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-The Project Gutenberg EBook of Au Maroc, by Pierre Loti
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: Au Maroc
-
-Author: Pierre Loti
-
-Release Date: October 2, 2012 [EBook #40916]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU MAROC ***
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-PIERRE LOTI
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-AU MAROC
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-[Marque d'imprimeur: C L]
-
-PARIS
-
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
-
-ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
-
-3, RUE AUBER, 3
-
-1890
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés.
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-
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- Format grand in-18
-
- AZIYADÉ 1 vol.
- FLEURS D'ENNUI 1 --
- LE MARIAGE DE LOTI 1 --
- MON FRÈRE YVES 1 --
- LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
- PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
- PROPOS D'EXIL 1 --
-
- Format petit in-8º
-
- LES TROIS DAMES DE LA KASBAH 1 vol.
-
- Format in-8º cavalier
-
- MADAME CHRYSANTHÈME, imprimé sur
- magnifique vélin et illustré d'un
- grand nombre d'aquarelles et de
- vignettes par ROSSI et MYRBACH 1 vol.
-
-IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--25446-11-9.
-
-
-
-
-A MONSIEUR J. PATENOTRE,
-
-MINISTRE DE FRANCE AU MAROC
-
-_HOMMAGE D'AFFECTUEUSE RECONNAISSANCE_
-
-P. L.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-J'éprouve le besoin de faire ici une légère préface;--je prie qu'on me
-pardonne, parce que c'est la première fois.
-
-Aussi bien voudrais-je mettre tout de suite en garde contre mon livre un
-très grand nombre de personnes pour lesquelles il n'a pas été écrit.
-Qu'on ne s'attende pas à y trouver des considérations sur la politique
-du Maroc, son avenir, et sur les moyens qu'il y aurait de l'entraîner
-dans le mouvement moderne: d'abord, cela ne m'intéresse ni ne me
-regarde,--et puis, surtout, le peu que j'en pense est directement au
-rebours du sens commun.
-
-Les détails intimes que des circonstances particulières m'ont révélés,
-sur le gouvernement, les harems et la cour, je me suis même bien gardé
-de les donner (tout en les approuvant dans mon for intérieur), par
-crainte qu'il n'y eût là matière à clabauderies pour quelques imbéciles.
-Si, par hasard, les Marocains qui m'ont reçu avaient la curiosité de me
-lire, j'espère qu'au moins ils apprécieraient ma discrète réserve.
-
-Et encore, dans ces pures descriptions auxquelles j'ai voulu me borner,
-suis-je très suspect de partialité pour ce pays d'Islam, moi qui, par je
-ne sais quel phénomène d'atavisme lointain ou de préexistence, me suis
-toujours senti l'âme à moitié arabe: le son des petites flûtes
-d'Afrique, des tam-tams et des castagnettes de fer, réveille en moi
-comme des souvenirs insondables, me charme davantage que les plus
-savantes harmonies; le moindre dessin d'arabesque, effacé par le temps
-au-dessus de quelque porte antique,--et même seulement la simple chaux
-blanche, la vieille chaux blanche jetée en suaire sur quelque muraille
-en ruine,--me plonge dans des rêveries de passé mystérieux, fait vibrer
-en moi je ne sais quelle fibre enfouie;--et la nuit, sous ma tente, j'ai
-parfois prêté l'oreille, absolument captivé, frémissant dans mes dessous
-les plus profonds, quand, par hasard, d'une tente voisine m'arrivaient
-deux ou trois notes, grêles et plaintives comme des bruits de gouttes
-d'eau, que quelqu'un de nos chameliers, en demi-sommeil, tirait de sa
-petite guitare sourde...
-
-Il est bien un peu sombre, cet empire du _Moghreb_, et l'on y coupe bien
-de temps en temps quelques têtes, je suis forcé de le reconnaître;
-cependant je n'y ai rencontré, pour ma part, que des gens
-hospitaliers,--peut-être un peu impénétrables, mais souriants et
-courtois--même dans le peuple, dans les foules. Et chaque fois que j'ai
-tâché de dire à mon tour des choses gracieuses, on m'a remercié par ce
-joli geste arabe, qui consiste à mettre une main sur le coeur et à
-s'incliner, avec un sourire découvrant des dents très blanches.
-
-Quant à S. M. le Sultan, je lui sais gré d'être beau; de ne vouloir ni
-parlement ni presse, ni chemins de fer ni routes; de monter des chevaux
-superbes; de m'avoir donné un long fusil garni d'argent et un grand
-sabre damasquiné d'or. J'admire son haut et tranquille dédain des
-agitations contemporaines; comme lui, je pense que la foi des anciens
-jours, qui fait encore des martyrs et des prophètes, est bonne à garder
-et douce aux hommes à l'heure de la mort. A quoi bon se donner tant
-peine pour tout changer, pour comprendre et embrasser tant de choses
-nouvelles, puisqu'il faut mourir, puisque forcément un jour il faut
-râler quelque part, au soleil ou à l'ombre, à une heure que Dieu seul
-connaît? Plutôt, gardons la tradition de nos pères, qui semble un peu
-nous prolonger nous-mêmes en nous liant plus intimement aux hommes
-passés et aux hommes à venir. Dans un vague songe d'éternité, vivons
-insouciants des lendemains terrestres, et laissons les vieux murs se
-fendre au soleil des étés, les herbes pousser sur nos toits, les bêtes
-pourrir à la place où elles sont tombées. Laissons tout, et jouissons
-seulement au passage des choses qui ne trompent pas, des belles
-créatures, des beaux chevaux, des beaux jardins et des parfums de
-fleurs...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Donc, que ceux-là seuls me suivent dans mon voyage, qui parfois le soir
-se sont sentis frémir aux premières notes gémies par des petites flûtes
-arabes qu'accompagnaient des tambours. Ils sont mes pareils ceux-là, mes
-pareils et mes frères; qu'ils montent avec moi sur mon cheval brun,
-large de poitrine, ébouriffé à tous crins; à travers des plaines
-sauvages tapissées de fleurs, à travers des déserts d'iris et
-d'asphodèles, je les mènerai au fond de ce vieux pays immobilisé sous le
-soleil lourd, voir les grandes villes mortes de là-bas, que berce un
-éternel murmure de prières.
-
-Pour ce qui est des autres, qu'ils s'épargnent l'ennui de commencer à me
-lire; ils ne me comprendraient pas; je leur ferais l'effet de chanter
-des choses monotones et confuses, enveloppées de rêve...
-
- PIERRE LOTI.
-
-
-
-
-AU MAROC
-
-
-
-
-I
-
-
-26 mars 1889.
-
-Des côtes sud de l'Espagne, d'Algésiras, de Gibraltar, on aperçoit
-là-bas, sur l'autre rive de la mer, Tanger la Blanche.
-
-Elle est tout près de notre Europe, cette première ville marocaine,
-posée comme en vedette sur la pointe la plus nord de l'Afrique; en trois
-ou quatre heures, des paquebots y conduisent, et une grande quantité de
-touristes y viennent chaque hiver. Elle est très banalisée aujourd'hui,
-et le sultan du Maroc a pris le parti d'en faire le demi-abandon aux
-visiteurs étrangers, d'en détourner ses regards comme d'une ville
-infidèle.
-
-Vue du large, elle semble presque riante, avec ses villas alentour
-bâties à l'européenne dans des jardins; un peu étrange encore cependant,
-et restée bien plus musulmane d'aspect que nos villes d'Algérie, avec
-ses murs d'une neigeuse blancheur, sa haute casbah crénelée, et ses
-minarets plaqués de vieilles faïences.
-
- * * * * *
-
-C'est curieux même comme l'impression d'arrivée est ici plus saisissante
-que dans aucun des autres ports africains de la Méditerranée. Malgré les
-touristes qui débarquent avec moi, malgré les quelques enseignes
-françaises qui s'étalent çà et là devant des hôtels ou des bazars,--en
-mettant pied à terre aujourd'hui sur ce quai de Tanger au beau soleil de
-midi,--j'ai le sentiment d'un recul subit à travers les temps
-antérieurs... Comme c'est loin tout à coup, l'Espagne où l'on était ce
-matin, le chemin de fer, le paquebot rapide et confortable, l'époque où
-l'on croyait vivre!... Ici, il y a quelque chose comme un suaire blanc
-qui tombe, éteignant les bruits d'ailleurs, arrêtant toutes les modernes
-agitations de la vie: le vieux suaire de l'Islam, qui sans doute va
-beaucoup s'épaissir autour de nous dans quelques jours quand nous nous
-serons enfoncés plus avant dans ce pays sombre, mais qui est déjà
-sensible dès l'abord pour nos imaginations fraîchement émoulues
-d'Europe.
-
-Deux gardes au service de notre ministre, Sélem et Kaddour, pareils à
-des figures bibliques dans leurs longs vêtements de laine flottante,
-nous attendent au débarcadère pour nous conduire à la légation de
-France.
-
-Ils nous précèdent gravement, écartant de notre route, avec des bâtons,
-les innombrables petits ânes qui remplacent ici les camions et les
-chariots tout à fait inconnus. Par une sorte de voie étroite, nous
-montons à la ville, entre des rangées de murs crénelés, qui s'étagent en
-gradins les uns au-dessus des autres, tristes et blancs comme des neiges
-mortes. Les passants qui nous croisent, blancs aussi comme les murs,
-traînent sans bruit leurs babouches sur la poussière, avec une
-majestueuse insouciance, et, rien qu'à les voir marcher, on devine que
-les empressements de notre siècle n'ont pas prise sur eux.
-
-Dans la _grande rue_, qu'il nous faut traverser, il y a bien quelques
-boutiques espagnoles, quelques affiches françaises ou anglaises, et, à
-la foule des burnous, se mêlent, hélas! quelques messieurs en casques de
-liège ou quelques gentilles misses voyageuses, ayant des coups de soleil
-sur les joues. Mais, c'est égal, Tanger est encore très arabe, même dans
-ses quartiers marchands.
-
-Et plus loin--aux abords de la légation de France où l'hospitalité m'est
-offerte--commence le dédale des petites rues étroites ensevelies sous la
-chaux blanche, demeuré intact, comme au vieux temps.
-
-
-
-
-II
-
-
-Le soir de ce même jour d'arrivée, au coucher du soleil, je vais faire
-ma première visite à notre campement de route, qui se prépare là-bas, en
-dehors des murs, sur une hauteur assez solitaire dominant Tanger.
-
-C'est tout une petite ville nomade, déjà montée, déjà habitée par nos
-Arabes d'escorte; alentour, nos chevaux, nos chameaux, nos mules de
-charge, entravés par des cordes, paissent une herbe rase, très odorante;
-on dirait une tribu quelconque, un _douar_; l'ensemble exhale une forte
-odeur de Bédouin, et des chants tristes en voix de fausset, des sons
-grêles de guitare, sortent de la tente des chameliers.
-
-C'est le sultan qui a envoyé tout cela au ministre, matériel, bêtes et
-gens. Je regarde longuement ces personnages et ces choses, avec lesquels
-il va falloir se familiariser et vivre, qui vont bientôt s'enfoncer avec
-nous dans ce pays inconnu.
-
-La nuit qui vient, le vent froid qui se lève au crépuscule,
-accentuent--comme il arrive toujours--l'impression de dépaysement que ce
-Maroc m'a causée dès l'abord.
-
-Le ciel du couchant est d'une limpidité profonde, dans des jaunes pâles
-extrêmement froids; Tanger, qui paraît dans le lointain, sous mes pieds,
-semble à cette heure un éboulement de cubes de pierres sur une pente de
-montagne; ses blancheurs, en s'obscurcissant, tournent au bleuâtre
-glacé; au delà s'étend la mer d'un bleu sombre;--au delà encore, en
-silhouette d'un gris d'ardoise, se dessine l'Espagne, l'Europe, une
-proche voisine avec laquelle ce pays, paraît-il, fraye le moins
-possible. Et cette pointe de notre monde à nous, que j'ai quittée il y a
-quelques heures à peine, vue d'ici me fait l'effet tout à coup de s'être
-effroyablement reculée.
-
- * * * * *
-
-Je reviens à Tanger par la place du Grand-Marché, qui est un peu
-au-dessus de la ville, à l'extérieur des vieux murs crénelés et des
-vieilles portes ogivales. Il y fait presque nuit. Par terre, sur une
-étendue d'une centaine de mètres carrés, il y a une couche de choses
-brunes qui grouillent faiblement: chameaux agenouillés, prêts à
-s'endormir, pêle-mêle avec des Bédouins et des ballots de marchandises;
-caravanes qui sont parties peut-être des confins du désert, par les
-routes dangereuses et non tracées, pour venir jusqu'ici où finit la
-vieille Afrique; jusqu'ici, en face de la pointe d'Europe, au seuil de
-notre civilisation moderne. Des bruits de voix humaines très rauques et
-des grognements de bêtes s'élèvent de ces masses confuses qui couvrent
-le sol de la place. Devant un petit feu, qui flambe jaune, au milieu
-d'un cercle de gens accroupis, un sorcier nègre chante doucement et bat
-du tambour. L'air de la nuit, de plus en plus frais, promène des
-exhalaisons fauves. Le ciel s'étoile partout, dans une limpidité
-profonde. Et voici qu'une grande musette arabe commence à gémir,
-dominant tous les autres bruits de sa voix aigre et glapissante... Oh!
-j'avais oublié ce son-là, qui, depuis pas mal d'années, n'avait plus
-glacé mes oreilles!... Il me fait frissonner, et j'éprouve alors une
-très vive, très saisissante impression d'Afrique; une de ces impressions
-des jours d'arrivée, comme on n'en a déjà plus les lendemains quand la
-faculté de comparer s'est émoussée au contact des choses nouvelles.
-
-Elle continue, la musette, avec une sorte d'exaltation croissante, son
-air monotone qui déchire; je m'arrête pour mieux l'entendre; il me
-semble que ce qu'elle me chante là, c'est l'hymne des temps anciens,
-l'hymne des passés morts... Et j'ai un instant de plaisir étrange à
-songer que je ne suis encore ici qu'au seuil, qu'à l'entrée profanée par
-tout le monde, de cet empire du _Moghreb_ où je pénétrerai bientôt; que
-Fez, but de notre voyage, est loin, sous le dévorant soleil, au fond de
-ce pays immobile et fermé où la vie demeure la même aujourd'hui qu'il y
-a mille ans.
-
-
-
-
-III
-
-
-Huit jours d'attente, de préparatifs, de retards.
-
-Pendant cette semaine passée à Tanger, nous avons fait de nombreuses
-allées et venues, pour examiner des tentes, choisir et essayer des
-chevaux ou des mules. Et bien des fois, nous sommes montés sur la
-hauteur là-bas, où notre campement s'est augmenté peu à peu d'un nombre
-considérable de gens et d'objets, en face toujours des côtes lointaines
-de l'Europe.
-
-Enfin le départ est fixé à demain matin.
-
-Depuis hier, les abords de la légation de France ressemblent à un lieu
-d'émigration ou de pillage. Les petites rues tortueuses et blanches
-d'alentour sont encombrées de ballots énormes, de caisses par centaines;
-tout cela recouvert de tapis marocains à rayures multicolores et lié de
-cordes en roseau.
-
-
-
-
-IV
-
-
-4 avril.
-
-Pour garder nos innombrables bagages, nos gens ont couché dans la rue,
-effondrés dans leurs burnous, la tête cachée sous leurs capuchons,
-semblables à d'informes tas de laine grise.
-
-A pointe d'aube, tout cela sort de sa torpeur accroupie, s'éveille et
-s'agite. D'abord des appels timides, des pas incertains de gens qui
-dorment encore; puis bientôt des cris, des disputes. Du reste, avec les
-duretés et les aspirations haletantes de la langue arabe, entre hommes
-du peuple, on a toujours l'air de se vomir des torrents d'injures.
-
-Et cette grande rumeur d'ensemble, qui augmente toujours, couvre les
-bruits habituels du matin: chants de coqs, hennissements de chevaux et
-de mulets, grognements de chameaux dans le plus voisin caravansérail.
-
-Avant le soleil levé, c'est déjà devenu quelque chose d'infernal: des
-cris suraigus comme en poussent les singes; un brouhaha sauvage à faire
-frémir. Dans mon demi-sommeil, je m'imaginerais, si je n'étais habitué à
-ces tapages d'Afrique, que l'on se bat sous mes fenêtres, et même de la
-façon la plus barbare; qu'on s'égorge, qu'on se mange... Tout simplement
-je me dis: «Ce sont nos bêtes qui arrivent, et nos muletiers qui
-commencent à les équiper.»
-
-C'est une rude affaire, il est vrai, que de charger une centaine de
-mules entêtées et de chameaux stupides, dans des petites rues qui n'ont
-pas deux mètres de large. Des bêtes, qui ne trouvent plus la place de
-tourner, hennissent de détresse; des caisses trop grosses accrochent les
-murs en passant; il y a des rencontres, des collisions et des ruades.
-
-Vers huit heures le tumulte est à son comble. Du haut des terrasses de
-la légation, au plus loin qu'on puisse voir dans le voisinage, c'est un
-tassement confus de gens et d'animaux hurlant à plein gosier. En plus
-des mulets de charge, il y a ceux des Arabes d'escorte, harnachés de
-mille couleurs, avec des fauteuils sur le dos, et des tapis de drap
-rouge, de drap bleu, de drap jaune, leur faisant comme des robes. Des
-cavaliers à visage brun et à burnous blanc sont déjà en selle, le long
-fusil mince en bandoulière.--Et tout ce train de voyage, qui doit nous
-précéder sous la conduite et la responsabilité d'un caïd envoyé par le
-sultan, se met en marche peu à peu, péniblement, individuellement; à
-force de cris et de coups de bâton, le tout s'écoule vers les portes de
-la ville, finissant par laisser libres les petites rues autour de nous.
-
-Alors vient le tour des mendiants,--et ils sont nombreux à Tanger;--les
-fous, les idiots, les estropiés, les gens sans yeux ayant des trous
-saignants en guise de prunelles,--assiègent la légation pour nous dire
-adieu. Et, suivant la coutume, le ministre, paraissant sur le seuil,
-jette au hasard des poignées de pièces blanches, afin de nous mériter
-les prières qui porteront bonheur à notre caravane.
-
- * * * * *
-
-C'est à une heure de l'après-midi que nous devons nous mettre en route
-nous-mêmes. Le point de rendez-vous est la place du Grand-Marché,--cette
-place sur laquelle j'ai eu, le soir de mon arrivée, une première et
-inoubliable audition de musette arabe.
-
-Au-dessus de la ville s'étend cette vaste esplanade, terreuse et
-pierreuse, sans cesse encombrée d'une couche compacte de chameaux
-agenouillés, et où grouille perpétuellement une foule en capuchon, qui
-est aussi d'une couleur rousse de terre. Tout ce qui arrive de
-l'intérieur, de par delà le désert, et tout ce qui va s'y rendre, se
-groupe et se mêle sur cette place. Et là, du matin au soir, retentit le
-tambour, gémit la flûte des sorciers jeteurs de sorts, des mangeurs de
-feu et des charmeurs de serpents.
-
-Aujourd'hui, la formation de notre caravane apporte dans ce lieu un
-surcroît de mouvement et de cohue. Dès midi, au beau soleil, arrivent
-nos premiers cavaliers, notre escorte d'honneur, nos caïds, et le
-porte-drapeau du sultan, qui pendant tout le voyage marchera à notre
-tête.
-
-Jour de grand marché: des centaines de chameaux, pelés et hideux, sont à
-genoux dans la poussière, allongeant de droite ou de gauche, avec des
-ondulations de chenille, leur long cou chauve;--et la masse des paysans
-ou des pauvres, en burnous gris, en sayon de laine brune, s'agite
-confusément parmi ces tas de bêtes couchées. C'est un immense fouillis
-d'une même nuance terne et neutre, qui fait davantage resplendir là-bas,
-dans la magnifique lumière des lointains, la ville toute blanche
-surmontée de minarets verts, et la Méditerranée toute bleue. Et, sur le
-fond monotone de cette foule, éclate aussi plus vivement le coloris
-oriental des cavaliers de notre suite, les cafetans roses, les cafetans
-orange, les cafetans jaunes, les selles de drap rouge et les selles de
-velours.
-
-Notre mission se compose de quinze personnes, parmi lesquelles nous
-sommes sept officiers; nos uniformes aussi ajoutent à ce tableau de
-départ un peu de diversité, de couleur et d'or. Cinq chasseurs
-d'Afrique, en manteau bleu, nous accompagnent. De plus, presque toute la
-colonie européenne est montée à cheval pour nous faire cortège: des
-ministres étrangers, des attachés d'ambassade, des peintres, d'aimables
-gens quelconques.
-
-Et voici le pacha de Tanger, qui vient également nous conduire hors de
-ses domaines, vieillard à tête de prophète, à barbe blanche, tout de
-blanc vêtu, sur une mule blanche à selle rouge que quatre serviteurs
-tiennent en main. Notre ensemble a l'air d'une fête travestie, d'un
-joyeux méli-mélo de cavalcade.
-
-Retournons-nous une dernière fois pour dire adieu à Tanger la Blanche,
-dont les terrasses dévalent au loin vers la mer sous nos pieds; disons
-adieu surtout à ces montagnes bleuâtres qui se dessinent encore de
-l'autre côté du détroit et qui sont l'Andalousie, la pointe extrême
-d'Europe prête à disparaître.
-
-Il est une heure, l'heure fixée pour se mettre en route. Le drapeau de
-soie rouge du sultan, qui doit nous guider jusqu'à Fez, se déploie
-devant nous, surmonté de sa boule de cuivre; pour musique de
-boute-selle, nous avons les tambourins et les flûtes des sorciers du
-marché; et notre colonne s'ébranle, en grand désordre, très gaiement.
-
-Dans la banlieue, sur du sable, nos chevaux, fort gais eux aussi,
-prennent l'allure sautillante des débuts de promenade. Nous passons
-d'abord entre des villas à l'européenne, des hôtels, où une quantité de
-belles dames touristes sont aux balcons, aux vérandas, groupées sous des
-ombrelles pour nous regarder défiler. Et vraiment on pourrait se croire
-tout simplement en Algérie à quelque marche militaire, à quelque parade
-de fête; bien que cependant le mauvais état des chemins et l'absence
-complète de voitures donnent à ces abords de ville quelque chose
-d'inusité et de singulier...
-
-Du reste, autour de nous, tout change d'aspect bien vite. Au bout de
-quatre ou cinq cents mètres, l'espèce d'avenue bordée d'aloès par
-laquelle nous étions partis se perd complètement dans la campagne à
-l'abandon, s'efface, n'existe plus. Pas de routes, au Maroc, jamais,
-nulle part. Des sentiers de chèvres, tracés à la longue par le passage
-des caravanes; et le droit de traverser à gué les rivières qui se
-présentent.
-
-Ils sont bien mauvais aujourd'hui, ces sentiers; le sol, détrempé par
-les pluies de l'hiver, cède partout sous les pieds de nos chevaux, qui
-s'enfoncent dans de la boue noirâtre, dans de la tourbe molle.
-
-Les uns après les autres, les amis qui nous reconduisaient abandonnent
-la partie, reviennent sur leurs pas, après des poignées de main et des
-souhaits de bon voyage. Tanger a d'ailleurs très promptement disparu,
-derrière des collines désertes. Et bientôt nous nous trouvons seuls à
-suivre l'étendard rouge du sultan, nous qui devons continuer pendant une
-douzaine de jours la promenade, seuls au milieu d'un grand pays
-silencieux, sauvage, tout inondé de lumière...
-
-
-
-
-V
-
-
-Le même jour, à huit heures du soir. A la lueur d'un fanal, sous ma
-tente, dans un lieu quelconque où nous avons campé pour la nuit. Très
-seul tout à coup au milieu d'un profond silence, très tranquille après
-les agitations de la journée, et délicieusement reposé sur mon lit de
-camp, je me complais à avoir conscience des grandes étendues obscures
-d'alentour, qui sont sans routes, sans maisons, sans abris et sans
-habitants.
-
-La pluie fouette les toiles tendues qui composent mes murailles et ma
-toiture, et j'entends le vent gémir. Le temps, qui était si beau au
-départ, s'est gâté à l'approche de la nuit.
-
-Nous avons fait courte étape pour cette première fois: vingt kilomètres
-à peine. Avant la tombée du jour, nous avons aperçu devant nous notre
-petite ville nomade qui nous attendait, gaie et hospitalière, toute
-blanche au milieu des solitudes vertes; partie de bon matin à dos de
-mulet, elle était déjà arrivée, déjà dépliée, déjà remontée, et les deux
-pavillons de France et de Maroc flottaient au-dessus l'un en face de
-l'autre, amicalement.
-
-C'est le caïd responsable de ces tentes, qui a charge de faire lever
-notre camp chaque matin et de le faire dresser chaque soir--dans des
-lieux toujours choisis d'avance, près des rivières ou des sources, et
-autant que possible sur des terrains secs recouverts d'une herbe courte.
-
- * * * * *
-
-Mon lit, très léger, est confortablement posé sur mes deux cantines, qui
-l'éloignent autant qu'il faut du sol, des grillons et des fourmis; ma
-selle, en guise d'oreiller, le soulève du côté de la tête, et j'y suis
-enveloppé d'une couverture marocaine rayée de vert et d'orange, en haute
-laine, qui me tient très chaud, tandis que le vent frais de la nuit
-passe sur moi parfumé d'une odeur saine et sauvage, d'une odeur de foins
-et de fleurs. Au-dessus de ma tête, mon toit a naturellement forme
-d'immense parapluie: il est blanc, les nervures en sont garnies de
-galons bleus et terminées par des trèfles en maroquin rouge. Tout
-autour, comme une de ces draperies retombantes qui servent à fermer les
-cirques ou les chevaux-de-bois, est accroché un _tarabieh_, c'est-à-dire
-une sorte de petit mur circulaire en toile blanche, garni des mêmes
-rubans bleus, des mêmes trèfles rouges, et maintenu par des pieux fichés
-en terre. C'est le modèle uniforme de toutes les tentes de maître, de
-chef, usitées au Maroc; il y aurait place pour cinq ou six lits comme le
-mien; mais la magnificence du sultan nous a donné à chacun une maison
-particulière.
-
-Pour plancher, j'ai l'herbe fine, fleurie d'une minuscule variété
-d'iris: c'est un beau tapis violet doucement odorant, au milieu duquel
-trois ou quatre soucis, piqués çà et là, éclatent comme de petites
-rosaces d'or.
-
-Mes compagnons de voyage et nos Arabes d'escorte sont en train de faire
-comme moi sans doute; ils se couchent et vont s'endormir; dans le camp,
-on n'entend plus aucun bruit humain.
-
-Et tandis que j'apprécie ce calme, ce silence, ces senteurs fraîches,
-cet air vivifiant, et pur, voici que dans une _Revue_ emportée par
-hasard, je jette les yeux sur un article de Huysmans célébrant ses joies
-en sleeping-car: la fumée noire; la promiscuité et les puanteurs des
-cellules trop étroites; surtout les charmes de son _voisin d'en dessus_,
-monsieur d'une cinquantaine d'années, adipeux, flasque et crachotant
-avec breloques sur le ventre, lorgnon à l'oeil et cigare aux lèvres...
-Alors mon bien-être s'augmente encore à sentir très loin de moi ce
-voisin de Huysmans,--lequel est, du reste, un type peint de main de
-maître du monsieur âgé contemporain, important voyageur d'express. Et
-même, dans ma joie de songer que cette sorte de personnage ne circule
-pas encore au Maroc, j'éprouve un premier mouvement de reconnaissance
-envers le sultan de Fez pour ne point vouloir de sleeping dans son
-empire, et pour y laisser les sentiers sauvages où l'on passe à cheval
-en fendant le vent...
-
- * * * * *
-
-A minuit la grêle tambourine dehors et une grande rafale secoue les
-toiles de mon logis. Puis j'entends confusément des voix rudes qui se
-rapprochent; un fanal fait le tour de ma maison, dessinant, par
-transparence sur l'étoffe tendue, les arabesques noires qui décorent
-l'extérieur: ce sont des gens de veille qui viennent, sous la direction
-de leur caïd, renfoncer à coups de mailloche tous les piquets de ma
-tente, de peur que le vent ne l'emporte.
-
-... Il paraît que, quand le sultan est en voyage, sous sa grande tente à
-lui, qu'il faut soixante mules pour transporter, si par hasard au milieu
-de la nuit le vent d'orage se lève, on ne se sert pas de mailloches, de
-peur de troubler le sommeil du maître et des belles dames du harem. Mais
-on réveille un régiment qui s'assied en rond autour du palais nomade et
-y reste jusqu'au jour, tenant dans ses innombrables doigts toutes les
-cordes du mur.--Quelqu'un qui a vécu longtemps auprès de Sa Majesté me
-contait cela aujourd'hui, tandis que nos chevaux trottaient côte à
-côte;--cette bourrasque me le remet en mémoire--et je me rendors en
-rêvant à cette cour de Fez, où habitent, derrière des murs et sous des
-voiles, tant de mystérieuses belles...
-
- * * * * *
-
-Vers deux heures du matin, nouvelle alerte nocturne: des ébrouements de
-chevaux affolés, des galops martelant le sol, des cris d'Arabes. Nos
-bêtes, qui se sont détachées, qui se battent, épeurées par je ne sais
-quoi d'invisible, prises de panique générale!... Pourvu que tout cela se
-passe loin de moi, ne vienne pas s'entraver les pieds dans les cordes de
-ma tente et la chavirer; quel ennui ce serait, sous l'ondée qui
-ruisselle toujours!
-
-Allah soit loué! La galopade échevelée prend une autre direction,
-s'éloigne, se perd dans le noir d'alentour.
-
-Puis j'entends qu'on ramène les fugitifs, et le calme revient,--le
-silence,--le sommeil...
-
-
-
-
-VI
-
-
-5 avril.
-
-A six heures, au grand jour, le clairon d'un de nos chasseurs d'Afrique
-sonne le réveil.
-
-Vite il faut se lever, se sangler, se guêtrer. Déjà des Arabes ont
-envahi mon logis pour le démolir,--mon logis de toile blanche tout
-trempé de la pluie de la nuit.
-
-En un tour de main, c'est fait; le vent aidant, cela s'envole, flotte un
-instant avec un bruit de voile de navire, puis retombe aplati sur
-l'herbe mouillée, et j'achève à l'air libre d'attacher mes éperons, de
-mettre la dernière main à ma toilette.
-
-Les petites fleurs qui ont dormi sous mon toit vont recouvrer la
-liberté, l'arrosage des averses et la solitude.
-
-Et toute notre ville se démonte de la même manière, se plie, s'attache
-serré dans des quantités de ficelles; puis se charge sur des mules qui
-ruent, sur des chameaux qui grognent; en route, notre camp est levé!
-
- * * * * *
-
-Au départ, les chevaux dansent, hennissent, se défendent ou s'amusent.
-
-Nous commençons notre étape du second jour dans des montagnes
-uniformément couvertes de broussailles de chênes verts, de bruyères et
-d'asphodèles. Presque jamais d'arbres, au Maroc; mais, en revanche,
-toujours ces grandes lignes tranquilles des paysages vierges que
-n'interrompt ni une route, ni une maison, ni un enclos. Un pays inculte,
-à peu près laissé à l'état primitif, mais qui semble merveilleusement
-fertile. Quelques champs de blé, çà et là, quelques champs d'orge
-auxquels on ne s'est pas cru obligé de donner la forme carrée usitée
-chez nous, et qui ont l'air de prairies d'un vert tendre. Comme cela
-repose les yeux, après notre petite campagne française, toute en
-damiers, morcelée et découpée... J'ai déjà connu ailleurs cette sorte de
-bien-être, de soulagement particulier que l'on éprouve dans les pays où
-l'espace ne coûte rien et n'est à personne; dans ces pays-là, il semble
-aussi que les horizons s'élargissent démesurément, que le champ de la
-vue soit très agrandi, que les étendues ne finissent plus.
-
-Et toujours, à quelque cinquante mètres en avant de nous, sur les
-tranquilles lointains verts sans cesse déroulés,--toujours se dessine
-cette même première avant-garde, qui nous guide et que nous suivons dans
-sa continuelle fuite: trois cavaliers de front; celui du milieu, un
-grand vieux nègre de majestueuse allure, en cafetan de drap rose, en
-burnous et turban de fine étoffe blanche, portant haut l'étendard du
-sultan, l'étendard de soie rouge à boule de cuivre; ceux des côtés,
-nègres aussi, pareillement coiffés, tenant en main leurs longs fusils,
-dont les canons brillent sur l'uniformité bleuâtre des fonds, des
-montagnes et des plaines.
-
- * * * * *
-
-Vers dix heures, sous le ciel toujours gris, dans la campagne toujours
-verte et sauvage, nous apercevons là-bas devant nous une ligne immobile
-de bonshommes à cheval, postés pour nous attendre. C'est que nous allons
-changer de territoire, et tous les hommes de la tribu chez laquelle nous
-arrivons se tiennent sous les armes, caïd en tête, pour nous recevoir.
-Ainsi qu'il est d'usage pour les ambassades qui passent, ils nous feront
-escorte à travers leur pays, et les autres, venus de Tanger, s'en
-retourneront.
-
-Oh! les étranges cavaliers, vus au repos et dans le lointain! Sur leurs
-petits chevaux maigres, sur leurs hautes selles à fauteuil, on dirait
-des vieilles femmes enveloppées de longs voiles blancs, des vieilles
-poupées à figure noire, des vieilles momies. Ils tiennent en main de
-très longs bâtons minces recouverts de cuivre brillant,--qui sont des
-canons de fusil,--leur tête est tout embobelinée de mousseline, et leurs
-burnous, sur la croupe de leurs bêtes, traînent comme des châles.
-
-On s'approche et, brusquement, à un signal, à un commandement jeté d'une
-voix rauque, tout cela se disperse, essaime comme un vol d'abeilles,
-gambade avec des cliquetis d'armes, en poussant des cris. Leurs chevaux,
-éperonnés, se cabrent, sautent, galopent comme des gazelles effarées,
-queue au vent, crinière au vent, bondissant sur les rochers, sur les
-pierres. Et, du même coup, les vieilles poupées ont pris vie, sont
-devenues superbes aussi, sont devenues des hommes sveltes et agiles, à
-beau visage farouche, debout sur de grands étriers argentés. Et tous les
-burnous blancs qui les empaquetaient se sont envolés, flottent
-maintenant avec une grâce exquise, découvrant des robes de dessous en
-drap rouge, en drap orange, en drap vert, et des selles qui ont des
-tapis de soie rose, de soie jaune ou de soie bleue à broderies d'or. Et
-les beaux bras nus des cavaliers, fauves comme du bronze, sortent des
-manches larges relevées jusqu'aux épaules, brandissant en l'air, pendant
-la course folle, les longs fusils de cuivre qui semblent devenus légers
-comme des roseaux...
-
-C'est une première fantasia de bienvenue, pour nous faire honneur. Dès
-qu'elle est finie, le caïd qui l'avait conduite s'avance vers notre
-ministre et lui tend la main. Nous disons adieu à nos compagnons d'hier
-qui s'éloignent, et nous continuons notre route escortés de nos nouveaux
-hôtes.
-
-
-
-
-VII
-
-
-J'ai souvenance d'avoir traversé toute l'après-midi de cette même
-journée d'immenses, d'interminables plateaux de sable recouverts de
-fougères,--comme sont nos landes du sud de la France. Ces plaines
-étaient d'un vert tendre et frais, à l'infini, d'un vert tout neuf
-d'avril; un rayon atténué de soleil les éclairait obstinément, au seul
-point précis où nous étions, comme si cette lueur nous eût suivis,
-tandis qu'alentour les grands horizons de montagnes, où pesaient des
-nuages sombres, se confondaient avec le ciel dans des obscurités lourdes
-et sinistres. Des rideaux de brume tamisaient une sorte de lumière
-couleur d'argent doré, de vermeil pâli, et c'était inattendu de voir
-ainsi fraîches et voilées ces campagnes africaines.
-
-Le frôlement de notre passage, les sabots de nos chevaux brisant les
-tiges, développaient très fortement la senteur des fougères--qui me
-rappelait les beaux matins de juin dans mon pays, l'arrivée au marché
-des mannequins de cerises.--(En Saintonge, les cerises ne voyagent
-jamais sans être enveloppées de cette sorte de feuillage; aussi ces deux
-senteurs sont-elles inséparables dans mon souvenir.)
-
-Et, de chaque côté de notre colonne, en sens inverse de notre marche,
-toutes les cinq minutes, des groupes de cavaliers arabes passaient comme
-le vent. Sur ces tapis de plantes, sur ces sables, on entendait à peine
-le galop de leurs chevaux; tout le bruit qu'ils faisaient en fendant
-l'air était un léger cliquetis de cuivre et un flottement échevelé de
-burnous; il semblait plutôt entendre une bourrasque dans des voiles de
-navire, ou un grand vol d'oiseaux. A peine aussi avait-on le temps de se
-garer pour n'être pas frôlé par eux. Et, au moment même où ils nous
-croisaient, ils poussaient un cri rauque, puis tiraient à poudre un coup
-de leur long fusil, nous couvrant de fumée.
-
-A chaque instant, à droite ou à gauche, recommençait cette vision
-rapide, cette espèce de cauchemar de guerre, qui fuyait terriblement
-vite.
-
-Vers le soir seulement, ces fantasias cessèrent. Autour de nous, la
-teinte verte était de plus en plus belle, le pays devenait presque
-boisé; il y avait des bouquets d'oliviers, et les palmiers-nains étaient
-si vieux, si hauts, qu'ils ressemblaient à de vrais arbres. Des hameaux
-apparaissaient çà et là sur des collines: murs de terre battue et toits
-de chaume gris; le tout entouré, gardé, à demi caché par des haies
-d'énormes cactus-raquettes d'un vert presque bleu. Et des femmes en
-haillons de laine grise sortaient, à notre approche, de ces formidables
-clôtures tout hérissées d'épines, criant: «You! you! you!» pour nous
-faire honneur, avec des voix stridentes, perçantes, comme en ont les
-martinets, les soirs d'été, lorsqu'ils tourbillonnent dans le ciel.
-
-Puis cette région habitée s'éloigna de nous et, après deux ou trois gués
-franchis, nous aperçûmes dans une prairie, dans un bas-fond très frais,
-notre camp qui achevait de se monter. Nos chevaux hennirent de plaisir
-en le reconnaissant.
-
- * * * * *
-
-Toujours pareille, notre petite ville, toujours disposée de la même
-manière, comme si elle se transportait d'une seule pièce, sur des
-roulettes. Et, dès l'arrivée, chacun de nous, sans hésiter, se rend tout
-droit dans sa maison, qui, par rapport aux autres, n'a pas changé de
-place; il y retrouve son lit, son bagage et, par terre, sur un premier
-tapis d'herbe et de fleurs, son tapis marocain, étendu. Nous voyageons
-avec tout le confort des nomades, n'ayant à nous occuper de rien,
-n'ayant qu'à jouir du grand air, du changement, de l'espace.
-
-Nos quinze tentes forment un cercle parfait, laissant au milieu une
-sorte de place, de prairie intérieure où nos chevaux paissent. Toutes
-sont semblables, le mât central surmonté d'une grosse boule de cuivre,
-et les parois ornées, au dehors, de plusieurs rangs d'arabesques d'un
-bleu noir, qui tranchent sur la blancheur de l'ensemble. (Ces
-arabesques, faites de morceaux d'étoffe découpés et cousus, sont d'un
-dessin toujours le même, extrêmement ancien, consacré par des traditions
-millénaires: espèces de créneaux dentelés qui se succèdent en séries,
-les mêmes que les Arabes taillent dans de la pierre au sommet de leurs
-murailles religieuses, les mêmes qu'ils brodent au bord de leurs
-tentures de soie, les mêmes qui entourent leurs mosaïques de faïence, et
-que l'on voit aussi aux lambris de l'Alcazar ou de l'Alhambra.)
-
-Et autour de nos tentes, formant un second cercle enveloppant, il y a
-celles de nos chameliers, de nos muletiers, de nos gardes; plus petites,
-plus pointues, celles-ci, et tout uniment grisâtres, disposées avec
-moins d'ordre, elles composent un quartier tout bédouin, qu'encombrent
-nos bêtes de somme, et où d'étranges musiques se font entendre le soir
-aux veillées.
-
- * * * * *
-
-L'apparition de la _mouna_ est toujours l'événement le plus considérable
-de nos fins d'étapes; c'est au crépuscule généralement que cela arrive,
-en long cortège, pour se déposer ensuite sur l'herbe devant la tente de
-notre ministre. Pardon pour ce mot arabe, mais il n'a pas d'équivalent
-en français: la _mouna_, c'est la dîme, la rançon, que notre qualité
-d'ambassade nous donne le droit de prélever sur les tribus en passant.
-Sans cette _mouna_, commandée longtemps à l'avance et amenée quelquefois
-de très loin, nous risquerions de mourir de faim dans ce pays sans
-auberges, sans marchés, presque sans villages, presque désert.
-
- * * * * *
-
-Notre _mouna_ de ce soir est d'une abondance royale. Aux dernières
-lueurs du jour, nous voyons s'avancer au milieu de notre camp français
-une théorie d'hommes graves, drapés de blanc; un beau caïd, noble
-d'allure, marche à leur tête, avec lenteur. En les apercevant, notre
-ministre est rentré sous sa tente et s'est assis, comme le prescrit
-l'étiquette orientale, pour les recevoir au seuil de sa demeure. Les dix
-premiers portent de grandes amphores en terre, pleines de beurre de
-brebis; puis viennent des jarres de lait, des paniers d'oeufs; des cages
-rondes, en roseau, remplies de poulets attachés par les pattes; quatre
-mules chargées de pains, de citrons, d'oranges; et enfin douze moutons,
-tenus par les cornes--qui pénètrent à contre-coeur, les pauvres, dans ce
-camp étranger, se méfiant déjà de quelque chose.
-
-Il y a de quoi nourrir dix caravanes comme la nôtre; mais refuser serait
-un manque absolu de dignité.
-
-D'ailleurs nos gens, nos cavaliers, nos muletiers, attendent, avec leurs
-convoitises d'hommes primitifs, cette _mouna_ pour se la partager; toute
-la nuit, ils en feront des bombances sauvages, ils en revendront demain,
-et il en restera encore des débris par terre pour les chiens errants et
-les chacals. C'est l'usage établi depuis des siècles: dans un camp
-d'ambassadeur, on doit faire continuelle fête.
-
- * * * * *
-
-A peine, le ministre a-t-il remercié les donateurs (d'un simple
-mouvement de tête comme il convient à un très grand chef), la curée
-commence. Sur un signe, nos gens s'approchent; on se partage le beurre,
-le pain, les oeufs; on en remplit des burnous, des capuchons, des cabas
-en sparterie, des bâts de mulet. Derrière les tentes de cuisine, dans un
-petit recoin de mauvais aspect, qui semble se transporter, lui aussi,
-avec nous chaque jour, on emmène les moutons,--et il faut les y traîner,
-car ils comprennent, se défendent, se tordent. Au crépuscule mourant,
-presque à tâtons, on les égorge avec de vieux couteaux; l'herbe est
-toujours pleine de sang, dans ce recoin-là. On y égorge aussi des
-poulets par douzaines, en les laissant se débattre longuement le cou à
-moitié tranché, afin de les mieux saigner. Puis des feux commencent à
-s'allumer partout, pour des cuisines bédouines qui seront
-pantagruéliques; sur des tas de branches sèches, des petites flammes
-jaunes surgissent çà et là, éclairant brusquement des groupes de
-chameaux, des groupes de mules qu'on ne voyait déjà plus dans
-l'obscurité, ou bien de grands Arabes blancs, aux airs de fantôme. On
-dirait maintenant d'un camp de gitanos en orgie--au milieu de ce pays
-désert qui est déployé en cercle immense alentour et qui, tout à coup,
-dès que les feux brillent, paraît plus profond et plus noir.
-
-Temps toujours couvert, très sombre, presque froid. Nous sommes dans une
-région de prairies, de marécages. Et, pendant ces préparatifs de
-festins, les grenouilles nous commencent de tous les côtés à la fois,
-jusque dans les lointains extrêmes, leur musique nocturne, leur même
-ensemble éternel, qui est de tous les pays et qui a dû être de tous les
-âges du monde.
-
- * * * * *
-
-Vers huit heures, comme nous finissons de dîner nous-mêmes sous la
-grande tente commune qui nous sert de salle à manger, quelqu'un avertit
-le ministre qu'on vient de lui immoler une génisse, là, dehors, à la
-porte de son propre logis. Et nous sortons, avec une lanterne, pour
-savoir ce que signifie ce sacrifice et qui l'a accompli.
-
-C'est un usage marocain d'immoler ainsi des animaux aux pieds des grands
-qui passent, lorsqu'on a une grâce à leur demander. La victime doit
-râler longuement, en répandant peu à peu son sang sur la terre. Si le
-seigneur est disposé à accueillir la supplique, il accepte le sacrifice
-et autorise ses serviteurs à enlever cette viande abattue pour la
-manger; dans le cas contraire, il continue son chemin sans détourner la
-tête et l'offrande dédaignée reste pour les corbeaux. Quelquefois,
-paraît-il, pendant les voyages du sultan, la route qu'il a suivie est
-comme jalonnée par les bêtes mortes.
-
-La génisse, encore vivante, est couchée devant la tente du ministre, en
-travers de sa porte; elle souffle bruyamment, les naseaux ouverts; la
-lueur du fanal éclaire la mare de sang échappée de sa gorge, qui
-s'élargit sur l'herbe. Et trois femmes sont là--les
-suppliantes--enlaçant de leurs bras le mât de notre pavillon de France.
-
-Elles sont de la tribu voisine. Pendant les premiers moments du repas de
-nos gardes, pendant les premières minutes de gloutonnerie affamée, la
-nuit aidant, elles ont réussi à pénétrer au milieu de nos tentes sans
-être aperçues; puis, quand on a voulu les chasser, elles se sont
-cramponnées à cette hampe du drapeau avec un air de se croire
-inattaquables sous cette protection-là, et on n'a pas osé les en
-arracher de force. Elles ont amené avec elles quatre ou cinq petits tout
-jeunes, qui s'accrochent à leurs vêtements ou qu'elles portent à leur
-cou. Dans l'obscurité, et avec leurs voiles à moitié baissés, il est
-impossible de démêler si elles sont jolies et jeunes, ou bien laides et
-vieilles; d'ailleurs, leurs tuniques flottantes, agrafées aux épaules
-par de larges plaques d'argent que l'on voit briller, dissimulent toutes
-les lignes de leurs corps.
-
-L'interprète s'approche, et d'autres fanaux sont apportés, éclairant
-mieux ce groupe de formes blanches autour de cette bête égorgée qui
-finit de mourir par terre.
-
-Ce sont les trois épouses d'un caïd de la région. Pour des méfaits qu'il
-ne m'appartient pas d'apprécier, leur mari a été enfermé, depuis déjà
-deux ans, dans les prisons de Tanger, sur les instances de la légation
-de France. Et elles voudraient que le nouveau ministre français, comme
-grâce de joyeux avènement, demandât au sultan de Fez de le remettre en
-liberté.
-
-Il est peut-être très coupable, ce caïd, je n'en sais rien, mais ses
-femmes sont touchantes. Autant que je puis juger, c'est aussi l'avis du
-ministre, et, bien qu'il ne veuille dès maintenant faire aucune promesse
-formelle, la cause me paraît en voie d'être gagnée.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-6 avril.
-
-Vers cinq ou six heures du matin, avant le réveil sonné au camp, je
-soulève la porte de ma tente pour regarder au dehors. Et cette première
-apparition matinale du pays d'alentour m'impressionne d'une manière
-inattendue.
-
-Un ciel uniformément obscur, sur tout le vaste pays vert où nous sommes;
-de grandes plaines d'iris, de palmiers-nains, d'asphodèles; par places,
-des amas de marguerites blanches, si serrées qu'on dirait des plaques de
-neige; tout cela humide de pluie ou de rosée; dans les lointains, ce
-vert intense s'assombrit sous les nuées lourdes qui traînent; il tourne
-au gris d'ombre, puis, vers l'horizon, se mêle peu à peu, par plans
-dégradés, avec le noir des montagnes et du ciel:--une aurore sinistre,
-dans un lieu quelconque perdu au milieu d'un grand pays primitif.
-
-Des mules, déjà sellées par les soins de quelques serviteurs matineux,
-sont tassées là-bas les unes contre les autres, en fouillis, debout sur
-leurs pattes mais dormant encore; leurs hautes selles à dossier,
-recouvertes de drap rouge, forment des taches de couleur éclatante sur
-ces fonds de teintes neutres, sur ces derniers plans d'un gris violacé
-d'encre. Immobiles, elles ont l'air d'avoir été préparées là et
-d'attendre, pour quelque défilé de féerie sans spectateurs. Nos gardes
-s'éveillent, sortent un à un des tentes, étirant leurs longs bras bruns;
-ayant toujours, à cause de ces robes et de ces voiles, un faux air de
-grandes vieilles femmes maigres, de gigantesques gypsies...
-
-Ah! les suppliantes d'hier au soir, qui sont encore là! Malgré les
-averses tombées, elles ont, paraît-il, passé la nuit accroupies devant
-la tente du ministre. Même elles sont plus nombreuses, ce matin: des
-vieilles, des jeunes, toute la famille du captif sans doute, et de
-pauvres petits bébés, encapuchonnés à la bédouin, qui dorment transis
-contre la poitrine des mères. Près d'elles, sur l'herbe mouillée, à la
-place où elles ont immolé la génisse, s'étale toujours une large tache
-de sang délayée par la pluie.
-
-Je m'approche de leur groupe; alors une vieille tatouée, qui me dit être
-la mère du caïd, prend dans ses mains le pan de mon manteau et
-l'embrasse. De cet instant, je me sens gagné à leur cause et me promets
-d'intercéder pour elles quand le moment sera venu...
-
-Comme ce lieu est triste, par un temps pareil, triste et mystérieux!...
-Sur ces lointains si sombres, comme nos tentes sont blanches!
-
-
-
-
-IX
-
-
-Nous partons comme une fantasia, au galop dans le vent froid du matin,
-presque tous de front, pêle-mêle, grimpant une côte; et c'est joli,
-notre troupe bigarrée d'uniformes et de burnous, sur la colline si
-verte. On ne sait quelle idée est venue ce matin aux trois vieilles
-poupées nègres qui nous guident, de faire courir si vite l'étendard du
-sultan; mais nos chevaux, tout frais, ne demandent pas mieux que de les
-suivre, ni nous non plus. Et c'est amusant, au réveil, cette vitesse, ce
-brouhaha, ce cliquetis d'armes, tout le train de cette course rapide à
-travers un bon air pur que personne n'a respiré et qui dilate les
-poitrines. Nos mules de charge, qui d'abord avaient voulu suivre aussi,
-sont promptement distancées; une dizaine d'entre elles, qui portaient
-nos cantines, s'abattent et roulent; et alors il y a des cris, des
-hurlements d'Arabes: les muletiers se précipitent, burnous flottants,
-s'entassent comme une nuée d'oiseaux de proie sur chaque bête tombée,
-pour la relever, la recharger, la battre. Vaguement, nous entrevoyons
-ces scènes, en courant toujours; puis elles sont hors de vue bientôt. Du
-reste, cela ne nous regarde ni ne nous inquiète: les bagages finissent
-toujours par arriver et c'est l'affaire du caïd responsable. Courons
-toujours, nous; dans le vent, dans la pluie qui commence à rayer l'air,
-continuons notre allure de fantasia...
-
- * * * * *
-
-Quand notre galopade s'arrête, il pleut à torrents d'un ciel tout noir,
-et le vent gémit, en nous cinglant les oreilles. Nous sommes sur des
-plateaux bossués, dans une région de sables maigrement tapissée de
-fougères; en avant se prolongent à l'infini les espèces de dunes de
-cette plaine ondulée. C'est un sable d'un jaune doré, très fin, sur
-lequel nous trottons sans bruit comme sur une piste de manège; aux
-fougères, qui dominent, se mêlent des asphodèles toujours, des lavandes,
-et des quantités de fleurs blanches semblables à de larges églantines;
-toutes ces plantes, arrosées à grande eau, sont délicieusement fraîches
-et répandent des senteurs douces, sous l'écrasement rapide des pieds de
-nos chevaux.
-
-Puis, pendant deux heures, passe une région plus triste, pierreuse,
-ravinée, tourmentée, avec des ajoncs odorants tout couverts de fleurs
-jaunes et quelques aubépines; une infinité de petites vallées sauvages
-se succèdent, toutes pareilles, sans vestige humain. Ciel de plus en
-plus noir, vent hurlant sur les broussailles, pluie fouettante. On
-dirait une Bretagne d'autrefois, avant les clochers et les calvaires:
-une Bretagne préhistorique, vue au printemps.
-
-Nos trois vieilles poupées nègres d'avant-garde se sont coiffées de leur
-capuchon pointu: hautes et droites sur leurs chevaux grêles, ayant étalé
-leurs burnous qui traînent sur les croupes, elles semblent des babouins,
-ainsi vues de dos;--des babouins de forme conique, très larges de base
-et terminés en pointe aiguë. Et leur étendard rouge, qui était neuf au
-départ, retombe à présent sur sa hampe, tout trempé et piteux.
-
- * * * * *
-
-Nous allons changer de tribu, à ce qu'il paraît, et entrer dans le
-territoire d'El-Araïch. Car voici là-bas, sur une crête de colline, une
-centaine de cavaliers qui nous attendent. A travers la pluie aveuglante,
-on les aperçoit en troupe quasi-fantastique, hérissée de longs fusils
-minces; enveloppés de blanc, tous, et capuchon baissé, ils ne parlent ni
-ne bougent.--Et c'est bizarre de les voir immobiles comme des momies,
-ces gens-là, quand on sait que tout à l'heure un vertige de vitesse va
-les prendre, et que, dans leur course furieuse, le vent fera fouetter
-autour d'eux mille choses échevelées, burnous, turbans déroulés,
-crinières et longues queues.
-
-Sur le front des cavaliers, toujours encapuchonnés et momifiés, le caïd
-s'avance pour tendre la main au ministre. Il a une figure de saint
-prophète, régulièrement belle, douce et mystique. Il porte un cafetan de
-drap rose, avec burnous blanc et burnous bleu drapés l'un sur l'autre,
-et le cheval qu'il monte est d'un gris pommelé, harnaché de soie
-vert-réséda brodée d'or. Son lieutenant, qui l'accompagne, a, par
-contraste, une figure cruelle, un petit nez crochu de faucon; sur un
-cheval jaune à selle bleue, il porte un cafetan de drap capucine avec un
-burnous couleur d'ardoise. Et il y a une telle lumière dans ce pays que,
-même par ce triste temps pluvieux, la combinaison de ces nuances donne
-un éclat qu'aucun costume n'atteindrait jamais sous notre ciel d'Europe.
-
-Malgré l'averse, il faut assister à la grande fantasia de bienvenue.
-
-Tous ensemble, les cavaliers rejettent leurs capuchons et éperonnent
-leurs chevaux, qui s'élancent, tête levée, par bonds furieux... Allah!
-avec des hennissements et des cris, la course est commencée, les
-draperies volent et les fusils tournoient dans l'air...
-
-Les trois quarts des coups de feu ratent sous l'ondée torrentielle, et
-le caïd s'excuse beaucoup, expliquant que la poudre est mouillée. Mais
-c'est beau quand même et entraînant; peut-être est-ce plus
-extraordinaire encore que sous un tranquille ciel bleu: cavaliers
-affolés, pluie cinglante et nuages noirs, tout semble mené par le vent
-en un même tourbillon...
-
-Dans cette nouvelle escorte, qui nous accompagnera jusqu'à demain, il y
-a, sous des turbans, quelques paires d'yeux bien sauvages.
-
- * * * * *
-
-Halte de deux heures pour déjeuner, sur une colline où, par
-extraordinaire, est bâti un village. (C'est, du reste, grâce à ces
-haltes de midi que nos tentes et nos cantines atteignent chaque jour
-avant nous le terme de l'étape et que nous trouvons en arrivant notre
-camp toujours monté.)
-
-En hâte, nos gens dressent sur cette colline notre grande tente de salle
-à manger qui, par exception, voyage toujours à notre allure, derrière
-nous, sans nous perdre de vue. Et, comme il fait très froid, ils
-allument un feu, un vrai bûcher de feuilles de palmiers-nains, qui
-brûlent avec une forte odeur balsamique, en répandant une fumée
-d'incendie.
-
-Ce village, qui est ici, se compose, comme ceux d'hier, de petites
-huttes en chaume gris, cachées derrière des haies de grands aloès ou de
-grands cactus bleuâtres. Auprès, il y a un palmier-dattier, élancé et
-frêle sur sa tige, le premier que nous ayons rencontré depuis notre
-départ. Il y a aussi un tombeau de saint marabout, très vénéré dans la
-contrée; un drapeau blanc flotte au-dessus, afin d'indiquer aux
-voyageurs, aux caravanes, qu'il est bien de s'arrêter au passage pour
-déposer là pieusement quelques pièces de monnaie en offrande. (Au Maroc,
-il y a beaucoup de sépultures saintes à drapeau blanc, même dans les
-endroits les plus inhabités, les plus solitaires, et les rares passants
-y déposent leurs dons, qui sont généralement respectés par les voleurs.)
-
- * * * * *
-
-Tandis que nous déjeunions des restes de la _mouna_ d'hier, le beau
-temps est revenu; avec la rapidité spéciale à l'Afrique, le ciel,
-subitement balayé, a repris son admirable transparence bleue; la lumière
-a reparu splendide.
-
-Dans ce pays sans arbres, on voit toujours à d'extrêmes distances;
-d'ailleurs, presque jamais de maisons ni de villages, rien qui vienne
-rompre cette immense monotonie verte ou brune; alors l'oeil s'habitue à
-fouiller les grandes lignes des horizons, à y découvrir du premier coup,
-comme sur les plaines de la mer, tout ce qui s'y passe d'anormal, tout
-ce qui est une indication de mouvement ou de vie, même à des degrés
-d'éloignement tels, que, dans notre pays, on ne distinguerait plus. Sur
-le flanc de quelque colline déserte, bleuâtre à force de distance,
-lorsque des points blancs apparaissent, on se dit, s'ils restent
-immobiles: ce sont des pierres; des moutons, s'ils se déplacent. Une
-réunion de points roux indique un troupeau de boeufs. Et enfin, une
-longue traînée brunâtre, qui s'avance avec une lenteur ondulante, avec
-un chenillement incessant et tranquille, nous représente tout de suite
-une caravane, dont nous dessinerions même par avance les nombreux
-chameaux à la file, balançant leur long cou avec un dandinement de
-sommeil.
-
-Un objet extraordinaire, qui nous suit depuis Tanger et que nous sommes
-aussi habitués à chercher des yeux, tantôt en avant de nous, tantôt en
-arrière, au fond des lointains, c'est le canot électrique (!!?), de six
-mètres de long, que nous portons en cadeau à Sa Majesté le sultan; il
-est enfermé dans une caisse de bois grisâtre qui lui donne l'aspect d'un
-bloc de granit, et il s'avance péniblement, par les ravins, par les
-montagnes, porté sur les épaules d'une quarantaine d'Arabes. Dans les
-bas-reliefs égyptiens, on a déjà vu de ces énormes choses défiler,
-portées, comme celle-ci, par des théories d'hommes en robes blanches,
-aux jambes nues.
-
- * * * * *
-
-Nous campons ce soir en un point appelé Tlata Raïssana, où se tient
-chaque mois, paraît-il, un immense marché de bestiaux et d'esclaves.
-
-Mais le lieu est désert aujourd'hui. C'est au bord d'un grand ruisseau
-frais, au milieu de montagnes si uniformément tapissées de fougères
-qu'elles semblent recouvertes d'une sorte de même étoffe moutonnée, d'un
-vert admirable. Il y a, comme toujours, beaucoup de fleurs autour de nos
-tentes, mais plus du tout nos fleurs de France; ici, dans ce recoin
-particulier, en terre de bruyère, croissent des espèces inconnues à nos
-campagnes et à nos jardins, très parfumées toutes, et nuancées un peu
-étrangement.
-
-Des fantasias galopent autour du camp toute la soirée; jusqu'au coucher
-du soleil, on n'entend que bruits de chevaux passant en tonnerre, coups
-de fusil et cris d'Arabes...
-
- * * * * *
-
-Vers sept heures, la _mouna_ fait son entrée au camp avec la majesté
-habituelle. Mais elle est insuffisante: rien que huit moutons, et le
-reste à l'avenant. C'est inacceptable pour une ambassade; il faut
-refuser afin de maintenir la dignité de notre pavillon. Et ce refus
-constitue un incident diplomatique, qui serait même très grave pour le
-caïd de la région, si l'affaire arrivait jusqu'au sultan.
-
-Il joue la surprise et la consternation, avec des gestes délicieux, le
-beau caïd en robe de drap rose; il fait mine de s'en prendre à des caïds
-inférieurs--lesquels s'en prennent à des gens quelconques--lesquels
-tombent à coups de bâton sur d'innocents bergers.
-
-Mais ce n'était qu'une comédie complotée entre eux tous afin de nous
-mettre à l'épreuve; un complément de _mouna_ était préparé, à toute
-éventualité, et caché, à petite distance, dans un ravin. Après souper,
-un nouveau cortège se présente au clair de lune, amenant cette fois
-seize moutons, une quantité respectable de poulets, de pains et de
-jarres de beurre. Et les caïds, anxieux de ce que le ministre va dire,
-attendent en silence autour de sa tente, dans la majesté de leurs longs
-burnous blancs. Cette nouvelle _mouna_, très convenable, est agréée et
-l'incident est clos.
-
-
-
-
-X
-
-
-Dimanche 7 avril.
-
-Ayant franchi, sous un ciel toujours bas et noir, les premières
-montagnes d'alentour, veloutées de fougères, nous retombons dans
-d'infinies solitudes toutes blanches d'asphodèles en fleur.
-
-Çà et là, un grand glaïeul rouge, ou une touffe d'iris violets, jettent
-leurs belles teintes fraîches au milieu des blancheurs monotones de ce
-parterre. Et c'est ainsi à perte de vue.
-
-De temps à autre, des cigognes passent, d'un vol lent, fouettant l'air
-de leurs grandes ailes mi-parties blanches et noires;--ou bien des
-corbeaux, des aigles.
-
-Toujours la pluie. Et personne en vue, ce matin; ni un groupe de
-laboureurs, ni une file d'ânons, ni une caravane.
-
-Une maman chameau, qui est seule avec son fils au bord du sentier perdu,
-s'approche avec intérêt pour nous regarder défiler. Son fils, qui vient
-tout juste de naître, je pense, a le cou si mince et la tête si petite
-qu'on le prendrait de loin pour une autruche à quatre pattes. Il est
-presque gentil, dans son étonnement de nous voir, dans sa grâce
-enfantine et épeurée.
-
-Pluie, pluie à torrents. Nos trois vieilles poupées nègres
-d'avant-garde, encapuchonnées aujourd'hui jusqu'au-dessous des yeux, ont
-repris plus que jamais leur aspect de babouins pointus. L'étendard de
-soie, que la poupée du milieu tient toujours droit comme un cierge,
-n'est plus qu'une loque déteinte, déchiquetée par le vent. L'eau
-ruisselle sur nous tous. Et le canot du sultan, toujours semblable à un
-accessoire de défilé égyptien, avance avec une peine extrême, les pieds
-de ses quarante porteurs enfonçant à chaque pas dans la terre détrempée.
-
-Après deux heures de cette prairie d'asphodèles, nous apercevons quelque
-chose comme une lézarde très longue serpentant dans la plaine, quelque
-chose qui doit être une rivière profondément encaissée.
-
-C'est l'Oued M'cazen, réputée difficile à franchir, et, sur ses bords,
-il y a un rassemblement de mauvais augure: mules chargées, par
-centaines, chameaux, cavaliers, piétons, tous arrêtés là évidemment
-parce que la rivière n'est pas guéable... Alors, comment allons-nous
-faire?
-
-L'Oued, grossie par les pluies, est agitée, rapide, roule en bruissant
-ses eaux boueuses, qui semblent, en effet, très profondes. De plus, elle
-est encaissée entre de hautes berges verticales, en terre glaise,
-détrempées et glissantes, absolument dangereuses. Avec nos idées
-d'Europe sur les voyages, il nous paraîtrait qu'il y a impossibilité
-matérielle à faire passer là, sans pont, des gens, des bagages et des
-tentes.
-
-Cependant, nos caïds sont d'un avis différent et on va tenter la chose,
-en commençant par le frétin.
-
-D'abord nos hommes de peine, qui, en un tour de main, enlèvent leurs
-burnous, toutes leurs nobles draperies de laine grise, mettent à nu leur
-beau torse fauve, et se jettent dans l'eau tourmentée et froide, sondant
-la profondeur: deux mètres tout au plus; avec un peu de bonne volonté,
-ce sera peut-être faisable.
-
-Essayons maintenant quelques mules peu chargées...
-
-A force de coups, elles passent, nageant vers le milieu, s'affolant une
-minute dans le courant qui les entraîne, puis bientôt reprenant pied sur
-les vases de l'autre rive, avec leur chargement au complet, bien que
-tout trempé d'eau boueuse.
-
-Mais nous-mêmes, comment passerons-nous, notre dignité d'ambassade nous
-empêchant de nous dévêtir? Et nos matelas de campement? Et nos beaux
-uniformes dorés, qui doivent figurer devant le sultan pour la
-présentation?
-
-Sur le haut de la berge opposée, arrive au galop, avec de grands cris,
-une petite troupe de cavaliers qui nous font des signes. Nous sommes
-sauvés! C'est un certain Chaouch, de Czar-el-Kébir (une ville dont nous
-approchons), qui vient à notre secours avec une nombreuse suite, nous
-apportant une _mahadia_ fabriquée en hâte à notre intention. (Une
-_mahadia_ est une gerbe, un énorme faisceau de roseaux liés de façon à
-pouvoir flotter.) Deux par deux, nous nous embarquerons sur ce radeau
-improvisé; avec une corde, on nous hâlera; et nos cantines, nos bagages
-précieux, passeront de la même manière, à sec comme dans une barque.
-
-Quant au reste de notre colonne, gens ou bêtes, à la nage, tout le
-monde, et au plus vite! Les caïds se démènent, crient, s'interpellent à
-tue-tête, toujours avec ces aspirations rauques qui semblent des
-suffocations de fureur: «'Ha! caïd Rhaâ!--'Ha! caïd Abd-er-Haman!--'Ha!
-caïd Kaddour!» Et, de droite, de gauche, ils tombent à coups de bâton
-sur les hésitants que l'eau froide épouvante.
-
-Avec résignation, les beaux cavaliers arabes se déshabillent, puis
-déshabillent aussi leurs chevaux et remontent dessus, les tenant
-enfourchés entre leurs jambes nerveuses comme dans des étaux de bronze.
-Sur leur propre tête, ils placent en paquet monumental leurs cafetans de
-drap et leurs burnous; par-dessus encore, leur énorme selle à fauteuil,
-leurs harnais de parade, et ils relèvent leurs bras, en anse d'amphore
-grecque, pour soutenir le tout.
-
-On voit alors s'avancer résolument vers la rivière tous ces échafaudages
-multicolores, incompréhensibles au premier aspect, ayant chacun pour
-base cette chose instable: un maigre cheval, cabré et rétif, le long
-duquel pendent deux jambes nues.
-
-Et tous ces hommes, ainsi chargés, incapables à présent de s'aider de
-leurs mains, lancent leurs chevaux sur la berge à pic et luisante, rien
-qu'en leur pressant le flanc, en les éperonnant du talon. Les chevaux
-hennissent de peur; glissent, comme qui patine, comme qui descend en
-char russe, les uns encore debout sur leurs pieds, les autres assis sur
-leur derrière, et, tout couverts de boue gluante, tombent dans l'Oued au
-milieu d'un grand éclaboussement d'eau; puis nagent en plein courant,
-et, sur l'autre rive, grimpent comme des chèvres.
-
-Dans la quantité, il y en a bien quelques-uns qui tombent, qui se
-débattent, qui ruent; il y a des cavaliers qui roulent dans la rivière,
-avec leurs beaux burnous pliés, leurs belles selles trop lourdes qui les
-entraînent. Des mules chargées s'abattent en détresse dans la vase: on
-les relève à force de cris, à force de coups, horriblement blessées par
-les sangles et les bâts, la chair tout au vif; et nos tentes qu'elles
-portaient, si blanches au départ, sont maintenant vautrées dans la boue.
-
-Au milieu de l'immense plaine d'herbages, sous le ciel très sombre, sur
-les berges de terre grise, c'est étrange à regarder, l'activité,
-l'affairement d'une centaine de chevaux et de cavaliers de toutes
-couleurs, d'autant de mules, de chameaux, de porteurs à pied, de gens de
-peine... Nous avons l'air d'une tribu émigrante, se hâtant comme dans
-une fuite de déroute.
-
-Maintenant, la situation se complique d'un troupeau de boeufs qui passe
-à la nage, en sens inverse de notre caravane; boeufs entêtés qui
-auraient voulu demeurer sur l'autre rive; les Arabes qui les mènent se
-battent avec eux dans l'eau, nageant d'une main, les frappant de
-l'autre, leur tortillant la queue pour les faire avancer, ou les tirant
-par les cornes.
-
-Vers la fin, les berges de terre glaise ont été polies comme de vrais
-miroirs par tant de glissades successives. Alors cela devient une chute,
-une dégringolade générale avec des cris forcenés, un immense désarroi
-d'animaux affolés, d'hommes nus, de bagages de toutes sortes, de selles
-rouges, de paquets enveloppés de couvertures chamarrées. Une scène comme
-il devait s'en passer lors de l'invasion des armées du Prophète. Un
-grand tableau d'Afrique ancienne, admirable de couleur et de vie, au
-milieu de plaines désertes, sous un ciel noir...
-
-Enfin, c'est une chose accomplie, menée à bien, à force de coups et de
-cris. Nous sommes tous, avec nos bagages, sur l'autre rive, sans noyades
-ni pertes. Nos cantines, nos matelas, trempés et pleins de boue; nos
-mules écorchées, haletantes. Nous, mouillés de pluie seulement...
-
-Et le désert d'asphodèles et d'iris recommence, tranquille et morne,
-sous l'ondée, pendant une heure encore. Notre troupe s'est grossie des
-gens de Czar-el-Kébir, qui sont venus à notre rencontre, amenés par
-Chaouch: une dizaine d'Arabes à cheval, et autant de juifs à longue
-chevelure, ayant de grandes boucles d'or aux oreilles et montés deux par
-deux sur des ânons. Czar-el-Kébir, la ville où nous arriverons ce soir,
-est la seule entre Tanger et Fez,--et Chaouch, un bel Arabe au burnous
-amaranthe, y est notre agent consulaire. Si l'on demande ce que nous
-faisons d'un agent consulaire à Czar-el-Kébir, voici, c'est que nous y
-avons des «protégés français», une vingtaine environ,--comme, du reste,
-à Tanger et à Tétouan. Dans la plupart des villes musulmanes de la
-Turquie, de la Syrie ou de l'Égypte, nous avons ainsi de ces «protégés»,
-c'est-à-dire des gens auxquels il n'est pas permis de toucher sans
-l'assentiment de nos légations.--Au Maroc, presque tous nos protégés
-sont israélites, je n'ai jamais su pourquoi.
-
-Donc, nous cheminons toujours dans la plaine de fleurs blanches. Des
-hirondelles innombrables, rasant la terre, passent entre les jambes de
-nos chevaux.
-
-De temps en temps, nous rencontrons des troupeaux de moutons. Le berger
-ou la bergère est un petit tas de laine grise à capuchon pointu,
-accroupi sous la pluie dans les herbages. Lorsque nous passons, le
-burnous se dresse, surgit tout debout, pour jouir de l'étonnant
-spectacle de notre troupe en marche. Alors, sous l'étoffe en lambeaux,
-un corps d'enfant se dessine, demi-nu, svelte et jaune; presque toujours
-la figure est fine et charmante, avec des dents bien blanches et de
-grands yeux bien noirs.
-
-Vers le soir, nous entrons dans une région cultivée, région bien banale,
-rappelant les plaines de la Beauce, mais agrandies démesurément, sans
-maisons ni clôtures: des blés, des blés, des champs d'orge qui n'en
-finissent plus; la terre, noire et grasse, doit être merveilleusement
-fertile. Quel grenier d'abondance ce Maroc pourrait devenir!...
-
-Sur une élévation, qui borne la vue en avant, nous apparaît une chose
-inattendue, une chose que nous nous sommes déshabitués de voir: une
-foule humaine. Foule arabe, foule en burnous et toute grise, ondulant
-sur le fond gris du ciel. C'est la population de Czar-el-Kébir, qui est
-sortie à notre rencontre. Des gens à pied, des gens à cheval, capuchon
-baissé tous, et formant des rangées de silhouettes pointues. On entend
-déjà battre les tambourins et gémir les musettes.
-
-Dès que nous sommes à portée, tous les longs fusils, chargés à poudre,
-font feu sur nous, et les cavaliers s'élancent en fantasia, tandis que
-les musiques, en crescendo furieux, nous envoient leurs notes les plus
-déchirantes. Puis toute cette foule, par un mouvement tournant, nous
-enveloppe, se mêle à nous, nous pénètre, en confusion, en cohue, les
-bêtes se bousculant et se mordant les unes les autres. Les beaux
-cavaliers trottent, les piétons courent, burnous au vent, harcelés par
-les chevaux, sous une menace d'écrasement continuelle. Il y a des
-quantités d'enfants sur des ânons, quelquefois deux ou trois sur le
-même, en brochette comique; il y a des vieillards à béquilles, des
-éclopés, qui courent tout de même; des mendiants, des idiots, des saints
-illuminés qui chantent. Et les joueurs de tambourins, qui sont à pied,
-battent à tour de bras, effarouchant nos bêtes. Et les sonneurs de
-musette stridente, qui sont sur des mules, et qui ont les joues gonflées
-en vessie de cornemuse, les yeux hors des orbites, sonnent, sonnent à se
-rompre les veines, poussant leurs bêtes rétives à coups de leurs pieds
-nus; l'un d'eux, qui est tout rond avec une tête énorme, qui est tout
-ventru sur un petit âne, ressemble au vieux Silène; il me suit
-obstinément, celui-là, me faisant glapir aux oreilles, avec rage, sa
-musette, en voix triste de chacal. Des gens crient à tue-tête: «Hou!» en
-fausset traînant et lugubre. «Hou! qu'Allah rende victorieux notre
-sultan Mouley-Hassan! Hou!»
-
-Nos chevaux, très excités, très inquiets, dansent en mesure, au rythme
-marqué par les tambourins, et nous cheminons ainsi vers Czar-el-Kébir,
-assourdis de musiques étranges, dans une ivresse de bruit.
-
- * * * * *
-
-Czar se dessine peu à peu, d'abord très embrouillée par la pluie. Au
-milieu d'une plaine fertile comme la terre promise, elle est entourée de
-bois d'oliviers et d'orangers magnifiquement verts. Elle n'a pas la
-blancheur des villes arabes; au contraire, elle est d'une nuance
-terreuse, et ses quinze ou vingt minarets, qui sont d'un brun sombre,
-jouent de loin les clochers de nos pays du Nord; on croirait, sous ce
-ciel brumeux et dans ces prairies inondées, arriver dans une ville
-flamande. Il faut les quelques palmiers sveltes, très hauts sur tige,
-qui se balancent au-dessus, pour donner l'impression de l'Afrique.
-
-Mais bientôt cette impression se fixe tout à fait, quand se dessinent,
-dans les vieux remparts croulants, les ogives exquises des portes avec
-leurs encadrements d'arabesques.
-
-Sur un versant de colline, à deux cents mètres des murs, dans un
-cimetière abandonné, où les vieilles tombes sont recouvertes de lichens
-jaune d'or, nous trouvons notre pauvre petit campement qui s'organise.
-Nos tentes, nos matelas, nos bagages, gisent encore sur l'herbe, trempés
-de pluie. Et c'est piteux à voir, comme un déballage de saltimbanques en
-hiver.
-
- * * * * *
-
-En plus de la _mouna_ sur pied qui nous est due, on nous apporte ce
-soir, par galanterie, plusieurs plats tout préparés et tout chauds.
-C'est, du reste, la première apparition dans notre camp d'un genre
-d'ustensile avec lequel, dit-on, nous serons appelés à faire grande
-connaissance dans les banquets de Fez: une énorme boîte ronde, que
-surmonte une couverture, un toit plutôt, de forme conique très aiguë, en
-sparterie peinturlurée. Aux repas d'apparat, les mets doivent toujours
-être présentés là-dessous, et apportés sur la tête des serviteurs. A la
-tombée de la nuit, une dizaine de graves personnages nous arrivent,
-coiffés tous de ces choses extraordinaires, auxquelles leurs bras nus,
-relevés, font comme des anses; et, sans dire une parole, ils les
-déposent sur l'herbe, devant la tente du ministre.
-
-Sous les toitures en sparterie, il y a des cuves de faïence, remplies
-d'aliments en pyramide: un couscouss sucré; un couscouss salé, surmonté
-d'un édifice de poulets; un mouton rôti; ou bien une pile de ces petits
-gâteaux très aromatisés qu'on appelle au Maroc des «sabots de gazelle.»
-
-Et nous mangeons de tout cela, sous la tente, le soir; notre petite
-table disparaît sous les plats monstrueux; on dirait d'un souper chez
-Pantagruel. Et, avec nos reliefs, nos gens ensuite feront la fête
-jusqu'au jour; demain il ne restera plus rien de ces monceaux de
-victuailles; on n'imagine pas ce que des Arabes, en temps ordinaire si
-sobres, sont capables d'engloutir, lorsque le destin les a désignés pour
-escorter une ambassade.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Lundi 8 avril.
-
-La trompette de réveil ne sonne pas ce matin dans notre camp: cela veut
-dire que nous sommes bloqués par la pluie; que la rivière de
-Czar-el-Kébir (l'Oued Leucoutz) est, comme nous le craignions,
-infranchissable.
-
-On se lève donc plus tard que de coutume, ayant dormi sous une tente
-mouillée, au-dessus d'une prairie mouillée, entre des couvertures
-mouillées.
-
-Déjà on entend les tambourins et les musettes. Toute la matinée, des
-musiciens, des sorciers, des fous, rôdent autour de notre camp; et aussi
-des pauvres et des pauvresses ramassant les vieilles pattes de poulet,
-les os de mouton, tous les débris de nos orgies, sur la terre détrempée
-de ce cimetière.
-
-Après déjeuner, dans une accalmie de pluie, nous montons à cheval pour
-aller voir le gué, l'impossible gué de la rivière. Escortés de nos
-gardes, toujours, et précédés de l'étendard rouge, nous nous avançons
-vers la ville, qu'il va falloir traverser dans sa plus grande largeur.
-(Malgré le bon accueil incontestable, malgré les cadeaux et les
-sourires, nous suivons l'avis des sages, qui est de ne jamais faire un
-pas sans escorte, et de ne jamais s'en aller seul à plus de cent mètres
-des tentes; c'est du reste la recommandation du sultan lui-même, qui
-redoute pour ses hôtes chrétiens l'égarement de quelques fanatiques.)
-
-Le chemin qui mène à la ville est un cloaque de boue liquide, semé de
-grosses pierres et de carcasses de bêtes pourries. Nous y galopons quand
-même, puisque tel est l'usage: au Maroc on n'hésite jamais à prendre
-cette allure de parade, même dans les sentiers où, chez nous, on
-craindrait de mener au pas un cheval tenu en main.
-
-En dehors des murailles encore debout, il y a, perdus sous les cactus,
-sous les roseaux et les folles-avoines, des quantités de débris de
-remparts, remontant à je ne sais quelles époques imprécises.
-Czar-el-Kébir, si ignorée à présent, a eu tout un passé d'une
-complication extrême. C'est de là que partaient jadis les expéditions de
-guerre sainte pour la conquête d'Espagne. Quelques siècles plus tard,
-après la chute de Grenade, la ville, prise et reprise, détruite et
-rebâtie un nombre incalculable de fois, tomba aux mains des Portugais;
-et, il y a trois cents ans environ, à la suite de la «bataille des trois
-empereurs», elle redevint définitivement marocaine. Depuis cette époque,
-elle dort et s'écroule lentement, au milieu de ses jardins délicieux.
-
-Nous entrons par une série de vieilles portes ogivales, toujours
-pataugeant dans les flaques de boue gluante que les pieds de nos chevaux
-font jaillir en gerbe contre les murailles. Tout est sombre et sinistre
-aujourd'hui, dans ces ruines mouillées. Chaque petite rue bien étroite,
-bien tortueuse, est un cloaque, un ruisseau immonde où notre passage
-remue des puanteurs. Rien que des gens encapuchonnés de blanc grisâtre,
-vêtus de guenilles grises, avec des jambes nues, jaunes et boueuses. Ils
-se rangent, se garent dans des portes, de peur de nos éclaboussures, et
-nous regardent avec indifférence; leurs figures, généralement belles,
-ont je ne sais quoi de sombre et de fermé; en eux-mêmes, ils poursuivent
-un vieux rêve religieux que nous ne pouvons plus comprendre. Ces gens,
-évidemment, ne sont pas ceux qui nous ont reçus hier dans les champs,
-musique en tête; on avait recruté je ne sais où ces manifestants de
-bienvenue, ceux-ci n'ont même pas la curiosité de nous voir.
-
- * * * * *
-
-On sent, dès l'abord, que cette ville n'est pas de construction arabe;
-elle n'est pas blanche et ses toits en pente sont recouverts de tuiles;
-le tout est d'un gris sombre plaqué de lichens jaune d'or, avec un reste
-de vétusté caduque. Ce sont les Portugais qui ont bâti cela, et les
-Arabes en arrivant l'ont trouvé tel quel. Çà et là seulement, ils ont
-découpé leurs portiques dentelés, leurs inimitables ogives. Et ils ont
-bâti leurs mosquées, leurs grandes tours carrées pour chanter les
-prières, leurs grands minarets où perchent les immobiles cigognes. Mais
-la chaux blanche n'a pu prendre sur ces murs étrangers, sans enduit;
-alors on leur a laissé leur teinte quelconque.
-
-Dans le bazar, qui est couvert et obscur, les passages sont si étroits
-que nos chevaux, à la file, accrochent les étalages. Les marchands,
-accroupis dans leurs petites niches, en vêtements blancs, en turbans
-blancs, paraissent détachés des commerces de ce monde et insouciants des
-acheteurs. Ils ont surtout à vendre des cuirs, des harnais peinturlurés
-pour les chevaux, des sparteries multicolores, qui papillotent,
-accrochés partout en lourdes grappes.
-
-Puis, vient le quartier des juifs, au moins aussi grand que celui des
-Arabes. Ici on pourrait se croire aussi bien en Turquie, en Syrie ou en
-Égypte; dans tous les pays musulmans, les juifs se ressemblent; leurs
-figures, leurs costumes, leurs maisons, à peu de chose près, sont copiés
-sur les mêmes modèles invariables.
-
-Nous sortons de la ville par d'autres ogives, déformées, déjetées, mais
-toujours délicieuses de formes et d'encadrements légers. Et voici la
-rivière, l'Oued-Leucoutz (l'ancienne Leucus des Romains). Elle est plus
-large que celle d'hier et encore plus encaissée; en bruissant beaucoup,
-elle roule à toute vitesse ses eaux boueuses. Des gens à nous se
-déshabillent et plongent, pour sonder la profondeur: trois ou quatre
-mètres! Rien à tenter pour aujourd'hui. Il y a, paraît-il, un vieux bac
-dans les environs, et l'on va se hâter de le réparer et de l'amener ici.
-
-Rentrons en ville, où nous sommes conviés à deux collations, une chez
-Chaouch, l'autre chez un certain chérif, dont le père, bouffon de cour,
-fut le favori d'un précédent sultan.
-
-Chez ces deux personnages, les réceptions se ressemblent. Descendus de
-cheval devant des petites portes festonnées, qui s'ouvrent à peine, tout
-étroites, toutes basses dans de hauts murs caducs, nous sommes
-introduits dans des cours intérieures, à colonnades, pavées et
-lambrissées de mosaïques. D'abord, on nous asperge d'eau de rose lancée
-en coup de fouet en pleine figure, avec des flacons d'argent à long col
-mince; dans des brûle-parfums, on allume en notre honneur des morceaux
-d'un bois très cher de l'Inde, qui répandent une épaisse fumée odorante;
-puis on nous offre des «sabots de gazelle» dans de grands plats, et du
-thé dans de microscopiques tasses comme en Chine; un thé que l'on
-fabrique par terre, dans des samovars d'argent, et qui est très sucré,
-très aromatisé de menthe, d'anis et de cannelle. On ne prend presque
-jamais de café au Maroc:--du thé toujours et partout. Et c'est
-l'Angleterre qui le fournit, ainsi que les samovars pour le faire et les
-tasses dorées pour le boire. Des bateaux anglais jettent dans les ports
-ouverts des quantités considérables de ces choses, et les caravanes les
-répandent ensuite jusqu'au fond du Moghreb.
-
-La réception du chérif, fils du bouffon de cour, me semble cependant la
-plus jolie des deux, et sa maison aussi, sa vieille maison toute en
-mosaïques et en blancheurs de chaux, immense et délabrée. Il est lui
-même quelqu'un d'étrange et d'attachant. Sa figure extrêmement fine et
-douce garde une expression toujours mystique; à chaque parole aimable
-qu'on essaye de lui dire, il croise ses mains sur sa poitrine, dans une
-pose de saint des Primitifs, et baisse la tête avec un sourire de jeune
-fille.
-
-Je m'attarde en sa compagnie, tout en haut de sa maison, sur sa terrasse
-qui est grande comme une place publique, gondolée, ravinée par les
-pluies et les soleils; des couches de chaux blanche, accumulées pendant
-des siècles, en ont arrondi tous les angles; elle est bordée d'un mur
-crénelé, avec de petites meurtrières pour regarder au loin sans être vu.
-C'est la promenade la plus élevée de la ville, d'où l'on domine tout.
-Seules, les vieilles tours sombres des mosquées, avec leurs cigognes
-immobiles, la dépassent dans le ciel. Bien que ce soit contraire aux
-usages, c'est là, dit-il, qu'il passe la plus grande partie de sa vie,
-surtout ses soirs d'été. Pour des raisons politiques, il a été expulsé
-de Fez étant encore enfant et n'espère pas obtenir la grâce de quitter
-jamais cette résidence de Czar-el-Kébir, que le sultan lui a assignée
-comme lieu d'exil. Il étudie les sciences et la philosophie, telles sans
-doute qu'on les enseignait au moyen âge, dans de vieux manuscrits arabes
-extrêmement précieux, où la divination et l'alchimie tiennent une large
-place.
-
-Nous sommes là trois personnages faisant mélancoliquement le tour de
-cette haute terrasse: lui, le chérif, tout vêtu de voiles blancs;
-Chaouch, en long cafetan violet, et moi,--mais je me sens gêné
-d'apporter une tache dans ce tableau sans âge, qui, si je n'étais là,
-pourrait aussi bien être daté de l'an 1200 ou de l'an 1000. Je songe aux
-abîmes de tranquillité et de mysticisme qui doivent séparer les
-conceptions de ce chérif des conceptions d'un monsieur du boulevard; je
-cherche à me représenter ce que peuvent être sa vie murée, son rêve et
-son espérance; et j'envie ses «soirées d'été» dont il me parle, passées
-ici à contempler de haut toutes les autres terrasses de la ville morte,
-à écouter chanter les prières, à sonder là-bas les lointains sauvages de
-la plaine et des montagnes d'alentour; à regarder, par ces sentiers
-qu'aucune voiture n'a jamais parcourus, passer les caravanes...
-
- * * * * *
-
-Rentrés au camp sous la pluie, éclaboussés jusqu'aux épaules de l'eau
-fétide des ruelles et des cloaques, nous trouvons les abords de nos
-tentes de plus en plus envahis par la truanderie de Czar. Encore des
-sorciers, des mendiants sans jambes qui se sont traînés jusqu'ici sur
-leur derrière dans l'épaisseur des boues, pour récolter quelques
-_floucs_ de bronze (piécettes qui portent le sceau de Salomon et dont il
-faut environ sept pour faire un sou). Et des vieilles femmes, demi-nues,
-sont à quatre pattes sous nos mulets, grattant la terre avec les ongles,
-pour trouver les grains qui restent de leur orge et de leur avoine.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Mardi 9 avril.
-
-Grande pluie et grand vent toute la nuit. Plus rien de sec sous nos
-tentes.
-
-Une fois de plus, le réveil sonne sous un ciel noir. Nous montons à
-cheval tout de même, pour franchir coûte que coûte cette rivière et
-continuer notre voyage.
-
-Avec toute notre escorte, cette fois, avec toute notre suite de chameaux
-et de mules, il nous faut retraverser Czar, entrer par les mêmes
-vieilles portes festonnées, enfiler toutes les petites rues en
-souricière sombre, et patauger dans les mêmes ruisseaux, les mêmes
-boues, les mêmes ordures.
-
-De l'autre côté de la ville, à la porte de sortie, une vieille femme,
-qui pense que nous ne comprendrons pas, fait semblant d'être une
-mendiante en prière pour notre bon voyage, et, tout en tendant la main
-pour recevoir des aumônes, nous chante: «Dieu maudisse votre religion!
-maudisse! maudisse!»
-
-«Maudisse! maudisse!» elle se dandine au rythme de sa chanson, tout à
-fait à la manière des pauvresses qui prient, et sa vieille voix moqueuse
-s'enfle, quand nous sommes passés, pour nous poursuivre.
-
-Nous faisons un assez long détour dans la région des jardins et des
-vergers, pour aborder la rivière en un point plus commode, où la barque
-réparée nous attend.
-
-Oh! les jardins merveilleux! des bois d'orangers qui embaument; et des
-palmiers, et de grands cactus arborescents au feuillage bleu, et des
-géraniums rouges, et des grenadiers, des figuiers, des oliviers; tout
-cela d'un vert admirablement printanier, d'un vert tout neuf d'avril. Et
-dans le luxe exubérant de cette végétation, les plantes d'Europe se
-mêlent à celles d'Afrique; parmi les aloès, il y a de hautes bourraches
-bleues fleuries à profusion; des acanthes, au feuillage marbré de blanc,
-poussent en fouillis, s'élèvent à huit ou dix pieds; des ciguës et des
-fenouils dépassent la tête de nos chevaux, et les vieux murs, les
-palissades, sont tapissés de liserons et de pervenches.
-
-Au-dessus des arbres, on aperçoit encore, en se retournant, les hautes
-tours grises des mosquées qui s'éloignent; dans cette sorte de bocage
-enchanté, leur tête, qui se dresse comme pour regarder, suffit à faire
-planer l'impression toujours sombre de l'Islam. Et les sentiers que nous
-suivons sont des cloaques immondes, dont rien dans nos pays ne peut
-donner l'idée; jusqu'au-dessus des genoux, nos chevaux enfoncent dans
-une espèce de bouillie grasse; par instants, ils trébuchent sur un crâne
-de boeuf, sur une carcasse de chien, sur un tibia; et, à chaque pas:
-floc, floc, les éclaboussures noires jaillissent.
-
-Des loriots, des pinsons, chantent à pleine voix dans les branches, des
-cigognes viennent se poser sur une patte à la cime des arbres pour nous
-voir passer. Et de distance en distance, donnant accès dans les enclos
-ombreux, s'ouvrent de vieilles petites portes ogivales, entourées
-d'ornements en festons, en stalactites, exquises encore dans leur
-caducité dernière, sous leur linceul de chaux blanche, avec leurs
-couronnes de rosiers grimpants ou de géraniums rouges. Et les orangers
-dominent tout de leurs énormes touffes fleuries; ils imprègnent
-absolument l'air de leur suave odeur...
-
-La rivière Leucoutz roule ses eaux avec le même empressement qu'hier et
-semblerait plutôt avoir grossi encore. Mais la barque est là, renflouée,
-et nous allons passer, petit à petit, comme à l'Oued M'Cazen, en
-laissant à la nage la plupart de nos gens et toutes nos bêtes.
-
-Une foule est sortie de la ville derrière nous, surtout des juifs, qui
-sont sans préjugés. Le haut des berges est bientôt couronné de têtes
-humaines dans les roseaux, et les enfants, pour mieux voir, grimpent sur
-les arbres.
-
-Alors la grande scène recommence; une clameur, d'abord hésitante,
-s'élève de notre escorte; puis s'enfle rapidement, devient générale,
-frénétique.
-
-Pour charger cette barque, qui doit faire un nombre incalculable de
-tours, il faut naturellement ces cris-là, avec des coups de bâton, des
-batailles. Et enfin, quand c'est complet pour une fois, quand la barque
-est bondée de gens et de choses, et que le caïd, à force de furieuses
-imprécations, réussit à la faire pousser, alors, tous les hommes qui
-sont dedans, par besoin de donner de la voix, entonnent un autre genre
-de hurlement, à l'unisson, cette fois, et très prolongé; quelque chose
-comme un cri de triomphe, pour exprimer: «Nous sommes partis, nous
-flottons, nous naviguons!»
-
-Les chevaux se défendent: ça ne leur dit rien de se lancer dans cette
-eau rapide et froide. Les chameaux aussi agitent leur long cou, crient,
-gémissent. Les mules surtout, qui sont têtues par nature, ne veulent
-absolument pas. Et quelquefois huit ou dix Arabes ensemble sont ligués
-contre une seule bête obstinée, qui remue ses oreilles, qui hennit et
-qui rue, la peau tout écorchée au portage du bât, la chair sanglante. A
-grande volée, en cadence, les bâtons s'abattent sur ses flancs, qui
-résonnent comme un tambour.
-
- * * * * *
-
-Sur l'autre rive, avec cent cavaliers d'escorte sabre au côté et fusil à
-l'épaule, nous reformons notre longue colonne dans des blés et des orges
-luxuriants dont les tapis veloutés sont invraisemblablement verts. Nous
-piétinons toutes ces belles cultures; mais, au Maroc, cela importe peu,
-on en a de reste; le blé vaut trois francs le quintal, et personne n'y
-prend garde; si l'on savait même, à la saison, emmagasiner les récoltes,
-il n'y aurait point d'affamés dans ce pays--et des pauvres vieilles
-n'auraient pas besoin de venir, comme hier, ramasser les grains rejetés
-par les mulets. Le soleil, qui a reparu, est brûlant; sans transition,
-nous avons une accablante chaleur, sous un ciel à grandes déchirures
-bleues. Et Czar-el-Kébir s'éloigne, avec ses bois d'orangers, ses
-jardins délicieux, ses boues, ses puanteurs et ses parfums.
-
-Vers midi, revenus de nouveau dans les régions solitaires et sauvages,
-nous plantons la tente du déjeuner dans un lieu exquis, absolument
-embaumé. C'est au bas d'une fraîche vallée sans nom, où des sources
-jaillissent partout entre les pierres moussues, où des petits ruisseaux
-clairs courent parmi les myosotis, les cressons et les anémones d'eau.
-Le ciel, maintenant tout bleu, est d'une limpidité infinie; on a
-l'impression des midis splendides du mois de juin à l'époque des hauts
-foins. Toujours pas d'arbres, rien que des tapis de fleurs; si loin que
-la vue s'étende, d'incomparables bigarrures sur la plaine; mais on a
-tellement abusé de cette expression «tapis de fleurs» pour des prairies
-ordinaires, qu'elle a perdu la force qu'il faudrait pour exprimer ceci:
-des zones absolument roses de grandes mauves larges; des marbrures
-blanches comme neige, qui sont des amas de marguerites; des raies
-magnifiquement jaunes, qui sont des traînées de boutons d'or. Jamais,
-dans aucun parterre, dans aucune corbeille artificielle de jardin
-anglais, je n'ai vu tel luxe de fleurs, tel groupement serré des mêmes
-espèces, donnant ensemble des couleurs si vives. Les Arabes ont dû
-s'inspirer de leurs prairies désertes pour composer ces tapis en haute
-laine, diaprés de nuances fraîches et heurtées, qui se fabriquent à
-R'bat et à Mogador. Et sur les collines, où la terre est plus sèche,
-c'est un autre genre de parure; là, c'est la région des lavandes; des
-lavandes si pressées, si uniformément fleuries à l'exclusion de toute
-autre plante, que le sol est absolument violet, d'un violet cendré, d'un
-violet gris; on dirait ces collines recouvertes de ces peluches
-nouvelles aux teintes doucement atténuées, et c'est un contraste
-singulier avec l'éclat si franc des prairies. Quand on foule aux pieds
-ces lavandes, une odeur saine et forte se dégage des tiges froissées,
-imprègne les vêtements, imprègne l'air. Et des milliers de papillons, de
-scarabées, de mouches, de petits êtres ailés quelconques, sont là qui
-circulent, bourdonnent, se grisent de bonne odeur et de lumière... Dans
-nos pays plus pâles ou dans les pays tropicaux constamment énervés de
-chaleur, rien n'égale le resplendissement d'un tel printemps.
-
- * * * * *
-
-Dès le début de notre étape de l'après-midi, nous retombons dans des
-régions infiniment blanches d'asphodèles, qui durent jusqu'au soir.
-
-Vers deux heures, nous quittons le territoire d'El-Araïch pour entrer
-chez les Séfiann. Comme toujours, à la limite de la nouvelle tribu, deux
-ou trois cents cavaliers nous attendent, alignés, le fusil droit,
-brillant au soleil. Dès qu'ils sont en vue, ceux qui nous escortaient
-depuis Czar galopent en avant et vont se ranger en ligne, leur faisant
-face; nous défilons ensuite entre ces deux colonnes; et, à mesure que
-nous passons, un mouvement se fait derrière nous à droite et à gauche,
-les deux rangs se referment, se mêlent et nous suivent.
-
-Le lieu où cela se passe est fleuri toujours, fleuri comme le plus
-merveilleux des jardins; aux quenouilles blanches des asphodèles,
-s'ajoutent çà et là les hauts glaïeuls rouges et les grands iris
-violets; nos chevaux sont jusqu'au poitrail dans les fleurs; sans mettre
-pied à terre, nous pourrions, en allongeant seulement le bras, en
-cueillir des gerbes. Et toute la plaine est ainsi, sans vestige humain
-nulle part, entourée à l'horizon d'une ceinture de montagnes sauvages.
-
-Les longues tiges de ces fleurs, en se courbant sous notre passage, font
-un bruit léger, comme si nous frôlions de la soie dans notre course.
-
-Le ciel s'est voilé de nouveau, mais d'une gaze toute légère; c'est
-comme un tissu de petits nuages pommelés, d'un gris tourterelle, qui
-semblent être remontés à des hauteurs excessives dans l'éther. Après ces
-lourdes nuées basses et sombres qui, les jours précédents, jetaient sur
-nous leurs continuelles averses, il est délicieux de se promener sous
-cette voûte tranquille, qui tamise une lumière très douce, qui laisse à
-l'horizon des limpidités très profondes, et les lointains du jardin
-immense où nous voyageons ont ce soir des teintes d'une finesse d'Éden.
-
-Des fantasias incessantes, tout le long de notre route, qui dure encore
-deux heures:
-
-D'abord tous les cavaliers s'élancent en avant, très loin--deux ou trois
-cents à la fois--toujours étranges, ainsi vus de dos, encapuchonnés en
-pointe, et d'une blancheur uniforme sous leurs burnous traînants; ici,
-on ne voit pas leurs chevaux, qui s'enfoncent et disparaissent dans les
-herbages et dans les fleurs; alors on ne s'explique plus bien ces gens
-en longs voiles, fuyant avec des vitesses de rêve; et puis ce ciel
-discret de printemps, et la blancheur de ces costumes, au milieu de
-toutes ces fleurs blanches, éveillent je ne sais quel sentiment de
-procession religieuse, de fête de jeunes filles, de «mois de Marie...»
-
-Brusquement, tous ensemble, ils se retournent; alors apparaissent les
-visages de bronze des hommes, et les têtes ébouriffées des chevaux, et
-toutes les couleurs éclatantes des vêtements et des selles. A un
-commandement rauque, jeté par les chefs, ils reviennent ventre à terre,
-par petits groupes de front, au galop infernal, lancés sur nous...
-Brrr!... brrr!... De chaque côté de notre colonne, ils passent, ils
-passent debout sur leurs étriers, lâchant toutes leurs rênes à leurs
-bêtes emballées, agitant en l'air leurs longs fusils, au bout de leurs
-bras nus échappés des burnous qu'emporte le vent. Et chaque cavalier de
-chaque peloton qui nous croise pousse son cri de guerre, fait feu de son
-arme, la lance après dans le vide, et d'une seule main la rattrape au
-vol... A peine avons-nous eu le temps de les voir, que les suivants
-arrivent; il en vient d'autres, et d'autres, comme dans les défilés sans
-fin au théâtre; brrr!... brrr!... cela passe en tonnerre, avec toujours
-ces mêmes cris rauques, avec toujours ce même bruit des asphodèles qui
-se couchent et se froissent comme sous le vent d'une rafale...
-
- * * * * *
-
-Ces Séfiann sont de beaucoup les plus beaux et les plus nombreux
-cavaliers que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Tanger.
-
-Nous camperons ce soir près de chez leur chef, le caïd Ben-Aouda, dont
-on aperçoit là-bas, au milieu du désert de fleurs, le petit blockhaus
-blanc, entouré d'un jardin d'orangers. Notre camp aussi est là dressé,
-en rond comme toujours, dans une haute prairie où l'herbe est fine, sur
-une sorte d'esplanade dominant les solitudes, et, alentour de nos
-tentes, une haie de cactus-raquettes aussi hauts que des arbres nous
-fait comme une clôture de parc.
-
-La _mouna_ du caïd Ben-Aouda est superbe, apportée aux pieds du ministre
-par une théorie toujours pareille de graves Bédouins, tout de blanc
-vêtus: vingt moutons, d'innombrables poulets, des amphores remplies de
-mille choses, un pain de sucre pour chacun de nous, et, fermant la
-marche, quatre fagots pour faire nos feux. (Dans ce pays sans arbres, ce
-cadeau est tout à fait royal.)
-
-Puis, comme si cela ne suffisait pas, vers huit heures du soir, dans la
-nuit claire, toute bleue de rayons de lune, nous voyons arriver une
-procession lente et silencieuse, une cinquantaine de nouvelles robes
-blanches, portant sur la tête de ces grandes choses en sparterie dont
-j'ai parlé déjà, et qui ressemblent à des pignons de tourelles;
-cinquante plats de couscouss, disposés en pyramides, et tout prêts, tout
-cuits, tout chauds. Au moment de rentrer sous ma tente, la tête déjà
-lourde de sommeil, je perçois comme à travers un voile fantastique ce
-dernier tableau de la journée: les cinquante plats de couscouss rangés
-en cercle parfait sur l'herbe, nous au milieu; au delà, en un second
-cercle, les porteurs alignés comme pour danser une ronde autour, mais
-gardant toujours leur immobilité grave, sous leurs longs vêtements
-blancs; au delà encore, nos tentes blanches, formant un troisième cercle
-plus lointain; puis le grand horizon enfin, vague et bleuâtre, entourant
-tout. Et, juste au milieu du ciel, la lune--une lune trouble, une lune
-de vision, un fantôme de lune--ayant un immense halo blanc, qui semble
-le reflet, dans le ciel, de tous ces ronds de choses terrestres...
-
-Je m'endors au chant de nos veilleurs de nuit, qui ont l'ordre de faire
-ce soir un guet plus attentif que d'habitude contre les attaques
-nocturnes. A leurs voix, qui se prolongent et traînent dans la prairie
-vide, répondent tout bas des cris de chacals, les premiers que nous
-ayons entendus depuis notre entrée au Maroc;--oh! presque rien: deux ou
-trois petits cris en sourdine, comme seulement pour dire: Nous sommes
-là; mais c'est quelque chose de si mystérieusement triste, qu'on se sent
-glacer jusqu'aux moelles à ce seul avertissement de présence...
-
- * * * * *
-
-Sous la tente, on dort d'un sommeil particulier, qui est absolu, mais
-qui n'est pas lourd; qui est très reposant, et qui est cependant
-traversé de rêves. Des rêves qui sont plutôt des rappels furtifs de
-sensations physiques; des rêves très incomplets, comme les animaux en
-doivent avoir... Brrr! on entend comme l'écho sourd d'un vol de
-cavaliers arabes, qui vous frôlerait dans la nuit; ou bien on a
-l'impression d'être emporté soi-même au galop, l'illusion de la vitesse,
-le ressouvenir et le contrecoup de quelque ruade inattendue qu'on a
-subie dans la journée; ou bien encore le bras se raidit brusquement,
-dans le geste instinctif de retenir un cheval qui bute. Durant ces
-rappels confus de vie animale, le grand air pur du dehors passe sur nos
-têtes. Et les nuits de sommeil, commencées de très bonne heure,
-finissent le plus souvent, dès que paraît le jour.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Mercredi 10 avril.
-
-Des cris me réveillent; des cris affreux, tout près de moi; des espèces
-de gargouillements immondes qui semblent sortir de quelque monstrueux
-gosier suffoquant de fureur. Il fait déjà jour, hélas! et bientôt va
-sonner la trompette, car toutes les arabesques noires qui décorent
-l'extérieur de ma maison se dessinent par transparence sur la toile
-tendue, tout infiltrée de lumière d'or. Et même ces rayons du soleil
-levant découpent sur ma muraille, en ombre chinoise, la forme de la bête
-qui pousse ces vilains cris; un cou très long, très long, qui se tord
-comme une chenille, et, à l'extrémité, une petite tête déprimée à lèvres
-pendantes: un chameau! Je l'avais d'ailleurs reconnu tout de suite à son
-horrible voix. Un imbécile de chameau, rétif ou en détresse...
-
-J'observe les mouvements de sa silhouette avec une inquiétude extrême...
-Allons, c'est fait, le malheur est accompli, il s'est entravé les pieds
-dans les cordes de ma tente, et le voilà qui se démène, qui crie plus
-fort, secouant toute ma toiture qui va sûrement me tomber sur la tête...
-Enfin j'entends le chamelier qui accourt, en faisant: «Ts! Ts! Ts!»
-(C'est ce qu'on leur dit, aux chameaux, pour les calmer, et ils cèdent,
-en général, à ce raisonnement-là.)
-
-Encore: «Ts! Ts! Ts!»--Il s'apaise et s'éloigne. Ma tente redevient
-immobile, et pour quelques minutes je me rendors...
-
-La trompette de réveil, gaie et claire!--Le lever toujours rapide.--Le
-déjeuner au pain noir, au beurre de _mouna_, plein de poils roux et
-d'immondices, pendant que notre camp se démonte.--Puis le boute-selle,
-et en route!
-
-Notre tapis de fleurs, ce matin, est d'abord de larges volubilis bleus
-mêlés d'anémones rouges. Puis viennent des plaines sablonneuses, où
-poussent encore quelques rares asphodèles, brûlés et chétifs; des
-étendues jaunâtres ayant déjà un aspect saharien.
-
-Nous approchons d'un lieu appelé Seguedla, où chaque mercredi se tient
-un immense marché encore plus couru que celui de Tlata-Raïssana, que
-nous traversions avant-hier; on y vient, paraît-il, de huit ou dix
-lieues à la ronde.
-
-En effet là-bas, au milieu de ce pays toujours sans villages, sans
-maisons, sans arbres, là-bas, deux ou trois petites collines
-apparaissent, couvertes d'une couche de choses grisâtres, semblables à
-des amas de pierres, mais qui ondulent et d'où sort un murmure: c'est
-une foule innombrable et serrée, dix mille personnes peut-être,
-uniformément vêtues de longues robes grises et le capuchon baissé; une
-masse absolument compacte et d'une même nuance neutre, comme seraient
-des cailloux ou des ossements. Cela fait songer à ces foules primitives,
-composées de gens nomades à qui il est indifférent d'être ici ou
-ailleurs; à ces multitudes qui, aux déserts de Judée ou d'Arabie,
-suivaient les prophètes...
-
-Notre arrivée est signalée de loin, un mouvement parcourt cet amas de
-corps humains; une rumeur générale de curiosité s'élève; tous les points
-jaunâtres qui, au sommet de ces tas de laine grise, représentent les
-figures, sont tournés vers nous. Puis, dans un élan d'irrésistible
-curiosité, tout cela s'ébranle, court, se déploie, se rue sur nos
-chevaux et nous enveloppe.
-
-Nous n'avançons plus que difficilement, et nos Arabes d'escorte, à coups
-de lanière, à coups de bâton et de crosse de fusil, écartent à
-grand'peine cette plèbe, qui s'ouvre sur notre passage en hurlant. Nous
-sommes maintenant en plein marché; sous les pieds de tout ce monde, qui
-se range à peu près pour nous faire place, il y a une couche de chameaux
-agenouillés, d'ânons endormis, qui, eux, ne se dérangent pas. Il y a
-toutes sortes de denrées saugrenues, étalées par terre sur des morceaux
-de nattes; il y a une infinité de petites tentes, toutes basses, sous
-lesquelles on vend des aromates, du safran, du jujube, des couleurs pour
-teindre les laines des moutons et les ongles des dames; il y a une
-boucherie sinistre où s'alignent sans fin des espèces de potence de bois
-supportant des bêtes écorchées, des débris de toute forme fétides et
-noirs, des poumons, des entrailles; on vend aussi du bétail sur pied,
-des chevaux, des boeufs, et des esclaves, aux enchères, à la criée. On
-entend de tous côtés les petites sonnettes des vendeurs d'eau, qui ont
-leur marchandise sur les reins dans une outre poilue et qui offrent à
-boire à tout le monde dans un même verre pour un flouc (un septième de
-sou). Et des vieilles femmes presque nues promènent au bout de longs
-bâtons ces chiffons blancs qui sont, au Maroc, l'enseigne des pauvresses
-mendiantes.
-
-Les caïds, responsables de nos têtes, nous recommandent de marcher en
-groupe uni, sans nous écarter d'une longueur de cheval. Ils ont sans
-doute leurs raisons pour cela; mais cependant la curiosité autour de
-nous ne semble pas malveillante. Et même, le premier tumulte apaisé,
-quelques femmes ayant entonné en notre honneur le «You! you! you!»
-strident des fêtes, cela prend aussitôt, en traînée de poudre, jusque
-dans les lointains du marché.
-
-«You! you! you!» Quand nous nous éloignons, toute la multitude grise
-rend un bruit d'ensemble, aigu et persistant, qui s'adoucit dans le
-lointain, comme celui que font les cigales à leurs heures de grande
-exaltation sous le soleil de juillet.
-
-Bientôt disparaissent les milliers de burnous et de têtes humaines,
-derrière les ondulations de cette sorte de plaine inégale et
-sablonneuse. Les solitudes recommencent.
-
-Le pays devient de plus en plus plat. Les hautes montagnes, au milieu
-desquelles nous avions circulé les premiers jours, s'éloignent derrière
-nous, et nos horizons d'en avant deviennent plus monotones.
-
-Toujours les belles fantasias qui passent en tempête sur le flanc de
-notre colonne, avec des cris sauvages et des fusillades, burnous et
-crinières envolés. On n'y prend presque plus garde, que pour se garer
-lorsqu'on les entend venir. Cependant elles sont de plus en plus
-étonnantes; il s'y mêle même à présent de la haute acrobatie; des hommes
-sont tout debout, les deux pieds sur leur selle, d'autres s'y tiennent
-sur la tête, les jambes en l'air, et ils passent ainsi, à vitesse
-d'éclair, comme des clowns de cirque travaillant en rase campagne; deux
-cavaliers se lancent l'un sur l'autre, au galop effréné, et, en se
-croisant, trouvent le moyen, sans se culbuter ni ralentir, d'échanger
-leurs fusils et de se donner un baiser. Un vieux chef à barbe grise
-montre avec orgueil un peloton de douze cavaliers qui chargent de
-front--et si beaux tous!--Ce sont ses douze fils. Il veut qu'on le dise
-au ministre et que tout le monde le sache.
-
- * * * * *
-
-Une rivière que nous passons à gué est la limite du territoire de
-Séfiann.
-
-Nous entrons chez les Béni-Malek, dont le caïd nous attend sur l'autre
-rive avec deux cents cavaliers. C'est le caïd Abassi, l'un des favoris
-du sultan, un vieillard à tête extrêmement intelligente et rusée, dont
-la fille, paraît-il, épousa, à Fez, le grand vizir, en noces splendides.
-On a tenu à s'arrêter chez lui, à cause de sa _mouna_, qui est réputée
-dans tout le Maroc.
-
-Le pays continue de s'aplanir et les montagnes de s'éloigner. Toujours
-du sable et des asphodèles. Nos horizons deviennent peu à peu de grandes
-lignes droites, unies comme la mer, et semblent de plus en plus
-immenses.
-
-Vers midi, nous faisons halte, pour déjeuner, au village de ce caïd. Il
-ressemble à tous les autres villages marocains. Les chaumières, en terre
-séchée, y sont basses et recouvertes de roseaux, et entourées de haies
-épineuses en cactus bleuâtres. Des cigognes y ont bâti des nids sur tous
-les toits, et des sauterelles bruissent partout alentour.
-
-Après avoir déjeuné sous notre tente encombrée de monstrueuses pyramides
-de couscouss, nous sommes invités à prendre le thé chez le caïd.
-
-Sa maison est la seule du pays environnant qui soit bâtie en maçonnerie.
-Elle est entourée comme une citadelle d'une série de petits remparts
-très vieux, en briques garnies d'un enduit jaunâtre. En outre, de
-formidables haies de cactus la rendent presque inaccessible. Sur un
-jardin intérieur, plein d'orangers, elle ouvre par trois arcades
-mauresques blanchies à la chaux.
-
-Les orangers sont tout en fleurs et le jardin est embaumé d'un parfum
-exquis; il est funèbre quand même, envahi par l'herbe sauvage, avec un
-air d'abandon, et ainsi enfermé entre ces vieux murs, quand l'espace
-alentour est si vaste, si libre et si ouvert pour courir; il tient à la
-fois du préau de prison et du nid de vautour.
-
-Nous sommes reçus dans l'appartement qui donne sur ce jardin triste; au
-dedans, presque rien; de la chaux blanche sur les murailles et, par
-terre, des coussins et des tapis. Le pavé est de mosaïque, avec un trou
-profond dans le sol pour jeter le reste des tasses de thé, le reste de
-l'eau chaude des samovars. Et, dans la muraille du fond, il y a d'autres
-trous, comme des meurtrières, par lesquels des yeux de femmes enfermées
-nous regardent boire.
-
- * * * * *
-
-Nous remontons à cheval vers deux heures, pour continuer l'étape
-jusqu'au Sebou--un des plus grands fleuves du Maroc et même de l'Afrique
-occidentale--que nous traverserons ce soir.
-
-En avant de nous, sur la plaine, un groupe d'hommes, qui semblent des
-suppliants antiques, traînent un petit boeuf par les cornes. Au moment
-où le ministre passe, brille l'éclair d'un sabre dégainé; en deux coups
-habiles c'est fait: les deux jarrets du boeuf sont coupés, et il
-s'affaisse dans une mare de sang, nous regardant avec de pauvres yeux
-pleins d'angoisse... Comme ces gens-là doivent lestement faire voler une
-tête!--Le sacrifice accompli, les suppliants apportent au ministre leur
-requête écrite: c'est une longue et ancienne histoire, remontant à je ne
-sais combien d'années, où entrent des rivalités de familles, des
-assassinats mystérieux, d'indébrouillables choses. Ce sera pour grossir
-le monceau des affaires compliquées qu'il faudra régler, à Fez, avec le
-grand vizir.
-
- * * * * *
-
-On n'aperçoit le Sebou que quand on en est tout près. C'est un fleuve
-large comme la Seine à Rouen, qui roule ses eaux boueuses dans un lit
-très profond, entre des berges de terre grise. Il serpente dans cette
-plaine infinie comme la mer.
-
-Notre camp, qui a continué de cheminer pendant notre halte de midi, est
-déjà dressé sur la rive opposée. Nous traversons dans deux barques, en
-plusieurs tours, avec grand tapage. Des caravanes arrêtées depuis deux
-heures par le passage de nos tentes et de nos bagages encombrent les
-environs; c'est, pour le moment, un lieu très animé, très vivant.
-
-Ce grand fleuve de Sebou établit comme une démarcation tranchée entre le
-Maroc d'en deçà et le Maroc d'au delà. Sitôt qu'on l'a franchi, on a
-l'impression de s'être séparé davantage du monde contemporain, de s'être
-enfoncé plus avant dans le sombre Moghreb... Nous sommes encore là chez
-les Beni-Malek, mais tout près de chez les Beni-Hassem--une tribu
-pillarde et dangereuse; c'est, du reste, un adage connu des voyageurs
-marocains que, dès qu'on a franchi le Sebou, il faut se défier et faire
-bonne garde.
-
-Sur cette nouvelle rive, la nature du sol et des plantes a complètement
-changé; au lieu du sable et des asphodèles, nous avons maintenant, à
-notre grande surprise, une terre noire et grasse comme dans les plaines
-normandes, couverte d'une épaisse couche de colzas, de soucis et de
-mauves; on enfonce jusqu'aux genoux dans tout cela, qui pousse serré,
-plantureusement.
-
-C'est l'heure du coucher du soleil. La lumière est claire et froide. On
-dirait presque un paysage marin, tant sont droites les lignes
-ininterrompues des horizons. Une mer tranquille n'est pas plus unie que
-cette plaine sauvage, qui a bien soixante kilomètres de profondeur. D'un
-côté seulement, au-dessus de ce désert d'herbages, une chaîne de
-montagnes très éloignées dessine comme un petit feston d'un bleu cru et
-glacé. Les lointains sont absolument jaunes de fleurs, d'un jaune doré,
-tandis que le ciel au-dessus, sans un nuage, infiniment vide, est d'un
-jaune vert très pâle.
-
-Et le vent toujours froid du soir se lève sur ce steppe de mauves et de
-soucis; il nous fait frissonner après le soleil ardent du jour; il
-apporte une mélancolie d'hiver dans ce lieu où nulle part à la ronde
-nous ne trouverions un foyer pour nous abriter.
-
-C'est le campement le plus désagréable que nous ayons eu depuis notre
-départ. Sous nos tentes, ces soucis et ces mauves forment une masse
-haute et drue qui gêne, qui inquiète; c'est comme si on couchait au
-milieu d'une corbeille de parterre; on a beau piétiner dessus, cela fait
-mine de s'écraser, avec une odeur âcre, puis cela se relève obstinément,
-cela remonte, faisant bomber les tapis et les nattes. Il s'en dégage une
-humidité excessive. Surtout il en sort des sauterelles, des grillons,
-des mantes, des limaces, qui toute la nuit se promènent sur nous.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Jeudi 11 avril.
-
-Nuit de grande rosée. L'eau ruisselle partout sous ma tente, qui est
-remplie d'une buée lourde et où s'est concentrée l'âcre odeur des
-soucis.
-
-Jusqu'au matin, autour du camp, les veilleurs ont chanté, en lutte
-contre le sommeil. Au petit jour, leur voix a fait place à celle des
-cailles s'appelant dans les herbages.
-
-Levé le camp à six heures. En selle à sept heures.
-
-D'abord, nous nous avançons dans l'immense plaine, escortés de nos amis
-d'hier, les Beni-Malek, au nombre de deux cents. Il semble que l'air
-soit plus chaud sur cette rive sud du fleuve et que le pays soit plus
-inhospitalier encore.
-
-Sur les infinis jaunes des colzas et des soucis s'étend un ciel sombre,
-tourmenté, avec quelques déchirures très bleues.
-
-Puis viennent des régions toutes blanches, des kilomètres et des
-kilomètres de camomilles, qu'on écrase en passant et qui imprègnent,
-pour tout le reste du jour, nos chevaux de leur senteur.
-
-Après deux heures de route, nous rencontrons les cavaliers des
-Beni-Hassem qui nous attendent.
-
-Des brigands en effet: à leur aspect, il n'y a pas à s'y méprendre.
-
-Mais des brigands superbes; les plus belles figures de bronze que nous
-ayons encore vues, les plus belles attitudes, les plus beaux bras
-musculeux, les plus beaux chevaux. Des mèches de cheveux longs qui
-s'échappent de leurs turbans au-dessus des oreilles contribuent à donner
-je ne sais quoi d'inquiétant à leurs physionomies.
-
-Leur chef s'avance, très souriant, pour tendre la main au ministre. Nous
-serons en sécurité absolue sur son territoire, cela ne fait pas l'ombre
-d'un doute; du moment que nous serons ses hôtes, devant le sultan il
-répond de nos têtes sur la sienne. D'ailleurs il vaut toujours mieux
-être confié à sa garde que d'être simplement campé dans son voisinage:
-c'est un axiome bien connu au Maroc.
-
-Il est un type remarquable de vieux bandit, ce chef des Beni-Hassem. Sa
-barbe, ses cheveux, ses sourcils, d'un blanc de neige, tranchent en très
-clair sur le jaune de momie du reste de son visage; son profil d'aigle
-est d'une distinction suprême. Il monte un cheval blanc couvert d'un
-tapis de soie rose-fleur-de-pêcher, avec bride et harnais de soie rose,
-selle à fauteuil en velours rose et grands étriers niellés d'or. Il est
-tout de blanc vêtu, comme un saint, dans des flots de transparente
-mousseline. Quand il étend le bras pour donner des poignées de main, son
-geste découvre une double manche pagode adorable, d'abord celle de sa
-chemise en gaze de soie blanche, puis celle de sa robe de dessous,
-également en soie et d'un vieux vert céladon tout à fait exquis. En
-vérité on croirait voir les doigts effilés et les manchettes éteintes de
-quelque marquise douairière sortir des burnous de ce vieux détrousseur.
-
-Nous apercevons plus loin la réserve de ses cavaliers, les plus beaux et
-les plus riches, qu'il avait laissés là-bas par habileté de mise en
-scène, pour nous les faire surgir en ouragan du fond de la plaine. Ils
-arrivent sur nous à fond de train, avec des hurlements féroces,
-admirables ainsi, vus de face, à travers la fumée de leur fusillade,
-dans leur ivresse de bruit et de vitesse. Il y a des turbans déroulés
-qui s'envolent, des harnais qui se rompent, des fusils qui éclatent. Et
-la terre s'émiette sous les sabots de leurs chevaux, on en voit sauter
-de tous côtés des parcelles noires qui semblent de la mitraille...
-
-Faut-il qu'ils aient détroussé des voyageurs, pour pouvoir s'offrir un
-tel luxe! toutes les brides et tous les harnais sont en soie d'une
-couleur merveilleusement assortie à la robe du cheval et au costume du
-cavalier: bleu, rose, vert-d'eau, saumon, amaranthe ou jonquille. Tous
-les étriers sont niellés d'or. Tous les chevaux ont sur le poitrail des
-espèces de lambrequins très longs, en velours, magnifiquement brodés
-d'or, maintenus par de larges agrafes d'argent ciselé ou de pierreries.
-Comme nous prenons en pitié maintenant ces pauvres fantasias des
-premiers jours, aux environs de Tanger, qui nous avaient semblé jolies!
-
-Son déjeuner aussi, à ce vieux chef, est sauvage, comme son territoire,
-comme sa tribu. Par terre, sur le tapis de fleurs jaunes, dans un lieu
-quelconque au milieu de la plaine infinie, il nous offre du couscouss
-noir, avec des moutons cuits tout entiers, servis sur de grands plats de
-bois. Et tandis que nous arrachons, avec nos mains, des lambeaux de
-chair à ces monstrueux rôtis, des suppliants viennent encore égorger
-devant le ministre un bélier, qui ensanglante les herbages autour de
-nous.
-
- * * * * *
-
-Toute l'après-midi, la plaine se déroule aussi unie et monotone, plus
-aride cependant vers le soir, plus africaine, des menthes, des jujubiers
-épineux remplaçant les colzas et les soucis. Du ciel, complètement
-dégagé, tombe une lumière chaude et morne. De loin en loin, un cadavre
-de cheval ou de chameau éventré par les vautours jalonne le chemin. Et
-dans les rares petits villages de chaume gris, qui sont perdus au milieu
-des étendues désertes, commence à apparaître la hutte ronde et conique,
-la hutte soudanienne, la hutte du Sénégal.
-
-Nous changeons de tribu vers quatre heures, n'ayant eu à traverser
-qu'une toute petite pointe du territoire des Beni-Hassem. Nous entrons
-chez les Cherarbas, qui sont des peuplades inoffensives et entièrement
-dans la main du sultan. Mais notre sécurité chez eux sera incertaine, à
-cause de leurs dangereux voisins qui ne seront plus responsables de
-nous-mêmes.
-
-Vers six heures, nous campons à un point où bifurquent les chemins de
-Fez et de Mékinez, près du vénérable tombeau de Sidi-Gueddar, qui fut un
-grand saint marocain.
-
-Ce tombeau, comme tous les marabouts d'Algérie et toutes les _koubas_ du
-Maroc, est une petite bâtisse carrée, surmontée d'un dôme rond. Il est
-lézardé, fendillé par le soleil, extrêmement vieux. Le drapeau blanc
-flotte à côté, au bout d'un bâton, pour indiquer aux caravanes qu'il est
-méritoire d'y déposer quelques offrandes; une natte, que maintiennent
-des cailloux lourds, est étendue par terre pour les recevoir, et les
-pièces de monnaie jetées là par les pieux voyageurs restent à la garde
-des oiseaux du ciel, jusqu'à ce que les prêtres viennent les ramasser.
-
-Avec des formes polies, on nous recommande de ne pas nous approcher trop
-de cette sépulture de Sidi-Gueddar: elle est tellement sainte que notre
-présence à nous, chrétiens, y serait sacrilège.
-
- * * * * *
-
-Les montagnes qui, ce matin, dessinaient à peine des petits festons
-bleus tout au bout de notre horizon plat, ne sont plus maintenant qu'à
-huit ou dix kilomètres de nous; toute la journée, elles ont monté dans
-le ciel, et demain nous les franchirons. Nous sommes ce soir dans une
-région de luzernes, fleuries avec cet excès qui est particulier aux
-plantes marocaines. Dans nos environs, il y a des villages de chaume; au
-crépuscule, on y entend japper des chiens, comme dans nos campagnes, et
-des petits bergers en capuchons y ramènent des troupeaux de brebis ou de
-chèvres bêlantes; tout cela prend un air d'innocence pastorale, de
-sécurité rassurante. De plus, le chemin de Fez passe tout près de notre
-camp--si près même que les cordes de nos tentes le traversent, et que
-les caravanes, qui cheminent jusqu'à la tombée de la nuit, sont obligées
-de faire un détour dans les luzernes, de peur d'entraver les pieds de
-leurs chameaux.--Et ce chemin est tellement battu, par ici, et la plaine
-est d'ailleurs si parfaitement unie, qu'on dirait presque une vraie
-route, facile à marcher et tentante pour une promenade. Il faut avoir
-vécu quelque temps au Maroc, où la marche est partout pénible ou
-impossible, pour comprendre la séduction d'une _route_, l'envie qui nous
-prend de faire là une bonne course à pied, par une si belle soirée
-douce...
-
-Il faut nous en garder cependant, ce soir plus que jamais. Il y a ordre
-absolu de ne pas s'écarter du camp. Non seulement nous avons pour
-voisins les Beni-Hassem, mais surtout nous ne sommes qu'à une heure des
-montagnes habitées par les terribles Zemours, fanatiques intransigeants,
-pillards, coupeurs de têtes, et, depuis plusieurs années, en rébellion
-ouverte contre le gouvernement de Fez. Et le sultan lui-même, lorsqu'il
-voyage avec son camp de trente mille hommes, évite ce pays des Zemours.
-
-Aux premiers rayons de la lune, après l'arrivée grave et rituelle de la
-_mouna_, on double les veilleurs autour du camp, toutes les armes
-chargées, avec consigne de ne laisser approcher personne et de chanter
-jusqu'au matin, en battant du tambour, pour se tenir en éveil. Le caïd
-responsable paraît nerveux, inquiet, et ne se couche pas.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Vendredi 12 avril.
-
-Toute la nuit ils ont chanté en battant du tambour, et, ce matin, sous
-un ciel obscurci de nuages, nous nous réveillons avec toutes nos têtes.
-Et même, comme complément de _mouna_, on nous apporte, au saut du lit,
-du lait tout frais, dans des amphores, et d'excellent beurre.
-
-Dix lieues d'étape aujourd'hui. A peine sommes-nous en route, que la
-pluie commence à tomber, fine et froide. Encore une heure et demie de
-plaine à travers des champs d'orge et de colza, à travers des luzernes
-où paissent d'innombrables troupeaux de moutons. Sous ce ciel brumeux,
-on dirait toujours une plantureuse Normandie, si ce n'étaient ces huttes
-pointues des villages et ces burnous des bergers. Les fantasias, qui
-continuent en notre honneur, sont bien moins belles que chez les
-Beni-Hassem; on sent que ces honnêtes Cherarbas sont beaucoup moins
-guerriers et beaucoup moins riches; et puis on se lasse de tout, et cela
-devient une fatigue, à la longue, d'être obligé de se garer à chaque
-instant, quand la pluie nous fouette les yeux, pour ces cavaliers qui
-nous arrivent en sens inverse comme le vent, nous tirent aux oreilles
-des coups de fusil et affolent nos chevaux.
-
-Laissant sur notre droite le pays dangereux des Zemours, nous nous
-engageons dans ces montagnes qu'il nous faudra franchir avant la fin de
-la journée. L'ascension est pénible, sous une pluie torrentielle, par
-des séries de gorges étroites et sans vue, ensemencées de blé ou d'orge.
-Suivant l'usage du Maroc, nous piétinons sans remords toutes ces
-cultures; il en restera encore plus qu'on n'en pourra moissonner. Sur
-des pentes souvent très raides, nous pataugeons dans une terre glaise,
-détrempée et gluante, qui s'amasse autour des pieds de nos chevaux et
-s'y attache en patins énormes; à chaque pas nous nous sentons glisser;
-nos mules chargées tombent les unes après les autres, roulent avec nos
-tentes, nos matelas ou nos bagages, dans des fondrières de boue, dans
-des torrents improvisés qui grossissent de tous côtés sous cette pluie
-de déluge.
-
-Le caïd des Cherarbas et ses cavaliers nous ont quittés à la limite de
-leur territoire, et le chef de la région où nous sommes n'est pas venu à
-notre rencontre, ce qui est bien extraordinaire. Pour la première fois,
-nous voici sans escorte, seuls.
-
-Avec les mules abattues, avec les gens embourbés dans la terre glaise,
-notre colonne, à la débandade, a bien une lieue de long maintenant. Et
-que faire? où nous arrêter? où nous remiser? où trouver un abri
-quelconque, dans ce pays sans maisons, sans arbres, où il n'y a pas même
-une hutte où l'on consentirait à nous recevoir?
-
-En cet état, nous croisons une colonne au moins aussi nombreuse que la
-nôtre: d'abord des cavaliers, et, derrière eux, des chameaux portant une
-quantité de femmes voilées et de bagages. C'est, paraît-il, le train de
-voyage d'un caïd d'une province éloignée, qui revient de faire visite au
-sultan. Ces gens-là sont, comme nous, en détresse dans la terre grasse
-et glissante.
-
-Enfin, voici le chef retardataire qui arrive au-devant de nous avec sa
-troupe. Il s'excuse beaucoup, il était à poursuivre trois brigands
-zemours très redoutés dans le pays; il les a capturés avec leurs
-chevaux. Ils sont maintenant ligotés en lieu sûr, dans sa maison, d'où
-ils seront conduits à Fez pour y être mis au _supplice du sel_, comme la
-loi le commande.
-
-Tandis que nous continuons à grimper très péniblement sous la pluie,
-avec des glissades et des chutes, dans ces affreuses petites vallées
-toutes pareilles aux parois de terre grise, je me fais conter en détail
-ce _supplice du sel_, qui est de tradition fort ancienne.
-
-Voici, c'est le barbier du sultan qui en est chargé. Dans un lieu
-public, sur la place du marché de préférence, on lui amène le coupable,
-garrotté solidement. Avec un rasoir, il lui taille à l'intérieur de
-chaque main, dans le sens de la longueur, quatre fentes jusqu'à l'os. En
-étendant la paume, il fait ensuite bâiller le plus possible les lèvres
-de ces coupures saignantes, et les remplit de sel. Puis il referme la
-main ainsi déchiquetée, introduit le bout de chaque doigt replié dans
-chacune des fentes, et, pour que cet arrangement atroce dure jusqu'à la
-mort, coud par-dessus le tout une sorte de gant bien serré, en peau de
-boeuf mouillée qui se rétrécira encore en séchant. La couture achevée,
-on ramène le supplicié dans son cachot, où, par exception, on lui donne
-à manger, pour que cela dure. Dès le premier moment, en plus de la
-souffrance sans nom, il a cette angoisse de se dire que ce gant horrible
-ne sera jamais retiré, que ses doigts engourdis dans la plaie vive n'en
-sortiront jamais, que personne au monde n'aura pitié de lui, que ni jour
-ni nuit il n'y aura trêve à ses crispations ni à ses hurlements de
-douleur.--Mais le plus effroyable, à ce qu'il paraît, ne survient que
-quelques jours plus tard,--quand les ongles, poussant au travers de la
-main, entrent toujours plus avant dans cette chair fendue... Alors, la
-fin est proche: les uns meurent du tétanos, les autres parviennent à se
-briser la tête contre les murs...
-
-Je prie instamment les personnes à théories humanitaires toutes faites
-au coin de leur feu de ne point crier à la cruauté marocaine. D'abord je
-leur ferai remarquer qu'ici, au Moghreb, nous sommes encore en plein
-moyen âge, et Dieu sait si notre moyen âge européen avait l'imagination
-inventive en fait de supplices. Ensuite les Marocains, de même que tous
-les hommes restés primitifs, sont loin d'avoir notre degré de
-sensibilité nerveuse, et, comme d'ailleurs ils dédaignent absolument la
-mort, notre simple guillotine serait à leurs yeux un châtiment tout à
-fait anodin qui n'arrêterait personne. Dans un pays où les voyages sont
-si longs et les routes nullement gardées, on ne peut en vouloir à ce
-peuple d'avoir introduit dans son code quelque chose qui donne un peu à
-réfléchir aux pirates des montagnes.
-
- * * * * *
-
-A force de monter, nous atteignons les sommets de cette chaîne et, dans
-une éclaircie entre deux grains, la plaine d'au delà nous apparaît en
-profondeur sous nos pieds, bien moins grande que celle du Sebou, mais
-merveilleusement fertile et très cultivée; une sorte de cirque
-intérieur, bordé là-bas de montagnes où il nous faudra camper demain
-soir et qui sont beaucoup plus élevées que celles que nous venons de
-gravir.
-
-A mi-côte, sur le versant où nous allons maintenant descendre, un
-village est perché: une centaine de huttes de chaume avec clôtures de
-cactus, groupées autour d'une vieille construction mauresque qui est en
-même temps la citadelle et la demeure du caïd. Pas plus d'arbres que
-précédemment, dans cette nouvelle région; rien que les oliviers et les
-orangers d'un jardin mystérieux qu'enferment les murs de la petite
-forteresse.
-
-Ce village, naturellement, nous le voyons par en dessus, à vol d'oiseau;
-aussi la terrasse sur la maison du chef nous fait-elle l'effet d'une
-place où se promènent en ce moment des femmes voilées, en robes blanches
-ou roses, qui lèvent la tête pour nous regarder venir.
-
-Après une descente rapide et dangereuse sur des roches éboulées, nous
-nous arrêtons pour la nuit près des murs de ce jardin, dans une espèce
-de champ de foire qui sert à toutes les caravanes de passage. L'herbe,
-haute et grossière, y est foulée, salie, empestée de vermine, avec les
-débris des poulets et des couscouss qu'on a mangés, et avec de grands
-cercles noirs laissés par les feux des nomades. Jamais nous n'avions eu
-un campement souillé de cette manière.
-
-Nos gens d'escorte fauchent l'herbe immonde, avec leurs grands sabres,
-moins exercés sans doute à ce métier-là qu'à couper des têtes. L'une
-après l'autre, et bien après nous, arrivent nos tentes mouillées, qu'on
-dresse péniblement par un vent terrible. Séance tenante, on donne la
-bastonnade aux muletiers pour avoir mal conduit leurs bêtes. Nos
-provisions arrivent les dernières, sur de pauvres mules qui sont tombées
-vingt fois, qui ont les genoux tout au vif, et, vers trois heures du
-soir, mourant de faim, nous déjeunons avec des choses froides, trempées
-de pluie. Tous les enfants du village, tous les petits burnous comiques,
-tous les petits capuchons impayables, viennent gambader dans nos
-quartiers, nous criant toutes sortes de malédictions et d'injures. Nous
-demandons du bois pour nous sécher un peu, mais il n'en existe pas dans
-la région, qui est complètement dépourvue même de branchages; on nous
-apporte des bottes de chardons secs et de sarments de vigne qui donnent
-de grandes flammes, de grandes fumées, et peu de chaleur.
-
-Campés à mi-montagne, séparés par une haie d'aloès d'une effroyable
-descente à pic dans la plaine d'en dessous, nous voyons à nos pieds
-l'interminable chemin de Fez, qui se continue toujours, qui traverse ces
-nouveaux champs d'orge, ces nouvelles prairies, et monte se perdre dans
-les lointaines montagnes d'en face. Il est de plus en plus tracé par le
-piétinement constant des caravanes, il a de plus en plus l'air d'une
-vraie route; il s'anime aussi davantage à mesure que nous approchons de
-la ville sainte. Entre les averses, dans des transparences extrêmes
-d'atmosphère, nous apercevons en bas, comme qui regarde du haut d'un
-observatoire, de longs défilés de cavaliers, de piétons en burnous, de
-chameaux et d'ânons chargés de marchandises; tout cela en infiniment
-petit, comme une incessante promenade de marionnettes au fond d'un grand
-vide bleuâtre. C'est que Fez n'est pas seulement la capitale religieuse
-du Couchant, la ville de l'Islam la plus sainte après la Mecque, où
-viennent étudier les prêtres de tous les points de l'Afrique; c'est
-aussi le centre du commerce de l'Ouest, qui communique par les ports du
-nord avec l'Europe, et par Tafilet et le désert avec le Soudan noir
-jusqu'à Tombouctou et à la Sénégambie.
-
-Et toute cette activité n'a rien à voir avec la nôtre, s'exerce comme il
-y a mille ans, par des moyens qui sont tout à fait en dehors de nos
-moyens à nous, par des routes qui nous sont profondément inconnues.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Samedi 13 avril.
-
-Il y a eu déluge toute la nuit, et le vent nous a à moitié arraché nos
-tentes. Au sortir de nos lits tout humides, nous reprenons des vêtements
-mouillés, des bottes pleines d'eau, et nous nous remettons en route sous
-un ciel uniformément voilé d'un crêpe gris.
-
-Nous traversons cette nouvelle plaine pour nous engager ensuite dans les
-défilés de ces nouvelles montagnes. La pensée qu'il faudra refaire tout
-ce chemin en sens inverse, pour sortir de ce pays sombre, par instants
-oppresse un peu. Cependant nous sommes soutenus par l'espérance d'être
-demain soir en vue de la ville sainte, comme ces croisés ou ces pèlerins
-d'autrefois, auxquels on promettait, après bien des jours et des nuits
-de marche, qu'ils allaient enfin voir la Mecque ou Jérusalem.
-
-Vers midi, dans la montagne, le ciel se dégage peu à peu, très vite
-même, se balaye, s'épure; un premier rayon de soleil nous réchauffe;
-puis la vraie lumière d'Afrique revient, splendide, incomparable; en une
-heure la transformation est faite, la terre est sèche, la voûte est
-toute bleue, l'air est brûlant. Et comme tout change d'aspect, sous ce
-radieux soleil! Nous cheminons dans des séries de vallées délicieuses,
-où le sol sablonneux est tapissé d'herbes fines et de fleurs. Il y a
-surtout des fenouils géants, dont les tiges fleuries ressemblent à des
-arbres jaunes, et qui sont enguirlandés de larges liserons roses pareils
-à ceux de nos jardins. Jaune et rose, ce sont les deux couleurs
-dominantes dans la zone d'Éden que nous traversons aujourd'hui; les
-montagnes commencent à se boiser d'oliviers sombres et leurs crêtes de
-basalte, qui sortent toutes nues de ces verdures, ressemblent à des
-tuyaux d'orgue; puis, au-dessus des cimes rapprochées, dans l'air très
-limpide, on en aperçoit d'autres plus lointaines et plus grandes, tout à
-fait gigantesques, qui sont d'un bleu de lapis.
-
-Ni villages, ni maisons, ni cultures; rien que des fleurs encore, et une
-campagne étonnamment parfumée.
-
-Mais nous croisons toujours des quantités de gens et de bestiaux; des
-bandes de piétons presque nus, portant leurs vêtements pliés sur
-l'épaule; des belles dames à califourchon sur des mules, tellement
-voilées, même en voyage, qu'on devine à peine leurs grands yeux; des
-troupeaux de moutons, des troupeaux de chèvres; surtout des chameaux
-lents et graves, portant à Fez, avec un balancement de roulis, des
-ballots énormes.
-
-De temps à autre nous franchissons un ruisseau d'eau vive, au bord
-duquel croît quelque palmier isolé.
-
-A tous les gués, se tiennent des vieillards accroupis devant des
-monceaux d'oranges; pour une petite pièce de bronze, on a le droit d'en
-prendre tant qu'on veut, à discrétion.
-
-Nous arrivons vers le soir à une rivière rapide, l'Oued-M'kek, sur
-laquelle--invraisemblable chose--est jeté un pont!
-
-Un pont à arceaux courts, très arrondis, ornés de faïences vertes. Le
-pilier du milieu est marqué du mystérieux sceau de Salomon: deux
-triangles entrelacés--et, de chaque côté, des tableaux en mosaïque
-encadrés de vert indiquent, en lettres enroulées, quel fut l'architecte
-de ce pont et quelles louanges les voyageurs qui passent doivent au dieu
-de l'Islam. Le temps, le soleil, ont donné à la maçonnerie une teinte
-rare, chaude, presque rose, qui s'harmonise merveilleusement avec le
-vert éteint des faïences de bordure. Et le site est d'ailleurs
-tranquille, pastoral, empreint d'une mélancolie de passé et d'abandon.
-
-Nous avons marché pendant tout le frais matin voilé de pluie, pendant
-tout le brûlant midi, et maintenant c'est l'heure magique et dorée du
-couchant. Nous arrivons chez les Zerhanas, qui sont des montagnards
-cultivateurs ou bergers, et, de l'autre côté de ce pont, nous allons
-camper chez eux, dans une plaine d'anémones rouges, entre de hautes
-cimes boisées.
-
-Déjà, notre petite ville nomade est là, étalée par terre, aux derniers
-rayons du soleil, sur l'herbe odorante.
-
-L'un après l'autre, les montants de nos tentes se dressent, coiffés de
-leur boule de cuivre brillant; puis les grands parapluies fermés
-s'ouvrent, montrant leurs séries d'arabesques noires; des cordes que
-l'on raidit les étirent, les tendent, les fixent; on y ajoute des
-draperies retombantes, et c'est fait; nos maisons sont bâties, tout
-notre camp se retrouve debout, heureux de se sécher dans ce bon air
-tiède.
-
-Et comme il est gai et charmant, notre camp français, dans l'agitation
-de l'arrivée, à cette heure doucement lumineuse du soir, avec sa
-blancheur dans ce pays vert, avec les nuances éclatantes qu'y jettent
-les cafetans de nos Arabes, avec toutes les hautes selles de drap rouge
-et tous les tapis multicolores épars sur cette prairie d'anémones.
-Alentour, il y a une animation qui semble être la vie naïve des vieux
-temps passés: les fantasias qui galopent ventre à terre; les troupeaux
-que des bergers demi-nus mènent boire à la rivière; le bateau du sultan
-qui apparaît au loin sur les épaules de ses quarante hommes drapés de
-blanc; la _mouna_, qui fait son entrée (un petit boeuf et douze moutons
-amenés par les cornes); puis un messager du grand vizir qui arrive de
-Fez à notre rencontre, portant au ministre un compliment de bienvenue...
-
-Et la belle lumière d'or commence à mourir sur tout cela; le soleil, qui
-va disparaître derrière les hauts sommets, allonge démesurément les
-ombres des cavaliers, les ombres étranges des chameaux immobiles; il
-n'éclaire plus que les extrêmes pointes de nos tentes--plus que leurs
-boules de cuivre qui brillent encore;--puis il s'éteint, nous plongeant
-tout à coup dans une pénombre bleue...
-
- * * * * *
-
-Au clair de lune, il est encore plus délicieux, notre petit camp
-français. C'est par une de ces nuits d'Afrique douce, calme, rayonnante,
-lumineuse, comme on n'en voit jamais dans nos pays du Nord; après ces
-froids et ces pluies obstinées, on retrouve avec ivresse tout cela qu'on
-avait oublié. La belle pleine lune est au milieu d'un ciel clair semé
-d'étoiles. Nos tentes blanches, mouchetées de dessins noirs, ont un air
-de mystère, ainsi rangées en cercle sous la lueur bleue qui tombe de
-là-haut; leurs boules de métal brillent encore confusément; il y a çà et
-là des petits feux rouges allumés dans l'herbe, des petites flammes qui
-dansent; alentour, des gens en longs vêtements blancs sont accroupis sur
-des nattes, et des sons tristes de guitares sortent de ces groupes qui
-vont s'endormir. Des courlis chantent, dans le grand silence extérieur,
-dans la sonorité de la nuit. Les montagnes voisines semblent s'être
-rapprochées, tant on voit nettement leurs replis, leurs rochers, leurs
-bois suspendus. L'air est rempli de senteurs suaves, très exotiques, et
-il y a sur toutes choses une tranquillité sereine qui n'est pas
-exprimable...
-
-Oh! la belle vie de plein air, la belle vie errante. Quel dommage
-d'arriver demain! quel dommage que cela finisse!...
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Dimanche 14 avril.
-
-De ce pays des Zerhanas il me restera toujours le souvenir de ces heures
-fraîches du matin passées au bord de l'Oued M'kez, dans ce site
-délicieux, sur ces tapis d'anémones rouges. Près de notre camp, un petit
-bois d'oliviers très vieux abritait des bergers et des chèvres. Sur les
-montagnes environnantes, parmi les roches et les broussailles, deux ou
-trois petits hameaux étaient perchés en nids d'aigles. Rien d'africain
-dans le paysage, à part l'excès et la splendeur de la lumière, et encore
-nos campagnes atteignent-elles quelquefois cet éclat de verdure et cette
-limpidité de ciel bleu, à certains jours privilégiés du beau mois de
-juin. Si bien que l'illusion venait complètement d'être dans un coin
-sauvage de la France, et on trouvait même fort étrange de voir sur les
-sentiers, entre les hauts foins en fleur, passer ces fantasias affolées,
-ces Bédouins et ces chameaux.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Remontés à cheval à huit heures, nous nous engageons dans des montagnes
-qui, tout de suite, changent d'aspect, deviennent très africaines cette
-fois, tourmentées, déchiquetées, avec des tons ardents, des jaunes
-d'ocre, des bruns dorés, des bruns rouges. De grandes landes, chaudes et
-désertes, défilent lentement, tapissées de jujubiers épineux, de
-broussailles maigres. Et de loin en loin, au fond des étendues dévorées
-de lumière, nous apercevons des douars de Bédouins nomades, cerclés de
-tentes brunes, avec des troupeaux au milieu; sur des hauteurs solitaires
-que chauffe un accablant soleil, ces petites villes sauvages dessinent
-des ronds parfaits, semblent dans le lointain des cernes, des taches
-d'un brun presque noir. Et l'air surchauffé tremblote partout, miroite
-comme une eau dont un vent léger agiterait la surface.
-
- * * * * *
-
-Après la halte de midi, nous traversons une vallée cultivée: des champs
-d'orge d'un vert d'émeraude, luisants de soleil et piqués de coquelicots
-rouges.
-
-Comme nous n'avons rencontré depuis le matin que des solitudes, nous
-cherchons des yeux où peuvent habiter les gens qui ont ensemencé cette
-terre... Dans un recoin nous découvrons leur village qui semble à moitié
-fantastique: trois grands rochers noirs, pointus comme des flèches
-gothiques, sont debout à côté les uns des autres, absolument
-invraisemblables au milieu d'une prairie de velours vert; chacun d'eux
-est couronné d'un nid de cigogne; un mur en terre battue les entoure à
-leur base, tous trois ensemble, et, sur leurs flancs, une douzaine de
-petites maisonnettes lilliputiennes sont accrochées à différentes
-hauteurs.
-
-Il paraît n'y avoir personne dans ce singulier village, que gardent
-seulement les trois cigognes, immobiles au sommet des trois rochers; aux
-environs, rien que le silence et l'accablement d'un midi d'été...
-
- * * * * *
-
-Et enfin, enfin, vers quatre heures du soir, le vide immense s'ouvre une
-fois de plus devant nous: une nouvelle mer d'herbages tout unie, une mer
-verte et jaune d'orges et de fenouils en fleur;--la plaine de Fez!--Au
-loin, le grand Atlas lui fait une imposante ceinture de cimes toutes
-blanches, tout étincelantes de neiges...
-
-Encore deux lieues de route dans cette plaine, et tout à coup, sortant
-de derrière un pan de montagne qui se recule comme un portant de décor
-au théâtre, la ville sainte lentement nous apparaît...
-
-Ce n'est d'abord qu'une ligne blanche, blanche comme la neige de
-l'Atlas, que des mirages incessants déforment et agitent comme une chose
-sans consistance: les aqueducs, nous dit-on, les grands aqueducs
-blanchis à la chaux, qui amènent l'eau dans les jardins du sultan.
-
-Puis, le même pan de montagne, s'écartant toujours, commence à nous
-découvrir de grands remparts gris, surmontés de grandes tours grises. Et
-c'est une surprise pour nous de voir Fez d'une teinte si sombre au
-milieu d'une plaine si verte, quand nous nous l'étions imaginée toute
-blanche au milieu des sables. Elle a l'air étonnamment triste, il est
-vrai; mais, vue de si loin, entourée de ces fraîches cultures, on a
-peine à croire que c'est bien là l'impénétrable ville sainte, et notre
-attente en est presque déçue... Pourtant, peu à peu, on se sent
-impressionné par le calme des alentours; on a conscience qu'un sommeil
-étrange pèse sur cette ville, qui est si haute et si grande, et qui n'a
-à ses abords ni un chemin de fer, ni une voiture, ni une route; rien que
-des sentiers d'herbes où passent lentement de silencieuses caravanes...
-
-Nous campons, pour la dernière fois, dans un lieu appelé Ansala-Faradji,
-à une demi-heure des grands murs crénelés.
-
-Nous entrerons pompeusement demain matin: toutes les musiques, les
-troupes, la population, y compris les femmes, ont reçu l'ordre de se
-porter en masse à notre rencontre.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Lundi 15 avril.
-
-Une fois de plus, nous nous éveillons sous un ciel lourd et noir,
-sentant des torrents d'eau, des déluges, suspendus sur nos têtes.
-
-Ce dernier lever, au camp, est plus agité que de coutume. L'entrée
-pompeuse de tout à l'heure nécessite de grands préparatifs: retirer de
-nos cantines nos uniformes de gala, nos dorures, nos croix, et faire
-astiquer par nos chasseurs d'Afrique nos armes, les harnais de nos
-chevaux.
-
-«L'ordre et la marche», élaborés hier au soir sous la tente du ministre,
-nous sont communiqués au déjeuner; bien entendu, nous n'irons plus à la
-débandade, selon notre caprice personnel, mais en bon ordre, quatre
-cavaliers de front sur quatre rangs, correctement alignés comme pour un
-défilé militaire.
-
- * * * * *
-
-Suivant la prière qui nous en a été adressée hier au soir de la part du
-sultan, nous montons à cheval à dix heures précises, afin de ne pas
-troubler certains offices religieux du matin en arrivant trop tôt, et de
-ne pas non plus nuire à la grande prière de midi en arrivant trop tard.
-
-Pour atteindre les portes de Fez, nous avons environ trois quarts
-d'heure de marche lente, au pas ou au petit trot de parade.
-
-Après dix minutes de route, la ville, dont nous n'avions encore vu
-qu'une partie, nous apparaît tout entière. Elle est vraiment bien grande
-et bien solennelle derrière ses très hautes murailles noirâtres, que
-dépassent toutes les vieilles tours de ses mosquées. Le voile des nuages
-obscurs est déchiré au-dessus; il laisse voir les neiges de l'Atlas
-auxquelles ce ciel d'orage donne des teintes changeantes, tantôt
-cuivrées, tantôt livides. En avant des murs, deux ou trois cents tentes
-groupées font un amas de choses blanches. Et sur toute cette plaine, sur
-tous ces champs d'orge si verts, s'agitent des milliers et des milliers
-de petits points gris, qui sont évidemment des têtes encapuchonnées, des
-multitudes humaines sorties pour nous regarder venir.
-
-Ces tentes blanches, hors de la ville, sont le camp des _tholbas_ (des
-étudiants), qui font en ce moment même leur grande fête annuelle dans la
-campagne. Mais ce mot d'_étudiant_ convient mal pour désigner ces sobres
-et graves jeunes hommes; quand je reparlerai d'eux, je conserverai celui
-de _tholba_ qui n'est pas traduisible. (On sait que Fez renferme la plus
-célèbre université musulmane; que deux ou trois mille élèves, venus de
-tous les points de l'Afrique du Nord, y suivent les cours de la grande
-mosquée de Karaouïn, un des sanctuaires les plus saints de
-l'Islam.)--Ils sont en vacances aujourd'hui, les _tholbas_, et
-grossissent sans doute l'étonnante foule qui nous attend.
-
-Jamais ciel ne fut plus tourmenté ni plus invraisemblablement noir,
-éclairé par en dessous de lueurs plus tristes. La plaine sur laquelle
-cette voûte oppressante s'étend est comme murée par de hautes montagnes
-dont les sommets se perdent dans les ténèbres du ciel. Et tout au bout
-de l'horizon, en avant de nous, la vieille ville étrange qui est le but
-de notre voyage découpe sa silhouette dentelée, juste au-dessous de
-cette déchirure fantastique par laquelle l'Atlas montre ses neiges
-étincelantes. Un large réseau de petits sentiers parallèles, tracés dans
-l'herbe par la fantaisie des chameliers, simule presque une route, et le
-sol est d'ailleurs si uni, qu'on peut marcher partout, en bon ordre même
-si l'on veut.
-
-Nous commençons à entrer dans la foule: vêtements de laine grise,
-toujours, burnous gris et capuchons baissés. On nous regarde simplement
-et, à mesure que nous passons, on se met en marche pour nous suivre;
-mais les figures demeurent indifférentes, indéchiffrables; il n'est pas
-possible d'y démêler une expression de sympathie ou de haine. Et
-d'ailleurs toutes les bouches sont closes; aujourd'hui, c'est partout ce
-même silence de sommeil qui pèse sur ce peuple, sur ces villes, sur ce
-pays entier, chaque fois qu'il n'y a pas ivresse momentanée de mouvement
-et de bruit.
-
-Voici maintenant la tête d'une double ligne de cavaliers, rangés jusqu'à
-perte de vue, jusqu'aux portes de la ville sans doute, pour nous faire
-la haie d'honneur. Cavaliers superbes, en tenue de fête, les costumes
-toujours savamment assortis aux harnachements des chevaux: sur des
-selles vertes, des cafetans roses; sur des selles jaunes, des cafetans
-violets; sur des selles orange, des cafetans bleus. Et les transparentes
-mousselines de laine, qui les enveloppent de leurs plis drapés,
-éteignent ces nuances, les harmonisent dans une uniforme pâleur de
-voiles, font de tous ces cavaliers des personnages presque blancs dont
-on n'aperçoit que par échappées les dessous magnifiques, les éclatantes
-couleurs.
-
-Leur double alignement forme une sorte d'imposante avenue, large d'une
-trentaine de mètres, qui se prolonge en avant de nous très loin, et où
-nous sommes seuls, séparés de la foule, toujours grossissante à droite
-et à gauche dans les champs verts. Les têtes de ces cavaliers et celles
-de leurs chevaux sont tournées vers nous; ils restent immobiles, tandis
-que, derrière eux, la multitude grise s'agite immensément, dans un
-silence qui devient presque une gêne; elle nous suit, à mesure que nous
-passons, comme si nous l'attirions par quelque aimant pour la traîner
-après nous; aussi va-t-elle toujours s'épaississant et débordant de plus
-en plus dans la plaine. Comme pour notre entrée à Czar, il y a des gens
-à pied et des gens à cheval; d'autres qui sont trois ou quatre ensemble,
-jambes pendantes, sur un ânon ou sur une mule; des pères ont amené avec
-eux plusieurs petits accrochés à leur burnous, les uns en croupe, les
-autres à califourchon sur le cou de leur bête. La terre, labourée et
-molle, amortit le bruit de tous ces pas, et les bouches continuent
-d'être muettes, tandis que les yeux nous regardent. C'est une variété
-très étrange de silence, qui est pleine de piétinements assourdis, de
-frôlements de manteaux, de respirations innombrables. De temps en temps
-une ondée de quelques secondes s'abat sur nos têtes, comme un arrosage
-rapide et furtif, puis s'arrête, emportée par une rafale; le déluge
-menaçant ne se décide pas à tomber et la voûte demeure aussi noire.
-Là-bas, les murailles de Fez montent de plus en plus dans le ciel,
-prennent un aspect formidable qui rappelle Damiette ou Stamboul.
-
-Parmi ces milliers de burnous gris, pareillement troués et salis, parmi
-ces milliers de figures obstinément fixées sur nous, qui nous suivent
-derrière la haie de cavalerie, je remarque un homme à barbe déjà
-blanche, monté sur une mule maigre, qui est beau comme un dieu, parmi
-les plus beaux, avec une distinction suprême, et deux grands yeux de
-flamme. C'est un propre frère du sultan, qui est là, en manteau râpé,
-pêle-mêle avec des gens du plus bas peuple. Et, au Maroc, on trouve cela
-tout naturel: les sultans, à cause du grand nombre des épouses de leur
-père, ont une quantité considérable de frères et de soeurs auxquels il
-n'est pas toujours possible de donner des richesses; et d'ailleurs, pour
-beaucoup de ces descendants du Prophète, le grand rêve religieux suffit
-à remplir l'existence, et volontiers ils vivent pauvres, dédaigneux du
-bien-être sur la terre.
-
-Notre haie de cavaliers blancs va cesser pour faire place à une haie
-entièrement rouge, d'un rouge vif qui tranche sur le gris monotone de la
-foule; on dirait une longue traînée de sang, et cela se prolonge jusqu'à
-la porte de la ville, dont nous commençons à apercevoir l'ogive
-monumentale découpée dans les hauts remparts. C'est l'infanterie du
-sultan (qu'un ex-colonel anglais passé au service du Maroc a équipée
-dernièrement, hélas! à la mode des cipayes de l'Inde). Pauvres hères,
-ceux-ci, recrutés Dieu sait comme, nègres pour la plupart, et ridicules
-sous ce costume nouveau. Leurs jambes nues sortent comme des bâtons
-noirs des plis écarlates de leurs pantalons à la zouave; après ces beaux
-cavaliers, ils paraissent bien piètres; regardés de près, ils donnent
-l'impression d'une armée de singes. Mais ils font bien, dans leur
-ensemble; leurs longues lignes rouges, bordant les foules grises,
-ajoutent à cette énorme mise en scène une étrangeté de plus.
-
-Dans l'avenue humaine, toujours ouverte devant nous, des personnages
-magnifiques, sur des chevaux lancés au galop, viennent les uns après les
-autres à notre rencontre, augmentant notre troupe, qui a grand'peine à
-se maintenir en bon ordre. Le coloris oriental de leurs costumes est
-atténué toujours sous les longs voiles d'un blanc crème, drapés avec une
-majesté et une grâce inimitables; c'est d'abord le «lieutenant de
-l'introducteur des ambassadeurs», tout de vert habillé sur un cheval
-noir harnaché de soie jaune or; puis, c'est le vieux caïd Belaïl,
-bouffon de la cour, vêtu de rose tendre; sa large figure de nègre, très
-sinistrement drôle, est surmontée d'un turban en pyramide, en poire,
-imitant la forme des toits du Kremlin; puis d'autres grands dignitaires
-accourent aussi, des ministres, des vizirs. Tous portent de longs
-cimeterres dorés, dont la poignée est faite d'une corne de rhinocéros,
-et qui sont attachés en bandoulière, par des cordes et des glands de
-soie d'une admirable variété de nuances.
-
-Nous allons passer devant une musique qui fait la haie, elle aussi,
-encadrée dans les rangs de l'infanterie écarlate. Elle est bien étrange
-de costume et d'aspect. Des figures nègres, et de longues robes jusqu'à
-terre, tombant droit, faisant rassembler ces hommes à d'immenses
-vieilles femmes en peignoir; leurs couleurs sont extravagantes, sans le
-moindre voile pour les atténuer, et rangées au contraire comme à dessein
-pour s'aviver encore les unes par les autres: une robe pourpre à côté
-d'une robe bleu de roi; une robe orange entre une robe violet-évêque et
-une robe verte. Sur le fond neutre des foules environnantes, et parmi
-les cavaliers voilés de mousseline, ils forment le groupe le plus
-bizarrement éclatant que j'aie jamais vu dans aucun pays du monde.
-
-Ils tiennent en main des instruments de cuivre brillant, tout à fait
-gigantesques. Et, comme nous arrivons devant eux, ils soufflent dans ces
-choses, dans leurs longues trompettes, dans leurs serpents, dans leurs
-trombones monstrueux: il en résulte tout à coup une cacophonie sauvage,
-presque effrayante... Pendant la première minute, on se demande si l'on
-va sourire... Mais non, cela frise le grotesque sans l'atteindre; elle
-est tellement triste, leur musique, et le ciel est si noir, le décor si
-grandiose, le lieu si rare--qu'on reste saisi et grave.
-
-C'est, du reste, le signal d'une immense clameur; le charme du silence
-est rompu; un puissant tumulte de voix s'élève de partout; d'autres
-musiques aussi répondent de différents côtés: les musettes glapissantes
-en fausset de chacal, les tambourins sourds, et les longs cris en voix
-traînante: «Hou! qu'Allah rende victorieux notre sultan, Sidi
-Mouley-Hassan... Hou!»--Un brusque affolement de bruit a passé dans
-toute cette foule encapuchonnée, qui nous suit toujours, qui toujours
-court après nous...
-
-Puis les musiques se taisent, les étranges clameurs s'arrêtent;
-subitement le silence retombe, nous enveloppe encore; de nouveau, nous
-n'entendons plus que les innombrables frôlements de ces gens qui se
-pressent; que leurs milliers de pas, amortis par la terre...
-
-Voici maintenant des bannières, de droite et de gauche, alignées,
-flottant par-dessus la tête des soldats;--bannières de régiments, de
-corporations, de métiers, en soie de toutes couleurs, avec des emblêmes
-bizarres; plusieurs sont marquées des deux triangles entrelacés qui
-forment le sceau de Salomon.
-
-Sur le bord de l'avenue humaine, un superbe et colossal personnage nous
-attend à cheval, entouré d'autres cavaliers qui lui font une garde
-d'honneur. C'est le «caïd El-Méchouar», introducteur des
-ambassadeurs.--Ici, une minute d'hésitation, presque d'anxiété: il reste
-immobile, voulant évidemment que le ministre français s'arrête et fasse
-le premier pas vers lui; mais le ministre, soucieux de la dignité de
-l'ambassade, fait mine de passer fier sur son cheval blanc, sans tourner
-la tête, comme qui n'a rien vu. Alors le grand caïd se résout à céder,
-éperonne son cheval et vient à nous: une poignée de main s'échange, et,
-l'incident terminé à notre satisfaction, nous continuons d'avancer vers
-les portes.
-
- * * * * *
-
-Cependant, nous allons entrer. A cent mètres à peine en avant de nous,
-les gigantesques remparts se dressent, ayant l'air de piquer leurs
-rangées de créneaux pointus dans les nuages sombres du ciel. De chaque
-côté de la haute ogive béante par où nous allons passer, sur des talus
-en gradins, on croirait voir des couches amoncelées de galets
-blancs,--et ce sont des amas de têtes de femmes. Uniformément voilées de
-laine épaisse, elles se tiennent là, serrées à s'étouffer, et immobiles
-dans un silence de mort. D'autres sont perchées, par petits groupes, sur
-la crête des remparts, laissant tomber de haut sur nous des regards
-plongeants. Les bannières rouges, les bannières vertes, les bannières
-jaunes, s'agitent en l'air, sur le fond noirâtre des murailles. Une
-«sainte» illuminée, qui a retiré son voile, prophétise à demi voix,
-debout sur une pierre, les yeux égarés, le visage peint en vermillon,
-tenant en main un bouquet de fleurs d'oranger et de soucis. Par-dessous
-la grande ogive morne et grise, on aperçoit, dans un certain recul, une
-autre porte aussi immense, mais qui paraît toute blanche, toute fraîche,
-entourée de mosaïques et d'arabesques bleues et roses,--comme une porte
-de palais enchanté, qui serait cachée derrière le délabrement de cette
-formidable enceinte.
-
-Et ce tableau d'arrivée, cette multitude silencieuse à cette entrée de
-ville, et ce déploiement de bannières, tout cela est du plein moyen âge,
-tout cela a la grandeur du XVe siècle, sa rudesse et sa naïveté sombre.
-
- * * * * *
-
-Nous entrons; alors c'est l'étonnement d'arriver dans des espaces vides
-et des ruines.
-
-Sans doute, tout le monde était dehors, car il n'y a presque plus
-personne ici sur notre passage. Et puis, cette porte aux arabesques
-bleues et roses, qui avait un air féerique vue de loin, perd beaucoup à
-être regardée de près; elle est immense, mais elle n'est qu'une
-grossière imitation neuve des splendeurs anciennes. Elle donne accès
-dans les quartiers du sultan, qui occupent à eux seuls presque tout
-«Fez-Djedid» (Fez-le-Neuf) et dont nous longeons maintenant les
-murailles, aussi hautes, aussi farouches que les remparts de la ville.
-Au pied de ces enceintes du palais, un dépôt de bêtes mortes, dans un
-cloaque, carcasses de chevaux ou de chameaux, remplissent l'air d'une
-odeur de cadavre.
-
-Nous laissons derrière nous toutes ces effroyables clôtures de sérail,
-vieilles et croulantes, qui pointent leurs créneaux dans le ciel et
-s'enferment les unes les autres comme par excès de méfiance.
-
-Bientôt nous sommes dans les terrains déserts qui séparent Fez-le-Neuf
-de «Fez-Bâli» (Fez-le-Vieux) où nous devons habiter. Là, nous marchons
-sur de grosses pierres inégales, sur des têtes de roches, arrondies,
-polies par le frottement séculaire des pieds des hommes et des pattes
-des bêtes. Nous cheminons au milieu de fondrières, de cavernes, de
-cimetières vieux comme l'Islam, de monticules pierreux couverts de
-cactus et d'aloès, de _koubas_ (qui sont des chapelles mortuaires pour
-les saints) surmontées de dômes et ornées d'inscriptions en mosaïques de
-faïences noires.
-
-Au faîte d'un grand rocher, une de ces _koubas_ se dresse, très haute et
-vaste presque autant qu'une mosquée; des femmes couronnent ses vieux
-murs, comme des oiseaux posés sur des ruines, et nous regardent par les
-fentes de leurs voiles; tous leurs yeux peints sont baissés vers nous;
-au-dessus encore, à la pointe du dôme, une grande cigogne immobile, qui
-nous regarde aussi, complète cet échafaudage extraordinaire. Et derrière
-la _kouba_, deux palmiers montent tout droits, tout raides, comme des
-plantes en métal; leurs bouquets de plumes jaunies, au bout de leur
-interminable tige, se détachant en clair sur le ciel toujours noir.
-
-Au moment où nous passons, un _you! you! you! you!_ rapide et comme
-furieux, tombe en notre honneur des murs de cette _kouba_, les femmes
-écartant toutes leurs voiles sur la bouche pour être mieux entendues.
-Et, comme nous levons la tête pour les voir, nos chevaux font un brusque
-écart... Nous croyons à quelque bête morte en travers du chemin. Mais
-non, devant leurs pieds, au milieu de la route, un trou béant, assez
-large pour y disparaître, est au ras du sol, sans le moindre rebord,
-donnant accès, comme une clef de voûte ouverte, dans un de ces grands
-souterrains appelés _silos_ que l'on creuse au Maroc pour cacher du blé
-ou de l'orge en cas de guerre ou de famine.
-
-Alors je comprends cette expression marocaine «tomber dans un silo», qui
-signifie se laisser prendre dans un piège d'où il est impossible de
-sortir.
-
- * * * * *
-
-Fez-le-Vieux est devant nous: mêmes murailles effrayantes, lézardées du
-haut en bas; mêmes créneaux ébréchés. Une triple porte ogivale,
-contournée, épaisse, profonde, en tout semblable comme dessin à celle de
-la forteresse de l'Alhambra, nous donne accès dans cette ville,
-infiniment vieille et infiniment sainte.
-
-D'abord, c'est une longue rue sinistre, entre de hauts murs crevassés et
-noirâtres, qui ne sont égayés d'aucune fenêtre: de loin en loin
-seulement, des trous grillés, par où des paires d'yeux nous regardent.
-Puis un coin de bazar couvert, bazar sauvage, qui sent déjà le Soudan
-noir. Et, tout de suite après, nous nous enfonçons dans un quartier de
-jardins.
-
-Là, c'est sous une autre forme, la même extrême tristesse. A la file
-maintenant, à la queue leu leu, nous circulons dans un dédale de petits
-couloirs qui tournent perpétuellement sur eux-mêmes, si étroite que, de
-droite et de gauche, nos genoux en passant touchent les murs. Des vieux
-petits murs bas, en pisé, fendillés de soleil et garnis de lichen jaune,
-par-dessus lesquels passent des palmes, des branches charmantes
-d'orangers en fleurs. Les soldats rouges, qui veulent absolument nous
-escorter quand même, se font piétiner, écraser par nos chevaux, lesquels
-pataugent dans une boue noire, gluante comme celle de Czar-el-Kébir. Et
-dans le labyrinthe de ces couloirs, il y a à peine, de loin en loin,
-quelques petites ouvertures, verrouillées et grillées. On ne s'explique
-pas très bien comment on peut pénétrer dans ces jardins mystérieux ni
-comment on peut en sortir.
-
-Enfin notre guide nous arrête devant la plus vieille des portes, la plus
-étroite et la plus basse, percée dans le plus vieux des murs; on dirait
-une entrée de cabane à lapins, et même, a-t-on l'impression d'arriver
-chez des lapins très pauvres: c'est bien là cependant que le ministre
-ambassadeur et sa suite vont être logés!
-
-(Je regrette, en vérité, d'employer si souvent le mot _vieux_, et je
-m'en excuse. De même, quand je décrivais du Japon, je me rappelle que le
-mot _petit_ revenait, malgré moi, à chaque ligne. Ici c'est la
-vieillesse, la vieillesse croulante, la vieillesse morte, qui est
-l'impression dominante causée par les choses; il faudrait, une fois pour
-toutes, admettre que ce dont je parle est toujours passé à la patine des
-siècles, que les murs sont frustes, rongés de lichen, que les maisons
-s'émiettent et penchent, que les pierres n'ont plus d'angles.)
-
-On éprouve quelque embarras à descendre de cheval, tant le passage est
-étroit. Il n'y a cependant pas de temps à perdre. En quittant la selle,
-tout de suite il faut se jeter dans la vieille petite porte basse, et
-entrer du même coup, pour n'être pas écrasé par le cavalier suivant qui
-arrive près derrière, poussé lui-même par tous les autres à la file. On
-tombe alors presque sur des baïonnettes dans un poste de soldats
-commandés par une espèce de vieux janissaire noir, qui aura consigne de
-ne plus jamais laisser sortir aucun de ses nouveaux hôtes français sans
-une escorte armée.
-
-De tels abords ne sont guère souriants: mais, au Maroc, il ne faut pas
-s'inquiéter de l'extérieur des habitations; les entrées les plus
-misérables mènent quelquefois à des palais de fées.
-
-Le poste franchi, nous arrivons dans un délicieux jardin: de grands
-orangers tout blancs de fleurs y sont plantés en quinconces au-dessus
-d'un fouillis de rosiers, de jasmins, de citronnelles et de giroflées.
-Puis une avenue dallée nous conduit à une autre porte, très basse aussi,
-au pied d'un haut mur, laquelle donne dans une cour d'Alhambra, tout en
-arcades festonnées, en arabesques, en mosaïques, avec des eaux
-jaillissantes dans des bassins de marbre... C'est là que l'ambassade va
-subir, pour commencer, les trois jours de quarantaine et de
-_purification_ imposés toujours aux étrangers qui ont eu la faveur
-d'entrer à Fez.
-
- * * * * *
-
-Dans le désarroi de l'arrivée, je viens présenter au ministre ma
-requête, d'aller habiter seul, ailleurs, dans un gîte qu'un ami
-providentiel a bien voulu mettre à ma disposition.
-
-Il sourit, le ministre, soupçonnant peut-être un vague projet de ne pas
-me _purifier_, un noir dessein d'échapper aux surveillances et de faire
-dès demain des promenades défendues. Mais il consent gracieusement. Et
-je remonte à cheval, sous la pluie qui tombe à présent fine et continue,
-pour aller à la recherche de mon logis particulier...
-
-
-
-
-XX
-
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Ce même jour d'arrivée, à neuf ou dix heures du soir, dans la solitude
-de ma maison...
-
-De tous les gîtes qui m'ont abrité au courant de ma vie, aucun n'a
-jamais été plus sinistre que celui-ci, ni d'un accès moins banal. Et
-jamais n'a été plus brusque ni plus complète l'impression de
-dépaysement, de changement de moi-même en un autre personnage d'un monde
-différent et d'une époque antérieure.
-
-Autour de moi, il y a la sombre ville sainte, sur laquelle vient de
-descendre une nuit froide, épaissie d'une pluie d'hiver. Au coucher du
-soleil, Fez a fermé les portes de ses longs remparts crénelés; puis
-toutes ses vieilles portes intérieures, la divisant en une infinité de
-quartiers qui, le soir, ne communiquent plus entre eux.
-
-Et j'habite dans un des quartiers de Fez-Bâli (Fez-le-Vieux), ainsi
-nommé par opposition avec Fez-Djedid (Fez-le-Neuf), lequel Fez-le-Neuf
-est déjà un nid de hiboux datant de six ou huit siècles.
-
-Ce Fez-Bâli est un dédale de rues couvertes, obscures, qui
-s'enchevêtrent en tous sens, entre de grandes murailles noirâtres. Et,
-dans toute la hauteur de ces maisons inaccessibles, presque jamais de
-fenêtres; des petits trous seulement, mais grillés avec soin. Quant aux
-portes, renfoncées sous des embrasures profondes, elles sont si basses,
-qu'il faut se courber en deux pour y entrer; et puis, bardées de fer
-toujours, avec des clous énormes, des piquants, des verrous, des
-serrures, et de lourds frappoirs usés par les mains; tout cela déformé,
-rouillé, déjeté,--millénaire.
-
-De tant de petites rues entre-croisées, la plus étroite, je crois, et la
-plus noire, est la mienne. On y pénètre par une ogive basse, et il y
-fait presque nuit en plein jour; elle est jonchée d'immondices, de
-souris mortes, de chiens morts; le sol y est creusé, au milieu, en forme
-de ruisseau et on y enfonce jusqu'à mi-jambe dans une boue liquide. Elle
-a juste un mètre de largeur; lorsque deux personnages, toujours
-encapuchonnés ou voilés de laine blanche comme des fantômes, s'y
-rencontrent par hasard, ils sont obligés de se plaquer l'un et l'autre
-aux murailles; et lorsque je passe à cheval, les gens qui viennent en
-sens inverse sont forcés de reculer ou d'entrer sous des portes, car mes
-étriers, de droite et de gauche, raclent les maisons. Par le haut, la
-voie se rétrécit encore, à la façon des pièges à rats; les murs
-croulants se rejoignent, laissant à peine çà et là glisser entre eux une
-lueur pâle, comme dans le fond des puits.
-
-Ma porte, que, dans cette obscurité, je n'ai pas pu m'habituer à
-franchir sans me heurter le front, donne accès dans quelque chose de
-moins éclairé encore que la rue: un escalier, là tout de suite, dès
-l'entrée; un escalier de tourelle, qui monte en s'enroulant sur
-lui-même. Il est si étroit que des deux côtés les épaules touchent et
-frottent; il est raide comme une échelle; les marches en sont pavées de
-mosaïques usées par les babouches arabes; les parois en sont noircies
-par la crasse de plusieurs générations humaines, usées par le frottement
-des mains, et irrégulières comme celles des cavernes. En montant, on
-rencontre de distance en distance des portes verrouillées donnant sur
-des espèces de recoins inquiétants, remplis de débris, de toiles
-d'araignées et de poussière.
-
-Puis enfin, à hauteur d'un deuxième étage environ, on arrive à un
-couloir, coupé par deux portes ferrées, qui semble, par sa direction,
-s'éloigner de la rue (c'est du reste sans importance, puisqu'il n'y a
-pas de fenêtres, et que la rue est noire). Il est impossible de démêler
-le plan d'une maison de Fez; en général, elles s'enchevêtrent ensemble,
-se tiennent, s'enlacent. Ainsi, le rez-de-chaussée, et peut-être le
-premier étage de la mienne, font partie d'une maison voisine que je ne
-connaîtrai jamais.
-
-Au bout du couloir, on trouve enfin la lumière et le vent froid du
-dehors; on arrive dans une grande pièce, aux murs nus, lézardés et
-crassis. Le pavé est de mosaïques, et le plafond, très haut, en bois de
-cèdre, sculpté d'arabesques, est coupé au milieu en un grand carré,
-béant sur le ciel gris; par là, tombe la pluie froide, avec
-continuellement le même petit bruit de ruisseau sur les faïences du
-parquet; par là descendait, dans le jour, une lumière triste, et par là,
-maintenant, descend de la nuit glacée.
-
-Sur cette cour intérieure s'ouvrent deux hautes portes de cèdre à deux
-battants chacune, et se faisant face. Elles mènent à des appartements
-symétriques, très élevés de plafond, avec des murs lézardés; l'un est le
-mien, et l'autre sera demain occupé par Selem et Mohammed, mes valets.
-
-Du reste, dans toutes les habitations marocaines, on retrouve cette même
-disposition, ces mêmes grandes portes à battant double, de chaque côté
-d'une cour à ciel ouvert par où vient toute la lumière des logis. On ne
-ferme ces portes-là qu'après la tombée de la nuit--car, dès qu'elles
-sont fermées, il fait noir dans les appartements, qui n'ont
-ordinairement point de fenêtres;--de plus, comme elles sont massives,
-immenses, pénibles à tirer, dans chacun des battants est toujours
-ménagée une petite sortie ogivale, qui est comme une espèce de chattière
-humaine, gentiment encadrée d'arabesques. Et c'est ainsi partout, chez
-le sultan aussi bien que chez le dernier de ses sujets.
-
- * * * * *
-
-Avec une barre de fer d'un mètre de long, j'ai verrouillé les grandes
-portes de ma chambre, comme il est d'usage à la fin du jour. Puis, par
-une de mes chattières festonnées, je suis ressorti, une lanterne à la
-main, pour faire une ronde d'exploration dans ma maison encore peu
-connue. D'abord, je suis redescendu par mon escalier de tourelle, pour
-barrer prudemment l'entrée basse qui communique avec la rue; puis,
-passant aux étages supérieurs, j'ai été effrayé de mes découvertes:
-d'autres petits couloirs, d'autres pièces délabrées, de forme
-irrégulière, encombrées de débris, de planches, de vieilles selles, de
-bâts pour les mulets, de poules mortes et de poules vivantes!...
-
-C'est une situation tout à fait rare pour un Européen, d'habiter ainsi
-une maison particulière dans la sainte ville de Fez. D'abord, on n'y
-vient qu'en ambassade, et, dans ces cas-là, on est toujours caserné tous
-ensemble dans un palais désigné par le sultan, d'où il n'est permis de
-sortir qu'avec une escorte de soldats. En admettant qu'un «Nazaréen»
-(comme les Arabes nous appellent) soit parvenu à s'aventurer seul
-jusqu'ici, il risquerait fort de mourir de faim dans la rue; car, à
-aucun prix, un musulman ne consentirait à lui louer le moindre gîte ni à
-lui préparer la moindre nourriture. Mais voici, il y a à Fez une mission
-française permanente: trois officiers pour l'instruction des troupes, et
-un médecin militaire, le docteur L*** (dont j'aurai, sans doute,
-l'occasion de reparler souvent). Avec l'ex-colonel anglais, déjà
-mentionné, et un officier italien qui dirige une fabrique d'armes, ils
-composent toute la colonie européenne de la ville. Sous la haute
-protection du sultan, ils ne sont point inquiétés et peuvent, en
-observant quelques précautions, sortir à peu près librement dans les
-rues. Par ordre impérial, les caïds chefs de quartiers ont obligé les
-habitants, qui rechignaient, à leur louer à chacun une maison; or, le
-docteur L*** se trouve en ce moment en avoir deux, à la suite de je ne
-sais quelles circonstances; il m'en a offert une; et c'est grâce à lui
-que je vais vivre à Fez dans des conditions de liberté très
-exceptionnelles.
-
-Et maintenant, barricadé définitivement pour la nuit, mes deux
-chattières fermées, je suis seul dans ma chambre, ayant froid malgré mon
-burnous; j'entends la pluie qui tombe, les gouttières qui suintent, le
-vent qui souffle comme en hiver,--et, de temps à autre, m'arrivant de
-quelque mosquée, un chant religieux dans le lointain... Bien délabrée et
-bien triste, ma grande chambre, avec ses murs nus, fendillés du haut en
-bas, blanchis à la chaux il y a quelques siècles et garnis à présent de
-dentelles grises en toiles d'araignées.
-
-Dans deux des angles, des petites portes sournoises mènent à des
-soupentes profondes. Le parquet, en mosaïques de faïence comme partout,
-sera peut-être demain la seule jolie chose de mon logis, quand je
-l'aurai fait laver et dégager de son épaisse couche de poussière.
-
-Tout mon mobilier se compose d'un grand tapis de R'bat aux dessins
-anciens, aux couleurs éteintes; d'un matelas de camp posé sur ce tapis
-et drapé d'une couverture marocaine; d'une petite table et d'un haut
-chandelier de cuivre. Mes vêtements sont déjà arabes de la tête aux
-pieds. Et des cafetans, des burnous, qu'un juif est venu me vendre ce
-soir, sont accrochés à des clous, tout prêts pour les promenades
-défendues de demain. Il n'y a d'européen autour de moi que ma plume qui
-court et le papier blanc sur lequel j'écris.--Les _tholbas_ pauvres, qui
-suivent les cours de Karaouïn, doivent, chez eux, être équipés dans ce
-genre-là...
-
-Je repasse en moi-même la série de circonstances rapides qui m'ont
-amené, comme par un fil conducteur tendu d'avance, dans cette maison
-étrange. D'abord mon brusque départ imprévu pour le Maroc. Puis ces
-douze jours de route à cheval, pendant lesquels un peu de France me
-suivait encore: de gais compagnons de voyage avec lesquels on se
-réunissait pour les repas sous la tente, causant des choses du présent
-siècle, oubliant presque ensemble le pays sombre où l'on s'enfonçait.
-Puis notre entrée extravagante de ce matin dans Fez, au son des
-tambourins et des musettes. Puis, subitement, ma séparation du reste de
-l'ambassade; mon arrivée sous la pluie dans ce gîte en ruine, et ma
-solitude absolue de toute l'après-midi.
-
-Ç'a toujours été mon amusement préféré et ma grande ressource contre la
-monotonie de vivre, ces dépaysements complets, ces transformations.--Et
-ce soir, je cherche à m'amuser de ce costume arabe, de cette pensée
-surtout que j'habite en pleine ville sainte, dans une inaccessible
-maisonnette... Eh bien, non, la dominante, malgré moi, est une tristesse
-immense que je n'attendais pas; un regret pour le foyer de France; un
-regret presque enfantin, me gâtant le charme de cette étrangeté
-nouvelle; le sentiment du suaire de l'Islam tombé sur moi de tous côtés,
-m'enveloppant de ses vieux plis lourds, sans un coin soulevé pour
-respirer l'air d'ailleurs, et beaucoup plus oppressant à porter que je
-ne l'aurais cru... Peut-être aussi la faute en est-elle à l'aspect mort
-de ce logis, à ces gouttières qui suintent du plafond avec un petit
-bruissement si désolé, et à ces voix qui psalmodient en mineur, du haut
-des minarets, la nuit... Mais vraiment cela étouffe, les premiers jours,
-de sentir autour de soi le labyrinthe de ces petites rues trop étroites,
-et la présence de tous ces gens, dédaigneux ou hostiles, qui ne vous
-tolèrent dans leur ville que par contrainte et qui volontiers vous
-laisseraient comme un chien mourir par terre; et toutes ces portes de
-quartiers solidement fermées;--et, fermées aussi, les portes des grands
-remparts emprisonnant le tout;--et, au delà, l'obscurité des campagnes
-sauvages, qui sont plus inhospitalières encore que la ville, qui sont
-sans routes pour fuir, et où habitent des tribus qui coupent les
-têtes...
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Mardi 16 avril.
-
-La première nuit passée dans cette maison a été assez lugubre.
-Constamment ces mêmes bruits: le vent, la pluie, les lointaines prières.
-
-Vers deux heures du matin, les vieilles portes de mes escaliers et de
-mes couloirs étaient tellement secouées, avec de tels bruits de
-ferraille, que je me suis cru envahi.--Alors j'ai fait une ronde
-générale, ma lanterne à la main.--Mais non, personne; rien que du vent,
-des rafales, et les verrous toujours en place.
-
-Et je ne me suis plus réveillé ensuite qu'en voyant filtrer le jour par
-les fentes de mes grandes portes de cèdre. Pieds nus, sur le tapis qui
-couvre mon pavé de faïence, je suis allé d'abord ouvrir une de mes
-petites chattières ogivales, et j'ai regardé le ciel, par l'ouverture
-béante de mon toit: obstinément ce même ciel d'hiver, d'où continuait de
-tomber une pluie lente et fine; un vent froid, comme dans les climats du
-Nord, m'arrivait au visage. Et l'antiquité, la désolation, le
-délabrement de ma maison, m'apparaissaient plus extrêmes encore, sous
-cette lueur à la fois terne et claire, impitoyable, qui descendait d'en
-haut avec la pluie. Par terre, les mosaïques de faïence, mouillées,
-lavées, avaient seules de fraîches couleurs.
-
- * * * * *
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-La matinée se passe à des essais de costumes _habillés_.--Un certain
-Edriss, musulman d'Algérie émigré au Maroc, que le docteur L*** m'a
-procuré comme guide, m'apporte à choisir des cafetans de drap rose,
-aurore, capucine, ou bleu nuit; puis des ceintures, des turbans, de
-grosses cordelières en soie pour tenir le poignard et pour attacher
-l'aumônière dans laquelle tout vrai croyant doit porter, suspendu au
-cou, un petit commentaire manuscrit des saints livres; et enfin de longs
-voiles de transparente laine blanche pour envelopper le tout et en
-atténuer les couleurs.
-
-Il m'indique ensuite la très difficile manière élégante de se draper
-dans ces voiles-là, qui font deux ou trois fois le tour du corps,
-prenant les bras, la tête, les reins, et à l'arrangement desquels la
-toilette entière est subordonnée.
-
-Toute fantaisie de déguisement mise de côté, il est certain que le
-costume arabe est indispensable à Fez, pour circuler en liberté et voir
-d'un peu près les gens et les choses.
-
- * * * * *
-
-Trois heures de l'après-midi.
-
-On frappe à ma porte.--Je sais qui c'est, et je descends ouvrir, dans
-des vêtements d'Arabe très simples, en laine blanche un peu défraîchie,
-comme on en voit à tous les passants dans les rues. Je trouve en bas
-trois mules arrêtées, la tête dirigée du côté par où il faudra partir, à
-cause de l'impossibilité de tourner entre ces hautes murailles qui se
-touchent presque. L'une des trois mules est tenue en main par un
-palefrenier, et, bien que ce soit jour de _purification_ et de retraite,
-je m'y installe sur une selle à fauteuil en drap rouge. Les deux autres
-sont montées par des personnages enveloppés de longs burnous, dont l'un
-est Edriss, et l'autre, en tout semblable aujourd'hui à un vrai Bédouin,
-est le capitaine H. de V***, l'un des membres de l'ambassade, qui ne se
-purifie pas aujourd'hui, lui non plus; du reste, mon compagnon habituel
-de promenade, que tout ce pays impressionne de la même manière que
-moi-même. Nous partons tous trois sans rien nous dire, comme pour un but
-convenu. La pluie fine tombe toujours du ciel bas et brumeux.
-
-Longtemps nous marchons, à la file, sous cette pluie obstinée qui rend
-plus lugubre le labyrinthe des petites rues obscures. Le plus souvent,
-nous avons de l'eau ou de la boue liquide jusqu'aux genoux de nos bêtes,
-qui glissent sur des pierres, s'enfoncent dans des trous, manquent vingt
-fois de s'abattre.
-
-Souvent il faut se plier en deux, sous des voûtes si basses que l'on
-risque de s'y rompre la tête. A chaque instant il faut s'arrêter, se
-garer dans une porte ou reculer jusqu'à un tournant, pour laisser passer
-d'autres mules chargées, ou bien des chevaux, des ânons.
-
-Nous traversons des bazars couverts, où il fait perpétuellement une
-espèce de demi-crépuscule; là, nous sommes frôlés par toute sorte de
-gens et d'objets; nous écrasons des passants contre des maisons, et
-toujours nous raclons avec nos étriers les vieilles murailles.
-
-Enfin nous sommes au but de notre course: une grande cour de mauvais
-aspect, vieille, caduque, comme tout ce qui est Fez, et entourée de
-porches massifs qui la font ressembler à un préau de prison: c'est le
-marché aux esclaves--que les chrétiens ne doivent pas voir.
-
-Il est vide aujourd'hui, ce marché; nous avions été mal renseignés; sans
-doute il n'y a pas eu d'arrivages du Soudan, car on ne vendra personne,
-nous dit-on, d'ici deux ou trois jours.
-
-A la suite d'Edriss, nous continuons donc notre route, toujours sans
-parler, dans l'enchevêtrement des rues, qui nous font l'effet de se
-rétrécir et de s'assombrir encore davantage.
-
-Et voici un grand murmure de voix qui nous arrive, de voix priant et
-psalmodiant ensemble, sur un rythme toujours égal, avec un recueillement
-immense. En même temps, dans le dédale noir, apparaît une clarté
-blanche; elle sort d'une grande porte ogivale, devant laquelle Edriss,
-notre guide, qui a beaucoup ralenti sa marche, se retourne pour nous
-regarder. Nous l'interrogeons d'un signe imperceptible: «C'est _cela_,
-n'est-ce pas?» De la même manière, par un clignement d'yeux, il répond:
-«Oui.» Et nous passons le plus lentement possible pour mieux voir.
-
-_Cela_, c'est Karaouïn, la mosquée sainte, la Mecque de tout le Moghreb,
-où, depuis une dizaine de siècles, se prêche la guerre aux infidèles, et
-d'où partent tous les ans ces docteurs farouches, qui se répandent dans
-le Maroc, en Algérie, à Tunis, en Égypte, et jusqu'au fond du Sahara et
-du noir Soudan. Ses voûtes retentissent nuit et jour, perpétuellement,
-de ce même bruit confus de chants et de prières; elle peut contenir
-vingt mille personnes, elle est profonde comme une ville. Depuis des
-siècles on y entasse des richesses de toutes sortes, et il s'y passe des
-choses absolument mystérieuses. Par la grande porte ogivale, nous
-apercevons des lointains indéfinis de colonnes et d'arcades, d'une forme
-exquise, fouillées, sculptées, festonnées avec l'art merveilleux des
-Arabes. Des milliers de lanternes, des girandoles, descendent des
-voûtes, et tout est d'une neigeuse blancheur, qui répand un rayonnement
-jusque dans la pénombre des longs couloirs. Un peuple de fidèles en
-burnous est prosterné par terre, sur les pavés de mosaïques aux fraîches
-couleurs, et le murmure des chants religieux s'échappe de là, continu et
-monotone comme le bruit de la mer...
-
-Pour ne pas nous trahir, un jour de quarantaine obligatoire, nous
-n'osons pas nous parler, ni nous arrêter, ni même regarder trop
-longuement.
-
-Mais nous allons faire le tour de la très grande mosquée, qui a bien
-vingt portes, et nous l'apercevrons encore sous d'autres aspects.
-
-On la contourne dans l'obscurité, par une sorte d'étroit chemin de
-ronde, en enfonçant dans la boue, les immondices, les pourritures.
-Extérieurement on n'en voit rien, que de hautes murailles noires,
-dégradées, croulantes, contre lesquelles s'appuient les maisons
-centenaires d'alentour.
-
-Avec un vague recueillement, nous ralentissons notre marche, chaque fois
-que nous passons devant une de ces portes: alors le sanctuaire nous
-envoie un instant sa lueur blanche et son bruit de voix pieuses. Il est
-tellement grand que nous ne parvenons pas bien à en démêler le plan
-d'ensemble; ses arcades sont variées à l'infini, les unes sveltes,
-élancées, découpées en festons inconnus, dentelées en grappes de
-stalactites; les autres ayant forme de trèfles à plusieurs feuilles, de
-cintres allongés, d'ogives.
-
-Et toujours, par terre, sur les mosaïques, la foule des burnous
-prosternés, murmurant les éternelles prières...
-
-Sans doute, nous reverrons souvent Karaouïn pendant notre séjour à Fez,
-mais je ne crois pas que nous en ayons jamais une impression plus
-profonde qu'après ce premier coup d'oeil, jeté furtivement un jour où
-c'était défendu...
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Mercredi 27 avril.
-
-Présentation au sultan, le matin (on nous a fait grâce d'un jour de
-quarantaine).
-
-A huit heures et demie nous sommes tous réunis, en grande tenue, dans la
-cour mauresque de la maison qu'habitent notre ministre et sa suite.
-
-Arrive le _caïd introducteur des ambassadeurs_, un mulâtre colossal, à
-cou de taureau, qui tient en main une énorme trique de mauvais aloi (on
-choisit toujours pour remplir ces fonctions-là un des hommes les plus
-gigantesques de l'empire).
-
-Quatre personnages en longs vêtements blancs entrent à sa suite, et
-restent immobiles derrière lui, armés de triques semblables à la sienne,
-qu'ils tiennent, comme les tambours-majors leur canne, à toute longueur
-de bras. Ces gens sont simplement pour écarter la foule sur notre
-passage.
-
-Quand il est temps de nous mettre en selle, nous traversons le jardin
-d'orangers, sur lequel tombe toujours la même petite pluie d'hiver
-inséparable de notre voyage, et nous nous dirigeons vers la porte basse
-qui donne sur la rue; là, on nous amène, un par un, nos chevaux qui sont
-incapables de se retourner ni de passer deux de front, tant cette rue
-est étroite. Et nous montons au hasard des bêtes qui se présentent, en
-hâte et sans ordre.
-
-Il y a assez loin d'ici le palais. Il nous faut traverser ces mêmes
-quartiers que nous avions pris avant-hier pour venir. En avant de nous,
-les bâtons s'abattent, deçà et delà, sur les groupes qui gênent, et nous
-sommes entourés d'une haie de soldats affolés, tout de rouge vêtus, qui
-sont constamment sous nos chevaux, et dont les baïonnettes, arrivant
-juste à hauteur de nos yeux, sont une menace permanente, dans les
-tournants brusques ou les cohues.
-
-Comme le jour de notre entrée, nous traversons les terrains vides qui
-séparent Fez-le-Vieux de Fez-le-Neuf, les rochers, les aloès, les
-grottes, les tombes, les ruines, et les tas de bêtes pourries au-dessus
-desquels des oiseaux tournoient.
-
-Et, enfin, nous arrivons devant la première enceinte du palais et, par
-une grande porte ogivale, nous entrons dans la cour des ambassadeurs.
-
-Cette cour est tellement immense que je ne connais pas de ville au monde
-qui en possède une de dimensions pareilles. Elle est entourée de ces
-hautes et effroyables murailles à créneaux pointus, flanquées de lourds
-bastions carrés--comme sont les remparts de Stamboul, de Damiette ou
-d'Aigues-Mortes--avec quelque chose de plus délabré encore, de plus
-inquiétant, de plus sinistre; l'herbe sauvage pousse sur cette place et,
-au milieu, il y a un marais où des grenouilles chantent. Le ciel est
-tourmenté et noir; des nuées d'oiseaux s'échappent des tours crénelées
-et tourbillonnent dans l'air.
-
-La place semble vide, malgré les milliers d'hommes qui y sont rangés,
-sur les quatre faces, au pied des vieux murs. Ce sont les mêmes
-personnages toujours, et les mêmes couleurs: d'un côté, une multitude
-blanche, en burnous et en capuchons; de l'autre, une multitude rouge,
-les troupes du sultan, ayant avec eux leurs musiciens en longues robes
-orangées, vertes, violettes, capucine ou jaune d'or. La partie centrale
-de l'immense cour dans laquelle nous nous avançons reste complètement
-déserte. Et toute cette foule semble lilliputienne, à si grande
-distance, tassée aux pieds de ces écrasantes murailles crénelées.
-
-Par un de ses bastions d'angle, ce lieu communique avec les enceintes du
-palais. Ce bastion, moins dégradé que les autres, recrépi de chaux
-blanche, a deux délicieuses grandes portes ogivales entourées
-d'arabesques bleues et roses; et c'est par un de ces arceaux que le
-souverain va paraître.
-
-On nous prie de mettre pied à terre; car nul n'a le droit de rester à
-cheval devant le chef des croyants,--et on emmène nos bêtes. Nous voici
-démontés, sur l'herbe mouillée, sur la boue.
-
-Un mouvement se fait dans les troupes: soldats rouges et musiciens
-multicolores viennent, sur deux rangs, former une large avenue, depuis
-le centre de la cour où l'on nous a placés, jusqu'à ce bastion là-bas,
-par où le sultan doit venir, et nous regardons tous la porte entourée
-d'arabesques, attendant l'apparition très sainte.
-
-Elle est bien encore à deux cents mètres de nous cette porte, tant la
-cour est immense, et d'abord, nous arrivent par là de grands
-dignitaires, des vizirs: longues barbes blanchissantes et visages
-sombres; à pied tous, aujourd'hui, comme nous-mêmes, et marchant à pas
-lents dans les blancheurs de leurs voiles et de leurs burnous qui
-flottent. Nous connaissons déjà presque tous ces personnages, que nous
-avons vus avant-hier, à notre arrivée, mais plus fiers, ce jour-là,
-montés sur leurs beaux chevaux.--Arrive aussi le caïd Belaïl, bouffon
-noir de la cour, la tête toujours surmontée de son invraisemblable
-turban en forme de dôme; il s'avance seul, dégingandé et dandinant,
-l'allure inquiétante, appuyé sur une énorme trique-assommoir;--je ne
-sais quoi de sinistre et de moqueur est dans toute sa personne, qui
-semble avoir conscience de sa faveur extrême.
-
-La pluie reste menaçante; des nuages de tempête, chassés par un grand
-vent, courent dans le ciel avec les nuées d'oiseaux, laissant voir par
-places un peu de ce bleu intense qui indique seul le pays de lumière où
-nous sommes. Les murailles, les tours, sont hérissées partout de leurs
-créneaux pointus, qui font en l'air comme des rangées de peignes aux
-dents méchantes; elles paraissent gigantesques, nous enfermant de tous
-côtés comme dans une citadelle aux dimensions excessives, fantastiques;
-le temps leur a donné une couleur gris doré très extraordinaire; elles
-sont lézardées, déchiquetées, branlantes; elles produisent sur l'esprit
-l'impression d'une antiquité tout à fait perdue dans la nuit. Deux ou
-trois cigognes, perchées entre des créneaux sur des pointes, regardent
-en bas cette foule; et une mule, grimpée je ne sais comment sur une des
-tours, avec sa selle à fauteuil en drap rouge, regarde aussi.
-
-Par cette porte, entourée d'arabesques bleues et roses, sur laquelle
-notre attention est de plus en plus concentrée, arrivent maintenant une
-cinquantaine de petits nègres, esclaves, en robe rouge avec surplis de
-mousseline, comme des enfants de choeur. Ils marchent lourdement, tassés
-en troupeau de moutons.
-
-Puis six magnifiques chevaux blancs, tout sellés et harnachés de soie,
-que l'on tient en main et qui se cabrent.
-
-Puis un carrosse doré, d'un style Louis XV--imprévu dans cette mise en
-scène, et mièvre, et ridicule au milieu de toute cette rudesse
-grandiose--(d'ailleurs l'unique voiture existant à Fez, offerte au
-sultan par la reine Victoria).
-
-Encore quelques minutes d'attente et de silence. Et, tout à coup, un
-frémissement de religieuse crainte parcourt la haie des soldats. La
-musique, avec ses grands cuivres et ses tambourins, entonne quelque
-chose d'assourdissant et de lugubre. Les cinquante petits esclaves noirs
-se mettent à courir, à courir, pris d'un affolement subit, se déploient
-en éventail comme un vol d'oiseaux, comme une grappe d'abeilles qui
-essaiment. Et là-bas, dans la pénombre de l'ogive, que nous regardons
-toujours, sur un cheval blanc superbe que tiennent quatre esclaves, se
-dessine une haute momie blanche à figure brune, toute voilée de
-mousseline; on porte au-dessus de sa tête un parasol rouge de forme
-antique, comme devait être celui de la reine de Saba, et deux géants
-nègres, l'un en robe rose, l'autre en robe bleue, agitent des
-chasse-mouches autour de son visage.
-
-Et tandis que l'étrange cavalier s'avance vers nous, presque informe,
-mais imposant quand même, sous l'amas de ses voiles neigeux, la musique,
-comme exaspérée, gémit de plus en plus fort, sur des notes plus
-stridentes; entonne un hymne religieux lent et désolé, qu'accompagnent à
-contre-temps d'effroyables coups de tambour. Le cheval de la momie
-gambade avec rage, maintenu à grand'peine par les esclaves noirs. Et nos
-nerfs reçoivent je ne sais quelle impression angoissante de cette
-musique si lugubre et si inconnue.
-
-Enfin voici, arrêté là tout près de nous, ce dernier fils authentique de
-Mahomet, bâtardé de sang nubien. Son costume, en mousseline de laine
-fine comme un nuage, est d'une blancheur immaculée. Son cheval aussi est
-tout blanc; ses grands étriers sont d'or; sa selle et son harnais de
-soie sont d'un vert d'eau très pâle, brodés légèrement de plus pâle or
-vert. Les esclaves qui tiennent le cheval, celui qui porte le grand
-parasol rouge, et les deux--le rose et le bleu--qui agitent des
-serviettes blanches pour chasser autour du souverain des mouches
-imaginaires, sont des nègres herculéens, qui sourient farouchement; déjà
-vieux tous, leurs barbes grises ou blanches tranchant sur le noir de
-leurs joues. Et ce cérémonial d'un autre âge s'harmonise avec cette
-musique gémissante, cadre on ne peut mieux avec ces immenses murailles
-d'alentour, qui dressent dans l'air leurs créneaux délabrés...
-
-Cet homme, qu'on a amené devant nous dans un tel apparat, est le dernier
-représentant fidèle d'une religion, d'une civilisation en train de
-mourir. Il est la personnification même du vieil Islam;--car on sait que
-les musulmans purs considèrent le sultan de Stamboul comme un usurpateur
-presque sacrilège et tournent leurs yeux et leurs prières vers le
-Moghreb, où réside pour eux le vrai successeur du Prophète.
-
-A quoi bon une ambassade à un tel souverain, qui reste, comme son
-peuple, immobilisé dans les vieux rêves humains presque disparus de la
-terre? Nous sommes absolument incapables de nous entendre; la distance
-entre nous est à peu près celle qui nous séparerait d'un calife de
-Cordoue ou de Bagdad ressuscité après mille ans de sommeil. Qu'est-ce
-que nous lui voulons, et pourquoi l'avons-nous fait sortir de son
-impénétrable palais?...
-
-Sa figure brune, parcheminée, qu'encadrent les mousselines blanches, a
-des traits réguliers et nobles; des yeux morts, dont on voit paraître le
-blanc, en dessous de la prunelle à demi cachée par la paupière; son
-expression est une mélancolie excessive, une suprême lassitude, un
-suprême ennui. Il a l'air doux, et il l'est réellement au dire de ceux
-qui l'approchent. (Au dire des gens de Fez, il l'est même trop: il ne
-fait pas voler assez de têtes pour la sainte cause de l'Islam.) Mais
-c'est sans doute une douceur relative, comme on l'entendait chez nous au
-moyen âge, une douceur qui ne se sensibilise pas outre mesure devant du
-sang répandu, quand cela est nécessaire, ni devant une rangée de têtes
-humaines accrochées en guirlande au-dessus des belles ogives, à l'entrée
-d'un palais. Certes, il n'est pas cruel; avec ce regard doucement
-triste, il ne peut pas l'être; comme son pouvoir divin lui en donne le
-droit, il châtie quelquefois durement, mais on dit qu'il aime encore
-mieux faire grâce. Il est prêtre et guerrier; et il est l'un et l'autre
-à l'excès; pénétré de sa mission céleste autant qu'un prophète, chaste
-au milieu de son sérail, fidèle aux plus pénibles observances
-religieuses et très fanatique par hérédité, il cherche à copier Mahomet
-le plus possible; on lit d'ailleurs tout cela dans ses yeux, sur son
-beau visage, et dans son altitude majestueusement droite. Il est
-quelqu'un que nous ne pouvons plus, à notre époque, ni comprendre, ni
-juger; mais il est assurément quelqu'un de grand, qui impose...
-
-Et là, devant nous, gens d'un autre monde rapprochés de lui pour
-quelques minutes, il a je ne sais quoi d'étonné et de presque timide qui
-donne à sa personne un charme singulier, tout à fait inattendu.
-
- * * * * *
-
-Le ministre présente au sultan, dans un sac de velours brodé d'or, ses
-lettres de créance, que prend en main l'un des chasseurs de mouches.
-Puis s'échangent les brefs discours d'usage: celui du ministre d'abord;
-ensuite la réponse du sultan, affirmant son amitié pour la France, d'une
-voix basse, fatiguée, condescendante, très distinguée. Puis nos
-présentations individuelles, nos saluts, auxquels le souverain répond
-par un signe de tête courtois--et c'est fini: le chef des croyants s'est
-assez montré pour des Nazaréens que nous sommes. Les esclaves noirs font
-tourner bride au beau cheval harnaché de soie; la momie chérifienne nous
-apparaît vue de dos, semblable à un grand fantôme, dans de vaporeux
-linceuls. La musique, qui s'était apaisée en sourdine pendant les
-discours, reprend un crescendo funèbre; un autre orchestre, de musettes
-et de tambourins, glapit en même temps sur des notes plus stridentes
-encore; le canon commence à tonner tout près de nous, affolant les
-chevaux; celui du sultan se cabre et rue, essayant de secouer sa momie
-neigeuse, qui reste impassible;--tous les autres, les six belles bêtes
-blanches qu'on tenait en main, s'échappent en bonds furieux; celui du
-carrosse doré se mâte tout debout sur ses pieds de derrière: les
-cinquante enfants noirs reprennent leur course échevelée absolument
-folle (ce qui est une chose d'étiquette chaque fois que le maître est en
-marche).
-
-Et pendant le crescendo exaspéré de ces musiques, tandis que le canon
-continue son grand fracas sourd,--le cortège du calife s'éloigne de nous
-rapidement, comme une apparition qui serait chassée par un excès de
-mouvement et de bruit; il s'engouffre là-bas, dans l'ombre de l'ogive
-bordée d'arabesques bleues et roses.--Nous apercevons une dernière ruade
-du beau cheval essayant toujours de secouer son impassible cavalier
-blanc; puis tout disparaît, y compris le parasol rouge et les cinquante
-enfants de choeur qui se sont jetés sous cette porte comme un flot.--Une
-averse commence à tomber et nous courons à présent sur les hautes herbes
-mouillées, à la recherche de nos chevaux, au milieu de la débandade
-subite des soldats nègres habillés de rouge, de toute la pitoyable armée
-de singes. Un désarroi et un vacarme étranges succèdent au recueillement
-de tout à l'heure dans le gigantesque carré des murailles et des tours
-en ruines...
-
- * * * * *
-
-Enfin nous sommes remontés à cheval, pour aller, comme il est d'usage
-après chaque réception d'ambassade par le sultan, visiter les jardins du
-palais avec les vizirs.
-
-Nous franchissons d'autres enceintes crénelées effroyablement hautes,
-d'autres vieilles portes ogivales aux battants bardés de fer, d'autres
-cours murées, où le sol est coupé de cloaques et de fondrières. Tout
-cela est vieux extraordinairement, tout cela est en ruines, imposant
-toujours et sinistre.--La plus solennelle de ces cours est un carré
-allongé de deux ou trois cents mètres, entre des murailles crénelées
-d'au moins cinquante pieds de haut. Aux deux bouts de cette cour
-s'ouvrent symétriquement de grandes portes, recrépies de chaux blanche
-ainsi que toutes les entrées du palais, et encadrées toujours
-d'arabesques bleues et roses, de mosaïques de faïence. Et chacune de ces
-portes est flanquée de quatre énormes tours crénelées, auxquelles on a
-laissé, comme aux remparts, la couleur sombre des siècles, et qui
-s'étagent en gradins, les tours extrêmes montant beaucoup plus haut que
-celles du centre. Rien ne peut rendre l'aspect farouche de ce lieu, ni
-l'effroi, ni la monotonie triste de ces murailles si hautes, de tous ces
-créneaux découpés sur le ciel.
-
-Ensuite nous cheminons entre deux rangs de grands murs gris, encore
-inachevés, dans une sorte de couloir que le sultan fait construire, et
-élever beaucoup, pour que ses femmes puissent aller dans les jardins
-sans être aperçues de nulle part, ni des terrasses, ni des montagnes
-d'alentour. Nous entendons là une sorte de choeur religieux avec, de
-temps à autre, quelque chose comme un coup assourdi frappé sur plusieurs
-tambours à la fois. On dirait un service funèbre célébré dans quelque
-mosquée;--mais ce sont tout simplement des ouvriers qui travaillent,
-alignés au faîte d'un mur en terre battue.
-
-Ils chantent, en adagio mineur, une complainte lamentable, et, à la fin
-de chaque mesure, qui dure bien quinze secondes, frappent un coup sur
-leur bâtisse, pour durcir leur pisé, avec un de ces lourds pilons de
-bois qu'on appelle des «demoiselles»; c'est tout leur travail, qui
-durera de cette manière jusqu'à ce soir.
-
-Ils nous regardent venir, et nous aussi, nous les regardons, amusés et
-ébahis. Cela fait l'effet d'une gageure, d'une moquerie; mais nullement,
-ces gens-là sont sérieux. Il paraît même que chaque fois qu'on travaille
-à la journée pour le sultan, on y met cette solennité lente.
-
-Ayant franchi l'enceinte qu'ils construisent, nous nous retournons,
-poursuivis par leur cantique traînant, pour les regarder encore, et nous
-pensions cette fois les voir de dos. Mais, par un mouvement d'ensemble
-comique, ils se sont tous retournés, eux aussi, afin de nous suivre des
-yeux, et ils continuent de travailler à la même cadence, avec la même
-invraisemblable lenteur...
-
-Une dernière porte, et nous entrons dans les jardins du sultan. Des
-vergers plutôt, de grands vergers à l'abandon, enfermés entre des
-murailles en ruine. Mais des vergers d'orangers, qui sont exquis dans
-leur tristesse et embaumés de la plus suave odeur. Les avenues sont
-recouvertes de berceaux de vigne et pavées de marbre blanc, de bien
-antiques dalles usées et verdies. Les arbres, très âgés, portent en même
-temps leurs fruits dorés et leurs fleurs blanches. En dessous, croissent
-les herbes sauvages. Par endroits, cela tourne au marais, à la savane.
-
-Il y a çà et là de vieux kiosques mélancoliques, où, paraît-il, le
-sultan vient se reposer avec ses femmes. Les arabesques en sont effacées
-par la chaux blanche.
-
-De l'ensemble se dégage comme une mélancolie de cimetière. Que de belles
-créatures cloîtrées, choisies parmi les plus superbes jeunes filles de
-tout le Moghreb, ce bois d'orangers a dû voir passer, s'ennuyer, se
-faner et mourir!
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Jeudi 18 avril.
-
-Une des complications de l'existence dans cette ville est de ne pouvoir
-jamais sortir seul, même en costume arabe; on risquerait quelque
-mauvaise aventure, et puis, surtout, ce ne serait pas comme il faut, le
-décorum exigeant que l'on soit toujours précédé d'un domestique ou de
-deux, bâton en main, pour faire faire place. On ne peut pas sortir à
-pied non plus, par convenance d'abord, et pour ne pas enfoncer jusqu'aux
-genoux dans les boues, pour ne pas se faire écraser, contre les murs
-trop resserrés, par les mules chargées ou par les beaux cavaliers fiers.
-Et alors, avec l'indolence des gens de service, faute d'une monture
-quelconque sellée à l'heure dite, on est les trois quarts du temps
-prisonnier dans sa propre maison.
-
-Chaque matin, je vais déjeuner chez le ministre avec les autres
-officiers de l'ambassade. Mais il me serait impossible d'y dîner le
-soir, à cause du retour, à la nuit tombée; à cause des portes de
-quartiers qui se ferment, interrompant les communications entre nous.
-
-Mais j'ai pour voisin, presque porte à porte, le docteur L***--celui qui
-a bien voulu me prêter la maison que j'habite--et nous dînons ensemble
-chaque soir. Je vais à pied jusque chez lui, marchant les jambes bien
-écartées, mes babouches touchant les murs des deux côtés de la rue, pour
-éviter le ruisseau noir du milieu. A sa porte, qui est aussi basse et
-sombre que la mienne, je me frappe généralement le front en entrant. Et
-ensuite, je reviens aux lanternes, précédé de mes deux domestiques,
-Mohammed et Selem, me barricader, dès huit heures, dans ma maison
-millénaire. De l'autre côté de ma cour intérieure, ils habitent
-l'appartement symétrique du mien. Derrière leurs portes de cèdre
-absolument semblables aux miennes, ils se font du thé toute la nuit, et
-chantent des chansons avec accompagnement de guitare. Le matin, quand
-j'ouvre ma chambre, en face de moi ils ouvrent la leur, me disent
-bonjour, mettent leur burnous et vont se promener. Ni par argent, ni par
-menaces, je n'obtiendrai jamais qu'ils me servent un peu mieux. En
-général ils me laissent seul au logis, obligé, quand j'entends dans le
-lointain résonner le lourd frappoir de ma porte, obligé de descendre
-moi-même mon escalier de tourelle pour ouvrir au visiteur.
-
-Si je raconte ces petites choses, c'est qu'elles donnent la mesure des
-difficultés de la vie pour un Européen égaré à Fez, même lorsqu'il s'y
-trouve comme moi dans des conditions exceptionnellement confortables.
-
- * * * * *
-
-Ce matin, comme hier après-midi, des visites officielles à différents
-grands personnages. Toujours la même pluie fine et froide, qui nous
-accompagne depuis le départ et qui rendait hier si mélancoliques les
-jardins du sultan.
-
-Chez des vizirs, chez des ministres où nous nous rendons à cheval par
-les petites rues tortueuses et obscures, on nous reçoit dans ces cours à
-ciel ouvert qui sont toujours le plus grand luxe des maisons de Fez;
-cours toutes pavées de mosaïques, toutes ornées d'arabesques, et
-entourées d'arcades à festons compliqués. D'autres fois, c'est au fonds
-de ces jardins délicieusement tristes, qui sont plutôt des bois
-d'orangers envahis par les herbes, et dont les avenues dallées de
-pierres blanches s'abritent sous des berceaux de vigne; le tout entouré,
-naturellement, de ces hautes murailles de prison qui doivent rendre
-invisibles les belles promeneuses des harems.
-
-Les grands dîners commenceront seulement la semaine prochaine; ce ne
-sont encore que des collations, mais des collations pantagruéliques,
-toujours comme étaient chez nous celles du moyen âge. Sur des tables, ou
-par terre, sont préparées de grandes cuves, en porcelaine d'Europe ou du
-Japon, remplies, en pyramides, de fruits, de noix pelées, d'amandes, de
-«sabots de gazelle», de confitures, de dattes, de bonbons au safran. Des
-voiles, en gaze de couleurs éclatantes lamées d'or, recouvrent ces
-montagnes de choses, qui suffiraient à deux cents personnes. Des carafes
-bleues ou roses, peinturlurées, chargées de dorures, contiennent une eau
-détestable, terreuse et fétide, qu'il faut se garder de boire. Nous
-sommes assis sur des tapis, des coussins brodés, ou sur des chaises
-européennes d'un style passé, Empire ou Louis XVI. Le service est fait
-par des esclaves noirs, ou par des espèces de janissaires armés de longs
-sabres courbés, et coiffés de tarbouchs pointus.
-
-Jamais de café ni de cigarettes, car le sultan en a défendu l'usage, et
-dans son édit contre le tabac il a été même jusqu'à comparer la
-dépravation de goût des fumeurs à celle d'un homme qui mangerait de la
-viande de «cheval mort».
-
-Rien que du thé, et la fumée odorante, un peu grisante aussi, de ce bois
-précieux des Indes, que l'on brûle devant nous dans des réchauds
-d'argent. Partout, les hauts samovars à la russe, et le même thé à la
-menthe, à la citronnelle, excessivement sucré.
-
-Il est de bon ton d'en reprendre trois fois, et c'est là un usage
-pénible, car, à chaque tour de plateau, on change entre les différents
-convives les tasses qui ont servi, après avoir impitoyablement reversé
-dans la théière ce qui restait au fond.
-
-Durant ces visites nous ne voyons jamais les femmes, cela va sans dire,
-mais nous sommes constamment regardés par elles. Chaque fois que nous
-nous retournons, nous sommes sûrs d'apercevoir, au fond de quelque
-trèfle dissimulé dans les arabesques du mur, au fond de quelque
-meurtrière étroite, ou au-dessus de quelque rebord de terrasse, des
-paires d'yeux très longs et très peints qui nous examinent curieusement,
-et qui s'évanouissent, disparaissent dans l'ombre, dès que nos regards
-se croisent...
-
-Ces personnages marocains qui nous reçoivent ont tous grand air, sous
-les plis de leurs légers voiles blancs, ils marchent et se meuvent avec
-noblesse, ayant je ne sais quelle indolence distinguée, quelle
-tranquillité détachée de tout. Cependant on sent qu'ils ne valent pas
-les gens du peuple, les gens bronzés et farouches du plein air. Les
-richesses, la soif d'en acquérir toujours de plus grandes, et aussi les
-détours de la politique, les ont gâtés. Dans ces premières visites
-d'arrivée, le ministre ne parle point encore des questions, des affaires
-pendantes; mais on devine qu'elles seront longues à régler, rien qu'à
-voir ces airs de ruse, de méfiance, et les demi-sourires félins de ces
-hommes voilés de blanc, qui ne répondent que par périphrases
-gracieuses,--qui ne semblent jamais pressés, ni jamais sincères.
-
- * * * * *
-
-Le grand-vizir marie son fils, et depuis hier tout Fez retentit du bruit
-de cette noce. Dans les ruelles sombres, d'interminables cortèges vont
-et viennent, précédés de tam-tams, de musettes déchirantes et de coups
-de fusil. Nous en avons, ce matin, rencontré un d'au moins trois cents
-personnes, qui tiraient à poudre dans l'obscurité des petits passages
-voûtés, ébranlant tous les vieux murs; les gens qui marchaient les
-premiers portaient les cadeaux sur leur tête: c'étaient des choses très
-volumineuses, enveloppées dans des étoffes de soie brochée d'or.
-
-La maison de ce vizir, pendant la visite que nous lui avons faite après
-midi, était parée magnifiquement pour la grande fête. Dans la cour,
-toute de mosaïques et de dentelles d'arabesques, étaient accrochées
-d'innombrables girandoles se touchant toutes, masquant absolument la
-voûte nuageuse du ciel; on avait rehaussé d'or frais, de bleu, de rose
-et de vert, toutes les fines sculptures enroulées des murailles, et de
-magnifiques tentures de velours rouge, brodées d'or en relief, étaient
-posées partout, jusqu'à hauteur du premier étage; de ces tentures
-arabes, dont les dessins représentent des séries d'arceaux, de festons,
-comme des portes de mosquée.
-
-Dans les appartements, ouverts sur cette cour d'honneur, il y avait un
-étalage, une surprenante profusion de tapis merveilleux, de tentures et
-de coussins aux couleurs éclatantes ou rares, où s'entre-croisaient, en
-dessins étranges et presque religieux, des ors jaunes et des ors verts.
-Sur ces richesses se détachait, toute blanche, la personne du
-grand-vizir, enveloppée de mousselines simples; son beau visage félin,
-changeant, peu sûr, encadré de barbe grise.
-
-Le ministre lui demanda de voir, non pas la mariée, bien entendu,
-puisqu'elle était encore invisible même pour son époux, mais le marié et
-les jeunes hommes de sa suite.
-
-Le vizir y consentit en souriant et nous emmena à travers un jardin, à
-la maison préparée pour le nouveau ménage; maison toute neuve, encore
-inachevée, mais construite dans le style immuable de Grenade et de
-Cordoue, et où une armée d'ouvriers fouillaient patiemment des
-arabesques.
-
-Là, sur des divans, tout autour d'une grande salle nue, des jeunes
-hommes étaient assis, faisant la fête, avec du thé, des sucreries et des
-fumées de parfums. La jeunesse dorée de Fez, la nouvelle génération, les
-futurs caïds et les futurs vizirs, qui seront peut-être appelés à voir
-l'écroulement du vieux Moghreb.--Très jeunes, tous, mais étiolés, pâles,
-mornes et affaissés sur leurs coussins; le fils du grand-vizir, vêtu de
-vert (ce qui est la couleur des mariés), était à l'écart dans un coin,
-le plus sombre et le plus affaissé de tous, l'air absolument abêti,
-excédé d'ennui et de lassitude. A mi-hauteur de la grande salle où ces
-jeunes gens s'amusaient, la fumée du bois odorant des Indes faisait
-comme une bande de nuages gris...
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Vendredi 19 avril (vendredi saint).
-
-En quelques heures, comme il arrive toujours ici, le ciel s'est dégagé,
-et il n'y a plus rien dans l'air. A la place de tant de nuées grises,
-qui passaient et repassaient, obscurcissant les idées et les choses,
-reste un vide immense, profond, limpide, qui est ce soir d'un bleu
-irisé, d'un bleu tournant, à l'horizon, au vert d'aigue-marine; il y a
-partout grand resplendissement, grande fête et grande magie de lumière.
-
-Aux heures merveilleuses de la fin du jour, je monte m'asseoir sur ma
-terrasse. La vieille ville fanatique et sombre se baigne dans l'or de
-tout ce soleil; étalée à mes pieds sur une série de vallons et de
-collines, elle a pris un aspect d'inaltérable et radieuse paix, quelque
-chose de presque riant, de presque doux; je ne la reconnais plus, tant
-elle est changée; il y a comme un rayonnement rose sur l'immobilité de
-ses ruines. Et l'air est devenu tout à coup si tiède et si tranquille,
-donnant des illusions d'éternel été!...
-
-Autour de moi, aux premiers plans, se groupent les sommets en terrasses
-des très hautes maisons voisines: des dessus de cubes de pierre,
-irrégulièrement disposés, et comme jetés au hasard. Entre ces terrasses
-et la mienne, il y a le vide; bien qu'on y distingue avec une extrême
-netteté les moindres détails des objets, les moindres lézardes des murs,
-elles sont séparées de moi par une sorte de brouillard de lumière, qui
-donne du vague à leurs bases, qui les rend presque vaporeuses; on les
-dirait suspendues dans l'air. Et tous ces hauts promenoirs, peu à peu se
-couvrent de femmes, qui apparaissent l'une après l'autre, qui
-surgissent, dans des costumes d'idoles, coiffées de l'_hantouze_ (une
-mitre dorée rappelant le hennin des derniers jours de notre moyen âge).
-
-Au delà de ces terrasses rapprochées, qui sont celles des maisons
-bâties, comme la mienne, à la partie la plus élevée du vieux Fez,--après
-du vide encore, et après d'autre brume lumineuse, des choses plus
-lointaines se dessinent à l'infini, comme à travers des transparences de
-gaze. C'est d'abord tout le reste du vieux Fez: un millier de terrasses,
-d'un gris violet, où les belles promeneuses aériennes semblent n'être
-plus que des points d'éclatantes couleurs semés sur un monotone
-éboulement de ruines. Au-dessus de cette uniformité de cubes de pierre,
-montent quelques hauts palmiers à tige frêle:--et aussi, toutes les
-vieilles tours carrées des mosquées, avec leurs placages de faïences
-jaunes et vertes, longuement recuites par des siècles de soleil, avec
-leurs petites coupoles surmontées chacune d'une boule d'or.
-
-De Fez-le-Neuf, qui est plus loin, on ne voit guère que les grands murs
-sinistres, enfermant les sérails, les palais, les cours du sultan.--Et
-une ceinture de jardins verts, du plus beau vert printanier, entoure la
-grande ville: ses vieux remparts, ses vieux bastions, ses vieilles
-formidables tours, sont comme noyés dans la fraîche verdure.
-
-Il fait clair, clair, étonnamment clair. Malgré cette insaisissable
-vapeur, qui est d'une teinte d'iris dans les bas-fonds et d'un rose doré
-sur les sommets, on voit les lointains comme s'ils s'étaient tous
-rapprochés ou comme si la vue avait acquis, ce soir, une pénétration
-inusitée.
-
-Là-bas, voici Karaouïn et Mouley-Driss, les deux grandes mosquées
-saintes, dont les noms seuls, avant mon arrivée, me donnaient le frisson
-des choses très mystérieuses!--Je vois, par en dessus, leurs minarets,
-leurs toits recouverts de faïences vertes comme ceux de l'Alhambra:
-ainsi regardées en pleine lumière, dans la tranquillité de ce beau soir,
-elles semblent n'avoir plus rien d'inquiétant; elles semblent ne plus
-être de redoutables sanctuaires, et, de même, toute cette grande ville,
-au milieu de sa ceinture de frais jardins, si calme sous l'adoucissement
-de cette pure lumière d'or rose, ne donne plus l'impression de ce
-qu'elle est en réalité de farouche et de sombre; de ce qu'elle renferme
-de mystérieusement immuable; on a peine à se figurer que c'est bien là
-ce coeur muré de l'Islam, cette Mecque solitaire du Moghreb, sans routes
-pour communiquer avec le reste du monde.
-
-Au delà encore, au delà des jardins et des remparts, le cirque
-gigantesque des montagnes baigne aussi dans la lumière; on en compte ce
-soir les moindres vallées, les moindres replis; on voit, comme avec des
-lunettes d'approche, tout ce qui s'y passe. Çà et là, des caravanes,
-infiniment petites dans l'éloignement, cheminent vers le Soudan ou vers
-l'Europe. Du côté de l'est, du côté où tombent en plein les derniers
-rayons du soleil, c'est une région de cimetières et de ruines; les
-premières assises avoisinant la ville sont couvertes de débris de
-murailles, de «koubas» de saints, de petits dômes funéraires,
-d'innombrables tombeaux: et, comme c'est vendredi (le dimanche
-musulman), jour de pieuses visites aux morts, ces cimetières sont pleins
-de monde. Parmi les pierres, on voit circuler les visiteurs, en burnous
-grisâtre, qui, de si loin, semblent d'autres pierres en marche.
-Au-dessus, les cimes sont d'un rose ardent, avec des plis d'ombre
-absolument bleus. Et plus haut encore et plus loin, le grand Atlas, tout
-couvert de ses neiges étincelantes, d'un autre rose encore, plus
-transparent, plus pâle, se dessine, comme une découpure nette de
-cristal, sur le jaune clair qui commence à envahir et à remplacer tout
-le bleu fuyant du ciel.
-
-Du côté du couchant, une grande montagne très rapprochée se dresse en
-écran dentelé contre le soleil, projetant sur une partie de la ville son
-ombre. Elle est striée obliquement du haut en bas, et elle imite, avec
-sa crête aiguë, une énorme vague marine, soulevée là, puis figée. On
-sent que par derrière, sur son versant opposé, on serait encore en plein
-éblouissement de soleil: elle est toute bordée, toute rebroussée de
-lumière.
-
-Des nuées d'oiseaux noirs tourbillonnent au-dessus des terrasses, et de
-grandes cigognes passent aussi, d'un vol tranquille, dans l'or vert du
-ciel.
-
- * * * * *
-
-C'est vendredi saint, un jour où, dans nos pays, le printemps encore
-instable se voile d'ordinaire de nuages gris; tellement qu'on dit «un
-temps de vendredi saint» pour exprimer un ciel couvert que le vent
-tourmente. Mais la ville où je suis ne porte pas, ne reconnaît même
-point ce deuil des chrétiens, et elle se baigne voluptueusement ce soir
-dans l'air calme et chaud, sous un ciel éclairé en fête.
-
-De plus, dans les pays d'Islam, le vendredi est pour le peuple, comme
-chez nous le dimanche, un jour de repos et de toilette. Aussi des
-femmes, plus nombreuses que de coutume et mieux parées, arrivent par les
-petites portes de ces espèces de guérites qui sont les sommets des
-escaliers de leurs maisons; émergent l'une après l'autre sur les toits,
-en se secouant comme des oiseaux; émaillent partout de leurs éclatants
-costumes les vieilles terrasses grises.
-
-Grises, toutes ces terrasses, incolores plutôt, d'une nuance neutre et
-morte, indifférente, qui change avec le temps et le ciel. Jadis
-blanchies, reblanchies de chaux jusqu'à perdre leur forme sous ces
-couches amoncelées; puis recuites au soleil, calcinées par les brûlantes
-chaleurs, ravinées par les pluies, jusqu'à devenir presque noirâtres. Un
-peu tristes, les hauts promenoirs de ces femmes. Et partout, sur ma
-terrasse à moi comme chez mes belles voisines, les vieux petits murs bas
-sur lesquels on s'accoude, et qui servent de parapet pour ne pas tomber
-dans le vide, sont couronnés de lichens, de saxifrages et de fleurettes
-jaunes.
-
-Elles se promènent par groupes, ces femmes; ou bien s'asseyent pour
-causer sur les rebords des murs, jambes pendantes au-dessus des cours et
-des rues; ou bien s'étendent, nonchalamment renversées, les bras relevés
-sous la nuque. D'une maison à l'autre, elles se visitent, par escalade,
-à l'aide de petites échelles quelquefois, ou de planches improvisant des
-ponts. Les négresses, sculpturales, ont aux oreilles de grands anneaux
-d'argent; leurs robes sont blanches ou roses, des foulards encadrent le
-noir de leurs visages; leurs voix rieuses sonnent comme des crécelles,
-en gaietés drôles de singes. Les Arabes blanches, leurs maîtresses,
-portent des tuniques de soie brochée d'or, atténuées sous des tulles
-brodés: leurs manches, longues et larges, laissent libres leurs beaux
-bras nus cerclés de bracelets; de hautes ceintures, en soie lamée d'or,
-raides comme des bandes de carton, soutiennent leurs gorges; sur tous
-les fronts il y a des ferronnières, faites d'une double rangée de
-sequins d'or, ou de perles, ou de pierreries, et par-dessus est posée
-l'_hantouze_, la haute mitre enroulée toujours de foulards en gaze d'or,
-dont les bouts pendent et flottent par derrière, mêlés à la masse des
-cheveux dénoués; elles marchent, la tête rejetée en arrière, les lèvres
-ouvertes sur les dents blanches; elles ont un balancement des hanches un
-peu exagéré et d'une voluptueuse lenteur; leurs yeux, déjà très grands
-et très noirs, sont réunis et allongés jusqu'aux tempes, avec de
-l'antimoine; plusieurs sont peintes, non pas au carmin, mais au
-vermillon pur, comme par recherche sauvage de l'invraisemblance; leurs
-joues semblent passées au minium épais; et sur leurs bras, sur leurs
-fronts, paraissent des tatouages bleus.
-
-Tout ce luxe, qui se voile uniformément de blanc grisâtre quand il
-s'agit de se promener comme de mystérieux fantômes en bas dans le dédale
-des petites rues boueuses, ici s'étale complaisamment en pleine lumière.
-Cette ville, qui paraît si maussade et si noire à qui la parcourt sans
-lever la tête, déploie toute sa vie féminine élégante le soir sur ses
-toits, à ces heures dorées de la fin du jour. Maîtresses ou esclaves,
-sans distinction de castes, se promènent pêle-mêle, riant ensemble, et
-souvent enlacées avec une apparence d'égalité complète.
-
-Du reste, aucun voile sur ces visages qui dans la rue sont si
-soigneusement cachés; aussi les hommes ne doivent-ils jamais monter sur
-les terrasses de Fez.
-
-Je commets, moi, une action tout à fait inconvenante, en restant assis
-sur la mienne... Mais je suis étranger; et je puis feindre de ne pas
-savoir...
-
-Cependant l'or s'assombrit, s'éteint partout; l'espèce de limpidité rose
-qui resplendissait sur la ville religieuse remonte peu à peu vers les
-couches plus élevées de l'air; seuls, les sommets des tours brillent
-encore, avec les plus hautes terrasses; une pénombre violette commence à
-se répandre dans les lointains, dans les lieux bas, dans les vallées.
-Bientôt va sonner l'heure de la cinquième et dernière prière du jour,
-l'heure sainte, l'heure du Moghreb... Et toutes les têtes des femmes se
-tournent vers la vénérable mosquée de Mouley-Driss, comme dans l'attente
-de quelque pieux signal...
-
-Il y a pour moi une magie et un inexpressible charme, dans les seules
-consonances de ce mot: le Moghreb... Moghreb, cela signifie à la fois
-l'ouest; le couchant, et l'heure où s'éteint le soleil. Cela désigne
-aussi l'empire du Maroc qui est le plus occidental de tous les pays
-d'Islam, qui est le point de la terre où est venue mourir, en
-s'assombrissant, la grande poussée religieuse donnée aux Arabes par
-Mahomet. Surtout, cela exprime cette dernière prière, qui, d'un bout à
-l'autre du monde musulman, se dit à cette heure du soir;--prière qui
-part de la Mecque et, dans une prosternation générale, se propage en
-traînée lente à travers toute l'Afrique, à mesure que décline le
-soleil--pour ne s'arrêter qu'en face de l'Océan, dans ces extrêmes dunes
-sahariennes où l'Afrique elle-même finit.
-
- * * * * *
-
-L'or continue de se ternir partout. Fez est déjà plongé dans l'ombre de
-ses grandes montagnes; Fez rapproché se noie dans cette vapeur violette,
-qui s'est élevée peu à peu comme une marée montante;--et Fez lointain ne
-se distingue presque plus.--Seules, les neiges au sommet de l'Atlas
-conservent encore, pour une dernière minute mourante, leur étincellement
-rose...
-
-Alors un pavillon blanc monte au minaret de Mouley-Driss.
-
-Comme une réponse subite, à tous les autres minarets des autres
-mosquées, d'autres pavillons blancs semblables apparaissent:
-
---_Allah Akbar!_
-
-Un immense cri de foi aveugle retentit sur la ville tout entière.
-
---_Allah Akbar!..._
-
-A genoux, tous les croyants! à genoux dans les mosquées, à genoux dans
-les rues, à genoux au seuil des portes, à genoux dans les champs: c'est
-l'heure sainte de Moghreb!...
-
---_Allah Akbar!..._
-
-Du haut de tous les minarets, les _mouedzen_, mettant leurs mains contre
-leur bouche, répètent le long gémissement religieux aux quatre points
-cardinaux, en traînant leur voix de fausset tristement comme des loups
-qui hurlent...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Tout s'apaise--le soleil est couché.--Une vapeur violette plus foncée
-accentue davantage le vide entre les terrasses; elles semblent se
-séparer les unes des autres, s'éloigner de moi avec leurs groupes de
-femmes devenues immobiles... Un silence tombe sur la ville, après
-l'immense prière...
-
- * * * * *
-
-La nuit est venue, les étoiles s'allument. On ne distingue plus rien.
-Là-haut seulement, sur une terrasse qui me domine, une femme reste
-perchée en silhouette d'ombre à l'angle aigu du toit, fièrement campée
-sur ses jambes, les mains derrière le dos, contemplant je ne sais quoi,
-en bas, dans le vide...
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Samedi 20 avril.
-
-On s'est battu, cette nuit, au camp du sultan (qui commence à se former
-sous les murs de la ville pour l'expédition prochaine). Il s'agissait
-d'une mule que deux escadrons se disputaient. De minuit à une heure du
-matin on s'est tiré des coups de fusil; il y a eu une vingtaine de
-blessés et quatre morts, que nous avons vu emporter en tas sur une
-civière.
-
-Le temps splendide, la fête de lumière continuent. Le ciel est d'un bleu
-d'indigo pur, et la chaleur augmente. Aux puanteurs de la ville se
-mêlent des parfums suaves, des bouffées de fleurs d'oranger venues des
-jardins. Je m'habitue à ma petite maison, qui ne me paraît plus du tout
-sinistre. Dans la partie que j'habite, j'ai fait laver toutes les
-mosaïques et passer de la chaux blanche aux murs. (Dans des recoins j'ai
-découvert de nouvelles petites portes, menant à des couloirs, à des
-niches, à des oubliettes; pour faire disparaître quelqu'un, tout cela
-serait excellent.) Je trouve très naturelle ma petite porte basse avec
-ses ferrures de l'an 1000, et je ne m'étonne plus de mon étroite rue
-noire. Je m'habitue à mon quartier, et mes voisins aussi s'habituent à
-moi, ne me regardent plus. Bien que ce soit incorrect et que cela gêne
-les belles dames du voisinage, je commence à me tenir beaucoup sur ma
-terrasse, surtout à l'heure sainte du Moghreb, quand les pavillons
-blancs se hissent sur les mosquées, quand les _mouedzens_ apparaissent
-en haut des minarets pour chanter la prière et que les grandes montagnes
-s'assombrissent dans leurs nuances violettes et roses du soir.
-
-Je sais qui est ce voisin dont la maison est si enchevêtrée avec la
-mienne. C'est un riche personnage, un _amin_, quelque chose comme un
-payeur général de l'armée du sultan. Ce que j'entends piler chez lui
-tous les matins et tous les soirs, d'une façon continue qui m'intriguait
-si fort, c'est du sucre et de la cannelle, pour faire des bonbons à ses
-enfants, qui sont très nombreux. La vie si murée de ce pays a des
-dessous d'une parfaite bonhomie patriarcale quand on la regarde de
-près.--Le soir, à travers les planchers, m'arrivent les voix des enfants
-et des femmes de cet _amin_, et cela me tient compagnie.
-
-Je m'habitue à mes longs vêtements d'Arabe, à la manière élégante de
-tenir mes mains dans mes voiles et de draper mes burnous. Et, très
-souvent, je reviens traîner mes babouches aux alentours de la mosquée de
-Karaouïn, dans ce labyrinthe du bazar, qui a pris, sous ce beau soleil,
-un aspect si différent de celui des premiers jours.
-
- * * * * *
-
-Ce soir, avec mon compagnon habituel, le capitaine H. de V***, en Arabes
-tous deux, nous venions d'entrer au marché des esclaves. Il n'y avait
-personne dans la triste cour. Et, comme nous nous informions si on
-ferait des affaires bientôt (c'est généralement à la tombée de la nuit,
-après l'heure de la prière du Moghreb, que viennent ici les esclaves,
-les vendeurs, les acheteurs), on nous répondit: «Nous ne savons pas,
-mais il y a _toujours cette négresse, dans ce coin, qui est à vendre_.»
-
-Elle était assise, cette négresse, au bord d'une des niches qui sont
-creusées là comme des tanières dans l'épaisseur des vieux murs; la tête
-basse, enveloppée d'un voile gris, la figure couverte, elle avait
-l'attitude de la consternation extrême. Et quand elle nous vit
-approcher, craignant sans doute d'être achetée, elle s'affaissa encore
-davantage. Nous la fîmes lever, pour la voir, comme c'est l'usage pour
-toute marchandise: c'était une petite fille de seize à dix-huit ans,
-dont les yeux pleins de larmes exprimaient un désespoir résigné mais
-sans bornes. Elle tortillait son voile de ses deux mains et gardait la
-tête penchée vers la terre... Oh! la pitié qu'elle nous fit, cette
-pauvre petite créature, qui s'était levée docilement pour se laisser
-examiner et qui attendait là son sort... A côté d'elle, assise dans la
-même niche, se tenait une vieille dame, au voile soigneusement fermé sur
-le visage, qui semblait appartenir à une classe distinguée, malgré son
-costume simple. C'était sa maîtresse, qui l'avait amenée là au marché
-pour la vendre. Nous demandâmes la mise à prix: cinq cents francs. Et la
-vieille dame, avec des larmes et une expression d'yeux aussi triste que
-celle de son esclave, nous expliqua qu'elle avait acheté cette enfant
-toute petite, qu'elle l'avait élevée; mais qu'à présent, étant devenue
-veuve et pauvre, elle ne pouvait plus la nourrir et se voyait obligée de
-s'en défaire... Et ces deux femmes attendaient les acheteurs, l'attitude
-timide et humiliée, l'air aussi désespéré l'une que l'autre. On eût dit
-une mère qui venait vendre sa fille.
-
- * * * * *
-
-A Fez, on ne sort la nuit que quand on y est forcé, cela va sans dire.
-Dans les petites rues étroites et voûtées, il fait, dès huit heures, une
-obscurité profonde. On risque de tomber dans des cloaques, dans des
-puits, dans des oubliettes, qui tendent çà et là leur gueule béante.
-
-Ce soir, cependant, nous devons aller tous au palais, et l'ordre a été
-donné de laisser ouvertes les portes des quartiers sur notre passage.
-
- * * * * *
-
-Le départ a lieu à huit heures et demie, de la maison du ministre, sur
-des mules rétives. Les inévitables soldats rouges, baïonnette au fusil,
-nous escortent avec de grandes lanternes, dont les panneaux sont
-découpés en ogives comme les portes des mosquées.
-
-D'abord nous traversons à la file le quartier des jardins, zigzaguant
-dans l'obscurité entre les petits murs bas par-dessus lesquels passent
-les branches d'oranger aux senteurs suaves. Ensuite, c'est un coin de
-bazar couvert; des rues tortueuses, pavées en casse-cou, où quelques
-fanaux sont allumés encore dans des petites boutiques endormies. Puis
-une grande rue noire, entre de longs murs en ruine; des Arabes, roulés
-pour la nuit dans leurs burnous, y dorment par terre, avec des
-chiens--et nous manquons de les écraser.--Puis enfin les portes des
-premières enceintes du palais, gardées par des soldats au sabre nu; les
-battants massifs, renforcés de ferrures énormes, ont été laissés
-entr'ouverts à notre intention. Et nous traversons, aux lanternes, les
-immenses cours déjà connues; les places désertes, où sont des cloaques
-et des fondrières, entre les gigantesques murailles qui pointent, sur le
-ciel étoilé, tous leurs créneaux comme des rangées de peignes noirs.
-Partout des gardes échelonnés, le sabre au poing, sur ce farouche
-parcours.--On sent qu'il n'est pas hospitalier, le lieu où l'on
-pénètre...
-
-Enfin nous arrivons dans la cour des Ambassadeurs, la plus grande de
-toutes.--L'obscurité y est plus transparente, parce qu'il y a plus
-d'espace, plus de reculée lointaine. Les grenouilles y font un bruyant
-concert, avec quelques cigales nocturnes. Tout au fond, là-bas, il y a
-d'autres lanternes ajourées comme les nôtres, vers lesquelles nous nous
-dirigeons. Elles éclairent de graves personnages vêtus de blanc qui nous
-attendent: les vizirs, les caïds du palais.
-
-Il s'agit d'expérimenter devant eux des cadeaux que nous avons apportés
-à l'intention des dames du sérail: des piquets de fleurs électriques,
-des bijoux électriques, étoiles et croissants, pour mettre dans les
-cheveux de ces belles invisibles. On nous avertit que le sultan lui-même
-rôde autour de nous, dans tout ce noir qui nous enveloppe, afin de voir
-sans être vu; que peut-être il ira jusqu'à se montrer, si cela
-l'intéresse; alors nous veillons des yeux les quelques rares fanaux qui
-circulent dans les lointains de la cour, attendant de minute en minute
-sa sainte apparition. Mais non, le calife, insuffisamment intéressé sans
-doute, ne se montre pas.
-
-Les piles sont longues à préparer; elles semblent y mettre de la
-mauvaise volonté. Et tous ces petits joujoux du XIXe siècle, que nous
-avons apportés là, s'allument avec peine, brillent tout juste comme des
-vers luisants, dans la grande obscurité séculaire d'alentour...
-
-
-Dimanche 21 avril.
-
-_Jour de Pâques._--Temps lumineux et splendide, de plus en plus chaud:
-les suaves senteurs des orangers et les odeurs des bêtes mortes
-imprègnent l'air plus lourdement.
-
-Il fait délicieusement beau dans le jardin de la maison du ministre, et
-nous y restons chaque jour longuement assis après le déjeuner, devant
-l'antique pavillon aux arabesques à demi effacées sous la chaux
-laiteuse; les grands orangers, avec leurs fleurs blanches et leurs
-fruits d'or, se détachent, au-dessus de nos têtes, sur le bleu cru du
-ciel; et on écoute, avec une sorte de volupté fraîche, l'eau jaillir de
-la vasque de marbre, ruisseler sur les pavés de mosaïques.
-
- * * * * *
-
-Couru le bazar tout le jour, avec H. de V***, en vêtements arabes, l'un
-et l'autre; nous nous mêlons de plus en plus à ces foules, où personne
-ne prend plus garde à nous, tant nous sommes devenus corrects et
-naturels.
-
-Nous commençons à nous retrouver sans peine, dans ce bazar, dans le
-dédale de ces rues couvertes de claies en roseaux et de branches de
-vigne, où circulent les acheteurs à capuchons blancs, entre les petites
-boutiques obscures, miroitantes d'armes, de soie et d'or.
-
- * * * * *
-
-Le soir, au marché des esclaves, à l'heure sainte et déjà crépusculaire
-du Moghreb, on amène toute une bande de petites négresses, fraîchement
-capturées au Soudan et ayant encore leurs coiffures gommées, leurs
-gris-gris et leurs colliers de là-bas. Des vieillards en vêtements de
-riches, d'une blancheur de neige, les examinent, les palpent, leur
-étirent les bras, leur ouvrent la bouche, pour vérifier leurs dents.
-Finalement elles ne trouvent pas d'acquéreur et le marchand les ramène
-en troupeau mélancolique, tête baissée. En passant, elles me frôlent et,
-rien qu'avec leur aspect et leur senteur, elles me rappellent le
-Sénégal, tout un monde de souvenirs morts...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Sur le toit de ma maison, aux dernières lueurs du jour, je regarde de
-gros nuages d'orage envahir peu à peu le ciel, présageant la fin du beau
-temps. Ils sont d'une teinte de cuivre terni et les milliers de
-terrasses deviennent là-dessous d'un gris froid presque bleu.
-
-Comme elle m'est promptement devenue familière, la vue qu'on a, de
-là-haut, sur cette ville--d'où ne monte aucun roulement de voitures,
-aucun fracas de machines,--rien qu'un murmure confus de voix humaines,
-de hennissements de chevaux, et des bruits de métiers anciens: tissage
-d'étoffes ou martelage de cuivre.
-
-Vraiment, je sais déjà par coeur tout le petit train de la vie du soir
-au faîte des maisons. Je connais toutes mes voisines qui, l'une après
-l'autre, émergent par les petites portes, s'asseyent et restent là
-bizarrement colorées sur cette uniformité grisâtre, jusqu'à cette heure
-crépusculaire où les tours plaquées de faïences vertes des mosquées
-deviennent grises elles-mêmes, où tout se confond et s'éteint. Telle
-belle dame là-bas, généralement en robe bleue avec hennin jaune, arrive
-toujours suivie d'une négresse en robe orange, qui lui apporte une
-petite échelle pour monter sur le toit voisin, derrière lequel elle
-disparaît (??...). Telle autre, dans la direction de Karaouïn, escalade
-toute seule, en levant beaucoup les genoux, et enjambe une rue pour
-aller sur une maison plus haute retrouver ses amies, qui sont bien une
-dizaine, tant négresses que blanches... Je sais où sont les nids des
-cigognes, qui claquent du bec, immobiles, sur leurs longues pattes. Je
-connais même différents chats du voisinage, qui se font des visites
-comme les dames, en escaladant des terrasses et en sautant par-dessus
-des rues. Et, enfin, je connais aussi ces nuées d'oiseaux noirs à bec
-jaune, semblables à des merles, qui se poursuivent tant que dure une
-lueur de jour, comme chez nous les martinets, en grands cercles
-tourbillonnants.
-
- * * * * *
-
-Un _tholba_ de la mosquée de Karaouïn, un très gentil _tholba_ qui
-s'intéresse avec une curiosité condescendante aux choses d'Europe, est
-quelquefois mon compagnon de flânerie sur les terrasses; mais, étant
-musulman et citoyen de Fez, il se cache derrière des pans de murs, pour
-n'être pas vu des dames promeneuses. Ce soir, il m'a fait escalader un
-toit pour me montrer ma rue, que je n'avais jamais regardée de si haut:
-au point où nous étions montés, elle n'avait plus guère que vingt
-centimètres de largeur, tant les maisons s'étaient rapprochées par le
-sommet. Très facilement on l'aurait enjambée pour aller visiter les
-belles dames du voisinage: elle semblait n'être plus qu'une sorte de
-fente, de fissure noire, tout au fond de laquelle, comme dans un puits,
-des passants, qui avaient l'air de fantômes, traînaient leurs babouches
-sur des immondices. Et, par opposition, en haut sur les toits, tout
-était lumière, étalage de toilette, causerie joyeuse de femmes, volupté
-nonchalante, grand air et espace...
-
- * * * * *
-
-Il est réellement très moderne, ce _tholba_, très _étudiant_ même, dans
-sa façon de comprendre la jeunesse, dans sa préoccupation constante des
-femmes et du plaisir. Évidemment il est quelqu'un d'exceptionnel parmi
-les _tholbas_. Et, par lui, je serai bientôt au courant de toute la vie
-galante de ce pays.
-
-Jamais je ne me serais imaginé que Fez était la ville d'Afrique où l'on
-mène le plus facilement cette vie-là. C'est que, en plus de tant de
-saints personnages, il y a ici un grand nombre de marchands de toute
-sorte; une certaine fièvre de l'or, bien que très différente de la
-nôtre, sévit dans ces murs; des gens, enrichis trop vite,--au retour,
-par exemple, de quelque caravane heureuse du Soudan,--se hâtent de jouir
-de la vie et d'épouser plusieurs jeunes filles; ruinés l'année suivante,
-ils divorcent et s'en vont, abandonnant ces femmes à leurs ressources
-personnelles. Fez est donc rempli d'épouses divorcées qui vivent comme
-elles peuvent. Les unes habitent isolément, avec la tolérance des caïds
-de quartiers, et deviennent d'équivoques élégantes à haute tiare dorée.
-D'autres, descendues plus bas, se groupent sous le patronage de quelque
-vieille matrone; mais les maisons de ces dernières sont des antres
-dangereux, situés toujours au-dessus de l'Oued-Fez (la rivière presque
-tout le temps souterraine qui alimente les jets d'eau et les ruisseaux).
-Et cette rivière, qui va ensuite arroser les orangers du sultan, roule
-si souvent des cadavres, grâce à ces dames, qu'on a été obligé de la
-barrer par un grillage de fer avant son arrivée dans les jardins.
-
-Il paraît que la manière irrésistible--et d'ailleurs traditionnelle,
-presque obligatoire--de se faire bien venir d'une belle divorcée, est de
-lui porter un pain de sucre (on ne se figure pas ce que les Marocains et
-les Marocaines sont gourmands de sucreries).
-
-Donc, à la tombée du jour, lorsque l'on voit passer le long des
-murailles un monsieur mystérieux, dissimulant un pain de sucre sous son
-burnous, on est très fondé à mettre en doute la pureté de ses
-intentions...
-
-A première vue, qui croirait qu'une telle ville peut renfermer de si
-pitoyables et drolatiques petites choses?
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Lundi 22 avril.
-
-Nous sommes invités à déjeuner chez le vizir de la guerre,
-Si-Mohammed-ben-el-Arbi.
-
-Il a plu à torrents toute la nuit. Il pleut encore sur notre défilé
-pénible, à cheval, raclant les murs avec nos genoux dans les ruelles
-étroites et bousculant contre les portes les passants encapuchonnés de
-laine grise. Dans les mille détours du labyrinthe, qui a repris son air
-le plus piteux des jours de pluie, nous marchons une demi-heure,
-escortés de soldats et obligés parfois de nous courber complètement sur
-le cou de nos chevaux, dans l'obscurité des voûtes trop basses. De
-nouveau, nous faisons jaillir autour de nous cette boue gluante et
-fétide, qui se reforme tout de suite à Fez, dès qu'une averse est
-tombée.
-
-Nous mettons pied à terre au milieu d'une mare, devant une misérable
-petite porte étroite qui est l'entrée de ce vizir. Les premiers couloirs
-de sa maison, pavés de mosaïques blanches et vertes, se succèdent en
-tournant sur eux-mêmes, pour empêcher les regards de pénétrer à
-l'intérieur. Mais une plus large porte est au bout, ouvrant sur quelque
-chose d'inattendu et de magnifique.
-
-Une grande cour majestueuse; des portiques festonnés, aux sculptures
-rehaussées de couleurs et d'or. Une étrange et lente musique de temple,
-jouée et chantée par un orchestre et un choeur invisibles. Des gens en
-costumes de féerie, venant au devant de nous sur des dalles de marbre.
-
-Au temps où l'Alhambra était habité, doré, vivant, il s'y passait, je
-pense, des scènes de ce genre. Peut-être les couleurs ici, les bleus,
-les rouges, les ors, sont-ils un peu trop frais parce que la maison, par
-extraordinaire, est neuve; mais l'ensemble est harmonisé quand même. Au
-théâtre, on a vu des fonds et des costumes semblables; l'étonnement est
-que de telles choses existent encore.
-
-La cour est un carré long, très grand; elle est bordée de hautes
-murailles d'une blancheur immaculée, que couronnent, tout autour, une
-frise d'arabesques bleues et roses et un rang de tuiles en faïence
-verte; en son milieu, un jet d'eau sort d'une vasque ronde et se répand
-en petite cascade, mêlant son bruit à celui de l'invisible et solennelle
-musique.
-
-Sur les deux faces longues de ce quadrilatère, s'étendent des
-«marquises» en bois de cèdre, très débordantes; peintes en un rouge
-éclatant qui tranche sur la blancheur des murs, elles sont ornées de
-grandes rosaces géométriques bleu et or, d'une complication inouïe.
-Elles abritent des séries de portes ogivales masquées intérieurement par
-des mousselines tendues, et derrière ces voiles on entend chuchoter des
-femmes cachées qui nous regardent.
-
-Les deux petites faces du quadrilatère, celles naturellement qui sont le
-plus éloignées l'une de l'autre, ont en leur milieu des portes
-monumentales qui sont des merveilles de dessin et de coloris. Le premier
-cintre est festonné en stalactites d'une blancheur neigeuse, qui
-semblent pendre par grappes, se superposer et s'enchevêtrer comme des
-cristaux de givre. Au-dessus de leurs longues gouttelettes blanches, un
-second cintre ogival est rehaussé de bleu, de rouge et d'or. Et encore
-au-dessus un indescriptible couronnement s'étage en hauteur, monte
-jusqu'au faîte du mur; il est composé de fines arabesques polychromes,
-enlacées d'or; il est un échafaudage de ces dentelles rares, comme
-celles qui avaient été tissées jadis à Grenade dans du stuc rose, aux
-murailles de l'Alhambra. Les deux battants de ces hautes portes sont
-ouverts en grand; ils sont entièrement ciselés, peints et dorés, en
-rosaces de kaléidoscope, où domine le vert métallique et qui semblent
-des queues de paon éployées.
-
-Ces deux entrées monumentales se font face à chaque bout de la cour;
-elles ont de longs rideaux mi-partie de drap bleu pâle et de drap
-groseille lisérés d'or, sur lesquels se découpent, encore plus blanches,
-les dentelures de leurs stalactites. Et ces rideaux, soulevés, laissent
-voir à l'intérieur le luxe habituel des tapis, des coussins et des
-soieries dorées.
-
-Parmi ces personnages qui viennent au-devant de nous, dans la belle
-cour, il y a d'abord le vizir de la guerre, à tête de sphinx égyptien,
-et les principaux chefs de l'armée. Derrière eux, suivent des nègres et
-des négresses esclaves, parés de colliers, de bijoux, de grands anneaux
-de métal. Tout ce monde, en babouches, glisse sans bruit sur le marbre
-brillant, au son de la musique lentement rythmée qu'accompagnent des
-castagnettes de fer.
-
-Passant sous les stalactites de la porte du fond, nous entrons avec nos
-hôtes dans un appartement meublé à l'européenne, mais meublé
-bizarrement: des lits à colonnes, drapés de brocarts roses et bleu-paon;
-des fauteuils dorés, recouverts d'étoffes brochées. Aux murs, de la
-chaux blanche et des arabesques. Et, sur des plateaux d'argent posés par
-terre, des coffrets espagnols, en forme de châsse gothique, remplis de
-bonbons.
-
-La musique est tout près de nous, dans un appartement voisin. Le choeur
-chante en voix de fausset, très élevée comme toujours; cela fait songer
-à quelque office religieux célébré à la chapelle Sixtine;--et
-l'orchestre, de cordes, a des sonorités puissantes. Les mêmes motifs
-reviennent sans cesse, repris avec une sorte d'exaltation graduée et
-croissante.
-
-Parmi ces grands Arabes drapés de blanc qui sont là, un petit être
-extraordinaire, que l'on adule beaucoup, est vêtu avec une grande
-recherche de couleurs.--C'est un enfant de sept à huit ans, le fils
-favori du vizir, né d'une de ses esclaves noires. (Au Maroc, ces
-enfants-là ont même rang dans la famille que ceux des épouses blanches;
-et c'est une des causes d'abâtardissement de la race arabe, de plus en
-plus mêlée de sang nubien.) Il porte une robe jonquille, atténuée d'un
-surplis de gaze blanche; un burnous bleu pâle; une large bretelle de
-soie vert-réséda soutenant un petit Coran dans une gibecière; et des
-babouches orange, brodées de violet et d'or. Il a une charmante petite
-figure drôle, moitié arabe, moitié nègre; sur le blanc presque bleu de
-ses yeux largement ouverts, on voit rouler constamment ses prunelles
-rapides.
-
-Dans la pièce voisine, les musiciens sont au nombre de vingt, tous en
-burnous d'apparat, de différentes couleurs, et assis en cercle par terre
-sur des coussins. Chacun d'eux joue et chante en même temps, dans une
-sorte de délire, la tête rejetée en arrière, la bouche largement
-ouverte. Les uns ont de grandes mandolines en marqueterie dont ils
-touchent les cordes avec des morceaux de bois. Les autres ont des
-violons tout incrustés de nacre; ils en jouent avec de très larges
-archets courbes, qui sont ornés de dessins en nacre et en ébène imitant
-les écailles sur la peau des serpents. Ces violons ont la forme de
-grandes galoches, dont les bouts se recourberaient en proue de navire.
-
-Le couvert du déjeuner est dressé dans l'appartement opposé à celui où
-l'on nous a reçus, derrière l'autre feston de stalactites, à l'autre
-extrémité de la cour qu'il nous faut traverser de nouveau, sous le grand
-soleil.
-
-Ce déjeuner est servi un peu à l'européenne; le vin interdit, remplacé
-par du thé que des serviteurs préparent à mesure dans les hauts samovars
-d'argent. La vaisselle est du Japon; les cristaux sont dorés et
-peinturlurés; tout cela qui, chez nous, formerait un ensemble commun et
-criard, fait bien ici au milieu d'un tel éclat de couleurs.
-
-Il y a quelque chose comme vingt-deux services. Les esclaves noirs,
-affairés, affolés, traversent la cour en tous sens. Les plats sont
-tellement copieux qu'un seul homme à peine à les tenir; ce sont des
-quartiers de moutons, des pyramides de poulets, des poissons arrangés en
-montagne, des couscouss comme pour des ogres. On les apporte des
-cuisines sous les grands cônes obligatoires, en sparterie blanche
-agrémentée d'ornements rouges, et tous ces cônes s'amoncellent par
-terre, forment dans la cour comme un dépôt de gigantesques chapeaux
-chinois. La musique continue de jouer pendant ce long festin. Tout en
-déjeunant, nous regardons sans cesse, par la porte dentelée, la belle
-cour de marbre, son jet d'eau, sa blancheur, ses arabesques
-multicolores; et voici que peu à peu le faîte de ses murs se couronne de
-têtes de femmes, curieuses de nous apercevoir même de loin. Elles sont
-derrière, sans doute sur des promenoirs en terrasses; nous ne voyons
-passer que leur coiffure en tiare, leur front et la ligne ombrée de
-leurs yeux; elles semblent de grands chats aux aguets. Et toujours il en
-surgit de nouvelles.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Mardi 23 avril.
-
-Le bruit court que le _sultan des tholbas_ est en fuite depuis cette
-nuit.
-
-Il était roi éphémère, un peu en dehors des murs, dans sa ville
-improvisée, en toile blanche; à la porte de sa tente, il avait un
-simulacre de batterie de gros canons, imités avec des morceaux de bois
-et des roseaux. Il était, avec plus de dignité, quelque chose comme au
-moyen âge notre _pape des fous_.
-
-Dans l'Université de Fez, conservée telle quelle depuis l'époque de la
-splendeur arabe, c'est un usage séculaire que, chaque année, aux
-vacances du printemps, les étudiants font dix jours de grande fête; se
-choisissent un roi (lequel achète son élection, aux enchères, avec force
-pièces d'or); s'en vont camper avec lui dans les champs au bord de la
-rivière; puis rançonnent la population de la ville, pour pouvoir chaque
-soir se griser de musique, de chant, de couscouss et de tasses de thé.
-Et c'est avec une soumission souriante que les gens se prêtent à ces
-amusements-là; ils viennent tous, les vizirs, les marchands, les hommes
-de métiers, par corporations et bannières en tête, visiter le camp des
-_tholbas_ et apporter des présents. Et enfin, vers le huitième jour, le
-sultan en personne, le vrai, vient aussi rendre hommage à celui des
-étudiants, qui le reçoit à cheval, sous un parasol comme un calife, et
-le traite d'égal à égal, l'appelant «mon frère».
-
-Ce sultan des _tholbas_ est toujours quelqu'un des tribus éloignées, qui
-a une grâce suprême à demander pour lui-même ou pour les siens, et qui
-profite, pour l'obtenir, de ce tête-à-tête unique avec le souverain.
-Aussitôt après, de peur qu'on ne la lui reprenne, de peur aussi de
-représailles de la part des gens qu'il a fait bâtonner pour de bon, une
-belle nuit, clandestinement, il disparaît (ce qui est très facile au
-Maroc); à travers les campagnes désertes, il se sauve dans son pays.
-
-A la fin de ces jours de liesse, les étudiants rentrent à Fez; ceux qui
-n'ont pas terminé leurs études reviennent habiter leurs cellules de
-travail, dans ces espèces de cloîtres étrangement pauvres qu'on appelle
-des _mederças_ et qui sont, du reste, des lieux presque saints,
-interdits aux infidèles; le sultan leur envoie là un pain par jour à
-chacun, et c'est presque tout leur ordinaire; d'autres aussi reçoivent
-l'hospitalité chez des particuliers: il est très méritoire pour une
-famille de loger et de nourrir un _tholba_. Tout le jour, ils vivent
-dans les mosquées, surtout dans l'immense Karaouïn, accroupis pour
-écouter les cours des savants professeurs, ou agenouillés pour dire des
-prières. Ceux qui, après sept ou huit ans d'études, ont obtenu leur
-brevet de lettré et de marabout, retournent dans leur pays entourés d'un
-haut prestige. Comme je l'ai dit, ils sont quelquefois venus de très
-loin, ces _tholbas_ de Karaouïn; ils sont accourus des quatre vents de
-l'Islam, attirés par la renommée de cette sainte mosquée, qui renferme,
-paraît-il, dans sa bibliothèque, des livres sans âge et sans prix,
-accumulés là durant la grande époque arabe, apportés d'Alexandrie ou
-enlevés dans les couvents d'Espagne.--Et, lorsqu'ils s'en retournent
-dans les contrées éloignées d'où ils étaient partis, ils sont devenus
-des prêtres enclins à prêcher la guerre sainte; ils ont «pris la rose»
-dans l'impénétrable mosquée.--C'est Karaouïn qui donne le mot d'ordre
-farouche à toute l'Afrique musulmane; elle est dans le Moghreb comme un
-centre d'immobilité et de sommeil...
-
-Parmi les sciences enseignées à Karaouïn, figurent l'astrologie,
-l'alchimie, la divination[1]. On y étudie les «nombres talismaniques»,
-l'influence des étoiles et des anges, et d'autres ténébreuses choses qui
-sont momentanément disparues du reste de la terre--jusqu'au jour
-peut-être où, sous une autre forme, dégagées de leur merveilleux, elles
-y reparaîtront triomphantes, comme l'au-delà de nos sciences positives.
-Le Coran et tous ses commentateurs y sont longuement paraphrasés; de
-même, Aristote et d'autres philosophes antiques. Et, à côté de tant de
-choses graves ou arides, d'étonnantes mignardises de style, de diction,
-de grammaire, des subtilités du moyen âge que nous ne savons plus
-comprendre--et qui sont comme ces dessins si cherchés et si frêles
-recouvrant çà et là les lourds bastions et les grands murs arabes.
-
- [1] Il y a, sur l'Université de Fez et sur la mosquée de Karaouïn, un
- livre très remarquable et très peu connu, que vient de publier à
- Oran un professeur d'arabe nommé M. Delphin. En collationnant avec
- un soin minutieux des révélations qui lui ont été faites par des
- marabouts de Tlemcen, d'Alger ou de Constantine, anciens élèves de
- Karaouïn, il est arrivé à reconstituer tout le fonctionnement de
- cette Université--qui doit être peu différente de ce qu'étaient
- autrefois celles de Bagdad et de Cordoue. J'ai pu vérifier
- l'exactitude de son livre et constater l'étonnement profond d'un
- _tholba_ auquel on disait, sur la foi de cet auteur: «A tel moment
- du jour, dans telle salle de Karaouïn, vous étudiez telle science,
- commentée par tel professeur.»
-
-Et, puisque j'en suis à parler de ces élégances surannées, je cite ce
-début de réponse d'un vizir, ancien élève de Karaouïn, à un diplomate
-étranger:
-
-«Nous avons porté votre lettre à la connaissance de notre illustre
-maître (que Dieu le rende victorieux!). Nous nous sommes fait, en
-lisant, l'interprète de vos sentiments, en accentuant vos paroles avec
-art, la douceur d'une bonne diction étant plus suave que l'eau la plus
-limpide, plus subtile que le philtre le plus délicat. Dictée par les
-sentiments les plus affectueux, votre lettre nous a paru aussi agréable
-qu'un zéphyr rafraîchissant, etc., etc.»
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Mercredi 24 avril.
-
-De grand matin, en me promenant sur mes terrasses--qui sont à
-compartiments, à recoins étagés,--je découvre une nouvelle dépendance de
-ce domaine des toits, communiquant avec la partie déjà connue par un pan
-de mur que je n'avais pas encore eu l'idée d'enjamber. C'est un nouveau
-petit promenoir carré tout à fait choisi pour se tenir à l'ombre pendant
-les premières heures du jour, tandis qu'on est si bien sur l'autre pour
-regarder coucher le soleil sur les lointains fuyants de la ville basse.
-
-J'ai, de ce nouvel observatoire, une vue toute différente: d'abord des
-échappées indiscrètes sur des maisons proches dominant la mienne,
-échafaudant leurs terrasses et leurs pans de murs sur le ciel bleu;
-comme c'est le matin, les ménagères de ces maisons-là ont, suivant
-l'usage, étalé sur des cordes, au soleil et à l'air pur, des couvertures
-rayées, des coussins bariolés, toute sorte d'objets de literie qui
-viennent de servir pendant la nuit, et dont les vives couleurs éclatent
-sur le gris fendillé des vieux murs;--au-dessus de ces choses, un
-palmier lointain montre le petit bouquet de plumes de sa tête, et, plus
-haut encore, grimpe un morceau de montagne, tout bleui d'aloès, avec des
-tombeaux, des ruines, des _koubbas_ de saints personnages défunts, tout
-un cimetière perché au-dessus de la ville... Je me promène et je
-regarde... Mais voici, derrière un petit mur, à deux pas de moi, un bout
-de chiffon doré qui brille,--et qui remue,--puis qui monte doucement,
-doucement, avec des précautions infinies: une _hantouze_ de femme!--(Une
-de mes voisines évidemment qui a entendu marcher et qui a la curiosité
-de savoir qui ce peut bien être.)--Je ne bouge plus, subitement
-pétrifié... La coiffure dorée monte toujours;--puis voilà qu'émergent
-une ferronnière de sequins,--des cheveux,--un front,--des sourcils
-noirs!--deux grands yeux qui m'ont vu!!... Coucou! c'est fini...
-Disparue, la belle,--comme à Guignol, une marionnette qui retombe...
-
-Je reste là cependant, devinant bien qu'elle n'est pas partie... Et, en
-effet, de nouveau voici l'_hantouze_ qui monte, qui monte, puis toute la
-figure, cette fois, paraît, et effrontément me regarde, avec un
-demi-sourire de curiosité scandalisée... Elle est charmante cette
-voisine, entrevue dans ce mystère, et avec cette coiffure d'or sur ce
-fond de ruines... Mais vraiment nous sommes trop près l'un de l'autre et
-j'ai tort de me tenir là; j'en suis gêné moi-même, et, pour ne pas
-prolonger cette première présentation, je me retire sur ma terrasse
-inférieure--où j'ai d'autres voisines déjà plus apprivoisées.
-
-Là, du reste, c'est bien moins intime; au lieu d'un échafaudage de
-quelques maisons surmontées d'un cimetière lointain, j'ai sous mes pieds
-tout le panorama de Fez, avec ses jardins, ses murailles, et le neigeux
-Atlas au fond du tableau; c'est un immense décor complet, sur lequel mon
-indiscrétion, moins particularisée, me semble plus admissible. Là, en
-général, quand je parais, les petits murs d'alentour se garnissant de
-têtes de femmes, toujours oisives et curieuses d'examiner le voisin
-d'une espèce rare que je suis pour elles. Les airs de gazelle effrayée,
-la sauvagerie des premiers jours, ont disparu très vite; ce qui serait
-une énormité d'imprudence coupable avec un musulman, semble sans danger
-avec moi, qui ne le dirai à personne, et qui, d'ailleurs, vais repartir
-bientôt pour si loin, si loin, pour mon pays fantastique. L'essentiel
-est que les maris n'en sachent rien. Et on me regarde, on me sourit, on
-me fait: bonjour, bonjour!
-
-Même on vient me montrer à petite distance différents objets, pour
-savoir comment je les trouve, des parures de bras ou de poitrine, des
-gazes dorées pour recouvrir les _hantouzes_.--Et mes gants sont un
-sujet, d'étonnement extrême: «Oh! as-tu vu? disent les belles, _il a des
-mains à deux peaux!_» J'habite un quartier de riches; aussi toutes ces
-femmes n'ont-elles du matin au soir rien à faire qu'à amuser, à tour de
-rôle, leur époux.
-
-L'une d'elles, qui appartient à un de mes voisins les plus proches, a
-des allures de bête captive. Elle passe des heures seule, assise en
-équilibre au sommet aigu d'un mur, profilée sur le ciel; immobile et
-indifférente à tout, même à la curiosité de me voir. Pas absolument
-jolie, surtout au premier aspect, mais svelte et admirablement modelée,
-jeune et étrange, avec des yeux d'ombre, que l'on devine cernés par
-quelque troublante fatigue. Elle est à son poste, ce matin, bras nus,
-jambes croisées et nues aussi jusqu'aux genoux; à ses chevilles, très
-fines, pèsent de lourds anneaux grossiers, et de vieilles babouches
-quelconques tiennent mal à ses pieds tout petits et exquis; ses yeux
-sont plus enfoncés que de coutume, plus mauvais, et on dirait qu'elle a
-pleuré. Je suis sûr que c'est elle qui a reçu cette nuit la
-bastonnade!... A travers mon mur, j'ai entendu les coups, et, pendant
-une heure après, des pleurs et des cris de rage...
-
-Puis j'aperçois une figure nouvelle, une grande jeune fille brune, tête
-nue avec de longues tresses de cheveux admirables; d'où vient-elle cette
-recrue? Quel est le riche voisin qui a acheté sa jeunesse ardente et ses
-reins superbes? Un profil droit et dur; des yeux très allongés, à peine
-ouverts, obscurs et sensuels; un air hautain, un air sauvage; son bras,
-qui est nu, serait à lui seul une merveilleuse chose à sculpter ou à
-peindre. Après une minute de frayeur, elle prend, elle aussi, le parti
-de me regarder en face, semblant me dire: «Qu'est-ce que tu fais là?
-pourquoi viens-tu gêner les femmes, dans leurs domaines des toits?»
-
-Alors, je retourne regarder l'autre, la solitaire, qui fait toujours sa
-méchante et sa révoltée sur son coin de mur.
-
-Décidément elle a ce genre d'irrégularité et de laideur de premier
-aspect qui finit quelquefois, à la longue, par devenir pour nous le
-charme suprême. Elle a ces lèvres aux contours fins et fermes, aux coins
-très profonds, qui sont souvent toute la beauté attirante et mortelle
-d'un visage de femme. Voici que l'idée qu'elle a été battue et qu'elle
-le sera encore m'est extrêmement pénible, ce matin; j'ai une sorte de
-dépit à sentir entre nous de si redoutables barrières, quand nous sommes
-si près, nous voyant chaque jour; je voudrais pouvoir l'empêcher de
-pleurer et de souffrir; lui apporter seulement un peu de bien-être
-physique et de repos.
-
-Et c'est là, du reste, un genre de pitié dont je ne me fais aucun
-mérite, mais qui me confond plutôt; car je me rends parfaitement compte
-que je m'inquiéterais moins d'elle et de son chagrin si elle n'avait pas
-cette bouche délicieuse...
-
-La toute-puissante influence du charme extérieur s'exerce sur ceux de
-nos sentiments qui devraient en être le plus affranchis,--tellement que
-nous pouvons être plus ou moins bons pour telle ou telle créature,
-suivant son visage et sa forme...
-
- * * * * *
-
-Dix heures, le moment de s'habiller pour aller déjeuner chez le
-ministre, à l'ambassade. Et c'est un de mes amusements d'y aller en
-costume arabe: là, dans les allées du jardin d'orangers ou dans la cour
-aux arceaux dentelés, il fait beau promener ses burnous, ses cafetans,
-sur les pavés de faïence, et se prendre un moment pour un personnage
-d'Alhambra.
-
-Le soleil a séché les boues de la ville et éclairci la teinte des vieux
-murs; dans l'obscurité des petites rues, de longs rayons magnifiques
-tombent, çà et là, sur la blancheur des voiles ou des burnous qui
-passent.
-
-Précédé d'un ou deux domestiques, en homme comme il faut, je sors de ma
-maison, avec la lenteur grave qui convient au lieu où je suis, au
-costume que j'ai adopté. Quand j'ai tiré, derrière moi, par son lourd
-frappoir, ma toute petite porte cloutée et bardée de fer, je fais
-grincer, dans la serrure vieille de plusieurs siècles, une clef qui pèse
-trois livres. Puis je m'en vais, d'abord par d'étroits passages couverts
-qui semblent plutôt des chemins de ronde que des rues et où l'on devine
-pourtant, à je ne sais quelle transparence de la pénombre, le calme
-resplendissement de lumière qu'il doit y avoir ailleurs, là où le ciel
-paraît. Je rencontre deux ou trois passants qui marchent comme moi pieds
-nus, sans faire de bruit: au moment où nous nous croisons, chacun de
-nous se plaque au mur, effaçant les épaules, et cependant nos voiles se
-frôlent. Deux fois je tourne sur ma droite; je traverse un petit bazar
-de fruits et de légumes, également couvert; puis, sur ma gauche,
-j'arrive dans une rue plus large, à air libre, celle-ci, et où je vois
-enfin l'incomparable ciel bleu, entre deux rangs de vieilles murailles
-blanches qui sont des murailles de mosquées; le côté du soleil est
-éblouissant; le côté de l'ombre est bleuâtre et comme cendré. Un peu
-abandonnées et en ruine toutes deux, la mosquée de droite et la mosquée
-de gauche; mais, au milieu de leurs murs, informes sous les
-recrépissages et les couches de chaux, leurs portes sont demeurées
-intactes et délicieuses; elles ont gardé leurs encadrements de
-mosaïques; leurs rosaces, étrangement compliquées, ou bien toutes
-simples, comme de larges marguerites épanouïes; leurs séries de dessins
-étoilés, dont les mille facettes de faïence brillent de couleurs très
-vieilles et pourtant très fraîches.
-
-A quelques pas plus loin, le mur de l'ombre se crevasse du haut en bas,
-puis cesse, complètement éboulé, laissant voir une sainte cour où des
-morts dorment sous des dalles de mosaïques envahies par l'herbe et les
-pavots sauvages. Et d'ailleurs, en passant là, il faut obliquer du côté
-du soleil, pour éviter certaine cigogne sans cesse occupée à faire son
-ménage, dans un immense nid au bout d'un tout petit minaret, et qui vous
-jette sur la tête des brins d'herbes sèches ou des plâtras... Oh!
-l'ensoleillement, et l'immobilité, et le mystère, et le charme de tout
-cela, comment le dire?...
-
-C'est peut-être ce coin, maintenant si familier, qui restera le plus
-longtemps gravé dans mon souvenir, sans qu'il me soit jamais possible
-d'expliquer pourquoi. Je ne sais d'où vient que j'ai un tel enchantement
-à traverser chaque jour ce bout de rue, sous ce soleil encore matinal,
-entre ces deux vieilles mosquées. J'éprouve une sorte de jouissance
-d'art à me représenter tout ce que ce lieu a de peu accessible, de peu
-banal, et à y ajouter par ma présence un détail de plus, qui serait noté
-par un peintre; je crois que c'est surtout pour le plaisir de passer là
-et de m'y prendre au sérieux dans des vêtements de vizir, que j'ai ces
-fantaisies changeantes de cafetan aurore ou de cafetan bleu pâle, voilé
-sous des draperies blanches que retiennent des cordelières en soie de
-couleurs très cherchées. Je m'applique à être assez vraisemblable, ainsi
-costumé, pour que les passants ne me regardent point, et hier, des
-montagnards berbères, me prenant pour un chef de la ville, m'ont ravi en
-me saluant en arabe. Il y a une grande dose d'enfantillage dans mon cas,
-je suis forcé de le reconnaître; à ceux qui hausseront les épaules,
-j'avouerai cependant que cela ne me semble pas sensiblement plus bête
-que de passer la soirée au cercle, de lire des proclamations de
-candidats à la Chambre, ou de se complaire aux adorables élégances d'une
-jaquette anglaise, d'un veston...
-
-Sorti, par un tournant sur la droite, de cette rue préférée, j'arrive
-bientôt, à travers d'autres étroits couloirs, à la petite porte basse de
-l'habitation du ministre. Là, dès le seuil, je suis au milieu des
-gardes, toujours les mêmes; au milieu des caïds, des cavaliers, qui nous
-ont suivis depuis Tanger, et qui ont dressé leurs tentes parmi les
-rosiers fleuris du jardin, sous les orangers et sous le clair ciel bleu.
-Personnages tous connus, qui viennent à moi, souriants. Ils m'arrangent
-quelques plis de mon haïk, de mon burnous, et veulent m'initier à des
-raffinements d'élégance arabe, trouvant bien que je m'habille comme eux,
-disant: «C'est bien plus joli, n'est-ce pas?» (Oh! oui, assurément.)--Et
-ils ajoutent: «Si tu t'habilles comme tu es là en rentrant dans ton
-pays, tout le monde voudra avoir des costumes du Maroc.» (Ça non, je ne
-crois pas; je ne me représente pas très bien, sur les boulevards, cette
-mode se généralisant.)
-
-Après le jardin délicieux, un corridor où, dès l'entrée, j'entends le
-bruit de l'eau jaillissante, et enfin j'arrive dans la grande cour
-intérieure à deux étages, qui est la merveille du logis: un pavé de
-mosaïques, où des milliers de petits dessins bleus, jaunes, blancs et
-noirs, brillent d'un éclat mouillé; tout alentour, une série d'arcades
-mauresques festonnées en dentelles et, à l'étage supérieur, au-dessus de
-ces cintres et de ces arabesques de pierre, une galerie en bois de cèdre
-tout ajourée.
-
-L'eau jaillit d'une vasque en marbre blanc qui est au centre, et aussi
-d'une exquise fontaine murale, plaquée à l'un des côtés. Cette fontaine
-est une sorte de grande ogive de mosaïques où s'enchevêtrent des dessins
-étoilés d'une forme rare; une bande de faïences blanches et noires
-encadre toute la broderie de ces rosaces multicolores, et au-dessus, en
-couronnement des pendentifs d'une blancheur neigeuse retombent comme des
-stalactites de grotte.
-
-Les appartements s'ouvrent sur cette cour par d'immenses portes de
-cèdre; intérieurement, les murs en sont garnis, jusqu'à mi-hauteur, de
-tentures mélangées, velours bleu et velours rouge, avec des broderies
-d'or imitant de grands arceaux.
-
- * * * * *
-
-Là, je retrouve le ministre, avec tous ses autres compagnons de voyage,
-et, à sa table, servie à l'européenne, un peu de la bonne gaieté de nos
-repas sous la tente. Un moment je reprends pied dans le monde moderne;
-il semble que ce palais (qui est celui d'un vizir délogé pour la
-circonstance) soit devenu un petit recoin de la France...
-
- * * * * *
-
-L'heure du café et de la cigarette d'Orient vient après; cette heure
-passe à l'ombre d'une véranda à colonnes, devant le très vieux kiosque
-du jardin, enseveli sous la chaux blanche. Ici, l'on a vue sur le
-tranquille petit bois d'orangers entouré de hauts murs, et encombré,
-parmi les broussailles et les roses, de tentes bédouines.
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Jeudi 25 avril.
-
-Je n'ai presque plus envie de rien écrire, trouvant de plus en plus
-ordinaires les choses qui m'entourent.
-
-Quand je veux sortir, il me paraît tout naturel de descendre mon
-escalier noir; de rencontrer devant ma porte ma mule commandée d'avance,
-qui m'attend avec sa haute selle à fauteuil; de monter dessus du seuil
-même de ma maison, de peur de salir mes longues draperies blanches ou
-mes babouches dans la boue du dehors, et de m'en aller à l'aventure, par
-les étroites petites rues sombres.
-
-Je m'en vais n'importe où, dans les quartiers déserts ou dans les
-foules, au bazar ou dans les champs.
-
-Oh! le grouillement de ce bazar, le remuement silencieux de ces burnous,
-dans cette demi-obscurité confuse!... Les petites avenues, en dédale,
-s'en vont de travers, recouvertes de vieilles toitures en bois, ou bien
-de treillages en roseau sur lesquels s'enroulent des branches de vigne.
-Et là, tout le long, s'ouvrent les boutiques, grandes à peu près comme
-des niches, dans lesquelles se tiennent accroupis les vendeurs à turban,
-impassibles et superbes au milieu de leurs bibelots rares. C'est par
-quartiers, par séries, que les boutiques de même espèce sont groupées.
-Il y a la rue des marchands de vêtements, où les échoppes miroitent de
-soies roses, bleues, orange ou capucine, de broderies d'argent et d'or,
-et où stationnent les dames blanches, voilées et drapées en fantômes. Il
-y a la rue des marchands de cuirs, où pendent des milliers de
-harnachements multicolores pour les chevaux, les mulets ou les ânes;
-toutes sortes d'objets de chasse ou de guerre, de formes anciennes et
-étranges, poires à poudre pailletées d'argent et de cuivre, bretelles
-brodées pour les fusils et les sabres, sacs de voyage pour caravanes, et
-amulettes pour traverser le désert.
-
-Puis la rue des marchands de cuivre, où du matin au soir, on entend, sur
-des plateaux ou des vases, marteler des arabesques. La rue des brodeurs
-de babouches, où toutes les petites niches sont remplies de velours, de
-perles et d'or. La rue des peintres d'étagères; celle des forgerons, nus
-et noirs; celle des teinturiers aux bras barbouillés d'indigo et de
-pourpre. Enfin le quartier des fabricants de fusils, des longs fusils à
-pierre, minces comme des roseaux, dont la crosse incrustée d'argent
-s'élargit à l'excès pour embrasser l'épaule. (Les Marocains ne songent
-nullement à modifier ce système adopté par leurs ancêtres; la forme des
-fusils est immuable en ce pays comme toutes choses, et on croit rêver en
-voyant fabriquer encore de telles quantités de ces armes du vieux
-temps.)
-
-Elle bourdonne et grouille sourdement, la foule vêtue de laine grise,
-accourue de loin pour acheter ou revendre d'extraordinaires petites
-choses. Des sorciers font des conjurations; des bandes armées passent en
-dansant la danse de guerre, avec des coups de fusil, au son des musettes
-tristes et des tambourins; des mendiants montrent leurs plaies; des
-nègres esclaves charroient des fardeaux; des ânes se roulent dans la
-poussière. Le sol, de même nuance grisâtre que la foule, est semé
-d'immondices, de fientes d'animaux, de plumes de poules, de souris
-mortes, et tout ce monde, en babouches traînantes, piétine ces ordures.
-
-Comme cette vie est loin de la nôtre! L'activité de ce peuple nous est
-aussi étrangère que son immobilité et son sommeil. A l'agitation de ces
-gens en burnous se mêle encore je ne sais quel détachement, quelle
-insouciance de tout, qui nous est inconnue. Les têtes encapuchonnées des
-hommes, les têtes voilées des femmes, poursuivent, à travers leurs
-marchandages, le même rêve religieux; cinq fois par jour, ils font leur
-prière et songent avant tout à l'éternité et à la mort. Des mendiants
-sordides ont des yeux d'inspirés; des pouilleux en lambeaux ont des
-attitudes nobles et des figures de prophètes...
-
---_Bâleuk! Bâleuk!_ C'est l'éternel cri des foules arabes. (_Bâleuk!_
-signifie quelque chose comme: «gare!»)
-
-_Bâleuk!_ quand passent en longues files les petits ânes, chargés de
-ballots tout en largeur qui accrochent les gens et les renversent.
-_Bâleuk!_ pour les chameaux à l'allure lente, qui se dandinent au bruit
-de leurs clochettes. _Bâleuk!_ pour les beaux chevaux de chefs,
-harnachés de merveilleuses couleurs, qui galopent et qui se
-cabrent.--Jamais on ne revient de ce bazar sans avoir été accroché par
-quelqu'un ou par quelque chose, heurté par un cheval ou sali par un ânon
-plein de poussière.--_Bâleuk!_
-
-Des gens de toutes les tribus se mêlent et se croisent: des nègres du
-Soudan et des Arabes blonds; des Berbères autochtones, musulmans sans
-conviction, dont les femmes ne se voilent que la bouche; et des
-Derkaouas à turban vert, fanatiques sans merci, qui détournent la tête
-et crachent à la vue d'un chrétien. Tous les jours, on y rencontre «la
-sainte» qui prophétise dans quelque carrefour, les yeux hagards et les
-joues peintes de vermillon. Et le «saint», un vieillard complètement nu,
-sans même une ceinture, qui marche sans cesse comme le Juif errant, très
-vite à travers les foules, dans un empressement continuel, en marmotant
-des prières. De loin en loin, un petit recoin à ciel ouvert, une petite
-place où pousse un frais mûrier ou bien un énorme tronc de vigne
-plusieurs fois séculaire tordant ses branches comme un faisceau de
-serpents. Et puis, on passe devant les _fondaks_, qui sont des espèces
-de caravansérails pour les marchands étrangers: grandes cours à
-plusieurs étages, entourées de colonnades et de galeries en cèdre
-ajouré, et affectées chacune à un genre spécial de marchandises; il y a
-le _fondak_ des marchands de thé et de bois des Indes; celui des
-marchands de tapis des provinces de l'Ouest; celui des épices et celui
-de la soie; celui des esclaves et celui du sel.
-
-Tout ce quartier du bazar est réputé peu sûr pour nous: il est considéré
-comme saint, à cause des mosquées de Karaouïn et de Mouley-Driss, qui y
-sont enclavées. Et même, aux abords de Mouley-Driss, la moins grande
-mais la plus sacrée des deux, les rues sont barrées à la hauteur de
-ceinture par de grosses pièces de bois, comme celles que l'on met aux
-champs pour arrêter les bêtes: nous devons nous garder de les franchir,
-au risque de notre vie; les abords de cette mosquée, aussi vénérable en
-Islam que la Casbah de la Mecque, ne doivent être souillés jamais par
-les pas d'un Nazaréen, ni d'un juif.
-
-A l'entrée de ce bazar, j'ai encore un recoin de prédilection, où chaque
-jour je laisse ma mule à la garde d'un de mes servants, pour la
-reprendre ensuite au retour, quand mes emplettes sont terminées.
-
-Et c'est surtout au départ, au sortir du labyrinthe d'ombre, que le lieu
-dont je parle semble un lumineux décor des _Mille et une Nuits_. Là,
-tout à coup, s'élargit la rue étroite et obscure; s'élargit en éventail,
-formant une sorte de place triangulaire où un rayon de soleil tombe d'un
-coin de ciel bleu. Le fond de cette petite place,--où plusieurs autres
-mules sellées attendent comme la mienne, au pied d'une treille
-centenaire,--est orné en son milieu d'une fontaine jaillissante: un
-arceau de mosaïques, qui est plaqué sur le mur d'angle d'une maison en
-saillie et d'où sortent deux jets d'eau tombant dans un bassin de
-marbre;--tout cela si antique, si déformé, si déjeté, qu'il n'y a pas de
-mots pour exprimer des aspects de vétusté pareils.--A droite de la
-fontaine, une ruelle pavée en casse-cou monte en pente raide et
-s'enfonce dans le noir sous une voûte écrasée et sinistre. (C'est par là
-que tout à l'heure nous allons disparaître, ma mule et moi, pour nous
-rendre à notre logis, dans les quartiers hauts du vieux Fez.) A gauche,
-une inimitable porte monumentale, plus belle qu'aucune porte de ville,
-qu'aucune porte de mosquée--et du reste ne menant plus nulle part, que
-dans une cour triste. C'est une immense ogive, enguirlandée des plus
-rares arabesques, des plus fines mosaïques. Au-dessus de cette entrée
-passe une large bande horizontale d'inscriptions religieuses, en
-faïences, lettres noires sur fond blanc. Au-dessus encore, une série de
-petites ogives alignées, et remplies chacune d'arabesques différentes,
-fouillées en broderie, en dentelle,--les unes à très grands dessins,
-alternant avec d'autres à dessins très petits, de façon à accentuer
-encore la variété savante de l'ornementation.
-
-Et, plus haut encore, un indescriptible couronnement en stalactites
-déborde sur la place, formant comme un linteau très saillant, comme une
-marquise. Toutes ces stalactites, absolument régulières et géométriques,
-s'emboîtent les unes dans les autres, se recouvrent, se superposent en
-masses d'une complication extrême; par endroits, on dirait les mille
-compartiments d'une ruche d'abeilles; ailleurs, plus haut, cela semble
-des pendeloques de givre. Et l'ensemble de toutes ces choses si
-soigneusement travaillées forme des séries d'arceaux d'une courbure
-charmante festonnés merveilleusement. Une couche de poussière terreuse
-éteint les couleurs des faïences; toutes les fines sculptures sont
-écornées, noirâtres, mêlées de toiles d'araignées et de nids d'oiseaux.
-Et cette porte de fées donne naturellement l'impression d'une antiquité
-extrême, comme du reste cette fontaine, cette place, ces pavés, ces
-maisons croulantes, comme toute cette ville, comme tout ce peuple... Du
-reste, l'art arabe est tellement mêlé pour moi à des idées de poussière
-et de mort, que je ne me le représente pas bien aux époques où il était
-jeune, avec des couleurs neuves...
-
-En dehors du «bazar», le labyrinthe de Fez devient plus sombre et plus
-désert; il y a peu de voies à air libre; les berceaux de vigne et les
-toitures de roseau sont remplacées par des plafonds de bois, ou par des
-ogives de maçonnerie qui, de deux en deux mètres environ, traversent la
-rue, surmontées de pans de mur aussi élevés que le faîte des maisons,
-toujours tristes et closes. C'est comme si on cheminait au fond d'une
-série de puits communiquant ensemble par des arceaux; on n'aperçoit que
-par échappées le bleu ou le gris du ciel et il est impossible de
-s'orienter dans le réseau inextricable. Là encore, à côté de quartiers
-vides et morts, il y a des foules; là encore, le _bâleuk!_ se fait
-entendre. _Bâleuk!_ pour des gens graves et recueillis qui sortent de
-quelque mosquée après la prière. _Bâleuk!_ pour des mules rétives, qui
-se sont arc-boutées en travers, refusant de reculer ou d'avancer.
-_Bâleuk!_ pour des troupeaux de boeufs, qui courent à la file, la corne
-basse et menaçante, dans les petits passages obscurs à peine assez
-larges pour leurs gros corps...
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Vendredi 26 avril.
-
-Les premières heures de sommeil passées dans mon logis solitaire,
-j'entrevois un rayon de lune qui m'arrive librement du ciel, entre les
-battants disjoints de ma porte de cèdre; puis dans le lointain de la
-nuit sonore, j'entends psalmodier, psalmodier, toujours à pleine voix
-aiguë et triste, des cris de foi ardente, des plaintes chantées qui sont
-comme l'expression de tout notre néant terrestre: il est deux heures du
-matin, et c'est la première prière de ce nouveau jour, que l'éternel
-soleil va revenir éclairer bientôt. C'est comme un immense cantique à
-Allah, cantique de rêve, tantôt exalté, tantôt lent et plaintif; et
-lugubre toujours, lugubre à faire frémir, les _mouedzens_ ayant, comme
-les musettes arabes, emprunté aux chacals un peu du timbre de leur
-voix...
-
-Longtemps, longtemps, ce chant des mosquées plane sur les tranquillités
-grises de la ville endormie... Puis le silence revient, le silence
-mort...
-
-Les dernières heures de la nuit passent. Dans le calme très frais de
-l'extrême matin, à pointe d'aube, mêlées au chant des coqs, les voix de
-ces hommes recommencent à psalmodier, dans une exaltation croissante de
-prière: il est cinq heures et c'est le second office d'aujourd'hui; il
-est l'heure aussi où le sultan-prêtre, tout de blanc vêtu, se lève dans
-son palais, pour commencer son austère journée religieuse...
-
-Puis un coup de canon lointain annonce le jour, le jour sanctifié du
-vendredi; puis un hymne général, puis des musettes qui commencent à
-gémir, des tambourins qui commencent à battre... La nuit est finie et le
-soleil est levé...
-
- * * * * *
-
-Seul, le matin de bonne heure, vêtu en Arabe, et à pied, bien que ce
-soit très bourgeois, je m'en vais au bazar, acheter de l'eau de rose et
-du bois odorant des Indes, afin de parfumer ma maison comme il est
-d'usage.--Et jamais je ne m'étais fait aussi complètement que ce matin
-l'amusante illusion d'être quelqu'un de Fez.
-
-Le bazar, qui vient à peine d'ouvrir ses milliers de petites boutiques,
-est encore tranquille et presque désert; les claies en joncs et les
-pampres toutes neuves des vignes, qui le recouvrent d'une interminable
-suite de berceaux, laissent filtrer du soleil matinal, tamisent de la
-lumière fraîche et gaie. Ces parfums, que je suis venu chercher, se
-vendent dans le même quartier que les soies non tissées et les perles.
-Et ce quartier est le plus coloré du bazar--dans le sens propre du mot
-couleur.--En longue et étroite perspective, dans l'enfilade des petites
-rues, s'alignent des milliers de choses accrochées aux couvercles
-relevés des niches où les vendeurs se tiennent blottis: ce sont des
-écheveaux de soie innombrables et des écheveaux de fils d'or; ce sont
-des masses de perles dorées ou de perles roses; ou bien de ces
-cordelières à glands (pour suspendre au cou des hommes les sabres ou les
-livres pieux) qui sont, comme je l'ai déjà dit, une des grandes
-élégances du costume arabe. Et des personnages, très nobles et très
-beaux sous leurs capuchons de moines blancs, se promènent sans bruit, en
-babouches, choisissant parmi tant de cordelières pendues, telle nuance
-qui s'harmoniserait bien avec tel costume.
-
-Puis voici devant une boutique de jouets d'enfant, une vieille
-grand'mère, voilée en fantôme mais aux yeux très bons, qui marchande une
-drôle de poupée pour sa petite-fille, bébé de quatre ou cinq ans,
-adorable avec des yeux de jeune chat angora, et des cheveux, des ongles
-déjà teints de rouge henné... Ce matin, tout se présente à moi sous des
-dehors de tranquillité et de naïve bonhomie. D'ailleurs tout le mystère,
-tout le sombre qui à première vue semble envelopper les choses tombe
-bien vite dès qu'on se familiarise avec leur aspect. Je connais
-maintenant chaque recoin de ce bazar; et certains marchands, quand je
-passe, me disent bonjour, m'invitent à m'asseoir.
-
-Involontairement, je suis ramené toujours dans les ruelles noires qui
-font le tour de Karaouïn. Là encore le mystère est bien tombé, et
-l'impression si étrange du premier jour ne se retrouve plus; je
-stationne devant les portes, regardant longuement à l'intérieur; pour un
-peu j'entrerais; j'ai peine à me figurer que cela pourrait me coûter la
-vie; je trouverais tout naturel de venir m'agenouiller à côté de ces
-gens dont je porte le costume.
-
-Ils sont très variés les aspects de Karaouïn, suivant les différentes
-entrées par lesquelles on regarde; je ne m'étonne pas qu'à première vue
-nous n'ayons rien démêlé de l'ensemble; c'est une sorte d'amas de
-mosquées, d'époques et de styles différents, c'est une ville de colonnes
-et d'arceaux de toutes les formes arabes. Tantôt des cintres lourds,
-écrasés sur des piliers trapus, se succédant en perspectives sans fin,
-avec d'innombrables lampes suspendues dans l'obscurité des plafonds;
-tantôt des cours, inondées de soleil, à voûte de ciel bleu, entourées de
-hautes colonnes frêles et d'arcades infiniment dentelées, d'un dessin
-toujours rare et exquis. Et jamais Karaouïn n'a été si beau
-qu'aujourd'hui, sous cette éblouissante lumière matinale, qui rayonne et
-pénètre partout, claire et blanche, faisant briller les marbres, les
-mosaïques sans fin, les gerbes d'eau des fontaines.
-
-L'une des portes, dans l'ombre de laquelle je m'arrête de préférence,
-donne sur la plus grande et la plus merveilleuse de ces cours, pavée de
-faïence et de marbre. Il y a, sur les côtés, des petits kiosques qui
-s'avancent, plutôt des petits dais, rappelant, en plus beau, ceux de la
-célèbre «cour des Lions» à l'Alhambra; ce sont les mêmes groupements de
-colonnes légères, soutenant d'indescriptibles arcades ajourées qui
-semblent faites d'une superposition patiente de pendeloques de
-givre;--le tout rehaussé d'un peu d'or, mourant sous la poussière des
-siècles, et d'un peu de bleu, d'un peu de rose, de je ne sais quelles
-autres couleurs pâlies. Et, sur les montants tout droits, tout plats et
-d'une raideur voulue, qui séparent ces portiques festonnés, des couches
-de sculptures, d'une finesse et d'un dessin inimitables, s'étalent et
-s'enroulent, fouillées à des profondeurs différentes; on dirait de
-vieilles dentelles de fées dont on aurait accroché là plusieurs doubles
-les uns par-dessus les autres.
-
-Cela semble léger, léger, tous ces kiosques, léger comme des petits
-châteaux qu'on aurait créés pour des sylphes dans des nuages, avec des
-facettes cristallisées de grêle et de neige. Et, en même temps, la
-raideur droite des grandes lignes, l'emploi unique des combinaisons de
-la géométrie, l'absence de toute forme inspirée de la nature, des
-animaux ou des hommes, donnent à l'ensemble quelque chose d'austèrement
-pur, d'immatériel, de _religieux_.
-
-Le soleil tombe à flots dans cette cour, toutes les mosaïques, toutes
-les faïences brillent de reflets nacrés; la gerbe d'eau bruissante qui
-jaillit de la fontaine du milieu a des teintes changeantes d'opale ou
-d'iris, et se détache sur le fond délicieusement compliqué d'une grande
-porte inférieure, qui est, ainsi que les kiosques des côtés, en
-dentelles d'Alhambra.--Et, comme c'est vendredi, tout un peuple de
-burnous blancs est prosterné sur les dalles, en immobile prière.
-
-De l'ombre du dehors, de l'espèce de nuit du chemin de ronde, où je suis
-obligé de rester caché, dans une incomplète sécurité,--toutes ces choses
-défendues prennent à mes yeux des airs d'enchantement.
-
- * * * * *
-
-La «Sainte» s'est acharnée après moi, ce matin. Vêtue de loques de soie
-orange, les joues vermillonnées, les yeux dilatés et fous, elle me suit
-obstinément au sortir du bazar, en proférant à haute voix des choses
-incompréhensibles, qui me semblent être plutôt des bénédictions:
-évidemment elle s'est trompée à mes allures et à mes vêtements. Et,
-inquiet de la sentir derrière moi, je lui jette des pièces de monnaie
-pour qu'elle me laisse passer mon chemin...
-
- * * * * *
-
-Une heure après, sur la place du Marché.--L'heure bruyante,--l'heure des
-affaires et de la foule.
-
-Sur cette grande place, qui est une sorte de plaine carrée, s'agitent
-les burnous et les voiles, toute la foule encapuchonnée et masquée,
-blanchâtre ou grise, à laquelle les bergers en sayon de poil de chameau
-mêlent çà et là des tons bruns, et les ânes, des tons roux. Des femmes,
-par centaines, sont assises à terre, marchandes de pain, marchandes de
-beurre, marchandes de légumes, à visage invisible, enveloppé de
-mousseline. Et, derrière cette grande place et cette foule, il y a les
-hautes murailles de Fez, qui se dressent sombres et gigantesques,
-écrasant tout, les pointes de leurs créneaux découpées sur le ciel.
-Naturellement on entend les tambourins, les musettes. Çà et là, les
-capuchons pointus se pressent les uns contre les autres, font cercle
-compact autour de captivants spectacles: il y a les charmeurs de
-serpents; il y a les gens qui s'enfoncent des lardoires dans la langue;
-ceux qui s'entaillent le crâne; ceux qui se retirent l'oeil de l'orbite
-avec une palette de bois et se le déposent sur la joue; toute la bohème
-et toute la truanderie. A moi, qui vais partir après-demain, ces choses
-déjà familières sembleront bientôt très étonnantes, quand je serai
-revenu dans notre monde moderne, et que je me les rappellerai de loin.
-En ce moment, je suis vraiment quelqu'un d'une époque passée, et je me
-mêle le plus naturellement du monde à cette vie-là, en tout semblable,
-je pense, à ce que devait être la vie des quartiers populaires à Grenade
-ou à Cordoue, du temps des Maures.
-
-Demain mon dernier jour. Je laisserai à Fez l'ambassade, qui y est
-retenue par des lenteurs politiques, et m'en irai seul, avec le
-capitaine H. de V***, en petite caravane intime, ce qui sera amusant et
-presque un peu aventureux. Nous nous en irons vers Mékinez, l'autre
-sainte ville encore plus délabrée et plus morte, et de là vers Tanger
-l'infidèle où, brusquement, finira notre rêve de passé et d'Islam. Je
-n'ai pas eu le temps de m'attacher à mon gîte musulman d'ici, qu'il va
-falloir quitter et oublier, comme j'ai oublié déjà tant d'autres gîtes
-exotiques semés partout sur la terre. Cependant je m'y serais attardé
-volontiers une ou deux semaines de plus. Avec quelques tapis, quelques
-vieilles tentures et quelques armes, il était tout de suite devenu très
-bien, tout en ne perdant pas ses petits airs de mystère, ses abords
-difficiles.
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Samedi 27 avril.
-
-Nous sommes invités à déjeuner chez le caïd El-Méchouar (l'introducteur
-des ambassadeurs). Et nous nous y rendons à cheval, précédés de ses
-gardes à large turban, à canne énorme, qu'il a envoyés au-devant de nous
-jusqu'à nos portes.
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-La grande cour de sa maison est encore plus belle que celle du vizir de
-la guerre. Elle est plus ancienne surtout, et les années, les siècles,
-en ont atténué, avec leur effacement inimitable, les couleurs et les
-ors.
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-Des rangées de portiques intérieurs donnent accès sur cette cour. Leurs
-couronnements en bois de cèdre sont composés de ces milliers de petits
-compartiments géométriques juxtaposés, qui donnent l'impression des
-rayons de cire patiemment construits par les abeilles; mais, à
-l'arrangement général de ces innombrables petites choses, un je ne sais
-quoi a présidé, qui est le génie de l'art arabe et qui en fait un
-ensemble harmonieusement simple. Tous ces dessus de porte, quand nous
-entrons, sont chargés, comme des balcons très larges, chargés à se
-rompre, de femmes voilées de blanc, qui se penchent, silencieuses, pour
-nous regarder.
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-La cour, naturellement, est pavée de mosaïques et de marbre, avec, au
-milieu, une fontaine jaillissante. Elle est toute remplie, toute
-vibrante d'une musique exaltée, à la fois rapide et grave: voix humaines
-très hautes, accompagnées de cordes puissantes, de tambourins et de
-castagnettes de fer. Nous reconnaissons le même orchestre qui était
-l'autre jour chez le vizir de la guerre; c'est, du reste, un de ceux du
-sultan qui le prête pour nous faire honneur.
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-Il est étonnamment beau, le caïd El-Méchouar, notre hôte. La description
-du personnage de Mâtho, dans _Salammbô_: «Un Lybien colossal, etc...»,
-lui conviendrait en tout point; d'une taille et d'une largeur
-surhumaines, avec des traits et des yeux admirables; une barbe déjà
-grise et une peau très foncée indiquant, malgré la régularité du profil,
-un mélange de sang noir. Du reste, la beauté est la principale condition
-exigée pour être caïd El-Méchouar; ce poste est presque toujours donné,
-paraît-il, à l'homme le plus superbe du Maroc.
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-Comme son collègue de la guerre, ce vizir ne se met pas à table avec
-nous, un bon musulman ne devant point manger avec des nazaréens. Il se
-contente de s'asseoir à l'ombre, près de la salle où notre couvert est
-dressé, et de veiller à ce que ses esclaves, ahuris par notre présence,
-nous apportent des montagnes de couscouss et de viandes.
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-Pendant le repas monstre, je fais face à la belle cour qui m'apparaît
-tout entière par la haute ogive dentelée de la porte. Les esclaves du
-Soudan, à grandes boucles d'oreilles et à bracelets, la traversent dans
-une incessante agitation, portant sur leur tête les plats gigantesques,
-surmontés de leurs toitures comme des pignons de tourelles. Les
-mosaïques des pavés étincellent de lumière. Çà et là, au milieu des
-hautes murailles, par les meurtrières percées, on voit confusément
-briller les yeux des femmes. Le mur du fond, qui se dresse en écran
-contre le soleil, est couronné de têtes voilées qui nous regardent. Et
-la musique, dans une exaltation extrême, répète, répète sans cesse, en
-les précipitant de plus en plus, les mêmes phrases monotones qui, à la
-longue, bercent, magnétisent, amènent une ivresse.
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- * * * * *
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-Deux heures de l'après-midi, l'ardeur du soleil.--Comme je pars demain,
-je me promène à cette heure brûlante, ayant mille choses à faire pendant
-cette dernière journée.
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-J'ai d'abord à aller dans la ville murée des juifs, où des vieux
-horriblement sordides, d'une laideur rusée et inquiétante, détiennent,
-au fond de leurs bouges, des bijoux anciens, des armes rares, des
-étoffes introuvables même au bazar, que j'ai envie de leur acheter.
-
-Elle est très loin de chez moi, la ville des juifs; elle longe, en bande
-étroite, le côté sud de Fez-le-Neuf, et j'habite dans Fez-le-Vieux, d'où
-il me faut d'abord sortir.
-
-Je suis à cheval, escorté d'un garde rouge.
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-Deux heures de l'après-midi, par une des journées les plus chaudes que
-nous ayons encore eues. Les vieux murs de terre semblent s'effriter sous
-le dévorant soleil, les vieilles lézardes des maisons semblent
-s'allonger et s'ouvrir. Les petites rues sont désertes, entre leurs deux
-rangées de ruines mortes, qui se chauffent et se fendillent. Les pavés,
-les vieux cailloux noirs, polis par les pieds nus ou les babouches de
-plusieurs générations arabes, montrent par places leurs têtes
-brillantes, entre les pailles desséchées et la poussière. Et il y a, sur
-toute la ville somnolente, cet accablement silencieux qui est
-particulier aux moments où le soleil éblouit et brûle.
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-Un peu d'ombre et de fraîcheur, en passant sous les triples portes très
-épaisses des remparts. Dans les recoins de ces portes, des barbiers sont
-installés par terre, en train de tondre des gens de la campagne, crépus,
-à l'air sauvage,--dont l'un tient par les cornes, pendant qu'on le rase,
-deux béliers noirs.--Et, dans un autre recoin, un praticien «tire du
-sang» à un berger (comme autrefois la saignée chez nous, cela guérit de
-tous les maux, et cela se fait derrière la nuque, en entaillant avec un
-rasoir jusqu'à l'os du crâne). Aujourd'hui, plus encore que de coutume,
-je me sens frappé de la sauvagerie de ces abords de Fez, de leur
-silence, de leur air de morne abandon...
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-Et, les portes franchies, tout de suite commence un brûlant désert sans
-routes, aujourd'hui sans un être humain, sans une caravane. Voici le
-lieu qui était si peuplé et si brillant le matin de notre pompeuse
-arrivée; on y entend à peine, à présent, la petite voix triste des
-sauterelles. Murs de la ville et murs du palais se dressent partout vers
-le ciel, dans une confusion grandiose, avec leurs créneaux, avec le
-hérissement de leurs pointes de pierre; tout droits, tout pareils,
-mornes et sombres depuis le bas jusqu'en haut, arrivant à produire une
-impression de beauté à force d'être gigantesques. Et rien à leurs pieds;
-de ce côté-ci de la ville, rien à l'entour, ni une maison, ni un arbre,
-ni une tente, ni un groupe humain: eux seuls, les murs, debout et
-immenses en stature verticale. L'implacable soleil d'aujourd'hui
-accentue leur vieillesse extrême, leurs lézardes, leurs crevasses; par
-place ils sont démantelés, ébréchés, et leur base est rongée.
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-Et d'autres enceintes complètement en ruine, d'une désolation infinie,
-partent de ces remparts, se ramifient, prolongent la ville dans la
-campagne déserte, puis finissent par se confondre avec les roches, les
-éboulements, les fondrières, tout le chaos de ce vieux sol fouillé et
-refouillé pendant des siècles. Le temps a couvert ces murs de lichens
-d'un jaune éclatant, qui font sur le gris foncé des pierres comme un
-semis de taches d'or; sous le bleu profond du ciel, l'ensemble est d'une
-nuance chaude et ardente, avec des chamarrures de brocart.
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-Dans la partie tout à fait croulante, dans les enceintes secondaires qui
-ne servent plus à rien, il y a des portes, de forme exquise comme toutes
-les portes arabes, et entourées de mosaïques visibles encore entre les
-plaques jaunes des lichens; elles donnent accès dans des espèces de
-préaux tristes, où l'on ne trouve que de l'herbe et des sauterelles.
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-Et, tandis que je contourne à cheval ces débris de remparts, sous le
-grand écrasant soleil, une de ces portes m'arrête comme la chose la plus
-délicieusement arabe que j'aie encore jamais vue, et la plus étrangement
-mélancolique: au milieu de cent mètres de monotone et formidable
-muraille, elle ouvre son ogive isolée, qu'encadrent des dessins
-mystérieux; et, à côté, un vieux dattier solitaire élève tout droit son
-bouquet de palmes jaunies...
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- * * * * *
-
-A cent mètres plus loin, le camp du sultan m'apparaît: ses tentes font
-là-bas dans la campagne des amas ou des semis de choses très blanches,
-au milieu des terrains roux et des lointains bleus,--et je vois trembler
-dans l'air chaud toutes ces blancheurs. Il s'est considérablement
-augmenté depuis ma dernière visite. Au complet, il a, dit-on, six
-kilomètres de tour et contient trente mille hommes.
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-La tente du calife est au milieu, haute et immense. On ne voit que le
-mur de toile appelé _tarabieh_, qui lui sert d'enceinte, masquant tout
-(même à la guerre, la demeure du calife doit rester une chose cachée).
-Derrière ce mur, c'est, il paraît, toute une petite ville; outre le
-logement particulier du souverain et ses dépendances, il y a celui de
-l'enfant favori, du petit Abd-ul-Aziz; puis ceux d'un certain nombre de
-dames du harem désignées pour faire partie du voyage.
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-Dès que la tente du sultan sort des greniers du palais et commence à se
-monter en dehors des murs, la nouvelle s'en répand dans le Maroc entier,
-par les caravanes qui passent, et surtout par ces piétons rapides qui
-marchent nuit et jour à travers les montagnes ou les rivières pour
-porter des lettres et des nouvelles, faisant l'office de nos courriers.
-Toutes les tribus sont informées bientôt que le souverain va partir en
-guerre, et les rebelles se préparent à la résistance.
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-On sait que le sultan vit généralement six mois de l'année sous la
-tente, nomade par nature comme ses ancêtres d'Arabie, guerroyant sans
-cesse dans son propre empire contre ses tribus révoltées qui ne le
-reconnaissent que comme calife religieux, mais pas toujours comme
-souverain, et dont quelques-unes même (les Zemours par exemple et les
-peuplades du Riff) n'ont jamais été soumises.
-
-Cette fois-ci, le sultan ne reviendra à Fez qu'au bout de quatre ans.
-Dans l'intervalle de ses razzias armées et de ses moissons de têtes, il
-se reposera dans ses deux autres capitales, Mékinez et Maroc, où il
-possède comme ici des palais et d'impénétrables jardins.
-
-Du reste, depuis la semaine dernière, celles de ses femmes qui ne
-doivent pas faire partie de son train de voyage ont été expédiées en
-avant, à dos de mule et en trois étapes, dans les sérails murés de
-Mékinez...
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- * * * * *
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-... J'aurai toujours assez de temps à passer dans cette sordide ville
-des juifs, qui était cependant le but de ma promenade, et l'envie me
-vient de pousser une dernière pointe dans la montagne qui domine
-Fez-le-Vieux.
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-Par de petits sentiers de rochers, mon cheval y grimpe hardiment, avec
-des velléités de galop. Et très vite nous voici montés, respirant une
-brise plus vive et plus fraîche, qui passe sur des tapis de fleurs et
-les agite. De distance en distance, il y a des arbres dans des replis de
-terrain; dans des espèces de petites vallées, il y a des bouquets
-d'oliviers, à l'ombre desquels des bergers moricauds chantent des
-chansons pastorales à leurs chèvres dans le silence morne d'alentour.
-Surtout il y a des tombes, des tombes partout, des tombes bien antiques,
-parmi des herbages et des aloès. Il y a des _koubas_ de saints, des
-ruines vénérées dont les portiques sveltes sont hantés par des peuplades
-d'oiseaux. Puis il y a le kiosque historique, qui fut bâti par un sultan
-d'autrefois et qui lui coûta le trône: les gens de Fez, toujours
-frondeurs, s'étant irrités de ce que, de là-haut, il voyait, le soir sur
-les terrasses, toutes leurs femmes.
-
-Toutes les terrasses, en effet, m'apparaissent d'ici, milliers de
-promenoirs grisâtres, vides à cette heure d'éblouissant soleil. Je
-domine la ville sainte, ses longues lignes de murs délabrés, ses
-bastions, ses créneaux, ses minarets verts et ses rares palmiers. Deux
-ou trois groupes d'ânons et de chameaux, qui s'en vont à la file vers je
-ne sais quelle contrée du sud, animent seuls ses abords solitaires. Une
-lumière immense tombe, tombe à flots sur tout cela; il y a seulement
-quelques petits nuages ouatés, perdus çà et là dans le bleu sans fin du
-ciel.
-
-Et aucun bruit ne monte de cette ville, sur laquelle plane toujours la
-même immobilité, la même torpeur...
-
- * * * * *
-
-Je m'en vais chez ces juifs, décidément, à la recherche des vieilles
-tentures et des vieilles armes. Comme dans notre Europe du moyen âge, ce
-sont eux qui détiennent non seulement l'or, les fortunes, mais aussi les
-pierreries, les bijoux anciens, dans leurs coffres, et aussi toutes
-sortes de vieilles choses précieuses que des vizirs, des caïds endettés,
-ont fini par laisser entre leurs mains. Et, avec cela, affectant des
-dehors de misère; dédaignés par les Arabes encore plus que par les
-chrétiens; vivant cachottiers, enfermés dans leur quartier étroit et
-obscur, craintifs et sans cesse en garde pour leur vie.
-
-Redescendu de la lumineuse montagne où dorment, sous les fleurs, tant de
-saints et de derviches, je contourne longtemps les murs étonnamment
-vieux de Fez-le-Neuf--par des sentiers d'abord dénudés, puis bientôt
-verdoyants, ombreux, avec des mûriers, des peupliers qui ont encore
-leurs feuilles toutes petites et toutes fraîches d'avril; avec des
-ruisseaux clairs où trempent des joncs, des iris et de grands liserons
-blancs.
-
-Les remparts des juifs sont aussi hauts et aussi crénelés que ceux des
-Arabes, leurs portes ogivales sont aussi grandes, avec les mêmes
-battants lourds bardés de fer. On ferme ces portes de bonne heure chaque
-soir; des gardes d'Israël, à l'air méfiant, se tiennent dans les
-embrasures, ne laissant passer personne de suspect; on sent qu'on vit
-dans cet antre en crainte perpétuelle des voisins, Arabes ou Berbères.
-
-Et, devant leur entrée de ville, est le dépôt général des bêtes mortes
-(une galanterie qu'on leur fait): pour arriver chez eux, il faut passer
-entre des tas de chevaux morts, de chiens morts, de carcasses
-quelconques, qui pourrissent au soleil, répandant une odeur sans nom;
-ils n'ont pas le droit de les enlever,--et il y a grand concert de
-chacals le soir sous leurs murs.--Dans leurs rues étroites, étroites à
-ne pouvoir passer, ils n'ont pas le droit non plus d'enlever les
-immondices rejetées des maisons; pendant des mois s'entassent les os,
-les épluchures de légumes, les ordures, jusqu'à ce qu'il plaise à un
-édile arabe de les faire déblayer moyennant une grosse somme
-d'argent.--Dans ce quartier humide et obscur, il y a des puanteurs
-moisies tout à fait spéciales, et les visages des habitants sont tous
-blêmes.
-
-Deux ou trois personnages postés à cette entrée de ville me regardent
-arriver, curieux de ce que je viens chercher chez eux, me dévisageant
-avec des yeux roués et cupides, flairant déjà quelques affaires à
-conclure; des figures chafouines, longues, étroites, blanchâtres; des
-nez minces qui n'en finissent plus, et des cheveux longs et rares,--en
-tire-bouchons épars, crassissant des robes noires qui collent aux
-épaules pointues...
-
-Tant pis pour les étoffes précieuses et les vieilles armes. J'ai un
-regret d'aller m'enfouir dans ces bouges à moisissure, chez des êtres si
-laids, une veille de départ, un si beau dernier soir, quand le soleil
-dore si radieusement les tranquillités de la ville musulmane et de ses
-vieux murs grandioses.
-
-Je tourne bride, à cette porte des Juifs, pour m'en aller du côté du
-palais du sultan. J'arriverai à l'heure où tous les grands personnages,
-de blanc vêtus, sortent après l'audience du soir, pour rentrer dans
-leurs demeures, à Fez-Bâli, et je verrai encore une fois ce défilé de
-figures d'un autre âge, dans le décor admirable des grandes cours murées
-et des grandes ruines.
-
- * * * * *
-
-De nouveau, voici ces abords du palais; les murs et les murs, tous
-droits, farouches et pareils. Voici les séries de cours lugubres, qui
-sont vides et grandes comme des champs de manoeuvre, et qui paraissent
-presque étroites, tant sont élevées les murailles qui les ferment. Pour
-avoir le sentiment de leurs dimensions, il faut regarder les hommes, les
-rares fantômes blancs qui y passent, et qui y semblent étonnamment
-diminués.
-
-Le soleil baisse déjà quand nous arrivons, mon garde et moi, dans la
-premières de ces enceintes; elle est déjà pleine d'ombre. Les hauts
-murs, les hauts murs sombres, masquant tout, font subitement baisser la
-lumière comme des écrans immenses; avec leurs alignements de pointes
-aiguës, ils ont l'aspect menaçant et cruel. Au milieu de la muraille du
-fond, la grande ogive qui mène plus avant dans ces repaires s'ouvre
-là-bas, flanquée de ses quatre tours carrées, qui montent tout d'une
-pièce, imposantes à la façon du donjon de Vincennes, avec quelque chose
-de plus méchant à cause de leur couronnement de pointes de pierre.
-
-Le sol de cette cour est semé de cailloux, de débris quelconques, avec
-des trous, des ossements; deux ou trois chameaux s'y promènent en quête
-d'herbe rare, ayant l'air tout petits au pied de si hautes et grandes
-choses; perdu dans un coin, il y a aussi un campement de tentes blanches
-comme un village de pygmées;--et trois personnages drapés de burnous,
-qui sortent, là-bas, de l'obscurité de la grande porte, me paraissent
-lilliputiens. En l'air il y a les inévitables cigognes, qui traversent
-le carré vide découpé au ciel par les dents d'ombre des créneaux. Et des
-milliers, des milliers d'oiseaux, d'un noir luisant, sont plaqués en
-grappes contre les murs, se touchant tous, se poussant, grimpant les uns
-sur les autres, formant des taches grouillantes, comme ces couches
-épaisses de mouches qui s'abattent l'été sur les choses immondes.--Et
-tandis que je m'arrête pour regarder ces amoncellements de petites ailes
-et de petites griffes, les trois graves personnages qui arrivaient
-là-bas se sont rapprochés de moi: des vieillards qui sourient avec
-bonhomie et me donnent, sur ces oiseaux, des explications arabes que je
-ne comprends pas.--(Cette affabilité de passants quelconques pour un
-nazaréen inconnu n'est pas banale, en un tel pays; c'est mon excuse pour
-conter une si insignifiante aventure.)
-
-Je me dirige vers cette porte du fond: elle me mènera dans une seconde
-enceinte, d'ordinaire plus animée, où se tiennent chaque jour les vizirs
-vêtus de blanc qui rendent la justice au peuple... Oh! ces portes
-arabes, variant à l'infini leurs dessins mystérieux,--comment dire le
-charme qu'il y a pour moi dans leur seul aspect, l'espèce de mélancolie
-religieuse, de rêverie de passé, qu'elles me causent toutes: isolées au
-milieu de murs attristants comme des murs de prison; ayant dans leur
-forme ogivale, ou festonnée, ou ronde, un je ne sais quoi indéfinissable
-qui demeure toujours le même, au milieu de la plus fantaisiste
-diversité; puis toujours encadrées de ces fines ornementations
-géométriques, dont l'élégance rare a quelque chose de sévère et
-d'idéalement pur, de mystique au suprême degré...
-
-La nouvelle enceinte où cette porte me conduit, après une voûte obscure,
-est aussi grande, et imposante, et farouche que la première. Mais elle
-est, comme je m'y attendais, pleine de monde, et les abords en sont
-encombrés de chevaux, de mulets, sellés à fauteuils, que l'on tient en
-main. C'est qu'au fond, sous de vieilles ogives formant niches de
-pierre, les ministères fonctionnent, presque en plein vent, et avec très
-peu d'écrivains, très peu de papiers.
-
-Sous l'un de ces arceaux se tient le vizir de la guerre. Sous l'autre,
-le vizir de la justice rend sur l'heure des jugements sans appel; autour
-de lui, des soldats, à grands coups de bâton, écartent la foule, et les
-accusés, les prévenus, les plaignants, les témoins, sans distinction
-aucune, lui sont amenés de la même façon, empoignés à la nuque par deux
-gardes athlétiques.
-
-Ces parages étant réputés peu sûrs pour les nazaréens, je m'arrête à
-l'entrée pour ne pas amener de complications diplomatiques.
-
-Du reste, à cette heure, c'est fini, comme je m'y attendais. L'un après
-l'autre, les vizirs, soutenus par des serviteurs, s'asseyent sur leurs
-mules pour s'en retourner chez eux. Barbes blanches, longs vêtements
-blancs, longs voiles blancs; ils montent des mules blanches à selle de
-drap rouge, chacune tenue par quatre esclaves tout de blanc vêtus, avec
-de hauts bonnets rouges. Et, tandis que la foule s'écarte, ils s'en vont
-au pas tranquille, superbes comme de vieux prophètes, le regard en rêve
-sombre, neigeux dans leur blancheur, sur le fond des grands remparts,
-des grandes ruines... D'ailleurs, le soleil baisse, et, comme chaque
-soir, un vent froid se lève sous le ciel subitement jauni, s'engouffre
-dans les hautes ogives, siffle sur les vieilles pierres...
-
-Derrière les vizirs, je rentre aussi. Une dernière fois je veux voir les
-merveilles de ma terrasse à l'heure du saint Moghreb.
-
- * * * * *
-
-Là-haut, sur ma maison, c'est le même enchantement que chaque soir: la
-ville, tout en or jaune ou rose, les plus proches terrasses séparées de
-moi par une insaisissable vapeur bleuâtre, et les terrasses lointaines,
-les milliers de carrés de pierre en teintes irisées qui se dégradent,
-dévalant sur les collines, comme des choses éboulées, jusqu'à la
-ceinture des remparts et des jardins verts. Toutes les négresses
-esclaves sont là, à leurs postes, figures noires et souriantes, coiffées
-en mouchoirs clairs, blancs ou roses. Et aussi toutes mes belles
-voisines à haute hantouze, accoudées, étendues ou fièrement droites,
-très gracieuses de pose et très éclatantes de couleur, avec leurs larges
-ceintures cartonnées, leurs longues manches tombantes, et tout ce qui
-flotte derrière elles, de foulards d'or et de cheveux dénoués. Et une
-fois de plus, comme depuis des siècles et des siècles, la grande prière
-retentit encore en voix tristement prolongées, tandis que les neiges de
-l'Atlas s'éteignent sur le jaune pâli du ciel...
-
- * * * * *
-
-Après dîner, à la nuit, aux lanternes, je sors par extraordinaire, pour
-aller, avant l'heure où se ferment les portes des quartiers, dire adieu
-au ministre et à l'ambassade: ils doivent rester, eux, je ne sais
-combien de temps encore.
-
-C'est au petit jour demain matin, que nous devons partir, le capitaine
-H. de V*** et moi. De la part du sultan, on nous a donné à chacun une
-tente, une mule choisie, une selle arabe; plus, une tente pour nos
-serviteurs, un caïd pour nous guider, huit mules et muletiers pour
-porter nos bibelots et nos bagages...
-
-Aux lanternes aussi, je trouve l'ambassade installée comme d'habitude,
-dans le jardin d'orangers qui embaume, sous la véranda du vieux kiosque
-délicieux. Le ministre a bien reçu pour nous la lettre de _mouna_ signée
-du sultan et scellée de son sceau, qui doit nous permettre le passage
-chez les différentes tribus et nous donner l'indispensable droit de
-rançon. Mais, malgré les démarches qu'il a bien voulu faire, il n'a pu
-encore obtenir la lettre pour les chefs de la ville de Mékinez, ni le
-permis pour visiter là-bas les «jardins d'Aguedal».--Ce n'est pas
-mauvaise volonté assurément, c'est lenteur, inertie; le grand vizir s'y
-est pris trop tard, paraît-il, pour avoir la signature du sultan avant
-l'heure de la prière; il a promis que dès demain matin tout serait
-paraphé, en règle, et que, si nous étions déjà en route, des cavaliers
-courraient à notre poursuite, jusqu'à Mékinez au besoin, pour nous le
-porter, avec des cadeaux qu'on nous destine. Mais nous n'y croyons
-guère, et c'est un désappointement.
-
-Nos compagnons de voyage, qui restent à Fez, regrettent un peu de ne
-pouvoir partir avec nous. Leur séjour paraît devoir se prolonger bien au
-delà de leur attente:--Il y a mille affaires compliquées à régler, qui
-n'en finissent pas; des brouillaminis remontant à plusieurs années, des
-créances juives impossibles à faire rentrer... Avec ce peuple, rien
-n'aboutit. Le sultan est presque toujours invisible, retranché comme une
-idole dans son palais impénétrable. Et les vizirs temporisent, ce qui
-est la grande force de la diplomatie musulmane. Et puis le ramadan
-approche, pendant lequel on ne peut plus rien faire; on commence à en
-sentir l'influence. Ce n'est d'ailleurs que le matin de très bonne heure
-qu'on peut traiter quelques questions, avec force périphrases
-orientales: le midi étant réservé aux prières et au sommeil,--et le
-soir, aux affaires intérieures. Puis aussi un des plus importants
-personnages politiques vient d'être mordu au bras par une de ses
-nombreuses femmes blanches, jalouse d'une de ses nombreuses femmes
-noires: il est alité et c'est encore un retard.
-
-Nous qui allons partir, on nous charge de commissions pour Tanger; pour
-le monde moderne et vivant, dont on se sent bien séparé ici. Ceux qui
-restent sont déjà pris, il est facile de le voir, de cette espèce de mal
-particulier, de cette _envie de s'en aller_ qui est très connue; qui,
-paraît-il, atteint infailliblement les ambassades au bout d'une
-quinzaine de jours passés à Fez; et qui d'ailleurs est un moyen
-politique sur lequel les diplomates arabes sont habitués à compter. Moi
-qui resterais si volontiers, je m'explique cependant ce sentiment-là,
-car j'ai déjà éprouvé par instants l'oppression de l'Islam...
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Dimanche 28 avril.
-
-L'aube est bien grise pour une matinée de départ.
-
-Éveillé au petit jour, dans ma très vieille maison, je regarde avec
-inquiétude le carré de ciel assombri qui paraît par l'ouverture béante
-de mon toit: c'est la pluie menaçante.
-
-Autour de moi, il n'y a plus ni tapis, ni tentures, plus trace de mon
-installation éphémère; tout est enlevé, emballé; l'air de vétusté et de
-délabrement misérable est de nouveau partout.
-
-Il est convenu avec le capitaine H. de V*** que nous devons voyager en
-burnous, pour moins éveiller l'attention des tribus en passant. Or ma
-garde-robe indigène n'étant pas extrêmement bien montée, j'ai fait laver
-hier, en prévision de la route, mes longues chemises flottantes, mes
-longues faradjias blanches, et elles ont passé la nuit tendues sur ma
-terrasse, pour sécher.
-
-Je monte les chercher là-haut, au petit jour pâle, m'amusant de ce
-détail qui m'identifie un instant à l'existence d'un vrai Arabe pauvre
-en préparatifs de voyage.
-
-Elles sont encore très humides, mes faradjias, me donnant, quand je les
-mets, une impression de grand froid.
-
-Du haut de mon toit, je puis juger que le temps est gris uniformément,
-gris tout d'une pièce. Un profond silence, très triste, très solennel,
-pèse encore à cette heure matinale sur la ville à peine éclairée. Je dis
-un adieu pour toujours à toutes les terrasses environnantes, qui sont
-vides et funèbres; un adieu à tous les vieux murs en ruine d'alentour,
-derrière lesquels mes voisines dorment encore y compris la belle
-révoltée, dont je ne saurai plus jamais rien.
-
-A cinq heures, ma mule sellée arrive à ma porte, menée par un soldat du
-sultan. Il fait noir dans la rue profonde. Je dois rejoindre H. de V***
-et nos muletiers et nos bagages, à la sortie de la ville, assez loin de
-chez moi. Pour la dernière fois donc, je chemine dans le dédale des
-petites rues obscures de Fez, au milieu d'une foule compacte de boeufs
-(les troupeaux que l'on rentre la nuit de peur des pillards et des bêtes
-fauves, et que l'on fait sortir dans les pâturages aux premières heures
-du jour).
-
- * * * * *
-
-Sorti, par les hautes ogives noires, de l'enceinte de Fez-le-Vieux, je
-longe à présent les remparts antiques de Fez-le-Neuf. Tristesse des
-hautes murailles, tristesse des fondrières, tristesse des ruines, tout
-cela s'augmente, ce matin, du demi-jour gris et du silence. Je n'entends
-autour de moi que le trottinement des troupeaux de boeufs qui
-m'entourent; leurs naseaux soufflent des buées blanchâtres. Les bergers
-qui les mènent, capuchon baissé, sont drapés dans des loques grises,
-terreuses, comme des morts.
-
-Voici les portes sombres du palais; il en sort à la file une centaine
-d'esclaves noirs, portant sur la tête ces tourelles en sparterie qui
-recèlent toujours des plats gigantesques, et une odeur de couscouss tout
-chaud se répand sur leur passage dans l'air frais. C'est qu'aujourd'hui
-est une grande fête musulmane précédant les jeûnes du ramadan, quelque
-chose comme notre mardi gras, et il est d'usage à cette occasion-là que
-le sultan envoie à tous les dignitaires de la ville un plat préparé dans
-ses cuisines.
-
-Le capitaine H. de V*** est au rendez-vous, à la porte de Fez-le-Neuf,
-suivi de nos mules, de nos tentes, de notre très petite escorte. Et
-presque tous nos compagnons de l'ambassade sont là aussi, montés à
-cheval de bon matin, pour nous reconduire jusque dans la campagne.
-
-En dehors des murs, nous saluons en passant le camp du sultan et sa
-haute tente fermée. Sous le ciel gris nous nous mettons en route, par
-ces espèces de sentes irrégulières qu'ont tracées à la longue les
-piétinements des caravanes. Des teintes tristes partout, accentuant la
-désolation grandiose de ces abords de la ville. Un brouillard très bas
-traîne sur l'immense plaine d'orges, infiniment verte, et cette plaine
-semble aboutir de tous côtés à de l'obscurité confuse, à de l'opacité
-noire qui monte vers le ciel, et qui est faite de grandes montagnes
-noyées dans les nuages.
-
-Fez s'éloigne sur ces mêmes fonds sombres, prend ces mêmes aspects
-sinistres qui nous étaient restés dans la mémoire depuis sa première
-apparition au matin de notre arrivée. En nous retournant, longtemps nous
-pouvons voir encore, au pied de ses murailles presque noires, les
-rangées de petits cônes blancs comme neige qui sont le camp du très
-saint calife...
-
-Des teintes tristes partout; les passants enveloppés de laine, les
-chameaux, les ânons, tout ce qui fait le va-et-vient entre les deux
-villes par ce même et unique sentier a des couleurs terreuses, brunâtres
-ou grises. Çà et là nous rencontrons de petits campements bédouins, aux
-tentes également brunes comme la terre, d'où sortent des fumées qui
-montent tout droit sur le gris foncé des lointains. Et en haut, tout en
-haut, «l'alouette légère», invisible dans la brume, chante sa chanson
-matinale, au-dessus des orges vertes, à pleine voix, comme en France.
-
- * * * * *
-
-A la première _m'safa_, nos amis français nous quittent avec des
-souhaits de bon voyage, pour rentrera Fez. Et nous continuons, seuls
-pour plusieurs jours, avec notre petite escorte d'Arabes.
-
-Entre Fez et Mékinez, il y a treize _m'safa_, c'est-à-dire treize
-étapes, jalonnées chacune par un puits d'eau buvable, qui s'ouvre, sans
-le moindre rebord, au milieu des sentiers. On fait généralement la route
-en deux jours, ou quelquefois en trois, pour les dames du sérail. Mais
-nous comptons bien arriver ce soir, et même de bonne heure, avec nos
-mules choisies et toutes fraîches.
-
-Bientôt les champs cultivés finissent. Alors commence une plaine de
-fenouils, immense, illimitée; fenouils géants d'Afrique, dont les tiges
-à fleurs ont deux ou trois mètres de haut, sont grandes comme des
-arbres; on dirait que nous entrons dans une forêt jaune, prolongée de
-tous côtés, jusqu'à ces lointains obstinément noirs, opaques,
-emprisonnants, qui sont toujours ces montagnes chargées des mêmes
-nuages.
-
-Et tout le long des petits sentiers à peine tracés, nous frôlons ces
-fenouils; ils nous dominent, nous caressent de leurs fraîches feuilles,
-aussi fines et frisées que les plumes des marabouts; nous sommes enfouis
-dans leurs réseaux très légers jaunes et verts, nous disparaissons
-dessous, respirant à l'excès leur odeur.
-
-En l'air continuent de chanter éperdument les alouettes joyeuses,
-planant haut, invisibles dans le brouillard gris. Et de loin en loin, de
-lieue en lieue peut-être, un grand palmier isolé se dresse au-dessus de
-ce bocage uniforme et désert.
-
-Quatre heures durant, nous marchons dans ces fenouils légers.
-Quelquefois, en avant de nous, dans le sentier toujours enfoui sous ces
-épaisseurs de fin duvet vert, nous entendons un frôlement qui n'est pas
-le nôtre, et alors émergent, d'entre les masses de feuilles ténues, des
-troupeaux qui nous croisent, ou des files de gens en burnous qui
-viennent de Mékinez, ou des caravanes. Toujours très drôle de croiser
-des chameaux, surtout dans un lieu étroit: on se figure être encore loin
-d'eux; loin des hautes pattes, de la masse centrale du corps, que la
-tête est déjà sur vous, à l'extrémité du cou ondulé qui s'allonge, et
-cette tête vous dévisage de tout près, avec une expression de dédain
-ennuyé; ils marquent un temps d'arrêt pour mieux voir, puis, se
-détournant encore, reprennent leur allure toujours silencieuse et lente.
-Ils sentent une odeur indéfinissable, douce et fade, qui tient le milieu
-entre la puanteur et le parfum; ils en laissent une traînée derrière
-eux, longtemps encore après qu'ils sont passés.
-
-Nous faisons ce trajet de retour sur des mules,--ce qui semble moins
-noble que d'être à cheval comme nous étions venus, mais ce qui est la
-seule manière vraiment pratique et vraiment arabe de voyager au Maroc.
-Et puis cela nous permet de ne pas perdre de vue un instant nos tentes
-et nos bagages, qui suivent au même pas, à la même allure, sur des bêtes
-de même espèce. Nous n'avons pas comme au départ une escorte pompeuse,
-trois ou quatre cents cavaliers et des gardes échelonnés sur la route.
-Nous marchons en file serrée, en tout petit cortège d'une douzaine
-d'hommes et d'autant de bêtes, et il nous faut veiller nous-mêmes à
-tout, un peu perdus que nous sommes au milieu de telles étendues
-désertes.
-
-Nos selles, garnies de drap rouge, sont très larges, très dures, et,
-tandis que nos mules vont leur pas incessant, rapide, infatigable, nous
-apprenons tout de suite à prendre là-dessus, comme des Marocains, toutes
-les poses de route connues: à califourchon, assis, étendus, ou les
-jambes croisées le long du cou de la bête. De temps à autre, nos
-muletiers nous content des histoires de brigands, nous indiquent les
-points où l'on a détroussé ou assassiné des voyageurs; le reste du jour,
-ils chantent des petits airs étranges, en se faisant une voix flûtée et
-grêle qui tient de la sauterelle ou de l'oiseau,--et leur petite musique
-monotone s'harmonise mélancoliquement avec le grand silence des
-solitudes.
-
-Après ces quatre heures passées dans les fenouils, nous arrivons au bord
-d'une gigantesque crevasse qui serpente dans le pays: un ravin, un
-gouffre au fond duquel roule un torrent. Nous le longeons, en remontant
-le cours des eaux, jusqu'à une cascade en amont de laquelle le torrent
-n'est plus qu'une rivière empressée de courir. C'est l'oued Mahouda.
-Juste au-dessus de la bruyante cascade qui, d'un premier saut, tombe de
-trente mètres dans le vide, nous franchissons cet oued, à un gué
-dangereux et profond, en relevant les jambes sur le cou de nos mules,
-qui sont jusqu'à mi-corps dans l'eau agitée et bruissante.
-
- * * * * *
-
-Ce gué marque la moitié du chemin entre les deux saintes villes. Il est
-très fréquenté par les voyageurs marocains.
-
-Nous faisons sur l'autre rive une halte fort longue, tandis qu'un nos
-Arabes continue sa route sur Mékinez afin de prévenir le pacha de notre
-arrivée, comme il convient pour des voyageurs de qualité que nous
-sommes.
-
-Le lieu de notre halte est juste au-dessous de la bruyante cascade,
-dominant d'un côté le gué où des caravanes passent, de l'autre la
-crevasse où se jettent et bouillonnent les eaux furieuses. Le pays
-d'alentour est partout d'un vert de printemps, et les parois du ravin
-sont toutes roses de liserons, en guirlandes retombantes. Les nuées
-grises sont remontées, voilant toujours le ciel, mais laissant les
-lointains terrestres dégagés et limpides.
-
-En plus des voyageurs, cavaliers ou piétons, qui de temps à autre
-passent le gué, arrive toute une tribu nomade, gens, bêtes et tentes.
-Les femmes de ce douar, qui passent les dernières, se troussent avec une
-naïve impudeur, montrant jusqu'aux reins leurs belles jambes de statues,
-un peu fauves, un peu tatouées par endroits; mais elles gardent le
-visage voilé, chastement.
-
-Nous repartons. Une région de montagnes et de rochers vient d'abord.
-Puis un nouveau gué, dans un décor d'une étrangeté tout à fait à part:
-c'est en face d'une plaine infiniment déserte, et au pied d'un amas de
-roches sur lesquelles sont assis, isolément, des vieillards immobiles
-comme des termes, qui ne font aucune attention à nous, qui semblent être
-de mystiques solitaires absorbés dans des contemplations.
-
- * * * * *
-
-Ensuite, quatre heures de régions absolument sauvages, déserts de
-palmiers nains et d'asphodèles comme nous en avons déjà tant traversés
-pour venir. Souvent nous nous retournons, afin de nous compter, afin de
-voir si aucun de nos muletiers, si aucune de nos mules de charge ne
-manque à l'appel, très incertains que nous sommes encore de la fidélité
-de nos gens. Et là, dans cette plaine unie où la végétation est courte,
-notre caravane serrée, marchant en bon ordre, est facile à embrasser
-d'un seul coup d'oeil, paraît même bien petite, bien isolée, bien
-perdue.
-
-Le premier, ouvrant la marche, chemine gravement le caïd responsable de
-nos têtes: un vieillard, en cafetan de drap rose sous un transparent de
-blanche mousseline; ses yeux sont éteints, sont morts; sa figure
-accentuée et dure semble taillée à grands coups de hache dans de la
-pierre brune, et sa barbe blanche est comme un lichen sur une ruine; il
-est droit, inexpressif, majestueusement momifié sur sa bête blanche,
-portant en travers sur sa selle son très long fusil de cuivre.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Mékinez!... Mékinez paraît au bout de la plaine désolée... Mais si loin
-encore! On comprend qu'on ne l'aperçoit que grâce aux lignes unies du
-terrain et à la très grande pureté de l'air. C'est une petite bande
-noirâtre, les murailles sans doute, au-dessus de laquelle se hérissent,
-à peine visibles, minces comme des fils, les tours des mosquées.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Longtemps nous marchons encore, jusqu'à un point où la vue nous est
-masquée par de vieux murs croulants, qui semblent enfermer d'immenses
-parcs. C'est la banlieue. Par une brèche, nous franchissons ces
-enceintes; alors nous sommes dans une région d'oliviers, plantés
-régulièrement en quinconces, sur un de ces sols d'herbe très fine et de
-mousse, comme on n'en rencontre que dans les lieux depuis longtemps
-tranquilles, non foulés par les hommes; ces oliviers, du reste, sont à
-bout de sève, mourants, couverts d'une espèce de moisissure, de maladie
-de vieillesse, qui rend leur feuillage tout noir, comme s'il était
-enfumé. Et les enceintes se succèdent, toujours en ruines, enfermant ces
-mêmes fantômes d'arbres alignés en tous sens à perte de vue. On dirait
-des séries de parcs abandonnés depuis des siècles, des promenades pour
-des morts.
-
-Aussi sommes-nous surpris un peu étrangement d'apercevoir au passage,
-dans une de ces allées funèbres, un groupe de ces petits burnous
-d'éclatantes couleurs, verts, orangés, bleus ou rouges, qui indiquent
-des enfants en toilette parée... Derrière eux, des voiles blancs de
-femmes entourent une fumée grise, qui monte du sol vers les branches...
-Nos Arabes nous expliquent que c'est jour annuel de grande fête et de
-dînette sur l'herbe pour les écoliers de Mékinez: ils sont là
-aujourd'hui en partie de campagne, tous dans leurs beaux habits; ces
-voiles blancs aperçus au fond du tableau représentent les mères qui les
-ont accompagnés; cette fumée est celle du souper champêtre qu'on vient
-de leur préparer sur la mousse; et à présent leur dînette est finie; ils
-vont repartir, pour être rentrés dans la ville avant la tombée de la
-nuit.
-
-Je crois que c'est une des choses les plus imprévues, les plus
-charmantes et aussi les plus mélancoliques que j'aie rencontrées au
-cours de mon voyage, cette fête enfantine, l'éclat de ces petits burnous
-aux nuances orientales, s'agitant sur l'herbe fine et rase de ce parc
-désolé.
-
- * * * * *
-
-Au sortir de ces murs et de ces oliviers, tout à coup Mékinez reparaît,
-très rapprochée, très près de nous, et d'aspect immense, couronnant de
-sa grande ombre une suite de collines derrière lesquelles le soleil se
-couche. Nous ne sommes plus séparés de la ville que par un ravin de
-verdure, fouillis de peupliers, de mûriers, d'orangers, d'arbres
-quelconques à l'abandon, qui ont tous leurs teintes fraîches d'avril.
-Très haut, sur le ciel jauni, se profilent les lignes des remparts
-superposés, les innombrables terrasses, les minarets, les tours des
-mosquées, les formidables casbahs crénelées, et, au dessus de plusieurs
-enceintes de forteresse, le toit en faïence verte du palais du sultan.
-C'est encore plus imposant que Fez et plus solennel. Mais ce n'est qu'un
-grand fantôme de ville, un amas de ruines et de décombres, où habitent à
-peine cinq ou six mille âmes, Arabes, Berbères ou juifs.
-
-Depuis la halte prolongée de midi, nos gens nous disaient que nous
-arriverions pour l'heure du Moghreb.--Et en effet, juste comme nous
-paraissons, le drapeau blanc de la prière se hisse à tous les
-minarets;--le _Allah ak'bar!_... retentit en clameur d'épouvante sur
-toute l'étendue de la ville sainte, jusque sur les campagnes mortes
-d'alentour... Et, à travers ces longs cris lugubres, cet Allah, que ces
-hommes implorent, nous paraît en ce moment si grand et si terrible, que
-nous voudrions nous prosterner nous aussi sur la terre, à l'appel des
-Mouedzen, devant sa sombre éternité...
-
- * * * * *
-
-Le cavalier que nous avions envoyé en estafette revient au-devant de
-nous, ayant vu le pacha, ayant reçu ses ordres pour le lieu de notre
-campement où il va nous conduire: ce sera en dehors des murs,
-naturellement.
-
-A la suite de ce guide, nous franchissons le ravin vert, le délicieux
-fouillis d'arbres qui nous sépare de la ville. Puis, longtemps,
-longtemps, nous contournons, sans entrer, les vieux remparts à créneaux;
-ils ont cinquante ou soixante pieds de hauteur, et ils sont tout rongés
-par la base, tout lézardés, tout caducs. Dans l'espèce de sentier de
-ronde que nous suivons, personne ne passe; tout au plus rencontrons-nous
-trois ou quatre mendiants, effondrés comme des cadavres dans des coins
-de bastions; hideux et effrayants sous des burnous en guenilles;
-pouilleux couverts de gales écorchées, de je ne sais quelles lèpres. Par
-terre, il y a des bêtes mortes à moitié dévorées, le ventre ouvert en
-grand bâillement de vertèbres, mulets, chevaux ou chameaux; et des
-ossements partout, éparpillés par les chacals, et des tas de détritus et
-de pourritures.
-
-Enfin, à cinq cents mètres d'une porte, dans un terrain nu et désert,
-semé de ruines, de trous, de pierres éboulées, on nous arrête:--nous
-sommes arrivés au lieu assigné pour notre demeure.
-
-C'est au pied d'une de ces murailles géantes qui, ici comme à Fez, s'en
-vont se perdre dans la campagne, sans qu'on puisse comprendre quelle a
-été jadis leur raison d'être. Et là, bien vite, nous faisons monter nos
-maisonnettes de toile, au crépuscule jaunâtre, tandis que quelques
-gouttes de pluie commencent à tomber de gros nuages subitement répandus
-dans le ciel.
-
-L'écrasante muraille à laquelle nous adossons notre petit camp est
-percée d'une série de hauts portiques, les uns à moitié bouchés en
-maçonnerie, les autres béants sur la campagne noire et peu sûre. Et
-cette muraille s'en va là-bas, là-bas, en suivant une pente ascendante,
-jusqu'aux remparts de Mékinez, jusqu'à la porte la plus proche, qui est,
-paraît-il, une des principales entrées de la ville. Aucune route ne mène
-à cette porte, cela va sans dire; personne n'y entre, personne n'en
-sort; rien ne semble vivre, et, depuis cette grande prière de tout à
-l'heure, nous n'entendons aucun mouvement, aucun bruit, pas plus que si
-tout n'était alentour que décombres abandonnés.
-
-Elle est extrême, la mélancolie de ce bout de remparts que l'on aperçoit
-d'ici, couronnant une hauteur, avec un vieux minaret au-dessus;--la
-mélancolie de cette porte de ville qui, comme une découpure noire,
-encadre dans son ogive pointue un petit morceau jaune du ciel encore
-lumineux...
-
-Ce bout de rempart, ce minaret et cette ogive, c'est tout ce que nous
-voyons ce soir de Mékinez, la ville sainte...
-
- * * * * *
-
-Il y a près de notre camp deux fontaines en maçonnerie, extrêmement
-antiques, avec des bassins pour faire boire les chameaux. Pendant que la
-nuit tombe tout à fait, nous allons, à la lueur d'une lanterne, y faire
-provision d'eau fraîche; elles sont ornées de délicieuses arabesques
-festonnées, qui s'en vont en poussière...
-
-... Arrive, monté sur un beau cheval, et précédé d'un grand fanal
-ajouré, le fils du pacha de la ville. C'est pour nous souhaiter la
-bienvenue et nous présenter les excuses de son père: il est absent, ce
-vieux saint personnage; depuis deux mois, à la tête de ses cavaliers, il
-combat contre les terribles Zemours, qui désolent la contrée.
-
-Lui, le fils, est très jeune, très aimable; il nous annonce une _mouna_
-abondante, des couscouss tout chauds qu'il va nous envoyer--et aussi des
-soldats pour nous garder jusqu'au jour. D'abord voici deux petits ânons
-qui le suivent, chargés, l'un de charbon de bois, l'autre de branchages,
-pour nous faire cuire des poulets sur l'herbe.
-
-Il reste assis sous notre tente, nous contant des histoires.--Cette
-muraille, au pied de laquelle nous sommes, il ne peut pas trop nous dire
-à quoi elle a servi jadis; il sait seulement que Mouley-Ismaïl, le
-sultan cruel, la fit construire, il y a trois cents ans.--Du reste, la
-belle époque de Mékinez remonte à ce Mouley-Ismaïl, qui fut le plus
-glorieux sultan du Maroc.
-
-Après le jeune pacha, un juif vient aussi nous visiter, dans la nuit
-déjà très noire, précédé d'une escorte et d'un grand fanal. Malgré sa
-robe brune toute simple, il est, nous dit-on, le plus riche de la ville.
-Sa figure est, d'ailleurs, distinguée, régulière et extrêmement douce.
-Il avait été, depuis quelques jours, averti de notre arrivée par un
-courrier d'un de ses coreligionnaires de Tanger, M. Benchimol, qui,
-durant tout le voyage de la mission, s'est montré pour chacun de nous
-d'une inépuisable obligeance,--et il vient très courtoisement se mettre
-à notre disposition. Nous lui promettons pour demain notre visite, et,
-en hâte, il s'en retourne, de peur de trouver fermées les vieilles
-portes des remparts.
-
-Autour de nos tentes, le sol est inégal, exfolié, comme aux abords des
-villes très anciennes; il y a des entrées de souterrains, des crevasses;
-surtout il y a des bosses de gazon assez singulières, donnant à
-réfléchir. Il faut mille précautions pour faire seulement deux pas hors
-de chez soi, dans l'obscurité. Les chacals, les chouettes, tous les
-habitants à voix lugubre des cavernes et des vieux murs d'alentour nous
-donnent les uns après les autres un avis de présence, par quelque cri
-isolé qui semble un petit appel de la mort. Et la pluie tombe, comme si,
-aux abords de notre camp, tout n'était déjà pas suffisamment triste.
-
-Huit heures et demie... Neuf heures... Nos deux visiteurs sont depuis
-longtemps repartis, et rien n'arrive de ce qu'on devait nous envoyer, ni
-_mouna_, ni soldats de garde.--Sans doute Mékinez a fermé ses portes,
-par crainte des détrousseurs, et nous a oubliés dehors, à la merci de
-toutes sortes de gens et d'aventures. Et vraiment nous trouvons qu'il y
-a beaucoup de noir et de silence entassés autour de nos petites
-maisonnettes de toile, sous ce ciel couvert qui fait la nuit doublement
-obscure, et près des murailles de cette étrange ville morte...
-
-Enfin, enfin, des fanaux brillent dans le lointain, sortis sans doute de
-la porte qui est là-haut découpée dans les remparts, et ils descendent
-vers nous, par l'espèce d'avenue irrégulière et bossuée où bâillent des
-cavernes; c'est notre _mouna_ qui nous vient, toujours lente et grave:
-des couscouss au lait et au sucre; un mouton en vie et plusieurs poulets
-dans des cages... Nous aurions bien envie de renvoyer ces pauvres bêtes,
-mais cela nous poserait tout à fait mal; il faut les livrer au couteau
-et à la voracité de nos gens d'escorte.
-
-D'autres fanaux encore apparaissent sur la hauteur, et descendent vers
-nous: une troupe armée, jouant du tambourin. Ce sont les soldats qui
-viennent pour nous garder jusqu'au lever du jour; et, à voir comme ils
-sont nombreux--au moins quatre-vingts--on peut juger que le jeune pacha
-est bien prudent, ou que le lieu a bien mauvais renom.
-
-Ils s'asseyent en cercle, autour de nos tentes, sur l'herbe suspecte ou
-sur les vagues choses noires, et commencent à chanter pour se tenir en
-éveil, en se faisant face deux à deux. Ils chanteront jusqu'au matin;
-c'est l'usage pour tous les gardes nocturnes qui font consciencieusement
-leur service, et il faudra nous arranger pour dormir comme nous pourrons
-au milieu de ce choeur sauvage qui n'aura jamais de trêve.
-
- * * * * *
-
-Vers minuit, leur musique tourne à un charivari tout à fait
-irrévérencieux. De garder des «nazaréens», cela les a mis en gaieté
-moqueuse; ils ne chantent plus, ils imitent toutes les bêtes du Maroc:
-des cris de chien, des cris de chameau, des cris de poule qui pond, ou
-même des hurlements de pure fantaisie. Alors je me lève, très furieux. A
-tâtons je m'en vais réveiller sous sa tente le vieux caïd responsable,
-et, ensemble, lui portant un fanal, moi une cravache, nous faisons le
-tour des gardes, avec force menaces de corrections immédiates, de
-plaintes au pacha, de bastonnade, de prison même. Le silence se fait,
-docilement...
-
- * * * * *
-
-Une heure du matin.--Une seconde _mouna_ nous est apportée, plus
-pompeuse que la première: d'immenses couscouss de dessert, des pyramides
-de gâteaux, des mannequins d'oranges, du thé et des pains de sucre: le
-jeune pacha a tenu à faire bien les choses. Nos gens d'escorte se
-relèvent, pour recommencer une fête à tout casser, et nous finissons par
-nous endormir...
-
-
-
-
-XXXIII
-
-A MÉKINEZ
-
-
-Lundi matin 29 avril.
-
-En nous éveillant sous le ciel sombre, nous nous apercevons que nous
-étions campés dans un cimetière: le cimetière des pauvres, probablement;
-pas de pierres tombales, mais des bosses de gazon éparses autour de
-nous, les unes très anciennes, les autres encore fraîches. Et nous avons
-dormi sur ces morts.
-
-Pas plus de mouvement qu'hier, aux abords de cette ville; sur la hauteur
-là-bas, dans la grande ogive d'entrée qui s'ouvre au milieu des
-remparts, rien de vivant ne se montre, et le morne désert commence tout
-de suite, au pied des longs murs.
-
-Vers huit heures, cependant, apparaissent trois ou quatre juifs,
-reconnaissables de loin à leurs robes noires; sortis de cette porte, les
-voici qui descendent vers notre camp par les terrains grisâtres,
-exfoliés et semés de pierres. C'est pour nous offrir des bijoux, des
-broderies d'autrefois, qu'ils déballent par terre, sur l'herbe humide,
-parmi les piquets et les cordes de nos tentes.
-
- * * * * *
-
-Neuf heures.--Un cavalier tout poussiéreux, qui semble avoir couru grand
-train, nous arrive de Fez; il nous apporte ce que nous attendions pour
-pénétrer dans la sainte ville: des lettres du sultan adressées au pacha
-et aux aminns, nous donnant le droit de circuler et de visiter les
-jardins mystérieux d'Aguedal.
-
-Alors nous faisons seller nos mules et, par l'espèce d'avenue grise,
-nous montons vers cette grande porte qui depuis hier attirait nos yeux.
-
-Passant enfin sous la haute ogive encadrée d'arabesques et de faïences,
-nous faisons notre entrée dans Mékinez.
-
-D'abord des fondrières, des ruines; d'autres remparts, d'autres
-enceintes, d'autres portes croulantes, démolies, images de la désolation
-et de la vétusté dernières. Quelques rares habitants, plaqués dans des
-recoins de murs et vêtus de burnous de la même couleur que les pierres,
-nous regardent entrer avec une expression de vague méfiance.
-
-Des rues plus larges, plus droites qu'à Fez; l'aspect d'une ville plus
-majestueuse, mais plus délabrée encore et plus ensevelie. De grandes
-mosquées grises, des minarets immenses, dominent les places désertes. Et
-sur toutes les terrasses, sur tous les murs lézardés, sur tous les
-couronnements de portes, poussent de hautes herbes et des fleurs
-sauvages, résédas et pâquerettes, en jardins touffus ou en guirlandes
-retombantes; tout un parterre de fleurs blanches et jaunes recouvre
-l'ensemble de ces ruines.
-
-Par de petites ruelles voûtées qui descendent, nous nous faisons
-conduire chez le jeune pacha, pour lui remettre la lettre du sultan, qui
-est le «sésame» nous donnant accès dans cette ville. Aux abords de sa
-maison, les murs ne sont plus décrépits, mais recouverts de chaux
-absolument immaculée, et les plantes sauvages ne garnissent plus les
-toits. Plusieurs graves personnages sont assis là sur des pierres,
-attendant une audience; ils sont drapés tous dans ces blanches
-mousselines de laine que retiennent des cordelières de soie et qui
-voilent des robes de dessous en drap bleu ou rose.
-
-Le jeune pacha nous reçoit au seuil de sa porte; en murmurant une
-bénédiction pieuse, il baise d'abord le sceau du sultan sur la lettre
-que nous lui présentons; puis il la lit et se met à nos ordres pour nous
-mener à ces jardins d'Aguedal, que lui seul a le droit de faire ouvrir.
-Quand voulons-nous nous mettre en route?--Nous répondons: «Tout de
-suite,» n'ayant pas de temps à perdre,--et, sur un signe, on court lui
-chercher son cheval.
-
-Presque aussitôt on l'amène, au galop, tenu en main par deux esclaves
-noirs, rétif et superbe dans la petite rue étroite où ses coups de pied
-font voler la chaux des murs. Il est blanc, à longue queue traînante. La
-selle et la bride, en soie vert d'eau, sont brodées d'or.
-
-A la suite du jeune pacha, nous nous enfonçons dans la ville morte, dans
-les débris de Mékinez, qu'il nous faudra traverser dans toute sa
-longueur, le palais et les jardins du sultan étant très loin, du côté
-opposé.--Les rares passants s'inclinent devant le jeune chef, ou
-s'avancent pour baiser le bas de ses burnous.
-
-Toujours des enceintes nouvelles, de formidables remparts à créneaux,
-puis des espaces vides, des ruines dont le plan est
-incompréhensible.--Murailles toutes sapées par la base, tenant debout on
-ne sait comme, mais gardant un air imposant quand même, et farouche,
-avec leurs proportions excessives et leurs hauts bastions crénelés.
-
-Vers le centre, nous arrivons en face d'une muraille plus grande encore
-que toutes les autres, infiniment haute et longue, dont les bastions
-carrés s'alignent en perspective fuyante, imitant les «sept tours» de
-Stamboul; elle forme une autre ville dans la ville, plus murée, plus
-impénétrable. Nous sommes là sur une sorte d'esplanade, d'où l'on domine
-des lointains tranquillement tristes, des séries de murs lézardés, de
-minarets morts, de terrasses vides. Autour de nous, cependant, il y a un
-peu plus de monde: des gens encapuchonnés de burnous couleur de
-pierre;--et un groupe de femmes juives non voilées, toutes pailletées
-d'or sur velours bleu et rouge, qui sont comme d'extraordinaires poupées
-éclatantes sur l'uniformité de ces gris neutres. Et à ce moment, du bout
-d'une rue déserte, nous voyons de loin arriver des cavaliers qui
-semblent fatigués d'une longue route,--et qui nous font des signes, nous
-crient de nous arrêter, accourent à nous...
-
-Ah! ce sont nos cadeaux, les cadeaux que le sultan nous envoie!!!
-Qu'Allah soit loué, nous n'y comptions certainement plus.
-
-Pour le gouverneur d'Algérie, il y a un beau cheval pommelé, que nous
-serons chargés de lui conduire; et pour nous, une énorme caisse clouée,
-la charge d'une mule. Nous renvoyons ces cavaliers à notre camp, en
-dehors des remparts, où nous retournerons tout à l'heure pour déballer
-ces choses précieuses. Mais on a fait cercle autour de nous, le bruit de
-ces présents du souverain s'est répandu sur la place, et voici
-maintenant qu'on nous considère avec respect comme de grands chefs.
-
-Plus tard, dans très longtemps, dans l'avenir crépusculaire, quand je
-reverrai chez moi ces cadeaux du calife, qui sait si je me rappellerai
-jusqu'à la fin au milieu de quel décor étrange et lumineux ils me sont
-apparus un jour, sur cette place de Mékinez, devant le palais désert de
-Mouley-Ismaïl, le sultan cruel...
-
-Nous dirigeant vers les jardins d'Aguedal, nous contournons toujours la
-funèbre muraille grise, qui pointe là-haut ses créneaux aigus vers le
-ciel bleu. A présent, nous sommes sur une autre place, la plus grande et
-la plus centrale de Mékinez, qu'entourent des minarets et de vieilles
-maisons sans fenêtres, recouvertes de chaux blanche. Et ici, dans la
-monotone muraille que nous longeons depuis si longtemps, une
-merveilleuse porte de palais, toute brodée de mosaïques, s'ouvre, comme
-une surprise, attestant que ce lieu, aux aspects effroyables de prison,
-a été le repaire d'un sultan magnifique, raffiné comme un artiste dans
-son luxe rare. Et devant cette porte, au milieu d'un large rayon de
-soleil qui tombe et dessine à terre les dentelures noires des créneaux,
-s'agite un groupe de cavaliers invraisemblables, qui paraissent tout
-petits sur leurs chevaux à selles de velours, qui rient gaiement avec
-des voix enfantines, et dont les burnous, au lieu d'être blancs comme
-c'est l'usage pour les hommes, sont de toutes les nuances connues, les
-plus vives et les plus fraîches: c'est une troupe d'écoliers qui
-continuent la fête d'hier, ce sont des petits _aminns_, des petits
-_pachas_, en beaux costumes, montés sur les selles de gala de leurs
-pères; c'est une joyeuse cavalcade d'enfants qui s'organise au milieu de
-ces ruines, admirable de couleur dans ce rayon de soleil, sur le fond
-écrasant et sombre de ces murailles de palais. Et je crois que ce
-tableau inattendu, dépassant encore tous les autres, me restera dans les
-yeux comme le plus oriental que j'aie vu dans tout mon voyage au
-Moghreb...
-
-Oh! derrière eux, quelle étonnante et mystérieuse merveille, que cette
-porte de palais, ouverte dans ces immenses remparts! Et comme ils sont
-charmants tous, et bizarres, ces écoliers sur leurs chevaux! En voici un
-tout petit, qui peut avoir au plus cinq ou six ans; il est en burnous
-d'un rose saumon, sur une selle de velours vert; il monte un grand
-cheval qui hennit, qui se cabre, qui lui jette à la figure toute sa
-crinière blanche ébouriffée, et il n'a pas peur, il sourit, promenant
-ses beaux yeux de droite et de gauche pour voir si on le regarde; quel
-délicieux petit être il est et quel cavalier superbe il deviendra plus
-tard...
-
-Cette porte, qui fut celle du sultan Mouley-Ismaïl le Cruel,
-contemporain de Louis XIV, est une gigantesque ogive, supportée par des
-piliers de marbre, et encadrée de festons exquis. Toute la muraille
-d'alentour, jusqu'en haut, jusqu'aux crénelures du faîte, est revêtue de
-mosaïques de faïence, fines et compliquées comme des broderies
-précieuses. Les deux bastions carrés qui, de droite et de gauche,
-flanquent cette porte, sont aussi couverts de mosaïques semblables et
-reposent également sur des piliers de marbre. Des rosaces, des étoiles,
-des emmêlements sans fin de lignes brisées, des combinaisons
-géométriques inimaginables qui déroutent les yeux comme un jeu de
-casse-tête, mais qui témoignent toujours du goût le plus exercé et le
-plus original, ont été accumulés là, avec des myriades de petits
-morceaux de terre vernissée, tantôt en creux, tantôt en relief, de façon
-à donner de loin cette illusion d'une étoffe brochée et rebrochée,
-chatoyante, miroitante, sans prix, qu'on aurait tendue sur ces vieilles
-pierres, pour rompre un peu l'ennui de si hauts remparts. Le jaune et le
-vert sont les nuances qui dominent, dans ces bigarrures de toutes
-couleurs; mais les pluies, les siècles qui se sont succédé, les soleils
-qui ont recuit tout cela, se sont chargés de fondre ces teintes, de les
-harmoniser, de donner à l'ensemble une patine chaude et dorée. Des
-bandes sombres, comme de larges rubans de deuil tendus horizontalement,
-traversent et encadrent ces broderies vertes ou jaunes: ce sont des
-inscriptions religieuses, caractères arabes enroulés, patiemment
-exécutées en mosaïques de faïence noire. Et, le long de la bande
-supérieure, des crocs de fer, semblables à ceux que l'on voit aux étals
-des bouchers, sortent du mur pour recevoir, à l'occasion, des rangées de
-têtes humaines...
-
-Nous continuons notre route, toujours vers ces jardins d'Aguedal;
-longeant encore l'interminable muraille, nous rencontrons d'autres
-portes à mosaïques, d'autres séries de bastions et de créneaux. De plus
-en plus, nous sommes dans les régions abandonnées, dans les ruines.
-D'autres places, immenses, désertes, entourées de remparts qui semblent
-des enceintes de villes détruites; je ne sais combien encore de portes
-démantelées, d'ogives brisées, de murs croulants. Personne nulle part,
-que des cigognes perchées sur les ruines et regardant de haut la
-désolation d'alentour; un air d'abandon encore jamais vu ailleurs.
-
-Des espaces vides, semés de décombres, de pierres, creusés de trous
-profonds, de grottes, d'oubliettes. Des champs de blé quelquefois, entre
-de hauts murs imposants qui ont dû jadis enfermer des choses si cachées.
-Çà et là, au fond d'enclos où nous ne pénétrons pas, apparaissent,
-au-dessus de la monotonie des remparts crénelés, de grands toits en
-faïence verte, garnis de mousse et de fleurs sauvages: palais des
-sultans passés, dont on a fermé les portes après la mort du maître (un
-sultan nouveau ne devant jamais habiter le même lieu que son
-prédécesseur), et qu'on laisse lentement détruire par les siècles... Et
-sur tout ce chaos de débris, que l'été chauffera bientôt de son soleil
-torride, c'est toujours et partout la même exubérante profusion d'herbes
-et de fleurs: de vrais parterres de pâquerettes, d'anémones, de pavots
-rouges, de pavots blancs, de pavots roses; d'immenses jardins naturels,
-délicieusement tristes...
-
-Nous allons toujours, conduits par le jeune pacha, trottant derrière son
-cheval harnaché de vert et d'or. Nous ne savons plus si nous sommes dans
-la ville ou dans les champs; la limite des ruines est mal définie;
-autour de nous il y a encore de grands pans de murs inachevés et
-cependant près de tomber de vieillesse: caprices de différents
-souverains qui se sont succédé, puis qui ont disparu dans l'abîme
-éternel avant d'avoir pu finir leur oeuvre commencée. De longues lignes
-de remparts crénelés s'en vont se perdre on ne sait où, parmi les
-halliers et les herbages, dans les lointains de la campagne déserte...
-
- * * * * *
-
-Les jardins d'Aguedal! Quel lieu désolé! quel aspect de tristesse
-inattendue--même après tout ce que nos yeux se sont habitués à voir ici
-de funèbre!--D'abord une porte déjetée et vermoulue, qui s'ouvre avec un
-air clandestin au bout d'un sentier d'herbes, dans de hauts remparts: à
-l'appel du pacha, un gardien à barbe blanche nous tire les verrous
-intérieurs et les referme derrière nous quand nous sommes passés. Une
-première enceinte, espèce de préau de la mort, toujours entre des murs
-d'au moins cinquante pieds de hauteur, puis une seconde porte
-verrouillée de fer; une seconde enceinte, une autre porte encore,--et
-enfin les «jardins» nous apparaissent... Nous restons saisis devant la
-nudité immense d'une espèce de prairie sans fin à l'herbe rase semée de
-marguerites, où paissent à l'état sauvage des troupeaux de chevaux et de
-boeufs, où courent dans le lointain des bandes d'autruches,--et où des
-ossements, des carcasses vides gisent sur la terre. De jardins, il n'y
-en a point; à peine quelques arbres là-bas, dans un vieil enclos formant
-verger; autrement, rien qu'une prairie triste et murée, si étendue
-pourtant que sa muraille grise s'en va se perdre à l'horizon, semble
-n'être là-bas qu'une ligne entourant la plaine où ces troupeaux sont
-épars. La campagne au delà, absolument solitaire, est verte sous un ciel
-sombre; on dirait quelque site des pays du Nord, dans une contrée sans
-villages et sans routes, quelque parc de manoir dans une région
-abandonnée. Ces chevaux, ces boeufs, ces petites marguerites blanches
-dans l'herbe, rappellent aussi nos climats, et il y a même çà et là des
-flaques d'eau où chantent les plus ordinaires grenouilles. Ce qui
-surprend alors, ce qui est la seule note dissonante, exotique, c'est ce
-chef arabe à côté de nous--et ces autruches, circulant comme chez elles,
-sur leurs longues jambes minces. Si le lieu est triste, au moins
-n'est-il pas banal; car sans doute bien peu d'Européens ont pénétré dans
-ces _jardins_ du sultan.
-
-Nos mules marchent avec une certaine hésitation; elles ont peur de ces
-carcasses mortes, couchées dans l'herbe; ensuite elles reculent devant
-une bande d'autruches, qui s'approchent pour nous voir en tendant leur
-long cou chauve, puis qui se sauvent, en se dandinant sur leurs hautes
-pattes.
-
-Nous avons la curiosité de savoir ce que sont devenues trois juments
-normandes offertes par le gouvernement français à Mouley-Hassan, il y a
-quatre ans environ, à l'occasion d'une précédente ambassade, et nous
-nous avançons pour les découvrir, parmi tous ces chevaux qui sont là.
-
-Enfin, nous les reconnaissons, ces trois normandes, groupées bien près
-les unes des autres, à l'écart de leurs semblables et faisant
-visiblement bande à part. Chacune d'elles a son petit poulain, fils
-d'étranger;--et cela nous étonne de voir ces bêtes, au bout de quatre
-années, se rappeler encore leur origine commune, vivre ainsi ensemble,
-avec des airs de comprendre leur exil...
-
-Ensuite nous longeons les murs d'enceinte, pour visiter trois ou quatre
-constructions anciennes qui y sont adossées, à de grandes distances les
-unes des autres: ce sont des kiosques de jardin, entourés de quelques
-cyprès noirs; ils ont des vérandas donnant sur l'Aguedal et soutenues
-par de vieilles colonnades charmantes; abandonnés, peut-être depuis des
-siècles, ils sont d'une tristesse funèbre sous les couches de chaux
-amoncelées qui effacent leurs arabesques. Les portes en sont
-verrouillées, condamnées, ou même murées de pierres. Sans doute des
-sultanes, des belles cloîtrées et invisibles, sont souvent venues jadis
-s'asseoir devant ces kiosques, sous ces colonnes, pour se donner des
-illusions de liberté en contemplant les lointains de ces prairies de
-marguerites... Et de mystérieux drames d'amour ont dû se passer là, qui
-ne seront jamais écrits...
-
-Au sortir des jardins d'Aguedal, le jeune pacha nous ramène par d'autres
-chemins, à travers des dépendances intérieures du palais, toujours entre
-les gigantesques murailles crénelées, d'une hauteur excessive, qui
-donnent à tout ce lieu son caractère d'impénétrabilité farouche. Les
-cours, les avenues, les places, sont toujours vides et mortes. La
-couleur d'ensemble de tous ces remparts, de toutes ces ruines est le
-jaune terreux marbré de brun rouge; la chaux employée à Mékinez est
-généralement mélangée d'ocre, et puis surtout, les années, les pluies,
-les soleils, les lichens, ont rendu à tout cela les teintes primitives
-des rochers et du sol. Ces dépendances du palais sont immenses; dans des
-bas-fonds, où coulent des ruisseaux, nous traversons des vergers
-incultes, qui sont des fouillis délicieux d'orangers, de grenadiers, de
-figuiers et de saules. Les belles sultanes captives ont de quoi s'égarer
-sous la verdure et peuvent se faire des illusions de bois sauvages.
-
-Dans toutes les crevasses des remparts poussent des cactus nopals,
-grands comme des arbres, qui étalent au soleil leurs fleurs jaunes et
-leurs feuilles rigides, semblables à des raquettes bleuâtres. Et des
-quantités de cigognes, immobiles sur une patte au faîte des créneaux,
-nous regardent de haut passer.
-
-Le jeune pacha nous mène voir une pièce d'eau artificielle, destinée au
-bain des dames du harem, et sur laquelle le sultan compte faire naviguer
-le canot électrique que nous lui avons offert. C'est un lac carré, de
-trois ou quatre cents mètres de long. Sur trois de ses côtés, il est
-entouré d'une sinistre muraille crénelée de soixante pieds de haut, qui
-se reflète et se renverse dans l'eau immobile, donnant une fausse
-impression de profondeur. La quatrième face communique, par un quai
-dallé de pierres, avec la grande esplanade vide qui mène au palais.
-C'est là que nous nous promenons, absolument seuls toujours, nos yeux
-embrassant de tous côtés des séries de formidables remparts, qui se
-superposent, se croisent, se dédoublent,--et nous enferment. Au-dessus
-de ces vieux murs lézardés, que chauffe à présent le soleil de midi,
-apparaissent de nouveau les toits couverts d'herbages des palais des
-anciens sultans--qui abritent peut-être encore de merveilleux débris
-jamais vus;--et au delà, un fouillis plus lointain de terrasses, de
-mosquées, de minarets, de murs lézardés et croulants: toute la
-désolation solennelle de Mékinez, étagée sur le ciel morne.--Une musique
-de cigales sort des vieilles pierres,--et toute la surface du lac muré
-est piquée de petits points noirs, qui sont des têtes de grenouilles
-chantant à pleine voix dans le silence des ruines...
-
-Une seule construction neuve émerge là-bas, au-dessus des vieux murs:
-c'est le palais du sultan actuel, blanc comme neige, avec un toit de
-faïence verte et des auvents bleus. Le sultan ne passe guère là qu'un
-mois chaque année, obligé de résider davantage à Fez et à Maroc, ses
-deux autres capitales; mais ce palais est habité en ce moment par un
-détachement de dames du harem qui ont quitté Fez la semaine dernière--et
-qui, bien entendu, ont été soigneusement séquestrées derrière plusieurs
-murs avant notre arrivée dans les jardins.
-
-Au moment où nous nous éloignons pour partir, un groupe de lavandières
-noires, ayant de grands anneaux d'argent dans les oreilles, sortent du
-palais avec des paquets de linge sur la tête: les chemises des belles
-dames invisibles, qu'elles se mettent à laver nonchalamment dans le lac,
-en chantant des chansons de leur pays...
-
-Je ne sais combien d'enceintes il nous faut franchir pour nous en aller,
-combien de portes; ni combien de détours il nous faut faire, entre
-d'énormes remparts calcinés de soleil où poussent des cactus.
-
-Il se trouve que nous allons précisément sortir par la merveilleuse
-porte en mosaïques de Mouley-Ismaïl, admirée ce matin. Nous passons sous
-son ogive, dans son ombre, entre ses piliers de marbre, et nous voici
-dehors, au grand soleil, sur la place centrale de la ville. Des groupes
-d'Arabes qui sont là, apercevant leur pacha entre nous deux, s'avancent
-et s'inclinent profondément, presque prosternés... Jadis, les petites
-sorties du matin de Mouley-Ismaïl, sans apparat, devaient être quelque
-chose dans ce genre.
-
- * * * * *
-
-Sur cette place, nous remercions le pacha et lui disons adieu--pour nous
-diriger vers la ville des juifs, faire la visite promise à notre ami
-d'hier au soir.--Cela nous changera de toutes ces grandeurs mortes.
-
-Pour arriver à cette ville des juifs, il faut traverser des quartiers
-plus habités. D'abord celui des marchands de bijoux, où des deux côtés
-de la rue, dans des petites échoppes en forme de boîte, de bizarres
-étalages d'argent et de corail brillent sur de vieux dressoirs en bois
-grossier. Et puis une rue très particulière, longue, droite et large
-comme un boulevard, bordée de maisonnettes sans toits, pareilles à des
-cubes de pierre; elle monte vers une colline au sommet de laquelle le
-tombeau d'un saint découpe sur le bleu cru du ciel sa coupole peinte,
-flanquée de deux hauts palmiers minces.
-
-A l'extrémité de cette rue, s'ouvre la porte des Juifs. Et, aussitôt
-cette porte franchie, tout change d'aspect brusquement, comme si on
-était là dans un autre pays où, sans transition, on aurait été jeté. Au
-lieu de l'immobilité et du silence, un grouillement compact; au lieu des
-hommes bruns, qui marchaient lents et majestueux, drapés dans des laines
-blanches, ici, des hommes pâles ou rosés, en longues papillotes et
-coiffés de calottes noires, qui vont tête basse, étriqués dans des robes
-sombres; des femmes non voilées, qui sont très blanches et ont des
-sourcils minces; une quantité de jeunes Éliacins, frais et roses,
-efféminés, à l'expression rusée et craintive. Une population trop dense,
-qui étouffe dans ce quartier étroit, en dehors duquel le sultan ne lui
-permet pas de vivre. Des ruelles encombrées de marchands, et par terre
-toutes sortes de débris, d'épluchures, d'immondices; à cause du
-tassement, une malpropreté qui étonne, même après celle des rues arabes,
-et des puanteurs sans nom, à la fois âcres et fades, vous prenant à la
-gorge.
-
-Voici notre ami d'hier au soir qui vient à notre rencontre, averti sans
-doute par la rumeur de la foule saluant notre arrivée. Il a toujours sa
-jolie figure douce, mais vraiment, pour un millionnaire, il est bien mal
-mis: une robe fanée, unie, incolore, quelconque. C'est l'usage,
-paraît-il, pour ces juifs riches d'affecter dans la rue ces airs
-simples.
-
-La porte de sa maison est bien modeste aussi, toute petite, toute basse,
-au bord d'un ruisseau plein d'ordures...
-
-Mais, au dedans, nous nous arrêtons saisis devant un luxe étrange,
-devant un groupe de femmes couvertes d'or et de pierreries, qui nous
-accueillent souriantes, au milieu d'un décor des _Mille et une Nuits_.
-
-Nous sommes dans une cour intérieure, à ciel ouvert, avec, tout
-alentour, une colonnade et des arcades dentelées. Des mosaïques
-miroitantes recouvrent le sol et les murs jusqu'à hauteur d'homme;
-au-dessus, commencent les arabesques variées à l'infini, les étonnantes
-dentelles de pierre, rehaussées de bleu, de vert, de rouge et d'or. Les
-artistes patients qui ont décoré cette maison sont les descendants de
-ceux qui sculptaient les palais de Grenade, et ils n'ont rien changé,
-depuis tant de siècles, aux traditions d'art que leurs pères leur
-avaient léguées; ces mêmes broderies de fées, qu'on admire à l'Alhambra
-sous une couche de poussière, apparaissent ici dans tout l'éclat de leur
-fraîcheur neuve.
-
-Les femmes qui sont dans cette cour, éblouissantes sous un rayon de
-soleil, ont des jupes de velours brodé d'or, des chemises de soie lamée
-d'or, des corsages ouverts presque entièrement dorés; aux bras, aux
-oreilles, aux chevilles, elles portent de lourds anneaux ornés de
-pierreries; et leurs bonnets très pointus, leurs espèces de petits
-casques, sont formés avec des soies de couleurs éclatantes brochées
-d'or. Elles sont pâles, blanches comme de la cire, avec des yeux noirs
-très cernés, et leurs bandeaux «à la juive», noirs aussi comme des
-plumes de corbeau, descendent tout plats le long de leurs joues.
-
-La maîtresse de la maison est la seule personne dans ce groupe qui ne
-soit pas absolument jeune; les autres, qu'on nous présente comme des
-_dames_ et qui doivent être mariées en effet, à en juger par le luxe de
-leurs vêtements, sont des enfants qui peuvent avoir en moyenne une
-dizaine d'années. (Chez les juifs de Fez et de Mékinez, c'est l'usage de
-marier les filles à dix ans et les garçons à quatorze.)
-
-Toutes ces petites fées nous tendent la main, avec de gentils sourires;
-l'accueil de la maîtresse de la maison est cordial et même distingué;
-elle est la plus somptueuse de toutes; sa jupe de velours cramoisi, son
-corsage de velours bleu de ciel, disparaissent sous des dorures en
-relief, et, dans les anneaux de ses oreilles, sont enfilées des perles
-fines et des émeraudes grosses comme des noisettes.
-
-Nous n'étions jamais entrés dans une grande maison juive, et toute cette
-richesse inattendue et inconnue nous semble un rêve, après la misère
-sordide et les puanteurs de la rue.
-
-Nous refusons de déjeuner, malgré les instances de nos hôtes; mais on a
-l'air si heureux de nous recevoir que, pour ne pas faire de peine, nous
-acceptons une tasse de thé.
-
-C'est au premier étage que ce thé va nous être servi; montons par un
-étroit escalier de mosaïques aux marches très raides, suivis de toutes
-les petites femmes en costumes d'idoles; traversons une galerie
-supérieure festonnée, ajourée, dorée, et entrons dans un salon décoré en
-style d'Alhambra, pour nous asseoir par terre, sur des coussins de
-velours et de merveilleux tapis.
-
-Par terre également, notre thé aux aromates fume dans des théières et
-des samovars en argent d'une grande richesse.
-
-Les fenêtres de ce salon sont des petits trèfles ou des petites rosaces
-découpées avec une excessive recherche de formes; sur les murs, toujours
-ces mêmes mosaïques, ces mêmes dentelles de sculptures dont les Arabes
-ont l'inimitable secret; quant au plafond, c'est une série de petites
-coupoles, de petits dômes étoilés, pour lesquels il semble qu'on ait
-épuisé les combinaisons géométriques les plus rares et les plus
-difficiles, et aussi les mélanges les plus extraordinaires de couleurs.
-
-Par les fines découpures des fenêtres garnies de vitraux colorés,
-entrent des rayons bleus, des rayons jaunes, des rayons rouges, qui
-tombent au hasard sur les soieries, sur les ors, sur les costumes
-éclatants des femmes. Et au milieu de nous, dans un réchaud d'argent,
-brûle le bois précieux des Indes, qui répand son nuage de fumée
-odorante.
-
-Après les trois tasses de thé de rigueur, après les «cornes de gazelle»,
-les confitures de pastèques et les petits bonbons de toute sorte, nous
-voulons décidément prendre congé, partir. Mais notre hôtesse renouvelle
-son invitation à déjeuner avec une telle insistance de prière que, de
-guerre lasse, nous disons oui. Alors une expression de vrai plaisir
-apparaît sur sa figure, et les toutes petites dames mariées font chacune
-un saut de joie.
-
-Avant de nous mettre à table, il faut visiter le logis, dont notre hôte
-semble très justement fier.
-
-D'abord les terrasses, autrement dit les toits, qui sont le promenoir
-habituel de la famille. On ose à peine y marcher, tant la couche de
-chaux qui les recouvre est immaculée et neigeuse. Ils sont divisés en
-différentes parties, d'où l'on découvre différents aspects de la
-désolation grandiose d'alentour. Et il y a de tels enchevêtrements dans
-cette ville où, depuis tant de siècles, les constructions se sont
-appuyées et entassées sur des ruines, qu'une partie de ces terrasses si
-blanches s'enfonce sous la formidable ogive sombre d'une forteresse
-croulante, construite là jadis par Mouley-Ismaïl, le sultan cruel. De
-ces hauts promenoirs, on domine d'abord la ville juive, avec ses maisons
-sans air, serrées, tassées les unes sur les autres comme par une
-compression, et d'où montent d'écoeurantes odeurs. Plus loin, les restes
-de Mékinez, tout le développement incompréhensible des grandes murailles
-de forteresses ou de palais auxquelles, par contraste, l'espace,
-l'étendue ont été donnés comme à plaisir; et, au milieu de la plus
-farouche et de la plus haute de ces enceintes, la porte merveilleuse par
-laquelle nous sommes sortis tout à l'heure des sérails, la grande ogive
-brodée de mosaïques qui était l'entrée d'honneur du glorieux sultan.
-Puis enfin, par échappées, au delà de tant de remparts et de ruines, des
-coins de cette campagne sauvage où les brigands font la loi. «Il est
-arrivé, nous conte notre hôte, à certaines époques où le sultan et son
-armée étaient en expédition lointaine dans le Sud, il est arrivé qu'on
-s'est vu obligé de fermer en plein jour les portes de Mékinez, tant les
-pillards Zemours devenaient hardis et dangereux.» Toute la famille
-israélite est montée avec nous, à la file, par le petit escalier raide
-et étroit, afin de nous faire les honneurs de ce lieu de plein air. Les
-costumes de velours et d'or des femmes tranchent sur l'éclatante
-blancheur des terrasses; les petites dames mariées sont toutes là. Il y
-a surtout deux petites belles-soeurs de dix ans, qui se tiennent
-enlacées, et qui sont bien charmantes et étranges, avec leurs yeux trop
-agrandis, trop cernés, qui ne semblent déjà plus des yeux d'enfants;
-leurs magnifiques bracelets de poignets et de chevilles, qui sont des
-cadeaux de noce et qui doivent leur servir plus tard lorsqu'elles seront
-grandes, trop larges à présent pour leurs membres délicats, ont été
-attachés avec des rubans. Et chez elles toutes, jeunes ou non, ce que
-l'on voit de cheveux, sous le petit casque en gaze d'or, est imité avec
-de la soie: deux bandeaux de soie noire, bien peignés, bien raides,
-encadrent leurs joues d'une blancheur de cire et deux petits
-accroche-coeur, également en soie noire, s'ébouriffent en pinceau
-au-dessus de leurs oreilles fines. Quant à leur vraie chevelure, elle
-est cachée je ne sais où, invisible.
-
-En promenant mes yeux tout autour de ces terrasses, sur l'horizon
-mélancolique en face duquel ces femmes naissent et meurent, j'ai un
-instant la compréhension et l'effroi de ce que peut être la vie de ces
-israélites, astreints craintivement aux observances de la loi de Moïse,
-et murés dans leur quartier étroit, au milieu de cette ville momifiée,
-séparée du monde entier...
-
-Une des gloires de la maison est son jardin, un jardin qui nous fait
-sourire: il a bien cinq ou six mètres carrés, entre de grands murs où
-sont peintes des charmilles; de petits orangers y poussent étiolés.
-Mais, vu l'extrême rareté de l'espace, il faut être tout à fait riche
-pour posséder un jardin dans ce quartier. Le sultan actuel, nous dit
-notre hôte, est très doux pour les juifs; il a promis, à son prochain
-séjour à Mékinez, de leur faire bâtir une nouvelle ville; alors ils
-espèrent bientôt s'agrandir et respirer mieux.
-
-Toute la maison est du reste aménagée et décorée dans le goût arabe le
-plus recherché, et on pourrait se croire chez quelque élégant vizir, si
-les proportions n'étaient pas si petites, et surtout si on ne voyait,
-dans chaque appartement, encadrées sous verre, les tables de la Loi, ou
-des inscriptions hébraïques, ou la sombre figure de Moïse, ou quelque
-autre indice de cette obscurité particulière qui n'est pas l'obscurité
-musulmane.
-
- * * * * *
-
-Notre déjeuner est prêt. C'est au rez-de-chaussée, dans une salle qui
-donne sur la belle cour tout en dentelles de pierre rehaussées d'or. Les
-murs intérieurs sont décorés de mosaïques d'une rare finesse,
-représentant des séries d'arcades mauresques au milieu desquelles des
-rosaces se compliquent bizarrement comme des dessins de kaléidoscope.
-Quant au plafond, il est composé de ces innombrables petits pendentifs
-emboîtés les uns dans les autres, que je ne puis comparer qu'à ces
-cristallisations de givre accrochées aux branches des arbres en hiver.
-
-La table est, par galanterie, servie à l'européenne sur une nappe
-blanche; la porcelaine est française, de Limoges, style Empire, avec
-filets dorés. A la suite de quelles odyssées ces choses sont-elles
-venues s'échouer à Mékinez?...
-
-On fait venir quatre musiciens, deux chanteurs, un violon et un tambour,
-qui s'installent par terre, contre nos jambes, pour nous jouer sans
-arrêt des choses rapides, stridentes et lugubres. Notre hôtesse, malgré
-ses perles et ses émeraudes, désire surveiller elle-même la cuisine et
-nous apporter nos plats; ce qu'elle fait du reste avec une bonne grâce
-parfaite et une originale distinction.
-
-Une vingtaine de mets différents se succèdent à la file, arrosés de deux
-ou trois qualités de vieux petits vins roses tout à fait bons, que les
-israélites récoltent sur les coteaux alentour de Mékinez, au grand
-scandale des musulmans. Et, tandis que la musique fait rage par terre,
-tandis que la fumée du bois indien, que l'on brûle devant nous, voile
-notre déjeuner d'un odorant nuage bleu, nous voyons, au milieu de la
-belle cour tout en lumière, la famille groupée dans ses costumes
-chamarrés d'or, et toujours les deux petites belles-soeurs qui passent
-et repassent, enlacées, leurs espiègleries enfantines contrastant avec
-leurs lourds bijoux et leurs vêtements de grandes dames.
-
- * * * * *
-
-L'heure venue de nous en aller, nous ne savons quels remerciements faire
-à ces aimables gens, que nous ne reverrons jamais nulle part et auxquels
-nous aimerions pourtant offrir à notre tour l'hospitalité, si, par
-impossible, ils venaient dans notre pays.
-
-Quand nous ressortons pour reprendre nos mules dans la rue sordide, nous
-trouvons un attroupement considérable, qui s'est formé là dans l'attente
-curieuse de nous voir; tout le quartier est dehors, et nous marchons à
-travers une foule compacte, jusqu'au moment où, la porte des Juifs
-franchie, nous retombons dans les solitudes de la ville arabe.
-
-L'accablant soleil de deux heures tombe sur les tranquillités des
-ruines, où des milliers de cigales chantent. Nous sortons des enceintes
-des grands remparts, pour redescendre vers notre camp.
-
-Là nous attendent les cavaliers qui sont venus de Fez nous apporter nos
-cadeaux. Avant de les congédier, nous voulons vérifier le contenu de nos
-caisses, de peur qu'elles n'aient été pillées pendant la nuit de voyage;
-et, à l'annonce de ce déballage, nos muletiers font cercle, bien près,
-bien près, avec des yeux avides de voir; les gens d'une petite caravane
-qui est venue camper près de nous en notre absence s'approchent aussi,
-très alléchés par ce spectacle, et nous avons bientôt une trentaine
-d'Arabes, suspects d'allures et drapés en majestueuses guenilles, qui se
-pressent autour de nous, dans l'isolement de ce cimetière, muets
-d'impatience, à l'idée d'admirer les présents du Calife... Ouvrons une
-première caisse: c'est la selle de velours vert, très somptueusement
-brodée d'or, que nous sommes chargés de faire parvenir au gouverneur de
-l'Algérie, en même temps que son cheval pommelé; des murmures
-d'admiration passionnée accueillent son apparition au soleil.
-
-Déballons maintenant la boîte infiniment longue qui doit contenir nos
-cadeaux personnels.--Pour chacun de nous, un fusil du _Souss_ dans son
-étui rouge; un fusil ancien, de cinq pieds de long, entièrement revêtu
-d'argent. Pour chacun de nous aussi, un grand sabre de pacha marocain,
-dans un fourreau niellé, avec bretelle de soie et d'or; poignée en corne
-de rhinocéros, lame et garde damasquinées d'or. Cela brille, sous la
-chaude lumière du ciel, et les exclamations les plus exaltées partent de
-notre entourage. Dans son enthousiasme pour le Calife qui peut faire
-d'aussi désirables cadeaux, un chamelier va jusqu'à s'écrier: «Qu'Allah
-rende victorieux notre sultan Mouley-Hassan! Qu'Allah prolonge ses
-jours, _même aux dépens de ma propre vie!_»
-
-Alors nous nous trouvons imprudents d'avoir éveillé autour de nous de
-telles convoitises...
-
- * * * * *
-
-Nous remontons vers la ville sainte, assis sur nos mules et précédés de
-notre vieux caïd responsable. Cette fois, c'est pour nous promener à
-l'aventure et à la recherche des tapis, des armes, jusqu'au coucher du
-soleil.
-
-Le «bazar», beaucoup plus petit, plus obscur, plus triste que celui de
-Fez, est complètement vide quand nous arrivons; le long des murs, tous
-les petits couvercles des niches à marchands sont rabattus et fermés. On
-nous explique que tout le monde est à la mosquée; dans un moment, on va
-revenir: nous n'avions pas songé en effet qu'il est trois heures et
-demie, l'heure de la quatrième prière du jour...
-
-Peu à peu, l'un après l'autre, les marchands reviennent, à pas lents,
-drapés dans leurs transparentes mousselines, et tout blancs dans la
-pénombre des petites ruelles voûtées. Absorbés dans leur rêve,
-insouciants ou dédaigneux de notre présence, ils ouvrent leurs niches,
-en relèvent les couvercles, et montent s'asseoir dedans, le chapelet à
-la main, sans nous regarder. Cependant nous sommes les seuls
-acheteurs,--et on est tenté de se demander à quoi bon un bazar dans
-cette nécropole.--On y vend des burnous, des costumes, des cuirs
-ouvragés, beaucoup d'étriers niellés d'argent ou d'or; et de ces
-couvertures aux dessins sauvages, tissées dans le Sud par les femmes des
-tribus, le soir à la porte des tentes,--chez les Beni M'guil ou les
-Touaregs.
-
-Nous errons longtemps au milieu des quartiers déserts et funèbres; nous
-passons, toujours dans l'obscurité des rues couvertes, devant plusieurs
-mosquées immenses, où nos regards jetés à la dérobée entrevoient des
-enfilades mystérieuses d'arceaux et de colonnes. Puis nous arrivons au
-quartier, un peu moins mort, des marchands de bijoux.
-
-Oh! les étranges vieux bijoux que l'on vend à Mékinez! A quelles époques
-ont-ils bien pu être neufs?--Pas un qui n'ait un air d'antiquité
-extrême: de vieux anneaux de poignets ou de chevilles, polis par des
-frottements séculaires sur la peau humaine; de larges agrafes pour
-attacher les voiles; de vieux petits flacons d'argent, à pendeloques de
-corail, pour contenir du noir à peindre les yeux, avec des crochets pour
-les attacher à la ceinture; des boîtes pour corans, toutes gravées
-d'arabesques et portant le sceau de Salomon; de vieux colliers de
-sequins, usés sur des cous de femmes mortes;--et une quantité de ces
-larges trèfles, en argent repoussé enchâssant une pierre verte, que l'on
-s'attache sur la poitrine pour conjurer le mauvais oeil.--Dans les
-niches des vieux murs, devant les vendeurs accroupis, ces choses sont
-étalées sur des petits dressoirs en bois crassi et vermoulu.
-
-C'est près du quartier des juifs; plusieurs d'entre eux, nous devinant
-là, arrivent, nous entourent, pour nous offrir aussi des bijoux, des
-bracelets, de vieilles bagues extraordinaires, ou des boucles d'oreilles
-à émeraudes, toutes choses qu'ils tirent des poches de leurs robes
-noires avec des airs de cachotterie, après avoir jeté autour d'eux des
-regards méfiants.
-
-Viennent aussi des marchands de tapis de R'bat; tapis en haute laine,
-qu'on étale par terre, sur la poussière, sur les détritus et sur les
-ossements, pour nous en montrer les dessins rares et les belles
-couleurs.
-
- * * * * *
-
-Le soleil est déjà bas, il commence à jeter ses rayons en longues bandes
-d'or sur les ruines. Alors nous concluons nos marchés péniblement
-discutés, pour quitter la sainte ville où nous ne reviendrons plus
-jamais et nous diriger vers nos tentes.
-
-Avant de franchir la dernière muraille d'enceinte, nous nous arrêtons
-dans une sorte de petit bazar que nous ne connaissions pas encore. C'est
-celui des marchands de bric-à-brac, et Dieu sait ce que des boutiques de
-ce genre à Mékinez peuvent recéler de bizarres vieilleries.
-
-Ces brocantages se passent près d'une porte donnant sur le désert de la
-campagne, au pied des hauts et farouches remparts et à l'ombre de
-quelques mûriers centenaires qui ont en ce moment leurs jeunes feuilles
-tendres d'avril. Ce sont surtout de vieilles armes que l'on trouve ici:
-yatagans rouillés, longs fusils du Souss; puis de vieilles amulettes de
-cuir, pour la chasse ou la guerre; des poires à poudre saugrenues, et
-aussi des instruments de musique: guitares à peau de serpent, musettes
-ou tambourins. Par analogie sans doute avec ces débris qu'ils vendent,
-les marchands sont presque tous des vieillards caducs, effondrés, finis.
-
-Des mendiants, qui ont élu demeure dans des trous de pierre à cette
-entrée de ville, assistent à nos marchés: un manchot couvert de plaies,
-un cul-de-jatte galeux; et plusieurs de ces gens qui ont pour regard
-deux trous saignants où s'assemblent les mouches, et qui sont d'anciens
-voleurs auxquels, de par la loi, on a enlevé les yeux avec la pointe
-d'un fer rougi.
-
-On est sans doute très pauvre dans ce bazar, on a grand besoin de
-vendre, car on s'occupe de nous, on nous entoure. Nous faisons à vil
-prix plusieurs acquisitions étonnantes... A l'heure jaune et subitement
-refroidie du coucher du soleil, nous sommes encore là, près de cette
-porte désolée et sous les branchages de ces vieux arbres, cernés par une
-cinquantaine de figures sauvages, en haillons, Berbères, Arabes ou
-Soudaniens.
-
- * * * * *
-
-On sait en ville que nous devons partir demain matin à la pointe du
-jour. Aussi, dès que nous sommes revenus sous nos tentes, des juifs
-descendent vers notre camp pour nous offrir encore des plumes, des oeufs
-d'autruche et d'autres bijoux d'argent, d'autres tapis de R'bat; tant
-que dure une lueur de crépuscule, ils étalent obstinément ces choses
-devant nous, sur l'herbe des tombes...
-
-Le jeune pacha vient ensuite à cheval nous faire ses adieux. Puis nos
-gardes de nuit arrivent, et enfin, aux lanternes, le cortège de notre
-pompeuse _mouna_: alors commence pour nos gens la grande orgie nocturne
-de poulets, de moutons et de couscouss.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Mardi 30 avril.
-
-Aux premiers rayons splendides du soleil, nous levons le camp, laissant
-les restes de nos festins aux chiens et aux vautours.
-
-Très promptement la ville sainte disparaît derrière nous, masquée par
-des coteaux sauvages.
-
-Des défilés de montagnes, des tapis de fleurs. De grands liserons roses
-parmi des aloès bleuâtres; mais des liserons en profusion telle,
-qu'entre les feuilles pâles et cendrées de ces aloès, on dirait qu'on a
-jeté à pleines poignées des rubans roses. Et c'est ainsi durant des
-lieues... Puis viennent des zones uniformes de liserons bleus, mais
-tellement bleus qu'on dirait de loin des flaques d'eau reflétant la
-belle couleur profonde du ciel.
-
-Nous ne rejoindrons que demain la route de Tanger, que nous avions
-suivie avec l'ambassade pour venir; aujourd'hui nous traversons une
-région encore moins fréquentée, et qui nous était inconnue. Une région
-bien déserte. Il fait plus chaud qu'à l'aller, la senteur d'Afrique est
-plus prononcée dans la campagne, et il y a encore plus de fleurs, et
-plus de vibrante musique d'insectes, dans plus de silence.
-
-Nous marcherons à étapes un peu forcées, à soixante kilomètres par jour
-environ; nos lieux de campement, discutés et fixés d'avance avec le caïd
-qui nous mène, sont espacés dans ces proportions-là. Et ce soir nous
-espérons camper au delà de ces contreforts de l'Atlas, à l'entrée de la
-plaine sans fin où le Sebou serpente.
-
-Elle est bien différente, cette fois-ci, notre manière de voyager, et le
-pays que nous avions traversé en fête, au milieu de tous les cavaliers
-des tribus accourus de loin pour nous faire honneur, maintenant nous
-apparaît sous son vrai aspect, dans sa morne tranquillité, avec ses
-grandes étendues vides. N'en déplaise à nos compagnons d'ambassade
-restés à Fez--auxquels nous gardons le plus cordial souvenir--nous
-préférons revenir ainsi, comme de braves Marocains quelconques,
-n'éveillant pas la curiosité des caravanes qui passent, ne faisant même
-plus tache dans les solitudes où nous cheminons, dissimulés que nous
-sommes sous nos burnous et tout hâlés de soleil: nous nous sentons dix
-fois plus en Afrique, causant avec nos muletiers, écoutant leurs
-chansons et leurs histoires, initiés à mille aspects, à mille petits
-détails d'un Maroc intime, que nous n'avions pas soupçonnés dans notre
-trajet pompeux d'arrivée.
-
-Le vieux caïd qui a brigué l'honneur et le profit de nous ramener à
-Tanger est un habitant de Mékinez, où il possède, paraît-il, un harem de
-jeunes femmes blanches,--et il nous avait demandé hier l'autorisation de
-passer la soirée dans sa demeure.--Ce matin, dès l'aube, il était de
-retour au camp, fidèle à la consigne donnée. Mais aujourd'hui, toujours
-droit sur sa bête, il a l'air d'un cadavre séché au soleil, et, au lieu
-de marcher le premier, il nous suit par derrière, péniblement. Alors un
-muletier noir, qui est le bouffon de notre bande, le regardant avec un
-clignement d'oeil intraduisible, donne cette explication de sa fatigue:
-«Il a couché cette nuit dans un _silos_.»--(En français il est
-impossible de rendre les dessous moqueurs de cette phrase, ni
-l'impayable drôlerie de singe avec laquelle ce nègre l'a prononcée.)
-Cependant il nous cause une vraie pitié, ce caïd, dans sa lutte contre
-la vieillesse: trop fier pour s'avouer fatigué, éperonnant sa bête avec
-un navrant dépit chaque fois que nous faisons mine de ralentir pour
-l'attendre.
-
-De tout le jour, nous ne rencontrons ni un village, ni une maison, ni
-une culture. De loin en loin seulement, quelques douars de nomades,
-installés en général à grande distance du chemin, mais dont les chiens
-de garde, nous flairant quand même, hurlent dans la campagne
-silencieuse, quand nous passons.--Leurs tentes, jaunâtres, brunâtres,
-sont toujours rangées en cercle,--comme poussent les champignons des
-bois, auxquels elles ressemblent; leurs troupeaux paissent au milieu,
-et, à côté de chaque douar, il y a dans la prairie deux ou trois grands
-ronds dénudés, pelés, salis,--qui sont des emplacements anciens,
-abandonnés après l'épuisement des herbages.--On nous dit que ces tentes
-aujourd'hui ne sont habitées que par des femmes, tous les cavaliers
-valides ayant été réquisitionnés par le pacha de Mékinez pour son
-expédition contre les Zemours.
-
-Vers midi, au passage d'un gué, nous nous croisons avec une tribu
-berbère en voyage, troussée très haut dans l'eau courante. Suivant
-l'usage berbère, les femmes sont à peine voilées, et il y en a, parmi
-les jeunes, qui sont bien jolies. Les troupeaux passent aussi en
-beuglant, en bêlant, pourchassés par des chiens très affairés. Des
-petites filles tiennent des agneaux à leur cou, et, d'un de ces larges
-paniers appelés _chouari_ que les mules portent sur leur dos, sort la
-figure étonnée d'un petit poulain tout jeune qu'on a couché là dedans et
-qui paraît s'y trouver fort à l'aise.
-
- * * * * *
-
-Vers quatre heures enfin, du haut de la dernière montagne de cette
-chaîne de l'Atlas, nous voyons cette plaine du Sebou, qu'il nous faudra
-traverser demain, apparaître comme une mer lumineuse. Aux premiers
-plans, elle est toute marbrée, zébrée, de jaune, de rose, de violet,
-suivant ses zones de fleurs que les hommes n'ont jamais dérangées. Au
-loin seulement, vers l'horizon nettement circulaire, toutes ces
-chamarrures se brouillent, se fondent en un bleu uniforme, comme celui
-de la vraie mer.
-
-Descendus par une pente raide, nous campons dans cette plaine, à une
-heure de marche encore, au delà du pied des montagnes, près du saint
-tombeau de Sidi-Kassem et à côté d'un petit groupe de huttes de chaume
-que ce marabout protège.
-
-Et c'est toujours une heure délicieuse que celle où, le camp dressé, la
-longue étape finie, on s'assied voluptueusement devant sa tente, sur une
-couche de fleurs sauvages toutes fraîches, et toujours différentes,
-toujours changées. L'espace est immense de tous côtés; l'air sent bon;
-il est imprégné de cette odeur qu'il a chez nous, à un degré moindre et
-d'une façon plus éphémère, à l'époque des foins; les vêtements arabes
-sont libres et légers, augmentant la sensation de repos que l'on
-éprouve, étendu là, sous le ciel rafraîchi du soir; et cette limpidité
-profonde qui est partout, qui est une fête pour les yeux, il semble
-aussi qu'on la respire, qu'on en goûte l'impression physique en
-remplissant sa poitrine d'air. Après tant d'heures bercées d'incessantes
-petites secousses au pas de la mule, on trouve infiniment douce
-l'immobilité de la vieille terre arabe sur laquelle on va dormir; et
-puis on a très faim, et volontiers on songe à l'heure du couscouss qui
-approche, ou même à ces cuisines barbares que nous font nos muletiers
-là-bas: moutons et poulets rôtis dans l'herbe.
-
-Nous sommes ici près de chez les Beni-Hassem, dont nous traverserons
-demain le pays tout d'une traite afin de mettre le fleuve du Sebou entre
-eux et notre prochain campement; les Zemours ne sont pas bien loin non
-plus, mais on a beaucoup de peine à concevoir un danger dans ce lieu
-délicieusement paisible et plein de fleurs.
-
-Au petit village d'à côté, les troupeaux rentrent en bêlant, conduits
-par des enfants encapuchonnés. On nous envoie aussitôt du lait encore
-tiède, dans des écuelles de terre; et le vieux chef, qui doit nous
-fournir une garde pour cette nuit, vient causer avec nous.
-
-Après des questions quelconques échangées, nous nous informons des trois
-brigands qu'on avait capturés par ici le jour de notre premier passage:
-«Ah! dit-il, les trois brigands... voilà le cinquième ou sixième jour
-qu'ils ont _les mains au sel_!»
-
-Oh! les malheureux! Nous nous en doutions bien, mais cela nous glace!
-Ainsi, ces hommes, qui étaient en même temps que nous dans cette plaine,
-respirant ce même air pur, libres comme nous-mêmes de courir, ayant
-comme nous la santé, l'espace, sont depuis cinq ou six jours, cinq ou
-six nuits, à attendre la mort, les ongles retournés dans la chair
-fendue, serrés, serrés dans l'effroyable gant qui ne sera jamais ôté;
-n'ayant rien à espérer, ni un soulagement, ni une pitié de personne,
-puisqu'il faut que la douleur aille en augmentant toujours, et qu'ils
-meurent précisément par l'excès de souffrir... Alors notre nervosité
-d'Européens étant revenue, voici que notre paix du soir, à l'heure
-confuse où le sommeil arrive, est troublée par l'image de ces trois
-suppliciés...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-1er Mai.--Mercredi matin.
-
-On a tiré des coups de fusil toute la nuit, autour de notre camp, à nos
-oreilles. Et c'étaient nos veilleurs, très inquiets, très agités. On les
-entendait se dire entre eux: «C'est un voleur!--Non, c'est un chacal!»
-Et ils discutaient les formes de ce qu'ils avaient cru voir approcher
-dans l'obscurité: «Des hommes, je te dis, mais qui marchaient à quatre
-pattes, tout baissés, tout baissés...»
-
- * * * * *
-
-Quatre heures et demie du matin, au petit jour pâle, ils nous
-réveillent, suivant la consigne, pour lever le camp et partir: avant la
-nuit, nous désirons être sortis de chez les Beni-Hassem, avoir franchi
-le grand fleuve.
-
-En s'éveillant ainsi dans sa maisonnette de toile--qui est toujours
-pareille, où les nattes et les tapis sont toujours disposés de la même
-façon--il arrive qu'on ne se rappelle plus bien l'aspect du pays
-d'alentour, qui, au contraire, est constamment varié: grande ville
-morte, ou plaine désolée, ou montagne d'où la vue domine?...
-
-En sortant ce matin de ma tente, l'esprit encore alourdi de sommeil,
-j'ai devant moi une étendue infinie, toute de luzernes violettes et de
-mauves roses, sous un ciel entièrement noir; une inimaginable profusion
-de fleurs dans une solitude plate illimitée, quelque chose qui tient à
-la fois de l'Éden et du désert. C'est à peine éclairé encore, et ces
-nuages si épais, qui semblent tombés sur les herbages, font la voûte du
-ciel plus obscure que la terre d'en dessous. Cependant au bout de la
-plaine, à la partie la plus basse de ce ciel ténébreux, le soleil
-jaunâtre révèle sa présence par de longs rayons qu'il jette tout à coup
-au travers de cette grande intensité d'ombre où nous sommes; on le
-devine sans le voir et subitement l'obscurité semble s'être épaissie,
-par contraste, autour de ces raies lumineuses émanées de lui; ce lever
-plein de mystère me rappelle beaucoup ceux qui m'ont été familiers jadis
-sur les côtes de Bretagne, ou sur les mers septentrionales à la saison
-des brumes. Mais, tandis que, désorienté, indécis, je regarde cette
-lointaine déchirure pâle, de grandes bêtes passent devant ce soleil, à
-la file; des bêtes lentes, dandinantes, dont les pattes longues
-projettent sur la plaine des ombres n'en finissant plus: les caravanes
-d'Afrique!... Alors je ressaisis la notion du lieu, que j'avais aux
-trois quarts perdue.
-
-Les nuages s'absorbent, disparaissent on ne sait où. De tous côtés à la
-fois, le bleu reparaît, puis se fixe uniformément, sur le dôme entier du
-ciel.
-
-Sept heures de route, sans arrêt, dans la plaine, au milieu de la
-magnificence des pâquerettes, des soucis, des luzernes et des mauves,
-croisant de temps à autre des files de chameaux et de petits ânons très
-chargés: tout le va-et-vient entre Tanger et Fez--entre l'Europe et le
-Soudan.--A la fin, nous sommes lassés de tant de fleurs, tant de fleurs
-pareilles, vues dans une demi-somnolence que berce toujours le pas des
-mules et que le brûlant soleil alourdit.
-
-Vers deux heures de l'après-midi, halte dans un lieu quelconque, d'où il
-me reste cette image: la plaine toujours, illimitée, fleurie comme ne
-fut jamais aucun jardin; et seul, à l'écart, le vieux caïd épuisé,
-disant ses prières à genoux... C'est dans une zone de pâquerettes
-blanches mêlées de pavots roses. Vieillard près de la mort à figure
-terreuse, à barbe blanchâtre comme du lichen, vêtu des mêmes couleurs
-fraîches que ces pavots et ces pâquerettes d'alentour, ses longs voiles
-blancs laissant transparaître son cafetan de drap rose;--son cheval
-blanc à haute selle rouge paissant à côté de lui, la tête plongée dans
-les herbages;--et lui-même, à moitié enfoui dans ces fleurs, dans ces
-fleurs blanches et roses, au milieu de l'immense plaine de fleurs
-infiniment déserte sous le bleu profond du ciel d'été; lui, prosterné
-sur cette terre où on le mettra bientôt, et implorant la miséricorde
-d'Allah avec cette ferveur de prière que donne l'approche pressentie du
-néant...
-
- * * * * *
-
-Passé le Sebou à quatre heures, pour camper prés d'un village des
-Beni-Malek, sur la rive nord du fleuve.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-Jeudi 2 mai.
-
-Notre petite troupe s'est augmentée de quelques nouvelles recrues: des
-Arabes quelconques rencontrés en route, voyageurs isolés qui nous ont
-demandé de se joindre à nous, par crainte des détrousseurs. Nous avons
-aussi deux de ces personnages appelés Rakkas, qui forment à Fez, une
-corporation importante sous le commandement d'un Aminn, et qui font
-métier de porter les lettres à travers le Maroc, en courant au besoin
-nuit et jour suivant le prix qu'on y met, sauf à dormir ensuite une
-semaine d'affilée.
-
-Dans la matinée fraîche, nous traversons quatre heures durant ces
-solitudes sablonneuses tapissées de fougères et de petites fleurs rares,
-que nous connaissions déjà, mais qui nous semblent tout autres, plus
-mornes, plus mélancoliques, plus vastes aussi, à présent que nous
-cheminons seuls au milieu, sans notre bruyante escorte d'ambassade qui
-tirait des coups de fusil au vent. L'air qui ne sent plus la poudre, et
-que n'agite plus le passage en ouragan des fantasias, est étonnamment
-tranquille, pur, vivifiant, suave. Et la lumière est si belle!... Au
-delà des lignes immenses de la plaine, les montagnes où nous entrerons
-demain sont dessinées comme d'un pinceau net et ferme, en couleurs
-franchement intenses, sur un vide très clair qui est le ciel. De temps à
-autre, une cigogne nous regarde défiler, immobile sur ses échasses, ou
-bien passe en l'air agitant au dessus de nos têtes ses grands éventails
-blancs et noirs. Et c'est là tout ce qui anime ce pays désert, où l'on
-se sent si pleinement vivre.
-
- * * * * *
-
-Vers midi, au milieu de collines violettes de lavandes dont le soleil
-surchauffe et exalte la pénétrante senteur, nous apercevons un recreux
-de ravin où il y a par hasard un arbre, un vrai grand arbre, un vieux
-figuier sauvage contourné comme un banian de l'Inde. Et c'est si
-tentant, si extraordinaire dans ce pays nu, où il n'y a d'ombre que
-celle des nuages errants, que nous mettons pied à terre pour descendre
-dans ce trou et y faire notre halte du milieu du jour. La place, choisie
-et rare, est déjà occupée par une dizaine de taureaux qui se tiennent
-là, bien serrés les uns aux autres, bien cachés sous l'abri des larges
-feuilles épaisses, béats dans cette fraîcheur humide, quand tout rayonne
-et brûle alentour. Mais ils nous cèdent sans conteste, se sauvent
-épeurés à notre approche, et nous nous installons en maîtres dans la
-petite oasis.
-
-Ce figuier doit avoir des siècles, tant ses branches sont grosses et
-bizarrement tordues. Un ruisseau court à ses pieds, en bruissant sur des
-cailloux noirs, au milieu des cressons, des myosotis bleus, de toutes
-ces plantes d'eau connues depuis l'enfance dans nos ruisseaux des
-campagnes françaises. Et, derrière la masse touffue de l'arbre, un
-rocher surplombant s'avance en voûte de grotte, formant comme une
-seconde petite salle, plus couverte encore et plus intime, que tapissent
-des capillaires et d'où suinte une source. En entrant là dessous, on a
-une sensation délicieuse de fraîcheur et d'ombre, après l'accablement de
-lumière brûlante qui est partout dehors sur ces collines de lavandes.
-Parmi les racines de ce figuier, comme sur des fauteuils, nous nous
-étendons paresseusement, nos pieds nus dans l'eau du ruisseau. De tout
-ce qui nous entoure, rien d'africain, rien d'étranger, il nous semble
-être dans quelque recoin d'une France sauvage, d'une France d'autrefois,
-au resplendissement de juin, par un midi sans nuages. Et les bêtes ici,
-jamais tourmentées par les hommes, n'ont pas peur de nous; les tortues
-d'eau tout doucement, tout doucement, entre les joncs, approchent leurs
-carapaces noires, pour venir manger les miettes de notre pain; et les
-rainettes vertes sautent sur nous, se laissent prendre et caresser.
-
-De tous les recoins d'ombre, de tous les ruisseaux frais aux bords
-desquels il m'est arrivé de me reposer, par les brûlants midis, durant
-tant d'expéditions diverses, au milieu de tant de circonstances
-différentes, dans des pays quelconques du monde, je ne crois pas
-qu'aucun m'ait jamais apporté une plus pénétrante impression de paix que
-celui-ci, avec un plus intime désir de m'abîmer dans la tranquille
-nature verte.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- * * * * *
-
-A la fin de ce même jour, deuxième de notre mois de mai et premier du
-mois arabe de ramadan, nous sommes campés devant Czar-el-Kébir.
-
-Et le soir, notre caïd, nos muletiers qui ont commencé depuis ce matin à
-observer le jeûne que le Coran ordonne pendant la durée de ce mois-là,
-sont tous debout, regardant la ville derrière laquelle le soleil se
-couche, attendant avec impatience l'heure où les pavillons blancs de
-prière vont se hisser sur les mosquées, l'heure du saint Moghreb, après
-laquelle il leur sera permis de manger et de boire.
-
-Le ciel est absolument jaune, d'un jaune pâle de citron, une intense
-lumière jaune est répandue partout, et sur ce couchant si clair, la
-ville se profile en silhouette dure: ses lourds minarets, en noir;
-toutes ses murailles crénelées, ensevelies sous la chaux, en une sorte
-de gris bleu, froid et mort; en noir aussi, ses quelques hauts palmiers,
-aux tiges minces comme des fils, qui penchent çà et là leurs bouquets de
-plumes au-dessus des terrasses.--Et dans le jaune lumineux du fond,
-dominant tout, la lune nouvelle du ramadan marque son fin croissant
-comme un trait d'ongle qui brillerait. C'est un décor idéalement arabe,
-éclairé avec un art suprême.
-
---«Allah Akbar!...» L'heure sainte est enfin sonnée, l'immense cri
-retentit sur la ville. A genoux, tous les burnous de laine: c'est le
-Moghreb, le premier Moghreb du ramadan.
-
-Les grandes cigognes, contrariées par ce bruit pourtant familier,
-s'envolent, tournoient lentement, promènent un instant, en silhouette
-sur le jaune du ciel, leurs éventails de plumes, puis reviennent se
-poser à la pointe des minarets, dans leurs nids...
-
---«Allah Akbar!» Le cri, longuement répété, s'apaise, se perd en traînée
-mourante dans le silence envahissant; la lumière s'éteint vite, dans du
-bleuâtre qui semble monter de la terre; et, du côté opposé à la ville,
-du côté de l'ombre, une voix de chacal répond en sourdine, derrière un
-fourré de cactus...
-
- * * * * *
-
-En temps de Ramadan, il est d'usage au Maroc de faire toute la nuit de
-la musique et des festins après le jeûne austère du jour; aussi, dès que
-l'obscurité nous a tous enveloppés, la ville nous envoie des bruits
-confus de tambourins battant des danses étranges, de cornemuses
-glapissant des chants tristes; et dans notre petit camp aussi, où le
-ramadan est fidèlement observé, on joue, sous les tentes, de la guitare
-à deux cordes au son de grillon agonisant; on chante en voix flûtée,
-avec des battements de mains.
-
-Un peu plus avant dans la nuit, le silence, qui était revenu, tout à
-coup se remplit d'une musique aigre et déchirante qui semble être en
-l'air, qui semble venir d'en haut, planer. Et alors, étant sorti de ma
-tente, je demande à un de nos muletiers, qui flâne à la belle étoile
-malgré l'heure indue, d'où ces sons nous viennent. En souriant, il
-m'indique du doigt les tours des mosquées qui se profilent en grisaille
-sur le ciel semé d'une poussière blanche d'étoiles: au bout de chaque
-minaret, en compagnie des cigognes, un joueur de musette, paraît-il, est
-installé, jouant à plein souffle, et devant continuer jusqu'au matin,
-au-dessus de la vieille ville confusément obscure...
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-Samedi 3 mai.
-
-Demain nous reverrons Tanger la Blanche, la pointe d'Europe, et déjà les
-choses et les gens de ce siècle.
-
-Cette avant-dernière journée de marche est longue, pénible, sous un
-soleil beaucoup plus lourd. Notre vieux caïd, que les jeûnes du Ramadan
-achèvent, hésite, ne reconnaît plus son chemin. Nos muletiers, qui ne
-mangent pas non plus, ont une lenteur et une somnolence inusitées. Les
-distances grandissent entre nous, notre petite colonne s'allonge d'une
-manière inquiétante, la voici échelonnée sur deux ou trois kilomètres de
-pays chaud et désert. Parfois nous perdons de vue les mules, les
-muletiers endormis qui nous suivent avec nos bagages et nos cadeaux du
-Calife, nos fameux cadeaux si convoités; alors, un peu influencés
-nous-mêmes par le Ramadan, manquant de courage pour retourner sur nos
-pas par cette chaleur, nous nous étendons pour les attendre, n'importe
-où, au soleil toujours puisqu'il n'y a d'ombre nulle part; n'importe où
-sur la vieille terre arabe, sèche et brûlante, cachant notre tête sous
-notre capuchon blanc, à la manière des bergers qui font la sieste.
-
-Vers trois heures, nous sommes complètement égarés, au milieu de
-solitudes de fougères, de lentisques et de lavandes. Plus trace de nos
-tentes ni de nos bagages, qui ont dû suivre un autre chemin. Et notre
-vieux caïd, auquel nous pourrions nous en prendre, nous fait pitié, dans
-son abrutissement de fatigue.
-
- * * * * *
-
-Mais, le soir venu et notre route retrouvée, le dernier de nos
-campements est pour nous faire plus regretter la fin de notre vie
-errante sur cette terre primitive de fleurs et d'herbages.
-
-Dans un lieu sans nom, au penchant d'une haute colline, devant des
-horizons tranquilles, c'est une sorte de petit plateau circulaire, de
-petite terrasse, que des broussailles de palmiers-nains entourent comme
-une bordure de jardin. Et sur ce plateau Allah, pour nous, a étendu un
-tapis blanc, bleu et rose, absolument vierge, où personne n'a posé les
-pieds: pâquerettes, mauves et gentianes, si serrées les unes aux autres
-qu'on dirait des marbrures de fleurs; les tiges sont courtes et fines,
-sur un sol sablonneux, engageant et doux pour s'étendre. L'air pur est
-rempli de senteurs saines et suaves. Il y a, par exception, un bois
-couronnant la hauteur qui nous domine, un bois d'oliviers. Sur le ciel
-bleu qui commence à pâlir, à tourner au vert limpide, un tissu de petits
-nuages pommelés est jeté discrètement comme un voile. Rien d'humain en
-vue nulle part; et le recoin le plus embaumé, le plus calme, que nous
-ayons encore trouvé sur notre route; c'est pour nous seuls, toutes ces
-fleurs, toutes ces musiques d'insectes, tout ce resplendissement de
-couleurs et de l'air. Cette soirée de mai sur ce plateau sauvage a une
-paix d'Éden; elle est ce que devaient être les soirées des printemps
-préhistoriques, alors que les hommes n'avaient pas encore enlaidi la
-terre...
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Dimanche 4 mai.
-
-Après une journée de marche encore longue sous un ardent soleil, vers le
-soir, nous voyons poindre devant nous Tanger la Blanche; au-dessus, la
-ligne bleue de la Méditerranée, et au-dessus encore, cette lointaine
-dentelure irisée qui est la côte d'Europe.
-
-Nous éprouvons une première impression de gêne, presque de surprise, en
-passant au milieu des villas européennes de la banlieue. Et notre gêne
-devient de la confusion, lorsque, en entrant dans le jardin de l'hôtel,
-avec nos figures noircies, nos burnous, et nos jambes nues, notre suite
-de muletiers, de ballots, notre déballage de Bédouins nomades, nous
-tombons au milieu d'un essaim de jeunes misses anglaises en train de
-jouer au lawn-tennis...
-
-Vraiment Tanger nous paraît le comble de la civilisation, du raffinement
-moderne. Un hôtel, ou l'on nous donne à manger sans exiger de nous la
-lettre de rançon signée du sultan; pour nous apporter le couscouss, à
-table d'hôte, des messieurs cuistres tout de blanc cravatés, tout de
-noir vêtus, avec de petits cafetans étriqués, arrêtés devant à la taille
-comme si le drap coûtait trop cher, et prolongés derrière, au-dessous du
-dos, par deux pendeloques saugrenues en élitres de hanneton. Des choses
-laides et des choses commodes. La ville partout ouverte et sûre; plus
-besoin de gardes pour circuler par les rues, plus besoin de veiller sur
-sa personne; en résumé, l'existence matérielle très simplifiée, plus
-confortable, nous sommes forcés de le reconnaître, facile à tous avec un
-peu d'argent. Et, à la détente qui se produit en nous, nous sentons tout
-ce qu'avait d'oppressant, malgré son charme, cette replongée si profonde
-que nous venons de faire dans des âges antérieurs...
-
-Cependant, nos préférences et nos regrets sont encore pour le pays qui
-vient de se refermer derrière nous. Pour nous-mêmes, il est trop tard,
-assurément, nous ne nous y acclimaterions plus. Mais la vie de ceux qui
-y sont nés nous paraît moins misérable que la nôtre et moins faussée.
-Personnellement, j'avoue que j'aimerais mieux être le très saint calife
-que de présider la plus parlementaire, la plus lettrée, la plus
-industrieuse des républiques. Et même le dernier des chameliers arabes,
-qui, après ses courses par le désert, meurt un beau jour au soleil en
-tendant à Allah ses mains confiantes, me paraît avoir eu la part
-beaucoup plus belle qu'un ouvrier de la grande usine européenne,
-chauffeur ou diplomate, qui finit son martyre de travail et de
-convoitises sur un lit en blasphémant...
-
- * * * * *
-
-O Moghreb sombre, reste, bien longtemps encore, muré, impénétrable aux
-choses nouvelles, tourne bien le dos à l'Europe et immobilise-toi dans
-les choses passées. Dors bien longtemps et continue ton vieux rêve, afin
-qu'au moins il y ait un dernier pays où les hommes fassent leur
-prière...
-
-Et qu'Allah conserve au sultan ses territoires insoumis et ses solitudes
-tapissées de fleurs, ses déserts d'asphodèles et d'iris, pour y exercer
-dans l'espace libre l'agilité de ses cavaliers et les jarrets de ses
-chevaux; pour y guerroyer comme jadis les paladins, et y moissonner des
-têtes rebelles. Qu'Allah conserve au peuple arabe ses songes mystiques,
-son immuabilité dédaigneuse et ses haillons gris! Qu'il conserve aux
-musettes bédouines leur voix triste qui fait frémir, aux vieilles
-mosquées l'inviolable mystère,--et le suaire des chaux blanches, aux
-ruines.
-
- * * * * *
-
-
-FIN
-
-
-IMPRIMERIE CHAIX--RUE BERGÈRE, 20, PARIS--25446-11-9.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Au Maroc, by Pierre Loti
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU MAROC ***
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-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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- http://www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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