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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Au Maroc - -Author: Pierre Loti - -Release Date: October 2, 2012 [EBook #40916] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU MAROC *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - -PIERRE LOTI - -AU MAROC - -[Marque d'imprimeur: C L] - -PARIS - -CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - -ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES - -3, RUE AUBER, 3 - -1890 - -Droits de reproduction et de traduction réservés. - - - - -CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - -DU MÊME AUTEUR - - - Format grand in-18 - - AZIYADÉ 1 vol. - FLEURS D'ENNUI 1 -- - LE MARIAGE DE LOTI 1 -- - MON FRÈRE YVES 1 -- - LE ROMAN D'UN SPAHI 1 -- - PÊCHEUR D'ISLANDE 1 -- - PROPOS D'EXIL 1 -- - - Format petit in-8º - - LES TROIS DAMES DE LA KASBAH 1 vol. - - Format in-8º cavalier - - MADAME CHRYSANTHÈME, imprimé sur - magnifique vélin et illustré d'un - grand nombre d'aquarelles et de - vignettes par ROSSI et MYRBACH 1 vol. - -IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--25446-11-9. - - - - -A MONSIEUR J. PATENOTRE, - -MINISTRE DE FRANCE AU MAROC - -_HOMMAGE D'AFFECTUEUSE RECONNAISSANCE_ - -P. L. - - - - -PRÉFACE - - -J'éprouve le besoin de faire ici une légère préface;--je prie qu'on me -pardonne, parce que c'est la première fois. - -Aussi bien voudrais-je mettre tout de suite en garde contre mon livre un -très grand nombre de personnes pour lesquelles il n'a pas été écrit. -Qu'on ne s'attende pas à y trouver des considérations sur la politique -du Maroc, son avenir, et sur les moyens qu'il y aurait de l'entraîner -dans le mouvement moderne: d'abord, cela ne m'intéresse ni ne me -regarde,--et puis, surtout, le peu que j'en pense est directement au -rebours du sens commun. - -Les détails intimes que des circonstances particulières m'ont révélés, -sur le gouvernement, les harems et la cour, je me suis même bien gardé -de les donner (tout en les approuvant dans mon for intérieur), par -crainte qu'il n'y eût là matière à clabauderies pour quelques imbéciles. -Si, par hasard, les Marocains qui m'ont reçu avaient la curiosité de me -lire, j'espère qu'au moins ils apprécieraient ma discrète réserve. - -Et encore, dans ces pures descriptions auxquelles j'ai voulu me borner, -suis-je très suspect de partialité pour ce pays d'Islam, moi qui, par je -ne sais quel phénomène d'atavisme lointain ou de préexistence, me suis -toujours senti l'âme à moitié arabe: le son des petites flûtes -d'Afrique, des tam-tams et des castagnettes de fer, réveille en moi -comme des souvenirs insondables, me charme davantage que les plus -savantes harmonies; le moindre dessin d'arabesque, effacé par le temps -au-dessus de quelque porte antique,--et même seulement la simple chaux -blanche, la vieille chaux blanche jetée en suaire sur quelque muraille -en ruine,--me plonge dans des rêveries de passé mystérieux, fait vibrer -en moi je ne sais quelle fibre enfouie;--et la nuit, sous ma tente, j'ai -parfois prêté l'oreille, absolument captivé, frémissant dans mes dessous -les plus profonds, quand, par hasard, d'une tente voisine m'arrivaient -deux ou trois notes, grêles et plaintives comme des bruits de gouttes -d'eau, que quelqu'un de nos chameliers, en demi-sommeil, tirait de sa -petite guitare sourde... - -Il est bien un peu sombre, cet empire du _Moghreb_, et l'on y coupe bien -de temps en temps quelques têtes, je suis forcé de le reconnaître; -cependant je n'y ai rencontré, pour ma part, que des gens -hospitaliers,--peut-être un peu impénétrables, mais souriants et -courtois--même dans le peuple, dans les foules. Et chaque fois que j'ai -tâché de dire à mon tour des choses gracieuses, on m'a remercié par ce -joli geste arabe, qui consiste à mettre une main sur le coeur et à -s'incliner, avec un sourire découvrant des dents très blanches. - -Quant à S. M. le Sultan, je lui sais gré d'être beau; de ne vouloir ni -parlement ni presse, ni chemins de fer ni routes; de monter des chevaux -superbes; de m'avoir donné un long fusil garni d'argent et un grand -sabre damasquiné d'or. J'admire son haut et tranquille dédain des -agitations contemporaines; comme lui, je pense que la foi des anciens -jours, qui fait encore des martyrs et des prophètes, est bonne à garder -et douce aux hommes à l'heure de la mort. A quoi bon se donner tant -peine pour tout changer, pour comprendre et embrasser tant de choses -nouvelles, puisqu'il faut mourir, puisque forcément un jour il faut -râler quelque part, au soleil ou à l'ombre, à une heure que Dieu seul -connaît? Plutôt, gardons la tradition de nos pères, qui semble un peu -nous prolonger nous-mêmes en nous liant plus intimement aux hommes -passés et aux hommes à venir. Dans un vague songe d'éternité, vivons -insouciants des lendemains terrestres, et laissons les vieux murs se -fendre au soleil des étés, les herbes pousser sur nos toits, les bêtes -pourrir à la place où elles sont tombées. Laissons tout, et jouissons -seulement au passage des choses qui ne trompent pas, des belles -créatures, des beaux chevaux, des beaux jardins et des parfums de -fleurs... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Donc, que ceux-là seuls me suivent dans mon voyage, qui parfois le soir -se sont sentis frémir aux premières notes gémies par des petites flûtes -arabes qu'accompagnaient des tambours. Ils sont mes pareils ceux-là, mes -pareils et mes frères; qu'ils montent avec moi sur mon cheval brun, -large de poitrine, ébouriffé à tous crins; à travers des plaines -sauvages tapissées de fleurs, à travers des déserts d'iris et -d'asphodèles, je les mènerai au fond de ce vieux pays immobilisé sous le -soleil lourd, voir les grandes villes mortes de là-bas, que berce un -éternel murmure de prières. - -Pour ce qui est des autres, qu'ils s'épargnent l'ennui de commencer à me -lire; ils ne me comprendraient pas; je leur ferais l'effet de chanter -des choses monotones et confuses, enveloppées de rêve... - - PIERRE LOTI. - - - - -AU MAROC - - - - -I - - -26 mars 1889. - -Des côtes sud de l'Espagne, d'Algésiras, de Gibraltar, on aperçoit -là-bas, sur l'autre rive de la mer, Tanger la Blanche. - -Elle est tout près de notre Europe, cette première ville marocaine, -posée comme en vedette sur la pointe la plus nord de l'Afrique; en trois -ou quatre heures, des paquebots y conduisent, et une grande quantité de -touristes y viennent chaque hiver. Elle est très banalisée aujourd'hui, -et le sultan du Maroc a pris le parti d'en faire le demi-abandon aux -visiteurs étrangers, d'en détourner ses regards comme d'une ville -infidèle. - -Vue du large, elle semble presque riante, avec ses villas alentour -bâties à l'européenne dans des jardins; un peu étrange encore cependant, -et restée bien plus musulmane d'aspect que nos villes d'Algérie, avec -ses murs d'une neigeuse blancheur, sa haute casbah crénelée, et ses -minarets plaqués de vieilles faïences. - - * * * * * - -C'est curieux même comme l'impression d'arrivée est ici plus saisissante -que dans aucun des autres ports africains de la Méditerranée. Malgré les -touristes qui débarquent avec moi, malgré les quelques enseignes -françaises qui s'étalent çà et là devant des hôtels ou des bazars,--en -mettant pied à terre aujourd'hui sur ce quai de Tanger au beau soleil de -midi,--j'ai le sentiment d'un recul subit à travers les temps -antérieurs... Comme c'est loin tout à coup, l'Espagne où l'on était ce -matin, le chemin de fer, le paquebot rapide et confortable, l'époque où -l'on croyait vivre!... Ici, il y a quelque chose comme un suaire blanc -qui tombe, éteignant les bruits d'ailleurs, arrêtant toutes les modernes -agitations de la vie: le vieux suaire de l'Islam, qui sans doute va -beaucoup s'épaissir autour de nous dans quelques jours quand nous nous -serons enfoncés plus avant dans ce pays sombre, mais qui est déjà -sensible dès l'abord pour nos imaginations fraîchement émoulues -d'Europe. - -Deux gardes au service de notre ministre, Sélem et Kaddour, pareils à -des figures bibliques dans leurs longs vêtements de laine flottante, -nous attendent au débarcadère pour nous conduire à la légation de -France. - -Ils nous précèdent gravement, écartant de notre route, avec des bâtons, -les innombrables petits ânes qui remplacent ici les camions et les -chariots tout à fait inconnus. Par une sorte de voie étroite, nous -montons à la ville, entre des rangées de murs crénelés, qui s'étagent en -gradins les uns au-dessus des autres, tristes et blancs comme des neiges -mortes. Les passants qui nous croisent, blancs aussi comme les murs, -traînent sans bruit leurs babouches sur la poussière, avec une -majestueuse insouciance, et, rien qu'à les voir marcher, on devine que -les empressements de notre siècle n'ont pas prise sur eux. - -Dans la _grande rue_, qu'il nous faut traverser, il y a bien quelques -boutiques espagnoles, quelques affiches françaises ou anglaises, et, à -la foule des burnous, se mêlent, hélas! quelques messieurs en casques de -liège ou quelques gentilles misses voyageuses, ayant des coups de soleil -sur les joues. Mais, c'est égal, Tanger est encore très arabe, même dans -ses quartiers marchands. - -Et plus loin--aux abords de la légation de France où l'hospitalité m'est -offerte--commence le dédale des petites rues étroites ensevelies sous la -chaux blanche, demeuré intact, comme au vieux temps. - - - - -II - - -Le soir de ce même jour d'arrivée, au coucher du soleil, je vais faire -ma première visite à notre campement de route, qui se prépare là-bas, en -dehors des murs, sur une hauteur assez solitaire dominant Tanger. - -C'est tout une petite ville nomade, déjà montée, déjà habitée par nos -Arabes d'escorte; alentour, nos chevaux, nos chameaux, nos mules de -charge, entravés par des cordes, paissent une herbe rase, très odorante; -on dirait une tribu quelconque, un _douar_; l'ensemble exhale une forte -odeur de Bédouin, et des chants tristes en voix de fausset, des sons -grêles de guitare, sortent de la tente des chameliers. - -C'est le sultan qui a envoyé tout cela au ministre, matériel, bêtes et -gens. Je regarde longuement ces personnages et ces choses, avec lesquels -il va falloir se familiariser et vivre, qui vont bientôt s'enfoncer avec -nous dans ce pays inconnu. - -La nuit qui vient, le vent froid qui se lève au crépuscule, -accentuent--comme il arrive toujours--l'impression de dépaysement que ce -Maroc m'a causée dès l'abord. - -Le ciel du couchant est d'une limpidité profonde, dans des jaunes pâles -extrêmement froids; Tanger, qui paraît dans le lointain, sous mes pieds, -semble à cette heure un éboulement de cubes de pierres sur une pente de -montagne; ses blancheurs, en s'obscurcissant, tournent au bleuâtre -glacé; au delà s'étend la mer d'un bleu sombre;--au delà encore, en -silhouette d'un gris d'ardoise, se dessine l'Espagne, l'Europe, une -proche voisine avec laquelle ce pays, paraît-il, fraye le moins -possible. Et cette pointe de notre monde à nous, que j'ai quittée il y a -quelques heures à peine, vue d'ici me fait l'effet tout à coup de s'être -effroyablement reculée. - - * * * * * - -Je reviens à Tanger par la place du Grand-Marché, qui est un peu -au-dessus de la ville, à l'extérieur des vieux murs crénelés et des -vieilles portes ogivales. Il y fait presque nuit. Par terre, sur une -étendue d'une centaine de mètres carrés, il y a une couche de choses -brunes qui grouillent faiblement: chameaux agenouillés, prêts à -s'endormir, pêle-mêle avec des Bédouins et des ballots de marchandises; -caravanes qui sont parties peut-être des confins du désert, par les -routes dangereuses et non tracées, pour venir jusqu'ici où finit la -vieille Afrique; jusqu'ici, en face de la pointe d'Europe, au seuil de -notre civilisation moderne. Des bruits de voix humaines très rauques et -des grognements de bêtes s'élèvent de ces masses confuses qui couvrent -le sol de la place. Devant un petit feu, qui flambe jaune, au milieu -d'un cercle de gens accroupis, un sorcier nègre chante doucement et bat -du tambour. L'air de la nuit, de plus en plus frais, promène des -exhalaisons fauves. Le ciel s'étoile partout, dans une limpidité -profonde. Et voici qu'une grande musette arabe commence à gémir, -dominant tous les autres bruits de sa voix aigre et glapissante... Oh! -j'avais oublié ce son-là, qui, depuis pas mal d'années, n'avait plus -glacé mes oreilles!... Il me fait frissonner, et j'éprouve alors une -très vive, très saisissante impression d'Afrique; une de ces impressions -des jours d'arrivée, comme on n'en a déjà plus les lendemains quand la -faculté de comparer s'est émoussée au contact des choses nouvelles. - -Elle continue, la musette, avec une sorte d'exaltation croissante, son -air monotone qui déchire; je m'arrête pour mieux l'entendre; il me -semble que ce qu'elle me chante là, c'est l'hymne des temps anciens, -l'hymne des passés morts... Et j'ai un instant de plaisir étrange à -songer que je ne suis encore ici qu'au seuil, qu'à l'entrée profanée par -tout le monde, de cet empire du _Moghreb_ où je pénétrerai bientôt; que -Fez, but de notre voyage, est loin, sous le dévorant soleil, au fond de -ce pays immobile et fermé où la vie demeure la même aujourd'hui qu'il y -a mille ans. - - - - -III - - -Huit jours d'attente, de préparatifs, de retards. - -Pendant cette semaine passée à Tanger, nous avons fait de nombreuses -allées et venues, pour examiner des tentes, choisir et essayer des -chevaux ou des mules. Et bien des fois, nous sommes montés sur la -hauteur là-bas, où notre campement s'est augmenté peu à peu d'un nombre -considérable de gens et d'objets, en face toujours des côtes lointaines -de l'Europe. - -Enfin le départ est fixé à demain matin. - -Depuis hier, les abords de la légation de France ressemblent à un lieu -d'émigration ou de pillage. Les petites rues tortueuses et blanches -d'alentour sont encombrées de ballots énormes, de caisses par centaines; -tout cela recouvert de tapis marocains à rayures multicolores et lié de -cordes en roseau. - - - - -IV - - -4 avril. - -Pour garder nos innombrables bagages, nos gens ont couché dans la rue, -effondrés dans leurs burnous, la tête cachée sous leurs capuchons, -semblables à d'informes tas de laine grise. - -A pointe d'aube, tout cela sort de sa torpeur accroupie, s'éveille et -s'agite. D'abord des appels timides, des pas incertains de gens qui -dorment encore; puis bientôt des cris, des disputes. Du reste, avec les -duretés et les aspirations haletantes de la langue arabe, entre hommes -du peuple, on a toujours l'air de se vomir des torrents d'injures. - -Et cette grande rumeur d'ensemble, qui augmente toujours, couvre les -bruits habituels du matin: chants de coqs, hennissements de chevaux et -de mulets, grognements de chameaux dans le plus voisin caravansérail. - -Avant le soleil levé, c'est déjà devenu quelque chose d'infernal: des -cris suraigus comme en poussent les singes; un brouhaha sauvage à faire -frémir. Dans mon demi-sommeil, je m'imaginerais, si je n'étais habitué à -ces tapages d'Afrique, que l'on se bat sous mes fenêtres, et même de la -façon la plus barbare; qu'on s'égorge, qu'on se mange... Tout simplement -je me dis: «Ce sont nos bêtes qui arrivent, et nos muletiers qui -commencent à les équiper.» - -C'est une rude affaire, il est vrai, que de charger une centaine de -mules entêtées et de chameaux stupides, dans des petites rues qui n'ont -pas deux mètres de large. Des bêtes, qui ne trouvent plus la place de -tourner, hennissent de détresse; des caisses trop grosses accrochent les -murs en passant; il y a des rencontres, des collisions et des ruades. - -Vers huit heures le tumulte est à son comble. Du haut des terrasses de -la légation, au plus loin qu'on puisse voir dans le voisinage, c'est un -tassement confus de gens et d'animaux hurlant à plein gosier. En plus -des mulets de charge, il y a ceux des Arabes d'escorte, harnachés de -mille couleurs, avec des fauteuils sur le dos, et des tapis de drap -rouge, de drap bleu, de drap jaune, leur faisant comme des robes. Des -cavaliers à visage brun et à burnous blanc sont déjà en selle, le long -fusil mince en bandoulière.--Et tout ce train de voyage, qui doit nous -précéder sous la conduite et la responsabilité d'un caïd envoyé par le -sultan, se met en marche peu à peu, péniblement, individuellement; à -force de cris et de coups de bâton, le tout s'écoule vers les portes de -la ville, finissant par laisser libres les petites rues autour de nous. - -Alors vient le tour des mendiants,--et ils sont nombreux à Tanger;--les -fous, les idiots, les estropiés, les gens sans yeux ayant des trous -saignants en guise de prunelles,--assiègent la légation pour nous dire -adieu. Et, suivant la coutume, le ministre, paraissant sur le seuil, -jette au hasard des poignées de pièces blanches, afin de nous mériter -les prières qui porteront bonheur à notre caravane. - - * * * * * - -C'est à une heure de l'après-midi que nous devons nous mettre en route -nous-mêmes. Le point de rendez-vous est la place du Grand-Marché,--cette -place sur laquelle j'ai eu, le soir de mon arrivée, une première et -inoubliable audition de musette arabe. - -Au-dessus de la ville s'étend cette vaste esplanade, terreuse et -pierreuse, sans cesse encombrée d'une couche compacte de chameaux -agenouillés, et où grouille perpétuellement une foule en capuchon, qui -est aussi d'une couleur rousse de terre. Tout ce qui arrive de -l'intérieur, de par delà le désert, et tout ce qui va s'y rendre, se -groupe et se mêle sur cette place. Et là, du matin au soir, retentit le -tambour, gémit la flûte des sorciers jeteurs de sorts, des mangeurs de -feu et des charmeurs de serpents. - -Aujourd'hui, la formation de notre caravane apporte dans ce lieu un -surcroît de mouvement et de cohue. Dès midi, au beau soleil, arrivent -nos premiers cavaliers, notre escorte d'honneur, nos caïds, et le -porte-drapeau du sultan, qui pendant tout le voyage marchera à notre -tête. - -Jour de grand marché: des centaines de chameaux, pelés et hideux, sont à -genoux dans la poussière, allongeant de droite ou de gauche, avec des -ondulations de chenille, leur long cou chauve;--et la masse des paysans -ou des pauvres, en burnous gris, en sayon de laine brune, s'agite -confusément parmi ces tas de bêtes couchées. C'est un immense fouillis -d'une même nuance terne et neutre, qui fait davantage resplendir là-bas, -dans la magnifique lumière des lointains, la ville toute blanche -surmontée de minarets verts, et la Méditerranée toute bleue. Et, sur le -fond monotone de cette foule, éclate aussi plus vivement le coloris -oriental des cavaliers de notre suite, les cafetans roses, les cafetans -orange, les cafetans jaunes, les selles de drap rouge et les selles de -velours. - -Notre mission se compose de quinze personnes, parmi lesquelles nous -sommes sept officiers; nos uniformes aussi ajoutent à ce tableau de -départ un peu de diversité, de couleur et d'or. Cinq chasseurs -d'Afrique, en manteau bleu, nous accompagnent. De plus, presque toute la -colonie européenne est montée à cheval pour nous faire cortège: des -ministres étrangers, des attachés d'ambassade, des peintres, d'aimables -gens quelconques. - -Et voici le pacha de Tanger, qui vient également nous conduire hors de -ses domaines, vieillard à tête de prophète, à barbe blanche, tout de -blanc vêtu, sur une mule blanche à selle rouge que quatre serviteurs -tiennent en main. Notre ensemble a l'air d'une fête travestie, d'un -joyeux méli-mélo de cavalcade. - -Retournons-nous une dernière fois pour dire adieu à Tanger la Blanche, -dont les terrasses dévalent au loin vers la mer sous nos pieds; disons -adieu surtout à ces montagnes bleuâtres qui se dessinent encore de -l'autre côté du détroit et qui sont l'Andalousie, la pointe extrême -d'Europe prête à disparaître. - -Il est une heure, l'heure fixée pour se mettre en route. Le drapeau de -soie rouge du sultan, qui doit nous guider jusqu'à Fez, se déploie -devant nous, surmonté de sa boule de cuivre; pour musique de -boute-selle, nous avons les tambourins et les flûtes des sorciers du -marché; et notre colonne s'ébranle, en grand désordre, très gaiement. - -Dans la banlieue, sur du sable, nos chevaux, fort gais eux aussi, -prennent l'allure sautillante des débuts de promenade. Nous passons -d'abord entre des villas à l'européenne, des hôtels, où une quantité de -belles dames touristes sont aux balcons, aux vérandas, groupées sous des -ombrelles pour nous regarder défiler. Et vraiment on pourrait se croire -tout simplement en Algérie à quelque marche militaire, à quelque parade -de fête; bien que cependant le mauvais état des chemins et l'absence -complète de voitures donnent à ces abords de ville quelque chose -d'inusité et de singulier... - -Du reste, autour de nous, tout change d'aspect bien vite. Au bout de -quatre ou cinq cents mètres, l'espèce d'avenue bordée d'aloès par -laquelle nous étions partis se perd complètement dans la campagne à -l'abandon, s'efface, n'existe plus. Pas de routes, au Maroc, jamais, -nulle part. Des sentiers de chèvres, tracés à la longue par le passage -des caravanes; et le droit de traverser à gué les rivières qui se -présentent. - -Ils sont bien mauvais aujourd'hui, ces sentiers; le sol, détrempé par -les pluies de l'hiver, cède partout sous les pieds de nos chevaux, qui -s'enfoncent dans de la boue noirâtre, dans de la tourbe molle. - -Les uns après les autres, les amis qui nous reconduisaient abandonnent -la partie, reviennent sur leurs pas, après des poignées de main et des -souhaits de bon voyage. Tanger a d'ailleurs très promptement disparu, -derrière des collines désertes. Et bientôt nous nous trouvons seuls à -suivre l'étendard rouge du sultan, nous qui devons continuer pendant une -douzaine de jours la promenade, seuls au milieu d'un grand pays -silencieux, sauvage, tout inondé de lumière... - - - - -V - - -Le même jour, à huit heures du soir. A la lueur d'un fanal, sous ma -tente, dans un lieu quelconque où nous avons campé pour la nuit. Très -seul tout à coup au milieu d'un profond silence, très tranquille après -les agitations de la journée, et délicieusement reposé sur mon lit de -camp, je me complais à avoir conscience des grandes étendues obscures -d'alentour, qui sont sans routes, sans maisons, sans abris et sans -habitants. - -La pluie fouette les toiles tendues qui composent mes murailles et ma -toiture, et j'entends le vent gémir. Le temps, qui était si beau au -départ, s'est gâté à l'approche de la nuit. - -Nous avons fait courte étape pour cette première fois: vingt kilomètres -à peine. Avant la tombée du jour, nous avons aperçu devant nous notre -petite ville nomade qui nous attendait, gaie et hospitalière, toute -blanche au milieu des solitudes vertes; partie de bon matin à dos de -mulet, elle était déjà arrivée, déjà dépliée, déjà remontée, et les deux -pavillons de France et de Maroc flottaient au-dessus l'un en face de -l'autre, amicalement. - -C'est le caïd responsable de ces tentes, qui a charge de faire lever -notre camp chaque matin et de le faire dresser chaque soir--dans des -lieux toujours choisis d'avance, près des rivières ou des sources, et -autant que possible sur des terrains secs recouverts d'une herbe courte. - - * * * * * - -Mon lit, très léger, est confortablement posé sur mes deux cantines, qui -l'éloignent autant qu'il faut du sol, des grillons et des fourmis; ma -selle, en guise d'oreiller, le soulève du côté de la tête, et j'y suis -enveloppé d'une couverture marocaine rayée de vert et d'orange, en haute -laine, qui me tient très chaud, tandis que le vent frais de la nuit -passe sur moi parfumé d'une odeur saine et sauvage, d'une odeur de foins -et de fleurs. Au-dessus de ma tête, mon toit a naturellement forme -d'immense parapluie: il est blanc, les nervures en sont garnies de -galons bleus et terminées par des trèfles en maroquin rouge. Tout -autour, comme une de ces draperies retombantes qui servent à fermer les -cirques ou les chevaux-de-bois, est accroché un _tarabieh_, c'est-à-dire -une sorte de petit mur circulaire en toile blanche, garni des mêmes -rubans bleus, des mêmes trèfles rouges, et maintenu par des pieux fichés -en terre. C'est le modèle uniforme de toutes les tentes de maître, de -chef, usitées au Maroc; il y aurait place pour cinq ou six lits comme le -mien; mais la magnificence du sultan nous a donné à chacun une maison -particulière. - -Pour plancher, j'ai l'herbe fine, fleurie d'une minuscule variété -d'iris: c'est un beau tapis violet doucement odorant, au milieu duquel -trois ou quatre soucis, piqués çà et là, éclatent comme de petites -rosaces d'or. - -Mes compagnons de voyage et nos Arabes d'escorte sont en train de faire -comme moi sans doute; ils se couchent et vont s'endormir; dans le camp, -on n'entend plus aucun bruit humain. - -Et tandis que j'apprécie ce calme, ce silence, ces senteurs fraîches, -cet air vivifiant, et pur, voici que dans une _Revue_ emportée par -hasard, je jette les yeux sur un article de Huysmans célébrant ses joies -en sleeping-car: la fumée noire; la promiscuité et les puanteurs des -cellules trop étroites; surtout les charmes de son _voisin d'en dessus_, -monsieur d'une cinquantaine d'années, adipeux, flasque et crachotant -avec breloques sur le ventre, lorgnon à l'oeil et cigare aux lèvres... -Alors mon bien-être s'augmente encore à sentir très loin de moi ce -voisin de Huysmans,--lequel est, du reste, un type peint de main de -maître du monsieur âgé contemporain, important voyageur d'express. Et -même, dans ma joie de songer que cette sorte de personnage ne circule -pas encore au Maroc, j'éprouve un premier mouvement de reconnaissance -envers le sultan de Fez pour ne point vouloir de sleeping dans son -empire, et pour y laisser les sentiers sauvages où l'on passe à cheval -en fendant le vent... - - * * * * * - -A minuit la grêle tambourine dehors et une grande rafale secoue les -toiles de mon logis. Puis j'entends confusément des voix rudes qui se -rapprochent; un fanal fait le tour de ma maison, dessinant, par -transparence sur l'étoffe tendue, les arabesques noires qui décorent -l'extérieur: ce sont des gens de veille qui viennent, sous la direction -de leur caïd, renfoncer à coups de mailloche tous les piquets de ma -tente, de peur que le vent ne l'emporte. - -... Il paraît que, quand le sultan est en voyage, sous sa grande tente à -lui, qu'il faut soixante mules pour transporter, si par hasard au milieu -de la nuit le vent d'orage se lève, on ne se sert pas de mailloches, de -peur de troubler le sommeil du maître et des belles dames du harem. Mais -on réveille un régiment qui s'assied en rond autour du palais nomade et -y reste jusqu'au jour, tenant dans ses innombrables doigts toutes les -cordes du mur.--Quelqu'un qui a vécu longtemps auprès de Sa Majesté me -contait cela aujourd'hui, tandis que nos chevaux trottaient côte à -côte;--cette bourrasque me le remet en mémoire--et je me rendors en -rêvant à cette cour de Fez, où habitent, derrière des murs et sous des -voiles, tant de mystérieuses belles... - - * * * * * - -Vers deux heures du matin, nouvelle alerte nocturne: des ébrouements de -chevaux affolés, des galops martelant le sol, des cris d'Arabes. Nos -bêtes, qui se sont détachées, qui se battent, épeurées par je ne sais -quoi d'invisible, prises de panique générale!... Pourvu que tout cela se -passe loin de moi, ne vienne pas s'entraver les pieds dans les cordes de -ma tente et la chavirer; quel ennui ce serait, sous l'ondée qui -ruisselle toujours! - -Allah soit loué! La galopade échevelée prend une autre direction, -s'éloigne, se perd dans le noir d'alentour. - -Puis j'entends qu'on ramène les fugitifs, et le calme revient,--le -silence,--le sommeil... - - - - -VI - - -5 avril. - -A six heures, au grand jour, le clairon d'un de nos chasseurs d'Afrique -sonne le réveil. - -Vite il faut se lever, se sangler, se guêtrer. Déjà des Arabes ont -envahi mon logis pour le démolir,--mon logis de toile blanche tout -trempé de la pluie de la nuit. - -En un tour de main, c'est fait; le vent aidant, cela s'envole, flotte un -instant avec un bruit de voile de navire, puis retombe aplati sur -l'herbe mouillée, et j'achève à l'air libre d'attacher mes éperons, de -mettre la dernière main à ma toilette. - -Les petites fleurs qui ont dormi sous mon toit vont recouvrer la -liberté, l'arrosage des averses et la solitude. - -Et toute notre ville se démonte de la même manière, se plie, s'attache -serré dans des quantités de ficelles; puis se charge sur des mules qui -ruent, sur des chameaux qui grognent; en route, notre camp est levé! - - * * * * * - -Au départ, les chevaux dansent, hennissent, se défendent ou s'amusent. - -Nous commençons notre étape du second jour dans des montagnes -uniformément couvertes de broussailles de chênes verts, de bruyères et -d'asphodèles. Presque jamais d'arbres, au Maroc; mais, en revanche, -toujours ces grandes lignes tranquilles des paysages vierges que -n'interrompt ni une route, ni une maison, ni un enclos. Un pays inculte, -à peu près laissé à l'état primitif, mais qui semble merveilleusement -fertile. Quelques champs de blé, çà et là, quelques champs d'orge -auxquels on ne s'est pas cru obligé de donner la forme carrée usitée -chez nous, et qui ont l'air de prairies d'un vert tendre. Comme cela -repose les yeux, après notre petite campagne française, toute en -damiers, morcelée et découpée... J'ai déjà connu ailleurs cette sorte de -bien-être, de soulagement particulier que l'on éprouve dans les pays où -l'espace ne coûte rien et n'est à personne; dans ces pays-là, il semble -aussi que les horizons s'élargissent démesurément, que le champ de la -vue soit très agrandi, que les étendues ne finissent plus. - -Et toujours, à quelque cinquante mètres en avant de nous, sur les -tranquilles lointains verts sans cesse déroulés,--toujours se dessine -cette même première avant-garde, qui nous guide et que nous suivons dans -sa continuelle fuite: trois cavaliers de front; celui du milieu, un -grand vieux nègre de majestueuse allure, en cafetan de drap rose, en -burnous et turban de fine étoffe blanche, portant haut l'étendard du -sultan, l'étendard de soie rouge à boule de cuivre; ceux des côtés, -nègres aussi, pareillement coiffés, tenant en main leurs longs fusils, -dont les canons brillent sur l'uniformité bleuâtre des fonds, des -montagnes et des plaines. - - * * * * * - -Vers dix heures, sous le ciel toujours gris, dans la campagne toujours -verte et sauvage, nous apercevons là-bas devant nous une ligne immobile -de bonshommes à cheval, postés pour nous attendre. C'est que nous allons -changer de territoire, et tous les hommes de la tribu chez laquelle nous -arrivons se tiennent sous les armes, caïd en tête, pour nous recevoir. -Ainsi qu'il est d'usage pour les ambassades qui passent, ils nous feront -escorte à travers leur pays, et les autres, venus de Tanger, s'en -retourneront. - -Oh! les étranges cavaliers, vus au repos et dans le lointain! Sur leurs -petits chevaux maigres, sur leurs hautes selles à fauteuil, on dirait -des vieilles femmes enveloppées de longs voiles blancs, des vieilles -poupées à figure noire, des vieilles momies. Ils tiennent en main de -très longs bâtons minces recouverts de cuivre brillant,--qui sont des -canons de fusil,--leur tête est tout embobelinée de mousseline, et leurs -burnous, sur la croupe de leurs bêtes, traînent comme des châles. - -On s'approche et, brusquement, à un signal, à un commandement jeté d'une -voix rauque, tout cela se disperse, essaime comme un vol d'abeilles, -gambade avec des cliquetis d'armes, en poussant des cris. Leurs chevaux, -éperonnés, se cabrent, sautent, galopent comme des gazelles effarées, -queue au vent, crinière au vent, bondissant sur les rochers, sur les -pierres. Et, du même coup, les vieilles poupées ont pris vie, sont -devenues superbes aussi, sont devenues des hommes sveltes et agiles, à -beau visage farouche, debout sur de grands étriers argentés. Et tous les -burnous blancs qui les empaquetaient se sont envolés, flottent -maintenant avec une grâce exquise, découvrant des robes de dessous en -drap rouge, en drap orange, en drap vert, et des selles qui ont des -tapis de soie rose, de soie jaune ou de soie bleue à broderies d'or. Et -les beaux bras nus des cavaliers, fauves comme du bronze, sortent des -manches larges relevées jusqu'aux épaules, brandissant en l'air, pendant -la course folle, les longs fusils de cuivre qui semblent devenus légers -comme des roseaux... - -C'est une première fantasia de bienvenue, pour nous faire honneur. Dès -qu'elle est finie, le caïd qui l'avait conduite s'avance vers notre -ministre et lui tend la main. Nous disons adieu à nos compagnons d'hier -qui s'éloignent, et nous continuons notre route escortés de nos nouveaux -hôtes. - - - - -VII - - -J'ai souvenance d'avoir traversé toute l'après-midi de cette même -journée d'immenses, d'interminables plateaux de sable recouverts de -fougères,--comme sont nos landes du sud de la France. Ces plaines -étaient d'un vert tendre et frais, à l'infini, d'un vert tout neuf -d'avril; un rayon atténué de soleil les éclairait obstinément, au seul -point précis où nous étions, comme si cette lueur nous eût suivis, -tandis qu'alentour les grands horizons de montagnes, où pesaient des -nuages sombres, se confondaient avec le ciel dans des obscurités lourdes -et sinistres. Des rideaux de brume tamisaient une sorte de lumière -couleur d'argent doré, de vermeil pâli, et c'était inattendu de voir -ainsi fraîches et voilées ces campagnes africaines. - -Le frôlement de notre passage, les sabots de nos chevaux brisant les -tiges, développaient très fortement la senteur des fougères--qui me -rappelait les beaux matins de juin dans mon pays, l'arrivée au marché -des mannequins de cerises.--(En Saintonge, les cerises ne voyagent -jamais sans être enveloppées de cette sorte de feuillage; aussi ces deux -senteurs sont-elles inséparables dans mon souvenir.) - -Et, de chaque côté de notre colonne, en sens inverse de notre marche, -toutes les cinq minutes, des groupes de cavaliers arabes passaient comme -le vent. Sur ces tapis de plantes, sur ces sables, on entendait à peine -le galop de leurs chevaux; tout le bruit qu'ils faisaient en fendant -l'air était un léger cliquetis de cuivre et un flottement échevelé de -burnous; il semblait plutôt entendre une bourrasque dans des voiles de -navire, ou un grand vol d'oiseaux. A peine aussi avait-on le temps de se -garer pour n'être pas frôlé par eux. Et, au moment même où ils nous -croisaient, ils poussaient un cri rauque, puis tiraient à poudre un coup -de leur long fusil, nous couvrant de fumée. - -A chaque instant, à droite ou à gauche, recommençait cette vision -rapide, cette espèce de cauchemar de guerre, qui fuyait terriblement -vite. - -Vers le soir seulement, ces fantasias cessèrent. Autour de nous, la -teinte verte était de plus en plus belle, le pays devenait presque -boisé; il y avait des bouquets d'oliviers, et les palmiers-nains étaient -si vieux, si hauts, qu'ils ressemblaient à de vrais arbres. Des hameaux -apparaissaient çà et là sur des collines: murs de terre battue et toits -de chaume gris; le tout entouré, gardé, à demi caché par des haies -d'énormes cactus-raquettes d'un vert presque bleu. Et des femmes en -haillons de laine grise sortaient, à notre approche, de ces formidables -clôtures tout hérissées d'épines, criant: «You! you! you!» pour nous -faire honneur, avec des voix stridentes, perçantes, comme en ont les -martinets, les soirs d'été, lorsqu'ils tourbillonnent dans le ciel. - -Puis cette région habitée s'éloigna de nous et, après deux ou trois gués -franchis, nous aperçûmes dans une prairie, dans un bas-fond très frais, -notre camp qui achevait de se monter. Nos chevaux hennirent de plaisir -en le reconnaissant. - - * * * * * - -Toujours pareille, notre petite ville, toujours disposée de la même -manière, comme si elle se transportait d'une seule pièce, sur des -roulettes. Et, dès l'arrivée, chacun de nous, sans hésiter, se rend tout -droit dans sa maison, qui, par rapport aux autres, n'a pas changé de -place; il y retrouve son lit, son bagage et, par terre, sur un premier -tapis d'herbe et de fleurs, son tapis marocain, étendu. Nous voyageons -avec tout le confort des nomades, n'ayant à nous occuper de rien, -n'ayant qu'à jouir du grand air, du changement, de l'espace. - -Nos quinze tentes forment un cercle parfait, laissant au milieu une -sorte de place, de prairie intérieure où nos chevaux paissent. Toutes -sont semblables, le mât central surmonté d'une grosse boule de cuivre, -et les parois ornées, au dehors, de plusieurs rangs d'arabesques d'un -bleu noir, qui tranchent sur la blancheur de l'ensemble. (Ces -arabesques, faites de morceaux d'étoffe découpés et cousus, sont d'un -dessin toujours le même, extrêmement ancien, consacré par des traditions -millénaires: espèces de créneaux dentelés qui se succèdent en séries, -les mêmes que les Arabes taillent dans de la pierre au sommet de leurs -murailles religieuses, les mêmes qu'ils brodent au bord de leurs -tentures de soie, les mêmes qui entourent leurs mosaïques de faïence, et -que l'on voit aussi aux lambris de l'Alcazar ou de l'Alhambra.) - -Et autour de nos tentes, formant un second cercle enveloppant, il y a -celles de nos chameliers, de nos muletiers, de nos gardes; plus petites, -plus pointues, celles-ci, et tout uniment grisâtres, disposées avec -moins d'ordre, elles composent un quartier tout bédouin, qu'encombrent -nos bêtes de somme, et où d'étranges musiques se font entendre le soir -aux veillées. - - * * * * * - -L'apparition de la _mouna_ est toujours l'événement le plus considérable -de nos fins d'étapes; c'est au crépuscule généralement que cela arrive, -en long cortège, pour se déposer ensuite sur l'herbe devant la tente de -notre ministre. Pardon pour ce mot arabe, mais il n'a pas d'équivalent -en français: la _mouna_, c'est la dîme, la rançon, que notre qualité -d'ambassade nous donne le droit de prélever sur les tribus en passant. -Sans cette _mouna_, commandée longtemps à l'avance et amenée quelquefois -de très loin, nous risquerions de mourir de faim dans ce pays sans -auberges, sans marchés, presque sans villages, presque désert. - - * * * * * - -Notre _mouna_ de ce soir est d'une abondance royale. Aux dernières -lueurs du jour, nous voyons s'avancer au milieu de notre camp français -une théorie d'hommes graves, drapés de blanc; un beau caïd, noble -d'allure, marche à leur tête, avec lenteur. En les apercevant, notre -ministre est rentré sous sa tente et s'est assis, comme le prescrit -l'étiquette orientale, pour les recevoir au seuil de sa demeure. Les dix -premiers portent de grandes amphores en terre, pleines de beurre de -brebis; puis viennent des jarres de lait, des paniers d'oeufs; des cages -rondes, en roseau, remplies de poulets attachés par les pattes; quatre -mules chargées de pains, de citrons, d'oranges; et enfin douze moutons, -tenus par les cornes--qui pénètrent à contre-coeur, les pauvres, dans ce -camp étranger, se méfiant déjà de quelque chose. - -Il y a de quoi nourrir dix caravanes comme la nôtre; mais refuser serait -un manque absolu de dignité. - -D'ailleurs nos gens, nos cavaliers, nos muletiers, attendent, avec leurs -convoitises d'hommes primitifs, cette _mouna_ pour se la partager; toute -la nuit, ils en feront des bombances sauvages, ils en revendront demain, -et il en restera encore des débris par terre pour les chiens errants et -les chacals. C'est l'usage établi depuis des siècles: dans un camp -d'ambassadeur, on doit faire continuelle fête. - - * * * * * - -A peine, le ministre a-t-il remercié les donateurs (d'un simple -mouvement de tête comme il convient à un très grand chef), la curée -commence. Sur un signe, nos gens s'approchent; on se partage le beurre, -le pain, les oeufs; on en remplit des burnous, des capuchons, des cabas -en sparterie, des bâts de mulet. Derrière les tentes de cuisine, dans un -petit recoin de mauvais aspect, qui semble se transporter, lui aussi, -avec nous chaque jour, on emmène les moutons,--et il faut les y traîner, -car ils comprennent, se défendent, se tordent. Au crépuscule mourant, -presque à tâtons, on les égorge avec de vieux couteaux; l'herbe est -toujours pleine de sang, dans ce recoin-là. On y égorge aussi des -poulets par douzaines, en les laissant se débattre longuement le cou à -moitié tranché, afin de les mieux saigner. Puis des feux commencent à -s'allumer partout, pour des cuisines bédouines qui seront -pantagruéliques; sur des tas de branches sèches, des petites flammes -jaunes surgissent çà et là, éclairant brusquement des groupes de -chameaux, des groupes de mules qu'on ne voyait déjà plus dans -l'obscurité, ou bien de grands Arabes blancs, aux airs de fantôme. On -dirait maintenant d'un camp de gitanos en orgie--au milieu de ce pays -désert qui est déployé en cercle immense alentour et qui, tout à coup, -dès que les feux brillent, paraît plus profond et plus noir. - -Temps toujours couvert, très sombre, presque froid. Nous sommes dans une -région de prairies, de marécages. Et, pendant ces préparatifs de -festins, les grenouilles nous commencent de tous les côtés à la fois, -jusque dans les lointains extrêmes, leur musique nocturne, leur même -ensemble éternel, qui est de tous les pays et qui a dû être de tous les -âges du monde. - - * * * * * - -Vers huit heures, comme nous finissons de dîner nous-mêmes sous la -grande tente commune qui nous sert de salle à manger, quelqu'un avertit -le ministre qu'on vient de lui immoler une génisse, là, dehors, à la -porte de son propre logis. Et nous sortons, avec une lanterne, pour -savoir ce que signifie ce sacrifice et qui l'a accompli. - -C'est un usage marocain d'immoler ainsi des animaux aux pieds des grands -qui passent, lorsqu'on a une grâce à leur demander. La victime doit -râler longuement, en répandant peu à peu son sang sur la terre. Si le -seigneur est disposé à accueillir la supplique, il accepte le sacrifice -et autorise ses serviteurs à enlever cette viande abattue pour la -manger; dans le cas contraire, il continue son chemin sans détourner la -tête et l'offrande dédaignée reste pour les corbeaux. Quelquefois, -paraît-il, pendant les voyages du sultan, la route qu'il a suivie est -comme jalonnée par les bêtes mortes. - -La génisse, encore vivante, est couchée devant la tente du ministre, en -travers de sa porte; elle souffle bruyamment, les naseaux ouverts; la -lueur du fanal éclaire la mare de sang échappée de sa gorge, qui -s'élargit sur l'herbe. Et trois femmes sont là--les -suppliantes--enlaçant de leurs bras le mât de notre pavillon de France. - -Elles sont de la tribu voisine. Pendant les premiers moments du repas de -nos gardes, pendant les premières minutes de gloutonnerie affamée, la -nuit aidant, elles ont réussi à pénétrer au milieu de nos tentes sans -être aperçues; puis, quand on a voulu les chasser, elles se sont -cramponnées à cette hampe du drapeau avec un air de se croire -inattaquables sous cette protection-là, et on n'a pas osé les en -arracher de force. Elles ont amené avec elles quatre ou cinq petits tout -jeunes, qui s'accrochent à leurs vêtements ou qu'elles portent à leur -cou. Dans l'obscurité, et avec leurs voiles à moitié baissés, il est -impossible de démêler si elles sont jolies et jeunes, ou bien laides et -vieilles; d'ailleurs, leurs tuniques flottantes, agrafées aux épaules -par de larges plaques d'argent que l'on voit briller, dissimulent toutes -les lignes de leurs corps. - -L'interprète s'approche, et d'autres fanaux sont apportés, éclairant -mieux ce groupe de formes blanches autour de cette bête égorgée qui -finit de mourir par terre. - -Ce sont les trois épouses d'un caïd de la région. Pour des méfaits qu'il -ne m'appartient pas d'apprécier, leur mari a été enfermé, depuis déjà -deux ans, dans les prisons de Tanger, sur les instances de la légation -de France. Et elles voudraient que le nouveau ministre français, comme -grâce de joyeux avènement, demandât au sultan de Fez de le remettre en -liberté. - -Il est peut-être très coupable, ce caïd, je n'en sais rien, mais ses -femmes sont touchantes. Autant que je puis juger, c'est aussi l'avis du -ministre, et, bien qu'il ne veuille dès maintenant faire aucune promesse -formelle, la cause me paraît en voie d'être gagnée. - - - - -VIII - - -6 avril. - -Vers cinq ou six heures du matin, avant le réveil sonné au camp, je -soulève la porte de ma tente pour regarder au dehors. Et cette première -apparition matinale du pays d'alentour m'impressionne d'une manière -inattendue. - -Un ciel uniformément obscur, sur tout le vaste pays vert où nous sommes; -de grandes plaines d'iris, de palmiers-nains, d'asphodèles; par places, -des amas de marguerites blanches, si serrées qu'on dirait des plaques de -neige; tout cela humide de pluie ou de rosée; dans les lointains, ce -vert intense s'assombrit sous les nuées lourdes qui traînent; il tourne -au gris d'ombre, puis, vers l'horizon, se mêle peu à peu, par plans -dégradés, avec le noir des montagnes et du ciel:--une aurore sinistre, -dans un lieu quelconque perdu au milieu d'un grand pays primitif. - -Des mules, déjà sellées par les soins de quelques serviteurs matineux, -sont tassées là-bas les unes contre les autres, en fouillis, debout sur -leurs pattes mais dormant encore; leurs hautes selles à dossier, -recouvertes de drap rouge, forment des taches de couleur éclatante sur -ces fonds de teintes neutres, sur ces derniers plans d'un gris violacé -d'encre. Immobiles, elles ont l'air d'avoir été préparées là et -d'attendre, pour quelque défilé de féerie sans spectateurs. Nos gardes -s'éveillent, sortent un à un des tentes, étirant leurs longs bras bruns; -ayant toujours, à cause de ces robes et de ces voiles, un faux air de -grandes vieilles femmes maigres, de gigantesques gypsies... - -Ah! les suppliantes d'hier au soir, qui sont encore là! Malgré les -averses tombées, elles ont, paraît-il, passé la nuit accroupies devant -la tente du ministre. Même elles sont plus nombreuses, ce matin: des -vieilles, des jeunes, toute la famille du captif sans doute, et de -pauvres petits bébés, encapuchonnés à la bédouin, qui dorment transis -contre la poitrine des mères. Près d'elles, sur l'herbe mouillée, à la -place où elles ont immolé la génisse, s'étale toujours une large tache -de sang délayée par la pluie. - -Je m'approche de leur groupe; alors une vieille tatouée, qui me dit être -la mère du caïd, prend dans ses mains le pan de mon manteau et -l'embrasse. De cet instant, je me sens gagné à leur cause et me promets -d'intercéder pour elles quand le moment sera venu... - -Comme ce lieu est triste, par un temps pareil, triste et mystérieux!... -Sur ces lointains si sombres, comme nos tentes sont blanches! - - - - -IX - - -Nous partons comme une fantasia, au galop dans le vent froid du matin, -presque tous de front, pêle-mêle, grimpant une côte; et c'est joli, -notre troupe bigarrée d'uniformes et de burnous, sur la colline si -verte. On ne sait quelle idée est venue ce matin aux trois vieilles -poupées nègres qui nous guident, de faire courir si vite l'étendard du -sultan; mais nos chevaux, tout frais, ne demandent pas mieux que de les -suivre, ni nous non plus. Et c'est amusant, au réveil, cette vitesse, ce -brouhaha, ce cliquetis d'armes, tout le train de cette course rapide à -travers un bon air pur que personne n'a respiré et qui dilate les -poitrines. Nos mules de charge, qui d'abord avaient voulu suivre aussi, -sont promptement distancées; une dizaine d'entre elles, qui portaient -nos cantines, s'abattent et roulent; et alors il y a des cris, des -hurlements d'Arabes: les muletiers se précipitent, burnous flottants, -s'entassent comme une nuée d'oiseaux de proie sur chaque bête tombée, -pour la relever, la recharger, la battre. Vaguement, nous entrevoyons -ces scènes, en courant toujours; puis elles sont hors de vue bientôt. Du -reste, cela ne nous regarde ni ne nous inquiète: les bagages finissent -toujours par arriver et c'est l'affaire du caïd responsable. Courons -toujours, nous; dans le vent, dans la pluie qui commence à rayer l'air, -continuons notre allure de fantasia... - - * * * * * - -Quand notre galopade s'arrête, il pleut à torrents d'un ciel tout noir, -et le vent gémit, en nous cinglant les oreilles. Nous sommes sur des -plateaux bossués, dans une région de sables maigrement tapissée de -fougères; en avant se prolongent à l'infini les espèces de dunes de -cette plaine ondulée. C'est un sable d'un jaune doré, très fin, sur -lequel nous trottons sans bruit comme sur une piste de manège; aux -fougères, qui dominent, se mêlent des asphodèles toujours, des lavandes, -et des quantités de fleurs blanches semblables à de larges églantines; -toutes ces plantes, arrosées à grande eau, sont délicieusement fraîches -et répandent des senteurs douces, sous l'écrasement rapide des pieds de -nos chevaux. - -Puis, pendant deux heures, passe une région plus triste, pierreuse, -ravinée, tourmentée, avec des ajoncs odorants tout couverts de fleurs -jaunes et quelques aubépines; une infinité de petites vallées sauvages -se succèdent, toutes pareilles, sans vestige humain. Ciel de plus en -plus noir, vent hurlant sur les broussailles, pluie fouettante. On -dirait une Bretagne d'autrefois, avant les clochers et les calvaires: -une Bretagne préhistorique, vue au printemps. - -Nos trois vieilles poupées nègres d'avant-garde se sont coiffées de leur -capuchon pointu: hautes et droites sur leurs chevaux grêles, ayant étalé -leurs burnous qui traînent sur les croupes, elles semblent des babouins, -ainsi vues de dos;--des babouins de forme conique, très larges de base -et terminés en pointe aiguë. Et leur étendard rouge, qui était neuf au -départ, retombe à présent sur sa hampe, tout trempé et piteux. - - * * * * * - -Nous allons changer de tribu, à ce qu'il paraît, et entrer dans le -territoire d'El-Araïch. Car voici là-bas, sur une crête de colline, une -centaine de cavaliers qui nous attendent. A travers la pluie aveuglante, -on les aperçoit en troupe quasi-fantastique, hérissée de longs fusils -minces; enveloppés de blanc, tous, et capuchon baissé, ils ne parlent ni -ne bougent.--Et c'est bizarre de les voir immobiles comme des momies, -ces gens-là, quand on sait que tout à l'heure un vertige de vitesse va -les prendre, et que, dans leur course furieuse, le vent fera fouetter -autour d'eux mille choses échevelées, burnous, turbans déroulés, -crinières et longues queues. - -Sur le front des cavaliers, toujours encapuchonnés et momifiés, le caïd -s'avance pour tendre la main au ministre. Il a une figure de saint -prophète, régulièrement belle, douce et mystique. Il porte un cafetan de -drap rose, avec burnous blanc et burnous bleu drapés l'un sur l'autre, -et le cheval qu'il monte est d'un gris pommelé, harnaché de soie -vert-réséda brodée d'or. Son lieutenant, qui l'accompagne, a, par -contraste, une figure cruelle, un petit nez crochu de faucon; sur un -cheval jaune à selle bleue, il porte un cafetan de drap capucine avec un -burnous couleur d'ardoise. Et il y a une telle lumière dans ce pays que, -même par ce triste temps pluvieux, la combinaison de ces nuances donne -un éclat qu'aucun costume n'atteindrait jamais sous notre ciel d'Europe. - -Malgré l'averse, il faut assister à la grande fantasia de bienvenue. - -Tous ensemble, les cavaliers rejettent leurs capuchons et éperonnent -leurs chevaux, qui s'élancent, tête levée, par bonds furieux... Allah! -avec des hennissements et des cris, la course est commencée, les -draperies volent et les fusils tournoient dans l'air... - -Les trois quarts des coups de feu ratent sous l'ondée torrentielle, et -le caïd s'excuse beaucoup, expliquant que la poudre est mouillée. Mais -c'est beau quand même et entraînant; peut-être est-ce plus -extraordinaire encore que sous un tranquille ciel bleu: cavaliers -affolés, pluie cinglante et nuages noirs, tout semble mené par le vent -en un même tourbillon... - -Dans cette nouvelle escorte, qui nous accompagnera jusqu'à demain, il y -a, sous des turbans, quelques paires d'yeux bien sauvages. - - * * * * * - -Halte de deux heures pour déjeuner, sur une colline où, par -extraordinaire, est bâti un village. (C'est, du reste, grâce à ces -haltes de midi que nos tentes et nos cantines atteignent chaque jour -avant nous le terme de l'étape et que nous trouvons en arrivant notre -camp toujours monté.) - -En hâte, nos gens dressent sur cette colline notre grande tente de salle -à manger qui, par exception, voyage toujours à notre allure, derrière -nous, sans nous perdre de vue. Et, comme il fait très froid, ils -allument un feu, un vrai bûcher de feuilles de palmiers-nains, qui -brûlent avec une forte odeur balsamique, en répandant une fumée -d'incendie. - -Ce village, qui est ici, se compose, comme ceux d'hier, de petites -huttes en chaume gris, cachées derrière des haies de grands aloès ou de -grands cactus bleuâtres. Auprès, il y a un palmier-dattier, élancé et -frêle sur sa tige, le premier que nous ayons rencontré depuis notre -départ. Il y a aussi un tombeau de saint marabout, très vénéré dans la -contrée; un drapeau blanc flotte au-dessus, afin d'indiquer aux -voyageurs, aux caravanes, qu'il est bien de s'arrêter au passage pour -déposer là pieusement quelques pièces de monnaie en offrande. (Au Maroc, -il y a beaucoup de sépultures saintes à drapeau blanc, même dans les -endroits les plus inhabités, les plus solitaires, et les rares passants -y déposent leurs dons, qui sont généralement respectés par les voleurs.) - - * * * * * - -Tandis que nous déjeunions des restes de la _mouna_ d'hier, le beau -temps est revenu; avec la rapidité spéciale à l'Afrique, le ciel, -subitement balayé, a repris son admirable transparence bleue; la lumière -a reparu splendide. - -Dans ce pays sans arbres, on voit toujours à d'extrêmes distances; -d'ailleurs, presque jamais de maisons ni de villages, rien qui vienne -rompre cette immense monotonie verte ou brune; alors l'oeil s'habitue à -fouiller les grandes lignes des horizons, à y découvrir du premier coup, -comme sur les plaines de la mer, tout ce qui s'y passe d'anormal, tout -ce qui est une indication de mouvement ou de vie, même à des degrés -d'éloignement tels, que, dans notre pays, on ne distinguerait plus. Sur -le flanc de quelque colline déserte, bleuâtre à force de distance, -lorsque des points blancs apparaissent, on se dit, s'ils restent -immobiles: ce sont des pierres; des moutons, s'ils se déplacent. Une -réunion de points roux indique un troupeau de boeufs. Et enfin, une -longue traînée brunâtre, qui s'avance avec une lenteur ondulante, avec -un chenillement incessant et tranquille, nous représente tout de suite -une caravane, dont nous dessinerions même par avance les nombreux -chameaux à la file, balançant leur long cou avec un dandinement de -sommeil. - -Un objet extraordinaire, qui nous suit depuis Tanger et que nous sommes -aussi habitués à chercher des yeux, tantôt en avant de nous, tantôt en -arrière, au fond des lointains, c'est le canot électrique (!!?), de six -mètres de long, que nous portons en cadeau à Sa Majesté le sultan; il -est enfermé dans une caisse de bois grisâtre qui lui donne l'aspect d'un -bloc de granit, et il s'avance péniblement, par les ravins, par les -montagnes, porté sur les épaules d'une quarantaine d'Arabes. Dans les -bas-reliefs égyptiens, on a déjà vu de ces énormes choses défiler, -portées, comme celle-ci, par des théories d'hommes en robes blanches, -aux jambes nues. - - * * * * * - -Nous campons ce soir en un point appelé Tlata Raïssana, où se tient -chaque mois, paraît-il, un immense marché de bestiaux et d'esclaves. - -Mais le lieu est désert aujourd'hui. C'est au bord d'un grand ruisseau -frais, au milieu de montagnes si uniformément tapissées de fougères -qu'elles semblent recouvertes d'une sorte de même étoffe moutonnée, d'un -vert admirable. Il y a, comme toujours, beaucoup de fleurs autour de nos -tentes, mais plus du tout nos fleurs de France; ici, dans ce recoin -particulier, en terre de bruyère, croissent des espèces inconnues à nos -campagnes et à nos jardins, très parfumées toutes, et nuancées un peu -étrangement. - -Des fantasias galopent autour du camp toute la soirée; jusqu'au coucher -du soleil, on n'entend que bruits de chevaux passant en tonnerre, coups -de fusil et cris d'Arabes... - - * * * * * - -Vers sept heures, la _mouna_ fait son entrée au camp avec la majesté -habituelle. Mais elle est insuffisante: rien que huit moutons, et le -reste à l'avenant. C'est inacceptable pour une ambassade; il faut -refuser afin de maintenir la dignité de notre pavillon. Et ce refus -constitue un incident diplomatique, qui serait même très grave pour le -caïd de la région, si l'affaire arrivait jusqu'au sultan. - -Il joue la surprise et la consternation, avec des gestes délicieux, le -beau caïd en robe de drap rose; il fait mine de s'en prendre à des caïds -inférieurs--lesquels s'en prennent à des gens quelconques--lesquels -tombent à coups de bâton sur d'innocents bergers. - -Mais ce n'était qu'une comédie complotée entre eux tous afin de nous -mettre à l'épreuve; un complément de _mouna_ était préparé, à toute -éventualité, et caché, à petite distance, dans un ravin. Après souper, -un nouveau cortège se présente au clair de lune, amenant cette fois -seize moutons, une quantité respectable de poulets, de pains et de -jarres de beurre. Et les caïds, anxieux de ce que le ministre va dire, -attendent en silence autour de sa tente, dans la majesté de leurs longs -burnous blancs. Cette nouvelle _mouna_, très convenable, est agréée et -l'incident est clos. - - - - -X - - -Dimanche 7 avril. - -Ayant franchi, sous un ciel toujours bas et noir, les premières -montagnes d'alentour, veloutées de fougères, nous retombons dans -d'infinies solitudes toutes blanches d'asphodèles en fleur. - -Çà et là, un grand glaïeul rouge, ou une touffe d'iris violets, jettent -leurs belles teintes fraîches au milieu des blancheurs monotones de ce -parterre. Et c'est ainsi à perte de vue. - -De temps à autre, des cigognes passent, d'un vol lent, fouettant l'air -de leurs grandes ailes mi-parties blanches et noires;--ou bien des -corbeaux, des aigles. - -Toujours la pluie. Et personne en vue, ce matin; ni un groupe de -laboureurs, ni une file d'ânons, ni une caravane. - -Une maman chameau, qui est seule avec son fils au bord du sentier perdu, -s'approche avec intérêt pour nous regarder défiler. Son fils, qui vient -tout juste de naître, je pense, a le cou si mince et la tête si petite -qu'on le prendrait de loin pour une autruche à quatre pattes. Il est -presque gentil, dans son étonnement de nous voir, dans sa grâce -enfantine et épeurée. - -Pluie, pluie à torrents. Nos trois vieilles poupées nègres -d'avant-garde, encapuchonnées aujourd'hui jusqu'au-dessous des yeux, ont -repris plus que jamais leur aspect de babouins pointus. L'étendard de -soie, que la poupée du milieu tient toujours droit comme un cierge, -n'est plus qu'une loque déteinte, déchiquetée par le vent. L'eau -ruisselle sur nous tous. Et le canot du sultan, toujours semblable à un -accessoire de défilé égyptien, avance avec une peine extrême, les pieds -de ses quarante porteurs enfonçant à chaque pas dans la terre détrempée. - -Après deux heures de cette prairie d'asphodèles, nous apercevons quelque -chose comme une lézarde très longue serpentant dans la plaine, quelque -chose qui doit être une rivière profondément encaissée. - -C'est l'Oued M'cazen, réputée difficile à franchir, et, sur ses bords, -il y a un rassemblement de mauvais augure: mules chargées, par -centaines, chameaux, cavaliers, piétons, tous arrêtés là évidemment -parce que la rivière n'est pas guéable... Alors, comment allons-nous -faire? - -L'Oued, grossie par les pluies, est agitée, rapide, roule en bruissant -ses eaux boueuses, qui semblent, en effet, très profondes. De plus, elle -est encaissée entre de hautes berges verticales, en terre glaise, -détrempées et glissantes, absolument dangereuses. Avec nos idées -d'Europe sur les voyages, il nous paraîtrait qu'il y a impossibilité -matérielle à faire passer là, sans pont, des gens, des bagages et des -tentes. - -Cependant, nos caïds sont d'un avis différent et on va tenter la chose, -en commençant par le frétin. - -D'abord nos hommes de peine, qui, en un tour de main, enlèvent leurs -burnous, toutes leurs nobles draperies de laine grise, mettent à nu leur -beau torse fauve, et se jettent dans l'eau tourmentée et froide, sondant -la profondeur: deux mètres tout au plus; avec un peu de bonne volonté, -ce sera peut-être faisable. - -Essayons maintenant quelques mules peu chargées... - -A force de coups, elles passent, nageant vers le milieu, s'affolant une -minute dans le courant qui les entraîne, puis bientôt reprenant pied sur -les vases de l'autre rive, avec leur chargement au complet, bien que -tout trempé d'eau boueuse. - -Mais nous-mêmes, comment passerons-nous, notre dignité d'ambassade nous -empêchant de nous dévêtir? Et nos matelas de campement? Et nos beaux -uniformes dorés, qui doivent figurer devant le sultan pour la -présentation? - -Sur le haut de la berge opposée, arrive au galop, avec de grands cris, -une petite troupe de cavaliers qui nous font des signes. Nous sommes -sauvés! C'est un certain Chaouch, de Czar-el-Kébir (une ville dont nous -approchons), qui vient à notre secours avec une nombreuse suite, nous -apportant une _mahadia_ fabriquée en hâte à notre intention. (Une -_mahadia_ est une gerbe, un énorme faisceau de roseaux liés de façon à -pouvoir flotter.) Deux par deux, nous nous embarquerons sur ce radeau -improvisé; avec une corde, on nous hâlera; et nos cantines, nos bagages -précieux, passeront de la même manière, à sec comme dans une barque. - -Quant au reste de notre colonne, gens ou bêtes, à la nage, tout le -monde, et au plus vite! Les caïds se démènent, crient, s'interpellent à -tue-tête, toujours avec ces aspirations rauques qui semblent des -suffocations de fureur: «'Ha! caïd Rhaâ!--'Ha! caïd Abd-er-Haman!--'Ha! -caïd Kaddour!» Et, de droite, de gauche, ils tombent à coups de bâton -sur les hésitants que l'eau froide épouvante. - -Avec résignation, les beaux cavaliers arabes se déshabillent, puis -déshabillent aussi leurs chevaux et remontent dessus, les tenant -enfourchés entre leurs jambes nerveuses comme dans des étaux de bronze. -Sur leur propre tête, ils placent en paquet monumental leurs cafetans de -drap et leurs burnous; par-dessus encore, leur énorme selle à fauteuil, -leurs harnais de parade, et ils relèvent leurs bras, en anse d'amphore -grecque, pour soutenir le tout. - -On voit alors s'avancer résolument vers la rivière tous ces échafaudages -multicolores, incompréhensibles au premier aspect, ayant chacun pour -base cette chose instable: un maigre cheval, cabré et rétif, le long -duquel pendent deux jambes nues. - -Et tous ces hommes, ainsi chargés, incapables à présent de s'aider de -leurs mains, lancent leurs chevaux sur la berge à pic et luisante, rien -qu'en leur pressant le flanc, en les éperonnant du talon. Les chevaux -hennissent de peur; glissent, comme qui patine, comme qui descend en -char russe, les uns encore debout sur leurs pieds, les autres assis sur -leur derrière, et, tout couverts de boue gluante, tombent dans l'Oued au -milieu d'un grand éclaboussement d'eau; puis nagent en plein courant, -et, sur l'autre rive, grimpent comme des chèvres. - -Dans la quantité, il y en a bien quelques-uns qui tombent, qui se -débattent, qui ruent; il y a des cavaliers qui roulent dans la rivière, -avec leurs beaux burnous pliés, leurs belles selles trop lourdes qui les -entraînent. Des mules chargées s'abattent en détresse dans la vase: on -les relève à force de cris, à force de coups, horriblement blessées par -les sangles et les bâts, la chair tout au vif; et nos tentes qu'elles -portaient, si blanches au départ, sont maintenant vautrées dans la boue. - -Au milieu de l'immense plaine d'herbages, sous le ciel très sombre, sur -les berges de terre grise, c'est étrange à regarder, l'activité, -l'affairement d'une centaine de chevaux et de cavaliers de toutes -couleurs, d'autant de mules, de chameaux, de porteurs à pied, de gens de -peine... Nous avons l'air d'une tribu émigrante, se hâtant comme dans -une fuite de déroute. - -Maintenant, la situation se complique d'un troupeau de boeufs qui passe -à la nage, en sens inverse de notre caravane; boeufs entêtés qui -auraient voulu demeurer sur l'autre rive; les Arabes qui les mènent se -battent avec eux dans l'eau, nageant d'une main, les frappant de -l'autre, leur tortillant la queue pour les faire avancer, ou les tirant -par les cornes. - -Vers la fin, les berges de terre glaise ont été polies comme de vrais -miroirs par tant de glissades successives. Alors cela devient une chute, -une dégringolade générale avec des cris forcenés, un immense désarroi -d'animaux affolés, d'hommes nus, de bagages de toutes sortes, de selles -rouges, de paquets enveloppés de couvertures chamarrées. Une scène comme -il devait s'en passer lors de l'invasion des armées du Prophète. Un -grand tableau d'Afrique ancienne, admirable de couleur et de vie, au -milieu de plaines désertes, sous un ciel noir... - -Enfin, c'est une chose accomplie, menée à bien, à force de coups et de -cris. Nous sommes tous, avec nos bagages, sur l'autre rive, sans noyades -ni pertes. Nos cantines, nos matelas, trempés et pleins de boue; nos -mules écorchées, haletantes. Nous, mouillés de pluie seulement... - -Et le désert d'asphodèles et d'iris recommence, tranquille et morne, -sous l'ondée, pendant une heure encore. Notre troupe s'est grossie des -gens de Czar-el-Kébir, qui sont venus à notre rencontre, amenés par -Chaouch: une dizaine d'Arabes à cheval, et autant de juifs à longue -chevelure, ayant de grandes boucles d'or aux oreilles et montés deux par -deux sur des ânons. Czar-el-Kébir, la ville où nous arriverons ce soir, -est la seule entre Tanger et Fez,--et Chaouch, un bel Arabe au burnous -amaranthe, y est notre agent consulaire. Si l'on demande ce que nous -faisons d'un agent consulaire à Czar-el-Kébir, voici, c'est que nous y -avons des «protégés français», une vingtaine environ,--comme, du reste, -à Tanger et à Tétouan. Dans la plupart des villes musulmanes de la -Turquie, de la Syrie ou de l'Égypte, nous avons ainsi de ces «protégés», -c'est-à-dire des gens auxquels il n'est pas permis de toucher sans -l'assentiment de nos légations.--Au Maroc, presque tous nos protégés -sont israélites, je n'ai jamais su pourquoi. - -Donc, nous cheminons toujours dans la plaine de fleurs blanches. Des -hirondelles innombrables, rasant la terre, passent entre les jambes de -nos chevaux. - -De temps en temps, nous rencontrons des troupeaux de moutons. Le berger -ou la bergère est un petit tas de laine grise à capuchon pointu, -accroupi sous la pluie dans les herbages. Lorsque nous passons, le -burnous se dresse, surgit tout debout, pour jouir de l'étonnant -spectacle de notre troupe en marche. Alors, sous l'étoffe en lambeaux, -un corps d'enfant se dessine, demi-nu, svelte et jaune; presque toujours -la figure est fine et charmante, avec des dents bien blanches et de -grands yeux bien noirs. - -Vers le soir, nous entrons dans une région cultivée, région bien banale, -rappelant les plaines de la Beauce, mais agrandies démesurément, sans -maisons ni clôtures: des blés, des blés, des champs d'orge qui n'en -finissent plus; la terre, noire et grasse, doit être merveilleusement -fertile. Quel grenier d'abondance ce Maroc pourrait devenir!... - -Sur une élévation, qui borne la vue en avant, nous apparaît une chose -inattendue, une chose que nous nous sommes déshabitués de voir: une -foule humaine. Foule arabe, foule en burnous et toute grise, ondulant -sur le fond gris du ciel. C'est la population de Czar-el-Kébir, qui est -sortie à notre rencontre. Des gens à pied, des gens à cheval, capuchon -baissé tous, et formant des rangées de silhouettes pointues. On entend -déjà battre les tambourins et gémir les musettes. - -Dès que nous sommes à portée, tous les longs fusils, chargés à poudre, -font feu sur nous, et les cavaliers s'élancent en fantasia, tandis que -les musiques, en crescendo furieux, nous envoient leurs notes les plus -déchirantes. Puis toute cette foule, par un mouvement tournant, nous -enveloppe, se mêle à nous, nous pénètre, en confusion, en cohue, les -bêtes se bousculant et se mordant les unes les autres. Les beaux -cavaliers trottent, les piétons courent, burnous au vent, harcelés par -les chevaux, sous une menace d'écrasement continuelle. Il y a des -quantités d'enfants sur des ânons, quelquefois deux ou trois sur le -même, en brochette comique; il y a des vieillards à béquilles, des -éclopés, qui courent tout de même; des mendiants, des idiots, des saints -illuminés qui chantent. Et les joueurs de tambourins, qui sont à pied, -battent à tour de bras, effarouchant nos bêtes. Et les sonneurs de -musette stridente, qui sont sur des mules, et qui ont les joues gonflées -en vessie de cornemuse, les yeux hors des orbites, sonnent, sonnent à se -rompre les veines, poussant leurs bêtes rétives à coups de leurs pieds -nus; l'un d'eux, qui est tout rond avec une tête énorme, qui est tout -ventru sur un petit âne, ressemble au vieux Silène; il me suit -obstinément, celui-là, me faisant glapir aux oreilles, avec rage, sa -musette, en voix triste de chacal. Des gens crient à tue-tête: «Hou!» en -fausset traînant et lugubre. «Hou! qu'Allah rende victorieux notre -sultan Mouley-Hassan! Hou!» - -Nos chevaux, très excités, très inquiets, dansent en mesure, au rythme -marqué par les tambourins, et nous cheminons ainsi vers Czar-el-Kébir, -assourdis de musiques étranges, dans une ivresse de bruit. - - * * * * * - -Czar se dessine peu à peu, d'abord très embrouillée par la pluie. Au -milieu d'une plaine fertile comme la terre promise, elle est entourée de -bois d'oliviers et d'orangers magnifiquement verts. Elle n'a pas la -blancheur des villes arabes; au contraire, elle est d'une nuance -terreuse, et ses quinze ou vingt minarets, qui sont d'un brun sombre, -jouent de loin les clochers de nos pays du Nord; on croirait, sous ce -ciel brumeux et dans ces prairies inondées, arriver dans une ville -flamande. Il faut les quelques palmiers sveltes, très hauts sur tige, -qui se balancent au-dessus, pour donner l'impression de l'Afrique. - -Mais bientôt cette impression se fixe tout à fait, quand se dessinent, -dans les vieux remparts croulants, les ogives exquises des portes avec -leurs encadrements d'arabesques. - -Sur un versant de colline, à deux cents mètres des murs, dans un -cimetière abandonné, où les vieilles tombes sont recouvertes de lichens -jaune d'or, nous trouvons notre pauvre petit campement qui s'organise. -Nos tentes, nos matelas, nos bagages, gisent encore sur l'herbe, trempés -de pluie. Et c'est piteux à voir, comme un déballage de saltimbanques en -hiver. - - * * * * * - -En plus de la _mouna_ sur pied qui nous est due, on nous apporte ce -soir, par galanterie, plusieurs plats tout préparés et tout chauds. -C'est, du reste, la première apparition dans notre camp d'un genre -d'ustensile avec lequel, dit-on, nous serons appelés à faire grande -connaissance dans les banquets de Fez: une énorme boîte ronde, que -surmonte une couverture, un toit plutôt, de forme conique très aiguë, en -sparterie peinturlurée. Aux repas d'apparat, les mets doivent toujours -être présentés là-dessous, et apportés sur la tête des serviteurs. A la -tombée de la nuit, une dizaine de graves personnages nous arrivent, -coiffés tous de ces choses extraordinaires, auxquelles leurs bras nus, -relevés, font comme des anses; et, sans dire une parole, ils les -déposent sur l'herbe, devant la tente du ministre. - -Sous les toitures en sparterie, il y a des cuves de faïence, remplies -d'aliments en pyramide: un couscouss sucré; un couscouss salé, surmonté -d'un édifice de poulets; un mouton rôti; ou bien une pile de ces petits -gâteaux très aromatisés qu'on appelle au Maroc des «sabots de gazelle.» - -Et nous mangeons de tout cela, sous la tente, le soir; notre petite -table disparaît sous les plats monstrueux; on dirait d'un souper chez -Pantagruel. Et, avec nos reliefs, nos gens ensuite feront la fête -jusqu'au jour; demain il ne restera plus rien de ces monceaux de -victuailles; on n'imagine pas ce que des Arabes, en temps ordinaire si -sobres, sont capables d'engloutir, lorsque le destin les a désignés pour -escorter une ambassade. - - - - -XI - - -Lundi 8 avril. - -La trompette de réveil ne sonne pas ce matin dans notre camp: cela veut -dire que nous sommes bloqués par la pluie; que la rivière de -Czar-el-Kébir (l'Oued Leucoutz) est, comme nous le craignions, -infranchissable. - -On se lève donc plus tard que de coutume, ayant dormi sous une tente -mouillée, au-dessus d'une prairie mouillée, entre des couvertures -mouillées. - -Déjà on entend les tambourins et les musettes. Toute la matinée, des -musiciens, des sorciers, des fous, rôdent autour de notre camp; et aussi -des pauvres et des pauvresses ramassant les vieilles pattes de poulet, -les os de mouton, tous les débris de nos orgies, sur la terre détrempée -de ce cimetière. - -Après déjeuner, dans une accalmie de pluie, nous montons à cheval pour -aller voir le gué, l'impossible gué de la rivière. Escortés de nos -gardes, toujours, et précédés de l'étendard rouge, nous nous avançons -vers la ville, qu'il va falloir traverser dans sa plus grande largeur. -(Malgré le bon accueil incontestable, malgré les cadeaux et les -sourires, nous suivons l'avis des sages, qui est de ne jamais faire un -pas sans escorte, et de ne jamais s'en aller seul à plus de cent mètres -des tentes; c'est du reste la recommandation du sultan lui-même, qui -redoute pour ses hôtes chrétiens l'égarement de quelques fanatiques.) - -Le chemin qui mène à la ville est un cloaque de boue liquide, semé de -grosses pierres et de carcasses de bêtes pourries. Nous y galopons quand -même, puisque tel est l'usage: au Maroc on n'hésite jamais à prendre -cette allure de parade, même dans les sentiers où, chez nous, on -craindrait de mener au pas un cheval tenu en main. - -En dehors des murailles encore debout, il y a, perdus sous les cactus, -sous les roseaux et les folles-avoines, des quantités de débris de -remparts, remontant à je ne sais quelles époques imprécises. -Czar-el-Kébir, si ignorée à présent, a eu tout un passé d'une -complication extrême. C'est de là que partaient jadis les expéditions de -guerre sainte pour la conquête d'Espagne. Quelques siècles plus tard, -après la chute de Grenade, la ville, prise et reprise, détruite et -rebâtie un nombre incalculable de fois, tomba aux mains des Portugais; -et, il y a trois cents ans environ, à la suite de la «bataille des trois -empereurs», elle redevint définitivement marocaine. Depuis cette époque, -elle dort et s'écroule lentement, au milieu de ses jardins délicieux. - -Nous entrons par une série de vieilles portes ogivales, toujours -pataugeant dans les flaques de boue gluante que les pieds de nos chevaux -font jaillir en gerbe contre les murailles. Tout est sombre et sinistre -aujourd'hui, dans ces ruines mouillées. Chaque petite rue bien étroite, -bien tortueuse, est un cloaque, un ruisseau immonde où notre passage -remue des puanteurs. Rien que des gens encapuchonnés de blanc grisâtre, -vêtus de guenilles grises, avec des jambes nues, jaunes et boueuses. Ils -se rangent, se garent dans des portes, de peur de nos éclaboussures, et -nous regardent avec indifférence; leurs figures, généralement belles, -ont je ne sais quoi de sombre et de fermé; en eux-mêmes, ils poursuivent -un vieux rêve religieux que nous ne pouvons plus comprendre. Ces gens, -évidemment, ne sont pas ceux qui nous ont reçus hier dans les champs, -musique en tête; on avait recruté je ne sais où ces manifestants de -bienvenue, ceux-ci n'ont même pas la curiosité de nous voir. - - * * * * * - -On sent, dès l'abord, que cette ville n'est pas de construction arabe; -elle n'est pas blanche et ses toits en pente sont recouverts de tuiles; -le tout est d'un gris sombre plaqué de lichens jaune d'or, avec un reste -de vétusté caduque. Ce sont les Portugais qui ont bâti cela, et les -Arabes en arrivant l'ont trouvé tel quel. Çà et là seulement, ils ont -découpé leurs portiques dentelés, leurs inimitables ogives. Et ils ont -bâti leurs mosquées, leurs grandes tours carrées pour chanter les -prières, leurs grands minarets où perchent les immobiles cigognes. Mais -la chaux blanche n'a pu prendre sur ces murs étrangers, sans enduit; -alors on leur a laissé leur teinte quelconque. - -Dans le bazar, qui est couvert et obscur, les passages sont si étroits -que nos chevaux, à la file, accrochent les étalages. Les marchands, -accroupis dans leurs petites niches, en vêtements blancs, en turbans -blancs, paraissent détachés des commerces de ce monde et insouciants des -acheteurs. Ils ont surtout à vendre des cuirs, des harnais peinturlurés -pour les chevaux, des sparteries multicolores, qui papillotent, -accrochés partout en lourdes grappes. - -Puis, vient le quartier des juifs, au moins aussi grand que celui des -Arabes. Ici on pourrait se croire aussi bien en Turquie, en Syrie ou en -Égypte; dans tous les pays musulmans, les juifs se ressemblent; leurs -figures, leurs costumes, leurs maisons, à peu de chose près, sont copiés -sur les mêmes modèles invariables. - -Nous sortons de la ville par d'autres ogives, déformées, déjetées, mais -toujours délicieuses de formes et d'encadrements légers. Et voici la -rivière, l'Oued-Leucoutz (l'ancienne Leucus des Romains). Elle est plus -large que celle d'hier et encore plus encaissée; en bruissant beaucoup, -elle roule à toute vitesse ses eaux boueuses. Des gens à nous se -déshabillent et plongent, pour sonder la profondeur: trois ou quatre -mètres! Rien à tenter pour aujourd'hui. Il y a, paraît-il, un vieux bac -dans les environs, et l'on va se hâter de le réparer et de l'amener ici. - -Rentrons en ville, où nous sommes conviés à deux collations, une chez -Chaouch, l'autre chez un certain chérif, dont le père, bouffon de cour, -fut le favori d'un précédent sultan. - -Chez ces deux personnages, les réceptions se ressemblent. Descendus de -cheval devant des petites portes festonnées, qui s'ouvrent à peine, tout -étroites, toutes basses dans de hauts murs caducs, nous sommes -introduits dans des cours intérieures, à colonnades, pavées et -lambrissées de mosaïques. D'abord, on nous asperge d'eau de rose lancée -en coup de fouet en pleine figure, avec des flacons d'argent à long col -mince; dans des brûle-parfums, on allume en notre honneur des morceaux -d'un bois très cher de l'Inde, qui répandent une épaisse fumée odorante; -puis on nous offre des «sabots de gazelle» dans de grands plats, et du -thé dans de microscopiques tasses comme en Chine; un thé que l'on -fabrique par terre, dans des samovars d'argent, et qui est très sucré, -très aromatisé de menthe, d'anis et de cannelle. On ne prend presque -jamais de café au Maroc:--du thé toujours et partout. Et c'est -l'Angleterre qui le fournit, ainsi que les samovars pour le faire et les -tasses dorées pour le boire. Des bateaux anglais jettent dans les ports -ouverts des quantités considérables de ces choses, et les caravanes les -répandent ensuite jusqu'au fond du Moghreb. - -La réception du chérif, fils du bouffon de cour, me semble cependant la -plus jolie des deux, et sa maison aussi, sa vieille maison toute en -mosaïques et en blancheurs de chaux, immense et délabrée. Il est lui -même quelqu'un d'étrange et d'attachant. Sa figure extrêmement fine et -douce garde une expression toujours mystique; à chaque parole aimable -qu'on essaye de lui dire, il croise ses mains sur sa poitrine, dans une -pose de saint des Primitifs, et baisse la tête avec un sourire de jeune -fille. - -Je m'attarde en sa compagnie, tout en haut de sa maison, sur sa terrasse -qui est grande comme une place publique, gondolée, ravinée par les -pluies et les soleils; des couches de chaux blanche, accumulées pendant -des siècles, en ont arrondi tous les angles; elle est bordée d'un mur -crénelé, avec de petites meurtrières pour regarder au loin sans être vu. -C'est la promenade la plus élevée de la ville, d'où l'on domine tout. -Seules, les vieilles tours sombres des mosquées, avec leurs cigognes -immobiles, la dépassent dans le ciel. Bien que ce soit contraire aux -usages, c'est là, dit-il, qu'il passe la plus grande partie de sa vie, -surtout ses soirs d'été. Pour des raisons politiques, il a été expulsé -de Fez étant encore enfant et n'espère pas obtenir la grâce de quitter -jamais cette résidence de Czar-el-Kébir, que le sultan lui a assignée -comme lieu d'exil. Il étudie les sciences et la philosophie, telles sans -doute qu'on les enseignait au moyen âge, dans de vieux manuscrits arabes -extrêmement précieux, où la divination et l'alchimie tiennent une large -place. - -Nous sommes là trois personnages faisant mélancoliquement le tour de -cette haute terrasse: lui, le chérif, tout vêtu de voiles blancs; -Chaouch, en long cafetan violet, et moi,--mais je me sens gêné -d'apporter une tache dans ce tableau sans âge, qui, si je n'étais là, -pourrait aussi bien être daté de l'an 1200 ou de l'an 1000. Je songe aux -abîmes de tranquillité et de mysticisme qui doivent séparer les -conceptions de ce chérif des conceptions d'un monsieur du boulevard; je -cherche à me représenter ce que peuvent être sa vie murée, son rêve et -son espérance; et j'envie ses «soirées d'été» dont il me parle, passées -ici à contempler de haut toutes les autres terrasses de la ville morte, -à écouter chanter les prières, à sonder là-bas les lointains sauvages de -la plaine et des montagnes d'alentour; à regarder, par ces sentiers -qu'aucune voiture n'a jamais parcourus, passer les caravanes... - - * * * * * - -Rentrés au camp sous la pluie, éclaboussés jusqu'aux épaules de l'eau -fétide des ruelles et des cloaques, nous trouvons les abords de nos -tentes de plus en plus envahis par la truanderie de Czar. Encore des -sorciers, des mendiants sans jambes qui se sont traînés jusqu'ici sur -leur derrière dans l'épaisseur des boues, pour récolter quelques -_floucs_ de bronze (piécettes qui portent le sceau de Salomon et dont il -faut environ sept pour faire un sou). Et des vieilles femmes, demi-nues, -sont à quatre pattes sous nos mulets, grattant la terre avec les ongles, -pour trouver les grains qui restent de leur orge et de leur avoine. - - - - -XII - - -Mardi 9 avril. - -Grande pluie et grand vent toute la nuit. Plus rien de sec sous nos -tentes. - -Une fois de plus, le réveil sonne sous un ciel noir. Nous montons à -cheval tout de même, pour franchir coûte que coûte cette rivière et -continuer notre voyage. - -Avec toute notre escorte, cette fois, avec toute notre suite de chameaux -et de mules, il nous faut retraverser Czar, entrer par les mêmes -vieilles portes festonnées, enfiler toutes les petites rues en -souricière sombre, et patauger dans les mêmes ruisseaux, les mêmes -boues, les mêmes ordures. - -De l'autre côté de la ville, à la porte de sortie, une vieille femme, -qui pense que nous ne comprendrons pas, fait semblant d'être une -mendiante en prière pour notre bon voyage, et, tout en tendant la main -pour recevoir des aumônes, nous chante: «Dieu maudisse votre religion! -maudisse! maudisse!» - -«Maudisse! maudisse!» elle se dandine au rythme de sa chanson, tout à -fait à la manière des pauvresses qui prient, et sa vieille voix moqueuse -s'enfle, quand nous sommes passés, pour nous poursuivre. - -Nous faisons un assez long détour dans la région des jardins et des -vergers, pour aborder la rivière en un point plus commode, où la barque -réparée nous attend. - -Oh! les jardins merveilleux! des bois d'orangers qui embaument; et des -palmiers, et de grands cactus arborescents au feuillage bleu, et des -géraniums rouges, et des grenadiers, des figuiers, des oliviers; tout -cela d'un vert admirablement printanier, d'un vert tout neuf d'avril. Et -dans le luxe exubérant de cette végétation, les plantes d'Europe se -mêlent à celles d'Afrique; parmi les aloès, il y a de hautes bourraches -bleues fleuries à profusion; des acanthes, au feuillage marbré de blanc, -poussent en fouillis, s'élèvent à huit ou dix pieds; des ciguës et des -fenouils dépassent la tête de nos chevaux, et les vieux murs, les -palissades, sont tapissés de liserons et de pervenches. - -Au-dessus des arbres, on aperçoit encore, en se retournant, les hautes -tours grises des mosquées qui s'éloignent; dans cette sorte de bocage -enchanté, leur tête, qui se dresse comme pour regarder, suffit à faire -planer l'impression toujours sombre de l'Islam. Et les sentiers que nous -suivons sont des cloaques immondes, dont rien dans nos pays ne peut -donner l'idée; jusqu'au-dessus des genoux, nos chevaux enfoncent dans -une espèce de bouillie grasse; par instants, ils trébuchent sur un crâne -de boeuf, sur une carcasse de chien, sur un tibia; et, à chaque pas: -floc, floc, les éclaboussures noires jaillissent. - -Des loriots, des pinsons, chantent à pleine voix dans les branches, des -cigognes viennent se poser sur une patte à la cime des arbres pour nous -voir passer. Et de distance en distance, donnant accès dans les enclos -ombreux, s'ouvrent de vieilles petites portes ogivales, entourées -d'ornements en festons, en stalactites, exquises encore dans leur -caducité dernière, sous leur linceul de chaux blanche, avec leurs -couronnes de rosiers grimpants ou de géraniums rouges. Et les orangers -dominent tout de leurs énormes touffes fleuries; ils imprègnent -absolument l'air de leur suave odeur... - -La rivière Leucoutz roule ses eaux avec le même empressement qu'hier et -semblerait plutôt avoir grossi encore. Mais la barque est là, renflouée, -et nous allons passer, petit à petit, comme à l'Oued M'Cazen, en -laissant à la nage la plupart de nos gens et toutes nos bêtes. - -Une foule est sortie de la ville derrière nous, surtout des juifs, qui -sont sans préjugés. Le haut des berges est bientôt couronné de têtes -humaines dans les roseaux, et les enfants, pour mieux voir, grimpent sur -les arbres. - -Alors la grande scène recommence; une clameur, d'abord hésitante, -s'élève de notre escorte; puis s'enfle rapidement, devient générale, -frénétique. - -Pour charger cette barque, qui doit faire un nombre incalculable de -tours, il faut naturellement ces cris-là, avec des coups de bâton, des -batailles. Et enfin, quand c'est complet pour une fois, quand la barque -est bondée de gens et de choses, et que le caïd, à force de furieuses -imprécations, réussit à la faire pousser, alors, tous les hommes qui -sont dedans, par besoin de donner de la voix, entonnent un autre genre -de hurlement, à l'unisson, cette fois, et très prolongé; quelque chose -comme un cri de triomphe, pour exprimer: «Nous sommes partis, nous -flottons, nous naviguons!» - -Les chevaux se défendent: ça ne leur dit rien de se lancer dans cette -eau rapide et froide. Les chameaux aussi agitent leur long cou, crient, -gémissent. Les mules surtout, qui sont têtues par nature, ne veulent -absolument pas. Et quelquefois huit ou dix Arabes ensemble sont ligués -contre une seule bête obstinée, qui remue ses oreilles, qui hennit et -qui rue, la peau tout écorchée au portage du bât, la chair sanglante. A -grande volée, en cadence, les bâtons s'abattent sur ses flancs, qui -résonnent comme un tambour. - - * * * * * - -Sur l'autre rive, avec cent cavaliers d'escorte sabre au côté et fusil à -l'épaule, nous reformons notre longue colonne dans des blés et des orges -luxuriants dont les tapis veloutés sont invraisemblablement verts. Nous -piétinons toutes ces belles cultures; mais, au Maroc, cela importe peu, -on en a de reste; le blé vaut trois francs le quintal, et personne n'y -prend garde; si l'on savait même, à la saison, emmagasiner les récoltes, -il n'y aurait point d'affamés dans ce pays--et des pauvres vieilles -n'auraient pas besoin de venir, comme hier, ramasser les grains rejetés -par les mulets. Le soleil, qui a reparu, est brûlant; sans transition, -nous avons une accablante chaleur, sous un ciel à grandes déchirures -bleues. Et Czar-el-Kébir s'éloigne, avec ses bois d'orangers, ses -jardins délicieux, ses boues, ses puanteurs et ses parfums. - -Vers midi, revenus de nouveau dans les régions solitaires et sauvages, -nous plantons la tente du déjeuner dans un lieu exquis, absolument -embaumé. C'est au bas d'une fraîche vallée sans nom, où des sources -jaillissent partout entre les pierres moussues, où des petits ruisseaux -clairs courent parmi les myosotis, les cressons et les anémones d'eau. -Le ciel, maintenant tout bleu, est d'une limpidité infinie; on a -l'impression des midis splendides du mois de juin à l'époque des hauts -foins. Toujours pas d'arbres, rien que des tapis de fleurs; si loin que -la vue s'étende, d'incomparables bigarrures sur la plaine; mais on a -tellement abusé de cette expression «tapis de fleurs» pour des prairies -ordinaires, qu'elle a perdu la force qu'il faudrait pour exprimer ceci: -des zones absolument roses de grandes mauves larges; des marbrures -blanches comme neige, qui sont des amas de marguerites; des raies -magnifiquement jaunes, qui sont des traînées de boutons d'or. Jamais, -dans aucun parterre, dans aucune corbeille artificielle de jardin -anglais, je n'ai vu tel luxe de fleurs, tel groupement serré des mêmes -espèces, donnant ensemble des couleurs si vives. Les Arabes ont dû -s'inspirer de leurs prairies désertes pour composer ces tapis en haute -laine, diaprés de nuances fraîches et heurtées, qui se fabriquent à -R'bat et à Mogador. Et sur les collines, où la terre est plus sèche, -c'est un autre genre de parure; là, c'est la région des lavandes; des -lavandes si pressées, si uniformément fleuries à l'exclusion de toute -autre plante, que le sol est absolument violet, d'un violet cendré, d'un -violet gris; on dirait ces collines recouvertes de ces peluches -nouvelles aux teintes doucement atténuées, et c'est un contraste -singulier avec l'éclat si franc des prairies. Quand on foule aux pieds -ces lavandes, une odeur saine et forte se dégage des tiges froissées, -imprègne les vêtements, imprègne l'air. Et des milliers de papillons, de -scarabées, de mouches, de petits êtres ailés quelconques, sont là qui -circulent, bourdonnent, se grisent de bonne odeur et de lumière... Dans -nos pays plus pâles ou dans les pays tropicaux constamment énervés de -chaleur, rien n'égale le resplendissement d'un tel printemps. - - * * * * * - -Dès le début de notre étape de l'après-midi, nous retombons dans des -régions infiniment blanches d'asphodèles, qui durent jusqu'au soir. - -Vers deux heures, nous quittons le territoire d'El-Araïch pour entrer -chez les Séfiann. Comme toujours, à la limite de la nouvelle tribu, deux -ou trois cents cavaliers nous attendent, alignés, le fusil droit, -brillant au soleil. Dès qu'ils sont en vue, ceux qui nous escortaient -depuis Czar galopent en avant et vont se ranger en ligne, leur faisant -face; nous défilons ensuite entre ces deux colonnes; et, à mesure que -nous passons, un mouvement se fait derrière nous à droite et à gauche, -les deux rangs se referment, se mêlent et nous suivent. - -Le lieu où cela se passe est fleuri toujours, fleuri comme le plus -merveilleux des jardins; aux quenouilles blanches des asphodèles, -s'ajoutent çà et là les hauts glaïeuls rouges et les grands iris -violets; nos chevaux sont jusqu'au poitrail dans les fleurs; sans mettre -pied à terre, nous pourrions, en allongeant seulement le bras, en -cueillir des gerbes. Et toute la plaine est ainsi, sans vestige humain -nulle part, entourée à l'horizon d'une ceinture de montagnes sauvages. - -Les longues tiges de ces fleurs, en se courbant sous notre passage, font -un bruit léger, comme si nous frôlions de la soie dans notre course. - -Le ciel s'est voilé de nouveau, mais d'une gaze toute légère; c'est -comme un tissu de petits nuages pommelés, d'un gris tourterelle, qui -semblent être remontés à des hauteurs excessives dans l'éther. Après ces -lourdes nuées basses et sombres qui, les jours précédents, jetaient sur -nous leurs continuelles averses, il est délicieux de se promener sous -cette voûte tranquille, qui tamise une lumière très douce, qui laisse à -l'horizon des limpidités très profondes, et les lointains du jardin -immense où nous voyageons ont ce soir des teintes d'une finesse d'Éden. - -Des fantasias incessantes, tout le long de notre route, qui dure encore -deux heures: - -D'abord tous les cavaliers s'élancent en avant, très loin--deux ou trois -cents à la fois--toujours étranges, ainsi vus de dos, encapuchonnés en -pointe, et d'une blancheur uniforme sous leurs burnous traînants; ici, -on ne voit pas leurs chevaux, qui s'enfoncent et disparaissent dans les -herbages et dans les fleurs; alors on ne s'explique plus bien ces gens -en longs voiles, fuyant avec des vitesses de rêve; et puis ce ciel -discret de printemps, et la blancheur de ces costumes, au milieu de -toutes ces fleurs blanches, éveillent je ne sais quel sentiment de -procession religieuse, de fête de jeunes filles, de «mois de Marie...» - -Brusquement, tous ensemble, ils se retournent; alors apparaissent les -visages de bronze des hommes, et les têtes ébouriffées des chevaux, et -toutes les couleurs éclatantes des vêtements et des selles. A un -commandement rauque, jeté par les chefs, ils reviennent ventre à terre, -par petits groupes de front, au galop infernal, lancés sur nous... -Brrr!... brrr!... De chaque côté de notre colonne, ils passent, ils -passent debout sur leurs étriers, lâchant toutes leurs rênes à leurs -bêtes emballées, agitant en l'air leurs longs fusils, au bout de leurs -bras nus échappés des burnous qu'emporte le vent. Et chaque cavalier de -chaque peloton qui nous croise pousse son cri de guerre, fait feu de son -arme, la lance après dans le vide, et d'une seule main la rattrape au -vol... A peine avons-nous eu le temps de les voir, que les suivants -arrivent; il en vient d'autres, et d'autres, comme dans les défilés sans -fin au théâtre; brrr!... brrr!... cela passe en tonnerre, avec toujours -ces mêmes cris rauques, avec toujours ce même bruit des asphodèles qui -se couchent et se froissent comme sous le vent d'une rafale... - - * * * * * - -Ces Séfiann sont de beaucoup les plus beaux et les plus nombreux -cavaliers que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Tanger. - -Nous camperons ce soir près de chez leur chef, le caïd Ben-Aouda, dont -on aperçoit là-bas, au milieu du désert de fleurs, le petit blockhaus -blanc, entouré d'un jardin d'orangers. Notre camp aussi est là dressé, -en rond comme toujours, dans une haute prairie où l'herbe est fine, sur -une sorte d'esplanade dominant les solitudes, et, alentour de nos -tentes, une haie de cactus-raquettes aussi hauts que des arbres nous -fait comme une clôture de parc. - -La _mouna_ du caïd Ben-Aouda est superbe, apportée aux pieds du ministre -par une théorie toujours pareille de graves Bédouins, tout de blanc -vêtus: vingt moutons, d'innombrables poulets, des amphores remplies de -mille choses, un pain de sucre pour chacun de nous, et, fermant la -marche, quatre fagots pour faire nos feux. (Dans ce pays sans arbres, ce -cadeau est tout à fait royal.) - -Puis, comme si cela ne suffisait pas, vers huit heures du soir, dans la -nuit claire, toute bleue de rayons de lune, nous voyons arriver une -procession lente et silencieuse, une cinquantaine de nouvelles robes -blanches, portant sur la tête de ces grandes choses en sparterie dont -j'ai parlé déjà, et qui ressemblent à des pignons de tourelles; -cinquante plats de couscouss, disposés en pyramides, et tout prêts, tout -cuits, tout chauds. Au moment de rentrer sous ma tente, la tête déjà -lourde de sommeil, je perçois comme à travers un voile fantastique ce -dernier tableau de la journée: les cinquante plats de couscouss rangés -en cercle parfait sur l'herbe, nous au milieu; au delà, en un second -cercle, les porteurs alignés comme pour danser une ronde autour, mais -gardant toujours leur immobilité grave, sous leurs longs vêtements -blancs; au delà encore, nos tentes blanches, formant un troisième cercle -plus lointain; puis le grand horizon enfin, vague et bleuâtre, entourant -tout. Et, juste au milieu du ciel, la lune--une lune trouble, une lune -de vision, un fantôme de lune--ayant un immense halo blanc, qui semble -le reflet, dans le ciel, de tous ces ronds de choses terrestres... - -Je m'endors au chant de nos veilleurs de nuit, qui ont l'ordre de faire -ce soir un guet plus attentif que d'habitude contre les attaques -nocturnes. A leurs voix, qui se prolongent et traînent dans la prairie -vide, répondent tout bas des cris de chacals, les premiers que nous -ayons entendus depuis notre entrée au Maroc;--oh! presque rien: deux ou -trois petits cris en sourdine, comme seulement pour dire: Nous sommes -là; mais c'est quelque chose de si mystérieusement triste, qu'on se sent -glacer jusqu'aux moelles à ce seul avertissement de présence... - - * * * * * - -Sous la tente, on dort d'un sommeil particulier, qui est absolu, mais -qui n'est pas lourd; qui est très reposant, et qui est cependant -traversé de rêves. Des rêves qui sont plutôt des rappels furtifs de -sensations physiques; des rêves très incomplets, comme les animaux en -doivent avoir... Brrr! on entend comme l'écho sourd d'un vol de -cavaliers arabes, qui vous frôlerait dans la nuit; ou bien on a -l'impression d'être emporté soi-même au galop, l'illusion de la vitesse, -le ressouvenir et le contrecoup de quelque ruade inattendue qu'on a -subie dans la journée; ou bien encore le bras se raidit brusquement, -dans le geste instinctif de retenir un cheval qui bute. Durant ces -rappels confus de vie animale, le grand air pur du dehors passe sur nos -têtes. Et les nuits de sommeil, commencées de très bonne heure, -finissent le plus souvent, dès que paraît le jour. - - - - -XIII - - -Mercredi 10 avril. - -Des cris me réveillent; des cris affreux, tout près de moi; des espèces -de gargouillements immondes qui semblent sortir de quelque monstrueux -gosier suffoquant de fureur. Il fait déjà jour, hélas! et bientôt va -sonner la trompette, car toutes les arabesques noires qui décorent -l'extérieur de ma maison se dessinent par transparence sur la toile -tendue, tout infiltrée de lumière d'or. Et même ces rayons du soleil -levant découpent sur ma muraille, en ombre chinoise, la forme de la bête -qui pousse ces vilains cris; un cou très long, très long, qui se tord -comme une chenille, et, à l'extrémité, une petite tête déprimée à lèvres -pendantes: un chameau! Je l'avais d'ailleurs reconnu tout de suite à son -horrible voix. Un imbécile de chameau, rétif ou en détresse... - -J'observe les mouvements de sa silhouette avec une inquiétude extrême... -Allons, c'est fait, le malheur est accompli, il s'est entravé les pieds -dans les cordes de ma tente, et le voilà qui se démène, qui crie plus -fort, secouant toute ma toiture qui va sûrement me tomber sur la tête... -Enfin j'entends le chamelier qui accourt, en faisant: «Ts! Ts! Ts!» -(C'est ce qu'on leur dit, aux chameaux, pour les calmer, et ils cèdent, -en général, à ce raisonnement-là.) - -Encore: «Ts! Ts! Ts!»--Il s'apaise et s'éloigne. Ma tente redevient -immobile, et pour quelques minutes je me rendors... - -La trompette de réveil, gaie et claire!--Le lever toujours rapide.--Le -déjeuner au pain noir, au beurre de _mouna_, plein de poils roux et -d'immondices, pendant que notre camp se démonte.--Puis le boute-selle, -et en route! - -Notre tapis de fleurs, ce matin, est d'abord de larges volubilis bleus -mêlés d'anémones rouges. Puis viennent des plaines sablonneuses, où -poussent encore quelques rares asphodèles, brûlés et chétifs; des -étendues jaunâtres ayant déjà un aspect saharien. - -Nous approchons d'un lieu appelé Seguedla, où chaque mercredi se tient -un immense marché encore plus couru que celui de Tlata-Raïssana, que -nous traversions avant-hier; on y vient, paraît-il, de huit ou dix -lieues à la ronde. - -En effet là-bas, au milieu de ce pays toujours sans villages, sans -maisons, sans arbres, là-bas, deux ou trois petites collines -apparaissent, couvertes d'une couche de choses grisâtres, semblables à -des amas de pierres, mais qui ondulent et d'où sort un murmure: c'est -une foule innombrable et serrée, dix mille personnes peut-être, -uniformément vêtues de longues robes grises et le capuchon baissé; une -masse absolument compacte et d'une même nuance neutre, comme seraient -des cailloux ou des ossements. Cela fait songer à ces foules primitives, -composées de gens nomades à qui il est indifférent d'être ici ou -ailleurs; à ces multitudes qui, aux déserts de Judée ou d'Arabie, -suivaient les prophètes... - -Notre arrivée est signalée de loin, un mouvement parcourt cet amas de -corps humains; une rumeur générale de curiosité s'élève; tous les points -jaunâtres qui, au sommet de ces tas de laine grise, représentent les -figures, sont tournés vers nous. Puis, dans un élan d'irrésistible -curiosité, tout cela s'ébranle, court, se déploie, se rue sur nos -chevaux et nous enveloppe. - -Nous n'avançons plus que difficilement, et nos Arabes d'escorte, à coups -de lanière, à coups de bâton et de crosse de fusil, écartent à -grand'peine cette plèbe, qui s'ouvre sur notre passage en hurlant. Nous -sommes maintenant en plein marché; sous les pieds de tout ce monde, qui -se range à peu près pour nous faire place, il y a une couche de chameaux -agenouillés, d'ânons endormis, qui, eux, ne se dérangent pas. Il y a -toutes sortes de denrées saugrenues, étalées par terre sur des morceaux -de nattes; il y a une infinité de petites tentes, toutes basses, sous -lesquelles on vend des aromates, du safran, du jujube, des couleurs pour -teindre les laines des moutons et les ongles des dames; il y a une -boucherie sinistre où s'alignent sans fin des espèces de potence de bois -supportant des bêtes écorchées, des débris de toute forme fétides et -noirs, des poumons, des entrailles; on vend aussi du bétail sur pied, -des chevaux, des boeufs, et des esclaves, aux enchères, à la criée. On -entend de tous côtés les petites sonnettes des vendeurs d'eau, qui ont -leur marchandise sur les reins dans une outre poilue et qui offrent à -boire à tout le monde dans un même verre pour un flouc (un septième de -sou). Et des vieilles femmes presque nues promènent au bout de longs -bâtons ces chiffons blancs qui sont, au Maroc, l'enseigne des pauvresses -mendiantes. - -Les caïds, responsables de nos têtes, nous recommandent de marcher en -groupe uni, sans nous écarter d'une longueur de cheval. Ils ont sans -doute leurs raisons pour cela; mais cependant la curiosité autour de -nous ne semble pas malveillante. Et même, le premier tumulte apaisé, -quelques femmes ayant entonné en notre honneur le «You! you! you!» -strident des fêtes, cela prend aussitôt, en traînée de poudre, jusque -dans les lointains du marché. - -«You! you! you!» Quand nous nous éloignons, toute la multitude grise -rend un bruit d'ensemble, aigu et persistant, qui s'adoucit dans le -lointain, comme celui que font les cigales à leurs heures de grande -exaltation sous le soleil de juillet. - -Bientôt disparaissent les milliers de burnous et de têtes humaines, -derrière les ondulations de cette sorte de plaine inégale et -sablonneuse. Les solitudes recommencent. - -Le pays devient de plus en plus plat. Les hautes montagnes, au milieu -desquelles nous avions circulé les premiers jours, s'éloignent derrière -nous, et nos horizons d'en avant deviennent plus monotones. - -Toujours les belles fantasias qui passent en tempête sur le flanc de -notre colonne, avec des cris sauvages et des fusillades, burnous et -crinières envolés. On n'y prend presque plus garde, que pour se garer -lorsqu'on les entend venir. Cependant elles sont de plus en plus -étonnantes; il s'y mêle même à présent de la haute acrobatie; des hommes -sont tout debout, les deux pieds sur leur selle, d'autres s'y tiennent -sur la tête, les jambes en l'air, et ils passent ainsi, à vitesse -d'éclair, comme des clowns de cirque travaillant en rase campagne; deux -cavaliers se lancent l'un sur l'autre, au galop effréné, et, en se -croisant, trouvent le moyen, sans se culbuter ni ralentir, d'échanger -leurs fusils et de se donner un baiser. Un vieux chef à barbe grise -montre avec orgueil un peloton de douze cavaliers qui chargent de -front--et si beaux tous!--Ce sont ses douze fils. Il veut qu'on le dise -au ministre et que tout le monde le sache. - - * * * * * - -Une rivière que nous passons à gué est la limite du territoire de -Séfiann. - -Nous entrons chez les Béni-Malek, dont le caïd nous attend sur l'autre -rive avec deux cents cavaliers. C'est le caïd Abassi, l'un des favoris -du sultan, un vieillard à tête extrêmement intelligente et rusée, dont -la fille, paraît-il, épousa, à Fez, le grand vizir, en noces splendides. -On a tenu à s'arrêter chez lui, à cause de sa _mouna_, qui est réputée -dans tout le Maroc. - -Le pays continue de s'aplanir et les montagnes de s'éloigner. Toujours -du sable et des asphodèles. Nos horizons deviennent peu à peu de grandes -lignes droites, unies comme la mer, et semblent de plus en plus -immenses. - -Vers midi, nous faisons halte, pour déjeuner, au village de ce caïd. Il -ressemble à tous les autres villages marocains. Les chaumières, en terre -séchée, y sont basses et recouvertes de roseaux, et entourées de haies -épineuses en cactus bleuâtres. Des cigognes y ont bâti des nids sur tous -les toits, et des sauterelles bruissent partout alentour. - -Après avoir déjeuné sous notre tente encombrée de monstrueuses pyramides -de couscouss, nous sommes invités à prendre le thé chez le caïd. - -Sa maison est la seule du pays environnant qui soit bâtie en maçonnerie. -Elle est entourée comme une citadelle d'une série de petits remparts -très vieux, en briques garnies d'un enduit jaunâtre. En outre, de -formidables haies de cactus la rendent presque inaccessible. Sur un -jardin intérieur, plein d'orangers, elle ouvre par trois arcades -mauresques blanchies à la chaux. - -Les orangers sont tout en fleurs et le jardin est embaumé d'un parfum -exquis; il est funèbre quand même, envahi par l'herbe sauvage, avec un -air d'abandon, et ainsi enfermé entre ces vieux murs, quand l'espace -alentour est si vaste, si libre et si ouvert pour courir; il tient à la -fois du préau de prison et du nid de vautour. - -Nous sommes reçus dans l'appartement qui donne sur ce jardin triste; au -dedans, presque rien; de la chaux blanche sur les murailles et, par -terre, des coussins et des tapis. Le pavé est de mosaïque, avec un trou -profond dans le sol pour jeter le reste des tasses de thé, le reste de -l'eau chaude des samovars. Et, dans la muraille du fond, il y a d'autres -trous, comme des meurtrières, par lesquels des yeux de femmes enfermées -nous regardent boire. - - * * * * * - -Nous remontons à cheval vers deux heures, pour continuer l'étape -jusqu'au Sebou--un des plus grands fleuves du Maroc et même de l'Afrique -occidentale--que nous traverserons ce soir. - -En avant de nous, sur la plaine, un groupe d'hommes, qui semblent des -suppliants antiques, traînent un petit boeuf par les cornes. Au moment -où le ministre passe, brille l'éclair d'un sabre dégainé; en deux coups -habiles c'est fait: les deux jarrets du boeuf sont coupés, et il -s'affaisse dans une mare de sang, nous regardant avec de pauvres yeux -pleins d'angoisse... Comme ces gens-là doivent lestement faire voler une -tête!--Le sacrifice accompli, les suppliants apportent au ministre leur -requête écrite: c'est une longue et ancienne histoire, remontant à je ne -sais combien d'années, où entrent des rivalités de familles, des -assassinats mystérieux, d'indébrouillables choses. Ce sera pour grossir -le monceau des affaires compliquées qu'il faudra régler, à Fez, avec le -grand vizir. - - * * * * * - -On n'aperçoit le Sebou que quand on en est tout près. C'est un fleuve -large comme la Seine à Rouen, qui roule ses eaux boueuses dans un lit -très profond, entre des berges de terre grise. Il serpente dans cette -plaine infinie comme la mer. - -Notre camp, qui a continué de cheminer pendant notre halte de midi, est -déjà dressé sur la rive opposée. Nous traversons dans deux barques, en -plusieurs tours, avec grand tapage. Des caravanes arrêtées depuis deux -heures par le passage de nos tentes et de nos bagages encombrent les -environs; c'est, pour le moment, un lieu très animé, très vivant. - -Ce grand fleuve de Sebou établit comme une démarcation tranchée entre le -Maroc d'en deçà et le Maroc d'au delà. Sitôt qu'on l'a franchi, on a -l'impression de s'être séparé davantage du monde contemporain, de s'être -enfoncé plus avant dans le sombre Moghreb... Nous sommes encore là chez -les Beni-Malek, mais tout près de chez les Beni-Hassem--une tribu -pillarde et dangereuse; c'est, du reste, un adage connu des voyageurs -marocains que, dès qu'on a franchi le Sebou, il faut se défier et faire -bonne garde. - -Sur cette nouvelle rive, la nature du sol et des plantes a complètement -changé; au lieu du sable et des asphodèles, nous avons maintenant, à -notre grande surprise, une terre noire et grasse comme dans les plaines -normandes, couverte d'une épaisse couche de colzas, de soucis et de -mauves; on enfonce jusqu'aux genoux dans tout cela, qui pousse serré, -plantureusement. - -C'est l'heure du coucher du soleil. La lumière est claire et froide. On -dirait presque un paysage marin, tant sont droites les lignes -ininterrompues des horizons. Une mer tranquille n'est pas plus unie que -cette plaine sauvage, qui a bien soixante kilomètres de profondeur. D'un -côté seulement, au-dessus de ce désert d'herbages, une chaîne de -montagnes très éloignées dessine comme un petit feston d'un bleu cru et -glacé. Les lointains sont absolument jaunes de fleurs, d'un jaune doré, -tandis que le ciel au-dessus, sans un nuage, infiniment vide, est d'un -jaune vert très pâle. - -Et le vent toujours froid du soir se lève sur ce steppe de mauves et de -soucis; il nous fait frissonner après le soleil ardent du jour; il -apporte une mélancolie d'hiver dans ce lieu où nulle part à la ronde -nous ne trouverions un foyer pour nous abriter. - -C'est le campement le plus désagréable que nous ayons eu depuis notre -départ. Sous nos tentes, ces soucis et ces mauves forment une masse -haute et drue qui gêne, qui inquiète; c'est comme si on couchait au -milieu d'une corbeille de parterre; on a beau piétiner dessus, cela fait -mine de s'écraser, avec une odeur âcre, puis cela se relève obstinément, -cela remonte, faisant bomber les tapis et les nattes. Il s'en dégage une -humidité excessive. Surtout il en sort des sauterelles, des grillons, -des mantes, des limaces, qui toute la nuit se promènent sur nous. - - - - -XIV - - -Jeudi 11 avril. - -Nuit de grande rosée. L'eau ruisselle partout sous ma tente, qui est -remplie d'une buée lourde et où s'est concentrée l'âcre odeur des -soucis. - -Jusqu'au matin, autour du camp, les veilleurs ont chanté, en lutte -contre le sommeil. Au petit jour, leur voix a fait place à celle des -cailles s'appelant dans les herbages. - -Levé le camp à six heures. En selle à sept heures. - -D'abord, nous nous avançons dans l'immense plaine, escortés de nos amis -d'hier, les Beni-Malek, au nombre de deux cents. Il semble que l'air -soit plus chaud sur cette rive sud du fleuve et que le pays soit plus -inhospitalier encore. - -Sur les infinis jaunes des colzas et des soucis s'étend un ciel sombre, -tourmenté, avec quelques déchirures très bleues. - -Puis viennent des régions toutes blanches, des kilomètres et des -kilomètres de camomilles, qu'on écrase en passant et qui imprègnent, -pour tout le reste du jour, nos chevaux de leur senteur. - -Après deux heures de route, nous rencontrons les cavaliers des -Beni-Hassem qui nous attendent. - -Des brigands en effet: à leur aspect, il n'y a pas à s'y méprendre. - -Mais des brigands superbes; les plus belles figures de bronze que nous -ayons encore vues, les plus belles attitudes, les plus beaux bras -musculeux, les plus beaux chevaux. Des mèches de cheveux longs qui -s'échappent de leurs turbans au-dessus des oreilles contribuent à donner -je ne sais quoi d'inquiétant à leurs physionomies. - -Leur chef s'avance, très souriant, pour tendre la main au ministre. Nous -serons en sécurité absolue sur son territoire, cela ne fait pas l'ombre -d'un doute; du moment que nous serons ses hôtes, devant le sultan il -répond de nos têtes sur la sienne. D'ailleurs il vaut toujours mieux -être confié à sa garde que d'être simplement campé dans son voisinage: -c'est un axiome bien connu au Maroc. - -Il est un type remarquable de vieux bandit, ce chef des Beni-Hassem. Sa -barbe, ses cheveux, ses sourcils, d'un blanc de neige, tranchent en très -clair sur le jaune de momie du reste de son visage; son profil d'aigle -est d'une distinction suprême. Il monte un cheval blanc couvert d'un -tapis de soie rose-fleur-de-pêcher, avec bride et harnais de soie rose, -selle à fauteuil en velours rose et grands étriers niellés d'or. Il est -tout de blanc vêtu, comme un saint, dans des flots de transparente -mousseline. Quand il étend le bras pour donner des poignées de main, son -geste découvre une double manche pagode adorable, d'abord celle de sa -chemise en gaze de soie blanche, puis celle de sa robe de dessous, -également en soie et d'un vieux vert céladon tout à fait exquis. En -vérité on croirait voir les doigts effilés et les manchettes éteintes de -quelque marquise douairière sortir des burnous de ce vieux détrousseur. - -Nous apercevons plus loin la réserve de ses cavaliers, les plus beaux et -les plus riches, qu'il avait laissés là-bas par habileté de mise en -scène, pour nous les faire surgir en ouragan du fond de la plaine. Ils -arrivent sur nous à fond de train, avec des hurlements féroces, -admirables ainsi, vus de face, à travers la fumée de leur fusillade, -dans leur ivresse de bruit et de vitesse. Il y a des turbans déroulés -qui s'envolent, des harnais qui se rompent, des fusils qui éclatent. Et -la terre s'émiette sous les sabots de leurs chevaux, on en voit sauter -de tous côtés des parcelles noires qui semblent de la mitraille... - -Faut-il qu'ils aient détroussé des voyageurs, pour pouvoir s'offrir un -tel luxe! toutes les brides et tous les harnais sont en soie d'une -couleur merveilleusement assortie à la robe du cheval et au costume du -cavalier: bleu, rose, vert-d'eau, saumon, amaranthe ou jonquille. Tous -les étriers sont niellés d'or. Tous les chevaux ont sur le poitrail des -espèces de lambrequins très longs, en velours, magnifiquement brodés -d'or, maintenus par de larges agrafes d'argent ciselé ou de pierreries. -Comme nous prenons en pitié maintenant ces pauvres fantasias des -premiers jours, aux environs de Tanger, qui nous avaient semblé jolies! - -Son déjeuner aussi, à ce vieux chef, est sauvage, comme son territoire, -comme sa tribu. Par terre, sur le tapis de fleurs jaunes, dans un lieu -quelconque au milieu de la plaine infinie, il nous offre du couscouss -noir, avec des moutons cuits tout entiers, servis sur de grands plats de -bois. Et tandis que nous arrachons, avec nos mains, des lambeaux de -chair à ces monstrueux rôtis, des suppliants viennent encore égorger -devant le ministre un bélier, qui ensanglante les herbages autour de -nous. - - * * * * * - -Toute l'après-midi, la plaine se déroule aussi unie et monotone, plus -aride cependant vers le soir, plus africaine, des menthes, des jujubiers -épineux remplaçant les colzas et les soucis. Du ciel, complètement -dégagé, tombe une lumière chaude et morne. De loin en loin, un cadavre -de cheval ou de chameau éventré par les vautours jalonne le chemin. Et -dans les rares petits villages de chaume gris, qui sont perdus au milieu -des étendues désertes, commence à apparaître la hutte ronde et conique, -la hutte soudanienne, la hutte du Sénégal. - -Nous changeons de tribu vers quatre heures, n'ayant eu à traverser -qu'une toute petite pointe du territoire des Beni-Hassem. Nous entrons -chez les Cherarbas, qui sont des peuplades inoffensives et entièrement -dans la main du sultan. Mais notre sécurité chez eux sera incertaine, à -cause de leurs dangereux voisins qui ne seront plus responsables de -nous-mêmes. - -Vers six heures, nous campons à un point où bifurquent les chemins de -Fez et de Mékinez, près du vénérable tombeau de Sidi-Gueddar, qui fut un -grand saint marocain. - -Ce tombeau, comme tous les marabouts d'Algérie et toutes les _koubas_ du -Maroc, est une petite bâtisse carrée, surmontée d'un dôme rond. Il est -lézardé, fendillé par le soleil, extrêmement vieux. Le drapeau blanc -flotte à côté, au bout d'un bâton, pour indiquer aux caravanes qu'il est -méritoire d'y déposer quelques offrandes; une natte, que maintiennent -des cailloux lourds, est étendue par terre pour les recevoir, et les -pièces de monnaie jetées là par les pieux voyageurs restent à la garde -des oiseaux du ciel, jusqu'à ce que les prêtres viennent les ramasser. - -Avec des formes polies, on nous recommande de ne pas nous approcher trop -de cette sépulture de Sidi-Gueddar: elle est tellement sainte que notre -présence à nous, chrétiens, y serait sacrilège. - - * * * * * - -Les montagnes qui, ce matin, dessinaient à peine des petits festons -bleus tout au bout de notre horizon plat, ne sont plus maintenant qu'à -huit ou dix kilomètres de nous; toute la journée, elles ont monté dans -le ciel, et demain nous les franchirons. Nous sommes ce soir dans une -région de luzernes, fleuries avec cet excès qui est particulier aux -plantes marocaines. Dans nos environs, il y a des villages de chaume; au -crépuscule, on y entend japper des chiens, comme dans nos campagnes, et -des petits bergers en capuchons y ramènent des troupeaux de brebis ou de -chèvres bêlantes; tout cela prend un air d'innocence pastorale, de -sécurité rassurante. De plus, le chemin de Fez passe tout près de notre -camp--si près même que les cordes de nos tentes le traversent, et que -les caravanes, qui cheminent jusqu'à la tombée de la nuit, sont obligées -de faire un détour dans les luzernes, de peur d'entraver les pieds de -leurs chameaux.--Et ce chemin est tellement battu, par ici, et la plaine -est d'ailleurs si parfaitement unie, qu'on dirait presque une vraie -route, facile à marcher et tentante pour une promenade. Il faut avoir -vécu quelque temps au Maroc, où la marche est partout pénible ou -impossible, pour comprendre la séduction d'une _route_, l'envie qui nous -prend de faire là une bonne course à pied, par une si belle soirée -douce... - -Il faut nous en garder cependant, ce soir plus que jamais. Il y a ordre -absolu de ne pas s'écarter du camp. Non seulement nous avons pour -voisins les Beni-Hassem, mais surtout nous ne sommes qu'à une heure des -montagnes habitées par les terribles Zemours, fanatiques intransigeants, -pillards, coupeurs de têtes, et, depuis plusieurs années, en rébellion -ouverte contre le gouvernement de Fez. Et le sultan lui-même, lorsqu'il -voyage avec son camp de trente mille hommes, évite ce pays des Zemours. - -Aux premiers rayons de la lune, après l'arrivée grave et rituelle de la -_mouna_, on double les veilleurs autour du camp, toutes les armes -chargées, avec consigne de ne laisser approcher personne et de chanter -jusqu'au matin, en battant du tambour, pour se tenir en éveil. Le caïd -responsable paraît nerveux, inquiet, et ne se couche pas. - - - - -XV - - -Vendredi 12 avril. - -Toute la nuit ils ont chanté en battant du tambour, et, ce matin, sous -un ciel obscurci de nuages, nous nous réveillons avec toutes nos têtes. -Et même, comme complément de _mouna_, on nous apporte, au saut du lit, -du lait tout frais, dans des amphores, et d'excellent beurre. - -Dix lieues d'étape aujourd'hui. A peine sommes-nous en route, que la -pluie commence à tomber, fine et froide. Encore une heure et demie de -plaine à travers des champs d'orge et de colza, à travers des luzernes -où paissent d'innombrables troupeaux de moutons. Sous ce ciel brumeux, -on dirait toujours une plantureuse Normandie, si ce n'étaient ces huttes -pointues des villages et ces burnous des bergers. Les fantasias, qui -continuent en notre honneur, sont bien moins belles que chez les -Beni-Hassem; on sent que ces honnêtes Cherarbas sont beaucoup moins -guerriers et beaucoup moins riches; et puis on se lasse de tout, et cela -devient une fatigue, à la longue, d'être obligé de se garer à chaque -instant, quand la pluie nous fouette les yeux, pour ces cavaliers qui -nous arrivent en sens inverse comme le vent, nous tirent aux oreilles -des coups de fusil et affolent nos chevaux. - -Laissant sur notre droite le pays dangereux des Zemours, nous nous -engageons dans ces montagnes qu'il nous faudra franchir avant la fin de -la journée. L'ascension est pénible, sous une pluie torrentielle, par -des séries de gorges étroites et sans vue, ensemencées de blé ou d'orge. -Suivant l'usage du Maroc, nous piétinons sans remords toutes ces -cultures; il en restera encore plus qu'on n'en pourra moissonner. Sur -des pentes souvent très raides, nous pataugeons dans une terre glaise, -détrempée et gluante, qui s'amasse autour des pieds de nos chevaux et -s'y attache en patins énormes; à chaque pas nous nous sentons glisser; -nos mules chargées tombent les unes après les autres, roulent avec nos -tentes, nos matelas ou nos bagages, dans des fondrières de boue, dans -des torrents improvisés qui grossissent de tous côtés sous cette pluie -de déluge. - -Le caïd des Cherarbas et ses cavaliers nous ont quittés à la limite de -leur territoire, et le chef de la région où nous sommes n'est pas venu à -notre rencontre, ce qui est bien extraordinaire. Pour la première fois, -nous voici sans escorte, seuls. - -Avec les mules abattues, avec les gens embourbés dans la terre glaise, -notre colonne, à la débandade, a bien une lieue de long maintenant. Et -que faire? où nous arrêter? où nous remiser? où trouver un abri -quelconque, dans ce pays sans maisons, sans arbres, où il n'y a pas même -une hutte où l'on consentirait à nous recevoir? - -En cet état, nous croisons une colonne au moins aussi nombreuse que la -nôtre: d'abord des cavaliers, et, derrière eux, des chameaux portant une -quantité de femmes voilées et de bagages. C'est, paraît-il, le train de -voyage d'un caïd d'une province éloignée, qui revient de faire visite au -sultan. Ces gens-là sont, comme nous, en détresse dans la terre grasse -et glissante. - -Enfin, voici le chef retardataire qui arrive au-devant de nous avec sa -troupe. Il s'excuse beaucoup, il était à poursuivre trois brigands -zemours très redoutés dans le pays; il les a capturés avec leurs -chevaux. Ils sont maintenant ligotés en lieu sûr, dans sa maison, d'où -ils seront conduits à Fez pour y être mis au _supplice du sel_, comme la -loi le commande. - -Tandis que nous continuons à grimper très péniblement sous la pluie, -avec des glissades et des chutes, dans ces affreuses petites vallées -toutes pareilles aux parois de terre grise, je me fais conter en détail -ce _supplice du sel_, qui est de tradition fort ancienne. - -Voici, c'est le barbier du sultan qui en est chargé. Dans un lieu -public, sur la place du marché de préférence, on lui amène le coupable, -garrotté solidement. Avec un rasoir, il lui taille à l'intérieur de -chaque main, dans le sens de la longueur, quatre fentes jusqu'à l'os. En -étendant la paume, il fait ensuite bâiller le plus possible les lèvres -de ces coupures saignantes, et les remplit de sel. Puis il referme la -main ainsi déchiquetée, introduit le bout de chaque doigt replié dans -chacune des fentes, et, pour que cet arrangement atroce dure jusqu'à la -mort, coud par-dessus le tout une sorte de gant bien serré, en peau de -boeuf mouillée qui se rétrécira encore en séchant. La couture achevée, -on ramène le supplicié dans son cachot, où, par exception, on lui donne -à manger, pour que cela dure. Dès le premier moment, en plus de la -souffrance sans nom, il a cette angoisse de se dire que ce gant horrible -ne sera jamais retiré, que ses doigts engourdis dans la plaie vive n'en -sortiront jamais, que personne au monde n'aura pitié de lui, que ni jour -ni nuit il n'y aura trêve à ses crispations ni à ses hurlements de -douleur.--Mais le plus effroyable, à ce qu'il paraît, ne survient que -quelques jours plus tard,--quand les ongles, poussant au travers de la -main, entrent toujours plus avant dans cette chair fendue... Alors, la -fin est proche: les uns meurent du tétanos, les autres parviennent à se -briser la tête contre les murs... - -Je prie instamment les personnes à théories humanitaires toutes faites -au coin de leur feu de ne point crier à la cruauté marocaine. D'abord je -leur ferai remarquer qu'ici, au Moghreb, nous sommes encore en plein -moyen âge, et Dieu sait si notre moyen âge européen avait l'imagination -inventive en fait de supplices. Ensuite les Marocains, de même que tous -les hommes restés primitifs, sont loin d'avoir notre degré de -sensibilité nerveuse, et, comme d'ailleurs ils dédaignent absolument la -mort, notre simple guillotine serait à leurs yeux un châtiment tout à -fait anodin qui n'arrêterait personne. Dans un pays où les voyages sont -si longs et les routes nullement gardées, on ne peut en vouloir à ce -peuple d'avoir introduit dans son code quelque chose qui donne un peu à -réfléchir aux pirates des montagnes. - - * * * * * - -A force de monter, nous atteignons les sommets de cette chaîne et, dans -une éclaircie entre deux grains, la plaine d'au delà nous apparaît en -profondeur sous nos pieds, bien moins grande que celle du Sebou, mais -merveilleusement fertile et très cultivée; une sorte de cirque -intérieur, bordé là-bas de montagnes où il nous faudra camper demain -soir et qui sont beaucoup plus élevées que celles que nous venons de -gravir. - -A mi-côte, sur le versant où nous allons maintenant descendre, un -village est perché: une centaine de huttes de chaume avec clôtures de -cactus, groupées autour d'une vieille construction mauresque qui est en -même temps la citadelle et la demeure du caïd. Pas plus d'arbres que -précédemment, dans cette nouvelle région; rien que les oliviers et les -orangers d'un jardin mystérieux qu'enferment les murs de la petite -forteresse. - -Ce village, naturellement, nous le voyons par en dessus, à vol d'oiseau; -aussi la terrasse sur la maison du chef nous fait-elle l'effet d'une -place où se promènent en ce moment des femmes voilées, en robes blanches -ou roses, qui lèvent la tête pour nous regarder venir. - -Après une descente rapide et dangereuse sur des roches éboulées, nous -nous arrêtons pour la nuit près des murs de ce jardin, dans une espèce -de champ de foire qui sert à toutes les caravanes de passage. L'herbe, -haute et grossière, y est foulée, salie, empestée de vermine, avec les -débris des poulets et des couscouss qu'on a mangés, et avec de grands -cercles noirs laissés par les feux des nomades. Jamais nous n'avions eu -un campement souillé de cette manière. - -Nos gens d'escorte fauchent l'herbe immonde, avec leurs grands sabres, -moins exercés sans doute à ce métier-là qu'à couper des têtes. L'une -après l'autre, et bien après nous, arrivent nos tentes mouillées, qu'on -dresse péniblement par un vent terrible. Séance tenante, on donne la -bastonnade aux muletiers pour avoir mal conduit leurs bêtes. Nos -provisions arrivent les dernières, sur de pauvres mules qui sont tombées -vingt fois, qui ont les genoux tout au vif, et, vers trois heures du -soir, mourant de faim, nous déjeunons avec des choses froides, trempées -de pluie. Tous les enfants du village, tous les petits burnous comiques, -tous les petits capuchons impayables, viennent gambader dans nos -quartiers, nous criant toutes sortes de malédictions et d'injures. Nous -demandons du bois pour nous sécher un peu, mais il n'en existe pas dans -la région, qui est complètement dépourvue même de branchages; on nous -apporte des bottes de chardons secs et de sarments de vigne qui donnent -de grandes flammes, de grandes fumées, et peu de chaleur. - -Campés à mi-montagne, séparés par une haie d'aloès d'une effroyable -descente à pic dans la plaine d'en dessous, nous voyons à nos pieds -l'interminable chemin de Fez, qui se continue toujours, qui traverse ces -nouveaux champs d'orge, ces nouvelles prairies, et monte se perdre dans -les lointaines montagnes d'en face. Il est de plus en plus tracé par le -piétinement constant des caravanes, il a de plus en plus l'air d'une -vraie route; il s'anime aussi davantage à mesure que nous approchons de -la ville sainte. Entre les averses, dans des transparences extrêmes -d'atmosphère, nous apercevons en bas, comme qui regarde du haut d'un -observatoire, de longs défilés de cavaliers, de piétons en burnous, de -chameaux et d'ânons chargés de marchandises; tout cela en infiniment -petit, comme une incessante promenade de marionnettes au fond d'un grand -vide bleuâtre. C'est que Fez n'est pas seulement la capitale religieuse -du Couchant, la ville de l'Islam la plus sainte après la Mecque, où -viennent étudier les prêtres de tous les points de l'Afrique; c'est -aussi le centre du commerce de l'Ouest, qui communique par les ports du -nord avec l'Europe, et par Tafilet et le désert avec le Soudan noir -jusqu'à Tombouctou et à la Sénégambie. - -Et toute cette activité n'a rien à voir avec la nôtre, s'exerce comme il -y a mille ans, par des moyens qui sont tout à fait en dehors de nos -moyens à nous, par des routes qui nous sont profondément inconnues. - - - - -XVI - - -Samedi 13 avril. - -Il y a eu déluge toute la nuit, et le vent nous a à moitié arraché nos -tentes. Au sortir de nos lits tout humides, nous reprenons des vêtements -mouillés, des bottes pleines d'eau, et nous nous remettons en route sous -un ciel uniformément voilé d'un crêpe gris. - -Nous traversons cette nouvelle plaine pour nous engager ensuite dans les -défilés de ces nouvelles montagnes. La pensée qu'il faudra refaire tout -ce chemin en sens inverse, pour sortir de ce pays sombre, par instants -oppresse un peu. Cependant nous sommes soutenus par l'espérance d'être -demain soir en vue de la ville sainte, comme ces croisés ou ces pèlerins -d'autrefois, auxquels on promettait, après bien des jours et des nuits -de marche, qu'ils allaient enfin voir la Mecque ou Jérusalem. - -Vers midi, dans la montagne, le ciel se dégage peu à peu, très vite -même, se balaye, s'épure; un premier rayon de soleil nous réchauffe; -puis la vraie lumière d'Afrique revient, splendide, incomparable; en une -heure la transformation est faite, la terre est sèche, la voûte est -toute bleue, l'air est brûlant. Et comme tout change d'aspect, sous ce -radieux soleil! Nous cheminons dans des séries de vallées délicieuses, -où le sol sablonneux est tapissé d'herbes fines et de fleurs. Il y a -surtout des fenouils géants, dont les tiges fleuries ressemblent à des -arbres jaunes, et qui sont enguirlandés de larges liserons roses pareils -à ceux de nos jardins. Jaune et rose, ce sont les deux couleurs -dominantes dans la zone d'Éden que nous traversons aujourd'hui; les -montagnes commencent à se boiser d'oliviers sombres et leurs crêtes de -basalte, qui sortent toutes nues de ces verdures, ressemblent à des -tuyaux d'orgue; puis, au-dessus des cimes rapprochées, dans l'air très -limpide, on en aperçoit d'autres plus lointaines et plus grandes, tout à -fait gigantesques, qui sont d'un bleu de lapis. - -Ni villages, ni maisons, ni cultures; rien que des fleurs encore, et une -campagne étonnamment parfumée. - -Mais nous croisons toujours des quantités de gens et de bestiaux; des -bandes de piétons presque nus, portant leurs vêtements pliés sur -l'épaule; des belles dames à califourchon sur des mules, tellement -voilées, même en voyage, qu'on devine à peine leurs grands yeux; des -troupeaux de moutons, des troupeaux de chèvres; surtout des chameaux -lents et graves, portant à Fez, avec un balancement de roulis, des -ballots énormes. - -De temps à autre nous franchissons un ruisseau d'eau vive, au bord -duquel croît quelque palmier isolé. - -A tous les gués, se tiennent des vieillards accroupis devant des -monceaux d'oranges; pour une petite pièce de bronze, on a le droit d'en -prendre tant qu'on veut, à discrétion. - -Nous arrivons vers le soir à une rivière rapide, l'Oued-M'kek, sur -laquelle--invraisemblable chose--est jeté un pont! - -Un pont à arceaux courts, très arrondis, ornés de faïences vertes. Le -pilier du milieu est marqué du mystérieux sceau de Salomon: deux -triangles entrelacés--et, de chaque côté, des tableaux en mosaïque -encadrés de vert indiquent, en lettres enroulées, quel fut l'architecte -de ce pont et quelles louanges les voyageurs qui passent doivent au dieu -de l'Islam. Le temps, le soleil, ont donné à la maçonnerie une teinte -rare, chaude, presque rose, qui s'harmonise merveilleusement avec le -vert éteint des faïences de bordure. Et le site est d'ailleurs -tranquille, pastoral, empreint d'une mélancolie de passé et d'abandon. - -Nous avons marché pendant tout le frais matin voilé de pluie, pendant -tout le brûlant midi, et maintenant c'est l'heure magique et dorée du -couchant. Nous arrivons chez les Zerhanas, qui sont des montagnards -cultivateurs ou bergers, et, de l'autre côté de ce pont, nous allons -camper chez eux, dans une plaine d'anémones rouges, entre de hautes -cimes boisées. - -Déjà, notre petite ville nomade est là, étalée par terre, aux derniers -rayons du soleil, sur l'herbe odorante. - -L'un après l'autre, les montants de nos tentes se dressent, coiffés de -leur boule de cuivre brillant; puis les grands parapluies fermés -s'ouvrent, montrant leurs séries d'arabesques noires; des cordes que -l'on raidit les étirent, les tendent, les fixent; on y ajoute des -draperies retombantes, et c'est fait; nos maisons sont bâties, tout -notre camp se retrouve debout, heureux de se sécher dans ce bon air -tiède. - -Et comme il est gai et charmant, notre camp français, dans l'agitation -de l'arrivée, à cette heure doucement lumineuse du soir, avec sa -blancheur dans ce pays vert, avec les nuances éclatantes qu'y jettent -les cafetans de nos Arabes, avec toutes les hautes selles de drap rouge -et tous les tapis multicolores épars sur cette prairie d'anémones. -Alentour, il y a une animation qui semble être la vie naïve des vieux -temps passés: les fantasias qui galopent ventre à terre; les troupeaux -que des bergers demi-nus mènent boire à la rivière; le bateau du sultan -qui apparaît au loin sur les épaules de ses quarante hommes drapés de -blanc; la _mouna_, qui fait son entrée (un petit boeuf et douze moutons -amenés par les cornes); puis un messager du grand vizir qui arrive de -Fez à notre rencontre, portant au ministre un compliment de bienvenue... - -Et la belle lumière d'or commence à mourir sur tout cela; le soleil, qui -va disparaître derrière les hauts sommets, allonge démesurément les -ombres des cavaliers, les ombres étranges des chameaux immobiles; il -n'éclaire plus que les extrêmes pointes de nos tentes--plus que leurs -boules de cuivre qui brillent encore;--puis il s'éteint, nous plongeant -tout à coup dans une pénombre bleue... - - * * * * * - -Au clair de lune, il est encore plus délicieux, notre petit camp -français. C'est par une de ces nuits d'Afrique douce, calme, rayonnante, -lumineuse, comme on n'en voit jamais dans nos pays du Nord; après ces -froids et ces pluies obstinées, on retrouve avec ivresse tout cela qu'on -avait oublié. La belle pleine lune est au milieu d'un ciel clair semé -d'étoiles. Nos tentes blanches, mouchetées de dessins noirs, ont un air -de mystère, ainsi rangées en cercle sous la lueur bleue qui tombe de -là-haut; leurs boules de métal brillent encore confusément; il y a çà et -là des petits feux rouges allumés dans l'herbe, des petites flammes qui -dansent; alentour, des gens en longs vêtements blancs sont accroupis sur -des nattes, et des sons tristes de guitares sortent de ces groupes qui -vont s'endormir. Des courlis chantent, dans le grand silence extérieur, -dans la sonorité de la nuit. Les montagnes voisines semblent s'être -rapprochées, tant on voit nettement leurs replis, leurs rochers, leurs -bois suspendus. L'air est rempli de senteurs suaves, très exotiques, et -il y a sur toutes choses une tranquillité sereine qui n'est pas -exprimable... - -Oh! la belle vie de plein air, la belle vie errante. Quel dommage -d'arriver demain! quel dommage que cela finisse!... - - - - -XVII - - -Dimanche 14 avril. - -De ce pays des Zerhanas il me restera toujours le souvenir de ces heures -fraîches du matin passées au bord de l'Oued M'kez, dans ce site -délicieux, sur ces tapis d'anémones rouges. Près de notre camp, un petit -bois d'oliviers très vieux abritait des bergers et des chèvres. Sur les -montagnes environnantes, parmi les roches et les broussailles, deux ou -trois petits hameaux étaient perchés en nids d'aigles. Rien d'africain -dans le paysage, à part l'excès et la splendeur de la lumière, et encore -nos campagnes atteignent-elles quelquefois cet éclat de verdure et cette -limpidité de ciel bleu, à certains jours privilégiés du beau mois de -juin. Si bien que l'illusion venait complètement d'être dans un coin -sauvage de la France, et on trouvait même fort étrange de voir sur les -sentiers, entre les hauts foins en fleur, passer ces fantasias affolées, -ces Bédouins et ces chameaux. - - - - -XVIII - - -Remontés à cheval à huit heures, nous nous engageons dans des montagnes -qui, tout de suite, changent d'aspect, deviennent très africaines cette -fois, tourmentées, déchiquetées, avec des tons ardents, des jaunes -d'ocre, des bruns dorés, des bruns rouges. De grandes landes, chaudes et -désertes, défilent lentement, tapissées de jujubiers épineux, de -broussailles maigres. Et de loin en loin, au fond des étendues dévorées -de lumière, nous apercevons des douars de Bédouins nomades, cerclés de -tentes brunes, avec des troupeaux au milieu; sur des hauteurs solitaires -que chauffe un accablant soleil, ces petites villes sauvages dessinent -des ronds parfaits, semblent dans le lointain des cernes, des taches -d'un brun presque noir. Et l'air surchauffé tremblote partout, miroite -comme une eau dont un vent léger agiterait la surface. - - * * * * * - -Après la halte de midi, nous traversons une vallée cultivée: des champs -d'orge d'un vert d'émeraude, luisants de soleil et piqués de coquelicots -rouges. - -Comme nous n'avons rencontré depuis le matin que des solitudes, nous -cherchons des yeux où peuvent habiter les gens qui ont ensemencé cette -terre... Dans un recoin nous découvrons leur village qui semble à moitié -fantastique: trois grands rochers noirs, pointus comme des flèches -gothiques, sont debout à côté les uns des autres, absolument -invraisemblables au milieu d'une prairie de velours vert; chacun d'eux -est couronné d'un nid de cigogne; un mur en terre battue les entoure à -leur base, tous trois ensemble, et, sur leurs flancs, une douzaine de -petites maisonnettes lilliputiennes sont accrochées à différentes -hauteurs. - -Il paraît n'y avoir personne dans ce singulier village, que gardent -seulement les trois cigognes, immobiles au sommet des trois rochers; aux -environs, rien que le silence et l'accablement d'un midi d'été... - - * * * * * - -Et enfin, enfin, vers quatre heures du soir, le vide immense s'ouvre une -fois de plus devant nous: une nouvelle mer d'herbages tout unie, une mer -verte et jaune d'orges et de fenouils en fleur;--la plaine de Fez!--Au -loin, le grand Atlas lui fait une imposante ceinture de cimes toutes -blanches, tout étincelantes de neiges... - -Encore deux lieues de route dans cette plaine, et tout à coup, sortant -de derrière un pan de montagne qui se recule comme un portant de décor -au théâtre, la ville sainte lentement nous apparaît... - -Ce n'est d'abord qu'une ligne blanche, blanche comme la neige de -l'Atlas, que des mirages incessants déforment et agitent comme une chose -sans consistance: les aqueducs, nous dit-on, les grands aqueducs -blanchis à la chaux, qui amènent l'eau dans les jardins du sultan. - -Puis, le même pan de montagne, s'écartant toujours, commence à nous -découvrir de grands remparts gris, surmontés de grandes tours grises. Et -c'est une surprise pour nous de voir Fez d'une teinte si sombre au -milieu d'une plaine si verte, quand nous nous l'étions imaginée toute -blanche au milieu des sables. Elle a l'air étonnamment triste, il est -vrai; mais, vue de si loin, entourée de ces fraîches cultures, on a -peine à croire que c'est bien là l'impénétrable ville sainte, et notre -attente en est presque déçue... Pourtant, peu à peu, on se sent -impressionné par le calme des alentours; on a conscience qu'un sommeil -étrange pèse sur cette ville, qui est si haute et si grande, et qui n'a -à ses abords ni un chemin de fer, ni une voiture, ni une route; rien que -des sentiers d'herbes où passent lentement de silencieuses caravanes... - -Nous campons, pour la dernière fois, dans un lieu appelé Ansala-Faradji, -à une demi-heure des grands murs crénelés. - -Nous entrerons pompeusement demain matin: toutes les musiques, les -troupes, la population, y compris les femmes, ont reçu l'ordre de se -porter en masse à notre rencontre. - - - - -XIX - - -Lundi 15 avril. - -Une fois de plus, nous nous éveillons sous un ciel lourd et noir, -sentant des torrents d'eau, des déluges, suspendus sur nos têtes. - -Ce dernier lever, au camp, est plus agité que de coutume. L'entrée -pompeuse de tout à l'heure nécessite de grands préparatifs: retirer de -nos cantines nos uniformes de gala, nos dorures, nos croix, et faire -astiquer par nos chasseurs d'Afrique nos armes, les harnais de nos -chevaux. - -«L'ordre et la marche», élaborés hier au soir sous la tente du ministre, -nous sont communiqués au déjeuner; bien entendu, nous n'irons plus à la -débandade, selon notre caprice personnel, mais en bon ordre, quatre -cavaliers de front sur quatre rangs, correctement alignés comme pour un -défilé militaire. - - * * * * * - -Suivant la prière qui nous en a été adressée hier au soir de la part du -sultan, nous montons à cheval à dix heures précises, afin de ne pas -troubler certains offices religieux du matin en arrivant trop tôt, et de -ne pas non plus nuire à la grande prière de midi en arrivant trop tard. - -Pour atteindre les portes de Fez, nous avons environ trois quarts -d'heure de marche lente, au pas ou au petit trot de parade. - -Après dix minutes de route, la ville, dont nous n'avions encore vu -qu'une partie, nous apparaît tout entière. Elle est vraiment bien grande -et bien solennelle derrière ses très hautes murailles noirâtres, que -dépassent toutes les vieilles tours de ses mosquées. Le voile des nuages -obscurs est déchiré au-dessus; il laisse voir les neiges de l'Atlas -auxquelles ce ciel d'orage donne des teintes changeantes, tantôt -cuivrées, tantôt livides. En avant des murs, deux ou trois cents tentes -groupées font un amas de choses blanches. Et sur toute cette plaine, sur -tous ces champs d'orge si verts, s'agitent des milliers et des milliers -de petits points gris, qui sont évidemment des têtes encapuchonnées, des -multitudes humaines sorties pour nous regarder venir. - -Ces tentes blanches, hors de la ville, sont le camp des _tholbas_ (des -étudiants), qui font en ce moment même leur grande fête annuelle dans la -campagne. Mais ce mot d'_étudiant_ convient mal pour désigner ces sobres -et graves jeunes hommes; quand je reparlerai d'eux, je conserverai celui -de _tholba_ qui n'est pas traduisible. (On sait que Fez renferme la plus -célèbre université musulmane; que deux ou trois mille élèves, venus de -tous les points de l'Afrique du Nord, y suivent les cours de la grande -mosquée de Karaouïn, un des sanctuaires les plus saints de -l'Islam.)--Ils sont en vacances aujourd'hui, les _tholbas_, et -grossissent sans doute l'étonnante foule qui nous attend. - -Jamais ciel ne fut plus tourmenté ni plus invraisemblablement noir, -éclairé par en dessous de lueurs plus tristes. La plaine sur laquelle -cette voûte oppressante s'étend est comme murée par de hautes montagnes -dont les sommets se perdent dans les ténèbres du ciel. Et tout au bout -de l'horizon, en avant de nous, la vieille ville étrange qui est le but -de notre voyage découpe sa silhouette dentelée, juste au-dessous de -cette déchirure fantastique par laquelle l'Atlas montre ses neiges -étincelantes. Un large réseau de petits sentiers parallèles, tracés dans -l'herbe par la fantaisie des chameliers, simule presque une route, et le -sol est d'ailleurs si uni, qu'on peut marcher partout, en bon ordre même -si l'on veut. - -Nous commençons à entrer dans la foule: vêtements de laine grise, -toujours, burnous gris et capuchons baissés. On nous regarde simplement -et, à mesure que nous passons, on se met en marche pour nous suivre; -mais les figures demeurent indifférentes, indéchiffrables; il n'est pas -possible d'y démêler une expression de sympathie ou de haine. Et -d'ailleurs toutes les bouches sont closes; aujourd'hui, c'est partout ce -même silence de sommeil qui pèse sur ce peuple, sur ces villes, sur ce -pays entier, chaque fois qu'il n'y a pas ivresse momentanée de mouvement -et de bruit. - -Voici maintenant la tête d'une double ligne de cavaliers, rangés jusqu'à -perte de vue, jusqu'aux portes de la ville sans doute, pour nous faire -la haie d'honneur. Cavaliers superbes, en tenue de fête, les costumes -toujours savamment assortis aux harnachements des chevaux: sur des -selles vertes, des cafetans roses; sur des selles jaunes, des cafetans -violets; sur des selles orange, des cafetans bleus. Et les transparentes -mousselines de laine, qui les enveloppent de leurs plis drapés, -éteignent ces nuances, les harmonisent dans une uniforme pâleur de -voiles, font de tous ces cavaliers des personnages presque blancs dont -on n'aperçoit que par échappées les dessous magnifiques, les éclatantes -couleurs. - -Leur double alignement forme une sorte d'imposante avenue, large d'une -trentaine de mètres, qui se prolonge en avant de nous très loin, et où -nous sommes seuls, séparés de la foule, toujours grossissante à droite -et à gauche dans les champs verts. Les têtes de ces cavaliers et celles -de leurs chevaux sont tournées vers nous; ils restent immobiles, tandis -que, derrière eux, la multitude grise s'agite immensément, dans un -silence qui devient presque une gêne; elle nous suit, à mesure que nous -passons, comme si nous l'attirions par quelque aimant pour la traîner -après nous; aussi va-t-elle toujours s'épaississant et débordant de plus -en plus dans la plaine. Comme pour notre entrée à Czar, il y a des gens -à pied et des gens à cheval; d'autres qui sont trois ou quatre ensemble, -jambes pendantes, sur un ânon ou sur une mule; des pères ont amené avec -eux plusieurs petits accrochés à leur burnous, les uns en croupe, les -autres à califourchon sur le cou de leur bête. La terre, labourée et -molle, amortit le bruit de tous ces pas, et les bouches continuent -d'être muettes, tandis que les yeux nous regardent. C'est une variété -très étrange de silence, qui est pleine de piétinements assourdis, de -frôlements de manteaux, de respirations innombrables. De temps en temps -une ondée de quelques secondes s'abat sur nos têtes, comme un arrosage -rapide et furtif, puis s'arrête, emportée par une rafale; le déluge -menaçant ne se décide pas à tomber et la voûte demeure aussi noire. -Là-bas, les murailles de Fez montent de plus en plus dans le ciel, -prennent un aspect formidable qui rappelle Damiette ou Stamboul. - -Parmi ces milliers de burnous gris, pareillement troués et salis, parmi -ces milliers de figures obstinément fixées sur nous, qui nous suivent -derrière la haie de cavalerie, je remarque un homme à barbe déjà -blanche, monté sur une mule maigre, qui est beau comme un dieu, parmi -les plus beaux, avec une distinction suprême, et deux grands yeux de -flamme. C'est un propre frère du sultan, qui est là, en manteau râpé, -pêle-mêle avec des gens du plus bas peuple. Et, au Maroc, on trouve cela -tout naturel: les sultans, à cause du grand nombre des épouses de leur -père, ont une quantité considérable de frères et de soeurs auxquels il -n'est pas toujours possible de donner des richesses; et d'ailleurs, pour -beaucoup de ces descendants du Prophète, le grand rêve religieux suffit -à remplir l'existence, et volontiers ils vivent pauvres, dédaigneux du -bien-être sur la terre. - -Notre haie de cavaliers blancs va cesser pour faire place à une haie -entièrement rouge, d'un rouge vif qui tranche sur le gris monotone de la -foule; on dirait une longue traînée de sang, et cela se prolonge jusqu'à -la porte de la ville, dont nous commençons à apercevoir l'ogive -monumentale découpée dans les hauts remparts. C'est l'infanterie du -sultan (qu'un ex-colonel anglais passé au service du Maroc a équipée -dernièrement, hélas! à la mode des cipayes de l'Inde). Pauvres hères, -ceux-ci, recrutés Dieu sait comme, nègres pour la plupart, et ridicules -sous ce costume nouveau. Leurs jambes nues sortent comme des bâtons -noirs des plis écarlates de leurs pantalons à la zouave; après ces beaux -cavaliers, ils paraissent bien piètres; regardés de près, ils donnent -l'impression d'une armée de singes. Mais ils font bien, dans leur -ensemble; leurs longues lignes rouges, bordant les foules grises, -ajoutent à cette énorme mise en scène une étrangeté de plus. - -Dans l'avenue humaine, toujours ouverte devant nous, des personnages -magnifiques, sur des chevaux lancés au galop, viennent les uns après les -autres à notre rencontre, augmentant notre troupe, qui a grand'peine à -se maintenir en bon ordre. Le coloris oriental de leurs costumes est -atténué toujours sous les longs voiles d'un blanc crème, drapés avec une -majesté et une grâce inimitables; c'est d'abord le «lieutenant de -l'introducteur des ambassadeurs», tout de vert habillé sur un cheval -noir harnaché de soie jaune or; puis, c'est le vieux caïd Belaïl, -bouffon de la cour, vêtu de rose tendre; sa large figure de nègre, très -sinistrement drôle, est surmontée d'un turban en pyramide, en poire, -imitant la forme des toits du Kremlin; puis d'autres grands dignitaires -accourent aussi, des ministres, des vizirs. Tous portent de longs -cimeterres dorés, dont la poignée est faite d'une corne de rhinocéros, -et qui sont attachés en bandoulière, par des cordes et des glands de -soie d'une admirable variété de nuances. - -Nous allons passer devant une musique qui fait la haie, elle aussi, -encadrée dans les rangs de l'infanterie écarlate. Elle est bien étrange -de costume et d'aspect. Des figures nègres, et de longues robes jusqu'à -terre, tombant droit, faisant rassembler ces hommes à d'immenses -vieilles femmes en peignoir; leurs couleurs sont extravagantes, sans le -moindre voile pour les atténuer, et rangées au contraire comme à dessein -pour s'aviver encore les unes par les autres: une robe pourpre à côté -d'une robe bleu de roi; une robe orange entre une robe violet-évêque et -une robe verte. Sur le fond neutre des foules environnantes, et parmi -les cavaliers voilés de mousseline, ils forment le groupe le plus -bizarrement éclatant que j'aie jamais vu dans aucun pays du monde. - -Ils tiennent en main des instruments de cuivre brillant, tout à fait -gigantesques. Et, comme nous arrivons devant eux, ils soufflent dans ces -choses, dans leurs longues trompettes, dans leurs serpents, dans leurs -trombones monstrueux: il en résulte tout à coup une cacophonie sauvage, -presque effrayante... Pendant la première minute, on se demande si l'on -va sourire... Mais non, cela frise le grotesque sans l'atteindre; elle -est tellement triste, leur musique, et le ciel est si noir, le décor si -grandiose, le lieu si rare--qu'on reste saisi et grave. - -C'est, du reste, le signal d'une immense clameur; le charme du silence -est rompu; un puissant tumulte de voix s'élève de partout; d'autres -musiques aussi répondent de différents côtés: les musettes glapissantes -en fausset de chacal, les tambourins sourds, et les longs cris en voix -traînante: «Hou! qu'Allah rende victorieux notre sultan, Sidi -Mouley-Hassan... Hou!»--Un brusque affolement de bruit a passé dans -toute cette foule encapuchonnée, qui nous suit toujours, qui toujours -court après nous... - -Puis les musiques se taisent, les étranges clameurs s'arrêtent; -subitement le silence retombe, nous enveloppe encore; de nouveau, nous -n'entendons plus que les innombrables frôlements de ces gens qui se -pressent; que leurs milliers de pas, amortis par la terre... - -Voici maintenant des bannières, de droite et de gauche, alignées, -flottant par-dessus la tête des soldats;--bannières de régiments, de -corporations, de métiers, en soie de toutes couleurs, avec des emblêmes -bizarres; plusieurs sont marquées des deux triangles entrelacés qui -forment le sceau de Salomon. - -Sur le bord de l'avenue humaine, un superbe et colossal personnage nous -attend à cheval, entouré d'autres cavaliers qui lui font une garde -d'honneur. C'est le «caïd El-Méchouar», introducteur des -ambassadeurs.--Ici, une minute d'hésitation, presque d'anxiété: il reste -immobile, voulant évidemment que le ministre français s'arrête et fasse -le premier pas vers lui; mais le ministre, soucieux de la dignité de -l'ambassade, fait mine de passer fier sur son cheval blanc, sans tourner -la tête, comme qui n'a rien vu. Alors le grand caïd se résout à céder, -éperonne son cheval et vient à nous: une poignée de main s'échange, et, -l'incident terminé à notre satisfaction, nous continuons d'avancer vers -les portes. - - * * * * * - -Cependant, nous allons entrer. A cent mètres à peine en avant de nous, -les gigantesques remparts se dressent, ayant l'air de piquer leurs -rangées de créneaux pointus dans les nuages sombres du ciel. De chaque -côté de la haute ogive béante par où nous allons passer, sur des talus -en gradins, on croirait voir des couches amoncelées de galets -blancs,--et ce sont des amas de têtes de femmes. Uniformément voilées de -laine épaisse, elles se tiennent là, serrées à s'étouffer, et immobiles -dans un silence de mort. D'autres sont perchées, par petits groupes, sur -la crête des remparts, laissant tomber de haut sur nous des regards -plongeants. Les bannières rouges, les bannières vertes, les bannières -jaunes, s'agitent en l'air, sur le fond noirâtre des murailles. Une -«sainte» illuminée, qui a retiré son voile, prophétise à demi voix, -debout sur une pierre, les yeux égarés, le visage peint en vermillon, -tenant en main un bouquet de fleurs d'oranger et de soucis. Par-dessous -la grande ogive morne et grise, on aperçoit, dans un certain recul, une -autre porte aussi immense, mais qui paraît toute blanche, toute fraîche, -entourée de mosaïques et d'arabesques bleues et roses,--comme une porte -de palais enchanté, qui serait cachée derrière le délabrement de cette -formidable enceinte. - -Et ce tableau d'arrivée, cette multitude silencieuse à cette entrée de -ville, et ce déploiement de bannières, tout cela est du plein moyen âge, -tout cela a la grandeur du XVe siècle, sa rudesse et sa naïveté sombre. - - * * * * * - -Nous entrons; alors c'est l'étonnement d'arriver dans des espaces vides -et des ruines. - -Sans doute, tout le monde était dehors, car il n'y a presque plus -personne ici sur notre passage. Et puis, cette porte aux arabesques -bleues et roses, qui avait un air féerique vue de loin, perd beaucoup à -être regardée de près; elle est immense, mais elle n'est qu'une -grossière imitation neuve des splendeurs anciennes. Elle donne accès -dans les quartiers du sultan, qui occupent à eux seuls presque tout -«Fez-Djedid» (Fez-le-Neuf) et dont nous longeons maintenant les -murailles, aussi hautes, aussi farouches que les remparts de la ville. -Au pied de ces enceintes du palais, un dépôt de bêtes mortes, dans un -cloaque, carcasses de chevaux ou de chameaux, remplissent l'air d'une -odeur de cadavre. - -Nous laissons derrière nous toutes ces effroyables clôtures de sérail, -vieilles et croulantes, qui pointent leurs créneaux dans le ciel et -s'enferment les unes les autres comme par excès de méfiance. - -Bientôt nous sommes dans les terrains déserts qui séparent Fez-le-Neuf -de «Fez-Bâli» (Fez-le-Vieux) où nous devons habiter. Là, nous marchons -sur de grosses pierres inégales, sur des têtes de roches, arrondies, -polies par le frottement séculaire des pieds des hommes et des pattes -des bêtes. Nous cheminons au milieu de fondrières, de cavernes, de -cimetières vieux comme l'Islam, de monticules pierreux couverts de -cactus et d'aloès, de _koubas_ (qui sont des chapelles mortuaires pour -les saints) surmontées de dômes et ornées d'inscriptions en mosaïques de -faïences noires. - -Au faîte d'un grand rocher, une de ces _koubas_ se dresse, très haute et -vaste presque autant qu'une mosquée; des femmes couronnent ses vieux -murs, comme des oiseaux posés sur des ruines, et nous regardent par les -fentes de leurs voiles; tous leurs yeux peints sont baissés vers nous; -au-dessus encore, à la pointe du dôme, une grande cigogne immobile, qui -nous regarde aussi, complète cet échafaudage extraordinaire. Et derrière -la _kouba_, deux palmiers montent tout droits, tout raides, comme des -plantes en métal; leurs bouquets de plumes jaunies, au bout de leur -interminable tige, se détachant en clair sur le ciel toujours noir. - -Au moment où nous passons, un _you! you! you! you!_ rapide et comme -furieux, tombe en notre honneur des murs de cette _kouba_, les femmes -écartant toutes leurs voiles sur la bouche pour être mieux entendues. -Et, comme nous levons la tête pour les voir, nos chevaux font un brusque -écart... Nous croyons à quelque bête morte en travers du chemin. Mais -non, devant leurs pieds, au milieu de la route, un trou béant, assez -large pour y disparaître, est au ras du sol, sans le moindre rebord, -donnant accès, comme une clef de voûte ouverte, dans un de ces grands -souterrains appelés _silos_ que l'on creuse au Maroc pour cacher du blé -ou de l'orge en cas de guerre ou de famine. - -Alors je comprends cette expression marocaine «tomber dans un silo», qui -signifie se laisser prendre dans un piège d'où il est impossible de -sortir. - - * * * * * - -Fez-le-Vieux est devant nous: mêmes murailles effrayantes, lézardées du -haut en bas; mêmes créneaux ébréchés. Une triple porte ogivale, -contournée, épaisse, profonde, en tout semblable comme dessin à celle de -la forteresse de l'Alhambra, nous donne accès dans cette ville, -infiniment vieille et infiniment sainte. - -D'abord, c'est une longue rue sinistre, entre de hauts murs crevassés et -noirâtres, qui ne sont égayés d'aucune fenêtre: de loin en loin -seulement, des trous grillés, par où des paires d'yeux nous regardent. -Puis un coin de bazar couvert, bazar sauvage, qui sent déjà le Soudan -noir. Et, tout de suite après, nous nous enfonçons dans un quartier de -jardins. - -Là, c'est sous une autre forme, la même extrême tristesse. A la file -maintenant, à la queue leu leu, nous circulons dans un dédale de petits -couloirs qui tournent perpétuellement sur eux-mêmes, si étroite que, de -droite et de gauche, nos genoux en passant touchent les murs. Des vieux -petits murs bas, en pisé, fendillés de soleil et garnis de lichen jaune, -par-dessus lesquels passent des palmes, des branches charmantes -d'orangers en fleurs. Les soldats rouges, qui veulent absolument nous -escorter quand même, se font piétiner, écraser par nos chevaux, lesquels -pataugent dans une boue noire, gluante comme celle de Czar-el-Kébir. Et -dans le labyrinthe de ces couloirs, il y a à peine, de loin en loin, -quelques petites ouvertures, verrouillées et grillées. On ne s'explique -pas très bien comment on peut pénétrer dans ces jardins mystérieux ni -comment on peut en sortir. - -Enfin notre guide nous arrête devant la plus vieille des portes, la plus -étroite et la plus basse, percée dans le plus vieux des murs; on dirait -une entrée de cabane à lapins, et même, a-t-on l'impression d'arriver -chez des lapins très pauvres: c'est bien là cependant que le ministre -ambassadeur et sa suite vont être logés! - -(Je regrette, en vérité, d'employer si souvent le mot _vieux_, et je -m'en excuse. De même, quand je décrivais du Japon, je me rappelle que le -mot _petit_ revenait, malgré moi, à chaque ligne. Ici c'est la -vieillesse, la vieillesse croulante, la vieillesse morte, qui est -l'impression dominante causée par les choses; il faudrait, une fois pour -toutes, admettre que ce dont je parle est toujours passé à la patine des -siècles, que les murs sont frustes, rongés de lichen, que les maisons -s'émiettent et penchent, que les pierres n'ont plus d'angles.) - -On éprouve quelque embarras à descendre de cheval, tant le passage est -étroit. Il n'y a cependant pas de temps à perdre. En quittant la selle, -tout de suite il faut se jeter dans la vieille petite porte basse, et -entrer du même coup, pour n'être pas écrasé par le cavalier suivant qui -arrive près derrière, poussé lui-même par tous les autres à la file. On -tombe alors presque sur des baïonnettes dans un poste de soldats -commandés par une espèce de vieux janissaire noir, qui aura consigne de -ne plus jamais laisser sortir aucun de ses nouveaux hôtes français sans -une escorte armée. - -De tels abords ne sont guère souriants: mais, au Maroc, il ne faut pas -s'inquiéter de l'extérieur des habitations; les entrées les plus -misérables mènent quelquefois à des palais de fées. - -Le poste franchi, nous arrivons dans un délicieux jardin: de grands -orangers tout blancs de fleurs y sont plantés en quinconces au-dessus -d'un fouillis de rosiers, de jasmins, de citronnelles et de giroflées. -Puis une avenue dallée nous conduit à une autre porte, très basse aussi, -au pied d'un haut mur, laquelle donne dans une cour d'Alhambra, tout en -arcades festonnées, en arabesques, en mosaïques, avec des eaux -jaillissantes dans des bassins de marbre... C'est là que l'ambassade va -subir, pour commencer, les trois jours de quarantaine et de -_purification_ imposés toujours aux étrangers qui ont eu la faveur -d'entrer à Fez. - - * * * * * - -Dans le désarroi de l'arrivée, je viens présenter au ministre ma -requête, d'aller habiter seul, ailleurs, dans un gîte qu'un ami -providentiel a bien voulu mettre à ma disposition. - -Il sourit, le ministre, soupçonnant peut-être un vague projet de ne pas -me _purifier_, un noir dessein d'échapper aux surveillances et de faire -dès demain des promenades défendues. Mais il consent gracieusement. Et -je remonte à cheval, sous la pluie qui tombe à présent fine et continue, -pour aller à la recherche de mon logis particulier... - - - - -XX - - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ce même jour d'arrivée, à neuf ou dix heures du soir, dans la solitude -de ma maison... - -De tous les gîtes qui m'ont abrité au courant de ma vie, aucun n'a -jamais été plus sinistre que celui-ci, ni d'un accès moins banal. Et -jamais n'a été plus brusque ni plus complète l'impression de -dépaysement, de changement de moi-même en un autre personnage d'un monde -différent et d'une époque antérieure. - -Autour de moi, il y a la sombre ville sainte, sur laquelle vient de -descendre une nuit froide, épaissie d'une pluie d'hiver. Au coucher du -soleil, Fez a fermé les portes de ses longs remparts crénelés; puis -toutes ses vieilles portes intérieures, la divisant en une infinité de -quartiers qui, le soir, ne communiquent plus entre eux. - -Et j'habite dans un des quartiers de Fez-Bâli (Fez-le-Vieux), ainsi -nommé par opposition avec Fez-Djedid (Fez-le-Neuf), lequel Fez-le-Neuf -est déjà un nid de hiboux datant de six ou huit siècles. - -Ce Fez-Bâli est un dédale de rues couvertes, obscures, qui -s'enchevêtrent en tous sens, entre de grandes murailles noirâtres. Et, -dans toute la hauteur de ces maisons inaccessibles, presque jamais de -fenêtres; des petits trous seulement, mais grillés avec soin. Quant aux -portes, renfoncées sous des embrasures profondes, elles sont si basses, -qu'il faut se courber en deux pour y entrer; et puis, bardées de fer -toujours, avec des clous énormes, des piquants, des verrous, des -serrures, et de lourds frappoirs usés par les mains; tout cela déformé, -rouillé, déjeté,--millénaire. - -De tant de petites rues entre-croisées, la plus étroite, je crois, et la -plus noire, est la mienne. On y pénètre par une ogive basse, et il y -fait presque nuit en plein jour; elle est jonchée d'immondices, de -souris mortes, de chiens morts; le sol y est creusé, au milieu, en forme -de ruisseau et on y enfonce jusqu'à mi-jambe dans une boue liquide. Elle -a juste un mètre de largeur; lorsque deux personnages, toujours -encapuchonnés ou voilés de laine blanche comme des fantômes, s'y -rencontrent par hasard, ils sont obligés de se plaquer l'un et l'autre -aux murailles; et lorsque je passe à cheval, les gens qui viennent en -sens inverse sont forcés de reculer ou d'entrer sous des portes, car mes -étriers, de droite et de gauche, raclent les maisons. Par le haut, la -voie se rétrécit encore, à la façon des pièges à rats; les murs -croulants se rejoignent, laissant à peine çà et là glisser entre eux une -lueur pâle, comme dans le fond des puits. - -Ma porte, que, dans cette obscurité, je n'ai pas pu m'habituer à -franchir sans me heurter le front, donne accès dans quelque chose de -moins éclairé encore que la rue: un escalier, là tout de suite, dès -l'entrée; un escalier de tourelle, qui monte en s'enroulant sur -lui-même. Il est si étroit que des deux côtés les épaules touchent et -frottent; il est raide comme une échelle; les marches en sont pavées de -mosaïques usées par les babouches arabes; les parois en sont noircies -par la crasse de plusieurs générations humaines, usées par le frottement -des mains, et irrégulières comme celles des cavernes. En montant, on -rencontre de distance en distance des portes verrouillées donnant sur -des espèces de recoins inquiétants, remplis de débris, de toiles -d'araignées et de poussière. - -Puis enfin, à hauteur d'un deuxième étage environ, on arrive à un -couloir, coupé par deux portes ferrées, qui semble, par sa direction, -s'éloigner de la rue (c'est du reste sans importance, puisqu'il n'y a -pas de fenêtres, et que la rue est noire). Il est impossible de démêler -le plan d'une maison de Fez; en général, elles s'enchevêtrent ensemble, -se tiennent, s'enlacent. Ainsi, le rez-de-chaussée, et peut-être le -premier étage de la mienne, font partie d'une maison voisine que je ne -connaîtrai jamais. - -Au bout du couloir, on trouve enfin la lumière et le vent froid du -dehors; on arrive dans une grande pièce, aux murs nus, lézardés et -crassis. Le pavé est de mosaïques, et le plafond, très haut, en bois de -cèdre, sculpté d'arabesques, est coupé au milieu en un grand carré, -béant sur le ciel gris; par là, tombe la pluie froide, avec -continuellement le même petit bruit de ruisseau sur les faïences du -parquet; par là descendait, dans le jour, une lumière triste, et par là, -maintenant, descend de la nuit glacée. - -Sur cette cour intérieure s'ouvrent deux hautes portes de cèdre à deux -battants chacune, et se faisant face. Elles mènent à des appartements -symétriques, très élevés de plafond, avec des murs lézardés; l'un est le -mien, et l'autre sera demain occupé par Selem et Mohammed, mes valets. - -Du reste, dans toutes les habitations marocaines, on retrouve cette même -disposition, ces mêmes grandes portes à battant double, de chaque côté -d'une cour à ciel ouvert par où vient toute la lumière des logis. On ne -ferme ces portes-là qu'après la tombée de la nuit--car, dès qu'elles -sont fermées, il fait noir dans les appartements, qui n'ont -ordinairement point de fenêtres;--de plus, comme elles sont massives, -immenses, pénibles à tirer, dans chacun des battants est toujours -ménagée une petite sortie ogivale, qui est comme une espèce de chattière -humaine, gentiment encadrée d'arabesques. Et c'est ainsi partout, chez -le sultan aussi bien que chez le dernier de ses sujets. - - * * * * * - -Avec une barre de fer d'un mètre de long, j'ai verrouillé les grandes -portes de ma chambre, comme il est d'usage à la fin du jour. Puis, par -une de mes chattières festonnées, je suis ressorti, une lanterne à la -main, pour faire une ronde d'exploration dans ma maison encore peu -connue. D'abord, je suis redescendu par mon escalier de tourelle, pour -barrer prudemment l'entrée basse qui communique avec la rue; puis, -passant aux étages supérieurs, j'ai été effrayé de mes découvertes: -d'autres petits couloirs, d'autres pièces délabrées, de forme -irrégulière, encombrées de débris, de planches, de vieilles selles, de -bâts pour les mulets, de poules mortes et de poules vivantes!... - -C'est une situation tout à fait rare pour un Européen, d'habiter ainsi -une maison particulière dans la sainte ville de Fez. D'abord, on n'y -vient qu'en ambassade, et, dans ces cas-là, on est toujours caserné tous -ensemble dans un palais désigné par le sultan, d'où il n'est permis de -sortir qu'avec une escorte de soldats. En admettant qu'un «Nazaréen» -(comme les Arabes nous appellent) soit parvenu à s'aventurer seul -jusqu'ici, il risquerait fort de mourir de faim dans la rue; car, à -aucun prix, un musulman ne consentirait à lui louer le moindre gîte ni à -lui préparer la moindre nourriture. Mais voici, il y a à Fez une mission -française permanente: trois officiers pour l'instruction des troupes, et -un médecin militaire, le docteur L*** (dont j'aurai, sans doute, -l'occasion de reparler souvent). Avec l'ex-colonel anglais, déjà -mentionné, et un officier italien qui dirige une fabrique d'armes, ils -composent toute la colonie européenne de la ville. Sous la haute -protection du sultan, ils ne sont point inquiétés et peuvent, en -observant quelques précautions, sortir à peu près librement dans les -rues. Par ordre impérial, les caïds chefs de quartiers ont obligé les -habitants, qui rechignaient, à leur louer à chacun une maison; or, le -docteur L*** se trouve en ce moment en avoir deux, à la suite de je ne -sais quelles circonstances; il m'en a offert une; et c'est grâce à lui -que je vais vivre à Fez dans des conditions de liberté très -exceptionnelles. - -Et maintenant, barricadé définitivement pour la nuit, mes deux -chattières fermées, je suis seul dans ma chambre, ayant froid malgré mon -burnous; j'entends la pluie qui tombe, les gouttières qui suintent, le -vent qui souffle comme en hiver,--et, de temps à autre, m'arrivant de -quelque mosquée, un chant religieux dans le lointain... Bien délabrée et -bien triste, ma grande chambre, avec ses murs nus, fendillés du haut en -bas, blanchis à la chaux il y a quelques siècles et garnis à présent de -dentelles grises en toiles d'araignées. - -Dans deux des angles, des petites portes sournoises mènent à des -soupentes profondes. Le parquet, en mosaïques de faïence comme partout, -sera peut-être demain la seule jolie chose de mon logis, quand je -l'aurai fait laver et dégager de son épaisse couche de poussière. - -Tout mon mobilier se compose d'un grand tapis de R'bat aux dessins -anciens, aux couleurs éteintes; d'un matelas de camp posé sur ce tapis -et drapé d'une couverture marocaine; d'une petite table et d'un haut -chandelier de cuivre. Mes vêtements sont déjà arabes de la tête aux -pieds. Et des cafetans, des burnous, qu'un juif est venu me vendre ce -soir, sont accrochés à des clous, tout prêts pour les promenades -défendues de demain. Il n'y a d'européen autour de moi que ma plume qui -court et le papier blanc sur lequel j'écris.--Les _tholbas_ pauvres, qui -suivent les cours de Karaouïn, doivent, chez eux, être équipés dans ce -genre-là... - -Je repasse en moi-même la série de circonstances rapides qui m'ont -amené, comme par un fil conducteur tendu d'avance, dans cette maison -étrange. D'abord mon brusque départ imprévu pour le Maroc. Puis ces -douze jours de route à cheval, pendant lesquels un peu de France me -suivait encore: de gais compagnons de voyage avec lesquels on se -réunissait pour les repas sous la tente, causant des choses du présent -siècle, oubliant presque ensemble le pays sombre où l'on s'enfonçait. -Puis notre entrée extravagante de ce matin dans Fez, au son des -tambourins et des musettes. Puis, subitement, ma séparation du reste de -l'ambassade; mon arrivée sous la pluie dans ce gîte en ruine, et ma -solitude absolue de toute l'après-midi. - -Ç'a toujours été mon amusement préféré et ma grande ressource contre la -monotonie de vivre, ces dépaysements complets, ces transformations.--Et -ce soir, je cherche à m'amuser de ce costume arabe, de cette pensée -surtout que j'habite en pleine ville sainte, dans une inaccessible -maisonnette... Eh bien, non, la dominante, malgré moi, est une tristesse -immense que je n'attendais pas; un regret pour le foyer de France; un -regret presque enfantin, me gâtant le charme de cette étrangeté -nouvelle; le sentiment du suaire de l'Islam tombé sur moi de tous côtés, -m'enveloppant de ses vieux plis lourds, sans un coin soulevé pour -respirer l'air d'ailleurs, et beaucoup plus oppressant à porter que je -ne l'aurais cru... Peut-être aussi la faute en est-elle à l'aspect mort -de ce logis, à ces gouttières qui suintent du plafond avec un petit -bruissement si désolé, et à ces voix qui psalmodient en mineur, du haut -des minarets, la nuit... Mais vraiment cela étouffe, les premiers jours, -de sentir autour de soi le labyrinthe de ces petites rues trop étroites, -et la présence de tous ces gens, dédaigneux ou hostiles, qui ne vous -tolèrent dans leur ville que par contrainte et qui volontiers vous -laisseraient comme un chien mourir par terre; et toutes ces portes de -quartiers solidement fermées;--et, fermées aussi, les portes des grands -remparts emprisonnant le tout;--et, au delà, l'obscurité des campagnes -sauvages, qui sont plus inhospitalières encore que la ville, qui sont -sans routes pour fuir, et où habitent des tribus qui coupent les -têtes... - - - - -XXI - - -Mardi 16 avril. - -La première nuit passée dans cette maison a été assez lugubre. -Constamment ces mêmes bruits: le vent, la pluie, les lointaines prières. - -Vers deux heures du matin, les vieilles portes de mes escaliers et de -mes couloirs étaient tellement secouées, avec de tels bruits de -ferraille, que je me suis cru envahi.--Alors j'ai fait une ronde -générale, ma lanterne à la main.--Mais non, personne; rien que du vent, -des rafales, et les verrous toujours en place. - -Et je ne me suis plus réveillé ensuite qu'en voyant filtrer le jour par -les fentes de mes grandes portes de cèdre. Pieds nus, sur le tapis qui -couvre mon pavé de faïence, je suis allé d'abord ouvrir une de mes -petites chattières ogivales, et j'ai regardé le ciel, par l'ouverture -béante de mon toit: obstinément ce même ciel d'hiver, d'où continuait de -tomber une pluie lente et fine; un vent froid, comme dans les climats du -Nord, m'arrivait au visage. Et l'antiquité, la désolation, le -délabrement de ma maison, m'apparaissaient plus extrêmes encore, sous -cette lueur à la fois terne et claire, impitoyable, qui descendait d'en -haut avec la pluie. Par terre, les mosaïques de faïence, mouillées, -lavées, avaient seules de fraîches couleurs. - - * * * * * - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -La matinée se passe à des essais de costumes _habillés_.--Un certain -Edriss, musulman d'Algérie émigré au Maroc, que le docteur L*** m'a -procuré comme guide, m'apporte à choisir des cafetans de drap rose, -aurore, capucine, ou bleu nuit; puis des ceintures, des turbans, de -grosses cordelières en soie pour tenir le poignard et pour attacher -l'aumônière dans laquelle tout vrai croyant doit porter, suspendu au -cou, un petit commentaire manuscrit des saints livres; et enfin de longs -voiles de transparente laine blanche pour envelopper le tout et en -atténuer les couleurs. - -Il m'indique ensuite la très difficile manière élégante de se draper -dans ces voiles-là, qui font deux ou trois fois le tour du corps, -prenant les bras, la tête, les reins, et à l'arrangement desquels la -toilette entière est subordonnée. - -Toute fantaisie de déguisement mise de côté, il est certain que le -costume arabe est indispensable à Fez, pour circuler en liberté et voir -d'un peu près les gens et les choses. - - * * * * * - -Trois heures de l'après-midi. - -On frappe à ma porte.--Je sais qui c'est, et je descends ouvrir, dans -des vêtements d'Arabe très simples, en laine blanche un peu défraîchie, -comme on en voit à tous les passants dans les rues. Je trouve en bas -trois mules arrêtées, la tête dirigée du côté par où il faudra partir, à -cause de l'impossibilité de tourner entre ces hautes murailles qui se -touchent presque. L'une des trois mules est tenue en main par un -palefrenier, et, bien que ce soit jour de _purification_ et de retraite, -je m'y installe sur une selle à fauteuil en drap rouge. Les deux autres -sont montées par des personnages enveloppés de longs burnous, dont l'un -est Edriss, et l'autre, en tout semblable aujourd'hui à un vrai Bédouin, -est le capitaine H. de V***, l'un des membres de l'ambassade, qui ne se -purifie pas aujourd'hui, lui non plus; du reste, mon compagnon habituel -de promenade, que tout ce pays impressionne de la même manière que -moi-même. Nous partons tous trois sans rien nous dire, comme pour un but -convenu. La pluie fine tombe toujours du ciel bas et brumeux. - -Longtemps nous marchons, à la file, sous cette pluie obstinée qui rend -plus lugubre le labyrinthe des petites rues obscures. Le plus souvent, -nous avons de l'eau ou de la boue liquide jusqu'aux genoux de nos bêtes, -qui glissent sur des pierres, s'enfoncent dans des trous, manquent vingt -fois de s'abattre. - -Souvent il faut se plier en deux, sous des voûtes si basses que l'on -risque de s'y rompre la tête. A chaque instant il faut s'arrêter, se -garer dans une porte ou reculer jusqu'à un tournant, pour laisser passer -d'autres mules chargées, ou bien des chevaux, des ânons. - -Nous traversons des bazars couverts, où il fait perpétuellement une -espèce de demi-crépuscule; là, nous sommes frôlés par toute sorte de -gens et d'objets; nous écrasons des passants contre des maisons, et -toujours nous raclons avec nos étriers les vieilles murailles. - -Enfin nous sommes au but de notre course: une grande cour de mauvais -aspect, vieille, caduque, comme tout ce qui est Fez, et entourée de -porches massifs qui la font ressembler à un préau de prison: c'est le -marché aux esclaves--que les chrétiens ne doivent pas voir. - -Il est vide aujourd'hui, ce marché; nous avions été mal renseignés; sans -doute il n'y a pas eu d'arrivages du Soudan, car on ne vendra personne, -nous dit-on, d'ici deux ou trois jours. - -A la suite d'Edriss, nous continuons donc notre route, toujours sans -parler, dans l'enchevêtrement des rues, qui nous font l'effet de se -rétrécir et de s'assombrir encore davantage. - -Et voici un grand murmure de voix qui nous arrive, de voix priant et -psalmodiant ensemble, sur un rythme toujours égal, avec un recueillement -immense. En même temps, dans le dédale noir, apparaît une clarté -blanche; elle sort d'une grande porte ogivale, devant laquelle Edriss, -notre guide, qui a beaucoup ralenti sa marche, se retourne pour nous -regarder. Nous l'interrogeons d'un signe imperceptible: «C'est _cela_, -n'est-ce pas?» De la même manière, par un clignement d'yeux, il répond: -«Oui.» Et nous passons le plus lentement possible pour mieux voir. - -_Cela_, c'est Karaouïn, la mosquée sainte, la Mecque de tout le Moghreb, -où, depuis une dizaine de siècles, se prêche la guerre aux infidèles, et -d'où partent tous les ans ces docteurs farouches, qui se répandent dans -le Maroc, en Algérie, à Tunis, en Égypte, et jusqu'au fond du Sahara et -du noir Soudan. Ses voûtes retentissent nuit et jour, perpétuellement, -de ce même bruit confus de chants et de prières; elle peut contenir -vingt mille personnes, elle est profonde comme une ville. Depuis des -siècles on y entasse des richesses de toutes sortes, et il s'y passe des -choses absolument mystérieuses. Par la grande porte ogivale, nous -apercevons des lointains indéfinis de colonnes et d'arcades, d'une forme -exquise, fouillées, sculptées, festonnées avec l'art merveilleux des -Arabes. Des milliers de lanternes, des girandoles, descendent des -voûtes, et tout est d'une neigeuse blancheur, qui répand un rayonnement -jusque dans la pénombre des longs couloirs. Un peuple de fidèles en -burnous est prosterné par terre, sur les pavés de mosaïques aux fraîches -couleurs, et le murmure des chants religieux s'échappe de là, continu et -monotone comme le bruit de la mer... - -Pour ne pas nous trahir, un jour de quarantaine obligatoire, nous -n'osons pas nous parler, ni nous arrêter, ni même regarder trop -longuement. - -Mais nous allons faire le tour de la très grande mosquée, qui a bien -vingt portes, et nous l'apercevrons encore sous d'autres aspects. - -On la contourne dans l'obscurité, par une sorte d'étroit chemin de -ronde, en enfonçant dans la boue, les immondices, les pourritures. -Extérieurement on n'en voit rien, que de hautes murailles noires, -dégradées, croulantes, contre lesquelles s'appuient les maisons -centenaires d'alentour. - -Avec un vague recueillement, nous ralentissons notre marche, chaque fois -que nous passons devant une de ces portes: alors le sanctuaire nous -envoie un instant sa lueur blanche et son bruit de voix pieuses. Il est -tellement grand que nous ne parvenons pas bien à en démêler le plan -d'ensemble; ses arcades sont variées à l'infini, les unes sveltes, -élancées, découpées en festons inconnus, dentelées en grappes de -stalactites; les autres ayant forme de trèfles à plusieurs feuilles, de -cintres allongés, d'ogives. - -Et toujours, par terre, sur les mosaïques, la foule des burnous -prosternés, murmurant les éternelles prières... - -Sans doute, nous reverrons souvent Karaouïn pendant notre séjour à Fez, -mais je ne crois pas que nous en ayons jamais une impression plus -profonde qu'après ce premier coup d'oeil, jeté furtivement un jour où -c'était défendu... - - - - -XXII - - -Mercredi 27 avril. - -Présentation au sultan, le matin (on nous a fait grâce d'un jour de -quarantaine). - -A huit heures et demie nous sommes tous réunis, en grande tenue, dans la -cour mauresque de la maison qu'habitent notre ministre et sa suite. - -Arrive le _caïd introducteur des ambassadeurs_, un mulâtre colossal, à -cou de taureau, qui tient en main une énorme trique de mauvais aloi (on -choisit toujours pour remplir ces fonctions-là un des hommes les plus -gigantesques de l'empire). - -Quatre personnages en longs vêtements blancs entrent à sa suite, et -restent immobiles derrière lui, armés de triques semblables à la sienne, -qu'ils tiennent, comme les tambours-majors leur canne, à toute longueur -de bras. Ces gens sont simplement pour écarter la foule sur notre -passage. - -Quand il est temps de nous mettre en selle, nous traversons le jardin -d'orangers, sur lequel tombe toujours la même petite pluie d'hiver -inséparable de notre voyage, et nous nous dirigeons vers la porte basse -qui donne sur la rue; là, on nous amène, un par un, nos chevaux qui sont -incapables de se retourner ni de passer deux de front, tant cette rue -est étroite. Et nous montons au hasard des bêtes qui se présentent, en -hâte et sans ordre. - -Il y a assez loin d'ici le palais. Il nous faut traverser ces mêmes -quartiers que nous avions pris avant-hier pour venir. En avant de nous, -les bâtons s'abattent, deçà et delà, sur les groupes qui gênent, et nous -sommes entourés d'une haie de soldats affolés, tout de rouge vêtus, qui -sont constamment sous nos chevaux, et dont les baïonnettes, arrivant -juste à hauteur de nos yeux, sont une menace permanente, dans les -tournants brusques ou les cohues. - -Comme le jour de notre entrée, nous traversons les terrains vides qui -séparent Fez-le-Vieux de Fez-le-Neuf, les rochers, les aloès, les -grottes, les tombes, les ruines, et les tas de bêtes pourries au-dessus -desquels des oiseaux tournoient. - -Et, enfin, nous arrivons devant la première enceinte du palais et, par -une grande porte ogivale, nous entrons dans la cour des ambassadeurs. - -Cette cour est tellement immense que je ne connais pas de ville au monde -qui en possède une de dimensions pareilles. Elle est entourée de ces -hautes et effroyables murailles à créneaux pointus, flanquées de lourds -bastions carrés--comme sont les remparts de Stamboul, de Damiette ou -d'Aigues-Mortes--avec quelque chose de plus délabré encore, de plus -inquiétant, de plus sinistre; l'herbe sauvage pousse sur cette place et, -au milieu, il y a un marais où des grenouilles chantent. Le ciel est -tourmenté et noir; des nuées d'oiseaux s'échappent des tours crénelées -et tourbillonnent dans l'air. - -La place semble vide, malgré les milliers d'hommes qui y sont rangés, -sur les quatre faces, au pied des vieux murs. Ce sont les mêmes -personnages toujours, et les mêmes couleurs: d'un côté, une multitude -blanche, en burnous et en capuchons; de l'autre, une multitude rouge, -les troupes du sultan, ayant avec eux leurs musiciens en longues robes -orangées, vertes, violettes, capucine ou jaune d'or. La partie centrale -de l'immense cour dans laquelle nous nous avançons reste complètement -déserte. Et toute cette foule semble lilliputienne, à si grande -distance, tassée aux pieds de ces écrasantes murailles crénelées. - -Par un de ses bastions d'angle, ce lieu communique avec les enceintes du -palais. Ce bastion, moins dégradé que les autres, recrépi de chaux -blanche, a deux délicieuses grandes portes ogivales entourées -d'arabesques bleues et roses; et c'est par un de ces arceaux que le -souverain va paraître. - -On nous prie de mettre pied à terre; car nul n'a le droit de rester à -cheval devant le chef des croyants,--et on emmène nos bêtes. Nous voici -démontés, sur l'herbe mouillée, sur la boue. - -Un mouvement se fait dans les troupes: soldats rouges et musiciens -multicolores viennent, sur deux rangs, former une large avenue, depuis -le centre de la cour où l'on nous a placés, jusqu'à ce bastion là-bas, -par où le sultan doit venir, et nous regardons tous la porte entourée -d'arabesques, attendant l'apparition très sainte. - -Elle est bien encore à deux cents mètres de nous cette porte, tant la -cour est immense, et d'abord, nous arrivent par là de grands -dignitaires, des vizirs: longues barbes blanchissantes et visages -sombres; à pied tous, aujourd'hui, comme nous-mêmes, et marchant à pas -lents dans les blancheurs de leurs voiles et de leurs burnous qui -flottent. Nous connaissons déjà presque tous ces personnages, que nous -avons vus avant-hier, à notre arrivée, mais plus fiers, ce jour-là, -montés sur leurs beaux chevaux.--Arrive aussi le caïd Belaïl, bouffon -noir de la cour, la tête toujours surmontée de son invraisemblable -turban en forme de dôme; il s'avance seul, dégingandé et dandinant, -l'allure inquiétante, appuyé sur une énorme trique-assommoir;--je ne -sais quoi de sinistre et de moqueur est dans toute sa personne, qui -semble avoir conscience de sa faveur extrême. - -La pluie reste menaçante; des nuages de tempête, chassés par un grand -vent, courent dans le ciel avec les nuées d'oiseaux, laissant voir par -places un peu de ce bleu intense qui indique seul le pays de lumière où -nous sommes. Les murailles, les tours, sont hérissées partout de leurs -créneaux pointus, qui font en l'air comme des rangées de peignes aux -dents méchantes; elles paraissent gigantesques, nous enfermant de tous -côtés comme dans une citadelle aux dimensions excessives, fantastiques; -le temps leur a donné une couleur gris doré très extraordinaire; elles -sont lézardées, déchiquetées, branlantes; elles produisent sur l'esprit -l'impression d'une antiquité tout à fait perdue dans la nuit. Deux ou -trois cigognes, perchées entre des créneaux sur des pointes, regardent -en bas cette foule; et une mule, grimpée je ne sais comment sur une des -tours, avec sa selle à fauteuil en drap rouge, regarde aussi. - -Par cette porte, entourée d'arabesques bleues et roses, sur laquelle -notre attention est de plus en plus concentrée, arrivent maintenant une -cinquantaine de petits nègres, esclaves, en robe rouge avec surplis de -mousseline, comme des enfants de choeur. Ils marchent lourdement, tassés -en troupeau de moutons. - -Puis six magnifiques chevaux blancs, tout sellés et harnachés de soie, -que l'on tient en main et qui se cabrent. - -Puis un carrosse doré, d'un style Louis XV--imprévu dans cette mise en -scène, et mièvre, et ridicule au milieu de toute cette rudesse -grandiose--(d'ailleurs l'unique voiture existant à Fez, offerte au -sultan par la reine Victoria). - -Encore quelques minutes d'attente et de silence. Et, tout à coup, un -frémissement de religieuse crainte parcourt la haie des soldats. La -musique, avec ses grands cuivres et ses tambourins, entonne quelque -chose d'assourdissant et de lugubre. Les cinquante petits esclaves noirs -se mettent à courir, à courir, pris d'un affolement subit, se déploient -en éventail comme un vol d'oiseaux, comme une grappe d'abeilles qui -essaiment. Et là-bas, dans la pénombre de l'ogive, que nous regardons -toujours, sur un cheval blanc superbe que tiennent quatre esclaves, se -dessine une haute momie blanche à figure brune, toute voilée de -mousseline; on porte au-dessus de sa tête un parasol rouge de forme -antique, comme devait être celui de la reine de Saba, et deux géants -nègres, l'un en robe rose, l'autre en robe bleue, agitent des -chasse-mouches autour de son visage. - -Et tandis que l'étrange cavalier s'avance vers nous, presque informe, -mais imposant quand même, sous l'amas de ses voiles neigeux, la musique, -comme exaspérée, gémit de plus en plus fort, sur des notes plus -stridentes; entonne un hymne religieux lent et désolé, qu'accompagnent à -contre-temps d'effroyables coups de tambour. Le cheval de la momie -gambade avec rage, maintenu à grand'peine par les esclaves noirs. Et nos -nerfs reçoivent je ne sais quelle impression angoissante de cette -musique si lugubre et si inconnue. - -Enfin voici, arrêté là tout près de nous, ce dernier fils authentique de -Mahomet, bâtardé de sang nubien. Son costume, en mousseline de laine -fine comme un nuage, est d'une blancheur immaculée. Son cheval aussi est -tout blanc; ses grands étriers sont d'or; sa selle et son harnais de -soie sont d'un vert d'eau très pâle, brodés légèrement de plus pâle or -vert. Les esclaves qui tiennent le cheval, celui qui porte le grand -parasol rouge, et les deux--le rose et le bleu--qui agitent des -serviettes blanches pour chasser autour du souverain des mouches -imaginaires, sont des nègres herculéens, qui sourient farouchement; déjà -vieux tous, leurs barbes grises ou blanches tranchant sur le noir de -leurs joues. Et ce cérémonial d'un autre âge s'harmonise avec cette -musique gémissante, cadre on ne peut mieux avec ces immenses murailles -d'alentour, qui dressent dans l'air leurs créneaux délabrés... - -Cet homme, qu'on a amené devant nous dans un tel apparat, est le dernier -représentant fidèle d'une religion, d'une civilisation en train de -mourir. Il est la personnification même du vieil Islam;--car on sait que -les musulmans purs considèrent le sultan de Stamboul comme un usurpateur -presque sacrilège et tournent leurs yeux et leurs prières vers le -Moghreb, où réside pour eux le vrai successeur du Prophète. - -A quoi bon une ambassade à un tel souverain, qui reste, comme son -peuple, immobilisé dans les vieux rêves humains presque disparus de la -terre? Nous sommes absolument incapables de nous entendre; la distance -entre nous est à peu près celle qui nous séparerait d'un calife de -Cordoue ou de Bagdad ressuscité après mille ans de sommeil. Qu'est-ce -que nous lui voulons, et pourquoi l'avons-nous fait sortir de son -impénétrable palais?... - -Sa figure brune, parcheminée, qu'encadrent les mousselines blanches, a -des traits réguliers et nobles; des yeux morts, dont on voit paraître le -blanc, en dessous de la prunelle à demi cachée par la paupière; son -expression est une mélancolie excessive, une suprême lassitude, un -suprême ennui. Il a l'air doux, et il l'est réellement au dire de ceux -qui l'approchent. (Au dire des gens de Fez, il l'est même trop: il ne -fait pas voler assez de têtes pour la sainte cause de l'Islam.) Mais -c'est sans doute une douceur relative, comme on l'entendait chez nous au -moyen âge, une douceur qui ne se sensibilise pas outre mesure devant du -sang répandu, quand cela est nécessaire, ni devant une rangée de têtes -humaines accrochées en guirlande au-dessus des belles ogives, à l'entrée -d'un palais. Certes, il n'est pas cruel; avec ce regard doucement -triste, il ne peut pas l'être; comme son pouvoir divin lui en donne le -droit, il châtie quelquefois durement, mais on dit qu'il aime encore -mieux faire grâce. Il est prêtre et guerrier; et il est l'un et l'autre -à l'excès; pénétré de sa mission céleste autant qu'un prophète, chaste -au milieu de son sérail, fidèle aux plus pénibles observances -religieuses et très fanatique par hérédité, il cherche à copier Mahomet -le plus possible; on lit d'ailleurs tout cela dans ses yeux, sur son -beau visage, et dans son altitude majestueusement droite. Il est -quelqu'un que nous ne pouvons plus, à notre époque, ni comprendre, ni -juger; mais il est assurément quelqu'un de grand, qui impose... - -Et là, devant nous, gens d'un autre monde rapprochés de lui pour -quelques minutes, il a je ne sais quoi d'étonné et de presque timide qui -donne à sa personne un charme singulier, tout à fait inattendu. - - * * * * * - -Le ministre présente au sultan, dans un sac de velours brodé d'or, ses -lettres de créance, que prend en main l'un des chasseurs de mouches. -Puis s'échangent les brefs discours d'usage: celui du ministre d'abord; -ensuite la réponse du sultan, affirmant son amitié pour la France, d'une -voix basse, fatiguée, condescendante, très distinguée. Puis nos -présentations individuelles, nos saluts, auxquels le souverain répond -par un signe de tête courtois--et c'est fini: le chef des croyants s'est -assez montré pour des Nazaréens que nous sommes. Les esclaves noirs font -tourner bride au beau cheval harnaché de soie; la momie chérifienne nous -apparaît vue de dos, semblable à un grand fantôme, dans de vaporeux -linceuls. La musique, qui s'était apaisée en sourdine pendant les -discours, reprend un crescendo funèbre; un autre orchestre, de musettes -et de tambourins, glapit en même temps sur des notes plus stridentes -encore; le canon commence à tonner tout près de nous, affolant les -chevaux; celui du sultan se cabre et rue, essayant de secouer sa momie -neigeuse, qui reste impassible;--tous les autres, les six belles bêtes -blanches qu'on tenait en main, s'échappent en bonds furieux; celui du -carrosse doré se mâte tout debout sur ses pieds de derrière: les -cinquante enfants noirs reprennent leur course échevelée absolument -folle (ce qui est une chose d'étiquette chaque fois que le maître est en -marche). - -Et pendant le crescendo exaspéré de ces musiques, tandis que le canon -continue son grand fracas sourd,--le cortège du calife s'éloigne de nous -rapidement, comme une apparition qui serait chassée par un excès de -mouvement et de bruit; il s'engouffre là-bas, dans l'ombre de l'ogive -bordée d'arabesques bleues et roses.--Nous apercevons une dernière ruade -du beau cheval essayant toujours de secouer son impassible cavalier -blanc; puis tout disparaît, y compris le parasol rouge et les cinquante -enfants de choeur qui se sont jetés sous cette porte comme un flot.--Une -averse commence à tomber et nous courons à présent sur les hautes herbes -mouillées, à la recherche de nos chevaux, au milieu de la débandade -subite des soldats nègres habillés de rouge, de toute la pitoyable armée -de singes. Un désarroi et un vacarme étranges succèdent au recueillement -de tout à l'heure dans le gigantesque carré des murailles et des tours -en ruines... - - * * * * * - -Enfin nous sommes remontés à cheval, pour aller, comme il est d'usage -après chaque réception d'ambassade par le sultan, visiter les jardins du -palais avec les vizirs. - -Nous franchissons d'autres enceintes crénelées effroyablement hautes, -d'autres vieilles portes ogivales aux battants bardés de fer, d'autres -cours murées, où le sol est coupé de cloaques et de fondrières. Tout -cela est vieux extraordinairement, tout cela est en ruines, imposant -toujours et sinistre.--La plus solennelle de ces cours est un carré -allongé de deux ou trois cents mètres, entre des murailles crénelées -d'au moins cinquante pieds de haut. Aux deux bouts de cette cour -s'ouvrent symétriquement de grandes portes, recrépies de chaux blanche -ainsi que toutes les entrées du palais, et encadrées toujours -d'arabesques bleues et roses, de mosaïques de faïence. Et chacune de ces -portes est flanquée de quatre énormes tours crénelées, auxquelles on a -laissé, comme aux remparts, la couleur sombre des siècles, et qui -s'étagent en gradins, les tours extrêmes montant beaucoup plus haut que -celles du centre. Rien ne peut rendre l'aspect farouche de ce lieu, ni -l'effroi, ni la monotonie triste de ces murailles si hautes, de tous ces -créneaux découpés sur le ciel. - -Ensuite nous cheminons entre deux rangs de grands murs gris, encore -inachevés, dans une sorte de couloir que le sultan fait construire, et -élever beaucoup, pour que ses femmes puissent aller dans les jardins -sans être aperçues de nulle part, ni des terrasses, ni des montagnes -d'alentour. Nous entendons là une sorte de choeur religieux avec, de -temps à autre, quelque chose comme un coup assourdi frappé sur plusieurs -tambours à la fois. On dirait un service funèbre célébré dans quelque -mosquée;--mais ce sont tout simplement des ouvriers qui travaillent, -alignés au faîte d'un mur en terre battue. - -Ils chantent, en adagio mineur, une complainte lamentable, et, à la fin -de chaque mesure, qui dure bien quinze secondes, frappent un coup sur -leur bâtisse, pour durcir leur pisé, avec un de ces lourds pilons de -bois qu'on appelle des «demoiselles»; c'est tout leur travail, qui -durera de cette manière jusqu'à ce soir. - -Ils nous regardent venir, et nous aussi, nous les regardons, amusés et -ébahis. Cela fait l'effet d'une gageure, d'une moquerie; mais nullement, -ces gens-là sont sérieux. Il paraît même que chaque fois qu'on travaille -à la journée pour le sultan, on y met cette solennité lente. - -Ayant franchi l'enceinte qu'ils construisent, nous nous retournons, -poursuivis par leur cantique traînant, pour les regarder encore, et nous -pensions cette fois les voir de dos. Mais, par un mouvement d'ensemble -comique, ils se sont tous retournés, eux aussi, afin de nous suivre des -yeux, et ils continuent de travailler à la même cadence, avec la même -invraisemblable lenteur... - -Une dernière porte, et nous entrons dans les jardins du sultan. Des -vergers plutôt, de grands vergers à l'abandon, enfermés entre des -murailles en ruine. Mais des vergers d'orangers, qui sont exquis dans -leur tristesse et embaumés de la plus suave odeur. Les avenues sont -recouvertes de berceaux de vigne et pavées de marbre blanc, de bien -antiques dalles usées et verdies. Les arbres, très âgés, portent en même -temps leurs fruits dorés et leurs fleurs blanches. En dessous, croissent -les herbes sauvages. Par endroits, cela tourne au marais, à la savane. - -Il y a çà et là de vieux kiosques mélancoliques, où, paraît-il, le -sultan vient se reposer avec ses femmes. Les arabesques en sont effacées -par la chaux blanche. - -De l'ensemble se dégage comme une mélancolie de cimetière. Que de belles -créatures cloîtrées, choisies parmi les plus superbes jeunes filles de -tout le Moghreb, ce bois d'orangers a dû voir passer, s'ennuyer, se -faner et mourir! - - - - -XXIII - - -Jeudi 18 avril. - -Une des complications de l'existence dans cette ville est de ne pouvoir -jamais sortir seul, même en costume arabe; on risquerait quelque -mauvaise aventure, et puis, surtout, ce ne serait pas comme il faut, le -décorum exigeant que l'on soit toujours précédé d'un domestique ou de -deux, bâton en main, pour faire faire place. On ne peut pas sortir à -pied non plus, par convenance d'abord, et pour ne pas enfoncer jusqu'aux -genoux dans les boues, pour ne pas se faire écraser, contre les murs -trop resserrés, par les mules chargées ou par les beaux cavaliers fiers. -Et alors, avec l'indolence des gens de service, faute d'une monture -quelconque sellée à l'heure dite, on est les trois quarts du temps -prisonnier dans sa propre maison. - -Chaque matin, je vais déjeuner chez le ministre avec les autres -officiers de l'ambassade. Mais il me serait impossible d'y dîner le -soir, à cause du retour, à la nuit tombée; à cause des portes de -quartiers qui se ferment, interrompant les communications entre nous. - -Mais j'ai pour voisin, presque porte à porte, le docteur L***--celui qui -a bien voulu me prêter la maison que j'habite--et nous dînons ensemble -chaque soir. Je vais à pied jusque chez lui, marchant les jambes bien -écartées, mes babouches touchant les murs des deux côtés de la rue, pour -éviter le ruisseau noir du milieu. A sa porte, qui est aussi basse et -sombre que la mienne, je me frappe généralement le front en entrant. Et -ensuite, je reviens aux lanternes, précédé de mes deux domestiques, -Mohammed et Selem, me barricader, dès huit heures, dans ma maison -millénaire. De l'autre côté de ma cour intérieure, ils habitent -l'appartement symétrique du mien. Derrière leurs portes de cèdre -absolument semblables aux miennes, ils se font du thé toute la nuit, et -chantent des chansons avec accompagnement de guitare. Le matin, quand -j'ouvre ma chambre, en face de moi ils ouvrent la leur, me disent -bonjour, mettent leur burnous et vont se promener. Ni par argent, ni par -menaces, je n'obtiendrai jamais qu'ils me servent un peu mieux. En -général ils me laissent seul au logis, obligé, quand j'entends dans le -lointain résonner le lourd frappoir de ma porte, obligé de descendre -moi-même mon escalier de tourelle pour ouvrir au visiteur. - -Si je raconte ces petites choses, c'est qu'elles donnent la mesure des -difficultés de la vie pour un Européen égaré à Fez, même lorsqu'il s'y -trouve comme moi dans des conditions exceptionnellement confortables. - - * * * * * - -Ce matin, comme hier après-midi, des visites officielles à différents -grands personnages. Toujours la même pluie fine et froide, qui nous -accompagne depuis le départ et qui rendait hier si mélancoliques les -jardins du sultan. - -Chez des vizirs, chez des ministres où nous nous rendons à cheval par -les petites rues tortueuses et obscures, on nous reçoit dans ces cours à -ciel ouvert qui sont toujours le plus grand luxe des maisons de Fez; -cours toutes pavées de mosaïques, toutes ornées d'arabesques, et -entourées d'arcades à festons compliqués. D'autres fois, c'est au fonds -de ces jardins délicieusement tristes, qui sont plutôt des bois -d'orangers envahis par les herbes, et dont les avenues dallées de -pierres blanches s'abritent sous des berceaux de vigne; le tout entouré, -naturellement, de ces hautes murailles de prison qui doivent rendre -invisibles les belles promeneuses des harems. - -Les grands dîners commenceront seulement la semaine prochaine; ce ne -sont encore que des collations, mais des collations pantagruéliques, -toujours comme étaient chez nous celles du moyen âge. Sur des tables, ou -par terre, sont préparées de grandes cuves, en porcelaine d'Europe ou du -Japon, remplies, en pyramides, de fruits, de noix pelées, d'amandes, de -«sabots de gazelle», de confitures, de dattes, de bonbons au safran. Des -voiles, en gaze de couleurs éclatantes lamées d'or, recouvrent ces -montagnes de choses, qui suffiraient à deux cents personnes. Des carafes -bleues ou roses, peinturlurées, chargées de dorures, contiennent une eau -détestable, terreuse et fétide, qu'il faut se garder de boire. Nous -sommes assis sur des tapis, des coussins brodés, ou sur des chaises -européennes d'un style passé, Empire ou Louis XVI. Le service est fait -par des esclaves noirs, ou par des espèces de janissaires armés de longs -sabres courbés, et coiffés de tarbouchs pointus. - -Jamais de café ni de cigarettes, car le sultan en a défendu l'usage, et -dans son édit contre le tabac il a été même jusqu'à comparer la -dépravation de goût des fumeurs à celle d'un homme qui mangerait de la -viande de «cheval mort». - -Rien que du thé, et la fumée odorante, un peu grisante aussi, de ce bois -précieux des Indes, que l'on brûle devant nous dans des réchauds -d'argent. Partout, les hauts samovars à la russe, et le même thé à la -menthe, à la citronnelle, excessivement sucré. - -Il est de bon ton d'en reprendre trois fois, et c'est là un usage -pénible, car, à chaque tour de plateau, on change entre les différents -convives les tasses qui ont servi, après avoir impitoyablement reversé -dans la théière ce qui restait au fond. - -Durant ces visites nous ne voyons jamais les femmes, cela va sans dire, -mais nous sommes constamment regardés par elles. Chaque fois que nous -nous retournons, nous sommes sûrs d'apercevoir, au fond de quelque -trèfle dissimulé dans les arabesques du mur, au fond de quelque -meurtrière étroite, ou au-dessus de quelque rebord de terrasse, des -paires d'yeux très longs et très peints qui nous examinent curieusement, -et qui s'évanouissent, disparaissent dans l'ombre, dès que nos regards -se croisent... - -Ces personnages marocains qui nous reçoivent ont tous grand air, sous -les plis de leurs légers voiles blancs, ils marchent et se meuvent avec -noblesse, ayant je ne sais quelle indolence distinguée, quelle -tranquillité détachée de tout. Cependant on sent qu'ils ne valent pas -les gens du peuple, les gens bronzés et farouches du plein air. Les -richesses, la soif d'en acquérir toujours de plus grandes, et aussi les -détours de la politique, les ont gâtés. Dans ces premières visites -d'arrivée, le ministre ne parle point encore des questions, des affaires -pendantes; mais on devine qu'elles seront longues à régler, rien qu'à -voir ces airs de ruse, de méfiance, et les demi-sourires félins de ces -hommes voilés de blanc, qui ne répondent que par périphrases -gracieuses,--qui ne semblent jamais pressés, ni jamais sincères. - - * * * * * - -Le grand-vizir marie son fils, et depuis hier tout Fez retentit du bruit -de cette noce. Dans les ruelles sombres, d'interminables cortèges vont -et viennent, précédés de tam-tams, de musettes déchirantes et de coups -de fusil. Nous en avons, ce matin, rencontré un d'au moins trois cents -personnes, qui tiraient à poudre dans l'obscurité des petits passages -voûtés, ébranlant tous les vieux murs; les gens qui marchaient les -premiers portaient les cadeaux sur leur tête: c'étaient des choses très -volumineuses, enveloppées dans des étoffes de soie brochée d'or. - -La maison de ce vizir, pendant la visite que nous lui avons faite après -midi, était parée magnifiquement pour la grande fête. Dans la cour, -toute de mosaïques et de dentelles d'arabesques, étaient accrochées -d'innombrables girandoles se touchant toutes, masquant absolument la -voûte nuageuse du ciel; on avait rehaussé d'or frais, de bleu, de rose -et de vert, toutes les fines sculptures enroulées des murailles, et de -magnifiques tentures de velours rouge, brodées d'or en relief, étaient -posées partout, jusqu'à hauteur du premier étage; de ces tentures -arabes, dont les dessins représentent des séries d'arceaux, de festons, -comme des portes de mosquée. - -Dans les appartements, ouverts sur cette cour d'honneur, il y avait un -étalage, une surprenante profusion de tapis merveilleux, de tentures et -de coussins aux couleurs éclatantes ou rares, où s'entre-croisaient, en -dessins étranges et presque religieux, des ors jaunes et des ors verts. -Sur ces richesses se détachait, toute blanche, la personne du -grand-vizir, enveloppée de mousselines simples; son beau visage félin, -changeant, peu sûr, encadré de barbe grise. - -Le ministre lui demanda de voir, non pas la mariée, bien entendu, -puisqu'elle était encore invisible même pour son époux, mais le marié et -les jeunes hommes de sa suite. - -Le vizir y consentit en souriant et nous emmena à travers un jardin, à -la maison préparée pour le nouveau ménage; maison toute neuve, encore -inachevée, mais construite dans le style immuable de Grenade et de -Cordoue, et où une armée d'ouvriers fouillaient patiemment des -arabesques. - -Là, sur des divans, tout autour d'une grande salle nue, des jeunes -hommes étaient assis, faisant la fête, avec du thé, des sucreries et des -fumées de parfums. La jeunesse dorée de Fez, la nouvelle génération, les -futurs caïds et les futurs vizirs, qui seront peut-être appelés à voir -l'écroulement du vieux Moghreb.--Très jeunes, tous, mais étiolés, pâles, -mornes et affaissés sur leurs coussins; le fils du grand-vizir, vêtu de -vert (ce qui est la couleur des mariés), était à l'écart dans un coin, -le plus sombre et le plus affaissé de tous, l'air absolument abêti, -excédé d'ennui et de lassitude. A mi-hauteur de la grande salle où ces -jeunes gens s'amusaient, la fumée du bois odorant des Indes faisait -comme une bande de nuages gris... - - - - -XXIV - - -Vendredi 19 avril (vendredi saint). - -En quelques heures, comme il arrive toujours ici, le ciel s'est dégagé, -et il n'y a plus rien dans l'air. A la place de tant de nuées grises, -qui passaient et repassaient, obscurcissant les idées et les choses, -reste un vide immense, profond, limpide, qui est ce soir d'un bleu -irisé, d'un bleu tournant, à l'horizon, au vert d'aigue-marine; il y a -partout grand resplendissement, grande fête et grande magie de lumière. - -Aux heures merveilleuses de la fin du jour, je monte m'asseoir sur ma -terrasse. La vieille ville fanatique et sombre se baigne dans l'or de -tout ce soleil; étalée à mes pieds sur une série de vallons et de -collines, elle a pris un aspect d'inaltérable et radieuse paix, quelque -chose de presque riant, de presque doux; je ne la reconnais plus, tant -elle est changée; il y a comme un rayonnement rose sur l'immobilité de -ses ruines. Et l'air est devenu tout à coup si tiède et si tranquille, -donnant des illusions d'éternel été!... - -Autour de moi, aux premiers plans, se groupent les sommets en terrasses -des très hautes maisons voisines: des dessus de cubes de pierre, -irrégulièrement disposés, et comme jetés au hasard. Entre ces terrasses -et la mienne, il y a le vide; bien qu'on y distingue avec une extrême -netteté les moindres détails des objets, les moindres lézardes des murs, -elles sont séparées de moi par une sorte de brouillard de lumière, qui -donne du vague à leurs bases, qui les rend presque vaporeuses; on les -dirait suspendues dans l'air. Et tous ces hauts promenoirs, peu à peu se -couvrent de femmes, qui apparaissent l'une après l'autre, qui -surgissent, dans des costumes d'idoles, coiffées de l'_hantouze_ (une -mitre dorée rappelant le hennin des derniers jours de notre moyen âge). - -Au delà de ces terrasses rapprochées, qui sont celles des maisons -bâties, comme la mienne, à la partie la plus élevée du vieux Fez,--après -du vide encore, et après d'autre brume lumineuse, des choses plus -lointaines se dessinent à l'infini, comme à travers des transparences de -gaze. C'est d'abord tout le reste du vieux Fez: un millier de terrasses, -d'un gris violet, où les belles promeneuses aériennes semblent n'être -plus que des points d'éclatantes couleurs semés sur un monotone -éboulement de ruines. Au-dessus de cette uniformité de cubes de pierre, -montent quelques hauts palmiers à tige frêle:--et aussi, toutes les -vieilles tours carrées des mosquées, avec leurs placages de faïences -jaunes et vertes, longuement recuites par des siècles de soleil, avec -leurs petites coupoles surmontées chacune d'une boule d'or. - -De Fez-le-Neuf, qui est plus loin, on ne voit guère que les grands murs -sinistres, enfermant les sérails, les palais, les cours du sultan.--Et -une ceinture de jardins verts, du plus beau vert printanier, entoure la -grande ville: ses vieux remparts, ses vieux bastions, ses vieilles -formidables tours, sont comme noyés dans la fraîche verdure. - -Il fait clair, clair, étonnamment clair. Malgré cette insaisissable -vapeur, qui est d'une teinte d'iris dans les bas-fonds et d'un rose doré -sur les sommets, on voit les lointains comme s'ils s'étaient tous -rapprochés ou comme si la vue avait acquis, ce soir, une pénétration -inusitée. - -Là-bas, voici Karaouïn et Mouley-Driss, les deux grandes mosquées -saintes, dont les noms seuls, avant mon arrivée, me donnaient le frisson -des choses très mystérieuses!--Je vois, par en dessus, leurs minarets, -leurs toits recouverts de faïences vertes comme ceux de l'Alhambra: -ainsi regardées en pleine lumière, dans la tranquillité de ce beau soir, -elles semblent n'avoir plus rien d'inquiétant; elles semblent ne plus -être de redoutables sanctuaires, et, de même, toute cette grande ville, -au milieu de sa ceinture de frais jardins, si calme sous l'adoucissement -de cette pure lumière d'or rose, ne donne plus l'impression de ce -qu'elle est en réalité de farouche et de sombre; de ce qu'elle renferme -de mystérieusement immuable; on a peine à se figurer que c'est bien là -ce coeur muré de l'Islam, cette Mecque solitaire du Moghreb, sans routes -pour communiquer avec le reste du monde. - -Au delà encore, au delà des jardins et des remparts, le cirque -gigantesque des montagnes baigne aussi dans la lumière; on en compte ce -soir les moindres vallées, les moindres replis; on voit, comme avec des -lunettes d'approche, tout ce qui s'y passe. Çà et là, des caravanes, -infiniment petites dans l'éloignement, cheminent vers le Soudan ou vers -l'Europe. Du côté de l'est, du côté où tombent en plein les derniers -rayons du soleil, c'est une région de cimetières et de ruines; les -premières assises avoisinant la ville sont couvertes de débris de -murailles, de «koubas» de saints, de petits dômes funéraires, -d'innombrables tombeaux: et, comme c'est vendredi (le dimanche -musulman), jour de pieuses visites aux morts, ces cimetières sont pleins -de monde. Parmi les pierres, on voit circuler les visiteurs, en burnous -grisâtre, qui, de si loin, semblent d'autres pierres en marche. -Au-dessus, les cimes sont d'un rose ardent, avec des plis d'ombre -absolument bleus. Et plus haut encore et plus loin, le grand Atlas, tout -couvert de ses neiges étincelantes, d'un autre rose encore, plus -transparent, plus pâle, se dessine, comme une découpure nette de -cristal, sur le jaune clair qui commence à envahir et à remplacer tout -le bleu fuyant du ciel. - -Du côté du couchant, une grande montagne très rapprochée se dresse en -écran dentelé contre le soleil, projetant sur une partie de la ville son -ombre. Elle est striée obliquement du haut en bas, et elle imite, avec -sa crête aiguë, une énorme vague marine, soulevée là, puis figée. On -sent que par derrière, sur son versant opposé, on serait encore en plein -éblouissement de soleil: elle est toute bordée, toute rebroussée de -lumière. - -Des nuées d'oiseaux noirs tourbillonnent au-dessus des terrasses, et de -grandes cigognes passent aussi, d'un vol tranquille, dans l'or vert du -ciel. - - * * * * * - -C'est vendredi saint, un jour où, dans nos pays, le printemps encore -instable se voile d'ordinaire de nuages gris; tellement qu'on dit «un -temps de vendredi saint» pour exprimer un ciel couvert que le vent -tourmente. Mais la ville où je suis ne porte pas, ne reconnaît même -point ce deuil des chrétiens, et elle se baigne voluptueusement ce soir -dans l'air calme et chaud, sous un ciel éclairé en fête. - -De plus, dans les pays d'Islam, le vendredi est pour le peuple, comme -chez nous le dimanche, un jour de repos et de toilette. Aussi des -femmes, plus nombreuses que de coutume et mieux parées, arrivent par les -petites portes de ces espèces de guérites qui sont les sommets des -escaliers de leurs maisons; émergent l'une après l'autre sur les toits, -en se secouant comme des oiseaux; émaillent partout de leurs éclatants -costumes les vieilles terrasses grises. - -Grises, toutes ces terrasses, incolores plutôt, d'une nuance neutre et -morte, indifférente, qui change avec le temps et le ciel. Jadis -blanchies, reblanchies de chaux jusqu'à perdre leur forme sous ces -couches amoncelées; puis recuites au soleil, calcinées par les brûlantes -chaleurs, ravinées par les pluies, jusqu'à devenir presque noirâtres. Un -peu tristes, les hauts promenoirs de ces femmes. Et partout, sur ma -terrasse à moi comme chez mes belles voisines, les vieux petits murs bas -sur lesquels on s'accoude, et qui servent de parapet pour ne pas tomber -dans le vide, sont couronnés de lichens, de saxifrages et de fleurettes -jaunes. - -Elles se promènent par groupes, ces femmes; ou bien s'asseyent pour -causer sur les rebords des murs, jambes pendantes au-dessus des cours et -des rues; ou bien s'étendent, nonchalamment renversées, les bras relevés -sous la nuque. D'une maison à l'autre, elles se visitent, par escalade, -à l'aide de petites échelles quelquefois, ou de planches improvisant des -ponts. Les négresses, sculpturales, ont aux oreilles de grands anneaux -d'argent; leurs robes sont blanches ou roses, des foulards encadrent le -noir de leurs visages; leurs voix rieuses sonnent comme des crécelles, -en gaietés drôles de singes. Les Arabes blanches, leurs maîtresses, -portent des tuniques de soie brochée d'or, atténuées sous des tulles -brodés: leurs manches, longues et larges, laissent libres leurs beaux -bras nus cerclés de bracelets; de hautes ceintures, en soie lamée d'or, -raides comme des bandes de carton, soutiennent leurs gorges; sur tous -les fronts il y a des ferronnières, faites d'une double rangée de -sequins d'or, ou de perles, ou de pierreries, et par-dessus est posée -l'_hantouze_, la haute mitre enroulée toujours de foulards en gaze d'or, -dont les bouts pendent et flottent par derrière, mêlés à la masse des -cheveux dénoués; elles marchent, la tête rejetée en arrière, les lèvres -ouvertes sur les dents blanches; elles ont un balancement des hanches un -peu exagéré et d'une voluptueuse lenteur; leurs yeux, déjà très grands -et très noirs, sont réunis et allongés jusqu'aux tempes, avec de -l'antimoine; plusieurs sont peintes, non pas au carmin, mais au -vermillon pur, comme par recherche sauvage de l'invraisemblance; leurs -joues semblent passées au minium épais; et sur leurs bras, sur leurs -fronts, paraissent des tatouages bleus. - -Tout ce luxe, qui se voile uniformément de blanc grisâtre quand il -s'agit de se promener comme de mystérieux fantômes en bas dans le dédale -des petites rues boueuses, ici s'étale complaisamment en pleine lumière. -Cette ville, qui paraît si maussade et si noire à qui la parcourt sans -lever la tête, déploie toute sa vie féminine élégante le soir sur ses -toits, à ces heures dorées de la fin du jour. Maîtresses ou esclaves, -sans distinction de castes, se promènent pêle-mêle, riant ensemble, et -souvent enlacées avec une apparence d'égalité complète. - -Du reste, aucun voile sur ces visages qui dans la rue sont si -soigneusement cachés; aussi les hommes ne doivent-ils jamais monter sur -les terrasses de Fez. - -Je commets, moi, une action tout à fait inconvenante, en restant assis -sur la mienne... Mais je suis étranger; et je puis feindre de ne pas -savoir... - -Cependant l'or s'assombrit, s'éteint partout; l'espèce de limpidité rose -qui resplendissait sur la ville religieuse remonte peu à peu vers les -couches plus élevées de l'air; seuls, les sommets des tours brillent -encore, avec les plus hautes terrasses; une pénombre violette commence à -se répandre dans les lointains, dans les lieux bas, dans les vallées. -Bientôt va sonner l'heure de la cinquième et dernière prière du jour, -l'heure sainte, l'heure du Moghreb... Et toutes les têtes des femmes se -tournent vers la vénérable mosquée de Mouley-Driss, comme dans l'attente -de quelque pieux signal... - -Il y a pour moi une magie et un inexpressible charme, dans les seules -consonances de ce mot: le Moghreb... Moghreb, cela signifie à la fois -l'ouest; le couchant, et l'heure où s'éteint le soleil. Cela désigne -aussi l'empire du Maroc qui est le plus occidental de tous les pays -d'Islam, qui est le point de la terre où est venue mourir, en -s'assombrissant, la grande poussée religieuse donnée aux Arabes par -Mahomet. Surtout, cela exprime cette dernière prière, qui, d'un bout à -l'autre du monde musulman, se dit à cette heure du soir;--prière qui -part de la Mecque et, dans une prosternation générale, se propage en -traînée lente à travers toute l'Afrique, à mesure que décline le -soleil--pour ne s'arrêter qu'en face de l'Océan, dans ces extrêmes dunes -sahariennes où l'Afrique elle-même finit. - - * * * * * - -L'or continue de se ternir partout. Fez est déjà plongé dans l'ombre de -ses grandes montagnes; Fez rapproché se noie dans cette vapeur violette, -qui s'est élevée peu à peu comme une marée montante;--et Fez lointain ne -se distingue presque plus.--Seules, les neiges au sommet de l'Atlas -conservent encore, pour une dernière minute mourante, leur étincellement -rose... - -Alors un pavillon blanc monte au minaret de Mouley-Driss. - -Comme une réponse subite, à tous les autres minarets des autres -mosquées, d'autres pavillons blancs semblables apparaissent: - ---_Allah Akbar!_ - -Un immense cri de foi aveugle retentit sur la ville tout entière. - ---_Allah Akbar!..._ - -A genoux, tous les croyants! à genoux dans les mosquées, à genoux dans -les rues, à genoux au seuil des portes, à genoux dans les champs: c'est -l'heure sainte de Moghreb!... - ---_Allah Akbar!..._ - -Du haut de tous les minarets, les _mouedzen_, mettant leurs mains contre -leur bouche, répètent le long gémissement religieux aux quatre points -cardinaux, en traînant leur voix de fausset tristement comme des loups -qui hurlent... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Tout s'apaise--le soleil est couché.--Une vapeur violette plus foncée -accentue davantage le vide entre les terrasses; elles semblent se -séparer les unes des autres, s'éloigner de moi avec leurs groupes de -femmes devenues immobiles... Un silence tombe sur la ville, après -l'immense prière... - - * * * * * - -La nuit est venue, les étoiles s'allument. On ne distingue plus rien. -Là-haut seulement, sur une terrasse qui me domine, une femme reste -perchée en silhouette d'ombre à l'angle aigu du toit, fièrement campée -sur ses jambes, les mains derrière le dos, contemplant je ne sais quoi, -en bas, dans le vide... - - - - -XXV - - -Samedi 20 avril. - -On s'est battu, cette nuit, au camp du sultan (qui commence à se former -sous les murs de la ville pour l'expédition prochaine). Il s'agissait -d'une mule que deux escadrons se disputaient. De minuit à une heure du -matin on s'est tiré des coups de fusil; il y a eu une vingtaine de -blessés et quatre morts, que nous avons vu emporter en tas sur une -civière. - -Le temps splendide, la fête de lumière continuent. Le ciel est d'un bleu -d'indigo pur, et la chaleur augmente. Aux puanteurs de la ville se -mêlent des parfums suaves, des bouffées de fleurs d'oranger venues des -jardins. Je m'habitue à ma petite maison, qui ne me paraît plus du tout -sinistre. Dans la partie que j'habite, j'ai fait laver toutes les -mosaïques et passer de la chaux blanche aux murs. (Dans des recoins j'ai -découvert de nouvelles petites portes, menant à des couloirs, à des -niches, à des oubliettes; pour faire disparaître quelqu'un, tout cela -serait excellent.) Je trouve très naturelle ma petite porte basse avec -ses ferrures de l'an 1000, et je ne m'étonne plus de mon étroite rue -noire. Je m'habitue à mon quartier, et mes voisins aussi s'habituent à -moi, ne me regardent plus. Bien que ce soit incorrect et que cela gêne -les belles dames du voisinage, je commence à me tenir beaucoup sur ma -terrasse, surtout à l'heure sainte du Moghreb, quand les pavillons -blancs se hissent sur les mosquées, quand les _mouedzens_ apparaissent -en haut des minarets pour chanter la prière et que les grandes montagnes -s'assombrissent dans leurs nuances violettes et roses du soir. - -Je sais qui est ce voisin dont la maison est si enchevêtrée avec la -mienne. C'est un riche personnage, un _amin_, quelque chose comme un -payeur général de l'armée du sultan. Ce que j'entends piler chez lui -tous les matins et tous les soirs, d'une façon continue qui m'intriguait -si fort, c'est du sucre et de la cannelle, pour faire des bonbons à ses -enfants, qui sont très nombreux. La vie si murée de ce pays a des -dessous d'une parfaite bonhomie patriarcale quand on la regarde de -près.--Le soir, à travers les planchers, m'arrivent les voix des enfants -et des femmes de cet _amin_, et cela me tient compagnie. - -Je m'habitue à mes longs vêtements d'Arabe, à la manière élégante de -tenir mes mains dans mes voiles et de draper mes burnous. Et, très -souvent, je reviens traîner mes babouches aux alentours de la mosquée de -Karaouïn, dans ce labyrinthe du bazar, qui a pris, sous ce beau soleil, -un aspect si différent de celui des premiers jours. - - * * * * * - -Ce soir, avec mon compagnon habituel, le capitaine H. de V***, en Arabes -tous deux, nous venions d'entrer au marché des esclaves. Il n'y avait -personne dans la triste cour. Et, comme nous nous informions si on -ferait des affaires bientôt (c'est généralement à la tombée de la nuit, -après l'heure de la prière du Moghreb, que viennent ici les esclaves, -les vendeurs, les acheteurs), on nous répondit: «Nous ne savons pas, -mais il y a _toujours cette négresse, dans ce coin, qui est à vendre_.» - -Elle était assise, cette négresse, au bord d'une des niches qui sont -creusées là comme des tanières dans l'épaisseur des vieux murs; la tête -basse, enveloppée d'un voile gris, la figure couverte, elle avait -l'attitude de la consternation extrême. Et quand elle nous vit -approcher, craignant sans doute d'être achetée, elle s'affaissa encore -davantage. Nous la fîmes lever, pour la voir, comme c'est l'usage pour -toute marchandise: c'était une petite fille de seize à dix-huit ans, -dont les yeux pleins de larmes exprimaient un désespoir résigné mais -sans bornes. Elle tortillait son voile de ses deux mains et gardait la -tête penchée vers la terre... Oh! la pitié qu'elle nous fit, cette -pauvre petite créature, qui s'était levée docilement pour se laisser -examiner et qui attendait là son sort... A côté d'elle, assise dans la -même niche, se tenait une vieille dame, au voile soigneusement fermé sur -le visage, qui semblait appartenir à une classe distinguée, malgré son -costume simple. C'était sa maîtresse, qui l'avait amenée là au marché -pour la vendre. Nous demandâmes la mise à prix: cinq cents francs. Et la -vieille dame, avec des larmes et une expression d'yeux aussi triste que -celle de son esclave, nous expliqua qu'elle avait acheté cette enfant -toute petite, qu'elle l'avait élevée; mais qu'à présent, étant devenue -veuve et pauvre, elle ne pouvait plus la nourrir et se voyait obligée de -s'en défaire... Et ces deux femmes attendaient les acheteurs, l'attitude -timide et humiliée, l'air aussi désespéré l'une que l'autre. On eût dit -une mère qui venait vendre sa fille. - - * * * * * - -A Fez, on ne sort la nuit que quand on y est forcé, cela va sans dire. -Dans les petites rues étroites et voûtées, il fait, dès huit heures, une -obscurité profonde. On risque de tomber dans des cloaques, dans des -puits, dans des oubliettes, qui tendent çà et là leur gueule béante. - -Ce soir, cependant, nous devons aller tous au palais, et l'ordre a été -donné de laisser ouvertes les portes des quartiers sur notre passage. - - * * * * * - -Le départ a lieu à huit heures et demie, de la maison du ministre, sur -des mules rétives. Les inévitables soldats rouges, baïonnette au fusil, -nous escortent avec de grandes lanternes, dont les panneaux sont -découpés en ogives comme les portes des mosquées. - -D'abord nous traversons à la file le quartier des jardins, zigzaguant -dans l'obscurité entre les petits murs bas par-dessus lesquels passent -les branches d'oranger aux senteurs suaves. Ensuite, c'est un coin de -bazar couvert; des rues tortueuses, pavées en casse-cou, où quelques -fanaux sont allumés encore dans des petites boutiques endormies. Puis -une grande rue noire, entre de longs murs en ruine; des Arabes, roulés -pour la nuit dans leurs burnous, y dorment par terre, avec des -chiens--et nous manquons de les écraser.--Puis enfin les portes des -premières enceintes du palais, gardées par des soldats au sabre nu; les -battants massifs, renforcés de ferrures énormes, ont été laissés -entr'ouverts à notre intention. Et nous traversons, aux lanternes, les -immenses cours déjà connues; les places désertes, où sont des cloaques -et des fondrières, entre les gigantesques murailles qui pointent, sur le -ciel étoilé, tous leurs créneaux comme des rangées de peignes noirs. -Partout des gardes échelonnés, le sabre au poing, sur ce farouche -parcours.--On sent qu'il n'est pas hospitalier, le lieu où l'on -pénètre... - -Enfin nous arrivons dans la cour des Ambassadeurs, la plus grande de -toutes.--L'obscurité y est plus transparente, parce qu'il y a plus -d'espace, plus de reculée lointaine. Les grenouilles y font un bruyant -concert, avec quelques cigales nocturnes. Tout au fond, là-bas, il y a -d'autres lanternes ajourées comme les nôtres, vers lesquelles nous nous -dirigeons. Elles éclairent de graves personnages vêtus de blanc qui nous -attendent: les vizirs, les caïds du palais. - -Il s'agit d'expérimenter devant eux des cadeaux que nous avons apportés -à l'intention des dames du sérail: des piquets de fleurs électriques, -des bijoux électriques, étoiles et croissants, pour mettre dans les -cheveux de ces belles invisibles. On nous avertit que le sultan lui-même -rôde autour de nous, dans tout ce noir qui nous enveloppe, afin de voir -sans être vu; que peut-être il ira jusqu'à se montrer, si cela -l'intéresse; alors nous veillons des yeux les quelques rares fanaux qui -circulent dans les lointains de la cour, attendant de minute en minute -sa sainte apparition. Mais non, le calife, insuffisamment intéressé sans -doute, ne se montre pas. - -Les piles sont longues à préparer; elles semblent y mettre de la -mauvaise volonté. Et tous ces petits joujoux du XIXe siècle, que nous -avons apportés là, s'allument avec peine, brillent tout juste comme des -vers luisants, dans la grande obscurité séculaire d'alentour... - - -Dimanche 21 avril. - -_Jour de Pâques._--Temps lumineux et splendide, de plus en plus chaud: -les suaves senteurs des orangers et les odeurs des bêtes mortes -imprègnent l'air plus lourdement. - -Il fait délicieusement beau dans le jardin de la maison du ministre, et -nous y restons chaque jour longuement assis après le déjeuner, devant -l'antique pavillon aux arabesques à demi effacées sous la chaux -laiteuse; les grands orangers, avec leurs fleurs blanches et leurs -fruits d'or, se détachent, au-dessus de nos têtes, sur le bleu cru du -ciel; et on écoute, avec une sorte de volupté fraîche, l'eau jaillir de -la vasque de marbre, ruisseler sur les pavés de mosaïques. - - * * * * * - -Couru le bazar tout le jour, avec H. de V***, en vêtements arabes, l'un -et l'autre; nous nous mêlons de plus en plus à ces foules, où personne -ne prend plus garde à nous, tant nous sommes devenus corrects et -naturels. - -Nous commençons à nous retrouver sans peine, dans ce bazar, dans le -dédale de ces rues couvertes de claies en roseaux et de branches de -vigne, où circulent les acheteurs à capuchons blancs, entre les petites -boutiques obscures, miroitantes d'armes, de soie et d'or. - - * * * * * - -Le soir, au marché des esclaves, à l'heure sainte et déjà crépusculaire -du Moghreb, on amène toute une bande de petites négresses, fraîchement -capturées au Soudan et ayant encore leurs coiffures gommées, leurs -gris-gris et leurs colliers de là-bas. Des vieillards en vêtements de -riches, d'une blancheur de neige, les examinent, les palpent, leur -étirent les bras, leur ouvrent la bouche, pour vérifier leurs dents. -Finalement elles ne trouvent pas d'acquéreur et le marchand les ramène -en troupeau mélancolique, tête baissée. En passant, elles me frôlent et, -rien qu'avec leur aspect et leur senteur, elles me rappellent le -Sénégal, tout un monde de souvenirs morts... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Sur le toit de ma maison, aux dernières lueurs du jour, je regarde de -gros nuages d'orage envahir peu à peu le ciel, présageant la fin du beau -temps. Ils sont d'une teinte de cuivre terni et les milliers de -terrasses deviennent là-dessous d'un gris froid presque bleu. - -Comme elle m'est promptement devenue familière, la vue qu'on a, de -là-haut, sur cette ville--d'où ne monte aucun roulement de voitures, -aucun fracas de machines,--rien qu'un murmure confus de voix humaines, -de hennissements de chevaux, et des bruits de métiers anciens: tissage -d'étoffes ou martelage de cuivre. - -Vraiment, je sais déjà par coeur tout le petit train de la vie du soir -au faîte des maisons. Je connais toutes mes voisines qui, l'une après -l'autre, émergent par les petites portes, s'asseyent et restent là -bizarrement colorées sur cette uniformité grisâtre, jusqu'à cette heure -crépusculaire où les tours plaquées de faïences vertes des mosquées -deviennent grises elles-mêmes, où tout se confond et s'éteint. Telle -belle dame là-bas, généralement en robe bleue avec hennin jaune, arrive -toujours suivie d'une négresse en robe orange, qui lui apporte une -petite échelle pour monter sur le toit voisin, derrière lequel elle -disparaît (??...). Telle autre, dans la direction de Karaouïn, escalade -toute seule, en levant beaucoup les genoux, et enjambe une rue pour -aller sur une maison plus haute retrouver ses amies, qui sont bien une -dizaine, tant négresses que blanches... Je sais où sont les nids des -cigognes, qui claquent du bec, immobiles, sur leurs longues pattes. Je -connais même différents chats du voisinage, qui se font des visites -comme les dames, en escaladant des terrasses et en sautant par-dessus -des rues. Et, enfin, je connais aussi ces nuées d'oiseaux noirs à bec -jaune, semblables à des merles, qui se poursuivent tant que dure une -lueur de jour, comme chez nous les martinets, en grands cercles -tourbillonnants. - - * * * * * - -Un _tholba_ de la mosquée de Karaouïn, un très gentil _tholba_ qui -s'intéresse avec une curiosité condescendante aux choses d'Europe, est -quelquefois mon compagnon de flânerie sur les terrasses; mais, étant -musulman et citoyen de Fez, il se cache derrière des pans de murs, pour -n'être pas vu des dames promeneuses. Ce soir, il m'a fait escalader un -toit pour me montrer ma rue, que je n'avais jamais regardée de si haut: -au point où nous étions montés, elle n'avait plus guère que vingt -centimètres de largeur, tant les maisons s'étaient rapprochées par le -sommet. Très facilement on l'aurait enjambée pour aller visiter les -belles dames du voisinage: elle semblait n'être plus qu'une sorte de -fente, de fissure noire, tout au fond de laquelle, comme dans un puits, -des passants, qui avaient l'air de fantômes, traînaient leurs babouches -sur des immondices. Et, par opposition, en haut sur les toits, tout -était lumière, étalage de toilette, causerie joyeuse de femmes, volupté -nonchalante, grand air et espace... - - * * * * * - -Il est réellement très moderne, ce _tholba_, très _étudiant_ même, dans -sa façon de comprendre la jeunesse, dans sa préoccupation constante des -femmes et du plaisir. Évidemment il est quelqu'un d'exceptionnel parmi -les _tholbas_. Et, par lui, je serai bientôt au courant de toute la vie -galante de ce pays. - -Jamais je ne me serais imaginé que Fez était la ville d'Afrique où l'on -mène le plus facilement cette vie-là. C'est que, en plus de tant de -saints personnages, il y a ici un grand nombre de marchands de toute -sorte; une certaine fièvre de l'or, bien que très différente de la -nôtre, sévit dans ces murs; des gens, enrichis trop vite,--au retour, -par exemple, de quelque caravane heureuse du Soudan,--se hâtent de jouir -de la vie et d'épouser plusieurs jeunes filles; ruinés l'année suivante, -ils divorcent et s'en vont, abandonnant ces femmes à leurs ressources -personnelles. Fez est donc rempli d'épouses divorcées qui vivent comme -elles peuvent. Les unes habitent isolément, avec la tolérance des caïds -de quartiers, et deviennent d'équivoques élégantes à haute tiare dorée. -D'autres, descendues plus bas, se groupent sous le patronage de quelque -vieille matrone; mais les maisons de ces dernières sont des antres -dangereux, situés toujours au-dessus de l'Oued-Fez (la rivière presque -tout le temps souterraine qui alimente les jets d'eau et les ruisseaux). -Et cette rivière, qui va ensuite arroser les orangers du sultan, roule -si souvent des cadavres, grâce à ces dames, qu'on a été obligé de la -barrer par un grillage de fer avant son arrivée dans les jardins. - -Il paraît que la manière irrésistible--et d'ailleurs traditionnelle, -presque obligatoire--de se faire bien venir d'une belle divorcée, est de -lui porter un pain de sucre (on ne se figure pas ce que les Marocains et -les Marocaines sont gourmands de sucreries). - -Donc, à la tombée du jour, lorsque l'on voit passer le long des -murailles un monsieur mystérieux, dissimulant un pain de sucre sous son -burnous, on est très fondé à mettre en doute la pureté de ses -intentions... - -A première vue, qui croirait qu'une telle ville peut renfermer de si -pitoyables et drolatiques petites choses? - - - - -XXVI - - -Lundi 22 avril. - -Nous sommes invités à déjeuner chez le vizir de la guerre, -Si-Mohammed-ben-el-Arbi. - -Il a plu à torrents toute la nuit. Il pleut encore sur notre défilé -pénible, à cheval, raclant les murs avec nos genoux dans les ruelles -étroites et bousculant contre les portes les passants encapuchonnés de -laine grise. Dans les mille détours du labyrinthe, qui a repris son air -le plus piteux des jours de pluie, nous marchons une demi-heure, -escortés de soldats et obligés parfois de nous courber complètement sur -le cou de nos chevaux, dans l'obscurité des voûtes trop basses. De -nouveau, nous faisons jaillir autour de nous cette boue gluante et -fétide, qui se reforme tout de suite à Fez, dès qu'une averse est -tombée. - -Nous mettons pied à terre au milieu d'une mare, devant une misérable -petite porte étroite qui est l'entrée de ce vizir. Les premiers couloirs -de sa maison, pavés de mosaïques blanches et vertes, se succèdent en -tournant sur eux-mêmes, pour empêcher les regards de pénétrer à -l'intérieur. Mais une plus large porte est au bout, ouvrant sur quelque -chose d'inattendu et de magnifique. - -Une grande cour majestueuse; des portiques festonnés, aux sculptures -rehaussées de couleurs et d'or. Une étrange et lente musique de temple, -jouée et chantée par un orchestre et un choeur invisibles. Des gens en -costumes de féerie, venant au devant de nous sur des dalles de marbre. - -Au temps où l'Alhambra était habité, doré, vivant, il s'y passait, je -pense, des scènes de ce genre. Peut-être les couleurs ici, les bleus, -les rouges, les ors, sont-ils un peu trop frais parce que la maison, par -extraordinaire, est neuve; mais l'ensemble est harmonisé quand même. Au -théâtre, on a vu des fonds et des costumes semblables; l'étonnement est -que de telles choses existent encore. - -La cour est un carré long, très grand; elle est bordée de hautes -murailles d'une blancheur immaculée, que couronnent, tout autour, une -frise d'arabesques bleues et roses et un rang de tuiles en faïence -verte; en son milieu, un jet d'eau sort d'une vasque ronde et se répand -en petite cascade, mêlant son bruit à celui de l'invisible et solennelle -musique. - -Sur les deux faces longues de ce quadrilatère, s'étendent des -«marquises» en bois de cèdre, très débordantes; peintes en un rouge -éclatant qui tranche sur la blancheur des murs, elles sont ornées de -grandes rosaces géométriques bleu et or, d'une complication inouïe. -Elles abritent des séries de portes ogivales masquées intérieurement par -des mousselines tendues, et derrière ces voiles on entend chuchoter des -femmes cachées qui nous regardent. - -Les deux petites faces du quadrilatère, celles naturellement qui sont le -plus éloignées l'une de l'autre, ont en leur milieu des portes -monumentales qui sont des merveilles de dessin et de coloris. Le premier -cintre est festonné en stalactites d'une blancheur neigeuse, qui -semblent pendre par grappes, se superposer et s'enchevêtrer comme des -cristaux de givre. Au-dessus de leurs longues gouttelettes blanches, un -second cintre ogival est rehaussé de bleu, de rouge et d'or. Et encore -au-dessus un indescriptible couronnement s'étage en hauteur, monte -jusqu'au faîte du mur; il est composé de fines arabesques polychromes, -enlacées d'or; il est un échafaudage de ces dentelles rares, comme -celles qui avaient été tissées jadis à Grenade dans du stuc rose, aux -murailles de l'Alhambra. Les deux battants de ces hautes portes sont -ouverts en grand; ils sont entièrement ciselés, peints et dorés, en -rosaces de kaléidoscope, où domine le vert métallique et qui semblent -des queues de paon éployées. - -Ces deux entrées monumentales se font face à chaque bout de la cour; -elles ont de longs rideaux mi-partie de drap bleu pâle et de drap -groseille lisérés d'or, sur lesquels se découpent, encore plus blanches, -les dentelures de leurs stalactites. Et ces rideaux, soulevés, laissent -voir à l'intérieur le luxe habituel des tapis, des coussins et des -soieries dorées. - -Parmi ces personnages qui viennent au-devant de nous, dans la belle -cour, il y a d'abord le vizir de la guerre, à tête de sphinx égyptien, -et les principaux chefs de l'armée. Derrière eux, suivent des nègres et -des négresses esclaves, parés de colliers, de bijoux, de grands anneaux -de métal. Tout ce monde, en babouches, glisse sans bruit sur le marbre -brillant, au son de la musique lentement rythmée qu'accompagnent des -castagnettes de fer. - -Passant sous les stalactites de la porte du fond, nous entrons avec nos -hôtes dans un appartement meublé à l'européenne, mais meublé -bizarrement: des lits à colonnes, drapés de brocarts roses et bleu-paon; -des fauteuils dorés, recouverts d'étoffes brochées. Aux murs, de la -chaux blanche et des arabesques. Et, sur des plateaux d'argent posés par -terre, des coffrets espagnols, en forme de châsse gothique, remplis de -bonbons. - -La musique est tout près de nous, dans un appartement voisin. Le choeur -chante en voix de fausset, très élevée comme toujours; cela fait songer -à quelque office religieux célébré à la chapelle Sixtine;--et -l'orchestre, de cordes, a des sonorités puissantes. Les mêmes motifs -reviennent sans cesse, repris avec une sorte d'exaltation graduée et -croissante. - -Parmi ces grands Arabes drapés de blanc qui sont là, un petit être -extraordinaire, que l'on adule beaucoup, est vêtu avec une grande -recherche de couleurs.--C'est un enfant de sept à huit ans, le fils -favori du vizir, né d'une de ses esclaves noires. (Au Maroc, ces -enfants-là ont même rang dans la famille que ceux des épouses blanches; -et c'est une des causes d'abâtardissement de la race arabe, de plus en -plus mêlée de sang nubien.) Il porte une robe jonquille, atténuée d'un -surplis de gaze blanche; un burnous bleu pâle; une large bretelle de -soie vert-réséda soutenant un petit Coran dans une gibecière; et des -babouches orange, brodées de violet et d'or. Il a une charmante petite -figure drôle, moitié arabe, moitié nègre; sur le blanc presque bleu de -ses yeux largement ouverts, on voit rouler constamment ses prunelles -rapides. - -Dans la pièce voisine, les musiciens sont au nombre de vingt, tous en -burnous d'apparat, de différentes couleurs, et assis en cercle par terre -sur des coussins. Chacun d'eux joue et chante en même temps, dans une -sorte de délire, la tête rejetée en arrière, la bouche largement -ouverte. Les uns ont de grandes mandolines en marqueterie dont ils -touchent les cordes avec des morceaux de bois. Les autres ont des -violons tout incrustés de nacre; ils en jouent avec de très larges -archets courbes, qui sont ornés de dessins en nacre et en ébène imitant -les écailles sur la peau des serpents. Ces violons ont la forme de -grandes galoches, dont les bouts se recourberaient en proue de navire. - -Le couvert du déjeuner est dressé dans l'appartement opposé à celui où -l'on nous a reçus, derrière l'autre feston de stalactites, à l'autre -extrémité de la cour qu'il nous faut traverser de nouveau, sous le grand -soleil. - -Ce déjeuner est servi un peu à l'européenne; le vin interdit, remplacé -par du thé que des serviteurs préparent à mesure dans les hauts samovars -d'argent. La vaisselle est du Japon; les cristaux sont dorés et -peinturlurés; tout cela qui, chez nous, formerait un ensemble commun et -criard, fait bien ici au milieu d'un tel éclat de couleurs. - -Il y a quelque chose comme vingt-deux services. Les esclaves noirs, -affairés, affolés, traversent la cour en tous sens. Les plats sont -tellement copieux qu'un seul homme à peine à les tenir; ce sont des -quartiers de moutons, des pyramides de poulets, des poissons arrangés en -montagne, des couscouss comme pour des ogres. On les apporte des -cuisines sous les grands cônes obligatoires, en sparterie blanche -agrémentée d'ornements rouges, et tous ces cônes s'amoncellent par -terre, forment dans la cour comme un dépôt de gigantesques chapeaux -chinois. La musique continue de jouer pendant ce long festin. Tout en -déjeunant, nous regardons sans cesse, par la porte dentelée, la belle -cour de marbre, son jet d'eau, sa blancheur, ses arabesques -multicolores; et voici que peu à peu le faîte de ses murs se couronne de -têtes de femmes, curieuses de nous apercevoir même de loin. Elles sont -derrière, sans doute sur des promenoirs en terrasses; nous ne voyons -passer que leur coiffure en tiare, leur front et la ligne ombrée de -leurs yeux; elles semblent de grands chats aux aguets. Et toujours il en -surgit de nouvelles. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -XXVII - - -Mardi 23 avril. - -Le bruit court que le _sultan des tholbas_ est en fuite depuis cette -nuit. - -Il était roi éphémère, un peu en dehors des murs, dans sa ville -improvisée, en toile blanche; à la porte de sa tente, il avait un -simulacre de batterie de gros canons, imités avec des morceaux de bois -et des roseaux. Il était, avec plus de dignité, quelque chose comme au -moyen âge notre _pape des fous_. - -Dans l'Université de Fez, conservée telle quelle depuis l'époque de la -splendeur arabe, c'est un usage séculaire que, chaque année, aux -vacances du printemps, les étudiants font dix jours de grande fête; se -choisissent un roi (lequel achète son élection, aux enchères, avec force -pièces d'or); s'en vont camper avec lui dans les champs au bord de la -rivière; puis rançonnent la population de la ville, pour pouvoir chaque -soir se griser de musique, de chant, de couscouss et de tasses de thé. -Et c'est avec une soumission souriante que les gens se prêtent à ces -amusements-là; ils viennent tous, les vizirs, les marchands, les hommes -de métiers, par corporations et bannières en tête, visiter le camp des -_tholbas_ et apporter des présents. Et enfin, vers le huitième jour, le -sultan en personne, le vrai, vient aussi rendre hommage à celui des -étudiants, qui le reçoit à cheval, sous un parasol comme un calife, et -le traite d'égal à égal, l'appelant «mon frère». - -Ce sultan des _tholbas_ est toujours quelqu'un des tribus éloignées, qui -a une grâce suprême à demander pour lui-même ou pour les siens, et qui -profite, pour l'obtenir, de ce tête-à-tête unique avec le souverain. -Aussitôt après, de peur qu'on ne la lui reprenne, de peur aussi de -représailles de la part des gens qu'il a fait bâtonner pour de bon, une -belle nuit, clandestinement, il disparaît (ce qui est très facile au -Maroc); à travers les campagnes désertes, il se sauve dans son pays. - -A la fin de ces jours de liesse, les étudiants rentrent à Fez; ceux qui -n'ont pas terminé leurs études reviennent habiter leurs cellules de -travail, dans ces espèces de cloîtres étrangement pauvres qu'on appelle -des _mederças_ et qui sont, du reste, des lieux presque saints, -interdits aux infidèles; le sultan leur envoie là un pain par jour à -chacun, et c'est presque tout leur ordinaire; d'autres aussi reçoivent -l'hospitalité chez des particuliers: il est très méritoire pour une -famille de loger et de nourrir un _tholba_. Tout le jour, ils vivent -dans les mosquées, surtout dans l'immense Karaouïn, accroupis pour -écouter les cours des savants professeurs, ou agenouillés pour dire des -prières. Ceux qui, après sept ou huit ans d'études, ont obtenu leur -brevet de lettré et de marabout, retournent dans leur pays entourés d'un -haut prestige. Comme je l'ai dit, ils sont quelquefois venus de très -loin, ces _tholbas_ de Karaouïn; ils sont accourus des quatre vents de -l'Islam, attirés par la renommée de cette sainte mosquée, qui renferme, -paraît-il, dans sa bibliothèque, des livres sans âge et sans prix, -accumulés là durant la grande époque arabe, apportés d'Alexandrie ou -enlevés dans les couvents d'Espagne.--Et, lorsqu'ils s'en retournent -dans les contrées éloignées d'où ils étaient partis, ils sont devenus -des prêtres enclins à prêcher la guerre sainte; ils ont «pris la rose» -dans l'impénétrable mosquée.--C'est Karaouïn qui donne le mot d'ordre -farouche à toute l'Afrique musulmane; elle est dans le Moghreb comme un -centre d'immobilité et de sommeil... - -Parmi les sciences enseignées à Karaouïn, figurent l'astrologie, -l'alchimie, la divination[1]. On y étudie les «nombres talismaniques», -l'influence des étoiles et des anges, et d'autres ténébreuses choses qui -sont momentanément disparues du reste de la terre--jusqu'au jour -peut-être où, sous une autre forme, dégagées de leur merveilleux, elles -y reparaîtront triomphantes, comme l'au-delà de nos sciences positives. -Le Coran et tous ses commentateurs y sont longuement paraphrasés; de -même, Aristote et d'autres philosophes antiques. Et, à côté de tant de -choses graves ou arides, d'étonnantes mignardises de style, de diction, -de grammaire, des subtilités du moyen âge que nous ne savons plus -comprendre--et qui sont comme ces dessins si cherchés et si frêles -recouvrant çà et là les lourds bastions et les grands murs arabes. - - [1] Il y a, sur l'Université de Fez et sur la mosquée de Karaouïn, un - livre très remarquable et très peu connu, que vient de publier à - Oran un professeur d'arabe nommé M. Delphin. En collationnant avec - un soin minutieux des révélations qui lui ont été faites par des - marabouts de Tlemcen, d'Alger ou de Constantine, anciens élèves de - Karaouïn, il est arrivé à reconstituer tout le fonctionnement de - cette Université--qui doit être peu différente de ce qu'étaient - autrefois celles de Bagdad et de Cordoue. J'ai pu vérifier - l'exactitude de son livre et constater l'étonnement profond d'un - _tholba_ auquel on disait, sur la foi de cet auteur: «A tel moment - du jour, dans telle salle de Karaouïn, vous étudiez telle science, - commentée par tel professeur.» - -Et, puisque j'en suis à parler de ces élégances surannées, je cite ce -début de réponse d'un vizir, ancien élève de Karaouïn, à un diplomate -étranger: - -«Nous avons porté votre lettre à la connaissance de notre illustre -maître (que Dieu le rende victorieux!). Nous nous sommes fait, en -lisant, l'interprète de vos sentiments, en accentuant vos paroles avec -art, la douceur d'une bonne diction étant plus suave que l'eau la plus -limpide, plus subtile que le philtre le plus délicat. Dictée par les -sentiments les plus affectueux, votre lettre nous a paru aussi agréable -qu'un zéphyr rafraîchissant, etc., etc.» - - - - -XXVIII - - -Mercredi 24 avril. - -De grand matin, en me promenant sur mes terrasses--qui sont à -compartiments, à recoins étagés,--je découvre une nouvelle dépendance de -ce domaine des toits, communiquant avec la partie déjà connue par un pan -de mur que je n'avais pas encore eu l'idée d'enjamber. C'est un nouveau -petit promenoir carré tout à fait choisi pour se tenir à l'ombre pendant -les premières heures du jour, tandis qu'on est si bien sur l'autre pour -regarder coucher le soleil sur les lointains fuyants de la ville basse. - -J'ai, de ce nouvel observatoire, une vue toute différente: d'abord des -échappées indiscrètes sur des maisons proches dominant la mienne, -échafaudant leurs terrasses et leurs pans de murs sur le ciel bleu; -comme c'est le matin, les ménagères de ces maisons-là ont, suivant -l'usage, étalé sur des cordes, au soleil et à l'air pur, des couvertures -rayées, des coussins bariolés, toute sorte d'objets de literie qui -viennent de servir pendant la nuit, et dont les vives couleurs éclatent -sur le gris fendillé des vieux murs;--au-dessus de ces choses, un -palmier lointain montre le petit bouquet de plumes de sa tête, et, plus -haut encore, grimpe un morceau de montagne, tout bleui d'aloès, avec des -tombeaux, des ruines, des _koubbas_ de saints personnages défunts, tout -un cimetière perché au-dessus de la ville... Je me promène et je -regarde... Mais voici, derrière un petit mur, à deux pas de moi, un bout -de chiffon doré qui brille,--et qui remue,--puis qui monte doucement, -doucement, avec des précautions infinies: une _hantouze_ de femme!--(Une -de mes voisines évidemment qui a entendu marcher et qui a la curiosité -de savoir qui ce peut bien être.)--Je ne bouge plus, subitement -pétrifié... La coiffure dorée monte toujours;--puis voilà qu'émergent -une ferronnière de sequins,--des cheveux,--un front,--des sourcils -noirs!--deux grands yeux qui m'ont vu!!... Coucou! c'est fini... -Disparue, la belle,--comme à Guignol, une marionnette qui retombe... - -Je reste là cependant, devinant bien qu'elle n'est pas partie... Et, en -effet, de nouveau voici l'_hantouze_ qui monte, qui monte, puis toute la -figure, cette fois, paraît, et effrontément me regarde, avec un -demi-sourire de curiosité scandalisée... Elle est charmante cette -voisine, entrevue dans ce mystère, et avec cette coiffure d'or sur ce -fond de ruines... Mais vraiment nous sommes trop près l'un de l'autre et -j'ai tort de me tenir là; j'en suis gêné moi-même, et, pour ne pas -prolonger cette première présentation, je me retire sur ma terrasse -inférieure--où j'ai d'autres voisines déjà plus apprivoisées. - -Là, du reste, c'est bien moins intime; au lieu d'un échafaudage de -quelques maisons surmontées d'un cimetière lointain, j'ai sous mes pieds -tout le panorama de Fez, avec ses jardins, ses murailles, et le neigeux -Atlas au fond du tableau; c'est un immense décor complet, sur lequel mon -indiscrétion, moins particularisée, me semble plus admissible. Là, en -général, quand je parais, les petits murs d'alentour se garnissant de -têtes de femmes, toujours oisives et curieuses d'examiner le voisin -d'une espèce rare que je suis pour elles. Les airs de gazelle effrayée, -la sauvagerie des premiers jours, ont disparu très vite; ce qui serait -une énormité d'imprudence coupable avec un musulman, semble sans danger -avec moi, qui ne le dirai à personne, et qui, d'ailleurs, vais repartir -bientôt pour si loin, si loin, pour mon pays fantastique. L'essentiel -est que les maris n'en sachent rien. Et on me regarde, on me sourit, on -me fait: bonjour, bonjour! - -Même on vient me montrer à petite distance différents objets, pour -savoir comment je les trouve, des parures de bras ou de poitrine, des -gazes dorées pour recouvrir les _hantouzes_.--Et mes gants sont un -sujet, d'étonnement extrême: «Oh! as-tu vu? disent les belles, _il a des -mains à deux peaux!_» J'habite un quartier de riches; aussi toutes ces -femmes n'ont-elles du matin au soir rien à faire qu'à amuser, à tour de -rôle, leur époux. - -L'une d'elles, qui appartient à un de mes voisins les plus proches, a -des allures de bête captive. Elle passe des heures seule, assise en -équilibre au sommet aigu d'un mur, profilée sur le ciel; immobile et -indifférente à tout, même à la curiosité de me voir. Pas absolument -jolie, surtout au premier aspect, mais svelte et admirablement modelée, -jeune et étrange, avec des yeux d'ombre, que l'on devine cernés par -quelque troublante fatigue. Elle est à son poste, ce matin, bras nus, -jambes croisées et nues aussi jusqu'aux genoux; à ses chevilles, très -fines, pèsent de lourds anneaux grossiers, et de vieilles babouches -quelconques tiennent mal à ses pieds tout petits et exquis; ses yeux -sont plus enfoncés que de coutume, plus mauvais, et on dirait qu'elle a -pleuré. Je suis sûr que c'est elle qui a reçu cette nuit la -bastonnade!... A travers mon mur, j'ai entendu les coups, et, pendant -une heure après, des pleurs et des cris de rage... - -Puis j'aperçois une figure nouvelle, une grande jeune fille brune, tête -nue avec de longues tresses de cheveux admirables; d'où vient-elle cette -recrue? Quel est le riche voisin qui a acheté sa jeunesse ardente et ses -reins superbes? Un profil droit et dur; des yeux très allongés, à peine -ouverts, obscurs et sensuels; un air hautain, un air sauvage; son bras, -qui est nu, serait à lui seul une merveilleuse chose à sculpter ou à -peindre. Après une minute de frayeur, elle prend, elle aussi, le parti -de me regarder en face, semblant me dire: «Qu'est-ce que tu fais là? -pourquoi viens-tu gêner les femmes, dans leurs domaines des toits?» - -Alors, je retourne regarder l'autre, la solitaire, qui fait toujours sa -méchante et sa révoltée sur son coin de mur. - -Décidément elle a ce genre d'irrégularité et de laideur de premier -aspect qui finit quelquefois, à la longue, par devenir pour nous le -charme suprême. Elle a ces lèvres aux contours fins et fermes, aux coins -très profonds, qui sont souvent toute la beauté attirante et mortelle -d'un visage de femme. Voici que l'idée qu'elle a été battue et qu'elle -le sera encore m'est extrêmement pénible, ce matin; j'ai une sorte de -dépit à sentir entre nous de si redoutables barrières, quand nous sommes -si près, nous voyant chaque jour; je voudrais pouvoir l'empêcher de -pleurer et de souffrir; lui apporter seulement un peu de bien-être -physique et de repos. - -Et c'est là, du reste, un genre de pitié dont je ne me fais aucun -mérite, mais qui me confond plutôt; car je me rends parfaitement compte -que je m'inquiéterais moins d'elle et de son chagrin si elle n'avait pas -cette bouche délicieuse... - -La toute-puissante influence du charme extérieur s'exerce sur ceux de -nos sentiments qui devraient en être le plus affranchis,--tellement que -nous pouvons être plus ou moins bons pour telle ou telle créature, -suivant son visage et sa forme... - - * * * * * - -Dix heures, le moment de s'habiller pour aller déjeuner chez le -ministre, à l'ambassade. Et c'est un de mes amusements d'y aller en -costume arabe: là, dans les allées du jardin d'orangers ou dans la cour -aux arceaux dentelés, il fait beau promener ses burnous, ses cafetans, -sur les pavés de faïence, et se prendre un moment pour un personnage -d'Alhambra. - -Le soleil a séché les boues de la ville et éclairci la teinte des vieux -murs; dans l'obscurité des petites rues, de longs rayons magnifiques -tombent, çà et là, sur la blancheur des voiles ou des burnous qui -passent. - -Précédé d'un ou deux domestiques, en homme comme il faut, je sors de ma -maison, avec la lenteur grave qui convient au lieu où je suis, au -costume que j'ai adopté. Quand j'ai tiré, derrière moi, par son lourd -frappoir, ma toute petite porte cloutée et bardée de fer, je fais -grincer, dans la serrure vieille de plusieurs siècles, une clef qui pèse -trois livres. Puis je m'en vais, d'abord par d'étroits passages couverts -qui semblent plutôt des chemins de ronde que des rues et où l'on devine -pourtant, à je ne sais quelle transparence de la pénombre, le calme -resplendissement de lumière qu'il doit y avoir ailleurs, là où le ciel -paraît. Je rencontre deux ou trois passants qui marchent comme moi pieds -nus, sans faire de bruit: au moment où nous nous croisons, chacun de -nous se plaque au mur, effaçant les épaules, et cependant nos voiles se -frôlent. Deux fois je tourne sur ma droite; je traverse un petit bazar -de fruits et de légumes, également couvert; puis, sur ma gauche, -j'arrive dans une rue plus large, à air libre, celle-ci, et où je vois -enfin l'incomparable ciel bleu, entre deux rangs de vieilles murailles -blanches qui sont des murailles de mosquées; le côté du soleil est -éblouissant; le côté de l'ombre est bleuâtre et comme cendré. Un peu -abandonnées et en ruine toutes deux, la mosquée de droite et la mosquée -de gauche; mais, au milieu de leurs murs, informes sous les -recrépissages et les couches de chaux, leurs portes sont demeurées -intactes et délicieuses; elles ont gardé leurs encadrements de -mosaïques; leurs rosaces, étrangement compliquées, ou bien toutes -simples, comme de larges marguerites épanouïes; leurs séries de dessins -étoilés, dont les mille facettes de faïence brillent de couleurs très -vieilles et pourtant très fraîches. - -A quelques pas plus loin, le mur de l'ombre se crevasse du haut en bas, -puis cesse, complètement éboulé, laissant voir une sainte cour où des -morts dorment sous des dalles de mosaïques envahies par l'herbe et les -pavots sauvages. Et d'ailleurs, en passant là, il faut obliquer du côté -du soleil, pour éviter certaine cigogne sans cesse occupée à faire son -ménage, dans un immense nid au bout d'un tout petit minaret, et qui vous -jette sur la tête des brins d'herbes sèches ou des plâtras... Oh! -l'ensoleillement, et l'immobilité, et le mystère, et le charme de tout -cela, comment le dire?... - -C'est peut-être ce coin, maintenant si familier, qui restera le plus -longtemps gravé dans mon souvenir, sans qu'il me soit jamais possible -d'expliquer pourquoi. Je ne sais d'où vient que j'ai un tel enchantement -à traverser chaque jour ce bout de rue, sous ce soleil encore matinal, -entre ces deux vieilles mosquées. J'éprouve une sorte de jouissance -d'art à me représenter tout ce que ce lieu a de peu accessible, de peu -banal, et à y ajouter par ma présence un détail de plus, qui serait noté -par un peintre; je crois que c'est surtout pour le plaisir de passer là -et de m'y prendre au sérieux dans des vêtements de vizir, que j'ai ces -fantaisies changeantes de cafetan aurore ou de cafetan bleu pâle, voilé -sous des draperies blanches que retiennent des cordelières en soie de -couleurs très cherchées. Je m'applique à être assez vraisemblable, ainsi -costumé, pour que les passants ne me regardent point, et hier, des -montagnards berbères, me prenant pour un chef de la ville, m'ont ravi en -me saluant en arabe. Il y a une grande dose d'enfantillage dans mon cas, -je suis forcé de le reconnaître; à ceux qui hausseront les épaules, -j'avouerai cependant que cela ne me semble pas sensiblement plus bête -que de passer la soirée au cercle, de lire des proclamations de -candidats à la Chambre, ou de se complaire aux adorables élégances d'une -jaquette anglaise, d'un veston... - -Sorti, par un tournant sur la droite, de cette rue préférée, j'arrive -bientôt, à travers d'autres étroits couloirs, à la petite porte basse de -l'habitation du ministre. Là, dès le seuil, je suis au milieu des -gardes, toujours les mêmes; au milieu des caïds, des cavaliers, qui nous -ont suivis depuis Tanger, et qui ont dressé leurs tentes parmi les -rosiers fleuris du jardin, sous les orangers et sous le clair ciel bleu. -Personnages tous connus, qui viennent à moi, souriants. Ils m'arrangent -quelques plis de mon haïk, de mon burnous, et veulent m'initier à des -raffinements d'élégance arabe, trouvant bien que je m'habille comme eux, -disant: «C'est bien plus joli, n'est-ce pas?» (Oh! oui, assurément.)--Et -ils ajoutent: «Si tu t'habilles comme tu es là en rentrant dans ton -pays, tout le monde voudra avoir des costumes du Maroc.» (Ça non, je ne -crois pas; je ne me représente pas très bien, sur les boulevards, cette -mode se généralisant.) - -Après le jardin délicieux, un corridor où, dès l'entrée, j'entends le -bruit de l'eau jaillissante, et enfin j'arrive dans la grande cour -intérieure à deux étages, qui est la merveille du logis: un pavé de -mosaïques, où des milliers de petits dessins bleus, jaunes, blancs et -noirs, brillent d'un éclat mouillé; tout alentour, une série d'arcades -mauresques festonnées en dentelles et, à l'étage supérieur, au-dessus de -ces cintres et de ces arabesques de pierre, une galerie en bois de cèdre -tout ajourée. - -L'eau jaillit d'une vasque en marbre blanc qui est au centre, et aussi -d'une exquise fontaine murale, plaquée à l'un des côtés. Cette fontaine -est une sorte de grande ogive de mosaïques où s'enchevêtrent des dessins -étoilés d'une forme rare; une bande de faïences blanches et noires -encadre toute la broderie de ces rosaces multicolores, et au-dessus, en -couronnement des pendentifs d'une blancheur neigeuse retombent comme des -stalactites de grotte. - -Les appartements s'ouvrent sur cette cour par d'immenses portes de -cèdre; intérieurement, les murs en sont garnis, jusqu'à mi-hauteur, de -tentures mélangées, velours bleu et velours rouge, avec des broderies -d'or imitant de grands arceaux. - - * * * * * - -Là, je retrouve le ministre, avec tous ses autres compagnons de voyage, -et, à sa table, servie à l'européenne, un peu de la bonne gaieté de nos -repas sous la tente. Un moment je reprends pied dans le monde moderne; -il semble que ce palais (qui est celui d'un vizir délogé pour la -circonstance) soit devenu un petit recoin de la France... - - * * * * * - -L'heure du café et de la cigarette d'Orient vient après; cette heure -passe à l'ombre d'une véranda à colonnes, devant le très vieux kiosque -du jardin, enseveli sous la chaux blanche. Ici, l'on a vue sur le -tranquille petit bois d'orangers entouré de hauts murs, et encombré, -parmi les broussailles et les roses, de tentes bédouines. - - - - -XXIX - - -Jeudi 25 avril. - -Je n'ai presque plus envie de rien écrire, trouvant de plus en plus -ordinaires les choses qui m'entourent. - -Quand je veux sortir, il me paraît tout naturel de descendre mon -escalier noir; de rencontrer devant ma porte ma mule commandée d'avance, -qui m'attend avec sa haute selle à fauteuil; de monter dessus du seuil -même de ma maison, de peur de salir mes longues draperies blanches ou -mes babouches dans la boue du dehors, et de m'en aller à l'aventure, par -les étroites petites rues sombres. - -Je m'en vais n'importe où, dans les quartiers déserts ou dans les -foules, au bazar ou dans les champs. - -Oh! le grouillement de ce bazar, le remuement silencieux de ces burnous, -dans cette demi-obscurité confuse!... Les petites avenues, en dédale, -s'en vont de travers, recouvertes de vieilles toitures en bois, ou bien -de treillages en roseau sur lesquels s'enroulent des branches de vigne. -Et là, tout le long, s'ouvrent les boutiques, grandes à peu près comme -des niches, dans lesquelles se tiennent accroupis les vendeurs à turban, -impassibles et superbes au milieu de leurs bibelots rares. C'est par -quartiers, par séries, que les boutiques de même espèce sont groupées. -Il y a la rue des marchands de vêtements, où les échoppes miroitent de -soies roses, bleues, orange ou capucine, de broderies d'argent et d'or, -et où stationnent les dames blanches, voilées et drapées en fantômes. Il -y a la rue des marchands de cuirs, où pendent des milliers de -harnachements multicolores pour les chevaux, les mulets ou les ânes; -toutes sortes d'objets de chasse ou de guerre, de formes anciennes et -étranges, poires à poudre pailletées d'argent et de cuivre, bretelles -brodées pour les fusils et les sabres, sacs de voyage pour caravanes, et -amulettes pour traverser le désert. - -Puis la rue des marchands de cuivre, où du matin au soir, on entend, sur -des plateaux ou des vases, marteler des arabesques. La rue des brodeurs -de babouches, où toutes les petites niches sont remplies de velours, de -perles et d'or. La rue des peintres d'étagères; celle des forgerons, nus -et noirs; celle des teinturiers aux bras barbouillés d'indigo et de -pourpre. Enfin le quartier des fabricants de fusils, des longs fusils à -pierre, minces comme des roseaux, dont la crosse incrustée d'argent -s'élargit à l'excès pour embrasser l'épaule. (Les Marocains ne songent -nullement à modifier ce système adopté par leurs ancêtres; la forme des -fusils est immuable en ce pays comme toutes choses, et on croit rêver en -voyant fabriquer encore de telles quantités de ces armes du vieux -temps.) - -Elle bourdonne et grouille sourdement, la foule vêtue de laine grise, -accourue de loin pour acheter ou revendre d'extraordinaires petites -choses. Des sorciers font des conjurations; des bandes armées passent en -dansant la danse de guerre, avec des coups de fusil, au son des musettes -tristes et des tambourins; des mendiants montrent leurs plaies; des -nègres esclaves charroient des fardeaux; des ânes se roulent dans la -poussière. Le sol, de même nuance grisâtre que la foule, est semé -d'immondices, de fientes d'animaux, de plumes de poules, de souris -mortes, et tout ce monde, en babouches traînantes, piétine ces ordures. - -Comme cette vie est loin de la nôtre! L'activité de ce peuple nous est -aussi étrangère que son immobilité et son sommeil. A l'agitation de ces -gens en burnous se mêle encore je ne sais quel détachement, quelle -insouciance de tout, qui nous est inconnue. Les têtes encapuchonnées des -hommes, les têtes voilées des femmes, poursuivent, à travers leurs -marchandages, le même rêve religieux; cinq fois par jour, ils font leur -prière et songent avant tout à l'éternité et à la mort. Des mendiants -sordides ont des yeux d'inspirés; des pouilleux en lambeaux ont des -attitudes nobles et des figures de prophètes... - ---_Bâleuk! Bâleuk!_ C'est l'éternel cri des foules arabes. (_Bâleuk!_ -signifie quelque chose comme: «gare!») - -_Bâleuk!_ quand passent en longues files les petits ânes, chargés de -ballots tout en largeur qui accrochent les gens et les renversent. -_Bâleuk!_ pour les chameaux à l'allure lente, qui se dandinent au bruit -de leurs clochettes. _Bâleuk!_ pour les beaux chevaux de chefs, -harnachés de merveilleuses couleurs, qui galopent et qui se -cabrent.--Jamais on ne revient de ce bazar sans avoir été accroché par -quelqu'un ou par quelque chose, heurté par un cheval ou sali par un ânon -plein de poussière.--_Bâleuk!_ - -Des gens de toutes les tribus se mêlent et se croisent: des nègres du -Soudan et des Arabes blonds; des Berbères autochtones, musulmans sans -conviction, dont les femmes ne se voilent que la bouche; et des -Derkaouas à turban vert, fanatiques sans merci, qui détournent la tête -et crachent à la vue d'un chrétien. Tous les jours, on y rencontre «la -sainte» qui prophétise dans quelque carrefour, les yeux hagards et les -joues peintes de vermillon. Et le «saint», un vieillard complètement nu, -sans même une ceinture, qui marche sans cesse comme le Juif errant, très -vite à travers les foules, dans un empressement continuel, en marmotant -des prières. De loin en loin, un petit recoin à ciel ouvert, une petite -place où pousse un frais mûrier ou bien un énorme tronc de vigne -plusieurs fois séculaire tordant ses branches comme un faisceau de -serpents. Et puis, on passe devant les _fondaks_, qui sont des espèces -de caravansérails pour les marchands étrangers: grandes cours à -plusieurs étages, entourées de colonnades et de galeries en cèdre -ajouré, et affectées chacune à un genre spécial de marchandises; il y a -le _fondak_ des marchands de thé et de bois des Indes; celui des -marchands de tapis des provinces de l'Ouest; celui des épices et celui -de la soie; celui des esclaves et celui du sel. - -Tout ce quartier du bazar est réputé peu sûr pour nous: il est considéré -comme saint, à cause des mosquées de Karaouïn et de Mouley-Driss, qui y -sont enclavées. Et même, aux abords de Mouley-Driss, la moins grande -mais la plus sacrée des deux, les rues sont barrées à la hauteur de -ceinture par de grosses pièces de bois, comme celles que l'on met aux -champs pour arrêter les bêtes: nous devons nous garder de les franchir, -au risque de notre vie; les abords de cette mosquée, aussi vénérable en -Islam que la Casbah de la Mecque, ne doivent être souillés jamais par -les pas d'un Nazaréen, ni d'un juif. - -A l'entrée de ce bazar, j'ai encore un recoin de prédilection, où chaque -jour je laisse ma mule à la garde d'un de mes servants, pour la -reprendre ensuite au retour, quand mes emplettes sont terminées. - -Et c'est surtout au départ, au sortir du labyrinthe d'ombre, que le lieu -dont je parle semble un lumineux décor des _Mille et une Nuits_. Là, -tout à coup, s'élargit la rue étroite et obscure; s'élargit en éventail, -formant une sorte de place triangulaire où un rayon de soleil tombe d'un -coin de ciel bleu. Le fond de cette petite place,--où plusieurs autres -mules sellées attendent comme la mienne, au pied d'une treille -centenaire,--est orné en son milieu d'une fontaine jaillissante: un -arceau de mosaïques, qui est plaqué sur le mur d'angle d'une maison en -saillie et d'où sortent deux jets d'eau tombant dans un bassin de -marbre;--tout cela si antique, si déformé, si déjeté, qu'il n'y a pas de -mots pour exprimer des aspects de vétusté pareils.--A droite de la -fontaine, une ruelle pavée en casse-cou monte en pente raide et -s'enfonce dans le noir sous une voûte écrasée et sinistre. (C'est par là -que tout à l'heure nous allons disparaître, ma mule et moi, pour nous -rendre à notre logis, dans les quartiers hauts du vieux Fez.) A gauche, -une inimitable porte monumentale, plus belle qu'aucune porte de ville, -qu'aucune porte de mosquée--et du reste ne menant plus nulle part, que -dans une cour triste. C'est une immense ogive, enguirlandée des plus -rares arabesques, des plus fines mosaïques. Au-dessus de cette entrée -passe une large bande horizontale d'inscriptions religieuses, en -faïences, lettres noires sur fond blanc. Au-dessus encore, une série de -petites ogives alignées, et remplies chacune d'arabesques différentes, -fouillées en broderie, en dentelle,--les unes à très grands dessins, -alternant avec d'autres à dessins très petits, de façon à accentuer -encore la variété savante de l'ornementation. - -Et, plus haut encore, un indescriptible couronnement en stalactites -déborde sur la place, formant comme un linteau très saillant, comme une -marquise. Toutes ces stalactites, absolument régulières et géométriques, -s'emboîtent les unes dans les autres, se recouvrent, se superposent en -masses d'une complication extrême; par endroits, on dirait les mille -compartiments d'une ruche d'abeilles; ailleurs, plus haut, cela semble -des pendeloques de givre. Et l'ensemble de toutes ces choses si -soigneusement travaillées forme des séries d'arceaux d'une courbure -charmante festonnés merveilleusement. Une couche de poussière terreuse -éteint les couleurs des faïences; toutes les fines sculptures sont -écornées, noirâtres, mêlées de toiles d'araignées et de nids d'oiseaux. -Et cette porte de fées donne naturellement l'impression d'une antiquité -extrême, comme du reste cette fontaine, cette place, ces pavés, ces -maisons croulantes, comme toute cette ville, comme tout ce peuple... Du -reste, l'art arabe est tellement mêlé pour moi à des idées de poussière -et de mort, que je ne me le représente pas bien aux époques où il était -jeune, avec des couleurs neuves... - -En dehors du «bazar», le labyrinthe de Fez devient plus sombre et plus -désert; il y a peu de voies à air libre; les berceaux de vigne et les -toitures de roseau sont remplacées par des plafonds de bois, ou par des -ogives de maçonnerie qui, de deux en deux mètres environ, traversent la -rue, surmontées de pans de mur aussi élevés que le faîte des maisons, -toujours tristes et closes. C'est comme si on cheminait au fond d'une -série de puits communiquant ensemble par des arceaux; on n'aperçoit que -par échappées le bleu ou le gris du ciel et il est impossible de -s'orienter dans le réseau inextricable. Là encore, à côté de quartiers -vides et morts, il y a des foules; là encore, le _bâleuk!_ se fait -entendre. _Bâleuk!_ pour des gens graves et recueillis qui sortent de -quelque mosquée après la prière. _Bâleuk!_ pour des mules rétives, qui -se sont arc-boutées en travers, refusant de reculer ou d'avancer. -_Bâleuk!_ pour des troupeaux de boeufs, qui courent à la file, la corne -basse et menaçante, dans les petits passages obscurs à peine assez -larges pour leurs gros corps... - - - - -XXX - - -Vendredi 26 avril. - -Les premières heures de sommeil passées dans mon logis solitaire, -j'entrevois un rayon de lune qui m'arrive librement du ciel, entre les -battants disjoints de ma porte de cèdre; puis dans le lointain de la -nuit sonore, j'entends psalmodier, psalmodier, toujours à pleine voix -aiguë et triste, des cris de foi ardente, des plaintes chantées qui sont -comme l'expression de tout notre néant terrestre: il est deux heures du -matin, et c'est la première prière de ce nouveau jour, que l'éternel -soleil va revenir éclairer bientôt. C'est comme un immense cantique à -Allah, cantique de rêve, tantôt exalté, tantôt lent et plaintif; et -lugubre toujours, lugubre à faire frémir, les _mouedzens_ ayant, comme -les musettes arabes, emprunté aux chacals un peu du timbre de leur -voix... - -Longtemps, longtemps, ce chant des mosquées plane sur les tranquillités -grises de la ville endormie... Puis le silence revient, le silence -mort... - -Les dernières heures de la nuit passent. Dans le calme très frais de -l'extrême matin, à pointe d'aube, mêlées au chant des coqs, les voix de -ces hommes recommencent à psalmodier, dans une exaltation croissante de -prière: il est cinq heures et c'est le second office d'aujourd'hui; il -est l'heure aussi où le sultan-prêtre, tout de blanc vêtu, se lève dans -son palais, pour commencer son austère journée religieuse... - -Puis un coup de canon lointain annonce le jour, le jour sanctifié du -vendredi; puis un hymne général, puis des musettes qui commencent à -gémir, des tambourins qui commencent à battre... La nuit est finie et le -soleil est levé... - - * * * * * - -Seul, le matin de bonne heure, vêtu en Arabe, et à pied, bien que ce -soit très bourgeois, je m'en vais au bazar, acheter de l'eau de rose et -du bois odorant des Indes, afin de parfumer ma maison comme il est -d'usage.--Et jamais je ne m'étais fait aussi complètement que ce matin -l'amusante illusion d'être quelqu'un de Fez. - -Le bazar, qui vient à peine d'ouvrir ses milliers de petites boutiques, -est encore tranquille et presque désert; les claies en joncs et les -pampres toutes neuves des vignes, qui le recouvrent d'une interminable -suite de berceaux, laissent filtrer du soleil matinal, tamisent de la -lumière fraîche et gaie. Ces parfums, que je suis venu chercher, se -vendent dans le même quartier que les soies non tissées et les perles. -Et ce quartier est le plus coloré du bazar--dans le sens propre du mot -couleur.--En longue et étroite perspective, dans l'enfilade des petites -rues, s'alignent des milliers de choses accrochées aux couvercles -relevés des niches où les vendeurs se tiennent blottis: ce sont des -écheveaux de soie innombrables et des écheveaux de fils d'or; ce sont -des masses de perles dorées ou de perles roses; ou bien de ces -cordelières à glands (pour suspendre au cou des hommes les sabres ou les -livres pieux) qui sont, comme je l'ai déjà dit, une des grandes -élégances du costume arabe. Et des personnages, très nobles et très -beaux sous leurs capuchons de moines blancs, se promènent sans bruit, en -babouches, choisissant parmi tant de cordelières pendues, telle nuance -qui s'harmoniserait bien avec tel costume. - -Puis voici devant une boutique de jouets d'enfant, une vieille -grand'mère, voilée en fantôme mais aux yeux très bons, qui marchande une -drôle de poupée pour sa petite-fille, bébé de quatre ou cinq ans, -adorable avec des yeux de jeune chat angora, et des cheveux, des ongles -déjà teints de rouge henné... Ce matin, tout se présente à moi sous des -dehors de tranquillité et de naïve bonhomie. D'ailleurs tout le mystère, -tout le sombre qui à première vue semble envelopper les choses tombe -bien vite dès qu'on se familiarise avec leur aspect. Je connais -maintenant chaque recoin de ce bazar; et certains marchands, quand je -passe, me disent bonjour, m'invitent à m'asseoir. - -Involontairement, je suis ramené toujours dans les ruelles noires qui -font le tour de Karaouïn. Là encore le mystère est bien tombé, et -l'impression si étrange du premier jour ne se retrouve plus; je -stationne devant les portes, regardant longuement à l'intérieur; pour un -peu j'entrerais; j'ai peine à me figurer que cela pourrait me coûter la -vie; je trouverais tout naturel de venir m'agenouiller à côté de ces -gens dont je porte le costume. - -Ils sont très variés les aspects de Karaouïn, suivant les différentes -entrées par lesquelles on regarde; je ne m'étonne pas qu'à première vue -nous n'ayons rien démêlé de l'ensemble; c'est une sorte d'amas de -mosquées, d'époques et de styles différents, c'est une ville de colonnes -et d'arceaux de toutes les formes arabes. Tantôt des cintres lourds, -écrasés sur des piliers trapus, se succédant en perspectives sans fin, -avec d'innombrables lampes suspendues dans l'obscurité des plafonds; -tantôt des cours, inondées de soleil, à voûte de ciel bleu, entourées de -hautes colonnes frêles et d'arcades infiniment dentelées, d'un dessin -toujours rare et exquis. Et jamais Karaouïn n'a été si beau -qu'aujourd'hui, sous cette éblouissante lumière matinale, qui rayonne et -pénètre partout, claire et blanche, faisant briller les marbres, les -mosaïques sans fin, les gerbes d'eau des fontaines. - -L'une des portes, dans l'ombre de laquelle je m'arrête de préférence, -donne sur la plus grande et la plus merveilleuse de ces cours, pavée de -faïence et de marbre. Il y a, sur les côtés, des petits kiosques qui -s'avancent, plutôt des petits dais, rappelant, en plus beau, ceux de la -célèbre «cour des Lions» à l'Alhambra; ce sont les mêmes groupements de -colonnes légères, soutenant d'indescriptibles arcades ajourées qui -semblent faites d'une superposition patiente de pendeloques de -givre;--le tout rehaussé d'un peu d'or, mourant sous la poussière des -siècles, et d'un peu de bleu, d'un peu de rose, de je ne sais quelles -autres couleurs pâlies. Et, sur les montants tout droits, tout plats et -d'une raideur voulue, qui séparent ces portiques festonnés, des couches -de sculptures, d'une finesse et d'un dessin inimitables, s'étalent et -s'enroulent, fouillées à des profondeurs différentes; on dirait de -vieilles dentelles de fées dont on aurait accroché là plusieurs doubles -les uns par-dessus les autres. - -Cela semble léger, léger, tous ces kiosques, léger comme des petits -châteaux qu'on aurait créés pour des sylphes dans des nuages, avec des -facettes cristallisées de grêle et de neige. Et, en même temps, la -raideur droite des grandes lignes, l'emploi unique des combinaisons de -la géométrie, l'absence de toute forme inspirée de la nature, des -animaux ou des hommes, donnent à l'ensemble quelque chose d'austèrement -pur, d'immatériel, de _religieux_. - -Le soleil tombe à flots dans cette cour, toutes les mosaïques, toutes -les faïences brillent de reflets nacrés; la gerbe d'eau bruissante qui -jaillit de la fontaine du milieu a des teintes changeantes d'opale ou -d'iris, et se détache sur le fond délicieusement compliqué d'une grande -porte inférieure, qui est, ainsi que les kiosques des côtés, en -dentelles d'Alhambra.--Et, comme c'est vendredi, tout un peuple de -burnous blancs est prosterné sur les dalles, en immobile prière. - -De l'ombre du dehors, de l'espèce de nuit du chemin de ronde, où je suis -obligé de rester caché, dans une incomplète sécurité,--toutes ces choses -défendues prennent à mes yeux des airs d'enchantement. - - * * * * * - -La «Sainte» s'est acharnée après moi, ce matin. Vêtue de loques de soie -orange, les joues vermillonnées, les yeux dilatés et fous, elle me suit -obstinément au sortir du bazar, en proférant à haute voix des choses -incompréhensibles, qui me semblent être plutôt des bénédictions: -évidemment elle s'est trompée à mes allures et à mes vêtements. Et, -inquiet de la sentir derrière moi, je lui jette des pièces de monnaie -pour qu'elle me laisse passer mon chemin... - - * * * * * - -Une heure après, sur la place du Marché.--L'heure bruyante,--l'heure des -affaires et de la foule. - -Sur cette grande place, qui est une sorte de plaine carrée, s'agitent -les burnous et les voiles, toute la foule encapuchonnée et masquée, -blanchâtre ou grise, à laquelle les bergers en sayon de poil de chameau -mêlent çà et là des tons bruns, et les ânes, des tons roux. Des femmes, -par centaines, sont assises à terre, marchandes de pain, marchandes de -beurre, marchandes de légumes, à visage invisible, enveloppé de -mousseline. Et, derrière cette grande place et cette foule, il y a les -hautes murailles de Fez, qui se dressent sombres et gigantesques, -écrasant tout, les pointes de leurs créneaux découpées sur le ciel. -Naturellement on entend les tambourins, les musettes. Çà et là, les -capuchons pointus se pressent les uns contre les autres, font cercle -compact autour de captivants spectacles: il y a les charmeurs de -serpents; il y a les gens qui s'enfoncent des lardoires dans la langue; -ceux qui s'entaillent le crâne; ceux qui se retirent l'oeil de l'orbite -avec une palette de bois et se le déposent sur la joue; toute la bohème -et toute la truanderie. A moi, qui vais partir après-demain, ces choses -déjà familières sembleront bientôt très étonnantes, quand je serai -revenu dans notre monde moderne, et que je me les rappellerai de loin. -En ce moment, je suis vraiment quelqu'un d'une époque passée, et je me -mêle le plus naturellement du monde à cette vie-là, en tout semblable, -je pense, à ce que devait être la vie des quartiers populaires à Grenade -ou à Cordoue, du temps des Maures. - -Demain mon dernier jour. Je laisserai à Fez l'ambassade, qui y est -retenue par des lenteurs politiques, et m'en irai seul, avec le -capitaine H. de V***, en petite caravane intime, ce qui sera amusant et -presque un peu aventureux. Nous nous en irons vers Mékinez, l'autre -sainte ville encore plus délabrée et plus morte, et de là vers Tanger -l'infidèle où, brusquement, finira notre rêve de passé et d'Islam. Je -n'ai pas eu le temps de m'attacher à mon gîte musulman d'ici, qu'il va -falloir quitter et oublier, comme j'ai oublié déjà tant d'autres gîtes -exotiques semés partout sur la terre. Cependant je m'y serais attardé -volontiers une ou deux semaines de plus. Avec quelques tapis, quelques -vieilles tentures et quelques armes, il était tout de suite devenu très -bien, tout en ne perdant pas ses petits airs de mystère, ses abords -difficiles. - - - - -XXXI - - -Samedi 27 avril. - -Nous sommes invités à déjeuner chez le caïd El-Méchouar (l'introducteur -des ambassadeurs). Et nous nous y rendons à cheval, précédés de ses -gardes à large turban, à canne énorme, qu'il a envoyés au-devant de nous -jusqu'à nos portes. - -La grande cour de sa maison est encore plus belle que celle du vizir de -la guerre. Elle est plus ancienne surtout, et les années, les siècles, -en ont atténué, avec leur effacement inimitable, les couleurs et les -ors. - -Des rangées de portiques intérieurs donnent accès sur cette cour. Leurs -couronnements en bois de cèdre sont composés de ces milliers de petits -compartiments géométriques juxtaposés, qui donnent l'impression des -rayons de cire patiemment construits par les abeilles; mais, à -l'arrangement général de ces innombrables petites choses, un je ne sais -quoi a présidé, qui est le génie de l'art arabe et qui en fait un -ensemble harmonieusement simple. Tous ces dessus de porte, quand nous -entrons, sont chargés, comme des balcons très larges, chargés à se -rompre, de femmes voilées de blanc, qui se penchent, silencieuses, pour -nous regarder. - -La cour, naturellement, est pavée de mosaïques et de marbre, avec, au -milieu, une fontaine jaillissante. Elle est toute remplie, toute -vibrante d'une musique exaltée, à la fois rapide et grave: voix humaines -très hautes, accompagnées de cordes puissantes, de tambourins et de -castagnettes de fer. Nous reconnaissons le même orchestre qui était -l'autre jour chez le vizir de la guerre; c'est, du reste, un de ceux du -sultan qui le prête pour nous faire honneur. - - * * * * * - -Il est étonnamment beau, le caïd El-Méchouar, notre hôte. La description -du personnage de Mâtho, dans _Salammbô_: «Un Lybien colossal, etc...», -lui conviendrait en tout point; d'une taille et d'une largeur -surhumaines, avec des traits et des yeux admirables; une barbe déjà -grise et une peau très foncée indiquant, malgré la régularité du profil, -un mélange de sang noir. Du reste, la beauté est la principale condition -exigée pour être caïd El-Méchouar; ce poste est presque toujours donné, -paraît-il, à l'homme le plus superbe du Maroc. - -Comme son collègue de la guerre, ce vizir ne se met pas à table avec -nous, un bon musulman ne devant point manger avec des nazaréens. Il se -contente de s'asseoir à l'ombre, près de la salle où notre couvert est -dressé, et de veiller à ce que ses esclaves, ahuris par notre présence, -nous apportent des montagnes de couscouss et de viandes. - -Pendant le repas monstre, je fais face à la belle cour qui m'apparaît -tout entière par la haute ogive dentelée de la porte. Les esclaves du -Soudan, à grandes boucles d'oreilles et à bracelets, la traversent dans -une incessante agitation, portant sur leur tête les plats gigantesques, -surmontés de leurs toitures comme des pignons de tourelles. Les -mosaïques des pavés étincellent de lumière. Çà et là, au milieu des -hautes murailles, par les meurtrières percées, on voit confusément -briller les yeux des femmes. Le mur du fond, qui se dresse en écran -contre le soleil, est couronné de têtes voilées qui nous regardent. Et -la musique, dans une exaltation extrême, répète, répète sans cesse, en -les précipitant de plus en plus, les mêmes phrases monotones qui, à la -longue, bercent, magnétisent, amènent une ivresse. - - * * * * * - -Deux heures de l'après-midi, l'ardeur du soleil.--Comme je pars demain, -je me promène à cette heure brûlante, ayant mille choses à faire pendant -cette dernière journée. - -J'ai d'abord à aller dans la ville murée des juifs, où des vieux -horriblement sordides, d'une laideur rusée et inquiétante, détiennent, -au fond de leurs bouges, des bijoux anciens, des armes rares, des -étoffes introuvables même au bazar, que j'ai envie de leur acheter. - -Elle est très loin de chez moi, la ville des juifs; elle longe, en bande -étroite, le côté sud de Fez-le-Neuf, et j'habite dans Fez-le-Vieux, d'où -il me faut d'abord sortir. - -Je suis à cheval, escorté d'un garde rouge. - -Deux heures de l'après-midi, par une des journées les plus chaudes que -nous ayons encore eues. Les vieux murs de terre semblent s'effriter sous -le dévorant soleil, les vieilles lézardes des maisons semblent -s'allonger et s'ouvrir. Les petites rues sont désertes, entre leurs deux -rangées de ruines mortes, qui se chauffent et se fendillent. Les pavés, -les vieux cailloux noirs, polis par les pieds nus ou les babouches de -plusieurs générations arabes, montrent par places leurs têtes -brillantes, entre les pailles desséchées et la poussière. Et il y a, sur -toute la ville somnolente, cet accablement silencieux qui est -particulier aux moments où le soleil éblouit et brûle. - -Un peu d'ombre et de fraîcheur, en passant sous les triples portes très -épaisses des remparts. Dans les recoins de ces portes, des barbiers sont -installés par terre, en train de tondre des gens de la campagne, crépus, -à l'air sauvage,--dont l'un tient par les cornes, pendant qu'on le rase, -deux béliers noirs.--Et, dans un autre recoin, un praticien «tire du -sang» à un berger (comme autrefois la saignée chez nous, cela guérit de -tous les maux, et cela se fait derrière la nuque, en entaillant avec un -rasoir jusqu'à l'os du crâne). Aujourd'hui, plus encore que de coutume, -je me sens frappé de la sauvagerie de ces abords de Fez, de leur -silence, de leur air de morne abandon... - -Et, les portes franchies, tout de suite commence un brûlant désert sans -routes, aujourd'hui sans un être humain, sans une caravane. Voici le -lieu qui était si peuplé et si brillant le matin de notre pompeuse -arrivée; on y entend à peine, à présent, la petite voix triste des -sauterelles. Murs de la ville et murs du palais se dressent partout vers -le ciel, dans une confusion grandiose, avec leurs créneaux, avec le -hérissement de leurs pointes de pierre; tout droits, tout pareils, -mornes et sombres depuis le bas jusqu'en haut, arrivant à produire une -impression de beauté à force d'être gigantesques. Et rien à leurs pieds; -de ce côté-ci de la ville, rien à l'entour, ni une maison, ni un arbre, -ni une tente, ni un groupe humain: eux seuls, les murs, debout et -immenses en stature verticale. L'implacable soleil d'aujourd'hui -accentue leur vieillesse extrême, leurs lézardes, leurs crevasses; par -place ils sont démantelés, ébréchés, et leur base est rongée. - -Et d'autres enceintes complètement en ruine, d'une désolation infinie, -partent de ces remparts, se ramifient, prolongent la ville dans la -campagne déserte, puis finissent par se confondre avec les roches, les -éboulements, les fondrières, tout le chaos de ce vieux sol fouillé et -refouillé pendant des siècles. Le temps a couvert ces murs de lichens -d'un jaune éclatant, qui font sur le gris foncé des pierres comme un -semis de taches d'or; sous le bleu profond du ciel, l'ensemble est d'une -nuance chaude et ardente, avec des chamarrures de brocart. - -Dans la partie tout à fait croulante, dans les enceintes secondaires qui -ne servent plus à rien, il y a des portes, de forme exquise comme toutes -les portes arabes, et entourées de mosaïques visibles encore entre les -plaques jaunes des lichens; elles donnent accès dans des espèces de -préaux tristes, où l'on ne trouve que de l'herbe et des sauterelles. - -Et, tandis que je contourne à cheval ces débris de remparts, sous le -grand écrasant soleil, une de ces portes m'arrête comme la chose la plus -délicieusement arabe que j'aie encore jamais vue, et la plus étrangement -mélancolique: au milieu de cent mètres de monotone et formidable -muraille, elle ouvre son ogive isolée, qu'encadrent des dessins -mystérieux; et, à côté, un vieux dattier solitaire élève tout droit son -bouquet de palmes jaunies... - - * * * * * - -A cent mètres plus loin, le camp du sultan m'apparaît: ses tentes font -là-bas dans la campagne des amas ou des semis de choses très blanches, -au milieu des terrains roux et des lointains bleus,--et je vois trembler -dans l'air chaud toutes ces blancheurs. Il s'est considérablement -augmenté depuis ma dernière visite. Au complet, il a, dit-on, six -kilomètres de tour et contient trente mille hommes. - -La tente du calife est au milieu, haute et immense. On ne voit que le -mur de toile appelé _tarabieh_, qui lui sert d'enceinte, masquant tout -(même à la guerre, la demeure du calife doit rester une chose cachée). -Derrière ce mur, c'est, il paraît, toute une petite ville; outre le -logement particulier du souverain et ses dépendances, il y a celui de -l'enfant favori, du petit Abd-ul-Aziz; puis ceux d'un certain nombre de -dames du harem désignées pour faire partie du voyage. - -Dès que la tente du sultan sort des greniers du palais et commence à se -monter en dehors des murs, la nouvelle s'en répand dans le Maroc entier, -par les caravanes qui passent, et surtout par ces piétons rapides qui -marchent nuit et jour à travers les montagnes ou les rivières pour -porter des lettres et des nouvelles, faisant l'office de nos courriers. -Toutes les tribus sont informées bientôt que le souverain va partir en -guerre, et les rebelles se préparent à la résistance. - -On sait que le sultan vit généralement six mois de l'année sous la -tente, nomade par nature comme ses ancêtres d'Arabie, guerroyant sans -cesse dans son propre empire contre ses tribus révoltées qui ne le -reconnaissent que comme calife religieux, mais pas toujours comme -souverain, et dont quelques-unes même (les Zemours par exemple et les -peuplades du Riff) n'ont jamais été soumises. - -Cette fois-ci, le sultan ne reviendra à Fez qu'au bout de quatre ans. -Dans l'intervalle de ses razzias armées et de ses moissons de têtes, il -se reposera dans ses deux autres capitales, Mékinez et Maroc, où il -possède comme ici des palais et d'impénétrables jardins. - -Du reste, depuis la semaine dernière, celles de ses femmes qui ne -doivent pas faire partie de son train de voyage ont été expédiées en -avant, à dos de mule et en trois étapes, dans les sérails murés de -Mékinez... - - * * * * * - -... J'aurai toujours assez de temps à passer dans cette sordide ville -des juifs, qui était cependant le but de ma promenade, et l'envie me -vient de pousser une dernière pointe dans la montagne qui domine -Fez-le-Vieux. - -Par de petits sentiers de rochers, mon cheval y grimpe hardiment, avec -des velléités de galop. Et très vite nous voici montés, respirant une -brise plus vive et plus fraîche, qui passe sur des tapis de fleurs et -les agite. De distance en distance, il y a des arbres dans des replis de -terrain; dans des espèces de petites vallées, il y a des bouquets -d'oliviers, à l'ombre desquels des bergers moricauds chantent des -chansons pastorales à leurs chèvres dans le silence morne d'alentour. -Surtout il y a des tombes, des tombes partout, des tombes bien antiques, -parmi des herbages et des aloès. Il y a des _koubas_ de saints, des -ruines vénérées dont les portiques sveltes sont hantés par des peuplades -d'oiseaux. Puis il y a le kiosque historique, qui fut bâti par un sultan -d'autrefois et qui lui coûta le trône: les gens de Fez, toujours -frondeurs, s'étant irrités de ce que, de là-haut, il voyait, le soir sur -les terrasses, toutes leurs femmes. - -Toutes les terrasses, en effet, m'apparaissent d'ici, milliers de -promenoirs grisâtres, vides à cette heure d'éblouissant soleil. Je -domine la ville sainte, ses longues lignes de murs délabrés, ses -bastions, ses créneaux, ses minarets verts et ses rares palmiers. Deux -ou trois groupes d'ânons et de chameaux, qui s'en vont à la file vers je -ne sais quelle contrée du sud, animent seuls ses abords solitaires. Une -lumière immense tombe, tombe à flots sur tout cela; il y a seulement -quelques petits nuages ouatés, perdus çà et là dans le bleu sans fin du -ciel. - -Et aucun bruit ne monte de cette ville, sur laquelle plane toujours la -même immobilité, la même torpeur... - - * * * * * - -Je m'en vais chez ces juifs, décidément, à la recherche des vieilles -tentures et des vieilles armes. Comme dans notre Europe du moyen âge, ce -sont eux qui détiennent non seulement l'or, les fortunes, mais aussi les -pierreries, les bijoux anciens, dans leurs coffres, et aussi toutes -sortes de vieilles choses précieuses que des vizirs, des caïds endettés, -ont fini par laisser entre leurs mains. Et, avec cela, affectant des -dehors de misère; dédaignés par les Arabes encore plus que par les -chrétiens; vivant cachottiers, enfermés dans leur quartier étroit et -obscur, craintifs et sans cesse en garde pour leur vie. - -Redescendu de la lumineuse montagne où dorment, sous les fleurs, tant de -saints et de derviches, je contourne longtemps les murs étonnamment -vieux de Fez-le-Neuf--par des sentiers d'abord dénudés, puis bientôt -verdoyants, ombreux, avec des mûriers, des peupliers qui ont encore -leurs feuilles toutes petites et toutes fraîches d'avril; avec des -ruisseaux clairs où trempent des joncs, des iris et de grands liserons -blancs. - -Les remparts des juifs sont aussi hauts et aussi crénelés que ceux des -Arabes, leurs portes ogivales sont aussi grandes, avec les mêmes -battants lourds bardés de fer. On ferme ces portes de bonne heure chaque -soir; des gardes d'Israël, à l'air méfiant, se tiennent dans les -embrasures, ne laissant passer personne de suspect; on sent qu'on vit -dans cet antre en crainte perpétuelle des voisins, Arabes ou Berbères. - -Et, devant leur entrée de ville, est le dépôt général des bêtes mortes -(une galanterie qu'on leur fait): pour arriver chez eux, il faut passer -entre des tas de chevaux morts, de chiens morts, de carcasses -quelconques, qui pourrissent au soleil, répandant une odeur sans nom; -ils n'ont pas le droit de les enlever,--et il y a grand concert de -chacals le soir sous leurs murs.--Dans leurs rues étroites, étroites à -ne pouvoir passer, ils n'ont pas le droit non plus d'enlever les -immondices rejetées des maisons; pendant des mois s'entassent les os, -les épluchures de légumes, les ordures, jusqu'à ce qu'il plaise à un -édile arabe de les faire déblayer moyennant une grosse somme -d'argent.--Dans ce quartier humide et obscur, il y a des puanteurs -moisies tout à fait spéciales, et les visages des habitants sont tous -blêmes. - -Deux ou trois personnages postés à cette entrée de ville me regardent -arriver, curieux de ce que je viens chercher chez eux, me dévisageant -avec des yeux roués et cupides, flairant déjà quelques affaires à -conclure; des figures chafouines, longues, étroites, blanchâtres; des -nez minces qui n'en finissent plus, et des cheveux longs et rares,--en -tire-bouchons épars, crassissant des robes noires qui collent aux -épaules pointues... - -Tant pis pour les étoffes précieuses et les vieilles armes. J'ai un -regret d'aller m'enfouir dans ces bouges à moisissure, chez des êtres si -laids, une veille de départ, un si beau dernier soir, quand le soleil -dore si radieusement les tranquillités de la ville musulmane et de ses -vieux murs grandioses. - -Je tourne bride, à cette porte des Juifs, pour m'en aller du côté du -palais du sultan. J'arriverai à l'heure où tous les grands personnages, -de blanc vêtus, sortent après l'audience du soir, pour rentrer dans -leurs demeures, à Fez-Bâli, et je verrai encore une fois ce défilé de -figures d'un autre âge, dans le décor admirable des grandes cours murées -et des grandes ruines. - - * * * * * - -De nouveau, voici ces abords du palais; les murs et les murs, tous -droits, farouches et pareils. Voici les séries de cours lugubres, qui -sont vides et grandes comme des champs de manoeuvre, et qui paraissent -presque étroites, tant sont élevées les murailles qui les ferment. Pour -avoir le sentiment de leurs dimensions, il faut regarder les hommes, les -rares fantômes blancs qui y passent, et qui y semblent étonnamment -diminués. - -Le soleil baisse déjà quand nous arrivons, mon garde et moi, dans la -premières de ces enceintes; elle est déjà pleine d'ombre. Les hauts -murs, les hauts murs sombres, masquant tout, font subitement baisser la -lumière comme des écrans immenses; avec leurs alignements de pointes -aiguës, ils ont l'aspect menaçant et cruel. Au milieu de la muraille du -fond, la grande ogive qui mène plus avant dans ces repaires s'ouvre -là-bas, flanquée de ses quatre tours carrées, qui montent tout d'une -pièce, imposantes à la façon du donjon de Vincennes, avec quelque chose -de plus méchant à cause de leur couronnement de pointes de pierre. - -Le sol de cette cour est semé de cailloux, de débris quelconques, avec -des trous, des ossements; deux ou trois chameaux s'y promènent en quête -d'herbe rare, ayant l'air tout petits au pied de si hautes et grandes -choses; perdu dans un coin, il y a aussi un campement de tentes blanches -comme un village de pygmées;--et trois personnages drapés de burnous, -qui sortent, là-bas, de l'obscurité de la grande porte, me paraissent -lilliputiens. En l'air il y a les inévitables cigognes, qui traversent -le carré vide découpé au ciel par les dents d'ombre des créneaux. Et des -milliers, des milliers d'oiseaux, d'un noir luisant, sont plaqués en -grappes contre les murs, se touchant tous, se poussant, grimpant les uns -sur les autres, formant des taches grouillantes, comme ces couches -épaisses de mouches qui s'abattent l'été sur les choses immondes.--Et -tandis que je m'arrête pour regarder ces amoncellements de petites ailes -et de petites griffes, les trois graves personnages qui arrivaient -là-bas se sont rapprochés de moi: des vieillards qui sourient avec -bonhomie et me donnent, sur ces oiseaux, des explications arabes que je -ne comprends pas.--(Cette affabilité de passants quelconques pour un -nazaréen inconnu n'est pas banale, en un tel pays; c'est mon excuse pour -conter une si insignifiante aventure.) - -Je me dirige vers cette porte du fond: elle me mènera dans une seconde -enceinte, d'ordinaire plus animée, où se tiennent chaque jour les vizirs -vêtus de blanc qui rendent la justice au peuple... Oh! ces portes -arabes, variant à l'infini leurs dessins mystérieux,--comment dire le -charme qu'il y a pour moi dans leur seul aspect, l'espèce de mélancolie -religieuse, de rêverie de passé, qu'elles me causent toutes: isolées au -milieu de murs attristants comme des murs de prison; ayant dans leur -forme ogivale, ou festonnée, ou ronde, un je ne sais quoi indéfinissable -qui demeure toujours le même, au milieu de la plus fantaisiste -diversité; puis toujours encadrées de ces fines ornementations -géométriques, dont l'élégance rare a quelque chose de sévère et -d'idéalement pur, de mystique au suprême degré... - -La nouvelle enceinte où cette porte me conduit, après une voûte obscure, -est aussi grande, et imposante, et farouche que la première. Mais elle -est, comme je m'y attendais, pleine de monde, et les abords en sont -encombrés de chevaux, de mulets, sellés à fauteuils, que l'on tient en -main. C'est qu'au fond, sous de vieilles ogives formant niches de -pierre, les ministères fonctionnent, presque en plein vent, et avec très -peu d'écrivains, très peu de papiers. - -Sous l'un de ces arceaux se tient le vizir de la guerre. Sous l'autre, -le vizir de la justice rend sur l'heure des jugements sans appel; autour -de lui, des soldats, à grands coups de bâton, écartent la foule, et les -accusés, les prévenus, les plaignants, les témoins, sans distinction -aucune, lui sont amenés de la même façon, empoignés à la nuque par deux -gardes athlétiques. - -Ces parages étant réputés peu sûrs pour les nazaréens, je m'arrête à -l'entrée pour ne pas amener de complications diplomatiques. - -Du reste, à cette heure, c'est fini, comme je m'y attendais. L'un après -l'autre, les vizirs, soutenus par des serviteurs, s'asseyent sur leurs -mules pour s'en retourner chez eux. Barbes blanches, longs vêtements -blancs, longs voiles blancs; ils montent des mules blanches à selle de -drap rouge, chacune tenue par quatre esclaves tout de blanc vêtus, avec -de hauts bonnets rouges. Et, tandis que la foule s'écarte, ils s'en vont -au pas tranquille, superbes comme de vieux prophètes, le regard en rêve -sombre, neigeux dans leur blancheur, sur le fond des grands remparts, -des grandes ruines... D'ailleurs, le soleil baisse, et, comme chaque -soir, un vent froid se lève sous le ciel subitement jauni, s'engouffre -dans les hautes ogives, siffle sur les vieilles pierres... - -Derrière les vizirs, je rentre aussi. Une dernière fois je veux voir les -merveilles de ma terrasse à l'heure du saint Moghreb. - - * * * * * - -Là-haut, sur ma maison, c'est le même enchantement que chaque soir: la -ville, tout en or jaune ou rose, les plus proches terrasses séparées de -moi par une insaisissable vapeur bleuâtre, et les terrasses lointaines, -les milliers de carrés de pierre en teintes irisées qui se dégradent, -dévalant sur les collines, comme des choses éboulées, jusqu'à la -ceinture des remparts et des jardins verts. Toutes les négresses -esclaves sont là, à leurs postes, figures noires et souriantes, coiffées -en mouchoirs clairs, blancs ou roses. Et aussi toutes mes belles -voisines à haute hantouze, accoudées, étendues ou fièrement droites, -très gracieuses de pose et très éclatantes de couleur, avec leurs larges -ceintures cartonnées, leurs longues manches tombantes, et tout ce qui -flotte derrière elles, de foulards d'or et de cheveux dénoués. Et une -fois de plus, comme depuis des siècles et des siècles, la grande prière -retentit encore en voix tristement prolongées, tandis que les neiges de -l'Atlas s'éteignent sur le jaune pâli du ciel... - - * * * * * - -Après dîner, à la nuit, aux lanternes, je sors par extraordinaire, pour -aller, avant l'heure où se ferment les portes des quartiers, dire adieu -au ministre et à l'ambassade: ils doivent rester, eux, je ne sais -combien de temps encore. - -C'est au petit jour demain matin, que nous devons partir, le capitaine -H. de V*** et moi. De la part du sultan, on nous a donné à chacun une -tente, une mule choisie, une selle arabe; plus, une tente pour nos -serviteurs, un caïd pour nous guider, huit mules et muletiers pour -porter nos bibelots et nos bagages... - -Aux lanternes aussi, je trouve l'ambassade installée comme d'habitude, -dans le jardin d'orangers qui embaume, sous la véranda du vieux kiosque -délicieux. Le ministre a bien reçu pour nous la lettre de _mouna_ signée -du sultan et scellée de son sceau, qui doit nous permettre le passage -chez les différentes tribus et nous donner l'indispensable droit de -rançon. Mais, malgré les démarches qu'il a bien voulu faire, il n'a pu -encore obtenir la lettre pour les chefs de la ville de Mékinez, ni le -permis pour visiter là-bas les «jardins d'Aguedal».--Ce n'est pas -mauvaise volonté assurément, c'est lenteur, inertie; le grand vizir s'y -est pris trop tard, paraît-il, pour avoir la signature du sultan avant -l'heure de la prière; il a promis que dès demain matin tout serait -paraphé, en règle, et que, si nous étions déjà en route, des cavaliers -courraient à notre poursuite, jusqu'à Mékinez au besoin, pour nous le -porter, avec des cadeaux qu'on nous destine. Mais nous n'y croyons -guère, et c'est un désappointement. - -Nos compagnons de voyage, qui restent à Fez, regrettent un peu de ne -pouvoir partir avec nous. Leur séjour paraît devoir se prolonger bien au -delà de leur attente:--Il y a mille affaires compliquées à régler, qui -n'en finissent pas; des brouillaminis remontant à plusieurs années, des -créances juives impossibles à faire rentrer... Avec ce peuple, rien -n'aboutit. Le sultan est presque toujours invisible, retranché comme une -idole dans son palais impénétrable. Et les vizirs temporisent, ce qui -est la grande force de la diplomatie musulmane. Et puis le ramadan -approche, pendant lequel on ne peut plus rien faire; on commence à en -sentir l'influence. Ce n'est d'ailleurs que le matin de très bonne heure -qu'on peut traiter quelques questions, avec force périphrases -orientales: le midi étant réservé aux prières et au sommeil,--et le -soir, aux affaires intérieures. Puis aussi un des plus importants -personnages politiques vient d'être mordu au bras par une de ses -nombreuses femmes blanches, jalouse d'une de ses nombreuses femmes -noires: il est alité et c'est encore un retard. - -Nous qui allons partir, on nous charge de commissions pour Tanger; pour -le monde moderne et vivant, dont on se sent bien séparé ici. Ceux qui -restent sont déjà pris, il est facile de le voir, de cette espèce de mal -particulier, de cette _envie de s'en aller_ qui est très connue; qui, -paraît-il, atteint infailliblement les ambassades au bout d'une -quinzaine de jours passés à Fez; et qui d'ailleurs est un moyen -politique sur lequel les diplomates arabes sont habitués à compter. Moi -qui resterais si volontiers, je m'explique cependant ce sentiment-là, -car j'ai déjà éprouvé par instants l'oppression de l'Islam... - - - - -XXXII - - -Dimanche 28 avril. - -L'aube est bien grise pour une matinée de départ. - -Éveillé au petit jour, dans ma très vieille maison, je regarde avec -inquiétude le carré de ciel assombri qui paraît par l'ouverture béante -de mon toit: c'est la pluie menaçante. - -Autour de moi, il n'y a plus ni tapis, ni tentures, plus trace de mon -installation éphémère; tout est enlevé, emballé; l'air de vétusté et de -délabrement misérable est de nouveau partout. - -Il est convenu avec le capitaine H. de V*** que nous devons voyager en -burnous, pour moins éveiller l'attention des tribus en passant. Or ma -garde-robe indigène n'étant pas extrêmement bien montée, j'ai fait laver -hier, en prévision de la route, mes longues chemises flottantes, mes -longues faradjias blanches, et elles ont passé la nuit tendues sur ma -terrasse, pour sécher. - -Je monte les chercher là-haut, au petit jour pâle, m'amusant de ce -détail qui m'identifie un instant à l'existence d'un vrai Arabe pauvre -en préparatifs de voyage. - -Elles sont encore très humides, mes faradjias, me donnant, quand je les -mets, une impression de grand froid. - -Du haut de mon toit, je puis juger que le temps est gris uniformément, -gris tout d'une pièce. Un profond silence, très triste, très solennel, -pèse encore à cette heure matinale sur la ville à peine éclairée. Je dis -un adieu pour toujours à toutes les terrasses environnantes, qui sont -vides et funèbres; un adieu à tous les vieux murs en ruine d'alentour, -derrière lesquels mes voisines dorment encore y compris la belle -révoltée, dont je ne saurai plus jamais rien. - -A cinq heures, ma mule sellée arrive à ma porte, menée par un soldat du -sultan. Il fait noir dans la rue profonde. Je dois rejoindre H. de V*** -et nos muletiers et nos bagages, à la sortie de la ville, assez loin de -chez moi. Pour la dernière fois donc, je chemine dans le dédale des -petites rues obscures de Fez, au milieu d'une foule compacte de boeufs -(les troupeaux que l'on rentre la nuit de peur des pillards et des bêtes -fauves, et que l'on fait sortir dans les pâturages aux premières heures -du jour). - - * * * * * - -Sorti, par les hautes ogives noires, de l'enceinte de Fez-le-Vieux, je -longe à présent les remparts antiques de Fez-le-Neuf. Tristesse des -hautes murailles, tristesse des fondrières, tristesse des ruines, tout -cela s'augmente, ce matin, du demi-jour gris et du silence. Je n'entends -autour de moi que le trottinement des troupeaux de boeufs qui -m'entourent; leurs naseaux soufflent des buées blanchâtres. Les bergers -qui les mènent, capuchon baissé, sont drapés dans des loques grises, -terreuses, comme des morts. - -Voici les portes sombres du palais; il en sort à la file une centaine -d'esclaves noirs, portant sur la tête ces tourelles en sparterie qui -recèlent toujours des plats gigantesques, et une odeur de couscouss tout -chaud se répand sur leur passage dans l'air frais. C'est qu'aujourd'hui -est une grande fête musulmane précédant les jeûnes du ramadan, quelque -chose comme notre mardi gras, et il est d'usage à cette occasion-là que -le sultan envoie à tous les dignitaires de la ville un plat préparé dans -ses cuisines. - -Le capitaine H. de V*** est au rendez-vous, à la porte de Fez-le-Neuf, -suivi de nos mules, de nos tentes, de notre très petite escorte. Et -presque tous nos compagnons de l'ambassade sont là aussi, montés à -cheval de bon matin, pour nous reconduire jusque dans la campagne. - -En dehors des murs, nous saluons en passant le camp du sultan et sa -haute tente fermée. Sous le ciel gris nous nous mettons en route, par -ces espèces de sentes irrégulières qu'ont tracées à la longue les -piétinements des caravanes. Des teintes tristes partout, accentuant la -désolation grandiose de ces abords de la ville. Un brouillard très bas -traîne sur l'immense plaine d'orges, infiniment verte, et cette plaine -semble aboutir de tous côtés à de l'obscurité confuse, à de l'opacité -noire qui monte vers le ciel, et qui est faite de grandes montagnes -noyées dans les nuages. - -Fez s'éloigne sur ces mêmes fonds sombres, prend ces mêmes aspects -sinistres qui nous étaient restés dans la mémoire depuis sa première -apparition au matin de notre arrivée. En nous retournant, longtemps nous -pouvons voir encore, au pied de ses murailles presque noires, les -rangées de petits cônes blancs comme neige qui sont le camp du très -saint calife... - -Des teintes tristes partout; les passants enveloppés de laine, les -chameaux, les ânons, tout ce qui fait le va-et-vient entre les deux -villes par ce même et unique sentier a des couleurs terreuses, brunâtres -ou grises. Çà et là nous rencontrons de petits campements bédouins, aux -tentes également brunes comme la terre, d'où sortent des fumées qui -montent tout droit sur le gris foncé des lointains. Et en haut, tout en -haut, «l'alouette légère», invisible dans la brume, chante sa chanson -matinale, au-dessus des orges vertes, à pleine voix, comme en France. - - * * * * * - -A la première _m'safa_, nos amis français nous quittent avec des -souhaits de bon voyage, pour rentrera Fez. Et nous continuons, seuls -pour plusieurs jours, avec notre petite escorte d'Arabes. - -Entre Fez et Mékinez, il y a treize _m'safa_, c'est-à-dire treize -étapes, jalonnées chacune par un puits d'eau buvable, qui s'ouvre, sans -le moindre rebord, au milieu des sentiers. On fait généralement la route -en deux jours, ou quelquefois en trois, pour les dames du sérail. Mais -nous comptons bien arriver ce soir, et même de bonne heure, avec nos -mules choisies et toutes fraîches. - -Bientôt les champs cultivés finissent. Alors commence une plaine de -fenouils, immense, illimitée; fenouils géants d'Afrique, dont les tiges -à fleurs ont deux ou trois mètres de haut, sont grandes comme des -arbres; on dirait que nous entrons dans une forêt jaune, prolongée de -tous côtés, jusqu'à ces lointains obstinément noirs, opaques, -emprisonnants, qui sont toujours ces montagnes chargées des mêmes -nuages. - -Et tout le long des petits sentiers à peine tracés, nous frôlons ces -fenouils; ils nous dominent, nous caressent de leurs fraîches feuilles, -aussi fines et frisées que les plumes des marabouts; nous sommes enfouis -dans leurs réseaux très légers jaunes et verts, nous disparaissons -dessous, respirant à l'excès leur odeur. - -En l'air continuent de chanter éperdument les alouettes joyeuses, -planant haut, invisibles dans le brouillard gris. Et de loin en loin, de -lieue en lieue peut-être, un grand palmier isolé se dresse au-dessus de -ce bocage uniforme et désert. - -Quatre heures durant, nous marchons dans ces fenouils légers. -Quelquefois, en avant de nous, dans le sentier toujours enfoui sous ces -épaisseurs de fin duvet vert, nous entendons un frôlement qui n'est pas -le nôtre, et alors émergent, d'entre les masses de feuilles ténues, des -troupeaux qui nous croisent, ou des files de gens en burnous qui -viennent de Mékinez, ou des caravanes. Toujours très drôle de croiser -des chameaux, surtout dans un lieu étroit: on se figure être encore loin -d'eux; loin des hautes pattes, de la masse centrale du corps, que la -tête est déjà sur vous, à l'extrémité du cou ondulé qui s'allonge, et -cette tête vous dévisage de tout près, avec une expression de dédain -ennuyé; ils marquent un temps d'arrêt pour mieux voir, puis, se -détournant encore, reprennent leur allure toujours silencieuse et lente. -Ils sentent une odeur indéfinissable, douce et fade, qui tient le milieu -entre la puanteur et le parfum; ils en laissent une traînée derrière -eux, longtemps encore après qu'ils sont passés. - -Nous faisons ce trajet de retour sur des mules,--ce qui semble moins -noble que d'être à cheval comme nous étions venus, mais ce qui est la -seule manière vraiment pratique et vraiment arabe de voyager au Maroc. -Et puis cela nous permet de ne pas perdre de vue un instant nos tentes -et nos bagages, qui suivent au même pas, à la même allure, sur des bêtes -de même espèce. Nous n'avons pas comme au départ une escorte pompeuse, -trois ou quatre cents cavaliers et des gardes échelonnés sur la route. -Nous marchons en file serrée, en tout petit cortège d'une douzaine -d'hommes et d'autant de bêtes, et il nous faut veiller nous-mêmes à -tout, un peu perdus que nous sommes au milieu de telles étendues -désertes. - -Nos selles, garnies de drap rouge, sont très larges, très dures, et, -tandis que nos mules vont leur pas incessant, rapide, infatigable, nous -apprenons tout de suite à prendre là-dessus, comme des Marocains, toutes -les poses de route connues: à califourchon, assis, étendus, ou les -jambes croisées le long du cou de la bête. De temps à autre, nos -muletiers nous content des histoires de brigands, nous indiquent les -points où l'on a détroussé ou assassiné des voyageurs; le reste du jour, -ils chantent des petits airs étranges, en se faisant une voix flûtée et -grêle qui tient de la sauterelle ou de l'oiseau,--et leur petite musique -monotone s'harmonise mélancoliquement avec le grand silence des -solitudes. - -Après ces quatre heures passées dans les fenouils, nous arrivons au bord -d'une gigantesque crevasse qui serpente dans le pays: un ravin, un -gouffre au fond duquel roule un torrent. Nous le longeons, en remontant -le cours des eaux, jusqu'à une cascade en amont de laquelle le torrent -n'est plus qu'une rivière empressée de courir. C'est l'oued Mahouda. -Juste au-dessus de la bruyante cascade qui, d'un premier saut, tombe de -trente mètres dans le vide, nous franchissons cet oued, à un gué -dangereux et profond, en relevant les jambes sur le cou de nos mules, -qui sont jusqu'à mi-corps dans l'eau agitée et bruissante. - - * * * * * - -Ce gué marque la moitié du chemin entre les deux saintes villes. Il est -très fréquenté par les voyageurs marocains. - -Nous faisons sur l'autre rive une halte fort longue, tandis qu'un nos -Arabes continue sa route sur Mékinez afin de prévenir le pacha de notre -arrivée, comme il convient pour des voyageurs de qualité que nous -sommes. - -Le lieu de notre halte est juste au-dessous de la bruyante cascade, -dominant d'un côté le gué où des caravanes passent, de l'autre la -crevasse où se jettent et bouillonnent les eaux furieuses. Le pays -d'alentour est partout d'un vert de printemps, et les parois du ravin -sont toutes roses de liserons, en guirlandes retombantes. Les nuées -grises sont remontées, voilant toujours le ciel, mais laissant les -lointains terrestres dégagés et limpides. - -En plus des voyageurs, cavaliers ou piétons, qui de temps à autre -passent le gué, arrive toute une tribu nomade, gens, bêtes et tentes. -Les femmes de ce douar, qui passent les dernières, se troussent avec une -naïve impudeur, montrant jusqu'aux reins leurs belles jambes de statues, -un peu fauves, un peu tatouées par endroits; mais elles gardent le -visage voilé, chastement. - -Nous repartons. Une région de montagnes et de rochers vient d'abord. -Puis un nouveau gué, dans un décor d'une étrangeté tout à fait à part: -c'est en face d'une plaine infiniment déserte, et au pied d'un amas de -roches sur lesquelles sont assis, isolément, des vieillards immobiles -comme des termes, qui ne font aucune attention à nous, qui semblent être -de mystiques solitaires absorbés dans des contemplations. - - * * * * * - -Ensuite, quatre heures de régions absolument sauvages, déserts de -palmiers nains et d'asphodèles comme nous en avons déjà tant traversés -pour venir. Souvent nous nous retournons, afin de nous compter, afin de -voir si aucun de nos muletiers, si aucune de nos mules de charge ne -manque à l'appel, très incertains que nous sommes encore de la fidélité -de nos gens. Et là, dans cette plaine unie où la végétation est courte, -notre caravane serrée, marchant en bon ordre, est facile à embrasser -d'un seul coup d'oeil, paraît même bien petite, bien isolée, bien -perdue. - -Le premier, ouvrant la marche, chemine gravement le caïd responsable de -nos têtes: un vieillard, en cafetan de drap rose sous un transparent de -blanche mousseline; ses yeux sont éteints, sont morts; sa figure -accentuée et dure semble taillée à grands coups de hache dans de la -pierre brune, et sa barbe blanche est comme un lichen sur une ruine; il -est droit, inexpressif, majestueusement momifié sur sa bête blanche, -portant en travers sur sa selle son très long fusil de cuivre. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Mékinez!... Mékinez paraît au bout de la plaine désolée... Mais si loin -encore! On comprend qu'on ne l'aperçoit que grâce aux lignes unies du -terrain et à la très grande pureté de l'air. C'est une petite bande -noirâtre, les murailles sans doute, au-dessus de laquelle se hérissent, -à peine visibles, minces comme des fils, les tours des mosquées. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Longtemps nous marchons encore, jusqu'à un point où la vue nous est -masquée par de vieux murs croulants, qui semblent enfermer d'immenses -parcs. C'est la banlieue. Par une brèche, nous franchissons ces -enceintes; alors nous sommes dans une région d'oliviers, plantés -régulièrement en quinconces, sur un de ces sols d'herbe très fine et de -mousse, comme on n'en rencontre que dans les lieux depuis longtemps -tranquilles, non foulés par les hommes; ces oliviers, du reste, sont à -bout de sève, mourants, couverts d'une espèce de moisissure, de maladie -de vieillesse, qui rend leur feuillage tout noir, comme s'il était -enfumé. Et les enceintes se succèdent, toujours en ruines, enfermant ces -mêmes fantômes d'arbres alignés en tous sens à perte de vue. On dirait -des séries de parcs abandonnés depuis des siècles, des promenades pour -des morts. - -Aussi sommes-nous surpris un peu étrangement d'apercevoir au passage, -dans une de ces allées funèbres, un groupe de ces petits burnous -d'éclatantes couleurs, verts, orangés, bleus ou rouges, qui indiquent -des enfants en toilette parée... Derrière eux, des voiles blancs de -femmes entourent une fumée grise, qui monte du sol vers les branches... -Nos Arabes nous expliquent que c'est jour annuel de grande fête et de -dînette sur l'herbe pour les écoliers de Mékinez: ils sont là -aujourd'hui en partie de campagne, tous dans leurs beaux habits; ces -voiles blancs aperçus au fond du tableau représentent les mères qui les -ont accompagnés; cette fumée est celle du souper champêtre qu'on vient -de leur préparer sur la mousse; et à présent leur dînette est finie; ils -vont repartir, pour être rentrés dans la ville avant la tombée de la -nuit. - -Je crois que c'est une des choses les plus imprévues, les plus -charmantes et aussi les plus mélancoliques que j'aie rencontrées au -cours de mon voyage, cette fête enfantine, l'éclat de ces petits burnous -aux nuances orientales, s'agitant sur l'herbe fine et rase de ce parc -désolé. - - * * * * * - -Au sortir de ces murs et de ces oliviers, tout à coup Mékinez reparaît, -très rapprochée, très près de nous, et d'aspect immense, couronnant de -sa grande ombre une suite de collines derrière lesquelles le soleil se -couche. Nous ne sommes plus séparés de la ville que par un ravin de -verdure, fouillis de peupliers, de mûriers, d'orangers, d'arbres -quelconques à l'abandon, qui ont tous leurs teintes fraîches d'avril. -Très haut, sur le ciel jauni, se profilent les lignes des remparts -superposés, les innombrables terrasses, les minarets, les tours des -mosquées, les formidables casbahs crénelées, et, au dessus de plusieurs -enceintes de forteresse, le toit en faïence verte du palais du sultan. -C'est encore plus imposant que Fez et plus solennel. Mais ce n'est qu'un -grand fantôme de ville, un amas de ruines et de décombres, où habitent à -peine cinq ou six mille âmes, Arabes, Berbères ou juifs. - -Depuis la halte prolongée de midi, nos gens nous disaient que nous -arriverions pour l'heure du Moghreb.--Et en effet, juste comme nous -paraissons, le drapeau blanc de la prière se hisse à tous les -minarets;--le _Allah ak'bar!_... retentit en clameur d'épouvante sur -toute l'étendue de la ville sainte, jusque sur les campagnes mortes -d'alentour... Et, à travers ces longs cris lugubres, cet Allah, que ces -hommes implorent, nous paraît en ce moment si grand et si terrible, que -nous voudrions nous prosterner nous aussi sur la terre, à l'appel des -Mouedzen, devant sa sombre éternité... - - * * * * * - -Le cavalier que nous avions envoyé en estafette revient au-devant de -nous, ayant vu le pacha, ayant reçu ses ordres pour le lieu de notre -campement où il va nous conduire: ce sera en dehors des murs, -naturellement. - -A la suite de ce guide, nous franchissons le ravin vert, le délicieux -fouillis d'arbres qui nous sépare de la ville. Puis, longtemps, -longtemps, nous contournons, sans entrer, les vieux remparts à créneaux; -ils ont cinquante ou soixante pieds de hauteur, et ils sont tout rongés -par la base, tout lézardés, tout caducs. Dans l'espèce de sentier de -ronde que nous suivons, personne ne passe; tout au plus rencontrons-nous -trois ou quatre mendiants, effondrés comme des cadavres dans des coins -de bastions; hideux et effrayants sous des burnous en guenilles; -pouilleux couverts de gales écorchées, de je ne sais quelles lèpres. Par -terre, il y a des bêtes mortes à moitié dévorées, le ventre ouvert en -grand bâillement de vertèbres, mulets, chevaux ou chameaux; et des -ossements partout, éparpillés par les chacals, et des tas de détritus et -de pourritures. - -Enfin, à cinq cents mètres d'une porte, dans un terrain nu et désert, -semé de ruines, de trous, de pierres éboulées, on nous arrête:--nous -sommes arrivés au lieu assigné pour notre demeure. - -C'est au pied d'une de ces murailles géantes qui, ici comme à Fez, s'en -vont se perdre dans la campagne, sans qu'on puisse comprendre quelle a -été jadis leur raison d'être. Et là, bien vite, nous faisons monter nos -maisonnettes de toile, au crépuscule jaunâtre, tandis que quelques -gouttes de pluie commencent à tomber de gros nuages subitement répandus -dans le ciel. - -L'écrasante muraille à laquelle nous adossons notre petit camp est -percée d'une série de hauts portiques, les uns à moitié bouchés en -maçonnerie, les autres béants sur la campagne noire et peu sûre. Et -cette muraille s'en va là-bas, là-bas, en suivant une pente ascendante, -jusqu'aux remparts de Mékinez, jusqu'à la porte la plus proche, qui est, -paraît-il, une des principales entrées de la ville. Aucune route ne mène -à cette porte, cela va sans dire; personne n'y entre, personne n'en -sort; rien ne semble vivre, et, depuis cette grande prière de tout à -l'heure, nous n'entendons aucun mouvement, aucun bruit, pas plus que si -tout n'était alentour que décombres abandonnés. - -Elle est extrême, la mélancolie de ce bout de remparts que l'on aperçoit -d'ici, couronnant une hauteur, avec un vieux minaret au-dessus;--la -mélancolie de cette porte de ville qui, comme une découpure noire, -encadre dans son ogive pointue un petit morceau jaune du ciel encore -lumineux... - -Ce bout de rempart, ce minaret et cette ogive, c'est tout ce que nous -voyons ce soir de Mékinez, la ville sainte... - - * * * * * - -Il y a près de notre camp deux fontaines en maçonnerie, extrêmement -antiques, avec des bassins pour faire boire les chameaux. Pendant que la -nuit tombe tout à fait, nous allons, à la lueur d'une lanterne, y faire -provision d'eau fraîche; elles sont ornées de délicieuses arabesques -festonnées, qui s'en vont en poussière... - -... Arrive, monté sur un beau cheval, et précédé d'un grand fanal -ajouré, le fils du pacha de la ville. C'est pour nous souhaiter la -bienvenue et nous présenter les excuses de son père: il est absent, ce -vieux saint personnage; depuis deux mois, à la tête de ses cavaliers, il -combat contre les terribles Zemours, qui désolent la contrée. - -Lui, le fils, est très jeune, très aimable; il nous annonce une _mouna_ -abondante, des couscouss tout chauds qu'il va nous envoyer--et aussi des -soldats pour nous garder jusqu'au jour. D'abord voici deux petits ânons -qui le suivent, chargés, l'un de charbon de bois, l'autre de branchages, -pour nous faire cuire des poulets sur l'herbe. - -Il reste assis sous notre tente, nous contant des histoires.--Cette -muraille, au pied de laquelle nous sommes, il ne peut pas trop nous dire -à quoi elle a servi jadis; il sait seulement que Mouley-Ismaïl, le -sultan cruel, la fit construire, il y a trois cents ans.--Du reste, la -belle époque de Mékinez remonte à ce Mouley-Ismaïl, qui fut le plus -glorieux sultan du Maroc. - -Après le jeune pacha, un juif vient aussi nous visiter, dans la nuit -déjà très noire, précédé d'une escorte et d'un grand fanal. Malgré sa -robe brune toute simple, il est, nous dit-on, le plus riche de la ville. -Sa figure est, d'ailleurs, distinguée, régulière et extrêmement douce. -Il avait été, depuis quelques jours, averti de notre arrivée par un -courrier d'un de ses coreligionnaires de Tanger, M. Benchimol, qui, -durant tout le voyage de la mission, s'est montré pour chacun de nous -d'une inépuisable obligeance,--et il vient très courtoisement se mettre -à notre disposition. Nous lui promettons pour demain notre visite, et, -en hâte, il s'en retourne, de peur de trouver fermées les vieilles -portes des remparts. - -Autour de nos tentes, le sol est inégal, exfolié, comme aux abords des -villes très anciennes; il y a des entrées de souterrains, des crevasses; -surtout il y a des bosses de gazon assez singulières, donnant à -réfléchir. Il faut mille précautions pour faire seulement deux pas hors -de chez soi, dans l'obscurité. Les chacals, les chouettes, tous les -habitants à voix lugubre des cavernes et des vieux murs d'alentour nous -donnent les uns après les autres un avis de présence, par quelque cri -isolé qui semble un petit appel de la mort. Et la pluie tombe, comme si, -aux abords de notre camp, tout n'était déjà pas suffisamment triste. - -Huit heures et demie... Neuf heures... Nos deux visiteurs sont depuis -longtemps repartis, et rien n'arrive de ce qu'on devait nous envoyer, ni -_mouna_, ni soldats de garde.--Sans doute Mékinez a fermé ses portes, -par crainte des détrousseurs, et nous a oubliés dehors, à la merci de -toutes sortes de gens et d'aventures. Et vraiment nous trouvons qu'il y -a beaucoup de noir et de silence entassés autour de nos petites -maisonnettes de toile, sous ce ciel couvert qui fait la nuit doublement -obscure, et près des murailles de cette étrange ville morte... - -Enfin, enfin, des fanaux brillent dans le lointain, sortis sans doute de -la porte qui est là-haut découpée dans les remparts, et ils descendent -vers nous, par l'espèce d'avenue irrégulière et bossuée où bâillent des -cavernes; c'est notre _mouna_ qui nous vient, toujours lente et grave: -des couscouss au lait et au sucre; un mouton en vie et plusieurs poulets -dans des cages... Nous aurions bien envie de renvoyer ces pauvres bêtes, -mais cela nous poserait tout à fait mal; il faut les livrer au couteau -et à la voracité de nos gens d'escorte. - -D'autres fanaux encore apparaissent sur la hauteur, et descendent vers -nous: une troupe armée, jouant du tambourin. Ce sont les soldats qui -viennent pour nous garder jusqu'au lever du jour; et, à voir comme ils -sont nombreux--au moins quatre-vingts--on peut juger que le jeune pacha -est bien prudent, ou que le lieu a bien mauvais renom. - -Ils s'asseyent en cercle, autour de nos tentes, sur l'herbe suspecte ou -sur les vagues choses noires, et commencent à chanter pour se tenir en -éveil, en se faisant face deux à deux. Ils chanteront jusqu'au matin; -c'est l'usage pour tous les gardes nocturnes qui font consciencieusement -leur service, et il faudra nous arranger pour dormir comme nous pourrons -au milieu de ce choeur sauvage qui n'aura jamais de trêve. - - * * * * * - -Vers minuit, leur musique tourne à un charivari tout à fait -irrévérencieux. De garder des «nazaréens», cela les a mis en gaieté -moqueuse; ils ne chantent plus, ils imitent toutes les bêtes du Maroc: -des cris de chien, des cris de chameau, des cris de poule qui pond, ou -même des hurlements de pure fantaisie. Alors je me lève, très furieux. A -tâtons je m'en vais réveiller sous sa tente le vieux caïd responsable, -et, ensemble, lui portant un fanal, moi une cravache, nous faisons le -tour des gardes, avec force menaces de corrections immédiates, de -plaintes au pacha, de bastonnade, de prison même. Le silence se fait, -docilement... - - * * * * * - -Une heure du matin.--Une seconde _mouna_ nous est apportée, plus -pompeuse que la première: d'immenses couscouss de dessert, des pyramides -de gâteaux, des mannequins d'oranges, du thé et des pains de sucre: le -jeune pacha a tenu à faire bien les choses. Nos gens d'escorte se -relèvent, pour recommencer une fête à tout casser, et nous finissons par -nous endormir... - - - - -XXXIII - -A MÉKINEZ - - -Lundi matin 29 avril. - -En nous éveillant sous le ciel sombre, nous nous apercevons que nous -étions campés dans un cimetière: le cimetière des pauvres, probablement; -pas de pierres tombales, mais des bosses de gazon éparses autour de -nous, les unes très anciennes, les autres encore fraîches. Et nous avons -dormi sur ces morts. - -Pas plus de mouvement qu'hier, aux abords de cette ville; sur la hauteur -là-bas, dans la grande ogive d'entrée qui s'ouvre au milieu des -remparts, rien de vivant ne se montre, et le morne désert commence tout -de suite, au pied des longs murs. - -Vers huit heures, cependant, apparaissent trois ou quatre juifs, -reconnaissables de loin à leurs robes noires; sortis de cette porte, les -voici qui descendent vers notre camp par les terrains grisâtres, -exfoliés et semés de pierres. C'est pour nous offrir des bijoux, des -broderies d'autrefois, qu'ils déballent par terre, sur l'herbe humide, -parmi les piquets et les cordes de nos tentes. - - * * * * * - -Neuf heures.--Un cavalier tout poussiéreux, qui semble avoir couru grand -train, nous arrive de Fez; il nous apporte ce que nous attendions pour -pénétrer dans la sainte ville: des lettres du sultan adressées au pacha -et aux aminns, nous donnant le droit de circuler et de visiter les -jardins mystérieux d'Aguedal. - -Alors nous faisons seller nos mules et, par l'espèce d'avenue grise, -nous montons vers cette grande porte qui depuis hier attirait nos yeux. - -Passant enfin sous la haute ogive encadrée d'arabesques et de faïences, -nous faisons notre entrée dans Mékinez. - -D'abord des fondrières, des ruines; d'autres remparts, d'autres -enceintes, d'autres portes croulantes, démolies, images de la désolation -et de la vétusté dernières. Quelques rares habitants, plaqués dans des -recoins de murs et vêtus de burnous de la même couleur que les pierres, -nous regardent entrer avec une expression de vague méfiance. - -Des rues plus larges, plus droites qu'à Fez; l'aspect d'une ville plus -majestueuse, mais plus délabrée encore et plus ensevelie. De grandes -mosquées grises, des minarets immenses, dominent les places désertes. Et -sur toutes les terrasses, sur tous les murs lézardés, sur tous les -couronnements de portes, poussent de hautes herbes et des fleurs -sauvages, résédas et pâquerettes, en jardins touffus ou en guirlandes -retombantes; tout un parterre de fleurs blanches et jaunes recouvre -l'ensemble de ces ruines. - -Par de petites ruelles voûtées qui descendent, nous nous faisons -conduire chez le jeune pacha, pour lui remettre la lettre du sultan, qui -est le «sésame» nous donnant accès dans cette ville. Aux abords de sa -maison, les murs ne sont plus décrépits, mais recouverts de chaux -absolument immaculée, et les plantes sauvages ne garnissent plus les -toits. Plusieurs graves personnages sont assis là sur des pierres, -attendant une audience; ils sont drapés tous dans ces blanches -mousselines de laine que retiennent des cordelières de soie et qui -voilent des robes de dessous en drap bleu ou rose. - -Le jeune pacha nous reçoit au seuil de sa porte; en murmurant une -bénédiction pieuse, il baise d'abord le sceau du sultan sur la lettre -que nous lui présentons; puis il la lit et se met à nos ordres pour nous -mener à ces jardins d'Aguedal, que lui seul a le droit de faire ouvrir. -Quand voulons-nous nous mettre en route?--Nous répondons: «Tout de -suite,» n'ayant pas de temps à perdre,--et, sur un signe, on court lui -chercher son cheval. - -Presque aussitôt on l'amène, au galop, tenu en main par deux esclaves -noirs, rétif et superbe dans la petite rue étroite où ses coups de pied -font voler la chaux des murs. Il est blanc, à longue queue traînante. La -selle et la bride, en soie vert d'eau, sont brodées d'or. - -A la suite du jeune pacha, nous nous enfonçons dans la ville morte, dans -les débris de Mékinez, qu'il nous faudra traverser dans toute sa -longueur, le palais et les jardins du sultan étant très loin, du côté -opposé.--Les rares passants s'inclinent devant le jeune chef, ou -s'avancent pour baiser le bas de ses burnous. - -Toujours des enceintes nouvelles, de formidables remparts à créneaux, -puis des espaces vides, des ruines dont le plan est -incompréhensible.--Murailles toutes sapées par la base, tenant debout on -ne sait comme, mais gardant un air imposant quand même, et farouche, -avec leurs proportions excessives et leurs hauts bastions crénelés. - -Vers le centre, nous arrivons en face d'une muraille plus grande encore -que toutes les autres, infiniment haute et longue, dont les bastions -carrés s'alignent en perspective fuyante, imitant les «sept tours» de -Stamboul; elle forme une autre ville dans la ville, plus murée, plus -impénétrable. Nous sommes là sur une sorte d'esplanade, d'où l'on domine -des lointains tranquillement tristes, des séries de murs lézardés, de -minarets morts, de terrasses vides. Autour de nous, cependant, il y a un -peu plus de monde: des gens encapuchonnés de burnous couleur de -pierre;--et un groupe de femmes juives non voilées, toutes pailletées -d'or sur velours bleu et rouge, qui sont comme d'extraordinaires poupées -éclatantes sur l'uniformité de ces gris neutres. Et à ce moment, du bout -d'une rue déserte, nous voyons de loin arriver des cavaliers qui -semblent fatigués d'une longue route,--et qui nous font des signes, nous -crient de nous arrêter, accourent à nous... - -Ah! ce sont nos cadeaux, les cadeaux que le sultan nous envoie!!! -Qu'Allah soit loué, nous n'y comptions certainement plus. - -Pour le gouverneur d'Algérie, il y a un beau cheval pommelé, que nous -serons chargés de lui conduire; et pour nous, une énorme caisse clouée, -la charge d'une mule. Nous renvoyons ces cavaliers à notre camp, en -dehors des remparts, où nous retournerons tout à l'heure pour déballer -ces choses précieuses. Mais on a fait cercle autour de nous, le bruit de -ces présents du souverain s'est répandu sur la place, et voici -maintenant qu'on nous considère avec respect comme de grands chefs. - -Plus tard, dans très longtemps, dans l'avenir crépusculaire, quand je -reverrai chez moi ces cadeaux du calife, qui sait si je me rappellerai -jusqu'à la fin au milieu de quel décor étrange et lumineux ils me sont -apparus un jour, sur cette place de Mékinez, devant le palais désert de -Mouley-Ismaïl, le sultan cruel... - -Nous dirigeant vers les jardins d'Aguedal, nous contournons toujours la -funèbre muraille grise, qui pointe là-haut ses créneaux aigus vers le -ciel bleu. A présent, nous sommes sur une autre place, la plus grande et -la plus centrale de Mékinez, qu'entourent des minarets et de vieilles -maisons sans fenêtres, recouvertes de chaux blanche. Et ici, dans la -monotone muraille que nous longeons depuis si longtemps, une -merveilleuse porte de palais, toute brodée de mosaïques, s'ouvre, comme -une surprise, attestant que ce lieu, aux aspects effroyables de prison, -a été le repaire d'un sultan magnifique, raffiné comme un artiste dans -son luxe rare. Et devant cette porte, au milieu d'un large rayon de -soleil qui tombe et dessine à terre les dentelures noires des créneaux, -s'agite un groupe de cavaliers invraisemblables, qui paraissent tout -petits sur leurs chevaux à selles de velours, qui rient gaiement avec -des voix enfantines, et dont les burnous, au lieu d'être blancs comme -c'est l'usage pour les hommes, sont de toutes les nuances connues, les -plus vives et les plus fraîches: c'est une troupe d'écoliers qui -continuent la fête d'hier, ce sont des petits _aminns_, des petits -_pachas_, en beaux costumes, montés sur les selles de gala de leurs -pères; c'est une joyeuse cavalcade d'enfants qui s'organise au milieu de -ces ruines, admirable de couleur dans ce rayon de soleil, sur le fond -écrasant et sombre de ces murailles de palais. Et je crois que ce -tableau inattendu, dépassant encore tous les autres, me restera dans les -yeux comme le plus oriental que j'aie vu dans tout mon voyage au -Moghreb... - -Oh! derrière eux, quelle étonnante et mystérieuse merveille, que cette -porte de palais, ouverte dans ces immenses remparts! Et comme ils sont -charmants tous, et bizarres, ces écoliers sur leurs chevaux! En voici un -tout petit, qui peut avoir au plus cinq ou six ans; il est en burnous -d'un rose saumon, sur une selle de velours vert; il monte un grand -cheval qui hennit, qui se cabre, qui lui jette à la figure toute sa -crinière blanche ébouriffée, et il n'a pas peur, il sourit, promenant -ses beaux yeux de droite et de gauche pour voir si on le regarde; quel -délicieux petit être il est et quel cavalier superbe il deviendra plus -tard... - -Cette porte, qui fut celle du sultan Mouley-Ismaïl le Cruel, -contemporain de Louis XIV, est une gigantesque ogive, supportée par des -piliers de marbre, et encadrée de festons exquis. Toute la muraille -d'alentour, jusqu'en haut, jusqu'aux crénelures du faîte, est revêtue de -mosaïques de faïence, fines et compliquées comme des broderies -précieuses. Les deux bastions carrés qui, de droite et de gauche, -flanquent cette porte, sont aussi couverts de mosaïques semblables et -reposent également sur des piliers de marbre. Des rosaces, des étoiles, -des emmêlements sans fin de lignes brisées, des combinaisons -géométriques inimaginables qui déroutent les yeux comme un jeu de -casse-tête, mais qui témoignent toujours du goût le plus exercé et le -plus original, ont été accumulés là, avec des myriades de petits -morceaux de terre vernissée, tantôt en creux, tantôt en relief, de façon -à donner de loin cette illusion d'une étoffe brochée et rebrochée, -chatoyante, miroitante, sans prix, qu'on aurait tendue sur ces vieilles -pierres, pour rompre un peu l'ennui de si hauts remparts. Le jaune et le -vert sont les nuances qui dominent, dans ces bigarrures de toutes -couleurs; mais les pluies, les siècles qui se sont succédé, les soleils -qui ont recuit tout cela, se sont chargés de fondre ces teintes, de les -harmoniser, de donner à l'ensemble une patine chaude et dorée. Des -bandes sombres, comme de larges rubans de deuil tendus horizontalement, -traversent et encadrent ces broderies vertes ou jaunes: ce sont des -inscriptions religieuses, caractères arabes enroulés, patiemment -exécutées en mosaïques de faïence noire. Et, le long de la bande -supérieure, des crocs de fer, semblables à ceux que l'on voit aux étals -des bouchers, sortent du mur pour recevoir, à l'occasion, des rangées de -têtes humaines... - -Nous continuons notre route, toujours vers ces jardins d'Aguedal; -longeant encore l'interminable muraille, nous rencontrons d'autres -portes à mosaïques, d'autres séries de bastions et de créneaux. De plus -en plus, nous sommes dans les régions abandonnées, dans les ruines. -D'autres places, immenses, désertes, entourées de remparts qui semblent -des enceintes de villes détruites; je ne sais combien encore de portes -démantelées, d'ogives brisées, de murs croulants. Personne nulle part, -que des cigognes perchées sur les ruines et regardant de haut la -désolation d'alentour; un air d'abandon encore jamais vu ailleurs. - -Des espaces vides, semés de décombres, de pierres, creusés de trous -profonds, de grottes, d'oubliettes. Des champs de blé quelquefois, entre -de hauts murs imposants qui ont dû jadis enfermer des choses si cachées. -Çà et là, au fond d'enclos où nous ne pénétrons pas, apparaissent, -au-dessus de la monotonie des remparts crénelés, de grands toits en -faïence verte, garnis de mousse et de fleurs sauvages: palais des -sultans passés, dont on a fermé les portes après la mort du maître (un -sultan nouveau ne devant jamais habiter le même lieu que son -prédécesseur), et qu'on laisse lentement détruire par les siècles... Et -sur tout ce chaos de débris, que l'été chauffera bientôt de son soleil -torride, c'est toujours et partout la même exubérante profusion d'herbes -et de fleurs: de vrais parterres de pâquerettes, d'anémones, de pavots -rouges, de pavots blancs, de pavots roses; d'immenses jardins naturels, -délicieusement tristes... - -Nous allons toujours, conduits par le jeune pacha, trottant derrière son -cheval harnaché de vert et d'or. Nous ne savons plus si nous sommes dans -la ville ou dans les champs; la limite des ruines est mal définie; -autour de nous il y a encore de grands pans de murs inachevés et -cependant près de tomber de vieillesse: caprices de différents -souverains qui se sont succédé, puis qui ont disparu dans l'abîme -éternel avant d'avoir pu finir leur oeuvre commencée. De longues lignes -de remparts crénelés s'en vont se perdre on ne sait où, parmi les -halliers et les herbages, dans les lointains de la campagne déserte... - - * * * * * - -Les jardins d'Aguedal! Quel lieu désolé! quel aspect de tristesse -inattendue--même après tout ce que nos yeux se sont habitués à voir ici -de funèbre!--D'abord une porte déjetée et vermoulue, qui s'ouvre avec un -air clandestin au bout d'un sentier d'herbes, dans de hauts remparts: à -l'appel du pacha, un gardien à barbe blanche nous tire les verrous -intérieurs et les referme derrière nous quand nous sommes passés. Une -première enceinte, espèce de préau de la mort, toujours entre des murs -d'au moins cinquante pieds de hauteur, puis une seconde porte -verrouillée de fer; une seconde enceinte, une autre porte encore,--et -enfin les «jardins» nous apparaissent... Nous restons saisis devant la -nudité immense d'une espèce de prairie sans fin à l'herbe rase semée de -marguerites, où paissent à l'état sauvage des troupeaux de chevaux et de -boeufs, où courent dans le lointain des bandes d'autruches,--et où des -ossements, des carcasses vides gisent sur la terre. De jardins, il n'y -en a point; à peine quelques arbres là-bas, dans un vieil enclos formant -verger; autrement, rien qu'une prairie triste et murée, si étendue -pourtant que sa muraille grise s'en va se perdre à l'horizon, semble -n'être là-bas qu'une ligne entourant la plaine où ces troupeaux sont -épars. La campagne au delà, absolument solitaire, est verte sous un ciel -sombre; on dirait quelque site des pays du Nord, dans une contrée sans -villages et sans routes, quelque parc de manoir dans une région -abandonnée. Ces chevaux, ces boeufs, ces petites marguerites blanches -dans l'herbe, rappellent aussi nos climats, et il y a même çà et là des -flaques d'eau où chantent les plus ordinaires grenouilles. Ce qui -surprend alors, ce qui est la seule note dissonante, exotique, c'est ce -chef arabe à côté de nous--et ces autruches, circulant comme chez elles, -sur leurs longues jambes minces. Si le lieu est triste, au moins -n'est-il pas banal; car sans doute bien peu d'Européens ont pénétré dans -ces _jardins_ du sultan. - -Nos mules marchent avec une certaine hésitation; elles ont peur de ces -carcasses mortes, couchées dans l'herbe; ensuite elles reculent devant -une bande d'autruches, qui s'approchent pour nous voir en tendant leur -long cou chauve, puis qui se sauvent, en se dandinant sur leurs hautes -pattes. - -Nous avons la curiosité de savoir ce que sont devenues trois juments -normandes offertes par le gouvernement français à Mouley-Hassan, il y a -quatre ans environ, à l'occasion d'une précédente ambassade, et nous -nous avançons pour les découvrir, parmi tous ces chevaux qui sont là. - -Enfin, nous les reconnaissons, ces trois normandes, groupées bien près -les unes des autres, à l'écart de leurs semblables et faisant -visiblement bande à part. Chacune d'elles a son petit poulain, fils -d'étranger;--et cela nous étonne de voir ces bêtes, au bout de quatre -années, se rappeler encore leur origine commune, vivre ainsi ensemble, -avec des airs de comprendre leur exil... - -Ensuite nous longeons les murs d'enceinte, pour visiter trois ou quatre -constructions anciennes qui y sont adossées, à de grandes distances les -unes des autres: ce sont des kiosques de jardin, entourés de quelques -cyprès noirs; ils ont des vérandas donnant sur l'Aguedal et soutenues -par de vieilles colonnades charmantes; abandonnés, peut-être depuis des -siècles, ils sont d'une tristesse funèbre sous les couches de chaux -amoncelées qui effacent leurs arabesques. Les portes en sont -verrouillées, condamnées, ou même murées de pierres. Sans doute des -sultanes, des belles cloîtrées et invisibles, sont souvent venues jadis -s'asseoir devant ces kiosques, sous ces colonnes, pour se donner des -illusions de liberté en contemplant les lointains de ces prairies de -marguerites... Et de mystérieux drames d'amour ont dû se passer là, qui -ne seront jamais écrits... - -Au sortir des jardins d'Aguedal, le jeune pacha nous ramène par d'autres -chemins, à travers des dépendances intérieures du palais, toujours entre -les gigantesques murailles crénelées, d'une hauteur excessive, qui -donnent à tout ce lieu son caractère d'impénétrabilité farouche. Les -cours, les avenues, les places, sont toujours vides et mortes. La -couleur d'ensemble de tous ces remparts, de toutes ces ruines est le -jaune terreux marbré de brun rouge; la chaux employée à Mékinez est -généralement mélangée d'ocre, et puis surtout, les années, les pluies, -les soleils, les lichens, ont rendu à tout cela les teintes primitives -des rochers et du sol. Ces dépendances du palais sont immenses; dans des -bas-fonds, où coulent des ruisseaux, nous traversons des vergers -incultes, qui sont des fouillis délicieux d'orangers, de grenadiers, de -figuiers et de saules. Les belles sultanes captives ont de quoi s'égarer -sous la verdure et peuvent se faire des illusions de bois sauvages. - -Dans toutes les crevasses des remparts poussent des cactus nopals, -grands comme des arbres, qui étalent au soleil leurs fleurs jaunes et -leurs feuilles rigides, semblables à des raquettes bleuâtres. Et des -quantités de cigognes, immobiles sur une patte au faîte des créneaux, -nous regardent de haut passer. - -Le jeune pacha nous mène voir une pièce d'eau artificielle, destinée au -bain des dames du harem, et sur laquelle le sultan compte faire naviguer -le canot électrique que nous lui avons offert. C'est un lac carré, de -trois ou quatre cents mètres de long. Sur trois de ses côtés, il est -entouré d'une sinistre muraille crénelée de soixante pieds de haut, qui -se reflète et se renverse dans l'eau immobile, donnant une fausse -impression de profondeur. La quatrième face communique, par un quai -dallé de pierres, avec la grande esplanade vide qui mène au palais. -C'est là que nous nous promenons, absolument seuls toujours, nos yeux -embrassant de tous côtés des séries de formidables remparts, qui se -superposent, se croisent, se dédoublent,--et nous enferment. Au-dessus -de ces vieux murs lézardés, que chauffe à présent le soleil de midi, -apparaissent de nouveau les toits couverts d'herbages des palais des -anciens sultans--qui abritent peut-être encore de merveilleux débris -jamais vus;--et au delà, un fouillis plus lointain de terrasses, de -mosquées, de minarets, de murs lézardés et croulants: toute la -désolation solennelle de Mékinez, étagée sur le ciel morne.--Une musique -de cigales sort des vieilles pierres,--et toute la surface du lac muré -est piquée de petits points noirs, qui sont des têtes de grenouilles -chantant à pleine voix dans le silence des ruines... - -Une seule construction neuve émerge là-bas, au-dessus des vieux murs: -c'est le palais du sultan actuel, blanc comme neige, avec un toit de -faïence verte et des auvents bleus. Le sultan ne passe guère là qu'un -mois chaque année, obligé de résider davantage à Fez et à Maroc, ses -deux autres capitales; mais ce palais est habité en ce moment par un -détachement de dames du harem qui ont quitté Fez la semaine dernière--et -qui, bien entendu, ont été soigneusement séquestrées derrière plusieurs -murs avant notre arrivée dans les jardins. - -Au moment où nous nous éloignons pour partir, un groupe de lavandières -noires, ayant de grands anneaux d'argent dans les oreilles, sortent du -palais avec des paquets de linge sur la tête: les chemises des belles -dames invisibles, qu'elles se mettent à laver nonchalamment dans le lac, -en chantant des chansons de leur pays... - -Je ne sais combien d'enceintes il nous faut franchir pour nous en aller, -combien de portes; ni combien de détours il nous faut faire, entre -d'énormes remparts calcinés de soleil où poussent des cactus. - -Il se trouve que nous allons précisément sortir par la merveilleuse -porte en mosaïques de Mouley-Ismaïl, admirée ce matin. Nous passons sous -son ogive, dans son ombre, entre ses piliers de marbre, et nous voici -dehors, au grand soleil, sur la place centrale de la ville. Des groupes -d'Arabes qui sont là, apercevant leur pacha entre nous deux, s'avancent -et s'inclinent profondément, presque prosternés... Jadis, les petites -sorties du matin de Mouley-Ismaïl, sans apparat, devaient être quelque -chose dans ce genre. - - * * * * * - -Sur cette place, nous remercions le pacha et lui disons adieu--pour nous -diriger vers la ville des juifs, faire la visite promise à notre ami -d'hier au soir.--Cela nous changera de toutes ces grandeurs mortes. - -Pour arriver à cette ville des juifs, il faut traverser des quartiers -plus habités. D'abord celui des marchands de bijoux, où des deux côtés -de la rue, dans des petites échoppes en forme de boîte, de bizarres -étalages d'argent et de corail brillent sur de vieux dressoirs en bois -grossier. Et puis une rue très particulière, longue, droite et large -comme un boulevard, bordée de maisonnettes sans toits, pareilles à des -cubes de pierre; elle monte vers une colline au sommet de laquelle le -tombeau d'un saint découpe sur le bleu cru du ciel sa coupole peinte, -flanquée de deux hauts palmiers minces. - -A l'extrémité de cette rue, s'ouvre la porte des Juifs. Et, aussitôt -cette porte franchie, tout change d'aspect brusquement, comme si on -était là dans un autre pays où, sans transition, on aurait été jeté. Au -lieu de l'immobilité et du silence, un grouillement compact; au lieu des -hommes bruns, qui marchaient lents et majestueux, drapés dans des laines -blanches, ici, des hommes pâles ou rosés, en longues papillotes et -coiffés de calottes noires, qui vont tête basse, étriqués dans des robes -sombres; des femmes non voilées, qui sont très blanches et ont des -sourcils minces; une quantité de jeunes Éliacins, frais et roses, -efféminés, à l'expression rusée et craintive. Une population trop dense, -qui étouffe dans ce quartier étroit, en dehors duquel le sultan ne lui -permet pas de vivre. Des ruelles encombrées de marchands, et par terre -toutes sortes de débris, d'épluchures, d'immondices; à cause du -tassement, une malpropreté qui étonne, même après celle des rues arabes, -et des puanteurs sans nom, à la fois âcres et fades, vous prenant à la -gorge. - -Voici notre ami d'hier au soir qui vient à notre rencontre, averti sans -doute par la rumeur de la foule saluant notre arrivée. Il a toujours sa -jolie figure douce, mais vraiment, pour un millionnaire, il est bien mal -mis: une robe fanée, unie, incolore, quelconque. C'est l'usage, -paraît-il, pour ces juifs riches d'affecter dans la rue ces airs -simples. - -La porte de sa maison est bien modeste aussi, toute petite, toute basse, -au bord d'un ruisseau plein d'ordures... - -Mais, au dedans, nous nous arrêtons saisis devant un luxe étrange, -devant un groupe de femmes couvertes d'or et de pierreries, qui nous -accueillent souriantes, au milieu d'un décor des _Mille et une Nuits_. - -Nous sommes dans une cour intérieure, à ciel ouvert, avec, tout -alentour, une colonnade et des arcades dentelées. Des mosaïques -miroitantes recouvrent le sol et les murs jusqu'à hauteur d'homme; -au-dessus, commencent les arabesques variées à l'infini, les étonnantes -dentelles de pierre, rehaussées de bleu, de vert, de rouge et d'or. Les -artistes patients qui ont décoré cette maison sont les descendants de -ceux qui sculptaient les palais de Grenade, et ils n'ont rien changé, -depuis tant de siècles, aux traditions d'art que leurs pères leur -avaient léguées; ces mêmes broderies de fées, qu'on admire à l'Alhambra -sous une couche de poussière, apparaissent ici dans tout l'éclat de leur -fraîcheur neuve. - -Les femmes qui sont dans cette cour, éblouissantes sous un rayon de -soleil, ont des jupes de velours brodé d'or, des chemises de soie lamée -d'or, des corsages ouverts presque entièrement dorés; aux bras, aux -oreilles, aux chevilles, elles portent de lourds anneaux ornés de -pierreries; et leurs bonnets très pointus, leurs espèces de petits -casques, sont formés avec des soies de couleurs éclatantes brochées -d'or. Elles sont pâles, blanches comme de la cire, avec des yeux noirs -très cernés, et leurs bandeaux «à la juive», noirs aussi comme des -plumes de corbeau, descendent tout plats le long de leurs joues. - -La maîtresse de la maison est la seule personne dans ce groupe qui ne -soit pas absolument jeune; les autres, qu'on nous présente comme des -_dames_ et qui doivent être mariées en effet, à en juger par le luxe de -leurs vêtements, sont des enfants qui peuvent avoir en moyenne une -dizaine d'années. (Chez les juifs de Fez et de Mékinez, c'est l'usage de -marier les filles à dix ans et les garçons à quatorze.) - -Toutes ces petites fées nous tendent la main, avec de gentils sourires; -l'accueil de la maîtresse de la maison est cordial et même distingué; -elle est la plus somptueuse de toutes; sa jupe de velours cramoisi, son -corsage de velours bleu de ciel, disparaissent sous des dorures en -relief, et, dans les anneaux de ses oreilles, sont enfilées des perles -fines et des émeraudes grosses comme des noisettes. - -Nous n'étions jamais entrés dans une grande maison juive, et toute cette -richesse inattendue et inconnue nous semble un rêve, après la misère -sordide et les puanteurs de la rue. - -Nous refusons de déjeuner, malgré les instances de nos hôtes; mais on a -l'air si heureux de nous recevoir que, pour ne pas faire de peine, nous -acceptons une tasse de thé. - -C'est au premier étage que ce thé va nous être servi; montons par un -étroit escalier de mosaïques aux marches très raides, suivis de toutes -les petites femmes en costumes d'idoles; traversons une galerie -supérieure festonnée, ajourée, dorée, et entrons dans un salon décoré en -style d'Alhambra, pour nous asseoir par terre, sur des coussins de -velours et de merveilleux tapis. - -Par terre également, notre thé aux aromates fume dans des théières et -des samovars en argent d'une grande richesse. - -Les fenêtres de ce salon sont des petits trèfles ou des petites rosaces -découpées avec une excessive recherche de formes; sur les murs, toujours -ces mêmes mosaïques, ces mêmes dentelles de sculptures dont les Arabes -ont l'inimitable secret; quant au plafond, c'est une série de petites -coupoles, de petits dômes étoilés, pour lesquels il semble qu'on ait -épuisé les combinaisons géométriques les plus rares et les plus -difficiles, et aussi les mélanges les plus extraordinaires de couleurs. - -Par les fines découpures des fenêtres garnies de vitraux colorés, -entrent des rayons bleus, des rayons jaunes, des rayons rouges, qui -tombent au hasard sur les soieries, sur les ors, sur les costumes -éclatants des femmes. Et au milieu de nous, dans un réchaud d'argent, -brûle le bois précieux des Indes, qui répand son nuage de fumée -odorante. - -Après les trois tasses de thé de rigueur, après les «cornes de gazelle», -les confitures de pastèques et les petits bonbons de toute sorte, nous -voulons décidément prendre congé, partir. Mais notre hôtesse renouvelle -son invitation à déjeuner avec une telle insistance de prière que, de -guerre lasse, nous disons oui. Alors une expression de vrai plaisir -apparaît sur sa figure, et les toutes petites dames mariées font chacune -un saut de joie. - -Avant de nous mettre à table, il faut visiter le logis, dont notre hôte -semble très justement fier. - -D'abord les terrasses, autrement dit les toits, qui sont le promenoir -habituel de la famille. On ose à peine y marcher, tant la couche de -chaux qui les recouvre est immaculée et neigeuse. Ils sont divisés en -différentes parties, d'où l'on découvre différents aspects de la -désolation grandiose d'alentour. Et il y a de tels enchevêtrements dans -cette ville où, depuis tant de siècles, les constructions se sont -appuyées et entassées sur des ruines, qu'une partie de ces terrasses si -blanches s'enfonce sous la formidable ogive sombre d'une forteresse -croulante, construite là jadis par Mouley-Ismaïl, le sultan cruel. De -ces hauts promenoirs, on domine d'abord la ville juive, avec ses maisons -sans air, serrées, tassées les unes sur les autres comme par une -compression, et d'où montent d'écoeurantes odeurs. Plus loin, les restes -de Mékinez, tout le développement incompréhensible des grandes murailles -de forteresses ou de palais auxquelles, par contraste, l'espace, -l'étendue ont été donnés comme à plaisir; et, au milieu de la plus -farouche et de la plus haute de ces enceintes, la porte merveilleuse par -laquelle nous sommes sortis tout à l'heure des sérails, la grande ogive -brodée de mosaïques qui était l'entrée d'honneur du glorieux sultan. -Puis enfin, par échappées, au delà de tant de remparts et de ruines, des -coins de cette campagne sauvage où les brigands font la loi. «Il est -arrivé, nous conte notre hôte, à certaines époques où le sultan et son -armée étaient en expédition lointaine dans le Sud, il est arrivé qu'on -s'est vu obligé de fermer en plein jour les portes de Mékinez, tant les -pillards Zemours devenaient hardis et dangereux.» Toute la famille -israélite est montée avec nous, à la file, par le petit escalier raide -et étroit, afin de nous faire les honneurs de ce lieu de plein air. Les -costumes de velours et d'or des femmes tranchent sur l'éclatante -blancheur des terrasses; les petites dames mariées sont toutes là. Il y -a surtout deux petites belles-soeurs de dix ans, qui se tiennent -enlacées, et qui sont bien charmantes et étranges, avec leurs yeux trop -agrandis, trop cernés, qui ne semblent déjà plus des yeux d'enfants; -leurs magnifiques bracelets de poignets et de chevilles, qui sont des -cadeaux de noce et qui doivent leur servir plus tard lorsqu'elles seront -grandes, trop larges à présent pour leurs membres délicats, ont été -attachés avec des rubans. Et chez elles toutes, jeunes ou non, ce que -l'on voit de cheveux, sous le petit casque en gaze d'or, est imité avec -de la soie: deux bandeaux de soie noire, bien peignés, bien raides, -encadrent leurs joues d'une blancheur de cire et deux petits -accroche-coeur, également en soie noire, s'ébouriffent en pinceau -au-dessus de leurs oreilles fines. Quant à leur vraie chevelure, elle -est cachée je ne sais où, invisible. - -En promenant mes yeux tout autour de ces terrasses, sur l'horizon -mélancolique en face duquel ces femmes naissent et meurent, j'ai un -instant la compréhension et l'effroi de ce que peut être la vie de ces -israélites, astreints craintivement aux observances de la loi de Moïse, -et murés dans leur quartier étroit, au milieu de cette ville momifiée, -séparée du monde entier... - -Une des gloires de la maison est son jardin, un jardin qui nous fait -sourire: il a bien cinq ou six mètres carrés, entre de grands murs où -sont peintes des charmilles; de petits orangers y poussent étiolés. -Mais, vu l'extrême rareté de l'espace, il faut être tout à fait riche -pour posséder un jardin dans ce quartier. Le sultan actuel, nous dit -notre hôte, est très doux pour les juifs; il a promis, à son prochain -séjour à Mékinez, de leur faire bâtir une nouvelle ville; alors ils -espèrent bientôt s'agrandir et respirer mieux. - -Toute la maison est du reste aménagée et décorée dans le goût arabe le -plus recherché, et on pourrait se croire chez quelque élégant vizir, si -les proportions n'étaient pas si petites, et surtout si on ne voyait, -dans chaque appartement, encadrées sous verre, les tables de la Loi, ou -des inscriptions hébraïques, ou la sombre figure de Moïse, ou quelque -autre indice de cette obscurité particulière qui n'est pas l'obscurité -musulmane. - - * * * * * - -Notre déjeuner est prêt. C'est au rez-de-chaussée, dans une salle qui -donne sur la belle cour tout en dentelles de pierre rehaussées d'or. Les -murs intérieurs sont décorés de mosaïques d'une rare finesse, -représentant des séries d'arcades mauresques au milieu desquelles des -rosaces se compliquent bizarrement comme des dessins de kaléidoscope. -Quant au plafond, il est composé de ces innombrables petits pendentifs -emboîtés les uns dans les autres, que je ne puis comparer qu'à ces -cristallisations de givre accrochées aux branches des arbres en hiver. - -La table est, par galanterie, servie à l'européenne sur une nappe -blanche; la porcelaine est française, de Limoges, style Empire, avec -filets dorés. A la suite de quelles odyssées ces choses sont-elles -venues s'échouer à Mékinez?... - -On fait venir quatre musiciens, deux chanteurs, un violon et un tambour, -qui s'installent par terre, contre nos jambes, pour nous jouer sans -arrêt des choses rapides, stridentes et lugubres. Notre hôtesse, malgré -ses perles et ses émeraudes, désire surveiller elle-même la cuisine et -nous apporter nos plats; ce qu'elle fait du reste avec une bonne grâce -parfaite et une originale distinction. - -Une vingtaine de mets différents se succèdent à la file, arrosés de deux -ou trois qualités de vieux petits vins roses tout à fait bons, que les -israélites récoltent sur les coteaux alentour de Mékinez, au grand -scandale des musulmans. Et, tandis que la musique fait rage par terre, -tandis que la fumée du bois indien, que l'on brûle devant nous, voile -notre déjeuner d'un odorant nuage bleu, nous voyons, au milieu de la -belle cour tout en lumière, la famille groupée dans ses costumes -chamarrés d'or, et toujours les deux petites belles-soeurs qui passent -et repassent, enlacées, leurs espiègleries enfantines contrastant avec -leurs lourds bijoux et leurs vêtements de grandes dames. - - * * * * * - -L'heure venue de nous en aller, nous ne savons quels remerciements faire -à ces aimables gens, que nous ne reverrons jamais nulle part et auxquels -nous aimerions pourtant offrir à notre tour l'hospitalité, si, par -impossible, ils venaient dans notre pays. - -Quand nous ressortons pour reprendre nos mules dans la rue sordide, nous -trouvons un attroupement considérable, qui s'est formé là dans l'attente -curieuse de nous voir; tout le quartier est dehors, et nous marchons à -travers une foule compacte, jusqu'au moment où, la porte des Juifs -franchie, nous retombons dans les solitudes de la ville arabe. - -L'accablant soleil de deux heures tombe sur les tranquillités des -ruines, où des milliers de cigales chantent. Nous sortons des enceintes -des grands remparts, pour redescendre vers notre camp. - -Là nous attendent les cavaliers qui sont venus de Fez nous apporter nos -cadeaux. Avant de les congédier, nous voulons vérifier le contenu de nos -caisses, de peur qu'elles n'aient été pillées pendant la nuit de voyage; -et, à l'annonce de ce déballage, nos muletiers font cercle, bien près, -bien près, avec des yeux avides de voir; les gens d'une petite caravane -qui est venue camper près de nous en notre absence s'approchent aussi, -très alléchés par ce spectacle, et nous avons bientôt une trentaine -d'Arabes, suspects d'allures et drapés en majestueuses guenilles, qui se -pressent autour de nous, dans l'isolement de ce cimetière, muets -d'impatience, à l'idée d'admirer les présents du Calife... Ouvrons une -première caisse: c'est la selle de velours vert, très somptueusement -brodée d'or, que nous sommes chargés de faire parvenir au gouverneur de -l'Algérie, en même temps que son cheval pommelé; des murmures -d'admiration passionnée accueillent son apparition au soleil. - -Déballons maintenant la boîte infiniment longue qui doit contenir nos -cadeaux personnels.--Pour chacun de nous, un fusil du _Souss_ dans son -étui rouge; un fusil ancien, de cinq pieds de long, entièrement revêtu -d'argent. Pour chacun de nous aussi, un grand sabre de pacha marocain, -dans un fourreau niellé, avec bretelle de soie et d'or; poignée en corne -de rhinocéros, lame et garde damasquinées d'or. Cela brille, sous la -chaude lumière du ciel, et les exclamations les plus exaltées partent de -notre entourage. Dans son enthousiasme pour le Calife qui peut faire -d'aussi désirables cadeaux, un chamelier va jusqu'à s'écrier: «Qu'Allah -rende victorieux notre sultan Mouley-Hassan! Qu'Allah prolonge ses -jours, _même aux dépens de ma propre vie!_» - -Alors nous nous trouvons imprudents d'avoir éveillé autour de nous de -telles convoitises... - - * * * * * - -Nous remontons vers la ville sainte, assis sur nos mules et précédés de -notre vieux caïd responsable. Cette fois, c'est pour nous promener à -l'aventure et à la recherche des tapis, des armes, jusqu'au coucher du -soleil. - -Le «bazar», beaucoup plus petit, plus obscur, plus triste que celui de -Fez, est complètement vide quand nous arrivons; le long des murs, tous -les petits couvercles des niches à marchands sont rabattus et fermés. On -nous explique que tout le monde est à la mosquée; dans un moment, on va -revenir: nous n'avions pas songé en effet qu'il est trois heures et -demie, l'heure de la quatrième prière du jour... - -Peu à peu, l'un après l'autre, les marchands reviennent, à pas lents, -drapés dans leurs transparentes mousselines, et tout blancs dans la -pénombre des petites ruelles voûtées. Absorbés dans leur rêve, -insouciants ou dédaigneux de notre présence, ils ouvrent leurs niches, -en relèvent les couvercles, et montent s'asseoir dedans, le chapelet à -la main, sans nous regarder. Cependant nous sommes les seuls -acheteurs,--et on est tenté de se demander à quoi bon un bazar dans -cette nécropole.--On y vend des burnous, des costumes, des cuirs -ouvragés, beaucoup d'étriers niellés d'argent ou d'or; et de ces -couvertures aux dessins sauvages, tissées dans le Sud par les femmes des -tribus, le soir à la porte des tentes,--chez les Beni M'guil ou les -Touaregs. - -Nous errons longtemps au milieu des quartiers déserts et funèbres; nous -passons, toujours dans l'obscurité des rues couvertes, devant plusieurs -mosquées immenses, où nos regards jetés à la dérobée entrevoient des -enfilades mystérieuses d'arceaux et de colonnes. Puis nous arrivons au -quartier, un peu moins mort, des marchands de bijoux. - -Oh! les étranges vieux bijoux que l'on vend à Mékinez! A quelles époques -ont-ils bien pu être neufs?--Pas un qui n'ait un air d'antiquité -extrême: de vieux anneaux de poignets ou de chevilles, polis par des -frottements séculaires sur la peau humaine; de larges agrafes pour -attacher les voiles; de vieux petits flacons d'argent, à pendeloques de -corail, pour contenir du noir à peindre les yeux, avec des crochets pour -les attacher à la ceinture; des boîtes pour corans, toutes gravées -d'arabesques et portant le sceau de Salomon; de vieux colliers de -sequins, usés sur des cous de femmes mortes;--et une quantité de ces -larges trèfles, en argent repoussé enchâssant une pierre verte, que l'on -s'attache sur la poitrine pour conjurer le mauvais oeil.--Dans les -niches des vieux murs, devant les vendeurs accroupis, ces choses sont -étalées sur des petits dressoirs en bois crassi et vermoulu. - -C'est près du quartier des juifs; plusieurs d'entre eux, nous devinant -là, arrivent, nous entourent, pour nous offrir aussi des bijoux, des -bracelets, de vieilles bagues extraordinaires, ou des boucles d'oreilles -à émeraudes, toutes choses qu'ils tirent des poches de leurs robes -noires avec des airs de cachotterie, après avoir jeté autour d'eux des -regards méfiants. - -Viennent aussi des marchands de tapis de R'bat; tapis en haute laine, -qu'on étale par terre, sur la poussière, sur les détritus et sur les -ossements, pour nous en montrer les dessins rares et les belles -couleurs. - - * * * * * - -Le soleil est déjà bas, il commence à jeter ses rayons en longues bandes -d'or sur les ruines. Alors nous concluons nos marchés péniblement -discutés, pour quitter la sainte ville où nous ne reviendrons plus -jamais et nous diriger vers nos tentes. - -Avant de franchir la dernière muraille d'enceinte, nous nous arrêtons -dans une sorte de petit bazar que nous ne connaissions pas encore. C'est -celui des marchands de bric-à-brac, et Dieu sait ce que des boutiques de -ce genre à Mékinez peuvent recéler de bizarres vieilleries. - -Ces brocantages se passent près d'une porte donnant sur le désert de la -campagne, au pied des hauts et farouches remparts et à l'ombre de -quelques mûriers centenaires qui ont en ce moment leurs jeunes feuilles -tendres d'avril. Ce sont surtout de vieilles armes que l'on trouve ici: -yatagans rouillés, longs fusils du Souss; puis de vieilles amulettes de -cuir, pour la chasse ou la guerre; des poires à poudre saugrenues, et -aussi des instruments de musique: guitares à peau de serpent, musettes -ou tambourins. Par analogie sans doute avec ces débris qu'ils vendent, -les marchands sont presque tous des vieillards caducs, effondrés, finis. - -Des mendiants, qui ont élu demeure dans des trous de pierre à cette -entrée de ville, assistent à nos marchés: un manchot couvert de plaies, -un cul-de-jatte galeux; et plusieurs de ces gens qui ont pour regard -deux trous saignants où s'assemblent les mouches, et qui sont d'anciens -voleurs auxquels, de par la loi, on a enlevé les yeux avec la pointe -d'un fer rougi. - -On est sans doute très pauvre dans ce bazar, on a grand besoin de -vendre, car on s'occupe de nous, on nous entoure. Nous faisons à vil -prix plusieurs acquisitions étonnantes... A l'heure jaune et subitement -refroidie du coucher du soleil, nous sommes encore là, près de cette -porte désolée et sous les branchages de ces vieux arbres, cernés par une -cinquantaine de figures sauvages, en haillons, Berbères, Arabes ou -Soudaniens. - - * * * * * - -On sait en ville que nous devons partir demain matin à la pointe du -jour. Aussi, dès que nous sommes revenus sous nos tentes, des juifs -descendent vers notre camp pour nous offrir encore des plumes, des oeufs -d'autruche et d'autres bijoux d'argent, d'autres tapis de R'bat; tant -que dure une lueur de crépuscule, ils étalent obstinément ces choses -devant nous, sur l'herbe des tombes... - -Le jeune pacha vient ensuite à cheval nous faire ses adieux. Puis nos -gardes de nuit arrivent, et enfin, aux lanternes, le cortège de notre -pompeuse _mouna_: alors commence pour nos gens la grande orgie nocturne -de poulets, de moutons et de couscouss. - - - - -XXXIV - - -Mardi 30 avril. - -Aux premiers rayons splendides du soleil, nous levons le camp, laissant -les restes de nos festins aux chiens et aux vautours. - -Très promptement la ville sainte disparaît derrière nous, masquée par -des coteaux sauvages. - -Des défilés de montagnes, des tapis de fleurs. De grands liserons roses -parmi des aloès bleuâtres; mais des liserons en profusion telle, -qu'entre les feuilles pâles et cendrées de ces aloès, on dirait qu'on a -jeté à pleines poignées des rubans roses. Et c'est ainsi durant des -lieues... Puis viennent des zones uniformes de liserons bleus, mais -tellement bleus qu'on dirait de loin des flaques d'eau reflétant la -belle couleur profonde du ciel. - -Nous ne rejoindrons que demain la route de Tanger, que nous avions -suivie avec l'ambassade pour venir; aujourd'hui nous traversons une -région encore moins fréquentée, et qui nous était inconnue. Une région -bien déserte. Il fait plus chaud qu'à l'aller, la senteur d'Afrique est -plus prononcée dans la campagne, et il y a encore plus de fleurs, et -plus de vibrante musique d'insectes, dans plus de silence. - -Nous marcherons à étapes un peu forcées, à soixante kilomètres par jour -environ; nos lieux de campement, discutés et fixés d'avance avec le caïd -qui nous mène, sont espacés dans ces proportions-là. Et ce soir nous -espérons camper au delà de ces contreforts de l'Atlas, à l'entrée de la -plaine sans fin où le Sebou serpente. - -Elle est bien différente, cette fois-ci, notre manière de voyager, et le -pays que nous avions traversé en fête, au milieu de tous les cavaliers -des tribus accourus de loin pour nous faire honneur, maintenant nous -apparaît sous son vrai aspect, dans sa morne tranquillité, avec ses -grandes étendues vides. N'en déplaise à nos compagnons d'ambassade -restés à Fez--auxquels nous gardons le plus cordial souvenir--nous -préférons revenir ainsi, comme de braves Marocains quelconques, -n'éveillant pas la curiosité des caravanes qui passent, ne faisant même -plus tache dans les solitudes où nous cheminons, dissimulés que nous -sommes sous nos burnous et tout hâlés de soleil: nous nous sentons dix -fois plus en Afrique, causant avec nos muletiers, écoutant leurs -chansons et leurs histoires, initiés à mille aspects, à mille petits -détails d'un Maroc intime, que nous n'avions pas soupçonnés dans notre -trajet pompeux d'arrivée. - -Le vieux caïd qui a brigué l'honneur et le profit de nous ramener à -Tanger est un habitant de Mékinez, où il possède, paraît-il, un harem de -jeunes femmes blanches,--et il nous avait demandé hier l'autorisation de -passer la soirée dans sa demeure.--Ce matin, dès l'aube, il était de -retour au camp, fidèle à la consigne donnée. Mais aujourd'hui, toujours -droit sur sa bête, il a l'air d'un cadavre séché au soleil, et, au lieu -de marcher le premier, il nous suit par derrière, péniblement. Alors un -muletier noir, qui est le bouffon de notre bande, le regardant avec un -clignement d'oeil intraduisible, donne cette explication de sa fatigue: -«Il a couché cette nuit dans un _silos_.»--(En français il est -impossible de rendre les dessous moqueurs de cette phrase, ni -l'impayable drôlerie de singe avec laquelle ce nègre l'a prononcée.) -Cependant il nous cause une vraie pitié, ce caïd, dans sa lutte contre -la vieillesse: trop fier pour s'avouer fatigué, éperonnant sa bête avec -un navrant dépit chaque fois que nous faisons mine de ralentir pour -l'attendre. - -De tout le jour, nous ne rencontrons ni un village, ni une maison, ni -une culture. De loin en loin seulement, quelques douars de nomades, -installés en général à grande distance du chemin, mais dont les chiens -de garde, nous flairant quand même, hurlent dans la campagne -silencieuse, quand nous passons.--Leurs tentes, jaunâtres, brunâtres, -sont toujours rangées en cercle,--comme poussent les champignons des -bois, auxquels elles ressemblent; leurs troupeaux paissent au milieu, -et, à côté de chaque douar, il y a dans la prairie deux ou trois grands -ronds dénudés, pelés, salis,--qui sont des emplacements anciens, -abandonnés après l'épuisement des herbages.--On nous dit que ces tentes -aujourd'hui ne sont habitées que par des femmes, tous les cavaliers -valides ayant été réquisitionnés par le pacha de Mékinez pour son -expédition contre les Zemours. - -Vers midi, au passage d'un gué, nous nous croisons avec une tribu -berbère en voyage, troussée très haut dans l'eau courante. Suivant -l'usage berbère, les femmes sont à peine voilées, et il y en a, parmi -les jeunes, qui sont bien jolies. Les troupeaux passent aussi en -beuglant, en bêlant, pourchassés par des chiens très affairés. Des -petites filles tiennent des agneaux à leur cou, et, d'un de ces larges -paniers appelés _chouari_ que les mules portent sur leur dos, sort la -figure étonnée d'un petit poulain tout jeune qu'on a couché là dedans et -qui paraît s'y trouver fort à l'aise. - - * * * * * - -Vers quatre heures enfin, du haut de la dernière montagne de cette -chaîne de l'Atlas, nous voyons cette plaine du Sebou, qu'il nous faudra -traverser demain, apparaître comme une mer lumineuse. Aux premiers -plans, elle est toute marbrée, zébrée, de jaune, de rose, de violet, -suivant ses zones de fleurs que les hommes n'ont jamais dérangées. Au -loin seulement, vers l'horizon nettement circulaire, toutes ces -chamarrures se brouillent, se fondent en un bleu uniforme, comme celui -de la vraie mer. - -Descendus par une pente raide, nous campons dans cette plaine, à une -heure de marche encore, au delà du pied des montagnes, près du saint -tombeau de Sidi-Kassem et à côté d'un petit groupe de huttes de chaume -que ce marabout protège. - -Et c'est toujours une heure délicieuse que celle où, le camp dressé, la -longue étape finie, on s'assied voluptueusement devant sa tente, sur une -couche de fleurs sauvages toutes fraîches, et toujours différentes, -toujours changées. L'espace est immense de tous côtés; l'air sent bon; -il est imprégné de cette odeur qu'il a chez nous, à un degré moindre et -d'une façon plus éphémère, à l'époque des foins; les vêtements arabes -sont libres et légers, augmentant la sensation de repos que l'on -éprouve, étendu là, sous le ciel rafraîchi du soir; et cette limpidité -profonde qui est partout, qui est une fête pour les yeux, il semble -aussi qu'on la respire, qu'on en goûte l'impression physique en -remplissant sa poitrine d'air. Après tant d'heures bercées d'incessantes -petites secousses au pas de la mule, on trouve infiniment douce -l'immobilité de la vieille terre arabe sur laquelle on va dormir; et -puis on a très faim, et volontiers on songe à l'heure du couscouss qui -approche, ou même à ces cuisines barbares que nous font nos muletiers -là-bas: moutons et poulets rôtis dans l'herbe. - -Nous sommes ici près de chez les Beni-Hassem, dont nous traverserons -demain le pays tout d'une traite afin de mettre le fleuve du Sebou entre -eux et notre prochain campement; les Zemours ne sont pas bien loin non -plus, mais on a beaucoup de peine à concevoir un danger dans ce lieu -délicieusement paisible et plein de fleurs. - -Au petit village d'à côté, les troupeaux rentrent en bêlant, conduits -par des enfants encapuchonnés. On nous envoie aussitôt du lait encore -tiède, dans des écuelles de terre; et le vieux chef, qui doit nous -fournir une garde pour cette nuit, vient causer avec nous. - -Après des questions quelconques échangées, nous nous informons des trois -brigands qu'on avait capturés par ici le jour de notre premier passage: -«Ah! dit-il, les trois brigands... voilà le cinquième ou sixième jour -qu'ils ont _les mains au sel_!» - -Oh! les malheureux! Nous nous en doutions bien, mais cela nous glace! -Ainsi, ces hommes, qui étaient en même temps que nous dans cette plaine, -respirant ce même air pur, libres comme nous-mêmes de courir, ayant -comme nous la santé, l'espace, sont depuis cinq ou six jours, cinq ou -six nuits, à attendre la mort, les ongles retournés dans la chair -fendue, serrés, serrés dans l'effroyable gant qui ne sera jamais ôté; -n'ayant rien à espérer, ni un soulagement, ni une pitié de personne, -puisqu'il faut que la douleur aille en augmentant toujours, et qu'ils -meurent précisément par l'excès de souffrir... Alors notre nervosité -d'Européens étant revenue, voici que notre paix du soir, à l'heure -confuse où le sommeil arrive, est troublée par l'image de ces trois -suppliciés... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -XXXV - - -1er Mai.--Mercredi matin. - -On a tiré des coups de fusil toute la nuit, autour de notre camp, à nos -oreilles. Et c'étaient nos veilleurs, très inquiets, très agités. On les -entendait se dire entre eux: «C'est un voleur!--Non, c'est un chacal!» -Et ils discutaient les formes de ce qu'ils avaient cru voir approcher -dans l'obscurité: «Des hommes, je te dis, mais qui marchaient à quatre -pattes, tout baissés, tout baissés...» - - * * * * * - -Quatre heures et demie du matin, au petit jour pâle, ils nous -réveillent, suivant la consigne, pour lever le camp et partir: avant la -nuit, nous désirons être sortis de chez les Beni-Hassem, avoir franchi -le grand fleuve. - -En s'éveillant ainsi dans sa maisonnette de toile--qui est toujours -pareille, où les nattes et les tapis sont toujours disposés de la même -façon--il arrive qu'on ne se rappelle plus bien l'aspect du pays -d'alentour, qui, au contraire, est constamment varié: grande ville -morte, ou plaine désolée, ou montagne d'où la vue domine?... - -En sortant ce matin de ma tente, l'esprit encore alourdi de sommeil, -j'ai devant moi une étendue infinie, toute de luzernes violettes et de -mauves roses, sous un ciel entièrement noir; une inimaginable profusion -de fleurs dans une solitude plate illimitée, quelque chose qui tient à -la fois de l'Éden et du désert. C'est à peine éclairé encore, et ces -nuages si épais, qui semblent tombés sur les herbages, font la voûte du -ciel plus obscure que la terre d'en dessous. Cependant au bout de la -plaine, à la partie la plus basse de ce ciel ténébreux, le soleil -jaunâtre révèle sa présence par de longs rayons qu'il jette tout à coup -au travers de cette grande intensité d'ombre où nous sommes; on le -devine sans le voir et subitement l'obscurité semble s'être épaissie, -par contraste, autour de ces raies lumineuses émanées de lui; ce lever -plein de mystère me rappelle beaucoup ceux qui m'ont été familiers jadis -sur les côtes de Bretagne, ou sur les mers septentrionales à la saison -des brumes. Mais, tandis que, désorienté, indécis, je regarde cette -lointaine déchirure pâle, de grandes bêtes passent devant ce soleil, à -la file; des bêtes lentes, dandinantes, dont les pattes longues -projettent sur la plaine des ombres n'en finissant plus: les caravanes -d'Afrique!... Alors je ressaisis la notion du lieu, que j'avais aux -trois quarts perdue. - -Les nuages s'absorbent, disparaissent on ne sait où. De tous côtés à la -fois, le bleu reparaît, puis se fixe uniformément, sur le dôme entier du -ciel. - -Sept heures de route, sans arrêt, dans la plaine, au milieu de la -magnificence des pâquerettes, des soucis, des luzernes et des mauves, -croisant de temps à autre des files de chameaux et de petits ânons très -chargés: tout le va-et-vient entre Tanger et Fez--entre l'Europe et le -Soudan.--A la fin, nous sommes lassés de tant de fleurs, tant de fleurs -pareilles, vues dans une demi-somnolence que berce toujours le pas des -mules et que le brûlant soleil alourdit. - -Vers deux heures de l'après-midi, halte dans un lieu quelconque, d'où il -me reste cette image: la plaine toujours, illimitée, fleurie comme ne -fut jamais aucun jardin; et seul, à l'écart, le vieux caïd épuisé, -disant ses prières à genoux... C'est dans une zone de pâquerettes -blanches mêlées de pavots roses. Vieillard près de la mort à figure -terreuse, à barbe blanchâtre comme du lichen, vêtu des mêmes couleurs -fraîches que ces pavots et ces pâquerettes d'alentour, ses longs voiles -blancs laissant transparaître son cafetan de drap rose;--son cheval -blanc à haute selle rouge paissant à côté de lui, la tête plongée dans -les herbages;--et lui-même, à moitié enfoui dans ces fleurs, dans ces -fleurs blanches et roses, au milieu de l'immense plaine de fleurs -infiniment déserte sous le bleu profond du ciel d'été; lui, prosterné -sur cette terre où on le mettra bientôt, et implorant la miséricorde -d'Allah avec cette ferveur de prière que donne l'approche pressentie du -néant... - - * * * * * - -Passé le Sebou à quatre heures, pour camper prés d'un village des -Beni-Malek, sur la rive nord du fleuve. - - - - -XXXVI - - -Jeudi 2 mai. - -Notre petite troupe s'est augmentée de quelques nouvelles recrues: des -Arabes quelconques rencontrés en route, voyageurs isolés qui nous ont -demandé de se joindre à nous, par crainte des détrousseurs. Nous avons -aussi deux de ces personnages appelés Rakkas, qui forment à Fez, une -corporation importante sous le commandement d'un Aminn, et qui font -métier de porter les lettres à travers le Maroc, en courant au besoin -nuit et jour suivant le prix qu'on y met, sauf à dormir ensuite une -semaine d'affilée. - -Dans la matinée fraîche, nous traversons quatre heures durant ces -solitudes sablonneuses tapissées de fougères et de petites fleurs rares, -que nous connaissions déjà, mais qui nous semblent tout autres, plus -mornes, plus mélancoliques, plus vastes aussi, à présent que nous -cheminons seuls au milieu, sans notre bruyante escorte d'ambassade qui -tirait des coups de fusil au vent. L'air qui ne sent plus la poudre, et -que n'agite plus le passage en ouragan des fantasias, est étonnamment -tranquille, pur, vivifiant, suave. Et la lumière est si belle!... Au -delà des lignes immenses de la plaine, les montagnes où nous entrerons -demain sont dessinées comme d'un pinceau net et ferme, en couleurs -franchement intenses, sur un vide très clair qui est le ciel. De temps à -autre, une cigogne nous regarde défiler, immobile sur ses échasses, ou -bien passe en l'air agitant au dessus de nos têtes ses grands éventails -blancs et noirs. Et c'est là tout ce qui anime ce pays désert, où l'on -se sent si pleinement vivre. - - * * * * * - -Vers midi, au milieu de collines violettes de lavandes dont le soleil -surchauffe et exalte la pénétrante senteur, nous apercevons un recreux -de ravin où il y a par hasard un arbre, un vrai grand arbre, un vieux -figuier sauvage contourné comme un banian de l'Inde. Et c'est si -tentant, si extraordinaire dans ce pays nu, où il n'y a d'ombre que -celle des nuages errants, que nous mettons pied à terre pour descendre -dans ce trou et y faire notre halte du milieu du jour. La place, choisie -et rare, est déjà occupée par une dizaine de taureaux qui se tiennent -là, bien serrés les uns aux autres, bien cachés sous l'abri des larges -feuilles épaisses, béats dans cette fraîcheur humide, quand tout rayonne -et brûle alentour. Mais ils nous cèdent sans conteste, se sauvent -épeurés à notre approche, et nous nous installons en maîtres dans la -petite oasis. - -Ce figuier doit avoir des siècles, tant ses branches sont grosses et -bizarrement tordues. Un ruisseau court à ses pieds, en bruissant sur des -cailloux noirs, au milieu des cressons, des myosotis bleus, de toutes -ces plantes d'eau connues depuis l'enfance dans nos ruisseaux des -campagnes françaises. Et, derrière la masse touffue de l'arbre, un -rocher surplombant s'avance en voûte de grotte, formant comme une -seconde petite salle, plus couverte encore et plus intime, que tapissent -des capillaires et d'où suinte une source. En entrant là dessous, on a -une sensation délicieuse de fraîcheur et d'ombre, après l'accablement de -lumière brûlante qui est partout dehors sur ces collines de lavandes. -Parmi les racines de ce figuier, comme sur des fauteuils, nous nous -étendons paresseusement, nos pieds nus dans l'eau du ruisseau. De tout -ce qui nous entoure, rien d'africain, rien d'étranger, il nous semble -être dans quelque recoin d'une France sauvage, d'une France d'autrefois, -au resplendissement de juin, par un midi sans nuages. Et les bêtes ici, -jamais tourmentées par les hommes, n'ont pas peur de nous; les tortues -d'eau tout doucement, tout doucement, entre les joncs, approchent leurs -carapaces noires, pour venir manger les miettes de notre pain; et les -rainettes vertes sautent sur nous, se laissent prendre et caresser. - -De tous les recoins d'ombre, de tous les ruisseaux frais aux bords -desquels il m'est arrivé de me reposer, par les brûlants midis, durant -tant d'expéditions diverses, au milieu de tant de circonstances -différentes, dans des pays quelconques du monde, je ne crois pas -qu'aucun m'ait jamais apporté une plus pénétrante impression de paix que -celui-ci, avec un plus intime désir de m'abîmer dans la tranquille -nature verte. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - * * * * * - -A la fin de ce même jour, deuxième de notre mois de mai et premier du -mois arabe de ramadan, nous sommes campés devant Czar-el-Kébir. - -Et le soir, notre caïd, nos muletiers qui ont commencé depuis ce matin à -observer le jeûne que le Coran ordonne pendant la durée de ce mois-là, -sont tous debout, regardant la ville derrière laquelle le soleil se -couche, attendant avec impatience l'heure où les pavillons blancs de -prière vont se hisser sur les mosquées, l'heure du saint Moghreb, après -laquelle il leur sera permis de manger et de boire. - -Le ciel est absolument jaune, d'un jaune pâle de citron, une intense -lumière jaune est répandue partout, et sur ce couchant si clair, la -ville se profile en silhouette dure: ses lourds minarets, en noir; -toutes ses murailles crénelées, ensevelies sous la chaux, en une sorte -de gris bleu, froid et mort; en noir aussi, ses quelques hauts palmiers, -aux tiges minces comme des fils, qui penchent çà et là leurs bouquets de -plumes au-dessus des terrasses.--Et dans le jaune lumineux du fond, -dominant tout, la lune nouvelle du ramadan marque son fin croissant -comme un trait d'ongle qui brillerait. C'est un décor idéalement arabe, -éclairé avec un art suprême. - ---«Allah Akbar!...» L'heure sainte est enfin sonnée, l'immense cri -retentit sur la ville. A genoux, tous les burnous de laine: c'est le -Moghreb, le premier Moghreb du ramadan. - -Les grandes cigognes, contrariées par ce bruit pourtant familier, -s'envolent, tournoient lentement, promènent un instant, en silhouette -sur le jaune du ciel, leurs éventails de plumes, puis reviennent se -poser à la pointe des minarets, dans leurs nids... - ---«Allah Akbar!» Le cri, longuement répété, s'apaise, se perd en traînée -mourante dans le silence envahissant; la lumière s'éteint vite, dans du -bleuâtre qui semble monter de la terre; et, du côté opposé à la ville, -du côté de l'ombre, une voix de chacal répond en sourdine, derrière un -fourré de cactus... - - * * * * * - -En temps de Ramadan, il est d'usage au Maroc de faire toute la nuit de -la musique et des festins après le jeûne austère du jour; aussi, dès que -l'obscurité nous a tous enveloppés, la ville nous envoie des bruits -confus de tambourins battant des danses étranges, de cornemuses -glapissant des chants tristes; et dans notre petit camp aussi, où le -ramadan est fidèlement observé, on joue, sous les tentes, de la guitare -à deux cordes au son de grillon agonisant; on chante en voix flûtée, -avec des battements de mains. - -Un peu plus avant dans la nuit, le silence, qui était revenu, tout à -coup se remplit d'une musique aigre et déchirante qui semble être en -l'air, qui semble venir d'en haut, planer. Et alors, étant sorti de ma -tente, je demande à un de nos muletiers, qui flâne à la belle étoile -malgré l'heure indue, d'où ces sons nous viennent. En souriant, il -m'indique du doigt les tours des mosquées qui se profilent en grisaille -sur le ciel semé d'une poussière blanche d'étoiles: au bout de chaque -minaret, en compagnie des cigognes, un joueur de musette, paraît-il, est -installé, jouant à plein souffle, et devant continuer jusqu'au matin, -au-dessus de la vieille ville confusément obscure... - - - - -XXXVII - - -Samedi 3 mai. - -Demain nous reverrons Tanger la Blanche, la pointe d'Europe, et déjà les -choses et les gens de ce siècle. - -Cette avant-dernière journée de marche est longue, pénible, sous un -soleil beaucoup plus lourd. Notre vieux caïd, que les jeûnes du Ramadan -achèvent, hésite, ne reconnaît plus son chemin. Nos muletiers, qui ne -mangent pas non plus, ont une lenteur et une somnolence inusitées. Les -distances grandissent entre nous, notre petite colonne s'allonge d'une -manière inquiétante, la voici échelonnée sur deux ou trois kilomètres de -pays chaud et désert. Parfois nous perdons de vue les mules, les -muletiers endormis qui nous suivent avec nos bagages et nos cadeaux du -Calife, nos fameux cadeaux si convoités; alors, un peu influencés -nous-mêmes par le Ramadan, manquant de courage pour retourner sur nos -pas par cette chaleur, nous nous étendons pour les attendre, n'importe -où, au soleil toujours puisqu'il n'y a d'ombre nulle part; n'importe où -sur la vieille terre arabe, sèche et brûlante, cachant notre tête sous -notre capuchon blanc, à la manière des bergers qui font la sieste. - -Vers trois heures, nous sommes complètement égarés, au milieu de -solitudes de fougères, de lentisques et de lavandes. Plus trace de nos -tentes ni de nos bagages, qui ont dû suivre un autre chemin. Et notre -vieux caïd, auquel nous pourrions nous en prendre, nous fait pitié, dans -son abrutissement de fatigue. - - * * * * * - -Mais, le soir venu et notre route retrouvée, le dernier de nos -campements est pour nous faire plus regretter la fin de notre vie -errante sur cette terre primitive de fleurs et d'herbages. - -Dans un lieu sans nom, au penchant d'une haute colline, devant des -horizons tranquilles, c'est une sorte de petit plateau circulaire, de -petite terrasse, que des broussailles de palmiers-nains entourent comme -une bordure de jardin. Et sur ce plateau Allah, pour nous, a étendu un -tapis blanc, bleu et rose, absolument vierge, où personne n'a posé les -pieds: pâquerettes, mauves et gentianes, si serrées les unes aux autres -qu'on dirait des marbrures de fleurs; les tiges sont courtes et fines, -sur un sol sablonneux, engageant et doux pour s'étendre. L'air pur est -rempli de senteurs saines et suaves. Il y a, par exception, un bois -couronnant la hauteur qui nous domine, un bois d'oliviers. Sur le ciel -bleu qui commence à pâlir, à tourner au vert limpide, un tissu de petits -nuages pommelés est jeté discrètement comme un voile. Rien d'humain en -vue nulle part; et le recoin le plus embaumé, le plus calme, que nous -ayons encore trouvé sur notre route; c'est pour nous seuls, toutes ces -fleurs, toutes ces musiques d'insectes, tout ce resplendissement de -couleurs et de l'air. Cette soirée de mai sur ce plateau sauvage a une -paix d'Éden; elle est ce que devaient être les soirées des printemps -préhistoriques, alors que les hommes n'avaient pas encore enlaidi la -terre... - - - - -XXXVIII - - -Dimanche 4 mai. - -Après une journée de marche encore longue sous un ardent soleil, vers le -soir, nous voyons poindre devant nous Tanger la Blanche; au-dessus, la -ligne bleue de la Méditerranée, et au-dessus encore, cette lointaine -dentelure irisée qui est la côte d'Europe. - -Nous éprouvons une première impression de gêne, presque de surprise, en -passant au milieu des villas européennes de la banlieue. Et notre gêne -devient de la confusion, lorsque, en entrant dans le jardin de l'hôtel, -avec nos figures noircies, nos burnous, et nos jambes nues, notre suite -de muletiers, de ballots, notre déballage de Bédouins nomades, nous -tombons au milieu d'un essaim de jeunes misses anglaises en train de -jouer au lawn-tennis... - -Vraiment Tanger nous paraît le comble de la civilisation, du raffinement -moderne. Un hôtel, ou l'on nous donne à manger sans exiger de nous la -lettre de rançon signée du sultan; pour nous apporter le couscouss, à -table d'hôte, des messieurs cuistres tout de blanc cravatés, tout de -noir vêtus, avec de petits cafetans étriqués, arrêtés devant à la taille -comme si le drap coûtait trop cher, et prolongés derrière, au-dessous du -dos, par deux pendeloques saugrenues en élitres de hanneton. Des choses -laides et des choses commodes. La ville partout ouverte et sûre; plus -besoin de gardes pour circuler par les rues, plus besoin de veiller sur -sa personne; en résumé, l'existence matérielle très simplifiée, plus -confortable, nous sommes forcés de le reconnaître, facile à tous avec un -peu d'argent. Et, à la détente qui se produit en nous, nous sentons tout -ce qu'avait d'oppressant, malgré son charme, cette replongée si profonde -que nous venons de faire dans des âges antérieurs... - -Cependant, nos préférences et nos regrets sont encore pour le pays qui -vient de se refermer derrière nous. Pour nous-mêmes, il est trop tard, -assurément, nous ne nous y acclimaterions plus. Mais la vie de ceux qui -y sont nés nous paraît moins misérable que la nôtre et moins faussée. -Personnellement, j'avoue que j'aimerais mieux être le très saint calife -que de présider la plus parlementaire, la plus lettrée, la plus -industrieuse des républiques. Et même le dernier des chameliers arabes, -qui, après ses courses par le désert, meurt un beau jour au soleil en -tendant à Allah ses mains confiantes, me paraît avoir eu la part -beaucoup plus belle qu'un ouvrier de la grande usine européenne, -chauffeur ou diplomate, qui finit son martyre de travail et de -convoitises sur un lit en blasphémant... - - * * * * * - -O Moghreb sombre, reste, bien longtemps encore, muré, impénétrable aux -choses nouvelles, tourne bien le dos à l'Europe et immobilise-toi dans -les choses passées. Dors bien longtemps et continue ton vieux rêve, afin -qu'au moins il y ait un dernier pays où les hommes fassent leur -prière... - -Et qu'Allah conserve au sultan ses territoires insoumis et ses solitudes -tapissées de fleurs, ses déserts d'asphodèles et d'iris, pour y exercer -dans l'espace libre l'agilité de ses cavaliers et les jarrets de ses -chevaux; pour y guerroyer comme jadis les paladins, et y moissonner des -têtes rebelles. Qu'Allah conserve au peuple arabe ses songes mystiques, -son immuabilité dédaigneuse et ses haillons gris! Qu'il conserve aux -musettes bédouines leur voix triste qui fait frémir, aux vieilles -mosquées l'inviolable mystère,--et le suaire des chaux blanches, aux -ruines. - - * * * * * - - -FIN - - -IMPRIMERIE CHAIX--RUE BERGÈRE, 20, PARIS--25446-11-9. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Au Maroc, by Pierre Loti - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU MAROC *** - -***** This file should be named 40916-8.txt or 40916-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/0/9/1/40916/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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