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Elles montrent +comment le scepticisme absolu en toutes matières, religions, morale, +esthétique, histoire, se concilie aisément avec la soumission aux +mystères du Christianisme. Il n'y a, pour cela, qu'à être de son temps +et de son pays. On a un salon rempli d'idoles en or, en marbre, en +plâtre: au milieu, ce «grand Dieu pendu» dont parle Bossuet. Livré aux +seules lumières de la science, on hésite: l'embarras est grand, le choix +difficile; mais, encore une fois, on est de son époque, et l'on se fait +pardonner ses doutes en déclarant, avec Saint Paul, qu'on ne sait rien, +«sinon Jésus-Christ crucifié»[2]. + +Ainsi l'on vit, tranquille et honoré, l'espace de quatre-vingt-quatre +ans; ainsi l'on est précepteur de Louis XIV, et, plus heureux que +certain philosophe de nos jours, on a pour collègues à l'Académie +Française des évêques, Bossuet lui-même, qui ne s'offensent pas de +collaborer avec vous à un dictionnaire, parce que vous avez l'audace de +penser et d'écrire librement. + + I. L. + + + + +[Décoration] + +_AU LECTEUR_ + + +_Ne vous estonnez pas que je me serve du mot de Soliloques, peu connu +dans nostre langue; il ne l'est guères davantage dans la Latine où Saint +Augustin l'a emploié; et tous ceux qui ont traduit ses oeuvres en +François, n'ont pas fait difficulté de le retenir: c'est un entretien +secret avec soi-mesme, qui respond aucunement aux à parte si fréquens +sur le Théâtre des Italiens, et que le nostre, aussi bien que celui des +Espagnols, et des Anglais, n'ont pas rejetté. Je sçai bien qu'on les a +condamnez comme ridicules, veu le peu d'apparence qui se trouve à +présupposer, qu'un Acteur puisse prononcer tout bas, sans estre entendu +de celui qui n'est qu'à deux pas de lui, ce que tous les Auditeurs du +parterre, pour esloignez qu'ils soient, doivent entendre. Mais puisque +tout ce que les Théâtres des Grecs et des Latins ont representé, aussi +bien que les nostres par imitation, n'est que fable, et une pure +imposition ou mensonge; pourquoi n'admettra-t-on pas une chose de si peu +de conséquence, à cause qu'elle n'est pas vraisemblable? On oblige bien +les Spectateurs à prendre un chasteau de carte pour l'Acrocorinthe, ou +quelque autre forteresse semblable; et un petit coin du lieu où se joue +la Comédie, pour tout le païs Attique. Pourquoi, encore un coup, +feraient-ils difficulté de se laisser tromper par un_ à parte, +_prononcé d'une voix contrainte, comme l'on fait, nonobstant que cela +choque les sens, de la façon que nous l'avons remarqué? En vérité +l'apparence est moindre, et le raisonnement se trouve beaucoup plus +offensé aux premières tromperies, et autres pareilles dont le Théâtre +est continuellement rempli, qu'aux à parte qui sont rares, et qui ne +durent qu'un moment. J'ai assez d'années pour escrire qu'autrefois ces +façons de parler estoient en usage:_ j'ai dit à part-moi, _et_ il a dit +à part-soi, _dont l'on ne se sert plus, et qui respondent aux à parte +des Italiens. Mais pour revenir aux Soliloques, il ne s'est pas trouvé +moins de personnes qui les ont voulu généralement censurer, que de +celles dont nous venons de parler qui ont condamné les à parte; et les +Italiens mesme, nonobstant la pratique de leur Théâtre, n'ont pas laissé +de prononcer en commun proverbe_ il parlar solo, è da pazzo, _comme s'il +n'y avait que des fous qui parlassent à eux-mesmes. Si est-ce que +l'exemple des Pythagoriciens dans leurs entretiens secrets, et leur +examen journalier de conscience, que Sénèque pratiquoit tout les soirs à +leur exemple, me font estre d'un avis bien différent. Ce grand +Précepteur de la Morale de son siècle nous représente dans le sixième +livre de la Cholère, qu'il addresse à Novatus, au chapitre +trente-sixième, comme à l'exemple du Philosophe Sextius, il +s'interrogeoit lui-mesme tous les soirs, et s'addressant à son âme, lui +demandoit compte de ce qui s'estoit passé durant la journée:_ quotidie, +_dit-il_, apud me causam dico; _repassant sur ses fautes dans le secret +du lict, que sa femme Pauline faite à ce mystère ne troubloit jamais: il +ne se les pardonnoit qu'à la charge de n'y plus retomber, et se +prononçoit, en forme de jugement, ces propres termes:_ Vide ne istud +amplius facias, nunc tibi ignosco. _De tels Soliloques, et ceux du +Docteur de la Grâce, m'empescheront bien de les condamner, comme +plusieurs ont fait. Mais puisqu'il n'y a rien de plus naturel, ni aussi +de plus ordinaire aux hommes, que de se tromper, pardonnons aux autres +leurs erreurs, afin qu'on excuse les nostres._ + + + + +[Décoration] + +SOLILOQUES _SCEPTIQUES_ + + +PREMIER SOLILOQUE + + +Le plus important précepte de la science, est de sçavoir qu'il y a des +choses qui ne méritent pas d'estre sceues; ce que Quintilien a dit +particulièrement de quelques notions grammaticales. Mais il y en a +d'autres qu'on peut dire estre absolument hors de la portée de nostre +esprit, qui est trop profondément plongé dans la matière, pour bien +reconnoistre ce qui en est dégagé. Cependant c'est une des principales, +et des plus ordinaires maladies de l'homme, d'estre travaillé d'une +curiosité inquiète pour des choses qu'il ne peut sçavoir, et qu'il lui +est vraisemblablement plus avantageux d'ignorer, que d'en prendre +connoissance, puisque Dieu a limité la sphère d'activité de son âme, qui +ne peut pas pénétrer jusques-là. Ainsi l'on peut soustenir que c'est une +espèce d'intempérance très-pernicieuse, de vouloir sçavoir plus qu'il ne +faut, et que le Ciel ne nous le permet, _plus velle scire quant sit +satis, intemperantiæ genus est_, comme un Payen mesme l'a reconnu. Saint +Augustin rapporte au septième livre de la _Cité de Dieu_ la mesme pensée +expliquée par Varron en termes différens, quand ce sçavant Romain +déclare que s'il parle des choses Divines, c'est à la façon de +Xénophanes Colophonien, qui protestoit que ce qu'il en escrivoit, +n'estoit pas pour le faire passer comme une chose certaine, mais +seulement comme une pensée douteuse qu'il en avoit; l'homme ne pouvant +posséder là-dessus que des opinions incertaines, parce que la +connoissance asseurée en est réservée à Dieu seul. _Quid putem, non quid +contendam, ponam; hominis enim est hæc opinari, Dei scire._ Cela me fait +remarquer avec estime la prudence du Mofti des Turcs, qui est à peu près +parmi eux, et dans leur Religion, ce qu'est parmi nous le souverain +Pontife. Il ne rend jamais de jugement sur ce qui lui est proposé, et ne +prononce point sa sentence, qui s'appelle en sa langue _Festa_, sans +adjouter à la fin: _Dieu le sçait mieux_. Certes, tout bien considéré, +je me confirme dans cette doctrine, que hors les véritez révélées +d'en-haut, et que la vraie Religion nous enseigne, l'on peut sans crime +demeurer irrésolu, et sans rien déterminer sur tout le reste. Je vois +tous les hommes ainsi faits, qu'ils se moquent, en suivant leurs +fantaisies, les uns des autres, au mesme tems qu'ils pensent tous avoir +raison. Mais pour moi, je ne veux pas me laisser emporter par le torrent +de la multitude. _Non posso accommodarmi a cantare, e far concerto, con +quasi tutti gli altri huomini, il questo particulare_, comme parle cet +Italien. + + + + +SECOND SOLILOQUE + + +J'avoue que le désir d'apprendre et de sçavoir est naturel à l'homme, +_omnes homines scire desiderant_, dit le maistre de l'Eschole. Mais +j'adjouste à cet axiôme, que ce mesme désir ne nous distingue pas moins +des autres animaux, que la raison, dont nous faisons nostre préciput; +lorsque nous les nommons tous desraisonnables, comme s'il n'y avoit que +l'homme qui sceust bien discourir, et tirer de bonnes et raisonnables +conséquences. Si est-ce que ceux qui ont pris la pene d'observer ces +mesmes animaux, ont apperceu en beaucoup d'entre eux des estincelles +d'une raison que nous avons voulu nommer imparfaite, bien que Galien, et +assez d'autres Philosophes n'aient pas fait difficulté de prononcer, +qu'elle ne diffère de la nostre que selon le plus et le moins, qui par +la doctrine des Colléges ne change point l'espèce, _plus et minus non +mutant speciem_. Il n'en est pas de mesme de ce désir ardent de +s'instruire, tout particulier à l'homme; sans qu'il se remarque aucun +véritable signe d'une pareille envie aux animaux. Au lieu donc de +définir l'homme un animal raisonnable, je trouverois moins +d'inconvénient à le nommer un animal désireux de sçavoir, et je +penserois former par ces termes une plus juste définition. Mais si la +Nature n'imprime point dans nos âmes de vains désirs, et qui ne puissent +réussir, comme quelques-uns l'ont soustenu, il s'ensuivroit que la +science nous seroit comme naturelle, et que nous pourrions tous +l'acquérir; ce qui n'est peut-estre pas vrai, l'ignorance, selon +beaucoup des plus ingénus Philosophes, paroissant estre bien plutost de +l'appennage de nostre humanité, que la science, comme je m'en suis +souvent assez expliqué ailleurs. En vérité, si nous y prenons garde de +près, et si nous voulons reconnoistre franchement ce qui en est, +l'homme n'est pas capable de sçavoir la raison d'autre chose, que de ce +qu'il exécute à sa mode, ni comprendre d'autres sciences, que celles +dont il fait soi-mesme les principes; ce qui se peut facilement prouver +en considérant de bonne sorte les Mathématiques. O la belle maxime +d'État, qui fait, ce semble, subsister cette grande Monarchie de +Moscovie! d'estre dans l'ignorance de ce que nous appellons les belles +lettres, selon que toutes les relations qui en parlent le font voir. +Hors ce que l'auteur de nostre estre nous a révélé, et que la Foi +Chrétienne nous oblige de tenir pour très-certain, il n'y a rien que +l'esprit humain ne rende douteux et problématique. C'est ce qui a fait +dire si excellemment à Saint Paul écrivant aux Corinthiens[3], qu'il ne +sçavoit rien sinon JÉSUS-CHRIST crucifié. + + + + +TROISIÈME SOLILOQUE + + +Je ne puis que je n'approuve beaucoup l'interprétation mystérieuse de +quelques Pères, qui ont pris ce que rapporte Ezéchiel de certaines eaux +qu'on passe aisément lorsqu'on n'en a que jusques aux talons, et mesme +que jusques aux genous et jusques aux reins; mais qu'il n'est pas +possible de traverser sans se perdre, si l'on pense pénétrer plus avant. +Ils croient que le Prophète veut signifier ce qui arrive aux personnes +curieuses et téméraires, qui peuvent bien prendre quelque connoissance +d'abord des choses humaines, et mesme pénétrer jusques à de certaines +petites notions des Divines; mais qui se perdent indubitablement, s'ils +pensent aller plus avant, et s'informer également de celles que Dieu a +mises au-dessus de la capacité de nostre esprit, _hæc nos Deus mirari +voluit, scire noluit_. C'est-là qu'il faut dire ce que les Turcs +prononcent sur tout ce qui leur paroist douteux, _Allah bilut_, Dieu le +sçait. Nostre raison qui nous rend si glorieux, est enfin contrainte +d'avouer dans sa plus haute élévation, qu'il y a une infinité de choses +qui la surpassent, et qu'il n'y a rien de si conforme à elle-mesme, si +elle est juste et bien réglée, que de désavouer ses plus subtils +discours en tout ce qui concerne la Foi, où elle ne sçauroit trop +s'humilier, ni trop reconnoistre sa foiblesse, ou, pour mieux dire, son +aveuglement. Certes, Saint Augustin a eu grand sujet d'escrire dans la +_Cité de Dieu_, qu'à l'égard de la Morale mesme, il valoit beaucoup +mieux tenir ses préceptes de la Foi, que de nostre raison humaine, qui +varie sans cesse, et qui n'est constante que dans son inconstance. Elle +ne peut faire ses opérations, qu'elle ne s'appuie sur ce que nos sens +lui suggèrent; et nous sommes enfin contraints d'avouer que ces mesmes +sens, et nostre raison, s'entre-abusent à qui mieux mieux. En +voulez-vous une plus forte preuve, que de considérer comme ce qui est +juste et approuvé en France, est réputé mauvais et improuvé, je ne dirai +pas, à la Chine, ni au Japon, mais parmi nos plus proches voisins? +Estrange et ridicule Morale, que les Alpes et les Pyrénées diversifient, +ou un filet d'eau, tel que celui qui nous sépare de l'Angleterre, et +celui qui divise l'Espagne d'une Province d'Afrique qui lui est +opposée! + + + + +QUATRIÈME SOLILOQUE + + +Il n'y a personne qui ne ressente je ne sçai quoi de pénible dans son +esprit, lorsqu'il commence à raisonner sur les choses du Ciel, où il ne +trouve pas que sa Logique et ses principes s'accordent avec ce qu'il +avoit receu pour bon aveuglement jusques-là, sans rien examiner. Horace +exprime cela dans une de ses Odes[4] en ces termes: + + _Parcus Deorum cultor et infrequens, + Insanientis dum sapientiæ + Consultus erro, nunc retrorsum + Vela dare, atque iterare cursus + Cogor relictos._ + +La secte de Démocrite, la Cyrénaïque, et celle d'Épicure, lui avoient +donné de mauvaises opinions de la Providence, comme si les choses +d'ici-bas estoient indifférentes à Dieu, parce qu'elles paroissoient à +ces philosophes indignes de son occupation. La syndérèse et un remors de +conscience fait qu'Horace nomme à bon droit cette pensée _insanientem +sapientiam_, une folle sagesse. Et Lucrèce, plus ancien que lui, +appréhendoit de parler mal des choses divines, sur ces mesmes fondemens +contraires à toute sorte de Religions: ce qui lui fait dire à son +Lecteur: + + _Illud in his rebus vereor ne forte rearis + Impia te rationis inire elementa, viamque + Endogredi sceleris._ + +Tout le monde est touché de cette crainte, si Dieu ne l'a tout-à-fait +abandonné à un sens reprouvé. Il n'y a que la Foi qui, dans la vraie +Religion, nous empesche de déférer aux tentations que l'ennemi de +nostre repos et de nostre salut nous suggère sur ce qui regarde le Ciel. +Il a bientost séduit les plus grossiers, parce que, selon le mot de +l'Ecclésiastique, les simples se rendent aux premières apparences +trompeuses d'un dangereux discours, et sont aussi faciles à persuader, +qu'un enfant est aisément fait pleurer: _a facie verbi parturit fatuus, +tanquam gemitus partus infantis_. Certes l'on se doit bien garder de +soumettre les véritez constantes de la vraie Religion, qui nous ont esté +révélées d'en-haut, au raisonnement humain, parce que si vous pensez +accommoder la foi au discours qu'on peut former sur ce qu'elle enseigne, +chacun prétendra avoir droit d'en penser à sa mode, n'y aiant rien de si +divers que l'esprit de l'homme; et ainsi cette foi ne sera plus une +comme elle doit estre. Il faut avaler sans mascher ce qu'elle prescrit, +comme une médecine salutaire qui guérit au dedans si on ne la rejette +point, ce qui arrive à ceux qui la veulent trop savourer. Si vous voulez +l'accorder de tout point avec les sciences humaines, vous la ruinez +absolument, parce que selon le mot de l'Eschole, _posita scientia +tollitur fides, sicut posita fruitione tollitur spes_. En effet on ne +croit pas les choses qu'on sçait, ce qui donna lieu à Pomponace de se +délivrer des mains de l'Inquisition où il estoit, pour avoir dit +nettement dans sa chaire de Professeur en Philosophie, qu'il ne croioit +pas l'immortalité de l'âme. Ne pouvant pas nier d'avoir ainsi parlé, à +cause qu'on lui produisoit des tesmoins irréprochables, il s'avisa +d'interpréter son dire en l'avouant, avec cette solution, qu'il sçavoit +et enseignoit démonstrativement que nos âmes estoient immortelles; ce +qui faisoit qu'il ne tenoit pas cela de la foi, par cette raison +d'Albert le Grand, emploiée mesme par lui contre Augustinus Niphus[5], +_quod credita cum scitis non conveniunt, et principia fidei cum +principiis naturalibus_. Un serviteur nommé Chalinus se sert de cette +raison dans la _Cassine_ de Plaute[6], avec ces propres termes: _At pol +ego haud credo, sed certo scio_; voulant dire qu'on ne croit pas les +choses que l'on sçait. Aussi y a-t-il grande différence entre sçavoir, +et croire, selon que Saint-Thomas définit ce dernier: _Credere est actus +intellectus assentientis divinæ voluntati, ex imperio voluntatis a Deo +motæ per gratiam_. La foi donc qui règle nostre créance, est tout +autrement seure que la science humaine, où tout est incertain; d'où +vient la détermination du Concile de Nicée[7], _Dubius in fide, +infidelis est_. On ne sçauroit sans crime suspendre tant soit peu sa +créance en ce qui touche la foi, ni révoquer en doute le moindre de ses +articles sans pécher. + + + + +CINQUIÈME SOLILOQUE + + +Mais n'est-il point à craindre, qu'establissant ainsi le doute partout, +excepté aux choses qui regardent nostre salut, et qui nous ont esté +révélées d'en-haut selon que l'Église nous l'enseigne, toute la société +civile n'en souffre beaucoup, parce que ne restant plus rien au surplus +dans la nature que de problématique parmi les hommes, selon que leur +esprit est ingénieux à défendre opiniastrément ce qu'il s'est une fois +imaginé, ils vivront dans des contestations perpétuelles? Car personne +n'ignore le mot de Protagore, que tout peut estre disputé, _de omni re +in utramque partem disputari posse ex æquo, et de hac ipsa, an omnis res +in utramque partem disputabilis sit_. Combien de grands personnages y +a-t-il eu, que Sénèque nomme dans une de ses Épistres[8], qui ont esté +du mesme sentiment, Nausiphane, Parménide, Zénon Élate, avec une +infinité de sectes entières qu'il cite, dont l'Eschole présupposoit le +mesme sentiment. Si l'on dit que Platon, et assez d'autres excellens +Philosophes ont esté d'une opinion contraire, c'est ce qui peut donner +le plus d'inquiétude, s'il est soustenable qu'on doive croire chacun en +son art, puisqu'ils ont esté tous d'une mesme profession, qui alloit à +rechercher curieusement la vérité. Outre cela Aristote, le plus grand +Dogmatique de tous, et le plus affirmatif, nie cette proposition au +troisieme livre de ses _Politiques_, chapitre onzième, où il establit +pour constant, qu'en toute sorte d'arts, ceux qui les ignorent, jugent +mieux de ce que ces mesmes arts produisent, que les meilleurs Artisans +qui travaillent avec toute sorte d'industrie. Ainsi, dit-il, un père de +famille juge avec plus de discernement de la disposition commode d'une +maison, que son Architecte. Un Pilote reconnoist mieux si le gouvernail +de son vaisseau est bien fabriqué, que celui qui l'a fait. Et les +convives dans un festin portent meilleur jugement de l'apprest des +viandes qui s'y trouvent, que le Cuisinier qui les a assaisonnées. Il +passe jusques-là que les Musiciens, ni les Poëtes ne sont pas les plus +capables juges de leurs ouvrages. Ne tenons donc pas pour indubitable, +que chacun doive toujours estre cru, et prononcer définitivement dans sa +profession. + + + + +SIXIÈME SOLILOQUE + + +L'opinion a esté fort bien nommée par Héraclite [Grec: hieran noson], +_sacrum morbum_; c'est une maladie populaire, une épilepsie qui mérite +ce nom, puisqu'elle occupe et infecte la plus noble et la plus sacrée +partie de l'homme, qui est l'âme, _quod sanctissimam hominis partem, hoc +est, animæ rationalis domicilium præcipue infestet_. Elle le fait avec +tant d'attachement et de fermeté, qu'elle a donné lieu au mot +d'Opiniastreté, qui est un mal d'obstination presque insurmontable. Mais +il ne faut pas croire, que sous cette appellation de peuple, il n'y ait +que la plus vile partie des Communautez de comprise. Le vulgaire, +puisqu'on se sert encore de ce terme pour désigner des gens de la plus +basse estoffe, est souvent toute autre chose que ce que l'on pense. La +pourpre, et le cordon bleu, en font parfois partie, quoique ceux qui +s'en parent indignement, se croient estre beaucoup au dessus. Tant y a +que quand la pluspart du monde a une fois épousé une opinion, pour +absurde qu'elle soit, et que parlant comme l'on fait au delà des Alpes, +_il Mondo è infinocchiato d'una opinione_, sa fausseté ne la fait guères +quiter; au contraire l'on se roidit souvent d'autant plus à la +maintenir, qu'elle est desraisonnable et absolument opposée à la +vérité, qui n'est ni escoutée ni comprise par la folle et ignorante +multitude: outre qu'on s'imagine qu'il y a plus d'adresse à maintenir le +faux que le vrai. La pitié est que cet entestement est fort contagieux, +et qu'il fait trébucher les uns sur les autres dans la foule ceux qui en +sont touchez, sans qu'ils sentent leur mal, croiant toujours au +contraire n'avoir que de très-bonnes pensées. Or ce n'est pas le moien +de guérir leur infirmité d'establir l'incertitude de toutes choses, +puisque s'il n'y a rien que de douteux, ils sont excusables de ne quiter +pas leurs fantaisies erronnées, pour en prendre d'autres qui ne valent +pas mieux. Ainsi le meilleur sera de laisser le monde en l'estat qu'il +est, et de suivre le précepte que Saint Paul donne à Timothée[9], de ne +s'eschauffer point en des disputes fascheuses, _non contendere verbis_, +[Grec: mê logomachein], comme estant une chose inutile. Si vous croiez +avoir raison contre un antagoniste qui la mesprise, ou qui ne l'entend +pas, cédez-lui la victoire en riant, comme je l'ai veu faire avec +adresse, _porrige herbam, sed ut bestiæ_. En vérité celui-là avoit +quelque sujet, ce semble, de soustenir que la raison estoit contre +l'ordre de nature, veu que les hommes raisonnables ne lui paroissoient +pas moins rares, que les monstres. Quoi qu'il en soit, la sentence +d'Aristote n'est pas ici peu considérable, encore qu'il ne l'ait pas +toujours suivie, _stultas opiniones admodum destruere stultissimum est_. +Il faut pardonner avec mespris à des syncopes de raison, et des béveues +spirituelles ou d'entendement, à qui les Grecs ont donné le nom de +[Grec: parorama], et que nous remarquons parfois en ceux avec qui nous +contestons, soit de vive voix, soit par écrit, puisqu'en tout cas on ne +sçauroit trop déférer à l'aphorisme de ce sçavant Père de l'Église, +_melius est dubitare de occultis quam litigare de incertis_. Nous ne +nous repentirons jamais de nous y estre tenus. + + + + +SEPTIÈME SOLILOQUE + + +Quelques-uns pourroient penser là-dessus, qu'il est plus à-propos de +garder un perpétuel silence, que de l'expliquer en quelque façon que ce +soit, puisqu'on ne peut rien dire de solide, toutes choses aiant deux +anses, et pouvant estres prises diversement comme incertaines et +problématiques. J'avoue que le silence tient lieu souvent de nourriture +à l'âme, estant pour cette considération très-recommandable, quoi qu'il +faille aussi tomber d'accord qu'il est parfois l'asyle et le refuge +d'une parfaite ignorance, qui se cache sous son ombre. D'ailleurs +généralement parlant, l'avantage du silence est tout visible, en ce que +celuy qui parle se vuide, et que celuy qui écoute se remplit. J'ai fait +plus d'une fois cette réflexion dont je me veus souvenir ici, que l'Écho +mesme, toute babillarde fille qu'elle est dans la fable, nous fait leçon +du péril qu'il y a de communiquer à d'autres des pensées d'importance, +veu qu'estant une fois sorties de chez nous, les pierres, et les rochers +ne s'en peuvent taire, et les redisent. Le silence de cinq ans des +Pythagoriciens, et celuy des Cardinaux qui n'oseroient parler, et sont +comme muets, jusques à ce que le Pape leur ouvre la bouche, peuvent +servir d'instruction là-dessus. C'est ce qui fait prononcer +proverbialement aux Espagnols, _callar_, _y obrar_, _por la tierra_, _y +por la mar_; et les Arabes ont cet adage qui va au mesme sens, _duobus +modis pereunt homines, abundantia opum, et abundantia sermonis_; au lieu +que selon Salomon[10], _qui custodit os suum, custodit animam suam_, et +que suivant sa doctrine, _stultus quoque si tacuit, sapiens reputabitur, +et si compresserit labia sua, intelligens_. Si est-ce qu'outre qu'il y a +des silences trompeurs et dissimulez, on peut soustenir qu'on ne +sçauroit juger des hommes que par leurs actions, et par leurs discours. +Parle, disoit un ancien, si tu veux que je te connoisse, _loquere, ut te +videam_. En effet l'action, qui comprend la parole, est la mesure de +l'estre, et les choses ne sont, à le bien prendre, qu'autant qu'elles +agissent, et qu'elles se font connoistre de l'une ou de l'autre manière, +en faisant ou en parlant. Cependant comme l'inaction et la fainéantise, +qu'Amasis vouloit estre punie de mort, est nommée par les Italiens le +vice des honnestes gens, et que selon eux, _il lavorar è mestier da +buoi_; le silence de mesme a ses partisans qui en font leur capital, et +d'autres qui ne le peuvent souffrir, parce, disent-ils, qu'un oiseau +muet ne fait point d'augure, _ave muda non haze aguero_, c'est +l'Espagnol qui parle ainsi. Certes il n'y a point de médaille qui n'ait +un revers, ni de si beau précepte de morale, qui ne soit diversement +envisagé. + + + + +HUITIÈME SOLILOQUE + + +La beauté, qui passe pour la plus aimable chose qui se puisse voir, et +qui appelle tout le monde à soi, [Grec: kalon para to kalein], nous +fournira un bel exemple de ce divers envisagement. Les charmes de la +beauté sont tels, qu'elle se rend maistresse des sages les plus modérez, +et des conquérans les plus invincibles. C'est ce qui la fit nommer à +Socrate, une tyrannie de peu de temps; ce qui obligea Platon de +soustenir qu'il n'y avoit rien de beau, qui ne fust encore bon; et ce +qui a contraint Aristote d'écrire que cette beauté portoit avec elle +plus de recommandation, que quelque lettre de faveur qu'on pust obtenir, +[Grec: pantos epistoliou systatikoteron]. Et véritablement elle donna +lieu aux premières Monarchies du siècle d'or, les peuples obéissant +volontairement: de sorte qu'alors on ne voioit point de rebelles qui ne +fussent aveugles. Encore aujourd'huy toutes les conditions de la vie +cherchent dans la beauté ce qui les doit faire estimer. Le Soldat met sa +gloire à posséder un beau cheval, et des armes bien polies. Un Peintre +n'est en réputation, que par la beauté de ses tableaux; ni un Orateur +que par celle de ses périodes. Or ce n'est pas merveille que nostre +humanité considère si fort un agréable aspect, veu que la beauté du +corps qui se voit, est ordinairement l'image de l'esprit qui l'informe; +les perfections internes engendrant les externes, jusques aux +pierreries, dont l'éclat procède de la juste mixtion des éléments au +dedans. Cependant à cause de l'infidelle compagnie qui se trouve entre +la vertu et la beauté, _raram facit mixturam cum sapientia forma_, +beaucoup de gens ont dressé de grandes invectives contre la dernière, +qui se fait principalement estimer lors que le sexe feminin s'en peut +prévaloir. Car pour les hommes ils doivent prendre ailleurs leur +avantage; ce qui a fait dire à l'Ecclésiastique: _Non laudes virum in +facie sua, nec spernas hominem in visu suo_. Et la réflexion de Galien +me semble fort juste, qu'Homère n'ayant parlé qu'une fois de Nirée comme +du plus beau des Princes Grecs, il a voulu donner à comprendre que les +beaux hommes ne sont presque bons à rien. C'est contre les belles Dames +que la Satyre s'exerce ici, comme s'il n'y avoit que les laides qui +pussent se garantir du vice, _casta quam nemo rogavit_. Encore +voudroit-on rendre injustement la pudicité de celles-cy mesprisable, +par cette mauvaise raison, que leur âme n'a pas toujours esté chaste, +dans une volonté corrompue: _Quæ malam faciem habent sæpius pudicæ sunt, +non animus illis deest, sed corruptor_, comme en parle Sénèque dans une +de ses Controverses. Je me souviens de la raillerie de celuy qui disoit +d'une fille peu aimable, que Dieu pour la sauver avoit mis son âme en +sauveté, dans un corps que personne ne pouvoit aimer. On ne sçauroit +nier à l'égard des belles, que leur humeur superbe ne les fasse parfois +haïr. Car comme l'avoue Ovide, leur plus grand amy[11], + + _Fastus inest pulchris, sequiturque superbia formam_. + +Et néantmoins l'on peut dire à la plus agréable de toutes, _quid excolis +formam? cum omnia feceris, a multis animalibus decore vinceris_[12]. + +Il est impossible, dit Diodore Sicilien, d'avoir jamais autant de +beauté, que cet animal à qui elle a fait donner le nom de _Cepus_, +[Grec: kêpos], parce que la veue de tous les jardins ne peut réjouir ni +satisfaire comme la sienne. Ce sont néantmoins des beautez d'un ordre si +différent, que j'ay de la pene à souffrir cette comparaison. + + + + +NEUVIÈME SOLILOQUE + + +Si la Beauté a eu des adversaires qui l'ont mesprisée, ce n'est pas +merveille que quelques-uns aient pris plaisir à préférer une caduque +vieillesse aux impétuositez d'une bouillante jeunesse. Car quoique le +vieil Caton[13] n'approuvast pas le proverbe déjà usité de son tems, +qu'on se devoit rendre vieil de bonne heure, afin de l'estre longtems, +ce qui semble donner de l'avantage à l'âge avancé sur celui qui l'a +précédé; il est pourtant vrai que ses devanciers et ceux qui ont vescu +depuis luy, se sont déclarez pour le proverbe contre le sentiment de +Caton. J'avoue que la jeunesse a des emportemens qu'on ne sçauroit assez +condamner, ce qui a fait qu'Aristote n'a pas feint d'escrire[14], que +contrevenant au précepte du sage Chilon, les jeunes gens font toutes +choses avec excès, _omnia nimis agunt_. La modération des vieillards a +quelque avantage pour ce regard, quoique Saint Basile[15] ait prononcé +contre elle, qu'elle estoit plutost une impuissance de continuer les +désordres de la jeunesse, qu'une vraie tempérance: _Temperantia in +senectute, non temperantia est, sed lasciviendi impotentia_. C'est une +triste chose d'avoir recours à la Fable, pour dire que les Cygnes blancs +qui tirent le char de Vénus, signifient qu'elle n'est pas ennemie des +testes blanches, qui peuvent encore se faire agréer. On dit de mesme à +l'avantage des femmes qui sont avancées dans l'âge, qu'il y a des +animaux qui mesprisent les jeunes femelles, et leur préfèrent les +vieilles. Aristote l'asseure en ces termes[16]: _Arietes primum +vetustiores oves ineunt, novellas enim minus persequuntur._ Pour moi qui +me suis assez déclaré là-dessus, devant que j'eusse passé la grande +année climactérique, je fais peu de cas de toutes ces observations, et +je trouve bien plus considérable la belle et élégante description que +nous fait Juvénal, dans sa dixième Satyre, des imperfections de la +vieillesse, qui me font souscrire au mot de Sénèque le Tragique, + + _Rarum est felix idemque senex_. + +L'honneur que beaucoup de Nations ont déféré au grand âge, a eu ses +raisons: mais comme s'escrie Ausone sur cela, + + _Quid refert? Cornix an ideo ante Cygnum?_ + +Les ténèbres sont plus anciennes que la lumière, qui voudroit les luy +préférer pour cela? Je me suis trouvé il y a peu de jours avec un +Macrobie si impertinent, qu'il me confirma dans l'opinion où j'ay +toujours esté, qu'on peut retourner en enfance par caducité, et devenir +comme celuy dont je parle, _Senex bis puer, ter fatuus, quater +improbus_. D'ailleurs, il n'y a rien de plus misérable qu'un vieillard, +qui n'a rien dont il se puisse vanter, que d'avoir esprouvé une +infinité d'adversitez, et de s'estre veu comme il est encore, semblable +à la Fourmi de Virgile, + + ... _Inopi metuens Formica senectæ_ + +ce qui plonge dans une infâme avarice, parce que, selon le dire des +Italiens, _quanto più l'uccello è vecchio, tanto più mal volontieri +lascia la piuma_. Si le nom de Sénateurs a esté honorable à Rome à cause +de leurs longues années, _quod seniores_; et si celuy de Seigneur en +France procède d'une mesme origine, il ne faut pas laisser de tomber +d'accord, qu'il n'y a que les belles actions, au cas que nous ayons esté +assez heureux pour en produire, qui nous puissent rendre dans la +vieillesse plus considérables que les jeunes gens. C'est le fondement de +ce beau mot d'Ovide escrivant à Livia sur la mort du jeune Drusus son +fils: + + _Acta senem faciunt, hæc numeranda tibi._ + +Le reste qui accompagne nostre caducité, semble estre plutost digne de +compassion qu'autrement. + + + + +DIXIÈME SOLILOQUE + + +Quoi qu'il en soit, nos jours estant comtez au Ciel de toute éternité, +selon nostre plus commune croiance, je ne voy pas bien le fondement des +honneurs qu'on rend à ceux qui ont veu rouler plus longtems sur leurs +testes les sphères d'en-haut, que le reste des autres hommes, non plus +que tout ce qui leur arrive; cela dépendant d'un mesme principe, sans +qu'ils y aient pu rien contribuer. + + _Ventidius quid enim, quid Tullius, anne aliud quam Sidus, et + occulti miranda potentia fati[17]?_ + +Car toutes nos destinées, dont les Anciens ont tant parlé, dépendoient +selon eux des corps supérieurs, et du différent aspect des Astres: ce +qu'observent encore aujourd'huy nos faiseurs d'horoscopes, et tous ceux +qui défèrent aveuglément à l'Astrologie Judiciaire. Or tout est si +frivole, et si incertain dans cette prétendue science, que le nombre des +Cieux n'y est pas constant, assez de Philosophes aiant présupposé que +les Astres y estoient comme les oiseaux en l'air, et les poissons dans +l'eau. Il n'y a eu que les Juifs qui aient bien asseuré qu'il y avoit +dix Cieux, de sorte qu'en leur langue le Ciel n'a point de singulier, et +n'est jamais emploié qu'au pluriel. Selon leurs Rabins les dix courtines +du Tabernacle de leur temple, signifioient ces dix Cieux; et le passage +du texte sacré, qui dit, _opera digitorum tuorum sunt coeli_, témoigne +que nos deux mains n'aiant que dix doigts, le nombre des Cieux n'est ni +moindre, ni plus grand que celui-là. Quant aux Astres, et aux Estoiles, +Platon les establit dans son _Épinomis_ pour des Dieux visibles, ou du +moins pour leurs images que nous devons respecter. L'ordre, selon luy, +que les Planètes conservent entre elles, monstre qu'elles sont animées. +Et Ovide, conformément à cette opinion commune, n'a pas manqué de mettre +ces Animaux au Ciel dans le premier livre de ses Métamorphoses, + + _Neu regio foret ulla suis animalibus orba, + Astra tenent coeleste solum, formæque Deorum_. + +Le Soleil estant le principal d'entre eux, Apollon estoit nommé [Grec: +episkopos], ou surveillant, par les Grecs, comme il se peut voir dans +Phornutus. Tant y a qu'à cause que les premiers Pères de l'Église +déféroient plus à l'Escole de Platon qu'à celle des autres Philosophes, +ils admettoient l'animation des Cieux, et des Estoiles; et l'on comte +entre les erreurs d'Origène celle d'avoir creu ces mesmes Estoiles +capables du vice et de la vertu. Y a-t-il un Art plus ridicule que celuy +de la Judiciaire, quoiqu'aient pu faire ses suppos, qui ont toujours +tasché de rendre leurs prédictions apparemment véritables par des +interprétations qui font pitié à tous ceux qui en considèrent +l'absurdité? J'en ai assez produit d'exemples dans quelques écrits +imprimez, je veux seulement me remettre ici en mémoire celuy qui regarde +le Poëte Eschile. On luy avoit prédit par l'inspection du Ciel qu'il +mourroit de la cheute d'une maison, et l'on voulut que la Tortue qui +porte toujours sa maison, et qui luy écrasa sa teste chauve, eust esté +désignée par la prédiction. Comment l'Astrologie auroit-elle quelque +chose de constant, et où l'on se doive arrester, puisque ses +Professeurs se contrarient les uns les autres, et bastissent sur des +fondemens différens? Le Père Semedo observe que les Chinois qui +n'establissent que vingt-huit constellations, ont néansmoins un bien +plus grand nombre d'Estoiles que nous n'en reconnoissons. Si est-ce que +le Père Adam, Astrologue Roial, y fonde ses jugemens sur les mesmes +aphorismes que suivent les Européens. Au fond si le mouvement de la +Terre est présupposé, comme le Cardinal Nicolas de Cusa l'a établi[18], +et quatre-vingts ans depuis luy Copernic, suivi d'une infinité d'autres; +que pouvons-nous recueillir de toutes les maximes des Anciens, qui doive +satisfaire un esprit solide au sujet dont nous parlons? Aussi +voions-nous que les plus grands hommes se sont repentis d'avoir déféré +à la vanité de cette profession. Cardan avoue[19] que la connoissance +qu'il avoit de l'Astrologie, luy fut fort préjudiciable, parce qu'il +croioit suivant ses plus constantes maximes, ne devoir pas vivre plus de +quarante ans, et nous sçavons que sa vie a esté de soixante et quinze +moins trois jours. Mathieu Paris fait un conte ridicule à ce propos de +l'Empereur Fridéric second, qu'entesté de la vanité de cette science +trompeuse, il s'abstint la première nuit de ses nopces de toucher sa +femme Isabelle, fille d'Angleterre, que le matin ne fust venu, et cela +par le conseil de quelques Astrologues, _donec competens hora ei ab +Astrologis nunciaretur_. Et Scaliger le père escrit dans sa _Poétique_, +que rien ne peut tant fortifier l'opinion impie d'Épicure touchant la +création fortuite du monde par le concours et assemblage hazardeux des +Atomes, que l'inégale et téméraire disposition des Astres sur nos +testes, où ils ne font aucune figure ni arrangement qui semble +raisonnable. Car les figures qu'on leur fait représenter sont toutes +imaginaires, et à peine y voit-on un triangle assez imparfait sous le +nom du Delta ou Deltoton, non plus que de ligne bien droite, si vous +exceptez celle du baudrier d'Orion, qui multipliée sert à mesurer toute +l'étendue du Ciel. Le Chancelier Bacon[20] a fait déjà cette remarque, +et que rien ne se meut là-haut par des cercles parfaits. Le mespris ou +j'ay toujours esté des prédictions Astrologiques, m'a transporté plus +que je ne pensois, adjoustant ceci à ce que j'en ai escrit ailleurs. + + + + +ONZIÈME SOLILOQUE + + +Ce peu que je viens d'observer touchant la Judiciaire me fait penser à +l'opinion que les premiers Philosophes Grecs ont eue de Dieu, et de la +Nature, qu'ils ont souvent confondus. Cicéron[21] tient que Straton de +Lampsaque ne reconnoissoit que la dernière, puisqu'il n'y avoit point +d'effets qu'il ne luy attribuast, sans en rapporter aucun à Dieu, +_Lampsacenus Strato omnia effecta Naturæ, nulla Diis tribuebat_. Et +mesme cet Orateur Romain appelle ailleurs[22] la raison naturelle, une +loi divine et humaine: _Naturæ ratio, quæ est lex divina et humana_. +Platon et Aristote ont eu d'autres pensées, et ce dernier remarque au +sixième Livre de sa _Métaphysique_, qu'à n'admettre point d'autres +substances que les matérielles, selon qu'en usoient ses devanciers, la +Physique seroit la première Philosophie, et non pas celle qui suit et +est au-delà, ce qui luy a fait donner le nom de Métaphysique. Mais en +vérité les deux Mondes de Platon, l'un sensible, et l'autre intelligible +où habite la Vérité, sont des viandes bien creuses; de mesme que les +nombres qui composoient la Nature selon Pythagore. Les deux matières +d'Aristote, l'une sensible aussi, et l'autre intelligible qui enveloppe +les Mathématiques, ne sont pas moins chimériques à ceux qui veulent +philosopher, aussi bien que naviger seurement, et toujours terre à +terre, de peur de s'égarer. Ceux-là s'empescheront toujours d'employer +dans la Physique des termes nouveaux et surnaturels, comme quelques-uns +ont voulu faire depuis peu. Mais il y a des esprits qui croient n'avoir +jamais bien rencontré, si contrariant les autres, ils ne suivent une +route différente de la leur; semblables à l'Oiseau Merops qui vole au +rebours des autres, avançant toujours vers sa queue: _Merops, avium +sola, retrorsus ac versus caudam fertur_, dit Élien dans son histoire +des animaux. Ainsi aux choses mesme d'aussi peu de conséquence, que +celles dont nous venons de parler sont importantes, on ne trouve que +diversité d'opinions. Pline veut que les Oiseaux nous aient enseigné +l'usage du gouvernail d'un vaisseau. Sénèque et Possidonius l'attribuent +aux Poissons dans le mouvement de leur queue. Et cette inclination +naturelle à la nouveauté contentieuse, autant que d'autres raisons +morales qu'on pourroit rapporter, ont engendré enfin l'animosité qui +s'observe entre quelques Nations, dont je vais dire un mot après ceux +qui l'ont observée devant moi. Il y a une antipathie physique, ce +semble, entre l'Alleman et le Polonois, le Suédois et le Danois, +l'Anglois et l'Escossois, le Galois ou habitant du païs de Gales, et +l'Irlandois. Le Portugais ne s'accorde pas mieux avec le Castillan, non +plus qu'autrefois le Parisien avec le Norman, et le Génois avec le +Vénitien, ou l'Arragonois. Les Arabes sont toujours en différend avec +les Abyssins, les Turcs avec les Persans, les Mogoles avec les Jusbegs, +les Chinois avec les Japonois, les Moscovites avec les Tartares. Nos +anciens Gaulois estoient si haïs des Romains, qu'ils n'exemtoient de la +guerre leurs sacrificateurs, que quand il faloit aller au combat contre +les Gaulois, _in Gallico tumultu_: ce que Plutarque a remarqué dans +la vie de Camillus. Je laisse l'injustice des Historiens d'Italie contre +nostre Nation, pour considérer simplement l'impertinence de Pétrarque, +d'ailleurs fort à priser, quand il veut que la férocité seule de nos +moeurs nous ait imposé le nom de François, _a feritate morum Francos +dictos_. Mais quitons un sujet par trop odieux. + + + + +DOUZIÈME SOLILOQUE + + +Cette grande discordance des Nations fait voir entre autres choses, +qu'il n'y a point, à le bien prendre, de communes notions parmi les +hommes, qui pensent tous si diversement et avec une opiniastreté si +voisine de la haine, que Théognis a eu raison d'appeller dès son tems +l'Opinion un de nos plus grands maux, + + [Grec: Doxa men anthrôpousi kakon mega], + _Opinio quidem hominibus magnum malum est_. + +Je ne sçai point de meilleure résolution à prendre là-dessus, que de +suivre le conseil que Saint Paul donne à Timothée, [Grec: mê +logomachein], de ne contester jamais avec des paroles ordinairement +inutiles, et qu'il nomme fort bien [Grec: kenophônias], _inaniloquia_. A +moins de déférer à cet avis salutaire, il n'y a rien de plus tumultueux +que nostre vie, parce que tout ce que contient la Nature est sujet à +controverse, qui s'étend mesme plus loin dans cette considération +d'Aristote[23], _opinabile latius patere quam ens, quia et quod est, et +quod non est, opinabile est_. Certes c'est une chose pitoiable de voir +d'un oeil exemt de prévention, comme chacun prend les choses à sa mode, +et comme il n'y a presque personne qui n'aime mieux reprendre Dieu, et +la Nature, que de reconnoistre ingénuement l'ignorance où il est. J'use +de cette pensée après Cicéron au livre cinquième de ses Questions +Tusculanes, _rerum naturam, quam errorem nostrum damnare malumus_. Mais +quoi, il vaut mieux imiter là-dessus Démocrite, qu'Héraclite, si nous en +croions Sénèque[24], à cause que selon luy _humanius est deridere vitam, +quam deplorare_; bien qu'il avoue qu'on se peut plus à propos abstenir +de l'un et de l'autre. Quoi qu'il en soit, la maxime qu'il establit +ailleurs, de tenir toujours pour très-mauvais ce que le peuple approuve, +nous est confirmée par le _tolle, tolle, crucifige_ des Juifs, qui +montre bien que la voix du peuple n'est pas toujours la voix de Dieu; de +sorte qu'il n'y a guères d'âmes philosophiques qui ne disent avec le +mesme Sénèque[25], _argumentum pessimi turba est_. L'Orateur Romain que +j'ai déjà cité, et que je citerai toujours très-volontiers en de +semblables matières, tesmoigne encore ce sentiment en ces termes[26]: +_Philosophia paucis est contenta judicibus, multitudinem consulto ipsa +fugiens, eique ipsi et suspecta et invisa._ C'est une merveille que sa +profession d'Éloquence, d'où il retiroit sa principale recommandation, +luy ait permis de reconnoistre si franchement cette vérité, parce +qu'elle paroist absolument contraire au bien-dire des Orateurs, qui est +une faculté populaire, et qui ne vise qu'à obtenir l'approbation d'un +grand nombre d'auditeurs. Ce qui m'étonne davantage, c'est que cela +vienne de celuy qui avoit, dès le premier livre de ces _Questions +Tusculanes_, voulu prouver l'existence des Dieux, et l'immortalité de +nos Ames, par cette considération, qu'une opinion générale peut estre +prise pour la propre voix de la Nature, _omnium consensus Naturæ vox +est_, n'y aiant rien de plus opposé que le sont ces textes l'un à +l'autre, par des axiomes tout-à-fait différens. Il ne faut pas néanmoins +le blasmer là-dessus. Le changement d'avis, et la diversité d'opinion +selon le sujet qu'on traite, n'est condamnable ni en luy, ni en tous +ceux qui philosophant académiquement ne se rendent jamais esclaves de +leurs premiers sentimens. Je veux me souvenir en sa faveur de ce que les +Anciens faisoient Neptune, sous le nom du Dieu Consus, auteur de tous +les bons avis. Or ils donnoient apparemment à entendre par là, que +comme la Mer que ce Dieu gouvernoit, change de face à tous momens, il +n'estoit pas honteux ni mauvais de prendre des avis différens, selon la +diversité des tems et des sujets qui obligent à le faire. + + + + +TREZIÈME SOLILOQUE + + +Entre les choses dont la Noblesse et le Peuple sont le mieux d'accord, +c'est d'amasser du bien si faire se peut, et de fuir la pauvreté. Les +Philosophes[27] considèrent que la vertu ne s'acquiert pas avec les +biens; mais qu'au contraire, c'est assez souvent la vertu qui nous fait +obtenir des biens. Et pour le regard de la pauvreté, l'Ecclésiastique ne +laisse rien à dire pour l'esviter, quand il asseure qu'il vaut mieux +mourir, que d'y tomber: _Fili, in tempore viæ tuæ ne indigeas, melius +est enim mori, quant indigere_. C'est pourquoi nous voions que tout le +monde veut devenir riche en quelque manière que ce soit, + + _Unde habeat quærit nemo, sed oportet habere_. + +L'homme le plus vertueux, le mieux sensé, et de la plus haute +extraction, s'il est mal vestu, et que ses habits soient percez au +coude, n'oseroit parler en bonne compagnie, au péril qu'il courroit +d'estre moqué au mesme tems qu'on applaudit aux discours impertinens +d'un fat, qui a les rieurs de son costé, parce qu'il s'est richement +paré. + + _Et genus, et virtus, nisi cum re vilior alga est_[28]. + +Car cette Res des Latins qui se trouve dans l'opulance, donne des amis +et des fauteurs partout, _Res amicos invenit_, comme le fait si +à-propos remarquer ce vieillard Antipho dans le _Stichon_ de Plaute[29]. +C'est ici un lieu trop commun parmi les sçavans, et trop facile à estre +amplifié, pour s'y arrester davantage. Mais il n'a pas esté moins aisé, +à ceux qui l'ont voulu contredire, de prendre le parti, sinon d'une +extrême indigence, au moins d'une tolérable et honneste pauvreté. +_Culmen liberos tegit_, ont-ils dit après Sénèque, _sub marmore atque +auro servitus habitat_. Un peu de nécessité aiguise l'esprit; elle a ses +gaietez plus parfaites souvent, et plus fidelles, que ne les a +l'abondance. Et Dieu soit loué qu'il y ait des jours dans la vie, où le +riche porte envie à la condition du pauvre! En vérité quelqu'un n'a pas +mal rencontré d'escrire, qu'on voit la pluspart des grands richars +tenir dans leurs coffres le rachat des captifs, la liberté des +prisonniers, la santé des malades, la joie des affligez, et la vie des +languissans, sans qu'on puisse reprocher une telle malédiction à ceux +que la Fortune a moins favorisez. Je me trompe de parler ainsi de cette +Déesse aveugle. Le Bien, la Noblesse, et la Science mesme, sont des dons +du Ciel, qui les jette parfois, dit Epictète, comme l'on fait des noix +et des figues aux enfans, sans qu'il faille se battre comme eux à qui en +aura le plus, quoiqu'il soit permis de s'en prévaloir quand ils se +présentent à vous, et qu'on le peut faire civilement. En effet le Chef +des Gymnosophistes Mandanis ne pouvoit prononcer un plus bel axiome, que +celuy que nous lisons de luy dans Strabon, qu'il n'y a point de maison +plus à estimer, que celle qui se contente de peu, se passant de ce dont +les autres abondent. Car on peut soustenir qu'il est mesme parfois +avantageux, de diminuer ses richesses, pour devenir plus riche, et +d'imiter le bon vigneron, qui coupe la vigne pour la faire mieux +produire. La pensée de Pline est excellente là-dessus dans la Préface du +quatorzième Livre de son _Histoire naturelle_, que les Sciences et les +Arts Libéraux sont tombez de la liberté qui leur avoit donné le nom, +dans la servitude, en ce qu'autrefois les plus accommodez des biens de +Fortune, se plaisoient à cultiver leurs esprits, chose que l'opulence a +depuis empeschée, _rerum amplitudo damno fuit_. Car il est arrivé que +les hommes seuls qui se sont veus réduits à la pauvreté et à la +servitude, ont fait valoir les Arts et les Sciences, parce qu'ils +n'avoient que ce seul moyen pour se faire considérer, et pour subsister: +_Quadam sterilitate fortunæ necesse erat animi bona exercere._ C'est +ainsi que parle Pline, et qu'on balance toutes choses. + + * * * * * + +_Rogatus Antisthenes quidnam ex philosophia lucratus esset, mecum, ait, +colloqui posse_, [Grec: to dynastai heautô homilein]. + + * * * * * + +_Qui plura novit, eum majora sequuntur dubia._ Arist. + + + + +_Extrait du Privilége_ + + +PAR Lettres de Privilége du Roy, en datte du 9 Mars 1651, signées +CONRART, il est permis à Monsieur DE LA MOTHE LE VAYER, Conseiller du +Roy en ses Conseils, de faire imprimer, vendre, et débiter _tous les +Traitez_, _Lettres_, _Opuscules_, _et autres pièces de sa composition_, +par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir, conjointement ou +séparément, en un ou plusieurs volumes, en telles marges, en tels +caractères, et autant de fois que bon luy semblera, durant l'espace de +vingt ans: Et défenses sont faites à toutes personnes, d'imprimer, +vendre, ni débiter aucun de ces Traitez, et Opuscules, sans son +consentement, ou de ceux qui auront droit de luy, sur peine de trois +mille livres d'amende, et autre plus grande, ainsi qu'il est plus +amplement spécifié par lesdites Lettres. + + + + + _Achevé d'imprimer_ + + SUR LES PRESSES DE MOTTEROZ + + TYPOGRAPHE + + A PARIS, RUE DU DRAGON, 31 + + + _Le 29 Janvier 1875_ + + + + +NOTES: + +[1] Paris, _Louis Billaine, 1670_, petit in-12. + +[2] Page 8. + +[3] Ep. I. C. 2. + +[4] L. I. ode 34. + +[5] In defensorio, C. 27. circa fin. + +[6] Act. 2. SC. 26. + +[7] Baron. tom. II. + +[8] Ep. 88. + +[9] Ep. 2. C. I. + +[10] Prov. C. 13. et 17. + +[11] Fast. l. I. + +[12] Sen. ep. ult. + +[13] Cic. lib. de Senect. + +[14] Rhet. l. 2. v. 12. + +[15] Conc. 8. de Poen. + +[16] De hist. anim. l. 5. C. 14. + +[17] Juven. sat. 7. + +[18] _De docta ignor._ l. 2. C. 12. + +[19] Lib. _de Vita propria_, C. 10. + +[20] De augm. scient. p. 166. + +[21] _Qu. Academ._ l. 4. + +[22] _De Offic._ l. 3. + +[23] _Top._ l. 4. C. 15. + +[24] _De Tranq._ I. C. 15. + +[25] _De vita beata_, C. 2. + +[26] _Tusc. qu._ l. 2. + +[27] _Arist. Polit._ l. 7. C. I. + +[28] Horat. l. I. Sat. 6. + +[29] Act. 4. SC. I. + + + + +Note de Transcription: + +Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Soliloques sceptiques, by +François de La Mothe Le Vayer + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 40625 *** |
