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-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0044, 30 Décembre 1843, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: L'Illustration, No. 0044, 30 Décembre 1843
-
-Author: Various
-
-Release Date: June 16, 2012 [EBook #40011]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0044, 30 ***
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-
-Produced by Rénald Lévesque
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-
-L'Illustration, No. 0044, 30 Décembre 1843
-
-
- L'ILLUSTRATION,
- JOURNAL UNIVERSEL.
-
- N° 44. Vol. II.--SAMEDI 30 DECEMBRE 1843.
- Bureaux, rue de Seine, 33.
-
- Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
- Prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
-
- Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
- pour l'étranger -- 10 -- 20 -- 40
-
-
-
-SOMMAIRE.
-
-Ouverture de la Session de 1843. _Cortège royal; Arrivée du Roi dans la
-cour du Palais-Bourbon; Discours d'ouverture_,--Oraison funèbre de 1843,
-_Neuf Gravures_, par Bertal.--Le Jour de l'An en Europe. _Un Lever de la
-reine d'Angleterre; la Bénédiction de la Newa; la Polonaise à la cour de
-Russie; Baisers du Jour de l'An_, par Grandville.--Le Jour de l'An en
-Chine. _Une Carte chinoise_.--L'Origine des Étrennes.--Les Petits
-Bonheurs du Jour de l'An. _Le Palais de la Nouvelle Année_, par
-Grandville.--Les Petites Misères du Jour de l'An. _Vingt Gravures_, par
-Cham.--Éphémérides du Jour de l'An.--Modes de 1844, par
-Grandville.--Rébus.
-
-
-
-Ouverture de la Session de 1843.
-
-CÉRÉMONIES DES ASSEMBLÉES NATIONALES EN FRANCE.
-
-La session de 1843 vient de s'ouvrir. Le roi, entouré des princes ses
-fils, s'est rendu des Tuileries au Palais Bourbon, et a été reçu dans
-cette enceinte avec le cérémonial habituel, que les artistes qui nous
-secondent se sont chargés de rendre à nos abonnés. Pour
-_l'Illustration_, dans cette semaine où l'attention et la pensée de
-chacun ont été absorbées par l'ouverture des Chambres et par l'approche
-du premier jour du nouvel an, elle commettrait une sorte d'anachronisme
-en entretenant ses lecteurs d'autre chose que de ces deux solennités.
-
-Maintenant tous les discours de la couronne diffèrent peu entre eux.
-Nous aurons, à l'occasion de la discussion de l'adresse, à parler de
-celui qui a été prononcé mercredi dernier. Mais si les harangues sont
-depuis longtemps à peu près les mêmes, le programme de ces cérémonies a
-subi de telles révolutions depuis qu'il y a des assemblées en France,
-que nous avons cru qu'il ne serait pas sans intérêt de tracer un tableau
-rapide des séances d'ouverture de ces assemblées successives. C'est le
-côté pittoresque de notre vieille histoire parlementaire.
-
-Sous les deux premières races de nos rois, il y eut des assemblées assez
-fréquentes. On y appela d'abord des seigneurs francs et des évêques
-gaulois. L'histoire ne nous montre pas que ces réunions, ces _placita_,
-ces conciles eussent une influence légale sur les rois; elle ne nous
-fait pas savoir davantage les usages qui y étaient suivis. Une des plus
-célèbres de ces assemblées est celle que provoqua Pepin le bref pour
-partager son royaume entre ses fils. Eginard, dans ses Annales, dit que
-les Français ayant formé une assemblée générale composée des _optimates_
-(c'est-à-dire des ducs et des comtes français), des évêques et des
-prêtres, Charles et Carloman furent créés rois par le consentement de
-tous; mais ce qu'il ne nous dit pas, c'est le cérémonial de cette
-solennité. Sous Charlemagne particulièrement, et sous ses descendants,
-les assemblées se multiplièrent. Ce prince avait du goût pour ces
-solennités: il aimait à représenter; il savait se montrer au milieu des
-peuples comme au milieu des soldats; il connaissait son ascendant, et se
-sentait né pour dominer partout. Il ne négligea donc aucune occasion de
-réunir la foule autour de lui. Il ordonna que les assemblées se tinssent
-régulièrement deux fois par an: une fois au printemps, une autre fois en
-automne, et il exigea que chacun s'y rendit exactement. Montesquieu est
-porté à penser que sous Charlemagne elles n'étaient encore composées que
-des _optimates_, et des évêques. L'abbé de Mably, d'après un capitulaire
-qui ordonne aux comtes d'amener chacun douze scabins, croit que le
-tiers-état y assistait aussi, et il ne doute pas que ces scabins ne
-fussent des députés choisis par les hommes libres de toutes les
-provinces. Cette conjecture manque de vraisemblance; elle est peu
-conforme, aux moeurs, aux événements, aux préjugés du huitième siècle;
-mais les détails manquent pour servir à prononcer positivement entre
-l'assertion de Mably et celle de Montesquieu, et pour donner une idée de
-la véritable physionomie de ces assemblées.
-
-[Illustration: Ouverture des Chambres.--Cortège du roi.]
-
-C'est sous Louis le Gros que les assemblées, composées des évêques, des
-abbés et des hauts barons, commencèrent à prendre le nom de _Parlement,
-parliementum_, lieu où l'on parle. Saint Louis commença à donner quelque
-considération aux bourgeois nouvellement affranchis, et quelques députés
-des villes parurent dans un Parlement que ce prince assembla en 1241.
-Philippe le Bel, dont l'esprit était novateur, fit de plus grands
-changements: il forma les États-Généraux. Une lutte curieuse en amena la
-convocation. Le pape Boniface VIII, jaloux d'être reconnu maître du
-temporel, comme il l'était du spirituel, avait envoyé à Paris Jacques
-des Normands, archidiacre de Narbonne, sommer le roi de reconnaître
-qu'il tenait du pape la souveraineté de la France. Il avait même écrit à
-de roi ces paroles mémorables: «Sachez que vous nous êtes soumis dans le
-temporel comme dans le spirituel, et que nous tenons pour hérétiques
-tous ceux qui pensent différemment.» Le roi lui avait répondu: «Que
-votre très-grande fatuité sache que, pour le temporel, nous ne sommes
-soumis à personne, et que nous tenons pour des faquins et pour des fous
-ceux qui pensent autrement.» Et il avait fait conduire hors du royaume
-l'archidiacre Jacques des Normands. Le pape convoqua un concile à Rome;
-le roi convoqua à Paris son clergé, sa noblesse et les députés des
-villes de son royaume. Il prit le parti ferme et résolu de faire
-condamner le pape par la nation même.
-
-Ces trois ordres s'assemblèrent dans la cathédrale de Paris. Le roi y
-présida, siégeant sur son trône. Son frère, le comte d'Evreux, était
-auprès de lui; son cousin, le comte d'Artois; les ducs de Bourgogne, de
-Bretagne, de Lorraine; les comtes de Hainaut, de Hollande, de
-Luxembourg, de Saint-Pol, de Dreux, de la Manche, de Bologne, de Nevers,
-y assistèrent avec quelques évêques dont ou ignore les noms. Les députés
-des villes y occupaient un des côtés de l'église.
-
-Le discours d'ouverture fut prononcé, pour le roi, par le garde des
-sceaux ou chancelier Pierre Flotte. Il se plaignit, dans un discours
-véhément, des vexations du pape, qui prétendait que «le roi devait tenir
-sa couronne à foi et hommage de la majesté papale.» Ce discours fit
-jeter par l'assemblée des cris d'indignation contre Boni face VIII. On
-protesta tumultueusement qu'on ne reconnaissait que le roi pour seigneur
-du temporel.--Le comte d'Artois porta la parole pour la noblesse, et
-assura le roi que tous les gentilshommes sacrifieraient leur vie et leur
-fortune pour la liberté du royaume; qu'aucun d'eux ne reconnaissait que
-le roi pour seigneur du temporel.--Le clergé n'était pas de cet avis. Il
-essaya d'excuser le pape. Il demanda la permission d'aller au concile
-convoqué à Rome. Le roi et les barons lui refusèrent cette permission,
-et le pressèrent de s'expliquer, il répondit enfin que plusieurs évêques
-et abbés, possédant des duchés, des comtés et des baronnies, ne
-pouvaient se dispenser de servir le roi, et qu'ils le serviraient tous,
-même ceux qu'aucun titre semblable n'y obligeait.--Les députés des
-villes, gardant moins de ménagements, prièrent Philippe, par une requête
-que nous avons encore en langage du temps, de garder la souveraine
-franchise de son royaume, dans lequel il ne devait reconnaître, pour le
-temporel, aucun autre souverain que Dieu. «C'est grande abomination,
-disaient-ils, d'ouïr que ce Boniface entende nullement cette parole
-d'espiritualité; _Ce que tu lieras en terre sera lié au ciel_; comme si
-cela signifiait que Dieu emprisonne dans le ciel ceux que le pape met en
-prison sur la terre.»
-
-C'était la première fois que les députés du peuple se trouvaient admis
-dans une telle assemblée, avec ceux de la noblesse et du clergé. On
-suivit l'ancienne forme. Les assemblées jusqu'alors avaient été
-composées de deux ordres; on ne fit qu'en ajouter un troisième. Chaque
-ordre parla par l'organe d'un seul de ses membres. Chaque ordre eut sa
-volonté particulière. Le moins nombreux eut autant de poids que l'ordre
-qui l'était davantage. On ne prit aucune précaution pour connaître la
-volonté générale. Dans cette circonstance il était impossible qu'elle ne
-s'accordât pas avec celle du roi, et que tous les Français, hors les
-ecclésiastiques, ne fussent pas d'accord pour soutenir l'indépendance du
-royaume. Ainsi, en cette occasion, la forme importait peu; mais une fois
-adoptée, ou la suivit toujours.
-
-L'année suivante, le 15 juin 1303, la querelle avec Rome n'ayant fait
-que s'envenimer, et Boniface ayant excommunié Philippe le Bel, et par la
-même bulle déclare qu'il donnait le royaume de France à Albert
-d'Autriche, qui ne jugea pas prudent de venir prendre possession de ce
-présent, Philippe réunit de nouveau les États-Généraux. L'assemblée,
-cette fois, se tint au Louvre. Les trois ordres s'y rendirent; mais le
-ton de la discussion et la nature des allégations contre la moralité du
-pape devinrent tels que le clergé se retira, déclarant ne pouvoir
-prendre part à une assemblée où l'on délibérait contre le souverain
-pontife. Nous devons dire que la grave question agitée fut traitée en
-invectives et en facéties ordurières, et que la liberté naturelle, le
-droit politique et le droit des nations, furent les seules
-considérations que l'on ne fit pas valoir pour la résoudre.
-
-Après avoir eu affaire au pape, dont il secoua le joug temporel, après
-avoir eu affaire aux juifs, qu'il chassa du royaume et dont il pilla les
-biens, Philippe le Bel voulut se défaire des templiers, et convoqua à
-Tours, en 1309, des États-Généraux sur lesquels les détails manquent
-complètement, mais où fut résolue l'extinction de cet ordre, consommée
-peu après par d'affreux supplices.
-
-Le même monarque ayant compromis le crédit public et les finances de
-l'État par l'altération des monnaies, fut amené de nouveau à assembler
-les États-Généraux pour réparer le désordre causé et obtenir, du
-consentement du peuple, un argent dont il avait besoin et qui lui
-coûtait trop à arracher par la force des armes. Ce fut à Paris, dans la
-grand'salle du Palais, qu'ils se tinrent en octobre 1314. Le roi y
-présida, monté sur une espèce de théâtre avec les députés des nobles et
-du clergé; ceux des villes étaient au pied de ce théâtre. Le célèbre et
-malheureux Enguerrand de Mariguy leur représenta les besoins de l'État;
-on lit plusieurs règlements pour avoir de bonne monnaie, on accorda des
-impôts; mais le roi mourut le mois suivant, et rien de ce qui avait été
-arrêté ne fut exécuté; car, sous aucune des trois races, nulle assemblée
-ne prit la moindre précaution pour faire observer ce qu'elle avait
-résolu.
-
-Philippe V, dit _le Long_, convoqua des États-Généraux à Paris, en 1317,
-par lesquels il fit prononcer l'exclusion des femmes du trône de France.
-
-Philippe VI, dit de Valois, les réunit à son tour en 1328, à Paris, pour
-faire déclarer que les enfants des filles des rois de France n'étaient
-pas aptes à porter la couronne.
-
-Les États-Généraux tenus à Paris par le roi Jean, le 16 février 1350,
-n'amenèrent qu'une confusion et des divisions qui déterminèrent les
-provinces à tenir uniquement dans les quatre années suivantes des
-assemblées d'États particuliers.
-
-Le 2 décembre 1355, le même prince fit l'ouverture, dans la grand'salle
-du Palais, des États-Généraux de la Langue d'Oil. Pierre La Foret,
-archevêque de Rouen et chancelier de France, demanda, au nom du roi, des
-secours qui pussent le mettre en état de se défendre contre Edouard III
-d'Angleterre. Jean de Craon, archevêque de Reims, porta la parole pour
-le clergé; Gauthier de Brienne pour la noblesse, et Etienne Marcel,
-prévôt des marchands de Paris pour le tiers-état. Ils demandèrent la
-permission de délibérer entre eux pour trouver les moyens les plus
-prompts d'obtenir l'argent dont ils avaient besoin. Le lendemain ils
-commencèrent leurs délibérations, et ils firent ce règlement qu'on peut
-regarder comme le premier par lequel ou ait jamais tenté de donner une
-constitution aux Etats. Ils décidèrent que rien de ce qu'on proposerait
-n'aurait de validité que quand les trois ordres l'accepteraient, et que
-la voix de deux ordres n'entraînerait et n'obligerait pas celle du
-troisième. Ils votèrent des impôts, notamment sur le sel, et ne les
-accordèrent que pour un an.
-
-Mais ces impôts furent refusés par plusieurs provinces; et quand, au 1er
-mars 1356, de nouveaux Etats se réunirent, comme on en était convenu, à
-Paris, plusieurs députations manquèrent, et celles qui étaient venues
-eurent la conscience que leurs votes ne trancheraient point les
-difficultés, et ne seraient pas regardés comme lois par les provinces et
-les villes non représentées.
-
-Jean ayant été fait prisonnier et emmené à Londres, après la bataille de
-Poitiers, son fils (depuis Charles V), comme lieutenant-général du
-royaume, se rendit à Paris, et y réunit les États-Généraux de la
-Langue-d'Oil, le 15 octobre 1356, dans la grand'salle du Palais.
-
-Disons, pour abréger, que, pendant la captivité du roi Jean, les États
-furent encore convoqués à Toulouse en 1356; à Paris, le 5 février de la
-même année (l'année ne commençait qu'à Pâques), en décembre et en
-février 1357; à Compiègne, en mai 1358; à Paris, en juin 1359; enfin, à
-Amiens, par le roi Jean lui-même après son retour d'Angleterre, en 1363.
-Le cérémonial de ces assemblées n'est pas bien connu. Nous devons dire,
-toutefois, qu'elles étaient toutes précédées par une messe adressée au
-Saint-Esprit.
-
-Charles V, qui mérita le surnom de _Sage_, parvenu au trône, ne se hâta
-point d'assembler des États-Généraux. Ce ne fut qu'après plusieurs
-années d'un règne heureux et lorsqu'une bonne administration avait déjà
-réparé en partie les pertes de l'État, qu'il en convoqua de nouveaux à
-Paris en 1369. Ce fut un triomphe pour lui: ses succès avaient disposé
-tous les coeurs à le servir et à suivre ses volontés. Malgré tout, ce
-roi ne convoqua pas de nouveau les États-Généraux pendant son règne.
-
-Celui de Charles VI vit les Etats réunis à Paris en 1380, en 1382. Deux
-assemblées, qui eurent lieu à Paris, furent également décorées de ce
-titre. Elles furent présidées, l'une par Jean sans peur, en 1412;
-l'autre par Henri V, roi d'Angleterre, qui, ayant épousé la fille du roi
-de France, se prétendait successeur de ce monarque.
-
-En 1439, Charles VII convoqua les Etats-Généraux à Orléans.
-
-Le 6 avril 1467, avant Pâques, Louis XI tint dans la grande salle de
-l'hôtel archiépiscopal de la ville de Tours, la séance d'ouverture des
-États-Généraux réunis par lui. Nous empruntons au greffier de cette
-assemblée quelques-uns des détails de la cérémonie qui en marqua le
-premier jour:
-
-«Et premièrement s'ensuit l'ordre et la manière de l'assiette du roi et
-des gens desdits trois États, qui était telle: c'est à savoir que en
-ladite salle y avait trois parquets clos de bois, d'environ la hauteur
-d'un homme chacun, à huisserie; c'est à savoir le premier pour le roi,
-lequel était au haut bout de ladite salle et comprenait toute la largeur
-d'icelle, auquel parquet convenait monter trois marches de degré...
-Audit premier parquet était assis le roi en une haute chaire en laquelle
-fallait monter trois hauts degrés; laquelle chaire était couverte d'un
-_velaux_ bleu, semé de fleurs de lys, enlevées d'or; et y avait ciel et
-dossier de même. Et était le roi vêtu d'une longue robe de damas blanc,
-brochée de lin or de Chypre bien dru, boutonnée devant de boutons d'or,
-et fourrée de martres _subelines_; un petit chapeau noir sur sa tête et
-une plume d'or de Chypre. Et aux deux côtés du roi y avait deux chaises
-à dos, loin de la sienne, chacune de sept à huit pieds, l'une à dextre
-et l'autre à senestre; toutes deux couvertes de riche drap d'or sur
-_velaux_ cramoisi. Esquelles chaises étaient, c'est à savoir en celle de
-main dextre, le cardinal de Sainte-Susanne, évêque d'Angers, paré d'une
-grande écharpe cardinale; et en celle de main senestre, le roi de
-Jérusalem et de Sicile, duc d'Anjou, vêtu d'une robe de _velaux_ cendré,
-fourrée de martres. Et était gardé l'huis dudit parquet répondant en la
-salle par les sires de blot et du Bellay; et l'autre huis répondant en
-l'hôtel d'un des chanoines de l'église, qui avait été fait pour la venue
-du roi, était cardé par le capitaine et archers de la garde dudit
-seigneur et Guerin le Groin...
-
-«Le roi assis en sadite chaise, et lesdits roi de Sicile et cardinal,
-ensemble mesdits seigneurs du sang, messieurs les pairs ecclésiastiques,
-prélats, nobles, gens des bonnes villes et autres des susdits, assis en
-leurs chaises et sièges, chacun par ordre, comme dit est, se leva M. le
-chancelier (Juvenal des Ursus) de son siége, et alla devers le roi
-notredit seigneur, et s'agenouilla à son côté dextre. Et quand icelui
-seigneur lui eut dit aucune parole, s'en revint seoir en son dit lieu et
-siége. Et lit une très-belle proposition, en remontrant aux gens desdits
-États _illée_ présents plusieurs choses, et, entre les autres, les
-grands, nobles et louable faits des rois de France ses prédécesseurs,
-les dons de grâce, les victoires qu'ils ont eues, les loyautés que les
-trois États de ce royaume ont eues envers eux et les Services qu'il leur
-ont faits, au moyen desquels les ennemis et adversaires de cedit royaume
-ont été par plusieurs fois reboutés et expulsés; la grande volonté que
-le roi, des son jeune âge, a toujours eue et a encore d'augmenter et de
-croître le royaume et la couronne; les divisions qui ont été en ce
-royaume; depuis trois ans en ça; le grand danger qui serait si la duché
-de Normandie était séparée de la couronne, et plusieurs autres points
-longs à réciter, tendant et concluant que les gens desdits États lui
-donnassent sur ce leur bon avis et conseil.»
-
-Voilà un programme complet, dont nous n'avons retranché que la liste des
-assistants et la désignation de leur place; voilà un compte-rendu de
-discours d'ouverture, à la suite duquel le greffier met également ce
-qui, après les délibérations des jours suivants, y fut répondu par les
-États. Les adresses, on le voit, ne sont pas d'invention moderne. Mais
-ce qui n'existait pas du temps de Louis XI, c'était le cortége royal,
-car on voit que ce prudent monarque avait fait percer un mur pour
-arriver par une porte secrète.--Philippe de Comines dit que le roi
-convoqua ces États, «ce que jamais n'avait fait ni ne fit depuis.» Il
-ajoute qu'il n'y appela que gens nommés et qu'il «pensait bien qui ne
-contrediraient point à son vouloir; il y avait plusieurs gens de
-justice, tant du Parlement que d'ailleurs.» Une telle assemblée n'était
-qu'une convocation de notables; cependant Comines, l'homme le plus
-éclairé de son temps, l'appelle assemblée des trois-États, parce qu'il y
-avait des ecclésiastiques, des nobles et des roturiers; c'est une preuve
-qu'alors encore personne n'avait aucune idée de ce qui constitue une
-assemblée nationale; que l'on cherchait plutôt à consulter des gens
-choisis dans les trois États, qu'à consulter la nation et qu'à connaître
-la volonté générale. Il s'agissait de fixer la portée du droit
-d'apanage, et de savoir si la Normandie serait détachée du royaume de
-France pour en constituer un particulier au frère du roi. Les États
-furent pris pour juges entre Louis XI et Charles, son frère, et se
-prononcèrent, bien entendu, pour le premier, qui les avait convoqués et
-composés. Il s'agissait aussi, dit un auteur contemporain, _de soulager
-le pauvre peuple_; mais les Etats de 1467 ne paraissent pas avoir trouvé
-la recette, du moins ils ne l'ont pas laissée.
-
-Après la mort de Louis XI, sa fille, la dame de Beaujeu, et le duc
-d'Orléans, se disputant la régence pendant la minorité de Charles VIII,
-tombèrent d'accord de s'en remettre aux États-Généraux pour trancher
-leur différend. Jusque-là on n'avait convoqué que les députés des villes
-murées; la dame de Beaujeu, au nom du jeune roi, appela les députés des
-bailliages et des sénéchaussées, et admit pour la première fois, dans
-ces assemblées, les députés des campagnes. Sous ce rapport, ces Etats
-sont les premiers qui eurent le caractère d'États-Généraux. Cependant,
-d'un autre côté, ils furent si peu nombreux que l'on doit croire qu'en
-plus d'un lieu on ne répondit pas à l'appel; car précédemment, lorsque
-les Anglais possédaient la Guienne et la Normandie, lorsque la Bourgogne
-et la Provence ne faisaient point partie du royaume, les députés de la
-seule Langue-d'Oil se rendirent à Paris, au nombre de huit cents, dont
-quatre cents du tiers-état; et, en cette dernière occasion, les
-provinces étant réunies, les deux langues étant convoquées, les députés
-des campagnes étant mandés, les trois ordres réunis n'en fournirent que
-trois cents. Les États s'ouvrirent à Tours en janvier 1483. Un des
-députés qui nous a laissé un journal de cette assemblée, Jean Masselin,
-dit que le 7 de ce mois, sur l'invitation des princes, ils se réunirent
-tous aux Moutils, qui était la résidence royale, plus connue sous le nom
-de Plessis-les-Tours. «Rangés par nations et par compagnies, nous vîmes
-le roi passer devant chacun de nous; et nous lui faisions la révérence,
-pendant que le sire de Beaujeu, qui l'accompagnait, lui disait: «Voici
-messieurs de Paris; voici messieurs de Picardie; voici messieurs de
-Normandie;» et ainsi des autres... Le 14, le roi, voulant assister au
-premier acte de l'assemblée, vint à la ville, où il fit son entrée avec
-une pompe grande et solennelle.» La description de la disposition de la
-salle diffère peu de la précédente. «Le greffier appela les députés par
-ordre, et en ces termes: «Messieurs, dit-il, les délégués de
-l'Ile-de-France, de la prévôté et de la ville de Paris, qui est la ville
-capitale du royaume.--Deuxiémement: Messieurs du duché de Bourgogne, qui
-est la première pairie de la couronne et le doyenne des
-pairs.--Troisièmement: Messieurs du duché de Normandie;» et il ajoutait
-chaque fois un titre à la louange des provinces qui étaient nommées.
-Lorsque tous furent assis et que le héraut eut crié _Silence!_le
-chancelier, tourné vers le roi, obtint la permission de parler, et
-bientôt commença.»--Deux jours après cette séance, les députés
-s'assemblèrent; ils se nommèrent un président, Jean de Villiers de
-Groslaye, évêque de Lombez, premier abbé de Saint-Denis, député de
-Paris.
-
-«L'événement nous prouva que nous nous étions trompés dans ce choix, dit
-Masselin, et ce fut d'autant plus fâcheux, que cette nomination était la
-première.» Ils élurent aussi deux secrétaires, Jacques de Croismare et
-Jean de Rains. Mais, se trouvant trop nombreux pour travailler ensemble,
-ils se divisèrent en six bureaux ou sections, et n'eurent d'assemblées
-générales que pour arrêter en commun ce qui avait été ainsi préparé
-isolement. C'est déjà, on le voit, la façon de procéder de nos
-assemblées actuelles. Puis, Masselin ajoute que dans les réunions
-générales «une infinité d'avis étaient exprimés de part et d'autre, et
-avec tant de variété, qu'il y en eut autant que de députés, soit pour se
-contredire tour à tour, soit pour montrer de l'esprit. «De nos jours on
-en montre peu, mais on se contredit encore beaucoup. Enfin, les cahiers
-arrêtés par les députés ayant été lus dans une assemblée générale,
-ceux-ci mirent un genou en terre, et attendirent dans cette altitude la
-réponse du roi. C'étaient les usages de l'ancienne féodalité, que l'on
-retrouve plus tard encore.
-
-Louis XII, qui fut, comme Titus, un excellent roi après avoir été un
-assez, mauvais prince, avait, étant duc d'Orléans, demandé les
-États-Généraux pour déposséder la dame de Beaujeu. Parvenu au trône, il
-les assembla pour leur demander de l'argent, ce qui montre que ce motif
-n'est pas moderne; mais il ne les assembla qu'une fois, ce qui prouve
-une discrétion bien peu commune. Ils se réunirent à Tours, le 10 mai
-1506. «Ledit jour advenant, fut icelui seigneur assis en son siége
-royal, et lui assistaient lesdits princes et seigneurs de son sang et
-autres prélats et grands personnages. Autour de lui étaient plusieurs,
-grands barons et nobles hommes; de tous côtés, grande multitude de
-peuple. Et au-devant de lui furent lesdits ambassadeurs des villes,
-lesquels, après qu'il fut commandé faire silence, et qu'ils se furent
-mis nue tête et à genoux, l'un d'entre eux, envoyé de par la cité
-capitale de Paris (maître Thomas Bricot, docteur), au nom de tous les
-autres, raconta très-élégamment et commémora plusieurs grands biens et
-louables choses que ledit seigneur avait faites au profit et à la gloire
-d'icelui royaume, pour lesquelles il avait acquis le nom de _Père du
-Peuple_... Et davantage avait fait les deux choses qui plus sont
-agréables au peuple, c'est à savoir grandement diminué les tailles et
-les subsides, et refréné les insolences des gendarmes.»
-
-Charles IX ouvrit, le 13 décembre 1560, à Orléans les États-Généraux
-qui y avaient été convoqués par François II, peu avant sa mort. La mère
-du roi, lequel n'avait pas dix ans, prit place dans l'assemblée,
-quoiqu'elle n'eût pas le titre de régente. Elle se mit à la gauche du
-roi son fils, sur un siège aussi élevé que le sien. A côté d'elle, un
-degré plus bas, se plaça Marguerite de Valois, soeur du roi et depuis
-femme d'Henri IV; à droite et à gauche, mais toujours sur des degrés
-inférieurs, prirent place Monsieur, frère du roi, depuis Henri III, la
-duchesse de Ferrare, fille de Louis XII, Antoine de Bourbon, roi de
-Navarre, père de Henri IV. Aux pieds du roi, sur les degrés, était assis
-M. de Guise, ayant en sa main le bâton de grand-maître, A droite en
-avant, le connétable Anne Montmorency était assis sur une escabelle,
-l'épée nue au poing, et de l'autre côté, à gauche, le chancelier Michel
-de l'Hospital. Un peu en arrière étaient à genoux deux huissiers du roi
-avec leurs masses. «Du côté dextre du roi, derrière les cardinaux, y
-avait un petit appentis hors la salle, où étaient les dames, ambassadeur
-et grands seigneurs étrangers. En tel ordre que dessus, M. le
-chancelier, après avoir été par plusieurs fois parler au roi et la
-dernière ayant fait signe que chacun fit silence et qu'un huissier du
-roi eût crié que le roi voulait que chacun se couvrit et s'assit, _car
-ils étaient tous à genoux_ et nues têtes, commença son exorde par
-l'union et amitié des princes; parla de cette assemblée des États,
-pourquoi on les faisait, et s'ils étaient nécessaires; dit les occasions
-de sédition en un royaume; traita la manière de mettre ordre et
-règlement à la religion, et conclut des moyens qu'il fallait tenir pour
-l'entretien de la maison du roi, avec exemples, histoires et autorités
-tant des saintes que profanes écritures.» Michel de l'Hospital dit en
-cette occasion des vérités à tout le monde; il dit à la royauté comme
-Platon: «Il n'y a ni roi ni prince qui ne descende d'un esclave, et
-beaucoup d'esclaves ont eu des rois pour aïeux.» Il dit à la noblesse,
-en un langage assez étrange à tenir devant les princesses: «L'État est
-comme notre corps, où il y a des membres plus honnêtes les uns que les
-autres, et les moins honnêtes sont les plus nécessaires. Ainsi les
-hommes qui ne sont point nobles sont plus utiles que les nobles.» Enfin
-il dit au tiers-état que ces assemblées auxquelles il prenait part
-n'étaient autre chose qu'une audience que le roi accordait à sa nation.
-
-Les mêmes États furent continués en 1561 à Saint-Germain-en-Laye, en la
-grande salle sur l'entrée et portail du château. Le Cérémonial françois
-nous apprend que «le duc de Guise, comme grand-chambellan, n'ayant
-siège, ains était bas assis sur le marche-pied du roi, avec le bâton de
-grand-maître entre ses jambes; et qu'aucuns trouvèrent dès Orléans
-malséant, de voir bâton accoutumé d'être porté haut en signe de
-commandement sur la maison du roi, être mis entrelacé sous ses cuisses;
-disant, si le lieu des États n'était le lieu où le bâton pût être signe
-de commandement, que mieux donc eût été de ne l'y voir du tout. M y eut
-quelque différend en la séance, parce que les princes du sang ne
-voulurent permettre que les cardinaux fussent assis au-dessus d'eux,
-excepté le cardinal de Bourbon, qui se mit au-dessus du prince de Condé,
-son frère, avec déclaration par lui faite que c'était en qualité de
-prince aîné et non de cardinal.»
-
-En 1576, Henri III convoqua à Blois des États-Généraux contre la réunion
-desquels protestèrent Henri de Navarre, depuis Henri IV, et le prince de
-Condé, parce que les protestants ne devaient point y être admis. La cour
-était alors un théâtre de débauches et de scandales. Henri III, pour se
-faire bien venir des députés fit quelques réformes dans sa maison et ses
-finances; car presque toutes les assemblées des États-Généraux ont été
-précédées de réformes apparentes ou réelles. Dès que les députés furent
-arrivés, le roi ordonna des jeûnes et des prières pendant trois jours;
-il fit une procession solennelle le 20 novembre, où se trouvèrent les
-trois ordres. Le roi, entouré de ses mignons, fléchissait les genoux aux
-autels. Le jeudi 6 décembre, ils entendirent la messe et implorèrent les
-lumières du Saint-Esprit. On fit ensuite l'ouverture des États, et l'on
-sait quel esprit les inspira. L'assemblée se tint au château de Blois;
-un héraut appela successivement, par une des fenêtres donnant sur la
-cour, les députés de chaque province; un autre les reçut à la porte du
-château, et deux autres les conduisirent dans la salle. A l'arrivée du
-roi, toute l'assemblée se leva et le reçut tête nue; les députés du
-tiers-état mirent un genou en terre et y restèrent jusqu'à ce que le roi
-et les reines ayant pris place, le roi ordonna de s'asseoir. Ce prince
-prononça le discours d'ouverture.
-
-En 1588, le même monarque convoqua de nouveau, dans la même ville, les
-États que le double assassinat des Guises devait rendre si fameux à
-jamais. Malgré la pensée bien arrêtée de ces meurtres. Ces États
-commencèrent, comme les précédents, par une procession solennelle,
-suivie de trois jours de jeûne. Le roi communia en grande cérémonie,
-ainsi que les princes et les seigneurs de sa cour; ces pieuses
-démonstrations avaient pour but de dissimuler et de sanctifier les
-projets qui allaient être mis à exécution. Les députés des trois ordres,
-dupes ou complices de cette comédie, communièrent dans l'église des
-Jacobins de Blois, des mains du cardinal de Bourbon. Ils étaient au
-nombre de cinq cent cinq. La première séance se tint le 16 octobre; le
-roi la présida, entre sa mère et sa femme. Deux cents gentilshommes
-armés de haches à bec de corbin se rangèrent derrière eux;
-l'introduction des députés eut lieu dans le cérémonial observé en 1576.
-«Les députés étant entrés, et la porte fermée, le duc de Guise assis en
-sa chaire, habillé d'un habit de satin blanc, la cape retroussée à la
-Bijarre, perçant de ses yeux toute l'épaisseur de l'assemblée pour
-reconnaître et distinguer ses serviteurs, et, d'un seul élancement de sa
-vue, les fortifier en l'espérance de l'avancement de ses desseins, de sa
-fortune et de sa grandeur, et leur dire sans parler: Je vous vois, se
-leva; et, après avoir fait une grande révérence, suivi des deux cents
-gentilshommes et capitaines des gardes, alla quérir le roi, lequel entra,
-plein de majesté, portant son grand ordre au col. Comme l'assemblée
-s'aperçut qu'il descendait l'escalier qui le conduisait droit sur le
-grand marche-pied, tous les députés se levèrent la tête nue. Le roi prit
-place; les princes demeurèrent debout jusqu'à ce qu'il leur commandât,
-et à ceux, de son conseil, de s'asseoir.» Ou voit que les députés du
-tiers-état, qui étaient d'abord tenus de mettre les deux genoux en
-terre, et auxquels ou avait fait ensuite grâce pour un des deux,
-obtinrent cette fois la faveur tout entière, et purent ouïr debout, avec
-les deux autres ordres, la harangue royale. Qui ne serait fier, en
-vérité, de voir les libertés nationales prendre ainsi successivement un
-aussi notable développement?
-
-A peine la main d'un fanatique eut-elle enlevé Henri IV à la France, que
-les troubles renaquirent de toutes parts. Les fautes de la cour
-dissipèrent les trésors qu'il avait amassés; elles jetèrent la confusion
-partout où sa prudence avait rétabli le bon ordre; et, quand on ne sut
-plus quel parti prendre, on convoqua encore les États-Généraux. Louis
-XIII déclaré majeur par la loi, n'était qu'un enfant condamné par la
-nature à le demeurer toujours. Le prince de Condé, qui avait pris les
-armes contre la cour, fit un traité avec elle, et il spécifia, par le
-premier article, qu'on tiendrait les États-Généraux dans la ville de
-Sens. Ils furent convoqués par des lettres écrites au nom du roi, et _de
-l'avis de la reine régente_, adressées «à toutes les provinces,
-sénéchaussées, bailliages, pays et jugeries du royaume.» Elles
-ordonnaient aux magistrats de chacun de ces lieux «d'assembler, dans la
-principale, ville de leur ressort et juridiction, les trois États
-d'icelui, pour conférer ensemble sur les plaintes et doléances, et
-remontrances, qu'ils auraient à proposer dans l'assemblée générale, et
-pour élire ensuite un d'entr'eux, de chacun ordre, qu'ils enverraient
-dans ladite ville de Sens au 10 du mois de septembre 1614.» Marie de
-Médicis transféra ces États à Paris. Des hérauts d'armes le publièrent
-dans tous les carrefours; la cérémonie religieuse fut fixé au dimanche
-26 octobre, et l'ouverture au lendemain; le programme publié et affiché
-porte en titre: «ORDRE: que le roi veut être gardé et observé en la
-PROCESSION GÉNÉRALE que Sa Majesté entend faire dimanche prochain XXVI
-de ce mois d'octobre, en laquelle elle sera en personne, assistée de la
-reine sa mère; M. le duc d'Anjou, son frère; Madame, sa soeur; des
-princes de son sang, et autres princes et seigneurs qui l'accompagneront
-et partiront de l'église des Augustins pour aller à Notre-Dame, où sera
-porté le saint-sacrement de l'Eucharistie, la messe célébrée par
-l'évêque de Paris, et le sermon dit par le cardinal de Sourdis» Ce
-programme fut observé. Le roi dîna à huit heures du matin, et tout le
-monde fut exact. Chaque député parut en son rang, à la procession, avec
-un cierge blanc, qui lui avait été remis de la part du roi. Tous les
-députés du tiers-état portaient une robe et un bonnet carré noirs. Le
-costume du roi était composé d'un pourpoint de toile d'or façonné, d'un
-haut-de-chausses et d'un manteau de velours incarnat, le tout parsemé de
-diamants. Quant à Marie de Médicis, que suivait l'autre veuve de Henri
-IV, Marguerite de Valois, les chroniqueurs nous font une brillante
-description de sa toilette, et l'un d'eux ajoute: «Elle marcha
-démasquée; il ne lui était jamais arrivé de marcher à pied par la ville
-de Paris.»--De nombreuses discussions de préséance entravèrent
-continuellement la marche du cortége: l'Université prétendit vainement
-passer avant le clergé. La cérémonie ne fut terminée qu'à quatre heures.
-
-Le lendemain 27, le roi fit l'ouverture des États dans la salle dite de
-Bourbon. Les députés n'étaient qu'au nombre de quatre cent
-cinquante-quatre. Ils furent placés comme aux précédents États. Louis
-XIII prononça un discours en quelques phrases, et annonça que le
-chancelier instruirait l'assemblée des motifs qu'il avait eus pour la
-convoquer. L'exposé du chancelier terminé, l'archevêque de Lyon, comme
-orateur du clergé, traversa la salle, alla s'appuyer sur un _accoudoir_
-préparé exprès, et remercia le roi pour son ordre. Le baron du Pont de
-Saint-Pierre, orateur de la noblesse, prit ensuite cette même place, et
-dit au roi, comme un courtisan persan l'avait dit à Cambyse, que «les
-rois peuvent faire tout ce qu'ils désirent, sans craindre de faire
-jamais une injustice.» Il ajouta: «Cette noblesse, autrefois si relevée,
-est maintenant abaissée par quelques-uns de l'ordre inférieur, sous
-prétexte de quelques charges. Qu'ils apprennent, dit-il en regardant les
-députés du tiers, que, bien que nous soyons tous sujets d'un même roi,
-nous ne sommes pas tous également traités. Ils verront tantôt la
-différence qu'il y a d'eux à nous; ils la verront, et s'en souviendront
-s'il leur plaît.» Ce ton ne respirait ni le calme, ni l'humilité, ni la
-modération que le clergé avait sans doute voulu inspirer à chacun des
-membres de l'assemblée, en leur imposant trois jours de jeûne avant
-l'ouverture des États.--Robert de Miron, député de Paris et prévôt des
-marchands, vint lui succéder, et prononça, à genoux, une espèce
-d'homélie, où il demandait à Dieu d'inspirer à leurs âmes des désirs
-éloignés de toutes passions. Ces divers discours remplirent toute la
-séance d'ouverture. Le 1er novembre, les députés communièrent tous; le
-4, ils prêtèrent serment sur les saints Evangiles; mais,
-malheureusement, ces prières et ces saintes pratiques eurent peu
-d'influence sur les passions, car deux députés du Périgord prirent
-querelle sur l'antériorité de leurs maisons, et mirent l'épée à la main
-en pleine assemblée. On les sépara; et, pour parler la langue
-d'aujourd'hui, ils furent rappelés à l'ordre. Mais le clergé, la
-noblesse et le tiers-état, sans toutefois tirer l'épée, n'imitèrent que
-trop par leurs discordes les deux députés périgourdins, et les États, qui
-ne produisirent aucun résultat sérieux, furent clos par le roi en
-personne le 23 février 1615.
-
-De 1615 à 1789, aucune assemblée nationale ne fut réunie. Louis XIV
-écrivit en 1649 une lettre circulaire pour convoquer les États; mais ils
-ne furent pas tenus, et un mémoire de Dubois sur les dangers pour la
-royauté d'un tel moyen détourna le régent, au commencement du siècle
-suivant, de la pensée qu'il eut un moment d'y recourir. Le 29 décembre
-1786 Louis XVI convoqua pour le 22 février 1787 une assemblée de
-notables choisis par lui dans les trois ordres pour leur communiquer,
-dit l'ordonnance, les vues qu'il se proposait. Ce n'était point une
-assemblée nationale, mais dans la séance d'ouverture ou en observa le
-cérémonial. Le garde des sceaux, après le discours de ce monarque, prit,
-à genoux, les ordres du roi, et dans le procès-verbal on croit devoir
-justifier par la note suivante une dérogation aux précédents usages
-qu'on s'était permise: «Les huissiers, massiers, le roi d'armes et les
-hérauts d'armes auraient dû être à genoux pendant toute la séance, mais
-Sa Majesté a trouvé bon qu'ils se levassent quand elle a eu fini de
-parler.» Cette réunion ressembla, encore aux assemblées nationales qui
-avaient précédé par les différends qui s'y élevèrent également sur des
-questions de préséance. L'orage qui se formait à l'horizon ne parvint à
-distraire de ces puériles questions d'étiquette ni la royauté, ni les
-sujets appelés par elle.
-
-La réunion des États-Généraux étant devenue inévitable, ils furent
-convoqués par Louis XVI et réunis à Versailles. Le 2 mai, tous les
-députés furent présentés au roi par ordre, et non par bailliages, ce qui
-indisposa le tiers-état contre la maître des cérémonies, M. de Brézé. Le
-4 on se réunit dans; l'église Notre-Dame de Versailles; et, après y
-avoir fait une prière, la cour et tous les députés se rendirent
-processionnellement à l'église Saint-Louis pour entendre la messe du
-Saint-Esprit. Tant que défila le tiers, vêtu uniformément d'un habit et
-d'un petit manteau de soie noire, les acclamations se tirent entendre. La
-noblesse, en costume brillant, n'en recueillit aucune; on cria
-seulement: Vive le duc d'Orléans! Le clergé ne trouva pas le peuple
-moins silencieux; et, quand la cour défila, le roi seul fut salué par
-des _vivat!_ La différence des costumes et la simplicité comme la
-sévérité du sien, en regard du brillant et chevaleresque accoutrement de
-la noblesse, furent, avec la non-confusion des ordres et la préséance
-accordée aux uns sur un autre, les seuls griefs que le cérémonial
-observé put fournir à la susceptibilité ordinairement moins ménagée du
-tiers-état,--Le lendemain 5, la première séance eut lieu dans la salle
-dite des Menus. Le clergé fut assis à la droite du roi, la noblesse à
-gauche, et le tiers en face. A une heure, les hérauts d'armes
-annoncèrent l'arrivée du prince; tous les députés se levèrent. Le
-programme n'offre rien de saillant; on avait senti qu'il était
-indispensable de le simplifier, et des applaudissements que l'assemblée
-s'était permis la veille au sermon prononcé par M. de La Fare, à la
-messe du St-Esprit, dans un lieu consacré et en présence du roi, avaient
-paru à M. de Brézé une preuve doublement éclatante d'une révolution
-complète qui ne devait pas respecter l'étiquette elle-même, puisqu'elle
-semblait commencer par elle.
-
-L'assemblée législative se réunit le 4 octobre 1791. Aucune autre
-cérémonie ne marqua son ouverture, qu'une prestation individuelle de
-serment à la constitution, faite avec une solennité un peu théâtrale;
-puis, quand elle se fut complètement constituée, elle envoya à Louis XVI
-une députation pour lui en donner avis. Le roi annonça alors qu'il se
-rendrait le 7 dans le sein de l'assemblée. Celle-ci délibéra
-immédiatement sur la manière dont il serait reçu. Il fut arrêté qu'une
-députation de douze membres recevrait et reconduirait le roi; que le roi
-étant arrivé au bureau, chacun des membres pourrait s'asseoir et se
-couvrir, et que deux fauteuils absolument pareils seraient préparés sur
-l'estrade pour le roi et le président de l'assemblée. Mais le lendemain
-ce décret fut rapporté comme un peu trop sans façon, et un fauteuil
-_doré_ fut accordé au roi, ce qu'ensuite on a reproché à l'assemblée
-législative comme une impardonnable faiblesse. Le 7, jour où le roi se
-rendit à la séance, on l'avait ouverte avant son arrivée, et l'on avait
-entamé la discussion relative aux prêtres non assermentés. Elle fut
-interrompe par l'arrivée du roi, le prononcé de son discours, et reprise
-tranquillement après son départ.
-
-Le 21 septembre 1792, la Convention se constitua sous la présidence de
-Pétion, sans cérémonial, sans aucune solennité.
-
-Le 27 octobre 1795 (5 brumaire an IV) le Corps Législatif se réunit
-pour la première fois à neuf heures du soir sous la présidence de son
-doyen d'âge. Pour toute cérémonie, chaque député eut, à l'appel de son
-nom à déclarer s'il était marié ou veuf, et quel était son âge. Ceux qui
-n'étaient plus garçons et qui comptaient quarante ans, virent mettre
-leurs noms dans une urne, d'où on tira le nombre voulu pour former le
-Conseil des Anciens; les autres formèrent le Conseil des Cinq-Cents.
-
-Le 29 décembre, le premier consul fit déterminer par un sénatus-consulte
-organique un cérémonial qui n'est autre à peu près que celui qu'on
-observe aujourd'hui.
-
-[Illustration: Arrivée du roi au Palais Bourbon.]
-
-Le 4 juin 1814, Louis XVIII se rendit au Corps Législatif. La
-distinction entre les pairs et les députés fut que deux des pairs
-ecclésiastiques et six des pairs laïques furent placés sur des
-banquettes au-dessous et de chaque côté du trône. Le reste de la Chambre
-des pairs et la Chambre des Député tout entière prirent place en face du
-trône circulairement. L'assemblée, à l'arrivée du roi, était debout et
-découvert. Le roi s'assit et se couvrit, et invita d'un signe
-l'assemblée à suivre le premier de ces exemples.
-
-Le 7 juin 1815, Napoléon vint précéder, avant de partir pour l'armée, à
-l'ouverture des Chambres. Nulle distinction ne fut établie entre les
-pairs et les députés, et le grand-maître des cérémonies, sur l'ordre de
-l'empereur, invita dans les mêmes termes les uns et les autres à
-s'asseoir.
-
-En octobre de la même année, Louis XVIII, rentré pour la seconde fois,
-ouvrit les chambres de nouveau à son tour. Cette fois, bon nombre des
-anciens usages furent rétablis, et ils continuèrent à être observés
-pendant toute la Restauration. La veille du jour fixé pour l'ouverture,
-le 6 octobre, une messe du Saint-Esprit fut célébrée à Notre-Dame, à
-laquelle assistèrent les deux Chambres. Le lendemain, 7, un cortége
-nombreux et brillant suivit le roi au palais Bourbon. M. le chancelier
-eut un siège à bras et sans dossier; le grand-chambellan eut un carreau
-place au pied du trône. En face étaient les pairs, et derrière eux les
-députés. Le roi ordonna aux pairs de s'asseoir, et M. le chancelier on
-donna, dit _le Moniteur_, au nom de Sa Majesté, la permission aux
-députés.--Un membre, de la Chambre des Députés, appelé à prêter le
-serment, demanda à prendre la parole. M. le duc de Richelieu, président
-du Conseil des ministres, s'approcha aussitôt du roi, prit ses ordres et
-dit: «L'usage immémorial du la monarchie ne permet pas, dans de
-semblables circonstances, de prendre la parole en présence du roi sans
-la permission de Sa Majesté: Sa Majesté ordonne que l'appel nominal soit
-continué.»--Lorsque les infirmités de Louis XVIII lui eurent, en quelque
-sorte, rendu la locomotion impossible, la séance d'ouverture des
-Chambres ne se tint plus au Palais-Bourbon, mais dans une grande salle
-du Louvre, coté de l'horloge. Le roi, placé dans un fauteuil, était
-ainsi poussé tout le long de la grande galerie du Musée et de la galerie
-d'Apollon, et arrivait sur roulettes jusque sur l'estrade destinée à
-porter son fauteuil.
-
-[Illustration: Ouverture des Chambres.--Discours du roi.]
-
-Du reste, si le cortége les formalités de réception se trouvaient ainsi
-supprimés, les autres lois de l'étiquette n'en étaient pas moins
-rigoureusement observées.
-
-Sous le règne de Charles X, elle demeura la même, et les députés
-continuèrent à porter un habit bien, boutonné, droit, à collet et
-parements brodés en argent, tandis que les pairs étincelaient dans un
-costume et sous un chapeau à la Henri IV que l'on admire encore dans les
-jours gras.
-
-La révolution de 1830 a supprimé la messe du Saint-Esprit, et a valu aux
-députés les mêmes égards qu'aux pairs.
-
-Les uns comme les autres sont aujourd'hui invités par le roi lui-même à
-écouter son discours assis.
-
-Si nous avions pu prévoir, en le commençant, que notre récit dût être
-aussi long, certes nous aurions eu, envers nos lecteurs de toute taille
-et de tout âge, cette même et royale attention.
-
-
-
-Oraison funèbre de 1843
-
-C'en est fait, mes chers enfants, elle est morte!--Qui donc?--Morte et
-enterrée!--Le nom de la défunte, que nous la pleurions?--Elle s'est
-appelée quelque temps l'année 1843; depuis hier, on ne la nomme plus,
-que l'année dernière; elle a vécu douze mois, c'est-à-dire trois cent
-soixante-cinq jours, ni plus ni moins; vous trouverez que c'est mourir
-bien jeune; hélas! je suis de votre avis; mais que voulez-vous y faire?
-Les années ne vivent pas davantage, leur compte est réglé sans rémission
-et arrête à ce total, par l'impitoyable agent comptable vulgairement
-connu sous le nom d'Almanach. Quelquefois, par-ci, par-là, il accorde à
-certaines années vingt-quatre heures de gratification, ce qui leur
-procure l'agrément d'une existence de trois cent soixante six jours;
-mais voilà tout ce qu'il peut faire; aussi les années ne réclament-elles
-pas, bien convaincues par expérience qu'il n'y a pas moyen d'éviter la
-chose; elles sont plus philosophes et plus résignées que nous autres,
-pauvres humains, qui nous débattons comme de beaux diables, et nous
-crions à la mort, pareils au bûcheron de La Fontaine: «_Encore un jour!
-une heure! _» On n'a pas d'exemple d'une année qui en ait crié autant:
-toutes ont trépassé, l'une après l'autre, sans mot dire.--L'année 1843 a
-fait comme ses devancières; elle a rendu le dernier soupir avec une
-résignation exemplaire.
-
-Ce qui peut fortifier la philosophie de l'année mourante et lui faire
-prendre si bravement son parti, c'est qu'elle est sûre d'avoir un
-héritier direct, c'est-à-dire une héritière; les années sont toutes du
-sexe féminin; l'une engendre l'autre; et ainsi de mère en fille, jusqu'à
-la fin des siècles; par exemple, l'année 1844 vient d'arriver au monde
-immédiatement après le trépas de l'année 1843. Vous remarquerez, s'il
-vous plaît, ce phénomène unique un son espèce, à savoir qu'en fait
-d'années, l'enfant naît le lendemain de la mort de la mère. Et pour
-surcroît d'originalité, toutes les années sont baptisées et enterrées le
-même jour, sans exception, d'une part au 1er janvier, de l'autre au 31
-décembre.
-
-SAINT SYLVESTRE.
-
-A toute mort, à toute pompe funèbre il faut un fossoyeur qui jette la
-pelletée de terre; saint Sylvestre est chargé de cet office, d'année en
-année, depuis un temps que j'appellerais, immémorial, si je ne trouvais
-pas qu'on a par trop abusé du mot. Saint Sylvestre a été choisi pour
-clore la paupière à l'année, parmi tous les saints; et Dieu sait
-cependant si la légende est longue! D'où vient cette préférence donnée à
-saint Sylvestre? Aurait-il fait valoir un goût naturel et particulier
-pour les enterrements? La place s'est-elle donnée au concours? a-t-elle
-été obtenue par la protection de quelques députés ou hauts fonctionnaire
-du martyrologe? C'est un point qui n'a pas été éclairci; j'aime à croire
-cependant que saint Sylvestre doit ses fonctions de fossoyeur-général de
-toutes les années passées, présentes et futures, à son mérite et non
-point à la faveur: il me répugne de prendre saint Sylvestre pour un
-intrigant!
-
-Quoi qu'il en soit, saint Sylvestre justifie complètement la confiance
-que l'Almanach a mise en lui; il se tient toute l'année, pendant douze
-grands mois, en vedette sur la frontière qui sépare le 31 décembre du
-1er janvier, prêt à rendre les derniers devoirs à l'année qui expire et
-à dire à l'année qui commence: «Alerte, ma fille, c'est à ton tour!»
-
-Avez-vous vu quelquefois un gros chat tapi dans la verdure? Il passe là
-des heures entières sans mouvement, dans une complète immobilité, la
-patte tendue, le corps allongé, l'oeil fixe, dans l'attitude d'un
-braconnier qui attend sa proie. Que veut monseigneur Raminagrobis? Il
-guette une souris ou un oiseau au passage, et ne quittera pas la place
-sans l'avoir happé. De même saint Sylvestre épie l'année et attend
-patiemment l'heure de lui mettre la main dessus; or, connue à une aimée
-passée succède invariablement une année présente, saint Sylvestre est
-toujours en sentinelle et sur le qui-vive: saint Sylvestre reste
-éternellement à cheval sur le 31 décembre!
-
-SATURNE
-
-Saint Sylvestre a pour compère _le Temps_, que les anciens appelaient
-Saturne, respectable vétéran qui avait la singulière prétention d'être
-le père de Jupiter. Le Temps et saint Sylvestre s'entendent à merveille.
-Dès que l'année sent sa fin venir, Saturne et le saint entrent dans la
-chambre de l'agonisante et se placent à son chevet, de compagnie, bien
-décidés à souffler dessus la pauvrette et à éteindre les dernières
-lueurs de vie qui lui restent, sauf à en allumer une autre.
-
-Cette scène d'extrême-onction et de résurrection est représentée
-ici-même, par un ingénieux crayon, mieux qui je ne pourrais le faire du
-bond de ma plume. Je te renvoie donc au dessin de Bertal, cher lecteur,
-avec la modestie et l'abnégation qui me caractérisent.
-
-Dans ce tableau mémorable, le Temps attire d'abord l'attention et occupe
-la plus grosse place. A tout seigneur tout honneur. Ou peut, au premier
-coup d'oeil, trouver que son costume n'est pas taillé sur le patron de
-la dernière mode, mais il faut convenir du moins qu'il est irréprochable
-sous le point de vue classique. Hésiode, Homer, Virgile, Ovide, n'y
-trouveraient pas le plus petit mot à redire, et les Staubs du vieil
-Olympe lu donneraient à coup sur leur approbation. Rien n'y manque, ni
-les ailes, ni la faux.. Vous remarquerez d'ailleurs que Saturne pactise
-du côté de la barbe avec les merveilleux du jour. C'est un _lion_ par la
-moustache. Le _Café de Paris_ n'a pas son égal.--Son visage ne rappelle
-pas le velouté de la pèche ni la fraîcheur de la rose, je le confesse;
-c'est que _le Temps_ n'est pas né d'hier; il existait déjà que rien
-n'était encore; _le Temps_ est le vieux des vieux, et vraiment il y
-aurait de l'injustice à lui demander des airs d'adolescent.--Que ses
-jambes sont grêles!--Eh! mes amis, il n'en marche pas moins vite, vous
-ne le savez que trop, ô vous qu'il emporte sans cesse et sans repos,
-d'heure en heure, de minute en minute, de seconde en seconde, plaisir,
-jeunesse, gloire, amour, génie, beauté.
-
-Le temps plaisante quelquefois; aussi vient-il de convertir un éteignoir
-son ami saint Sylvestre, et de cet éteignoir il coiffe l'année 1843, qui
-jetait encore, dans son bougeoir, une flamme mourante. Saint Sylvestre,
-malgré sa métamorphose, est parfaitement reconnaissable à son visage
-incrusté sur l'éteignoir en question: front chauve, yeux creux, nez
-épaté, bouche fendue jusqu'aux oreilles, c'est toujours ainsi que je
-m'étais figuré saint Sylvestre; l'auréole qui couronne l'extrémité de
-l'éteignoir ne permet pas d'ailleurs de s'y tromper.
-
-[Illustration.]
-
-Au même moment où _le Temps_éteint l'année 1843, il allume du bout de
-la faux l'année 1844, bougie toute neuve qui s'élance fièrement de son
-chandelier, mèche au vent, en attendant qu'elle brûle à petit feu, comme
-tant d'autres, et se fonde. Superbe allégorie qui fait voir que le temps
-reconstruit d'une main ce qu'il détruit de l'autre!
-
-ORAISON FUNÈBRE.
-
-Puisque, hélas! il est surabondamment constaté par tout ce qui précède,
-que l'année 1843 n'est plus, jetons quelques fleurs sur sa tombe!
-
-La meilleure manière de savoir à quoi s'en tenir sur le compte des
-morts, c'est de rappeler leurs faits et gestes: Bossuet n'en faisait pas
-d'autre, et Massillon non plus. Je n'ai pas la prétention d'atteindre à
-la hauteur de ces grandes éloquences, mais je ferai de mon mieux; et
-comme, après tout, c'est là mon début dans l'oraison funèbre, je compte
-sur l'indulgence de mes auditeurs, sans vouloir cependant, comme maître
-renard, vivre aux dépens de celui qui m'écoute.
-
-Par où commencerai-je? quel fait mémorable aura ma préférence? quelle
-action digne de souvenir attirera d'abord mon attention? à quoi et à qui
-dédierai-je l'exorde de mon oraison? O Mnémosyne! ô muse! toi, qui
-gardes la mémoire des grands événements du passé et qui les transmets à
-Clio, ta soeur, pour qu'elle les inscrive sur son airain éternel, viens
-à mon secours; Mnémosyne, aide-moi à rappeler les plus importants
-chapitres de la vie de très-haute et très-défunte dame l'Année 1843!...
-Mais déjà la divinité m'anime et m'inspire; les morts ressuscitent, et
-je vois se dérouler derrière moi les faits merveilleux qui donnent à
-l'année qui n'est plus une place à part dans l'immensité des siècles.
-
-REGALIA.
-
-Je croirais manquer à la hiérarchie et aux égards que méritent les
-entrepôts de tabacs, les fumeurs, les divans et les tabagies, si je ne
-donnais point les honneurs du pas à la grande affaire des cigares à cinq
-sous, immense question, question palpitante d'actualité, question
-brûlante, qui a empoisonné les derniers moments de l'année 1843. On nous
-accordera, en effet, que dans ce siècle de tabac et de blagues, le
-cigare mérite de passer le premier: qu'y a-t-il aujourd'hui de plus
-important que le cigare? N'abandonne-t-on pas femme, enfant, père et
-mère, le monde entier, pour avoir le plaisir d'aller fumer un cigare en
-plein air?
-
-Le _regalia_, cigare du grand monde, a cru pouvoir profiter de cet
-immense succès pour se faire valoir; l'orgueil l'a gagné; il a prétendu
-se vendre autant qu'il s'estimait lui-même, et de vingt centimes se
-hausser à vingt-cinq; vous avez encore présents à la mémoire les détails
-de cette entreprise téméraire; les consommateurs jetèrent feu et flamme;
-une lutte s'engagea entre eux et le _regalia_, parmi des tourbillons de
-fumée; lutte terrible qui finit par la complète déconfiture; du
-_regalia_; il avait fait le renchéri, on le quitta pour le punir de son
-avarice; à vingt centimes il prospérait; tout le monde lui tendait la
-main, tout le monde le humait avec tendresse; à vingt-cinq centimes, il
-est tombé l'abandon et se dessèche, attendant, mais en vain, qu'une
-bouche complaisante s'intéresse à lui par hasard. Il y a là une profonde
-moralité; je la recommande aux maisons d'éducation, et si j'étais Ésope,
-La Fontaine ou M. de Florian, je la rimerais en apologue.
-
-Voyez cependant quelle pauvre figure fait le cigare dans son bocal! Nul
-ne vient à lui, nul ne bat le briquet en son honneur. Si le cigare veut
-avoir du débit, il faudra bientôt qu'il se fume lui-même. Ce n'est pas
-tout: ses ennemis se réjouissent de sa disgrâce, et l'insulte par leur
-gaieté; et quel est le grand ennemi du cigare, si ce n'est la pipe? Or,
-la pipe est dans le délire, elle ne se contient plus; elle lance en
-signe de victoire, des tourbillons de fumée; quels feux de joie! On
-dédaignait la pipe; la pipe était abandonnée aux portiers, aux sergents
-en retraite et aux cochers de fiacre; la pipe maintenant trône sur les
-ruines du cigare; elle envahit la Chaussée-d'Autin, et se promènera
-bientôt au boulevard Italien, dans les mains du dandy.
-
-[Illustration.]
-
-Le jour de la déchéance du cigare, le gouvernement des pipes a donné un
-grand bal national; nous en offrons un _fac similé_: toutes les pipes y
-étaient, sans distinction de rang, d'âge ni de sexe, depuis la pipe de
-lettre jusqu'à la pipe d'écume de mer incrustée d'or et de diamants,
-pipes culottées et déculottées. La fête a fini par une ronde furieuse
-que les pipes ont dansée autour d'un malheureux paquet de cigares,
-délaissé de la nature entière.
-
-Mais c'est assez nous occuper des hautes questions de politique
-intérieure; passons à la politique étrangère.
-
-IRLANDE.
-
-[Illustration.]
-
-La situation de l'Irlande, en 1843, a continuée d'être ce que vous
-savez; l'Angleterre a joui d'une parfaite santé; du 1er janvier à la
-Saint-Sylvestre, elle s'est tous les jours assise à une table amplement
-fournie, arrosant son teint vermeil de porter, de chypre et de bordeaux;
-nourrissant son ventre énorme et ses grosses joues succulents reliefs,
-sauf, après boire, à rouler sous la table. Quant à l'Irlande, sa
-collation est claire; en deux mots, vous en connaissez le menu:
-l'Irlande dîne peu: son principal repas consiste depuis longtemps à se
-ronger les ongles; il en a été de même en 1843: la carte n'a pas changé
-pour elle. En revanche, si cette malheureuse Irlande est affamée,
-l'Angleterre s'engraisse à vue d'oeil à ses dépens: L'Irlande met la
-poularde à la broche, et l'Angleterre la dévore. Dans ce pauvre diable
-de valet au ventre creux, à la mine piteuse, qui se tient debout, une
-assiette et une serviette sous le bras, jetant un regard suppliant sur
-un bifteck saignant, que son gros butor de maître engloutit à son nez,
-ne reconnaissez-vous pas l'Irlande? Et cet ogre sans pitié, qui sue
-l'abondance par tous les pores, n'est-ce pas l'Angleterre? Quand donc
-cette dévorante Angleterre donnera-t-elle à cette famélique Irlande un
-petit morceau de son bifteck?
-
-LITTÉRATURE.
-
-Après la politique, il est bon de faire une excursion dans la république
-des lettres, comme on disait du temps de la monarchie; cela repose. La
-politique est un verre de vitriol qui brûle les entrailles; la
-littérature une tasse de lait pur qui les rafraîchit; je parle surtout
-de la littérature mère de _Han d'Islande_ et de _Lucrèce Borgia_; c'est,
-comme chacun sait, tout sucre et tout miel.
-
-La plus grande succès de la littérature de 1843, le succès colossal, le
-succès pyramidal, le succès monstre, c'est M. Eugène Sue qui la obtenu;
-à lui la palme! Ses _Mystères_ ont conquis la France et l'Europe: ce
-n'est plus un mystère; l'univers y passera! L'Asie et l'Amérique
-viennent de s'abonner au cabinet de lecture, et l'Afrique tout entière
-en a écrit deux mots à M. Charles Gosselin.
-
-Nous voudrions de grand coeur donner ici le texte même de l'ouvrage, à
-ceux de nos charmants abonnés qui ne le connaissent point encore;
-malheureusement, ou n'a pas jusqu'ici découvert le moyen du faire tenir
-dix volumes in-8 dans un alinéa; cela viendra plus tard; en attendant,
-offrons aux impatients le portrait des principaux personnages qui
-figurent dans le roman de M. Eugène Sue. Le visage étant le miroir de
-l'âme, en voyant les héros, c'est comme si on lisait le livre; nous
-garantissons la ressemblance, jusqu'à la fin de la semaine prochaine. Le
-premier portrait, placé à gauche, vous représente le Maître d'école; un
-devine aisément à sa mine peu avenante, et ses doigts crochus, au manche
-de poignard qui s'allonge sur sa poitrine, que le drôle est un scélérat
-fieffé.--A côté de lui, voici la Goualeuse, ou plutôt Fleur de Marie,
-comme l'indiquent son attitude naïve et repentante, et ce bouquet de
-coquelicots et de bluets qui fleurit dans un pot, derrière elle.
-
-[Illustration.]
-
-Cette femme d'un embonpoint mélancolique rappelle, à s'y méprendre, la
-tendre et délicate marquise d'Harville.
-
-Rodolphe, la providence, le grand justicier des _Mystères_, se fait
-facilement reconnaître par sa pose, qui annonce un homme droit, et par
-son cordon en sautoir, qui atteste le prince.
-
-Au couteau qu'il tient à la main, on est d'abord tenté de prendre le
-Chourineur pour un vaurien; mais son nez indique qu'il y a du bon dans
-cet homme, et que ce n'est qu'un Chourineur égaré, non perdu, qui finira
-par se retrouver.
-
-Murph a bien le _muffle_ de l'honnête homme par excellence. Quant au
-petit tableau qui lui fait pendant, il est purement et simplement
-allégorique, et figure le duel du Crime et de l'Innocence: le Crime est
-le grand maigre, cela va sans dire; l'Innocence pousse à l'embonpoint.
-
-Heureuse année 1843, qui a produit un si rare chef-d'oeuvre!
-
-OUBLIETTES.
-
-[Illustration]
-
-Tout le monde n'a pas eu le bonheur de M. Eugène Sue; en conséquence,
-vous êtes prié, d'assister aux convoi et enterrement de ses confrères;
-l'année 1843 les a précipités la plupart au plus profond de ses
-oubliettes: là, _les Demoiselles de Cyr_, pauvres filles qui ont fait
-beaucoup de scandale pour tâcher de vivre, et n'en sont que plus mortes;
-ici, _Mademoiselle La Vallière, Mademoiselle Lafaille, Charles VI_,
-drames et opéras plus ou moins dignes d'oubli;--la comète va retrouver
-mademoiselle Lenormand, qui n'avait pas deviné celui-là;--des mains
-envieuses voudraient faire partager leur sort à _Lucrèce_, mais M.
-Ponsard et un charitable critique interviennent, et arrêtent la chaste
-Romaine sur le bord de la fosse; M. Léon Gozlan a beau défendre _Eve_
-comme sa propre fille, il est prouvé que cette Eve-là n'est pas la
-première femme du monde; M. Léon Gozlan en est réduit à la mettre dans
-un bocal pour la confire.--La foule éplorée des poètes et des
-dramaturges pleure et se lamente; l'un pleure son recueil d'élégies,
-l'autre sa comédie, celui-ci son drame, celui-là son vaudeville, cet
-autre ses feuilletons tombés feuille à feuille, et ensevelis le soir
-même de leur naissance.--_Les Burgraves_ ne sont pas loin;--mais respect
-à cette douleur de mère, à ce deuil profond qui environne une tombe
-récente!
-
-Tous ces gens-là, pour se consoler, pêchent à la ligne dans le puits
-sans fond où les sujets nouveaux nagent pêle-mêle; un professeur de
-l'Université prend à l'hameçon la question des jésuites qui semblait
-bien et dûment enterrée.
-
-Que d'autres choses sont tombées dans les oubliettes de 1843, et dont
-nuire dessinateur ne parle pas; innocence, fidélité, honneur, amitié,
-amour, et les saintes promesses, et l'espérance, et les serments!
-
-ESPAGNE
-
-1843 s'est fort occupé des affaires d'Espagne; il y avait de quoi: le
-jeu de casse-tête exige moins d'efforts de patience et moins
-d'attention. La situation politique de l'Espagne, est parfaitement
-exposée par l'image que nous en donnons; c'est un buisson d'épines, un
-gribouillage sans; pareil, une épingle à chercher dans une meule de
-foin; l'esprit de M. tel, la vertu de madame une telle; tout ce qu'on
-peut y imaginer de plus embrouillé, de plus entortillé, de plus sombre:
-un peloton de fil, un discours politique, une bouteille à l'encre, la
-discussion d'un amendement, un drame de M. Bouchardy!
-
-[Illustration.]
-
-Cherche bien et tâche, cher lecteur, de retrouver dans ce gâchis,
-Narvaez, Espartero, la reine-mère, Olozaga, l'innocente Isabelle,
-l'Espagne elle-même; et que Dieu te donne le moyen de te dépêtrer dans
-ces _pronunciamientos_!
-
-O'CONNELL.
-
-On a beaucoup parlé, EN 1843, d'O'Connell et de ses victorieuses
-harangues; on en causera probablement beaucoup moins en 1844; aussi,
-verra-t-on ici avec plaisir la représentation d'un de ces formidables
-meetings qui ont tant de fois fait trembler les Saxons. Le meeting
-ci-contre a été pris sur le fait et copié d'après nature, par un de mes
-amis intimes qui a entrepris tout exprès le voyage de la verte Érin. On
-sait que tout meeting se compose de beaucoup de pots de porter, d'ale et
-de genièvre, et de pas mal de cruches pour les déguster; les pauvres
-Irlandais arrivent par volées et à travers les monts; le libérateur,
-monté sur un tonneau, leur tend les bras et les nourrit, en attendant le
-pain et la liberté, de discours accommodés au _repeal_. C'est toujours
-quelque chose.
-
-[Illustration.]
-
-VICTORIA.
-
-L'événement particulièrement célèbre, l'événement par excellence, qui
-classe 1843 parmi les années mémorables!--Eh bien! vous ne devinez
-pas?--Non, vraiment.--c'est le voyage de la reine d'Angleterre en
-France; _l'Illustration_ a donné, dans le temps, une histoire complète
-de cette pérégrination royale au château d'Eu; elle n'a donc plus rien à
-en dire; _l'Illustration_ ne rabâche pas; mais ce qu'elle n'avait pas
-fait voir, c'est le moment où la jeune Victoria sentit le besoin de
-visiter la Normandie. _L'Illustration_ se félicite de pouvoir
-aujourd'hui remplir cette lacune.
-
-[Illustration.]
-
-La reine, on en conviendra, a tout à fait l'air d'une personne qui
-désire aller quelque part; elle dévore la France de son binocle; le
-monsieur qui la suit, et qu'elle tient en laisse, se nomme le mari de la
-reine; cette laisse est l'emblème du devoir conjugal. Le mari de la
-reine étant spécialement choisi pour s'occuper des enfants, on trouvera
-tout simple qu'il les porte; ces petits, pleins d'attentions délicates
-pour le porteur, lui paient sa course en lui tirant les moustaches.
-
-LES ILES MARQUISES.
-
-Les îles Marquises ont également occupé l'attention publique. Pouvait-il
-en être autrement? Un pays vierge, cela est si rare! Beaucoup d'autres
-ont abordé ce sujet avant nous, et particulièrement M. l'amiral
-Dupetit-Thouars, qui y est entré avec plusieurs frégates. Nous n'en
-avons pas autant à notre service; mais du moins pouvons-nous faire ce
-que M. Dupetit-Thouars n'a pas fait; chacun son art. M. Dupetit-Thouars
-est marin; nous sommes peintres de portraits; M. Dupetit-Thouars
-s'embosse dans la question des îles Marquises, nous la peignons d'après
-nature. Ceci représente la reine des îles Marquises arborant le drapeau
-de la civilisation. La civilisation l'offre avec politesse; la reine
-sauvage le reçoit avec une mine dont je me défierais: elle a vraiment
-l'air de dire à la civilisation: «Tu m'embêtes!»
-
-[Illustration.]
-
-Ici finissent les admirables annales de l'année 1843. Heureux qui a vécu
-dans cette illustre année! Heureux qui a pu mourir avec elle! il ne se
-fera jamais rien d'aussi grand!
-
-Le jour de l'an en Europe.
-
-Tous les peuples un peu civilisés de notre globe ont cru devoir, à une
-certaine époque de leur histoire, et pour des causes faciles à
-comprendre, mesurer le temps, c'est-à-dire inventer ce qu'on appelle en
-français des années, des mois, des jours, des heures, des minutes et des
-secondes. Mais ce besoin commun, les divers membres de la grande famille
-humaine ne l'ont pas satisfait de la même manière. Il y a eu, depuis le
-commencement du monde jusqu'au 31 décembre 1843, un nombre beaucoup trop
-considérable de _calendriers_, _d'ères_, de _cycles_, etc., qui font le
-bonheur des savants et le désespoir des ignorants. L'Europe moderne
-a,--la Russie et la Grèce exceptées, toujours fidèles au vieux
-style,--adopté pour son usage particulier un calendrier appelé
-grégorien, du nom du pape Grégoire XIII, son inventeur. Cet estimable
-successeur de saint Pierre, corrigeant une grave erreur du calendrier
-romain, retrancha, comme chacun sait, à l'année 1582, dix jours qu'elle
-avait de trop, et il décida qu'à l'avenir on supprimerait trois
-bissextiles en l'espace de quatre cents ans. Aujourd'hui, grâce à cette
-réforme, l'année européenne se compose de 365 jours, et tous les quatre
-ans elle est bissextile, c'est-à-dire qu'elle a 366 jours.
-
-Non-seulement l'année n'a pas toujours été aussi longue ou aussi courte
-qu'elle l'est actuellement, mais en outre elle a commencé à des époques
-différentes. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple:
-
-En France, du temps de Charlemagne, Noël était le premier jour de l'an.
-A dater de la fin du onzième siècle jusqu'en 1563, Pâques ou plutôt le
-samedi-saint, l'emporta sur Noël. Le 25 mars (le jour de la Conception)
-triompha à son tour de ses deux rivaux. Enfin un édit de Charles IX,
-daté du 4 août 1563, décréta que dorénavant l'année commencerait en
-France le 1er janvier.
-
-Une semblable confusion exista durant plusieurs siècles dans les autres
-contrées de l'Europe. Peu à peu, cependant, l'ordre se rétablit, et
-l'unité remplaçant le chaos, le 1er janvier, vainqueur de ses trois
-adversaires, fut proclamé sans opposition le souverain absolu de
-l'année. Il règne seul maintenant sur ses 364 sujets, si bien façonnés
-au joug, qu'ils n'essaient plus du s'y soustraire. Noël, Pâques et la
-Conception, ou le 25 mars, se contentant des honneurs qu'on leur rend
-encore, ont cessé de réclamer le glorieux privilège du briller sur tous
-les almanach en général, et sur celui de _l'Illustration_ en
-particulier, à la tête de l'année nouvelle.
-
-Toutefois, bien qu'elles reconnaissent son autorité plusieurs grandes
-nations de l'Europe persistent à refuser au 1er janvier les hommages
-dont certains autres peuples se plaisent à l'accabler. Qu'a-t-il donc
-fat pour mériter un pareil honneur? Le 25 mars, Noël et Pâques
-n'étaient-ils pas plus dignes du commencer l'année? Le 25 mars, la
-vierge Marie avait conçu le fils de Dieu; le jour de Noël, Jésus-Christ
-avait reçu la vie dans une étable du Jérusalem; le jour de Pâques, il
-était ressuscité. Aussi en Angleterre, en Espagne, en Italie, en
-Allemagne, ce n'est point le 1er janvier que l'on fête, c'est la Noël,
-c'est le jour de la naissance du Christ. Christmas, Pascwa, Natale,
-Weinhnachten, en 1844, _l'Illustration_ racontera et représentera les
-curieuses cérémonies publiques et privées que ramène chaque année votre
-glorieux anniversaire!
-
-L'Allemagne seule a, depuis quelque temps, sans négliger la
-_Weinhnachten_, fait quelques avances au _Neu yahr_; tandis que
-l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie assistent dans un morne
-recueillement au renouvellement de l'année, l'Allemagne, s'est décidée à
-se divertir le 1er janvier; elle célèbre même le 31 décembre presque
-avec autant du pompe que de joie. Pourquoi tout ce bruit? quelle
-heureuse nouvelle nous annoncent ces cloches, ces pétards, ces fusées?
-C'est la mort d'une année que l'on célèbre. Il paraît qu'elle inspire
-peu de regrets. Mais nous sommes dans une ville universitaire. La nuit
-est sombre; onze heures viennent du sonner. Où vont ces jeunes étudiants
-avec leurs torches et leurs fusils? Suivons-les. Ils s'arrêtent devant
-une maison de belle apparence; c'est celle du prorector. Des
-acclamations retentissent:» «L'année va finir; que celle qui lui
-succédera soit heureuse pour notre prorector!» Cependant cette foule si
-agitée et si bruyante
-
-[Illustration: Un Grand Lever de la reine d'Angleterre.]
-
-[Illustration: La Bénédiction de la Newa à Saint-Pétersbourg.]
-
-reste immobile et garde un silence religieux. Une fenêtre de la maison
-du prorector s'est ouverte, et ce digne personnage apparaît aux regards
-charmés des étudiants Il tient un verre à la main, et quand il a
-suffisamment remercié ses élèves de leur visite et de leurs souhaits il
-vide son verre en leur souhaitant à tous une bonne année, et il le jette
-à terre, car ce serait commettre une profanation que de boire une autre
-fois dans un verre qui a servi à un si noble usage. A peine le sacrifice
-est-il accompli, que de nouveaux vivat retentissent; le prorector ferme
-sa fenêtre, et les étudiants vont rendre les mêmes hommages aux plus
-populaires de leurs professeurs.
-
-A l'intérieur des maisons, chaque famille se divertit à sa manière: les
-uns boivent, les autres mangent; ceux-ci dansent, valsent ou chantent;
-ceux-là jouent des charades; partout on s'amuse. Cependant minuit
-approche; l'aiguille de la pendule se dirige avec la même vitesse; dans
-le palais et dans la chaumière, vers l'heure fatale. Nobles, bourgeois
-et paysans, muets et immobiles, tiennent leurs regards fixés sur
-l'horloge ou sur la montre qui leur marque la marche rapide du temps....
-Au même instant un seul cri s'échappe de plusieurs millions de bouches:
-_Prosst neu jahr_(vienne le nouvel an). Heureux celui qui, dans sa
-famille, a prononcé le premier ces paroles sacramentelles... que tout le
-monde répétera le lendemain matin en s'abordant.
-
-Des que le dernier écho de _prosst neu jahr_ a cessé de su faire
-entendre, «un domestique apporte du vin ou du punch, nous apprend le
-respectable M. Howitt, dans sa _Domestic and rural life in Germany_,
-avec les souhaits que les parents et les amis se sont faits pour le
-nouvel an. En général, ces souhaits sont écrits en vers sur une belle
-feuille de papier surchargée d'ornements dorés. Tous les assistants,
-choquant leurs verres, se souhaitent mutuellement une bonne année; puis
-le maître de la maison ouvre et lit les souhaits écrits; la plupart ne
-sont pas signés, et causent des explosions d'hilarité; car les auteurs
-de ces épîtres anonymes reprochent souvent leurs ridicules à leurs
-parents et à leurs amis, en leur donnant le conseil de s'en corriger.
-
-«Quand le dernier souhait a été lu, ou joue, dans la plupart des
-familles, à un jeu très-ancien, qu'on appelle le jeu de farine, de l'eau
-et des clefs: trois assiettes sont rangées sur une table ronde placée au
-milieu d'une chambre: dans la première, on met de la farine; dans la
-seconde, de l'eau; dans la troisième, un trousseau de clefs; alors tous
-les célibataires des deux sexes vont tour à tour, les yeux recouverts
-d'un épais bandeau, prendre sur la table une de ces trois assiettes que
-les assistants changent sans cesse de place, heureux celui dont la main
-se pose sur le trousseau de clef! il épousera la personne qu'il aime;
-celui ou celle qui blanchit ses doigts dans la farine se mariera avec
-une veuve ou avec un veuf; mais malheur à l'infortuné qu'un sort jaloux
-conduit tout droit sur l'assiette pleine d'eau! il est sûr de mourir
-célibataire. Cette espèce de loterie terminée, les danses et les jeux
-recommencent.
-
-[Illustration: La polonaise à la cour de Russie.]
-
-Du salon de la petite bourgeoisie de l'Allemagne, passons sans
-transition à la cour du plus puissant souverain de l'Europe, de
-l'empereur de Russie; car nous y assisterons à une cérémonie
-caractéristique dont un témoin oculaire nous a rapporté un charmant
-dessin. Deux fois chaque année, le 1er-15 janvier et le jour de la fête
-de l'impératrice, l'empereur de Russie ouvre son palais à ceux de ses
-sujets qui ont obtenu d'avance des billets d'admission. Des soldats, des
-marchands, des laboureurs, s'y montrent dans leur costume national aux
-côtés des courtisans. Les invités qui portent le frac sont tenus d'avoir
-un petit manteau de soie noire appelé _vénitien_.
-
-[Illustration: Les baisers du jour de l'an, dessin de Grandville.]
-
-«Les salles du palais, a dit un voyageur moderne, remplies de monde,
-sont un océan de têtes à cheveux gras, toutes dominées par la noble tête
-de l'empereur, de qui la taille, la voix et la volonté planent sur son
-peuple. Ce prince paraît digne et capable de subjuguer les esprits comme
-il surpasse les corps; une sorte de prestige me semble attaché à sa
-personne; au palais de Saint-Pétersbourg comme à la parade, comme à la
-guerre, comme dans tout l'empire, comme toujours on voit en lui l'homme
-qui règne.
-
-«Les personnes de la cour, le corps diplomatique, les étrangers invités
-et les gens du peuple admis à la fête, sont introduits pêle-mêle dans
-les grand appartements; vous attendez là pendant assez longtemps, pressé
-par la foule, l'apparition de l'empereur et de la famille impériale. Dès
-que le maître, ce soleil du palais, commence à poindre, l'espace s'ouvre
-devant lui; suivi du son noble cortège, il traverse librement et sans
-même être effleuré par la foule, des salles où l'instant d'auparavant on
-n'aurait pas cru pouvoir laisser pénétrer une seule personne de plus.
-Aussitôt que Sa Majesté a disparu, le flot des paysans se referme
-derrière elle; c'est l'effet du sillage après le passage d'un vaisseau.
-
-«La noble figure de Nicolas, dont la tête domine toutes les têtes,
-imprime le respect à cette mer agitée; c'est le Neptune de Virgile; on
-ne saurait être plus empereur qu'il ne l'est. Il danse pendant deux ou
-trois heures de suite des polonaises avec des dames de sa famille et de
-sa cour. Cette danse était autrefois une marche cadencée et
-cérémonieuse; aujourd'hui c'est tout bonnement une promenade au son des
-instruments. L'empereur et son cortège serpentent d'une manière
-surprenante au milieu de la foule, qui, sans prévoir la direction qu'il
-va prendre, se sépare cependant toujours à temps pour ne pas gêner la
-marche du souverain.»
-
-Singulier contraste! le souverain le plus absolu de l'Europe, le czar de
-toutes les Russies, reçoit le peuple dans son palais le 1er jour de
-l'année; et le souverain le moins puissant, politiquement parlant, la
-reine d'Angleterre, n'admet que la plus haute et la plus fière
-aristocratie de ses trois royaumes à lui présenter ses respectueux
-hommages le jour du Noël. Nos deux dessins, placés en regard l'un de
-l'autre, feront faire encore un autre rapprochement non moins bizarre. A
-Saint-Pétersbourg, l'empereur présente l'impératrice comme son égale,
-ils marchent sur le même rang, en se tenant par la main; à Londres, la
-reine a seule le droit de s'asseoir; son _mari_ est obligé de se tenir
-debout comme spectateur derrière son trône.
-
-Le 1er janvier, a lieu, à Saint-Pétersbourg, une cérémonie dont nous
-dormons aussi la représentation fidèle: nous voulons parler de la
-bénédiction des eaux de la Newa. Une chapelle en bois est construite
-tout exprès chaque année près du palais impérial, sur le bord du fleuve;
-en face, de l'autre côté, s'élèvent les remparts du granit de la
-forteresse, dominés par l'église de Saint-Pierre et de Saint-Paul. A
-l'heure fixée, l'empereur, suivi du son état major, se rend à cheval a
-cette chapelle; puis, mettant pied à terre, il monte à la place qu'il
-doit occuper, près des étendards de la garde. Aussitôt arrivent en
-procession l'archimandrite et le clergé métropolitain; on bénit en même
-temps les eaux de la Newa, les armes et les drapeaux de la garnison du
-Saint-Pétersbourg, qui assiste tout entière à cette cérémonie. Au moment
-de la bénédiction, des saints sont échangés entre la forteresse et
-l'artillerie de la garde, rangée sur les glaces.
-
-Pourquoi bénit-on la Newa? Est-ce pour qu'à la fonte des glaces
-prochaines, elle ne cause pas trop de dégâts dans cette ville
-artificielle, que ses débordements menacent sans cesse d'une ruine
-complète? Nous l'ignorons. Ce qui est positif, c'est que la débâcle
-passée, le fleuve libre, des coups de canon annoncent cet heureux
-événement à tous les habitants de la ville. «Aussitôt, raconte M. Kold,
-quelle que soit l'heure du jour, ou de la nuit, le commandant de la
-forteresse, en grand uniforme, et accompagné par tout son état-major, se
-rend au; palais dans une gondole richement décorée, porteur d'un
-magnifique verre de cristal rempli de l'eau de la Newa, qu'il va offrir
-au czar au nom du printemps et du dieu du fleuve: admis en la présence
-de son souverain, il lui annonce que l'hiver vient de finir, et que la
-Newa est rendue à la navigation; désignant ensuite de la main la gondole
-amarrée au quai,--le premier cygne flottant sur les eaux,--il présente à
-l'empereur le verre de cristal rempli d'eau de la Newa, et Sa Majesté lu
-vide immédiatement à la santé et à la prospérité de sa capitale. C'est
-le verre d'eau le plus cher qui se boive sur toute la surface du globe;
-car, selon un ancien usage, l'empereur le rend plein d'or à celui qui le
-lui a offert plein d'eau. Autrefois, ou le remplissait jusqu'aux bords
-du pièces de ce précieux métal; mais chaque année les verres
-augmentaient de volume; l'empereur, voyant qu'il avait toujours une plus
-grande quantité d'eau à avaler et une plus forte somme à payer, déclara
-qu'à l'avenir il ne donnerait que 200 ducats,--prix impérial, après
-tout, pour un verre d'eau.
-
-Que pourrai-je vous apprendre, ô mes très-chers lecteurs et lectrices,
-des us, coutumes et cérémonies du premier jour de l'an en France. Ne les
-connaissez-vous pas tous et toutes aussi bien que moi?... Lundi encore
-vous jouerez un rôle plus ou moins agréable dans leur dix-huit cent
-quarante-quatrième représentation depuis l'ère chrétienne; mais mon
-confrère le _Courrier de Paris_ s'est chargé de vous raconter un peu
-plus loin les _petits bonheurs_ et les _petites misères_ du jour de
-l'an. Je m'arrête donc... Permettez-moi, toutefois, de vous donner un
-conseil utile: méfiez-vous des baisers du Jour de l'An, en particulier,
-comme de tous les baisers en général. Ce langage universel que les muets
-parlent et que les sourds entendent, personne,--hélas!--ne peut se
-vanter d'en comprendre le véritable sens.--Il dit toujours plus ou moins
-qu'il ne semble dire.--Ne le jugez pas surtout d'après
-l'apparence.--Essaye de distinguer ici ses nombreuses espèces ou
-variétés, ce serait vouloir faire l'histoire du coeur humain depuis lu
-naissance du premier homme jusqu'à la Saint-Sylvestre de l'année qui va
-mourir. Quelle touchante, mais quelle triste, quelle lamentable, quelle
-longue histoire! Nous n'entreprendrons pas une pareille tâche; à peine
-même si nous tenterons de vous révéler pourquoi les douze baisers de
-Judas que notre grand artiste, Grandville, a dessinés tout exprès pour
-_l'Illustration_, sont indignes de votre confiance.
-
-Commençons par la droite. Ce baiser qu'une jeune fille et son frère
-laissent prendre ou donnent à leur grand-père sur leur front, ce sont,
-en réalité, Polichinelle ou la poupée qui le reçoivent.--Pourquoi cette
-femme embrasse-t-elle son mari avec tant d'effusion? Pourquoi
-serre-t-elle sa tête contre sa poitrine? Mais ne voyez-vous pas ses
-regards avides qui cherchent dans l'espace le cachemire ou les bijoux
-que son trop joyeux époux lui apporte?--Et ce grand barbu, qui approche
-ses lèvres des joues paternelle, est-ce par affection? non, certes;
-c'est un à-compte qu'il paye à ses créanciers.--Si ce neveu consent à
-becqueter, non-seulement sa vieille tante, mais son perroquet, un jour à
-venir, soyez en sûr, il héritera d'une fortune
-considérable.--Croyez-vous que ces trois baisers superposés soient plus
-sincères? Pour moi, j'en doute: cette chatte et ce chien se battront
-demain comme hier; ce jeune collégien donne à sa maman un oeuf pour
-avoir un boeuf; ces deux amies continueront à se détester et à médire
-l'une de l'autre. Mais que vois-je? Jean-Jean, mon ami, vous avez
-attendu longtemps cette occasion désirée? Si vous le pouviez, petit
-scélérat, vous seriez capable d'en abuser; nous avons les yeux sur vous,
-et vous vous modérerez. Au-dessous de ces deux vieux amis qui songent au
-temps passé et aux baisers d'autrefois, et qui regrettent
-
- Leurs bras si dodus.
- Leurs jambes bien faites
- Et leurs jours perdus...
-
-deux jeunes femmes--sexe perfide--accordent une légère faveur à deux
-hommes vieux et laids, mais qui sont riches... Heureusement, mes chers
-lecteurs et vous mes chères lectrices, il y a encore sur cette terre des
-âmes pures, des coeurs tendres et des baisers sincères: c'est ce que je
-vous souhaite, quant à moi, pour l'année 1844.
-
-
-
-Le Jour de l'An en Chine.
-
-Hors de l'Europe, nous ne ferons qu'une excursion, mais elle sera assez
-curieuse pour tenir lieu de plusieurs autres. Nous irons tout simplement
-en Chine. N'ayant pas eu le bonheur de visiter en personne le Céleste
-Empire, nous nous voyons forcé d'emprunter les renseignements suivants à
-Davis (1) et à Dobel (2).
-
-[Note 1: _La Chine_, par Davis traduit de l'anglais par Pichard. Paris,
-Paulin, 2 vol in-8, 7 fr.]
-
-[Note 2: _Sept années en Chine_, nouvelles observations sur cet empire,
-par Pierre Dobel; traduit du russe par le prince Emmanuel Galitzin.
-Amyot. I vol. in-8, 7 fr. 50 c.]
-
-«C'est sur la lune que s'évalue l'année chinoise, dit Dobel; aussi en
-résulte-t-il que, bien que cette année soit de douze mois, le compte des
-jours ne donne jamais ce résultat exact; ce qui oblige les Chinois à
-combler le déficit en ajoutant à la fin de l'année un certain nombre de
-fêtes, et en comptant un treizième mois dans les années qui suivent
-chaque période de dix-neuf ans.
-
-«A peine approche-t-on de la fin du l'année, que tous, pauvres comme
-riches, abandonnent leurs affaires pour ne plus songer qu'à fréquenter
-les temples, les spectacles et à faire bonne chère. Il est censé que
-toutes les affaires pendantes doivent être réglées de concert, et à la
-satisfaction des parties, la veille du nouvel an. A cette époque, le
-pouvoir des mandarins rôle suspendu durant quelques jours, ce qui
-produit parfois des désordres, à cause de la faculté qu'ont alors les
-particuliers de régler leurs comptes et leurs affaires conformément à
-d'anciennes coutumes.
-
-«Il n'y a peut-être pas de peuple au monde qui ait moins de fêtes que
-les Chinois, nous apprend à son tour M. Davis; la principale et presque
-la seule époque de réjouissance universelle est le nouvel an. C'est
-alors, on peut le dire, que tout l'empire est _hors de lui_ ou peu s'en
-faut. A l'approche de la nouvelle lune, lorsque le soleil atteint le
-quinzième degré du Verseau (le commencement de l'année civile des
-Chinois), toutes les administrations sont fermées dix jours à l'avance,
-et les mandarins serrent leurs sceaux jusqu'au vingtième jour de la
-première lune. Le soir du dernier jour de l'année qui s'achève, tout le
-monde veille jusqu'à minuit. A cette heure commence un interminable
-vacarme de pétards, de fusées et de feux de joie; la consommation des
-pièces d'artifices est si prodigieuse, que l'air devient charge de
-nitre. Depuis minuit jusqu'à l'aurore, chaque habitant exécute les rites
-sacrés ou prépare sa maison pour la solennité du premier jour du nouvel
-an. Dès le matin, une foule immense assiège les temples.
-
-«Soun Nin, ajoute M. Dobel, est le nom des solennités du Jour de l'An:
-on les fête aux quatre coins de la ville, dans quatre temples. A
-l'approche du jour de fête de chacun de ces temples, on construit dans
-leur voisinage de grands théâtres en bambous, sur lesquels sont ensuite
-représentées des pièces en l'honneur de la divinité du temple.--Chaque
-maison se fournit alors de lanternes neuves; on colle du papier rouge à
-sa porte ou à celui de ses angles où sont placés les pénates;
-l'ameublement est renouvelé, et la famille se pare de ses plus beaux
-habits.
-
-«Cette dernière coutume est obligatoire; car un Chinois se croirait voué
-à la pauvreté pour toute l'année, s'il n'avait été bien vêtu le Jour de
-l'An; aussi emploie-t-il tous les moyens en son pouvoir pour observer
-cette coutume, au point de dérober parfois les habits qu'il ne serait
-pas en état du s'acheter.
-
-«Les fêtes du nouvel an doivent durer dix jours d'après la loi, mais
-souvent on les prolonge du double.
-
-«La première, journée se nomme Kay-Yat (_le jour des oiseaux_). Cette
-fête est destinée à rappeler que les volatiles sont une des nourritures
-de l'homme; on s'abstient de viande durant ce jour, et les rigoristes
-observent même un jeûne sévère.
-
-«La deuxième journée se nomme Kou-Yat (_le jour des chiens_). Lus
-Chinois vénèrent tellement les chiens, qu'ils ont des ouvriers
-spécialement chargés de leur fabriquer des cercueils; ils croient qu'un
-de leurs sages fut préservé de la mort par un de ces animaux, qui dévora
-son assassin; et pourtant, par une singulière inconséquence, les Chinois
-mangent la chair de cet animal.
-
-«Le troisième jour est Chen-Yat, ou le _jour des porcs_. Il en est de
-cette solennité comme du la précédente; les Chinois vénèrent la mémoire
-d'un de ces animaux qui sauva, suivant eux, un manuscrit précieux de
-l'incendie; aussi s'abstient-on de la chair du porc durant ce jour.
-
-[Illustration.]
-
-«Le quatrième jour s'appelle Yaong-Yat (_le jour des brebis_). Ce jour
-est consacré à Pun-Kyon-Yengi, berger qui vécut pauvre, ne se
-nourrissant que de légumes et n'ayant pour vêtement que l'écorce des
-arbres, mais qui enseigna tout le parti que l'on pouvait tirer de la
-toison des brebis, «Le cinquième jour se nomme New-Yat (_le jour des
-vaches_). Un de ces animaux allaita un jeune enfant dont les parents
-avaient péri, et qui, étant devenu mandarin par la suite, lui éleva un
-temple. Telle fut la cause première de l'institution de cette fête;
-aussi beaucoup de Chinois s'abstiennent-ils tout à fait de la chair de
-boeuf; d'autres y renoncent à l'âge de 40 ans, sans quoi ils croiraient
-leur salut compromis.
-
-«La sixième journée est le Ma-Yat, ou le _jour des chevaux_. Cette fête
-a été instituée afin d'inspirer au peuple de la considération pour cet
-utile quadrupède.
-
-«C'est à _l'homme_ qu'est consacré le septième jour; il Se nomme
-Yen-Yat. Pon-Tso, qui apprit aux Chinois à se nourrir de riz, de blé et
-de viande, est la divinité de ce jour.
-
-«C'est encore à Pon-Tso qu'est dédié le huitième jour, nommé Ko-Yat _le
-jour des grains_. Pon-Tso enseigna le premier que l'on pouvait utiliser
-les grains et s'en nourrir.
-
-«Pon-Tso est aussi la divinité du neuvième jour, et quiconque veut
-obtenir du bonheur doit s'empresser de lui porter des offrandes le jour
-du Mo-Yat _jour du lin_.»
-
-Empruntons un dernier renseignement à M. Davis. «Comme les Européens,
-les Chinois se font des visites et des présents le premier jour de l'an,
-et ils s'envoient de grandes cartes de félicitation ornées d'une gravure
-sur bois représentant les trois principales félicités dont les hommes
-puissent, selon eux, jouir sur la terre, savoir: un héritier, un emploi
-public (ou de l'avancement) et une longue vie. Ces trois souhaits sont
-indiqués par les figures d'un enfant, d'un mandarin et d'un vieillard
-accompagné d'une cigogne, emblème de la longévité. Grâce à la
-complaisance, de M. Fournier, éditeur de _la Chine ouverte_ (3),
-_l'Illustration_ peut offrir à ses abonnés un _fac-similé_ de l'une de
-ces cartes, imprimées en général en Chine, comme dans _la Chine
-ouverte_, sur papier rouge. Les caractères chinois placés en tête
-signifient: «Que votre bonheur soit florissant;» ceux, qui sont imprimés
-sur le côté se traduisent ainsi: «Moi Ma-Tso-Lang (nom honorifique de
-Soaqua), je vous salue humblement.»
-
-[Note 3: Cinquante livraisons à 30 centimes; par Old Nick et A Borget. 5
-livraisons ont paru.]
-
-
-
-De l'Origine des Étrennes.
-
-«Les Humains, dit M. Charles Dezobry dans son bel ouvrage: _Rome au
-siècle d'Auguste_, font un jour de fête du renouvellement de l'année.
-Ils croient que des présages certains sont attachés au commencement de
-chaque chose et aux kalendes, ou premier jour du mois de janvier, qu'ils
-regardent comme l'auspice de l'année; ils cherchent à multiplier les
-bons présages ce jour-là: ils se visitent les uns les autres, il
-s'accueillent mutuellement par les voeux les plus prospères et les
-paroles les plus agréables, évitant avec soin toutes celles qui seraient
-profanes.
-
-«Ils accompagnent ces souhaits de présents réciproques que l'on nomme
-_etrena_, étrennes, autre signe de bon présage, ce nom signifiant un
-bonheur qui doit se répéter trois fois, comme si l'on disait _trena_ en
-supprimant l's, ainsi que faisaient les anciens. L'usage des étrennes
-remonte au temps du roi Tatius. Tout le momie en donne et en reçoit, à
-quelque classe que l'on appartienne, dans quelque condition que l'on se
-trouve. Ces présents sont en général de peu de valeur, mais le choix
-n'en est pas tout à fait arbitraire. Afin qu'ils portent vraiment le
-caractère d'heureux présages, on choisit des dattes, des figues sèches
-et du miel blanc renfermé dans son rayon, pour que les dieux veuillent
-attacher aux événements futurs les heureux succès dont leur saveur est
-le symbole, et que rien n'altère la douceur des auspices sous lesquels
-l'année a commencé son cours.
-
-«On joint encore à ces dons de petites pièces de monnaies de bronze
-appelées _stips_, afin que les présages soient complets pour tous les
-voeux que l'on peut former, cette dernière offrande servant
-symboliquement à flatter la passion des richesses.
-
-«Comme personne ne peut se dispenser de donner des étrennes, les clients
-en portent aussi à leurs patrons, mais uniquement pour se conformer à
-l'usage: leur présent se compose simplement d'un as de cuivre et d'une
-datte recouverte d'une très-légère feuille d'or.
-
-«Les riches ne se bornent point à ces étrennes sacramentelles; ils y
-joignent de beaux présents de tout ce que produit la terre ou la mer.
-
-Le jour des kalendes de janvier, tous les Romains allaient offrir des
-étrennes à Auguste.--L'_Imperator_ les recevait comme à une
-_salutation_; il était assis dans _l'atrium_ de sa maison: on défilait
-devant lui, et chaque citoyen, tenant son offrande à la main, la
-déposait en passant aux pieds de ce dieu terrestre. Ces étrennes étaient
-de la monnaie d'argent; car la générosité des citoyens se trouvait
-stimulée par l'intérêt personnel, attendu que le prince rendait à tous
-une somme égale et même supérieure à la valeur de leurs présents.
-
-Si nous en croyons certains écrivains, M. Dezobry ne nous aurait pas
-donné la véritable explication de l'origine des étrennes, ou plutôt de
-l'étymologie de ce mot.
-
-Selon l'_Anacharsis_ romain que nous venons de citer, _strena_ est un
-bonheur qui doit se répéter trois fois. Or, M. Spon et le père
-Tournemine, auteurs de deux petits traités spéciaux sur l'origine des
-étrennes, ne sont pas du tout de cet avis. Dans leur opinion, lorsque
-Tatius, un des Sabins, partagea avec Romulus le gouvernement de Rome, il
-reçut un présent qu'il regarda comme de l'augure le plus heureux;
-c'étaient quelques branches de verveine coupées dans un bois consacré à
-la déesse _Strenna_, c'est-à-dire à la _déesse de la force_. «Aussi, dit
-Spon, ce mot _strena_, qui signifie _étrenne_, se trouve quelques fois
-écrit _strenna_ chez les anciens, pour témoigner que c'était proprement
-aux personnes de valeur et de mérite qu'était destiné ce présent.
-Tournemine, d'accord avec son collègue sur l'étymologie du mot, nous
-donne cependant une explication différente. «Le peuple, simple et
-superstitieux, croyait que ces branches et cette verveine donnaient de
-la force et conservaient la santé. On sait que les druides gaulois
-pratiquaient la même cérémonie, qu'ils allaient, au commencement de
-l'année, prendre dans des bois sacrés le gui, qu'ils distribuaient au
-peuple comme un présent des dieux, dont la vertu était admirable.--D'où
-pouvait venir une semblable persuasion? N'y reconnaissez-vous pas un
-souvenir confus de l'arbre de vie planté dans le paradis terrestre,
-souvenir dont les prêtres païens, habiles charlatans, se servirent, pour
-mettre en vogue leurs bois sacrés, auxquels ils attribuaient la même
-vertu? Le nom de la déesse _Strenna_ confirme nos soupçons sur l'origine
-de cette superstition; il a bien du rapport au mot Hébreu _éloïm_, qui
-peut signifier le _dieu fort, le dieu de la force_. C'est de ce mot que
-Moïse s'est servi dans les premiers chapitres de la _Genèse_, ou il
-parle de l'arbre _de vie_ que Dieu avait mis dans le paradis terrestre.»
-
-Nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs les pièces du procès;
-qu'ils jugent s'ils l'osent. Quant à nous, nous leur demandons la
-permission de ne pas nous prononcer encore sur cette grave question, car
-nous venons de lire vingt pages d'un gros in-folio intitulé _Novus
-thesaurus antiquitatem romanorum congestus ab Alberto Henrico de
-Sallengre_.--Ces vingt pages sont entièrement remplies par un traité de
-_Strena_ en douze chapitres, d'un sieur _Hieronymi Rossii Ticinensis,
-civis nobilis et patricii romani atque in palatina academia regii
-éloquentiae professoris_--Or, cette délicieuse monographie nous a révélé
-deux ou trois étymologies que nous réservons à nos abonnés pour leurs
-étreintes de l'année prochaine.
-
-«Tibère, avec, son humeur triste et sauvage, dit encore M. Dezobry,
-s'accommodait peu des réceptions populaires, et surtout des échanges
-d'étrennes avec les citoyens. Il s'y prêta néanmoins dans les premières
-années de son avènement à l'empire, et il avait même coutume de rendre
-quatre fois la valeur de ce qu'on lui offrait; mais, fatigué d'être
-dérangé pendant tous le mois par ceux qui n'avaient pu le voir le jour
-des kalendes, il prit d'abord le parti de ne plus rien rendre passé ce
-jour; puis il finit par s'absenter de Rome à l'époque des kalendes, pour
-éviter de recevoir des étrennes. Il blâmait Auguste de s'être soumis à
-cet usage, qui causait beaucoup de fatigue et surtout de dépense; il ne
-faisait, cependant pas comme son prédécesseur, qui, avec les étrennes
-qu'il recevait, achetait de belles statues des dieux, qu'il dédiait dans
-divers quartiers de la ville.»
-
-Caligula imita Auguste, et Claude suivit l'exemple de Tibère. A partir
-du règne de Claude, le peuple romain cessa donc de présenter des
-étrennes à ses empereurs; mais la coutume d'offrir des présents le
-premier jour de l'année n'en subsista pas moins; seulement ce furent
-désormais les supérieurs qui en donnèrent au lieu d'en recevoir.
-
-«Voilà donc, s'écrie Spon, tout le fondement que nous avons de notre
-coutume; et ce fondement étant aussi léger que de la paille et du
-chaume, nous ne saurions être solidement fondés à conserver une
-superstition païenne à laquelle nous ne pouvons trouver _aucun appui par
-l'autorité de l'Écriture Sainte ou des saints pères_.» Les saints pères,
-en effet, protestèrent en vain contre cet usage qui avait passé du
-paganisme dans le christianisme; plusieurs conciles essayèrent même
-inutilement de le détruire.
-
-Cependant quand les peuples chrétiens cessèrent, par la suite, de
-pratiquer les cérémonies païennes, c'est-à-dire d'offrir de la verveine
-et de certaines branches d'arbre, de chanter et de danser dans les rues,
-l'Église leur permit de s'embrasser et de se donner des cadeaux le
-premier jour de l'an. A dater de cette heureuse époque, l'espèce humaine
-a fait, sans scrupule et sans remords au renouvellement de chaque année,
-une effrayante consommation de baisers, de bonbons et de présents de
-toutes sortes et de toutes qualités.
-
-
-
-Les Petits Bonheurs du Jour de l'An.
-
-L'année finit. L'année renaît; tandis que la pauvre décrépite disparaît,
-comme dirait _le Constitutionnel_, dans l'abîme du passé la jeune année
-se montre souriante et parée; elle n'a pas vingt-quatre heures qu'elle
-est déjà grande demoiselle; il n'est pas besoin de songer à lui nommer
-un tuteur; un régent ne lui est pas nécessaire, et, dès sa première
-heure, elle est en pleine majorité; personne n'est obligé de l'appeler
-l'innocente Isabelle.
-
-Au point du jour, le règne de la nouvelle année commence; son royaume
-est immense; il est si grand, si grand, et s'étend si loin, si loin,
-qu'il faudrait je ne sais combien de mètres de ruban rose pour en faire
-le tour: c'est, à proprement parler, l'empire universel que de
-très-grands conquérants ont tenté sans pouvoir y parvenir. La nouvelle
-année n'a pas besoin de faire autant de bruit que ces terribles fiers à
-bras pour établir sa domination: cela lui vient de soi-même.
-
-Les nouveaux règnes et les avènements sont tout sucre et tout miel; le
-souverain est toujours charmant, le peuple (le bonhomme!) toujours
-content; on se passe et l'on se repasse des douceurs et des promesses;
-il n'est pas jusqu'au féroce Néron, il n'est pas jusqu'au méchant
-Christiern, qui n'aient eu plusieurs quarts d'heure d'amabilité au début
-de leur souveraineté.--Je ne suis pas fâché de vous glisser ce petit
-trait d'érudition en passant.
-
-Mais la nouvelle année se distingue, entre toutes les reines et tous les
-rois frais éclos, par une grâce, une munificence, une affabilité qui
-n'ont pas d'égides. D'abord, elle n'est pas fière du tout; elle a des
-caresses, et des baisers, et des poignées de main pour tout le momie, du
-plus petit au plus grand; et puis, voyez là! contemplez en face cette
-excellente et très-aimable, majesté. Son sourcil, tant s'en faut, n'est
-point capable de faire trembler le monde comme celui de feu Jupiter;
-elle ne marche pas escortée de gardes farouches, et ne déguise pas sa
-personne sous un tas de crachats, de rubans et de croix. Oh! qu'elle est
-meilleure fille et bien plus philosophe que cela!
-
-La bonne reine s'habille à la légère, taille souple et fin corsage; à
-gauche, du côté du coeur, elle porte un cornet de bonbons: c'est son
-cordon de la Légion-d'Honneur; Marquis, son grand-chancelier, l'en a
-décoré de sa propre main. Les deux bras étendus sur son peuple, elle
-laisse tomber une pluie de soieries et de douceurs. Cela fait venir
-l'eau à la bouche! Sa robe ample et flottante est brodée de boîtes
-pleines de chatteries. Le premier ministre de la nouvelle année, son
-président du conseil a toujours été un confiseur.
-
-Au fronton de son palais, elle a fait inscrire ces mots pleins de
-sagesse: _Aux petits bonheurs_; et sur son caisson elle porte, cette
-devise inscrite: Sinite parvulos venire ad me; laissez venir à moi les
-petits garçons et les petites filles.
-
-Vous voyez que les petits ne se font pas prier, ils accourent en foule:
-à la bonne heure! voilà une nation agréable; jamais reine, jamais roi,
-jamais empereur eût-il de plus charmants sujets; tresses blondes,
-petites tailles mignonnes, fin sourire, voilà pour le féminin; le sexe
-masculin est rond, dodu, de belle humeur; je vous recommande
-particulièrement ce jeune homme en robe, chaussé de brodequins écossais
-et coiffé d'un chapeau à la Henri IV, un panache flottant. Certainement,
-ce monsieur doit être un des citoyens les plus distingués du royaume de
-la nouvelle année.
-
-Comme la joie éclate de tous côtés! Ce que c'est que de nourrir son
-peuple de dragées! Soyez, sur, ô roi, que le moyen est bon pour obtenir
-des enthousiasmes difficiles à décrire, et prenez exemple, croyez-moi,
-sur le tableau touchant que vous offre cette reine assiégée par l'amour
-de ses sujets, qu'elle bourre de pastilles et de confitures. Les uns
-joignent les mains pour l'adorer, les autres grimpent, dans leur joie,
-jusque sur les marches du trône; celui-ci, ne pouvant se contenir, bat
-du tambour; celui-là croque un bonbon! et là-haut,--ô spectacle digne de
-mémoire!--un citoyen de six mois reconnaissant qu'il était trop en bas
-âge pour marcher, s'est fait porter des bras de la nourrice aux pieds de
-sa souveraine, pour tâcher d'attraper un sucre d'orge. Il n'y a de
-pareils exemples de patriotisme qu'à Rome ou à Sparte!
-
-La nouvelle année les reçoit pêle-mêle dans son palais royal. Ce palais,
-d'une architecture remarquable, n'a certes pas son pareil. Vous
-connaissez, le château de Joux, en Franche-Comté; celui-ci s'appelle le
-château de Joujoux, ce qui ferait soupçonner que les deux châteaux ne
-sont pas éloignes d'être proches parents. Mais il n'en est rien: Joux
-est armé de forts et de bastions; Joujoux n'est pas le moins du monde
-partisan des fortifications. «Au petit bonheur,» dit-il, sans
-s'inquiéter davantage.
-
-On songe à jouer, en effet, dans le palais de la nouvelle année, et non
-point à se battre; on songe à être heureux, et heureux comme des
-enfants, ce qui est le _nec plus ultra_ du bonheur.--Allons, mes chers
-petits, quel petit bonheur choisirez-vous?--Moi, je veux cette poupée,
-dit la petite fille à la voix flûtée.--Et moi ce polichinelle, répond
-mon gros citoyen coiffé à la Henri IV.--Moi, ce soldat; moi, ce
-paillasse; moi, ce caniche; moi, ce tambour; moi, ce sabre; moi, tout!
-s'écrie le plus gourmand.--Celui-là ira loin et conquerra le monde quand
-il aura treize ans, s'il ne meurt pas à l'hôpital.
-
-La nouvelle année ne s'épouvante pas de ces ambitions en bourrelets: on
-les contente avec si peu! et les petits bonheurs sont si faciles! Ce jeu
-de quilles va faire cent heureux; ces sabres de bois et ces pistolets de
-paille en feront deux cents; que de petits bonheurs il y a dans ces
-ménages de fer-blanc, dans ce poupard, dans ces moutons de carton, dans
-ces cerceaux! Les petits bonheurs que donneront ces soldats de plomb ne
-sauraient se décrire, et cette lanterne magique lâchera l'écluse des
-petits bonheurs!
-
-Ils sortiront de ce beau petit palais de fées, le coeur joyeux, la joue
-rose, l'oeil étincelant, chacun emportant son petit bonheur dans sa
-poche ou sous son bras! il puis, quelle joie au logis! comme on aimera
-sa poupée; comme on l'embrassera, comme on la dorlotera! comme on lui
-fera de jolies petites robes et de charmants petits bonnets! De quel
-coeur on sonnera de cette trompette et l'on battra de ce tambour! Quel
-roulement! Ah! Polichinelle, mon ami, que nous allons rire de la double
-bosse et de ton nez! Quelles bonnes petites _dinettes_ nous ferons avec
-ce ménage! Et ce sabre, quelles estafilades! Et cette armée de bois,
-quelles batailles d'Austerlitz! Et cette lanterne magique, quelle
-Académie Royale de Musique! Et ce ballon, quelles courses et quels rires
-éclatants sur la pelouse!
-
-Allez, mes enfants, soyez heureux! jouissez des biens que la nouvelle
-année vous envoie; roulez-vous sur ses présents, faites claquer son
-fout, et caracolez sur ses chevaux. Vous êtes dans la bonne veine;
-jamais vous n'aurez tant de bonheur.
-
-Du jour, mes petits amis; toi, mon garçon, quand la barbe te sera venue;
-toi, ma fille, quand tu auras les vingt ans, vous courrez, après
-d'autres polichinelles et d'autres poupées; toi, tu voudras avoir un
-véritable ménage; toi, commander des soldats en chair et en os; il vous
-faudra peut-être des chevaux pur sang et de brillants équipages; et au
-lieu de vos _dinettes_ un souper fin au _Café de Paris!_ et au lieu de
-votre lanterne magique, une loge d'avant-scène à l'Opéra! et au lieu de
-vos jeux sur le gazon, des tapis de Sallandrouze! et au lieu de ce bon
-rire épanoui, des places et des croix! en un mot, ô mes enfants! vous
-courrez après ce qu'on appelle les grands bonheurs. Mais, hélas! vous
-deviendrez jaunes de vermeils que vous êtes, de joyeux vous serez
-maussades, et la crampe d'estomac, les maux de foie, l'hypochondrie
-remplaceront votre humeur folâtre.--Vous reconnaîtrez, alors que les
-plus grands bonheurs sont en effet les petits.
-
-[Illustration: Palais de la Nouvelle Année.]
-
-
-
-Les Petites misères du Jour de l'An
-
-Accourez tous, messieurs et mesdames, le spectacle va commencer; prenez
-vos places! prenez vos billets! Hop! hop! hop!
-
-Il y en a à cinq, il y en a à trois, il y en a à deux, il y en a à un
-son, selon le goût et la fortune des personnes; ce spectacle intéressant
-est fait pour toutes les bourses et pour toutes les conditions;
-académiciens et cuisinières, fiacres et ambassadeurs, pairs de France et
-marchands de peaux de lapin, tous les sexes, tous les âges, toutes les
-tailles, le nain et l'Hercule du Nord, le borgne et le citoyen
-propriétaire de deux prunelles irréprochables, le bossu et le bel homme,
-ont parfaitement le droit d'entrer. Nous ne sommes pas fiers; nous
-ouvrons la porte à tout le monde, pourvu qu'il ait de la monnaie dans sa
-poche, qu'on soit blanc de. Nogent-sur-Marne, ou nègre de Californie, on
-s'en soucie comme des drames de M. un tel ou des romans de mademoiselle
-une telle! _L'Illustration_ ne connaît pas ces distances-là, comme dit
-la Fanchon de feu M. Bouilly.
-
-Vivat! Hosanna! alléluia! ovohé! la foule nous entend; Dieu! quelle
-queue! et vraiment, un public parfaitement couvert! La mise décente est
-de rigueur. Il nous en vient de toutes les latitudes, de tous les coins
-de l'univers, et de mille autres lieux.
-
-[Illustration.]
-
-Voici d'abord d'aimables militaires, d'agréables chasseurs d'Afrique (où
-ces braves ne se fourrent-ils pas?)--deux Arabes de la tribu
-d'Ouleïd-Chott-Mocktar;--un capitaine russe des bords du Volga;--un
-Indien du Yisapour;--Cette tête ronde à la Titus représente
-l'Amérique,--et ce terrible visage coiffé de son caftan, cet homme à
-l'oeil noir, au nez busqué, à la barbe féroce, n'est, ni plus ni moins
-qu'un cousin du kalifah Ben-Sha-Djazzar-Ria-Engad-Sidi-Embarek, qui a
-été dernièrement envoyé _ad patres_ par le général Tempoure. Il est
-impossible d'avoir un public plus varié et mieux choisi; le beau sexe y
-brille par son absence.
-
-C'est le Temps, cet éternel Saturne, ce vieux dur à cuire, qui est le
-metteur en scène, le directeur-général du spectacle que nous avons
-l'honneur de vous offrir. Vous remarquerez qu'il ne ressemble à aucun
-directeur connu, ni à M. Jouslin-Delasalle, ni à M. Crosnier, ni à M.
-Delestre-Poirson; il est beaucoup plus joli, bien qu'il ne se soit pas
-rasé ce matin.
-
-Au moment on vous le voyez, le Temps fait disparaître de sa lanterne
-magique le tableau des faits et gestes de l'année 1843, et par dessous
-laisse voir un pan de l'histoire de l'année 1844 qui commence: c'est ce
-dernier tableau (1844) que _l'Illustration_ compte dérouler peu à peu,
-de semaine en semaine, pour vos menus plaisirs, et avec l'aide du Temps,
-vous donnant une grande représentation hebdomadaire de tout ce qui se
-passera dans l'univers d'ici à 1845.--En attendant, et pour aller au
-plus pressé, _l'Illustration_ en personne, envieuse de vous faire
-sourire, va représenter devant vous une pièce à tiroirs, un
-drame-vaudeville comico-tragique, tiré du grand drame des petites
-misères du jour de l'an. Vous avouerez qu'il est difficile de trouver nu
-sujet plus véritablement de circonstance.
-
-[Illustration.]
-
-PREMIER ACTE
-
-Une nuée de tambours se précipitent à travers la ville, au pas de
-charge, exécutant sur la peau d'âne une symphonie à triple bacchanal, à
-quadruple carillon, qui n'a vraiment de douceur que pour les sourds
-complètement privés du plaisir de l'entendre; les citoyens pourvus des
-trésors de l'ouïe ont te tympan parfaitement déchiré et se bouchent les
-oreilles, pantomime qui n'a rien d'héroïque. C'est au bruit de ce
-_concerto_ assommant qu'on enterre le 31 décembre et que le 1er janvier
-vient au monde, le but du tintamarre en question est d'avertir Paris et
-la banlieue que le jour est venu de complimenter MM. les colonels, MM.
-les généraux, MM. les maréchaux, et de leur donner roulement d'étrennes.
-
-[Illustration.]
-
-Le tambour-major se livre alors à toutes les grâces d'une délirante
-pantomime, à toutes les beautés d'attitudes triomphantes qui
-caractérisent ce magnifique guerrier, doué d'une si belle canne.
-
-La canne du tambour-major est un meuble agréable, j'en conviens; mais si
-elle a ses douceurs, elle a bien ses désagréments: demandez, plutôt à ce
-particulier qui s'est mis en course ce matin pour aller souhaiter la
-bonne année à sa tante; demandez-lui ce qu'il en pense. Demandez-le à
-cet estimable industriel qui vient d'ouvrir sa boutique pour affriander
-le jour de l'an. Il est clair que si l'amabilité du tambour-major et ses
-superbes moustaches donnent dans l'oeil, sa canne y donne aussi.
-
-[Illustration.]
-
-Éveillé par le _ra_ et le _fla_ des tambours de la légion, le lieutenant
-a revêtu les insignes de son grade; il se dispose à rejoindre ses chers
-camarades, et à faire sa visite au château pour y déposer sa fidélité,
-en forme de carte de visite; le guerrier est parfaitement chaussé,
-culotté, coiffé et ficelé; il a le nez rouge, ce qui est d'uniforme;
-cependant on s'aperçoit, à son col de chemise s'élançant vers l'oreille,
-qu'il aurait autant aimé finir son somme que de déposer son hommage.
-
-Au jour de l'an, tout n'est pas rose dans le militaire... et dans le
-civil donc! Ici la toile se baisse... et se relève sur le second acte.
-
-DEUXIÈME ACTE.
-
-Le théâtre représente la chambre à coucher d'un gentleman parisien; le
-coup d'oeil en est magnifique. Les décors sont de MM. Sechan, Dieterle,
-Cambon et Cicéri.--Le gentilhomme, est étendu dans son lit, sauf votre
-respect, et coiffé du casque à mèche classique que le foulard a détrôné,
-le révolutionnaire! Mais notre héros tient aux saines doctrines: il a
-fait récemment le voyage de Belgrave-Square. Hier, il s'était endormi,
-c'était le soir de la Saint-Sylvestre, le teint frais et les joues
-rondes, humant les rêves les plus parfumés. L'infortuné se réveille le
-1er janvier dans l'état ou vous le voyez: il n'est certes pas beau; le
-jour de l'an en est cause, le jour de l'an qui vient d'enfoncer sa porte
-sous la forme de sa couturière, de sa femme de ménage, de son tambour,
-du bedeau de sa paroisse, du clerc de son huissier, du porteur de son
-journal, du garçon de son tailleur et de tous les moustiques dévorants
-que le 1er janvier fait naître.
-
-[Illustration.]
-
-Il en fera une maladie, c'est sûr! mais sa bourse est encore plus malade
-que lui. Dans l'intention de ménager la santé, de cette pauvre bourse,
-qui n'a pas les reins forts, il regarde par sa fenêtre, guettant l'heure
-où le portier, homme illustre, est occupé à balayer sa cour; paré,
-dressé, ciré, cravaté, orné de pied en cap et prêt à courir la visite;
-l'ingénieux Parisien saisit adroitement l'occasion et s'esquive au
-moment où la loge est vide. Quel fin diplomate! Il s'épargne, par ce
-tour adroit, la douleur de tirer de sa poche 3 francs 50 centimes
-d'étrennes au portier. C'est autant, de gagné, pour la caisse d'épargne.
-
-[Illustration.]
-
-Mais il lui en cuira! Si la vengeance était exilée de la terre, elle se
-réfugierait dans le coeur du concierge qui n'a pas reçu d'étrennes; vous
-en avez sous les yeux une preuve mémorable. En rentrant le soir, l'homme
-à la caisse d'épargne a beau frapper et sonner à tour de bras, le
-portier n'ouvre pas; il a ses 3 franc 50 centimes sur le coeur, un
-plutôt il ne les a pas! et le malheureux locataire est obligé de passer
-la nuit sur la borne, oreiller rembourré de pierres de taille. Du fond
-de son antre, l'affreux concierge murmure ces mots atroces: «Enfoncé,
-vilain ladre!»
-
-Il avait cependant grand besoin de consommer sa nuit dans son lit bien
-chaud, car il vient de passer une journée remplie de tribulations; pour
-lui, le jour de l'an n'a été que pluies et bosses, comme l'acte situant
-vous l'apprendra.
-
-TROISIÈME ACTE.
-
-A peine était-il sorti, à la suite de ce malin tour que vous savez; à
-peine avait-il le pied dans la rue, qu'il fut accosté par le fils puîné
-d'un de ses amis intimes. Ce détestable moutard, vulgairement appelé
-_To-tor_, se précipita à sa rencontre: «Bonjour, papa Chose,
-s'écria-t-il avec cette grâce qui caractérise l'enfance; ohé! z'veux mes
-étrennes, z'veux un polichinelle!» En vain cherche-t-il à se soustraire
-à cet impôt indirect; le terrible _To-tor_ n'en démord pas, et, le
-saisissant par la basque de habit (son habit neuf!!), il le tire
-affreusement du coté de la boutique de joujoux. Lui de s'enfuir;
-_To-tor_ de tirer de plus belle, d'une part l'habit, de l'autre le
-seigneur Polichinelle; si bien que l'habit reste et que _To-tor_
-s'évanouit. La bonne, une ancienne d'Abd-el-Kader, contemple ce
-spectacle déchirant avec l'immobilité qui caractérise la nation
-hottentote.
-
-[Illustration.]
-
-Dans sa chute, le déplorable _To-tor_ s'est enfoncé une côte, et s'est
-considérablement endommagé l'occiput; tout porte à croire que la famille
-des Gougibus est menacée de s'éteindre, avant la fin de la semaine, avec
-ce dernier de ses descendants.
-
-Et, en effet, M. et madame Gougibus ne sont plus capables de se
-transmettre davantage: ils sont hors d'âge, comme le témoigne, le
-portrait que nous vous donnons de ces deux illustres conjoints; portrait
-authentique, pris au moment où cette excellente mère et ce père
-excellent revenaient au logis chargés de pantins et de polichinelles
-pour leur _To-tor_. Notre héros, qui les a reconnus, les suit de loin
-d'un oeil hagard, d'un oeil de sergent de ville; il sent que le cas est
-grave.
-
-[Illustration.]
-
-Au lieu donc d'entrer chez les Gougibus, il fait un détour, et se dit:
-«Eh bien! allons souhaiter la bonne année à ce cher Babylas.» Il entre
-en effet chez Babylas, qui n'est pas très-bien portant, et le reçoit
-assis sur une chaise que je ne qualifierai pas. Babylas est marié et
-père de nombreux enfants: il ne sait pas trop comment cela lui est venu;
-mais n'importe! il s'en rapporte à madame Babylas. Ces enfants sont nés
-excessivement caressants: c'est là leur moindre défaut. A peine ont-ils
-aperçu l'ami de leur père, qu'ils se précipitent dans ses bras pour lui
-souhaiter la bonne année: c'est une véritable scène d'abordage et de mât
-de cocagne; jamais le jour de l'an ne manifesta une tendresse plus
-étouffante; l'un grimpe sur le dos du malheureux, l'autre le prend par
-le cou; celui-ci se suspend à ses reins, celui-là à sa barbe; et quels
-baisers! Le célèbre Hercule du Nord n'avait pas plus d'agrément quand il
-déjeunait avec un fer rouge et quatre poids de cinquante livres sur
-l'estomac.--Le père Babylas jouit avec attendrissement de ce spectacle
-domestique: ça le soulage.
-
-[Illustration.]
-
-Après une rencontre si brûlante, ou éprouve naturellement le besoin de
-prendre moindre chose pour se rafraîchir, un verre d'eau sucrée, un
-échaudé, un petit verre de rhum. Ainsi fait notre homme. C'est lui-même
-en personne qui vient de s'asseoir dans ce café, sur ce fauteuil, autour
-de cette table ronde. «Au moins là, pense-t-il, le jour de l'an ne
-viendra pas me prendre ma bourse ou m'étrangler!» L'homme propose, mais
-le garçon dispose. Au moment ou la victime de cette Iliade digne de
-mémoire a pris son chapeau et sa canne pour se retirer tranquillement,
-le garçon arrive armé du cornet d'amandes grillées qu'il présente, sous
-prétexte de bonne année, au bourgeois effaré; il a pris, pour réussir,
-son air le plus penché, son geste le plus élégant, son plus
-anacréontique sourire. Mais qui a su échapper à un portier ne donnera
-pas dans le cornet d'un garçon. «Merci, dit l'autre, je ne peux pas
-souffrir les pralines; ça m'incommode.» Et il part sans délier sa
-bourse, emportant après ses talons cette apostrophe du garçon: «Vieille
-bête, va!»--Ici il y a un entr'acte: l'orchestre et le souffleur
-déclarent qu'il leur serait agréable de se reposer; vous pouvez en faire
-autant ô mes très vénérés spectateurs, et aller vous promener.... Pan!
-pan! pan! à vos places.
-
-[Illustration.]
-
-QUATRIÈME ACTE.
-
-Contemplez ce mortel coiffé d'une énorme boîte de satin, étendant les
-bras, écartant les jambes, et cherchant sa route à talons, comme un
-simple quatre-vingt: c'est la continuation de notre martyrologe.--Il
-traversait la rue des Enfant-Rouges, songeant encore avec effroi au
-cornet de pralines, et cependant reprenant peu à peu ses esprits et
-commençant à mettre la main dans ses poches, comme un bon bourgeois qui
-rêve à ses quartiers de rentes, et se promet de vivre dans sa maison, le
-dos au feu, le ventre à table. Tout à coup,--ô fortune infidèle!--une
-fenêtre s'ouvre, et du haut d'un cinquième étage au-dessus de
-l'entresol, une énorme boîte s'échappe et va le coiffer comme vous le
-voyez, là: bonnet imperméable, très-peu commode!
-
-C'est tout simplement une fille qui s'étant mise au balcon avec une
-boîte à ménage que son parrain venait de lui apporter, a laissé choir
-l'objet, qui n'a rien de plus pressé que de tomber en plein sur le crâne
-de notre illustre ami, et de s'y plonger jusqu'aux oreilles. O jour de
-l'an, voilà de tes chapeaux!
-
-[Illustration.]
-
-Il fit cette réflexion profonde, que c'était là une dragée difficile à
-digérer; après quoi, s'étant recoiffé et remis de son mieux sur ses
-jambes, il reprit sa route et gagna la rue Saint-Honoré sans trop
-d'accident. Un proche parent du grand-duc Hiltchinkenkoff passait
-précisément par là au galop, traîné dans une voiture attelée de deux
-quadrupèdes et de quatre valets; monseigneur s'en allait présenter ses
-souhaits de bonne année à n'importe quel potentat de l'Europe alors du
-passage à Paris. «Diable! rumina notre ami en voyant ce magnifique
-équipage, voilà un noble étranger qui n'est pas trop mal mené; excusez!
-que ça _d'omnibus!_ et il s'apprêtait à ôter respectueusement son
-chapeau, comme fait tout piéton qui sent où le bât le blesse. Le proche
-parent du grand-duc, ému de cette politesse, sans seulement mettre le
-nez à la portière, envoya, par le ministère de ses roues et de ses deux
-alezans, une énorme gratification de boue et de crotte au visage de
-l'estimable particulier; son pantalon en fut zébré et son visage
-moucheté. Remarquez bien que si le jour de l'an n'avait pas lui, notre
-homme ne serait pas venu dans la rue Saint-Honoré, il n'aurait pas
-rencontre le proche parent du grand-duc allant porter au potentat
-susnommé son bonjour et son bon an, et nous n'aurions pas sous les yeux
-le tableau humiliant d'un citoyen français crotté comme ne le fut jamais
-Colletet, qui cependant, au dire de Boileau, le fut jusqu'à l'échine!
-
-[Illustration]
-
-Le décrotteur a été inventé pour cette situation; sans l'homme crotté,
-certainement le décrotteur n'existerait pas; il est donc logique que le
-crotté, dans sa détresse, se réfugie chez le décrotteur, lui demande
-aide et protection avec un coup de brosse. La victime du proche parent
-du grand-duc n'en fait pas d'autre; il entre dans la boutique du
-l'artiste et se hisse sur la banquette dans l'attitude peu gracieuse
-d'un mortel qui n'a pas à se louer du destin.
-
-[Illustration.]
-
-L'artiste fait son office en conscience frotte, brosse, émonde, prodigue
-le cirage, et remet le malheureux dans un état moins affligeant. Le
-crotté est décrotté. Il entrevoit un horizon plus serein. Mais où le
-jour de l'an ne va-t-il pas se nicher? il s'était, là-haut, glissé dans
-un cornet de pralines; il se présente ici sous la forme d'une tirelire:
-l'artiste décrotteur l'a déposée, cette tirelire maudite, aux pieds de
-son client, comme pour placer la récompense à côté du bienfait; et comme
-tout décrotteur a de la littérature pour avoir ciré les bottes de M.
-Ligier, de M. Bocage ou de M. Victor Hugo, le nôtre, à l'appui de sa
-pétition pour étrennes, entonne et détonne une harangue en vers, et de
-vrais alexandrins!--Le décrotté, hors de lui, se soulève sur ses deux
-poings, et attend le moment du prendre la fuite, en brûlant la politesse
-à la tirelire; le grossier!
-
-Le malheur instruit les hommes. «Puisqu'on est éclaboussé quand ou va à
-pied comme un ignoble barbet, dit-il, en prenant un cabriolet,
-j'éclabousserai les autres!» Sublime réflexion! assaisonnée d'une légère
-dose de fiel; car le coeur humain n'est pas bon quand il s'y met. Il
-s'élance donc, d'un air de prince héréditaire, dans un cabriolet régie.
-Arrive le tambour-major et ce qui s'ensuit, donnant l'aubade au colonel;
-le cheval se dresse, le cabriolet roule, et notre homme va mesurer le
-pavé; là, il prononce ces mots d'une moralité profonde: «A pied, du
-moins, on ne risque pas de tomber de voiture!» Tandis que le chirurgien
-du coin est occupé de le panser, reprenons haleine.
-
-CINQUIÈME ACTE.
-
-[Illustration.]
-
-Le cocher, à la rigueur, aurait bien pu relever le pauvre diable après
-sa chute; dans un autre temps, il se serait fait un vrai plaisir de
-commettre cette bonne action et de prodiguer les consolations à
-l'affligé: le cocher est naturellement sensible dans tout le courant de
-l'année; mais, au jour de l'an, il est plus dur que le cuir de ses
-chevaux. Vous vous étalez de vos quatre membres, dans ce bienheureux
-jour, le cocher vous laisse faire, et, s'inclinant, la casquette à la
-main, vous souhaite une bonne année. Quel affreux calembour! Enfin, le
-voilà encore debout: il s'en trouve quitte pour la peur. Redevenu
-piéton, le pauvre hère chemine, un mitron se trouve à sa rencontre; le
-mitron porte un souper fin à un _lion_ et à une _biche_ de l'Opéra qui
-se préparent à célébrer le premier de l'an à la façon de Lucullus, il
-est nuit, nuit profonde comme dans les mélodrames du M. Anicet
-Bourgeois; le mitron heurte l'homme, l'homme heurte le mitron, se
-renvoyant l'un l'autre comme une balle bondissant sur une raquette, et
-le souper tombe à plat ventre; un chien qui passait par là, et cherchait
-un dîner en ville, profite de l'occasion pour se mettre à table sans
-serviette.
-
-[Illustration.]
-
-ÉPILOGUE
-
-Il est quatre heures du matin... Notre héros malencontreux s'est décidé
-à se lever de la borne qui lui sert de lit de plume depuis minuit, et à
-frapper un dernier coup de marteau: ce coup est si désespéré et si
-lamentable, qu'enfin le portier n'y résiste plus, et tire le cordon; le
-malheureux entre tout joyeux; mais, ô ruse de portier diabolique! ô
-trame infernale! les 3 francs 50 cent. ne sont pas suffisamment expiés
-par toutes ces couleuvres que le récalcitrant locataire avale depuis ce
-matin: il faut que ce concierge sans âme, sous-prétexte de zèle, lui
-plonge, à bout portant, un bougeoir allumé dans la poitrine; le jabot
-prend feu; appelez, les pompiers!
-
-[Illustration.]
-
-Ou éteint l'incendie, et l'incendie monte l'escalier quatre à quatre.
-Dieu soit loué! le voici à sa porte; il tire sa clef, l'insinue dans la
-serrure. O Jupiter! il va enfin se dorloter sur sa couche!--Mais
-pourquoi cette mine atroce et désespérée? Pourquoi ce furieux chapeau
-jeté sur l'oreille: La serrure a refusé passage, et vainement la clef a
-tenté de se faire jour à travers un épais bataillon de cartes de visites
-que des mains forcenées ont entassées dans le trou. Jour de l'an! jour
-de l'an! finiras-tu?
-
-[Illustration.]
-
-Sa seule ressource est d'entrer chez lui par bris de serrure et par une
-sorte d'attaque nocturne. Il y est enfin, et déjà il a ôté son habit et
-mis ses pantoufles; mais, ô rage! un élève de Courvoisier a profité de
-l'occasion du jour de l'an pour lui faire sa visite par la fenêtre, et
-dévaliser mon homme. Après avoir examiné sa commode et sa cheminée, il
-dresse inventaire d'une montre, d'un tire-botte, d'un paletot, d'un
-bâton de cire à cacheter, d'une pendule, d'un morceau de savon à barbe,
-d'une édition des oeuvres de M. Casimir Bonjour, et de cinq paires de
-chaussettes dont le bandit a fait sa proie. Il se couche néanmoins après
-s'être arraché une poignée de cheveux; et sa nuit est pleine de portes,
-de portiers, de décrotteurs, de princes allemands, de petits garçons, de
-tambours et de polichinelles..... et murmure ces mots dans un affreux
-cauchemar: «Jour de l'an!... étrennes!... visites!... ah! ah! oh! eh!
-ouf!»
-
-[Illustration.]
-
-Ici la toile se baisse pour ne plus se relever. Excusez les fautes de
-l'auteur.
-
-
-
-Éphémérides.
-
-Parmi les personnages célèbres à des titres divers, et dont l'histoire
-doit garder les noms, le 1er janvier a vu mourir;
-En 379, Saint Basile, évêque de Césarée;
-En 1380, Charles le Mauvais, roi de Navarre;
-En 1515, Louis XII, roi de France;
-En 1560, le poète français Joachim du Bellay;
-En 1715, le poète anglais Wycherley;
-En 1763, l'abbé Dangeau, grammairien si passionné qu'il rompit avec
-toutes ses maîtresses qui ne mettaient pas l'orthographe; et qu'un jour,
-entendant parler d'une révolution prochaine, il s'écria. «Arrive ce qui
-pourra, j'ai dans mon portefeuille 2,000 verbes français bien
-conjugués;»
-En 1800, le naturaliste Daubenton;
-En 1817, le chimiste Klaproth.
-
-Le 1er janvier s'est toujours montré favorable à la liberté.--Le 1er
-janvier 1308, éclata la révolution qui assura l'indépendance de la
-Suisse.--Le 1er janvier 1804, Saint-Domingue se déclara indépendante et
-reprit son nom de Haïti.--Le 1er janvier 1815, le Chili proclama son
-indépendance.--Le 1er janvier 1820, l'infortuné Riégo proclama, à Cadix,
-la constitution des Cortès, et deux ans plus tard la Colombie promulgua
-sa constitution.
-
-Parmi les autres événements historiques, scientifiques ou littéraire,
-qui eurent lieu le 1er janvier, nous mentionnerons la prise d'Harfleur
-sur les Anglais (1450); le voyage de Charles-Quint en France (1510); la
-levée du siège de Metz (1554); la création du ministère de police
-(1796); l'entrée en fonctions du Corps-Législatif et du tribunat (1800);
-la reddition de Dantzick (1814); la première représentation Phèdre
-(1677); la découverte de Céres par Piazzi (1801), etc., etc.
-
-Que se passera-t-il le 1er janvier 1844? Nous n'osons pas le prédire;
-mais... qui vivra verra.
-
-
-
-Modes de 1844, par Grandville.--Rébus.
-
-Comment s'habillera l'année 1844? C'est là une grave question, une
-question qu'il serait bon de soumettre à un conclave de couturières et
-de marchandes de modes; ces demoiselles (j'aime à le croire) sont
-compétentes en cette matière, et peuvent seules annoncer l'avenir
-réservé au cotillon; car elles sont naturellement les Lenormand et les
-Cassandre de la mode. Pourquoi, en effet, ne la prédiraient-elles pas,
-puisqu'elles l'inventent? Nous dirons la même chose de MM. les
-tailleurs, qui ont inventé, entre autres découvertes commodes, les
-habits qui se déchirent comme de l'amadou, et les pantalons qu'on ne
-peut pas mettre: mode excessivement agréable pour les personnes qui ont
-besoin d'allumer un cigare, et pour celles qui tiennent à ne pas être
-trop vêtues. Quoi qu'il en soit, nous devons à l'indiscrétion d'un
-tailleur de la place de la bourse, et d'une marchande de modes de la rue
-Vivienne, le bonheur de pouvoir vous offrir ce _fac similé_ du costume
-masculin et féminin qui aura cours en 1844, et sera ce qu'on appelle
-_bien porté_.
-
-[Illustration.]
-
-Costume de femme: bonnet à la vieille; paletot: manchettes de fourrures;
-robe à volant, en lambrequin; cigare il trois sous.
-
-Costume d'homme: paletot-sac, canne et parapluie; lunettes; ou continuera
-à porter beaucoup de barbe, mais très-peu de cheveux.
-
-Costume d'enfant: Scotto-Jean-Jacques.
-
-Ces modes ne sont pas neuves; mais on ne peut pas dire non plus qu'elles
-soient consolantes; mais que voulez-vous? le monde se fait vieux, et
-l'humanité n'est pas gaie: il est logique qu'elle prenne un habit
-uniforme.
-
-Maintenant, chers lecteurs, en attendant que vous passiez chez, votre
-tailleur ou chez votre couturière pour vous faire habiller à la 1844,
-permettez-moi de vous offrir vos étrennes, au nom de ma très-chère mère
-_l'Illustration_: j'ai cherché ce qui pourrait vous convenir le mieux,
-car j'ai le désir sincère de vous plaire. Ma première idée était de vous
-envoyer à chacun, dans une papillote, un contrat de 50,000 livres de
-rentes, 5 pour 100; mais il m'a semblé plus délicat de vous offrir le
-présent _rébus_. Le rébus fait votre bonheur, je le sais: veuillez donc
-accepter celui-ci avec mes salutations bien cordiales.
-
-
-
-[Illustration: Rébus.]
-
-
-EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
-Moïse sauvé des eaux.
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0044, 30 Décembre
-1843, by Various
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-works. See paragraph 1.E below.
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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