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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Oeuvres, Tome V - Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne - -Author: C.-F.(Constantin-François) - -Release Date: July 1, 2012 [EBook #40025] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES, TOME V *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net); -produced from images of the Bibliothèque nationale de -France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr - - - - - - - - -RECHERCHES NOUVELLES - -SUR - -L'HISTOIRE ANCIENNE, - -PAR C. F. VOLNEY, - -COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, HONORAIRE DE LA -SOCIÉTÉ SÉANTE A CALCUTA. - -TOME PREMIER. - -PARIS, - -PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE. FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES -AUGUSTINS. - -M DCCC XXV. - - - - -OEUVRES - -DE C. F. VOLNEY. - -DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE. - -TOME V. - -IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT - -RUE JACOB, N° 24. - - - - -PRÉFACE. - - -Est-il donc vrai que l'_Histoire ancienne_ soit un problème entièrement -insoluble, et que nous soyons condamnés à n'avoir que des idées vagues, -même sur cette partie à laquelle notre système d'éducation attache une -importance religieuse? Quoi! depuis moins de 100 ans, l'esprit humain a -su pénétrer une foule d'énigmes de la nature, dans l'Astronomie, dans la -Physique générale et particulière; dans la Chimie, etc.; et il ne pourra -deviner les logogriphes que lui-même s'est composés dans les récits de -l'Histoire! D'où vient cette bizarrerie? J'interroge les observateurs -des faits naturels; je leur demande par quelles méthodes ingénieuses et -sûres ils on fait de si heureuses découvertes, vaincu de si subtiles -difficultés? Ils me répondent «que c'est en rappelant les anciennes -théories à de nouveaux examens; en dévoilant l'erreur ou la fausseté de -certains faits qu'elles avaient établis comme bases; en n'admettant -comme vrais que les faits constatés par l'expérience et par l'analyse; -enfin en ne souscrivant à aucune assertion par le respect des noms et -des autorités, mais seulement par l'évidence qui naît de la -démonstration.» - -Je me tourne vers les _raconteurs_ d'événements humains, vers ces -écrivains qui peuplent nos bibliothèques de volumes sur l'_Histoire -ancienne_: je leur demande pourquoi, malgré leurs travaux savants et -multipliés, nos connaissances n'ont fait, depuis 200 ans, aucun progrès -par-delà le court espace de six siècles qui précèdent l'ère chrétienne? -«Notre tâche, me disent-ils, est bien plus épineuse que celle des -Physiciens: nous n'opérons pas comme eux sur des corps palpables, sur -des faits soumis à l'évidence des sens: tels qu'un jury d'enquête, nous -opérons sur des faits moraux qui ne sont pas présents, qui même -n'existent plus, et qui nous sont racontés tantôt par des témoins, -tantôt par des gens qui ne les ont pas vus: ces narrateurs parlant des -langues diverses tombées en désuétude, c'est pour nous un premier -obstacle d'être obligés de les apprendre; déja nous pouvons commettre -bien des erreurs à les expliquer; ensuite il nous faut rechercher les -faits ou plutôt les témoignages épars, souvent altérés par leur passage -de bouche en bouche; il nous faut confronter les récits, apprécier la -moralité et les préjugés des raconteurs; et sur quelques articles leurs -contradictions sont si absolues, qu'il en résulte des difficultés -inextricables.--Ce n'est pas tout, ajoute un savant critique du dernier -siècle[1], et ce n'est pas la seule ou la vraie raison de notre -ignorance: il est une cause bien plus radicale que n'avouent pas mes -doctes confrères: comme eux je m'étais persuadé que les difficultés qui -les arrêtent dans l'Histoire, et surtout dans la Chronologie ancienne, -devaient être insolubles en elles-mêmes, et je croyais qu'il y avait de -la présomption à tenter ce que des hommes d'un grand nom n'avaient pu -exécuter; mais lorsque j'ai parcouru les routes dans lesquelles ils ont -marché, j'ai vu avec surprise que c'était aux seuls défauts de la -méthode qu'ils ont suivie que l'on doit attribuer le peu de succès de -leurs efforts; ils ont commencé par prendre leur parti dans les -anciennes histoires, dans celles des temps antérieurs à Cyrus, et après -cela ils semblent avoir étudié, non pour parvenir à la connaissance de -ce qui est, mais pour trouver les preuves de ce qu'ils ont imaginé -devoir être, etc.» - -Je vous entends, judicieux Fréret; vous voulez dire que, par l'effet -d'un préjugé ancien et dominant, nos érudits ont dénaturé les fonctions -de l'un des _témoins_ de l'antiquité, en ce qu'au lieu d'entendre avec -impartialité les dépositions du peuple juif, ils les ont reçues avec un -respect aveugle, et les ont érigés en décrets suprêmes, auxquels ils ont -soumis, de gré ou de force, les témoignages de ses pairs. - -Effectivement, si je parcours les livres écrits, depuis 200 ans sur -l'Histoire ancienne, je vois leurs arguments, leurs systèmes fondés -généralement sur ce principe: «Que la Chronologie du peuple juif est la -règle indispensable de celle de tous les autres peuples, et que c'est à -la mesure de son cadre qu'il faut allonger ou raccourcir toutes les -Chronologies.» - -Avec une telle méthode, est-il surprenant que nos connaissances soient -restées stationnaires au même point où les ont laissées Joseph Scaliger -et le P. Petau, il y a plus de 200 ans? et cela pouvait-il manquer -d'être ainsi, lorsque les savants[2] qui ont cultivé cette branche -d'instruction ont été presque tous des ecclésiastiques qui, s'attribuant -l'_Histoire ancienne_ comme leur domaine à raison de ses rapports avec -la création du monde, ont cru leur conscience et leur religion -intéressées à soutenir l'infaillibilité du système juif. - -Voulons-nous dissiper, du moins en partie, les ténèbres qui couvrent -l'antiquité; il faut avant tout disposer nos yeux à reconnaître, à -accepter la lumière de la vérité: il faut, dans l'interrogatoire ou dans -l'audition des narrateurs, nous dépouiller de toute prédilection: en un -mot, il faut, suivant la méthode des physiciens et des géomètres dans -les sciences exactes, n'admettre par anticipation aucun fait, aucune -assertion, dont la certitude, la vraisemblance morale n'aient été -préalablement discutées et réduites à leur juste valeur. - -C'est en cette disposition d'esprit qu'ont été faites les recherches -suivantes que nous soumettons au lecteur; et parce que, de tous les -objets de discussion et de tous les moyens d'épreuve, le moins irritant, -le moins récusable est le calcul arithmétique, c'est sur la Chronologie, -qui est l'arithmétique de l'histoire, que nous allons d'abord exercer -notre critique: nous allons examiner, 1° quel degré d'exactitude et de -correction présente le système chronologique juif considéré -intrinséquement. - -2° Sur quelles bases de faits ou de raisonnements il établit son -autorité, abstraction faite de toute opinion dogmatique. - -3° Quels ont été et quels _ne peuvent être_ les auteurs des livres qui -nous offrent ce système, fondant à cet égard nos arguments, nos preuves, -uniquement sur les aveux implicites ou positifs de ces livres. - -Ces bases posées, nous verrons quelles conséquences en résultent pour -l'établissement de la Chronologie ancienne prise en général. - -Commençons par les temps les plus connus, les plus susceptibles -d'éclaircissement, et discutons d'abord la période des rois juifs, -depuis Saül jusqu'à la ruine de Jérusalem, sous Sédéqiah, 687 ans avant -notre ère. - - - - -RECHERCHES NOUVELLES - -SUR - -L'HISTOIRE ANCIENNE. - -[Illustration: CHRONOLOGIE: ROIS DE JUDA. ROIS D'ISRAËL. - -/*[2] - CHRONOLOGIE. - - ROIS DE JUDA. - - SECTION PREMIÈRE. - - ( Saül. Omnis ) hors - ( David. . . 40 ) de - ( Salomon. 40 ) compte. - - Reg. I, ch. 14, v. 21. Roboam. 17 ans. Reg. I, - ch. 15, v. 2. Abia... 3 - v. 10. Asa.... 41 - ch. 22, v. 42. Josaphat. 25 - Reg. II, ch. 8, v. 17. Joram.. 8 - v. 26. Okosias. 1 - ------- - TOTAL . . 95 - - SECTION II. - - ch. 11, v. 3....... Athalie. 6 - ch. 12, v. 1....... Joas . . . 40 - ch. 14, v. 2, 17, 23. Amasias. 14 - ---- - TOTAL.. 60 - - SECTION III. - - Amasius - continua ... 15 - ch. 15, v. 2 . . . . . . Osias. . . 52 - v. 33 . . . . . . Joathan . 16 - ch. 16, v. 2 . . . . . . Achaz. . . 16 - ch. 18, v. 6 . . . . . . Ézéqiah . 6 - ----- - TOTAL . . 105 - - * * * * * - - ROIS D'ISRAËL. - SECTION PREMIÈRE. - ch. 14, v. 20. Jéroboam. I. 22 ans. - ch. 15, v. 25. Nadal...... 2 - v. 35. Raza....... 24 - ch. 16, v. 8. Ela........ 2 - v. 15. Zamry.. 7 j. » - v. 23. Amri...... 12 - v. 29. Achab..... 22 - ch. 22, v. 52. Ochosias... 2 -Reg.II, ch. 3, v. 1. Joram...... 12 - ------ - TOTAL . . . . 98 - SECTION II. - ch. 10, v. 28. Jehu...... 28 - ch. 13, v. 1. Joakas.... 17 - v. 10. Joas...... 16 - ---- - TOTAL..... 61 - - Section iii. - ch. 14, v. 41. jéroboam ii .. 41 - ch. 15, v. 8. zacharie 6 m... » - v. 13. sellum. 1 m... » - v. 17. manahem ...... 10 - v. 23. phakée i...... 2 - v. 27. phakée ii..... 20 - ch. 17, v. 1 osée.......... 9 - ----- - Total . . . 82 - - * * * * * - -Ézéqiah -continua. º23 -Manassé. 55 -Amon ... 2 -Josìas... 31 -Ihoukas. » 3 m. -Ihouakim. 11 -Ihouakin. » 3 m. -Sédéquiah. 10 6 m. - ------- -TOTAL.... 133 ans. -*/ -] - -[Illustration: _DIVISION_ DES PEUPLES selon le Systême CHALDÉEN.] - - - - -RECHERCHES NOUVELLES SUR L'HISTOIRE ANCIENNE. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -Période des rois juifs. - - -Le tableau ci-contre, dressé fidèlement d'après le texte du _Livre des -Rois_, démontre à trois époques diverses, prises dans la liste des rois -de Samarie et celle des rois de Jérusalem, des discordances de -corrélation qui ne devraient pas exister; car, certains règnes devant -commencer et finir ensemble à une même date selon le texte, les sommes -d'additions devraient être les mêmes à l'époque où on les compare. Par -exemple, dans la colonne des rois de Samarie, Section 1re, ces princes -comptent 3 ans de plus que ceux de Juda.... Dans la 2e, une année -seulement; et dans la 3e, ils ont 23 ans de moins. - -Les deux premières différences sont des bagatelles que l'on peut -expliquer et faire disparaître, en fondant ensemble les années premières -et dernières de quatre ou cinq princes successifs; mais les 23 ans qui -se trouvent en excès de la part des rois de Juda n'admettent pas de -palliatifs. Les chronologistes ont composé de gros volumes sur ce -problème, sans pouvoir le résoudre, parce que posant comme principe -fondamental l'infaillibilité de chaque texte, il leur devient impossible -de concilier ce qui est manifestement contradictoire. Non seulement les -textes se contrarient dans les résumés additionnels, ils se contrarient -encore, presqu'à chaque verset, dans les comparaisons respectives des -règnes; par exemple, un texte dit (_Reg_. II, chap. 14, v. 23): «L'an 15 -d'Amasias, roi de Juda, Jéroboam II devient roi d'Israël, et, l'an 15 de -ce Jéroboam, Amasias termine un règne de 29 ans.» (_Ibid._ v. 17). - -Donc Ozias, fils d'Amasias, lui succéda et régna l'an 16 de Jéroboam, et -cependant le texte dit (chap. 15, vers. 1er), que ce fut l'_an_ 27. -Quelques chronologistes veulent trouver ici un interrègne qui aurait -retardé le couronnement d'Ozias; mais cette hypothèse est détruite par -l'expression formelle d'un passage qui dit: «Amasias étant mort, le -peuple prit Ozias, dit Azarias, son fils, âgé de 16 ans, et il l'établit -roi.» (_Ibid._ ch. 14, v. 21). - -Cette faute de 27 _ans_ se corrige en l'attribuant au copiste, qui -aurait dû écrire 17: mais immédiatement après, une autre faute semblable -se reproduit; car Jéroboam II ayant régné 41 ans, dont 15 ans du temps -d'Amasias, il lui en doit rester 26 sur le régne d'Ozias; par conséquent -Zakarie, fils de Jéroboam, lui sùccede l'an 27 (pour 28) d'_Ozias_, et -cependant le texte dit l'_an_ 38 (Reg. II, ch. 15, v. 8). Ce n'est pas -tout; la confusion est telle dans ces comparaisons de règne à règne, que -par suite de dates énoncées un prince se trouve engendrer à l'âgé de 10 -ans. - -«Rég. II, c. 16, V. 2.: «Achaz, fils de Joathan, lui succède âgé de 20 -ans, et il en règne 16;» donc il vécut 36 ans.... Son fils Ézéqiah lui -succède âgé de 26 ans.... Donc Achaz aurait été père à 11 _ans_, et eût -engendré à 10 ans; ce qui en histoire serait si étrange, qu'on en eût -sûrement fait la rémarque. - -Il faut en convenir de bonne foi; presque toutes les dates comparées du -_Livre des Rois_ sont inexactes, et leur inexactitude forme un système -tellement lié, qu'on ne saurait l'attribuer tout entier à la négligence -des copistes.... Il est bien plutôt l'ouvrage d'u rédacteur même, qui -composa cet extrait abrégé des archives officielles après le retour de -Babylone. Nous n'entrerons pas dans les détails fastidieux et péu -importants de tous les articles: nous nous bornerons à proposër pour les -23 _ans_ de la Section III, deux corrections qui la redressent presque -entièrement. - -La première de ces corrections, admise déjà par plusieurs -chronologistes, porte sur le règne d'Ozias, qui a reçu 10 ans de trop -par suite d'une phrase équivoque, et qui a compté 52 au lieu de 42. Le -texte dit[3], «qu'après plusieurs années d'un règne glorieux, Ozias, -surnommé Azarias, fut frappé de la lèpre; qu'il la garda jusqu'à sa -mort, et que (selon là loi) il vécut séparé dans une maison écartée. -Pendant ce temps Joathan, son fils, _jugea le peuple à sa place_ [dans -le palais du roi[4]].» En style hébraïque, _juger_ c'est _régner_: ainsi -Joathan _régna_ à la place de son père encore vivant. Et combien de -temps jugea-t-il? et auquel du père ou du fils le temps de ce règne -a-t-il été compté? Plusieurs critiques ont fait cette question; en la -répétant après eux, nous pensons que _ce temps équivoque_ fut de 10 -années, et que c'est lui qui, compté au père et au fils, a introduit un -quiproquo de 10 ans; qui se montre partout. L'état primitif et vrai est -qu'Azarias régna 42 _ans_ seul, et 10 _ans_ avec son fils: total 52. -Joathan régna 6 _ans_ seul et 10 avec son père: total 16. Mais pour ne -l'avoir pas distingué, le rédacteur s'est jeté dans un dédale de -contradictions: ces 10 _ans_ et ces 6 _ans_ sont si bien le nœud de la -difficulté et le vrai moyen de solution, que sans cesse on les voit -reparaître dans l'analyse et la décomposition des règnes: ce sont ces 10 -_ans_ qui ont occasioné la fausse date de l'avènement d'Ozias, placé à -l'_an_ 27 de Jéroboam au lieu de l'_an_ 17 (ci-dessus). Ce sont eux qui -ensuite ont réagi sur Zacharias, et l'ont fait succéder à Jéroboam -l'_an_ 38 au lieu de l'_an_ 28 d'Ozias. Ce sont encore ces 10 _ans_ qui, -soustraits à l'âge de Joathan, âgé de 35 _ans_ au lieu de 25, quand il -règne avec son père, lui font engendrer à 16 _ans_, au lieu de 26, son -successeur Achaz, qui à son tour resserré de ces 10 _ans_, engendra à 10 -_ans_ au lieu de 20. En rétablissant le règne d'Ozias _seul_ à 42, et -celui de Joathan, son fils, à 16, dont 10 du vivant d'Osias, tout rentre -dans l'ordre; mais il reste encore aux rois de Juda un excès de 13 ans. - -Ici l'autorité du célèbre manuscrit _alexandrin_, que nous verrons par -la suite restituer au règne d'Amon, fils de Josiah, 10 _ans_ qui lui ont -été mal à propos enlevés, nous fournit le moyen d'en regagner 8 sur le -règne de Phakée 1er; car au lieu de 2 _ans_ que les textes vulgaires -donnent à ce prince, fils de Manahem, ce manuscrit lit 10 _ans_. Cette -même lecture se trouve dans Eusèbe (_Chronicon, page_ 24) et, qui plus -est, dans le Syncelle (_page_ 202). Cette fois-ci il la préfère à celle -d'Africanus, qu'il remarque ne donner que 2 _ans_ à ce prince (comme le -texte hébreu). Par conséquent beaucoup de manuscrits grecs des plus -anciens se sont accordés à donner 10 ans à Phakée Ier; ce qui restitue -8 ans de plus à la branche d'Israël, et ne lui laissé plus qu'un -déficit de 5 ans, ou plutôt de 3 ans et demi vis-à-vis celle de Juda; et -parce que les deux premières sections d'_Israël_ ont un excès de 4 ans, -il se trouve que les trois sommes additionnées et compensées donnent 249 -ans, ce qui ne différe que d'une seule année de la somme des rois de -Juda, laquelle est de 250. - -/*[2] - Après ces diverses corrections, si nous calculons - la durée totale des rois de Juda, depuis l'an - premier de David jusqu'à l'an dernier de - Sédéqiah, nous trouvons............. 473 ans - - Et parce que le temple fut fondé l'an 4 - de Salomon, c'est-à-dire, 43 ans révolus - depuis l'an 1er de David, et qu'il fut incendié - l'an 19 de Nabukodonosor, nous - avons pour la durée de cet édifice, 473 - moins 43........................... 430 ans. -*/ - -Ici se presentent quelques réflexions dictées par le sujet. Comment -concilier, par exemple, les hautes idées que l'on a voulu se faire de -l'origine et de la nature de ces livres juifs avec l'inexactitude, les -négligences, les fautes matérielles de leur rédaction? et ces vices, -l'on ne peut les mettre tous à la charge des copistes: si les calculs -eussent été clairs et bien ordonnés, si les sommes partielles eussent -été contrôlées par une addition résumée, les copistes n'eussent point -commis tant de divagations. Ce désordre de la Chronique des Rois est une -preuve sensible qu'aucune autorité publique n'a présidé à sa -confection; qu'elle n'est point un ouvrage officiel, mais le travail -volontaire d'un ou de plusieurs individus, sans caractère authentique, -et dont le nom, par cela même, n'a point été apposé. Il est facile de -concevoir comment les choses ont pu se passer. Tant que la puissance -nationale subsista, les registres royaux, cités dans la Chronique, -furent tenus avec plus ou moins d'exactitude, et il y eût des annales -régulières et authentiques; mais quand les étrangers eurent violé le -trône et brisé le sceptre; lorsque le roi d'Égypte, Nekos, maître de -Jérusalem, eut déposé le roi et fouillé le trésor; lorsque le roi de -Babylone, surtout, eut enlevé les vases, les ornements, pillé tous les -genres de richesses et de monuments conservés; lorsqu'il eut déporté -toutes les principales familles, on sent que dans la dévastation d'une -ville prise d'assaut, d'un palais saccagé, d'un temple brûlé, la -conservation des livres fut un soin secondaire, abandonné au zèle -personnel et gratuit de quelque lettré, et par suite livré à tous les -hasards qu'un ou plusieurs individus courent au milieu des calamités -d'une guerre terrible..... Nombre de livres durent être vendus, brûlés, -dispersés. Au retour de la captivité, tout débris échappé au naufrage -devint plus précieux; mais des manuscrits volumineux et dispendieux -durent exciter peu d'intérêt, et trouver peu d'amateurs dans une nation -ignorante et ruinée. Il fallut que le sort suscitât quelque individu -qui, réunissant le goût de la chose et les moyens d'exécution, fit -l'abrégé où l'extrait que nous possédons: quels furent ses matériaux et -quel fut son art d'en user? Voilà ce dont on ne peut juger que par -l'induction de ce qui nous reste. Si cet individu eût été un homme de -marque comme Esdras, il eût été connu et cité; si ses matériaux eussent -été complets et passablement en ordre, il n'eût eu qu'à les classer; -s'il eût eu l'esprit méthodique et la critique nécessaire à éclaircir -les difficultés, il eût rédigé son travail avec une clarté qui n'eût pas -permis tant de divagations aux copistes. Par exemple, s'il eût exprimé -la durée positive du règne de Saül, cette durée se trouverait-elle en -lacune dans tous les manuscrits sans exception et dans toutes les -versions, à commencer par la version grecque sous Ptolomée? et s'il eût -exprimé la durée totale des rois de Jérusalem, éprouverions-nous les -variantes et les discordances où nous la voyons flotter? Cette omission -capitale est la cause de tout le désordre de leur liste, en même temps -qu'elle semble l'effet de l'hésitation et de l'incertitude du -compilateur, qui n'a osé prononcer. Des copies premières ayant été -faites de son manuscrit, ses premiers lecteurs en auront fait la -remarque: l'on aura fait quelque calcul, quelques recherches; une -opinion orale se sera établie entre les docteurs; quelque savant aura -coté sur sa copie la somme qu'il aura crue vraie..... Supposons 473: -par le laps du temps, par les effets des guerres et la dispersion des -Juifs, cette tradition se sera perdue..... Quelques docteurs auront -trouvé de l'équivoque dans le texte réellement vague qui est relatif au -règne d'Ozias et à l'association de son fils..... Les uns auront compté -les 10 _ans_ de l'association, en dehors; les autres, en dedans du règne -du père: un surplus de 10 _ans_ se sera introduit; une branche de -manuscrits aura compté 483; une autre branche soutenant le nombre 473, -l'on aura voulu retirer les 10 ans de trop, et la soustraction sera -tombée sur le règne d'_Amon_, fils de Josias, ainsi que nous le verrons; -ces variantes doivent être très-anciennes, puisque nous les trouvons -dans la version grecque de Ptolomée et dans l'historien Josèphe, dont -les contradictions semblent tenir à la diversité des manuscrits qu'il a -consultés et suivis, en exceptant néanmoins l'opinion qui lui fut -imposée par la Synagogue asmonéenne dont il fut membre. Ces -contradictions ne sont pas sans quelque résultat utile dans notre -question; mais pour en saisir le fil il est nécessaire de remonter au -règne de Saül. - -La durée de ce règne, telle que l'énonce le texte hébreu, est absolument -inadmissible. - -[Illustration: CHRONOLOGIE DE JOSÈPHE. ROIS JUIFS. - -/*[2] - - CHRONOLOGIE DE JOSÈPHE. - - ROIS JUIFS. - - SELON SELON JOSÈPHE. RÉSULTAT. - ----------------+-------------- - LE TEXTE VULGAIRE. TRADUCTION CORRIGÉ. - TEXTE GREC. - DE RUFIN. - - Saül..... » ans. 20 ans ou 40 20 ans. 20 ans. - David.... 40 40 40 40 - Salomon.. 40 80 vécut 94 40 vécut 94 40 - Roboam... 17 17 17 17 - Abia..... 3 3 _omis_. 3 3 - Asa...... 41 41 41 41 - Iosaphat. 25 25 25 25 - Ioram.... 8 8 8 8 - Ochozias. 1 1 1 1 - Athalie.. 6 6 _tuée à la 7e_ 6 6 - Joas..... 40 40 39 ou 40 40 - Amazias.. 29 29 29 29 - Ozias.... 52 52 52 42 - Ioathan.. 16 16 16 16 - Achaz.... 16 16 16 16 - Ézéqiah.. 29 29 29 29 - Manassé.. 55 55 55 55 - Amoun.... 2 2 2 12 - Iosias... 31 31 31 31 - Ioachaz.. » 3 m. » 3 m. 10 j. » 3 m. 10 j. » 3 m. 10 j. - Ioaqim... 11 11 11 11 - Ioakin... » 3 m. » 3 m. » 3 m. » 3 m. - Sédéqiah. 10 5 m. 11 11 10 5 m. - - 473 533 6 m. 492 6 m. 493 - ou - 553 - ----------+---------------------------- - 514 -*/ -] - -«_Saül_ [dit ce texte[5]] _était âgé d'un an lorsqu'il régna, et il -régna deux ans_.» D'abord nous observons que le texte mot à mot ne dit -pas d'_un an_, mais de..... _an_, laissant le nombre en lacune; et il -n'est pas permis de traduire _un_ sans le mot _ahad_, qui l'exprime. La -première de ces données est si choquante, que personne n'a osé la -défendre, au sens littéral: quelques interprètes ont recouru à des sens -mystiques et allégoriques, qui ne signifient rien. La seconde est si -contraire à tout l'historique du règne de Saül, qu'il est incontestable -qu'une altération, ou plutôt une lacune existe ici dans le texte. Or, -telle est l'antiquité de cette lacune, que la version grecque -d'Alexandrie n'osant admettre deux données si absurdes, a préféré de -supprimer le verset entier. Aucun manuscrit grec connu n'y supplée, et -ceci fait peu d'honneur à l'exactitude des prétendus 70 _docteurs_: pour -remplir l'omission et surtout pour corriger l'erreur seconde, les -chronologistes ont invoqué deux écrivains juifs; l'un est l'historien -Fl. Josèphe, qui dans ses Antiquités judaïques, dit[6]: _que Saül régna -18 ans du vivant de Samuël, et 22 ans après la mort de ce prophète_.... -Par conséquent Saül aurait régné 40 ans; mais plusieurs graves -objections s'élèvent contre cette donnée: tous les critiques sont -d'accord que les manuscrits de Josèphe ont subi des altérations -considérables dans leurs chiffres, de la part des copistes qui y ont -porté des motifs de piété. Or, dans le cas présent, outre que les -manuscrits dans l'idiome grec sont trop peu nombreux pour faire -autorité, nous avons la version latine que le prêtre _Rufin_, ami de -saint Jérôme, fit du texte grec de Josèphe, vers le temps du concile de -Nikée; et cette version, qui sert de contrôle à nos manuscrits actuels, -les dément ici...., car elle porte: «Saül régna 18 _ans_ du vivant de -_Samuël_ et 2 _ans_ (seulement) après la mort de ce prophète;» ce qui ne -fait en tout que 20 ans. - -De plus, Josèphe dans un autre passage[7] des mêmes manuscrits grecs, -corrige l'erreur des 22 _ans_, lorsque, récapitulant la durée des rois -de Jérusalem, il dit: «Et ces rois régnèrent pendant «un espace de 514 -ans, 6 mois, 10 jours, _sur lesquels Saül, premier roi, mais qui ne fut -point du sang de David_, régna 20 ans.» La version de Rufin porte les -mêmes nombres de 514 et 20: par conséquent les 22 du premier passage -sont évidemment une erreur, ou plutôt une altération du copiste, qui a -eu un motif que nous allons bientôt voir. - -On peut demander où Josèphe a puisé cette instruction: nous ne dirons -pas, dans les écrits des Juifs de son temps, qui furent très-ignorants; -mais nous pensons qu'ici et dans plusieurs autres cas, il a emprunté -d'un historien grec qui paraît avoir été bien instruit de ce qui -concerne les Juifs. Cet historien est _Eupolème_, qu'il cite avec éloge -dans son livre contre Appion[8], et dont Eusèbe, parmi plusieurs -fragments[9], cite celui-ci: «Eupolème dit que _Saül mourut_ vers la -21e année de son règne, _que David régna 40 ans_, etc.....» Eupolème -nous est désigné comme la source où Alexandre Polyhistor puisa la -plupart de ses récits sur les Assyriens et sur les Juifs; et Alexandre -Polyhistor ayant vécu du temps de Sylla, il s'ensuit qu'Eupolème a pu -vivre un siècle avant lui; et comme il paraît avoir beaucoup voyagé, il -aura visité Alexandrie, y aura conversé avec des docteurs juifs qui, -dans ce foyer de la traduction grecque, exécutée peut-être un siècle -avant eux, ont pu avoir recueilli de bonnes traditions ou des notes -marginales tirées de manuscrits anciens. Toujours est-il vrai que les -fragments d'Eupolème portent un cachet particulier d'instruction sur les -Juifs. Quant à la durée totale des rois de cette nation, que nous -évaluons à 473 ans, non compris Saül, et à 493 en y ajoutant ce prince, -cette somme ne diffère de celle du texte hébreu, qu'en ce qu'il ôte au -roi _Amon_ 10 _ans_ que nous verrons lui appartenir dans l'article des -Assyriens, et qu'il double les 10 ans premiers de Joathan que nous -simplifions; cette identité autorise à croire que notre calcul est -l'ancien et véritable; et il semble avoir été celui de l'historien -Josèphe, en écartant les altérations et les contradictions de ses -principaux passages. Par exemple, sa liste détaillée que nous présentons -dans le tableau ci-joint, donne, selon la traduction latine de Rufin, un -total de 492 ans; et si l'on compte pour 40 ans _Joas_ qu'il ne compte -que pour 39, l'on a juste 493 ans. - -Il est vrai que sa liste grecque diffère beaucoup puisqu'elle compte 533 -ans, Saül n'étant porté que pour 20..... Mais il y a erreur manifeste -sur Salomon, qu'il porte pour 80, et qui, selon tous les textes, n'a que -40 ans. Supprimez ces 40 de 533, il vous reste 493, nombre vrai. - -Nous avons vu que dans un autre passage Josèphe donne aux rois[10] de -Jérusalem 514 ans de durée, y compris les 20 de Saül: voilà une -contradiction palpable avec les 533 de sa liste grecque, et un excès de -20 ans sur les 493 de sa liste latine. N'est-il pas à croire qu'ici il a -compté Salomon pour les 40 ans qui lui appartiennent, mais que les -copistes ont ajouté à Saül les 20 ans nécessaires à compléter les 40 -qu'ils ont voulu établir? Alors cette altération serait antérieure à -Rufin même, et l'on voit quels embarras des copistes infidèles jettent -dans les textes des écrivains. Eh! comment cette audace n'aurait-elle -pas existé dans des temps de barbarie, et dans le secret des copies -écrites à la main, quand de nos jours _Havercamp_ a osé introduire dans -son édition imprimée, une altération choquante, un faux matériel, en -écrivant 522 dans sa traduction latine, au lieu de 532 que porte le grec -imprimé à coté[11]! - -Le second écrivain invoqué par les chronologistes pour soutenir les 40 -ans de Saül, est l'auteur des Actes des Apôtres. Cet anonyme fait dire -(ch. XIII) à saint Paul, haranguant dans Antioche de Pisidie, que «Dieu -ayant livré à nos pères le pays de Kanaan, leur donna des juges pendant -_environ_ 450 ans jusqu'à Samuel; puis, lorsqu'ils lui demandèrent un -roi, il leur donna Saül pendant 40 ans.» - -Ces deux nombres ont causé beaucoup d'embarras aux écrivains -ecclésiastiques, parce que le premier est en contradiction formelle avec -le _Livre des Rois_, qui dit que «depuis la sortie d'Égypte jusqu'à la -fondation du temple, il ne s'écoula que 480 _ans_.» Saint Paul en -supposerait plus de 570; et parce que le second ne se trouve dans aucun -autre livre canonique, l'on ne conçoit pas d'où saint Paul l'a tiré. -Cette difficulté, traitée théologiquement, nous paraît réellement -insoluble; mais si nous l'examinons selon les principes naturels et -généraux de la critique historique, nous demanderons d'abord quel est -_cet auteur des Actes_, inconnu de temps et de lieu; quelles preuves -fournit-il de l'authenticité de son livre, de l'époque même où il a -paru, de la présence de son auteur au discours de saint Paul, de son -exactitude à recueillir et à coter les nombres donnés par l'Apôtre? et -parce que l'on ne peut rien répondre de satisfaisant à toutes ces -questions, nous disons que ces nombres reposent uniquement sur la -garantie personnelle d'un inconnu, sans date ni titre; que ces 450 ans -résultent d'une manière d'évaluer le temps des juges que nous exposerons -à leur article; et que les 40 _ans_ de Saül semblent venir de la même -source talmudique que les 80 ans de Salomon, système de doublement dont -il existe encore d'autres exemples: néanmoins nous ne dirons pas que -l'anonyme ait copié Josèphe; au contraire, nous sommes persuadés que -c'est pour se conformer à ce passage _des Actes des Apôtres_, que les -copistes dévots ont altéré celui de Josèphe, où le grec porte 22 au lieu -de 2. Quoi qu'il en soit de l'origine de ces fautes, une analyse exacte -de la vie de Saül achevera de démontrer que ce prince n'a pu et dû -régner que 20 _ans_ et non pas 40. - -David avait trente ans lorsqu'après la mort de Saül il commença de -régner à Hébron. (_Sam._ lib. II, c. V.) Il dut en avoir au moins 20 -lorsqu'il fut présenté à ce roi pour combattre le géant; car lorsque -Saül lui représente qu'il _est jeune_, tandis que son rival est un homme -fait et expérimenté[12], David lui répond que _déja_ il a de ses mains -étranglé un ours et un lion. Et peu auparavant l'officier, qui le -_recommande_ à Saül, avait dit que David était _un jeune homme grand et -fort_[13], propre à la guerre; ce qui ne saurait se dire d'un jeune -garçon de 15 ou même de 18 ans. De là il s'ensuit que David vécut -environ 10 ans avec Saül; donc Saül a dû commencer sa règne 10 années -auparavant; et lorsqu'on lit attentivement son histoire depuis les -chapitres VIII et IX, l'on est convaincu, que ces 10 années ont suffi à -tous les événements, qui sont: 1º la guerre contre _Nahas_, roi des -Ammonites, guerre qui fut la cause de l'élection de Saül: «Au bout d'un -mois», est-il dit (ch. XI), «il marche au secours de la ville de -_Iabès_, bat les Ammonites; et parce que sa première élection avait eu -des opposants, Samuel profite de l'enthousiasme des Hébreux vainqueurs -pour sacrer Saül une seconde fois...[14]» Après cette guerre d'une seule -campagne, vient celle des Philistins, où, dès le début, son fils -Jonathas se montre un guerrier aussi vigoureux que brave, ce qui -comporte au moins 20 ans: par conséquent _Saül_, quand il régna, dut -avoir au moins 41 ans; et si le texte actuel nous dit qu'il était âgé de -1 an, c'est sûrement parce que le premier chiffre 4 a disparu, et -qu'originairement il y avait 41. Cette première donnée, qui se fonde sur -des faits positifs, exclut les 40 ans de règne; car Saül aurait eu 80 -ans lorsqu'il périt, tandis que le récit de sa mort le représente encore -comme un guerrier plein de vigueur, et peint son fils Jonathas (qui -aurait dû à cette époque avoir 60 ans), comme un homme d'environ 40 ans -qui venait d'avoir un enfant (_Miphiboseth_). Ajoutez que _Nahas_, ce -roi ammonite contre qui marche Saül, ne meurt que vers l'an 12 ou 15 de -David (lib. II, c. X), en sorte qu'il eût régné plus de 55 ans, chose -presque impossible dans un siècle où, pour être roi, il fallait étre -déjà un homme de guerre. La guerre des Philistins occupe un ou tout au -plus deux étés (ch. XIV); Saül, pour s'affermir, laisse tranquilles les -Philistins trop puissants; mais pour tenir son peuple en haleine, il -attaque 1º les Moabites, 2º les Ammonites, 3º les Iduméens, tous peuples -pasteurs assez faibles; 4º les Syriens de Soba (au nord de Damas, vers -Halep); puis il revient aux Philistins, et enfin à son expédition contre -les Amalékites, par suite de laquelle l'impérieux Samuel le disgracie et -sacre le jeune David. Or, si l'on fait attention qu'alors chez les -Hébreux organisés à la manière des Druses de nos jours, il n'y avait -point de troupes soldées subsistantes, mais que la guerre se faisait par -convocation et levée en masse à chaque printemps, qu'elle ne durait -ordinairement qu'une campagne, et n'était qu'une incursion de pillage -pour récompenser les combattants; ces six ou sept guerres n'ont pu -emporter plus de 9 à 10 ans, et par conséquent Josèphe paraît avoir eu -raison de n'évaluer le règne total de Saül qu'a 20 années. Or, comme -réellement c'est vers la fin de son règne qu'arrive la mort de -Samuel[15], tout concourt à prouver la vraisemblance des assertions de -l'historien juif. - -Les douze années de judicature qu'il attribue à _Samuel_, sont également -très-probables; car supposons que ce prophète soit mort à 70 ou 72 ans, -il aura abdiqué de 52 à 54; à cette époque (ch. XII), Samuel demandant -au peuple assemblé un témoignage solennel de la pureté de sa gestion, il -dit qu'il a les cheveux déja blancs: pour un homme d'État, usé -d'affaires et de soucis depuis sa jeunesse, cette circonstance convient -à cet âge. Ce serait donc vers 40 ou 42 qu'il aurait commencé de juger, -et cela à l'époque de l'assemblée de _Maspha_. Or, 20 ans et 7 mois -avant cette assemblée, avait eu lieu la bataille d'Aphek[16], où les -Philistins prirent l'arche, tuèrent les deux fils d'Héli, qui lui-même -périt en apprenant ces désastres. Samuel à cette époque aurait eu -environ 20 ans; et réellement lorsque l'on compare avec attention divers -faits de sa jeunesse contenus dans les premiers chapitres; lorsqu'on -examine avec défiance par quelles manœuvres habiles et secrètes, il -parvint à supplanter la famille d'Héli; comment les vexations des -enfants de ce grand-prêtre leur ayant suscité un parti ennemi, ce parti -jeta ses vues sur Samuel pour les écarter du sacerdoce; comment _un -homme inspiré de Dieu_, et protecteur secret du jeune Samuel, fit -d'abord des remontrances à Héli, et lui annonça que Dieu écarterait sa -maison du sacerdoce pour y placer un étranger qui serait l'objet de -l'envie de sa famille; comment peu de temps après, Samuel prétendit -avoir entendu la voix de Dieu qui lui tint exactement le même -discours[17]; comment cette _apparition ébruitée_ le fit regarder comme -l'_élu_ de Dieu et le successeur désigné d'Héli; enfin lorsque l'on -considère dans tout le cours de sa vie, combien son caractère fut -impérieux, dissimulé et jaloux de puissance, l'on pensera que dans -l'anecdote _de la vision_ du chapitre III, il joua un rôle habile et -profond qui exige au moins l'âge de 20 ans.... Chez les Juifs, où il -fallait 30 ans pour être sacrificateur, il fut encore trop jeune pour -remplacer le grand-prêtre; mais il employa ce temps à se faire des -partisans et à augmenter son crédit contre la famille puissante d'Héli: -quand il se crut assez fort, il leva l'étendard à _Maspha_, âgé alors de -40. Dix ans après, vers l'âge de 50, il établit ses deux fils juges en -une petite ville, pour accoutumer le peuple à leur obéir, et il put déjà -avoir des enfants de 25 ans; mais leurs prévarications ayant excité des -murmures, son ambition fut déçue, et il fallut que malgré lui il nommât -un roi, d'où il résulta, dans l'organisation politique des Hébreux, un -changement tout-à-fait semblable à celui qui, au Japon, substitua le -_Cubo_ au _Daïri_; c'est-à-dire, que tout le pouvoir exécutif passa de -la main des prêtres aux mains laïques et militaires. - -[Illustration: LISTE CHRONOLOGIQUE DES ROIS DE JUDA. - -/*[2] - LISTE CHRONOLOGIQUE DES - ROIS DE JUDA. - - Avant - J.-C. - - Saül règne........ 20 ans 1078 - David........... 40 1058 - Salomon......... 40 1018 - Roboam.......... 17 978 - Abia............ 3 961 - Asa............. 41 958 - Iosaphat........ 25 918 - Ioram........... 8 892 - Ochosias........ 1 884 - Athalie......... 6 883 - Joas............ 39 877 - Amasias......... 29 838 - Ozias règne seul....(42) 809 - Iothan règne seul.... - 6 ans, 16} 767 - Et du vivant } - d'Ozia.. 10 } - Achaz........... 16 751 - Ézéqiah......... 29 735 - Manassé......... 55 706 - Amon............ (12) 650 - Josias.......... 31 638 - Ioachaz... 3 mois fin de l'an 609 - Ioaqim.......... 11 608 - Ioakin... 3 mois fin de l'an 598 - Sédéqiah..... 10 ans 5 mois 597 - Ruine de Jérusalem....... 587 - Incendie du Temple....... 586 - - - LISTE CHRONOLOGIQUE DES - ROIS DE SAMARIE OU ISRAEL. - Avant - J.-C. - Jéroboam I règne.. 22 ans 978 - Nabab.......... 2 956 - Baaza.......... 24 954 - Ela............ 2 930 - Zamri, 7 jours.. » » - Amri........... 12 928 - Achab.......... 22 916 - Ochosias....... 2 894 - Ioram.......... 12 892 - Jehn........... 28 880 - Ihouhakaz...... 17 852 - Iohaz.......... 16 835 - Jeroboam II.... 41 820 - Zakarie, 6 mois} - } 779 - Sellam, 1 mois } - Manahem (tributaire - de Phul, roi - d'Assyrie).... 10 778 - Phakée I........ 10 768 - Phakée II....... 20 758 - Hoshée (appelle Seva, roi d'Egypte). 9 738 - Prise de Samarie par - Salmanasars, et - ruine du royaume - d'Israël, l'an 6e - d'Ézéqiah, roi de - Juda................ 730 -*/ -] - - - - -CHAPITRE II. - -Durée des Juges. - - -/*[2] - Nous venons d'obtenir, pour la durée totale des - rois hébreux, y compris Saül, une somme - de................................... 493 - - Si nous la joignons à celle de.......... 586 - ------ - écoulée depuis la ruine du temple de Jérusalem - jusqu'à notre ère, nous aurons, pour - première année de Saül, l'an............ 1079 - ------ - - Alors la judicature de Samuel, évaluée à - 12 ans, aura commencé l'an.............. 1091 - - Quant à celle d'Héli, si l'on considère que ce - grand-prêtre était en place dès avant la naissance - de Samuel; que déja ses enfants étaient des hommes - faits, ayant des enfants, et que les diverses - autorités s'accordent à lui donner 78 ans quand - il mourut; l'on regardera comme probable et - convenable le nombre de 40 ans que le texte - hébreu assigne à sa judicature. Héli aura donc - commencé de gouverner l'an...... 1131{av. J.-C.} -*/ - -De combien d'années cette date est-elle postérieure à Moïse! Ici se -présentent de grandes difficultés; car dans cette période de temps, que -l'on nomme _les Juges_, nos deux seuls guides et autorités sont _le -livre de ce nom_, et le livre dit _Josué_. Or, le récit de ces deux -livres sur la durée et la succession des juges est si vague; leur calcul -des sommes partielles d'années est si contradictoire avec le résultat -d'addition totale, et avec le résumé du _Livre des Rois_, qu'il est -impossible d'en déduire une série régulière et fixe de temps. Les -chronologistes avouent ce déficit, mais ils n'avouent pas également la -conséquence qui en résulte et qui est qu'_au-dessus d'Héli_, il y a -_interruption_, _fracture absolue_ dans le système juif, de manière que -tous les événements antérieurs à ce grand prêtre flottent dans le vague -et ne sont classés que par conjecture. Notre intention constante étant -de donner au lecteur, non pas notre opinion propre, mais les moyens -d'établir la sienne, nous allons lui offrir, dans un tableau raccourci -et sous un coup d'œil facile, tous les passages chronologiques des -_Livres de Josué et des Juges_, en le prévenant qu'il a besoin de -beaucoup de patience et d'attention dans cette discussion aride et -compliquée qui nous a coûté encore plus de peine qu'à lui. (_Suivez le -tableau, page suivante_). - -[Illustration: TABLEAU DE LA DUREE DES JUGES. - -/*[2] - TABLEAU DE LA DUREE DES JUGES. - - Moïse ................... » ans. - Josué.._Temps omis_. ».... - Une génération.......... ».... Josué, chap. dernier, _et Juges_, chap. Ier. - Servitude sous Kusan:.... 8.... _Juges_ , c. 2. - Finie par Othoniel. _Paix de_ 40.... Josué, c. 15, v. 16, _Jug._ c. 3, v. 11. - Servitude sous Eglon.... 18.... _Juges_, c. 3, v. 14. - Finie par Aod. _Repos de_... 80.......... _Ibid._ v. 30. - Samgar.... _Temps omis_. »............. - Servitude sous Jabin ..... 20....... _Ibid._ c. 4, v. 3. - Finie par Débora. _Repos de_. 40....... _Ibid._ c. 5, v. 32. - Servitude sous les Madianites. 7.................... c. 6, v. 1. - Finie par Gédéon _qui juge_.. 40.................... c. 8, v. 28. - Abimèlek............... 3.................... c. 9, v. 22. - Thola.................. 23.................... c. 10, v. 2. - Iaïr................... 22.............. _Ibid._ v. 3. - Servitude sous les Philistins - et les Ammonites.. 18.............. _Ibid._ v. 8. - --- - 319 ans. - --- - Jephté, _juge_............ 6.................... c. 12, v. 7. - Abesan.................. 7........................... v. 9. - Ahialon................. 10.......................... v. 11. - Abdon................. 8.......................... v. 14. - --- - 31 - --- - Servitude sous les Philistins 40................... c. 13, v. 13. - Temps de Samson....... 20..... _Juges_, c. 16, v. 31, c. 14, v. 4. - ---- d'Héli............ 40.... Samuel, lib. I, c. 4, v. 18. - Samuel...... _Omis_..... ».... - Saül................... 2.... - David................. 40.... - Salomon............... 3.... - --- - 495 -*/ -] - -L'on voit dans ce tableau, que l'addition des sommes partielles donne -une durée totale de 495 ans; et cependant, outre le temps inconnu de -Samagar, il faut encore porter en compte celui de Moïse (40); celui de -_Josué_, et de la _génération des Vieillards_ qui jugèrent après lui. -Supposons pour ces deux objets 30 années: plus 40 pour Moïse == 70, plus -12 pour Samuel et 18 pour Saül, autre 30, total, 100. Nous avons depuis -la sortie d'Égypte jusqu'à l'an 4 de Salomon, exclusivement, une durée -totale de....... 595 ans. - -Ce résultat authentique, et qui ne peut se nier, chagrine beaucoup les -chronologistes catholiques et même protestants, parce qu'il est en -contradiction formelle avec deux autorités non moins infaillibles pour -eux que les _Livres des Juges et de Josué_. La première est celle de -l'anonyme, auteur des _Actes des Apôtres_, qui dit, chapitre XIII: - -«Le Dieu de nos pères supporta leurs maux au désert durant l'espace -d'_environ_ 40 ans.... - -«Après cela, pendant environ 450 ans, il leur donna des juges jusqu'à -Samuel le prophète. - -«Ayant ensuite demandé un roi, Dieu leur donna Saül pendant 40 ans.» -(Act., chap. XIII, v. 18.) - -D'abord, dans les deux premières sommes les mots _environ_ doivent -paraître singuliers: ils donnent à penser que l'auteur n'était pas sûr -de son calcul. - -Ensuite, si nous calculons depuis Josué jusqu'à Samuel, nous trouvons -bien réellement.. 450 ans. - -Ici nous avons la preuve matérielle que _l'auteur inconnu_ des Actes des -Apôtres n'a pas eu d'autres monuments ni d'autres documents que les -nôtres; mais son calcul n'en est pas moins erroné, en ce qu'il ne compte -rien pour _Josué_, ni pour les Vieillards, ni pour Samgar, dont les -temps réunis exigent au moins 30 ans et feraient... 480 ans. Or, si cet -auteur s'est trompé, dans le _premier calcul_, nous avons droit de -conclure qu'il n'a pas plus d'autorité dans celui sur _Saül_...; et nous -avons démontré plus haut qu'à cet égard il est en erreur positive. Son -calcul total, pris depuis Moïse jusqu'à la fondation du temple, en -excluant _Josué_, les - -/*[2] - Vieillards et Samuel, supposera une - durée de 573 ans............... 573 - - Et si nous ajoutons 42 pour ces trois - articles omis................... 42 - - Cet auteur admettrait une durée totale - ------- - de......................... 615 ans. -*/ - -La seconde autorité contradictoire aux résultats des _Juges_ et de -_Josué_, est celle du rédacteur des _Rois_, qui résumant le temps écoulé -depuis la sortie d'Égypte jusqu'à la fondation du temple par Salomon, -dit que cet intervalle fut de... 480 ans. Cette autorité est d'autant -plus grave, que, selon l'opinion commune et raisonnable, la rédaction -des Rois fut faite peu après le retour de la captivité, et que l'auteur -quelconque eut à cette époque plus de moyens de s'éclairer qu'aucun -autre écrivain postérieur: - -/*[2] - Cependant, en n'admettant avec le texte hébreu - que _deux_ ans pour Saül; en tenant pour nuls _Moïse_, - _Josué_, les _Vieillards_ et _Samuel_, nous - avons 495 ans. - auxquels on ne peut refuser de joindre - les 40 de Moïse, total 535 - Il y a excès de 55 sur ses 480. -*/ - -Il faut donc que le rédacteur des _Rois_ ait tiré son calcul d'une autre -source, ou qu'il ait fait des réductions sur les nombres de notre liste; -et en effet nous en trouvons une saillante exprimée formellement par le -_Livre des Juges_; l'auteur, rapportant le message de _Jephté_ au roi -des Ammonites; cite ces propres paroles de leur dialogue; Jephté -dit[18]: - -/# - «Pourquoi attaquez-vous Israël? le roi répond: Parce qu'Israël - revenant d'Égypte, a usurpé mes terres depuis l'Arnon jusqu'au - Jourdain. - - «Eh! pourquoi, reprit Jephté, n'avez-vous pas fait cette - réclamation depuis 300 _ans_?» Il y avait donc 300 ans écoulés: - depuis la dernière année de Moïse jusqu'à la première de Jephté; et - si la citation est exacte, Jephté a dû être mieux instruit du fait - qu'on ne l'a été depuis. Néanmoins la liste des Juges présente 319 - ans, et toujours avec l'omission du temps de _Josué_ et des - _Vieillards_, ce qui donne un total de 349. Or, l'on ne saurait - dire que Jephté ait compté 300 en nombres ronds, quand il y a un - excès de 49; ce surplus a donc été _réduit_ d'une manière - quelconque. Pour opérer cette réduction, les chronologistes disent, - «que les 12 tribus du peuple Hébreu étant répandues et comme - dispersées en deçà et au delà du Jourdain, aux frontières de - peuples divers, une même judicature, une même servitude n'a pas eu - lieu simultanément pour toutes; mais que les temps de divers juges - et de diverses servitudes ont couru parallèlement, et que par - erreur ils ont été comptés doubles.» -#/ - -Cette explication est admissible; elle trouve même sa preuve dans le -texte du chapitre 4; car il y est dit qu'après la _mort d'Aod_, _le -peuple retomba en servitude_: or comme il est impossible qu'Aod ait -jugé, c'est-à-dire, gouverné 80 ans, il est très-probable que la -_servitude indiquée_ fut celle que subit _la Galilée_ de la part de -Iabin, roi de _Hatsour_, dont le temps aura couru dans les 80. Mais -cette solution admise, il reste encore un excès de 29 ans sur les 300 de -Jephté. - -On a dit également que Samson ne fut point un juge général[19], mais un -_héros local_ dont les exploits eurent pour théâtre le pays des -Philistins; que par conséquent l'oppression des _Philistins pendant 40 -ans_, englobe _les 20 de Samson_, et que peut-être elle fut la même qui -durait encore au temps d'Héli. Alors ces 40 ans engloberaient 3 sommes -qui séparément en donnent 100; et si l'on retirait les 60 en excès, plus -les 20 de Iabin, on aurait 80 ans à soustraire de 565[20], ce qui -produirait 485 ans, très-voisins des 480 de la Chronique des Rois; mais -il faudra restituer les 12 ans de Samuel, les 20 de Saül, ce qui ajoute -32 à 485--517; et de plus, rien ne prouve que les 40 ans des Philistins -soient identiques à la judicature d'Héli: au contraire, une lecture -attentive du texte indique à la fois fracture de récit, et lacune de -faits entre Abdon et Héli. Cette lacune, au lieu d'être restituée, se -trouve confirmée par l'incohérence du _Livre des Juges_ avec celui de -_Samuel_, qui devrait en faire suite, et dont _le début_ n'a aucune -liaison avec ce qui précède..... Desvignoles[21] convient expressément -que le dernier verset de l'histoire de Samson fait la clôture réelle du -_Livre des Juges_; car, ajoute-t-il, «la plupart des savants -reconnaissent, avec l'historien Josèphe (Ant. Jud., lib. V, cap. 12), -que les cinq derniers chapitres des Juges, qui traitent des anecdotes -de Michas, du lévite d'Ephraïm et de la guerre de Benjamin, doivent être -rapportés au temps qui suivit immédiatement _Josué_:» sur quoi nous -observons que si l'anecdote de Michas et des 600 hommes de _Dan_ se -place à cette époque, comme il est plausible par quelques circonstances, -il faut aussi y reporter l'histoire de Samson qui s'y lie par un trait -que nous citerons. Il serait trop long de présenter l'analyse entière du -_Livre des Juges_; mais tout lecteur qui voudra l'examiner avec -attention, se convaincra, comme nous, que cette compilation est un -assemblage incohérent de quatre morceaux parfaitement distincts. - -Le premier morceau, qui s'étend depuis le chapitre 1er jusques et -compris le chapitre 16, est proprement l'histoire des Juges. Cet -historique est si mal ordonné, si confus, que débutant par ces mots, -_Après la mort de Josué_, etc., l'auteur répète sans raison l'anecdote -de Caleb, qui arriva du vivant de ce juge; puis il introduit, dans le -chapitre 2, une assemblée générale présidée par _Josué_; puis encore, -copiant presque mot à mot les versets 28, 29, 30 et 31 du chapitre -dernier de _Josué_, il entre en matière sur les Juges, comme s'il ne -faisait que commencer. - -Le second morceau débutant par ces mots: «En ce temps-là il y eut un -homme d'Éphraïm nommé Michas, etc.,» comprend les chapitres 17 et 18, -et contient l'anecdote du lévite enlevé par 600 hommes de la tribu de -Dan, qui allèrent s'établir à Laïs: or cette anecdote n'a de liaison -apparente avec le temps d'aucun juge; seulement, comme il est dit que -ces 600 hommes émigrèrent du canton d'_Estaol_ et de _Saraa_, par la -raison qu'ils n'avaient reçu aucun lot dans le partage général des -terres, l'on a droit d'inférer, _comme l'a fait l'historien Josèphe_, -que leur aventure arriva peu de temps après la mort de Josué; et alors -ce morceau se trouve très-mal placé à la fin des Juges, chap. 17 et 18. - -Le troisième morceau est l'anecdote du lévite d'Ephraïm, dont l'outrage -à Gebaa devint la cause d'une guerre civile, dans laquelle la tribu de -Benjamin se fit exterminer[22] presque entière pour soutenir le crime -atroce commis par six de ses membres. Or cette anecdote, qui n'a aucune -date, ne se lie pas plus avec l'histoire des Juges que celle de Ruth qui -la suit. - -Enfin le quatrième morceau est l'histoire de Samson, dont l'époque n'est -point indiquée: seulement, comme il est dit, chapitre 18, verset -dernier, que _Samson_ commença _d'être saisi de l'esprit de Dieu_, -lorsqu'il était au camp de la tribu de _Dan_, entre _Estaol_ et _Saraa_; -ce rapport avec l'anecdote des 600 hommes de la tribu de _Dan_ (second -morceau), autorise à placer _Samson_ peu de temps après la mort de -Josué; ce qui est très-différent de l'opinion vulgaire. Or, nous le -répétons, tout lecteur impartial qui scrutera avec soin ces divers -récits, vagues, décousus, et sans date, reconnaîtra que leurs auteurs -ont été divers; que très-probablement ils n'ont été ni témoins, ni -contemporains des faits, mais qu'ils les ont rédigés après coup sur des -traditions populaires; qu'à une époque plus tardive, un compilateur -également inconnu recueillit ces morceaux, et en fit l'assemblage confus -que l'on nomme _Livre des Juges_. Une note insérée dans l'histoire du -prêtre _Michas_ et des 600 hommes de Dan, indique que ce fut depuis -l'établissement des rois. - -«Or, en ce temps-là», est-il dit trois fois (chapitre 17, v. 6, et chap. -18, v. 1er et v. 31), «il n'y avait pas de roi en Israël.» - -Donc, faut-il conclure, _il y avait un roi_ lorsque l'auteur écrivait; -donc la compilation n'a point précédé Saül, mais a pu se différer -long-temps après lui. Une autre note insérée dans le morceau premier -(_l'historique propre des Juges_), indique qu'elle aurait été faite même -après le règne de Salomon; car il est dit, chap. 1er, v. 6: - -«Les enfants de Benjamin ne tuèrent point les _Jébuséens_ qui habitaient -Jérusalem, et les _Jébuséens_ ont demeuré à Jérusalem avec Benjamin -_jusqu'à ce jour_.» - -Or, il est fait mention des _Jébuséens_ comme habitant encore Jérusalem -au temps de David, qui sur la fin de son règne acheta l'aire du Jébuséen -_Arana_[23], située non loin de son palais; et sous Salomon, on les cite -encore comme payant le tribut. (Reg., lib. 1, chap. 9, v. 20.) - -A la suite de cette note et dans le chapitre 2, verset 16, les résumés -généraux que l'écrivain fait de l'état de la nation pendant toute la -période des juges, sont une autre preuve qu'il a écrit tard, par -conséquent plus de 400 ans après Josué, et 100 ans au moins après les -événements confus qui précédèrent la judicature d'Héli. - -Maintenant nous demandons sur quels documents, d'après quels monuments -a-t-il pu écrire? quelles archives, quelles annales a-t-il pu avoir? -s'il en a eu, pourquoi tout est-il si vague, si confus? Pour répondre à -ces questions, il faut considérer que tout l'espace de temps appelé -_période des Juges_, se passe dans une anarchie orageuse, violente, -pendant laquelle les Hébreux, féroces et superstitieux comme des -_Ouahabis_, ne cessèrent d'être agités de guerres civiles ou étrangères; -il faut considérer que ce petit peuple, divisé en tribus indépendantes -et jalouses, subdivisées en familles aussi indépendantes, était une -démocratie turbulente de paysans armés, mus plutôt que gouvernés par des -bramines avides et par des inspirés fanatiques.....; que dans ce temps -de guerres perpétuelles et de l'_ignorance_ qui en est la suite, l'art -d'écrire, sans encouragement, sans estime, était difficile et rare, et -que le peu d'instruction existante était concentré dans les familles -lévitiques. A raison de ce genre de vie orageuse et précaire, personne -n'avait le loisir ou l'intérêt de s'occuper ni du passé ni de l'avenir; -par conséquent il ne dut se composer aucuns livres historiques: faute de -gouvernement central, il ne dut pas même exister d'autres archives -publiques que la succession des pontifes. Ce ne fut que sous le règne de -David que commença de s'organiser un état de choses plus régulier, plus -calme, plus propre à la culture des esprits: alors il y eut une -chancellerie, des archives, et l'on put s'occuper d'histoire: alors, et -mieux encore sous Salomon, purent être faites quelques recherches sur le -passé; et puisqu'à cette époque l'on ne trouva ou l'on ne produisit rien -de mieux que ce que nous avons dans les deux ouvrages intitulés _Josué_ -et les _Juges_, nous avons le droit de conclure, 1° qu'aucune archive -authentique et régulière n'avait été composée; 2° que _les Livres de -Josué et des Juges_ sont uniquement des _productions littéraires -d'écrivains inconnus_, sans autorité publique; telles que les chroniques -de nos moines aux 8e, 9e et 10e siècles, où, parmi plusieurs -faits historiques, se sont glissés des récits entièrement fabuleux. - -Ce dernier caractère se montre avec _évidence_ dans les aventures -bizarres de _Samson_; plusieurs critiques, qui ont déjà fait cette -remarque, se sont accordés[24] à voir dans ce personnage l'Hercule de la -mythologie. Hercule est l'emblème du Soleil, le nom de Samson signifie -_Soleil_: Hercule était représenté nu[25], portant sur ses épaules deux -_colonnes_ appelées _portes de Cadix_; Samson est dit avoir enlevé et -porté sur ses épaules les portes de _Gaza_. Hercule est fait prisonnier -par les Égyptiens, qui veulent le sacrifier; mais tandis qu'ils se -préparent à l'immoler, il se délie et les tue tous[26]: Samson, garrotté -de cordes neuves par des gens armés de Juda, est livré aux Philistins, -qui veulent le tuer; il délie les cordes et tue 1000 Philistins avec la -mâchoire d'âne. «Hercule (soleil), se rendant aux _Indes_ (ou plutôt en -Éthiopie), et conduisant son armée par les déserts de la Libye[27], -éprouve une soif ardente et conjure _Ihou_, son père, de le secourir -dans ce danger; à l'instant paraît le Bélier (céleste); Hercule le suit -et arrive à un lieu où le Bélier gratte du pied, et il en sort une -source d'eau (celle des Hyades ou de l'Éridan):» Samson, après avoir -tué 1000 Philistins avec la mâchoire d'âne, éprouve une soif violente; -il supplie le Dieu _Ihou_ d'avoir pitié de lui; Dieu fait sortir une -source d'eau de la mâchoire d'âne. - -Les habitants de _Carseoles_, ancienne ville du Latium, chaque année, -dans une fête religieuse, brûlaient une quantité de renards avec des -torches liées à la queue; ils donnaient pour raison de cette bizarre -cérémonie, qu'autrefois leurs blés avaient été brûlés par un renard -auquel un jeune homme avait lié sur la queue une botte de paille -allumée[28]. C'est bien là le conte de Samson avec les Philistins, mais -c'est un conte phénicien. _Car-Seol_ est un mot composé de cet idiome, -signifiant _ville des Renards_; les Philistins, originaires d'Égypte, -n'ont point eu de colonies connues: les Phéniciens en ont eu beaucoup; -et l'on ne peut guère admettre qu'ils aient emprunté ce conte des -Hébreux, aussi obscurs que les Druses de nos jours, ni qu'une simple -aventure ait donné lieu à un usage religieux: on voit que ce ne peut -être qu'un récit mythologique et allégorique, tel que nous l'indiquons -dans la note ci-dessus. - -Ceux qui, comme les savants du 16e siècle, veulent que les païens -aient calqué les Hébreux, peuvent dire que Samson a servi de modèle à -tous ces contes; mais aujourd'hui que nos idées se sont étendues et -rectifiées sur l'antiquité, et qu'Hercule nous est bien connu pour être -le dieu _Soleil_[29], dont l'histoire allégorisée fut répandue chez tous -les peuples long-temps avant qu'il fût question des Hébreux, nous avons -droit de croire et de dire que quelque Juif, lévite ou autre, a composé -l'anecdote de _Samson_, en défigurant les traditions populaires des -Phéniciens, soit pour s'en moquer, soit pour attribuer ce _héros_ à sa -propre nation. - - - - -CHAPITRE III. - -Secours fournis par Flavius Josephus. - - -Ces remarques ne résolvent pas notre problème de la durée des _Juges_. -Quelques chronologistes ont eu recours, pour cet effet, à l'historien -Josèphe; il est bien vrai que Josèphe, à raison du temps où il vécut, de -sa qualité de prêtre, de son éducation plus soignée, plus libérale que -celles des autres Juifs, de sa vie publique, de ses liaisons, de ses -lectures à Rome, où il finit ses jours; il est bien vrai que Josèphe a -eu des moyens d'instruction sur l'histoire de sa nation, plus étendus -qu'aucun historien; mais nous avons vu que ses manuscrits ont été -considérablement altérés, et que la critique de cet auteur, d'ailleurs -très-crédule, n'est ni ferme ni scrupuleuse. Où a-t-il puisé les -harangues qu'il prête aux rois, aux grands-prêtres juifs, même aux -patriarches? D'où a-t-il tiré tant de circonstances sur les actions, -l'âge, la vie des princes juifs avant Sédéqiah? et cela, sans jamais -citer ni indiquer de monuments à lui particuliers; en suivant, au -contraire, toujours la trace des livres que nous avons, et qu'il -paraphrase et commente quelquefois avec une licence qui touche à -l'inexactitude. Il est clair que Josèphe, élevé dans l'idiome grec, sous -le gouvernement romain, ayant passé la dernière partie de sa vie dans -Rome (vers la fin du premier siècle de notre ère), a imité le goût et -les mœurs de cette époque, et s'est permis d'introduire dans son récit -des détails de convenance et d'ornement empruntés peut-être des -traditions, ou imaginés par lui-même. Ce n'est donc qu'avec réserve et -discussion que l'on peut user de son autorité: faisons-en un nouvel -essai dans le sujet présent. - -Cet auteur nous fournit, sur la durée des juges, quatre passages -principaux, dont les calculs comparés ne se trouvent pas exactement les -mêmes; mais l'un d'eux est accompagné d'un fait qui semble authentique -et qui peut nous devenir utile. - -1º «Avant les rois, nous dit-il, les Hébreux avaient été gouvernés par -des juges pendant plus de 500 ans, depuis la mort de Moïse et du général -_Josué_[30].» - -Effectivement, Desvignoles[31] trouve ces 500 ans dans un tableau des -juges, qu'il dresse, dit-il, suivant Josèphe; mais, outre qu'il -interpose _Tholah_ et ses 23 ans, dont Josèphe ne dit pas un mot, et -qu'il restitue les 8 ans d'Abdon, juge omis par cet auteur (qui -cependant récite ses actions), Desvignoles s'écarte de la logique en -séparant Moïse de Josué, quand le texte les unit par ces mots: «_Depuis -la mort de Moïse et du général Josué_, etc.» Il faut admettre ou exclure -l'un et l'autre: en restituant Moïse et ses 40 ans, nous aurions 540 -ans, y compris _Tholah_; et seulement 517, si l'on écartait ce juge, -comme l'on y est autorisé par le silence absolu de Josèphe. - -2º Dans un autre passage, Josèphe (lib. X, c. 8, nº 5) dit «que le -temple fut brûlé _1062 ans et 6 mois_ après la sortie d'Égypte.» - -Retranchons les 514 ans qu'il a comptés ailleurs pour les vingt-un rois -juifs, y compris les 20 ans de Saül; nous aurons 548 ans pour la durée -des juges, ce qui diffère de 8 ans du calcul précédent (540); mais en -comptant ces 1062 ans, Josèphe dit, dans la même phrase, que le temple -avait été brûlé 470 ans après la fondation, c'est-à-dire 533 ans après -l'avénement de Saül. Or, dans ce cas, il ne reste pour les juges et pour -Moïse que 529 ou 530 ans. - -3º Il dit au liv. II, c. 4, v. 8, que depuis Saül, premier roi, jusqu'à -la ruine du temple, la monarchie avait duré 532 ans. Soustrayons-les de -1062, nous avons 530 pour les juges et Moïse; ce qui revient au calcul -que nous venons de voir, en s'écartant de 32 ans de celui que Josèphe -fait dans la même phrase; car après les 533 des _rois_, il dit que les -_juges gouvernèrent plus de 500 ans_. - -4º Enfin un autre passage nous donne encore un autre résultat. - -«Depuis la sortie d'Égypte, dit Josèphe[32], jusqu'à la fondation du -temple, il y eut de père en fils 13 grands-prêtres dans un espace de 612 -ans.» - -/*[2] - De ces 612 ans, ôtons les 63 qui appartiennent - aux règnes de Saül, David et Salomon, nous aurons - pour la durée des juges _depuis - la sortie d'Égypte_ 549 ans. - - Ce nombre revient à celui du nº 2 548-1/2. - - De ces 548 ou 549 ôtons les 40 de - Moïse, il nous reste pour les juges - proprement dits 500 ou 501, - ce qui revient au premier calcul sommaire de - Josèphe. -*/ - -D'où l'on peut conclure que réellement cet auteur compte 500 ans pour -les _Juges_; mais en même temps l'on peut assurer que ses calculs n'ont -pas d'autres bases que le livre de ce nom, et les combinaisons que -Josèphe a faites lui-même des divers passages de ce livre. - -Le fait des 13 générations de grands-prêtres, mentionné dans le dernier -passage, mérite une attention particulière. Citons le passage entier: - -/# - «Depuis Aaron jusqu'à Phanasus, dernier pontife au temps de Titus, - il y eut en tout 83 grands-prêtres, savoir, 1º 13 depuis le temps - que Moïse établit l'arche dans le désert, jusqu'à la fondation du - temple par Salomon. Dans l'origine, le pontificat fut à vie; par la - suite l'on succéda même à un vivant: or, les 13 étant la postérité - des deux fils d'Aaron, ils reçurent le pontificat par succession - (du vif au mort); et le temps de leur gestion depuis leur sortie - d'Égypte jusqu'à la fondation du temple, fut de........ 612 ans. - - «Après ces 13, et depuis ladite fondation jusqu'à la ruine du - temple par Nabukodonosor, 18 autres pontifes se succédèrent dans un - espace de...................... 466 ans ½ - - «Le pontife emmené captif fut Iosedek; après la captivité qui fut - de 70 ans (_V_. lib. XX, c. 8), terminée par Kyrus, _Jésus_, fils - de Iosedek, revint pontife à Jérusalem; et ses descendants, au - nombre de 15, se succédèrent jusqu'au règne d'Antiochus Eupator, - pendant........ 412 ans.» -#/ - -Josèphe continue de détailler avec ordre le reste des 83; mais parce -qu'alors la succession ne fut plus régulière, et que les pontifes furent -déposés, tantôt par les rois, tantôt par des rivaux, nous laissons cette -suite. - -Ce passage demande plusieurs observations. D'abord il est étonnant que -Josèphe compte 70 ans de captivité, en lui donnant pour limites, d'une -part, la ruine du temple, d'autre part, la seconde année du règne de -Kyrus; ces deux points sont bien fixés, le dernier à l'an 537, et le -premier à l'an 586; or, entre ces deux dates il n'y a que 49 ou 50 ans; -et Josèphe, qui avait en main l'historien Bérose, aurait dû sentir son -erreur, d'autant plus qu'il observe que le grand-prêtre _Jésus_, qui -revint de Babylone l'an 2 de Kyrus, était le propre fils de Iosedek, -grand-prêtre emmené par Nabukodonosor, ce qui serait presque impossible -dans un intervalle de 70 ans; mais Josèphe paraît avoir été lié ici par -l'opinion canonique des docteurs juifs, de qui l'ont empruntée plusieurs -des anciens chronologistes chrétiens. - -Ce dénombrement des grands-prêtres est par lui-même un fait important, -et qui paraît d'autant plus digne de confiance, qu'à raison de la -constitution politique des Hébreux, leurs familles sacerdotales avaient -un intérêt puissant à conserver leurs généalogies et leurs titres de -descendance, sur lesquels se fondaient leurs droits aux charges du -temple, et même au pontificat. C'est ce que Josèphe atteste dans son -premier livre contre Appion, et l'on n'a point de difficulté raisonnable -à y opposer. Depuis l'organisation régulière du service du temple par -Salomon, la liste des grands-prêtres fut aussi authentique que celle des -rois.... La même exactitude n'est pas également prouvée pendant la -période des juges; mais il est facile de concevoir qu'outre les motifs -d'intérêt qu'avaient les lévites à tenir registre de la succession, le -peuple même ne dut guère manquer de faire attention aux mutations de -personnes, et de remarquer que chaque nouveau grand-prêtre était le -_tantième_ depuis la conquête: le changement de pontife produisait une -sensation générale au temps de la Pâque, et le calcul de son numéro de -succession était un fait simple et frappant qui dut devenir une -tradition nationale conservée jusqu'au temps de la monarchie et de la -fondation du temple où elle fut recueillie par la chancellerie, et -convertie officiellement en fait historique. - -Ici Josèphe suscite une difficulté, lorsque dans un autre passage[33] il -ne nomme que 5 _grands-prêtres_ depuis Ithamar, fils d'Aaron, jusqu'à -Héli: mais, outre les inconséquences habituelles de Josèphe, il est -facile de sentir que par le laps de temps, par les accidents des guerres -et de la dispersion, les détails de la liste ancienne furent négligés et -perdus, surtout lorsque la ligne directe d'Aaron fut éteinte et n'eut -plus de représentants intéressés à garder ses titres: alors les noms -purent s'oublier, et cependant le souvenir du nombre se conserver dans -l'opinion publique, ce nombre étant un fait simple à retenir. On peut -donc regarder la liste des _cinq_ citée par Josèphe, comme une liste -tronquée, et cela avec d'autant plus de raison, que puisqu'il y eut 13 -grands-prêtres entre Aaron et la fondation du temple, il est impossible -que 8 d'entre eux se soient succédés de père en fils depuis Héli jusqu'à -cette fondation dans un intervalle de 75 ans seulement. - -Josèphe laisse encore une équivoque dans une circonstance de ce nombre, -car après avoir dit «qu'il y eut 13 grands-prêtres depuis que Moïse -établit l'arche dans le désert, jusqu'à la fondation du temple; il -ajoute que ces 13 furent la postérité des deux fils d'Aaron.....» Mais -alors ces deux fils d'Aaron devraient être comptés pour une génération, -et nous donner le nombre total 14. - -Quoi qu'il en soit, posons l'un de ces nombres il va nous devenir un -moyen d'évaluer le temps écoulé entre Moïse et Salomon, en donnant à -chaque génération une valeur moyenne et probable[34]. - -D'abord, si l'on répartit sur les 14 générations les 612 ans que Josèphe -suppose, l'on a une durée moyenne de 44 ans pour chaque, et ce terme est -inadmissible; il est refuté par la fausseté ou l'erreur des calculs -d'années qu'a faits Josèphe. - -Que si nous évaluons ces 14 générations par les 480 du rédacteur des -_Rois_, nous aurons 34 ans pour chaque génération, et quoique moins -exagéré, ce terme est encore improbable, surtout lorsque deux autres -termes de comparaison, certains et appropriés au sujet, nous fournissent -une évaluation plus naturelle. - -Josèphe nous dit que depuis la fondation du temple jusqu'à sa ruine par -Nabukodonosor, 18 autres pontifes se succédèrent de père en fils dans un -espace de 466 ½; dans nos calculs cette durée ne fut que de 431 _ans_: -mais admettons les 466. - -Cette somme divisée par 18, donne près de 26 ans par génération. - -Depuis le retour de la captivité sous Kyrus, en l'an 537, jusqu'au règne -d'Antiochus Eupator, il y eut encore, dit Josèphe, 15 grands-prêtres -successifs de père en fils en 412. Ces 412 divisés par 15, font un peu -plus de 27 ans par génération. Voilà deux séries de 31 et 18 générations -qui nous donnent pour résultat le même terme de 26 à 27 ans par -génération, la liste des rois nous donne également 25: nous avons donc -le droit d'appliquer de préférence cette mesure aux 13 ou 14 -grands-prêtres qui depuis la sortie d'Égypte jusqu'à la fondation du -temple, se succédèrent dans des circonstances de climat, de régime et -d'hérédité parfaitement analogues. Or, 14 générations multipliées par 27 -ans, donnent 378 ans. Supposons le nombre rond 380, le rédacteur des -_Rois_ qui compte 480 se trouve toujours inculpé de quelque exagération; -d'ailleurs ce nombre rond 480 suscite quelque doute sur la précision de -cet auteur, et donne lieu à une conjecture: nous avons dit que le _Livre -des Rois_ n'a pu être rédigé que depuis la captivité de Babylone; nous -ajoutons que l'opinion assez générale qui l'attribue à Ezdras, nous -semble raisonnable: ce travail a donc été fait entre les années 460 et -470 avant notre ère. A cette époque un système dominant chez les -Égyptiens, chez les Grecs, et probablement dans l'Asie voisine, évaluait -3 générations à 100 ans. Nous en verrons la preuve dans un passage -d'Hérodote, qui écrivit vers l'an 460 avant notre ère. L'auteur juif des -_Rois_ n'a pu manquer de connaître cette évaluation. Or si nous -l'appliquons à ces 480 années, les 14 générations citées par Josèphe, -rendent 466 ans, qui ne diffèrent que de 14 ans: il semblerait donc que -le rédacteur des _Rois_ aurait connu et employé ces 14 générations de -grands-prêtres, et qu'il n'aurait ajouté les 14 ans que pour quelque -motif maintenant ignoré: toujours est-il vrai que l'époque de Moïse ne -peut s'élever plus haut que ces 480 ans qui, ajoutés à 1015 autres -écoulés depuis la fondation du temple jusqu'à J.-C., placent ce -législateur vers l'an 1495; mais parce que l'évaluation de 3 générations -au siècle est exagérée et peu probable, admettons 1450 pour terme moyen; -Moïse aura vécu, vers l'an 1460 avant J.-C., environ 100 ans avant -Sésostris, qui régna en 1356: et un peu plus de 200 ans avant Ninus, -dont le règne date de l'an 1237, ainsi que nous le verrons. - - - - -CHAPITRE IV. - -Y a-t-il eu un cycle sabbatique? - - -Plusieurs chronologistes, pour dernière ressource, ont eu recours au -_cycle sabbatique_, c'est-à-dire à ce _jubilé_ prescrit par Moïse, qui -avait ordonné que chaque 7e _année_, à l'imitation du 7e jour de -la semaine, fût une année de _Sabbat_; c'est-à-dire d'oisiveté et de -repos _absolus_, même pour la culture de la terre. Moïse avait de plus -ordonné[35] qu'en cette 7e année toute créance d'argent prêté serait -annulée; que le débiteur serait libre, et de plus encore, que tout -Hébreu réduit en esclavage pour dette ou autre cause, serait remis en -liberté, et renvoyé avec des provisions capables de l'entretenir pendant -du temps. - -Il est certain que si une telle loi eût eu son exécution, elle eût -produit une sensation et constitué une époque aussi remarquable par ses -retours _septénaires_ que la période olympique chez les Grecs; mais on -cherche en vain dans tous les livres hébreux une mention, une indication -même légère de ces jubilés. L'on n'en trouve pas la moindre trace ni -dans le _Livre des Juges_, ni dans celui de Samuel, quoique -très-détaillé dans une durée de plus de 60 ans, ni dans le _Livre des -Rois_; au contraire, Jérémie, dans le chapitre 34 de ses prophéties, -nous fournit la preuve positive de la négligence et de l'inobservation -de cette loi dès son origine. - -Jérémie, est-il dit, engagea le roi Sédéqiah, les grands et le peuple de -Jérusalem à renvoyer leurs esclaves hébreux; ils s'y engagèrent par la -cérémonie d'un sacrifice, et ils renvoyèrent leurs esclaves hébreux; -puis s'en étant repentis, ils les reprirent et les contraignirent de -force; et Jérémie leur dit: Écoutez les paroles du Dieu d'Israël: - -«Au jour où je retirai vos pères de l'Égypte, je fis un pacte avec eux, -et je leur dis: Lorsque 7 ans seront écoulés, que chacun de vous renvoie -l'esclave hébreu _qui lui a été vendu et qui a servi 6 ans; que -l'esclave soit libre; et vos pères n'ont point écouté ma parole, ils -n'ont point incliné leur oreille_ (à m'obéir); vous, aujourd'hui, vous -vous êtes retournés (de leur sentier) et vous avez fait le bien; vous -avez fait alliance avec moi, mais ensuite vous l'avez violée (comme vos -pères); maintenant je vais amener sur vous tous les maux, etc.» - -Pour tout lecteur qui pesera bien ces mots: «_Vos pères n'ont point -écouté ma parole, n'ont point obéi à mon ordre de renvoyer libre; vous, -aujourd'hui, vous vous êtes retournés_ (de leur sentier, etc.);» pour -tout lecteur, disons-nous, il sera prouvé que jusqu'au temps de -Sédéqiah, les Juifs avaient imité leurs pères et n'avaient point observé -le jubilé septénaire; par conséquent il n'y a point eu chez eux de cycle -sabbatique avant la captivité de Babylone. Ce ne fut qu'alors et au -retour dans leur patrie, qu'ayant pris à tâche d'exécuter littéralement -les lois de Moïse, celle-ci devint en usage avec plusieurs autres. De -savants chronologistes, quoique très-pieux, n'ont pu s'empêcher de -reconnaître ces faits; entre autres, le Père Petau, jésuite, dans son -_Traité de la doctrine des temps_, livre IX, chapitre 26, _s'avoue -réduit à la nécessité de révoquer en doute l'observance des années -sabbatiques_[36] avant le règne d'Antiochus Eupator; mais beaucoup -d'autres ont cru leur religion intéressée à en soutenir la croyance. Le -savant Desvignoles présente, à cet égard, une inconséquence -remarquable; car après avoir exposé avec candeur une masse de raisons -négatives, il finit par dire[37] que _comme il faut avoir une mesure de -temps, il se range au gros des chronologistes qui ont admis les -Sabbats_; ce qui ne l'empêche point de convenir ailleurs, que les cycles -sabbatiques, produits par les Samaritains et les Juifs, et remontant -jusqu'à la création, sont des cycles fictifs et inventés après coup[38]. - -Par une autre inconséquence, Desvignoles fournit un argument ingénieux -de calculer le temps de la monarchie, en admettant la non-existence ou -l'inobservance des _Sabbats_. Tout le monde connaît la célèbre prophétie -de Jérémie, concernant l'exil et _la captivité du peuple hébreu pendant -70 ans, et cela pour avoir négligé et méprisé les ordonnances de Dieu_. -En comparant à ce texte celui des Paralipomènes, qui dit (chap. 36, -vers. 10) «Que le peuple hébreu fut déporté à Babylone, afin que la -terre (d'Israël) _prît plaisir à célébrer ses sabbats_, et qu'elle _eût -70 ans de repos;_» Desvignoles a pensé que Jérémie dans sa prédiction -avait eu spécialement en vue la loi de Moïse sur les jubilés de 7 ans, -et que par le nombre 70 il avait entendu établir une compensation des -sabbats que l'on avait omis ou négligé de célébrer: il est bien vrai que -ces 70 jubilés de 7 ans donnent une somme totale de 490 ans, et que si -l'on prend ces 490 ans pour la durée des rois, en y ajoutant 604, qui -sont la date première de la prophétie en question, l'on a pour première -année de Saül, l'an 1094 avant J.-C. Or, les calculs de Josèphe donnent -pour ce même intervalle 1091, et l'analogie est frappante; mais nous -avons vu que la Chronologie détaillée des Rois, en nous produisant la -somme totale de 493, jusqu'à Sédéqiah (en 587), ne donne jusqu'à l'an -604, que 475 ans; ce qui fait 15 ans de moins que 490. Jérémie aurait-il -aussi compris dans son calcul le temps de Samuel, qui fut de 12 ans? Il -y aurait encore déficit de 3 ans. D'ailleurs il a donné à ses 70 ans de -captivité, deux points de départ différents; tandis qu'au chapitre 25, -verset 11[39], il les fait partir de l'an 4 de Ihouaqim, au chapitre 31, -verset 5-10[40], dans sa lettre aux émigrés qui suivirent Iechonias à -Babylone, il les fait partir de l'an 598, ce qui donne 481 ans depuis -l'an 1er de Saül, et 493 depuis l'an 1er de Samuel: 4 ans de plus -que les 490. Néanmoins, comme nous ignorons de quelle manière Jérémie a -pu établir son calcul de la durée des rois, et qu'il a pu compter comme -Josèphe[41], l'idée de Desvignoles reste plausible, et tend à constater -ce qui nous paraît vrai; savoir, que la loi des années sabbatiques n'a -point eu d'exécution sous les rois. - -Un fait positif vient aussi prouver qu'elle n'en eut point sous les -juges, qui furent un véritable temps d'anarchie; car lorsque Josué entre -en Palestine, on le voit admettre les Gabaonites à vivre au milieu -d'Israël à titre d'esclaves et d'ilotes, malgré la loi de Moïse qui -ordonnait l'_extermination_; et ces mêmes Gabaonites sont cités au temps -de David, comme subsistants dans le même état[42], ce qui n'aurait pu -être si la loi des jubilés eût été exécutée. De plus, il est dit dans -le _Livre des Juges_,[43] qu'après le partage des terres, chaque tribu -accorda aux Chananéens de son arrondissement, la faculté d'habiter avec -le peuple de Dieu, en payant un tribut qu'ils payaient encore au temps -de Salomon. On est en droit de conclure de ce double fait, que la loi -des Jubilés sabbatiques, cette loi étrange d'oisiveté, de stérilité, de -famine organisée pour chaque huitième année, fut abrogée dès le début de -la conquête par les Hébreux, qui, après tant de peines et de dangers, -trouvèrent sans doute trop dur de relâcher des esclaves et des biens -achetés au prix de leur sang: dans ce premier état anarchique ou -démocratique, personne n'eut intérêt à réclamer contre l'inobservance; -personne n'eût eu le pouvoir de faire exécuter; dans le second état, -c'est-à-dire, sous le règne monarchique, lorsque les rois investis d'un -pouvoir arbitraire eurent cette faculté, leur prudence dut trouver trop -dangereux de rétablir une loi qui eût tout bouleversé. - -Ainsi il est constant que depuis Josué jusqu'au temps du roi Sédéqiah, -les Juifs n'observèrent point la loi sabbatique, et cela est fâcheux -pour la science chronologique, qui eût trouvé dans ce cycle, une mesure -précise du temps. - -En résumé de toute notre discussion sur le temps des juges, le lecteur -voit qu'au delà du grand-prêtre Héli, le système des Juifs est brisé et -dissous; que tout y est vague, incertain, confus, que leurs annales ne -remontent réellement d'un fil continu, que jusqu'à l'an 1131; enfin, -qu'il est impossible d'assigner, à 20 ou 30 ans près, le temps où Moïse -a vécu, et qu'il est seulement permis, par un calcul raisonnable de -probabilité, de le placer entre les années 1420 et 1450. - - - - -CHAPITRE V. - -Des temps antérieurs à Moïse et des livres attribués à ce législateur. - - -Maintenant si les Juifs n'ont pu conserver de notions exactes du temps -écoulé entre le grand-prêtre Héli et Moïse, ni du temps que dura le -séjour de leurs pères en Égypte (car rien n'est clair à cet égard), -comment peuvent-ils prétendre avoir mieux connu les temps antérieurs où -n'existait pas encore la nation, et qui plus est, les temps où -n'existait aucune nation, c'est-à-dire, l'époque de l'origine du monde, -à laquelle aucun témoin n'assista, et dont leur Genèse nous fait -cependant le récit, comme si l'écrivain en eût eu sous les yeux un -procès verbal? Les Juifs nous disent que c'est une révélation faite par -Dieu à leur prophète: nous répondons que beaucoup d'autres peuples ont -tenu le même langage. Les Égyptiens, les Phéniciens, les Chaldéens, les -Perses, ont eu, comme le peuple juif, leurs histoires de la création, -également révélées à leurs prophètes Hermès, Zoroastre, etc. De nos -jours les Indous ont présenté à nos missionnaires les Vedas et les -Pouranas, avec des prétentions d'une antiquité plus reculée que la -Genèse même, et que les autres livres attribués à Moïse. Il est vrai que -nos savants biblistes rejettent, ou du moins contestent l'authenticité -de ces livres; mais quand notre zèle convertisseur présente aux Indous -la Bible, qu'aurons-nous à répondre, si les brahmes nous rétorquent nos -propres arguments européens? Si, par exemple, ils nous disent: - -/# - «Vous niez l'authenticité et l'antiquité de certains Pouranas et - Chastras, par la raison qu'ils mentionnent des faits postérieurs - aux dates présumées de leur composition: eh bien! nous nions à - notre tour l'authenticité des _cinq_ livres que vous attribuez à - Moïse, par cette même raison que nous y trouvons un grand nombre de - passages et de citations qui ne peuvent convenir à ce législateur.» -#/ - -La question se réduit donc à savoir si cette dernière assertion est -fondée en preuve de faits; et c'est une question qui doit se traiter -avant toute autre; car le système chronologique antérieur à Moïse, -tirant son autorité principale de la supposition que ce prophète en a -été le rédacteur, si cette supposition était démontrée fausse, -l'autorité du système en serait considérablement affaiblie. De savants -critiques ont déjà traité ce sujet[44]; mais parce qu'ils ne l'ont pas à -beaucoup près épuisé, et que surtout ils n'ont pas bien saisi les -conséquences qui découlent des preuves, nous allons reprendre la -discussion dans ses fondements, et dresser un tableau plus complet -qu'aucun autre précédent, de tous les passages du Pentateuque, qui -prouvent la posthumité de cet ouvrage relativement à Moïse, et qui -indiquent la véritable époque de sa rédaction. - - - - -CHAPITRE VI. - -Passages du Pentateuque, tendants à indiquer en quel temps et par qui -cet ouvrage a été ou n'a pas été composé. - - -1º Au dernier chapitre du Deutéronome on lit un récit détaillé et -circonstancié de la mort de Moïse, de son inhumation, et en outre ces -phrases singulières: «Personne, _jusqu'à ce jour_, n'a connu le lieu de -sa sépulture, et il ne s'est plus élevé dans Israël de prophète égal à -Moïse.» - -N'est-ce pas l'indice saillant d'un long temps déjà écoulé? _Personne -jusqu'à ce jour... il ne s'est plus trouvé de prophète._ - -On nous dit que ce chapitre a été ajouté après coup, qu'il ne fait point -corps avec l'ouvrage. Admettons la réponse, parce qu'elle est naturelle -et raisonnable; mais comment expliquera-t-on tous les autres passages -qui se trouvent au corps du livre, et qui ne sont pas moins -incompatibles avec l'hypothèse reçue? Par exemple, le premier chapitre -du Deutéronome débute par ces mots: «Voici les paroles que Moïse adressa -à tout Israël _au delà_ du Jourdain[45], dans le désert, etc.» - -On sait que Moïse ne passa point cette rivière, et qu'il mourut dans le -désert qui est à son orient[46], par conséquent le mot _au delà_ -désigne, relativement à Moïse, la _rive_ occidentale, le côté où est -Jérusalem. Par inverse, la rive orientale où Moïse mourut, se trouve _au -delà_ du Jourdain, relativement au pays de Jérusalem. Donc cette phrase, -_Moïse mourut au delà_, a été écrite du côté de Jérusalem; donc ce n'est -point Moïse qui l'a écrite: l'expression _au delà_ se trouve trois -autres fois: 1° Deutéronome (chap. 3, vers. 8), l'on fait dire à Moïse: -«En même temps que nous enlevâmes à deux rois amorrhéens leur pays situé -_au delà_ du Jourdain, entre le torrent _Arnon_ et le mont _Hermon_.» -Puisque Moïse parlait dans ce pays-là même, il était _en deçà_ et non -_au delà_; et la note qu'il joint immédiatement, ne lui convient pas -davantage.... - -«Or, l'Hermon est appelé _Chirin_ par les Sidoniens, et _Chinir_ par les -Amorrhéens.» - -Une telle note ne convient qu'à un auteur posthume, qui explique la -nomenclature du temps passé à ses contemporains, qui ne l'entendent -plus. Il en est ainsi des versets suivans: - -«4° Et nous prîmes toutes les villes d'Og, roi de Basan, qui était resté -seul de la race des Raphaïm ou géans: son lit est encore dans la ville -de _Rabat-Amon_; et je donnai à Jaïr, fils de Manassé, le pays de -_Basan_, qu'il nomma _villages de Iaïr_, et on les appelle ainsi -_jusqu'à ce jour_.» - -Et (chap. IV, vers. 21), on lit: «Moïse marqua trois villes _au delà_ du -Jourdain, du côté du _soleil levant_.» - -Et (_idem_, versets 45 et 46), «Voilà les lois et statuts que Moïse -donna aux enfants d'Israël, après la sortie d'Égypte, dans la vallée de -Bethphegor, _au delà_ du Jourdain... Et les enfants d'Israël possédèrent -_au delà_ du Jourdain, les pays de, etc., etc.» - -Ces versets, et en général tout ce chapitre, sont évidemment un récit -historique écrit long-temps après Moïse, par un rédacteur qui a résidé -du côté de Jérusalem, au _soleil couchant_ du Jourdain, et pour qui le -soleil levant était _au delà_; qui parlant des faits anciens, y a joint -les explications nécessaires à ses contemporains: poursuivons. - -Dans la Genèse (chap. XII, vers. 6), en décrivant la route d'Abraham, -depuis la Mésopotamie jusqu'à _Sichem_ et à la vallée de _Moria_, il est -dit: «_Or les Kananéens occupaient alors le pays_:»[47] donc ils ne -l'occupaient plus au temps de l'historien; donc cet historien écrivait -après Josué, qui chassa les Kananéens de ce pays. Donc Moïse n'est pas -l'historien. - -Même Genèse (ch. 21, vers. 14), en parlant du lieu où Abraham voulut -sacrifier son fils, on lit: - -«Abraham appela ce lieu _Iahouh Ierah_, c'est-à-dire, «_Dieu verra_;» -d'où est venu ce mot usité _jusqu'à ce jour: Sur la montagne Dieu -verra_. - -Notez ce mot, _jusqu'à ce jour_; et de plus, comment Abraham a-t-il pu -appeler Dieu du nom de _Iahouh_, quand il est dit (chap. 6 de l'Exode, -vers. 3) «que Dieu ne s'était fait connaître à personne avant Moïse, -sous le nom de _Iahouh_...? L'auteur posthume ne se décèle-t-il pas à -chaque instant? - -Même Genèse (chap. 14, vers. 14), «Abraham poursuivit ses ennemis -jusqu'à Dan.» - -Le _Livre des Juges_ (chap. 18, vers. 29) nous apprend que jusqu'au -temps des juges, on appela _Laïs_ la ville sidonienne qui fut surprise -par 600 hommes de la tribu de Dan, et que ce fut seulement alors qu'elle -reçut le nom de Dan. Certainement Moïse n'a point écrit cela: l'auteur -est postérieur aux juges. - -Deutéronome (chap. 2, vers. 12), il est dit: «Nous tournâmes la montagne -de Séir sans l'attaquer, parce qu'elle est habitée par nos frères, les -enfants d'Ésaü. Or Séir était d'abord habitée par les _Horiens_, que -chassèrent les enfants d'Ésaü, qui ont habité ce pays jusqu'à ce jour -(verset 32), _comme les enfants d'Israël ont habité celui que le -Seigneur leur a donné_.» - -Ceci est manifestement postérieur à'ia conquête par Josué. - -L'auteur _des Rois_ (livre I, chap. 9, vers. 9), en parlant de Saül qui -alla consulter _le voyant_, dit: «_Autrefois_, lorsqu'on allait -consulter Dieu, l'usage était de dire, _Allons au voyant_; car, on -appelait _voyant_ ce qu'aujourd'hui on appelle _prophète_.» Or puisque -l'usage durait encore du temps de David, qui appela _Gad_ son _voyant_ -et non son _prophète_; et puisque dans tout le Pentateuque, Moïse est -toujours appelé le _prophète_ et non le _voyant_, il s'ensuit clairement -que la rédaction du Pentateuque est postérieure au temps de David. - -Enfin un passage frappant est celui du chapitre 36 de la Genèse, où, -parlant de la postérité d'Ésaü, l'auteur dit (verset 31 et suivants): -«Voici les rois qui régnèrent sur la terre d'Édon _avant qu'Israël eût -des Rois_, etc.» - -Or si, comme il est de fait, Israël n'eut de rois que depuis Saül, il -est évident que l'auteur historique est postérieur à cette époque, et -que cet auteur n'a pu être Moïse, par toutes les raisons ci-dessus. -Ainsi nous avons une masse de preuves incontestables que le Pentateuque, -_tel qu'il est en nos mains_, n'a point été rédigé par Moïse, mais par -un écrivain anonyme dont l'époque n'a pu précéder le temps des rois -David et Salomon; bientôt nous verrons encore d'autres preuves de cette -posthumité, lorsque l'époque de cette rédaction nous sera connue: il -s'agit maintenant de la connaître. - -Quelques écrivains critiques,[48] qui comme nous ont senti que le -Pentateuque n'a pu être rédigé par Moïse, ont essayé d'en deviner -l'auteur, et ils ont cru l'apercevoir dans le lévite _Esdras_, qui, au -temps d'Artaxercès roi de Perse, ranima chez les Juifs attiédis -l'observance et l'étude de la loi. Sur l'autorité accréditée de ces -écrivains, nous avions d'abord admis cette opinion; mais l'intérêt -qu'excite ce sujet nous ayant engagé à de nouvelles recherches, nous -avons trouvé, dans une lecture attentive des livres hébreux, des raisons -de penser différemment, et d'attribuer le Pentateuque à un autre auteur, -indiqué par les textes mêmes avec plus d'évidence que le lévite -_Esdras_. - -D'abord on cherche vainement des indices quelconques de l'existence du -Pentateuque, soit dans le livre de Josué, l'un des plus anciens, soit -dans le livre dit des _Juges_, soit dans les deux livres intitulés -_Samuel_, soit enfin dans l'histoire des premiers rois juifs. Ce -silence, surtout au temps de Salomon, est d'autant plus remarquable, que -l'auteur de la Chronique, en nous apprenant que les _Tables de la Loi de -Moïse_ furent déposées dans le temple bâti par ce prince, ne dit pas un -mot des livres de Moïse; et cependant si le Pentateuque eût été -l'ouvrage de Moïse, le manuscrit autographe devait encore exister, et il -est inconcevable qu'un livre si précieux fût laissé dans un oubli -absolu; surtout lorsqu'en cette inauguration du temple, une foule -d'objets moins importants, moins appropriés au sujet, sont relatés et -mentionnés. - -Une autre circonstance encore digne de remarque, est que dans les livres -de Salomon, dans les psaumes réellement de David,[49] et même dans les -prophéties d'Isaïe, l'on ne trouve presque aucune citation que l'on -puisse rapporter avec évidence au Pentateuque. Il faut descendre -jusqu'au règne de Josias, pour en découvrir une indication probable; le -passage qui la contient mérite d'être cité en entier, pour en bien -scruter les détails. (Voyez _Reg_., lib. 2, cap. 22.) - - - - -CHAPITRE VII - -Époque de l'apparition du Pentateuque. - - -Après la mort du roi Amon, son fils Josiah devint roi à l'âge de 8 ans; -on sent qu'un roi de 8 ans eut un tuteur régent, qui n'est point nommé, -mais qui naturellement et par l'indication des faits, fut le -grand-prêtre Helqiah. - -La 18e année de son règne, Josiah envoie, sans motif apparent, -Saphan, scribe ou secrétaire du temple, vers le grand-prêtre, pour lui -dire de'recueillir tout l'argent donné par le peuple aux portiers du -temple, et de le remettre aux entrepreneurs et ouvriers des réparations, -_sans leur faire rendre compte, et en se reposant sur leur bonne foi_. -Pour réponse, le grand-prêtre Helqiah dit au secrétaire: «J'ai trouvé un -livre (ou le livre) de la loi dans le temple du Seigneur;» et il donne -ce livre au secrétaire qui le lit. Saphan retourne vers le roi, et lui -dit: «Vos ordres sont exécutés...; (de plus), Helqiah m'a remis un -livre;» et il (commença) de le lire devant le roi...; et lorsque le roi -entendit les paroles de la loi, il déchira ses vêtements, et il dit à -Helqiah, à Ahiqom, à Akbour, à Saphan, secrétaire, et à Achih, serviteur -du roi: «Allez et consultez Dieu sur moi et sur tout le peuple juif, au -sujet des paroles de ce livre qu'on a trouvé; car la colère de Dieu est -allumée contre nous de ce que nos pères n'ont point pratiqué ses -préceptes.... Et ils-se rendirent tous ensemble chez Holdah, -prophétesse, qui demeurait à Jérusalem, et dans la rue Seconde. Holdah -leur annonça, de la part de Dieu, de grands maux contre le pays et la -ville. Mais, ajouta-t-elle, parce que le roi a écouté la parole du -Seigneur, qu'il a pleuré et déchiré ses vêtements, ces maux n'arriveront -point de son vivant.... Helqiah et les autres envoyés portent cette -réponse au roi.... Le roi envoie de tous côtés des ordres dans la ville. -Tous les _anciens_ et gens notables se rassemblent dans le palais.... Le -roi va ensuite au temple, et il y est suivi des prêtres et des anciens, -et de tout le peuple depuis le plus grand jusqu'au plus petit; et là on -fait une _lecture solennelle_ de ce livre trouvé. Le roi monte ensuite -aux degrés (de l'autel), et fait un sacrifice d'_alliance_ pour -pratiquer tout ce qui est dans le livre....; et le peuple en prend -l'engagement.... Alors en exécution de ce pacte et des préceptes du -livre, l'on jette hors du temple les vases de _Baal_; on souille les -_lieux hauts_ où l'on sacrifiait, et celui où l'on passait les enfants -par la flamme...; on chasse des portiques du temple les chevaux sacrés -que les rois entretenaient en l'honneur du soleil; on brûle les chars -consacrés au soleil; on détruit les autels élevés par Achaz et Manassé, -et ceux élevés par Salomon sur les _hauts lieux_ aux dieux de ses -femmes. Josiah, présent à tous ces actes qu'il commande et dirige, fait -déterrer même les morts sur les _hauts lieux_, et _égorger tous les -prêtres de Baal_ qu'il y trouve... De retour à Jérusalem, il fait -célébrer une pâque _si solennelle_, qu'il n'y en eut point de telle -depuis les _juges d'Israël_ et pendant tout le temps des rois.» - -Pesons les mots et les circonstances de ce récit; et d'abord remarquons -que Josiah, enfant couronné dès l'âge de 8 ans, fut élevé par le grand -prêtre Helqiah, qui pendant 10 ou 12 ans fut le véritable régent de -l'État et du prince: par conséquent Josiah, maintenant âgé de 25 à 26 -ans, est encore sous l'influence morale du pontife et de l'éducation -sacerdotale qu'il en a reçue. A cet âge et l'an 18 de son règne, il fait -un message solennel au grand-prêtre: l'objet de ce message est de -_remettre aux entrepreneurs des réparations du temple, des sommes -d'argent sans leur en faire rendre compte_. Pourquoi cette faveur d'un -genre singulier, même injuste et imprudent? Elle a certainement un -motif, un objet en vue; cet objet est de se concilier ces gens: et -leurs familles, et, par suite, leurs amis et le peuple dont ils font -partie: pour réponse, le grand-prêtre présente un livre, qu'il dit être -le livre de la loi, et qu'il dit avoir trouvé dans le temple. Où est la -preuve qu'il a trouvé ce livre? at-il des témoins? On ne le dit pas; -mais il est clair que s'il a besoin d'appui, tous les ouvriers du temple -qu'il a gratifiés lui seront dévoués. Admettons qu'il ait trouvé _ce -livre_, et qu'il ne l'ait pas lui-même _composé_; du moins il l'a eu en -main, seul et aussi long-temps qu'il a voulu: n'y a-t-il pas fait des -changements? C'est un manuscrit unique; personne ne l'a contrôlé; rien -n'établit son authenticité. Ce manuscrit dut être un rouleau de papyrus -ou de vélin; quelle main l'a écrit? est-ce la main de Moïse? Helqiah ne -le dit pas, il dit seulement _le livre de la loi_: cela est remarquable. -S'il fût venu de Moïse, Helqiah eût-il supprimé une circonstance, si -propre à ajouter au respect? D'ailleurs, s'il fût venu de Moïse, ce -manuscrit aurait eu à cette époque plus de 800 ans d'existence; et -depuis tant de temps, oublié dans quelque armoire, il eût dû être rongé -des vers et de poussière, dans un climat aussi _rongeur_ que l'est la -Judée. Il y aurait eu des lacunes; l'écriture même aurait dû être -différente, et beaucoup de mots tombés en désuétude; car il est sans -exemple qu'une langue et qu'une forme d'écriture aient subsisté 800 ans -sans altération. Cependant le secrétaire Saphan le lit couramment et à -livre ouvert: il porte le livre au roi, et le roi entendant le contenu, -est surpris, effrayé au point de déchirer ses vêtements. Quoi, le roi -Josiah, élevé par le grand-prêtre, ne connaissait pas la loi de Moïse! -cette loi, dont tout prince, à son avénement, devait avoir une copie -transcrite à son usage par les prêtres, selon un ordre exprès du -Deutéronome, chapitre 17. Tout était donc oublié; ou bien tout est -simulé. Le roi Josiah de suite fait consulter _Dieu_; l'oracle auquel on -s'adresse est _une vieille femme, exerçant le métier de devineresse_, et -jouissant d'un grand crédit sur le peuple, c'est-à-dire dans la classe -des ouvriers que le roi a gratifiés. Le grand-prêtre, le secrétaire -Saphan, Akbour et d'autres prêtres, se rendent en pompe chez cette -femme.... N'est-il pas clair que l'intention d'une telle démarche est de -produire une vive sensation sur le peuple et de donner de l'éclat à une -chose nouvelle? - -La prophétesse répond dans le sens désiré..... Elle annonce que -_Iahouh_, Dieu d'Israël, va envoyer contre Jérusalem et ses habitants, -toutes les calamités écrites dans le livre que le roi a entendu, et cela -parce que les Juifs _ont abandonné leur Dieu, et qu'ils ont sacrifié à -des dieux étrangers_. - -Ces expressions nous deviendront bientôt utiles; mais pour le présent -remarquons que cette prophétie de _Holdah_ a une analogie frappante -avec les autres prophéties que depuis cinq ans proclamait Jérémie: or, -dans sa qualité de prêtre et de fils de prêtre, Jérémie avait des -rapports nécessaires avec le pontife; il était, comme Holdah, dans la -dépendance plus ou moins médiate de Helqiah[50]; et lorsque nous -trouvons que peu d'années après les fils de _Saphan_ et d'_Akbour_ -furent les amis et protecteurs zélés de Jérémie contre la colère de -Ihouaqim, nous avons lieu de soupçonner que déja il avait des liaisons -avec _Saphan_ et _Akbour_, qui figurent dans cette affaire; que par -conséquent il était lui-même, comme Holdah, l'un des confidents de ce -drame concerté; qu'en un mot il y a eu dans cette occasion un pacte -secret, un plan combiné entre le grand-prêtre, le roi, le secrétaire -Saphan, le prêtre Akbour, le prophète Jérémie et la prophétesse Holdah; -et cela, pour un motif, une affaire d'état de la plus haute importance, -puisqu'il s'agissait de sauver la nation du danger imminent d'une -destruction absolue ou d'une dispersion prochaine. - -En effet, à l'époque dont nous parlons, l'an 621, le royaume de -Jérusalem se trouvait dans les circonstances les plus désastreuses. -Depuis quatre ans les Scythes, venus du Caucase, exerçaient ces ravages -dont parle Hérodote, et dont leurs pareils, les Tatars de Genghizkan et -de Tamerlan, nous ont fourni d'effrayants exemples dans les temps -modernes. Vainqueurs de Kyaxare et de ses Mèdes, maîtres de la haute et -de la basse Asie, les Scythes n'avaient pu parvenir à Azot, où les -arrêta Psammitik, sans inonder la Syrie et la Palestine: leur cavalerie -innombrable avait ravagé tout le pays plat, avec cette cruauté féroce et -impitoyable qui a toujours caractérisé les Tatars; le pays montueux, -investi de toutes parts, privé de toutes communications, attaqué dans -ses postes faibles, menacé dans toute sa masse, ressemblait à une grande -place assiégée, et subissait tous les maux attachés à cette situation: -or voilà premièrement le tableau que trace Jérémie dans ses dix-sept -premiers chapitres. - -/# - «L'an 13 de Josiah, dit cet écrivain, le (Dieu de Moïse) _Iahouh_, - m'adressa la parole[51], «Et il me dit (chap. 1): Que vois-tu? Je - vois une chaudière bouillante; elle est dans le nord (prête à - verser), et Dieu dit: Du nord accourt le mal sur tous les habitants - de cette terre; car voici que j'appelle toutes les familles des - royaumes _du nord_, et elles viennent établir chacune leur tente - aux portes de Jérusalem, autour de ses murs et dans toutes les - villes de Juda, et je prononcerai mes décrets contre les pervers - qui _m'ont abandonné, et qui ont sacrifié aux dieux étrangers_». -#/ - -Cette dernière phrase est mot pour mot, le motif allégué par la -prophétesse Holdah. Les chapitres suivants sont remplis de reproches, de -menaces et d'exhortations. - -/# - Le prophète s'écrie (ch. 4): «Annoncez dans Juda; publiez dans - Jérusalem; sonnez de la trompette; criez et dites: Rassemblez-vous; - retirez-vous dans les villes fortes; élevez des signaux de fuite; - ne restez pas, parce que, dit le Seigneur, voici que j'apporte du - nord une calamité, une grande destruction; le lion a quitté son - repaire; le destructeur des peuples est parti de son pays pour - réduire cette terre en solitude». -#/ - -Ceci convient parfaitement aux Scythes; ce qui suit les caractérise -encore mieux: - -/# - «Voici qu'un peuple vient du nord; une grande nation est sortie des - flancs de la terre....; ils portent l'arc et le bouclier; ils - brisent et déchirent sans pitié....; leur bruit ressemble au - bruissement des flots; ils montent des chevaux armés (et bardés) - eux-mêmes comme un guerrier, etc.»: voilà bien les cavaliers - scythes. - - «Voici que (l'ennemi) monte comme une nue, ses chars (volent) comme - un tourbillon; ses chevaux sont plus légers que les aigles.... - Malheur à nous! nous sommes ravagés.--Un cri d'alarme vient du côté - de _Dan_; on apprend des _horreurs_ (_iniquitatem_) de la montagne - d'Éphraïm..... Faites entendre dans Jérusalem que des troupes - d'_éclaireurs_ viennent d'une terre lointaine..... - - «J'ai regardé le pays, il est désert... J'ai vu les montagnes, et - elles tremblent; les collines, et elles se choquent; j'ai regardé - (partout), il n'y a plus d'hommes; les oiseaux du ciel se sont - envolés..... J'ai regardé le _Carmel_, _il est désert_, et toutes - les villes détruites devant la face de Iahouh et de sa fureur». - - (Chap. 5, v. 15): «J'amène sur vous une nation lointaine, une - nation robuste, antique, dont vous ne connaissez point le langage, - dont vous ne comprenez point les paroles...: son carquois est un - sépulcre ouvert...; tous ses guerriers sont forts. Ils mangeront - votre pain, votre moisson, vos enfants, vos bœufs, vos figues, vos - raisins, etc.» - - (Chap. 6, v. 1): «Enfants de Benjamin, fuyez de Jérusalem; sonnez - de la trompette, parce que de l'aquilon vient un fléau, une - dévastation». - - Et (Ch. 8, v. 16 à 20): «Du côté de Dan on entend le bruit de leurs - chevaux; la terre retentit de leurs violents hennissements; ils - accourent; ils dévorent la terre et son abondance, la ville et ses - habitants..... _La moisson_ est passée, _l'été est fini, et nous ne - sommes pas délivrés_». -#/ - -Nous verrons ailleurs que cette dernière circonstance cadre très-bien -avec la date de l'irruption des Scythes, que nous plaçons en 625. - -Tous ces maux dépeints par Jérémie duraient donc depuis 4 ans, lorsque -Helqiah tira de l'oubli ou du néant un livre qui devait sauver la nation -en la régénérant; et cependant le danger qu'elle éprouvait de la part -des Scythes n'était pas le seul. Deux puissances voisines, devenues plus -ambitieuses depuis quelques années, menaçaient dans leur choc prochain -d'écraser le petit royaume de Jérusalem: l'_Égypte_, d'une part, -délivrée des guerres étrangères et civiles qui l'avaient long-temps -déchirée, venait de concentrer toutes ses forces dans les mains de -Psammitik; et ce prince heureux et habile, avait, par la prise d'Azot et -de la Palestine, annoncé à la Syrie les projets d'agrandissement que -poursuivit _Nekos_ son fils. D'autre part, les rois de Babylone, -héritiers de l'empire ninivite, renouvelaient, sur la Phénicie et la -Judée, les prétentions et les attaques de Sennacherib et de Salmanasar. -Selon la chronique _des Jours_[52], l'un deux avait fait saisir et -emmener captif le roi Manassé, grand-père de Josiah. Helqiah, -grand-prêtre et régent en 638, avait pu être témoin de cet événement -arrivé 18 ou 20 ans auparavant.--A l'époque présente, c'est-à-dire l'an -621, Nabopolasar, père de Nabukodonosor, régnait depuis 4 ans, et son -règne préparait le règne de son fils. Une grande lutte s'annonçait entre -l'Égypte et la Chaldée; et dans cette lutte, les politiques juifs ne -pouvaient manquer de sentir que leur nation faible et d'ailleurs divisée -d'opinions, était menacée d'une entière dissolution. Si le salut était -possible, ce n'était qu'en réunissant les esprits, en ressuscitant le -caractère national; et si cette pensée dut venir à quelqu'un, ce dut -être au grand-prêtre Helqiah, qui, par la minorité du prince, se -trouvant chef politique et religieux, eut l'avantage de réunir en sa -personne et les connaissances, et l'intérêt, et les moyens d'exécuter -une réforme, une régénération urgente. Cette idée une fois conçue, il ne -lui resta plus à imaginer que le moyen. Un administrateur purement -politique eût pu en apercevoir plusieurs; mais un homme de famille -sacerdotale, imbu, dès son berceau, de la prééminence des institutions -religieuses, qualifiées divines, ne pouvait en apercevoir que dans la -religion et par la religion: celle de Moïse avait eu le pouvoir magique -de changer une multitude esclave et poltronne en un peuple de conquérans -fanatiques; il fut naturel à un prêtre juif, de penser qu'en -rétablissant les institutions anciennes, l'on rétablirait la même -ferveur. La religion de Moïse, comme toute autre et plus que toute -autre, enseignait que tous les maux qui arrivaient au peuple, -provenaient de ce qu'il violait ou négligeait la loi: un successeur de -Moïse ne put avoir une autre doctrine et il ne dut éprouver d'embarras -que dans le moyen d'exécution. S'il eût été possible d'évoquer le -législateur, de ressusciter Moïse lui-même, ce moyen eût été le premier -employé. Évoquer son livre, ressusciter sa loi, ne fut qu'une -modification de cette idée assez naturelle..... Lors donc que Helqiah, -sans un motif d'abord apparent, annonce avec éclat qu'il a trouvé le -_Livre de la loi_, nous avons lieu et droit de penser que ce n'est point -une invention fortuite, mais une opération méditée et préparée depuis du -temps, concertée même avec quelques personnes nécessaires à l'exécution, -spécialement avec Jérémie, dont le rôle et les écrits ont plusieurs -rapports frappants avec certains textes du livre produit, ainsi que nous -le verrons. - - - - -CHAPITRE VIII - -Suite des preuves. - - -Mais que faut-il entendre par ce _Livre de la Loi_, découvert dans le -temple et porté au roi? Les commentateurs qui veulent absolument que le -_Pentateuque_ soit l'ouvrage immédiat de Moïse, imaginent ici diverses -hypothèses pour détourner l'idée qui s'offre d'abord: cependant tout -esprit impartial qui voudra peser les circonstances accessoires, pensera -probablement, comme nous, que ce _livre_ ne saurait être autre que le -_Pentateuque_ tel que nous l'avons, et cela par plusieurs raisons qui se -confirment réciproquement. - -1° Parce que l'on n'aperçoit pas le moindre indice de l'existence du -Pentateuque avant le roi _Josiah_, et que s'il eût été connu, un silence -aussi absolu eût été une chose impossible. - -2° Parce que depuis l'époque de Helqiah, nous trouvons le Pentateuque -accrédité d'une manière imposante, et qu'il est habituellement désigné -chez les Juifs sous le nom de _Livre de la Loi_. C'est ce livre -qu'Esdras lut au peuple rassemblé aux portes du nouveau temple, et cette -lecture, qui dura six matinées consécutives, nous donne précisément -l'espace de temps qui convient à une lecture publique du Pentateuque. - -Après Esdras, les docteurs l'appelèrent indifféremment _Livre de la Loi_ -ou _Livre de Moïse_, parce qu'il contient la loi de ce prophète; or il -est facile de voir que ce fut cette expression qui introduisit l'usage -de regarder Moïse comme son auteur: les Pharisiens consacrèrent cette -opinion par bigoterie; puis, en haine des Saducéens, ils déclarèrent -hérétiques quiconque la rejetterait. - -3° Si le Pentateuque eût existé avant Josiah, il eût été connu du moins -dans les hautes classes; et le jeune roi, élevé par le grand-prêtre, -n'eût pu être _surpris_ en entendant des préceptes qui s'y trouvent -répétés cent fois. Au contraire, le Pentateuque n'ayant pas existé -jusque-là, on conçoit l'épouvante vraie ou simulée de Josiah à la -lecture des anathèmes terribles contenus dans les chapitres 27 et 28 du -Deutéronome. Mais, nous dira-t-on, si le livre trouvé par Helqiah, fût -le Pentateuque, et si, par toutes les raisons citées, Moïse ne put en -être l'auteur, s'ensuivra-t-il que Helqiah l'ait composé de toutes -pièces, et qu'on doive le regarder comme un livre entièrement supposé? - -Nous n'admettons point cette conséquence exagérée; nous pensons -seulement que ce grand-prêtre se proposant de ressusciter la loi de -Moïse, généralement oubliée par les Juifs, a recherché tout ce qui a pu -subsister d'écrits et de monuments relatifs à son but; qu'il a -réellement pu trouver des écrits dont Moïse fut l'auteur mais plutôt en -copie de seconde main qu'en original; qu'à raison des 800 ans écoulés -depuis ce prophète, beaucoup de choses étant tombées en désuétude dans -le langage, dans l'écriture, et dans les usages géographiques ou civils, -il a fait de tous ces matériaux une refonte, une rédaction nouvelle, -dans laquelle il a conservé beaucoup de fragments anciens, mais aussi -dans laquelle il a introduit beaucoup de liaisons et d'explications de -son propre chef. D'autre part nous rejetons aussi l'opinion de ceux qui -veulent regarder tous les passages anachroniques comme des notes -marginales introduites dans le texte par la succession des copistes; il -suffit de lire avec attention ces passages et d'autres que nous ne -citons pas, pour sentir qu'il font partie intégrante de la narration, et -qu'il faudrait considérer des chapitres entiers comme des parenthèses. -Les redites même, qui sont si nombreuses, prouvent cette rédaction par -_compilation_ telle que nous l'indiquons: il serait d'ailleurs trop -commode de dire à chaque découverte d'un nouveau trait posthume, que -c'est une _note insérée_; il vaut mieux convenir de bonne foi que -_Helqiah_ est réellement _auteur_ dans le sens de rédacteur et -ordonnateur de matériaux; mais il faut convenir aussi qu'à ce titre -nous sommes livrés à sa discrétion, et qu'il a pu supprimer, réformer, -introduire même une partie entière, inconnue ou du moins étrangère aux -livres de Moïse, ainsi que nous croyons le pouvoir démontrer du livre de -la Genèse. - -A l'époque et dans les circonstances dont nous parlons, l'état politique -et religieux des Juifs nous semble avoir été le même que celui des -Parsis et des Hindous, qui pratiquent les lois de Brahma et de -Zoroastre, sur des traditions, sur des commentaires et liturgies de -prêtres, sans posséder les livres autographes de leur prophètes[53]. -Maintenant supposons qu'un roi perse, tel que _Darius Hystasp_ ou -_Ardchir-Babekan_, eût concerté avec le grand Môbed, la _découverte_ et -la _mise au jour_ de l'ouvrage de Zoroastre, n'est-il pas vrai que -personne autre n'ayant en main ni l'original, ni une copie, n'eût pu -démontrer la fausseté de leur opération, et que nous n'aurions de moyen -d'en juger, que par l'examen du livre lui-même, questionné et interrogé -dans tous ses détails: or ce cas est précisément celui de Josiah et de -Helqiah, avec la différence que le grand-prêtre est ici l'auteur et le -promoteur principal. Ils ont pu dire tout ce qui leur a convenu sur la -découverte du livre: c'est à nous de n'admettre que ce qui est conforme -au raisonnement et aux preuves ou indices fournis par ce livre lui-même. -Déja nous y avons vu des preuves chronologiques d'une composition -postérieure de plusieurs siècles à Moïse; maintenant si nous le -questionnons encore, nous serons conduits à penser que les livres réels -de Moïse ne sont point contenus dans le Pentateuque en original, mais -par extraits et par citation; et que le rédacteur, en écartant tout ce -qui ne marchait pas à son but, y a introduit des portions tout-à-fait -étrangères et probablement inconnues à ce législateur. - -On ne saurait douter que Moïse ait composé des livres et laissé des -écrits. Son rôle de législateur lui en suppose la faculté, comme il lui -en impose la nécessité. Il se trouva dans la même position que Mahomet, -avec la différence que Mahomet feignit de ne savoir pas écrire. Aussi -trouvons-nous la mention expresse de certains écrits de Moïse, dans -plusieurs passages de l'Exode et du Deutéronome. Par exemple, au -chapitre 24 de l'Exode, versets 3 à 7, il est dit que «Moïse étant -descendu de la montagne d'Horeb vers le peuple, il lui répéta tout ce -que (le Dieu) Iahouh lui avait dit: qu'il _l'écrivit_ (ce jour-là) et -que le matin (du lendemain) étant retourné au pied de la montagne avec -le peuple, pour faire un sacrifice, il prit en main _le volume ou -rouleau_ qu'il avait écrit, il le lut au peuple, qui dit: _Tout ce que -vous nous ordonnez, nous l'observerons._» - -Il est clair qu'un rouleau écrit _dans un jour_, et lu en préliminaire -d'un sacrifice, n'est pas le Pentateuque, ni même le Deutéronome. Si -nous confrontons ce qui précède et ce qui suit, nous trouvons que ce -volume ou _livre de l'Alliance_ dut être composé des 126 versets ou -articles de la loi que nous lisons (chap. 20, vers. 2, jusqu'au chap. -24, vers. 1er), qui effectivement comprennent toute l'essence de la -loi des Juifs. Or, ce livre de l'Alliance n'étant employé dans le -Pentateuque que comme fragment, il est clair que nous n'avons pas les -écrits originaux de Moïse dans leur état distinct et isolé. - -En un autre endroit (Exode, chap. 17, verset 14), il est dit que Josué -ayant battu les Amalékites qui étaient venus attaquer les Hébreux, peu -après leur sortie d'Égypte, le dieu Iahouh ordonna à Moïse d'écrire ce -premier fait d'armes dans le _livre_. Que peut avoir été ce livre, sinon -le registre ou journal des opérations militaires des Hébreux, guidés par -leur dieu Iahouh, et par son visir Moïse; opérations dont ce lieutenant -voulut, comme tout chef militaire, avoir le tableau pour le consulter au -besoin? Lorsque ensuite nous trouvons au livre des Nombres (chap, 21, -vers. 14) la citation d'un livre intitulé _livre des Guerres (du Dieu) -Iahouh_..., exprimée dans les termes suivants: «Les enfants d'Israël -décampèrent du torrent de Zared et vinrent camper sur l'Arnon, qui est -dans le _désert_, et sort de la montagne des _Amrim_. Or, l'Arnon est la -frontière de Moab qui le sépare des _Amrim_: c'est pourquoi il est dit -_dans le livre des Guerres de Iahouh_, ce qu'a fait Iahouh sur la mer -Rouge, (il l'a fait) _sur les torrents d'Arnon_»; nous disons qu'un tel -récit, une telle citation ne saurait être de Moïse, et qu'ils ne -conviennent qu'à un interlocuteur posthume qui écrivait d'après des -matériaux qu'il avait sous les yeux, et où il trouvait décrits les -campements et les faits militaires des Hébreux. Or ce livre ancien et -original semble devoir être celui-là même où Moïse écrivit la victoire -sur Amaleq, l'an 1er, _puis tout ce qui arriva pendant le séjour dans -le désert_, et enfin l'an 40, la victoire sur Sehoun et celle sur Og, -qui furent les derniers exploits du législateur. Lorsqu' ensuite les -livres que nous avons en main portent une lacune totale entre l'an 2 et -l'an 40, et que tout leur récit de ce qui se passa pendant 37 ans, se -borne à une stérile notice de campements[54], c'est parce que le -rédacteur posthume a supprimé, comme inutiles à son but, les détails du -_Journal de Moïse_, de ce livre des _Guerres du Dieu Iahouh_, que nous -n'avons pas. - -Le Deutéronome[55] parle encore plusieurs fois d'un _livre de la Loi_ -écrit par Moïse l'an 40, outre le _livre de l'Alliance_ écrit au pied de -l'Horeb, l'an 2..... Moïse remit ce livre peu avant sa mort, aux -prêtres, enfants de Lévi, et aux anciens d'Israël (ch. 31, v. 9), pour -être lu, tous les 7 ans, à la fête des Tabernacles, à l'époque du -Jubilé: or, ce livre ne saurait être ni le Pentateuque, ni le -Deutéronome entier, attendu que Moïse ordonna (ch. 27, v. 2), qu'après -le passage du Jourdain, ledit livre serait écrit en entier sur les -pierres du pourtour d'un autel dont la face aurait été enduite de chaux -pour recevoir l'écriture. Il est déraisonnable et impossible de supposer -qu'une masse d'écriture, telle que le Deutéronome, ait été écrite sur -des pierres, surtout lorsqu'une partie contient des récits étrangers à -la loi et postérieurs à Moïse..... Ce second _livre de la Loi_ ne peut -donc être qu'un nouvel exposé des lois, avec quelques développements, -tels qu'on les trouve dans certains chapitres du Deutéronome; mais là -encore, nous n'avons l'écrit de Moïse que par intermédiaire et non pas -autographe, tel qu'il le produisit; et toujours nous sommes ramenés à -l'idée d'un compilateur posthume, qui retranchant, ajoutant, choisissant -ce qu'il a voulu, a composé l'ouvrage réellement confus et peu cohérent, -que l'on appelle _Pentateuque_. - -Ici revient se placer une remarque qui semble avoir échappé à nos -prédécesseurs, et que nous avons indiquée plus haut[56]. Nous avons dit -que l'oracle rendu par la prophétesse Holdah, désignait d'une manière -spéciale les anathèmes des chapitres 27 et 28 du Deutéronome. - -«Le dieu d'Israël, dit cette femme, va envoyer contre Jérusalem tous les -maux écrits dans le livre dont le roi a ouï la lecture, et cela, _parce -que les Juifs ont abandonné leur Dieu et sacrifié à des dieux -étrangers_.» - -On feuillette vainement l'_Exode_, le _Lévitique_, les _Nombres_, l'on -n'aperçoit rien qui corresponde à ces paroles, ni qui remplisse l'idée -de ces maux; mais lorsqu'on arrive au chapitre 27 du Deutéronome, on -trouve une série de malédictions et d'anathèmes qui continue dans le -chapitre 28, et qui réellement présente un tableau affreux. - -«Si vous n'écoutez point la voix de Dieu, dit le verset 15, pour -observer tous ses commandements et pratiquer ces cérémonies, une foule -de maux viendra vous accabler. Vous serez maudits dans vos villes, -maudits dans vos campagnes.....; Dieu vous enverra la disette et la -famine.....; il vous enverra la peste qui vous consumera......; la pluie -du ciel sera une poussière et une cendre brûlante, etc., etc.» - -Maintenant, comment se fait-il que la suite de ces anathèmes ait pour le -sens, et, qui plus est, pour l'expression, une analogie frappante avec -les premiers chapitres de Jérémie, écrits depuis l'an 625 jusqu'à 621, -c'est-à-dire pendant les 4 années où le grand-prêtre dut être occupé de -la rédaction du Pentateuque. Les chapitres 4, 5 et 6 en offrent surtout -des exemples frappants: - -/*[2] - _Deutéronome_; chapitre 28, _Jérémie_, chapitre 5, v. 15, - v. 48 et suiv.: «Et vous servirez Dieu a dit: «Voici que j'amène - les ennemis que Dieu enverra sur vous un peuple lointain, - contre vous: vous les un peuple _robuste, antique, - servirez dans la faim, la nudité, dont vous ne connaissez point - la soif, le manque de le langage; dont vous ne - tout..... Ils appuieront un comprenez point les paroles_.» - joug de fer sur vos têtes. - - Dieu amenera sur vous un Et (chap. 4, v. 13.) «Ses - peuple lointain, un peuple chevaux _sont plus légers que - du bout de la terre, semblable les aigles_. Malheur à nous! - à un aigle qui vole (à nous sommes ravagés». - sa proie); - - Un _peuple dont vous ne (Chap. 6, v. 22 et 23.) «Un - connaissez point le langage, peuple vient du nord; il sort - dont vous ne comprendrez des flancs de la terre; _peuple - point les paroles_, un peuple cruel, qui n'a point de pitié_. - insolent et dur, sans respect - pour les vieillards, sans pitié - pour les enfants; - - Qui dévorera les produits Ils mangent (ou mangeront) - de vos animaux, les fruits votre moisson, votre - de vos champs jusqu'à votre pain, vos enfants, vos troupeaux, - entière destruction: qui ne vos bœufs, vos vignes, - vous laissera ni blé, ni vin, vos figues, etc. - ni huile, ni bœufs, ni brebis; - - Qui vous resserrera dans Ils ravagent (ou râvageront) - toutes vos villes fortes jusqu'à vos villes fortes, dans - ce qu'il abatte les murs lesquelles vous mettez votre - élevés qui font votre confiance; confiance. - et vous serez assiégés - dans toutes les villes de votre - pays, etc. -*/ - -Le hasard ne produit pas d'aussi parfaites ressemblances,[57] surtout -lorsque les expressions des deux textes sont littéralement les mêmes. -Il nous semble donc presque démontré que Jérémie a eu connaissance du -travail que préparait le grand-prêtre; qu'il en est devenu, le -confident, peut-être même le collaborateur; du moins est-il certain que -son rôle et sa doctrine sont en accord parfait avec le Pentateuque; et -quant à la composition matérielle de ce livre, nous trouvons, dans les -difficultés de l'entreprise, de nouvelles raisons de l'attribuer à -Helqiah; car quel individu autre que ce grand-prêtre, tout-puissant par -sa place et ses récentes fonctions de régent, eût pu se faire ouvrir les -archives du temple, les registres du royaume et les monuments des -villes? Quel autre que lui eût pu réunir l'instruction varié, la -connaissance des antiquités nécessaire à la compulsation des monuments -et à la rédaction de l'ouvrage? Huit siècles s'étaient écoulés depuis la -mort de Moïse; ce laps de temps avait introduit bien des changements -dans le langage, dans les coutumes, dans le régime civil et même -religieux, dans la forme même de l'écriture et l'usage des mots. Les 12 -tribus, pendant 400 ans sous les juges, avaient vécu dans un état -réciproque d'indépendance et d'isolement; c'étaient autant de peuples -séparés comme les tribus arabes... Après Salomon 10 tribus firent -schisme absolu, et de ces 10 tribus, 3 vivant au-delà du Jourdain, -faisaient presque une autre confédération distincte... Le langage et -les coutumes s'étaient ressentis de cette manière d'être: bien des -choses anciennes étaient des énigmes pour le vulgaire; les vieux -manuscrits étaient pénibles à déchiffrer, à comprendre; le concours de -plusieurs hommes lettrés était nécessaire; de tels hommes étaient rares -chez un peuple grossier, ignorant, déchiré de troubles; leur travail -devenait dispendieux, et toute l'entreprise avait des obstacles qu'un -homme puissant et tel que le grand-prêtre pouvait seul exécuter. - -Après l'exposé que nous venons de faire des preuves positives fournies -par divers passages du Pentateuque d'une part, et des présomptions et -indices tirés des faits historiques et de leurs accessoires d'autre -part, nous croyons pouvoir conclure impartialement: - -1° Que le _Pentateuque_, tel qu'il est en nos mains, ne saurait être -l'ouvrage immédiat, ni la composition autographe de Moïse; - -2° Que le livre soi-disant _trouvé_ par le grand-prêtre Helqiah, l'an 18 -du roi Josiah, est réellement notre Pentateuque actuel; - -3° Que la partie de ce livre lue devant Josiah, se rapporte aux -chapitres 27 et 28 du Deutéronome; - -4° Que le grand-prêtre Helqiah, qui dit avoir _trouvé ce livre, et qui -l'a possédé seul et sans témoins_; qui en a été le maître absolu et sans -contrôle, est fortement prévenu, par toutes les circonstances du fait, -d'en être l'auteur, et de l'être en ce sens, qu'il a recueilli et -rassemblé des matériaux dont quelques-uns paraissent venir directement -de Moïse; mais qu'il les a fondus, rédigés et mis dans l'ordre qu'il lui -a convenu, et que nous voyons aujourd'hui. - - - - -CHAPITRE IX. - -Problèmes résolus par l'époque citée. - - -Ces propositions étant admises, l'on peut résoudre d'une manière -satisfaisante presque toutes les difficultés chronologiques, -géographiques et historiques contenues dans le Pentateuque. Et d'abord -en considérant que son apparition ou promulgation l'an 18 de Josiah, -correspond à l'an 621 avant notre ère, on voit la raison de tous les -faits disparates dont ce livre offre les citations. Par exemple, on -conçoit que Helquiah écrivant dans Jérusalem, à l'occident et _en deçà_ -du Jourdain, a dû dire «que Moïse parla et mourut _au delà_ du Jourdain, -_du coté du soleil levant_;» et il a pu ajouter avec convenance «que -personne n'avait connu le lieu de sa sépulture _jusqu'à ce jour_,» -puisque 8 siècles étaient écoulés; et encore, «qu'aucun _prophète égal à -Moïse ne s'était élevé en Israël_:» un tel prononcé a de la dignité et -de la modestie dans la bouche d'un grand-prêtre successeur de Moïse. - -On conçoit aussi comment Helquiah a pu employer, au temps d'Abraham, les -mots _Iahouh_ et _Dan_, qui ne furent usités que long-temps après; -comment il a fait des notes explicatives sur le lit d'Og, roi de Basan, -sur les rois qui régnèrent en Edom, avant qu'il y eût des rois en -Israël, comment il a cité le livre des _Guerres du Seigneur_, celui de -_Moshalim_, ou traditions, etc., et employé le terme de _nabia_ pour -_prophète_, au lieu de _raï_, _voyant_, qui fut usité jusqu'après David; -enfin, comment il a pu dire: «_de la terre de Sennar est sorti -l'Assyrien qui a bâti Ninive_,» événement qui date de l'an 1218, ainsi -que nous le prouverons. Cette remarque avait alors de l'intérêt pour les -Juifs, à qui 150 ans de guerres avaient fait connaître les Assyriens, -tandis qu'auparavant, soit sous Moïse, soit sous David, ils n'avaient -aucun rapport avec ce peuple lointain, et ne le connaissaient que -vaguement. - -Le mérite de cette date tardive du Pentateuque ne se borne pas là. Elle -a encore l'avantage d'expliquer plusieurs énigmes de la _Genèse_ et du -livre des _Nombres_, qui sont restées inintelligibles jusqu'à ce jour. -Par explique, elle explique les bénédictions supposées que Jacob -mourant est censé donner à ses enfants..... Nous disons _supposées_, -parce qu'il est inconcevable qu'il y ait eu là un sténographe pour les -recueillir,[58] et qu'en les examinant avec critique, l'on y découvre un -résumé allégorique de l'historique de chaque tribu, présenté, selon -l'usage oriental, sous une forme prophétique. - -«Zabulon habitera aux bords de la mer, près des ports, appuyé contre -Sidon: _Issachar_, âne robuste, voyant que sa terre est bonne, -baissera[59] l'épaule sous le fardeau, et paiera le tribut. Le pain -d'_Aser_ est excellent... Je diviserai Siméon et Lévi: je le disperserai -en Israël (les lévites n'eurent point de lot spécial...); le sceptre ne -sera point ôté de _Juda_, ni le trône d'entre ses pieds; jusqu'à ce que -vienne celui à qui _appartient le sceptre et l'obéissance_...» Remarquez -qu'au temps de Josiah le sceptre avait été ôté d'Israël, c'est-à-dire -des tribus, et qu'il restait en Juda, mais avec l'incertitude d'y -persister s'il venait un _puissant_ à qui appartînt l'obéissance. - -Un second passage énigmatique qui s'explique également bien, est la -prophétie de Nohé à ses trois (prétendus) enfants: «_Maudit soit -Kanaan_[60]; _il sera l'esclave des serviteurs de ses frères_.» Kanaan, -comme on sait, est le peuple phénicien. Ici, _les serviteurs de ses -frères_ sont les Hébreux, devenus tributaires des Assyriens, issus de -Sem, et même des Mèdes et des Scythes (en 621), issus de Iaphet. - -«Béni soit le Dieu de Sem, Kanaan sera son esclave.... Dieu dilatera -Iaphet[61] qui habitera les tentes de _Sem_...., et Kanaan sera son -esclave.» - -On n'a jamais compris ce verset; mais dans la géographie hébraïque, -Iaphet désigne les races scythiques qui parlent l'idiome sanscrit. _Sem_ -désigne les nations arabiques-chaldéennes, et la prophétie eut son -accomplissement lorsque les _Mèdes_, race de _Iaphet_, eurent envahi -_Ninive_, c'est-à-dire, l'_habitation guerrière_ des Assyriens, race de -Sem. Cet événement avait eu lieu 100 ans avant Helquiah, au temps de -Sardanapale et d'Arbak; mais l'invasion des Scythes, qui, en 625, -s'emparèrent de tous les pays _sémitiques_, nous paraît être -l'application la plus directe et l'objet le plus immédiat de l'oracle: -cet article semble nous révéler positivement le secret du rédacteur -Helqiah. - -Enfin Kanaan, c'est-à-dire les peuples phéniciens se trouvaient alors -exactement les esclaves et les tributaires des peuples sémitiques et -iaphétiques, puisqu'ils payaient le tribut aux Assyriens et aux Scythes. -Aucune explication n'avait, jusqu'à ce jour, rempli toutes les -conditions de celle-ci. En cette circonstance nous avons un exemple -remarquable de l'observation critique de M. John Bentley, qui, à -l'occasion de prophéties semblables insérées dans les livres indiens, -soit _Pouranas_, soit _Shastras_, nous avertit que, «_de l'aveu des plus -savants et des plus honnêtes brahmes_[62], les écrivains Indous (et en -général les écrivains asiatiques), à raison de la corruption des mœurs -du siècle, ont dès long-temps imaginé de se servir du respect porté aux -anciens personnages, et de la croyance établie qu'ils avaient le don de -prévoir l'avenir, pour leur attribuer tantôt des leçons de morale, -tantôt des avis et prédictions _de choses futures que l'on voyait -ensuite arriver_.» Or, comme les Indous modernes sont en tout point une -image vivante de l'esprit et du caractère, des usages et du régime -politique de l'ancienne Asie, qu'il ont surtout une grande ressemblance -avec les Égyptiens, les Chaldéens et les Hébreux[63]; l'on conçoit que -le grand-prêtre a pu imiter une pratique commune à tout l'ancien monde, -surtout lorsque personne ne pouvait le convaincre de supposition. - -Une troisième énigme plus obscure, plus compliquée que les précédentes, -se résout encore très-bien par la rédaction du Pentateuque à la date de -l'an 621 avant J.-C.; c'est l'oracle rendu par le prophète Balaam, que -le roi des Moabites appela pour maudire l'armée des Hébreux[64]; ce -morceau est d'autant plus bizarre, que l'on veut expliquer les mystères -les plus sacrés par les prédictions d'un devin païen que Moïse fit tuer -(Voy. _Josuè_, chapitre 13, verset 22, et _Numeri_, chapitre 31, verset -8). Laissons à part son dialogue avec son ânesse, qui est raconté -sérieusement, comme une chose crue par la cour du roi Moab et par les -Hébreux. Balaam après bien des difficultés, et après des cérémonies de -divination, curieuses pour le temps, au lieu de maudire les Hébreux, -prononce sur eux des bénédictions. - -Or les dernières de ces bénédictions composent les versets suivants: -«[65]Que les tentes d'Israël sont belles! Son _roi_ l'emportera (ou -prédominera) sur Agag; et son royaume s'élèvera (de plus en plus.) - -«Une étoile sortira de Jacob, un sceptre s'élèvera d'Israël; il démolira -les pierres angulaires[66] de Moab; il détruira tous les enfants de -Seth. L'Idumée sera possédée par lui.--Le mont Séir sera possédé par ses -ennemis, et Israël montrera sa force.» - -Jusqu'ici le style oraculaire est intelligible et présente des faits -liés entre eux. Le premier roi d'Israël vainquit Agag, roi des -Amalékites, et la royauté naissante des Hébreux fut affermie... David -succéda, et se montra comme une _étoile_ fortunée; il écrasa dans une -bataille toute la nation moabite, dont il fit tuer, après l'action, tous -les chefs, qui sont les _pierres angulaires_, les soutiens d'une nation, -et tous les mâles qui pouvaient porter les armes: il fut le premier qui -subjugua Séir (l'Idumée); jamais les Hébreux ne furent plus forts. Le -verset qui suit se comprend encore. - -«Amaleq est le commencement (c'est-à-dire le plus ancien, ou le chef des -peuples), sa fin sera la _perte_.» David réduisit aussi ce peuple aux -abois: ici nous entrons dans l'obscurité. - -«Pour toi! ô peuple _Qinéen_, ton habitation (montueuse) est très-forte; -tu as placé ton nid sur un rocher (destiné) à te brûler du soleil, ô -Qinéen! jusqu'à ce que l'Assyrien (Assur) t'emmène captif. Malheur à qui -verra ces choses! des vaisseaux viendront de Ketim; ils dévasteront -l'Assyrien, ils dévasteront l'Hébreu, et _lui_ aussi sera détruit[67].» - -Le petit peuple Qinéen, ou la tribu de _Qin_, était parent des Juifs, -comme étant issu d'une famille madianite, alliée de Moïse. Ce peuple -vivait troglodyte dans des rochers arides au sud-est de la mer Morte, -dans le district des Amalékites[68]: on ignore le temps où il fut -conquis; mais puisque ce fut par les _Assyriens_, ce dut être par -Sennacherib ou par Téglatphalasar, qui enleva les tribus d'Israël fixées -à l'est du Jourdain et contiguës au pays d'Amaleq et de _Qin_. - -Quant aux vaisseaux venant de _Ketim_, la Vulgate traduit venant de -l'_Italie_, par conséquent, elle désigne les Romains: ceci supposerait -une interpolation postérieure au règne d'Antiochus-le-Grand[69]. Il -faudrait alors supposer que la grande Synagogue a eu le crédit et -l'autorité d'introduire ce verset dans la version grecque faite sous -Ptolomée, environ 280 ans avant notre ère et dans le texte samaritain: -cela n'est pas absolument impossible, mais cela est très-difficile à -concevoir. - -D'autres versions veulent que _Ketim_ désigne la Macédoine, et ils -s'appuient du livre des Machabées, qui dit qu'Alexandre vint de _Ketim_; -ce serait donc lui qui aurait dévasté ou assiégé l'Assyrien et l'Hébreu; -cela lui conviendrait assez à raison de l'addition, _et lui aussi -périra_. Alors ce passage aurait été interpolé peu après ce prince, et -il serait naturel de le trouver dans le texte grec; mais comment -s'est-il introduit dans le samaritain? - -Une troisième explication nous paraît plus convenable de toutes -manières. L'historien Josèphe, qui en général a eu des idées saines sur -l'ancienne géographie des Hébreux, c'est-à-dire, sur le chapitre 10 de -la Genèse, observe que le nom pluriel, _Ketim_, doit s'entendre des -insulaires de Cypre, ainsi nommés du peuple de _Kitium_, antique -capitale de cette île: voilà pourquoi dans la Genèse on trouve les -_Ketim_ à côté des _Rodanim_[70] ou _Rhodiens_. Il paraît que les Juifs, -aussi ignorants en géographie que les Druses, étendirent par la suite ce -nom aux côtes de la Cilicie[71] et en général aux grandes _îles_ ou -_pays_[72] de l'ouest: l'auteur tardif des Machabées en serait une -preuve, sans devenir une autorité contre Josèphe. Or, en prenant les -_Ketim_ de Balaam pour les peuples ou pays de Cypre, le règne de Josiah -nous fournit un fait analogue et convenable. Hérodote[73] rapporte que -le roi égyptien Nekos (qui régna en 616), «ayant tourné toutes ses -pensées du côté des expéditions militaires, fit construire une flotte de -_trirèmes_ sur la Méditerranée, et que cette flotte lui servit dans -l'occasion»; et aussitôt il parle de la bataille de Magdol ou périt -Josiah. - -D'autre part nous apprenons par Bérose et par Jérémie, que cet armement -fut destiné à agir contre la Syrie, soumise aux Assyriens de Babylone; -en sorte que tandis que Nekos conduisit par terre une armée qui battit -les Juifs et Josiah, sa flotte conduisit par mer une autre armée qui dut -le seconder sur l'Euphrate. Cette flotte, dut nécessairement prendre un -appui en Cypre, et put agir de concert avec les _Kitiens_; alors ces -_vaisseaux_ seront réellement venus de _Ketim_, ils auront tourmenté -l'Assyrien et l'Hébreu. Ce dernier, dans cette même guerre, reçut le -terrible échec de _Magdolum_, où périt Josiah, échec qui fut suivi de la -prise de Jérusalem: or, comme Nekos finit par être battu et chassé en -l'an 604, l'oracle, _lui-même aussi périra_, se trouve accompli. Il y a -l'objection que cet événement est postérieur de 17 ans à la publication -du Pentateuque; mais Helqiah pouvait vivre[74] encore; et comme il resta -maître de son manuscrit, toujours _unique_, il put y faire lui-même -cette addition: les mots, _malheur à qui vivra alors_, conviennent -singulièrement à la douleur que durent lui laisser la mort de son -pupille Josiah et la prise de Jérusalem. - -Cette solution, qui sauve l'interpolation trop tardive du temps des -Romains et même d'Alexandre, a aussi le mérite d'expliquer l'existence -du Pentateuque samaritain, plus naturellement que ne le fait -l'hypothèse qui rend Ezdras auteur du Pentateuque: en effet, si Ezdras -eût composé ou publié ce livre[75], c'eût été en lettres chaldaïques, -_qui sont notre hébreu actuel_, dont l'usage prévalut chez les Juifs à -leur retour de Babylone, et alors on ne conçoit pas comment une secte -schismatique, usant de l'ancien et véritable caractère hébreu, mal à -propos nommé _samaritain_, aurait accepté un tel livre, et l'aurait -transcrit, à l'exclusion de tous les autres qu'elle rejette; au lieu, -qu'à l'époque de Helquiah, tous les Juifs usaient encore de leur -écriture nationale, qu'ils tenaient des Phéniciens, et avec laquelle -furent composés tous leurs livres, depuis Moïse jusqu'à Jérémie. Ce ne -fut qu'au retour de Babylone, que les émigrés, nourris dans les sciences -et dans les lettres chaldéennes, voulurent avoir les livres nationaux -transcrits dans le caractère auquel ils étaient habitués. Comme ils -étaient la haute classe de la nation, leur système acquit l'ascendant; -mais ce ne dut pas être subitement, et il resta un autre parti, -conservateur du système ancien, qui traitant celui-ci d'_innovation_, -continua d'écrire la loi avec les caractères dits _samaritains_; de là -s'est formée cette double branche de manuscrits perpétuée jusqu'à nos -jours: et parce que les Juifs du pays de Samarie, dès long-temps séparés -de ceux de Jérusalem, n'ont en aucun temps voulu se plier à leur -autorité ecclésiastique, ni admettre leur genre d'écriture, le parti -novateur des chaldaïsants finit par confondre avec eux la branche ou -secte réellement orthodoxe des hébraïsants qui ont continué d'écrire -comme les Samaritains. Par la suite, sous le régime des Asmonéens, un -sanhédrin suprême et despotique s'étant formé, son autorité, semblable à -celle des conciles, introduisit des changements qui composent les -différences actuelles du texte hébreu avec le samaritain et même avec la -version grecque. - -Que si le verset de Balaam, relatif aux vaisseaux de _Ketim_, désigne la -venue d'Alexandre, il faudra attribuer cette interpolation au grand -sanhédrin; et alors il faudra admettre qu'il a eu le crédit d'engager ou -de contraindre les manuscrits grecs et samaritains à l'admettre, ce qui -n'est pas impossible, mais ce qui néanmoins est peu naturel. Il est -d'ailleurs singulier et remarquable que par un devoir traditionnel, les -copistes ne manquent jamais de laisser à certains endroits des -manuscrits hébreux, des places vides ou blanches..., comme si elles -eussent primitivement été destinées à recevoir des interpolations du -genre de la prophétie que le grand-prêtre Iaddus montra à Alexandre. Au -demeurant, lorsque l'on examine tous les détails de l'anecdote de -Balaam, on est porté à croire qu'elle est un épisode tiré, quant aux -faits, d'un livre tel que celui des _Guerres du Seigneur_, écrit par -Moïse, ou de son temps; et quant aux prédictions, qu'elles ont été -composées par le rédacteur même; car qui a tenu le procès verbal des -jongleries de Balaam[76]? - - - - -CHAPITRE X. - -Suite du précédent. - - -La rédaction du Pentateuque par Helqiah, explique encore pourquoi l'on -trouve dans ce livre quelques faits chronologiques des temps anciens, -que l'on ne peut concilier avec les temps postérieurs; par exemple, il -est dit dans l'Exode, (ch. XVI, v. 1er et 13): - -«Que les Hébreux étant arrivés dans le désert de Sinaï _le quinzième -jour du second mois_ depuis la sortie d'Egypte, le peuple murmura de la -disette des vivres, et que le soir il vint une si grande quantité de -cailles, qu'il put en manger à satiété.» - -Et dans les Nombres (comparez ch. IX, v, 1er, 3, 5, chap. X, v. 11, -et chap. XI, v. 31), il est encore dit: - -«Que l'an II, au deuxième mois, peu après _le vingtième jour_, le peuple -étant campé dans le désert, à 3 jours de marche de Sinaï, il arriva -encore une volée de cailles si abondante, que chaque famille put s'en -rassasier et en faire sécher pour sa provision.» - -Ce fait d'histoire naturelle n'est point changé; il y a encore, chaque -année, 2 passages de cailles dans ce désert et dans l'Égypte. L'un de -ces passages a lieu vers la mi-septembre, lorsque les cailles craignant -l'hiver, quittent l'Europe pour se rendre en Afrique et en Arabie; -l'autre vers la fin de février, lorsque les cailles reviennent en Europe -chercher l'abondance de la belle saison. - -De ces 2 passages, celui qui s'applique à l'exemple cité est le passage -en février, par les raisons suivantes. Peu avant la sortie d'Égypte, il -y avait eu une grêle terrible qui avait détruit l'orge parce qu'_il -était déjà grand_, et le _lin_, parce qu'_il montait en tuyaux_;[77] -elle n'avait point détruit le froment, parce qu'_il est plus tardif_. -Cet état de choses n'a lieu en Egypte que dans le cours de février: -l'épi du blé se forme vers la fin de ce mois. Le texte ajoute peu après: -Et Dieu _dit_: «Voici le premier de vos mois (qui arrive), et (ch. XIII, -v. 4) aujourd'hui vous sortez dans le mois des nouveaux blés.» - -L'année commençait donc en hiver. Le passage des cailles n'était donc -pas celui de septembre, qui placerait le premier mois en août: c'était -le passage de février, qui étant arrivé vers le vingt ou vingt-cinquième -jour du second mois, nous indique le commencement de l'année vers la fin -de décembre ou le début de janvier: les circonstances de la grêle n'y -seraient point discordantes, lors même que l'on supposerait exact tout -ce récit; ce qui ne peut s'admettre, vu les prodiges magiques qui y sont -joints. Nous avons donc lieu de croire qu'à l'époque de Moïse, l'année -commençait au solstice d'hiver, selon un usage des Égyptiens, dont ce -législateur emprunta beaucoup d'idées. Cependant tous les livres juifs, -y compris le Pentateuque, indiquent que l'année commençait à l'équinoxe -du printemps..... Ce n'est pas tout....., le livre intitulé _Josué_, -écrit sur des matériaux anciens, et rédigé, à ce qu'il semble, avant le -temps de Salomon, porte un autre passage tout-à-fait contraire à -celui-ci. On y lit:[78] «que Josué, devenu chef, s'approcha du Jourdain -pour le passer; qu'il trouva cette rivière gonflée, _parce que le -Jourdain au temps de la moisson, a coutume de remplir son lit_; et que -le peuple le traversa le dixième jour du premier mois[79].» Notez ces -circonstances; le peuple passe le Jourdain le _dixième_ jour du -_premier_ mois, et le Jourdain est gonflé parce que c'est son usage au -temps de la moisson; ce qui a encore lieu de nos jours, à raison de la -fonte des neiges. L'année commençait donc à cette époque: or, la moisson -dans le pays de Jéricho se fait, selon Josèphe[80], 14 jours avant le -pays de Jérusalem; et dans ce pays, comme dans la Palestine, elle a lieu -vers la fin de mai: tout est fini du 1er au 5 juin. La date du -passage est donc indiquée vers le solstice d'été; et cette date, vu -l'importance du fait, a dû être notée et conservée même par la -tradition. - -Nous avons ici deux textes clairs et positifs, indiquant chacun le -commencement de l'année à une époque différente; l'une au solstice -d'hiver, l'autre au solstice d'été. D'où peut venir une telle -contradiction? Selon nous, elle vient de ce qu'à l'époque de Moïse et de -Josué, les Hébreux avaient une manière de compter le temps, qui fut -changée sous le régime obscur et anarchique des juges; et que le -grand-prêtre Helqiah en rédigeant son livre, a fait disparaître la -méthode des temps anciens et des livres originaux, parce qu'elle n'était -plus d'usage et qu'elle eût contrarié ses récits en d'autres occasions, -spécialement à l'occasion du déluge. Notre opinion pourra sembler -singulière à quelques lecteurs; mais ceux qui connaissent certains -passages de Pline, de Plutarque, de Macrobe, et surtout le Traité de -Censorin, _de Die natali_, pourront admettre avec nous, que les Hébreux, -dans l'origine, ont été du nombre de ces peuples qui ne mesuraient point -le temps par la double révolution du soleil dans l'écliptique, et qui -trouvaient plus simple d'employer de moindres révolutions de cet astre -ou de la lune, telles que les mois, les saisons de 3 mois, et la durée -de 6 mois que le soleil met à se rendre d'un tropique à l'autre, ou de -l'un à l'autre équinoxe: de là est venue l'expression singulière -d'_années_ d'_un_ mois, d'_années_ de _trois_ mois, d'_années_ de _six_ -mois, dont les anciens citent beaucoup d'exemples. - -«L'an le plus ancien usité en Egypte, dit Censorin[81], fut de 2 mois: -Orus le fit de 3; le roi Pison le porta à 4. Les Cariens et les -Arcarnaniens ont eu des années de 6 mois; les Arcadiens des années de 3 -mois, etc. - -«Chez les anciens, dit Pline[82], l'année a eu des valeurs bien -différentes de celle que nous lui donnons aujourd'hui; les uns faisaient -un _an_ de l'été et un _an_ de l'hiver; d'autres, comme les Arcadiens, -composaient l'année de 3 mois; d'autres, comme les Égyptiens, avaient -des années d'un mois.» - -En raisonnant d'après ces exemples, qu'il nous serait facile de -multiplier[83], nous pensons que les Hébreux eurent d'abord des années -de 6 mois, prises d'un solstice à l'autre[84]. Le passage de Josué que -nous avons cité, et ceux de l'Exode relatifs aux cailles, en offrent -l'indication formelle; et nous en trouvons d'autres indices dans -l'analyse de quelques autres faits de l'_Histoire des Juifs_. Par -exemple, au temps de Moïse, le _Pentateuque_ donne pour terme ordinaire -et moyen de la vie humaine, 120 ans de 12 mois: Moïse meurt à cet âge; -Josué vit 110 ans; Amram, 137; Caat, fils de Lévi, 133, etc. Cet état -prodigieux est d'autant moins admissible, qu'environ 4 siècles plus -tard, David dit expressément «_que 70 ans sont le terme habituel de la -vie humaine, et qu'au delà ce n'est qu'infîrmité et misère_[85].» -Supposons qu'il y ait équivoque de mots, et qu'au temps de Moïse l'année -fut de 6 mois, tous les âges cités se réduiront à l'état naturel, tel -que l'indique David, et que nous le voyons encore réglé par -l'organisation de l'homme; Moïse aura vécu 60 de nos années, Josué 55, -Amram 68½, etc. A l'appui de notre idée vient la remarque faite par dom -Calmet, _que les Juifs semblent n'avoir connu que deux saisons, puisque -leurs anciens livres ne nomment jamais que l'hiver et l'été_; lesquels -présentent cette division de l'année solaire en deux parties, comme nous -le disons. - -Un fait cité dans le livre de Josué, ch. 14, v, 6, vient à l'appui de -notre opinion. Kaleb, fils de Iephoné, dit à Josué: - -«Tu sais que j'avais 40 ans lorsque Moïse m'envoya avec toi reconnaître -le pays des Kananéens: il y a environ de cela 45 ans..... Maintenant je -suis âgé de 85, et je suis aussi fort que j'étais alors; j'ai la même -vigueur pour combattre et pour marcher..... Donne-moi, pour mon partage, -cette montagne d'Hébron que Moïse m'a promise.» - -(Ch. 15, v. 13). Josué ayant donné ce lot à Kaleb, celui-ci marcha avec -ses parents pour s'en emparer. «Je donnerai, dit-il, ma fille à celui -qui prendra _Kariath Sepher_; et Othoniel, fils de Kenez, frère cadet de -Kaleb, prit la ville d'assaut, et il eut sa cousine _Oxa_ pour épouse.» - -Si dans ce récit on prend les 85 ans de Kaleb pour des années de 12 -mois, _sa vigueur_ est hors de _vraisemblance_; bien plus, le mariage de -sa fille avec son neveu est une autre circonstance choquante, en ce que -ce même neveu (Othoniel) après la mort de Josué, après celle des -vieillards, après 8 ans d'oppression de Cusan, chasse ce roi et gouverne -pendant 40 ans; il en eût vécu plus de 100. Prenons-les pour des années -de 6 mois, tout devient naturel. Kaleb partit âgé de 20 ans (moitié de -40), et il est dit _qu'il était le plus jeune avec le jeune Josué, -serviteur de Moïse_..... 22½ après (moitié de 45) Kaleb, âgé de 42½, est -aussi vigoureux qu'à 20 ans, et cela est naturel..... Il donna sa fille -âgée de 16 à 18 ans, au fils de son frère cadet: ce frère put être âgé -de 40 à 41 ans, son fils Othoniel put en avoir 20, tout cela est dans -l'ordre.....; et il put, 20 ou 30 ans après, gouverner encore 20 ans -(moitié de 40), sans être âgé de plus de 60 à 70. - -Une seule objection raisonnable se présente. «Si des années de 6 mois -eurent lieu sous Moïse, pourquoi ses lois font-elles une mention -expresse des fêtes placées au 7e mois?» Par exemple au _Lévitique_ -(ch. 23, v. 27), il est dit: «Au premier jour du 7e mois vous -célébrerez une grande fête.....; le 10e jour du 7e mois sera la -fête des expiations, et le 15e sera la fête des tentes ou -tabernacles.....: ce jour, en recueillant le produit de la terre, vous -prendrez les fruits du plus bel arbre, etc.» - -Nous répondons que cela est une conséquence naturelle de la refonte des -livres originaux, faite par Helqiah, et de la réforme qui s'introduisit -tacitement dans le calendrier au temps des juges.... Helqiah écrivant -selon les usages de son temps, a fait disparaître les expressions -anciennes et autographes qu'avait pu employer Moïse; et quant à la -célébration de la Pâque qui, dans notre hypothèse, ne revient que tous -les deux ans, rien n'empêche que Moïse l'ait désignée par le passage du -soleil dans le signe du bélier, et que connaissant l'année de 12 mois, -employée par les Égyptiens, ses maîtres, il se soit conformé à l'usage -populaire des Hébreux dans la désignation des fêtes. - -A l'égard de la réforme que nous disons s'être introduite tacitement an -temps des juges, elle a dû réellement se faire, et elle a pu se faire -sans laisser de traces apparentes, à raison de l'anarchie et du défaut -de monuments; car le _livre des Juges_ n'est pas une chronique. Cette -réforme expliquerait très-bien la surabondance d'années que donne ce -livre dans les sommes partielles; les prèmiers juges et les premières -servitudes ayant compté des années de 6 mois, il s'ensuivrait que 2 ou -300 de leurs années ne vaudraient que moitié; et c'est la -non-distinction des unes et des autres qui, par l'ignorance de -l'écrivain, a introduit un désordre maintenant irrémédiable. Il est -probable que Helqiah lui-même n'a pas trouvé de matériaux suffisants à -cet égard..... D'ailleurs la période des juges n'était pas dans son -plan: l'auteur du _livre des Rois_ ne nous semble pas avoir été plus -heureux. - -Le temps écoulé en Égypte est une autre période obscure sur laquelle le -_Pentateuque_ ne fournit point de documents admissibles. Selon l'_Exode_ -(ch. 12, v. 40), ce temps fut de 430 ans; mais outre que ce calcul est -entièrement dénué de preuves, il est encore incompatible avec le nombre -de 2 ou 3 générations que veulent compter les Évangiles, et même avec -les quatre que nous donne la _Genèse_ dans la vision où Dieu dit à -Abraham, «que sa race, pendant 400 ans, servira un peuple étranger, et -qu'à la 4e _génération_ (seulement), elle reviendra posséder le pays -de Kanaan[86].» Il est impossible d'admettre 100 ans pour une -génération, et outre que cette prophétie est évidemment faite après -coup, comme nous verrons celle de _Jacob_ et de _Nohé_, il est apparent -que l'auteur n'a pas eu d'autres renseignements que ceux de l'_Exode_, -qui sont nuls. - -Josèphe qui eut sous les yeux[87] des chroniques égyptiennes, ne compte -que 230 ans; et ce nombre qui avoisine la moitié de 430, viendrait à -l'appui de notre opinion pour les années de 6 mois; nous aurions encore -en notre faveur l'emploi inverse qu'il en fait lorsqu'il donne à Salomon -80 ans de règne au lieu de 40, et nous dirions que l'ancien usage se -serait conservé dans quelque chronique qu'il aurait consultée[88]; au -reste, en admettant les années de 6 mois, le séjour en Égypte n'en reste -pas moins un temps incertain, inconnu.....; et l'ignorance où nous -laisse le _Pentateuque_ sur l'emploi de ce temps, est une nouvelle -preuve que Moïse n'est pas l'auteur de ce livre: il eût eu, et il nous -eût donné, à cet égard, des renseignements qui ont manqué à Helqiah: -cette observation s'applique encore mieux aux 40 années du désert, dont -38 se passent dans un silence absolu; car entre les chap. 9, 11, 13, 14 -du _livre des Nombres_, où il est parlé des événements arrivés l'an 2, -et le chap. 20 du même livre, où les Israélites se trouvent près -d'entrer en Kanaan (l'an 40 de la sortie d'Égypte), il y a une lacune -manifeste, que le _Deutéronome_ répète et rend plus sensible dans la fin -du chap. 1er jusqu'au verset 14 du chap. 2, et cette lacune, qui ne -saurait avoir existé dans le _Journal_ de Moïse, s'explique -naturellement de la part de Helqiah, soit que réellement il ait manqué -de documents sur l'emploi de ce temps, soit qu'il ait volontairement -supprimé des détails qui eussent contrarié d'autres parties de son -travail, et indiqué, par exemple, l'usage des années de 6 mois. - -Ainsi nous nous voyons sans cesse ramenés à nos deux propositions -fondamentales, savoir: - -«Que Moïse n'est point l'auteur du _Pentateuque_, et que Helqiah est cet -auteur indiqué par une foule de circonstances.» - - - - -CHAPITRE XI. - -Examen de la Genèse en particulier. - - -Pour rendre à Moïse ce qui peut lui appartenir dans cette composition, -il faut la diviser en deux parties; l'une, la partie religieuse et -législative, contenant les ordonnances de rites et de cérémonies, les -préceptes, commandements et prohibitions qui constituent la loi de -Moïse, et que l'on trouve répandus dans l'_Exode_, le _Lévitique_, les -_Nombres_ et le _Deutéronome_; l'autre, la partie purement historique et -chronologique qui expose les faits, leur série, la manière dont ils sont -arrivés; et celle-là dont le début est au 1er chapitre de l'_Exode_, -est le travail du grand-prêtre Helqiah, qui en a fait la rédaction -d'après les écrits et monuments anciens dont il a pu disposer. Le _livre -de la Genèse_ se trouve ici dans un cas particulier; car, bien qu'il -soit un livre historique, l'on ne saurait le considérer comme -appartenant aux Juifs, ni comme un livre national, puisque son sujet -comprend un espace de temps où ce peuple n'existait pas; où il n'avait -point d'archives, et ne pouvait rien conserver..... Or, si depuis -Moïse, dans toute la période des juges, les Juifs en corps de nation -n'ont point eu ou n'ont point su conserver d'annales; si avant Moïse, le -temps de leur séjour en Egypte, dans un état de servitude qui exclut -tout autre soin, est resté dans une profonde obscurité faute de -monuments, comment se pourrait-il qu'ils eussent conservé des annales -antérieures, surtout des annales aussi détaillées que celles des -anecdotes de la vie de Joseph, de son père Jacob et d'Abraham leur -souche commune? Et quand ce point serait accordé, alors qu'Abraham, de -leur aveu, naquit Chaldéen, tout ce qui précède cet homme, vrai ou -fictif, n'est-il pas un récit chaldéen, uniquement fondé sur les -traditions et les monuments des Chaldéens? La Genèse, du moins au-dessus -d'Abraham, n'est donc pas une histoire juive, mais un monument que les -Juifs ont emprunté d'un peuple étranger, qu'ils ont reconnu pour leur -aïeul..... Or, comment a pu se faire une telle naturalisation, surtout -lorsqu'un article de ce livre paraît contraire à la loi de Moïse? Voilà -un problème absolument inexplicable dans le système des opinions reçues, -mais il s'explique naturellement dans le nôtre. - -Le grand-prêtre Helqiah ayant conçu le projet de ranimer la ferveur des -Juifs, de retremper leur esprit national, en ressuscitant la loi de -Moïse, put croire que son dessein ne serait pas assez rempli, s'il ne -publiait que le code des rites et ordonnances des 4 _livres_. C'était la -mode alors d'avoir des cosmogonies, et d'expliquer l'origine de toutes -choses, celle des nations et celle du monde; chaque peuple avait son -livre sacré, commençant par une cosmogonie: les Grecs avaient la -Cosmogonie d'Hésiode; les Perses, celle de Zoroastre; les Phéniciens, -celle de Sanchoniaton; les Indiens avaient les Vedas et les Pouranas; -les Égyptiens avaient les 5 livres d'Hermès, portés solennellement dans -la procession d'Isis, que décrit Clément d'Alexandrie. Helqiah voulant -donner aux Juifs un livre qui leur servît d'étendard, et, pour ainsi -dire, de cocarde nationale, trouva nécessaire d'y joindre une -cosmogonie. L'inventer de son chef eût compromis tout l'ouvrage; son -peuple, d'origine chaldéenne, avait conservé plusieurs traditions -maternelles; Helqiah, qui comme Jérémie, son agent, penchait -politiquement pour la Chaldée de préférence à l'Égypte, adopta avec quel -quelques modifications la cosmogonie babylonienne; voilà la source vraie -et radicale de la ressemblance extrême que l'historien juif, Josèphe, et -les anciens chrétiens ont remarquée entre les 11 premiers chapitres de -la Genèse et les antiquités chaldaïques de Bérose, sans que ces auteurs -aient élevé le moindre soupçon de plagiat. Le droit d'aînesse des -Chaldéens et l'antiquité de leurs monuments étaient alors trop notoires -pour que personne imaginât qu'un peuple aussi puissant, aussi fier de -ses arts et de ses sciences que les Babyloniens, eût emprunté les -traditions mythologiques d'une petite tribu qu'il regardait comme -schismatique et rebelle, et qu'il avait rendue son esclave. Aujourd'hui -que par la bizarrerie des révolutions humaines, toute la gloire de -Babylone a disparu comme un songe, et que Jérusalem couverte de ruines, -de chaînes et de mépris, voit l'univers soumis à ses opinions, il est -devenu facile de récuser des témoins qui n'ont plus de représentants, de -réfuter des écrits dont il ne reste plus que des morceaux incohérents: -cependant, si l'on recueille et confronte ces morceaux, on y trouve -encore de quoi persuader tout esprit impartial de l'identité des -cosmogonies juive et chaldéenne; et de faire sentir que le système -faussement attribué à Moïse, a été un système commun à beaucoup de -peuples de l'ancien Orient, et dont on retrouve des traces jusqu'au -Thibet et dans l'Inde..... Nous ne prétendons point approfondir ce -sujet, qui serait la matière d'un gros volume; mais par quelques -exemples nous voulons prouver jusqu'à quel point une analyse exacte -pourrait porter l'évidence..... Citons d'abord le témoignage de -l'historien Josèphe, qui, vu son caractère, est du plus grand poids dans -cette question. - - - - -CHAPITRE XII. - -Du Déluge. - - -D'abord, dans la défense du peuple juif contre les attaques -d'Appion[89], recueillant les témoignages répandus dans les écrits de -diverses nations, «maintenant, dit-il, j'interpellerai les momuments des -Chaldéens, et mon témoin sera Bérose, né lui-même Chaldéen, homme connu -de tous les Grecs qui cultivent les lettres, à cause des écrits qu'il a -publiés en grec, sur l'astronomie et la philosophie des Chaldéens. -Bérose donc, compulsant et copiant les plus anciennes histoires, -présente les mêmes récits que Moïse, sur le déluge, sur la destruction -des hommes par les eaux, et sur l'arche dans laquelle _Noux_[90] [Noé] -fut sauvé, et qui s'arrêta sur les montagnes d'Arménie; ensuite, -exposant la série généalogique des descendants de _Noux_, il fixe le -temps où vécut chacun d'eux, et il arrive jusqu'à Nabopolasar, etc.» - -Ainsi l'histoire de Noé, du déluge et de l'arche, est une histoire -purement chaldéenne, c'est-à-dire que les chapitres 6, 7, 8, 9, 10 et -11, sont tirés des légendes sacrées des prêtres de cette nation, à une -époque infiniment reculée. Il est très-fâcheux que le livre de Bérose ne -nous soit point parvenu; mais la piété des premiers chrétiens le -regardant comme dangereux[91], paraît l'avoir supprimé de bonne heure. -Josèphe en cite un texte positif sur le fait du déluge, dans ses -_Antiquités Judaïques_, livre Ier, chap. 6. - -«De ce déluge, dit-il, et de l'arche font mention tous les historiens -asiatiques; Bérose, entre autres, en parle ainsi: On prétend qu'une -partie de cette arche subsiste encore sur les monts Korduens (Kurdestan) -en Arménie; et que les dévots en retirent des morceaux de bitume, et -vont les distribuant au peuple, qui s'en sert comme d'amulettes contre -les maléfices.» Josèphe continue..... «Hiérôme, l'Égyptien, qui à écrit -sur les antiquités phéniciennes, en parle aussi de même que Mnaseas et -plusieurs autres. Nicolas de Damas lui-même, dans son livre 96e, dit: - -«Au-dessus de Miniade, en Arménie, est une haute montagne appelée -_Baris_, où l'on raconte que beaucoup de personnes se sauvèrent au temps -du déluge; qu'un homme, monté sur un vaisseau, prit terre au sommet, et -que long-temps les débris de ce vaisseau y ont subsisté. Cet homme -pourrait être celui dont parle Moïse, le législateur des Juifs.» - -On voit que Josèphe est loin d'inculper Bérose et les autres historiens, -d'un plagiat envers Moïse, qu'il croit auteur de la Genèse; qu'au -contraire il invoque les monuments chaldéens, phéniciens, arméniens, -comme témoins premiers et originaux, dont la Genèse n'est qu'une -émanation ou un pair. - -Quant au détail du déluge, nous les trouvons, 1° dans un fragment -d'Alexandre Polyhistor, savant compilateur du temps de Sylla, dont le -Syncelle nous a transmis plusieurs passages précieux: 2° dans un -fragment d'Abydène, autre compilateur qu'Eusèbe nous représente comme -ayant consulté les monuments des Mèdes et des Assyriens[92]; ce qui -explique pourquoi il diffère quelquefois de Bérose, dont le Syncelle -l'appelle le _copiste_, avec Alexandre Polyhistor[93]. Ce que la Genèse -raconte de _Nouh_ ou _Noé_, ces auteurs le racontent de _Xisuthrus_, -avec des variantes qui prouvent la diversité des monuments antiques, -d'où émanaient ces récits. Un tableau comparé des textes sera plus -éloquent que tous les raisonnements. - - -Monuments chaldéens, copiés par Alexandre Polyhistor, en son second -livre[94]. - -/# - Xisuthrus fut le 10e roi (comme Noé fut le 10e patriarche): - sous lui arriva le déluge..... Kronos (Saturne) lui ayant apparu en - songe, l'avertit que le 15 du mois Dœsius, les hommes périraient - par un déluge: en conséquence il lui ordonna de prendre les écrits - qui traitaient du _commencement_, du _milieu_, et de la _fin de - toutes choses_; de les enfouir en terre dans la ville du soleil, - appelée _Sisparis_; de se construire un navire, d'y embarquer ses - parents, ses amis, et de s'abandonner à la mer. Xisuthrus obéit; il - prépare toutes les provisions, rassemble les animaux quadrupèdes et - volatiles; puis il demande où il doit naviguer; _vers les Dieux_, - dit Saturne, et il souhaite aux hommes _toutes sortes de - bénédictions_. Xisuthrus fabriqua donc un navire long de _cinq - stades et large de deux_; il y fit entrer sa femme, ses enfants, - ses amis et tout ce qu'il avait préparé. Le déluge vint, et bientôt - ayant cessé, Xisuthrus lâcha quelques oiseaux qui, faute de trouver - où se reposer, revinrent au vaisseau: quelques jours après il les - envoya encore à la découverte; cette fois les oiseaux revinrent - ayant de la boue aux pieds; lâchés une troisième fois, ils ne - revinrent plus: Xisuthrus concevant que la terre se dégageait, fit - une ouverture à son vaisseau, et comme il se vit près d'une - montagne, il y descendit avec sa femme, sa fille et le pilote; il - adora la terre, éleva un autel, fit un sacrifice, puis il disparut, - et ne fut plus vu sur la terre avec les trois personnes sorties - avec lui..... Ceux qui étaient restés dans le vaisseau ne les - voyant pas revenir, les appelèrent à grands cris: une voix leur - répondit en leur recommandant la piété, etc., et en ajoutant qu'ils - devaient retourner à Babylone, selon l'ordre du destin, retirer de - terre les _lettres_ enfouies à Sisparis, pour les communiquer aux - hommes; que du reste le lieu où ils se trouvaient était l'Arménie. - Ayant ouï ces paroles, ils s'assemblèrent _de toutes parts_, et se - rendirent à Babylone. Les débris de leur vaisseau, poussés en - Arménie, sont restés jusqu'à ce jour sur les monts _Korkoura_; et - les dévots en prennent de petits morceaux pour leur servir de - talismans contre les maléfices. Les _lettres_ ayant été retirées de - terre à Sisparis, les hommes bâtirent des villes, élevèrent des - temples, et _réparèrent Babylone elle-même_. -#/ - - -Récit du livre hébreux, la Genèse. - -/# - «Et les dieux (Elahim) dit à _Noh_: Fais-toi un vaisseau, divisé en - cellules et enduit de bitume: sa longueur sera de 300 coudées, sa - largeur de 50, sa hauteur de 30. Il aura une fenêtre d'une coudée - carrée. Je vais amener un déluge d'eau sur la terre; tu entreras - dans l'arche, toi, tes fils, ta femme et les femmes de tes fils; et - tu feras entrer un couple de tout ce qui a vie sur la terre, - oiseaux, quadrupèdes, reptiles: tu feras aussi des provisions de - vivres pour toi et pour eux. _Noh_ fit tout ce que Dieu (Elahim) - lui avait ordonné: et Dieu (Iahouh) dit encore: Prends sept couples - des animaux purs, et deux seulement des impurs; sept couples aussi - des volatiles..... Dans sept jours je ferai pleuvoir sur terre - pendant 40 jours et 40 nuits: et _Noh_ fit ce qu'avait prescrit - (Iahouh); il entra dans l'arche âgé de 600 ans; et après sept - jours, dans le second mois, le 17 du mois, toutes les sources de - l'Océan débordèrent, et les cataractes des cieux furent ouvertes; - et _Noh_ entra dans le vaisseau avec sa famille et tous les - animaux; et la pluie dura 40 jours et 40 nuits; et les eaux - élevèrent le vaisseau au-dessus de la terre; et le vaisseau flotta - sur les eaux; et elles couvrirent toutes les montagnes qui sont - sous les cieux, à 15 coudées de hauteur; et tout être vivant fut - détruit; et les eaux crurent pendant 150 jours; et Dieu (Elahim) se - ressouvint de _Noh_; il fit souffler un vent; les eaux se - reposèrent; les fontaines de l'Océan et les cataractes du ciel se - fermèrent, et la pluie cessa; et les eaux s'arrêtèrent au bout de - 150 jours, et le 7e mois, au 17e jour, l'arche se reposa sur - le mont _Ararat_ en Arménie, et les eaux allèrent et vinrent - diminuant jusqu'au 10e mois; et le 10e mois au 1er jour, - on vit les cimes des montagnes; 40 jours après (le 10e du 11e - mois), _Noh_ ouvrit la fenêtre du vaisseau, et lâcha le corbeau, - qui alla volant jusqu'à ce que les eaux se retirassent; et _Noh_ - lâcha la colombe qui, ne trouvant point où reposer le pied (les - cimes étaient pourtant découvertes), revint au vaisseau, et après 7 - jours (le 17 du 11e), _Noh_ la renvoya encore, et elle revint - le soir portant au bec une feuille d'olivier; et 7 jours après (le - 24 du 11e mois), il la lâcha encore, elle ne revint plus. L'an - 601 de _Noh_, le 1er du mois, 7 jours après le dernier départ de - la colombe, la terre fut sèche, et _Noh_ leva le couvercle du - vaisseau, et il vit la terre sèche, et le 27e du second mois, la - terre fut sèche; et Dieu (Elahim) lui dit de sortir avec toute sa - famille et tous les animaux; et _Noh_ dressa un autel et y sacrifia - des oiseaux et des animaux purs; et (Iahouh) Dieu en respira - l'odeur avec plaisir, et dit: Je n'amenerai plus de déluge; et il - donna des _bénédictions_ et des _préceptes_ à _Noh_: ne pas manger - le sang des animaux (précepte de Moïse: l'âme est dans le sang); de - ne pas verser le sang des hommes, etc.; et il fit alliance avec les - hommes; et pour signe de cette alliance, je placerai, dit-il, _un - arc dans les nues_ (l'arc-en-ciel), et en le voyant, je me - souviendrai de mon alliance avec tout être vivant sur la terre, et - je ne les détruirai plus....; et _Noh_ en sortant du vaisseau avait - trois enfants, et il se livra à la culture de la terre et il planta - la vigne, etc. -#/ - -Nous ne transcrivons point le récit d'Abydène qu'Eusèbe a conservé dans -sa Préparation évangélique (liv. IX, chap. 12), parce qu'il est -infiniment abrégé, et qu'il ne diffère que dans deux circonstances. Dans -son récit tiré des monuments mèdes et assyriens, Xisuthrus lâche les -oiseaux 3 jours après que la tempête se fut calmée; ils reviennent 2 -fois, ayant de la boue _aux ailes_ et non aux pieds; à la troisième fois -ils ne reviennent plus. - -Ces textes seraient la matière d'un volume de commentaires: bornons-nous -aux remarques les plus nécessaires pour tout homme sensé: les deux -récits sont un tissu d'impossibilités physiques et morales; mais ici le -simple bon sens ne suffit pas; il faut être initié à la doctrine -astrologique des anciens, pour deviner ce genre de logogriphe, et pour -savoir qu'en général tous les _déluges_ mentionnés par les Juifs, les -Chaldéens, les Grecs, les Indiens, comme ayant détruit le monde sous -Ogygès, Inachus, Deucalion, Xisuthrus, Saravriata, sont un seul et même -événement physico-astronomique qui se répète encore tous les ans, et -dont le principal merveilleux consiste dans le langage métaphorique qui -servit à l'exprimer. Dans ce langage, le grand _cercle_ des cieux -s'appelait _mundus_, dont l'analogue _mondala_ signifie encore _cercle_ -en _sanscrit_: l'_orbis_ des Latins en est le synonyme. La révolution de -ce cercle par le soleil, composant l'_année_ de 12 mois, fut appelée -_orbis_, le _monde_, le _cercle céleste_. Par conséquent, à chaque 12 -mois, le _monde_ finissait, et le _monde_ recommençait; le _monde_ était -détruit, et le _monde_ se renouvelait. L'époque de cet événement -remarquable variait selon les peuples et selon leur usage de commencer -l'année à l'un des solstices ou des équinoxes: en Egypte, c'était au -solstice d'été. A cette époque, le Nil donnait les premiers symptômes de -son débordement, et dans 40 jours, les eaux couvraient _toute la terre_ -d'Egypte à 15 coudées de hauteur. C'était et c'est encore un _océan_, un -_déluge_. C'était un déluge destructeur dans les premiers temps, avant -que la population civilisée et nombreuse eût desséché les marais, creusé -des canaux, élevé des digues, et avant que l'expérience eût appris -l'époque du débordement. Il fut important de la connaître, de la -prévoir: l'on remarqua les étoiles qui alors paraissaient le soir et le -matin à l'horizon. Un groupe de celles qui coïncidaient fut appelé le -_navire_ ou la _barque_, pour indiquer qu'il fallait se tenir prêt à -s'embarquer; un autre groupe fut appelée le _chien_, qui avertit; un -troisième avait le nom de _corbeau_; un quatrième, de _colombe_[95]; un -cinquième s'appelait le _laboureur_, le _vigneron_[96]; non loin de lui -était la _femme_ (la vierge céleste): tous ces personnages qui figurent -dans le déluge de _Noh_ et de _Xisuthrus_ sont encore dans la sphère -céleste; c'était un vrai tableau de _calendrier_ dont nos deux textes -cités ne sont que la description plus ou moins fidèle. Au moment du -solstice et au début de l'inondation, la planète de _Kronos_ ou -_Saturne_, qui avait son domicile dans le cancer, ou plutôt le _génie -ailé_, gouverneur de cette planète, était censé avertir l'_homme_ ou le -_laboureur_ de s'embarquer. Il avertissait _pendant la nuit_, parce que -c'était le soir ou la nuit que l'astre était consulté. Le calendrier des -Égyptiens et leur science astrologique ayant pénétré dans la Grèce -encore sauvage, ces tableaux non appropriés au pays y furent mal -compris, et ils y devinrent les fables mythologiques de Deucalion, -d'Ogygès et d'Inachus, dont le nom est _Noh_ même, écrit en grec _Noch_ -et _Nach_. La Chaldée avait aussi son déluge, par les débordements du -Tigre et de l'Euphrate, au moment où le soleil fond les neiges des monts -Arméniens. Mais ce déluge avait un caractère malfaisant, par la rapidité -et l'incertitude de son arrivée. Ce pays, d'une fertilité extrême, par -conséquent peuplé de toute antiquité, dut avoir son calendrier propre -ainsi que ses légendes: cependant les historiens nous assurent que les -rites de l'Égypte y furent introduits avec une colonie de prêtres, -peut-être par le moyen de Sésostris qui, vers l'an 1350, traversa ces -régions en conquérant; peut-être par la voie des Ninivites ou plus -anciennement: ce dut être déja une cause de variantes dans les légendes -chaldéennes. Les déluges du Nil et de l'Euphrate n'arrivaient pas aux -mêmes époques; une autre cause fut la précession des équinoxes qui, tous -les 71 ans, change d'un degré la position du soleil dans les signes. -Enfin les physiciens ayant étendu leurs connaissances géographiques, et -ayant constaté que l'hémisphère du nord était comme noyé de pluies dans -l'intervalle hybernal des deux équinoxes, il en résulta que l'idée et le -nom de _déluge_ furent appliqués au semestre d'hiver, tandis que le nom -d'_incendie_ fut donné au semestre d'été, ainsi que nous l'apprend -Aristote. De là l'expression amphibologique que le _monde éprouvait des -révolutions alternatives d'incendie et de déluge_; de là aussi une -nouvelle source de variantes adoptées par l'écrivain juif, lorsqu'il -fait durer la pluie 150 jours (près de 6 mois), après avoir dit qu'elle -n'en dura que 40; il n'est donc pas étonnant qu'il y ait des -discordances entre les divers compilateurs des monuments, puisqu'il a dû -s'en introduire très-anciennement entre les monuments eux-mêmes et entre -le calendriers tant indigènes qu'étrangers. - -La différence la plus remarquable entre le récit chaldéen et le récit -hébreu, est que le premier conserve le caractère -astrologico-mythologique, tandis que le second est tourné dans un sens -et vers un but moral. En effet selon l'hébreu, dont nous n'avons donné -qu'un extrait, puisque le texte contient plus de 100 versets, le genre -humain s'étant perverti, et des _géans_, nés des anges de _Dieu_ et des -_filles_ des hommes, exerçant toutes sortes de violences, Dieu se repent -d'avoir créé l'espèce; il se parle, il délibère, il se fixe au parti -violent d'exterminer tout ce qui a vie. Cependant il aperçoit un homme -juste, il en a pitié; il veut le sauver: il lui fait part de son -dessein, il lui annonce le déluge, lui prescrit de bâtir un navire, etc. -Quand le déluge a tout détruit, l'homme fait _un sacrifice d' animaux -purs_ (selon la loi de Moïse); Dieu en est si touché, qu'il promet de ne -plus faire de déluge; il donne des bénédictions, des préceptes, un -abrégé de loi; il fait alliance avec tous les êtres vivants; et pour -signe de cette alliance, _il invente l'arc-en-ciel_ qui se montrera en -temps de pluie, etc.; tout cela chargé de redites avec quelques -contradictions. Par exemple, la _pluie dura 40 jours_...; les eaux -crûrent 150 jours, un vent souffla, et la pluie cessa. Le premier jour -du dixième mois, «l'on vit les cimes des monts; 40 jours après, la -colombe ne trouve pas _où poser le pied_, etc.» - -Tout ce récit n'est-il pas un drame moral, une leçon de conduite que -donne au peuple un législateur religieux, un prêtre? Sous ce rapport, on -pourrait l'attribuer à Moïse; mais le nom pluriel _Elahim_, les _dieux_, -très-mal traduit au singulier, _Dieu_, ne saurait se concilier avec -l'unité dont Moïse fait la base de sa théologie. Le Dieu de Moïse est -_Iahouh_: on ne voit jamais que ce nom dans ses lois et dans les écrits -de ses purs sectateurs, tels que Jérémie. Pourquoi l'expression -_Elahim_, les _dieux_, se trouve-t-elle si souvent et presque uniquement -dans la Genèse? Par la raison que le monument est chaldéen, et parce -que dans le système chaldéen comme dans la plupart des théologies -asiatiques, ce n'est pas un _Dieu seul_ qui créait, c'étaient les dieux, -ses ministres, ses anges, et spécialement les décans et les génies des -12 mois qui créèrent chacun une partie du _monde_ (le cercle de -l'année). Le grand-prêtre Helqiah empruntant cette cosmogonie, n'a osé y -changer une expression fondamentale qui peut-être avait cours chez les -Hébreux, depuis leurs relations avec les Syriens; il est même possible -qu'il n'ait rien ajouté de son chef à ce texte, quoique les animaux purs -(selon la loi) et le nombre 7, indiquent une main juive, avec d'autant -plus de raison, que le nom de _Iahouh_ y est joint. - -Long-temps avant Helquiah, la Grèce avait l'apologue «de _Ioupiter -irrité_ contre les _géans_ et contre la génération coupable, lui -annonçant la fin du monde, submergeant la terre de torrents qui se -précipitent des cataractes du ciel, etc.» (Voyez _Nonnus, Dionysiaq._ -lib. VI, vers. 230.) - -Tout le système du Tartare et de l'Elysée tenait à cette théologie -d'origine égyptienne et d'antiquité assez reculée, puisqu'elle était la -base des _mystères_ et des _initiations_: ce fut dans ces mystères que -la science astrologique prit un caractère moral qui altéra de jour en -jour le sens physique de ses tableaux hiéroglyphiques, etc. - -Selon l'hébreu, après le déluge, _Noh_ cultive la _terre_, plante la -vigne; en cela, il'est _Osiris_ et _Bacchus_ qui tous deux sont le -soleil dans la constellation _Arcturus_ ou le _Bouvier_ qui, après la -retraite du Nil, annonçait au plat pays le temps de semer; et sur les -coteaux du Faïoum, le temps de vendanger. - -Ici les fragments de Bérose et de ses copistes ont une lacune qui -correspond au chapitre X de la Genèse, où l'auteur juif décrit le -partage de la terre entre les trois _prétendus_ enfants de Noh, et donne -la nomenclature de leurs _prétendus_ enfants, selon leurs _langues_ et -_nations_: nous disons _prétendus_, parce que toute cette apparente -généalogie est une véritable description géographique des pays et des -peuples connus des Juifs à cette époque; description dans laquelle -chaque nation est désignée, tantôt par un nom collectif, selon le génie -de la langue, tantôt par un nom pluriel; et cela, dans un ordre -méthodique de localités contiguës et d'affinités de langage. Imaginer -que les noms pluriels de _Medi_, les Mèdes, _Saphirouim_, les Saspires, -_Rodanim_, les Rhodiens, _Amrim_, les Amorrhéens, _Aradim_, les -Aradiens, _Masrim_, les Égyptiens, _Phélastim_, les Philistins, etc., -etc., soient des noms d'individus, et imaginer que ces individus fussent -la troisième ou quatrième génération de trois familles qui seules sur le -globe s'en seraient fait le partage, est un excès de crédulité et -d'aveuglement qui passe toutes bornes; mais ce sujet nous écarterait -trop: nous le traiterons dans un article particulier. - - - - -CHAPITRE XIII. - -De la tour de Babel ou pyramide de Bel à Babylone. - - -Viennent ensuite dans le chapitre XI, la séparation des familles, -l'entreprise de la tour de Babylone et la confusion des langues. Nous -trouvons l'équivalent de ce récit dans un fragment de Polyhistor. (Voy. -le _Syncelle_, p. 44, et _Eusèbe, Præpar. evang._, lib. IX, c. XIV): la -Sibylle porte ce texte: - -«Lorsque les hommes parlaient (encore) une seule langue, ils bâtirent -une tour très-élevée, comme pour monter au ciel, mais les dieux (Elahim) -envoyèrent des tempêtes qui la renversèrent, et ils donnèrent à chaque -(homme) un langage: de là est venu le nom de Babylone à cette cité. -Après le déluge, existèrent Titan et Prométhée, etc.» - -Ici, dit le Syncelle, Polyhistor oublie que selon ses auteurs, existait -depuis des milliers d'années cette ville de Babylone, dont le nom n'est -donné qu'à cette époque. Le même Syncelle poursuit son récit par ce -fragment d'Abydène, qui porte, p. 44. «Il y en a qui disent que les -premiers hommes nés de la terre, se fiant en leur force et en leur -taille énorme, méprisèrent les dieux, dont ils voulurent devenir les -supérieurs; que dans ce dessein, ils bâtirent une _tour_ très-haute, -mais que les vents, venant au secours des dieux, renversèrent l'édifice -sur ses auteurs; et les décombres prirent le nom de _Babylone_: -jusqu'alors le langage des hommes avait été un et semblable, mais de ce -moment il devint multiple et divers; ensuite survinrent des dissensions -et des guerres entre Titan et Saturne, etc.» - -En nous offrant plusieurs versions, ces fragments nous montrent qu'il -existait diverses sources dont le récit juif n'était qu'une émanation, -sans être le type primitif, comme on le voudrait établir. - -Quelle fut cette sibylle citée par Polyhistor? On ne nous le dit point; -mais nous pensons la retrouver dans Moïse de Chorène, dont les _premiers -chapitres_ se lient à notre sujet, de manière à prouver l'authenticité -et l'identité des sources communes. Cet écrivain, qui date du cinquième -siècle avant J.-C., établit d'abord comme faits notoires: -«Que les anciens Asiatiques, et spécialement les Chaldéens et les -Perses, eurent une foule de livres historiques; que ces livres -furent partie extraits, partie traduits en langue grecque, surtout -depuis que les Ptolomées eurent établi la bibliothèque -d'Alexandrie, et encouragé les littérateurs par leurs libéralités; -de manière que la langue grecque devint le dépôt et la mère de -toutes les sciences. Ne vous étonnez donc pas, continue-t-il, si -pour mon histoire d'Arménie, je ne vous cite que des auteurs grecs, -puisqu'une grande partie des livres originaux a péri (par l'effet -même des traductions). Quant à nos antiquités, les compilateurs ne -sont pas d'accord sur tous les points entre eux, et ils diffèrent -de la Genèse sur quelques autres: cependant Bérose et Abydène, -d'accord avec Moïse, comptent _dix_ générations avant le déluge; -mais selon eux, ce sont des _princes_, et des noms barbares avec -une immense série d'années, qui diffèrent non-seulement des nôtres -(qui ont 4 saisons), et des _années divines_, mais encore de celles -des Égyptiens, etc. Abydène et Bérose comptent aussi 3 _chefs -illustres_ avant la tour de Babel; ils exposent fidèlement -(c'est-à-dire comme la Genèse) la navigation de Xisuthrus en -Arménie; mais ils _mentent_, quant aux noms, (c'est-à-dire qu'ils -_diffèrent_ de la Genèse)... Je préfère donc de commencer mon récit -d'après ma véridique et chérie _sibylle bérosienne_, qui dit: Avant -la tour et avant que le langage des hommes fût devenu divers, après -la navigation de Xisuthrus, en Arménie, _Zérouan_, _Titan_ et -_Yapétosthe_ gouvernaient la terre: s'étant partagé le monde, -_Zérouan_, enflammé d'orgueil, voulut dominer les deux autres: -_Titan_ et _Yapétosthe_ lui résistèrent, et lui firent la guerre, -parce qu'il voulait établir ses fils rois de tout. _Titan_ dans ce -conflit s'empara d'une certaine portion de l'héritage de _Zérouan_: -leur sœur _Astlik_, en se _mettant entre eux_, apaisa le tumulte -par ses _douceurs_. Il fut convenu que _Zérouan_ resterait chef; -mais ils firent serment de tuer tout enfant mâle de _Zérouan_, et -ils préposèrent de forts Titans à l'accouchement de ses femmes... -Ils en tuèrent deux; mais _Astlik_ conseilla aux femmes d'engager -quelques Titans à conserver les autres, et de les porter à -l'_orient_, au mont Ditzencets ou _Jet des Dieux_, qui est -l'Olympe.» - -Le lecteur voit qu'ici nous avons une sibylle comme dans Polyhistor; et -elle est appelée _Bérosienne_. Les anciens nous apprennent que Bérose -eut une fille dont il soigna beaucoup l'éducation, et qui devint si -habile, qu'elle fut comptée au rang des sibylles. N'avons-nous pas lieu -de voir ici cette femme savante, surtout quand il s'agit d'antiquités de -son pays? Le fragment cité à une analogie marquée avec le _Sem_, _Cham_ -et _Iaphet_ de la Genèse, et c'est par cette raison que le dévot -_auteur_ arménien le préfère aux récits de Bérose et d'Abydène; mais ce -fragment nous reporte, comme les autres, à des traditions mythologiques -qu'il nous importe de multiplier pour en éclaircir le sens. Notre -Arménien en rapporte une très-ancienne de son pays, qui dit: - -Un livre qui n'existe plus, a dit de Xisuthrus et de ses trois fils: -«Après que _Xsisutra_ eut navigué en Arménie, et pris terre, un de ses -fils, nommé _Sim_, marcha entre le couchant et le _septemtrio_; et -arrivé à une petite plaine sous un _mont très-élevé_, par le milieu de -laquelle les fleuves coulaient vers l'Assyrie, il se fixa _deux mois_ au -bord du fleuve, et appela de son nom _Sim_, la montagne; de là il revint -par le même (chemin), entre orient et midi, au point d'où il était -parti; un de ses enfants cadets, nommé _Tarban_, se séparant de lui avec -30 fils, 15 filles et leurs maris, se fixa sur la rive du même -fleuve...; d'où vint à ce lieu le nom de _Taron_, et à celui qu'il avait -quitté, le nom _Tseron_, à cause de la _séparation_ qui s'y était faite -de ses enfants. - -«Or, les peuples de l'Orient appellent _Sim_, _Zerouan_, et ils montrent -un pays appelé _Zaruandia_.[97] Voilà ce que nos anciens Arméniens -chantaient dans leurs fêtes, au son des instruments, ainsi que le -rapportent Gorgias, Bananus, David, etc.» - - -Nous touchons ici aux sources où a puisé l'auteur juif. Notre Arménien -cite un autre écrit plus intéressant par son origine et ses -développements; c'est le volume que le Syrien Mar I Bas trouva dans la -bibliothèque d'Arshak, 80 ans après Alexandre, et qui portait pour -titre: - -«Ce volume a été traduit du chaldéen en grec. Il contient l'histoire -vraie des anciens personnages illustres, qu'il dit commencer à -_Zerouan_, Titan et Yapetosth; et il expose par ordre la série des -hommes illustres nés de ces 3 chefs.» - -Le texte commence: «Ils étaient terribles et brillants, ces premiers des -dieux, auteurs des plus grands biens, et principes du monde et de la -multiplication des hommes... D'eux vint la race des géans, au corps -robuste, aux membres (ou bras) puissants (ou vigoureux), à l'immense -stature, qui, pleins d'insolence, conçurent le dessein impie de bâtir -_une tour_. Tandis qu'ils y travaillaient, un vent horrible et _divin_, -excité par la colère des dieux (Elahim), détruisit cette masse immense, -et jeta parmi les hommes des paroles inconnues qui excitèrent (ou -causèrent) le tumulte et la confusion: parmi ces hommes, était le -Iapétique Haïk, célèbre et vaillant gouverneur (_præfectus_), -très-habile à lancer les flèches et à manier l'arc.[98] Ce Haïk, beau, -grand, à chevelure brillante, aux bras puissants, à l'œil perçant, plein -d'hilarité, se trouvant l'un des _géants_ les plus influents, s'opposa à -ceux qui voulurent commander _aux autres géants_, et à la race des -dieux, et il excita du tumulte contre l'impétueux effort de _Belus_. Le -genre humain, dispersé sur la terre, vivait au milieu des _géants_, qui, -mus de fureur, tirèrent leurs sabres les uns contre les autres, et -luttèrent pour le commandement. _Belus_ ayant eu des succès, et s'étant -rendu maître de presque toute la terre, Haïk ne voulut pas lui obéir, et -après avoir vu naître son fils _Armenak_ dans _Babylone_, il alla vers -le pays d'Ararat, placé au nord, avec son fils, ses filles et des -braves, au nombre de 300, sans compter des étrangers qui s'y joignirent: -il se fixa ou s'assit au pied d'un certain mont très-étendu dans la -plaine, où habitaient quelques-uns des _hommes dispersés_. Haïk le -soumit et y établit son domicile, etc.» - -Voilà donc un livre original chaldéen qui, à raison de sa célébrité, -excita la curiosité d'Alexandre, et qui, par ce léger fragment, nous -prouve 1° l'antiquité réelle des traditions recueillies par Bérose, par -Abydène, par la Sibylle; 2° l'analogie de ces traditions avec celles du -livre juif appelé la _Genèse_. Cette analogie est sensible dans ce qui -concerne le déluge, l'homme sauvé dans un navire; les trois princes ou -chefs du genre humain issu de cet homme; la séparation de leurs enfants; -l'entreprise de la tour de Babel, la confusion qui en résulte, etc.; -enfin dans ces _géants_, nés des enfants des dieux (Elahim) et des -filles des hommes, _géants grands de corps_ et _fameux de nom dans les -temps anciens_ (_Genèse_, ch. VI, v. 2 à 5); ce sont les propres -expressions de la Genèse. Leur entreprise de monter aux cieux est la -même que celle des géants chantés par les mythologues grecs, et cette -ressemblance vient confirmer l'origine chaldéenne de toutes ces -allégories, dont l'explication nous écarterait trop de notre sujet[99]. -Nous nous bornerons à remarquer, que ces mêmes allégories se trouvent -dans les récits cosmogoniques des sectateurs de _Budha_, réfugiés au -Thibet, et qui, sous le nom de _Samanéens_, étaient une secte indienne, -célèbre et déja ancienne au temps d'Alexandre. Leur cosmogonie qui, sous -d'autres rapports, ressemble singulièrement à celle de la Genèse, parle -comme ce livre, de la corruption des hommes, de la colère de Dieu, des -déluges dont il punit le genre humain; et ils tournent dans un sens -moral tout ce que les mythologues grecs présentent sous un aspect -astrologique. Or, si l'on considère que les récits des Grecs se -rapportent à une époque où la constellation du taureau ouvrait l'année -et la marche des signes, c'est-à-dire au delà de 4000 ans avant notre -ère, tandis que les récits des Juifs et des Perses indiquent l'_agneau_ -ou _bélier_ comme _réparateur_, l'on pensera que les Grecs ont mieux -gardé le type originel, parce qu'ils sont plus anciens que les autres, -et que les autres l'ont altéré, parce qu'ils sont venus plus tard; en -sorte que le système moral et mystique, dans lequel il faut comprendre -l'Elysée, le Tartare, et toute la doctrine des mystères, n'aurait pas -une origine plus reculée que 2500 à 2300 ans avant notre ère, et ce -serait de l'Égypte et de la Chaldée que se seraient répandues dans -l'Orient et dans l'Occident toutes ces idées, comme s'accordent à le -témoigner tous les anciens auteurs grecs et même les arabes, qui ont eu -en main d'anciens livres échappés aux ravages des guerres et du temps. -Il est remarquable qu'un de ces livres, cité par le Syncelle sous le nom -de livre d'_Enoch_, présente l'histoire des géants, nés des anges et des -filles des hommes, presque dans les mêmes termes que les livres de -Boudhistes du Thibet, et le livre de la Genèse; sans doute le livre -d'Enoch est apocryphe quant au nom que lui a donné l'auteur anonyme, -pour imprimer le respect, mais non quant à sa doctrine qui est -chaldéenne et de haute antiquité. Revenons à nos confrontations. - -Après le déluge de _Noh_ ou de _Xisuthrus_, le partage de la terre entre -3 _personnages_ puissants et brillants, dont Titan est un, ressemble -beaucoup à ce que les Grecs nous disent des 3 frères, Jupiter, Pluton et -Neptune[100]. La construction de la tour de Babylone semblerait prendre -un caractère plus historique; et lorsqu'on se rappelle que pour bâtir -cette ville et la pyramide de Bel aux sept étages (comme les sept -sphères), Sémiramis employa deux millions d'hommes tirés de tous les -peuples de son empire, par conséquent parlant une multitude de dialectes -divers, on serait tenté de croire que cette confusion de langage a donné -lieu à une tradition ensuite altérée. Mais Sémiramis était trop récente -pour être oubliée et méconnue; l'événement porte un caractère -mythologique beaucoup plus ancien: et comme en langage astrologique, le -_zodiaque_ s'appelait la _grande Tour Burg_, en grec, _pyrg-os_, la -partie de cette tour, composée de _six signes_ ou _six étages_, qui, -depuis le solstice d'hiver jusqu'à celui d'été, s'élevait vers le nord -où était le mont Olympe (Ararat et Merou), était censée élevée ou bâtie -par les géants, c'est-à-dire par les constellations ascendantes de -l'horizon au zénith. Il faudrait connaître tous les détails de ces -mystères chaldéens, pour expliquer tous ceux du récit..... Il est du -moins évident que le repeuplement de la terre en 5 ou 6 générations, est -une rêverie au physique comme au moral. Par suite de cette -impossibilité, l'on ne peut admettre, à la onzième génération, -l'apparition d'_Abraham_ comme homme et comme personnage historique; et -les soupçons s'accroissent lorsqu'on lit ce qu'en rapportent Bérose, -Alexandre Polyhistor et Nicolas de Damas. - - - - -CHAPITRE XIV. - -Du personnage appelé Abraham. - - -«Bérose, dit Josèphe[101], en supprimant le nom d'Abraham, notre -ancêtre, l'a cependant indiqué par ces mots: - -«A la dixième génération après le déluge, exista chez les Chaldéens, un -homme juste et grand, qui fut très-versé dans la connaissance des choses -célestes.» - -Effectivement, dans la généalogie juive, Abraham se trouve à la dixième -génération depuis le déluge, et cela prouve l'identité continue et -l'origine commune des deux récits. - -Josèphe ajoute: «Hécatée a écrit sur Abraham un volume entier. Nicolas -de Damas, au quatrième livre de son recueil d'histoire, dit: Abraham -régna à Damas; c'était un étranger venu du pays des Chaldéens; au-dessus -de Babylone, à la tête d'une armée[102]. Peu de temps après, il quitta -le pays avec tout son monde, et il émigra dans la contrée appelée alors -_Kanaan_, aujourd'hui _Judée_». - -D'autre part, Alexandre Polyhisrot, citant Eupolème, dit[103]: -«Qu'Abraham naquit à _Camarine_, ville de la Babylonie, appelée _Ouria_, -ou _ville des Devins_; cet homme surpassait tous les autres en naissance -et en habileté. Il inventa l'astrologie et la _chaldaïque_[104]; par sa -piété il fut agréable à Dieu... Les Arméniens ayant attaqué les -Phéniciens, Abraham les chassa (comme le dit la Genèse). Il eut en -Égypte de longs entretiens avec les prêtres sur l'astrologie.» - -Artapan, écrivain persan, cité par Eusèbe (l. 9, chap. 18), parlait -également de ce séjour d'Abraham en Egypte, où «il enseigna pendant 20 -ans l'astrologie; il ajoutait qu'Abraham se rendit ensuite à Babylone -chez les géants, qui furent exterminés par les dieux, à cause de leur -impiété.» - -Enfin Josèphe parle, comme tous ces auteurs, «de la grande connaissance -qu'Abraham avait des changements qui arrivent dans le ciel, et de ceux -que subissent le soleil et la lune (les éclipses), etc.;»[105] ce qui -signifie, en mots décents, qu'Abraham était versé en astrologie. - -En examinant ces récits, l'on s'aperçoit que, semblables à ceux sur le -déluge, ils viennent d'une source antique où la Genèse a puisé; mais -parce qu'ils ont mieux conservé le caractère mythologique qu'ils avaient -originairement, ils suscitent plus de doutes et de soupçons sur -l'existence d'Abraham, comme individu humain. En effet, dès lors que le -déluge chaldéen n'est qu'une fiction astrologique, que peuvent être les -personnages et les générations mis à la suite d'un événement qui n'a pas -existé? Si un déluge détruisait aujourd'hui la race humaine, à -l'exception d'une famille de 8 personnes, cette famille, isolée et -faible, accablée de tous ses besoins, ne vaquerait qu'aux soins -pressants de sa conservation; et avant 3 générations, sa race serait -retombée dans un état sauvage, qui ne permettrait ni écriture, ni -conservation de souvenirs anciens. Chez les peuples policés eux-mêmes, -personne, sans l'écriture, n'a idée de la 6e génération antérieure; -comment donc la prétendue généalogie d'Abraham eût-elle pu se conserver, -surtout chez les Juifs, qui n'ont pu conserver aucun monument régulier -et suivi, ni de la période des juges, ni du séjour de leurs ancêtres en -Egypte? cette généalogie ne leur appartient point; ils l'ont empruntée -des Chaldéens; elle est toute chaldéenne. Or, chez les Chaldéens elle -est du temps mythologique, comme le déluge et comme les géants avec qui -Abraham eut des relations; c'est pour cette raison que tous les détails -ont tant de précision. Dans l'habitude où nous sommes de regarder -Abraham comme un _homme_, il est choquant, au premier aspect, de dire -que ce personnage est fictif et allégorique, et qu'il n'est que le génie -personnifié d'une planète; cependant tel est le cas d'une foule de -prétendus rois, princes et patriarches des anciennes traditions de -l'Orient. Qui ne croirait qu'Hermès a été un sage, un philosophe, un -astronome éminent chez les Égyptiens? et néanmoins Hermès analysé, n'est -que le génie personnifié, tantôt de l'astre Sirius, tantôt de la planète -Mercure. Qui ne croirait que chez les Indiens, les 7 _richis_ ou -patriarches ont été de saints pénitents qui ont enseigné aux hommes des -pratiques dévotes encore subsistantes? et cependant les 7 richis ne -sont que les génies des 7 étoiles de la constellation de l'ourse, -réglant la marche des navigateurs et des laboureurs qui la contemplent. -Du moment que par la métaphore naturelle de leurs langues, les anciens -Orientaux eurent personnifié les corps célestes, l'équivoque introduisit -un désordre d'idées, qui s'accrut de jour en jour, et par l'ignorance -d'un peuple crédule, superstitieux, et par l'usage mystérieux, -énigmatique, qu'en firent les initiés à la science, et par la tournure -poétique que lui donnèrent des écrivains à imagination. Il ne faudrait -donc pas s'étonner si Abraham, _roi_, _patriarche_ et _astrologue_ -chaldéen, analysé dans ses actions et son caractère, ne fût que le génie -d'un astre ou d'une planète. - -D'abord tout génie d'astre est _roi_: il gouverne une portion du ciel et -de la terre soumise à son influence; ses _images_ ou _idoles_ portent -toujours une couronne, emblème de son pouvoir suprême:[106] «Abraham, -nous dit-on, avait régné à Damas; son nom y était resté.» S'il n'eût été -qu'un chef d'armée passager, il n'eût pas laissé une impression si -durable. Il était allé en Egypte et y avait enseigné l'astrologie; il -l'avait même inventée, dit Eupolème, ainsi que la _chaldaïque_. - -Un étranger enseigner l'astrologie aux Égyptiens, et cela 16 ou 17 -siècles avant notre ère, quand les Égyptiens étaient, depuis tant -d'autres siècles, les maîtres et les inventeurs de cette science! cela -est inadmissible et décèle la fable: Abraham a ici les caractères de -_Thaut_ ou _Hermès_, qui inventa l'astrologie et les lettres de -l'écriture;[107] qui surpassa tous les hommes dans la connaissance des -choses célestes et naturelles; qui fut un sage et un roi, mais qui, dans -son type originel, n'est que le génie de l'astre _Sothis_ ou _Sirius_, -qui annonçait l'inondation du Nil, etc. - -Abraham, dans le sacrifice homicide de son fils unique, retrace une -autre divinité également célèbre par sa science. - -Écoutons Sanchoniaton, qui écrivit environ 1300 ans avant notre ère. - -/# - «Saturne, que les Phéniciens nomment _Israël_, eut d'une nymphe du - pays, un enfant mâle qu'il appela _Iêoud_, c'est-à-dire _un_ et - _unique_. Une guerre survenue, ayant jeté le pays dans un grand - danger, Saturne dressa un autel, y conduisit son fils paré d'habits - royaux, et l'immola:» -#/ - -Or Saturne avait été _roi_ en Phénicie, ayant pour secrétaire _Thaut_ ou -_Hermès_, et après sa mort on lui avait consacré l'astre de son nom. - -Dira-t-on que _Sanchoniaton_, qui consulta un prêtre hébreu nommé -_Iérombal_, à défiguré le récit de la Genèse? Nous disons, au contraire, -que les récits de cet écrivain tendent à prouver qu'elle n'existait pas -de son temps, vu leur différence absolue. La vérité est que les -Phéniciens, peuple bien plus ancien que les Hébreux, ont eu leur -mythologie propre et particulière, à laquelle ce trait appartient, et -qu'ils ne l'ont pas emprunté des Juifs, qu'ils haïssaient: pourquoi donc -cette ressemblance? Parce qu'une tradition semblable existait chez les -Chaldéens, peuple d'origine arabique, comme les Kananéens; mais -l'écrivain juif, auteur de la Genèse, a pris à tâche d'effacer tout ce -qui retraçait l'idolâtrie, pour donner à son récit le caractère -historique et moral convenable à son but. - -L'analogie ou plutôt l'identité d'Abraham et de Saturne ne se borne pas -à ce trait. «Les plus savants auteurs persans, dit le docteur Hyde,[108] -assurent que dans les anciens livres chaldéens, Abraham porte le nom de -_Zerouan_ et _Zerban_, qui signifie _riche en or_, _gardien de l'or_ (il -est remarquable que la Genèse appelle Abraham, _très-riche en or et en -argent_;[109] elle l'appelle aussi _prince très-puissant_,[110] ce qui -se retrouve dans les anciens livres où il est appelé _roi_); ces mêmes -livres l'appellent encore _Zarhoun_ et _Zarman_,[111] c'est-à-dire -_vieillard décrépit_. Les Perses lui appliquent l'épithète spéciale de -_grand_, et il est de tradition antique que l'on voyait son tombeau à -Cutha en Chaldée. Sa réputation ne se bornait pas à la Judée, elle était -dans tout l'Orient.» - -Maintenant rappelons-nous que le nom de _Zerouan_ se trouve dans la -_Sibylle bérosienne_, et dans le fragment de Mar I Bas, cités au 5e -siècle de notre ère, par Moïse de Chorène, et copiés par le livre -chaldéen traduit par ordre d'Alexandre. Déja la bonne information des -auteurs persans est prouvée: ajoutons qu'une autre sibylle, dans la même -circonstance, au lieu de _Zerouan_, nomme _Saturne_; qu'Abydène associe -Saturne au lieu de _Zerouan_ à Titan;[112] l'identité de Saturne, de -Zerouan et d'Abraham devient palpable. Les accessoires cités complètent -la démonstration: Abraham est nommé _Zerouan_, _Zerban_, _riche en or_; -Saturne fut le roi de l'âge d'or: Abraham est nommé _Zarhoun_ et -_Zarman_, _vieillard décrépit_; Saturne, dans les légendes grecques, est -un _vieillard_, emblème du _temps_ que sa planète mesure par la marche -la plus lente et la carrière la plus longue de toutes les planètes. L'on -a donné à ce vieillard le caractère habituel de son âge; on l'a peint -avare, aimant l'or et entassant l'or: on lui a aussi donné la _faux_, -parce qu'il moissonne tous les êtres, et qu'il fait mourir tout ce qu'il -fait naître; c'est sous ce rapport que, de temps immémorial, les Arabes -et les Perses l'ont appelé l'ange de la mort, _Ezrail_: or Israël, chez -les Phéniciens, était le nom de Saturne, dit _Sanchoniaton_: l'une des -épithètes d'Abraham, en Bérose, est _Mégas_[113], _grand_; son épithète -spéciale chez les Perses, est _Buzoug_, qui signifie aussi _grand_. Sa -femme _Sarah_ portait primitivement le nom d'_Ishkah_, signifiant -_belle_ et _beauté_: la Genèse en fait la remarque spéciale (chap. 12, -v. 14); et dans le fragment de Sanchoniaton[114], Saturne épouse la -_beauté_ que son père avait envoyée pour le séduire. Enfin le nom -primitif d'_Abram_[115] désigne _Saturne_; car il est composé de deux -mots, _Ab-ram_, signifiant _père de l'élévation_; et dans l'hébreu, -comme dans l'arabe, c'est la manière d'exprimer le superlatif -_très-élevé_, _très-haut_, tel qu'est Saturne, la plus élevée, la plus -distante des planètes. - -Tout s'accorde donc à démontrer qu'_Abraham_ n'a point été un individu -historique, mais un être mythologique, célèbre sous divers noms chez les -anciens Arabes que nous nommons _Phéniciens_ et _Chaldéens_, et chez -leurs successeurs, les Mèdes et les Perses. Si l'auteur juif de la -Genèse en a fait un personnage purement historique, c'est parce que -voulant faire remonter l'origine de sa nation jusqu'aux temps les plus -reculés, il a, sciemment ou par ignorance, commis une méprise qui se -retrouve à d'autres égards chez la plupart des historiens de -l'antiquité. - -Mais, nous dira-t-on, si l'histoire d'Abram-Zérouan n'est réellement -qu'une légende astrologique, comme celle d'_Osiris_, d'_Hermès_, de -_Mênou_, de _Krishna_, etc., l'histoire de son fils _Isaak_, de son -petit-fils _Jacob_, et même des 12 fils de celui-ci, tombera dans la -même catégorie; alors où s'arrêtera la mythologie des Hébreux? à quelle -époque commencera leur histoire véritable, et comment expliquerez-vous -la tradition immémoriale d'après laquelle ils se sont appelés enfants de -Jacob, d'Israël et d'Abram? - -Ces difficultés puisent leur solution dans la nature même des choses. - -D'abord il est dans le génie des langues arabiques, dont l'hébreu est -un dialecte, que les habitants d'un pays, les partisans d'un chef, les -sectateurs d'une opinion, soient appelés enfants de ce pays, de cette -opinion, de ce chef: c'est le style habituel de tous leurs récits, de -toutes leurs histoires. - -2° Chez les anciens, comme chez les modernes, un usage presque général -fut que chaque peuple, chaque tribu, chaque individu eussent un patron; -et ce patron fut le génie d'un astre, d'une constellation ou d'une -puissance physique quelconque. Tous les cliens ou sectateurs de cette -divinité tutélaire étaient appelés et se disaient _ses enfants_; la -Grèce, dans ses origines soi-disant historiques, offre de nombreux -exemples de ce cas. - -En troisième lieu, l'origine des anciens peuples est généralement -obscure, comme celle de tous les êtres physiques, parce que ce n'est -qu'avec le temps que ces êtres, d'abord petits et faibles, font des -progrès et acquièrent un volume ou une action qui les font remarquer. -D'après ces principes, combinant les récits divers sur les Hébreux avec -les faits avérés, nous pensons que ce peuple dérive d'une secte ou tribu -chaldéenne qui, pour des opinions politiques ou religieuses, émigra de -gré ou de force de la Chaldée, et vint, à la manière des Arabes, camper -sur la frontière de Syrie, puis sur celle de l'Égypte, où elle trouvait -à subsister. Ces étrangers durent être appelés par les Phéniciens, -_Eberim_, c'est-à-dire _gens d'au delà_, parce qu'ils venaient d'au delà -du _grand fleuve_ (l'Euphrate), et encore _béni Abram_, _béni Israël_, -enfants d'_Abram_ et d'_Israël_, parce qu'Abram et Israël étaient leurs -divinités patronales. Ce que l'Exode raconte de leur servitude sous le -roi d'Héliopolis, et de l'oppression des Égyptiens, leurs hôtes, est -très-vraisemblable: là commence l'histoire; tout ce qui précède, -c'est-à-dire le livre entier de la Genèse, n'est que mythologie et -cosmogonie. Les chances de la fortune voulurent qu'un individu de cette -race fût élevé par les prêtres égyptiens, fût instruit de leurs -sciences, alors si secrètes, et que cet individu fût doué des qualités -qui font les hommes supérieurs. Moïse, ou plutôt _Moushah_, selon la -vraie prononciation, conçut le projet d'être roi et législateur, en -affranchissant ses compatriotes; et il l'exécuta avec des moyens -appropriés aux circonstances et une force d'esprit vraiment remarquable. -Son peuple, ignorant et superstitieux, comme l'ont toujours été et le -sont les Arabes errants, croyait à la magie dont est encore infatué tout -l'Orient; Moïse exécuta des prodiges, c'est-à-dire qu'il produisit des -phénomènes naturels, dont les prêtres astronomes et physiciens avaient, -par de longues études et par d'heureux hasards, découvert les moyens -d'exécution.... Quand on lit comment des feux lancés du tabernacle -s'attachèrent aux séditieux qui le voulaient lapider au retour des -espions, et comment ces feux les dévorèrent, on touche au doigt et à -l'œil ce feu _grégeois_, composé de naphte et de pétrole, qui d'époque -en époque s'est remontré dans l'Orient. On pourrait ramener à un état -naturel tous les _miracles_ dont Moïse sut grossir les apparences; mais -il faudrait écarter de leur récit les circonstances exagérées et fausses -dont lui-même ou les écrivains posthumes ont entouré les faits réels. -Ainsi l'on verrait le passage de la mer Rouge fait par les Hébreux à gué -et à basse marée, comme il se fait encore; tandis que les Égyptiens -voulant passer au moment du flux, en furent surpris, comme ils le -seraient encore, car à peine le connaissent-ils. On verrait le passage -du Jourdain, projeté par Moïse, exécuté par Josué, en dérivant cette -petite rivière, comme Krœsus dériva l'Halys; les murailles de Jéricho -renversées par une mine pratiquée, et par le feu mis aux étançons dont -on les avait étayées; on verrait Coré, Dathan et Abiron engloutis dans -une fosse recouverte, où des combustibles cachés prirent feu par leur -chute; et enfin l'on verrait que cette voix qui parlait dans le -propitiatoire,[116] et que l'on croyait être la voix de Dieu causant -avec le prophète, n'était que la voix du jeune Josué, fils de _Noun_, -qui[117] ne sortait point du tabernacle où il servait Moïse, et qui fut -son successeur plus habile et plus heureux que ne fut _Ali_, le Josué de -Mahomet. Mais ce sujet curieux nous écarterait trop de notre sphère; -qu'il nous suffise de dire que Moïse a dû être le véritable créateur du -peuple hébreu, l'organisateur d'une multitude confuse et poltronne,[118] -en un corps régulier de guerriers et de conquérants. Le séjour dans le -désert fut employé à cette œuvre difficile. La division en douze corps -ou tribus fut très-probablement son ouvrage; mais lors même qu'elle eût -existé auparavant, elle ne prouverait point encore la réalité de -l'histoire de Jacob et de ses enfants; d'abord, parce que nous n'avons -qu'un seul témoin déposant, l'auteur juif, qui, après toutes les -déceptions que nous avons vues sur d'autres articles, ne peut mériter -notre confiance; et ensuite parce que la légende de Jacob porte des -détails du genre fabuleux, tels que sa vision des anges montant au ciel -avec des échelles, ses conversations avec Dieu, sa lutte contre l'homme -divin qui lui paralysa la cuisse, et lui donna le nom d'_Israël_, -tout-à-fait suspect en cette occasion. Si l'on nous eût transmis sur -Jacob des détails vraiment chaldéens, comme sur Abraham, nous y -trouverions sûrement la preuve de son caractère mythologique déguisé par -le rédacteur juif. Mais revenons aux analogies de la Genèse avec la -cosmogonie chaldéenne. - - - - -CHAPITRE XV. - -Des personnages antédiluviens. - - -Ces analogies que nous avons vues se suivre depuis le déluge, se -continuent au delà, et remontent jusqu'à l'origine première, dite la -_création_. Les anciens auteurs chrétiens en ont tous fait la remarque, -en se plaignant d'ailleurs de l'_altération_, c'est-à-dire de la -différence des noms et des âges que les livres chaldéens donnent aux -personnages antédiluviens appelés par nous _patriarches_, et _rois_ par -les Chaldéens. Le Syncelle[119] nous a rendu le service d'en conserver -la liste, copiée d'Alexandre Polyhistor ou d'Abydène, copistes eux-mêmes -de Bérose. - -/*[2] - _Patriarches antédiluviens | _Rois chaldéens antédiluviens - selon la Genèse._ | selon Bérose._ - | - Noms. Ages. Années. | Noms. Ages en _sares_. En années. - Adam . . . . . 930 | Alor . . . . . . 10 36,000 - Seth . . . . . 912 | Alaspar . . . . 3 10,800 - Enos . . . . . 905 | Amèlon . . . . . 13 46,800 - Kaïnan . . . . 910 | Amènon . . . . . 12 43,200 - Mahlaléel . . 862 | Metalar . . . . . 18 64,800 - Iared . . . . 895 | Daôn . . . . . . 10 36,000 - Enoch . . . . 365 | Evedorach . . . . 18 64,800 - Mathusala . . 969 | Amphis . . . . . 10 36,000 - Lamech . . . 777 | Otiartes . . . . 8 28,800 - Nohé . . . . 950 | Xisuthrus . . . 18 64,800 - ----------------------- - TOTAL . . . . 120 432,000 -*/ - -Voilà les prétendus rois que les Chaldéens disaient avoir régi le monde -pendant 120 sares, équivalant à 432,000 ans. Ce calcul seul nous montre -qu'il s'agit ici d'êtres _astronomiques_ ou _astrologiques_, et le -Syncelle lui-même nous en avertit, lorsque, page 17, il dit que «les -Égyptiens, les Chaldéens et les Phéniciens se donnent une antiquité -extravagante, au moyen de certaines supputations astrologiques.» -L'Arménien Moïse de Chorène, environ 300 ans avant le Syncelle, avait -fait les mêmes remarques. «L'origine du monde, dit-il (chap. 3), n'est -pas exposée par nos saints livres, de la même manière que par les -historiens; j'entends le très-savant Bérose et Abydène; dans Abydène, -les chefs de famille diffèrent quant au temps et aux noms (mais non -quant au nombre qui est également de 10). Ces auteurs présentent même le -chef du genre humain, Adam, sous un autre caractère que la Genèse, car -ils disent: Dieu très-prévoyant fit Alorus pasteur et directeur du -peuple, et il régna 10 sares, qui sont 36,000 ans. De même, ils donnent -à Noi (Nohé), un autre'nom (Xisuthrus) et un temps immense, d'accord -d'ailleurs, _sur la corruption des hommes_, et la violence du déluge. -Ils établissent dix chefs (ou rois) avec Xisuthrus; et leurs _années_ -diffèrent non seulement de nos années qui ont _quatre saisons_, et des -_années divines_, mais encore ils ne comptent point les levers de lune -comme les Égyptiens, ni les levers dont le nom se tire des dieux (les -constellations personnifiées). Néanmoins les auteurs qui les prennent -pour des _années_ (ordinaires), les adaptent aux calculs grecs, etc.» - -On voit que les Chaldéens nous ont donné une sorte de logogriphé à -résoudre; il ne faut pas s'étonner s'il a été mal compris de beaucoup -d'auteurs anciens et même modernes, puisque sa solution exige la -connaissance d'une doctrine astrologique assez compliquée, et qui, -long-temps tenue secrète, a été trop négligée depuis qu'elle a perdu son -empire. Pour donner, quelques idées claires sur cette énigme, il faut -les reprendre à leur origine. - -Lorsque l'expérience eut fait connaître aux anciens peuples agricoles, -les rapports intimes qui se trouvent entre la production des substances -terrestres et la marche du soleil dans le cercle céleste, un premier -système astronomique et physique fut organisé, conforme aux besoins de -l'agriculture et aux phénomènes des corps célestes les plus -remarquables. Ce système, inculqué dans tous les esprits, par -l'éducation civile et religieuse, et par l'habitude, devint la base de -tous les raisonnements, le type de toutes les hypothèses qui firent -naître ensuite des idées plus étendues. Le grand cercle céleste avait -été divisé en douze maisons (les douze signes du zodiaque), d'après les -lunes qui se montraient tandis que le soleil le parcourait; chacune de -ces maisons était subdivisée en 30 parties (ou degrés), d'après les -jours de chaque lune. Les étoiles, individuellement et en groupes, -avaient reçu des noms tirés des opérations de l'homme ou de la nature -pendant la révolution solaire; et le ciel astronomique était devenu -comme un miroir de réflexion de ce qui se passait sur la terre. Cet -ordre de choses, si intéressant pour le peuple, en fut d'abord bien -compris; mais par le laps du temps plusieurs causes introduisirent dans -les idées une confusion qui eut des suites à la fois ridicules et -graves. Une classe d'hommes, livrés spécialement à l'observation des -astres, était parvenue à découvrir le mécanisme des éclipses, à en -_prédire_ les retours. Le peuple, frappé d'étonnement de cette _faculté -de prédire_, imagina qu'elle était un don divin qui pouvait s'étendre à -tout: d'une part, la curiosité crédule et inquiète, qui sans cesse veut -connaître l'avenir; d'autre part, la cupidité astucieuse, qui sans cesse -veut augmenter ses jouissances et ses possessions, agissant de concert, -il en résulta un art méthodique de tromperie et de charlatanisme que -l'on a appelé _astrologie_, c'est-à-dire, l'_art de prédire tous les -événements de la vie par l'inspection des astres_ et par la connaissance -de leurs _influences_ et de leurs aspects. La véritable _astronomie_ -étant la base de cet art, ses difficultés le restreignirent à un petit -nombre d'initiés, qui, sous les divers noms de _voyans_, de _devins_, de -_prophètes_, de _magiciens_, devinrent une corporation sacerdotale -très-puissante chez tous les peuples de l'antiquité. Quant aux -_influences_ des corps célestes, leur préjugé dut sa naissance aux -premiers observateurs, qui, remarquant un rapport habituel entre le -lever et le coucher de tel astre, avec l'apparition de tel phénomène ou -de telle substance terrestre, supposèrent une action secrète de cet -astre, par un fluide subtil, tel que l'air, la lumière ou l'éther. Ce -préjugé devint le grand lévier de toute l'astrologie; les astres étant -censés les moteurs et régulateurs de tout ce qui arrive dans le monde, -le mortel qui connut leurs lois, put tout connaître, et par conséquent -tout prédire. - -Ces lois semblèrent d'abord assez simples, parce que l'on crut que le -ciel avait un état fixe, comme il semble au premier aspect. Mais lorsque -des observations séculaires eurent montré des changements considérables -dans le premier ordre arrangé, il fallut inventer de nouvelles théories, -que les progrès des sciences mathématiques rendirent plus savantes et -plus compliquées. - -Une première école d'astronomie avait divisé le grand cercle céleste (le -zodiaque) en douze parties, subdivisées chacune en 30 degrés, faisant au -total 360, et ce nombre avait été regardé comme suffisant aux horoscopes -du calendrier. Une seconde école d'astronomes plus raffinés, le trouva -insuffisant aux horoscopes bien plus nombreux de la vie humaine: elle -divisa chaque signe zodiacal en douze _sections_, dites -_dodécatémories_; puis chacune de ces sections en soixante _particules_ -ou _minutes_, partagées elles-mêmes en soixante secondes, etc. Cette -division avait l'inconvénient de couper les 30 degrés de chaque signe -par une première fraction de 2 ½. Une troisième école voulut y remédier, -en y appliquant le calcul décimal; et elle partagea chaque signe en -trois _sections_ ou _décatémories_, comprenant chacune 10 degrés; puis -chaque section en soixante _minutes_, et chaque _minute_ en soixante -_secondes_, etc. Ptolomée, qui nous apprend ce fait, ajoute que cette -dernière méthode est _chaldaïque_, c'est-à-dire qu'elle fut inventée par -les _Chaldéens_; de là ne semble-t-il pas résulter que les Arabes de -Chaldée sont les inventeurs des chiffres qui la constituent, et qui -portent le nom d'_Arabes_, tandis que la méthode _duodécimale_ -appartiendrait aux astronomes égyptiens. Quoi qu'il en soit, la méthode -chaldaïque, en donnant dix _sections_ à chaque signe, divise le cercle -zodiacal en 120 parties; et parce que chaque section se subdivise en -_soixante_ multiplié par _soixante_, il en résulte une subdivision de -3,600 parties pour chacune, et une somme de 432,000 pour la totalité du -cercle. Maintenant il est remarquable que ce nombre 432,000 est -précisément l'expression de la période antédiluvienne, c'est-à-dire du -temps écoulé entre le commencement du _monde_ et sa destruction par le -déluge; et que les parties élémentaires de ce nombre sont exactement -les _sares_, les _sosses_ et les _nères_ mentionnés par le chaldéen -Bérose. En effet, selon lui, le _sare_ vaut 3,600 ans; et nous voyons -que la section _décatémorie_ vaut 3,600 secondes: le _nère_ valait 600 -ans, et nous trouvons que chaque signe contient 600 minutes, savoir, 10 -sares de 60 minutes chaque: selon Bérose, le _sosse_, qui est la moindre -période, vaut 60 ans; et nous trouvons que 60 secondes sont la dernière -sous-division du _sare_. L'on voit que le logogriphe commence à se -dévoiler; mais d'où vient cette conversion du zodiaque mathématique en -valeurs chronologiques? Pour expliquer ceci, il faut savoir ou se -rappeler que chez les anciens, le mot _année_ qui signifie un _cercle_, -un _anneau_[120], une _orbite_, ne fut point restreint à l'année -solaire, mais qu'il fut étendu à tout _cercle_ dans lequel un astre, une -planète quelconque exécute, une _révolution_; bien plus, il devint chez -les astronomes l'expression des révolutions simultanées de plusieurs -astres partis d'un même point du ciel, et s'y retrouyant après une -longue série de leurs mouvements inégaux: ainsi ayant appelé _année_ de -Mars, la révolution de cette planète, qui dure _deux ans_ solaires; -_année_ de Jupiter, celle qui dure 12 ans; _année_ de Saturne, celle qui -dure 31 ans; ils appelèrent encore _année_ de _restitution_, et _grande -année_, l'espace de temps que le soleil, les planètes et les étoiles -fixes employaient ou étaient censés employer à revenir et à se trouver -tous ensemble à un point donné du ciel; par exemple, au premier degré -d'_Aries_, d'où ils étaient partis. Cette dernière idée ne put avoir -lieu que lorsque le phénomène de la précession des équinoxes eut été -connu, et que l'on eut vu l'ordre du premier planisphère dérangé de -plusieurs degrés, par l'anticipation que fait le soleil dans le cercle -zodiacal à chacune de ses révolutions. Cette grande année fut d'abord -estimée 25,000 ans, puis 36,000, puis enfin 432,000. Et voilà ces -_années divines_ dont nous venons de voir l'indication dans Moïse de -Chorène, et dont les livres indous nous ont conservé une mention -clairement détaillée, en disant: «qu'une année de Brahma est composée de -plusieurs années des nôtres, et qu'un jour des dieux est précisément une -année des hommes, etc.[121]». - -Ce premier équivoque n'a pu manquer d'occasioner beaucoup de confusions -d'idées; un second vint compléter le désordre. Dans la langue des -premiers observateurs, le grand _cercle_ s'appelait _mundus_ et _orbis_, -le _monde_. Par conséquent, pour décrire l'année solaire, ils disaient -que le monde _commençait_, que le monde _naissait_ dans le signe du -_Taureau_ ou du _Belier_; que le _monde finissait_, était _détruit_ dans -un tel autre signe; que le monde était composé de 4 âges (les 4 -saisons); et parce que leur année commençait, selon l'ordre rural, au -printemps où tout naît, et finissait en hiver où tout dépérit, ils -disaient que ces _âges allaient en se détériorant_; que le monde _allait -de mal en pis_. Ces idées naturelles et vraies, au sens physique, -s'imprimèrent dans tous les esprits. Lorsqu'ensuite par le laps de -temps, par les progrès ou l'altération du langage, les mots _année_ et -_monde_ prirent un sens plus précis, les idées attachées à l'un ne se -détachèrent pas de l'autre, et les astrologues et les moralistes -profitèrent de l'équivoque pour dire «que le _monde_ subissait des -_naissances_ et des _destructions_ successives; que la _méchanceté_ des -hommes était la cause de ces _destructions_; que dans les premiers âges, -les hommes étaient bons, mais qu'ensuite ils se pervertirent;» et ils -ajoutèrent que le _monde_ périssait tantôt par des _incendies_, tantôt -par des déluges; parce que, selon que nous l'apprend Aristote, la -_saison brûlante_ de l'été avait été appelée _incendie_, et que la -saison pluvieuse de l'hiver avait été appelée _déluge_[122]; or le -_monde_, c'est-à-dire, l'_année_ ayant eu son commencement tantôt au -solstice d'été, comme chez les Égyptiens, tantôt au solstice d'hiver, on -avait dû dire que sa fin arrivait dans ces saisons. - -Ainsi c'est par l'équivoque des mots, et par l'association vicieuse des -idées, que le _Zodiaque_ matériel fut converti en Zodiaque -chronologique, et que l'on supposa pour _durée infinie du monde_, ce qui -ne fut primitivement que la durée limitée d'une révolution circulaire. -Voilà toute l'illusion du calcul chaldéen et le mot de son logogriphe. -Les 432,000 ans de Bérose ne sont qu'un calcul fictif de la _grande -période_ qui, selon les mathématiciens devait rétablir toutes les -sphères célestes dans un premier état donné. Cette grande période avait -d'abord été supposée de 36,000 ans; mais l'observation ayant fait -connaître que le concours de toutes les sphères n'était pas parfait, -qu'il restait des intervalles et des fractions, les mathématiciens, pour -atténuer ces fractions et les rendre insensibles, imaginèrent de les -reverser sur plusieurs révolutions; multipliant 36,000 par 12, ils -obtinrent le nombre cité 432,000. Ils ne s'en sont pas tenus là; il -paraît que leur doctrine s'étant introduite dans l'Inde, à une époque -plus ou moins reculée, leurs successeurs, dans cette contrée, ont voulu -ajouter un nouveau degré de précision, et ont, pour cet effet, multiplié -ces 432,000 par 10, ce qui leur a produit les 4,320,000 qu'aujourd'hui -les Indous nous présentent comme durée du _monde_, avec des -circonstances semblables à celles des Chaldéens; car ils terminent cette -durée par un déluge, et ils remplissent le prétendu temps antérieur par -_dix_ avatars ou apparitions de _Vishnou_, qui répondent _aux dix Rois -antédiluviens_. Ces analogies sont remarquables et mériteraient d'être -approfondies, mais elles nous écarteraient trop de notre sujet; il doit -nous suffire, pour terminer cet article, de dire que les 432,000 ans -étant une fiction, les dix prétendus _Rois_ en sont une autre du même -genre: chacun d'eux doit désigner un période partielle; et en effet, -_Alor_ et _Dâon_ nous en offrent un exemple connu dans leur nombre -36,000, qui est une période élémentaire de 432,000 ans. Par cette -analyse, les 10 patriarches de la Genèse, identiques aux 10 rois de -Bérose, se trouvent jugés; mais pourquoi portent-ils tous des noms et -des chiffres différents? ne serait-ce pas que cette légende serait plus -ancienne que celle de Bérose, et qu'elle aurait été faite avant -l'ampliation décimale des nombres? D'ailleurs les écoles arabe et -chaldéenne étant diverses, chacune d'elles a pu avoir son système -particulier calqué sur un fond commun. Celui qu'a préféré l'auteur de la -Genèse doit être antérieur à Moïse, puisque le dogme des 7 jours qui se -lie à l'histoire d'Adam, se trouve consacré dans la législation de ce -réformateur: le nom même d'_Adam_ se trouve dans son cantique[123], en -admettant cette pièce comme autographe. Si les détails des légendes nous -fussent parvenus sur chacun des 10 rois et patriarches, nous y eussions -trouvé le mot de leurs énigmes respectives[124]; nous en sommes -dédommagés par l'histoire d'_Adam_, d'_Ève_ et de leur serpent, dont le -caractère astrologique est d'une évidence incontestable. - - - - -CHAPITRE XVI. - -Mythologie d'Adam et d'Ève. - - -En effet, prenez une sphère céleste dessinée à la manière des anciens; -partagez-la par le cercle d'horizon en deux moitiés: l'une supérieure, -qui sera le ciel d'_été_, le ciel de la lumière, de la chaleur, de -l'abondance, le royaume d'Osiris, dieu de tous les biens; l'autre moitié -sera le ciel inférieur (_infernus_), le ciel d'hiver, le séjour dés -ténèbres, desprivations et des souffrances, le royaume de Typhon, dieu -de tous les maux. A l'occident et vers l'équinoxe d'automne, la scène -vous présente une constellation figurée par un _homme_ tenant une -faucille[125], un _laboureur_ qui chaque soir descend de plus en plus -dans le ciel inférieur, et semble être expulsé du ciel de lumière; après -lui vient une _femme_, tenant un rameau de fruits _beaux à voir_ et -_bons à manger_: elle descend aussi chaque soir et semble _pousser_ -l'homme, et _causer sa chute_: sous eux est le grand serpent, -constellation caractéristique des boues de l'hiver, le _Python_ des -Grecs, l'_Ahriman_ des Perses, qui porte l'épithète d'_Aroum_ dans -l'hébreu. Près de là est le _vaisseau_ attribué tantôt à _Isis_, tantôt -à Iason, à Nohé, etc.; à côté se trouve _Persée_, génie ailé, qui tient -à la main une épée flamboyante, comme pour menacer: voilà tous les -personnages du drame d'Adam et d'Ève, qui a été commun aux Égyptiens, -aux Chaldéens, aux Perses, mais qui reçut des modifications selon les -temps et les circonstances. Chez les Égyptiens, cette femme (la _Vierge_ -du Zodiaque) fut _Isis_, mère du _petit_ Horus, c'est-à-dire du soleil -d'hiver qui, languissant et faible comme un _enfant_, passe 6 mois dans -la sphère inférieure, pour reparaître à l'équinoxe du printemps, -_vainqueur_ de Typhon et de ses géans. Il est remarquable que dans -l'histoire d'Isis, c'est le Taureau qui figure comme signe équinoxial; -tandis que chez les Perses, c'est le _Belier_ ou l'_Agneau_, sous -l'emblême duquel le dieu Soleil vient _réparer les maux du monde_: de là -naît l'induction que la version des Perses est postérieure au -vingt-unième siècle avant notre ère, dans lequel le Belier devint signe -équinoxial; tandis que la version des Égyptiens peut et doit remonter à -près de 4200 ans, époque où le Taureau devint signe de l'équinoxe du -printemps[126]. - -L'auteur juif, qui sans cesse écarte les indices de l'idolâtrie, et -substitue un sens moral au sens astrologique, a supprimé ici plusieurs -détails; mais il a conservé un trait qui forme un nouveau lien de sa -version à celles des Égyptiens et des Perses, lorsqu'il fait dire à -Dieu, maudissant le serpent: «J'établirai la haine entre la _race_ de la -femme et entre la tienne, et son rejeton écrasera ta tête[127].» Ce -rejeton est l'enfant que dans les anciennes sphères célestes, la vierge -(Isis, Ève) portait dans ses bras, et dont l'histoire, prise en -contre-sens, est devenue si célèbre dans le monde. Le lecteur qui -désirera plus de détails sur ce sujet, en trouvera de démonstratifs dans -l'ouvrage de _Dupuis_, aux articles _Apocalypse_ et _Religion -chrétienne_. En nous bornant au récit de la Genèse, relativement à Adam -et au lieu de délices où il fut placé, nous observons que deux des -fleuves mentionnés comme y ayant leur source, savoir, le Tigre et -l'Euphrate, indiquent encore une origine chaldéenne, car ils -appartiennent spécialement à la Chaldée. Le troisième, appelé _Gihoun_, -est sans contredit le _Nil_, puisqu'il entoure la terre de _Kus_, qui -est l'Éthiopie ou l'Abissinie. - -Le quatrième, appelé _Phishoun_ ou _Phison_, n'est point aussi facile à -désigner, parce que la terre d'_Hevila_, qu'il _entoure_, n'a pas une -position claire, ainsi que nous le dirons bientôt; seulement on peut -assurer qu'il n'y a point de raison solide à le prendre pour le _Phase_ -de Colchide. D'ailleurs lorsque le texte nous dit que ces _quatre -fleuves_ sortaient d'une _même source_, il nous avertit qu'il y a encore -ici de l'allégorie, puisque rien de tel n'existe dans la géographie -connue, à moins qu'il n'ait voulu indiquer pour cette source l'_Océan_, -duquel les anciens peuples ont souvent cru que sortaient les fleuves et -les rivières; mais ici le mot de l'énigme est plus compliqué, plus -ingénieux: il faut le trouver dans cette même doctrine astrologique qui -vient de nous en éclaircir d'autres. Or dans cette doctrine, et -conformément au génie oriental, qui exprime tout par figures, il paraît -que les adeptes représentèrent le Zodiaque sous l'image d'un _fleuve_, -dont le cours entraîne tous les événements du ciel et de la terre. Pour -exprimer ce qui se passe pendant la saison d'été, ils peignirent au bord -de ce fleuve, _à la porte_, c'est-à-dire à l'équinoxe du printemps, qui -_ouvre_ la belle saison, ils peignirent un _arbre_ vêtu de ses feuilles, -emblème sensible de la végétation; ce fut l'arbre de vie, le _lignum -vitæ_ de l'Apocalypse, portant 12 fruits, un pour chaque mois. Jusqu'à -l'automne le _jardin_ où étaient ce fleuve et cet arbre, était _un lieu_ -de délices; mais venait ensuite le semestre d'hiver, saison de ténèbres, -de souffrances, empire du _mal_. L'_homme_ qui goûta les fruits de cette -seconde période, acquit l'expérience des deux états; il eut la science -du _bien_ et du _mal_; et lors-qu'il revint à la porte du printemps, -l'_arbre de vie_ ne fut plus que l'_arbre de cette science_. Ce texte -fut trop riche pour être négligé par les prêtres moralistes; en suivant -cette première idée du Zodiaque, devenue _fleuve_, le _monde_ se -_trouva_ entouré de l'_Océan_; par la raison que _Océan_ et _fleuve_ -s'expriment par un seul et même mot chaldéen-arabe, _Bahr_. De là cette -antique opinion exprimée par Hésiode et par Homère, que l'_Océan est -comme une ceinture autour de la terre_; ici nous avons la sphère -terrestre (la géographie) confondue avec la _haute-sphère_: cette -confusion dont nous voyons un trait dans les _quatre_ fleuves de la -Genèse, est devenue un système complet dans les livres non moins anciens -des sectes indiennes de Boudha. Tout ce que ces livres, conservés au -_Thibet_, à _Ceylan_, au _Birmah_ et dans l'_Inde_, nous disent du -_monde entouré_ de 7 _montagnes_; de 7 mers entre ces 7 montagnes, -formant 7 grandes îles; chaque mer et chaque montagne avec un nom -distinct et des qualités relatives aux métaux, l'or, l'argent, etc., et -aux couleurs, rouge, vert, etc.; aux pierres précieuses; tout ce qu'ils -disent de la division du monde en _quatre parties_, et des _quatre -faces_ du _mont Righel_ ou _Merou_ (qui est l'Olympe): tout cela, qui au -sens littéral est absurde et sans type physique, devient raisonnable et -vrai, quand on le prend pour une description du _monde céleste_ et de -ses divisions physiques, selon les systèmes anciens. Il y a cette -particularité dans la cosmogonie du Thibet, que près d'un grand _arbre_, -qui est la figure du monde, sont placés 4 rochers, desquels _sortent -quatre fleuves sacrés_, _dont_ l'un fait face à l'orient, l'_autre_ au -midi, le troisième au couchant, et le quatrième au nord; c'est-à-dire -qu'ils sont placés aux _quatre portes_ du cercle zodiacal (les 2 -solstices et les 2 équinoxes); et afin que l'on ne s'y trompe point, -chacun de ces 4 fleuves est caractérisé par la tête d'un animal[128] -qui, dans le Zodiaque lunaire indien, est affecté à l'un de ces points -du cercle céleste. Nous avons ici une analogie sensible avec les _quatre -fleuves_ de la Genèse qui, chez les Chaldéens comme chez les Indiens, -ont été la figure des influences célestes s'écoulant du grand fleuve -Zodiaque par les quatre portes du ciel, c'est-à-dire par les coupures -des solstices et des équinoxes qui ouvraient chaque saison et -déterminaient son caractère. Il est à remarquer que l'historien Josèphe, -qui, en sa qualité de prêtre, ne fut pas étranger à la _doctrine -secrète_, dit que le fleuve _Phison_ est le Gange, ce qui indique une -sorte de parenté entre les deux systèmes: il ajoute que chacun de ces -fleuves a un sens moral; que l'Euphrate signifie _dispersion_ (il a -voulu dire _division_, séparation, _pharat_);[129] le Tigre, _rapidité_; -le Phison, _multitude_ ou _abondance_; et le Gihoun, _venant d'Orient_. -Ne serait-ce point ici la cause des noms de ces 4 fleuves qui, par -l'effet du hasard, se seraient trouvés avoir le nom des qualités -attribuées aux époques des influences. Au reste les Indiens ont aussi -leur paradis, et les 4 fleuves qui en sortent, viennent également d'une -source commune, placée au _point de partage_ des eaux de l'Indus, de -l'Oxus (appelé _Gihoun_ par les Arabes) et de deux autres rivières. -Chaque peuple a dû chercher et trouver chez lui ces fleuves d'un monde -primitivement fictif, et la ressemblance des noms qu'ils portent est un -indice de la source commune de toutes ces idées. Prétendre, avec les -missionnaires chrétiens, que cette source est _dans les livres de -Moïse_, d'où elle se serait répandue chez tous les peuples, est une -hypothèse insoutenable, surtout quand _ces livres_ sont une énigme qui -ne s'explique que par les livres des autres peuples. La vérité est que -le petit peuple hébreu, plus obscur chez les anciens que les Druses ches -les modernes, a pris sa part des idées que le commerce et la guerre -répandirent dès la plus haute antiquité, et rendirent communes aux -grandes nations civilisées, telles que les _Égyptiens_, les _Chaldéens_, -les _Assyriens_, les _Mèdes_, les _Bactriens_, et les _Indiens_, qui -tous eurent leurs collèges de prêtres astronomes et astrologues, livrés -aux mêmes travaux, par conséquent soumis aux mêmes révolutions de -découvertes, de disputes, d'erreurs, de perfectionnement que nous voyons -dans tous les siècles agiter les corps savants et même ignorants. Plus -on a pénétré, depuis 30 à 40 ans, dans les sciences secrètes, et -spécialement dans l'astronomie et la cosmogonie des Asiatiques modernes, -les Indous, les Chinois, les Birmans, etc., plus on s'est convaincu de -l'affinité de leur doctrine avec celle des anciens peuples nommés -ci-dessus;[130] l'on peut dire même qu'elle s'y est transmise plus -complète à certains égards, et plus pure que chez nous, parce qu'elle -n'a pas été aussi altérée par des innovations anthropomorphiques qui ont -tout dénaturé... Cette comparaison du moderne à l'ancien est une mine -féconde, qui n'attend que des esprits droits et dégagés de préjugés -pour fournir une foule d'idées également neuves et justes en histoire; -mais, pour les apprécier et les accueillir, il faudra aussi des lecteurs -affranchis de ces mêmes préjugés ennemis de toute idée nouvelle, etc. - - - - -CHAPITRE XVII. - -Mythologie de la création. - - -Poursuivons nos recherches sur la Genèse, et montrons que son récit de -la _création_ se retrouve, comme les précédens, presque littéralement -exprimé dans les cosmogonies anciennes, et toujours spécialement dans -celles des Chaldéens et des Perses. Notre traduction va être plus fidèle -que celles du grec et du latin: - -/# - «Au commencement, les dieux (Elahim) créa (bara) les cieux et la - terre. Et la terre était (une masse) confuse et déserte, et - l'obscurité (était) sur la face de la terre..... Et le _vent_ (ou - esprit) des dieux s'agitait sur la face des _eaux_. Et les _dieux_ - dit: Que la lumière soit! et la lumière fut; et il vit que la - lumière était _bonne_; et il la _sépara_ de l'obscurité. Et il - appela _jour_ la lumière, et _nuit_ l'obscurité; et le soir et le - matin furent un premier jour. - - «Et les _dieux_ dit: Que le _vide_ (Raqîa) soit (fait) au milieu - des eaux, et qu'il sépare les eaux des eaux; et les _dieux_ fit le - _vide_ séparant les eaux qui sont sous le vide, des eaux qui sont - sur le _vide_; et il donna au vide le nom de _cieux_; et le _soir_ - et le _matin_ furent un second jour; et les _dieux_ dit: Que les - eaux sous les cieux se rassemblent en un seul lieu, et que la terre - sèche se montre; cela fut ainsi; et il donna le nom de _terre_ à la - sèche, et le nom de _mer_ à l'amas d'eaux; et il dit: Que la terre - produise les végétaux avec leurs semences; et le soir et le matin - furent un troisième jour, etc. - - «Et le quatrième jour, il fit les corps lumineux (le soleil et la - lune), pour _séparer le jour de la nuit_, et pour servir de signes - aux temps, aux jours et aux années. - - «Au cinquième jour, il fit les reptiles d'eau, les oiseaux et les - poissons. - - «Au sixième jour, les _dieux_ fit les reptiles terrestres, les - animaux quadrupèdes et sauvages, et il dit: _Faisons_ l'homme à - _notre image_ et à _notre_ ressemblance, et il créa (bara) l'homme - à son image; et le créa (bara) à son image; et il les créa (bara) - _mâle et femelle_; et il se reposa au septième jour, et il bénit ce - septième jour. - - Or, il ne pleuvait point sur la terre; mais une source (abondante) - s'élevait de la terre, et arrosait toute sa surface. - - «Et il avait planté le jardin d'_Éden_ (antérieurement ou à - l'Orient); il y plaça l'homme. Au milieu du jardin était l'_arbre - de vie_ et l'arbre de la _science du bien et du mal_. Et du jardin - d'Éden sortait un _fleuve_ qui se divisait en 4 têtes appelées le - _Phison_, le _Gihoun_, le _Tigre_ et l'_Euphrate_. - - «Et _Iahouh-les-dieux_[131] dit: Il n'est pas bon que l'homme soit - seul; et il lui envoya un sommeil, pendant lequel il lui retira une - côte, de laquelle il _bâtit_ la femme, etc., etc.» -#/ - -Si un tel récit nous était présenté par les brahmes ou par les lamas, il -serait curieux d'entendre nos docteurs contrôler ses anomalies. «Voyez, -diraient ils, quelle étrange physique! Supposer que la lumière existe -avant le soleil, avant les astres, et indépendamment d'eux; et ce qui -est plus choquant, même dans le langage, dire qu'il y a un _soir_ et un -_matin_, quand le soir et le matin ne sont que l'apparition ou -disparition de l'astre qui fait le jour! Et ce vide produit au milieu -des eaux, qui suppose qu'au-dessus du ciel visible, il y a un amas -d'eaux subsistant! aussi cette physique nous parle-t-elle des -_cataractes du ciel_ ouverte au déluge; et l'un de ses interprètes ne -craint pas de nous dire que la voûte du ciel est de cristal[132]. Et -cette terre sans pluies, sans nuages, par conséquent sans évaporation, -ayant une seule source qui arrose sa face! et cet homme créé tout seul -et cependant _mâle_ et _femelle_! en vérité ces Indous avec leurs -_Shastras_ et leurs _Pouranas_ nous font des contes arabes.» - -Nous le pensons comme nos docteurs; mais parce que ce côté de la -question est jugé pour tout esprit de sens rassis et non imbu des -préjugés de l'enfance, nous allons nous borner à considérer le côté -allégorique, et à développer le sens. Tout lecteur aura été choqué de -notre traduction les _dieux créa_; néanmoins telle est la valeur du -texte, de l'aveu de tous les grammairiens. Pourquoi ce pluriel -gouvernant un singulier? parce que le rédacteur juif, pressé par deux -autorités contradictoires, n'a vu que ce moyen de sortir d'embarras. -D'une part, la loi de Moïse proscrivait la pluralité des dieux; d'autre -part, les cosmogonies sacrées, non seulement des Chaldéens, mais de -presque tous les peuples, attribuaient aux _dieux secondaires_, et non à -ce grand Dieu unique, l'organisation du monde. Le rédacteur n'a osé -chasser un mot consacré par l'usage. Ces Elahim étaient les _décans_ -des Égyptiens, les génies des mois et des planètes chez les Perses et -les Chaldéens, génies-dieux cités sous leur propre nom par l'auteur -phénicien Sanchoniaton; lorsqu'il dit: les compagnons d'_Il_ ou _El_ qui -est Kronos (Saturne), furent appelés _Eloïm_ ou _Kroniens_[133] et on -les disait les égaux de Kronos. - -Or Kronos ou Saturne est, comme on sait, l'emblème du _temps_, mesuré -par la planète de ce nom: ses égaux furent donc naturellement des génies -de la même espèce. La lettre _h_ manquant à l'alphabet grec, le mot -Eloïm a rendu le mieux possible le phénicien arabe _Elahim_, pluriel -hébreu de _Elah_, _Dieu_. Mais pourquoi leur attribuait-on -l'organisation ou la _création du monde?_ Par la raison simple et -naturelle que le _monde_ dans son sens primitif, fut le grand _orbe_ des -cieux, et spécialement l'_orbe_ ou cercle du Zodiaque. Or, comme à -partir de l'équinoxe du printemps les êtres terrestres, engourdis et -comme morts pendant l'hiver, prenaient une vie nouvelle; que la -production des feuilles, des fleurs et de tout le règne végétal semblait -être une véritable création, les génies qui présidaient à chaque signe -du Zodiaque furent _considérés_ comme les auteurs et moteurs de tout ce -mouvement de vie; et parce que cette période de vie, d'abondance et de -délices, ne durait que jusqu'à l'équinoxe d'automne, la création fut -dite ne durer que _six mois_, qui, par d'autres équivoques, ont été -appelés dans les diverses cosmogonies tantôt des _jours_, tantôt des -_mille_, etc. - -Avec le progrès des connaissances, les astronomes physiciens ayant -considéré le _monde_ sous un point de vue plus vaste, des esprits -subtils raisonnèrent sur l'origine de tous les êtres visibles; et alors -naquirent ces systèmes plus ou moins extravagants qui de l'Inde et de la -Chaldée passèrent dans l'ancienne Grèce, et qui, commentés par -Pythagore, par Thalès, par Platon, par Zénon, par Aristote, ont donné -naissance à d'autres systèmes que l'on peut appeler des _délires_ -organisés. Quant au mot _création_, pris dans ce sens de _produire_ de -rien, de _tirer_ du néant des substances solides et sensibles, il est -douteux que cette idée abstraite, due à l'exaltation des cerveaux -jeûneurs des pays chauds, ait été connue ou reçue par les anciens juifs; -ce qu'il y a de certain, c'est que le mot _bara_, traduit par (les -dieux) _créa_, ne comporte point ce sens, puisqu'on le trouve en -beaucoup d'occasions employé comme dans le sens de fabriquer, _former_: -nous en avons trois exemples dans le morceau cité, où il est dit que -Dieu créa l'homme à son image, qu'il _les créa_ mâle et femelle, etc. Le -_limon rouge_ dont l'homme fut formé existait; et la distinction du sexe -n'est qu'une disposition de la matière déja formée: il n'y eut donc -point là une _création_ dans le sens de _tirer du néant_, de produire -quelque chose avec rien. - -Nous avons dit que les six mois de la création furent considérés sous -des rapports et sous des noms divers, selon les divers systèmes des -anciens astrologues. Leurs livres, chez les Perses et chez les -Étrusques, nous en offrent deux exemples d'une analogie sensible avec la -Genèse. - -/# - «Un auteur toscan très-instruit, dit Suidas[134], a écrit que le - grand _Dêmi-ourgos_, ou architecte de l'univers, a employé 12,000 - ans aux ouvrages qu'il a produits, et qu'il les a partagés en 12 - temps distribués dans les 12 maisons du soleil (les 12 signes du - Zodiaque).» -#/ - -[Notez que ce grand architecte, ou son type originel, est le soleil, qui -dans toutes les premières théogonies, est le créateur, le régulateur du -monde supérieur et inférieur.] - -/# - «Au premier mille, il fit le ciel et la terre. - - «Au deuxième mille, il fit le firmament (le grand vide) qu'il - appela le _ciel_. - - «Au troisième mille, il fit la mer et les eaux qui coulent dans la - terre. - - «Au quatrième, il fit les deux grands flambeaux de la nature. - - «Au cinquième, il fit l'ame des oiseaux; des reptiles, des - quadrupèdes, des animaux qui vivent dans l'air, sur la terre et - dans les eaux. - - «Au sixième mille, il fit l'homme.» -#/ - -Cette distribution des ouvrages est d'une telle ressemblance, qu'on ne -peut douter qu'elle ne vienne de la même source. Or, et si l'on -considère, d'une part, que tout ce que nous connaissons des arts et de -la religion étrusques, a une analogie frappante avec les arts et la -religion de l'Égypte[135]; d'autre part, que Moïse a imité une foule -d'institutions de ce dernier pays, l'on sera porté à y placer l'origine -de ces idées, surtout lorsqu'elles se lient à l'institution de _la -semaine_ qui est attribuée aux Égyptiens, et qui date de la plus haute -antiquité. Dans la citation que nous venons de faire, nous avons des -_mille_ à la place des _jours_; mais il ne faut pas oublier que les -anciens théologues ou cosmologues ont donné des acceptions très-diverses -aux mots _jours_ et _années_. - -/# - «Le soleil, dit l'ancien livre indien attribué à Mènou, cause la - division du jour et de la nuit qui sont de deux sortes, ceux des - hommes et ceux des dieux. Le mois (ou temps d'une lune) est un - _jour_ ou nuit des Richis (ou Patriarches). La moitié brillante est - destinée à leurs occupations, et la moitié obscure à leur sommeil. - Une _année_ est un jour et une nuit des dieux (censés habiter le - pôle ou mont Merou); leur jour a lieu quand le soleil se meut (de - l'équateur) au nord (en effet le pôle nord est éclairé six mois); - (de l'équateur) au midi (ou pôle sud); or 4000 années des dieux, - composées de tels jours, font un âge appelé krïta, etc»[136]. -#/ - -Quant aux _mille_ employés ici comme synonymes des mois et des signes du -Zodiaque, nous avons vu et nous allons voir encore que cette division -décimale de chaque signe fut usitée par les Chaldéens, sans néanmoins -prétendre en exclure les Égyptiens. Avec un tel langage et de telles -acceptions de mots, l'on sent que les mystiques anciens et modernes ont -pu se faire un dictionnaire très-embarrassant pour ceux qui n'en ont pas -la clef. En cette occasion, elle nous donne le moyen de reconnoître -entre les six jours des Hébreux et les six mille des Étruriens, une -synonymie difficile à contester. L'auteur étrurien ajoute «que les six -premiers mille ans ayant précédé la formation de la race humaine, elle -semble ne devoir subsister que pendant les six mille autres qui -complètent la période de douze mille ans au bout desquels le _monde_ -finit.» - -Ici nous avons la source de l'opinion des _millénaires_ si célèbres dans -les premiers siècles du christianisme, et qui fut commune à presque tout -l'Orient: en même temps nous voyons l'effet bizarre produit par -l'équivoque du _monde_ ou _orbe_ zodiacal avec le _monde_ pris pour une -durée systématique de l'univers. - -D'un autre côté, cette durée de douze mille, et cette création pendant -six, se retrouve chez les _Parsis_, successeurs des anciens Perses, et -dans leur Genèse intitulée _Boun Dehesch_. - -«Le temps, dit ce livre ancien, pag. 420, est de douze mille ans; il est -dit dans la loi que le peuple céleste fut trois mille ans à exister, et -qu'alors l'ennemi (Ahriman) ne fut pas dans le monde. Kaïomorts et le -Taureau furent trois autres mille ans dans le monde, ce qui fait six -mille ans.... - -«Les _mille_ de Dieu parurent dans l'_Agneau_, le _Taureau_, les -_Gémeaux_, le _Cancer_, le _Lion_ et l'_Épi_, ce qui fait six mille -ans.» (Ici l'allégorie est sans voile.) «Après les mille de Dieu, la -_Balance_ vint; Ahriman (ou le mal) courut dans le monde (l'hiver -commença.)» - -_Idem_, pag. 345. «Le _temps_ (ou destin) a établi _Ormusd_, roi borné -pendant l'espace de douze mille ans.» - -Pag. 348. «Des productions du monde, la _première_ que _fit_ Ormusd fut -le ciel. La deuxième fut l'eau; la troisième fut la terre; la quatrième -furent les arbres; la cinquième furent les animaux; la sixième fut -l'homme.» - -Pag. 400. «Ormusd parlant dans la loi dit encore, j'ai fait les -productions du monde en 365 jours; c'est pour cela que les 6 gabs -gahanbars (les mois) sont renfermés dans l'année.» - -Enfin, dans l'origine de toutes choses, l'auteur dit, pag. 344 et -suivantes, «que les ténèbres et la lumière étaient d'abord mêlées et -formant un seul tout; qu'ensuite étant séparées par le temps (ou -destin), elles formèrent Ormusd et Ahriman, etc.» - -Ces passages nous offrent, d'une part, l'explication la plus claire de -la période de douze mille ans, supposée devoir être la durée physique du -monde; d'autre part, une analogie marquée avec le récit que la Genèse -fait de la _création_: la différence principale est que, dans l'hébreu, -le premier œuvre est la séparation de la _lumière_, tandis que dans le -Parsi, c'est la formation du ciel; mais abstractivement de l'ordre -numérique, l'un et l'autre placent d'abord le chaos ténébreux, puis la -séparation de la lumière, et l'auteur juif semble faire une allusion -directe aux idées zoroastriennes, quand il dit que la lumière fut -_bonne_: néanmoins, comme le dogme du _bien_ et du _mal_ éxiste -également dans le système égyptien d'Osiris et de Typhon, cette -allusion ne peut faire preuve pour la date de la composition. - -Une comparaison, suivie de la Genèse juive avec la Genèse _parsie_, -multiplierait les exemples d'analogie; mais ce travail nous écarterait -trop de notre but; nous nous bornerons à remarquer avec le traducteur -(_Anquetil du Perron_), que le _Boun Dehesch_[137] est une compilation -évidente de livres anciens dont il s'autorise, et que cette compilation, -quoiqu'elle cite dans ces trois derniers versets les dynasties Sasanide, -Aschkanide, et le règne d'Alexandre, doit néanmoins remonter à une -époque antérieure: ces trois versets ont dû être ajoutés après coup, -comme il est arrivé aux livres de l'Inde. On a droit de croire, vu -l'analogie de plusieurs de ses passages avec certaines citations des -anciens auteurs grecs, et entre autres de Plutarque, que le compilateur -eut sous les yeux quelques _livres de Zoroastre_; mais en lisant le -_Boun Dehesch_ avec attention, nous y trouvons d'autres citations -singulières qui ne peuvent venir de cette source. Par exemple, à la page -400, ch. XXV, il est dit: «que le plus long jour de l'été est égal aux -deux plus courts de l'hiver, et que la plus longue nuit d'hiver est -égale aux deux plus courtes nuits d'été.» - -Un tel état de choses n'a lieu que par le 49e degré 20 minutes de -latitude, où le plus long jour de l'année est de 16 heures 10 minutes, -et le plus court, de 8 heures 5 minutes. Or cette latitude est d'environ -12 dégrés plus nord que les villes de _Bactre_ ou _Balkh_ et Ourmia, où -l'histoire place le théâtre des actions de Zoroastre. Cette latitude -sort infiniment au delà des frontières de l'empire persan, à quelque -époque qu'on le prenne. Elle tombe dans la Scythie, soit au nord du lac -Aral et de la Caspienne, soit aux sources de l'_Irtisch_, de l'_Ob_, du -_Ienisei_ et de la rivière _Selinga_: elle se trouve dans le pays des -anciens grands Scythes (ou Massagètes), qui disputèrent d'antiquité avec -les Égyptiens, selon Hérodote. Aurait-il donc existé dans ces contrées, -à ce parallèle, un ancien foyer d'observations astronomiques, chez un -peuple policé et savant? ou l'observation citée par le _Boun Dehesch_ -serait-elle tirée de temps plus modernes? Ammien Marcellin nous apprend -avec Agathias, «que, postérieurement à Zoroastre, le roi Hystasp ayant -pénétré dans certains lieux retirés de l'_Inde supérieure_, arriva à des -bocages solitaires dont le silence favorise les profondes pensées des -Brames. Là, il apprit d'eux, autant qu'il lui fut _possible_, les rites -purs des sacrifices, les causes du mouvement des astres et de l'univers, -dont ensuite il _communiqua une partie_ aux mages. Ceux-ci se sont -transmis ces secrets de père en fils, avec la science de prédire -l'avenir; et c'est depuis lui (Hystasp) que dans une longue suite de -siècles jusqu'à ce jour, cette foule de mages composant une seule et -même race (ou caste), a été consacrée au service des temples et au culte -des dieux». - -Ce passage nous indique clairement une réforme ou une innovation -introduite par Hystasp dans la religion de Zoroastre. Quel fut cet -Hystasp? Ammien Macellin dit que ce fut le père du roi Darius; mais -Agathias, auteur instruit, dit que cela n'était point clair chez les -Perses: et Hérodote, presque contemporain de Darius, atteste que ce -prince, promu à la royauté par l'élection, était le fils d'un simple -_particulier_ ou _seigneur_ persan. N'est-il pas à croire que le roi -_Hystasp_ est _Darius_ lui-même, appelé par abréviation, du nom de son -père Hystasp? L'innovation indiquée lui conviendrait par bien des -raisons: lorsqu'il fut élu roi, les mages de Zoroastre subirent un -massacre général dans tout l'empire perse, en vengeance de la tromperie -du mage Smerdis, usurpateur du trône de Cambyse. Darius, qui organisa le -gouvernement, jusqu'alors purement militaire, qui partagea l'empire en -vingt satrapies, qui fit battre une monnaie générale et régla les -tributs de chaque peuple, qui établit une police et des lois, porta -sûrement son attention sur le culte qui n'avait plus de ministres et qui -partageait leur discrédit; il voulut, comme tous les rois, donner cet -appui à son trône: Hérodote, garant de tous ces détails, nous apprend -que la vingtième satrapie, la plus riche de toutes[138], était celle des -Indiens (des sources de l'Indus ou Pandjab): n'est-il pas probable que -_Darius Hystasp_ visita cette partie de ses sujets, et que le fait cité -par Ammien date de cette époque. Ce prince aurait donc alors consulté -les Brahmes ou plutôt les Boudhistes-Samanéens, dont la doctrine était -dominante. Or, en examinant la cosmogonie des Boudhistes réfugiés à -Ceylan, telle qu'elle est exposée dans le tome septième des _Asiatik -researches_[139], nous trouvons plusieurs traits de ressemblance entre -cette cosmogonie d'origine indienne et celle des Perses; ce qui est -surtout frappant, c'est que des quatre dieux ou anges qui gardent et -surveillent les quatre coins du monde, l'un en Parsi, s'appelle -_Tashter_, et en Bali, ou langue sacrée de Ceylan, _der Terashtré_; -l'île de l'est en Bali, se nomme _pouya wevidehé_; et en Parsi l'est se -nomme _pouroué weedesieh_; l'ouest en Parsi est appelé _appéré godamé_; -et en Bali _apré godami_: le nord, en Parsi, _outourou kourou_ offre le -même mot _outourou_, que les Indiens appliquent au pôle du sud, par une -transposition dont on trouve un autre exemple entre les Ceylanais et les -Birmans. - -Maintenant, s'il existe une analogie marquée entre les Boudhistes et les -Parsis, quant au système cosmogonique, n'est-il pas à croire que la -cause de cette analogie se trouve dans la réforme ou innovation de -Darius Hystasp, qui rapporta de l'Inde ces idées qu'il communiqua aux -mages, dont il fit une création nouvelle. Alors le _Boun-Dehesch_ aura -été composé après cette époque, et probablement peu après la ruine de -l'empire perse par Alexandre, lorsque les livres sacrés devinrent plus -rares par les troubles et les incendies des guerres. D'autre part, les -Brahmes et les Boudhistes s'accordent à dire qu'ils ne sont point -indigènes de l'Indostan; qu'ils sont originaires du nord, et leur figure -ovale porte le caractère scythe: leur berceau ancien et premier -aurait-il été par les 49 degrés 20 minutes de latitude, et aurait-il -existé là très-anciennement un peuple policé, auteur de l'observation -citée? L'illustre Bailly, dans son Astronomie ancienne, a cité beaucoup -de faits à l'appui de cette opinion; son émule, Lalande, qui ne fut -point versé en littérature ancienne, a voulu beaucoup la déprécier, mais -si quelque jour un homme doué de talent réunit aux connaissances -astronomiques l'érudition de l'antiquité que l'on en sépare trop, cet -homme apprendra à son siècle bien des choses que la vanité du nôtre ne -soupçonne pas. Revenons à notre cosmogonie juive, et à nos douze mille -ans étrusques et parsis. - -Astronomiquement parlant, il n'existe point de périodes de 12,000 ans, -c'est-à-dire que ce nombre ne convient à aucune révolution simple ou -compliquée d'astres ou de planètes. Pourquoi donc se trouve-t-il employé -en ce sens par les anciens? Ceci est encore un logogriphe astrologique -dont il faut demander la solution aux adeptes de la science secrète. -Cette solution nous est donnée par l'ingénieux et savant Dupuis, dans -son Mémoire sur les grands Cycles ou Périodes de restitution. «En -comparant avec attention diverses périodes des Indiens et des Chaldéens, -dit-il en substance, l'on s'aperçoit que leur composition est due à une -addition ou soustraction croissante ou décroissante d'un premier nombre -élémentaire qui suit l'ordre arithmétique direct 1, 2, 3, 4, ou l'ordre -inverse 4, 3, 2, 1; c'est ce que démontre l'analyse.» - -1° L'_Ezour-Vedam_ rapporte une tradition indienne[140] d'après laquelle -les quatre âges du monde, ont eu la durée suivante: savoir, - -/*[2] - Le premier âge................ 4,000 ans. - - Le second..................... 3,000 - - Le troisième.................. 2,000 - - Le quatrième. ................ 1,000 - - Otez les zéros, vous aurez 4, 3, 2, 1. - - Le _Baga-Vedam_, autre livre sacré indou, cite une tradition d'une autre - source; il dit que, selon les anciens, le premier âge du monde - dura......................... 4,800 ans. - - Le second.................... 3,600 - - Le troisième................. 2,400 - - Le quatrième, où nous sommes, doit - durer........................ 1,200 - ------------ - TOTAL........ 12,000 - - Voilà encore l'ordre 4, 3, 2, 1, dans les premiers chiffres; et il se - retrouve le même, quoique double, dans les seconds, 8, 6, 4, 2. De plus, - prenez pour élément le nombre le plus simple 1,200, élevé à 2 ou à son - double, vous avez 2,400; à son triple (3) 3,600; à son quadruple (4) - 4,800, et la somme des quatre est 12,000. Les mystiques indiens ont - figuré ce système par une _vache_ dont les quatre pieds représentent les - quatre âges du monde. Au premier âge, la vache se tenait sur ses quatre - jambes; au second sur 3; au troisième, sur 2; au quatrième, sur 1. - Toujours 1, 2, 3, 4, ou 4, 3, 2, 1. Ce n'est pas tout; ces mêmes - Indiens, dans d'autres livres plus savants[141], ayant établi la durée - totale du monde à 4,320,000 ans, disent que le premier - âge a duré............... 1,728,000 ans. - - Le second................ 1,296,000 - - Le troisième............. 864,000 - - Le quatrième............. 432,000 - ------------ - TOTAL........ 4,320,000 - - Voilà une grande différence de nombre, et cependant l'ordre de - composition et de décomposition est le même, car prenant pour - élément le plus petit nombre.. 432,000 = 1 ans. - - nous avons, en l'élevant à 2, - son double. . . . . . . . . . 864,000 = 2 - - En l'élevant à 3, son triple. . 1,296,000 = 3 - - En l'élevant à 4, son quadruple. 1,728,000 = 4 - ---------- - TOTAL. . . . 4,320,000. -*/ - -D'autre part, les Indiens disent qu'une année _des dieux_ se compose de -360 années des _hommes_: les 4,320,000 étant des années de cette -dernière espèce, divisons cette somme par 360, qui est le dénominateur -des années divines; le quotient qui vient est la période 12,000; -n'est-il pas singulier de voir les calculs indiens prendre leurs -éléments chez les Perses et chez les Étruriens? - -En outre, dans la période indienne nous avons pour élément premier la -fameuse période chaldaïque de Bérose, 432,000 ans. - -Maintenant, pour la composer suivons l'ordre arithmétique 1, 2, 3, 4 -jusqu'à 8, en prenant comme élément premier la période - -/*[2] - Etrusco-Perse...................... 12,000 ans, - nous aurons, pour second degré..... 24,000 - Pour troisième..................... 36,000 - Pour quatrième..................... 48,000 - Pour cinquième..................... 60,000 - Pour sixième....................... 72,000 - Pour septième...................... 84,000 - Pour huitième...................... 96,000 - ------- - Pour total de toutes ces sommes. 432,000 -*/ - -Il n'est pas besoin de raisonner longuement sur cet exposé, que nous -avons beaucoup abrégé; le lecteur en voit facilement découler plusieurs -conséquences. - -1° Il est clair que toutes ces périodes sont des combinaisons -mathématiques plus ou moins fictives et arbitraires, imaginées par les -anciens pour faciliter leurs opérations d'astrologie plutôt que de -véritable astronomie. - -2° Il est sensible que ces périodes qui, quoique éparses chez divers -peuples à diverses époques, s'amalgament si parfaitement quand on les -rassemble, appartiennent à un seul et même corps de doctrine dont -l'origine remonte à une très-haute antiquité, et dont le foyer semble se -placer de préférence chez les Égyptiens et les Chaldéens. - -3° Enfin il nous semble également démontré que toutes ces idées, tous -ces systèmes de _création_, de durée, de destruction et d'âges du monde -ont eu leurs types primitifs dans les idées simples et naturelles d'un -système originel dont les figures hiéroglyphiques mal interprétées, dont -les termes équivoques mal compris, sont devenus une cause de désordre -moral et métaphysique. Ainsi les 4 âges du monde, si célèbres dans -l'Inde et la Grèce, quoique aucun mortel n'en pût avoir de notion, ces 4 -âges n'ont point d'autre origine, d'autre type que les 4 saisons de -l'année, ce _grand cercle monde_ dont une révolution commence et finit -toutes les opérations de la nature. La _création_ n'est autre chose que -la _production nouvelle_, que le _mouvement de vie_ spontané qui, chaque -année, au printemps, a lieu dans tout le système des végétaux et des -animaux. Ce printemps, saison de feuilles, de fleurs et de pâturages, -d'abondance, de lumière et de chaleur, fut l'âge d'_or_, parce qu'il est -sous l'influence du soleil, qui dans l'alchimie et l'astrologie a l'_or_ -pour emblème; l'_été_, l'âge d'argent, parce que ses nuits longues et -sereines sont sous l'empire de la _lune_ à l'emblème d'argent: Vénus au -blason de cuivre, Mars au blason de fer, présidèrent à l'automne et à -l'hiver; et voilà l'ordre figuré sur lequel les moralistes bâtirent -leurs systèmes _de bonheur originel_, de vertu _première_, de -dégradation postérieure et successive, de vice et de malheur final, -punis par une destruction à laquelle ils ne manquent jamais de faire -succéder une nouvelle organisation calquée sur celle du _monde_ ou -cercle zodiacal. Voilà les bases de cette doctrine qui, professée -d'abord secrètement dans les mystères d'Isis, de Cérés et de Mithra, -etc., se répandit ensuite avec éclat dans toute l'Asie, et qui a fini -par envahir toute la terre. Mais il est temps de clore cet article, et -cependant ne passons point sous silence la différence apparente ou -réelle qui existe entre la Genèse et Bérose au sujet de la création. Il -est fâcheux que le récit de cet écrivain ne nous soit parvenu qu'après -avoir été copié d'abord par Alexandre Polyhistor qui a pu y faire -quelque changement, puis retouché par le Syncelle qui l'abrège et le -censure selon ses idées; de manière qu'il y a plusieurs voiles entre -nous et le texte originel et primitif des traditions chaldéennes -traduites en grec et commentées par Bérose. - -Selon cet historien, dans le fragment qui nous est transmis,[142] «l'on -avait conservé avec beaucoup de soin à Babylone, des archives ou -registres contenant l'histoire de 15 myriades d'années et traitant du -_ciel_, de la _mer_, de l'origine des choses, puis des (X) rois et de -leurs actions, etc.» Bérose décrit d'abord l'état physique du pays de -Babylone, ses productions, ses limites, sa population... - -/# - Dans le principe, les hommes vivaient à la manière des brutes, sans - mœurs et sans lois, lorsque de la mer Erythrée (golfe persique), - sur la plage chaldéenne, sortit un animal ayant la forme d'un - poisson selon Apollodore, portant sous sa tête de poisson une autre - tête et des pieds d'homme attachés près sa queue de poisson; cet - animal, appelé _Oan_, avait la voix et le langage des hommes, et - l'on conserve encore (à Babylone) son effigie peinte. Cet être qui - ne mangeait point, venait de temps à autre se montrer aux hommes, - pour leur enseigner tout ce qui est utile, les arts mécaniques, les - lettres, les sciences, la construction des villes et des temples, - la confection des lois, la géométrie, l'agriculture, et tout ce qui - rend une société policée et heureuse. Depuis cette époque l'on n'en - a plus ouï parler. Cet animal _Oan_, au coucher du soleil, - descendait dans la mer, et passait la nuit sous l'eau ou près de - l'eau: par la suite, d'autres animaux semblables à lui se - montrèrent aussi. Il avait écrit un livre qu'il laissa aux hommes, - sur l'_origine_ des choses et sur l'art de conduire la vie. Un - temps exista où tout était eau et ténèbres contenant des êtres - inanimés informes, qui (ensuite) reçurent la vie et la lumière sous - diverses formes et espèces étranges: c'étaient des corps humains, - les uns à 2, les autres à 4 ailes d'oiseau avec 2 visages; ceux-ci, - sur un seul corps, portaient une tête d'homme et une tête de femme - avec l'un et l'autre sexe; ceux-là avaient des jambes et des - cornes de chèvre; d'autres, tantôt la tête, tantôt la croupe d'un - cheval: il y avait aussi des _taureaux_ à tête d'homme et une foule - d'autres combinaisons bizarres de têtes, de corps, de queues de - divers animaux, tels que les chiens, les chevaux, les poissons, les - serpens, les reptiles, _dont les figures se voient encore peintes - dans le temple de Bel_. Une femme nommée _Omoroka_ présidait à - toutes ces choses: ce mot chaldéen signifie en grec la mer et - désigne la lune. Or Belus, divisant cette femme en deux moitiés, de - l'une fit la terre, et de l'autre le ciel, d'où s'ensuivit la mort - des animaux. -#/ - -Bérose observe que ceci est une manière figurée d'exprimer la formation -du monde et des êtres animés avec une matière humide. - -/# - Le dieu _Bel_ ayant enlevé la tête de cette femme, d'autres dieux - (Elahim) mêlèrent à la terre son corps qui était tombé, et dont - _furent formés les hommes_; c'est par cette raison qu'ils sont - doués de l'_intelligence divine_. En outre le dieu Bel, qui est - Youpiter, ayant partagé les ténèbres _en deux moitiés_, sépara le - ciel de la terre, établit le monde dans l'ordre où il est, et les - animaux qui ne purent soutenir la lumière, disparurent. _Bel_, qui - vit que la terre était déserte quoique fertile, ordonna aux autres - dieux de se couper chacun la tête, de mêler leur sang à la terre, - et d'en former des êtres qui supportassent l'air; enfin Bel - lui-même fit les astres, le soleil, la lune et les 5 autres - planètes. -#/ - -Voilà ce que Polyhistor raconte en son livre 1er, d'après Bérose. - -Ces récits, pris à la lettre, seraient trop choquans, trop absurdes; -aussi le prêtre Bérose nous observe-t-il qu'il y faut voir une -expression figurée des opérations de la nature; et l'étude de l'histoire -ancienne et moderne, en nous montrant chez des peuples divers, tels que -les Égyptiens, les Indiens, les Chaldéens, les Chinois, les Mexicains, -etc., des systèmes entiers de figures monstrueuses du même genre que -celles-ci, nous apprend que cette manière de peindre et de rendre -sensibles à la vue les attributs et les rapports abstraits des corps, -est la première opération dont s'avise l'entendement humain; c'est cette -écriture, dite _hiéroglyphique_, qui partout a précédé l'écriture dite -alphabétique, née ensuite d'une abstraction et d'une observation -comparée beaucoup plus subtile et raffinée. Dans le prétendu monstre -_Oan_, la tête d'homme désigne l'_intelligence_, le _raisonnement_, -tandis que la forme de poisson désigne l'habitude ou la nature aquatique -combinées, pour exprimer les effets et l'action de la constellation -appelée _poisson austral_: l'étoile principale de cette constellation -avait le mérite de mesurer exactement la plus courte nuit de l'année, en -se levant, le jour du solstice d'été, au moment où se couchait le -soleil, et en se couchant au moment où il se levait: par cette raison, -elle joua un rôle important en Égypte, où elle annonçait l'inondation, -et en Chaldée, ainsi qu'en Syrie, où elle servait à régler l'époque de -certains travaux agricoles, et à conjecturer certains accidens de la -saison ou du climat. C'est le _Dagon_ des Philistins.[143] Avec cette -clef, l'on explique toutes les autres figures d'animaux monstrueux. On -leur donnait des ailes, pour désigner leur nature aérienne; des sexes, -pour exprimer leur nature passive ou active; des têtes de chien, pour -exprimer leur propriété d'_avertir_ comme l'_animal_ qui aboie: tous -étaient des symboles d'astres ou de constellations, et voilà pourquoi -leurs images étaient peintes sur les murs du temple de Bel, comme -d'autres semblables l'étaient dans l'antre des Nymphes, dans la caverne -de Zoroastre et dans tous les temples des dieux égyptiens où on les -retrouve. Voilà aussi pourquoi l'auteur juif de là Genèse, ennemi des -idoles, a répudié cette partie de la cosmogonie chaldéenne, mais -l'emprunt qu'il a fait des autres parties, se retrouve dans plusieurs -phrases de la formation ou création de l'univers par Bel. _Un temps -exista ou tout était eau et ténèbres._ Et Dieu partagea les ténèbres en -2 moitiés, sépara le ciel de la terre, fit les astres, le soleil, la -lune, etc. Toutes ces phrases, qui ne sont que des extraits peu fidèles -du texte chaldéen, ont cependant une analogie marquée avec le texte de -la Genèse; dans Bérose, les dieux Elahim forment l'homme, et lui donnent -l'intelligence divine. Dans la Genèse, les _dieux_ disent: faisons -l'homme à _notre_ image; par le mot _notre_, ils s'avouent _plusieurs_. -Bel était le grand dieu, _Elah-Akbar_: eux étaient les dieux _Kabirim_, -ces douze grands dieux Cabires, adorés des Grecs. - -Dieu Elahim fit le _vide_ au ciel et au milieu des eaux....... Ce mot -vide en hébreu est _Raqia_ (ou Rakia); en chaldéen, _om-o-raka_ signifie -littéralement _mère du vide_, c'est-à-dire l'_espace sans bornes_ que le -vulgaire, trompé par le mot _mère_, a pris pour une femme. Le sens vrai -est que Bel partagea le vide en deux moitiés, dont la supérieure fut le -ciel; l'inférieure fut la terre, et c'est littéralement le sens de -l'hébreu, _Dieu fit le vide_ (Raqia), au _milieu_ des eaux, et il donna -le nom de _ciel_ aux eaux de dessus, et les eaux d'au-dessous furent la -mer et la terre. Dans la cosmogonie des Boudhistes du Tibet, qui, comme -nous l'avons déja dit, paraît venir de l'école chaldéenne, le ciel n'a -pas d'autre nom que le _vide_, l'_immensité_ (_om-o-raka_); et un vent -impétueux, excité par le _destin_ sur les eaux, fut le premier signe de -la création de l'univers[144]. Dans la Genèse, ce qu'on traduit -l'_esprit de Dieu_, n'est littéralement que le _vent_ de Dieu s'agitant -sur les eaux. Ce _vent_, premier moteur, ou premier mû, se retrouve dans -la cosmogonie phénicienne, où nous lisons que le vent _Kolpia_ eut pour -femme _Bâau_, c'est-à-dire la _nuit_, l'obscurité ténébreuse.... Ce -terme _Bâau_, dans la Genèse, est l'épithète de la terre informe, qui -d'abord fut _Tohou, Bahou_, traduit par la version grecque et par -Josèphe, _invisible_, ténébreuse. Les hébraïsants se fondant sur -l'arabe, interprètent _Bahou_, par le _vide immense_; et alors c'est la -femme _Om-o-raka_ du chaldéen. De ce vent _Kolpia_, premier moteur, -comme le _cœur_ (qui en arabe se dit aussi _qolb_ et _qalb_), naissent -_Aïon_ et _premier-né_. En sanscrit _adima_ signifie _premier_, et dans -l'hébreu, Adam est le _premier-né_. - -Ainsi à chaque instant, à chaque pas, nous trouvons de nouvelles preuves -de notre proposition première et fondamentale, savoir, que «la Genèse -n'est point un livre particulier aux Juifs, mais un monument -originairement et presque entièrement chaldéen, auquel le grand-prêtre -Helqiah se contenta de faire quelques changements dictés par l'esprit de -sa nation et adaptés au but qu'il se proposa.» - -Désormais le lecteur sait que penser de ces _créations_ du monde, que -l'on nous raconte comme s'il y eût eu des témoins à en dresser -procès-verbal: il voit à quoi se réduisent ces prétendues chronologies -qui tronquent l'histoire des nations, et restreignent la formation, les -progrès, la succession de toutes les institutions, de toutes les -inventions humaines, y compris le langage et l'écriture, à un petit -nombre d'années, incompatible avec la nature de l'entendement et avec le -témoignage des monuments subsistants. - - - - -CHAPITRE XVIII. - -Examen du chapitre 10 de la Genèse, ou système géographique des Hébreux. - - -Un dernier exemple choquant de ce genre d'invraisemblances est la -prétendue généalogie du dixième chapitre de la Genèse; l'auteur y -suppose que les enfants de _Nohé_ dès la troisième génération occupèrent -l'immensité du pays qui s'étend depuis la Scythie jusqu'à l'Éthiopie ou -Abissinie, d'une part; depuis la Grèce jusqu'à l'Océan qui borde -l'Arabie, d'autre part; et qu'ils y devinrent chacun la souche des -peuples que l'on y dénombrait de son temps. Le tableau généalogique et -la carte géographique que nous joignons ici, présentent son système sous -un coup-d'oeil facile à saisir. Quelques savants, tels que Samuël -Bochart,[145] dom Calmet,[146] Pluche,[147] Michaëlis,[148] qui se sont -occupés à éclaircir les difficultés de géographie, ont bien senti -l'impossibilité du sens littéral, mais les préjugés dominants ne leur -ont pas permis d'en faire sentir les inconséquences. Il est vrai qu'on -peut excuser l'auteur, en disant que par une métaphore naturelle aux -langues orientales, et usitée chez les Grecs et chez les Latins, donnant -à chaque peuple un nom collectif, il lui a aussi donné l'apparence d'un -individu: ainsi, sous le nom d'_Ioun_, il désigne les Ioniens; sous -celui d'_Ashour_, les Assyriens; sous celui de _Kanaan_, les Phéniciens; -sous celui de _Koush_, les Éthiopiens ou Abissins. L'invraisemblance -consiste à nous dire que _Ioun_, _Ashour_, _Kanaan_, _Koush_, _Sidon_, -etc., furent des individus pères et auteurs des peuples de leurs noms; -mais cet abus se retrouve chez les Grecs, qui nous disent que Pelasgus -fut père des Pelasgues; que Cilix fut père des Ciliciens; _Latinus_, -père des Latins, etc. Il paraît qu'en général les anciens, lorsqu'ils -voulurent remonter aux origines, et qu'ils n'eurent aucun monument -précis, employèrent cette formule, et donnèrent au premier auteur le -nom de la chose: et parce que la nature même du langage les conduisit à -personnifier tous les êtres, il en résulta que tout effet résultant -d'une _cause_, fut censé _engendré_ par elle, en fut appelé le _fils_, -le produit, comme elle-même en fut appelée la _mère_ ou le _père_; -ainsi, parce que la _terre_ alimente le peuple qui l'habite, qu'elle -semble en être la _nourrice_, la mère, ce peuple fut appelé, et l'est -encore, en arabe, _enfant_ de cette terre, de ce pays. _Beni-masr_, les -enfants de l'Égypte; _Beni-sham_, les enfants de Syrie; _Beni-fransa_, -les enfants de la France. Avec cette explication fondée en raison et en -fait, tout entre dans l'ordre, et alors tout le dixième chapitre doit se -considerer comme une nomenclature géographique du monde connu des -Hébreux à l'époque où écrivit l'auteur; nomenclature dans laquelle les -peuples et les pays figurent sous des noms individuels, tantôt au -singulier et tantôt au pluriel; comme _Medi_, les Mèdes; _Masrim_, les -Égyptiens; _Rodanim_, les Rhodiens, etc., et dans laquelle les rapports -d'origine par colonie, ou d'affinité par mœurs et par langage, sont -exprimés sous la forme d'engendrement et de parenté. L'écrivain juif -semble lui-même écarter le voile, lorsqu'après chaque branche de -famille, ou chaque division de pays, il ajoute cette phrase: _Voilà les -enfants de Sem, de Cham, de Iaphet, selon leurs tribus, selon leurs -langues, leurs pays et leurs nations:_ Ces expressions: _selon leurs -langues et leurs pays_, sont d'autant plus remarquables, qu'après avoir -placé chaque peuple selon les meilleures indications géographiques, nous -les trouvons tous distribués dans un ordre méthodique de voisinage et de -contiguité, et que ceux de chaque branche ont un système commun de -langage: par exemple, chez tous les peuples de Iaphet, la source du -langage est cet idiome scythique appelé _sanscrit_, que des études -récentes nous ont appris avoir jadis régné depuis l'Inde jusqu'à la -Scandinavie, et que nous trouvons aujourd'hui être un des éléments de -l'ancien grec et de l'ancien latin. Chez les enfants de Sem, la -langue-mère est l'idiome arabique commun aux Élyméens, aux Assyriens, -aux _Araméens_ (les Syriens). Chez les enfants de Cham, c'est encore ce -même idiome que parlèrent les Phéniciens et les Éthiopiens: les -Égyptiens eurent un système à part. - -Le dixième chapitre offre encore cette particularité, que tous les -peuples étant placés dans leurs pays respectifs l'on se trouve avoir -_trois_ grandes divisions du _monde connu_ des Hébreux, qui ont une -analogie sensible aux trois grandes divisions du monde connu des -anciens; aux trois divisions de la terre, par Zoroastre, en pays de -_Tazé_ ou Arabes, pays de Mazendran ou _Nord_, et pays de _Hosheng_; et -au partage du monde entre les _trois dieux_, Jupiter, Pluton et Neptune; -notez que _Cham_ ou plutôt _Ham_, qui signifie _noir_, _brûlé_, et qui -se traduit en grec _asbolos_, couleur de suie, est le synonyme de -Pluton. Mais commençons par établir tous les noms de la liste sur la -carte, afin de rendre plus palpables nos propositions. Nous n'entrerons -point dans tous les détails de discussion qui ont occupé Samuël Bochart, -dom Calmet et Michaëlis; en profitant de leur travail, nous insisterons -seulement sur quelques articles où notre opinion diffère de la leur. -Iaphet a pour _descendants_ ou pour _dépendants_: - -1° G_MR_, qui, étant écrit sans voyelles, peut se prononcer _Gomer_ ou -_Gamr_, ou _Gimr_ (prononcez _Guimr_); nous préférons cette dernière -lecture, et nous disons avec l'historien Josèphe, que _Guimr_ représente -les _Kimr_ ou _Kimmériens_ de l'Asie mineure et de la Chersonèse -_Kimmérienne_ ou _Kimbrique_. Hérodote parle de leurs incursions à -l'époque même de Helqiah, lors de l'incursion des Scythes en 625; ils en -avaient fait une autre sous Ardys, et encore antérieurement; et ils -avaient fini par établir des colonies, que Josèphe confond avec les -Galates, et que la Genèse désigne sous les noms d'_Ashkenez_, _Riphat_ -et _Togormah_. - -_Ashkenez_ a des traces dans la province d'Arménie, appelée par Strabon, -_Asikins-ene_, et qu'il place entre la _Sophène_ et l'_Akilisène_. - -_Riphat_ est l'altération facile de _Niphates_, _mont_ et _pays_ -arménien, dont l'_r_ a été prononcé nasalement. - -_Togormah_ est reconnu par Moïse de Chorène (pag. 26), pour être le nom -d'un peuple qui habitait un autre canton montueux appelé _Harch_, dans -la grande Arménie: ces trois peuples nous sont donc indiqués ici comme -des colonies des _Kimmériens_ ou _Kimbres_, fondées à une époque -inconnue. - -2° Le second peuple de _Iaphet_, appelé _Magog_, représente les Scythes, -de l'aveu unanime des auteurs grecs et arabes. On ne fait point mention -ici de _Gog_ ou _Goug_, qu'Ézéqiel associe à _Moshk_, _Roush_[149], et -_Toubal_, et qui doit être encore un peuple scythique: dans Strabon, le -pays dit _Gogarene_ est voisin des _Moschi_. Dans l'ancien grec et -latin, _goug-as_ signifie géant, et les légendes grecque et chaldéenne -placent toujours les _géants_ dans le nord comme les Scythes. Justin, au -début de son histoire, observe que les Scythes, dans des temps anciens, -antérieurs même à Sésostris (1350), dominèrent sur l'Asie pendant 1500 -ans. Cela cadre bien avec l'étendue de leur langue (le sanscrit). - -3° Le troisième peuple est _Medi_, nom pluriel des Mèdes: Hérodote en -compte sept nations; il ajoute que jadis leur nom était _Arioi_, les -_braves_[150]: les livres parsis n'en citent pas d'autre à l'époque de -Zoroastre. Ne peut-on pas en inférer, que le nom des _Mèdes_ ne se -serait introduit que depuis la conquête de ces peuples par Ninus et les -Assyriens? - -4° Le quatrième peuple est _Ioun_, l'Ionien ou Grec de l'Asie mineure. -Selon les auteurs grecs, la colonie des Ioniens ne vint s'établir en -Asie que 80 ans après la guerre de Troie[151]. Les Grecs les appelèrent -_Pélasgues aigialéens_ (c'est-à-dire _pécheurs_) aussi long-temps qu'ils -habitèrent l'Achaïe[152]; Strabon (lib. VI) dit que l'Ionie, avant eux, -était occupée par les Cariens et les Lelèges: les Pélasgues les ayant -chassés, reçurent des barbares, selon quelques auteurs, le nom de _Ioun_ -et _Iaoun_[153] (dont on a fait _Iavan_): selon d'autres, c'était le nom -d'une tribu athénienne, qui d'abord faible, devint ensuite prépondérante -dans le lieu de son émigration. De ces Ioniens vinrent ou descendirent -_Elishah_, _Tarshish_, _Ketim_ et _Rodanim_. - -Elishah est l'_Ellas_, ancien nom de la Grèce ou Peloponese; il pourrait -aussi être l'_Elis_, très-ancienne portion de ce pays qui en aurait pris -le nom chez les Phéniciens. Mais ici les Grecs sont en contradiction -avec l'auteur de la Genèse, puisqu'ils soutiennent que c'est de -l'_Ellas_ que sont venus les Ioniens et les autres colonies citées. - -_Ketim_ est le nom pluriel des Kitiens, peuple ancien et prépondérant de -l'île de Cypre, qui paraît en avoir pris le nom: ce nom se trouve aussi -appliqué à la côte de Cilicie. (_Isaïe_, c. XIII.) - -_Rodanim_ sont les Rhodiens. - -_Tarshish_ est la ville et pays de _Tarsous_, sur la côte de Cilicie, en -face de Cypre. Tous ces pays sont contigus sur la carte, comme dans la -liste de l'auteur; et tous sont maritimes ou insulaires; ce qui sans -doute lui fait dire «que par eux furent partagées les îles des nations.» - -Isaïe, ch. LXVI, associe, dans un même récit, _Phul_, _Loud_, _Ketim_, -_Tarshish_, _Ioun_, _Moshk_ et _Tubal_. _Phul_ est la _Pam-phulie_; -_Loud_ est la _Lydie_. La contiguité est bien observée. - -5° Le cinquième peuple de Iaphet est _Toubal_, que Josèphe dit -représenter les Ibériens. La capitale de ce pays, nommée _Tebl-is_ et -_Teflis_, offre quelque analogie au mot _Tebl_; mais les peuples -_Tubar-eni_, sur le rivage de l'Euxin, pourraient ici être désignés, et -rempliraient mieux l'indication d'_Isaïe_. - -6° Le sixième peuple est _Moshk_, qui représente les habitants des -_Moschici montes_, au nord de l'Arménie. - -7° Enfin le septième peuple est _Tiras_, que l'on regarde comme le -représentant des _Thraces_ établis dans la Bithynie. Moïse de Chorène -dit à ce sujet:[154] «Nos antiquités s'accordent à regarder _Tiras_ non -comme fils propre de Iaphet, mais comme son petit-fils.» Ceci indique -des sources communes où a puisé Helqiah. - -Si l'on examine la carte, l'on voit que tous ces peuples de Iaphet sont -situés au nord du _Taurus_, comme le remarque Josèphe, ayant pour -limites la Grèce à l'ouest, la Scythie au nord et au nord-est; ce qui -nous donne de ce côté les bornes du monde connu des Hébreux; dans lequel -Iaphet représente le continent ou le climat du nord. - -En opposition, le midi est occupé par _Ham_ ou _Cham_, qui effectivement -signifie _brûlé_, _noir_ de chaleur. L'épithète de _ammonia_, que les -Grecs donnent à quelques parties de l'Afrique, n'est que le mot -phénicien-hébreu privé de son aspiration _H_. - -Les dépendances de _Ham_ sont _Kanaan_, _Phut_, _Masrim_ et _Kush_. Sous -le nom collectif de _Kanaan_ sont compris les peuples Phéniciens, au -nombre de onze, dont les positions sont connues: l'on peut s'étonner de -ne point y voir les _Tyriens_ compléter le nombre sacré _douze_; mais -si, comme le disent plusieurs auteurs anciens, Tyr ne fut fondée que 240 -ans avant le temple de Salomon par des émigrés de Sidon, Helqiah n'a -point dû placer cette colonie posthume dans le tableau primitif; et ce -silence, joint au mot d'Isaïe, qui appelle _Tyr_, _fille de Sidon_, -vient à l'appui de l'opinion que nous indiquons. - -Tous les auteurs grecs s'accordent à dire que la nation phénicienne -avait émigré des bords de la mer _Erythrée_ ou _Rouge_, à raison du -bouleversement de leur pays par des volcans. Ceci nous indiquerait son -siége ancien et primitif sur la côte frontière de l'Iémen, dans le -Téhama, en face des îles volcaniques de _Kotombel_, de _Foosth_, de -_Gebel-Târ_, de _Zekir_; tout ce local, jusqu'à l'autre rive où est -_Dahlak_, porte des traces de combustion et de tremblements de terre. -Par cette raison géographique, les Phéniciens se trouvent être un peuple -arabique; leur langue nous en est garant; et parce que nous allons voir -le foyer présumé de leur origine occupé par une branche d'Arabes qui -nous sont désignés comme les plus anciens de tous, nous avons lieu de -les classer dans cette branche. A quelle époque se fit cette émigration? -L'histoire n'en dit rien, et c'est une preuve de son antiquité. La -fondation du temple d'Hercule à Tyr, en même temps que l'on fonda cette -ville[155], 2760 ans avant notre ère, nous montre les Phéniciens déja -établis; mais ils ont pu être arrivés bien antérieurement. - -2° Sous le nom pluriel de _Masrim_ sont désignés les Égyptiens, dont le -pays et la capitale sont encore aujourd'hui appelés par les Arabes -_Masr_. - -Leurs enfants, c'est-à-dire les peuples compris dans leur territoire, -sont: - -1° Les _Loudim_, qu'il ne faut pas confondre avec les Lydiens d'Asie. -Jérémie, chap. LXVI, en les associant aux Libyens et à d'autres peuples -du Nil, ne permet pas qu'on les écarte de ce local; ils doivent être les -habitants du pays de _Lydda_ ou _Diospolis_, l'une des villes -anciennement populeuses et puissantes de la Haute-Égypte. - -Les _Aïnamim_ n'ont pas laissé de trace apparente, non plus que les -_Nephtahim_ et les _Kasalhim_. - -Les _Phatrousim_ sont les habitants du nome ou pays de _Phatoures_, près -Thèbës, comme l'a très-bien prouvé Bochart[156], dont les arguments -démontrent que la division de l'Égypte, en haute et basse (_Saïd_ et -_Masr_), telle que la font encore les Arabes, a dû être usitée chez les -Juifs, leurs frères à tant d'égards. - -Les _Lehabim_ doivent être les Libyens: Ezéqiel est le seul qui ait -parlé d'un pays de Qoub dans ce désert; les _Cobii_ de Ptolomée en -remplissent l'indication. - -Les Philistins nous sont indiqués ici comme un peuple émigré d'Egypte, -et l'histoire nous dit qu'effectivement des dissensions religieuses -chassèrent souvent des peuplades de ce pays. Les _Kaphtorim_ peuvent -être les habitants de Gaza, mais en aucun cas ceux de Cypre, comme l'a -cru Michaëlis. - -Isaïe, Jérémie et d'autres écrivains hébreux parlent de quelques villes -d'Égypte qu'il est bon de placer. - -_Sin_ est Péluse; _Taphnahs_ est Daphnas d'Hérodote; _Tsan_ est Tanis -dans le lac Menzâlé. - -Nouph est l'_O-nuph-is_ de Ptolomée plutôt que Memphis. - -_Na-amoun_, ville comparée à Ninive, pour la splendeur, ne peut être que -_Thèbes_, ainsi que l'on en est d'accord d'après les raisons de Bochart. - -_On_ ou _Aoun_ est connu pour être Héliopolis. - -Quant à la division de _Phut_, elle n'a pas de trace, à moins de la -voir, avec Josèphe, dans le fleuve _Phutes_ en Mauritanie. - -Le quatrième peuple de la division de _Cham_ est _Kush_, dont Josèphe -nous déclare que le nom correspond, chez les Asiatiques, au mot -_Éthiopien_ chez les Grecs. Par conséquent _Kush_[157] désigne les -peuples _noirs_ à cheveux plats, habitant l'Abissinie en général, -spécialement le pays d'Axoum, où parait avoir été l'ancienne capitale de -Kush; il faut distinguer ces noirs à cheveux plats, des noirs à cheveux -_crépus_ (les nègres): cette distinction est exprimée chez les Grecs par -l'expression d'_Éthiopiens occidentaux_ et _Éthiopiens orientaux_. Dans -Homère[158], ceux-ci sont proprement les peuples de l'Abissinie, dont -les rois conquirent plusieurs fois l'Égypte; par la suite le nom -d'_Éthiopiens_ s'étendit aux peuples noirs que les Persans appelaient -_Hind_, ou Hindous, et ce nom de Hindous ou Indiens, au temps des -Romains, revint aux peuples de l'Iémen, qui étaient effectivement des -hommes _noirs_, des _Éthiopiens_. Hérodote, dans sa description de -l'armée de Xercés, joint les Arabes aux Éthiopiens-Abissins, et nous les -montre réunis sous un même chef, ce qui indique une affinité étroite de -constitution et de langage. Cette affinité se trouve confirmée par -l'auteur de la Genèse, lorsqu'il dit: Les enfants de _Kush_ sont _Saba_, -_Haouilah_, _Sabta_, _Sabtaka_ et _Ramah_. - -C'est-à-dire que ces cinq peuples étaient aussi des hommes noirs de race -_kushite_, ou éthiopienne-abissine: il s'agit de trouver leur -emplacement. - -Bochart veut que _Saba_ soit le pays de Mareb, appelé synonymement par -les Arabes, _Saba-Mareb_; mais l'identité ne peut s'admettre, parce que -ces mêmes Arabes placent à _Mareb_ la reine de _Saba_ qui visita -Salomon, et que les Hébreux, en parlant de cette femme, ne la disent -point reine de _Saba_ par _s_ (ou Sameck), tel qu'est écrit notre _Saba -kushite_; mais reine de _Sheba_ par _sh_ (ou _Shin_), tel qu'ils -écrivent _Sheba_, fils de Ieqtan, qui, à ce moyen, est le _Saba -homérite_ des Arabes; et remarquez que _Saba_ par _s_ n'a point dans -l'arabe moderne, le sens de _lier_ et faire _captif_, que les Arabes -disent lui appartenir, tandis que _Sheba_ par _Shin_ a ce sens dans -l'hébreu; ce qui prouve que la véritable orthographe est _Sheba-Mareb_. -Une meilleure représentation nous semble se trouver dans une autre ville -de Saba, située au pays de Téhama, laquelle nous est désignée par les -Grecs, comme l'entrepôt ancien et très-actif du commerce de l'or et des -aromates de l'Arabie. La circonstance d'être placée sur l'une des -éminences qui bornent le plat pays de Téhama, nous fait reconnaître -cette ville dans celle que les Arabes modernes nomment encore _Sabbea_: -si, comme tant d'autres cités de l'Orient, elle est réduite à un état -presque misérable, l'on en trouve les causes palpables dans la -dérivation qu'a subie le commerce de l'Inde, et dans les ensablements -qui, sur cette place, repoussent la mer à près de 1,200 toises par -siècle. - -_Sabtah_ n'en fut pas éloigné, si, comme nous le pensons, il est le -_Sabbatha-metropolis_ de Ptolomée[159], placé par le géographe nubien -Edrissi, entre _Damar_ et _Sanaa_[160]. - -_Sabtaka_ est rejeté par Josèphe dans l'_Éthiopie abissine_, par Bochart -dans la Caramanie persique, sous prétexte de rassembler à _Samydake_: -ces deux hypothèses nous paraissent vagues et sans preuves: Sabtaka n'a -pas de trace connue. - -_Haouilah, mal prononcé _Hevila_, et bien représenté par les _Chavelæi_ -de Pline, et _Chavilatæi_ de Strabon, que ces auteurs s'accordent à -placer entre les _Nabatéens_ et les _Agréens_, ou _Agaréens_. Le pays de -ces derniers doit être le _Hijar_ ou _Hagiar_ moderne[161], par le -27e de latitude, dans le Hedjaz, à environ 40 lieues _est_ de la mer -Rouge... Par conséquent _Haouilah_, qui a le sens de _pays aride_, dut -être dans le sol réellement aride, dans le désert au nord de _Hijar_, au -pied de la chaîne des rocs où vivaient les Tamudeni. Ce local remplit -bien l'indication du livre de Samuël qui nomme _Haouilah_ comme borne -extrême de l'expédition de Saül contre les Amalékites[162]; et cette -situation d'une tribu kushite convient d'autant mieux en cet endroit, -que, d'une part, elle se trouve appuyée au mont _Shefar_, appartenant -aux tribus ieqtanides, et désigné par Ptolomée pour être la _borne_ de -l'_Arabie heureuse_, tandis que d'autre part elle est contiguë au pays -de _Tamoud_, l'une des 4 anciennes tribus arabes qui paraissent avoir -été réellement kushites, et au pays des Madianites qui certainement -l'étaient, ainsi que le prouve l'anecdote de Séphora, femme de Moïse, à -laquelle sa belle-sœur Marie reprochait d'être une _noire_ (une -kushite); ce genre de population subsistait encore au temps de _Zarah_, -roi de Kush, qui vint avec une armée immense, attaquer Asa, roi de Juda, -vers l'an 940 avant notre ère[163], et qui avait pour résidence, du -moins temporaire, la ville de _Gerara_, dans le pays d'Amalek; _Taraqah_ -qui, au temps d'Ezékiaq, et de Sennachérib, fut aussi un roi de Kush, -sortit également, avec une autre nuée de soldats, de cette même contrée. -Il paraît donc certain que la côte arabique de la mer Rouge, depuis -l'Arabie pétrée jusqu'à _Sabtah_, c'est-à-dire, les deux pays appelés -_Hedjaz_ et _Téhamah_, appartenaient aux Éthiopiens, et formaient un -même état ou une même population avec l'Abissinie, placée sur l'autre -rive de cette même mer. Cela se conçoit d'autant mieux, qu'au moyen des -îles, la communication des deux rivages est extrêmement facile, et que -la ligne de séparation d'avec les tribus ieqtanides, se trouve être une -chaine de rocs et de montagnes qui borne le grand désert de la péninsule -vers ouest, depuis le mont Shefar jusqu'à l'Iémen[164]. - -Une autre dépendance de _Kush_ est encore _Ramah_, que les Grecs -écrivent _Regma_. Strabon dit que ce mot en syrien signifie _détroit_; -et Ptolomée, avec Étienne de Byzance, place une ville de Regma sur la -côte arabe du golfe Persique, non loin du fleuve _Lar_ ou Falg moderne. -Par cette situation, séparée et distante de _Kush_, tel que nous venons -de le décrire, Rama s'indique pour être une colonie d'Éthiopiens ou -Kushites; _Busching_ place en ce parage une ville de _Reamah_, peuplée -de noirs très-commerçants. A son tour, Reamah semble avoir produit près -de lui deux autres colonies qui sont _Sheba_ et _Daden_. - -_Daden_ est la petite île _Dadena_, sur la côte arabe qui mène au golfe -Persique. L'ouvrage intitulé _Oriens Christianus_[165], nous apprend que -cette île, appelée en syrien _Dirin_, dépendit de l'évêché de _Catara_ -ou _Gatara_. - -_Sheba_ montre sa trace dans les pays montueux des _Asabi_, que Ptolomée -place à la pointe arabe du détroit; ces trois positions, qui se -touchent, remplissent très-bien l'indication d'Ezéqiel, dans son -chapitre XXVII, où il dit: «O ville de Tyr, les marchands de _Sheba_ et -de _Ramah_ sont tes courtiers; ils te fournissent l'_or_, les _parfums_ -et les _perles_: _Daden_ t'envoie les dents d'éléphant et les bois -d'ébène.» - -Le voyageur Niebuhr observe que depuis _Ras-el-had_, jusqu'à -_Ras-masendom_, il n'y a de sables qu'entre _Sîb_ et _Sehar_; «que tout -le pays dépendant de Maskat est montueux jusqu'à la mer, et que deux -bonnes rivières y coulent toute l'année; l'on y cueille en abondance du -froment, de l'orge, du dourah, des lentilles, des dattes, des légumes, -des raisins; le poisson est si abondant, que l'on en nourrit le bétail. -_Sehar_, ruinée, est une des plus anciennes villes de l'Orient, de même -que _Sour_ (Tyr), située non loin de Maska.» Voyez _Niebuhr, Descript. -de l'Arabie_, pag. 255. - -Avec de tels avantages de sol, favorisés d'un beau climat, sur une -superficie égale à toute la Syrie, l'on conçoit qu'il put jadis exister -en cette contrée des peuples industrieux et riches, surtout lorsque le -commerce de l'Inde y avait sa route principale vers l'occident; et -puisque les habitants d'alors portaient le nom de _Sabéens_ (Sheba), il -ne faut plus s'étonner qu'ils aient enrichi par leur or et par leur -commerce les Phéniciens de Tyr, ainsi que le disent expressément les -Grecs qui ont pu les confondre avec les autres Sabéens de l'Iémen et du -Téhama. (Voyez _Bochart, Phaleg._ lib. IV, chap. VI, VII et VIII.) - -La Genèse continue: «Or l'Éthiopie engendra ou produisit _Nemrod_ qui -commença d'être fort (ou géant) sur la terre: il fut un grand chasseur -devant le Seigneur, et les chefs-lieux de sa domination furent Babylon, -Arak, Nisibe et Kalané dans le pays de Sennaar.» - -De quelque manière que Nemrod vienne d'Éthiopie, ou qu'il en dépende, -nous avons ici une indication que les pays de sa domination -appartiennent à la division de Kush, et que par conséquent leurs -habitants furent des hommes noirs à cheveux longs. Ceci s'accorde -très-bien avec le témoignage d'Homère, d'Hérodote, de Strabon, de -Diodore, et en général des anciens auteurs qui nous dépeignent tels les -peuples de la Babylonie et de la Susiane. Ce furent là les _Éthiopiens_ -de Memnon, fils de l'Aurore et de Titon, auxquels les Asiatiques durent -donner le nom de _Kushéens_, prononcé, en dialecte chaldaïque, -_Kuhéens_. Ce même nom se représente dans le Kissia de Ptolomée, pays -voisin de Suse. Les auteurs arabes désignent également les peuples de -ces contrées par le terme de _Soudan_, c'est-à-dire, les _noirs_: ainsi -les colonies _éthiopiennes_ ou _kushites_ s'étaient répandues dans tout -l'_Iraq-Arabi_, jusque dans la Perse, et ceci nous rappelle l'ancien -monument arabe cité par Maséoudi, selon lequel les tribus de _Tasm_ et -de _Djodaï_ possédèrent l'Iraq-Arabi et la Perse limitrophe[166]: ces -tribus primitives auraient donc été des _kushites_, parentes des -Kananéens ou Phéniciens qui, issus de Cham, et émigrés du _Téhamah_, -auraient réellement eu une même origine. - -Quant aux pays dépendants de Nemrod, _Arak_ est _Arekka_, que Ptolomée -place près de la Susiane. - -Akad ou Akar est l'ancien nom de _Nisibe_, selon le témoignage de -l'ancien traducteur de la Genèse[167]. _Kalaneh_, qu'Étienne de Byzance -écrit _Telané_, est une ancienne ville du pays de Sennaar, que cet -auteur dit avoir été le berceau de Ninus. - -Ainsi la race noire-kushite s'étendit jusqu'au revers méridional du -Taurus, conformément au témoignage de Strabon, qui dit que les peuples -Syriens sont divisés en deux grandes branches; les _Syriens blancs_, au -nord du mont Taurus; et les _Syriens noirs_, au sud du Taurus; tous -ayant un même fonds de mœurs, de coutumes et de langage: en effet, les -dialectes des Abissins, des Arabes, des Phéniciens, des Hébreux, des -Assyriens, des Araméens ou Syriens, sont tous construits sur les mêmes -bases de grammaire, de syntaxe et d'écriture. - -A l'egard de Nemrod, Cedrenus et la Chronique paschale nous avertissent -que ce héros ou géant n'est autre chose que la constellation d'_Orion_, -devenue une divinité importante pour les Babyloniens, à raison de ses -influences supposées à l'époque de l'année où elle culmine pendant le -jour avec la constellation du _Chien_, époque qui a pris le nom de -_canicule_. Le voisinage de ce chien a procuré le titre de chasseur à -_Orion_, qui d'ailleurs, comme grande divinité, eut aussi le nom de -_Bel_[168]. Sous ce nom les légendes grecques lui donnent la même -parenté que la Genèse. «Bélus, disent-elles, fut fils de _Libye_ et de -_Neptune_.» N'est-ce pas précisément la phrase hébraïque? «Nemrod fut -engendré par l'Éthiopie;» ce nom de _Nemrod_ qui n'a aucun sens dans -l'hébreu, qui n'a pas même les formes de cette langue, s'explique assez -bien dans la langue pehlevi: «_Nim_ en pehlevi, dit le traducteur du -_Zend-Avesta_, signifie _côté_, _portion_, _moitié_; _rouz_ signifie -_midi_[169]; en sorte que Nimrouz bien identique à _Nemrod_, est l'astre -de l'_Éthiopie, le fils de la saison brûlante_. - -Jusqu'ici l'on voit que, sous des formes généalogiques, nous avons une -véritable géographie dont toutes les parties observent un ordre régulier -et systématique. Ce même caractère continue de se montrer dans la -troisième division, celle de _Sem_. - - - - -CHAPITRE XIX. - -Division de Sem. - - -Les peuples dépendants de Sem, contenus dans son territoire, sont: 1º -_Aïlam_, nom collectif des Elyméens, bien connus pour habiter les -montagnes de la Perse à l'orient de la Chaldée; 2º _Ashour_ ou _Assur_, -nom collectif dés _Assyriens_, qui d'abord ne furent que les habitants -de l'_Atourie_, où Ninus bâtit Ninive, mais dont le nom, après ce -conquérant, s'étendit aux Babyloniens et même aux Syriens. - -Ici se présente une remarque sur la traduction vulgaire de ce verset -célèbre de la Genèse (ch. 10): «De la terre de Sennar est sorti _Assur_, -qui a bâti Ninive.» - -Il semblerait qu'_Assur_ fût un nom d'homme: alors il désignerait Ninus, -et c'est l'opinion de beaucoup de savants; mais dans ce cas il sera, et -il est en effet, une nouvelle preuve de la posthumité de la Genèse, -puisque _Ninus_, selon Hérodote, ne régna pas avant l'an 1237, environ -200 ans après Moïse. La vérité est qu'ici, comme partout, _Assur_ est -un nom collectif qu'il faut traduire selon le génie de notre langue, -l'_Assyrien_ ou les _Assyriens_. Parcourez tous les livres hébreux, -spécialement Isaïe, Jérémie, les Rois, surtout au livre IV; jamais vous -ne trouverez le _pays_ ou le _peuple_ assyrien désigné autrement que par -_Assur_. - -«_Assur_ viendra comme un torrent; _Assur_ s'élèvera comme un incendie; -le Seigneur suscitera _Assur_ contre _Moab_, contre _Ammon_, contre -_Juda_, contre _Israël_:» or, personne ne pensera qu'_Assur, Moab, -Ammon, Israël_, soient des individus: bien plus, on trouve cent fois -répétée cette autre expression encore plus incompatible: «Le roi -d'Assur, la terre d'Assur, les forts d'Assur; Phal, roi d'Assur, vint -contre Manahem; Achaz appela Teglat-Phal-Asar, roi d'Assur, etc.» - -Il est donc évident qu'_Assur_ est toujours un nom collectif, employé -selon le génie des langues orientales, dont les Arabes et les Syriens de -nos jours sont un exemple subsistant. - -3º _Loud_, nom collectif des Lydiens, ayant en syriaque le sens de -_sinuosités_, qui convient très-bien au fleuve Méandre. Selon les Grecs, -avant la guerre de Troie, les Lydiens s'appelaient _Ma-Iones_, nom -composé d'_Ionie_. Le nom de _Lydiens_ leur vint-il des Assyriens, dont -Ninus les rendit sujets? - -4º Le quatrième peuple dépendant de Sem est _Aram_, qui en syriaque -signifie _nord_ (relatif aux Phéniciens); c'est la _Syrie_ des Grecs, -ainsi nommée par abréviation d'_Assyrie_. - -Les Hébreux divisent l'_Aram_ ou _Syrie_ en plusieurs districts, 1º -l'_Aram-Nahrim_, l'Aram des deux fleuves (Tigre et Euphrate), traduit en -grec _Meso-potamos_ (entre les fleuves.) - -2º L'Aram propre, ou pays de _Damas_ et confins. - -3º L'Aram Sobah sur lequel on n'est pas d'accord. Josèphe le prend pour -la _Sophène_ en Arménie: Bochart[170] lui donne pour limites à l'est le -cours de l'Euphrate; à l'ouest, la Syrie de Hamah, d'Alep et de Damas; -en sorte que, selon lui, _Sobah_ aurait été ce qui depuis fut le royaume -de Palmyre. Michaëlis[171] veut que _Sobah_ soit Nisibe, à trente-cinq -lieues sud-ouest de Ninive; mais les auteurs tardifs dont il s'appuie -sont si peu instruits sur cette matière, que traduisant le livre de -Samuël, à l'article des guerres de David contre les rois de Sobah, ils -n'ont pas même su lire correctement le texte hébreu; car tandis que ce -texte dit[172] «que l'Araméen (Syrien) de Damas vint pour secourir -_Hadad-azer_, roi de _Sobah_; que David battit cet _Araméen_, lui tua -22,000 hommes, et mit garnison à Damas:» les deux traducteurs arabe et -syriaque, au lieu de l'_Araméen_[173] ont lu l'_Iduméen_, sans -apercevoir l'inconvenance de lier Damas à l'Idumée, située sur la mer -Rouge; et, de plus, l'Arabe a pris sur lui d'appeler roi de Nasbin -(Nisibe) le roi de _Sobah_. Michaëlis, en adoptant cette erreur, et -voulant la confirmer par saint Ephrem, etc.[174], n'a pas pris garde que -le texte, qui parle ailleurs des _rois de Sobah_ au nombre pluriel[175], -indique que _Sobah_ était un pays et non une seule ville. Ce même texte -dit encore, «que David battit le roi de Sobah en _allant_ pour _étendre -sa main_, c'est-à-dire son _pouvoir_ sur l'Euphrate;» Michaëlis veut que -ce soit le roi de Nisibe qui _alla_ vers l'Euphrate; mais relativement à -l'écrivain juif placé à Jérusalem, le mot _aller_ ne peut convenir qu'à -David. Si le roi de Sobah fût _venu_ de Nisibe, il eût _amené_ avec lui -les Syriens d'au delà l'Euphrate: il les _fit venir à lui_, selon le -propre texte; donc il résidait en deça de l'Euphrate: seulement, il -avait sur l'autre rive des sujets ou alliés qu'il fit venir, mais non -pas venir de Nisibe, séparée du fleuve par un désert très-aride de -quarante lieues d'étendue. - -Il est encore dit que le roi de _Hamah_ avait eu des guerres fréquentes -avec le roi de Sobah; et les chroniques donnent à _Hamah_ l'épithète de -_Sobah_ (_Hamat-Soba_): ces deux pays étaient donc limitrophes. Or, si -Hamah, séparée de Nisibe par un désert de 90 lieues, était bornée au sud -par Damas, et à l'ouest par les Phéniciens, le _Sa-bah_ devait être -situé ou au nord vers Alep, ou à l'est vers l'Euphrate; et c'est -précisément ce qu'atteste Eupolême[176] lorsqu'il dit que _David -subjugua les Syriens qui habitaient la Commagène et le pays adjacent à -l'Euphrate_ (où furent situées les villes de Hiérapolis et de Ratsaf, -comme l'observe Bochart, qui peut-être a raison d'y joindre Taïbeh et -Tadmor.) - -«David, dit le texte, revenant de battre les Araméens (les Syriens), -s'illustra (par une nouvelle victoire) dans la vallée des Salines.» - -Il y a deux vallées de ce genre: l'une dans laquelle est situé le lac de -Gabala à 25 lieues nord-nord-est de Hamah; l'autre où se forme la lagune -salée de Zarqah, 15 lieues nord-est de Hamah: ces deux positions sont -également sur la route de David, _revenant_ soit du nord, soit de l'est. -Si, comme l'a cru Fl. Josèphe, Sobah eût été la _Sophène_, province -d'Arménie, les Juifs nous eussent parlé du passage de l'Euphrate, qui -eût été une opération inouïe pour eux.--«David enleva une immense -quantité d'airain des villes de _Betah_ et de _Birti_, appartenantes au -roi de Sobah.» Betah n'est connue de personne, et vouloir, avec -Michaëlis, que Birta soit la ville phénicienne de _Beryte_, est une -inconvenance inadmissible. Elle serait plutôt _Birta_ (aujourd'hui -_Bir_), à l'est de l'Euphrate, sur la route d'_Alep_ en Assyrie; mais il -faudrait que David eût passé le fleuve, à moins qu'à cette époque il n'y -eût sur la rive ouest de l'Euphrate une ville de _Birta_, ruinée ensuite -et remplacée par celle du même nom qu'Alexandre bâtit sur la rive -orientale. Tout confirme l'opinion de Bochart, et concourt à étendre le -royaume de Sobah le long de l'Euphrate jusqu'aux montagnes de la -Cilicie. - -Remarquons en passant, que cette existence des États araméens de -_Sobah_, _Hamah_ et _Damas_, qui se continue depuis et avant Saül, -jusqu'au temps d'Achaz, confirme l'assertion d'Hérodote qui restreint -l'empire des Assyriens ninivites à la haute Asie, pendant 500 ans, et -qui par là les exclut de l'Asie basse, c'est-à-dire de l'Asie mineure et -de la Syrie. Les chroniques juives s'accordent avec lui, en nous -montrant l'ouest de l'Euphrate indépendant de leur puissance, et en n'y -laissant apercevoir son extension qu'au règne de _Phul_, vers l'an 770. -Alors commence, de la part des sultans de Ninive, un système -d'agrandissement de ce côté, qu'ils poursuivent jusqu'au temps de -Sardanapale. Le discours de Sennachérib au roi Ézéqiah, indique -très-bien cet état de choses. «Les dieux des nations, dit ce prince, -ont-ils délivré les pays ravagés par mes pères, les pays de _Gouzan_, de -_Haran_, de _Ratsaf_; et les enfants d'Aden qui sont en Talashar? où est -le roi de Hamah et d'Arfad? où sont les rois des _Sapires_, de _Ana_, de -_Aoua_? etc.[177]. - -Nous avons le pays de _Gouzan_, _Gauzanitis_, de Ptolomée, près de la -rivière de Khaboras en Sennaar; celui de _Haran_ ou _Charræ_, près -d'_Edessa_ en Mésopotamie. _Ratsaf_ ou _Resapha_ est situé au sud de -l'Euphrate et au nord de Palmyre. _Aden_ est _Adana_, ville puissante, -près de _Tarsus_ ou _Tarsis_ en Cilicie; et puisque Aden est en -_Talashar_, il faut que Talashar soit la _Cilicie_, qui, par les Arabes, -serait prononcé _Tchilitchia_. _Hamah_ est bien connu sur l'Oronte. -Arfad, toujours nommé avec Damas et Hamah[178], ne saurait en être -écarté plus loin qu'_Aradus_, appelé aussi _Arvad_. Les Sapires sont au -nord de l'Arménie. Ana est une île de l'Euphrate; _Aoua_, un canton de -la basse Babylonie. - -Lors donc que Sennachérib, pour effrayer le roi juif, lui dit que ses -pères ont ravagé tous ces pays, sans doute il n'entend pas une vieille -conquête faite par Ninus, 1400 ans auparavant (selon Ktésias); mais une -conquête récente dont nous suivons la trace dans Salmanasar, qui -subjugua les états phéniciens, dont Arvad fut un; 2° dans Teglat, qui -conquit Damas, et en déporta les habitants au pays de Qir[179]; 3° dans -Phul enfin, qui le premier paraît au sud de l'Euphrate, sans doute après -avoir soumis _Adana_: il semblerait que _Tarsus_, port de mer puissant, -ne fut conquis qu'au temps de Sardanapale, qui selon une inscription -hyperbolique, l'aurait rebâti en un jour[180]. - -Avant cette conquête des Assyriens, c'est-à-dire avant l'an 770 ou 780 -au plus, les Syriens n'étaient connus que sous leur nom d'Araméens; -Homère et Hésiode, qui écrivirent vers ce temps, n'en citent pas -d'autre. Il s'étendait à la Phrygie brûlée, qu'ils nomment _Arimaïa_; à -la Cappadoce, dont les habitants étaient nommés _Arimeéns blancs_, et -descendaient, selon Xanthus de Lydie, d'un antique roi _Arimus_, le même -que l'_Aram_ hébreu. (Voy. _Strabo_, lib. XIII.) - -Aram a encore pour dépendances, Aouts, Houl, Gatar et Mesh. - -_Aouts_ est connu pour l'_Ausitis_ de Ptolomée, pays avancé dans le -désert de Syrie vers l'Euphrate. Les Arabes _Beni-Temin_, d'origine -iduméenne, ont occupé ce pays; c'est à eux que Jérémie dit[181]: -«Réjouissez-vous, enfants d'Edom, qui vivez dans la terre d'Aouts.» Là -est placée l'anecdote de Iob, dont le roman offre sur Ahriman ou Satan, -des idées zoroastriennes que l'on ne trouve dans les livres juifs que -vers le temps de la captivité de Babylone. - -_Houl_ n'a pas de représentants. - -_Gatar_ est la ville et le pays de _Katara_ sur le golfe Persique. -(_Voy_. Ptolomée.) - -Mesh doit être voisin, et convient aux _Masanites_ de Ptolomée, à -l'embouchure de l'Euphrate et non loin de Katara: le système de -contiguité continue toujours de s'observer. - -Un cinquième peuple de _Sem_ est _Araf-Kashd_, représenté dans le canton -_Arra-Pachitis_ de Ptolomée, qui est le pays montueux, au sud du lac de -Van, d'où se versent le Tigre et le Lycus ou grand _Zab_. Ce nom -signifie _borne du Chaldéen_, et semble indiquer que les Chaldéens, -avant Ninus, se seraient étendus jusque-là. - -Cet _Araph Kashd_, selon Josèphe, fut père des Chaldéens; selon -l'hébreu, il produisit _Shelah_, dont la tracé, comme _ville_ et _pays_, -se retrouve dans le _Salacha_ de Ptolomée. Shelah produisit _Eber_, père -de tous les peuples d'_au delà_ de l'Euphrate; mais si nous le trouvons -_en deçà_, relativement à la Judée, nous avons droit de dire que cette -antique tradition vient de la Chaldée. - -D'_Eber_ sont issus _Ieqtan_, père de tous les Arabes-Syriens, et -Phaleg, d'où l'on fait venir Abraham, père des Juifs et d'une foule de -tribus arabes, par ses prétendues femmes, _Agar_ et _Ketura_. Mais si -dès le siècle de Moïse, quatre générations seulement après Abraham, ces -tribus présentent une masse de population et une étendue de territoire -inconciliables avec les probabilités physiques et morales, nous aurons -une nouvelle raison de rejeter l'existence d'_Abraham_ comme homme; et -si l'auteur de la Genèse, au ch. XV, v. 19, suppose que Dieu «promit à -Abraham de livrer à sa postérité, parmi plusieurs peuples, celui de -_Qenez_, lequel Qenez naquit seulement quatre générations après lui;» -nous pourrons encore dire que cet auteur se trahit lui-même par un -anachronisme choquant. Il est plus naturel de penser que toutes ces -petites tribus, d'origine incertaine, et répandues dans le désert de -Syrie jusqu'à l'Arabie Pétrée, ont appelé _Ab-ram_, leur père commun, -parce qu'il fut leur divinité patronale; et en disant qu'elles vinrent -primitivement de Sem, l'on commettrait un pléonasme, puisque, selon le -livre chaldéen de Mar-Ibas, _Sem_ est le même que Zerouan, qui est aussi -le même qu'Abraham; nous n'insistons pas sur le site de toutes ces -tribus, parce qu'il est assez bien connu. - -De _Ieqtan_, supposé homme, l'auteur fait venir treize peuples arabes, -dont il pose distinctement les limites en disant: - -1º «Que les enfants d'Ismaël habitèrent depuis _Haouilah_ jusqu'à -_Shour_, qui est dans le désert en face de l'Égypte, sur le chemin -d'Assyrie (par Damas); - -2º «Que les enfants de Ieqtan habitèrent depuis _Mesha_ jusqu'à _Shefar, -montagne orientale_.» - -_Shefar_ est une montagne du désert arabe, par les 29 degrés de -latitude, à environ 55 lieues _est_ de la mer Rouge, et à l'_orient_ -d'hiver de Jérusalem: elle fut le campement le plus reculé des Hébreux -conduits par Moïse[182]: Ptolomée y pose la limite extrême de l'_Arabie -Felix_, au nord. Là commencent l'Arabie Pétrée et les dépendances de -Kush, dont _Haouilah_ fait la frontière. Tout se trouve d'accord de ce -côté, qui est l'occident de Ieqtan. - -_Mesha_, qui est sa borne à l'orient, est le _Masanites fluvius_, l'une -des branches de l'Euphrate, vers son embouchure dans le golfe Persique: -une ligne tirée de _Shefar_ sur _Mesha_, est donc la borne des Arabes -Ieqtanides, vers le nord. - -L'Océan, ou mer Érythrée, est leur borne au sud. - -Vers le couchant, qui est la mer Rouge, si l'on tire une ligne de -_Shefer_ sur _Sabtah_, frontière de _Kush_, cette ligne laisse tous les -peuples de Ieqtan dans le désert à l'est, et tous les _Kushites_ dans le -Hedjaz et dans le _Téhamah_, vers l'ouest; avec cette circonstance, -qu'elle suit une chaîne de montagnes rocailleuses et stériles, qui en -font une limite naturelle. Le pays de Ieqtan occupe donc tout l'orient -de la péninsule arabe, depuis le canton de _Saba-Mareb_, jusqu'à -l'embouchure du golfe Persique, où les tribus kushites de _Ramah_, -_Daden_ et _Sheba_, possèdent un territoire qui fait exception. Il -s'agit de placer les tribus dont les géographes grecs nous retracent -plusieurs noms reconnaissables. - -Al-Modad ne l'est pas très-bien dans les _Alumaiotæ_ de Ptolomée; mais -_Shelaph_ l'est parfaitement dans les _Salupeni_ du même auteur. - -_Hatsar-Môt_ est sans contredit les _Chatramotitæ_ de Strabon, le -_Hadramaut_ actuel des Arabes. - -_Ierah_ se trouve bien dans les _Iritæi_; - -_Adouram_ dans _Adrama_, au pays de _Iemama_, qui, selon les monuments -cités par Pocoke[183], fut la borne de l'empire assyrien en ces -contrées. - -_Auzal_ est l'_Auzara_ de Ptolomée, près le pays d'Oman, sur le golfe -Persique. Dans Ezéqiel (chap. 27), Dan est joint à Ion d'_Aouzal_, et -Giggeius place en ces cantons une ville de Ion. (_Voy._ Bochart.) - -_Deqlah_ est inconnu; _Aoubal_ doit être le _Hobal_ du géographe -Edrissi, ou l'_Obil_ anéanti des traditions arabes. - -_Ambi-mal_ représente l'un des quatre cantons aromatifères de -Théophraste, qui le nomme _Mali_. - -_Iobab_, par l'altération du second _b_ en _p_ grec, qui est l'_r_ -latin, a fait _Iobaritæ_, en Ptolomée. - -Le nom de _Sheba_ se retrouve dans _Shebam_, château-fort sur les -montagnes, à l'ouest du Hadramaut, et peut-être mieux encore dans la -ville de _Saba_, ou plutôt _Sheba-Mareb_, c'est-à-dire, la _capitale de -Sheba_, le mot _mareb_ ayant cette signification en arabe. - -_Haouilah_ offre le plus de difficultés, parce que ce nom n'a point -laissé de traces, et qu'un passage de la Genèse impose à ce local des -conditions contradictoires. - -Ce livre dit (chap. II, v. 10 et 11): «Et le fleuve (du jardin d'Eden) -se divisait en quatre autres fleuves, dont le premier s'appelle -_Phishoun_; celui-ci entoure tout le pays d'_Haouilah_, où se trouve -l'or; et l'or de cette terre est bon (or fin): là aussi est le Bedoulah -(Bdellium) et la pierre de Shahm (l'onyx.)» - -Nous avons vu ci-dessus un premier pays de Haouilah, appartenant à la -division de Kush, réclamer sa situation dans un désert où l'on ne -connaît aucune rivière: ce second Haouilah, appartenant aux Ieqtanides, -exige de ne pas sortir de leurs limites; par conséquent il nous faut -trouver dans la péninsule arabe, une rivière arrosant un pays où se -trouvent l'or, le bdellium et l'onyx. - -Les Grecs[184] nous indiquent un premier petit fleuve venant du mont -Laëmus, au sud-est de la Mekke, traversant un pays riche en sources, en -verdure, et de plus, roulant des paillettes d'or: là vivaient les Arabes -Alilæi et les Gassandi, chez qui se trouvaient des pépites d'or en -abondance. Au delà, sur la frontière du désert, vivaient les _Debæ_, -riches en paillettes d'_or_, d'où leur venait leur nom: tous ces -peuples, sans arts, ne savaient employer l'or à rien, et ils le -prodiguaient aux navigateurs étrangers, pour des marchandises de peu de -prix. - -Si l'on supposait que le nom _Alilæi_ fût une corruption de _Haouilah_, -chose très-possible de la part des Grecs, il y aurait ici de grandes -convenances; mais encore serions-nous dans le territoire de Kush; et de -plus nous n'y trouvons pas la pierre d'onyx, et surtout le _bdellium_ -que l'on s'accorde à croire être la _perle_. - -Cette dernière condition nous appelle sur le golfe Persique: là nous -trouvons deux rivières; l'une au pays de Iemama, ayant son embouchure en -face des îles de Barhain, où se termine le grand banc des perles; -l'autre, appelé _Falg_ par les Arabes, sur la même côte du golfe -Persique, ayant son embouchure à l'autre extrémité du même banc, sur la -frontière du pays d'Oman. Le voyageur Niebuhr assure que l'onyx n'est -pas rare en ces contrées: voilà plusieurs conditions remplies; mais nous -ne voyons aucun nom retraçant Haouilah; et parce que le récit de la -Genèse tient à la mythologie, peut-être la recherche d'un fleuve joint à -ce nom est-elle idéale? - -Un dernier pays nous reste à trouver, celui d'_Ophir_ qui, jusqu'ici, a -été la pierre philosophale des géographes: successivement ils l'ont -cherché dans l'Inde, à Ceylan, à Sumatra; dans l'Afrique, à Sofala; -enfin jusqu'en Espagne, où ils ont voulu que Tartesse représentât la -ville de Tarsis. Chacune de ces hypothèses a combattu l'autre par des -raisons de vraisemblance et d'autorité; mais toutes ont péché contre -une condition essentielle à laquelle on n'a point donné assez -d'attention. Cette condition est que l'auteur du dixième chapitre, ayant -observé, dans toute sa nomenclature, un ordre méthodique de positions et -de limites, il n'est pas permis de violer ici cet ordre: dans le cas -présent, le pays d'Ophir étant assigné à la division de Ieqtan, il n'est -pas permis de le chercher hors de la péninsule arabe, où cette division -est restreinte. - -Une hypothèse récente a été mieux calculée, en plaçant Ophir dans les -montagnes du Iémen, à 12 ou 14 lieues nord-est de Lohia, en un lieu -nommé Doffir[185]; mais il reste douteux que ce local, voisin des -Sabéens kushites, ait pu appartenir aux Ieqtanides; d'ailleurs -l'addition d'une consonne aussi forte que le _D_, qui aurait changé -Ophir en Doffir, est une altération dont l'idiome arabe n'offre pas -d'exemple: enfin l'on ne conçoit pas comment les vaisseaux de Salomon -auraient employé à faire un voyage de 400 lieues au plus (tout -louvoiement compris), un temps aussi long que celui dont le texte donne -l'idée, en disant que ces vaisseaux partaient _chaque troisième année_ -pour Ophir, c'est à dire, qu'ils étaient un an à se rendre, un an à -revenir, et ils n'auraient fait que 400 lieues par an! - -Après avoir médité ce sujet, il nous a semblé qu'un plus grand nombre de -convenances historiques et géographiques se réunissaient pour placer -Ophir sur la côte arabe, à l'entrée du golfe Persique: établissons -d'abord le texte qui doit être notre premier régulateur. - -«Salomon fit construire des vaisseaux à Atsiom-Gaber (sur la mer Rouge -près d'Aïlah), et Hiram, roi de Tyr, lui envoya des pilotes connaissant -la mer, pour conduire ses vaisseaux; et ils allèrent à Ophir, d'où ils -apportèrent beaucoup d'or. (_Reg._ I, c. 9, v. 10) - -«Et la reine de Sheba ayant entendu parler de Salomon, le vint voir. -(_Ibid._, ch. 10, v. 1er.) - -«Et elle lui apporta en présent une quantité prodigieuse d'or, -d'aromates exquis, et de pierres précieuses. (v. 10.) - -«Et les vaisseaux de Hiram qui apportèrent de l'or d'Ophir, en -apportèrent aussi des bois appelés _almoguim_ (que l'on croit le sandal) -et des pierres précieuses. (v. 11.) - -«Et Salomon tira beaucoup d'or des rois d'Arabie. (v. 15.) - -«Et les vaisseaux de Tarsis (appartenant) au roi, allèrent avec ceux de -Hiram, chaque troisième année; et ces vaisseaux de Tarsis apportèrent -de l'or, de l'argent, des dents d'éléphant, des singes et des paons. (v. -22.) - -«Josaphat fit construire des vaisseaux de Tarsis, pour aller à Ophir; -mais ils périrent dans le port même d'Atsiom-Gaber. (c. 22, v. 49.)» - -Pesons bien les circonstances et même les mots de ce récit: «1° Des -vaisseaux partent d'Atsiom-Gaber; ils vont à Ophir; ils en apportent -beaucoup d'or; et Salomon tira beaucoup d'or des rois d'Arabie.» - -Ici Ophir ne figure-t-il pas en synonyme avec Arabie? - -«2° Et la reine de Sheba ayant entendu parler de Salomon, le vint voir.» - -Cette princesse ne sera pas venue sur un ouï-dire; elle aura questionné -les gens mêmes de Salomon; elle les aura fait venir; elle ne l'aura pu -qu'autant qu'ils auront relâché dans un de ses ports. Les ports du -Téhama ne lui appartenaient point, ils étaient aux Kushites. Le port le -plus voisin de sa résidence, qui devait le mieux lui appartenir, était -celui que les Grecs appelèrent par la suite _Arabia felix_, aujourd'hui -_Hargiah_, à l'embouchure de la rivière de Sanaa. Ce port, disent les -Grecs, fut l'entrepôt où les marchandises de la mer Rouge et celles du -golfe Persique et de l'Inde se rencontraient, avant qu'une navigation -directe se fût établie de l'Égypte dans l'Inde. - -Selon les monuments arabes, la reine de Saba, nommée _Balqis_, vivait à -_Mareb_, c'est-à-dire, dans la _capitale_ du pays de _Saba_. Le -Hadramaut était dans sa dépendance; il est la contrée des aromates. Les -singes qu'elle y joignit, sont nommés en hébreu _qouphim_, dont -l'analogue subsiste au Malabar, dans le mot _kapi_, venu du sanscrit -_kabhi_: les paons, appelés en hébreu _toukim_, s'appellent encore au -Malabar _tougui_[186]. Voilà des produits indiens: les dents d'éléphant -en sont un aussi; mais l'Abissinie et l'Afrique ont pu en produire -également. Si les bois _almoguim_, dont Salomon fit des instruments de -musique, sont, comme on le croit, le bois de sandal (si rare, dit le -texte, que depuis cette époque on n'en vit plus), ils sont une nouvelle -preuve d'un commerce indien. Selon nous, les Tyriens qui furent les -pilotes de Salomon, et à qui appartenait spécialement ce commerce, ne se -bornaient point au port d'_Arabia felix_; ils prolongeaient la côte -arabe jusqu'au pays actuel de _Maskat_: là, nous trouvons, près du cap -Ras-el-hal, une ancienne ville écrite _Sour_, avec les mêmes lettres que -_Tyr_: toute cette contrée, jusqu'au détroit Persique, nous est dépeinte -par Niebuhr comme un pays abondant en toute denrée, et méritant le nom -de _heureux_ et _riche_; là étaient les villes ou pays de Sheba, Ramah -et Daden, dont Ezéqiel nous dit «que les habitants étaient les associés -ou courtiers des Tyriens, à qui ils fournissaient les dents d'éléphant, -les aromates et l'or (chap 27).» Sur cette côte existe encore une ville -de _Daba_, dont le nom signifie _or_; et il est prouvé par une foule de -passages des anciens, qu'a recueillis Bochart, en sa Géographie sacrée -(liv. II, chap. 17), que cette contrée fut jadis aussi riche en or que -le sont de nos jours le Pérou et le Mexique. - -Eupolême[187], qui fut instruit dans l'histoire des Juifs, dit que David -envoya des vaisseaux exploiter les mines d'or d'une île appelée -_Ourphê_, située dans la mer Erythrée, qui est le nom de l'Océan -arabique jusque dans le golfe Persique. - -Ici _Ourphê_ semble n'être qu'une altération d'Ophir, altération -d'autant plus croyable que le même texte fait partir les vaisseaux du -port d'_Achana_, au lieu d'Aïlana: mais Eupolême n'a-t-il pas eu en vue -une île célèbre de ces parages, appelée par Strabon _Tyrina_ (l'île -tyrienne), «où l'on montrait, sous des palmiers sauvages, le tombeau du -roi _Erythras_ (c'est-à-dire, du _roi Rouge_), qui, disait-on, avait -donné son nom à l'Océan arabique, parce qu'il s'y noya?» Nous avons ici -un conte phénicien, dont le vrai sens est que le _soleil brûlant_ et -_rouge_, qui chaque soir se noyait dans la mer, reçut un culte des -navigateurs qui la traversaient, et qui, en action de grâces d'un voyage -heureux, lui élevèrent un monument de la même espèce que celui d'Osiris, -_roi, soleil_, comme Erythras. En désignant ce tombeau comme un -_tumulus_ pyramidal _considérable_, Strabon nous fait soupçonner un -autre motif utile, celui d'avoir élevé sur cette côte plate un point -dominant propre à diriger les marins. - -Si nous pénétrons dans le golfe Persique, nous trouvons, sur la côte -arabe, une rivière appelée _Falg_, dont le cours nous conduit à une -ancienne ville ruinée qui porte le nom de _Ophor_[188], lequel, vu -l'insignifiance de la seconde voyelle, représente matériellement le nom -que nous cherchons, et qui le montre en un lieu convenable: il est vrai -que ce local n'est point une île, comme le dit Eupolême; mais il faut -observer que dans tous les dialectes de l'arabe, y compris l'hébreu, un -même mot signifie île et presqu'île. Or, la pointe d'Oman, où nous -trouvons Ophir, est une véritable presqu'île, surtout à raison des -rivières qui coupent sa base. Quant au site propre de la ville actuelle, -il a dû changer, en ce que les attérissements considérables de cette -côte ont éloigné la mer, et par cela même ont fait perdre au port et à -la ville d'Ophir son activité et sa renommée. - -A l'embouchure de la rivière qui avoisine les restes d'Ophir, commence -le grand banc des perles, foyer très-ancien d'un riche commerce; à -l'extrémité de ce banc se trouvent encore deux îles qui jadis portèrent -le nom de _Tyr_ et _Arad_, et qui eurent, dit Strabon (lib. 16), des -temples phéniciens: leurs habitants se prétendaient la souche de ceux de -Tyr et Arad sur la Méditerranée; mais si l'on considère qu'ils n'étaient -que de pauvres pêcheurs sur un sol d'ailleurs aride, l'on sentira que la -vraie souche de population fut aux bords fertiles de la Phénicie, et que -ce récit n'est qu'une inversion qui néanmoins indique encore le commerce -et la fréquentation des Tyriens, dont nous venons de rassembler un assez -grand nombre de preuves. - -On objecte que le circuit de l'Arabie est trop considérable pour la -science nautique de cet ancien peuple; nous répondons que le vrai degré -de cette science n'est pas très-bien connu, ne l'a peut-être pas même -été par les Grecs, venus à une époque tardive: en outre, l'analyse -semble prouver que ce circuit n'excéda réellement pas les moyens des -anciens. Leurs géographes s'accordent à nous dire qu'une journée moyenne -de navigation équivalait à 14 ou à 15 de nos lieues marines, -c'est-à-dire ¾ de degré[189]. La longueur de la mer Rouge est d'environ -320 lieues: supposons 400 à raison des caps et des baies, que les -anciens tournaient; la distance du détroit de Bab-el-mandel au cap -Raz-el-had, passe 360; supposons 430, nous avons 830: ajoutez 120 -jusqu'au golfe Persique, plus 50 jusqu'à la rivière Falg; pour ces deux -branches, supposons 200: la totalité sera de 1030 lieues; pour compté -rond, supposons 1050. - -Les vaisseaux ont eu cent cinquante jours, c'est-à-dire, cinq mois de -très-bon vent pour franchir cet espace: en effet, à la fin de mai -commence la mousson de nord-ouest, qui dure jusqu'à là fin d'octobre. -1050 lieues, divisées par 150 jours ne donnent que 7 lieues à chaque -journée: les navigateurs purent donc employer 75 jours, c'est-à-dire la -moitié du temps, à des relâches: la mousson de sud-est, qui les eût -ramenés, commence en novembre et finit en avril; mais ils ne pouvaient -en profiter, parce qu'ils n'auraient pas eu le temps de faire leur -négoce: seulement, ils purent employer les vents variables du mois qui -la termine, à sortir du golfe Persique, à caboter sur la côte de Maskat; -et leur retour au port d'Atsiom-Gaber put être effectué à la mi-janvier -de l'année _seconde_ du départ; alors une nouvelle expédition avait le -temps de se préparer pour partir à la fin de _mai_, qui commençait -l'année _troisième_. - -Dira-t-on que les Tyriens ont exploité le commerce du golfe Persique par -un moyen qui a encore lieu aujourd'hui, c'est-à-dire, par les caravanes -des Arabes se rendant à travers le désert, soit à l'Euphrate, soit -directement au golfe? Il est vrai que plusieurs passages des psaumes de -David, des prophètes, et surtout d'Ezéqiel, indiquent que les Tyriens -surent tirer ce parti des Bédouins, en tout temps dévoués à celui qui -les salarie; mais la voie du désert n'offrait guère moins d'obstacles -que celle de la mer, en ce que les Tyriens étaient obligés de traverser -les pays, souvent hostiles, des Juifs, des Syriens de Damas, et surtout -de prolonger le pays des Babyloniens, dont les rois furent leurs ennemis -acharnés. La cause de cette haine, comme de celle des Ninivites leurs -prédécesseurs, s'explique même en faveur de notre hypothèse, en disant -que, jaloux des richesses que les Phéniciens tiraient du commerce de -l'Inde, par le golfe Persique, ils leur coupèrent d'abord la voie du -désert; puis, lorsque l'industrie tyrienne eut imaginé la voie de la mer -Rouge et le circuit de l'Arabie, ils l'attaquèrent dans son foyer même, -pour extirper cette dérivation du commerce indien, et le ramener en son -lit ancien et naturel, le cours du Tigre et de l'Euphrate, où il fut la -véritable cause de la splendeur successive de Ninive, de Babylone et de -Palmyre. - -On nous oppose l'opinion de plusieurs écrivains grecs qui «ont nié que -personne eût navigué au delà du pays de l'encens avant l'époque -d'Alexandre;» ce sont les expressions d'Eratosthènes en Strabon (lib. -XVI, pag. 769): mais le témoignage d'Hérodote est d'un plus grand poids, -lorsque, sur l'autorité des savants égyptiens et perses qu'il consulta, -il raconta, «qu'environ 40 ans avant lui, le roi Darius Hystaspes eut la -curiosité de connaître le cours de l'Indus; que pour cet effet il confia -des vaisseaux à des _hommes sûrs et véridiques_, entre autres à Scylax -de Kariandre, lesquels vaisseaux, après avoir descendu l'Indus depuis la -ville de Kaspatyre, firent route dans l'Océan vers l'ouest, et -arrivèrent le trentième mois, au fond du golfe d'Héroopolis -d'Égypte[190].» - -Comment Eratosthènes et d'autres anciens ont-ils négligé ce fait? Nous -répondons, avec de savants critiques: 1º parce que les anciens ont en -général dédaigné les prétendus contes d'Hérodote; et nous ajoutons, 2º -parce qu'ils ont été imbus d'un préjugé formellement avoué par Arrien: -cet auteur, parlant des efforts inutiles d'Alexandre pour faire sortir -ses vaisseaux du golfe Persique, nous dit en substance: «On était -persuadé à Babylone, que le golfe Persique et le golfe Arabique ayant -leurs embouchures dans l'Océan, il devait exister un passage libre par -mer, entre Babylone et l'Égypte; mais personne n'était encore parvenu à -doubler les caps méridionaux de l'Arabie: cette entreprise passait pour -impossible, à cause de l'_excessive chaleur_ qui dans ces latitudes rend -la terre inhabitable.» Arrien ajoute: «Si la côte extérieure au golfe -Persique eût été navigable, ou si l'on eût soupçonné la possibilité de -s'en approcher, je ne doute pas que l'extrême curiosité d'Alexandre ne -fût parvenue à faire reconnaître le pays par mer ou par terre[191].» - -L'_excessive chaleur rendant la terre inhabitable_; voilà le préjugé qui -a égaré presque tous les anciens, et dont ne fut pas exempt Hérodote -lui-même; avec cette différence, honorable à son caractère, qu'il n'eut -point la présomption de soumettre les faits à sa théorie, et qu'au -contraire, en plusieurs occasions, il a eu la candeur de nous dire: -«Voilà ce qu'on m'assure: cela ne me paraît pas croyable; mais peut-être -d'autres le croiront.» Nous verrons bientôt que cette bonne foi l'a -mieux dirigé que ses censeurs. - -Pour revenir à notre question, nous disons que la _persuasion_ où l'on -était à Babylone de la possibilité du circuit de l'Arabie, avait pour -cause quelques traditions confuses ou dissimulées des anciennes -navigations: leur souvenir dût s'obscurcir même chez les Orientaux, -parce que les guerres continues depuis Salmanasar jusqu'à Nabukodonosor, -après avoir long-temps distrait, finirent par détruire les Tyriens et -les Iduméens, agens de ces navigations, et plongèrent dans le trouble et -l'ignorance, les générations qui leur succédèrent. A plus forte raison, -les Grecs d'Alexandre, venus deux siècles et demi après que Tyr eut été -dévastée par Nabukodonosor, puis par Kyrus et ses successeurs, -durent-ils ignorer des faits qui, par eux-mêmes, n'étaient pas -éclatants; surtout lorsque nous voyons ces mêmes Grecs peu et mal -instruits dans toute l'histoire des rois ninivites et babyloniens, de -qui ces faits, furent contemporains. - -Mais enfin, dira-t-on, ce petit peuple tyrien, séparé de la mer Rouge, -par un espace de 90 lieues communes (de 2,500 toises) qu'occupaient -quatre ou cinq nations souvent en guerre, comment put-il entretenir les -communications nécessaires à son commerce, et surtout comment put-il -former et alimenter le matériel d'une marine soumise à beaucoup de -casualités, c'est-à-dire, se procurer les métaux, les chanvres, les bois -de construction, etc., quand il est avéré que les bords de la -Méditerranée sont tellement dénués de ces objets, que, selon Strabon, -Diodore et Pline, «les indigènes n'y exerçaient la navigation qu'au -moyen de grands paniers tissus de joncs ou de feuilles de palmiers, -recouverts de peaux ou cuirs cousus et goudronnés?» - -Sans doute ce sont là des difficultés, mais un examen attentif des faits -sait les résoudre. - -D'abord, quant aux communications, ce qui se passa entre Hiram et -Salomon nous montre ce qui dut se passer avant et après ces princes; il -est sensible que les Tyriens durent avoir tantôt avec les Philistins, -tantôt avec les rois de l'Idumée, des traités semblables à ceux qu'ils -eurent avec David et Salomon, maîtres accidentels de cette contrée. - -Quant au passage matériel des choses, il put se faire entièrement par -terre, dans les cas d'alliance avec les Juifs et les Philistins; mais en -d'autres cas, il dut se faire par des moyens plus convenables à -l'esprit d'économie d'un peuple marchand. - -Ce peuple de Tyr étant, comme l'on sait, maître de la mer de Syrie, il -dut user de cet avantage pour se procurer un entrepôt rapproché, autant -que possible, de la mer Rouge. Parmi plusieurs, là côte de Gaza lui en -offrit un éminemment commode dans le lieu appelé _El-arish_ qui, situé -sur une plage désert, loin des regards jaloux de tout gouvernement, -avait le double mérite de la sûreté et du secret; joignez-y un torrent -d'eau douce (dit le _torrent d'Égypte_), à la vérité temporaire, et -quelques sources saumâtres ombragées de palmiers. Ce havre, encore -praticable, dut jadis être meilleur, quand les atterrissements continus -de cette plage ne l'avaient pas ensablé; sa distance au port -d'Atsiom-Gaber est d'environ 45 lieues communes, c'est-à-dire de 5 à 6 -journées de caravane. Le désert intermédiaire, très-aride, ne peut se -traverser qu'avec l'agrément des Arabes qui le parcourent; il fut facile -à un peuple riche, de mettre à sa solde des Bédouins toujours affamés; -leurs chameaux transportèrent tout ce que les Tyriens voulurent -débarquer. Des discussions accidentelles avec les Iduméens, maîtres -naturels d'Atsiom-Gaber, durent s'élever pour motifs d'intérêt et de -péage; elles durent susciter l'idée de chercher ailleurs un -établissement plus indépendant; la plage, au couchant du mont Sinaï, en -offrait de tels; les Phéniciens en profitèrent, de l'aveu exprès des -historiens grecs, qui nomment comme leur appartenant, une ville au local -d'Elim, et un port qui, chez les Arabes, conserve encore le nom -d'_El-Tor_, mot identique à celui de _Sour_ et _Tyr_. Ce lieu, favorisé -de bonne eau douce et de palmiers dattiers, dut surtout fixer les -Tyriens qui protégés par leurs vaisseaux, purent y être à l'abri des -caprices des Arabes, leurs hôtes. - -Mais ces vaisseaux, comment se trouvent-ils construits là? Nous -répondons que les Tyriens firent alors ce qui se fait encore -aujourd'hui, ce que l'histoire nous apprend s'être fait de tout temps -ils firent fabriquer sur la Méditerranée tous les agrès et les carcasses -même des vaisseaux, et ils les transportèrent à dos de chameau d'un -rivage à l'autre; c'est ainsi que les Turks ont entretenu leur marine à -Suez[192], depuis Sélim; que Soliman, en 1538, y fit passer une flotte -entière de 76 bâtiments, fabriqués à Constantinople et sur la côte de -Cilicie. C'est ainsi qu'Ælius Gallus, sous le règne d'Auguste, fit -passer une autre flotte de 80 galères, à 2 et 3 rangs de rames, etc. - -Mais de quelle espèce étaient ces vaisseaux tyriens? Nous l'apprenons -clairement d'Ezéqiel, en son intéressant chapitre XXVII, lorsqu'il dit: -«O Tyr! tes enfants (ou tes constructeurs) emploient les sapins de Sanir -à faire les planches (pour les bordages ou les ponts) de tes vaisseaux; -ils emploient les cèdres du Liban à faire _tes mâts_; les aunes de Bazan -à faire _tes rames_; les buis de Ketim, incrustés d'ivoire, à faire les -bancs de tes rameurs; les fines toiles d'Égypte bariolées, à faire _tes -voiles_; l'hyacinthe et la pourpre des îles de Hellas, à teindre les -tentes qui ombragent (tes nautoniers): tu dis: Je suis d'une beauté -parfaite.» - -Nous voyons, dans ce texte, que les vaisseaux de Tyr étaient à _voiles_ -et à _rames_, c'est-à-dire, du genre des galères dont l'usage est -immémorial sur la Méditerranée; par conséquent cette voile fut -triangulaire, celle que l'on appelle _voile latine_, qui a le mérite -précieux de serrer le vent au plus près. - -Le texte ne spécifie pas que les vaisseaux fussent _pontés_; mais cet -attribut des galères nécessité par la grosse mer, est une suite -indispensable. - -Maintenant d'où vient, dans le texte du livre des Rois, l'expression de -_vaisseaux de Tarsis_, construits par Salomon et par Josaphat? Les -commentateurs en ont cherché l'explication au bout du monde: elle nous -semble placée sous la main, et offerte par un état de choses encore -présent à nos yeux. - -En effet, nous voyons qu'en matière de constructions, chaque peuple et -ci-devant chaque ville maritime, par certaines raisons de calcul ou de -routine, ont donné et donnent encore à leurs vaisseaux des formes -particulières, d'où leur sont venus des noms distincts. Ainsi l'on -distingue les vaisseaux de Hollande, par leurs hanches plus larges; par -leurs quilles plus aplaties; les vaisseaux d'Angleterre, par leurs -flancs plus effilés, par leurs quilles plus tranchantes; les vaisseaux -de Venise et de Gênes (quand ces villes furent républiques), par -d'autres caractères particuliers; en sorte que de très-loin en mer, un -œil expert sait de quel pays et même de quel chantier est un vaisseau. -Hé bien, chez les anciens cet état de choses dut avoir lieu, et alors -les différences durent être d'autant plus marquées, que les peuples, -dans un état habituellement hostile, avaient moins de rapports. Les -vaisseaux de Carthage, ceux de Syracuse, d'Athènes, de Milet, durent -avoir des caractères distincts; or, parmi les anciennes villes qui -eurent une marine, et par conséquent des chantiers de construction, il -s'en présente une célèbre qui eut tous les moyens de construire des -vaisseaux désignés par son nom. Cette ville appelée _Tarsus_ par les -Grecs, la même que notre _Tarsis_ des Hébreux, était située sur la côte -de Cilicie, la plus riche de la Méditerranée en bois de marine, et le -foyer perpétuel d'une navigation active, portée jusqu'à la piraterie. - -«_Tarsus_, nous dit le savant Strabon (liv. XIV, p. 673), doit son -origine aux Argiens qui, sous la conduite de Triptolême, cherchaient Io» -(c'est-à-dire que cette origine se perd dans les temps fabuleux). Solin, -compilateur d'auteurs anciens, l'attribue à Persée (ch. XXXVIII; autre -signe d'antiquité): il ajoute qu'on l'appelait la _mère des villes_; -«que ces peuples (les Ciliciens) avaient jadis commandé depuis la Lydie -jusqu'à l'Égypte; qu'ils furent dépossédés par les Assyriens, etc.» Ceci -cadre bien avec le discours de Sennachérib, disant à Ezéqiah «que ses -pères ont récemment conquis la ville de Adana (près de _Tarsus_); et -avec l'anecdote de Jonas qui, sous le règne de Jéroboam II, environ 65 -ans avant Sennachérib, s'enfuit à _Tarsus_, pour _éviter_ de _se rendre_ -à Ninive: n'a-t-on pas droit de conclure qu'alors Tarsus etait -indépendante de Ninive? L'épitaphe de Sardanapale, qui suppose que ce -prince _bâtit en un jour Tarsus_ et _Anchiale_, indique seulement qu'il -_répara_, et qu'alors ces deux villes dépendaient des Assyriens. Le -dixième chapitre de la Genèse, en nommant Tarsis comme _enfant_, -c'est-à-dire _colonie_ de Ion, dépose dans le même sens que les Grecs en -faveur de son antiquité. Quant à son industrie, Strabon continue: «La -rivière Kydnus traverse Tarsus, et forme au-dessous d'elle un marais -navigable, qui jadis fut un port spacieux, ayant son embouchure dans la -mer par un col étroit appelé _Regma_, c'est-à-dire _rupture_. Cette -ville est populeuse et a le rang de métropole; ses citoyens ont une -telle passion pour les sciences physiques et mathématiques, qu'ils ont -surpassé en ce genre les écoles d'Athènes, d'Alexandrie et de toute -autre ville savante qu'on pourrait nommer: il y a ceci de notable, qu'à -Tarsus ce sont les indigènes qui sont les savants et les studieux; il y -vient peu d'étrangers. Ces indigènes, au lieu de rester dans leurs -foyers, se livrent aux voyages pour acquérir ou perfectionner leurs -connaissances; et ces voyageurs s'expatrient volontiers pour s'établir -ailleurs; il n'en revient qu'un petit nombre: c'est le contraire des -autres villes, si j'en excepte Alexandrie, etc.» - -Avec un tel caractère moral, et avec l'avantage des forêts de son -voisinage et des métaux dont l'Asie mineure fut toujours riche, l'on a -droit de croire que Tarsis eut très-anciennement des chantiers actifs; -que par cette activité, ses constructeurs ayant acquis la science qui -naît de la pratique, ils imaginèrent des formes de vaisseaux mieux -calculées que celles de leurs voisins, et qui reçurent la dénomination -de _vaisseaux de Tarsis_. Salomon, qui nous est dépeint comme un prince -curieux en tout genre d'arts et de sciences, voulant avoir des vaisseaux -sur la mer Rouge, et se trouvant obligé de les y construire de toutes -pièces, sans être dirigé par aucune routine antérieure de son pays et de -sa nation, Salomon a dû désirer de les construire sur le modèle le plus -renommé, le plus parfait: il aura choisi celui de Tarsus; et parce qu'il -fallut que ces vaisseaux fussent transportés de toutes pièces par terre, -pour être refaits à Atsiom-Gaber, pays sauvage et dénué d'ouvriers, ce -prince habile les aura fait fabriquer ou acheter tout faits au chantier -de Tarsus, opération, en pareil cas, toujours la plus économique et la -plus sûre. Il est même probable que les Tyriens, dont le pays fertile, -mais très-petit, n'avait que des arbres fruitiers, prirent de bonne -heure le même parti, et achetèrent des _vaisseaux de Tarsis_. Tel est le -sens le plus naturel, et telle est sûrement l'origine de cette -expression, _vaisseaux de Tarsis_, qui s'adapte très-mal aux autres sens -que les commentateurs lui ont donnés. - -Selon les uns, Tarsis signifierait la _mer_, par analogie au mot grec -θαλάσση; mais plusieurs passages des écrivains juifs repoussent cette -explication: par exemple Jérémie dit: «On apporte de l'argent de Tarsis -et de l'or d'Ophaz (c. X, v. 9).» Ophaz n'est ici qu'une altération -d'Ophir, causée par la ressemblance de l'_r_ et du _z_ dans l'alphabet -chaldaïque: en tout cas, _Ophaz_ comme _Ophir_, étant une ville, -_Tarsis_ qui est mise en comparaison, ne peut qu'en être une autre; il -serait ridicule de dire: _L'on apporte de l'argent de la mer et de l'or -d'Ophaz_. - -Ezéqiel, en son chapitre XXVII, dit à la ville de Tyr: «Les vaisseaux de -Tarsis sont _tes voituriers_ dans tes navigations.»--Que signifierait, -_les vaisseaux de la mer_? - -Le sens ne serait pas moins disparate dans les menaces d'Isaïe (chap. -XXIII), à l'époque où Salmanasar réduisit Tyr aux abois (vers l'an 727): -«Malheur à Tyr! Jetez des cris de deuil, _vaisseaux de Tarsis_! la -maison où ils venaient (le port de Tyr) est (ou sera) renversée[193]. On -les avait taillés (ou transportés) de la terre de Ketim pour eux -(Tyriens).--Habitants des _îles_, faites silence: ce qui a été entendu -sur l'Égypte (cris de deuil à l'occasion de la conquête par l'éthiopien -Sabako), Tyr l'entendra (sur elle-méme).--Passez à Tarsis, jetez des -cris de deuil, habitants des îles! _O fille de Tarsis_ (Tyr)! écoule-toi -sur la terre comme un ruisseau (de pluie).» - -Dans tout ce passage, si, au lieu de _Tarsis_, on introduit le mot -_mer_, l'on n'a point de sens raisonnable: «_Passez à la mer, habitants -des îles_, etc.» Au contraire, Tarsis convient partout à la ville de -_Tarsus_; et cette convenance se confirme par son adjonction, 1° au pays -de _Ketim_, qui chez les Hébreux désigne Cypre et la côte de Cilicie; 2° -aux _îles_ qui chez eux désignant également Rhodes et l'Archipel.--Notez -qu'Isaïe appelle ici Tyr _fille de Tarsis_ (tirant d'elle sa puissance), -comme ailleurs il l'appelle _fille de Sidon_ (tirant d'elle sa -naissance). - -Il dit encore (ch. 2, v. 16): «Dieu manifestera sa grandeur sur tout ce -qui est orgueilleux, sur tout ce qui est élevé, sur les vaisseaux de -Tarsis, et sur tout ce qui est _beau à la vue_.» Cette comparaison des -_vaisseaux de Tarsis_ à ce qui est _beau à la vue_, n'indique-t-elle, -pas que les vaisseaux de cette ville étaient pour ces temps-là, et -surtout pour les Hébreux, montagnards ignorants, un objet d'art -étonnant, qui mérita une dénomination spéciale? Cette même comparaison -de beauté se trouve dans Ezéqiel, lorsqu'au chapitre 27, après avoir -dépeint les vaisseaux de Tarsis, il fait dire à Tyr: «Je suis _d'une -beauté parfaite_.» - -Mais, objectent encore les commentateurs, on lit dans le livre des -Paralipomènes[194], que les vaisseaux du roi allèrent à _Tarsis_, et que -Josaphat fit construire des vaisseaux à Atsiom-Gaber, pour aller à -Tarsis. - -Cette difficulté a été insurmontable pour ceux qui ont attribué une -infaillibilité sacrée aux livres hébreux; mais tout lecteur qui, libre -de préjugé, se rappellera les erreurs chronologiques où nous avons -surpris et où nous surprendrons encore l'auteur tardif et négligent des -Paralipomènes; tout lecteur qui remarquera qu'en cette occasion, comme -dans plusieurs autres, il n'a tiré ses informations que du livre des -Rois, qu'il n'en est même ici que le copiste littéral, à l'exception du -mot _aller_[195], pensera qu'il a été trompé par l'expression _vaisseaux -de Tarsis_, et que, selon l'erreur de son siècle, ayant cru qu'on les -envoyait dans ce pays, il a, de son chef, introduit le mot _aller_: -voilà l'unique base sur laquelle repose l'hypothèse qui veut que les -vaisseaux de Salomon, et par suite ceux des Tyriens, aient fait -_habituellement_ le tour de l'Afrique, pour arriver à _Tartesse_, -supposée Tarsis; trajet si inconcevable pour tous les anciens, que -Hérodote même qui, sur la foi des prêtres égyptiens, en a cité _un -exemple extraordinaire_, paraît en douter, et que tous les anciens l'ont -considéré comme une fable[196]. - -L'on sent que nous parlons du voyage de ces Phéniciens qui, sous Nekos, -roi d'Égypte, firent voile du fond de la mer Rouge, et qui, ayant -navigué pendant deux années, doublèrent à la troisième année les -colonnes d'Hercule (détroit de Gibraltar), et revinrent en Égypte -(_Hérodote_, lib. IV). Cette troisième année n'a pas laissé de -contribuer à l'erreur, par la fausse ressemblance avec le verset qui -dit que les _vaisseaux_ de Salomon _allaient_ chaque _troisième_ année. -Récemment on a voulu substituer à cette hypothèse celle du voyageur -Bruce, qui a prétendu trouver un pays de _Tarshish_, en Abissinie; mais -quiconque a connu Bruce, ou qui a lu son livre avec attention, sait que -les assertions systématiques et présomptueuses de cet écrivain, ne -peuvent être reçues sans preuves positives. Terminons cet article par -une dernière remarque. - -Selon d'anciens monuments arabes recueillis et cités aux neuvième et -dixième siècle de notre ère, par les Musulmans, il existait d'autres -versions, d'autres traditions que celle de la Genèse sur les origines -arabes. Le plus savant de leurs historiens, Maséoudi[197], déclare, -d'après des auteurs respectés, «que les plus anciens peuples de la -péninsule furent quatre tribus appelées Aad, Tamoud, Tasm et Djodaï (ou -Djedis). - -«Aad habita le Hadramaut. - -«Tamoud habita le Hedjaz et le rivage de la mer de Habash (le Téhama). - -«Tasm habita les Ahouaz et la Perse méridionale. - -«Enfin Djodaï habita le pays de Hou, qui est le Iémama. - -«Or, ces Arabes, ajoute-il, soumirent l'Iraq (la Babylonie), et y -habitèrent.» - -Il y a ici une analogie marquée avec la Genèse: le pays de Hedjaz ou -_Téhama_, l'_Iraq_ et le midi de la Perse, sont les mêmes pays que le -livre juif attribue aux peuples noirs venus de Kush, soit immédiatement, -soit médiatement par Nimrod; ces premiers Arabes seraient donc les -Kushites de la Genèse (les Arabes noirs), et cette conséquence est -appuyée par un monument arabe qui, parlant du puits de Moattala, chez -les Madianites, comme de l'une des merveilles du monde, remarque que les -Madianites descendaient des deux tribus Aad et Temoud (voyez _Notice des -manuscrits orientaux_, tom. II). Or, nous savons par les Hébreux que les -Madianites, dont Moïse épousa une femme, étaient des _Kushites_, des -_Éthiopiens_. - -Ces premiers Arabes furent attaqués et finalement expulsés par une autre -race se prétendant issue de Sem, et parente des Assyriens et des -Chaldéens; sur quoi l'historien Hamza observe qu'il y avait une autre -manière de raconter l'histoire de ces tribus, lorsqu'il dit: - -/# - «Tel est le récit des _Iamanais_ sur leur origine; mais j'ai lu - dans des écrivains qui s'autorisent d'_Ebn-Abbas_, que les vrais - Arabes, au nombre de dix peuples, comptaient leurs années à dater - d'_Aram_, et que ces dix peuples ou familles étaient _Aad, Tamoud, - Tasm, Djedis, Amaleq, Obil, Amim, Ouabsar, Djasem_ et _Qahtan_: ces - familles désignées par le nom d'_Arman_, avaient déja péri en - partie, quand les derniers coups furent portés par _Ardouan_, roi - (de la dynastie perse) des _Ashganiens_.... Jusque-là, ces Arabes - comptaient leurs années à dater d'_Aram_. Enfin elle furent - entièrement détruites par Ardeshir, Babeqan (vers les années 130, - de notre ère et suivantes).» -#/ - -Il est fâcheux que les Arabes ne nous aient pas donné l'époque de cet -_Aram_. Au reste, pour raisonner sur ce récit, il nous faudrait entrer -dans trop de détails. La principale conséquence que nous en voulons -tirer, est que les Arabes ayant eu des opinions diverses sur leurs -antiquités, la version adoptée par Helqiah n'a pas le droit d'être -préférée sur parole et sans aucune discussion, sur tout lorsqu'aux neuf, -dix et onzième siècles, il existait encore en Orient beaucoup de livres -d'origine perse et chaldéenne, dont la composition première pouvait être -contemporaine des monuments où puisa Helqiah. Le résultat le plus -probable qui nous semble indiqué par tous ces récits, est -qu'effectivement à une époque reculée, l'Arabie eut deux races -d'habitants, les uns ayant la peau et les yeux noirs avec les cheveux -longs, c'est-à-dire vrais Éthiopiens, comme leurs voisins d'Axoum et de -Méroë[198]; les autres plus ressemblants aux Assyriens, du pays desquels -ils peuvent être venus; les uns et les autres parlant un langage -identique dans ses principes et dans ses règles de grammaire et de -construction. Cette circonstance indique qu'originairement ils sortirent -d'une même souche, dont une branche habitant le midi, reçut l'impression -du soleil africain; l'autre s'étant répandue plus au nord, prit une -constitution adaptée à son climat. En remontant plus haut, cette souche -première est-elle née en Abissinie, ou en Arabie, ou en Assyrie? C'est -un problème que nous n'entreprendrons point de résoudre: seulement nous -dirons que si, selon la remarque des anciens, la péninsule arabe, et -spécialement son grand désert, n'ont jamais été conquis, ses habitants -ne doivent point avoir été le produit d'une invasion subite d'étrangers -qui n'y auraient trouvé ni subsistances, ni appât du pillage; tandis que -ces mêmes habitants dressés à la vie guerrière par la dureté de leur -climat, par la nécessité journalière de supporter la soif et la faim, -par le besoin de changer chaque jour de site et de campement, ont eu -sans cesse les motifs, et de temps à autre les moyens de se porter sur -les pays riches de leurs voisins, par des irruptions semblables à celles -de leurs sauterelles; et lorsque d'autre part ces mêmes anciens nous -assurent que tous les peuples répandus de l'Euxin aux sources du Nil, de -la Perse à la Méditerranée, leur offraient un même fonds de constitution -physique, de lois, de mœurs et surtout de langage, l'on a droit de -conclure qu'à des époques inconnues de l'histoire, de telles irruptions -ont eu lieu, alors que des hommes à talent, tels que Mahomet et Moïse, -eurent l'art de rassembler les diverses tribus arabes sous un seul -drapeau, en détournant leurs passions et leurs jalousies vers un même -but. Par cette raison, l'Abissinie ou Éthiopie, pays abondant et fécond -en majeure partie, devrait avoir été envahie par des Arabes qui en -chassèrent les nègres crépus, avant que, par un retour subséquent, ces -émigrés arabes, devenus nombreux et puissants, eussent reporté leur -action sur la mère patrie[199]; mais ce sont là des conjectures de -raisonnement, et nous n'avons pas à leur appui des faits positifs fondés -sur des monuments. - - -Résumé. - -Maintenant, si nous résumons les résultats que nous ont fournis ces -derniers, nous pensons avoir établi comme vraies les propositions -suivantes: - -1° Que le livre appelé la _Genèse_ est essentiellement distinct des -quatre autres qui suivent; - -2° Que l'analyse de ses diverses parties démontre qu'il n'est point un -livre national des Juifs, mais un monument chaldéen, retouché et arrangé -par le grand-prêtre Helqiah, de manière à produire un effet prémédité, à -la fois politique et religieux[200]; - -3° Que la prétendue généalogie mentionnée au dixième chapitre, n'est -réellement qu'une nomenclature des peuples connus des Hébreux à cette -époque, formant un système _géographique_ dans le style et selon le -génie des Orientaux; - -4° Que la prétendue chronologie antédiluvienne et postdiluvienne, si -invraisemblable, si choquante même, n'est, jusqu'au temps de Moïse, -qu'une fiction allégorique des anciens astrologues, dont le langage -énigmatique, comme celui des modernes alchimistes, a induit en erreur -d'abord le vulgaire superstitieux, puis, avec le laps de temps, les -savants mêmes, qui perdirent la clef des énigmes et de la doctrine -secrète; - -5° Que la véritable chronologie n'a dû, n'a pu commencer qu'avec la -véritable histoire de la tribu juive, c'est-à-dire à l'époque où son -législateur Moïse l'organisa en corps de nation; - -6° Que néanmoins à cette époque même aucun calcul régulier ne se montre -dans les livres hébreux; que c'est seulement à dater du pontificat de -Héli, douze siècles avant notre ère, que l'on parvient à saisir une -chaîne continue de temps et de faits méritant le nom d'_Annales_; - -7° Enfin, que ces annales ont été rédigées avec tant de négligence, -copiées avec tant d'inexactitude, qu'il faut tout l'art de la critique -pour les restaurer dans un ordre satisfaisant. - -De toutes ces données il résulte avec évidence que les livres du peuple -juif n'ont point le droit de régir les annales des autres nations, ni de -nous éclairer exclusivement sur la haute antiquité; qu'ils ont seulement -le mérite de nous fournir des moyens d'instructions sujets aux mêmes -inconvénients, soumis aux mêmes règles de critique que ceux des autres -peuples; que c'est à tort que jusqu'ici l'on a voulu faire de leur -système le régulateur de tous les autres; et que c'est par suite de ce -principe erroné que les écrivains se sont trouvés pris dans un filet -inextricable de difficultés, en voulant forcer tantôt les événements -anciens de descendre à des dates tardives, tantôt des événements récents -de remonter à des temps reculés: ce genre de désordre qui a surtout eu -lieu dans l'Histoire des Empires de Ninive et de Babylone, va devenir -pour nous une raison d'en faire un nouvel examen, et de fournir une -nouvelle preuve de la bonté de notre méthode. - -[Illustration: NOMENCLATURE GÉNÉALOGIQUE, OU PLUTÔT GÉOGRAPHIQUE DU -Xe CHAPITRE DE LA GENÈSE. - -/*[2] - {Almodad - {Shelaph - {Hatsarmout - {Irah - {Hadouram Habitèrent depuis - {Aouzal Mesha jusqu'à - {Ieqlan... {Aoubal Shefarmont - { {Deqlah oriental - { {Abmal - { {Sheba - {Aïlain { {Ophir - {Ashour { {_Haouilah_ - Shem {Arafkashd........Shelah.. { {Iobab - ou {Loud { - Sem { { {Nabt. - { { {Kedar. - { {Aouts { Phelag-Raou-Sheroug-Nahor {Mosha. - { {Houl { Taré-Abram-Ishmal....... {Tima. - {Aram.... {Gatar { {Itour. - {Mesh {Qodamé, - {etc. - {Gomer ou {Ashkenez - { Cimr... {Riphat {Shiba Dans le - { {Togorniah Ieqshan... { desert - {Mayoug {Deden de Syrie - {Medi - { {Elish - Iaphet {Ion... {Tarshish - { {Ketim - { {Rodenim - {Toubal - {Moshk - {Tirns - {Tsidon - {Het............ Anoquim et Amim. - {Iebousi - {Amri - {Gargashi Habitèrent depuis - {Kanan... {Haoui Sidon jusqu'à - { {Arouqi Gerar et Gazab. - { {Sini - { {Aroudi - { {Tsamiri - { {Hamati - { - { {Loudim - { {Anamim - Ham { {Lehbim - ou {Mastrim..{Neftahim - Cham { { {Philashtim. - { {Fatrousim... {Kaftorim. - { - {Phut - { {Saba - { {_Haouilah_ - { {Sabtakah - {Koush... { - { {Ramah...... {Sheba. - { { {Daden. - - Nemrod-Babylon-Arak-Akad-Kalané. -*/ -] - - - - -CHRONOLOGIE DES ROIS LYDIENS. - - - - -§1er. - - -On ne peut refuser aux chronologistes du siècle dernier[201] le mérite -d'avoir établi, avec le secours des astronomes, une série satisfaisante -de faits successifs, depuis le temps présent jusqu'au 6e siècle avant -notre ère: avec eux, à partir du jour où nous vivons, la succession des -rois de France nous conduit à leur fondateur Clovis, qui, l'an 486 de -l'ère chrétienne, abolit, par la victoire de Tolbiac, le pouvoir des -Romains dans la Gaule. Ce fait, qui coïncide à l'an 13 de Zénon, -empereur romain à Constantinople, nous donne le moyen de remonter, par -la liste de ses successeurs, jusqu'au règne d'Octave, dit _Auguste_, -qui, l'an 31 avant notre ère, ayant vaincu son rival Antoine et la reine -Cléopâtre, au combat d'Actium, termina en la personne de cette reine, -la dynastie des rois grecs ou macédoniens en Égypte: ces rois grecs nous -conduisent ensuite jusqu'à leur auteur Alexandre, fils de Philippe, qui, -l'an 331 avant l'ère chrétiènne, renversa, par sa victoire d'Arbelles, -l'empire des Perses en Asie, et termina, dans la personne de Darius -Codoman, la série de leurs monarques, laquelle remontait dans un ordre -connu jusqu'au conquérant appelé _Cyrus_, ou plus correctement _Kyrus_. - -Jusque-là, c'est-à-dire vers l'an 650 avant J.-C., les faits politiques -sont liés sans interruption; mais au-dessus de Kyrus commencent des -incertitudes, des contradictions que les plus savants écrivains n'ont pu -éclaircir. Ce n'est pas qu'en général on ne sache qu'à l'époque de -Kyrus, l'Asie occidentale, depuis la Méditerranée jusqu'au fleuve Indus, -était partagée en 4 ou 5 royaumes principaux, formés des débris d'un -empire antérieur, l'_empire Assyrien_. Ces royaumes connus sous les noms -de _Lydie_, de _Médie_, de _Babylonie_, de _Phénicie_, et peut-être de -_Bactriane_, avaient dans leur dépendance de moindres états tributaires -et vassaux: de ce nombre, à l'égard de la Médie, était le pays montueux -appelé proprement _Fars_ ou _Perse_. Ses habitants portés à -l'indépendance par la nature du sol, par le genre de leur vie, par leur -pauvreté, supportaient impatiemment un joug étranger. Kyrus, devenu leur -chef ou satrape, profita de ces dispositions; et par des moyens -semblables à ceux de Gengis-Khan et de Tamerlan, ayant armé les Perses, -il attaqua d'abord les Mèdes dont il abolit la monarchie dans la -personne d'Astiag; puis les Lydiens, dont il prit d'assaut la capitale -(Sardes), et saisit vif le dernier roi Krœsus; enfin les Babyloniens, -dont il prit par stratagème l'inexpugnable cité, l'an 639 avant J.-C. -Ces faits sont connus d'une manière générale; mais en quelle année le -conquérant perse prit-il la ville de Sardes et le roi Krœsus? Combien -d'années ce dernier, avait-il régné? Quelle avait été la durée du -royaume des Mèdes? Combien de rois avait-il comptés? Combien de rois -avant Kyrus avaient gouverné Babylone? Auquel de ses rois cette ville -célèbre devait-elle ses constructions prodigieuses? Enfin quelle avait -été la durée du vaste empire des Assyriens antérieurs à ceux-ci? Ce sont -là autant de problèmes sur lesquels, depuis deux mille ans, s'exercent -sans fruit la curiosité, la méditation et la patience des historiens: -voyons aujourd'hui si, profitant de leurs travaux, et surtout de leurs -erreurs, nous parviendrons à dénouer ce faisceau de difficultés: -commençons par celles de la monarchie des Lydiens. - -Les érudits qui ont traité ce sujet s'accordent tous à dire que la prise -de Sardes est l'époque fondamentale de la chronologie lydienne, -c'est-à-dire l'anneau par lequel elle se joint au système général des -temps qui nous sont connus. En cela ils ont raison, l'histoire ne nous -fournissant aucun autre point de contact que cette prise de Sardes: mais -parce qu'Hérodote, notre informateur premier, même unique à cet égard, -n'en déclare pas implicitement l'année précise, nos savants l'ont -cherchée partout ailleurs qu'en son livre, et ils ont cru la trouver -chez deux écrivains tardifs, dont l'un est d'une ignorance manifeste. En -cela ils ont eu tort, car si l'on veut peser avec nous toutes les -expressions d'Hérodote; si l'on veut comparer, comme nous allons le -faire, tous les indices fournis par cet historien, on y trouvera -non-seulement l'année de la prise de Sardes désignée avec clarté, mais -encore l'on découvrira dans l'ambiguité de l'une de ses phrases, la -cause des faux calculs de tous les copistes modernes ou anciens, -notamment du biographe Sosicrate, dont on veut maintenant élever contre -lui l'autorité. En procédant à notre analyse sous les yeux du lecteur, -nous allons lui fournir les moyens de prononcer par lui-même sur nos -résultats. - -Nous employons la traduction de Larcher, à laquelle nous ne -reprocherions point la faiblesse de style, si elle avait toujours le -mérite de la fidélité; mais nous aurons plus d'une occasion d'en -remarquer l'absence; et comme d'ailleurs cet écrivain, par esprit de -parti, a surchargé les 2 volumes du texte original, de 7 volumes de -notes et de commentaires remplis d'erreurs quant aux choses, et souvent -de termes injurieux quant aux personnes, la lecteur ne trouvera pas -injuste que, par représailles, nous mettions en évidence l'impéritie et -même la malignité du censeur. - - -Texte d'Hérodote. - -§ XXVI. «Alyattes étant mort, Crésus son fils lui succéda à l'âge de 35 -ans.» - -§ LXXXVI. «Et il régna 14 ans et 14 jours.» - -§ XXVI. «Éphèse fut la première ville qu'il attaqua;.... après avoir -fait la guerre aux Éphésiens, il la fit aux Ioniens et aux Éoliens, mais -_successivement_.... etc.» - -§ XXVII. «Lorsqu'il eut subjugué les Grecs de l'Asie, il pensa à équiper -une flotte pour attaquer les Grecs insulaires: tout était prêt pour la -construction des vaisseaux, lorsque Bias de Priène, ou selon d'autres, -Pittacus de Mitylène vint à Sardes (et l'en détourna.)» - -§ XXVIII. «Quelque temps après, Crésus subjugua toutes les nations en -deçà du fleuve Halys, excepté les _Kilikiens_[202] et les Lykiens; -savoir, les Phrygiens, les Mysiens, les Maryandiniens, les Chalybes, les -Paphlagoniens, les Thrakes de l'Asie[203], c'est-à-dire les Thyniens et -les Bithyniens, les Kariens, les Ioniens, les Doriens, les Éoliens et -les Pamphyliens.» - -§ XXIX. «Tant de conquêtes ajoutées au royaume de Lydie _avaient rendu_ -la ville de Sardes très-florissante: tous les Sages qui étaient alors en -Grèce, s'y rendirent chacun en son particulier: on y voit entre autres -arriver Solon.» - -Ici Hérodote raconte en détail toute l'entrevue de Crésus et de Solon. - -§ XXXIV. «Après le départ de Solon, la vengeance des dieux éclata d'une -manière terrible sur Crésus.» - -Ici Hérodote raconte la mort d'Atys, fils chéri de ce prince, avec tous -les incidents qui y sont relatifs. Comme ils sont amusants, ainsi que -les discours de Solon, la plupart des lecteurs perdent de vue le fil -chronologique du fond de l'histoire. - -§ XLVI. «Crésus pleura deux ans la mort de son fils Atys: mais l'empire -d'Astyag, fils de Kyaxarès, détruit par Kyrus, et celui des Perses qui -prenait de jour en jour de nouveaux accroissements, lui firent mettre un -terme à sa douleur.» - -Arrêtons-nous un moment ici. Nous y trouvons une date qui nous est -connue: la défaite et la prise d'Astyag par Kyrus datent de 561. Crésus -avait donc perdu son fils en 563. La visite de Solon avait pu se faire -cette année là même, conformément à ces mots: _après le départ de -Solon_: mais elle ne peut se reculer au delà de 564. - -Crésus avait donc fait ses conquêtes nombreuses et _successives_ dès -avant l'année 564 ou 563: et cela dans un temps où la moindre ville -fortifiée exigeait des années de blocus et de siége. Il avait donc -commencé son règne plusieurs années avant l'an 564. Un fait authentique -cité par les Grecs prouve qu'il régnait dès avant 570; car selon -d'anciens auteurs cités par Plutarque et par Diogène de Laërte[204], -Pittacus homme très-remarquable pour avoir été un des sept Sages de la -Grèce, pour avoir sagement gouverné pendant plusieurs années Mitylène, -et surtout pour avoir volontairement abdiqué le pouvoir suprême, -Pittacus qui mourut l'an 570 (an 3 de la 52e olymp.), avait eu avec -Crésus, déjà roi, divers rapports notoires d'affaires et d'amitié: -Crésus entre autres lui ayant fait offrir une pension et des présents, -il se dispensa de les accepter, par la raison que venant d'hériter de -son frère, il était _du double plus riche qu'il ne voulait_. Hérodote -lui-même en racontant comme possible que le roi de Lydie en eût reçu des -conseils sur son expédition contre les Grecs insulaires, atteste -implicitement qu'il régna de son temps. Nous avons donc le droit de -supposer que Crésus commença de régner au plus tard en l'an 571, et l'on -voit que par les probabilités il a pu régner bien plus tôt: or, si son -règne fut de 14 ans et 14 jours, il n'avait plus à la fin de l'an 561, -et au début de l'an 560, que 3 _ans_ à régner. Poursuivons le texte -d'Hérodote, et ne perdons pas de vue cette indication lumineuse et -simple. - - -Suite du texte. - -§ XLVI.(Après avoir pleuré 2 ans la mort de son fils Atys), «Crésus ne -pensa plus qu'aux moyens de réprimer la puissance (des Perses et de -Kyrus) avant qu'elle devînt plus formidable.» - -(Donc elle était très-récente.) - -«Tout occupé de cette pensée, il résolut _sur-le-champ_ d'éprouver les -oracles de la Grèce et l'oracle de la Libye. Il envoya des députés à -_Delphes_, d'autres à _Abes en Phocide_, d'autres à _Dodone_, etc. Il en -_dépêcha_ aussi en Libye au temple de Jupiter Ammon. (Or) ce prince -n'envoya ces (premiers) députés que pour éprouver ces oracles, et au cas -qu'ils rendissent des réponses conformes à la vérité, il se proposait -de les consulter une seconde fois pour savoir s'il devait faire la -guerre aux Perses.» - -§ XLVII. «Il donna ordre à ces députés de consulter les oracles le -100e jour (précis) à compter de leur départ de Sardes; de leur -demander ce que Crésus, fils d'Alyattes, roi de Lydie, faisait ce -jour-là, et de lui rapporter par écrit là réponse de chaque oracle.» - -(Dans ce paragraphe et les suivants, Hérodote raconte comment l'oracle -de Delphes fut le seul qui devina d'une manière surprenante [pour ceux -qui ne connaissent pas les manœuvres des anciens temples]; comment -Crésus frappé d'étonnement et lui livrant toute sa confiance; fit -d'innombrables sacrifices au dieu et envoya aux prêtres d'immenses -présens en vases d'or, etc.). - -§ LIII, p. 38. «Les Lydiens chargés de porter ces présents aux oracles -de Delphes et d'Amphiaraüs (Crésus méprisa tous les autres), avaient -ordre de demander si Crésus devait faire la guerre aux Perses, et -joindre à son armée des troupes auxiliaires.» - -Hérodote raconte en détail la réponse. - -§ LVI. «Crésus charmé de ces réponses, et concevant l'espoir de -renverser l'empire de Kyrus, envoya de nouveau des députés à Delphes -pour distribuer à chacun des habitans (il en savait le nombre) deux -statères d'or par tête.» - -§ LV. «Crésus ayant envoyé ces présens aux Delphiens, interrogea le dieu -_pour la troisième fois_; car depuis qu'il en eut reconnu la véracité, -il ne cessa plus d'y avoir recours; il lui demanda donc si sa monarchie -serait de longue durée.» - -(Hérodote cite la réponse, et après avoir indiqué la résolution de -Crésus d'entreprendre la guerre, il dit:) - -§ LVI; pag. 41 «Ce prince _ayant recherché_ avec soin quels étaient les -peuples les plus puissants de la Grèce dans le dessein de s'en faire des -amis, il trouva que les Lacédémoniens et les Athéniens tenaient le -premier rang; les uns parmi les _Doriens_, les autres parmi les -_Ioniens_.» - -(Ici Hérodote fait une digression sur l'origine des deux nations, l'une -issue des _Hellènes_ et l'autre des _Pélasgues_.) - -§ LIX. «Crésus apprit que les Athéniens l'un de ces peuples -(pélasguiques), partagés en diverses factions, étaient sous le joug de -Pisistrate, alors tyran d'Athènes.» - -(Hérodote introduit ici une autre digression sur l'origine de -Pisistrate, sur la manière dont il s'empara d'Athènes, et afin de ne pas -revenir sur ce sujet, il conduit en six pages toute l'histoire de -Pisistrate jusqu'à sa troisième et dernière invasion qui arriva 15 ans -après la première: puis il continue en ces mots, que le traducteur n'a -pas rendus littéralement comme il importe qu'ils le soient). - -§ LXV. «Tel était l'état où Crésus apprenait _alors_ que se trouvaient -les Athéniens. Quant aux Lacédémoniens, etc.» - -(L'historien raconte en quelles circonstances Crésus trouva aussi les -Lacédémoniens: comment ils avaient élevé leur puissance: comment -Lycurgue leur donna des lois: etc.). - -§ LXIX. «Crésus informé de leur état florissant, leur envoya des -ambassadeurs pour les prier de s'allier avec lui.» (Récit de -l'ambassade.) - -Arrêtons ici Hérodote: n'y a-t-il pas de l'ambiguité dans cette -phrase?... _Tel était l'état où Crésus apprenait alors que se trouvaient -les Athéniens_..... A qui se rapporte ce mot _alors_? Hérodote dit -_qu'ils étaient_ sous le joug de Pisistrate _lorsque_ Crésus prenait ces -informations: mais ils y furent à 3 reprises différentes dont les -époques nous sont bien connues. Une première fois sous l'archontat de -Comias, répondant à notre année 560[205], et cette première invasion ne -fut pas de longue duré. Supposons un an: une seconde fois, environ 5 -ans après, vers l'an 555 avant notre ère: enfin une troisième fois, à la -onzième année suivante (voyez § LXII) laquelle année répond à l'an 545 -avant notre ère, et cette dernière invasion définitive dura 15 ans, -jusqu'à la mort de Pisistrate. Maintenant à laquelle de ces 3 invasions -et de ces 3 dates répond la date des informations de Crésus? ce ne peut -être à la troisième, en l'an 545: tout serait bouleversé. Crésus aurait -passé 15 ans à consulter les oracles: ou bien il n'aurait commencé de -régner qu'en 559; et l'on a déja vu que cela est impossible.... Est-ce à -la seconde, en l'an 555? cela serait moins absurde; mais comme il régna -encore au moins 2 années après, son règne se trouverait être de 17 ans, -et (Crésus) n'en régna que 14. Ce ne peut donc être qu'à la première -invasion, qui eut lieu dans les 6 derniers mois de l'an 560, et les 6 -premiers mois de l'an 559, faisant l'année première de l'olympiade -cinquante-cinquième; posons cette donnée, et continuons de raisonner et -de calculer d'après elle. - -§ LXXI. «Crésus (induit en erreur par le sens ambigu de la deuxième -réponse de l'oracle, voy. § LIII) se disposait à marcher en Cappadoce, -dans l'espérance de _renverser l'empire de_ Kyrus et des Perses....» - -(Ici les représentations d'un seigneur lydien, et quelques détails sur -la Cappadoce). - -§ LXXIII. «Crésus partit donc avec son armée pour la Cappadoce, afin -d'ajouter à ses états ce pays alors dépendant des Perses, animé par sa -confiance en l'oracle et par le désir de venger Astyag, son beau-frère, -captif de Kyrus. _Voici comment Astyag était devenu beau-frère de -Crésus._» - -(Ici Hérodote raconte l'anecdote des chasseurs scythes qui occasiona la -guerre de l'éclipse, et le mariage d'Astyag qui en fut une conséquence). - -§.LXXV. «Crésus, irrité contre Kyrus pour avoir détrôné Astyag, avait -donc consulté les oracles...; et sur une réponse qui lui était venue de -Delphes, il s'était déterminé à entrer sur les terres des Perses. Quand -il fut arrivé sur les bords du fleuve Halys, etc.» - -(Récit de la manière dont il le passa). - -§ LXXVI. «Après le passage de l'Halys, Crésus, avec son armée, entra -dans la partie de la Cappadoce appelée _Ptérie_..... près Sinope. Il y -assit son camp..., prit la ville..., s'empara des bourgades..., déporta -les Syriens, etc.... Cependant Kyrus assembla son armée, prit avec lui -tout ce qu'il put trouver d'hommes sur sa route, et vint à sa -rencontre..... Après de violentes escarmouches, on en vint à une action -générale--qui fut indécise.» - -§ LXXVII. «Crésus (pour divers motifs) retourna à Sardes... dans le -dessein d'appeler ses alliés...; il comptait y passer tranquillement -l'hiver, et retourner à l'entrée du printemps contre les Perses.» - -(Ici l'historien raconte les présages de sa ruine.) - -§ LXXIX. «Kyrus, instruit de la retraite de Crésus à Sardes, l'y -poursuit avec _tant de rapidité_, qu'il lui porte la nouvelle de son -arrivée. Crésus fait sortir ses Lydiens et livre bataille aux Perses; il -est battu.» - -§ LXXXIV. «La ville est prise le quatorzième jour du siége. Et» - -§ LXXXVI. «Crésus tombe vif entre les mains des Perses, ayant régné 14 -ans et soutenu un siège d'autant de jours.» - -Tel est le récit d'Hérodote qui, au moyen de ses digressions et des -anecdotes dont il orne le fond, se prolonge pendant 50 pages.--En le -résumant et le réduisant à sa plus simple expression, nous trouvons la -série des faits suivants. - -Crésus perd son fils Atys, 2 ans avant le détrônement d'Astyag, qui eut -lieu en l'an 561. Donc Atys fut tué en l'an 563.... Donc le voyage de -Solon en l'année 564.... Déja Crésus avait fait _ses conquêtes -nombreuses et successives_.... Pittacus, mort en 570, avait eu des -rapports avec Crésus, déja roi puissant et devenu le centre des lumières -et de la célébrité.... Donc Crésus avait commencé de régner au plus tard -en l'an 571, et très-probablement bien plus tôt. Réveillé de sa douleur -vers la fin de 561, il envoie consulter les oracles. Il donne 100 -_jours_ à ses députés; il n'en fallait pas le quart pour aller à -Delphes, ni la moitié pour se rendre à l'oasis d'Ammon, distante de 7 -jours seulement de Saïs et de Canopus; mais il prend la plus grande -latitude pour parer à tous les incidens.--Ces députés purent revenir en -moins de 40 jours: supposons pour l'aller et le venir, 5 _mois_, espace -de temps qu'il trouve ensuite suffisant pour avoir des soldats d'Égypte; -il eut donc la première réponse au plus tard dans le sixième mois de -l'an 560: n'ayant plus de confiance qu'aux deux oracles de Delphes et -d'Amphiaraüs, il leur fait une seconde députation qui a pu aller et -revenir en 6 semaines.... Donc elle était revenue au huitième mois de -l'an 561. Comblé de joie par cette deuxième réponse, il _envoie des -présens aux Delphiens_, cette fois sans consulter l'oracle: puis une -troisième députation pour interroger le dieu sur la durée de sa -monarchie: toutes ces consultations ont pu être terminées dans l'année -560. - -Or Crésus _ayant recherché_ quels peuples de la Grèce il devait prendre -pour alliés (LVI) il trouva les Athéniens sous le joug de Pisistrate.... -Ces mots _ayant recherché_ prouvent que cette recherche _était déja -faite_: elle date donc de la fin de 560 ou des premiers mois de 559. Il -est probable que la troisième députation qu'il envoya à Delphes pour -une question superflue à son objet principal, ou bien que les envoyés -chargés de distribuer des présens aux habitants de Delphes, ne furent -que le prétexte de ses _recherches_ diplomatiques. C'est ainsi que -Diodore de Sicile nous apprend qu'il fit encore partir un certain -_Eurybates_, en apparence pour Delphes, mais en réalité pour enrôler les -Lacédémoniens[206]; cet _Eurybates_, le trahit et passa chez Kyrus. Ces -recherches et informations coincident donc réellement avec l'année de -l'archontat de Comias et de l'usurpation de Pisistrate; fixons-les au -commencement de 559.... Crésus emploie cette même année 559 à conclure -son traité avec les Lacédémoniens, et à faire ses préparatifs: au -printemps de l'an 558 il part pour la Cappadoce: ses opérations -militaires remplissent l'été. Vers l'automne, il traverse l'Halys, se -replie sur la _Ptérie_ près Sinope: Kyrus accourt... les armées se -mesurent; le succès est indécis. Crésus, sur de vains motifs, se retire -à Sardes aux premiers froids de l'hiver, c'est-à-dire au commencement de -décembre. Kyrus l'y poursuit. Une bataille se livre sous les murs. Les -Lydiens sont battus, et Sardes est prise au bout de 14 jours, en janvier -de l'an 557. Toutes les conditions sont remplies; car en attribuant à -cette année 557 les 14 jours spécifiés par Hérodote, les 14 années qu'il -donne à Crésus remontent avec précision à l'an 571 inclusivement; et -tous les événements observent un accord parfait. - -Voyons maintenant quelles difficultés ont trouvées ou se sont créées ici -nos confrères. N'apercevant pas, ainsi que nous l'avons déja remarqué, -la date de la prise de Sardes explicitement exprimée, ils ont trouvé -plus simple de la demander à d'autres auteurs, et ils ont cru la trouver -dans deux passages positifs que nous allons discuter. - -L'un est tiré de C. Julius Solinus, grammairien ou _maître d'école_ -latin du troisième siècle après notre ère, auteur d'un recueil de -fragments historiques, géographiques et physiques, pleins de faits si -merveilleux, si fabuleux et si absurdes, que l'on croirait lire un -écrivain musulman[207], et que l'on refuse tout discernement à un -compilateur aussi crédule. Voici son passage relatif à notre question. -Après avoir cité dans son _premier chapitre_ plusieurs cas et faits -étranges, Solin ajoute[208]: «La peur ôte quelquefois la mémoire, et -par inverse, elle excite quelquefois la parole. (Ainsi) lorsque Cyrus, -en la cinquante-huitième olympiade, entra vainqueur dans Sardes, _ville -d'Asie_, où était caché Crésus, le fils de ce roi, nommé _Atys_, muet -(de naissance) recouvra la parole, comme d'explosion, par un effort de -la peur; car on dit qu'il s'écria: _Épargne mon père, ô Cyrus!_ et -apprends par notre infortune, que tu es (aussi) homme.» - -Où Solin, plagiaire habituel des anciens, a-t-il puisé cette anecdote? -Nous ne la trouvons que dans Hérodote, qui dit à la fin du § LXXXIV: - -«Ainsi fut prise Sardes, et la ville entière (fut) livrée au pillage. § -LXXXV. Quant à Crésus, voici quel fut son sort: Il avait un (second) -fils dont j'ai déja fait mention: ce fils avait toutes sortes de bonnes -qualités, mais il était muet.... Après la prise de la ville, un Perse -allait tuer Crésus sans le connaître...; le jeune prince muet, à la vue -du Perse qui se jetait sur son père, saisi d'effroi, fit un _effort_ qui -lui rendit la voix: Soldat, s'écria-t-il, ne tue pas Crésus[209].» - -N'est-ce pas là évidemment l'original dont _Solin_ à fait une mauvaise -copie? L'on y trouve son idée fondamentale sur la peur, et jusqu'à ses -propres termes, _l'effort de la peur, vis timoris_. Il a d'ailleurs -brodé l'anecdote avec un mauvais goût et une inexactitude qui nous -donnent la mesure de son esprit; _Atys_ était le nom du prince tué à la -chasse, et non pas celui du prince muet.... et ce muet adressa à un -soldat et non à Kyrus, un cri de sentiment, et non une phrase de morale. -Les anciens compilateurs ont presque toujours cité de mémoire avec cette -négligence. - -Du moment que Solin a copié Hérodote pour le fait, il a dû le consulter -pour la date..... Comment aura procédé cet écrivain superficiel? Ayant -d'abord trouvé à l'article LIX, cette phrase de notre historien.... - -«Crésus apprit que les Athéniens.... partagés en diverses factions, -étaient sous le joug de Pisistrate...., alors tyran d'Athènes....» Puis -à l'article LXIV, le récit de la troisième et dernière usurpation, suivi -de ces mots: - -§ LXV. «Tel était l'état où Crésus apprenait _alors_ que se trouvaient -les Athéniens.» - -Solin, trompé par cette phrase réellement équivoque, et dont l'ambiguité -nous a nous-mêmes frappé, a attribué à la troisième invasion ce mot -_alors_ que nous avons vu par analyse appartenir à la première; et il a -de son chef ajouté vaguement pour date de l'événement, la -cinquante-huitième olympiade, dont en effet la quatrième année (545) est -l'année de l'invasion troisième et définitive. - -Et comment Solin n'aurait-il pas commis cette méprise, lorsque tant -d'autres plus habiles et plus difficiles y ont été trompés? lorsque -Larcher lui-même, ce prince des critiques anciens et modernes, ne l'a -pas évitée? Il est donc évident que le calcul de Solin dérive du passage -en question, et que c'est l'autorité même d'Hérodote mal entendu, que -l'on veut aujourd'hui opposer à Hérodote pris dans son vrai sens. - -Le second passage allégué par les chronologistes, est tiré de Diogène de -Laërte qui, vers la fin du second siècle, compila sans méthode et sans -discernement l'ouvrage que nous avons de lui sur _la vie des -philosophes_. Selon cet écrivain, «_Périandre, tyran de Corinthe, mourut -âgé de près de 80 ans_: et il ajoute de suite, _Sosicrates de Rhodes -assure que ce fut 40 ans avant Crésus, et un an avant la -quarante-neuvième olympiade._» C'est-à-dire que Périandre mourut l'an 4 -de la quarante-huitième olympiade, répondant à 585 ans avant notre -ère[210], et que _Crésus 40 ans après_, correspond à l'an 545. Or voilà -précisément le même résultat que Solin; le même faux calcul dérivé de la -même méprise que nous venons de démontrer: de manière que c'est bien -réellement ce fatal passage du paragraphe LXI, qui par son ambiguité a -induit en erreur les anciens chronologistes, dès une époque reculée. Le -temps où vivait _Sosicrates de Rhodes_, n'est point connu; mais il a -sûrement précédé de beaucoup le siècle de Plutarque, qui se plaint -amèrement des dissonances et des contradictions des chronologistes, à -l'occasion de l'entrevue de Solon avec Crésus. - -«Quelques auteurs, dit-il, prétendent prouver par la chronologie, que -c'est un conte inventé à plaisir; mais cette histoire est si célèbre, -qu'on ne saurait la rejeter sous prétexte qu'elle ne s'accorde pas avec -certaines tables chronologiques que mille gens essaient de corriger, -sans jamais pouvoir concilier les contradictions dont elles sont -remplies.» - -Plutarque a eu d'autant plus raison d'insister sur la vérité du fait -cité par Hérodote, que si ce dernier, postérieur d'un siècle seulement à -Crésus et à Solon, eût osé réciter sans fondement cette anecdote, dans -les lectures publiques et solennelles qu'il fit de son ouvrage aux jeux -olympiques et à Athènes, mille réclamations se seraient élevées contre -lui, et Plutarque lui-même, qui a écrit un traité[211] pour dénigrer -Hérodote, n'aurait pas manqué d'en recueillir quelqu'une au lieu de -l'appuyer comme il fait ici. - -Si la chronique des marbres de Paros nous fût parvenue saine et entière, -nous aurions pu y reconnaître que les dissonances en question -remontaient jusqu'au-delà de l'an 272 avant notre ère, époque de sa -composition; et cela nous paraît probable, puisque cette chronique porte -des erreurs analogues et manifestes sur d'autres dates connues, telles -que l'avénement de Darius, l'expulsion des Pisitratides, qu'elle -distingue de celle d'Hippias, etc. Mais comme tout ce qui est relatif à -_Kyrus_, à _Crésus_ et même à _Alyattes_, est effacé dans l'original, et -a été substitué par les éditeurs anglais, l'on n'en peut rien conclure, -si ce n'est que, sous prétexte de compléter et de corriger un monument -fruste, l'on est parvenu à en faire un monument apocryphe, de très-peu -de mérité et d'utilité. - -Nos chronologistes modernes n'ont donc réellement aucun témoignage -valable à opposer ni à substituer à celui d'Hérodote; et s'il reste ici -quelque difficulté, c'est de concevoir comment des savants aussi -renommés que les Scaliger, les Petau, les Usserius, ont lu cet historien -avec tant de négligence ou de prévention, qu'ils n'aient pas saisi le -nœud de cette énigme; comment surtout le traducteur Larcher, qui à -chaque page de ses notes réprimande et même injurie quiconque n'est pas -de son avis, a manié toutes ces idées sans les combiner, sans apercevoir -leur résultat; et cela lorsqu'une phrase entre autres déclare en propres -termes, que _le temps qui s'écoula depuis la consultation d'Apollon -jusqu'à la ruine de Crésus, fut de_ TROIS ANS! Voici ce passage vraiment -frappant et péremptoire: - -§ XC. «(Après avoir retiré Crésus du bûcher qui devait le consumer) -demandez-moi, lui dit Kyrus, ce qui vous plaira, et vous l'obtiendrez. -Seigneur, répondit Crésus, la plus grande faveur serait de me permettre -d'envoyer au dieu des Grecs les fers que voici, et de lui demander s'il -lui est permis de tromper ainsi.» - -§ XCI. Les Lydiens, députés par Crésus, étant arrivés à Delphes, et -ayant exécuté ses ordres, (la Pythie répondit en substance): «Il est -impossible, même à un dieu, d'éviter le sort marqué par les Destins: -Crésus est puni du crime de son 5e ancêtre[212]... Apollon a mis tout -en usage pour détourner de Crésus le malheur de Sardes; mais il ne lui a -pas été possible de fléchir les Parques... Tout ce qu'elles ont accordé -à ses prières, il en a gratifié ce prince; _il a reculé de trois ans la -prise de Sardes_: que Crésus sache donc qu'il a été fait prisonnier -_trois ans plus tard_ qu'il n'était porté par les Destins...» - -D'où datent _ces trois ans_? bien évidemment de l'époque des -consultations, et surtout des magnifiques présents de Crésus; par -conséquent de l'an 560, comme nous l'avons vu. Et puisque Sardes, prise -en l'an 557, devait l'être 3 ans plus tôt par le _Mulet perse_ (Kyrus), -instrument du Destin, il est évident qu'il s'agit de l'an 560, avant -lequel Kyrus ne régnait pas en Médie. - -L'on voit que tout devient de la plus grande clarté; et quoique Larcher -nous assure[213] que jamais l'on ne viendra à bout de résoudre les -difficultés relatives à Solon, et à tout ce qui touche Crésus, nous -allons montrer que toutes se résolvent par le même texte d'Hérodote, et -par la clef qu'il nous a fournie. Faisons-en l'épreuve sur Solon. - - -Solon. - -Deux écrivains nous ont transmis la vie de cet homme célèbre; l'un est -Plutarque, qui, selon son usage, s'est appliqué à classer les faits dans -leur ordre naturel, afin de produire l'instruction morale et l'intérêt -dramatique vers lesquels il tend; l'autre est Diogène de Laërte dont les -chapitres ressemblent à des tiroirs de chiffonnière, où ce compilateur -paresseux et sans esprit a jeté les notes de ses lectures, pour les -rassembler ensuite et les coudre sans ordre et sans discussion -d'autorités et de temps. Par ce motif, il n'est lui-même qu'une autorité -subalterne, dont on ne peut user qu'avec défiance et précaution. - -Il est de fait certain et non contesté, que Solon fut archonte ou -magistrat d'Athènes, et qu'il établit ses lois en l'an 594 (3e année -de la 46e olympiade). L'on sent que pour s'élever à un si haut degré -de crédit dans une ville où il n'était pas né, il dut être déja un homme -d'un certain âge. En admettant les 80 ans de vie que lui donne Diogène, -et en plaçant sa mort sous l'archontat d'Hégesistrate (l'an 558), selon -l'autorité précise de _Phanias d'Ephèse_, cité par Plutarque, Solon -était né en 638, et âgé de 45 ans lorsqu'il fut archonte: le sage -Barthélémy et le savant de _Sainte-Croix_, dont Larcher ne récusera pas -le jugement, sont de cet avis[214]. Né dans l'île de Salamine, d'une -famille de _marchands_, Solon se livra lui-même, au négoce, et fit -long-temps le cabotage dans l'Archipel et sur les côtes de l'Asie -mineure. Ce fut dans ces voyages multipliés que son esprit vif et droit, -observant en chaque lieu l'action réciproque des tempéraments, des -habitudes et des lois, conçut l'idée d'un système approprié au peuple -mobile d'Athènes, qu'il préférait, et chez lequel il s'était établi, -comme Lycurgue avait approprié le sien au peuple sérieux et morose de -Sparte. Ce fut dans les derniers de ses cabotages qu'il dut visiter -Thalès à Milet; car Plutarque place ensuite la guerre de Salamine, puis -l'accroissement du crédit de Solon et son archontat; en sorte que ses -exhortations à Thalès pour l'engager à se marier, et la fausse nouvelle -que celui-ci lui fit donner de la mort de son fils déja pubère, -pourraient dater, sans invraisemblance, des années 599 à 661. Son -archontat fut, comme nous l'avons dit, en 594. Deux ans après (en 592), -parut à Athènes le célèbre Anacharsis, sous l'archonte Eucrate (Diog. de -Laërte, _in Anacharsi_): et cette date non contestée réfute l'opinion de -ceux qui veulent qu'immédiatement après son archontat, Solon ait fait -son voyage de 10 ans, dans lequel il alla en Égypte, où régnait Amasis, -qui ne régna qu'en 570; puis en Lydie, où il vit Crésus: comme si, -outre l'inconvenance des temps, il n'était pas contraire à toute -vraisemblance que ce législateur eût livré aux caprices d'un peuple -léger, et aux secousses des factions, l'arbre frêle et délicat qu'il -venait de planter, et qui ne pouvait s'enraciner qu'avec le temps. Solon -resta à Athènes pour expliquer et soutenir ses lois. Il continua ses -opérations de commerce _pour frayer_, dit Plutarque, _aux dépenses de sa -vie dissipée_; l'on sent que chez un tel peuple, la maison de Solon, -pour soutenir son crédit, dut être ouverte à tout le monde. Plusieurs -années après, c'est-à-dire vers l'an 580, Susarion donna les premières -représentations de comédie, et Thespis, qui de l'aveu des auteurs[215], -donna les siennes peu de temps ensuite, n'a pu tarder plus que l'an 576. -Par conséquent Solon put alors réprimander ses concitoyens au sujet de -ces pièces licencieuses dont il prévoyait les effets. Ennuyé enfin, -comme il arrive quand on vieillit, et fatigué des importunités des -consultants et des _disputeurs_ de ce temps-là, il entreprit vers la fin -de l'an 574, ou le début de 573, son voyage de _dix ans_.--Il dut -procéder lentement de lieu à lieu, de contrée à contrée, comme font tous -les observateurs en matière de lois et de morale; il n'arriva qu'en 571 -ou même en 570 en Égypte, où il resta assez long-temps, et il y vit -Amasis commencer son règne (570). En quittant l'Égypte il dut revenir en -Cypre par Crète ou par la côte de Phénicie: de Cypre il entra dans -l'Asie mineure, et enfin il termina par Sardes, où il vit Crésus en 564 -ou 563, avant la mort d'Atys. Là, instruit facilement de ce qui se -passait à Athènes, il jugea qu'il était temps d'y rentrer pour s'opposer -au choc de trois factions qui troublaient la ville: son parent -Pisistrate qui en conduisait une, manœuvra si bien, que malgré les -avertissements de Solon, le peuple donna dans le piège assez grossier -_des blessures de Pisistrate_, d'où résulta la 1e usurpation, pendant -le second semestre de l'an 560, sous l'archontat de Comias. Solon -résista d'abord ouvertement; mais vaincu par la nécessité des -circonstances, par la douceur de Pisistrate et par le consentement du -plus grand nombre, il consentit à vivre paisiblement en faisant encore -des vers; et en rédigeant les écrits des prêtres égyptiens sur -l'_Atlantide_, dont ensuite s'empara Platon; et il mourut sous -Hégésistrate, successeur de Comias, l'an 558, selon le témoignage précis -de Phanias d'Éphèse. Si _Héraclite de Pont_ le fait revivre encore -plusieurs années après, c'est qu'il a suivi le système, erroné de -Sosicrate et de ceux qui comme lui retardaient de 12 ans la ruine de -Crésus: mais en prolongeant la vie de Solon jusqu'à l'an 545, ces -auteurs commettaient l'invraisemblance de le faire archonte à l'âge de -29 ans. Tout ce que Diogène de Laërte rapporte de ses lettres -contradictoires, l'une à Crésus et l'autre à Pisistrate, des réponses de -Pisistrate et de sa retraite en Cypre, est évidemment controuvé (comme -l'avoue Larcher lui-même) par des rhéteurs grecs, qui, selon leur usage, -ont brodé sur un canevas devenu agréable au peuple d'Athènes depuis -l'expulsion d'Hippias et le meurtre d'Hipparque. - - -Thalès. - -L'histoire de Thalès compliquée également avec celle de Crésus, -s'éclaircit par les mêmes moyens de solution qui vont faire disparaître -l'objection que l'on voudrait tirer de l'âge de cet astronome contre -l'éclipse de 625. - -Diogène de Laërte qui a écrit _la vie_ ou plutôt des notes décousues sur -la vie de Thalès, nous indique comme sources principales où il a puisé, -les ouvrages d'Hérodote, de Douris et de Démocrite. Il parle -successivement de son origine phénicienne, avec des doutes sur sa -naissance à Milet ou à Sidon; de sa proclamation comme l'un des sept -Sages[216], sous l'archonte Damasias (en 582); de sa passion pour -l'astronomie; de ses découvertes dans cette branche de science; de ses -services civils et patriotiques comme citoyen de Milet, de sa répugnance -pour le mariage; de ses maîtres en astronomie (les prêtres égyptiens); -du fameux trépied d'or que se renvoyèrent l'un à l'autre les sept Sages -dont il était un; des présents que lui adressa Crésus; puis des maximes -de sagesse que l'on citait de lui. Or, _ajoute brusquement Diogène_, «On -lit dans les _Chroniques_ d'Apollodore que Thalès naquit l'an 1er de -la 35e olympiade (l'an 640), et qu'il mourut à l'âge de 78 ans, ou à -l'âge de 90, comme le veut _Sosicrate_ qui place sa mort dans la 58e -olympiade (548), et (dit) qu'il vécut au temps de Crésus à qui il promit -de faire passer l'Halys sans pont, en détournant le fleuve.» - -Voilà, comme l'on voit, deux opinions contradictoires: laquelle -préférer? Si nous admettons celle d'Apollodore, Thalès, né en 640, dut -mourir en 563 (âgé de 78 ans): mais en 563 le fils de Crésus vivait -encore: Astyages n'était pas détrôné, et Crésus ne songeait pas à la -guerre qui, 6 ans plus tard, lui fit traverser l'Halys. Apollodore est -donc évidemment en erreur, et cette erreur remonte à 140 ans au moins -avant Jésus-Christ, puisqu'il fut disciple du grammairien Aristarque -d'Alexandrie[217], cité pour avoir fleuri sous Ptolomée Philométor, vers -la 156e olympiade (154 ans avant Jésus-Christ). - -Si nous admettons l'opinion de Sosicrate, Thalès étant mort dans la -58e olympiade, âgé de 90 ans, c'est-à-dire vers l'année 648, il dut -naître vers 738...... Mais nous avons déja vu que Sosicrate se trompait -en supposant la guerre de Crésus et la prise de Sardes arrivées dans la -58e olympiade (548); que ce fut au contraire en l'an 558 que Crésus -traversa l'Halys; donc les 90 ans de Thalès, en remontant de là, portent -sa naissance à l'an 648, et le calcul de Sosicrate ainsi redressé, -satisfait à toutes les vraisemblances. - -A cette occasion faisons une remarque qui s'applique presque -généralement aux philosophes de l'antiquité; savoir, qu'étant nés la -plupart dans la classe plébéienne, leur naissance était un fait obscur -et non remarqué. Ce n'était que lorsqu'ils devenaient célèbres, que l'on -faisait attention à leur âge; et c'était surtout à l'époque de leur mort -que cette attention notait la durée de leur vie, et supputait la date de -leur naissance. Or, dans le cas présent de Thalès, lié par ses dernières -années à la guerre de Crésus contre Cyrus, l'erreur commise à l'égard du -fait fondamental a nécessairement causé l'erreur de la conséquence; et -si l'on observe que les dates de mort et de naissance d'un homme aussi -célèbre que Pythagore, ont été un problème jusqu'à ces derniers temps, -l'on sentira que l'insouciance et la négligence des historiens d'une -part, de l'autre, l'état de troubles et de révolutions où furent -habituellement les États et surtout les petits États de l'antiquité, -ont été des obstacles presque insurmontables pour l'exactitude des -chronologistes[218]. - -Mais de quel historien Diogène de Laërte et ses auteurs ont-ils emprunté -cette circonstance importante de leur récit, «que _Thalès conseilla à -Crésus de détourner l'Halys?_» Nous ne la trouvons encore que dans -Hérodote qu'ils suivaient ici pas à pas; cet historien l'affirme-t-il -aussi positivement? Voilà ce qui nous paraît pour le moins douteux. -Lisons ses paroles. - -/# - § LXXV. Kyrus tenait donc prisonnier Astyages. Crésus irrité à ce - sujet contre Kyrus, avait envoyé consulter les oracles pour savoir - s'il devait faire la guerre aux Perses. Il lui était venu de - _Delphes_ une réponse ambiguë, et.............. _là-dessus_, il - s'était déterminé à entrer sur les terres des Perses. Quand il fut - arrivé sur les bords de l'Halys, il le fit, _à ce que je crois_, - passer à son armée, _sur les ponts qu'on y voit à présent_. Mais - s'il en faut croire la plupart des Grecs (Ioniens), Thalès de Milet - lui en ouvrit le passage. -#/ - -Que signifient ces mots, _il le fit, à ce que je crois?_...... mais s'il -_en faut croire la plupart_ des Grecs (Ioniens).... Hérodote avait donc -une opinion différente de celle de _la plupart_ des Grecs qui n'était -pas celle de la _totalité_: donc le fait n'était pas avéré et constant: -c'était seulement une opinion populaire. Or, comme Hérodote se proposait -de lire et qu'il lut réellement son livre à de nombreuses assemblées de -Grecs, il n'osa heurter de front l'opinion de la plupart de ses -compatriotes vaniteux et jaloux. Il s'est contenté de l'atténuer en -exprimant la sienne propre. Comme elle fut très-probablement celle des -savants perses et lydiens qu'il avait consultés, elle mérite d'autant -plus la préférence, qu'Hérodote semble indiquer _les ponts de l'Halys -qu'on y voit à présent_, comme un monument de cette ancienne époque. -D'ailleurs comment admettre la présence d'un vieillard de 90 ans à -l'armée, et au camp de Crésus, surtout lorsqu'on lit cet autre passage -de Diogène de Laërte, tom. Ier, liv. Ier, pag. 17? - -/# - Il est certain que Thalès donna des conseils très-avantageux à sa - patrie (Milet); car Crésus ayant sollicité les Milésiens de se - joindre à lui contre Kyrus, Thalès s'y opposa, et ce conseil devint - le salut de la ville de Milet après la victoire de Cyrus. -#/ - -Après un tel conseil, quel accueil Thalès eût-il reçu de Crésus? Or, le -fait cité par Diogène de Laërte, est encore attesté formellement par -Hérodote, lorsqu'il dit, § CXLI, «que les Milésiens furent les seuls -Ioniens avec lesquels Kyrus fit un traité aux mêmes conditions que leur -avait accordées Crésus.» - -Le seul moyen conciliatoire serait de supposer que tandis que Thalès, -vivant à Milet, donnait à ses concitoyens un conseil salutaire, il -envoyait par écrit à Crésus celui de détourner l'Halys; ou plutôt que -cet expédient militaire pratiqué en des temps bien antérieurs, par -Sémiramis et par les rois de Babylone, dont Thalès dut connaître -l'histoire, fut suggéré par ce philosophe au roi de Lydie, dans l'une de -ces guerres antérieures, où il passa également l'Halys pour mettre à -contribution _les riverains de l'Euxin_, riches en mines d'or et -d'argent. - -Si nous devions en croire le traducteur d'Hérodote, nous aurions ici une -objection grave contre nos explications; car dans son canon -chronologique, à l'an 543, il place un _conseil de Thalès aux Ioniens_; -et il cite pour garant notre commune autorité, Hérodote, lib. Ier, § -CLXXI. Nous ouvrons Hérodote, nous lisons le paragraphe cité, et nous ne -trouvons rien de semblable, ni même de relatif; seulement au § précédent -(CLXX), en parlant du conseil que Bias donna aux Ioniens accablés de -maux par les Perses de Kyrus, il dit: «Tel fut le conseil que Bias donna -aux Ioniens après qu'ils eurent été réduits en esclavage; _mais avant -que leur pays eût été subjugué_, Thalès de Milet leur en donna un qui -était excellent, ce fut d'établir à Téos, au centre de l'Ionie, un -conseil général pour toute la nation, sans préjudicier au gouvernement -des autres villes, qui n'en auraient pas moins suivi leurs usages -particuliers.» - -Il est clair que le temps dont il s'agit ici, _avant que leur pays eût -été subjugué_, se rapporte à un temps bien antérieur à l'an 543, et que -Larcher a encore raisonné ici selon l'hypothèse de la ruine de Sardes en -545. On pourrait reporter ce conseil de Thalès jusqu'aux dernières -années d'Alyattes, où ce prince, ennemi des Milésiens, menaçait d'un -asservissement complet tous les Ioniens, dont la plupart étaient déja -tributaires; et si l'on observe que ce fut en 582, 9 ans avant la mort -d'Alyattes, que Thalès fut déclaré _Sage_, l'on pensera que ce furent de -tels avis qui lui méritèrent cet honneur. - -De ce qui précède, l'on peut conclure que Thalès vivait encore lorsque -Crésus chercha des alliés contre Kyrus, en 559, et que très-probablement -il mourut peu après, supposons l'an 557. En admettant qu'il vécut 90 ans -complets, sa naissance peut se reporter jusqu'à l'an 646 ou même 647; -et cette date remplit bien l'exigence d'un fait célèbre où Thalès est -cité comme acteur; nous voulons parler de l'éclipse de soleil prédite -par ce philosophe, laquelle, survenue au fort d'un combat entre les -Lydiens et les Mèdes, causa une obscurité si forte, que les combattants -mirent bas les armes, et que les deux rois cimentèrent leur -réconciliation par le mariage d'Astyages, fils du mède Kyaxarès, avec -Aryenis, fille du lydien Alyattes. Une foule de savants, depuis Cicéron -et Pline, se sont exercés à trouver l'époque de cet événement; mais ils -n'ont pu s'accorder ni entre-eux, ni avec eûx-mêmes. - -Larcher présente un tableau curieux de leurs noms et de leurs opinions, -dans sa note sur le § LXXIV du premier livre[219]; parmi les anciens, il -cite: 1° _Cicéron_ et _Pline_, qui assignent l'éclipse à l'an 584 avant -J.-C., et il omet Solin qui suit leur avis[220]; Clément d'Alexandrie, -qui interprétant Eudemus, la place vers l'an 580; parmi les modernes, -Riccioli, Dodwel, Desvignoles, de Brosses, qui se rangent à l'avis de -Pline; Scaliger, qui hésite entre 585 et 583; _Usher_ ou _Usserius_ qui -préfère l'an 601; Calvisius, l'an 607. Il omet les astronomes anglais -Costard et Stukeley, qui la veulent, avec Bayer, l'an 603;[221] enfin -lui-même adopte l'opinion de Petau, de Hardouin, Marsham, Bouhier et -Corsini, qui ont cru la trouver en 597; mais comme cette dernière -opinion n'est pas mieux fondée que les autres, et qu'elle implique -également des anachronismes et des discordances, Larcher convient que -cette _époque n'est pas sûre_,[222] _vu les variantes des auteurs_; -ainsi rien n'est prouvé, et rien ne pouvait l'être; car de toutes les -dates alléguées, pas une ne cadre avec le texte d'Hérodote, à 18 ans -près; et parce que ce texte est notre régulateur général et commun, la -base unique de tous les raisonnements que l'on a faits et que l'on peut -faire, nous allons l'exposer sous les yeux du lecteur, non par fragments -détachés, auxquels on fait dire tout ce que l'on veut, mais dans son -ensemble; parce qu'alors les faits s'éclairant réciproquement par leur -liaison et par leurs circonstances, il en résulte un ordre de temps, et -un classement de dates obligatoire et presque forcé, qui exclut toutes -les divagations dans lesquelles sont tombés nos prédécesseurs pour -n'avoir pas suivi cette méthode. - -L'éclipse en question étant arrivée dans le cours du règne de Kyaxarès, -roi des Mèdes, au commencement de la sixième année d'une guerre qu'il -eut contre Alyattes, roi des Lydiens, sans que l'on sache, en quelle -année commença cette guerre, il est nécessaire de rassembler et de -classer par ordre successif tous les événements de ce règne; pour cet -effet, il faut d'abord remonter jusqu'à la mort de Phraortes, père de -Kyaxarès. - - -Texte d'Hérodote.[223] - -§ CII. «Phraortes, (roi des Mèdes) ayant attaqué les Assyriens de -Ninive,.... périt dans cette expédition avec la plus grande partie de -son armée..... Kyaxarès, son fils, lui succéda.» - -Nous sommes d'accord avec Larcher, que ces deux événements doivent -s'assigner, le premier à l'an 635, le second à l'an 634 avant notre ère. - -§ CIII «On dit qu'il fut encore plus belliqueux que ses pères. Il -sépara le premier les peuples d'Asie en différens corps de troupes, et -assigna aux piquiers, à la cavalerie, aux archers, chacun un rang à -part: avant lui tous les ordres étaient confondus. Ce fut lui qui fit la -guerre aux Lydiens, et qui leur livra une bataille pendant laquelle le -jour se changea en nuit.» - -_Voyez_, dit Larcher, le § LXXIV. Nous y recourons; mais parce que le -sens est la suite inséparable du § LXXIII, nous sommes obligés d'y -remonter, et nous y trouvons l'occasion de cette guerre. - -§ LXXII, _ligne_ 8. «Une sédition avait obligé une troupe de Scythes -nomades à se retirer secrètement sur les terres de Médie. Kyaxarès, fils -de Phraortes, et petit-fils de Déïokès[224], qui régnait alors sur les -Mèdes, les reçut d'abord avec humanité, comme suppliants, et même il -conçut tant d'estime pour eux, qu'il leur confia des enfants pour leur -apprendre la langue scythe, et à tirer de l'arc. Au bout de quelque -temps les Scythes, accoutumés à chasser et à rapporter tous les jours du -gibier, revinrent une fois sans avoir rien pris. Revenus ainsi les mains -vides, Kyaxarès, qui était d'un caractère violent, comme il le montra, -les traita de la manière la plus rude. Les Scythes indignés d'un pareil -traitement, qu'ils ne croyaient pas avoir mérité, résolurent entre eux -de couper par morceaux un des enfants dont on leur avait confié -l'éducation, de le préparer de la manière qu'ils avaient coutume -d'apprêter le gibier, de le servir à Kyaxarès, comme leur chasse, et de -se retirer aussitôt à Sardes, auprès d'Alyattes, fils de Sadyattes. Ce -projet fut exécuté. Kyaxarès et ses convives mangèrent de ce qu'on leur -avait servi; et les Scythes, après cette vengeance, se retirèrent auprès -d'Alyattes, dont ils implorèrent la protection.» - -§ LXXIV. «Kyaxarès les redemanda. Sur son refus, la guerre s'alluma -entre ces deux princes. Pendant cinq années qu'elle dura, les Mèdes et -les Lydiens eurent alternativement de fréquents avantages, et la -sixième, il y eut une espèce de combat nocturne, car après une fortune -égale de part et d'autre, s'étant livré bataille, le jour se changea -tout à coup en nuit, pendant que les deux armées étaient aux mains. -Thalès de Milet avait prédit aux Ioniens ce changement, et il en avait -fixé le temps et l'année où il s'opéra. Les Lydiens et les Mèdes, voyant -que la nuit avait pris la place du jour, cessèrent le combat, et n'en -furent que plus empressés à faire la paix... Les rois de Babylone et de -Cilicie en furent les médiateurs. Persuadés que les traités ne peuvent -avoir de solidité sans un puissant lien, ils engagèrent Alyattes à -donner sa fille Aryenis à Astyages, fils de Kyaxarès. - -_Voilà comment Astyages devint beau-frère de Crésus_, ainsi qu'Hérodote -le dit au commencement du § LXXXIII, avant ces mots, _une sédition avait -obligé_, etc. - -§ CIII. «Ce fut encore Kyaxarès qui, après avoir soumis toute l'Asie -au-dessus du fleuve Halys, rassembla toutes les forces de son empire, et -marcha contre Ninive, résolu de venger son père par la destruction de -cette ville. Déja il avait vaincu les Assyriens en bataille rangée; déja -il assiégeait Ninive, lorsqu'il fut assailli par une nombreuse armée de -Scythes. C'était en chassant d'Europe les Kimmériens, qu'ils s'étaient -jetés sur l'Asie: la poursuite des fuyards les avait conduits jusqu'au -pays des Mèdes, § CIV, qui leur ayant livré bataille, la perdirent avec -l'empire de l'Asie. § CV. Les Scythes, maîtres de toute l'Asie, -marchèrent de là en Égypte; mais quand ils furent dans la Syrie de -Palestine, Psammitichus, roi d'Égypte, vint au-devant d'eux, et à force -de présens et de prières, il les détourna d'aller plus avant. § CVI. Les -Scythes conservèrent vingt-huit ans l'empire d'Asie, ils ruinèrent tout -par leur violence et leur négligence. Kyaxarès et les Mèdes en ayant -invité chez eux la plus grande partie, les massacrèrent après les avoir -enivrés. Les Mèdes recouvrèrent par ce moyen et leurs états et l'empire -sur les pays qu'ils avaient auparavant possédés. Ils prirent ensuite la -ville de Ninive; enfin ils subjuguèrent les Assyriens, _excepté le pays -de Babylone_. Ces conquêtes achevées, Kyaxarès mourut: il avait régné 40 -ans, y compris le temps que dura la domination des Scythes. § CVII. -Astyages, son fils, lui succéda. - -Tel est l'exposé d'Hérodote, où l'on voit une succession de faits -tellement liés les uns aux autres, que l'on ne saurait en déplacer aucun -sans les troubler tous. En les réduisant à leur plus simple expression, -l'on trouve,--mort de Phraortes;--avénement de son fils Kyaxarès; soins -administratifs et réorganisation militaire; arrivée d'une petite troupe -de chasseurs scythes; leur séjour de peu de durée; leur fuite chez -Alyattes.--Guerre de 5 ans entre Alyattes et Kyaxarès. Bataille, éclipse -et traité au commencement de la sixième année.--Siége subséquent et -immédiat de Ninive.--Irruption des Scythes qui font lever le siége; -corps de leur armée poussé jusqu'en Palestine, où Psammitichus, roi -d'Égypte, les arrêta. Domination des Scythes pendant 28 ans.--Leur -expulsion par stratagème.--Deuxième siége, et ruine finale de -Ninive.--Mort de Kyaxarès. - -Il s'agit maintenant d'établir des dates: la méthode d'Hérodote, pour -les indiquer, a cet inconvénient, qu'il ne rapporte point habituellement -les dates partielles à un terme général et commun, à une ère fixe, pas -même à celle des Olympiades, dont l'usage ne s'introduisit que plus d'un -siècle après lui, au temps d'Alexandre; il guide sa marche, s'il est -permis de le dire, en se _jalonnant_ d'un événement sur l'autre, ce qui -produit quelquefois une incertitude d'années complètes ou fractionnelles -qui peuvent avoir été comptées simples ou doubles. Par exemple, -lors-qu'il dit en nombres ronds: - -/*[4] - Phraortes régna................. 22 ans. - Son fils Kyaxarès............... 40 - Astyages........................ 35 - ------- - La somme additionnée présente... 97 ans, -*/ - -et néanmoins il est possible qu'il n'y ait eu que 96 et même 95 années -entières, parce qu'il est peu naturel que 3 règnes aient commencé et -fini juste avec des années, et que la même année dans laquelle on a -commencé un règne et fini un autre, peut avoir été comptée à chacun -d'eux: il faut donc quelquefois accorder à ses calculs une petite -latitude fondée sur ce motif; cependant comme Hérodote, en certaines -occasions importantes, a comparé des événements de l'histoire des Perses -à l'ère des Olympiades, qui se lie d'une manière certaine à la nôtre, -l'on a profité de ces données pour coordonner tout son système. Ainsi, -parce qu'il a fait remarquer d'une part, que le combat de Marathon fut -livré la cinquième année avant la mort de _Darius_, fils d'_Hystaspes_; -combat bien connu des Grecs, pour avoir eu lieu la troisième année de -l'olympiade 72e, répondant à l'an 490 avant notre ère; et que d'autre -part il a spécifié le nombre des années et la série des rois perses, en -remontant depuis Darius jusqu'à Kyrus (Cyrus), l'on est parti, et nous -partons nous-mêmes de ce point pour rapporter à notre ère la chronologie -des rois mèdes. En conséquence, nous disons avec Larcher[225], et avec -tous les chronologistes, que puisque la première année du règne de Kyrus -concourut avec l'an 560 avant J.-C., les règnes des rois mèdes que nous -avons cités, se classent comme il suit: - -/*[4] - Phraortes périt l'an.................. 635. - Kyaxarès régna ..... 1re année..... 634. - 40e........... 595. - Astyages............ 1re........... 594. - 35e........... 561. - Kyrus................................. 560. -*/ - -L'on voit que ce tableau fixe d'abord, sans difficulté, les 40 années de -Kyaxarès; entre les années avant notre ère 634 et 595; il s'agit de -soumettre au calcul et de dater les événements divers qui remplissent -son règne. - -Ce règne de 40 ans se divise naturellement en 3 parties ou périodes. - -1° Le temps qui précède la grande invasion des Scythes, portion qui -réclame d'abord 6 années complètes pour la guerre de l'éclipse, plus une -durée antérieure _non connue_ depuis le commencement du règne. - -2° Le temps de l'invasion et de la domination des Scythes, qui est une -portion connue de 28 ans. - -3° Le temps qui suivit l'expulsion des Scythes, et qui fut rempli par le -deuxième siége et la ruine finale de Ninive, avec quelques faits -subséquents de peu d'importance et de durée. - -Dans ces 3 périodes, nous avons de connus les 28 ans des Scythes et les -5 années antérieures, ce qui fait déja 33 sur 40: il ne nous en faut -plus que 7, qui peuvent se distribuer par des probabilités -raisonnables. Supposons que le 2e siége de Ninive, et les faits de la -période 3e jusqu'à la mort de Kyaxarès en 595, aient duré 3 ou 4 ans; -que l'expulsion des Scythes ait eu lieu vers la fin de 599 ou dans le -cours de 598; leur irruption (28 ans plus tôt) qui concourut avec le -1er siége de Ninive, peu de mois après l'éclipse, aura eu lieu dans -l'année 626, laquelle se trouvera être celle de l'éclipse, et la 6e -de la guerre contre les Lydiens. Les 5 années révolues que dura cette -guerre nous mènent inclusivement à l'an 631. Les chasseurs scythes et -leur anecdote appartiennent à la fin de l'année 632; et Kyaxarès aura -passé les 3 premières années de son règne (depuis 634) dans les soins -administratifs, et dans une réorganisation militaire dont la catastrophe -de son père avait amené la nécessité, et sans doute fait connaître les -moyens. - -Voilà donc, par un ordre naturel et par la série nécessaire des faits, -notre éclipse indiquée vers l'an 626 avant J.-C., et elle ne peut s'en -écarter de plus d'une année; car au-dessous de 625, les 28 ans des -Scythes ne laissent que 2 ans complets au règne de Kyaxarès; et -au-dessous de 627, ils ne laissent que 2 ans entre son avénement et la -guerre. Il faut donc pour l'honneur d'Hérodote, et un peu pour le nôtre, -trouver en ces 3 années une éclipse totale ou presque totale de soleil, -par les latitudes et longitudes du pays situé entre la Lydie et la -Médie: nous ouvrons les tables que l'astronome Pingré a dressées pour -les 10 siècles antérieurs à notre ère, en faveur de l'Académie des -Inscriptions[226], et nous trouvons ce qui suit: - -Année 627 avant J.-C., 19 septembre, à minuit et demi, éclipse centrale -de soleil visible seulement pour l'Asie orientale. (_Ce n'est pas la -nôtre._) - -Année 626, 14 février, 9 heures du matin, éclipse par simple -attouchement des bords du disque. (_Ne peut convenir._) - -Année 625, 3 février, à 5 heures et demie du matin, _éclipse centrale_, -visible pour l'orient de l'Europe, de l'Afrique, et pour l'Asie -(entière), à partir du 22e degré de longitude à l'est de Paris. Voilà -sûrement notre éclipse, car cette année 625 avant J.-C.[227] a de -préférence à toute autre, le mérite de cadrer avec les diverses -circonstances des récits d'Hérodote et de Jérémie. (_Voyez_ partie -1re de cet ouvrage, pag. 92.) - -Il est bien vrai que l'heure assignée par l'astronome français est trop -matinale, puisque le soleil eût à peine été levé aux latitudes et -longitudes requises; mais le modeste _Pingré_ nous avertit, dans l'Art -de vérifier les dates (tom. 1er, pag. 41), que les calculs des -astronomes, à mesure qu'ils s'enfoncent dans l'antiquité, perdent de -leur précision, et qu'ils peuvent être en erreur d'une portion de temps -assez considérable.--Depuis Pingré, de plus hautes prétentions se sont -formées, et si l'on devait souscrire à la décision d'un savant -professeur, dans un livre récent[228], la science aurait acquis un tel -degré d'infaillibilité, que le récit d'Hérodote et de ses auteurs serait -une _fiction_, par cela seul que l'éclipse ne tombe pas dans les calculs -actuels; mais alors beaucoup d'éclipses mentionnées même par les -astronomes anciens, seront aussi des _fictions_, puisque le calcul ne -les rencontre pas à leur place. - -Pour réfuter une doctrine si tranchante, il nous suffira d'observer, 1° -que sur certaines éclipses de lune, les chefs de la science, _Hipparque_ -et _Ptolomée_, ne sont pas d'accord'à 50 minutes près[229]; - -2° Que les manuscrits de leurs copistes ont des variantes quelquefois -considérables sur une même éclipse; - -3° Que Ptolomée offre, en certains cas, des discordances d'une telle -nature, qu'on ne saurait les attribuer à l'ignorance, mais à l'intention -préméditée de dissimuler les bases de la science au lecteur _non initié -à ses mystères_, qui chez les anciens furent une véritable -franc-maçonnerie[230]; - -4° Que la théorie des écoles modernes de l'Europe ne se fonde point sur -des séries suffisantes d'observations positives, faites avec la -précision de temps et d'instruments convenables; - -5° Qu'à défaut de cet élément important (dont furent favorisés les -anciens prêtres de Chaldée et d'Égypte, à raison de leur ciel toujours -clair et de leur transmission héréditaire), les astronomes modernes, -pour dresser leurs tables lunaires, ont employé certaines observations -citées par Ptolomée et par les Arabes, desquelles l'exactitude est -hypothétique et contestable; - -6° Que pour obtempérer à ces observations, l'on a supposé au nœud de la -lune un _mouvement d'accélération progressive_, que l'on évalue à -environ 1 degré et demi pour l'an 625 avant J.-C.: et de là le -déplacement de notre éclipse; mais ce _mouvement d'accélération_ n'est -pas un fait _à priori_. Ce n'est qu'une induction tirée de faits -présumés et _non démontrés_ certains; par conséquent c'est une pure -hypothèse, une _fiction_, à tel point que les maîtres de la science ne -s'accordent point sur la marche et la quantité de ce mouvement supposé. -En effet, tandis que M. _Burgh_ veut que l'accélération aille croissant -régulièrement à mesure que l'on se rapproche des temps modernes, M. _de -Zach_ veut qu'elle n'aille croissant que depuis l'an 1700, avant lequel -elle aurait été en décroissant; dans cette seconde hypothèse, l'éclipse -est retardée d'environ 5 heures, et retombe vers 10 heures du matin, -tandis que dans l'hypothèse de M. Burgh, suivie par M. Delambre, elle -anticipe jusque vers les 4 heures après minuit. Dans un tel état -d'opinion, l'on n'a pas réellement le droit d'inculper de _fiction_ ou -de mensonge l'historien grec ou ses auteurs asiatiques, surtout lorsque -plusieurs considérations morales viennent militer en leur faveur. -D'abord on ne voit pas comment les historiens babyloniens, mèdes et -lydiens, intéressés au fait, ont pu s'entendre pour imaginer une -_fiction_ sans base; encore moins comment Hérodote, voyageur étranger, -impartial et d'un caractère éminemment sincère, a pu consulter les -livres et converser avec les savants de ces divers peuples, sans trouver -et sans noter quelque doute, s'il y en eut, sur un fait si remarquable, -lui qui nous répète cette phrase de candeur: «Voilà ce que disent les -uns; mais les autres prétendent que cela se passa autrement.» - -Ensuite l'on doit remarquer qu'ici l'éclipse n'est pas l'accessoire, la -broderie du fait, mais le fait principal lui-même, la cause occasionelle -et déterminante d'un traité qui changea l'état politique de l'Asie, et -cela de la manière la plus notoire, la plus remarquable, puisqu'une -grande guerre fut terminée brusquement par l'un de ces prodiges célestes -qui excitaient une terreur générale chez les anciens peuples. Ce fut -encore une suite de l'éclipse, que le siége de Ninive par Kyaxarès, et -son interruption par les Scythes, qui poussèrent jusqu'à Ascalon, où les -_arrêta Psammetik, roi d'Égypte_. Cette dernière anecdote, Hérodote la -tient des prêtres égyptiens, comme il tient des Chaldéens celle de -Labinet. Conçoit-on qu'il ait lié tous ces traits en un même récit, sans -avoir fait une sorte de collation avec ces divers auteurs, et sans les -avoir questionnés sur une éclipse aussi remarquable? - -L'on se récrie contre la circonstance de l'_obscurité semblable_ à la -nuit, que l'on dit n'arriver pas même dans les éclipses totales; mais -que répondra-t-on si, dans nos temps modernes, quelques éclipses ont -offert des incidents de ce genre, incompréhensibles même pour les -astronomes qui en font le récit? Par exemple, _Mœstlin_, de qui fut -élève Kepler, en cite un exemple frappant dans l'éclipse de soleil -observée à Tubingen le 12 octobre 1605. _Commencement à_ 1h 40´ après -midi. _Fin_ à 3h 6´ temps vrai. _Grandeur_, 10 doigts 1/3 ou 2/5. -«Vers le milieu de cette éclipse, dit Mœstlin, le ciel étant -parfaitement pur, il survint tout à coup une obscurité semblable au -crépuscule du soir, à tel point que l'on put voir _Vénus_, quoique -rapprochée du soleil à 21 degrés; que les vignerons occuper à vendanger -eurent peine à discerner les grappes, et que les maisons disparurent -dans l'ombre.» - -Voilà l'effet que produirait une éclipse totale, et néanmoins il s'en -fallait 4 minutes que dans celle-ci le disque du soleil fût masqué: -concluons que le récit d'Hérodote mérite une attention particulière, et -qu'il doit devenir un point de mire utile à nos astronomes. Revenons à -notre sujet. - -Dira-t-on que le 3 février est une saison improbable pour les événements -militaires? cette objection ne peut avoir de poids relativement au -climat de l'Asie mineure, qui, par sa température en général moins -froide que la nôtre, permet la guerre en toute saison. Mais de plus, -nous remarquons que cette circonstance du _mois de février_ vient à -l'appui du fait lui-même, par certaines expressions du texte que l'on ne -doit pas négliger. _Cette espèce de combat nocturne_, dit Hérodote, _eut -lieu au commencement de la sixième année de la guerre_: or, l'époque de -ce _commencement_ peut se deviner, si l'on observe que ce fut pendant la -_saison des chasses_ que la petite troupe des Scythes employés à ce -service par Kyaxarès, se retira chez Alyattes. La saison des chasses, en -Médie comme en France, n'a lieu que dans les mois d'automne et d'hiver, -surtout pour le gros gibier, tel que les fauves. L'on sent que les -Scythes, avec leurs grands arcs et leurs longues flèches, ne chassaient -pas aux petits oiseaux; et lorsque Hérodote peint la colère de Kyaxarès -de se voir frustré de provisions, lors surtout qu'il cite l'horrible -fraude des Scythes qui, pour _gibier_, apprêtent les membres d'un jeune -homme de 18 ou 20 ans (puisqu'il maniait l'arc), l'on sent qu'il s'agit -de la chasse aux grands fauves, daims, gazelles, cerfs et bœufs -sauvages, dont la Médie et le Caucase voisin abondent. Nous le répétons, -la saison de cette chasse étant surtout depuis septembre jusqu'en -janvier, la fuite des Scythes a dû avoir lieu en octobre ou novembre, et -la guerre s'ensuivre immédiatement dès le mois de décembre; et alors on -voit que le mois de février se trouve en effet au commencement des -années de cette guerre. La paix et le traité d'alliance ayant eu lieu -dans ce même mois, Kyaxarès eut le temps de tourner ses armes contre les -Assyriens de Ninive, et d'entreprendre le siége de cette grande ville, -que l'irruption des Scythes le força de quitter pour s'occuper de sa -propre sûreté. Tous ces événements datent donc de l'an 625, et cette -année ayant dû être comptée pour l'une des 28 de la domination des -Scythes, leur expulsion a eu lieu dans le cours de l'an 598 qui leur a -été pareillement compté: Kyaxarès, toujours en armes, et qui avait -préparé ce coup, recommença de suite ses attaques contre les Assyriens, -assiégea Ninive, la prit, la ruina, et les 3 ans qui s'écoulèrent depuis -598 jusqu'à la fin de 595, ont suffi à ces événements. - -Tout concourt donc à prouver que nous possédons réellement enfin la date -de la plus célèbre et de la plus ancienne des éclipses solaires citées -par les Grecs. - -Maintenant rappelons à l'examen et à la comparaison les dates proposées -par les savants que Larcher cite dans sa note 204. - -D'abord l'opinion de Cicéron et de Pline, qui ont supposé notre éclipse -arrivée en l'an 585, est une erreur d'autant plus insoutenable que le -principal acteur, Kyaxarès, était mort depuis 10 ans: en considérant que -cette erreur est précisément de 40 ans ou X olympiades, nous avions -d'abord pensé que les manuscrits de ces deux écrivains célèbres -pouvaient avoir été altérés dans cet endroit, comme dans tant d'autres, -par les copistes qui, au lieu de l'an 4 de la XXXVIIIe olympiade -(notre date véritable, 625), auraient mis un X de trop, et auraient -écrit de la XXXXVIIIe olympiade, faisant 685: mais la comparaison que -Pline fait de cette année à l'an de Rome 170, qui en effet y correspond; -la presque identité du calcul de Solin, le plagiaire habituel de Pline, -et qui désigne l'olympiade 49, commençante à l'an 584; enfin le nom -d'Astyages, que Cicéron substitue à celui de Kyaxarès, parce qu'il a -reconnu que ce dernier ne régnait plus, tous ces motifs rendent l'erreur -inexcusable; et malheureusement lorsqu'on a lu les anciens avec un -esprit dégagé de ce respect servile et superstitieux que commandent ceux -qui ne les connaissent point, l'on sait qu'ils ont presque généralement -traité l'histoire et fait leurs citations avec une légèreté, une -négligence et quelquefois une ignorance inconcevables. La seule -conjecture que nous puissions faire sur cette singulière erreur de X -olympiades, est que quelque chronologiste antérieur à Cicéron même, -aurait véritablement marqué XXXVIII, et que son manuscrit, surchargé -d'un X, aurait induit en erreur Cicéron et Pline, qui n'y ont pas -regardé de si près que nous autres modernes[231]. - -Le calcul le moins erroné est celui de Calvisius, qui suppose l'éclipse -en 607. L'évêque irlandais Usher, qui, sous le nom d'_Usserius_, est le -guide de la plupart de nos compilateurs, et qui, de l'aveu de Larcher, -comme de Fréret, a réellement troublé toute la chronologie ancienne, -_Usher_, en assignant l'éclipse à l'an 601, s'est trompé de 24 années; -quant aux RR. PP. jésuites Petau et Hardouin, dont Larcher suit ici et -presque partout le sentiment, il est difficile de comprendre comment des -hommes de ce savoir ont persiflé l'opinion de Pline et de ses partisans, -sans remarquer que la leur tombait par leur propre et même argument. -«L'éclipse, disent-ils, n'a pu avoir lieu en 585, parce que le roi mède -Kyaxarès, acteur principal, était mort depuis 10 ans.» Nous leur -_rétorquons_: «L'éclipse n'a pu avoir lieu en 597, comme vous le dites, -parce que le roi d'Égypte, Psammitichus, acteur cité, postérieur pour le -moins d'une année, était mort 20 ans auparavant (en 617).» Comment se -fait-il que tant de savants hommes aient si peu ou si mal lu et médité -le texte fondamental? Mais ce qui est plus incompréhensible, c'est que -le traducteur lui-même, le grand helléniste Larcher, qui plus qu'un -autre a dû se pénétrer de toutes les idées d'Hérodote, qui a dû les -posséder comme sa propre composition, n'a cependant rien compris au plan -de son auteur, n'y a vu au contraire que nuages et chaos, comme le -démontre tout ce qu'il en dit. - -D'abord, sa première édition, tome VII, p. 546, lig. 27, présente ce -passage vraiment étrange: «Une troupe (de Scythes) obligée par une -sédition de se retirer en Médie, gagne l'estime de _Crésus_; on leur -confie des enfans pour les élever; maltraités par la suite, ils en tuent -un qu'ils apprêtent en guise de gibier; quittent _Sardes_, et se -retirent auprès d'Alyattes. Sujet d'une guerre entre Kyaxarès et -Alyattes.» - -L'on ne peut pas dire que _Crésus_ soit ici une faute d'impression, car -ils quittent _Sardes_. La cause de cette bizarre méprise, est que -Larcher ayant lu dans le § LXXIII, que _Crésus partit avec son armée -pour la Cappadoce, afin de venger son beau-frère Astyages_; et de suite -Hérodote racontant _à quelle occasion il était devenu son beau-frère_, -et récitant l'anecdote des Scythes chasseurs, que nous avons rapportée -page 305, Larcher a fait de tout cela un seul et même faisceau d'idées, -et a joint pêle-mêle les Scythes, Crésus, Alyattes et Kyaxarès; ce -quiproquo a disparu de la seconde édition, mais tous les autres y -restent. - -«Selon Larcher, l'éclipse a lieu en 597, et par suite le mariage -d'Astyages avec Aryenis, fille d'Alyattes; Mandane, fille d'Astyages, -naît l'année suivante (596); elle se marie en 576, et l'année suivante -elle donne le jour à Cyrus qui, à ce moyen, détrône, à l'âge de 15 ans, -son grand-père Astyages (en 560).» - -Cependant, contre le ridicule de ces 15 ans, Hérodote dit positivement -que Cyrus, lorsqu'il souleva les Perses, _avait atteint l'âge viril_, ce -qui indique au moins 25 ans: toutes ces invraisemblances disparaissent -dans le système d'Hérodote. D'abord en mariant Astyages, l'an 625, il -laisse tout le temps nécessaire à la naissance et à l'âge mûr de sa -fille et de son petit-fils. Mais de plus, il ne dit ni ne laisse -entendre, en aucun passage, que Mandane fût fille d'_Aryenis_; si cela -eût été, il est presqu'impossible que cet historien, très-attentif à -citer les généalogies, n'en eût pas fait la remarque, et qu'il eût -négligé d'ajouter au caractère de Cyrus le trait vraiment piquant -d'avoir eu la _double fortune_ de détrôner aussi son grand-oncle, après -avoir détrône son grand-père. Son silence à cet égard est confirmé par -l'_arménien Moïse_ de _Chorène_, qui cite sur la vie et le caractère -d'Astyages des détails très-circonstanciés, tirés d'une ancienne -histoire dont nous parlerons. Cet écrivain observe, entre autres, que -ce _prince rusé_ avait épousé plusieurs femmes prises dans les familles -des princes ses voisins, afin de soutirer par leur canal les secrets de -ses amis et de ses ennemis. Ainsi Larcher, non content des difficultés -de son texte, y a encore ajouté des invraisemblances gratuites de son -fonds[232]. - -En plaçant l'éclipse en l'an 597, il n'a plus de place pour le premier -siége de Ninive, qui la suivit, ni pour l'irruption de l'armée des -Scythes qui força Kyaxarès de lever ce siége, et il intervertit tous ces -faits de la manière la plus bizarre: il fait arriver l'armée des Scythes -en 633, seconde année du règne de Kyaxarès, tandis que le texte porte -expressément que ce fut après l'éclipse, et à la 6e année de la -guerre contre Alyattes.--Il les fait expulser en 605, prendre Ninive en -603, puis arriver les chasseurs _Scythes_, portant un nom abhorré des -Mèdes et de Kyaxarès, que, par une autre invraisemblance, il suppose les -avoir reçus à bras ouverts à cette époque, et leur avoir confié des -jeunes gens de sa cour. - -«Mais, dit Larcher, je ne puis faire autrement, parce que dans mes -calculs le règne d'Alyattes ne commence qu'en l'an 516.» - -Donc, lui répliquons-nous, vos calculs sont en erreur. «Mais le prophète -Jérémie[233], en l'an 13 de Josias, prédisait l'arrivée des Scythes, -d'accord en cela avec Hérodote, qui parle de leur irruption en Syrie -jusqu'à Ascalon.» - -Donc Jérémie prononce contre vous; car, selon vous, l'an 13 du roi -Josias fut l'an 629, et il est ridicule de dire que Jérémie prédisait en -629 l'arrivée des Scythes que vous placez en l'an 633: il est bien plus -convenable, même pour le sens prophétique, de la placer, comme le fait -Hérodote, en l'an 625, parce que, dès un mois après, leur cavalerie, -rapide comme celle des Tartares, qui sont leurs représentants et leurs -successeurs, dut être en Judée et à Ascalon, où _Psammitik_ l'arrêta à -force de présents. Mais c'en est assez sur cet article; terminons-le en -revenant à l'anecdote qui nous a servi de point de départ, c'est-à-dire -à l'éclipse prédite par Thalès. Ce philosophe étant né en 647 ou 646, -avait 23 ou 24 ans à l'époque du phénomène, et cet âge est compatible -avec l'instruction nécessaire, surtout si, comme on le soupçonne, il dut -la connaissance de cette éclipse aux savants d'Égypte et de Phénicie, -dont il fut le disciple. Il ne nous reste plus à résoudre que quelques -difficultés de détail. - - - - -§II. - -Solution de quelques difficultés. - - -Le texte d'Hérodote en présente deux relativement au règne de Krœsus. 1° -Si ce règne ne commença qu'en 571, comment Pittacus, mort bien -certainement en 570, a-t-il pu donner à Krœsus un avis cité pour sa -prudence et pour sa finesse, quand ce prince déja vainqueur de la -plupart des Ioniens du continent, voulut attaquer les Ioniens -insulaires? 2° Comment concevoir que Krœsus, dans l'espace de moins de 8 -ans (depuis l'an 571 jusqu'à 563), où Solon le trouva dans une -prospérité déja affermie, eût fait cette multitude de guerres et de -conquêtes (_voy_. p. 320 [%%n° page] ci-dessus), qui avait rendu Sardes -le siége de l'opulence asiatique, et le rendez-vous de tous les savants -de la Grèce, et cela dans un temps où la seule ville de Milet avait -résisté 12 années aux attaques de son père, et où le moindre lieu fort -exigeait des années de blocus! Ces objections sont si graves, que -Larcher même en a déduit la nécessité d'une association de Krœsus au -trône de son père, dès l'an 574; mais un tel fait méritait bien la peine -d'être soutenu d'autorités précises; heureusement, pour l'admettre et -l'appuyer, nous en trouvons une de ce caractère dans un historien -antérieur à Hérodote même; dans Xanthus de Lydie, dont un fragment -précieux nous a été transmis par Nicolas de Damas[234]. - -Après avoir parlé de Sadyattes, roi de Lydie, comme très-vaillant, mais -intempérant; de son fils Alyattes, également débauché lorsqu'il était -jeune, etc., etc, Nicolas de Damas raconte «qu'Alyattes, devenu roi, et -voulant faire la guerre aux Kariens, ordonna à ses fils de lui amener -des troupes à Sardes à un jour fixe: _Krœsus_, l'aîné de ses fils, qui -était _gouverneur_ (vice-roi) de la province d'_Adramout_ et du pays de -_Thèbes_, reçut aussi cet ordre; comme il était mal vu de son père, à -cause de sa paresse et de son intempérance, il voulut saisir cette -occasion de rentrer en grace, et il s'adressa au plus riche marchand de -Lydie pour avoir de l'argent et lever des soldats; le marchand le -refusa. Il s'adressa à un autre d'Éphèse, qui lui procura 1000 pièces -d'or, au moyen desquelles il leva son contingent, et cela le fit -triompher de ses calomniateurs.» - -Il résulte évidemment de ce récit, que Krœsus avant d'être _roi_ de -Lydie, comme héritier de son père, avait eu déja, comme prince apanagé, -_un état à gouverner_, par conséquent _une cour_, une représentation, -une administration militaire et politique, en un mot tout ce qui -constitue la _royauté_, fors l'indépendance vis-à-vis de son père. C'est -ainsi que de nos jours nous avons vu les enfants de _Dâher_ être dans -leurs petites principautés des souverains aussi absolus et plus fastueux -que leur père, et cela par l'usage très-ancien où sont les princes -asiatiques, de donner à leurs enfants des établissements royaux, qui, -après la mort des pères, occasionent des guerres civiles fatales à leurs -propres familles: cet usage, que l'on retrouve dans l'Inde, ayant existé -dans la Lydie, comme nous en avons la preuve, l'on est fondé à dire que -ce fut pendant sa vice-royauté que Krœsus eut avec les Grecs ses -relations, et commença d'acquérir cette célébrité dont Hérodote nous -fournit les témoignages antérieurs à l'an 572: à ce moyen tout reste -intact dans son récit et dans les probabilités. - -Le règne d'Alyattes présente quelques difficultés qui ne se concilient -pas aussi heureusement: écoutons Hérodote. - -§ XVI. «Alyattes succéda à Sadyattes son père.» - -§ XVII. «Sadyattes lui ayant laissé la guerre contre les Milésiens, il -la continua.» - -§ XVIII. «Il leur fit la guerre 11 ans.--Or des 11 ans qu'elle dura, les -6 premières appartiennent au règne de Sadyattes, qui dans ce temps-la -régnait encore en Lydie. Ce fut lui qui l'alluma; Alyattes poussa avec -vigueur (pendant) les 5 années suivantes, la guerre que son père lui -avait laissée. A la douzième année, Alyattes met le feu aux blés des -Milésiens, etc., tombe malade, et (§ XXII) conclut la paix.» - -Plusieurs remarques se présentent sur ce texte. 1° Si Alyattes fit -pendant 6 ans la guerre, du vivant de son père, il eut donc un apanage -ou une vice-royauté comme Krœsus: ces deux exemples se confirment l'un -l'autre. - -2° Si la guerre _dura_ 11 _ans_, pourquoi est-il dit qu'à la douzième -année il y eut encore une invasion dans laquelle _furent brûlés sur pied -les blés_, et par suite _un temple_ de Minerve, laquelle, pour se -venger, frappa Alyattes de maladie? Il y a ici contradiction entre les -nombres 11 et 12. - -3° Si, comme le veulent les calculs d'Hérodote Alyattes ouvrit son règne -en l'an 528, les 5 _dernières années_ de la guerre de Milet ont duré -jusqu'en 624 inclusivement; en ce cas elles ont coïncidé avec la guerre -de Kyaxarès: comment Alyattes a-t-il pu faire ces deux guerres à la -fois? Ceci s'explique assez bien par la peinture que fait Hérodote de -celle contre Milet, lib. I, § 17. - -«Lorsque la terre était couverte de grains et de fruits, Alyattes se -mettant en campagne, son armée marchait au son du chalumeau, de la harpe -et des flûtes: arrivé sur le territoire des Milésiens, il défendait -d'abattre les métairies, de les brûler et même d'en enlever les portes; -il laissait intactes les maisons des cultivateurs, mais il ravageait les -blés, les arbres, etc., puis il s'en retournait sans assiéger la ville, -ce qui eût été inutile, les Milésiens étant les maîtres de la mer.» - -Avec une guerre aussi peu embarrassante, l'on conçoit qu'Alyattes put -soutenir la guerre contre Kyaxarès, surtout si l'on observe que l'usage -des troupes réglées n'existait point à cette époque; que les guerres -n'étaient que des incursions commencées au printemps et finies en -automne; et que les troupes, formées subitement de vassaux et de -paysans, comme dans les temps de la féodalité, s'empressaient, au début -de l'hiver, de retourner dans leurs foyers, ce qui causa la perte de -Krœsus. - -Pourquoi Hérodote ne fait-il pas la remarque du concours simultané de -ces deux guerres? Il est vrai qu'il l'indique, lorsque traçant le -tableau sommaire du règne d'Alyattes, il dit qu'il succéda à son père, -qu'il fit la guerre aux Mèdes et à Kyaxarès, qu'il prit la ville de -Smyrne, et l'on voit la guerre des Mèdes placée en tête de toutes ses -actions. Mais si la guerre contre Milet ne finit qu'à la sixième -campagne, sa fin arriva donc en 623 au mois de juillet, 2 ans et demi -après l'éclipse; cela n'est pas impossible; néanmois l'on désirerait que -l'historien eût expliqué plus clairement cet enchevêtrement de faits. - -Enfin comment Alyattes put-il avoir une fille nubile en 623? Supposons à -cette fille 15 ou 16 ans; cela rejette la naissance d'Alyattes au moins -à l'an 657; et puisqu'il mourut en 572, il aurait vécu 85 ans. Cela -n'est point impossible, et l'histoire fournit à l'appui plusieurs -exemples; l'on peut dire aussi qu'un usage antique et général en Asie, -fut de fiancer des filles dès l'âge de 9 et 10 ans; en un tel cas -Alyattes aurait vécu 81 ans comme son fils Krœsus[235]. Il faut en -convenir, tout ceci n'est pas sans quelques nuages; mais il n'est pas -permis de faire violence à un texte précis, pour obtenir de plus grandes -vraisemblances. - -On voit plus clair dans ce qu'Hérodote a dit, par fragments épars, de -quelques anciennes irruptions faites par les Kimmériens de la Chersonèse -taurique, ou presqu'île de _Krimée_, dans l'Asie mineure. - -§ XV. «Avant Alyattes régna Sadyattes, son père, pendant 12 ans (650).» - -§ XVI. «Avant Sadyattes régna Ardys, son père, pendant 49 ans (699).» - -«(Or, § XV) sous le règne d'Ardys les Kimmériens chassés de leur pays -par les Scythes nomades, vinrent en Asie (mineure), et prirent Sardes, -excepté la citadelle.» - -§ VI. «L'expédition des Kimmériens contre l'Ionie, _antérieure_ à -Krœsus, n'alla pas jusqu'à ruiner des villes; ce ne fut qu'une incursion -suivie de pillage.» - -(C'est celle de l'article précédent.) - -§ CIII. «Après la bataille de l'éclipse (en 625), Kyaxarès assiégeait -(Ninive), lorsqu'il fut assailli par une nombreuse armée de Scythes: -c'était en chassant d'Europe les Kimmériens, qu'ils s'étaient jetés sur -l'Asie. La poursuite des fuyards les avait conduits jusqu'aux pays des -Mèdes.» - -Lib IV, § XI. «Les Scythes nomades qui habitaient en Asie, accablés par -les Massagètes avec qui ils étaient en guerre, passèrent l'Araxès (le -Volga, appelé _Rha_), et vinrent en Kimmérie. Les Kimmériens, les voyant -fondre sur leurs terres, délibérèrent entre eux sur cette attaque... -Les sentiments furent partagés... La discorde s'alluma... Les partis se -trouvant égaux, ils en vinrent aux mains, et après avoir enterré leurs -morts, ils sortirent du pays, et les Scythes le trouvant désert et -abandonné, s'en emparèrent.» - -§ XII. «Il paraît certain que les Kimmériens fuyant les Scythes, se -retirèrent en Asie, et qu'ils s'établirent dans la presqu'île où l'on -voit maintenant une ville grecque appelée _Sinopé_. Il ne paraît pas -moins certain que les Scythes s'égarèrent en les poursuivant, et qu'ils -entrèrent en Médie. Les Kimmériens, dans leur fuite, côtoyèrent toujours -la mer (Euxine); les Scythes au contraire avaient le Caucase à leur -droite, jusqu'à ce que s'étant détournés de leur chemin, et ayant pris -par le milieu des terres, ils pénétrèrent en Médie.» - -Lib. I, § XVI. «Alyattes succéda à Sadyattes, il fit la guerre à -Kyaxarès; ce fut lui qui chassa les Kimmériens de l'Asie.» - -Ces passages comparés ne présentent que deux invasions bien distinctes; -l'une (depuis le § CIII), au temps d'Alyattes et de Kyaxarès, -immédiatement après la bataille de l'éclipse, et ce fut la dernière: -l'autre du temps d'Ardys (§ XVI, XV et VI): sans doute celle du temps -d'Alyattes fut aussi _antérieure à Krœsus_; mais il est évident que ces -mots, «les Kimmériens _n'ayant fait qu'une incursion suivie de pillage_, -s'en allèrent sans avoir pris la citadelle _de Sardes ni ruiné des -villes_,» s'entendent de l'irruption sous Ardys: lors au contraire -qu'ils revinrent sous Alyattes, fuyant devant les Scythes; après -quelques dégâts commis pour vivre, ils tentèrent de s'établir près de -Sinope, et ce fut ceux-là qu'Alyattes expulsa comme des hôtes dangereux -ou incommodes: la politique de ce prince ne les troubla point sans doute -du temps de leurs ennemis, les Scythes, afin de les leur opposer au -besoin; mais lorsque ceux-ci eurent été chassés de Médie par Kyaxarès, -Alyattes aura imité son allié. - -Strabon (liv. 3, pag. 222) parle aussi d'une incursion des Kimmériens, -qui au temps d'Homère, ou peu auparavant, avaient ravagé l'Asie mineure, -jusqu'à l'Ionie et l'Æolide. Larcher[236], dont les calculs sur l'époque -d'Homère ne cadrent point avec ce fait, pense que le savant géographe -s'est trompé. Il veut que ce soit une autre expédition antérieure au -siége de Troie, et dont Euripides aurait fait mention dans son Iphigénie -en Tauride. Mais parce que le poëte parle _de villes ravagées_, et que, -selon Larcher, _il n'y avait point alors de villes en Ionie_, cet -imperturbable critique déclare qu'Euripides s'est aussi trompé, et que -c'est par une licence poétique, _pour rendre son récit plus touchant_, -qu'il parle _de villes détruites_. - -Il est très-difficile, comme l'on voit, d'avoir raison avec Larcher: -cependant Euripides et Strabon pourraient bien n'avoir pas tort; car si -l'on fait attention que les _Kimmériens_, peuple d'origine keltique et -gauloise[237], étaient des barbares vagabonds et pillards comme les -Scythes, et que leur établissement dans la Tauride date d'une antiquité -inconnue à l'histoire, l'on croira facilement qu'ils ont fait, comme les -Normands, dans une espace de 3 à 4 siècles, plusieurs incursions dans -l'Asie mineure, soit par mer, soit en traversant le Bosphore de Thrace; -et ces incursions pourraient expliquer l'origine des _Galates_, autre -nom des _Keltes_ et des _Kimmériens_, dont l'établissement dans l'Asie -mineure ne connaît point de date. - -Quant à l'assertion du savant académicien _qu'il n'y avait point de -villes en Ionie_, 12 ou 13 cents ans avant notre ère, c'est une -conséquence naturelle du système qui _croit_ que le monde date d'hier; -et comme on ne dissuade point ceux qui, par principe de conscience, -croient de telles niaiseries, nous ne perdrons point notre temps à y -répondre. - -Avant Ardys avait régné Gygès, son père, pendant 38 ans, ce qui remonte -sa première année à l'an 727. - -Ce fut ce Gygès (prononcé _Gouguès_ par les Grecs) qui enleva le trône à -Candaules, dernier rejeton de la race des Héraclides en Lydie... -«Candaules, dit Hérodote, descendait d'Hercules par Alkée, fils de ce -héros: car _Agron_ (_fils de Ninus_, petit-fils de Bélus, -arrière-petit-fils d'Alkée) fut le premier des Héraclides qui régna à -Sardes, et Candaules fut le dernier. (Or) les Héraclides régnèrent, de -père en fils, 505 ans en 22 générations.» - -Le texte grec de tous les manuscrits et de toutes les éditions porte -unanimement en toutes lettres, et non en chiffres, ces mots _cinq cent -cinq, en vingt-deux générations_, et Larcher en convient; mais parce que -le système habituel d'Hérodote est d'estimer la génération à 33 _ans_, -lorsqu'il n'_a pas de données précises_ sur le nombre des années, -Larcher qui vient de redresser Euripides et Strabon, redresse aussi -Hérodote; et sous le prétexte que la règle générale des 33 ans par -génération est violée dans le calcul des 505 ans, il a, de son chef, osé -_falsifier_ le texte de son auteur, et y substituer 15 générations au -lieu de 22. Qu'un traducteur éclaircisse et corrige ce qu'il croit -obscur et défectueux, c'est en cela que consistent son mérite et son -devoir; mais il le doit faire par des notes placées hors du corps du -_texte_: le texte est comme le métal sacré d'une médaille antique, à qui -il est défendu de mêler aucun alliage: Larcher reconnaît lui-même la -vérité, la nécessité de ce principe, lorsqu'il dit, page 488, lig. 1 et -2, que _l'on ne doit point insérer dans le texte d'un auteur des -corrections, par conjecture, sans y être autorisé par quelque -manuscrit._--Et dans un autre endroit, il tance très-sévèrement un -éditeur allemand qui a pris cette licence[238]. - -En effet, sans ce respect conservateur de l'identité des témoins et de -leurs témoignages, qu'eût-ce été de tous les manuscrits anciens qui ne -nous sont parvenus qu'au moyen d'une série de copistes? Que fût-il -arrivé si chacun de ces copistes eût substitué ses idées à celles de -l'auteur, sous prétexte de les redresser? et si de nos jours, au temps -de l'imprimerie et de la publicité, un traducteur ose, malgré sa -conscience, se permettre une telle transgression, que n'a pas dû faire, -en des temps de fanatisme, le zèle audacieux des transcripteurs et des -possesseurs, qui purent en secret, à volonté et impunément, altérer -leurs manuscrits, dont chacun équivalait à une édition? et si de nos -jours, un savant et dévot anglais, M. J. Bentley, prétend infirmer -l'autorité de tous les livres hindous, par la raison qu'ils présentent -des interpolations plus ou moins sensibles; s'il établit en principe de -critique, qu'une seule interpolation prouvée ébranle toute -l'authenticité d'un ouvrage, et le rend apocryphe, comment -empêcherons-nous les Hindous, les Chinois, etc., de nous rétorquer ces -principes sur nos propres livres, surtout lorsqu'ils auront des exemples -si frappants à nous présenter? D'ailleurs, ce n'est point ici le seul -exemple d'interpolation et d'altération que l'on ait à reprocher au -traducteur d'Hérodote: nous en trouvons un autre aussi hardi au § -CLXIII, où il a introduit, sans raison, contre le sens de l'auteur, le -nom de _Crésus_, au lieu du _Mède_ qui est dans l'original et qui se -rapporte à _Harpagos_, général des troupes de Kyrus... Et cependant nous -ne parlons que du premier livre, le seul dont nous nous soyons -occupés[239]. Or, la conséquence de ces interpolations serait que -beaucoup de lecteurs inattentifs, ne lisant point les notes, -admettraient ces _sens intrus_ comme le sens vrai de l'historien; qu'ils -les pourraient citer dans d'autres livres, et que peu à peu la trace de -la vérité pourrait s'effacer, même dans de nouvelles éditions. - -Ici le texte d'Hérodote, aux yeux d'une saine critique, ne présente -aucun motif de rejet pour les 22 générations: on n'aperçoit aucune -contradiction, avec ce qui suit ou ce qui précède; il y a même un -synchronisme remarquable entre l'origine du royaume lydien dans la -personne d'Agron, l'an 1232, et l'origine de l'empire assyrien dans la -personne de Ninus, père d'Agron, l'an 1237, ainsi qu'il résulte des -calculs d'Hérodote que nous allons voir. D'ailleurs aucune vraisemblance -naturelle n'est violée ici, puisque 22 générations réparties sur 505 ans -donnent 23 ans par degré, à l'exception d'un seul qui n'a que 22 ans: -or, pour un climat tel que celui de la Lydie, pour une famille de -princes partout empressés et intéressés à se marier de bonne heure, cet -âge n'a rien que de probable. On peut, il est vrai, citer plusieurs -exemples de généalogies de 30 et 35 ans par degré; mais on en peut -opposer un nombre encore plus grand à 24 et 26 ans; témoin celle des -rois et des prêtres hébreux que nous avons vue ci-devant. La vérité est -qu'il n'y a pas de règle fixe en une chose aussi variable, sur laquelle -le climat, les lois, les mœurs; les conditions de la société exercent -des influences si diverses. - -Mais quel motif Hérodote a-t-il eu d'évaluer à 33 ans chaque génération? -Voilà le point qu'il eût fallu d'abord éclaircir, et ce dont nous -croyons trouver la source dans un passage de cet historien: il raconte -qu'étant en Egypte (à Memphis), «les prêtres lui dirent que depuis le -premier roi (Ménès) jusqu'à Séthos, prêtre et roi au temps de -Sennachérib, il y avait eu 341 générations; et il ajoute: 300 -générations font 10,000 ans, car _trois générations valent 100 ans_.» - -De qui vient cette dernière assertion? ce ne peut être des Grecs; car -puisqu'ils ne nous montrent aucune annale régulière au-dessus de Solon, -ils n'ont pu conserver de généalogies capables de leur rendre un -principe aussi général, sans quoi, par ces généalogies, ils auraient pu -remonter l'échelle du temps jusqu'au delà du siége de Troie. - -Ce principe doit donc venir des Égyptiens, à qui leurs nombreux colléges -de prêtres et leurs gouvernements anciens ont pu fournir des moyens -d'apprécier les générations; mais les faits par eux cités à Hérodote -portant plusieurs contradictions et une impossibilité morale, comme nous -le prouverons, nous disons que cette évaluation est un résultat -systématique inadmissible en principe général. - -Pour revenir au règne de Candaules, il est échappe à Larcher une forte -distraction sur son époque. En _corrigeant_ Pline (car toujours il -corrige), «ce naturaliste, dit-il, _se trompe grossièrement_[240], -lorsqu'il dit que _Caudaules_ mourut la même année que Romulus, puisque -le prince (lydien) périt environ 500 _ans_ avant le fondateur de Rome. -Il est étonnant, que François Junius et le P. Hardouin n'aient pas -relevé cette erreur.» (Encore deux auteurs châtiés en passant). - -Ouvrons la table chronologique de Larcher, nous trouvons, - -_Candaules est tué_ l'an 715 avant J.-C. - -_Numa règne à Rome_ l'an 714. - -Par conséquent Romulus périt l'an 716 (à cause de l'interrègne d'un an -qui eut lieu entre lui et Numa). Le calcul de Pline n'offre donc qu'un -an de différence; et c'est Larcher qui se trompe en entier des 500 ans -qu'il lui reproche, sans que l'errata ait corrigé cette faute. Il est -d'ailleurs remarquable qu'ici le calcul de Pline est encore celui de -Solin et de Sosicrates; car si de 715 où périt Candaules, l'on soustrait -la durée des princes lydiens jusqu'à la prise de Sardes, durée qui fut -de 170 ans, on a pour résultat cette année 545, dont nous avons démontré -l'erreur. - -D'après tous ces exemples le lecteur peut apprécier la logique, la -sagacité, même la politesse de notre censeur; désormais nous laisserons -à l'écart ses notes pour ne nous occuper que du texte; et prenant pour -transition les rapports de dates et de parenté qu'établit Hérodote entre -Ninus et Agron, nous allons discuter le système chronologique de cet -historien sur l'empire d'Assyrie, contradictoirement avec les récits de -son antagoniste Ktésias. - - -Remarques sur la traduction de M. Larcher. - -Ne voulant plus importuner le lecteur des erreurs multipliées du censeur -Larcher en matière de _chronologie_, nous voulons néanmoins démontrer -par quelques exemples, qu'en fait de _traduction_, ce savant helléniste -n'est pas toujours au pair de sa réputation. - -1° Hérodote, _livre I_er, parlant des anciennes guerres entre les -Phéniciens et les Grecs, dit: «_Les Perses les plus savants dans -l'histoire_,» par-là il indique l'_histoire en général_, selon la valeur -même du mot grec _logios_. Pourquoi Larcher se permet-il d'introduire -une restriction en ajoutant _dans l'histoire de leur pays_ (dont la -Grèce ne faisait point partie)? - -2° Hérodote dit: «Les Phéniciens étant arrivés à Argos, _étalèrent_ -(_exposèrent_) leurs marchandises pour les vendre.» La traduction dit -d'une manière triviale et inexacte, «_se mirent à vendre leurs -marchandises_.» - -3° Article 2. Hérodote dit: «Les Perses, peu d'accord avec les _Grecs_, -prétendent, etc.» Le traducteur ose altérer ce texte en disant: «Les -Perses, peu d'accord avec les _Phéniciens_.» Hérodote poursuit: «Ils -ajoutent qu'ensuite quelques Grecs (_c'étaient des Crétois_).» Pourquoi -Larcher introduit-il un doute en disant: c'étaient _peut-être_ des -Crétois? - -Le texte continue et dit: Le roi de Colchide envoya un _héraut_ en -Grèce. Le traducteur dit: envoya un _ambassadeur_. Ce n'est pas du tout -la même chose. - -4° Article 4. Le texte dit encore: «que les Grecs assemblés envoyèrent -des _messagers_ (angeli) pour redemander Hélène.» Le traducteur en fait -encore des _ambassadeurs_. Mais ce mot signifie chez nous quelque chose -de bien plus pompeux et de moins analogue à la simplicité des anciens. - -5° Article 11. La reine, épouse de Candaules, dit à Gygès: «_Voici deux -routes dont je te laisse le choix._» Pourquoi Larcher ajoute-t-il de son -chef la phrase: «_Décide-toi sur-le-champ?_» Le mérite d'une traduction -est surtout d'être le miroir littéral de l'original. - -6° Article 30. Solon étant logé dans le palais de Crésus, les serviteurs -de ce prince font voir toutes ses richesses au philosophe; au mot -richesse, le texte ajoute, _et son bonheur_. Le traducteur a eu tort de -le supprimer, attendu que l'idée de _bonheur_ se reproduit dans -l'entretien des deux personnages, surtout lorsque _Crésus_ demande si -Solon a connu quelqu'un plus _heureux_ que lui. - -7° Article 46. Le texte dit: «Pendant deux ans Crésus fut dans un -très-grand deuil de la mort de son fils.» Larcher ne rend pas du tout -cette idée lorsqu'il dit que «Crésus pleura pendant deux ans.» Chez les -anciens le deuil se composait de formalités autres que les pleurs. - -8° Article 47. Le texte dit: «Crésus envoya vers les oracles des -_messagers pour les éprouver_ (c'est-à-dire pour _éprouver_ leur -science, leur véracité).» Le traducteur altère le texte en disant, pour -les _sonder_: _sonder_ quelqu'un, c'est vouloir tirer son secret: mais -le mettre à l'_épreuve_ (pour savoir s'il sait le nôtre), est tout autre -chose.--L'oracle répond: «_Je connais la mesure_ (ou l'_étendue_) _de la -mer_.» Le traducteur dit: «_Je connais les bornes de la mer_.» C'est -encore une autre idée.... On peut connaître les bornes, sans connaître -la capacité de la mesure. - -9° Article 55. L'oracle de Delphes répondit à Crésus en deux vers -hexamètres; pourquoi Larcher dit-il nûment: «L'oracle répondit en ces -termes,» sans indiquer que ce sont des vers? - -10° Article 59. Le texte dit: «Des citoyens armés de _massues_.» Larcher -dit: «armés de _piques_.» - -11° Article 62. Le texte dit: «_L'hameçon_ ou _l'appât_ est jeté, les -rets sont tendus.» Larcher fait un pléonasme, en disant: «Le filet est -jeté, les rets sont tendus.» - -12° Article 67. Le texte dit: «L'un des Spartiates, que l'on appelle -_agathoerges_ (lesquels sont toujours les plus anciens _cavaliers_ qui -ont reçu leur congé).» Pourquoi Larcher dit-il, les plus anciens -_chevaliers_? Ce mot donne l'idée d'un ordre privilégié qui n'avait pas -lieu à Sparte. - -13° Article 81. Le texte dit: «Crésus croyant que le siége de Sardes -traînerait en longueur, fit partir du sein _des murs_ de nouveaux -envoyés vers ses alliés.» Pourquoi Larcher dit-il: _fit partir de la -citadelle_, surtout lorsqu'ici le texte emploie le même mot que, deux -lignes auparavant, Larcher a traduit par _murailles_? - -14° Article 92. Le texte dit que «Crésus envoya à Thèbes un trépied d'or -au dieu Apollon isménien; à Delphes, un bouclier d'or consacré à -Minerve; à Éphèse, des génisses d'or et la plupart des colonnes.» -Comment Larcher ose-t-il ajouter _du temple_? Comment imaginer que -Crésus ait _envoyé les colonnes du temple d'Éphèse_? Il n'a pu envoyer -que des _colonnes_ votives en matière d'or, comme étaient la génisse, le -trépied et le bouclier. - -15° Article 93. Le texte dit que «_le tombeau_ d'Alyattes fut élevé aux -frais des marchands, des artisans et de _jeunes filles exercées au -travail_;» au lieu de ces derniers mots, Larcher dit, des _courtisanes_. - -16° Article 98. Hérodote appelle «_Ekbatane_, la capitale des Mèdes.» -Pourquoi Larcher écrit-il toujours _Agbatane_?--«Les Mèdes permettent à -Deiokès de choisir dans toute la nation, des gardes _pour lui donner de -la force_,» (c'est-à-dire, pour que ce roi, nouvellement élu, pût faire -exécuter ses ordres, que beaucoup de gens auraient pu méconnaître). Le -traducteur fait croire que ce fut uniquement pour sa sûreté, en disant, -_choisir des gardes à son gré_. - -17° Article 14. En parlant de Kyrus qui, encore enfant, se nomme des -officiers, le texte dit: «L'un était l'œil du roi, l'autre devait porter -au loin _ses mandements_ ou _ses ordres_.» Le traducteur dit: _devait -lui présenter les requêtes des particuliers_; ce n'est pas du tout la -même chose. - -18° Article 165. Le texte dit: «Les Phocéens, chassés par les Perses, -s'embarquèrent pour chercher un asile, et tandis qu'ils étaient en route -pour aller en Corse, plus de la moitié, touchés de désir en regrettant -la patrie, retournèrent vers Phocée.» Le traducteur ne commet-il pas un -contre-sens évident, lorsqu'il dit, _touchés de compassion_? - -19° Article 167. Le texte parle de _membres affectés d'inflammation_, la -traduction dit des membres _perclus_. - -20° Article 170. Larcher dit, _les plus riches_ de tous les Grecs; -Hérodote a écrit, _les plus heureux_ de tous les Grecs; et il en donne -des raisons qui ne s'appliquent pas aux richesses. - -21° Article 173. Le texte dit: «Si un citoyen, même du rang le plus -distingué, épouse une étrangère ou une concubine, ses enfants _n'ont -plus les_ honneurs ou la considération de leur père.» Pourquoi Larcher -dit-il _sont exclus des_ honneurs? Hérodote indique une dégradation, et -ce n'est pas la même chose qu'une exclusion. - -22° Article 185. Nitokris fit creuser un lac dont les bords furent -revêtus de pierre _circulairement_. Pourquoi le traducteur a-t-il omis -ce mot important qui désigne la figure du lac? - -23° Article 211. Le texte, parlant des _Massagètes_, dit que (selon -l'usage des anciens) «leurs guerriers se _couchèrent_ ou s'assirent à -terre pour prendre leur repas.» Le traducteur les fait _mettre_ à -_table_ comme nous, et par cette expression, il masque l'usage des -anciens. - -Ainsi, voilà dans le premier des neuf livres d'Hérodote seulement, plus -de vingt altérations matérielles, sans compter celles que nous avons -déja citées, et celles que nous ayons négligées comme de moins graves, -qui cependant ne laissent pas d'altérer le sens. Or si, comme il est -vrai, le mérite d'une traduction consiste à représenter littéralement -l'original; si le texte du narrateur doit être considéré comme un procès -verbal dont chaque expression a un sens précis qu'il importe de -n'altérer ni en plus ni en moins, il est évident que la traduction de -Larcher est très-défectueuse, très-incorrecte, et que pour bien -connaître Hérodote, une autre traduction serait un ouvrage non-seulement -utile, mais indispensable. - - - - -CHRONOLOGIE D'HÉRODOTE. - -EMPIRE ASSYRIEN DE NINIVE. - - - - -§ Ier. - - -Sa durée. Hérodote et Ktésias opposés quant au temps, mais non quant aux -faits. - - -L'on convient généralement que la durée de l'empire assyrien, ainsi que -les époques de son origine et de sa fin, forment la difficulté la plus -grande de l'histoire ancienne; l'on pourrait ajouter qu'elles sont le -sujet de la querelle la plus inconcevable entre les deux historiens de -qui nous tenons nos documents. En effet, comment expliquer que Ktésias, -au temps d'Artaxercès, ait évalué cette durée à 1306 ans, lorsque -Hérodote, moins de 70 ans avant lui, ne l'avait trouvée que de 520? -Comment imaginer que le premier ait donné 317 ans à _neuf_ rois mèdes, -qui, dit-il, remplacèrent les Assyriens, tandis que le second ne compte -que quatres rois mèdes dans un espace de 150 ans, et cela lorsque -Hérodote écrivait moins de 70 ans après la mort de Kyrus, qui détrôna le -dernier de ces monarques? Nécessairement l'un des deux historiens s'est -trompé; et de là un schisme entre leurs sectateurs. Les uns, préférant -Ktésias, prétendent qu'il a dû être mieux instruit, par la raison que ce -Grec asiatique, né à Knide, ville tributaire des Perses, d'abord soldat -de Kyrus le jeune, puis, de prisonnier, devenu médecin du grand roi, eut -tout le temps, pendant les 17 années qu'il vécut à la cour, de connaître -l'histoire du pays: il en eut tous les moyens, si, comme il le dit -lui-même dans Diodore, il eut en main les archives royales; et il put -les avoir, parce que l'usage de tous les anciens gouvernements d'Asie -fut de tenir des registres qui nous sont plusieurs fois cités. -Raisonnant sur ces faits et sur leurs conséquences, les partisans de -Ktésias attaquent Hérodote, citent contre lui le mot de Cicéron[241], le -Traité de Plutarque[242], les inculpations de Strabon[243], et -prétendent que le père de l'histoire n'a eu ni les moyens, ni la -solidité d'instruction de son successeur et contradicteur. - -En admettant les moyens de Ktésias, l'on a dit, ou l'on peut dire en -faveur d'Hérodote[244], que les siens n'ont pas été moindres, et que -même ils sont préférables. On demande si l'étranger, médecin du grand -roi, assujetti au service d'une maison immense, a eu le temps de se -livrer à l'étude des antiquités, d'apprendre la langue et le système -d'écriture des Assyriens, sans doute différens de la langue et du -système d'écriture des Perses; s'il a pu traduire par lui-même des -monuments déja vieillis, ou s'il n'a eu que les traductions et les -extraits qu'en auront faits les Perses; si, dans l'un et l'autre cas, il -n'a pas été sujet à beaucoup d'erreurs involontaires ou préméditées. On -demande si, vivant dans une cour très-despotique, il n'a pas été dans -une dépendance nécessaire de tout ce qui l'a entouré; s'il a pu voir par -d'autres yeux que par ceux des courtisans; épouser d'autres opinions, -d'autres intérêts que ceux des Perses. Or les Perses avaient un intérêt -_national_ et _royal_ à décréditer le livre d'Hérodote, qui, de toutes -parts, choque leur orgueil, en célébrant leur défaite, et en publiant -plusieurs traits de folie de leur roi. Ktésias est atteint de cette -partialité, lorsqu'il se déclare en propres termes _contradicteur_ -d'Hérodote, et que, selon les expressions de Photius[245], il l'appelle -_menteur_ et _inventeur de fables_: cette accusation est d'autant plus -singulière de sa part, que de tous les historiens, Ktésias est celui -qui, chez les anciens, a été le plus généralement décrié pour ses fables -et pour ses mensonges; son livre _sur les Indes_, qui nous est parvenu, -justifie cette opinion. Quant à sa partialité, elle nous est -formellement indiquée par un passage de Lucien, dans ses Préceptes sur -l'art d'écrire l'histoire. - -«Le devoir d'un historien, nous dit-il, est de raconter les faits comme -ils sont arrivés: mais il ne le pourra, s'il redoute Artaxercès, dont il -est le médecin, ou s'il espère en recevoir la robe de pourpre des -Perses, avec un collier d'or et un cheval niséen, pour le salaire des -éloges qu'il lui aura donnés dans son histoire[246].» - -Il est évident que ce trait s'adresse à Ktésias; et il l'atteint avec -d'autant plus de force, que Lucien, l'un des plus savants et des plus -indépendants écrivains de l'antiquité, ne l'a point lancé sans en avoir -trouvé le motif dans les anecdotes de la vie du médecin; il est donc -certain que sous le rapport de la moralité, Ktésias ne peut soutenir le -parallèle avec Hérodote, tel qu'il nous est connu par les principaux -événements de sa vie. - -En effet, nous savons par divers témoignages, et par quelques traits -répandus dans son livre, que, né dans une condition indépendante, il -n'eut d'autre passion, d'autre but que d'acquérir de la gloire, d'être -un grand historien, et de devenir un homme aussi célèbre qu'Homère, dont -en effet il imite l'art en beaucoup de points. De tout temps l'art de -raconter fut la passion des Grecs et surtout des Asiatiques; chez -ceux-ci, il menait à la faveur des rois; chez ceux-là, libres alors, il -procurait une sorte d'idolâtrie plus enivrante que l'or des cours et -leur servitude. Né 4 ans avant l'invasion de Xercès[247], élevé au -milieu des cris de la victoire et de la liberté, il paraît qu'Hérodote -conçut de bonne heure le projet de célébrer cette guerre, comme Homère -avait célébré celle de Troie. Pour exécuter cette entreprise, il fallait -avoir acquis beaucoup de connaissances; et dans un temps où les livres -étaient rares et mauvais, les connaissances ne s'acquéraient qu'en -voyageant. Il se livra aux voyages: divers passages de son livre -prouvent qu'il visita d'abord l'Égypte, Memphis, Héliopolis, Thèbes, -puis Tyr[248], Babylone, très-probablement Ekbatane, qu'il décrit comme -ferait un témoin oculaire, et qui d'ailleurs était sur sa route vers la -Colchide; de là il dut revenir par l'Asie mineure, traverser le fleuve -Halys, dont il cite les ponts construits par Krœsus. Après avoir -concouru à chasser Lygdamis, tyran d'Halicarnasse, sa patrie, il fit une -première lecture solennelle de son histoire à l'assemblée des jeux -olympiques, et l'on doit remarquer que cette épreuve est une des plus -fortes qu'un historien pût subir, puisque par cette publicité il -s'exposait à la censure des Grecs instruits, qui de tous les pays -accouraient à ces fêtes. Or à cette époque (vers 460) il n'y avait pas -plus de 100 ans que Kyrus avait détruit l'empire des Mèdes; pas plus de -97 ans qu'il avait pris Sardes et _Krœsus_, ce roi lydien si connu de -toute la Grèce; pas plus de 70 ans que Kyrus lui-même était mort. -Hérodote, dans ses voyages, avait pu recueillir des traditions de la -seconde et même de la première main; partout il avait consulté les -prêtres, classe la plus savante, la seule savante chez les anciens. En -consultant ceux de peuples différens et même ennemis, il avait eu le -moyen de vérifier, de redresser les contradictions de l'erreur ou du -préjugé, et parce que de toutes ces informations il composa un seul -système, il fut obligé, pour le bien établir, d'en confronter, d'en -discuter toutes les parties. Son ouvrage doit donc être considéré comme -un extrait, comme un résumé de tout ce que les plus savans hommes de -l'Asie savaient de son temps sur l'histoire ancienne. D'autres -historiens, alors célèbres dans la Grèce, tels que Cadmus, Xanthus, -Hellanicus, l'avaient précédé: s'il eût choqué les idées reçues, il se -fût élevé contre lui quelque contradicteur dans les nombreuses lectures -publiques qu'il fit à _Élis_, à Corinthe, à Athènes, etc.; et la moindre -anecdote de ce genre eût été connue de Plutarque qui, par une partialité -puérile, a tenté de le dénigrer, _pour venger_, dit-il, _les Thébains -ses compatriotes d'avoir été accusés par Hérodote de n'avoir pas secondé -les Grecs contre les barbares_. Cette véracité d'Hérodote, en lui -suscitant des ennemis, est un titre de plus à notre confiance et à notre -estime; d'ailleurs son livre, que nous possédons, respire partout la -bonne foi, la candeur: ses connaissances en physique sont faibles, comme -elles l'étaient généralement de son temps; mais son bon sens, sa réserve -à prononcer, sa sagesse à douter, le conduisent souvent mieux que la -science systématique de ses successeurs; témoin le géographe Strabon, -qui n'a point voulu croire au _voyage des Phéniciens_ autour de -l'Afrique[249], et qui a prétendu que la Caspienne était _un golfe et -non une mer isolée_; notre géographie moderne, en démentant les -raisonnements physiques du géomètre, nous fournit une preuve de cette -vérité historique et morale: «que quelquefois des faits _incroyables_, -_invraisemblables_, parce qu'ils choquent la doctrine reçue dans un -temps, n'en sont pas moins certains; et que le récit naïf d'un narrateur -fidèle, qui dit, comme Hérodote, _je ne comprends pas cela, mais voilà -ce que j'ai vu, ce que m'ont assuré des témoins instruits_,» est -quelquefois préférable aux dénégations dogmatiques des théoriciens[250]. -Cicéron lui reproche de raconter beaucoup de fables[251], et en effet il -raconte quelquefois des _miracles_ ou _prodiges_, selon l'esprit de son -temps. Mais en général il cite comme l'opinion reçue, plutôt que comme -la sienne: et lorsqu'il y croit, il y est porté _par le respect des -dieux_, qui est une sorte de garantie de sa droiture. Cicéron lui-même -eût été fort embarrassé à désigner les faits _fabuleux_, puisque -plusieurs de ceux que cite Hérodote sur l'intérieur de l'Afrique, et qui -jusqu'ici semblaient _incroyables_, ont été de nos jours reconnus -_vrais_ par les voyageurs[252]. Telle est la destinée singulière -d'Hérodote, qu'après avoir été mal apprécié des anciens, le mérite de -son ouvrage s'est élevé chez nous autres modernes à mesure que nous -avons acquis plus de connaissances sur les pays dont il a traité. Tous -les voyageurs en Égypte s'accordent à dire que l'on ne peut rien ajouter -à la justesse, à la correction, à la grandeur du tableau qu'il en a -tracé. En sorte que c'est pour avoir été en général trop au-dessus des -notions vulgaires, qu'il a eu chez les anciens moins de crédit que des -écrivains d'un ordre inférieur. Si dans des matières aussi délicates et -difficiles, il a porté cette finesse de tact et cette rectitude de -jugement, l'on a droit d'en conclure qu'il n'a pas été moins soigneux, -moins habile dans ses recherches sur la chronologie, et l'on peut poser -en fait que, sous aucun rapport, Ktésias ne lui est préférable, ni même -comparable. - -De cette conclusion passer subitement, comme l'ont fait plusieurs -savants, à n'ajouter aucune foi à tout ce qu'a écrit Ktésias, cela nous -paraît une exagération passionnée; et comme en ce genre de questions les -raisonnemens n'ont de force qu'autant qu'ils sont établis sur des faits -positifs, nous allons remplir un double objet d'utilité, en soumettant -au lecteur le principal fragment de Ktésias sur les Assyriens, lequel, -d'une part, fournira les moyens d'apprécier l'esprit et l'autorité de -cet historien, tandis que de l'autre, il montrera, dans leur ensemble, -les faits dont Hérodote n'a cité que des parties accessoires ou des -résultats généraux. - - - - -§ II. - - -Idée générale de l'empire Assyrien, selon Ktésias, en Diodore, liv. II, -page 113 et suivantes, édit. de Wesseling[253]. - -«Avant Ninus, roi des Assyriens, l'Asie ne cite aucun roi indigène qui -ait fait de grandes choses, ni qui ait même laissé le souvenir de son -nom. Ninus est le premier dont les hauts faits aient répandu et conservé -la renommée; par cette raison, nous allons en parler avec quelque -détail. Poussé par son caractère belliqueux vers tout ce qui exige le -mâle courage de l'homme, il arma d'abord les jeunes gens les plus -robustes de son royaume, et les habitua, par de longs et fréquens -exercices, à toute espèce de fatigues et de périls. (Non content) de -cette armée redoutable, il s'associa encore _Ariaios_, roi de l'Arabie -(heureuse), pays alors rempli des plus vaillans guerriers. Cette nation -de tout temps a été jalouse de sa liberté; jamais elle n'a reçu de -princes étrangers; et, malgré leur immense pouvoir, les rois de Perse et -les Makédoniens n'ont pu l'asservir: (la raison en est) que l'Arabie -étant déserte en certaines parties, et dans d'autres n'ayant que des -puits cachés, connus des seuls naturels, il devient impossible à des -armées étrangères (d'y subsister) et de s'en emparer. Fortifié du -secours des Arabes, Ninus, à la tête d'une armée nombreuse, envahit -(d'abord) la Babylonie qui lui était limitrophe. _La ville actuelle de -Babylone_ n'était pas encore bâtie, mais le pays avait beaucoup d'autres -villes bien peuplées. Les naturels inexpérimentés à l'art de la guerre, -furent facilement vaincus et assujettis au tribut annuel. Quant à leur -roi, Ninus l'emmena ainsi que ses enfans; par la suite il le fit périr. -De là s'étant porté contre l'Arménie, il renversa quelques villes -fortes, et la terreur se répandit dans le pays. Barsanès qui en était -roi, convaincu de son infériorité, vint au-devant de Ninus avec de -riches présens, et lui promit d'exécuter tous ses ordres. L'Assyrien -magnanime l'accueillit avec douceur; il lui rendit même le royaume -d'Arménie, à condition qu'il resterait ami fidèle, et qu'il lui -fournirait des vivres et des soldats pour ses autres expéditions. Avec -cet accroissement de moyens, Ninus attaqua la Médie, et malgré une vive -résistance, il défit Pharnus, roi du pays, qui perdit beaucoup -d'hommes, et qui, fait prisonnier avec sa femme et ses sept enfans, fut -_mis en croix_ par l'ordre du vainqueur. - -«De si brillants succès inspirèrent à Ninus un violent désir de -soumettre à ses lois toute l'Asie située entre le Tanaïs et le Nil: tant -il est vrai que la prospérité ne sert qu'à ouvrir le cœur de l'homme à -plus de cupidité. Ayant donc établi un de ses amis _satrape_ de Médie, -il se livra tout entier à l'exécution de son projet, et dans l'espace de -17 ans, il parvint à subjuguer tous les peuples (de la presqu'île et du -continent), à l'exception des _Bactriéns_ et des _Indiens_. Aucun -écrivain n'a transmis le nombre des combats qu'il livra, ni des ennemis -qu'il vainquit. Bornons-nous donc, en suivant Ktésias de Knide, à -énumérer les pays les plus célèbres. D'abord, venant des pays maritimes -vers le continent, Ninus conquit l'Égypte, la Phénicie, la Célésyrie -(Damas et Balbek), la Cilicie, la Pamphilie, la Lykie, la Karie, la -Phrygie, la Mysie, la Lydie; ensuite la Troade, la Phrygie -hellespontique, la Propontide, la Bithynie, la Cappadoce et les peuples -barbares situés dans le Pont (sur les rives de l'Euxin jusqu'au Tanaïs); -il s'empara (aussi) du pays des Cadusiens, des Tapyres, des Hyrkaniens, -des Draggues, des _Derbikes_, des Karmaniens, des Choromnéens, des -Borkaniens et des Parthes; il y joignit la Perse, la Susiane, et ce -qu'on appelle la _Caspiane_, où l'on ne pénètre que par des gorges -étroites nommées _Portes Caspies_; enfin beaucoup d'autres peuples moins -connus, qu'il serait trop long d'énumérer. Quant à la guerre contre les -Bactriens, la grande difficulté des passages (à travers la chaîne des -monts), et la multitude de leurs guerriers l'obligèrent, après plusieurs -tentatives infructueuses, de l'ajourner à un temps plus opportun. - -«Ayant donc ramené ses troupes en _Syrie_ (Assyrie), il choisit un -terrain propre à construire une ville immense, qui, de même que ses -exploits surpassaient tous ceux connus avant lui, pût aussi surpasser -non-seulement toutes les villes alors existantes, mais encore celles que -l'on pourrait construire après lui. Quant au roi des Arabes, il le -congédia avec ses troupes, après l'avoir comblé de présens et de -dépouilles.» - -Ici Diodore entre dans de longs détails sur la construction de Ninive, -au bord de _l'Euphrate_ (au lieu du Tigre); puis sur la reprise des -hostilités contre les Bactriens; sur les aventures singulières et la -fortune de Sémiramis, etc.; il raconte comment, par son esprit, son -courage et sa beauté, cette femme devint épouse de _Ninus_, lui donna un -fils appelé _Ninyas_, et peu de temps après régna seule par le décès du -roi; il expose comment, pour égaler et même surpasser la gloire de son -mari, elle bâtit la ville de Babylone avec ses murs énormes, ses tours -nombreuses, ses quais, ses ponts, son temple de Bélus, et ses deux -palais communiquant, par dessous l'Euphrate, au moyen d'un boyau de -galerie voûtée, etc., etc.--«Quant au jardin suspendu, placé près de la -citadelle, ce ne fut pas Sémiramis, _mais un roi syrien_ qui, dans des -temps postérieurs, le construisit pour une de ses concubines née en -Perse, et désireuse de revoir, comme dans son pays natal, de vertes -prairies sur des montagnes. (Diodore décrit la construction de ce -jardin.) Sémiramis bâtit encore sur l'Euphrate et le Tigre, d'autres -villes où elle établit des marchés et des foires pour les marchandises -qui venaient de la Médie et de la Parétakène;.... et parce que ces deux -fleuves sont, après le Nil et le Gange, les plus grands de l'Asie, leur -lit est le véhicule d'un commerce très-actif; en même temps que les -villes placées sur leurs bords sont le siége d'une foule de riches -marchés qui contribuent à la magnificence de celui de Babylone, etc., -etc.» - -En quittant Babylone, Sémiramis mène son armée en Médie, campe au pied -du mont _Bagistan_[254], y construit un _jardin_ magnifique, fait -sculpter sur le rocher, des chasses d'animaux et des inscriptions en -_lettres assyriennes_; construit un autre jardin autour du rocher -_Xaoun_; se livre à toutes les voluptés, ne veut point d'époux, de peur -de perdre son sceptre, mais prend des amants qu'ensuite elle fait périr. -Elle s'avance vers Ekbatane, parcourt _la Perse_ et les autres provinces -de son empire, laissant partout sur ses pas des monuments qui durent -encore et gardent son nom. De là, Ktésias la conduit en Egypte et en -Libye dont elle soumet une partie, et où elle consulte l'oracle sur la -fin de sa vie; puis elle retourne à Bactres, et entreprend au bout de -trois ans, contre les Indiens, une guerre où elle perd beaucoup de -troupes, et faillit elle-même de périr. Enfin, avertie que son fils lui -dresse des embûches (selon la prophétie de l'oracle d'Ammon), elle prend -le parti d'abdiquer et de mourir. - -«Ninyas, fils de Ninus et de Sémiramis, régna à leur place; n'imitant -point leur mœurs guerrerières, il mena au fond de son palais une vie -pacifique et mystérieuse, ne se laissant voir qu'à ses femmes et à ses -eunuques. Uniquement occupé à jouir du repos et de toute espèce de -sensualité, il écarta avec soin les soucis et les embarras (des -affaires), ne pensant pas qu'un règne heureux pût avoir d'autre but que -de jouir sans trouble de tous les plaisirs (de la nature humaine); et -cependant, afin de gouverner avec plus de sûreté, et de tenir ses sujets -dans la crainte, il institua l'usage de lever chaque année, en chaque -province, un certain nombre de soldats avec un chef; puis rassemblant -tous ces corps dans Ninive, il leur nommait un commandant très-attaché à -sa personne. L'année révolue, il faisait venir de nouveaux corps -semblables, et après avoir délié les premiers de leur serment, il les -renvoyait dans leur pays. A ce moyen, les peuples qui voyaient une forte -armée toujours campée, et prête à punir toute rébellion vécurent dans la -soumission. Le motif (secret) du _changement annuel_ était d'empêcher -que les chefs et les soldats ne formassent ensemble des liaisons trop -intimes;...... car la prolongation de service donne aux chefs militaires -de l'expérience et de l'audace, et les invite souvent à conspirer contre -les princes; d'autre part, en se rendant invisible, Ninyas voilait à -tous les regards sa vie voluptueuse, et, comme s'il eut été un dieu, -personne n'osait en mal parler.... Ainsi régna Ninyas, et il fut imité -par la plupart des rois assyriens, qui, _pendant 30 générations_, se -succédèrent, _de père en fîls_, jusqu'à Sardanapale. Sous ce dernier, -l'empire assyrien, après avoir duré 1360 ans[255] (lisez 1306) selon le -témoignage de Ktésias de Knide, en _son second livre_, fut remplacé par -celui des Mèdes. - -«Il serait inutile de rapporter le nom de ces rois et la durée de leur -règne, puisqu'ils n'ont rien fait de mémorable: seulement le secours -envoyé par l'un d'eux aux Troyens, sous la conduite de Memnon, fils de -_Tithon_, mérite que nous le citions: ce roi d'Assyrie fut _Teutamus_, -20e descendant de Ninyas, fils de Sémiramis, sous lequel les Grecs, -conduits par Agamemnon, attaquèrent la ville de Troie, lorsque les -Assyriens possédaient l'empire de l'Asie depuis plus de _mille ans_. Ce -fut à titre de prince vassal, que Priam, accablé du poids de la guerre, -envoya vers Teutamus demander des secours. Le monarque lui envoya 10,000 -Éthiopiens et autant de Susiens, avec 200 chars de guerre. Tithon alors -était gouverneur de la Perse, joussoit plus qu'aucun autre satrape de la -faveur du roi; Memnon, son fils, était à la fleur de l'âge, et doué -d'autant de force de corps que de vivacité d'esprit: il avoit construit, -dans la citadelle de Suse, un palais qui garda son nom _jusqu'à l'empire -des Perses_, ainsi qu'_une rue_ qui porte encore son nom. Néanmoins les -Éthiopiens voisins de l'Égypte réclament ce Memnon comme leur -compatriote, et montrent des palais appelés _Memnoniens_. Quoi qu'il en -soit, l'opinion constante est que Memnon conduisit à Troie 20,000 hommes -de pied et 200 chariots; qu'il combattit avec une valeur brillante et -tua beaucoup de Grecs; mais les Thessaliens le tuèrent enfin dans une -embuscade. Les Éthiopiens leur ayant enlevé son corps, le _brûlèrent_ et -portèrent _ses os_ à son père Tithon. Voilà ce que les barbares (les -Perses) assurent (selon Ktésias) être consigné dans les archives -royales. - -«_A l'égard de Sardanapalé_, 30e _et dernier roi_ depuis Ninus, il -surpassa tous ses prédécesseurs en débauche et en mollesse: invisible -comme eux, et entouré de _troupeaux_ de femmes, il en prit les mœurs et -les formes; il portait leur vêtement, imitait leur voix, se peignait le -visage, le corps, brodait, tissait, filait la laine, teignait en -pourpre, etc., etc. L'on assure qu'il s'était composé lui-même cette -épitaphe: Mortel, qui que tu sois, livre-toi à tes penchans, essaie de -toutes les jouissances; _le reste n'est rien_. Me voici cendre, moi qui -fus le _Grand-Roi_ de Ninive: ce que l'amour, la table, la joie me -procurèrent de bonheur quand j'étais vivant, cela seul me reste -maintenant dans le tombeau; tous les autres biens m'ont quitté[256]. - -«Cependant un Mède nommé _Arbâk_, homme de tête et de courage, se trouva -commander le contingent annuel des troupes de la Médie; ayant formé des -liaisons avec le commandant des Babyloniens, celui-ci le sollicita de -secouer le joug des Assyriens; le nom de ce Babylonien était Bélésys, -homme le plus distingué des _prêtres babyloniens_, que l'on nomme -_chaldéens_. Son habileté en astrologie, son talent à deviner et à -prédire avec certitude les événements, lui avaient acquis un très-grand -crédit; il prédit donc au général mède qu'il posséderait tout ce que -possédait Sardanapale. Arbâk, flatté du présage, lui promit, si -l'événement réussissait, de lui donner la satrapie de Babylone: de ce -moment, plein d'espoir en l'oracle, il s'étudia à gagner l'amitié des -autres chefs, par des repas et des propos affectueux. Il tâcha aussi de -se procurer la vue du roi et du genre de vie qu'il menait; pour cet -effet, il fit présent d'une coupe d'or à un eunuque, qui l'introduisit -et le rendit témoin de toute la mollesse et de toute la débauche du -palais. Dès lors Arbâk, plein de mépris pour Sardanapale, se livra de -plus en plus aux espérances présentées par le Chaldéen. Ils concertèrent -ensemble, l'un, de faire soulever les Mèdes et les Perses; l'autre, -d'engager les Babyloniens à se joindre à eux, et à communiquer le projet -_au roi des Arabes_, ami de Bélésys. L'année s'écoulait, et les nouveaux -contingents allaient remplacer les anciens, lorsqu'Arbâk persuada aux -Mèdes de secouer le joug des Assyriens, et séduisit les Perses par -l'appât de la liberté. Bélésys souleva aussi les Babyloniens, et envoya -des députés au roi d'Arabie, avec qui il était lié d'hospitalité, pour -lui faire part de l'entreprise. L'année étant enfin révolue, tous les -chefs arrivèrent avec de nombreuses troupes, en apparence pour fournir -le contingent, mais, en effet, pour ravir la suprématie aux Assyriens. -Le nombre total des quatre peuples réunis se trouva _être de_ 400,000 -_hommes_. Le camp étant posé, l'on commença de délibérer sur les -opérations. Sardanapale, au premier avis de l'insurrection, mène contre -les révoltés les troupes des autres nations. L'action s'engage, et après -une forte perte, ils sont poussés jusqu'à des collines situées à 70 -stades de Ninive[257]. Ils tentent une seconde action; Sardanapale range -ses troupes en bataille, et fait crier par des hérauts, qu'il donnera -200 talents _d'or_ à qui tuera Arbâk; et le double, avec le gouvernement -de la Médie, à qui le livrera vivant: il met également à prix la tête de -Bélésys. Ces offres devenant inutiles, il livre un second combat, tue un -grand nombre de rebelles, et chasse le reste vers leur camp sur les -collines. Arbâk ébranlé de ce secoud échec, assemble ses amis et tient -conseil. La plupart voulaient retourner chez eux, s'y emparer des lieux -forts, et se préparer à soutenir la guerre; mais Bélésys, protestant que -les dieux annoncent par des prodiges qu'à force de patience ils -viendront à bout de leur noble dessein, décide les généraux à une -troisième bataille. Le roi les bat encore, s'empare de leur camp et les -chasse devant lui jusqu'à la frontière de Babylonie; Arbâk lui-même, -affrontant tout danger et tuant beaucoup d'Assyriens, reçoit une -blessure. Alors la plupart des chefs perdent tout espoir et veulent -retourner chez eux; mais Bélésys, qui avait passé la nuit à considérer -les astres, leur annonce qu'un secours inespéré va s'offrir de lui-même, -et que s'ils veulent attendre seulement 5 jours, la face des affaires -changera totalement; que tels sont les signes certains que lui montrent -les dieux, par la science des astres.... Ils rappellent donc leurs -soldats, et tandis qu'ils attendent le 5e jour, le bruit se répand -qu'un corps nombreux de Bactriens envoyés au roi, marche à grandes -journées et déja est près. Arbâk, prenant avec lui l'élite de ses -soldats, marche à leur rencontre, dans le dessein de les amener à son -but par la persuasion ou par la force. L'amour de la liberté séduit les -Bactriens, et d'abord les chefs, puis tout le corps, réunissent leurs -tentes à celles d'Arbâk. Le roi, qui d'abord ignora cette défection -(soudaine), et que sa prospérité enivra, déja reprenait ses habitudes de -mollesse, tandis que ses troupes se livraient à des festins pour -lesquels il leur avait fait fournir une grande quantité de vin, de -chairs de victimes et autres provisions. Arbâk, informé de la négligence -et de l'ivresse, suite nécessaire de ces grands repas, les attaque de -nuit et à l'improviste. Les Assyriens surpris dans leur camp, se sauvent -en désordre à Ninive, après une perte très-considérable; le roi -(déconcerté) charge _Salaimên_, frère de sa femme, du commandement des -troupes extérieures, et s'enferme dans la ville pour la défendre. Les -rebelles attaquent _Salaimên_ d'abord en rase campagne, puis au pied des -remparts, le battent deux fois et même le tuent. L'armée du roi, partie -précipitée dans _l'Euphrate_ (le Tigre), partie mise en fuite, se trouve -anéantie. Telle fut la quantité des morts, que les eaux du fleuve furent -rougies dans un long espace. Du moment où Sardanapale fut ainsi assiégé, -plusieurs nations, pour devenir libres, se joignirent aux rebelles. Dans -ce danger imminent, le roi envoie ses trois fils et ses deux filles, -avec de grandes richesses, au satrape de Paphlagonie, _Cotta_, qui était -le plus dévoué de ses serviteurs: il dépêche des agents dans toutes les -provinces, pour qu'on lui amène des secours, et il se prépare à soutenir -un long siége, se confiant en un oracle transmis par ses ancêtres, -lequel portait que _Ninive ne serait jamais prise, à moins que le fleuve -ne devînt son ennemi_, ce qui lui parut un cas impossible. - -«Les Mèdes, encouragés par leurs succès, pressaient le siége; mais -l'extrême solidité des murs résistait à tous leurs efforts: car _à cette -époque les beliers, les chaussées de terre, les balistes_ et les autres -machines n'étaient pas inventées; et les assiégés vivaient dans -l'abondance par la prévoyance particulière du roi à cet égard. Le siége -traîna ainsi deux ans sans avancer. Le sort voulut que la troisième -année, d'énormes pluies ayant fait déborder _l'Euphrate_ (le Tigre) -jusque dans la ville, ses eaux firent écrouler 20 stades des murailles -(1360 toises). Le roi, frappé de cet accident, juge que l'oracle est -accompli, que le fleuve est devenu l'ennemi de la ville, et il n'espère -plus de se sauver. Mais afin de ne pas tomber vif dans les mains de -l'ennemi, il fait dresser dans le palais un bûcher immense, y entasse -ses trésors en argent, en or, en vêtements, en meubles précieux; -rassemble ses eunuques et ses femmes favorites dans la petite chambre -qu'il avait fait pratiquer au sein du bûcher, et y allumant lui-même le -feu, il se brûle avec eux et avec tout son palais... Les rebelles, -avertis de sa mort, entrent par la brèche du fleuve, et ayant revêtu -Arbâk du manteau et du pouvoir suprême, ils le _proclament monarque_. - -«Alors, tandis qu'Arbâk récompensait les compagnons de ses travaux, -chacun selon son rang, et qu'il _nommait les satrapes_, le Babylonien -Bélésys, qui lui avait prédit l'empire, s'approcha de lui, et après lui -avoir rappelé ses services, il lui demanda le gouvernement de Babylone, -selon sa promesse. En même temps il lui exposa qu'au milieu des dangers -il avait fait à Bélus le vœu que lorsque Sardanapale serait vaincu et -son palais incendié, il en transporterait à Babylone un monceau de -cendres, pour en élever près du temple de Bélus, un monument qui -rappelât à tous les navigateurs sur l'Euphrate, la mémoire de celui qui -avait détruit l'empire des Assyriens. Il faisait cette demande, parce -qu'un eunuque transfuge qu'il avait caché chez lui, l'avait instruit de -la quantité d'or et d'argent chargée sur le bûcher. Arbâk ne se doutant -de rien, parce que tout le reste des serviteurs du roi avaient péri avec -lui, accorda à Bélésys et les cendres et _la satrapie de Babylone_ -exempte de tribut. Bélésys se hâte de charger les cendres sur des -bateaux, et il arrive à Babylone avec une partie de l'or et de l'argent -de Sardanapale. Bientôt ce larcin transpire, et _le roi_ dénonce le -coupable aux chefs qui l'avaient aidé dans la guerre commune. Ils -condamnent à mort Bélésys qui convient du vol: mais Arbâk, plein de -générosité, lui fait grâce de la vie, et considérant ses services -précédents comme bien supérieurs à sa faute, il lui laisse ses -richesses, et même son gouvernement de Babylone. Cet acte de -magnanimité, divulgué dans les provinces, accrut la gloire du roi et -l'amour de ses sujets. Il usa de la même douceur envers les habitants -de Ninive, il leur laissa leurs biens; et se bornant à les disperser -dans des bourgades voisines, il rasa les murs de la ville. Enfin il -emporta à Ekbatane, capitale des Mèdes, le reste de l'or et de l'argent -des cendres, qui se montait à plusieurs talents. Ainsi fut détruit -l'empire assyrien, après avoir duré plus de 1300 ans, pendant 30 -générations depuis Ninus[258]. - -_Page_ 444. «Les auteurs principaux n'étant point d'accord sur la -monarchie des Mèdes, nous devons, _par amour de la vérité_, comparer -leurs différents récits. D'une part, Hérodote, qui fleurit au temps de -Xercès, raconte que l'empire des Assyriens sur l'Asie avait duré 500 ans -lorsqu'il fut renversé par les Mèdes; qu'après cet événement, le pays -n'eut point de rois _pendant plusieurs générations_, et que chaque ville -ou canton se gouverna démocratiquement. Plusieurs années s'étant ainsi -écoulées, ajoute-t-il, _Kyaxarès_, homme devenu célèbre par sa justice, -fut élevé à la royauté par les Mèdes. Ce premier roi soumit à son -pouvoir les peuples voisins, et commença de former un puissant empire. -Ses descendants continuèrent d'en reculer les limites jusqu'au règne -d'Astyages qui fut vaincu par Kyrus, chef des Perses. Nous n'indiquons -en ce moment que la substance des faits; nous en développerons les -détails par la suite en lieu convenable. D'après Hérodote, l'élection de -Kyaxarès par les Mèdes correspond à l'an 2 de la 17e olympiade[259] -(711 avant J.-C.). - -«Mais cet historien est contredit par Ktésias, qui vécut lors de la -guerre de Kyrus le jeune contre Artaxerces son frère, et qui, après -avoir été fait prisonnier du roi, acquit ses bonnes grâces par son -habileté en médecine, et passa 17 ans à sa cour, très-considéré. -Ktésias, consultant les archives royales, dans lesquelles les Perses, -d'après une loi positive, écrivent tout ce qui s'est passé dans les -temps anciens, a recherché avec soin tous les faits, et _après les avoir -mis en ordre_, il en a transmis la connaissance aux Grecs. Or cet -écrivain soutient que les Mèdes, après avoir dépossédé les Assyriens, -régirent à leur tour l'Asie sous le commandement suprême d'Arbâk, -vainqueur de Sardanapale, comme nous l'avons dit; mais qu'après avoir eu -28 ans de règne, _Arbâk_ laissa l'empire à son fils _Mandauk_ qui régna -50 ans. A celui-ci succéda Sosarmus, 30 ans; puis Artoukas, 50; -_Arbian_, 22; et Artaios, 40. - -«Sous le règne de ce dernier s'alluma, entre les Mèdes et les -Cadusiens, une violente guerre dont voici le motif. Un _Perse_, nommé -_Parsodas_, qui par sa vaillance, son habileté et ses autres vertus, -était l'objet de l'admiration publique, d'ailleurs très-aimé du roi, et -ayant la plus grande influence dans le conseil (d'état); _Parsodas_, -dis-je, se trouvant offensé d'un jugement que le roi avait rendu à son -égard, passa chez les Cadusiens avec 3,000 hommes de pied et 1,000 -hommes de cheval, etc., etc.--Il s'ensuivit une guerre à outrance. -Parsodas arma tous les Cadusiens, au nombre de près de 200,000 hommes, -battit Artaios qui en avait amené 800,000, fut créé roi des Cadusiens, -et avant de mourir, les engagea, par serment, à ne jamais faire la paix -avec les Mèdes. Ce qui a en effet duré jusqu'au temps où Kyrus fit -passer aux Perses l'empire de l'Asie. - -«Après _Artaios_, régna Artynes pendant 22 ans, puis Altibaras pendant -40. De son temps, les Parthes refusèrent l'obéissance, et livrèrent la -province et leur ville (forte) aux _Sakas_. De là une guerre de -plusieurs années, sous la direction de la reine des Sakas, appelée -_Zarina_, (les Grecs prononcent _Tsarina_), femme d'une habileté et -d'une beauté extraordinaire: la paix se conclut, à condition que les -Parthes rentreraient dans le devoir, et que les Mèdes et les Sakas -seraient amis ou alliés, rentrant chacun dans leurs anciennes limites. -Astibaras, par la suite, accablé de vieillesse, mourut à Ekbatane, et -eut pour successeur _Aspadas_ son fils, que les Grecs appellent -_Astyages_; le Perse Kyrus l'ayant vaincu, l'empire de l'Asie passa aux -Perses. Nous en avons dit assez sur la domination des Assyriens et des -Mèdes.» - -Tel est le récit que Diodore nous donne comme un extrait de Ktésias; -d'autre part _Photius_ nous apprend que les six premiers livres de cet -historien traitent des Assyriens et des autres peuples antérieurs à -l'empire des Perses, et que les 17[260] autres étaient consacrés à cette -nation depuis l'avènement de Kyrus. Ici deux observations se présentent. - -D'abord, lorsque Diodore concentre en quelques pages la substance de -plus de deux livres de Ktésias[261], il est évident qu'il a dû -introduire beaucoup d'expressions de son chef, par conséquent altérer le -coloris propre de l'original; et cependant ce fragment porte une -physionomie orientale, frappante pour tout lecteur qui connaît les mœurs -de l'ancienne Asie. Le fond des faits doit être vrai, l'erreur -volontaire ou préméditée ne peut avoir lieu que pour les dates; et en -effet cette erreur est saillante dans la _durée_ prétendue de l'empire -assyrien; car, 1° ces 1306 ans, si on les répartit sur 30 générations, -donnent un terme moyen de 43 ans pour chaque règne, ce qui est -inadmissible, comme nous le dirons ailleurs. - -2° Il serait possible que dans cette partie, comme dans toute autre, -Diodore eût considérablement altéré l'exposé de Ktésias; nous allons -dans l'instant avoir la preuve d'une insigne falsification qu'il commet -sur le texte d'Hérodote. Commençons par examiner les passages de ce -dernier concernant les Assyriens; ils sont laconiques, peu nombreux, et -par cette raison le commentaire précédent était plus nécessaire. - - - - -§ III. - -Exposé d'Hérodote. - - -«La ville de Babylone», dit Hérodote (lib. 1°, § CLXXXIV), «_a eu un -grand nombre de rois_, dont je ferai mention dans mon histoire -d'Assyrie.» Et au § CVI (même livre Ier):--«Quant à la manière dont -Ninive fut prise (par Kyaxarès), j'en parlerai dans un autre ouvrage -(qui est évidemment cette même histoire d'Assyrie).» - -Par conséquent Hérodote s'était spécialement occupé des Assyriens; il -n'en a pas traité légèrement, et lorsqu'il va nous donner de grands -résultats, il les aura établis avec connaissance de cause. - -Après avoir décrit comment _Kyrus_ détruisit le royaume des Lydiens, -voulant remonter à l'origine de la puissance de ce conquérant, et -montrer comment il avait renversé l'empire des Mèdes qui avait succédé à -l'empire des Assyriens; il dit: - -«Mais quel était ce Kyrus qui détruisit l'empire de Krœsus? comment les -Perses obtinrent-ils l'empire de l'Asie? Ce sont des détails qu'exige -l'intelligence de cette histoire. _Je prendrai pour guide quelques -Perses qui ont moins cherché_ à relever les actions des Kyrus qu'à -écrire _la vérité_, quoique je n'ignore pas qu'il y ait sur ce prince -trois autres sentiments.» - -Ainsi, ce n'est pas seulement l'opinion et les calculs d'Hérodote que -nous trouvons dans son ouvrage, ce sont les calculs des Perses _savants_ -et _impartiaux_. Il continue: - -§ XCV. «Il y avait 620 ans que les Assyriens étaient les maîtres de la -_Haute-Asie_, lorsque les Mèdes commencèrent les premiers à se révolter. -Ayant combattu avec _courage et constance_ contre les Assyriens, pour la -liberté, ils l'obtinrent et brisèrent le joug. Les autres nations -imitèrent les Mèdes.» - -Voilà une durée de 520 ans bien différente des 1306 de Ktésias; et -cependant l'on ne peut pas dire qu'Hérodote ait désigné d'autres époques -d'_origine_ et de _fin_; car cette _fin_ opérée par les Mèdes, est bien -celle de Sardanapale dont notre historien cite le nom dans une anecdote -tout-à-fait convenable à ce prince[262]. Et cette _origine_ est bien -celle qui eut lieu sous _Ninus_, puisque la durée des rois lydiens, en -remontant de Candaules à Agron, fils de Ninus, cadre parfaitement avec -le calcul présent, comme nous l'allons voir. Poursuivons. - -«Alors tous les peuples du continent se gouvernèrent par leurs propres -lois. Mais voici comment ils retombèrent sous la tyrannie: il y avait -chez les Mèdes un sage nommé _Deïokès_, fils de _Phraortes_: ce Deïokès, -épris de la royauté, suivit ce plan de conduite pour y parvenir. Les -Mèdes vivaient divisés par bourgades. Deïokès considéré depuis du temps -dans la sienne, y _pratiquait_[263] la justice avec d'autant plus de -soin, que dans toute la Médie les lois étaient méprisées, et qu'il -savait que ceux qui sont injustement opprimés détestent l'injustice: les -habitants de sa bourgade, témoins de ses mœurs, le choisirent pour juge, -etc., etc.» Hérodote raconte ensuite comment les autres bourgades -l'élurent aussi, comment il feignit d'abdiquer et fut élu roi par toutes -les tribus des Mèdes; enfin, comme il bâtit la ville d'_Ekbatane aux -sept enceintes_, et constitua un gouvernement sage et vigoureux: «Or -Deïokès, ajoute-t-il (§ CI), réunit tous les Mèdes en un seul corps (de -nation), _et il ne régna que sur eux_.» - -§ CII. «Après un règne de 53 ans, Deïokès mourut; son fils _Phraortes_ -lui succéda. Le royaume de Médie ne suffit point à son ambition; il -attaqua d'abord les Perses, et ce fut le premier peuple qu'il -assujettit; avec ces deux nations, l'une et l'autre très-puissantes, il -subjugua ensuite l'Asie, etc., etc.» - -Voilà le texte d'Hérodote; comparons-lui la citation qu'en fait Diodore. - -Hérodote dit que les Assyriens régnèrent 520 ans. Diodore lui fait dire -500, et suppose l'interrègne de _plusieurs générations_. Hérodote, au -contraire limite cet interrègne à un temps très-court. Il appelle -_Deïokès_ le roi élu; Diodore y substitue _Kyaxarès_, trompé par -l'identité du nom de leurs pères, les deux _Phraortes_, dont l'un fut -roi et l'autre plébéien; ce qui prouve que Diodore a cité de mémoire -avec une excessive légèreté: enfin il attribue au roi élu (_Deïokès_) -les conquêtes qui ne furent faites que par ses successeurs. Avec de si -fortes méprises quelle confiance peut mériter un abréviateur? Mais à qui -attribuerons-nous l'erreur grossière de placer Ninive sur l'_Euphrate_? -erreur répétée à trois reprises, et qui ne saurait venir des copistes. -Diodore ne peut s'en laver, mais Ktésias en est-il bien pur? S'il eût -écrit le _Tigre_, Diodore ne l'eût-il pas copié? Un second fragment de -Ktésias, relatif aux Perses[264], nous présente deux autres erreurs, qui -dans leur genre ne sont guère moins graves que celle-ci; car il va seul -contre toutes les notions de l'antiquité, lorsqu'il donne _dix-huit_ ans -de règne à Cambyse, qui n'en régna que _sept et demi_, et 31 à Darius, -qui en régna 36. Non-seulement il est démenti par la liste officielle -des rois chaldéens, dite _Kanon_ de Ptolomée[265], et par Hérodote, mais -encore par les chronologies égyptienne et grecque, dont les rapports -avec Xercès, Darius, Cambyse et Kyrus, sont établis d'une manière -certaine, sur les époques de Salamine, de Platée, du passage de Xercès, -du combat de Marathon, de la mort d'Amasis, de Polycrate, de Kyrus, de -Pisistrate, etc.; de manière que si les deux nombres de Ktésias étaient -admis, tout serait disloqué. Ainsi tout concourt à prouver que Ktésias -en général a été peu-soigneux, et que dans les matières scientifiques, -l'on ne peut lui accorder qu'une confiance très-circonspecte; -actuellement il s'agit d'analyser le plan d'Hérodote, et de fixer -d'abord l'époque de la révolte des Mèdes et de la ruine des Assyriens, -afin de trouver, 520 ans plus haut, la date de leur fondateur Ninus. - - - - -§ IV. - -Calculs d'Hérodote comparés à ceux des Hébreux; dissonance qui en -résulte. - - -D'après Hérodote, ou plutôt d'après les _savants perses_, dont il reçut -ses documents sur Kyrus et sur ses ancêtres, les Mèdes, depuis leur -révolte contre les Assyriens jusqu'à leur asservissement par les Perses, -n'eurent que 4 rois qui, de père en fils, se succédèrent dans l'ordre -suivant: - -/*[4] - 1° Anarchie..... Temps omis. Avant J.-C. - Deïokès........................ 53 ans. - Phraortes...................... 22 - Kyaxarès....................... 40 - Astyag......................... 35 - ------- - Total....... 150 ans. -*/ - -La royauté dura donc 150 ans; or, puisque la dernière année d'Astyag fut -l'an 561 avant notre ère, la première année de Deïokès arriva l'an 710 -avant notre ère. - -Mais, d'autre part, Hérodote, après avoir raconté comment _Astyag perdit -sa couronne_[266], ajoute ces mots remarquables: - -«Les Mèdes, qui avaient possédé la domination de la _Haute-Asie_, -jusqu'au fleuve Halys, pendant 128 ans, sans y comprendre le temps que -dominèrent les Scythes (lequel _fut de_ 28 _ans_), furent assujettis aux -Perses de Kyrus.» - -Ici 128 plus 28 font 156: voilà une différence de 6 ans introduite entre -la durée de la _royauté_ et celle de la _domination nationale_, avec -cette remarque, que c'est la _domination_ qui a duré les 6 ans plus que -la royauté. Hérodote serait-il ici en contradiction? ou serait-ce une -faute des manuscrits? La plupart des chronologistes ont cru l'un ou -l'autre; mais la confrontation d'un autre calcul fournit une puissante -raison de n'être pas de leur avis, et de penser que ces 6 ans sont le -temps qui s'écoula depuis l'affranchissement des Mèdes par _Arbâk_, -jusqu'à l'élection de Deïokès, comme roi: de manière que cet -affranchissement daterait de l'an 716, et la ruine de Sardanapale, de -l'an 717. En effet, à l'article des Lydiens, Hérodote a dit que depuis -la mort de Candaules, dernier roi héraclide, en remontant jusqu'à Agron, -fils de Ninus, il s'était écoulé 505 ans juste, en 22 générations. Ces -505 ans partent (comme nous l'avons vu) de l'an 728 inclusivement; par -conséquent la première année d'Agron, fils de Ninus, tombe en l'an 1232. -Actuellement cet auteur nous dit que, selon les calculs mèdes et -assyriens, l'empire de Ninus avait duré 520 ans, lorsqu'il fut renversé -l'an 717: or ces deux sommes jointes donnent 1237, pour époque de la -fondation par Ninus: ce qui établit un synchronisme complet. Remarquez -qu'ici Hérodote et Ktésias se trouvent d'accord sur la conquête de la -Lydie par Ninus, en sorte que le fait paraît authentique, en démentant -Ktésias, seulement quant à la date. - -Ce calcul de notre historien, ainsi confirmé, il nous faut le comparer -et confronter à notre grand régulateur, le calcul hébreu, qui seul, dans -ces siècles reculés, nous donne une série de temps continue. - -Suivant, ce calcul, la onzième année de _Sédéqiah_, dernier roi de -Jérusalem, fut la 18e de Nabukodonosar: l'incendie du temple ordonné -par ce monarque, l'année suivante, arriva dans sa 19e. Le -Nabukodonosar des Hébreux est bien reconnu pour être le Nabokolasar de -la liste chaldéenne, ou _Kanon_ de Ptolomée, qui, comme les -Hébreux[267], lui donne 43 ans de règne. Il régna donc 25 ans depuis la -onzième de Sédéqiah. Ses successeurs en régnèrent 23, jusqu'à la prise -de Babylone par Kyrus. L'année de cette prise, ou plutôt l'année -première de Kyrus, comme roi de Babylone, date de l'an 538. Ajoutez à -538 les 48 années écoulées depuis l'an 19 inclusivement de -Nabukodonosar, vous avez l'an 585; donc l'an onze de Sédéqiah, 18e de -Nabukodonosar, fut l'an 587 avant notre ère. - -Or, en remontant de cette année 587 jusqu'à l'an 716 ou 717, nous avons -la série suivante des rois juifs: - -/*[4] - Sédéqiah....... règne 11 ans, et finit en 587. - Sa première année commence en 697. - Jhouïkin.............. 0 3 mois..... 598. - Jhouïqim............. 11................. 608. - Jhouachaz............ 0 3 mois..... 608. - Josias............... 31 commence en 638. - Amon................. 2................. 640. - Manassé.............. 55................. 695. - Ézéqiah.............. 29 meurt en 724. - Sa 10e............. 714. - Commence sa première en 725. -*/ - -De ce tableau, il résulte que la première année d'_Ézéqiah_ tombe à l'an -725; par conséquent sa neuvième à l'an 717: or de là naissent de -grandes difficultés contre Hérodote: car à cette époque les annales -juives nous montrent les rois de Ninive au comble de leur puissance. -L'un d'eux, _Salman-Asar_, cette année-là même, prenait Samarie après 3 -ans de siége: déja son prédécesseur avait enlevé les sujets de ce petit -royaume, qui vivaient à l'est du Jourdain: lui, _Salman_, enleva ceux de -l'ouest et acheva de déporter les _dix_ tribus d'Israël en _Assyrie_, -dans les pays de _Halah_, de _Gauzan_, de _Kabour_[268], et _dans les -villages des Mèdes_. Donc les Mèdes étaient encore soumis au monarque -assyrien; bien plus, pour repeupler le royaume de Samarie, le roi de -Ninive, _Salman_, déporta et y amena des naturels de _Babylone_, de -_Kouta_, d'_Aoua_, de _Hamat_, et des _Saphirouim_; donc il était le -maître absolu ou suzerain de Babylone, comme le dit Ktésias, ainsi que -des pays désignés: or les _Kutéens_, selon Josèphe[269], étaient des -montagnards perses, les _Cossæi_ de Danville. Aoua était le pays -d'Ahouaz, au sud-ouest de Suze. _Hamat_ est en Syrie sur l'Oronte, et -les _Saphirouim_ sont les _Saspires_ d'Hérodote, près de la Colchide. -Ainsi l'empire assyrien était dans sa force: mais les déportations -violentes annoncent de la part de ses rois des craintes et des -précautions contre des sujets mécontens et disposés à la révolte. - -Peu après cet événement, l'an 14 de Hezqiah[270], 712 ans avant J.-C., -paraît _Sennacherib_, dont Hérodote a cité très-correctement le nom, et -conté l'histoire selon les Égyptiens qui, en cela, diffèrent peu des -Juifs. Ce monarque, irrité de ce que le roi de Jérusalem a refusé le -tribut et invoqué le secours de l'Égypte, _attaque et prend toutes les -villes fortes de Juda_, menace la capitale, et envoie à Hezqiah ce -message très instructif dans notre question: - -«N'as-tu donc pas appris ce que les rois d'_Assur_ ont fait à tous les -pays, en les détruisant... et toi; tu te sauverais (de mes mains)?... -Les dieux ont-ils sauvé ceux que mes pères ont détruits, les peuples de -_Gauzan_, de _Haran_, de _Ratsaf_, les habitants d'_Adan_ en _Talachar_ -(Cilicie)? Où est le roi de _Hamat_, le roi d'_Arfad_, et ceux de la -ville des _Saphirouim_, de Hanah et d'Aoua?» - -Remarquez que les généraux de Sennacherib, en parlant de lui, l'avaient -désigné par le titre de _Grand-Roi_, qu'affectaient les souverains de -Ninive. - -Ainsi le pays de _Gauzan_, de Haran et de Ratsaf en Mésopotamie, -d'_Adan_ en Cilicie, près de _Tarsous_ et _Anchiale_, de _Hamat_ sur -l'Oronte, siége d'un royaume dès le temps de David: d'_Arfad_, qui doit -être _Aruad_ (Aradus); des _Sapires_, près de la Colchide, de l'île de -_Anah_ dans l'Euphrate, et de _Aoua_ au bas du Tigre; tous ces pays -venaient d'être détruits ou conquis par les pères de _Sennacherib_, -c'est-à-dire: - -1° Par _Phul_ ou _Phal_ qui, le premier des rois assyriens mentionnés -par les Hébreux, parut en Syrie du temps de Manahem, roi de Samarie, -qu'il soumit au tribut, 30 ou 40 ans avant _Hezqiah_. - -2° Par Teglat-Phal-Asar qui, au temps d'_Achaz_, vint, à la prière de ce -roi, détruire Damas, où Achaz alla lui rendre ses hommages, et d'où il -apporta une foule d'objets de luxe et de culte assyrien inconnus en -Judée; des modèles d'autels, de chars consacrés au soleil; un cadran -horizontal sur lequel Isaïe opéra la fameuse rétrogradation par un -mouvement plus simple que celui du soleil. - -Et ce Teglat enleva les tribus de l'est du Jourdain. - -3° Par Salmanasar qui, selon l'historien Ménandre traducteur des Annales -de Tyr[271], conquit toutes les villes phéniciennes, excepté cette -ville. - -Ainsi depuis _Phul_ l'empire assyrien n'avait cessé de s'accroître, -surtout vers le couchant, et il menaçait l'Égypte au temps de -Sennacherib. Ce qui, d'une part, dément en partie Ktésias, relativement -aux conquêtes attribuées par lui à Ninus, et prouve, de l'autre, -qu'Hérodote était mieux instruit, lorsqu'il restreignait l'empire -assyrien à la _Haute-Asie_, qui est proprement le pays élevé que limite -le mont _Taurus_ au midi. D'où il faut conclure que la dynastie de Ninus -n'avait point encore subi d'interruption; que le règne de Sardanapale -n'était point encore passé; sans quoi il faudrait le rejeter au-dessus -de _Phul_, à une époque inconnue; et alors comment concevoir que Ninive, -détruite par les Mèdes ou Babyloniens, se trouvât tout à coup la -capitale florissante, maîtresse et suzeraine de ces deux nations, et -agrandissant ses dépendances par de nouvelles conquêtes? _Sardanapale_ -n'a donc pu venir qu'après _Sennacherib_. Or ce dernier, épouvanté des -ravages de la peste et de l'arrivée du roi d'_Ethiopie_, _Taraqah_, -s'enfuit à Ninive, cette même année 712, 14e d'Ézéqiah. Il y fut tué, -très-peu de temps après, par ses deux fils aînés; et remplacé par le -plus jeune, _Asar-Adon_ ou _Asar-Adan_. - -Guidés par l'ensemble de ces faits, quelques chronologistes ont cru -reconnaître dans ce dernier prince assyrien, le _Sardanapale_ des Grecs: - -D'abord, parce qu'immédiatement après l'avénement d'_Asar-Adon_, les -Juifs, jusqu'alors tourmentés par les Assyriens, restent dans une -tranquillité profonde; leurs chroniques ne disent plus un seul mot de -Ninive, et au contraire l'on voit bientôt après l'empire des Chaldéens -ou de Babylone occuper exclusivement la scène, et finir par subjuguer le -reste de la Phénicie et de la Syrie, jusqu'au désert d'Egypte. - -2° Parce que tous les éléments du nom grec se présentent dans le nom -chaldéen: car en supprimant les deux _a_, comme ont dû le faire les -Grecs, l'on obtient _Sardan_; et si l'on remarque que _Phul_ ou _Phal_ -fut son aïeul ou bisaïeul, on trouve que, d'après un usage oriental, il -dut s'appeler _Sardan_, fils de _Phal_ (_Sardanapal._) - -Mais alors comment concilier son règne qui, selon les annales juives, -s'ouvre en l'an 712, avec le calcul d'Hérodote qui le termine en l'an -717? Voilà le grand obstacle, le véritable nœud gordien, qui jusqu'à ce -jour a déconcerté tous les chronologistés: barrés ici dans leur marche, -ils se sont jetés à l'écart dans des hypothèses toutes vicieuses par -leur base, toutes réfutées victorieusement l'une par l'autre. L'on -pourrait en cette occasion comparer les chronologistes à des chasseurs -qui, ayant perdu la trace du gibier, divaguent de divers côtés sur de -fausses voies, et malgré eux sont toujours ramenés au lieu circonscrit -où la piste leur a échappé. Instruits par leur exemple, et convaincus -par l'ensemble des faits, que la solution du problème se tenait ici -cachée sous quelque incident matériel et grossier, nous résolûmes de -sonder de toutes parts le terrain, et, au lieu d'hypothèses -compliquées, de faire une supposition très-simple, qui ne troublât rien. -Nous nous dîmes: - - - - -§ V. - -Solution de la difficulté. - - -«Il est connu qu'en plusieurs cas il s'est glissé dans les manuscrits -des fautes de copistes, qui, surtout en matière de nombre et de -chiffres, ont porté le trouble dans les systèmes. Supposons qu'un tel -accident soit arrivé ici; le moyen de le découvrir sera de soumettre -tous les textes à un examen sévère, à un calcul rigoureux de -probabilités. D'abord scrutons Hérodote... Est-ce une chose probable que -ce règne de 53 ans qu'il donne à _Deïokès_, dont les manœuvres profondes -indiquent un homme de 30 ans?... Communément les erreurs ont porté sur -les dizaines: supposons qu'ici il se soit glissé une dizaine de trop, et -qu'il faille lire 43 _ans_: alors Deïokès aura régné l'an 700. Ninive -aura été prise l'an 707. _Sardanapale_ aura régné 5 ans. Il périt jeune, -ses enfants étaient en bas âge: il put les avoir dès avant son règne, il -put en avoir plusieurs en une même année, parce qu'il avait beaucoup de -femmes... Tout cela pourrait cadrer: mais alors il faudra donc supposer -qu'une autre erreur a été commise dans le calcul des 128 _ans_ de la -_domination_ des Mèdes... plus les 28 ans de celle des Scythes. Cela ne -peut s'admettre. Serait-ce l'écrivain juif qui se serait trompé, non pas -_l'inspiré_, mais le copiste de seconde main? à plus forte raison celui -de troisième, de quatrième... Les théologiens nous accordent cette -thèse; et il le faut bien, puisque les livres juifs en général, et celui -des Rois en particulier, ont beaucoup d'erreurs de calcul. Les règnes -d'Osias et de Joathan en offrent dix ou douze exemples... Supposons donc -qu'une erreur semblable se soit glissée dans la partie qui nous occupe; -que dix ans aient disparu de quelque règne postérieur à Ezéqiah, et -qu'au lieu de commencer le sien en 525, il l'ait commencé en 735, sa -9e année sera l'an 727 (prise de Samarie). Sa 14e sera l'an 722... -Fuite et mort de Sennacherib.--Avénement d'_Asar-Adan-Phal_, l'an 721; -ce prince nomme à la satrapie de Babylone Mardok-Empad, qui, selon -l'usage du pays, se trouve qualifié de _roi_ dans la liste... Or nous -verrons que certainement ces _rois_ n'étaient que des satrapes -amovibles, depuis Ninus jusqu'à Nabo-pol-asar. _Ezéqiah_, à la suite de -ces cuisants soucis, essuie une grande maladie. A cette époque, -_Mérodak_, fils de _Balozan_, roi de Babylone, l'envoie complimenter. -N'est-il pas singulier que _Mardok_ et _Mérodak_ se rencontrent si bien? -Le nom est absolument le même; car l'hébreu n'a pas de voyelles: -_Balézan_, prononcé par les Grecs _Baladsan_, ressemble prodigieusement -à _Bélèsys_... Poursuivons. Pourquoi ce roi satrape de Babylone est-il -si poli pour un ci-devant rebelle à son maître? ne songerait-il pas à se -révolter? Mérodak serait donc réellement _Bélésys_. En effet, le roi de -Ninive est jeune, livré au plaisir, un roi nouveau; les circonstances -sont favorables, Mérodak aurait conduit le contingent de Babylone en -719. Cette même année la guerre commença; elle finit à la troisième -année en 717.» Voilà l'époque d'Hérodote, qui, à ce moyen, est d'accord -avec les Juifs et avec leur historien Josèphe; car Josèphe, après avoir -parlé de la maladie d'_Ezéqiah_, dit (lib. 9, cap. 2, à la fin):--«_Vers -ce temps arriva la subversion de l'empire assyrien par les Mèdes_; et -lib. 10, cap. 3, il ajoute _que la députation de Mérodak eut pour objet -de joindre ses efforts à ceux des alliés, pour renverser Ninive_. La -catastrophe de Sardanapale a donc eu lieu peu d'années après la 14e -ou 15e d'Ezéqiah, date de sa maladie: alors il faut nécessairement -que cette 14e année soit remontée plus haut, et que 10 ans aient -disparu de la liste des rois de Jérusalem.--Toutes les probabilités le -font croire; mais vis-à-vis de livres comme ceux des Juifs, il faut des -preuves positives. Si elles existent, nous devons les trouver dans les -règnes postérieurs à Ezéqiah.»--Scrutons le texte avec attention. - -D'abord nous prions le lecteur de se rappeler que dans l'article des -Juifs, traitant de la _période des Rois_ (chap. 1er, page 4), nous -avons vu que les pieux rédacteurs ou copistes des _chroniques_, avaient -introduit _un excès de dix ans_ qui a troublé les règnes de Joathan et -de son père Ozias, et que la correction de cet excès remettait tout en -ordre. Ne serait-il pas possible que, gênés par cette _surabondance_, -ils eussent retranché à quelque autre roi ces mêmes dix années, pour -trouver toujours une même somme totale qui n'a pu manquer d'être -remarquée? Pesons chaque mot de leur récit; calculons chaque -circonstance, en remontant depuis Sédéqiah, dernier roi de la race. -Arrivés au règne d'_Amon_, nous en trouvons une singulière. On nous dit: -_Amon régna âgé de 22 ans, et il régna deux ans_ (donc il vécut 24 ans). -_Son fils Josias lui succéda âgé de 8 ans._ Si de 24 nous ôtons 8, nous -avons 16 ans, et presque 15 pour l'âge où Amon engendra son fils. Cela -est presque physiquement impossible: cependant toutes les versions de la -Polyglotte de Walton sont d'accord.--Fort bien; mais si nous examinons -les notes variantes du grec, nous trouvons que le plus ancien des -manuscrits porte: _Amon régna_ 12 _ans_ (donc il vécut 36 ans). Voilà -une autorité très-grave, et qui l'est surtout lorsque l'on apprend que -ce manuscrit est le célèbre _Alexandrin_, écrit tout en lettres -majuscules, et reconnu de tous les _biblistes_, pour le plus beau, le -plus ancien des manuscrits, sans excepter celui du Vatican. Écoutons -Pridaux à ce sujet. Après avoir parlé de ce dernier avec l'éloge qu'il -mérite, cet historien ajoute[272]: - -«Mais le plus ancien et le meilleur manuscrit des _Septante_ qui existe, -au jugement de ceux qui l'ont examiné avec beaucoup de soin, c'est -l'_Alexandrin_, qui est dans la bibliothèque du roi, à Saint-James. Il -est tout en lettres capitales. Ce fut un présent fait à Charles Ier, -par _Kirillos Lucar_, alors patriarche de Constantinople, et qui -précédemment l'avait été d'Alexandrie. En l'envoyant au roi d'Angleterre -par son ambassadeur _Thomas Roye_, ce patriarche y mit une note de -laquelle il résulte que ce manuscrit fut écrit par une savante dame -égyptienne, appelée _Thécla_, peu de temps après le concile de Nicée -(qui fut en l'an 321).» - -Par conséquent le manuscrit alexandrin serait d'un siècle plus ancien -que celui du Vatican. - -Voilà donc le plus ancien des manuscrits qui convertit en fait positif -ce qu'une combinaison réfléchie des calculs d'Hérodote et des récits des -Juifs nous avait fait apercevoir par conjecture. Selon la jurisprudence -de ces matières, ce premier témoin décide lui seul notre question. Mais -nous avons le bonheur d'en avoir un second à produire; car en lisant la -chronique d'Eusèbe, nous trouvons à ce même article la phrase suivante -(page 27): - -«Amon, selon le texte grec des Septante, régna 12 ans, et selon le texte -hébreu, 2 ans (seulement).» - -Or Eusèbe a écrit sa chronique avant le concile de Nicée; donc il eut en -main, ou ce manuscrit (ce qui doublerait sa valeur, mais cela n'est -point probable), ou bien il en eut un autre déja ancien et regardé comme -authentique, ce qui est le vrai cas: par conséquent notre leçon a été et -est une leçon orthodoxe, et la seule orthodoxe primitive. Pourquoi donc -le Syncelle a-t-il traité ici Eusèbe de menteur? Parce que le concile de -Nicée ayant adopté et consacré un autre manuscrit, ce manuscrit -_consacré_ devint le type exclusif, le régulateur impérieux de toutes -les copies: tous les manuscrits furent corrigés d'après lui, sous peine -de rébellion et de schisme, et nos deux variantes ne se sont sauvées que -par accident; et néanmoins le Syncelle lui-même eut en main un troisième -manuscrit différent de celui du Vatican: car à l'article Phakée Ier, -7e roi de Samarie, il dit que ce prince régna _dix ans_[273], tandis -que le manuscrit du Vatican, modèle de nos imprimés, lit 2 ans, comme -l'hébreu. Mais d'où proviennent ces variantes et ces différences si -anciennes de manuscrits grecs à manuscrits, et de texte grec à texte -hébreu? jetons un coup d'œil sur cette question intéressante, mais -voilée de beaucoup de préjugés. - - - - -§ VI. - -Coup d'oeil sur l'histoire des manuscrits juifs. - - -La chronique intitulée les _Rois_ que nous possédons, en y comprenant -même cette intitulée _Samuel_, est, comme l'on sait, un _abrégé_, un -_extrait_ de livres hébreux plus anciens et plus volumineux. L'on y -trouve répétée cette phrase après la mort de la plupart dés rois... «_Le -reste des actions_ de ce roi _se trouve écrit dans les commentaires, ou -Archives des rois de Juda._» L'on y trouve même la citation d'une -_histoire du règne d'Ozias_, écrite par Isaïe, et livre d'un nommé -_Ichar_, ou le _juste_, postérieur à David; et encore des fragments -entiers de Jérémie. Cette chronique est donc une compilation posthume en -tardive d'écrits originaux: et l'habileté, la fidélité du compilateur -sont devenues la mesure de l'exactitude du livre, sans compter la -fidélité des premiers auteurs. Cette compilation n'a pu être faite avant -le règne d'Evil-Mérodak, roi de Babylone, où elle se termine; et elle -doit ne l'avoir été que bien plus tard. On l'attribue à Esdras; ce qui -est possible, mais non pas démontré. Elle a dû avoir deux motifs. - -1° Les manuscrits originaux étant sans doute uniques, chacun pour leur -sujet, le compilateur anonyme, bien sûrement lévite, s'acquit un grand -mérite en faisant connaître leur contenu d'une manière quelconque, et en -composant un livre court, facile à copier, et à répandre. - -2° Tous les livres hébreux composés avant la captivité de Babylone, -avaient été écrits dans le caractère ancien et national, qui est le -_phénicien-samaritain_. Pendant la captivité, la portion de ce peuple -qui résida à Babylone, fut par l'_ordre du roi_ élevée dans les mœurs et -dans les sciences chaldaïques, par conséquent elle contracta l'usage du -caractère _chaldéen_, qui est l'_hébreu_ actuel. Après la captivité, -cette portion, composée spécialement des riches et des prêtres, trouva -incommode l'usage de l'ancien caractère; il tomba en désuétude, et ce -fut rendre un service agréable aux lettres, que de faire en caractères -chaldaïques un extrait des livres écrits en caractère samaritain. Par la -suite les originaux périrent d'accident ou de vétusté; l'extrait se -répandit et subsista. Les _livres nouveaux n'impriment pas un très-grand -respect_. Les prêtres qui s'en procurèrent des copies, purent avoir de -bonnes raisons de faire quelques corrections, d'émarger quelques -notes.... de là des variantes premières. Le silence et la paix du règne -des Perses couvrirent ces opérations. Alexandre parut; les guerres -survinrent, les manuscrits autographes périrent, ou ne furent plus -connus. Les Juifs, depuis leur dispersion par les Assyriens et les -Babyloniens, s'étaient répandus dans tout l'empire perse... Protégés par -Alexandre et par les Ptolomées, ils eurent des relations actives de -commerce et de finance avec les Grecs; leur jeunesse en apprit la -langue. Le second Ptolomée fonda la bibliothèque d'Alexandrie[274]: le -directeur de Démétrius, ami des arts, voulut avoir les livres juifs; -leur traduction fut peut-être sollicitée par la puissante corporation -juive qui habitait cette ville. Un de ses lettrés, plusieurs années -ensuite, sous le nom supposé d'_Aristæas_, raconta cet événement avec -des circonstances fabuleuses, que la crédulité admit, mais qu'une -judicieuse critique a démontré n'être qu'un tissu -d'invraisemblances[275]. Ce travail, comme tous les travaux de ce genre, -dut être fait par des hommes savans, par conséquent peu riches, qui -furent encouragés et payés par ceux qui l'étaient. La diversité de leur -style prouve la diversité de leurs personnes, de même que la différence -d'une foule de passages avec notre texte hébreu, qu'ils paraphrasent -souvent, prouve qu'ils ont été bien moins scrupuleux que nous, ou qu'ils -ont eu d'autres manuscrits: d'ailleurs, plusieurs erreurs avérées en -géographie, démontrent qu'à cette époque la chaîne des bonnes traditions -était déja rompue. Le manuscrit provenu de ce travail dut être déposé -dans la bibliothèque publique du roi Ptolomée, et devenir la matrice de -tous ceux qui se sont répandus. Jamais on ne l'a cité. Il aura été brûlé -dans l'incendie, sous Jules-César... De copie en copie, les fautes des -écrivains introduisirent des variantes, et le texte grec eut les siennes -comme l'hébreu: un peu plus d'un siècle après cette opération, les rois -grecs furent chassés de Judée pour leurs vexations; l'esprit juif se -retrempa sous les Asmonéens. On voulut ramener les anciens usages: l'on -frappa des médailles en caractère samaritain, c'est-à-dire en _hébreu -ancien_. L'on écrivit en hébreu des livres qui furent supposés anciens, -tels que Daniel, Tobie, Judith, Susanne, etc. Les _Paralipomènes_, -c'est-à-dire _les choses omises_ (par le livre des Rois) furent composés -par rivalité, et leur auteur anonyme, bigot et obscur, bien moins -instruit que celui des Rois, introduisit de véritables erreurs de fait -et de géographie: sans doute, c'est à cette période peu connue dans ses -détails, qu'il faut attribuera le grand schisme survenu entre l'hébreu -et le grec, sur la chronologie des patriarches, dont l'un compte depuis -la création juive jusqu'à notre ère, 5508 ans, tandis que l'autre n'en -compte pas 4000. La puissance romaine ramena dans l'Asie, de préférence -au latin, l'idiome grec, qui n'avait pas péri. Le christianisme naquit: -les querelles de secte s'allumèrent, les manuscrits se multiplièrent et -s'altérèrent; chaque église eut le sien. Enfin après 320 ans d'anarchie, -le concile de Nicée fit sortir du sein des factions cette unité de -doctrine toujours sollicitée par le pouvoir politique et civil. Nos -quatre évangiles furent choisis sur plus de trente; le manuscrit d'où -viennent nos bibles, le fut aussi _sans discussion_: elle n'eût pas -fini. Dès lors tout ce qui différa fut proscrit. Omar survint au 7e -siècle... La bibliothèque d'Alexandrie fut brûlée, et ce n'est que parce -que la chronique d'Eusèbe, écrite avant le concile, a sauvé une phrase, -et que la ville d'Alexandrie, foyer de savoir, garda son indépendance, -que nous sont parvenues, à travers tant de hasards, deux étincelles de -vérité. Vantons-nous de la posséder sur tant d'autres points! - -Mais revenons à l'époque de l'an 717, reconnue par les Juifs, comme par -Hérodote, pour être celle de la prise de Ninive et de la mort -d'_Asardanaphal_. Un monument asiatique très-ancien nous en fournit un -nouveau témoignage: nous le devons, à l'Arménien Moïse de Chorène, -écrivain du cinquième siècle, faible par lui-même, mais précieux par -les fragments qu'ils nous a transmis: écoutons-le[276]. - - - - -§ VII. - -Monument arménien confirmatif de notre solution. - - -«Arshak, devenu roi et fondateur de l'empire parthe[277], après avoir -chassé les Macédoniens de l'Orient et de l'Assyrie, établit roi -d'Arménie son frère Valarshak, qui prit pour capitale la ville de -Nisbin. Ce prince voulant savoir s'il commandait à un peuple lâche ou -courageux, désira de connaître son histoire. Après quelques recherches, -il découvrit un _Syrien_ nommé Mar-Ibas, versé dans les langues grecque -et chaldaïque, et il l'adressa à son frère, avec une lettre (que cite -textuellement Moïse), afin que les archives royales lui fussent -ouvertes. Mar-Ibas, bien accueilli d'Arshak, eut la permission de -visiter le dépôt royal des livres à Ninive[278], et il y découvrit un -_volume_ écrit en grec, avec ce titre: _Ce volume_ (ou rouleau) _a été -traduit du chaldéen en grec, par l'ordre exprès d'Alexandre. Il contient -l'histoire véritable des_ (temps) _anciens qu'il dit commencer à Zeruan, -Titan et Apetosthes_, etc. Mar-Ibas, ayant retiré de ce volume tout ce -qui était relatif à notre nation arménienne, apporta à Valarshak son -travail, que ce prince fit conserver avec soin. C'est de ce livre, dont -l'exactitude nous est constatée, que nous allons tirer nos récits, -jusqu'au _Chaldéen Sardanapale_, et même après lui.» - -Moses nous donnant ensuite, page 53, la liste des princes arméniens, -selon _Mar-Ibas_, comparée à celle des rois assyriens, selon Eusèbe ou -Kephalion, qu'il cite page 48, établit la correspondance suivante: - -/*[4] - _Rois assyriens._ _Princes arméniens._ - - Eu-pal-mus | |Bazouk. - Prideaz....es| |Hoï. - Pharat.....es| |Jusak. - Acratzan...es \ contemporains / Kaïpak. | qui accueillit les - Sardanapal.os / de \ Skaïord. } enfants meurtriers - | | | de Sennachérib. - - Varbak (Arbâk)......................Paraïr. -*/ - -Il ajoute, page 55: «Le dernier de nos princes qui obéit aux successeurs -de Sémiramis et de Ninus, fut _Paraïr_, sous le (règne de) Sardanapale. -Ce Paraïr aida puissamment Arbâk à détrôner le roi assyrien. Le général -mède lui ayant promis de l'élever à la dignité royale, parvint à -l'attirer dans son parti. Après avoir enlevé l'empire au roi assyrien, -Varbak, maître de l'Assyrie et de Ninive, laissa des préfets (satrapes) -dans ce pays, et transféra le siége de l'empire chez les Mèdes... -J'allais oublier (page 60) de parler de _Sennacherim_ qui régna sur les -Assyriens[279] au temps d'Ezéqiah: ses fils Adramel et Sanasar l'ayant -assassiné, notre prince _Skaïord_ leur donna asile, et assigna pour -domaine à Sanasar le district de la montagne de _Sim_, que sa postérité -multipliée a entièrement peuplé.» - -Si l'on pèse bien ces passages que Moses a disséminés en diverses pages, -il paraît: - -1° Qu'il a fait de Mar-Ibas et de Kephalion,[280] un mélange dont il n'a -pas tiré d'idées claires; - -2° Qu'il a tiré de Mar-Ibas ce qu'il dit de Skaïord, de Paraïr, de -Sennacherim et de ses enfants; et de Kephalion ce qu'il dit d'Arbâk et -de Sardanapale. - -Mais en raisonnant sur ses données, l'on a droit de dire, - -1° Si Skaïord accueillit les enfans meurtriers de Sennacherim, il fut -donc contemporain d'_Asar-Adon_, leur cadet, qui régna à leur défaut? -_Paraïr_, fils de Skaïord, fut donc aussi contemporain d'Asar-Adon. Or, -si Paraïr se révolta contre Sardanapale, roi d'Assyrie, ce Sardanapale -ne saurait être qu'_Asar-Adon-Phal_. - -2° Si Asar-Adon est _Sardanapale_, son père _Acratzanes_ est -_Sennacherim_; et alors il est démontré que ces princes ont eu plusieurs -noms; que ces deux listes sont écrites en deux idiomes différens, l'un -chaldaïque, employé par Mar-Ibas, par les Hébreux, même par Hérodote, -qui nomme Sennacherib; l'autre perse-grec, employé par Ktésias et ses -copistes. Remarquez qu'en remontant, avec l'Arménïen Moses, à -_Eupal-mus_, appelé _Eupal-Es_ dans Eusèbe, l'on a cinq princes -correspondants à ceux que nomment les Hébreux, et que l'analogie de -_Phal_ ou _Eupal_ est évidente. - -/*[4] - Phul ou _Phal_,........ Eu-_pal_-es[281]. - Teglat-Phal-asar,........... Prideazes. - Salman-asar,................ Pharates. - Senna-cherib,............... Acrazanes. - Asar-Adon,.................. Sardanapale. -*/ - -Voilà donc un troisième monument parfaitement d'accord avec Hérodote, et -avec notre leçon des chroniques juives: en sorte que l'identité -d'_Asar-Adon_ et de _Sardanapale_, ne peut plus faire une question. - -Maintenant il serait superflu de réfuter les hypothèses divagantes dont -elle a été le sujet. L'on en peut compter trois principales: - -L'une, pour obéir à des témoignages discordants, a voulu reconnaître -deux ou trois _Sardanapale_, et par ses mêmes arguments, l'on prouverait -autant de Pythagores, de Zoroastres, et même de Kyrus. - -L'autre a voulu que _Phul_ et _Sardanapale_ fussent la même personne, et -par suite, que _Nabonasar représentât Bélésys_. Le traducteur -d'Hérodote, en adoptant cette idée, qu'il a imitée de Scaliger et de -Petau, a cru lui ajouter un grand poids, en prétendant que l'ère de -Nabonasar n'avait eu d'autre _motif_, que de célébrer l'affranchissement -des Babyloniens. Tous les arguments de son long mémoire académique, -composé en vue de réfuter ses confrères Bouhier et Fréret, roulent -uniquement sur ce vicieux pivot[282]. Mais outre l'impossibilité absolue -de ces identités dans le système hébreu, il est, contre ce prétendu -motif, un témoignage formel qui l'annulle sans réplique: écoutons le -Syncelle, p. 207: - -«Alexandre Polyhistor et Bérose, qui ont recueilli les antiquités -chaldaïques, attestent que Nabonasar ayant rassemblé les actes des rois -(de Babylone) qui l'avaient précédé, les fit _disparaître_ (en les -brûlant ou lacérant), afin qu'à l'avenir la liste des rois chaldéens -_commençât par «lui_.» - -Ainsi, c'est la vanité grossière de Nabonasar, qui, en supprimant les -noms de ses prédécesseurs, a fondé une ère musulmanique, destructive des -ères et des monuments antérieurs. Pourquoi le traducteur d'Hérodote -a-t-il oublié cette citation? - -Une troisième hypothèse a encore voulu que l'_Asar-adon_, roi de Ninive, -fût le même que _Asar-adinus_, roi de Babylone; et du moins celle-ci a -eu en sa faveur la parfaite identité de nom, et la souveraineté de -Babylone commune à l'un comme _vassal_ et _satrape_, à l'autre, comme -_grand-roi_ et sultan suzerain. Mais outre que les temps sont -inconciliables, puisque _Asar-adon_, roi de Ninive en 722, ne régnerait -à Babylone que 43 ans plus tard (en 680), il faudrait encore supposer -que lui seul de sa dynastie se fût introduit dans la liste babylonienne. -Il est plus naturel et bien plus vrai de dire, que, par un cas -très-commun chez les orientaux, deux princes différents ont porté le -même nom; et ici nous touchons au doigt la raison qui a fait ajouter le -surnom de _Phal_ au Ninivite, afin de le distinguer du Babylonien par -l'indication de sa famille: _Asar-adon_, fils de _Phal_. Cette identité -de nom a pu arriver d'autant mieux, que le dialecte chaldéen paraît -avoir été usité à Ninive comme à Babylone; car les noms de _Phul_ ou -_Phal_, de _Asur_, de _Salmann_, de _San-Harib_ et d'_Adon_, ont tous -des racines chaldaïques... _Phal_ signifie _gros_ et _puissant_, d'où -dérive _Fil_, l'_Éléphant_. _Asar_ signifie _lier_, _garrotter_, -_vincire_ en latin; d'où dérive _vincere_, _vaincre_, parce que le -vainqueur mène ses captifs _liés_. Celui qui les tue est le _carnifex_; -_Adon_ signifie _seigneur_ et _maître_. _Salmann_ est le _pacifique_ -(_Salomon_)... _Harib_ est le _destructeur_, le guerrier; et _San_ est -le nom propre que nous retrouvons dans _acratzan-es_, autre nom de -San-harib[283]. - -Maintenant, que vont devenir les neuf rois mèdes de Ktésias, et leur -durée prétendue de 317 ans?... Partant comme ils le doivent, de l'an -561, dernière année d'Astyag, la victoire d'Arbâk tomberait à l'an 877, -c'est-à-dire 160 ans avant l'époque donnée par les livres juifs, en cela -d'accord avec Hérodote et le livre chaldéen d'Alexandre. Ktésias est -donc atteint et convaincu d'erreur, et nous pourrions désormais ne faire -aucune mention de son travail: mais parce qu'en examinant sa liste, il -nous a semblé y voir aussi des preuves d'imposture et d'un faux -prémédité, nous allons soumettre au lecteur notre analyse. - - - - -§ VIII. - -Analyse de la liste mède de Ktésias. - - -Selon Hérodote, les Mèdes n'eurent que quatre rois, qui furent: - -/*[4] - Deïok-ès.... 53 ans. - Son fils, Phraortes... 22 - Son fils, Kyaxar...... 40 - Son fils, Astyag-es... 35 - ___ - 150 -*/ - -Ils eurent huit rois - -/*[4] - Selon Ktésias[284]. Selon Mosès. - - Sans compter Arbâk, savoir: - Man-daukés............... 50 ans......... Mandaukis. - Sosarmos................. 30............. Sosarmos. - Artoukas................. 50............. Artoukas. - Arbianes................. 22............. Kadikeas. - Artaïos.................. 40............. Deoukis, - Artounes................. 22............. Artounis. - Astibaras................ 40............. Kiaksaris. - Aspadas, dit Astuigas, - par les Grecs.......... (35)............ Azdehak. - _____ - Total....... 289 } - } somme 317. - Plus Arbâk...... 28 } -*/ - -Diodore a omis le temps d'Astuigas, nous le suppléons par Hérodote. - -Eusèbe a modifié cette liste, en y introduisant Deïokès à la place -d'Artaïos; et l'arménien Mosès, qui suit Eusèbe, a substitué à l'Astuag -des Grecs son vrai nom mède _Azdehak_[285]; il en résulte la liste -comparative que nous avons jointe. Mosès ne donne pas de nombre -d'années. - -Le Syncelle, page 359, dit que les Mèdes, jusqu'à l'époque de Kyrus, -dominèrent 30 _ans_. Cette faute est d'un copiste, il faut lire 300. Il -dit, page 235, que depuis Sardanapale, leurs rois régnèrent 276 ans; -cette erreur est de lui, comme lorsqu'il dit, page 212, que Kyaxarès -régna 32 et son prédécesseur 51 _ans_. En général on ne peut compter sur -ce mutilateur audacieux et négligent. Tenons-nous-en à Diodore. En -partant d'un point connu, commençons par Astuigas... Il est évidemment -l'Astyag d'Hérodote. Son autre nom d'_Aspadas_ prouve que, selon un -usage subsistant en Orient, les rois de ces anciennes listes eurent tous -plusieurs noms, et cela par deux raisons: - -1° Parce qu'en certaines circonstances ils en changèrent, comme a fait -de nos jours _Kouli-Khan_, qui, ayant conquis _Dehli_, s'intitula -_Shah-Nadir_, _roi du second hémisphère_ (par opposition à zénith). - -2° Parce que, selon les divers dialectes ou langages du vaste empire des -Perses, les peuples désignèrent le prince par des noms différents. -Ktésias désigne _Smerdis_ par celui de _Sphendadatès_; Esdras le désigne -par celui d'_Artahshata_, et il nomma Cambyse _Ashouroush_[286]. Aspadas -paraît composé du mot _pâd_, _maître_, _seigneur_, et de _asp_, -_chevaux_, _maître_ de la cavalerie (puissante), très-probablement des -_dix milles cavaliers immortels_. - -Avant Astuag régna _Astibar_, 40 ans; c'est évidemment le _Ki-asar_ -d'Hérodote. Mosès le dit expressément. _Ki_, prononcé _kè_ en persan, -signifie _grand_ et _géant_. En arménien, _skai_ a le même sens. -_Kê-asar_, _le grand vainqueur_. En effet, Kyaxar renversa une seconde -fois Ninive et les Assyriens. Le mot persan _Astebar_ est synonyme, -puisqu'il signifie _grand_ et _puissant_[287]. L'identité est d'ailleurs -formelle, dans ce passage d'Eusèbe[288]: - -«Alexandre Polyhistor rapporte que Nabukodonosor, informé de la -prophétie de Jérémie (au roi Ioakim), sollicita le roi des Mèdes, -_Astibaras_, de se joindre à lui, et il marcha en Judée avec une armée -de Babyloniens et de Mèdes.» - -C'était l'an 606; le temps convient très-bien. Les Scythes dominaient -encore. Kyaxarès, gêné par eux, dut condescendre à la demande indiquée, -pour ne pas se faire un puissant ennemi de plus. - -Avant _Astibar_, règne Artoûnés 22 ans. C'est la durée de _Phraortes_: -c'est même son nom; car celui-ci est composé du persan _Pher_, _grand -roi_, _héros_, et d'_arta_ ou _orta_, que l'Arménien Mosès, page 58, -dit signifier en langue mède, _juste_ (et _magnanime_). - -Au-dessus d'_Artoun-es_ devrait venir _Deïokès_. Mosès le dit bien. Mais -les 40 ans d'Artaïos indiquent Kyaxar. Cette identité tire de nouvelles -preuves de l'anecdote de Parsondas, racontée par Diodore, dans le -fragment de Ktésias, page 409. - -«Sous le règne d'_Artaïos_, s'alluma une violente guerre, etc.» - -L'historien Nicolas de Damas nous apprend le motif de ce mécontentement -de _Parsondas_, dans un récit curieux que sûrement il a copié de -Ktésias[289]. - -«Sous le règne d'Artaïos, roi des Mèdes et successeur d'Arbêk, dit-il, -vivait Parsondas, homme extraordinaire par ses facultés physiques et -morales; le roi, ainsi que les Perses, dont il était issu, l'admiraient -pour sa beauté corporelle et pour la prudence de son esprit. Il -excellait d'ailleurs dans l'art de combattre, soit à pied, soit à -cheval, soit sur un char, et personne ne l'égalait à la chasse pour -surprendre et tuer des bêtes féroces. Ce Parsondas sollicita _Artaïos_ -de destituer _Nanybrus, roi de Babylone_, qu'il méprisait et haïssait -pour ses mœurs _sardanapaliques_[290], et de lui donner cette satrapie. -Le roi ne put consentir à faire cette injustice à _Nanybrus_, contre la -teneur _des lois établies par Arbâk_... Le Babylonien fut instruit dû -fait... Quelque temps après, dans la saison des chasses, _Parsondas_ -alla prendre ce divertissement en Babylonie, près d'un lieu où, par -hasard, étaient campés les vivandiers de Nanybrus: celui-ci, informé des -courses de son ennemi, avait ordonné à ses gens de l'épier, de tâcher de -l'enlever, et de le lui amener; la chose réussit à son gré. Devenu -maître de Parsondas, le Babylonien l'enferme dans son _harem_ avec ses -femmes, le fait raser, baigner, vêtir en femme, et le force de jouir de -toutes les voluptés que le guerrier lui avait reprochées.--Il le força -même d'apprendre la musique et la danse... Sept ans se passent ainsi, -sans qu'on sache ce qu'est devenu _Parsondas_, malgré toutes les -perquisitions ordonnées par le roi. Enfin un eunuque, que _Nanybrus_ -avait fait bâtonner pour quelque faute, s'échappe et va découvrir le -délit à Artaïos, qui de suite dépêche un _aggar_[291] ou _secrétaire_ -pour réclamer _Parsondas_... Nanybrus nie la détention. Un second -_aggar_ vient, avec ordre de conduire au roi _Nanybrus_ garrotté, s'il -persiste à nier. Celui-ci rend son prisonnier, et Parsondas s'en -retourne sur un char avec le secrétaire. Il arrive à _Suse_: Artaïos -l'accueille, écoute son histoire avec étonnement... Quelques mois après, -il se rend à Babylone. _Parsondas_ l'obsède pour qu'il le venge de -Nanybrus; celui-ci gagne un eunuque à force d'argent et de présents, et -moyennant cent talents d'or et cent coupes d'or, mille talents d'argent -et trois cents coupes du même métal, il obtient son pardon du roi.» - -Dans ces récits, nous avons un indigène Perse, sujet et courtisan d'un -roi mède, l'un des successeurs d'Arbâk. Ce roi ne peut être _Deïokès_ -qui, selon la phrase d'Hérodote, _ne régna que sur les Mèdes_. Est-ce -_Phraortes_, son fils, qui y joignit les _Perses_, et _qui avec ces deux -nations_ puissantes subjugua les autres? Mais les 40 _ans_ d'_Artaïos_ -ne conviennent point à Phraortes, qui n'en régna que 22; et ils -conviennent parfaitement à _Kyaxar_. Supposons que _Parsondas_ ait -demandé à _Kyaxar_ la satrapie de Babylone au commencement de son règne, -la circonstance convient très-bien; ce sera dans les années 635 ou 634: -supposons que les 7 ans de détention de _Parsondas_ aient commencé en -633 et fini en 627; l'irruption des Scythes, en 625, ayant jeté -_Kyaxarès_ dans un état d'oppression et de faiblesse, le Persan en aura -profité pour effectuer une révolte qui, sans cela, eût peut-être été -impossible. Relativement au prince babylonien, ces dates conviennent -très-bien à _Chinil-adan_, qui régna depuis 647 jusqu'en 626. La -différence de nom n'y fait rien, puisque tous ces princes asiatiques en -eurent plusieurs. - -Quant au nombre des combattants, dont parle Ktésias (page 403), il est -visiblement absurde, selon l'usage des livres orientaux; et cette -absurdité se démontre par la topographie des Caddusiens, dont le pays -montueux ne contient pas plus de 160 à 180 lieues carrées; et encore par -les _quatre mille hommes_ des premières troupes de Parsondas. Il faut -ôter un zéro; et en lisant 20 _mille_, au lieu de 200, et 8 _mille_ au -lieu de 80 _mille_, l'on sera dans les vraisemblances. - -Cette anecdote a d'ailleurs le mérite de nous apprendre que le même roi -mède qui régnait à _Ekbatane_, régnait aussi à Suse; ce qui réfute -l'hypothèse de ceux qui ont voulu concilier Hérodote avec Ktésias, en -faisant de leurs rois deux dynasties qui auraient simultanément régné -dans ces deux villes. Il dut en être des rois mèdes, comme il en fut des -rois perses, qui passaient leurs hivers à Suse et leurs étés à -_Ekbatane_. Quant à la vassalité de Babylone, nous en verrons les -preuves complètes ailleurs. - -Maintenant, si l'_Artaïos_ de Ktésias est _Kyaxar_ (et fût-il -Phraortes), il est clair que cet historien a doublé les temps et les -noms. Ce doublement est encore indiqué dans _Arbianes_, qui, par son -règne de 22 ans et par sa position avant _Artaïos Kyaxar_, se décèle -pour être _Phraortes_. - -Au-dessus de lui est _Artoukas_, avec un règne de 50 ans. Ce doit être -_Deïokès_; l'analogie des 50 ans de l'un et des 53 ans de l'autre, -fortifie ce soupçon. En suivant cette indication, le _Sosarmos_ qui le -précède, a dû être _Arbâk_. Au-dessus de Sosarmos, se trouve Man-daukès, -encore 50 ans, comme _Artoukas_. Nous venons de voir Ktésias répéter -deux fois les 40 ans de Kyaxar, dans _Artaios_ et _Astybaras_; ne -répète-t-il pas également ici le règne de Deïokès dans les 50 ans -d'Artoukas et de Mandaukès? Le nom de ce second est évidemment le même; -car en séparant l'initiale _Man_, l'on a _Daouk-ès_, manifestement -identique à _Déïok-ès_. - -Enfin, avant ce chef de la dynastie mède, se montre _Arbâk_, qui règne -28 années bien ressemblantes aux 30 de _Sosarmos_, en sorte que de même -que Phraortes a été répété deux fois avant Kyaxar, Arbâk se trouve -répété aussi deux fois avant Deïokès, et toute la liste de Ktésias est -démontrée n'être qu'un doublement de celle d'Hérodote, comme on le voit -dans le tableau suivant. - -/*[4] - ROIS MÈDES. - - SELON HÉRODOTE. SELON KTÉSIAS. - - Noms. Règnes. - - Deïokès..... 53 ans. Arbâk........ 28. Sosarmos....... 30. - Phraortes... 22 Man-daukés... 50. Artoukas....... 50. - Ky-axarès... 40 Arbianes..... 22. Artounès....... 22. - Astyag-es... 35 Artaïos...... 40. Astibaras...... 40. - Astuigas.... (35). -*/ - -Les seuls 28 ans d'Arbâk forment une difficulté: non-seulement Hérodote -(ou plutôt ses auteurs perses) les nie, mais il semble nier sa royauté; -et après l'affranchissement des Mèdes, opéré par lui, ils ne laissent -apercevoir aucune trace de ce libérateur, comme si, satisfait d'avoir -rendu la liberté à tous les vassaux de Ninive, il se fût démis du -pouvoir suprême, après avoir établi une sorte de _pacte fédéral_, -indiqué dans l'anecdote de Parsondas. Comme nous devons retrouver cet -_Arbâk_ dans un des rois perses des traditions orientales, nous -reviendrons à ce sujet. - -Mais quel a pu être le motif de Ktésias de nous forger ces faux calculs? -Après avoir beaucoup cherché, il nous a semblé en découvrir la raison -dans son fragment déja cité. Il y dit que, selon les calculs des -Assyriens, la guerre de Troie avait eu lieu sous le roi Teutam, 306 ans -avant la mort de Sardanapale. Si Ktésias eût admis le système -d'Hérodote, cette date eût placé la prise d'Ilium vers l'an 1023 de -nôtre ère, et cela eût trop choqué les opinions reçues dans la Grèce: -l'une de ces opinions, suivie depuis par Ératosthènes, Apollodore et -Denys d'Halicarnasse, était que la prise de Troie avait eu lieu en une -année correspondante à notre année 1183 ou 1184 avant J.-C. Ktésias, -habitué à flatter les satrapes, ne voulut pas heurter les savants; il -s'arrangea de manière à obtenir précisément ce résultat. Car les 306 des -Assyriens, joints aux 317 des Mèdes, font 623, lesquels, ajoutés aux -560, époque de Kyrus, font juste 1183, comme Ératosthènes l'écrivit 150 -ans après Ktésias: cette coïncidence parfaite n'est-elle pas frappante -et décisive? - -Puisque nous sommes amenés à cette question, voyons si nous ne pourrions -pas acquérir ici une _idée juste_ de cette époque si célèbre. - - - - -§ IX. - -Époque de la guerre de Troie, selon les Assyriens et les Phéniciens. - - -Ktésias, ayant en main les livres des Assyriens, ou leurs extraits, nous -affirme que, selon leurs calculs, la guerre de Troie eut lieu sous l'un -des rois ninivites, appelé _Teutam_, 306 ans avant la mort de -Sardanapale. Cet auteur, en sa qualité de Grec, dut porter de la -curiosité à connaître cette époque, et les Assyriens eurent des raisons -d'état de la noter dans leurs archives, puisque le roi de Troie réclama -des secours comme _vassal_, et que le descendant de Ninus envoya le -satrape de Suse _Memno_, dont Homère fait une mention expresse. La date -que nous fournissent les Assyriens, a donc une autorité égale et même -supérieure à celles que fournissent les _Grecs_, puisqu'aucune -chronologie de ces derniers ne remonte d'un fil continu et certain, même -au temps d'Homère, et que tous leurs chronologistes offrent dans leurs -estimations une discordance qui, comme nous l'allons voir, démontre -l'incertitude et même la fausseté de leurs bases. - -Selon Ératosthènes, Apollodore et Denys d'Halicarnasse, la prise de -Troie eut lieu 407 ou 408 ans avant la première olympiade, qui date de -776 (par conséquent en l'an 1183 ou 1184).--Selon le chronologiste -Sosibius, contemporain de Ptolomée-Philadelphe, elle eut lieu 395 ans -avant la première olympiade; donc en l'an 1171.--Selon Arètes, en l'an -1190.--Selon Velleïus Paterculus, en l'an 1191.--Selon Timée, en -1193.--Selon la chronique de Paros, en 1208; selon Dikéarque, en l'an -1212; enfin, selon Hérodote, en l'an 1270, etc. - -Le point de départ de tous ces calculs était l'ouverture des olympiades, -l'an 776 avant notre ère: ce point est certain; pour s'élever au-delà, -tous ces auteurs ont tâché de mesurer le temps jusqu'à de grands -événements connus, tels que l'invasion des Héraclides, la fondation de -la colonie ionienne, une guerre faite par quelque roi de Sparte, etc. Et -c'est parce que les dates de ces événements n'étaient pas certaines, -qu'ils ont obtenu des résultats si divers. Hérodote seul employa un -autre moyen que nous examinerons séparément: si l'on en voulait croire -son traducteur[292], tous les anciens peuples grecs auraient eu des -archives et des généalogies qui auraient fourni des bases certaines aux -écrivains; mais si de tels monuments existèrent en certains lieux et en -certains temps, il faut que les guerres perpétuelles dont fut tourmentée -cette contrée, les aient détruits ou mutilés de très-bonne heure, -puisque à dater seulement du 7e siècle avant notre ère, tout est -discors et confus dans les chronologies grecques; qu'à Sparte, par -exemple, l'un des états les plus fixes, l'ordre et la série des rois ne -sont pas certains; que leurs règnes, omis après les olympiades, offrent -des invraisemblances choquantes dans les temps antérieurs[293], et que -l'époque du célèbre législateur Lycurgue subit une contestation de 108 -ans, qui, comme nous l'allons voir, n'est pas éclaircie, à beaucoup -près, dans le sens que l'on pense. L'époque d'Homère, ce poëte si -remarqué, dont tant d'auteurs recherchèrent à l'envi la patrie, l'âge, -la vie; cette époque est aussi obscure que celle de Lycurgue et de -Troie, ainsi que le prouvent deux curieux passages de Tatien et de -Clément d'Alexandrie, qui méritent que nous les citions. - -«Selon Cratès (ou Cratètes), Homère ne fut postérieur à la prise de -Troie que de 80 ans, et (vécut) vers le temps de l'invasion des -Héraclides; selon Ératosthènes, il fut postérieur de 100 ans; de 140 -selon Aristarque, qui, dans ses Commentaires sur Archiloque, dit -qu'Homère fut contemporain de la colonie ionienne fondée à cette époque. - -«Philochorus le place 40 ans plus tard (180 ans après Troie). - -«Apollodore veut que ce soit 100 ans (c'est-à-dire 240 ans après Troie), -sous le règne d'Agésilas, fils de _Dorisée_, roi de Sparte; ce qui -rapproche Homère du législateur Lycurgue, encore très-jeune. - -«Euthymène, dans ses Annales, dit qu'il naquit dans l'île de Chio, 200 -ans après la prise de Troie; Archemacus, dans son troisième livre des -Euboïques, est du même avis. - -«Euphorion, dans son _ouvrage des Aliades_, dit qu'il vécut au temps de -Gygès, qui commença de régner en la 18e olympiade (l'an 708). - -«Sosibius de Lacédémone, en sa _Description des temps_, place Homère à -l'an 8 du roi _Charilas_, fils de Polydecte... Charilas régna 64 ans, -son fils Nicander en régna 39: l'an 34 de ce prince, dit-il, _fut -établie la première olympiade_; en sorte qu'Homère se trouve placé 90 -ans avant cette première olympiade. - -«Dieuchidas, dans son 4e livre des Mégariques, dit que Lycurgue -fleurit environ 290 après la prise de Troie.» - -/*[2] - Ératosthènes divise ainsi le temps[294] «depuis - la prise de Troie jusqu'à l'invasion - des Héraclides....................... 80 ans. - «De là à la colonie ionienne....... 60 - «De là à la tutelle de Lycurgue.... 159 - «De là à la première olympiade..... 108 - ___ - Total............... 407 - Plus................ 776 - ____ - 1183 ans. -*/ - -«Enfin Hérodote _estime_ (dit Tatien) qu'Homère vécut 400 ans avant lui, -et il lui associe Hésiode.» - -Toutes ces variantes nous ramènent à nos premières conclusions, savoir: - -1° Que les chronologistes grecs n'ont point eu en main de chroniques -suivies et connues sur lesquelles se pussent asseoir leurs calculs. - -2° Que les Assyriens ayant eu cet avantage, pourraient bien, dans le -passage fourni par Ktésias, nous avoir révélé la véritable époque de la -prise de Troie. - -Mais, en comparant l'extrême différence de l'époque donnée par eux, à la -plus rapprochée de toutes celles données par les Grecs, comment, dans -une telle question, accorder une préférence décidée à un seul et unique -témoignage, surtout quand ce témoignage nous vient par la voie d'_un -Ktesias_? - -Tel était notre scrupule, lorsque, parcourant les mêmes pages de Clément -d'Alexandrie et de Tatien, deux autres citations ont frappe notre -attention. - -«Eiram, roi de Tyr, dit Clément, donne sa fille en mariage à Salomon, -dans le temps où Ménélas arrive en Phénicie, après le sac de Troie, -ainsi que le rapporte _Menander_ de Pergame, et _Lœtus_, dans leurs -Annales phéniciennes. - -«Chez les Phéniciens, dit Tatien, nous connaissons trois historiens; -savoir, _Théodotus_[295], Hypsicrates et Mochus, dont les ouvrages ont -été traduits en grec par _Lœtus_, qui a recueilli avec soin la vie d'un -grand nombre de philosophes: or, dans les histoires dont nous parlons, -il est dit que sous un même roi (de Tyr) ont eu lieu l'enlèvement -d'Europe, l'arrivée de Ménélas en Égypte, et les actions de _Cheiram_, -qui donna sa fille en mariage au roi des Juifs, _Salomon_.» Menander de -Pergame rapporte les mêmes faits; et le temps de _Cheiram_ est voisin de -celui de Troie[296]. - -Ici le témoignage de Menander est d'autant plus digne d'attention, que -Flavius Josèphe nous apprend qu'en effet cet écrivain avait traduit les -Annales phéniciennes dont il reconnaît l'exactitude et la conformité -avec celles des juifs. Selon celles-ci, le règne de Salomon commença -l'an 1018 avant J.-C.; selon les Assyriens, Teutam envoya du secours à -Troie, vers l'an 1023. Supposons la prise en 1022. Selon les Phéniciens, -Ménélas dut venir, un ou deux ans après, vers 1021 ou 1020: Hiram aurait -donc donné sa fille vers l'an 1018 ou 1017. Un tel accord entre trois -témoins différents n'est-il pas infiniment remarquable? disons mieux, -n'est-il pas probatif et concluant? Prenons cette date pour la -véritable, et supposons la prise de Troie à l'an 1022, nous avons pour -terme certain la 1re olympiade en l'an 776, différence 246. -Maintenant, voyons comment cadreront toutes nos citations ci-dessus, -comparées à ces deux termes: examinons d'abord Hérodote. Les propres -paroles de cet écrivain, antérieur aux seize autres cités par Clément et -par Tatien, sont telles qu'il suit: - -«_J'estime_[297] _que les poètes Homère et Hésiode n'ont pas vécu plus -de 400 ans avant moi_.» - -Quelques critiques ont déjà remarqué que ces expressions sont très -vagues. _J'estime_ signifie un calcul par aperçu, par supposition; _a -vécu_ n'indique aucune année précise, et peut se prendre pour la -naissance, pour la mort, pour le temps de la célébrité; et ce nombre -rond de _quatre cents ans_ sans aucune fraction! N'est-il pas clair -qu'ici Hérodote n'a point prétendu donner un calcul précis et -méthodique, mais qu'il a fait simplement une _évaluation_ approximative? -Lorsque l'on connaît sa méthode, on devine son opération. Ayant lu -beaucoup d'historiens, entr'autres Xanthus de Lydie, Cadmus de Milet, -Hellanicus, etc., il aura saisi quelque anecdote qui établissait un -rapport entre Homère et quelque prince connu, comme lui-même cite un -rapport entre Archiloque et Gygès, entre Thalès, Solon et Krœsus. De ce -rapport connu, il aura déduit un nombre de générations qui, _évalué_, -_estimé_, selon son système, à trois générations par siècle, lui a -donné le nombre rond de 400 ans; c'est-à-dire que de lui à Homère, il a -estimé douze générations. Cette évaluation de trente-trois ans étant -beaucoup trop forte, substituons-y vingt-cinq ans, tels que nous les -donnent les générations des rois de Lydie, des rois hébreux et des -grands-prêtres juifs; nous aurons quatre générations au siècle, par -conséquent 300 ans pour douze générations entre Hérodote et Homère. -Hérodote naquit l'an 484 avant notre ère; donc les 300 ans nous -remontent à l'an 784. Maintenant, puisque le mot _a vécu_ se prend -ordinairement pour _cesser de vivre_, nous dirons que cette année doit -être celle de la mort d'Homère, selon Hérodote. Le poëte mourut âgé: -supposons que ce fut à 70 ou 80 ans; il dut naître entre les années 854 -et 864. Actuellement comparons à ces années les calculs des auteurs. - -Selon Apollodore, Homère vécut 240 ans après Troie, ou 100 ans après la -colonie ionienne: de 1022 ôtez 240, reste 782; donc Apollodore donne -précisément notre calcul de décès à deux ans près. - -Selon Euthymènes, il naquit à Chio, 200 ans après Troie; donc en 822. -C'est trop tard; il dut déjà fleurir. - -Selon Sosibius, Homère se place 90 ans avant la 1re olympiade; elle -date de 776, plus 90: c'est 866. Ne serait-ce pas là sa naissance -rapportée avec précision à l'an 8 de Charilas? - -Selon Apollodore, Homère (mort en 784) se _trouve très-rapproché_ de -Lycurgue, encore jeune: or, selon _Strabon_, plusieurs auteurs pensaient -que Lycurgue avait reçu de la main même d'Homère, vieux, ses poésies -qu'il apporta à Lacédémone. Plutarque, indécis, croit que Lycurgue, -voyageant dans l'Asie mineure, les reçut seulement de la main des -enfants de Cléophile, leur dépositaire. Mais il avoue, de bonne foi: - -«Que l'origine, les voyages, la mort, l'époque même des lois de -Lycurgue, étaient un sujet inépuisable de controverse entre les -écrivains; il déclare que selon plusieurs, il avait concouru avec -Iphitus à l'établissement des jeux olympiques: c'est, dit-il, l'avis -d'Aristote, qui cite en preuve de ce fait l'_inscription du palet -olympique_, où le nom de Lycurgue est gravé.»[298] - -Un tel monument, cité par un homme du poids et de l'instruction -d'Aristote, est déjà une preuve sans réplique; mais Cicéron vient encore -y joindre son opinion, lorsque, dans son discours pour _Flaccus_, ce -savant Romain dit: - -«_Les Lacédémoniens vivent sous les mêmes lois depuis plus de 700 ans_.» - -Ce discours fut prononcé l'an _deux_ de la 180e olympiade, -c'est-à-dire l'an 59 avant notre ère; par conséquent Cicéron indique une -date un peu antérieure à l'an 759; ce qui correspond d'autant mieux aux -dates ci-dessus, que Lycurgue ne donna ses lois qu'après l'établissement -des jeux olympiques par Iphitus. Ainsi, ce n'était pas un ouï-dire -vague, une opinion populaire, qui plaçait Lycurgue à cette époque du -8e siècle, et le faisait contemporain de la vieillesse d'Homère: -c'était le témoignage des monuments publics de ce temps-là, et -l'assentiment des écrivains les plus anciens et les plus savants. Mais, -objectera-t-on, comment, moins de cent ans après Aristote, Ératosthènes -a-t-il calculé que Lycurgue précéda de 108 ans la fondation des jeux -olympiques? Nous ne pouvons rien dire à cet égard, parce que l'ouvrage -de cet astronome nous manque. Mais si nous devions le juger par ses -copistes, _Trallien_, _Eusèbe_, _le Syncelle_ et même _Tatien_, nous ne -pourrions avoir une haute idée de sa critique: par exemple, comment -Ératosthènes a-t-il pu dire qu'Homère vécut 100 ans seulement après la -guerre de Troie? Cela doit être une erreur de Tatien ou de ses copistes. -Ératosthènes, qui partage l'opinion d'Apollodore sur la guerre de Troie, -a dû penser comme lui sur l'époque d'Homère; il a dû le placer 100 ans -_après la colonie ionienne_, et non pas après la _prise de Troie_: c'est -une méprise palpable. Ces deux écrivains ont certainement connu les -rapports établis par les monuments et par les historiens, entre Homère -et Lycurgue; ils doivent avoir fait ce raisonnement: - -«Hérodote, né en telle année (484 avant J.-C.), dit qu'Homère a vécu ou -cessé de vivre 400 ans avant lui; donc en 884. Or il est certain que -Lycurgue a vu Homère: donc Lycurgue avait un certain âge en 884.» - -A notre tour, nous disons: de 884 ôtez 108 ans, reste 776, époque -précise de la première olympiade; donc Ératosthènes a opéré comme nous -le disons; donc il a été induit en erreur par les 400 ans d'Hérodote, -qu'il a pris au sens matériel; donc notre interprétation des 400 ans -d'Hérodote en 12 générations, est le sens véritable du passage; donc la -durée de 25 ans, que nous donnons à chaque génération, est la plus -raisonnable, la plus conforme aux faits: donc l'accord parfait de nos -combinaisons avec les calculs des Assyriens et des Phéniciens, donne -l'époque de la guerre de Troie et de l'âge d'Homère, plus exacte, plus -vraie qu'aucun calcul grec; donc enfin, tout ce que l'on a dit jusqu'à -ce jour sur cette double question, est à refaire à neuf, en commençant -par les deux chapitres de la Chronologie de M. Larcher, _sur la prise de -Troie et sur les rois de Lacédémone_, où de suppositions en -suppositions, passant du _probable_ au _certain_ et à l'_incontestable_, -en démentant tous les anciens dont il prétend s'appuyer, ce _correcteur_ -a rejeté la guerre de Troie plus loin qu'Hérodote lui-même, c'est-à-dire -au delà de 1270; et cependant il est clair que c'est pour avoir reconnu -l'exagération de cette hypothèse, que les Grecs, dès le temps de -Ktésias, commencèrent à la quitter. L'erreur d'Hérodote est saillante à -cet égard, si l'on prend tout son calcul au sens littéral; mais si on -l'interprète comme nous le faisons, et que les 800 ans, en nombre rond, -qu'il _estime s'être écoulés entre la prise de Troie et lui_, ne soient -qu'un calcul de générations converti en années, l'on a pour résultat -l'an 1084 avant J.-C., c'est-à-dire environ 62 ans de plus que les -calculs assyriens et phéniciens; et alors il est de tous les Grecs le -plus près de la vérité. Il y a cette remarque à faire sur cet historien, -que lorsqu'il suit les Asiatiques, il donne des résultats précis, parce -qu'il a des bases fixes; mais lorsqu'il a opéré avec les Grecs, n'ayant -point de dates exactes, il est contraint d'user de moyens généraux, qui -le mettent en contradiction avec lui-même, comme dans le cas présent où -nous pouvons le juger. - -On vient de voir que le système des générations, employé selon notre -méthode, nous a procuré les plus heureuses coïncidences: le sujet que -nous traitons nous en fournit d'autres exemples non moins favorables. -Hérodote nous apprend que de son temps les rois de Macédoine s'étant -présentés aux jeux olympiques, ils y furent d'abord refusés comme -n'étant pas de race grecque, puis admis, pour avoir juridiquement prouvé -qu'ils étaient du même sang héraclide que les rois mêmes de Sparte: -dans la généalogie de ces rois, Alexandre premier, fils d'Amyntas, qui -régnait au temps de Xercès, avait eu pour neuvième aïeul _Karanus_, dont -le frère _Phido_, tyran d'Argos, troubla les jeux à la huitième -olympiade, c'est-à-dire l'an 748 avant J.-C. - -Si l'on compare à la liste macédonienne celle des rois de Sparte, -Karanus se trouve parallèle à Lycurgue qui, 29 ans auparavant, parut à -ces jeux; et de Karanus à Hercule, il y a onze générations précisément, -comme d'Hercule à Lycurgue[299]. - -D'autre part, nous avons de Karanus à Alexandre-le-Grand, 17 générations -qui, à 25 ans, font 425 ans. Ces 425 ans ajoutés à 330, époque -d'Alexandre, font 755, plus les 29 de Lycurgue; total; 784. Ne -voilà-t-il pas nos mêmes nombres revenus? - -Si l'on remonte de Lycurgue au roi héraclide Aristodémus, l'on a sept -générations, ou 175 ans: partons de la première olympiade 776, plus 175; -c'est 951: c'est-à-dire que l'établissement des Héraclides tomberait 71 -ans après la prise de Troie, selon les Orientaux; et tous les Grecs -placent l'invasion de ces Héraclides 80 _ans_ après Troie. Si nous -sommes dans une route d'erreur, comment nous conduit-elle à tant -d'heureux résultats? Dira-t-on que les règnes des rois de Sparte les -contrarient? Mais Larcher lui-même[300] convient qu'on ne peut compter -sur les listes d'Eusèbe et du Syncelle, qu'elles sont arbitraires selon -l'usage de ces mutilateurs; que le règne d'Agis est inadmissible à un an -de durée, tel qu'ils l'établissent; que les autres règnes, quand on les -compare dans les deux branches, sont pleins de contradictions, etc., -etc. Nous n'entreprendrons pas de redresser ces discordances qui nous -écarteraient beaucoup trop de notre sujet. Nous avons assez fait, si -nous avons posé les principaux jalons d'alignement de l'ancienne -chronologie grecque: quelque bon esprit saura s'en servir pour en -reconstruire l'édifice, autant qu'il est possible, avec le peu de -données qui nous restent. Revenons à Ktésias, et à ses calculs factices, -mêlés d'erreurs et de vérités[301]. - - - - -§ X. - -Examen de la liste assyrienne de Ktésias. - - -D'après tout ce que nous venons de voir, la liste mède de cet écrivain -étant démontrée fausse, sa chronologie antérieure se trouve frappée de -nullité; mais afin de ne pas le juger sans l'entendre, jetons un coup -d'œil sur sa liste assyrienne, et voyons si elle ne nous fournirait pas -aussi quelques preuves de falsification. Pour en raisonner avec équité, -il faut d'abord s'assurer de son véritable état; et c'est une première -difficulté à vaincre; car les écrivains qui prétendent copier cette -liste, diffèrent sur les noms des rois et sur la durée de leurs règnes; -et néanmoins le manuscrit de Ktésias a dû être univoque: selon Diodore, -le nombre des rois de _père en fils, fut de_ 3; selon -Velleïus-Paterculus[302], le dernier roi, _Sardanapale_, aurait été _le_ -33e _depuis Ninus et Sémiramis_. Mais Velleïus, écrivain postérieur, -qui ne cite ce trait qu'en passant, paraît avoir été induit ici en -erreur par une phrase équivoque de Diodore, qui porte: - -«Ainsi régna Ninyas, fils de Ninus; et la plupart des autres rois qui se -succédèrent de père en fils, pendant 30 générations, _jusqu'à -Sardanapale_, imitèrent ses mœurs.» - -/*[2] - +---------------------------------------------------------------------------+ - |LISTE DES ROIS ASSYRIENS, SELON LES DIVERS AUTEURS. | - |Selon l'Eusèbe de | | | - |Mosès de Chorène. |Selon l'Eusèbe | Selon le Syncelle. | - |_Histoire d'Arménie_[303].| vulgaire. | | - +--------------------------|---------------------|--------------------------+ - | | | 1 Belus 55| - |1 Ninus. |1 Ninus 52 | 2 Ninus 55| - |2 Ninyas. |2 Sémiramis 42 | 3 Sémiramis 42| - |3 Arius. |3 Ninyas 38 | 4 Ninyas ou Zamès 38| - |4 Aralius. |4 Arius 30 | 5 Arius 30| - |5 Baleus Cheoxarus. |5 Aralius 40 | 6 Aralius 40| - |6 Amathritès. |6 Baleus Xercès 30 | 7 Xercès 30| - |7 Belochus. |7 Armathritès 38 | 8 Arma Mithrès 38| - |8 Baleus. |8 Belochus 35 | 9 Belochus I 35| - |9 Azatagus. |9 Baleus 52 | 10 Baleus 52| - |10 Mamidus. |10 Altadas 32 | 11 Sethos 32| - |11 Maschaleus. |11 Mamitus 30 | 12 Manuthus 30| - |12 Spharus. |12 Manchaleus 30 | 13 Aschalius 32| - |13 Samilus. |13 Spharus 20 | 14 Sphærus 28| - |14 Spharetus. |14 Mamitas 30 | 15 Mamylus 30| - |15 Ascatades. |15 Sparetus 40 | 16 Sparthæus 42| - | |16 Ascatades 40 | 17 Ascatades 38| - | ----| ---- | | - | 537| 579 | | - |16 Amindès. 45|17 Amyntas 45 | 18 Amyntes 45| - | 25|18 Belochus 25 | 19 Belotus 25| - | ----| ---- | | - | 607| 649 | | - |17 Vestascarus. |19 Beloparès 30 | 20 Baletores 30| - |18 Susarès. |20 Lampridès 32 | 21 Lamprides 30| - |19 Lamparès. |21 Sosarès 20 | 22 Sosarès 30| - |20 Paneas. |22 Lamparès 30 | 23 Lamparès 30| - |21 Sosarmos. |23 Pannyas 45 | 24 Panias 45| - |22 Mithreus. |24 Sosarmos 19 | 25 Sosarmos 22| - |23 Teutamus. |25 Mitræus 27 | 26 Mithrœus 25| - | |26 Tantanes 32 | 27 †Teutamus 32| - | ----| ---- | | - | 785| 884 | | - | |27 Teuteus 40 | 28 Tentæus 44| - | | |(29 Arabelus) 42| - | | |(30 Chalaus ) 45| - | | |(31 Ambus ) 38| - |24 Thinæuss. | |(32 Babius ) 37| - |25 Dercullus. |28 Tinæus 30 | 33 Tinæus 30| - |26 Eupalmos. |29 Dercylus 30 | 29 Dercylus 40| - |27 Prideazes. |30 Eu-pal-ès 38 | 35 Enpakinès 38| - |28 Pharates. |31 Laosthènes 45 | 36 Laosthènes 45| - |29 Acrazanes. |32 Piriatides 30 | 37 Pertiadès 30| - |30 Sardanapale. |33 Ophrateus 20 | 38 Ophratæus 21| - | |34 Ophratenès 50 | 39 Epecherès 52| - | |35 Ocrapazès 42 | 40 Aoraganès 42| - | |36 Thonos concoleros,| 41 Thonos concolerus, | - | ----| ou Sardanapale 20 | ou Macos concoleros, | - | 1,005| | dit Sardanapale 15| - |Velleïus en compte 1,070| ----- | -----| - | |Total 1,239 | Total 1,460| - +----------------------------------------------------------------------------+ -*/ - -Velleïus semble s'être dit: - -«S'il y eut 30 rois qui se succédèrent depuis _Ninyas_, Ninyas ne doit -point se compter... Il est excepté par le mot _autre_, et parce que ses -mœurs furent _imitées_... Donc avec Ninus et Sémiramis il y eut 33 -rois.» - -Mais cette première phrase de Diodore, réellement incorrecte, est -redressée par son résumé qui porte ces mots: - -«A l'égard de Sardanapale, _trentième et dernier_ roi depuis Ninus.» - -Ceci est clair, positif, et ne permet pas d'admettre l'interprétation -antérieure. De plus, _l'Arménien Mosès_ (de Chorène), qui cite[304] -Diodore comme une de ses autorités, ne compte que 30 rois dans la liste -qu'il nous fournit[305], encore qu'il eût sous les yeux celle d'Eusèbe, -qui en compte 36... Cette liste de Mosès semble d'autant plus exacte, -que ces cinq derniers princes correspondent parfaitement, comme nous -l'avons dit pag. 441, à ceux cités par les Hébreux; d'où l'on a tout -lieu de conclure qu'Eusèbe et le Syncelle ont, selon leur usage, ajouté -de leur chef, _Epecherès, Laosthènes_, et _Ophrathènes_. (Voyez les -listes au commencement de ce §.) _Epecherès_ doit être le même -qu'_Ana-Bacherès_, nom de _Sennacherib_, dans l'épitaphe de Sardanapale -à _Anchialé_. Ce même prince s'appelle encore _Acrazanes_ et -_Akraganes_: le nom de _Laosthènes_ est purement grec, et ne peut être -que la traduction d'un nom assyrien, signifiant _force_ et _puissance du -peuple_ (probablement Euphal-es, Phal). Enfin _Ophrathènes_ ne doit être -qu'un synonyme de _Ophrateus_, écrit plus asiatiquement _Pharates_, par -Mosès de Chorène. - -Relativement à la durée totale, nous avons vu qu'il faut lire 1306 ans -dans le vrai texte de Diodore, et non 1360. Velleïus, qui n'a porté -cette durée qu'à 1070 ans, a dû tirer ce calcul de quelque autre -chronologiste que de Ktésias. Quant aux 1995 ans qu'_Æmilius-Sura_ -comptait depuis Ninus[306] jusqu'à l'an 63, ou plutôt 65 ans avant notre -ère, l'on n'en peut rien faire, parce que l'on ignore si ce Romain a -évalué les Mèdes selon Hérodote, ou selon Ktésias.--A partir de Kyrus, -l'an 560, son calcul donne pour les deux empires, assyrien et mède, 1500 -ans. S'il suit Hérodote, il donne 1344 pour les Assyriens; s'il suit -Ktésias, il ne leur donne que 1183[307]. L'on voit que Sura ou Velleïus -ont fait, ou plutôt ont suivi de confiance, les tablettes -chronologiques de quelque Lenglet de leur temps, sans traiter par -eux-mêmes la question. - -Il paraît n'en avoir pas été ainsi du chronologiste Castor, qui avait -compulsé les archives de plusieurs pays pour en former ses tableaux -parallèles des rois d'_Argos_, de _Sicyone_, d'_Assyrie_, etc. Selon -Eusèbe[308], Castor ne comptait, pour les Assyriens, que 1280 ans, ce -qui produit une différence de 26 ans avec Ktésias. - -Un troisième auteur, qui s'était aussi spécialement occupé des -Assyriens, _Képhalion_, semble avoir eu encore quelque différence avec -le résumé de Castor. Mais son fragment, cité par le Syncelle, est -tellement mutilé, que l'on n'en peut rien faire, pris isolément. - -Pour revenir à Ktésias, dont l'opinion et le livre paraissent avoir -guidé la majeure partie de ses successeurs, il paraît que nous devons -considérer comme son vrai texte, le nombre de 30 générations, et la -durée de 1306 _ans_. Cela étant posé, nous avons un moyen certain -d'arguer de faux sa liste assyrienne, comme sa liste mède; car le terme -moyen de 43 _ans et demi_ par génération, résultant de ces deux données, -est moralement et presque physiquement impossible; et il est d'autant -moins admissible, que nous avons contre lui trois témoignages positifs. - -1° Le témoignage des livres hébreux qui, de _Phal_ à _Sardanapale_, -comptent cinq rois dans un espace de moins de 70 ans; de manière que -Sennachérib, entr'autres, ne peut avoir régné plus de cinq ans, et qu'il -faut nécessairement qu'il ait été frère de Salmanasar, ou Salman-asar, -frère de Teglat. - -2° Le témoignage de Képhalion, dont le Syncelle nous a conservé un -passage précieux quoique mutilé. - -«Laissons[309], nous dit ce compilateur, laissons un autre écrivain -illustre nous montrer combien ont été absurdes les historiens grecs à -l'égard de ces rois d'Assyrie... J'entreprends, a dit Képhalion, -d'écrire les faits dont Hellanicus de Lesbos, Ktésias de Cnide et -Hérodote ont traité (avant moi). Jadis régnèrent en Asie les Assyriens, -à qui commanda Ninus, fils de Bélus... Puis Képhalion joint la naissance -de _Sémiramis_ et du _mage Zoroastre_; il parcourt les 52 ans du règne -de Ninus... Il décrit la fondation de Babylone par Sémiramis, et son -expédition aux Indes... Or, ajoute-t-il, tous les autres rois (après -elle) régnèrent pendant _mille ans_, les fils occupant le _trône de -leurs pères_ par _droit d'héritage_; mais ils dégénérèrent -successivement des vertus de leurs ancêtres, en sorte que _pas un d'eux -ne passa vingt ans_[310]. - -Cette dernière phrase s'accorde, comme l'on voit, parfaitement avec les -livres hébreux, dont les dates en effet ne permettent de donner vingt -ans à aucun des quatre successeurs de _Phul_. - -3º Enfin, puisqu'il est constaté par les divers historiens, que les -princes de Ninive, livrés à toutes les voluptés des sens, vivaient de -très-bonne heure avec des femmes, il est impossible d'admettre qu'ils -n'aient engendré leurs héritiers qu'au terme moyen de 43 ans; ils ont -dû, au contraire, avoir des enfans dès l'âge de 19 à 20 ans, quelquefois -même de 16, comme l'on en a trois exemples chez les rois hébreux. Notre -conjecture ci-dessus, que quelques rois de Ninive se succédèrent à titre -de frères, a le double avantage de rendre possible le nombre de 30 rois -en 520 ans, et de ne pas heurter l'assertion qu'_ils occupèrent le trône -paternel par droit d'héritage_. Au reste, en rejetant le nombre de 30 -générations comme absurde, en 1306 ans, il nous reste sur ce nombre même -un soupçon, suscité par une phrase de Képhalion, et par un passage -d'Hellanicus et de Dicæarque, que nous a conservé Étienne de -Byzance[311]. - -«Les Chaldéens furent d'abord appelés _Képhènes_, de Képhée, père -d'Andromède. Leur nom de _Chaldéens_ leur vint, selon Dicæarque, d'un -certain Chaldæus, qui engendra l'habile et puissant Ninus, fondateur de -Ninive: or le _quatorzième_ après celui-ci, se nomma aussi _Chaldæus_, et -fonda, dit-on, Babylone, ville très-célèbre, dans laquelle il réunit -tous ceux que l'on appelle _Chaldéens_, et le pays se nomma _Chaldée_.» - -Aucune liste assyrienne ne présente de roi Chaldæus, à la 14e -génération, ni à aucun autre degré; et cependant Hellanicus, -contemporain d'Hérodote, est une autorité respectable, ainsi que -Dicæarque. Le nombre 14 ne serait-il pas ici une faute de copiste et une -altération du nombre 24? Alors Hellanicus et Dicæarque seraient -d'accord avec Képhalion, qui prétendait ne trouver que 23 _noms_[312]: -Chaldaeus serait le 24e; et parce que ce mot qui signifie _devin_, -est le synonyme de _Nabou_, que portèrent tous les rois de Babylone, ce -_Chaldæus_ serait _Bélésys_, le même que _Bélimus_, qui, selon -Képhalion, _s'empara de l'empire_ des Assyriens, long-temps après Ninus. -Et en effet, pourquoi cette remarque, qu'il _s'empara_ de l'empire des -Assyriens? Il ne succéda donc point par droit d'héritage; il ne fut donc -point de la famille de Ninus? Enfin, puisqu'en _réunissant_ toute _la -caste des Chaldéens dans Babylone_, il fonda un nouvel empire, il fut -donc réellement Bélésys, à qui seul conviennent tous ces traits. Ajoutez -que le nombre de 23 rois, ou générations _ninivites_, s'accorde -singulièrement bien avec les 22 générations des rois lydiens, qui furent -exactement parallèles pour le temps. Sans doute chacune de nos preuves -n'est pas décisive; mais leur réunion forme un grand poids, surtout si -l'on considère que nous n'avons que des fragmens mutilés pour base de la -plupart de nos opérations: semblables en cela à l'architecte qui, pour -retrouver les dimensions d'un ancien palais ou temple, n'a que quelques -restes de piédestaux, de pierres angulaires et de fondations, dont -l'accord néanmoins devient une démonstration dans les règles de l'art. - -Ici se présentent plusieurs questions à faire à tous les écrivains qui -nous parlent de l'empire de Ninive et de sa durée. - -1° Ont-ils bien distingué les deux prises et destructions différentes de -cette capitale par les Mèdes, l'une sous _Arbâk_, l'autre sous -_Kyaxarès_? n'en ont-ils pas fait une confusion que la ressemblance des -faits rendait facile? - -2° Ont-ils tenu compte de cet _état secondaire_, ou royaume posthume, -qui se composa après la mort de Sardanapale, et qui dura 120 à 121 ans, -depuis 717 jusqu'en 597? - -3° Ktésias et ses copistes, après avoir doublé la liste des Mèdes pour -le nombre des rois et pour la durée, n'auraient-ils pas fait quelque -chose de semblable relativement aux Assyriens? - -Si nous avions les livres mêmes de ces écrivains, la démonstration pour -ou contre deviendrait facile, mais en leur absence, les moindres indices -deviennent pour nous de fortes présomptions après le premier exemple. -Commençons par la première de nos questions. - -Ninive ayant été prise deux fois par les Mèdes, d'abord en 717, sous -Arbâk, puis en 597, sous Kyaxarès, nous disons que la ressemblance de -ces deux faits a été insidieuse, et a pu causer la confusion de leurs -dates. Un passage d'Alexandre Polyhistor, cité par le Syncelle (p. -210), s'explique très-bien par cette hypothèse, et reste entièrement -absurde, si on le prend à la lettre. - -«Nabo-pol-asar, père de Nabukodonosor, est appelé Sardanapale par -Polyhistor, qui dit qu'il envoya vers Astyag, satrape de Médie, demander -sa fille Aroïte en mariage pour son fils Nabukodonosor... Le roi des -Chaldéens, _Sarak_, lui ayant confié ses troupes, il (Nabo-pol-asar) -tourna ses armes contre Sarak lui-même, et contre la ville de Ninive. -_Sarak_, éprouvanté de cette attaque, mit le feu à son palais, et se -brûla lui-même, et l'empire des Chaldéens et de Babylone passa aux mains -de Nabo-pol-asar, père de Nabukodonosor.»[313] - -Dans ce récit, le _roi_ des _Chaldéens_, qui se brûle dans son palais de -_Ninive_, attaqué par l'un de ses généraux _rebelle_, est évidemment -_Sardanapale_. _Sarak_ est un mot chaldéen qui signifie _prince_, -_commandant_, et qui paraît avoir été commun à tous, ou du moins à -plusieurs rois assyriens; et cela prouve que Polyhistor, ou son auteur -Eupolème, puisa aux sources. Si à ce mot on ajoute la désinence -emphatique _oun_, l'on a _Sarakoun_, ou plutôt _Sarkoun_, très-analogue -au _Sargoûn_ dont parle Isaïe, chap. XX, lorsqu'il dit: _L'année que -Tartan, envoyé par Sargoûn, roi d'Assyrie, vint assiéger Azot et la -prit_. Ce _Tartan_ est bien connu pour l'un des généraux de -_Sennacherib_, cité dans le livre des Rois comme assiégeant Azot; et -_Sennacherib_ n'est certainement point le _Sarak_[314] qui se brûla. -Lors même que Tartan eût pris Azot, sous Sardanapale (ce qui est -invraisemblable), Sardanapale reste toujours le _Sarak_ de Polyhistor. -Dire qu'il soit _Nabopolasar_, est une grossière méprise, qui semble -appartenir au Syncelle. Nabopolasar régna depuis 625 jusqu'en 605, -parallèlement à Kyaxar, dont effectivement il avait obtenu la fille pour -épouse de Nabukodonosor, vers l'an 607. Ainsi _Aroïte_ ne fut point -fille, mais sœur d'Astyag, roi en 594. Nabukodonosor seconda _Kyaxar_, -dit _Astibar_, au siège de Ninive, en 597. Pourquoi Nabukodonosor et son -père se trouvent-ils mêlés avec Sardanapale, mort 120 ans auparavant, -l'an 717? Parce que l'historien a confondu la première prise de Ninive -avec la seconde, et qu'il a pris Nabopolasar pour _Mardokempad-Bélèsys_, -son antécesseur. Mais s'il a confondu ces deux événemens et leurs dates, -qu'a-t-il fait du temps que dura cet _état secondaire_ de Ninive, qui -eut lieu de 717 à 597? Pourquoi ni Ktésias, ni Képhalion, ni Castor, ni -leurs copistes, ne disent-ils pas un seul mot de cet _état_? Hérodote -est le seul qui nous l'ait fait connaître; encore ne dit-il pas quel fut -son régime, soit monarchique, soit aristocratique ou républicain. -Écoutons-le: - -§ CII. «_Or, Deïokès ne régna que sur les Mèdes_. Son fils Phraortes -(lui ayant succédé), le royaume des Mèdes ne suffit point à son -ambition: il attaqua d'abord les Perses, et il les subjugua. Avec ces -deux nations, l'une et l'autre puissantes... il marcha de conquêtes en -conquêtes, jusqu'à son expédition contre _ceux des Assyriens_ qui -habitaient (le pays) de Ninive, ci-devant maîtres _de tous_ _les -autres_, mais affaiblis par la défection de leurs alliés; _du reste -encore assez forts_. _Il périt dans_ _cette expédition_ (en 635).» - -Mais pourquoi ces Assyriens de Ninive, ci-devant maîtres de tous les -autres, formaient-ils, _un état particulier encore assez fort_?. «Parce -qu'après le renversement de leur empire par Arbâk (en 717), _les Mèdes -s'étant rendus indépendans_ (§XCVI), les autres nations les imitèrent, -et _tous les peuples de ce continent se gouvernèrent par leurs propres -lois_...» Les Assyriens de Ninive formèrent donc aussi un état -indépendant et libre. - -«Kyaxarès ayant succédé à son père Phraortes, fit d'abord la guerre aux -Lydiens,... puis il revint contre les Assyriens de Ninive, pour venger -la mort de son père... Déjà il les avait vaincus, et il assiégeait leur -ville, lorsque l'irruption des Scythes (en 625) le força de se retirer -(en Médie). Ayant chassé les Scythes 28 ans après, il revint, contre -Ninive, la prit, et s'assujettit tous les (peuples) Assyriens, excepté -ceux de la Babylonie.» - -Ainsi il est évident qu'après le grand empire de Ninive, un _second -état_ se recomposa et subsista un peu moins de 120 _ans_, puisqu'il lui -fallut quelque temps pour se recomposer. Or, si l'on ajoute aux 520 ans -du premier empire les 120 ans du second état, l'on a une somme totale de -640 ans, depuis l'an premier de Ninus en 1237 jusqu'à la ruine de Ninive -en 597; et si les historiens n'ont pas distingué les deux prises de -cette ville, l'une en 717, l'autre en 597; si Ktésias en particulier a -doublé les Assyriens comme les Mèdes, nous devons, dans les nombres qui -nous sont présentés, tant par lui que par les autres, voir paraître le -double de nos nombres; savoir, tantôt le double de 520 égal à 1040; -tantôt le double de 640 égal à 1280, et peut-être même le simple nombre -de 120 ajouté à 1040, égal à 1160, etc... Voyons s'il se présentera -quelque chose de semblable. - -D'abord nous avons cette phrase remarquable de Képhalion, citée par le -Syncelle (ci-devant, page 477)..... _Or, environ 640 ans après Ninus, -Bélimus s'empara de l'empire des Assyriens_..... Voilà juste la seconde -prise de Ninive; 520 et 120 font 640: plus 597, total, 1237: ici -_Bélimus-Bélésys_ est pris pour Kyaxar. Képhalion à donc confondu la -seconde prise avec la première, comme l'a fait Polyhistor[315]. - -2° Nous avons le résume de _Castor_, qui, selon Eusèbe et le Syncelle, -comptait 1280 ans pour durée de l'empire de Ninive..... Or, 1280 est si -exactement le double de 640, qu'il est presque impossible qu'il ait eu -une autre source. Mais ce qui convertira notre conjecture en fait, est -un autre passage de Castor, cité par le Syncelle[316]: - -«Il y a des auteurs qui assurent qu'après Sardanapale, l'empire des -Assyriens passa à Ninus: c'est l'opinion de Castor, qui dit: J'ai placé -en première ligne les rois assyriens du sang et de la dynastie de -Bélus. Quoiqu'il n'y ait rien de certain sur le temps du règne de ce -prince, j'ai dû tenir compte de son nom. J'ai posé Ninus en tête de mon -tableau chronographique, et je me trouve finir à Ninus, successeur de -Sardanapale.» - -Quelques modernes, et entre autres le traducteur d'Hérodote, ont -supposé, d'après ce passage, que les Ninivites, devenus libres, -rappelèrent les enfans de Sardanapale, confiés au fidèle _Cotta_, -gouverneur de Paphlagonie, et que le nouveau roi prit le nom de Ninus. -Mais le récit de Ktésias en Diodore, et celui d'Hérodote, n'accordent -pas le plus léger appui à cette hypothèse. Au contraire, notre analyse -dévoile et rend saillante la méprise de Castor, qui, en doublant la -durée de Ninive, a doublé la dynastie de Ninus; et notre explication -trouve encore un autre appui dans le récit suivant d'Agathias[317]. - -«Ninus paraît avoir le premier établi cet empire: après lui régna -Sémiramis, puis la postérité (de ces deux fondateurs) jusqu'à _Bélus -Derkétade_ (c'est-à-dire descendant de Derkéto, qui est Sémiramis).... -Alors la lignée de Sémiramis se trouvant finir à ce _Bélus_, un certain -Bélitaras, intendant des jardins du palais (bostangi-bachi), s'empara du -sceptre par des moyens qui tenaient du prodige, et il le transmit à sa -race (ou caste), selon le récit de Bion et de Polyhistor, jusqu'à ce que -l'autorité avilie sous Sardanapale, fut arrachée aux Assyriens par le -Mède Arbâk et le Babylonien Bélésys. Sardanapale ayant été tué, l'empire -passa aux Mèdes, un peu plus de 1306 ans depuis l'élévation de Ninus, -comme le dit Diodore d'après Ktésias. Les Mèdes se trouvèrent donc -_derechef_ en possession de la suprématie (ou de l'empire).» - -Que le lecteur pèse bien ces phrases: _La famille de Sémiramis et de -Ninus régna jusqu'à Bélus Derkétade_... _Alors un étranger, grand -officier du palais, s'empara du sceptre par des moyens qui tenaient du -prodige, et cet étranger se nomme Bélitaras._ N'est-ce pas là clairement -_Bélésys_ avec ses _prédictions_ astrologiques? Ktésias, dans Diodore, -assure que Sardanapale, 30e roi, descendait directement, de père en -fils, de Ninus. Donc il est le même que _Bélus_ Derkétade, dernier -rejeton de Ninus et de Sémiramis. Après Bélitaras revient une seconde -lignée, dont le dernier est Sardanapale;... donc cette lignée est une -répétition de la première, puisque ce prince descendit de Ninus; et -remarquez ce mot: les Mèdes se trouvèrent _derechef_ en possession de -l'empire. Le doublement n'est-il pas évident? Le nombre 1306 contient -deux fois 640, plus 26 ans. Nous n'apercevons pas d'où ces 26 ans -proviennent, mais il suffit d'être assuré de l'opération principale; les -accessoires ont pu dépendre de quelques accidens de calcul ou -d'interpolation de règne, qui sont sans conséquence. - -De tout ce que nous avons dit dans les articles précédents, il résulte: - -1° Que Ktésias a sciemment et systématiquement doublé la liste des rois -mèdes, afin de faire coïncider les calculs assyriens avec les calculs -grecs sur la prise de Troie; - -2° Que, par une suite du même système, il paraît qu'un doublement -semblable a eu lieu pour les _temps_ assyriens, sans que la -démonstration puisse en être faite aussi rigoureusement, parce que nous -n'avons ni la liste d'Hérodote ni les livres de Ktésias et autres -autographes, et que l'on ne peut accorder aucune confiance à leurs -copistes, Eusèbe, le Syncelle, etc.[318]; - -3° Que la fausseté du système chronologique de Ktésias n'entraîne pas -néanmoins la nullité de tous ses récits historiques, puisque la plupart -des faits que nous avons eu occasion d'en tirer, s'amalgament très-bien -avec la chronologie d'Hérodote. Nos recherches à cet égard nous ont fait -découvrir un exemple curieux et instructif, dans la personne de cet -_Araïos, roi des Arabes_, que Ktésias dit avoir été l'allié de Ninus et -le coopérateur de ses conquêtes. En feuilletant les chroniques des -Arabes, modernes, nous avons été surpris d'y trouver un roi homérite de -l'Iémen, réunissant le nom et les qualités décrites, avec cette -circonstance particulière, que l'époque à laquelle appartient ce roi, -coïncide avec celle de Ninus dans le système d'Hérodote, c'est-à-dire -qu'elle tombe à la jonction des 12e et 13e siècles avant notre ère -(entre 1190 et 1230). Nous pensons que cette anecdote sera d'autant plus -agréable au lecteur, que la branche d'histoire dont nous la tirons est -presque entièrement inconnue à nos compilateurs modernes. - - - -§ XI. - -Chronologie des Arabes homérites, favorable au plan d'Hérodote. - - -Le lecteur se rappelle que Ktésias, dans son fragment sur les Assyriens, -nous a parlé d'un roi de l'_Arabie_, nommé _Ariœus_ ou _Araïos_, que -Ninus s'associa, afin de pouvoir disposer des _vaillants guerriers dont -tout ce pays était alors rempli_. Jusqu'à nos jours on n'a pas connu -quel fut ce _roi_, ni même dans quelle _Arabie_ il régna. En parcourant -les fragments historiques que les Arabes nous ont conservés de leurs -antiquités, et qui ont été traduits par les savants Richard Pocoke[319] -et Albert Schultens[320], il nous a semblé reconnaître les actions et -même le nom de ce personnage dans l'un des rois de l'ancienne _Arabie -heureuse_, aujourd'hui Iémen, pays dont les écrivains grecs et romains -parlent souvent comme du siège d'une nation puissante, mais dont ils -n'ont jamais eu des notions bien claires, vu le grand éloignement. Nos -modernes eux-mêmes n'étaient guère plus instruits sur le sujet qui nous -occupe, avant que M. A. Schultens eût rassemblé et publié, dans son -curieux livre de l'_Ancien empire des Iectanides_, tout ce qu'Aboulfeda, -et quatre autres historiens arabes ont eux-mêmes recueilli de traditions -et de documents sur l'antique royaume de _Himiar_, ou des _Homérites_ -dans l'Iémen. Malheureusement, après avoir lu les cinq fragments dont -nous parlons, on s'aperçoit qu'ils ont subi de graves altérations de la -part des musulmans, qui, les premiers, se donnèrent la peine d'extraire -les _chroniques_ de ces _infidèles_; et même l'on sent que ces -chroniques ont été, en original, incomplètes et tronquées; mais l'on -n'en est pas moins conduit à croire qu'elles ont existé, et que leurs -débris, tels qu'ils nous sont parvenus, ont une authenticité égale à -celle de la plupart des livres des Grecs et des Latins. Or, il résulte -de ces débris: - -1° Que sous le nom d'Arabes, _enfants d'Himiar_, il a existé dans -l'_Arabia felix_, ou _Iémen_, bien au-delà de six cents ans avant le -siècle de David et de Salomon, un peuple civilisé et puissant connu des -Grecs à une époque déjà tardive, sous le nom d'_Homérites_ ou de -_Sabéens_; - -2° Que ce peuple eut un gouvernement régulier, et une série de rois dont -l'origine se perd dans la plus haute antiquité; - -3° Que l'ordre de succession fut très-souvent interrompu, tantôt par des -guerres civiles, dues au pernicieux usage des rois asiatiques, de -partager leurs états entre leurs enfants; tantôt par des guerres avec -les Éthiopiens-Abissins, qui avaient les mêmes moeurs et la même langue; - -4° Que ces rois, habituellement maîtres de l'_Iémen_ proprement dit, le -furent souvent encore du pays de _Hadramaut_ et d'autres cantons -limitrophes, et qu'ils eurent un état au moins six fois plus -considérable que celui des Hébreux, avant le schisme de Samarie; - -[Illustration: ROIS ARABES DE SABA, - -OU HOMÉRITES.] - -/*[2] - ROIS ARABES DE SABA, - - OU HOMÉRITES. - - Contemperains. Temps vagues {Qahtan ou Ieqtan. - et rois non { - successifs. {Iàrab. - { - {Icchehâb. - - 1er Abd-el-chems, dit _Saba_. - | - --------------Homeir Kahlan....Amrou Acher. - | | | - Aouf ou Atel 1 Matât - | | - Bazan Saksak 2 | - | | - Aamer-Zou-riâche (_chasse_) Iafar (3) | - | | - et est _chassé_ par...(4)Nâman-el-moafar | - | | - 5 Asmah | - 6 | - 7 | - 8 Sabah - 9 _le_ - 10 _petit_ - 11 | - 12 | - 13 | - 14 Aud, - 15 Chedâd. - Ninus 16 Haret Arràïés. - | - 17 Elzàh-zou'l-Quarnain. - | - 18 Abraha-zou'l-minâr. - | - 19 Afriqos; puis son fils - el _Faïder_, (ou selon d'autres) - Amrou zou'l azaar - (frère d'Afriqos). - 20 | - 21 Cheràhil. | - | | - 22 Had-had. | - | | - Salomon. 23 Balqis (sa fille). | - | - --------------------------| - Kêqobad el Roustan. Shamar (ou Chamar) dit Ierâche, ruine Sogd - | qui prit le nom de _Samar-kand_. - Abou-malek. - | - El-aqrân........fonde une colonie au _Sin_ - ou Tibet. -*/ - -5° Que la résidence première et habituelle de ces rois fut la ville de -_Mareb_, appelée aussi _Saba_, c'est-à-dire _la victorieuse_, du nom -d'un ancien roi appelé _Abd-el-chems_ (serviteur du soleil), qui fut -ensuite surnommé _Saba_, c'est-à-dire _vainqueur_, parce qu'il _amena_ -une foule de _captifs_[321]_liés_, dont il se servit pour exécuter de -grands ouvrages, entre autres la chaussée ou digue du lac de Mareb; - -6° Enfin, que long-temps avant les rois des Hébreux, ceux de l'Iémen -avaient fait des expéditions lointaines, tantôt à l'ouest de la mer -Rouge, par l'intérieur de l'Afrique, vers Tombout et jusqu'à Maroc; -tantôt au nord, jusqu'aux portes Caspiennes, et d'autres fois jusqu'à -l'Inde. - -Malheureusement, dans leurs récits vagues et souvent contradictoires sur -la succession de ces rois arabes, nos compilateurs musulmans ne nous -donnent qu'une seule date connue, qui devient notre point d'appui unique -pour tous les calculs précis ou probables que l'on peut dresser. - -«Cette date est le règne de Balqis, fille de _Had-had_, fils d'Amrou, -fils de _Cherâhil_, laquelle ayant succédé à son père, par un cas qui a -d'autres exemples en ces contrées, devint, après 20 ans de règne, épouse -de Salomon (selon Hamza), et le suivit en Palestine. Les Homérites -prétendent qu'elle se bâtit un palais à Mareb, et qu'elle construisit la -digue célèbre _du lac_ de cette ville; mais le reste des Iémenais assure -que depuis long-temps la digue était construite, et que Balqis ne fit -que la réparer.» - -En partant de cette époque connue, nous pouvons dire que Balqis commença -de régner vers l'an 1030 (puisque Salomon commença de régner l'an 1018): -son père _Had-had_ avait régné, avant elle, 20 ans selon les uns, 75 ans -selon les autres. - -A cette occasion nous ferons deux remarques indispensables; l'une, que -les auteurs de M. Schultens varient tellement sur la durée des règnes, -quand ils la donnent, que l'on ne peut en tenir aucun compte. - -L'autre, qu'à plusieurs rois antérieurs à Belqis ils donnent des règnes -de 120 et 125, des âges de 300 et de 400 ans, qui ont de l'analogie avec -les récits des Hébreux au temps de Moïse et des Juges, et qui autorisent -et confirment les idées que nous avons développées sur la valeur des -années au-dessous de _douze_ mois, (_Voyez_ 1re partie). - -Nos auteurs ne s'accordent pas sur la généalogie de Had-had. L'un le -fait fils immédiat de Cherâhil; d'autres, son petit-fils, par Amrou. Ces -confusions sont faciles chez les Arabes, vu la répétition des mêmes noms -dans les familles. _Aboul-feda_ fait observer que Cherâhil n'était point -fils de roi, mais qu'il fut élu par le peuple, las des guerres que ces -rois ne cessaient de faire en Afrique. L'on cite deux circonstances de -ces guerres qui deviennent un garant de leur réalité. - -La première est que le prince homérite, prédécesseur de Cherâhil, fut -surnommé le _seigneur_ des _monstres_ ou des _terreurs_ (_Zou-l-Azâar_), -parce qu'il amena de la Libye des prisonniers d'une race d'hommes petits -et hideux, ayant la tête comme enfoncée dans la poitrine. Or, cette -même, race d'hommes reparaît dans l'histoire des Grecs et des Romains, -qui les appellent _Blemmyes_, et leur aspect causa la même impression -d'horreur dans Rome, lorsqu'ils y furent traînés en triomphe. - -La seconde est qu'un autre prince antérieur fut surnommé _Zou-l-Minar_, -_seigneur_ des _phares_, parce que dans une expédition au pays des -Nègres, il fit dresser des tours garnies de _lanternes_, afin de -retrouver sa route à travers l'océan des Sables. - -Un troisième prince, après avoir envoyé dans ce désert plusieurs -détachements, qui périrent tous, fit élever sur la frontière des Sables -une colonne munie d'une inscription explicative. - -Ces expéditions répétées de plusieurs rois successifs, indiquent des -motifs puissants de curiosité ou d'ambition, soit pour arriver à quelque -pays riche, tel que Tombouctou, soit pour pénétrer jusqu'à l'Océan, dont -ils auraient eu connaissance par les caravanes, ou jusqu'à la -Méditerranée, vers les lieux où bientôt après s'éleva Carthage, et où -déjà florissaient peut-être plusieurs colonies phéniciennes: ce sont -autant d'indications d'un commerce déjà ancien, sur l'histoire duquel le -savant professeur _Heeren_[322] nous a donné des idées neuves et -lumineuses, qui nous expliquent la prospérité de ces contrées à des -époques inconnues. - -Quant à la série ascendante de ces rois, elle continue d'être confuse; -car au-dessus de _Cherâhil_, _Aboul-feda_ compte en remontant, - -1° Amrou Dou-l-Azaâr; 2° son frère Afriqos, fils 3° -d'Abraha-zou-el-Minar, fils 4° d'El-Sab-Zoul-Qarnain, fils 5° de _Haret -Arraïés_. - -Hamza, au contraire, supprime _el Sâb_; prétend qu'Abraha régna 183 ans, -_Afriqos_ 164, et _Zoûl-Azaâr_ 25; tandis que, selon Nouèïri, le -successeur de Haret fut Hàïar, fils de _Galeb_, fils de _Zeid_, lequel -Hàïar régna 120 ans: selon _Ebn Hamdoun_, le successeur d'_Afriqos_ -aurait été son fils _El-Faï-der_ Zou-Chanâtir, qui alla en Irâq -(Babylonie), et y périt. - -Mais tous ces auteurs s'accordent sur Haret-Arraïès, comme ayant été le -prince le plus remarquable par ses grandes actions. - -«A son avènement (dit Hamza), l'Iémen était partagé en deux états, celui -de _Saba_ et celui de Hadramaut. Haret les réunit par conquête. Avant -lui, les Iémenais n'avaient point été rassemblés en un seul corps de -nation (excepté au temps de Homeir). Ce fut à Haret qu'ils se -_réunirent_ tous; ce fut lui qu'ils _suivirent_ tous; d'où lui vint le -surnom de _Tobba_ (celui qui se fait suivre), surnom qui ensuite devint -le titre spécial de tous ses successeurs. Après avoir soumis l'Iémen, il -entreprit de grandes expéditions qui s'étendirent jusqu'au _Hend_ -(l'Indus): il vainquit les _Turks_ dans l'_Aderbidjan_, en une bataille -très meurtrière; il en amena une quantité d'enfants en esclavage, et -_rapporta_ en Iémen un _butin_ d'une _richesse immense_; de là lui fut -donné le surnom d'Arraïés, _celui qui enrichit_ (mot à mot, qui _couvre -de plumes_, sans doute parce que la plume d'autruche fut chez ces -peuples le signe de l'opulence).» - -Maintenant comparons ces détails à ceux de Ktésias. - -_Ninus s'associe au roi d'Arabie_. Les historiens de cette contrée -assurent qu'il n'y eut point d'autres rois _des Arabes_ que ceux de -l'Iémen. Ce roi d'Arabie s'appelait _Ariaios_ ou _Araios_. Haret a le -surnom d'_Arraïés_... _Ariaïos accompagna Ninus contre Pharnus, roi des -Mèdes_. Arraïés livra une _bataille terrible_ dans l'_Aderbidjan_, qui -est la _Médie_ propre et originelle; il la livra aux _Turks_, -c'est-à-dire à des hommes de _teint blanc_, tels que sont les -montagnards de cette contrée, que les auteurs arabes et persans ont -appelés _Turks_, parce que n'ayant aucune idée des _anciens Mèdes_, ils -ont cru que le pays avait toujours été habité par des _Turkmans_, comme -de leur temps. Arraïés poussa jusqu'à l'Indus.--Selon Ktésias, Ninus y -alla aussi. Arraïés importa un butin immense. Ninus combla Ariaïos des -plus riches dépouilles. Avec tant de traits d'une si parfaite -ressemblance, l'on ne saurait douter que l'Arabe _Haret-Arraïés_ ne soit -l'Ariaïos de Ktésias et de Ninus, et nous en verrons une dernière preuve -complémentaire dans les traditions perses sur la dynastie Pichedâd. -Objectera-t-on que l'intervalle entre _Haret_ et _Balqis_ n'est point -rempli d'un nombre suffisant de générations? En effet, les auteurs ne -comptent que cinq ou six princes pour 200 ans: mais de Balqis à -Alexandre ils n'en comptent que sept, dans environ 670 ans. Il est -évident (eux-mêmes s'en plaignent et nous en avertissent) que toutes ces -successions sont fracturées et incomplètes, comme le sont aussi les -dynasties perses de _Kéïan_ et de _Pichedâd_, ainsi que nous le verrons. -Peut-être est-ce pour combler leurs lacunes, que quelque ancien -chronologiste a porté le règne d'Arraïés à 125 ans, selon _Nouèïri_; à -150 selon Hamza; et les règnes d'_Abraha_ et d'_Afriqos_, ses -successeurs, l'un à 164, l'autre à 183, etc.; nombres absurdes, dont les -véritables causes d'erreur sont désormais ignorées. Nous n'avons que des -fragments, et il doit nous suffire d'y trouver les principales -convenances observées. C'en est une de voir _Haret_ placé au moins cinq -ou six règnes avant Balqis, surtout lorsque les récits décousus et -mutilés des auteurs nous laissent apercevoir qu'il y eut des troubles -civils et des changements de dynastie. Par inverse de l'objection citée, -nous devons dire qu'ayant reconnu l'identité de personnage, nous avons -en main les moyens de rectifier ces monuments, et d'apprécier leurs -erreurs. Enfin nous verrons dans les traditions perses, qu'en comparant -les époques respectives des trois Tobbas, surnommés _premier_, _dernier_ -et _du milieu_, l'identité de Haret et de Ariaïos se trouve encore -confirmée. - -Alors que Haret fut contemporain de Ninus, son règne en Arabie dut -commencer vers 1240; parce qu'avant d'être appelé par Ninus, il lui -fallut un laps de temps pour subjuguer l'Iémen, et en joindre les -diverses principautés à celle de Hadramaut, qui fut son premier -domaine. Ici nous obtenons un moyen de classer un autre événement -remarquable, qui nous est cité par les auteurs de M. Schultens: - -«Ils nous disent que quinze pères, _c'est-à-dire quinze générations -avant_ Haret, avait vécu et régné _Homeir_, fils de _Saba_, qui, le -premier de la race de _Qahtan_ (Ieqtan), régna sur tout l'Iémen (Hamza). -Il était fils de _Saba-abd-el-chems_, et il chassa les Arabes _Temoûd_ -de l'Iémen dans l'Hedjaz (_Aboulfeda_). - -«Ce fut le plus habile cavalier et le plus bel homme de son temps: son -nom de _Homeir_ (rouge) lui vint de ce qu'il était toujours vêtu de -cette couleur. Il fut le premier qui posa sur sa tête une couronne d'or; -il régna 50 ans (Nouèïri).» - -Si nous appliquons à ces _quinze pères_ ou _générations_ notre terme -moyen de 27 ans, nous avons 405 ans plus 1240, égale 1645 ans: -c'est-à-dire que _Homeir_ aurait vécu vers 1650 ans avant notre ère. -Notre auteur (Nouèïri) ajoute qu'il fut contemporain de _Qaïder_, fils -d'_Ismaël_, fils d'_Abraham_, ce qui dans le système juif, veut dire le -19e siècle avant notre ère. Voilà donc les Arabes de l'Iémen ayant -des rois et un état social déjà ancien, plus de 600 ans avant le petit -peuple hébreu; et cependant ce n'est pas à beaucoup près l'époque de -leur origine. - -Mais, pour revenir à Ninus, comment se fait-il que ce roi des -_Assyriens_, vivant à _Kélané_ ou _Télané_[323], au pays de _Sennar_ en -Mésopotamie, par le 36 ½ degré, ait eu l'idée de rechercher l'alliance -d'un roi des Arabes vivant à _Mareb-Saba_, dans l'_Arabia felix_ par le -12° de latitude, à la distance de près de 500 lieues, à travers les -déserts du _Nadjd_? - -Au premier coup d'œil ce fait semble élever une grande difficulté; mais -elle se résout très-plausiblement par diverses circonstances que nous -fournissent les monuments des anciens Arabes. - -Ces monuments nous ont déjà dit (_Voyez_ ci-devant, article des Juifs), -«que les plus anciens habitants de l'Arabie furent les tribus d'_Aâd_, -de _Tamoud_, de _Tasm_ et de _Djodaï_; qu'_Aád_ habita _Hadramaut_; -Tamoud le _Hedjaz_ et le _Téhama_; Tasm le Haouas à l'est du Tigre et le -midi de la Perse; Djoudaï le pays de _Hou_, qui est le _Iémama_ et que -ces anciennes nations avaient soumis et possédé l'Iraq (qui est la -Babylonie).» - -Ce serait donc celles-là même que Ninus y aurait trouvées; soit qu'elles -s'y fussent réfugiées 400 ans auparavant, à l'époque des guerres de -Saba, soit qu'elles s'y fussent établies dès avant cette époque, comme -il est probable. - -Maintenant si, selon ces mêmes traditions, _Haret_ fut un descendant de -Saba le Homérite, il fut un Arabe de race ieqtanide, et par conséquent -l'_ennemi de sang_ des quatre anciennes tribus kushites, et nous voyons -à la fois pourquoi il chassa de l'Iémen celle de Tamoud, et pourquoi il -se lia d'amitié avec l'Assyrien Ninus, ennemi politique des quatre -tribus. - -Il est vrai que selon Aboulfeda, Haret comptait au nombre de ses -ancêtres un prince aâdite appelé _Shedâd_; mais outre qu'Aboulfeda ou -ses auteurs peuvent être en erreur, cette circonstance ne changerait -rien au fond des faits, parce que des pacifications ont pu occasioner de -telles alliances, comme il se pratique même encore chez les Arabes. - -D'ailleurs n'oublions pas que, selon les traditions conservées par -Helqiah, les Assyriens et les peuples de l'Iémen durent se considérer -comme parents, puisqu'ils reportaient également leur origine à _Sem_, -fils de _Nouh_; et cette parenté semble trouver son appui dans les faits -suivants: - -1° Leur langage était construit sur les mêmes principes de grammaire et -de syntaxe. - -2° Le mot _ashour_ (assyrien) se traduit littéralement par les mots -latins _felix_, _dives_, heureux et riche... Or, l'Iémen n'a pas d'autre -nom que celui d'_Arabie heureuse_ chez les anciens Latins et Grecs qui -n'ont dû être que les traducteurs des Orientaux: l'Iémen était une -Assyrie. - -3° Enfin il semble que les lettres alphabétiques furent les mêmes chez -les Assyriens et chez les anciens Arabes de l'Iémen: les Arabes -modernes, qui depuis le siècle de Mahomet seulement ont adopté -l'alphabet syrien, nous apprennent qu'avant cette époque, les autres -Arabes, et spécialement ceux de l'Iémen, avaient un système alphabétique -totalement différent. - -«Nos lettres arabes (disent-ils) s'écrivent de droite à gauche. Celles -des Hémiarites (Homérites) s'écrivent de gauche à droite (comme le grec -et l'éthiopien): elles sont liées (entre elles) comme les lettres -éthiopiennes. On les appelle _Mosnad_, ou _appuyées_, ce qui se dit -aussi de plusieurs autres lettres anciennes, inconnues[324]. - -«Il y a douze espèces d'écritures, dit _Maula-ebn-Kair_; savoir: -l'arabique, l'_hémiarite_, la grecque, la _persane_, la syrienne, -l'hébraïque, la romaine, la copte, la _berbère_, l'andalouse, l'indienne -et la chinoise.» - -Dans cette énumération nous pouvons désigner toutes les espèces, -excepté l'_hémiarite_: par _berbère_ il faut entendre l'éthiopien dont -Ludolf nous a donné le dictionnaire. L'écriture _persane_ est le _zend_, -que nous ont fait connaître Hyde et Anquetil; l'indienne est le -sanscrit; l'andalouse est l'écriture appelée par Velazquez _caractères -inconnus des anciens espagnols_. L'hémiarite reste donc la seule qui -n'aurait pas de type connu; mais puisque dans ce tableau nous ne voyons -pas l'_écriture à clous_ tracée sur les ruines de Persépolis et sur les -briques des murs de fondation de l'ancienne Babylone, n'est-ce pas une -raison de penser que cette écriture à clous doit être l'hémiarite? On -convient que ces murs et ces briques doivent leur origine à l'Assyrienne -Sémiramis; par conséquent ils sont les caractères dont usaient les -Assyriens, ces lettres qu'Hérodote appelle lettres _assyriennes_, -analogues aux caractères de Persépolis, mais plus compliqués: or, si à -l'époque de Nabukodonosor et de Nabonasar, c'est-à-dire lorsque la race -indigène des Chaldéens eut recouvré son indépendance nationale, -l'écriture alphabétique des Babyloniens était ce que nous appelons la -_chaldaïque_, analogue à celle des Syriens et des Phéniciens, -n'avons-nous pas droit de conclure que les Assyriens et les Homérites, à -titre d'enfants de _Sem_, eurent un système de lettres commun et -identique, de même que les Phéniciens et les Arabes Chaldéens, à titre -d'enfants de Kush, en eurent aussi un commun, mais différent des -précédents, dont ils étaient les ennemis? Pour obtenir la démonstration -de cette hypothèse, il nous faudrait la découverte de quelque ancien -monument arabe à _Mareb_, ou en d'autres villes de l'Arabie -heureuse[325]. - -Quant à l'écriture à clous considérée en elle-même, c'est une autre -énigme qui n'a pas encore trouvé son Œdipe[326]. Voyons si en prenant -toujours Hérodote pour guide, nous serons plus heureux vis-à-vis de deux -sphinx chronologiques, qui jusqu'à ce jour ont fait le désespoir de nos -devanciers. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES DANS CE VOLUME. - -/* Page. - -CHAPITRE Ier.--PÉRIODE des rois juifs 3 - -CHAP. II.--Durée des juges 26 - -CHAP. III.--Secours fournis par Flavius Josephus 41 - -CHAP. IV.-- Y a-t-il eu un cycle sabbatique 52 - -CHAP. V.--Des temps antérieurs à Moïse et des livres attribués - à ce législateur 59 - -CHAP. VI.--Passages du Pentateuque, tendants à indiquer en quel - temps et par qui cet ouvrage a été ou n'a pas été composé 62 - -CHAP. VII.--Époque de l'apparition du Pentateuque 69 - -CHAP. VIII.--Suite des preuves 81 - -CHAP. IX.--Problèmes résolus par l'époque citée 94 - -CHAP. X.--Suite du précédent 107 - -CHAP. XI.--Examen de la Genèse en particulier 119 - -CHAP. XII.--Du déluge 123 - -CHAP. XIII.--De la tour de Babel, ou pyramide de Bel à Babylone 138 - -CHAP. XIV.--Du personnage appelé Abraham 148 - -CHAP. XV.--Des personnages Antédiluviens 164 - -CHAP. XVI.--Mythologie d'Adam et d'Ève 176 - -CHAP. XVII.--Mythologie de la création 185 - -CHAP. XVIII.--Examen du chap. 10 de la Genèse, ou système - géographique des Hébreux 213 - -CHAP. XIX.--Division de Sem 235 - - -CHRONOLOGIE DES ROIS LYDIENS. - -§ I 283 - -§ II. Solution de quelques difficultés 345 - -REMARQUES sur la traduction de M. LARCHER 361 - - -CHRONOLOGIE D'HÉRODOTE. - -EMPIRE ASSYRIEN DE NINIVE. - - -§ I. Sa durée. Hérodote et Ktésias opposés quant au temps, - mais non quant aux faits 367 - -§ II. Idée générale de l'empire assyrien, selon Ktésias, en Diodore, - livre II, page 113 et suivantes, édition de Wesseling 377 - -§ III. Exposé d'Hérodote, sur la durée de l'empire assyrien 397 - -§ IV. Calculs d'Hérodote comparés à ceux des Hébreux; dissonance - qui en résulte 402 - -§ V. Solution de la difficulté 411 - -§ VI. Coup d'œil sur l'histoire des manuscrits juifs 417 - -§ VII.--Monument arménien confirmatif de notre solution 422 - -§ VIII. Analyse de la liste assyrienne de Ktésias 429 - -§ IX. Époque de la guerre de Troie, selon les Assyriens - et les Phéniciens 439 - -§ X. Examen de la liste assyrienne de Ktésias 454 - -§ XI. Chronologie des Arabes homérites, favorable au plan d'Hérodote 476 -*/ - -FIN DE LA TABLE. - -[Illustration: Plan de Babylone.] - - -NOTES: - -[1] Fréret, premières pages des Observations générales sur l'Histoire, -tome Ier de ses Œuvres, page 55, et Mémoires de l'Académie des -Inscriptions, tome VI. - -[2] A commencer par Africanus, prêtre, vers l'an 220, premier -chronologiste chrétien qui a disloqué toutes les annales _païennes_ pour -les adapter au système juif; puis Eusebius Pamphilus, évêque de -Kaisarié, vers l'an 326; le moine Georges, dit Syncellus, auteur, vers -l'an 800: Joseph-Juste Scaliger, _dévot calviniste_, publie, en 1583, -son livre _de Emendatione temporum_ (Réforme des temps...): Denis Petau, -_jésuite_, son antagoniste, publie, en 1627, sa (vraie) _Doctrine des -Temps_: Usher, dit _Usserius_, théologien, évêque d'Armagh, publie, en -1651, ses _Annales de l'Ancien Testament_, ouvrage dogmatique sans -discussion ni preuve d'opinion: Alphonse Desvignoles, ministre -protestant, publie, en 1732, sa _Chronologie_, qui est le livre le mieux -ordonné en ce genre: voilà les chefs de la science, auxquels il faut -joindre Riccioli, _jésuite_; le chevalier Marsham, _dévot catholique_... -Newton, à l'époque où il commenta l'Apocalypse; l'évêque Bossuet; Pezron -et Hardouin, _jésuites_; l'abbé Fleury; dom Calmet, _bénédictin_; -Rollin, _recteur_ de l'Université; l'abbé Lenglet du Fresnoy; Larcher, -traducteur d'Hérodote, etc., etc., etc. - -[3] Paralipom., II, chap. 26, v. 21. _Reg_. II, chap. 15, v. 5. - -[4] _Super domum regis constitutus_. - -[5] Samuël, ch. 13. - -[6] Lib. VI, chap. 18, _in fine_. - -[7] _Antiq. jud._, lib. X, cap. 8. - -[8] Lib. I, nº 23. Josèphe l'associe à Démétrius de Phalère et à Philon -l'ancien, comme étant les trois historiens les mieux informés sur les -Juifs. Démétrius fut contemporain et témoin de la version grecque. - -[9] _Præp. evang._, lib. IX, p. 447. - -[10] _Antiq. jud._, lib. X, cap. 8. - -[11] _Voyez_ lib. XI, cap. 4, à la fin. Josèphe dit que la monarchie -dura, depuis Saül, 532 ans 6 mois. La traduction de Rufin est d'accord; -et il a plu à Havercamp d'écrire 522 qui est aussi faux. A l'égard des -80 ans de Salomon, qui de Josèphe ou de ses copistes les a imaginés? -Nous l'ignorons; mais l'on ne peut attribuer qu'à lui les 94 ans de vie -qu'il donne à ce prince, et qui sont inconciliables avec le temps de -l'enlèvement de sa mère, vers la 14e ou la 15e année du règne de David; -Salomon dut avoir environ 25 ans à son avènement, et son début ferme et -prudent cadre avec cet âge. Au reste, on ne peut disculper partout -Josèphe de manque de critique et de bons calculs: par exemple, il dit: -«Achaz régna 16 ans, et il en vécut 36... Son fils Ézéqiah régna 29 ans, -et en vécut 54». Donc Ézéqiah avait 25 ans lorsqu'il remplaça Achaz, -lequel n'ayant vécu que 36 ans, se trouve l'avoir engendré à l'âge de 10 -ou de 11 ans. - -Deux autres contradictions se présentent encore dans Josèphe -relativement à la durée des rois juifs: «Le temple, nous dit-il (lib. X, -cap. 8), fut brûlé par _Nabukodonosor_ l'an 18 de son règne, 11e de -Sédéqiah, 470 ans 6 mois après sa fondation (par Salomon)». D'abord le -_Livre des Rois_ atteste que le temple fut brûlé l'an 19 de -Nabukodonosor, par Nabuzardan, l'un de ses généraux; ensuite ces 470 ans -sont une erreur manifeste: car le temple ayant été fondé l'an 4e de -Salomon, si de la durée totale des rois 493 nous retranchons, 1° les 20 -ans de Saül, 2° les 40 de David, 3° les trois premières années de -Salomon, total 63; il ne nous reste que 430 et non pas 470 ans; or la -différence de 430 à 470 est précisément de ces 40 ans, dont Josèphe a -surchargé sans raison, le règne de Salomon, qu'il porte à 80 ans au lieu -de 40... Mais si nous comptons ces 470 à reculons, c'est-à-dire en -rétrogradant depuis l'an 11 de Sédéqiah, nous trouverons que leur -première année coïncide juste à l'an 4 de David, au lieu de l'an 4 de -Salomon. Cette méprise ne peut venir que de Josèphe... elle se reproduit -au liv. XX, chap. 9, lorsqu'il dit: «Il y a eu dix-huit grands-prêtres -depuis la fondation du temple jusqu'à sa ruine, par Nabukodonosor, en un -espace de 466 ½.» Voilà encore une variante de 4 ans qui ne peut venir -que de cet auteur: il est remarquable que ces 466 ½ comptés en -remontant, tombent juste à l'an 8 de David, c'est-à-dire à la 1re année -de l'occupation de Jérusalem, lorsque l'arche y fut transférée par ce -prince; et cela en comptant Salomon pour 40 ans seulement, ce qui est -exact en tout point. Au reste ce passage a le mérite d'indiquer que la -liste des grands-prêtres a été un monument particulier, indépendant de -toute autre chronique, duquel Josèphe, en sa qualité de fils de prêtre, -a eu connaissance, mais dont il a fait emploi sans le discuter ni le -confronter à ses autres calculs et autorités. - -[12] _Sam._, lib. I, cap. 17, v. 34 - -[13] _Ibid._, cap. 16, v. 18. - -[14] _Ibid._ lib. I, cap. 12, v. 12. - -[15] _Sam._, lib. I,. cap. 25. - -[16] _Sam._, lib. I, cap. 5. - -[17] _Ibid_., lib. I, cap. 3. - -[18] Chap. 12, v. 13 et 26. - -[19] C'est l'opinion expresse de Usher, de Petau, de Marsham, de Lejay, -etc. - -[20] A raison des 30 ans qu'il faut ajouter pour Josué et les -Vieillards. - -[21] _Chronologie_, tome 1, page 69. - -[22] Jug., chap. 19, 20 et 21. - -[23] _Sam._, lib. II, cap. 2. - -[24] _Voyez_ Fabricius, notes sur l'_Hérésie de Philastre_. - -[25] Montfaucon, _Antiquité expliquée_, tome 1, page 127. - -[26] Hérodote, lib. II, § XLV. - -[27] Servins, notes sur l'_Énéide_, lib. IV, v. 196. Notez que chez les -anciens l'Éthiopie est souvent appelée _Inde_. - -[28] Ovide, _Fastes_, liv. IV, v. 681 à 712. Cette même fête avait lieu -à Rome vers le 20 avril, au coucher des pluvieuses Hyades. Bochart -remarque qu'à cette époque on coupe les blés en Palestine et dans la -basse-Égypte (_Hierozoicon_, tome II, page 857). Or, peu de jours après -le coucher des Hyades se levait le Renard, à la suite ou queue duquel -venaient les feux ou torches de la canicule, signalés, chez les -Égyptiens, par des marques rouges peintes sur le dos de leurs animaux. - -[29] En arabe Shams-on, _Soleil_. - -[30] _Antiq. jud._ lib. XI, cap. 4, nº 8. - -[31] _Chronologie_, tome 1, pag. 136. - -[32] _Antiq. jud._, lib. XX, cap. 10, pag. 700 à 702 - -[33] _Antiq. jud._, lib. V, cap. 6, _in fine_. - -[34] Le livre d'Esdras, quoique canonique, est bien moins exact que -Josèpbe, puisqu'en remontant depuis ce prètre jusqu'à Aaron, il ne -compte que 17 têtes, savoir: d'Esdras à Helkyah, sous Josias, 4 têtes en -160 ans; ce qui est absurde. De là à Achitob, sous David, trois têtes en -420; ce qui est encore plus absurde. De là à Aaron, 10 têtes: en général -les recensements de générations dans les livres juifs, depuis la -captivité de Babylone, sont tronqués et méritent peu de croyance. - -[35] _Deuteron._, chap. 15, v. 1, 12 et suivants. - -[36] _Nihil in sacris litteris aut in historicis exteris satis expressum -legi unde sciri possit, utrum jubileus etiam in Judæa ipsa, necdum in -aliena regione ac deportatione, Judæi servaverint.--Primus est is quo -Antiochus Eupator, Epiphanis filius, Hierosolymam obsedit._ (Voyez chap. -26, p. 59). Voyez aussi: _Johan. Davidis Michaelis Commentationes; -Bremæ_, 1774, _Commentatio nona: de anno Sabbatico_, où ce savant auteur -déclare aussi que cette loi n'a point eu d'exécution. - -[37] Tom. I, p. 694. - -[38] _Desvignoles_, tome I, p. 709, où il cite les solides raisons de -Godefroi Vendelin. - -[39] [Chap. 25, v. 11.] «Depuis 23 ans, je vous ai porté la parole de -Dieu, vous ne m'avez point écouté; voici ce que dit aujourd'hui le -Seigieur: J'amène Nabukodonosor, roi de Babylone; il va dévaster cette -terre; elle restera déserte, et tous ses peuples seront en servitude 70 -ans, et quand 70 ans seront écoulés, je visiterai Babylone à son tour, -et je la détruirai». - -[40] [Chap. 29, v. 5-10]. «Bâtissez des maisons à Babylone; plantez-y, -semez-y; mariez-vous-y, etc.; car voici ce que dit le Seigneur: Lorsque -70 ans seront écoulés (pendant votre séjour) à Babylone, je vous -visiterai et vous ramenerai ici». - -[41] La différence de 2 ou 3 ans que nous avons citée n'aurait-elle -point pour cause l'intercalation de quelques années, faite dans cet -espace de près de 500 ans, par des procédés que nous ignorons; car, quoi -que l'on en ait dit, nous ne connaissons pas exactement la forme de -l'année juive avant la captivité de Babylone? - -[42] _Samuel_, lib. II, cap. 24, v. 2. - -[43] _Judic._, tout le chapitre premier. - -[44] _Voyez_, entr'autres, le _Tractatus Theologico-Politicus_, publié -en 1665, et l'_Histoire critique du Vieux-Testament_, in-4°, 1685. - -[45] Plusieurs traductions latines altèrent ici et ailleurs le vrai sens -des mots, et au lieu de dire _ultrà_, disent _in transitu_ ou _in ripâ_; -mais il est avoué, de tous les hébraïsans, que _b'ăber_ signifie -rigoureusement _au delà, ultrà_. - -[46] _Deut._, chap. 4, v. 22, Moïse dit: «Voici que je meurs dans cette -terre, et je ne passerai point le Jourdain». - -[47] Cette phrase est repétée chap. 13, v. 7. - -[48] _Voyez_ l'_Histoire critique du Vieux-testament_, par R. Simon, -chap. 5 et 6, etc., et le _Tractatus philos. polit._, chap. 8, 9 et 10, -traduit sous le nom de _Recherches curieuses d'un esprit desintéressé_, -etc., Cologne, 1672, in-12. - -[49] On sait, et le texte hébreu déclare, qu'un grand nombre ne sont pas -de David: plusieurs chapitres d'Isaïe sont évidemment dans le même cas. -Au chap. 12, v. 2, on trouve un demi-verset tiré du cantique composé à -l'occasion du passage de la mer Rouge (_Exod._, chap. 15, v. 2); mais ce -cantique, qui nous est indiqué par le texte même comme devenu _chant -populaire_, a pu et dû se conserver en d'autres livres. - -[50] Son père se nommait Helqiah, comme le grand-prêtre; ils ont pu être -parents. - -[51] Cet an 13 de Josiah est l'an 626 avant notre ère, ainsi que nous le -prouverons par la suite. - -[52] Les Paralipomènes. - -[53] Depuis Alexandre on a peine à prouver l'existence des livres de -Zerdoust. Quant aux Vedas, on a long-temps douté de la leur; et il a -fallu toute la puissance des Anglais pour parvenir à compléter une copie -de ces livres, réduits à un seul manuscrit dont rien ne garantit la -parfaite pureté. - -[54] _Voyez_ le chap. 33 et les précédents, livre des Nombres. - -[55] _Deut._, ch. 29, v. 1er. - -[56] Page 70. - -[57] Une autre identité a été remarquée par les critiques. On lit, au -chap. 21 du livre des Nombres, v. 26, 27 et 28: «Or, la ville de Hesbon -avait été enlevée aux Moabites par Séhon, roi amorrhéen; c'est pourquoi -il est dit dans le livre des _Moshalim_: Venez bâtir Hesbon, la ville de -Séhon..... Un feu est sorti de Hesbon, une flamme de la ville de Séhon, -pour dévorer les villages de Moab sur les hauteurs de l'Arnoun: malheur -à toi, ô Moab! il a péri le peuple de Kámôs..., il a livré ses enfants à -la fuite, et ses filles à la captivité». - -D'autre part, le chapitre 48 de Jérémie, v. 44, 45 et 46, porte: «A -l'ombre de Hesbon se sont arrêtés les fuyards de Moab; un feu est sorti -de Hesbon, une flamme du milieu de Séhon pour dévorer les pierres -angulaires et les sommets des enfants de Châoun. Malheur à toi, Moab! Le -_peuple de Kámôs a péri_; car ses enfants sont emmenés en esclavage, et -ses filles en captivité.».--On objecte que le livre _des Moshalim_ a pu -être cité par l'auteur des Nombres, comme par Jérémie; mais dans un -temps où un manuscrit était rare et souvent unique, sa citation par deux -auteurs devient un indice de quelques relations habituelles entre eux, -et appuie notre opinion sur celles de Jérémie avec le grand-prêtre -Helqiah. - -[58] Genèse, ch. 49. - -[59] Les interprètes traduisent ce mot _au passé_, mais il n'en porte -pas plus le signe dans l'hébreu que les autres traduits au futur. En -général ils font arbitrairement l'échange de ces deux temps. - -[60] Genèse, chap. 9. - -[61] C'est un jeu de mots, car Iaphet signifie _dilaté, vaste_, comme le -continent des races scythiques. _Ham_, le pays _chaud_, brûlé. - -[62] Asiatick researches, tome IV. - -[63] Mégasthènes fait une remarque expresse de cette ressemblance entre -les Indiens et les Juifs pour les opinions théologiques (Eusèbe nous -dit, _Præpar. Evang._, lib. IX, cap. 6), _Megasthenis..... clarissimus -hic locus est libro suo de Indicis tertio: «Quidquid ab antiquis de -naturâ dictum est, eorum etiam qui extra Græciam philosophantur, ut -brachmanum apud Indos, et Judæorum in Syriâ sermone celebratur_». Un -passage de Josèphe, dans son livre Ier contre Appion, est encore -remarquable, § XXII: «Cléarque, disciple d'Aristote, en son livre du -Sommeil, parlant d'_Hyperochides_, philosophe juif, observe que les -Juifs tirent leur origine des Indiens. Chez les Indiens, dit-il, les -philosophes se nomment _Kalani_, et chez les Syriens, _Judæi_, à raison -du nom de la contrée qu'ils habitent». - -[64] Le livre des Nombres, chap. 22, dit que Balaam vint du pays des -Ammonites. Le livre du Deutéronome dit, chap. 23, v. 4, qu'il vint de la -Mésopotamie (_Aramnahrim_). - -[65] _Numeri_, chap. 24, v. 5 à 7 et 17 à 20. - -[66] Voilà encore une phrase de Jérémie. - -[67] Dans la Polyglotte de Walton, pas une des sept traductions grecque, -syriaque, arabe, vulgate, chaldaïque, etc., ne ressemble à l'autre; ce -qui démontre l'incertitude des auteurs: nous avons suivi le sens le plus -littéral et le plus plausible. - -[68] _Sam._, lib. I, cap. 15, v. 6. - -[69] Environ 180 ans avant J.-C. - -[70] Le texte hébreu porte _Dodanim_, par confusion de l'_R_ avec le -_D_, qui en hébreu lui ressemble; mais le samaritain, qui n'est pas -susceptible de cette confusion, porte _Rodanim_, et c'est la vraie -leçon. - -[71] _Voyez_ Isaïe, chap. 23. - -[72] En hébreu, tout pays au-delà de la mer s'appelle _Ile: Ai_. La même -chose a lieu en sanscrit. - -[73] _Hérodote_, liv. II, § CLIX. - -[74] Supposez qu'en 638, 1re année de Josiah, Helqiah eût 40 ans, il en -aura eu 74 en 604. - -[75] Sous le règne d'Artaxercès, vers l'an 452 avant J.-C. - -[76] Le livre célèbre intitulé, _Tractatus theologico-politicus_, publié -en 1670, est le premier qui ait traité tout ce qui concerne les livres -hébreux avec la liberté d'esprit convenable pour y porter la -lumière..... Le lecteur y trouvera beaucoup de détails intéressants sur -le sujet que nous traitons; mais son auteur, qui a cru qu'Ezdras composa -le Pentateuque, nous paraît s'être trompé dans plusieurs de ses -raisonnements; son grand mérite est d'avoir ouvert une route où presque -personne n'avait osé mettre le pied avant lui. - -[77] Exod., chap. 9, v. 23, 31, 32. - -[78] Chap. 3, v. 1, 15. - -[79] Chap. 4, v. 19. - -[80] _De Bello judaico_. - -[81] Censorinus, _de Die natali_ par Lindenbroq. _Cantabrigiæ_, 1695, -in-12, chap. 19. _Et in Ægypto antiquissimum ferunt annum bimestrem -fuisse; deinde a Pisone rege quadrimestrem factum_. Dîodore, liv. I, -pag. 22, dit, d'_un_ mois, d'accord avec Plutarque, Pline, Augustin, -Varro et Proclus. _Item in Achaiâ, Arcades trimestrem habuisse; Cares -autem et Acarnanes semestres habuerunt annos, et inter se dissimiles -quibus alternis dies augescerent aut senescerent, eosque conjunctos -veluti trieterida annum magnum_. - -[82] _Hist. nat._, lib. VII, cap. 49. - -[83] _Voyez_ Plutarque, _de Numa_; Diodore, lib. I, Varron; _Proclus_, -_Comment. in Timeum_. - -[84] Cela serait d'autant plus naturel, que n'étant point laboureurs, -mais pâtres errants, ils n'avaient pas besoin du calendrier écliptique. - -[85] Lorsque ce roi, fuyant Absalon, passe le Jourdain, il est accueilli -par un vieillard de 85 ans, que l'historien peint décrépit, tel qu'il -serait de nos jours. - -[86] Genèse, chap. 15. - -[87] Josèphe, _Antiq. jud._, liv. II, ch. 6 et 15. - -[88] _Voyez Mémoires de l'Acad. des Inscrip._, tome XXXIV, un _Mémoire -de Gibert sur les années des Juifs_. - -[89] Contre Appion, liv. I, § XIX. - -[90] Ce mot _noux_ est la meilleure orthographe de l'hébreu _nouh_ -(Noé), parce que les Grecs n'ayant point l'aspiration _h_, la remplacent -par χ, qui est le _ch_ allemand et latin. - -[91] Voyez _le Syncelle_, pages 38 et 40, ligne 8. Cet auteur cite -quelquefois le nom de Bérose; mais tous les passages qu'il produit, -finissant par être rapportés à Polyhistor, Abydène et autres copistes de -Bérose, il nous semble que déja l'original de Bérose n'existait plus. - -[92] _Prœpar. Evang._, lib. IX, cap. 12. - -[93] _Nec me fugit Berosum et sequaces ejus Alexandrum Polyhistorem, et -Abydenum_, etc., page 14. - -[94] Le _Syncelle_, page 30, semble d'abord tirer ce passage de Bérose; -mais en le terminant, il dit: _Voilà ce qu'écrit Alexandre Polyhistor_. - -[95] En Égypte ces oiseaux ne quittent pas la maison pendant que le sol -est couvert d'eau: quand ils s'absentent, c'est le signe qu'ils trouvent -à vivre et que la terre se découvre. - -[96] _Arcturus_, Bootes. - -[97] Pline, lib. VI, cap. 27. - -[98] _Moses Chor._, ch. 9. Ce Haïk a tous les caractères d'Apollon, -chassé du ciel par Jupiter, qui, de l'aveu des Grecs, est identique au -Belus babylonien. - -[99] _Voyez_ Dupuis, _Origine des Cultes, Table des matières_, tome III, -in-4°, art. _Déluge, Orion, Titan, Géants, Belus_, et sa _Dissertation -sur les grand cycles_. - -[100] Pluton même est noir comme Cham. - -[101] _Antiq. jud._, liv. I, chap. 7, § II. - -[102] Nicolas de Damas, dans son propre texte, ajoute ici: «Son nom est -encore célèbre à Damas, où l'on montre un faubourg qui l'a retenu.» - -[103] Eusèbe, _Præpar. evang._, liv. IX, chap. 17. - -[104] Probablement l'écriture chaldaïque. - -[105] Josèphe, liv. I, chap. 7. - -[106] _Voyez_ Moses Maimonides, _More Nebuchim_, et le livre intitulé -_Dabistan_, publié à Calcutta, 1789, dans le _New-Asiatick Miscellany_, -tome Ier. Ce livre contient à ce sujet des détails qui se lient -très-bien avec ceux de Maimonides. - -[107] _Voyez_ le fragment de _Sanchoniaton_, Eusèbe, _Præpar. evang._, -lib. I, cap. ult. - -[108] _De Religione veter. Persarum_, pag. 77, 78. - -[109] Genèse, chap. 13, v. 3. - -[110] Genèse, chap. 23, v. 6. - -[111] _De Relig. veter. Persarum_, pag. 77, 78. - -[112] _Voyez_ Moïse de Chorène, _Histoire armén._, page 16, note 2. - -[113] Josèphe, _Antiq. jud._ - -[114] Eusèbe, _Præpar. evang._, lib. II, page 37. - -[115] Selon la Genèse, chap. 17, v. 5, Dieu changea le nom d'_Abram_ en -_Abraham_, comme signifiant _père de la multitude_; mais ce mot _Rahm_ -manque dans les lexiques. - -[116] Or quand Moïse entrait dans le tabernacle, la nuée descendait à -l'entrée et parlait à Moïse, en présence de tout le peuple prosterné en -adoration; et Dieu parlait à Moïse comme un ami à son ami; et quand il -revenait au camp, le jeune Josué, fils de Noun, qui l'assistait dans le -tabernacle, y restait et n'en sortait point. (_Exode_, chap. 33, v. -10.). - -[117] Il est encore dit, au chap. 32, v. 17, que lorsque Moïse descendit -du mont Sinaï, Josué l'accompagnait: preuve qu'il y fut avec lui pendant -les 40 jours que Moïse y resta; qu'il y fut l'interlocuteur et le scribe -de la loi attribuée à Dieu; et l'on a le droit de dire qu'il y prépara -tout l'appareil de pyrotechnie dont l'Exode nous montre les effets, en -même temps qu'il y porta les provisions dont Moïse et lui vécurent -pendant les 40 jours du prétendu jeûne, également raconté et cru sans -preuves ni témoins. - -[118] Il y a une exagération, palpable dans le nombre de _six cent mille -hommes_ portant les armes, qui, selon le texte, sortirent d'Égypte avec -Moïse. Ce nombre suppose une quantité proportionnelle d'enfants, de -femmes et de vieillards invalides; il est même ajouté qu'une populace -innombrable suivit avec des troupeaux. (_Exode_, chap. 12, v. 37). - -Cette quantité ne peut pas être évaluée moins de trois têtes pour chaque -homme armé; ainsi ce serait une masse de 2,400,000 âmes, sans les -troupeaux. Pour qui connaît l'Égypte et le désert, cela est une pure -absurdité, et cette absurdité est décelée par plusieurs circonstances. -1° Dieu est censé dire (_Exode_, chap. 24): «Je n'exterminerai point les -Kananéens devant votre face en une seule année, de peur que le pays ne -soit réduit en un désert, et que les bêtes féroces ne se multiplient -contre vous.» Nous remarquons que le pays de Kanaan n'a pas plus de 30 -lieues de long sur autant de large, faisant 900 lieues carrées environ, -dont beaucoup en terres rocailleuses et désertes; ce serait près de -3,000 âmes par lieue carrée, ce qui ne se voit en aucun pays. 8 à 900 -âmes par lieue carrée sont une forte population: toute la Syrie, toute -l'Égypte, qui ont plus de 3,000 lieues carrées chacune, ne contiennent -pas plus de 2,000,000 d'âmes chaque. 2° Au Deutéronome, chap. 7, v. 1, -il est dit «que la terre de Kanaan contenait 7 peuples, plus _forts_ et -plus _nombreux_ chacun que le peuple hébreu.» Ce petit pays de 900 -lieues carrées aurait donc contenu 16,800,000 âmes! On voit -l'extravagance. Mais quel peut être le nombre vrai? Nous croyons qu'il y -a erreur décimale, et qu'au lieu de 600,000 il faut lire 60,000: le -calcul décimal paraît avoir été très-usité chez les Chaldéens, les -Perses et les Mèdes; l'on trouve répétées dans le Zend Avesta les -progressions décuples: «Ormusd, y est-il dit, donne-moi 100 chevaux, -1,000 bœufs, 10,000 lièvres, 9 bénédictions, 90 bénédictions, 900 -bénédictions, etc.» Dans le cas dont nous traitons, le signe décuple se -serait introduit mal à propos. 60,000 hommes armés supposeraient 240,000 -âmes en tout, ce qui est déjà trop de monde à nourrir dans le désert: ce -nombre eût donné 266 têtes par lieue carrée au pays de Kanaan, qui en -aurait eu déjà plus de 1,700. (C'est trop). Un passage du livre de Josué -indique un nombre plus modéré, et ce témoignage à d'autant plus de -poids, que ce livre, étranger au Pentateuque, a été hors de l'influence -de Helqiah. Il est dit chap. 7 et 8, «que Josué voulant attaquer la -ville de _Haï_, ses _éclaireurs_ lui rapportèrent que le nombre d'hommes -qu'elle contenait ne méritait pas la peine de faire marcher toute -l'armée, et que 2 ou 3,000 hommes suffiraient.» Josué envoya 3,000 -hommes qui furent battus avec perte de 36 hommes. Cet échec, tout léger -qu'il était, effraya beaucoup les Hébrèux. Pour les rassurer Josué -imagina l'expiation dont Achan fut victime; puis, il dressa, pendant la -nuit, une embûche de 30,000 hommes en un ravin près la ville, avec -l'instruction que le lendemain, lorsqu'il aurait attiré au dehors le roi -et ses gens armés par une fuite simulée, ils eussent à y entrer et à la -saccager. Cela fut fait; la ville fut prise: tout fut égorgé, et le -nombre total, y compris vieillards, femmes et enfants, fut de _douze_ -mille. Ces 12,000 ames supposent au plus _trois_ mille hommes en état de -combattre. Les premiers 3,000 que Josué envoya supposent encore moins, -puisqu'ils furent regardés comme _plus forts_. L'embuscade de _trente_ -mille est improbable; ce dut être aussi _trois_ mille. Il est encore dit -que Josué embusqua 5,000 hommes entre Haï et Bethel, et qu'il se -présenta avec tout le reste: il ne dut pas présenter un nombre beaucoup -plus fort que la veille, de peur d'effrayer trop le roi et son monde: -supposons encore 3 ou 4,000 hommes, cela ne produit pas plus de 12,000 -hommes. Josué n'a pas dû avoir une réserve plus considérable, et tout ce -récit n'indique pas 30,000 combattants. Il est étonnant que la perte de -_trente-six_ hommes ait pu effrayer cette armée; c'était encore moins -pour _soixante_ mille. Si toute l'armée de Josué né fut que de 25 à -30,000 hommes, sa population totale ne dut être que de 120 à 130,000 -têtes. Les 7 peuples plus nombreux donneraient alors 1,050,000 ames, -c'est-à-dire, plus de 1,000 ames par lieue carrée. Au lieu de 600,000 -hommes armés, ne serait-ce pas plutôt 60,000 ames qui seraient sorties -de l'Égypte, et qui ensuite se seraient recrutées dans le désert arabe? -Les exemples de ces exagérations décimales se reproduisent dans les -1,000 livres d'argent qu'Albimelek donne à Sara (au lieu de 10), les -1,000 Philistins que tue Samson, les 3,000 qu'il précipite de la -terrasse d'un temple; les 50,000 Betsamites qui périssent pour avoir -regardé dans l'arche (peut-être 50); les 300,000 guerriers que Saül mena -contre Nahas, roi des Ammonites (sans doute 30,000), et voilà comme -s'écrit l'histoire! et l'on y croit! - -[119] Pages 17 à 18. - -[120] _Annus, annulus_. En arabe, _aïn_ désigne le _rond_ de l'œil, le -_rond_ du soleil, le _rond_ d'une fontaine. - -[121] Voyez _Asiatik researches_, tome II, pages 111 et suivantes. - -[122] _Aristot. Meteor._, lib. I, chap. 14, et _Julius Firmicus_, lib. -III, chap. 1, page 47, et _Epiphan. hæres._, chap. 19. - -[123] _Deut._, chap. 32, v. 8. - -[124] Alexandre Polyhistor remarque (dans Eusèbe, _Præpar. evang._, lib. -IX, chap. 17), qu'_Enoch_, selon plusieurs savants, est le même -qu'_Atlas_, par conséquent le même que _Bootes_, sur les épaules de qui -tourne le pôle, et qui, par cette raison, a été peint comme portant le -globe. C'est saint Christophe. _Voyez_ Bochart, sur _Sem_, _Cham_, -_Seth_, etc. - -[125] _Voyez_ la sphère de Coronelli. - -[126] A proprement parler, le système _des deux principes_, considéré -relativement à l'hiver et à l'été, ne convient point au climat de -l'Égypte, où l'hiver est une saison douce et agréable: l'on peut dire -qu'il n'y est point un système primitif et naturel..... Mais lorsque les -prêtres furent parvenus à la connaissance générale des phénomènes du -globe, tant par leurs propres recherches que par les relations des -Phéniciens et des Scythes; alors, embrassant sous un seul point de vue -les opérations de la nature végétante et animée, ils imaginèrent -l'hypothèse de la diviser en un principe de _vie_, qui fut le _soleil_, -et un principe de _mort_ qui fut le froid et les ténèbres; et c'est sur -cette base, vraie à bien des égards; que se sont échafaudées des -fictions qui ont tout défiguré! Quant au changement des signes du -Zodiaque par la précession des équinoxes, on l'estime à 2130 ans par -signe, à raison de 71 ans pour chaque degré, et de 50 secondes par an. - -[127] Genèse, chap. 3, v. 15. La Vulgate dit: _elle_ (la femme) -_écrasera_; mais le texte hébreu porte le genre masculin _lui_, relatif -au rejeton (Zara). - -[128] Voyez _Alphabetum thibetanum_, in-4°, page 186. L'auteur -missionnaire fait cette remarque intéressante, que le système des -Boudhistes du Thibet diffère de celui des Brahmes, en ce que, dans ce -dernier, les figures des 7 mers et des 7 montagnes qui sont les 7 -sphères célestes, et leurs intervalles, sont elliptiques ou ovales, -tandis que dans le premier elles sont purement circulaires: c'est une -raison de penser (ajoutée à plusieurs autres), que la secte de Boudha -est plus ancienne que celle des Brahmes, les formes elliptiques étant un -perfectionnement des premières idées, qui furent les _circulaires_ -pures. - -[129] De là, le mot latin _fretum_. - -[130] _Voyez_ Bailly, _Astronomie indienne_, et l'_Histoire de -l'astronomie ancienne_. Voyez aussi les Mémoires asiatiques. - -[131] Ce nom de _Iahouh_ n'est employé, pour la première fois, qu'au 4e -verset du chap. 2; le latin le rend par _Dominus_, il devrait dire -_existens per se_. - -[132] Flavius Josèphe, _Antiq. jud._, liv. I, chap. I. - -[133] Eusèbe, _Præpar. evang._, lib. I, pag. 37. - -[134] Article _Tyrrhenia_. - -[135] Les peintures découvertes par nos savants français dans les -catacombes des rois de Thèbes, achèvent de certifier cette opinion. Les -vases, les meubles et les ornements que représentent ces peintures, sont -absolument du même style que ceux des vases étrusques;_voy_. le tom. II -de la Commission d'Égypte; et relativement à Moïse, son arche d'alliance -a totalement la forme du coffre ou tombeau d'Osiris. - -[136] Asiatick researches, tome I. - -[137] Ce mot signifie, dit-il, _racine donnée_ ou _donné par la racine_, -c'est-à-dire _origine, Genèse des choses_. - -[138] Hérodote, liv. III, § XCIV. - -[139] Mémoire de M. Joinville, page 413. - -[140] _Voyez_ Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tome 31, page -254, Mémoire de l'abbé Mignot. - -[141] _Voyez_ Legentil, Mémoires de l'Académie des Sciences, 1772, tome -II, page 190; Abraham Roger, Mœurs des Brahmines, part. II, chap. 5, -page 179; le Père Beschi, Grammaire tamoulique. - -[142] Syncelle, pages 28 et 29. - -[143] _Voyez_ Dupuis, t. II, in-4°, p. 208 et 228; t. III, pag. 186. - -[144] Alphab. thibet., page 184. - -[145] Phaleg et Kanaan. - -[146] Commentaires sur la Bible. - -[147] Histoire du Ciel. - -[148] _Geographiæ Hebræorum exteræ spicilegium_. - -[149] _Roush_ montre sa trace dans l'_Erusheti_ de Danville, canton à -l'ouest de Gokia. - -[150] Hérodote, liv. VII. - -[151] Selon la plupart des chronologistes modernes, 1130 ans avant -J.-C.: comment concilient-ils cette date avec la composition de la -Genèse par Moïse 300 ans avant? - -[152] Hérodote, lib. VII. - -[153] _Scholiast. Aristophanis in Acharn._ - -[154] Page 49. - -[155] Hérodote, lib. II, § XLIV. - -[156] Phaleg., lib. IV, chap 27. - -[157] Le nom de Kush semble s'être conservé dans _guiz_ ou _guis_, qui -est le nom antique du langage éthiopien; l'_idiome guiz_. - -[158] _Odyss._, lib. I, v. 22. Strabon entend ce vers d'Homère des -Éthiopiens sur la rive ouest, et des Arabes sur la rive est du golfe -arabique, et c'est l'idée de la Genèse. - -[159] _Voyez_ Ptolomée, _Geog. in-fol._, _Tabula Asiæ sexta_. - -[160] Danville, carte d'Asie première. - -[161] _Voyez_ Danville, carte d'Arabie; _hagiar_ ou _hagar_ signifie -_pierre_, _pierreux_, et tels sont les rochers de Hidjar. - -[162] _Sam._, lib. I, chap. 15, v. 7. - -[163] Paralipomènes, liv. II, chap. 14. - -[164] Strabon aurait donc eu raison d'interpréter en ce sens le vers -d'Homère qui partage les _Éthiopiens en deux pays_ (par la mer). - -[165] Tom. II, col. 1239 et 1240. Voyez aussi Assemani, Biblioth. -syriac., tom. III, pars II, pag. 744. - -[166] _Voyez_ ci-après page 278. - -[167] _Hieronym. Quest. in Genes._, cap. 10, nº 10. - -[168] Plusieurs divinités chez les Chaldéens ont eu le nom de _Bel_ ou -_Baal_, qui signifie _Dieu_ et _Seigneur_. Alexandre Polyhistor parle de -Bélus l'_ancien_, appelé _Kronos_ (ou Saturne), de qui naquirent un -second Bélus ou Bélus le jeune, ayant pour frère _Kanaan_. Il ajoute que -Kanaan fut père des Phéniciens et eut pour fils _Chum_, appelé par les -Grécs _Asbolos_, c'est-à-dire _couleur de suie_, lequel Chum eut pour -frère _Mesraim_, père des Éthiopiens et des Égyptiens: l'on voit ici une -autre version des mêmes idées, des mêmes traditions que la Genèse. Voyez -Eusèbe, _Præpar. evang._, lib. IX, chap. 17. Dans la Chronique -d'Alexandrie, page 17, un premier Bélus est Saturne; après lui Picus -règne 30 ans; après Picus un second Bélus règne 2 ans: celui-ci est la -planète de Mars, dont la révolution dure effectivement 2 ans; c'est par -erreur que l'auteur attribue les 30 à Picus-Jupiter, puisqu'ils -appartiennent à Saturne, dont la révolution dure cet espace de temps. - -[169] Zend-Avesta, tome II, pages 402 et 456; et tome I, partie II, page -272, note 3. - -[170] Phaleg. et Chanaan, lib. II, cap. 6. - -[171] _Geographia Hebræorum extera_, page 114. - -[172] _Sam._, lib. II, cap. 8, v. 5 et 6. - -[173] Le psaume LX a commis la même faute. - -[174] _Voyez_ Assemani, Biblioth. syriac., tome I, pag. 533 à 539; tome -III, part. 1, page 3. - -[175] _Sam_., lib. I, chap. 14, v. 4. - -[176] Eusèbe, _Præpar. evang._, lib. IX, chap. 30. - -[177] Reg. II, cap. 18. - -[178] Jérémie, chap. 49, v. 23. - -[179] Ce pays de _Qir_, prononcé Koïr par les Arméniens, doit être celui -du fleuve _Kur_, au nord de l'Arménie: à moins que l'on ne préfère le -pays des _Karhi_, peuples belliqueux, mentionnés par Polybe, lib. V, -chap. 10, comme habitant les vallées de l'ouest du lac de _Van_. Isaïe, -chap. 22, et Amon, ch. 1, v. 5, parlent de _Qir_ au _grand bouclier_. - -[180] Peut-être _un jour des dieux_ (un an). - -[181] Jérémie, chap. 39 et 49. - -[182] _Numeri_, 33, v. 23. - -[183] _Specimen historiæ Arabum_. - -[184] _Agatharçhides, de mari Rubro_, page 59; _Artemidorus in -Strabone_, lib. XVI; _Diodor. Sicul._, lib. III, § XLV. - -[185] Recherches sur la Géographie des anciens, par M. Gosselin, in-4°, -tome I, page 124. - -[186] Mémoire de M. Tychsen, _De commerciis et navigatione Hebræorum_, -page 165. - -[187] Eusèbe, _Præpar. evang_., lib. IX, cap. 30. - -[188] M. Seetzen, dans la Correspondance de M. le baron de Zach, nomme -celui-ci _Ophir_, en toutes lettres, ut énonce la même opinion -d'identité. (_Note communiquée_). - -[189] C'est la valeur des 540 stades allégués par Hérodote, lib. II, § -CVI, de l'espèce de ceux dont on comptait 1620 entre Héliopolis et la -mer Scylax, qui compte un jour et demi de navigation entre la Corse et -l'Italie, nous donne la même mesure, puisqu'il y a 23 lieues. - -[190] Hérodote, lib. IV, § XLIV: ce Scylax est l'auteur même du Périple -qui porte son nom, comme l'a démontré Sainte-Croix. - -[191] Arrien, _Rerum Indicarum_, chap. 43; et _De expeditione -Alexandri_, lib. 7, chap. 20: il est étonnant qu'Arrien, homme d'esprit, -n'ait pas vu que la prétendue impossibilité alléguée de sortir du golfe -Persique eut la même cause que le découragement qui, sur les bords de -l'Indus, s'opposa à ce que le conquérant poussât plus loin les -expéditions guerrières dont son armée était excédée. - -[192] _Voyez_ Thévenot, Voyage, liv. II, chap. 24; Niebuhr, Voyage, tome -I, page 172: et Volney, Voyage en Syrie, t. I; tous témoins oculaires de -ces transports. - -[193] L'hébreu autorise également le futur et le présent. - -[194] Liv. II, chap. 9, v. 22; chap. 20, v. 36. - -[195] Et aussi du mot _Almogim_, qu'il altère en _Algomim_, comme il a -fait _Argoun_ au lieu d'_Argmoun_ dans Ezéqiel, chapitre 28. Un autre -exemple d'altération et d'erreur de la part des Paralipomènes, est le -pays de _Parvaim_ ou _Pherouim_, dont ils vantent l'or. Quelques -paraphrastes n'ont pas craint d'y voir le _Pérou_; nous y voyons tout -simplement l'altération du mot _Sapherouim_, dont l'_s_ initial a -disparu, et qui désigne l'un des peuples cités par Sennachérib, et connu -des Grecs sous le nom de _Sapires_ et _Saspires_, voisin de la Colchide, -et riche en or natif recueilli dans les torrents. - -[196] Des savants modernes sont du même avis. En rendant hommage à leur -talent, nous ne pouvons souscrire à cette opinion, parce que ses -principaux motifs pèchent dans leurs bases. «Les Phéniciens, dit -Hérodote, ayant navigué dans la mer australe, quand l'automne fut venu, -abordèrent à l'endroit de la Lybie où ils se trouvèrent, et ils semèrent -du blé. Ils attendirent le temps de la moisson, et après la récolte ils -se remirent en mer.» - -L'on attaque ce récit: on nie que les Phéniciens aient connu l'état des -saisons de l'autre côté de l'équateur, et qu'ils aient pu semer en temps -opportun: l'on veut même que cette expression de semer en automne, -prouve un mensonge de leur part. - -Laissons à part leurs connaissances possibles qui sont des conjectures: -quant aux mots _semer en automne_, ils ne viennent pas des Phéniciens, -mais d'Hérodote qui, écrivant 150 ans après eux sur le récit des -prêtres, et qui n'ayant aucune idée de ce qui se passait de l'autre côté -de la ligne, y a supposé l'ordre physique et rural de celui-ci: il a -même supposé qu'ils semèrent du blé, et cela par le préjugé des -Européens, qui croient qu'on ne vit pas sans blé, tandis que chez les -Asiatiques, tels que les Égyptiens et les Syriens, il n'est qu'une -très-petite portion dés comestibles: l'on peut assurer que les -navigateurs qui ont eu l'idée d'une telle entreprise, auront préféré -toute autre espèce de grain, exigeant le moins de temps possible pour -être récolté, tel que les lentilles, les pois, les haricots, le doura, -le maïs et l'orge, auxquels 2 ou 3 mois de terre suffisent, et sur la -convenance desquels les Phéniciens auront eu des connaissances -préliminaires acquises dans leurs voyages antérieurs sur les côtes -d'Éthiopie et d'Arabie. - -«A leur retour en Égypte, ils racontèrent qu'en faisant voile autour de -la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite. Ce fait, ajoute -Hérodote, ne me paraît pas croyable: peut-être le paraîtra-il à quelque -autre.» - -L'on veut que cette circonstance soit une preuve de fausseté, parce que, -dit-on, les Phéniciens ne pouvant se guider que par les étoiles de l'un -ou de l'autre pôle, n'ont pu avoir le soleil qu'au visage ou au dos, et -que pour l'avoir à main droite, il aurait fallu qu'ils prissent leur -point de direction au couchant, ce qu'on ne peut admettre. Nous pensons, -tout au contraire, voir ici une preuve de vérité d'autant plus lumineuse -qu'Hérodote n'y croit point. Cet auteur, comme tous les Grecs, a cru que -l'on ne pouvait passer sous la ligne à cause d'une prétendue chaleur -excessive; il a donc conçu que les Phéniciens avaient fait le tour de -l'Afrique sans avoir passé l'équateur; que dans ce cas, naviguant vers -l'occident, ils ont dû avoir toujours le soleil sur leur gauche; mais -puisque les Phéniciens traversèrent l'équateur, alors ils arrivèrent au -cap de Bonne-Espérance; forcés par la direction de cette côte de _se -diriger au couchant_ pendant plusieurs semaines, ils eurent réellement -le soleil sur leur droite; et toutes ces circonstances, combinées avec -le temps suffisant qu'ils employèrent, nous paraissent mettre leur -navigation hors de doute. - -[197] Notice des manuscrits orientaux, tome I, extrait du -Moroudj-el-Dahab, page 28. - -[198] Si les Phéniciens sont vraiment originaires du _Tehama_, ils -seraient de cette race, et cela est indiqué par la _parenté_ de Kanaan -avec _Kush_ - -[199] Le mot _Éthiopie_ n'est point connu des Arabes, qui le remplacent -par le mot _Habash_, dont les Européens ont fait Abissin, Abissinie; -mais ce mot _Habash_ a précisément le sens du mot _Arab_, car l'un et -l'autre signifient _mélange d'hommes divers_. En hébreu _Arab_ signifie -_turba mixta_, en arabe _Habash_ aussi _turba mixta_. Voyez les -Dictionnaires. - -[200] L'on ne saurait douter qu'à l'époque où écrivit Helqiah, 620 ans -avant notre ère, les livres sacrés des Indiens désignés sous le nom de -_Pouranas_, ne fussent connus des Assyriens, qui avaient des relations -de commerce avec la Syrie. Or, il est vraiment remarquable que les -conditions établies pour la composition d'un Pourana se trouvent -exactement observées dans le Pentateuque. «Les savants Brahmes (dit Sr -W. Jones, tome VI de ses Œuvres in-4°, page 445) disent que cinq -conditions sont requises pour constituer un véritable _Pourana_: - -«1° Traiter de la création de la matière en général; - -«2° De la création ou production des êtres secondaires matériels et -spirituels; - -«3° Donner un abrégé chronologique des grandes périodes du temps; - -«4° Un abrégé généalogique des grandes familles qui ont régné dans le -pays; «5° Enfin l'histoire de quelques grands personnages en -particulier.» - -N'est-ce pas là précisément le sommaire de la Genèse et des quatre -autres livres; et n'est-il pas probable que le grand-prêtre a été guidé -et encouragé dans son travail par des modèles accrédités et par le -succès de tout livre de ce genre? - -[201] _Voyez_ surtout l'Art de vérifier les Dates, par les Bénédictins -de Saint-Maur. - -[202] Ciliciens. - -[203] Les Thraces. - -[204] Vie de Pittacus. - -[205] Larcher a disposé assez bien toutes les dates de Pisistrate et de -ses enfants. Voyez sa chronologie, tome 7; mais comme il calcule à la -manière des chronologistes, il compte une année de trop, attendu que -dans le véritable calcul, selon les astronomes, l'an Ier avant -Jésus-Christ et l'an Ier de Jésus-Christ exigent que cette dernière -année soit, comptée zéro. - -[206] Et lorsqu'ensuite nous voyons au siége de Sardes que ce prince -avait aussi un traité avec les Égyptiens, il devient évident que la -députation en Lybie n'avait encore été qu'un prétexte. - -[207] Et réellement plusieurs de ses contes sur les vertus magiques et -talismaniques de certaines pierres, de certains poissons, se retrouvent -dans les Orientaux, et indiquent pour source ancienne et commune les -Indiens et les Perses. - -[208] [_Solinus Polyhist._, page 8]. Memoriam perimit metus, interdum -vice versa vocem excitat. Quum olympiade octava et quinquagesima (58) -victor Cyrus intrasset Sardis Asiæ oppidum, ubi tunc latebat Crœsus, -Atys filius regis mutus ad id locorum in vocem erupit vi timoris: -exclamasse enim dicitur: _Parce patri meo, Cyre_, et hominem te esse vel -casibus disce nostris. - -[209] Cette phrase est mal construite dans la traduction: _muet à la vue -du Perse_: on croirait qu'il est devenu muet à cette vue.--Saisi -d'_effroi_, fit un _effort; effroi, effort_. Il fallait dire: Le jeune -prince muet, saisi d'effroi à la vue du Perse; mais Larcher a tellement -su le grec, qu'il a un peu moins su le français. - -[210] Ce Périandre, _fils de Kypselus_, gouverna Corinthe 44 ans, comme -nous l'apprend Aristote dont le témoignage ici n'est pas récusable -(Politic., lib. V, ch. 12). Néanmoins Larcher, contre toute autorité, -argumentant d'un vers du poète Théognis contre la race de Kypselus, veut -que ce tyran ne soit mort qu'en 563, après un règne de 70 ans. -Malheureusement pour cette hypothèse, un critique judicieux a -remarqué{*} qu'outre le Corinthien _Kypselus_, père de Périandre, il -avait existé un autre Kypselus, Athénien, père de Miltiade, et que -c'était à la famille de celui-ci que le vers de Théognis convenait par -les rapports de temps et d'affaires. Aussi l'hypothèse de Larcher -a-t-elle été rejetée par l'abbé Barthélemy et par M. de Sainte-Croix, -qui ont préféré l'autorité d'Aristote et de Sosicrates, confirmée par -les rapports de cette famille avec les rois de Rome, en la personne de -Lucumon. - -{*} (_Voyez_ Mélanges de géographie et de chronologie ancienne, par M. -de Fortia-d'Urban, in-8°, page 16.) - -[211] Malignité d'Hérodote. - -[212] C'est absolument la même doctrine théologique que celle des -Hébreux..... _Je poursuivrai le crime d'Israël jusqu'à la 3e et 4e -génération._ C'est aussi la théologie de tous les sauvages, et cette -identité dérive de ce que l'état sauvage a été l'état primordial de tous -les peuples anciens, sans exception. - -[213] _Voyez_ note 73, première édition, et note 75, deuxième -édition..... - -Larcher nous assure aussi dans sa préface, _qu'il a commencé par se -mettre Hérodote dans la tête_; mais l'on voit en suivant sa métaphore, -qu'Hérodote a fini par s'en tirer heureusement, et qu'il en est sorti -_intact comme Jonas_..... Ces expressions triviales _se mettre dans la -tête_, Crésus _se mettant_ à rire (note 62), _mettre la plume à la -main_, et autres semblables qui se trouvent dans le livre de Larcher, -nous feraient hésiter sur un fait que l'on nous garantit certain: ce -fait est que depuis que Larcher fut reçu membre de l'Académie des -Inscriptions, jamais aucun de ses écrits ne fut imprimé sans que, par un -esprit de corps raisonnable, quelqu'un de ses confrères n'eût rendu à -son style _hellénique_ le service de le _franciser_; mais il est -quelquefois arrivé que, fidèle à son propre esprit, Larcher a -_recorrigé_ ses correcteurs; et cela explique, tout.... Il nous révèle -dans sa note 177 que le savant Barthélemy dut beaucoup à M. de -_Sainte-Croix_, qui a dressé entre autres la table chronologique du -jeune Anacharsis..... Qui nous révélera ce que Larcher doit à l'abbé -Barthélémy, à M. de Sainte-Croix, à M. Dacier, etc.? - -[214] _Voyez_ la table des époques du jeune Anacharsis, tome 7. - -[215] _Voyez_ les tables de Barthélémy et de Sainte-Croix; Voyage -d'Anacharsis, tome VII. - -[216] Lorsque l'on considère à quels hommes les anciens Grecs -appliquèrent le nom de _Sage_ (_Solon_, _Pittacus_, _Périandre_ même), -l'on s'aperçoit qu'ils ne l'entendaient pas dans le sens de nos modernes -_correcteurs_ moralistes:--_Soyez sage, petit garçon, asseyez-vous, et -ne faites pas de bruit_; mais dans le sens de _habile_ et _savant_, -c'est-à-dire dans le sens précis du mot oriental _kakîm_ qui a pour -racine _kakam_, _gouverner_, d'où _kakem_, _gouvernant_ (_soi_ et les -_autres_ avec _habileté_ et _science_), et par extension _kakim_, -_médecin_, savant, habile dans les _sciences physiques_ et _naturelles_: -c'est par ces motifs réunis qu'il fut donné à Salomon, dont nous autres -occidentaux avons peine à concilier la _sagesse_ avec son _harim_ de 700 -femmes. Cette conformité d'idées est digne d'attention chez les anciens. -Après ces hommes célèbres, Pythagore, _savant_ pour son temps, et de -plus modeste, ne voulut point accepter le titre de _Sage_; il prit et -institua celui d'_ami_ ou _amant_ de la _sagesse_: _philosophos_. Il ne -se doutait pas qu'un jour ce nom deviendrait un _nom odieux_, une -_injure atroce_; comme nous l'apprend Larcher, page 231, ligne 8; et -cela parce que les _incrédules se le sont attribué_..... De manière que -si les habitués de Bicêtre s'attribuaient, par cas très-possible, le -titre d'honnêtes gens, il deviendrait aussi une injure atroce. Avec -cette logique, nos dictionnaires tourneront comme nos têtes. En 1787 -Larcher nous assurait qu'il était _philosophe plus que Voltaire_, -c'était la mode, personne ne le contraria: en 1802 il proteste qu'il -n'est pas _philosophe_; la mode a changé; personne ne réclame; et il se -fâche; A qui en veut-il? Qu'a de commun la philosophie avec ses notes? -Puisse-t-il nous donner une troisième édition en 1817! - -[217] En remarquant qu'il y eut deux Damasias archontes, et que le -premier le fut en 640, ne serait-ce pas quelque équivoque de cette date -qui aurait induit Apollodore en erreur? - -[218] Il est très-probable que relativement à _Pittacus_, l'opinion de -Lucien et de Suidas s'est formée par les mêmes moyens, la vie de ce sage -ayant été mêlée à celle de Crésus; dans tous les cas l'avis de ces -auteurs n'est pas une autorité équivalente aux citations très-expresses -de Diogène qui articule positivement que Pittacus mourut âgé de plus de -70 ans, accablé de vieillesse et sous l'archontat d'Aristomènes, l'an 3 -de la 52e olympiade (570). Au compte de Suidas, c'est 82 (né en 652): -Lucien aura calculé ses 100 ans en le supposant mort l'an 552. - -[219] _Voyez_ tome I, note 190 de la première édition, page 308 et note -204 de la deuxième édition, page 331. - -[220] _Solin._, pag. 25: _bello quod gestum est olympiade_ 49 (584) -_inter Alyattem et Astyagem, anno post Ilium_ 604. - -[221] Transact. philos.; année 1753, pages 17 et 221. - -[222] _Voyez_ à ce sujet la note 72, page 223 de la première édition; et -note 75, § XXX de la deuxième, page 236, second alinéa. - -[223] Traduction de Larcher, tome I, liv. I, § CII. Nous observons au -lecteur que presque toutes nos remarques vont porter sur ce tome et sur -ce livre premier; que tous nos renvois y seront relatifs; et parce que -les pages des deux éditions diffèrent de chiffres arabes, nous ne -citerons le texte que par les §§ dont les chiffres romains ne diffèrent -pas. - -[224] Larcher traduisant immédiatement du grec, aurait dû conserver -l'orthographe grecque, sans faire passer les noms par l'orthographe -latine qui en défigure pour nous la prononciation: nous les rétablirons -partout. - -[225] Mais nous ne nous servirons point avec lui de la période julienne, -dont il embarrasse tous ses calculs d'autant plus mal à propos, que -cette période inventée par Jules Scaliger, en l'an 1582 de notre ère, et -composée de 7980 années, de 365 jours 6 heures précises, selon le -calendrier de Jules-César, est un système aussi idéal en chronologie, -que celui de Fahrenheit en barométrie, et de plus, compliqué, inutile et -inexact en astronomie, ne se liant à aucun événement, comme l'a démontré -un savant académicien, Louis Boivin, dans sa dissertation de 1703. Le -choix seul d'une mesure aussi vicieuse est d'un fâcheux augure pour le -goût et le genre d'esprit d'un chronologiste. On supprimerait 30 pages -entières de Larcher, si l'on en retirait toutes les citations: nous -n'emploîrons que l'échelle ascendante avant notre ère, dont le seul -inconvénient est de calculer en sens inverse; mais l'on y est bien vite -accoutumé, et l'on a des idées toujours nettes du temps. - -[226] _Voyez_ Mémoires de l'Académ. des Inscript., tome 42, page 115 de -la partie de l'Histoire. - -[227] 625 selon les astronomes, et 626 selon le vulgaire des -chronologistes. - -[228] Voyez _Abrégé d'Astronomie_, in-8°, 1813, par M. _Delambre_, qui -dit, page 335: «Hérodote en indique l'année d'une _manière si vague_, -que l'on doute si elle est arrivée en l'an 581, 585, 597 ou 607 avant -J.-C.; encore aucune de ces éclipses n'a-t-elle dû être totale et -ramener cette _obscurité_ qui n'est peut-être qu'une fiction d'Hérodote -ou de ceux qui lui en parlèrent.» Nous répondons qu'Hérodote ne paraît -vague qu'à ceux qui ne l'ont pas lu attentivement. Notre analyse -démontre sa précision; mais M. Delambre, à qui nous l'avions soumise, -n'en a tenu compte. - -[229] _Voyez_, à ce sujet, la _critique des Observations astronomiques_ -de Ptolomée, faite par Riccioli, dans son _Astronomia reformata_, -in-fol., livre III, chap. 4, pages 108 et suivantes; chap. 5, pages 115 -et suivantes; et plus particulièrement celle des 19 éclipses de lune -rapportées dans l'Almageste, livre III, chapitre 9, pages 133 et 134; et -chapitre 7, page 129, article _Eclipses ex mera conjectura_. - -[230] On sait à quel point les Brahmanes chez les Indiens modernes sont -jaloux de leurs notions astronomiques. Ils sont en cela, comme en bien -d'autres choses, l'image des anciens savants, c'est-à-dire, des prêtres -dont la puissance était fondée sur la possession _exclusive_ des -sciences parmi lesquelles la _prédiction_ des phénomènes célestes tenait -le premier rang. Aussi Julius Firmicus nous apprend-il que même les -adeptes _prêtaient serment de ne point communiquer les principes_; et -Albaténius se fait un mérite de dire clairement ce que les anciens n'ont -dit que par _énigmes, quæ ab antiquis per involucrum dicta sunt -explicavi_. Nous connaissons un savant critique qui par des -compensations de 3 ou de 5 ou de 7 minutes, tantôt en plus, tantôt en -moins, ramène toutes les anomalies de Ptolomée à l'état vrai, à -commencer par la mesure de l'année solaire qu'il a évidemment altérée. - -[231] Il faut d'ailleurs convenir que les anciens avec leurs manuscrits -non collationnés et difficiles à lire, ont eu bien moins de commodités -que nous avec nos imprimés. - -[232] D'après les indications d'Hérodote, Kyaxarès en 625 n'ayant encore -que 9 ans de règne, son fils Astyages dut être âgé d'environ 20 ans; par -conséquent il dut en avoir 85 environ, lorsqu'il fut détrôné par son -petit-fils. Ce grand âge explique très-bien la clémence du vainqueur qui -lui laissa la vie, et qui voulut brûler vif Crésus, âgé de 50 ans, et -jouissant d'un grand crédit en Asie. Grâce aux Juifs, Cyrus est devenu -un héros de roman; mais lorsque l'on connaît les mœurs de l'Asie et de -l'antiquité, l'on sent qu'Hérodote qui nous le représente avec le -caractère et le génie de Tamerlan, a peint le véritable chef insurgé des -Perses _sauvages vêtus des peaux crues_ de leurs troupeaux et de leurs -chasses. - -[233] _Voyez_ le tome VII contenant la chronologie, page 152: Jérémie -cité chap. 4--6, et chap. 6--22--24. - -[234] _Excerpta Valesii_, page 452. - -[235] Krœsus, âgé de 35 ans lorsqu'il règne en 570, est par conséquent -né en 605: nous le retrouvons en Égypte à la suite de Kambyse en 525: -par conséquent il était âgé de 80 ans. Xanthus de Lydie et Plutarque en -observant qu'Alyattes son père eut plusieurs femmes, nous indiquent -assez qu'il fut d'un autre lit que cette fille d'Alyattes. - -[236] Note 19, page 183. - -[237] Les amateurs d'antiquités keltiques ou celtiques savent que _Kimr_ -est le nom national que se donnent les _Gâlois_ ou peuple du pays de -_Galles_, qui, comme les Bas-Bretons, sont les descendants des anciens -Keltes, et les restes de la souche keltique: le nom de Kimr a fait aussi -_Kimbri_ ou les _Cimbres_. - -[238] Voyez sa _Chronologie_, page 355. - -[239] _Voyez_ la note à la fin de ce chapitre. - -[240] Note 20 sur le § VII. - -[241] Quamquam apud Herodotum patrem historiæ, et apud Theopompum sunt -_innumerabiles fabulæ_. Cicero, de Legibus, lib. I, § 1. - -[242] Traité de la malignité d'Hérodote. - -[243] Directes en plusieurs passages, indirectes au sujet de la mer -Caspienne et du voyage des Phéniciens à Cadix. - -[244] En faveur d'Hérodote sont Denys d'Halicarnasse, Ussérius, -Conringius, Marsham, Prideaux, Newton, Bossuet, Montfaucon, Dom Calmet, -etc. En faveur de Ktésias sont Diodore, Justin, Eusèbe, Scaliger, Petau, -Pezron, Desvignoles, etc. - -[245] Bibliothèque grecque, page 107. - -[246] Lucien, Traité de la manière d'écrire l'histoire, _vers la fin_. - -[247] D'après la remarque de Pamphilia, savante dame romaine, citée par -Aulugelle, Hérodote avait 53 ans lors de la première année de la guerre -du Péloponèse; par conséquent il était né l'an 484 avant J.-C. Xercès -passa en Grèce en 480. Pamphilia fut célèbre à Rome, sous Néron, pour -divers écrits sur l'histoire et sur la musique. Elle avait fait un -abrégé de Ktésias, en trois livres. - -[248] _Voyez_ lib. II, §§ III, IV et XLIV; lib. I, § CLXXXIII; lib. IV, -§§ XLIII, CLXV et CLXXXVI. - -[249] Il commet d'ailleurs une fausse citation, en le plaçant sous -_Darius_ au lieu de _Nékos_. _Voyez_ Strabon, Géogr., liv. II, pages 98 -et 100. - -[250] Nous en avons un bel exemple récent, dans les pierres tombées du -ciel, sur lesquelles _Fréret_ écrivit, il y a un demi-siècle, un mémoire -alors peu goûté: l'on ne croyait, pas à ce prodige... Il est prouvé: -comment s'opère-t-il? Les savants prononcent.. Nous disons: _Il faut -douter et observer_. Ce genre de grêle métallique finira par -s'expliquer. - -[251] Ce qui n'empêche pas Cicéron d'en parler avec éloge, en quatre -autres endroits; par exemple, il dit, _lib. II, de Oratore: Namque et -Herodotum, qui princeps hoc genus ornavit, in causis nil omnino versatum -esse accepimus. Atqui tanta est eloquentia, ut me quidem quantum ego -græce scripta intelligere possum magnopere delectet_ - -[252] _Voyez_ Hornemann, _Voyage en Afrique_. Hérodote a cité pour ses -autorités les voyages et négociants carthaginois. lib. IV, § -XLIII--CLXV--CLXXXVI. - -[253] Nous n'employons point la traduction française de Terrasson, parce -que depuis Rhodoman, qu'il a suivi, M. Wesseling a donné une traduction -latine bien plus correcte, et parce que Terrasson, pour rendre son style -plus français, a écarté une foule d'images et de termes techniques -très-importants au sujet. Lorsque l'on traduit des historiens, surtout -anciens, l'on peut dire que c'est un mérite au style, d'avoir la -physionomie quelconque de l'original. - -[254] En persan moderne, _Bag_ signifie jardin. _Bag-Estan_, pays ou -_lieu du jardin_. - -[255] Ce nombre de 1360 est certainement une erreur de nos imprimés et -du manuscrit qu'ils représentent. Les anciens n'ont point lu ainsi; ils -ont lu 1306 ans, et cela, en citant ce même passage de Diodore.... -Témoin Agathias, qui, après avoir dit qu'Arbakes et Bélésis enlevèrent à -Sardanapale l'empire de l'Asie, ajoute que, «à cette époque, il s'était -écoulé, depuis que Ninus avait fondé l'empire, une durée totale de -_treize cent six ans, comme en convient Diodore de Sicile, d'accord avec -les calculs de Ktésias_.» - -/* -_Agathias, lib. II, p. 63_. -*/ - -Témoin encore George le Syncelle, qui dit également, page 359: «Ainsi -les Assyriens possédèrent l'empire pendant un espace de 1306 ans, comme -le dit _Diodore, sur l'autorité et le témoignage de Ktésias_.» Les 1360 -ans de nos imprimés doivent donc être une faute de copiste, par une -méprise décimale de 60 pour 6. Le nombre de 1306 doit d'autant mieux -être la vraie leçon, que Diodore, à la fin de ce fragment, va nous -donner le nombre rond de 1300, comme son synonyme, ce qui ne pourrait se -dire de 1360. Enfin Justin ou Trogue-Pompée n'a lu que 1300 ans. - -A cette occasion, remarquons que nos premières éditions ont en général -été une source d'erreurs, parce que les savants n'eurent pas alors -toutes les facilités de consulter beaucoup de manuscrits; et que depuis -lors, ces premiers imprimés, en faisant négliger et perdre les -manuscrits mêmes, sont devenus le type défectueux de toutes nos copies. - -[256] _Voyez_ à ce sujet un intéressant mémoire de M. de Guignes, qui -prouve que la morale de Salomon, dans le Cantique, dans les Proverbes et -dans l'Ecclésiaste, est absolument la même: il eût dû ajouter que le -système appelé _épicurisme_ a, comme tous les autres systèmes des Grecs, -été puisé en Asie, où il régnait depuis des siècles. (_Mémoires de -l'Académie des Inscriptions_, tome XXXIV). Solon dit à Krœsus: «Ne -donnez pas le titre d'heureux à un homme avant sa mort.» L'Ecclésiaste -dit: _Ante mortem ne hominem laudes_. - -[257] Le stade de Ktésias est celui de 833 et 1/3 au degré, ce qui donne -ici environ 4782 toises, ou 2 lieues 1/4. - -[258] Confrontez la page 383 [%%N° page] ci-devant. - -[259] Tout ce prétendu extrait d'Hérodote est faux, comme nous l'allons -voir ci-après. - -[260] Par conséquent, 23 livres, qui, avec celui des _Indiens_, font 24, -en imitation d'Homère. - -[261] _Voyez_ page 433 [%%N° page]. Pour la fin du règne de Sardanapale, -il cite Ktésias en son livre second: les Mèdes ont dû commencer avec le -livre III. - -[262] «J'avais ouï dire qu'il s'était fait quelque chose de semblable à -Ninive, ville des Assyriens. Quelques voleurs, instruits du lieu -souterrain où Sardanapale, roi de Ninive, conservait d'immenses sommes -d'argent, formèrent le complot de les enlever. Pour cet effet, après -avoir bien mesuré leur distance au palais du roi, ils ouvrirent une mine -dans la maison qu'ils habitaient, et pendant la nuit, jetant les terres -provenues de leur fouille dans le Tigre, qui baigne Ninive, ils finirent -par arriver au but qu'ils désiraient.» _Hérodote_, _lib. II_, § CL. - -[263] Larcher a traduit: y rendait la justice; ce terme ne se dit que -d'un juge déja constitué: Deïokès, encore simple particulier, la -_pratiquait_; il ne la rendit que lorsqu'ensuite il fut élu juge. - -[264] _Voyez_ Photius, _Biblioth. historica_, pages 114 et 115. - -[265] Cambyse règne 8 ans, dans le Kanon, parce que cette liste, qui -n'admet point de fractions, lui donne les 5 mois de Smerdis. - -[266] Lib. I, § CXXX. - -[267] Ihouïkin, disent leurs annales, fut tiré de prison l'an 37 de sa -captivité, première année d'_Aouil-Mérodak_:or il y avait été jeté l'an -8 de Nabukodonosar; donc, etc. - -[268] Kalakène, Gauzanitèz et Kaboras de Ptolémée. Ces deux derniers -situés en Mésopotamie, à 50 et 60 lieues de Ninive. Le Kalakène est à -l'est du Tigre, sur le Grand-Zab, ou Lycus. - -[269] Joseph. _Antiq. judaic., lib. XI, n° 2, initio_. - -[270] Reg. II, chap. 18. - -[271] _Voyez_ Josèphe, contre Appion, lib. I. - -[272] Histoire des Juifs, partie II, lib. I, _in fine_. - -[273] Le Syncelle, page 502; et ces 10 ans sont aussi la leçon du -manuscrit alexandrin, qui ne lit point _deux_, mais _dix_. - -[274] Vers 277 avant J.-C. - -[275] _Voyez_ Prideaux, année 277. - -[276] _Moses Chorenensis_ Historia Armeniaca, cap. VII, p. 20. - -[277] Les Parthes des Grecs et des Romains ne sont pas autre chose que -les _Kurdes_ et les Mèdes ressuscités. - -[278] Fréret a voulu douter de ce fait, par la raison que _Ninive_ -n'existait plus. Mais outre que le nom de Ninive, à cette époque, est -encore mentionné par Tacite et Ptolomée, les Arméniens ont pu en donner -le nom à une ville voisine, par exemple à celle que les Arabes ont -appelée _Moussol_: Fréret a douté, parce que ce fait contrariait son -hypothèse. Ammien-Marcellin dit positivement (lib. XVIII, cap. VII), -«Sapor passe par Ninive, ville immense: (et page 355, il ajoute) dans -l'Adiabène est Ninive.» - -[279] Il ajoute que ce fut 80 ans avant Nabukodonosar; mais ce calcul, -qui est de lui, est erroné. - -[280] Il ne cite en aucun endroit le livre de Ktésias, mais seulement -Diodore, page 231. - -[281] L'initiale _Eu_ est ajoutée comme dans _Eu_-phrat-es, qui en -syrien est seulement _pharat_. - -[282] Mém. de l'Académ. des Inscript., tome XLV, pages 351-361 et -suivantes, année 1783. - -[283] L'un des généraux de _San-Harib_ est appelé _Rabb-Saris_, qui -signifie littéralement _chef des eunuques_. Un autre est nommé -_Rabb-Sakès_, ou plutôt _Rabb-Shaqeh_, _chef de ceux qui versent à -boire_, _le grand échanson_: _phal_ ou _pal_ pourrait être une -altération de _bal_ ou _bel_. _Teglat_ est le mot _Diglit_, nom du -fleuve _Tigris_, que Pline nous apprend signifier une _flèche_, et tout -ce qui est rapide..... _Ana-baxarès_ pourrait être _aïna-batsar_, -_soleil d'or_, ou _source d'or_. Enfin, l'un des noms de _Sardanapale_, -Thonos-Koun-Kolèros, s'explique en partie, _base et soutien_ (Koûn.) _de -toute la terre_ (Kôl _arts_). _Memno_ lui-même, ce général de Teutam, -est un mot pur chaldéen et arabe, signifiant _investi de confiance_; -_m'amnou_, par emphase _m'amnoûn_. - -[284] _Voyez_ le fragment cité en Diodore. - -[285] Mosès, page 59. - -[286] Il suffit de lire le chap. 4 avec quelque attention, pour être -convaincu de ce fait. Kyrus permet de rebâtir...... on intrigue auprès -de lui. L'effet de sa permission demeure _suspendu tous les jours de sa -vie_. Ahshouroush (Cambyse) règne après lui; on lui écrit contre les -Juifs dès le début de son règne; il empêche de bâtir. Artah-Shata -(_Smerdis_) lui succède. Les Samaritains écrivent encore. Enfin Darius -arrive; les Juifs réclament et obtiennent la permission de bâtir. -Prendre _Artahshata_ pour Artaxerce, c'est tout confondre sans motif. - -[287] Dictionn. de Castelli, page 28. - -[288] Præp. evang., lib. IX. - -[289] _Valesii excerpta_, in-4°, page 427. - -[290] C'est la description qu'en fait Athénée, lib. XII. - -[291] _Gar_ est un mot persan, qui signifie _faiseur_, et qui termine -tous les noms de métiers. Nous ignorons ce que signifie _ag_. - -[292] _Voyez_ Chronologie de Larcher, article _prise de Troie et rois de -Lacédémone_. - -[293] Le règne d'Agis est réduit à _un an_, quoiqu'il ait été, dit-on, -le plus riche en grands événements. - -[294] Clemens Alexandr. Strom., lib. I, pag. 402. - -[295] Ces noms grecs sont évidemment la traduction des noms, tyriens, -ayant le même sens. - -[296] _Tatian. Orat. ad Grœcos_, I, pag. 273, n° 37. - -[297] Lib. II, § LIII. - -[298] Plutarque, vie de Lycurgue. - -[299] Théopompe et _Satyrus_, historiens spéciaux des rois macédoniens, -comptent _onze_ générations, comme Strabo. Velleïus en compte 16; mais -Velleïus est un compilateur tardif, peu sûr en chronologie. - -[300] Chronologie, art. des rois de Sparte. - -[301] La prise, de Troie étant placée à l'an 1022, il s'ensuit que -l'anachronisme de Virgile n'est pas de 400 ans, comme le veut le -traducteur d'Hérodote, ni de 300 et plus, comme on l'inférerait des -autres opinions. Il se réduit à 151 ans: car la fuite de Didon en -Afrique étant arrivée 143 ans 8 mois après la _fondation_ du temple de -Salomon, selon Josèphe, qui s'autorise des Annales de Tyr (contre -Appion, lib. I, n° 17 et 18); et cette fondation répondant à l'an 1015 -avant notre ère, il s'ensuit que l'arrivée de Didon en Afrique tombe à -l'an 871, tandis que la prise de Troie répond à l'an 1022: différence -151. - -[302] Lib. I, cap. 6. - -[303] La liste de Mosès de Chorène ne porte pas de nombres; mais nous -lui transportons ceux de l'Eusèbe vulgaire. - -[304] Moses Chor., pag. 231. - -[305] _Idem_, pag. 51. - -[306] _Voyez_ Velleïus, liv. I, chap. VI. - -[307] Larcher, Chronologie, page 144, assure que Diodore et Sura -comptent 1310 ans, et l'on voit que cela n'est vrai ni pour l'un ni pour -l'autre. - -[308] _Voyez_ le Syncelle, page 167. A cette occasion, le Syncelle fait -une remarque importante sur la manière dont Eusèbe a dressé ses tableaux -comparatifs: «Eusèbe, dit-il, en approuvant l'opinion de Castor, qui -renferme l'empire assyrien dans une durée de 1280 ans, ne lui en donne -pas moins celle de 1300, avec le nombre de 36 rois. Son motif a été de -couvrir l'erreur où il s'est laissé induire sur le temps écoulé entre le -déluge et Abraham, par divers faux raisonnements, entre autres par -l'omission qu'il fait du nom et des années du Caïnan, 13e depuis Adam, -selon _Luc_ (st.), etc.» - -Ici le Syncelle nous révèle son propre secret et celui de tous les -anciens auteurs dits _ecclésiastiques_, qui, à l'exemple du prêtre -_Africanus_, leur modèle, ont pris pour base de tous leurs calculs la -création du monde selon les Juifs, et ont commis la faute ridicule de -partir d'un point aérien par lui-même et non fixé dans leur propre -système (puisque les textes grec et hébreu diffèrent de plus de 1500 -ans), pour descendre, comme en ballon, d'un temps inconnu au connu, -quand le plus simple bon sens prescrivait de partir des temps connus et -certains, pour remonter, d'échelon en échelon, à ceux qui le sont le -moins: dans le cas présent, ayant d'abord adopté sans examen le système -de Ktésias, et trouvant que tel nombre d'années plaçait Ninus vers le -temps d'Abraham, ces calculateurs mécaniques descendent tête baissée à -travers toutes les difficultés, même celles de la période des juges, -pour aboutir, sans savoir comment, aux rois de Ninive et de Babylone, -cités par les Hébreux. Le Syncelle reproche à Eusèbe d'avoir substitué -le nombre 1300 (et cependant notre liste d'Eusèbe porte 1239) aux 1280 -_de Castor_, et lui-même, suivant la trace d'Africanus, a porté à 1460 -ans la durée de l'empire assyrien, par l'introduction arbitraire de -quatre rois inconnus de tous les anciens. Avec ces inexactitudes et ces -infidélités renouvelées à chaque instant, et communes à tous les anciens -auteurs ecclésiastiques, l'on ne peut avoir aucune confiance en leurs -assertions, et l'on ne doit en avoir qu'une très-circonspecte dans les -citations qu'ils nous donnent. - -[309] Sync., page 167. - -[310] _Ita ut vicennalis obiret nullus._ Si l'on disait que pas un _ne -vécut_ 20 ans, le sens serait absurde, et _la succession impossible_... -Képhalion continue: _Que si l'on veut savoir le nombre de ces rois, -Ktésias en citera, je crois, 23 noms_. (Mais Diodore et Mosès en -attestent 30)... _Or, environ 640 ans après Ninus, Bélimus s'empara de -l'empire des Assyriens... Que si vous comptez 1000 ans depuis Sémiramis -jusqu'à Methræus_... (Il y a ici une lacune). _A Methræus succéda -Tautanès, vingt-deuxième roi._ (Mais si Ktésias n'a compté que 23 noms, -Sardanapale ne saurait suivre Tautanès. Il y a évidemment ici mutilation -du texte de la part du Syncelle). _Voyez_ page 167 de sa Chronographie. - -[311] _Stephanus_, _de Urbibus_, au mot _Chaldæi_. - -[312] _Voyez_ la note ci-devant, page 462 [%%N° page]. - -[313] _Nabopolassarus, pater Nabuchodonosori... Hunc Sardanapalum vocat -Polyhistor Alexander, qui ad Astyagem Mediæ satrapam misent et filiam -ejus Aroïtem uxorem filio suo Nabuchodonosoro sumpserit. Hic traditis -sibi copiis a Sarako Chaldæorum rege præpositus, in Sarakum ipsum, et -Ninivem civitatem arma vertit; cujus impetum et adventum veritus -Sarakus, incensa regia igne se absumpsit. Imperium vero Chaldæorum et -Babylonis collegit Nabopolassarus, pater Nabuchodonosori_. - -[314] Dans son commentaire sur le chap. 20 d'Isaïe, saint Jérôme -remarque que _Sargoûn_ eut sept noms différents, et nous en trouvons -sept à _Sennacherib_; savoir, _Anakindarax_, Anabachères, Acrazanes ou -Acraganes, Épecherès, Ocrapazes et Sargoûn. Cet interprète doit avoir -emprunté cette opinion des rabbins, ses maîtres; et il semble les -désigner, lorsqu'il ajoute, chap. 36 du même Isaïe: _d'autres pensent -qu'un seul et même roi d'Assyrie est appelé de plusieurs noms... Ces -autres-là_ avaient raison contre lui dans le passage suivant: - -«J'ai lu quelque part, dit-il, que Sennacherib fut le même roi qui prit -Samarie: mais cela est faux; car l'Histoire sacrée nous dit qu'un -premier roi, _Phul_, sous Manahem, dévasta les 10 tribus; qu'un second -roi, _Teglat-phal-asar_, sous Phakée, vint à Samarie; qu'un troisième -Salmanasar, sous Osée, prit cette ville; qu'un quatrième, _Sargon_, prit -Azot; qu'un cinquième, Asaradon, après avoir déporté Israël, établit des -Samaritains pour gardiens de la Judée; et qu'un sixième, Sennacherib, -sous Ézéchias, après avoir pris Lachis et toutes les autres villes, -assiégea Jérusalem... _D'autres pensent qu'un seul et même prince est -appelé de plusieurs noms_.» Comment, sur Isaïe, chap. 36, tome III, page -286. - -Il y a plusieurs fautes dans ce passage. _Sargon_ n'est point nommé dans -les Chroniques, mais dans Isaïe, qui écrivit plus de 200 ans avant leur -rédaction, et qui, de son côté, ne nomme point _Sennacherib_. Avant d'en -faire deux rois, il eut fallu les discuter. 2° _Esdras_ ou son -_rédacteur_, dit, lib. I, cap. 4, v. 2, qu'_Asar-Hadon_ déporta les -tribus; mais la lettre originale des Samaritains, v. 10, dit que ce fut -_Asnafar_; et d'après le témoignage exprès des _Chroniques_, cet -_Asnafar_ fut Salmanasar. _Asar-Hadon_ doit être une interprétation du -rédacteur. 3° Sennacherib ne fut pas roi _sixième_, postérieur à -Asaradon; car l'Histoire sacrée dit positivement qu'Asaradon fut _son -fils le plus jeune_. Il y a ici plus que négligence, il y a défaut de -jugement et de critique; et tel a été le caractère de tous les écrivains -ecclésiastiques: occupés uniquement d'objets qui n'exigeaient que la foi -_implicite_, ils ont ignoré ou rejeté l'art de la discussion et de la -critique. - -[315] Dans la liste d'Eusèbe, nous avons un _Balétorès_ à l'an 659; ce -qui ne diffère pas matériellement: et ce nom babylonien, _Bal-atsar_, va -reparaître dans le _Bélitaras_ d'Agathias, bien clairement _Bélésys_. - -[316] _Post Sardanapalum Assyriorum imperium Ninum obtinuisse alii -asserunt, e quorum numero prodit Castor, qui hæc verba scribit: Primo -quidem ordine reges Assyriorum generis et imperii seriem a Belo ducentes -locavimus; quanquam de ejus imperii tempore certa et aperta notitia non -constet, nominis equidem agimus memoriam. A Nino quoque Chronographiæ -principium duximus, et in Ninum Sardanapali successorem desinimus._ -Syncelle, page 206. - -[317] _Ninus primo videtur imperium stabilisse, et post eum Semiramis, -ac deinceps omnes horum posteri ad Belum Derketadæ filium. Cumque in hoc -Belo Semiramicæ stirpis successio desineret, Belitaras quidam vir -insitor et hortorum qui in regia erant curator et magister, imperium -sibi mira ratione vindicavit, suoque generi inserit, prout Bion et -Alexander Polyhistor memoriæ prodiderunt, donec, Sardanapalo regnante, -ut illi scribunt, quum emarcuisset imperium, Arbakes Medus et Belesys -Babylonius illud Assyriis eripuerunt interfecto rege, et ad Medos -transtulerunt, sex et trecentis jam supra mille et paulo amplius annis -elapsis ex quo Ninus primum summam rerum obtinuerat. Ita enim Ktesia -Cnidio tempora describenti, Diodorus assentitur. Medi itaque rursum -imperium sunt adepti_: Agathias, _lib. II, page_ 63. - -[318] Quant au motif de cette faute, nous n'en apercevons qu'un seul qui -nous semble plausible. Le médecin grec Ktésias, devenu prisonnier des -Perses à la bataille de _Kounaxa_, l'an 401 avant Jésus-Christ, arriva à -la cour d'Artaxerces, environ 13 ans après que les Égyptiens se furent -_révoltés_, c'est-à-dire eurent recouvré leur indépendance nationale, -ravie 112 ans auparavant, par Cambyse, fils de Kyrus. _Le Grand-Roi_ -irrité leur faisait la guerre, mais avec peu de succès. Ses diplomates -durent, selon l'usage, donner à cette guerre les motifs les plus -légitimes, ou les plus adaptés à l'esprit des peuples. Dans tous les -pays, l'antériorité de possession a toujours été considérée comme l'un -des droits établissant la propriété. Selon les Égyptiens, leur roi -Sésostris avait subjugué la Perse vers l'an 1354 avant notre ère; et -quoiqu'il ne l'eût soumise qu'en passant, les Égyptiens pouvaient s'en -prévaloir, pour dire que ce n'était pas eux, mais les Perses qui étaient -des _rebelles_. Ce dut donc être une étude, un besoin de la part de -ceux-ci, de prouver ou de rendre plausible, que les Assyriens, dont ils -se prétendaient les héritiers et les représentants, avaient possédé -l'Égypte long-temps avant cette époque; il devenait d'autant moins aisé -de les refuter, que cette possession était plus antique. De là le -système de falsification qui plaça Ninus à plus de 2000 ans avant notre -ère, et qui lui attribua, ainsi qu'à Sémiramis, une étendue de conquêtes -qui n'avait pas eu lieu. En attribuant à Ktésias le doublement des -Mèdes, nous ne voudrions pas garantir qu'il ne fût l'ouvrage des -_savants_, de la cour d'Artaxerces; mais nous croyons que celui des -Assyriens leur appartient exclusivement, et que Ktésias lui-même a été -induit en erreur: ce qui rendra croyable et même vraisemblable cette -imposture historique de la part des Perses anciens, c'est que dans notre -chapitre de Zoroastre, l'on verra l'exemple avoué d'une autre imposture -semblable, commise par un roi de Perse, Sasanide, d'accord avec son -clergé, relativement à la dynastie des Parthes. - -[319] Specimen Historiæ Arabum - -[320] Historia imperii vetustissimi Iectanidarum in Arabia felice. -In-4°, Harderovici Gueldrorum, 1786. - -[321] Le latin observe la même analogie de mots et d'idées car _vincere_ -(vaincre) n'est qu'une modification de _vincire_, _lier_, _vinctus_, -_victus_, _vinctor_, _victor_. L'historien Hamza déclare que -l'étymologie de _Saba_ l'embarrasse; mais, elle est exacte dans -l'hébreu, ou _sabah_ (shabah) signifie _emmener captif_. Ainsi l'antique -homérite était analogue à l'hébreu, et nous en verrons un autre exemple -dans les noms de _Zohák_. - -[322] Idées sur les relations politiques et commerciales des anciens -peuples de l'Afrique, _en allemand_; par A. H. L. Heeren, professeur de -philosophie à Gœttingue, etc., l'un des meilleurs livres historiques -publiés de nos jours, dont nous n'avons qu'une traduction bien -incomplète publiée en l'an VIII (1800). - -[323] _Voyez_ Étienne de Byzance, qui écrit _Télané_, probablement par -l'altération de K en T, ou parce que les Syriens ont prononcé le _ké_, -_tché_, comme les Arabes. - -[324] _Voyez_ un Mémoire très-approfondi de M. de Sacy, sur la -littérature des Arabes et sur les monuments, tome XLVIII des Mémoires de -l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, pages 247 et suivantes. - -[325] Une maladie grave empêcha l'estimable Niebuhr d'avoir une copie -qu'on lui disait prise sur une ancienne inscription; mais la main de qui -il l'eût tenue, nous eût laissé des doutes légitimes. - -[326] On a cru un instant que M. Grotefend avait eu ce bonheur; mais son -explication n'a pas eu de suites, et elle ne devait pas en avoir, car -elle est fondée sur deux mots dont nous croyons l'orthographe -très-vicieuse. M. Grotefend dit que _Darios_ devait être écrit -Darheusch, et _Xerces_, _Khsch-h-er-Sché_: il est très-probable que le -_Xerces_ des Grecs n'a point eu pour type un mot si compliqué, et qu'il -est seulement la double syllabe _shir shah_ qui, en persan moderne, -signifie le _lion-roi_; et tout l'édifice s'écroule. Espérons que les -planches d'airain trouvées à Cochin par les missionnaires anglais, et -sur lesquelles ont été gravés au 3e ou 4e siècle, en lettres à clous, -des privilèges accordés aux juifs ou aux chrétiens, nous donneront une -clef plus heureuse. _Voyez_ sur cette matière une savante et judicieuse -lettre de M. de Sacy, dans le Magasin encyclopédique, année 8, page 438; -et pour les lettres hémiarites, _voyez_ le mémoire du même savant, tome -XLVIII de l'Académie des Inscriptions. - - - - - - - - -End of Project Gutenberg's Oeuvres, Tome V, by C.-F.(Constantin-François) - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES, TOME V *** - -***** This file should be named 40025-0.txt or 40025-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/0/2/40025/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net); -produced from images of the Bibliothèque nationale de -France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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