceux qui
+l'ont précédé; mais ses descendants n'y manquent pas non plus. La
+diplomatique royale du XIe siècle présente, pour l'expression de ce
+fait, les formules les plus précises et les plus variées: «Suivant la
+coutume de nos prédécesseurs», dit Hugue Capet dans un diplôme de 987
+pour l'abbaye de Saint-Vincent de Laon; et dans un diplôme de Henri
+Ier pour l'abbaye de Saint-Thierri de Reims, on lit: «_Regum et
+imperatorum quibus cum officio tum dignitate successimus..._»
+
+A. LUCHAIRE, _Histoire des institutions monarchiques de la
+France sous les premiers Capétiens_, t. Ier, Paris.
+A. Picard, 1891, 2e éd. _Passim._
+
+
+
+
+II.--LA CHEVALERIE.
+
+
+La Chevalerie s'est développée au moyen âge dans toute l'Europe
+parallèlement à la féodalité avec laquelle elle a des liens
+nombreux.--Les origines de cette institution sont complexes et
+certainement très lointaines. C'est avec raison, selon nous, qu'on a
+rappelé, à propos de l'entrée dans la Chevalerie, l'ancienne coutume
+germanique, signalée par Tacite (_Germanie_, c. 13), de la remise
+solennelle des armes au jeune Germain, à l'âge où il peut devenir un
+guerrier.... Les chroniqueurs racontent la cérémonie dans laquelle
+Charlemagne ceignit solennellement l'épée à son fils Louis, âgé de
+treize ans (791) et celle où celui-ci, devenu empereur à son tour, remit
+en 838 les «armes viriles» à son fils Charles parvenu à l'âge de seize
+ans. Mais ce qui a dû contribuer plus que toute autre chose à la
+formation, au développement et à l'organisation de la chevalerie, c'est
+la transformation profonde que paraît avoir subie l'organisation
+militaire vers le milieu du VIIIe siècle. Jusqu'alors l'infanterie
+avait été la force principale des armées germaniques, les cavaliers ne
+s'y rencontraient qu'à l'état d'exception; depuis lors la cavalerie
+prend un rôle prépondérant qu'elle gardera jusqu'à la fin du moyen âge;
+elle devient la force principale sinon unique de l'armée. Dans la langue
+de l'époque, le mot latin _miles_ continue à désigner le guerrier à
+cheval, mais en français on l'a toujours appelé _chevalier_: au moment
+où naît la langue française, le noble ne sert plus qu'à cheval; la
+chevalerie a déjà un commencement d'organisation. Pendant la première
+période de la féodalité, le chevalier est donc le cavalier en âge de
+porter les armes et assez riche pour s'équiper à ses frais, ce qui
+implique qu'il appartenait à la noblesse héréditaire ou qu'il avait reçu
+un de ces bénéfices militaires devenus des fiefs. Les éperons sont
+l'attribut essentiel du chevalier. D'après l'ancien droit scandinave,
+qu'il est à propos de rapprocher ici des usages féodaux, quiconque
+pouvait entrer dans la caste des privilégiés pourvu qu'il eût un cheval
+valant au moins quarante marcs, une armure complète et qu'il justifiât
+d'une fortune suffisante pour satisfaire à cette charge. En France même
+la chevalerie n'a jamais constitué une caste absolument fermée. Sans
+doute, l'aptitude personnelle à être chevalier était caractéristique de
+la noblesse; cependant en principe, tout chevalier pouvait créer un
+chevalier; dans certains pays, dans le midi de la France
+particulièrement, on passait assez facilement de la roture à la
+chevalerie, et les exemples de vilains armés chevaliers sont assez
+nombreux dans l'histoire. Plus tard, au XIIIe siècle, les rois de
+France prétendirent défendre à leurs vassaux, et même aux grands
+feudataires, de conférer la chevalerie à des non nobles, mais ils n'y
+réussirent jamais complètement. Par contre il était d'usage que tous les
+nobles devinssent chevaliers; des ordonnances royales du XIIIe siècle
+convertirent même cet usage en loi positive et y donnèrent une sanction
+en punissant d'amende les écuyers nobles qui n'avaient pas reçu la
+chevalerie à vingt-quatre ans accomplis.
+
+[Illustration: Un chevalier du XIe siècle, d'après la tapisserie de
+Bayeux.]
+
+Le développement de la féodalité au cours du XIe siècle et
+particulièrement l'ensemble des relations féodales contribuèrent à
+fixer, à régulariser et à organiser l'institution de la chevalerie. Elle
+constitua pendant toute cette période la cavalerie féodale et les
+devoirs des chevaliers furent précisément ceux qui résultaient de leur
+situation de vassaux ou de suzerains, auxquels s'ajouta ce sentiment
+particulier de l'honneur que l'on appela par la suite précisément
+l'honneur chevaleresque. La bravoure, la fidélité, la loyauté, furent
+alors les qualités essentielles du chevalier. Les croisades, où se
+rencontrèrent et se mêlèrent les armées féodales de toute l'Europe, y
+ajoutèrent bientôt des caractères nouveaux. Par elles, la chevalerie
+devint en même temps plus chrétienne et plus universelle; ce fut comme
+une vaste affiliation de tous les gentilshommes de la chrétienté, ayant
+ses règles et ses rites. Aux anciennes obligations d'être fidèle à son
+seigneur et de le défendre contre ses ennemis s'en sont ajoutées de
+nouvelles qui ont pris bientôt le premier rang: défendre la chrétienté,
+protéger l'Église, combattre les infidèles. C'est cette chevalerie que
+nous font connaître la plupart de nos chansons de geste. Sous le nom de
+Charlemagne, de Roland, de Renaud et de tous les héros de l'époque
+carolingienne, c'est la société chevaleresque du XIIe siècle qu'elles
+nous montrent avec une exactitude et une fidélité que confirment toutes
+les sources historiques.
+
+A cette époque, tout fils de gentilhomme se prépare dès l'enfance à
+devenir chevalier: à sept ans, au sortir des mains des femmes, il est
+envoyé à la cour d'un baron, souvent du suzerain de son père et parfois
+du roi, où il est damoiseau (_domicellus_) ou valet (_vassaletus_). Il
+remplit en cette qualité des fonctions domestiques, ennoblies par le
+rang des personnages qu'il sert, et en même temps reçoit l'instruction
+et l'éducation que comporte sa naissance. Plus tard, il devient écuyer
+(_armiger_) et à ce titre est attaché au service personnel d'un
+chevalier, qu'il accompagne à la chasse, dans les tournois, à la guerre.
+Il complète ainsi son éducation militaire jusqu'à ce qu'il soit en âge
+d'être fait chevalier. L'âge de la chevalerie a beaucoup varié. Il y a
+des exemples d'enfants armés chevaliers à dix ou onze ans; on se
+rappelle qu'à douze ans, sous les Carolingiens, on prêtait au souverain
+le serment de fidélité. Très fréquemment c'est à quinze ans qu'on
+entrait dans la chevalerie; c'était l'âge de la majorité chez les
+Germains, et pendant tout le moyen âge, c'est lorsque son fils aîné
+atteignait l'âge de quinze ans que le seigneur pouvait requérir l'aide
+de chevalerie. Toutefois, il y eut tendance à reculer jusqu'à vingt et
+un ans, c'est-à-dire jusqu'à l'époque de la majorité, l'âge de l'entrée
+dans la chevalerie.
+
+[Illustration: Un adoubement d'après le ms. fr. 782 de la Bibl. nat.
+(XIIIe siècle).]
+
+Le plus souvent la date de la cérémonie, de l'_adoubement_ (c'est le
+terme technique), était choisie et fixée d'avance; elle coïncidait
+d'ordinaire avec une grande fête de l'Église; mais souvent aussi on
+créait des chevaliers à l'improviste, sur le champ de bataille, après
+des actions d'éclat, ou même avant la bataille, au moment d'engager
+l'action.
+
+Au commencement et jusqu'au milieu du XIIe siècle, la cérémonie est
+encore très simple: elle consiste essentiellement dans la remise des
+armes au jeune écuyer, par un chevalier. On s'adressait pour cela à un
+puissant baron, à son suzerain, au roi; souvent le père tenait à adouber
+lui-même son fils; les Espagnols s'armaient eux-mêmes. La scène se
+passait le plus souvent sur le perron du château, en présence de la
+foule assemblée. Le parrain ou les parrains, car souvent on en requérait
+plusieurs, revêtaient le candidat du haubert et du heaume, lui
+ceignaient l'épée, lui chaussaient les éperons dorés, après quoi l'un
+d'eux lui donnait la _colée_; il faut entendre par là un formidable coup
+de la paume de la main assené sur la nuque. Quand les mœurs
+s'adoucirent, on la remplaça par l'_accolade_, un simple attouchement,
+quelques coups du plat de l'épée ou même un baiser. En quoi faisant on
+adressait au nouveau chevalier quelques paroles très brèves, souvent ces
+deux mots seuls: «Sois preux.» Le cheval était tenu en main au bas du
+perron; aussitôt armé, le chevalier devait l'enfourcher sans s'aider de
+l'étrier et courir un _eslai_, c'est-à-dire faire un temps de galop.
+Après quoi il lui restait encore à courir une _quintaine_. On appelait
+ainsi une sorte de jeu ou plutôt d'épreuve qui consistait à s'escrimer à
+cheval contre une espèce de mannequin armé d'un haubert ou d'un heaume.
+
+Ainsi qu'on le voit, le rituel de l'adoubement était, au début, tout
+militaire et très simple. Il se compliqua plus tard. Il s'y ajouta
+d'abord des cérémonies religieuses, telles que la veillée des armes dans
+l'église, la bénédiction de l'épée, une messe solennelle; peu à peu, la
+cérémonie devint de plus en plus ecclésiastique: l'ancien adoubement se
+transforma en une espèce de sacrement administré par l'évêque; ce fut
+l'évêque qui fit les chevaliers, leur ceignit l'épée, leur donna
+l'accolade et leur adressa un sermon sur leurs devoirs. Sous le titre de
+_Benedictio novi militis_ d'anciens pontificaux nous ont conservé tout
+le rituel, toute la liturgie de ces cérémonies. Plus tard encore, il s'y
+ajouta tout un développement symbolique et mystique très compliqué et
+très raffiné, des jeûnes, des veillées, des confessions et des
+communions préparatoires, le bain symbolique au sortir duquel le
+néophyte était revêtu de vêtements de couleurs allégoriques. C'est le
+rituel du XVe siècle, celui qu'ont seul connu pendant longtemps les
+historiens de la chevalerie.
+
+[Illustration: Geoffroy Plantagenet, d'après une plaque émaillée. (Musée
+du Mans.)]
+
+Dès la fin du XIIe siècle, en effet, sous l'influence du
+développement de la civilisation, sous l'influence aussi des romans de
+la Table ronde, l'idéal chevaleresque s'était peu à peu sensiblement
+modifié. A l'ancienne cavalerie féodale, encore barbare et violente,
+mais singulièrement virile et propre à développer toutes les qualités du
+gentilhomme, se substituait peu à peu une chevalerie galante et amollie
+où les belles manières remplaçaient les brutalités héroïques, où la
+témérité, l'imprudence et parfois l'extravagance tenaient lieu du
+courage véritable. C'est la chevalerie d'aventures, mise en honneur par
+ces romans si répandus depuis le XIIIe siècle, dont l'_Orlando_ de
+l'Arioste et plus tard le _Don Quichotte_ sont de merveilleuses et
+cruelles parodies. Au lieu des récits épiques des vieilles chansons de
+geste, ces romans nous montrent toujours quelque beau chevalier partant,
+à travers des pays merveilleux, à la recherche des aventures, faisant
+des vœux extravagants, mettant son point d'honneur à tenir des
+serments futiles, allant de tournois en tournois, portant aux plus
+hardis des défis insolents, vainqueur des plus braves grâce à des
+talismans, arrêté par des enchantements, délivré par quelque belle
+princesse pour l'amour de laquelle il fait de nouveaux vœux, retourne
+à de nouvelles aventures et à de nouveaux combats.
+
+Les tournois qui, pendant la première période, avaient été l'image de la
+guerre et une rude préparation au métier des armes, devinrent la
+principale occupation des chevaliers; mais loin de préparer à la guerre,
+ces fêtes brillantes et fastueuses, qui en différaient de plus en plus,
+en écartèrent plutôt la noblesse dont elles devinrent l'occupation
+principale et qu'elles contribuèrent à ruiner. Le luxe inouï qu'on
+déploya dans ces fêtes, les prodigalités auxquelles elles conduisirent
+eurent même cette conséquence singulière d'introduire dans la guerre des
+idées de profit et de lucre: les chevaliers en vinrent à combattre pour
+faire des prisonniers et leur demander ensuite de grosses rançons. Telle
+était la chevalerie, aussi imprudente et malhabile que brillante, qui
+fut pendant la guerre de Cent ans la cause de tous les revers de la
+France. Le XIIe siècle avait marqué l'apogée de l'institution, les
+symptômes de décadence s'étaient manifestés au cours du XIIIe siècle,
+le XIVe et le XVe siècle marquent le terme de la décadence et de
+la décrépitude. Il y eut bien, au XVIe siècle, sous la
+personnification de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, une
+tentative de renaissance chevaleresque, mais ce ne fut qu'une apparence:
+les destinées de la chevalerie étaient dès lors accomplies et les formes
+qui persistèrent quelque temps encore n'en furent plus que de vaines
+survivances.
+
+A. GIRY, «Chevalerie», dans la _Grande Encyclopédie_
+(H. Lamirault, éditeur), t. X.
+
+
+
+
+III.--LA FÉODALITÉ EN LANGUEDOC.
+
+
+La transformation du bénéfice viager en fief irrévocable s'opéra, dans
+le Midi, de l'an 900 à l'an 950; passé cette date, la féodalité est
+constituée.
+
+En Languedoc, bien des ennemis attaquèrent de bonne heure le régime
+féodal: le droit germanique, origine principale de ce régime, est dès le
+XIe siècle battu en brèche par le droit romain, droit coutumier des
+anciens habitants du pays depuis près de mille ans; l'Église, qui a dû
+entrer dans ce cadre étroit de terres et de personnes superposées, finit
+par en échapper et se constitue une existence indépendante; enfin, à
+partir du XIIe siècle, les bourgeois des villes, enrichis par le
+commerce et par l'industrie, réclament des libertés et fondent au milieu
+des seigneuries de véritables républiques. Ajoutons encore la royauté
+qui, toute-puissante dans le Midi dès la fin du XIIIe siècle,
+transforma rapidement ce régime décrépit.
+
+ * * * * *
+
+On reconnaît généralement dans le nord de la France deux espèces de
+propriétés féodales: le _fief_ et la _censive_, l'un ne devant que des
+services honorables, l'autre payant un cens en argent et des redevances
+en nature. Il est difficile d'admettre que cette distinction ait existé
+dans le Midi, où le _fief_, dans plus d'un cas, avait à payer des
+redevances pécuniaires, tandis que les censitaires n'étaient point
+exempts, aussi généralement qu'on le suppose, du service militaire; les
+bourgeois, les vilains eux-mêmes y étaient astreints; et dans les villes
+neuves de la Marche d'Espagne, le suzerain se réservait spécialement
+l'_ostis_ et la _cavalcata_ sur tous les habitants des nouveaux
+villages.
+
+Mais on peut distinguer au moins deux espèces de fiefs: à l'origine le
+fief semble être le bénéfice devenu héréditaire; plus tard c'est une
+concession à titre onéreux. On donna en fief des terres, des droits
+utiles, pour assurer la culture des unes, la perception des autres; ce
+fut tout un système d'administration. C'est ainsi qu'il y avait en
+Rouergue un _fevum sirventale_; le vassal est le _serviens_, le sergent
+du suzerain, il perçoit ses revenus et veille sur ses intérêts. Nous
+voyons encore concéder à titre de fiefs des droits de péage, des salles
+basses dans un château, des églises, des revenus ecclésiastiques. Dès le
+milieu du XIe siècle, on devient feudataire en recevant du suzerain
+une somme d'argent: l'archevêque Guifred de Narbonne fit du vicomte de
+Béziers son vassal en lui donnant en fief héréditaire une certaine somme
+en deniers ou en denrées.
+
+La possession d'un fief, quel qu'il fût, imposait au feudataire des
+devoirs, dont les principaux étaient la prestation de l'hommage et du
+serment de fidélité, et le service militaire.
+
+ * * * * *
+
+I.--On appelle _hommage_ la reconnaissance due par le vassal à son
+seigneur; c'est la même chose que l'ancienne recommandation; le vassal
+s'avoue l'homme de son suzerain pour raison de tel ou tel fief, de tel
+ou tel domaine. La forme de l'hommage est, à l'origine, celle de
+l'ancienne recommandation; le vassal fléchit le genou, met ses mains
+dans celles du suzerain; ils échangent le baiser de paix.
+
+Les plus anciens actes d'hommage sont rédigés en un langage barbare,
+mélange de formes latines et de formes vulgaires (Xe, XIe siècle).
+Plus tard, dans les pays de Toulouse et de Carcassonne, la langue latine
+l'emporta; dès le commencement du XIIe siècle, les hommages prêtés au
+vicomte Bernard Aton de Carcassonne sont en latin. Dans le Languedoc
+oriental, au contraire, ce fut le provençal qui triompha, et, jusqu'au
+commencement du XIIIe siècle, les hommages rendus au seigneur de
+Montpellier furent rédigés en langue vulgaire, sauf la date et les noms
+des témoins qui furent écrits en latin.
+
+Quand un fief avait été partagé entre plusieurs enfants, à l'origine le
+fils aîné devait seul l'hommage. En 1269, Alphonse de Poitiers,
+renouvelant une ordonnance de Philippe Auguste, décida qu'à l'avenir
+chacun des copartageants devrait séparément l'hommage. Quand le fief
+était entre les mains d'une femme, le mari prêtait l'hommage au nom de
+celle-ci. Si le possesseur du fief était un mineur, son tuteur était
+astreint à sa place à toutes les obligations du vassal, mais le jeune
+feudataire devait renouveler personnellement l'hommage quand il avait
+atteint l'âge de chevalier.
+
+Le serment de fidélité se prêtait en même temps que l'hommage, et il
+était généralement énoncé dans le même acte. Il se prêtait sur les
+saints évangiles ou sur des reliques, les clercs se tenant debout devant
+le livre ou devant le reliquaire et récitant la formule la main sur la
+poitrine (_inspectis sacrosanctis evangeliis_), les laïques posant la
+main sur l'évangile ou sur la relique (_tactis sacrosanctis
+evangeliis_). Mais le serment de fidélité n'était pas toujours une
+conséquence directe de la recommandation [, comme l'était la prestation
+d'hommage]. En principe tout habitant libre d'une seigneurie devait ce
+serment au seigneur de la terre. On trouve dans le Languedoc des
+exemples fort anciens de serments prêtés par tous les hommes libres
+d'une seigneurie. En 1107, par exemple, les bourgeois de Carcassonne
+jurèrent au vicomte Bernard Aton de lui être fidèles, de ne point le
+tromper, de ne point lui nuire, de le secourir contre quiconque
+essayerait de lui enlever la ville. Rappelons que l'Église imposa aussi
+l'obligation du serment à tous les fidèles, quand, dans ses conciles
+provinciaux, elle eut organisé la _paix de Dieu_.
+
+II.--Des obligations qui incombaient au vassal le service militaire
+était, à tous les points de vue, la plus importante. Ce fut elle qui
+donna à la féodalité son caractère de police guerrière et qui lui permit
+de créer un nouvel état social. A l'époque carolingienne, le service
+militaire n'était dû qu'au souverain, à celui auquel tous les sujets
+avaient prêté le serment de fidélité. Le _senior_ ne pouvait l'exiger de
+son _vassus_. Mais on comprend que les comtes et autres officiers royaux
+aient pu exiger pour eux-mêmes le service de guerre qu'ils demandaient
+aux fidèles de l'empereur pour celui-ci; ils sont restés les seuls
+représentants du pouvoir central; ils administrent le pays, et presque
+tous les hommes libres qui l'habitent sont devenus leurs recommandés. En
+outre, dans l'état où se trouve le pays, la fidélité due au seigneur
+comporte surtout la défense de sa vie, exposée tous les jours dans des
+aventures de grande route. Les guerres civiles, dès l'époque de Charles
+le Chauve, ravagent continuellement le Midi, et chaque homme puissant
+s'entoure de gens à lui qui l'aideront dans l'attaque et dans la
+défense. L'obligation pour le vassal de rendre à son seigneur le service
+militaire est donc une suite naturelle du serment de fidélité qu'il lui
+a prêté, serment qui l'oblige à défendre sa vie, son honneur et ses
+biens.
+
+Le plus ancien texte qui nous montre le service de guerre dû à un
+particulier est un acte de l'an 954. Ce service y est représenté comme
+condition de l'inféodation de certains châteaux. Il est dû par le
+feudataire envers et contre tous, à l'exception du comte d'Urgel,
+suzerain supérieur. Cet acte, dont les termes sont les mêmes que ceux
+des actes du XIIe siècle, offre déjà l'énumération des différentes
+formes du service militaire féodal, l'_hostis_, la _cavalcata_, et
+l'obligation de rendre les châteaux forts à la première réquisition.
+
+Entre ces deux termes, _hostis_ et _cavalcata_, il n'y a que peu de
+différence; le droit de requérir à la fois l'une et l'autre fut possédé
+par la plupart des seigneurs méridionaux. Ces deux termes paraissent
+seulement désigner des guerres plus ou moins importantes. L'_hostis_ ou
+_ostis_ est la grande expédition régulière, entraînant le siège de
+quelque château ennemi; la _cavalcata_ (chevauchée) est plutôt une
+promenade militaire en pays ennemi. Ce que nous savons des guerres
+féodales des XIe et XIIe siècles nous fait penser qu'elles
+consistèrent surtout en chevauchées.
+
+A l'origine, tout possesseur de fief doit, personnellement et à ses
+frais, le service militaire. On peut même dire que cette obligation est,
+avec l'hérédité, la plus grande différence qui existe entre le bénéfice
+et le fief. Mais jamais l'exercice de ce droit de réquisition du
+suzerain ne fut réglementé dans le Midi, ou du moins il ne le fut que
+dans certaines seigneuries. Jamais ne s'établit dans le Languedoc une
+règle générale comme celle des quarante jours de service du Nord de la
+France. Nombre de textes prouvent que dans cette province les vassaux
+restèrent à la discrétion du seigneur, qui put les convoquer aussi
+souvent, pour un temps aussi long qu'il le voulut.--Ce service, en
+apparence si rigoureux, admit pourtant, en pratique, de notables
+adoucissements. La plupart des villes s'en firent exempter. Un savant de
+nos jours a même pu dire qu'au XIIIe siècle beaucoup de fiefs du
+Languedoc ne le devaient plus, parce qu'il était tombé peu à peu en
+désuétude; c'est ce qui expliquerait en partie la faiblesse et
+l'inexpérience des armées méridionales pendant la guerre des Albigeois
+et la honteuse défaite de Muret.
+
+[Illustration: «Château du Xe siècle, sur sa motte, avec enceinte en
+palissades de bois.» D'après l'_Abécédaire d'archéologie_ de H. de
+Caumont, _Architecture militaire_, p. 393.]
+
+Au service militaire proprement dit se rattache une obligation qui
+incombe à tout possesseur de forteresse. En principe, tout château est
+_rendable à merci_, c'est-à-dire qu'à la première réquisition du
+suzerain, «irrité ou apaisé» (_iratus vel pacatus_), le vassal doit lui
+remettre sa forteresse. Cette demande du seigneur peut avoir deux
+motifs: tantôt il l'exige à titre de simple reconnaissance de sa
+suzeraineté (_recognitio dominii_), tantôt par défiance à l'égard du
+vassal. C'est cette alternative que les actes expriment brièvement par
+la clause _iratus vel pacatus_.--Cette obligation du château rendable à
+merci, qui paraît dès le milieu du Xe siècle, finit par devenir si
+universelle que, dans un acte de 1190, un vassal puissant stipule qu'il
+en sera affranchi.
+
+A l'époque féodale, les guerres privées furent continuelles et les
+forteresses prirent rapidement une grande importance. Simples châteaux
+de bois plus ou moins fortifiés au Xe siècle, elles sont de briques
+ou de pierre au XIIe[32]. Aussi les suzerains essayèrent-ils
+d'entraver ces constructions qui permettaient à leurs vassaux de leur
+résister avec succès. Peu à peu s'introduisit dans les actes d'hommage
+une clause portant défense aux vassaux d'augmenter les anciennes
+forteresses ou d'en construire de nouvelles. En 1128, le comte
+d'Ampurias ayant fait creuser de nouveaux fossés et élever de nouvelles
+murailles, le comte de Barcelone le force à remettre le château dans son
+premier état. En 1146, à Barcelone, malgré la défense du comte, un de
+ses vassaux a construit une forteresse; le suzerain prend conseil de ses
+prud'hommes, et ceux-ci le décident à concéder le nouveau château en
+alleu à ses constructeurs, en ne se réservant que le droit d'en user en
+temps de guerre envers et contre tous. A cause du malheur des temps, la
+plupart des monastères durent demander à leurs suzerains, pendant le
+XIIe siècle, des permissions analogues: c'était le seul moyen
+d'assurer à leurs hommes un peu de sécurité; ils ne les obtinrent
+parfois qu'à prix d'argent.
+
+Outre le service d'ost et de chevauchée, nous trouvons encore, dans le
+Midi comme dans le Nord, une autre forme de service militaire imposée
+aux vassaux: c'est l'_estage_ ou obligation de résider pendant un
+certain temps chaque année dans le château du seigneur et d'y tenir
+garnison. L'histoire de l'_estage_ de Carcassonne est typique. En 1125,
+le vicomte Bernard Aton venait de rentrer dans sa ville de Carcassonne,
+dont les habitants étaient révoltés depuis trois ans. Sa victoire fut
+naturellement suivie de nombreuses confiscations. Pour s'attacher ses
+hommes, le vainqueur leur distribua les terres des traîtres et créa dans
+la ville de Carcassonne un certain nombre de châtellenies. Chaque tour
+de la cité avec la maison attenante (_mansus_) forma un fief qui
+entraîna, outre les obligations ordinaires, les charges suivantes:
+résidence, soit perpétuelle (_per totum annum_), soit temporaire (quatre
+ou huit mois par an), dans la cité; le feudataire doit amener sa famille
+avec lui et prête un serment spécial, relatif à la bonne et fidèle garde
+de la ville et des faubourgs. Le tout forme une _castellania_, et le
+feudataire s'appelle _castellanus_. Un serment collectif du 4 avril 1126
+nous donne les noms de tous ces châtelains; ils étaient alors au nombre
+de seize, dont le plus considérable était un seigneur du Narbonnais,
+Bernard de Canet; les autres appartenaient aux meilleures maisons de
+Carcassès et notamment à la famille Pelapol, qui joua un grand rôle à
+Carcassonne pendant tout le XIIe siècle.....
+
+D'après A. MOLINIER, _Étude sur l'administration féodale
+dans le Languedoc_ (900-1250), dans l'_Histoire générale
+de Languedoc_ (éd. Privat), Toulouse, t. VII (1879),
+p. 132.
+
+
+
+
+IV.--LES MŒURS FÉODALES DANS «_RAOUL DE CAMBRAI_».
+
+
+Le comte Raoul Taillefer, à qui l'empereur de France avait, en
+récompense de ses services, concédé le fief de Cambrai et donné sa
+sœur en mariage, est mort, laissant sa femme, la belle Aalais, grosse
+d'un fils. Ce fils, c'est Raoul de Cambrai, le héros du poème. Il était
+encore petit enfant lorsque l'empereur voulut, sur l'avis de ses barons,
+donner le fief de Cambrai et la veuve de Raoul Taillefer au Manceau
+Gibouin, l'un de ses fidèles. Aalais repoussa avec indignation cette
+proposition, mais si elle réussit à garder son veuvage, elle ne put
+empêcher le roi de donner au Manceau le Cambrésis.
+
+Cependant le jeune Raoul grandissait. Lorsqu'il eut atteint l'âge de
+quinze ans, il prit pour écuyer un jeune homme de son âge, Bernier, fils
+bâtard d'Ybert de Ribemont. Bientôt le jeune Raoul, accompagné d'une
+suite nombreuse, se présente à la cour du roi, qui le fait chevalier et
+ne tarde pas à le nommer son sénéchal. Après quelques années, Raoul,
+excité par son oncle Guerri d'Arras, réclame hautement sa terre au roi.
+Celui-ci répond qu'il ne peut en dépouiller le Manceau Gibouin qu'il en
+a investi. «Empereur, dit alors Raoul, la terre du père doit par droit
+revenir au fils. Je serais blâmé de tous si je subissais plus longtemps
+la honte de voir ma terre occupée par un autre.» Et il termine par des
+menaces de mort à l'adresse du Manceau. Le roi promet alors à Raoul de
+lui accorder la première terre qui deviendra vacante. Quarante otages
+garantissent cette promesse.
+
+Un an après, le comte Herbert de Vermandois vient à mourir. Raoul met
+aussitôt le roi en demeure d'accomplir sa promesse. Celui-ci refuse
+d'abord: le comte Herbert a laissé quatre fils, vaillants chevaliers, et
+il serait injuste de déshériter quatre personnes pour l'avantage d'une
+seule. Raoul, irrité, ordonne aux chevaliers qui lui ont été assignés
+comme otages de se rendre dans sa prison. Ceux-ci vont trouver le roi,
+qui se résigne alors à concéder à Raoul la terre de Vermandois, mais
+sans lui en garantir aucunement la possession. Douleur de Bernier qui,
+appartenant par son père au lignage de Herbert, cherche vainement à
+détourner Raoul de son entreprise.
+
+Malgré les prières de Bernier, malgré les sages avertissements de sa
+mère, Raoul s'obstine à envahir la terre des fils Herbert. Au cours de
+la guerre le moutier d'Origny est incendié, les religieuses qui
+l'habitaient périssent dans l'incendie, et parmi elles Marsens, la mère
+de Bernier, sans que son fils puisse lui porter secours. Par suite une
+querelle surgit entre Bernier et Raoul. Celui-ci, emporté par la colère,
+injurie gravement son compagnon et finit par le frapper d'un tronçon de
+lance. Bientôt revenu de son emportement, il offre à Bernier une
+éclatante réparation, mais celui-ci refuse avec hauteur et se réfugie
+auprès de son père, Ybert de Ribemont.
+
+Dès lors commence la guerre entre les quatre fils de Herbert de
+Vermandois et Raoul de Cambrai. Les quatre frères rassemblent leurs
+hommes sous Saint-Quentin. Avant de se mettre en marche vers Origny, ils
+envoient porter à Raoul des propositions de paix qui ne sont pas
+acceptées. Un second messager, qui n'est autre que Bernier, vient
+présenter de nouveau les mêmes propositions. Raoul eut été disposé à les
+accueillir, mais son oncle, Guerri d'Arras, l'en détourne. Bernier défie
+alors son ancien seigneur: il veut le frapper, et se retire poursuivi
+par Raoul et les siens. Bientôt le combat s'engage. Dans la mêlée,
+Bernier rencontre son seigneur, et de nouveau il lui offre la paix.
+Raoul lui répond par des paroles insultantes. Les deux chevaliers se
+précipitent l'un sur l'autre et Raoul est tué.
+
+Guerri demande une trêve jusqu'à ce que les morts soient enterrés. Elle
+lui est accordée, mais, à la vue de son neveu mort, sa colère se
+réveille, et il recommence la lutte. Il est battu et s'enfuit avec les
+débris de sa troupe.
+
+On rapporte à Cambrai le corps de Raoul. Lamentations d'Aalais. Sa
+douleur redouble quand elle apprend que son fils a été tué par le bâtard
+Bernier. Son petit-fils Gautier vient auprès d'elle: c'est lui qui
+héritera du Cambrésis. Il jure de venger son oncle. Heluis de Ponthieu,
+l'amie de Raoul, vient à son tour pleurer sur le corps de celui qu'elle
+devait épouser. On enterre Raoul.
+
+Plusieurs années s'écoulent. Gautier est devenu un jeune homme; il pense
+à venger son oncle. Guerri l'arme chevalier et la guerre recommence. Un
+premier engagement a lieu sous Saint-Quentin. Gautier se mesure par deux
+fois avec Bernier, et à chaque fois le désarçonne. A son tour Bernier,
+qui a vainement offert un accord à son ennemi, vient assaillir Cambrai.
+Gautier lui propose de vider leur querelle par un combat singulier. Au
+jour fixé, les deux barons se rencontrent, chacun ayant avec soi un seul
+compagnon: Aliaume de Namur est celui de Bernier, et Gautier est
+accompagné de son grand-oncle Guerri. Le duel se prolonge jusqu'au
+moment où les deux combattants, couverts de blessures, sont hors d'état
+de tenir leurs armes. Mais un nouveau duel a lieu aussitôt entre Guerri
+et Aliaume. Ce dernier est blessé mortellement; Gautier, un peu moins
+grièvement blessé que Bernier, l'assiste à ses derniers moments.
+Bernier, qui est cause de ce malheur, car c'est lui qui a excité Aliaume
+à se battre, accuse Guerri d'avoir frappé son adversaire en trahison.
+Fureur de Guerri qui se précipite sur Bernier et l'aurait tué si Gautier
+ne l'avait protégé. Bernier et Gautier retournent, l'un à Saint-Quentin,
+l'autre à Cambrai.
+
+Peu après, à la Pentecôte, l'empereur mande ses barons à sa cour. Guerri
+et Gautier, Bernier et son père Ybert de Ribemont se trouvent réunis à
+la table du roi. Guerri frappe Bernier sans provocation. Aussitôt une
+mêlée générale s'engage, et c'est à grand'peine qu'on sépare les barons.
+Il est convenu que Gautier et Bernier se battront de nouveau. Ils se
+font de nombreuses blessures. Enfin, par ordre du roi, on les sépare,
+quand tous deux sont hors d'état de combattre. Le roi les fait soigner
+dans son palais, mais il a le tort de les mettre trop près l'un de
+l'autre, dans la même salle, où ils continuent à s'invectiver.
+
+Cependant dame Aalais arrive aussi à la cour du roi son frère.
+Apercevant Bernier, elle entre en fureur, et saisissant un levier, elle
+l'eût assommé, si on ne l'en avait empêchée. Bernier sort du lit, se
+jette à ses pieds. Lui, ses oncles et ses parents implorent la merci de
+Gautier et d'Aalais qui finissent par se laisser toucher. La paix est
+rétablie au grand désappointement du roi contre qui Guerri se répand en
+plaintes amères, l'accusant d'avoir été la cause première de la guerre.
+Le roi choisit ce moment pour dire à Ybert de Ribemont que, lui mort, il
+disposera de la terre de Vermandois. «Mais, répond Ybert, je l'ai donnée
+l'autre jour à Bernier.--Comment diable! répond le roi, est-ce qu'un
+bâtard doit tenir terre?» La querelle s'envenime, les barons se jettent
+sur le roi qui est blessé dans la lutte. Ils se retirent en mettant le
+feu à la cité de Paris, et chacun retourne en son pays, tandis que le
+roi mande ses hommes pour tirer vengeance des barons qui l'ont
+insulté....
+
+ * * * * *
+
+Cherchons maintenant dans l'histoire quels événements ont pu être le
+point de départ de cette longue suite de récits.
+
+Le héros de notre poème a cela de commun avec Roland, que sa mort est
+racontée brièvement par un annaliste contemporain, mais en des termes
+suffisamment précis pour qu'il ne soit pas possible de révoquer en doute
+le caractère historique d'une portion importante de la première partie
+de _Raoul de Cambrai_.
+
+«En l'année 943, écrit Flodoard, mourut le comte Herbert. Ses fils
+l'ensevelirent à Saint-Quentin, et, apprenant que Raoul, fils de Raoul
+de Gouy, venait pour envahir les domaines de leur père, ils
+l'attaquèrent et le mirent à mort. Cette nouvelle affligea fort le roi
+Louis.»
+
+La seule chose qui, dans les paroles du chanoine de Reims, ne concorde
+qu'imparfaitement avec le poème, c'est le nom du père de Raoul. Mais
+cette différence est certainement plus apparente que réelle, car, si
+Flodoard le nomme Raoul de Gouy et non Raoul de Cambrésis, nous savons
+d'ailleurs que ce Raoul, mort dix-sept ans auparavant, avait été «comte»
+et selon toute vraisemblance, comte en Cambrésis, puisque Gouy était
+situé dans le _pagus_ ou _comitatus Cameracensis_, au milieu d'une
+région forestière, l'Arrouaise, dont les habitants sont présentés par le
+poète comme les vassaux du jeune Raoul de Cambrai.
+
+Raoul de Gouy ne doit pas être distingué de ce comte Raoul, qui, en 921,
+semble agir en qualité de comte du Cambrésis, lorsque, avec l'appui de
+Haguenon, le favori de Charles le Simple, il obtient de ce prince que
+l'abbaye de Maroilles soit donnée à l'évêque de Cambrai. Quoi qu'il en
+soit, Raoul de Gouy prit une part active aux événements qui suivirent la
+déchéance de Charles le Simple: ainsi, il accompagnait, en 923, les
+vassaux de Herbert de Vermandois et le comte Engobrand dans une heureuse
+attaque du camp des Normands qui, sous le commandement de Rögnvald, roi
+des Normands des bouches de la Loire, étaient venus, à l'appel de
+Charles, ravager la portion occidentale du Vermandois. Ses terres, on ne
+sait pourquoi, furent exceptées deux ans après (925), ainsi que le comté
+de Ponthieu et le marquisat de Flandre, de l'armistice que le duc de
+France, Hugues le Grand, conclut alors avec les Normands. Raoul de Gouy
+terminait, vers la fin de l'année 926, une carrière qui, malgré sa
+brièveté, paraît avoir été celle d'un homme fameux en son temps....
+
+Selon le poème, Raoul Taillefer aurait épousé Aalais, sœur du roi
+Louis, qu'il aurait laissée, en mourant, grosse de Raoul, le futur
+adversaire des fils Herbert. Ces circonstances sont loin d'être
+invraisemblables. Aalais est, en effet, le nom d'une des nombreuses
+sœurs du roi Louis d'Outremer, issues du mariage de Charles le Simple
+avec la reine Fréderune, et il n'est pas impossible qu'en 926, date de
+la mort de Raoul de Gouy, elle fût mariée à l'un des comtes qui avaient
+été les sujets de son père; d'autre part, en supposant que Raoul de
+Gouy, mort prématurément en 926, ait laissé sa femme enceinte d'un fils,
+ce fils posthume, lors de la mort de Herbert de Vermandois, en 943,
+aurait eu dix-sept ans environ, âge qui n'est en désaccord ni avec le
+texte de _Raoul de Cambrai_, ni avec ce que nous savons de l'époque
+carolingienne, car en ce temps on entrait fort jeune dans la vie active
+et surtout dans la vie militaire; ainsi, pour n'en citer qu'un exemple
+entre tant d'autres, un roi carolingien, Louis III, celui-là même dont
+un poème en langage francique et la chanson de Gormond célèbrent la
+lutte contre les Normands, Louis III mourut âgé au plus de dix-neuf ans,
+un an après avoir battu les pirates du Nord, deux ans après qu'il eût
+conduit une expédition en Bourgogne contre le roi Boson.
+
+Quoi qu'il en soit de l'origine de la comtesse Aalais, femme de Raoul de
+Gouy, son souvenir se conserva durant plusieurs siècles dans l'église
+cathédrale de Cambrai et dans l'abbaye de Saint-Géry de la même ville, à
+raison de legs qu'elle leur avait faits pour le repos de l'âme de son
+malheureux fils; c'est du moins ce qu'attestent une charte de Liebert,
+évêque de Cambrai, rédigée vers 1050, et la chronique rimée vers le
+milieu du XIIIe siècle par Philippe Mousket....
+
+Les mœurs féodales dans la première partie du _Raoul_ portent en plus
+d'une strophe les marques d'une certaine antiquité; il serait difficile
+toutefois de faire ici le départ de ce qui appartient véritablement au
+Xe siècle. L'hérédité des fiefs n'y est point encore complètement
+établie, mais il faut reconnaître que les remanieurs ne pouvaient guère,
+sans nuire à l'économie du poème, introduire sur ce point les coutumes
+de leur temps. La réparation à la fois éclatante et bizarre que Raoul
+offre à Bernier après l'incendie d'Origny[33], et qui est l'une des
+formes de l'_harmiscara_ des textes carolingiens, semble encore un trait
+conservé de la chanson primitive sur la mort de Raoul, mais on sait
+combien il est difficile de renfermer dans des limites chronologiques la
+plupart des usages du moyen âge: telle coutume oubliée presque
+totalement en France a pu se perpétuer dans le coin d'une province; elle
+a pu disparaître complètement de notre pays et se conserver plusieurs
+siècles encore à l'étranger. C'est pourquoi nous croyons sage de nous
+abstenir de plus amples considérations.
+
+P. MEYER et A. LONGNON, _Raoul de Cambrai,
+chanson de geste_, Paris, 1882, in-8º. Introduction,
+_passim_.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE
+
+ PROGRAMME.--_Les duchés allemands; Henri Ier; les Marches; Otton
+ Ier en Italie. Nouvelle restauration de l'Empire._
+
+ _L'empereur et le pape. La réforme de l'Église. Grégoire VII. La
+ querelle des investitures. Alexandre III et Frédéric Barberousse._
+
+ _Innocent III, Frédéric II._
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ =L'histoire générale de l'Allemagne= sous les derniers Carolingiens,
+ sous les empereurs saxons, franconiens et sous les Hohenstaufen, a
+ été très souvent écrite.--Dans la collection des _Jahrbücher der
+ deutschen Geschichte_ ont été publiées d'excellentes annales pour
+ les règnes d'Henri I, d'Henri II, de Conrad II, d'Henri III,
+ d'Henri IV et d'Henri V, de Lothaire, de Conrad III, d'Henri VI,
+ d'Otton IV, de Frédéric II.--L'ouvrage de W. v. Giesebrecht,
+ _Geschichte der deutschen Kaiserzeit_ (Leipzig, 1881-1890, 5 vol.
+ in-8º) est célèbre.--Il existe en allemand beaucoup d'exposés
+ généraux, à l'usage du grand public. Sans parler de la _Deutsche
+ Geschichte_, précitée, de K. Lamprecht, de celle de K. W. Nitzsch
+ (_Geschichte des deutschen Volkes_, Leipzig, 1892, 3 vol. in-8º,
+ 2e éd.), et de l'estimable Manuel sommaire de B. Gebhardt
+ (_Handbuch der deutschen Geschichte_, Stuttgart, 1891, in-8º), où
+ cette période de l'histoire d'Allemagne est esquissée à grands
+ traits, voir: H. Gerdes, _Geschichte des deutschen Volkes. Zeit der
+ karolingischen und sächsischen Könige_, Leipzig, 1891, in-8º;--M.
+ Manitius, _Deutsche Geschichte unter den sächsischen und salischen
+ Kaisern (911-1125)_, Stuttgart, 1889, in-8º;--J. Jastrow, _Deutsche
+ Geschichte im Zeitalter der Hohenstaufen_, Berlin, 1893 et s.,
+ in-8º.--Parmi les monographies de premier ordre: Th. Sickel, _Das
+ Privilegium Otto I für die römische Kirche vom J. 962_, Innsbrück,
+ 1883, in-8º;--O. Harnack, _Das Kurfürstencollegium bis zur Mitte
+ des vierzehnten Jahrhunderts_, Giessen, 1883, in-8º.--On a en
+ français: J. Bryce, _Le saint Empire romain germanique_, Paris,
+ 1890, in-8º;--C. de Cherrier, _Histoire de la lutte des papes et
+ des empereurs de la maison de Souabe_, Paris, 1858-1859, 3 vol.
+ in-8º (Vieilli);--J. Zeller, _Fondation de l'Empire germanique.
+ Otton le Grand et les Ottonides_, Paris, 1873, in-8º; _L'Empire
+ germanique et l'Église au moyen âge_, Paris, 1876, in-8º; _L'Empire
+ germanique sous les Hohenstaufen_, Paris, 1881, in-8º; _L'empereur
+ Frédéric II et la chute de l'Empire germanique au moyen âge_,
+ Paris, 1885, in-8º;--G. Blondel, _Étude sur la politique de
+ l'empereur Frédéric II en Allemagne_, Paris, 1892, in-8º.
+
+ =L'histoire de l'église romaine, du XIe au XIIIe siècle=, a été
+ aussi fort étudiée. Parmi les ouvrages généraux, consulter, outre
+ l'excellent Manuel de K. Müller (_Kirchengeschichte_, I, Freiburg
+ i. Brisgau, 1892, in-8º) et les autres Manuels d'histoire
+ ecclésiastique (ci-dessous, Bibliographie du ch. XIII), les
+ narrations de J. Langen (_Geschichte der römischen Kirche_, t. III
+ [de Nicolas Ier à Grégoire VII], Bonn, 1892, in-8º, et IV [de
+ Grégoire VII à Innocent III], Bonn, 1893, in-8º), et de F. Rocquain
+ (_La Cour de Rome et l'esprit de Réforme avant Luther_, t. Ier,
+ Paris, 1893, in-8º).--L'opuscule élémentaire de U. Balzani (_The
+ popes and the Hohenstaufen_, London, 1889, in-16) n'est pas sans
+ mérite.--Il y a des monographies sur les grands papes: Grégoire
+ VII, Alexandre III, Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV, etc.,
+ dont quelques-unes sont très bonnes; les principales sont celles de
+ W. Martens (_Gregor VII, sein Leben u. Wirken_, Leipzig, 1894, 2
+ vol. in-8º), de H. Reuter (_Geschichte Alexanders der dritten und
+ der Kirche seiner Zeit_, Leipzig, 1860-1864, 3 vol. in-8º), de F.
+ Hurter (_Histoire du pape Innocent III_, Paris, 1843, 3 vol. in-8º,
+ tr. de l'all.). Citons encore, en seconde ligne, les travaux d'O.
+ Delarc (_Saint Grégoire VII et la réforme de l'Église au XIe
+ siècle_, Paris, 1889-1890, 3 vol. in-8º), de J. Felten (_Papst
+ Gregor IX_, Freib. i. B., 1886, in-8º) et de C. Rodenberg,
+ _Innocenz IV und das Königreich Sicilien, 1245-1254_, Halle, 1892,
+ in-8º.--Sur Rome pontificale au moyen âge, lire, outre la célèbre
+ _Geschichte der Stadt Rom_, de F. Gregorovius, précitée, le livre
+ excellent de A. Graf, _Roma nella memoria e nelle immaginazioni del
+ medio evo_, Torino, 1882, 2 vol. in-8º.--Cf. G. Paris, dans le
+ _Journal des Savants_, 1884, p. 557-577.
+
+ Sur l'=histoire d'Italie=, l'œuvre capitale est celle de J.
+ Ficker, _Forschungen zur Reichs-und Rechtsgeschichte Italiens_,
+ Innsbrück, 1868-1874, 4 vol. in-8º; mais il existe d'autres bons
+ livres qui ne sont pas assez connus. Citons entre beaucoup d'autres
+ monographies importantes: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani
+ dalle origini al 1313_, Milano, 1882, in-8º;--P. Villari, _I primi
+ due secoli della storia di Firenze_, Firenze, 1893, in-8º;--L. v.
+ Heinemann, _Geschichte der Normannen in Unteritalien und Sicilien
+ bis zum Aussterben des normannischen Königshauses_, I, Leipzig,
+ 1894, in-8º.
+
+
+
+
+I.--LA VILLE DE ROME AU MOYEN ÂGE
+
+
+«On rapporte, dit Sozomène, dans le neuvième livre de son _Histoire
+ecclésiastique_, que lorsque Alaric se dirigeait à marches forcées sur
+Rome, un saint moine d'Italie l'exhorta à épargner la cité et à ne pas
+être la cause d'aussi horribles calamités. Mais Alaric répondit: «Ce
+n'est pas en vertu de ma propre volonté que j'agis ainsi; il y a
+quelqu'un qui me pousse et qui ne me laisse aucun repos, et qui m'a
+ordonné de détruire Rome.»
+
+Vers la fin du Xe siècle, le Bohémien Woitech, célèbre plus tard dans
+la légende sous le nom de saint Adalbert, quitta son évêché de Prague
+pour voyager en Italie et se fixa dans le monastère romain de
+Sant'Alessio. Au bout de quelques années passées dans cette solitude
+religieuse, il fut invité à venir reprendre les devoirs de son siège et
+s'y consacra de nouveau au milieu de ses compatriotes à demi sauvages.
+Bientôt, cependant, son ancien désir se réveilla en lui; il regagna sa
+cellule sur les hauteurs de l'Aventin, et là, errant parmi les vieilles
+reliques et se chargeant des plus humbles occupations du couvent, il
+vécut heureux quelque temps. A la fin, les reproches de son
+métropolitain, l'archevêque de Mayence, et les commandements exprès du
+pape Grégoire V le contraignirent à repasser les Alpes et il se joignit
+à la suite d'Otton III, se lamentant, dit son biographe, de ce qu'il ne
+lui fût plus permis désormais de jouir de sa douce quiétude au sein de
+la mère des martyrs, de la demeure des Apôtres, de la Rome enchantée. Au
+bout de quelques mois, il subissait le martyre chez les Lithuaniens
+païens de la Baltique.
+
+Environ quatre cents ans plus tard et neuf cents ans après Alaric,
+François Pétrarque écrit en ces termes à son ami Jean Colonna: «Ne
+penses-tu pas que je souhaite vivement voir cette cité, qui n'a jamais
+eu et n'aura jamais son égale; qu'un ennemi même a appelée une cité de
+rois; sur la population de laquelle il a été écrit: «Grande est la
+valeur du peuple romain, grand et terrible est son nom»; dont la gloire
+sans exemple et l'empire sans pareil, passé, présent et futur, ont été
+célébrés par les divins prophètes; où sont les tombes des apôtres et des
+martyrs et les corps de tant de milliers de soldats du Christ?»
+
+C'était la même impulsion qui entraînait irrésistiblement le guerrier,
+le moine et l'érudit vers la cité mystique, qui était pour l'Europe du
+moyen âge bien plus que n'avait été Delphes pour la Grèce ou la Mecque
+pour l'Islam, la Jérusalem de la chrétienté, la ville qui avait jadis
+gouverné la terre et gouvernait à présent le monde des esprits
+incorporels. Car Rome offrait à chaque classe d'hommes un genre
+d'attractions particulier. Le pèlerin dévot venait prier devant la
+châsse du prince des apôtres; l'amoureux des lettres et de la poésie
+rêvait à Virgile et à Cicéron parmi les colonnes renversées du Forum;
+les rois germains venaient avec leurs armées chercher dans l'antique
+capitale du monde la source de la puissance temporelle.
+
+ * * * * *
+
+[Illustration: Entrée du Forum par la Voie Sacrée.]
+
+Rome ne possédait cependant aucune source de richesse. Sa situation
+était défavorable au commerce; n'ayant point de marché, elle ne
+fabriquait aucune marchandise, et l'insalubrité de sa campagne, résultat
+d'un long abandon, en rendait la fertilité inutile. Alors déjà, comme
+aujourd'hui, elle s'élevait, solitaire et délaissée, au milieu du désert
+qui s'étendait jusqu'au pied même de ses murailles. Comme il n'y avait
+pas d'industrie, il n'y avait rien qui ressemblât à une classe
+bourgeoise. Le peuple n'était qu'une vile populace, toujours prompte à
+suivre le démagogue qui flattait sa vanité, plus prompte encore à
+l'abandonner au moment du péril. La superstition était pour lui une
+question d'orgueil national, mais il vivait dans le voisinage trop
+immédiat des choses sacrées pour les respecter beaucoup; il maltraitait
+le pape et exploitait les pèlerins que ses autels attiraient en foule;
+c'était probablement la seule classe d'hommes en Europe qui ne fournît
+aucune recrue aux armées de la Croix. Les prêtres, les moines et tous
+les parasites divers d'une cour ecclésiastique formaient une large part
+de la population; le reste était entretenu, pour la plupart dans un
+état de demi-mendicité, par une quantité incalculable d'associations
+religieuses qu'enrichissaient les dons ou les dépouilles de la
+chrétienté latine. Les familles nobles étaient nombreuses, puissantes,
+féroces; elles s'entouraient de bandes de partisans sans aucune
+discipline, et ne cessaient de guerroyer entre elles autour de leurs
+châteaux dans la contrée avoisinante ou dans les rues mêmes de la cité.
+Si les choses avaient pu suivre leur cours naturel, une de ces familles,
+celle des Colonna par exemple, ou celle des Orsini, aurait probablement
+fini par dompter ses rivales et par établir, ainsi qu'on le vit dans les
+républiques de la Romagne et de la Toscane, une _signoria_ ou tyrannie
+locale, analogue à celles qui s'implantèrent jadis dans les villes de la
+Grèce. Mais la présence du pouvoir sacerdotal fit obstacle à cette
+tendance et, par cela même, aggrava la confusion dans la cité. Bien que
+le pape ne fût pas encore reconnu comme souverain légitime, il était,
+non seulement le personnage de Rome le plus considérable, mais le seul
+dont l'autorité offrît l'apparence d'un certain caractère officiel.
+Toutefois le règne de chaque pontife était court; il ne disposait
+d'aucune force militaire; il était fréquemment absent de son siège. Il
+appartenait, en outre, très souvent à l'une de ces grandes familles, et,
+à ce titre, n'était rien de plus qu'un chef de faction dans l'intérieur
+de sa ville, tandis qu'on le vénérait dans toute l'Europe comme le
+pontife universel.
+
+Celui qui aurait dû être pour Rome ce que leurs rois nationaux étaient
+pour les villes de France, d'Angleterre ou d'Allemagne, c'était
+l'empereur. Mais son pouvoir était une pure chimère, importante surtout
+en ce qu'elle servait de prétexte à l'opposition que les Colonna et les
+autres chefs gibelins faisaient au parti du pape. Ses droits, même en
+théorie, étaient matière à controverse. Les papes, dont les
+prédécesseurs s'étaient contentés de gouverner en qualité de lieutenants
+de Charlemagne ou d'Otton, soutenaient à présent que Rome, en tant que
+cité spirituelle, ne pouvait être soumise à aucune juridiction
+temporelle, et qu'elle ne pouvait, par conséquent, faire partie de
+l'empire romain, quoiqu'elle en fût cependant la capitale. Non
+seulement, arguait-on, Constantin avait cédé Rome à Sylvestre et à ses
+successeurs, mais le Saxon Lothaire, lors de son couronnement, avait,
+de plus, formellement renoncé à sa souveraineté en prêtant hommage entre
+les mains du pontife et en recevant de lui la couronne comme son vassal.
+Les papes sentaient alors que leur dignité et leur influence ne
+pouvaient que perdre, s'ils admettaient même en apparence dans le lieu
+de leur résidence la juridiction d'un souverain civil, et, quoiqu'il
+leur fût impossible d'y affermir leur propre autorité, ils réussirent du
+moins à en exclure toute autre que la leur. C'est pour cela qu'ils
+étaient si mal à l'aise toutes les fois qu'un empereur venait leur
+demander de le couronner, qu'ils lui suscitaient toute espèce de
+difficultés et s'efforçaient de s'en débarrasser le plus tôt possible.
+Il faut dire ici quelque chose du programme de ces visites impériales à
+Rome, et des traces que les Allemands y ont laissées de leur présence,
+en se rappelant toujours qu'à partir de Frédéric II, être couronné dans
+sa capitale fut pour un empereur l'exception au lieu d'être la règle.
+
+Le voyageur qui entre à Rome aujourd'hui, s'il arrive, comme c'est
+l'ordinaire, par la voie de Civita-Vecchia, y est introduit par le
+chemin de fer avant qu'il s'en soit douté; il se jette dans une voiture
+à la gare et est déposé à la porte de son hôtel, au milieu de la ville
+moderne, sans avoir absolument rien vu. S'il arrive en voiture de la
+Toscane, en suivant la route déserte qui passe près de Véies et franchit
+le pont Milvius, il jouit, il est vrai, du haut des pentes de la chaîne
+ciminienne, de la splendide perspective de la Campagne, semblable à une
+mer entourée de collines étincelantes; mais de la cité, il n'aperçoit
+aucun indice, sauf le dôme de Saint-Pierre, jusqu'à ce qu'il soit dans
+ses murs. Il en était tout autrement au moyen âge. Alors les voyageurs,
+quelle que fût leur condition, depuis l'humble pèlerin jusqu'à
+l'archevêque de promotion récente qui venait, accompagné d'une suite
+pompeuse, recevoir des mains du pape le pallium sacramentel, s'en
+approchaient du côté du nord ou du nord-est; suivant un passage tracé
+dans le sol montueux de la rive toscane du Tibre, ils faisaient halte
+sur le sommet du Monte Mario[34]--le mont de la Joie--et voyaient «la
+cité des solennités» s'étendre sous leurs yeux, depuis les énormes
+constructions du Latran, bien loin sur le mont Cælius, jusqu'à la
+basilique de Saint-Pierre à leurs pieds. Ce n'était pas, comme
+aujourd'hui, un océan houleux de coupoles, mais une masse de maisons
+basses aux rouges toitures, interrompue par de hautes tours de briques,
+et çà et là par des monceaux de ruines antiques, bien plus
+considérables que ce qu'il en reste. Et au-dessus de tout cela se
+dressaient ces deux monuments des Césars païens, ces monuments qui
+contemplent encore, du haut de leur immobile sérénité, le spectacle que
+leur donnent les armées des nations nouvelles et les fêtes d'une
+nouvelle religion,--les colonnes de Trajan et de Marc-Aurèle.
+
+[Illustration: L'empereur Otton III, d'après une miniature de
+l'Évangéliaire de Bamberg.]
+
+Du Monte Mario, l'armée teutonne, après avoir fait ses oraisons,
+descendait dans le champ de Néron, espace formé par les terrains plats
+qui aboutissent à la porte Saint-Ange. C'était là que les représentants
+du peuple romain avaient l'habitude d'aller au-devant de l'empereur
+nouvellement élu, de lui demander la confirmation de leurs chartes et de
+recevoir le serment qu'il prêtait de maintenir leurs bonnes coutumes.
+Une procession se formait alors: les prêtres et les moines, qui étaient
+sortis pour saluer l'empereur en chantant des hymnes, prenaient les
+devants; les chevaliers et les soldats romains, quels qu'ils fussent,
+venaient ensuite; puis le monarque, suivi d'une longue troupe de
+chevalerie transalpine. Pénétrant dans la cité, ils s'avançaient jusqu'à
+Saint-Pierre, où le pape, entouré de son clergé, se tenait sur le grand
+perron de la basilique pour souhaiter la bienvenue au roi des Romains et
+lui donner sa bénédiction. Le lendemain, on procédait au couronnement,
+avec des cérémonies très compliquées[35]. Leur accompagnement le plus
+ordinaire, dont le livre du rituel ne fait pas mention, c'était le son
+des cloches appelant aux armes et le cri de bataille des combattants
+allemands et italiens. Le pape, quand il ne pouvait empêcher l'empereur
+d'entrer à Rome, le priait de laisser le gros de son armée hors des
+murs, et, s'il ne l'obtenait pas, il pourvoyait à sa sécurité en
+excitant des complots et des séditions contre son trop puissant ami. Le
+peuple romain, d'un autre côté, tout violent qu'il se montrât souvent à
+l'égard du pape, plaçait pourtant en lui une sorte d'orgueil national.
+Bien différents étaient ses sentiments pour le capitaine teuton qui
+venait d'un pays lointain recevoir dans sa cité, sans lui en savoir gré
+cependant, les insignes d'un pouvoir que la bravoure de leurs ancêtres
+avait fondé. Dépouillé de son ancien droit d'élire l'évêque universel,
+il tâcha d'autant plus désespérément de se persuader que c'était lui qui
+choisissait le prince universel; et sa mortification était toujours plus
+cuisante chaque fois qu'un nouveau souverain repoussait avec mépris ses
+prétentions et faisait parader sous ses yeux sa rude cavalerie barbare.
+C'est pour cela qu'une sédition était à Rome la conséquence presque
+forcée d'un couronnement. Il y eut trois révoltes contre Otton le Grand.
+Otton III, en dépit de son affection passionnée pour la cité, y fut en
+butte à la même mauvaise foi et à la même haine, et la quitta enfin de
+désespoir après avoir fait d'inutiles tentatives de conciliation[36]. Un
+siècle plus tard, le couronnement de Henri V fut l'occasion de tumultes
+violents, car il se saisit du pape et des cardinaux à Saint-Pierre et
+les tint prisonniers jusqu'à ce qu'ils se fussent soumis à ses
+exigences. Hadrien IV, qui s'en souvenait, aurait volontiers forcé les
+troupes de Frédéric Barberousse à demeurer hors des murs; mais la
+rapidité de leurs mouvements déconcerta ses plans et prévint les
+résistances de la populace romaine. S'étant établi dans la cité
+Léonine[37], Frédéric barricada le pont qui traverse le Tibre et fut
+couronné en bonne forme à Saint-Pierre. Mais la cérémonie s'achevait à
+peine, lorsque les Romains, qui s'étaient rassemblés en armes au
+Capitole, forcèrent le pont, tombèrent sur les Allemands et ne furent
+repoussés qu'avec peine, grâce aux efforts personnels de Frédéric. Il ne
+s'aventura pas à les poursuivre plus avant dans la cité, et ne fut, à
+aucune époque de son règne, capable de s'en rendre entièrement maître.
+Pareillement déçus, ses successeurs acceptèrent enfin leur défaite et se
+contentèrent de recevoir leur couronne aux conditions qu'y mirent les
+papes, et de repartir sans insister.
+
+[Illustration: San Bartolommeo in Isola, à Rome.]
+
+Y venant rarement et y faisant un séjour de si courte durée, il n'est
+pas surprenant que les empereurs teutons dans les sept siècles qui vont
+de Charlemagne à Charles-Quint, aient laissé à Rome des traces moins
+nombreuses de leur présence que Titus ou qu'Hadrien seulement; moins
+nombreuses même et moins considérables que celles qui sont attribuées
+par la tradition à ceux qu'elle appelle Servius Tullius et Tarquin
+l'Ancien. Les monuments qui subsistent ont surtout pour effet de rendre
+plus sensible l'absence de tous les autres. Le plus important date du
+temps d'Otton III, le seul empereur qui tenta de fixer à Rome sa
+résidence permanente. Du palais, qui ne fut probablement guère qu'une
+simple tour construite par lui sur l'Aventin, on n'a découvert aucun
+vestige; mais l'église qu'il fonda pour y déposer les cendres de son
+ami, le martyr saint Adalbert, est encore debout sur l'île du Tibre.
+Ayant reçu de Bénévent des reliques qu'on supposa être celles de
+l'apôtre Barthélemy[38], elle fut dédiée à ce saint, et est à présent
+l'église de San Bartolommeo in Isola, dont le curieux et pittoresque
+beffroi de briques rouges, devenues grises par l'effet du temps, se
+dresse au milieu des orangers d'un jardin de couvent, d'où il domine les
+eaux jaunes et tourbillonnantes du Tibre.
+
+Otton II, fils d'Otton le Grand, mourut à Rome et fut inhumé dans la
+crypte de Saint-Pierre; il est le seul empereur qui ait trouvé un lieu
+de repos parmi les tombeaux des papes. Sa tombe n'est pas loin de celle
+de son neveu, Grégoire V: elle est très simple et d'un marbre
+grossièrement sculpté. Le couvercle du superbe sarcophage de porphyre où
+il reposa quelque temps sert actuellement de fonts baptismaux à
+Saint-Pierre; on peut le voir dans la chapelle où se font les baptêmes,
+à gauche en entrant dans l'église, non loin des tombeaux des Stuarts. Ce
+sont là toutes ou à peu près toutes les traces du passage de ses
+maîtres teutons que Rome ait conservées jusqu'à nous. Les peintures, il
+est vrai, ne manquent pas, depuis la mosaïque de la Scala Santa dans le
+palais de Latran et les curieuses fresques de l'église des Santi Quattro
+Incoronati[39], jusqu'aux décorations de la chapelle Sixtine et aux
+loges de Raphaël dans le Vatican, où les triomphes de la papauté sur
+tous ses adversaires sont représentés avec un art incomparable. Mais
+toutes ces peintures manquent d'exactitude; elles sont, pour la plupart,
+de beaucoup postérieures aux événements qu'elles figurent.
+
+J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_,
+Paris, A. Colin, 1890, in-8º. Trad. de l'anglais par
+A. Domergue.
+
+
+
+
+II.--INNOCENT III, LA CURIE ROMAINE ET L'ÉGLISE.
+
+LA MONARCHIE PONTIFICALE.
+
+
+Dans les lettres d'Innocent III relatives à l'Église, un fait se révèle
+d'abord: le pouvoir énorme de la papauté et l'immense étendue de son
+action. Les lettres litigieuses en offrent, à elles seules, un sensible
+témoignage. On y voit que non seulement les affaires importantes (_causæ
+majores_), mais toutes les affaires de l'Église, toutes les
+difficultés, quelles qu'elles fussent, qui naissaient dans son sein,
+aboutissaient au Saint-Siège. Un très petit nombre de ces affaires
+étaient évoquées par le pape; toutes allaient à lui naturellement, par
+l'effet d'une institution entrée alors dans les mœurs du clergé: ce
+droit d'appel au Saint-Siège, établi jadis avec éclat par Nicolas
+Ier, mais qui n'avait pris une entière extension que depuis Grégoire
+VII.
+
+Avec la haute idée qu'il se faisait de la mission de la papauté,
+Grégoire VII avait jugé que, le Saint-Siège devant à tous une égale
+protection, il convenait de rendre accessible à tous le recours à cette
+tutelle suprême. Favorisé par les successeurs de Grégoire, cet usage de
+l'appel avait pris un développement si rapide et si universel qu'à
+l'époque d'Innocent III aucun événement ne se passait dans l'Église où
+il n'amenât l'intervention de la papauté. De la part des appelants se
+commettaient des abus qui n'échappaient pas à l'attention d'Innocent
+III. Il reconnaissait que ce droit d'appel, établi dans l'intérêt des
+faibles, des opprimés, devenait souvent, aux mains des oppresseurs, un
+moyen de se dérober à de justes châtiments infligés par les supérieurs
+ecclésiastiques. Il essaya de tempérer ces abus. Quand il confiait aux
+évêques locaux la connaissance de certaines causes, il déclarait
+quelquefois que la sentence prononcée par eux serait définitive et sans
+appel (_sublato appellationis obstaculo_). Il ne fit cela que rarement;
+s'il eût pris en ce sens quelque mesure générale, c'eût été porter
+atteinte à l'autorité du Saint-Siège, en tarissant l'une des sources les
+plus sûres de son pouvoir, et à son esprit non moins qu'à son prestige,
+en le dépouillant de son caractère de magistrature suprême et toujours
+accessible. Loin de vouloir limiter cette faculté d'appel, il était
+attentif à la maintenir en son intégrité, et, à l'occasion, savait
+rappeler en termes sévères qu'il entendait que personne n'osât apporter
+obstacle à l'exercice de ce droit. De là qu'arrivait-il? C'est que les
+sentences des évêques, toujours susceptibles d'être modifiées ou cassées
+par le Saint-Siège, étaient en outre suspendues dans leurs effets
+pendant le temps, souvent très long, que durait l'instance auprès de la
+cour de Rome; c'est que, par une autre conséquence, les évêques
+perdaient de leur autorité ou de leur crédit aux yeux des fidèles de
+leurs diocèses. A mesure que les appels s'étaient multipliés, les
+églises locales avaient tendu ainsi à s'amoindrir devant l'Église
+romaine; et, à l'époque d'Innocent III, le nombre seul des lettres
+litigieuses qui remplissent sa correspondance est un indice du degré
+d'affaiblissement où ces églises étaient tombées.
+
+Les lettres de privilèges fournissent un signe non moins caractéristique
+de la situation de l'Église à cette époque et conduisent aux mêmes
+conclusions. Ces lettres, pour la plupart, n'étaient autre chose que des
+actes qui, sous des formes et en des mesures diverses, affranchissaient
+de la juridiction épiscopale les personnes ou les établissements qui les
+avaient obtenues. Assurément ces sortes de lettres ne doivent pas plus
+que les lettres litigieuses être attribuées spécialement au temps
+d'Innocent III; mais ce qui appartient à cette époque, c'est le nombre
+considérable et des unes et des autres. Ces lettres de privilèges,
+octroyées à quelques personnages, à des chapitres, mais surtout à des
+couvents, aidaient de deux manières à l'ascendant du Saint-Siège, en
+diminuant l'autorité des évêques et en créant au pape des serviteurs
+dévoués. Ces conséquences ne devaient pas échapper à la prudence
+d'Innocent III. Sa prédilection pour les monastères, au détriment du
+clergé séculier, est un des traits les plus sensibles de sa
+correspondance[40].
+
+Ces amoindrissements de la puissance épiscopale résultaient d'une
+situation que sans doute les évêques subissaient malgré eux. Mais on les
+voit faire eux-mêmes l'aveu indirect de leur faiblesse dans les mille
+questions (_consultationes_) qu'ils adressent au pape sur toute sorte de
+sujets. Nous possédons, non ces questions elles-mêmes, mais les réponses
+du pape. Ces réponses, à la vérité, sont conçues de telle manière qu'il
+est aisé de rétablir les questions qui les provoquent. Le pape répond en
+effet article par article, reproduisant, à chaque point nouveau,
+l'interrogation qui lui est faite. Autant de questions, autant de
+paragraphes distincts. Quand la lettre du consultant est diffuse ou
+obscure, il en résume ou en éclaircit d'abord des données principales,
+et entre ensuite en matière. Les questions adressées au pape étaient si
+nombreuses, que, dès la première année de son pontificat, Innocent III
+reconnaissait que l'une de ses principales occupations était d'y
+répondre. Que si l'on recherche quels étaient les sujets ordinaires de
+ces questions multipliées, on constate que la plupart étaient relatives
+à des points de droit. Innocent III s'étonne d'être si souvent consulté
+sur cette matière. «Vous avez autour de vous des juristes exercés,
+écrit-il à l'évêque de Bayeux, et vous êtes vous-même très instruit sur
+le droit; comment se fait-il que vous nous consultiez sur des points
+dont la clarté n'offre aucune prise au doute?» Toutefois, loin de
+repousser les consultations sur ce sujet, il les encourageait, les
+exigeait même; il voulait que tous les doutes fussent soumis au
+Saint-Siège. «A celui qui établit le droit, disait-il, il appartient de
+discerner le droit.» Dans le décret de Gratien, qui faisait alors
+autorité pour toute l'Église, le pape est comparé au Christ, lequel,
+soumis en apparence à la loi, était en réalité le maître de la loi. Les
+lettres d'Innocent III fournissent une pleine confirmation de cette
+doctrine; on y voit qu'aux yeux des évêques, et sans doute à ses propres
+yeux, le pape est la personnification du droit, la loi vivante de
+l'Église.
+
+Ce n'était pas seulement sur le droit que les évêques demandaient des
+éclaircissements au Saint-Siège. Ils le consultaient encore sur les
+obscurités du dogme. Comme il fixe le droit, le pape fixe aussi la foi;
+du moins c'est à lui qu'il appartient d'interpréter les Écritures
+(_exponere Scripturas_); et, suivant une opinion contemporaine où l'on
+reconnaît le développement des idées posées par Grégoire VII, tout ce
+qui s'écarte de la doctrine du Saint-Siège est ou hérétique ou
+schismatique.--En dehors du droit et de la doctrine, si l'on considère
+en quoi consistent les éclaircissements, les avis demandés à tout moment
+au pape par les évêques, il semble qu'il représente pour eux la sagesse
+universelle, infaillible, et que rien ne doive demeurer, pour son
+esprit, inconnu ou obscur. Les questions les plus singulières, les plus
+inattendues, les plus simples, lui sont adressées. Un jour, c'est le cas
+d'un moine qui a indiqué un remède à une femme malade d'une tumeur à la
+gorge; la femme est morte; le moine fera-t-il pénitence? Un autre jour,
+c'est le cas d'un écolier qui a blessé un voleur entré la nuit dans son
+logis. Le sacrement du mariage sert de motif à des consultations qui
+tiennent souvent plus de la médecine que du droit canon. D'autres fois,
+ce sont des questions purement grammaticales. «Votre fraternité, écrit
+Innocent III à l'évêque de Saragosse, nous a demandé ce qu'on doit
+entendre par le mot _novalis_. Selon les uns, on désigne de ce nom le
+sol laissé en jachère pendant une année; selon d'autres, cette
+appellation n'est applicable qu'aux bois dépouillés de leurs arbres et
+mis ensuite en culture. Ces deux interprétations ont également pour
+elles l'autorité du droit civil. Quant à nous, nous avons une autre
+interprétation puisée à une source différente; et nous croyons que,
+lorsqu'il arrivait à nos prédécesseurs d'accorder à de pieux
+établissements un privilège ou quelque permission relative aux terres
+ainsi désignées, ils entendaient parler de champs ouverts à la culture,
+et qui, de mémoire d'homme, n'avaient jamais été cultivés.»
+
+[Illustration: Sceau de Célestin III, au type des apôtres.]
+
+Ainsi, de la part des évêques, aucun ressort, aucune initiative. C'est
+le pape qui partout semble agir et penser pour eux. Cette ingérence du
+Saint-Siège ne se faisait pas sentir uniquement à l'égard des évêques.
+Quand on lit les lettres dites de _constitution_, où le pape établit
+soit pour des couvents, soit pour des chapitres, des règlements de
+discipline, on est surpris des détails qui attirent son attention. Les
+moindres particularités du vêtement, la forme et la longueur des
+étoffes, l'attitude au chœur, au réfectoire, au dortoir, sont
+minutieusement réglées; il n'y a pas jusqu'aux couvertures de lit dont
+il ne s'occupe; il indique les cas où l'abbé pourra prendre ses repas et
+dormir dans une chambre particulière au lieu de le faire dans les salles
+communes.
+
+Tout cela est caractéristique. Ce pape qui répond à toutes les
+questions, qui tranche tous les doutes, qui agit et pense à la place des
+évêques, qui règle dans les monastères le vêtement et le sommeil, qui
+juge, légifère, administre, qui fixe le droit et le dogme et dispose des
+bénéfices, c'est la monarchie absolue assise au sein de l'Église.
+L'œuvre de Grégoire VII est enfin consommée. Au lieu de ce clergé
+d'humeur fière et quelquefois rebelle, contre lequel ce pape se vit
+contraint de lutter, on aperçoit un clergé soumis et toujours docile à
+la voix du pontife. Les rares symptômes d'indépendance qu'on parvient à
+saisir se manifestent uniquement chez quelques évêques mêlés à la
+querelle de l'Empire et aux événements de l'hérésie albigeoise. La
+papauté ne prétend pas encore que la nomination aux évêchés lui
+appartient; elle ne trahira cette prétention que plus tard. Mais déjà
+les élections épiscopales sont toutes soumises à l'approbation du
+Saint-Siège. Quand l'élection est rejetée, le pape fixe un délai de
+quinze jours, d'un mois au plus, passé lequel, si l'on ne s'entend pas
+sur un nouveau choix qui puisse être agréé, il menace de pourvoir
+lui-même à la nomination. Quelquefois il n'y a pas d'élection; le pape
+est prié directement par les intéressés de désigner l'évêque qui lui
+convient. L'élection, quand elle a lieu, n'est souvent qu'une vaine
+formalité. Les évêques une fois nommés, le pape, à son gré, les
+transfère, les suspend ou les dépose. En somme, personne n'est évêque
+que «par la grâce du Saint-Siège»; le mot n'y est pas, mais le fait. Ce
+sont, on peut le dire, moins des évêques que des sujets que gouverne
+Innocent III; ils en ont l'attitude, ils en ont aussi le langage.
+
+Pour compléter ce tableau, ajoutons qu'il n'y a plus d'assemblées
+générales de l'Église. A la place de ces synodes que, presque chaque
+année, Grégoire VII réunissait à Rome, et dans lesquels on sentait
+vivre, en quelque sorte, l'Église universelle, on ne trouve que le
+conseil particulier du pape, le conseil des cardinaux. Ce qui reste des
+conciles n'est plus qu'un simulacre. Déjà, sous Alexandre III, on ne
+voyait dans les conciles qu'un moyen d'entourer de plus de solennité les
+décisions notifiées par le pape. Le troisième synode de Latran, en 1179,
+est appelé dans des écrits contemporains «le concile du souverain
+pontife». Au quatrième et fameux synode de Latran, qui eut lieu sous
+Innocent III en 1215, et auquel assistèrent 453 évêques, le rôle de
+ceux-ci consista uniquement à entendre et approuver les décrets rédigés
+par le Saint-Siège. A partir de ce moment, la dénomination d'_évêque
+universel_, revendiquée à plusieurs reprises par les papes et insérée
+par Grégoire VII dans ses _Dictatus_, devient une réalité. Innocent III
+est dès lors l'évêque unique de la chrétienté.
+
+Après avoir constaté le pouvoir absolu de la papauté, il faudrait
+rechercher maintenant les effets de ce pouvoir sur l'ensemble de
+l'Église. Il faudrait montrer les évêques se désintéressant de leurs
+devoirs pastoraux en proportion du peu d'étendue laissé à leur action,
+les dissensions naissant du droit d'appel au sein des églises comme dans
+les monastères, une sorte de désorganisation se substituant peu à peu à
+l'unité par les régimes d'exception qu'à des degrés divers créaient les
+privilèges, le clergé transformé, pour ainsi dire, en un monde de
+plaideurs, les églises appauvries par les frais énormes des procès[41],
+les évêques chargés de dettes, la justice à Rome achetée trop souvent à
+prix d'argent; en un mot, l'Église déviant de sa voie, se désagrégeant
+par les dissensions intestines, rompue dans son unité et s'altérant déjà
+par la corruption. Il faudrait montrer enfin cette Église romaine, dans
+laquelle s'étaient absorbées les églises locales, se viciant à son tour
+et devenant «un champ de bataille pour les plaideurs», une espèce de
+«bureau européen», où, au milieu de notaires, de scribes et d'employés
+de toute sorte, on ne s'occupait que de procès et d'affaires,--en
+d'autres termes, cessant d'être une véritable Église pour n'être plus
+que la cour de Rome ou la _Curie romaine_.
+
+Cette situation, signalée avec amertume par les contemporains, et dont
+on saisit les traces dans la correspondance d'Innocent III, a été, plus
+d'une fois, constatée par les historiens. Toutefois on aurait tort de
+faire peser sur la seule époque d'Innocent III la responsabilité d'une
+telle situation. Née du pouvoir excessif de la papauté, cette situation
+avait commencé avant lui; elle s'aggrava sous ses successeurs. La
+lecture attentive des documents permet de suivre, à leur véritable date,
+les progrès d'un état de choses dont on n'a pas suffisamment marqué la
+succession. Ainsi, à ne parler que du changement de l'Église romaine en
+_curie_, changement considéré par les hommes pieux du temps comme
+funeste pour la religion, on peut en placer l'origine vers le milieu du
+XIIe siècle[42], un peu avant le moment où le collège des cardinaux
+se vit chargé, à l'exclusion du clergé et des fidèles[43], de pourvoir à
+l'élection des papes. Ce qu'on peut dire en somme, c'est que le
+pontificat d'Innocent III, qui marque, pour la papauté, l'apogée du
+pouvoir absolu, marque aussi, pour l'Église, le commencement d'une
+décadence qui, un siècle après, arrivera au dernier degré sous les papes
+d'Avignon.
+
+Ainsi fut viciée, dans ses effets, l'œuvre de Grégoire VII. Il
+s'était servi de la puissance du Saint-Siège pour réprimer les désordres
+de l'Église, et cette puissance, étendue inconsidérément par ses
+successeurs, avait produit d'autres désordres. En même temps que
+l'Église s'altérait, la papauté, à son insu et par les mêmes causes, se
+trouva transformée. Elle se vit amenée à déserter les choses
+spirituelles pour le tracas des affaires, la théologie pour le droit.
+
+Noyée sous le flot des affaires sans nombre qui affluent vers elle, elle
+perdit de vue les horizons de la spiritualité. Grégoire le Grand se
+plaignait déjà que son esprit, fatigué de soucis, ne fût plus capable de
+s'élancer vers les régions supérieures. Combien, depuis cette époque,
+les choses s'étaient aggravées! «Emporté, écrivait Innocent III, dans le
+tourbillon des affaires qui m'enlacent de leurs nœuds, je me vois
+livré à autrui et comme arraché à moi-même. La méditation m'est
+interdite, la pensée presque impossible; à peine puis-je respirer.»--Une
+autre particularité sur laquelle se tait Innocent III, mais qui résulte
+de faits épars dans sa correspondance, c'est que, forcé par la
+multiplicité des affaires, auxquelles il ne pouvait suffire, d'élargir
+en proportion la sphère d'action ou d'influence de ses cardinaux et de
+ses légats, il les laissait empiéter sur son autorité et s'arroger une
+indépendance qu'il était impuissant à réprimer. On peut même dire, sans
+outrepasser la vérité, que, dans ses lettres, Innocent III apparaît plus
+d'une fois comme captif dans le cercle que forment autour de lui ses
+cardinaux. Ainsi, quand on y regarde de près, on s'aperçoit que ce pape,
+maître absolu de l'Église, était écrasé par les affaires et dominé par
+ses conseils.
+
+F. ROCQUAIN, _La papauté au moyen âge_, Paris.
+Didier et Cie, 1881, in-8º. _Passim._
+
+
+
+
+III.--LE «LIVRE DES CENS» DE L'ÉGLISE ROMAINE
+
+LE «DENIER DE SAINT-PIERRE»
+
+
+L'Église romaine a eu, de très bonne heure, de grandes propriétés
+foncières. Aussi éprouva-t-elle bien vite la nécessité de faire dresser
+un état de ses revenus, ou, comme on disait alors, un «Polyptyque»; à la
+fin du Ve siècle, le pape Gélase s'acquitta de cette tâche avec tant
+de succès que son œuvre, à peine modifiée par saint Grégoire le
+Grand, était encore d'un usage courant quatre siècles plus tard.
+
+Mais durant les épreuves qu'eurent à subir au Xe et au XIe siècle
+la ville de Rome et la papauté, il se creusa un véritable abîme entre
+les temps anciens et les temps nouveaux. Les vieilles archives, les
+vieux titres de l'Église romaine disparurent dans la tourmente, et
+lorsque Grégoire VII entreprit de réorganiser toute chose, il eut
+grand'peine à rassembler les débris qui avaient échappé au naufrage.
+
+C'est de ce moment que date à Rome le double mouvement qui pousse d'une
+part à recueillir et à coordonner des titres domaniaux, c'est-à-dire à
+former des cartulaires, et, d'autre part, à établir de nouveaux
+polyptyques, c'est-à-dire de nouveaux états de revenus. De là différents
+essais auxquels le camérier Cencius, l'officier chargé des temporalités
+de l'Église, donna en 1192 leur forme définitive.
+
+L'œuvre de Cencius se compose de deux parties:
+
+1º D'un registre où sont inscrits, province par province, les noms des
+débiteurs de l'Église romaine et la quotité de leurs redevances;
+
+2º D'un cartulaire qui contient les titres constitutifs de la propriété
+et de la suzeraineté du Saint-Siège (donations, testaments, contrats
+d'achat ou d'échange, serments d'hommage, etc.).
+
+De ces deux parties la première constitue ce qu'on peut appeler
+proprement le _Liber censuum_ de l'Église romaine.
+
+ * * * * *
+
+Un livre censier, ou, comme dit Brussel, un livre terrier, «est un
+registre de la recette faite pour un an de tous les cens et rentes
+appartenant à une _seigneurie_».
+
+La liste des divers cens et rentes que percevait le pape à la fin du
+XIIe siècle, en sa qualité de _seigneur_, voilà ce qui constitue le
+_Liber censuum_ de Cencius.
+
+Au sein du monde féodal, le Saint-Siège devait nécessairement prendre
+l'apparence extérieure qui s'imposait alors à tous les membres de la
+société, aux personnes morales comme aux individus; il est devenu une
+seigneurie.
+
+On sait que le moyen âge entendait par ce terme un ensemble de droits,
+d'origine et de caractères très divers, où la propriété et la
+souveraineté confondues se marquaient par de certains services et
+redevances.
+
+Dans l'Italie centrale, où le Saint-Siège avait depuis longtemps de
+vastes domaines, qui, au temps de Charlemagne, lui avaient valu la
+cession d'une partie de la puissance publique, la seigneurie du pape
+s'était établie tout naturellement, comme en d'autres lieux celle des
+ducs et des comtes.
+
+Mais le Saint-Siège était un pouvoir d'une nature spéciale: son
+caractère de puissance morale et universelle lui valut dans le monde
+féodal une autre seigneurie d'un genre particulier.
+
+A la fin du neuvième siècle, lorsque les princes carolingiens, qui
+avaient été longtemps les «patrons» des églises et des monastères, ne
+furent plus en état de défendre la propriété ecclésiastique contre les
+usurpations des laïques, on songea à invoquer la protection pontificale.
+C'était le temps des grands pontificats de Nicolas Ier et de Jean
+VIII. Les fondateurs de monastères, désireux d'assurer la perpétuité de
+leur œuvre, sollicitèrent le patronat du Saint-Siège et ils
+«recommandèrent» à l'apôtre la propriété de l'être moral qu'ils
+constituaient. Les possessions attribuées à certains instituts
+monastiques furent ainsi considérées comme le bien de saint Pierre, et,
+pour reconnaître le domaine éminent ainsi concédé à l'apôtre, elles
+furent grevées d'un cens annuel en faveur du Saint-Siège.
+
+Cela eut de grandes conséquences dans l'ordre temporel aussi bien que
+dans l'ordre spirituel.
+
+D'une part, les monastères censiers échappèrent peu à peu à la main des
+évêques pour relever directement du Saint-Siège, et, d'autre part, la
+nature originelle du lien qui les rattachait à Rome détermina, à travers
+toute l'Europe, la constitution d'un domaine pontifical d'un caractère
+particulier.
+
+La papauté posséda sur les terres des plus grandes abbayes un droit
+éminent de propriété, qui se marquait par le payement d'un cens, et il
+n'en fallut pas davantage pour que peu à peu le Saint-Siège assimilât à
+ce droit très spécial celui que la coutume lui assignait sur nombre
+d'États chrétiens, et qui s'exprimait par des redevances analogues.
+
+Après la dissolution de l'Empire romain, qui avait été longtemps pour
+les princes barbares la source de toute légitimité, le Saint-Siège avait
+paru tout désigné pour succéder dans ce rôle à l'Empire.
+
+L'apôtre enseigne que tout pouvoir légitime vient de Dieu. Mais qui donc
+aura mission d'éclairer les consciences, de se prononcer sur la
+légitimité des pouvoirs de fait, sinon celui qui a reçu du Christ le
+droit de lier et de délier toute chose?
+
+C'est donc à la papauté que les hommes ont fait appel. Les États
+naissants et les dynasties nouvelles ont senti le besoin de se faire
+reconnaître par elle. Elle a sacré Pépin et couronné Charlemagne; elle a
+érigé des trônes et dispensé des couronnes.
+
+La papauté s'est trouvée investie de la sorte d'une véritable
+magistrature, d'un droit qu'on pourrait appeler _supra régalien_, et ce
+droit, comme les droits régaliens eux-mêmes, a pris, à certains moments,
+une forme féodale.
+
+Les puissances de fraîche date désirèrent marquer d'un signe visible
+leur union avec le Saint-Siège et s'obligèrent à lui servir une
+redevance annuelle.
+
+Cette redevance prit bien vite le nom de «cens» et se confondit aussitôt
+avec les divers revenus d'origine foncière que le Saint-Siège percevait
+sous ce nom. Elle fut incorporée au domaine, elle compta parmi les
+rentes de la seigneurie.
+
+Les papes du XIe siècle, et Grégoire VII en particulier,
+s'efforcèrent de préciser les rapports que marquait ce cens payé à Rome
+par divers États chrétiens.
+
+Le domaine éminent possédé par l'apôtre sur les monastères censiers se
+traduisait sans difficulté par la censive. Mais pour des principautés et
+des royaumes, il paraissait difficile d'admettre que la redevance
+conservât le caractère d'un simple lien de droit privé.
+
+Les papes y virent un signe de suprématie politique et Grégoire VII
+réclama le serment d'hommage à Guillaume le Conquérant, comme un
+suzerain à son vassal.
+
+[Illustration: Lettre d'Eugène III, 16 août 1147.
+
+Spécimen de l'écriture employée au XIIe siècle à la Chancellerie
+pontificale.
+
+_Musée des Archives départementales_, nº 39.]
+
+TRANSCRIPTION
+
+ _Eugenius, episcopus, servus servorum Dei. Dilectis filiis
+ canonicis Trecensis ecclesie, salutem et apostolicam benedictionem.
+ Sicut ea que a nobis statuuntur firma volumus et illibata
+ persistere, ita ea que a fratribus nostris episcopis rationabili
+ providentia fiunt, ut in suo vigore permaneant, diligenti nos
+ convenit sollicitudine providere. Quod ergo a discretione religiosi
+ viri Acconis episcopi...._
+
+ _Si quis igitur hujus nostre confirmationis paginam sciens contra
+ eam temere venire temptaverit, indignationem omnipotentis Dei et
+ beatorum Petri et Pauli apostolorum ejus se noverit incursurum.
+ Datum Autisiodori. XVII. kl. septembris._
+
+Cette thèse de la cour de Rome ne fut pas admise partout sans
+contestation, et il faut reconnaître qu'elle n'a jamais complètement
+triomphé[44].
+
+Elle n'en a pas moins dominé pendant plusieurs siècles les relations du
+Saint-Siège avec la plupart des États européens, et le principe en est
+clairement énoncé à la première page du _Liber censuum_.
+
+Le camérier de 1192 a soigneusement relevé tous les cens dus au
+Saint-Siège, et, sans s'occuper de rechercher l'origine de chacun d'eux,
+il a consigné dans un même registre le nom de tous ceux qui en étaient
+grevés, parce que pour lui, comme pour la Chambre Apostolique, les
+églises, monastères, cités ou royaumes, ainsi rapprochés en vertu d'un
+symbole unique, étaient tous également du domaine de Saint Pierre, car
+tous ils étaient, ainsi que l'écrivait le camérier en sa préface, «_in
+jus et proprietatem beati Petri consistentes_».
+
+L'œuvre de Cencius marque, par conséquent, le point d'arrivée d'une
+longue évolution historique, qui a constitué, au profit du Saint-Siège,
+une seigneurie d'un caractère spécial et d'une immense étendue.
+
+P. FABRE, _Étude sur le Liber censuum de l'Église
+romaine_, Paris, E. Thorin, 1892, in-8º.
+
+
+
+
+IV.--L'EMPEREUR FRÉDÉRIC II.
+
+
+Pour les bons chrétiens, pour l'Église, pour les guelfes, Frédéric fut
+une figure de l'Antéchrist. La lutte qu'il soutint contre deux papes
+inflexibles, Grégoire IX et Innocent IV, eut, aux yeux des amis du
+Saint-Siège, la grandeur d'un drame apocalyptique. Satan seul avait pu
+souffler une telle malice dans l'âme d'un prince que l'Église romaine
+avait tenu tout enfant entre ses bras, au temps d'Innocent III. «C'était
+un athéiste», affirme Fra Salimbene, qui énumère tous les vices de
+l'empereur, la fourberie, l'avarice, la luxure, la cruauté, la colère,
+et les histoires étranges que l'on contait tout bas, au fond des
+couvents, sur ce personnage formidable. Au moment où Frédéric venait de
+dénoncer à tous les rois et à l'épiscopat Grégoire IX comme faux pape et
+faux prophète, celui-ci lançait l'encyclique _Ascendit de mari_: «Voyez
+la bête qui monte du fond de la mer, la bouche pleine de blasphèmes,
+avec les griffes de l'ours et la rage du lion, le corps pareil à celui
+du léopard. Elle ouvre sa gueule pour vomir l'outrage contre Dieu; elle
+lance sans relâche ses javelots contre le tabernacle du Seigneur et les
+saints du ciel.» L'année suivante, Grégoire écrivait: «L'empereur,
+s'élevant au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu et prenant d'indignes
+apostats pour agents de sa perversité, s'érige en ange de lumière sur la
+montagne de l'orgueil.... Il menace de renverser le siège de saint
+Pierre, de substituer à la foi chrétienne les anciens rites des peuples
+païens, et, se tenant assis dans le Temple, il usurpe les fonctions du
+sacerdoce.» «A force de fréquenter les Grecs et les Arabes, écrit
+l'auteur anonyme de la _Vie de Grégoire IX_, il s'imagine, tout réprouvé
+qu'il est, être un Dieu sous la forme humaine.» L'avocat pontifical
+Albert de Beham, familier d'Innocent IV, écrit encore, en 1245: «Il a
+voulu s'asseoir dans la chaire de Dieu comme s'il était Dieu; non
+seulement il s'est efforcé de créer un pape et de soumettre à sa
+domination le siège apostolique, mais il a voulu usurper le droit divin,
+changer l'alliance éternelle établie par l'Évangile, changer les lois et
+les conditions de la vie des hommes.» En 1245 et 1248, Innocent IV
+déliait du serment de fidélité le clergé et les sujets du royaume des
+Deux-Siciles, enlevait l'Église sicilienne aux juridictions impériales,
+retranchait de la société politique, comme de la communion religieuse,
+les comtes et les bourgeois fidèles au parti de l'empereur, autorisait
+les seigneurs ecclésiastiques à fortifier leurs châteaux contre
+l'empereur, et jurait solennellement d'écraser jusqu'aux derniers
+rejetons de «cette race de vipères».
+
+Pierre de la Vigne et les courtisans du prince souabe répondaient d'une
+voix aussi sonore que celle des champions de l'Église. Pierre était le
+confident de Frédéric. «J'ai tenu, dit son âme à Dante, les deux clefs
+de son cœur, que j'ouvrais et refermais d'une main très douce;» on
+peut croire que, chaque fois qu'il écrivait, il n'était que l'écho de la
+pensée de l'empereur. Mais la façon dont il exalta la mission religieuse
+de son maître, par l'exagération des idées et des images, a trop
+d'analogie avec les invectives lancées par les défenseurs du
+Saint-Siège. Pour le chancelier, même pour l'archevêque de Palerme
+Beraldo, pour le notaire impérial Nicolas de Rocca et les prélats
+gibelins qui font leur cour à César à l'aide des textes de l'Évangile,
+Frédéric est une sorte de Messie, un apôtre chargé par Dieu de révéler
+l'Esprit saint, le pontife de l'Église définitive, «le grand aigle aux
+grandes ailes» qu'Ezéchiel a prophétisé. Quant à Pierre de la Vigne, il
+sera le vicaire de Frédéric, comme le premier Pierre a été celui de
+Jésus; il est la pierre angulaire, il est la vigne féconde dont les
+branches ombragent et réjouissent le monde. Le Galiléen a renié trois
+fois son Seigneur, le Capouan ne reniera jamais le sien. La fonction
+mystique de l'Église romaine est sur le point de finir. «Le haut cèdre
+du Liban sera coupé, criaient les prophètes populaires, il n'y aura plus
+qu'un seul Dieu, c'est-à-dire un monarque. Malheur au clergé! S'il
+tombe, un ordre nouveau est tout prêt.» Innocent IV trouvait sur sa
+table des vers annonçant la déchéance prochaine de la Rome des papes. Et
+les troubadours provençaux, les exilés de la croisade albigeoise, qui
+avaient vu leurs villes livrées aux inquisiteurs, chantaient dans les
+palais de Palerme et de Lucera les strophes furieuses de Guillaume
+Figueira: «Rome traîtresse, l'avarice vous perd et vous tondez de trop
+près la laine de vos brebis.... Rome, vous rongez la chair et les os des
+simples, vous entraînez les aveugles dans le fossé, vous pardonnez les
+péchés pour de l'argent; d'un trop mauvais fardeau, Rome, vous vous
+chargez.... Rome, je suis content de penser que bientôt vous viendrez à
+mauvais port, si l'empereur justicier mène droit sa fortune et fait ce
+qu'il doit faire. Rome, je vous le dis en vérité, votre violence, nous
+la verrons décliner. Rome, que notre vrai sauveur me laisse bientôt voir
+cette ruine!»
+
+Mais des cris de guerre et des formules de malédiction sont des
+témoignages bien vagues pour une recherche de la réalité historique. Il
+faut laisser retomber la poussière de ce champ de bataille, si l'on veut
+apercevoir clairement quelle fut l'action de l'empereur contre le
+Saint-Siège et l'Église chrétienne.
+
+Il est, avant tout, certain qu'il n'a jamais tenté de provoquer un
+schisme dans l'Église. Il appelait avec mépris Milan «la sentine des
+patarins». A ses ennemis implacables, Grégoire IX et Innocent IV, il n'a
+point opposé d'antipape. Il n'a point soutenu le faux pape de 1227 qui,
+appuyé par les barons romains, siégea ix semaines à Saint-Pierre. Il
+invoquait Dieu à témoin de sa fidélité au symbole approuvé par l'Église
+romaine, selon la discipline universelle de l'Église. Sur son lit de
+mort, écrit son fils Manfred au roi Conrad, «il a reconnu d'un cœur
+repentant, humblement, comme chrétien orthodoxe, la sacro-sainte Église
+romaine, sa mère». Ainsi, jusqu'à la fin, il maintint son adhésion
+extérieure au christianisme romain. En 1242, dans le long interrègne qui
+suivit la mort de Célestin IV, et au moment où il revenait sans cesse en
+face des murs de Rome, que défendaient contre lui les barons guelfes, il
+écrivait aux cardinaux d'une façon aussi pressante que saint Louis
+lui-même, sur la nécessité de rendre sans retard à l'Église son pasteur
+suprême. Innocent IV élu, il le félicita avec des paroles toutes
+filiales; mais, six mois plus tard, il menaçait le Sénat et le peuple
+romain de sa colère si Rome ne se soumettait point «au maître absolu de
+la terre et de la mer, dont tous les désirs doivent s'accomplir». En
+avril 1244, il annonçait à Conrad sa réconciliation avec le pape, il se
+réjouissait d'avoir été admis par le pontife, en sa qualité de «fils
+dévot de l'Église, et comme prince catholique, dans l'unité de
+l'Église»; mais il ajoutait: «comme fils aîné et unique, et _patron_ de
+l'Église, _sicut primus et unicus Ecclesie filius et patronus_, notre
+devoir est d'en favoriser la grandeur.... Nous tâchons de toutes nos
+forces, nous souhaitons d'un cœur sincère cette réformation de
+l'Église qui nous donnera la paix, ainsi qu'à nos amis et fidèles, pour
+toujours.»
+
+[Illustration: La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile,
+près de Palerme.]
+
+Voilà des paroles qui éclairent singulièrement l'histoire religieuse de
+Frédéric II. Le patron, le protecteur de l'Église, pour lui, n'est autre
+que le maître absolu de l'Église. Il entend que celle-ci se courbe,
+aussi docilement que la noblesse féodale et les villes, sous la loi
+rigide de l'État. Il prétend disposer des choses ecclésiastiques aussi
+librement que des intérêts séculiers de l'empire. Il écrivait déjà en
+1236, à Grégoire IX, au sujet de la collation des bénéfices: «Vous vous
+irritez de ce que nous ayions choisi des personnes jeunes et
+indignes.... Mais n'est-ce pas, en vertu du droit divin, un sacrilège
+de disputer sur les mérites de notre munificence, c'est-à-dire sur la
+question de savoir si ceux que l'empereur nomme sont dignes ou non?» Il
+écrira, en 1246, à tous les princes de la chrétienté: «Le pontife n'a le
+droit d'exercer contre nous aucune rigueur, même pour causes légitimes.»
+En 1248, dans une épître à l'empereur de Nicée, son gendre, il se plaint
+amèrement des rapports insupportables que les princes de l'Occident ont
+avec les chefs de l'Église latine; dans tous les troubles de l'État,
+toutes les révoltes et toutes les guerres, il dénonce la main toujours
+présente de l'Église, qui abuse d'une liberté pestilentielle. Pour lui
+l'Orient seul, l'Orient schismatique de Byzance et les khalifats
+musulmans ont résolu le problème des relations entre l'Église et l'État;
+ils n'ont point affaire à des pontifes-rois; chez eux, la société
+cléricale n'est point un corps politique. Ceci est la plaie de l'Europe
+et de l'Occident. L'Asie est bien heureuse: elle jouit de la paix
+religieuse; la puissance du prince n'y connaît point de limite, parce
+que là-bas, en dehors du sanctuaire, l'Église n'existe plus.
+
+Mais ce protectorat impérial, ce gouvernement césarien de l'Église par
+le maître de l'empire a pour condition nécessaire la réformation de
+l'Église. Ce n'est point assez que le pape et les évêques n'aient plus
+aucune action politique, que la souveraineté temporelle du pape à Rome
+disparaisse aussi bien que la souveraineté féodale des évêques dans leur
+diocèse. Il faut encore que la hiérarchie ecclésiastique renonce à sa
+force sociale, que le champ de son influence soit borné à l'apostolat
+direct des consciences, que, pour elle, les chrétiens ne soient plus les
+membres d'une société politique, mais simplement des âmes individuelles.
+Dans son encyclique de 1246, Frédéric écrivait: «Les clercs se sont
+engraissés des aumônes des grands, et ils oppriment nos fils et nos
+sujets, oubliant notre droit paternel, ne respectant plus en nous ni
+l'empereur ni le roi.... Notre conscience est pure, et, par conséquent,
+Dieu est avec nous; nous invoquons son témoignage sur l'intention que
+nous avons toujours eue de réduire les clercs de tous les degrés, et
+surtout les plus hauts d'entre eux, à un état tel qu'ils reviennent à la
+condition où ils étaient dans l'Église primitive, menant une vie tout
+apostolique et imitant l'humilité du Seigneur. Les clercs de ce temps
+conversaient avec les anges, faisaient d'éclatants miracles, soignaient
+les infirmes, ressuscitaient les morts, régnaient sur les rois par la
+sainteté de leur vie et non par la force de leurs armes. Ceux-ci, livrés
+au siècle, enivrés de délices, oublient Dieu; ils sont trop riches, et
+la richesse étouffe en eux la religion. C'est un acte de charité de les
+soulager de ces richesses qui les écrasent et les damnent.» En 1249, il
+accuse, en face de la chrétienté entière, Innocent IV d'avoir séduit le
+médecin qui, à Parme, tenta d'empoisonner l'empereur; il invoque le
+concours de tous les princes pour le salut de «la sainte Église, sa
+mère», qu'il a, dit-il, le droit et la volonté «de réformer pour
+l'honneur de Dieu».
+
+[Illustration: Sceau de Frédéric II.]
+
+ * * * * *
+
+Grégoire IX dit quelque part de Frédéric II: «Il ment au point
+d'affirmer que tous ceux-là sont des sots qui croient qu'un Dieu
+créateur de l'univers et tout-puissant est né d'une vierge.... Il ajoute
+qu'on ne doit absolument croire qu'à ce qui est prouvé par les lois des
+choses et par la raison naturelle.» Telle était en effet la véritable
+hérésie de l'empereur. Il ne s'agit plus, ici, de réduire la puissance
+politique de l'Église, d'enlever aux papes la direction supérieure de la
+chrétienté; c'est le prestige même de la foi chrétienne qu'il veut
+atteindre, et, de même qu'il a sécularisé l'État, en soumettant toutes
+les forces de la société, l'Église comme les autres, à la volonté d'un
+seul maître, il sécularise la science, la philosophie, la foi, en leur
+donnant pour maîtresse unique et souveraine la raison.
+
+Frédéric II se préoccupait sincèrement des hauts problèmes
+philosophiques, non point comme un chrétien qui demande à la sagesse
+profane la confirmation de sa foi, mais comme un esprit libre qui aspire
+à la vérité, quelque affligeante qu'elle puisse être pour les croyances
+communes de son siècle. Il dirigeait à sa cour une véritable académie
+philosophique. Un disciple des écoles d'Oxford, de Paris et de Tolède,
+Michel Scot, chrétien régulier, que protégea Grégoire IX, lui avait
+apporté en 1227, traduits en latin, les principaux commentaires
+aristotéliques d'Averroès et, entre autres, celui du _Traité de l'Ame_.
+En 1229, l'empereur, tout en négociant avec le Soudan, chargeait les
+ambassadeurs musulmans de questions savantes pour les docteurs d'Arabie,
+d'Égypte et de Syrie. Plus tard il interrogeait encore sur les mêmes
+points de métaphysique le Juif espagnol Juda ben Salomo Cahen, l'auteur
+d'une encyclopédie, l'_Inquisitio sapientiæ_; il renouvelait enfin, vers
+1240, cette enquête rationnelle, dans le monde entier de l'islam, puis
+près d'Ibn Sabin de Murcie, le plus célèbre dialecticien de l'Espagne.
+Celui-ci répondit «pour l'amour de Dieu et le triomphe de l'islamisme»,
+et le texte arabe de ses réponses est conservé, sous le titre de
+_Questions siciliennes_, avec les demandes de l'empereur, dans un
+manuscrit d'Oxford. «Aristote, interrogeait Frédéric, a-t-il démontré
+l'éternité du monde? S'il ne l'a pas fait, que valent ses arguments?
+Quel est le but de la science théologique, et quels sont les principes
+préliminaires de cette science, si toutefois elle a des principes
+préliminaires, entendons, si elle relève de la pure raison? Quelle est
+la nature de l'âme? Est-elle immortelle? Quel est l'indice de son
+immortalité? Que signifient ces mots de Mahomet: «Le cœur du croyant
+est entre les doigts du miséricordieux?»
+
+[Illustration: Monnaie de Frédéric II.]
+
+Ces idées hardies, vers lesquelles jusqu'alors le moyen âge ne s'était
+tourné que pour les exorciser, ont traversé la civilisation de l'Italie
+impériale, tout en suivant, comme en un lit parallèle, la direction même
+de la politique de l'empereur. Le parti gibelin se sentit d'autant plus
+libre du côté de l'Église de Rome, que la philosophie patronnée par son
+prince affranchissait plus résolument la raison humaine de l'obsession
+du surnaturel. Et comme le fond de toute métaphysique recèle une
+doctrine morale, les partisans de l'empereur, ceux qui aimaient la
+puissance temporelle, la richesse et les félicités terrestres, tout en
+s'inquiétant assez peu de l'éternité du monde et de l'intellect unique,
+accueillirent avec empressement une sagesse qui les rassurait sur le
+lendemain de la mort, rendait plus douce la vie présente, déconcertait
+le prêtre et l'inquisiteur, éteignait les foudres du pape. Les
+_Épicuriens_ de Florence, en qui le XIIe siècle avait vu les pires
+ennemis de la paix sociale, puisqu'ils attiraient sur la cité les
+colères du ciel, furent, à deux reprises, vers la fin du règne de
+Frédéric et sous Manfred, les maîtres de leur république. Les Uberti
+tinrent alors la tête du parti impérial dans l'Italie supérieure: ils
+dominèrent avec dureté et grandeur d'âme, et à côté d'eux, «plus de cent
+mille nobles, dit Benvenuto d'Imola, hommes de haute condition, qui
+pensaient, comme leur capitaine Farinata et comme Épicure, que le
+paradis ne doit être cherché qu'en ce monde». Jusqu'à la fin du XIIIe
+siècle, à travers toutes les vicissitudes de leur fortune politique, ces
+indomptables gibelins portèrent très haut leur incrédulité religieuse,
+peut-être même un matérialisme radical. «Quand les bonnes gens, dit
+Boccace, voyaient passer Guido Cavalcanti tout rêveur dans les rues de
+Florence, il cherche, disaient-ils, des raisons pour prouver qu'il n'y a
+pas de Dieu.» On avait dit la même chose de Manfred, qui ne croyait,
+écrit Villani, «ni en Dieu, ni aux saints, mais seulement aux plaisirs
+de la chair». On attribua au cardinal toscan Ubaldini, qui soutint
+vaillamment à Rome le parti maudit des Hohenstaufen, cette parole déjà
+voltairienne: «Si l'âme existe, j'ai perdu la mienne pour les gibelins.»
+On le voit, chez tous, le trait caractéristique de l'incrédulité est le
+même; ils ont rejeté, comme superstitieuses, les croyances essentielles
+de toute religion; qu'ils le sachent ou non, ils procèdent d'Averroès.
+Dante a groupé quelques-uns d'entre eux, Farinata, Frédéric II,
+Ubaldini, Cavalcante Cavalcanti, dans la même fosse infernale; mais le
+plus «magnanime» de tous, Farinata, ne veut pas croire à l'enfer, dont
+la flamme le dévore; il se dresse debout, de la ceinture en haut, hors
+de son sarcophage embrasé, et promène un œil altier sur l'horrible
+région qu'il méprisera éternellement:
+
+ Ed ei s'ergea col petto e colla fronte,
+ Come avesse l'inferno in gran dispitto.
+ (_Inf._, X, 35.)
+
+A cette métaphysique d'incrédulité, à cet effacement du surnaturel dans
+la vie des consciences, correspond une vue nouvelle de la nature. Ici,
+le miracle s'est évanoui, l'omniprésence de Dieu, cette joie des âmes
+pures, l'embûche perpétuelle de Satan, cette terreur des esprits
+faibles, ont disparu; il ne reste plus que les lois immuables qui
+règlent l'évolution indéfinie des êtres vivants, les combinaisons des
+forces et des éléments. La renaissance des sciences naturelles avait
+pour première condition une théorie toute rationnelle de la nature.
+
+C'est encore vers Aristote, naturaliste et physicien, que les Arabes,
+alchimistes et médecins, ramenèrent l'Italie méridionale. Vers 1250,
+Michel Scot traduisit pour Frédéric l'abrégé fait par Avicenne de
+l'_Histoire des animaux_. Maître Théodore était le chimiste de la cour
+et préparait des sirops et diverses sortes de sucres pour la table
+impériale. La grande école de Salerne renouvelait, pour l'Occident, les
+études médicales, d'après les méthodes de la science arabe,
+l'observation directe des organes et des fonctions du corps humain, la
+recherche des plantes salutaires, l'analyse des poisons,
+l'expérimentation des eaux thermales. Frédéric rétablit le règlement des
+empereurs romains qui interdisait la médecine à quiconque n'avait pas
+subi d'examen et obtenu la licence. Il fixa à cinq années le cours de
+médecine et de chirurgie. Il fit étudier les propriétés des sources
+chaudes de Pouzzoles. Il donnait lui-même des prescriptions à ses amis
+et inventait des recettes. On lui amenait d'Asie et d'Afrique les
+animaux les plus rares et il en observait les mœurs; le livre _De
+arte venandi cum avibus_, qui lui est attribué, est un traité sur
+l'anatomie et l'éducation des oiseaux de chasse. Les simples contaient
+des choses terribles sur ses expériences. Il éventrait, disait-on, des
+hommes pour étudier la digestion; il élevait des enfants dans
+l'isolement, pour voir quelle langue ils inventeraient, l'hébreu, le
+grec, le latin, l'arabe, ou l'idiome de leurs propres parents, dit Fra
+Salimbene, dont toutes ces nouveautés bouleversent l'esprit; il faisait
+sonder par ses plongeurs les gouffres du détroit de Messine; il se
+préoccupait de la distance qui sépare la terre des astres. Les moines se
+scandalisèrent de cette curiosité universelle; ils y voyaient la marque
+de l'orgueil et de l'impiété; Salimbene la qualifie, avec un ineffable
+dédain, de superstition, de perversité maudite, de présomption scélérate
+et de folie. Le moyen âge n'aimait point que l'on scrutât de trop près
+les profondeurs de l'œuvre divine, que l'on surprît le jeu de la vie
+humaine ou celui de la machine céleste. Les sciences de la nature lui
+semblaient suspectes de maléfice, de sorcellerie. L'Italie, engagée par
+les Hohenstaufen dans les voies de l'observation expérimentale, devait
+être longtemps encore la seule province de la chrétienté où l'homme
+contemplât, sans inquiétude, les phénomènes et les lois du monde
+visible.
+
+E. GEBHART, _L'Italie mystique_, Paris, Hachette,
+1893, in-16, 2e éd. _Passim._
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LES CROISADES
+
+ PROGRAMME.--_Fondation du royaume de Jérusalem. La prise de
+ Constantinople. Influence de la civilisation orientale sur
+ l'Occident.--Croisades et missions dans l'Orient de l'Europe._
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ Il n'y a pas, en français, de bonne =histoire générale des
+ croisades=. Celle de Michaud, que l'on a tort de lire encore, ne
+ vaut rien. Celle de Wilken (_Geschichte der Kreuzzüge_, Leipzig,
+ 1807-1832, 7 vol. in-8º) est vieillie. Il existe en allemand trois
+ Manuels: B. Kugler, _Geschichte der Kreuzzüge_, Berlin, 1891, 2e
+ éd.;--H. Prutz, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, Berlin, 1883,
+ in-8º;--O. Henne am Rhyn, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_,
+ Leipzig, 1894, in-8º.
+
+ Les monographies relatives à l'histoire des Croisades sont
+ innombrables. C'est une des parties de l'histoire du moyen âge qui
+ ont été étudiées de nos jours avec le plus de soin. Voir, entre
+ autres: Cte P. Riant, _Expéditions et pèlerinages des
+ Scandinaves en Terre Sainte au temps des Croisades_, Paris, 1865,
+ in-8º;--R. Röhricht, _Beiträge zur Geschichte der Kreuzzüge_,
+ Berlin, 1876, 2 vol. in-8º;--H. v. Sybel, _Geschichte des ersten
+ Kreuzzüges_, Berlin, 1881, in-8º;--J. Tessier, _Quatrième croisade.
+ La diversion sur Zara et Constantinople_, Paris, 1884, in-8º";--R.
+ Röhricht, _Studien zur Geschichte des fünften Kreuzzüges_,
+ Innsbrück, 1891, in-8º;--le même, _Die Kreuzpredigten gegen den
+ Islam_, dans la _Zeitschrift für Kirchengeschichte_, VI (1884);--A.
+ Lecoy de la Marche, _La prédication de la croisade au XIIIe
+ siècle_, dans la _Revue des Questions historiques_, juillet
+ 1890;--H. Derenbourg, _Ousâma-ibn-Mounkidh, un émir syrien au
+ premier siècle des croisades_, Paris, 1889-1893, in-8º.
+
+ L'=histoire des établissements des croisés en Orient= (Palestine,
+ Syrie, Achaïe, Chypre, etc.) a été l'objet de quelques travaux
+ considérables, dont les principaux sont: G. Dodu, _Histoire des
+ institutions monarchiques dans le royaume latin de Jérusalem_,
+ Paris, 1894, in-8º;--G. Rey, _Les colonies franques de Syrie_,
+ Paris, 1884, in-8º;--G. Schlumberger, _Les principautés franques
+ dans le Levant_, Paris, 1879, in-8º;--Cte L. de Mas Latrie,
+ _Histoire de l'île de Chypre sous les princes de la maison de
+ Lusignan_, Paris, 1852-1861, 3 vol. in-8º;--C. Buchon, _Histoire
+ des conquêtes et de l'établissement des Français dans les provinces
+ de l'ancienne Grèce au moyen âge_, Paris, 1846, in-8º;--Bonne de
+ Guldencrone, _L'Achaïe féodale_, Paris, 1889, in-8º;--W. Heyd,
+ _Histoire du commerce du Levant au moyen âge_, Leipzig, 1885-1886,
+ 2 vol. in-8º, trad. de l'all.
+
+ Sur la légende de =Saladin= au moyen âge: G. Paris, dans le _Journal
+ des Savants_, 1893.
+
+ =L'histoire intérieure de l'Asie= à l'époque des Croisades est
+ esquissée d'une manière intéressante et nouvelle par M. L. Cahun,
+ dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, précitée,
+ t. II (1895), ch. XVI.
+
+ Le Programme ne parle pas des =croisades d'Espagne=. C'est cependant
+ un sujet important. Consulter, en attendant la publication de la
+ grande «Histoire générale de l'Espagne» préparée par l'Académie de
+ l'Histoire de Madrid: R. Dozy, _Histoire des musulmans d'Espagne_,
+ Leyde, 1861, 4 vol. in-8º.
+
+
+
+
+I.--PIERRE L'HERMITE.
+
+
+On a entassé sur le nom de Pierre l'Hermite, dont la personnalité est si
+étroitement liée à l'histoire de la première croisade, une quantité de
+légendes et d'amplifications de rhétorique. Sur sa vie, antérieurement à
+son premier pèlerinage, on ne possède cependant qu'un nombre extrêmement
+restreint de documents authentiques. Il s'appelait Pierre; il était né à
+Amiens ou aux environs de cette ville, et fut moine; ajoutons qu'il
+n'exerça jamais d'autre profession, et nous aurons dit tout ce qu'on
+sait de source certaine. Tous les renseignements supplémentaires que
+fournissent les historiens modernes sont hypothèse et roman.
+
+Que n'a-t-on pas raconté de lui? Son pèlerinage en Palestine, sa
+rencontre et son entretien avec le patriarche grec de Jérusalem, la
+vision céleste dont il fut favorisé dans cette ville[45], la mission
+qu'il y reçut de prêcher la croisade, sa visite au pape Urbain II dont
+il aurait obtenu le consentement, puis son apparition en Occident comme
+précurseur du pape, et son départ à la tête d'une grande armée de
+croisés rassemblée par lui; tous ces récits traditionnels forment comme
+un nimbe autour de sa tête.--Reste à savoir s'ils sont corroborés par
+des preuves solides.
+
+Il est très probable que Pierre fit, en effet, un voyage en Orient avant
+1096. Mais le chroniqueur Albert d'Aix s'est fait l'interprète d'une
+pure légende en lui attribuant, pendant son séjour à Jérusalem, dans
+l'église du Saint-Sépulcre, une vision qui aurait été la cause
+déterminante de la croisade. On ne sait même pas si Pierre, lors de ce
+premier voyage, avait pu arriver près de Jérusalem ou s'il avait été
+obligé de s'arrêter avant d'avoir atteint la frontière de la Palestine.
+La tradition rapportée par Albert d'Aix a dû se former pendant les vingt
+premières années du XIIe siècle; elle a pris naissance dans l'opinion
+fermement accréditée alors que l'entreprise avait été préparée _non tam
+humanitus quant divinitus_. Sous l'influence de cette idée que le monde
+céleste est en relation étroite avec le monde terrestre, et les
+véritables motifs de la croisade venant à s'effacer de plus en plus du
+souvenir des contemporains, il n'est pas étonnant que la légende soit
+arrivée à se substituer complètement à la réalité. On s'explique que
+dans les pays où Pierre a le premier prêché la croisade, tels que le
+nord de la France, la Lorraine et le pays du Rhin, la foule ait pu
+oublier tout ce qui en dehors de lui avait contribué au même but, pour
+faire de lui seul l'agent essentiel de l'entreprise.
+
+Pierre, en revenant de terre sainte, eut-il une entrevue avec Urbain II,
+soit à Rome, soit en France? fut-il le précurseur du pape, qu'il aurait
+décidé à organiser l'expédition d'outre-mer? Cela est fort douteux; les
+écrivains contemporains du XIe siècle laissent tous entendre qu'en
+France ce n'est pas Pierre l'Hermite, mais Urbain seul, qui a donné
+l'impulsion au mouvement de la croisade. Le moment où Pierre a paru en
+public pour la première fois ne saurait être placé avant le concile de
+Clermont. «Il faut, dit Sybel, laisser au pape la gloire dont jusqu'à
+nos jours l'hermite d'Amiens lui a disputé une bonne moitié. Urbain vint
+à Clermont à un moment où une tendance inconsciente poussait le monde
+vers l'Orient, mais où aucune parole n'avait encore été prononcée dans
+ce sens. Cette parole, il la fit entendre, et alors princes et
+chevaliers, nobles et vilains, et, parmi les vilains, Pierre, se
+levèrent. Rendons au pape ce qui lui appartient.»
+
+Que Pierre ait assisté, comme le veut la tradition vulgaire, au concile
+de Clermont et qu'il y ait prononcé une harangue, ce sont encore là des
+faits qui ne sont ni certains ni même probables. Car c'est pendant
+l'hiver de 1095-96 que Pierre prêcha pour la première fois la croisade.
+Mais, suivant Orderic Vital, l'Hermite, suivi de quinze mille hommes à
+pied et à cheval, arriva à Cologne le samedi de Pâques, 12 avril 1096.
+«C'était, dit Guibert de Nogent, l'écume de la France, _fæx residua
+Francorum_.» Comment avait-il pu réunir en si peu de temps pareille
+troupe autour de lui? La famine de 1095, qui arracha tant de misérables
+au sol natal, ne suffit pas à l'expliquer; il faut encore faire la part
+du prestige personnel de l'Hermite.
+
+D'après les témoins oculaires, Pierre était un homme intelligent,
+énergique, décidé, rude, enthousiaste, un tribun populaire. De petite
+taille, maigre, brun de visage, avec une longue barbe grise, il était
+vêtu d'une robe de laine et d'un froc de moine, sans chausses ni
+chaussures. Il allait monté sur un âne dont la foule idolâtre arrachait
+les poils pour s'en faire des reliques. Il menait une vie austère, ne
+mangeait ni pain ni viande, mais buvait du vin. Il distribuait
+généreusement les dons qu'il recevait en abondance.
+
+Il faut reconnaître que le succès de la prédication de cet homme fut
+extraordinaire. Les bandes qui le suivaient l'entouraient d'une telle
+vénération que ses actions et ses paroles étaient pour elles des oracles
+divins. Guibert, qui avait assisté au concile de Clermont, est forcé de
+rendre ce témoignage à l'Hermite: «Je n'ai jamais vu personne être
+honoré de la sorte».
+
+[Illustration: L'église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem.]
+
+Ainsi, l'appel du pape fut, pour ainsi dire, le foyer qui projeta sur le
+nom de Pierre les premiers rayons de célébrité. Mais, dès lors, les
+récits où il racontait son pèlerinage manqué et les souffrances des
+pèlerins, sa parole ardente, la nouveauté même de la croisade, le
+placèrent si haut dans l'opinion des masses qu'elles le regardèrent
+comme un saint.
+
+L'étendue des pays parcourus par Pierre pendant sa prédication est
+d'ailleurs une des causes qui ont le plus contribué à fonder sa
+réputation. Entre le concile de Clermont et son départ pour l'Orient, il
+trouva moyen de parcourir des distances énormes, gagnant partout des
+partisans à la cause du pape. Là où il ne pouvait pas aller lui-même, il
+envoyait sans doute des missionnaires, comme Gauthier sans Avoir,
+Reinold de Breis, Gauthier de Breteuil et Gottschalk. Il semble qu'il
+ait commencé sa carrière oratoire en Berry, province limitrophe de
+l'Auvergne et de la Marche, où Urbain se trouvait pendant l'hiver de
+1095. Il passa de là en Lorraine et dans la région rhénane, mais son
+itinéraire est inconnu.
+
+Après un séjour d'une semaine à Cologne, il traversa paisiblement avec
+une armée immense et confuse de Français, de Souabes, de Bavarois et de
+Lorrains, l'Allemagne du sud et la Hongrie. La traversée de la Bulgarie
+fut, au contraire, difficile et sanglante. Les bandes de Pierre étaient
+décimées quand elles arrivèrent à Constantinople, trois mois et dix
+jours après leur départ de Cologne. Elles y trouvèrent un nombre assez
+considérable de pèlerins venus de Lombardie, et Gauthier sans Avoir, qui
+s'était séparé du gros des forces de l'Hermite sur les bords du Rhin,
+pour prendre les devants.
+
+L'expédition se termina au mois d'octobre par un désastre lamentable
+près de Civitot ou Hersek, en Asie Mineure. Parmi ceux qui échappèrent
+aux coups des Turcs, on cite, outre Pierre, le comte Henri de
+Schwarzenberg, Frédéric de Zimmern, Rodolphe de Brandis, qui, blessés
+dans le combat, guérirent de leurs blessures et se joignirent plus tard
+à l'armée de Godefroi de Bouillon. Mais le plus grand nombre périt,
+entre autres Gauthier sans Avoir, percé de sept flèches, le comte
+palatin Hugues de Tubingue, le duc Walther de Teck, le comte Rodolphe de
+Sarverden. On voit que les compagnons de Pierre n'avaient point été,
+comme on le dit souvent sur la foi de Guibert de Nogent, exclusivement
+recrutés dans la lie des populations occidentales.
+
+En se répandant en Europe, la nouvelle du désastre porta, sans doute,
+une grave atteinte à la considération dont le nom de Pierre l'Hermite
+était entouré; on dut tout d'abord attribuer la responsabilité du sang
+versé, comme on le fit pour Volkmar, Gottschalk et Emich, ces hommes
+que le chroniqueur Ekkehard compare à la _paille_, tandis que Godefroi
+de Bouillon et les autres chefs aimés de Dieu sont le _bon grain_. En
+tout cas, après la déroute de Civitot, le rôle de l'Hermite fut
+brusquement terminé. On le retrouve dans la grande armée des croisés
+pendant l'hiver de 1097, mais il n'y exerce pas d'influence. Pendant le
+siège d'Antioche, en janvier 1098, il essaya même de s'enfuir,
+apparemment pour ne point supporter plus longtemps les fatigues de
+l'expédition. De là le bruit qui arriva en l'an 1100 au plus tard à la
+connaissance d'Ekkehard, que «Pierre avait été un hypocrite: _Petrum
+multi postea hypocritam esse dicebant._»
+
+[Illustration: La porte de David, à Jérusalem.]
+
+Cependant Pierre, ramené de force au camp des croisés, fit
+convenablement le reste de la campagne. Il fut même employé par les
+chefs chrétiens pour négocier avec Kerbogha, puis chargé de
+l'administration du trésor des pauvres de l'armée, sur lesquels il avait
+gardé peut-être quelque chose de son premier ascendant. Après la prise
+de Jérusalem, il resta dans cette ville avec les malades, tandis que les
+hommes valides faisaient contre les Sarrasins la marche qui aboutit à la
+décisive victoire d'Ascalon. Tel est le dernier renseignement
+authentique sur le rôle joué par l'Hermite pendant la première croisade
+et sur son séjour en terre sainte. On peut admettre comme vraisemblable
+qu'il revint d'Orient vers 1099 ou 1100, en compagnie de pèlerins
+originaires du pays de Liège. Sur les instances de ses derniers
+admirateurs, il aurait fondé aux environs de Huy une église et un
+monastère. C'est là qu'il mourut. Son corps fut transféré en 1242 dans
+l'église de Neufmoustier.
+
+D'après H. HAGENMEYER, _Le vrai et le faux sur Pierre
+l'Hermite, analyse critique des témoignages historiques
+relatifs à ce personnage et des légendes auxquelles
+il a donné lieu_, trad. de l'all. par Furcy
+Raynaud, Paris, 1883, in-8º, à la librairie de la Société
+bibliographique.
+
+
+
+
+II.--LE PILLAGE DE CONSTANTINOPLE PAR LES CROISÉS DE 1204.
+
+
+Si l'on n'écoutait que les lamentations de Nicétas sur la seconde prise
+de Constantinople, la ville impériale, théâtre d'abominations sans
+égales, aurait vu périr, en 1204, sous les coups de Barbares ignorants,
+aussi bien tous les chefs-d'œuvre de l'art antique qui s'y trouvaient
+rassemblés que les plus précieux et les plus vénérables des objets
+consacrés par les souvenirs du christianisme. Heureusement, sur tous ces
+faits, il faut se garder de prendre à la lettre tant le récit de
+Nicétas, déplorant la destruction de monuments qui existent encore
+aujourd'hui, que les assertions de Nicolas d'Otrante, se plaignant de la
+disparition des reliquaires de la Passion qui, en réalité, ne quittèrent
+le palais du Bucoléon que pour passer, trente ans plus tard, dans le
+trésor de la Sainte-Chapelle. Mais, tout en faisant la part des
+exagérations des vaincus, il est impossible de nier qu'à la suite du
+dernier assaut donné à Byzance par les Latins, et malgré l'accueil si
+humble qu'ils reçurent des Grecs, et surtout du clergé, des scènes
+horribles de meurtre et de pillage se succédèrent dans la malheureuse
+ville. Seulement, il faut distinguer deux périodes différentes dans
+l'histoire de ces faits regrettables: la première, courte et violente,
+dura du 14 au 16 avril 1204; c'est pendant ces trois jours qu'eurent
+lieu les profanations dont les Grecs se plaignirent si justement au pape
+dans un curieux mémoire qui nous a été conservé, et dont trois lettres
+d'Innocent III sont l'écho indigné. C'est à peine si la garde mise par
+les chefs de l'armée dans les palais impériaux put préserver les
+chapelles de ces palais de la rapacité des soldats; aucun sanctuaire ne
+paraît avoir été épargné, et Sainte-Sophie dut à ses trésors merveilleux
+et à l'immense renom dont ils jouissaient de se voir le théâtre d'excès
+plus odieux que partout ailleurs. Aux profanations des églises vinrent
+s'ajouter celles des tombes impériales, dont Nicétas ne craint pas
+d'accuser Thomas Morosini, patriarche latin élu, mais qui durent être
+stériles, Alexis III s'étant chargé, sept ans plus tôt, de les
+dépouiller de tous les joyaux qu'elles contenaient.
+
+Dans les premiers moments, la rage des conquérants paraît avoir été
+extrême. «Quant li Latin, dit Ernoul, orent prise Constantinoble, il
+avoient l'escu Damedieu enbracé, et, tantost come il furent dedens, il
+le geterent jus, et enbracerent l'escu au diable; il corurent sus a
+sainte Iglise premierement, et briserent les abbaïes et les roberent.»
+Les châsses des saints, dont beaucoup étaient en cuivre émaillé, et par
+conséquent sans valeur pour les pillards, furent brisées. On arrachait
+les pierreries et les camées qui en faisaient l'ornement, et l'on en
+jetait au loin les reliques. Un nombre infini de ces reliures de métal
+si somptueuses qui recouvraient les livres de chœur eurent un sort
+pareil; les images des saints furent foulées aux pieds ou lancées à la
+mer. Au bout de quelques jours, les Latins paraissent avoir eu honte de
+ces scandales et même redouté la colère divine. Le conseil des chefs se
+réunit, et l'on prit des mesures sévères pour arrêter tous ces excès.
+Les évêques de l'armée fulminèrent l'excommunication contre tous ceux
+qui se rendraient coupables de nouveaux sacrilèges, et aussi contre ceux
+qui ne viendraient pas mettre, en des lieux désignés à cet effet, le
+butin déjà recueilli. Quelques jours plus tard, d'ailleurs, l'élection
+et le couronnement de Baudouin Ier (16 mai) vinrent substituer un
+pouvoir régulier à l'anarchie; les différents corps de l'armée furent
+cantonnés dans les divers quartiers de la ville, et un ordre au moins
+apparent vint succéder aux scènes de violence des premiers jours. Mais
+là commence, surtout en ce qui concerne les trésors des églises et des
+reliques, la seconde période du pillage, celle de la spoliation
+régulière et méthodique; cette période paraît avoir duré plusieurs mois,
+plusieurs années, je dirai même presque autant que l'empire latin
+d'Orient.
+
+ * * * * *
+
+Il n'est pas impossible d'entrer dans quelques détails sur la nature des
+objets sacrés plus particulièrement recherchés par les Latins; il semble
+que ces objets peuvent se diviser en deux classes: les reliques et les
+ornements ecclésiastiques; mais, pour les uns comme pour les autres, les
+croisés ne paraissent point avoir agi à l'aventure.
+
+Parmi les reliques, ce sont les fragments du bois de la Vraie Croix,
+depuis longtemps objet d'une vénération spéciale en France, qui semblent
+avoir excité le plus vivement leur convoitise. Constantinople avait sur
+ce point de quoi les satisfaire; sans parler des reliques insignes, des
+τἱμια Ξὑλα, grand était le nombre de ces phylactères, de ces
+_encolpia_, destinés à être portés au cou, et dont l'usage, parmi les
+familles riches, était déjà général du temps de saint Jean Chrysostome;
+tous contenaient, avec d'autres reliques, une parcelle plus ou moins
+importante du bois de la Vraie Croix. Les palais des familles
+princières, les couvents, renfermaient d'autres croix plus grandes; les
+«couronnes de lumière» des églises en portaient souvent de suspendues
+au-dessus des autels. Au retour des croisés, les sanctuaires de l'Europe
+en reçurent un grand nombre, presque toujours gratifiées, soit par ceux
+qui les rapportaient, soit par ceux qui les recevaient en dépôt, de
+quelque origine plus ambitieuse qu'authentique. Presque toutes étaient
+censées avoir appartenu à Constantin, à sainte Hélène ou tout au moins à
+Manuel Comnène.
+
+Après la Vraie Croix, c'étaient les reliques de l'Enfance et de la
+Passion du Christ, celles de la Vierge, des Apôtres, de saint Jean le
+Précurseur, du protomartyr saint Étienne, de saint Laurent, de saint
+Georges et de saint Nicolas que les Latins recherchaient avec le plus
+d'avidité. Une idée dont ils paraissent aussi avoir été pénétrés et qui
+leur avait été sans doute suggérée dès avant leur départ, c'est
+l'intérêt que pouvaient avoir certaines grandes églises de l'Europe à
+posséder des reliques considérables et authentiques des saints orientaux
+sous le vocable desquels elles avaient été dédiées; c'est ainsi que les
+cathédrales de Châlons-sur-Marne et de Langres, qui reçurent chacune,
+pendant le temps des croisades, trois envois successifs des restes de
+saint Étienne et de saint Mammès, leurs patrons respectifs, furent
+redevables à la prise de Constantinople des plus considérables de ces
+envois.
+
+Quant aux objets destinés au service du culte et à l'ornementation des
+églises, il suffit de parcourir les listes des présents adressés à cette
+époque de Constantinople en Occident pour être étonné de la quantité
+considérable de vases sacrés en or et en argent, d'encensoirs, de croix
+processionnelles, de parements d'autels et de vêtements ecclésiastiques,
+même de tapis et de tissus neufs d'or, d'argent et de soie, qui prirent
+le chemin de l'Italie, de la France et de l'Allemagne. Les dyptiques,
+les tables d'ivoire qui devaient servir à enrichir les couvertures des
+manuscrits de l'Occident, figurent aussi en grand nombre parmi les
+objets recueillis par les croisés. Enfin, ce ne dut pas être sans penser
+de loin à l'ornementation des châsses encore barbares de leurs saints
+que les clercs de l'armée latine firent si ample provision de ces
+anneaux, de ces pierres antiques, dont ils remplirent, à leur retour,
+les trésors de leurs cathédrales, et que, sans le vouloir, ils ont ainsi
+sauvés d'une destruction presque certaine.
+
+[Illustration: Émaux byzantins du reliquaire de Limbourg.
+
+(Didron, _Annales archéologiques_.)]
+
+ * * * * *
+
+Que devint tout ce butin religieux? Une partie considérable dut en être
+détournée, ainsi que nous le verrons plus loin; mais le reste, à la
+suite des mesures prises, vers Pâques, par les chefs de l'armée, fut-il,
+avec les autres dépouilles de la ville, rapporté aux lieux désignés à
+cet effet--trois églises, suivant Villehardouin, un monastère, selon
+Clari--et mis en commun sous la garde de dix chevaliers et de dix
+Vénitiens? Il n'y a guère lieu d'en douter en ce qui concerne les
+ornements d'église et les vases sacrés. Pour les reliques, il est
+certain qu'un grand nombre fut rapporté, mais il y a lieu de penser
+qu'elles furent dès l'origine séparées du reste du butin, car on voit
+qu'à l'exemple des croisés de 1097, ceux de 1204 confièrent au doyen des
+évêques, à Garnier de Trainel, évêque de Troyes, la charge qu'avait
+remplie à Jérusalem Arnould de Rohas, celle de _procurator sanctarum
+reliquiarum_, et que ce fut dans la maison habitée par Garnier que tous
+ces objets sacrés trouvèrent un asile.
+
+Un premier partage du butin fut fait entre le 22 avril et le 9 mai. Il
+est à croire que les Vénitiens se remboursèrent de leur double créance
+contre les croisés et contre les Comnènes, et qu'une fois les sommes
+prélevées, il fut fait, comme le dit Sanudo, deux parts égales, l'une
+pour les Latins et l'autre pour Venise, parts dont un quart retourna,
+après le couronnement de Baudouin Ier, au trésor impérial: suivant
+Villehardouin, les trois huitièmes des croisés montèrent à la somme de
+400 000 marcs (20 800 000 francs). Mais le maréchal de Champagne ne
+parle pas d'un second partage raconté en détail par Robert de Clari.
+Suivant Robert, ces deux premières répartitions n'auraient porté que sur
+le _gros argent_, la monnaie et la vaisselle massive; quant aux joyaux,
+aux tissus d'or et de soie, ils auraient été, vers le mois d'août,
+furtivement enlevés par les chevaliers restés dans la ville pendant la
+campagne de Baudouin Ier contre Boniface de Monferrat, et divisés
+entre ces traîtres pour lesquels Clari ne trouve pas d'injures assez
+fortes. C'est donc entre les mains de ces chevaliers félons, et
+probablement sur l'ordre et au profit du doge, qui commandait dans la
+ville en l'absence de l'empereur, que tombèrent tous les trésors enlevés
+aux églises, et rien ne nous indique de quelle manière Vénitiens et
+Francs se les partagèrent entre eux.
+
+[Illustration: Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la
+Sainte-Chapelle.]
+
+Quant aux reliques, il semble bien que les évêques latins, l'empereur et
+les Vénitiens en aient eu chacun une part.--Garnier de Trainel, qui
+disposa pendant près d'une année des reliques mises en commun, en envoya
+de très précieuses à Troyes par Jean L'Anglois, son chapelain; c'est de
+lui que l'archevêque de Sens reçut le chef de saint Victor. Nivelon de
+Cherisy, évêque de Soissons, enrichit de reliques Soissons, la célèbre
+abbaye de Notre-Dame, et un grand nombre de sanctuaires des contrées
+voisines. Conrad de Halberstadt ne paraît pas avoir été moins bien
+partagé que Nivelon, si l'on en juge par la valeur des objets rapportés
+par lui, dont la plupart existent encore aujourd'hui au trésor de la
+cathédrale d'Halberstadt.--Le premier empereur latin de Constantinople
+adressa de son côté en Europe quantité d'objets précieux, et Baudouin
+Ier obéit en cela aux conseils d'une politique éclairée. Devenu le
+chef d'un État aussi mal affermi, il avait besoin d'autres sympathies et
+d'autres alliances que celles dont avait pu se contenter le comte de
+Flandre, et devait oublier le temps où, soutien de Philippe de Souabe et
+vassal turbulent du roi de France, il avait eu à se plaindre des deux
+personnages les plus influents de l'époque, Innocent III et Philippe
+Auguste; aussi est-ce précisément à eux les premiers qu'il notifie son
+avènement, joignant aux lettres qu'il leur adresse des présents
+considérables. Barozzi, maître du Temple en Lombardie, est chargé par
+lui de porter au pape un véritable trésor, dans lequel figure une statue
+d'or et une d'argent avec un rubis acheté 1000 marcs, et de nombreuses
+croix. Philippe Auguste reçoit, outre des reliques de son patron et une
+croix admirable, deux vêtements impériaux et un rubis d'une grosseur
+extraordinaire. Après la défaite d'Andrinople, le successeur de Baudoin
+Ier, Henri Ier, continua les envois commencés par son père, dans
+l'espoir que ces libéralités lui concilieraient les sympathies de
+l'Occident. Les princes laïques ou ecclésiastiques qui avaient pris la
+croix, mais qui ne s'étaient pas encore acquittés de leur vœu, furent
+naturellement l'objet des premières libéralités de l'empereur. C'est
+ainsi que le duc d'Autriche reçut un fragment de la vraie croix. La
+Belgique et le Nord de la France, d'où il avait lieu d'espérer les
+secours les plus efficaces, reçurent de nombreuses marques de sa
+munificence: Clairvaux, où se trouvaient les tombes de sa maison, Namur,
+où régnait son frère, Bruges, Courtrai, Liessies conservèrent longtemps
+ou conservent encore les richesses qu'il leur envoya. Après Henri
+Ier, il faut descendre jusqu'aux années lamentables de Baudouin II
+pour voir reparaître en Occident de nouvelles reliques byzantines;
+malheureusement, alors, il ne s'agit plus de dons gracieux, mais de
+vulgaires engagements. Après avoir vendu, pour soutenir son armée,
+jusqu'au plomb des toits de son palais, l'empereur se voit réduit à
+abandonner en nantissement aux Vénitiens les joyaux religieux de la
+couronne impériale. C'est en 1239 que saint Louis rachète le plus
+précieux de tous, la Couronne d'épines; puis, en 1241, la Grande Croix,
+la Lance et l'Éponge, jusqu'à ce que, en 1247, Baudouin II vienne
+solennellement confirmer le transfert, dans la Sainte-Chapelle de Paris,
+des grandes reliques impériales du Bucoléon.--Quant aux Vénitiens,
+familiers de longue date avec le martyrologe byzantin, ils n'éprouvaient
+pas, comme les Latins, de difficulté à déchiffrer les inscriptions des
+reliquaires[46], et leur choix dut être promptement et bien fait. On
+voit par les récits des pèlerins qui, dans les siècles postérieurs,
+s'embarquèrent à Venise pour se rendre en Palestine, que cette cité
+était devenue, depuis 1204, comme une ville sainte, tant était grand le
+nombre des objets sacrés qu'elle offrait à la vénération des fidèles. Ce
+que, d'ailleurs, même après l'incendie du trésor de Saint-Marc en 1231,
+la basilique ducale contient encore de reliques de premier ordre et de
+spécimens sans prix de l'orfèvrerie byzantine peut donner une idée de ce
+que ce sanctuaire reçut de Constantinople après la quatrième croisade.
+
+[Illustration: La Sainte-Chapelle du Palais, bâtie par saint Louis pour
+recevoir les reliques du Bucoléon.]
+
+Mais en dehors du butin mis en commun, qui fut l'objet d'un partage
+régulier, le récit du pillage a déjà montré qu'il y eut un immense butin
+détourné par les vainqueurs indisciplinés. Hugues de Saint-Paul fit bien
+pendre, l'écu au col, des chevaliers coupables de n'avoir pas rapporté
+leur butin particulier à la masse commune; mais en fait de reliques, on
+croyait faire une bonne œuvre en volant les Grecs. Martin de Pairis
+se laissait traiter par son biographe de _prædo sanctus_; il dut donc y
+avoir sur ce point une certaine tolérance, qui d'ailleurs devint légale
+le 22 avril 1205, terme assigné à l'obligation du rapport des objets
+trouvés. Or, quelques semaines plus tard (juin), abordaient de toutes
+parts, de Syrie aussi bien que des divers pays de l'Occident, une foule
+de gens qu'avait attirés la nouvelle inattendue de la prise de
+Constantinople, et qui venaient demander leur part des dépouilles de la
+ville impériale. Deux ans après (sept. 1207) est signalée l'arrivée des
+renforts amenés jusqu'à Bari par Nivelon de Cherisy; ce furent de
+nouvelles convoitises à satisfaire; enfin, pendant tout le règne de
+Henri, il paraît y avoir eu entre l'Occident et Constantinople un
+mouvement non interrompu de gens d'armes qui venaient chercher aventure
+en Romanie et ne s'en retournaient jamais les mains vides. Nous voyons
+ainsi Dalmase de Sercey et Ponce de Bussière passer un hiver entier à
+combiner le vol du chef de saint Clément. Comment d'ailleurs expliquer
+autrement que par des soustractions frauduleuses le fait que de petits
+chevaliers portant à peine bannière, comme Henri d'Ulmen, aient pu
+obtenir des trésors tels (à parler seulement de leur valeur intrinsèque)
+que ceux dont ce seigneur des environs de Trèves a enrichi toute la
+Basse-Lorraine[47]?
+
+D'après M. le comte RIANT, _Des dépouilles religieuses
+enlevées à Constantinople au XIIIe siècle_, dans
+les _Mémoires de la Société des antiquaires de
+France_, 4e série, t. VI (1875)[48].
+
+
+
+
+III.--LE KRAK DES CHEVALIERS.
+
+UNE FORTERESSE LATINE EN SYRIE.
+
+
+[Illustration: QALA'AT EL-HOSN (LE KRAK DES CHEVALIERS)]
+
+Les principautés franques de Syrie, divisées en fiefs, se couvrirent,
+vers le milieu du XIIe siècle, de châteaux, d'églises et de
+fondations monastiques. Les monuments religieux appartiennent tous à
+l'école romane, qui, à cette époque, élevait en France les églises de
+Cluny, de Vézelay, de la Charité-sur-Loire, etc., mais qui, en Syrie,
+fit, sous l'influence byzantine, surtout quant à l'ornementation, des
+emprunts à l'antiquité et à l'art arabe. Il en fut de même pour les
+châteaux forts, dont plusieurs, ceux du Margat, du Krak et de Tortose,
+par exemple, furent conçus sur des proportions gigantesques, puisque
+leurs dimensions sont le double de celles des plus vastes châteaux de
+France: Coucy et Pierrefonds.
+
+Les architectes qui les ont élevés semblent avoir pris pour modèles les
+forteresses élevées en France, sur les côtes de l'ouest, dans les
+bassins de la Loire et de la Seine, aux XIe et XIIe siècles, mais
+ils ont emprunté aux Byzantins la double enceinte, les échauguettes en
+pierre, d'énormes talus en maçonnerie qui triplent à la base l'épaisseur
+des murailles, certains ouvrages de défense destinés à remplacer le
+donjon français. C'est à ce type franco-byzantin qu'appartenaient la
+plupart des châteaux des Hospitaliers en Syrie.
+
+Les Templiers avaient une autre manière de bâtir, plus analogue à celle
+des Sarrasins. Les chevaliers teutoniques en avaient aussi une autre:
+leur principale forteresse, Montfort ou Starkenberg, était un château
+des bords du Rhin transplanté en Syrie.
+
+Choisissons comme exemple, entre cent, le Krak des Chevaliers, parce
+qu'il est encore à peu près dans l'état où le laissèrent les chevaliers
+de Saint-Jean au mois d'avril 1271. A peine quelques créneaux
+manquent-ils au couronnement des murailles; à peine quelques voûtes se
+sont-elles effondrées. L'ensemble a conservé un aspect imposant qui
+donne au voyageur une bien haute idée de la puissance de l'Ordre qui l'a
+élevé.
+
+ * * * * *
+
+Sur l'un des sommets dominant le col qui met en communication la vallée
+de l'Oronte avec le bassin de la Méditerranée, se dresse le
+Qala'at-el-Hosn.
+
+Tel est le nom moderne de la forteresse que nous trouvons désignée par
+les chroniqueurs des croisades sous celui de _Krak_ ou _Crat des
+Chevaliers_.
+
+Position militaire de premier ordre qui commande le défilé par lequel
+passent les routes de Homs et de Hamah à Tripoli et à Tortose, cette
+place était encore merveilleusement située pour servir de base
+d'opérations à une armée agissant contre les États des soudans de Hamah.
+
+Le Krak formait, en même temps, avec les châteaux d'Akkar, d'Arcas, du
+Sarc, de la Colée, de Chastel-Blanc, d'Areymeh, de Yammour
+(Chastel-Rouge), Tortose et Markab, ainsi qu'avec les tours et les
+postes secondaires reliant entre elles ces diverses places, une ligne de
+défense destinée à protéger le comté de Tripoli contre les incursions
+des musulmans, restés maîtres de la plus grande partie de la Syrie
+orientale.
+
+Du haut de ses murs, la vue embrasse, vers l'est, le lac de Homs et une
+partie du cours de l'Oronte. Au delà se déroulent, au loin, les immenses
+plaines du désert de Palmyre. Vers le nord, les montagnes des Ansariés
+arrêtent le regard, qui, vers l'ouest, s'étend par la vallée Sabbatique,
+aujourd'hui Nahar-es-Sabte, sur la riche et fertile vallée où furent les
+villes phéniciennes de Symira, de Carné, d'Amrit, et découvre à
+l'horizon les flots étincelants de la Méditerranée. Au sud, les deux
+chaînes du Liban et de l'Anti-Liban esquissent leurs grands sommets aux
+fronts couverts de neiges. Plus près, à l'est, comme un tapis de
+verdure, s'étend, au pied du château, la plaine de la Boukeiah-el-Hosn,
+la Bochée des chroniqueurs, théâtre d'un combat célèbre.
+
+Les divers auteurs, tant chrétiens qu'arabes, qui ont écrit l'histoire
+des croisades, parlent fréquemment de ce château, nommé par les premiers
+le Krak[49] et par les seconds Hosn-el-Akrad. Ce nom paraît assez
+identique à celui de l'appellation franque, qui pourrait bien n'être
+qu'une corruption du mot arabe _Akrad_, Kurde[50].
+
+Le comte de Saint-Gilles, en 1102, après s'être emparé de Tortose,
+entreprit le siège du château des Kurdes, mais il l'abandonna, et nous
+ne savons pas à quelle époque les Francs occupèrent cette position. Un
+passage d'Ibn-Ferrat donne à penser cependant que ce fut vers l'année
+1125. Depuis lors, le Krak paraît avoir été un simple fief dont le nom
+était porté par ses possesseurs jusqu'à l'année 1145, date à laquelle
+Raymond, comte de Tripoli, le concéda aux Hospitaliers de Saint-Jean de
+Jérusalem.
+
+Qu'était le château à cette époque? C'est une question à laquelle il est
+impossible de répondre; nous savons seulement que cette forteresse eut
+beaucoup à souffrir de divers tremblements de terre, particulièrement en
+1157, 1169 et 1202. Il est donc à présumer que ce fut à la suite de
+celui de 1202 que le Qala'at-el-Hosn dut être reconstruit à peu près
+entièrement et tel que nous le voyons aujourd'hui.
+
+Après sa cession aux Hospitaliers, le gouvernement du Krak fut confié à
+des châtelains de l'Ordre. Le fameux Hugues de Revel en était châtelain
+en 1243. Nous savons que la garnison ordinaire de la forteresse était de
+2000 combattants.
+
+Le relief de la montagne sur laquelle s'élève le Krak des Chevaliers est
+d'environ 300 mètres au-dessus du fond des vallées qui, de trois côtés,
+l'isolant des montagnes voisines, en font une espèce de promontoire.--La
+forteresse a deux enceintes que sépare un large fossé en partie rempli
+d'eau. La seconde forme réduit et domine la première, dont elle commande
+tous les ouvrages; elle renferme les dépendances du château:
+grand'salle, chapelle, logis, magasins, etc. Un long passage voûté,
+d'une défense facile, est la seule entrée de la place. Les remparts et
+les tours sont formidables sur tous les points où des escarpements ne
+viennent pas apporter un puissant obstacle à l'assaillant.
+
+[Illustration: Essai de restitution du Krak, d'après M. Rey.]
+
+Au nord et à l'ouest, la première ligne se compose de courtines reliant
+des tourelles arrondies et couronnées d'une galerie munie
+d'échauguettes, portées sur des consoles, formant, sur la plus grande
+partie du pourtour de la forteresse, un véritable hourdage de pierre. Ce
+couronnement présente une grande analogie avec les premiers parapets
+munis d'échauguettes qui aient existé en France, où nous les voyons
+apparaître dans les murailles d'Aigues-Mortes et au château de Montbard
+en Bourgogne, sous le règne de Philippe le Hardi. Mais au
+Qala'at-el-Hosn, il est impossible de ne pas leur assigner une date bien
+antérieure.
+
+Au-dessus de ce premier rang de défenses s'étend une banquette bordée
+d'un parapet crénelé avec meurtrières au centre de chaque merlon. Ici
+nous retrouvons un usage généralement suivi en Europe dans les
+constructions militaires durant le XIIe et le XIIIe siècle: les
+tourelles dominent la courtine, et des escaliers de quelques marches
+conduisent des chemins de ronde sur les plates-formes.
+
+Chaque tour renferme une salle éclairée par des meurtrières, et dans les
+courtines s'ouvrent à des intervalles réguliers de grandes niches
+voûtées en tiers-point, au fond desquelles sont percées de hautes
+archères destinées à recevoir des arbalètes à treuil ou d'autres engins
+de guerre du même genre. En France, dès le commencement du XIIIe
+siècle, ces défenses, peu élevées au-dessus du niveau du sol, n'étaient
+déjà plus en usage, ayant l'inconvénient de signaler aux assaillants les
+points les plus faibles de la muraille; mais, au Krak, nous ne les
+trouvons employées que sur les faces de la forteresse couronnant des
+escarpes, et, par suite, à l'abri du jeu des machines, tandis que vers
+le sud les murs sont massifs dans toute leur longueur.
+
+La tourelle qui se trouve à l'angle nord-ouest de la première enceinte
+est surmontée d'une construction arrondie d'environ 4 mètres de hauteur.
+Ce fut, selon toute apparence, la base d'un moulin à vent, si nous en
+jugeons par le nom moderne, Bordj et-Tahouneh (la tour du moulin), ainsi
+que par les corbeaux sur lesquels s'appuyaient les potelets et les
+liens supportant cet ouvrage, qui devait être en charpente[51].
+
+Le sud étant le point le plus vulnérable de la place, c'est là qu'ont
+été élevés les principaux ouvrages, et c'est surtout dans les tours
+d'angles et à la tour carrée placée dans l'axe du château (en A) qu'on
+s'est efforcé de disposer les défenses les plus importantes. Aussi ces
+tours sont-elles bâties sur des proportions beaucoup plus considérables
+que les autres, et tous les moyens de résistance s'y trouvent-ils
+accumulés. Bien que séparée de la seconde enceinte par le fossé B rempli
+d'eau, cette première ligne en est assez rapprochée pour être sous la
+protection des ouvrages IJK qui la dominent de façon qu'au moment de
+l'attaque les défenseurs du réduit pouvaient prendre part au combat.
+
+On pénètre dans le château (en C) par une porte ogivale au-dessus de
+laquelle se lit, entre deux lions, l'inscription mutilée qu'y fit graver
+le sultan Malek ed-Daher-Bybars après le siège qui, en 1271, mit le Krak
+en son pouvoir.
+
+ Au nom du Dieu clément et miséricordieux.
+
+ La restauration de ce château béni a été ordonnée sous le règne de
+ notre maître le sultan, le roi puissant, le victorieux, le juste,
+ le défenseur de la foi, le guerrier assisté de Dieu, le conquérant
+ favorisé de la victoire, la pierre angulaire du monde et de la
+ religion, le père de la victoire, Bybars l'associé de l'émir des
+ croyants, et cela à la date du jour de mercredi....
+
+Une rampe voûtée, formant galerie en pente assez douce pour être
+accessible aux cavaliers, commence au vestibule qui occupe la base du
+saillant C et conduit dans les deux enceintes. Elle présente un système
+d'obstacles accumulés avec un soin minutieux, très intéressant spécimen
+de l'art militaire franco-oriental au XIIIe siècle.
+
+Ce sont d'abord deux portes successives, en avant de chacune desquelles
+se voit un regard circulaire percé dans la voûte et destiné tout à la
+fois à donner du jour et à permettre aux assiégés d'accabler de
+projectiles un ennemi qui, ayant réussi à forcer l'entrée du château,
+aurait pénétré dans la galerie.--Puis, la rampe franchit à ciel ouvert
+le terre-plein de la première enceinte; elle tourne alors brusquement
+sur elle-même et s'engage dans une seconde galerie où se trouve une
+troisième porte. Une herse et des vantaux fermaient jadis cette dernière
+porte, en avant de laquelle est un grand mâchicoulis carré, semblable à
+celui qu'on voit à la Porte Narbonnaise de la cité de Carcassonne.
+
+Quand le visiteur a franchi le seuil, il est frappé de l'aspect
+imposant, d'une majesté triste, que présente l'intérieur désert de la
+forteresse. Un morne silence y a remplacé l'animation et le tumulte des
+gens de guerre, et au milieu de ces grands restes d'un passé glorieux,
+l'œil rencontre partout des décombres.
+
+A droite, en D, se trouve un vestibule voûté communiquant avec la
+chapelle, qui paraît dater de la fin du XIIe siècle. C'est une nef
+terminée par une abside arrondie percée d'une petite baie ogivale, qui
+mesure dans œuvre 21 mètres de long sur 8^m,40 de large; sa voûte en
+berceau est divisée en quatre travées par des arcs doubleaux chanfreinés
+retombant sur des pilastres engagés. On reconnaît encore ici une
+production de l'école d'où sortaient les architectes qui élevèrent les
+églises de Cluny, de Vézelay et la cathédrale d'Autun.
+
+De l'autre côté de la cour et presque en face de la chapelle est la
+grand'salle, élégante construction paraissant dater du milieu du
+XIIIe siècle. Sur toute la longueur règne une galerie en forme de
+cloître, composée de six petites travées; quatre sont fermées par des
+arcatures à meneaux d'un fort beau style. Les archivoltes des deux
+petites portes qui font communiquer la grand'salle avec cette galerie
+sont ornées de riches moulures, retombant de chaque côté sur deux
+colonnettes, et dans les linteaux monolithes qui les soutiennent se
+voient des restes d'écussons malheureusement mutilés aujourd'hui.
+
+[Illustration: Le Château du Krak. Etat actuel.]
+
+Quant à la salle proprement dite, elle comprend trois grandes travées et
+mesure en œuvre 25 mètres de long sur une largeur de 7 mètres. Les
+arcs doubleaux et ogives retombent sur des consoles ornées de feuillages
+et de figures fantastiques.--Un étage, maintenant détruit, semble
+avoir complété cet édifice et a été remplacé par des maisons arabes
+élevées sur les voûtes.--Une grande fenêtre surmontée de roses au nord,
+une semblable au sud, ainsi que deux fenêtres s'ouvrant dans la face
+orientale de l'édifice, éclairaient l'intérieur de ce vaisseau.
+
+Sur l'un des côtés du contrefort du porche se lisent deux vers, gravés
+en beaux caractères du milieu du XIIIe siècle:
+
+ Sit tibi copia, sit sapientia, formaque detur,
+ Inquinat omnia sola superbia, si comitetur.
+
+Cette inscription, placée à l'entrée de la grand'salle où se tenaient
+les chapitres de l'Ordre, paraît avoir été destinée à rappeler à tous
+ses membres l'humilité et l'obéissance qui leur étaient imposées par
+leurs vœux monastiques.
+
+De cette première cour un escalier à pente très douce amène au niveau de
+la cour supérieure E, où le visiteur trouve à sa droite une plate-forme
+en pierre de taille (F) qui semble avoir été une aire à battre le grain.
+A gauche sont des bâtiments (G) paraissant avoir servi de casernement
+pour la garnison. En H, le long de la courtine occidentale se voit une
+galerie crénelée sur laquelle règne le chemin de ronde. Au pied sont des
+ruines que je crois avoir été des écuries ou qui du moins présentent une
+grande analogie avec celles qui existent encore au château de
+Carcassonne. A l'extrémité méridionale de cette esplanade se voient des
+tours, les plus élevées de toutes les défenses du château, dont elles
+commandent les approches. Elles renferment chacune plusieurs étages de
+salles disposées pour servir les unes de magasins, les autres de logis
+pour les défenseurs. De leurs plates-formes crénelées les sentinelles
+découvraient au loin la présence de l'ennemi. Entre la première et la
+seconde tour, un épais massif tient lieu de courtine; il est large de 18
+mètres et forme une place d'armes sur laquelle pouvaient aisément être
+installés plusieurs engins....
+
+Le parapet de la muraille occidentale du réduit est dérasé sur presque
+toute sa longueur. La tour (O) qui s'élève en arrière de la grand'salle
+est le seul ouvrage important de cette face du château. Au pied
+s'étendent de gigantesques talus en maçonnerie ayant à la fois pour
+objet de prémunir les défenses contre l'effet des tremblements de
+terre, et, en cas de siège, d'arrêter les travaux des mineurs.--Vers
+l'extrémité nord-est de l'enceinte est placé l'ouvrage P, tour
+barlongue, tout à fait analogue à celles qui se voient, en France, au
+palais des Papes et dans les murailles d'Avignon. Malheureusement la
+salle intérieure de cet ouvrage, qui se trouve au niveau du chemin de
+ronde des remparts, a été transformée en habitation par une famille
+d'Ansariés et tellement obstruée par des cloisons en pisé qu'il est
+impossible de reconnaître les dispositions primitives.
+
+Au-dessous de ce vaste ensemble de la seconde enceinte se trouvent de
+profondes citernes qui servent encore aujourd'hui aux habitants de la
+forteresse. Les anciens orifices ayant disparu sous les décombres, les
+Arabes en tirent l'eau par un trou percé dans la voûte, non loin de la
+grand'salle.
+
+...Cette place formidable, le Krak des Chevaliers, qui avait résisté au
+frère de Saladin, d'où les Hospitaliers avaient dominé pendant plus d'un
+siècle la sultanie de Hamah, tomba en 1271 entre les mains du sultan
+d'Égypte. Voici la relation de sa capture, telle qu'elle est dans
+Ibn-Ferrat:
+
+«Le sultan arriva devant Hosn-el-Akrad; le 20, les faubourgs du château
+furent pris, et le Soudan de Hamah, Melik-el-Mansour, arriva avec son
+armée. Le sultan alla à sa rencontre, mit pied à terre et marcha sous
+ses étendards. L'émir Seïf-Eddin, prince de Sahyoun, et Nedjem-Eddin,
+chef des Ismaéliens, vinrent aussi les rejoindre. Dans les derniers
+jours de redjeb, les machines furent dressées. Le 7 de chaaban, le
+bachourieh (ouvrage avancé) fut pris de vive force. On fit une place
+pour le sultan, de laquelle il lançait des flèches. Il distribua de
+l'argent et des robes d'honneur. Le 16 de chaaban, une des tours fut
+rompue, les musulmans firent une attaque, montèrent au château et s'en
+emparèrent. Les Francs se retirèrent sur le sommet de la colline ou du
+château; d'autres Francs et des chrétiens furent amenés en présence du
+sultan, qui les mit en liberté par amour pour son fils. On amena les
+machines dans la forteresse et on les dressa contre la colline. En même
+temps, le sultan écrivit une lettre supposée au nom du commandant des
+Francs à Tripoli, adressée à ceux qui étaient dans le château et par
+laquelle il leur ordonnait de le livrer. Ils demandèrent alors à
+capituler. On accorda la vie sauve à la garnison, sous condition de
+retourner en Europe.»
+
+Le Krak semble avoir servi d'arsenal aux infidèles durant les dernières
+années de la guerre contre les Francs.
+
+D'après G. REY, _Études sur les monuments de l'architecture
+militaire des Croisés en Syrie et dans l'île de
+Chypre_. Paris, 1871, in-4º (Collection de Documents
+inédits).
+
+
+
+
+IV.--QUELQUES RÉSULTATS DES CROISADES.
+
+
+L'Occident a emprunté à l'Orient, à la suite des Croisades, des produits
+naturels dont l'acclimatation dans nos régions a modifié grandement
+l'état de la civilisation matérielle.
+
+Ces produits appartiennent en général non à la faune, mais à la flore de
+l'Orient. Sans doute les Occidentaux apprirent à connaître les animaux
+fabuleux des pays d'outre-mer; Louis IX, par exemple, reçut des
+Mamelucks d'Égypte un éléphant qu'il donna ensuite au roi d'Angleterre;
+il rapporta aussi des chiens de chasse tatars dont les descendants
+furent longtemps nombreux dans la meute royale; les girafes excitaient
+surtout la stupéfaction populaire. Mais c'étaient là des curiosités plus
+propres à enfanter des contes et des fables qu'à transformer les
+conditions matérielles de la vie. L'introduction, dans l'agriculture
+européenne, d'un certain nombre de plantes orientales, eut une tout
+autre importance. Le sésame, le caroubier, originaires de Syrie, ont
+gardé jusqu'à nos jours leurs noms arabes. Le safran avait été importé
+dès le Xe siècle par les Arabes en Espagne; ce sont les Croisades qui
+en ont répandu la culture dans le reste de la chrétienté; une légende
+veut qu'un pèlerin ait rapporté en Angleterre, dans un bâton creux, un
+oignon de safran recueilli en terre sainte. La culture de la canne à
+sucre, presque abandonnée en Sicile et dans l'Italie du sud, fut
+revivifiée par la découverte des plantations florissantes de la Syrie.
+
+Beaucoup de céréales et d'arbrisseaux se sont du reste introduits
+obscurément; les graines d'Orient se propagèrent, transportées par
+hasard dans les sacs des pèlerins, d'étape en étape, de jardin en
+jardin, de pays à pays. Le maïs n'apparaît en Italie qu'après la
+conquête de Constantinople par les Croisés de la quatrième croisade. La
+culture du riz ne prit chez nous un grand développement qu'après les
+expéditions d'outre-mer. L'origine arabe des noms du limon et de la
+pistache indique suffisamment leur provenance. Jacques de Vitry compte
+encore le limon parmi les plantes de la Palestine, étrangères à
+l'Europe. L'abricot, appelé souvent au moyen âge prune de Damas ou
+_damas_, a été rapporté, dit-on, par le comte d'Anjou; Damas est encore
+aujourd'hui célèbre pour la richesse de ses vergers, et spécialement à
+cause des quarante variétés d'abricots qu'on y récolte. Le petit oignon
+si connu de nos ménagères, l'échalote, nous est venu d'Ascalon (italien,
+_scalogno_; allemand, _aschlauch_). Le melon d'eau, resté jusqu'à nos
+jours un élément très important de l'alimentation des populations du
+sud-ouest de l'Europe, semble avoir été acclimaté pendant l'âge des
+Croisades. Les Italiens lui donnent le nom byzantin d'_anguria_, et les
+Français le nom arabe de _pastèque_.
+
+Ce ne sont pas seulement des produits de la nature jusque-là inconnus ou
+peu connus que les Croisades mirent en vogue chez nous, elles rendirent
+familières une foule de procédés industriels et d'objets manufacturés.
+_Coton_ est un mot arabe (_al-Koton_). Les cotonnades, les indiennes, se
+sont répandues des bazars de Syrie sur nos marchés, de même que les
+mousselines (de Mossoul) et les bougrans (de Bokhara). Le mot
+_baldaquin_ désignait à l'origine une étoffe précieuse tirée de Baldach
+ou Bagdad; _damas_ s'entendait d'un tissu précieux, de couleurs variées,
+spécialement fabriqué à Damas.--Les magnaneries et les tissages de soie,
+richesse de la Syrie, firent entrer dès lors la soie, jusque-là à peu
+près inabordable pour les Occidentaux, dans l'habillement ordinaire des
+riches. Ajoutez le satin, le samit ou velours. Les mots _baphus_,
+_dibaphus_ et _diaspre_, _diapré_ viennent de Constantinople (δἱβαφος,
+διἁσπορον); ils désignaient des étoffes de soie diversement teintes. Les
+tapis orientaux furent adoptés pour couvrir les planchers et tendre les
+murailles. On commença à en fabriquer en Europe d'après les modèles
+exotiques dont on s'appliqua à copier les couleurs et les motifs: lions,
+griffons, animaux fabuleux. On fit de même pour les belles broderies
+mêlées de fils d'or et de perles dont on décora les nappes d'autel.
+Saint Bernard tonnait déjà contre cet usage qui consistait à décorer
+avec toutes sortes de bêtes effrayantes les objets d'art destinés au
+service divin. Avec combien peu de succès! c'est ce dont témoignent les
+parements d'autel du moyen âge qui sont parvenus jusqu'à nous, par
+exemple ceux de la cathédrale d'Halberstadt et ceux du trésor de la
+cathédrale d'Aix-la-Chapelle. Un style original ne naquit en Europe,
+pour la fabrication des tapis et des broderies, que bien avant dans le
+XIIIe siècle; le nom de _sarrasinois_ donné aux fabricants de tapis au
+temps de Philippe Auguste en est la preuve.
+
+Les Croisades eurent une action très sensible sur les modes et sur les
+costumes, non seulement parce que les tailleurs eurent désormais à leur
+disposition de nouvelles étoffes (comme le _camelot_, étoffe en laine de
+chameau, fabriquée à Tripoli), mais parce qu'ils imitèrent les commodes
+et somptueux costumes de l'Orient: _caftans_, _burnous_, _hoquetons_. Il
+n'est pas jusqu'à l'habit, la _joppe_ des archers et des chasseurs
+allemands, qu'on pourrait être tenté de prendre pour un vestige du vieux
+costume bavarois, qui ne provienne de l'arabe _djobba_ à travers
+l'italien _giuppa_ et le français _jupe_.--Les modes byzantines et
+musulmanes trouvèrent surtout accueil, comme il est naturel, auprès des
+nobles dames. De longs vêtements, légers et souples, avec des manches
+pendantes, firent fureur, et pour l'arrangement des cheveux on adopta
+toutes sortes d'artifices usités à Byzance. C'est à cette époque qu'il
+devint d'usage, pour les dames, de se farder avec du safran. Aux
+Vénitiens on doit la propagation des miroirs, qui remplacèrent les
+plaques de métal poli dont on se servait auparavant. Les confortables
+pantoufles ou _babouches_ ont passé de la Perse, leur pays d'origine,
+chez les Francs par l'intermédiaire de Sarrasins.
+
+[Illustration: Constructions latines en terre sainte.--Château de
+Tancrède à Tibériade.]
+
+Les Francs empruntèrent encore aux infidèles nombre de coutumes
+relatives à la tenue et à l'hygiène du corps. Se raser passait au
+XIIe siècle pour un trait caractéristique des Occidentaux, tandis que
+l'Oriental y voyait une honte et en faisait le châtiment des poltrons.
+On voit, dans les chroniques de terre sainte, des mahométans se raser la
+barbe pour avoir l'air de chrétiens; c'était de leur part une ruse de
+guerre. Même dans les miniatures du XIIIe siècle, les musulmans sont
+reconnaissables à leurs belles barbes, les chrétiens à leurs faces
+glabres. Cependant le port de la barbe se répandit peu à peu, d'abord
+parmi les pèlerins, puis parmi les Francs de Syrie, puis en Europe. Les
+ablutions et les bains de vapeur devinrent aussi plus fréquents, chez
+les Francs, par suite des exigences du climat asiatique et de la
+contagion de l'exemple.
+
+Les chevaliers d'Occident eurent beaucoup à apprendre des Sarrasins en
+ce qui touche l'équipement militaire: les tentes, les hastes en roseau
+ornées de banderolles, et les fers de lance damasquinés, le léger
+bouclier à main appelé _targe_ ou rondache (arabe, _al-daraka_), le
+hoqueton, déjà nommé, qui était un justaucorps de dessous, rembourré de
+ouate de coton, les pigeons voyageurs, l'arbalète. Encore en 1097, les
+Croisés ne connaissaient pas l'arbalète et s'enfuyaient devant les Turcs
+qui en étaient armés, tandis que, déjà au deuxième concile de Latran
+(1139), ceux qui employaient cette arme contre des chrétiens étaient
+menacés d'excommunication. L'arbalète ne fut employée par les chrétiens
+au XIIe siècle qu'en Palestine, dans les combats contre les
+infidèles, à qui on l'avait empruntée. Les ingénieurs francs
+s'instruisirent aussi infiniment à l'école de l'Orient en mécanique, en
+balistique, en pyrotechnie et dans la science des fortifications.
+
+La civilisation du moyen âge doit en outre aux Croisades une institution
+célèbre, celle des armoiries héraldiques. Si, avant les Croisades, les
+chevaliers avaient déjà l'habitude de faire peindre des ornements sur
+leurs boucliers, on ne se transmettait pas, comme on le fit depuis, ces
+ornements de génération en génération. Le système des armoiries
+régulières et héréditaires naquit en Orient. Les couleurs, en blason,
+portent des noms arabes (_azur_, bleu; _gueule_, rouge, de _gül_, la
+rose; _sinople_, vert)[52]. Le lambrequin n'est autre chose que le
+_kouffieh_ arabe, c'est-à-dire des draperies à franges, mises sous le
+casque pour préserver la nuque des caresses brûlantes du soleil. Dans la
+langue du blason, les pièces d'or s'appellent _bezants_. La croix
+héraldique est une croix byzantine. Les animaux héraldiques sont des
+animaux d'Orient.
+
+Enfin, un objet qu'au premier abord on serait prêt à considérer comme
+chrétien par excellence, le chapelet, n'a été généralement connu et
+adopté par les chrétiens d'Occident qu'à la suite des Croisades. Il
+était d'un usage universel chez les ascètes et les dévots de l'Orient
+dès la fin du IXe siècle; il leur était venu de l'Inde bouddhiste,
+qui avait eu besoin d'une machine pour défiler régulièrement les
+interminables prières de sa monotone liturgie. Les musulmans ont encore
+aujourd'hui des chapelets suspendus à leur ceinture, comme les religieux
+de l'Église catholique. Est-il rien de plus caractéristique des échanges
+internationaux qui s'opérèrent à la faveur des expéditions de terre
+sainte?
+
+D'après H. PRUTZ, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, Berlin,
+1883, in-8º.
+
+
+
+
+V.--LA CONQUÊTE DE LA PRUSSE PAR LES CHEVALIERS TEUTONIQUES.
+
+
+Jacques de Vitry rapporte «qu'un honnête et religieux Allemand, inspiré
+par la Providence, fit bâtir à Jérusalem, où il habitait avec sa femme,
+un hôpital pour ses compatriotes». C'était vers l'année 1128. Si
+l'honnête et religieux Allemand avait rêvé l'avenir comme fit Jacob le
+patriarche, un étonnant spectacle se fût déroulé devant lui. Il aurait
+vu les infirmiers de son hôpital, non contents du soin des malades,
+s'armer et devenir l'Ordre militaire des Teutoniques, l'ordre nouveau
+grandir auprès de ses aînés, les Templiers et les Hospitaliers, et
+s'avancer à ce point dans la faveur du pape, de l'empereur et des rois,
+qu'il ajoute les privilèges aux privilèges, les domaines aux domaines,
+et que le château du grand maître se dresse parmi les plus superbes de
+la Palestine. Tout à coup un changement de décor lui eût montré les
+Teutoniques portant leurs manteaux blancs à croix noire des bords du
+Jourdain à ceux de la Vistule, combattant, au lieu du cavalier sarrasin
+vêtu de laine blanche, le Prussien couvert de peaux de bêtes; détruisant
+un peuple pour en créer un autre, bâtissant des villes, donnant des
+lois, gouvernant mieux qu'aucun prince au monde, jusqu'au jour où, comme
+énervés par la fortune, ils sont attaqués à la fois par leurs sujets et
+par leurs ennemis.
+
+ * * * * *
+
+Les Prussiens, que les Chevaliers Teutoniques ont détruits, étaient un
+peuple de race lithuanienne, mélangé d'éléments finnois; ils habitaient
+au bord de la Baltique, entre la Vistule et le Pregel.
+
+Au début du XIIIe siècle, une tentative fut faite pour convertir les
+Prussiens; ils étaient restés jusque-là étrangers à la civilisation
+chrétienne. Le moine Christian, sorti du monastère poméranien d'Oliva,
+avant-poste chrétien jeté à quelques kilomètres de la terre païenne,
+franchit la Vistule et bâtit sur la rive droite quelques églises. Ce fut
+assez pour que le pape prît sous la protection des apôtres Pierre et
+Paul le pays tout entier et instituât Christian évêque de Prusse. Le
+nouveau diocèse était à conquérir; pour donner des soldats à l'évêque,
+le pape fit prêcher la croisade contre les Sarrasins du Nord. La «folie
+de la croix» était alors apaisée, et les chevaliers avaient à plusieurs
+reprises marqué leurs préférences pour les croisades courtes. Les papes
+s'accommodaient, non sans regret, aux nécessités du temps, et les
+indulgences étaient aussi abondantes pour le Bourguignon croisé contre
+les Albigeois, ou pour le chevalier saxon croisé contre les Prussiens,
+qu'elles l'avaient été jadis pour Godefroi de Bouillon ou pour Frédéric
+Barberousse. «Le chemin n'est ni long ni difficile, disaient les
+prêcheurs de la croisade albigeoise, et copieuse est la récompense.»
+Ainsi parlaient les prêcheurs de la croisade prussienne.
+
+Plusieurs armées marchèrent contre les Sarrasins du nord; mais elles ne
+firent que passer, pillant, brûlant, puis livrant aux représailles des
+Prussiens exaspérés les églises chrétiennes. En 1224, les Barbares
+massacrent les chrétiens, détruisent les églises, passent la Vistule
+pour aller incendier le monastère d'Oliva, et la Drevenz pour aller
+ravager la Pologne. Ce pays était alors partagé entre les deux fils du
+roi Casimir; l'un d'eux, Conrad, avait la Mazovie, et, voisin de la
+Prusse, il portait tout le poids d'une guerre qui n'avait jamais été si
+terrible. Ne se fiant plus à des secours irréguliers et dangereux, il se
+souvint que l'évêque de Livonie, en fondant un ordre chevaleresque,
+avait mis la croisade en permanence sur le sol païen, et il députa vers
+le grand maître des Teutoniques pour lui demander son aide.
+
+Le grand maître à qui s'adressa Conrad était Hermann de Salza, le plus
+habile politique du XIIIe siècle, où il a été mêlé à toutes les
+grandes affaires. Dans ce temps de lutte sans merci entre l'empire et la
+papauté, où les deux chefs de la chrétienté se haïssaient mutuellement,
+le pape excommuniant l'empereur, l'empereur déposant le pape, l'un et
+l'autre se couvrant d'injures et se comparant qui à l'Antéchrist, qui
+aux plus vilaines bêtes de l'Apocalypse, Hermann demeura l'ami et même
+l'homme de confiance de Frédéric et de Grégoire IX. Il n'est pas prudent
+d'associer un pareil homme à une entreprise politique en lui offrant une
+part dans les bénéfices: s'il ne cherchait point à grossir cette part, à
+quoi servirait cette habileté? Conrad de Mazovie et Christian d'Oliva
+espéraient sans doute que les Teutoniques feraient leur besogne
+moyennant quelque cession de territoire sur laquelle on reviendrait dans
+la suite, mais ils s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés. Conrad offre
+à l'Ordre le pays de Culm, entre l'Ossa et la Drevenz, toujours disputé
+entre les Polonais et les Prussiens et qui alors était à conquérir.
+Hermann accepte, mais il demande à l'empereur de confirmer cette
+donation et d'y ajouter celle de la Prusse entière. L'empereur, en sa
+qualité de maître du monde, cède au grand maître et à ses successeurs
+l'antique droit de l'empire sur les montagnes, la plaine, les fleuves,
+les bois et la mer _in partibus Prussiæ_. Hermann demande la
+confirmation pontificale, et le pape, à son tour, lui donne cette terre
+qui appartenait à Dieu; il fait de nouveau prêcher la croisade contre
+les infidèles, prescrivant aux chevaliers de combattre de la main droite
+et de la main gauche, munis de l'armure de Dieu, pour arracher la terre
+des mains des Prussiens, et ordonnant aux princes de secourir les
+Teutoniques. Après les premières victoires, il déclarera de nouveau la
+Prusse propriété de saint Pierre; il la cédera de nouveau aux
+Teutoniques, de façon qu'ils la possèdent «librement et en toute
+propriété», et menacera quiconque les voudrait troubler dans cette
+possession «de la colère du Tout-Puissant et des bienheureux Pierre et
+Paul, ses apôtres».
+
+Quand tout fut en règle, en 1230, la guerre commença. La première fois
+que les Prussiens aperçurent dans les rangs des Polonais ces cavaliers
+vêtus du long manteau blanc sur lequel se détachait la croix noire, ils
+demandèrent à un de leurs prisonniers qui étaient ces hommes et d'où ils
+venaient. Le prisonnier, rapporte Pierre de Dusbourg, répondit: «Ce sont
+de pieux et preux chevaliers envoyés d'Allemagne par le seigneur pape
+pour combattre contre vous, jusqu'à ce que votre dure tête plie devant
+la sainte Eglise.» Les Prussiens rirent beaucoup de la prétention du
+seigneur pape. Les chevaliers n'étaient pas si gais. Le grand maître
+avait dit à Hermann Balke, en l'envoyant combattre les païens avec le
+titre de «maître de Prusse»: «Sois fort et robuste; car c'est toi qui
+introduiras les fils d'Israël, c'est-à-dire tes frères, dans la terre
+promise. Dieu t'accompagnera!» Mais cette terre promise parut triste aux
+chevaliers, quand ils l'aperçurent pour la première fois d'un château
+situé sur la rive gauche de la Vistule, non loin de Thorn, et qu'on
+appelait d'un joli nom, _Vogelsang_, c'est-à-dire le chant des
+oiseaux. «Peu nombreux en face d'une multitude infinie d'ennemis, ils
+chantaient le cantique de la tristesse, car ils avaient abandonné la
+douce terre de la patrie, terre fertile et pacifique, et ils allaient
+entrer dans une terre d'horreur, dans une vaste solitude emplie
+seulement par la terrible guerre.»
+
+[Illustration: Le château des Chevaliers Teutoniques, à Marienbourg en
+Prusse.]
+
+Au temps de la plus grande puissance de l'Ordre, c'est-à-dire vers
+l'année 1400, il y avait en Prusse un millier de chevaliers. Le nombre
+en était incomparablement moins considérable au XIIIe siècle, surtout
+au début de la conquête, quand l'Ordre, faible encore, avait ses membres
+disséminés en Allemagne, en Italie et en terre sainte. La _Chronique de
+l'Ordre_ ne raconte que de petits combats, où les Teutoniques, peu
+nombreux, délaissés par leurs frères des commanderies d'Allemagne et peu
+sûrs des colons, s'enferment dans des forteresses dont les faibles
+garnisons maintiennent difficilement leurs communications par la
+Vistule. Dix ans après que la guerre a commencé, plusieurs villes étant
+déjà fondées, les chevaliers de Culm envoient trois fois à Reden pour
+demander à _un_ chevalier de les venir assister. Ils députent ensuite
+vers le grand maître en Allemagne, puis en Bohême et en Autriche,
+mandant que tout est perdu si on ne les secourt: dix chevaliers arrivent
+avec trente chevaux, et c'est assez pour qu'il y ait une grande joie à
+Culm. Quant aux troupes de croisés que les bulles pontificales
+expédiaient fréquemment en Prusse, elles n'ont jamais été nombreuses, et
+l'imagination des vieux chroniqueurs s'est laissée aller à des
+exagérations grotesques. Lorsque Dusbourg raconte que le roi de Bohême
+Ottokar a pénétré jusqu'au fond du Samland avec une armée de 60 000
+hommes, qui n'auraient certainement pu se mouvoir ni se nourrir dans ce
+pays, il est probable qu'il ajoute deux zéros. Ainsi, c'est un petit
+nombre de chevaliers, assistés par de petites troupes de croisés et par
+les contingents militaires des colons, qui ont entrepris la conquête de
+la Prusse, dont la population n'a guère dû dépasser 200 000 âmes. La
+supériorité de l'armement, qui faisait de chaque Teutonique comme une
+forteresse ambulante, la meilleure tactique, l'art de la fortification,
+les divisions des Prussiens, leur incurie et cette incapacité des tribus
+barbares à prévoir l'avenir et à y pourvoir, expliquent le succès
+définitif, comme le petit nombre des forces engagées fait comprendre la
+longueur de la lutte.
+
+La conquête était comme un flot, qui avançait et reculait sans cesse.
+Une armée de croisés arrivait-elle: l'Ordre déployait sa bannière. On se
+mettait en route prudemment, précédé par des éclaireurs spécialement
+dressés à cette besogne. Presque toujours on surprenait l'ennemi. On
+occupait certains points bien choisis, sur des collines d'où l'on
+découvrait au loin la campagne. On creusait des fossés, on plantait des
+palissades et l'on bâtissait la forteresse. Au pied s'élevait un
+village, fortifié aussi et dont chaque maison était mise en état de
+défense: là on établissait des colons, venus avec les croisés; c'étaient
+des ouvriers ou des laboureurs qui avaient quitté leur pays natal pour
+aller chercher fortune en terre nouvelle, accompagnés de leurs femmes et
+de leurs enfants, tous portant la croix comme les chevaliers. Il fallait
+faire vite, car chaque croisade durait un an à peine. Les croisés
+partis, la forteresse était exposée aux représailles de l'ennemi;
+souvent elle était enlevée, brûlée, et le village détruit; puis les
+Prussiens envahissaient le territoire auparavant conquis, et les
+chevaliers, enfermés dans les châteaux, attendaient avec anxiété le
+messager qui annonçait l'arrivée d'un secours. Il fallait s'accoutumer à
+ce flux et à ce reflux perpétuels. Sur les hauteurs et dans les îles des
+lacs, on avait préparé des maisons de refuge, où les colons, l'alarme
+donnée, cherchaient un asile, et ces retraites précipitées étaient si
+habituelles que des cabaretiers demandaient et obtenaient pour eux _et
+leurs descendants_ le privilège de vendre à boire dans les lieux de
+refuge.
+
+Les chevaliers firent leur premier et plus solide établissement dans
+l'angle formé par la Vistule, entre les embouchures de la Drevenz et de
+l'Ossa, où Thorn et Culm furent bâtis dès l'année 1232. Aujourd'hui
+encore, les souvenirs et les monuments de la conquête se pressent dans
+le Culmerland. Le Culmerland soumis, la conquête suivit la Vistule, dont
+tout le cours fut bientôt commandé par les forteresses de Thorn, Culm,
+Marienwerder et Elbing. Dès lors les Teutoniques furent en communication
+par la Baltique avec la mère patrie allemande; mais, sur le continent,
+ils étaient séparés de l'Allemagne par le duché slave de Poméranie,
+voisin peu sûr, qui voyait avec inquiétude, et il avait raison, des
+conquérants allemands s'établir en pays slave. La guerre que le duc
+poméranien Swantepolk fit à l'Ordre en 1241 fut le signal d'une première
+révolte des Prussiens, qui dura onze années et qui fut terrible. Les
+chevaliers l'emportèrent, et le bruit de ces luttes et de ces victoires
+attira de nouveaux croisés, parmi lesquels parut, en 1254, le roi de
+Bohême, Ottokar. Pour la première fois, des chrétiens pénètrent alors
+dans le bois sacré de Romowe; Kœnigsberg est bâti, et son écusson, où
+figure un chevalier dont le casque est couronné, a gardé, comme son nom,
+le souvenir du roi de Bohême. Ottokar conta qu'il avait baptisé tout un
+peuple et porté jusqu'à la Baltique les limites de son empire; mais
+c'était une vanterie, comme les aimaient les Slaves du moyen âge, qui
+faisaient moins de besogne que de bruit. Les chevaliers, au contraire,
+usant pour le mieux des ressources qui leur arrivaient, reprenaient et
+poursuivaient sérieusement la conquête. La première révolte à peine
+apaisée, ils envoyèrent des colons fonder Memel, au delà du _Haff_
+courlandais. Dès l'année 1237, l'ordre des Porte-Glaive, conquérant de
+la Livonie, s'était fondu dans celui des Teutoniques, qui aspiraient à
+dominer toute la Baltique orientale et tenaient déjà cent milles de la
+côte.
+
+Cette lutte fut l'âge héroïque de l'Ordre. Pendant ces années terribles,
+les chevaliers sont soutenus par la foi. Dans les châteaux assiégés, où
+ils tiennent contre toute espérance, mangeant chevaux et harnais, ils
+adressent d'ardentes prières à la mère de Dieu. Avant de se jeter sur
+l'ennemi, ils couvrent leurs épaules des cicatrices que fait la
+discipline. C'était une dure race. Un chevalier usa sur sa peau
+ensanglantée plusieurs cottes de mailles, et beaucoup dormaient ceints
+de grosses ceintures de fer....
+
+Colons et chevaliers ont à la fin du XIIIe siècle terre gagnée. Leurs
+châteaux et leurs villes sont assis solidement sur le sol de la Prusse,
+et ce qui reste des vaincus ne remuera plus. Les conquérants avaient usé
+d'abord de ménagements, laissant aux paysans leur liberté et aux nobles
+leur rang, après qu'ils avaient reçu le baptême. Ils faisaient
+instruire les enfants dans les monastères; mais ces Prussiens ainsi
+élevés avaient été les plus dangereux ennemis. Pendant et après les
+révoltes, il n'y eut plus de droit pour les vaincus: les Allemands en
+tuèrent un nombre énorme; ils transportèrent les survivants d'une
+province dans une autre, et les classèrent, non d'après leur rang
+héréditaire, mais d'après leur conduite envers l'Ordre, brisant à la
+fois l'attache au sol natal et l'antique constitution du peuple. L'Ordre
+garda quelques égards pour les anciens nobles qui avaient mérité par
+leur conduite de demeurer libres et honorés; il employa aussi des
+Prussiens à divers services publics, mais le nombre de ces privilégiés
+était restreint, et la masse des vaincus tomba dans une condition
+voisine de la servitude.--Un peuple fut supprimé pour faire place à une
+colonie allemande.
+
+E. LAVISSE, _Études sur l'histoire de Prusse_,
+Paris, Hachette, 1885, in-16. _Passim._
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES VILLES
+
+ PROGRAMME.--_Progrès des populations urbaines et rurales en
+ Occident.--Les communes. L'industrie, le commerce, les métiers, les
+ foires._
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ M. A. Giry et ses élèves ont renouvelé de nos jours l'=histoire des
+ communes françaises= au moyen âge; leurs ouvrages seront préférés à
+ ceux, qui furent classiques, de Guizot et d'Aug. Thierry; mais ils
+ n'ont publié que des monographies, dont les principales sont: A.
+ Giry, _Histoire de la ville de Saint-Omer_, Paris, 1877, in-8º;--le
+ même, _Les Établissements de Rouen_, Paris, 1883-1885, 2 vol.
+ in-8º;--M. Prou, _Les coutumes de Lorris_, Paris, 1884, in-8º;--A.
+ Lefranc, _Histoire de la ville de Noyon_, Paris, 1887,
+ in-8º;--L.-H. Labande. _Histoire de Beauvais_, Paris, 1892,
+ in-8º.--Le sujet a été traité d'ensemble par MM. A. Luchaire (_Les
+ communes françaises à l'époque des Capétiens directs_, Paris, 1890,
+ in-8º) et J. Flach (_Les origines de l'ancienne France_, t. II,
+ Paris, 1893, in-8º).--Excellent résumé, par A. Giry et A. Réville,
+ dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, II (1893),
+ p. 411-476.
+
+ Sur l'=histoire des populations urbaines en Allemagne=, il y a
+ beaucoup de livres considérables, pour la plupart systématiques: G.
+ L. v. Maurer, _Geschichte der Städteverfassung in Deutschland_,
+ Erlangen, 1869-1873, 4 vol. in-8º;--C. Hegel, _Städte und Gilden
+ der germanischen Völker im Mittelalter_, Leipzig, 1891, 2 vol.
+ in-8º;--G. v. Below, _Der Ursprung der deutschen Städteverfassung_,
+ Düsseldorf, 1892, in-8º;--J. E. Kuntze, _Die deutschen
+ Städtegründungen oder Römerstädte und deutsche Städte im
+ Mittelalter_, Leipzig, 1891, in-8º.--Cf. H. Pirenne, _L'origine des
+ constitutions urbaines au moyen âge_, dans la _Revue historique_,
+ LIII (1893) et LVII (1895).
+
+ =En Italie=: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani dalle origini
+ al 1313_, Milano, 1882, in-8º;--N. F. Faraglia, _Il comune
+ nell'Italia meridionale_, Napoli, 1883, in-8º.
+
+ =En Angleterre=: Ch. Gross, _The Gild Merchant_, Oxford, 1890, 2 vol.
+ in-8º.
+
+ L'=histoire du commerce et de l'industrie en France= n'a pas encore
+ été traitée convenablement d'ensemble. Aux ouvrages généraux de MM.
+ Pigeonneau (_Histoire du commerce de la France_, t. Ier, Paris,
+ 1885, in-8º) et Levasseur (_Histoire des classes ouvrières en
+ France_, 1859, 2 vol. in-8º), il faut préférer des monographies
+ telles que celles de MM. F. Bourquelot (_Les foires de Champagne_,
+ Paris, 1865, in-4º), G. Fagniez (_Études sur l'industrie et la
+ classe industrielle à Paris au XIIIe et au XIVe siècle_,
+ Paris, 1877, in-8º), L. Delisle (_Mémoire sur les opérations
+ financières des Templiers_, Paris, 1889, in-4º). Le livre de C.
+ Piton (_Les Lombards en France et à Paris_, Paris, 1891-1892, 2
+ vol. in-8º) est malheureusement insuffisant.--=Pour l'Allemagne=: A.
+ Doren, _Untersuchungen zur Geschichte der Kaufmannsgilden im
+ Mittelalter_, Leipzig, 1893, in-8º.--=Pour l'Angleterre=: W.
+ Cunningham, _The growth of English industry and commerce during the
+ early and middle ages_, Cambridge, 1890, in-8º;--W. Ashley, _An
+ introduction to English economic history and theory_, t. Ier,
+ London, 1888, in-8º.--=Pour l'Orient=: W. Heyd, _Histoire du commerce
+ du Levant au moyen âge_, Leipzig, 1885-1886, 2 vol. in-8º, tr. de
+ l'all.
+
+ L'=histoire des populations rurales, en France=, a été l'objet de
+ quelques travaux d'ensemble (Bonnemère, Dareste, Doniol), qui n'ont
+ plus de valeur. Une monographie locale est célèbre: L. Delisle,
+ _Études sur la condition de la classe agricole et sur l'état de
+ l'agriculture en Normandie pendant le moyen âge_, Paris, 1851,
+ in-8º.--Sur la vie rurale =en Allemagne=: K. Th. v. Inama-Sternegg,
+ _Deutsche Wirtschaftsgeschichte_, t. II (du Xe au XIIe
+ siècle), Leipzig, 1891, in-8º; et K. Lamprecht, _Deutsches
+ Wirtschaftsleben im Mittelalter_, Leipzig, 1886, 4 vol. in-8º.--=En
+ Angleterre=: F. Seebohm, _English village community_, London, 1883,
+ in-8º;--J. E. Thorold Rogers, _The history of agriculture and
+ prices in England_, t. Ier, Oxford, 1866, in-8º;--le même, _Six
+ centuries of work and wages_, Oxford, 1884, in-8º;--P. Vinogradoff,
+ _Villainage in England_, Oxford, 1892, in-8º.
+
+
+
+
+I.--LES COMMUNES FRANÇAISES A L'ÉPOQUE DES CAPÉTIENS DIRECTS.
+
+
+Si la science contemporaine a fait faire des progrès à l'histoire du
+mouvement communal, c'est précisément parce qu'elle cherche moins à
+l'expliquer qu'à le connaître.--La question des origines de cette
+révolution, jadis si controversée, on a compris de nos jours qu'elle
+était insoluble, en l'absence de documents relatifs à la constitution
+municipale des cités et des bourgs pendant quatre cents ans, du VIIIe
+siècle au XIe.
+
+L'association[53] est un fait qui n'est ni germanique ni romain; il est
+universel et se produit spontanément chez tous les peuples, dans toutes
+les classes sociales, quand les circonstances exigent ou favorisent son
+apparition. Les hypothèses des germanistes et des romanistes sont donc
+gratuites. La révolution communale est un événement national. La commune
+est née, comme les autres formes de l'émancipation populaire, du besoin
+qu'avaient les habitants des villes de substituer l'exploitation limitée
+et réglée à l'exploitation arbitraire dont ils étaient victimes. Il faut
+toujours en revenir à la définition donnée par Guibert de Nogent:
+«Commune! nom nouveau, nom détestable! Par elle les censitaires (_capite
+censi_) sont affranchis de tout servage moyennant une simple redevance
+annuelle; par elle ils ne sont condamnés, pour l'infraction aux lois,
+qu'à une amende légalement déterminée; par elle, ils cessent d'être
+soumis aux autres charges pécuniaires dont les serfs sont accablés.» Sur
+certains points, cette limitation de l'exploitation seigneuriale s'est
+faite à l'amiable, par une transaction pacifique survenue entre le
+seigneur et ses bourgeois. Ailleurs il a fallu, pour qu'elle eût lieu,
+une insurrection plus ou moins prolongée. Quand ce mouvement populaire a
+eu pour résultat, non seulement d'assurer au peuple les libertés de
+première nécessité qu'il réclamait, mais encore de diminuer à son profit
+la situation politique du maître, en enlevant à celui-ci une partie de
+ses prérogatives seigneuriales, il n'en est pas seulement sorti une
+_ville affranchie_, mais une _commune_, seigneurie bourgeoise, investie
+d'un certain pouvoir judiciaire et politique.
+
+ * * * * *
+
+Que la commune ait été à l'origine le produit d'une insurrection ou de
+la libre concession d'un seigneur, du jour où elle possédait une
+certaine part de juridiction et de souveraineté, elle entrait dans la
+société féodale. Si l'on considère la provenance et la condition de
+chacun de ses membres pris individuellement, la commune reste un organe
+des classes inférieures; envisagée dans son ensemble, en tant que
+collectivité exerçant par ses magistrats, dans l'enceinte de la ville et
+de sa banlieue, des pouvoirs plus ou moins étendus, elle prend place
+parmi les États féodaux. Elle est une seigneurie.
+
+La commune, c'est la _seigneurie collective populaire_, incarnée dans la
+personne de son maire et de ses jurés. Cette sorte de seigneurie n'est
+pas la seule de son genre qui existe au moyen âge. Le corps du clergé
+possède aussi des seigneuries collectives, qui sont les abbayes et les
+chapitres. De même que l'esprit, les principes et les usages propres à
+la féodalité ont profondément pénétré la société ecclésiastique, au
+point que les relations de ses membres prirent souvent la forme des
+rapports établis entre les seigneurs laïques, de même la commune,
+organisme populaire, a subi, elle aussi, l'influence de l'air ambiant.
+Elle apparaît comme imprégnée de féodalité: bien mieux, on peut et l'on
+doit dire que, toute bourgeoise et roturière qu'elle est par ses
+racines, elle constitue un fief et un fief noble. Par rapport aux
+différentes seigneuries qui s'étagent au-dessus d'elle, la commune est
+une vassale: elle s'acquitte effectivement de toutes les obligations de
+la féodalité.
+
+La commune, comme un vassal, prête serment à son seigneur, serment de
+foi et hommage, par l'organe de ses magistrats. Son seigneur a des
+devoirs envers elle, comme il en a envers ses autres vassaux. Elle a son
+rang marqué parmi les souverainetés locales qui composent le vasselage
+d'un grand baron.
+
+La commune est une seigneurie, un démembrement du fief supérieur. Car,
+maîtresse de son sol, elle jouit des prérogatives attachées à la
+souveraineté féodale. Le maire et les magistrats municipaux ont le
+pouvoir législatif; ils rendent des ordonnances applicables au
+territoire compris dans les limites de la banlieue. Ils possèdent le
+pouvoir judiciaire; leur juridiction civile et criminelle ne s'arrête
+que devant les justices particulières enclavées dans l'enceinte urbaine.
+La municipalité, comme tout seigneur, fixe et prélève les impôts
+nécessaires à l'entretien des fortifications et des édifices communaux,
+au fonctionnement de ses divers services. Elle perçoit sur les bourgeois
+des tailles et des octrois. Le seul droit que la commune ne partage pas
+d'ordinaire avec le seigneur, c'est celui de battre monnaie. Il y a du
+reste commune et commune, comme il y a fief et fief. Les fiefs auxquels
+n'était attachée qu'une justice restreinte ne jouissaient que d'une
+parcelle de souveraineté. De même, les communes avaient des libertés
+plus ou moins larges. A Rouen, par exemple, la commune ne possède pas la
+haute justice; la plupart des droits financiers et le contrôle de
+l'administration municipale appartenaient au duc de Normandie. C'est que
+le partage de la souveraineté qui avait eu lieu forcément entre la
+commune et le seigneur, au moment de la création de la commune, s'était
+accompli, suivant les régions, dans les conditions les plus variées. Ici
+les parts se trouvaient presque égales; le seigneur ne s'était guère
+réservé que les privilèges de la suzeraineté; là, au contraire, il avait
+su garder pour lui presque tous ses droits de seigneur direct et de
+propriétaire.
+
+Mais, dépendante ou non, la commune était toujours en possession de
+certains droits, de certains signes matériels qui lui donnaient son
+caractère distinctif de seigneurie, et de seigneurie militairement
+organisée.
+
+D'abord, comme tout feudataire jouissant des droits seigneuriaux, elle
+avait un _sceau_ particulier, symbole du pouvoir législatif,
+administratif et judiciaire dont elle était investie. Le premier acte
+d'une ville, qui se donnait ou recevait l'organisation communale, était
+de se fabriquer un sceau, de même que le premier acte de l'autorité
+seigneuriale qui abolissait la commune était de le lui enlever. Le sceau
+communal était placé sous la garde du maire, qui avait seul qualité pour
+s'en servir. A Amiens, la matrice du sceau était renfermée dans une
+bourse que le maire portait constamment à sa ceinture. A Saint-Omer, on
+le conservait soigneusement dans un coffre ou _huche_, dont les quatre
+clefs avaient été remises au maire et à quelques autres magistrats.
+
+[Illustration: Sceau de la ville de Compiègne.]
+
+Une étude attentive des sceaux de ville révèle d'intéressantes
+particularités. Les sceaux sont des documents authentiques, émanés des
+communes elles-mêmes: ils permettent à l'historien de déterminer, par
+certains côtés, le caractère et la vraie nature de ces petites
+seigneuries. On y voit d'abord, très nettement accusé, le côté militaire
+de l'institution. La féodalité se composant, avant tout, d'une
+aristocratie de chevaliers dont la guerre constitue l'occupation
+principale, la commune est aussi féodale à ce point de vue qu'à tous les
+autres. Les sceaux des seigneurs laïques représentent d'ordinaire un
+chevalier armé de toutes pièces, placé sur un cheval au galop; de même
+les sceaux de nos républiques guerrières offrent le plus souvent une
+image belliqueuse: un château fort, un homme d'armes, une foule armée.
+Ce caractère n'est pas particulier aux communes de la France du Nord; on
+le retrouve aussi bien dans la sigillographie des villes à consulats de
+la France méridionale.
+
+Les sceaux des communes de Soissons, de Senlis, de Compiègne
+représentent le maire de la ville sous la forme d'un guerrier debout,
+tenant épée et bouclier, revêtu de la cotte de mailles et du casque à
+nasal. A Noyon, cet homme d'armes est figuré sortant à mi-corps d'une
+tour crénelée. Ailleurs, la puissance bourgeoise n'est pas personnifiée
+par un fantassin, mais (ce qui est bien plus féodal) par un cavalier
+galopant et armé de toutes pièces. Ainsi se présentent à nous les sceaux
+de Poitiers, de Saint-Riquier, de Saint-Josse-sur-Mer, de Poix, de
+Péronne, de Nesle, de Montreuil-sur-Mer, de Doullens, de Chauni. Le
+cavalier tient à la main une masse d'armes, une épée nue ou un bâton. Le
+bâton est plus particulièrement l'emblème du pouvoir exercé par le
+magistrat municipal. Le sceau de Chauni et celui de Vailli (près
+Soissons) offrent ce trait spécial que le cavalier est suivi d'une
+multitude armée de haches, de faux et de piques. Quelquefois, au lieu du
+maire en armes, c'est la forteresse, qui est représentée: sur le sceau
+de Beaumont-sur-Oise, par exemple, apparaît un château fort à deux
+tourelles et à donjon carré.
+
+[Illustration: Sceau de la ville de Noyon (1259).]
+
+Cette préférence pour les attributs militaires n'était pas simplement
+affaire de goût et d'humeur, mais résultat d'une nécessité. Seigneurie
+possédant terre et juridiction, la commune du moyen âge était entourée
+d'ennemis. Elle se protégeait contre eux par sa milice et aussi par son
+enceinte de hautes murailles. On peut la considérer comme une place
+forte, analogue au château féodal, dont le donjon s'appelle le
+_beffroi_.
+
+[Illustration: Sceau de la commune de Fismes.]
+
+Le beffroi communal présentait primitivement la forme d'une grosse tour
+carrée. Il s'élevait isolé sur l'une des places de la ville et servait
+de centre de ralliement aux bourgeois associés. Au haut de cette tour se
+trouvait un comble de charpente recouvert d'un toit de plomb ou
+d'ardoise: là étaient suspendues les cloches de la commune. Les
+_guetteurs_ ou sonneurs se tenaient dans une galerie régnant au-dessous
+du toit et dont les quatre fenêtres regardaient de tous côtés l'horizon.
+Ils étaient chargés de sonner pour donner l'éveil quand un danger
+menaçait la commune: approche de l'ennemi, incendie, émeute; ils
+sonnaient encore pour appeler les accusés au tribunal, les bourgeois aux
+assemblées; pour indiquer aux ouvriers les heures de travail et de
+repos, le lever du soleil et le couvre-feu. Mais le beffroi n'était pas
+seulement un clocher. Pendant longtemps les grandes communes du Nord
+n'eurent pas d'autre lieu de réunion à offrir à leurs magistrats. Au bas
+de la tour se trouvaient la salle réservée au corps municipal, un dépôt
+d'archives, un magasin d'armes.
+
+Quelquefois le beffroi, au lieu d'être une tour, se présentait comme une
+porte fortifiée que surmontaient une ou deux tourelles. Cette
+particularité nous reporte à cette époque primitive de l'histoire des
+communes où elles n'avaient pas encore construit un édifice spécial
+destiné à contenir leurs cloches. On avait commencé simplement par les
+suspendre au-dessus d'une des portes qui interrompaient l'enceinte.
+
+[Illustration: Sceau de la commune de Nesle (1230).]
+
+Remarquons enfin que le XIIe siècle, qui vit se former la plupart des
+républiques bourgeoises, vit aussi, à son déclin, s'élever les grandes
+cathédrales du nord de la France. Les plus beaux de ces édifices furent
+construits précisément dans les villes où régnaient l'esprit communal le
+plus intense et des haines souvent fort vives contre le clergé local. Il
+est certain que les bourgeois les considéraient comme une sorte de
+terrain neutre, où l'on pouvait se donner rendez-vous pour échanger ses
+idées et conclure des affaires qui n'avaient rien de commun avec le
+service religieux. Ce fut là peut-être une des causes qui empêchèrent
+nos grandes communes de se bâtir, au XIIIe siècle, ces magnifiques
+_hôtels de ville_ qu'on admire dans le nord de l'Allemagne, en Belgique,
+en Italie.
+
+ * * * * *
+
+La transformation des bourgeois assujettis en bourgeois indépendants
+était un fait anormal, exceptionnel, une dérogation au droit commun; il
+fallait avant tout que cette dérogation se justifiât par un titre. Ce
+titre, véritable acte de naissance légalisé par le sceau de l'autorité
+féodale, ce pacte fondamental et constitutif, c'est la _charte de
+commune_.
+
+On ne possède actuellement qu'un très petit nombre de chartes de commune
+en original[54]. Les archives municipales de la France du moyen âge nous
+sont arrivées en fort mauvais état, à cause des pillages et des
+incendies. Du reste, les confirmations successives que les communes se
+sont fait donner de leurs libertés ont contribué sans doute à la
+disparition des plus anciens titres. Ces confirmations reproduisaient
+presque toujours le texte du privilège primitif, augmenté de
+dispositions nouvelles. Les gens des communes, voulant surtout conserver
+les concessions postérieures, plus développées et plus explicites, ont
+laissé périr les textes primitifs. Aussi avons-nous perdu non seulement
+les originaux, mais le texte même du plus ancien privilège accordé à la
+plupart des communes de la France du Nord. On n'a pu retrouver jusqu'ici
+la charte primitive d'Amiens, de Noyon, de Beauvais, de Laon (la
+première, celle de 1112), de Reims, de Sens, de Soissons, de
+Saint-Quentin, d'Aire, de Dijon, de Valenciennes, d'Arras, de Rouen,
+etc., pour ne parler que des communes établies dans les centres
+importants.
+
+La charte communale était cependant gardée avec soin par ceux qui en
+bénéficiaient. Car elle était le signe visible des libertés obtenues.
+Dans les constitutions primitives de plusieurs communes, à Beauvais, à
+Abbeville, à Soissons, à Fismes, il est formellement stipulé que la
+charte ne pourra être transportée hors de l'enceinte communale, et qu'il
+ne sera permis de la consulter que dans la ville même. Les privilèges
+communaux étaient, d'ordinaire, enfermés dans un grand coffre ou arche,
+dont les autorités municipales seules avaient la clef.
+
+Considérée en elle-même, comme ensemble de dispositions législatives,
+la _charte de commune_ est difficile à définir. Les _chartes de
+commune_, en effet, diffèrent très sensiblement les unes des autres,
+tant au point de vue de la nature qu'au point de vue de la quantité des
+matières qui y sont traitées. A ce point de vue de la quantité, on
+remarque tout d'abord qu'il est impossible d'établir un parallèle entre
+une charte comme celle de Rouen, qui comprend cinquante-cinq articles,
+et celle de Corbie qui n'en contient que sept. Quant aux clauses dont
+l'énumération constitue la charte, elles appartiennent à un certain
+nombre de catégories très différentes: fixation des limites de la
+commune et de sa banlieue, organisation intérieure de la commune,
+détermination de la juridiction communale, obligations des bourgeois
+envers le seigneur, exemptions et privilèges de ces mêmes bourgeois,
+dispositions de droit criminel et de droit civil, règlement de la
+condition des tenanciers féodaux, des serviteurs de la noblesse et du
+clergé. La proportion suivant laquelle ces diverses catégories sont
+représentées dans les chartes est essentiellement variable; il s'en faut
+que toutes figurent à la fois dans le même document; et, d'autre part,
+telle série de stipulations qui occupe une large place dans une charte
+ne donnera lieu, dans une autre, qu'à une mention de quelques lignes.
+
+Ce que l'on peut dire de plus général, c'est que la charte de commune,
+résultat d'une convention passée entre le seigneur et ses bourgeois, est
+un ensemble complexe de dispositions qui sanctionnent l'institution du
+lien communal et la création d'un gouvernement libre, fixent certains
+points de la coutume civile et criminelle, mais ont pour objet principal
+de déterminer la situation de la commune à l'égard du seigneur en ce qui
+touche la juridiction et l'impôt. On ne peut dire qu'elle soit
+exclusivement un code civil, un code criminel, une constitution
+politique, un privilège d'exemption: elle est un peu tout cela à la
+fois. Il faut y voir surtout le signe matériel, la garantie du partage
+de la souveraineté, accompli judiciairement et financièrement, entre le
+seigneur et ses anciens sujets devenus ses vassaux.--Si l'on considère
+sa forme, la charte communale n'est qu'une énumération désordonnée, où
+le rédacteur aborde les matières les plus diverses sans jamais les
+traiter d'une manière complète; où abondent les obscurités, les
+lacunes, parfois même les contradictions. A aucun point de vue la charte
+communale n'est une constitution raisonnée et faite de toutes pièces,
+mais un contrat disparate, où les parties règlent le plus souvent les
+points litigieux, éclaircissent les matières douteuses, consacrent
+d'anciennes institutions, signalent enfin, avec les innovations exigées
+par les circonstances, les modifications apportées à la coutume par le
+temps et le progrès.
+
+Certaines chartes de commune ont eu plus de succès que d'autres; elles
+ont été copiées, imitées, exportées même loin de leur pays d'origine.
+Ainsi la charte de Soissons est devenue en 1183 celle de Dijon, et, par
+suite, a servi de type constitutionnel pour tout le duché de Bourgogne.
+La charte de Rouen, statut communal de presque toutes les villes de
+Normandie, s'est propagée en Poitou, en Saintonge et jusqu'à l'Adour.
+Poitiers, Niort, Cognac, Angoulême, Saint-Jean-d'Angély, la Rochelle,
+Saintes, les îles d'Oleron, de Ré, et Bayonne ont reçu les
+«établissements» de Rouen.
+
+Les causes les plus générales qui ont agi pour la propagation d'une
+charte sont d'ordre géographique ou d'ordre politique.--Le centre de
+population le plus important d'une région impose souvent sa loi aux
+bourgs environnants. D'autre part, il est arrivé que les villes soumises
+à une même domination politique ont accepté la même organisation
+constitutionnelle. Ainsi les établissements de Rouen ont essaimé jusqu'à
+Bayonne, parce que Bayonne était compris, à la fin du XIIe siècle,
+comme Rouen, dans les domaines de la dynastie anglo-angevine. D'autre
+part, dans la charte de Rouen, c'est en somme l'intérêt du pouvoir
+seigneurial qui prévaut. On a établi que le pacte de Rouen représente le
+_minimum_ des droits politiques que pouvait posséder une ville ayant le
+titre de commune. C'est pourquoi, par politique, les rois d'Angleterre,
+ducs de Normandie, se sont empressés de propager ce type constitutionnel
+dans leurs domaines.
+
+D'ailleurs, le lien établi entre la métropole et la ville affiliée, par
+le fait de la communauté de la charte, était souvent simplement nominal.
+Cependant, la métropole jouait d'ordinaire à l'égard de la ville
+affiliée le rôle de _chef de sens_. Quand les habitants de la commune
+sont embarrassés sur la signification ou la portée d'un article de leur
+charte, ils s'adressent au lieu d'origine de la loi, pour obtenir les
+éclaircissements nécessaires. Amiens était chef de sens par rapport à
+Abbeville; Abbeville l'était à son tour pour les petites communes du
+Ponthieu. Mais le recours au conseil d'autrui n'avait pas lieu
+uniquement entre les villes régies par la même charte. De ce qu'une
+commune reconnaissait une autre ville libre pour chef de sens, on ne
+pourrait inférer qu'elles avaient une constitution identique. La charte
+d'Abbeville porte que les habitants devront avoir recours, en cas de
+difficultés, non seulement à Amiens, leur métropole, mais encore à
+Corbie et à Saint-Quentin. De même, Brai-sur-Somme était tenue de
+recourir au conseil des magistrats de la commune de Saint-Quentin, avec
+laquelle elle n'avait aucun rapport constitutionnel.
+
+Il est naturel de penser que des communes unies par la similitude de
+l'organisation constitutionnelle comme par l'aide réciproque qu'elles se
+prêtaient fréquemment, devaient être amenées à conclure de véritables
+traités d'alliance offensive et défensive. La confédération politique
+leur aurait permis d'opposer à leurs ennemis une plus grande force de
+résistance. Cependant les tentatives de cette nature eurent lieu
+rarement, au moins dans la société communale de la France du Nord, et
+n'ont jamais été poussées bien loin. Moins heureuses que leurs sœurs
+d'Allemagne ou d'Italie, les communes françaises n'ont pas su constituer
+entre elles ces ligues redoutables contre lesquelles vinrent souvent se
+briser, chez nos voisins, les attaques des empereurs comme celles de la
+féodalité locale. Elles sont restées isolées et sans force, sans doute
+parce qu'en France le développement précoce et rapide d'un pouvoir
+monarchique n'a pas permis la formation des fédérations de cités.
+Beaumanoir, dans sa Coutume de Beauvaisis, recommande instamment aux
+seigneurs de s'opposer, par tous les moyens, aux ligues que les villes
+pourraient être tentées de former entre elles. Son conseil n'a été que
+trop bien suivi. Cet isolement des communes ne contribua pas
+médiocrement à précipiter leur décadence et à les faire tomber, dès le
+temps de saint Louis et de Philippe le Bel, sous la domination de la
+royauté.
+
+ * * * * *
+
+La féodalité laïque s'est montrée dans l'ensemble moins défavorable à
+l'établissement et au développement du régime communal que la féodalité
+ecclésiastique. Il y eut même des barons démagogues qui embrassèrent la
+cause des communiers, non par amour du peuple ou des bourgeoisies, mais
+pour opposer les vilains aux clercs, pour nuire aux églises, leurs
+rivales.--L'Église, au contraire, a fait une guerre implacable aux
+confédérations urbaines. Pour elle, la commune ne fut jamais qu'une
+_conspiration_ illégale et factieuse, tendant à détruire les bases mêmes
+de l'ordre social. L'archevêque de Laon, Raoul le Vert, prêcha à Laon,
+en 1112, contre les «exécrables communes» par lesquelles les serfs
+essayent, contre tout droit et toute justice, de rejeter violemment la
+domination de leur seigneur: «Serfs, a dit l'apôtre, soyez soumis en
+tout temps à vos maîtres. Et que les serfs ne viennent pas prendre comme
+prétexte la dureté ou la cupidité de leurs maîtres. Restez soumis, a dit
+l'apôtre, non seulement à ceux qui sont bons et modérés, mais même à
+ceux qui ne le sont pas. Les canons de l'Église déclarent anathèmes ceux
+qui poussent les serfs à ne point obéir, à user de subterfuges, à plus
+forte raison ceux qui leur enseignent la résistance ouverte. C'est pour
+cela qu'il est interdit d'admettre dans les rangs du clergé, à la
+prêtrise, et même à la vie monastique, celui qui est engagé dans les
+liens de la servitude: car les seigneurs ont toujours le droit de
+ressaisir leurs serfs, même s'ils sont devenus clercs.» Guibert de
+Nogent ajoute «que ce sermon contre les communes n'a pas été prononcé
+dans cette seule circonstance; que l'archevêque de Reims a prêché
+maintes fois sur ce thème dans les assemblées royales et dans beaucoup
+d'autres réunions».--Cent ans après, le cardinal Jacques de Vitry
+parlait encore dans le même style; la théorie ecclésiastique sur les
+communes n'avait pas changé: «Ne sont-ce pas des cités de confusion, ces
+communautés ou plutôt ces conspirations, qui sont comme des fagots
+d'épines entrelacées, ces bourgeois vaniteux qui, se fiant sur leur
+multitude, oppriment leurs voisins et les assujettissent par la
+violence? Si l'on force les voleurs et les usuriers à rendre gorge,
+comment ne devrait-on pas obliger à la restitution des droits volés ces
+communes brutales et empestées qui ne se bornent pas à accabler les
+nobles de leur voisinage, mais qui usurpent les droits de l'Église,
+détruisent et absorbent, par d'iniques constitutions, la liberté
+ecclésiastique, au mépris des plus saints canons? Cette détestable race
+d'hommes court tout entière à sa perte: nul parmi eux, ou bien peu,
+seront sauvés.»
+
+Quant aux rois de France, ils se sont montrés tantôt favorables, tantôt
+hostiles au mouvement communal, au mieux de leurs intérêts de rois, de
+suzerains et de propriétaires. Les Capétiens furent à la fois fondateurs
+et destructeurs de communes, amis et ennemis de la bourgeoisie. On vit
+Louis le Gros défendre, contre le mouvement communal ou contre les
+prétentions des communes, les évêques de Laon et de Noyon, les abbés de
+Saint-Riquier et de Corbie; Louis VII sauvegarder les droits des évêques
+de Beauvais, de Châlons-sur-Marne, de Soissons, ceux des archevêques de
+Reims et de Sens, ceux des abbés de Tournus et de Corbie; Philippe
+Auguste soutenir les églises de Reims, de Beauvais, de Noyon, livrer à
+l'évêque de Laon les communes du Laonnais et de la Fère. Sous saint
+Louis, Philippe le Hardi et Philippe le Bel, le Parlement de Paris
+frappa d'énormes amendes, parfois même de suppression provisoire ou
+définitive, les bourgeoisies indépendantes que l'Église traduisait à sa
+barre.
+
+Ces inconséquences s'expliquent d'abord, de la façon la moins noble, par
+l'argent que les Capétiens recevaient du clergé pour détruire les
+institutions libres. On sait qu'il leur arriva plus d'une fois de se
+faire payer des deux mains, par les bourgeois pour fonder, et par les
+clercs pour abolir. Leur appui fut assuré au dernier enchérisseur. Mais
+il faut songer aussi qu'ils étaient, par tradition, les protecteurs
+naturels de l'Église, qu'ils avaient besoin d'elle autant qu'elle avait
+besoin d'eux. Ils se crurent donc obligés de la défendre contre les
+empiétements de la bourgeoisie.
+
+Entre la société populaire et la société ecclésiastique, leur situation
+était embarrassante; la protection royale devait s'étendre à la fois sur
+les deux partis hostiles. Ils se tirèrent de cette difficulté en ne
+pratiquant aucun principe, en vivant au jour le jour, en sacrifiant,
+suivant les cas et les besoins, les bourgeois aux clercs et les clercs
+aux bourgeois.
+
+On peut dire cependant qu'à partir de Philippe Auguste, l'attitude du
+gouvernement royal cessa d'être contradictoire. A la politique de
+protection ou de demi-hostilité succéda une politique constante
+d'assujettissement et d'exploitation, qui fut la même sous des princes
+par ailleurs aussi dissemblables que saint Louis et Philippe le Bel.
+Depuis le XIIIe siècle, l'innombrable armée des agents de la couronne
+ne cesse d'être en mouvement pour détruire les juridictions rivales,
+supprimer les puissances gênantes, remplacer partout les dominations
+particulières par le pouvoir unique du souverain. A l'infinie diversité
+des libertés locales, elle veut substituer la régularité des
+institutions, la centralisation dans l'ordre politique et administratif.
+De ce mouvement fatal, irrésistible, les communes ont été victimes aussi
+bien que la féodalité. Seigneuries indépendantes, elles ne pouvaient que
+porter ombrage au gouvernement central. La logique impitoyable des gens
+du roi exigea leur disparition en tant que puissances politiques; on
+s'efforça de les faire rentrer dans le droit commun, c'est-à-dire dans
+la grande classe des bourgeoisies assujetties. La mainmise du pouvoir
+royal sur les communes, leur suppression, ou leur transformation en
+villes d'obédience, tel est le fait capital qui caractérise la plus
+grande partie du XIIIe siècle et le début du XIVe. A l'avènement
+de Philippe de Valois, certaines communes subsisteront de nom et
+d'apparence; elles jouiront encore d'un semblant d'institutions libres:
+en réalité, la liberté aura disparu. Sauf leur étiquette trompeuse,
+elles sont devenues, comme toutes les autres, «les bonnes villes du roi»
+et ne s'appartiennent plus.
+
+ * * * * *
+
+La commune a été une institution assez éphémère. En tant que seigneurie
+réellement indépendante, elle n'a guère duré plus de deux siècles. Les
+excès des communiers, leur mauvaise administration financière, leurs
+divisions, l'hostilité de l'Église, la protection onéreuse du haut
+suzerain et surtout du roi: telles ont été les causes immédiates de
+cette décadence rapide....
+
+Il est difficile d'affirmer que le régime communal ne pouvait s'adapter
+aux institutions générales de la France; comment le savoir, en effet,
+puisque la centralisation monarchique ne lui a pas permis de vivre?
+Elle l'a fait disparaître au moment où il commençait à se transformer, à
+prendre une direction plus libérale, plus favorable à l'intérêt du plus
+grand nombre; au moment où les oligarchies bourgeoises, qui disposaient
+des communes, admettaient, de gré ou de force, la population ouvrière à
+prendre part à l'élection des magistratures et au gouvernement de la
+cité. Pourquoi la puissance communale, assise sur une base plus large et
+plus solide, grâce à cette réorganisation démocratique, n'aurait-elle
+pas assuré aux villes, malgré les manifestations bruyantes et
+l'agitation périodique qui accompagnent forcément l'exercice de la
+liberté, de longues années de prospérité et de grandeur? Admettons qu'il
+fût impossible à la royauté capétienne de conserver aux villes libres ce
+caractère d'États indépendants et de puissance politiquement isolées qui
+aurait fait obstacle à la grande œuvre de l'unité nationale; nous
+supposons qu'elle n'aurait pu se dispenser de les rattacher par certains
+liens au gouvernement central et aux institutions générales du pays;
+mais ne pouvait-elle leur laisser, dans l'ordre administratif et
+judiciaire, la plus grande partie de leur ancienne autonomie?
+
+Sans doute, le régime communal avait ses défauts et même ses vices, les
+vices inhérents à toutes les aristocraties. Mais on ne peut nier qu'il
+eût aussi d'excellents côtés. Il faisait du bourgeois un citoyen; il
+développait chez lui l'esprit d'initiative, les instincts d'énergie que
+favorisent la vie militaire et la pratique quotidienne du danger,
+l'habitude de prendre sans hésitation les responsabilités et de les
+soutenir avec constance, enfin les sentiments de fierté et de dignité
+qu'inspirent à l'homme l'exercice d'un pouvoir indépendant, la
+disposition de soi-même, la gestion de ses propres affaires. A ce point
+de vue, il faut regretter que les communes françaises n'aient pas
+conservé plus longtemps une autonomie dont elles n'avaient pas toutes
+abusé. Si l'on est convaincu, comme semble l'être Guizot, que ces
+républiques n'étaient que des foyers de tyrannie oligarchique,
+d'anarchie et de guerres civiles, on conçoit qu'il est logique de leur
+préférer l'ordre, même acheté au prix de la liberté. Mais on ne peut
+affirmer que nos villes libres aient été placées rigoureusement dans la
+triste alternative de périr par leurs propres excès ou de se sauver par
+l'assujettissement. La situation n'était pas aussi désespérée: on
+pouvait prendre un moyen terme. Les rois et leurs agents ne l'ont pas
+voulu. C'est en quoi l'œuvre de la monarchie a été excessive. Elle
+aurait pu laisser vivre les communes, dans certaines conditions, sans
+danger pour son propre pouvoir, et peut-être avec grand profit pour
+l'éducation morale et politique de la nation.
+
+D'après A. LUCHAIRE, _Les communes françaises à l'époque
+des Capétiens directs_, Paris, Hachette, 1890, in-8º.
+_Passim._
+
+
+
+
+II.--LES BASTIDES.
+
+
+Le mot bastide a servi, depuis le XIIIe siècle, dans le midi de la
+France, à désigner des villes bâties d'un seul jet, sur un plan
+préconçu, presque toujours uniforme, généralement à la suite d'un
+contrat d'association conclu entre les propriétaires du territoire et
+les représentants de l'autorité souveraine. Ces contrats portaient le
+nom de pariages. Le fait que ces villes étaient toujours fortifiées rend
+raison du nom qui leur est attribué.
+
+Dès le XIe siècle, les plus puissantes des abbayes méridionales, pour
+peupler leurs domaines, pour en activer le défrichement et la mise en
+culture, pour fixer la population flottante qui était très nombreuse
+alors, et surtout pour augmenter leurs revenus, imaginèrent de fonder de
+nouveaux villages. Pour cela, sur un emplacement désert ou à peu près,
+elles faisaient construire une église, proclamaient l'endroit lieu
+d'asile, et divisaient le terrain en lots à attribuer aux nouveaux
+habitants. Le droit d'asile, les prescriptions relatives à la _paix de
+Dieu_, la puissance des abbayes, l'appât de la propriété ainsi que des
+garanties de sécurité, quelques privilèges et des franchises ne
+tardaient pas à attirer dans ces villages des habitants en assez grand
+nombre. Les seigneurs laïques frappés de ces avantages voulurent bientôt
+faire dans leurs fiefs de semblables fondations; mais l'Église seule
+était alors assez respectée pour pouvoir garantir la paix et la
+sécurité; ils s'adressèrent aux grandes abbayes, leur donnèrent le
+territoire sur lequel devait se bâtir le nouveau village, en se
+réservant des droits de coseigneurie, et les deux puissances associées
+purent fonder ainsi un grand nombre de villages. Les localités créées et
+peuplées par ce moyen furent nommées dans les textes latins des
+_Salvetates_, et dans la langue du pays _Salvetat_, on a dit en français
+des _Sauvetés_. Un grand nombre de villages ou de bourgs de la France
+méridionale ont retenu cette appellation et se nomment aujourd'hui
+encore la _Salvetat_ ou la _Sauvetat_; ces noms dénotent leur origine.
+Tous ou presque tous ont été fondés au XIe ou au XIIe siècle par
+des abbayes soit sur leurs domaines, soit sur des possessions
+seigneuriales à la suite d'un pariage. Il est à peine besoin de dire que
+nombre de villages qui ont la même origine ne portent pas cependant de
+nom caractéristique: Licairac, Lavaur, Marestang, pour ne citer que
+quelques noms, ont été d'abord des Sauvetés.
+
+Vers le milieu du XIIIe siècle, après l'établissement de
+l'administration française dans le Midi qui fut la conséquence de la
+croisade des Albigeois, après l'organisation de la domination anglaise
+en Guyenne, les rôles se trouvèrent intervertis; ce ne furent plus les
+abbayes qui purent assurer à leurs domaines la paix, la sécurité des
+privilèges et des franchises; l'autorité laïque, devenue plus puissante
+et disposant de moyens d'action plus considérables et mieux appropriés,
+fit des fondations de ce genre plus nombreuses et plus considérables que
+celles que l'Église avait faites auparavant. Lorsque le terrain choisi
+pour une de ces créations faisait partie d'un domaine ecclésiastique,
+l'Église appela toujours le souverain en pariage. Il en fut de même des
+seigneurs, qui, pour fonder des villes neuves sur leurs fiefs,
+s'associèrent au souverain, dont le représentant se trouva ainsi appelé
+à exercer des droits de coseigneurie sur les terres des vassaux laïques
+et ecclésiastiques. Ce sont les villes neuves fondées pour la plupart de
+1230 à 1350 qui ont proprement reçu le nom de _bastides_.
+
+Il est facile de comprendre quel intérêt le pouvoir royal, en Angleterre
+comme en France, trouvait à ces fondations. La guerre des Albigeois
+avait bouleversé le Midi; en beaucoup de pays, des terres longtemps
+cultivées étaient retombées en friches, nombre de villages avaient
+disparu dont la population dispersée avait formé des bandes de
+vagabonds, de _faidits_, qu'il importait de fixer pour rendre au pays la
+sécurité et la prospérité. L'intérêt politique n'était pas moindre; on a
+vu en effet que ces fondations permettaient au souverain d'étendre sur
+les domaines de ses vassaux l'action de son pouvoir: aussi les documents
+du temps nous montrent-ils que les créations de bastides étaient alors
+considérées comme de véritables acquisitions. De plus, les emplacements
+des bastides bien choisis pouvaient servir à la défense du pays; aussi
+peut-on constater que le roi d'Angleterre d'une part, le comte Alphonse
+de Poitiers d'autre part, se sont appliqués à entourer leurs possessions
+d'une véritable ceinture de bastides.
+
+Il n'y a pas de différences sensibles entre les villes fondées en
+Guyenne et en Agenais par l'administration anglaise et celles qui furent
+créées par l'administration française, amenée dans le Midi depuis 1229 à
+la suite du traité de Paris. Des deux parts, il y eut une activité
+égale, un même zèle de la part des agents du pouvoir; les moyens, les
+privilèges concédés pour attirer les nouveaux habitants, les
+dispositions matérielles furent partout à peu près les mêmes. En France,
+l'un des sénéchaux du comte de Poitiers, Eustache de Beaumarchais, fut
+un infatigable bâtisseur. Dans les États d'Alphonse, les bastides
+n'étaient point soumises au baile dans la circonscription duquel elles
+se trouvaient, mais formaient toutes ensemble une espèce de bailie
+spéciale administrée par le lieutenant du sénéchal.
+
+Lorsque l'une de ces fondations avait été décidée, le sénéchal le
+faisait publier à son de trompe et annonçait quels privilèges seraient
+concédés aux nouveaux habitants. Nombre de coutumes concédées ainsi aux
+nouvelles bastides nous sont parvenues; elles sont en général assez
+semblables à celles dont étaient dotées les villes de bourgeoisie.
+L'affranchissement du servage, des exemptions d'impôts, des franchises
+commerciales, des garanties de liberté individuelle et de sécurité en
+constituaient les dispositions principales. Fréquemment on instituait
+aussi une administration municipale, mais qui restait presque toujours
+sous la tutelle du baile; l'exercice de la justice était toujours
+réservé aux représentants du souverain ou du moins des coseigneurs.
+Naturellement, il arrivait que l'établissement de ces bastides amenait
+le dépeuplement des seigneuries voisines, d'autant plus que les serfs
+qui s'y rendaient n'avaient parfois rien à redouter du droit de suite.
+Des plaintes s'élevèrent à plusieurs reprises; des évêques allèrent
+jusqu'à excommunier les nouveaux habitants; des règlements intervinrent,
+mais qui furent toujours rédigés de manière à affaiblir l'autorité
+féodale et à favoriser le peuplement des bastides.
+
+Sur l'emplacement choisi on plantait d'abord un mât, le _pal_, signe
+visible de l'intention d'attirer les habitants. La ville de Pau doit son
+nom à cet usage. Puis les officiers traçaient le plan de la ville
+future. La plupart de ces bastides se ressemblaient. C'était toujours un
+carré ou un rectangle aussi régulier que la nature du terrain le
+permettait, entouré de murailles que dominaient des tours élevées de
+distance en distance. Vers le centre une grande place carrée au centre
+de laquelle s'élevait l'hôtel de ville, dont le rez-de-chaussée servait
+de halle couverte. A cette place aboutissaient de grandes rues droites,
+tracées au cordeau, coupées à angles droits par des rues moins larges,
+coupées elles-mêmes perpendiculairement par des ruelles. Au delà des
+murs on traçait des jardins, et plus loin s'étendaient des terres à
+mettre en culture. A part quelques pâtures, réservées comme propriété
+communale, les «padoents», tout le terrain était divisé en lots: places
+à bâtir à l'intérieur de la ville, jardins ou cultures à l'extérieur,
+que l'on mettait en adjudication. Autour de la place et quelquefois dans
+les plus grandes rues, les maisons faisaient saillie, et formaient de
+larges galeries couvertes soutenues par des piliers ou des poteaux. Le
+plan de ces bastides avait ainsi l'aspect d'un damier; nombre de
+localités l'ont conservé jusqu'à nos jours; on en peut juger par celui
+de Montpazier (Dordogne) que nous donnons ci-contre d'après le relevé
+qui en a été fait autrefois par M. F. de Verneilh.
+
+[Illustration: Plan général de la bastide de Montapzier (Dordogne).--E,
+est; S, sud; O, ouest; N, nord.--1. Place du marché; 2. Halle ou Hôtel
+de Ville; 3. Puits; 4. Rues couvertes; 5. Église paroissiale; 6. Maison
+dite du chapitre; 7. Portes monumentales; 8. Tours de l'enceinte.]
+
+Les fortifications consistaient en un mur d'enceinte entouré d'une
+circonvallation quelquefois double, et percé le plus souvent de quatre
+portes se faisant face. Ces portes à pont-levis, précédées de
+barbacanes, étaient flanquées ou surmontées de tours. D'autres tours,
+placées notamment aux endroits où le mur était en retour d'équerre,
+complétaient le système de défense. Parfois, mais assez rarement, un
+château ou citadelle, occupé par une garnison royale, était établi à
+cheval sur le mur d'enceinte afin de pouvoir protéger la ville contre
+des assaillants ou maîtriser des insurrections. Dans l'intérieur un
+emplacement avait été réservé à l'église qui souvent était elle-même
+fortifiée et pouvait ainsi servir de réduit.
+
+Beaucoup des villes ainsi créées reçurent des noms caractéristiques: le
+plus fréquent est celui même de bastide; des centaines de localités du
+Midi se nomment encore ainsi; d'autres noms, tels que Castelnau,
+Villeneuve, indiquaient simplement que la ville était de fondation
+récente; d'autres, comme Franqueville, Montségur, Villefranche,
+faisaient allusion aux franchises dont les villes avaient été dotées;
+d'autres indiquaient l'influence à la fois royale et française à
+laquelle était due la fondation: Saint-Louis, Saint-Lys, Villeréal,
+Montréal, etc.; quelques noms étaient ceux-là même des officiers royaux
+qui les avaient bâties: Beaumarchais, Beauvais; un grand nombre de
+localités avaient reçu le nom de grandes cités espagnoles, italiennes ou
+même des bords du Rhin: Pampelonne, Fleurance (Florence), Barcelone,
+Pavie, Cordes (Cordoue), Cologne, Plaisance, Grenade, etc.; beaucoup
+enfin reçurent des noms pittoresques rappelant la beauté de
+l'emplacement ou présageant la splendeur des nouvelles fondations:
+Beaumont, Mirande, Belvezer, Mirabel, etc.; d'autres enfin conservèrent
+d'anciens noms locaux.
+
+Ce curieux mouvement de fondation de villes nouvelles dura un siècle
+environ. Au XIVe siècle, la population était déjà trop dense, les
+terrains en friche trop rares, la sécurité et la défense assez
+affermies, pour que l'occasion de créer de nouvelles bastides se
+rencontrât souvent.
+
+A. GIRY, dans la _Grande Encyclopédie_
+(H. Lamirault, éditeur), t. V.
+
+
+
+
+III.--LE CHEF D'INDUSTRIE AU MOYEN ÂGE.
+
+
+Pour se représenter la situation du chef d'industrie au XIIIe et au
+XIVe siècle, il faut oublier le manufacturier contemporain avec ses
+affaires considérables, ses gros capitaux, son outillage coûteux, ses
+nombreux ouvriers; la fabrication en gros n'était pas imposée, comme
+aujourd'hui, par l'étendue des débouchés et par la nécessité d'abaisser
+le prix de revient pour lutter contre la concurrence. Le fabricant
+n'avait donc pas besoin de locaux aussi vastes, d'un outillage aussi
+dispendieux, d'un approvisionnement aussi considérable. D'ailleurs les
+corporations possédaient des terrains, des machines, qu'elles mettaient
+à la disposition de leurs membres. Les étaux de la grande boucherie
+appartenaient à la communauté, qui les louait tous les ans. On n'a pas
+conservé assez de baux de cette époque pour pouvoir donner même un
+aperçu des loyers des boutiques et des ateliers. Le montant de ces
+loyers était nécessairement très variable. Ainsi les chapeliers louaient
+plus cher que d'autres industriels, parce qu'en foulant ils
+compromettaient la solidité des maisons. Les marchandises garantissaient
+le payement du loyer. Quand un boucher de Sainte-Geneviève ne payait pas
+le terme de son étal, qui était de 25 s., soit 100 s. par an, l'abbaye
+saisissait la viande et la vendait.
+
+Les boutiques s'ouvraient sous une grande arcade, divisée
+horizontalement par un mur d'appui et en hauteur par des montants de
+pierre ou de bois. Les baies comprises entre ces montants étaient
+occupées par des vantaux. Le vantail supérieur se relevait comme une
+fenêtre à tabatière, le vantail inférieur s'abaissait et, dépassant
+l'alignement, servait d'étal et de comptoir. Le chaland n'était donc pas
+obligé d'entrer dans la boutique pour faire ses achats. Cela n'était
+nécessaire que lorsqu'il avait à traiter une affaire d'importance.
+Voilà pourquoi les statuts défendent d'appeler le passant arrêté devant
+la boutique d'un confrère, pourquoi les textes donnent souvent aux
+boutiques le nom de _fenêtres_. Le public voyait plus clair au dehors
+que dans ces boutiques qui, au lieu des grandes vitrines de nos
+magasins, n'avaient que des baies étroites pour recevoir le jour. Les
+auvents en bois ou en tôle, les étages supérieurs qui surplombaient le
+rez-de-chaussée, venaient encore assombrir les intérieurs. Les drapiers,
+par exemple, tendaient des serpillières devant et autour de leurs
+ouvroirs.
+
+L'atelier et la boutique ne faisaient qu'un. En effet, les règlements
+exigeaient que le travail s'exécutât au rez-de-chaussée sur le devant,
+sous l'œil du public. Les clients qui entraient chez un fourbisseur
+voyaient les ouvriers, ce qui ne serait pas arrivé si l'atelier et la
+boutique avaient été deux pièces distinctes. Quant aux dimensions des
+étaux et des ateliers, il y avait des étaux de trois pieds, de cinq
+pieds, de cinq _quartiers_, des étaux portatifs de cinq pieds. Une
+maison du Grand-Pont avait sur sa façade trois ateliers, dont l'un
+mesurait deux toises de long sur une toise et demie de large, y compris
+la saillie sur la voie publique. Les étaux des halles étaient tirés au
+sort entre les maîtres de chaque métier.
+
+ * * * * *
+
+[Illustration: Sceau des métiers d'Arles.]
+
+Les matières premières qui entraient à Paris devaient être portées aux
+Halles, où elles étaient visitées. Les fabricants ne pouvaient les
+acheter lorsqu'elles étaient encore en route et s'approvisionner ainsi
+aux dépens de leurs confrères. Les corporations en achetaient en gros
+pour les partager ensuite également entre tous les maîtres; déjà sans
+doute, afin d'éviter les injustices et les réclamations, les parts
+étaient tirées au sort. Lorsqu'un fabricant survenait au moment où un
+confrère allait conclure, soit par la _paumée_, soit par la remise du
+_denier à Dieu_, un marché ayant pour objet des matières premières ou
+des marchandises du métier, le témoin pouvait se faire céder, au prix
+coûtant, une partie de l'achat. Comme la défense d'aller au-devant des
+matières premières, comme le lotissement, cet usage singulier avait pour
+but d'empêcher l'accaparement, de faire profiter tous les membres de la
+corporation des bonnes occasions. Il était fondé sur cette idée que les
+fabricants du même métier n'étaient pas des concurrents avides de
+s'enrichir aux dépens les uns des autres, mais des confrères animés de
+sentiments réciproques d'équité et de bienveillance et appelés à une
+part aussi égale que possible dans la répartition des bénéfices. Cette
+conception des rapports entre confrères découlait nécessairement de
+l'existence même des corporations, comme la concurrence à outrance
+résulte de l'isolement des industriels modernes. Pour exercer le droit
+dont nous venons de parler, il fallait posséder la maîtrise dans sa
+plénitude. Ainsi un boulanger _haubanier_ pouvait réclamer sa part dans
+le blé acheté par un confrère non haubanier, mais la réciproque n'avait
+pas lieu. Les fripiers ambulants n'étaient pas admis à intervenir dans
+les marchés conclus devant eux par des fripiers en boutique, tandis que
+ceux-ci participaient aux achats faits par les premiers. Les pêcheurs
+et marchands de poisson d'eau douce payaient 20 s. en sus du prix
+d'achat du métier pour acquérir ce droit. Lorsque le patron était
+empêché, sa femme, un enfant, un apprenti, un serviteur avait qualité
+pour l'exercer à sa place.
+
+La préoccupation d'empêcher une trop grande inégalité dans la
+répartition des bénéfices devait rendre les corporations peu favorables
+aux sociétés commerciales. L'association, en effet, crée de puissantes
+maisons qui attirent toute la clientèle et ruinent les producteurs
+isolés. Aussi certaines corporations défendaient les sociétés de
+commerce. Mais cette prohibition, loin d'être générale, comme on l'a
+dit, avait un caractère exceptionnel. Si ces sociétés n'avaient pas été
+parfaitement légales, Beaumanoir ne leur aurait pas donné une place dans
+son chapitre des _Compagnies_. Le jurisconsulte traite, dans ce
+chapitre, des associations les plus différentes, telles que la
+communauté entre époux, la société taisible, les sociétés commerciales,
+etc. Parmi ces dernières, il distingue celle qui se forme _ipso facto_
+par l'achat d'une marchandise en commun, et celles qui se forment par
+contrat. Celles-ci étaient nécessairement très variées, et, pour donner
+une idée de leur variété, Beaumanoir cite la société en commandite, la
+société temporaire, la société à vie; puis il énumère les causes de
+dissolution, et il termine en parlant des actes qu'un associé fait pour
+la société, de la responsabilité de ces actes, de la proportion entre
+l'apport et les bénéfices de chaque associé, enfin du cas où un associé
+administre seul les affaires sociales. D'autres textes, dont deux sont
+relatifs à des sociétés en commandite et un troisième à une liquidation
+entre associés, prouvent surabondamment que l'industrie parisienne
+connaissait les sociétés commerciales; mais on ne comptait pas à Paris
+beaucoup de maisons dirigées par des associés, ni même soutenues par des
+commanditaires. Nous n'avons trouvé la raison sociale d'aucune société
+française, tandis qu'on nommerait bien une dizaine de sociétés
+italiennes se livrant en France à des opérations de banque et de
+commerce: les Anguisciola (Angoisselles), les Perruzzi (Perruches), les
+Frescobaldi (Frescombaus), etc.
+
+Certains commerçants exerçaient à la fois plusieurs métiers, ou
+joignaient aux profits du métier les gages d'un emploi complètement
+étranger au commerce et à l'industrie. On pouvait être en même temps
+tanneur, scieur, savetier et baudroyeur, boursier et mégissier. Le
+tapissier de tapis _sarrazinois_ avait le droit de tisser la laine et la
+toile après avoir fait un apprentissage, et réciproquement le tisserand
+fabriquait des tapis à la même condition. Les statuts des chapeliers de
+paon prévoient le cas où un chapelier réunirait à la chapellerie un
+autre métier. La profession de tondeur de drap était incompatible avec
+une autre industrie, mais non avec le commerce ni avec des fonctions
+quelconques. Il était permis aux émouleurs de grandes forces de tondre
+les draps et de forger; le cumul de tout autre métier leur était
+interdit.
+
+L'industrie chômait le dimanche, à la Noël, à l'Épiphanie, à Pâques, à
+l'Ascension, à la Pentecôte, à la Fête-Dieu, à la Trinité, aux cinq
+fêtes de la Vierge, à la Toussaint, aux fêtes des Apôtres, à la saint
+Jean-Baptiste, à la fête patronale de la corporation. Le samedi et la
+veille des fêtes, le travail ne durait pas au delà de nones, de vêpres
+ou de complies. Certaines corporations permettaient de travailler et de
+vendre, en cas d'urgence ou lorsque le client était un prince du sang.
+Dans un grand nombre de métiers, une ou plusieurs boutiques restaient
+ouvertes les jours chômés, et les chefs d'industrie profitaient à tour
+de rôle de ce privilège lucratif. Certaines industries connaissaient la
+morte-saison. C'est évidemment la morte-saison qui permettait aux
+ouvriers tréfiliers, loués à l'année, de se reposer pendant le mois
+d'août. L'industrie moderne n'en est pas exempte; mais le travail ne s'y
+arrête jamais complètement, grâce au développement des débouchés et
+aussi à cause de la nécessité d'utiliser un outillage coûteux qui se
+détériore lorsqu'il ne fonctionne pas. Les coalitions étaient interdites
+entre fabricants comme entre ouvriers. D'après Beaumanoir, ceux qui
+prennent part à une coalition ayant pour but de faire hausser les
+salaires, et accompagnée de menaces et de pénalités, sont passibles de
+la prison et d'une amende de 60 s. Il n'est question que d'amende, mais
+d'amende arbitraire, dans les statuts des tisserands drapiers. On se
+coalisait aussi pour obtenir une réduction des heures de travail. La
+justice ne manquait pas de frapper les coalitions, quand elles étaient
+portées à sa connaissance et qu'elle avait entre les mains des preuves
+suffisantes, mais il était bien facile à des fabricants peu nombreux de
+s'entendre secrètement pour fixer le prix de leur travail. Ainsi une
+coalition formée par les tisserands de Doullens dura pendant six ans
+sans donner lieu à des poursuites, et lorsque l'échevinage en fut
+informé ou en eut recueilli les preuves, il ne sut comment traiter les
+coupables et demanda à l'échevinage d'Amiens ce qu'il ferait en pareil
+cas.
+
+Il semble que le monopole devait enrichir tous les maîtres et que
+l'industrie ne conduisait jamais à la ruine et à la misère. Assurément
+la plupart des fabricants faisaient de bonnes affaires, mais il y en
+avait aussi qui vivaient dans la gêne, qui étaient pauvres en quittant
+les affaires, qui tombaient en déconfiture. Les corporations avaient des
+caisses de secours pour assister ceux de leurs membres qui n'avaient pas
+réussi. Nous savons que des patrons cédaient leurs apprentis parce
+qu'ils n'étaient plus en état de les entretenir. Il y avait parmi les
+fourbisseurs et les armuriers des gens pauvres, habitant les faubourgs,
+qui, ayant peu de chances de vendre dans leurs boutiques, avaient la
+permission de colporter leurs armures. Des chaussetiers établis avaient
+dû renoncer à travailler pour leur compte et rentrer dans la classe des
+simples ouvriers. Le prévôt de Paris abaissait quelquefois l'amende
+encourue pour contravention aux statuts, à cause de la pauvreté du
+contrevenant. Une _linière_ se voit retirer son apprentie parce qu'elle
+était souvent sans ouvrage, n'avait pas d'atelier et ne travaillait que
+chez les autres. La fortune ne souriait donc pas à tous, et la situation
+des fabricants était plus variée que ne le ferait supposer un régime
+économique qui, restreignant leur nombre, imposait à tous les mêmes
+conditions d'établissement, les mêmes procédés et les mêmes heures de
+travail, leur ménageait autant que possible les mêmes chances
+d'approvisionnement et aurait dû, par conséquent, leur assurer le même
+débit. C'est que mille inégalités naturelles empêchaient l'uniformité à
+laquelle tendaient les règlements.
+
+Pour caractériser, en terminant, le rôle économique du chef
+d'industrie, nous dirons que c'était à la fois un capitaliste et un
+ouvrier, et que ses bénéfices représentaient en même temps l'intérêt de
+son capital et le salaire de son travail; mais nous ajouterons que le
+peu d'importance des frais généraux, la rareté des associations, en
+faisaient un artisan beaucoup plus qu'un capitaliste, et assignaient au
+travail une part prépondérante dans la production.
+
+G. FAGNIEZ, _Études sur l'industrie et la classe industrielle
+à Paris_, Paris, Vieweg, 1877, in-8º (_Bibliothèque
+de l'École des Hautes-Études_, 33e fascicule).
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LA ROYAUTÉ FRANÇAISE.
+
+ PROGRAMME.--_Les premiers rois capétiens. Le roi, sa cour, son
+ domaine; les grands vassaux._
+
+ _Louis VI. Louis VII et Philippe Auguste. Progrès du pouvoir royal;
+ extension du domaine._
+
+ _Le règne de saint Louis._
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ =L'histoire des premiers rois capétiens= et des institutions
+ monarchiques en France au XIe et au XIIe siècle a été faite
+ d'une manière définitive par M. A. Luchaire: _Histoire des
+ institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens,
+ 987-1180_, Paris, 1801, 2e éd.--H. Luchaire a poussé l'histoire
+ des institutions françaises jusqu'à la fin du XIIIe siècle dans
+ son _Manuel des institutions françaises. Période des Capétiens
+ directs_, Paris, 1892, in-8º.--Enfin il a publié une courte
+ histoire de _Philippe Auguste_ (Paris, s. d., in-16).
+
+ Le règne capital de Philippe Auguste n'a pas encore été l'objet
+ d'une monographie définitive, quoique l'histoire en soit
+ aujourd'hui facile à faire. Les opuscules de MM. Williston Walker
+ (_On the increase of royal power in France under Philip Augustus_,
+ Leipzig, 1888, in-8º), R. Davidsohn (_Philip II August von
+ Frankreich und Ingeborg_, Stuttgart, 1888. in-8º) et A. Cartellieri
+ (_L'avènement de Philippe Auguste_, dans la _Revue historique_,
+ 1893 et 1894), sont estimables.
+
+ Sur le règne de Louis VIII: Ch. Petit-Dutaillis, _Étude sur la vie
+ et le règne de Louis VIII_, Paris, 1895, in-8º.
+
+ L'histoire du =règne de Louis IX= a été écrite par deux historiens
+ consciencieux: F. Faure, _Histoire de saint Louis_, Paris, 1865, 2
+ vol. in-8º;--H. Wallon, _Saint Louis et son temps_, Paris, 1875, 2
+ vol. in-8º.--Mais les derniers résultats de la science se trouvent
+ dans des monographies, dont les plus recommandables sont: E.
+ Boutaric, _Saint Louis et Alphonse de Poitiers_, Paris, 1870,
+ in-8º;--A. Molinier, _Étude sur l'administration de Louis IX et
+ d'Alphonse de Poitiers (1226-1271)_, dans l'_Histoire générale de
+ Languedoc_ (éd. Privat), VII, p. 462;--E. Boutaric, _Marguerite de
+ Provence, femme de saint Louis_, Paris, 1868, in-8º, extr. de la
+ _Revue des questions historiques_, t. III;--R. Sternfeld, _Karl von
+ Anjou als Graf des Provence_, Berlin, 1888, in-8º;--P. Fournier,
+ _Le royaume d'Arles et de Vienne_, Paris, 1891, in-8º;--É. Berger,
+ _Saint Louis et Innocent IV, étude sur les rapports de la France et
+ du Saint-Siège_, Paris, 1893, in-8º;--le même, _Histoire de Blanche
+ de Castille, reine de France_, Paris, 1895, in-8º.
+
+ M. A. Lecoy de la Marche est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages
+ de vulgarisation sur le règne de Louis IX: _Saint Louis, son
+ gouvernement et sa politique_, Paris, 1887, in-8º;--_La France sous
+ saint Louis_, Paris [1894], in-8º;--etc.
+
+
+
+
+I.--LOUIS LE GROS ET SA COUR.
+
+LES GARLANDE.--RAOUL DE VERMANDOIS.--SUGER.
+
+
+Louis VI, dont Suger vante «la belle figure et la prestance élégante»,
+tenait de son père sa haute taille et la forte corpulence à laquelle il
+doit son surnom de «Gros», déjà populaire au XIIe siècle. Sa tendance
+à l'obésité, entretenue par un formidable appétit de chasseur, était
+sensible dès 1119, époque où Orderic Vital vit au concile de Reims «ce
+grand et gros homme au teint blême, à la parole facile». Un chroniqueur
+anglais, fort malveillant du reste, raille cruellement Philippe et
+Louis, «qui, dit-il, ont fait de leur ventre un dieu, et le plus funeste
+de tous. Le père et le fils ont tellement dévoré que la graisse les a
+perdus. Philippe en est mort, et Louis, quoique fort peu âgé, n'est pas
+loin de subir le même sort.» L'obésité devint en effet pour Louis, comme
+elle l'avait été pour Philippe, une insupportable maladie. A l'âge de
+quarante-six ans, il ne pouvait plus monter à cheval. Les excès de
+table contribuèrent peut-être, autant que les chaleurs torrides de l'été
+de 1137, à provoquer la dysenterie qui l'emporta.
+
+Il ne voulut se marier qu'à trente-cinq ans. Encore fallut-il que ses
+amis lui adressassent, pour l'amener à changer de vie et à s'engager
+dans des liens réguliers, les objurgations les plus pressantes.
+L'autorité du grave Ives de Chartres ne fut pas de trop pour le
+décider[55]. Tout en le félicitant d'avoir fixé son choix sur Adélaïde
+de Maurienne, le prélat l'invite, avec une certaine insistance, à mettre
+son projet à exécution. «Gardez-vous bien, lui dit-il, de différer
+encore le moment de nouer le lien conjugal, pour que vos ennemis ne
+continuent pas de rire d'un dessein si souvent conçu et si souvent
+abandonné. Hâtez-vous! qu'il naisse bientôt, celui qui doit rendre
+vaines les espérances des ambitieux et fixer sur une seule tête
+l'affection changeante de vos sujets.» Louis donna pleine satisfaction à
+ce sage conseiller. La reine Adélaïde le rendit en peu de temps père de
+six fils et d'une fille. L'avenir de la dynastie était assuré.
+
+Louis le Gros aimait l'argent et subordonna trop souvent les intérêts de
+sa politique au désir de s'en procurer. Son avidité lui fit commettre,
+en 1106, alors qu'il n'était que roi désigné, une lourde faute politique
+qu'il dut regretter bien amèrement par la suite. Gagné par l'or du roi
+anglais, Henri Beauclerc, il le laissa réunir tranquillement le duché de
+Normandie à son royaume; grave imprévoyance contre laquelle Philippe
+Ier, mieux avisé, essaya vainement de le mettre en garde. Plus d'une
+fois, sous son règne, on vit l'action de la justice royale suspendue,
+les coupables ayant trouvé le moyen de corrompre les palatins et le
+souverain lui-même. Mais rien n'égale le cynisme avec lequel, dans
+l'affaire de la charte communale de Laon, Louis le Gros, également
+sollicité par la commune et par l'évêque, vendit au dernier enchérisseur
+l'appui de l'autorité royale. Cette âpreté au gain s'explique peut-être
+par la disproportion fâcheuse qui commençait à exister entre les revenus
+domaniaux et le chiffre toujours croissant des dépenses d'ordre
+administratif et politique. On sait que Louis fut obligé de laisser en
+gage pendant dix ans un des plus précieux joyaux de la couronne, vendu
+plus tard à l'abbaye de Saint-Denis. Quoi qu'il en soit, la vénalité de
+la curie était un fait notoire, et Guibert de Nogent, tout en prodiguant
+l'éloge à Louis le Gros, n'hésitait point à le condamner sur cet
+article. «Excellent à tous autres points de vue, dit-il, ce prince avait
+le tort grave d'accorder sa confiance à des gens de basse condition et
+d'une cupidité sordide, ce qui nuisit beaucoup à ses intérêts comme à sa
+réputation et causa la perte de maintes personnes.» Le chroniqueur
+Geoffroi de Courlon se faisait encore, à la fin du XIIIe siècle,
+l'écho de ces bruits défavorables: «La même année, dit-il, mourut le roi
+Louis VI, connu pour sa cupidité; il fit une tour à Paris et amassa de
+grands trésors.»
+
+Il faut reconnaître néanmoins que, dans les jugements portés sur Louis
+par les contemporains, la somme du bien l'emporte sensiblement sur celle
+du mal. Ils sont unanimes à vanter sa douceur, son humanité, son
+affabilité pour tous et une sorte de candeur ou de bonhomie naturelle
+qu'ils appellent sa «simplicité». Telle est l'expression dont se
+servent, comme par l'effet d'une entente préalable, ceux qui l'ont connu
+de plus près, Suger, Ives de Chartres et le chroniqueur de Morigni.
+Suger a même dit quelque part qu'il était «débonnaire au delà de toute
+imagination». Aussi ce gros homme sans malice se laissa-t-il jouer
+quelquefois par des ennemis retors, comme Hugue du Puiset, à qui les
+perfidies et les parjures ne coûtaient rien.
+
+D'ordinaire la bonté va de pair avec la droiture. L'histoire a bien
+rarement signalé chez Louis cette tendance, fort commune au moyen âge,
+qui consiste à employer la ruse et la perfidie là où la force ouverte
+n'a plus chance de réussir. Sa «simplicité» naturelle le portait plutôt
+à frapper en face et à dédaigner les petits moyens. Il y avait en lui
+une loyauté instinctive qui fut particulièrement mise en lumière dans sa
+longue et pénible lutte avec la féodalité de l'Ile-de-France. On doit
+remarquer, en effet, qu'il n'y a pas une seule de ces campagnes
+dirigées souvent contre des ennemis dangereux et capables des plus
+noires trahisons, où Louis ne se soit astreint à observer les règles du
+droit féodal alors en vigueur, ce que Suger appelle la «coutume des
+Français» ou la «loi salique». Ce représentant du principe et des
+intérêts monarchiques, plus respectueux des lois de la féodalité que
+certains de ses grands vassaux, n'a jamais manqué, avant d'entreprendre
+une expédition, de sommer à plusieurs reprises, devant la cour de son
+père ou devant la sienne, le baron dont il fallait punir les méfaits.
+Toutes les guerres de Louis le Gros ont été ainsi précédées d'une action
+judiciaire; pure question de forme, si l'on veut, en bien des cas, mais,
+avec des bandits comme Hugue du Puiset ou Thomas de Marle, on pouvait
+savoir gré au roi de ne pas oublier les formes.
+
+Lorsque, en l'année 1109, Louis, sur le point d'en venir aux mains avec
+le roi d'Angleterre, envoya un héraut à son rival pour lui reprocher
+d'avoir violé le droit et l'inviter à donner la satisfaction exigée par
+la coutume, le représentant du roi de France exprima fidèlement la
+pensée et les sentiments de son maître, en ajoutant: «Il est honteux,
+pour un roi, de transgresser la loi, parce que le roi et la loi puisent
+leur autorité à la même source.» Louis le Gros eut la conscience d'avoir
+conformé ses actes à ses principes dans toutes les circonstances où il
+se trouva l'adversaire de la féodalité. Il attachait une telle
+importance à cette règle de conduite qu'en 1135, se croyant à la veille
+de sa mort, il se contenta de faire à son fils cette double
+recommandation qui comprenait sans doute toute sa morale et résumait
+pour lui les devoirs multiples de la royauté: _protéger les clercs, les
+pauvres et les orphelins, en gardant à chacun son droit; n'arrêter
+jamais un accusé dans la cour où on l'a sommé, à moins de flagrant délit
+commis en ce lieu même_. Le premier précepte était essentiellement
+d'ordre monarchique, la royauté pouvant se définir un sacerdoce de
+justice et de paix exercé au profit du faible. Le second était d'ordre
+féodal; il restreignait l'action du souverain, au bénéfice du vassal, en
+garantissant le baron coupable contre l'atteinte immédiate de la justice
+de son seigneur. Le roi qui, comme Louis le Gros, proclamait hautement
+ce principe et s'en inspirait, devait passer, aux yeux des
+contemporains, pour le type même de la loyauté et la vivante image du
+droit.
+
+Mais le trait le plus saillant de ce caractère chevaleresque, celui que
+Suger, dans son histoire, a mis en relief avec une préférence évidente
+et une singulière vigueur, c'est l'activité infatigable, la valeur
+bouillante que rien n'arrête, parfois aussi la folle témérité du soldat.
+
+[Illustration: Monnaie de Louis VI.]
+
+Louis le Gros, en effet, fut, avant tout, un homme de guerre. Son rôle
+militaire l'absorba tout entier jusqu'au jour où, la victoire lui ayant
+laissé peu de chose à faire et les infirmités le saisissant, il se vit
+obligé de prendre enfin le repos qu'il n'avait jamais connu. Encore ne
+cessa-t-il de combattre que peu de temps avant sa mort; c'est seulement
+en 1135 qu'il alla brûler son dernier château. Depuis longtemps déjà ses
+forces le trahissaient; son embonpoint, nous l'avons dit, lui
+interdisait l'usage du cheval, mais il mettait une énergie incroyable à
+vouloir conduire en personne les expéditions les plus fatigantes.
+Vainement ses amis l'engageaient à rester tranquille, à faire simplement
+son devoir de chef d'État. Il ne pouvait s'y résigner et affrontait, au
+grand préjudice de sa santé, des intempéries et des obstacles qui
+faisaient reculer les jeunes gens. Envahi par l'obésité, presque
+incapable de se mouvoir, désespéré de ne plus satisfaire au besoin
+d'activité qui le dévorait, il disait, en gémissant, à ses intimes: «Ah!
+quelle misérable condition que la nôtre; ne pouvoir jamais jouir en même
+temps de l'expérience et de la force! Si j'avais su, étant jeune, si je
+pouvais, maintenant que je suis vieux, j'aurais dompté bien des
+empires.»
+
+[Illustration: Le château de Senlis.]
+
+Ce regret peint l'homme tout entier. Jamais souverain du moyen âge ne
+paya plus directement et plus souvent de sa personne sur les champs de
+bataille. Louis le Gros, «athlète incomparable et gladiateur éminent»,
+comme dit Suger, avait l'orgueil de la force corporelle et de la valeur
+sûre de ses coups. Il aimait la guerre pour elle-même et y prenait une
+part aussi active que le dernier de ses soldats. Ses amis le blâmèrent
+plus d'une fois de sacrifier au plaisir de se battre son devoir de chef
+d'armée et le souci de la majesté royale. On le vit, au siège du château
+de Mouchi, emporté par l'ardeur de la lutte, pénétrer dans le donjon qui
+brûlait, au risque de périr dans le brasier, et en revenir, comme par
+miracle, avec une extinction de voix dont il ne guérit que longtemps
+après. Au passage de l'Indre, dans la campagne de 1108, c'est lui qui,
+le premier, se jeta dans la rivière, où il eut de l'eau jusqu'au casque,
+pour donner l'exemple à ses soldats et les lancer contre l'ennemi. Dans
+les guerres du Puiset, il combat toujours plus en soldat qu'en roi,
+s'enfonçant dans les rangs de ses adversaires, au mépris de toute
+prudence, et se prenant corps à corps avec ceux qui lui tombent sous la
+main. Ce hardi batailleur poussa un jour la naïveté jusqu'à proposer au
+roi d'Angleterre, Henri Ier, de vider leurs différends par un combat
+singulier. Le duel devait avoir lieu, en vue des deux armées, sur le
+pont vermoulu de l'Epte, qui sépare la France de la Normandie. L'Anglais
+ne répondit que par une raillerie à cette proposition trop
+chevaleresque.
+
+Tel était Louis le Gros, nature généreuse et sympathique, caractère
+essentiellement français, bien fait pour donner à la royauté capétienne
+le prestige moral qui lui avait fait défaut jusqu'ici. Cette mâle et
+vigoureuse figure de soldat se détache avec un relief saisissant à côté
+des physionomies indécises, à peine dessinées, des quatre premiers
+Capétiens.
+
+ * * * * *
+
+Au commencement du XIIe siècle, la puissance gouvernementale resta
+partagée, comme auparavant, entre les membres de la famille royale, les
+conseillers intimes ou palatins et l'assemblée des grands du royaume.
+Mais ce dernier organe allait, sous le règne de Louis le Gros, devenir
+de moins en moins important. C'est à cette époque, en effet, que
+l'autorité de fait, dans le gouvernement, tendit à être dévolue tout
+entière aux personnes de l'entourage immédiat du prince, à ses parents,
+à la haute domesticité investie des charges de la couronne, au cénacle
+obscur des clercs et des chevaliers qui constituaient la partie
+permanente de la curie. Les conseillers intimes qui entouraient le
+prince royal pendant sa désignation sont les mêmes qui ont souscrit
+pendant bien des années les diplômes émanés de Louis, roi titulaire: son
+précepteur, Hellouin de Paris; des chambellans: Froger de Châlons, Ferri
+de Paris, Barthélemi de Montreuil, Henri le Lorrain; des clercs: Algrin
+d'Étampes, et, à la fin du règne, Thierri Galeran; des chevaliers:
+Nivard de Poissi, Raoul le Délié, Barthélemi de Fourqueux. Mais les plus
+influents étaient sans contredit les frères de Garlande.
+
+La faveur de la famille de Garlande, son influence sur la personne
+royale et sur les affaires publiques, devait durer, avec certaines
+vicissitudes, jusqu'à la fin de ce règne si bien rempli. Elle fut
+entière et ne cessa de s'accroître pendant les vingt premières années.
+Ce fait s'explique par le caractère du prince, comme par les nécessités
+de sa situation. A peine avait-il commencé son règne définitif, qu'il se
+trouva en butte aux attaques d'une foule d'ennemis conjurés pour sa
+perte. Il lui fallut se défendre à la fois contre les membres de sa
+propre famille qui aspiraient toujours à le remplacer, contre les
+rancunes de la maison de Rochefort, l'intraitable turbulence des
+seigneurs du Puiset, la haine persévérante du comte de Blois; enfin
+contre l'inimitié traditionnelle du souverain anglo-normand. Au milieu
+de ces guerres presque quotidiennes, de ces périls sans cesse
+renaissants, la valeur guerrière d'Anseau et de Guillaume de Garlande,
+l'intelligence de leur frère Étienne lui rendirent d'inestimables
+services. Par intérêt, par reconnaissance et un peu aussi par faiblesse,
+il leur abandonna la direction suprême de la curie. Anseau conserva le
+commandement de l'armée jusqu'au jour où il périt glorieusement pour le
+service du roi, au troisième siège du Puiset, en 1118. Ce fut alors son
+frère Guillaume qui le remplaça. Il était à la tête des troupes royales,
+en 1119, lors de la défaite de Brémule. Quant à Étienne, il avait reçu
+la charge de chancelier, qui pouvait seule convenir à un personnage
+ecclésiastique. A ce titre, il ne disposait pas seulement du sceau
+royal, il était encore le directeur du clergé attaché à la chapelle, et
+participait, dans une certaine mesure, à l'exercice de la puissance
+judiciaire.
+
+Tout s'abaissa bientôt devant le crédit des Garlande. Les autres
+familles de palatins qui avaient partagé la fortune du prince pendant la
+période de sa désignation durent céder à cette faveur sans précédents,
+quand elles n'eurent pas à en souffrir. La maison de Chaumont, en Vexin,
+touchait de fort près à Louis le Gros; un de ses membres épousa même la
+fille naturelle de ce roi, nommée Isabelle. Aussi Hugue de Chaumont
+demeura-t-il jusqu'à la fin du règne en possession de l'office de
+connétable. La famille de la Tour ou de Senlis, moins appuyée, fut moins
+heureuse. Elle perdit la bouteillerie en 1112, lorsque Gui de Senlis
+fut remplacé par Gilbert de Garlande. Trois des grands offices sur cinq
+se trouvèrent alors dévolus en même temps à la même maison, fait unique
+dans l'histoire du palais capétien. En 1120, il se passa quelque chose
+de plus extraordinaire encore. La mort de Guillaume de Garlande amena la
+vacance du dapiférat. Pour empêcher que cette charge importante ne
+sortît de la famille, le chancelier Etienne se fit nommer lui-même
+sénéchal et cumula les deux fonctions, ce qui ne s'était jamais vu, ce
+qu'on ne revit plus après lui. Un homme d'Église devenu le chef suprême
+de l'armée! Cette étrange situation, prolongée pendant sept ans, donna
+la mesure de la faiblesse du roi et de l'audace du favori.
+
+L'ambition et la cupidité d'Étienne de Garlande ne connurent bientôt
+plus de limites. Comme chancelier et chapelain en chef, il se fit
+investir d'un grand nombre de bénéfices ecclésiastiques dans les églises
+et les abbayes qui dépendaient immédiatement de la couronne. On le vit,
+à la fois, chanoine d'Étampes, archidiacre de Notre-Dame de Paris, doyen
+de l'abbaye de Sainte-Geneviève, doyen de Saint-Samson et de Saint-Avit
+d'Orléans. Il voulut encore le décanat de l'église cathédrale d'Orléans;
+pour le satisfaire, on donna l'évêché de Laon au doyen Hugue. Il essaya
+même plusieurs fois d'arriver à l'épiscopat. Le gouvernement capétien
+soutint pendant deux ans une lutte des plus vives contre le pape et les
+partisans de la réforme pour lui assurer le siège de Beauvais. Étienne
+fit aussi une tentative infructueuse sur celui de Paris. En 1114, à la
+mort de Geoffroi, évêque de Beauvais, il osa demander qu'on transférât
+dans cet évêché l'évêque de Paris, Galon, afin de se faire nommer à sa
+place. Encore prétendait-il, une fois investi de la dignité épiscopale,
+rester en possession de ses nombreux bénéfices. Cette fois, la mesure
+était comble; le pape Pascal II refusa d'accueillir sa requête. Étienne
+n'en restait pas moins «le second personnage du royaume, celui dont la
+volonté régissait la France entière et qui paraissait moins servir le
+roi que le gouverner», suivant l'expression décisive du chroniqueur de
+Morigni.
+
+Cette fortune insolente ne pouvait manquer d'exciter l'envie et de
+soulever la haine. Étienne s'était fait de nombreux ennemis au palais,
+dans l'entourage même du roi, comme au dehors, parmi les évêques et les
+abbés que scandalisait sa conduite. Mais les plus dangereux pour lui se
+trouvaient dans la famille royale. Elle ne pouvait lui pardonner
+l'influence sans bornes dont il jouissait auprès de Louis le Gros.
+Lorsque le roi eut épousé, en 1115, Adélaïde de Maurienne, le crédit du
+chancelier cessa d'être aussi solide qu'auparavant. Il avait maintenant
+une rivale. La reine ne tarda pas à prendre sur son mari l'ascendant que
+lui assurèrent sa conduite, toujours irréprochable, et son heureuse
+fécondité. Son pouvoir augmenta encore en 1119, lorsque l'avènement de
+l'archevêque de Vienne, Gui, au trône pontifical fit d'elle la propre
+nièce du pape.
+
+Étienne de Garlande n'eut pas la souplesse et la prévoyance nécessaires
+pour se concilier les bonnes grâces d'une personne que sa situation
+rendait impossible à écarter. Loin de ménager la reine, il se plut, au
+contraire, à l'irriter par des tracasseries multipliées. Les occasions
+de conflit entre ces deux puissances rivales durent être nombreuses,
+bien que l'histoire soit restée muette sur ces incidents.
+
+L'inimitié d'une partie du clergé rendait sa situation encore plus
+difficile. Comme archidiacre de Notre-Dame, il se trouvait sans cesse en
+conflit avec l'évêque de Paris, Étienne de Senlis, membre de cette même
+famille de palatins qui avait été une des premières victimes de
+l'avènement des Garlande. A cette époque, l'état de guerre tendait à
+devenir presque normal entre les archidiacres et les chefs des diocèses.
+Bien que le nom d'Étienne de Garlande ne soit pas mentionné dans les
+documents relatifs à la querelle de l'évêque de Paris avec l'archidiacre
+Thibaud Notier, nul doute que le tout-puissant chancelier n'ait joué un
+rôle prépondérant dans cette affaire, comme dans toutes les
+circonstances où il s'agissait de diminuer l'autorité épiscopale. C'est
+lui qui soutint contre l'évêque les prétentions de Galon, le maître des
+écoles parisiennes; c'est lui qui, en s'opposant à l'introduction des
+principes réformistes dans le diocèse et des chanoines de Saint-Victor
+dans la cathédrale, amena la crise aiguë d'où sortirent l'expulsion
+d'Étienne de Senlis, l'interdit jeté sur l'évêché de Paris et la menace
+d'excommunication lancée contre Louis le Gros. Sous son influence, la
+politique ecclésiastique du prince se dessina nettement dans un sens
+antiréformiste. Étienne devint le défenseur naturel de tous ceux qui, se
+disant opprimés par les doctrines nouvelles, essayaient de se soustraire
+à la règle. Lorsqu'en 1122 Abailard voulut abandonner l'abbaye de
+Saint-Denis, où ses supérieurs entendaient le retenir contre sa volonté,
+il n'eut rien de plus pressé que de s'adresser au roi et à son conseil.
+Étienne de Garlande représenta à Suger qu'en essayant de garder malgré
+lui un homme tel qu'Abailard, il s'exposait à un scandale, sans aucun
+profit pour sa communauté. Une transaction fut conclue en présence du
+roi et de son ministre. Abailard obtint le droit de choisir le lieu de
+sa retraite, mais sous la promesse de rester attaché à Saint-Denis et de
+n'appartenir à aucun autre monastère.
+
+L'attitude du chancelier devait lui attirer, on le conçoit, les
+malédictions et les colères de tous ceux, évêques et abbés, qui
+dirigeaient le mouvement réformiste. Dès l'année 1101, Ives de Chartres,
+voulant l'empêcher d'arriver à l'évêché de Beauvais, dépeignait à Pascal
+II, sous les couleurs les plus noires, ce clerc «illettré, joueur,
+coureur de femmes, qui n'avait pas même le grade de sous-diacre et qui,
+jadis, s'était vu excommunier par l'archevêque de Lyon pour adultère
+notoire». Le portrait était sans doute un peu chargé, car Ives lui-même
+se crut obligé, quelque temps après, dans une nouvelle lettre au pape,
+de recommander le candidat qu'il avait si violemment attaqué. Mais saint
+Bernard était plus logique. Son éloquente indignation, qui ne ménageait
+ni rois ni papes, dénonça à la chrétienté le spectacle scandaleux donné
+par cet archidiacre-sénéchal, antithèse vivante, personnage à double
+face, «qui sert à la fois Dieu et le diable, revêt en même temps
+l'armure et l'étole, porte les mets à la table du roi et célèbre les
+saints offices, convoque les soldats au son du clairon et transmet au
+peuple les ordres de l'évêque». Ce qui révolte surtout l'abbé de
+Clairvaux, c'est que ce diacre, «plus chargé d'honneurs ecclésiastiques
+que ne le tolèrent les canons, est infiniment moins attaché à ses
+fonctions spirituelles qu'à son service de cour, aux choses du ciel
+qu'aux choses de la terre». Il se glorifie avant tout de son titre de
+sénéchal; «mais ce qui lui plaît dans cette charge, ce n'est pas la
+besogne du soldat, c'est la pompe du commandement; de même que ce qui
+lui tient le plus au cœur dans ses fonctions ecclésiastiques, ce sont
+les profits qu'il en retire». Peut-on comprendre que le roi garde ce
+clerc efféminé dans la curie, et que l'Église ne rejette pas de son sein
+ce soldat qui la déshonore?
+
+Le mécontentement du parti réformiste n'aurait sans doute pas suffi pour
+rompre les liens d'amitié et de longue habitude qui unissaient le roi à
+son favori. Une grave imprudence d'Étienne de Garlande amena la
+révolution de palais que préparait depuis longtemps la reine Adélaïde et
+que semblait avoir prévue saint Bernard (1127).
+
+Comme tous les sénéchaux de France, ses prédécesseurs, comme tous les
+grands officiers de la couronne, en général, Étienne, qui avait reçu le
+dapiférat des mains de ses deux frères, ne songeait qu'à retenir cette
+charge dans sa famille. Ne pouvant avoir lui-même d'héritier, il donna
+sa nièce en mariage à Amauri IV, seigneur de Montfort et comte d'Évreux,
+un des barons qui avaient rendu le plus de services à Louis le Gros dans
+ses dernières guerres avec les Anglo-Normands. Le neveu du chancelier
+reçut, avec le château de Rochefort, que lui apportait sa femme,
+l'assurance de la future succession au dapiférat. Le roi ne fut
+évidemment pas consulté. La situation était des plus graves. Louis VI
+pouvait-il admettre qu'on disposât ainsi, sans son assentiment, de la
+plus haute dignité de la couronne, et laisserait-il consacrer
+bénévolement le principe de la transmission héréditaire des grands
+offices? N'était-il pas temps de réagir contre une tendance qui devait
+aboutir à rendre la royauté esclave de ses hauts fonctionnaires et à
+faire des palatins les maîtres absolus du palais? Inquiet de l'ambition
+de son favori, poussé par la reine et par le clergé, Louis le Gros se
+décida cette fois à déployer une énergie dont il n'était pas coutumier
+quand il s'agissait des affaires de sa cour. Il fit un véritable coup
+d'État.
+
+Dépouillé de ses fonctions de sénéchal et de chancelier, Étienne fut
+chassé du palais. On le remplaça presque aussitôt à la chancellerie,
+mais non au dapiférat, qui devait rester vacant pendant plusieurs
+années. Son frère Gilbert partagea son sort, et la famille de Senlis
+rentra en possession de la bouteillerie. Un ordre de la reine prescrivit
+la destruction de toutes les maisons qu'Étienne avait fait bâtir à Paris
+avec grand luxe. Ses vignes furent arrachées. On le traitait en ennemi
+public.
+
+Cependant, Étienne de Garlande n'était pas homme à tomber en silence,
+avec la résignation du sage. Le coup d'État de Louis le Gros eut pour
+résultat la guerre civile, guerre obscure et mal connue, qui dura au
+moins trois ans, de 1128 à 1130. Étienne et Amauri de Montfort n'avaient
+pas hésité à conclure alliance avec les pires ennemis du roi, Henri
+Ier et Thibaud IV. Louis, soutenu seulement par son cousin, le comte
+de Vermandois, Raoul, vint assiéger en personne une des forteresses de
+la maison de Garlande, Livri en Brie. Grâce à de fréquents assauts et à
+la supériorité de ses machines de guerre, il finit par emporter la
+place, qu'il détruisit de fond en comble. Mais il paya cher sa victoire.
+Raoul de Vermandois y perdit un œil et lui-même eut la jambe percée
+d'un trait d'arbalète, blessure qu'il supporta avec ce courage stoïque
+dont il avait déjà tant de fois donné la preuve. La crise que traversait
+la royauté était alors d'autant plus grave que, tout en faisant la
+guerre à son sénéchal, le roi se trouvait également au plus fort de sa
+lutte avec l'évêque de Paris et avec le clergé réformiste. Aussi
+jugea-t-il nécessaire de profiter d'un moment d'accalmie pour consolider
+son trône ébranlé par tant de secousses et assurer sa dynastie contre
+les dangers qu'il prévoyait encore. Le jour de Pâques 1129, son fils
+aîné, Philippe, âgé de treize ans, jeune homme de haute mine et de
+grande espérance, fut sacré à Reims et associé à la couronne.
+
+C'était la meilleure réponse que put faire Louis le Gros aux attaques de
+toute nature dont son pouvoir était l'objet. Étienne de Garlande ne
+tarda pas à perdre l'espoir, dont il s'était flatté, d'intéresser la
+nation entière à sa fortune. Il fut obligé de s'humilier, et, pour
+rentrer en grâce auprès du souverain, de recourir à l'intervention de
+cette même reine qui avait tant contribué à sa chute. Mais il lui fallut
+abandonner toute prétention au dapiférat et à la propriété héréditaire
+de cet office. Son complice, Amauri de Montfort, devait continuer plus
+longtemps la résistance. Lorsque, par l'entremise d'Adélaïde et du
+jeune roi Philippe, la réconciliation d'Étienne avec Louis le Gros fut
+un fait accompli, le roi, en qui survivait une affection mal éteinte
+pour la famille de Garlande, montra à l'égard de son ex-ministre une
+mansuétude peut-être excessive. Ne pouvant lui restituer le titre de
+sénéchal, il ne craignit pas de le rétablir dans sa fonction de
+chancelier (1132) et la lui conserva jusqu'à la fin de son règne. Il est
+vrai qu'à partir de cette époque Étienne n'apparaît plus guère dans
+l'histoire que comme signataire des diplômes royaux. Son rôle politique
+est fini; l'influence et le pouvoir ont passé à d'autres mains. A la
+mort de Louis le Gros, le sceau royal lui sera enlevé pour être donné au
+vice-chancelier Algrin. Le tout-puissant favori, l'homme qui avait tenu
+tête au roi et à l'Église, disparaîtra complètement de la scène, où il
+avait occupé la première place.
+
+La révolution de palais qui mit fin à la domination d'Étienne de
+Garlande marque une date décisive dans l'histoire intérieure du règne.
+D'une part, on ne verra plus se renouveler les convulsions politiques et
+les luttes intestines auxquelles avait donné lieu jusqu'ici la question
+toujours brûlante de l'hérédité des grands offices. L'esprit féodal
+était vaincu sur ce terrain, comme il l'était aussi, d'une autre
+manière, par l'activité militaire de Louis VI. La royauté, désormais
+maîtresse de son palais, ne sera plus obligée de confier à des
+châtelains, plus ou moins ennemis de ses intérêts, les hautes charges de
+la couronne. Elle ne luttera plus avec eux pour en conserver la
+propriété. Si elle laisse ces offices se perpétuer dans la même famille,
+c'est qu'elle le voudra bien, et que les détenteurs ne lui causeront
+aucune inquiétude; mais elle le voudra rarement. Tantôt l'office restera
+vacant; tantôt il sera dépouillé des pouvoirs effectifs qui y sont
+joints pour être conféré, à titre purement honorifique, aux grands
+vassaux de la couronne. A cet égard, Louis le Gros fonda les traditions
+monarchiques que devaient suivre ses successeurs. Le plus dangereux de
+ces grands offices, le dapiférat, resta vacant pendant quatre ans, de
+1127 à 1131.
+
+Ce n'est pas seulement l'organisation du palais qui fut modifiée au
+profit du pouvoir royal. De nouvelles influences se firent jour; le
+personnel dirigeant se renouvela et la politique du souverain prit une
+orientation un peu différente. Pendant les dix dernières années du
+règne, le gouvernement de Louis VI se montre sensiblement mieux pondéré;
+ses actes sont plus réfléchis et plus logiques; il ne cède plus aussi
+souvent aux suggestions de la colère ou à l'appât du gain. Les mesures
+qui sont prises durant cette période portent la marque d'une volonté
+plus maîtresse d'elle-même et de ses instruments, mieux éclairée sur les
+véritables intérêts de la monarchie et aussi plus soucieuse de la morale
+et de la dignité du trône. Ce changement est dû en partie, sans aucun
+doute, à l'effet naturel de l'âge sur le tempérament et le caractère du
+prince. Mais il est certain aussi qu'il fut l'œuvre des conseillers
+et des collaborateurs que Louis le Gros s'adjoignit après la crise où
+sombra l'ambition des Garlande. A partir de 1128, la haute direction de
+la politique royale appartint surtout à deux personnages qui n'avaient
+jusqu'ici figuré qu'au second rang, le comte de Vermandois, Raoul, et
+l'abbé de Saint-Denis, Suger. L'influence du premier se manifesta en
+tout ce qui concernait les affaires militaires. Bien que le génie
+politique du second se soit surtout donné carrière sous le règne de
+Louis VII, on sait qu'il a pris une part considérable aux événements des
+dernières années de Louis le Gros.
+
+ * * * * *
+
+Raoul de Vermandois, qui remplaça Étienne de Garlande comme chef de
+l'armée, était, ce qu'on appellera plus tard «un prince du sang», le
+propre cousin du roi. Il avait donné depuis longtemps des preuves de son
+dévouement à la cause royale. Jeune encore, il était venu combattre à
+côté de son cousin pendant la seconde guerre du Puiset. Quand l'invasion
+allemande menaça le territoire français, il accourut avec les
+contingents aguerris que fournissait le territoire de Saint-Quentin, et
+commanda le corps d'armée où se trouvaient les chevaliers du Ponthieu,
+de l'Amiénois et du Beauvaisis. Ce Capétien de la branche cadette était,
+par l'importance de son fief comme par son intrépidité personnelle, un
+des plus fermes soutiens de la dynastie.
+
+Par la situation même de son fief, il était l'ennemi naturel des maisons
+de Champagne et de Couci; or, c'est précisément contre ces deux familles
+que se portèrent les derniers efforts de Louis le Gros. Au dire de
+Suger, ce fut l'influence prépondérante de Raoul qui détermina le roi à
+aller forcer dans son repaire le trop fameux Thomas de Marle (1130). Le
+comte de Vermandois se donna le plaisir de porter le coup mortel à
+l'ennemi héréditaire de sa maison et de le jeter enchaîné aux pieds du
+souverain. Deux ans après, une nouvelle expédition, décidée sans doute
+aussi sur le conseil de Raoul, menaçait le fils de Thomas de Marle,
+Enguerran de Couci. Louis assiégea la Fère pendant plus de deux mois
+sans pouvoir s'en rendre maître. A la fin, le comte de Vermandois
+consentit à un accord qui rétablissait la paix dans ce pays si longtemps
+troublé. La guerre de 1132 se termina par le mariage d'Enguerran de
+Couci avec la nièce du sénéchal, singulière issue d'une entreprise
+militaire qui semblait destinée à satisfaire les intérêts du Vermandois
+autant que ceux de la monarchie.
+
+ * * * * *
+
+Les services que Suger rendit à Louis le Gros pendant la majeure partie
+de son règne étaient plus désintéressés. L'homme d'État, que deux rois
+de France honorèrent du nom d'ami et qui gouverna seul le royaume
+pendant la seconde croisade, a été naturellement l'objet d'un grand
+nombre de biographies. Mais ce sont moins des biographies que des éloges
+composés sans critique et chargés de détails de fantaisie. Il reste à
+écrire un livre digne de cette grande figure dans laquelle semblent
+s'être incarnés les qualités séduisantes et le bon sens de notre génie
+national.
+
+[Illustration: Suger, d'après un vitrail de Saint-Denis.]
+
+On trouve en Suger le plus frappant exemple de ce que peut obtenir une
+volonté persévérante mise au service d'une intelligence supérieure. Ce
+petit homme au corps malingre et chétif, d'une santé toujours fragile,
+était issu de basse extraction, et ne dut sa fortune qu'à lui-même. Il
+avait l'esprit vif, la parole imagée et prompte, une mémoire
+extraordinaire qui lui permettait de recueillir sans effort les
+souvenirs littéraires, les faits historiques, les anecdotes, en même
+temps que les mille détails des affaires confiées à ses soins. Mais il
+jouissait d'une faculté précieuse, celle de discerner sur-le-champ les
+idées et les faits qu'il pouvait lui être utile de retenir, et de s'en
+servir avec précision au moment voulu. Les contemporains ont surtout
+admiré la facilité de sa parole, cette faconde intarissable et brillante
+qui le faisait assimiler à Cicéron. Causeur infatigable, il lui arrivait
+parfois de garder ses auditeurs jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il
+était par excellence «l'avocat» de la cour de Louis le Gros, c'est le
+titre que lui donne la chronique de Morigni. Chargé d'exposer au roi
+«les plaintes des églises, de lui présenter les suppliques des pauvres,
+des veuves et des orphelins», il semble avoir joué au palais le double
+rôle de «maître des requêtes et de procureur du roi», magistratures qui
+n'apparaîtront formellement que plus tard dans les institutions
+capétiennes. Il écrivait d'ailleurs, paraît-il, presque aussi facilement
+qu'il parlait, et ceux qui l'ont connu ne tarissent pas d'éloges sur sa
+science littéraire et sur l'éclat de son style. A vrai dire, le latin de
+la _Vie de Louis le Gros_, moins banal et moins plat que celui de la
+plupart des écrivains monastiques, se distingue surtout par l'obscurité,
+le mauvais goût et l'incorrection. On y sent cependant une certaine
+vigueur d'esprit, et je ne sais quelle flamme intérieure qui n'est point
+le fait d'une âme vulgaire. Les qualités maîtresses de Suger, celles qui
+firent de lui le ministre nécessaire et considéré même de ses ennemis,
+sont précisément celles que vantent le moins ses contemporains: une
+grande capacité de travail, la connaissance intime des hommes et des
+choses, le sens pratique, une fermeté inébranlable jointe à une
+judicieuse modération.
+
+Il est assez difficile de mesurer avec exactitude l'influence exercée
+par le célèbre abbé sur le gouvernement de Louis le Gros. Le moine
+Guillaume, biographe, ou plutôt panégyriste de Suger, ne retrace avec
+quelque détail la vie politique de son héros que lorsqu'il s'agit du
+règne de Louis le Jeune et surtout de l'époque de la régence. Il faut
+donc recourir à Suger lui-même et à sa principale œuvre historique.
+Mais on sait que l'auteur de la _Vie de Louis le Gros_ a choisi, parmi
+les événements du règne, ceux qui étaient le plus propres à mettre en
+relief le courage et la magnanimité du roi. Il est fort incomplet en ce
+qui concerne l'histoire intérieure de la curie, et les détails les plus
+intéressants qu'il donne sur son rôle personnel se rapportent justement
+à la période des guerres du Puiset, pendant laquelle il ne faisait pas
+encore partie, à titre permanent, du conseil royal. C'est surtout à
+dater de la chute des Garlande qu'il importerait de connaître la part
+prise par l'abbé de Saint-Denis aux affaires publiques. Mais c'est alors
+qu'il s'efface le plus et se confond à dessein, par une modestie sans
+doute exagérée, dans le groupe des «amis et familiers» à qui le
+souverain venait demander ses meilleures inspirations. Quant aux autres
+chroniqueurs, français ou étrangers, ils sont muets sur le rôle
+politique de Suger et semblent le connaître encore moins qu'Étienne de
+Garlande. On chercherait vainement le nom de l'abbé de Saint-Denis dans
+l'histoire d'Orderic Vital.
+
+Les premiers rapports de Louis le Gros et de Suger datent probablement
+de l'époque où tous deux vivaient, comme écoliers, dans la grande abbaye
+capétienne. Aucun texte ne nous renseigne, d'ailleurs, sur leur intimité
+d'enfance, et tout ce qu'on a dit de Suger à la cour de Philippe Ier
+est fondé sur l'unique passage où il affirme avoir entendu le souverain
+maudire devant son fils le donjon de Montlhéry. S'il assista en 1106 au
+concile de Poitiers, en 1107 à la dédicace de l'église de la Charité et
+à l'assemblée de Châlons, présidée par Pascal II, ce fut comme «orateur»
+de l'abbaye de Saint-Denis, comme assesseur de son abbé, Adam, et
+nullement comme chargé d'affaires de la royauté. Ses fonctions de prévôt
+de Berneval, terre abbatiale relevant du roi d'Angleterre, puis de
+prévôt de Touri, en Beauce, le tenaient éloigné du palais, où son nom
+n'apparaît jamais à cette époque parmi ceux des souscripteurs ou des
+témoins des diplômes royaux. Le rôle qu'il joua auprès du roi pendant
+les guerres du Puiset s'explique naturellement par sa situation
+d'administrateur et de défenseur des territoires que l'abbaye possédait
+en Beauce. Ce n'est qu'en 1118 que Suger paraît avoir été pour la
+première fois chargé d'une mission diplomatique par le gouvernement de
+Louis le Gros. Il reçut l'ordre de se rendre à Maguelone pour souhaiter
+la bienvenue au pape Gélase II. Le roi l'employa dès lors constamment
+dans toutes les circonstances où il fallut entrer en rapport avec les
+différents pontifes qui se succédèrent sur le trône de saint Pierre.
+Mais il faut noter que ce rôle de négociateur des affaires
+ecclésiastiques et d'ambassadeur auprès du Saint-Siège ne fut pas dévolu
+exclusivement à l'abbé de Saint-Denis. Louis le Gros délégua aussi dans
+cet office les chefs des grandes communautés parisiennes, les abbés de
+Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Victor, de Saint-Magloire, le prieur de
+Saint-Martin-des-Champs.
+
+Lorsqu'en 1122 Suger eut été élu comme abbé sans que les électeurs
+eussent requis au préalable l'agrément du roi, le nouveau dignitaire put
+craindre que ce procédé n'attirât sur lui-même et sur l'abbaye les
+persécutions du pouvoir laïque. Il en fut quitte pour la peur; l'amitié,
+ici, fut plus forte que les nécessités de la politique. En venant
+prendre l'oriflamme sur l'autel de Saint-Denis, pour aller ensuite
+repousser l'invasion allemande (1124), le roi eut soin d'indiquer, dans
+l'acte solennel dressé à cette occasion, qu'il avait reçu l'étendard
+sacré des mains de Suger, «son familier et son fidèle conseiller». C'est
+le premier témoignage direct et officiel qui nous soit connu de la part
+faite à l'abbé de Saint-Denis dans l'amitié du roi et le maniement de la
+chose publique. Il n'en résulte pas qu'il occupât dès lors au palais le
+rang auquel devaient l'appeler par la suite son expérience des affaires
+et la confiance particulière qu'il inspirait au souverain. La direction
+de la curie appartenait encore pour quelques années à Étienne de
+Garlande. Quoiqu'il y eût peu de ressemblance entre ces deux hommes, il
+faut bien admettre, sur la foi de saint Bernard, que Suger était depuis
+longtemps l'ami du sénéchal-archidiacre. Cette amitié ne lui était pas
+seulement commandée par le souci de sa carrière politique. L'abbé de
+Saint-Denis partageait les idées de Louis et d'Étienne sur la nécessité
+de maintenir le clergé capétien dans la dépendance de l'autorité royale.
+Sa modération d'esprit et son attachement au principe monarchique
+l'empêchaient d'accepter, au moins dans leurs conséquences extrêmes, les
+doctrines du parti réformiste. C'est ce que prouvent les attaques assez
+vives dont il fut l'objet de la part de saint Bernard et le retard qu'il
+mit à introduire la réforme dans la communauté de Saint-Denis. Il céda,
+sans enthousiasme, au mouvement que dirigeait la papauté et que
+favorisait l'opinion.
+
+Quand le panégyriste de Suger affirme «qu'il n'y avait rien de caché
+pour lui dans le gouvernement, que le roi ne prenait aucune décision
+sans l'avoir consulté et qu'en son absence le palais semblait être
+vide», ces paroles ne peuvent s'appliquer qu'à la période finale du
+règne de Louis le Gros (1130-1137). C'est alors seulement, en effet, que
+la présence continue de Suger au palais est attestée par les
+souscriptions des chartes royales. Lui-même, d'ailleurs, se met en scène
+(mais toujours en compagnie des autres conseillers intimes) dans les
+circonstances importantes de la vie de son héros. En 1131, après la mort
+du jeune prince Philippe, il engage le roi à faire couronner par
+anticipation son second fils Louis, âgé de onze ans. Quatre ans après,
+on le voit pleurant au chevet de son royal ami, qui, épuisé par une
+cruelle maladie, croyait être à son dernier jour, et lui adressait ses
+recommandations suprêmes.
+
+L'influence prépondérante de l'abbé de Saint-Denis fut surtout marquée,
+pendant cette période, par la réconciliation de Louis le Gros avec le
+comte Thibaud de Champagne. Ce dernier, jusqu'ici ennemi acharné de la
+dynastie régnante, venait de perdre son meilleur soutien en la personne
+de son oncle, le roi d'Angleterre, Henri Ier. Comme il aspirait à le
+remplacer sur le trône ducal de Normandie, il lui fallait l'appui du roi
+de France. Suger, pour qui le roi anglais et son neveu avaient toujours
+professé une considération particulière, facilita le rapprochement, et
+crut faire acte de sage prévoyance en ramenant le grand fief de
+Blois-Champagne dans le cercle de l'alliance capétienne. C'était un
+événement politique de la plus haute importance, car il garantissait à
+Louis le Gros la tranquillité de ses dernières années et lui permit
+d'accomplir en paix l'acte qui était le digne couronnement de sa
+glorieuse carrière, l'union du duché d'Aquitaine au domaine royal.
+
+Lorsqu'on juillet 1137 Louis le Jeune s'achemina, avec un brillant
+cortège, vers les rives de la Garonne où l'attendait l'héritière des
+pays aquitains, les meilleurs amis de Louis le Gros et les plus
+influents des palatins faisaient partie de l'expédition: le Sénéchal
+Raoul de Vermandois, Guillaume Ier, comte de Nevers; Rotrou, comte du
+Perche; le comte palatin, Thibaud de Champagne; Suger lui-même, et son
+ami, Geoffroi de Lèves, évêque de Chartres. C'était le conseil royal qui
+se déplaçait dans la personne des plus éminents de ses membres pour
+faire honneur aux populations du Midi et les amener à subir sans
+secousses et sans amertume la domination du roi du Nord. Louis le Gros,
+resté presque seul au palais, fit ses adieux à ce fils qui ne devait
+plus le revoir: «Que le Dieu tout-puissant, par qui règnent les rois, te
+protège, mon cher enfant, car, si la fatalité voulait que vous me
+fussiez enlevés, toi et les compagnons que je t'ai donnés, rien ne me
+rattacherait plus à la royauté ni à la vie.»
+
+Le vieux souverain avait raison. Pour la première fois, depuis la
+fondation de la dynastie, on avait vu se former et se grouper autour du
+prince un personnel de serviteurs intelligents, actifs et dévoués aux
+institutions monarchiques. Louis le Gros léguait à son fils, en même
+temps que Suger et Raoul de Vermandois, des clercs expérimentés, déjà au
+courant des affaires de justice et de finances, et des chevaliers
+toujours prêts à se ranger sous la bannière du maître. Les grands
+offices étaient entre les mains de familles paisibles, dont la fidélité
+et l'obéissance ne faisaient plus doute. La curie, débarrassée des
+éléments féodaux qui la troublaient, offrait enfin à la royauté
+l'instrument de pouvoir qui lui avait fait défaut jusqu'ici. On peut
+dire que le gouvernement capétien était fondé.
+
+A. LUCHAIRE, _Louis VI le Gros. Annales de sa vie et de
+son règne_. Paris, A. Picard, 1889, in-8º. Introduction,
+_passim_.
+
+
+
+
+II.--GUERRES DE PHILIPPE AUGUSTE.
+
+
+I.--LE SIÈGE DU CHATEAU GAILLARD.
+
+Bâti par Richard Cœur de Lion, après que ce prince eut reconnu la
+faute qu'il avait faite, par le traité d'Issoudun, en laissant à
+Philippe Auguste le Vexin et la ville de Gisors, le château Gaillard,
+près les Andelys, conserve encore, malgré son état de ruine, l'empreinte
+du génie militaire du roi anglo-normand. Grâce à l'excellent travail de
+M. A. Deville[56], chacun peut se rendre un compte exact des
+circonstances qui déterminèrent la construction de cette forteresse,
+la clé de la Normandie, place frontière capable d'arrêter longtemps
+l'exécution des projets ambitieux du roi français....
+
+[Illustration: Figure 1. D'après Viollet-le-Duc (p. 85).]
+
+De Bonnières à Gaillon, la Seine descend presque en ligne droite vers le
+nord-nord-ouest. Près de Gaillon, elle se détourne brusquement vers le
+nord-est jusqu'aux Andelys, puis revient sur elle-même et forme une
+presqu'île dont la gorge n'a guère que 2600 mètres d'ouverture. Les
+Français, par le traité qui suivit la conférence d'Issoudun, possédaient
+sur la rive gauche Vernon, Gaillon, Pacy-sur-Eure; sur la rive droite,
+Gisors, qui était une des places les plus fortes de cette partie de la
+France. Une armée dont les corps, réunis à Evreux, à Vernon et à Gisors,
+se seraient simultanément portés sur Rouen, le long de la Seine, en se
+faisant suivre d'une flottille, pouvait, en deux jours de marche,
+investir la capitale de la Normandie et s'approvisionner de toutes
+choses par la Seine. Planter une forteresse à cheval sur le fleuve,
+entre les deux places de Vernon et de Gisors, en face d'une presqu'île
+facile à garder, c'était intercepter la navigation du fleuve, couper les
+deux corps d'invasion.... La position était donc, dans des circonstances
+aussi défavorables que celle où se trouvait Richard, parfaitement
+choisie....
+
+Voici comment le roi anglo-normand disposa l'ensemble des défenses de ce
+point stratégique (fig. 1). A l'extrémité de la presqu'île de Bernières,
+du côté de la rive droite, la Seine côtoie des escarpements de roches
+crayeuses fort élevées qui dominent toute la plaine d'alluvion. Sur un
+îlot B qui divise le fleuve, Richard éleva d'abord un fort octogone muni
+de tours, de fossés et de palissades; un pont de bois passant à travers
+ce châtelet unit les deux rives. A l'extrémité de ce pont, en C, sur la
+rive droite, il bâtit une enceinte, large tête de pont qui fut bientôt
+remplie d'habitations et prit le nom de Petit-Andely. Un étang, formé
+par la retenue des eaux de deux ruisseaux en D, isola complètement cette
+tête de pont. Le grand Andely E, qui existait déjà avant ces travaux,
+fut également fortifié, enclos de fossés que l'on voit encore et qui
+sont remplis par les eaux des deux ruisseaux. Sur un promontoire élevé
+de plus de cent mètres au-dessus du niveau de la Seine, et qui ne se
+relie à la chaîne crayeuse que par une mince langue de terre du côté
+sud, la forteresse principale fut assise en profitant de toutes les
+saillies du rocher. En bas de l'escarpement, et enfilée par le château,
+une estacade F, composée de trois rangées de pieux, vint barrer le cours
+de la Seine. Cette estacade était en outre protégée par des ouvrages
+palissadés établis sur le bord de la rive droite et par un mur
+descendant d'une tour bâtie à mi-côte jusqu'au fleuve; de plus, en
+amont, et comme une vedette du côté de la France, un fort fut bâti sur
+le bord de la Seine en H, et prit le nom de _Boutavant_. La presqu'île
+retranchée à la gorge et gardée, il était impossible à une armée ennemie
+de trouver l'assiette d'un campement sur un terrain raviné, couvert de
+roches énormes. Le val situé entre les deux Andelys, rempli par les eaux
+abondantes des ruisseaux, commandé par les fortifications des deux
+bourgs situés à chacune de ses extrémités, dominé par la forteresse, ne
+pouvait être occupé, non plus que les rampes des coteaux environnants.
+Ces dispositions générales prises avec autant d'habileté que de
+promptitude, Richard apporta tous ses soins à la construction de la
+forteresse principale qui devait commander l'ensemble des défenses.
+Placée, comme nous l'avons dit, à l'extrémité d'un promontoire dont les
+escarpements sont très abrupts, elle n'était accessible que par cette
+langue de terre qui réunit le plateau extrême à la chaîne crayeuse;
+toute l'attention de Richard se porta d'abord de ce côté attaquable.
+
+Voici quelle fut la disposition de ses défenses. En A (fig. 2), en face
+de la langue de terre qui réunit l'assiette du château à la hauteur
+voisine, il fit creuser un fossé profond dans le roc vif et bâtit une
+forte et haute tour dont les parapets atteignaient le niveau du plateau
+dominant, afin de commander le sommet du coteau. Cette tour fut flanquée
+de deux autres plus petites B; les courtines AD vont en dévalant et
+suivent la pente naturelle du rocher; la tour A commandait donc tout
+l'ouvrage avancé ADD. Un second fossé, également creusé dans le roc,
+sépare cet ouvrage avancé du corps de la place. L'ennemi ne pouvait
+songer à se loger dans ce second fossé qui était enfilé et dominé par
+les quatre tours DDCC. Les deux tours CC commandaient certainement les
+deux tours DD. On observera que l'ouvrage avancé ne communiquait pas
+avec les dehors, mais seulement avec la _basse-cour_ du château. C'était
+là une disposition toute normande que nous retrouvons à la Roche-Guyon.
+La première enceinte E du château, en arrière de l'ouvrage avancé et ne
+communiquant avec lui que par un pont de bois, contenait les écuries,
+des communs et la chapelle H; c'était la _basse-cour_. Un puits était
+creusé en F; sous l'aire de la cour, en G, sont taillées dans le roc de
+vastes caves, dont le plafond est soutenu par des piliers de réserve;
+ces caves prennent jour dans le fossé I du château et communiquent, par
+deux boyaux creusés dans la craie, avec les dehors. En K s'ouvre la
+porte du château; son seuil est élevé de plus de deux mètres au-dessus
+de la contrescarpe du fossé L. Cette porte est masquée pour l'ennemi qui
+se serait emparé de la première porte E, et il ne pouvait venir
+l'attaquer qu'en prêtant le flanc à la courtine IL et le dos à la tour
+plantée devant cette porte. De plus, du temps de Richard, un ouvrage
+posé sur un massif réservé dans le roc, au milieu du fossé, couvrait la
+porte K, qui était encore fermée par une herse, des vantaux et protégée
+par deux réduits ou postes. Le donjon M s'élevait en face de l'entrée K
+et l'enfilait. Les appartements du commandant étaient disposés du côté
+de l'escarpement, en N, c'est-à-dire vers la partie du château où l'on
+pouvait négliger la défense rapprochée et ouvrir des fenêtres. En P est
+une poterne de secours, bien masquée et protégée par une forte défense
+O. Cette poterne ne s'ouvre pas directement sur les dehors, mais sur le
+chemin de ronde R percé d'une seconde poterne en S qui était la seule
+entrée du château. Du côté du fleuve, en T, s'étagent des tours et
+flancs taillés dans le roc et munis de parapets. Une tour V, accolée au
+rocher, à pic sur ce point, se relie à la muraille X qui barrait le pied
+de l'escarpement et les rives de la Seine, en se reliant à l'estacade Y
+destinée à intercepter la navigation. Le grand fossé Z descend jusqu'en
+bas de l'escarpement et est creusé à main d'homme; il était destiné à
+empêcher l'ennemi de filer le long de la rivière, en se masquant à la
+faveur de la saillie du rocher pour venir rompre la muraille ou mettre
+le feu à l'estacade. Ce fossé pouvait aussi couvrir une sortie de la
+garnison vers le fleuve et était en communication avec les caves G au
+moyen des souterrains dont nous avons parlé.
+
+[Illustration: Figure 1. D'après Viollet-le-Duc (p. 87).]
+
+Une année avait suffi à Richard pour achever le château Gaillard et
+toutes les défenses qui s'y rattachaient. «Qu'elle est belle, ma fille
+d'un an!» s'écria ce prince lorsqu'il vit son entreprise terminée....
+
+ * * * * *
+
+Tant que vécut Richard, Philippe Auguste, malgré sa réputation bien
+acquise de grand preneur de forteresses, n'osa tenter de faire le siège
+du château Gaillard; mais après la mort de ce prince et lorsque la
+Normandie fut tombée aux mains de Jean sans Terre, le roi français
+résolut de s'emparer de ce point militaire qui lui ouvrait les portes de
+Rouen. Le siège de cette place, raconté jusque dans les plus menus
+détails par le chapelain du roi, Guillaume le Breton, témoin oculaire,
+fut un des plus grands faits militaires du règne de ce prince; et si
+Richard avait montré un talent remarquable dans les dispositions
+générales et dans les détails de la défense de cette place, Philippe
+Auguste conduisit son entreprise en homme de guerre consommé.
+
+Le triste Jean sans Terre ne sut pas profiter des dispositions
+stratégiques de son prédécesseur. Philippe Auguste, en descendant la
+Seine, trouve la presqu'île de Bernières inoccupée; les troupes
+normandes, trop peu nombreuses pour la défendre, se jettent dans le
+châtelet de l'île et dans le Petit-Andely, après avoir rompu le pont de
+bois qui mettait les deux rives du fleuve en communication. Le roi
+français commence par établir son campement dans la presqu'île, en face
+du château, appuyant sa gauche au village de Bernières et sa droite à
+Toëni, en réunissant ces deux postes par une ligne de circonvallation
+dont on aperçoit encore aujourd'hui la trace KL. Afin de pouvoir faire
+arriver la flottille destinée à l'approvisionnement du camp, Philippe
+fait rompre par d'habiles nageurs l'estacade qui barre le fleuve, et
+cela sous une grêle de projectiles lancés par l'ennemi.
+
+[Illustration: Ruines du château Gaillard. État actuel.]
+
+«Aussitôt après, dit Guillaume le Breton, le roi ordonne d'amener de
+larges navires, tels que nous en voyons voguer sur le cours de la Seine,
+et qui transportent ordinairement les quadrupèdes et les chariots le
+long du fleuve. Le roi les fit enfoncer dans le milieu du fleuve, en les
+couchant sur le flanc, et les posant immédiatement l'un à la suite de
+l'autre, un peu au-dessous des remparts du château; et afin que le
+courant rapide des eaux ne pût les entraîner, on les arrêta à l'aide de
+pieux enfonces en terre et unis par des cordes et des crochets. Les
+pieux ainsi dresses, le roi fit établir un pont sur des poutres
+soigneusement travaillées,» afin de pouvoir passer sur la rive
+droite...; «puis il fit élever sur quatre navires deux tours,
+construites avec des troncs d'arbres et de fortes pièces de chêne vert,
+liés ensemble par du fer et des chaînes bien tendues, pour en faire en
+même temps un point de défense pour le pont et un moyen d'attaque contre
+le châtelet. Puis les travaux, dirigés avec habileté sur ces navires,
+élevèrent les deux tours à une si grande hauteur que de leur sommet les
+chevaliers pouvaient faire plonger leurs traits sur les murailles
+ennemies» (celles du châtelet situé au milieu de l'île).
+
+Cependant Jean sans Terre tenta de secourir la place: il envoya un corps
+d'armée composé de trois cents chevaliers et trois mille hommes à
+cheval, soutenus par quatre mille piétons et la bande du fameux
+Lupicar[57]. Cette troupe se jeta la nuit sur les circonvallations de
+Philippe Auguste, mit en déroute les ribauds, et eût certainement jeté
+dans le fleuve le camp des Français s'ils n'eussent été protégés par le
+retranchement, et si quelques chevaliers, faisant allumer partout de
+grands feux, n'eussent rallié un corps d'élite qui, reprenant
+l'offensive, rejeta l'ennemi en dehors des lignes. Une flottille
+normande qui devait opérer simultanément contre les Français arriva trop
+tard; elle ne put détruire les deux grands beffrois de bois élevés au
+milieu de la Seine, et fut obligée de se retirer avec de grandes pertes.
+
+«Un certain Galbert, très habile nageur, continue Guillaume le Breton,
+ayant rempli des vases avec des charbons ardents, les ferma et les
+frotta de bitume à l'extérieur avec une telle adresse, qu'il devenait
+impossible à l'eau de les pénétrer. Alors il attache autour de son corps
+la corde qui suspendait ces vases, et plongeant sous l'eau, sans être vu
+de personne, il va secrètement aborder aux palissades élevées, en bois
+et en chêne, qui enveloppaient d'une double enceinte les murailles du
+châtelet. Puis, sortant de l'eau, il va mettre le feu aux palissades,
+vers le côté de la roche Gaillard qui fait face au château, et qui
+n'était défendu par personne, les ennemis n'ayant nullement craint une
+attaque sur ce point.... Tout aussitôt le feu s'attache aux pièces de
+bois qui forment les retranchements et aux murailles qui enveloppent
+l'intérieur du châtelet.» La petite garnison de ce poste ne pouvant
+combattre les progrès de l'incendie, activé par un vent d'est violent,
+dut se retirer comme elle put sur des bateaux.--Après ces désastres, les
+habitants du Petit-Andely n'osèrent tenir, et Philippe Auguste s'empara
+en même temps et du châtelet et du bourg, dont il fit réparer les
+défenses pendant qu'il rétablissait le pont. Ayant mis une troupe
+d'élite dans ces postes, il alla assiéger le château de Radepont, pour
+que ses fourrageurs ne fussent pas inquiétés par sa garnison, s'en
+empara au bout d'un mois, et revint au château Gaillard. Mais laissons
+encore parler Guillaume le Breton, car les détails qu'il nous donne des
+préparatifs de ce siège mémorable sont du plus grand intérêt.
+
+«La roche Gaillard cependant n'avait point à redouter d'être prise à la
+suite d'un siège, tant à cause de ses remparts que parce qu'elle est
+environnée de toutes parts de vallons, de rochers taillés à pic, de
+collines dont les pentes sont rapides et couvertes de pierres, en sorte
+que, quand même elle n'aurait aucune autre espèce de fortification, sa
+position naturelle suffirait seule pour la défendre. Les habitants du
+voisinage s'étaient donc réfugiés en ce lieu, avec tous leurs effets,
+afin d'être plus en sûreté. Le roi, voyant bien que toutes les machines
+de guerre et tous les assauts ne pourraient le mettre en état de
+renverser d'une manière quelconque les murailles bâties sur le sommet du
+rocher, appliqua toute la force de son esprit à chercher d'autres
+artifices pour parvenir, à quelque prix que ce fût, et quelque peine
+qu'il dût lui en coûter, à s'emparer de ce nid dont la Normandie est si
+fière.
+
+«Alors donc le roi donne l'ordre de creuser en terre un double fossé sur
+les pentes des collines et à travers les vallons (une ligne de
+contrevallation et de circonvallation), de telle sorte que toute
+l'enceinte de son camp soit comme enveloppée d'une barrière qui ne
+puisse être franchie, faisant, à l'aide de plus grands travaux, conduire
+ces fossés depuis le fleuve jusqu'au sommet de la montagne, qui s'élève
+vers les cieux, comme en mépris des remparts abaissés sous elle[58], et
+plaçant ces fossés à une assez grande distance des murailles (du
+château) pour qu'une flèche, lancée vigoureusement d'une double
+arbalète, ne puisse y atteindre qu'avec peine. Puis, entre ces deux
+fossés, le roi fait élever une tour de bois et quatorze autres ouvrages
+du même genre, tous tellement bien construits et d'une telle beauté que
+chacun d'eux pouvait servir d'ornement à une ville, et dispersés en
+outre de telle sorte qu'autant il y a de pieds de distance entre la
+première et la seconde tour, autant on en retrouve encore de la seconde
+à la troisième....
+
+«Après avoir garni toutes ces tours de serviteurs et de nombreux
+chevaliers, le roi fait en outre occuper tous les espaces vides par ses
+troupes, et, sur toute la circonférence, disposant les sentinelles de
+telle sorte qu'elles veillent toujours, en alternant d'une station à
+l'autre; ceux qui se trouvaient ainsi en dehors s'appliquèrent alors,
+selon l'usage des camps, à se construire des cabanes avec des branches
+d'arbres et de la paille sèche, afin de se mettre à l'abri de la pluie,
+des frimas et du froid, puisqu'ils devaient demeurer longtemps en ces
+lieux. Et, comme il n'y avait qu'_un seul point_ par où l'on pût arriver
+vers les murailles (du château), en suivant un sentier tracé obliquement
+et qui formait diverses sinuosités[59], le roi voulut qu'une double
+garde veillât nuit et jour et avec le plus grand soin à la défense de ce
+point, afin que nul ne pût pénétrer du dehors dans le camp, et que
+personne n'osât faire ouvrir les portes du château ou en sortir, sans
+être aussitôt ou frappé de mort, ou fait prisonnier....»
+
+[Illustration: Ruines du château Gaillard. Étal actuel.]
+
+Pendant tout l'hiver de 1203 à 1204, l'armée française resta dans ses
+lignes. Roger de Lascy, qui commandait dans le château pour Jean sans
+Terre, fut obligé, afin de ménager ses vivres, de chasser les habitants
+du petit Andely qui s'étaient mis sous sa protection derrière les
+remparts de la forteresse. Ces malheureux, repoussés à la fois par les
+assiégés et les assiégeants, moururent de faim et de misère dans les
+fossés, au nombre de douze cents.
+
+Au mois de février 1204, Philippe Auguste qui sait que la garnison du
+château Gaillard conserve encore pour un an de vivres, «impatient en son
+cœur,» se décide à entreprendre un siège en règle. Il réunit la plus
+grande partie de ses forces sur le plateau dominant, marqué R sur notre
+figure (p. 343). De là il fait faire une chaussée pour aplanir le sol
+jusqu'au fossé en avant de la tour A (p. 347)[60]. «Voici donc que du
+sommet de la montagne jusqu'au fond de la vallée, et au bord des
+premiers fossés, la terre est enlevée à l'aide de petits boyaux et
+reçoit l'ordre de se défaire de ses aspérités rocailleuses, afin que
+l'on puisse descendre du haut jusqu'en bas. Aussitôt un chemin,
+suffisamment large et promptement tracé à force de coups de hache, se
+forme à l'aide de poutres posées les unes à côté des autres et soutenues
+des deux côtés par de nombreux poteaux en chêne plantés en terre pour
+faire une palissade. Le long de ce chemin les hommes marchent en sûreté,
+transportent des pierres, des branches, des troncs d'arbres, de lourdes
+mottes de terre garnies d'un gazon verdoyant, et les rassemblent en
+monceau pour travailler à combler le fossé....
+
+«Bientôt s'élèvent sur divers points (résultat que nul n'eût osé
+espérer) de nombreux pierriers et des mangonneaux, dont les bois ont été
+en peu de temps coupés et dressés, et qui lancent contre les murailles
+des pierres et des quartiers de roc roulant dans les airs. Et afin que
+les dards, les traits et les flèches, lancés avec force du haut de ces
+murailles, ne viennent pas blesser sans cesse les ouvriers et
+manœuvres, qui, transportant des projectiles, sont exposés à
+l'atteinte de ceux des ennemis, on construit entre ceux-ci et les
+remparts une palissade de moyenne hauteur, formée de claies et de pieux
+unis par l'osier flexible, afin que cette palissade, protégeant les
+travailleurs, reçoive les premiers coups et repousse les traits trompés
+dans leur direction. D'un autre côté, on fabrique des tours, que l'on
+nomme aussi beffrois, à l'aide de beaucoup d'arbres et de chênes tout
+verts que la doloire n'a point travaillés et dont la hache seule a
+grossièrement enlevé les branchages; et ces tours, construites avec les
+plus grands efforts, s'élèvent dans les airs à une telle hauteur que la
+muraille opposée s'afflige de se trouver si fort au-dessous d'elles....
+
+«A l'extrémité de la Roche et dans la direction de l'est (sud-est) était
+une tour élevée (la tour A, fig. 2), flanquée des deux côtés par un mur
+qui se terminait par un angle saillant au point de sa jonction. Cette
+muraille se prolongeait sur une double ligne depuis le plus grand des
+ouvrages avancés (la tour A) et enveloppait les deux flancs de l'ouvrage
+le moins élevé[61]. Or voici par quel coup de vigueur nos gens
+parvinrent à se rendre d'abord maîtres de cette tour (A). Lorsqu'ils
+virent le fossé à peu près comblé, ils y établirent leurs échelles et y
+descendirent promptement. Impatientés de tout retard, ils transportèrent
+alors leurs échelles vers l'autre bord du fossé, au-dessous duquel se
+trouvait la tour fondée sur le roc. Mais nulle échelle, quoiqu'elles
+fussent assez longues, ne se trouva suffisante pour atteindre au pied de
+la muraille, non plus qu'au sommet du rocher, d'où partait le pied de la
+tour. Remplis d'audace, nos gens se mirent à percer alors dans le roc,
+avec leurs poignards ou leurs épées, pour y faire des trous où ils
+pussent poser leurs pieds et leurs mains, et, se glissant ainsi le long
+des aspérités du rocher, ils se trouvèrent tout à coup arrivés au point
+où commençaient les fondations de la tour[62]. Là, tendant les mains à
+ceux de leurs compagnons qui se traînaient sur leurs traces, ils les
+appellent à participer à leur entreprise, et employant des moyens qui
+leur sont connus, ils travaillent alors à miner les flancs et les
+fondations de la tour, se couvrant toujours de leurs boucliers, de peur
+que les traits lancés sur eux sans relâche ne les forcent à reculer, et
+se mettent ainsi à l'abri jusqu'à ce qu'il leur soit possible de se
+cacher dans les entrailles mêmes de la muraille, après avoir creusé
+au-dessous. Mais ils remplissent ces creux de troncs d'arbres, de peur
+que cette partie du mur, ainsi suspendue en l'air, ne croule sur eux et
+ne leur fasse beaucoup de mal en s'affaissant; puis, aussi tôt qu'ils
+ont agrandi cette ouverture, ils mettent le feu aux arbres et se
+retirent en un lieu de sûreté.» Les étançons brûlés, la tour s'écroule
+en partie. Roger, désespérant alors de s'opposer à l'assaut, fait mettre
+le feu à l'ouvrage avancé et se retire dans la seconde enceinte. Les
+Français se précipitent sur les débris fumants de la brèche, et un
+certain Cadoc, chevalier, plante le premier sa bannière au sommet de la
+tour à demi renversée. Le petit escalier de cette tour, visible dans
+notre plan, date de la construction première; il avait dû, à cause de sa
+position enclavée, rester debout. C'est probablement par là que Cadoc
+put atteindre le parapet resté debout.
+
+Mais les Normands s'étaient retirés dans le château séparé de l'ouvrage
+avancé par un profond et large fossé. Il fallait entreprendre un nouveau
+siège, «Jean avait fait construire l'année précédente une certaine
+maison, contiguë à la muraille et placée du côté droit du château, en
+face du midi[63]. La partie inférieure de cette maison était destinée à
+un service qui veut toujours être fait dans le mystère du cabinet[64],
+et la partie supérieure, servant de chapelle, était consacrée à la
+célébration de la messe: là il n'y avait point de porte au dehors, mais
+en dedans (donnant sur la cour) il y en avait une par où l'on arrivait à
+l'étage supérieur et une autre qui conduisait à l'étage inférieur. Dans
+cette dernière partie de la maison était une fenêtre prenant jour sur la
+campagne et destinée à éclairer les latrines.» Un certain Bogis[65],
+ayant avisé cette fenêtre, se glissa le long du fond du fossé,
+accompagné de quelques braves compagnons, et s'aidant mutuellement, tous
+parvinrent à pénétrer par cette ouverture dans le cabinet situé au
+rez-de-chaussée. Réunis dans cet étroit espace, ils brisent les portes;
+l'alarme se répand parmi la garnison occupant la basse-cour, et croyant
+qu'une troupe nombreuse envahit le bâtiment de la chapelle, les
+défenseurs accumulent des fascines et y mettent le feu pour arrêter
+l'assaillant; mais la flamme se répand dans la seconde enceinte du
+château, Bogis et ses compagnons passent à travers le logis incendié et
+vont se réfugier dans les grottes marquées G sur notre plan. Roger de
+Lascy et les défenseurs, réduits au nombre de cent quatre-vingts, sont
+obligés de se réfugier dans la dernière enceinte, chassés par le feu. «A
+peine cependant la fumée a-t-elle un peu diminué que Bogis, sortant de
+sa retraite et courant à travers les charbons ardents, aidé de ses
+compagnons, coupe les cordes et abat, en le faisant rouler sur son axe,
+le pont mobile qui était encore relevé[66], afin d'ouvrir un chemin aux
+Français pour sortir par la porte. Les Français donc s'avancent en hâte
+et se préparent à assaillir la haute citadelle dans laquelle l'ennemi
+venait de se retirer en fuyant devant Bogis.
+
+«Au pied du rocher par lequel on arrivait à cette citadelle était un
+pont taillé dans le roc vif[67], que Richard avait fait ainsi couper
+autrefois, en même temps qu'il fit creuser les fossés. Ayant fait
+glisser une machine sur ce pont, les nôtres vont, sous sa protection,
+creuser au pied de la muraille. De son côté, l'ennemi travaille aussi à
+pratiquer une contre-mine, et ayant fait une ouverture, il lance des
+traits contre nos mineurs et les force ainsi à se retirer. Les assiégés
+cependant n'avaient pas tellement entaillé leur muraille qu'elle fut
+menacée d'une chute; mais bientôt une catapulte lance contre elle
+d'énormes blocs de pierre. Ne pouvant résister à ce choc, la muraille se
+fend de toutes parts, et, crevant par le milieu, une partie du mur
+s'écroule.» Les Français s'emparent de la brèche, et la garnison, trop
+peu nombreuse désormais pour défendre la dernière enceinte, enveloppée,
+n'a même pas le temps de se réfugier dans le donjon et de s'y enfermer.
+C'était le 6 mars 1204. C'est ainsi que Philippe Auguste s'empara de ce
+château, que ses contemporains regardaient comme imprenable.
+
+Si nous avons donné à peu près en entier la description de ce siège
+mémorable écrit par Guillaume le Breton, c'est qu'elle met en évidence
+un fait curieux dans l'histoire de la fortification des châteaux. Le
+château Gaillard, malgré sa situation, malgré l'habileté déployée par
+Richard dans les détails de la défense, est trop resserré; les obstacles
+accumulés sur un petit espace devaient nuire aux défenseurs en les
+empêchant de se porter en masse sur le point attaqué. Richard avait
+abusé des retranchements, des fossés intérieurs; les ouvrages amoncelés
+les uns sur les autres servaient d'abri aux assaillants qui s'en
+emparaient successivement; il n'était plus possible de les déloger; en
+se massant derrière ces défenses acquises, ils pouvaient s'élancer en
+force sur les points encore inattaqués, trop étroits pour être garnis de
+nombreux soldats. Contre une surprise, contre une attaque brusque tentée
+par un corps d'armée peu nombreux, le château Gaillard était excellent;
+mais contre un siège en règle dirigé par un général habile et soutenu
+par une armée considérable et bien munie d'engins, ayant du temps pour
+prendre ses dispositions et des hommes en grand nombre pour les mettre à
+exécution sans relâche, il devait tomber promptement, du moment que la
+première défense était forcée; c'est ce qui arriva. Il ne faut pas moins
+reconnaître que le château Gaillard n'était que la citadelle d'un vaste
+ensemble de fortifications étudié et tracé de main de maître; que
+Philippe Auguste armé de toute sa puissance avait dû employer huit mois
+pour le réduire, et qu'enfin Jean sans Terre n'avait fait qu'une
+tentative pour le secourir. Du vivant de Richard, l'armée française,
+harcelée du dehors, n'eût pas eu le loisir de disposer ses attaques avec
+cette méthode; elle n'aurait pu conquérir cette forteresse importante,
+le boulevard de la Normandie, qu'au prix de bien plus grands sacrifices,
+et peut-être eût-elle été obligée de lever le siège du château Gaillard
+avant d'avoir pu entamer ses ouvrages extérieurs. Dès que Philippe se
+fut emparé de ce point stratégique si bien choisi par Richard, Jean
+sans Terre ne songea plus qu'à évacuer la Normandie, ce qu'il fit peu de
+temps après, sans même tenter de garder les autres forteresses qui lui
+restaient encore en grand nombre dans sa province, tant l'effet moral
+produit par la prise du château Gaillard fut décisif[68].
+
+E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonné de l'architecture
+française du onzième au seizième
+siècle_, t. III, Paris, in-8º, A. Morel, 1859.
+
+
+II.--LA BATAILLE DE BOUVINES.
+
+...L'ennemi avait le droit de compter sur la victoire. Otton, venu _cum
+paucis militibus_ (une cinquantaine de chevaliers allemands), n'avait
+sous ses ordres immédiats que quelques milliers d'hommes, cavaliers et
+fantassins de Lorraine, de Limbourg, de Namur et de Brabant; mais
+Salisbury commandait à une trentaine de mille hommes. Quant à la
+Flandre, sans parler de ses cavaliers de fiefs et de communes, elle
+«avait versé par les larges portes de ses cités» de Gand, d'Ypres, de
+Bruges, d'Oudenarde, de Courtrai, etc., une fourmilière énorme de 40 000
+fantassins.
+
+Au roi Philippe, la noblesse et les communes du domaine royal, les
+vassaux de France et leurs communes avaient donné environ 25 000 hommes.
+Nous allions combattre un contre trois.
+
+ * * * * *
+
+Philippe ne marcha pas sur Valenciennes où l'ennemi l'attendait,
+couvert par des forêts marécageuses. C'est par l'infanterie surtout que
+les coalisés l'emportaient sur le roi, et il savait combien était
+redoutable la milice flamande, quand elle se trouvait bien retranchée.
+Il avait mis tout son espoir en sa chevalerie et en sa cavalerie. «Que
+les Teutons combattent à pied, dit un des poètes qui ont chanté la
+bataille; toi, Français, combats toujours à cheval.»
+
+ _Tu, Gallice, pugna,
+ Semper eques..._
+
+Au lieu de se diriger au sud-ouest, vers Valenciennes, il fait une
+pointe au nord-ouest, jusqu'à Tournai, comme s'il voulait passer
+l'Escaut et prendre ainsi les Impériaux à revers. Otton s'ébranle vers
+Tournai. Philippe aussitôt bat en retraite sur Péronne, sachant bien ce
+qu'il faisait, voulant attirer l'ennemi sur un champ favorable, car il
+avait résolu de se battre «en plaine à plat, à découvert». L'ennemi le
+suit.
+
+Le 27 juillet, l'avant-garde française, composée surtout de milices que
+précédait l'oriflamme, avait franchi le pont de Bouvines, sur la Marque.
+La journée était belle et le soleil de midi flamboyait. Le roi se
+délassait un moment, et mangeait au pied d'un frêne, tout près d'une
+église dédiée à saint Pierre, quand des messagers accoururent, annonçant
+à grandes clameurs que l'ennemi arrivait, et qu'il avait engagé l'action
+contre l'arrière-garde qui pliait.
+
+Philippe se lève, embrasse à grands bras les chevaliers de sa maison,
+Montmorency et Guillaume des Barres, et Michel de Harnes, et Mauvoisin,
+et Gérard la Truie, celui-ci venu de Lorraine tout exprès pour combattre
+les Allemands. Puis, le roi entre dans l'église. Il n'est pas vrai qu'il
+déposa sa couronne sur l'autel pour l'offrir au plus vaillant, car le
+roi de France était, par profession, le plus vaillant, et sa couronne ne
+lui appartenait pas. Dieu l'avait commise à Hugues de France et à la
+race qui sortirait des reins de ce prince jusqu'à la consommation des
+siècles.
+
+Aussi bien n'était-ce pas le temps de discourir. Le roi pria
+brièvement. Je voudrais bien qu'il eût dit la prière que lui prête un
+chantre français de la bataille, car elle est bien jolie: «Seigneur, je
+ne suis qu'un homme, mais je suis roi de France! Vous devez me garder,
+sans manque. Gardez-moi et vous ferez bien. Car par moi vous ne perdrez
+rien. Or donc, chevauchez, je vous suivrai, et partout après vous
+j'irai....»
+
+Il sort de l'église, «rayonnant de joie, comme si on l'eût invité à une
+noce». Il monte à cheval, et, «haut sur son haut destrier,» se précipite
+dans l'avant-garde ennemie, qu'il arrête par son choc. Après quoi, il
+retourne vers les siens, qui se mettent en bataille.
+
+Les deux armées s'allongent l'une en face de l'autre. On n'entend pas un
+mot:
+
+ L'un ost ne l'autre mot ne sonne....
+
+Philippe adresse aux siens un petit sermon. Il leur dit que toute sa foi
+est en Dieu, qu'Otton, excommunié par le seigneur pape, ne peut manquer
+d'être vaincu: «Nous, nous sommes chrétiens, nous jouissons de la
+communion et de la paix de Sainte Église... Dieu, malgré nos péchés,
+nous accordera la victoire sur ses ennemis et sur les nôtres.» Les
+chevaliers lui demandent sa bénédiction. Le roi, élevant la main, les
+bénit. Les trompes sonnent «à grans alaines et alonges». Le chapelain
+placé derrière Philippe entonne avec son clerc le psaume: «Béni soit le
+Seigneur, qui est ma force et qui instruit mes mains au combat»; puis
+le: «Seigneur, le roi se réjouira en votre force». Jusqu'à la fin, «ils
+chantèrent comme ils purent, car les larmes s'échappaient de leurs yeux
+et les sanglots se mêlaient à leurs chants».
+
+Ainsi parle le propre chapelain de Philippe, Guillaume le Breton, qui
+nous a conté la bataille en prose et en vers. Mais quelles scènes à
+tenter les artistes de la commémoration de Bouvines! Quel geste que
+celui de la bénédiction par un roi qui est à la fois prêtre et
+chevalier, Moïse et Aaron!
+
+ * * * * *
+
+La bataille dura de midi jusqu'au soleil couché. Elle fut très belle.
+
+Les fronts adverses s'étendaient tout voisins l'un de l'autre, l'aile
+gauche française et l'aile droite ennemie vers la Marque, la première
+gardant le pont de Bouvines.
+
+A notre aile gauche étaient Dreux et son frère Philippe, évêque de
+Beauvais; puis Nivelle et Saint-Waléry. A l'aile droite impériale,
+Boulogne et Boves, deux vassaux traîtres au roi de France, puis
+Audenarde et Salisbury. A notre droite, Champagne, Montmorency,
+Bourgogne, Saint-Pol, Beaumont, Melun et Guérin, l'évêque de Senlis; en
+face, Flandre. Aux deux centres, Philippe et Otton.
+
+Sur tous les points, excepté à notre aile droite et à l'aile gauche
+ennemie, où il n'y avait que de la cavalerie, l'infanterie était rangée
+devant les chevaux, en masse trois fois plus profonde chez les Impériaux
+que chez les Français.
+
+Près de Philippe, Montigny, un chevalier pauvre mais vaillant (c'est la
+vaillance et la force corporelle qui importaient) levait la bannière
+rouge fleurdelisée. Près d'Otton, sur un char doré, se dressait un pal,
+autour duquel s'entortillait un dragon, ouvrant une large gueule et dont
+la queue et les ailes se gonflaient et s'agitaient au moindre souffle;
+au-dessus du monstre planait l'aigle de l'empire aux ailes d'or.
+
+Otton apercevait la bannière rouge, et Philippe l'aigle d'or. Aucun
+obstacle entre les deux armées; elles allaient se heurter poitrine
+contre poitrine, sous le grand soleil. Philippe avait le champ de
+bataille désiré; c'était comme dit le bon chapelain, un bien bel endroit
+pour se tuer: _dignus cæde locus_.
+
+La journée fut commandée, non par le roi, mais, comme nous dirions
+aujourd'hui, par son chef d'état-major général, Guérin de Montaigu, un
+religieux, frère profès de l'Ordre du Temple, évêque de Senlis, une des
+meilleures têtes de France et le principal conseiller de la couronne.
+Guérin ne tira point l'épée, puisque l'Église défend de verser le sang;
+mais il plaça les troupes, exhorta les chefs et les soldats, leur
+parlant de Dieu et du roi, de leur foi et de leur vaillance, et de
+l'honneur de la nation.
+
+Guérin était un vrai général, qui trouva un bon plan sur le terrain
+même: l'aile gauche et le centre devaient tenir ferme, pendant que
+l'aile droite attaquerait Ferrand, et, après l'avoir défait, se
+précipiterait sur le centre ennemi.
+
+Otton, au contraire, cédant à la colère, «qui conseille mal sur le champ
+de bataille,» voulait jeter sur le centre français les plus grandes
+forces possibles empruntées à toute sa ligne, et s'y porter lui-même
+pour saisir le roi mort ou vif, car cet empereur d'Allemagne disait: «Si
+le roi de France n'existait pas, nous n'aurions à redouter sur terre
+aucun ennemi.»
+
+Notre armée était mieux commandée que la sienne et plus mobile. Elle
+était formée par sections qui se déplaçaient aisément et combinaient
+avec rapidité les troupes à pied et les troupes à cheval. Notre
+cavalerie échelonnée allait combattre à tour de rôle, pendant que celle
+de l'ennemi donnerait en masse toute la journée. Si peu nombreux que
+nous fussions, nous avions des troupes de soutien. Les nôtres enfin
+étaient plus adroits dans l'escrime à cheval. Ils avaient le coup
+d'œil plus prompt et la résolution plus claire. Pour la bravoure, les
+adversaires se valaient.
+
+Sur le fond de la grande mêlée se détachent des épisodes héroïques.
+
+A notre droite, Champagne arrête Flandre par une charge furieuse, au
+moment où celui-ci, pour obéir à l'ordre d'Otton, se porte contre le
+centre français. L'aile gauche ennemie, affaiblie par le départ de
+Ferrand, est assaillie par Bourgogne, Saint-Pol, Montmorency, Beaumont
+et Melun. Ici, Saint-Pol est le héros de la journée. Il traverse la
+chevalerie flamande, à fond de train, ne s'engage pas; arrivé derrière
+les lignes, il forme en demi-cercle ses cavaliers, et charge à revers
+sur un autre point enveloppant dans cette courbe les ennemis qu'il
+culbute. Puis il se repose et recommence. Après une de ces charges, il
+aperçoit un de ses chevaliers retenu dans les rangs des Flamands. Il se
+penche sur son cheval dont il embrasse le cou à deux bras, presse la
+bête à grands coups d'éperon, rompt le cercle qui entoure son homme, se
+redresse, tire l'épée, frappe, dégage le chevalier et rejoint son poste
+de repos, accablé de coups, mais invulnérable sous son armure.
+
+Cependant, au centre, le roi de France est en grand péril. L'énorme
+masse des piétons flamands pénètre en coin à travers les milices
+françaises et s'approche de Philippe, que l'empereur s'apprête à
+charger. Alors, pendant que le roi, avec une partie des siens, tient
+tête aux communiers, Guillaume des Barres et d'autres chevaliers,
+traversant ou tournant l'infanterie flamande vont se placer derrière
+elle, face à Otton qui la suit. Étrange mêlée! Philippe avait devant lui
+les fantassins flamands, au delà Guillaume des Barres, qui lui tournait
+le dos et chargeait Otton.
+
+Le roi de France bouscule la piétaille pour rejoindre ses chevaliers,
+mais cette foule l'arrête. Avec ses lances, pointues comme une alène ou
+armées d'un crochet saillant, elle fait le siège de Philippe,--car un
+chevalier était une fortification qui marchait et combattait.
+
+Le roi tenait bon, solide en selle, n'inclinant ni à droite ni à gauche,
+frappant, tuant, avançant toujours. Mais le crochet d'une pique a
+pénétré sous le menton et s'est pris dans les mailles du haubert.
+Philippe, pour l'arracher, tire, se penche en avant; une poussée le fait
+tomber sous son cheval. Les piques et toutes les armes s'abaissent sur
+lui. «Ainsi, dit le chapelain qui sans doute ne chantait plus, le roi
+étendu sur une place indigne de lui, n'y pût même jouir du repos qu'on
+trouve à être couché.»
+
+Heureusement l'étoffe de fer est très solide. Les pointes roturières ne
+trouvent pas le chemin de la vie du roi de France. L'escorte de Philippe
+fait un effort suprème; Montigny agite la bannière. Tous appellent à la
+rescousse Guillaume des Barres par le cri: «Aux Barres! aux Barres!»
+Quand Guillaume des Barres «oï tex paroles», il laissa une partie de ses
+chevaliers devant Otton, se jeta sur les Flamands qu'il prit à revers,
+et arriva auprès du roi. Philippe s'était relevé «par la force qui lui
+était naturelle»; il se remit en selle. Dès lors, ce fut un immense
+massacre de cette infanterie débandée. Jusqu'au soir, Philippe et ses
+chevaliers tuèrent et tuèrent ces vilains, qui avaient osé s'attaquer à
+la personne sacrée du roi de France.
+
+Guillaume des Barres a regagné son poste devant Otton. Il s'acharne
+contre l'empereur avec Pierre Mauvoisin et Gérard la Truie. Pierre a
+saisi la bride du cheval impérial. Gérard la Truie frappe Otton en
+pleine poitrine d'un coup qui s'émousse; il redouble, mais le cheval,
+qui fait un mouvement de tête, reçoit la pointe dans l'œil, se lève
+sur les pieds de derrière, dégage sa bride, tourne et s'emporte.
+Guillaume le suit à fond de train. Le cheval d'Otton s'abat, tué par sa
+blessure; un des hommes de l'empereur lui donne le sien, mais Guillaume
+l'a rejoint. Déjà il avait saisi l'empereur par derrière, enfonçant ses
+doigts vigoureux entre le casque et le cou, quand un des Allemands
+frappe au flanc le cheval du Français, qui tombe à terre.
+
+Ainsi fut sauvé des mains du plus redoutable jouteur de la chrétienté
+Otton, l'empereur excommunié, mais le péril lui avait fait perdre
+l'esprit. «Et s'en alla li empereires en Allemaigne,» dit un
+chroniqueur. Otton continua de courir, en effet, et ne s'arrêta qu'à
+Valenciennes. Quant à Guillaume, presque seul en arrière des lignes
+ennemies, entouré, harcelé, il fait front partout, jusqu'à ce qu'il soit
+délivré par une charge du sire de Saint-Waléry.
+
+La fuite d'Otton n'arrêta point la lutte. Chevaliers d'Allemagne et
+chevaliers de France s'embrassèrent en étreintes mortelles. Jetés bas
+par leurs chevaux éventrés, ils s'empoignaient. C'étaient des corps à
+corps sans nombre, car il n'y avait plus d'espace pour les coups d'épée.
+Un géant parmi les chevaliers de France, Étienne de Longchamp, «homme
+aux membres immenses, qui ajoutait la vigueur à son immensité et
+l'audace à sa force,» saisissait les Allemands par le cou ou par les
+reins et, sans blessure, les tuait. Un de ses adversaires, près
+d'expirer, enfonça son fer dans la petite «fenêtre» du heaume d'Étienne.
+Ils tombèrent l'un sur l'autre, morts à quelques pas du roi de France
+qui les regardait.
+
+Avant la fin de la journée, la plupart des Allemands étaient pris. Au
+centre de la bataille, l'ennemi, sans direction, combattait sans
+espoir.
+
+ * * * * *
+
+A notre gauche, la journée fut un moment compromise. Le comte de Dreux,
+qui était le plus proche du centre, fut assailli par le traître
+Boulogne. Celui-ci avait fait de son infanterie rangée en cercle une
+forteresse, qui s'ouvrait pour laisser passer ses charges, le
+recueillait au retour et se refermait, piques baissées.
+
+Plus loin, à notre extrême gauche, Ponthieu avait affaire à Salisbury et
+à son infanterie. Là se trouvaient les plus redoutables des fantassins,
+les Brabançons. Ponthieu s'usa contre leurs piques, qui éventrèrent ses
+chevaux. Salisbury le mit alors en tel désordre qu'il eût pu s'emparer
+du pont de Bouvines.
+
+C'est sans doute à ce moment que les sergents à masse, gardes du corps
+du roi, qui étaient chargés de la défense du pont, promirent à
+Notre-Dame de lui bâtir une belle église si elle daignait leur être
+secourable. Mais Salisbury laisse Ponthieu se défendre contre les
+Brabançons «avec ses pieds et avec ses mains», l'épée des chevaliers
+démontés ne pouvant rien contre les piques. Ponthieu sera enfin délivré
+de ces communiers par ses propres communes. Quant à l'Anglais, il se
+tourne vers le comte de Dreux, qui est toujours aux prises avec
+Boulogne. Il va le prendre en flanc, mais l'évêque de Beauvais voit le
+péril du comte son frère.
+
+Ce prélat, à sa façon, observait les lois de Sainte Église. Comme Guérin
+de Senlis, il ne portait pas l'épée, qui verse le sang: il tenait une
+masse d'armes et son bras était assez fort pour la lever, l'abaisser, la
+relever et l'abaisser encore. Chaque coup tombait comme un boulet,
+broyant un crâne; la masse d'armes agissait comme le canon, un canon qui
+avait un mètre de portée. Le fort évêque cassa ainsi, selon le mot de
+l'Écriture, la tête de beaucoup, entre autres celle de Salisbury, «qu'il
+envoya jeter sur la terre le dessin de son long corps».
+
+Après cette charge de l'évêque et de ses chevaliers, les Anglais,
+affolés, disparurent. A notre gauche, Boulogne seul tenait encore dans
+sa tour vivante, d'où partaient ses sorties furieuses.
+
+La victoire enfin se décida, là où les Français avaient pris
+l'offensive, à l'aile droite.
+
+Saint-Pol et Montmorency, quand ils ont exterminé l'extrême aile gauche
+impériale, se joignent contre Ferrand à Champagne et à Bourgogne.
+Ferrand ne s'était pas reposé, pas une minute! Criblé de coups, blessé,
+assailli par trois adversaires, il se rend «hors de souffle, à force
+d'avoir combattu». Tous les siens furent tués ou pris, hormis ceux qui
+honteusement s'enfuirent.
+
+Ce fut alors, sur tout le champ de bataille, la débandade de l'ennemi.
+
+Guillaume, le chapelain, voit se confondre dans la panique Ardennais,
+Saxons, Allemands, Flamands et Anglais. Au centre demeurent sept cents
+piétons de Brabant, ferme épave de cette infanterie qui avait pénétré
+jusqu'au roi Philippe, reste d'un massacre qui avait duré tout le jour.
+Chargés par Saint-Waléry, ils sont tués jusqu'au dernier.
+
+Le soleil descendait vers l'Océan. Ses derniers rayons éclairèrent un
+spectacle superbe. De tous les ennemis de Philippe, un seul, «les flancs
+découverts par la déroute,» continuait à se battre: c'était Boulogne.
+Les Français, oubliant sa trahison, admiraient le héros désespéré «dont
+la bravoure innée attestait la naissance française». Le bon chapelain
+décrit ce personnage «fantastique», qui se détachait sur ce fond de
+soleil couchant: Boulogne, dont l'épée avait été brisée, tenait un frêne
+dans sa main. Sur son heaume se dressaient deux noirs fanons de baleine.
+
+Le roi envoie contre lui trois mille cavaliers qui le coupent de sa
+retraite vers la tour vivante. Celle-ci est bientôt détruite. L'escorte
+de Boulogne, assaillie de toutes parts, se disperse. Dans le champ
+immense, «bouillonnant de fuyards», le comte ne garde plus auprès de lui
+que cinq fidèles. Une idée folle lui passe par la tête. Il pique vers le
+roi, résolu à mourir en le tuant. Mais Pierre de La Tournelle se glisse
+sous son cheval, qu'il frappe d'un coup de poignard. Boulogne gît sur le
+dos, la cuisse droite sous son cheval mort. Plusieurs se précipitent
+pour le prendre; il se débat. Un valet, du nom de Cornu, lui enlève son
+casque, lui laboure le visage de son couteau, dont il essaye ensuite de
+faire passer la pointe sous les pans du haubert. Mais l'évêque de Senlis
+survient, et Boulogne, qui le reconnaît, se rend à lui. Ce n'est qu'une
+feinte: le prisonnier aperçoit un groupe de cavaliers, commandé par
+Audenarde, qui s'efforce de pénétrer jusqu'à lui. Pour atteindre son
+libérateur, il fait semblant de ne pouvoir se tenir debout; mais ses
+gardiens l'accablent de coups, le forcent à monter sur un roussin et
+l'emmènent, pendant que Gérard la Truie met la main sur Audenarde.
+
+C'était fini, et le soleil pouvait se coucher.
+
+E. LAVISSE, _La bataille de Bouvines_, Paris, typ. G. Née,
+s. d., in-12.
+
+
+III.--LOUIS IX ET L'ÉGLISE.
+
+On a longtemps attribué à Louis IX, sous le nom de Pragmatique, une
+soi-disant ordonnance, datée du mois de mars 1269, qui aurait prohibé
+les collations irrégulières (art. 1), la simonie (art. 3), et interdit
+les tributs onéreux que percevait la cour de Rome sur le clergé du
+royaume (art. 5). Cet acte est faux: il a été fabriqué au XVe siècle,
+par des gens qui n'étaient pas au courant des formules en usage dans la
+chancellerie des Capétiens directs, en vue de donner à la Pragmatique
+Sanction de Charles VII un précédent vénérable. Mais, s'ils ont eu
+raison d'en contester, pour des raisons diplomatiques, l'authenticité,
+certains historiens ont eu tort d'y dénoncer, en outre, des
+invraisemblances historiques. La Pragmatique, disent-ils, est fausse,
+car elle suppose l'existence en 1269 des collations irrégulières et de
+la simonie, tandis que ces abus n'existaient pas encore à cette date;
+elle est fausse, car il y est dit que des diocèses sont misérablement
+appauvris par les levées d'argent faites au profit de la cour de Rome,
+alors que ces collectes étaient inconnues au XIIIe siècle; elle est
+fausse, enfin, car elle suppose chez son auteur «une vigoureuse
+indépendance vis-à-vis du Saint-Siège qui répugne absolument au
+caractère de Louis IX».--Nous savons que le caractère de Louis IX
+n'était nullement celui que des modernes, mal informés, lui ont prêté,
+d'après les hagiographes. Il est très facile de montrer que les autres
+arguments des adversaires de la Pragmatique sont aussi ruinés par les
+faits.
+
+C'est, en effet, au XIIIe siècle que se posa clairement en Occident
+ce redoutable problème des droits du siège apostolique sur les biens des
+églises locales, qui était encore pendant sous Charles VII.--La
+propriété des biens ecclésiastiques, dont les églises locales avaient la
+jouissance, appartenait-elle au pape, à Dieu, à l'Église universelle,
+aux pauvres? La théorie s'était formée à Rome que ces biens faisaient
+partie du patrimoine pontifical, et que le pape avait, par conséquent,
+le droit d'en disposer, d'en imposer les détenteurs. Au synode de
+Londres, en 1256, un collecteur pontifical déclara expressément que
+«toutes les églises sont au pape, _Omnes ecclesiæ sunt domini papæ_».
+Par là se trouvaient lésés à la fois les clercs, menacés de charges
+pécuniaires, et les patrons laïques, les seigneurs, les rois, qui, de
+leur côté, se considéraient, à titre de représentants des anciens
+fondateurs des églises, comme autorisés à profiter de leurs richesses,
+en cas de nécessité, et qui ne pouvaient voir, en tout cas, avec
+plaisir, l'argent des clercs émigrer dans les coffres des Romains.
+Clercs, rois et seigneurs avaient laissé cependant s'introduire, depuis
+le temps d'Innocent III, sans en accepter, il est vrai, le principe
+juridique, la coutume des exactions pontificales: les papes taxèrent
+d'abord les églises, avec le consentement des princes et des prélats,
+pour les besoins de la Terre Sainte, de la Croisade, des Latins de
+Constantinople; ils les taxèrent ensuite pour les besoins de leur lutte
+contre les Hohenstauffen et de leur politique en général. En France, le
+clergé s'était d'abord prêté docilement à cette extension des droits du
+pape; le cardinal de Palestrina, légat de Grégoire IX, lui avait
+extorqué de grosses sommes; Innocent IV, dès son arrivée à Lyon, avait
+reçu des abbés de Cîteaux et de Cluny, d'Eudes Clément, abbé de
+Saint-Denis, et de l'archevêque de Rouen, des libéralités considérables.
+Le pape était dès lors si persuadé de ses droits de réquisition sur
+l'Église de France qu'en mai 1247 il avait écrit à l'archevêque de
+Narbonne, à l'abbé de Vendôme et sans doute à d'autres prélats, pour
+leur demander, non plus seulement de l'argent, mais des soldats, qui
+l'aidassent à repousser les agressions de l'empereur. Le clergé anglais,
+traité par Innocent IV de la même manière, protestait vivement. Un très
+précieux document, que Mathieu de Paris, en le transcrivant à la fin de
+sa Chronique, a préservé de la destruction, nous apprend ce que le
+gouvernement de Louis IX pensa de ces nouveautés.
+
+[Illustration: Saint Louis, d'après une statuette en bois du musée de
+Cluny.]
+
+Six mois après la publication du manifeste des barons de France contre
+le clergé, le 2 mai 1247, les évêques de Soissons et de Troyes, au nom
+des prélats, l'archidiacre de Tours et le prévôt de la cathédrale de
+Rouen, au nom des chapitres et du clergé inférieur, et le maréchal de
+France Ferri Pasté, au nom du roi, exposèrent à Innocent IV, en présence
+de sa cour, les griefs suivants: le Saint-Siège usurpait la juridiction
+des ordinaires; il inondait le royaume d'Italiens qu'il pourvoyait, au
+détriment des nationaux, de pensions et de bénéfices; ses demandes
+d'argent, les exactions de ses agents ruinaient les églises locales. La
+réponse du pape fut vague: il était prêt à révoquer en temps et lieu les
+abus commis, s'il y avait eu de la part de l'Église de récentes
+usurpations, ce que toutefois il ne croyait pas, mais il ne changerait
+rien aux droits dont il était en possession _vel quasi_. C'était le
+temps où Louis IX s'apprêtait à protéger la personne d'Innocent contre
+les entreprises de Frédéric II: on a conjecturé (car les archives du
+XIIIe siècle sont si mutilées que la chronologie des événements les
+plus importants est incertaine), on a conjecturé qu'il profita de cette
+circonstance, où le pape était son obligé, pour lui adresser des
+représentations sévères. Mécontent de la réponse faite à Ferri Pasté,
+il envoya d'autres personnes, dont les noms sont inconnus, qui,
+probablement au mois de juin, réitérèrent en ces termes les plaintes du
+mois de mai: «Le roi notre maître, déclarèrent ces officiers, a
+longtemps supporté, à grand'peine, le tort qu'on fait à l'Église de
+France, et par conséquent à lui-même, à son royaume. De peur que son
+exemple ne poussât les autres souverains à prendre contre l'Église
+romaine une attitude hostile, il s'est tu, en prince chrétien et
+dévoué...; mais, voyant aujourd'hui que sa patience reste sans effet,
+que chaque jour amène de nouveaux griefs, après en avoir longtemps
+délibéré, il nous a envoyés vous exposer ses droits et vous faire part
+de ses avis.» Récemment, les barons, «au colloque de Pontoise», ont
+reproché au roi de laisser détruire son royaume; «leur émotion a gagné
+toute la France, où le dévouement traditionnel à l'Église romaine est
+prêt de s'éteindre, et de faire place à la haine. Que se passera-t-il
+dans les autres pays, si le Saint-Siège perd l'affection de ce peuple,
+naguère fidèle entre tous? Déjà les laïques n'obéissent à l'Église que
+par crainte du pouvoir royal. Quant aux clercs, Dieu sait, et chacun
+sait, de quel cœur ils portent le joug qu'on leur impose. Cet état si
+grave tient à ce que le pape donne au monde le spectacle de choses
+nouvelles, extraordinaires.»--Ces choses, l'homme du roi les énumère
+dans un discours nourri de faits précis, semé de maximes générales et
+d'apophtegmes historiques: «Il est inouï de voir le Saint-Siège, chaque
+fois qu'il se trouve dans le besoin, imposer à l'Église de France des
+subsides, des contributions prises sur le temporel, quand le temporel
+des églises, même si l'on s'en rapporte au droit canon, ne relève que du
+roi, ne peut être imposé que par lui. Il est inouï d'entendre par le
+monde cette parole: «Donnez-moi tant, ou je vous excommunie....»
+L'Église [de Rome], qui n'a plus le souvenir de sa simplicité primitive,
+est étouffée par ses richesses, qui ont produit dans son sein l'avarice,
+avec toutes ses conséquences. Ces exactions se commettent aux frais de
+l'ordre sacerdotal, qui toujours, même chez les Égyptiens et les anciens
+Gaulois, a été exempt de toutes prestations. Ce système a été pour la
+première fois mis en pratique par le cardinal-évêque de Préneste, qui,
+lors de sa légation en France, a imposé des procurations pécuniaires à
+toutes les églises du royaume; il faisait venir un à un les
+ecclésiastiques, et, après leur avoir arraché la promesse d'être
+discrets, il disait: «Je vous ordonne de payer telle somme à l'ordre du
+pape, dans tel délai, à tel endroit, et sachez que faute de cela, vous
+serez excommunié». Le roi, qui en fut informé, le manda et lui fit
+promettre de renoncer à ces procédés.... Mais, depuis qu'Innocent est
+venu habiter Lyon, les abus ont recommencé[69].... Alors que tous les
+membres du clergé français rivalisaient de zèle, comme c'était leur
+devoir, le pape a envoyé en France un nonce qui s'est mis à imiter en
+tout le cardinal de Préneste. Le roi s'est opposé à ces nouvelles
+exactions, puis il a engagé son clergé à se soumettre, par pure
+générosité, au subside pour l'Empire d'Orient et au dixième de Terre
+Sainte. Depuis lors les envoyés pontificaux sont revenus; le pape a
+écrit au clergé de lui envoyer des troupes [pour l'aider contre
+l'Empereur][70].... En ce moment même, les frères Mineurs font, pour
+leur compte, une nouvelle collecte: en Bourgogne, ils ont été jusqu'à
+convoquer les chapitres des cathédrales et les évêques eux-mêmes, et à
+leur enjoindre de verser, dans la quinzaine de Pâques, le septième de
+tous leurs revenus ecclésiastiques...; ailleurs, c'est le cinquième
+qu'on exige.... Le roi ne peut tolérer que l'on dépouille ainsi les
+églises de son royaume, fondées par ses ancêtres...; il entend, en
+effet, se réserver, _pro sua et regni sui necessitate_, leurs trésors,
+dont il est libre d'user comme de ses propres biens[71].»--Voilà pour
+les exactions de Rome. Le mémoire insiste ensuite, avec autant de
+véhémence, sur l'avidité personnelle des envoyés pontificaux qui
+parcourent le royaume, et sur les collations de bénéfices que le
+Saint-Siège se permet: «Les églises sont appauvries par une foule de
+provisions et de pensions.... Que le Saint-Siège use de modération! Que
+la première de toutes les églises n'abuse pas de sa suprématie pour
+dépouiller les autres! Innocent III, Honorius III, Grégoire IX ont
+distribué autour d'eux beaucoup de prébendes françaises, mais les
+prédécesseurs d'Innocent IV n'ont pas conféré tous ensemble autant de
+bénéfices que lui seul pendant les années encore peu nombreuses de son
+pontificat. Si le prochain pape suivait la même progression, le clergé
+de France n'aurait plus d'autre ressource que de le fuir ou de le mettre
+en fuite. Les choses en sont déjà venues à un tel point que les évêques
+ne peuvent plus pourvoir leurs clercs lettrés, ni les personnes
+honorables de leurs diocèses, et en cela on porte préjudice au roi,
+comme à tous les nobles du royaume, dont les fils et les amis étaient
+jusqu'à présent pourvus dans les églises, auxquelles ils apportaient en
+retour des avantages spirituels et temporels. Aujourd'hui on préfère des
+étrangers, des inconnus, qui ne résident même pas, aux gens du pays. Et
+c'est au nom de ces étrangers que les biens des églises sont emportés
+hors du royaume, sans qu'on songe à la volonté des fondateurs, d'où ne
+résultent pour l'Église romaine que la haine et le scandale.»
+
+[Illustration: Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe
+siècle, d'après sa pierre tombale. (H. Bordier, _Philippe de Remi, sire
+de Beaumanoir_, Paris, 1869, in-8º.)]
+
+Le Mémoire du mois de juin 1247 (dont l'authenticité n'est pas douteuse)
+démontre amplement que les abus condamnés par la fausse Pragmatique
+florissaient déjà au XIIIe siècle. Toutefois la différence est grande
+entre la Pragmatique et le Mémoire: celui-ci, quoiqu'il soit rédigé avec
+fermeté, n'est après tout qu'une requête; il se termine par des
+protestations d'attachement et de condoléance: «Le roi compatit fort aux
+embarras du pape; mais, quelle que soit son affection, il doit
+travailler de tout son pouvoir à conserver intacts le bon état, les
+libertés et les coutumes du royaume que Dieu lui a confié»; la
+Pragmatique, au contraire, se présente comme une ordonnance royale pour
+la réformation de l'Église, faite sans l'approbation de l'Église. Le
+Mémoire demande l'atténuation, plutôt que la suppression, des maux qu'il
+dénonce; la Pragmatique proclame des principes de droit public. Enfin,
+si Louis IX avait osé prendre des mesures aussi radicales que celles de
+la Pragmatique, elles auraient eu, sans doute, quelque efficacité; pour
+le Mémoire, «il produisit, dit Mathieu de Paris, une vive impression,
+mais l'émotion qu'il causa est restée, jusqu'à présent, sans résultat».
+
+«Nous ne savons pas, dit le dernier historien d'Innocent IV, si les
+levées de subsides pour l'Église romaine ont été continuées en France
+après 1247. Quant aux provisions, le pape, après les avoir pratiquées
+avec quelque excès jusqu'en 1247, en diminua le nombre pendant un
+certain temps, mais, à la fin du pontificat, les nominations de clercs
+étrangers, dont s'était plaint saint Louis, reparurent avec une nouvelle
+persistance[72].» Sous les successeurs d'Innocent, la France et l'Europe
+furent sillonnées, plus que jamais, par les «marchands» et les
+banquiers du pape, chargés de recueillir, pour le compte de Rome,
+l'argent des centièmes et des dixièmes. Et les plaintes du clergé
+s'élevèrent, plus hautes d'année en année. Au mois d'août 1262, un
+synode de prélats français refusa d'accorder à Urbain IV le subside que
+son mandataire les priait de consentir: «l'Église des Gaules gémissait
+depuis trop longtemps sous des charges trop pesantes; elle avait versé
+des sommes énormes pour la croisade, pour le Saint-Siège; elle ne
+pensait pas que des sacrifices nouveaux fussent suffisamment motivés».
+Urbain IV passa outre, et en même temps qu'il pressait la levée du
+centième pour la Terre Sainte, il imposa, l'année suivante, des décimes
+pour la croisade de Sicile, pour la croisade pontificale contre Manfred.
+«On payait alors, dit un chroniqueur limousin, la décime pour Charles
+d'Anjou et le centième pour la Terre Sainte. L'archevêque de Tyr était
+chargé de la levée du centième; Simon, cardinal de Sainte-Cécile, était
+le collecteur général de la décime. Bien que ce cardinal fût français de
+naissance et eût été chancelier du roi de France, quand il était
+trésorier de l'église de Tours, il connaissait parfaitement les usages
+de Rome pour ronger et dévorer les bourses, _bene didicerat morem
+Romanorum ad bursarum corrosionem_. Je ne saurais dire toutes les
+exactions et les violences qui furent commises à l'occasion de cette
+décime et dans l'intérêt des collecteurs.» En 1265, c'est Clément IV qui
+demande de nouveau aux clercs de France des subsides, en invoquant les
+nécessités de l'Église et le péril de son champion en Italie, Charles
+d'Anjou. Les décimes d'Urbain IV n'avaient pas suffi, et, quoique le
+produit du centième pour la Terre Sainte eût été détourné de sa
+destination, appliqué aux frais des guerres ultramontaines, il fallait
+de l'argent encore. Cette fois l'assemblée de la province de Reims
+protesta par un manifeste, où, se disant accablée par les tributs
+précédemment imposés, elle parlait de sa «servitude», et rappelait que
+le schisme de l'Église grecque avait eu pour cause l'avarice et
+l'avidité des Romains: «plutôt que d'obtempérer aux ordres du pape, elle
+se déclarait prête à braver l'excommunication, car, elle en était
+persuadée, la rapacité de la Curie ne cesserait que le jour où
+cesseraient l'obéissance et le dévouement du clergé....»
+
+[Illustration: Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'après sa pierre
+tombale.]
+
+Si Louis IX l'avait voulu, il aurait certainement empêché Urbain IV et
+Clément IV, papes français, dévoués à sa personne, de continuer, à
+l'égard de l'Église gallicane, les procédés d'Innocent. Mais il ne le
+voulut pas. La levée de la décime d'Urbain IV se fit, au contraire, avec
+son assentiment, et grâce à son appui, _per compulsionem regis_. Comment
+expliquer cette complaisance, après ce qui s'était dit à Lyon en 1247?
+On le voit très clairement. En 1247 le roi avait blâmé d'autant plus
+sévèrement les exactions pontificales qu'elles étaient alors destinées à
+alimenter contre l'Empereur une guerre qu'il n'approuvait pas et
+qu'elles faisaient le plus grand tort aux perceptions pour la croisade.
+Urbain IV et Clément IV ont prodigué au roi les subsides qu'il sollicita
+d'eux en vue de l'expédition d'outre-mer, et leurs exactions étaient
+destinées à soutenir une entreprise,--celle de Charles d'Anjou, son
+frère,--qu'il n'avait pas encouragée, sans doute, mais qu'il ne lui
+appartenait pas d'entraver. D'ailleurs, même en 1247, il n'avait pas
+contesté formellement le droit pontifical d'imposer. Comme tous les
+princes de son temps, il le reconnut tacitement, à condition d'en
+surveiller l'exercice, et, parfois, d'en profiter. C'est plus tard que
+la redoutable question de la propriété des biens d'Église fut, pour la
+première fois, discutée et tranchée en principe: elle est au fond du
+premier Différend entre Philippe et Boniface.
+
+CH.-V. LANGLOIS, Extrait d'un ouvrage en
+préparation (1895).
+
+
+IV.--LOUIS IX ET LES VILLES.
+
+LES PASTOUREAUX.
+
+Au XIIIe siècle, les «Communes» en décadence n'étaient plus assez
+turbulentes, assez puissantes, pour que la couronne eût à les craindre.
+Elles n'ont jamais causé d'embarras au gouvernement de Louis IX. C'est
+sous le règne de Louis IX, au contraire, que le pouvoir royal commença
+d'intervenir avec succès dans les affaires des communes. Vers 1256, une
+ordonnance royale imposa à toutes les villes de Normandie une
+constitution très analogue aux Établissements de Rouen: le maire serait
+choisi chaque année par le roi, sur une liste de trois candidats dressée
+par le maire sortant de charge et les prud'hommes du lieu; les communes
+furent, en outre, obligées à soumettre, chaque année, en novembre, leurs
+comptes à des commissaires du roi; elles furent invitées à ne passer
+aucun contrat, à ne consentir aucun don--sauf les «pots de vin»--sans
+l'autorisation royale. Une autre ordonnance, sans doute un peu
+postérieure, disposant pour toute la France, généralisa le régime
+nouveau de tutelle administrative et financière et d'uniformité: «Tous
+les maires de France» seront faits, chaque année, le même jour, le
+lendemain de la Saint-Simon et Saint-Jude; à l'octave de la
+Saint-Martin, l'ancien maire et quatre prud'hommes de la ville (dont
+quelques-uns choisis parmi ceux qui auront eu le maniement des deniers
+communaux), viendront à Paris «pour rendre compte à nos gens de leurs
+recettes et de leurs dépenses». On a conservé quelques-uns des comptes
+présentés aux gens du roi en exécution de ces règlements. Le rédacteur
+de l'Ordonnance se proposait certainement de prévenir les malversations,
+les dépenses somptuaires, les désordres qui avaient contribué à amener
+la ruine des villes libres, alors surchargées pour la plupart de dettes
+excessivement lourdes. Mais se rendait-il compte que les exigences des
+rois étaient aussi pour quelque chose dans la triste situation des
+finances communales? Blanche de Castille avait souvent employé les
+milices des communes; Louis IX s'en servit aussi; les communes avaient
+pris l'habitude de prêter au roi, pour ses besoins, de l'argent que le
+gouvernement royal avait pris, de son côté, l'habitude de ne pas rendre.
+«Quand le roi alla outre-mer, disait le magistrat de la ville de Noyon,
+le 7 avril 1260, nous lui donnâmes 1500 livres, et, quand il fut
+outre-mer, la reine nous ayant fait entendre que le roi avait besoin de
+deniers, nous lui donnâmes 500 livres. Quand le roi revint d'outre-mer,
+nous lui prêtâmes 600 livres, mais nous n'en recouvrâmes que 100 et nous
+lui fîmes abandon du reste. Quand le roi fit sa paix avec le roi
+d'Angleterre, nous lui en donnâmes 1200. Et, chaque année, nous devons
+au roi 200 livres tournois pour cause de la commune que nous tenons de
+lui, et nos présents aux allants et venants nous coûtent bien, bon an
+mal an, 100 livres ou plus. Et quand le comte d'Anjou, frère du roi, fut
+en Hainaut, on nous fit savoir qu'il avait besoin de vin; nous lui en
+envoyâmes dix tonneaux, qui nous coûtèrent 100 livres, avec le
+transport. Après, il nous fit savoir qu'il avait besoin de sergents pour
+garder son fief; nous lui en envoyâmes cinq cents qui nous coûtèrent au
+moins 500 livres. Quand ledit comte fut à Saint-Quentin, il manda la
+commune de Noyon, et elle y alla pour garder son corps, ce qui nous
+coûta bien 600 livres, et la ville de Noyon fit tout cela pour le comte
+en l'honneur du roi. Après, au départ de l'armée, on nous fit savoir que
+le comte avait besoin d'argent et qu'il aurait vilenie si nous ne lui
+aidions; nous lui prêtâmes 1200 livres, dont nous lui abandonnâmes 300
+pour avoir le reçu scellé des 900 autres.»--Ainsi, l'exploitation des
+villes, si fidèles, si soumises, par le roi ou en son nom était une des
+causes du déficit qui légitima leur mise en tutelle. Et les villes ne
+protestèrent pas: les doléances de Noyon sont bien timides; on n'en
+connaît pas de plus hardies.
+
+Au-dessous des prudentes aristocraties qui gouvernaient les communes, et
+dans les campagnes, il y avait une immense plèbe obscure, souffrante et
+barbare, qui ne comptait pas. Une seule fois, au temps de Louis IX, elle
+émerge en pleine lumière historique, bouleversée par un orage, dans un
+éclair.--A la nouvelle des malheurs du roi et des croisés en Égypte,
+vers Pâques 1251, un grand courant de compassion agita les populations
+mystiques, violentes, du nord de la France. Des bandes de misérables,
+hommes, femmes et enfants, errèrent de village en village: elles
+allaient délivrer le roi, conquérir Jérusalem. Bientôt, elles se
+formèrent en horde. Un chef surgit. Qui était-ce? D'où venait-il? les
+contemporains ne l'ont pas su; ils disent que c'était un vieillard, de
+soixante ans ou environ, pâle, maigre, avec une longue barbe, qui
+parlait d'une manière entraînante en français, en tiois et en latin; on
+l'appelait le «maître de Hongrie»; il passait pour tenir, dans son poing
+constamment fermé, la charte de la Sainte Vierge qui lui avait confié sa
+mission. De Brabant, de Hainaut, de Flandre, de Picardie, une cohue de
+«pastoureaux» roula en quelques semaines jusqu'à Paris, grossie en
+chemin de vagabonds, de voleurs et de filles. Le peuple de France, s'il
+faut en croire le franciscain Salimbene, était animé contre l'Église
+officielle qui, après avoir recommandé l'expédition d'Égypte,
+abandonnait les croisés à leur sort, des sentiments les plus hostiles:
+«Les Français, dit Salimbene, blasphémaient en ce temps-là; quand les
+frères prêcheurs et les frères mineurs demandaient l'aumône, les gens
+grinçaient des dents et, à leur vue, donnaient à d'autres pauvres, en
+disant: «Prends cela, au nom de Mahomet, plus puissant que le Christ».
+Toujours est-il que les Pastoureaux, qui pourchassaient les clercs,
+furent d'abord bien accueillis. Ceux d'Amiens, les tenant pour de
+«saintes gens», les avaient ravitaillés. Dans Paris, ils étaient
+soixante mille, avec armes et bannières. «Leur chef, écrivait à ses
+frères d'Oxford le _custos_ des franciscains de Paris, viole la dignité
+ecclésiastique; il maudit les sacrements; il bénit le peuple, il prêche,
+il distribue des croix, il a inventé un nouveau baptême, il fait de faux
+miracles, il tue les gens d'église. Lors de son arrivée à Paris, telle a
+été l'émotion populaire contre les clercs que, en peu de jours, on en a
+tué, jeté à l'eau, blessé un grand nombre; un curé qui disait sa messe a
+été dépouillé de sa chasuble, on l'a couronné de roses, par
+dérision....» Il paraît que le maître de Hongrie, reçu par la reine
+Blanche soit à Maubuisson, soit dans une autre des résidences royales
+des environs, l'avait si bien «enchantée que la reine et son conseil
+tenaient pour bon tout ce qu'il faisait». On dit qu'il monta dans la
+chaire de l'église Saint-Eustache et prêcha en costume d'évêque, mitre
+en tête. En quittant Paris, les Pastoureaux, enivrés de leur popularité
+et de leur force, se divisèrent en plusieurs corps. Les uns allèrent à
+Rouen; ils pénétrèrent de force dans la cathédrale et dans la maison
+archiépiscopale dont ils expulsèrent les clercs. D'autres, sous la
+conduite du Maître, firent leur entrée triomphale à Orléans, le 11 juin;
+là, le Maître prêcha encore; il y eut une bagarre où furent assommés des
+clercs de l'Université; comme à Paris, comme à Rouen, comme à Amiens,
+les bourgeois qui avaient ouvert les portes de leur ville, malgré les
+représentations de l'évêque, ne s'opposèrent point aux excès. A Tours,
+les franciscains et les dominicains eurent beaucoup à souffrir de la
+fureur des Pastoureaux, qui les traînèrent dans les rues, à moitié nus,
+pillèrent leurs églises et coupèrent, dit-on, le nez d'une statue de la
+Vierge.--C'est alors, mais alors seulement, que l'on réussit à persuader
+la reine de mettre la fin à de tels actes. Les clercs racontaient des
+choses terribles sur le compte du Maître de Hongrie: c'était un moine
+apostat, un nécromancien, instruit aux écoles de Tolède, qui avait
+promis au sultan d'Égypte de lui livrer des chrétiens, les pauvres
+diables qu'il entraînait à sa suite; il avait établi la polygamie dans
+son camp. D'un si dangereux personnage, il fallait se débarrasser.
+C'était facile: les Pastoureaux se dispersaient de plus en plus; il y en
+avait maintenant en Normandie, en Anjou, en Bretagne, en Berry....--Du
+jour où la protection tacite de Blanche ne les couvrit plus, les
+Pastoureaux furent perdus; cette force aveugle ne pouvait rien contre la
+force organisée. D'ailleurs, ils se condamnaient eux-mêmes. A Bourges,
+tous les clercs s'étant retirés avant leur arrivée, ils s'attaquèrent
+aux Juifs, et même aux bourgeois qui, d'abord, les avaient bien traités.
+On leur courut sus, et le Maître de Hongrie périt dans un combat, près
+de Villeneuve-sur-Cher. Ce qui restait de sa horde fut aussitôt traqué
+avec ardeur; les malheureux s'enfuirent dans toutes les directions et on
+en pendit jusqu'à Aigues-Mortes, jusqu'à Marseille, jusqu'à Bordeaux,
+jusqu'en Angleterre. «On dit, écrit le _custos_ des franciscains de
+Paris, qu'ils avaient l'intention: 1º de détruire le clergé, 2º de
+supprimer les moines, 3º de s'attaquer aux chevaliers et aux nobles,
+afin que cette terre, ainsi privée de tous ses défenseurs, fut mieux
+préparée aux erreurs et aux invasions des païens. C'est vraisemblable,
+d'autant plus qu'une multitude de chevaliers inconnus, vêtus de blanc,
+est apparue en Allemagne....» Mathieu de Paris rapporte que, dans les
+bagages des Pastoureaux qui furent pris et exécutés en Gascogne, on
+trouva des poisons en poudre et des lettres du sultan. La mémoire des
+Pastoureaux fut écrasée sous le poids de ces légendes, vite acceptées
+par la crédulité publique.--Comme tous les mouvements du même genre,
+assez fréquents au moyen âge, cette jacquerie anti-cléricale fut
+absolument stérile.
+
+LE MÊME, _Ibidem_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+L'ANGLETERRE.
+
+ PROGRAMME.--_Guillaume le Conquérant. Henri II. La Grande Charte.
+ Le Parlement._
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ Quelques =histoires générales de l'Angleterre= méritent d'être
+ recommandées d'abord: la classique _Geschichte von England_ de
+ Lappenberg et Pauli demeure, quoique ancienne, utile. Le livre de
+ J. R. Green (_A short history of the English people_), qui a été
+ traduit en français (_Histoire du peuple anglais_, Paris, 1888, 2
+ vol. in-8º) est très estimé; il faut se servir de l'édition
+ illustrée qui en a été publiée par les soins de Mrs. Green, à
+ Londres, de 1892 à 1894.--Voir aussi: H. D. Traill, _Social
+ England. A record of the progress of the people_, t. Ier,
+ London, 1893, in-8º; cet ouvrage est un résumé sommaire de
+ l'histoire de la civilisation en Angleterre jusqu'à la fin du
+ XIIIe siècle; rédigé par plusieurs écrivains, dont quelques-uns
+ seulement sont des spécialistes, il est très inégal.
+
+ La =conquête de l'Angleterre par les Normands= a été maintes fois
+ racontée. On ne lit plus l'_Histoire de la conquête_ d'Aug.
+ Thierry, tout à fait démodée. C'est aujourd'hui le livre de E. A.
+ Freeman qui fait autorité, bien qu'il ait des défauts: _History of
+ the norman conquest of England_, London, 1870-1876, 6 vol.
+ in-8º.--Cf. W. de Gray Birch, _Domesday book, a popular account_,
+ London, 1887, in-16; le même, _Domesday studies, being the papers
+ read at the meetings of the Domesday Commemoration_, London,
+ 1888-1894, 2 vol. in-8º;--J. H. Round, _Feudal England, historical
+ essays on the eleventh and twelfth centuries_, London, 1895, in-8º.
+
+ Pour l'=histoire générale de l'Angleterre sous les rois normands et
+ sous les Plantagenets=: E. A. Freeman, _The reign of William Rufus_,
+ Oxford, 1882, 2 vol. in-8º;--miss K. Norgate, _England under the
+ angevin kings_, London, 1887, 2 vol. in-8º;--Hubert Hall, _Court
+ life under the Plantagenets_, London, 1890, in-8º.--Sur le règne
+ d'Étienne: J. H. Round, _Geoffrey de Mandeville_, London, 1892,
+ in-8º.--Sur le règne de Henri III: Ch. Bémont, _Simon de Montfort,
+ comte de Leicester_, Paris, 1884, in-8º.
+
+ =L'histoire des institutions= se trouve dans les grandes histoires
+ générales de la constitution anglaise de MM. R. Gneist (_Englische
+ Verfassungsgeschichte_, Berlin, 1882, in-8º) et W. Stubbs (_The
+ constitutional history of England_, Oxford, 1883-1887, 3 vol.
+ in-8º). En français: E. Glasson, _Histoire du droit et des
+ institutions de l'Angleterre_, Paris, 1882-1883, 6 vol.
+ in-8º.--Voir aussi: _Essays introductory to the study of English
+ constitutional history_, by resident members of the University of
+ Oxford, London, 1887, in-8º;--J. Jacobs, _The Jews of angevin
+ England_, London, 1893, in-8º.
+
+ M. Ch.-V. Langlois a réuni des renseignements sur ce que l'on
+ savait et sur ce que l'on pensait, au moyen âge, en France, des
+ Anglais: _Les Anglais du moyen âge, d'après les sources
+ françaises_, dans la _Revue historique_, LII (1893).
+
+ On trouvera des biographies très soignées des principaux
+ personnages de l'histoire d'Angleterre pendant cette période dans
+ le _Dictionary of national biography_ de MM. Leslie Stephen et
+ Sidney Lee, en cours de publication.
+
+ Nous avons donné (Bibliographie du ch. X) la liste des monographies
+ les plus importantes sur l'histoire sociale de l'Angleterre au
+ moyen âge.
+
+
+
+
+I.--LA MORT DE HENRI II PLANTAGENET.
+
+
+M. Paul Meyer a récemment découvert, dans la bibliothèque de sir Thomas
+Phillipps, à Cheltenham (Angleterre), un poème en plus de 19 000 vers
+dont personne n'avait parlé et que probablement personne n'avait jamais
+lu depuis le moyen âge, bien que la littérature française ne possède
+pas, jusqu'à Froissart, une seule œuvre en vers ou en prose qui
+combine au même degré l'intérêt historique et la valeur littéraire. Il a
+pour sujet l'histoire très détaillée de Guillaume le Maréchal, comte de
+Pembroke, régent d'Angleterre pendant les premières années du règne de
+Henri III, mort en 1219, qui occupa sous quatre règnes les plus hauts
+emplois dans le gouvernement de son pays. L'auteur, peut-être un héraut
+d'origine normande, a gardé l'anonyme, mais nous savons qu'il a composé
+son ouvrage d'après des sources très sûres, qu'il était contemporain des
+événements qu'il a racontés, et qu'il avait de la bonne foi et du bon
+sens. On jugera de son talent narratif par le petit chef-d'œuvre que
+M. P. Meyer a publié d'abord dans la _Romania_[73]. «C'est, dit
+l'éditeur, le récit des derniers moments de Henri II, de la scène du
+pillage qui eut lieu après sa mort, de ses funérailles, enfin des
+premiers actes de Richard roi. Toutes les parties de ce récit portent le
+cachet de la vérité; on sent qu'on est en présence de témoignages de
+première main. D'ailleurs, le contrôle, là où il est possible, est
+constamment favorable au poème.
+
+La mort de Henri II a été accompagnée des souffrances physiques et des
+douleurs morales les plus poignantes. Épuisé par une maladie cruelle,
+humilié dans son honneur de souverain, il lui était réservé d'apprendre
+dans les derniers jours de sa vie qu'il était trahi par celui qu'il
+aimait le mieux au monde, par Jean, le plus jeune de ses fils. Cette fin
+si triste a vivement frappé les contemporains: elle a été racontée par
+plusieurs historiens; elle a même donné lieu à une légende qu'on peut
+lire parmi les frivoles récits du Ménestrel de Reims. Le compte rendu le
+plus détaillé et jusqu'ici le plus exact que nous en ayons est celui que
+Giraut de Barri a inséré dans son traité de l'instruction des princes.
+Dans l'ensemble, Giraut est d'accord avec le poème, mais chacun offre
+certains traits particuliers, et ces traits sont surtout nombreux dans
+le poème, dont la narration est de beaucoup la plus circonstanciée que
+nous ayons de cet événement. Ainsi nous voyons bien dans Giraut que le
+roi, jetant les yeux sur la liste des barons qui s'étaient ligués contre
+lui avec son fils Richard, fut consterné d'y voir le nom de Jean, son
+fils bien-aimé, mais le récit du poème est bien autrement précis et
+émouvant. Nous y voyons Henri, après avoir conclu un traité humiliant
+avec Philippe Auguste, faire demander à celui-ci la liste de ceux qui
+s'étaient engagés (_empris_) contre lui avec le roi de France. Le
+messager, un certain Rogier Malchael, revient, et aux questions que lui
+fait le roi déjà gravement malade, il répond: «Sire, puisse Jésus-Christ
+me venir en aide! le premier qui est ici écrit, c'est le comte Jean
+votre fils!»
+
+ Et cil en suspirant li dist:
+ «Sire, si m'ait Jhesu Crit,
+ Li premiers qui est ci escriz,
+ C'est li quens Johan vostre fiz.»
+
+C'est dans le texte qu'il faut lire la suite. Il y a dans notre ancienne
+littérature peu de pages aussi émouvantes que celle où est contée la
+douleur sans espoir du malheureux roi qui n'en veut plus entendre
+davantage, dont la tête se perd, qui marmotte des paroles
+inintelligibles (_il parlait, mais nul ne savait--Prou entendre ce qu'il
+disait_); qui meurt enfin d'une hémorragie. Il souffrait d'une maladie
+nerveuse, probablement d'un rhumatisme articulaire; et l'on sait quel
+degré d'intensité peut atteindre la souffrance morale chez les
+malheureux dont le système nerveux est attaqué.
+
+ Quant li reis Henris entendi
+ Que la riens ou plus atendi
+ A bien faire e qu'il plus amot
+ Le traïsseit, puis ne dist mot
+ Fors tant: «Asez en avez dit.»
+ Lors s'entorna devers son lit:
+ Li cors li frit, li sans li trouble
+ Si k'il out la color si troble
+ Qu'el fu neire e persie e pale,
+ Por sa dolor qui si fut male
+ Perdi sa memorie trestote,
+ Si qu'il n'oï ne re vit gote.
+ En tel peine et en tel dolor
+ Fu travalliez tresque al terz jor.
+ Il parlout, mais nuls ne saveit
+ Prou entendre k[e] il diseit.
+ Li sanz li figa sur le cuer,
+ Si l'estut venir a tel fuer
+ Que la mort, sans plus e sanz mains,
+ Li creva le cuer a ses mains.
+ Molt le tient a cruel escole,
+ E uns brandons de sanc li vole
+ Fegié de[l] nés e de la boche.
+ Morir estuet kui mort atoche
+ Si cruelment com el fist lui.
+ A grant perte e a grant annui
+ Torna o toz [cels] qui l'amerent
+ E a toz cels qui o lui erent.
+ Si vos direi a poi de some
+ K'onques n'avint a si halt home
+ Ce qui avint a son morir,
+ Kar l'om ne l'out de quei couvrir,
+ Ainz remest si povre e estrange
+ K'il n'out sor lui linge ne lange.
+
+La mort du roi fut le signal d'une scène de pillage repoussante. C'était
+presque l'usage, lorsque le défunt avait une valetaille considérable. Le
+Maréchal intervient, sans succès, auprès du sénéchal Étienne de Marzai,
+afin d'obtenir que quelque aumône soit faite aux pauvres accourus dans
+l'espoir de participer aux distributions qu'il était de coutume de faire
+à la mort d'un grand personnage. Il y a là tout un ensemble de menus
+faits très caractéristiques, que nous ne connaissions pas par le détail,
+mais qu'on pouvait cependant soupçonner en gros. Ces deux lignes de
+Gervais de Cantorbéry donnaient à penser: «Rex Henricus... male interiit
+.ij. nonas Julii (6 juillet 1189) apud Chinon, et apud Fontem Ebraudi
+miserabiliter sepultus est, ut præ pudore regis cetera taceam.»
+
+[Illustration: Sceau de Henri Plantagenet.]
+
+La scène qui vient ensuite, et où le poète nous fait assister à
+l'avènement de Richard Ier, est plus riche encore en faits nouveaux.
+C'est en outre un tableau achevé. Il faut, pour se rendre compte de la
+scène, savoir qu'à la retraite du Mans Guillaume le Maréchal, placé à
+l'arrière-garde de l'armée du roi Henri, s'était trouvé face à face avec
+Richard, et allait le frapper de sa lance, lorsque celui-ci s'était
+écrié: «Par les jambes Dieu! Maréchal, ne me tuez pas! je n'ai pas mon
+haubert[74]!» et le Maréchal avait répondu: «Non! je ne vous tuerai pas,
+que le diable vous tue!» et il s'était contenté de le mettre à pied en
+lui tuant son cheval. Or, présentement c'était Richard qui était roi. Il
+arrivait à Fontevrault, ayant appris la mort de son père. «Mais,» dit le
+poète, toujours habile à insinuer ce qu'il ne veut pas dire, «je n'ai
+pas enquis ni su s'il en fut affligé ou content.» Cependant les barons
+qui avaient été fidèles à Henri, qui par conséquent avaient combattu
+contre Richard, se tenaient à l'entour de la bière. «Ce comte[75]»,
+disaient les uns, «nous voudra mal, parce que nous nous sommes tenus
+avec son père.--Qu'il fasse comme il voudra!» disaient les autres; «ce
+n'est pas à cause de lui que Dieu nous abandonnera! Il n'est pas le
+maître du monde, et s'il nous faut changer de seigneur, Dieu nous
+guidera. Mais c'est pour le Maréchal que nous sommes inquiets, car il
+lui a tué son cheval. Toutefois le Maréchal peut bien savoir que tout ce
+que nous possédons, chevaux, armes, deniers, est à son
+service.--Seigneurs,» répond le Maréchal, «il est vrai que je lui ai tué
+son cheval, mais je ne m'en repens pas. Grand merci de vos offres, mais
+j'aurais peine à accepter ce que je ne saurais rendre. Dieu m'a accordé
+tant de bienfaits depuis que je suis chevalier, qu'il m'en accordera
+encore, j'en ai la confiance.»
+
+Et tandis qu'ils parlaient ainsi, ils virent venir le comte de Poitiers,
+«et je vous dis--c'est le poète qui parle--qu'en sa démarche il n'y
+avait apparence de joie ni d'affliction, et personne ne nous saurait
+dire s'il y eut en lui joie ou tristesse, déconfort, courroux ou
+liesse». Il s'arrêta devant le corps et demeura un temps silencieux,
+puis il appela le Maréchal et Maurice de Craon. La conversation qui eut
+lieu entre Richard et le Maréchal a dû être contée plus d'une fois par
+ce dernier à ses amis, notamment à Jean d'Erlée, de qui le poète l'a
+probablement recueillie. Elle est à l'honneur de l'un et de l'autre.
+Guillaume s'y montre loyal et ferme: il a tué le cheval, il aurait pu
+tuer Richard s'il l'avait voulu. Richard de son côté oublie le passé:
+fidèle à sa politique, bien connue d'ailleurs, qui consistait à se
+rattacher les amis de son père, il confie au Maréchal une mission
+importante, et peu après lui donne en mariage la comtesse de Striguil.
+
+[Illustration: Les tombeaux des Plantagenets, à Fontevrault.]
+
+ Dist li quens: «Mar., beal sire,
+ L'autrier me volsistes ocire,
+ E mort m'eüssez sans dolance
+ Se ge n'eüsse vostre lance
+ A mon braz ariere tornée,
+ S'i eüst malveise jornée.»
+ Il respondit al conte: «Sire,
+ Einz n'oi talent de vos ocire
+ N'onques a ceo ne mis esfors,
+ Quer ge sui unquor assez forz
+ A conduire une lance arme[z]
+ Enteis que g'ere desarme[z];
+ E altresi, se ge volsisse,
+ Tot dreit en vostre cors ferisse
+ Com ge fis en cel de[l] cheval.
+ Se ge l'ocis nel tieng a mal,
+ N'encor ne m'en repent ge point.»
+ Issi respondi point a point.
+ E li quens respondi a dreit
+ «Mar., pardoné vos seit,
+
+ Ja envers vos n'en avrai ire.
+ --La vostre merci, beal doz sire,»
+ Dist sei li Mar. adonkes,
+ «Quer vostre mort ne voil ge unkes.»
+ Si respondi li Mar.,
+ Qui unques ne volt estre fals.
+ Li quens dist: «Ge voil de ma part
+ Ke vos e Gilebert Pipart
+ Augiez tantost en Engleterre.
+ Si pernez garde de ma tere
+ E de trestost mon autre afaire,
+ Si comme il le convient [a] faire,
+ K'a bien paiez nos en tenjon,
+ Quele ore que nos i venjon.
+ E ge m'en vois, si preing en main
+ Que matin reve[n]drai demain;
+ Si sera enoreement
+ Ensepeliz e richement
+ Li reis mis peres e a dreit
+ Comme si halt hom estre deit.»
+
+Pour apprécier la valeur historique de ce morceau, il faut le comparer à
+ce que les historiens nous rapportent des funérailles de Henri II et de
+l'avènement de Richard. Ceux-ci ne savent rien de l'entrevue de Richard
+et du Maréchal; et quant à la scène des funérailles, ce qu'ils disent
+est purement légendaire; ils content en effet que lorsque Richard
+approcha du corps de son père, le sang coula avec abondance des narines
+du roi défunt, comme si la présence du fils coupable avait éveillé chez
+le père un sentiment d'indignation.
+
+P. MEYER, _L'Histoire de Guillaume le Maréchal, poème français
+inconnu_, dans la _Romania_, t. XI, 1882.
+
+
+
+
+II.--LA GRANDE CHARTE.
+
+
+En 1213, Jean sans Terre, qui depuis six ans était en lutte déclarée
+avec son clergé et avec le pape, céda devant l'excommunication lancée
+contre lui et surtout devant la menace d'une invasion française
+sollicitée par Innocent III. Il invita lui-même le nonce du pape
+Pandolfo qui, deux ans auparavant, lui avait reproché «d'aimer et
+d'ordonner les détestables lois de Guillaume le Bâtard au lieu des lois
+excellentes de saint Édouard», à venir en Angleterre; il alla au-devant
+de lui à Douvres, et là, le lundi avant l'Ascension, il promit
+solennellement «d'obéir aux ordres du pape sur toutes les choses pour
+lesquelles il avait été excommunié»; puis, la veille de l'Ascension, il
+résigna sa couronne entre les mains du pape représenté par Pandolfo et
+prêta serment d'être fidèle à Dieu, à saint Pierre et à l'Église
+romaine. Dans le chapitre de Winchester, où il fut relevé de
+l'excommunication fulminée contre lui, il jura, «touchant les saints
+Évangiles, d'aimer la sainte Église et de la défendre contre tous ses
+adversaires, de rétablir les bonnes lois de ses prédécesseurs et surtout
+celles du roi Édouard, de juger tous ses hommes selon la justice et de
+rendre à chacun son droit» (20 juillet); puis, «s'humiliant pour Celui
+qui s'était humilié pour les hommes jusqu'à la mort», touché par la
+grâce du Saint-Esprit, il offrit et concéda au Saint-Siège les royaumes
+d'Angleterre et d'Irlande (13 octobre); il se fit le vassal du pape
+auquel il promit un tribut annuel de mille marcs d'argent. Enfin il prit
+la croix. Il invoquait la protection de l'Église après s'être placé sous
+sa dépendance.
+
+Cependant les grands ne restaient pas inactifs. Dans un parlement tenu à
+Saint-Paul de Londres, l'archevêque de Cantorbéry prenant à part un
+certain nombre de seigneurs, leur rappela le serment prêté par le roi à
+Winchester: «Voici, ajouta-t-il, qu'on vient de trouver une charte du
+roi Henri Ier grâce à laquelle, si vous le voulez, vous pouvez
+rétablir dans leur ancien état les libertés depuis longtemps perdues.»
+Puis, montrant cette charte, il la fit lire en séance publique,
+manœuvre habile et qui devait être décisive, car maintenant les
+ennemis du despotisme royal savaient ce qu'ils devaient demander. Ils
+apparaissaient comme les défenseurs des lois du royaume contre le roi
+lui-même.
+
+Un an après, quand, vaincu et déshonoré dans sa campagne de France, Jean
+sans Terre fut revenu dans son royaume (19 octobre 1214), les comtes et
+les barons, assemblés à Saint-Edmundsbury, eurent de longs entretiens
+secrets. On leur exhiba de nouveau la charte de Henri I. Tous jurèrent
+sur l'autel principal «que, si le roi refusait de leur concéder les lois
+et libertés promises par cette charte à l'Église et aux grands, ils lui
+feraient la guerre et abjureraient leur fidélité». Ils résolurent de
+présenter au roi une pétition collective en ce sens après Noël, et
+chacun se sépara, prêt à prendre les armes, s'il le fallait. Après Noël,
+en effet, ils vinrent à Londres en appareil militaire et ne se
+retirèrent que lorsque le roi leur eut fourni de bonnes cautions qu'il
+remplirait ses promesses. «Du jour où fut produite la charte de Henri I,
+dit un chroniqueur anonyme, tous les esprits furent gagnés à ses
+partisans; c'était le mot et l'avis de tous qu'ils se dresseraient comme
+un mur pour la maison du Seigneur, pour la liberté de l'Église et du
+royaume.»
+
+Le lundi après l'octave de Pâques (27 avril 1215) les barons
+s'assemblèrent en armes à Brackley; ils apportaient une «cédule» ou
+pétition, «qui contenait la plupart des lois et coutumes antiques du
+royaume» et affirmaient «que, si le roi refusait de les ratifier, ils
+prendraient ses châteaux, ses terres et possessions, et l'obligeraient
+de force à leur donner satisfaction». Après que cette cédule eut été lue
+au roi: «Et pourquoi, demanda-t-il, les barons ne me demandent-ils pas
+aussi ma couronne?», sacrant et jurant «qu'à aucun prix il ne se
+mettrait dans leur servage». A cette nouvelle, les barons mirent à leur
+tête Robert Fils-Gautier, qu'ils appelèrent «le maréchal de l'armée de
+Dieu et de la sainte Église». Londres, toujours prête à s'allier aux
+ennemis de la royauté, leur ouvrit ses portes; de là, ils invitèrent le
+reste de la noblesse à se joindre à eux. La plupart et surtout les
+jeunes gens répondirent à cet appel. «Les tribunaux de l'Échiquier et
+des shériffs vaquèrent dans tout le royaume, parce qu'on ne trouva
+personne qui voulût donner de l'argent au roi, ni en rien lui obéir.»
+
+Réduit aux abois, Jean sans Terre demanda la paix, assurant «qu'il ne
+tiendrait pas à lui qu'elle ne fût rétablie», et il délivra des
+saufs-conduits à tous ceux qui voudraient venir conférer avec lui. En
+même temps, fait qui suffirait à lui seul, s'il y avait besoin de
+preuves, à prouver la duplicité de son caractère, il fit écrire au pape
+(29 mai) une lettre dans laquelle il exposait son différend avec les
+barons et où il déclarait que leur hostilité l'empêchait d'accomplir son
+vœu de Croisade. L'entrevue à laquelle il avait convié ceux qu'il
+dénonçait ainsi au chef spirituel de la chrétienté n'en eut pas moins
+lieu. On peut supposer que le roi était d'autant plus disposé à faire
+des concessions et à prêter des serments qu'il espérait davantage s'en
+faire bientôt relever. Il avait établi son camp entre Windsor et Stanes,
+dans un endroit où, semble-t-il, les Anglo-Saxons avaient, aux temps
+anciens, coutume de s'assembler pour délibérer sur les affaires de
+l'État, et qui, à cause de cela, portait le nom de «Prairie de la
+Conférence» (Runnymead). Le roi accueillit gracieusement les barons,
+accepta la pétition qu'ils lui apportaient l'épée au poing, y fit
+apposer son sceau et consentit enfin à jurer la Grande Charte qui fut
+revêtue à son tour du grand sceau de la royauté (15 juin).
+
+Après avoir assisté aux origines de la Grande Charte, on se rend mieux
+compte de son caractère. Ce n'est pas une constitution nouvelle arrachée
+par les barons à la royauté; ce sont les antiques libertés de la nation
+que le roi s'engage à respecter. Mais l'acte de 1215 est plus explicite
+qu'aucun de ceux qui l'ont précédé et préparé. La charte de Henri Ier
+compte 14 articles; celle de Jean, 63. Henri l'avait accordée
+bénévolement au début de son règne, et il avait pu se contenter de
+promesses générales; en 1215, au contraire, on voulait réparer les
+injustices commises sous le régime arbitraire de trois règnes et en
+empêcher le retour. Les stipulations furent donc d'autant plus précises
+que les griefs avaient été plus nombreux et plus évidents.
+
+Toutes les classes qui comptaient alors dans la société avaient
+souffert de la politique angevine; à toutes la Grande Charte offrit des
+réparations. Au clergé, elle promettait le maintien de ses privilèges et
+surtout la liberté des élections canoniques déjà décrétée par Jean sans
+Terre l'année précédente. Pour la noblesse, elle fixait le droit ou la
+procédure en matière de succession féodale, de garde-noble, de mariage,
+de dettes, de présentation aux bénéfices ecclésiastiques. D'autre part
+elle accordait la protection royale aux marchands circulant avec leurs
+marchandises, décrétait l'unité des poids et mesures, confirmait les
+privilèges des villes, des bourgs, des ports, de Londres en particulier.
+Enfin, elle garantissait la liberté individuelle en décidant que nul ne
+pourrait être arrêté ni détenu, lésé dans sa personne ni dans ses biens,
+sinon par le jugement de ses pairs et conformément à la loi; elle
+promettait à tous une justice bonne et prompte, et en rendait moins
+onéreuse l'administration en réservant les «plaids communs» à une
+section permanente de la cour du roi, en réglant la tenue des assises,
+en adoucissant le système des amendes, si gros d'abus. En matière
+financière, elle interdisait aux seigneurs de lever aucune aide, sauf
+dans trois cas exceptionnels; de même, l'aide royale ou écuage ne
+pouvait être exigée que dans ces trois cas, sinon le roi devait demander
+l'assentiment du «commun conseil du royaume», c'est-à-dire de
+l'assemblée composée par les archevêques, évêques et abbés et par les
+principaux chefs de la noblesse. En matière administrative, elle
+promettait le bon recrutement des fonctionnaires publics et
+amoindrissait leur importance; elle assurait la libre navigation sur les
+rivières et interdisait l'extension des forêts royales. Ce dernier
+article dut être surtout bien accueilli des petits tenanciers ruraux si
+maltraités par la rigueur des pratiques forestières depuis le
+Conquérant. C'était donc la nation entière, et non telle ou telle classe
+privilégiée, qui prenait ses garanties contre la royauté; mais aussi
+elle ne faisait pas une révolution, puisqu'elle prétendait seulement
+lier le roi aux anciennes lois du royaume.
+
+Cependant les barons croyaient si peu à la sincérité du roi, qu'ils
+essayèrent de le mettre hors d'état de se délier de ses promesses.
+L'article 61 institua une sorte de comité de surveillance de 25 barons
+élus par le «commun conseil» ou Parlement; quatre d'entre eux, choisis
+par leurs collègues, seraient chargés de surveiller les agissements du
+roi et de ses fonctionnaires; ils porteraient au roi les plaintes des
+personnes molestées, et, s'il refusait de leur rendre justice, ils
+pourraient l'y contraindre par la force. Enfin le roi s'engageait à
+s'abstenir de toute tentative pour faire révoquer ou amoindrir aucune
+des concessions et libertés qu'il avait accordées.
+
+[Illustration: Sceau de Jean sans Terre.]
+
+Ces belles promesses, les ordres que le roi multiplia pour assurer
+l'exécution de la Grande Charte n'avaient qu'un but, celui de gagner du
+temps, car Jean attendait la réponse du pape à sa lettre du 29 mai. Elle
+arriva enfin. Elle ne pouvait pas être conçue en termes plus favorables
+pour la cause du roi d'Angleterre. Dans sa bulle du 24 août, en effet,
+Innocent III, adoptant tous les arguments et reproduisant le récit des
+faits que lui avait fournis Jean sans Terre, exposa que le roi avait été
+contraint par la force et par la crainte, «qui peut tomber même sur
+l'homme le plus courageux»; il réprouva et condamna le pacte de
+Runnymead; il défendit, sous menace de l'anathème, au roi de l'observer,
+et aux barons d'en exiger l'observation. En même temps, il rappela aux
+barons dans une seconde bulle (25 août) que la suzeraineté de
+l'Angleterre appartenait à l'Église romaine, qu'on ne pouvait opérer
+dans le royaume aucun changement préjudiciable aux droits de l'Église,
+que le traité passé avec le roi «était non seulement vil et honteux,
+mais encore illicite et inique»; il les invita donc à «faire de
+nécessité vertu», à renoncer à la Grande Charte et à donner au roi
+toutes satisfactions légitimes pour les dommages qu'il avait subis.
+
+Puis, au concile de Latran, il excommunia les barons anglais «qui
+persécutaient Jean, roi d'Angleterre, croisé et vassal de l'Église
+romaine, en s'efforçant de lui enlever son royaume, fief du
+Saint-Siège». Il n'épargna même pas l'archevêque de Cantorbéry, Etienne
+de Langton, qui, en réalité dirigeait depuis deux ans l'opposition
+parlementaire. Langton se rendit à Rome pour se justifier. Son départ,
+en privant les grands de leur chef le plus respecté, désagrégea le
+parti; quelques-uns revinrent au roi; les plus déterminés appelèrent
+Louis de France, et de réformateurs devinrent révolutionnaires.
+
+CH. BÉMONT, _Chartes des libertés anglaises_,
+Paris, A. Picard, 1892, in-8º. Introduction.
+
+
+
+
+III.--LES ÉLÉMENTS ET LA FORMATION DU PARLEMENT D'ANGLETERRE.
+
+
+Presque immédiatement après la conquête de Guillaume le Bâtard, le
+baronnage normand établi en Angleterre apparaît divisé en deux portions
+et pour ainsi dire en deux étages: les hauts barons, _barones majores_,
+et les petits vassaux immédiats de la couronne, _tenentes in capite_,
+que l'on appelle aussi parfois _barones minores_. Ceux-ci forment une
+classe nombreuse, indépendante et fière. Remarquez bien qu'ils sont en
+dehors de la mouvance et de la juridiction du haut baronnage. S'ils ne
+sont pas les égaux des barons, ils ne sont pas leurs subordonnés, ils ne
+leur doivent aucun service, ils ne relèvent que du roi. Les seules
+différences qui se marquent d'assez bonne heure entre les deux
+catégories sont que les _barones majores_ ont des domaines notablement
+plus étendus (la tenure baronniale doit contenir 13-1/2 fiefs de
+chevalier) et qu'ils sont convoqués individuellement à l'armée et au
+conseil du roi, au lieu que les petits tenants sont cités en masse par
+l'intermédiaire du shérif. Ce sont des différences de degré, non de
+genre. Ces deux moitiés du baronnage ne tarderont pas à se modifier;
+l'intervalle s'élargira sensiblement entre elles. Toutefois, même après
+que la première sera seule depuis plus d'un siècle en possession de
+conseiller le souverain, tandis que la seconde, confondue d'abord avec
+les vassaux des barons dans la classe des chevaliers, sera en voie de se
+mélanger avec toute la masse des propriétaires libres, l'unité
+originelle de la classe baronniale ne s'effacera pas complètement. Quand
+les chevaliers seront appelés au Parlement, leur premier mouvement sera
+de se joindre aux barons; le premier mouvement des barons sera de les
+accueillir, et lorsqu'un peu plus tard les deux groupes se sépareront et
+que les chevaliers s'en iront siéger avec les représentants des villes,
+ils apporteront à leurs nouveaux collègues, avec la fierté, la
+hardiesse, la fermeté d'une ancienne classe militaire qui a de longues
+traditions de commandement et de discipline, l'avantage d'une
+communication naturelle et d'une facile entente avec le haut baronnage
+dont ils se sont écartés plutôt que détachés. Barons et chevaliers
+resteront longtemps encore comme la branche aînée et la branche cadette
+d'une même famille.
+
+De bonne heure, toutefois, une divergence tend à se produire entre les
+habitudes et les goûts des deux baronnages. Les petits vassaux sont
+naturellement moins assidus que les grands barons aux assemblées
+publiques, moins empressés à suivre le roi dans ses expéditions.
+L'exploitation de leurs terres leur demande des soins plus personnels.
+Leur absence, en ces temps de violence et de spoliation, expose leurs
+droits de possession à des périls qui ne menacent pas les personnages
+puissants. Aussi font-ils tous leurs efforts pour se dérober. Comme il
+est naturel, le roi est moins attentif à exiger la présence de cette
+multitude à ses conseils. La convocation des petits vassaux directs
+tombe donc rapidement en désuétude. Pendant plus d'un siècle après la
+conquête, l'avis et l'acquiescement de cette classe ne sont jamais
+mentionnés en tête des ordonnances royales. Les grands vassaux, les
+évêques et les juges y figurent seuls; ils y figurent avec une constance
+qui atteste leur assiduité. Sous les rois normands et angevins, on
+aperçoit d'abord autour du trône un corps formé des grands officiers du
+Palais, chefs de l'administration générale, et d'un certain nombre de
+prélats et de barons que le roi estime particulièrement capables et de
+bon jugement. C'est le conseil du roi. A ce groupe permanent
+s'adjoignent dans les circonstances importantes--guerre à déclarer,
+subsides extraordinaires à fournir, édits à promulguer,--le reste des
+grands vassaux laïques et ecclésiastiques. Ils forment alors le _magnum
+concilium_, le grand conseil. Le roi tient la main à ce qu'ils y
+assistent, car leur consentement--qu'ils ne peuvent refuser à une
+volonté si puissante--décourage toute résistance locale à l'exécution
+des mesures, et eux-mêmes sentent qu'ils ont intérêt à être présents
+pour discuter et faire réduire les charges dont ils sont menacés.
+
+Ce simple fait a eu des conséquences immenses; le baronnage se divise.
+Deux groupes distincts s'y forment par un lent dédoublement:--une haute
+classe provinciale sédentaire, qui comprend tous les petits vassaux
+directs du prince avec les barons les moins considérables, et une
+aristocratie politique qui comprend, avec tous les grands barons, les
+conseillers appelés par la couronne. Et l'on voit le point précis où la
+division s'opère; c'est la présence et la séance habituelles au conseil
+du roi qui distinguent et caractérisent cette aristocratie; c'est le
+fait de la convocation individuelle et nominative qui tend à devenir le
+signe extérieur et officiel de sa dignité. Circonstance capitale, car la
+qualité de noble et les privilèges dévolus alors en tout pays à la
+classe la plus haute vont s'arrêter à cette ligne de partage. Attachés
+de bonne heure à l'activité supérieure du conseiller public et de
+l'homme d'État, ils ne franchiront pas l'enceinte d'une assemblée de
+dignitaires, ils ne descendront pas au reste du baronnage; et celui-ci,
+rejeté par comparaison vers la classe immédiatement inférieure, ne
+tardera pas à se confondre et à se niveler avec la masse des hommes
+libres.
+
+Un siège ne se partage pas, une fonction ne se morcelle pas
+indéfiniment. La noblesse est donc devenue, comme la pairie, strictement
+héréditaire par primogéniture. Liée à un office indivisible, elle ne
+passe qu'à l'aîné, tête pour tête, et les autres fils n'ont rien qui les
+distingue du commun des citoyens. Au lieu d'un ordre composé de familles
+privilégiées, qui tend à s'augmenter de génération en génération par
+l'excédent des naissances, l'Angleterre n'a eu qu'un _groupe
+d'individus_ privilégiés qui devait tendre à se réduire, de génération
+en génération, par l'extinction des lignées, et qui se serait éteint en
+effet sans de nouvelles créations. L'antique «isonomie» anglaise, vantée
+par Hallam, est due à cette pairie très peu nombreuse qui, constituée
+tout d'abord en corps gouvernant, a pour ainsi dire fait écluse, a
+retenu les inégalités à son niveau, et les a empêchées de se répandre en
+s'abaissant et se corrompant sur toute une caste disséminée dans la
+nation.
+
+ * * * * *
+
+Essayons maintenant de rejoindre dans les comtés les petits vassaux
+directs de la couronne, et recherchons ce qu'ils y deviennent. Les
+premières tendances qui s'accusent et le premier mouvement qui se
+dessine sont d'un caractère tout féodal. Les fiefs de chevaliers,
+inconnus au lendemain de la conquête, s'établissent rapidement. Ce sont
+des domaines déterminés auxquels la charge du service militaire est
+spécialement attachée au lieu de peser indistinctement sur les terres du
+manoir. De là, en Angleterre comme sur le continent, une distinction
+très nette entre deux natures de propriété: propriété noble et propriété
+ordinaire; la première tenue à condition du service des armes, et
+soumise tant à la règle stricte de la primogéniture qu'à des droits
+d'aide, de garde et de mariage fort onéreux pour les détenteurs; la
+seconde tenue «en libre socage» et affranchie des plus lourdes des
+obligations féodales. La tenure militaire a pour conséquence une
+première fusion entre les vassaux directs de la couronne et les vassaux
+des seigneurs ou arrière-vassaux qui occupent la terre à ce même titre.
+Mais elle semble de nature à séparer profondément les uns et les autres
+de la masse des propriétaires fonciers ordinaires, et à constituer les
+chevaliers en une classe à part, en une sorte d'ordre équestre hautain
+et fermé.
+
+D'autres causes plus puissantes que l'esprit féodal ont écarté le péril.
+Premièrement, l'Angleterre du XIIe siècle était l'un des pays de
+l'Europe où il y avait le plus d'hommes libres, c'est-à-dire de
+propriétaires libres, à côté et en dehors de la chevalerie féodale.
+C'étaient, soit des Normands de condition inférieure qui avaient suivi
+ou rejoint leurs seigneurs, soit d'anciens propriétaires saxons qui,
+rentrés en grâce après un temps auprès des nouveaux maîtres du sol,
+avaient recouvré la liberté et une partie de leurs terres. Plusieurs
+documents du XIIe siècle nous montrent ces Saxons en excellents
+rapports avec les hommes libres et les barons normands, unis à eux par
+des mariages et de bonne heure s'élevant eux-mêmes au rang baronnial.
+La classe des propriétaires libres non nobles avait donc ici ce qui lui
+manquait en France: le nombre, la masse, la consistance. Un des signes
+de son importance est que c'est elle qui a fourni, dès l'origine, le
+principe de la classification des personnes. Bracton, légiste anglais du
+XIIIe siècle, ne distingue que deux conditions personnelles: la
+liberté et le vilenage. Les autres distinctions ne sont pour lui que des
+subdivisions sans importance juridique. A peu près à la même époque, le
+légiste français Beaumanoir partage le peuple en trois classes: nobles,
+hommes libres, serfs. Les hommes libres, ici, n'étaient guère que les
+bourgeois. Ceux qui vivaient dans les campagnes avaient grand' peine à
+ne pas déchoir de leur condition; ils n'échappaient à un changement
+d'état qu'en allant demeurer dans les villes.
+
+Ainsi la classe des propriétaires libres non nobles, en Angleterre,
+formait un corps puissant, capable d'attirer à lui la classe
+immédiatement supérieure, celle des chevaliers, et de l'absorber ou de
+s'y absorber si les circonstances diminuaient l'écart de l'une à
+l'autre.
+
+Le rapprochement ne se fit pas attendre; les fiefs de chevalier, qui
+étaient d'abord d'une étendue assez considérable, se morcellent
+fréquemment dès le XIIe siècle. On les partage principalement pour
+l'établissement des filles et des puînés. Cela devient d'un usage si
+fréquent que le législateur est forcé d'intervenir. La grande charte
+(édition de 1217) défend d'aliéner les fiefs dans une mesure telle que
+ce qui reste ne suffise plus pour répondre des charges attachées à la
+tenure militaire. C'est encore un symptôme de la division croissante de
+la propriété. En 1290, le législateur abolit les sous-inféodations, et,
+à cette occasion, consacre, pour tout homme libre qui n'est pas vassal
+immédiat du roi, le droit de vendre tout ou partie de sa propriété, même
+sans le consentement de son seigneur. Dans l'un et l'autre cas,
+l'acquéreur devient le vassal du même seigneur que le vendeur. Ces
+mesures contribuent à multiplier les petits tenants directs de la
+couronne. D'autre part, les domaines des chevaliers changeant de mains
+et diminuant d'importance, la condition sociale des détenteurs tendait à
+se rapprocher de celle des propriétaires libres ordinaires, naguère très
+au-dessous d'eux, aujourd'hui leurs égaux par la fortune. Il n'y avait
+pas abaissement par la raison que, pendant la même période, la richesse
+générale, et, partout, le produit des terres, avaient sensiblement
+augmenté, en sorte que le revenu d'une moitié ou d'un tiers ne devait
+pas être inférieur au revenu entier d'autrefois. Mais il y avait
+nivellement entre les deux classes. Plus d'un haut baron dont le fief
+s'était dispersé en dots ou en autres libéralités fut entraîné dans le
+mouvement. La diminution du nombre des baronnies après le règne de Henri
+III est un fait incontestable.
+
+Il se trouvait d'ailleurs que pendant le même temps, le genre de vie et
+les habitudes des deux classes avaient cessé d'être très différents. Les
+chevaliers, par les mêmes raisons qui les décourageaient de se rendre au
+conseil du roi, manifestèrent de bonne heure une très vive répugnance
+pour la guerre. Les possessions les plus menacées de la couronne étaient
+en France. Il fallait presque toujours quitter le sol anglais, traverser
+la mer et s'en aller au loin sur le continent. De bonne heure, les
+chevaliers se montrent préoccupés d'échapper à cette obligation. Lorsque
+le roi Henri II leur offre de les exempter moyennant une taxe
+d'exonération, ils acceptent avec empressement. C'est l'impôt qu'on a
+appelé _scutagium_, escuage. A ce prix, les chevaliers restaient dans
+leurs foyers. Mais cette taxe de rachat laissait subsister toutes les
+autres charges de la tenure militaire, notamment ces lourds et
+scandaleux droits de mariage et de garde qui n'existaient sous cette
+forme et avec cette rigueur qu'en Angleterre et en Normandie. Aussi
+essaye-t-on de se dérober à la chevalerie elle-même, cause ou occasion
+de tant de maux; on néglige ou l'on évite de se faire armer chevalier.
+Les ordonnances qui enjoignent de recevoir cet honneur reviennent
+incessamment au cours du XIIIe siècle; cela prouve clairement qu'on
+ne s'y prêtai que de mauvaise grâce. Dès 1278, le roi commande aux
+shérifs de contraindre à recevoir l'accolade, non pas seulement les
+personnes appartenant à la classe des chevaliers, mais tous les hommes
+dont le revenu foncier égale vingt livres sterling, de quelque seigneur
+et à quelque titre qu'ils tiennent leurs terres. Cette prescription,
+répétée depuis, montre à quel point le cours des temps et la force des
+choses avaient mélangé les deux classes, soit en faisant monter dans la
+première les propriétaires libres opulents, soit en faisant descendre
+dans la seconde les chevaliers qui avaient laissé se diviser leurs
+domaines. Il est remarquable que, en moins d'un siècle, le principe de
+la primogéniture, déjà appliqué aux tenures en chevalerie, devient, sauf
+dans le Kent et dans quelques autres districts, la règle ordinaire pour
+les tenures ordinaires, dites en _socage_. Voilà bien l'indice que la
+distinction entre les tenures ne correspondait plus à une distinction
+tranchée entre les personnes. C'est en grande partie la même classe qui
+possédait la terre à ces deux titres; elle appliquait dans les deux cas
+le même régime successoral. En somme, dès le XIIIe siècle, les
+chevaliers, _agrarii milites_, paraissent avoir pris en grande majorité
+les goûts et les mœurs d'une simple classe de propriétaires ruraux.
+
+Pour connaître tous les éléments du Parlement futur, il reste à
+considérer les villes. Le développement des agglomérations urbaines a
+présenté en Angleterre des caractères exceptionnels. Premièrement la
+formation de grands centres paraît avoir été beaucoup plus tardive qu'en
+France. Ici, la liberté, un certain bien-être, les chances de s'enrichir
+ne manquaient pas dans les districts ruraux. Le séjour dans les villes
+n'était pas la seule voie ouverte aux classes inférieures pour améliorer
+leur condition. La vie urbaine exerçait donc une moindre attraction.
+D'ailleurs l'Angleterre du moyen âge n'était aucunement un pays
+industriel; c'était un pays agricole et surtout pastoral qui vivait de
+la vente de ses laines. La grande majorité des villes avait le caractère
+de bourgs ruraux; leur population était identique, pour les occupations
+et les mœurs, avec celle du reste du comté. Les grandes villes,
+dépendant presque toutes directement du roi, avaient été exemptes de ces
+luttes entre le comte, l'évêque et les bourgeois, qui remplissent
+l'histoire de nos communes. Elles avaient reçu sans opposition leurs
+chartes de royauté. Aucun grief ne les indisposait ou ne les prévenait
+contre les barons et les chevaliers de leur voisinage; elles se
+confiaient à eux sans inquiétude et sans répugnance. Enfin les réunions
+avec la noblesse du district étaient devenues familières aux bourgeois;
+les règles administratives générales soumettaient en effet les villes
+aux autorités du comté pour les inspections de la garde nationale, pour
+les élections, et les obligeaient à se faire représenter en cour de
+comté lorsque les assises étaient tenues par les juges ambulants.--Il
+n'y a rien ici qui rappelle notre tiers état purement bourgeois, classe
+isolée, fermée sur elle-même, étrangère à la population rurale, dont
+elle ne fait que recueillir les fugitifs, à la fois haineuse et humble à
+l'égard de la noblesse provinciale qui l'entoure. Tout au contraire, les
+habitants de la plupart des villes anglaises se trouvaient unis et mêlés
+en mille occasions à toutes les autres classes d'habitants de leur
+comté; une longue période de vie communale les avait préparés à
+s'entendre et à se confondre avec les chevaliers et les propriétaires
+libres leurs voisins.
+
+ * * * * *
+
+Tandis que la classe des chevaliers paraissait déchoir en perdant son
+caractère militaire et ses titres féodaux, et se mélangeait avec la
+classe immédiatement inférieure, les deux classes se relevaient
+ensemble. C'est la justice ambulante, organe de la royauté, qui a
+provoqué ce mouvement ascendant et cette rentrée en scène. C'est cet
+instrument apparent de centralisation qui a préparé la classe moyenne
+rurale à son futur rôle politique.
+
+Déjà les premiers rois normands avaient remis en mouvement une vieille
+institution anglo-saxonne: la Cour de comté. Cette Cour où étaient tenus
+de se réunir les prélats, comtes, barons, propriétaires libres, et en
+outre le maire et quatre habitants de chaque village, avait cette
+physionomie démocratique que présentent beaucoup d'institutions du moyen
+âge. Les attributions étaient nombreuses et variées; elle était à la
+fois cour de justice criminelle, cour de justice civile, cour
+d'enregistrement du transfert des domaines, lieu de publicité pour les
+ordonnances royales, bureau de recettes pour l'impôt. Ce système, très
+puissant en apparence et très concentré, ne tarda pas à montrer ses
+insuffisances. D'abord les grands barons, qui avaient des juridictions
+propres, étaient exemptés de paraître aux réunions ordinaires. Les
+chevaliers obtinrent de bonne heure de nombreuses dispenses. Les villes
+ne manquèrent pas de faire inscrire la même immunité dans leurs chartes.
+Privée de ses meilleurs éléments, la Cour de comté était en outre
+dépeuplée par les abstentions. L'institution des juges ambulants,
+régularisée en 1176, lui communique une vie nouvelle. Ces grands
+personnages, familiers de la cour du roi, arrivaient dans les comtés
+avec les pouvoirs les plus étendus. Leurs commissions portaient qu'ils
+ne devaient se laisser arrêter ni par les immunités des barons ni par
+les franchises des villes. Quand ils siégeaient, celles-ci déléguaient
+douze bourgeois pour figurer à côté des autres éléments de la Cour de
+comté, et les plus grands seigneurs comparaissaient au moins par
+mandataire. Toute la population locale, noble et roturière, rurale et
+urbaine, se trouvait ainsi réunie. Nul doute que cette circonstance
+n'ait contribué singulièrement à précipiter la fusion des races et des
+classes. Toutefois, on n'administre point au moyen d'une assemblée. Les
+juges ambulants (_justitiarii itinerantes_), en laissant subsister
+nominalement la Cour de comté, ne tardèrent point à la considérer comme
+un simple lieu d'élection pour les commissions de toute nature qui
+furent réellement chargées des affaires. De quels éléments étaient
+formées ces commissions, on peut le pressentir. Les grands juges ne
+voulaient pas généralement de bien aux barons, ils se défiaient du
+shérif, dont l'autorité était, en un certain sens, rivale de la leur.
+Étrangers au comté, ils avaient besoin d'une assistance locale, et
+n'étaient pas en mesure d'organiser une bureaucratie sédentaire. Force
+était donc de faire appel à la chevalerie du lieu, seule classe assez
+indépendante, assez éclairée pour leur prêter un utile secours. On les
+voit, en effet, prendre de plus en plus les chevaliers pour auxiliaires,
+et partager avec eux les pouvoirs qu'ils enlèvent au shérif ou à la Cour
+de comté. Successivement l'assiette et la perception de l'impôt, le
+contrôle de l'armement de la gendarmerie nationale, le soin de recevoir
+le serment de paix, l'instruction locale des crimes et délits, le choix
+du grand jury d'accusation, la participation aux jugements par l'organe
+du jury restreint, sont confiés à des commissions de chevaliers qui
+opèrent le plus souvent sous la direction des juges ambulants.
+
+On voit sans peine l'effet de cette révolution. L'activité de la
+chevalerie n'est plus concentrée dans la Cour de comté. Cette classe
+n'est plus comme par le passé soumise au shérif, elle ne voit plus en
+lui le représentant le plus direct d'une royauté puissante. D'autres
+fonctionnaires plus élevés, mandataires plus immédiats du souverain,
+sont survenus. Ils se sont adressés directement à elle, ont dépossédé
+pour elle les anciens pouvoirs, ont réclamé son assistance et suscité un
+immense mouvement de progrès dont eux et elle deviendront à la fin les
+seuls organes. En Angleterre, c'est la centralisation qui a donné
+l'éveil à la décentralisation, au _self-government_.
+
+La classe éminemment non féodale des chevaliers de comté est dégagée dès
+la fin du XIIIe siècle. Désignée à la reconnaissance du public par la
+gestion de nombreux services locaux, elle va par la force des choses
+être appelée au Parlement. Il n'est pas étonnant qu'elle incline à se
+tenir à part des magnats militaires, imbus de l'esprit anarchique et
+turbulent du moyen âge. Elle est imbue d'un tout autre esprit, d'un
+esprit déjà moderne; elle est la gardienne de la paix du roi; elle
+exerce ses pouvoirs par commission de l'État, selon les termes précis de
+la loi statutaire. C'est un élément en avance sur les autres de la
+société future. Ainsi s'explique ce fait particulier à l'Angleterre, la
+formation d'une seconde Chambre largement recrutée dans une classe,
+celle des propriétaires fonciers, qui ailleurs auraient pris rang avec
+la noblesse, et dirigée effectivement par eux. Une institution de ce
+genre n'aurait pas pu naître sur le continent, où, au-dessous d'un
+pouvoir royal sans organisation, qui n'avait su ni l'employer ni
+l'assujettir, la noblesse était restée à la fois si féodale et si
+militaire, si peu portée à se concevoir comme un organe de l'État et de
+la loi, si étrangère à des devoirs civils imposés par un texte, si
+fermée sur elle-même et si jalouse de ses privilèges, si peu faite en un
+mot pour trouver dans ses rangs des représentants accrédités du reste de
+la nation.
+
+Nous voilà en mesure de comprendre comment s'est formé le Parlement
+anglais. Le noyau de cette assemblée, le premier cristal auquel les
+autres sont venus s'agréger, c'est ce _magnum concilium_ où figuraient
+dès l'origine les grands vassaux ecclésiastiques et laïques. Je ne me
+mêle pas de déterminer à quel titre les premiers y siégeaient. Était-ce
+à raison d'un fief, d'une baronnie ou de leur caractère spirituel? Le
+fait, bien plus décisif ici que le droit, est qu'ils appartenaient en
+grand nombre aux familles des grands vassaux, qu'ils avaient tous des
+domaines d'importance et de nature baronniale, soumis aux mêmes services
+et aux mêmes impôts que ceux de leurs collègues laïques, et qu'on les
+traitait volontiers de «barons comme les autres» (_sicut barones
+cæteri_). Ces deux ordres de magnats, rapprochés par tant de conditions
+communes, ont formé à eux seuls le grand conseil du souverain jusqu'au
+milieu du XIIIe siècle. La tradition de cette activité conjointe et
+prolongée a conjuré le péril d'une séparation tranchée entre les deux
+ordres de la noblesse et du clergé, cette même séparation qui paraît en
+France avec les États généraux, et qui s'est perpétuée jusqu'en 1789. Là
+encore, la constitution précoce d'une aristocratie politique a eu des
+résultats d'un prix inestimable.
+
+C'est environ trente ans après l'institution régulière de la justice
+ambulante que la classe des chevaliers, relevée par l'importance des
+devoirs qu'elle accepte et des services qu'elle rend à l'État dans
+l'administration locale, secondée et supplée par toute la haute classe
+des propriétaires, commence à se rapprocher du Parlement. Ce n'est pas
+elle qui en demande l'entrée. Devenue à ce point nombreuse, compacte,
+active, elle est une puissance que ni le roi ni les barons ne peuvent
+négliger de concilier à leur cause. Ce sont eux qui vont la chercher,
+l'inviter, la presser. En 1213, au cours de la lutte qui aboutit à la
+grande charte, le roi commence. Pour la première fois, quatre
+chevaliers, choisis dans chaque comté, sont cités à cette fin expresse
+de s'entretenir avec le prince des affaires de l'État. En 1215, la
+grande charte paraît laisser de côté le principe de l'élection et de la
+représentation. Après le roi Jean, il y a une période d'apaisement. On
+revient donc à l'ancienne procédure, et le grand conseil reste
+relativement aristocratique jusqu'en 1254, époque où la lutte s'aigrit
+de nouveau entre la royauté et le baronnage. Chacun des deux partis
+commence à sentir le besoin de trouver des alliés dans le reste de la
+nation. A cette date, deux chevaliers par comté sont convoqués; ils se
+rencontrent avec les procureurs du clergé paroissial, appelé de son côté
+pour la première fois à se faire représenter au Parlement. Jusque-là,
+les abbayes, les prieurés et les églises cathédrales étaient seuls
+appelés avec les prélats. Le rôle de tous ces nouveaux venus est encore
+bien humble; ils sont là pour écouter, pour apprendre et rapporter dans
+les comtés et dans les paroisses les résolutions prises par le grand
+conseil. Il ne paraît pas qu'ils délibèrent: on les congédie au cours de
+la session, et l'assemblée des magnats continue à débattre sans eux les
+grandes affaires, dont ils n'ont pas à connaître.
+
+Quoi qu'il en soit, nous retrouvons les uns et les autres en nombre
+variable, irrégulièrement et à de longs intervalles, dans plusieurs des
+Parlements subséquents, en 1261, 1264, 1270, 1273. En 1295, la
+convocation, à raison de deux par comté, est passée en coutume, et, à la
+même date, une formule spéciale est adoptée pour la convocation des
+représentants du clergé paroissial. Désormais aucun Parlement ne sera
+régulier sans cette double citation. Pendant le même temps, un autre
+élément a obtenu l'entrée de l'enceinte parlementaire. Les villes
+principales, surtout celles qui sont pourvues de chartes, ont été
+convoquées en 1265 par Simon de Montfort. Trente ans après, en 1295, une
+ordonnance royale les invite à se faire représenter par deux de leurs
+habitants,--citoyens ou bourgeois,--et, à partir de cette date, une
+citation régulière leur est adressée pour chaque Parlement. 1295 est
+donc une date capitale. Le commencement du XIVe siècle trouve le
+Parlement constitué avec tous les caractères d'une assemblée
+véritablement nationale, où figurent, plus complètement même qu'à
+l'heure présente (car il y a eu depuis des exclusions et des
+déchéances), tous les éléments qui composent le peuple anglais.
+
+Que nous voilà loin de la France, où ni les campagnes ni le clergé
+paroissial n'ont été réellement représentés pendant la plus grande
+partie du moyen âge! Mais plus considérable encore paraîtra la
+différence si nous examinons de quelle manière les éléments signalés
+plus haut se répartissent, s'agrègent et se classent au sein du
+Parlement. Au commencement, les bourgeois siègent isolément; au
+contraire, les chevaliers des comtés se réunissent aux barons; cela est
+naturel, puisqu'ils représentent comme eux l'intérêt féodal et rural. Le
+clergé vote alors séparément son subside. Cette répartition en trois est
+celle qu'on observe en 1295. Elle se reproduit en 1296, en 1305, en
+1308. Elle est identique avec celle des États de France à la même
+époque. Mais un autre arrangement ne tarde pas à prévaloir. Les
+affinités les plus puissantes sont en effet, d'une part, entre les
+barons et les prélats, accoutumés depuis deux siècles à délibérer en
+commun; d'autre part, entre les chevaliers et les bourgeois, les uns et
+les autres électifs et concurremment élus ou proclamés dans la cour du
+comté, où ils se sont plusieurs fois rencontrés sous la présidence des
+juges ambulants. Une distribution conforme à ces tendances prévaut de
+plus en plus. A partir de 1341, les chefs du clergé (sauf en quelques
+circonstances rares) restent unis aux seigneurs laïques et forment avec
+eux la Chambre des lords. A partir de la même date, la fusion
+correspondante est accomplie entre les deux autres classes. Chevaliers
+et bourgeois forment ensemble la Chambre des communes et ne se séparent
+plus que dans un petit nombre de cas exceptionnels, dont il n'y a plus
+d'exemple après le XIVe siècle. Quant au dernier élément, le bas
+clergé, le clergé paroissial, il fait également partie de la Chambre des
+communes, mais il ne tarde pas à devenir moins assidu et à s'écarter. Sa
+pauvreté, les devoirs de son ministère, le retiennent au loin. Il se
+sent d'ailleurs plus à l'aise dans les propres assemblées du clergé, les
+_convocations_ du Cantorbéry et d'York, auxquelles il est cité par les
+deux primats et où il forme comme une sorte de chambre basse. La coutume
+s'établit que la part de l'Église dans les subsides soit votée là et non
+plus au Parlement. Dès le milieu du XIVe siècle, le bas clergé a donc
+déserté la Chambre des communes, où demeurent seuls et maîtres les
+éléments séculiers de la représentation rurale et urbaine. Les chefs du
+clergé, encore très puissants à la Chambre des lords, où les abbés et
+les prieurs doublent et triplent le nombre des évêques, voient avec
+indifférence ces humbles curés de paroisse disparaître de cette Chambre
+des communes, dont ils ne soupçonnent pas encore les destinées et la
+future prépondérance.--C'est ainsi que le Parlement anglais, constitué
+dans ses éléments en 1295, nous apparaît, cinquante ans après, organisé
+et distribué selon trois principes qui le distinguent profondément de
+nos États généraux de France: 1º La division en deux Chambres, qui
+croise et brouille la division des classes, accentuée au contraire en
+France par la distinction des trois ordres. Aucun ordre n'est seul dans
+une même Chambre; ils sont mêlés deux par deux; il leur est impossible
+de s'isoler dans un esprit de classe étroit et exclusif; 2º La réunion
+dans la Chambre basse de l'élément urbain avec un élément rural très
+ancien, très puissant, très actif et originairement rattaché au
+baronnage. Pareille fusion est ce qui a le plus manqué à notre tiers
+état purement citadin, composé d'hommes nouveaux, tous personnages
+civils, magistrats des villes ou légistes, étrangers à la propriété de
+la terre et à la profession des armes. Faute d'une classe moyenne
+agricole, il n'a jamais pu combler le fossé qui le séparait de la
+noblesse; il est demeuré dans son isolement et n'a pas cessé de
+traverser ces alternatives de timidité et de violence, qui sont
+l'infirmité commune de toutes les classes nouvelles, sans alliances et
+sans traditions; 3º Enfin le caractère laïque prédominant de la haute
+assemblée, dont une branche ne contient aucune représentation
+ecclésiastique, tandis que cette représentation est mélangée dans
+l'autre à l'élément séculier, ne siège qu'en vertu d'un titre
+séculier,--le fief baronnial attaché aux évêchés et à certaines
+abbayes,--et se pénètre ainsi à un très haut degré du sentiment national
+et de l'esprit de la société civile.
+
+E. BOUTMY, _Le développement de la constitution
+et de la société politique en Angleterre_,
+Paris, Plon, 1887, in-16. _Passim._
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE
+
+ PROGRAMME.--_L'Église; les hérésies; les ordres mendiants;
+ l'Inquisition; la croisade albigeoise.--Les écoles: l'Université de
+ Paris.--[La science au moyen âge.]_
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ L'=histoire générale de l'Église chrétienne au moyen âge= est traitée
+ dans un grand nombre d'excellents Manuels, rédigés, surtout en
+ Allemagne, à l'usage des étudiants en théologie. Sans parler des
+ grandes Encyclopédies des sciences religieuses, sous forme de
+ Dictionnaire, telles que celles de Wetzer et Welte, Hergenröther et
+ Kaulen (catholique), de J. J. Herzog, de F. Lichtenberger
+ (protestantes), les plus considérables de ces Manuels sont ceux de
+ J. H. Kurtz (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Leipzig, 1893, 2
+ vol. in-8º, 12e éd.);--de J. J. Herzog (_Abriss der gesamten
+ Kirchengeschichte_, Erlangen, 1890-1892, 2e éd.);--de W.
+ Mœller (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Freiburg i. Br.,
+ 1889-1894, 5 vol. in-8º);--de K. Müller (_Kirchengeschichte_, I,
+ Freiburg i. Br., 1892, in-8º);--de Ch. Schmidt (_Précis de
+ l'histoire de l'Église d'Occident au moyen âge_, Paris, 1885,
+ in-8º).--Les Manuels (catholiques) de MM. Funk et Kraus ont été
+ traduits en français (Funk, _Histoire de l'Église_, tr. Hammer,
+ Paris, 1892, 2 vol. in-16;--Kraus, _Histoire de l'Église_, tr.
+ Godet, Paris, 1891, 3 vol. in-8º), ainsi que la grande et classique
+ _Konciliengeschichte_ de K. J. v. Hefele (_Histoire des Conciles_,
+ tr. de l'all. par O. Delarc, Paris, 1869-1876, 11 vol. in-8º).
+
+ Il existe en outre des Manuels spéciaux pour l'histoire générale du
+ Dogme et de la Liturgie au moyen âge. Il est inutile d'indiquer ici
+ en détail les grands ouvrages de K. R. Hagenbach, Ad. Harnack,
+ etc., quelle qu'en soit la réputation. Disons seulement qu'un
+ résumé (_Grundriss_) du _Lehrbuch der Dogmengeschichte_ de Ad.
+ Harnack a été traduit en français (_Précis de l'histoire des
+ dogmes_, tr. par E. Choisy, Paris, 1893, in-8º).
+
+ Tous ces Manuels contiennent d'abondants renseignements
+ bibliographiques.--Nous nous contenterons de recommander ici
+ quelques monographies très importantes ou particulièrement
+ commodes.
+
+ =Organisation de l'Église=, spécialement en France: P. Fournier, _Les
+ officialités au moyen âge_, Paris, 1880, in-8º;--P. Imbart de la
+ Tour, _Les élections épiscopales dans l'église de France du IXe
+ au XIIe siècle_, Paris, 1891, in-8º;--A. Gottlob, _Die
+ päpstlichen Kreuzzugs-Steuern des 13 Jahrhunderts_, Heiligenstadt,
+ 1892, in-8º.
+
+ =Les hérésies et l'Inquisition=: Ch. Schmidt, _Histoire et doctrines
+ de la secte des Cathares_, Paris, 1849, 2 vol. in-8º;--Ch.
+ Molinier, _L'Inquisition dans le midi de la France_, Paris, 1881,
+ in-8º et les autres travaux de M. Ch. Molinier;--H. C. Lea, _A
+ history of the Inquisition of the middle ages_, New-York, 1888, 3
+ vol. in-8º;--F. Tocco, _L'eresia nel medio evo_, Firenze, 1884,
+ in-8º;--L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'Inquisition en
+ France_, Paris, 1893, in-8º.--L'ouvrage posthume du célèbre I. v.
+ Döllinger, _Beiträge zur Sektengeschichte des Mittelalters_
+ (München, 1890, 2 v. in-8º), n'est pas sûr.
+
+ =Les ordres monastiques=: E. Sackur, _Die Cluniacenser in ihrer
+ kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit_, Halle,
+ 1892-1894, 2 vol. in-8º;--H. d'Arbois de Jubainville, _Les abbayes
+ cisterciennes et en particulier Clairvaux au XIIe et au XIIIe
+ siècle_, Paris, 1868, in-8º;--P. Sabatier, _Vie de saint François
+ d'Assise_, Paris, 1894, in-8º.
+
+ =Les écoles.= L'histoire de l'organisation de l'enseignement au moyen
+ âge, en Allemagne, a été écrite par F.-A. Specht, _Geschichte des
+ Unterrichtswesens in Deutschland von den ältesten Zeiten bis zur
+ Mitte des 13 Jahrhunderts_, Stuttgart, 1885, in-8º.--Pour la
+ France, de préférence au livre vieilli de L. Maître (_Les écoles
+ épiscopales et monastiques de l'Occident... jusqu'à Philippe
+ Auguste_, Paris, 1866, in-8º), consulter sur le XIe et le
+ XIIe siècle la monographie de A. Clerval, _Les écoles de
+ Chartres au moyen âge_, Paris, 1895, in-8º;--sur le XIIIe, C.
+ Douais, _Essai sur l'organisation des études dans l'ordre des
+ Frères Prêcheurs au XIIIe et au XIVe siècle_, Paris-Toulouse,
+ 1884, in-8º.--L'histoire des Universités, et, en particulier, de
+ l'Université de Paris, a été renouvelée par les travaux du P. H.
+ Denifle: _Die Universitäten des Mittelalters bis 1400_, I, Berlin,
+ 1885, in-8º;--cf. le même et E. Chatelain, _Chartularium
+ Universitatis Parisiensis_, I, Paris, 1886, in-4º (avec une
+ Introduction en latin).--Voir aussi les articles de vulgarisation
+ de MM. H. Rashdall (_English historical review_, 1886) et A.
+ Luchaire (_Revue internationale de l'enseignement_, 15 avril 1890),
+ et le livre de H. C. Maxwell-Lyte, _History of the University of
+ Oxford from the earliest times_, Oxford, 1886, in-8º.
+
+ L'=histoire de la pensée ecclésiastique et de la science au moyen
+ âge= n'est pas achevée. On lirait avec grand profit le livre trop
+ peu connu, puissamment systématique, de H. v. Eicken, _Geschichte
+ und System der mittelalterlichen Weltanschauung_, Stuttgart, 1887,
+ in-8º;--l'_Histoire de la philosophie scolastique_ (Paris,
+ 1872-1880, 3 vol. in-8º) et les autres ouvrages de M. B.
+ Hauréau.--Consulter aussi: H. Reuter, _Geschichte der religiösen
+ Aufklärung im Mittelalter_, Berlin, 1875-1877, 2 vol.
+ in-8º;--Reginald Lane Poole, _Illustrations of the history of
+ mediæval thought_, London, 1884, in-8º;--Th. Gottlieb, _Ueber
+ mittelalterliche Bibliotheken_, Leipzig, 1890, in-8º.--Parmi les
+ meilleures monographies: E. Renan, _Averroès et l'Averroïsme_,
+ Paris, 1861, in-8º;--Ch. Jourdain, _Excursions historiques et
+ philosophiques à travers le moyen âge_, Paris, 1888, in-8º;--M.
+ Cantor, _Vorlesungen über Geschichte der Mathematik_, Leipzig,
+ 1880-1892, 2 vol. in-8º;--V. Carus, _Geschichte der Zoologie_,
+ München, 1872, in-8º;--M. Berthelot, _La chimie au moyen âge_, I,
+ _Essai sur la transmission de la science antique au moyen âge_,
+ Paris, 1893, in-4º.
+
+ Depuis que le pape Léon XIII a recommandé officiellement l'étude de
+ =saint Thomas d'Aquin=, la philosophie thomiste et la scolastique du
+ XIIIe siècle ont été l'objet, dans le monde catholique, d'une
+ littérature dont il suffit de dire ici qu'elle est «plus abondante
+ que savoureuse». Cf. _Revue philosophique_, 1892, I, p. 281 et s.
+
+ Quelques clercs du moyen âge ont laissé des Mémoires, des lettres,
+ des sermons, etc., qui les font très bien connaître. On trouvera,
+ dans ce chapitre, les études de MM. Gebhart et Hauréau sur
+ Salimbene et sur Robert de Sorbon. Il y en a d'analogues, dont la
+ lecture est aussi très agréable et très instructive. Citons, entre
+ autres, celles qui ont été publiées sur Gerbert (J. Havet, _Lettres
+ de Gerbert_, Paris, 1889, in-8º, Introduction); sur Raoul Glaber
+ (E. Gebhart, dans la _Revue des Deux Mondes_, oct. 1891), sur
+ Guibert de Nogent (E. Duméril, dans les _Mémoires de l'Académie....
+ de Toulouse_, 9e série, VI, 1894), sur Jean de Salisbury (R.
+ Lane Poole, dans le _Dictionary of national biography_, t. XXIX
+ (London, 1892, in-8º), p. 439), sur saint Bernard (E. Vacandard,
+ _Vie de saint Bernard, abbé de Clairvaux_, Paris, 1895, 2 vol.
+ in-8º), sur Guyard de Laon (B. Hauréau, dans le _Journal des
+ Savants_, juin 1893), sur Guillaume d'Auvergne (N. Valois,
+ _Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris_, Paris, 1880, in-8º), sur
+ Roger Bacon (E. Charles, _Roger Bacon_, Paris, 1861, in-8º).--Bien
+ d'autres personnages ecclésiastiques du moyen âge mériteraient
+ d'être présentés au public par des historiens compétents, au
+ courant des récentes découvertes. On a beaucoup écrit, depuis trois
+ siècles, sur Abailard; nous ne pouvons recommander, cependant,
+ aucun ouvrage d'ensemble, facile à lire, sur Abailard. Il n'existe
+ pas encore de bon livre sur Pierre le Chantre, ni sur Pierre le
+ Peintre, ni sur tant d'autres. Des notices sont consacrées, dans
+ l'_Histoire littéraire de la France_, à presque tous les clercs du
+ moyen âge qui ont laissé dans leurs œuvres un reflet de leur
+ personnalité; mais ces notices ne sont plus, pour la plupart, au
+ courant de la science.
+
+ Sur les mœurs, le droit, la littérature et les arts
+ ecclésiastiques, v. la Bibliographie du ch. XIV.
+
+
+
+
+I.--LA SECTE DES CATHARES EN ITALIE ET DANS LE MIDI DE LA FRANCE.
+
+
+Le dualisme qui, sous la forme du manichéisme, avait eu tant de
+partisans dans l'Église des premiers siècles et qui était professé aussi
+par les Pauliciens, reparut au moyen âge sous la forme du catharisme ou
+de la religion des purs, χαθαροἱ. L'apparente facilité avec
+laquelle ce système prétendait résoudre, en théorie et en pratique, le
+problème du mal, l'attrait qu'il avait pour l'imagination par sa couleur
+mythologique, la moralité austère et incontestée de ses chefs, lui
+amenèrent autant de disciples qu'en avait eu jadis la doctrine de Manès.
+Né probablement en Macédoine, il s'était répandu dès le XIe siècle
+dans diverses contrées de l'Europe occidentale; on avait découvert et
+brûlé des cathares, qualifiés de manichéens, en Lombardie, dans le midi
+de la France, dans l'Orléanais, en Champagne, en Flandre. La persécution
+n'avait pas arrêté les progrès de la secte; vers le milieu du XIIe
+siècle elle était établie et fortement organisée dans les pays slaves et
+grecs, en Italie et dans la France méridionale. Elle avait des
+traductions du Nouveau Testament et d'autres livres en langue vulgaire,
+qui pour la plupart sont perdus; ses docteurs étaient aussi habiles que
+ceux du catholicisme.
+
+Le système reposait sur l'antagonisme de deux principes, l'un bon,
+l'autre mauvais. Sur la nature de ce dernier, les cathares n'étaient pas
+d'accord; les uns croyaient que les deux principes étaient également
+éternels; selon les autres, le bon principe est seul éternel, le
+mauvais, qui est une de ses créatures, n'est tombé que par orgueil.
+Cette différence se retrouve dans la manière de concevoir l'origine du
+monde et celle des âmes. D'après le dualisme absolu, c'est le principe
+mauvais qui a créé la matière, le bon n'a créé que les esprits; une
+partie de ceux-ci furent entraînés sur la terre et enfermés dans des
+corps; Dieu consent à ce qu'ils y fassent pénitence et qu'ils passent,
+de génération en génération, d'un corps à un autre jusqu'à ce qu'ils
+arrivent au salut. Le dualisme mitigé admet que Dieu est le créateur de
+la matière, mais que le principe mauvais en est le formateur; les âmes
+ne sont pas venues sur la terre toutes à la fois; issues d'un premier
+couple, elles se multiplient comme l'enseignait l'ancien traducianisme.
+Pour tout le reste, les cathares des deux partis professent les mêmes
+doctrines. Le principe mauvais a imposé aux hommes la loi mosaïque, pour
+les retenir dans la servitude; d'où il suit qu'il faut rejeter l'Ancien
+Testament. Dieu voulant sauver les hommes de ce joug, leur envoie un
+esprit supérieur qui, ne pouvant entrer en contact avec la matière, ne
+prend que l'apparence d'un corps humain. La matière est la cause et le
+siège du mal; tout rapport volontaire avec elle devient une souillure;
+cette doctrine a pour conséquence pratique un ascétisme très rigoureux.
+Le pardon des péchés s'obtient par l'admission dans l'église des
+cathares, moyennant le baptême du Saint-Esprit, lequel est symbolisé par
+l'imposition des mains; cet acte s'appelait _consolamentum_, parce qu'il
+devait faire descendre sur l'homme l'esprit consolateur. Avant de le
+recevoir, il fallait avoir donné des gages de fidélité et s'être soumis
+à un jeûne de plusieurs jours. Ceux qui l'avaient reçu étaient appelés
+les parfaits; en France le peuple les qualifiait de bons hommes, de bons
+chrétiens par excellence. Ils renonçaient au mariage et à toute
+propriété, ne se nourrissaient que de pain, de légumes, de fruits, de
+poissons, voyageaient pour visiter les fidèles, avaient entre eux des
+signes secrets de reconnaissance, pouvaient enseigner la doctrine et
+donner le _consolamentum_. Les femmes parfaites avaient les mêmes
+obligations et les mêmes droits.
+
+Ceux qui n'étaient pas parfaits formaient la classe des croyants; ils
+n'étaient pas astreints au même ascétisme, ils pouvaient se marier,
+posséder des biens, faire le commerce et la guerre, se nourrir de
+n'importe quoi, à la seule condition de recevoir le _consolamentum_
+avant leur mort. Ils faisaient avec les ministres de la secte un pacte,
+_convenenza_, _conventio_, par lequel ils s'engageaient à se faire
+_consoler_ en cas de danger mortel, et à mener la vie des parfaits s'ils
+revenaient à la santé. Il y en avait de si enthousiastes que, pour ne
+pas perdre la grâce du baptême spirituel une fois reçu, ils se mettaient
+en _endura_, c'est-à-dire qu'ils se laissaient mourir de faim.
+
+Le culte cathare, qui excluait tous les éléments matériels, se composait
+d'une prédication faite par un ministre, de l'oraison dominicale récitée
+par l'assemblée, de la confession des péchés suivie de l'absolution,
+enfin de la bénédiction donnée par le ministre et les parfaits. Ces
+derniers, quand ils assistaient à un repas, bénissaient le pain, que les
+croyants conservaient comme une sorte de talisman.
+
+Le clergé de la secte n'admettait que des évêques et des diacres.
+L'église était divisée en évêchés, correspondant d'ordinaire aux
+diocèses catholiques; les villes, les châteaux, les bourgs formaient des
+diaconats. Les évêques entretenaient entre eux des relations intimes et
+fréquentes; il arriva que des députés des pays slaves et de l'Italie
+assistèrent à des conciles tenus dans le midi de la France.
+
+En somme, ce système, malgré sa prétention de s'adapter au Nouveau
+Testament en l'interprétant par des allégories, était moins une hérésie
+chrétienne qu'une religion différente, mêlée de mythes cosmogoniques,
+que, dans ce résumé succinct, nous nous abstenons de mentionner.
+
+Pour les autorités de l'Église, les cathares étaient un objet d'horreur,
+autant à cause de leur doctrine à moitié païenne qu'à cause de leur
+influence sur les peuples; on les traitait d'hérétiques par excellence,
+c'est à eux que ce nom était spécialement réservé par les auteurs qui
+ont écrit contre les sectes; c'est aussi à leur occasion que furent
+décrétées d'abord ces mesures de rigueur qui ont formé la législation
+inquisitoriale.
+
+[Illustration: La tour de l'Inquisition, à Carcassonne.]
+
+Du temps d'Innocent III ils dominaient en Lombardie, où Milan était leur
+centre. Protégés par les seigneurs, ils siégeaient dans les conseils des
+villes, célébraient publiquement leur culte, provoquaient à des disputes
+les théologiens catholiques. Un de leurs parfaits, Armanno Pungilovo de
+Ferrare, mort en 1269, avait mené une vie si exemplaire, qu'il fut sur
+le point d'être canonisé quand on découvrit qu'il n'avait été qu'un
+hérétique. Parce qu'ils condamnaient le mariage, le peuple leur donnait
+le même nom de patarins, par lequel, au XIe siècle, on avait désigné
+les adhérents du diacre Ariald, adversaire du mariage des prêtres. Les
+persécutions ordonnées par Innocent III et ses successeurs furent
+impuissantes; l'inquisition elle-même, organisée par Grégoire IX,
+rencontra pendant longtemps une résistance opiniâtre; en 1252, un
+inquisiteur, le frère Pierre de Vérone, fut tué par quelques nobles. Il
+fut canonisé sous le nom de saint Pierre-Martyr. Après cet attentat, il
+y eut une recrudescence de sévérité; mais quelque vigilant et quelque
+implacable qu'on fût, on ne réussit pas encore à extirper la secte, qui
+était renforcée au contraire par de nombreux réfugiés albigeois. Elle ne
+commence à décliner en Italie que dans le cours du XIVe siècle.
+
+Dans le midi de la France le catharisme était devenu presque la religion
+nationale, ayant plusieurs évêchés, de nombreux diaconats et des écoles
+florissantes, fréquentées surtout par les enfants des nobles. Après des
+efforts stériles, tentés contre les _hérétiques albigeois_ dans la
+seconde moitié du XIIe siècle, entre autres par saint Bernard, et au
+commencement du XIIIe principalement par saint Dominique, Innocent
+III chargea le frère Pierre de Castelnau d'être son légat pour
+l'extirpation de l'hérésie. Pierre, ayant excommunié le comte Raymond de
+Toulouse, fut assassiné en 1208. Le pape fit prêcher la croisade; une
+armée de Français du Nord, sous les ordres de Simon de Montfort, envahit
+les provinces méridionales et se signala par le massacre de populations
+entières[76]. Le 12 avril 1229, Louis IX accorda au comte Raymond la
+paix, à des conditions trop humiliantes pour fonder une réconciliation
+durable. D'ailleurs, le fanatisme des inquisiteurs excitait une
+indignation dont les derniers poètes provençaux se firent les organes
+passionnés; plus les violences augmentaient, plus se fortifiait la
+résistance des cathares; leur organisation subsista, les seigneurs
+continuèrent de les protéger et le peuple de les écouter; leur cause
+religieuse se confondait avec la cause nationale. En 1239, le comte de
+Toulouse, exaspéré par l'oppression, reprit les armes; il fut une
+seconde fois forcé de se soumettre. Quand le 29 mai 1242 on tua quatre
+inquisiteurs à Avignonet, le comte, soupçonné injustement d'avoir été
+l'instigateur de ce crime, fut excommunié par l'archevêque de Narbonne;
+il jura de venger la mort des victimes, mais aussi de ne plus tolérer
+les dominicains comme agents de l'inquisition. Pour témoigner de son
+dévouement à l'Église, il assiégea le château fort de Montségur, dernier
+refuge des Albigeois. Après plusieurs assauts la place dut se rendre; le
+14 mars 1244, près de deux cents parfaits, dont deux évêques, périrent
+par le feu. L'hérésie ne se maintint plus que péniblement et en secret;
+beaucoup de membres de la secte se réfugièrent en Lombardie. Après la
+réunion du comté de Toulouse à la couronne de France, les rois
+achevèrent la destruction du catharisme, dont les dernières traces se
+perdent en ce pays dans la première moitié du XIVe siècle.
+
+CH. SCHMIDT, _Précis de l'histoire de l'Église
+d'Occident pendant le moyen âge_, Paris,
+Fischbacher, 1885, in-8º.
+
+
+
+
+II.--QUELQUES CLERCS DU XIIe ET DU XIIIe SIÈCLE
+
+PRIMAT.--W. NAP.--SERLON.--LE CHANCELIER.
+
+
+Peu de personnages ont joui dans le monde clérical, depuis le XIIe
+siècle, d'une popularité égale à celle d'un certain Primat, sur le
+compte duquel, avant de très récentes recherches, on ne savait
+absolument rien.--Le professeur de rhétorique italien Thomas de Capoue,
+qui écrivait au temps du pape Innocent III, après avoir distingué le
+style rythmique et le style métrique, ajoute que si Virgile a donné les
+plus parfaits modèles de l'un, Primat a excellé dans l'autre. D'autre
+part, Richard de Poitiers, moine de Cluny, a composé, vers la fin du
+XIIe siècle, une chronique où l'on lit, à la date de 1142: «A cette
+époque brillait à Paris un écolier, nommé Hugues, que ses condisciples
+avaient surnommé Primat. Il était d'assez bonne condition, mais d'un
+extérieur disgracieux. Adonné dès sa jeunesse aux lettres mondaines, il
+se fit dans plusieurs provinces une grande réputation comme plaisant et
+comme littérateur. Son talent d'improvisateur était célèbre. Il y a des
+vers de lui que l'on ne peut pas entendre sans éclater de rire.» Ainsi,
+Primat florissait vers 1140, et c'était un joyeux compagnon. Le poète
+Mathieu de Vendôme corrobore sur ce point et enrichit encore le
+témoignage de Richard de Poitiers: il nous apprend, en effet, qu'il
+avait fait ses études aux écoles d'Orléans, avant 1150, alors que l'une
+des chaires de cette ville était occupée par l'illustre Primat:
+
+ _Mihi dulcis alumna,_
+ _Tempore Primatis, Aurelianis, ave!_
+
+Primat est d'ailleurs qualifié de «Primat d'Orléans» par une foule
+d'écrivains, de copistes et de bibliographes postérieurs à Mathieu de
+Vendôme.--De très bonne heure, ce Primat de Paris, puis d'Orléans, qui
+paraît avoir joint à sa qualité de professeur celle de chanoine, acquit
+dans toutes les écoles de l'Occident une réputation d'esprit
+légendaire[77]. Il avait sans doute été très habile de son vivant à
+aiguiser des épigrammes et à versifier des méchancetés: on lui attribua
+tous les bons mots, calembours et reparties qui se transmettaient dans
+les couvents et dans les universités; on lui rapporta l'honneur des
+pièces goliardiques[78] qui avaient le plus de succès; on lui fit un
+piédestal du talent et des œuvres d'une légion de clercs ironiques.
+Peu à peu, ses épigrammes authentiques ne furent plus distinguées de son
+bagage adventice; on oublia jusqu'au temps, jusqu'aux lieux où il avait
+vécu.--Le bon franciscain Salimbene, qui écrivit en 1283 des mémoires si
+instructifs et si amusants, croit que Primat était chanoine à Cologne en
+l'année 1232; il cite de lui plusieurs farces dont la scène se place à
+Rome, à Cologne, à Pavie: «C'était, dit-il, un grand truand et un grand
+drôle, qui improvisait admirablement en vers. S'il avait tourné son
+cœur à l'amour de Dieu, il aurait tenu une grande place dans les
+lettres divines et se serait rendu très utile à l'Église.» Il lui
+attribue, entre autres chansons, le plus pur chef-d'œuvre de la
+littérature goliardique, la _Confession de Golias_, cette confession,
+plus cynique et plus gaie que celle de Villon, qui est certainement
+antérieure de soixante-dix ans à 1232, et postérieure de vingt années
+environ à l'époque où Mathieu de Vendôme avait fréquenté le véritable
+Primat aux écoles orléanaises.--Au XIVe siècle, Boccace parle encore
+d'un rimeur facétieux, _Primasso_, qui égayait jadis les dîners de
+l'abbé de Cluny en son hôtel de Paris; c'est de notre Primat qu'il
+parle, mais les abbés de Cluny n'ont pas eu d'hôtel à Paris avant 1269!
+A l'époque où vivait Boccace, toute notion chronologique s'était perdue
+depuis longtemps au sujet de l'habile rythmeur, du joyeux chanoine
+d'Orléans, ancêtre des goliards presque aussi chimérique que l'évêque
+Golias lui-même.
+
+C'est encore une fortune très surprenante que celle de Walter Map,
+archidiacre d'Oxford, clerc familier du roi d'Angleterre Henri II
+Plantagenet. Son compatriote, son ami, Gérald de Barri, le représente
+comme le plus bel esprit de la cour d'Angleterre à la fin du XIIe
+siècle; c'était un homme très savant, très fin, et qui n'aimait pas les
+moines, particulièrement les moines blancs (cisterciens): Girald
+rapporte de lui que, ayant appris l'apostasie de deux moines, il
+s'écria: «Puisqu'ils renonçaient à leur moinerie, que ne se sont-ils
+faits chrétiens!» Map a laissé un livre en prose, _De nugis curialium_,
+d'une lecture fort agréable; ce livre ne nous a été conservé que par un
+seul manuscrit; il a été imparfaitement édité par Th. Wright, et très
+peu de personnes l'ont lu. Il a écrit contre le mariage une déclamation
+dont il était très fier: _Valerius ad Rufinum de non ducenda uxore_; on
+le sait si peu que des savants éminents persistent, encore aujourd'hui,
+à attribuer cette déclamation à saint Jérôme! Par compensation, on a
+copié au moyen âge, et imprimé de nos jours, sous le nom de Walter Map,
+quantité d'ouvrages auxquels il a toujours été étranger. Les meilleures
+pièces goliardiques, que les scribes français ont ornées, pour les
+recommander, de la marque de fabrique de Primat, les scribes anglais
+leur ont imposé celle de l'archidiacre d'Oxford. Comme, parmi ces
+pièces, il y en a de fort grossières, l'élégant et précieux Map a gagné
+de la sorte, en Angleterre, un renom détestable et fort peu mérité
+d'ivrogne (_a jovial toper_).--Certes, l'ami de Gérald de Barri a
+composé des chansons rythmiques, mais, dans le fatras de ses œuvres
+supposées, qui l'a fait passer si longtemps, et bien à tort, pour le
+plus fécond des goliards, comment dégager ce qui lui appartient? Autant
+chercher à retrouver les bons mots qui ont fait la gloire initiale de
+Primat parmi les nouvelles à la main de toute date et de toute
+provenance dont le moyen âge a gratifié la mémoire du grand farceur.
+
+La biographie de Serlon de Wilton n'est guère moins incertaine que celle
+de Primat, et elle a été, jusqu'à ces derniers temps, encore plus
+obscure; car le XIIe siècle a compté jusqu'à quatre clercs du nom de
+Serlon qui se sont mêlés d'écrire: un chanoine de Bayeux, un évêque de
+Glocester, un abbé de Savigny, un abbé de l'Aumône. C'est ce dernier qui
+fut l'émule du fameux chanoine d'Orléans. Originaire de Wilton en
+Angleterre, il fut d'abord un des professeurs de belles-lettres les plus
+goûtés des écoles de Paris, aussi connu à cause de ses fredaines qu'à
+cause de sa science: «Quand j'ai bu du vin, dit-il quelque part, ça me
+fait pleurer et je fais des vers comme Primat.»
+
+ _Tum fundo lacrymas, tum versificor quasi Primas...._
+
+C'est sa conversion, éclatante et subite, qui a assuré à maître Serlon
+une popularité durable. Le récit en fut en effet consigné de bonne heure
+dans les recueils d'exemples édifiants à l'usage des prédicateurs; il se
+trouve dans la collection d'anecdotes d'Eudes de Chériton et dans celle
+de Jacques de Vitri; il a été commenté pendant plusieurs siècles dans
+toutes les chaires de la chrétienté. Serlon se promenait un jour dans le
+pré Saint-Germain quand un de ses compatriotes et de ses collègues,
+récemment décédé, lui apparut revêtu d'une chape en parchemin, couverte
+de fines écritures: «Là, dit le défunt, sont reproduits tous les
+sophismes dont ici-bas je tirais gloire, et cette chape pèse tant à mes
+épaules que je porterais plus aisément la tour de
+Saint-Germain-des-Prés.» Le lendemain matin, maître Serlon, ce logicien
+profond, ce poète mondain et grivois, dont les chansons couraient la
+ville, quitta brusquement l'Université de Paris, théâtre de ses
+triomphes, et se réfugia dans un monastère très sévère. Pour expliquer
+sa retraite précipitée, il laissa seulement deux vers moqueurs, très
+souvent cités depuis par les contempteurs mystiques de la dialectique et
+de la raison:
+
+ _Linquo coax ranis, cra corvis vanaque vanis;_
+ _Ad logicam pergo, quæ mortis non timet ergo._
+
+Il fut élu, vers 1171, abbé de l'abbaye cistercienne de l'Aumône, près
+de Pontoise, le Petit-Cîteaux. Mais il ne dépouilla pas tout à fait le
+vieil homme. Il conserva toujours une singulière verdeur de langage.
+Moine blanc, il n'aimait pas les moines noirs (clunisiens).
+«J'attendrais, disait-il, avec plus de tranquillité le temps de la mort
+si j'étais chien noir que moine noir.» Il ne cessa pas non plus de faire
+des vers; seulement, pour racheter les pièces impudiques qu'il avait
+rimées dans sa jeunesse, il s'appliqua désormais à de dévotes
+compositions. De Serlon de Wilton, on a surtout exhumé jusqu'à présent
+des vers postérieurs à sa conversion; ils sont graves, quoique la verve
+gouailleuse de l'ancien poète profane, et très profane, y bouillonne
+encore....
+
+Philippe de Grève n'est pas, comme Primat, un personnage légendaire, et
+ses vers ne sont pas presque tous perdus, comme ceux de Serlon de
+Wilton. Néanmoins, M. Daunou, en 1835, lui consacrait dans l'_Histoire
+littéraire de la France_ une notice très brève; on ne savait alors rien
+de lui, si ce n'est qu'il avait été chancelier de Notre-Dame de 1218 à
+1236, et qu'il avait fait des sermons. Depuis 1835, la figure du
+chancelier Philippe, de celui qui fut, au XIIIe siècle, le Chancelier
+par excellence, a été lentement restaurée, et elle ressort aujourd'hui
+comme l'une des plus vivantes de son temps. Avec Robert de Sorbon,
+Philippe de Beaumanoir et Pierre Dubois, Philippe de Grève est un des
+hommes du moyen âge qui doit le plus aux patientes restitutions de
+l'érudition moderne.
+
+Non seulement Philippe de Grève a prononcé des sermons (qui, pour le
+dire en passant, ne sont pas plus mauvais que beaucoup d'autres), mais
+il a laissé, avec une relation de la perte et de la découverte du Saint
+Clou en 1233, une Somme de théologie où de bons juges ont remarqué une
+originalité rare dans ce genre d'ouvrages, beaucoup d'érudition,
+d'indépendance et de véhémence. Comme théologien, il a donc présidé très
+dignement pendant près de vingt ans aux destinées de l'Université de
+Paris[79]. Ses relations avec les maîtres de cette Université n'ont pas
+été cependant, très bonnes. Il ignorait l'art de se faire aimer et se
+montra toujours passionné pour les droits de son église cathédrale,
+droits inconciliables avec les prétentions du corps universitaire. En
+1219, il comparut à Rome pour répondre devant le pape Honorius
+d'accusations portées contre lui par les maîtres de l'Université. En
+1222, il était de nouveau aux prises avec eux. Il avait, par sa roideur,
+accumulé contre lui bien des haines. On lui reprochait aussi son
+avidité: il cumulait ouvertement plusieurs bénéfices; chancelier de
+Notre-Dame de Paris, il était en même temps archidiacre de Noyon; mais,
+à Noyon comme à Paris, il s'était attiré des ennemis; il fut rudement
+malmené en 1233, en pleine église, à Saint-Quentin, par le bailli de
+Vermandois. Un sot compilateur du XIIIe siècle, Thomas de Cantimpré,
+en son _Bonum universale de apibus_, a recueilli précieusement l'écho
+des médisances et des calomnies que le caractère du Chancelier avait
+déchaînées contre lui. Peu de jours après sa mort, s'il faut en croire
+Thomas, le chancelier Philippe apparut à son évêque, qui venait de dire
+matines, sous l'aspect d'un damné; et comme l'évêque s'étonnait: «C'est
+à cause de mon avarice, répondit le fantôme; j'ai soutenu la légitimité
+du cumul des bénéfices, et j'ai scandalisé le monde par le désordre
+abominable de mes mœurs.»
+
+Philippe de Grève eut peut-être de très mauvaises mœurs, et, qu'il
+ait été vertueux ou non, cela ne nous intéresse guère[80]. Mais Thomas
+de Cantimpré songeait sans doute, en parlant de ces «désordres
+abominables», aux chansons profanes du Chancelier, plus enjouées,
+cependant, que licencieuses. Croirait-on que ces chansons, longtemps si
+célèbres, que tous les clercs, au XIIIe siècle, savaient par cœur,
+et dont des copies anciennes sont signalées aujourd'hui jusqu'en Suède,
+n'ont été révélées aux lettrés que depuis quelques années?--L'attention
+fut éveillée pour la première fois, après cinq cents ans d'oubli, par un
+passage de la chronique de Salimbene. Salimbene, faisant l'éloge de son
+compatriote Henri de Pise, rapporte qu'il avait mis en musique plusieurs
+morceaux de «maître Philippe, chancelier de l'Église de Paris», et
+notamment six pièces qui commençaient par les mots: _Homo quam sit
+pura--Crux de te volo conqueri_, etc. Or, sur ces six pièces rythmiques,
+quatre se sont retrouvées dans un manuscrit du Musée britannique, parmi
+une quarantaine de petits poèmes, précédés de la rubrique commune: «Dits
+de maître Philippe, le feu chancelier de Paris». Elles se sont
+retrouvées aussi dans l'Antiphonaire de Pierre de Médicis, et ailleurs.
+Elles assurent à Philippe de Grève une place très honorable parmi les
+écrivains lyriques du moyen âge. Tel était, aussi bien, l'avis de maître
+Henri d'Andeli, chanoine de Paris, qui a rimé en langue vulgaire un
+curieux éloge funèbre du Chancelier (mort le 25 décembre 1236). L'habile
+trouvère Henri d'Andeli représente Philippe de Grève comme «le meilleur
+clerc de France» et le plus habile des «jongleurs».--Si Philippe de
+Grève, au lieu de composer en vers latins rythmiques, avait versifié
+ordinairement en français (il se l'est quelquefois permis), il serait
+placé, en effet, au nombre des bons jongleurs; mais la langue et le
+rythme qu'il a choisis ont retardé pour lui l'heure de la réputation
+posthume....
+
+CH.-V. LANGLOIS, _La littérature goliardique_, dans la
+_Revue politique et littéraire_, 24 déc. 1892.
+
+
+
+
+III.--UN FRANCISCAIN DU XIIIe SIÈCLE: FRA SALIMBENE.
+
+
+Ce pauvre franciscain du XIIIe siècle, très bon chrétien d'ailleurs,
+n'a pas été canonisé; il n'a pas été brûlé non plus; on n'a guère brûlé
+des franciscains qu'à partir du XIVe siècle. Ce n'était point un
+grand clerc: il s'obstine à prendre Henri III pour Henri IV et à
+conduire à Canossa un empereur qui n'eût jamais consenti à s'y rendre.
+Il nous conte des histoires de nourrices: le dragon du mont Canigou, qui
+sort d'un lac quand on y jette des pierres et obscurcit le ciel de
+l'ombre de ses ailes; l'aventure d'un fou que le diable étrangla
+nuitamment au milieu des pains entassés par lui en prévision de la
+famine. Ce n'était point un poète passionné, comme Jacopone da Todi, et
+très capable de tourmenter le pape en langue vulgaire. Salimbene a
+rédigé sa chronique en latin, et je vous assure qu'il est moins bon
+latiniste que Cicéron. Mais quel joli latin! tout plein de barbarismes
+sans être barbare, souple, vivant, tel qu'on le prêchait alors dans
+l'intérieur des couvents, pour l'édification plus dévote que
+grammaticale des moinillons. On y trouve tout le vocabulaire de la plus
+basse latinité. Le potage s'y appelle bonnement _potagium_; on y voit un
+évêque qui, craignant une émeute de ses ouailles, s'enferme dans sa
+tour, _quod pelli suæ timebat_. La critique de Salimbene est nulle. Il
+n'envisage l'histoire qu'au point de vue des intérêts de son ordre et
+juge les rois, les papes et les républiques selon le bien ou le mal
+qu'ils font aux franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le cœur
+du monde. Comme la plupart des vieux chroniqueurs, il met au même plan
+les plus graves événements de son siècle et les plus minces accidents
+naturels. Nous apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut
+une étonnante abondance de puces précoces; en 1283, une mortalité sur
+les poules: une femme de Crémone en perdit 48 dans son poulailler. En
+1282, il signale un tel excès de chenilles que les arbres en perdirent
+toutes leurs feuilles; mais, pour la même année, les Vêpres sanglantes
+de Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'âme, en lui, fut médiocre.
+Tout petit, il était dans son berceau lorsqu'un ouragan terrible passa
+sur Parme; sa mère, craignant que le baptistère ne tombât sur la maison,
+prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant à la
+grâce de Dieu le futur moine. «Aussi, dit-il, je ne l'ai jamais beaucoup
+aimée, car c'est moi, le garçon, qu'elle aurait dû emporter.» Il entra
+au couvent, malgré ses parents et l'empereur Frédéric II auquel le père
+eut recours. L'empereur ordonna aux frères de rendre leur novice; le
+père vint supplier son fils, au nom de sa mère; Salimbene répondit
+tranquillement: _Qui amat patrem aut matrem plus quam me, non est me
+dignus_. Plus tard, il se réjouissait de n'avoir point, lui et son
+frère, continué le nom et la race paternels. Et cependant, il ne fut
+qu'un religieux assez calme, d'un zèle raisonnable. Il parle des choses
+liturgiques avec un sans-façon qui étonne. «C'est bien long, dit-il, de
+lire les psaumes à l'office de nuit du dimanche, avant le chant du _Te
+Deum_. Et c'est bien ennuyeux, autant en été qu'en hiver; car, en été,
+avec les nuits courtes et la grande chaleur, on est trop tourmenté des
+puces.» Et il ajoute: «Il y a encore dans l'office ecclésiastique
+beaucoup de choses qui pourraient être changées en mieux.» Il aime les
+grands couvents où «les frères ont des délectations et des consolations
+plus grandes que dans les petits». Il ne fait pas mystère de ces
+_consolations_, poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs
+temporelles que Dieu prodigue à ceux qui font vœu d'être siens. Vous
+trouverez, dans la chronique, quatre ou cinq dîners de petits frères de
+saint François, tous très succulents. Une pieuse gourmandise porte à la
+gaieté, et Salimbene est un joyeux compère: les histoires de couvent,
+dignes de frère Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Mais
+retournez-le, et vous apercevrez l'un des écrivains--je dis des
+écrivains ecclésiastiques--les plus précieux du moyen âge, l'un des
+témoins les plus édifiants du XIIIe siècle italien.
+
+[Illustration: Vue d'Assise.]
+
+Il était né à Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il rédigea
+sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute en 1289. Enfant,
+il eût pu contempler saint François d'Assise; il vit s'épanouir, dans
+leur suavité printanière, les fleurs de la légende séraphique. Pendant
+quarante années il se promena en Italie et en France, de couvent en
+couvent. Il conversa avec les personnages les plus grands de son siècle.
+Il vit face à face Frédéric II, _vidi eum et aliquando dilexi_; il
+connut familièrement Jean de Parme et Hugues de Digne. A Sens, il
+entendit Plano Carpi, le précurseur de Marco Polo, expliquer son livre
+«sur les Tartares». Il aborda, à Lyon, Innocent IV, le pape terrible qui
+avait juré d'écraser la maison de Souabe et de poser son talon sur ce
+«nid de vipères». Enfin, en 1248, à Sens, au moment de la Pentecôte, il
+a vu saint Louis. Le roi se rendait à la croisade, cheminant à pied, en
+dehors du cortège de sa chevalerie, priant et visitant les pauvres,
+«moine plutôt que soldat», écrit Salimbene. Le portrait qu'il nous en
+donne est charmant. _Erat autem rex subtilis et gracilis, macilentus
+convenienter et longus, habens vultum angelicum et faciem gratiosam._ Et
+quel fin repas il fit servir aux Mineurs de Sens! D'abord, le vin noble,
+le vin du roi, _vinum præcipuum_; puis, des cerises, des fèves fraîches
+cuites dans du lait, des poissons, des écrevisses, des pâtés
+d'anguilles, du riz au lait d'amandes saupoudré de cynamone, des
+anguilles assaisonnées d'une sauce excellente (_cum optimo salsamento_),
+des tourtes, des fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement
+maigre, mais d'un maigre canonical qui permet d'attendre avec
+résignation le gras du lendemain. C'était, peut-être, la Vigile de la
+Pentecôte, jour d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais
+François avait dit dans sa _Règle_: Mangez de tous les mets qu'on vous
+servira, _necessitas non habet legem_. Salimbene accompagna le roi
+jusqu'au Rhône. Un matin, il entra avec lui dans une église de campagne
+qui n'était point pavée. Saint Louis, par humilité, voulut s'asseoir
+dans la poussière, et dit aux frères: _Venite ad me, fratres mei
+dulcissimi, et audite verba mea_. Et les petits moines s'assirent en
+rond autour du roi de France.
+
+Certes voilà, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui
+n'ont rien de vulgaire. Mais la singularité originale de Salimbene est
+surtout dans sa vocation au Joachimisme, à la religion de l'Évangile
+Éternel. Comme beaucoup d'âmes excellentes, il se laissa entraîner par
+le mouvement de mysticisme qui, à côté du franciscanisme pur, et au sein
+même de l'institut de saint François, agita, vers le milieu du XIIIe
+siècle, l'Italie, et effraya l'Église; contradiction curieuse du
+christianisme, embrassée par des hommes qui se croyaient sincèrement les
+plus réguliers des chrétiens et qui se préparaient, par la plus
+audacieuse des hérésies, à la réalisation des promesses suprêmes de
+Jésus.
+
+Cette crise religieuse dont le XVIe siècle a vu les derniers
+incidents existait à l'état latent depuis le premier âge du
+christianisme. L'évangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laissé
+entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas à changer
+profondément, et qu'une ère meilleure et définitive était proche. Le
+règne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, précédé par le règne temporel
+du Christ pendant mille ans, la venue de la Jérusalem céleste, le
+triomphe momentané, puis la chute horrible de l'Antéchrist, la fin des
+choses terrestres, toutes ces idées avaient, dès l'époque apostolique,
+préoccupé les consciences nobles. La dure expérience de l'histoire, la
+misère du moyen âge, les scandales de l'Église romaine les avaient
+confirmées davantage. Saint Augustin les avait reçues de saint Jean;
+Scot Erigène les reçut de saint Augustin. Les hérésiarques scolastiques
+les possèdent tous, si je puis ainsi dire, en puissance. Elles
+reparaissent, au commencement du XIIIe siècle, dans l'école d'Amauri
+de Chartres, qui ne doit rien certainement à Joachim de Flore. Celui-ci,
+un poète, un visionnaire, perdu dans ses montagnes de Calabre, mais
+habitué, par le contact de la chrétienté grecque, à une exégèse très
+libre, avait rendu à l'Italie, vers la fin du XIIe siècle, ces
+vieilles terreurs et ces vieilles espérances. Un jour, dans le jardin de
+son couvent, un jeune homme d'une beauté rayonnante lui était apparu,
+portant un calice qu'il tendit à Joachim. Celui-ci but quelques gouttes
+et écarta le calice. «O Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la
+coupe, aucune science ne t'échapperait!» Mais l'abbé de Flore avait
+assez goûté de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa _Concordia
+novi et veteris Testamenti_, une troisième révélation religieuse, celle
+de l'Esprit, supérieure à celle du Fils, comme celle-ci l'avait été à
+celle du Père. Il faut citer tout ce passage où court un grand souffle.
+Joachim caractérise les trois âges religieux du monde, dont le dernier
+lui semble près de se lever:
+
+«Le premier a été celui de la connaissance, le second celui de la
+sagesse, le troisième sera celui de la pleine intelligence. Le premier a
+été l'obéissance servile, le second la servitude filiale, le troisième
+sera la liberté. Le premier a été l'épreuve, le second l'action, le
+troisième sera la contemplation. Le premier a été la crainte, le second
+la foi, le troisième sera l'amour. Le premier a été l'âge des esclaves,
+le second celui des fils, le troisième sera celui des amis. Le premier a
+été l'âge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisième
+sera celui des enfants. Le premier s'est passé à la lueur des étoiles,
+le second a été l'aurore, le troisième sera le plein jour. Le premier a
+été l'hiver, le second le commencement du printemps, le troisième sera
+l'été. Le premier a porté les orties, le second les roses, le troisième
+portera les lis. Le premier a donné l'herbe, le second les épis, le
+troisième donnera le froment. Le premier a donné l'eau, le second le
+vin, le troisième donnera l'huile. Le premier se rapporte à la
+Septuagésime, le second à la Quadragésime, le troisième sera la fête de
+Pâques. Le premier âge se rapporte donc au Père, qui est l'auteur de
+toutes choses; le second au Fils, qui a daigné revêtir notre limon; le
+troisième sera l'âge du Saint-Esprit, dont l'apôtre dit: Là où est
+l'Esprit du Seigneur, là est la liberté, _ubi Spiritus Domini, ibi
+Libertas_.»
+
+Mais c'est bien sur cette terre et dès cette vie et non plus seulement
+dans la Jérusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et de
+Scot Erigène, que devait se manifester la révélation joachimite. Le
+rêveur de Flore y réservait aux moines, aux contemplatifs, aux
+_spirituales viri_, le ministère dévolu jusqu'alors aux clercs, à
+l'Église séculière. De quelles catastrophes serait précédée la grande
+évolution religieuse? Joachim pressentait des années tragiques, et, dans
+les derniers jours du XIIe siècle, il calculait en tremblant que les
+deux prochaines générations humaines de trente années verraient cette
+crise extraordinaire, que peut-être elle allait commencer, qu'au plus
+tard elle éclaterait en l'an 1260.
+
+Il mourut avec le renom d'un prophète, en odeur de sainteté. Henri VI,
+Richard Cœur-de-Lion, l'avaient consulté sur la venue de
+l'Antéchrist. L'Église le béatifia, et Dante l'a mis en son _Paradis_,
+dans le chœur des mystiques. Mais ses visions lui survécurent. Les
+Franciscains, dans les vingt années qui suivirent la mort de saint
+François, s'attachèrent à lui comme au précurseur de la religion
+nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait été le Messie. On annonça, pour
+1260, la fin de l'Église de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de
+Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophéties où Frédéric
+II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint François et saint
+Dominique et le vêtement même des ordres mendiants étaient clairement
+annoncés. Autour de Jean de Parme, général des Franciscains, se
+groupaient les plus ardents apôtres joachimites. L'un d'eux, Gérard de
+San Donnino, en son _Liber introductorius ad Evangelium Æternum_, résuma
+toute la doctrine de Joachim. L'Évangile Éternel, qui fut, en effet, une
+doctrine et non un livre, avait été jusque-là comme un texte idéal, la
+Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que chaque adepte portait secrètement en
+son cœur. Le jour où il devint un manifeste d'hérésie et un étendard
+révolutionnaire, l'Église et l'Université de Paris s'émurent et
+s'entendirent pour frapper la secte. L'opération fut très simple, tous
+les sectaires étant, au fond, de pieux catholiques. Jean de Parme
+abdiqua le généralat. Le pauvre Gérard de San Donnino pâtit pour tout le
+monde: on l'enferma dans un _in pace_.
+
+Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice, s'était
+fait joachimite, comme les autres. A Hyères, il avait reçu de Hugues de
+Digne, le chef de la secte pour la France, un prétendu commentaire de
+Joachim sur les quatre évangélistes, et l'avait copié à Aix. Après le
+jugement de condamnation, prononcé en 1255, par Alexandre IV, il était
+encore demeuré fidèle à la doctrine mystérieuse. Longtemps après, quand,
+vieux et désenchanté, il écrit sa Chronique, il rappelle à dix reprises
+et très bravement, qu'il a été jadis «grand joachimite, _magnus
+joachimita_». Mais après 1260, l'année fatale étant écoulée, et l'Église
+du Fils n'ayant pas cédé la place à celle de l'Esprit, il se détacha
+tout à fait de la secte. Bartolommeo de Mantoue lui dit un jour, à
+propos de Jean de Parme: «Il avait suivi les prophéties de véritables
+fous.--Cela me fait bien du chagrin, répondit Salimbene, car je l'aimais
+tendrement. Et Bartolommeo:--Mais toi aussi, tu as été
+joachimite.--C'est vrai, réplique naïvement notre moine; mais après la
+mort de l'empereur Frédéric II et la fin de l'année 1260, j'ai tout à
+fait abandonné cette doctrine, et je suis résolu à ne plus croire qu'aux
+choses que j'aurai vues.»
+
+Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rêves de sa
+jeunesse. Son orgueil fut d'avoir été l'un des initiés de la révélation
+de l'Évangile Éternel, et il aime à nous conter tout ce qu'il a vu et
+connu de ce grand mystère. Par lui nous pénétrons dans ce monde
+singulier qui eut toujours l'allure d'une société secrète. A Pise, il
+voit apporter furtivement, par un vieil abbé de l'ordre de Flore, les
+livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de Frédéric
+II. A Hyères, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux
+colloques à voix basse des joachimites: il y avait là des notaires, des
+juges, des médecins, _et alii litterati_. Des franciscains venus les uns
+de Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. «Que
+pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples, à Pierre de Pouille, de la
+doctrine de Joachim?--Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la
+cinquième roue d'un carrosse, _quantum de quinta rota plaustri_.» A
+Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim,
+l'_Expositio super Jeremiam_. A Modène, il rencontre Gérard de San
+Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se découpe
+facilement en dialogue:
+
+SALIMB.--Si nous disputions de Joachim?
+
+GÉR.--Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en
+vont derrière le dortoir et s'assoient à l'ombre d'une treille.)
+
+SALIMB.--Dis-moi quand et où naîtra l'Antéchrist.
+
+GÉR.--Il est déjà né et grand, et bientôt le mystère d'iniquité
+s'accomplira.
+
+SALIMB.--Tu le connais?
+
+GÉR.--Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par l'Écriture.
+
+SALIMB.--Quelle Écriture?
+
+GÉR.--La Bible.
+
+SALIMB.--Eh bien! dis tout, car je connais la Bible.
+
+GÉR.--Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa Bible.
+Ils étudient le XVIIIe chap. d'Isaïe, que Gérard applique à un roi
+d'Espagne ou de Castille.)
+
+SALIMB.--Et ce roi est l'Antéchrist?
+
+GÉR.--Tout à fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prédit.
+
+SALIMB. (riant).--J'espère que tu verras que tu t'es trompé.
+
+(En ce moment les frères, avec des séculiers, apparaissent dans la
+prairie, la mine allongée, causant avec des signes de tristesse.)
+
+GÉR.--Va, et écoute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reçu de
+mauvaises nouvelles.
+
+(Salimbene court, interroge et revient. Mauvaises nouvelles, en effet;
+l'archevêque de Ravenne a été fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.)
+
+GÉR.--Tu vois bien, voilà le mystère qui commence.
+
+Longtemps après, _post annos multos_, au couvent d'Imola, on lui
+présenta un livre de son ami Gérard, peut-être le _Liber
+introductorius_. Mais Gérard avait été condamné, ses écrits étaient
+frappés d'infamie. Salimbene eut peur et dit: «Jetez-le au feu».
+
+L'appréhension de l'Antéchrist fut, en dehors même de la société
+joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au XIIIe
+siècle. On s'en inquiétait déjà au temps de Grégoire VII. Les
+prédictions de Joachim attirèrent l'attention des mystiques sur Frédéric
+II: évidemment, le monstre, c'était lui. Toutes les calomnies, toutes
+les médisances propagées par les moines se retrouvent en Salimbene, qui
+voit, dans les malheurs des dernières années de l'empereur, le signe
+très clair de la colère divine. Aussi les a-t-il énumérés tous, l'un
+après l'autre, jusqu'à la mort misérable de Frédéric, dans un château de
+la Pouille. Il invoque, comme témoins de la vengeance céleste, tour à
+tour les Prophètes, les Sibylles, Merlin, l'abbé Joachim. Frédéric,
+c'est l'ennemi satanique de l'Église et de Dieu, l'impie, l'athée, le
+libertin, _callidus_, _versutus_, _avarus_, _luxuriosus_, _malitiosus_,
+_iracundus_, _jocundus_, _delitiosus_, _industriosus_, _epicureus_;
+poète cependant, spirituel, séduisant, _pulcher homo_. Cet homme
+charmant était d'ailleurs féroce: il fit couper le pouce à un notaire
+qui, dans un acte, avait écrit de travers une lettre du nom impérial; il
+donna à deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et
+laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de
+l'empereur, curieux d'étudier le problème de la digestion[81].
+
+ * * * * *
+
+La parole de Joachim de Flore: _ubi Spiritus Domini, ibi Libertas_,
+s'était réalisée à la lettre. L'Italie, animée par l'attente d'une
+rénovation religieuse, porta tout d'un coup une étonnante floraison de
+doctrines, de sectes, de miracles et de prodiges de toutes sortes. Le
+premier, saint François, avec la puissance d'un créateur, avait rajeuni
+le christianisme; cette fécondité d'invention ne s'était pas ralentie au
+temps de Salimbene, et, par lui, nous pouvons pénétrer dans la
+chrétienté la plus vivante qui fut jamais. Et, je le répète, si nous
+mettons à part les vues aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons
+pas affaire à des hérésies. Mais les plus scandaleux de ces chrétiens
+d'Italie se croient en règle avec le bon Dieu. Ils édifient librement,
+joyeusement leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans
+l'enceinte de la grande Église, qui les laisse faire quelque temps, puis
+ramène vivement à la ligne droite ceux qui s'en éloignent avec une belle
+humeur trop inquiétante.
+
+Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la _Chronique_. La
+personne la plus singulière de ce groupe est assurément la sœur de
+Hugues de Digne--_unius de majoribus clericis de mundo_--sainte
+Doulcine. Elle avait le don de guérir ou même de ressusciter les petits
+enfants. Elle n'était pas entrée en religion, mais portait le cordon de
+saint François, et parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames
+de Marseille. Elle entrait dans toutes églises des frères mineurs, où
+elle avait des extases. Elle y demeurait facilement les bras en l'air
+depuis la première messe du matin jusqu'aux complies. «On n'en a jamais
+dit de choses fâcheuses», écrit Salimbene.
+
+Dans ce monde étrange, le miracle, le petit miracle familier était une
+douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent en général à la
+gloire des franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse industrie
+peut y aider. En 1238, dit-il, à Parme, vers le temps de Pâques, les
+mineurs et les prêcheurs s'entendirent sur les miracles qu'il convenait
+de faire cette année-là, _intromittebant se de miraculis faciendis_. Il
+a connu un frère, Nicolas, à qui le miracle ne coûtait pas plus que la
+récitation du _Pater_. Un moinillon, tout en écumant la soupe
+conventuelle, avait laissé tomber dans le chaudron un bréviaire
+enluminé, qu'on venait de lui prêter. Le saint livre s'imprégnait de
+bouillon _miro modo_. Fra Niccolò, appelé, dit une prière sur la soupe
+et retira le bréviaire intact et tout neuf. Salimbene ne nous apprend
+point si la soupe en fut plus grasse. A Bologne, un novice ronflait si
+fort que personne ne pouvait plus dormir au couvent. On l'exila du
+dortoir au grenier, du grenier au hangar: rien n'y fit; c'était une
+trompette d'Apocalypse. On tint chapitre sous la présidence de Jean de
+Parme en personne. Quelques-uns demandèrent l'expulsion du petit frère
+_propter enormem defectum_. On résolut de le rendre à sa mère, pour une
+fraude sur la chose livrée, _eo quod ordinem decepisset_. Fra Niccolò
+intervint et promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe;
+puis il le fit passer derrière l'autel et là il lui tira vivement le
+nez. Dès lors, le novice dormit _quiete et pacifice_, comme un loir,
+_sicut ghirus_.
+
+Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont pas
+franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin,
+processionnellement et suivie d'une foule de dévots, la châsse d'un
+prétendu saint Albert de Crémone. La relique--le petit doigt d'un
+pied--fit merveille. Les curés de paroisses commandaient pour leurs
+églises des fresques en l'honneur de saint Albert, _ut melius oblationes
+a populo obtinerent_. Mais un chanoine doué de flair s'approcha de très
+près de la châsse, et sentit une odeur qui n'était point de sainteté. Il
+prit la relique: c'était une simple gousse d'ail!
+
+Évidemment, la notion d'orthodoxie était alors très particulière. Il
+était entendu que les fidèles, individuellement, ou formés en
+communautés libres, pouvaient chercher où il leur plairait la voie du
+salut. Et chacun de tirer de son côté selon son humeur; celui-ci, un
+laïque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour écrire des
+prophéties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose pour lui
+tout seul (_sibi ipsi vivebat_). C'est le Don Quichotte de saint
+Jean-Baptiste: longue barbe, cape arménienne, tunique de peau de bête,
+une sorte de chasuble sur les épaules avec la croix devant et derrière,
+et tenant une trompette de cuivre (_terribiliter reboabat sua tuba_), il
+prêche dans les églises et sur les places, suivi d'une foule d'enfants
+qui portent des branches d'arbres et des cierges. Voici les _Saccati_ ou
+_Boscarioli_, hommes vêtus de sacs, hommes des bois. C'est une secte de
+faux Mineurs sortie du groupe de Hugues de Digne et qui ont pris un
+costume pareil à celui des franciscains. Ils semblent de furieux
+quêteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne leur laissent que des
+miettes. Salimbene les méprise. Voici les _Apostoli_, des vagabonds,
+_tota die ociosi_ (ocieux), _qui volunt vivere de labore et sudore
+aliorum_. Cette bande va et vient, attirant à elle les enfants qu'ils
+font prêcher, suivie d'une troupe de femmes (_mulierculæ_), vêtues de
+longs manteaux, qui se disent leurs sœurs; ils doivent pratiquer le
+communisme à outrance. Leur chef, Gherardino, a des aventures galantes
+qui révoltent la pudeur de Salimbene. Le scandale des _Apostoli_ émut
+l'évêque de Parme, qui fit emprisonner ceux qu'il put prendre. Puis
+Grégoire X condamna la secte, qui refusa de se soumettre. Les _Saccati_,
+plus humbles, s'étaient soumis.
+
+Deux sociétés religieuses, orthodoxes, mais très différentes l'une de
+l'autre, ont attiré l'attention de Salimbene: les flagellants et les
+_Gaudentes_, ou les _joyeux compères_. Les flagellants apparurent dans
+l'Italie du Nord en 1260, l'année fatale des joachimites: «Tous, petits
+et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu'à la ceinture,
+allaient en procession à travers les villes et se fouettaient, précédés
+des évêques et des religieux.» La panique mystique fit de grands
+ravages: tout le monde perdait la tête, on se confessait, on restituait
+le bien volé, on se réconciliait avec ses ennemis. La fin de toutes
+choses semblait prochaine. Le jour de la Toussaint, les énergumènes
+vinrent de Modène à Reggio, puis ils marchèrent sur Parme. Celui qui ne
+se fouettait point était «réputé pire que le diable», on le montrait au
+doigt, on lui faisait violence. Ils se dirigèrent enfin sur Crémone.
+Mais le podestat de cette ville, Palavicini, refusa l'entrée des portes:
+il fit dresser des fourches le long du Pô à l'usage des flagellants qui
+essaieraient de passer; aucun ne se présenta. Avec les _Gaudentes_,
+autre tableau. Ceux-ci ne se frappaient point, mais vivaient gaiement en
+confrérie. Ils avaient été inventés par Bartolomeo de Vicence, qui fut
+évêque. Petite confrérie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses «_cum
+hystrionibus_», écrit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumône, ne
+contribuaient à aucune œuvre: monastères, hospices, ponts, églises.
+Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruinés, ils
+avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y habiter,
+les plus riches couvents d'Italie.
+
+Ces chrétiens aimables continuaient la tradition des _clerici vagantes_
+du XIIe siècle. Et même, à côté d'eux, certains _Gaudentes_ isolés,
+les plus avisés sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre, annoncent
+déjà les prélats peu édifiants du XVIe siècle romain...[82].
+
+ * * * * *
+
+Salimbene et sa chronique sont une relique bien vénérable du passé. Ils
+n'engendrent point la mélancolie, ce qui est bon; mais ce qui vaut mieux
+encore, ils inspirent de sérieuses réflexions ou confirment de graves
+idées historiques. Chacune des pages de ce livre montre que la liberté
+d'invention déployée par les Italiens du XIIIe siècle dans l'œuvre
+de la Commune, dans l'organisation des franchises politiques et
+sociales, fut tout aussi grande, aussi féconde, à la même époque, dans
+l'ordre des faits religieux. La conscience libre dans la cité libre,
+telle fut alors la formule de la civilisation italienne. Certes,
+l'apostolat même de saint François et ses résultats immédiats
+témoignaient déjà, d'une façon éclatante, de cette vérité. Mais ici, de
+l'exquise poésie de la légende sortait peut-être un sentiment trop idéal
+de la réalité historique. L'odeur suave des _Fioretti_, telle qu'une
+vapeur d'encens, nous trouble les sens et donne une illusion
+paradisiaque. Le franciscain de Parme, si familier, qui raconte avec
+candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque peu
+l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre séraphique, tous
+n'étaient pas des séraphins. On ne connaît pas une société religieuse si
+l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en contemple que les
+fondateurs; il importe aussi de fouiller les coins et les recoins, la
+sacristie, le cloître, le réfectoire et les cellules, et de prêter
+l'oreille aux pieux propos, aux confidences, aux joyeusetés des plus
+humbles moines. Pour cet office, Salimbene est un guide incomparable; on
+ne fait pas de meilleure grâce aux étrangers les honneurs de son
+couvent.
+
+E. GEBHART, dans le _Bulletin du cercle
+Saint-Simon_, 1884[83].
+
+
+
+
+IV.--LES PROPOS DE MAÎTRE ROBERT DE SORBON.
+
+
+Robert de Sorbon, fondateur du collège appelé de son nom la maison de
+Sorbonne, doit toute sa gloire à cette fondation généreuse; il n'en doit
+rien à ses écrits. Il s'y trouve pourtant des parties très
+intéressantes. Un témoin digne de toute confiance, Joinville, rapporte
+que Robert avait «grant renommée d'être preud'homme»; il nous atteste,
+en outre, que, très sûr de posséder un cœur droit et de voir en
+conséquence les choses comme elles sont, louables ou blâmables, il était
+habituellement très libre dans ses discours et dans ses actes. Eh bien!
+tel est-il dans les divers écrits qu'il nous a laissés, dans ses sermons
+et même dans ses traités dogmatiques: d'une part, honnête, très honnête,
+nullement casuiste, n'enseignant jamais qu'une morale, la stricte
+observance des dix commandements, et, d'autre part, caustique, enjoué,
+abondant en vives saillies et propos badins sur le compte d'autrui. Nous
+ne croyons pas qu'on se représente tout à fait ainsi le créateur de la
+Sorbonne. On ne connaît guère qu'un côté du personnage. C'est pourquoi
+nous voulons montrer ici l'autre côté, celui qu'on ne connaît pas!
+
+Quoique chanoine de Paris, c'est-à-dire grand dignitaire d'une église
+opulente et fastueuse, quoique vivant à la cour dans la familiarité des
+seigneurs et du roi, quoique devenu riche après avoir été pauvre, il
+avait conservé le goût de la simplicité, sans se laisser atteindre par
+la contagion des mœurs séculières. C'était une des formes de sa
+prud'homie. En cela tous les clercs attachés à la cour ne lui
+ressemblaient pas. «Il faut bien, disaient-ils, hurler avec les
+loups.--Non, non, leur répondait-il: Vivez avec les loups, soit, mais
+pour les convertir en agneaux; sinon tenez pour certain qu'ils vous
+mangeront.» Fit-il, pour sa part, des conversions nombreuses? nous n'en
+pouvons à la vérité citer aucune, mais il est constant qu'il ne s'est
+laissé ni terrifier ni manger par les loups. C'est ce que prouve du
+reste le ton de ses remontrances, où sont particulièrement maltraités
+les riches et les nobles, où les princes eux-mêmes ne sont pas toujours
+épargnés.
+
+Chez les riches, par exemple, il condamnait sévèrement le luxe des
+habits, et recommandait à tous les confesseurs d'être, sur ce point,
+aussi rigides que lui. Au pénitent qui viendra lui faire l'aveu de ses
+fautes le confesseur dira: «Mon ami, ne vous êtes-vous pas paré les
+jours de fête, ou bien en quelque autre circonstance solennelle, pour
+plaire aux femmes que vous pourriez rencontrer sur votre chemin?--Oui,
+maître, répondra sans doute le pénitent, mais sans aucune intention de
+les provoquer au mal.--Ami, répliquera le confesseur, vous avez
+gravement péché. Si l'on suspend une couronne à la porte d'une taverne,
+c'est la marque qu'on y vend du vin; de même une chevelure circulaire,
+sur la tête un élégant chaperon, un ceinturon de fer, de petits nœuds
+argentés, des gants aux mains, aux pieds des souliers lacés, et autres
+choses de ce genre, voilà des enseignes de libertinage; et pourtant il
+n'y a pas dans la couronne une obole de vin, il n'y a pas dans le
+ceinturon de fer le moindre péché de luxure.»
+
+Pour supprimer les habits de fête, Robert eût volontiers supprimé les
+fêtes elles-mêmes. C'est là, dit-il, ce qu'avait osé faire un prélat
+très vénéré, Guyard de Laon, autrefois chancelier de Paris, plus tard
+évêque de Cambrai, qui, de tous les martyrs, de tous les confesseurs,
+n'avait maintenu comme saints à fêter, dans le calendrier réformé de son
+diocèse, que saint Laurent et saint Martin. Et Robert le félicite
+d'avoir eu cette audace, le seul dieu qui pouvait lui reprocher d'avoir
+fait tort à son culte étant le dieu Bacchus. A qui connaît les mœurs
+du temps le propos ne semble pas trop dur.
+
+En mainte occasion Robert s'est exprimé plus âprement. Il savait sans
+doute qu'il se faut défendre de parler trop et trop haut. «La langue
+est, disait-il, dans un cloître, comme un moine, dans un cloître fermé
+par un fossé et deux barrières, les dents et les lèvres, et devant ce
+fossé, devant ces barrières, il y a trois portiers dont il faut
+successivement obtenir la permission de sortir, c'est-à-dire la
+permission de parler.» Mais Robert violait souvent la consigne, et quand
+les trois portiers murmuraient il était déjà loin. Un jour donc, la cour
+était à Corbeil; le voilà prenant par son manteau le sénéchal de
+Champagne et l'entraînant malgré lui vers le roi: «Maître Robert, lui
+disait Joinville, que me voulez-vous?--Je veux de vous une réponse à
+cette question: S'il plaisait au roi de s'asseoir dans ce pré, et si
+vous alliez prendre place sur son banc, au-dessus de lui, ne seriez-vous
+pas à blâmer?--Je le serais sans aucun doute.--En conséquence, vous êtes
+blâmable de vous vêtir plus noblement que le roi, lequel n'a pas cet
+habit de vair dont vous faites parade.» Joinville blessé répondit
+aussitôt: «Sauf votre grâce, maître Robert, cet habit de vair que je
+porte, mon père et ma mère me l'ont laissé; tandis que vous, fils de
+vilain et de vilaine, vous avez laissé l'habit de votre père et de votre
+mère pour revêtir un camelin plus riche que celui du roi.» Ce débat,
+déjà très vif, l'allait devenir plus encore; mais le roi s'empressa
+d'intervenir et prit la défense de maître Robert; ce dont il fit bientôt
+après ses excuses à Joinville, lui disant à part: «Il avait grand besoin
+que je l'aidasse, car il était fort ébahi.»
+
+Saint Louis avait, au rapport de Joinville, une doctrine autre que celle
+de Robert en ce qui touche le costume. «Un chevalier courtois se doit,
+disait-il, vêtir de telle sorte que les gens d'un âge mûr ne l'accusent
+pas de trop faire, les jeunes gens de faire trop peu.» C'était là parler
+très sagement. Cependant on assure que le bon roi n'observait pas
+toujours lui-même la règle qu'il enseignait aux autres. Il aurait donc
+un peu trop négligé sa tenue, tandis que sa femme, Marguerite de
+Provence, aurait, suivant Robert, donné dans l'excès opposé.
+
+Voici les termes de ce témoignage: _Humiliter (rex Franciæ) incedit et
+gerit se; uxor autem ejus alio modo_. Dans la bouche de Robert, ce n'est
+pas simplement, en ce qui touche la reine, un propos malin, c'est une
+accusation grave. En effet, il ne permettait pas plus aux femmes qu'aux
+hommes le luxe des habits. Qu'on veuille bien le lui pardonner. La
+prud'homie rigide va bien rarement sans quelque rusticité. Alceste a
+beaucoup de vertu, mais il manque de politesse; ainsi le vertueux
+Robert n'était pas toujours poli.
+
+Il paraît que de son temps les femmes portaient des robes très longues,
+c'est une mode qu'il se permet de plaisanter. «Une femme, dit-il, ayant
+prié son mari de faire pour elle l'emplette d'une robe, il l'achète
+assez longue. La femme s'en étant revêtue monte sur un coffre, pour en
+mieux juger l'ampleur et la bonne façon. Mais voilà que, l'épreuve
+faite, la femme, attristée, dit au mari: «Pourquoi donc m'avez-vous
+acheté, monsieur, une robe si courte? j'en voulais une qui pendît
+jusqu'à terre.--Mais, répond le mari, je pensais que vous vouliez une
+robe pour vous seule, non pour vous et pour ce coffre tout ensemble. Si
+vous m'en aviez averti, j'aurais volontiers satisfait à votre désir.»
+
+[Illustration: Le sire de Joinville, habillé de ses armoiries, d'après
+un manuscrit du XIVe siècle.]
+
+Mais revenons à la reine Marguerite. On n'a pas pu ne pas s'étonner de
+voir Robert taxer publiquement d'immodestie la femme très aimée du saint
+roi. On s'étonnera certainement davantage de l'entendre enseigner au roi
+lui-même comment il la devait corriger de ce grave défaut.
+L'enseignement a la forme d'une anecdote; mais le narrateur en fait
+lui-même l'application aux personnes royales. Voici tout le passage:
+«Comment faut-il comprendre ces paroles de l'apôtre disant que l'époux
+et l'épouse doivent mutuellement se complaire? Il y a là une difficulté
+dont certain prince a montré la solution au roi de France. Ce roi est
+d'une grande bonhomie; sa démarche, son port, sont des plus modestes;
+mais sa femme est tout autre. Le prince dont il est question ayant une
+humble tenue, cela déplaisait à sa femme, qui aimait s'affubler des plus
+riches ornements, et comme elle blâmait sa pauvre mine et s'en plaignait
+même à ses parents, il lui dit: «Madame, il vous plaît donc que je me
+pare de vêtements de prix?» Elle répondant que tel était, en effet, son
+désir, et que finalement elle voulait le voir s'y conformer, le prince
+reprit: «Eh bien, je ferai cela pour vous, la loi conjugale étant que
+l'homme doit complaire à sa femme, et réciproquement.... Mais cette loi
+qui m'oblige envers vous, vous oblige pareillement envers moi: vous êtes
+tenue d'obéir à ma volonté, comme je le suis d'obéir à la vôtre. En
+conséquence, je veux que vous me fassiez le plaisir de vous habiller
+plus modestement. Vous porterez mes vêtements et je porterai les
+vôtres.» A cet arrangement la femme refusa de souscrire, et dès lors
+elle permit au mari de se vêtir selon sa coutume.» Il y a donc lieu de
+croire que la reine Marguerite blâmait aussi la grande simplicité du
+roi. Mais n'insistons pas davantage sur cette affaire du costume. Sur
+bien d'autres points Robert a censuré plus vivement encore les mauvaises
+mœurs de ses contemporains. Il n'approuvait pas non plus le luxe des
+festins, qui finissaient trop souvent par d'ignobles orgies. On y jurait
+beaucoup, et les jurements révoltaient Robert autant que le roi. «Le
+roi, dit Robert, n'en voulant plus entendre, avait convoqué plusieurs
+évêques pour faire avec eux une loi sévère contre les blasphémateurs;
+mais, ayant trouvé ces évêques peu favorables à son projet, il fut
+tellement ému de leur froideur qu'il en eut une fièvre tierce dont il
+faillit mourir». En outre, on jouait habituellement après les grands
+repas, et de très grosses sommes. La passion du jeu ne fut peut-être
+jamais plus violente et plus commune. Elle avait gagné les clercs
+eux-mêmes. Nous lisons dans un des sermons de Robert: «Voici ce qui
+vient d'arriver cette semaine à deux lieues de Paris. Un prêtre, ayant
+joué dix livres et son cheval, s'est pendu. Ainsi finissent les parties
+de dés. Malheureux, va jouer maintenant!» On jurait, on jouait, on
+appelait ensuite pour se divertir de toute manière des bateleurs, à qui
+le maître du logis faisait souvent, par ostentation, des présents
+magnifiques.
+
+«Un jour, dit Robert, l'évêque Guillaume (il s'agit du célèbre Guillaume
+d'Auvergne) se promenait à cheval avec le roi Louis et son frère le
+comte d'Artois.» Il faisait un grand vent qui toujours décoiffait
+l'évêque. Le roi lui dit: «Comment ne pouvez-vous retenir votre bonnet
+et l'empêcher de tomber?» L'évêque lui répondit: «Sire, je ne réussis
+pas à l'attacher si bien que le vent ne me l'enlève. Mais cela ne
+m'étonne guère, car on a vu plus d'une fois certain vent dépouiller les
+gens même de leur tunique.--Comment cela? dit le roi.--Sire, répliqua
+l'évêque, n'est-il pas, en effet, arrivé plus d'une fois que, violenté
+par le vent de la vaine gloire, un chevalier ait quitté sa robe pour la
+donner à quelque histrion?»--Aimer, honorer, gratifier des histrions, ce
+n'était pas un moindre délit, suivant Robert, qu'offrir un sacrifice aux
+démons. Enfin un autre intermède des festins était la chanson souvent
+déshonnête. Combien Robert désirait fermer les oreilles aux galanteries
+des ménestrels! Nous tenons de lui l'anecdote qu'on va lire. Lorsque
+Folquet, archevêque de Toulouse, entendait par hasard chanter une de ces
+chansons qu'il avait composées au temps de sa jeunesse mondaine, il
+s'obligeait durant le premier repas du jour, à ne manger que du pain, à
+ne boire que de l'eau. Nous ne voulons pas excuser ici ce que le
+prud'homme condamne. Cependant, puisqu'il s'agit de Folquet, disons qu'à
+ce farouche persécuteur d'hérétiques, avérés ou imaginaires, nous
+voudrions n'avoir à reprocher que des chansons.
+
+Sur quelques vices communs, tant à la ville qu'à la cour, sur
+l'hypocrisie, par exemple, Robert s'exprimait ainsi: «Une grande
+querelle s'étant élevée entre les quadrupèdes et les oiseaux, au jour
+fixé pour combattre, la chauve-souris s'absenta, se disant: «Je n'irai
+pas à la bataille, mais je verrai, la guerre finie, quel parti se
+portera le mieux, et je passerai de son côté.» Après le combat, les deux
+partis comptant beaucoup de morts et de blessés, les quadrupèdes
+rencontrent les premiers la chauve-souris. «Arrêtez, s'écrient-ils,
+tuez, pendez cet ennemi.--Ah! mes bons amis, leur répond-elle. Que
+dites-vous? Je suis des vôtres»; et leur montrant ses quatre pattes,
+elle se tire d'affaire. Les oiseaux l'ayant ensuite abordée, elle leur
+montre ses ailes et s'esquive de même. Combien je connais de gens
+semblables! Sont-ils avec des dévots, des religieux, ils disent: «Priez
+pour moi;» et font le coq mouillé, contrefont la Madeleine, _faciunt
+gallum implutum et contrefaciunt Magdalenam_; mais sont-ils avec des
+mondains, ils les imitent, s'ils ne vont pas plus loin qu'eux, se
+gaussant, pour obtenir leurs bonnes grâces, des religieux et des
+béguines.»
+
+Il ne pouvait être plus indulgent à l'égard des libertins. «Une femme,
+disait-il, vend son honneur pour une pelisse ou quelque chose de
+semblable. Elle fait certes un mauvais marché et cette femme est très
+sotte. Mais les hommes sont, hélas! bien plus sots, car du moins cette
+femme a le salaire qu'elle a voulu, tandis que, pour perdre leur
+honneur, les hommes vident leur bourse. Si quelqu'un portant cent marcs
+prenait à ses gages un voleur qu'il chargerait de le dépouiller, vous
+penseriez que c'est un fou. Eh bien! n'est-il pas plus fou celui qui
+donne ses écus pour perdre son honneur? C'est, d'ailleurs, les donner
+pour aller en enfer. Sainte Marie, je ne voudrais pas aller en enfer
+pour tout l'or du monde, et, toi, tu payes pour y aller?» Sur les
+médisants, il s'exprimait ainsi: «Ils ressemblent aux araignées, qui, se
+posant sur la plus belle fleur, n'en tirent que du venin. S'ils voient,
+par exemple, un homme jeûner: «Tiens, disent-ils, c'est qu'il vient
+d'assister à la mort de son âne;» ou bien encore, «à la mort du
+diable,» mais l'honnête homme ressemble à l'abeille, qui, de toute fleur
+où elle se pose, recueille du miel.»
+
+Il ne devait pas épargner davantage les prêteurs d'argent, qu'on
+appelait alors usuriers. «Je professe, disait-il, que tous les usuriers,
+les thésauriseurs, qui détiennent la chose d'autrui, sont des larrons,
+et qu'au jour de la mort le prévôt de l'enfer, c'est-à-dire le diable,
+les saisira comme des larrons pour les conduire à ses gibets. Ils ont
+maintenant les mains si serrées que rien ne s'en échappe; mais, à leur
+mort, on ouvrira leurs coffres, qu'ils ont tenus si bien fermés, pour en
+extraire les richesses qui leur étaient chères comme leurs entrailles.
+Je les compare à des pourceaux, qui sont, tant qu'ils vivent, de grande
+dépense. Un pourceau coûte beaucoup à celui qui le veut bien nourrir, et
+pourtant il ne rapporte rien tant qu'il vit, et ne fait que souiller la
+maison. Mais un pourceau mort est de grand prix!» Or n'omettons pas de
+rappeler quelle était alors la définition de l'usure. Usurier est
+quiconque prête sous la condition d'un remboursement avec intérêt. Tout
+ce qu'on a le droit d'exiger, c'est la restitution du capital prêté. En
+outre, Robert ne manque pas de le dire, usurier est quiconque vend une
+chose à terme au-dessus du cours actuel, ou l'achète au-dessous,
+spéculant sur la détresse de son prochain, avec l'espoir d'en tirer un
+prix supérieur. Il y avait à ce compte, nous n'en doutons guère, un très
+grand nombre d'usuriers. Qui même ne l'était pas? Qui ne l'est parmi les
+trafiquants de toute sorte, et les plus humbles rentiers, ne les
+omettons pas, étant donnée la définition de l'usure? Ainsi que de
+larrons, que de butin pour le prévôt de l'enfer! On ne peut être surpris
+ensuite d'entendre Robert s'écrier: «Non, pas un homme sur cent n'est en
+route pour le paradis. Je regrette d'être obligé de le dire; mais je ne
+puis le taire, parce que c'est la vérité».
+
+Sur les devoirs professionnels, le langage de Robert n'est pas moins
+véhément, surtout lorsque le prud'homme censure les gens de sa robe,
+clercs de tout rang, recteurs de paroisses, confesseurs,
+maîtres-régents. S'agit-il des moines? Ce sont des insolents, des
+baguenaudiers, à qui rien ne déplaît autant que d'assister aux offices.
+«Un prédicateur étant venu leur faire un sermon, ils l'escortent dans
+le cloître pour lui souffler à l'oreille: «Ah! soyez bref! soyez bref!»
+C'est pourquoi, dès qu'ils sont réunis au chapitre: «Tout serviteur de
+Dieu, s'écrie le prédicateur, écoute les paroles de Dieu. Vous n'êtes
+pas les serviteurs de Dieu, si vous n'écoutez pas les paroles de Dieu.
+Donc vous êtes les serviteurs du diable. Est-ce assez bref?» Et cela
+dit, il s'en alla.» S'agit-il des clercs séculiers? «Ils chantent si
+haut, dit Robert, qu'ils mettent en fuite les corbeaux assemblés sur le
+clocher de l'église, mais leur cœur est ailleurs. Ils crient au
+Seigneur de leur montrer sa face, et ils lui tournent, eux, le dos.» Il
+va de soi que Robert désapprouve le cumul des bénéfices. En autorisant,
+disons plus, en favorisant cet abus, la trop grande facilité des papes
+en avait fait naître un autre, non moins grave, l'abus des vicariats.
+Que les curés vivent dans leurs églises et qu'on ne les voie pas
+ailleurs! Nulle part ailleurs, ajoutait fermement Robert; et pour
+démontrer l'inconvenance, l'irrégularité de leurs trop fréquentes
+absences, il raisonnait ainsi en bon logicien: «Le troupeau est la
+matière, le pasteur la forme. Or, dit le philosophe, séparée de la
+forme, la matière tend au néant. Si donc le pasteur s'éloigne de son
+église, le troupeau, séparé de son pasteur, périt, s'anéantit.--Mais,
+répondaient quelques curés, on veut que nous soyons théologiens, et nous
+ne pouvons le devenir sans aller aux écoles apprendre la théologie. Il
+nous faut donc quitter nos églises et nous y faire remplacer.--Non pas!
+répliquait Robert, ces grands docteurs de Paris, qui font profession
+d'enseigner la théologie, ce sont des gens pleins d'orgueil qui, dans le
+cours d'une année, ne gagnent pas une âme au Seigneur. D'eux, on peut
+dire (avec la chanson):
+
+ Blanche berbis, noire berbis,
+ Au tant mest se muers com se vis.
+
+Mais le bon curé, le curé sans tache, sans reproche, qui naïvement
+observe la loi de Dieu, voilà le théologien dont les leçons profitent.»
+
+Ces grands docteurs de Paris, contemporains de Robert, qu'il traitait
+si mal, c'était Albert le Grand, Jean de la Rochelle, saint Thomas,
+saint Bonaventure. Enviait-il leur gloire? Peut-être un peu, sans se
+l'avouer; mais ce mauvais sentiment ne le dominait pas. Il leur
+reprochait aux uns comme aux autres, sans vouloir entrer dans leurs
+querelles, de faire passer la religion pratique après la théologie
+contentieuse. Cet hôte magnifique des pauvres écoliers n'acceptait que
+la science strictement limitée. S'il avait pu soupçonner tout ce qu'on
+devait enseigner un jour dans sa maison, la glorieuse Sorbonne,
+assurément il en aurait frémi d'horreur! Il disait: «Les livres sur
+lesquels nos docteurs pâlissent, les livres des Priscien, d'Aristote, de
+Justinien, de Gratien, d'Hippocrate, sont, j'en conviens, de très beaux
+livres; mais ils n'enseignent pas la voie du salut.» Pas même, qu'on le
+note, ceux de Gratien, l'authentique greffier de la cour romaine. Ainsi
+Robert plaçait au même rang l'étude du droit canonique et celle du droit
+civil. Vaines études! Pouvait-il mieux traiter cette théologie mêlée de
+philosophie, qui fut si longtemps la passion du jeune clergé?
+«Voulez-vous savoir, disait-il un jour, quel est le plus grand clerc?
+Non certes, ce n'est pas celui qui, après avoir longtemps veillé devant
+sa lampe, s'est fait recevoir à Paris maître ès arts, docteur en décret,
+en médecine, etc.; c'est celui qui plus aime le Seigneur.» Il disait
+encore: «Un évêque qui se rend à Rome et ne sait pas son chemin,
+n'attend pas un roi, un autre évêque pour le leur demander; mais très
+volontiers il le demande aux bergers, même aux lépreux qu'il rencontre.
+Or, voilà des gens qui ne veulent apprendre la route du paradis que de
+grands clercs, de grands docteurs. «De quoi vous mêlez-vous, crient-ils,
+prédicateur? Où vous a-t-on enseigné la théologie?» Eh bien! je prétends
+que ces gens-là ne veulent pas aller au paradis, bien qu'ils disent le
+contraire.» Robert était simplement moraliste, et, regardant la morale
+comme la seule science positive, il professait pour les médecins, les
+grammairiens, les canonistes, le même dédain que pour les
+métaphysiciens.--Maintenant, les confesseurs. Il ne voulait pas, cela va
+sans dire, qu'ils fussent trop indulgents, comme celui-ci, par exemple:
+«Il y avait un particulier qui cherchait toujours les pires confesseurs.
+Quand il avait tant bu qu'il était ivre, il allait trouver un prêtre
+qui, fréquentant volontiers la taverne, s'y grisait souvent, et il se
+confessait à lui. «Mon ami, lui disait ce prêtre, avez-vous tout
+payé?--Oui, répondait l'autre.--Bien! répliquait le prêtre, mieux vaut
+boire le sien que celui d'autrui.» Il ne les voulait pas non plus trop
+sévères, et le déclare en ces termes: «Il faut blâmer certains prêtres
+qui sont d'une rigueur excessive.» L'évêque Guillaume disait d'eux: «Ils
+ne devraient pas être portiers du paradis, mais ils seraient très
+propres à garder la porte de l'enfer, car ils n'y laisseraient entrer
+personne.» Enfin il prescrivait absolument que tous les péchés confessés
+fussent oubliés: «J'ai, disait-il, entendu quelques-uns des plus grands
+pécheurs du monde; eh bien! si grand qu'ait été le pécheur qui m'ait
+prié de l'entendre, je l'ai toujours aimé cent fois plus après l'avoir
+confessé qu'avant.»
+
+[Illustration: Charte de fondation de la Sorbonne, 1257.]
+
+Il nous plaît de terminer par ce mot touchant. Si maître Robert s'est
+souvent exprimé sur le compte d'autrui avec plus de liberté que
+d'apparente bienveillance, on n'a de reproches à faire qu'à sa langue;
+évidemment son cœur était excellent.
+
+B. HAURÉAU, dans les _Mémoires de l'Académie des
+inscriptions et belles-lettres_, t. XXXI (1884),
+2e partie.
+
+
+
+
+V.--L'UNIVERSITÉ DE PARIS ET LE PROCÈS DE GUILLAUME DE SAINT-AMOUR,
+
+D'APRÈS RUTEBEUF.
+
+
+Chaque fois que Rutebeuf dirige un trait de satire contre les clercs en
+général, il prend soin d'excepter les étudiants. Sa prédilection pour
+eux n'avait point d'ailleurs le caractère d'une tendresse aveugle, car
+il les gourmande, non sans vigueur, dans le _Dit de l'Université de
+Paris_. C'était à la suite d'une de ces querelles comme il s'en éleva
+plusieurs au XIIIe siècle entre les écoliers. Déjà, en 1218,
+l'official de Paris avait dû sévir contre ceux «qui recouraient à la
+force des armes, blessaient et tuaient jour et nuit d'autres écoliers,
+enlevaient des femmes», etc. Les disputes provenaient souvent de la
+rivalité des _nations_ entre lesquelles se répartissaient les écoliers,
+nation de France, de Picardie, de Normandie, d'Angleterre. Celle de
+France, plus nombreuse que toutes les autres, demandait à être
+représentée par trois examinateurs au lieu d'un dans le jury de la
+maîtrise ès arts. Il est difficile de dire à laquelle de ces querelles
+se rapporte le _Dit de l'Université de Paris_. Rutebeuf y donne les plus
+sages conseils: pourquoi quitter son pays pour venir étudier à Paris, si
+on y perd la raison au lieu d'apprendre la sagesse? Il parle avec
+émotion des pauvres parents qui se privent de tout pour envoyer leur
+fils à l'Université, et dont les économies servent à payer mille
+folies[84].
+
+[Illustration: Sceau de l'Université de Paris.]
+
+ Le fils d'un pauvre paysan
+ Viendra à Paris pour apprendre.
+ Tant que son père pourra prendre
+ En un arpent ou deus de terre,
+ Pour conquérir pris et honneur
+ Baillera le tout à son fils;
+ Et lui, en reste ruiné.
+ Quand il est à Paris venu
+ Pour faire à quoi il est tenu
+ Et pour mener honnête vie,
+ Il retourne la prophétie.
+ Gain de soc et de labourage
+ Il vous convertit en armure.
+ Et par chaque rue il regarde
+ Où il verra belle musarde;
+ Partout regarde, partout muse.
+ Son argent part, sa robe s'use,
+ Et c'est tout à recommencer:
+ Il ne fait point bon là semer.
+ Pendant carême, où l'on doit faire
+ Chose qui à Dieu doive plaire,
+ Au lieu de haires, hauberts vêtent,
+ Et boivent tant que ils s'entêtent.
+ En a trois ou quatre qui font
+ Quatre cents écoliers se battre,
+ Et chômer l'Université;
+ N'est-ce point là trop grand malheur?
+ Dieu! Il n'est point si bonne vie,
+ Quand de bien faire envie on a,
+ Que celle de sage écolier:
+ Ils ont plus peine que collier,
+ Mais s'ils désirent bien aprendre,
+ Ils ne peuvent pas s'appliquer
+ A demeurer longtemps à table.
+ Leur vie est aussi bien mettable
+ Que celle des religieus.
+ Pourquoi laisser sa région,
+ Aller en pays étranger,
+ Si l'on y perd toute raison
+ Quand on y doit sagesse apprendre?
+ On perd son avoir et son temps
+ Et l'on fait à ses amis honte
+ Mais ils ne savent qu'est honneur.
+
+Rutebeuf ne s'est pas borné à intervenir, par de sages avis, dans les
+dissensions intestines qui divisaient les écoliers, il a pris avec la
+plus vive énergie la défense de l'Université de Paris contre
+l'envahissement des Jacobins. Cette grande querelle est un épisode de la
+rivalité entre les ordres mendiants et le clergé séculier. Car il ne
+faut pas oublier que les universités du moyen âge n'étaient pas des
+universités laïques; c'est aux prêtres séculiers que les réguliers
+disputaient le privilège d'enseigner....
+
+A la faveur des troubles, causés par une échauffourée d'étudiants, qui
+agitèrent l'Université et interrompirent les cours au commencement du
+règne de saint Louis, les Dominicains obtinrent de l'évêque de Paris
+d'abord une première chaire de théologie, et bientôt une seconde, où ils
+donnèrent à l'origine des leçons privées, puis, malgré l'opposition du
+chancelier, des cours publics. Une fois installés dans l'Université, ils
+cherchèrent à s'y rendre indépendants: ils refusèrent de faire cause
+commune avec les autres maîtres et d'observer les statuts. Menacés
+d'exclusion, ils accusèrent leurs collègues séculiers de conspirer
+contre l'Église et le roi, et portèrent l'affaire devant le pape, qui
+devait leur donner raison. C'est à cette occasion que Rutebeuf rima la
+_Discorde de l'Université et des Jacobins_:
+
+ Rimer me faut une discorde
+ Qu'à Paris a semé Envie
+ Entre gens qui miséricorde
+ Vont prêchant et honnête vie.
+ De foi, de pais et de concorde
+ Est leur langue toute remplie,
+ Mais leur manière me rappèle
+ Que dire et faire sont bien deus.
+
+Ils guerroient pour une école où ils veulent enseigner par force, et ils
+oublient ce qu'ils doivent à l'Université.
+
+ Chacun d'eus devrait être ami
+ De l'Université vraiment,
+ Car l'Université a mis
+ En eus tout le bon fondement,
+ Livres, deniers et pain et gages.
+ Maintenant le lui rendent mal,
+ Car ceus-là détruit le Démon
+ Qui plus l'ont servi longuement.
+
+Ils ont mis l'Université du trot au pas. Il y a des gens qu'on héberge
+et qui veulent chasser ensuite le maître du logis.
+
+ Jacobins sont venus au monde
+ Vêtus de robe blanche et noire.
+ Toute bonté en eus abonde.
+ Le peut quiconque voudra croire.
+ Si par l'habit sont nets et purs,
+ Vous savez, c'est vérité sûre,
+ Si un loup avait chape ronde,
+ Bien ressemblerait il à prêtre.
+
+...Car si Renard ceint une corde
+ Et revêt une cotte grise,
+ N'en est pas sa vie plus pure:
+ Rose est bien sur épine assise.
+
+Ils peuvent être braves gens, dit en terminant Rutebeuf, je veux bien
+que chacun le croie. Mais le procès qu'ils font à Rome à l'Université
+est une raison de ne pas le croire. Et il résume ainsi son opinion sur
+les Jacobins: «Quelque objet qu'ils missent en gage, je ne paîrais pas
+la pelure d'une pomme de leur dette»....
+
+Le défenseur le plus hardi de l'Université fut l'un des professeurs
+séculiers, Guillaume de Saint-Amour. Il traite les frères mendiants
+aussi rudement que Rutebeuf, les qualifiant de pseudo-prédicateurs,
+hypocrites, inquisiteurs (_domos penetrantes_), oisifs et vagabonds. En
+chaire et dans ses écrits il combat l'institution même des nouveaux
+ordres; il demande s'il est permis à un homme de donner tout ce qu'il
+possède de façon à ne rien garder pour soi et à être ensuite forcé de
+mendier, et si on doit faire l'aumône au mendiant valide, même lorsqu'il
+est pauvre. A ses yeux l'_Évangile éternel_ est impie, sacrilège et
+dangereux, et il écrit pour le prouver le livre des _Périls des derniers
+temps_. Comme il est naturel, les ordres mendiants rendaient coup pour
+coup. Cette guerre dura sept ans, de 1250 à 1257. Le pape condamna
+successivement les deux livres, à une année de distance. Mais
+l'impartialité n'était qu'apparente. Ce pape était Alexandre IV,
+celui-là même qui, au dire de Salimbene, redoutait la mort prématurée
+que Dieu avait infligée à son prédécesseur Innocent IV, pour n'avoir pas
+suffisamment protégé les Mendiants. Il ne lança pas moins de quarante
+bulles contre l'Université, et, tandis qu'il se bornait à réprouver la
+doctrine de l'_Évangile éternel_, il poursuivait avec acharnement
+l'auteur des _Périls des derniers temps_....
+
+En 1256, les prélats réunis en concile à Paris, sous la présidence de
+l'archevêque de Sens, avaient voulu mettre fin à la lutte entre les
+Jacobins et l'Université et avaient désigné comme arbitres les quatre
+archevêques de Bourges, de Reims, de Sens et de Rouen. Guillaume de
+Saint-Amour avait eu à cette occasion avec le roi une entrevue que
+Rutebeuf nous fait connaître et où il s'était engagé à respecter la
+sentence des arbitres. De son côté, le roi avait promis d'obliger les
+religieux à s'y soumettre, et il l'avait juré, comme il en avait
+l'habitude, au nom de lui, pour ne pas jurer par le nom de Dieu ou des
+saints. Mais le pape cassa l'arbitrage, enleva le droit d'enseigner à
+Guillaume et à trois autres maîtres de l'Université, et ordonna qu'ils
+fussent bannis du royaume de France. Après un voyage inutile à Rome,
+Guillaume dut se retirer dans sa ville natale, à Saint-Amour, qui se
+trouvait alors sur les terres de l'Empire, en Franche-Comté.
+
+Dans le _Dit de maître Guillaume de Saint-Amour_, Rutebeuf proteste
+contre cet exil, et il en appelle aux prélats, aux princes, aux rois, à
+Dieu lui-même. Pour lui, le bannissement de Guillaume est contraire au
+droit, car le pape n'a aucune juridiction sur la terre de France, et le
+roi ne peut condamner personne sans jugement. Il soutient cette doctrine
+avec une fermeté éloquente, et ne craint pas de menacer le pape et le
+roi de la vengeance divine.
+
+ Oyez, prélats, princes et rois,
+ La déraison et l'injustice
+ Qu'on a fait à maître Guillaume:
+ On l'a banni de ce royaume!
+ Nul si à tort ne fut jugé.
+ Qui exile homme sans raison,
+ Je dis que Dieu, qui vit et règne,
+ Le doit exiler de son règne....
+ Prélats, je vous fais assavoir
+ Que tous en êtes avilis.
+
+C'est le roi ou le pape qui a exilé maître Guillaume. Si le pape de Rome
+peut exiler quelqu'un de la terre d'un autre, il n'y a plus de
+seigneurie. Si le roi dit qu'il l'a exilé à la prière du pape Alexandre,
+ce serait là un droit nouveau, dont on ne saurait dire le nom; car ce
+n'est ni du droit civil, ni du droit canon. Il n'appartient ni à roi ni
+à comte d'exiler personne contrairement au droit. Si l'exilé porte
+plainte devant Dieu, Rutebeuf ne répond pas du jugement. Le sang d'Abel
+cria justice.
+
+Le poète va montrer clair comme le jour que Guillaume a été exilé sans
+jugement.
+
+ Bien avez appris la discorde
+ (Ne faut pas que je la rappèle)
+ Qui a duré si longuement,
+ Sept ans tout pleins entièrement,
+ Entre ceus de Saint-Dominique
+ Et ceus qui enseignent logique.
+ Beaucoup y eut _pro_ et _contra_,
+ L'un l'autre souvent s'encontrèrent
+ Allant et venant à la cour.
+
+Les excommunications et les absolutions se succédèrent: celui à qui le
+blé ne manque pas peut souvent moudre. Les prélats voulurent terminer
+cette guerre, et demandèrent à l'Université et aux Frères de leur
+laisser faire la paix. La guerre doit déplaire à des gens qui prêchent
+la paix. On conclut donc la paix et on scella le traité. Maître
+Guillaume vint au roi, et lui dit devant plus de vingt personnes: «Sire,
+nous acceptons la paix, telle que les prélats la rédigeront; je ne sais
+si nos adversaires la briseront». Le roi jura: «Au nom de moi! Ils
+m'auront pour ennemi s'ils la brisent». Depuis ce jour, depuis sa sortie
+du palais, maître Guillaume n'a rien fait, il a respecté l'accord, et le
+roi l'exile sans le voir!
+
+Guillaume de Saint-Amour propose de comparaître devant le roi, les
+princes et les prélats réunis. Ce n'est pas un moyen détourné de rentrer
+dans le royaume; car on pourra bien l'exiler de nouveau après l'avoir
+entendu.
+
+ Et vous tous, qui mes vers oyez,
+ Quand Dieu se montrera cloué,
+ Le jour du dernier jugement,
+ Pour lui demandera justice,
+ Et vous, sur ce que je raconte,
+ Vous en aurez et peur et honte.
+ Quant à moi, bien le puis-je dire,
+ Point ne redoute le supplice
+ De la mort, d'où qu'elle me vienne,
+ Si elle me vient pour telle affaire.
+
+Le rôle prêté à saint Louis par Rutebeuf n'est pas tout à fait conforme
+à l'idée qu'on peut s'en faire d'après les pièces officielles qui nous
+ont été conservées. On sait d'ailleurs que saint Louis, malgré sa piété,
+fit toujours preuve d'une grande fermeté dans ses relations avec le haut
+clergé et avec le pape. Alexandre IV avait en effet enjoint au roi «pour
+la rémission de ses péchés» d'expulser Guillaume de Saint-Amour et même
+de l'emprisonner. Mais il est permis d'inférer d'un autre bref du pape,
+postérieur d'un an au premier, que le roi s'y était refusé; il avait
+répondu à Alexandre IV non pas en lui demandant lui-même d'exiler
+Guillaume, comme on l'a dit par une interprétation inexacte du texte,
+mais en lui faisant remarquer qu'il n'avait qu'à défendre à Guillaume,
+en vertu de son autorité pontificale, de pénétrer dans le royaume.
+
+C'est seulement après la mort d'Alexandre et de son successeur immédiat,
+que Guillaume de Saint-Amour revint à Paris, où on lui fit une réception
+triomphale. Quant à son livre sur les _Périls des derniers temps_, tous
+les exemplaires n'en avaient pas été brûlés, car il fut imprimé au
+XVIe et au XVIIe siècle, et il fut poursuivi à cette époque comme
+au temps de sa nouveauté. On le dénonça à Louis XIII, qui, par un arrêt
+rendu en Conseil privé, rappela la condamnation prononcée par Alexandre
+IV, ordonna de saisir tous les exemplaires, et défendit aux libraires de
+le mettre en vente, sous peine de mort.
+
+On peut conjecturer que la persécution dirigée contre Guillaume de
+Saint-Amour atteignit aussi son défenseur intrépide, Rutebeuf. Une bulle
+d'Alexandre IV ordonnait de brûler à Paris non seulement le livre des
+_Périls_, mais aussi des «chansons et rythmes inconvenants» composés
+contre les frères Prêcheurs et Mineurs. Rien n'établit absolument que
+les satires de Rutebeuf fissent partie des rythmes réprouvés; mais il se
+plaint à plusieurs reprises de ne plus pouvoir parler librement.
+Toutefois, l'existence même des poésies de Rutebeuf, et de beaucoup
+d'autres aussi hardies, prouve que nos ancêtres du XIIIe siècle
+jouissaient encore d'une grande liberté de parole, toutes les fois que
+la croyance et le dogme n'étaient pas en jeu.
+
+L. CLÉDAT, _Rutebeuf_, Paris, Hachette,
+1891, in-16. _Passim._
+
+
+
+
+VI.--LA SCIENCE AU MOYEN ÂGE.
+
+
+Au IVe siècle, lorsque les ténèbres s'épaississaient déjà dans
+l'Occident latin et lorsqu'on songeait à réduire autant que possible le
+bagage qu'il s'agissait de sauver du naufrage, il se fit un retour vers
+les idées pythagoriciennes. Martianus Capella, Boëce, et, à leurs
+exemples, les premiers instituteurs des écoles claustrales, adoptèrent
+une table des sept arts libéraux, distribués en deux groupes, le
+_trivium_ et le _quadrivium_, savoir:
+
+TRIVIUM. La _grammaire_, la _rhétorique_, la _logique_.
+
+QUADRIVIUM. L'_arithmétique_, la _géométrie_, l'_astronomie_, la
+_musique_.
+
+Le _quadrivium_ était l'encyclopédie mathématique, telle qu'un disciple
+de Pythagore pouvait la concevoir; c'était le corps de la science ou des
+sciences par excellence, des seules qui dussent, jusqu'à l'avènement des
+temps modernes, mériter vraiment le nom de science. Mais il faut, pour
+que la culture des sciences soit vraiment féconde, un souffle
+vivifiant, un génie d'invention, un instinct qui tient de celui de
+l'artiste et du poète. Voilà ce que les Grecs avaient possédé, ce que
+les modernes ont retrouvé, ce que la tradition romaine ne pouvait pas
+infuser au moyen âge.
+
+Cicéron l'a dit avec sa justesse habituelle: «Les Grecs n'ont rien mis
+au-dessus de la géométrie, ce qui fait que la célébrité de leurs
+mathématiciens fut incomparable; nous avons au contraire borné cet art à
+ce qu'il a d'utile, pour fournir des exemples de raisonnements et pour
+prendre des mesures.» Dans la Rome impériale, le nom de _mathématicien_
+ne désignait plus guère que les adeptes d'une science obscure à l'aide
+de laquelle on faisait des prédictions et l'on tirait des horoscopes. Il
+en résulta que, nonobstant l'espèce de renaissance pythagoricienne qui
+avait précédé l'éclipse totale des études, la tradition romaine, devenue
+la tradition monastique ou cléricale, ne permit pas aux mathématiques de
+prendre la place qu'elles y auraient vraisembablement prise si la
+civilisation grecque s'était communiquée à l'Occident sans
+intermédiaire. L'esprit humain manqua, au moyen âge, de cette discipline
+plus ferme et pour ainsi dire plus virile, de cette scolastique non
+moins subtile et pénétrante, mais plus substantielle et plus sûre, qui
+aurait pu réprimer l'abus ou les écarts d'une autre scolastique.
+
+Le moyen âge n'avança donc nullement la géométrie, telle que les Grecs
+l'avaient conçue; à peine en conserva-t-il les premiers éléments; mais
+par compensation il recueillit quelques inventions capitales, d'une
+origine obscure, que l'Europe latine n'a connues nettement que par son
+commerce avec les Arabes, à savoir l'arithmétique de position, la
+trigonométrie, et une algèbre fort différente de la nôtre, quoique la
+nôtre en dût sortir. Des moines, des médecins, des marchands, furent les
+dépositaires ou les propagateurs de ces secrets, sortis d'un monde
+mécréant, et restés étrangers à l'enseignement jusqu'à une époque tout à
+fait moderne.
+
+En fait d'astronomie, le moyen âge avait dans l'_Almageste_ ou dans la
+«grande composition» de Ptolémée ce qu'il affectionnait tant, un livre
+canonique, un système consacré par l'autorité d'un ancien, d'un grand
+législateur scientifique. Là où le gros des hommes ne peut s'attacher ni
+à l'autorité dogmatique d'un corps sacerdotal, ni à l'autorité des corps
+savants, il faut bien qu'il tienne à l'autorité d'un chef d'école. Or le
+moyen âge manquait d'académies, et l'Église avait la sagesse de ne
+définir que dans une certaine mesure le dogme astronomique; il fallait
+donc qu'on eût l'autorité d'un ancien, et Ptolémée était pour les
+chrétiens d'Occident, comme pour les Arabes et les Tatars convertis à
+l'Islam, l'Aristote de l'astronomie. Les perfectionnements de détail
+apportés par ceux-ci à la doctrine du maître ne touchaient pas au fond
+du système. D'ailleurs, la conception du _monde_ et de la place de
+l'homme dans le monde, telle qu'elle résultait de l'enseignement des
+astronomes alexandrins, si elle s'accordait assez mal avec les images et
+les formules populaires de la prédication chrétienne, n'avait rien qui
+ne se conciliât très bien avec une théologie savante. Le monde de
+Ptolémée ressemblait à une machine, à une horloge de cathédrale; et
+l'idée de l'horloge, de son inaltérabilité et de sa justesse parfaite,
+cadre à merveille avec l'idée de l'unité et de la personnalité de
+l'horloger, de sa toute-puissance et de sa sagesse infinie. L'alliance
+intime, scellée entre le visible et l'invisible, entre Dieu et l'homme,
+écrasait moins la raison, quand la terre sur laquelle l'homme règne
+était, même pour le philosophe et le savant, le centre et le but de
+l'architecture du monde.
+
+En dehors de l'encyclopédie mathématique ou du _quadrivium_
+pythagoricien, la forme scientifique, à proprement parler, ne trouvait à
+quoi s'appliquer, pas plus chez les Occidentaux du moyen âge que chez
+leurs ancêtres dans la science, les Grecs et les Arabes. Il ne faut pas
+confondre la science et les connaissances. Un amas de faits recueillis
+et d'observations enregistrées n'est point encore une science, pas plus
+qu'un attroupement d'hommes n'est une armée; et si le trésor des
+connaissances s'accroît sans cesse avec le temps, il faut attendre
+quelquefois pendant des siècles l'illumination d'une idée pour que la
+science fasse réellement des progrès. En géographie, par exemple, les
+Européens avaient acquis, après Marco Polo, et surtout par suite de
+leurs communications avec un peuple aussi navigateur et commerçant que
+les Arabes, une multitude de connaissances qui manquaient au plus savant
+de Rome, d'Alexandrie et d'Athènes, de sorte que Ptolémée devait leur
+paraître bien plus arriéré en géographie qu'en astronomie; mais de
+toutes les parties de l'encyclopédie géographique embrassant l'ensemble
+des connaissances sur la configuration, la structure, l'histoire du
+globe terrestre et des forces qui s'y déploient en grand, il n'y avait
+guère que la géographie mathématique qui dût s'appeler une science, et,
+depuis Ptolémée, cette science n'avait pas bougé.--De même pour la
+physique. Quelques acquisitions nouvelles n'y changèrent pas, au moyen
+âge, le cadre de la science tel que les Grecs l'avaient conçu. On
+pouvait trouver les verres de besicles ou même mesurer les pouvoirs
+réfringents des corps transparents, sans changer foncièrement la science
+de l'optique, sans qu'elle cessât d'être, comme au temps de Ptolémée et
+jusqu'au XVIIe siècle, une application de la géométrie plutôt qu'une
+branche de la physique comme nous l'entendons maintenant.
+
+ * * * * *
+
+Traitées à la manière des anciens, la _grammaire_, la _rhétorique_, la
+_logique_, ces trois branches du _trivium_ des encyclopédistes de la
+décadence, ou ces trois assises du premier étage de l'édifice didactique
+du moyen âge, avaient d'ailleurs entre elles beaucoup de rapports. Le
+rhéteur traite du style et des figures de style ou de pensée, ce qui
+touche aux figures de mots, aux tropes et à l'organisation du langage.
+D'un autre côté, il traite à son point de vue de la méthode, de la
+division, de l'ordonnance du discours, des arguments, des preuves et des
+réfutations, ce qui rentre tout à fait dans la logique. Quant aux
+rapports de la grammaire et de la logique, ils ne sont pas moins
+évidents. La grammaire, qu'on veut raffiner en théorie et par voie
+d'abstraction, plutôt que par l'étude des origines et de la filiation
+des idiomes, tourne à la logique, comme le montrent ces procédés
+d'_analyse logique_, introduits de nos jours jusque dans nos plus
+humbles écoles. Les petits traités des _Catégories_ ou des
+_Prédicaments_ servant d'introduction à la logique d'Aristote, et d'où
+toute la philosophie du moyen âge est sortie, rentrent dans le même
+ordre d'idées et peuvent aussi être considérés comme un appendice de la
+grammaire.
+
+Précédé d'une telle introduction et remanié par les abréviateurs
+alexandrins et latins de la décadence, le traité de logique, l'_Organon_
+d'Aristote, était, lors des premiers essais de restauration des études
+en Occident, tout ce que l'on connaissait de l'encyclopédie du
+Stagirite. Il n'y a point là de métaphysique, ni même de philosophie.
+Quand on se borne aux _Premiers Analytiques_, comme le faisaient
+communément les logiciens du moyen âge, la logique d'Aristote,
+c'est-à-dire une théorie du syllogisme fondée sur la classification des
+catégories et sur la doctrine des définitions et des combinaisons,
+ressemble beaucoup à un chapitre d'algèbre; elle a des caractères
+scientifiques. Si cette logique purement formelle et formaliste ne
+comporte pas les développements et les progrès dont une science telle
+que la géométrie ou l'algèbre est susceptible, elle figure au moins
+comme un îlot qui offre un abri sûr aux esprits ballottés sur la mer
+changeante des opinions philosophiques.
+
+Voilà comment, dans notre Europe occidentale, la science a précédé la
+métaphysique et visé dès l'origine à l'enfermer dans un cadre
+scientifique. Les plus vives querelles des philosophes du moyen âge ont
+porté sur des questions de logique ou peuvent s'y rattacher. A mesure
+que les traités de physique et de métaphysique d'Aristote sont parvenus
+à la connaissance des chrétiens d'Occident et ont été dans les écoles
+l'objet de gloses, d'abrégés ou de commentaires, on y a pu appliquer les
+procédés d'argumentation technique et formaliste avec lesquels on était
+familiarisé par la triture de la logique péripatéticienne. Le tout s'est
+appelé la _scolastique_, mot bien choisi, puisque rien ne se prêtait
+mieux à la dispute et aux exercices de l'école. La scolastique est, si
+l'on veut, l'abus des formes scientifiques dans un ordre de spéculations
+qui diffère de la science par des caractères essentiels; son règne n'en
+témoigne pas moins de la tournure scientifique que, dès l'origine, tend
+à prendre le travail des esprits au sein de notre civilisation
+européenne.
+
+ * * * * *
+
+Même après que la connaissance plus complète de l'encyclopédie
+d'Aristote eut remis en honneur, dans les Universités, la division de la
+philosophie en logique, morale, physique et métaphysique, on continua de
+parler des _sept_ arts libéraux, du _trivium_ et du _quadrivium_. Le
+tout composait la _Faculté des arts_, qui servait d'introduction commune
+à d'autres _Facultés_, à d'autres études plus spécialement dirigées vers
+un but professionnel. On voulait être ecclésiastique, arriver aux
+bénéfices et aux prélatures, ce qui exigeait que l'on sût la théologie
+et le droit canonique, c'est-à-dire le droit qu'appliquaient les
+tribunaux ecclésiastiques et la chancellerie romaine. On voulait
+conseiller le roi ou ses barons dans leurs plaids, et il s'agissait de
+posséder le droit _civil_, c'est-à dire les compilations justiniennes
+remises en honneur, rétablies dans leur autorité juridique, et déjà
+retravaillées par une nouvelle légion de glossateurs et d'interprètes,
+ou le droit féodal, tel qu'il était édicté en latin par des princes
+allemands que l'on regardait comme les successeurs des empereurs
+romains,--car les codes barbares étaient oubliés, et quant au droit
+coutumier rédigé ou commenté en langue vulgaire, il appartenait à la
+pratique et non à l'enseignement des écoles. Enfin on voulait être
+médecin, et il fallait pouvoir argumenter en latin sur les théories que
+s'étaient faites les médecins de l'antiquité et leurs commentateurs
+arabes. De là les Facultés de _théologie_, de _droit canonique et
+civil_, de _médecine_, pour les trois Facultés réputées libérales par
+excellence, en ce qu'elles supposaient l'étude préalable des arts
+libéraux. L'ensemble composait le système des _quatre Facultés_. Ce
+n'est que plus tard qu'on a remplacé dans les écoles du Nord la Faculté
+des arts par une Faculté de «philosophie», d'après la distinction que
+saint Thomas avait établie dans ses deux _Sommes_ entre la philosophie
+ou la science profane et la théologie ou la science sacrée. Enfin c'est
+de nos jours seulement qu'en France on a démembré la Faculté des arts en
+Faculté des _lettres_ et en Faculté des _sciences_, ce qui est une
+manière de revenir à la vieille distinction du _trivium_ et du
+_quadrivium_.
+
+Bien des gens attribuent à notre siècle le mérite ou le tort de donner
+aux sciences le pas sur les lettres: ce mérite ou ce tort remonte
+effectivement jusqu'au régime scolastique du moyen âge, puisqu'il est
+clair que les arts du _quadrivium_ sont des sciences, que ceux du
+_trivium_ peuvent être étudiés théoriquement ou scientifiquement, et que
+l'enseignement du _trivium_ dans le latin didactique, barbare,
+universellement usité dans les collèges d'artiens, n'avait rien qui se
+prêtât à une culture poétique et littéraire. Les musulmans d'Espagne
+étaient à la fois plus savants et plus lettrés: plus savants, en ce
+qu'ils perfectionnaient la science laissée par les anciens, plus
+lettrés, en ce que chez eux les doctes et les beaux esprits n'avaient
+pas quitté, pour une littérature artificielle, la langue et la
+littérature nationales.
+
+Comme la plupart des clercs du moyen âge étaient des gens d'Église, il
+était tout simple qu'ils appliquassent à l'enseignement des choses
+religieuses le code de procédure logique dû au législateur des écoles.
+De là les _sommes théologiques_ substituées aux apologies, aux
+commentaires des textes sacrés, et à l'éloquence parfois déclamatoire
+des premiers siècles chrétiens. L'Église, représentée par les papes et
+par les conciles, a bien hésité quelque temps avant d'admettre dans ses
+écoles la discipline péripatéticienne. Il devait lui sembler dur de
+subir à ce point l'autorité d'un philosophe païen, ou plutôt d'un pur
+naturaliste, étranger à toute foi religieuse, commenté par des
+sectateurs du prophète arabe. Mais depuis que les grands travaux des
+théologiens du XIIIe siècle eurent donné à la scolastique chrétienne
+sa forme définitive, l'Église ne l'a pas abandonnée; elle n'a fait que
+l'abréger pour la mettre à la portée de la faiblesse des générations
+nouvelles.
+
+Ce qui vient d'être dit de l'enseignement de la théologie peut
+s'appliquer à l'enseignement du droit ecclésiastique ou pontifical, tant
+l'alliance était étroite entre les théologiens et les canonistes. Il y
+avait au contraire lutte ouverte entre les professeurs en droit civil
+(les _romanistes_, comme on dirait aujourd'hui), tous gibelins ou
+gallicans d'inclination, partisans de la puissance civile, défenseurs de
+l'État ou du prince, et les théologiens et les canonistes, tous dévoués
+à la puissance ecclésiastique.
+
+La médecine se rapproche davantage des conditions d'ubiquité et de
+permanence qui appartiennent à la science proprement dite. Mais, d'un
+autre côté, elle ne se prête guère à la sécheresse du formalisme
+scholastique; et par les besoins mêmes de leur profession, les médecins
+du moyen âge étaient spécialement appelés à commencer le travail
+d'instauration des sciences physiques et naturelles. Si donc au moyen
+âge, comme dans l'antiquité grecque, la physique spéculative était
+regardée comme une branche de la philosophie, les applications passaient
+pour être du domaine de la pratique médicale. D'où vient qu'en anglais
+le médecin s'appelle encore un _physicien_ et le pharmacien un
+_chimiste_, tandis que la physique et la chimie spéculatives sont
+réputées des branches de la _philosophie naturelle_.
+
+M. COURNOT, _Considérations sur la marche
+des idées_, Paris, Hachette, 1872, t. I,
+in-8º. _Passim._
+
+
+
+
+VII.--LA PHILOSOPHIE DU MOYEN ÂGE.
+
+L'AUGUSTINISME.
+
+
+Saint Augustin nous offre un merveilleux exemple de la fascination
+exercée sur l'esprit chrétien par une métaphysique absolument étrangère
+à son inspiration propre et à ses mobiles. Augustin était chrétien, nul
+n'en peut douter; coupable pardonné, il a voulu témoigner sa
+reconnaissance à l'auteur de son salut; il aimait Dieu. Mais comment
+aimer le Dieu dont il a tracé l'image? Ce Dieu crée dans le but de
+manifester ses propres perfections. Il est juste et charitable, mais sa
+justice et sa charité ne sauraient se déployer dans le même objet. Pour
+mettre au jour la justice divine, il faut qu'il y ait des damnés;
+l'éternité du mal moral et de la punition du mal forme une condition
+indispensable de la perfection du monde. Sans enfer, le monde ne serait
+pas digne de Dieu. Pour donner occasion à sa miséricorde, il faut que
+parmi les pécheurs, justes objets des vengeances divines, quoiqu'ils
+soient nécessairement pécheurs, puisque sans cela l'œuvre de Dieu
+serait manquée, il faut, dis-je, que parmi les pécheurs, tous également
+dignes d'un malheur éternel, il fasse grâce arbitrairement à
+quelques-uns et les comble de félicités, sans qu'il y ait en eux aucune
+raison pour les distinguer des autres. Tout en magnifiant l'orthodoxie
+de saint Augustin, l'Église romaine a reculé devant ces doctrines; mais
+les réformateurs et les jansénistes y ont abondé.... Comment accorder
+une théologie pareille avec le mot de saint Jean: _Dieu est amour_?
+Comment ne pas voir dans cette idée de la nécessité du mal un reste du
+manichéisme auquel saint Augustin s'était rattaché dans sa jeunesse?
+Comment ne pas reconnaître les influences néo-platoniciennes dans la
+conception métaphysique dont cette théologie est un corollaire: l'idée
+que le monde étant l'image de l'être parfait dans l'imperfection
+essentielle à tout ce qui n'est pas cet être lui-même, il trouve sa
+perfection à réaliser tous les degrés possibles de perfection relative
+et par conséquent d'imperfection? Le mal moral nous est présenté comme
+un de ces degrés, un effet, une forme du non-être; mais ce caractère
+privatif, cette irréalité du mal moral, par laquelle Augustin essaie de
+pallier les énormités de sa doctrine, n'est-elle pas tout ce qu'on peut
+imaginer de plus contraire au sentiment chrétien? Quoi, Jésus serait
+mort sur la croix pour nous délivrer de quelque chose qui n'est rien!...
+Comment haïr ce qui n'est pas? Le monde qu'Augustin conçoit comme
+répondant aux perfections divines est une abstraction de l'intelligence
+d'une valeur métaphysique assez douteuse, évidemment inspirée par un
+intérêt logique, esthétique, et complètement étrangère à l'ordre moral
+où le christianisme est enraciné.
+
+PLATONICIENS.
+
+L'école dont les théories spécieuses avaient ébloui le grand évêque de
+Libye, le platonisme interprété par Alexandrie, règne sans partage sur
+les quelques penseurs dont s'illuminent de loin en loin les temps
+barbares. La pensée platonicienne inspire encore les philosophes des
+premiers siècles du moyen âge, période longtemps méconnue, où le progrès
+des études historiques constate avec quelque surprise une activité
+intellectuelle énergique et variée. C'est alors qu'Anselme posa le
+problème de la scolastique: «J'estime que, après avoir été confirmés
+dans la foi, nous serions coupables de ne pas chercher à comprendre ce
+que nous avons cru». En vain Abélard objecta qu'il faudrait d'abord
+prouver la vérité des doctrines proposées à la créance; le besoin d'une
+telle apologie était peu senti dans un siècle où la foi paraissait
+universelle, et la tentative de l'établir aurait eu peu de portée tandis
+que les objections n'avaient pas la liberté de se produire. Anselme
+joignit l'exemple au précepte dans ses démonstrations de l'existence de
+Dieu et dans sa théorie du salut par Jésus-Christ. Plus profondément
+qu'Augustin lui-même, il a fait entrer dans la conception générale du
+christianisme des éléments antipathiques à ce qui en constitue
+l'inspiration fondamentale, si du moins nous ne nous abusons pas en
+pensant que le christianisme a pour objet l'accomplissement de la
+destinée humaine par la réalisation du bien moral. Suivant une doctrine
+où des millions d'âmes ont trouvé la consolation et qui a profondément
+scandalisé des millions d'âmes, la justice divine exige des peines
+infinies pour une faute quelconque de ses fragiles créatures. La faute
+est une dette, la peine un prix, un règlement que notre créancier
+réclame; mais, pourvu que le montant lui soit versé, que le _quantum_ de
+douleur ait été subi, Dieu est payé, n'importe qui l'a soufferte. C'est
+pourquoi, dans sa charité, le Fils est venu souffrir à notre place. Pour
+le coup, ce n'est pas à Platon qu'il faut faire remonter cette
+conception de la justice, qui a si profondément troublé la conscience
+des peuples modernes, c'est aux lois des peuples barbares, en vigueur du
+temps d'Anselme, où la notion de la peine et celle de la dette civile
+étaient confondues, tous les délits se rachetant par le payement d'une
+somme d'argent déterminée. Jésus a payé notre «composition».
+
+Cette époque vit fleurir l'école mystique de saint Victor de Paris, dont
+la psychologie subtile compte et décrit les degrés que parcourt l'âme
+fidèle dans son ascension vers l'amour infini: christianisme tout
+intérieur, où le sacerdoce et les sacrements matériels tiennent peu de
+place, et dont la méthode repose sur ce principe que la fidélité du
+cœur et de la conduite à la vérité déjà connue est indispensable au
+progrès dans la vérité. Ces doctrines de vie intérieure se sont mêlées à
+l'enseignement catholique; elles l'ont fait durer, en lui donnant des
+prises sur la conscience; mais, au fond, elles contredisent les vraies
+tendances de la religion sacerdotale, qui fait du salut une exemption de
+peines, une assurance de bonheur futur indépendante des dispositions
+morales du fidèle et qui permet à celui-ci de se décharger sur le prêtre
+de toute inquiétude sur son sort à venir, moyennant une obéissance plus
+ou moins strictement exigée, suivant les circonstances des temps et des
+lieux. Cette grande ligne du catholicisme fut définitivement arrêtée par
+Pierre le Lombard, qui prit une part importante à l'achèvement du dogme,
+en complétant la liste des sacrements. Dans son _Livre des Sentences_,
+les questions théologiques se disposent dans un ordre méthodique, avec
+l'opinion des principaux docteurs sur chacune d'elles, et les
+conclusions de l'auteur. Nul n'ignore que ce texte capital fut cent et
+cent fois commenté dans l'école, dont l'enseignement s'est en quelque
+sorte constitué sous cette forme. Quelques-uns des plus grands monuments
+du moyen âge sont des commentaires du Lombard. Contrairement aux
+aspirations d'une spiritualité dangereuse, Pierre établit fortement la
+valeur et la nécessité des rites matériels, des sacrements, établis de
+Dieu lui-même, pour condescendre à notre nature et remplir notre vie,
+sans la détourner de son suprême objet. A l'importance des sacrements se
+mesurent le rôle et la dignité du prêtre, qui a seul qualité pour les
+administrer. La théologie du savant prélat allait tout entière à
+l'exaltation du sacerdoce. Telle est l'explication naturelle de son
+incomparable succès.
+
+Saint Anselme posa le problème à la solution duquel la pensée du moyen
+âge devait se consumer; le Lombard arrêta la forme de cette
+investigation....
+
+ARISTOTE ET LE THOMISME.
+
+Lorsque les versions latines d'Aristote et des Arabes, ses
+commentateurs, commencèrent à se répandre, on ne saurait douter que
+l'abondance des renseignements, vrais ou faux, qu'elles apportaient sur
+les choses de la nature, n'ait été l'une des causes principales du vif
+empressement qui les accueillit. Aussi voyons-nous le grand Albert,
+fondateur de la scolastique péripatéticienne, reprendre l'étude des
+sciences naturelles, avec plus de zèle, il est vrai, que de méthode. Nos
+campagnes ont conservé la mémoire de son prodigieux savoir. Cependant,
+dès l'origine, les disciples chrétiens du péripatétisme y cherchèrent et
+crurent y trouver de nouveaux moyens de remplir le programme un peu
+compromis d'Anselme: comprendre, systématiser, démontrer l'objet de la
+foi....
+
+...David de Dinant, l'une des premières victimes de l'unité romaine, en
+appelait beaucoup à Aristote. C'est à l'influence d'Aristote que ses
+juges attribuèrent l'origine d'un panthéisme qu'il aurait pu tirer plus
+directement d'ailleurs. Traduites en latin dès le commencement du
+XIIe siècle, par les soins d'un archevêque de Tolède, les œuvres
+d'Aristote et celles de ses commentateurs sarrasins n'en furent pas
+moins accueillies avec avidité dans la Faculté des Arts de Paris.
+Aristote interprété par Averroès y devint pour un grand nombre de
+docteurs l'autorité suprême, irréfragable, le _Philosophe_, identique à
+la raison même. Les premiers péripatéticiens français constatèrent
+hardiment le désaccord entre le dogme et la pensée du philosophe, ne
+craignant pas d'ajouter que la doctrine de l'Église fourmille d'erreurs.
+Cette attitude eut pour effet naturel l'interdiction de lire la physique
+et la métaphysique du savant Macédonien. Non moins naturellement
+l'interdiction ne fut pas respectée; les meilleurs mêmes cédaient à la
+curiosité, et, parmi les conseillers les plus autorisés du Saint-Siège,
+Aristote trouva bientôt des défenseurs. Aussi la prohibition primitive
+reçut-elle, en 1231 déjà, une forme moins absolue; Grégoire IX maintint
+alors et renouvela la défense d'étudier les textes suspects «jusqu'à ce
+qu'ils eussent été corrigés et expurgés». Cette opération singulièrement
+délicate ne s'exécuta jamais d'une manière officielle. Mais sous
+l'empire de ces ordonnances, qui rigoureusement ne s'appliquaient qu'au
+diocèse de Paris, des dominicains fort attachés au Saint-Siège et
+possédant son entière confiance, à Cologne Albert de Bollstaedt, à Rome
+son disciple Thomas d'Aquin, continuèrent à commenter assidûment les
+textes interdits, qu'ils s'efforçaient d'interpréter dans un sens
+orthodoxe partout où la chose était praticable, sans hésiter à les
+combattre et à les condamner sur les points où le désaccord ne pouvait
+pas être déguisé. Leurs ouvrages, particulièrement ceux de saint Thomas,
+qui ont acquis dans l'Église une autorité souveraine, officiellement
+consacrée aujourd'hui, peuvent donc être considérés comme l'équivalent
+de la correction promise....
+
+Saint Thomas, contesté, combattu, réfuté peut-être jadis par des génies
+égaux, sinon supérieurs au sien, n'en reste pas moins aujourd'hui le
+représentant de toute l'École. Rappelons en peu de mots les points
+principaux de sa philosophie.
+
+Et d'abord, dans la manière dont il conçoit le but de la vie, Thomas est
+franchement grec, disciple d'Aristote et de Platon. Saint Paul écrit:
+«Quand je connaîtrais tous les mystères de la science de toutes choses,
+si je n'ai pas la charité, je ne suis rien». Saint Jean nous enseigne
+que Dieu est amour, et Jésus dit à ses disciples: «Soyez mes
+imitateurs». La tendance du christianisme est toute pratique; son idéal
+est la perfection de sa volonté; il n'y a pour lui rien au delà. Pour
+saint Thomas, il y a quelque chose au delà. Ne se résumant pas sur Dieu,
+il ne dit pas que Dieu s'absorbe dans la science de lui-même; il ne le
+croit probablement pas, mais la logique l'obligerait à l'avouer, car sa
+notion du souverain bien est purement intellectuelle: c'est la
+connaissance de Dieu, l'intuition parfaite de Dieu, que la théologie
+désigne sous le nom de vision béatifique: «_Naturaliter inest omnibus
+hominibus desiderium cognoscere causas; prima autem causa Deus est. Est
+igitur ultimus finis hominis cognoscere Deum._»
+
+...Tout en dissertant à loisir sur les attributs divins, Thomas sait
+bien que nous ne pouvons pas connaître Dieu d'une manière adéquate, et
+cependant il nous faut ordonner l'ensemble de nos pensées et de nos
+croyances sur cette idée que nous n'avons pas. De propos délibéré,
+Thomas lui cherche un succédané dans un anthropomorphisme qui a rendu sa
+philosophie accessible au vulgaire, et par là doit avoir contribué, pour
+une grande part, à sa merveilleuse fortune. Nous ne connaissons Dieu que
+dans ses œuvres; dès lors, c'est de la plus parfaite de ses œuvres
+qu'il faut nous aider pour nous faire une idée de ses perfections; il
+nous faut donc concevoir Dieu d'après l'analogie de l'esprit humain.
+
+Cette conclusion place la théologie de saint Thomas dans la dépendance
+de sa psychologie, laquelle, au jugement des panégyristes les plus
+jaloux d'établir l'indépendance philosophique de ce docteur, est
+foncièrement péripatéticienne. Quels que soient les soins apportés à
+corriger les conclusions d'Aristote inconciliables avec la doctrine de
+l'Église, la racine de ce système théologique plonge ainsi dans
+l'hellénisme païen....
+
+Le Docteur Angélique était sans doute un chrétien; il était pieux, de
+cette piété du moyen âge faite d'ascétisme et de contemplation, qui est
+bien malgré tout une forme du christianisme, puisque c'est une forme de
+l'amour. Rien ne ressemble moins à la vie de Jésus-Christ, telle que les
+plus anciens documents nous la représentent, que celle de son disciple
+dans l'_Imitation_. Ce livre nourrira néanmoins l'activité pratique des
+chrétiens les plus généreux, parce qu'il est tout pénétré d'un amour
+sincère, auquel, malheureusement, il ne sait assigner qu'un stérile
+emploi. Thomas touche à l'_Imitation_ par quelques côtés de sa
+théologie, mais l'esprit général en est différent: l'amour n'est pas le
+but à ses yeux; l'amour n'exprime pas la nature divine. Tout pour lui
+revient à l'intelligence. La pensée de la pensée a fasciné son âme. Le
+dernier mot de sa théologie est dicté par le paganisme....
+
+L'Ange de l'École a triomphé par la puissance du péripatétisme, cette
+religion des clercs dévots et des clercs incrédules au XIIIe siècle.
+Il a été servi par la spécieuse clarté de son anthropomorphisme, par
+l'art de son exposition, et par la superficialité de ses analyses. Il a
+été servi par ses contradictions mêmes qui permettent aux opinions
+divergentes d'alléguer en leur faveur quelques passages de ses écrits.
+Sa manière cauteleuse devait mieux plaire à la cour de Rome qu'une
+philosophie trop libre, trop forte et trop personnelle. D'ailleurs il
+avait prêté l'appui de sa plume aux aspirations du Saint-Siège vers la
+suprématie absolue, en s'appuyant de bonne foi sur des textes dont Rome
+elle-même ne défend plus l'authenticité. Mais le but est atteint,
+l'autorité du saint reste acquise, et Rome a montré sa reconnaissance.
+La doctrine thomiste favorisait par ses conclusions pratiques la
+tendance du pouvoir spirituel, qui s'appuyait dès cette époque sur les
+ordres religieux, comme elle l'a fait constamment depuis. Le _Livre des
+Sentences_ avait acquis l'autorité presque officielle d'un texte
+classique parce qu'il grandissait le prêtre. La morale de saint Thomas,
+héritier de cette autorité, glorifie le moine: les vertus théologales
+telles qu'il les conçoit, la vie contemplative, image de la béatitude
+éternelle et qui seule peut vraiment nous en rapprocher, ne sauraient se
+pratiquer que dans le cloître. Cette observation de Ritter est
+importante. Peut-être faudrait-il la généraliser [et dire]:
+«L'intellectualisme est conforme à l'esprit permanent d'une hiérarchie
+qui cherche à justifier sa domination en présentant l'unité et la pureté
+de la doctrine, qu'elle prétend garantir, comme l'intérêt religieux par
+excellence, auquel tout doit être sacrifié....»
+
+La suprême autorité de l'Église ayant recommandé l'étude et la
+profession du thomisme comme un remède aux maux dont ce grand corps est
+affligé, il convenait d'apprécier avant tout cette doctrine dans ses
+rapports avec l'esprit du christianisme. Quant à ceux qu'elle pourrait
+soutenir avec la science moderne, il sera permis d'être bref. Il n'y a
+pas d'entente possible entre la science et une école qui invoque la
+chose jugée et pense trancher une question quelconque par un appel à
+l'autorité.
+
+CH. SECRÉTAN, _La restauration du thomisme_, dans la
+_Revue philosophique_, XVIII (1884). _Passim._
+
+
+
+
+VIII.--LES ANCIENNES RECETTES D'ORFÈVRES ET LES ORIGINES DE L'ALCHIMIE.
+
+
+Le traité relatif aux métaux précieux qui se trouve dans le Recueil
+intitulé _Mappæ clavicula_ (on en conserve à Schlestadt un manuscrit du
+Xe siècle) offre un grand intérêt, parce qu'il présente de frappantes
+analogies avec le papyrus égyptien de Leyde, trouvé à Thèbes, ainsi
+qu'avec divers opuscules antiques, tels que la Chimie dite de Moïse.
+Plusieurs des recettes de la _Mappæ clavicula_ sont non seulement
+imitées, mais traduites littéralement de celles du papyrus et de celles
+de la collection des alchimistes grecs: identité qui prouve sans
+réplique la conservation continue des pratiques alchimiques, y compris
+celle de la transmutation, depuis l'Égypte jusque chez les artisans de
+l'Occident latin. Les théories proprement dites n'ont reparu en Occident
+que vers la fin du XIIe siècle, après avoir passé par les Syriens et
+par les Arabes. Mais la connaissance des procédés eux-mêmes n'avait
+jamais été perdue. Ce fait capital résulte surtout de l'étude des
+alliages destinés à imiter et à falsifier l'or, recettes d'ordre
+alchimique, car on y trouve aussi la prétention de le fabriquer. Les
+titres sont à cet égard caractéristiques: «pour augmenter l'or; pour
+faire de l'or; pour fabriquer l'or; pour colorer (le cuivre) en or;
+faire de l'or à l'épreuve; rendre l'or plus pesant; doublement de l'or».
+Ces recettes sont remplies de mots grecs qui en trahissent l'origine.
+
+Dans la plupart, il s'agit simplement de fabriquer de l'or à bas titre,
+par exemple en préparant un alliage d'or et d'argent, teinté au moyen de
+cuivre. Mais l'orfèvre cherchait à le faire passer pour de l'or pur.
+Cette fraude est d'ailleurs fréquente, même de notre temps, dans les
+pays où la surveillance est imparfaite. Notre or dit au 4e titre
+prête surtout à des fraudes dangereuses, non seulement à cause de la
+dose considérable de cuivre qu'il renferme, mais parce que chaque gramme
+de ce cuivre occupe un volume plus que double de celui de l'or qu'il
+remplace. Les bijoux d'or à ce titre fournissent donc double profit au
+fraudeur, parce que l'objet est plus pauvre en or et parce que pour un
+même poids il occupe un volume bien plus considérable: ce sont là les
+profits de l'orfèvre.
+
+Ces fabrications d'alliages compliqués, qu'on faisait passer pour de
+l'or pur, étaient rendues plus faciles par l'intermédiaire du mercure et
+des sulfures d'arsenic, lesquels se trouvent continuellement indiqués
+dans les recettes des alchimistes grecs, aussi bien que dans la «Clé de
+la peinture».
+
+Il a existé ainsi toute une chimie spéciale, abandonnée aujourd'hui,
+mais qui jouait un grand rôle dans les pratiques et dans les prétentions
+des alchimistes. De notre temps même, un inventeur a pris un brevet pour
+un alliage de cuivre et d'antimoine, renfermant six centièmes du dernier
+métal, et qui offre la plupart des propriétés apparentes de l'or et se
+travaille à peu près de la même manière. L'or alchimique appartenait à
+une famille d'alliages analogues. Ceux qui le fabriquaient s'imaginaient
+d'ailleurs que certains agents jouaient le rôle de ferments, pour
+multiplier l'or et l'argent. Avant de tromper les autres, ils se
+faisaient illusion à eux-mêmes. Or, ces idées, cette illusion, se
+rencontrent également chez les Grecs et dans la «Clé de la peinture».
+
+Parfois l'artisan se bornait à l'emploi d'une cémentation, ou action
+superficielle, qui teignait en or la surface de l'argent, ou en argent
+la surface du cuivre, sans modifier ces métaux dans leur épaisseur.
+C'est ce que les orfèvres appellent encore de notre temps «donner la
+couleur». Ils se bornaient même à appliquer à la surface du métal un
+vernis couleur d'or, préparé avec la bile des animaux, ou bien avec
+certaines résines, comme on le fait aussi de nos jours.
+
+De ces colorations, le praticien, guidé par une analogie mystique, a
+passé à l'idée de la transmutation; chez le pseudo-Démocrite, aussi bien
+que dans la «Clé de la peinture»....
+
+La coïncidence des textes prouve donc qu'il existait des cahiers de
+recettes secrètes d'orfèvrerie, transmis de main en main par les gens du
+métier, depuis l'Égypte jusqu'à l'Occident latin, lesquels ont subsisté
+pendant le moyen âge, et dont la «Clé de la peinture» nous a transmis un
+exemplaire....
+
+L'ensemble de ces faits mérite d'attirer notre attention, au point de
+vue de la suite et de la renaissance des traditions scientifiques. En
+effet, c'est par la pratique que les sciences débutent; il s'agit
+d'abord de satisfaire aux nécessités de la vie et aux besoins
+artistiques, qui s'éveillent de si bonne heure dans les races
+civilisables. Mais cette pratique même suscite aussitôt des idées plus
+générales, lesquelles ont apparu d'abord dans l'humanité sous la forme
+mystique. Chez les Égyptiens et les Babyloniens, les mêmes personnages
+étaient à la fois prêtres et savants. Aussi les premières industries
+chimiques ont-elles été exercées d'abord autour des temples; _le Livre
+du Sanctuaire_, _le Livre d'Hermès_, _le Livre de Chymès_, toutes
+dénominations synonymes, chez les alchimistes gréco-égyptiens,
+représentent les premiers manuels de ces industries. Ce sont les Grecs,
+comme dans toutes les autres branches scientifiques, qui ont donné à ces
+traités une rédaction dégagée des vieilles formes hiératiques, et qui
+ont essayé d'en tirer une théorie rationnelle, capable à son tour, par
+une action réciproque, de devancer la pratique et de lui servir de
+guide. Le nom de Démocrite, à tort ou à raison, est resté attaché à ces
+premiers essais; ceux de Platon et d'Aristote ont aussi présidé aux
+tentatives de conceptions rationnelles. Mais la science chimique des
+Gréco-Égyptiens ne s'est jamais débarrassée, ni des erreurs relatives à
+la transmutation,--erreurs entretenues par la théorie de la matière
+première,--ni des formules religieuses et magiques, liées autrefois en
+Orient à toute opération industrielle.
+
+Cependant, la culture scientifique proprement dite ayant péri en
+Occident avec la civilisation romaine, les besoins de la vie ont
+maintenu la pratique impérissable des ateliers avec les progrès acquis
+au temps des Grecs: et les arts chimiques ont subsisté; tandis que les
+théories, trop subtiles ou trop fortes pour les esprits d'alors,
+tendaient à disparaître, ou plutôt à faire retour aux anciennes
+superstitions. Dans la «Clé de la peinture», comme dans les papyrus
+égyptiens et dans les textes de Zozime, il est fait mention des prières
+que l'on doit réciter au moment des opérations, et c'est par là que
+l'alchimie est restée intimement liée avec la magie, au moyen âge, aussi
+bien que dans l'antiquité.
+
+Mais quand la civilisation a commencé à reparaître pendant le moyen âge
+latin, vers le XIIIe siècle, au sein d'une organisation nouvelle, nos
+races se sont reprises de nouveau au goût des idées générales, et
+celles-ci, dans l'ordre de la chimie, ont été ramenées par les
+pratiques, ou plutôt elles ont trouvé leur appui dans les problèmes
+permanents soulevés par celles-ci. C'est ainsi que les théories
+alchimiques se sont réveillées soudain, avec une vigueur et un
+développement nouveaux, et leur évolution progressive, en même temps
+qu'elle perfectionnait sans cesse l'industrie, a éliminé peu à peu les
+chimères et les superstitions d'autrefois. Voilà comment a été
+constituée en dernier lieu notre chimie moderne, science rationnelle
+établie sur les fondements purement expérimentaux. Ainsi, la science est
+née à ses débuts des pratiques industrielles; elle a concouru à leur
+développement pendant le règne de la civilisation antique: quand la
+science a sombré avec la civilisation, la pratique a subsisté et elle
+fournit à la science un terrain solide, sur lequel celle-ci a pu se
+développer de nouveau, quand les temps et les esprits sont redevenus
+favorables. La connexion historique de la science et de la pratique,
+dans l'histoire des civilisations, est ainsi manifeste: il y a là une
+loi générale du développement de l'esprit humain.
+
+M. BERTHELOT, dans la _Revue des Deux Mondes_,
+1er septembre 1892.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE
+
+(_Suite._)
+
+ PROGRAMME.--_La littérature: trouvères, troubadours. Villehardouin,
+ Joinville._
+
+ _Les arts. Un château, une église romane, une église gothique.
+ [Mœurs. Civilisation.]_
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE.
+
+
+ L'_Histoire générale de la littérature du moyen âge en Occident_,
+ par A. Ebert (trad. de l'all., Paris, 1883-1889, 3 vol. in-8º),
+ s'arrête au commencement du XIe siècle. Il faut recourir, pour
+ la suite, à des ouvrages spéciaux.--Pour l'=histoire de la
+ littérature en latin=, voir un bref inventaire, le seul qui existe,
+ par A. Gröber, dans le t. II du _Grundriss der romanischen
+ Philologie_, Strassburg, 1893-1894, in-8º. Cf. ci-dessus, p. 155,
+ l. 23.--Le _Grundriss der germanischen Philologie_, publ. sous la
+ direction de H. Paul (Strassburg, 1891-1893, 2 vol. in-8º) contient
+ un bref exposé de l'=histoire des littératures germaniques=
+ (gothique, nordique, allemande, anglaise, etc.).--Le _Grundriss der
+ romanischen Philologie_, publ. sous la direction de A. Gröber, en
+ cours de publication, contiendra un exposé analogue de l'=histoire
+ des littératures romanes= (française, provençale, catalane,
+ espagnole, portugaise, etc.).--La meilleure =histoire de la
+ littérature française= au moyen âge est présentement[85] celle de M.
+ G. Paris: _La littérature française au moyen âge_, Paris, 1890,
+ in-16, 2e éd., qui donne une bibliographie complète[86].--Pour
+ l'histoire de la littérature =anglaise=: J.-J. Jusserand, _Histoire
+ littéraire du peuple anglais, des origines à la Renaissance_,
+ Paris, 1895, in-8º.--Pour l'histoire de la littérature =allemande=:
+ W. Scherer, _Geschichte der deutschen Litteratur_, Berlin, 1891,
+ in-8º, 6e éd.; A. Bossert, _La littérature allemande au moyen
+ âge_, Paris, 1894, in-16, 3e éd.--Pour l'histoire de la
+ littérature =italienne=: A. Gaspary, _Geschichte der italianischen
+ Litteratur_, Berlin, 1885-1888, 2 vol. in-8º; A. d'Ancona et O.
+ Bacci, _Manuale della letteratura Italiana_, I, 1, Firenze, 1892,
+ in-12.--Pour l'histoire de la littérature =en grec=, voir plus haut,
+ ch. III[87].
+
+ L'=histoire de l'écriture= se rattache, si l'on veut, à celle de la
+ littérature. Voir: M. Prou, _Manuel élémentaire de paléographie
+ latine et française_, Paris, 1892, 2e éd.;--W. Wattenbach, _Das
+ Schriftwesen im Mittelalter_, Leipzig, 1875, in-8º;--C. Paoli,
+ _Programma scolastico di paleografia latina_, Firenze, 1888-1894, 2
+ vol. in-8º.
+
+ * * * * *
+
+ Dans les _Grundriss_ de A. Gröber et de H. Paul, il est traité
+ sommairement de l'=histoire de l'art= au moyen âge. Mais on lira
+ volontiers des livres plus développés.
+
+ Il existe de grands ouvrages originaux, somptueusement illustrés,
+ sur l'histoire de l'art au moyen âge, dont on ne saurait
+ recommander la lecture aux commençants, mais qu'il faut connaître,
+ pour les consulter au besoin. Citons, entre autres: E.
+ Viollet-le-Duc, _Dictionnaire raisonné de l'architecture française
+ du XIe au XVIe siècle_, Paris, 1854-1870, 10 vol. in-8º;--le
+ même, _Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque
+ carlovingienne à la Renaissance_, Paris, 1865-1875, 6 vol. in-8º
+ (meubles, ustensiles, orfèvrerie, instruments de musique, jeux,
+ outils, vêtements, armes de guerre, etc.):--J. Labarte, _Histoire
+ des arts industriels au moyen âge_, Paris, 1881, 3 vol. in-4º 2e
+ éd.;--E. Gélis-Didot et H. Laffillée, _La peinture décorative en
+ France du XIe au XIVe siècle_, Paris, s. d., in-fol.;--F. de
+ Lasteyrie, _Histoire de la peinture sur verre d'après les monuments
+ en France_, Paris, 1860, 2 vol. in-fol.;--H. Révoil,
+ _L'architecture romane dans le midi de la France_, Paris, 1873, 3
+ vol. in-fol.;--V. Ruprich-Robert, _L'architecture normande aux
+ XIe et XIIe siècles, en Normandie et en Angleterre_, Paris,
+ s. d., 2 vol. in-fol.;--A. de Baudot, _La sculpture française au
+ moyen âge..._, Paris, 1878-1884, in-fol.;--G. Dehio et G. v.
+ Bezold, _Die kirchliche Baukunst des Abendlandes_, Stuttgart, I,
+ 1889-1892, in-8º;--_Catalogue de la collection Spitzer_, Paris,
+ 1890-1894, 6 vol. in-fol.--De moindre dimension, mais encore très
+ importantes, sont les monographies de T. Hudson Turner (_Some
+ account of domestic architecture in England from the Conquest to
+ the end of the XIIth century_, London, 1877, in-8º);--de R.
+ Cattanec (_L'architettura in Italia dal secolo vi al mille circa_,
+ Venezia, 1888, in-8º; tr. fr., Venise, 1890, in-8º);--de C. Enlart
+ (_Origines françaises de l'architecture gothique en Italie_, Paris,
+ 1894, in-8º);--de W. Vöge, _Die Anfänge des monumentalen Stiles im
+ Mittelalter_, Strassburg, 1894, in-8º;--etc.--Principales
+ monographies sur l'=architecture militaire=: P. Salvisberg, _Die
+ deutsche Kriegs-Architektur von der Urzeit bis auf die
+ Renaissance_, Stuttgart, 1887, in-8º;--G. T. Clark, _Mediæval
+ military architecture in England_, London, 1884, 2 vol. in-8º. Cf.
+ ci-dessus, p. 276.
+
+ Sur la survivance des traditions de l'art antique pendant le moyen
+ âge: E. Müntz, _La tradition antique au moyen âge_ (d'après le
+ livre de A. Springer), dans le _Journal des Savants_, 1887 et 1888.
+
+ Nous recommandons surtout la lecture des bons livres de haute
+ vulgarisation, qui n'offrent pas, en général, comme quelques-uns
+ des ouvrages originaux qui précèdent, le danger d'être
+ systématiques. Il y en a d'excellents. Sans parler des Manuels
+ généraux d'histoire de l'art (Ch. Bayet, _Manuel d'histoire de
+ l'art_, Paris, 1886, in-8º;--W. Lübke, _Grundriss der
+ Kunstgeschichte_, Stuttgart, 1892, in-8º, 11e éd.; tr. fr.
+ d'après la 9e éd., Paris, 1886-1887, in-8º;--R. Rosières,
+ _L'évolution de l'architecture en France_, Paris, 1894, in-12), où
+ l'histoire de l'art du moyen âge a sa place, consulter: H. Otto,
+ _Handbuch der kirchlichen Kunst-Archæologie des deutschen
+ Mittelalters_, Leipzig, 1883-1884, 5e éd.;--Ch. H. Moore,
+ _Development and character of gothic architecture_, London, 1890,
+ in-8º;--L. Gonse, _L'art gothique_, Paris, 1891, in-4º;--J.
+ Quicherat, _Histoire du costume en France_, Paris, 1876, in-4º;--E.
+ Molinier, _L'émaillerie_ (Bibliothèque des Merveilles).--Dans la
+ «Collection pour l'enseignement des Beaux-Arts» figurent deux
+ volumes de M. Corroyer (_L'architecture romane_, _L'architecture
+ gothique_), dont les conclusions sont très contestables.--Le livre
+ de A. Lecoy de la Marche, _Le treizième siècle artistique_ (Lille,
+ 1891, in-8º), est superficiel.--L'_Abécédaire d'archéologie_ de M.
+ de Caumont (Caen, 1869-1870, 3 vol. in-8º) a été longtemps
+ classique, et, comme Manuel élémentaire d'archéologie médiévale, il
+ n'a pas encore été remplacé.--Il existe un grand nombre de bons
+ traités généraux d'=iconographie=. Le plus récent est celui de H.
+ Detzel, _Christliche Ikonographie, ein Handbuch zum Verstandniss
+ der christlichen Kunst_, I, Freiburg i. Br., 1894, in-8º.--Un
+ recueil de reproductions de monuments figurés, commode pour
+ l'enseignement élémentaire, peu coûteux, est celui de Seeman,
+ _Kunsthistorische Bilderbogen. Die Kunst des Mittelalters_,
+ Leipzig, 1886.
+
+ * * * * *
+
+ Les _Grundriss_ de A. Gröber et de H. Paul contiennent des
+ chapitres consacrés à l'=histoire des mœurs et de la
+ «civilisation»= (_Kulturgeschichte_) chez les peuples romans et
+ germaniques au moyen âge.--Les études relatives à l'histoire de la
+ «civilisation» se sont notablement développées depuis quelques
+ années, surtout en Allemagne et en Italie.
+
+ Il existe des histoires générales de la civilisation (la meilleure
+ est celle de M. Ch. Seignobos) et des histoires générales de la
+ civilisation en France (A. Rambaud, _Histoire de la civilisation
+ française_, Paris, 1893, 5e éd.), en Allemagne (O. Benne am
+ Rhyn, _Kulturgeschichte des deutschen Volkes_, Berlin, 1895, in-8º,
+ 2e éd.), en Angleterre (H. D. Traill, _Social England_,
+ précité), où le moyen âge a une place. Mais il existe aussi des
+ =histoires générales de la civilisation au moyen âge=. Prématurées,
+ elles sont provisoires; il faut s'en servir avec précaution: G. B.
+ Adams, _Civilisation during the middle ages_, New-York, 1894,
+ in-8º;--G. Grupp, _Kulturgeschichte des Mittelalters_, Stuttgart,
+ 1894-1895, 2 vol. in-8º.--Pour l'histoire de la civilisation =en
+ France= au moyen âge, sans parler de la célèbre _Histoire de la
+ civilisation en France_ de Guizot, écrite à un autre point de vue:
+ P. Lacroix, _Les arts, les mœurs, les usages, la vie militaire
+ et religieuse, les sciences et les lettres au moyen âge_, Paris,
+ 1868-1876, 4 vol. in-4º; ce médiocre ouvrage a eu beaucoup de
+ succès; il a été récemment adapté en allemand par R. Kleinpaul,
+ sous ce titre: _Das Mittelalter_;--R. Rosières, _Histoire de la
+ société française au moyen âge_, Paris, 1884, 2 vol. in-8º, 3e
+ éd. (Original, peu sûr);--=en Allemagne=: Fr. v. Löher,
+ _Kulturgeschichte der Deutschen im Mittelalter_; München,
+ 1891-1892, 2 vol. in-8º;--=en Suède=: H. Hildebrand, _Sveriges
+ Medeltid. Kulturhistorisk Skildring_, Stockholm, 1894,
+ in-8º.--L'ouvrage de M. A. Dredsner sur l'=Italie= est plus spécial:
+ _Kultur-und Sittengeschichte der italianischen Geistlichkeit im 10
+ u. 11 Jahrhundert_, Breslau, 1890, in-8º.
+
+ C'est aux =monographies= qu'il faut recourir. Nous n'en citerons
+ qu'un petit nombre, choisies parmi les plus lisibles.--Lire, =en
+ allemand=: K. Weinhold, _Die deutschen Frauen in dem Mittelalter_,
+ Wien, 1882, 2 vol. in-8º, 2e éd.;--L. Kotelmann,
+ _Gesundheitspflege im Mittelalter. Kulturgeschichtliche Studien,
+ nach Predigten_, Hamburg, 1890, in-8º;--A. Schultz, _Das höfische
+ Leben_, Leipzig, 1889, 2 vol. in-8º, 2e éd.--=En italien=: A.
+ Graf, _Miti, leggende e superstizioni del medio evo_, Torino,
+ 1892-1895, 2 vol. in-8º;--D. Merlini, _Saggio di ricerche sulla
+ satira contra il villano_, Torino, 1894, in-16.--=En anglais=: H. C.
+ Lea, _Superstition and force_, Philadelphia, 1892, in-8º, 4e éd.
+ (Excellent.).--=En français=: Ch.-V. Langlois, _La société du moyen
+ âge d'après les fableaux_, dans la _Revue politique et littéraire_,
+ août-sept. 1891;--A. Lecoy de la Marche, _La chaire française au
+ moyen âge, spécialement au XIIIe siècle_, Paris, 1886, in-8º
+ 2e éd.;--le même, _La société au XIIIe siècle_, Paris, 1880,
+ in-12;--E. Sayous, _La France de saint Louis d'après la poésie
+ nationale_, Paris, 1866, in-8º;--E. Berger, _Thomæ Cantipratensis_
+ (Thomas de Cantimpré) _«Bonum universale de apibus» quid
+ illustrandis sæc. XIII moribus conferat_, Paris, 1895, in-8º;--G.
+ Paris, _Les cours d'amour du moyen âge_ (d'après le livre, en
+ danois, de E. Trojel) dans le _Journal des Savants_, 1888;--U.
+ Robert, _Les signes d'infamie au moyen âge_, Paris, 1891, in-12.
+
+ L'=histoire de l'art militaire et de la tactique= a été fort étudiée.
+ Les principaux ouvrages sont ceux de E. Boutaric (_Institutions
+ militaires de la France_, Paris, 1863, in-8º), de H. Delpech (_La
+ tactique militaire au XIIIe siècle_, Paris, 1885, 2 vol. in-8º)
+ et de M. le général Koehler, _Geschichte des Kriegswesens in der
+ Ritterzeit_, I, Leipzig, 1886, in-8º.--Consulter au surplus la
+ Bibliographie spéciale de J. Pohler, _Bibliotheca
+ historico-militaris_, Cassel, 1887 et s., 3 vol. in-8º.
+
+ L'=histoire du droit privé= est une province particulière de
+ l'histoire de la civilisation où la science est aujourd'hui fort
+ avancée. Il y a beaucoup de Manuels, pourvus d'une abondante
+ bibliographie, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre, pour
+ l'=histoire du droit ecclésiastique= (R. Sohm. _Kirchenrecht_, I,
+ Leipzig, 1892, in-8º;--Ph. Zorn, _Lehrbuch des Kirchenrechts_,
+ Stuttgart, 1888, in-8º;--E. Löning, _Geschichte des deutschen
+ Kirchenrechts_, Strassburg, 1878, 2 vol. in-8º;--etc.);--pour
+ l'histoire du droit =allemand= (A. Brunner, _Deutsche
+ Rechtsgeschichte_, Leipzig, 1887-1892, 2 vol. in-8º;--R. Schröder,
+ _Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte_, Leipzig. 1893, in-8º,
+ 2e éd.);--pour l'histoire du droit =anglais= (Fr. Pollock et F. W.
+ Maitland, _The history of English law before the time of Edward I_,
+ Cambridge, 1895, 2 vol. in-8º);--pour l'histoire du droit =français=
+ (A. Esmein, _Cours élémentaire d'histoire du droit français_,
+ Paris, 1895, in-8º, 2e éd.;--P. Viollet, _Précis de l'histoire
+ du droit français_, Paris, 1893, 2e éd.).
+
+
+
+
+I.--LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN EUROPE AU XIIe SIÈCLE.
+
+
+Le domaine littéraire de la France s'étendait, au XIIe siècle, bien
+au delà des limites du royaume, et, sans parler des provinces
+limitrophes dont l'histoire se rattache naturellement à la nôtre, notre
+langue et notre poésie, à la suite de nos armes, avaient conquis en
+Europe et même au delà de vastes possessions.
+
+[Illustration: Un jongleur, d'après une miniature.]
+
+La plus belle et la plus importante pour l'histoire littéraire, c'est
+l'Angleterre. Pendant tout le XIIe siècle, la littérature de
+l'Angleterre a été la littérature française. Non seulement nos anciens
+poèmes furent aussi répandus que chez nous dans le pays que les Normands
+avaient conquis en chantant la chanson de Roland, mais la littérature
+sérieuse et la poésie courtoise y déployèrent une floraison brillante.
+J'ai déjà parlé de l'influence considérable exercée par les rois anglais
+sur les écrivains et les trouveurs de Normandie, de Touraine et d'Anjou;
+ils en appelèrent plus d'un auprès d'eux, et bientôt sous leur
+protection et celle de leurs barons se formaient en Angleterre même des
+_romanceurs_ habiles et nombreux. C'est même en Angleterre que nous
+trouvons les plus anciennes dates pour l'existence de cette littérature
+qui s'efforça de vulgariser l'instruction la plus diverse. La reine
+Aélis de Louvain (1121-1135) apporta sans doute de Brabant à la cour du
+roi Henri Ier le goût des lettres françaises: dès son couronnement,
+nous voyons le clerc Benoît mettre pour elle en vers français la vie de
+saint Brandan, curieuse légende sortie de l'imagination celtique et
+qu'elle voulut connaître comme un produit de sa nouvelle patrie. C'est
+en son honneur que Philippe de Thaon, déjà auteur d'un _Comput_ rimé, a
+composé son _Bestiaire_. Devenue veuve, elle fit écrire par un poète
+appelé David, dont l'œuvre est malheureusement perdue, une longue
+histoire du mari qu'elle pleurait, en forme de chanson de geste. Sous
+le règne court et agité d'Étienne, nous devons surtout mentionner la
+grande histoire des rois anglais de Geoffroi Gaimar, dont les poèmes
+historiques de Wace devaient faire oublier le succès. Mais c'est le
+règne de Henri II qui fût l'âge d'or des lettres françaises en
+Angleterre. Ce prince, qui joignait aux talents d'un politique habile et
+d'un grand roi les qualités les plus brillantes de l'esprit, donna à sa
+cour un éclat inouï, où la splendeur matérielle était rehaussée par la
+recherche des plaisirs plus délicats de l'esprit. Il joignait à l'amour
+de la poésie de pure imagination la curiosité de l'esprit et le goût de
+l'étude; seulement il était lettré et n'avait pas besoin de se faire
+lire les livres français et traduire les livres des clercs. Aussi son
+influence s'exerça-t-elle surtout sur la poésie, dans laquelle il
+appréciait avant tout les qualités de correction et d'élégance. «J'ai
+l'avantage, disait Benoît de Sainte-More, de travailler pour un roi qui
+sait mieux que personne distinguer et apprécier un ouvrage bien fait,
+bien composé et bien écrit.» Les poètes français les plus distingués,
+Garnier de Pont-Sainte-Maxence, Marie de France, peut-être Chrétien,
+venaient en Angleterre écrire ou publier leurs ouvrages; à côté d'eux,
+des Anglais, comme Thomas, Simon de Fresne, Huon de Rotelande, Jordan
+Fantôme, d'autres encore, commençaient cette littérature anglo-normande
+qui devait durer au siècle suivant et ne mourir qu'après avoir suscité
+et fécondé la véritable littérature anglaise. A côté des romans de la
+Table Ronde, où les traditions celtiques, plus ou moins altérées,
+reçurent la forme romane, une mention spéciale est due aux poèmes
+intéressants composés en Angleterre, dans lesquels la poésie et
+l'histoire des Anglo-Saxons ont passé en vers français et ont ainsi été
+arrachées à l'oubli. J'ai parlé déjà de Geoffroi Gaimar, qui travaillait
+sur des sources en partie saxonnes; la poésie est représentée par les
+beaux romans de _Horn_, d'_Aerolf_, de _Havelok_, de _Waldef_. Les
+Normands d'Angleterre jouèrent entre les Bretons et Saxons insulaires et
+le reste de l'Europe, par l'intermédiaire de la langue française, un
+rôle d'interprètes qui, dans l'histoire comparée des littératures, a une
+importance capitale.
+
+Ce n'était pas seulement en Angleterre que les Français avaient porté
+leur langue avec leur puissance. Le sud de l'Italie et la Sicile avaient
+aussi pour rois des Normands, et là aussi la littérature française
+retrouva une patrie. Les descendants de Tancré de Hauteville aimèrent
+les plaisirs de l'esprit comme les descendants de Guillaume le Bâtard;
+l'un d'eux, Guillaume le Bon, gendre de Henri II d'Angleterre, était
+lettré comme lui et réunissait également une cour brillante. Le sort qui
+nous a conservé l'ensemble de la littérature anglo-normande nous a ravi
+en majeure partie celle des Normands d'Italie; cependant on peut leur
+attribuer avec certitude une grande part dans le cycle épique de
+Guillaume «au court nez», et nous avons gardé quelques traductions de
+livres historiques faites chez eux, un peu après notre période, dans un
+dialecte fortement italianisé. La poésie lyrique, qui brilla peu en
+Angleterre, paraît au contraire avoir fleuri en Sicile, et elle y
+détermina peut-être, au XIIIe siècle, autant que la poésie
+provençale, l'éclosion de la poésie italienne.
+
+Plus à l'Orient, en Grèce, c'est le siècle suivant qui devait fonder une
+France nouvelle, malheureusement peu durable; mais le XIIe siècle en
+s'ouvrant trouvait déjà en Palestine le royaume français de Jérusalem.
+Là aussi notre littérature fut non seulement goûtée, mais cultivée; sans
+parler des textes juridiques si importants qui contiennent, dans une
+admirable langue, le code de la féodalité, c'est là qu'ont été sans
+doute traduits plusieurs des longs ouvrages historiques qui y avaient
+été écrits en latin; c'est là enfin que la chute du royaume de Jérusalem
+en 1189 donna lieu aux plus anciens récits d'événements contemporains
+qui aient été écrits en prose française.
+
+Un autre établissement français hors de nos limites, le royaume de
+Portugal, fondé en 1095 par le prince Henri de Bourgogne, a été trop
+promptement et trop complètement séparé de la France pour qu'au XIIe
+siècle notre littérature put y prendre pied; d'ailleurs les Français
+étaient là en petit nombre, et ils adoptèrent rapidement la langue du
+peuple portugais dans lequel ils se fondirent; mais il est probable que
+cette origine française des rois et grands seigneurs ne fut pas sans
+influence sur les commencements de la poésie lyrique portugaise,
+évidemment imitée de celle des trouveurs et des troubadours.
+
+C'est, en effet, au delà du pays de sa naissance, au delà des contrées
+où les Français s'étaient établis, un troisième domaine de la
+littérature française au XIIe siècle que lui forment les pays où elle
+a été goûtée, admirée et imitée. Il faudrait écrire plus d'un volume si
+on voulait énumérer en détail les preuves du succès inouï de notre
+poésie en Europe à cette époque; je m'y astreindrai d'autant moins que
+beaucoup des imitations étrangères sont sensiblement postérieures à
+leurs originaux; je ne veux que vous donner une idée générale de cette
+vaste littérature, dont le fond est français, dont la forme est
+provençale, espagnole, italienne, grecque, allemande, hollandaise,
+anglaise, scandinave, et qui constitue autour du foyer que je viens de
+vous décrire un rayonnement incomparable.
+
+Nous avons vu plus haut que, tandis que la littérature française
+dépassait de beaucoup en divers sens les limites du royaume de France,
+elle ne les remplissait pas dans le royaume même. Les provinces du Midi
+avaient une langue et une littérature à elles, qui s'étaient développées
+dans des conditions et avec des caractères assez différents. C'est donc,
+à vrai dire, la première action de notre littérature sur une littérature
+étrangère que celle qu'elle exerça sur la poésie des troubadours. Elle
+lui emprunta, vers le milieu du XIIe siècle, les formes et l'esprit
+de sa poésie lyrique, mais, elle lui imposa en revanche sa riche
+littérature épique. Les Provençaux avaient eu sans doute, eux aussi, une
+épopée nationale, mais elle était tombée, chez eux, sauf de rares
+exceptions, dans un oubli rapide, et ce sont nos poèmes dont les
+troubadours se nourrissaient et auxquels ils font de fréquentes
+allusions. Ils en vinrent à les traduire, comme dans _Ferabras_, ou à
+les imiter, comme dans _Jaufre_. Au commencement du XIIIe siècle, un
+habile troubadour, qui donnait à ses compatriotes une sorte de grammaire
+poétique, revendiquait pour la langue d'oc la suprématie dans les
+chansons proprement dites, mais reconnaissait en même temps que la
+parlure de France valait mieux et était plus avenante pour composer des
+romans, c'est-à-dire des poèmes narratifs.
+
+Aussi les autres nations romanes ont-elles en général subi l'influence
+des troubadours pour la poésie lyrique, des trouveurs pour la poésie
+épique. Les _cancioneros_ composés aux XIIIe et XIVe siècles dans
+les cours brillantes de la Castille et du Portugal sont des imitations
+des _cansons_ provençales; mais nos chansons de geste ont suscité les
+_cantares de gesta_ espagnols et, entre autres, le poème du Cid, de même
+que nos romans d'aventure ont été traduits ou imités dans les divers
+idiomes de la péninsule ibérique et ont fini par aboutir aux deux grands
+romans qui terminent le moyen âge, le _Tiran le Blanc_ catalan et
+l'_Amadis_ portugais, puis castillan. Il en fut de même en Italie.
+Dante, dans son opuscule sur le langage vulgaire, reconnaît que la
+langue d'oc a fourni le modèle de la poésie lyrique, tandis qu'à la
+langue d'oïl appartient toute la poésie narrative. Et ce qu'il dit est
+confirmé chaque jour d'une manière plus éclatante par les recherches
+modernes. Si les prédécesseurs de Pétrarque et de Dante, si ces poètes
+eux-mêmes sont des disciples des troubadours, toute l'épopée italienne
+descend de la nôtre, par voie de traduction ou d'imitation, et le
+_Roland amoureux_ du Bojardo, père du _Roland furieux_, n'est autre
+chose que la fusion des deux grands courants de notre poésie épique, du
+cycle de Charlemagne et du cycle d'Arthur, de la matière de Bretagne et
+de la matière de France. Par un phénomène plus étrange encore, le
+français faillit, au XIIIe siècle, devenir la langue littéraire de
+l'Italie: pendant que le Pisan Rusticien, les Vénitiens Marc Pol et
+Martin de Canale, le Florentin Brunet Latin l'employaient de préférence
+à leurs idiomes respectifs, des chanteurs populaires amassaient le
+peuple autour d'eux, dans les rues et sur les places des villes
+lombardes, vénitiennes et romagnoles, en lui chantant des histoires _en
+la langue de France_, comme dit l'un d'eux. Grâce au génie de Dante,
+l'Italie trouva moyen de sortir de l'anarchie des dialectes locaux et de
+se créer une langue littéraire admirable; mais ce curieux phénomène
+atteste d'une manière éclatante la puissance de notre vieille
+littérature.
+
+Ce ne furent pas seulement les nations romanes qui devinrent pour ainsi
+dire des succursales de la grande école française. Je ne mentionne que
+pour mémoire les imitations grecques de nos romans de la Table Ronde;
+mais la magnifique littérature poétique de l'Allemagne, à la fin du
+XIIe et au commencement du XIIIe siècle, n'est que le reflet de la
+nôtre. Les _Minnesinger_ ont transporté dans leur langue les formes et
+l'esprit de la poésie lyrique française, fille elle-même de la
+provençale; il faut se hâter d'ajouter que, sous leurs mains, surtout
+celles de Walther de la Vogelweide, le plus grand poète de l'Allemagne
+ancienne, cette poésie s'est développée avec une originalité, une grâce
+et une profondeur sans égales chez nous. Nos chansons de geste ont été
+traduites ou imitées sans relâche en Allemagne et dans les Pays-Bas,
+ainsi que nos poèmes du cycle breton, pendant toute cette période que
+les historiens de la littérature allemande qualifient de classique:
+Lambrecht, Conrad, Henri de Veldeke, Herbert de Fritzlar, Hartmann
+d'Aue, Gotfrid de Strasbourg, Wolfram d'Eschenbach, Ulrich de
+Zazikhoven, Wirnt de Gravenberg, Conrad de Wurzbourg et bien d'autres
+sont les imitateurs plus ou moins fidèles des Albéric, des Turold, des
+Chrétien de Troies, des Benoît de Sainte-More, des Guillaume de Bapaume,
+des Renaud de Beaujeu. On peut dire qu'il y avait alors, à côté de la
+littérature française en français, une littérature française en allemand
+et une autre en néerlandais.
+
+Il y en avait bien une en norvégien. Oui, cette terre lointaine d'où
+étaient parties, aux temps carolingiens, les désolantes incursions
+normandes, cette patrie des vieux chants mythiques de l'Edda, chrétienne
+maintenant et civilisée, accueillait avec transport et traduisait avec
+zèle nos chansons de geste, nos romans, nos _lais_. Nous retrouvons avec
+surprise, dans des versions qui, pour la plupart, sont antérieures au
+milieu du XIIIe siècle, une bonne partie du cycle de Charlemagne, et
+Tristan, et Érec, et Ivain, et les charmants récits de Marie de France.
+J'ai parlé plus haut de la littérature anglaise; la langue celtique
+elle-même reproduisit, dans des traductions qu'on commence à peine à
+connaître, nos poèmes carolingiens et plusieurs autres des productions
+de notre XIIe siècle. Si vous parcourez encore aujourd'hui les
+librairies populaires de l'Espagne, de l'Italie, de l'Allemagne, de la
+Hollande, du Danemark, de l'Islande même, vous trouverez partout,
+imprimés en gros caractères sur papier gris, les livres qui composent
+notre bibliothèque bleue, dernier asile, chez nous aussi, de la
+littérature du XIIe siècle. Quelle sève extraordinaire y avait-il
+donc dans cette végétation littéraire de la vieille France pour que sa
+vitalité ne soit pas encore éteinte dans les nombreux rejetons qu'elle a
+lancés de toutes parts!
+
+Partout d'ailleurs où la littérature française a été implantée, elle a
+suscité ou fécondé la littérature nationale. On peut comparer notre
+ancienne poésie à ces arbres étonnants qui croissent dans l'Inde, et
+dont les rameaux, recourbés au loin, atteignent la terre, s'y enracinent
+et deviennent des arbres à leur tour. Comme un figuier des Banyans
+produit une forêt, ainsi la poésie française a vu peu à peu l'Europe
+chrétienne se couvrir autour d'elle d'une merveilleuse frondaison: la
+souche première était cette grande littérature du XIIe siècle dont
+nous devrions être si fiers et que nous connaissons si peu....
+
+G. PARIS, _La poésie du moyen âge_, 2e série, Paris,
+Hachette, 1895, in-16.
+
+
+
+
+II.--LA BIBLE FRANÇAISE AU MOYEN ÂGE.
+
+
+Les origines de la Bible française remontent, pour le moins, aux
+premières années du XIIe siècle. Ce fut sans doute aux environs de
+l'an 1100, dans quelque abbaye normande du sud de l'Angleterre, que des
+disciples de Lanfranc traduisirent le Psautier dans leur langue, alors
+fort peu différente de celle qui était parlée dans l'Ile-de-France. Ils
+en firent même une double version, répondant à deux des textes latins
+sous la forme desquels circulait alors le Psautier. C'est la glose
+écrite entre les lignes du _Psautier gallican_ (on appelait ainsi
+l'ancien texte latin, corrigé par saint Jérôme à l'aide du grec des
+Septante) qui est devenue le Psautier français du moyen âge. Telle fut
+la popularité de cette antique version normande que, jusqu'à la Réforme,
+il ne s'est pas trouvé un homme pour traduire à nouveau les Psaumes en
+français.
+
+Cinquante ans après le Psautier, l'Apocalypse était à son tour traduite
+en français dans les États normands. Cette traduction, dont le seul
+mérite est d'avoir servi de texte à des illustrations admirables, s'est
+perpétuée à travers tout le moyen âge sous le couvert de la Bible du
+XIIIe siècle. En même temps, dans l'Ile-de-France ou en Normandie, un
+homme de goût composait cette poétique traduction des quatre livres des
+Rois, qui est un des plus beaux monuments de notre ancienne langue.
+
+Un peu plus tard, vers l'an 1170, le chef des «pauvres de Lyon», Pierre
+Valdus, entreprit de faire traduire des extraits de la Bible pour les
+gens simples et ignorants. Il n'était pas le seul qui fût occupé de
+cette pensée. Des bords du Rhône aux bouches de la Meuse, on
+s'appliquait de toutes parts à la traduction de la Bible. Les
+persécutions ordonnées par Innocent III mirent fin à ce mouvement, dont
+quelques fragments de traduction, échappés aux inquisiteurs de Metz ou
+de Liège, nous ont seuls conservé le souvenir.
+
+Il appartenait au règne de saint Louis de donner à notre pays une Bible
+française complète. C'est dans l'Université de Paris que fut faite, peu
+avant l'an 1250, la version française par excellence des Livres saints.
+Je ne veux pas dire que l'Université ait pris une part officielle à
+cette œuvre de traduction; mais c'est dans les ateliers des libraires
+qui en étaient citoyens, sur un texte latin corrigé par ses maîtres, que
+la Bible a été, pour la première fois, traduite en entier en français.
+Cette version parisienne acquit bientôt une telle faveur qu'il fut dès
+lors impossible d'en faire accepter une autre. D'autre part, elle
+s'était, dès les premières années du XIVe siècle, étroitement unie à
+l'intéressante Histoire sainte de Guyart Desmoulins, si bien que la
+_Bible historiale_ qui circule sous le nom du chanoine picard n'est, en
+réalité, pour les deux tiers, qu'un simple extrait de la version
+parisienne.
+
+Ainsi complétée, la _Bible historiale_ a joui, pendant le XIVe et le
+XVe siècle, d'un succès sans égal. Il n'est presque pas un château de
+grande famille, en France et dans les pays voisins, où n'ait figuré
+quelqu'un de ces précieux manuscrits, qu'enrichissaient des miniatures
+de toute beauté. Mais il est peu probable qu'un seul de ces splendides
+volumes ait jamais pénétré jusqu'au peuple ou jusqu'au bas clergé.
+Aussi, depuis que la Bible française était devenue un objet de luxe,
+l'Église cessa-t-elle de s'en émouvoir, le peuple n'ayant plus le moyen
+de la lire.
+
+Les rois et les reines de France, les princes et les princesses du sang
+royal ont, depuis l'avènement des Valois, porté à la traduction de la
+bible le plus vif intérêt. Le roi Jean en avait fait entreprendre à
+grands frais une traduction qui promettait d'être excellente. La
+bataille de Poitiers interrompit cette œuvre. Charles V demanda à
+Raoul de Presles une version nouvelle; mais le traducteur du roi a imité
+l'ancienne Bible française sans l'améliorer. Jusqu'à Charles VIII et à
+François Ier, jusqu'à Anne de Bretagne et à Marguerite d'Angoulême,
+la traduction de la Bible n'a pas cessé d'être à cœur à la famille
+royale; mais, au XIVe et au XVe siècle, il y avait si loin des
+princes au peuple, la religion de la cour était si étrangère à la piété
+des simples gens, que jamais peut-être le peuple n'a plus profondément
+ignoré la Bible. C'était sans doute uniquement par les vitraux des
+églises et par les sermons des moines qu'il apprenait à la connaître.
+
+Il en fut ainsi jusqu'à la Réforme. Il appartenait à Le Fèvre d'Étaples
+et à Robert Olivetan de mettre, dans une version plus exacte, la Bible
+entre les mains du peuple entier.
+
+S. BERGER, _La Bible française au moyen âge_,
+Paris, 1884, p. I[88].
+
+
+
+
+III.--L'OGIVE.
+
+
+Ogive, d'après l'usage actuel, désigne la forme brisée des arcs employés
+dans l'architecture gothique. Ainsi, lorsqu'on dit: porte en ogive,
+fenêtre en ogive, arcade en ogive, cela signifie que telle baie de
+porte, de fenêtre, d'arcade a pour couronnement deux courbes opposées
+qui se coupent sous un angle plus ou moins aigu. Est-ce ainsi que
+l'entendaient les anciens?
+
+M. de Verneilh, étudiant le _Traité d'architecture_ de Philibert
+Delorme, conçut des doutes à ce sujet. Il vit l'illustre maître de la
+Renaissance n'employer le mot ogive que dans la locution _croisée
+d'ogives_, qui signifie chez lui les arcs en croix placés diagonalement
+dans les voûtes gothiques. Ce fut pour M. de Verneilh l'occasion de
+consulter les auteurs subséquents. Sa surprise ne fut pas petite de les
+trouver tous d'accord avec Philibert Delorme. Jusqu'à la fin du siècle
+dernier, les théoriciens aussi bien que les glossateurs n'ont entendu
+par _ogives_ ou _augives_ que les nervures diagonales des voûtes du
+moyen âge. Pour trouver des _fenêtres ogives_, il faut descendre jusqu'à
+Millin, qui lui-même, dans son _Dictionnaire des arts_, ne laisse pas
+cependant que d'admettre la définition de ses devanciers, de sorte que
+c'est d'une inadvertance de Millin que le sens nouveau d'ogive paraît
+être issu. La fortune du mot ainsi dénaturé ne tarda pas à croître en
+même temps que le goût pour les choses du moyen âge.
+
+M. de Verneilh n'avait cependant rien allégué de bien positif pour
+l'époque antérieure à Philibert Delorme. M. Lassus éclaira cette partie
+de la question en produisant des textes du XIVe et même du XIIIe
+siècle, d'où il ressort que si les auteurs postérieurs à la Renaissance
+avaient appelé ogive une partie de la membrure des anciennes voûtes, ils
+n'avaient fait en cela que continuer la tradition des hommes du moyen
+âge. Il fit plus, il constata que l'avant-dernière édition du
+_Dictionnaire de l'Académie_, publiée en 1814, ne définissait encore
+l'ogive que comme «un arceau en forme d'arête qui passe en dedans d'une
+voûte d'un angle à l'angle opposé», et que c'est seulement dans la
+réimpression de 1835 qu'à cette définition fut ajoutée pour la première
+fois la nouvelle: «Il est aussi adjectif des deux genres et se dit de
+toute arcade, voûte, etc., qui, étant plus élevée que le plein cintre,
+se termine en pointe, en angle: voûte ogive, arc ogive, etc.»
+
+Voilà où en est la démonstration de l'erreur actuelle au sujet du mot
+ogive. Je regarde cette démonstration comme complète. Mais l'habitude
+est si grande d'appeler ogives les arcs brisés, les esprits y sont faits
+déjà de si longue main, que je ne me dissimule pas ce qu'il y a de
+téméraire à la vouloir proscrire. Manquât-on d'autre raison, on aurait
+toujours pour soi l'adage: _Usus quem penes est arbitrium et jus et
+norma loquendi_. Tel était le sentiment de M. de Verneilh, et volontiers
+je m'y associerais, si le nouveau sens donné à «ogive» ne constituait
+qu'une bévue; mais, par une fatalité rare, il arrive que cette méprise
+introduit dans la science une anomalie par-dessus de la confusion.
+
+[Illustration: Nef de la cathédrale d'Amiens.]
+
+L'ogive est un arc; transporter son nom aux autres arcs des monuments
+gothiques, c'est donner à entendre qu'il existe entre lui et eux un
+rapport quelconque. Ce rapport, nous le savons, ne peut pas être un
+rapport de fonction, puisque l'ogive est un support aérien sur lequel
+repose la voûte, tandis que les autres arcs sont des artifices pour
+fermer les évidements pratiqués dans la masse de la construction. Le
+rapport sera donc de forme. Or il arrive que dans l'architecture
+gothique, lorsque tous les arcs sont de forme aiguë, les ogives seules
+sont en plein cintre. Ainsi, pour distinguer les arcs brisés de
+l'architecture gothique des arcs en plein cintre usités dans le système
+d'architecture antérieur au gothique, nous appelons ces arcs des ogives;
+et voilà que les vraies ogives sont précisément des arcs auxquels les
+constructeurs gothiques ont donné la forme de plein cintre.
+
+Du moment qu'une impropriété de termes a pour conséquence de nous
+conduire d'une manière si complète au paralogisme, ma conclusion est
+qu'il faut se départir d'une habitude vicieuse, revenir à l'usage d'il y
+a soixante ans, appeler ogives les nervures transversales des voûtes
+gothiques, et arcs brisés ou gothiques les arcs en pointe qu'on a trop
+longtemps gratifiés du nom d'ogives.
+
+Mais, dira-t-on, si nous renonçons au nouveau sens d'_ogive_, que
+deviendront notre art ogival, notre architecture ogivale? Avant de
+s'inquiéter de ce que deviendront ces choses-là, voyons ce qu'elles sont
+aujourd'hui, ce qu'elles étaient hier.
+
+Après s'être trompé d'une manière si complète sur le sens et sur
+l'application du mot «ogive», on a fait de l'ogive, prise pour
+équivalent d'arc brisé, le caractère distinctif d'un système
+d'architecture. On s'est dit: «Tous les édifices qu'on a appelés
+gothiques jusqu'à présent portent improprement ce nom, puisqu'ils ne
+sont ni de l'ouvrage, ni de l'invention des Goths. Cherchons dans la
+considération de leur architecture un vocable qui leur convienne mieux.
+Cette architecture n'admet point d'autres baies ni d'autres arcades que
+des baies ou des arcades en ogive: appelons-la ogivale, par opposition
+à l'architecture romane ou en plein cintre qui l'a précédée.»
+
+Rien de plus séduisant que la doctrine qui fait résider la différence du
+roman et du gothique dans la forme des baies. Il vous suffit de savoir
+que le plein cintre règne dans l'une, tandis que les arcs brisés sont le
+partage de l'autre, et vous voilà en état de prononcer sur l'âge des
+monuments. Que si vous trouvez à la fois, dans un même édifice, l'arc
+brisé et le plein cintre, vous avez, pour classer cet édifice, le genre
+intermédiaire _romano-ogival_ ou _ogival-roman_, qui participe au
+caractère des deux architectures, n'étant que la transition de l'une à
+l'autre, la pratique des constructeurs romans qui commençaient à créer
+le système ogival en introduisant çà et là des arcs brisés dans leur
+ouvrage. Telle est dans sa simplicité la doctrine professée aujourd'hui.
+
+[Illustration: Arc brisé et arc en plein cintre.]
+
+On la professe universellement, mais il s'en faut qu'à l'user on la
+trouve telle qu'elle justifie le respect qu'on lui porte. Je commence
+par arrêter mes yeux sur le midi de la France. Là, dans toute la
+circonscription de l'ancienne Provence, existent des églises d'un aspect
+tellement séculaire, tellement peu gothique, que la tradition s'obstine
+encore à faire de la plupart des temples romains appropriés aux besoins
+du christianisme. Toutes cependant offrent l'emploi de l'arc brisé à
+leurs voûtes, et plusieurs aux arcades de leur grande nef. De cette
+catégorie sont la cathédrale abandonnée de Vaison, celles d'Avignon, de
+Cavaillon, de Fréjus; la paroisse de Notre-Dame à Arles, les églises de
+Pernes, du Thor, de Sénanque, etc., etc. Et il n'y a pas à dire que dans
+ces édifices les brisures annoncent une tendance au gothique. Les
+produits visiblement plus modernes de la même école, comme par exemple
+la grande église de Saint-Paul-Trois-Châteaux, se distinguent par la
+substitution du plein cintre à l'arc brisé. Si, remontant le Rhône, je
+me transporte dans les limites de l'antique royaume de Bourgogne, je
+vois se dérouler depuis Vienne jusqu'au coude de la Loire et jusqu'aux
+Vosges une autre famille d'églises romanes qui admettent invariablement
+la brisure à leur voûte et à leurs grandes arcades intérieures. La
+somptueuse basilique de Cluny était le type de ces monuments dont il
+reste encore des échantillons à Lyon (Saint-Martin d'Ainay), à Grenoble
+(vieilles parties de la cathédrale), à Autun (Saint-Ladre), à
+Paray-le-Monial (église du Prieuré), à Mâcon (ruines de Saint-Vincent),
+à Beaune (Notre-Dame), à Dijon (Saint-Philibert), à la
+Charité-sur-Loire, etc., etc. La date de toutes ces églises se place
+entre 1070 et 1130.
+
+En Auvergne, où le roman du XIIe siècle offre constamment le plein
+cintre, je trouve qu'on s'est servi au XIe d'arcs brisés. Ce sont de
+tels arcs qui relient les supports et qui déterminent la voûte de
+Saint-Amable de Riom, édifice dont les grossières sculptures attestent
+une antiquité que ne surpasse celle d'aucune autre construction de la
+même province.
+
+En Languedoc, la cathédrale ruinée de Maguelone nous offre l'arc brisé
+dans ses plus anciennes parties qui sont du XIe siècle; et à
+l'extrémité opposée du pays, sur la frontière de l'Aquitaine, vous
+trouvez les arcs brisés du cloître de Moissac qui portent la date de
+1100.
+
+Passons aux curieuses églises à coupoles du Périgord et de l'Angoumois,
+dont Saint-Front, le plus ancien type, est antérieur à 1050. Les grands
+arcs-doubleaux sur lesquels porte leur système de couverture sont
+partout des arcs brisés.
+
+En Anjou, accouplement de l'arc brisé et du plein cintre dans des
+constructions bien antérieures à l'âge dit de transition. Les plus
+anciennes parties de Notre-Dame de Cunault, qui appartiennent au XIe
+siècle, sont dans ce cas.
+
+Et la nef de la cathédrale du Mans!--Antérieurement à la période
+convenue de la transition, elle a été reconstruite avec des arcs brisés
+par-dessus les ruines encore distinctes d'un édifice en plein cintre qui
+s'était écroulé.
+
+Et notre église de Saint-Martin-des-Champs, la plus ancienne de Paris
+(je lui donne le pas sur Saint-Germain-des-Prés, à qui des restaurations
+sans nombre ont fait perdre son caractère primitif), notre église de
+Saint-Martin-des-Champs, dans le sanctuaire de laquelle il est
+impossible de ne pas voir l'ouvrage consacré avec tant de solennité en
+1067, présents le roi Philippe Ier et sa cour, les baies de ses
+fenêtres sont brisées à l'extérieur, et à l'intérieur, toutes ses
+arcades. Est-ce que la même forme ne se retrouve pas au tympan de la
+porte à droite du grand portail de Notre-Dame, que l'abbé Lebeuf a très
+bien reconnu être un morceau rapporté de l'église précédente, rebâtie
+tout au commencement du XIIIe siècle?
+
+En allant au nord de Paris, surtout quand on atteint la vallée de
+l'Oise, on rencontre tant d'édifices du XIe siècle qui offrent ou des
+arcades, ou des arcs-doubleaux, ou des fenêtres d'un cintre brisé, qu'on
+peut poser le principe que cette forme d'arc est caractéristique du
+roman de ce pays-là. Je renvoie aux églises de Saint-Vincent de Senlis,
+de Villers-Saint-Paul, de Bury, de Saint-Étienne de Beauvais, de
+Saint-Germer, etc., etc. La nef de Saint-Rémi de Reims, la crypte de
+Saint-Bavon de Gand (autrefois Saint-Jean), la croisée de la cathédrale
+de Tournay, la chapelle dite _des Templiers_ à Metz, l'église de
+Sainte-Foi à Schelestadt, nous montrent l'arc brisé employé en
+Champagne, en Flandre, en Hainaut, en Lorraine, en Alsace dès le XIe
+siècle.
+
+En résumé, l'arc brisé a été employé d'une manière systématique dans une
+bonne moitié de nos églises romanes, tandis que l'autre moitié est
+sujette à présenter accidentellement la même forme d'arc.
+
+Donc, en supposant que _ogive_ et _ogival_ pussent légitimement
+s'appliquer à l'arc brisé et aux constructions pourvues de cet arc,
+quantité d'églises romanes seraient ogivales. Donc ces mots, avec le
+sens qu'on y attache aujourd'hui, n'ont pas la vertu d'exprimer la
+différence qu'il y a entre le roman et le gothique.
+
+Seraient-ils plus applicables si on les ramenait à leur acception
+primitive? En d'autres termes, étant reconnu que ogive signifie la
+membrure transversale des anciennes voûtes, pourrait-on établir sur la
+présence de ce détail de construction la distinction des deux genres
+dont il s'agit, et par conséquent regarder comme synonyme de gothique
+l'architecture ogivale qui serait celle, non plus des monuments où règne
+l'arc brisé, mais de ceux dont la voûte est montée sur croisée d'ogives?
+Hélas! non; et quelque tempérament que proposent les défenseurs d'ogival
+pour maintenir la science sur ce porte à faux, ils n'aboutiront à rien
+d'efficace. Sans doute c'est un caractère architectonique très
+remarquable que celui de la croisée d'ogives; cependant il n'appartient
+point exclusivement aux églises gothiques: je citerais au moins un tiers
+de nos églises romanes qui le possèdent; de sorte que, s'il y a quantité
+de constructions qu'on peut dire ogivales parce que leur voûte repose
+sur des croisées d'ogives, il n'y a pas d'architecture qu'on soit
+autorisé à appeler _ogivale_, par opposition à une autre architecture
+fondée sur un principe différent. Applicable à tous les individus du
+genre gothique et à beaucoup de ceux du genre roman, l'adjectif
+_ogival_, quelque sens qu'on lui donne, n'est donc pas bon pour exprimer
+la différence des deux genres.
+
+Du moment que l'abus d'ogival ressort des faits d'une manière si
+évidente, il faut bien rendre à l'architecture qu'on a cru caractériser
+par cette épithète son ancienne dénomination de _gothique_. Cette
+dénomination n'implique pas, je le sais, une notion historique exacte,
+mais elle a pour elle la consécration du temps; tout le monde sait ce
+qu'elle veut dire, par conséquent il est impossible qu'elle donne lieu à
+des malentendus. Elle ne peut pas non plus impliquer de contradictions,
+puisque les Goths n'ont rien bâti dans un système d'architecture qui
+leur fût propre. Mais son grand avantage est de ne pas créer de théorie
+mensongère, de ne pas saisir les gens d'un prétendu critérium qui les
+expose à donner dans les conclusions les plus fausses.
+
+[Illustration: Cloître de Moissac.]
+
+D'après J. QUICHERAT, _Mélanges d'archéologie
+et d'histoire_, t. II, Paris, A. Picard, 1886,
+in-8º.
+
+
+
+
+IV.--LA SCULPTURE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE.
+
+
+Faire sortir un art libre, poursuivant le progrès par l'étude de la
+nature, en prenant un art hiératique comme point de départ, c'est ce que
+firent avec un incomparable succès les Athéniens de l'antiquité. Ils
+considérèrent l'art hiératique de l'école d'Égine comme un moyen quasi
+élémentaire d'enseignement, un moyen d'obtenir une certaine perfection
+d'exécution. Quand leurs artistes furent sûrs de leur habileté manuelle,
+ils se tournèrent du côté de la nature, et ils s'élancèrent à la
+recherche de l'idéal ou plutôt de la nature idéalisée.--Ce phénomène se
+reproduisit, en France, à la fin du XIIe siècle.
+
+Les statuaires du XIIe siècle, en France, commencèrent par aller à
+l'école des Byzantins, pour apprendre le _métier_; c'est à l'aide des
+modèles byzantins que se fit ce premier enseignement. Mais ils ne
+s'arrêtèrent pas à la perfection purement matérielle de l'exécution;
+comme les Athéniens, ils cherchèrent un type de beauté et le composèrent
+en regardant la nature autour d'eux.
+
+Les grandes cathédrales qui furent bâties dans le nord de la France, de
+1160 à 1240 (Paris, Reims, Bourges, Amiens, Chartres, etc.), furent
+autant de chantiers et d'écoles pour les architectes, imagiers, peintres
+et sculpteurs. Dès les premières années du XIIIe siècle, la façade
+occidentale de Notre-Dame de Paris s'élevait. A la mort de Philippe
+Auguste, c'est-à-dire en 1223, elle était construite jusqu'au-dessus de
+la rose. Donc--toutes les sculptures et tailles étant terminées avant la
+pose--les trois portes de cette façade étaient montées en 1220. Celle de
+droite, dite de Sainte-Anne, est en partie refaite avec des sculptures
+du XIIe siècle, mais celle de gauche, dite porte de la Vierge, est
+une composition complète et l'une des meilleures de cette époque. Les
+auteurs de cette statuaire ont évidemment abandonné les traditions
+byzantines; ils ont étudié la nature; ils ont atteint un idéal qui leur
+est propre. Leur _faire_ est large, simple, presque insaisissable, comme
+celui des belles œuvres grecques. C'est la même sobriété des moyens,
+le même sacrifice des détails, la même souplesse et la même fermeté dans
+la façon de modeler les nus dans ces pierres de liais, serrées et
+choisies, dont la dureté égale presque celle du marbre de Paros. Non
+seulement l'expression des têtes est très noble, mais la composition est
+excellente. Le bas-relief de la mort de la Vierge, celui du couronnement
+de la mère du Christ, sont des scènes admirablement entendues comme
+effet dramatique et comme agencement de lignes. La statuaire de
+l'Ile-de-France--cette Attique du moyen âge--est remarquable d'ailleurs
+par un sentiment dramatique qui ne se retrouve pas au même degré dans
+les autres écoles provinciales. Voyez, par exemple, les voussures de la
+porte centrale de Notre-Dame de Paris, l'expression terrible des damnés,
+la béatitude et le calme des élus. Les artistes qui ont sculpté ces
+voussures, les Prophéties et les Vices du portail de la cathédrale
+d'Amiens, les bas-reliefs des porches de Notre-Dame de Chartres, avaient
+des idées et prenaient le plus court chemin pour les exprimer; aussi
+atteignaient-ils souvent, comme les Grecs, la véritable grandeur.
+
+On a longtemps admis que les statuaires du moyen âge n'avaient su faire
+que des figures allongées, sortes de gaînes drapées en tuyaux d'orgues,
+corps grêles, sans vie et sans mouvement, terminés par des têtes à
+l'expression ascétique et maladive.--Que les artistes du moyen âge
+aient cherché à faire prédominer l'expression, le sentiment moral sur la
+forme plastique, ce n'est pas douteux, et c'est en grande partie ce qui
+constitue leur originalité; mais ce sentiment moral, empreint sur les
+physionomies, dans les gestes, est plutôt énergique que maladif. Les
+statues qui décorent la façade de la maison des Musiciens, à Reims, sont
+très vivantes. Les bas-reliefs placés dans les tympans de l'arcature de
+la porte de la Vierge, à la façade occidentale de Notre-Dame de Paris,
+n'ont aucune raideur archaïque; ils ne sont point grêles; ils peuvent
+rivaliser avec les plus belles œuvres de l'antiquité.
+
+C'est à rendre l'harmonie entre l'intelligence et son enveloppe que la
+belle école du moyen âge s'est particulièrement attachée. Chaque statue
+a son caractère personnel qui reste gravé dans la mémoire comme le
+souvenir d'un être vivant qu'on a connu. Une grande partie des statues
+des porches de Notre-Dame de Chartres, des portails des cathédrales
+d'Amiens et de Reims, possèdent ces qualités individuelles; et c'est ce
+qui explique pourquoi ces statues produisent sur la foule une si vive
+impression qu'elle les nomme, les connaît et attache à chacune d'elles
+une idée ou même une légende. Telle est, entre autres, la belle statue
+de la Vierge de la porte nord du transept de Notre-Dame de Paris. C'est
+une dame de bonne maison; l'intelligence, l'énergie tempérée par la
+finesse des traits, ressortent sur cette figure délicatement modelée.
+C'est une physionomie toute française, qui respire la franchise, la
+grâce audacieuse et la netteté du jugement. L'auteur inconnu de cette
+statue voyait juste et bien, savait tirer parti de ce qu'il voyait, et
+cherchait son idéal dans ce qui l'entourait. D'ailleurs, habile
+praticien--car rien ne surpasse l'exécution des bonnes figures de cette
+époque--son ciseau docile savait atteindre les délicatesses du modelé le
+plus savant. Il faut citer encore, parmi les bons ouvrages de statuaire
+du milieu du XIIIe siècle, quelques figures tombales des églises
+abbatiales de Saint-Denis, de Royaumont, les apôtres de la
+Sainte-Chapelle du Palais, à Paris, certaines statues du portail
+occidental de Notre-Dame de Reims, des porches de Notre-Dame de Chartres
+et des portes de la cathédrale de Strasbourg. Toutefois, sous le règne
+de saint Louis, l'école de l'Ile-de-France avait une supériorité
+marquée; on ne trouve pas une figure médiocre dans la statuaire de
+Notre-Dame de Paris, tandis qu'à Amiens, à Chartres, à Reims, au milieu
+d'œuvres hors ligne, on en rencontre de très faibles. La ville de
+Paris était dès lors la capitale de l'art, comme elle était la capitale
+politique.
+
+[Illustration: Sculptures du portail de la cathédrale de Chartres.]
+
+Vers 1240, il se produisit dans la sculpture d'ornement, comme dans la
+statuaire, un véritable épanouissement. Les frises, les chapiteaux, les
+bandeaux, les rosaces, au lieu d'être composés suivant un principe
+monumental, ne sont plus que des formes architectoniques sur lesquelles
+le sculpteur semble appliquer des feuillages ou des fleurs. Jamais
+l'observation de la nature ne fut poussée plus loin. L'art ne peut aller
+au delà.
+
+Et quelle admirable fécondité! La puissance productive de l'art au
+XIIIe siècle tient du prodige. Après les guerres du XVe siècle,
+après les luttes religieuses, après les démolitions dues aux XVIIe et
+XVIIIe siècles, après les dévastations de la fin du dernier siècle,
+après l'abandon et l'incurie, après les bandes noires, il nous reste
+encore en France plus d'exemples de statuaire du moyen âge qu'il ne s'en
+trouve dans l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne réunies.
+
+ * * * * *
+
+Le moyen âge a très fréquemment coloré la statuaire et l'ornementation
+sculptée. C'est encore un point de rapport entre ces arts et ceux de
+l'antiquité grecque. La statuaire du XIIe siècle était peinte d'une
+manière conventionnelle. On retrouve sur les figures de la porte de
+l'église abbatiale de Vézelay un ton blanc jaunâtre; tous les détails,
+les traits du visage, les plis des vêtements, leurs bordures, sont
+redessinés de traits noirs très fins, afin d'accuser la forme. Derrière
+les figures, les fonds sont peints en brun rouge ou en jaune d'ocre,
+parfois avec un semis léger d'ornements blancs. Cette méthode ne pouvait
+manquer de produire un grand effet. Quant aux ornements, ils étaient
+toujours peints de tons clairs, blancs, jaunes, rouges, verts pâle, sur
+des fonds sombres. C'est vers 1146 que la coloration s'empare de la
+statuaire, que cette statuaire soit placée à l'extérieur ou à
+l'intérieur des monuments. Les statues du portail occidental de Chartres
+étaient peintes de tons clairs, mais variés, les bijoux rehaussés d'or.
+Quelquefois même des gaufrures de pâte de chaux étaient appliquées sur
+les vêtements; ces gaufrures étaient peintes et dorées et figuraient des
+étoffes brochées et des passementeries. Les nus de la statuaire, à cette
+époque, sont très peu colorés, presque blancs, et redessinés par des
+traits brun rouge.
+
+[Illustration: Sculptures du portail d'Amiens.]
+
+Le XIIIe siècle ne fit que continuer cette tradition. La statuaire et
+l'ornementation des portails de Notre-Dame de Paris, des cathédrales de
+Senlis, d'Amiens, de Reims, des porches latéraux de Notre-Dame de
+Chartres, étaient peintes et dorées. Les artistes qui ont fait les
+admirables vitraux de ce temps avaient une connaissance trop parfaite de
+l'harmonie des couleurs pour ne pas appliquer cette connaissance à la
+coloration de la sculpture, sans lui rien enlever, chose difficile, de
+sa gravité monumentale[89].
+
+D'après E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonné
+de l'architecture française du XIe au
+XVIe siècle_, A. Morel, Paris, 1875, in-8º,
+t. VIII, au mot «Sculpture».
+
+
+
+
+V.--L'ÉMAILLERIE LIMOUSINE.
+
+
+Dès le milieu du XIIe siècle, l'émaillerie limousine est désignée
+dans les textes, aussi bien à l'étranger qu'en France, sous le nom
+«d'œuvre de Limoges», _opus Limogie_ ou _lemovicense, opus de
+Limogia_, ce qui indique déjà un commerce remontant à de longues années.
+On est tant de fois revenu sur ce point, établi par de nombreux textes
+irréfutables, qu'il ne nous paraît pas fort utile de nous y appesantir à
+notre tour. Il faut plutôt insister sur l'influence qu'a eue sur la
+production limousine cette exportation, cette production exagérée: au
+point de vue artistique elle a certainement nui aux émaux, parce qu'elle
+a forcé les émailleurs à produire dans bien des cas des œuvres d'un
+caractère banal; en effet, il ne pouvait être question, du moment que
+l'on fabriquait des pièces religieuses ou des ustensiles de toilette à
+la grosse, de faire quelque chose sortant de l'ordinaire. Ce n'est que
+par exception, pour quelques châsses très rares, telles que celle que
+l'on conserve à Saint-Sernin, à Toulouse, ou pour les tombeaux, par
+exemple, que des commandes ont été faites directement à Limoges. Cette
+production hâtive a eu une autre conséquence: celle de maintenir pendant
+très longtemps dans les ateliers les mêmes modèles, de créer, d'une
+façon inconsciente, un art archaïsant pour ainsi dire. Cette remarque
+est absolument nécessaire si l'on veut essayer de dater avec exactitude
+quelques-uns des monuments de l'émaillerie limousine. Ces produits sont,
+à partir du commencement du XIIIe siècle, en retard de quelque vingt
+ou trente ans sur la fabrication artistique du reste de la France.
+Limoges a conservé longtemps le style roman, et l'on est frappé de
+rencontrer parfois sur des objets exécutés en plein XIVe siècle des
+motifs de décoration qui sont de plus de cent ans antérieurs. C'est à
+l'excès de la production, et surtout de la production à bon marché, que
+l'on doit attribuer ce phénomène bizarre, bien plus qu'au peu
+d'empressement que pouvaient montrer les habitants des pays situés au
+sud de la Loire à adopter les formes créées par les Français du nord.
+
+Toute cette fabrication étant très considérable, nous allons passer en
+revue les différents objets qu'elle a créés. Une division s'impose tout
+d'abord: les monuments religieux et les monuments civils. Nous
+commencerons par les premiers, de beaucoup les plus nombreux.
+
+ * * * * *
+
+Les crucifix nous arrêteront peu: il y en a dans lesquels la figure du
+Christ est complètement émaillée à plat, ou bien émaillée en relief et
+rapportée. Dans ce dernier cas les figures de la Vierge et de saint
+Jean, des apôtres ou de la Madeleine, les symboles des évangélistes sont
+également en relief et rapportés; ou bien le système de décoration prend
+un caractère mixte: en relief sur la face, il est plat au revers de la
+croix.... Ces crucifix servaient à la fois de croix processionnelles ou
+de croix stationnales. Dans ce dernier cas, il fallait les placer sur un
+pied de croix qui lui-même était émaillé: ces supports (Louvre, église
+d'Obazine) affectent la forme d'un tronc de cône reposant sur des pieds
+en forme de griffes; ils sont décorés de rinceaux émaillés et de figures
+de dragons en bronze ciselé rapportés après coup.
+
+[Illustration: Vase en cuivre émaillé par G. Alpaïs de Limoges.
+(Commencement du XIIIe siècle.)]
+
+Nous ne possédons aucun calice du XIIe au XIVe siècle que l'on
+puisse rattacher à un atelier de Limoges; on ne s'en étonnera pas si
+l'on songe combien peu il subsiste en France de ces vases liturgiques,
+toujours fabriqués, en partie tout au moins, en métal précieux. Mais en
+revanche nous avons un certain nombre de vases sacrés du même genre.
+Sans parler du _scyphus_ du Louvre [le vase en cuivre d'Alpaïs], ni
+d'une pièce analogue, mais moins somptueuse, qui fait partie du Musée de
+l'Ermitage (collection Basilewsky), il existe encore en France un très
+grand nombre de ciboires ou plutôt de pyxides en cuivre doré et émaillé.
+Elles offrent presque toutes une coupe hémisphérique, surmontée d'un
+couvercle de pareil galbe, sommé d'une longue tige terminée par une
+croix. Le pied, circulaire ou à pans coupés, supporte une tige très
+élevée interrompue par un nœud. Ces pièces, qui appartiennent toutes
+à la seconde moitié du XIIIe siècle ou au XIVe siècle, sont de
+fabrication assez grossière; les ornements (sainte Face, monogramme du
+Christ, etc.) sont réservés et gravés et s'enlèvent sur un fond
+alternativement bleu ou rouge; ces émaux, d'un ton très cru, n'ont plus
+l'harmonie des produits de la première moitié du XIIIe siècle et sont
+absolument caractéristiques de la décadence de l'art limousin.
+
+[Illustration: Pyxide en cuivre émaillé. Limoges. XIIIe siècle.
+(Musée du Louvre.)]
+
+De ces ciboires il faut rapprocher d'abord les petites boîtes
+cylindriques à couvercle conique auxquelles on donne le nom de pyxides
+et qui servaient à contenir, comme les colombes émaillées, la réserve
+eucharistique. La décoration de ces pièces varie peu: rinceaux,
+médaillons renfermant un monogramme, plus rarement des figures
+d'animaux. Ces monuments existent en trop grand nombre dans tous les
+musées pour qu'il soit utile d'y insister. Quant aux colombes, beaucoup
+plus rares, elles étaient suspendues, au moyen d'une crosse de métal ou
+de bois, au-dessus de l'autel, sur lequel on pouvait les faire descendre
+par une chaînette et une poulie. L'oiseau, généralement dressé sur ses
+pattes, plus rarement prêt à prendre son vol et les pattes réunies sous
+le ventre, a les ailes émaillées, ainsi que la queue, de bleu, de rouge
+et de blanc ou de bleu, de rouge, de jaune et de vert; entre les ailes
+s'ouvre une petite cavité destinée à contenir les hosties. Le mode de
+suspension était quelquefois assez compliqué. L'oiseau posait sur un
+plateau ou sur un disque entouré d'une série de tours; une ou plusieurs
+couronnes servaient, à la partie supérieure de l'ensemble, à réunir les
+chaînes. D'assez nombreux exemples de cette gracieuse décoration
+subsistent encore aujourd'hui dans les musées publics ou les collections
+privées. Nous ne connaissons plus en France que celle de l'église de
+Laguenne (Corrèze) qui soit encore en place....
+
+[Illustration: Crosse en cuivre émaillé. L'Annonciation. Limoges,
+XIIIe siècle (Musée du Louvre.)]
+
+Les crosses limousines ne sont pas très variées: les plus anciennes
+consistent en un serpent qui forme à la fois la douille et le crosseron,
+entièrement recouvert d'imbrications émaillées de bleu lapis (crosse
+provenant de l'abbaye de Tiron, au Musée de Chartres); mais le type
+généralement adopté au XIIIe et au XIVe siècle consiste en une
+douille émaillée sur laquelle se relèvent des serpents de cuivre doré,
+un nœud repercé à jour composé de serpents entrelacés, ou bien un
+nœud plein, orné de bustes d'anges, et enfin une volute émaillée de
+bleu encadrant un sujet en cuivre fondu et doré: l'Annonciation, le
+Couronnement de la Vierge, le Serpent tentant Adam et Ève, Saint Michel
+terrassant le démon, etc., etc. Un type très commun, mais l'un des plus
+gracieux certainement, est celui dans lequel le crosseron se termine par
+un large fleuron polychrome sur lequel l'émailleur limousin a placé les
+plus vigoureuses colorations de sa palette, le rouge, le bleu et le
+blanc (Musée du Louvre, Musée de Poitiers, trésor de Saint-Maurice
+d'Agaune, Musée de Cluny, etc.). Ces crosses, dont le crosseron est,
+soit à section circulaire, soit plus rarement à section rectangulaire,
+se rencontrent dans toute l'Europe, et il n'est pour ainsi dire pas
+d'année où l'ouverture de quelque tombeau d'évêque ou d'abbé n'en mette
+une au jour. Tous les types qu'elles peuvent présenter sont aujourd'hui
+connus; et les crosses du genre de la crosse dite de Ragenfroid,
+provenant de Saint-Père de Chartres (Musée de Bargello, à Florence),
+complètement entaillée, à sujets fort compliqués, constituent une très
+rare exception. Mentionnons enfin un type peu commun dans lequel une
+figure d'ange est interposée entre le nœud et la volute....
+
+Mais arrivons aux châsses, les pièces les plus importantes parmi toutes
+celles qu'a créées l'industrie limousine.
+
+Du XIIe au XIVe siècle, la châsse limousine est une boîte en forme
+de sarcophage ou de maison surmontée d'un toit très aigu. Cette
+construction, jusque vers la fin du XIIIe siècle, se fait en bois
+recouvert de plaques de cuivre, assemblées fort grossièrement sur ce
+bâti. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle apparaît la coutume de
+supprimer la construction en bois: les châsses, de forme plus allongée,
+plus hautes sur pieds, sont alors composées de simples plaques de cuivre
+réunies aux angles par tenons et mortaises. L'ouverture de la châsse, au
+lieu d'être pratiquée dessous ou à l'une de ses extrémités, est placée
+sur le dessus; le toit forme couvercle; il est muni de charnières et
+d'une serrure à moraillon.
+
+Par exception la châsse limousine peut comporter une imitation lointaine
+d'un édifice d'architecture, d'une église dont la nef serait sectionnée
+dans la longueur par un ou plusieurs transepts. L'exemple le plus
+compliqué que l'on puisse citer en ce genre est la belle châsse
+provenant de Grandmont et conservée aujourd'hui à Ambazac (Haute-Vienne)
+avec la dalmatique de saint Étienne de Muret.
+
+[Illustration: Châsse d'Ambazac (Haute-Vienne). (Limoges. Fin du XIIe
+siècle. Revers.)]
+
+Cette châsse, une des grandes œuvres limousines connues aujourd'hui
+(longueur 0 m. 73; hauteur 0 m. 63), se compose d'une nef flanquée de
+bas côtés peu saillants. La nef principale est sectionnée dans sa
+longueur par trois transepts qui, du reste, ne débordent point sur les
+bas côtés. C'est à tort que l'on a voulu voir dans cette disposition une
+imitation de la grande châsse des rois, à Cologne, avec laquelle elle ne
+présente aucune ressemblance, ni sous le rapport de la construction ni
+sous le rapport de la décoration; elle est du reste, très probablement,
+de quelques années plus ancienne que la châsse de Cologne, qui ne fut
+pas commencée avant 1198. La châsse d'Ambazac s'éloigne d'ailleurs, sur
+certains points, du thème banal des monuments limousins du même genre.
+Au lieu de se composer uniquement de plaques émaillées, sa décoration
+consiste surtout en une plaque de cuivre repoussé que l'émail vient
+ensuite décorer. De grands rinceaux hardiment dessinés entourent des
+plaques émaillées sertissant des cabochons, et se terminent eux-mêmes
+par des fleurons émaillés de la plus grande beauté: des filigranes, une
+quantité de pierreries, complètent la décoration des flancs de la
+châsse, dont le toit est sommé d'une crête ciselée et repercée à jour,
+formée de rinceaux, de fleurons émaillés, de cabochons. Cette crête est
+la seule dans toute l'orfèvrerie limousine qui ait cette importance. En
+somme la châsse d'Ambazac est l'une des plus belles qui subsistent; elle
+peut lutter avec celle de Mozac (Puy-de-Dôme). De même époque, à peu
+près, si elle n'offre point comme cette dernière de sujets émaillés, du
+moins elle nous révèle chez les émailleurs limousins un sens très pur de
+la décoration....
+
+On peut poser comme un principe absolu et comme une marque distinctive
+qui peuvent faire discerner facilement les châsses limousines, la forme
+et la structure des pieds qui leur servent de supports. Ces pieds en
+cuivre sont pris dans les plaques des côtés qui forment la châsse et
+comportent une décoration de gravure, un dessin quadrillé ou des
+rinceaux. Ce n'est qu'à Limoges qu'on a adopté ce système de
+construction très simple, mais bien fait pour plaire à des artisans qui
+recherchaient surtout la fabrication à bon marché.
+
+[Illustration: Châsse de Mozac (Puy-de-Dôme). (Limoges. Fin du XIIe
+siècle.)]
+
+Un autre signe distinctif des châsses limousines et qui ne peut tromper
+aucunement, c'est la présence de crêtes composées d'une plaque de
+cuivre, munie ou non d'épis de faîtage, mais repercée d'ouvertures que
+l'on a comparées avec raison à des entrées de serrure. Ce dessin n'est
+en somme qu'une simplification dans la disposition des petites arcatures
+en plein cintre qu'à l'origine on avait voulu figurer sur cet ornement
+de faîtage.
+
+Enfin la présence de têtes en relief sur un monument émaillé indique, à
+coup sûr, une provenance limousine. Voilà donc trois signes, la forme
+des pieds, celle de la crête, la présence de têtes en relief, auxquels
+on peut certainement reconnaître une châsse limousine....
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes loin de posséder un aussi grand nombre de monuments civils
+en orfèvrerie émaillée: beaucoup de ces pièces, menus bijoux ou objets
+de toilette, nous sont parvenues isolément, et il nous est fort
+difficile aujourd'hui de déterminer sûrement leur usage. Mais il est
+évident que l'émail s'est appliqué indistinctement aux agrafes, aux
+pommeaux d'épée, aux manches de couteaux, aux plaques de baudrier, à des
+boîtes de toutes formes et de toutes dimensions. La collection Victor
+Gay renferme deux objets de ce genre fort curieux et remontant à la fin
+du XIIIe ou au commencement du XIVe siècle: ce sont une boîte de
+miroir à deux valves, et une petite boîte à fard, fort analogue comme
+forme aux vases du même genre dont faisaient usage les anciens. Le
+harnachement des chevaux pouvait aussi être du domaine de l'émailleur,
+et le Musée de Cluny possède un fort beau mors de cheval de ce genre;
+mais ces monuments sont de la plus grande rareté. Il n'y a, dans cette
+série civile, de réellement communs que les bassins à laver, auxquels on
+a donné le nom de _gémellions_, parce qu'ils vont par paire. Ces pièces,
+sortes de plats d'une médiocre profondeur, sont décorés généralement
+d'une série d'écussons émaillés, les uns conformes aux règles du blason,
+les autres absolument de fantaisie, ou bien de représentations
+empruntées à la vie civile: scènes de chasse ou de danse, jongleurs ou
+ménestrels, etc. Tous les personnages, souvent assez bien dessinés, sont
+réservés et gravés sur un fond d'émail. Au revers se voient presque
+toujours des ornements gravés: une fleur de lis, un griffon ou tout
+autre motif de décoration formant le centre d'une rosace dont les
+extrémités viennent mourir sur les bords du plat. Dans chaque paire de
+gémellions s'en trouve un qui est muni d'une sorte de goulot ou
+gargouille en forme de tête de dragon. C'est ce goulot qui permettait de
+verser de ce bassin, que l'on tenait dans la main droite, l'eau qu'il
+contenait, et que l'on recevait dans le second bassin que l'on tenait
+horizontalement dans la main gauche. De nombreuses miniatures nous
+renseignent à merveille sur cet usage. On sait qu'au moyen âge, époque à
+laquelle les soins de la toilette tenaient cependant une place assez
+modeste dans la vie journalière, on ne se serait point mis à table dans
+une maison de quelque importance sans s'être au préalable lavé les
+mains. Cet usage suffît à expliquer la quantité de gémellions existant
+encore aujourd'hui. Le jour où la mode des cuillers et plus tard des
+fourchettes a fait tomber ce louable usage en désuétude, les gémellions
+ont servi dans les églises à recevoir les offrandes des fidèles; de
+meubles civils ils sont devenus religieux, et voilà pourquoi le plus
+grand nombre d'entre eux a perdu son ornementation d'émail; les
+monnaies, sans cesse remuées ou jetées sans précaution, n'ont pas tardé
+à la faire disparaître.
+
+Les coffrets, presque sans exception, n'ont été à l'origine que des
+meubles civils; par la suite des temps, ils ont pu être transformés en
+reliquaires; mais l'absence de tout symbole religieux dans leur
+décoration indique assez à quel usage ils étaient destinés. Le coffret
+du trésor de Conques remonte au commencement du XIIe siècle. Une
+décoration analogue de disques ou d'écussons de cuivre émaillé et doré a
+été appliquée au XIIIe et au XIVe siècle à des boîtes de bois, de
+cuir ou d'ivoire. On connaît l'un de ceux que possède le Musée du
+Louvre; il provient de l'abbaye du Lys, et comme il contenait une
+relique de saint Louis, le nom de ce roi lui est resté attaché, bien que
+d'après les synchronismes que l'ont peut établir à l'aide des écussons
+qui le décorent, il soit quelque peu postérieur au règne de Louis IX,
+très probablement de l'époque de Philippe le Bel. Un coffret analogue
+figure dans le trésor du Dôme d'Aix-la-Chapelle; un autre est possédé
+par l'église de Longpont; des fragments d'un quatrième se voient au
+musée de Turin; ils proviennent de la cathédrale de Verceil où ce
+coffret a servi pendant longtemps à contenir la dépouille mortelle d'un
+cardinal; enfin une autre décoration de médaillons de ce genre, très
+complète, fait aussi partie de la collection Dzialynska. Dans presque
+toutes ces pièces, les disques émaillés, écussons d'armoiries
+polychromes ou médaillons à fond bleu, offrant des personnages ou des
+animaux gravés ou réservés, n'étaient pas appliqués directement sur le
+bois. La boîte était d'abord recouverte d'une épaisse couche de peinture
+à la colle par-dessus laquelle on posait une feuille d'étain. Cet
+étain était ensuite teinté au moyen d'un vernis léger soit vert, soit
+rouge, très transparent, ce qui donnait à toute la pièce un grand éclat
+que venaient encore rehausser les dorures des plaques émaillées. Tous
+ces coffrets sont munis de couvercles plats, montés à charnières, fermés
+par des serrures en cuivre, d'un bon dessin, dans lesquelles viennent
+s'engager des moraillons ou simples ou doubles. Les dragons que nous
+avons déjà vus figurer sur les crosses se retrouvent ici; ils servent à
+former soit les moraillons, soit les points d'attaches des charnières.
+Des cabochons de cristal, teintés diversement au moyen de paillons, des
+clous de cuivre disposés symétriquement sur le fond, complètent cette
+décoration d'un goût excellent....
+
+[Illustration: Gémellions en cuivre émaillé. Limoges, XIIIe siècle.
+(Musée de Cluny.)]
+
+Dès le milieu du XIIe siècle, les plaques des monuments de Geoffroy
+Plantagenet et de l'évêque d'Angers Eulger nous le prouvent,
+l'émaillerie avait été employée avec succès pour la décoration des
+tombeaux. Les Limousins ne semblent du reste pas avoir eu, à l'origine,
+le monopole de cette fabrication, car le tombeau de Henri, comte de
+Champagne, élevé à Troyes, avait été fait par des orfèvres allemands ou
+lorrains. Quoi qu'il en soit, dans le courant du XIIIe siècle, les
+Limousins développèrent si bien cette branche de leur industrie qu'ils
+exportèrent des tombeaux tout faits, exactement comme des châsses; c'est
+ce qui fait qu'il subsiste encore, à l'étranger, en Angleterre et en
+Espagne, quelques-uns de ces monuments dont l'origine française n'est
+pas douteuse. On a cité souvent à l'appui de cette opinion un texte du
+compte des exécuteurs testamentaires de Gautier de Merton, évêque de
+Rochester, mentionnant un paiement fait à Jean de Limoges pour le
+tombeau de l'évêque, qu'il alla, avec un aide, mettre lui-même en place.
+Le fait remonte à 1276. La tombe de Gautier de Merton a disparu, mais il
+subsiste encore en Angleterre, à Westminster, dans le tombeau d'Aymar de
+Valence, comte de Pembroke, un témoin irrécusable de l'importation
+limousine. Un tombeau d'évêque, conservé dans la cathédrale de Burgos,
+nous fournit la preuve du même fait pour l'Espagne.
+
+[Illustration: Coffret dit de saint Louis. Travail limousin. Époque de
+Philippe le Bel. (Musée du Louvre.)]
+
+Dans toutes ces effigies funéraires, la part du sculpteur est au moins
+aussi grande que celle de l'émailleur. Sur un bloc de bois,
+préalablement dégrossi suivant les contours généraux de la statue, on a
+appliqué des plaques de cuivre martelées et repoussées, ciselées même
+dans certains cas. L'émail intervient dans les bordures, les ornements
+des vêtements, la décoration des coussins et du fond sur lesquels
+reposent la statue. Quelquefois, il est vrai, cette décoration en émail
+est fort considérable. Nous n'en voulons pour exemple que le tombeau des
+enfants de saint Louis, autrefois conservé dans l'abbaye de Royaumont,
+maintenant dans l'église de Saint-Denis.
+
+Le nombre de ces tombes entaillées, fabriquées à Limoges, a été fort
+grand, et Gaignières nous a heureusement conservé le dessin de plusieurs
+d'entre elles qui par la suite ont été livrées, au poids du cuivre, à
+des chaudronniers, sans que ce vandalisme ait jamais profité ni à ceux
+qui l'ordonnaient ni à ceux qui, en véritables brutes, n'y voyaient que
+matière à fabriquer des casseroles. La tombe des enfants de saint Louis,
+dont le fond est orné de grands rinceaux et de figures d'anges et de
+moines en prière, date de 1248; celle de Blanche de Champagne, femme de
+Jean Ier, duc de Bretagne, date de la fin du XIIIe ou du
+commencement du XIVe siècle; elle était terminée en 1306; on la
+conserve au Musée du Louvre. Le monument du cœur de Thibaut V de
+Champagne, à Provins, est postérieur à 1270, date de la mort de ce
+prince. Voilà celles qui subsistent aujourd'hui en France; mais nous
+n'avons plus ni celle de Philippe de Dreux, à la cathédrale de Beauvais
+(1210), ni ceux de Géraud, évêque de Cahors, et d'Aymeri Guerrut,
+archevêque de Lyon, enterrés à Grandmont en 1250 et 1245, ni ceux que
+Jean Chatelas, bourgeois de Limoges, avait, avant 1267, faits pour les
+comtes de Champagne, Thibaut III et Thibaut IV. Tout cela a été fondu.
+Perte d'autant plus regrettable que si nous en jugeons par la
+description du tombeau du cardinal de Taillefer, inhumé à La
+Chapelle-Taillefer en 1312, ou par les dessins de celui de Marie de
+Bourbon (♰ 1274), dans l'abbaye de Saint-Yved-de-Braine, ces
+monuments étaient parfois très somptueux; ce dernier notamment offrait
+sur son pourtour trente-six figures de cuivre, en ronde bosse, placées
+sous des arcatures, qui, à en juger par les inscriptions, étaient des
+portraits de personnages contemporains.
+
+E. MOLINIER, _L'Émaillerie_, Paris, Hachette, 1891,
+in-16. _Passim._
+
+
+
+
+VI.--VILLARD DE HONNECOURT, ARCHITECTE DU XIIIe SIÈCLE.
+
+
+L'incertitude qui règne sur les procédés manuels des artistes du moyen
+âge, l'ignorance absolue où l'on est de la manière dont se faisait leur
+instruction, donneront quelque intérêt à la description d'un manuscrit
+unique en son genre, qui paraît avoir été le livre de croquis d'un
+architecte du XIIIe siècle. J'appellerai album ce singulier ouvrage
+qui fait partie des manuscrits de la Bibliothèque nationale. C'est un
+petit volume de 33 feuillets de parchemin cousus sous une peau épaisse
+et grossière qui se rabat sur la tranche. Une note, écrite au XVe
+siècle sur le verso du dernier feuillet, prouve qu'à cette époque
+l'album en contenait quarante et un; les mutilations qui ont réduit ce
+nombre ont l'air d'être déjà anciennes.
+
+Comme les feuillets ne sont pas égalisés entre eux, leurs dimensions
+varient de 15 à 16 centimètres de largeur sur 23 à 24 de haut. Chacun
+d'eux est couvert sur les deux côtés de dessins à la plume, qu'on voit
+avoir été esquissés à la mine de plomb. Des notes explicatives, conçues
+dans le dialecte picard du XIIIe siècle et écrites en belle minuscule
+de la même époque, accompagnent plusieurs de ces dessins.
+
+Ces notes manuscrites fournissent sur l'auteur de l'album, sur l'époque
+à laquelle il vivait, sur ses travaux, quelques notions.
+
+Au verso du premier feuillet on lit:
+
+«_Wilars de Honecort vous salue, et si proie a tos ceus qui de ces
+engiens ouverront, con trovera en cest livre, qu'il proient por s'arme
+et qu'il lor soviengne de lui; car en cest livre puet on trover grant
+consel de le grant force de maconerie et des engiens de carpenterie; et
+si troverés le force de le portraiture les trais ensi comme li ars de
+jometri le command et enseigne._ Villard de Honnecourt vous salue et
+prie tous ceux qui travailleront aux divers genres d'ouvrages contenus
+en ce livre, de prier pour son âme et de se souvenir de lui; car dans ce
+livre on peut trouver grand secours pour s'instruire des principes
+fondamentaux de la maçonnerie et de la construction en charpente. Vous y
+trouverez aussi la méthode pour dessiner au trait, selon que l'art de
+géométrie le commande et enseigne.»
+
+Cette note peut passer pour une préface. Elle apprend le nom de
+l'auteur, le lieu de son origine, la nature ainsi que la destination de
+son livre. Villard de Honnecourt ayant composé ce recueil, le lègue aux
+gens de son métier, qui y trouveront nombre de procédés pour la pratique
+de la maçonnerie, la construction en charpente et l'application de la
+géométrie au dessin. Il leur demande, en récompense, d'avoir mémoire de
+lui et de prier pour son âme.
+
+Villard de Honnecourt, à en juger par son surnom, était Cambrésien, car
+Honnecourt est un village sur l'Escaut, à cinq lieues de Cambrai. Cette
+présumable origine prend la consistance d'un fait certain par la
+présence dans l'album de deux dessins, dont l'un est le plan de l'église
+de Vaucelles, abbaye située tout à côté d'Honnecourt; dont l'autre
+représente également, en plan, le chœur de l'église cathédrale de
+Cambrai.
+
+De même que tous les hommes de son temps qui savaient quelque chose,
+notre architecte avait beaucoup voyagé. «_J'ay esté en moult de
+terres_,» dit-il en un endroit, et à l'appui de son dire, il invoque les
+monuments de tous pays réunis dans son album. En effet, c'est presque un
+itinéraire que ce manuscrit. On l'y voit traverser la France du nord à
+l'ouest, puis parcourir l'empire d'Allemagne jusque par delà ses limites
+les plus reculées. S'arrêtant une fois à Laon il y prend le croquis de
+l'une des tours de la cathédrale, «la plus belle tour qu'il y ait au
+monde,» à son avis. Ses études minutieuses sur la cathédrale de Reims
+prouvent qu'il séjourna longtemps dans cette ville. Son passage à Meaux
+est constaté par un plan de Saint-Étienne, son passage à Chartres par un
+dessin de la grande rose occidentale de Notre-Dame. Plus loin, on le
+trouve installé devant le portail méridional de la cathédrale de
+Lausanne dont il copie la rose existante encore aujourd'hui. Enfin,
+l'album atteste un long séjour de l'auteur en Hongrie.
+
+Il est à regretter que le manuscrit de Villard de Honnecourt fournisse
+moins de renseignements sur ses travaux comme architecte que sur ses
+pérégrinations. On n'y voit qu'une composition signée de lui; encore en
+partage-t-il le mérite avec un confrère. Cet ouvrage consiste en un plan
+de sanctuaire pour une église de premier ordre. Le chœur est
+enveloppé d'une double galerie et de neuf chapelles, les unes de forme
+carrée, les autres en hémicycle. Elles alternent sur ce double patron à
+droite et à gauche de l'abside qui est carrée.
+
+Dans l'intérieur, on lit cette légende: _Istud bresbiterium[90]
+invenerunt Vlardus de Hunecort et Petrus de Corbeia inter se
+disputando_.
+
+Ainsi cette disposition insolite fut le résultat d'une conférence entre
+Villard et un sien confrère appelé Pierre de Corbie; rien n'indique
+d'ailleurs qu'elle ait été exécutée....
+
+Des dates certaines permettent de faire sortir Villard de la grande
+école du temps de Philippe Auguste; elles le placent au beau milieu de
+cette génération d'hommes par l'industrie de qui le genre gothique
+atteignit, comme système de construction, ses derniers
+perfectionnements[91]....
+
+ [M. J. Quicherat classe ensuite, en neuf chapitres, les matières
+ traitées pêle-mêle dans l'Album. Voici les titres de ces chapitres:
+ 1º Mécanique; 2º Géométrie et trigonométrie pratique; 3º Coupe des
+ pierres et maçonnerie; 4º Charpente; 5º Dessin de l'architecture;
+ 6º Dessin de l'ornement; 7º Dessin de la figure; 8º Objets
+ d'ameublement; 9º Matières étrangères aux connaissances spéciales
+ de l'architecte et du dessinateur. Voici le dernier chapitre:]
+
+Villard de Honnecourt paraît avoir été curieux de l'étude de la nature.
+Sa mémoire était ornée de tous les on-dit dont la science zoologique se
+composait alors exclusivement. L'une des figures de lion qu'il a
+dessinées donne lieu à notre auteur de rapporter le fait suivant: «Je
+veux vous dire quelque chose de l'éducation du lion. Celui qui dresse le
+lion a deux petits chiens; lorsqu'il veut faire faire quelque chose au
+lion, il lui dit son commandement. Si le lion grogne, il bat ses petits
+chiens. Or le lion a si grand peur à voir battre les petits chiens,
+qu'il réprime son humeur et fait ce qu'on lui commande. Je ne parle pas
+du cas où il serait en colère, car alors il ne céderait ni par mauvais,
+ni par bon traitement.»
+
+A la page suivante, il donne cette explication au-dessus du dessin, fort
+peu réussi, d'un porc-épic: «Voici un porc-épic. C'est une petite bête
+qui lance ses soies quand elle est en colère.»
+
+Enfin il donne, en terminant son manuscrit, une instruction qui ne me
+semble convenir qu'à la confection d'un herbier: «Cueillez vos fleurs au
+matin, de diverses couleurs, en ayant soin que l'une ne touche pas
+l'autre. Prenez une espèce de pierre qu'on taille au ciseau; qu'elle
+soit blanche, lisse et mince; puis mettez vos fleurs sous cette pierre,
+chaque espèce à part. Par ce moyen vos fleurs se conserveront avec leurs
+couleurs.» Il y a à conclure de là qu'il pratiquait la botanique, au
+moins comme amateur. S'il ne se préoccupait pas tant de la couleur, on
+pourrait dire que c'était pour avoir des modèles d'ornements à mettre
+sur les chapiteaux des colonnes, puisque c'est de son temps que les
+fleurs de nos pays, imitées en placage, ont commencé à remplacer, pour
+la décoration de l'architecture, les feuillages et fleurons imaginaires
+de l'antiquité.
+
+C'est à un autre ordre de connaissances, à l'art du potier, qu'est
+empruntée la recette suivante: «On prend chaux et tuile romaine pilée,
+et vous faites à peu près autant de l'une que de l'autre, mettant plutôt
+la tuile en excès, de telle sorte que ce soit sa couleur qui domine.
+Détrempez ce ciment d'huile de graine de lin. Vous en pourrez faire un
+vase à contenir de l'eau.» C'était une poterie crue qui devait avoir la
+consistance de la pierre. Le moyen âge le tenait certainement de
+l'antiquité. Sa composition ressemble beaucoup à celle de certains
+mortiers que Paul le Silentiaire dit avoir été employés à la
+construction de Sainte-Sophie.
+
+Je crois reconnaître la préparation d'une pâte épilatoire dans une autre
+recette, écrite immédiatement après la précédente: «On prend chaux vive
+qui a bouilli et orpiment; on met le tout dans de l'eau bouillante avec
+de l'huile. C'est un onguent bon pour ôter le poil.»
+
+Enfin comme remède aux blessures qu'on se faisait souvent autour de lui,
+Villard de Honnecourt avait trouvé dans ses lectures, ou reçu de quelque
+empirique, l'ordonnance que voici: «Retenez ce que je vais vous dire.
+Prenez des feuilles de chou rouge, de la _sanemonde_ (c'est une plante
+qu'on appelle chanvre-bâtard), aussi de la plante appelée tanaisie et du
+chènevis ou semence du chanvre. Broyez ces quatre plantes, de sorte
+qu'il n'y ait pas plus de l'une que de l'autre. Ensuite vous prendrez de
+la garance, en quantité double de chacune des quatre autres plantes.
+Broyez-la aussi et mettez ces cinq plantes dans un pot pour les faire
+infuser avec du vin blanc, le meilleur que vous pourrez avoir, en vous
+réglant pour la dose sur ce que la potion ne soit pas trop épaisse et
+qu'on la puisse boire. N'en buvez pas trop, vous en aurez assez d'une
+pleine coquille d'œuf. Quelque plaie que vous ayez, vous en guérirez.
+Essuyez vos plaies d'un peu d'étoupes, mettez dessus une feuille de
+chou rouge, puis buvez de la potion, le matin et le soir, deux fois par
+jour. Elle vaut mieux infusée dans de bon vin doux que dans d'autre vin;
+le vin doux fermentera avec les plantes. Si vous en infusez dans du vin
+vieux, laissez-les deux jours avant d'en boire.»
+
+Après tout ce qui précède, je crois qu'il me sera permis, toute
+proportion gardée entre les deux époques, de définir par les paroles de
+Vitruve l'instruction de l'architecte au XIIIe siècle: _Eum et
+ingeniosum esse oportet et ad disciplinas docilem; et ut litteratus sit,
+peritus graphidos, eruditus geometria et optices non ignarus, instructus
+arithmetica, historias complures noverit, philosophos diligenter
+audiverit, musicam sciverit, medicinæ non sit ignarus_.
+
+J. QUICHERAT, _Mélanges d'archéologie et d'histoire_,
+t. II, Paris, A. Picard, 1886, in-8º.
+
+
+
+
+VII.--LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE.
+
+
+I.--LE CLERGÉ NORMAND, D'APRÈS LE REGISTRE D'EUDE RIGAUD.
+
+Eude Rigaud est un des hommes les plus remarquables du règne de saint
+Louis. Les historiens du XIIIe siècle ont gardé sur lui un profond
+silence. Quelques lignes consacrées à sa mémoire n'eussent cependant pas
+été déplacées dans les histoires du saint roi, qui l'honora de sa
+confiance et de son amitié; heureusement il nous est parvenu un document
+qui, mieux qu'aucun historien, nous révèle dans ses moindres
+particularités la vie de cet illustre prélat. Nous voulons parler du
+registre où il a consigné jour par jour les actions des vingt et une
+années de son épiscopat. C'est dans ces notes, non destinées à la
+publicité, qu'il faut chercher un tableau fidèle des mœurs du clergé
+du XIIIe siècle. C'est là aussi qu'il faut suivre les patients
+efforts d'un homme qui consacra sa vie tout entière à réprimer les
+nombreux excès des clercs de son temps....
+
+Eude Rigaud, entré en 1242 dans l'ordre de saint François, fut sacré
+archevêque de Rouen au mois de mars 1247. Son premier soin fut la visite
+des doyennés ruraux de son diocèse. Dans l'impossibilité de se
+transporter sur chaque paroisse, il réunissait tous les curés d'un
+doyenné dans une même assemblée. Là se faisait une sévère enquête sur
+les mœurs de chacun d'eux. Six prêtres, investis des fonctions de
+jurés (_juratores_) dénonçaient hardiment tous les désordres que la voix
+publique imputait à leurs confrères. Ces désordres peuvent être
+rattachés aux chefs suivants:
+
+_Excès de boisson._--_Querelles._--Je trouve plusieurs fois répété le
+reproche de fréquenter les tavernes et celui de boire jusqu'au gosier.
+De là des rixes, de là des habits oubliés dans les lieux de débauche, de
+là même des clercs étendus ivres-morts dans les champs.--Outre les
+querelles nées de la boisson, d'autres prennent leur source dans le
+caractère violent de certains curés amis de la discorde. Ils prennent
+part aux mêlées, ils se battent avec leurs paroissiens; un d'entre eux
+tira même l'épée contre un chevalier.
+
+_Commerce._--Le plus ordinairement l'accusation se borne à signaler tel
+ou tel curé comme s'adonnant au négoce. Dans beaucoup de cas cependant,
+la nature de ce négoce est spécifiée. Il consiste, par exemple, à donner
+son argent aux commerçants pour en retirer l'intérêt, à avoir des
+navires sur la mer, à s'immiscer dans le commerce des bois, à louer des
+terres pour les ensemencer, à prendre des fermes, à percevoir les droits
+de péage et de tonlieu, à engraisser des porcs, à vendre des béliers,
+des vaches, des chevaux, du chanvre, du vin, du cidre. Les curés
+débitants de boissons poussaient l'abus jusqu'à enivrer leurs
+paroissiens. Le commerce des grains est aussi sévèrement prohibé. Il
+paraît que dès lors les spéculateurs sur les denrées connaissaient les
+marchés à terme.
+
+_Jeux._--Les jeux défendus sont les dés, la boule, le palet. En 1248, on
+faisait un reproche au prêtre de Baudriou Bosc de prendre part aux
+tournois.
+
+_Habits._--D'après les statuts synodaux, les prêtres ne devaient monter
+à cheval qu'avec des chapes rondes et fermées. Malgré cette
+prescription, beaucoup voyagent en soutanes ouvertes ou en tabards, ce
+qui est probablement la même chose. La chape avait un capuchon: certains
+prêtres sont notés pour ne l'avoir point rabattu sur leur tête et lui
+avoir préféré la coiffe. Ceux dont les goûts mondains ne se contentaient
+même pas du tabard et de la coiffe prenaient l'habit des gens de guerre
+et portaient des armes. Notons encore le reproche adressé à un prêtre
+d'avoir acheté un habit séculier.
+
+_Abus dans l'administration ecclésiastique._--Des curés non promus à la
+prêtrise négligent de se présenter aux ordinations, ou bien, quand ils
+ont reçu cet ordre, passent des années entières sans célébrer; d'autres
+ne résident point dans les paroisses qui leur sont confiées; ils exigent
+un salaire pour administrer les sacrements; un chapelain fut réprimandé
+pour avoir, la veille de Noël, chanté la messe à prix d'argent.
+L'accusation d'avoir célébré des mariages clandestins ou sans faire les
+bans est très rare. La location, l'engagement ou l'aliénation des livres
+de l'Église est sévèrement interdite et peu de curés sont en défaut pour
+ce sujet. Il n'en est pas de même quant à l'obligation où ils sont de se
+rendre aux synodes, chapitres ou kalendes.
+
+Tels sont les principaux abus qu'Eude Rigaut trouva dans le clergé
+séculier de son diocèse. Les moyens qu'il employa pour y mettre un terme
+furent assez divers. Pour les moindres désordres, il établit des amendes
+pécuniaires qui se levaient par les doyens. C'est ainsi qu'il force les
+curés à venir aux synodes et à se procurer des chapes. Le curé de
+Virville devait payer cinq sous toutes les fois qu'il s'enivrait ou
+seulement qu'il entrait dans une taverne située à moins d'une lieue de
+son domicile. Pour les fautes plus graves, l'évêque eût pu recourir aux
+censures canoniques, et prononcer la suspense ou l'interdiction; mais
+ces châtiments avaient déjà perdu bien de leur efficacité et
+l'excommunication même n'empêchait pas certains prêtres de remplir leurs
+fonctions habituelles. Il eut encore pu déférer les coupables aux
+tribunaux ecclésiastiques, mais cette voie était longue et souvent le
+coupable n'eût pas été atteint. Eude préféra d'autres moyens, il exigea
+de ceux qu'il avait trouvés en défaut des lettres authentiques, par
+lesquelles ils avouaient leurs torts, promettaient de s'en corriger, et
+déclaraient que s'ils venaient à manquer à leur engagement, ils seraient
+par là même, et sans aucune procédure, privés de leur bénéfice....
+
+Ces mesures n'avaient pour but que de réformer le clergé pourvu des
+bénéfices avant l'intronisation d'Eude Rigaud. Pour prévenir ces abus
+dans la génération suivante, il usa d'une grande circonspection dans
+l'admission des clercs présentés par les patrons. Persuadé que dans le
+prêtre les mœurs sont en rapport avec l'instruction, il leur faisait
+subir un examen, avant de leur conférer un bénéfice. Le registre
+contient les procès-verbaux de plusieurs de ces examens. Nous ne pouvons
+nous empêcher d'en rapporter un exemple. Nous prenons au hasard un
+prêtre, nommé Guillaume, présenté à l'église de Rotois.
+
+Son examen eut lieu le 8 des kalendes de mars 1258. Les examinateurs
+étaient, outre l'archevêque, Symon, archidiacre de Rouen, maître Pierre
+d'Aumalle, chanoine de Rouen, frère Adam Rigaud et Jean de Morgneval,
+clerc du prélat. Le candidat fut interrogé sur ce passage de la Genèse:
+_Ade vero non inveniebatur adjutor similis ejus, inmisit ergo Dominus
+Deus soporem in Adam_, etc. Voici comment il construisit cette phrase et
+la rendit mot à mot en langue romane: _Ade_ Adans, _vero_ adecertes,
+_non inveniebatur_ ne trouvoit pas, _adjutor_ aideur, _similis_
+samblables, _ejus_ de lui. _Dominus_ nostre sire, _immisit_ envoia,
+_soporem_ encevisseur, _in Adam_.... A la demande qu'on lui adressa de
+décliner le mot _inmisit_, il répondit: _inmitto_, _tis_, _si_, _tere_,
+_tendi_, _do_, _dum_, _inmittum_, _tu_, _inmisus_, _inmittendus_, _tor_,
+_teris_, _inmisus_, _tendus_. On lui fit faire le même exercice sur le
+verbe _repplere_, et, comme il avait dit au gérondif _repplendi_,
+l'archevêque insista et lui fit épeler (_sillabicari_) ce dernier mot,
+qu'il divisa en quatre syllabes, _rep-ple-en-di_. Eude Rigaud leva la
+séance en constatant son incapacité à chanter le morceau: _Voca
+operarios_. Nous ignorons si les juges le déclarèrent admissible.
+
+Des candidats, rejetés à la suite d'examens encore moins brillants que
+le précédent, en appelèrent au pape. Ces appels étaient une arme dont
+s'emparaient tous ceux qui se trouvaient atteints par la juste sévérité
+de l'archevêque. Mais il ne s'en mettait guère en peine, car il
+jouissait du plus haut crédit à la cour de Rome; et comme on avait
+subrepticement obtenu contre lui quelques lettres du pape pour le faire
+comparaître devant des juges étrangers, Innocent IV, le 2 des kalendes
+d'avril 1250 révoqua ces lettres et défendit qu'on le mît en cause hors
+de son diocèse....
+
+L. DELISLE, _Le clergé normand au XIIIe siècle_, dans
+la _Bibliothèque de l'École des chartes_, 1846.
+
+
+II.--BOURGEOIS ET MARCHANDS, D'APRÈS LES SERMONS.
+
+Le bourgeois de Paris, au XIIIe siècle, a déjà quelque chose du type
+de l'esprit fort moderne. Tout en conservant la foi de ses pères, il
+affiche pour les sermons et les sermonnaires un certain dédain. Voit-il
+un prêtre monter en chaire? Il lui tourne le dos, et sort de l'église
+jusqu'à ce que sa parole ait cessé de retentir; habitude commune, du
+reste, aux importants de plus d'une cité. Il a confiance dans les
+avantages que lui donnent sa richesse et les privilèges enviés de sa
+caste. Un bourgeois du roi! Malheur à qui l'offense! Le téméraire est
+aussitôt traîné devant le souverain, il est atteint et convaincu d'avoir
+enfreint les libertés de la ville, il est frappé dans sa personne et
+dans ses biens. Parfois, cependant, ces poursuites judiciaires tournent
+au détriment du plaignant, et l'agresseur est renvoyé absous. _Inde
+iræ!_ Toute l'histoire du temps est remplie de querelles semblables
+entre la jeunesse turbulente des écoles et la fière bourgeoisie de la
+capitale. La noblesse se permet aussi de violer les franchises: elle
+n'en est pas toujours punie, mais elle n'échappe pas au jugement. Un
+chevalier, passant un jour sur un des ponts de Paris, rencontre un
+bourgeois blasphémant à outrance; la colère l'emporte, et, d'un coup de
+poing, il lui brise une partie de la mâchoire. Arrêté sur-le-champ, il
+est cité pour ce délit devant le tribunal du roi, et, après avoir
+attendu son audience pendant fort longtemps, il expose ainsi sa défense:
+«Seigneur, vous êtes mon roi terrestre, et je suis votre homme-lige; si
+j'entendais quelqu'un vous dénigrer ou vous dire des sottises, je ne
+pourrais me contenir et je vengerais votre injure. Eh bien! celui que
+j'ai frappé outrageait de même mon roi céleste: comment serais-je resté
+impassible?» Et le prince qui n'aimait pas les blasphémateurs (ce trait
+se rapporte peut-être à saint Louis) le laissa aller en liberté.
+
+Il n'était pas rare de voir des membres de la bourgeoisie, sortis d'une
+condition infime, s'élever aux plus hauts degrés de la fortune et même
+de la science. Tout citadin rêvait, comme aujourd'hui, pour son fils
+l'opulence ou la renommée; l'immobilité des rangs sociaux n'était plus
+si rigoureuse. Le chef d'une puissante famille de cette classe, Jean
+Poinlane, nous est montré par Pierre de Limoges commençant sa carrière
+dans la dernière indigence: il courait les rues en colportant de la
+viande dans un grand plat (_perapside_), et n'avait pas d'autre
+gagne-pain; c'était, selon toute apparence, un apprenti boucher. Devenu
+plus tard un des plus riches personnages de la capitale, il fit
+enchâsser ce vieux plat dans une monture d'or et d'argent, en souvenir
+de sa pauvreté première; il le gardait comme une relique et se le
+faisait présenter les jours de bonne fête. Son fils était, vers le
+milieu du XIIIe siècle, un docteur célèbre dans l'Université, lié
+avec Pierre de Limoges et connu sous le nom de Jean de Paris; il
+embrassa plus tard l'ordre de saint Dominique.
+
+Le principal instrument de la richesse des bourgeois, c'était le négoce.
+L'industrie était fort limitée, la spéculation dans l'enfance; et
+pourtant l'on retirait du commerce des avantages considérables. Il est
+vrai de dire que ce n'était pas toujours sans avoir recours à la fraude:
+les petits marchands comme les gros employaient bien des stratagèmes que
+l'on croit généralement d'invention plus moderne. La morale de la chaire
+est sans pitié sur ce point, et elle a vraiment de quoi choisir parmi
+les ruses de métier dignes de flétrissure. Les aubergistes et les
+cabaretiers mêlent en cachette de l'eau à leur vin, ou du mauvais vin à
+du bon. L'hôtelier fait payer une mauvaise chandelle dix fois sa valeur,
+et réclame encore un supplément si l'on a eu le malheur de se servir de
+ses dés; petites extorsions qui sont de droit aujourd'hui. De maudites
+vieilles, comme les appelle un austère critique, frelatent
+abominablement le lait, ou, lorsqu'elles veulent vendre leur vache,
+cessent de lui en tirer quelques jours auparavant, pour que ses mamelles
+gonflées fassent croire qu'elle en produit davantage. Elles cherchent à
+donner à leurs fromages une apparence plus grasse en les plongeant dans
+la soupe (_in pulmentis suis_). Le chanvre ou la filasse, qui s'achète
+au poids, est déposée durant une nuit sur la terre humide, afin de
+devenir plus lourde. Les bouchers usent d'un artifice qui demande plus
+d'habileté: ils _soufflent_ la viande et le poisson (car ils tiennent
+ces deux denrées à la fois). Avant de livrer un porc, ils ont soin d'en
+extraire le sang, dont ils se servent pour rougir la gorge des poissons
+décolorés par la vétusté. Ils vendent aussi des chairs cuites (la
+charcuterie), mais ils s'arrangent de manière à ne pas moins gagner
+dessus. «Il y a sept ans que je n'ai acheté de viande ailleurs que chez
+vous, disait à l'un d'eux un chaland naïf, dans l'espoir d'obtenir un
+rabais sur ses fournitures.--Sept ans! lui répondit-il plein
+d'admiration, et vous vivez encore!»
+
+Ce n'est là, sans doute, qu'un apologue spirituel; mais Jacques de Vitry
+raconte comme étant positivement arrivé, durant son séjour en Palestine,
+le trait d'un empoisonneur de même espèce, qui, dans la ville d'Acre,
+vendait aux pèlerins des mets corrompus. Pris un jour par les Sarrasins
+et conduit devant le Soudan, il lui prouva d'une façon péremptoire qu'il
+le débarrassait chaque année de plus de cent de ses ennemis: cette
+facétie lui valut sa grâce.
+
+Les accapareurs ne sont pas moins criminels. Ils cachent les denrées
+pour faire venir la disette et la cherté; mais qu'arrive-t-il? Dieu les
+punit en envoyant le beau temps, et ils finissent par se pendre de
+désespoir sur leurs monceaux de grains. Les marchands d'étoffes se
+vantent de rattraper sur la bure ce qu'ils perdent sur l'écarlate
+(_melius est lucrari in burello quam perdere in scarletis_). «Ils ont
+une aune pour vendre et une autre pour acheter; mais le diable en a une
+troisième, avec laquelle, suivant le proverbe, _il leur aulnera les
+costez_. Ils ne mettent leurs articles en étalage que dans les rues
+obscures, afin de tromper le public sur leur qualité (il faut se
+souvenir aussi que les rues claires n'abondaient pas); mais ils seront
+eux-mêmes privés de la lumière éternelle.» Les changeurs, les orfèvres,
+dont le grand pont de Paris est couvert, ourdissent des complots pour
+rendre vile la monnaie précieuse, et _vice versa_: c'est encore une
+manière de dépouiller les voyageurs et les passants. On en voit même qui
+trient les deniers les plus lourds pour en extraire de l'argent; et non
+contents d'altérer les bons, ils en fabriquent de faux, qui seraient
+très difficiles à reconnaître s'ils n'étaient plus doux au toucher.
+
+Mais de tous les crimes enfantés par l'esprit de négoce et de
+spéculation, il n'en est pas de plus grave, aux yeux de l'Église, que
+l'usure. La morale religieuse, comme la loi civile, du reste, se
+préoccupe sans cesse de la répression de cet abus, si répandu alors, et
+pourtant bien plus sévèrement jugé que de nos jours. L'usure est
+assimilée au vol pur et simple: il n'y a qu'un seul moyen de la réparer,
+c'est la restitution. La légitimité de l'intérêt n'est point admise en
+principe. Les usuriers sont des monstres dans la nature: Dieu a créé les
+cultivateurs, les clercs, les soldats; mais c'est le diable qui a
+inventé cette quatrième catégorie. Aussi les exemples les plus
+effrayants, les histoires les plus saisissantes circulent-elles sur leur
+compte. Il est rare qu'ils veuillent abandonner au moment de la mort le
+fruit de leurs longues rapines, amassé avec tant d'acharnement: le
+remords les assiège, ils cherchent mille moyens d'expier leur avarice,
+ils font des prières, des aumônes; mais enfin ils ne restituent pas, et
+ils expirent dans l'impénitence. Leur dépouille mortelle, dans ce cas,
+ne doit pas être ensevelie en terre chrétienne. Cette règle n'est
+cependant pas appliquée dans toute sa rigueur, comme l'indique le trait
+suivant. Un usurier, étant mort, fut mis dans le cercueil: mais,
+lorsqu'il s'agit de le transporter au cimetière, personne ne put le
+soulever; la bière demeurait clouée au sol. Un _ancien_ dit alors: «Vous
+savez que c'est la coutume, en cette ville, que chacun soit descendu
+dans la tombe par ses pairs, les prêtres par les prêtres, les bouchers
+par les bouchers, etc. Vous n'avez donc qu'une chose à faire: c'est
+d'appeler quatre usuriers.» Le conseil fut trouvé bon, et, en effet, les
+collègues du défunt enlevèrent sans difficulté le cercueil.
+
+Étienne de Bourbon atteste avoir vu, lorsqu'il étudiait à Paris,
+apporter dans l'église de Notre-Dame un de ces malades, consumés par le
+_feu sacré_ ou _mal des ardents_, qui venaient implorer de la sainte
+Vierge leur guérison. Ses voisins le disaient enrichi par l'usure. Les
+prêtres l'exhortèrent à renoncer aux biens qu'il avait acquis par ce
+moyen coupable, afin de pouvoir obtenir la santé. Mais il refusa avec
+persistance. Son corps devint alors tout noir, et il fallut le renvoyer
+de l'église: il rendit l'âme le soir même.
+
+Ces châtiments exemplaires n'empêchaient pas «les adorateurs de la croix
+d'argent» d'être redoutés et honorés durant leur vie. On en voyait
+ruiner de braves chevaliers partant pour la croisade, réduire leur
+famille à la dernière indigence, et les faire emprisonner eux-mêmes par
+le seigneur du lieu, sitôt qu'ils ne pouvaient plus leur extorquer ni
+gages ni deniers. Petit à petit, et d'usure en usure, ils arrivaient à
+se créer un nom, une position influente; comme ce jeune vaurien, qu'on
+appelait d'abord le _galeux_, et qui, étant parvenu par des gains
+illicites à pouvoir s'habiller convenablement, se fit appeler _Martin
+Galeux_; lorsqu'il eut accru sa fortune, on le nomma _seigneur Martin_,
+tout court; puis enfin il devint immensément riche, et on ne lui dit
+plus que _monseigneur Martin_, en le traitant comme un personnage digne
+de tous les respects....
+
+A. LECOY DE LA MARCHE, _La Chaire française
+au moyen âge_, Paris, H. Laurens,
+1886, 2e éd. _Passim._
+
+
+III.--LES VILAINS, D'APRÈS LES FABLEAUX.
+
+Voici maintenant les misérables huttes des vilains, agglomérées en
+hameaux ou plantées au milieu d'un clos, comme «ces maisons du
+Gastinois», dont chacune est «en un espinois». L'établissement de chacun
+se compose, ou devrait se composer, au complet, d'un corps de logis
+destiné à l'habitation, d'un _bordel_ (grange), d'un _buiron_ ou cabane
+à mettre le foin, d'un four et d'un bûcher pour le bois, avec des
+rangées de _bacons_ (quartiers de lard) pendus aux poutres faîtières.
+Comme mobilier, un lit sommaire:
+
+..... En .I. angle
+.I. lit de fuerre(_a_) et de pesas(_b_)
+Et de linceus(_c_) de chanevas(_d_)...
+
+(_a_: Grosse paille;) (_b_: paille;) (_c_: draps;) (_d_: grosse toile de
+chanvre.)
+
+une «table à mengier», des bancs autour du foyer, une ou plusieurs
+huches; au mur sont accrochés un crible, un sas et d'autres instruments
+aratoires ou de cuisine, avec des armes: arc, lance, épées rouillées,
+_maçuele_ (houlette), _gibet_ (gourdin), van, râteau, _picois_ (pioche),
+cognées, pelles, serpes, faucilles, bêche, hache d'acier. Ajoutez, dans
+les dépendances, une «cuve à baignier», une charrette, une selle
+charretière--avec le _forrel_ (étui de cuir), la dossière, les traits,
+l'avaloire, les _penels_ ou coussins de selle, et la _meneoire_ ou
+limon--la charrue, l'aiguillon, la herse, la civière avec ses _fesches_
+ou bretelles. Derrière le foyer, la _toraille_ où sèchent les graines;
+au manteau de la cheminée, la boîte à sel, le _craisset_ ou _grassot_
+(lampe à graisse) «pour l'hiver», les landiers, la louche, le gril, le
+«croc à traire du pot la chair quand elle est cuite», les tenailles, le
+soufflet, le mortier, le _molinel_ (petit moulin), le _pestel_ (pilon),
+le trépied, le chaudron «à brasser le bouillon». Çà et là, d'autres
+outils encore: le sarcloir «pour ôter les chardons», la faucille,
+l'alesne, l'étrille, le couteau «à pain taillier», la queue à aiguiser,
+les «forces tranchantes», les sacs et la boissellerie, la doloire, la
+bisaiguë d'acier, la tarière, les fers à mortaises, le canivet, la
+_foisne_ (fourche), les engins à pêcher, les paniers à poisson, les
+cruches, les grandes et les petites jattes, les écuelles, les hanaps,
+les _foisselles_. Au plafond se balance le _chasier_ (panier à
+claire-voie) où se conservent les fromages; il y a une échelle mobile
+pour y accéder.--Le fableau _De l'oustillement au vilain_, qui fournit
+cette curieuse énumération du mobilier idéal qu'un vilain à son aise
+doit acheter en se mariant, contient aussi quelques indications sur le
+costume des rustres: souliers, chausses, _estivaus_ (bottes), houseaux,
+_cotele_ (robe de dessous), surcotel, chaperon, chapel, courroie et
+coutelière, aumônière, bourse, _moufles_ ou gants de cuir solide pour
+travailler aux haies d'épine[92].--La nourriture des vilains se compose
+de pain, de fèves, de choux, de raves, d'aulx, de poireaux, d'oignons;
+peu de viande[93]. Les _charbonées_, ou tranches de lard grésillées à
+grand feu, étaient le plat de résistance des jours de fête, avec le flan
+et le _mortreuil_ (soupe au pain et au lait très épaisse).
+
+Les vilains, ainsi logés, équipés et nourris, n'ont pas eu le bénéfice
+de la bienveillance des jongleurs, pauvres hères sortis de leurs rangs,
+il est vrai, mais qui avaient à gagner le pain quotidien en amusant la
+classe dirigeante des bourgeois et des chevaliers. Croquants, paysans,
+laboureurs, sont, dans presque tous les fableaux, le point de mire de
+railleries méchantes, quelquefois d'invectives féroces. Quelques-unes de
+ces grossières flatteries à l'adresse des gens bien nés, auxquels les
+rimeurs se plaisent à attribuer une origine totalement différente de
+celle des misérables, poussent l'exagération jusqu'au délire:
+
+ Plaust a Deu, le roi puissant,
+ Que je fusse roi des vilains!
+ A mal port fussent arivé!
+ Ja vilains ne fust tant osé
+ Que il un mot osast parler,
+ Ne mais por del pain demander
+ O por sa patenostre dire.
+ Moult eussent en moi mal sire.
+
+Les vilains, au gré des bouffons de leurs maîtres, ne sont pas assez
+rudement traités. Le «vilain puant» est né d'une incongruité lâchée par
+un âne. Dieu, qui déteste sa race, l'a donné aux seigneurs pour qu'il
+les serve silencieusement, taillable et corvéable sans merci. S'il se
+plaint, qu'on le mette en prison; s'il a fait quelque économie, qu'on la
+lui prenne. A-t-il la prétention de manger de temps en temps de bonnes
+choses? qu'on l'en empêche:
+
+ Il deussent mangier chardons
+ Roinsces, espines et estrain[94],
+ Au diemenche por du fain
+ Et du pesaz en leur semaine...
+ Il deussent parmi les landes
+ Pestre avoec les bues cornus,
+ A .IIII. piez aler toz nus.
+
+Il faut renoncer à énumérer les vices attribués aux vilains. Ils
+ressemblent fort, du reste, à ceux dont quelques économistes accusent
+les humbles pour se dispenser de les plaindre. Vilains ne sont jamais
+contents, ni de leur excellent patron, ni du bon Dieu:
+
+ Tout li desplet, tout li anuie,
+ Vilains het bel, vilains het pluie,
+ Vilains het Dieu quand il ne fait
+ Quanqu'il[95] commande par souhait.
+
+Ils sont horriblement sales; l'enfer même, dit Rutebeuf, n'en veut pas,
+tant ils sentent mauvais. On raconte qu'un vilain, égaré dans la rue des
+Épiciers, à Montpellier, est tombé à terre, pâmé, avant d'avoir fait
+deux pas; c'est le parfum inaccoutumé des épices qui le suffoque; un
+«prud'homme» qui passe par là, suggère, pour le ressusciter, de lui
+placer sous le nez une pelletée de fumier:
+
+ Quand cil sent du fiens[96] la flairor
+ Les elz oevre, s'est sus sailliz
+ Et dist que il est toz gariz.
+
+D'où la conclusion que _Ne se doit nul desnaturer_: la saleté est
+l'élément du vilain; il doit y rester. Aussi bien, il s'y complaît, et
+son imprévoyance l'y condamne. Pourquoi se permet-il de prendre femme?
+Il serait plus à son aise, s'il avait la sagesse de rester seul; mais
+ces gens-là ne calculent pas. Il n'a pas épargné dix sous qu'il songe au
+mariage et qu'il a déjà dit à une fille du pays:
+
+ «Ma douce seur,
+ Je vous ainme de tout mon cuer.»
+
+Les voisins commencent à bavarder. Le garçon, disent-ils, gagne sa vie;
+il n'est pas débauché; avec de l'économie ils noueront bien les deux
+bouts. Cependant le père de la promise, homme sage, hésite à consentir;
+il sait bien qu'il n'a pas de quoi constituer une dot convenable, mais
+la mère «mangerait plutôt du fer et du bois» que de renoncer à
+l'établissement de la pauvrette avec celui qui l'aime; elle livre assaut
+à la chancelante prudence de son mari avec une intarissable et très
+touchante loquacité:
+
+ Nous li donrons une vakielle
+ Et .I. petitet de no terre;
+ J'ai de mes coses entor mi
+ De mes napes et de men lin...
+ Si vous taisiés d'ore en avant!
+ Laissiés m'ent convenir atant.
+
+Le garçon, à qui un sien parent a promis de le loger gratuitement,
+contracte quelques dettes pour les frais de la noce. Il se marie. Le
+lendemain, les amis et connaissances viennent apporter leurs humbles
+cadeaux: vin, pain, un porcelet, deux gélines, peu d'argent; les
+commères du voisinage n'évaluent pas la première mise de fonds du jeune
+ménage à plus de huit sous de deniers. Le porcelet et les poules font
+leurs ordures dans la pièce qu'ils occupent; le propriétaire s'en plaint
+rudement. Le pauvre mari, qui voit sa jeune femme pleurer, vend tout le
+linge du trousseau pour acheter une cabane où ils seront chez eux:
+
+ Une maison et .I. pourciel
+ U il pueent leur huche assir
+ Et leur lit faire a lor plaisir.
+
+Pendant ce temps-là, l'argent emprunté aux usuriers porte intérêt.
+L'homme travaille toute la journée sans rattraper l'arriéré. Alors les
+récriminations vont leur train:
+
+ Que dites-vous, puans pendus?
+ C'à male hart soiiés pendus!
+ Quand j'issi de l'ostel mon pere
+ Je en issi bien endrapée,
+ Je aportai mout boin plice.
+ Vous me les avés tous vendus...
+ Qu'a male hart soiiés pendus.
+
+C'est la misère; et le jongleur n'a point de pitié pour cette misère,
+qu'il se plaît à dire méritée. D'ailleurs, comment plaindre un vilain?
+Ses souffrances n'atténuent point l'énormité de ses ridicules. Qu'il
+s'égaye ou qu'il pleure, l'homme des champs n'est qu'un animal; on se
+moque de sa carrure et de sa gaucherie; il est
+
+..... Grand et merveilleux
+ Et maufez et de laide hure
+
+comme _le Villain de Bailleul_. On lui attribue d'incroyables naïvetés.
+Sa femme met le vilain de Bailleul au point de tout voir sans rien
+croire, en lui persuadant qu'il est mort. Brifaut, qui va au marché
+d'Abbeville pour vendre la toile filée par sa ménagère, se la laisse
+escamoter dans la foule avec une surprenante sottise, et fait des
+excuses à son voleur. Le _Vilain de Farbu_ crache sur sa soupe pour voir
+si elle est chaude, et se brûle en l'avalant. Le vilain résume en lui
+Gribouille et La Palice. Son cerveau engourdi de bœuf de labour est
+impropre à la pensée; il ne parle qu'en proverbes, comme Sancho Pança.
+La sagesse des nations est toute sa sagesse, et l'on dresse des recueils
+de locutions populaires sous le titre de _Proverbes au vilain_[97].
+
+Sans doute le paysan français du XIIIe siècle était, comme le paysan
+de tous les temps et de tous les pays, dur, fermé, malpropre, dépourvu
+de qualités chevaleresques. Les jongleurs nous le représentent (mais,
+cette fois, sans y trouver à redire) battant sa femme s'il la soupçonne
+d'inconduite, ou si le souper n'est pas prêt, ou si seulement elle le
+contredit:
+
+ Sa fame prist par les cheveus
+ Si la rue a terre et traïne.
+ Le pié li met sur la poitrine:
+ «Ha! fame! ja Dieus ne t'aïst!»
+
+Cette brutalité de mœurs s'explique par l'âpreté de la vie rustique.
+A la campagne, l'homme est plus près qu'ailleurs de l'humanité primitive
+à laquelle toute hygiène matérielle et toute délicatesse psychologique
+étaient inconnues. On n'a pas le temps d'être plus soigné ni plus
+aimable qu'une bête de somme quand on travaille sans relâche comme une
+bête de somme. Le continuel souci du pain quotidien et la fatigue
+accablante qu'on éprouve à gagner ce pain rétrécissent l'horizon et
+racornissent, la générosité native, s'ils ne la détruisent pas. Philippe
+de Beaumanoir, que ses fameuses _Coutumes du Beauvoisis_ et ses romans
+mettent au premier rang des écrivains du moyen âge, n'a pas dédaigné de
+rimer à ce sujet un charmant apologue, bien différent des plates
+productions des jongleurs de cour. Il montre, dans _Fole Larguece_, les
+instincts altruistes d'une jeune paysanne sagement réfrénés par
+l'expérience de son mari:
+
+ Pour cou c'on dist en un reclaim:
+ _Tant as, tant vaus, et je tant t'aim_.
+
+Quant à la bêtise des vilains, elle n'était sûrement pas si profonde que
+la majorité des auteurs de fableaux affecte de le croire. L'insolence
+raisonneuse dont on les accuse parfois est même en contradiction avec
+l'ineptie dont on les déclare atteints[98]. Deux pièces au moins mettent
+en scène, du reste, des paysans gouailleurs, d'une rude, franche et
+hardie jovialité, comme la France en a toujours produit.--Un bon
+seigneur avait annoncé qu'il voulait tenir cour plénière, et régaler
+tous ceux qui s'y rendraient; il avait un mauvais sénéchal, avare,
+félon, qui était désolé de cette générosité. Ledit sénéchal, cherchant à
+passer sa mauvaise humeur, avise dans la foule de ceux qui sont venus
+pour profiter de la table ouverte, un
+
+..... vilain
+ Qui moult estoit de lait pelain(_a_);
+ Deslavez(_b_) ert, s'ot chief locu(_c_).
+ Il ot bien .L. ans vescu
+ Qu'il n'avoit eü coiffe en teste.
+
+(_a_: Apparence physique;) (_b_: sale;) (_c_: frisé;)
+
+Le sénéchal, «courrouciez, souflez et plein d'ire», apostrophe le
+malencontreux convive:
+
+ «Veez quel louceor(_d_) de pois,
+ Vez comme il fet la paelete(_e_)!
+ Il covient mainte escuelette
+ De porée a farsir son ventre...
+ Noiez soit en une longaingne(_f_)
+ Qui la voie vous enseigna.»
+
+(_d_: avaleur;) (_e_: _faire la paelete_, se montrer joyeux;) (_f_:
+fosse d'aisances.)
+
+Le vilain se signe de la main droite: «Je suis venu manger, dit-il
+bonnement, mais je ne sais pas où m'assoir.»--«Tiens, répond le
+sénéchal, en lui allongeant une _buffe_ (soufflet; cf. _rebuffade_) et
+en jouant sur le double sens du mot, assieds-toi sur ce buffet-là.» La
+fête commence, et le seigneur propose une robe d'écarlate comme
+récompense à celui qui dira ou fera la meilleure farce. Les ménestrels
+s'épuisent aussitôt en grimaces et en chansons. Mais le vilain
+s'approche, sa serviette à la main, et assène une formidable gifle sur
+la joue du sénéchal. Grand émoi. Le seigneur interroge le coupable:
+
+ Sire, fet cil, or m'entendez:
+ Orainz(_a_) quand je ceenz entrai
+ Vostre senechal encontrai
+ Qui est fel(_b_) et glous(_c_) et eschars(_d_).
+ Une grant buffe me dona
+ Et puis si me dist par abet(_e_)
+ Que seisse sor cel buffet
+ Et si dist qu'il me le prestoit...
+ Et quant j'ai beü et mangié,
+ Sire quens(_f_), qu'en feïsse gié
+ Se son buffet ne li rendisse?
+ Et vez me ci tot apresté
+ D'un autre buffet rendre encore
+ Se cil ne li siet qu'il ot ore.
+
+(_a_: Tout à l'heure;) (_b_: méchant;) (_c_: gourmand;) (_d_: mauvais
+plaisant;) (_e_: malice;) (_f_: comte.)
+
+On rit, et le gaillard emporta la robe d'écarlate.--Un vilain de même
+tempérament fit mieux encore: il gagna le paradis à la pointe d'une
+langue bien affilée. Saint Pierre refusait de l'admettre dans le céleste
+séjour, «car vilain ne vient en cest estre»:
+
+ --Plus vilains de vos n'i puet estre
+ Ça, dist l'ame, beau sire Pierre.
+ Toz jors fustes plus durs que pieres.
+ Fous fu, par sainte Paternostre,
+ Dieus quant de vos fist son apostre...
+
+Saint Pierre, suffoqué de ce franc parler, s'en va chercher du renfort;
+il envoie saint Thomas et saint Paul, qui reçoivent aussi leur paquet:
+
+ Dist li vilains: «Danz Pols li chaus(_a_),
+ Estes vos or si acoranz(_b_),
+ Qui fustes orribles tiranz.
+ Seinz Etienes le compara
+ Que vos feïstes lapider...
+ Haï, quel seint et quel devin!
+ Cuidiez que je ne vous connoisse?»
+
+(_a_: Le chauve;) (_b_: sensible;)
+
+Enfin, Dieu le Père arrive en personne; mais le redoutable disputeur
+n'est nullement interloqué, il plaide en ces termes:
+
+ «Tant com mes cors vesqui el monde
+ Neste vie mena et monde(_c_).
+ As povres donai de mon pain...
+ Les ai a mon feu eschaufez...
+ Ne de braie ne de chemise
+ Ne leur laissai soffrete avoir;
+ Et si fui comfes vraiement
+ Et reçui ton cors dignement.
+ Qui ainsi muert l'en nos sermone
+ Que Dieus ses pechiez li pardone...
+ Vos ne mentirez pas por moi.»
+ --«Vilains, dist Dieu, or ge l'otroi.
+ Paradis as si desresnié(_d_)
+ Que par plaidier l'as gaaingnié.
+ Tu as esté a bone escole,
+ Tu sez bien conter ta parole.
+
+(_c_: propre;) (_d_: plaidé.)
+
+L'honnête et simple vilain, bafoué par la société du moyen âge, a gagné
+sa cause devant Dieu.
+
+CH.-V. LANGLOIS, dans la _Revue politique
+et littéraire_, 22 août 1891.
+
+
+
+
+VIII.--LE COSTUME MILITAIRE AU MOYEN ÂGE.
+
+
+Voici quel fut le costume chevaleresque au XIe siècle.
+
+L'armure de corps était le _haubert_ ou la _brogne_, passés par-dessus
+les autres vêtements. La brogne était formée de plaquettes carrées,
+triangulaires, rondes ou en façon d'écailles, cousues sur une étoffe; le
+haubert était tout de métal, fait de mailles à crochets ou de petits
+anneaux engagés les uns dans les autres. Haubert ou brogne, la forme
+était celle d'une cotte courte, à manches courtes aussi, et munie d'une
+_coiffe_ ou capuchon étroit. Le baudrier, caché dessous, retenait l'épée
+par une agrafe à laquelle une fente donnait passage. Comme ces vêtements
+ne descendaient guère plus bas que la moitié des cuisses, ils étaient
+débordés par la tunique.
+
+Les monuments du XIe siècle nous offrent le dessin de hauberts qui,
+au lieu d'avoir la forme d'une tunique, prennent le corps et les
+cuisses, ainsi que ferait une culotte courte ajustée au bas d'un gilet.
+Comme ce vêtement, représenté dans la tapisserie de Bayeux[99], est
+d'une seule pièce, il est impossible de se figurer comment on aurait pu
+le mettre, à moins de supposer qu'il était fendu dans toute sa hauteur
+par devant ou par derrière, et qu'on l'agrafait par les bords de la
+fente.
+
+La tête était protégée par un casque ovoïde ou conique, dénué de
+couvre-nuque, mais muni sur le devant d'une pièce appelée _nasal_ parce
+qu'elle couvrait le nez. Le nom de ce casque est germanique. On
+l'appelait _helme_ ou _heaume_. Il avait pour décoration un cercle
+ciselé ou incrusté de pierreries, qui en contournait le bord, et jamais
+d'autre cimier qu'une boule de métal ou de verre coloré. Pour le combat,
+le chevalier relevant sur sa tête la coiffe de son haubert (on disait la
+_ventaille_), celle-ci était ménagée de telle sorte que, grâce au
+nasal, les yeux et la bouche restaient seuls à découvert.
+
+Les jambes étaient garnies, par-dessus les chausses, tantôt de trousses
+prises en bas dans les souliers, tantôt de bandelettes.
+
+Vers 1050, l'armure s'augmenta, pour la protection des jambes, de
+chausses conçues dans le même système que les hauberts et les brognes.
+Par là le chevalier se trouva entièrement habillé de fer et justifia
+l'épithète poétique de _fervestu_ qui lui est souvent appliquée dans les
+chansons de geste.
+
+C'est encore dans la seconde moitié du XIe siècle que l'écu
+chevaleresque, de rond qu'il était, devint oblong, et découpé de manière
+à couvrir, depuis l'épaule jusqu'au pied, le cavalier assis en selle. La
+surface était cambrée. De la boucle, posée au milieu, partaient des
+bandes de fer qui rayonnaient vers les bords. Des lions, des aigles, des
+croix, des fleurons étaient peints sur le fond en couleurs éclatantes,
+et constituaient une décoration de pure fantaisie.
+
+La longue lance ornée d'un gonfanon n'était pas la seule dont les
+chevaliers fissent usage. Ils combattaient aussi souvent avec une lance
+plus courte nommée _espée_ dont le fer était très aigu. Cette arme
+s'assénait ainsi que la grande lance, ou se lançait comme un javelot.
+
+La conquête de l'Italie méridionale et de la Sicile, celle de
+l'Angleterre, la première croisade, en un mot toutes les grandes
+entreprises dans lesquelles la France établit sa réputation militaire,
+au XIe siècle, furent accomplies par des guerriers qui n'eurent pas
+d'autre attirail que celui qui vient d'être décrit. Cet équipement
+consacré par la gloire demeura longtemps stationnaire.
+
+Les combattants qui marchaient à la suite des chevaliers n'ayant le
+droit de porter ni le haubert, ni la brogne, ni l'écu, avaient pour
+armes défensives le bouclier rond ou ovale appelé _targe_, la cotte
+rembourrée, ou bien, à défaut de cette cotte, des plastrons de cuir
+qu'ils attachaient sous leur tunique. C'est ce qu'atteste le poète Wace,
+en décrivant la _gent à pied_ d'une armée normande, dans le _Roman de
+Rou_: «Aucuns ont de bonnes plaques de cuir qu'ils ont liées à leur
+ventre; d'autres ont revêtu des _gambais_.» Gambais est l'ancien nom
+français de la cotte rembourrée, ou plutôt de la bourre dont cette cotte
+était remplie.
+
+[Illustration: Chevalier d'environ 1220, d'après l'album de Villard de
+Honnecourt.]
+
+La pique, la lance à large fer, la hache, l'arc, la fronde étaient leurs
+armes offensives habituelles. Tous portaient l'épée plus longue et moins
+large de lame que l'épée chevaleresque. Elle était attachée à un
+ceinturon comparable à celui des anciens Francs par le bagage qu'il
+supportait. Le soudard du Xe siècle est dépeint, dans une satire du
+temps, avec un tas d'objets accrochés à des courroies autour de lui et
+qui lui battaient les jambes. Il portait là son arc, une trousse qui
+contenait les flèches, un marteau, des tenailles, un briquet, une boîte
+d'amadou.
+
+ * * * * *
+
+L'équipement devint absurde depuis la fin du XIIe siècle. On ne
+songea qu'à accumuler les défenses sur le corps, sans souci des
+évolutions du combattant. Ce ne fut pas assez de l'habillement complet
+de mailles; on mit des garnitures dessous et dessus. On voit par les
+récits très circonstanciés que nous avons de la bataille de Bouvines
+qu'un chevalier, jeté par terre, ne pouvait plus se relever sans l'aide
+de son entourage. Abandonné des siens, il ne lui restait que
+l'alternative de se rendre ou de se faire tuer.
+
+Il faut entrer dans le détail de ce harnais, si différent de celui des
+guerriers de l'époque héroïque, quoiqu'il en eût, à peu de choses près,
+conservé l'apparence.
+
+Sous son haubert (et le haubert fut alors doublé d'étoffe), le chevalier
+portait un justaucorps à manches entièrement rembourré et piqué d'une
+infinité de points. C'était le gambeson, ainsi nommé à cause de la
+_bourre_ ou _gambais_ dont il était garni. Cela faisait un bon matelas.
+La plupart des chevaliers néanmoins jugèrent à propos de s'appliquer
+encore des plastrons de cuir (des _cuiries_) sur les parties exposées.
+
+Par-dessus le haubert, on eut une autre cotte doublée, mais celle-ci
+flottante et sans manches. On l'appela _cotte à armer_, d'où
+l'expression plus moderne de cotte d'armes. Il était d'usage qu'elle fût
+décorée des armoiries du chevalier.
+
+A la ceinture s'accrochait obliquement, de droite à gauche, un large
+ceinturon recouvert de plaques d'ornement, le baudrier de chevalerie de
+ce temps-là. On y attachait par des courroies, d'un côté l'épée, de
+l'autre la dague dite _grand couteau_ ou _miséricorde_.
+
+Au lieu que le capuchon de mailles n'avait fait qu'un autrefois avec le
+haubert, il devint une pièce à part qui descendait très bas sur la
+poitrine. Il prit le nom de _coiffe_ et souvent il fut composé de deux
+parties: un calot qui couvrait le crâne, et un pan découpé à l'endroit
+du visage de manière à envelopper le menton et tout le tour de la tête.
+
+[Illustration: Chevalier anglo-normand, d'après un tombeau de 1277.]
+
+Sous le pan de la coiffe, le cou était déjà armé de la _gorgerette_,
+sorte de cravate en cuir, en mailles, ou en plaquettes de fer cousues
+sur un carcan d'étoffe. Philippe-Auguste avait, à la bataille de
+Bouvines, une gorgerette de trois épaisseurs, à laquelle il dut son
+salut, car il fut harponné au cou par un Flamand, et, le croc n'ayant pu
+pénétrer jusqu'à la chair, il parvint à le démancher de sa hampe par un
+vigoureux effort.
+
+Le heaume, complément de l'armure de tête, fut transformé en un vaste
+cylindre qui couvrait entièrement le chef, le visage et la nuque.
+C'était comme si l'on s'était coiffé d'une cloche ou d'une marmite. Au
+commencement du XIIIe siècle, le cylindre allait en s'élargissant par
+le haut. Depuis Philippe le Bel, au contraire, il tendit à retourner à
+la forme conique.
+
+La partie antérieure du heaume affectait un léger mouvement de cambrure.
+Elle était consolidée par deux lames de métal assemblées en croix. Dans
+les cantons de cette croix étaient percées des _œillères_ pour la vue
+et des trous pour la respiration. Le heaume était encore percé d'ouïes
+sur les côtés. Comme toutes ces ouvertures ne suffisaient pas pour
+garantir le chevalier contre l'échauffement que produisait à la longue
+le séjour de la tête dans cette lourde prison, afin qu'il lui fût
+possible de se rafraîchir de temps en temps, on imagina la _visière_. On
+rendit mobile la partie du heaume qui couvrait le visage (le _vis_,
+comme on disait alors) en la montant sur charnières. De la sorte, cette
+partie s'ouvrait et se fermait comme une porte de poêle. Si même le
+chevalier en avait le loisir, il pouvait déposer sa visière en étant la
+fiche qui la retenait dans ses charrions. Mais qu'était ce soulagement
+auprès du supplice infligé par l'usage d'une semblable coiffure? Elle
+fut trouvée si insupportable que beaucoup prirent l'habitude de ne la
+plus porter autrement qu'accrochée à l'arçon de leur selle. Ils la
+réservaient pour les revues et les tournois. En bataille, ils aimaient
+mieux combattre à visage découvert. Il advint de là que peu à peu les
+chevaliers prirent le parti d'avoir deux casques dans leur équipement.
+Le heaume les accompagnait comme objet de parade, tandis que leur
+coiffure habituelle était une _cervelière_, simple calotte de fer, ou le
+_bassinet_, casque léger qui, par ses dimensions, se rapprochait du
+heaume primitif; mais il n'avait pas de nasal et prenait mieux la forme
+de la tête.
+
+La plupart des seigneurs du temps se sont fait représenter sur leur
+sceau en costume de tournoi. Ils ont la lance ou l'épée à la main, les
+ailettes aux épaules, l'écu sur la poitrine. Toutes ces choses sont
+armoriées, et les armoiries figurent encore sur une crête en forme
+d'éventail qui surmonte le heaume. C'était le cimier à la mode, qui fut
+remplacé quelquefois par un panonceau tournant autour d'une tige, comme
+une girouette, ou par une poupée en forme d'homme ou de bête. Un comte
+de Boulogne, révolté contre Philippe-Auguste, pour montrer qu'il était
+seigneur de la mer, avait fait planter des deux côtés de son heaume une
+aigrette en fanons de baleine. On ne s'étonnera pas que, pour rendre la
+charge de tous ces objets un peu plus tolérable, on ait fait des heaumes
+en cuir; mais ces heaumes n'étaient bons que pour les joutes courtoises,
+où l'on combattait avec des lances sans fer et des épées en baleine
+couverte de papier d'argent.
+
+Quant à l'écu, qui avait été si démesurément allongé au XIe siècle,
+il revint, après l'an 1200, aux dimensions qu'il lui convenait d'avoir
+pour être d'une manœuvre facile. Il fut d'autant plus allégé qu'on le
+débarrassa de sa boucle, cette bosse massive dont il était resté
+surchargé jusque-là. C'est la seule amélioration que le XIIIe siècle
+ait introduite dans l'armement. Elle paraît n'avoir pas eu d'autre motif
+que le besoin de donner une forme plus avantageuse au tableau sur lequel
+devait être figuré le blason. L'écu couvrait le chevalier en selle
+depuis le cou jusqu'au genou.
+
+La garniture des jambes n'est pas moins compliquée que celle du corps et
+de la tête. On portait de grosses bottes ou des fourreaux de cuir
+bouilli sous les chausses de mailles. Aux genoux étaient ajustées,
+par-dessus les mêmes chausses, des boîtes de métal. Ces boîtes, que nous
+appelons _genouillères_, reçurent au XIIIe siècle et gardèrent durant
+une partie du XIVe le nom de _poulains_.
+
+Pendant un temps, les chausses furent une simple pièce de mailles que
+l'on agrafait derrière la jambe et après le bord du soulier ou chausson,
+qui était aussi de mailles. Mais cette mode ne fut pas générale, et
+celle des chausses en forme de fourreaux reprit bientôt le dessus. Chez
+quelques-uns, elles avaient assez de longueur pour s'attacher après la
+doublure du haubert, vers la ceinture. Le comte de Boulogne, renversé de
+cheval à la bataille de Bouvines, dut son salut à ce qu'il était ainsi
+accoutré.
+
+Des goujats qui s'étaient abattus sur lui eurent beau fourrer leurs
+épieux sous la jupe de son haubert, ils ne trouvèrent pas le défaut de
+l'armure. En dernier lieu, on attacha, au moyen de courroies, de longues
+plaques d'acier qui couvraient le devant des jambes et des cuisses
+au-dessus et au-dessous des genouillères. Ce fut le commencement de
+l'armure en fer battu. La défense des cuisses s'appelait _cuissots_,
+celle des jambes _tournelières_ ou _grèves_.
+
+L'usage de ces plaques était général à l'avènement de Philippe le Bel.
+Sous les fils de ce roi, le dehors des bras fut armé de la même façon,
+au moyen de _brassières_ posées par-dessus les manches du haubert, et
+l'on eut des _coudières_, boîtes de fer qui protégeaient les coudes. Les
+gants, qui n'étaient que de mailles autrefois, furent en daim recouvert
+de mailles ou de plaques de fer.
+
+A des cavaliers si bien couverts il fallut des montures qui fussent, de
+même qu'eux, impénétrables aux coups. On introduisit dans le harnais du
+cheval des chanfreins d'acier, des bardes de cuir, des housses de
+feutre, des croupières et des poitraux en tissu de mailles. Alors il
+devint indispensable aux chevaliers de se pourvoir de chevaux robustes
+pour les batailles et pour les tournois. Ceux-ci étaient les
+_coursiers_, ceux-là les _destriers_. Dans les marches, ils étaient
+conduits en laisse à côté du gentilhomme monté sur son _palefroi_. On
+dressait les coursiers à galoper avec des housses traînantes, car dans
+les tournois ils étaient habillés de la tête jusqu'aux pieds, ainsi
+qu'on voit aujourd'hui les chevaux des pompes funèbres.
+
+Nous n'avons pas énuméré moins de dix-huit pièces composant l'armement
+et la parure du chevalier. En ajoutant la chemise, les braies et les
+chausses de drap qu'il portait sur la peau, le nombre monte à vingt et
+une. La conclusion suit d'elle-même. Sous un tel amas de plaques, de
+tampons, de chiffons, l'homme n'est plus qu'un automate monté pour un
+nombre de mouvements extrêmement restreint. Il porte ses armes attachées
+après lui, sous peine de ne les pouvoir rattraper si elles lui échappent
+des mains. Son écu est retenu à son cou par une longue bride; des
+chaînes fixent à son dos et à sa poitrine son heaume, sa dague, son
+épée.
+
+Bien que le chevalier déposât une partie de cet attirail pour la
+bataille, avec ce qui lui restait encore, il lui était interdit d'être
+un combattant de ressource. Mais la force du préjugé empêchait de
+reconnaître cela. On tenait à une complication qui passait pour une
+marque de noblesse. Pour rien au monde les gentilshommes n'y auraient
+renoncé, et les soldats de profession, à qui il aurait appartenu de
+mettre en honneur un accoutrement plus raisonnable, ne cherchaient qu'à
+copier les gentilshommes.
+
+[Illustration: Philippe de Valois, d'après son sceau.]
+
+Les mercenaires, cavaliers et fantassins, s'étaient émancipés. Sous le
+nom de _sergents_, c'est-à-dire serviteurs, ils étaient devenus des
+corps redoutables, qui avaient dans plus d'une occasion éclipsé la
+chevalerie. Lorsqu'ils eurent acquis cette importance, on ne trouva pas
+mauvais qu'ils affectassent une tenue plus martiale. Tels d'entre eux
+s'attribuèrent l'armure pleine de plaquettes, puis celle de mailles. On
+vit des soldats de fortune endosser le haubert, et même la cotte d'armes
+par-dessus le haubert. La vanité des grands seigneurs trouva son compte
+à cette usurpation. Au lieu d'armoiries à eux, qu'ils n'avaient pas, les
+sergents portèrent sur leur cotte celles du maître qui les entretenait à
+sa solde.
+
+Les sergents habillés de la pleine armure, de _plates_ ou de mailles,
+formaient une grosse cavalerie. A la différence des chevaliers, ils
+n'avaient ni éperons dorés, ni flammes à leurs lances, ni heaumes, ni
+écus. Pour coiffure, ils portaient le bassinet ou un chapeau de fer à
+forme ronde, avec un rebord rabattu, sans jugulaire. Leur bouclier (la
+targe) était de forme ovale, très bombé et muni de la boucle au milieu.
+
+Les soldats de la cavalerie légère et les fantassins n'avaient qu'une
+partie des pièces de l'armure. Ils ne portaient guère aux jambes
+d'autres défenses apparentes que des chausses gamboisées ou garnies de
+plates; leur coiffure ordinaire était soit le chapeau de fer, soit une
+simple cervelière. Pour eux, le haubert était remplacé par le
+_haubergeon_, cotte de mailles d'un tissu plus léger et à courtes
+manches, ou même sans manches. Mais le haubergeon n'était pas à la
+portée des moyens du plus grand nombre. Beaucoup se contentaient d'une
+cotte de plates, d'un pourpoint de cuir ou d'un hoqueton. Ils avaient
+pour bouclier la _rouelle_, petit disque qui se portait accroché à la
+ceinture, ou le _talvelas_, de forme carrée et de dimension à couvrir
+tout le corps du combattant.
+
+Il faut parler des armes offensives, dans lesquelles s'étaient aussi
+introduits des changements.
+
+La lance chevaleresque, devenue plus longue de fer et de bois, avait
+pris le nom de _glaive_. Elle n'était plus, comme autrefois, décorée
+d'une longue banderole. A celle des barons était attaché, sous le nom de
+_bannière_, un petit drapeau carré, armorié de leur blason. Un _pennon_
+ou languette d'étoffe triangulaire distinguait la lance du simple
+gentilhomme.
+
+L'épée était plus longue et moins large que celle du XIIe siècle,
+toujours arrondie par le bout avec un lourd pommeau surmontant la
+poignée. Ce pommeau était ordinairement aplati, et sur les plats, les
+armoiries du chevalier étaient exécutées en émail. Les sergents
+employaient de préférence une épée encore plus longue et pointue, avec
+laquelle on pouvait donner d'estoc et de taille. Quelques piétons, au
+lieu de l'épée, se servaient du _fauchon_, large cimeterre qui tranchait
+seulement d'un côté.
+
+Les mercenaires de tous pays qui composaient en grande partie les corps
+de sergents, avaient importé l'usage de divers instruments de carnage,
+ignorés en France avant eux:
+
+La _guisarme_ ou hallebarde, dont le bois, d'abord très court,
+n'atteignit qu'au XIVe siècle la longueur de celui d'une lance.
+
+La _hache danoise_ à tranchant convexe, avec ou sans pointe au talon.
+
+Le _dard_, javelot léger dans le genre de la haste romaine. C'était
+l'arme nationale des Basques, si nombreux dans les compagnies de
+sergents. Chaque combattant en avait quatre dans la main gauche.
+
+Le _faussard_, _fauchard_ ou _faucil_, grand coutelas en forme de lame
+de rasoir, emmanché au bout d'une hampe.
+
+La _masse_, à tête de fer, garnie de côtes saillantes.
+
+La _pique_ flamande, appelée par les Français _godendart_, par
+corruption du terme tudesque, qui était _godengag_. C'était un gros
+bâton ferré, de la tête duquel sortait une pointe aiguë. «Ces bâtons que
+les Flamands portent en guerre, dit Guillaume Guiart, ont nom _godengag_
+dans le pays. C'est comme qui dirait _bonjour_ en français. Ils sont
+faits pour en frapper à deux mains, et si, en tombant, le coup ne porte
+pas, celui qui sait s'en servir se rattrape en enfonçant la pointe dans
+le ventre de son ennemi.»
+
+J. QUICHERAT, _Histoire du costume en France_,
+Paris, Hachette, 1876, in-4º. _Passim._
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE V
+
+TABLE DES GRAVURES XV
+
+
+CHAPITRE I.--L'Empire romain à la fin du IVe siècle.
+
+Programme.--Bibliographie 1
+
+I. Romani, Romania (G. Paris) 3
+
+II. La villa gallo-romaine (Fustel de Coulanges) 16
+
+III. Le christianisme (E. Renan) 26
+
+IV. La société romaine, d'après Ammien Marcellin, saint Jérôme et
+Symmaque (G. Boissier) 35
+
+
+CH. II.--LES BARBARES.
+
+Programme.--Bibliographie 43
+
+I. La foi et la morale des Francs (E. Lavisse) 45
+
+II. La décadence mérovingienne (Le même) 72
+
+III. Histoire poétique des Mérovingiens (Ch.-V. Langlois) 92
+
+
+CH. III.--L'EMPIRE ROMAIN D'ORIENT.
+
+Programme.--Bibliographie 99
+
+I. Constantinople et l'Empire byzantin (A. Rambaud) 100
+
+II. La formation et l'expansion de l'art byzantin (Ch. Bayet) 105
+
+
+CH. IV.--LES ARABES.
+
+Programme.--Bibliographie 117
+
+Le Koran et la Sonna (R. Dozy) 117
+
+
+CH. V.--LA PAPAUTÉ ET LES DUCS AUSTRASIENS.
+
+Programme.--Bibliographie 129
+
+I. L'entrée en scène de la Papauté (E. Lavisse) 130
+
+II. Pépin le «Bref» (G. Paris) 146
+
+III. La liturgie gallicane et la liturgie romaine en Gaule
+(L. Duchesne) 150
+
+CH. VI.--L'EMPIRE FRANC.
+
+Programme.--Bibliographie 154
+
+I. L'événement de l'an 800 (J. Bryce) 156
+
+II. Les officiers du palais carolingien. L'apocrisiaire (B. Hauréau) 164
+
+III. France et pays voisins après le traité de Verdun (A. Longnon) 170
+
+IV. Manuscrits carolingiens (A. Molinier) 171
+
+
+CH. VII.--LA FÉODALITÉ.
+
+Programme.--Bibliographie 181
+
+I. L'avènement de la troisième dynastie (A. Luchaire) 183
+
+II. La Chevalerie (A. Giry) 190
+
+III. La féodalité en Languedoc (A. Molinier) 197
+
+IV. Les mœurs féodales dans «_Raoul de Cambrai_» (P. Meyer
+et A. Longnon) 204
+
+
+CH. VIII.--L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE.
+
+Programme.--Bibliographie 211
+
+I. La ville de Rome au moyen âge (J. Bryce) 213
+
+II. Innocent III, la curie romaine et l'Église (F. Rocquain) 223
+
+III. Le Livre des cens de l'Église romaine (P. Fabre) 231
+
+IV. L'empereur Frédéric II (E. Gebhart) 236
+
+
+CH. IX.--LES CROISADES.
+
+Programme.--Bibliographie 247
+
+I. Pierre l'Hermite (H. Hagenmeyer) 248
+
+II. Le pillage de Constantinople par les croisés de 1204 (P. Riant) 254
+
+III. Le Krak des Chevaliers (G. Rey) 265
+
+IV. Quelques résultats des croisades (H. Prutz) 276
+
+V. La conquête de la Prusse par les chevaliers teutoniques
+(E. Lavisse) 281
+
+
+CH. X.--LES VILLES.
+
+Programme.--Bibliographie 290
+
+I. Les communes françaises à l'époque des Capétiens directs
+(A. Luchaire) 291
+
+II. Les Bastides (A. Giry) 307
+
+III. Le chef d'industrie au moyen âge (G. Fagniez) 313
+
+
+CH. XI.--LA ROYAUTÉ FRANÇAISE.
+
+Programme.--Bibliographie 320
+
+I. Louis le Gros et sa cour (A. Luchaire) 321
+
+II. Guerres de Philippe-Auguste.
+
+ I. Le siège de Château Gaillard (E. Viollet-le-Duc) 342
+
+ II. La bataille de Bouvines (E. Lavisse) 360
+
+III. Louis IX et l'Église (Ch-V. Langlois) 369
+
+IV. Louis IX et les villes. Les Pastoureaux (Le même) 379
+
+
+CH. XII.--L'ANGLETERRE.
+
+Programme.--Bibliographie. 385
+
+I. La mort d'Henri II Plantagenet (P. Meyer) 386
+
+II. La Grande Charte (Ch. Bémont) 393
+
+III. Les éléments et la formation du Parlement d'Angleterre (E.
+Boutmy) 399
+
+
+CH. XIII.--CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE.
+
+Programme.--Bibliographie 413
+
+I. La secte des Cathares en Italie et dans le midi de la France
+(Ch. Schmidt) 416
+
+II. Quelques clercs du XIIe et du XIIIe siècle. Primat, W. Map,
+Serlon, le Chancelier (Ch.-V. Langlois) 422
+
+III. Un franciscain du XIIIe siècle: Fra Salimbene (E. Gebhart) 429
+
+IV. Les propos de maître Robert de Sorbon (B. Hauréau) 443
+
+V. L'Université de Paris et le procès de Guillaume de Saint-Amour,
+d'après Rutebœuf (L. Clédat) 454
+
+VI. La science au moyen âge (M. Cournot) 462
+
+VII. La philosophie du moyen âge (Ch. Secrétan) 469
+
+VIII. Les anciennes recettes d'orfèvres et les origines de l'alchimie
+(M. Berthelot) 477
+
+
+CH. XIV.--CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE (_Suite_).
+
+Programme.--Bibliographie 481
+
+I. La littérature française en Europe au XIIe siècle (G. Paris) 486
+
+II. La Bible française au moyen âge (S. Berger) 493
+
+III. L'ogive (J. Quicherat) 495
+
+IV. La sculpture française au XIIIe siècle (E. Viollet-le-Duc) 504
+
+V. L'émaillerie limousine (E. Molinier) 511
+
+VI. Villard de Honnecourt, architecte du XIIIe siècle
+(J. Quicherat) 525
+
+VII. La société française au XIIIe siècle.
+
+ I. Le clergé normand, d'après le registre d'Eude Rigaud
+ (L. Delisle) 530
+
+ II. Bourgeois et marchands, d'après les sermons (A. Lecoy
+ de la Marche) 534
+
+ III. Les vilains, d'après les fableaux (Ch.-V. Langlois) 538
+
+VIII. Le costume militaire au moyen âge (J. Quicherat) 548
+
+PARIS.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE 9, rue de Fleurus, 9
+
+
+
+NOTES:
+
+[1] Préface de la 1re édition, p. IX-XII.
+
+[2] Sur les méthodes employées pour composer des «Lectures historiques»
+à l'usage des classes dans les différents pays d'Europe et d'Amérique,
+voir l'excellent ouvrage de M. R. Altamira, _La enseñanza de la
+historia_, Madrid, 1895, in-16, p. 322 et suiv.
+
+[3] P. XIII-XIV. Je disais: «Si les sujets traités seront en petit
+nombre, ils seront très variés, afin que chacun trouve dans le recueil
+des choses à sa convenance.... La lecture d'une page colorée de
+Chateaubriand décida, dit-on, la vocation historique d'Augustin Thierry;
+je sais des jeunes gens dont la vocation a été suscitée par la noblesse
+des belles, froides et élégantes synthèses de M. Guizot ou de M. Fustel
+de Coulanges; d'autres ont été séduits par les vivantes résurrections de
+Michelet ou de M. Lavisse; d'autres encore pourraient l'être par la
+rigueur et la solidité de certaines démonstrations critiques. C'est
+affaire de goût et de tempérament. J'en conclus que tous les genres
+devront être représentés dans le livre complémentaire; il y faudra jeter
+toutes les espèces de bon grain. Ce que l'un ne lira point, l'autre en
+profitera, et rien ne sera perdu. Des germes seront ainsi déposés dans
+les cerveaux, qui fructifieront tôt ou tard.»
+
+[4] Cf. _Quellenlectüre und Quellenbücher im Unterricht_ dans _Festgabe
+zur Versammlung Deutscher Historiker in München, Ostern 1893_, Leipzig,
+1893, in-8º, p. 79 et s.
+
+[5] Il va de soi que j'ai choisi arbitrairement et que j'ai plus d'une
+fois regretté d'être obligé de choisir. Les notices bibliographiques,
+placées au commencement des chapitres, sont faites pour réparer cela;
+elles indiquent les ouvrages où, si j'avais eu de la place, j'aurais
+puisé volontiers.--Il va également de soi qu'insérer quelques pages d'un
+auteur n'équivaut point à garantir que toutes les affirmations de cet
+auteur sont exactes dans le détail. Noterait-on, dans deux morceaux
+d'auteurs différents qui figurent dans ce recueil, de menues
+contradictions, il n'y aurait pas lieu d'en être surpris ou offensé.
+
+[6] Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de prouver qu'elle est utile.
+Elle l'est aux étudiants (il n'est pas interdit de penser à eux), aux
+professeurs et aux gens du monde qui--les spécialistes le constatent
+tous les jours--recourent souvent, faute d'être bien informés, à des
+livres détestables, aux premiers livres venus. Elle l'est aussi aux
+élèves, ne serait-ce qu'en leur donnant la notion de ce que l'activité
+scientifique de notre époque a de prodigieux.--Dans certains pays, le
+Guide bibliographique scolaire est un ouvrage distinct du «Recueil de
+documents», du «Précis», et du livre de «Lectures». Voyez W. F. Allen,
+_The reader's Guide to the English history_, etc.
+
+[7] Je n'ai pas hésité à recommander les _meilleurs_ livres, en quelque
+langue qu'ils soient écrits: français, allemand, anglais ou italien. On
+a dit que, «puisque notre France possède une riche collection
+d'historiens nationaux», «la lecture des historiens étrangers ne
+s'impose qu'aux érudits»; tel n'est pas notre avis. Il n'y a pas que les
+érudits qui doivent préférer un bon livre à un livre médiocre, même si
+le bon livre est en langue étrangère, même si le livre médiocre est en
+français. Un homme cultivé ne peut pas, de nos jours, se contenter
+d'être au courant de sa littérature nationale, à quelque nation qu'il
+appartienne.--Il est d'ailleurs exact que la France a produit, et
+produit encore, beaucoup de livres d'histoire excellents. Les études
+relatives au moyen âge, en particulier, sont depuis longtemps très
+florissantes dans notre pays.
+
+[8] Je me suis attaché à indiquer: 1º les principaux Manuels généraux de
+haute vulgarisation scientifique, à consulter plutôt qu'à lire; 2º les
+monographies de premier ordre; 3º les meilleurs livres ou articles de
+vulgarisation élémentaire, écrits pour le grand public.--Je ne crois pas
+que l'on trouve ailleurs un ensemble de renseignements de ce genre.
+
+[9] Le dernier Manuel de Bibliographie historique universelle (où le
+moyen âge a sa place) est celui de Ch. Kendall Adams (_A Manual of
+historical literature_, New-York, 1888, 3e éd.), qui n'est pas sûr.
+
+Les répertoires bibliographiques d'histoire nationale sont,
+naturellement, bien plus soignés. Consulter, pour l'histoire de =France=:
+G. Monod, _Bibliographie de l'histoire de France_, Paris, 1888,
+in-8º;--pour l'histoire d'=Allemagne=: Dahlmann-Waitz-Steindorff,
+_Quellenkunde der deutschen Geschichte_, Göttingen, 1894, in-8º, 6e
+éd.;--pour l'histoire de =Belgique=: H. Pirenne, _Bibliographie de
+l'histoire de Belgique_, Gand, 1893, in-8º;--pour l'histoire
+d'=Angleterre=: S. R. Gardiner et J. Bass Mullinger, _Introduction to the
+study of English history_, London, 1894, in-8º, 3e éd.--M. Menéndez y
+Pelayo prépare une Bibliographie historique de l'=Espagne=.--Rien
+d'analogue, malheureusement, pour l'=Italie=. L'ouvrage de C. Lozzi
+(_Biblioteca istorica della antica e nuova Italia_, Imola, 1884-1887, 2
+vol. in-8º) est insuffisant. Cf. un bon catalogue de libraire: U. Hœpli,
+_Biblioteca historica italica_, Milano, 1895, in-8º.
+
+M. U. Chevalier est l'auteur d'une gigantesque entreprise de
+bibliographie internationale, chronologiquement limitée au moyen âge, le
+_Répertoire des sources historiques du moyen âge_. Son ouvrage se
+compose de deux parties: la première (_Biobibliographie_, Paris,
+1877-1886; _Supplément_ en 1888) fournit la réponse à cette question:
+Quels sont les livres à consulter sur tel personnage historique ayant
+vécu de 395 à 1500?--la seconde (_Topobibliographie_, dont les deux
+premiers fascicules [A-E] ont paru en 1894-1895), fournit la réponse à
+cette question: Quels sont les travaux dont telle localité, tel fait,
+telle institution du moyen âge, a été l'objet depuis l'invention de
+l'imprimerie jusqu'à nos jours?
+
+Quelques-uns des répertoires précités (Monod, Lozzi, etc.) datent déjà
+d'une dizaine d'années. Pour savoir ce qui s'est fait depuis et pour se
+tenir au courant de ce qui se fait chaque jour, il faut se servir
+d'instruments spéciaux, comptes rendus périodiques, pour la plupart
+annuels (_Jahresberichte_), où les écrits historiques nouveaux sont
+classés avec méthode et brièvement appréciés. Les _Jahresberichte der
+Geschichtswissenschaft_, publiés chaque année depuis 1880 sous les
+auspices de la Société d'histoire de Berlin, sont très commodes.
+Quelques Revues, où la partie bibliographique est soignée, rendent,
+d'ailleurs, des services analogues; je citerai au premier rang la _Revue
+historique_, l'_Historisches Jahrbuch_ (catholique), la _Deutsche
+Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_; mais il y en a beaucoup
+d'autres, telles que l'_Historische Zeitschrift_, l'_English historical
+review_, la _Revue des questions historiques_ (catholique), etc., etc.,
+qui, recommandables à d'autres égards, ne sont pas à dédaigner, même au
+point de vue bibliographique.
+
+Une Revue, _Le Moyen Age_, se propose depuis 1888 de tenir ses lecteurs
+au courant de tout ce qui paraît dans le domaine de l'histoire du moyen
+âge.--La _Bibliothèque de l'École des chartes_ est une Revue d'érudition
+consacrée à l'étude du moyen âge; elle n'a pas la prétention de fournir
+des indications bibliographiques complètes.--Des Revues spéciales,
+telles que la _Romania_, la _Byzantinische Zeitschrift_, la _Revue de
+l'Orient latin_, etc., donnent des renseignements complets sur ce qui se
+publie dans le domaine de leurs études.
+
+[10] La _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke est sans contredit la meilleure
+des «histoires universelles» où le moyen âge a sa place; mais il y en a
+beaucoup d'autres.--Sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud se
+publie depuis 1893 une _Histoire générale du IVe siècle à nos jours_,
+dont les deux premiers volumes (Paris, 1893, in-8º) sont consacrés aux
+matières comprises dans le programme de Troisième. J'indique ici une
+fois pour toutes cette publication inégale. Les quatre ou cinq chapitres
+vraiment intéressants qui s'y trouvent seront signalés à part.
+
+On observera que je n'ai parlé nulle part des grandes «Histoires de
+France» de H. Martin, de E. Dareste, de J. Michelet, de MM. Bordier et
+Charton, etc. C'est que toutes ont vieilli. Les deux dernières
+conservent du reste une grande valeur, celle de Michelet comme œuvre
+d'art, celle de Bordier et Charton comme Manuel. Une nouvelle «Histoire
+de France», dont six volumes seront consacrés à la période antérieure au
+XIVe siècle, est en préparation à la librairie Hachette.
+
+[11] Il est à remarquer qu'en cela ils faisaient simplement ce
+qu'avaient fait jadis les Romains, qui, traités de Βἁρβαροι par les
+Grecs, n'éprouvaient aucun embarras à se qualifier eux-mêmes ainsi. Plus
+tard, les Romains se joignirent aux Grecs et regardèrent comme barbare
+tout ce qui n'était pas Grec ou Romain; mais les Grecs les appelèrent
+longtemps encore Βἁρβαροι; plusieurs d'entre eux persistaient à les
+traiter ainsi même à l'époque impériale.
+
+[12] Fortunat et Grégoire de Tours emploient certainement encore ce mot
+avec complaisance, pour qualifier, soit eux-mêmes, soit ceux dont ils
+parlent. Les hagiographes mentionnent volontiers, et certainement pour
+lui faire honneur, l'origine romaine de leur saint.
+
+[13] Aussi si l'on veut traduire les paroles mises par les historiens de
+ce temps dans la bouche des Allemands, faut-il toujours rendre _Romanus
+par Welche_. Par exemple dans la Vie de saint Éloi, II, 19: _Nunquam tu,
+Romane, consuetudines nostras evellere poteris_, le mot _Romane_ traduit
+certainement le _Walah!_ qui fut adressé au saint homme.
+
+[14] En 462, un magistrat fut destitué pour avoir employé, en Égypte, le
+grec au lieu du latin dans les actes publics.
+
+[15] On note que les Gaulois adoptèrent volontiers le suffixe _acus_ au
+lieu du suffixe _anus_ usité en Italie.
+
+[16] Symmaque (Q. Aurelius Symmachus) avait occupé les plus hautes
+fonctions de l'empire; il avait été questeur, préteur, pontife,
+gouverneur de plusieurs grandes provinces, préfet de la ville et consul
+ordinaire. C'était un lettré fort distingué, un orateur célèbre, qu'on
+mettait à côté et quelquefois au-dessus de Cicéron.... Païen convaincu,
+ce qui l'attachait surtout au culte des aïeux, c'est qu'en toute chose
+il aimait le passé; les anciens usages lui étaient tous également
+chers....
+
+[17] Les barbares du Nord donnaient aux Francs le nom de _Hugas_.
+
+[18] Rambaud, _Histoire de Russie_, 2e édit., p. 63, 64.
+
+[19] Lavoix, _les Arts musulmans; de l'emploi des figures_. (_Gazette
+des Beaux-Arts_, 1875.)
+
+[20] Fr. Lenormant, _la Grande-Grèce_, 1881, t. II, p. 406, 407.
+L'auteur s'est attaché à faire ressortir l'importance de l'élément grec
+dans l'histoire de l'Italie méridionale au moyen âge.
+
+[21] Boçrâ était pour les Arabes une importante ville de commerce. Elle
+était le siège d'un évêché chrétien et la ville la plus voisine d'entre
+celles où régnait la civilisation grecque.
+
+[22] La Kaba.
+
+[23] Le temple de Jérusalem.
+
+[24] [Les scribes et miniaturistes anglo-saxons, instruits à l'école des
+Celtes de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, exercèrent une influence
+considérable sur la réforme de l'écriture et de l'ornementation de
+l'écriture en Occident, sous Charlemagne. Voyez, ci-dessous, chapitre
+VI, § 4, «Manuscrits Carolingiens».]
+
+[25] On sait que les noms de Pépin _de Landen_ et de Pépin _d'Héristal_
+ou _de Herstal_, qui figurent encore dans nos histoires, n'ont aucun
+fondement historique et ne paraissent pas avoir été inventés avant le
+XIIIe siècle.
+
+[26] C'est de même que Hugues _Capet_ porte couramment le surnom qui
+appartient réellement à son père et non à lui.
+
+[27] Dès avant la fin du Xe siècle, nous voyons le moine Benoît de
+Soracte attribuer à Charles une expédition en Palestine et d'autres
+exploits merveilleux. Le poème qui porte le nom de l'archevêque Turpin
+est bien connu. Les meilleures anecdotes relatives à Charles--et
+quelques-unes sont très bonnes--se trouvent dans l'ouvrage du moine de
+Saint-Gall. Plusieurs font allusion à sa conduite envers les évêques,
+qu'il y traite à la façon d'un maître d'école en belle humeur. [Sur les
+légendes dont la vie de Charlemagne a été surchargée au moyen âge: G.
+Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, Paris, 1867, in-8º; et G.
+Rauschen, _Die Legende Karls des grossen im XI u. XII Jahrhundert_,
+Leipzig, 1890, in-8º.]
+
+[28] [Les manuscrits écrits en lettres d'or, ou «chrysographiques», de
+l'époque carolingienne sont très nombreux. «Ils remontent, dit M. S.
+Berger, pour le plus grand nombre, au règne de Charlemagne, et même à la
+première partie de ce règne. L'Evangéliaire de Godescalc a été copié
+entre 781 et 785, le psautier d'Adrien Ier, s'il lui appartient
+réellement, est antérieur à 795, le _Codex Adæ_ paraît antérieur à
+803.... Il est probable que le plus grand nombre des manuscrits en
+lettres d'or sont sortis de l'école palatine. L'école palatine, en
+effet, fut dirigée, à partir de 782, par Alcuin, qui n'avait pas encore
+fondé l'école de Tours.» (_Histoire de la Vulgate..._, p. 277.)]
+
+[29] [«Le comte Vivien fut un grand personnage. Quoique laïque, il
+reçut, en 845, de Charles le Chauve, l'investiture de l'abbaye de
+Saint-Martin et de celle de Marmoutier. C'est lui qui, en 846, réduisit
+à deux cents le nombre des chanoines de Saint-Martin. Détesté en qualité
+de laïque, et peut-être à cause de l'énergie (ou de la dureté) dont il
+paraît avoir fait preuve dans son administration, il fut tué, aux
+applaudissements de ses moines, en 851, au cours d'une campagne contre
+les Bretons.» (S. Berger, p. 217.)]
+
+[30] [Sur Adalbald et l'école de Tours, S. Berger, _op. cit._, p. 243 et
+s.].
+
+[31] [Sur la Bible de Théodulfe, S. Berger, _op. cit._, p. 145 et s.].
+
+[32] [Le château féodal du Xe siècle, dit M. Viollet-le-Duc,
+consistait en une enceinte de palissades entourée de fossés ou d'une
+escarpe de terre. Au milieu de l'enceinte s'élevait un tertre factice ou
+_motte_, sur lequel on bâtissait une maison carrée, en bois, à trois ou
+quatre étages, ce qui fut plus tard le donjon. Pour protéger ce donjon
+primitif contre les projectiles incendiaires, on étendait sur la
+plateforme et sur les murs extérieurs des peaux de bêtes récemment
+écorchées. Les palissades de défense avancée s'appelaient _haies_ quand
+elles étaient formées de haies vives, _plessis_ (_plexitium_) quand
+elles étaient formées de fascines de branchages entrelacés, _fertés_
+(_firmitates_) quand c'étaient des enceintes en planches avec des
+tourelles de distance en distance. Il existe encore dans le centre de la
+France, et surtout dans l'Ouest, des traces de ces châteaux primitifs.
+Les châteaux de Langeais, de Beaugency et de Loches sont du XIe
+siècle. Tout autrement formidables sont les châteaux du XIIe siècle,
+tout en pierres de taille, véritables camps retranchés, avec leur double
+enceinte de murailles crénelées, leurs donjons et leurs
+_bailles_.--Voyez ci-dessous la description du château du Krak des
+Chevaliers.]
+
+[33] Voici en quoi consistait cette réparation: Raoul offrait de se
+rendre d'Origny à Nesle, localités qu'une distance de «14 lieues» (en
+réalité 43 kil.) séparait, accompagné de cent chevaliers portant chacun
+sa selle sur la tête; Raoul, chargé de celle de son ancien écuyer,
+aurait dit à toutes les personnes qui se seraient trouvées sur son
+chemin: «Voici la selle de Bernier». Les hommes de Raoul trouvaient fort
+acceptable, pour Bernier, cette «amendise» que l'offensé refusa
+hautement.
+
+[34] Les Allemands appelaient cette colline, la plus haute de celles qui
+entourent Rome ou qu'elle enferme, et que fait remarquer le beau groupe
+de pins pignons qui en décore la cime, Mons Gaudii. L'origine du nom
+italien Monte Mario, est inconnue, à moins que ce ne soit, comme
+quelques-uns le pensent, une corruption de Mons Malus.--C'est sur cette
+colline qu'Otton III fit pendre Crescentius et ses partisans.
+
+[35] On attachait une grande importance à cette partie de la cérémonie
+où l'empereur tenait l'étrier au pape pour monter en selle et conduisait
+son palefroi pendant quelques instants. L'omission de cette marque de
+respect par Frédéric Barberousse, lorsque Hadrien IV vint à sa
+rencontre, à son approche de Rome, faillit amener une rupture entre les
+deux potentats, Hadrien se refusant absolument à donner le baiser de
+paix avant que l'empereur se fût soumis à la formalité obligée, ce que
+celui-ci se vit contraint de faire à la fin, d'une façon quelque peu
+ignominieuse.
+
+[36] Un remarquable discours de remontrances adressé par Otton III au
+peuple romain (après une de ses révoltes), de la tour de sa maison sur
+l'Aventin, nous a été conservé. Il commence ainsi: «Vosne estis mei
+Romani? Propter vos quidem meam patriam, propinquos quoque reliqui;
+amore vestro Saxones et cunctos Theotiscos, sanguinem meum, projeci; vos
+in remotas partes imperii nostri adduxi, quo patres vestri cum orbem
+ditione promerent nunquam pedem posuerunt; scilicet ut nomen vestrum et
+gloriam ad fines usque dilatarem; vos filios adoptavi; vos cunctis
+prætuli.»
+
+[37] La cité Léonine, ainsi appelée du pape Léon IV, s'étend entre le
+Vatican et Saint-Pierre, et le fleuve.
+
+[38] Il paraîtrait qu'Otton a été trompé et que ce furent, en réalité,
+les ossements de saint Paulin de Nole.
+
+[39] Ces fresques, tout à fait curieuses, sont dans la chapelle de
+Saint-Sylvestre, attachée à la très ancienne église des Quattro Santi
+sur le mont Cœlius, et l'on suppose qu'elles ont été exécutées du temps
+d'Innocent III. Elles représentent des scènes de la vie du saint, plus
+particulièrement celle où Constantin lui fait la célèbre donation;
+l'empereur y tient d'un air soumis la bride du palefroi du pape.
+
+[40] [C'est sous Innocent III que vivait saint Dominique, fondateur de
+la milice des dominicains (_Domini canes_, suivant le calembour
+étymologique des contemporains), si dévouée au Saint-Siège.]
+
+[41] «Romano plumbo nudantur ecclesiæ», dit Étienne de Tournay. Innocent
+III fait souvent allusion aux dépenses que, par les voyages fréquents et
+les longs séjours à Rome, les procès nécessitaient.
+
+[42] «Nunc dicitur Curia Romana quæ antehac dicebatur Ecclesia Romana.
+Si revolvantur antiqua Romanorum pontificum scripta, nusquam in eis
+reperitur hoc nomen, quod est Curia, in designatione sacrosanctæ Romanæ
+Ecclesiæ....» (Gerohi liber _De corrupto statu Ecclesiæ_ ad Eugenium III
+papam.)
+
+[43] Le pape Alexandre III, élu en 1160, paraît être le dernier qui,
+dans sa lettre encyclique, ait dit: «Fratres nos, assentiente clero ac
+populo, elegerunt.»
+
+[44] La vraie physionomie du _Denarius Sancti Petri_, avec ses
+modifications successives, ne se marque nulle part aussi bien que dans
+l'histoire des relations du Saint-Siège avec l'Angleterre.
+
+[45] Pierre s'étant endormi dans l'église du Saint-Sépulcre aurait vu en
+songe Jésus-Christ, qui lui aurait dit: «Lève-toi; le patriarche te
+donnera une lettre de mission. Tu raconteras dans ton pays la misère des
+Lieux Saints et tu réveilleras les croyants pour qu'ils délivrent
+Jérusalem des païens.» Il aurait obtenu en effet une lettre du
+patriarche à Urbain II, qui aurait décidé ce pape à déclarer la croisade
+et à en confier à Pierre la prédication.
+
+[46] Les prêtres occidentaux paraissent, au surplus, être arrivés assez
+vite à identifier les reliques tombées entre leurs mains. Le pauvre
+prêtre châlonnais Marcel, qui trouva le chef de saint Clément, fut de
+force à déchiffrer sans aide l'inscription de la plaque d'or à l'image
+du saint qui ornait le reliquaire: ὑ ἁγιος Κλημεντἱος.
+
+[47] Nous citerons, parmi les reliques apportées de Constantinople après
+1204, qui sont encore aujourd'hui conservées en Occident: la vraie croix
+d'Hélène, la Quadrige, les pierreries de la Pala d'Oro, à Venise; les
+reliques insignes du Bucoléon, à la Sainte-Chapelle de Paris; des
+phylactères à la cathédrale de Lyon, à Saint-Pierre de Lille, à
+Notre-Dame de Courtrai, à Floreffes; le saint Mors, à Carpentras; les
+reliquaires du Paraclet, à Amiens; une croix d'or, à Saint-Étienne de
+Troyes; le doigt de saint Jean-Baptiste, à Valenciennes; la
+_Siegeskreuz_ de Nassau, à Limbourg (don d'Henri d'Ulmen à l'église de
+Steuben), etc.--Cf. Rohaut de Fleury, _Mémoire sur les instruments de la
+Passion_, Paris, 1870, in-4º.
+
+[48] [M. P. Riant a consacré deux volumes à l'histoire de la translation
+et des destinées des objets apportés de Constantinople en Occident à la
+suite de la quatrième croisade: _Exuviæ sacræ Constantinopolitanæ,
+fasciculus documentorum quarti belli sacri imperiique gallo-græci
+historiam illustrantium_, Genève, 1877-78, 2 vol. in-8º.]
+
+[49] En Syrie, plusieurs forteresses portent le nom de Krak ou Karak; ce
+sont le Krak des Chevaliers, le Krak de Montréal et le Krak ou _Petra
+deserti_; ce nom est encore porté par plusieurs villages bâtis sur des
+tertres.
+
+[50] L'auteur se sert, dans la description qui suit, de quelques termes
+techniques d'architecture: échauguettes, hourdage, merlons, potelets,
+doubleaux, mâchicoulis, etc. On en trouvera l'explication dans les
+ouvrages élémentaires d'archéologie médiévale (v. ci-dessous la
+Bibliographie du chapitre XIV), notamment dans le _Dictionnaire_ de
+Viollet-le-Duc.--La description est du reste facile à suivre sur les
+figures et le plan que nous donnons, d'après M. Rey, pp. 265, 269 et
+273.
+
+[51] Voyez la restitution, p. 269.
+
+[52] Les yeux des hommes du Nord s'habituèrent en Orient à des couleurs
+nouvelles: _lilas_, _carmin_, pourpre de Tyr, couleurs _laquées_.
+
+[53] [Sur l'histoire du principe d'association, surtout en Allemagne,
+voyez O. Gierke, _Die Staats-und Korporationslehre des Alterthums und
+des Mittelalters, und ihre Aufnahme in Deutschland_, Berlin, 1881,
+in-8º.]
+
+[54] On peut citer parmi les plus anciennes: la charte de Saint-Omer, de
+1127, conservée en double expédition dans les archives de cette ville;
+celle de la commune rurale de Bruyères-sous-Laon, de 1129, à la
+bibliothèque municipale de Laon; celle d'Abbeville, de 1184, aux
+archives de la ville; celle d'Ergnies, de 1210, aux archives
+départementales de la Somme; celle de Fismes et Champagne, de 1227, aux
+archives communales de Fismes.
+
+[55] Adélaïde de Maurienne était d'ailleurs fort laide, si l'on en croit
+le chroniqueur Gilbert de Mons. Le comte de Hainaut, Baudouin III, qui
+s'était engagé avec elle, la refusa quand il l'eut vue et s'empressa de
+se marier ailleurs.
+
+[56] A. Deville. _Histoire du château Gaillard et du siège qu'il soutint
+contre Philippe Auguste en 1203 et en 1204_, Rouen, 1849.
+
+[57] [Le nom de ce chef de routiers, que Guillaume le Breton appelle en
+latin _Lupicarus_, était, en langue du Midi, _Lou Pescaire_.]
+
+[58] Ce passage explique parfaitement l'assiette du camp de Philippe
+Auguste qui se trouvait en R (fig. 1), précisément au sommet de la
+colline qui domine la roche Gaillard et qui ne s'y réunit que par cette
+langue de terre dont nous avons parlé. On voit encore, d'ailleurs, les
+traces des deux fossés de contrevallation et de circonvallation creusés
+par le roi.
+
+[59] C'est le sentier qui aboutit à la poterne S; c'était en effet la
+seule entrée du château Gaillard.
+
+[60] Cette chaussée est encore visible aujourd'hui.
+
+[61] Il s'agit ici, comme on le voit, de tout l'ouvrage avancé, dont
+deux murailles, formant un angle aigu au point de leur réunion avec la
+tour principale A, vont en déclinant suivant la pente du terrain.
+
+[62] La fidélité scrupuleuse de la narration de Guillaume ressort
+pleinement lorsqu'on examine le point qu'il décrit ici. En effet, le
+fossé est creusé dans le roc, à fond de cuve; il a dix mètres de large
+environ sur sept à huit mètres de profondeur. On comprend très bien que
+les soldats de Philippe Auguste, ayant jeté quelques fascines et des
+paniers de terre dans le fossé, impatients, aient posé des échelles le
+long de la contrescarpe et aient voulu se servir de ces échelles pour
+escalader l'escarpe, espérant ainsi atteindre la base de la tour; mais
+il est évident que le fossé devait être comblé en partie du côté de la
+contrescarpe, tandis qu'il ne l'était pas encore du côté de l'escarpe,
+puisqu'il est taillé à fond de cuve; dès lors, les échelles qui étaient
+assez longues pour descendre ne l'étaient pas assez pour remonter de
+l'autre côté. L'épisode des trous creusés à l'aide de poignards sur les
+flancs de la contrescarpe n'a rien qui doive surprendre, le rocher étant
+une craie mêlée de silex. Une saillie de 60 centimètres environ qui
+existe entre le sommet de la contrescarpe et la base de la tour a pu
+permettre à de hardis mineurs de s'attacher aux flancs de l'ouvrage.
+Encore aujourd'hui, le texte de Guillaume à la main, on suit pas à pas
+toutes les opérations de l'attaque, et pour un peu on retrouverait
+encore les trous percés dans la craie par ces braves pionniers
+lorsqu'ils reconnurent que leurs échelles étaient trop courtes pour
+atteindre le sommet de l'escarpe.
+
+[63] C'est le bâtiment H tracé sur notre plan.
+
+[64] C'étaient les latrines; dans son histoire en prose, l'auteur
+s'exprime ainsi: _Quod quittem religioni contrarium videbatur_. Les
+latrines étaient donc placées sous la chapelle, et leur établissement,
+du côté de l'escarpement, n'avait pas été suffisamment garanti contre
+une escalade, comme on va le voir. Les latrines jouent un rôle important
+dans les attaques des châteaux par surprise.
+
+[65] [«Nous sommes bien tenté, dit M. H.-Fr. Delaborde (_Œuvres de
+Rigord et de Guillaume le Breton_, II, Paris, 1885, p. 205),
+d'identifier ce brave sergent avec un certain Raoul Bogis, à qui le roi
+de France donna, précisément vers cette époque, un fief de chevalier,
+_propter servicium quod ipse nobis fecit_. En ce cas, Bogis aurait été
+anobli pour sa vaillante conduite.
+
+Quant au nom ou plutôt au surnom de ce personnage, la Chronique nous
+apprend qu'il lui avait été donné par plaisanterie, _a brevitate nasi_.
+Bogis signifiait alors _camus_.»]
+
+[66] C'est le pont marqué sur notre plan et communiquant de l'ouvrage
+avancé à la basse-cour E.
+
+[67] C'est le pont L.
+
+[68] Le château Gaillard fut réparé par Philippe Auguste après qu'il
+s'en fut emparé, et il est à croire qu'il améliora même certaines
+parties de la défense. Il supprima, ainsi qu'on peut encore aujourd'hui
+s'en assurer, le massif de roche réservé au milieu du fossé de la
+dernière enceinte elliptique et supportant le pont, ce massif ayant
+contribué à la prise de la porte de cette enceinte.
+
+[69] Comparer un mémoire de Louis IX à ses envoyés près du Saint-Siège,
+au temps d'Alexandre IV: «Lorsque la prochaine promotion [de cardinaux]
+se fera, le roi supplie et requiert que l'on élève à cette dignité des
+hommes passionnés pour le service de Dieu et pour le salut des âmes,
+ennemis de la cupidité, _qui avariciam detestentur_. Ils doivent, en
+effet, donner à tous les prélats de l'Église le modèle de l'honneur et
+de la sainteté chrétienne.»
+
+[70] Ici le mémoire ajoute durement: «D'abord les églises n'ont pas de
+troupes, et si elles en avaient, quels soldats! D'ailleurs on ne sait
+même pas si l'Empereur viendra et, à supposer qu'il vint, il faudrait
+préférer aux conseils des hommes le conseil de Dieu, qui a dit: «S'ils
+vous persécutent dans une ville, réfugiez-vous dans une autre.»
+
+[71] On s'étonne de voir déclarer incidemment par le représentant de
+Louis IX qu'il y a peu de temps encore les rois de France conféraient à
+leur gré, _in camera sua_, tous les évêchés du royaume à qui leur
+plaisait.
+
+[72] E. Berger, _Saint Louis et Innocent IV_, pp. 293, 297.
+
+[73] [M. P. Meyer a publié depuis une édition complète du poème:
+_L'Histoire de Guillaume le Maréchal_, Paris, 1891-1894, 2 vol. in-8º.
+J'ai collationné les extraits qui suivent avec l'édition définitive].
+
+[74] Il était considéré comme déloyal de frapper un chevalier qui
+n'avait pas ses armes défensives.
+
+[75] Comte de Poitiers. Richard n'était pas encore couronné.
+
+[76] Voyez _La chanson de la croisade contre les Albigeois_, commentée
+et traduite par M. P. Meyer, Paris, 1875, 2 vol. in-8º.
+
+[77] Citons l'un des traits qui lui étaient prêtés; il fera juger des
+autres, car c'est le cas d'appliquer à ces puérilités l'adage _Ab uno
+disce omnes_: «Primat ne voulait chanter à l'église qu'en ouvrant la
+moitié de la bouche; et comme on lui demandait un jour la raison de
+cette singulière habitude, il répondit que, n'ayant encore qu'une
+demi-prébende, il ne devait pas, aux heures canoniales, l'office de sa
+bouche tout entière.»
+
+[78] Goliardique, de _Goliard_. Le mot «goliard» apparaît dans les
+textes, vers 1220, pour désigner les clercs vagabonds, indociles,
+burlesques, qui étaient en quelque sorte les jongleurs du monde
+ecclésiastique. Ils se recommandaient d'un personnage mythique, l'évêque
+_Golias_ ou Goliath, auquel sont attribués quelques-uns des plus beaux
+poèmes goliardiques.
+
+[79] Philippe de Grève était le fils naturel de Philippe, archidiacre de
+Paris et parent de Gautier, chambrier de France. Après avoir été
+procureur général en cour romaine des églises de la province de Reims,
+il fut chancelier de l'église et de l'Université de Paris de 1218 à
+1236.
+
+[80] Quelles qu'aient été ses mœurs, Philippe de Grève ne se gêne pas,
+dans ses sermons, pour blâmer celles des écoliers et des maîtres de
+l'Université, ses justiciables: «Autrefois, quand chacun enseignait pour
+son propre compte et qu'on ne connaissait pas encore ce nom
+d'Université, les leçons, les controverses étaient plus fréquentes; on
+avait plus d'ardeur pour l'étude. Aujourd'hui on fait tout le plus vite
+possible, on enseigne peu, on dérobe leur temps aux leçons pour aller
+traiter en des conventicules les affaires de la communauté. Et tandis
+que les anciens s'assemblent pour délibérer, pour réglementer, les
+jeunes, que soutiennent et protègent les anciens, vont faire la chasse
+aux femmes et aux maris». (B. Hauréau, dans le _Journal des Savants_,
+juillet 1894.)
+
+[81] Cf. ci-dessus, p. 236 et s.
+
+[82] [M. Gebhart cite en cet endroit, à titre d'exemple, quelques
+strophes de la _Confessio Goliæ_, attribuée au chanoine Primat. (Sur
+Primat et sur les Goliards, voyez ci-dessus, p. 422 et s.) Nous
+imprimons ici ces strophes d'après la meilleure édition qui ait été
+publiée de cette très célèbre pièce. (_Notices et extraits des
+manuscrits_, XXIX, 2e partie, p. 266-270.) «Accusé, dit M. Gebhart,
+près de son évêque, de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le
+vin, l'auteur de la _Confessio Goliæ_ se défend par une confession
+grotesque que notre chroniqueur (Salimbene) se plaît à rapporter tout
+entière. En voici quelques vers en l'honneur de l'ivrognerie»:
+
+ Tertio capitulo memoro tabernam.
+ Illam nullo tempore sprevi, neque spernam,
+ Donec sanctos angelos venientes cernam,
+ Cantantes pro mortuo requiem æternam.
+
+ Poculis accenditur animi lucerna,
+ Cor imbutum nectare volat ad superna;
+ Mihi sapit dulcius vinum de taberna
+ Quam quod aquæ miscuit præsulis pincerna...
+
+ Meum est propositum in taberna mori;
+ Vinum sit oppositum morientis ori,
+ Ut dicant, cum venerint, angelorum chori:
+ «Deus sit propitius tauto potatori!»
+]
+
+[83] [Cf. E. Michael, _Salimbene und seine Chronik_, Innsbruck, 1889,
+in-8º.]
+
+[84] [M. L. Clédat a cru devoir rajeunir la forme des vers de Rutebeuf
+qu'il cite.]
+
+[85] Une «Histoire générale de la littérature française», rédigée dans
+la même forme que l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_,
+est en préparation. Elle sera publiée sous la direction de M. Petit de
+Julleville.
+
+[86] Quelques monographies importantes ont paru depuis 1890. Une des
+plus importantes est celle de J. Bédier, _Les fabliaux_, Paris, 1895,
+2e éd.--Sur Villehardouin et Joinville, nommément désignés au
+programme, voy. G. Paris et A. Jeanroy, _Extraits des chroniqueurs
+français_, Paris, Hachette, 1892, in-16, et L. Petit de Julleville,
+_Extraits des chroniqueurs français du moyen âge_, Paris, 1895, in-18.
+Cf. H.-Fr. Delaborde, _Jean de Joinville et les seigneurs de Joinville_,
+Paris, 1894, in-8º.
+
+[87] Il va de soi qu'il existe un très grand nombre de traités généraux
+sur l'histoire de chacune des littératures nationales, parmi lesquels il
+y en a d'excellents; je n'indique ici que les plus commodes.
+
+[88] M. Samuel Berger a bien voulu revoir et récrire ce morceau pour
+notre Recueil. Nous l'en remercions vivement.
+
+[89] [Comparez L. Courajod, _La polychromie dans la statuaire du moyen
+âge_, Paris, 1888, in-8º, et les nombreux travaux du même auteur sur
+l'histoire de la sculpture française, pleins de vues originales.]
+
+[90] C'est-à-dire le «Chœur».
+
+[91] [Depuis la publication de l'article de M. J. Quicherat, de nombreux
+savants ont repris et approfondi l'étude de l'_Album_ de Villard de
+Honnecourt (Voy. notamment la publication de l'_Album_, en fac-similé,
+par M. de Lassus (Paris, 1858, in-4º), et C. Enlart, dans la
+_Bibliothèque de l'École des chartes_, 1895, p. 1).--Des travaux de M.
+Bénard, «il ressort que Villard était Picard, qu'il a presque
+certainement bâti l'église de Saint-Quentin et que par contre rien
+n'autorise beaucoup plus à lui attribuer des travaux dans la cathédrale
+de Cambrai que dans celle de Reims».--«Les chantiers de l'abbaye
+cistercienne de Vaucelles, dit M. Enlart, à six kilomètres de
+Honnecourt, sur l'autre rive de l'Escaut, ont été probablement l'école
+où Villard dut recevoir les premiers enseignements de son art.» Et cet
+auteur pense que ce sont les Cisterciens de Vaucelles qui recommandèrent
+notre architecte à leurs confrères de Hongrie. «Beaucoup d'architectes
+français du XIIe et du XIIIe s., dit-il, ont été mandés à
+l'étranger par des évêques, notamment en Espagne, où la plupart de ces
+prélats appartenaient à l'ordre de Cluny; en Suède, où le premier
+archevêque d'Upsal, ancien écolier de Sorbonne, avait pu connaître
+Etienne de Bonneuil à Paris; en Danemark enfin où l'archevêque Absalon
+fonda en même temps l'abbaye cistercienne de Sorö et la cathédrale de
+Roskilde, qui ressemble à celles d'Arras, Noyon et Cambrai, et qui ne
+peut être que l'œuvre d'un Français du nord. Rien n'empêche que Villard
+ait travaillé de même pour les évêques de Hongrie,... mais il est
+beaucoup plus probable que c'est pour le service des Cisterciens que fut
+appelé un architecte qui possédait leurs traditions.»]
+
+[92] Comparez Boivin déguisé en croquant:
+
+ Vestuz se fu d'un burel gris
+ Cote et sorcot et chape ensamble,
+ Qui tout fu d'un....
+ Et si ot coiffe de borras.
+ Ses sollers ne sont mis à las
+ Ainz sont de vache dur et fort...
+ .I. mois et plus estoit remese
+ Sa barbe qu'ele ne fu rese.
+ .I. aguillon prist en sa main
+ Por ce que mieus semblast vilain...
+
+
+[93]
+
+ Pains et lait, et eues et fromage
+ C'est la viande del bochage.
+
+
+[94] Paille de blé;
+
+[95] Tout ce qu'il.
+
+[96] Fumier.
+
+[97] Cf. une curieuse pièce en prose intitulée: _Des .XXIII. manières de
+vilains_ (éd. Jubinal, Paris, 1834, in-8º). Quelques traits de cette
+furieuse diatribe ont assez de naturel. Le vilain refuse d'enseigner
+leur chemin aux étrangers et leur dit: «Vous le savez miex que je ne
+faic!» S'il voit un gentilhomme passer devant sa porte, l'épervier au
+poing: «Cil huas mangera anuit une geline, et mi anfant en fuissent tout
+saoul.» S'il visite la capitale, il s'arrête devant Notre-Dame, regarde
+les rois du portail, et dit: «Vex ci Pepin, vès la Charlemainne!» et on
+lui coupe sa bourse par derrière.
+
+[98] Il y a des vilains, dit l'auteur des _.XXIII. manières_, qui mènent
+les autres et défendent leurs droits devant le bailli du seigneur:
+«Sire, au temps mon aïeul et mon bisaïeul, nos vaches furent par ces
+prés, nos brebis par ces copeis.» Il y en a qui «haïssent Dieu, sainte
+Église et toute gentillesse».
+
+[99] Voyez la gravure de la page 191.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du moyen âge 395-1270, by
+Charles Victor Langlois
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU MOYEN ÂGE 395-1270 ***
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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