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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: L'anarchie - -Author: Élisée Reclus - -Release Date: August 8, 2012 [EBook #40456] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ANARCHIE *** - - - - -Produced by Vineshen Pillay - - - - -Élisée Reclus - -L'ANARCHIE - -PARIS - -Au Bureau des « TEMPS NOUVEAUX » -140, RUE MOUFFETARD, 140 - -1896 - -NOTICE PRÉLIMINAIRE - -Les paroles qui suivent furent prononcées en 1894 dans la loge -maçonnique des _Amis Philanthropes_ de Bruxelles, quoique depuis -trente-six années l'orateur, simple « apprenti », n'eût jamais, par -principe, collaboré en quoi que ce soit à l'œuvre de la société -fermée des Francs-Maçons. D'autant plus doit-il remercier les -« Frères » qui, ce jour-là, invitèrent le « Profane » à venir -exposer ses idées. - -Ce discours a été reproduit dans les livraisons 3, 4 et 5 de la -première année des _Temps Nouveaux_ (mai et juin 1895). - -L'ANARCHIE - -L'anarchie n'est point une théorie nouvelle. Le mot lui-même pris -dans l'acception d' « absence de gouvernement », de « société sans -chefs », est d'origine ancienne et fut employé bien avant Proudhon. - -D'ailleurs qu'importent les mots? Il y eut des « acrates » avant -les anarchistes, et les acrates n'avaient pas encore imaginé leur nom -de formation savante que d'innombrables générations s'étaient -succédé. De tous temps il y eut des hommes libres, des contempteurs -de la loi, des hommes vivant sans maîtres, de par le droit primordial -de leur existence et de leur pensée. Même aux premiers âges nous -retrouvons partout des tribus composées d'hommes se gérant à leur -guise, sans loi imposées, n'ayant d'autre règle de conduite que leur -« vouloir et franc arbitre », pour parler avec Rabelais, et poussés -même par leur désir de fonder la « foi profonde » comme les -« chevaliers tant preux » et les « dames tant mignonnes » qui -s'étaient réunis dans l'abbaye de Thélème. - -Mais si l'anarchie est aussi ancienne que l'humanité, du moins ceux -qui la représentent apportent-ils quelque chose de nouveau dans le -monde. Ils ont la conscience précise du but poursuivi et, d'une -extrémité de la terre à l'autre, s'accordent dans leur idéal pour -repousser toute forme de gouvernement. Le rêve de liberté mondiale a -cessé d'être une pure utopie philosophique et littéraire, comme il -l'était pour les fondateurs des cités du Soleil ou de Jérusalem -nouvelles; il est devenu le but pratique, activement recherché, pour -des multitudes d'hommes unis, qui collaborent résolument à la -naissance d'une société dans laquelle il n'y aurait plus de maîtres, -plus de conservateurs officiels de la morale publique, plus de -geôliers ni de bourreaux, plus de riches ni de pauvres, mais des -frères ayant tous leur part quotidienne de pain, des égaux en droit, -et se maintenant en paix et en cordiale union, non par l'obéissance à -des lois, qu'accompagnent toujours des menaces redoutables, mais par -le respect mutuel des intérêts et l'observation scientifique des lois -naturelles. - -Sans doute, cet idéal semble chimérique à plusieurs d'entre vous, -mais je suis sûr aussi qu'il paraît désirable à la plupart et que -vous apercevez au loin l'image éthérée d'une société pacifique où -les hommes désormais réconciliés laisseront rouiller leurs épées, -refondront leurs canons et désarmeront leurs vaisseaux. D'ailleurs -n'êtes-vous pas de ceux qui depuis longtemps, depuis des milliers -d'années, dites-vous, travaillent à construire le temple de -l'Égalité? Vous êtes « maçons », à seule fin de « maçonner » un -édifice de proportions parfaites, où n'entrent que des hommes libres, -égaux et frères, travaillant sans cesse à leur perfectionnement et -renaissant par la force de l'amour à une vie nouvelle de justice et -de bonté. C'est bien cela, n'est-ce pas, et vous n'êtes pas seuls? -Vous ne prétendez point au monopole d'un esprit de progrès et de -renouvellement. Vous ne commettez pas même l'injustice d'oublier -vos adversaires spéciaux, ceux qui vous maudissent et vous -excommunient, les catholiques ardents qui vouent à l'enfer les -ennemis de la Sainte Église, mais qui n'en prophétisent pas moins -la venue d'un âge de paix définitive. François d'Assise, Catherine de -Sienne, Thérèse d'Avila et tant d'autres encore parmi les fidèles -d'une foi qui n'est point la vôtre, aimèrent certainement l'humanité -de l'amour le plus sincère et nous devons les compter au nombre de -ceux qui vivaient pour un idéal de bonheur universel. Et maintenant, -les millions et les millions de socialistes, à quelque école qu'ils -appartiennent, luttent aussi pour un avenir où la puissance du -capital sera brisée et où les hommes pourront enfin se dire -« égaux » sans ironie. - -Le but des anarchistes leur est donc commun avec beaucoup d'hommes -généreux, appartenant aux religions, aux sectes, aux partis les plus -divers, mais ils se distinguent nettement par les moyens, ainsi que -leur nom l'indique de la manière la moins douteuse. La conquête du -pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des -révolutionnaires, mêmes des mieux intentionnés. L'éducation reçue ne -leur permettrait pas de s'imaginer une société libre fonctionnant -sans gouvernement régulier, et, dès qu'ils avaient renversé des -maîtres haïs, ils s'empressaient de les remplacer par d'autres -maîtres, destinés suivant la formule consacrée, à « faire le bonheur -de leur peuples ». D'ordinaire on ne se permettait même pas de -préparer un changement de prince ou de dynastie sans avoir fait -hommage de son obéissance à quelque souverain futur: « Le roi est -tué! Vive le roi! » s'écriaient les sujets toujours fidèles même -dans leur révolte. Pendant des siècles et des siècles tel fut -immanquablement le cours de l'histoire. « Comment pourrait-on vivre -sans maîtres? » disaient les esclaves, les épouses, les enfants, les -travailleurs des villes et des campagnes, et, de propos délibéré, ils -se plaçaient la tête sous le joug comme le fait le bœuf qui traîne la -charrue. On se rappelle les insurgés de 1830 réclamant « la -meilleure des Républiques » dans la personne d'un nouveau roi, et -les républicains de 1848 se retirant discrètement dans leur taudis -après avoir mis « trois mois de misère au service du gouvernement -provisoire ». A la même époque, une révolution éclatait en -Allemagne, et un parlement populaire se réunissait à Francfort: -« L'ancienne autorité est un cadavre! » clamait un des représentants. -« Oui, répliquait le président, mais nous allons le ressusciter. -Nous appellerons des hommes nouveaux qui sauront reconquérir pour le -pouvoir la puissance de la nation. » N'est-ce pas ici le cas de -répéter le vers de Victor Hugo: - -Un vieil instinct humain mène à la turpitude? - -Contre cet instinct, l'anarchie représente vraiment un esprit -nouveau. On ne peut point reprocher aux libertaires qu'ils cherchent -à se débarrasser d'un gouvernement pour se substituer à lui: -« Ote-toi de là que je m'y mette! » est une parole qu'ils auraient -horreur de prononcer, et, d'avance, ils vouent à la honte et au -mépris, ou du moins à la pitié, celui d'entre eux qui, piqué de la -tarentule du pouvoir, se laisserait aller à briguer quelque place -sous prétexte de faire, lui aussi, le « bonheur de ses -concitoyens ». Les anarchistes professent en s'appuyant sur -l'observation, que l'Etat et tout ce qui s'y rattache n'est pas une -pure entité ou bien quelque formule philosophique, mais un ensemble -d'individus placés dans un milieu spécial et en subissant -l'influence. Ceux-ci, élevés en dignité, en pouvoir, en traitement -au-dessus de leurs concitoyens, sont par cela même forcés, pour ainsi -dire, de se croire supérieurs aux gens du commun, et cependant les -tentations de toute sorte qui les assiègent les font choir presque -fatalement au-dessous du niveau général. - -C'est là ce que nous répétons sans cesse à nos frères, -- parfois des -frères ennemis -- les socialistes d'Etat: « Prenez garde à vos -chefs et mandataires! Comme vous certainement ils sont animés des -plus pures intentions; ils veulent ardemment la suppression de la -propriété privée et de l'Etat tyrannique; mais les relations, les -occasions nouvelles les modifient peu à peu; leur morale change -avec leurs intérêts, et, se croyant toujours fidèles à la cause de -leurs mandants, ils deviennent forcément infidèles. Eux aussi, -détenteurs du pouvoir, devront se servir des instruments du pouvoir: -armée, moralistes, magistrats, policiers et mouchards. Depuis plus de -trois mille ans, le poète hindou du _Mahâ Bhârata_ a formulé sur ce -sujet l'expérience des siècles: « L'homme qui roule dans un char ne -sera jamais l'ami de l'homme qui marche à pied! » - -*** - -Ainsi les anarchistes ont à cet égard les principes les plus -arrêtés: d'après eux, la conquête du pouvoir ne peut servir qu'à en -prolonger la durée avec celle de l'esclavage correspondant. Ce n'est -donc pas sans raison que le nom d' « anarchistes » qui, après tout, -n'a qu'une signification négative, reste celui par lequel nous sommes -universellement désignés. On pourrait nous dire « libertaires », -ainsi que plusieurs d'entre nous se qualifient volontiers, ou bien -« harmonistes » à cause de l'accord libre des vouloirs qui, d'après -nous, constituera la société future; mais ces appellations ne nous -différencient pas assez des socialistes. C'est bien la lutte contre -tout pouvoir officiel qui nous distingue essentiellement; chaque -individualité nous paraît être le centre de l'univers, et chacune a -les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d'un -pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie. - -*** - -Vous connaissez notre idéal. Maintenant la première question qui se -pose est celle-ci: « Cet idéal est-il vraiment noble et mérite-t-il -le sacrifice des hommes dévoués, les risques terribles que toutes les -révolutions entraînent après elles? La morale anarchiste est-elle -pure, et dans la société libertaire, si elle se constitue, l'homme -sera-t-il meilleur que dans une société reposant sur la crainte du -pouvoir ou des lois? » Je réponds en toute assurance et j'espère que -bientôt vous répondrez avec moi: « Oui, la morale anarchiste est -celle qui correspond le mieux à la conception moderne de la justice -et de la bonté. » - -Le fondement de l'ancienne morale, vous le savez, n'était autre que -l'effroi, le « tremblement », comme dit la Bible et comme maints -préceptes vous l'ont appris dans votre jeune temps. « La crainte de -Dieu est le commencement de la sagesse », tel fut naguère le point -de départ de toute éducation: la société dans son ensemble reposait -sur la terreur. Les hommes n'étaient pas des citoyens, mais des -sujets ou des ouailles; les épouses étaient des servantes, les -enfants des esclaves, sur lesquels les parents avaient un reste de -l'ancien droit de vie et de mort. Partout, dans toutes les relations -sociales, se montraient les rapports de supériorité et de -subordination; enfin, de nos jours encore, le principe même de -l'Etat et de tous les Etats partiels qui le constituent, est la -hiérarchie, ou l'archie « sainte », l'autorité « sacrée », -- -c'est le vrai sens du mot. -- Et cette domination sacro-sainte -comporte toute une succession de classes superposées dont les plus -hautes ont toutes le droit de commander, et les inférieures toutes le -devoir d'obéir. La morale officielle consiste à s'incliner devant -le supérieur, à se redresser fièrement devant le subordonné. Chaque -homme doit avoir deux visages, comme Janus, deux sourires, l'un -flatteur, empressé, parfois servile, l'autre superbe et d'une -noble condescendance. Le principe d'autorité -- c'est ainsi que -cette chose-là se nomme -- exige que le supérieur n'ait jamais -l'air d'avoir tort, et que, dans tout échange de paroles, il ait le -dernier mot. Mais surtout il faut que ses ordres soient observés. -Cela simplifie tout: plus besoin de raisonnements, d'explications, -d'hésitations, de débats, de scrupules. Les affaires marchent alors -toutes seules, mal ou bien. Et, quand un maître n'est pas là pour -commander, n'a-t-on pas des formules toutes faites, des ordres, -décrets ou lois, édictés aussi par des maîtres absolus ou des -législateurs à plusieurs degrés? Ces formules remplacent les -ordres immédiats et on les observe sans avoir à chercher si elles -sont conformes à la voix intérieure de la conscience. - -Entre égaux, l'œuvre est plus difficile, mais elle est plus haute: -il faut chercher âprement la vérité, trouver le devoir personnel, -apprendre à se connaître soi-même, faire continuellement sa propre -éducation, se conduire en respectant les droits et les intérêts des -camarades. Alors seulement on devient un être réellement moral, on -naît au sentiment de sa responsabilité. La morale n'est pas un ordre -auquel on se soumet, une parole que l'on répète, une chose purement -extérieure à l'individu; elle devient une partie de l'être, un -produit même de la vie. C'est ainsi que nous comprenons la morale, -nous, anarchistes. N'avons-nous pas le droit de la comparer avec -satisfaction à celle que nous ont léguée les ancêtres? - -Peut-être me donnerez-vous raison? Mais encore ici, plusieurs -d'entre vous prononceront le mot de « chimère ». Heureux déjà, que -vous y voyiez du moins une noble chimère, je vais plus loin, et -j'affirme que notre idéal, notre conception de la morale est tout à -fait dans la logique de l'histoire, amenée naturellement par -l'évolution de l'humanité. - -Poursuivis jadis par la terreur de l'inconnu aussi bien que par le -sentiment de leur impuissance dans la recherche des causes, les -hommes avaient créé par l'intensité de leur désir, une ou plusieurs -divinités secourables qui représentaient à la fois leur idéal informe -et le point d'appui de tout ce monde mystérieux visible, et -invisible, des choses environnantes. Ces fantômes de l'imagination, -revêtus de la toute-puissance, devinrent aussi aux yeux des hommes le -principe de toute justice et de toute autorité: maîtres du ciel, -ils eurent naturellement leurs interprètes sur la terre, magiciens, -conseillers, chefs de guerre, devant lesquels on apprit à se -prosterner comme devant les représentants d'en haut. C'était logique, -mais l'homme dure plus que ses œuvres, et ces dieux qu'il -créa n'ont cessé de changer comme des ombres projetées sur l'infini. -Visibles d'abord, animés de passions humaines, violents et -redoutables, ils reculèrent peu à peu dans un immense lointain; ils -finirent par devenir des abstractions, des idées sublimes, auxquelles -on ne donnait même plus de nom, puis ils arrivèrent à se confondre -avec les lois naturelles du monde; ils rentrèrent dans cet univers -qu'ils étaient censés avoir fait jaillir du néant, et maintenant -l'homme se retrouve seul sur la terre, au-dessus de laquelle il -avait dressé l'image colossale de Dieu. - -Toute la conception des choses change donc en même temps. Si Dieu -s'évanouit, ceux qui tiraient de lui leurs titres à l'obéissance -voient aussi se ternir leur éclat emprunté: eux aussi doivent -rentrer graduellement dans les rangs, s'accommoder de leur mieux à -l'état des choses. On ne trouverait plus aujourd'hui de Tamerlan qui -commandât à ses quarante courtisans de se jeter du haut d'une -tour, sûr que, dans un clin d'œil, il verrait des créneaux les -quarante cadavres sanglants et brisés. La liberté de penser à fait de -tous les hommes des anarchistes sans le savoir. Qui ne se réserve -maintenant un petit coin de cerveau pour réfléchir? Or, c'est là -précisément le crime des crimes, le péché par excellence, symbolisé -par le fruit de l'arbre qui révéla aux hommes la connaissance du -bien et du mal. De là la haine de la science que professa toujours -l'Église. De là cette fureur que Napoléon, un Tamerlan moderne, eut -toujours pour les « idéologues ». - -Mais les idéologues sont venus. Ils ont soufflé sur les illusions -d'autrefois comme sur une buée, recommençant à nouveau tout le -travail scientifique par l'observation et l'expérience. Un d'eux -même, nihiliste avant nos Ages, anarchiste s'il en fut, du moins -en paroles, débuta par faire « table rase » de tout ce qu'il avait -appris. Il n'est maintenant guère de savant, guère de littérateur, -qui ne professe d'être lui-même son propre maître et modèle, le -penseur original de sa pensée, le moraliste de sa morale. « Si tu -veux surgir, surgis de toi-même! » disait Goethe. Et les artistes ne -cherchent-ils pas à rendre la nature telle qu'ils la voient, telle -qu'ils la sentent et la comprennent? C'est là d'ordinaire, il est -vrai, ce qu'on pourrait appeler une « anarchie aristocratique », ne -revendiquant la liberté que pour le peuple choisi des Musagètes, que -pour les gravisseurs du Parnasse. Chacun d'eux veut penser librement, -chercher à son gré son idéal dans l'infini, mais tout en disant qu'il -faut « une religion pour le peuple! » Il veut vivre en homme -indépendant, mais « l'obéissance est faite pour les femmes »; il -veut créer des œuvres originales, mais « la foule d'en bas » doit -rester asservie comme une machine à l'ignoble fonctionnement de la -division du travail! Toutefois, ces aristocrates du goût et de la -pensée n'ont plus la force de fermer la grande écluse par laquelle -se déverse le flot. Si la science, la littérature et l'art sont -devenus anarchistes, si tout progrès, toute nouvelle forme de la -beauté sont dus à l'épanouissement de la pensée libre, cette pensée -travaille aussi dans les profondeurs de la société et maintenant il -n'est plus possible de la contenir. Il est trop tard pour arrêter le -déluge. - -La diminution du respect n'est-elle pas le phénomène par excellence -de la société contemporaine? j'ai vu jadis en Angleterre des foules -se ruer par milliers pour contempler l'équipage vide d'un grand -seigneur. Je ne le verrais plus maintenant. En Inde, les parias -s'arrêtaient dévotement aux cent quinze pas réglementaires qui -les séparaient de l'orgueilleux brahmane: depuis que l'on se presse -dans les gares, il n'y a plus entre eux que la paroi de clôture d'une -salle d'attente. Les exemples de bassesse, de reptation vile ne -manquent pas dans le monde, mais pourtant il y a progrès dans le sens -de l'égalité. Avant de témoigner son respect, on se demande -quelquefois si l'homme ou l'institution sont vraiment respectables. -On étudie la valeur des individus, l'importance des œuvres. La foi -dans la grandeur a disparu; or, là où la foi n'existe plus, les -institutions disparaissent à leur tour. La suppression de l'Etat est -naturellement impliquée dans l'extinction du respect. - -L'œuvre de critique frondeuse à laquelle est soumis l'État s'exerce -également contre toutes les institutions sociales. Le peuple ne croit -plus à l'origine sainte de la propriété privée, produite, nous -disaient les économistes, -- on n'ose plus le répéter maintenant -- -par le travail personnel des propriétaires; il n'ignore point que le -labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés à des millions, -et que cet enrichissement monstrueux est toujours la conséquence d'un -faux état social, attribuant à l'un le produit du travail de milliers -d'autres; il respectera toujours le pain que le travailleur a -durement gagné, la cabane qu'il a bâtie de ses mains, le jardin qu'il -a planté, mais il perdra certainement le respect des mille propriétés -fictives que représentent les papiers de toutes espèces contenus dans -les banques. Le jour viendra, je n'en doute point, où il reprendra -tranquillement possession de tous les produits du labeur commun, -mines et domaines, usines et châteaux, chemins de fer, navires et -cargaisons. Quand la multitude, cette multitude « vile » par son -ignorance et la lâcheté qui en est la conséquence fatale, aura cessé -de mériter le qualificatif dont on l'insulta, quand elle saura, en -toute certitude que l'accaparement de cet immense avoir repose -uniquement sur une fiction chirographique, sur la foi en des -paperasses bleues, l'état social actuel sera bien menacé! En présence -de ces évolutions profondes, irrésistibles, qui se font dans toutes -les cervelles humaines, combien niaises, combien dépourvues de sens -paraîtront à nos descendants ces clameurs forcenées qu'on lance -contre les novateurs! Qu'importent les mots orduriers déversés par -une presse obligée de payer ses subsides en bonne prose, qu'importent -même les insultes honnêtement proférées contre nous, par ces dévotes -« saintes mais simples » qui portaient du bois au bûcher de Jean -Huss! Le mouvement qui nous emporte n'est pas le fait de simples -énergumènes, ou de pauvres rêveurs, il est celui de la société dans -son ensemble. Il est nécessité par la marche de la pensée, devenue -maintenant fatale, inéluctable, comme le roulement de la terre et des -cieux. - -Pourtant un doute pourrait subsister dans les esprits si l'anarchie -n'avait jamais été qu'un idéal, qu'un exercice intellectuel, un -élément de dialectique, si jamais elle n'avait eu de réalisation -concrète, si jamais un organisme spontané n'avait surgi, mettant -en action les forces libres de camarades travaillent en commun, -sans maître pour les commander. Mais ce doute peut être facilement -écarté. Oui des organismes libertaires ont existé de tout temps; oui, -il s'en forme incessamment de nouveaux, et chaque année plus -nombreux, suivant les progrès de l'initiative individuelle. Je -pourrais citer en premier lieu diverses peuplades dites sauvages, qui -même de nos jours vivent en parfaite harmonie sociale sans avoir -besoin de chefs ni de lois, ni d'enclos, ni de force publique; mais -je n'insiste pas sur ces exemples, qui ont pourtant leur importance: -je craindrais qu'on ne m'objectât le peu de complexité de ces -sociétés primitives, comparées à notre monde moderne, organisme -immense où s'entremêlent tant d'autres organismes avec une -complication infinie. Laissons donc de côté ces tribus primitives -pour nous occuper seulement des nations déjà constituées, ayant tout -un appareil politique et social. - -Sans doute, je ne pourrais vous en montrer aucune dans le cours de -l'histoire qui se soit constituée en société purement anarchique, -car toutes se trouvaient alors dans leur période de lutte entre des -éléments divers non encore associés; mais ce qu'il sera facile de -constater, c'est que chacune de ces sociétés partielles, quoique -non fondues en un ensemble harmonique, fut d'autant plus prospère, -d'autant plus créatice qu'elle était plus libre, que la valeur -personnelle de l'individu y était le mieux reconnue. Depuis les -âges préhistoriques, où nos sociétés naquirent aux arts, aux -sciences, à l'industrie, sans que des annales écrites aient pu nous -en apporter la mémoire, toutes les grandes périodes de la vie des -nations ont été celles où les hommes, agités par les révolutions, -eurent le moins à souffrir de la longue et pesante étreinte d'un -gouvernement régulier. Les deux grandes périodes de l'humanité, par -le mouvement des découvertes, par l'efflorescence de la pensée, par -la beauté de l'art, furent des époques troublées, des âges de -« périlleuse liberté ». L'ordre régnait dans l'immense empire -des Mèdes et des Perses, mais rien de grand n'en sortit, tandis que -la Grèce républicaine, sans cesse agitée, ébranlée par de -continuelles secousses, a fait naître les initiateurs de tout ce que -nous avons de haut et de noble dans la civilisation moderne: -il nous est impossible de penser, d'élaborer une œuvre quelconque -sans que notre esprit ne se reporte vers ces Hellènes libres qui -furent nos devanciers et qui sont encore nos modèles. Deux mille -années plus tard, après des tyrannies, après des temps sombres -d'oppression, qui ne semblaient devoir jamais finir, l'Italie, -les Flandres, l'Allemagne, toute l'Europe des communiers s'essaya de -nouveau à reprendre haleine; des révolutions innombrables secouèrent -le monde. Ferrari ne compta pas moins de sept mille secousses locales -pour la seule Italie; mais aussi le feu de la pensée libre se mit à -flamber et l'humanité à refleurir: avec les Raphaël, les Vinci, -les Michel-Ange, elle se sentit jeune pour la deuxième fois. - -Puis vint le grand siècle de l'Encyclopédie avec les révolutions -mondiales qui s'ensuivirent et la proclamation des Droits de l'Homme. -Or essayez, si vous le pouvez, d'énumérer tous les progrès qui -se sont accomplis depuis cette grande secousse de l'humanité. On se -demande si pendant ce dernier siècle ne s'est pas concentrée plus de -la moitié de l'histoire. Le nombre des hommes s'est accru de plus -d'un demi-milliard; le commerce a plus que décuplé, l'industrie -s'est comme transfigurée, et l'art de modifier les produits naturels -s'est merveilleusement enrichi; des sciences nouvelles ont fait leur -apparition, et, quoi qu'on en dise, une troisième période de l'art a -commencé; le socialisme conscient et mondial est né dans son -ampleur. Au moins se sent-on vivre dans le siècle des grands -problèmes et des grandes luttes. Remplacez par la pensée les cent -années issues de la philosophie du dix-huitième siècle, remplacez-les -par une période sans histoire où quatre cents millions de pacifiques -Chinois eussent vécu sous la tutelle d'un « Père du peuple », d'un -tribunal des rites et de mandarins munis de leurs diplômes. Loin de -vivre avec élan comme nous l'avons fait, nous nous serions -graduellement rapprochés de l'inertie et de la mort. Si Galilée, -encore tenu dans les prisons de l'Inquisition, ne put que murmurer -sourdement: « Pourtant elle se meut! » nous pouvons maintenant, -grâce aux révolutions, grâce aux violences de la pensée libre, nous -pouvons le crier sur les toits ou sur les places publiques: « Le -monde se meut et il continuera de se mouvoir! » - -En dehors de ce grand mouvement qui transforme graduellement la -société tout entière dans le sens de la pensée libre, de la morale -libre, de l'action libre, c'est-à-dire de l'anarchie dans son -essence, il existe ainsi un travail d'expériences directes qui se -manifeste par la fondation de colonies libertaires et communistes: -ce sont autant de petites tentatives que l'on peut comparer aux -expériences de laboratoire que font les chimistes et les ingénieurs. -Ces essais de communes modèles ont toutes le défaut capital d'être -faits en dehors des conditions ordinaires de la vie, c'est-à-dire -loin des cités où se brassent les hommes, où surgissent les idées, -où se renouvellent les intelligences. Et pourtant on peut citer -nombre de ces entreprises qui ont pleinement réussi, entre autres -celle de la « Jeune Icarie », transformation de la colonie de -Cabet, fondée il y a bientôt un demi-siècle sur les principes d'un -communisme autoritaire: de migration en migration, le groupe des -communiers devenu purement anarchiste, vit maintenant d'une existence -modeste dans une campagne de l'Iowa, près de la rivière Desmoines. - -Mais là où la pratique anarchiste triomphe, c'est dans le cours -ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui certainement ne -pourraient soutenir la terrible lutte de l'existence s'ils ne -s'entr'aidaient spontanément, ignorant les différences et les -rivalités des intérêts. Quand l'un d'entre eux tombe malade, d'autres -pauvres prennent ses enfants chez eux: on le nourrit, on partage la -maigre pitance de la semaine, on tâche de faire sa besogne, en -doublant les heures. Entre les voisins une sorte de communisme -s'établit par le prêt, le va-et-vient constant de tous les ustensiles -de ménage et des provisions. La misère unit les malheureux en une -ligue fraternelle: ensemble ils ont faim, ensemble ils se -rassasient. La morale et la pratique anarchistes sont la règle même -dans les réunions bourgeoises d'où, au premier abord, elles nous -semblent complètement absentes. Que l'on s'imagine une fête de -campagne où quelqu'un, soit l'hôte, soit l'un des invités, affecte -des airs de maître, se permettant de commander ou de faire prévaloir -indiscrètement son caprice! N'est-ce pas la mort de toute joie, la -fin de tout plaisir? Il n'est de gaieté qu'entre égaux et libres, -entre gens qui peuvent s'amuser comme il leur convient, par groupes -distincts, si cela leur plaît, mais rapprochés les uns des autres et -s'entremêlant à leur guise, parce que les heures passées ainsi leur -semblent plus douces. - -Ici je me permettrais de vous narrer un souvenir personnel. Nous -voguions sur un de ces beaux navires modernes qui fendent les flots -superbement avec la vitesse de 15 ou 20 nœuds à l'heure, et qui -tracent une ligne droite de continent à continent malgré vent et -marée. L'air était calme, le soir était doux et les étoiles -s'allumaient une à une dans le ciel noir. On causait à la dunette, et -de quoi pouvait-on causer si ce n'est de cette éternelle question -sociale, qui nous étreint, qui nous saisit à la gorge comme la -sphynge d'Oedipe. Le réactionnaire du groupe était vivement pressé -par ses interlocuteurs, tous plus ou moins socialistes. Il se -retourna soudain vers le capitaine, le chef, le maître, espérant -trouver en lui un défenseur né des bons principes: « Vous commandez -ici! Votre pouvoir n'est-il pas sacré, que deviendrait le navire s'il -n'était dirigé par votre volonté constante? » -- « Homme naïf que -vous êtes, répondit le capitaine. Entre nous, je puis vous dire que -d'ordinaire je ne sers absolument à rien. L'homme à la barre -maintient le navire dans sa ligne droite; dans quelques minutes un -autre pilote lui succédera, puis d'autres encore, et nous suivrons -régulièrement, sans mon intervention, la route accoutumée. En bas les -chauffeurs et les mécaniciens travaillent sans mon aide, sans mon -avis, et mieux que si je m'ingérais à leur donner conseil. Et tous -ces gabiers, ces matelots savent aussi quelle besogne ils ont à -faire, et, à l'occasion je n'ai qu'à faire concorder ma petite part -de travail avec la leur, plus pénible quoique moins rétribuée que la -mienne. Sans doute, je suis censé guider le navire. Mais ne -voyez-vous pas que c'est là une simple fiction? Les cartes sont là et -ce n'est pas moi qui les ai dressées. La boussole nous dirige et ce -n'est pas moi qui l'inventai. On a creusé pour nous le chenal du port -d'où nous venons, celui du port dans lequel nous entrerons. Et le -navire superbe, se plaignant à peine dans ses membrures sous la -pression des vagues, se balançant avec majesté dans la houle, -cinglant puissamment sous la vapeur, ce n'est pas moi qui l'ai -construit. Que suis-je ici en présence des grands morts, des -inventeurs et des savants, nos devanciers, qui nous apprirent à -traverser les mers? Nous sommes tous leurs associés, nous, et les -matelots mes camarades, et vous aussi les passagers, car c'est pour -vous que nous chevauchons les vagues, et, en cas de péril, nous -comptons sur vous pour nous aider fraternellement. Notre œuvre -est commune, et nous sommes solidaires les uns des autres! » Tous se -turent et je recueillis précieusement dans le trésor de ma mémoire -les paroles de ce capitaine comme on n'en voit guère. - -Ainsi ce navire, ce monde flottant où, d'ailleurs les punitions sont -inconnues, porte une république modèle à travers l'Océan malgré les -chinoiseries hiérarchiques. Et ce n'est point là un exemple isolé. -Chacun de vous connaît du moins par ouï-dire, des écoles où le -professeur, en dépit des sévérités du règlement, toujours -inappliquées, a tous les élèves pour amis et collaborateurs heureux. -Tout est prévu par l'autorité compétente pour mater les petits -scélérats, mais leur grand ami n'a pas besoin de tout cet attirail de -répression; il traite les enfants comme des hommes faisant -constamment appel à leur bonne volonté, à leur compréhension des -choses, à leur sens de la justice, et tous répondent avec joie. Une -minuscule société anarchique, vraiment humaine, se trouve ainsi -constituée, quoique tout semble ligué dans le monde ambiant pour -en empêcher l'éclosion: lois, règlements, mauvais exemples, -immoralité publique. - -Des groupes anarchistes surgissent donc sans cesse, malgré les vieux -préjugés et le poids mort des mœurs anciennes. Notre monde nouveau -pointe autour de nous, comme germerait une flore nouvelle sous le -détritus des âges. Non seulement il n'est pas chimérique, comme on le -répète sans cesse, mais il se montre déjà sous mille formes; aveugle -est l'homme qui ne sait pas l'observer. En revanche, s'il est une -société chimérique, impossible, c'est bien le pandémonium dans lequel -nous vivons. Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas abusé de -la critique, pourtant si facile à l'égard du monde actuel, tel que -l'ont constitué le soi-disant principe d'autorité et la lutte féroce -pour l'existence. Mais enfin, s'il est vrai que, d'après la -définition même, une société est un groupement d'individus qui se -rapprochent et se concertent pour le bien-être commun, on ne peut -dire sans absurdité que la masse chaotique ambiante constitue une -société. D'après ses avocats, -- car toute mauvaise cause a les -siens -- elle aurait pour but l'ordre parfait par la satisfaction des -intérêts de tous. Or n'est-ce pas une risée que de voir une société -ordonnée dans ce monde de la civilisation européenne, avec la suite -continue de ses drames intestins, meurtres et suicides, violences et -fusillades, dépérissements et famines, vols, dols et tromperies de -toute espèce, faillites, effondrements et ruines. Qui de nous, en -sortant d'ici, ne verra se dresser à côté de lui les spectres du -vice et de la faim? Dans notre Europe, il y a cinq millions -d'hommes n'attendant qu'un signe pour tuer d'autres hommes, pour -brûler les maisons et les récoltes; dix autres millions d'hommes -en réserve hors des casernes sont tenus dans la pensée d'avoir à -accomplir la même œuvre de destruction; cinq millions de malheureux -vivent ou, du moins, végètent dans les prisons, condamnés à des -peines diverses, dix millions meurent par an de morts anticipées, et -sur 370 millions d'hommes, 350, pour ne pas dire tous, frémissent -dans l'inquiétude justifiée du lendemain: malgré l'immensité des -richesses sociales, qui de nous peut affirmer qu'un revirement -brusque du sort ne lui enlèvera pas son avoir? Ce sont là des faits -que nul ne peut contester, et qui devraient, ce me semble, nous -inspirer à tous la ferme résolution de changer cet état de choses, -gros de révolutions incessantes. - -J'avais un jour l'occasion de m'entretenir avec un haut -fonctionnaire, entraîné par la routine de la vie dans le monde de -ceux qui édictent des lois et des peines: « Mais défendez donc -votre société! lui disais-je. -- Comment voulez vous que je la -défende, me répondit-il, elle n'est pas défendable! » Elle se défend -pourtant, mais par des arguments qui ne sont pas des raisons, par la -schlague, le cachot et l'échafaud. - -D'autre part, ceux qui l'attaquent peuvent le faire dans toute la -sérénité de leur conscience. Sans doute le mouvement de -transformation entraînera des violences et des révolutions, mais déjà -le monde ambiant est-il autre chose que violence continue et -révolution permanente? Et dans les alternatives de la guerre sociale, -quels seront les hommes responsables? Ceux qui proclament une ère de -justice et d'égalité pour tous, sans distinction de classes ni -d'individus, ou ceux qui veulent maintenir les séparations et par -conséquent les haines de castes, ceux qui ajoutent lois répressives -à lois répressives, et qui ne savent résoudre les questions que par -l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie! L'histoire nous permet -d'affirmer en toute certitude que la politique de haine engendre -toujours la haine, aggravant fatalement la situation générale, ou -même entraînant une ruine définitive. Que de nations périrent ainsi, -oppresseurs aussi bien qu'opprimés! Périrons-nous à notre tour? - -J'espère que non, grâce à la pensée anarchiste qui se fait jour de -plus en plus, renouvelant l'initiative humaine. Vous-mêmes -n'êtes-vous pas, sinon anarchistes, du moins fortement nuancés -d'anarchisme? Qui de vous, dans son âme et conscience, se dira le -supérieur de son voisin, et ne reconnaîtra pas en lui son frère et -son égal? La morale qui fût tant de fois proclamée ici en paroles -plus ou moins symboliques deviendra certainement une réalité. Car -nous, anarchistes, nous savons que cette morale de justice parfaite, -de liberté et d'égalité, est bien la vraie, et nous la vivons de tout -cœur, tandis que nos adversaires sont incertains. Ils ne sont pas -sûrs d'avoir raison; au fond, ils sont même convaincus d'être dans -leur tort, et, d'avance, ils nous livrent le monde. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'anarchie, by Élisée Reclus - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ANARCHIE *** - -***** This file should be named 40456-8.txt or 40456-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/4/5/40456/ - -Produced by Vineshen Pillay - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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