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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41065 ***
+
+ Note de transcription:
+
+ L'orthographe originale a été conservée (ex: maronniers,
+ ébulition, tisanne etc.)
+
+ Quelques corrections ont été apportées. La liste des modifications
+ se trouve à la fin du texte.
+
+ On notera l'emploi de l'abréviation C{e} pour Compagnie.
+
+
+
+
+ LES FEMMES DE PROIE
+
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+
+
+ MADEMOISELLE
+ CACHEMIRE
+
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+
+
+ EN PRÉPARATION
+ DU MÊME AUTEUR:
+
+
+ CAMILLE DESMOULINS ET LES DANTONISTES, essai sur
+ la Révolution française (1789-1794), 1 vol. in-8º.
+
+
+ Coulommiers.--Typ. de A. MOUSSIN.
+
+
+
+
+ LES FEMMES DE PROIE
+
+
+ MADEMOISELLE
+ CACHEMIRE
+
+ PAR
+
+ JULES CLARETIE
+
+
+ [Logo de l'éditeur]
+
+
+ PARIS
+ E. DENTU, ÉDITEUR
+ LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+ PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
+ 1867
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+A JULES LEVALLOIS
+
+
+Voilà plusieurs jours déjà que je suis à Florence. C'est loin de Paris,
+mon ami! Il n'y a pas seulement les Alpes et les Apennins entre les
+boulevards et les Cascine, il y a un monde. Monde d'idées, monde de
+faits. Tout s'agite ici; là-bas, dirait-on, tout est calme. J'entends
+passer sous mes fenêtres des chants de joie, des hymnes de guerre. Le
+mot de liberté traverse l'air du matin au soir, et c'est le premier nom
+qui m'éveille. Ah! ce n'est plus _la Femme à barbe_! Ces Italiens sont
+en retard.
+
+Ils vont se battre, paraît-il, ils partent. Je vois passer les
+volontaires avec leurs soeurs qui pleurent et leurs pauvres mères qui
+ont les yeux rouges. Ils marquent le pas, ne disent rien, mais ils
+savent où ils vont. On pourra les vaincre--la guerre a ses destins--mais
+ils sauront mourir. Ce sont là d'étranges spectacles et je n'y suis pas
+habitué. Quelle antithèse! Et--pour la première fois peut-être--en
+voyage je ne regrette point Paris. C'est à lui pourtant que je pense et
+c'est lui que j'ai voulu peindre--une de ses mille faces tout au
+moins--dans un livre que je suis heureux de vous dédier et que je
+souhaiterais plus digne de vous. Paris? Il est là-bas, avec ses
+tournoiements, ses mugissements, sa perpétuelle agitation, sa fièvre
+éternelle. Il va et vient, s'agite, se démène, vit à grands guides, rit
+à grosse voix, s'excite, s'irrite, s'éperonne et s'époumonne. Il y a,
+dirait-on, un peu de tétanos dans son cas. Je le vois ainsi, du moins,
+épileptique et fou, et c'est de la sorte que je l'ai présenté. L'image
+ne séduira pas tout le monde. Il est évident qu'un pastel est plus
+aimable et beaucoup plus poli qu'un miroir. Mais je réponds de la
+plupart des traits.
+
+Qui sait? Vous m'accuserez peut-être, mon cher ami, d'avoir à plaisir
+broyé le bitume et poussé au noir, vous qui regardez les choses de loin
+et qui de Paris ne voyez plus que l'immense figure, couchée là-bas, sous
+le vaste ciel, toute de marbre, dirait-on, éclatante et fière, blanche
+par les jours de soleil. C'est de Montretout que vous contemplez le
+spectacle. Les cris de forcenés lorsqu'il vous parviennent à Saint-Cloud
+ont eu le temps de s'adoucir; l'âcre senteur de boudoirs et d'usines, de
+restaurants et d'écuries, s'est saturée des parfums sains des arbres, de
+l'eau, de la terre retournée. Puis, à deux pas, la forêt vous console.
+Vous avez vos livres et vos fourmis, Goëthe qui vous parle de la nature
+et la nature qui vous parle de tout. Vous avez bien le temps quand
+frissonnent les marronniers, quand les feuilles s'ouvrent au printemps
+ou se dorent à l'automne, quand l'herbe vous tend ses tapis et le bon
+livre ses pages fraîches, vous avez bien le temps d'écouter le récit de
+la ruelle, le scandale qui court, ou le boursier qui vole!--Ou si vous
+le faites, ô philosophe, c'est pour en rire.
+
+Mais on ne peut pas toujours rire. Voilà pourquoi j'ai écrit ce
+livre--moral, vous le verrez, de la morale brûlante--et malheureusement
+encore actuel. Il fait bien pourtant de se presser, car un temps
+viendra--qui n'est pas loin, je l'espère--où il ne sera plus possible.
+Il arrivera une heure où le roman, où le drame--sur lesquels elle règne
+depuis quinze ans--n'appartiendront plus à la femme de proie. Celui qui
+croirait alors écrire une oeuvre d'art sur ce sujet ne composerait
+plus qu'une façon de mémoire historique. La saison sera finie parce que
+la femme de proie sera vaincue. On s'en occupe déjà beaucoup moins, ce
+me semble. Il faut à nos appétits une autre nourriture, d'autres
+inspirations à nos écrivains.--Il est temps de remplacer cette matière
+par un idéal.
+
+Non pas, à mon avis, qu'on ait abusé du sujet. Il fallait bien peindre
+ce qu'on avait sous les yeux. Le prosecteur ne peut disséquer, dans son
+amphithéâtre, que les cas atteints par maladie régnante. Que si
+l'épidémie persiste ne vous en prenez pas à lui, dites-vous:
+l'atmosphère est mauvaise, et laissez faire le scalpel du chirurgien. Je
+sais bien; des _études_ pareilles ne sont pas du goût de tout le monde.
+Le lecteur, quoiqu'en dise cet autre, veut encore moins être respecté
+que flatté! Tout écrivain qui respecte quelque peu l'hypocrisie doit
+s'attacher à faire style de velours. Devant Saint-Simon assurément
+Dangeau fût devenu blême, disant: Quel est ce duc mal léché? Mais la
+bile de Saint-Simon avait raison de passer dans son encre et l'encre est
+restée. Voilà le fait.
+
+Nous écrivons un roman, il est vrai. Vous allez me dire: «Ne
+pouviez-vous pas justement laisser loin de vous cette réalité
+douloureuse, regarder plus haut que la terre, chercher autre part et
+vous échapper, à votre gré, vers les grands horizons, les lignes pures,
+les régions consolantes!» Certes. Vous avez deviné, mon ami, lorsque
+parut _Robert Burat_ et vous avez bien voulu dire que la tristesse des
+oeuvres de notre génération venait seulement des obstacles que nous
+avions rencontrés à nos débuts,--obstacles moraux, j'entends,--manque
+d'air et d'espace et que, dépouillés de ces sources vivifiantes et
+libres nous nous étions réfugiés dans le doute ou dans l'ironie. Et vous
+nous indiquiez le remède et vous ressuscitiez nos espoirs. En effet,
+vous aviez raison. Il y a encore des espérances de par le monde. Il y a
+encore des souffles puissants et des courants invincibles, le droit
+n'est point frappé à mort, la liberté n'est point à jamais vaincue.
+
+Ne la croyait-on pas au tombeau cette Italie, qui tressaille et se
+redresse à cette heure? Soupçonnait-on que cette _poussière de morts_
+pût se retrouver aussi vivante? Ne la regardait-on pas depuis longtemps
+comme un Musée, _campo-santo_ de l'art où l'on venait admirer des
+cadavres? Eh bien! la patrie des Donatello et des Ghirlandajo, la terre
+des Brunelleschi et des Michel-Ange, le pays des artistes allait devenir
+le pays des citoyens. Ils sont debout, ils marchent. Mal armés, faibles
+et chétifs, ces paysans nourris de riz vont se mesurer avec les robustes
+soldats de l'Autriche. Ce qui les attend, peu leur importe. S'ils
+tombent, ils tomberont joyeux. Ils ne doutent pas du succès. Ceci est le
+secret. Mais ils ont la justice. C'est quelque chose. Ils réclament le
+_droit à la patrie_, rien de plus: Les canons ennemis qui les
+mitrailleront ne pourront les priver du moins d'une tombe dans la terre
+natale.
+
+Et voilà comment renaissent les nations.
+
+Mon cher ami, je ne crois pas avoir assombri les tableaux parisiens que
+je vous présente. Cela est ainsi. Mademoiselle Cachemire me paraît même,
+si je dois l'avouer, un peu bien modeste auprès de certaines de ses
+rivales qui courent non pas le roman mais le monde. Mais, tout en se
+piquant de faire vrai, on est encore forcé de se contenter
+d'indications. Que voulez-vous? J'ai tâché aussi de relever les côtés
+sombres d'un tel sujet par des coins assez consolants. Il faut tout
+prévoir. M. Tartufe pourrait se fâcher:
+
+ Comment! couvrez ce sein....
+
+Puis je ne suis point pessimiste, diable! Je m'arrête volontiers devant
+un marais aux eaux croupissantes--surtout quand le marais va jusqu'à ma
+porte. Je vois ces taches verdâtres, cette eau stagnante, ces herbes
+mauvaises, fauves et perfides, luisantes comme des glaives, ces façons
+de terre ferme qui sollicitent et qui engloutissent, ces squammes et ces
+moisissures, mais vienne un rayon de soleil, un oiseau qui chante, une
+libellule qui passe, et, je vous en réponds, mon cher Levallois, c'est
+le rayon qui m'attire, c'est la libellule au corselet bleu que je
+regarde, que je suis des yeux et c'est l'oiseau que j'écoute.
+
+Tenez, quelque plaisir que j'aie à causer avec vous, je laisse ma plume
+et je vous quitte. Je vais à deux pas, dans ces jardins de Boboli où
+passa Montaigne, où se promena Pétrarque sans doute, et Masaccio et
+Marcile Ficin, et les artistes et les poètes; où les arbres en berceaux,
+les oliviers, les citronniers font de l'ombre avec du soleil et
+réalisent un vers de Virgile:
+
+ Est iter in sylvis ubi coelum condidit umbra.
+
+J'y vais rêver, j'y vais songer, j'y vais oublier Paris et penser à
+vous.
+
+ Florence, 31 mai 1866.
+
+ * * * * *
+
+ Paris.
+
+Je n'ai rien changé, mon cher ami, à cette dédicace écrite, là-bas,
+entre deux dépêches, entre deux journaux lus en hâte, entre deux
+nouvelles dont l'une apportait la paix, l'autre la guerre. Recevez ce
+livre comme un faible témoignage d'un vif et profond attachement.
+Encore une fois, j'aurais dû le revoir davantage avant de vous
+l'adresser, avant de le présenter au public. Un autre jour je ferai
+mieux. Je ferai du moins autre chose. Il est temps d'aborder les
+questions hautes et palpitantes, et de laisser aller où elles vont
+toutes les reines d'une nuit ou d'un jour.
+
+Bref, j'ai peint ici _Paris qui dépense_. J'eusse préféré vous présenter
+_Paris qui pense_. C'est un autre travail. Croyez-moi, mon bien cher
+ami, votre affectueusement dévoué,
+
+ JULES CLARETIE.
+
+ 5 Septembre 1866.
+
+
+
+
+LES
+
+FEMMES DE PROIE
+
+
+
+
+I
+
+
+L'auberge est au bord de l'eau et ses murailles blanchies se reflètent
+dans la Seine. Une barque pleine de poisson frais est amarrée sous les
+fenêtres, parmi les roseaux. Quelque peintre de passage--il en vient
+beaucoup de ce côté--a peint, sur la porte d'entrée un lapin à demi
+dépouillé qui fricasse tout vif sur un feu clair. Le nom de l'aubergiste
+se détache en grosses lettres bleues: LABARBADE. C'est là que descendent
+les artistes en tournée dans la forêt de Fontainebleau. La fille du père
+Labarbade était une célébrité à Samoreau, dans ce pays qu'une chanson a
+fait illustre:
+
+ A Samoreau y a de belles filles,
+ Y en a-t-une si parfaite en beauté,
+ Que Godefroid y a tiré son portrait.
+
+Qu'est-ce que ce Godefroid, le Titien inconnu de cette _belle fille_?
+L'histoire de l'art est là-dessus muette, Vasari se tait, mais la belle
+fille était peut-être Suzanne Labarbade.
+
+Elle avait seize ans alors, pas davantage; de grands yeux noirs dans un
+visage un peu hâlé, des cheveux épais, mal attachés et qui roulaient sur
+ses épaules parfois, brusquement. Elle se savait jolie. Quand elle
+passait dans les rues, les regards venaient à elle tout droit. Puis elle
+avait des miroirs. Ce qu'elle savait déjà, les miroirs le lui
+répétaient. Elle les cachait sous son lit, ou derrière son armoire,
+parce que le père Labarbade ne badinait pas. C'était un homme dur, rendu
+plus rude encore par le malheur. Toute sa vie il avait travaillé sans
+grande chance. Il était de ceux qui naissent condamnés. Sa première
+femme, la mère de Suzanne, était morte jeune. Remarié, le pauvre homme
+n'avait trouvé que le chagrin, la mauvaise humeur au logis, les
+querelles. Madame Labarbade, la seconde, avare, criarde, très-belle
+d'ailleurs et très-vaniteuse, élevait la petite Suzanne à la dure. Elle
+la battait souvent, plus souvent la privait de manger, l'envoyait au lit
+sans souper _pour lui apprendre_. Suzanne ne disait rien, se couchait et
+mordait ses draps afin que dans la pièce à côté la belle-mère ne
+l'entendît pas pleurer.
+
+L'enfant, à défaut d'orgueil, avait l'entêtement. On ne la faisait point
+plier. Elle se raidissait contre les injustices, opposait ses ironies
+aux sévérités et peu à peu s'habituait à l'abandon.
+
+Dans les premiers temps, le père Labarbade avait bien pris le parti de
+sa fille. Il la défendait. Cela ne lui convenait pas qu'on la
+maltraitât. Il élevait la voix, et bien souvent quand arrivaient ces
+scènes, il coupait une grosse miche de pain, la mettait dans les bras de
+l'enfant, avec des pommes ou des confitures et lui disait: va-t-en
+maintenant! Mais comme les querelles l'ennuyaient, il se lassa de lutter
+contre la ménagère qui savait trop bien lui faire payer toutes ces
+colères. Il en vint même à se persuader que toutes les criailleries
+étaient du fait de Suzanne, et que sans elle bien certainement la maison
+eût été plus tranquille.--Arrangez-vous comme vous voudrez, dit-il un
+beau soir, je ne me mêle plus de vos affaires. Cette petite est trop
+ennuyeuse, à la fin des fins.
+
+Et il donna à Suzanne une brusque poussée. A partir de ce jour, dans
+cette maison, l'enfant se sentit bien seule.
+
+D'ailleurs, le père venait d'avoir un fils. Madame Labarbade était
+accouchée d'un gros garçon, pesant et criant. Labarbade, complétement
+faible sous son apparence solide, avait brusquement viré de bord,
+abandonné la petite fille pour ne plus s'occuper que de _son gamin_.
+Suzanne, livrée sans défense à l'humeur de sa belle-mère s'irritait tout
+bas contre son père; elle avait compté jusqu'alors sur cette apparence
+de secours, sur cette pseudo-volonté, sur les violences de Labarbade
+succédant brusquement, comme des coulées de lave, à de longs mois de
+soumission; et voilà que tout lui manquait, c'était fini. La belle-mère
+triomphait. Quel isolement! Mais elle patientait encore. Un je ne sais
+quoi lui disait que cette vie ne durerait pas longtemps. Elle
+travaillait pour s'étourdir ou plutôt elle s'agitait. Elle pêchait. Elle
+conduisait le bateau elle-même, et aimait à le lancer dans les joncs qui
+pliaient tout autour. Les cheveux dénoués, les bras nus dans un casaquin
+qui laissait voir ses aisselles, elle dirigeait sa barque et servait de
+passeuse aux jeunes gens qui voulaient traverser l'eau pour descendre à
+l'auberge de Labarbade. Quand ils essayaient de plaisanter avec elle,
+elle devenait toute pâle. Ces rires soulignés par des gestes, des mots
+bizarres, les phrases à double entente la troublaient et lui donnaient
+chaud. Une fois seule elle se répétait tout cela, fermait les yeux,
+devinait, rêvait. L'inconnu la tourmentait. Elle avait soif d'un avenir
+mal défini qui tardait bien à se montrer. On lui avait dit bien des
+fois,--des passants--peut-être sans y ajouter grande importance:
+Viendrais-tu à Paris avec moi? Paris! Ce seul mot ne signifiait pas
+autre chose pour elle que: Liberté! Mais ce qu'elle souhaitait par
+dessus tout c'était d'être libre. La maison lui pesait, elle étouffait
+dans sa chambre, prenait en haine son père, son petit frère, les
+voisins, le pays.
+
+Quelle vie! s'user là, se marier là, vieillir, devenir maigre sous le
+travail ou engraisser. On est laide si vite. Et tous ces paysans
+l'ennuyaient tant avec leurs grosses mains et leurs gros pieds! Quand
+elle n'allait pas au bateau, prendre pour la cuisine les anguilles
+gluantes qui glissaient brusquement entre ses doigts ou tirer de l'eau
+du puits ou ramasser les salades dans le verger, elle s'appuyait sur le
+rebord de la fenêtre ouverte et regardait l'eau courir, les arbres
+frissonner, les passants marcher en sifflant sur la route. Ou bien elle
+sortait et s'asseyait au bord de l'eau. C'était là qu'il faisait bon!
+Seule, avec ses désirs, avec ses rêves! La berge, pleine d'herbes hautes
+et fraîches, s'adoucissait, glissant vers l'eau. C'était vert, ce
+terrain, marécageux, tentant. A deux pas les roseaux, les ajoncs courbés
+miroitaient au soleil comme des aiguilles, les nénufars jaunes et
+luisants ouvraient à l'air leurs feuilles larges. Point de bruit. Les
+froissements des ailes sèches des libellules qui volaient lançant des
+reflets bleus. Le miroitement d'acier de l'eau pailletée où, çà et là,
+sautillaient les poissons comme dans la poële à frire. Et derrière, sur
+la route, le murmure vague, lent, sourd et comme menaçant des peupliers
+qui s'agitaient. Vivre là, dormir là, y voir Paris en songe! Mais tout à
+coup la voix du père appelait Suzanne, il fallait se lever, regagner la
+maison, se mettre au fourneau ou s'enfermer dans cette vieille chambre
+où, tant de fois, elle avait pleuré se rongeant les poings.
+
+Que c'était triste maintenant. Des murailles blanchies à la chaux, le
+parquet carrelé et froid, au plafond des traverses de bois toutes
+noires. De la poussière, un lit à couverture jaune, une vieille armoire
+luisante et brune, un dressoir avec des faïences à fleurs rouges et
+bleues ébréchées, des chaises de paille et de noyer, des imageries
+d'Epinal, _Mathilde et Malek-Adel_ dans un cadre orange, des paquets de
+ficelles suspendus ici, là des champignons en grappes. Un pot de pommade
+en verre opaque, une terrine de foie gras conservée comme une relique,
+de vieux papiers, des livres poudreux et déchirés, mais quels livres!
+Elle les avait lus, relus. Des almanachs, la _Vie d'Abd-el-Kader_,
+l'_Annuaire du département_. On étouffait là-dedans. Sans ses espoirs de
+lendemain, ses soifs de revanche, elle y fut morte.
+
+Mais elle était décidée à vivre.
+
+Un soir--c'était la fête de Samoreau--Suzanne alla danser malgré sa
+belle-mère. Elle avait passé des nuits pour coudre elle-même une robe
+blanche que Labarbade lui avait achetée pour ses étrennes, et que madame
+Labarbade avait conservée en pièce. Mais Suzanne savait où était la
+robe. Elle avait ouvert l'armoire, pris l'étoffe et sur un patron
+emprunté à une couturière de Fontainebleau, elle avait taillé cette
+robe.
+
+La nuit était tombée, une nuit de juillet, et les paysans de Samoreau
+dansaient sur la petite place. Les carabines partaient, l'on gagnait des
+lapins en logeant de grosses boules dans des trous, l'on cassait en deux
+les pipes de terre, les tourniquets chargés de porcelaine mal peinte
+grinçaient lourdement sur leur axe. On entendait un bruit composé de
+mille bruits: des cris, des chants, des rires, de la musique, des coups
+de fusil, des notes de crécelles et de mirlitons. La lumière était
+rouge; des lampes de schiste éclairaient la _salle de danse_, formée par
+quelques piquets soutenant une corde qui tenait lieu de muraille. Juchés
+sur une estrade de planches, qui criait et menaçait au moindre geste,
+quatre musiciens, les joues enflées, jouaient de la clarinette et du
+cornet. La lumière des lampes suspendues aux arbres paillettait le
+cuivre des instruments, rougissait les faces apoplectiques des
+musiciens, enveloppait de reflets les paysans en paletots, les jeunes
+filles en robe de percale blanche. Hommes et femmes, tout se heurte. Les
+danseurs étalent des grâces lourdes, empoignent brutalement les
+fillettes qui suent et rient, et les entraînent dans un galop plein de
+chocs. Ils vont, rouges, essoufflés, tournent et poussent des cris, et
+la musique achevée, ils tombent sur des bancs, s'essuyent le front ou se
+jettent à terre pour respirer.
+
+A travers les feuilles d'un vert sombre des maronniers, la lune
+glissait des rayons pâles parmi cette fournaise en plein air, faite de
+hurlements, de poussière, de poudre et de fumée.
+
+Au milieu de la foule, Suzanne dansait. Elle était charmante, le teint
+animé, affolée de danse, les prunelles électriques, avec une expression
+de joie. Comme elle se sentait regardée, elle s'étudiait. Elle avait de
+ces balancements de corps qui attiraient. Réservée pourtant, avec je ne
+sais quelles intuitions aristocratiques, elle faisait l'effet d'une note
+plus calme au milieu de ces choeurs épileptiques. Il y avait autour
+d'elle des jeunes gens de la ville et des dames qui ne la quittaient pas
+des yeux. Elle était fière de ces regards; elle éclatait d'une joie
+profonde. C'était cela qu'elle souhaitait. Être vue! Tout à coup, la
+foule des danseurs s'écarta, fendue par des bras robustes et Suzanne,
+reçut, sur le nez, un énorme et brutal soufflet. Elle chancela et parut
+s'évanouir. Elle ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Le sang
+coulait sur sa robe blanche. Une rumeur s'éleva, et, parmi le bruit,
+Suzanne distingua ces mots:
+
+--Je t'apprendrai à venir danser sans ma permission, pécore!
+
+C'était le père. Elle sentit qu'une main forte l'entraînait.
+
+Une fois au logis, folle de colère, de honte, d'amour-propre outragé,
+prise de rage, elle fit un paquet de ses robes, de ses peignes, de sa
+pommade, de ses miroirs, sauta par la fenêtre, qui n'était pas haute,
+sur les plates-bandes du jardin, et se sauva jusqu'au pont de Valvins.
+Puis, à travers la forêt, à travers la nuit, sans rien craindre, elle se
+dirigea sur Paris.
+
+C'était bien loin. Mais elle connaissait la route. Un 15 août Labarbade
+l'y avait menée en carriole, voir la fête. Le feu d'artifice était
+encore devant ses yeux. Elle mangea, en chemin, des morceaux de pain
+qu'elle avait emportés. D'ailleurs, elle avait un peu d'argent, de quoi
+vivre quelques jours. C'était peu. Cela lui suffisait. Elle compta sa
+fortune en arrivant. Il lui restait vingt francs, une pièce d'or et des
+sous. Le soir était venu, elle avait faim, rôdait autour des petits
+restaurants, toute seule, son paquet à la main. Elle ne savait guère où
+elle se trouvait. C'était une rue montante, pleine de bruit, de
+voitures, de gens en blouse, d'ouvriers, d'ouvrières, qui s'en allaient
+chez eux, la journée finie. Il avait plu. Tous ces gens étaient pleins
+de boue, et Suzanne, fatiguée, sentait sa jupe appesantie qui claquait,
+à chaque pas, sur ses talons. Mais elle n'était pas attristée. Tout ce
+qu'elle voyait la grisait; de temps à autre passait auprès d'elle, en
+sifflant, un drôle hardi qui la regardait. Elle ne baissait pas les
+yeux, et il lui semblait qu'elle avait entendu cette chanson, ce
+refrain, ces cris--quelque part.
+
+Il fallait manger pourtant, le pain était fini. Au détour d'une rue, une
+odeur de graisse fondue arrêta court Suzanne sur le trottoir. Elle
+regarda avec des yeux pleins d'appétit et tendit la main. C'était une
+marchande de pommes de terre frites et de harengs qui remuait sa poële.
+
+--Donnez-m'en, dit Suzanne.
+
+Elle demeurait, la main tendue, regardant cette graisse qui grésillait.
+
+--Pour combien? dit la marchande.
+
+Suzanne ne savait pas; elle répondit au hasard et tendit sa pièce de
+vingt francs pour payer.
+
+--Comment, dit l'autre, vous n'avez pas de monnaie?... Six sous!
+
+Suzanne fouilla dans sa poche, jeta les sous et s'enfuit. Elle cherchait
+un coin, n'importe où, pour s'asseoir. Partout du monde. Alors, tout en
+marchant, elle grignotait ses pommes de terre, déchiquetait de ses dents
+blanches son hareng saur, et se sentait fière, heureuse, confiante,
+libre.
+
+Du premier coup, elle avait bien vu que Paris était son élément. La
+fange même des rues lui plaisait. Comme la boue liquide que la pluie
+délayait dans la campagne l'attristait, lorsqu'elle la regardait, du
+haut de sa fenêtre, à Samoreau! A Paris, elle trouvait comme une volupté
+à marcher là-dedans, crottée, salie, et à regarder les voitures aux
+lanternes à biseaux, qui passaient, éclaboussant le monde. Elle n'avait
+pas d'étonnements, elle n'avait rien oublié de tout cela qu'elle avait
+vu, petite; elle l'eût deviné. C'était son milieu. Ce terrain était fait
+pour elle. Il lui semblait qu'elle avait eu cent fois la vision de ces
+maisons hautes, de ces longues rues, de cette foule. Elle avait soif;
+elle entra chez un marchand de vin, demanda à boire et vida son verre,
+au milieu des hommes qui l'examinaient.
+
+Elle marchait toujours, lasse cependant, brisée, devant tous ces
+magasins pleins de lumières, pleins de bijoux, pleins de soie, pleins de
+luxe. Ses jambes pliaient, mais elle voulait voir, regarder, toucher des
+yeux ces merveilles. Des chapeaux, des robes, des diamants! Elle savait
+bien que c'était à Paris qu'on trouvait tout cela.
+
+En attendant, il fallait vivre et se reposer, dormir. Où cela? Suzanne
+se disait, un peu tremblante, qu'il fallait donner son nom à l'hôtel
+garni, celui de ses parents, son âge. Elle le savait par plus d'une qui
+était partie comme elle, un jour de fièvre. Elle se dénonçait ainsi,
+elle était découverte si le père voulait la poursuivre. Elle s'éloignait
+alors brusquement des maisons où des transparents allumés annonçaient
+les hôtels garnis comme on se détournerait d'un piége. Mais comment
+faire? Elle errait toujours, laissant passer les heures, accablée, ses
+pieds alourdis la retenant à chaque pas. C'était un long boulevard qui
+durait toujours, avec des bancs de temps à autre et des rangées de
+petits arbres maigres. D'un côté les maisons étaient basses, resserrées,
+avec des enseignes vieillies, et faisaient face à de grands bâtiments
+sombres d'où s'échappaient des mugissements de boeufs. Le ciel était
+bas et le gaz semblait attristé dans ces ténèbres.
+
+Suzanne commençait à se sentir envahie par un vague effroi. La solitude
+ne lui était jamais apparue sous la forme d'une nuit passée en plein
+air, sur un banc, par un temps pluvieux. Elle s'était assise, les bras
+alanguis, les yeux à terre, entendant comme un bourdonnement vague
+autour d'elle, la pensée reportée vers cet intérieur qu'elle avait
+quitté, et où le pain, le gîte, le petit lit de noyer lui étaient du
+moins assurés. Elles doivent avoir souvent de telles nostalgies,
+soudaines, imprévues, aussitôt étouffées que nées, ces filles du hasard,
+lancées à coeur perdu dans la vie d'aventure.
+
+Suzanne s'éveilla, pour ainsi dire, tout à coup. On venait de lui
+frapper sur l'épaule. Elle regarda. Il y avait une femme assise à côté
+d'elle, une ouvrière, le costume décent, la voix douce et fatiguée. Le
+gaz éclairait nettement son visage, jeune encore, pourtant plein de
+rides, maigre et chagrin.
+
+--Qu'avez-vous donc? dit cette femme. Vous pleurez?
+
+--Non, dit Suzanne, comme si on l'eût prise en faute, et elle écrasa
+entre ses paupières deux grosses larmes qui lui montaient aux yeux.
+
+Elle s'était dit, depuis longtemps, qu'il faut se défier, au début.
+Puis elle ne voulait pas avouer qu'elle pouvait regretter quelque chose.
+
+La femme haussa doucement les épaules, se leva du banc où elle était
+assise et s'éloignait déjà, lorsque Suzanne la rappela.
+
+--Madame?...
+
+Elle revint sur ses pas et dit à Suzanne:
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--J'arrive à Paris. Je n'y connais personne. Je cherche un logement. Ne
+pouvez-vous pas m'en indiquer un?
+
+--Si fait, dit la femme, j'ai ma chambre.
+
+On se prête ainsi volontiers asile, ou nourriture, dans ces classes qui
+savent le prix d'un abri. Le peuple a conservé l'habitude, sinon le
+culte de l'hospitalité, ou plutôt il comprend, il pratique la
+franc-maçonnerie du besoin. La femme était une ouvrière, point riche,
+qui vivait seule, séparée de son mari. Elle habitait à quelques pas de
+là, chaussée du Maine, une chambre avec une cuisine et une façon
+d'antichambre qui était son atelier. Elle travaillait à de la chaussure
+avec une machine à coudre. Ce qu'elle gagnait lui suffisait bien. Elle
+économisait même pour les mauvais jours. C'était une honnête femme,
+mariée à un de ces beaux parleurs d'atelier qui pérorent au fond des
+cafés, laissant l'ouvrage les attendre. Elle l'avait aimé beaucoup, puis
+la désillusion et la lassitude étaient venues. Un jour, on s'était
+séparé, d'un commun accord. Victoire Herbaut restée seule, sans enfants,
+s'était cloîtrée, à trente ans, l'espoir fini, n'aimant plus que son
+frère, qui la venait voir quelquefois, et tâchait de l'égayer, sans y
+réussir. Si elle travaillait encore avec un peu de courage, c'était pour
+lui. Il avait dix ans de moins qu'elle. Elle l'avait élevé. C'était
+presque son enfant, et cette femme était de celles qui naissent mères.
+
+Suzanne savait déjà tout cela en arrivant chez Victoire. L'autre était
+un peu bavarde, très-confiante, facile à se livrer, à s'apitoyer. Elle
+avait lu sur le visage de la jeune fille une telle angoisse qu'elle
+s'était offerte sans trop réfléchir.
+
+--Vous allez trouver le logis bien petit, disait-elle en montant
+l'escalier. Mais à la guerre comme à la guerre. Demain nous aviserons!
+
+On fit un lit dans l'antichambre, sur le parquet, avec un matelas et des
+draps. Puis Suzanne se coucha. Mais elle ne dormit pas. Victoire
+Herbaut, assise à côté d'elle, questionnait. Il fallut tout dire.
+Victoire hochait la tête et paraissait peu rassurée.
+
+--Ma pauvre petite, disait-elle, vous avez fait un mauvais coup. Ah! le
+logis du papa! La cheminée où bout la soupe aux choux. Je n'ai jamais
+été si heureuse que lorsque maman me grondait, parce que je mettais du
+vinaigre de Bully dans mes cheveux. Car j'ai été coquette, moi aussi. Ça
+m'a passé! ça vous passera! Voyez-vous, il faut travailler, travailler
+beaucoup, vous amasser un petit magot, pas bien lourd, parce qu'on
+économise peu, malgré tout, et quand vous voudrez vous marier, bien
+choisir pour ne pas vous tromper!
+
+--Vous avez raison, disait tout bas Suzanne dont les yeux s'emplissaient
+de gravier et qui s'enfonçait déjà, en rêve, dans ces pyrotechnies de
+velours et de rubis qu'elle voulait....
+
+--Allons, je vous fatigue, fit brusquement madame Herbaut en se
+retirant. Ne m'en veuillez pas. Je suis jacasse. A demain!
+
+Suzanne n'entendait déjà plus.
+
+Le lendemain, quand elle s'éveilla, elle éprouva une grande joie. Le
+soleil entrait par la fenêtre qui donnait sur l'antichambre, un soleil
+joyeux, plein de chaleur et de vie. Elle se leva reposée. Madame Herbaut
+travaillait déjà, à côté! Tout ce petit logis était gai, propre; il y
+avait une pendule sur la cheminée avec Paul embrassant Virginie, des
+chandeliers en zinc, des gravures sur la muraille; dans un cadre en
+oeil-de-boeuf, sous verre, fané, triste, jauni, un bouquet de fleurs
+d'oranger avec des rubans pleins de poussière. Le lit était déjà fait,
+avec une couverture au crochet, rouge et blanc, et madame Herbaut avait
+étalé sur la commode les chaussures qu'elle devait piquer ce jour-là.
+
+--Ah! dit-elle à Suzanne, vous avez une bonne mine! Voyons, causons, en
+attendant que votre café chauffe.--Je prends le café au lait le matin,
+et vous?... Que savez-vous faire?...
+
+--Moi? rien!
+
+--Allons donc! Il faut apprendre à coudre! regardez-moi aller... Ce
+n'est pas bien difficile. Tenez, essayez!
+
+Elle installa Suzanne devant la machine à coudre et lui enseigna comment
+manoeuvraient les aiguilles et comment le cuir se trouvait cousu à
+double chaînette.
+
+--Je comprends bien, dit Suzanne, mais je ne saurai jamais. Cela
+m'ennuierait.
+
+--Pourtant, dit madame Herbaut, il faut bien vous décider à faire
+quelque chose!
+
+Il y avait justement, dans la maison, au-dessus de l'appartement de
+Victoire, une petite chambre à louer. Cent cinquante francs par an, avec
+une fenêtre sur la chaussée. Suzanne l'arrêta et, aussitôt, écrivit à
+son père. Elle disait que sa résolution était depuis longtemps prise,
+qu'elle serait morte à Samoreau, qu'il lui fallait Paris, qu'elle allait
+travailler d'ailleurs, qu'elle avait déjà un état et qu'elle ne
+demanderait jamais rien à personne. Le dernier trait était dirigé contre
+sa belle-mère. La réponse ne se fit pas attendre. Labarbade, poussé sans
+doute par sa femme, envoyait Suzanne au diable et écrivait qu'il ne
+voulait plus en aucune façon entendre parler d'elle. Son dernier mot
+était celui-ci: _Tu n'es plus rien pour moi!_
+
+Suzanne le lut sans émotion. Labarbade avait pleuré en l'écrivant.
+
+Dans les premiers temps, Suzanne travailla. Il le fallait bien; les
+vingt francs étaient partis vite; mais ce travail lui pesait; elle
+souhaitait l'inaction, le repos, ce que Paris lui avait promis. Elle
+faisait part quelquefois de ses rêves à madame Herbaut, qui la regardait
+avec un certain effroi:
+
+--Ma pauvre enfant, disait l'ouvrière, nous sommes nées en bas, restons
+en bas. C'est dangereux de chercher à monter. J'ai eu de mes amies qui
+ont fait aussi de ces rêves-là. Où sont-elles, les pauvres filles?
+Tandis que moi, je ne suis pas riche, ni heureuse, mais je vis.
+
+Joseph Guérin, l'imprimeur, venait voir sa soeur quelquefois. C'était
+un garçon gai, franc, rieur, bruyant, chantant, amusant, blagueur. Il
+savait tout, causait de tout, apportait toutes les nouvelles, celles du
+jour, celles de la veille, et celles du lendemain. Rien ne lui échappait
+à Paris. Il savait la couleur des cheveux de la femme à la mode, l'heure
+à laquelle elle allait au bois, les noms de ceux qu'elle ruinait, la
+liste des dettes qu'elle contractait chez les fournisseurs, le secret
+des coulisses littéraires, et pourquoi telle pièce n'aurait pas de
+succès, et pour quelle raison mademoiselle Jane Essler avait refusé le
+rôle, quel roman allait faire scandale, quel cadavre avait été apporté à
+la Morgue, quel mot avait été dit au Jockey-Club, quel duel menaçait
+d'avoir lieu, pour quoi, pour qui, quelle nouvelle politique préoccupait
+les esprits, ce qui se passait au boulevard Montmartre, rue de Bréda,
+rue Mouffetard, au Pérou et au Mexique. Sans avoir rien appris
+foncièrement, il avait de toutes choses une teinture solide; frotté de
+science, de lettres, d'arts, il ne restait jamais à court, ramassait et
+colportait les propos de l'atelier, y ajoutait de son cru, tout en
+_composant_ devant sa _casse_, imitait Mélingue ou Bressant, courait aux
+pièces nouvelles, jugeait, appréciait, condamnait, _ne se montant pas le
+coup_ et clignant de l'oeil quand on lui citait tel ou tel écrivain à
+la mode, en disant avec son accent gouailleur:
+
+--Encore bien heureux qu'on lui corrige ses fautes de participes!
+
+C'était surtout avec lui que Suzanne aimait à causer. Elle se sentait
+comprise et devinée. L'argot parisien, dont Joseph émaillait ses
+discours, elle l'entendait. Elle avait l'intuition de tout ce qui
+pousse, fleur de serre ou fleur de ruisseau, sur le terreau parisien.
+Quand Joseph, parlant à sa soeur, s'arrêtait, quand Victoire Herbaut,
+doucement, en souriant, donnant une tape au jeune homme sur la joue,
+disait: «Tais-toi donc, bavard!» Suzanne s'écriait: «Encore!»
+
+Suzanne n'était déjà plus la petite paysanne un peu sauvage de Samoreau.
+Le soleil parisien avait effacé le hâle trop rude des rayons
+campagnards, ne laissant à cette physionomie éveillée que des tons
+chauds, des reflets sains et mordorés comme on en voit sur certains
+bronzes. Joseph avait du goût; il savait un peu dessiner. Il fit le
+portrait de Suzanne. Les séances avaient lieu le soir, à la lampe.
+C'était tout une affaire. Suzanne ne pouvait rester en place, Joseph se
+fâchait et grondait. Ce portrait aux deux crayons, assez mal dessiné,
+mais très-expressif, leur prit deux semaines, et, une fois fini, Joseph
+le fit encadrer. Suzanne était étonnée de tout ce que savait Joseph
+Guérin. Il chantait bien, dansait à merveille, écrivait avec de
+magnifiques paraphes.--C'est un phénix! disait madame Herbaut. A force
+de l'admirer, très-naïvement, Suzanne finit par l'aimer. Elle n'avait
+jamais aimé, mais elle savait ce que c'était que l'amour et se rendait
+compte de ce qu'elle éprouvait. Elle ne le lui dissimula pas, et le jour
+où Joseph, à bout d'hésitations, lui confia à son tour qu'il
+l'adorait,--depuis le jour où il l'avait vue,--elle se sentit remuée
+d'une façon nouvelle, conquise par un sentiment de triomphe, fière
+d'elle-même, heureuse.
+
+Madame Herbaut voyait ou devinait ces sentiments-là sans rien dire,
+hochant la tête, songeant qu'ils feraient ensemble un joli couple. Elle
+attendait pour parler mariage; elle les laissait causer, aller et venir
+où ils voulaient. Suspendue au bras de Joseph, les cheveux dans un petit
+filet garni de jais, avec une petite broche en doublé à son col et des
+manchettes blanches, Suzanne allait se promener le dimanche ou courait
+les champs, dansait dans les bals de campagne. Elle aimait surtout
+Nogent, avec ses îles touffues, sa population de canotiers se croisant
+sous les grandes arches du viaduc, ses cabarets en plein air, ses rives
+où les ouvriers, les commis, les grisettes, les militaires, assis et
+bruyant, déjeunaient en regardant couler la rivière. Une promenade en
+bateau la comblait de joie. C'était Joseph qui ramait; elle plongeait
+ses mains dans la Marne, cassait au passage les nénufars ou essayait de
+prendre les petites ablettes qui filaient. Elle se rappelait, comme on
+se souvient d'un temps bien éloigné, de ces jours où elle passait les
+pratiques, dans le lourd bachot du père Labarbade. Parfois, elle
+s'amusait à réveiller quelque canotier endormi dans sa barque, sous les
+saules. On se fâchait, Suzanne riait, et Joseph ramait de plus belle.
+
+Le soir, on dînait dans l'île d'Amour, sur la pelouse. On sautait sur la
+balançoire du restaurant, et Suzanne se laissait aller dans le vide,
+hésitante, effrayée, ouvrant ses narines à l'air frais qui la frappait
+au visage et collait sa jupe contre ses jambes. Puis, c'était le bal.
+Elle bondissait sur l'herbe aux premières notes cuivrées de ces
+orchestres de campagne. Le quadrille l'affolait, elle se lançait dans la
+danse, entraînait Joseph, secouée par la musique criarde comme par une
+pile voltaïque, intrépide, déterminée, toujours debout, jamais lassée.
+
+Une ville à part, d'un caractère singulier, née d'hier, coulée d'un jet,
+c'est Plaisance,--un des quartiers inconnus de ce grand Paris.
+
+Toutes les rues de cette petite ville dans une grande ville datent de
+1845. On le voit du reste, au nom des carrefours, rue Médéah, rue
+Mazagran, rue Constantine, souvenirs de la campagne d'Algérie, alors
+toute récente, glorification des victoires africaines alors toutes
+fraîches. Les maisons sont basses, coquettes, beaucoup à un seul
+étage--pas plus--presque toutes peintes, au moins en partie, avec une
+physionomie gaie, vivante. Les hôtels garnis, les guinguettes, les
+petits restaurants, les marchands de vins fraternisent, s'appuient l'un
+contre l'autre, peuplent les rues. Il y a des grilles de bois, peintes
+en vert, et de la vraie verdure aussi, des acacias, des marronniers
+montrant à travers ces moellons leurs feuilles pleines de poussière. Du
+mouvement partout, du bruit sur la chaussée et des chansons sous les
+tonnelles. Une population, laborieuse ou flâneuse, ouvriers ou bohèmes,
+ruisselle là du soir au matin, et le jour et la nuit. Des filles en
+fichu, des rôdeurs de comptoirs en casquettes avec des paletots
+luisants. La Chaussée du Maine, non loin de là, a la physionomie de tous
+les boulevards extérieurs. Des arbres grêles, de petites maisons, des
+étalages de bouquinistes ou de marchands de bric-à-brac, les vieux
+pastels et les vieilles estampes coudoyant les vieux habits et les
+vieilles pendules; çà et là, un établissement plus vaste, des maisons de
+confection pour les travailleurs, avec des blouses bleues et des
+pantalons de coutil à bouton d'os à la montre, ou des bureaux de
+déménagements, des loueurs de voitures à bras, toute une série
+d'industries à l'usage des petits commerces et des pauvres gens. On
+tourne à droite et voilà l'ancien chemin de ronde, triste et vaste qui
+conduit au cimetière Montparnasse. C'est le cimetière pauvre. On se
+heurte aux corbillards nus, aux bières d'enfants portés à bras d'hommes,
+aux convois où les parents suivent la casquette à la main, et les
+femmes, en bonnets noir, en châles de quatre sous, avec les yeux
+gonflés. La route est semée des boutiques de ces gens qui vivent de la
+mort: marbriers, marchands d'immortelles. Les adieux tout faits, les
+regrets stéréotypés larmoient sur les couronnes qu'on achète en passant,
+par hasard, parce qu'on a oublié. Des petits enfants en plâtre, poupins
+et laids, joignent les mains à l'étalage avec le même geste et
+attendent qu'on les mette là-bas, sur les tombes, sous la pluie qui les
+verdira.
+
+Les croque-morts habitent là, ou ils y mangent. Leur restaurant attitré
+est une petite gargote, dans une ruelle qui donne--quelle
+antithèse!--rue de la Gaîté. L'établissement est petit, d'aspect
+bizarre, une construction d'un autre siècle, avec des grilles, une porte
+basse, des murs peints en vert et des pots au fronton de la maison. Les
+murs du cabaret n'entendent pas d'ailleurs des _requiem_ ou des _dies
+iræ_; la gaudriole, chassée de partout, y règne en maîtresse. Quand ils
+ont fini leur journée, tout en mangeant, les croque-morts chantent.
+
+La plupart de ces rues sont sales. Le ruisseau coule emportant tous les
+détritus, brun et boueux. Les enfants y barbotent sans craindre les
+voitures qui sont rares, et deviennent gros et gras, au grand air. Le
+voisinage du cimetière les fait bien porter. Il y a aussi des
+vieillards. Près de là, au _Champ d'Asile_, se réunissent les joueurs de
+boules. Le cochonnet exilé du Luxembourg, refoulé par les constructions
+et les démolitions nouvelles, s'est réfugié là, dans ce terrain vague
+où, sans doute en 1815, avant de gagner la route de Fontainebleau, les
+grognards vaincus campèrent un moment. Petits employés, petits rentiers,
+des gens regardent, appuyés sur leur canne, les boules qui roulent et
+mesurent les distances. Il y a des _juges du camp_ que leur équité rend
+célèbres. On a de la gloire à tout âge et partout.
+
+Suzanne aimait à se promener dans ce quartier, à voir, à écouter, à
+vivre. Elle battait les pavés de sa jupe où se dessinait, en cercle,
+l'armature d'une crinoline qui ballottait. Tête nue, ses cheveux bien
+pommadés, un fichu de soie autour du cou, elle sortait sans but, pour
+regarder les boutiques. Toutes se ressemblent. Des traiteurs, avec des
+peaux de lapins écorchés pendus aux branches d'un pin minuscule devant
+la porte, des pâtissiers avec des gâteaux étalés, des beignets, des
+_flans_, des _chaussons_, çà et là un gâteau de Savoie avec un bouquet
+ou un saint en pastillage planté au milieu; des modistes, ou des
+lingères, de petits bonnets avec des rubans bleus ou de jolies ruches
+derrière les vitres, des corsets parfois piqués de rose; puis des
+libraires, des marchands d'images, de livraisons à un sou, de cahiers de
+chansons, de complaintes; et des photographes, avec leurs enseignes; des
+portraits-cartes pendus à la porte, autant de stations pour Suzanne,
+autant de réflexions, de spectacles. Les brodequins la faisaient rêver,
+les portraits surtout l'attiraient. Il y en avait de toutes sortes,
+ouvriers endimanchés, pétrifiés dans la pose choisie, étranglés dans
+leurs cravates avec de gros yeux et de grosses mains; jeunes filles
+maigres et chlorotiques regardant les passants d'un air niais; des
+soldats, leur briquet entre les jambes, des bourgeois, leur parapluie à
+la main. Tout cela, l'air triste, ennuyé, ankylosé. Suzanne ne les
+regardait pas. Ce qui la charmait, c'était la réunion des artistes du
+théâtre, jeunes gens aux cheveux longs et gras, l'air penché ou
+insolent, leur main dans la poche, ou revêtus de leurs costumes,
+mousquetaires, bandits, seigneurs moyen-âge. Et les femmes! Des robes
+traînantes, galonnées d'or, une couronne sur la tête, superbes, fières,
+irrésistibles,--des princesses! «Il y a des femmes qui s'habillent
+ainsi, pensait Suzanne, et qui se montrent sous ces habits, le soir!»
+Quel rêve, quel aiguillonnant désir, quelle envie! Le théâtre n'était
+pas loin, ce théâtre au fronton duquel un Buridan en plâtre, l'air
+malade, regarde une Folie qui se porte trop bien. Suzanne y allait, se
+grisait de spectacles, se donnait la fièvre, écoutait la voix des jeunes
+premiers comme on écoute une musique, fermait les yeux pour se voir à la
+place de la jeune première, derrière cette rampe, et le rideau tombé, la
+lumière éteinte, rentrait avec un monde dans la tête de désirs
+inassouvis.
+
+Joseph avec tout cela en était venu à l'aimer follement. Elle s'était
+donnée à lui tout entière. Peut-être l'aimait-elle vraiment. Il y avait
+si longtemps qu'elle «savait!» Il héritait de toutes ses inquiétudes,
+des sollicitations d'autrefois, des éveils qu'elle avait comprimés,
+là-bas. Mais elle fut surtout grise de Joseph, le jour où celui-ci lui
+annonça qu'on organisait à son imprimerie une représentation dramatique
+au bénéfice d'un camarade que la machine avait estropié, et qu'il avait
+obtenu pour elle, Suzanne, un rôle dans la représentation.
+
+--Allons, donc, dit-elle en devenant rouge, puis pâle. Un rôle! Je ne
+saurai jamais jouer!
+
+--Toi?... Mais, bête que tu es, tu as tout ce qui fait le talent.
+Regarde toi!
+
+Suzanne joua. Elle remplissait un rôle dans ce petit tableau populaire
+qui est comme la clef de voûte de toutes ces représentations, la _Corde
+sensible_. Joseph lui avait fait répéter le rôle, le soir, avec grand
+soin, lui donnant les intonations, l'expression, le geste. Elle obtint
+un succès; elle fut applaudie. Il y avait dans la salle un ou deux
+journalistes qu'on avait décidés à venir à ce petit théâtre du passage
+du Saumon, et qui citèrent le nom de Suzanne quelques jours après. Elle
+en fut éperdue de joie. Elle prenait le journal, le regardait, épelait
+ce nom qui était le sien, riait, embrassait Joseph et le remerciait.
+Elle était heureuse, car elle sentait maintenant que la route s'ouvrait.
+Elle avait trouvé sa voie. Ces planches pouvaient être un piédestal.
+Elle déclara qu'elle se ferait actrice. Cette vie lui plaisait. Joseph
+ne s'étonna qu'à demi. Il avait rêvé plus d'une fois aussi les succès du
+théâtre; il avait joué déjà, à Montparnasse, dans des représentations
+extraordinaires; il chantait à ravir la chansonnette, ce succédané de la
+romance.--«Eh bien! soit, dit-il.» Il avait beaucoup d'amis parmi les
+acteurs. Sans plus hésiter, il alla en prendre un sous le bras, le
+priant de le présenter au directeur. On engagea Suzanne, qui débuta la
+semaine suivante.
+
+--Quel nom mettrons-nous sur l'affiche? demanda le directeur.
+
+--Dame! répondit Joseph en interrogeant Suzanne du regard.
+
+--Attendez, fit le régisseur, qui écoutait. Je vote pour _Bruyère_?
+
+--Oh! non, voilà un nom que je n'aime pas, fit-elle, _c'est campagne_!
+
+--Alors, dit le régisseur, mettez Cachemire ou Camélia, ce sera
+parisien!
+
+--Ah! Cachemire, oui, c'est joli, ça, tiens! dit Suzanne, Cachemire!
+
+Et, en riant, elle battait des mains.
+
+Cachemire passa ainsi, subitement, de l'ombre à la lumière. Chaque soir,
+on l'applaudissait, non point pour son talent, mais pour cette grâce et
+cette fraîcheur auxquelles le public n'est pas habitué. On la traitait
+en enfant gâté. Elle sortait de scène, ivre, joyeuse, toute rouge,
+grisée par les bravos et les sourires. Dans la coulisse, Joseph
+l'attendait. Au milieu des deux ou trois habilleuses du petit théâtre,
+des figurants, des hommes de service, des pompiers, Suzanne trônait
+comme une reine. Joseph sentait que chaque jour il perdait pied dans ce
+coeur, qui n'était déjà plus à lui. Il avait été un passe-temps pour
+cette tête désoeuvrée et avide d'inconnu. Maintenant son rôle était
+fini.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc ensemble? lui demandait un soir Victoire
+Herbaut. Êtes-vous brouillés?
+
+--Non.
+
+--Cependant, je ne me trompe pas, voyons. Tu as fait quelque chose à
+Suzanne. Elle ne te parle plus comme auparavant. Il faudrait pourtant
+songer à vous marier.
+
+--Nous marier?... Ah! nous marier! fit Joseph. Mariage de coulisses,
+mariage à la détrempe! Non, va, je te promets qu'à présent nous ne nous
+marierons pas!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que. Tu verras.
+
+Joseph se repentait maintenant d'avoir poussé Suzanne dans cette voie du
+théâtre. Il s'était d'abord senti flatté par les succès de la jeune
+fille. Au fond de plus d'un ouvrier parisien, il y a toujours un germe
+de _cabotin_ qui ne demande qu'à fleurir. Pour un peu, Joseph se serait
+fait acteur, lui aussi, comme il eût été goguettier, si les goguettes
+avaient encore existé. Il était né _artiste_, disait-il. Il ne lui
+déplaisait pas que Suzanne débutât et se fît applaudir. Madame Herbaut
+avait bien résisté un peu, mais elle cédait facilement, et elle en était
+venue à présent à coudre elle-même les robes que Suzanne devait mettre
+sur la scène, des petites toilettes de quatre sous, relevées avec
+quelques méchants rubans, et qui rendaient charmante celle qui les
+portait et qui tournait toutes les têtes du quartier. Mais Joseph se
+voyait maintenant séparé de Suzanne par les becs de gaz de la rampe,
+comme si cette rampe eût été une barrière infranchissable. Elle était
+d'un monde et lui d'un autre. Quoiqu'il la ramenât tous les soirs à la
+maison, causant, riant, penchée à son bras comme jadis, il sentait bien
+qu'elle n'était plus la même.--«On t'a changée derrière un portant, ma
+pauvre fille, disait-il. Tu n'es plus Lisette, ça se sent. Mais après
+tout, tu sais, tu feras comme tu voudras; tu es libre, et tu ne mettras
+pas la mode au pays!» A quoi Suzanne se mettait à rire, apaisant Joseph
+comme elle pouvait, mais sans insister. Elle songeait bien à autre
+chose.
+
+A présent, sa pauvre chambre lui déplaisait. C'était étroit, triste,
+_misère_. Elle aimait mieux loger chez Joseph, qui avait du moins un
+petit appartement, avec des bustes en plâtre, des gravures et une
+bibliothèque. Elle songeait déjà à avoir mieux que cela. Elle avait vu
+de ses camarades partir, le soir, après le spectacle, dans quelque
+coupé. Elle était lasse des robes d'Orléans, des chapeaux de paille, des
+talmas de taffetas. Les robes bouffantes, à jupons relevés, les
+pince-taille aux larges ceintures et les sombreros empennés
+l'attiraient, la fascinaient. Il fallait qu'elle eût cela bientôt.
+
+En remontant un soir cet escalier qui menait chez madame Herbaut et
+qu'elle avait franchi, le coeur ému si fort, lors de son arrivée à
+Paris, elle entendit un bruit au-dessus d'elle, des cris, une
+trépidation; elle se hâta, et, en ouvrant la porte de l'appartement de
+Victoire, elle vit la pauvre femme qui se débattait, pâle et meurtrie,
+entre les bras d'un homme menaçant. Suzanne, effrayée jeta un cri.
+L'homme se tourna vers elle.
+
+--Bon! quelle est celle-ci, à présent? dit-il d'une voix avinée.
+
+Victoire s'était dégagée, et, poussant Suzanne vers la porte:
+
+--Allez-vous-en, ma pauvre enfant, disait-elle, allez-vous-en. Il vous
+battrait aussi. Partez. C'est mon mari!
+
+Suzanne était demeurée interdite, sur le palier, n'osant faire un pas,
+écoutant encore les cris qui partaient de la chambre, lorsque l'homme
+sortit brusquement, poussant avec fracas la porte derrière lui, et
+jetant un regard farouche et terne à la fois, le regard de l'ivresse
+mauvaise. Il descendit l'escalier lourdement, faisant vibrer la rampe à
+laquelle il s'accrochait. Lorsque Suzanne n'entendit plus rien, elle
+entra, et trouva madame Herbaut assise sur son lit et pleurant.
+
+--Mais qu'y a-t-il donc? dit-elle. Pourquoi est-il venu?
+
+Victoire hocha la tête sans répondre, étouffant ses sanglots dans son
+mouchoir.
+
+--Vous a-t-il fait mal, madame Herbaut?
+
+Elle releva la manche de sa robe et montra à Suzanne son poignet rouge
+et meurtri. Suzanne tremblait encore. Elle était toute pâle. Elle avait
+réellement eu peur.
+
+--Il ne faut pas vous effrayer, mon enfant, dit Victoire. Ça devait
+arriver. S'il m'avait laissée tranquille, c'eût été trop beau. Il paraît
+qu'il n'a pas d'ouvrage; il lui faut de l'argent. Je ne voulais pas en
+donner. Je n'en ai pas trop. Alors il a frappé... Mettez donc un peu de
+sel dans de l'eau pour mon bras... C'est vrai, j'ai mal... Et puis il a
+pris la tire-lire, vous savez... Mais non, au fait, vous ne savez pas,
+Suzanne... Je mettais de côté pour Joseph et pour vous. Vous auriez
+trouvé ça au mariage, mes pauvres petits!
+
+--Au mariage! songea Suzanne. Il lui semblait qu'elle entendait l'écho
+lointain d'un mot qu'elle ne comprenait plus.
+
+--Dame, fit madame Herbaut, il faudra bien que vous en veniez là. Vous
+vous aimez, c'est bien, mais être comme vous êtes, ce n'est pas une
+position. Il peut venir des enfants; c'est pour les enfants qu'il faut
+se mettre d'accord avec la loi. Il n'y a que cela au monde, des petits
+êtres bons et doux comme le pain! Je sais bien que si j'en avais eu un,
+moi!... La charbonnière en a un, l'avez-vous vu? Un petit ange! noir
+comme tout, et quand on le débarbouille, un amour! Ça me fait mal, moi!
+Oh! un petit garçon...
+
+--Comme vous êtes écorchée, madame Herbaut!
+
+--Ce n'est rien. Seulement, s'il revient souvent, ce sera à en perdre la
+tête!
+
+--Pourquoi reviendrait-il?
+
+--Il en a le droit.
+
+--Eh bien! et le commissaire?
+
+--Oh! Herbaut est chez lui, ici. Nous sommes séparés de bonne volonté,
+mais la loi n'a rien dit. Il peut venir à toute heure; je suis sa
+chose... Se séparer? Il faut plaider pour ça, il faut être riche!..,
+mais il ne reviendra pas, il faut l'espérer. C'est quelque femme qui lui
+aura monté la tête. Comme on en fait des mauvais coups pour de l'argent!
+
+--Dites-le à Joseph, alors!
+
+--Non! oh! non, fit Victoire. Ils se battraient!
+
+_Ils se battraient!_ Ce mot resta sur le coeur de Suzanne. Une fois
+seule dans sa chambre, elle se prit à réfléchir. Comment! c'était là le
+mariage! cette chaîne, cet esclavage, c'était ce qu'elle avait eu l'idée
+de partager avec Joseph? Elle frémit à l'idée seule qu'elle pût être
+liée pour la vie comme l'était madame Herbaut. Elle s'étonnait aussi
+qu'on pût se résigner comme le faisait Victoire.
+
+--Ah! disait-elle tout haut, ce n'est pas moi qu'on mènerait ainsi.
+
+Puis, en songeant, elle se sentait mal à l'aise. Elle éprouvait un
+sentiment de crainte. Cet homme pouvait revenir. Il était chez lui,
+avait dit Victoire. S'il s'avisait de frapper encore? Elle était donc
+exposée à ses coups, elle aussi?
+
+--Ma foi, non, fit Suzanne...
+
+Elle se revit, faisant ses paquets et fuyant la maison paternelle. Elle
+eut l'idée de se sauver encore, mais cette fois au grand jour, sans se
+cacher et sans craindre, et sachant bien où elle allait.
+
+On frappa à sa porte. C'était Joseph.
+
+--Qu'y a-t-il, voyons, dit-il d'un air alarmé... Victoire est blessée...
+Que s'est-il passé?
+
+--Tu ne le sais pas? fit Suzanne.
+
+--Non.
+
+--Elle ne t'a rien dit?
+
+--Elle n'a rien voulu dire.
+
+--Ma foi, tant pis, fit-elle... C'est son mari qui est venu!
+
+--Herbaut? Il l'a frappée?... Ah çà, mais, dit Joseph en serrant les
+poings, ce gredin-là va donc continuer à nous ennuyer toute la vie?
+
+--Dame! dit Suzanne.
+
+--Qu'il n'y revienne pas, reprit Joseph, je serais là!... Pauvre
+Victoire, va! Elle ne disait rien, elle ne voulait pas parler...
+Comprends-tu cela? Elle était embarrassée, et vois, j'ai cru un
+moment... mais en voilà une idée...
+
+--Quelle idée? dis...
+
+--C'est trop bête!
+
+--Mais enfin...
+
+--Eh bien, j'ai cru qu'il y avait eu _bisbille_ entre vous.
+
+--Tiens, fit Suzanne, c'est gracieux pour moi cette pensée-là! Note que
+tu en as beaucoup de la sorte depuis quelque temps.
+
+Elle parut froissée, plus qu'elle ne l'était véritablement. Mais elle
+tenait à montrer cette mauvaise humeur et cet ennui qui la pénétraient,
+qui l'accablaient. Elle commençait à éprouver les lassitudes ressenties
+déjà chez son père, cette soif de grand air, ce désir de mouvement qui
+dominaient sa nature changeante. Cette vie fausse partagée entre le
+théâtre et la vie médiocre, presque besoigneuse, lui pesait. Elle se
+sentait mal à l'aise auprès de Joseph. Auparavant, la pièce finie, elle
+s'habillait lestement, descendait de sa loge, se pendait au bras du
+jeune homme et regagnait le logis avec lui en babillant. Maintenant elle
+tardait à descendre. Elle bavardait avec celui-ci, avec celui-là, avec
+le jeune premier et le troisième rôle qui avaient l'un et l'autre le
+droit de la tutoyer sans qu'ils fussent jaloux.--«Il peut bien attendre,
+disait-elle.» Quand elle trouvait Joseph à la porte des artistes, elle
+étouffait un soupir.--Ah! c'est toi? disait-elle, comme elle eût dit:
+C'est encore toi? Il n'y avait plus entre eux rien de commun. Elle avait
+pris sa volée, il était demeuré à terre. Quand il parlait elle
+n'écoutait pas, elle n'entendait plus. S'il lui arrivait encore de faire
+allusion au mariage projeté, elle répondait comme quelqu'un qui sort
+d'un rêve.
+
+Joseph sentait bien tous ces changements. Rien ne lui échappait. Il
+pouvait mesurer le terrain qu'il avait perdu. Il le faisait, un peu
+tristement tous les jours, et doucement en prenait son parti, tout en
+maudissant les coulisses, la rampe et, comme il disait, le _diable
+dramatique et son train_.
+
+--Ah! tu boudes! dit-il à Suzanne en la voyant s'asseoir sur une chaise,
+le menton dans la paume de la main. Si tu t'ennuies, je vais m'en aller!
+
+--Je ne boude pas, fit Suzanne... Mais pourquoi penser que je pouvais me
+quereller avec ta soeur? Vous ai-je habitués jamais à des mauvaises
+humeurs? Lors même que j'ai à parler, je me tais!
+
+--Ah! tiens, voilà une bonne parole! C'est à moi qu'elle s'adresse?
+Pourquoi donc se taire, quand on a quelque chose à se dire? As-tu
+quelque raison de te plaindre de moi?... C'est possible. A parler
+franchement, je ne suis plus ton fait. On se lasse de tout, tu me diras;
+j'ai fait mon temps. A un autre! C'est ça que tu penses, hein?
+
+--Si j'étais menteuse, pourtant......, fit Suzanne en hochant la tête.
+
+--Je te rends justice. Tu es franche. On t'ennuie, tu le dis. Pauvre
+fille, va! Tu crois être heureuse? Avec une tête comme la tienne,
+changeante, jamais satisfaite, on se lasse de tout et toujours. Tu crois
+que les châles de l'Inde font le bonheur, je parie? Va voir rue de Bréda
+si j'y suis. Tu es libre! Mais note bien que le fricot chez nous
+t'aurait aussi bien nourrie que le homard là-bas. Ça te regarde. J'ai
+fait ce que j'ai pu pour t'attacher à moi. Je t'aimais, mais, là,
+vraiment. En travaillant on aurait fait bouillir la marmite, et on ne
+reste pas toujours imprimeur, n'est-ce pas? Enfin, soit! Mais ne reviens
+jamais te plaindre.
+
+--Après tout, dit Suzanne, est-ce ma faute si je ne suis pas née
+grisette?
+
+--Une bonne excuse, parlons-en. Tu te crois faite pour le luxe? Parbleu!
+tu es jolie. La soie te va bien. Un chapeau à plumes fait plus
+d'_esbrouffe_ qu'un bonnet. Mais il y en a tant d'autres comme toi; et
+toutes ne réussissent pas. Mieux encore valait servir la pratique chez
+ton père ou recoudre mes boutons, va. C'est plus ennuyeux, mais c'est
+plus sûr.
+
+--C'est possible dit Suzanne en se levant et en mettant son chapeau.
+
+--Tu sors?
+
+--Oui.
+
+--Moi, j'ai mon après-midi, je tiendrai compagnie à Victoire!
+
+En sortant, Suzanne alla droit rue de Laval, dans une maison meublée,
+chez une amie de théâtre qui l'avait bien souvent raillée sur sa liaison
+avec Joseph. Elle lui dit qu'elle était lasse, décidée à rompre avec
+cette existence d'actrice bourgeoise.
+
+--Je sens que je touche déjà du doigt ce luxe, je n'ai qu'à étendre la
+main, je n'ai qu'à vouloir, je veux.
+
+--Eh bien! ma petite Cachemire, dit l'autre, quittez le boulevard
+extérieur et venez ici. Il y a un appartement dans la maison que le
+portier me laissera occuper jusqu'au 15. Je suis très-bien avec le
+portier. Et d'ici au 15 vous avez le temps d'avoir un coupé!
+
+Le soir même, Suzanne annonça qu'elle partait. Madame Herbaut devint
+toute pâle et pleura un peu. Joseph se contenta de dire à sa
+soeur:--Il y a des gens qui aiment la misère, que veux-tu?
+
+
+
+
+II
+
+
+_Léon de Bruand à Paul Barré, officier d'infanterie de marine, à Saïgon
+(Cochinchine)._
+
+ 25 décembre.
+
+ «Mon cher ami,
+
+«Je continue à t'entretenir de moi. Aimable confident, placé à deux
+mille lieues de son ami et qu'il me semble voir si souvent, et qui
+m'écoute et qui me répond! Ah! que tes Armanites me valent mieux que nos
+Parisiens. C'est une fête que j'ai à te raconter, figure-toi. Encore un
+réveillon! Il est probable que je finirai par m'en lasser. Quelle
+étrange chose, un plaisir officiel! Être contraint à la gaieté parce que
+finit le mois de décembre, et que l'on célèbre quelque part la messe de
+Noël! Gontran m'avait écrit. Je lui avais envoyé le matin deux mots de
+réponse; on m'attendait. Je suis allé au théâtre d'abord; il y avait, çà
+et là, à travers les fauteuils d'orchestre, des jeunes gens qui se
+promettaient de s'amuser beaucoup, en sortant; j'ai entendu ce bout de
+dialogue:
+
+«--Berlurette y sera-t-elle?
+
+«--Je ne sais pas, mais il y aura des truffes!
+
+«Cher esprit français!--Gontran m'avait annoncé des _femmes
+ravissantes_! C'est le mot d'usage. J'avais ordonné à Jean de bourrer ma
+voiture de bouquets de violettes. Me voilà parti. J'arrive chez Gontran,
+je passe devant la loge du concierge, toute bruyante et encombrée de
+voisins. Je remarque sur la table l'oie proverbiale, doublée de marrons.
+Et je fais mon entrée chez Gaston, suivi de Jean, qui portait
+majestueusement les bouquets.
+
+«Gontran avait décoré son appartement d'une façon charmante, à la
+chinoise, avec des lampes d'opale, projetant sur la table de
+très-agréables demi-clartés. Les faïences détrônées de leur dressoir,
+s'étalaient sur la nappe avec leurs garnitures de bananes et de figues
+de Barbarie. On était assis déjà. A mon arrivée, grande clameur.
+Gontran, Paul et Gérard s'écrient:
+
+«--C'est Léon! ce cher Léon! Bravo, Léon! L'exactitude est la royauté
+des hommes polis!
+
+«Jean déverse ses monceaux de violettes.
+
+«--Oh! oh! Léon a dévalisé un parterre. Quelle est cette idée d'empereur
+de la décadence? Et ces violettes du pôle? C'est gai comme un
+enterrement!
+
+«--Pourquoi ces fleurs... et pour qui?
+
+«En effet, je regarde de tous côtés, je cherche un visage féminin,
+partout des favoris ou des moustaches.
+
+«--Mon cher ami, pardonnez-moi, dit Gontran. Ces dames se sont excusées.
+
+«--Par lettre, ajoute Gérard.
+
+«--Je demande les lettres!
+
+
+_Cliché nº_ 1:
+
+ «Mon petit chat,
+
+«Tu sais combien mon pas du deuxième acte est fatigant. Je serai rompue
+ce soir. Avec cela que le directeur nous fait répéter toute la journée
+et que le régisseur est à giffler. Je ne pourrai pas vraiment me rendre
+à ce réveillon. Et puis mon bottier m'attend pour m'essayer des
+bottines.
+
+«Je t'embrasse sur le nez.
+
+ «ANGÈLE.»
+
+--L'excuse du bottier est valable, étant absurde.
+
+
+_Cliché nº_ 2:
+
+«Je suis ennuyée comme tout, mon cher Paul, mais vrai, je ne peux pas
+aller chez M. Gontran. Je n'aurais qu'à y rencontrer Mathilde; vous
+savez combien je la déteste. J'aime mieux rester à la maison. Peut-être
+que je jetterais un froid, voyez-vous, je suis franche. Les femmes qui
+posent, et moi, ça fait deux.
+
+«Mes excuses à M. Gontran et à Angèle.
+
+ «LOUISE.
+
+«_P.S._--Venez donc prendre le thé chez moi demain. Je vous en conterai
+de Mathilde!»
+
+
+_Cliché nº_ 3:
+
+--Non, non! Passez-le! dit Paul, c'est convenu, les absentes n'ont pas
+tort!
+
+--A table!
+
+--A table, dit Gontran, et tâchons d'avoir de l'esprit!
+
+--Moi, qui n'en ai jamais que devant les femmes!
+
+--Quelles femmes? Celles qui ne savent pas l'orthographe?
+
+--Eh! ma foi, messieurs, interrompt Gontran, faut-il vous l'avouer? Je
+suis très-satisfait de ce qui arrive. Un réveillon entre hommes. Pas de
+prétention. Soyons Gaulois. Puis que diraient nos maîtresses si elles
+apprenaient que nous avons soupé avec des créatures?
+
+--Un joli mot, créatures... Vous l'avez bien dit, Gontran!
+
+--Madame de... serait furieuse, dit Gérard en essuyant son lorgnon.
+
+--Ce Gérard, savez-vous pourquoi il ne la nomme pas; c'est pour qu'on
+lui demande son nom?
+
+--Hélas! je n'en suis plus là...
+
+--Amusons-nous, messieurs!
+
+Amusons-nous! amusons-nous! le mot d'ordre éternel! _Le plaisir à la
+rescousse!_
+
+On croit généralement qu'il est facile de s'amuser. Pourtant, à peine
+connaissons-nous par le temps qui court, non pas la gaieté, mais le
+sourire, cette mélancolie de la gaieté. Quant au bon gros et gras rire
+d'autrefois, où est-il? Qui l'a entendu? On dit le rire de nos pères. De
+nos pères! On a bien raison!
+
+Amusons-nous! Et nous voilà, nous efforçant, nous surmenant, nous
+excitant, comme si nous avions pris quelque haschich.
+
+--Savez-vous le dernier mot de Raoul?
+
+--S'il n'est pas méchant, ne le dites pas!
+
+--Il est très-méchant!
+
+--Tant mieux pour nous!
+
+--On lui parlait de William. William, a-t-il dit, ce n'est pas un sot,
+c'est le Sot!
+
+--Oh! oh! un peu vieillot! Ce diable de Raoul... Il a donc lu
+Royer-Collard? Excellent vin, Gontran!
+
+--Le vin de mes aïeux, mon cher Léon! le cru m'appartient!
+
+--Vous êtes vigneron à présent?
+
+--Non, mais Bourguignon, tout pâle que je suis!
+
+--Et la pièce d'Augier nous n'en parlons pas?
+
+--Je n'aime guère le dernier acte!
+
+--C'est comme notre réveillon, ça manque de femmes!
+
+--Ne parlons ni des femmes ni de l'amour... cela porte malheur!
+
+--Au jeu...
+
+--L'amour? Une forêt de Bondy... au temps de Cartouche!
+
+--Joli! Ah! à propos, Gérard, reconnaissez-vous ce portrait-carte?
+
+--Elle vous l'a donné?
+
+--Lisez la dédicace!
+
+--Diable! Et vous gardez cela dans votre portefeuille?
+
+--Le fait est que sa place est dans un porte-monnaie.
+
+--Messieurs, pardon, vous savez, à propos de Céleste, j'ai des nouvelles
+de Robert!
+
+--Tiens, tiens!
+
+--Il a été tué en Kabylie!
+
+--Bah! et l'on disait que le pays était si bien gardé?
+
+--Ce Gérard est d'un flegme féroce!
+
+--Dame, vous savez, je l'ai peu connu, Robert. Et vous, Paul?
+
+--Moi, beaucoup. J'ai encore une paire de fleurets à lui!
+
+--Un brave garçon, Robert.
+
+--Et malheureux!
+
+--Parbleu!
+
+--Messieurs, messieurs, et le mot d'ordre?
+
+--Ah! oui, le mot d'ordre, amusons-nous!
+
+--J'ai eu tort de renvoyer les domestiques. Le service laisse à désirer.
+Lucien, vous ne versez pas!
+
+--Allons donc! j'ai déjà mal à la tête.
+
+--Une femme dirait: j'ai mal au coeur! Menteuse!
+
+--Excellent, ce champagne.
+
+--Oui, mais pourquoi des coupes, c'est ennuyeux.
+
+--Je vous avoue que, sur ce chapitre, je suis horriblement rétrograde.
+Je préfère les flûtes pour boire le champagne!
+
+--Les flûtes? Un grand verre bête et bourgeois! Quand on le tient à la
+main on a toujours envie d'improviser des couplets de baptême! Une
+coupe, à la bonne heure! cela rajeunit de cinq cents ans!
+
+--Gaston rêve toujours l'Italie des Médicis et la maîtresse du Titien!
+
+--Ambitieux, ce Gaston!
+
+--Non, mais je trouve l'habit noir stupide, que voulez-vous? Et vous
+êtes de mon avis aussi! Quant aux soirées, il faut être maigre comme je
+le suis pour n'y pas mourir d'apoplexie! Puis c'est fatigant d'être
+regardé comme un gibier par toutes les jeunes filles à marier. Un bal me
+fait toujours l'effet d'une chasse à courre.
+
+--A court d'esprit!
+
+--A l'ordre, Gontran! Gontran abuse de son titre d'amphytrion,
+messieurs!
+
+--J'ai décrété la liberté de la tribune! Pourquoi exiler le calembour?
+
+--Le calembour? il n'y a plus que cela au monde!
+
+--Le calembour et le souper: la bêtise et l'appétit! Quand on s'est bien
+ennuyé dans un salon, et qu'entre une valse et un quadrille on a causé
+trois pour cent avec le père, idéal avec la mère et beau temps avec la
+fille, rien n'est bon comme d'ôter ses gants dans un cabinet de
+restaurant et de causer librement...
+
+--Avec des filles d'Ève!
+
+--Filles d'Ève?... mauvaise désignation! Dites filles de Rabelais!
+
+--Mais au fait, Paul, pourquoi Louise en veut-elle tant à Mathilde?
+
+--Affaire de commerce!
+
+--Vous savez que Léon a été amoureux fou de cette petite Louise?
+
+--Moi? Je jure que non!
+
+--Il renie ses déesses! Mon cher, vous vous êtes compromis avec elle,
+d'avant-scène en avant-scène!
+
+--Messieurs! messieurs! On voit que vous n'êtes pas du secret! Louise
+n'était pas une passion... c'était un éventail!
+
+--Un éventail?
+
+--Relisez le _Chandelier_, de Musset.
+
+--Un éventail qui lui permettait de feuilleter tout à son aise son roman
+avec madame...
+
+--Pas de noms propres!
+
+--Parbleu, nous parlons de Louise!
+
+--Discrétion! discrétion! Vous ne buvez pas, Urbain?
+
+--Je suis dyspeptique, vous savez!...
+
+--Passer du _Chandelier_ au _Malade imaginaire_! ce n'est pas sortir de
+la comédie!
+
+--Il n'y a point là d'imagination. La dyspepsie Dyspepsia. Difficulté de
+digérer ou digestion dépravée.
+
+--Au diable les définitions, Urbain! Amusons-nous, messieurs!
+
+Et s'amusait-on?...
+
+Tu es bien indiscret, mon cher ami! On riait un peu, on criait
+beaucoup, le champagne pétillait et le parfait fondait en même temps que
+les bougies. De temps à autre le cliquetement d'une bobèche qui se
+fendillait jetait sa petite note grêle dans cette symphonie. On ouvrait
+les fenêtres par intervalles et une bouffée de vent piquant, nous
+apportait quelques notes du _Noël_ d'Adam qu'on exécutait à tue-tête
+dans la loge du portier. Ou bien, c'était une bourrée limousine qui se
+dansait, là-bas, à coups de pieds, chez le charbonnier maître chez lui.
+La fenêtre se refermait et nous reprenions nos propos qu'on voulait
+originaux, qu'on arrosait de champagne et qui ne poussaient pas.
+
+--Vous savez, dit Gaston, que ces gens-là s'amusent plus que nous?
+
+Il y eut autour de la table un sourire rempli d'une mélancolique
+approbation.
+
+--Il faut bien nous l'avouer, dit Gérard, il n'y a plus que les portiers
+qui aient l'esprit de se divertir.
+
+--Le fait est que nous avons été bêtes comme des acrobates.
+
+--Bah! qui le saura?... Personne. L'important est que le réveillon soit
+terminé. Il est bien convenu n'est-ce pas que tout le monde s'est amusé?
+
+«--Comme des fous, répondis-je.
+
+«Au même moment, la porte s'ouvre. Deux femmes paraissent. L'une, c'est
+Pauline, une petite actrice de la banlieue, fort jolie, et qu'on vient
+d'engager au Vaudeville; l'autre, une jeune fille charmante, brune,
+l'oeil intelligent et voluptueux, la toilette encore modeste, des
+mains de reine, un joli sourire.
+
+«Pauline nous la présente.
+
+«--Mademoiselle Cachemire!
+
+«Retiens ce nom, il sera célèbre dans le _high-life_ du plaisir. A
+partir de ce moment, j'ai pris intérêt à ce souper absurde. Cette jeune
+fille, qui dans un an sera terriblement blasée, regardait de tous ses
+yeux, mais sans étonnement, comme quelqu'un qui se retrouve chez elle.
+Pythagore avait raison; mademoiselle Cachemire a été évidemment une
+beauté célèbre, au temps d'Alcibiade. Elle éclatait de joie, elle
+n'était pas habituée à ces meubles et à ces lumières. C'était évident.
+On ne se trompe pas à ces choses-là. Pourtant elle avait assez d'art
+pour qu'un plus clairvoyant se fût mépris et se fût persuadé qu'elle
+n'est pas née, comme cela doit être, dans la loge d'un concierge.
+
+«J'ai pris intérêt à l'étudier. Jusqu'à trente ans, on est poëte; à
+trente ans, on est philosophe, et j'ai trente-deux ans. De plus, j'aime
+la médecine, tu le sais. J'ai pris mademoiselle Cachemire pour _sujet_.
+Il serait assez intéressant de savoir où arrivera cette enfant de vingt
+ans qui débute maintenant et qui rêve toutes les splendeurs des
+courtisanes en renom. J'ai du temps à perdre, et bien des choses à
+oublier, j'ai grande envie de me donner ce spectacle et de servir de
+premier échelon à Cachemire. Et qui sait si je ne jouerai pas de cette
+façon un rôle dans l'éternelle comédie de la rédemption que tous les
+hommes de coeur ont tentée?
+
+«Sottise! L'ère des rédemptions est close. Je le sais. Mais la vie
+parisienne est si plate et si niaise...
+
+«Je t'en reparlerai, et te donnerai des nouvelles de mademoiselle
+Cachemire. En attendant je sors de chez Gontran, harassé.
+
+«Je n'aime pas ces fêtes périodiques, dont la fatalité même est banale
+et qui vous obligent--pourquoi?--à pourchasser la gaieté, alors que
+souvent c'est le repos, le calme, la quiétude que vous souhaitez. Puis,
+ces plaisirs qui portent avec eux leur date--comme les forçats leurs
+numéros--ont quelque chose de particulièrement attristant, et le matin,
+quand on se met au lit, la tête lourde et les membres las, un petit
+spectre malin vient ricaner tout près de vous:--_Tu as un an de plus!_
+
+«Un an de plus! A mon âge qu'est-ce que cela? Rien. Et cependant, je me
+souviens que, l'an passé, pas plus tard, j'avais fait réveillon avec
+Robert. Pauvre Robert! Quelle gaieté, quel entrain, quel esprit! Il
+avait eu de la bonne humeur pour tous, lui! _Poor Yorick!_
+
+«Mais conçois-tu, ce réveillon qui aboutit à un sermon, comme un
+chapitre de Paul de Kock qui finirait par le monologue d'Hamlet? Au
+fait, et pourquoi pas?
+
+«Tout à l'heure, pendant que ma voiture me ramenait chez moi, je
+regardais ces rues encore sombres, le gaz tremblotant, le ciel blafard,
+les pavés humides, les bouchers en tabliers blancs ouvrant leurs
+boutiques où les lampes éclairaient des monceaux de chair rose, les
+balayeuses nettoyant les trottoirs avec des mouvements d'automates, les
+ouvriers, le pain de la journée sous le bras, se rendant à l'ouvrage...
+Tout à coup, un homme est venu, qui a brusquement éteint le gaz à
+demi-mourant. La rue n'était plus éclairée que par une lueur pâle. Cette
+lueur, c'est le jour.
+
+«Le jour!... On s'éveille, on va parler, on va penser, on va vivre!
+Maudit réveillon! je vais me coucher.»
+
+
+
+
+III
+
+
+M. de Bruand était comte. Le fief et le château de Bruand, sis à trois
+lieues de Cosne-en-Cosnois, lui appartenaient encore. Son grand-père
+n'avait pas émigré. Il avait servi la République, comme Custine, comme
+M. de Biron, et s'était fait tuer à la tête des chasseurs de Lecourbe, à
+Hohenlinden. Son fils,--le père de Léon,--élevé dans le château de
+Bruand par un vieux prêtre, avait grandi libre, courant les bois, vêtu
+comme un de ses métayers, montant à cheval, chassant, pêchant, menant
+depuis l'enfance la vie facile du gentilhomme campagnard. Il s'était
+marié à vingt ans, avait eu trois enfants d'une femme morte jeune. Léon,
+le cadet, seul avait survécu; c'était encore un enfant lorsque M. le
+comte Hubert de Bruand mourut misérablement dans une partie de chasse. A
+dix ans, Léon, orphelin, se trouvait possesseur d'une fortune
+considérable en terres, et formant un revenu suffisant pour mener
+partout, même à Paris, un aristocratique train de vie. Son tuteur était
+un brave et digne cousin de madame de Bruand, très-faible et très-bon
+homme, qui envoya le jeune homme à Paris, et le laissa agir à sa guise,
+proclamant que la nature de Léon était essentiellement honnête et bonne,
+et que, quoi que fît le jeune homme, il retomberait toujours sur ses
+pieds.
+
+En cela, le tuteur avait raison. Léon de Bruand ressentit d'abord cette
+fièvre de Paris, qui embrase, qui torture, qui jette hors des gonds tant
+de faibles esprits et de consciences hésitantes. Mais la vanité de
+toutes ces cohues de plaisirs, toujours semblables, lui apparut bientôt.
+Il eut des lendemains amers, pleins de réflexions et de déceptions, et
+au lieu de s'étourdir, en descendant plus avant dans le gouffre, il
+s'arrêta sur le bord, et se contenta du spectacle. Il devint un Parisien
+dilettante. A vingt ans, il était las d'agir. A vingt-deux ans, il était
+las de regarder; à vingt-cinq ans, il se mariait.
+
+Alors, Léon respira, se sentit réellement vivre, et fut heureux. Il
+croyait avoir jeté l'ancre. Sa femme mourut en couches, après deux
+années de ménage, laissant Léon effaré devant cette fosse soudainement
+ouverte à ses pieds. En se revoyant face à face avec la solitude qui lui
+était si chère, quand il la partageait avec _elle_ (la solitude à deux,
+c'est le monde entier resserré dans un Eden de quelques pas), il se
+troubla, il eut peur, il se lança dans les voyages, cherchant à oublier
+et se souvenant toujours; il avait beaucoup aimé sa femme. Il avait cru
+sa vie assurée, nouée à elle, solide et défiant le sort. Maintenant,
+tout était à recommencer. Une vie nouvelle à refaire! Une vie, soit, on
+la reconstruirait encore. Mais un bonheur! Il restait à Léon de Bruand,
+pour se consoler, une petite fille, celle qui avait coûté la vie à sa
+mère. Il l'avait mise en nourrice, ne voulant pas la voir; il semblait
+la haïr, et il la plaignait.--Pauvre enfant qui grandira sans mère!
+disait-il. On lui annonça, un jour, que l'enfant était morte. Il en
+éprouva comme de l'étonnement; puis il tomba sur une chaise. On le vit
+pleurer et on l'entendit qui disait:
+
+--Comme je suis seul!
+
+Bientôt après, subitement, il reparut dans le cercle de ses anciennes
+amitiés. Ce fut une clameur.--«Léon! Léon de Bruand! Léon qui nous
+revient! Vous nous aviez donc fui, mon cher ami?--Le mariage? Vous en
+faisiez donc une prison?»--Puis des condoléances devant la douleur que
+Léon dissimulait mal, des consolations, puis le silence sur ce sujet,
+puis les propos nouveaux, les anecdotes du moment, la biographie des
+héros du jour, toutes les historiettes parisiennes qui sont la vie, la
+préoccupation, et comme l'âme de ce monde où Léon reposait le pied. Ce
+mouvement électrique, sans cesse renouvelé autour de lui, était seul
+capable de lui faire oublier le passé. Pour la première fois de sa vie,
+il s'étourdit. Il fut des plus bruyants et des plus fous. On le vit
+partout à la fois, aux théâtres, aux courses, aux eaux, au club. Il
+joua, il fit courir, il eut des chevaux et des maîtresses. On copiait
+son élégance et l'on ramassait les miettes de son esprit. Il fut à la
+mode. Il eut des ennemis, il eut des flatteurs, il eut des envieux. Tout
+cela faisait cortége. Les bacheliers qui débutaient dans la vie et les
+bourgeois fascinés par l'inconnu, le dévoraient des yeux, au théâtre,
+quand il entrait dans une avant-scène avec une femme en renom. Il était
+brun, grand, élancé, la moustache relevée, quelque chose de sympathique
+et de froid en même temps, le sourire semi-bénin, semi-railleur, les
+dents blanches, l'oeil vert, plein de flamme et de franchise.
+
+Ainsi, du moins, le voyaient ceux qui ne le connaissaient pas. Il
+fallait à peine l'approcher pour deviner toute l'amertume, toute la
+lassitude, tout le dédain cachés sous cette désinvolture charmante.
+L'oeil, qui brillait tout à l'heure, songeait à présent, se fixait
+longuement sur les objets, sans les voir, regardant ailleurs, dans le
+passé, quelque image évanouie, chère à ce coeur vaillant et à cette
+pensée haute. Léon était triste; il vivait de cette vie rapide, parce
+qu'elle était la plus facile, la plus étourdissante et la plus
+intelligente, après tout.
+
+--Je suis curieux, disait-il, parfois. Otez-moi la curiosité, je n'ai
+plus de prétexte pour vivre.
+
+Cette curiosité s'usait tous les jours, mais il en restait encore assez
+pour que Léon se tînt debout. Il allait avoir vingt-huit ans. Son
+coeur en avait soixante. Il raisonnait comme un vieillard, et disait
+parfois: _De mon temps_... Ce temps-là datait de cinq ans, mais entre ce
+moment et celui où il vivait, il y avait une tombe, un monde...
+
+En apercevant Cachemire, Léon de Bruand se sentit soudain, non pas
+conquis, il ne pouvait plus l'être, mais attiré, assez étonné de cette
+fleur encore un peu campagnarde,--juste ce qu'il fallait pour la rendre
+charmante,--ainsi rencontrée dans une serre chaude de Paris. Léon
+traitait l'amour en artiste, comme toutes choses. Il le cherchait
+partout, certain d'avance de ne le trouver nulle part. Il y avait en lui
+du peintre et de l'impresario. Pour le plaisir de quelque spectacle un
+peu bizarre il fût allé bien loin, plus loin encore; il descendait
+quelquefois dans les régions inconnues de Paris, en quête d'inédit,
+promenant son crochet dans les haillons moraux, tout heureux quand il
+avait éclairé, de sa lanterne, un morceau de caillou qu'il lançait à
+travers Paris comme un diamant. Il cherchait des étoiles dans le
+ruisseau. Il en avait déjà trouvé quelques-unes--des nébuleuses.
+
+Cachemire lui sembla digne d'un regard. Il l'analysa, et se promit de
+connaître le secret de ce joli petit sphinx aux dents blanches, aux yeux
+noirs, aux joues roses.
+
+--Secret banal, pensait-il. Qu'importe!
+
+Le samedi suivant, il y avait bal à l'Opéra. De la poussière sur les
+boulevards, des ifs de gaz allumés aux coins de la rue Le Peletier et de
+la rue Drouot, quelques masques en cache-nez, courant le long de l'Opéra
+brillant de lumières. Chez les marchands de vins et les cafés
+environnants, de pauvres garçons, transis de froid, déguisés en
+défroques, prenant de l'eau-de-vie en attendant le premier quadrille. On
+se prépare. Onze heures sonnent. Les boulevards s'encombrent. A travers
+la foule compacte, les danseurs costumés circulent, jouant du coude,
+entraînant quelque pauvre fille dont les épaules nues frissonnent, et
+qui grelotte en jupe courte. Cela crie, se heurte, se bouscule, se
+succède, va, vient, fait groupe, grossit, s'enrégimente, défile, se
+jette dans la salle de bal, hurle, danse, entrejette de ci de là ses
+bras et ses jambes, s'excite, s'enivre, s'embrasse, s'insulte. La salle
+est pleine. Sous les lustres, les couleurs s'injurient. Le blanc, le
+jaune, le rouge, le bleu,--l'arc-en-ciel émietté--gambadent. Par les
+escaliers, des flots de soie, de plumets, de dominos, d'habits noirs, de
+décorations, d'agents de change, de cabotins, de diplomates, de
+paillasses, de gens sans nom, de gens illustres, d'hommes, de femmes,
+montent et descendent en s'accrochant, en se déchirant, en se jetant des
+oeillades ou des sottises. Les couloirs s'encombrent, les galeries
+s'emplissent, on étouffe, on conquiert le parquet pas à pas; les femmes
+vous arrêtent, on arrête les femmes. Une odeur de poussière, de couleur,
+de sueur et de poudre de riz pénètre dans les poumons. Et cet air qui
+asphyxie semble parfumé. L'acide carbonique voltige à travers les
+quadrilles. L'on se cherche sans se trouver et l'on se parle sans
+s'entendre; la Laryngite fait des signes de tête à la Migraine derrière
+les piliers, happant un monsieur qui passe, une dame qui s'enfuit, une
+fille qui rit à grosses gouttes. Tout est bouleversé, la musique devient
+du bruit, la gaieté de la névrose, la couleur crie, le langage sent
+l'ail; les échos de la halle s'échappent des lèvres carminées. Dans une
+avant-scène, un municipal, les bras croisés, regarde la cohue avec
+effarement. Et, là-bas, au fond de la salle, parmi le tourbillon des
+rubans, des plumets, des toques, des bonnets, des jupons, des pompons,
+derrière ces bras qui s'agitent, ces jambes qui se démènent, ces cous
+qui se tendent et se gonflent, ces torses qui se cambrent, ces reins qui
+se brisent; derrière cette épilepsie hurlante, un homme pâle se dresse
+sur ses pieds, lance ses bras en télégraphe et du geste domine et dirige
+un tonnerre de musiciens qui clame victorieusement de tous ses
+cuivres...
+
+--Allons au foyer, dit Gontran de Rives à Léon de Bruand.
+
+Léon traversa le grand couloir où se tiennent les _aficionados_, les
+journalistes, les promeneurs, les élégants, passant en revue de l'oeil
+et de la main les dominos et les masques féminins qui circulent.
+
+Il entra dans le foyer; autre cohue, plaisanteries de commis en congé,
+robes déchirées par les bottes maladroites, coups de coude dans
+l'estomac, poussière, bruit, gaz, chaleur, avec un parfum de punch du
+côté des buvettes et des bustes en marbre écarquillant, devant tout ce
+monde étrange, leurs énormes yeux blancs.
+
+Soudain un domino rose vint se pendre au bras de M. de Bruand.
+
+Tous les dominos se ressemblent. L'oeil brille, aiguisé, derrière le
+loup de velours. Le sourire resplendit sous la barbe de dentelle; les
+mains se posent sur l'habit noir comme deux petits problèmes. La voix
+se dissimule sous le capuchon enrubanné et les ondulations du corps vous
+raillent sans pitié dans leur large fourreau soyeux.
+
+Mais Cachemire avait intérêt à se faire reconnaître. On lui avait,
+depuis la soirée de Noël, parlé beaucoup du comte et de son humeur.
+
+--Êtes-vous moins triste, à présent? dit-elle.
+
+--Ai-je été triste, jamais? fit Léon en raillant.
+
+--L'autre soir, vous aviez l'air maussade.
+
+--Le vilain mot, et qu'il faut une jolie bouche pour le faire passer.
+
+--La mienne est horrible!
+
+--Elle ment.
+
+--Pourquoi dites-vous qu'elle ment? Vous ne me connaissez pas.
+
+--Croyez-vous?
+
+--Quel est donc mon nom?
+
+--Il est fort joli, et vous va bien.
+
+--Vous voyez que vous ne le savez pas!
+
+--Je vous le dirai tout bas, ce soir, au dessert, à la Maison-d'Or.
+Tenez-vous à le connaître?
+
+--Oui, dit Cachemire.
+
+Elle entra à la Maison-d'Or, qu'elle ne connaissait pas encore, comme
+une reine entre chez elle. Elle monta l'escalier, la tête haute,
+impérative, insolente, charmante. Elle était jolie à ravir; son teint,
+ordinairement un peu pâle, animé ce soir-là, rayonnait. Ses yeux
+jetaient feu et flammes. Elle avait des dents à tout croquer.
+
+Léon de Bruand en agit avec elle comme on fait avec les jeunes tigres.
+Il lui tendit, jour par jour, juste ce qu'il voulait qu'elle
+dévorât,--non pas son coeur, mais le bout des doigts,--puis la main
+tout entière, et un peu le bras, au sortir des théâtres. Dès lors,
+Cachemire fut à la mode. On félicita Léon sur sa découverte. On jeta des
+bouquets à Cachemire quand elle chanta des couplets de revue. Le comte
+lui meubla un entresol rue Taitbout. Elle donna des soirées.
+
+Elle reçut des lettres, des déclarations, des vers. Elle eut des
+articles dans les journaux. On cita un jeune Valaque qui tenta de se
+suicider pour elle. On la chercha aux premières représentations; on
+détourna les lorgnettes du cheval à la mode pour lui donner un coup
+d'oeil, à elle, aux courses. Les photographes implorèrent qu'elle vînt
+poser chez eux, en passant. Les collégiens achetèrent ses
+portraits--cartes, pour les contempler, le soir en se couchant, ou à
+l'étude, derrière leur pupitre éperdûment levé. On fit même sa
+biographie.
+
+Le père Labarbade rentra un soir chez lui, après une course à
+Fontainebleau, avec des yeux rouges.
+
+--Qu'as-tu? lui demanda sa femme.
+
+--Rien!
+
+Le père Labarbade prit son petit garçon sur ses genoux, l'enfant avait
+sept ans déjà, et lui dit tout doucement:
+
+--Au moins tu seras gentil, toi, quand tu seras grand?
+
+--Gentil?... Mais je suis gentil, dit le gamin en faisant la moue et en
+se dégageant des bras du père.
+
+Il courut se réfugier sous l'égide de madame Labarbade, regardant le
+_vieux_ avec des sourcils froncés, et disant:
+
+--N'est-ce pas, maman, que je suis gentil?
+
+--Toi, tu es un amour, fit la mère.
+
+--C'est vrai, ça, papa gronde toujours... Je t'aime mieux que papa, toi!
+
+Labarbade se leva brusquement, sortit, tira de sa poche un
+portrait-carte de Cachemire, qu'il avait trouvé à Fontainebleau chez un
+papetier, le déchira et marcha dessus avec rage.
+
+A la maison, madame Labarbade taillait au petit Adolphe une tartine de
+confitures que l'enfant guignait avec des yeux avides en chantant une
+chanson qui courait Samoreau:
+
+ Je viens d'enterrer ma grand' tante,
+ Je l'ai clouée en son cercueil.
+ Ell' me laiss' dix mill' livres de rente
+ Et ça m'aide à porter son deuil.
+ Je lui fais faire une bière en chêne
+ Où tout de son long ell' peut dormir.
+ Je prends bien gard' que rien ne la gêne
+ Où il y a de la gên' y a pas de plaisir.
+
+Léon de Bruand était bien décidé à ne mettre dans cette liaison avec
+Cachemire, rien de ce qui était vraiment _lui_. Son esprit, sa bonne
+grâce, sa fantaisie, il les accordait généreusement. Mais il comptait,
+pour ainsi dire, chaque soir, en avare, les molécules de son coeur.
+Ces sortes de liaisons duraient plus ou moins. Elles se ressemblaient
+toutes. Comme en naissant, elles portaient avec elle leur dissolvant,
+Léon se fût parfaitement cru coupable, coupable envers le passé, envers
+ses souvenirs, envers sa conscience, en accordant à ce qui n'était
+qu'une distraction le sérieux d'un amour véritable.
+
+Cachemire le trouvait d'ailleurs charmant. Il était sympathique, avec ce
+quelque chose de dédaigneux qui domine les âmes nées en bas. Cachemire
+comprenait la supériorité de Léon. Elle en fut d'abord fière, Léon était
+comte! Elle voulut, quand il lui écrivait, qu'il imprimât chaque fois
+son cachet sur la cire rouge. Ces armoiries l'amusaient à regarder. Un
+comte! Elle avait rêvé les titres aussi dans son lit enfiévré de
+Samoreau! Ses rêves se réalisaient. Au théâtre, elle écrasait ses
+camarades avec ce nom du comte de Bruand.--On voit bien que vous êtes
+une parvenue, lui dit un jour Clara Peplum, qui s'appelle Louise de
+Haris.
+
+Un soir, Léon de Bruand causait de Cachemire avec Gontran de Rives.
+Gontran est gai, toujours en éveil, bon, un peu rouge, un peu gros, une
+âme délicate dans une enveloppe de fermier normand.
+
+--Mais, par ma foi, disait Gontran, voilà une aventure qui dure
+longtemps! C'est une passion...
+
+--Peuh! fit Léon.
+
+--Un caprice?...
+
+--Pas le moins du monde. Je n'ai jamais aimé Cachemire, si la définition
+du verbe aimer est exacte. Elle m'a séduit et un peu intrigué. Mon vice
+suprême, la curiosité, a parlé et j'ai voulu savoir où irait cette jeune
+fille, sachant d'où elle était venue. Aussi bien, cette liaison peut
+durer longtemps encore. Mon dilettantisme n'est pas lassé. Cachemire
+m'intrigue. Elle ne s'est pas, jusqu'à présent, dirait un peintre,
+_dessinée_. S'il me fallait te faire son portrait j'hésiterais. Bonne?
+elle ne l'est pas. Ses vices parlent trop haut. Méchante? elle est
+incapable de l'être. Il lui faudrait déployer une énergie qu'elle n'a
+point. Elle est comme ses pareilles, paresseuse et vulgaire, avec des
+traits de madone de Vinci et un charme de fille de Shakespeare. Ce n'est
+pas la première fois, dans notre vie parisienne, que nous rencontrons
+des anges du Pérugin dignes tout au plus d'entonner les refrains de
+Charles Colmance! Seulement, chez elle ce n'est pas la voix, c'est le
+coeur qui est enroué!
+
+Cachemire demeurait dans cet état de béatitude parfaite qui suit le
+triomphe. Elle n'ambitionnait plus rien, jouissait du succès, de son
+luxe, de ses robes, de ses chevaux, de ce coup de féerie qui lui avait
+fait gravir l'échelle si soudainement. Elle était partout à la fois,
+étalant ses toilettes, sa joie, son assurance. Quand elle ne jouait pas,
+elle courait les théâtres deux ou trois fois par soirée; se montrait
+ici, remontait en voiture, allait là, faisait frissonner sa robe contre
+la porte des loges ou riait tout haut pour qu'on la remarquât. Elle
+provoquait les lorgnettes, rendait le feu à son tour, prenait des airs
+de tête répétés devant sa glace, essayait des sourires, arrangeait sa
+voilette, donnait un tour à ses cheveux, posait ses mains sur le rebord
+des avant-scènes. Elle applaudissait le premier comique; aux drames,
+elle se cachait derrière son éventail quand venait une scène
+attendrissante comme si tout cela lui eût semblé ridicule, et, au fond,
+se sentait remuée par les gros effets, les grosses pièces, les gros
+drames, les féeries épicées, les décors, les pyrotechnies. Elle aimait à
+dîner dans les restaurants, à souper, insultait les garçons, tachait ses
+robes et riait. Elle manquait l'heure des répétitions, bravait les
+amendes, arborait de folles toilettes aux _premières_, écrasait ses
+rivales, et semblait adorer Léon pour tous ces succès d'amour-propre qui
+venaient de lui. Elle se sentait au fond un peu _tenue_, comme elle
+disait. Léon passait quelquefois des journées entières chez elle, la
+faisant causer, la questionnant, l'ennuyant. Il parlait peu, et
+Cachemire lui disait:
+
+--Ah! que vous êtes drôle! Qu'est-ce que cela vous fait que j'aie été
+ceci ou cela quand j'avais seize ans?
+
+--Oh! rien, disait Léon.
+
+Alors elle songeait aux propos de ses camarades, aux parties de plaisir
+des acteurs qu'elle connaissait, aux pique-niques à Asnières ou à
+Bougival, aux déjeuners sans façon, à la gaieté libre, aux échappées de
+Bohême, au luxe un instant secoué, et à l'école buissonnière du
+sentiment!
+
+Léon la voyait devenir tout à coup rêveuse, et souriait en lui-même, car
+le spectacle menaçait d'être curieux.
+
+Le domestique de M. de Bruand lui annonça, un matin, à l'heure du lever,
+qu'un M. Célestin Fargeau demandait à lui parler.
+
+--Célestin Fargeau! dit Léon. Qu'il entre!
+
+C'était son ancien précepteur du château de Bruand, un répétiteur que
+M. de Bruand, le père, avait appelé de Paris à Bruand pendant trois
+années, un esprit bizarre et indépendant, un professeur capable de
+s'attacher pour quelque temps à un élève, comme il s'était attaché à
+Léon, mais improbable, de s'astreindre à un enseignement régulier, et
+menant à Paris une existence décousue, improbable, à la façon de
+Lazarille de Tormes,--une vie à la belle aventure et à la vilaine
+étoile.
+
+Fargeau entra, comme une bombe, dans la chambre de M. de Bruand. Léon
+était en pantalon du matin en flanelle grise, en chemise de soie rose,
+et fumait un cigare. Fargeau, pour toute toilette, s'était contenté de
+brosser dans l'antichambre son chapeau bossué.
+
+Célestin Fargeau avait cinquante ans déjà, de petits fils blancs
+frisaient dans sa barbe noire, et sa tête commençait à devenir chauve.
+Il avait le teint pâle de ceux qui vivent la nuit et les rides profondes
+de ceux qui ont souffert.
+
+Sa physionomie s'éclaira lorsqu'il aperçut M. de Bruand.
+
+--Pardieu, dit-il, vous n'avez pas changé! Je voudrais bien en avoir
+fait autant.
+
+Puis, après avoir serré la main que Léon lui tendait:
+
+--Or çà, dit-il en se jetant dans un fauteuil et en croisant les jambes,
+je viens vous demander un service, non pour moi, Dieu merci! mais pour
+une autre, pour une femme...
+
+--Je suis tout à vous, mon cher Fargeau, dit Léon.
+
+--Voici donc ce que c'est. J'habite, dans le quartier des Batignolles,
+une maison d'ouvriers où loge une brave femme assez pauvre et
+très-honnête qui s'est jetée par la fenêtre pas plus tard qu'hier... A
+vrai dire, elle est tombée, car c'est à la suite d'une querelle de
+ménage. Bref, elle est fort malade, une côte enfoncée, le tibia et le
+péroné brisés... Elle est mourante et pas d'argent... Vous comprenez?...
+
+--Merci d'avoir pensé à moi, mon cher maître, dit Léon de Bruand en
+allant à son secrétaire.
+
+Il prit cinq billets de cent francs et les tendit à Fargeau qui se mit à
+les plier avec précaution, en homme qui n'est pas habitué à ces
+_paperasses_.
+
+--Et quand votre protégée aura besoin d'autres secours, commença Léon.
+
+Fargeau l'interrompit.
+
+--Nous en avons assez pour un moment, dit-il. J'avais eu d'abord
+l'intention de faire une collecte dans le quartier. Mauvaise idée. Puis,
+le frère de la femme m'en a détourné. Un brave garçon qui a tout de
+suite apporté ses économies. Alors j'ai pensé à vous. Ah! ma parole, je
+suis content de vous avoir revu!
+
+--Me voici, dit aussitôt,--comme si elle eût attendu, pour entrer, la
+fin de la phrase de Fargeau,--Cachemire traînant sur le parquet une robe
+de soie vert-chou, garnie de malines noires.
+
+Fargeau se leva de son fauteuil et salua en tendant en avant son crâne
+ravagé, et Cachemire le regarda d'un air un peu étonné et un peu
+dédaigneux.
+
+--M. Célestin Fargeau, mon ami, dit Léon de Bruand. Mademoiselle
+Cachemire, ajouta-t-il en désignant Suzanne.
+
+--Parbleu, je connais madame, fit Célestin, et je l'ai applaudie plus
+d'une fois.
+
+Cachemire salua à son tour du regard et de la tête.
+
+--Eh bien, fit alors Célestin, la main sur le bouton de la porte. Je
+vous laisse, mon cher Léon. Merci encore pour notre protégée.
+
+--Quelle protégée donc? demanda tout à coup Cachemire.
+
+--Une pauvre femme tombée d'un troisième étage et à demi-morte à l'heure
+qu'il est.
+
+--Ah! mon Dieu, fit-elle... une femme?... Et pauvre sans doute?
+
+--Pauvre, dit Fargeau.
+
+--Mais elle doit avoir les os brisés?
+
+--Elle est cruellement blessée. Seulement, la chirurgie est une science
+superbe et peut-être...
+
+--Ah! la pauvre femme! Vous la connaissez, Léon? dit Cachemire en
+joignant ses mains gantées.
+
+--Non.
+
+--Eh bien, je voudrais la connaître, moi... Je ne sais pas, ce que vous
+me dites-là m'a remuée... Elle doit être tout en sang. On voit ses
+blessures, n'est-ce pas? Conduisez-moi chez elle, monsieur. Mais, au
+fait, venez avec nous, Léon!
+
+--Soit, fit M. de Bruand.
+
+Il donna ordre d'atteler. Fargeau monta en voiture à côté de Cachemire,
+en face de Léon. De temps à autre il s'essuyait le front et se penchait
+à la portière. L'odeur de patchouly qu'affectionnait Cachemire lui
+montait à la tête et l'étourdissait.
+
+On arriva devant la maison de Fargeau. Cachemire monta la première.
+L'escalier était gras, humide, et sa robe criait en l'essuyant. Elle se
+rappelait l'escalier de la chaussée du Maine. Arrivée au troisième
+étage, elle s'arrêta:
+
+--C'est bien là, n'est-ce pas?
+
+--Oui, dit Fargeau.
+
+--Elle vient ici comme elle irait à l'Ambigu, songeait M. de Bruand.
+
+La clef était sur la porte, Fargeau ouvrit. Après une petite
+antichambre, dans une pièce éclairée par un feu de charbon de terre
+brûlant dans un poële de faïence où chauffait une tisane, Cachemire
+aperçut une femme dont le front était à demi caché sous une bandelette
+et qui étendait sur la couverture du lit un bras maintenu dans un
+appareil de bois. La malade fixait sur elle de grands yeux un peu
+égarés, et, à mesure que Cachemire avançait, semblait plus étonnée et
+plus inquiète. Tout à coup, elle poussa un cri étouffé, et Cachemire y
+répondit par un nom, en reculant, toute rouge:
+
+--Victoire!... Comment c'est vous!
+
+C'était Victoire Herbaut. Une vieille voisine, qui était assise au pied
+du lit, se leva, recommandant de ne pas trop faire parler la malade.
+
+Le visage de Victoire était livide, maigre, effrayant, des yeux
+enfiévrés dans une face émaciée. Cachemire la regardait en sentant son
+coeur serré par une sorte d'angoisse. Il y avait en elle plus de
+terreur que de pitié, mais il y avait une émotion vraie.
+
+--Oh! ma pauvre madame Herbaut, dit-elle.
+
+--Oui, articula faiblement Victoire... voilà comme on se retrouve...
+C'est fini, moi... vous savez, c'est Herbaut qu'est cause de tout...
+J'avais déménagé, pour l'éviter. Il revenait toujours me faire des
+scènes. De Plaisance au quartier de Clichy il y a loin, je me disais: Il
+ne viendra plus... Est-ce qu'il saura où je suis? Ah! bien, il l'a su,
+et rapidement encore. Il est revenu.... toujours ivre, ma pauvre
+Suzanne, toujours...
+
+Cachemire avait tressailli à ce nom de Suzanne qui n'était plus le sien.
+Elle fit à madame Herbaut, un signe pour lui dire de se taire.
+
+--Non, non, dit Victoire... Je veux vous dire... Mais asseyez-vous donc,
+messieurs, fit-elle en tournant ses grands yeux vers Fargeau et M. de
+Bruand. Madame Grédouard, approchez donc des chaises... Alors, je vous
+disais, il est revenu. Il m'a frappée... Je l'ai mis à la porte, une
+fois, deux fois... Mais, l'autre soir, il est arrivé, sentant
+l'eau-de-vie. Il voulait de l'argent. Je n'en ai plus, moi. Il a
+recommencé ses menaces. Seulement, cette fois, il avait l'air si
+égaré,--des yeux d'assassin il avait--que j'ai eu peur... J'ai ouvert la
+fenêtre pour appeler, et, comme il revenait avec un tabouret levé, je me
+suis penchée et voilà; je suis tombée. Je suis dans un joli état, si
+vous me voyiez... Tenez, dit-elle en allongeant son bras.
+
+--Madame Herbaut! s'écria madame Grédouard la voisine, le médecin a
+recommandé l'immobilité, vous savez...
+
+--C'est vrai... Quoique ça me semble bien inutile, allez. Je suis
+délivrée... Mais c'est mon pauvre Joseph...
+
+--Joseph! fit Cachemire en essayant de sourire...
+
+--Oui, continua madame Herbaut, il est allé chercher Herbaut au fin fond
+d'un cabaret où il se cachait, et il l'a traîné chez le commissaire de
+police. Seulement, en se battant, Herbaut lui a donné un coup de couteau
+dans le bras. On dit que ce ne sera rien. Je le voudrais... Joseph! Il
+me parlait de vous l'autre jour. Il ne vous en veut pas...
+
+--Mais vous, fit Cachemire en interrompant brusquement madame Herbaut,
+vous souffrez beaucoup, dites?
+
+--Pas trop, vous savez. Je m'en vais. Je le sens bien. Je suis presque
+contente!
+
+Cachemire se sentait mal à l'aise dans cette chambre, en présence de
+cette femme qui ne connaissait pas _Cachemire_ et qui se souvenait de
+_Suzanne_. Elle regardait Léon de Bruand comme pour l'interroger et
+chercher s'il devinait quelque chose. Ce nom de Joseph, ainsi jeté dans
+le milieu de ces confidences, l'avait un peu effrayée. Léon, causant
+tout bas avec Fargeau, paraissait ne rien entendre.
+
+Cachemire n'était pas encore bien revenue de l'étonnement que lui avait
+causé cette rencontre ou plutôt ce heurt avec Victoire Herbaut. «Comme
+c'est étrange! pensait-elle.» Quant à Victoire, elle ne voyait même pas
+la bizarrerie de la rencontre. Elle ne se rendait plus compte de ce qui
+arrivait. Sa tête était comme brisée. Elle regardait, sans la bien voir,
+la robe verte de Suzanne. Elle songeait à toute autre chose qu'au
+présent; elle évoquait le passé, les débuts de Suzanne, ses amours avec
+Joseph... Elle allait en parler, lorsque Cachemire se pencha brusquement
+sur elle et lui dit tout bas:
+
+--Ne dites rien, madame Herbaut, mon _époux_ est ici!
+
+--Ah! vous êtes donc mariée, Suzanne? fit Victoire avec un étonnement
+douloureux.
+
+Elle ajouta un moment après, tout bas aussi:
+
+--Certainement, Joseph ne vous aurait pas faite aussi riche. C'est égal,
+il vous aimait bien!
+
+On entendit, à ce moment, la clef qui grinçait dans la serrure.
+
+--Justement c'est Joseph! dit madame Herbaut.
+
+Cachemire devint pâle. Léon se leva, et regarda la porte qui s'ouvrait.
+Joseph entra, le bras gauche en écharpe, sa casquette sur la tête et
+s'arrêta un peu saisi devant tant de monde. En apercevant Cachemire, il
+rougit, recula légèrement, hésita; puis, ôtant sa casquette, il la salua
+sans mot dire, et M. de Bruand après elle, puis il tendit la main à
+Fargeau.
+
+--Mon ami, lui dit Célestin à l'oreille, j'apporte de l'argent. Vous
+êtes sauvés!
+
+--De l'argent? cette bêtise! c'est _madame_ qui le donne peut-être?
+
+--Non, dit Léon qui avait entendu, c'est moi, monsieur, et je vous le
+prête. Vous me le rendrez quand vous pourrez.
+
+Joseph avait pris les billets de banque, les regardait, hésitait, ne
+savait que dire.
+
+--Voici ma carte, fit M. de Bruand. Quand votre soeur sera guérie et
+que vous pourrez travailler, songez seulement à votre créancier.
+
+Joseph était maintenant horriblement pâle, ne comprenant point, n'osant
+prendre ni refuser.
+
+--C'est que vous ne savez pas, commença-t-il.
+
+Fargeau lui saisit la main droite et lui dit à l'oreille:
+
+--C'est de nous qu'il vient, non pas d'elle!
+
+Léon s'était déjà éloigné. Il attendait sur le palier.
+
+Cachemire se pencha de nouveau sur Victoire:
+
+--Je reviendrai, dit-elle.
+
+--Oui, n'est-ce pas? revenez, fit la mourante.
+
+Sa voix tremblait.
+
+Quant à Cachemire, un peu pâle sous son blanc, elle ne regardait pas
+Joseph. Mais, tout à coup, son assurance lui revint, elle alla droit à
+lui, lui tendit la main et, découvrant ses dents entre ses lèvres
+peintes:
+
+--Faisons la paix, dit-elle.
+
+--La paix? répondit Joseph. Sommes-nous donc en guerre?... Il y a quinze
+jours, je vous ai fait votre entrée, au premier acte. Vous savez,
+chevalier du lustre. On va au théâtre comme on peut!
+
+--Eh bien! votre main?
+
+--La voici.
+
+--Viens me voir, lui dit-elle tout bas.
+
+Il répondit tout haut:
+
+--Vous demeurez trop loin.
+
+Célestin Fargeau offrit son bras à Cachemire pour descendre l'escalier.
+Il en était fort embarrassé et s'accrochait dans ses jupes. Alors il
+riait.
+
+A la porte, Léon lui dit sérieusement:
+
+--Il s'est passé là-haut une comédie... l'avez-vous remarquée,
+Fargeau?... Qu'en dites-vous? Pour moi, je trouve affreux ce mélange de
+sang et de patchouly.
+
+--C'est de l'antithèse! fit Célestin. Les chevaux emportaient Léon et
+Cachemire.
+
+Il tira de sa poche une pipe en écume, vieille et noire, et l'alluma
+dans la rue, après avoir refoulé le tabac sous son pouce. Puis, tout en
+fumant, il redescendit, comme il disait, «vers Paris,» et, s'arrêtant
+parfois aux étalages des bouquinistes, examinant les gravures anciennes
+et les tableaux enfumés, il arriva rue Racine, devant une façon de petit
+café dont il ouvrit la porte brusquement, en habitué. En l'apercevant,
+la dame du comptoir, éternellement assise à la même place, parmi les
+bocaux de chinois, les prunes à l'eau-de-vie, les drageoirs en plaqué,
+garnis de morceaux de sucre disposés symétriquement, lui adressa un
+sourire stéréotypé. Il porta la main à son chapeau, machinalement et
+alla s'asseoir dans un coin. Sans lui demander ce qu'il désirait le
+garçon lui apporta une canette de bière et les journaux.
+
+--Avez-vous vu M. Terral? demanda Célestin.
+
+--Pas encore.
+
+--Quand il viendra, vous nous donnerez les échecs.
+
+Il ouvrit un des journaux, le parcourut rapidement en homme qui sait
+lire, et en déplia un autre dont il prit le suc de la même façon. De
+temps à autre, il arrosait sa lecture d'une gorgée de bière et
+s'arrêtait pour regarder tournoyer la fumée de sa pipe.
+
+Depuis vingt ans que le _Café Athalie_ existait, Fargeau avait ainsi
+dépensé bien des heures, à la même table, causant, jouant, développant
+volontiers ses idées, toujours bizarres, étonnantes quelquefois et
+laissant le temps passer, pour les choses, sans se douter que l'âge
+venait et que les auditeurs n'étaient plus les mêmes.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Célestin Fargeau était comme le produit de la paresse et du dédain, une
+sorte d'étranger, dans cette civilisation qui se fait tous les jours
+plus hypocrite à mesure qu'elle se décompose davantage, un déclassé, un
+inutile, un bohème. Il avait fait de tout, hormis peut-être une
+malhonnêteté. Avec mille cordes à son arc, il n'était jamais parvenu à
+toucher le but. Né pauvre, il avait vécu pauvre, bien résigné à mourir
+de même. Il avait été élevé par un vieil oncle, assez riche, qui devait
+le faire son héritier. Mais une aventurière survint, et l'oncle ne put
+léguer à son neveu une fortune qu'il n'avait plus. Célestin s'en
+consola, entra à l'École Normale, travailla modérément et devint
+professeur. On l'envoya en province, à Lisieux, faire la classe à
+quelques marmots mal débarbouillés.
+
+Célestin était un esprit avide d'espace, désordonné, systématique,
+enclin à l'ennui. Au bout d'un an, il donna sa démission. Un vieux
+bonhomme, qui habitait Pont-l'Evêque, le choisit pour le précepteur de
+son fils. Fargeau, au milieu des rues paisibles de la petite ville,
+regardant les anciennes maisons aux murs couverts d'ardoises,
+déchiffrant sur l'église les inscriptions du temps des baillis ou de
+Robespierre, passait, bâillant sa vie du matin au soir. Quand il avait
+quelques heures devant lui, il allait s'asseoir sous les pommiers,
+fumait sa pipe et regardait, s'étendant au loin, la grasse campagne de
+la vallée d'Auge. Au fond, cette existence de province l'étouffait.
+Mais, né paresseux, l'inactivité le retenait malgré lui, par de molles
+attaches, dans ce coin de la Normandie, où la vie est saine et facile.
+
+Il le quitta pourtant, revint à Paris, essaya d'y faire sa trouée, lutta
+comme un autre et longtemps, fit taire son besoin de repos, son humeur
+rêveuse, tenta çà et là plus d'une voie, fut repoussé, prit en dégoût le
+succès et se retira dans un coin, comme en quelque fossé, pour y
+végéter, en attendant qu'il y mourût.
+
+Sans haine, d'ailleurs, acceptant sans protestations la vie qu'il
+s'était faite ou qu'on lui avait faite, comprenant tout, sachant tout ou
+devinant tout. Frotté à tous les mondes dans sa vie de hasards et de
+rencontres, il avait été professeur, répétiteur, pion à l'occasion, et
+la plupart de ses anciens élèves le saluaient encore; il avait écrit
+des livres sans les signer, des dictionnaires, des manuels
+technologiques, des encyclopédies, des prospectus; il avait été commis
+dans un magasin de nouveautés, tenant des livres, inspecteur de
+l'affichage, prote dans une imprimerie, voyageur de commerce, rédacteur
+en chef d'un journal philosophique, _La vraie Morale_, écrivain public,
+et que de choses encore, lorsque, les positions dites stables lui
+paraissant à la longue un peu bien changeantes, il se résigna--en
+riant--à vivre de flânerie, de rêverie, d'aventures, travaillant selon
+le hasard, corrigeant les ouvrages des écrivains amateurs, donnant des
+leçons de sanskrit et de malais, collaborant à des dictionnaires
+improbables, toujours anonyme, toujours exploité, toujours dédaigneux.
+
+Sa tête était un pandoemonium littéraire et scientifique. Toute la
+bibliothèque philosophique de Ladrange s'y était casée. Ses systèmes,
+ses souvenirs, ses lectures, ses chimères s'y heurtaient avec des chocs
+bruyants. Il était pythagoricien, anti-platonicien--c'est lui qui
+appelait Platon, «le penseur autoritaire, le Bossuet des Grecs,»--un peu
+swedenborgiste, babouviste, connaissait par coeur le _Moniteur de la
+Révolution_, taillait et rognait dans les héros de 1793, les jugeait
+curieusement, en politique qu'il était et aussi en moraliste, pouvait à
+la moindre réquisition, citer les dates et les faits les plus nébuleux,
+et n'ignorait rien, ni du passé, ni du présent;--prêt à donner un
+jugement sur toute la dynastie des Tchin et un renseignement sur
+l'article de tel ou tel publiciste, en telle année, dans tel journal ou
+telle revue.
+
+Célestin Fargeau eût fait la fortune d'un polémiste. Sa mémoire avait
+gardé, dans leurs moindres détails, tous les faits de l'histoire des
+trente dernières années. Mais de cette science et de cette netteté
+d'impressions et de souvenirs, il ne se servait que pour se faire
+écouter des habitués du _Café Athalie_.
+
+Depuis quelque temps, Fargeau, en réalité peu liant de sa nature, avait
+l'habitude de faire, chaque jour, avant le dîner, sa partie d'échecs
+avec un jeune homme, Fernand Terral, qui passait parfois de longues
+heures à causer «avec le philosophe.» Fernand Terral avait vingt-huit
+ans «tout au plus.» Mais, désillusionné, sceptique, amer, l'esprit
+faussé, il était l'aîné de Fargeau par ses propos et ses idées. Fargeau,
+au milieu de toutes ses traverses, avait conservé la foi. Il s'irritait
+souvent, et fulminait, mais ne savait nier. Il lui plaisait d'ailleurs
+de converser avec ce Terral, si éminemment intelligent, embrassant
+toutes choses, l'esprit à fleur de peau, comme les désirs et les
+appétits.
+
+C'était lui que Fargeau attendait. Le jeune homme ne tarda pas, vint
+s'asseoir en face de Fargeau qui lui donna la main, et demanda de
+l'absinthe.
+
+On se mit à jouer aux échecs. Fargeau, patient et mathématique, eut
+rapidement battu son adversaire; Terral, au surplus, paraissait
+distrait. Sa main manoeuvrait les pièces du jeu avec fièvre, son
+oeil noir regardait devant lui, presque sans voir.
+
+--Mais surveillez donc votre jeu! disait Fargeau de temps à autre.
+
+Terral haussait les épaules, comme pour s'accuser, et continuait à
+songer à toute autre chose qu'à sa Tour et à son Fou.
+
+Grand, maigre, la peau brune, les cheveux longs et noirs,
+très-brillants, un peu bouclés, le nez gros, légèrement bossué, les
+joues presque imberbes, mais de grosses moustaches relevées en croc, à
+la façon de quelque raffiné, le menton carré, solide, la main nerveuse
+et fine, la souplesse et la force réunies, un grand charme et en même
+temps une résolution énergique dans ses yeux noirs, presque en même
+temps doux, caressants, menaçants, pleins d'éclairs, et pleins de
+promesses, Terral se campait fièrement, marchait d'ordinaire comme si le
+bitume ou le pavé eussent été conquis par lui, élargissant la poitrine,
+aspirant l'air à pleins poumons, la tête en feu, les narines ardentes.
+Il avait les poches plates; mais il portait avec désinvolture ses
+vêtements, les rendait élégants en les arborant un peu à la façon d'un
+«premier rôle» de théâtre, et passait dans la rue la tête haute, avec
+quelque chose de méprisant qui lui allait bien.
+
+Ainsi s'affirmait-il d'habitude dès la première vue. Mais ce jour-là,
+songeur, un peu abattu, il rêvait. Fargeau s'en aperçut, se mit à rire.
+Cette nature complexe, bruyante, audacieuse, prête à toute escalade
+et en même temps à toute raillerie, lui fournissait un curieux
+sujet d'étude. Cet homme revenu maintenant du voyage au pays
+d'Espérance--prenait plaisir à analyser ce singulier type d'ambitieux.
+
+--Voyons, dit-il brusquement, ne jouons plus, cela est plus simple. Les
+échecs vous importent peu aujourd'hui.
+
+--Ma foi, fit Terral, à la vérité, ce n'est pas cette partie qui me
+tient au coeur, mais celle que je joue avec la fortune. Je commence à
+désespérer.
+
+--Allons donc! si cela était vrai, vous ne le diriez pas.
+
+--C'est possible. Et j'ai pourtant comme une appréhension de défaite. Il
+y a longtemps déjà que je lutte à Paris.
+
+--Un an peut-être?
+
+--Deux ans!
+
+--Oh! oh! dit Fargeau en riant. Il y a trente ans pour le moins, moi, et
+je me suis résigné à ne plus vaincre.
+
+--Oui, vous êtes né heureux, vous, satisfait de tout, vous, un sage!
+
+--Joli titre! Pourquoi pas Socrate tout de suite!
+
+--Quant à moi, je m'irrite à la fin, je désespère. Je ne vois rien
+venir, rien éclore. Toutes mes espérances crèvent comme des bulles de
+savon. Je deviens haineux, j'attends, et j'attends depuis trop
+longtemps. Je suis de ceux à qui le succès prompt, le luxe, la vie
+large,--la seule vie!--doivent arriver aussitôt, sous peine de rejeter
+parmi les classés un affamé de plus et des dents féroces.
+
+--Ah! c'est charmant, dit Fargeau en hochant la tête, et voilà une
+excellente façon de prendre patience. Mais, que diable espériez-vous
+rencontrer à Paris, en quittant votre province? La poule aux oeufs
+d'or. Il y a longtemps qu'on l'a mise à la broche. Le plat est épuisé.
+On n'en fait plus. Or, comme ce rôti fantastique me fait songer au repas
+du soir, laissons la partie et allons dîner. Nous causerons _inter
+pocula_.
+
+Ils sortirent.
+
+Terral, dans la rue, marchait, regardant les pavés, sans mot dire, et
+Fargeau, passant son bras sous celui du jeune homme, l'examinait en
+dessous. Il le conduisit ainsi par la rue Monsieur-le-Prince, jusqu'à
+l'escalier qui mène à la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Ils
+escaladèrent les marches, et se trouvèrent presque aussitôt à l'entrée
+d'une sorte de boutique sans enseigne, dans laquelle on apercevait du
+dehors deux longues tables pouvant donner place chacune à trente
+convives.
+
+--Table d'hôte habituelle, dit Fargeau. On dîne fort mal; mais il n'est
+pas question de plaisir; c'est un devoir strict que la nature nous
+impose, et que nous accomplissons en faisant la grimace.
+
+Quelques dîneurs avaient déjà pris place. Devant eux on venait de placer
+leurs bouteilles à moitié pleines, cravatées de serviettes avec des
+ronds par-dessus les goulots. L'un avalait un potage tandis qu'un autre
+dépêchait un roastbeef et que le voisin mâchait une salade. La nappe
+portait des taches variées, dont l'analyse aurait exercé la sagacité des
+chimistes. Autour de la table circulait une jeune fille maigre et brune,
+d'une beauté douteuse, mais dont les grands yeux noirs et les lèvres
+d'un rouge vif paraissaient exercer une magnétique influence. Les
+intonations des habitués prenaient une douceur évidente quand ils
+adressaient à mademoiselle Julie leurs humbles suppliques. On
+n'entendait point d'ordres impératifs comme: Garçon, mon
+veau!--Sacrebleu! garçon, vous vous moquez du monde? il me semble que
+vous ne pressez guère ma saucisse! Mais:--Auriez-vous l'extrême
+obligeance, mademoiselle, de me faire donner un gigot braisé? Et,
+visiblement, il y avait une caresse dans la simple demande qu'on faisait
+d'un fromage de gruyère. Bien des espérances voletaient autour du
+tablier sale et des mains rouges de mademoiselle Julie.
+
+Une femme d'un âge respectable et de cet embonpoint qu'on s'obstine à
+qualifier de raisonnable alors qu'il est un défi jeté à l'anatomie
+remplissait le comptoir. Son oeil d'aigle veillait à tout. Elle tenait
+le livre où étaient inscrits les comptes des clients. Et, à sa façon de
+saluer chaque nouvel arrivant, il était aisé de mesurer exactement le
+crédit dont chacun jouissait dans la maison.
+
+Généralement, les tables d'hôte du quartier Latin offrent cette
+particularité, qu'elles sont hantées presque exclusivement par des
+jeunes gens appartenant à une même province. Telle n'est remplie que de
+Bretons, telle autre que de Poitevins. Et malgré ce lien apparent, il
+est bien rare que les habitués se traitent entre eux comme des
+camarades. On remarque des groupes de cinq ou six personnes, le plus
+souvent amis de collége, quelquefois réunis par cette communauté de
+plaisirs que créent des budgets identiques, mais la conversation ne se
+généralise guère. Après le repas, chacun tire de son côté. On se
+rencontre, on ne se lie pas. Il faudrait forcer les couleurs, si l'on
+voulait donner à ce détail de moeurs une physionomie plus accentuée.
+
+En face de Terral trois étudiants parlaient examen, boules blanches,
+Colmet d'Aage, Oudot, Bugnet et Machelard. Le sujet paraissait
+inépuisable.
+
+A côté on dissertait sur la célébrité du bal Bullier; le sujet
+paraissait bien plus inépuisable encore.
+
+--Savez-vous quel est le bonheur pour moi? dit brusquement Terral à
+Fargeau qui mangeait lentement, selon le précepte de l'école de Salerne.
+
+--Voyons, fit l'autre.
+
+--C'est le luxe, le tapage, le bruit, les passants éclaboussés, les
+grands lévriers suivant la voiture que l'on conduit soi-même, la vie des
+eaux, le jeu, la table, la femme, la femme surtout...
+
+--Quelle femme? dit Fargeau froidement. Nous en avons de plusieurs
+espèces. Il s'agirait de s'entendre.
+
+Il vit l'occasion de placer là un de ses systèmes, posa sur la nappe
+maculée sa fourchette et s'essuyant la barbe:
+
+--Écoutez-moi une minute, une seule, voulez-vous?
+
+--J'écoute.
+
+--C'est toute une théorie. Sans avoir eu beaucoup de maîtresses, dit
+Fargeau, j'ai appris, je crois, à connaître la femme. J'ai bâti pour
+l'espèce un tableau de classificateur. Je divise les femmes en _femmes
+de basse-cour_, comprenez-vous? et en _femmes de proie_. Il y a bien
+encore les oiseaux à plumage doré et charmant; inutiles ceux-là! Je n'en
+dirai rien. Les femmes de basse-cour, saintes femmes très-inconnues dont
+on ne parle point, les mères, les soeurs, les poules qui couvent les
+oeufs, élèvent leurs petits, et se contentent d'être dévouées,
+compatissantes, utiles, et qui traduisent le mot séduction par
+dévouement. Puis, les _femmes de proie_, celles-ci fort répandues et que
+mon amour de l'histoire naturelle m'a fait particulièrement étudier. Il
+en est des femmes de proie comme des oiseaux rapaces, et les livres de
+fauconnerie vous en apprendront tout autant sur les moeurs de ces
+créatures que les travaux des moralistes. D'ailleurs, sans être
+matérialiste, il faut avouer que l'anatomie peut expliquer bien des
+choses. En fait d'oiseaux de proie, il y a les rapaces superbes et les
+oiseaux de la haute et de la basse volerie. Cherchez bien, cette
+division vous la trouverez non-seulement dans l'ornithologie, mais
+ailleurs. Chez les oiseaux, à côté des gerfauts, des sacres et des
+faucons, oiseaux rameurs aux doigts déliés, aux serres élégantes dans
+leur longueur féroce, il y a les voiliers, griffes ramassées, doigts
+gros et courts, les _voiliers saillants_, comme on dit. Les premiers
+font partie de la haute, les seconds de la basse volerie. Il y a encore
+les voiliers communs, dits ignobles, et que les fauconniers
+n'employaient pas, les vautours, les milans, les orfraies, les
+balbazards... toute une race sanguinaire qui s'affirme à coups de becs
+et de griffes. Eh bien! regardez la ménagerie parisienne et dans la
+serre des femmes, ne trouvez-vous pas tout d'abord cette haute volerie
+qui porte un plumage soyeux, des ongles rosés et des mains fines? Race
+d'oiseaux de proie qui dissimule sa férocité sous son élégance et se
+promène au bois, richement parée comme le faucon couronné d'une aigrette
+sur le poing du fauconnier. Puis, à côté, la famille nombreuse des
+éperviers, famille intermédiaire, aussi avide, moins civilisée, ne
+dissimulant rien de ses appétits, dévorant au grand jour la proie
+convoitée, le butin volé, moins dangereuse quoique plus gourmande,
+puisqu'elle est moins hypocrite et qu'elle garde dans ses mains liantes,
+les lambeaux de chair qu'elle a déchirés. Enfin, tout au bas de
+l'échelle, la tourbe au vol circulaire des buses et des harpies, toute
+fangeuse de boue, toute souillée de carnage, troupeau terrible qui
+rongerait encore plus que le foie de Prométhée, qui lui déchirerait le
+coeur, engloutirait son cerveau et fouillerait du bec jusqu'à son âme.
+Notez que je ne parle que des oiseaux diurnes; les chauves-souris et les
+hiboux, je ne m'en inquiète guère. C'est l'affaire de la police et du
+garde-champêtre, homme charitable qui les tient de l'oeil et du bâton.
+Je me contente de ce qui se voit, de ce qui nous menace. Les oiseaux
+nocturnes ne sont pas les plus dangereux et je les plains de n'être pas
+faits pour la lumière. Mais ces oiseaux de proie qui dépèceraient tout
+un troupeau si on les laissait faire, que n'ai-je des ciseaux pour
+rogner comme il faut leurs griffes! Tiens! ajouta Fargeau, j'allais
+oublier l'aigle, l'oiseau royal des naturalistes, le plus redoutable, le
+plus majestueux et aussi le plus féroce des oiseaux de proie, au
+demeurant assez lâche et vivant de charognes souvent, lorsque la proie
+vivante est dangereuse à conquérir. Eh bien! ne trouvez-vous pas que nos
+femmes de proie ont aussi leurs aigles? De grande taille, l'envergure
+surprenante, le regard embrassant des lieues entières de terrain,
+examinant la proie de là-haut, tombant tout à coup et comme la foudre
+sur le mouton bêlant, puis, les ailes en éventail, toute grandes,
+regagnant son aire. Voilà dona Aquilina. J'imagine que les courtisanes
+de grande race appartiennent à cette famille. Pour moi, qui n'ai regardé
+mademoiselle Cachemire qu'avec les yeux du physionomiste, je puis vous
+affirmer qu'elle a--en petit modèle, réduction Collas,--de l'aigle le
+regard implacable, perçant, la serre puissante et l'appétit farouche.
+Avis au berger. Ici il fera bien de prendre sa fronde s'il veut
+conserver ses moutons. Et pourtant qui sait? vous trouverez peut-être
+des philosophes qui proclameront la nécessité de ces vampires! Le doux
+Joseph de Maistre plaiderait leur cause comme il a plaidé celle du
+bourreau, lui qui veut que tous les êtres soient _in mutua funera_...
+Souvenez-vous de ces fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_: «Il y a
+des insectes de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie et
+des quadrupèdes de proie!» Il n'oublie que les bipèdes,--les femmes de
+proie,--le Savoisien!
+
+--Et maintenant, dit Fargeau en reprenant sa fourchette, il s'agirait de
+savoir si c'est la femme de proie que vous appelez la femme!...
+
+--Pardon, demanda Terral comme s'il n'eût entendu et retenu qu'un nom de
+toute cette tirade... vous avez dit que vous connaissez Cachemire?
+
+--Oui, Cachemire.
+
+--Cachemire, du Vaudeville?
+
+--Cachemire, du Vaudeville.
+
+--La maîtresse de M. de Bruand?
+
+--M. de Bruand est mon ancien élève, et c'est chez lui que j'ai vu
+mademoiselle Cachemire.
+
+--Ah! dit Terral, votre élève?
+
+--Mon seul élève, je peux dire, et j'en suis fier.
+
+--Cachemire! murmurait Terral, devenu tout à coup silencieux. Il
+entrevoyait, derrière ce nom, tout un monde de voluptés ignorées, de
+surprises et de fièvres. Il lui venait à l'esprit d'âpres tentations.
+Dominer cette femme, qui dominait Paris, et--par cette femme,--Paris
+lui-même, car il allait aussi vite, l'impatient!
+
+--Et la reverrez-vous? demanda-t-il à Fargeau.
+
+--Cachemire?
+
+--Oui.
+
+--Demain peut-être, si elle revient au chevet de Victoire Herbaut.
+
+--Victoire Herbaut?
+
+--Une pauvre femme qui se meurt dans ma maison et que M. de Bruand et sa
+maîtresse sont venus secourir aujourd'hui.
+
+--Mais, demanda Terral en levant sur Fargeau des yeux résolus, ne
+pourrais-je aussi secourir cette femme?
+
+--Quelle idée, fit Célestin. Au contraire!
+
+--J'irai donc demain! dit Terral.
+
+--Demain?
+
+--Demain.
+
+--Va pour demain! fit Célestin Fargeau.
+
+Jusqu'à la fin du repas, Fernand Terral, qui avait vu Suzanne au
+théâtre, au bois, un peu partout, la regardant, la contemplant,
+l'enviant, ne songea qu'à celle qu'il appelait, comme Fargeau, comme M.
+de Bruand, comme tout le monde, mademoiselle Cachemire.
+
+La famille de Fernand Terral était une famille de petite bourgeoisie; le
+père avait été huissier, mais sa vue affaiblie l'avait forcé au repos.
+Il vivait de peu à Saint-Mesmin, près de Mussidan, plantant ses choux,
+mais très-hargneux, très-irrité contre la destinée. Veuf d'ailleurs, ce
+qui le consolait un peu, il avait obtenu pour son fils une bourse au
+collége de Bergerac. C'est là que Fernand avait grandi, enfermé
+toujours, en butte aux attaques, car ce titre de _boursier_ est comme un
+point de mire de railleries. De bonne heure pris entre l'humeur
+acariâtre d'un père vieux et n'entendant rien aux premiers élans de la
+jeunesse et la méchanceté de ses condisciples, Fernand s'était posé ce
+hardi problème, qui est celui de la vie même: _vaincre!_ Vaincre les
+concurrents et les obstacles, sauter par-dessus les fossés, culbuter les
+ennemis, et ne s'embarrasser point d'inutiles et gênantes amitiés. On
+appelle cela jeter son lest.
+
+Mais au lieu de marcher à cette victoire par les routes droites et
+larges, Fernand, peu instruit, assoiffé de jouissances, comprimé et
+aspirant à la libre satisfaction de ses besoins, se dicta dès son entrée
+dans le monde, ce programme net, farouche, absolu: _Arriver, coûte que
+coûte et quand même!_
+
+C'est l'idéal, c'est la règle de bien des gens.
+
+Fernand Terral était de cette race de combattants acharnés qui
+disputent, comme avec des crocs, leur proie dans la mêlée humaine. Il
+lui fallait sa place à tous les soleils, une place large qu'il entendait
+conquérir, sinon par le mérite, du moins par la force. La nature l'avait
+fait beau, hardi, entreprenant. Elle lui avait donné l'audace, la grande
+vertu qui devient si facilement le grand vice. Il lui était permis de
+beaucoup oser: il avait les épaules assez larges pour supporter bien des
+espoirs écroulés, bien des châteaux en Espagne tombant tout à coup en
+ruines. Mais il voulait arriver vite, aller droit au but, sans se
+demander où et sur qui il marchait.
+
+Il avait soif, il avait faim. Soif de toute liqueur, faim de la vie
+parisienne, des mets recherchés, de ce je ne sais quoi de pimenté que la
+grande ville, inépuisable, donne en détail et vend en gros. Avec de
+telles idées on ne peut rester longtemps en province, à regarder les
+canards barboter dans le ruisseau de la rue. Fernand quitta
+Saint-Mesmin. Le jour même partait pour Paris, par le même train, un
+compatriote de Terral, un peintre, Charles Bourdenois, qui allait
+tenter, lui aussi, la fortune. Ils avaient été amis d'enfance, et, à
+Coutras, pendant la longue attente du train qui vient de Bordeaux, ils
+échangèrent bien des rêves. On se quitta à Paris. Bourdenois allait
+loger à Saint-Denis, chez un parent, contre-maître dans une usine,
+«s'enterrer,» songeait Fernand. On s'était promis de se revoir. Deux
+heures après, Fernand ne songeait pas plus à Charles Bourdenois qu'il ne
+songeait au vieux père Terral, enfoncé dans sa vieille maison de
+province, seul à présent, comme dans une tanière.
+
+Et qu'allait-il faire à Paris, ce Fernand? Qu'allait y faire Cachemire?
+Attendre le hasard et, au passage, le harponner. Fernand n'avait pas
+d'état. Le père Terral n'avait pas voulu payer les inscriptions de
+droit. L'autre, d'ailleurs, ne tenait pas à s'enfermer encore dans
+l'école. Il n'avait ni place, ni protecteur, ni talent, ni métier. Mais
+il était sûr d'avoir tout cela un jour, ou plutôt de s'en passer. Un
+instant, il songea à se faire homme de lettres. Il y a tant de gens qui
+remplacent la vocation par l'aventure! Il aurait pu réussir. Il laissa
+passer le temps, il ne commença pas, il prit bientôt en dégoût toute
+carrière, vécut d'expédients; un été, à Baden, par hasard, il gagna
+quelques mille francs, et, souriant à cette chance palpable, rentra à
+Paris, joua à la Bourse, mangea tout.
+
+Mais le temps avait marché et Fernand avait vécu,--c'était quelque
+chose,--de plus, quelques-uns commençaient à le connaître à Paris.
+
+Être connu! C'était là son rêve! Non pas qu'il aimât la célébrité! Cela
+ne se monnaye pas. Mais la réputation, c'était le premier échelon de la
+fortune. Un homme connu est plus qu'à demi arrivé. Il trouve des
+protecteurs à revendre, et des amis, et des commanditaires, et des
+prêteurs, et des garants. Donc, Fernand Terral voulait être _connu_.
+Connu par quelque action d'éclat, par quelque excentricité, par quelque
+scandale, que lui importait, mais connu. Parfois, sa pensée se fixait
+sur quelqu'un des privilégiés de Paris, des illustres du boulevard, et
+il se disait: «Si je me mêlais à cette vie, si je me trouvais sur son
+chemin!»--Ou encore, songeant à telle héroïne de la vie facile:--«Si on
+la voyait à mon bras, un soir, se disait-il, je serais en lumière le
+lendemain.» Ainsi raisonnait Fernand Terral lorsque Célestin Fargeau lui
+proposa de le présenter à Cachemire.
+
+C'était peut-être l'occasion qui venait. Fernand se tenait encore en
+marge de ce monde parisien où régnait Cachemire, mais il en connaissait
+tous les secrets et toutes les misères. Riche, il aurait pu s'y
+introduire brusquement, de par le droit du plus offrant; artiste ou
+écrivain, il aurait eu là comme les autres, ses grandes ou ses petites
+entrées. Inconnu, il lui fallait ruser ou s'imposer par quelque
+violence. Il avait vu Cachemire, elle était déjà de celles qui, folles,
+vivent selon le principe du sage, dans une maison de verre. Paris tout
+entier est dans le secret de la vie de ses héros. La Chronique, cette
+Renommée aux cent plumes, s'était emparée de Cachemire, de ses
+vêtements, de ses appartements, de sa façon d'être. On la
+pourctraiturait à l'envi, on retrouvait sa photographie dans les
+Courriers de Paris aussi fréquemment qu'aux vitrines de la rue Vivienne.
+Sa jolie tête brune était célèbre, son sourire,--elle souriait de ses
+lèvres rouges et de toutes ses dents blanches--était banal. On
+retrouvait partout ses beaux cheveux, légèrement ébouriffés sur son
+front mat, son nez un peu gros et spirituel, ses yeux de feu. Ces
+yeux-là avaient rendu fou le quart de Paris. Elle avait de rusées façons
+de les alanguir, de les adoucir, de les mieux attiser en amortissant
+leur éclat. Sa tête penchait gracieusement sur son cou estompé à la
+nuque de cheveux fins, comme ceux qui se jouaient sur ses tempes. Elle
+avait des mains d'enfant, des mouvements de créole. Sa pâleur qu'elle
+affectait, qu'elle préparait, ajoutait à sa séduction. Sous la poudre et
+les pâtes on eût retrouvé le ton brun et savoureux de sa peau de
+paysanne.
+
+Un journal parisien avait publié--par le menu, comme un
+commissaire-priseur--l'inventaire de l'appartement que lui avait meublé,
+rue Saint-Georges, M. Léon de Bruand. L'antichambre donnait sur la salle
+à manger, en vieux chêne authentique avec d'horribles magots, et des
+coquetteries de Saxe. Trois portes: ici le salon, là le boudoir, à
+droite la chambre à coucher. Dans le salon, tendu de blanc, avec un
+plafond peint par Voillemot--par Voillemot ou par Chaplin--des
+jardinières garnies de bruyères rosées, de cathaléas et de fusains du
+Japon teintés de pourpre. Dans le boudoir, des meubles roses, un
+portrait de Cachemire avec une dédicace, une coupe craquelée pour les
+cartes!--une chiffonnière de laque, pour les billets doux. Deux
+hécatombes! Que de tendresses ignorées, de dévouement dédaigné, d'amour
+méconnu. Puis on entrait dans la chambre où le lit blanc, couvert de
+dentelles, se reflétait dans une psyché garnie d'amours joufflus.
+C'était le rêve! Terral, en passant dans la rue, depuis que Fargeau lui
+avait parlé, avait regardé les fenêtres de cette chambre où dormait
+Cachemire, les volets encore fermés à midi.
+
+Elle avait une façon à elle de se vêtir qu'elle avait trouvée
+d'intuition. Mise, avant toutes, à la mode du premier empire, elle
+portait la taille haute, les cheveux à la grecque et les jupes unies.
+Une longue robe blanche, quelques rubans pourpres dans les cheveux, aux
+bras et au cou des cercles d'or, et la voilà charmante. Elle avait
+surtout la manie des chapeaux; elle en changeait chaque jour. Certain
+chapeau orné de plumes de pintades eut seul l'honneur d'être porté une
+semaine. Un jour, elle eut l'idée de compter ceux qu'elle entassait dans
+un coin. Cent vingt chapeaux! Et tous frais et tout neufs. M. de Bruand
+la trouva les jetant en riant à sa femme de chambre qui les recevait à
+la volée.
+
+Terral savait tout cela. Et il allait voir cette femme! Fargeau le prit
+par le bras; ils montèrent en causant de Montparnasse à la rue des
+Dames. Toujours les longs espoirs échangés en chemin!
+
+--Quelle ville, disait Terral, et quels hommes ceux qui la tiennent dans
+leurs mains ou sous leur genou.
+
+--Ah! çà, mais, s'écria Fargeau en riant, vous me faites l'effet d'être
+un cerveau chauffé à trente-six atmosphères. Dominer Paris, diriger les
+foules! C'est un joli état parbleu. Voulez-vous un moyen d'y arriver?
+Ayez du génie. Appelez-vous Victor Hugo ou Balzac, et ne vous inquiétez
+de rien, c'est fait! Eh! vraiment oui, c'est la grande ville! Que de
+gens ont la soif de Paris, l'hystérie de Paris! que de gens partent pour
+Lutèce, un beau soir, à pied, comme les grands hommes marchent aux
+conquêtes futures, comme Fabert a emboîté le pas vers le bâton de
+maréchal de France, comme Amyot s'est lancé par les chemins, pour ce
+Paris qui était aussi l'intelligence et la lumière de son temps. Il n'y
+a qu'une ville comme celle-là au monde. A Paris, du jour au lendemain,
+du matin au soir, du soir au matin, un homme est célèbre, une femme est
+illustre, pour un héroïsme, pour une infamie, pour un chef-d'oeuvre,
+pour un bon mot, pour un dévouement, pour une méchanceté, pour rien.
+L'ébulition est à l'ordre du jour; cette ville, chauffée à blanc, lance
+des bouillons, et l'écume blanche paraît à la surface. Et c'est cette
+écume qui en est en même temps la gloire et le fléau. Il y a de tout, en
+ces flocons, en ces tourbillons: des hommes de génie et des sots, des
+pourvoyeurs de bagnes et des martyrs d'honnêteté. Le sublimé de
+Paris,--un _sublimé corrosif_, celui-là--c'est Paris, le Paris qui vit,
+qui chante, qui pleure, qui caresse, qui menace, qui jette au monde en
+pâture sa ration d'esprit, de joie, de terreur, sa part de chanson et sa
+part de drame; Paris le grand acteur que tous regardent et qui chaque
+soir, devant tous, joue un rôle nouveau, souvent sublime, parfois
+terrible, étonnant toujours. Il fait bon, pour les ambitieux,
+passionner cette ville de passion, et la dominer tout entière. La grande
+Catherine se fût faite courtisane, si elle n'avait pu être impératrice,
+pour avoir cette capitale à ses pieds. On devient infâme à vouloir
+régner sur ces tas de maisons qui pensent. Voilà pourquoi tant de
+chastes et pures consciences, venues de partout, sont tombées, dès le
+premier pas, dans la boue, sans se relever jamais. Ces pavés vous
+donnent le vertige. Il y a des tentations de toutes parts, dans les
+boutiques qui flamboient, dans les fenêtres qui rayonnent, dans les
+regards qui étincellent, dans les ombres qui glissent la nuit le long
+des rues. La chute est partout, le succès n'est qu'en un seul endroit:
+un oasis de luxe, dans un désert de fange. Règle générale, donc:--prenez
+garde à vous crotter! Gare à vos pantalons et à vos consciences!
+
+--Mais chut, maintenant, dit Fargeau! Nous allons voir une malade.
+
+Victoire Herbaut s'affaiblissait chaque jour. Le médecin désespérait.
+Bien souvent elle avait fait demander Cachemire. Elle voulait se
+rattacher à elle, la revoir un peu, causer. Elle voulait peut-être la
+ramener à Joseph. Joseph était là. Mais lorsque Cachemire entrait, il
+prenait sa casquette et gagnait l'escalier;--toujours doucement, avec
+son honnête sourire.
+
+--Tu ne l'aimes donc plus? lui demandait sa soeur parfois.
+
+--Je n'aime pas ses robes.
+
+--Mais tu souffres peut-être?
+
+--Moi, petite soeur, j'ai mal à ton bras, voilà tout.
+
+--Bien vrai?
+
+--Quand on te le dit. La petite bête est morte ou envolée, comme on
+voudra. Au choix: _de Profundis_--ou bon voyage!
+
+Cachemire venait là par distraction peut-être. Puis, cette douleur était
+un spectacle aussi. Ensuite, cela la changeait, et la rue des Dames
+était, au surplus, un but de promenade.
+
+Fernand Terral la vit enfin. Il se campa devant elle comme un général
+devant une citadelle, l'étudiant, interrogeant ses grands yeux noirs,
+voulant deviner et dompter cette femme qu'on ne domptait pas. Il y
+réussit. Dès l'abord, il étonna Cachemire. Ses regards avaient quelque
+chose d'assez dédaigneux et de fier qui intriguèrent et irritèrent un
+peu Suzanne. Elle se sentit piquée. Fernand, avec ses cheveux noirs,
+insolemment épais, son teint mat, sa moustache relevée, sa mâle stature,
+n'était pas un cavalier de médiocre suffrage. Elle le retrouva le
+lendemain encore au chevet de Victoire Herbaut, et le surlendemain, il
+l'attendait encore. Il la séduisit par une froideur profondément jouée,
+car la beauté et le charme de cette femme le séduisaient. Il l'attira à
+lui, et Cachemire en vint à aller visiter Victoire, non pour Victoire,
+mais pour ce jeune homme dont les grands yeux brillants la troublaient.
+
+Fargeau ne se montrait que rarement. Quelquefois M. de Bruand venait
+chercher Cachemire au chevet de Victoire. Il la trouvait, causant avec
+Terral, et ne paraissait pas s'en apercevoir.
+
+Il essayait de donner du courage à la malade, saluait le jeune homme et
+s'éloignait.
+
+Fernand avait envie de le poursuivre dans l'escalier et de le frapper au
+visage.
+
+Quand Joseph rentrait, bien souvent il rencontrait Terral près du lit,
+avec Suzanne. Il le regardait et ne le saluait pas, ne disait rien à
+cause de sa soeur, mais devinait tout. Quand Terral s'éloignait,
+Suzanne lui donnait la main.
+
+Les forces de Victoire diminuaient de plus en plus. Elle le sentait,
+souriait, disait à son frère:
+
+--Allons, cette fois, c'est fini!
+
+--Mais non, mais non... courage!
+
+--Ah! du courage! J'en ai eu assez, hein? Ce n'est pas maintenant que
+j'en ai besoin! Toujours piocher, c'est dur! Il m'en a pris des envies
+de flâner des fois! Mais comment faire?
+
+Joseph s'asseyait au pied du lit, regardait sa soeur avec des yeux qui
+caressaient, et voulait causer. Mais elle l'interrompait:
+
+--Tu sais, mon Joseph, il ne faut pas lui en vouloir à _lui_. Ce n'est
+pas un mauvais homme au fond. Quand je ne serai plus là, mon pauvre
+petit, il faudra le faire relâcher. Tu me le promets? Je ne veux pas le
+voir. Ça ferait encore des histoires. Mais quand il saura que je n'y
+suis plus, je parie qu'il réfléchira, tout fou qu'il est. Et puis, voilà
+une chose que je voudrais... Sa montre est au Mont-de-Piété,--sa montre
+en argent. Il y a joliment longtemps. Ce qu'elle me coûte, je ne le
+sais même pas. J'ai toujours renouvelé les reconnaissances. Cette pauvre
+montre! Il l'avait le jour de nos noces. Le soir, aux _Barreaux Verts_,
+pendant le repas, il la regardait, il la regardait... Après ça, qui te
+répond qu'il ne m'aimait pas? Je n'ai peut-être pas su le prendre. Je me
+suis toujours dit: Rien ne serait arrivé, rien, si nous avions eu un
+enfant.
+
+Elle revenait toujours à cette idée:--Tu dégageras la montre?
+
+Joseph promettait.
+
+--Tu la lui porteras, quand tu auras retiré la plainte, tu lui diras
+bien que je ne lui en veux pas, que je suis partie en oubliant tout.
+N'est-ce pas, Joseph? Ou, si ça ne peut pas s'arrêter, ne le charge pas
+trop, va. Il ne me fera plus de mal.
+
+Et Joseph, suffoqué, se levait et allait fumer une cigarette sur le
+palier, pendant que les larmes lui coulaient sur les joues. Il savait
+bien, il voyait bien qu'elle allait mourir.
+
+--C'est le premier chagrin, songeait-il, qu'elle aura fait à ceux
+qu'elle aime!
+
+Un soir, Cachemire rentrait du théâtre, au bras de M. Léon de Bruand.
+
+On lui remit une lettre.
+
+Elle n'était pas signée. Mais c'était Joseph qui l'avait écrite. Elle
+reconnut l'écriture.
+
+--Ah! parbleu! dit-elle simplement, je l'avais condamnée, moi aussi.
+
+--Qui donc? fit M. de Bruand.
+
+Cachemire lui tendit la lettre.
+
+«_Victoire est morte. Elle vous aimait bien. On l'enterrera
+après-demain, à l'église des Batignolles; dix heures._»
+
+--Pauvre femme! dit M. de Bruand.
+
+Cachemire, devant la glace, arrangeait ses cheveux pour la nuit.
+
+Elle se souvint, pourtant, le surlendemain, en prenant son chocolat dans
+le lit, que, ce jour-là, on enterrait Victoire Herbaut. Elle appela sa
+femme de chambre.
+
+--Je m'habille!
+
+--Et quelle robe prendra madame?
+
+--Attendez... Ah! en sortant de l'église, je vais à Asnières, chez
+Coralie. Donnez-moi ma robe mauve!
+
+La messe était dite dans une chapelle basse. La bière, couverte du drap
+noir, attendait, au milieu, entre les cierges. Joseph avait payé les
+frais de l'église. Il était là, blanc comme un linge, avec les yeux
+rouges. A côté de lui les amis d'atelier, de pauvres gens, de vieilles
+femmes. Le prêtre disait la messe vivement et récitait les prières avec
+des borborygmes. Fernand Terral était venu. Il regardait, en curieux,
+ces gens qui priaient ou pleuraient.
+
+Tout à coup on entendit un bruit de chaises remuées sur les dalles.
+
+On se retourna.
+
+C'était Cachemire qui entrait, avec des frous-frous, un livre de messe
+en velours bleu dans ses mains gantées.
+
+Elle s'agenouilla près de la bière.
+
+Les yeux fatigués de Joseph la regardaient.
+
+Quand on bénit le corps, elle prit le goupillon des mains de Fernand,
+qui s'était avancé, et le remercia d'un sourire.
+
+Puis elle fit le signe de la croix avec l'eau bénite.
+
+Au moment de partir, elle dit à Fernand:
+
+--Votre bras jusqu'à ma voiture, monsieur Terral?
+
+Intérieurement Fernand sourit.
+
+--Pauvre femme! dit Cachemire en sortant de l'église. Monsieur Terral,
+venez donc me trouver chez moi. J'y suis tous les jours après la
+répétition et jusqu'au dîner, de quatre à cinq heures.
+
+Fernand s'inclina.
+
+Cachemire, à Asnières, montait en canot avec les amis de Coralie,
+pendant que Joseph demeurait encore, accablé, devant la tombe à peine
+fermée de madame Herbaut.
+
+Terral arrivait, à l'heure dite, dans la vie de Cachemire. Elle
+s'ennuyait. M. de Bruand lui offrait un luxe trop uniforme; il y avait
+un nuage dans son bonheur. Ce n'était pas cela, c'était une autre vie,
+plus heurtée, qu'elle avait désirée, qu'elle rêvait, au bord de l'eau,
+là-bas, dans ses songeries malsaines, que berçaient les frissons des
+peupliers. Joseph Guérin, les cabotins de Montparnasse, M. de Bruand,
+les rencontres de coulisses, c'était bien, mais il n'y avait point là
+encore l'homme fait pour elle, _son maître_. M. de Bruand était trop
+poli, Joseph avait été trop aimant. Elle rêvait d'être battue. Elle se
+jeta à la tête de Fernand. Avant même qu'il fût son amant, il la
+dominait, la pliait à ses volontés. C'était bien ce qu'il avait espéré.
+Une fois à lui, elle se sentit heureuse, elle voulut l'être tout-à-fait,
+briser sa chaîne, laisser là M. de Bruand, laisser le théâtre, aller
+vivre de pain et d'oeufs à la coque quelque part, dans un
+grenier.--Allons donc, fit Terral. Il la voulait en évidence, aimée,
+enviée. Ce n'était pas une maîtresse pour lui, mais un instrument. Il
+n'avait jamais aimé, n'aimerait jamais. «--La mansarde, le grenier de
+Béranger, dit-il: Tu es folle!» C'était ce grenier qu'il voulait
+fuir,--«Non, tu resteras avec M. de Bruand. Que m'importe? Je sais que
+tu m'aimes, cela me suffit. D'ailleurs tu es chez toi, il te laisse
+libre. Laisse-moi faire mon oeuvre, j'ai le levier. Le pavé cédera!--»
+
+--Tiens, tu es un ange, toi, disait Cachemire qui ne comprenait pas.
+
+Elle était satisfaite, elle vivait. C'était, du matin au soir, un
+mouvement, une correspondance, des petits mots, des lettres de Fernand
+qu'elle recevait, qu'elle embrassait, qu'elle portait sur elle, qu'elle
+relisait. Ils couraient ensemble dans des fiacres, Terral baissant les
+stores pour qu'on ne le vît pas, car ce n'était pas l'heure, il fallait
+attendre, il s'afficherait quand il faudrait.--Tu as donc honte de moi?
+disait-elle en l'embrassant. C'était des bavardages sans fin. On allait
+dans les coins de Paris où le _tout Paris_ ne va pas, dans les théâtres
+de banlieue, à Saint-Denis, au Jardin des Plantes. Cachemire s'excusait
+comme elle pouvait auprès de M. de Bruand, mentait comme un diplomate
+pour expliquer ses absences, et retrouvait tous les fils de sa toile
+avec une adresse qui tenait du prodige. Et quelle joie de s'échapper de
+ce boudoir qu'elle avait voulu et qui lui pesait, d'aller manger du pain
+de seigle quelque part, grignoter des goujons, redescendre, se
+rapprocher du ruisseau. Ces écoles buissonnières étaient rares. On
+pouvait être découvert. Terral se savait mieux caché à Paris que partout
+ailleurs, et il le cachait, cet amour, comme un adultère. L'amour volé!
+Je crois justement qu'il a sa punition, à Paris, dans ceci, que, pour se
+satisfaire, il lui faut courir les hôtels, se blottir dans les fiacres,
+se dissimuler vulgairement, se faire bas. Les promenades au grand
+soleil, les journées où l'on part le matin, joyeux, et d'où l'on revient
+le soir, baigné d'air, lui sont interdites. Il cherchait les bois: il a
+les ruelles!
+
+
+
+
+V
+
+
+La fuite de Suzanne avait porté un coup terrible au père Labarbade. Il
+n'avait plus le coeur à l'ouvrage, vieillissait et chaque jour
+devenait plus sombre. On le voyait bien, à Samoreau. Les commères en
+caquetaient sur le pas de leurs portes. Les amis de l'aubergiste lui
+disaient de _faire attention_, qu'on doit se soigner si l'on veut ne pas
+tomber malade, et qu'il faut parfois secouer le chagrin pour qu'il
+s'envole. A tout cela, Labarbade répondait par des haussements
+d'épaule, allait s'asseoir sur le banc, devant l'auberge, et regardait
+couler la Marne, comme un homme qui a envie de se noyer.
+
+Sa femme lui disait quelquefois:
+
+--Tu deviens maussade, sais-tu, et tes pratiques déserteront l'auberge
+si tu continues à leur présenter ce visage de mauvaise humeur.
+
+--A leur aise, disait-il.
+
+Il ajoutait quelquefois:
+
+--L'auberge peut bien tomber si elle veut. Nous en aurons bien assez
+pour nous, n'est-ce pas?
+
+--Pour nous, oui, parbleu! Pour toi surtout.
+
+Tu t'habilles comme un paysan et tu vis comme un ours. Mais pour le
+petit?
+
+Et Labarbade avait alors un amer sourire.
+
+--Ah! parlons-en du petit!... Je m'en moque pas mal. Il a des bras, il
+travaillera. J'ai bûché dur, moi, il me semble. A chacun son tour. Se
+sacrifier pour ses enfants, à présent? Une bêtise.
+
+La plupart du temps, madame Labarbade regardait alors son mari, et le
+bravant du regard et du geste:
+
+--Est-ce la faute d'Adolphe, disait-elle, si ta fille est allée faire à
+Paris les cent dix-neuf coups? Pauvre petit amour. Il faut bien que sa
+mère l'aime, puisque tu le détestes...
+
+--Moi?
+
+Et bien souvent encore, Labarbade quittait la place, sortait par la
+porte de la cuisine, allait s'asseoir dans le jardin, sous le grand
+cerisier où, toute petite, il avait fait jouer Suzanne, et quand il se
+sentait bien seul, il pleurait.
+
+Madame Labarbade le voyait, un matin, pâle, les yeux rouges, très-agité,
+qui marchait dans la maison, comme un automate, au hasard. Il était venu
+des peintres de Barbison qui avaient commandé un repas, de la friture,
+des côtelettes, et qui attendaient, dans la salle, en chantant.
+
+--Eh bien! dit-elle, t'occupes-tu du déjeuner? On réclame. Ils
+appellent.
+
+--Le déjeuner? fit Labarbade machinalement. C'est vrai, ils ont commandé
+un déjeuner. Où est le poisson?
+
+--Dans le bateau; veux-tu que j'aille le chercher?
+
+--Quel bateau? dit-il.
+
+Madame Labarbade le regarda d'un air effrayé.
+
+--Ah çà! qu'as-tu donc, dit-elle... Tu deviens fou?
+
+--Le diable m'emporte, ma tête se perd... Ils crient, ces gens-là à
+présent?
+
+On entendait chanter, à tue-tête, le grand morceau du _Nouveau_, paroles
+et musique célèbres dans les ateliers:
+
+ Voici les apprêts du supplice
+ _Nouveau_, tu vas mourir!
+ Ton père et toute sa famille
+ Versent sur toi des larmes de sang!
+ Une, deux, trois!
+
+--Voyons, dit madame Labarbade, veux-tu les servir, oui ou non?
+
+--A quoi bon? fit-il. Je suis fatigué. Je suis malade.
+
+--Malade?
+
+--Je ne me tiens plus. Tu ne vois donc pas que j'ai la fièvre? Qu'ils
+s'en aillent!
+
+Dans la salle à manger, les couteaux accompagnaient sur les verres la
+vieille complainte de Barbison:
+
+ Les peintres de Barbison
+ Ont des barbes de bison!
+
+--Décidément, tu veux perdre ton auberge, tiens! dit madame Labarbade.
+
+La porte de la cuisine s'ouvrit et un jeune homme aux cheveux roux
+s'écria:
+
+--Quand vous serez satisfait de notre _pose_, père Labarbade, nous vous
+saurons gré d'apporter le goujon?
+
+--Il n'y a pas de poisson ici, dit Labarbade brusquement.
+
+--Comment?
+
+--Inutile d'attendre. Vous ne déjeuneriez pas.
+
+--Vous dites?
+
+--Allez au pont de Valvins, on vous servira.
+
+--Ah çà! dit le jeune homme, mais c'est insensé, cela!
+
+--Vous ne voyez donc pas qu'il est fou, dit madame Labarbade. Je vais
+vous servir, moi!
+
+Elle mit bravement la main à la pâte et quand ils furent partis, elle
+s'approcha de Labarbade, courbé en deux sur une chaise.
+
+--Quand on est malade, dit-elle, on se couche. Je ferai bien aller les
+fourneaux sans toi, tu sais. Je n'ai pas peur de me salir les mains,
+après tout. Nous avons Adolphe à élever, et je veux qu'il ait de quoi
+s'établir à sa majorité.
+
+--Nous ne sommes pas des mendiants, dit Labarbade.
+
+--Il ne manquerait plus que cela. Mais si tu peux doubler les quatre
+sous que nous avons, pourquoi ne pas le faire? Tu étais plus courageux
+que cela quand tu travaillais pour mademoiselle ta fille!
+
+--Ah! pour Dieu, s'écria brusquement Labarbade, ne parle pas de ma
+fille!
+
+--Et pourquoi? dit-elle. Elle est donc sacrée à présent, mademoiselle
+Cachemire!
+
+--Cachemire! dit-il en se levant. Pourquoi l'appelles-tu Cachemire? Tu
+es une mauvaise femme! Je te défends de l'appeler Cachemire. Ce n'est
+pas son nom, n'est-ce pas? Je sais bien, je sais bien. Tu ne l'as jamais
+aimée. Était-elle assez malheureuse ici! C'est peut-être toi qui es
+cause... Et moi, bête brute, qui la battais... Donne-moi de l'eau,
+ajouta-t-il en retombant assis... Oh! ma tête!... Quand je te dis de me
+donner de l'eau!
+
+Madame Labarbade haussa les épaules, remplit un bol à la fontaine et
+l'apporta à Labarbade, qui y trempa son mouchoir.
+
+Il se rafraîchissait le front, les tempes, les lèvres qui le brûlaient.
+Ses yeux semblaient de feu. Il regardait avec une expression souffrante
+et fixe.
+
+Il voulut se lever encore, ses jambes plièrent.
+
+--Mais qu'est-ce que j'ai donc? dit-il.
+
+--Eh! parbleu, fit-elle. Tu as que tu t'emportes pour une ingrate qui ne
+se moque pas mal de toi et de nous, et que tu vas te donner la migraine!
+
+--Qui t'a dit qu'elle ne pensait pas à moi? Je l'ai maudite, c'est comme
+si je l'avais chassée. Elle n'ose plus revenir. Elle m'aime encore.
+J'irai à Paris, j'irai. Je la verrai. A quelle heure part le train?...
+Il faut une demi-heure d'ici à Fontainebleau. Je serai ce soir à Paris.
+Où est mon chapeau?... Je ne peux pas avoir mon chapeau à présent? Tu me
+regardes là comme une oie. Je suis bien libre d'aller embrasser Suzanne,
+n'est-ce pas?... A moins qu'elle ne me fasse mettre à la porte. C'est
+possible. Tout est possible. Elle a des chevaux, des robes de soie. Je
+te les déchirerai, ses robes! Tu dis?... Je te demande ce que tu dis?
+
+--Rien, fit madame Labarbade, qui commençait à avoir peur.
+
+--J'étouffe, continuait-il... Un bain de pieds... Ça ferait descendre le
+sang... Je serais mieux. Oh! je suis malade, je le sens bien. Il me
+semble qu'on me scie la tête... Je veux me coucher!
+
+--Et s'il vient du monde encore?
+
+Labarbade éclata de rire.
+
+--A la porte, le monde, à la porte!
+
+Madame Labarbade fut effrayée de ce rire nerveux, Elle courut chez le
+médecin,--qui, en arrivant, trouva Labarbade couché, lui tâta le pouls,
+l'interrogea et partit, hochant la tête, disant à madame Labarbade:
+
+--C'est fort grave. Attaque foudroyante. Il y a longtemps que couvait
+fort l'encéphalagie hématogène. Votre mari est tombé comme frappé par un
+coup de feu.
+
+--Mais qu'est-ce donc? Il est fou?
+
+--C'est la fièvre chaude. Je le saignerai tout à l'heure. Je vais
+chercher ma trousse. En attendant, de la glace autour de la tête.
+
+--La fièvre chaude! dit madame Labarbade.
+
+Et cette fois elle fut atterrée.
+
+Le délire gagnait déjà Labarbade. Il se remuait dans son lit par
+brusques soubresauts. Tantôt il se tenait sur son séant, roulant des
+yeux hagards, tantôt il se couchait de tout son long, cherchant dans ses
+draps un peu de fraîcheur. Il n'entendait et ne voyait rien, ne
+comprenait plus. Toutes ses souffrances refoulées, ses amertumes, ses
+douleurs lui venaient aux lèvres. Il appelait sa fille et la repoussait,
+il la maudissait, voulait l'embrasser et parlait de la tuer. Il criait,
+râlait et pleurait. Ses mains désignaient parfois quelque chose ou
+quelqu'un dans le vide; elles s'étendaient, pleines de caresses, puis,
+tout d'un coup presque au même instant, se roidissaient et se
+crispaient, chargées de menaces. Le visage était ravagé, déjà presque
+méconnaissable. Madame Labarbade tremblait. Elle était toute seule dans
+cette auberge avec le mourant, qu'elle prenait pour un fou. Elle se
+sentit saisie de terreur, et, laissant le malade là, elle voulut
+s'enfuir, aller chercher Adolphe à la pension, une voisine,
+quelqu'un... Comme elle ouvrait la porte, le docteur rentrait. Il
+voulait saigner Labarbade. Mais il se débattit et lutta; il fallut
+appeler des maçons qui travaillaient à côté pour maintenir le pauvre
+homme en délire. Ensuite, madame Labarbade leur versa la goutte.
+
+Cette saignée fit du bien à Labarbade; elle l'affaiblit. Il put
+s'assoupir et dormit jusqu'au soir.
+
+--Je reviendrai, dit le docteur, demain matin. J'espère que la nuit sera
+tranquille.
+
+Vers neuf heures, Madame Labarbade veillait auprès de son mari, à la
+chandelle, en compagnie d'une vieille femme de Samoreau, qui se vantait
+de connaître des _simples_ pour les guérisons.--Labarbade s'éveilla. Il
+se redressa brusquement, regarda la lumière avec deux yeux fixes, et
+dit, d'une voix creuse et brusque:
+
+--Qui est là?
+
+--Moi! dit madame Labarbade.
+
+--Qui, vous?... Suzanne! Où est Suzanne? L'avez-vous vue? C'est elle que
+je cherche. Pourquoi m'a-t-on attaché dans ce lit? Est-ce que je suis un
+coquin, moi? Qu'est-ce que j'ai fait? Où est-elle?
+
+Les deux femmes se regardèrent. C'était le délire qui continuait.
+Labarbade rejeta loin de lui sa couverture et sortit du lit. Ses pieds
+brûlants s'appuyaient sur le carrelage de la chambre. Il marchait,
+gesticulant, devant ces femmes effarées qui tremblaient de terreur.
+
+--Je la leur enlèverai, parbleu, ma fille! Ils me la rendront. Adolphe!
+qui a parlé d'Adolphe? Ah! les enfants! Des ingrats... des ingrats...
+J'espère que je l'aimais, celle-là! Plus que le petit, tu as dit? Oui,
+eh bien, après?... Il se moque pas mal de moi, lui... J'ai faim... A
+manger! Je veux manger, sacrebleu!... Certainement, je la reverrai,
+Suzanne! Ah! qu'il fait chaud!... Anaïs!
+
+--Quoi? dit madame Labarbade toute surprise de ce nom ainsi jeté dans ce
+chaos et qui était le sien.
+
+--Je t'avais dit de me donner mes habits d'été. Tu ne l'as pas fait...
+Je sais, si je pouvais étouffer, cela t'irait... N'aie pas peur, tout te
+reviendra, tout. Nos pauvres rentes sont à ton nom. Mais, vois-tu, ce
+n'est pas une raison; il fallait me donner mes habits d'été!
+
+--Oh! dit madame Labarbade effrayée, ne le croyez pas, madame Germain...
+Il est fou!...
+
+--Voulez-vous que je lui fasse une tisanne? dit madame Germain.
+
+--Oui.
+
+La bonne femme tira des herbes de sa poche, les jeta dans une cafetière
+et y versa de l'eau mélangée de vin blanc, puis elle mit la cafetière
+sur le feu.
+
+--Et vous croyez?
+
+--Vous verrez.
+
+Labarbade, épuisé, s'était rejeté instinctivement sur son lit. Ses
+cheveux, presque blancs, roulaient, pleins de sueur, sur l'oreiller. Sa
+poitrine, découverte par l'ouverture de la chemise, se soulevait par
+brusques secousses, et la gorge se contractait sous des pressions
+douloureuses. Ses yeux, fiévreux, élargis, égarés, regardaient le
+plafond. Il ne jetait plus que des mots sans suite, des soupirs:
+
+--Ah! mon Dieu!... Suzanne!... Maudite la mort!
+
+Lorsque la mixture de madame Germain fut prête, on essaya de la faire
+prendre au malade. Mais il saisit la tasse qu'on lui tendait, et la
+brisa contre la muraille.
+
+--Du poison! dit-il, du poison!
+
+Madame Labarbade devint rouge, puis verte de colère.
+
+--Ah! s'écria-t-elle, c'est trop à la fin. Je ne suis pas ta fille,
+moi!...
+
+Elle sortit et laissa Labarbade délirer toute la nuit. Madame Germain,
+profondément vexée du peu de succès de sa _panacée_, s'était retirée
+aussi. Le malade était seul dans sa chambre, éclairée par une veilleuse.
+Il criait, il menaçait, il geignait; il parlait à des êtres invisibles.
+La fièvre l'envahissait de plus en plus, et l'étreignait à présent tout
+entier. Quelquefois il riait d'un rire strident, et terrifiait madame
+Labarbade, qui l'entendait, assise sur une chaise, dans la pièce du bas.
+
+Elle n'osait plus bouger. Il lui semblait que ces cris et cette fureur
+s'adressaient à elle. Elle eût tremblé que, passant la nuit au chevet de
+Labarbade, il ne se jetât sur elle comme un insensé. Elle restait donc
+là, devant le feu, écoutant ces plaintes et ces exclamations qui
+déchiraient la nuit et la faisaient tressaillir comme autant de
+secousses électriques. Les ombres des meubles qui dansaient, mises en
+mouvement par la flamme remuante du foyer, l'effrayaient encore
+davantage. Elle se levait parfois, soulevait les rideaux de la fenêtre
+et regardait, dans la campagne, si le jour ne venait pas.
+
+Les étoiles brillaient sur le ciel clair, et se reflétaient dans l'eau
+calme; les silhouettes des maisons se détachaient nettement sur l'autre
+rive. C'était la nuit.
+
+Madame Labarbade revenait à sa chaise, s'asseyait, poussait un soupir et
+songeait.
+
+Elle songeait à cette Cachemire que Labarbade aimait encore, et au petit
+Adolphe, à son fils, qui dormait, à cette heure, dans son lit de fer, à
+la pension Desvignes, de Fontainebleau. Elle savait que Suzanne avait
+fait fortune à Paris et trouvé la pie au nid dans les quartiers neufs.
+Elle avait lu les journaux; elle y avait vu, signalés l'un après
+l'autre, les succès de Cachemire.
+
+Son imagination grandissait ces petits faits divers de la chronique et
+en faisait des événements. Elle pensait que Cachemire devait être riche,
+et bien souvent déjà elle avait regretté, comme elle disait, de l'avoir
+_tarabustée_. Elle se disait cela à elle-même. D'ailleurs, elle haïssait
+toujours autant Suzanne,--davantage peut-être--depuis qu'elle était
+devenue Cachemire. Elle se reprochait seulement de s'être fait une
+ennemie de cette enfant, qui maintenant pouvait être une puissante
+alliée.
+
+--Car elle doit m'en vouloir, se disait-elle. Quel dommage! Quel appui
+Adolphe eût trouvé chez elle! Ah! si j'osais... Non. Assurément elle
+m'en veut encore. Puis elle se disait qu'après tout Suzanne était
+faible, capable d'une violence et d'un coup de tête, incapable d'une
+longue rancune et d'une haine profonde. Elle se répétait que la soeur
+pouvait, si elle voulait, assurer l'avenir du frère, et souriant alors,
+elle bâtissait d'ambitieux châteaux en Espagne...
+
+Le matin venait. La lumière blafarde entrait dans la salle où madame
+Labarbade avait passé la nuit. Là-haut, dans la chambre du malade, plus
+de cris, plus rien. Le feu s'éteignait. Frissonnante, madame Labarbade
+se leva, et monta l'escalier en bâillant.
+
+A la porte de la chambre de Labarbade, elle s'arrêta, tendit l'oreille
+et écouta. Point de bruit. Elle tourna la clef, entra brusquement et
+regarda le lit.
+
+Personne. Au même instant, en une seconde, elle aperçut, dans un coin de
+la chambre, couché roide, les jambes croisées, les bras étendus, la face
+contre le carreau, Labarbade, les pieds encore enveloppés, et comme
+empêtrés dans la couverture, qui, retenue aux tringles des rideaux,
+n'avait pas suivi tout entière le corps. Il s'était, en voulant
+s'élancer hors de son lit sans doute, ouvert le crâne à la tempe droite,
+contre le marbre de la commode, et déjà le froid de la mort était venu.
+Madame Labarbade poussa un grand cri en touchant ces membres glacés.
+
+Le médecin, qui arriva bientôt, déclara que le décès remontait à trois
+ou quatre heures.
+
+--Madame, ajouta-t-il un peu sévèrement, on ne laisse jamais seuls des
+malades attaqués de fièvre chaude.
+
+Il hocha la tête et ajouta:
+
+--Au surplus, le cas était foudroyant et tout à fait désespéré.
+
+C'était une consolation.
+
+Madame Labarbade, le jour même, alla chercher son fils à la pension.
+
+--Ton père est mort, lui dit-elle.
+
+--Ah!
+
+Il baissa un moment la tête, puis, tout à coup:
+
+--Aussi, cela m'étonnait de te voir. Je me disais: Ce n'est pourtant pas
+un jour de sortie!
+
+On enterra Labarbade sans grands frais. Le petit Adolphe portait une
+grosse couronne. Quand on descendit la bière dans la fosse, il jeta sa
+couronne, et, curieusement, se pencha pour juger de l'effet qu'elle
+faisait sur le cercueil.
+
+Le soir, madame Labarbade le prit entre ses bras, le caressa et lui dit
+en l'embrassant:
+
+--Tu n'as plus que moi maintenant, mais tu n'as pas perdu celui des deux
+qui t'aimait le mieux.
+
+--Est-ce que tu me remettras en pension, toi! dit l'enfant.
+
+--Nous verrons. Peut-être. Je ne sais pas.
+
+Elle songeait à Cachemire.
+
+--On s'y _embête_ tellement, dit Adolphe.
+
+--Pauvre chéri, va, fit la mère. Tu es tout pâlot, c'est vrai. Tiens, va
+prendre la clef de la grande armoire dans le paletot gris de ton père,
+que je te fasse une _trempette_ dans un petit verre.
+
+Le jour même de la mort de Labarbade, elle avait écrit à Cachemire.
+Cachemire n'était pas à Paris. Léon de Bruand l'avait emmenée passer une
+huitaine de jours à Arcachon. La lettre traîna dans la loge du
+concierge. Lorsque Cachemire revint, elle la découvrit dans un tas de
+billets, la prit et la lut avant les autres, devint un peu pâle et resta
+absorbée dans un fauteuil.
+
+Presque au même instant sa femme de chambre entrait.
+
+--Madame, c'est le coiffeur.
+
+--Bien. Tout à l'heure. Tu ne sais pas, Constance?
+
+--Madame?
+
+--Mon chapeau de crêpe rose, impossible de le mettre! Je suis en deuil à
+présent.
+
+--En deuil?
+
+--Papa est mort!
+
+--Ah! madame!
+
+--Oh! ça me contrarie. Si tu crois qu'on n'aime pas ses parents. C'est
+vrai ça, me voilà _toute chose_. Eh bien! où est-il ce coiffeur?
+
+Le coiffeur entra.
+
+--Il y a longtemps que vous ne m'avez coiffée, M. Anatole? A Arcachon,
+pas un bon perruquier. Je suis peut-être trop difficile. Vous savez,
+vous me lirez toujours le _Moniteur de la Coiffure_. Je voudrais y
+trouver un _type_ nouveau... Ah! que je suis contrariée!... Avez-vous
+déjà perdu votre père, vous?
+
+--Il y a joliment longtemps!
+
+--Ça vaut mieux. Quand on est petit, on ne s'en aperçoit pas! Oh! c'est
+assez de frisure, allez. Je suis bien comme cela. Aujourd'hui, je reste
+ici, d'ailleurs. Au fait, avez-vous des nouvelles de la pièce de
+Meilhac? Qu'est-ce qu'on en dit? Je voulais revenir d'Arcachon deux
+jours plus tôt pour être à la _première_! Ah! bien oui!... Mon _époux_
+était enchanté des sapins, de l'odeur de résine, des promenades en
+canot, de la mer... Et moi _je me faisais vieille_! Ah! Dieu!
+
+--C'est un succès, cette pièce.
+
+--Et Camille?
+
+--Hum! hum! vous savez. Je rasais ce matin M. Olivier Renaud. Il prétend
+qu'elle est actrice comme le serait une tulipe. Jolie, rien de plus.
+
+--Gentillette, oui! Encore si c'était elle qui eût perdu son père! Elle
+est blonde. Qu'est-ce que cela lui ferait, le deuil?
+
+--Eh bien, à demain, monsieur Anatole! dit Cachemire en saluant d'un
+petit mouvement de main, à l'espagnole.
+
+Elle s'étendit sur une causeuse, les bras nus et repliés sous sa tête
+brune, ferma les yeux et essaya de dormir. C'était sa sieste. Mais le
+sommeil ne vint pas. Elle se releva, et sonna sa femme de chambre. Elle
+voulait avoir des nouvelles de Fernand Terral.
+
+--Il est venu hier encore, dit Constance. Je l'ai averti du prochain
+retour de madame. Assurément, il reviendra aujourd'hui.
+
+--J'y serai pour lui. Si _Monsieur_ vient, tu lui diras que je suis au
+Bois. Dis à Firmin qu'il attelle et qu'il aille promener ses chevaux où
+il voudra.
+
+Les huit jours qu'elle avait passés à Arcachon avaient semblé bien longs
+à Cachemire. Elle aimait ce Terral, ou peut-être croyait-elle l'aimer:
+en tout cas, il s'était imposé à elle, il l'avait conquise, la subissait
+et l'adorait à la fois. Il avait bien visé; il avait attaqué ce coeur
+de femme par toutes ses vanités et par tous ses vices. Il avait su, tout
+en lui montrant son amour, lui faire entrevoir quelque chose comme un
+mépris. Elle se sentait dominée par cette volonté de fer, transportée,
+enivrée et rapetissée aussi sous un regard ardent, impuissante devant
+cet implacable jeune homme qui semblait se livrer et qui se gardait tout
+entier. Si Léon de Bruand l'eût aimée ainsi, d'un amour où la raillerie
+succédait brusquement aux caresses, Cachemire eût adoré Léon de Bruand.
+Mais Léon, plus froid et plus dédaigneux en réalité, quoiqu'il
+n'affichât point son dédain, se contentait de sourire, de traiter
+Cachemire en enfant gâté et de céder poliment à tous les caprices qui ne
+pouvaient l'entraîner trop loin. Fernand, au contraire, s'étudiant à
+pénétrer chaque jour plus avant dans le coeur de cette femme, à la
+dompter, à l'étonner, à se poser devant elle comme un problème, à la
+fasciner par le contraste de ses élans et de ses froideurs, s'emparait
+peu à peu de Cachemire, la séduisait par ses railleries et ses
+amertumes, par sa gaieté feinte, par ses regards hardis, par la
+conscience de sa force et de sa beauté. Léon de Bruand avait voulu
+emmener Cachemire à Arcachon. Mais elle ne fût point partie si Fernand
+ne lui eût pas dit de partir. Elle eût tout risqué pour lui, tout brisé.
+Elles croient peut-être, ces vierges folles, se rattacher ainsi à la
+pitié, à la vertu, au pardon, à tous les soleils purs et réchauffants,
+en se livrant, sans lutter, au courant passionné qui les emporte, comme
+si ce nouvel amour, comme si cette âpre volupté pouvaient «refaire une
+virginité» à ces Marions qui prennent le désir pour le repentir.
+
+Mais Fernand Terral trouvait peut-être que l'heure n'était pas venue de
+regarder en face Paris,--le Paris presque fantastique des rêves,--avec
+Cachemire à son bras. Il voulait être sûr de cette femme, et l'éprouver,
+il voulait surtout frapper un coup de Maître Ambitieux; par exemple,
+ajouter un autre titre à celui qu'on ne manquerait pas de lui donner.
+Être _Fernand Terral, celui qui a enlevé Cachemire à M. de Bruand_, ne
+lui suffisait pas. Il voulait autre chose. Mais quoi? Il attendait,
+comptant sur son étoile.
+
+Fernand croisa, un soir, dans le Luxembourg, un jeune homme qu'il
+reconnut, Charles Bourdenois, son camarade d'enfance, son compagnon de
+voyage qu'il n'avait plus revu, qu'il croyait mort. On causa. Bourdenois
+n'était pas riche. Il avait été nommé pensionnaire du département, avec
+un subside de 600 francs par an.
+
+--Tu comprends, dit-il, quelle aubaine. Chacun me félicitait de mon
+bonheur et se plaisait à faire ressortir la générosité intelligente de
+mes protecteurs. Cinquante francs par mois, c'est-à-dire la liberté,
+Paris, les Musées, les ateliers en renom, les joies de la camaraderie,
+puis un nom, la gloire, la fortune, peut-être... Hélas! mon ami, tu le
+sais sans doute comme moi, cinquante francs par mois, c'est en réalité
+l'atroce misère: et en fait de camaraderie, on ne trouve que jalousie,
+dénigrement et haine, en sorte qu'aux difficultés matérielles viennent
+se joindre les obstacles vivants. Qu'importe, au surplus! j'ai accepté
+la lutte, je travaille opiniâtrement, je ne dîne pas tous les jours, je
+vis à peu près seul, mais je veux arriver, et les progrès que je fais
+soutiennent et avivent incessamment ma foi.
+
+«Je ne viserai jamais à l'argent. Mon seul chagrin, c'est de n'avoir pas
+un atelier assez grand pour travailler, et de ne pouvoir payer des
+modèles. Je suis obligé, quand je veux faire des études d'après nature,
+d'aller, comme aujourd'hui, chez un de mes amis qui a un vaste atelier,
+boulevard Pigale, et qui a toujours des modèles. C'est une grande
+course, car je demeure faubourg Saint-Jacques, et qui me fait perdre
+beaucoup de temps. Le soir, je vais faire une promenade en fumant ma
+pipe le long des grands boulevards déserts qui vont du chemin de fer de
+Sceaux à la barrière Fontainebleau. Cela, les jours où j'ai dîné.
+
+--Et les jours où tu n'as pas dîné?
+
+--Ah! dans ce cas, je supprime la promenade et je la remplace par le
+lit, conformément au proverbe.
+
+--Eh bien! moi, dit Fernand Terral, plutôt que de mener une vie aussi
+plate et morne, je déchirerais ma dernière chemise pour m'en faire une
+corde de pendu.
+
+--Tu mènes donc une existence de Sardanapale? Je parie que tu as fait
+fortune? Moi, mon cher Fernand, je n'ai pas un sou, je vis dans un
+grenier, je mange à la fortune du pot et je suis le plus heureux des
+hommes!
+
+--Ah bah! Eh bien, moi, je suis complétement agacé, mécontent, et
+pourtant le ciel parisien s'ouvre, j'ai ma part d'amour au festin et
+j'aurai demain ma part de richesse. Nous ne raisonnons pas de même.
+
+--Tant pis. Tu es donc amoureux, toi aussi?
+
+--Je suis aimé, voilà tout. Amoureux? A quoi cela m'avancerait-il. Et
+toi?
+
+--Moi? mon cher, je ne sais pas la première lettre du nom d'une
+charmante fille qui vient, tous les jours, au Luxembourg, se promener
+avec son père; je la suis comme une bête, échangeant avec
+elle,--quelquefois,--un regard, par-ci par-là, un petit signe, un rien;
+je ne lui ai jamais parlé, elle ne soupçonne pas qui je suis ni comment
+je m'appelle. Malgré tout, je suis fortuné comme un roi, Louis XVI
+excepté.
+
+--Alors, c'est une idylle?
+
+--Une pure idylle! L'idylle d'un _réaliste_! J'ai un camarade qui
+prétend que je traite l'amour comme M. Gleyre ses tableaux. Bah! les
+jolis rêves de Gleyre valent bien les cabarets de François Bonvin!
+
+--C'est ce qu'on aime le mieux qui vaut le plus.
+
+--Mon cher, dit Bourdenois, c'est un ange. L'autre jour, là, dans
+cette allée, son père passait, marchant lentement,--l'air d'un savant,
+cet homme-là,--je parie qu'il est bibliothécaire à la Sorbonne! Tu
+sais, on s'imagine des choses comme cela! Bref, il avait son pantalon
+retroussé, on voyait ses bas bleus. Pauvre bonhomme! J'avais envie
+de rire. Mais _elle_ était-là. _Elle_ se pencha, mon cher ami, et si
+gracieusement!--tu ne l'as pas vue, il fallait la voir,--elle remit le
+pantalon en ordre, lui donnant des petits coups avec ses petites mains,
+comme pour lui dire: Allons, voyons, voulez-vous tout de suite couvrir
+les bas bleus de mon père!... J'en ferai un tableau... Le tableau y
+est!... Ah! cette femme!
+
+--Antigone et OEdipe.
+
+--Le diable t'emporte avec ta mythologie. Non pas Antigone. Un ange, je
+t'ai dit. Un ange! Adieu, sceptique. Va à celles qui t'aiment. Moi, je
+rêve à celle qui ne me connaît pas. Au fait, tu sais, puisque tu es reçu
+chez Dame-Fortune, si cette dame peut me fournir une commande, cela
+mettrait du beurre dans les épinards. Au revoir!
+
+Fernand Terral allait justement engager Cachemire à suivre M. de Bruand
+à Arcachon. Elle était partie à contre-coeur. Huit jours sans voir
+Terral! S'il allait ne plus l'aimer, l'oublier? Elle en avait peur. Elle
+fut maussade pendant tout le voyage.
+
+--Vous trouvez donc Arcachon horrible, ma chère? disait Léon de Bruand.
+
+--Horrible, oui!
+
+--Bah! Cela vous fera un bien énorme. L'air résineux des sapins est
+excellent pour les poumons.
+
+--Oui, moquez-vous! Et si j'allais engraisser?
+
+--Vous boiriez du vinaigre. C'est souverain.
+
+Il allumait un cigare, quittait Cachemire, et allait se promener et
+rêver sur la plage.
+
+Elle revit Paris avec une joie de prisonnier délivré. Paris! Le bruit,
+les lumières, les théâtres, les chevaux, les coulisses. C'était tout
+cela. C'était Terral surtout. Après avoir congédié son coiffeur, et
+demandé des nouvelles de Fernand à sa femme de chambre, elle sonna
+encore Constance.
+
+--Madame, j'allais justement venir. Il y a là une dame qui vous demande.
+
+--Une dame?... Dis-moi. Si M. Terral ne devait pas venir aujourd'hui, je
+lui écrirais...
+
+--Oh! madame, soyez-en sûre, il viendra.
+
+--Tu crois? Et qui est cette dame?
+
+--Madame Labarbade, madame.
+
+Cachemire devint rouge.
+
+--Ah!... une dame en deuil?
+
+--Oui, madame.
+
+--Fais-la entrer!...
+
+Au fond, Cachemire était enchantée de revoir la belle-mère et de se
+présenter à elle dans tout son luxe. Aussi elle lui tendit les mains,
+mais cela ne suffit pas à madame Labarbade qui lui prit le front,
+l'embrassa et dit, avec des larmes dans la voix:
+
+--Crois-tu, ma pauvre enfant? quel malheur!
+
+--Oui, dit Cachemire... Assieds-toi, tiens, là...
+
+--Il est mort mercredi dans la nuit, ma pauvre enfant... Conçois-tu
+cela? Je l'ai bien soigné, va! Et puis j'ai tant fait qu'il t'a
+pardonné... Et te pardonner, quoi, je te le demande? Parce que tu as su
+faire ton chemin et devenir une actrice, une bonne actrice, je le
+sais,--au lieu de faire frire des goujons dans notre auberge. Un joli
+métier, aubergiste! Ton père aura travaillé trente ans,--trente ans, ni
+plus ni moins,--et il a laissé à ton pauvre petit frère et à moi
+personnellement, (moi, cela m'est égal), juste de quoi grignoter un
+morceau de pain... Ah! il faut encore que je t'embrasse de la part
+d'Adolphe... Là, sur les deux joues... Il t'aime bien, va. Cher enfant!
+Et intelligent! Oh! Il ne te fera pas honte, ma bonne Suzanne...
+Laisse-moi t'appeler Cachemire, veux-tu? Un joli nom que tu as choisi
+là. On te connaît, tu sais, à Samoreau. Ah! si tu allais jamais dans ta
+calèche, tu en trouverais des gens pour te tenir le marche-pied. Car tu
+as une calèche?
+
+--Un coupé.
+
+--Un coupé!... Ah! un coupé? Tiens, oui, c'est juste, un coupé! Ah! il
+t'aimait bien, ton père, va! Quel malheur qu'il ne t'aie pas vu ici,
+avec tes meubles... C'est superbe, sais-tu? je n'ai vu que
+l'antichambre, fichtre! Il faut te rendre cette justice de dire que,
+toute petite, tu as toujours été intelligente. Ça m'ennuyait
+quelquefois--j'étais si bête--tes airs de supériorité, mais je disais
+comme cela à ton père,--plus de mille fois je l'ai dit:--Ta fille? Elle
+a l'air d'une petite reine.
+
+Cachemire se sentait doucement caressée par ces compliments. Elle était
+vaine. Madame Labarbade visait et frappait juste. Elle fit si bien
+qu'elle convertit Cachemire à elle, qu'elle l'endoctrina, et, peu à
+peu, à force de cajolerie, lui fit adopter le plan qu'elle avait mûri à
+Samoreau et qui était celui-ci: Entrer chez Cachemire en qualité de
+majordome féminin, surveiller les gens, la cuisinière, le cocher, le
+groom, la femme de chambre, vérifier les comptes des fournisseurs, tenir
+la maison en ordre, dépouiller la correspondance et parfois répondre à
+de certaines lettres qu'il était inutile de jeter au feu.
+
+--Écoute, ma chère petite, tu es riche et tu es jolie, tu es lancée à
+toute vapeur, c'est très-bien--disait-elle--mais on peut s'arrêter,
+enlaidir et se ruiner. Cela n'arrivera pas, j'en suis sûre. Mais cela
+peut arriver. Laisse donc ta belle-maman prendre soin de te garder une
+pomme pour la soif. D'autant plus qu'une femme de mon âge donne du poids
+à une femme du tien, tu le sais. L'union fait la force. Tu verras que tu
+t'en trouveras mieux. Je ne te demande en retour que de faire élever ton
+petit frère; c'est peu de chose et tu dois bien cela à un brave enfant
+qui est si gentil et qui t'aime tant.
+
+--Puisque tu le veux, dit Cachemire...
+
+Elle avait souvent rêvé la dame de compagnie, et la surveillante.
+
+Il ne lui déplaisait pas de la trouver dans madame Labarbade, ainsi
+amendée et convertie.
+
+--Soit, dit-elle.
+
+--Ah! tu es fille d'esprit! dit madame Labarbade. Mais songe bien qu'il
+ne faut plus se tutoyer à présent. C'est plus digne. Je t'appellerai
+Cachemire.--C'est un joli nom décidément, tu as du goût,--et tu
+m'appelleras tout court Anaïs.
+
+L'installation de la belle-mère demanda peu de temps. Madame Labarbade,
+subitement transplantée à Paris, prit terre avec rapidité et marqua son
+_coin_ dans l'appartement de Cachemire. M. de Bruand s'informa à peine
+de la nouvelle venue. Il lui déplaisait, assurément, de voir aller et
+venir cette mouche du coche, mais il ne laissa rien voir de son
+déplaisir.
+
+--Vous ne m'aviez jamais parlé de votre belle-mère, dit-il à Cachemire.
+
+--Non. J'étais assez mal avec elle. Je ne comptais jamais la revoir.
+
+Madame Labarbade s'était mise au fait de toutes choses. Cachemire lui
+avait donné les clefs des armoires et la laissait libre. Chaque matin,
+_maman Anaïs_ faisait les comptes, distribuait l'argent, établissait le
+bilan de la maison. Les domestiques la détestaient; elle leur pesait
+horriblement. Jusqu'à présent, ils avaient été maîtres de leurs actions
+dans cette maison, où la surveillance était inconnue. Il leur semblait
+dur à présent d'avoir un Cerbère aux côtés, toujours en éveil, et dont
+l'oeil ne se fermait jamais.
+
+--Il vaut bien la peine de servir chez une _demoiselle_, disait le
+cocher un soir à la femme de chambre. Alors, _vaut autant_ soigner les
+chevaux de gens honnêtes!
+
+Ils avaient envie de se plaindre à M. de Bruand. Ils eussent été bien
+reçus! Léon ne s'occupait point de ce qui se passait chez Cachemire, et
+se laissait diriger par elle absolument comme s'il n'eût pas eu de
+volonté. Et que lui importait? Cachemire, par exemple, obéissant en cela
+aux obsessions de madame Labarbade, avait demandé que son frère fût
+élevé auprès d'elle par un précepteur. Aussi bien M. de Bruand avait
+consenti à se heurter, à chaque visite, contre le petit Adolphe, qui
+emplissait l'appartement de ses criailleries. Il avait même trouvé le
+précepteur.
+
+--Voilà votre affaire, dit-il un jour à Fargeau. Une nature torse à
+redresser, qu'est-ce que vous en dites?
+
+--J'y tâcherai, répondit Fargeau.
+
+Il venait chez Cachemire tous les jours, et, dans le salon ou le
+boudoir--n'importe où--en présence de madame Labarbade quelquefois, il
+enseignait le latin au petit Adolphe, qui bâillait, se mettait à grimper
+sur les fauteuils au milieu de la leçon, ou fredonnait quelque couplet
+de vaudeville appris la veille. Fargeau, tout d'abord, avait essayé de
+dompter ce caractère d'enfant mutin, tapageur, méchant et mauvais. Peine
+perdue. Madame Labarbade, d'ailleurs, avait déclaré qu'elle entendait
+qu'on ne causât pas le moindre chagrin à son fils.
+
+--Mais voyez donc le pauvre petit, disait-elle à Fargeau. Il est faible
+comme un poulet, pâlot et les yeux cernés.... le travail le fatiguerait.
+Laissez-le tranquille, allez. Une promenade au Luxembourg lui vaut tout
+autant qu'une leçon de votre satanée grammaire. Et puis, à quoi ça
+sert-il, le latin?
+
+--Dites-le-moi? faisait Fargeau.
+
+Il se tournait vers son élève et tout en haussant les épaules:
+
+--Va-t'en jouer, mon ami, va. Tu n'as pas besoin de te tailler un avenir
+dans le marbre. Tu as une maman qui songe pour toi au solide.
+
+Madame Labarbade souriait. Elle trouvait que Célestin Fargeau avait du
+bon.
+
+Un beau jour, le petit Adolphe revint chez Cachemire escorté d'un
+sergent de ville, qui le tenait par le bras. L'enfant pleurait. Madame
+Labarbade poussa les hauts cris. Elle eût volontiers fait sur-le-champ
+une barricade contre l'arbitraire. On s'expliqua. Le jeune Adolphe,
+d'après le rapport du sergent de ville, avait trouvé fort ingénieux de
+faire tremper des grains de mil et de chenevis dans du rhum,--il avait
+lu la recette dans quelque almanach--de les y laisser macérer, puis de
+jeter aux poissons des bassins du Luxembourg ces graines ainsi imbibées
+d'alcool. Aussitôt les poissons, pris d'ivresse, de surnager, le ventre
+en l'air, comme morts, dans leurs bassins. Ç'avait été un grand
+scandale. Les habitués du jardin croyaient à un empoisonnement des eaux.
+Le petit Adolphe se vantait tout haut de l'espièglerie. Un sergent de
+ville l'emmena aussitôt chez le commissaire, qui renvoya l'enfant chez
+ses parents.
+
+A ce récit, madame Labarbade faillit étouffer d'un accès de fou rire.
+
+Quand le sergent de ville fut parti, elle prit son fils sur ses genoux
+et le couvrit de baisers, tout en disant à Cachemire et à Fargeau, qui
+étaient là:
+
+--Hein? Quel esprit! Il inventerait le diable, ce gamin-là! Qu'en
+dites-vous, monsieur Fargeau?... Oui, mon chéri, tu as bien fait...
+Concevez-vous cela, Suzanne, griser des poissons rouges... Embrasse-moi,
+mon petit, tu ne seras pas un imbécile, va, toi, quand tu seras grand!
+
+Depuis quelque temps, Cachemire ne jouait plus. Le théâtre tenait, comme
+on dit, un de ces succès de saison qui devait le mener jusqu'à l'hiver,
+une _pièce d'été_. Le mois de Juillet finissait à peine, et Cachemire ne
+devait _rentrer_ qu'en octobre. Elle avait, d'ailleurs, besoin de repos.
+Elle était fatiguée. Elle passait quelquefois des heures entières,
+étendue sur une chaise longue, bâillant, prenant un livre, le laissant
+tomber, regardant le plafond, lasse, ennuyée, paresseuse. Bien souvent
+M. de Bruand la trouvait ainsi, un peu maussade. Il n'insistait pas, et
+se retirait. Cachemire en était satisfaite, et pourtant, au fond du
+coeur, bien au fond, elle se sentait un peu atteinte dans sa vanité.
+Elle eût voulu faire un peu souffrir--légèrement, d'ailleurs, et comme
+en passant--ce M. de Bruand, si froid et si dédaigneux.
+
+Au surplus, elle l'oubliait bien vite, en songeant à Terral. C'est de ce
+côté-là qu'était sa vie. Quand elle savait que Fernand l'attendait
+quelque part, l'heure du rendez-vous venue elle quittait tout, se jetait
+dans un fiacre et allait vers lui. Elle montait bien souvent, en
+courant, les cinq étages qui menaient chez Terral. Elle arrivait
+essoufflée, poussait la porte et se précipitait dans ses bras, se
+pendait à son cou et l'enlaçait en lui répétant qu'elle l'aimait.
+
+Il la laissait dire.
+
+Cet amour, qui l'avait un moment enveloppé lui-même, commençait à
+s'affaiblir et disparaissait. Il avait cru trouver d'autres jouissances,
+jouissances d'orgueil, dans une liaison avec une femme comme Cachemire.
+Tout d'abord, il s'était senti fier de tenir sous sa main celle que tous
+enviaient et qui se jouait de tous. Il avait comparé cette vie
+enivrante, cet amour plein de griserie à cette vie calme et froide qu'il
+avait failli trouver à Saint-Mesmin et qu'il avait évitée. Il s'était
+dit que maintenant Paris compterait avec lui, ce Paris à qui il enlevait
+une de ses sirènes. Mais Paris s'était bien inquiété de lui! A peine
+l'avait-il regardé passer. Puis, encore un coup, il lui fallait se
+cacher pour aimer Cachemire. Elle n'était pas à lui tout entière, et cet
+amour, il le volait. Son impuissance le rendait furieux. Quand il disait
+qu'il pouvait bien se faire adorer de Cachemire, mais qu'il lui était
+impossible de la faire vivre, quand il s'avouait--et il fallait bien, à
+toute heure, qu'il se l'avouât--qu'un autre le payait, cet amour, il lui
+prenait de violentes rages. Il avait envie de faire un éclat.
+
+Repousser Cachemire? Il y avait songé. Mais c'était briser peut-être le
+balancier qui devait lui permettre d'arriver à son but. L'afficher
+bravement aux yeux de tous, la forcer à rompre tout à coup avec M. de
+Bruand? Mais c'était aller droit à l'aventure! Que deviendraient-ils,
+l'un et l'autre? Il lui manquait, pour tenter cela, la première mise de
+fonds, l'argent qui lui eût permis de faire des dettes, de vivre de la
+_haute vie_, en attendant le hasard, ce compère des ambitieux.
+
+Mais Fernand était pauvre; il avait atteint, sans en être satisfait, un
+de ses premiers rêves,--il devenait amer parfois--rarement,--il avait
+peur que l'avenir ne tînt pas plus que le présent. Sans cette foi
+robuste en lui-même qui lui faisait tout supporter, tout entreprendre,
+il eût renoncé à tout assaut. Il avait pourtant la patience en même
+temps que l'audace. Aussi bien, après quelques pensées défaillantes, se
+redressait-il plus impétueux que jamais dans sa course à la fortune.
+
+Il ne voyait plus Fargeau. Ses visées s'étaient tournées d'un autre
+côté. Il s'était fait présenter, par un ami qu'il connaissait à peine,
+dans un cercle où l'on jouait. Quelque crédit chez un tailleur, et
+Terral, élégant des pieds à la tête, avait fait son entrée un soir. Au
+lansquenet, il risquait peu de chose,--quelques louis empruntés çà et
+là,--mais si bien, si à propos que, limitant son gain, il ne sortait pas
+sans avoir grossi son maigre capital. Il savait calculer le nombre des
+séries, et juger si la _main_ s'épuisait, comme si pendant dix ans il
+eût _piqué le carton_ dans une maison de jeu. Quelle que fût son audace,
+il ne risquait pas les coups énormes. Une perte brusque eût pu le
+ruiner. Une fois décavé, plus de ressources. Il avait trouvé, grâce à
+des tentations comprimées et à une terrible force de volonté,
+l'introuvable moyen de vivre du jeu à Paris, dans un cercle--et il
+s'était juré de vivre ainsi, dépensant le lendemain ce qu'il avait gagné
+la veille, jusqu'au jour où, un capital en main, il pourrait se mesurer
+face à face, pied contre pied, comme dans un duel, avec sa Chance.
+
+Cette vie de privations relatives, d'envies inassouvies, de rages
+sourdes, de bouillantes ambitions, comme elle lui pesait cependant! Il
+était temps qu'il trouvât, n'importe où, de n'importe quelle façon, une
+occasion d'employer ses forces inactives, et de dépenser ce trésor de
+combinaisons, de projets et de machinations, entassé le jour dans ses
+courses à travers Paris, la nuit dans ses veilles, seul sous les toits,
+si haut, près des étoiles qu'il dédaignait; si haut, loin de cette rue
+où il voulait passer, tête levée, en ouvrant la foule comme le boulet.
+
+Un soir, au cercle, Gontran de Rives prit à part M. de Bruand, et le
+conduisit jusqu'au boulevard tout en fumant.
+
+--Mon cher ami, lui dit-il, savez-vous ce qui m'a été dit, ce matin?
+Vous vous en moquez sans doute parfaitement. Mais on m'a assuré que
+mademoiselle Cachemire s'est montrée, l'autre soir, avec un créole
+quelconque,--cheveux de jais, moustaches noires,--dans une avant-scène
+des Délassements.
+
+--Ah bah? fit Léon en souriant.
+
+--Charmante, mademoiselle Cachemire, mais si elle goûte à l'avant-scène
+des Délassements-Comiques...
+
+--On s'est trompé, mon cher Gontran, répondit Léon. Je n'ai pas quitté
+Cachemire durant une seule soirée depuis quinze jours.
+
+--Je retire donc ce que j'ai dit. Quant à moi, vous savez bien,
+Géraldine?
+
+--Parfaitement.
+
+--Je l'entraîne à la campagne. Elle m'adore. Je me construis un Eden à
+quelques dix lieues d'ici, et, jusqu'à ce que le caprice soit passé, je
+mène une vie de berger d'Arcadie, en mangeant du raisin, de l'amour et
+du fromage à la crème! Je vous enverrai mon adresse campagnarde. Adieu!
+
+M. de Bruand n'avait pas mis en doute une minute qu'on se fût trompé.
+Mais il tenait à ne point parler plus longtemps de Cachemire avec M. de
+Rives.
+
+--Qu'est-ce que ce créole? se dit-il une fois seul. Le diable m'emporte
+s'il parviendra à me rendre jaloux. Mais il est désagréable de savoir
+qu'un monsieur qu'on ne connaît pas se plaît à marcher sur vos brisées!
+
+Cachemire avait voulu déménager. Elle habitait à présent, dans l'avenue
+des Champs-Élysées, un petit hôtel qui appartenait à M. de Bruand, et
+qu'il avait loué jusqu'ici à la comtesse Simpson. Lady Simpson étant
+retournée en Angleterre, il avait mis l'hôtel à la disposition de
+Cachemire. Suzanne quitta son appartement avec une joie d'enfant. Elle
+n'avait pas ce culte des souvenirs qui rend la vie si chère et peuple le
+chemin que l'on suit d'ombres souriantes qui doucement vous
+accompagnent, tout bas vous parlent et rendent la route et moins longue
+et moins dure. Elle ne savait pas ce que l'homme laisse de joies
+accrochées aux angles des maisons, repliées dans les recoins des
+murailles, et comme assises encore ou endormies sur les vieux meubles,
+joies qu'il retrouve, bien changées quelquefois à la première visite
+faite au passé. S'éveiller dans la dentelle, sous un plafond peint par
+Chaplin, après s'être endormie dans des draps jaunes, sous des poutres
+de chêne noir, luisantes et tarotées par les vers, loger ici, puis là,
+puis ailleurs, ne tenir à rien, ne s'arrêter nulle part, ne rien laisser
+de soi-même aux lieux qu'on habite et ne rien leur prendre, jouir de
+tout, comme en courant, et tout oublier, en une nuit, en une seconde,
+c'est leur existence! Elles portent tout avec elles, comme un voyageur
+qui n'est sûr ni du gîte, ni du pain. Elles ne connaissent que le
+Présent. Et qu'elles ont raison! Le Passé? Fi, l'horreur! Et l'Avenir?
+Ah! l'Avenir... Je vous le dis en vérité, elles font bien de ne pas le
+regarder!
+
+C'était un hôtel élégant, situé entre cour et jardin, avec un perron en
+pierre, une grille Louis XV et des murailles de hauteur moyenne toutes
+couronnées de lierres. Deux étages seulement, une bonbonnière. Au
+premier, le salon tendu de blanc, avec des horloges à cadran bleu
+incrustées dans les cheminées de marbre blanc veiné de jaune. Un boudoir
+à gauche, à droite un petit salon de lecture. Du côté du jardin, un
+fumoir avec divan et canapés de soie jaune. Au second, la chambre de
+Cachemire, un nid de soie et de dentelles, candide, virginal, du duvet
+de cygne ou de l'hermine. Un cabinet de toilette, une autre chambre, et,
+au-dessus du fumoir du premier étage, un autre boudoir dominant les
+jardins environnants, un boudoir plein de parfums et plein de fleurs.
+Les écuries et le logis des gens étaient au fond du jardin, cachés par
+des catalpas énormes et des arbres de Judée. Madame Labarbade habitait
+la chambre parallèle à celle de Cachemire. Elle avait fait, du spacieux
+cabinet de toilette qui y attenait, l'_appartement_ du petit Adolphe.
+Elle vivait là, grosse et grasse, se mirant avec complaisance, prenant
+_l'air du bureau_ et se faisant les ongles tout comme une autre. Elle
+ressemblait à ces vastes Flamandes des tableaux de Rubens,
+appétissantes, hautes en couleur; et, se comparant à cette petite
+Cachemire, blanche et délicate,--elle se disait, souriant de ses lèvres
+rouges:
+
+--Ma foi... dame... le hasard... qui sait?
+
+Lorsqu'elle voulait voir Fernand Terral, Cachemire allait le plus
+souvent chez lui. Ou bien ils se donnaient un rendez-vous au pied de
+quelque monument, à l'angle d'une rue, ils montaient dans un fiacre et
+se promenaient à travers Paris. Il y avait dans ces courses, stores
+baissés, une saveur de fruit défendu qui plaisait à Cachemire. Elle
+était née pour tromper: elle trompait. Quelle joie! La fille d'Ève se
+sentait à l'aise dans ce milieu de petits mensonges, de fuites furtives,
+d'intrigues embrouillées et de perfidies.
+
+Quand madame Labarbade, qui avait surpris la plus grande partie des
+secrets de Suzanne et qui s'était fait confier les autres, lui disait:
+
+--Prenez garde! M. de Bruand n'a pas l'air bien patient. S'il apprend ce
+qui est, il se fâchera, et ce n'est pas ce M. Terral qui fera marcher
+la maison lorsque nous serons sur le pavé.
+
+--Ah bah! répondait-elle. Je ne suis pas une esclave, n'est-ce pas? Il
+arrivera ce qui arrivera, J'aime Fernand, et l'_autre_ m'ennuie, voilà!
+
+Au mois de septembre, un jour que M. de Bruand était parti dans le
+Nivernais, pour ouvrir la chasse, elle avait invité Fernand à venir
+prendre le thé à son hôtel. Fernand était venu, par hasard, l'air
+ennuyé. Il était las décidément de cette liaison, il s'était trompé de
+route. Il songeait à rompre. Et pourtant il vint.
+
+C'était le soir; madame Labarbade était sortie; elle avait emmené son
+Adolphe au théâtre. Cachemire n'avait gardé que sa femme de chambre,
+Constance, pour faire le thé.
+
+--Vilain, dit-elle à Fernand dès qu'il arriva, tu t'es fait attendre.
+Regarde-moi. D'où viens-tu?
+
+--Qu'importe? fit-il.
+
+--Il importe beaucoup... C'est vrai, ça... On n'aime qu'un être au
+monde, et quand on l'appelle, il ne vient pas. Assieds-toi là!
+
+--Voyons, dit-elle, car Fernand ne répondait pas, qu'y a-t-il? Tu es
+triste? Es-tu _tracassé_? Qu'as-tu donc?
+
+--Rien.
+
+--Rien, c'est toujours quelque chose. Est-ce que je ne t'aime pas assez?
+Est-ce que tu es jaloux? Est-ce que tu as joué... perdu de l'argent?...
+Quoi?... Il y a toujours moyen de tout réparer.
+
+--Ce n'est pas cela, dit Fernand. Encore une fois, ce n'est rien.
+Tiens, tu es charmante, dit-il en lui prenant les mains... Tu es une
+bonne fille... Mais...
+
+--Mais quoi?... Dis donc.... Oh! certainement, tu as quelque chose.
+Dis-le tout de suite.
+
+Il n'avait rien à dire. Toutes ses lassitudes, Cachemire ne les eût pas
+comprises. Puis, en la regardant, il se reprenait à cette séduction
+qu'elle distillait de ses grands yeux noirs, et qui courait par tout
+son corps comme un fluide. A quoi bon lui conter ses dégoûts et ses
+colères contre la lenteur du sort? N'était-elle point la plus enviable
+des maîtresses et ces trésors de beauté ne lui suffisaient-ils pas? Il
+se leva avec vivacité comme pour secouer plus facilement ses pensées, et
+d'un geste prompt:
+
+--Bah! dit-il, comme se parlant à lui-même. Laissons cela. Le vent
+propice viendra tôt ou tard. Il ne s'agit que d'avoir un solide
+vaisseau.
+
+Il se frappa la poitrine, qui rendit un son mat, et ajouta, riant à
+demi;--La carcasse est bonne!
+
+Cachemire, toujours assise, lui avait pris les mains et les couvrait de
+baisers.
+
+--Je t'aime, va! disait-elle. Aie confiance!
+
+Au même moment, la porte s'ouvrit et laissa passer M. de Bruand. Léon
+parut un peu surpris; ses lèvres effleurèrent un sourire. Il resta un
+moment immobile, regardant Cachemire et étudiant Terral. Puis, au bout
+d'un moment:
+
+--Je n'ai pas l'honneur de connaître monsieur, dit-il. Je vous saurais
+gré de me le nommer, ma chère amie.
+
+Mais Fernand releva la tête avec hauteur, et répondit, à son tour, de sa
+voix vibrante:
+
+--Je vous demande pardon, monsieur. Je ne tiens à être présenté qu'aux
+gens qui me plaisent!
+
+Une idée brusque,--une de celles qu'il avait caressées aussi durant ses
+ambitieuses songeries,--lui était revenue, invincible.
+
+--J'ai sans doute mal entendu, répliqua M. de Bruand. Je suis ici chez
+moi!
+
+Cachemire, assise encore, pâle, tremblant un peu, suppliait Fernand du
+regard.
+
+--Je me retire donc, dit Terral. Mais je croyais me trouver ici sur un
+terrain neutre où un homme de coeur est l'égal d'un gentilhomme.
+
+--Ah! pardieu, fit M. de Bruand en s'asseyant avec un petit éclat de
+rire, je vous vois venir, monsieur... Vous êtes, je le conçois, fâché de
+me rencontrer. Oui, j'ai trouvé Pougues-les-Eaux assez maussade et je
+suis revenu. Je vous en demande pardon. Je vous prie encore de m'excuser
+d'avoir consacré ma première visite à ma maîtresse, dont je ne vous
+savais pas l'ami...
+
+Fernand était pâle comme un mort, et ses mains tremblaient un peu. Il
+avait envie de souffleter cet homme qui le tenait à distance, et le
+cravachait de sa raillerie.
+
+--Pardon, ma chère amie, continua M. de Bruand. N'étiez-vous pas avec
+monsieur dans une avant-scène d'un petit théâtre, l'autre jour? J'avais
+fait louer la loge par Jean, l'après-midi, si j'ai bonne mémoire...
+
+--Monsieur, s'écria Terral, devenu livide, c'est assez! Ceci est une
+grossièreté, vous venez de m'insulter, et vous m'en rendrez raison!
+
+--Ah bah!
+
+--Je me nomme Fernand Terral; et n'ai jamais laissé passer, sans la
+relever, une allusion ou une injure.
+
+--Méthode excellente, dit M. de Bruand en regardant le bout de ses
+bottes. Au surplus, si vous vous croyez insulté, vous êtes libre de
+m'envoyer vos témoins. Mais je vous préviens que je ne ferai pas une
+seconde largesse. C'est assez de la loge en question. Je ne fournirai ni
+les épées ni les pistolets!
+
+Cachemire s'était levée; elle se jeta sur Terral qui, poussant un cri de
+rage sourde, la main levée, allait se précipiter sur M. de Bruand.
+
+--Allons donc! dit Léon. Voilà un geste inutile!
+
+Il ouvrit son portefeuille, y prit une carte, la jeta sur un guéridon,
+et dit, rallumant son cigare:
+
+--Vos amis me trouveront chez moi le matin!
+
+Il se tourna vers Cachemire, la salua et dit, en riant:
+
+--Surtout ne croyez pas qu'il y ait guet-apens. Ah! si j'avais su être
+importun, comme je serais demeuré là-bas. Mais il pleuvait. Je hais la
+pluie. Au revoir!
+
+Il salua Cachemire interdite et les laissa l'un et l'autre pâles, elle
+tremblante, prête à pleurer, perdant la tête, lui se disant:--Cette
+fois, c'est la fortune, peut-être!
+
+--Quelle sottise! se dit M. de Bruand en rentrant chez lui. Je ne
+connais pas ce monsieur!... Terrin, Terreau, Terral! Bah! je n'ai jamais
+reculé devant un coup d'épée..... mes témoins?
+
+Il se mit à écrire, puis sonna son domestique.
+
+--Vous porterez ces deux lettres, l'une à M. de Handa-Machado, l'autre à
+M. de Rives. De suite.
+
+Jean sortit.
+
+--Un duel, fit Léon une fois seul, cela est bon pour un désoeuvré
+comme moi. Au fond, c'est stupide!
+
+Il rencontra, du regard, une lettre sur son bureau et reconnut
+l'écriture.
+
+--Une lettre de Gontran de Rives... et datée de Bade. Gontran n'est pas
+à Paris!
+
+--C'est dommage, dit M. de Bruand.
+
+Il songeait, et pendant ce temps on sonnait à sa porte, on sonnait
+toujours. Le timbre de M. de Bruand sonnait à se rompre.
+
+Le cocher promenait les chevaux; Jean était sorti. M. de Bruand alla
+ouvrir lui-même.
+
+--Ah! c'est vous, dit-il. Je suis heureux, je suis bien heureux de vous
+voir!
+
+C'était Célestin Fargeau.
+
+--Et vous arrivez bien, dit M. de Bruand à Fargeau. Je ne serais pas
+fâché de philosopher avec vous sur le chapitre du duel. Je me bats
+demain!
+
+--Vous?
+
+--Avec un monsieur Fernand Terral, que vous connaissez....
+
+--Terral! Ah! mon Dieu, dit Fargeau, se souvenant de la présentation
+qu'il avait faite de Terral à Cachemire, comme c'est étrange!...
+
+--Voulez-vous me servir de témoin? dit M. de Bruand.
+
+--Moi?... Une bizarre idée, celle-là! Que dira-t-on à votre club? Bast!
+vous avez raison, on dira ce qu'on voudra... Je suis tout à vous,
+fit-il, et cela me rappellera ma jeunesse. En ce temps-là, nous étions
+des têtes brûlées et nous soutenions, le sabre au poing, les idées qui
+étaient les nôtres. C'était absurde. Et comment est survenu ce duel?
+
+--M. Terral est l'amant de Cachemire.
+
+--Bah!.... Et c'est pour cela que vous vous battez?
+
+--C'est pour cela. Je sais bien qu'il y a du ridicule en tout ceci. Il
+faut être un champignon comme moi, sans parents et sans affections, pour
+risquer sa vie à propos de vétilles... Mais je m'ennuie tant!
+
+--Je conçois cela, dit Fargeau. Moi aussi j'ai mes moments où je calcule
+si la véritable sagesse ne consisterait pas à enjamber le parapet du
+Pont-Neuf, mais j'ai mes raisons. A quoi suis-je bon? Notez que je me
+trouve bon à quelque chose, puisque la Seine est encore vierge de mon
+paletot. Mais vous!...
+
+--Moi? Je suis las, las de tout, las de vivre!
+
+--Las de vivre! C'est folie. A votre âge! avec votre fortune. Nous
+déraisonnons. Voyons, quel est votre second témoin?
+
+--M. Handa-Machado.
+
+--Ignoré pour moi.
+
+--Voici son adresse. Je vous saurais gré de vous entendre avec lui pour
+régler avec les témoins de M. Terral, les conditions du combat. Pas de
+transactions. Rien. Tout ce que ces messieurs voudront sera accepté.
+
+--Tout?
+
+--Tout!
+
+--Le diable m'emporte si je croyais vous servir de témoin, mon cher
+Léon. Le duel? Usage vieux et bête!... Mais vous le voulez! Je conçois,
+c'est une distraction. Au surplus, vous devez être merveilleux sur le
+terrain. Et voulez-vous que je dise tout?
+
+--Dites, fit M. de Bruand.
+
+--C'est votre réputation qui vous vaut ce duel. Je le vois bien à
+présent. La peste soit des ambitieux qui pataugent dans les bas-fonds,
+avec toutes les envies dans le coeur!
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Ce Terral, vous ne le savez peut-être pas, c'est moi qui l'ai présenté
+à Cachemire. Il avait l'air curieux de voir de près une étoile: j'ai
+fourni le télescope. Mais, en vérité, je ne me doutais guères qu'il
+nourrissait le projet de se mesurer avec vous!...
+
+--Comment? vous croyez?...
+
+--J'en suis sûr. Ce Machiavel périgourdin a toutes les colères de la
+médiocrité qui rampe et qui voudrait des ailes. Nos provinces sont
+pleines de ces jeunes gens-là, vivant les yeux fixés sur Paris, comme
+sur la Ville Promise, dédaigneux du bonheur qu'ils ont la plupart du
+temps sous la main, avides de cet Inconnu vers lequel ils tendent leurs
+lèvres altérées, et qui viennent traîner leurs souliers dans nos rues,
+avec l'espoir d'être raccrochés aussitôt par la Fortune. Ah! qu'il
+serait temps de décentraliser toutes choses pour rejeter dans leur
+milieu où ils auraient été de braves gens, des notaires de campagne ou
+des conseillers municipaux, tous ces Fernand Terral, que Paris change
+subitement en chevaliers d'aventures.
+
+--Est-ce pour m'empêcher de me battre avec lui, que vous me dites ceci!
+
+--Pas le moins du monde. Je ne serais pas fâché, d'ailleurs que ce
+muguet reçût de vous une leçon profitable. Ne le tuez pas surtout! J'ai
+peur que ce Terral ne s'emporte et ne s'enferre comme un poulet.
+
+--Qui sait? fit M. de Bruand.
+
+Au bout d'un moment, M. Handa-Machado fit passer sa carte à Léon. M. de
+Bruand lui présenta Fargeau. M. Handa-Machado eut la politesse de ne pas
+arrêter son regard sur les vêtements de Célestin, et lui offrit aussitôt
+sa voiture pour rejoindre les témoins de Fernand Terral.
+
+L'affaire fut bientôt arrangée. Terral avait choisi pour ses témoins un
+officier de spahis, son compatriote qu'il avait rencontré le matin même
+dans la rue, et une de ses connaissances de table d'hôte. Il avait un
+moment songé à Charles Bourdenois. Mais l'officier lui plaisait mieux,
+et le second témoin avait, dans le quartier latin, une excellente
+réputation de duelliste.
+
+Les témoins de Terral vinrent le trouver chez lui.
+
+--C'est pour demain, dit l'officier. Bois de Boulogne, Auteuil, où l'on
+pourra. Le rendez-vous est à Courbevoie.
+
+--Bien, dit Fernand.
+
+--Veux-tu que je t'enseigne un coup excellent, dit le spahi.
+
+--Merci. Je réponds de moi.
+
+--C'est votre premier duel, monsieur? demanda le second témoin.
+
+--Mon premier duel.
+
+--Ah!
+
+Au bout d'un moment de silence, l'officier demanda des fleurets.
+
+--Je n'ai pas de fleurets, dit Terral.
+
+--Bon. En ce cas, vite à la salle d'armes. Il faut se dérouiller la
+main.
+
+--C'est juste, dit Fernand.
+
+Il fit des armes jusqu'à l'heure du dîner. Son jeu, très-serré et
+très-fin, était à la fois élégant et sûr. Le prévôt avec lequel il
+faisait assaut paraissait un peu étonné et lui demandait de qui il était
+élève.
+
+--D'un gendarme, dit Terral.
+
+--Ancien soldat? vieux, sans doute? continua le prévôt tout en
+continuant l'assaut. Ce _coupé de couronnement_ sent l'ancienne méthode.
+Mais votre jeu est excellent. Avec cela, classique. Ah! pardon,
+mauvaise; cette parade de quarte basse est mauvaise. Remarquez-le. Elle
+se prend sur un coup porté dans la ligne basse en frappant
+vigoureusement le fer de l'adversaire par un coup sec,--là!
+bien,--parfait! La main en tierce, l'épée horizontale. Excellent! Et
+vous vous battez demain, monsieur?
+
+--Je me bats demain.
+
+--Bonne chance, dit le prévôt.
+
+--J'en aurai, répondit Fernand.
+
+Il emmena ses témoins dîner avec lui au restaurant, près de la barrière.
+On les servit dans le jardin, sous les acacias. Il y avait autour d'eux
+des familles d'ouvriers qui, au dessert, chantaient en s'accompagnant
+sur leurs verres. Terral paraissait extrêmement gai. Il ressemblait à un
+homme qui, sentant approcher l'heure décisive de sa vie, se
+contraindrait à sourire pour faire bon visage à la fortune.
+
+Ce n'était pas, d'ailleurs, le duel en lui-même qui lui importait, mais
+les conséquences du duel. M. de Bruand était assez connu dans le monde
+parisien pour que sur son adversaire, heureux ou malheureux, rejaillît
+une bonne partie de sa renommée.
+
+--Que je le blesse ou qu'il me blesse, songeait Fernand, le résultat
+sera le même pour moi, et tout aussi profitable. Il se peut faire
+pourtant que je succombe... il peut me tuer.
+
+Mais rapidement la réflexion succédait à la réflexion, et il ajoutait
+bien vite:
+
+--Bast! les morts sont _arrivés_, et je n'aurai pas à me préoccuper de
+l'avenir.
+
+Il quitta ses témoins assez tard, leur donnant rendez-vous pour le
+lendemain. Il rentra chez lui, seul. Il entendit du bruit dans sa
+chambre. C'était Cachemire qui était venue.
+
+--Ah! mon pauvre Fernand, dit-elle en se jetant à son cou, il y a
+longtemps que je t'attends là. Tu te bats, dis?... n'est-ce pas que tu
+te bats? Je ne veux pas que tu te battes, moi!
+
+--Ma chère amie, fit Terral, à cette heure il me faut tout mon
+sang-froid. Ce que j'ai résolu se fera, vous le concevez bien.
+Laissez-moi.
+
+--Mais s'il allait te tuer, songe donc! Qu'est-ce que je deviendrais,
+moi?
+
+--Tu es folle. C'est pour me dire cela que tu es venue ici? J'ai besoin
+d'être seul.
+
+--Ah! voilà que tu me chasses, à présent? Tu ne m'aimes plus, tiens!
+
+--C'est pour vous que je me bats, ma chère enfant, vous l'oubliez!
+
+--Oui, dit Suzanne en lui prenant les mains, tu as raison... Je suis une
+ingrate... Mais, vois-tu, j'ai tellement peur de te perdre... Ah! ce
+monsieur de Bruand, si tu savais comme je le déteste. On dit qu'il est
+très-fort aux armes?... le sais-tu?... A quoi vous battez-vous?
+
+--A l'épée.
+
+--Voilà. J'ai peur, moi. Rassure-moi, dis-moi quelque chose. Tu te
+défendras bien, mon Fernand?
+
+--Je me défendrai, dit-il brusquement. Écoute, ajouta-t-il un moment
+après, mais laisse-moi: ma première visite sera pour toi, demain, après
+le duel.
+
+--Oh! tu me trouveras debout, va. Je ne dormirai pas. Seulement tu as
+raison, je m'en vais. Je te laisse là. Mon pauvre Fernand, je ne t'ai
+jamais autant aimé!
+
+Elle lui prit le front, pencha jusqu'à ses lèvres la tête robuste de
+Terral, et lui donna un long baiser. Puis elle descendit, et regarda sa
+montre sous le premier réverbère.
+
+--Huit heures, dit-elle. J'ai le temps d'aller retrouver Antonia.
+
+Elle fit signe à un fiacre qui passait et jeta une adresse au cocher.
+
+--Tu as une place dans ta loge? dit-elle à Antonia en arrivant chez son
+amie.
+
+--Oui.
+
+--Je vais avec toi. Je ne suis pas fâchée de revoir le ballet, moi. Et
+puis, ce Colbrun, est-il drôle au quatrième acte!
+
+Resté seul, Fernand Terral, accoudé à sa fenêtre, regardait tour à tour
+la rue pleine de passants, les boutiques éclairées, la brume lumineuse
+au-dessus des maisons, le ciel d'un bleu profond, plein d'étoiles, mais
+surtout cette fourmillière bruyante, où, se disait-il, demain il allait
+s'ouvrir une place, brusquement, au prix de son sang peut-être!
+
+M. de Bruand était seul, chez lui, dans son cabinet de travail,
+songeant. Il était assis devant son secrétaire encombré de papiers,
+relisant de vieilles lettres jaunies, se retrempant amèrement dans ce
+passé qui lui avait promis un si triomphant avenir. Il y avait des
+lettres de sa femme, des lettres d'amis, de Paul Barré, de quelques
+autres. Combien parmi ceux-là, qui n'écriraient jamais plus! Que de
+morts, de séparations, d'éternels adieux!
+
+--Et l'on veut que le monde soit gai, songeait M. de Bruand. Il s'agite
+pour oublier, voilà tout. Quant au vrai sourire, cherchez-le sur les
+lèvres de roses des enfants. Passé quinze ans, la grimace commence!
+
+Il ne savait pourquoi il s'était assis de la sorte devant les tiroirs où
+dormaient les douleurs et les joies d'autrefois. Le résultat de la
+rencontre du lendemain l'inquiétait peu. Il était sûr de lui. Mais un
+secret instinct le poussait. Il s'était senti le besoin de jeter un
+regard en arrière; la pente des souvenirs est glissante et le coup
+d'oeil était devenu une contemplation.
+
+Les années écoulées revivaient dans ces papiers ensevelis côte à côte.
+Ses premiers espoirs, ses ivresses premières lui revenaient comme des
+parfums mal évanouis. Il les respirait avec une volupté attendrie,
+passant en revue, et sans amertume, toutes ses déceptions et toutes ses
+souffrances.
+
+Parfois il prenait une lettre au hasard, la relisait, se trouvait
+subitement transporté vers un temps qu'il avait oublié, et il revivait,
+en une minute, parfois toute une année de bonheur.
+
+--Ah! le souvenir, dit-il tout haut, tout à coup, comme si on l'eût
+écouté, il n'y a décidément que cela au monde.
+
+Il entendit, en ce moment, qu'on frappait à sa porte.
+
+Il eut un geste de mauvaise humeur. Ne pouvoir demeurer seul un moment!
+
+--Qui est là?
+
+Peut-être un importun!
+
+--C'est moi, dit la voix de Fargeau.
+
+--Vous, mon ami? Entrez.
+
+Fargeau paraissait grave, ennuyé. Il y avait une ride profonde entre ses
+deux gros sourcils.
+
+--Je comptais vous trouver seul, dit-il. Je viens causer un peu.
+
+--Et vous arrivez bien, dit Léon de Bruand. Je mets en règle mes
+affaires.
+
+--Allons donc! fit Célestin. Cela en vaut-il la peine?
+
+--Non. Aussi bien n'est-ce pas à cause de ce duel. Mais, insensiblement,
+songeant à tous les heurts de la vie, j'ai été amené à ressentir comme
+une soif de souvenirs... J'ai ouvert ces lettres... Cela m'a soulagé.
+
+--Les bains de passé, dit Fargeau, c'est souverain pour ceux qui ont le
+moindre bonheur derrière eux. Pour moi, je retournerais bien cinq cents
+fois la tête que je ne verrais rien, pas un sourire.
+
+--Vous voilà triste, fit Léon avec étonnement.
+
+--Oui... On a des moments comme cela... C'est ce maudit duel!... Le
+diable soit de ce M. Terral... J'ai donc encore un fonds d'illusions?
+L'ambition de cet homme m'avait un moment séduit. J'y voyais la légitime
+impatience d'une âme qui sent sa force. L'âme? Imbécile! Il ne
+s'agissait que d'appétit! Ah! depuis ce matin, j'ai beaucoup songé, tout
+en fumant ma pipe... Vous évoquez votre passé? Ce n'est pas le Fargeau
+d'à-présent qui vient de vous parler, mais le Fargeau d'autrefois...
+celui qui vous a connu tout enfant et qui a fait de vous un homme.
+
+--Vous êtes un brave garçon, tenez, dit Léon.
+
+--Un peu bien bohême!... Mais si l'on creusait... Ah! que cette nuit va
+me sembler longue!
+
+--Passez-la ici.
+
+--Je veux vous laisser dormir. Mais, ah! çà, voyons, dit Fargeau, vous
+êtes bien décidé à ce duel?
+
+--Décidé, non! mais je me battrai. Oh! je connais toutes les phrases
+faites là-dessus. Rousseau _dixit_. Désertion, lâcheté, suicide à deux.
+Et l'on a bien d'autres choses à faire en ce monde qu'à se lever à 5
+heures du matin, à se mettre en bras de chemise comme un garçon
+tapissier et à déranger quatre hommes de bonne volonté. Mais empêchez
+les malapris de vous marcher sur le pied ou de salir de leurs talons
+les tapis de vos maîtresses! Ce qui m'ennuie, c'est que le mélodrame
+finit la plupart du temps par un vaudeville, et que la grande dame des
+champs de bataille et des guerres civiles vous fait neuf fois sur dix
+l'affront de vous mépriser et de vous renvoyer sain et sauf et remettant
+son habit comme un bourgeois qui vient de faire des haltères.
+
+--Tout cela est triste et vous riez, dit Fargeau.
+
+--Croyez-vous? fit M. de Bruand.
+
+--Au fait, reprit-il, voilà comme la force des choses fait qu'on se mêle
+de la partie alors qu'on voulait seulement juger les coups. Le rôle de
+spectateur indifférent est des plus difficiles, et bien fort qui
+résisterait à l'envie de siffler les marionnettes. Qu'avais-je besoin de
+rouler des yeux d'Othello devant Cachemire et son amant? Se battre,
+c'est du temps à perdre et les désoeuvrés comme moi n'en ont pas trop
+pour mener leur existence inutile!
+
+Fargeau dans un fauteuil, les jambes croisées et la tête renversée sur
+le dossier roulait une cigarette en regardant la rosace du plafond où
+pendait une lanterne japonaise.
+
+--Bah! donnez une leçon à ce Terral et le temps ne sera point perdu.
+Mais du diable s'il était utile de dégainer pour mademoiselle Cachemire.
+Quand je songe que cette fille, avec toute sa perversité, est encore une
+des meilleures que l'on puisse rencontrer, j'en ai froid dans le dos. On
+est fort indulgent, à mon avis, pour ces créatures qui ont la
+circonstance atténuante de la beauté. Que la Vénus de Milo soit une
+scélérate, elle trouvera demain des défenseurs qui prouveront par A plus
+B que tant de perversité ne peut entrer dans une telle poitrine. A la
+vérité, la plupart de ces filles ne valent que le mépris, mais j'en sais
+qui méritent aussi la colère des honnêtes gens. Passe pour Cachemire!
+Inconsciente du mal qu'elle peut faire, obéissant aux sollicitations de
+ses appétits et de ses sens, elle se laisse aller à la dérive, à la
+garde du diable, au hasard, et mettant le pied en riant sur la côte où
+le vent la pousse. Et elle briserait les existences sans qu'on pût lui
+en vouloir beaucoup, à peu près comme l'enfant casse en deux son
+joujou,--pour tuer le temps. Ce n'est point là la grande courtisane.
+Celle-ci, il faut la voir de près pour la bien juger et, tel que je
+suis, je connais bien des choses. Le monde ébloui qui les voit passer au
+Bois, je ne sais où, partout,--puisqu'on ne peut entrer nulle part sans
+se cogner à l'une d'elles,--se laisse prendre encore à leur luxe, à leur
+grâce, à leur beauté composite, engluer par leurs sourires. Et pour lui,
+qui sait? ce sont peut-être les grandes calomniées. Qu'elle daigne
+saluer Héraclite qui passe et, tout grincheux qu'il est, Héraclite
+avouera qu'elles valent mieux que leur réputation. Pauvre de moi! J'ai
+le crâne assez dépourvu de cheveux, et le coeur assez chauve
+d'illusions pour les considérer sous leur jour véritable. Vivent les
+sceptiques; ils voient juste! Souvenez-vous de Montaigne et
+rappelez-vous ce qu'il dit de ces fameuses courtisanes italiennes si
+vantées, si chantées. Il n'en eût point donné, je parie, un fétu même à
+l'heure où la _libéralité du temps_ ne l'avait pas doté de sa gravelle.
+Eh bien! moi, simple spectateur comme vous,--mais plus désintéressé que
+vous,--j'aperçois le vrai et je le dis tout cru. Le coeur me saute à
+voir la France, cette pauvre diablesse de nation qui est encore la
+meilleure de toutes, ainsi livrée à ce sérail. La courtisane a tout
+envahi, elle est à toutes les avenues, elle tient tous les secrets, elle
+dirige toutes les consciences. C'est la courtisane qui prend par la main
+la jeunesse et la traîne dans le monde,--tiers, quart ou fraction de
+monde,--pendue à sa jupe, étiolée, pâlie. Le jeune homme passe
+brusquement du salon de sa mère au boudoir de Cora. Là, dans ce milieu
+bizarre, capiteux, troublant, il apprend à douter de sa foi, à railler
+ses croyances, à tout jeter, lest d'honneur et de convictions, par
+dessus les moulins. Et vous le savez bien, parbleu, que le Mentor de nos
+Télémaques a maintenant de la poudre de riz sur les joues, et dans le
+dos des _suivez-moi jeune homme_! Encore si c'était Ninon de Lenclos.
+Mais les Ninons du jour n'offriraient à Voltaire d'autre bibliothèque
+que les mémoires d'Anonyma ou les Parnasses, édition belge. Jeunes gens
+où êtes-vous? Demandez aux avant-scènes! Le gilet échancré jusqu'à
+l'abdomen--qui naîtra plus tard,--le camélia blanc à la boutonnière, les
+cheveux en deux, ils sont autour d'elles, autour d'Anna qui sourit, ou
+de la vieille Esther qui fronce les lèvres. On joue du George Sand sur
+la scène et pendant ce temps l'on trace dans cette loge, là-bas, le
+programme du souper prochain, l'on s'associe pour le lansquenet, et,
+pour passer le temps, on se fiance. La Marceline décrépite épouse
+Chérubin qui paye les cornettes, et si Chérubin réclame, parle d'oiseau
+bleu, ou, par hasard, de la romance à madame, Marceline dit:--Eh bien!
+_et ta soeur?_ Voilà les adolescents. Que seront les hommes? Mon cher
+Bruand, par ma foi, je vous trouve l'indulgence même. Vous voyez cette
+comédie et vous haussez les épaules. Mais c'est un drame aussi cela.
+Songez que, par leurs amants, vieux ou jeunes, ces femmes ont un oeil
+dans toutes les familles, une oreille à la chambre de vos épouses,
+qu'elles ont le secret de vos fautes et le dernier mot de vos
+défaillances, qu'elles ont les lettres et les serments, qu'elles
+tiennent la moitié de Paris par le coeur, par les sens ou par la
+gorge, qu'elles gardent pour leurs vieux jours ce qu'elles ont deviné de
+secrets de familles, de plaies cicatrisées qu'elles rouvriront, de
+blessures qu'elles essaieront de faire saigner. Elles sont inoffensives,
+dit-on, naissent et passent, emportées comme elles sont venues--par un
+souffle? Et c'est votre indulgence ou votre curiosité qui fait leur
+force. Inoffensive? Et dans combien de drames bourgeois n'ont-elles pas
+joué le premier rôle? Que de foyers déserts! Par elles, que de faibles
+gens déshonorés, de coeurs flétris! Elles peuvent tout. Et si toutes
+elles n'agissent pas, c'est qu'elles sont lâches. Ah! que de haines dans
+ces âmes fangeuses contre vos mères, contre vos femmes, contre vos
+soeurs! Que de vengeances méditées, quelle âpre soif de prendre leur
+revanche sur ces honnêtetés qui les éblouissent! Elles tremblent et
+reculent, soit. Leur main défaille. Mais supposons-les aussi courageuses
+qu'elles sont haineuses, avec la force dont elles disposent (et quelle
+force la faiblesse des autres!) l'équilibre est rompu. Elles règnent et
+vous mettent vos fautes sous le menton comme on y mettrait un couteau.
+Les exemples ne manquent pas,--ni les scandales, Paris a vu de ces
+_chantages à l'amour_ organisés comme un plan de bataille. Vous avez été
+trop bon, M. de Bruand, et Cachemire peut-être n'a qu'à attendre pour
+devenir mauvaise. Les femmes, c'est le contraire du vin. Elles
+s'aigrissent en vieillissant.
+
+Peu après, ils se séparèrent. Il y eut, dans la poignée de main que
+Fargeau donna à Léon, quelque chose de l'embrassement d'un père.
+
+Le lendemain, on se rencontra au bois de Boulogne. Le jour s'éveillait,
+un vent un peu frais passait à travers les branches. Il y avait, dans le
+ciel, comme une promesse de chaleur et de vie. Dernier sourire de l'été.
+On devinait des oiseaux dans les arbres, on sentait des frémissements
+d'ailes sous des frémissements de feuilles, et parfois dans cette
+matinée de septembre, comme des bouffées de printemps.
+
+Dans la voiture qui les conduisait, M. Handa-Machado, tenant les épées,
+enveloppées de serge verte, ne disait mot. Fargeau, tête baissée,
+semblait regarder son pantalon noir, luisant aux genoux; M. de Bruand, à
+la portière, contemplait les arbres déjà jaunes et le ciel toujours
+bleu.
+
+--Nous ne serons pas les premiers, dit M. Handa-Machado en apercevant
+une voiture à l'entrée du pont de Courbevoie.
+
+--Ah!
+
+Lorsqu'ils furent près d'elle, Fargeau jeta un coup d'oeil sur cette
+voiture, et vit justement la tête de M. Fernand Terral, un peu pâle.
+
+On donna le mot aux cochers qui touchèrent vers le bois de Boulogne.
+
+Puis on choisit le terrain.
+
+Le spahi jetait feu et flammes et semblait diriger le duel.
+
+M. Handa-Machado, assez froid, le laissait dire, puis discutait
+doucement.
+
+--C'est bête, songeait Fargeau.
+
+Le second témoin de Terral devait servir, au besoin, de médecin.
+
+Terral, adossé contre un chêne, les bras croisés, attendait en se
+mordillant la moustache. M. de Bruand, comme s'il n'eût pas eu de rôle
+dans le drame qui se préparait, étudiait les colorations que donne
+l'automne au feuillage.
+
+Il fallut tirer les armes au sort. Le spahi avait apporté de longues
+épées à coquilles, d'apparence brutale comparées aux fines aiguilles que
+tenait M. Handa-Machado.
+
+Le sort choisit les lourdes épées du soldat.
+
+On se mit en garde.
+
+Fargeau, le sourcil froncé, regardait Terral avec une certaine
+expression de menace.
+
+Blanc et l'oeil étincelant, Fernand s'était déjà précipité sur M. de
+Bruand avec l'impétuosité d'un duelliste habitué au terrain. Quoique ce
+fût sa première affaire, il se sentait sûr de lui. Mais, souriant, M. de
+Bruand écarta son fer.
+
+Fernand, par un brusque mouvement de moulinet, cherchait à envelopper
+l'arme de M. de Bruand. Le poignet de Léon tenait son épée immobile.
+
+M. de Bruand n'avait qu'à se fendre pour percer Terral en pleine
+poitrine.
+
+--Allons donc! murmura Fargeau dans sa barbe.
+
+Mais M. de Bruand, dédaigneux, demeurait en garde, les yeux sur les yeux
+de Terral.
+
+Tout à coup, Fernand recula, rompit, puis bondit en avant avec une
+terrible brusquerie, et son épée disparut dans la poitrine de M. de
+Bruand.
+
+--Tonnerre! dit Fargeau.
+
+Fernand Terral, appuyé sur la coquille de son épée, regardait M. de
+Bruand couché sur l'herbe.
+
+Le docteur pansait déjà la blessure. Célestin Fargeau, agenouillé,
+soutenait le corps entre ses bras.
+
+M. de Bruand n'avait pas perdu connaissance. Il était livide, les lèvres
+blêmes, mais son oeil conservait la même vivacité.
+
+--Eh bien! murmura-t-il. C'est fini!
+
+Fernand Terral s'approcha alors et lui tendit la main.
+
+--Inutile, dit Léon. Je vous ai accordé le droit de croiser l'épée avec
+moi, c'est assez!
+
+Une rougeur de colère teignit les joues de Fernand qui s'en alla, poussé
+par le spahi.
+
+--Voilà le duel, songeait Fargeau, et la justice!
+
+On amena la voiture.
+
+M. de Bruand fut couché soigneusement sur les coussins.
+
+--Je vous accompagne, dit M. Handa-Machado à Fargeau.
+
+Doucement, lentement, la voiture prit le chemin des Champs-Élysées. A
+chaque cahot, M. de Bruand retenait une plainte. Fargeau se mordait les
+lèvres pour ne point jurer de rage, et le docteur soutenait la tête du
+blessé.
+
+A la hauteur de l'Arc de Triomphe, le cocher entendit deux maçons qui
+allaient à leur ouvrage, échanger à haute voix ce propos:
+
+--Hein,--celui-ci clignait des yeux,--une voiture comme ça à nous!
+
+--Ah! dame!
+
+--Il y a des gens qui ont de la chance!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Les cahots de la voiture secouaient M. de Bruand et lui arrachaient des
+plaintes sourdes. Parfois une sanglante écume venait à ses lèvres, et le
+médecin ou Fargeau l'essuyait. Le docteur tenait la main de Léon et lui
+tâtait le pouls. La fièvre gagnait.
+
+--Nous ne sommes qu'aux Champs-Élysées? dit le médecin en regardant par
+la portière, et les minutes sont des siècles. Un tour de roue peut être
+mortel. M. de Bruand a-t-il un ami de ce côté chez qui il puisse être
+transporté?
+
+--Il a un hôtel à lui.
+
+--Parbleu, l'hôtel de Cachemire.
+
+On arrêta les chevaux. Fargeau courut à la grille, sonna. Constance vint
+ouvrir.
+
+--Vite, un lit; et appelez les gens. Monsieur se meurt.
+
+--Monsieur!
+
+Le docteur et le cocher soutenaient M. de Bruand et le portaient, comme
+un enfant, vers la porte de l'hôtel. Il était évanoui. La foule
+s'assemblait. Le petit hôtel s'emplissait de cris. Madame Labarbade,
+dans la cour, agitait son mouchoir en criant au meurtre. Mais le petit
+Adolphe, qui vit passer la figure blanche de M. de Bruand, se contenta
+de dire:
+
+--Parlons-en. Joli teint pour aller en soirée!
+
+Cachemire n'était pas là. Depuis le matin, elle attendait dans la
+chambre de Terral.
+
+Il fallut tous les soins éclairés du docteur, toute l'activité de
+Fargeau, pour que M. de Bruand ne mourût point durant l'heure qui
+suivit. On l'avait couché dans le lit de Cachemire. Sa tête penchée sur
+l'oreiller, ses yeux clos, sa bouche ouverte lui donnaient l'air d'un
+cadavre. Fargeau se cognait le front, jurait, faisait de la
+charpie, lançait les domestiques chez le pharmacien, et servait
+d'aide-chirurgien. Il resta là, sans manger, jusqu'au soir et il y passa
+la nuit.
+
+En revenant à lui, M. de Bruand l'avait aperçu le premier. Il le
+remercia, lui tendant la main, et il allait parler, mais Fernand fit un
+signe, et dit souriant:
+
+--Chut! n'ouvrez pas la bouche! Plus tard!
+
+Madame Labarbade, de temps à autre, venait s'informer de l'état du
+malade. Mais Cachemire ne paraissait point. Elle avait passé la nuit
+dehors. Elle revint le lendemain, apprit tout, et dit:
+
+--C'est amusant! Où coucherai-je ici? Bien certainement je ne mettrai
+pas les pieds dans ma chambre!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Je ne veux pas le voir, lui!
+
+--Tu as tort.
+
+--C'est possible.
+
+--Après tout, dit madame Labarbade, tu sais, comme tu voudras!
+
+La blessure était grave. Le coup d'épée, traversant le poumon droit,
+avait ouvert la veine sous-clavière: porté de bas en haut, il avait
+longé le ventricule gauche du coeur. Une ligne de plus et ce coup
+terrible eût été foudroyant. Léon avait voulu connaître la gravité de sa
+blessure. Il connaissait assez d'anatomie pour savoir quels dangers il
+courait. Il fit son testament. Toute sa fortune revenait à des parents
+éloignés qu'il ne connaissait même pas. Madame Labarbade avait appris
+que le blessé, demandant du papier et de l'encre, était resté durant
+quelque temps à écrire des lettres, dans son lit. Elle avait même mis
+l'oeil à la serrure, mais le lit de M. de Bruand ne lui apparaissait
+ainsi que de trois quarts. Elle ne voyait que le secrétaire qu'on avait
+approché, et sur lequel brûlait une bougie, entourée de papiers et de
+bâtons de cire.
+
+La curiosité tenait bien fort madame Labarbade, et son pouls battait une
+charge fébrile. Elle eût donné un mois de sa vie pour pénétrer dans
+cette chambre; elle avait déjà la main sur le bouton de la serrure
+lorsqu'elle entendit, derrière elle, un froissement de soie.
+
+C'était Cachemire.
+
+--Qu'y a-t-il donc? fit Suzanne. Que regardez-vous là?
+
+--Tu ne sais pas, dit maman Anaïs, il fait son testament!
+
+--Le Bruand?
+
+--C'est ton sort qui se décide-là!
+
+--Mon sort? Je m'en moque. Il doit être furieux contre moi, sans compter
+qu'il a ses raisons. Fernand l'a joliment arrangé. Voilà ce que c'est!
+Et puis je n'y tiens pas à sa «fortune...» J'espère bien ne manquer de
+rien avec Terral!
+
+--Avec Terral?
+
+--Oh! dit Cachemire en surprenant un reproche dans le regard de sa
+belle-mère. Tout ce que vous direz et rien, c'est la même chose. Je l'ai
+dans le sang!
+
+--Mais, fit madame Labarbade, avec ça que je t'empêche de l'aimer! Où
+as-tu pris que je voulais te dire quelque chose! Il est assez joli
+garçon pour qu'on lui passe des dragées. Seulement, si tu étais adroite,
+au lieu de prendre la poudre d'escampette et toujours, et toujours,
+_sans décesser_ comme tu le fais, de temps à autre tu te mettrais une
+chaise et tu irais t'asseoir au chevet de M. de Bruand. Ce n'est pas
+gai, mais tu gagnerais bien tes journées...
+
+--Oui, l'héritage?
+
+--Sans doute, l'héritage! Il faut songer au solide. Et puis, tu sais, si
+ça t'ennuyait trop, tu pourrais patienter avec cette idée qu'il n'en a
+pas pour longtemps.
+
+--Oh! ma foi, dit Cachemire, qu'il garde son argent s'il veut. Je ne lui
+demande rien. Je ne veux pas le voir. Quand je pense qu'il aurait pu
+tuer Fernand... Le bon Dieu a été juste, heureusement... D'ailleurs les
+cartes, toutes les _réussites_, étaient pour nous, tu sais! Je sors,
+moi... Garde-le, ton M. de Bruand, si tu tiens aux picaillons. Moi, je
+suis jeune, je m'en moque; j'ai quelqu'un qui m'aime, je n'ai plus
+besoin de me fatiguer à causer avec ceux que je n'aime pas.
+
+Elle tourna les talons et dit: «Adieu!»--avec un sourire.
+
+Madame Labarbade entendit les volants de sa robe crier joyeusement sur
+les escaliers de l'hôtel.
+
+--Petite sotte! dit-elle tout haut... Je suis jeune? Oui, tu es jeune.
+Parbleu! Mais tu ne le seras pas toujours. Si tu crois que la jeunesse a
+été inventée pour toi... Va avec ton Terral, va. Un joli monsieur. Il te
+mènera loin!
+
+Elle reprit son poste d'observation, l'oeil à la serrure, le cou
+tendu, Mohican femelle, toute prête à scalper un mourant. M. de Bruand
+n'écrivait plus. Il y avait sur le secrétaire plusieurs plis cachetés
+d'un large placard rouge. Le testament était-là! Cette fois, madame
+Labarbade n'y tint plus. Elle voulut voir. Elle ouvrit la porte, entra
+doucement dans la chambre, croisant les mains et penchant la tête sur
+l'épaule gauche, avec une attitude douloureuse.
+
+--Vous m'avez appelée? dit-elle, lorsqu'elle fut près du lit.
+
+--Moi?
+
+--J'avais cru... Vous n'avez donc pas sonné?
+
+--Non.
+
+Elle jetait sur les papiers un regard oblique. Elle voulait lire. Mais
+le dernier pli, jeté-là au hasard, couvrait tous les autres et il était
+tourné du côté de la cire. Madame Labarbade ne voyait ni écriture ni
+adresse.
+
+--Vous n'êtes pas plus mal?
+
+--Au contraire, dit Léon, je vais mieux!
+
+--Ah! j'en suis ravie. Parbleu, je savais bien... Le docteur disait...
+
+--Il disait?
+
+--Rien. D'ailleurs ces médecins sont des ignorants. Ce ne sont pas leurs
+ordonnances qui guérissent, allez, mais bien plutôt les soins... les
+soins intelligents... Où est la teinture d'arnica? Là! Il faut la
+secouer de temps en temps. (Elle agitait la fiole violemment)... Je
+voudrais vous panser moi-même. Je suis sûre que je vous guérirais plus
+vite.
+
+--Je vous remercie, dit M. de Bruand en souriant un peu.
+
+--Ah! les mains de femme, continua madame Labarbade... Les soeurs de
+charité!... Cachemire n'est pas venue ce matin?... Ni hier, je parie?...
+Je vous le demande, son poste ne devrait-il pas être à vos côtés?
+
+--Pourquoi? fit-il.
+
+--Mais... parce qu'elle vous doit...
+
+--Elle ne me doit rien.
+
+--Que voulez-vous! elle est oublieuse... Ah! si l'on m'avait aimée comme
+vous l'avez aimée...
+
+--Je ne l'aimais pas, dit M. de Bruand.
+
+--Ah!
+
+Madame Labarbade demeura un instant décontenancée. Elle souriait,
+regardait Léon, regardait les lettres, et remuait les doigts comme si
+elle eût égrené un chapelet.
+
+--Après tout, dit-elle, votre vraie garde-malade, c'est moi...
+
+--Je le sais, dit Léon. Vous ne m'avez pas souvent quitté.
+
+Elle crut voir là un reproche; mais elle ne laissa pas deviner qu'elle
+pouvait comprendre, et continua, d'une voix qu'elle adoucissait:
+
+--Votre appareil n'est point dérangé?
+
+--Non. Tout est pour le mieux. Merci.
+
+--Mais ce secrétaire vous gêne, dit-elle en dérangeant brusquement les
+lettres mises les unes sur les autres.
+
+Léon surprit ce mouvement, se redressa en s'aidant de ses mains et dit
+avec vivacité:
+
+--Laissez ceci!
+
+--Je vous demande pardon... je croyais...
+
+Elle n'avait pu découvrir que l'adresse d'une lettre. _A Monsieur Paul
+Barré, officier de marine._ Ce nom ne lui apprenait rien.
+
+--Vous ne voulez pas un livre? dit-elle en faisant mine de se retirer.
+
+Léon ne répondit pas.
+
+--Si vous avez besoin de quelque chose, je ne quitte pas la maison, moi.
+Au premier signe j'accourrai.
+
+--Bien, dit M. de Bruand.
+
+Elle se retira comme elle était venue, doucement, et referma la porte
+avec précaution. Elle s'éloignait lorsqu'elle aperçut Célestin Fargeau
+qui la salua sans rien dire, et entra dans la chambre de Léon.
+
+--Le diable emporte celui-là, dit madame Labarbade entre ses dents. Fin
+comme l'ambre avec ses airs de Job et de pané. Je suis sûre qu'il aura
+le gros lot. Bast, ajouta-t-elle, pourvu que l'autre époumonné ne
+m'oublie pas!
+
+Fargeau venait souvent à l'hôtel. Léon le recevait toujours et à toute
+heure. Fargeau entrait même lorsque le médecin était là. M. de Bruand ne
+vivait plus guère que lorsqu'il causait avec son ancien précepteur. Les
+anciens amis du club, M. Handa-Machado et les autres, ressemblaient
+vaguement à des importuns. Maintenant que leur compagnon de plaisir se
+trouvait cloué dans ce lit, il n'y avait plus grand'chose de commun
+entre eux et lui. La vie folle, la vie rapide, la vie à haute atmosphère
+les rappelait. Ils plaignaient beaucoup M. de Bruand et le regrettaient,
+mais ils commençaient à l'oublier. On parlait d'autre chose là-bas, et
+Léon avait déjà comme l'intuition de cet oubli.
+
+--Ce n'est pas la mort, disait-il, c'est la façon dont je meurs qui
+m'accable... Triste fin pour un grand seigneur, comme je me piquais de
+l'être, que de tomber ainsi sous le fleuret d'un aventurier, de râler
+dans une chambre où peut-être _elle_ a reçu cet homme,--et de mourir, en
+un mot, «en la plume comme canards.» C'est une expression de Brantôme
+qui me revient. Heureux ceux qui finissent bien, mon cher Fargeau, comme
+ce comte de Bure, qui voulut mourir cuirassé, épée au côté et casque en
+tête. Moi, je l'avoue, je finis mal.
+
+Il reprenait alors:
+
+--Ah! les rêves! Les premières journées, les premiers pas, les premiers
+sourires! Vingt ans! L'espoir! L'air libre et pur! Une femme! Ma
+femme!... Et les lendemains! Les journées folles, les courses, les
+soupers, l'air asphyxiant, le gaz, les restaurants, Cachemire! Quel
+kaléidoscope! Quelle ironie! quelles chimères, et quelles folies!
+
+--Je suis puni par où j'ai péché, dit-il un soir... Étais-je né pour
+cette vie de mannequin parisien? Vous le savez, ce qu'il me fallait,
+c'était un coin où rêver, un bon livre, un ami, vous et elle (il
+songeait à celle qui n'était plus.) Mais je n'ai pas eu la force de
+supporter la solitude. Je meurs inutile, après avoir--qui sait? vécu
+ridicule. Tu l'as voulu, George Dandin de boulevard!
+
+--Et après tout, fit M. de Bruand avec un rire sec, ne l'ai-je pas
+mérité? Oui, sotte existence, que celle-ci! Encore une fois, il y avait
+d'autres façons d'oublier. L'homme est si peu de chose sans le devoir!
+J'ai trop tôt désespéré, je me suis lassé trop tôt, j'ai jeté le manche
+et la cognée, me contentant de regarder, en spectateur, tous ces
+bûcherons humains acharnés après les obstacles. La fatigue m'a pris.
+J'avais bien le droit d'être las, mais j'aurais dû avoir la force de
+secouer cette torpeur, et de me mesurer avec la vie, au lieu de la
+laisser passer sans m'enquérir si elle était bonne ou mauvaise. Toutes
+les choses humaines, mon cher Fargeau, ont leur sanction!
+
+--Et quelle sanction méritiez-vous, je vous le demande? dit Fargeau
+presque avec colère. Ah! si le sort, pour être équitable, tenait
+tellement à vous porter quelque coup, tonnerre! que réservera-t-il donc
+à la folie de Cachemire et à l'ambition de ce Terral?
+
+--Attendons la fin, dit Léon avec un sourire railleur. Pour moi, cet
+homme et cette femme, faits l'un pour l'autre évidemment, ressemblent à
+des gens qui croiraient étreindre un marbre merveilleux et qui
+presseraient entre leurs bras une statue de plâtre. Ils veulent la
+fortune et l'amour; c'est--je le gagerais--la misère et le dégoût qu'ils
+trouveront... s'ils ont la patience d'attendre et de chercher ensemble.
+Non, pas votre misère, Fargeau. Eh! pardieu, votre habit est râpé, mais
+votre conscience est neuve. J'entends une misère terrible, dissimulée
+sous un sourire, la misère en gants blancs et en robe de soie.
+
+--Possible, dit Fargeau.
+
+--Au fond, continua Léon de Bruand, Cachemire n'aime que la misère, la
+bohême, le ruisseau. Elle suivra Terral au cabaret si Terral y descend.
+Par passion? Jamais. Je vous l'ai dit souvent. Par caprice, par goût,
+par amour de l'antithèse. Elle a, comme toutes les autres, la nostalgie
+du passé, du vin bleu, des bottines trouées et du haillon. Elle m'aurait
+aimé, qui sait? si je l'avais salie. Elle aime le luxe d'instinct, mais
+au fond la fantaisie sans le sou, l'amour va-nu-pieds est son amour à
+elle. C'est une amoureuse de la misère, comme vous, Fargeau.
+
+--Amoureux de la misère moi? dit Fargeau! C'est possible. Lourd bagage,
+la fortune! Je marche d'un pas plus léger en ne portant rien. Ont-ils
+l'air bête, les garçons de banque, avec leurs sacoches! N'importe. On
+réfléchit aussi, vous savez, à ses moments perdus. Vous parlez de vie
+inutile? Et la mienne, bon Dieu!--Une intelligence gâchée, une volonté
+sans muscles. Bast! Est-ce bien ma faute ou celle du temps?--Un de mes
+amis, dit Fargeau, un exilé de la vie européenne, revenant d'un séjour
+de dix ans en Abyssinie, me disait que ce qui l'avait frappé tout
+d'abord au retour c'était le peu de solidité de nos pas. Nous mettons le
+pied à terre en hésitant, nous allons, comme si quelque vent nous
+secouait, tremblants, en gens qui cherchent leur voie, ignorent le but,
+demandent le chemin. Tout au contraire, les nègres de là-bas posent
+hardiment sur le sol la plante de leurs pieds. Le but? Ils le
+connaissent. Leur chemin? il est tout tracé, comme leur existence. Ils
+savent ce que leur tiendra la vie; nous, nous espérons en ce qu'elle
+nous promet. Ils ont des lois, ils ont des dogmes. Dogmes et lois, nous
+avons tout analysé, discuté, détruit. Nous cherchons. De là cette
+démarche hésitante. De là leurs pas fermes et certains. Puis ici les
+têtes entraînent le corps. La boîte crânienne est trop lourde.
+L'équilibre est rompu et l'individu titube. Nous n'avons plus assez de
+muscles, tout le mal est là! Le sang disparaît, les nerfs arrivent. Ce
+monde est anémique. Nous faisons réellement trop bon marché de la
+matière. En développant notre cerveau outre mesure, nous réduisons à
+rien la machine humaine qui est construite pour l'équilibre, non pour
+l'instabilité. Un homme n'est complet que lorsque son intelligence et
+ses instincts sont d'accord, lorsque tout en lui se pondère. Mais qui
+fait la part des instincts aujourd'hui? La foule! Quant à l'élite, elle
+n'a ni sang ni muscles, et comme elle refuse ses droits à la bête, c'est
+par la bête qu'elle est domptée. La bête, lisez la femme. Chez elle du
+moins l'éducation est instinctive; aussi, armée de son flair elle vient
+à bout de l'intelligence la plus solide. Sa subtilité étrangle notre
+franchise. C'est le combat du sauvage contre l'Européen. Il a la nature
+pour lui, ses organes contre nos armes, son instinct contre notre
+savoir. Les femmes sont des Peaux-Rouges et elles scalpent notre
+génération. A preuve,--il se touchait le front,--l'inévitable,
+l'implacable, la terrible calvitie régnante! Mais,--puisque j'ai parlé
+de moi,--j'aurais pu être énergique, lutter, me roidir; moi aussi j'ai
+déserté. Tenez, il y a quelque chose d'injuste en tout ceci! Et à quoi,
+diable, pense donc la nature, lorsqu'elle souffle une énergie de démon à
+des gens comme ce Terral et qu'elle prête une âme de cire molle et une
+insurmontable amitié pour le _far niente_ à d'honnêtes garçons comme moi
+qui ne demandaient, après tout, qu'à être de braves gens, utiles aux
+autres? Ah! si du moins tous les coquins pouvaient être des paresseux!
+
+Pendant que M. de Bruand demeurait ainsi couché dans le petit hôtel des
+Champs-Élysées, Fernand Terral s'était mis déjà en campagne pour faire
+rendre à la situation nouvelle qu'il s'était faite tout ce qu'elle
+pouvait contenir «d'avantageux.» Il lui importait à cette heure que
+l'événement fît tout le bruit possible, et il ne voulait s'en remettre à
+personne qu'à lui-même pour attacher le grelot, et même pour sonner la
+cloche. Il avait rencontré dans le courant de sa vie parisienne, un de
+ces journalistes _in partibus_ qui tiennent bureau de nouvelles, les
+transmettent aux journaux des départements et de l'étranger,
+chroniqueurs assermentés de tous les accidents et de tous les scandales;
+qui sont au littérateur véritable, ce que le courtier marron est au
+négociant. Au courant de tout, sachant tout, prévoyant tout, Matouchard
+était, en son genre, une puissance. Il disposait de onze journaux de
+province, sans compter les feuilles belges, allemandes ou espagnoles. Il
+avait établi une boutique de correspondance où les hommes de lettres
+sans ouvrage trouvaient à s'occuper et à caser leur expérience, à prix
+réduits. Matouchard, transformant son appartement en salle de rédaction,
+surveillait ses rédacteurs comme un contre-maître ses ouvriers. Il les
+aiguillonnait, les activait, les renseignait parfois, relisait la copie,
+revoyait, corrigeait, mettait lui-même l'adresse des lettres et faisait
+ce qu'il appelait les variantes.
+
+Ces variantes était bien simples. Un événement politique surgissait-il,
+concernant,--par exemple,--la question romaine, Matouchard tirait, à
+l'aide de la presse à copier, un second exemplaire de la correspondance
+faite par un de ceux qu'il appelait ses «nègres» et se contentait
+d'enlever un mot ou d'en ajouter deux à l'un des textes. Si la
+correspondance était destinée à un journal démocratique, Matouchard,
+assaisonnait ainsi la nouvelle du jour. «Enfin, il est presque certain
+que les troupes françaises vont évacuer Rome. La Convention du 24
+novembre...»--Mais si la correspondance devait être imprimée dans un
+journal religieux, Matouchard enlevait prestement l'adverbe plein
+d'espérance et le remplaçait par un regret ainsi formulé: «Hélas! il est
+presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome...» Le
+reste de la correspondance ne variait pas d'ailleurs d'un _iota_ pour le
+journal radical et pour le journal catholique.
+
+Matouchard, au surplus, ne se donnait pas pour un homme de lettres. Il
+entreprenait la _nouvelle_ et le _renseignement_, comme d'autres
+entreprennent la maçonnerie. Sa maison était une _Agence Havas_ au
+petit pied, un centre où se donnaient rendez-vous ceux qui désiraient
+du nouveau et ceux qui en apportaient, une halle aux cancans politiques
+et littéraires. Parfois, les nouvelles expédiées de Paris par la maison
+Matouchard et Compagnie, revenaient à Paris sur les ailes du _Moniteur
+de la Côte-d'Or_ ou du _Courrier du Centre_, comme des nouvelles
+inédites, et Paris en faisait ses gorges chaudes ou fraîches. Il était
+donc bien évident que le récit du duel de M. de Bruand et de Terral,
+publié dans ses détails par un journal de province, devait être
+reproduit par quelque feuille parisienne.
+
+Fernand, qui ne connaissait pas de journalistes célèbres--de ceux qu'on
+lit et qui se font lire,--se félicitait que le hasard l'eût mis en
+relation avec un homme aussi précieux, en pareille circonstance, que
+Philippe Matouchard.
+
+Aussitôt donc, il se rendit chez lui, dans une des maisons de la rue
+Geoffroy-Marie, au coeur de ce faubourg Montmartre où se distillent
+les bruits du jour, creuset de la pensée où les cerveaux bouillonnent,
+où la vapeur siffle, où la machine halète, où, de la rue du Croissant à
+la rue Grange-Batelière, tout ce que le monde entier lira, applaudira ou
+sifflera demain, s'imprime, se dit, se raconte, se maquille, se conteste
+et se _blague_ ce matin ou ce soir.
+
+Fernand monta au troisième. Il y avait sur la porte le nom de
+Matouchard. Il frappa; un gamin vint ouvrir, et Terral entra dans une
+antichambre encombrée de papiers, de vieux journaux, simplement _ornée_
+de chapeaux et de cannes suspendus à des patères. Il demanda M.
+Matouchard.
+
+Matouchard était déjà près de lui, la main ouverte, souriant, un cigare
+à la bouche.
+
+--Eh parbleu! monsieur Terral, vous arrivez à merveille. On parlait de
+vous. Entrez donc! Mes compliments. Un fameux duel! Entrez, entrez.
+
+Fernand passa dans la pièce à côté, la _salle de rédaction_, où une
+demi-douzaine de pauvres diables, penchés sur des pupitres ou des
+tables, écrivaient tout en fumant. Il y en avait de vieux et de jeunes,
+tous de costume médiocre, qui regardèrent Fernand Terral sans curiosité,
+presque avec dédain. Rien dans cette pièce qui dénotât quelque chose de
+littéraire (et, certes, le contraire eût été étonnant). A peine, aux
+murailles, quelques charges du _Gaulois_ ou du _Diogène_, Alphonse Karr
+déguisé en guêpe, par Hadol; Paulin Ménier, dans le _Courrier de Lyon_,
+par Durandeau, des lithographies de Carjat, des dessins, tout ce qui
+survit de ces pauvres diables de petits journaux fulminants au début,
+puis éteints tout à coup comme des feux d'artifice qui ne durent pas et
+dont il ne reste que la carcasse. Il y avait aussi sur une table
+recouverte d'un tapis vert des journaux amoncelés, la plupart découpés
+au ciseau, _écrémés_ par le «correspondancier» chargé de _faire la
+cuisine_. Dans un coin, auprès d'un poële, cinq ou six lampes à tringles
+attendaient le soir pour éclairer ces malheureux faisant encore, et
+toujours _de la copie_.
+
+--Asseyez-vous donc, monsieur Terral, dit Matouchard.
+
+A ce nom, il y eut plus d'un regard fixé sur Fernand, qui soutint le
+feu, s'assit élégamment et alluma un cigare à l'allumette que lui
+tendait Matouchard.
+
+--Avez-vous des nouvelles de M. de Bruand? demanda Matouchard.
+
+--Oui. Il va mieux.
+
+--Ah! ah!... Joli coup, le vôtre, à ce qu'il paraît. Voyons, contez-nous
+la chose, et vous autres, écoutez. Il ne faut pas _rater_ ça. C'est tout
+ce qu'il y a aujourd'hui. C'est vrai, calme plat. Jusqu'à la session, ne
+me parlez pas de correspondance... un métier de chien!
+
+--De chien de Bruxelles! dit un des _porions littéraires_.
+
+Fernand conta dans tous ses détails l'affaire de la veille. Il se tailla
+un rôle à la fois romanesque et digne. Il savait trop bien que tout
+allait être répété.
+
+--Bravo! bravo! disait Matouchard.
+
+Il tira sa montre.
+
+--Voyons, le courrier part à cinq heures. Il est trois heures, vous
+pouvez bien brosser la chose, Landrumeau?... Deux heures, il ne vous
+faut même pas ça?
+
+--Pour _l'Observateur de l'Aube_?
+
+--Oui. Demain nous l'enverrons à d'autres.
+
+--Allons-y, dit Landrumeau.
+
+--Vous savez que ça va rudement vous poser? fit Matouchard en tapant sur
+l'épaule de Terral... Bruand était un terrible... Mouché par vous,
+diable!
+
+--J'ai vu plus fort que ça dans les Antilles, dit un des
+_correspondanciers_ en quittant sa plume. Un duelliste acharné,--il
+avait tué dix-sept personnes,--un fort à bras, démoli net par un crapaud
+qui n'avait touché un fleuret de sa vie.
+
+--C'est roide, fit Matouchard d'un ton incrédule.
+
+--Parole. Le petit est lieutenant de dragons à présent. Tiens, à
+propos... J'ai oublié d'annoncer la nomination de Riovel.
+
+--Un ruban qui n'est pas volé, dit un autre. Vous savez que Riovel a été
+le confident de Caussidière, en 1848?
+
+--C'est bien pour ça qu'on le décore. Ses anciennes opinions sont
+mortes. On met une croix dessus.
+
+--Oh! un mot!... Matouchard, dites donc, Matouchard? Vérillac qui a fait
+un mot!
+
+--Pourvu qu'il ne le mette pas dans sa correspondance. La province se
+plaindrait.
+
+--C'est vrai, dit Vérillac... Quand je flanque de l'esprit dans un
+_Courrier de Paris_, les Quimper-Corentinois, qui croient que je me
+moque d'eux, menacent Matouchard,--qui signe--de lui casser les reins!
+
+--Ne causez pas tant, dit Matouchard, et allez-y de la fin. Après
+ça--_vous pourrez jouer la Fille de l'Air_.
+
+--Ouf, dit Vérillac, moi j'ai conclu. Voilà!
+
+Pendant que Matouchard relisait le courrier de Vérillac, Fernand Terral
+causait.
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas allé trouver Olivier Renaud? demandait
+Vérillac. Il aurait conté votre affaire dans ses _Echos_.
+
+--Je ne le connais pas.
+
+--Quelle raison!... Il vous aurait sauté au cou. Est-ce que vous croyez
+qu'il a tous les jours des machines comme ça à se mettre sous la dent?
+
+--Le fait est, dit un autre, que ses articles sont bien pauvres.
+
+--Toujours la même chose!
+
+--Toujours. Je vous dis qu'il _est vidé_!
+
+--Pour être vidé maintenant, il aurait fallu d'abord qu'il _eût quelque
+chose dans le ventre_. Il n'avait rien.
+
+--Pas grand'chose...
+
+--Rien...
+
+--Et Paul Duchemin?
+
+--Ça vaut mieux. Mais c'est vieillot.
+
+--C'est _Ermite de la Chaussée d'Antin_.
+
+--Restauration.
+
+--Ganache!
+
+--Il a fait des romans pas mauvais, pourtant... _Arnaud_... Avez-vous lu
+_Arnaud_?
+
+--Ça a paru chez Amyot?
+
+--Chez Lévy.
+
+--Pas lu.
+
+--De jolis détails... Du paysage... Mais _ça ne se tient pas_!
+
+--C'est _bonhomme_. Il devrait lire Balzac.
+
+--C'est selon. Le Balzac de _Vautrin_, oui, le Balzac de la _Recherche
+de l'absolu_, non!
+
+--Mon cher ami, ce que tu dis là est stupide. La _Recherche de
+l'absolu_? un chef-d'oeuvre...
+
+--Un chef-d'oeuvre embêtant. L'as-tu lu?
+
+--Et toi?
+
+--Ne blaguons pas. Balzac a de la poigne. C'est le bonhomme du temps.
+Lamartine passera... Mais Balzac...
+
+--Et Musset?
+
+--Ah! vous savez, dit Matouchard, vous nous assommez là-bas! Nous ne
+sommes pas ici sous la coupole de l'Institut. Si vous voulez disséquer
+les gloires, allez dehors. Musset? Est-ce que c'est une actualité,
+Musset? Si vous savez le refrain de la nouvelle chanson de Thérésa,
+dites-le-moi, je l'enverrai à l'_Etoile Belge_. Mais des _mots_! Faites
+du Sainte-Beuve alors..., vous m'embêtez!
+
+Terral sortit de cette _fabrique de nouvelles_ très-satisfait de son
+expédition et certain que, sous peu de jours, _tout Paris_ s'occuperait
+de lui. Il marchait dans la rue en conquérant, le front haut, comme si
+chacun eût pu déchiffrer sur son visage ce qui faisait son triomphe. Il
+gagna ainsi les quais, s'assit au café d'Orsay et se prit à regarder les
+gens qui passaient. Devant lui, de l'autre côté de la Seine, les arbres
+des Tuileries frissonnaient aux derniers souffles chauds; les feuilles,
+dorées par l'automne, tombaient une à une en tournoyant et le soleil
+égayait les tons assombris déjà des horizons. Mais que regardait Terral,
+c'était la mêlée des équipages, la foule des cavaliers et des piétons
+élégants qui se croisaient à deux pas de lui. Le quai d'Orsay conduit à
+la fois aux Champs-Élysées, au bois de Boulogne et au Corps-Législatif.
+A quelques minutes du faubourg Saint-Germain, faisant face au jardin des
+Tuileries, près des casernes de cavalerie, c'est un quai élégant, un
+peu grave, où les voitures blasonnées, les officiers à cheval, les
+députés se rendant à la Chambre défilent reconnus et salués par les
+passants qui les heurtent. Un provincial ferait là en quelques minutes
+connaissance avec la plupart des privilégiés du nom et de la fortune
+politique. Fernand Terral, qui connaissait les hommes et les choses de
+la vie parisienne, regardait et souriait à la pensée que parmi tous ces
+gens qui ne le connaissaient pas, dans ces équipages où caquetaient
+délicieusement des femmes souriantes, on ne parlait peut-être, à cette
+heure, que de son duel avec M. de Bruand.
+
+--Et ce sera bien mieux, songeait-il, lorsque les journaux auront dit
+leur mot!
+
+Il se balançait sur sa chaise, le bras gauche replié sur le dossier, les
+jambes croisées et fumant son cigare en rêvant. Un vent frais lui
+caressait doucement les cheveux; il se sentait vraiment heureux, la tête
+pleine de projets et d'ambitions--si près maintenant de se réaliser.
+
+Tout à coup, il fit un mouvement et se redressa en apercevant Célestin
+Fargeau qui venait de son côté, la tête baissée. Fargeau regardait le
+pavé et n'aurait certes par aperçu Fernand Terral, mais celui-ci
+l'appela par son nom et se leva, lui tendant la main.
+
+--Comment va M. de Bruand? dit-il.
+
+--Ah! c'est vous, fit Célestin en le reconnaissant. Mes compliments,
+ajouta-t-il avec un sourire plein d'amertume. La partie est bien jouée.
+
+--Quelle partie? demanda Terral.
+
+--Ayez donc les qualités de vos vices, dit Fargeau brusquement. Vous
+êtes dévoré d'ambition. Corrigez donc cela par un peu de franchise.
+
+--Je ne vous comprends pas du tout.
+
+--Diable? On est donc devenu bien dur à l'entendement? Vous avez voulu
+un bout de renommée, n'est-ce pas, et M. de Bruand vous a servi de
+cible, pour montrer votre adresse aux badauds? C'est bien. Vous voilà
+satisfait. Il vous reste à vous montrer aussi habile que vous avez été
+audacieux.
+
+Ces paroles avaient été dites avec une sévérité de ton qui ajoutait à
+leur valeur. Terral, un peu pâle écoutait en retroussant sa moustache
+avec son index.
+
+--Je ne savais pas, dit-il, rencontrer en vous un juge.
+
+--Ah! bah! Et pourquoi?
+
+--Vous me comprenez, dit Terral.
+
+--Oui-da! fit Célestin, parce que j'ai un chapeau bossué et des
+pantalons qui se frangent! Ah! il vous faut des moralistes en gilet
+blanc? Écoutez. Il est probable que nous ne nous reverrons jamais. Quand
+je vous retrouverai sur le trottoir de droite, je prendrai soin
+d'ailleurs de passer sur le trottoir de gauche. Mais je vous le dis une
+bonne fois, je n'échangerais pas ces misérables souliers que vous
+voyez-là et qui ne doivent rien à personne contre les bottes vernies que
+vous portez et dont les semelles sont tachées de sang!
+
+--Ah! pardieu! s'écria Terral...
+
+Il fit un mouvement pour se jeter sur Fargeau qui le regarda d'un air
+dur en caressant sa longue barbe. Mais il se contint, et, les lèvres
+frémissantes encore, les mains crispées:
+
+--Vous n'avez pas répondu à ma question, dit-il, avec une froideur que
+démentait le tremblement de sa voix. Je vous ai demandé des nouvelles de
+M. de Bruand.
+
+--M. de Bruand est mort, répondit Fargeau.
+
+Terral ne répondit rien, il baissa la tête, laissa échapper sourdement
+un _ah!_ et recula d'un pas, tandis que Fargeau continuait sa marche.
+
+Puis tout à coup il courut après lui, le rappela.
+
+--Eh! bien, dit Fargeau, quoi encore?
+
+Terral lui tendait la main.
+
+Fargeau regardait cette main d'un air indifférent et reportait ses yeux
+sur ceux de Terral comme pour l'interroger.
+
+--Oublions, dit Terral lentement.
+
+Fargeau redressa la tête avec une expression de mépris hautain.
+
+--Oubliez, dit Terral en se reprenant.
+
+Fargeau haussa les épaules.
+
+--Soit, dit-il...
+
+--Votre main, en ce cas?
+
+--Oh! oh! fit l'autre. Autre chanson. L'oubli? Va pour l'oubli! Je ne
+suis pas un justicier, après tout. Mais la main! Tenez, vous allez
+rencontrer à présent bien des flatteurs et des courtisans;--parbleu! les
+sourires des thuriféraires, les compliments des envieux et l'admiration
+des niais, cela se trouve à l'angle des rues, mais la poignée de main
+d'un honnête homme, monsieur Terral, voilà ce que l'on cherche et ce
+que l'on ne découvre pas!
+
+Il laissa Terral pétrifié et se demandant s'il avait bien entendu.
+Méprisé par cet homme! Renié par Fargeau! Le bohème repoussant
+l'aventurier! Fernand se maîtrisa encore; il se sentait pris de rage.
+Mais, en réfléchissant, que lui importait,--se dit-il,--le suffrage de
+ce Diogène du _Café Athalie_? Le reverrait-il jamais à présent? Mieux
+valait certes le laisser passer. Il se rassit, se prit à réfléchir de
+nouveau. M. de Bruand était mort! Cette idée ne laissait pas que de le
+remuer un peu. Mort!
+
+Et il songeait.
+
+--Bah! se dit-il ensuite. Après? N'ai-je pas joué franc jeu ma vie
+contre la sienne? C'était affaire au sort de choisir. Si j'ai gagné,
+tant mieux pour moi!
+
+Puis il réfléchit que la justice allait s'en mêler, qu'on allait
+l'arrêter, qu'il fallait passer par la cour d'assises avant d'entrer
+front levé dans le monde parisien. Assurément il serait acquitté, mais
+la prison préventive était chose dure. L'instruction pouvait longtemps
+durer.
+
+--Eh! bien, soit, se dit-il, je partirai pour Bruxelles et j'y resterai
+jusqu'au jour du procès.
+
+Et comment partir? Il n'avait pas d'argent. Il trouverait certes bien le
+prix du voyage: on emprunte. Mais comment vivre là-bas? Il rentra chez
+lui, tourmenté. Dans sa chambre, comme s'il lui avait donné rendez-vous
+(il n'y songeait guères) il trouva encore Cachemire.
+
+--Tu ne sais pas? commença-t-elle.
+
+--Si, je sais. M. de Bruand est mort.
+
+--Qui te l'a dit?
+
+--Fargeau.
+
+--Encore un qui me déplaît!... Mais, voyons, Fernand, s'il est mort,
+est-ce qu'on ne peut rien te faire à toi?... J'ai peur... Dis, réponds,
+dis-moi quelque chose.
+
+--On me jugera, fit Terral.
+
+--Des juges?... Oh! mon Dieu!... Et s'ils allaient te condamner, mon
+Fernand?
+
+--Ils ne me condamneront pas.
+
+--Est-ce qu'on sait? Ah! il avait bien besoin de mourir, dit-elle en
+s'asseyant sur le lit de Terral.
+
+--Et que vas-tu faire? demanda-t-elle au bout d'un moment.
+
+--Ah! si j'avais de l'argent, dit Terral comme à lui-même en frappant la
+table de son poing fermé.
+
+--Il te faut de l'argent? Pourquoi?... Pour te sauver, n'est-ce pas?
+C'est pour te sauver que tu veux de l'argent, dis?
+
+--Oui.
+
+--Tu en auras!
+
+--Allons donc! C'est toi qui me l'apporteras, n'est-ce pas? Je le
+refuse...
+
+--Et pourquoi cela, reprit Cachemire étonnée... Je veux te sauver,
+entends-tu? combien te faut-il?
+
+--Rien.
+
+--Combien as-tu ici?
+
+Elle lui enleva son porte-monnaie de sa poche, en visita le contenu,
+ouvrit des tiroirs, regarda et dit:
+
+--Où vas-tu avec cela? en Belgique?
+
+--Oui, je pars ce soir.
+
+--Mais tu mourras de faim, là-bas. Voyons, Fernand, dis-moi, est-ce que
+tu m'aimes?
+
+--Si je t'aime, dit-il, réellement touché ou flatté par le sourire
+suppliant de la jeune fille.
+
+Il l'embrassa follement, et elle, implorant toujours:
+
+--Si je t'apporte, ce soir, de quoi vivre là-bas, le prendras-tu,
+dis?... Accepte, va. Est-ce que nous ne sommes pas des amis de toujours?
+Qui nous sépare à présent? Personne. Et puis, tu ne resteras pas
+longtemps à Bruxelles... Tu reviendras... Si tu ne reviens pas, j'irai,
+moi, j'irai. Tu le prendras, cet argent, hein? Va-t-en, mon chat, ils te
+mettraient en prison, vois-tu. Ah! ça serait payer cher un homme qui ne
+te vaut pas!
+
+--Eh bien, soit, dit Terral, je prends. Demain je serai à Bruxelles.
+Avant un mois le procès aura lieu. Je reviendrai, je te reviendrai tout
+entier, Suzanne, et nous ne nous quitterons jamais, tu entends, jamais!
+
+Cachemire sortit de chez Terral folle de joie. Jusqu'à présent, cet
+homme l'avait dominée, et elle avait senti que son amour pour elle était
+fait de supériorité et de dédain. Mais à cette heure, au contraire,
+c'était elle qui protégeait! Sans elle, il se voyait traqué, perdu
+peut-être: elle le sauvait. La fille d'Ève triomphait en appesantissant
+sa petite main sur ce front orgueilleux. Maintenant Terral--elle le
+répétait enivrée,--était bien à elle. Elle l'enchaînait, elle se
+l'attachait. Elle arriva, joyeuse, dans ce petit hôtel des
+Champs-Élysées, où dans une chambre, entre des cierges allumés, M. de
+Bruand, froid et roide, dormait son dernier sommeil.
+
+Tout l'hôtel était en désordre. Madame Labarbade allait et venait,
+parcourant les escaliers, interrogeant les chambres, les armoires,
+fouillant, inventoriant, prenant possession de toutes choses. Les
+domestiques la laissaient faire, un peu étonnés, bavardant tout bas,
+maugréant, mais n'osant prendre sur eux de s'opposer à cet
+envahissement. Madame Labarbade ne pouvait-elle point avoir le droit de
+l'accomplir, M. de Bruand n'avait-il pas laissé un testament? Ne
+devait-elle pas espérer d'y figurer en bon lieu? Et non-seulement elle
+l'espérait, mais elle en était certaine. Aussi regardait-elle déjà la
+plupart des objets comme siens. En apercevant Cachemire, elle l'appela,
+et lui dit tout bas que M. Fargeau avait emporté le testament chez le
+notaire, et que l'ouverture aurait lieu le lendemain,--après les
+funérailles,--chez M. de Bruand.
+
+--Je me moque pas mal du testament, dit Cachemire en montant à sa
+chambre.
+
+Elle n'avait pas d'argent, mais elle avait des diamants. Là était le
+salut de Terral.
+
+Au moment d'entrer dans la chambre, elle s'arrêta; elle songea tout à
+coup (elle l'avait oublié) que c'était là qu'était mort M. de Bruand.
+
+Assurément elle allait se heurter au cadavre, derrière cette porte.
+
+Elle s'arrêta, hésitante; elle tremblait un peu, et elle était pâle.
+Mais brusquement elle poussa la porte et fut un instant suffoquée par
+une odeur de cire fondue.
+
+Personne dans cette chambre. Les rideaux fermés, laissant filtrer à
+peine la lueur affaiblie du jour; au fond, sur le lit, entre les
+cierges, le mort, M. de Bruand, maigre sous les draps aux lignes
+marmoréennes. Elle n'osa pas regarder; elle marcha, détournant la tête,
+jusqu'au petit secrétaire dont elle avait la clef et où elle avait
+enfermé ses diamants,--les diamants que celui qui était là lui avait
+donnés autrefois.
+
+Elle avait peur au fond. Il lui semblait sentir un frisson courir sur sa
+nuque. Derrière elle, on avait fait du bruit. Elle s'arrêta. Rien. Elle
+fit alors tourner la clef dans la serrure; le petit meuble s'ouvrit,
+elle y prit trois ou quatre écrins et referma le secrétaire vivement;
+elle avait hâte de sortir. Et pourtant l'instinct qui pousse toute
+créature vivante vers le spectacle de la créature morte l'agitant, elle
+voulut voir aussi, voir M. de Bruand, voir le cadavre.
+
+Elle se retourna, regarda, demeura immobile.
+
+Les yeux ouverts, fixes et vitreux, les cheveux collés par grosses
+mèches et tombant roides sur l'oreiller, le cou sinueux, la bouche
+contournée par l'agonie, M. de Bruand la terrifia.
+
+Elle poussa un cri, arracha, pour ainsi dire, ses pieds alourdis au
+tapis et s'élança dans l'escalier. Là elle se heurta contre deux hommes
+qui montaient. C'étaient Célestin Fargeau et M. Gontran de Rives,
+accouru de Baden aussitôt pour passer la dernière nuit auprès de son ami
+mort.
+
+Cachemire avait pris une voiture et s'était fait conduire au
+Mont-de-Piété. Elle demanda cinq mille francs sur ses diamants. Fernand
+Terral ne prit que la moitié de la somme. Il partit le soir même.
+Cachemire voulait rompre son engagement et partir avec lui. Il l'en
+détourna. Pendant que la vapeur l'emportait vers Bruxelles, elle entrait
+en scène et chantait un rondeau sur une musique nouvelle, souriant aux
+provocations des lorgnettes et aux bravos gantés de blanc.
+
+A cette même heure, Fargeau et Gontran de Rives, assis à côté l'un de
+l'autre, commençaient la veillée funèbre. Fargeau avait vu mourir M. de
+Bruand, la nuit précédente, en plein délire. Il était fatigué. Peu à peu
+il s'assoupit. M. de Rives contemplait à la lueur des cierges renouvelés
+ce visage froid qui avait souri, cette bouche livide qui avait aimé!
+Gontran n'était pas un Hamlet, mais l'antithèse le glaçait. Tout en
+veillant ainsi, il se souvenait de ces autres veilles chaudes et
+joyeuses où Léon, le roi du festin, semblait défier l'avenir. Que ce
+temps-là était loin! Il datait d'un mois à peine pourtant. Et les mêmes
+rires éclataient à la même place, à la même heure; les mêmes salons
+s'allumaient, les mêmes femmes se fardaient pour d'autres... On oubliait
+celui qui partait, comme dans une bataille celui qui tombe. Serrez les
+rangs! Et les rangs se resserraient. Et l'on marchait, et le cadavre
+restait là-bas, abandonné, sans un souvenir. La nuit parut longue à
+Gontran de Rives. Pour la première fois cet insouciant en mesura la
+durée, aux battements de son coeur. Quand vint le jour,--lui que ce
+jour avait tant de fois surpris à table et riant encore,--il la trouva
+sinistre, l'aurore blafarde; il eut froid, il se sentit seul et un peu
+tremblant; il secoua Fargeau pour l'éveiller.
+
+--C'est le jour dit-il.
+
+--Ah! le jour!
+
+Fargeau regarda le corps de M. de Bruand et hocha la tête.
+
+--J'avais espéré un moment, dit-il, que tout cela était un rêve!
+
+--Cela, dit M. de Rives, c'est pour moi le réveil... Mon pauvre Bruand!
+
+Les journaux inséraient, ce soir-là, les lignes suivantes à la colonne
+des _faits divers_:
+
+«_Aujourd'hui ont eu lieu, en présence de quelques amis, les funérailles
+de M. le comte Léon de Bruand. Plus à plaindre peut-être que la victime,
+le vainqueur de ce duel, M. Fernand Terral, s'est réfugié à Bruxelles,
+où il attendra la fin de l'instruction. On pense que l'affaire viendra
+devant le jury avant la fin du mois prochain._»
+
+Paris s'était vivement préoccupé de ce duel; puis, avec le temps, il
+l'oublia, et ne s'en souvint que lorsque la publication du procès devant
+la cour d'assises vint lui rappeler qu'il avait eu lieu. Dès l'ouverture
+de la première audience, Terral s'était constitué prisonnier. Son
+attitude parut excellente dans l'auditoire, aux journalistes qui
+rendirent compte des débats et surtout aux femmes. Cachemire se fit
+remarquer par une toilette tapageuse qu'on eut envie d'applaudir. Les
+jurés acquittèrent Fernand Terral à l'unanimité. Célestin Fargeau
+s'était montré excessivement calme dans sa déposition. Mais à la sortie
+de l'audience, il se heurta contre Fernand Terral, et lui lança un
+regard ironique qui n'était pas exempt de menace. Il avait cependant
+promis d'oublier! A ce regard, Terral ne répondit rien. Il était libre,
+très-connu maintenant, presque illustre.
+
+La pomme d'or était là, à portée de sa main; il n'avait plus qu'à la
+cueillir! A quoi bon s'attarder en chemin?
+
+Le soir même, il se montra au théâtre, dans une avant-scène, avec
+Cachemire et l'attention de toute la salle fut pour lui.
+
+--Tiens, je t'aime, dit Suzanne, toute fière du succès et de la
+gloire--c'était de la gloire--de son amant.
+
+Elle n'habitait plus le petit hôtel des Champs-Élysées. Le testament de
+M. de Bruand exilait de là Cachemire, et le petit Adolphe, et la _maman
+Anaïs_ elle-même, qui s'en alla furieuse et _secoua la poussière de ses
+souliers_ sur la mémoire du défunt. M. de Bruand laissait ce qui lui
+restait de sa fortune (fort éprouvée), à Paul Barré, son ami d'enfance,
+une rente viagère à Jean, son domestique, et partageait ses objets d'art
+entre ses camarades, donnant la meilleure part à M. Gontran de Rives. Il
+avait, au dernier moment, effacé un paragraphe concernant Célestin
+Fargeau.
+
+Fargeau, qui connaissait les intentions de M. de Bruand, n'avait rien
+voulu entendre.
+
+--Ai-je besoin de quelque chose? avait-il dit. Oui, de ne plus
+ressembler à un corbeau qui dépécerait les héritages.
+
+Il n'avait consenti à accepter que quelques livres, de la main à la
+main. C'était assez.
+
+Madame Labarbade, d'abord écrasée et furieuse, se calma peu à peu. Il le
+fallait bien. Elle ne songea qu'à _mettre sur pied_ le nouvel
+appartement de «_sa chère Suzanne_.» Elle fut vraiment superbe,--ayant
+l'oeil à tout, comme un chef de tranchée. Cachemire, comptant sur
+l'avenir et l'imprévu, avait pris un logement luxueux, rue Taitbout, et
+n'avait voulu rien retrancher de son genre de vie. Madame Labarbade
+choisit, parmi les bijoux, ceux qu'il fallait mettre en gage pour
+assurer les frais de premier établissement. Elle fit vendre à l'encan
+certains meubles inutiles et un peu vieillis, en acheta d'autres et,
+pour le payement du tapissier échelonna des billets mensuels; elle
+organisa le crédit comme Carnot organisa la victoire,--et réalisant une
+partie des bracelets, colliers et parures de Cachemire, elle mit, comme
+elle disait, _la maison en avance_, de telle façon qu'on pût attendre
+les beaux jours, la pluie d'or et les Jupiters en mac-farlanes.
+
+Mais ce ne fut pas sans prélever un léger escompte que la bonne madame
+Labarbade s'acquitta de cette mission. On la vit, en ce temps-là, rôder
+dans les bureaux d'un agent de change, et maman Anaïs commença à
+collectionner de grands morceaux de papier jaune qui étaient des
+obligations de chemins de fer. Cachemire l'ignorait, et peu lui
+importait d'ailleurs. Madame Labarbade essayait parfois de lui donner
+des conseils,--en particulier de la détourner de Fernand Terral, qui
+continuait à trotter par le cerveau de la jeune fille. Mais Cachemire
+accueillit ces observations d'une façon telle que maman Anaïs jugea
+peut-être inutile de les risquer une nouvelle fois.
+
+Cachemire eût voulu tout d'abord que Fernand partageât son appartement.
+Il refusa. Il voulait être libre et la laisser libre aussi. Il avait, à
+son tour, abandonné son ancien logement, et maintenant il habitait un
+charmant entresol, meublé à l'antique, vieux chêne et vieux bronzes,
+boulevard des Italiens. Tout cela non payé, mais il était désormais de
+ceux à qui l'on n'envoie pas la facture acquittée. Il s'était mis à
+jouer à la Bourse. La hausse et la baisse valent parfois la rouge et la
+noire. Ses opérations étaient heureuses. Il avait _le flair_.
+
+Dès les premiers jours de l'installation de Cachemire, Fernand se
+plaignait de la présence du jeune Adolphe qui grandissait et devenait de
+plus en plus insupportable. Il conseilla à Cachemire de le mettre au
+collége. Ce fut une éruption dans le logis. Madame Labarbade jeta feu et
+flammes. Mais Cachemire, que son frère gênait aussi, se montra
+inflexible. Maman Anaïs vit qu'il fallait céder ou rompre. Elle était
+prudente; elle rompit. Adolphe s'achemina donc un jour, tout larmoyant,
+vers les hauteurs de la rue Blanche, accompagné de sa mère qui portait
+dans toutes ses poches des pots de confitures. On arriva sous une porte
+cochère décorée d'un drapeau tricolore et des armes de la ville de
+Paris; maman Anaïs tira la sonnette, et, une heure après, le collége
+Chaptal comptait une jeune âme de plus. Pendant que l'enfant se
+mordillait les ongles sur son banc en recevant la bordée de regards que
+les _anciens_ jettent infailliblement au nouveau, maman Anaïs s'en
+revenait vers la rue Taitbout en essuyant ses yeux rouges avec un
+mouchoir de batiste emprunté à Cachemire.
+
+--Va, disait-elle pour se consoler, et comme si Adolphe l'eût écoutée,
+ta mère te nourrit du moins un magot qui se portera bien. N'aie pas
+peur, un jour tu t'en moqueras pas mal de cette soeur qui tient si
+fort à t'emprisonner comme ça! A chacun son tour. Tu auras le tien, mon
+chéri.
+
+Débarrassée du _chéri_, Cachemire se trouva plus à l'aise. Elle se
+sentait vraiment heureuse. Jusqu'à présent, elle n'avait pas vécu à sa
+guise. M. de Bruand lui pesait. Elle s'était cachée pour aimer; à cette
+heure, elle pouvait marcher tête haute, sans craindre d'être suivie,
+épiée, dénoncée. Ce Fernand! elle se pendait à son bras avec une
+audacieuse fierté. Elle aimait à marcher à pied sur le boulevard pour se
+montrer avec lui; elle jouissait des regards qu'on jetait au vainqueur
+de M. de Bruand. Une première représentation partagée avec lui, elle la
+savourait comme une liqueur. Elle maudissait son théâtre qui les
+séparait fatalement à de certaines heures; elle eût souhaité qu'il fût
+acteur pour que le métier les réunît comme le faisait l'amour. Mais cet
+amour, qui n'avait, semblait-il, jamais été plus ardent en elle,
+changeait déjà de face. Elle se figurait à présent aimer davantage
+Fernand Terral, en réalité elle l'aimait moins. Son orgueil seul
+maintenant et son amour-propre étaient caressés. Elle prenait plaisir à
+entendre murmurer quelque éloge de Fernand, et elle se parait aussitôt
+de cette louange; mais ce n'était déjà plus ce sentiment doublé de je ne
+sais quel sacrifice et qui, deux mois auparavant, l'eût poussée à tout
+vendre, à tout quitter, tout perdre pour suivre Fernand--nu-pieds,
+n'importe où,--si Fernand l'eût voulu.
+
+D'ailleurs, elle était venue en aide à Fernand, à ce Fernand si haut
+placé au-dessus d'elle. Depuis ce temps elle se regardait comme son
+égale.
+
+Les premiers moments d'ivresse passés, lorsqu'elle se fut habituée à se
+montrer au bras de Fernand, lorsqu'elle le vit bien à elle, et qu'elle
+eut bien dit à tous et à toutes qu'il était à elle, elle commença à
+désirer autre chose, d'autres secousses, d'autres surprises, d'autres
+distractions. Elle se prit à regretter la mort de ce M. de Bruand, qui,
+jadis traversait sa vie comme un reproche, et qu'elle détestait si bien.
+Haïr quelqu'un, cela aide parfois à en aimer un autre.
+
+Elle s'avoua un jour qu'elle s'ennuyait.
+
+L'ennui! L'ennui au milieu du luxe, du bruit du théâtre, des courses au
+Bois, des billets doux, de cette vie pour ainsi dire électrisée.
+
+Elle voulut secouer cette torpeur, s'étourdir. Elle fut de toutes les
+fêtes,--elle et lui. On les voyait partout, Fernand et Cachemire,
+cherchant, chassant, traquant le plaisir. Aujourd'hui à ce bal, demain à
+cet autre, ce soir ici, là, ici et là à la fois. Le théâtre, les
+courses, les soupers. Ils épuisaient toutes choses.
+
+L'argent que Fernand gagnait le matin se fondait le soir comme dans un
+creuset. Il ne s'en inquiétait pas. La Bourse n'était-elle point là? Il
+avait le secret de ce Temple. Et chaque jour, le steeplechase à
+l'argent, et chaque soir le steeplechase aux voluptés. Mais ce n'était
+ni le luxe, ni le théâtre en fête, ni les rires s'envolant au plafond
+avec le champagne, qui grisaient et égayaient Cachemire. Si Fernand la
+voulait rendre heureuse, il n'avait qu'à l'emporter vers ce bal où
+l'orchestre cuivré lançait ses notes éclatantes,--Mabille,--où
+tournoyaient les valseurs, où se crispait le quadrille, où les saxhorns
+vomissaient leurs accords de tonnerre au-dessus d'une foule _hystérisée_
+par la danse folle.
+
+On dînait au Moulin-Rouge dans quelque cabinet et l'on riait et
+chantait, fenêtres ouvertes. Par ces belles soirées d'août qui
+pastichent à Paris les crépuscules de Florence, la lune se levait,
+là-bas, au bout de la mer de verdure formée par tous ces arbres des
+Champs-Élysées et des Tuileries. Elle s'élevait blonde dans le fond du
+ciel d'un gris bleu, à peine allumée dans cette ombre indécise,
+argentée, brumeuse où se détachaient les deux clochers de
+Sainte-Clotilde et les pavillons des Tuileries. Point de vent; un air
+déjà frais après la journée chaude, les feuilles immobiles çà et là
+comme une guirlande de perles dans un écrin vert; des rinceaux de boules
+dépolies, des colliers de becs de gaz qui tout à l'heure allaient
+s'allumer dans la verdure. Ils regardaient cela, vaguement, sans rien
+analyser, respirant l'air, prenant le frais, la main dans la main sur le
+divan, et les yeux tournés vers le paysage.
+
+--Ça vous grise, cet air du soir, disait Cachemire.
+
+L'air du soir et aussi le champagne rosé qui fondait la glace des
+carafes. Peu à peu la nuit venait. Les lumières naissaient, pétillaient
+dans les feuilles. Ce vert des arbres est si beau, animé par le gaz! On
+entendait monter du bas des charmilles un bruit d'assiettes et de voix.
+La lune se faisait plus intense, noyait les marronniers d'une teinte
+laiteuse. Les guirlandes s'incendiaient, l'heure approchait des bals
+voisins. Un bruit de cuivre éclatait, poussé par le vent, des valses,
+des quadrilles, les _Miserere_ de Verdi et les épilepsies d'Offenbach.
+Les notes arrivaient par bouffées, sur le vent rafraîchi, dans ce
+cabinet chaud de gaz. Et Cachemire alors, une cigarette à la main,
+allait à la fenêtre, regardait les dîneurs en bas dans leurs boxes de
+verdure, ou respirait, narines dilatées, les airs de danse qui venaient
+du lointain. Elle se retournait alors:--J'ai des envies de sauter,
+disait-elle, et, devant la glace, se regardant, se souriant, elle
+cambrait les reins, levait les bras, gonflait le cou ou jetait sa tête
+en arrière et levait le pied jusqu'aux bougies.
+
+Puis c'était Mabille. On y allait à pied, Cachemire frétillant au bras
+de Terral, fredonnant un refrain entendu la veille, s'interrompant pour
+dire des mots, des riens. Elle faisait frissonner sa robe en entrant
+par la porte illuminée, devant les sergents de ville ennuyés, et les
+gamins jeunes et railleurs, et les fillettes avides qui la regardaient
+passer avec de grands yeux où il y avait l'envie. Ils faisaient un tour
+de bal, saluaient çà et là, s'asseyaient, regardaient la foule. Terral
+jouissait de ces fêtes, parodies des nuits du midi, affichait Cachemire,
+tendait son gant à d'autres gants qui passaient. Cachemire écoutait la
+musique et battait le sable du bout de son pied. Des femmes pâles et
+peintes l'analysaient et se la montraient. Tous les couples ou les
+groupes qui passaient avaient un regard pour elle. Mais brusquement elle
+se relevait, prenait le bras de Terral, le menait autour du jardin,
+jetait des yeux allumés sur les endroits où les danseurs s'agitaient à
+l'ombre des palmiers de zinc à lanternes blanches. Parfois, le long des
+arcades de bois décorées de verres de couleur, un cliquitement
+éclatait. Cachemire se reculait, se pressait contre Terral, puis riait
+en voyant des taches d'huile sur sa robe traînante.
+
+Elle allait aux jeux, à la toupie hollandaise qu'elle regardait se
+cogner avec un coup sec aux arêtes de cuivre. Elle gagnait pour vingt
+francs un morceau de fayence de cinq sous. Puis, vite, la tireuse de
+cartes. Une grosse femme vêtue d'une robe à raies rouges et noires, une
+toque polonaise sur la tête, l'air bien nourri, se tenait sur une
+chaise. Elle se levait. Terral entrait--et Cachemire--dans une façon de
+chaumière où, sur une table à tapis de damas, une grosse lampe éclairait
+des cartes dispersées.--Le grand jeu ou le petit jeu?--Tous les jeux!
+disait Cachemire. L'autre débitait sa chanson éternelle: Vous êtes en ce
+moment ennuyée. Mais patience. Il y a beaucoup de _coeur_. C'est un
+jeune brun qui vous aime--Cachemire serrait la main de Terral--Et voilà
+du trèfle! oh! neuf de trèfle, c'est bon signe que ce trèfle-là! avant
+huit jours on vous apportera beaucoup d'argent. Il y a bien un peu de
+carreau, mais si peu! Patience!--Et vous, monsieur, le grand ou le petit
+jeu?
+
+--Merci. Je le connais, mon avenir! répondait Terral.
+
+Ils sortaient, Cachemire fière, enchantée, songeant à ce _trèfle_ et à
+ce _coeur_ qui ne quittaient pas sa destinée.
+
+Elle revenait vers les quadrilles. Ses yeux s'agrandissaient. Fernand la
+sentait se serrer contre lui avec des frémissements d'oiseau qui veut
+s'envoler, elle battait la terre de ses pieds, elle accompagnait
+l'orchestre de ses lèvres. O le souvenir du bal de Samoreau!
+
+Comme elle eût voulu se lancer dans cette foule tournoyante. Et
+l'orchestre allait, un orchestre criant, hurlant, où des bruits de bois
+se mêlaient aux bruits de cuivre, il secouait ses danseurs frénétiques,
+les hommes sautillant--les pouces dans l'entournure du gilet, le chapeau
+en arrière,--croisant les jambes, les tordant, les jetant en l'air,
+tournoyant comme des derviches en ébriété sur le talon ou sur le bout du
+soulier, criant, se courbant, se relevant, faisant les gracieux devant
+des femmes qui luttaient de gestes frénétiques, agitées comme par une
+torpille, semblables à des paquets de linge et de chair. Dans un
+tourbillon, on ne voyait que des pointes de bottines s'élevant en l'air,
+des jupes froissées, des flots de cheveux secoués sur le front, sur la
+nuque, des gestes épileptiques, des têtes jetées en arrière, des yeux
+perdus, et des mains s'agitant au-dessus de ces corps, comme des mains
+de noyés au-dessus de l'eau. Et tout cela fouetté, secoué, activé par
+des clameurs, des bravos, des trépignements, des hurlements de bêtes
+fauves.
+
+Cachemire, alors, regrettait d'être Cachemire, et la «nostalgie de la
+boue» lui entrait au coeur.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Fernand Terral eût volontiers élevé, dans un coin de son logis, non pas
+un autel aux dieux inconnus, mais une statue à l'Audace. Il lui devait
+tant! Il avait touché le but, la fortune lui souriait. On parlait de son
+coup d'oeil en affaires et de son bonheur en amour sous les galeries
+de la Bourse. Matouchard le poursuivait pour fonder avec lui une grande
+affaire littérario-industrielle, un journal-annonces, quelque chose de
+gigantesque. Terral devait trouver les fonds dans la poche de ses amis
+et Matouchard le succès du journal dans la cervelle de ses rédacteurs.
+Mais Terral n'y tenait qu'à moitié. Pourquoi s'imposer une position
+sociale lorsqu'il lui était si facile de s'en passer? Il figura bientôt
+au premier rang de cette bohème dorée sur toutes les coutures qu'on
+rencontre partout à Paris, sans pouvoir affirmer au juste ni d'où elle
+vient ni où elle va. Le boulevard est ainsi encombré de personnalités
+bizarres, dont on connaît tout au plus le nom et le visage; gens
+charmants, souriants, au fait de tous les petits mystères de tous les
+mondes, sachant sur le bout du doigt la comédie contemporaine, rôdeurs
+et maraudeurs de toutes les coulisses, et mieux renseignés cent fois
+sur les Parisiens et les Parisiennes que l'almanach Bottin tout entier.
+
+Héros éphémères au surplus, qui disparaissent un beau matin comme une
+bulle de savon qui se crève. Il en est ainsi qui durent huit jours,
+d'autres un mois, d'autres dix ans. Ces derniers sont rares. Ce ne sont
+pas les privilégiés d'ailleurs: leur vieillesse est sinistre et l'on
+devient mélancolique à compter les efforts qu'ils multiplient pour ne
+pas se survivre.
+
+Terral s'était décidément classé parmi ces célébrités du macadam qui
+font qu'on se demande souvent ce que c'est que la gloire. On citait ses
+mots dans les petits journaux.
+
+On vantait son escrime et la façon dont il conduisait son _dog-cart_;
+pour mille écus il n'eût point manqué son _tour du lac_ à l'heure où il
+est «convenable» d'aller au Bois. Il savourait largement cette
+atmosphère de flatteries, d'encens, de grosses envies et de petites
+calomnies qu'il s'était faite. Cette vie trouvée, c'était la vie
+cherchée. Il marchait en pleine terre promise.
+
+Il remontait les Champs-Élysées, un matin, tout en fumant, lorsque à
+travers les allées il aperçut, allant à pas comptés et baissant la tête,
+Bourdenois, qu'il n'avait pas revu depuis le jour où ils avaient échangé
+leurs confidences. Bourdenois ne le voyait pas; il ne devait rien voir;
+il paraissait absorbé, il était pâle et fatigué. Terral hésita un moment
+à le reconnaître, puis il marcha droit à lui, autant pour causer avec un
+camarade d'enfance que pour étaler son succès devant un ami.
+
+--Bourdenois, dit-il tout haut, quand il fut à quelques pas du peintre.
+
+L'autre releva la tête, se retourna, aperçut Terral et s'arrêta,
+ébauchant un sourire un peu attristé.
+
+--Je suis heureux de te retrouver, dit Terral. Que diable! Es-tu donc un
+lycanthrope ou as-tu oublié mon adresse?
+
+--Moi? dit Bourdenois... Non...
+
+Il paraissait un peu embarrassé.
+
+Le contraste était frappant entre Terral, le front haut, l'attitude
+fière sous ses vêtements élégants, et Bourdenois qui semblait regarder
+son paletot aux coudes usés et son pantalon soigneusement brossé mais où
+les genoux avaient, avec le temps, marqué leur place.
+
+--Tu as l'air sombre, caro Carlo, dit Terral... Le coeur est malade?
+
+--Oui, fit Bourdenois avec un sourire, le coeur!
+
+--Et l'estomac, pensa Terral. Il y a des gens maladroits. As-tu déjeuné?
+dit-il tout haut.
+
+--Non... Oui, répondit le peintre en se reprenant.
+
+--A cette heure-ci? Impossible! Tu as pris du chocolat peut-être.
+Allons, tu me tiendras compagnie!
+
+Il l'entraîna par le bras, tout en causant, vers le Café du Rond-Point,
+où les gentlemen de ce quartier hippique fraternisent volontiers avec
+les maquignons voisins et les écuyers du Cirque. Bourdenois aurait bien
+voulu refuser.
+
+--Allons, dit Terral, je suis vraiment enchanté de causer un moment avec
+toi. Je tiens à te prouver que j'avais raison jadis de souhaiter
+beaucoup et de désirer. Les désirs deviennent plus rapidement qu'on ne
+pense des réalités, et le royaume de ce monde n'est décidément qu'aux
+audacieux.
+
+--J'en suis persuadé, fit Bourdenois.
+
+Il semblait réfléchir et regardait la nappe blanche avec des yeux qui ne
+voyaient pas.
+
+--Mange donc, reprit Terral en riant... Et bois, quoique ce vin soit
+détestable.
+
+Il appela le garçon et demanda du Moulin-à-Vent;--puis regardant
+Bourdenois:
+
+--Oui, mon cher, dit-il, je suis au comble de mes voeux, et tu sais si
+ces diables de voeux étaient gigantesques. Je suis riche et je suis
+aimé. Le louis et la femme,--les deux pommes d'or à cueillir. Les voilà
+cueillies et je les croque. Et chose bizarre, mon ami, je dois tout cela
+à ce duel.
+
+--Quel duel? demanda Bourdenois.
+
+--Comment, quel duel?
+
+Terral posa sur son assiette la fourchette qu'il portait à sa bouche et
+regarda son ami d'un air stupéfait.
+
+--Tu ne sais pas l'histoire de mon duel?
+
+--Tu t'es battu?
+
+--Tu ne lis donc pas les journaux?
+
+--Mon ami, dit Bourdenois, tu m'excuseras; je vis comme un ours, dans
+mon atelier. Je ne sais rien, je ne lis rien. J'attends et je travaille.
+
+Terral contraint de s'avouer que sa renommée n'avait pas franchi
+certaines frontières, parut un peu vexé un moment, mais il s'en consola
+bien vite en racontant l'aventure. Bourdenois écoutait de l'air d'un
+homme qui songe à autre chose et qui n'a pas grande attention à accorder
+aux malheurs d'autrui.
+
+Lorsque Fernand eut achevé, Bourdenois le félicita modérément, et il se
+fit un silence.
+
+Puis Terral interrogea son compatriote par politesse:
+
+--Ah! çà, dit-il, et toi? Tes amours? Car tu avais des amours? Cette
+idylle en pleine pépinière du jardin de Marie de Médicis! Daphnis et
+Chloé échangeant des regards aux pieds de la statue de Velléda? Que
+devient ta Vierge du Luxembourg?
+
+--Tu as bien tort de railler, fit Bourdenois. Je suis malheureux, et je
+souffre.
+
+--Je ne raille pas, dit Terral.
+
+--Eh! bien, reprit Bourdenois, tout cela n'existe plus. Un joli rêve.
+Mais il a bien fallu s'éveiller.
+
+--Comment!... Cet ange?
+
+--Tu ne comprends pas, dit Bourdenois en voyant le sourire de Terral. Ce
+n'est point une déception. D'ailleurs ce n'était pas une maîtresse que
+je souhaitais, mais une femme. Tu n'as jamais désiré le foyer, toi qui
+désires tant? Et tu te crois ambitieux! Je le suis plus que toi! Est-ce
+que je ne t'ai pas dit que je _la_ voyais souvent au Luxembourg, dans la
+même allée, à la même heure, comme si elle fût venue à un rendez-vous.
+Son père l'accompagnait toujours. Son père! un honnête homme, celui-là.
+Un pauvre vieux professeur entêté dans ses idées et qui a donné sa
+démission en 1851... Il est pauvre, et vend des leçons de latin à des
+marmots qui se mouchent dans leur grammaire, quand il devrait enseigner
+la philosophie dans une chaire de la Sorbonne. On ne choisit pas.
+D'ailleurs il préfère sa position à toute autre. Sa conscience lui tient
+lieu de dessert. Puis, il mange après tout, le bonhomme! Sa fille--elle
+s'appelle Claire, Claire, tu entends?--fait de la tapisserie pour les
+magasins du voisinage. Elle tient la maison en ordre. Ils n'ont pas de
+bonne. Et c'est un nid pourtant, un nid flamand, propre et gai. Il m'a
+invité à aller le visiter. J'y suis allé. Nous avons causé. Il fallait
+voir sa joie quand il a découvert que mes idées étaient les siennes! Et
+comme il prenait soin de me convertir sur la question des nuances
+imperceptibles! Bref, je l'adore.
+
+--Et sa fille aussi? dit Terral.
+
+--Et sa fille aussi, fit Bourdenois que le vin rendait bavard.
+
+Il s'était habitué à ne boire que de l'eau.
+
+--Et mademoiselle Claire?
+
+--Eh! bien?
+
+--Est-ce qu'elle t'aime?
+
+--Oui, dit Bourdenois simplement.
+
+--Alors épouse-la.
+
+Bourdenois recula brusquement sa chaise et avec un accent désespéré qui
+ne toucha pourtant pas Terral:
+
+--Eh! voilà, mon ami, ce qui me tue. L'épouser? Impossible!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ah! pourquoi? Parce que je ne gagne pas avec mes pinceaux de quoi me
+nourrir, comprends-tu? Parce que la municipalité de notre petite ville
+qui m'avait envoyé ici pour étudier, m'a retranché net la pension
+qu'elle me faisait à Paris. Vote du conseil municipal. Il faut
+s'incliner. Alors pourquoi m'ont-ils mis en diligence un beau matin,
+comme un colis, s'ils devaient ici me laisser pour compte? Oui, j'ai
+beau chercher, aller, venir, lutter, je suis gueux comme devant. Et je
+m'en moquerais, si je n'aimais pas. Me marier?... Parbleu! Mais que
+deviendrait Claire avec un imbécile qui n'a pas de quoi vivre entre les
+mains. Et son père! Elle ne veut pas le quitter. Elle a raison. Et les
+enfants? me vois-tu à la tête de cette famille qui me dirait:
+Nourris-moi! Tiens, il me prend des idées folles. J'ai envie d'en finir
+par le saut du pont. Je doute, que veux-tu? Je n'ai peut-être pas de
+talent! Non, je n'en ai pas puisqu'on m'achète vingt francs des tableaux
+qui me coûtent plus que cela de toile et de couleur. Et quand je vois
+des sots qui vendent leurs barbouillages comme de la paille... Des sots,
+il n'y a pas à dire... Je me demande si j'y vois clair, et si c'est moi
+qui suis un niais, ou si ce sont eux...
+
+--A la bonne heure, dit Terral, te voilà bien près de haïr. La rage est
+le premier échelon du succès.
+
+--La rage? dit Bourdenois étonné. Ah! bien, oui, la rage! Je t'en moque,
+la rage! Je vis dans mon coin, un triste coin, et je ne déteste
+personne, je te prie de le croire; je n'en veux qu'à moi-même... Il y a
+longtemps que je ne me suis plaint comme je le fais... Mais je ne sais
+pas, ce matin... Qu'est-ce que ce vin-là?... J'ai mal à la tête... Je
+n'en bois pas tous les dimanches... Du fromage, un petit pain, de la
+charcuterie dans les grands jours, et de l'eau, voilà le régime. Ça ne
+refait pas l'estomac. Seulement de temps en temps, j'entre dans un
+bouillon Duval, je verse dans le bouillon un demi-septier de vin,--c'est
+la mesure--et j'avale le mélange, je _fais chabrol_, comme nous disions
+chez nous. Avec cela, on se soutient. Non, je n'enrage pas. Je me
+plains, mais je me résigne. Eh bien, quoi! ou je succomberai et ce sera
+fini, ou je m'en tirerai et j'oublierai vite. Tiens, sortons. Ma tête
+tourne. Ouf! Il fait chaud ici!
+
+--Sortons, dit Terral en souriant.
+
+Il paya le garçon et alla faire un tour de Bois avec Bourdenois, mais
+dans une voiture fermée. Bourdenois parla encore et de son amour et de
+ses luttes, et de sa résignation.
+
+--Où veux-tu que je te conduise? dit enfin Terral un peu lassé.
+
+Bourdenois allait dire son adresse. Il s'arrêta.
+
+--Où tu voudras.
+
+Terral le déposa sur le boulevard et le quitta sans insister. Il avait
+été tenté de lui glisser quelques louis dans la poche.
+
+--Bast! se dit-il. A quoi bon? D'ailleurs à l'avenir, je prendrai garde
+à de pareilles rencontres! C'est un chapitre de la _Morale en action_,
+ce garçon-là. Il y a deux sortes de gens qu'il faut éviter: les coquins
+forcenés et les gens vertueux!
+
+Charles Bourdenois rentra seul dans son atelier, un pauvre diable de
+taudis où un poële immense, veuf de charbon depuis longtemps, ne
+chauffait même pas en hiver les toiles, les lambeaux d'études, les
+plâtres et le chevalet de l'artiste. C'était une pièce assez vaste,
+prenant le jour par une large fenêtre vitrée avec balcon, qui donnait
+sur le boulevard extérieur. A la muraille étaient accrochés les
+différents objets qui formaient le _luxe_ de Bourdenois, des tableaux
+inachevés, des croquis, un portrait de femme, un portrait en pied qu'on
+avait laissé pour compte à l'artiste,--accident plus commun qu'on ne
+pense. Le reste était bien dégarni. Les meubles en vieux chêne, un bahut
+et des bronzes que Bourdenois avait achetés jadis, s'étaient peu à peu
+dirigés vers le marchand de bric-à-brac ou le revendeur. Ce qui restait
+n'avait plus de valeur et sentait la misère. On avait froid au coeur
+en entrant-là.
+
+Bourdenois se laissa tomber sur une façon de divan usé et crevé,
+laissant voir le crin qui le rembourrait et qui sortait par flocons--et,
+croisant les bras, il se mit à rêver. La porte d'un petit cabinet noir
+qu'on eût dit creusé dans un placard, laissait apercevoir le petit lit
+en fer, plat comme un lit de camp, où il dormait, où il oubliait, où il
+rêvait d'_elle_!
+
+Il se sentait véritablement étourdi. Le Moulin-à-Vent avait monté à la
+tête du buveur d'eau; puis, cette rencontre l'avait troublé et mis hors
+de lui. Terral puissant, Terral riche, l'audace s'imposant à la foule,
+la fortune conquise par un coup de main. Il y avait de quoi ébranler la
+foi la mieux affermie.
+
+--Je suis peut-être un sot, pensait Bourdenois. La lutte assidue n'est
+que bêtise, et quelque brutalité vaudrait mieux. Pour attirer
+l'attention, un coup de grosse caisse vaut mieux qu'une plainte. L'homme
+qui a le mieux compris son époque, c'est Mangin. Terral a joué sa vie et
+il a gagné. Ah! si j'osais!
+
+--Et oser quoi? reprenait-il ensuite. Est-ce que je suis de ceux qui
+inventent les événements? Comment saurais-je les faire naître quand je
+suis incapable peut-être d'en profiter?...
+
+Il était horriblement découragé. Ses idées se mêlaient, se heurtaient.
+Pour la première fois, il en avait peur. Quelle vie triste, mais calme
+et d'incessant labeur jusqu'alors. Sa médiocrité lui avait suffi; il ne
+s'était même pas révolté quand elle était devenue la misère. Maintenant,
+le succès de Terral le transformait. Il le sentit si bien qu'il fit un
+effort pour penser à autre chose. Il songea à Claire.
+
+M. Gouvenot, le professeur, habitait avec sa fille, rue Soufflot au
+cinquième étage, un appartement dont le balcon donnait à la fois sur le
+Panthéon et sur le Luxembourg. Quatre pièces, la chambre du père, la
+chambre de Claire, une salle à manger qui servait de salon, une
+bibliothèque et une cuisine. Tout cela propre, presque gai, flamand
+comme avait dit Bourdenois à Terral. C'était là, dans ce paisible
+intérieur, que le peintre reportait sa pensée lorsqu'il voulait oublier
+un peu les âpretés de tous les jours.
+
+Il évoquait le visage pur, les grands yeux noirs, le sourire confiant et
+pourtant mélancolique de Claire, et soudain le voilà rasséréné, plus
+décidé que jamais à tout braver, plus certain de réussir. M. Gouvenot
+accueillait avec un vif plaisir ce jeune homme qu'il avait rencontré
+comme par hasard et qui, de jour en jour, de conversation en
+conversation, lui était devenu véritablement cher. M. Gouvenot était le
+fils d'un conventionnel et il avait vieilli dans les idées de son père,
+qui avaient été celles de son enfance. Justement Bourdenois avait, parmi
+ses oncles maternels, un de ces proconsuls de la République que la
+réaction essaya d'englober dans une réprobation générale et qui
+furent--je ne parle pas de quelques terribles exceptions--de patients et
+zélés organisateurs, prêts à sacrifier leur existence et leurs intérêts
+au devoir, de braves gens et de bons citoyens. Il n'en avait pas fallu
+davantage pour que M. Gouvenot s'éprît de belle amitié pour le peintre.
+Le vieillard était d'ailleurs un homme confiant, communicatif, marchant
+désarmé dans la vie, l'oeil sur son idéal, et ne regardant guères à ses
+pieds.
+
+Il avait été bien des fois trompé, trahi, berné sans que sa candeur
+native--doublée de résolution et de fermeté--se fût un instant démentie.
+C'était Claire qui veillait sur lui.--C'est moi qui suis _sa fille_,
+disait-il parfois en riant. Absorbé par des travaux importants sur
+l'histoire de la Révolution et de la réaction thermidorienne qu'il avait
+entrepris d'écrire, il accumulait depuis trente ans des matériaux, des
+journaux, des dessins, des autographes, des brochures, les réunissait en
+liasses, les étiquetait, et ne se décidait jamais à mettre la main à la
+plume.
+
+--Le temps n'est peut-être pas venu, disait-il doucement. Laissons
+marcher les choses. Plus on s'éloigne d'une époque, plus on y voit
+clair. Il est peut-être bien tôt!
+
+--Ah! çà, mais, lui demandait parfois Claire, est-ce que tu vas raconter
+des histoires de 1789 aux élèves à qui tu donnes des répétitions?
+
+--Eh! eh! faisait M. Gouvenot qui souriait à cette idée.
+
+Le fait est qu'il expliquait avec complaisance les vieux auteurs latins,
+et qu'il s'enthousiasmait tout naïvement,--devant les enfants
+étonnés--aux discours de Tite-Live, aux sévérités de Tacite.
+
+Il se morigénait ensuite et se disait:
+
+--Vieille bête, tu auras donc toujours dix-huit ans?
+
+Claire était déjà majeure. Mais décidée à rester et toujours aux côtés
+de son père. Elle ne voulait se marier que si son mari acceptait cette
+vie à trois. En cela Charles Bourdenois était assurément l'homme qu'elle
+eût choisi. Elle l'aimait et surtout l'estimait. Seulement encore
+fallait-il réfléchir. Entre eux deux, dès le premier jour, le maigre
+fantôme de la misère menaçait de se dresser. Il ne fallait pas songer à
+cette union--qu'elle eût souhaitée--tant que Charles ne pouvait
+répondre de son avenir et de l'avenir des siens.
+
+Et le temps passait. Bourdenois, semblable à la soeur Anne du conte de
+fées, ne voyait rien venir. Il désespérait. Cette rencontre de Terral
+lui fit l'effet d'une heure d'ivresse. Il demeura pendant quelques jours
+la tête lourde et le coeur mal affermi. Il n'avait plus la même ardeur
+au travail, il lui semblait avoir bu quelque liqueur mauvaise.
+D'ailleurs, ce n'était plus seulement la gêne qui le torturait, c'était
+la faim. Oui, la faim, avec toutes ses horreurs. Bourdenois ne vendait
+rien, n'avait rien, ne connaissait personne, s'enfermait d'ailleurs dans
+son atelier comme dans son antre et se laissait dévorer par cette
+maladie qu'on n'a pas encore su guérir. Un matin, il sortit de sa bauge.
+Pourquoi? Il n'en savait rien. Ce logis farouche lui faisait peur. Il y
+avait deux jours qu'il n'avait mangé, et, l'avant-veille, son repas,
+arrosé d'eau, avait été misérable. Il se sentait l'estomac tiraillé, la
+tête vide, il lui semblait que les passants avaient des tournures
+étranges, que les voitures roulaient avec un son bizarre, que les
+maisons tournaient.
+
+Il marchait au hasard, mais regardant à terre pourtant, le trottoir, les
+pavés, les ruisseaux.
+
+Il se souvenait qu'autrefois il avait trouvé, en sortant de chez lui, 20
+francs entre deux pavés. Il les avait donnés à un pauvre.
+
+--Aujourd'hui, songeait-il, je les garderais et je mangerais!
+
+Il ne savait où il allait. Il se retrouva sur les boulevards
+extérieurs; il s'arrêtait machinalement aux étalages des marchands de
+livres ou de chansons, devant les images accrochées à des cordes. Il
+marchait plus vite en passant devant les traiteurs ou les cafés. Puis il
+avait envie d'entrer, de s'asseoir, de manger et de ne point payer.
+
+Mais il passait. Il alla ainsi jusqu'à Montmartre. Il faisait beau.
+Bourdenois se souvenait être venu souvent là regarder Paris au soleil
+couchant. La butte était envahie par des bandes d'enfants. Ils se
+battaient, se culbutaient ou se laissaient glisser sur leur pantalon
+jusqu'en bas. Toute cette joie, ce mouvement, ces cris, ces joues
+rouges, firent mal à Bourdenois. Il marcha encore. Les terrains
+devenaient vagues. Il s'arrêta sur la route de Saint-Denis, aux
+fortifications. Ses nerfs horriblement tendus l'avaient seuls soutenu
+jusqu'ici. Il s'affaissa tout à coup et tomba plutôt qu'il ne s'assit
+sur l'herbe.
+
+Le soleil envoyait aux murs blancs des maisons des reflets d'or. Il
+s'élevait de l'herbe comme un murmure. Des oiseaux se poursuivaient et
+se chamaillaient dans les arbres grêles et poudreux. Bourdenois se
+coucha tout de son long sur l'herbe. On dut le prendre pour un homme
+ivre.
+
+Il espérait dormir. Impossible. Ses entrailles le tiraillaient,
+appelaient, torturaient. Il se redressa sur le coude, regardant la route
+d'où le soleil était parti, le ciel qui se teignait de rouge, la nuit
+qui venait.
+
+Un frisson le parcourait tout entier. Il se vit seul dans ce silence qui
+montait.
+
+Un enfant vint à passer près de lui portant--pour son père qui
+travaillait près de là sans doute--du ragoût dans une gamelle et un
+morceau de pain sous son bras.
+
+Bourdenois sentit cette odeur de sauce, et ses yeux dilatés virent à
+deux pas de lui cette nourriture qui venait.
+
+Il eut l'idée--un éclair--de se jeter sur cet enfant, d'arracher, de
+voler... Brusquement il se recoucha, mordant ses poings.
+
+--Je suis un misérable, se dit-il.
+
+La pensée qui avait surgi lui faisait horreur. Il retomba épuisé.
+
+C'était une torpeur étrange, une sorte d'ivresse qui s'emparait de lui.
+Il entendait comme des chants--là-bas, bien loin, une voix
+d'homme,--voulait appeler, se soulever et ne pouvait pas. Il éprouvait
+cette sensation bizarre qu'on a parfois en rêve. La terre manque sous
+vos pieds et l'on tombe brusquement--dans le vide.
+
+L'homme qui chantait aperçut, par hasard, sur le talus, Bourdenois sans
+connaissance. Il fut tenté de continuer sa route, croyant avoir affaire
+à quelque ivrogne. Mais il vit la face pâle du jeune homme, amaigrie,
+creusée.--Drôle de figure, pensa-t-il. Il s'avança, se pencha sur
+Bourdenois et lui prit la main. Elle était comme glacée. Le pouls
+battait faiblement.
+
+--Hum! dit l'homme tout haut, ce n'est pas un _soiffard_, c'est un
+malade.
+
+Il lui frappa dans les mains, il lui ôta sa cravate, il appela le
+premier passant venu,--un charretier qui menait du bois à la Briche,--et
+lui dit de l'aider.
+
+--A cause? fit l'autre.
+
+--Vous ne voyez donc pas que cet homme-là se meurt. Portons-le chez le
+pharmacien et plus vite que cela!
+
+--Facile à dire. Et le pharmacien demandé, où est-il?
+
+--Alors, chez le marchand de vin. C'est un _bouchon_, ça, là-bas?
+
+--Oui.
+
+Ils emportèrent Bourdenois, on le ranima, il regarda autour de lui. Il
+ne s'expliquait rien, ne comprenait pas, interrogeait tous ces visages
+curieux.
+
+--Eh bien! dit l'homme qui l'avait vu le premier, comment vous
+trouvez-vous!
+
+C'était un ouvrier à l'air franc et gai; Bourdenois le regarda fixement
+comme s'il le reconnaissait.
+
+--Inutile de me dévisager, continua l'autre en riant. Vous ne m'avez
+jamais vu. Mais c'est égal. Voyons que vous est-il arrivé?
+
+--Je ne sais pas, dit Bourdenois dont la tête tournait.
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria la marchande de vin... Du vinaigre! Il
+s'évanouit encore!
+
+La tête de Bourdenois se penchait sur l'épaule gauche.
+
+--Ah! sacrebleu, fit alors l'ouvrier en se cognant le front, je devine à
+présent. Il meurt de faim tout simplement.
+
+--De faim?
+
+Ils étaient dix ou douze à regarder d'un air incrédule les vêtements de
+Charles Bourdenois.
+
+--Oui, de faim!... Quand vous m'examinerez avec des yeux de loto?... De
+faim... Allons vite, un bouillon, un beefsteack, du pain, du vin, du vin
+surtout. Leste!
+
+La marchande débouchait déjà une bouteille de _cachet vert_. Bourdenois
+revint à lui peu à peu, trempa ses lèvres dans le verre, s'informa et
+tendit la main à l'ouvrier.
+
+--Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de quoi. Seulement, je ne suis pas
+fâché d'avoir deviné que vous tombiez d'inanition. Eh! la mère. On n'est
+pas si bête que ça, qu'en dites-vous?
+
+Bourdenois, attablé devant un beefsteack qui saignait sous le couteau,
+mangeait avec la voracité et le contentement naïf des enfants ou des
+convalescents. Il ne songeait pas que tout à l'heure il faudrait payer.
+Le besoin était le plus fort: l'appétit, dans le réveil de son être,
+avait pris le pas sur le raisonnement.
+
+L'ouvrier, assis devant le peintre, lui remplissait son verre et
+trinquait de temps à autre.
+
+--Et comme ça, dit-il, vous étiez donc sorti sans argent? Comment
+diable...
+
+Bourdenois laissa brusquement tomber sa fourchette sur son assiette, et
+resta immobile. Sans argent! Il se rappela tout, et fit un mouvement
+pour se lever de table.
+
+--Eh bien! quoi? dit l'autre. Vous partez?
+
+Le peintre retomba assis sur son tabouret.
+
+--Vous ne mangez plus?
+
+--Non.
+
+--En voilà une idée! Tenez, je devine, dit l'ouvrier en baissant la
+voix; pas le sou, hein?
+
+Le regard de Bourdenois répondit pour lui.
+
+--Alors c'est donc une affaire, ça! fit l'ouvrier. J'ai cent sous sur
+moi--heureusement. Nous partagerons.
+
+--Eh! dit Bourdenois, qui sait si je pourrai seulement vous rendre...
+
+--Ah! çà, on est donc bien bas percé? Excusez la question. Mais peut-on
+savoir quel état...
+
+--Je suis peintre...
+
+--Peintre de tableaux?
+
+--Oui.
+
+--Comme ça se trouve. Nous pouvons nous donner la main--de loin. Je suis
+peintre sur porcelaine... Décorateur... Mais alors, la toile, ça ne
+roule pas, hein! C'est les photographes qui sont cause de tout, je
+parie.
+
+--Peintre sur porcelaine, songeait Bourdenois. Et combien gagnez-vous
+par jour? demanda-t-il.
+
+--Cent sous... La journée est de dix heures. Ensuite, je puis encore
+travailler à mes _veillées_.
+
+--Et, fit Bourdenois, croyez-vous que je pourrais...
+
+--Vous? Certainement. Je me charge de vous donner l'emploi des couleurs
+qui ne sont pas les mêmes que vos couleurs à l'huile. Et si vous voulez
+faire la figure ou le paysage, vous pourrez patienter. D'autant plus que
+si vous torchez pas mal la toile, vous pouvez devenir plus fort, au bout
+d'un certain temps, que les peintres sur porcelaine. Seulement, ah! ma
+foi! pas de simagrées. C'est du métier, vous savez!
+
+--Eh! le métier! dit Bourdenois comme s'il se fût parlé à lui-même. Je
+le sais par coeur, ce mot-là. «C'est du métier!» Le grand argument de
+la Bohême qui veut ne rien faire et croupir en son coin. Eh! bien, j'en
+ferai, du métier! Le principal est de vivre. Ensuite j'irai à l'art, si
+je puis,--la journée finie et le pain gagné. Le hasard fait bien ce
+qu'il fait, tenez. Il vous a jeté sur mon chemin pour me sauver. Je
+m'appelle Charles Bourdenois. Je n'ai pas un sou, mais je suis un
+honnête garçon, et je vous suis dès aujourd'hui tout dévoué,--corps et
+coeur.
+
+--Accepté! fit l'autre. Je m'appelle Rambosson. Aussi _riche_ que vous,
+et avec ça marié de l'an dernier, et une fille en nourrice. Malgré tout,
+gai comme un pierrot,--ce qui vaut mieux que de l'être comme un
+croque-mort. La chose a voulu que j'aille aujourd'hui pour figurer à
+Saint-Denis dans un conseil de famille, et que je passe à côté de vous.
+Ça s'est bien trouvé. Demain je demande au patron qu'il vous donne une
+_banquette_ dans l'atelier,--à moins que vous ne préfériez travailler
+chez vous.
+
+--Non, dit Bourdenois, L'atelier!... Je travaillerai mieux loin de ces
+maudites toiles qui ne vous nourrissent pas!
+
+Ils revinrent ensemble à Paris. Rambosson donna rendez-vous à Bourdenois
+pour le lendemain. Charles revint dans son pauvre logis, le coeur plus
+allègre, confiant à présent, et revoyant plus près de lui le visage de
+celle qu'il aimait. C'était par le travail de chaque jour, par le
+travail de l'ouvrier, qu'il allait tenter d'arriver jusqu'à elle. Il se
+sentait fier du sacrifice, plein de courage, emporté par cette idée qui
+prenait corps devant ses yeux:
+
+--Tu pourras la nourrir! Demain ton travail ne sera plus infécond, et
+ton dévouement stérile.
+
+Avant de s'endormir, il jeta à ses toiles inachevées un dernier regard,
+et comme un amant parlerait à sa maîtresse:
+
+--Je reviendrai à vous, dit-il tout haut, oui, je vous reviendrai, mais
+lorsque chaque soir j'aurai gagné la nourriture du lendemain!
+
+Pendant ce temps, Fernand Terral montait en voiture, et se rendait avec
+Cachemire chez Antonia Raymond, une femme à la mode, qui donnait une
+soirée. Les invitations imprimées en lettres d'or sur Bristol glacé,
+portaient que _la toilette la plus simple était de rigueur_; aussi se
+trouva-t-il dans l'appartement d'Antonia, rue du Helder, assez de
+diamants pour nourrir tout un faubourg pendant un mois. La fine fleur de
+l'élégance et de l'insolence parisienne, y luttait de parures et de
+toilettes chimériques. C'était pourtant un médianoche intime où quelques
+rares étrangers avaient été admis. Célébrités de turf et de boulevard,
+illustrations des coulisses dramatiques heurtant les héros des coulisses
+de la Bourse, une grande partie de ce _tout Paris_ qui défraye les
+chroniques, avait franchi l'antichambre d'Antonia Raymond. Des
+boursiers, des acteurs, un ou deux de ces journalistes qui font plus de
+bruit ou de tapage, à eux seuls, que la corporation tout entière, des
+actrices, des mondaines du demi-monde, quelques gens titrés accourus en
+hâte (la plupart de fort loin), pour se brûler aux chandelles
+parisiennes, un amalgame étrange, l'image exacte de ce qui reste au fond
+du vase lorsque les forces vives de la province et de l'étranger, tout
+ce qu'il y a de riche, de beau, ou de noble un peu partout a fini de se
+dissoudre au grand foyer.
+
+Antonia rayonnait dans ce milieu hybride où le blason coudoyait la
+boutique, où, dans les propos, l'argot de la rue venait donner de la
+tête contre le langage encore mal désappris du faubourg Saint-Germain ou
+d'une cour allemande. Elle avait fait tendre de fleurs sa vaste salle à
+manger, et Chevet y dressait un souper de trois mille francs. Elle était
+l'amie de Cachemire. Suzanne, simplement vêtue d'une robe blanche,
+garnie de violettes du pôle naturelles, éclipsait les toilettes les plus
+_diamantées_, et Antonia ne tarissait pas d'éloges sur cette parure.
+Tout le succès, comme on dit, était d'ailleurs pour Cachemire, et Terral
+savourait ce triomphe avec une certaine nuance de dédain.
+
+Les invités n'avaient pas grand besoin d'être présentés les uns aux
+autres. Tous se connaissaient ou à peu près, beaucoup se tutoyaient. Un
+chroniqueur de petit journal prenait en note, dans un coin, les noms des
+convives, car après la chronique des bals du grand monde, il était donné
+à ce temps-ci de connaître la chronique des fêtes du monde interlope.
+Berthe Jouanni était là, celle qui provoqua en duel un de ses amants qui
+venait de se marier; Félicie Germont, l'ancienne écuyère de
+l'Hippodrome; Géraldine de Riancourt, qui porte le nom de son père comme
+on se parerait d'un ruban qu'on aurait sali,--bien d'autres encore--; le
+comte Broski, Olivier Renaud, le petit Barberino, venu d'Italie pour
+faire tourner les cervelles féminines de la rue de Bréda; bien d'autres,
+dont on redisait les noms à tous les angles d'écurie, sur tous les
+champs de course, dans tous les cabinets de restaurants.
+
+Et--comme deux souverains parmi leurs sujets,--Terral portant sa tête
+haute, Cachemire arborant son plus chaste et son plus irrésistible
+sourire.
+
+--Et M. de Rives? demanda Antonia avant de se mettre à
+table.--Rieusaint, vous n'avez pas amené M. de Rives?
+
+--Impossible, ma chère, répondit le comte, M. de Rives est un anachorète
+à présent. Rangé comme les papiers d'un bureaucrate. C'est bête!
+
+--Eh bien! nous souperons sans lui!
+
+On soupa.
+
+Elles se ressemblent toutes, ces nuits passées sous les lustres
+étincelants,--chaudes, fiévreuses, enivrées, gloutones,--pendant qu'au
+dehors il fait froid ou faim! Les mêmes gaîtés, les mêmes plaisanteries,
+les mêmes baisers, les mêmes cris. Les mêmes cris, surtout. Point de
+plaisir sans hurlements, disent ces fous. Tous entraînés alors dans la
+ronde grimaçante, élèvent leur diapason et détonnent. Choc des verres,
+rires sans cause, éclats sans fin, tout se heurte. La symphonie tourne
+au bruit.
+
+On ne converse pas, on s'interpelle, et le rictus remplacé la gaieté!
+Chasse au plaisir! Les lendemains seuls valent quelque chose--par
+l'enseignement. La morale se nomme alors indigestion, dyspepsie,
+névralgie. L'eau de Pullna prend des attitudes de vieux sermoneur. Tout
+se paye.
+
+En ce moment, ils ne songeaient pas à l'échéance.
+
+--Hurrah! Du vin! Du Madère! Finissez donc! Imbécile! Un seul, rien
+qu'un seul!... A la porte!... Une chanson! Rien! Personne! Ah! Oh!
+Eh!... En jouant du mirliton! Espèce d'académicien en chambre!... Ta
+parole?... Ça doit se manger la levrette! Jamais! Oui!... Non! Tu m'en
+rendras raison!... Bonsoir!
+
+Et parmi cette confusion, cette tempête, des propos plus longs,--mais
+aussi fous:
+
+--C'est insensé! Géraldine, vous mangez trop de parfait, mon enfant...
+C'est une indigestion que vous préparez à la fille de votre mère!
+
+--Eh! bien, qu'est-ce que ça vous fait, à vous? Encore du parfait,
+Robert, donne-m'en. Rien qu'un peu. Oh! est-il agaçant... Passe-moi le
+reste, Berthe!
+
+--Ah! vous savez, on a des nouvelles de Miron, qui avait _sauvé la
+caisse_?
+
+--Tiens, tiens...
+
+--Il mène un train de prince, à Bruxelles. La Rue aux Herbes Potagères
+ne parle que de lui!
+
+--Vive Miron!
+
+--Un toast à Miron!
+
+--Mesdames, Josépha n'a pas bu. Je demande pourquoi Josépha n'a pas bu!
+
+--Parce que Miron est une canaille, voilà!
+
+--Un peu fort, Josépha, ma fille!
+
+--Comment écris-tu canaille? Par un K?
+
+--Oui, une canaille. Il m'a flouée. Une chaîne superbe, grosse comme ça.
+Il me la donne. Je saute de joie. Moi qui étais si gentille pour lui! Un
+jour, je veux mettre la chaîne au clou... C'était du doublé!
+
+--Je m'en doutais!
+
+--Très-fort, Miron. Tromper ses actionnaires, bien, mais tromper
+Josépha... Mieux... Très-fort!
+
+--Vive Miron! vive Miron!
+
+--Sur l'air des _Lampions_: Vive Miron! vive Miron! vive Miron!
+
+--Est-elle _grue_, cette Josépha! dit Berthe en vidant une coupe de
+Champagne.
+
+Josépha se leva furieuse, saisit une pomme dans une corbeille et
+l'envoya brusquement à la tête de Berthe qui esquiva le coup. La pomme
+alla briser un petit miroir de Venise, ce qui, dit quelqu'un, fit rire
+l'assemblée _aux éclats_. Le petit Barberino raccommoda Berthe et
+Josépha en les embrassant toutes les deux. Antonia s'était levée pour
+voir les dessins faits par la brisure de la glace.
+
+--Deux losanges à droite, dit-elle en se rasseyant. Signe d'argent! Le
+petit Polonais _casquera_!
+
+--Oh! superbe! Antonia, ma chère, tu es superbe! Boranoff, ça vous venge
+ça, hein? Le petit Polonais _casquera_! Vive la Russie!
+
+--Ah! je m'en moque, cher... Laissez-moi. Félicie me raconte son
+histoire!
+
+--De quel droit?
+
+--Pas de faveur! Vive l'égalité! Pas de préférence!
+
+--On ne doit pas se parler à voix basse!
+
+--A la porte, Félicie!
+
+--Qu'elle parle pour tout le monde!
+
+--Faites-la monter sur la table...
+
+--Félicie, monte sur la table et conte-nous ton histoire!
+
+--L'histoire de Félicie! On demande l'histoire de Félicie!
+
+--Tout haut!
+
+--Silence!
+
+--Elle parlera.
+
+--Elle ne parlera pas!
+
+Félicie pleurait. Le vin lui montait à la fibre lacrymale. Elle
+contemplait son assiette avec mélancolie. Ses cheveux s'étaient dénoués
+et retombaient sur ses épaules. Elle regarda toute la table d'un air
+vague et lentement:
+
+--Ça m'est égal, vous savez, dit-elle avec les hésitations et les
+accents traînards de l'ivresse... Je vais vous la dire, mon histoire...
+Si vous croyez qu'elle est drôle?... Passe-moi du vin, mon petit
+Léopold... Non, le Xérès... Il faut vous dire que j'ai habité chez mes
+parents!
+
+--Parbleu!
+
+--Tout le monde a habité chez ses parents, cria Cachemire qui reposait
+sa tête dans le gilet de Fernand Terral.
+
+--A Chaillot, les parents! fit Berthe en suçant un morceau de citron
+trempé dans le poivre.
+
+--Ah! oui, continua-t-elle, avec ça qu'ils étaient mignons. Moi, je
+m'embêtais... Laissez mes cheveux, vous! Et puis, il y avait un petit
+clerc d'huissier sur le même carré. Il était joli comme tout.
+
+--Joli comme Barberino.
+
+--Si c'est une scie! fit le petit napolitain avec humeur.
+
+--Chut! Silence! L'histoire de Félicie.
+
+--Inélégante, cette histoire-là! dit le comte Broski.
+
+Félicie n'entendait rien.
+
+--A la fin des fins, eh! bien! quoi!... Je devins sa maîtresse... Mais
+voilà... Et l'enfant?
+
+--Ah! ah! il y avait un enfant!
+
+--Un enfant? Tableau!
+
+--Et qu'en as-tu fait de ton enfant, Félicie?
+
+Elle regarda encore la table de son oeil atone et avec un terrible
+sourire--celui des folles:
+
+--Je l'ai tué, dit-elle doucement.
+
+Ils étaient ivres, ils étaient fous, ils riaient, ils criaient, ils se
+galvanisaient, ils se tordaient, et _s'hystérisaient_.
+
+Mais quand elle eut dit ces mots, instinctivement ils se regardèrent,
+devenus glacés dans leur ivresse.
+
+--Je l'ai tué!... continuait Félicie au milieu de ce silence. Si petit!
+Je l'ai étouffé... De cette main-là... Ensuite, je l'ai mis dans la
+caisse à fleurs sur notre fenêtre--dans la terre... J'arrosais tous les
+matins. Il n'y avait pas besoin d'arroser, allez! Ça poussait! ça
+poussait! Du fumier, quoi! J'ai toujours gardé un bouquet de ces
+fleurs-là... Il est fané le pauvre bouquet, dit-elle en pleurant dans le
+verre qu'elle tenait, mais vrai,--il sent encore bon!
+
+Le silence était devenu glacé, sinistre, sépulcral. On s'examinait,
+chacun se demandant qui le premier allait partir.
+
+--Eh! bien, s'écria Terral en se levant brusquement, en voilà une partie
+de plaisir! On se tait... Jetons-la par la fenêtre, Félicie, avec ses
+histoires de revenants!... Le diable l'emporte, elle est lugubre!...
+Olivier Renaud, mon cher, un article à faire celui-là!
+
+--Ça a _jeté un froid_! dit Renaud.
+
+--Du vin! s'écria Antonia. Versez à boire!
+
+--Et oublions Félicie Hamlet!
+
+--Félicie Young! dit Olivier Renaud.
+
+--Je ne sais pas pourquoi vous m'insultez, dit-elle, je m'appelle
+Germot, moi!
+
+La symphonie du souper allait _crescendo_. De moment en moment, cette
+salle où l'on étouffait s'emplissait d'un bruit plus intense, de notes
+plus aiguës. Ce fouillis de têtes avinées, de pommettes rougies,
+d'étoffes claires et d'habits noirs, ce mélange de froissements de soie,
+de bruits de bouchons sautant en l'air, de verres heurtés et brisés, de
+lourds propos, cette chaleur parfumée, cette atmosphère chargée,
+pénétrante, électrique, les transportaient, les grisaient davantage.
+
+Cachemire se sentait heureuse dans cette fièvre.
+
+Ses tempes battaient. Elle pressait dans ses petites mains les mains de
+Terral. Elle regardait Antonia d'un air de triomphe. Elle se savait la
+reine de toutes ces femmes, la mieux aimée, la plus enviée! Elle avait
+toujours à présent un écrasant sourire. La fille du père Labarbade se
+donnait des airs d'Impéria.
+
+Et Terral aussi rayonnait. Il surprenait au passage plus d'un regard
+féminin braqué sur lui. Par ces hommes qui étaient là, lui aussi se
+savait étudié, jalousé! Il avait maintenant de l'or dans ses poches. Qui
+pouvait l'arrêter? Tout s'ouvrait. L'ambitieux voyait avancer l'avenir.
+
+--Terral, lui cria du bout de la table Olivier Renaud qui le regardait,
+allons, un toast!
+
+--Le diable soit des toasts, dit-il, ou buvez à la grande famille des
+sots, si vous voulez! Vous leur devez bien cela, journaliste!
+
+--Et vous, millionnaire futur!
+
+--Pourquoi pas? dit-il. Il y a assez d'imbéciles qui rampent. Laissez
+les gens d'esprit prendre leur vol. Il est bien temps que l'intelligence
+soit payée à sa valeur. Et si on ne la paie pas, qu'elle prenne! Oui, ma
+foi. Qu'est-ce que la morale absurde qui changerait le monde en cloître?
+La nature nous a créés appétits et désirs. C'est pour que désirs et
+appétits, tout soit satisfait. Que diable! si nous avons des dents, ce
+n'est point pour être condamné à nous les arracher. C'est pour dévorer.
+Et ceux qui ont les dents les plus longues doivent dévorer davantage!
+
+--Bravo!
+
+--Terral, vous êtes superbe!
+
+--Une chaire à la Sorbonne pour Fernand Terral!
+
+--La morale? Jolie sottise! Ce qui est bien ici est détestable là.
+Allez donc au Malabar avec votre morale stupide, ô gens vertueux! On
+vous pendra comme des gredins. Tout ce qui est profitable est bon, qu'en
+dites-vous, Broski?
+
+--Approuvé! Passez-moi le rhum!
+
+--D'autant plus que l'humanité est pétrie d'ineptie! Triste espèce!
+
+--Ah! dites donc, Terral, pas de sottises, fit Berthe.
+
+Cachemire regardait Terral avec amour. Elle ne l'avait jamais vu si
+beau!
+
+--Il n'y a que deux sortes de gens, continuait-il, ceux qui osent
+affirmer leur ambition. Place à ceux-là. Vive l'audace. Puis ceux qui se
+rongent le foie dans leur coin, sans oser faire un mouvement. Ils
+meurent tout aussi haineux et non satisfaits. Tant pis pour les timides!
+La règle donc est celle-ci: Vouloir beaucoup et prendre le plus
+possible. A l'assaut!
+
+--A la baïonnette!
+
+--Vous êtes magnifique, Terral, criait Olivier Renaud: L'Achille du
+boulevard!
+
+--Machiavel lui-même!
+
+--Oh! des bêtises alors, fit Antonia. Pas de noms propres!
+
+--Terral nous ennuie, disait Félicie en pleurant sur sa robe de soie
+mauve... Une chanson!
+
+--Une chanson! _La Femme à barbe!_
+
+--Comment? Il n'y a plus de liqueur? Passez-moi de l'eau de Cologne
+alors!
+
+--De l'eau de Cologne! C'est une idée!
+
+--Ah! çà, mais là-bas vous êtes ivres donc?
+
+--Oui! De l'eau de Cologne!... J'ai soif, moi, répétait Félicie... J'ai
+soif!
+
+--Du vinaigre de toilette, n'importe quoi!
+
+--A boire!
+
+Ils buvaient.
+
+La nuit finissait, la longue nuit embrasée, la nuit folle; le jour se
+levait, les ouvriers sortaient déjà dans les rues silencieuses, et,
+fous, avides encore, les lèvres cuites, ces insatiables demandaient à
+boire, à boire encore, toujours! Ils n'avaient plus de vin. Ils avaient
+bu des liqueurs précieuses, des _crus_ princiers, des crêmes exquises,
+et pour apaiser cette soif terrible, le matin venu, ils buvaient encore,
+mais cette fois, du petit bleu, pris à la hâte chez le marchand de vins,
+dans la rue,--du vin âpre qui les rafraîchissait, qui les jetait à
+terre, çà et là, groupés d'une façon sinistre, pâles, hâves, le fard
+tombé, verdâtres, les bougies s'éteignant dans les bobèches qui
+craquaient, quelques-uns ronflant, d'autres se plaignant, geignant,
+d'autres pleurant. Et Terral seul, debout, regardait ces yeux plombés,
+ces corps écrasés, ces vaincus de l'orgie en soutenant Cachemire qui
+s'était affaissée entre ses bras.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Un soir, en rentrant de sa répétition, Cachemire, toute joyeuse, dit à
+Fernand Terral:
+
+--Tu ne sais pas? Le théâtre répète une féerie! Il a assez de la
+comédie en costume moderne. C'est si bête! On aura des jupes courtes.
+C'est Marcelin qui va dessiner les costumes, et j'ai un rôle, oh! mais
+un rôle!... Six toilettes!
+
+--Ah! fit Terral.
+
+--Tu n'as pas l'air content?
+
+--Moi? si fait!
+
+Cachemire ne répliqua point. Mais elle ne s'était pas trompée. Terral
+avait paru contrarié; il l'était en effet, et il songeait à présent.
+Depuis quelque temps, d'ailleurs, il était jaloux.
+
+Terral, à la fin, s'était pris pour Cachemire d'un amour plus profond ou
+du moins plus violent qu'il n'osait se l'avouer. Encore ne pouvait-il se
+plaindre à personne de cette chute. C'était lui-même qui avait creusé la
+fosse où il était tombé. A force de jouer avec la passion, il s'y était
+brûlé le coeur ou les sens, un peu de l'un et beaucoup des autres. Il
+s'était cru au-dessus de la moyenne des hommes, et la cuirasse qu'il
+avait endossée avait pourtant ses défauts par où les flèches pouvaient
+pénétrer. Ce Titan avait trouvé son maître, et cet audacieux était bien
+près, à cette heure, de se voir dominé par la faible volonté et les
+caprices fous de Cachemire. Mais comme il était fort, réellement fort,
+il leur résistait. Il ne voulait pas qu'elle prît sur lui plus d'empire
+qu'il ne voulait lui en donner, et comme il reconnaissait
+instinctivement la puissance de cette enfant, instinctivement aussi il
+se roidissait et ne voulait pas faiblir.
+
+Ce qui avait poussé dans une sorte d'amour ce Terral, incapable pourtant
+d'aimer, c'était la jalousie. Il comprenait, il sentait depuis quelque
+temps que Cachemire n'était plus à lui tout entière. Elle semblait lasse
+et rassasiée, elle n'avait plus de ces élans qui la poussaient vers lui,
+de ces paroles où elle se livrait,--et sans mentir,--emportée qu'elle
+était elle-même par l'orgueil de sa conquête. Maintenant, au lieu de
+bavarder comme autrefois quand elle se trouvait avec Terral, la linotte
+demeurait triste avec de grands yeux ouverts sur quelque chose que
+Fernand ne voyait pas. Il la questionnait, elle balbutiait une réponse
+qui n'expliquait rien et elle soupirait.
+
+L'orgueilleux Terral souffrait vraiment de voir qu'elle ne lui
+appartenait plus. Il y avait une ombre, un désir,--il ne savait
+quoi,--entre elle et lui. Sa vanité s'en froissa. C'était le seul
+sentiment peut-être par lequel ce roc vivant fût accessible. Dès qu'il
+fut jaloux, il devint faible.
+
+Cachemire s'en aperçut et en abusa.
+
+Elle demeurait plus longtemps à présent à ses répétitions, elle n'était
+pas exacte à tous les rendez-vous qu'elle donnait, elle se faisait
+attendre, elle écoutait à peine les reproches, loin de demander pardon
+comme autrefois, elle souriait, chantonnait, passait à autre chose. Elle
+se sentait sûre de Terral, et n'avait plus besoin de se l'attacher aussi
+fortement. Pourtant elle l'aimait encore, par habitude peut-être.
+Fernand se demandait s'il ne valait pas mieux la quitter que de vivre
+ainsi, à ses côtés. Car enfin, l'argent qu'il gagnait était pour elle,
+et il en gagnait beaucoup. Cachemire avait des goûts de dépense folle.
+Il se creusait la tête pour y découvrir une mine d'or. Souvent il la
+trouvait. Ses coups de bourse étaient d'une audace effrénée, toujours
+heureux. Il remuait des millions en n'ayant pas mille francs en poche.
+Avec Rien il avait, il arrachait Tout.
+
+Cachemire ne lui en savait pas gré. Naturellement Terral, accablé de
+préoccupations, n'était plus le Terral dédaigneux et fier qu'elle avait
+connu, qui l'avait séduite. C'était un élégant comme tout le monde,
+comme M. de Bruand, non plus un amant, mais presque un mari, un maître.
+Toute domination la fatiguait. Ce n'était pas tant la vie luxueuse que
+la vie facile qu'elle aimait. Oh! sa liberté!
+
+Elle la trouvait, cette liberté, entre deux portants, dans les
+coulisses, dans sa loge où les lettres pleuvaient. Cette loge étroite,
+encombrée de pots de pommades, de brosses, de cold-cream, de couleurs,
+de poudre, de fausses nattes, de bijoux, de soie, cette loge sentant le
+gaze et le patchouly, cette boîte à cancans où l'habilleuse, le
+perruquier, les camarades, la portière, se suivaient, c'était un
+Eldorado. Elle y passait ses meilleures heures, ses plus enviées. Quand
+il fallait la quitter, elle se sentait un peu triste. Elle y restait
+donc le plus possible, caquetant, riant, à peine habillée, devant un
+miroir qui marivaudait avec elle, et lui répétait, tout un soir, qu'elle
+était belle et faite pour être aimée.
+
+Être aimée! Eh! certes, elle savait bien que Terral l'aimait. Mais cet
+amour-là avait quelque chose de _déjà vu_ qui la fatiguait. Elle eût
+voulu le conserver, mais y juxtaposer quelque roman nouveau, et de
+nouvelles émotions dont elle avait soif. Parfois aussi, comme dans le
+souper chez Antonia, elle sentait se réveiller en elle sa passion pour
+Terral. Mais cela durait peu. Elle songeait ensuite et rêvait;--si le
+Désir peut s'appeler le Rêve! Tout Paris connaît Messidor. C'est un
+petit homme maigre, couturé par la petite vérole, la figure en lame de
+couteau, mais les yeux pleins de poudre et la voix vibrante. Il jouait
+alors dans un drame quelconque un rôle comique, et tombait dans la pièce
+comme marée en carême pour chanter la _ronde_ de rigueur.
+
+Pendant qu'il _détaillait_ ses couplets un soir, il vit dans une
+avant-scène une jeune femme vêtue de blanc qui tenait sur lui une
+lorgnette braquée.
+
+--Tiens, se dit Messidor, Cachemire!
+
+C'était Cachemire.
+
+On en causa au foyer; Messidor en rit le premier. Le lendemain, à
+l'heure de la ronde, Cachemire était encore là.
+
+--Oh! oh! dit-on à Messidor, c'est significatif. Messidor, tu as tourné
+la tête à Cachemire. Le bourreau des coeurs, ce Messidor! On demande
+le crâne de Messidor.
+
+--Et qu'est-ce qu'on en ferait? dit mademoiselle Fernande, une des
+victimes de Messidor.
+
+Le surlendemain, à son entrée en scène, Messidor aperçut encore
+Cachemire.
+
+--Ah! _mes enfants_, dit-il en rentrant dans les coulisses, écoutez, je
+ne suis point fat, quoiqu'on m'ait fait assez laid pour me permettre de
+l'être, mais,--il porta en riant la main à son coeur,--c'est certain,
+je suis aimé!
+
+--Aimé! dit mademoiselle Fernande en haussant les épaules.
+
+Elle ajouta, dans le dialecte des _Frontins_ du Palais-Royal:
+
+--Il croit, ma parole, que toutes les femmes le _gobent_! Mais
+regarde-toi donc, Messidor!
+
+Messidor ne se trompait pas. Cette face maigre, ce corps malingre, ce je
+ne sais quoi de spirituellement grêle, avaient séduit Cachemire, cette
+Cachemire à la recherche d'un _idéal_. L'_éclectisme_,--qu'elle ne
+connaissait pas,--l'avait conduite de Terral à Messidor. Il l'eût menée
+tout aussi bien de la statue de l'Apollon du Belvédère au surmoulage de
+quelque pauvre statuette mexicaine. Elle mit d'ailleurs une certaine
+hardiesse dans l'aventure. Un soir, elle monta bravement dans les
+coulisses, saluant à droite et à gauche quelque camarade, elle alla
+droit à la loge de Messidor, et l'enleva littéralement dans son coupé.
+On en parla deux jours dans le monde des théâtres. Ce fut un petit
+scandale.
+
+Comme il en est de plus gros, on oublia celui-ci pour les autres, et
+tout fut dit.
+
+La vie de mensonge pour laquelle elle était née, la vie de ruses, de
+tromperies, de souriantes hypocrisies recommença donc pour Cachemire.
+Elle se sentit dans son élément, et respira. Elle avait langui jusqu'à
+présent (la constance, quel supplice pour ses pareilles! il ne leur faut
+ni la vertu ni les demi-vertus!), mais dès-lors, Cachemire redevint
+elle-même. Volupté suprême de la fille d'Ève, elle avait trompé M. de
+Bruand pour Terral, elle trompa Terral pour Messidor. Ce n'était que le
+début. S'étourdir, aller, venir, la vie folle, le choc des verres, les
+courses, le bruissement de la soie, l'odeur du souper, c'était son
+atmosphère, sa vie. Elle était née pour cela. Elle trouvait qu'il était
+temps de secouer les jougs. Terral pesait autant qu'avait pesé Armand.
+Terral! Elle le craignait cependant, et elle se cachait. Ah! s'il avait
+su!...
+
+Or, il savait. Il savait puisqu'il devinait. Il était furieux. Il se
+contraignait pour laisser croire qu'il ignorait. Il avait peur de
+l'explosion. Il n'avait point de preuves, mais des soupçons. Le jour où
+sous peine de ridicule il ne lui serait plus permis de laisser croire
+qu'il ne savait rien, ce jour-là serait terrible.
+
+Et ce jour-là devait arriver.
+
+Cachemire lui avait dit de venir la prendre, une après-midi, à l'heure
+du dîner. Il l'emmènerait au restaurant, puis au théâtre. Elle ne jouait
+pas. Terral avait loué une loge dans la journée. A l'heure indiquée il
+se présenta.
+
+Cachemire était absente.
+
+Terral trouva madame Labarbade et le petit Adolphe, en tunique, qui
+grimpait sur les fauteuils de reps blanc. C'était un jeudi; sa mère
+l'avait fait sortir.
+
+--Cachemire rentrera-t-elle bientôt? demanda Fernand.
+
+--Ah! fit madame Labarbade. Voilà!
+
+Elle avait pris un air important, et, les mains fermées, faisait
+tourner ses pouces autour l'un de l'autre.
+
+--Elle est au théâtre? dit encore Terral.
+
+--Je ne crois pas!
+
+--Rentrera-t-elle pour dîner?
+
+--Non, non, certainement. Je vais, moi, dîner avec mon Adolphe au
+Palais-Royal, et après le repas, nous irons au théâtre voir jouer
+Gil-Pérès!
+
+--Et mademoiselle Schneider! dit le collégien en clignant l'oeil
+gauche.
+
+--Gamin, va! fit la mère.
+
+Terral s'était assis, un peu impatient.
+
+--C'est bien, j'attendrai.
+
+Madame Labarbade passa dans sa chambre pour prendre son châle.
+
+--Vous savez, vous, dit alors Adolphe en s'approchant de Terral, si vous
+attendez ma soeur, vous attendrez longtemps. Il y a beau jour qu'elle
+a filé. Elle _la fait bonne_, allez! Savez-vous où elle dîne? A Nogent!
+
+--Parbleu! dit Terral en se levant.
+
+Il prit son chapeau et sortit brusquement pendant que le jeune Adolphe,
+étendu à la créole, battait avec ses souliers une charge sur le canapé,
+pour témoigner son contentement.
+
+--Tu ne sais pas? dit-il à sa mère lorsqu'elle rentra, j'ai _déclaqué_
+tout. Il va tomber au beau milieu du _balthazar_, là-bas. Ça va être du
+joli!
+
+--Ah! petit scélérat, fit madame Labarbade en riant, tu n'auras donc
+jamais fini?
+
+--Jamais! C'est la tête du Messidor que je voudras voir. M. Fernand va
+mettre les pieds dans le plat. _V'là ce que c'est, c'est bien fait_,
+chantait-il d'une voix de grillon.
+
+--Tu peux te vanter d'avoir de la malice, toi, répétait madame Labarbade
+en l'embrassant... Et puis, je ne suis pas fâchée que la péronelle ait
+sur les doigts. Si elle croit que celui-là est du bois dont on fait les
+M. Bruand!
+
+--Ensuite, tu sais, dit Adolphe, elle _m'embête_! L'autre dimanche, je
+n'avais pas de tabac, je lui demande vingt sous, elle refuse. Oh! bien,
+alors!... C'est pas une soeur, ça!
+
+--Ne crains rien, va, ajouta la mère, ses châles de l'Inde ne dureront
+pas toujours..... On aura sa revanche. Allons, viens!
+
+Terral était parti pâle, les dents serrées, cherchant une voiture sans
+une autre pensée que celle-ci: courir à Nogent, y trouver Cachemire, et
+la ramener à Paris après avoir souffleté celui... Mais le nom de cet
+homme, il l'ignorait. Puis il ne savait même pas où la rencontrer, elle,
+dans ce Nogent. Il revint machinalement chez Cachemire. Personne. Madame
+Labarbade était partie, la femme de chambre n'était plus là, le cocher
+avait sans doute conduit Cachemire à la campagne. Terral passa une
+soirée agitée; son amour-propre, plus douloureux que son amour, le
+torturait, ainsi outragé. Mais il saurait bien se venger.
+
+Il alla à son cercle, joua, perdit, perdit follement. En sortant il
+devait seize mille francs au petit Barberino. Peu lui importait. Il
+devait toucher le lendemain une liquidation. Il payerait. C'était
+Cachemire seule qui le rendait nerveux, furieux. Il voulut attendre au
+lendemain pour sa revanche. Il rentra chez lui, essaya de lire, puis de
+s'endormir, passa la nuit la plus agitée du monde, et se leva avec le
+jour. A dix heures, il était chez elle; Cachemire n'était pas rentrée.
+
+--Bien, dit Terral à madame Labarbade qui prenait un air inquiet pour
+lui parler, je reviendrai.
+
+Il revint. Cachemire couchée, dormait,--à quatre heures.
+
+--Madame a dit que personne... commença la femme de chambre.
+
+--Je sais, fit Terral, mais j'entre.
+
+Il poussa brusquement la porte de la chambre.
+
+Les rideaux étaient tirés; les gais rayons de soleil, arrêtés au
+passage, filtraient à peine de petits jets de lumière, semblables à des
+égratignures, qui se fichaient tout droit, comme des flèches, sur le
+tapis blanc à fleurs pâles.
+
+Le lit, aux grands rideaux de guipure soutenus par des rubans roses, se
+dessinait vaguement, comme une blancheur, dans la pénombre. Il y avait
+réellement quelque chose de candide et de virginal dans cette chambre où
+l'on n'entendait maintenant que la respiration un peu oppressée de celle
+qui dormait.
+
+Terral s'approcha du lit.
+
+Il s'était habitué à l'obscurité, à cette obscurité sourde des
+appartements qui confisquent la nuit pendant le jour. Il regarda
+Cachemire, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras droit dont
+la main pendait et elle reposait, la bouche entr'ouverte. Ses cheveux
+noirs, dénoués, s'étaient répandus sur son front, et ruisselaient sur
+la dentelle de l'oreiller. Les paupières alourdies semblaient baissées
+sur les yeux battus comme par une main de plomb. Il y avait sur ce
+visage aux lignes pures quelque chose comme de la fatigue, la fatigue
+lente à secouer des lendemains du plaisir.
+
+Terral examina un moment Cachemire, puis il alla à la fenêtre, tira
+brusquement les rideaux sur leur tringle, souleva l'espagnolette, poussa
+les volets et fit, dans l'ombre parfumée de la chambre à coucher, comme
+une trouée de lumière.
+
+Cachemire n'avait rien entendu. Elle n'avait pas bougé.
+
+Il la prit par le bras et la secoua presque brutalement.
+
+Elle se souleva doucement, écartant de ses deux mains les cheveux qui
+lui coulaient sur le front, se frottant les yeux avec des mouvements de
+chatte et souriant, instinctivement.
+
+Quand elle aperçut Terral, elle poussa comme un soupir.
+
+--Ah! c'est toi!...
+
+--C'est moi.
+
+Elle fut en un instant réveillée, et sur le qui vive.
+
+--Tu m'en veux beaucoup, n'est-ce pas? dit-elle.
+
+Elle avait préparé ses batteries, sûre d'elle-même.
+
+--Non, dit-il froidement. Pourquoi t'en voudrais-je, n'es-tu pas libre?
+
+Il comprenait bien que ce n'était pas en s'imposant à une nature
+inconstante et vaine qu'on la domptait. Dans ces paroles, il mit une
+teinte de mépris. C'était le moyen de ramener, par le dépit, celle qui
+s'enfuyait.
+
+--Des pactes comme le nôtre ne sont pas signés pour longtemps, ajouta
+Fernand. Eh! pardieu, qui nous réunit? Un caprice. Il est fini, n'en
+parlons plus. J'ai--une minute--été tenté hier de me fâcher
+ridiculement. J'ai réfléchi. Je viens t'embrasser et te dire adieu.
+
+--Comment prononces-tu ça?
+
+--Tu es une bonne fille au fond, dit Terral en lui prenant les
+mains,--il eût voulu les broyer--nous serons toujours d'excellents amis.
+Donne ton front, que je t'embrasse...
+
+--Fernand, fit-elle alors en se redressant et en le regardant en face,
+dis-moi la vérité, tu ne m'aimes plus?
+
+--Vous avouerez, ma chère enfant, que vous m'avez peut-être donné le
+droit de vous oublier un peu...
+
+--Je t'ai oublié, moi?
+
+--Du diable si j'essayerai de m'en plaindre, mais je serais aveugle de
+ne pas le voir. Je t'ai attendue hier une heure au moins, d'autres se
+seraient cruellement désespérés.... A chacun son tempérament, moi...
+
+--Toi, tu es allé chez Antonia? Voyons, ne le nie pas.
+
+--J'ai parfaitement, que je sache, le droit d'aller où bon me semble, et
+vous de même au surplus, ma chérie. Je n'interroge pas, ne me faites pas
+de questions, c'est bien le moins.
+
+--Et si je te dis tout, moi, te tairas-tu encore?
+
+--Ah! çà mais, dit Terral en riant, tu es jalouse, Dieu me pardonne!
+
+--C'est possible! J'ai mon amour-propre comme une autre, n'est-ce pas?
+
+--Pardieu!
+
+--Écoute, vois-tu, Fernand. C'est vrai, on m'a entraînée à Nogent. C'est
+Florine... Une partie de campagne, voilà tout... C'était sa fête!... Je
+t'ai fait attendre... mais ce n'est pas une raison... Ah! j'ai été
+contrariée. Tu m'en veux encore, je le vois bien. Dis-moi, tu as vu
+Antonia, n'est-ce pas?
+
+--Ah! s'écria Terral, laisse-là cette niaise scène de jalousie. Que
+t'importe Antonia, et moi, et les autres? Me prends-tu pour un sot? Ce
+n'est pas Florine qui t'a entraînée hier, tu es allée à Nogent avec
+Messidor!
+
+--Fernand...
+
+--Eh! si je te le dis, c'est que je le sais!
+
+--Je jure, commença Cachemire...
+
+--Pourquoi jurer? Est-ce que je crie, est-ce que je me plains? Y a-t-il
+un reproche sur mes lèvres ou dans mes yeux? Regarde-moi. Après M. de
+Bruand, Messidor..., pourquoi pas? Est-ce que je te suis une chaîne,
+moi? Tu désires être libre... Va! Mais ce que je ne veux pas, entends-tu
+bien, c'est qu'on rie de moi par derrière et qu'on croie m'avoir trompé
+quand on m'aura menti! Je ne suis pas de ceux qu'on prend aux glus
+vulgaires. Et tu as cru faire de moi ton jouet, pauvre petite! Mais
+regarde-moi encore, je te briserais, toi et ce petit, entre ces deux
+doigts.
+
+Il se promenait à grands pas à travers la chambre, redressant sa tête
+hardie, suivi des yeux par cette Cachemire, devenue humble tout à coup,
+en retrouvant le Terral d'autrefois,--celui dont le regard la traversait
+comme un éclair.
+
+--Je ne suis pas un tyran, dit-il encore, et quel autre droit ai-je sur
+toi que celui du hasard et d'une fantaisie échangée? Mais à
+personne,--pas même à toi,--je ne permets d'oser me railler. Passer de
+mes bras dans ceux d'un autre? Soit. Tu es née d'ailleurs, ajouta-t-il
+avec mépris, et faite pour cela. Mais,--et Fernand Terral redressait son
+torse splendide,--essayer de me prendre pour dupe, Cachemire, voilà,
+entends-tu bien, ce que je te défends!
+
+--Eh! bien, oui, dit-elle tout à coup entraînée et écrasée à la fois par
+cette colère dédaigneuse et contenue, j'ai eu tort. Je te demande
+pardon. Je m'accuse. Je me repens. Je t'aime toujours. Tu es mon Terral.
+Voyons, est-ce que tu ne m'aimes plus, toi? Regarde-moi. Je suis ta
+petite femme. Je t'en prie, ne t'en va pas, Fernand, ne t'en va pas sans
+m'avoir dit que tout est oublié!
+
+Sur un fauteuil, la robe que Cachemire portait la veille, était jetée
+comme au hasard. Terral la prit, la repoussa et s'assit. Cachemire était
+venue se blottir à ses pieds, lui prenant les mains, appuyant sur les
+genoux de Terral sa tête brune et pâlie, et le carressant d'un sourire
+d'esclave, implorant, priant, s'humiliant. Il la regardait, les épaules
+nues, irrésistible, avec des battements de coeur, et se contenait,
+sachant bien, que le salut de la partie était dans sa froideur et dans
+son implacable dédain. Alors elle fut servile et basse, elle supplia,
+elle lui arracha son pardon par des larmes. Elle ne l'aimait plus
+pourtant. Mais il la _tenait_ toujours. Elle ne devinait pas que cet
+homme l'adorait. Elle se croyait délaissée. Elle avait peur,--par
+vanité,--de le perdre et de le voir à une autre. Sans doute elle voulait
+bien le tromper, mais elle était résolue à ne pas le laisser échapper.
+Malgré tout, malgré l'habitude, la lassitude, le temps, il n'avait point
+perdu de son prestige aux yeux de cette femme, et il était encore le
+préféré sinon le seul, l'aimant sinon l'amant.
+
+Terral s'applaudissait dans son orgueil d'avoir affecté avec un tel
+courage un détachement qu'il n'avait pas. Il savait bien que le jour où
+elle lirait clairement en lui, il serait perdu. Elle n'avait fait
+heureusement qu'épeler les premières faiblesses de Terral, et cette
+scène dernière venait de la rejeter dans ces réflexions pleines de
+troubles qui lui venaient lorsqu'elle essayait autrefois de s'expliquer
+cet étrange caractère de Terral. Tant de câlineries d'enfant opposées à
+des intrépidités audacieuses, le mépris et l'amour, l'ironie et la
+caresse, l'ardent baiser et la main de fer prête à frapper, Terral avait
+à la fois, et à quelques heures de distance, tout cela, ces tendresses
+et ces brutalités, le charme qui attirait et la colère qui terrifiait.
+
+--C'est donc le diable, songeait Cachemire pendant que Constance, sa
+femme de chambre, l'habillait. Puis elle se rappelait l'attitude
+qu'elle avait eue devant lui tout à l'heure, et rougissait de tant de
+faiblesse. Elle eût voulu sur-le-champ prendre sa revanche. Elle!
+Cachemire! Pleurer!
+
+--Bah! fit-elle, tout à coup, si c'est le diable, on lui coupera les
+griffes!
+
+--Madame a dit? interrompit Constance en demeurant stupéfaite.
+
+--Rien. Un peu plus de poudre de riz ici. C'est cela. Bon, et qui fait
+tout ce bruit dans l'antichambre? demanda-t-elle en tendant l'oreille.
+Va donc t'informer.
+
+Mademoiselle Constance revint en disant que c'étaient plusieurs
+créanciers qui désiraient parler à _madame_.
+
+--Et personne n'est là pour les recevoir? fit Cachemire.
+
+--Si fait, Héloïse.
+
+Héloïse était la cuisinière.
+
+--Héloïse est une sotte, dit Suzanne, elle ne s'en tirera jamais. Il
+faut leur envoyer _maman Anaïs_.
+
+Constance sortit par la porte qui conduisait à la chambre de madame
+Labarbade pendant que Cachemire, comme pour accompagner le choeur des
+créanciers, se mit à fredonner sur le piano l'air d'_Ay Chiquita_!
+
+Madame Labarbade étendue sur une causeuse, lisait un roman de Xavier de
+Montépin, édition Cadot,--les classiques du boudoir. Elle regarda
+Constance d'un air de mauvaise humeur en posant sur le guéridon
+l'in-octavo jaune, et marquant d'une croix avec son ongle le passage où
+elle s'était arrêtée.
+
+--Madame, dit Constance, ce sont des fournisseurs. Ils font un beau
+tapage dans l'antichambre, et madame m'a priée...
+
+--Allons bon! fit madame Labarbade, je vous vois venir. Jolie
+commission! C'est Suzanne qui fait les dettes, et c'est maman Labarbade
+qui reçoit les camouflets. Ah! je puis me vanter d'avoir été maligne le
+jour où j'ai eu la sottise de venir ici. On n'est bien que chez soi
+décidément. Et puis des corvées, à n'en plus finir! Est-ce que ce sont
+mes créanciers, à moi, est-ce que je les connais, moi, voyons?
+
+--Ah! mais, dit Constance, il faut cependant se dépêcher. Ils vont tout
+briser, et il n'y a là-bas que cette _grue_ d'Héloïse.
+
+--C'est bon, grommela _maman Anaïs_. On y va.
+
+Elle donna devant la glace un tour à sa chevelure, un petit coup à son
+tablier de soie, prit un air digne en fourrant ses mains dans ses
+poches, et passa dans l'antichambre.
+
+Ils étaient là, criant, réclamant et parlant de forcer les portes, et
+jetant dans leurs clameurs de menaçants noms d'huissiers. Le plus
+acharné, le petit père Moïse, n'en démordait pas, et demandait qu'on lui
+_serfit mam'zelle Gagemire_.
+
+--Eh! bien, eh! bien, qu'est-ce que c'est, dit madame Labarbade! On se
+dévore?... C'est donc une tuerie ici? On se croirait à la Bourse. Tas de
+sans coeur! Vous ne savez donc pas que la petite est couchée, malade?
+
+--_Malate?_ demanda Moïse avec anxiété. Alors, raison de _blus_ pour
+_bayer_!
+
+--C'est vrai, dit un autre. La santé de mademoiselle Cachemire, c'est
+notre garantie.
+
+--N'ayez pas peur, fit madame Labarbade. Elle a bon pied, bon oeil.
+Seulement est-ce une raison pour faire un sabbat à réveiller toute une
+caserne, s'il était nuit?
+
+--Il fait _chour_ reprit Moïse, et nous _afons_ le droit de _tapacher_
+guand on baye bas!
+
+--Tiens, vous croyez ça, vous?
+
+--Parbleu! qu'on nous paye, nous nous tairons!
+
+--Voilà une heure que nous faisons le pied de grue!
+
+--On m'a fait rapporter ma note vingt-deux fois. Vingt-deux fois une
+note de boucherie!
+
+--Et moi donc!
+
+--Et moi, en ai-je fait de ces pas pour ne rien toucher!
+
+--_Foui! foui!_ nous les gonnaissons, les marges de zet esgalier, bar
+exemple! z'est eine invamie! z'est intécent!
+
+--Indécent! dites donc, parlez pour vous, vieux sans-culotte, dit madame
+Labarbade. Et qui vous a dit qu'on ne vous solderait pas?
+
+--Comment qui nous l'a dit, puisqu'il y a trois mois que nous avons le
+bec dans l'eau!
+
+--Eh bien, et les à-compte? dit madame Labarbade.
+
+--Ils m'égrazeraient bas le bied, les à-gomptes, z'ils dompaient tessus!
+
+--Enfin, quoi! reprit maman Anaïs. Si je vous disais que demain à cette
+heure-ci vous serez payés!
+
+--Nous n'en croirions pas un mot!
+
+--On nous l'a vaite drop soufent!
+
+--Foi d'honnête femme, dit madame Labarbade.
+
+--L'honnêteté ne paye pas, répondit quelqu'un.
+
+--Vous verrez que si, mon gros. Seulement, ah! seulement, je vais vous
+dire (et maman Anaïs baissait la voix), c'est de l'argent et du bon
+argent sorti de ma poche que vous aurez. Aussi dites donc, hé, on fera
+bien l'escompte à la banquière?
+
+--L'escompte!
+
+--Ah bien, l'escompte!
+
+--Parlons-en!
+
+--On ne vait d'esgompte gu'au gompdant, ma ponne tame!
+
+--Chut donc! En voilà des criards. A votre aise. Je garderai mon
+saint-frusquin. Il est bien à moi.
+
+--Zoit. Nous aurons regours sur mam'zelle Gagemire!
+
+--Turlututu! A votre aise... Faites saisir. Avec ça que les frais que
+vous ferez ne vous coûteront pas un peu plus que l'escompte en question.
+Voyons, voulez-vous me rabattre vingt pour cent sur vos factures?
+
+--Vingt pour cent!
+
+--C'est une plaisanterie!
+
+--Fous nous brenez donc pour des vilous? dit Moïse. Gombien groyez-fous
+que nous gagnons?
+
+--Ne parlons plus de vingt pour cent. Ça peut-il passer pour quinze? Ah
+çà! est-ce que vous croyez qu'on ne rabattrait pas ça si je faisais
+estimer tous vos comptes par des experts?
+
+--En voilà une idée! Estimer nos comptes!
+
+--Nous ne sommes pas des maçons!
+
+--Paix, alors. Voyons, nous disons quinze pour cent?
+
+--Non... Non...
+
+--Touze, si fous foulez, dit Moïse!
+
+--Je suis bonne princesse, fit maman Anaïs. Va pour douze! apportez les
+factures demain à cette heure-ci acquittées, et je solde. Seulement ne
+mentionnez pas l'escompte sur l'acquit. C'est inutile. Acquittez la
+somme brute, ça suffira, je marquerai la différence sur mes livres!
+
+Les fournisseurs se retirèrent enchantés. Madame Labarbade, fière
+d'avoir apaisé la tempête alla tout droit chez Cachemire.
+
+--Eh bien? dit Suzanne.
+
+--Fini. Envolés. Ah! les gredins, ils crient comme des grives. Ce n'est
+pas sans peine que j'ai congédié la compagnie. Tu sais, j'ai promis que
+demain on les payerait...
+
+--Allons donc! Es-tu folle? Je n'ai pas un sou!
+
+--Il faut pourtant les payer. Il y a assez longtemps qu'ils _droguent_.
+D'ailleurs j'ai promis...
+
+--Tu as promis, tu as promis...
+
+--Ma petite, une honnête femme n'a que sa parole. On a dit qu'on
+payerait. On payera. Voyons, bête, est ce que tu n'as pas quatre fois
+trop de diamants? On en met la moitié au clou et il en reste assez pour
+donner dans l'oeil de ceux qui regardent...
+
+--C'est que je dois beaucoup, je parie!
+
+--Une misère, au contraire. Tu n'as pas d'ordre. Cinquante-huit mille
+francs. Ce n'est rien. Il y a quatre _châles d'Inde_ dans ce total-là.
+Tu vois, je sais tes comptes. Voyons, donne-moi ta parure verte, ta
+grosse croix, les boucles d'oreilles que cet Espagnol t'a envoyées.--Il
+n'est jamais venu chercher la monnaie, cet imbécile-là.--Je porte tout
+ça aux Blancs-Manteaux ou chez un orfèvre et adieu les créanciers, ou
+une partie des créanciers. C'est toujours ça de moins!
+
+--Tu as raison, dit Cachemire. Payons-en quelques-uns. J'ai justement
+besoin d'un nouveau châle. Quand j'aurai bouché l'ancien trou, j'en
+referai un second.
+
+--Tu as oublié d'être sotte, Suzanne, fit maman Anaïs.
+
+En une après-midi, madame Labarbade, toujours active, mit au
+Mont-de-Piété, ou accrocha chez des changeurs de contre-bande les
+diamants en question. Elle en tira plus de soixante-deux mille francs.
+Au retour, elle accusa à Cachemire cinquante-huit mille francs _en
+entrée_... tout juste de quoi solder les créanciers le lendemain.
+
+--Eh bien! donne-moi une partie de cet argent-là, dit Suzanne.
+
+--En voilà une idée! Nous sommes engagées d'honneur pour demain. Cet
+argent n'est pas à nous!
+
+--Et les reconnaissances?
+
+--Je les garde, dit la belle-mère, tu les perdrais!
+
+Le lendemain, madame Labarbade paya pour cinquante-sept mille deux cents
+francs de fournitures, mais en réalité, déduction faite de l'escompte de
+quinze pour cent, elle ne sortit de sa _caisse_ que quarante-huit mille
+six cent vingt francs. Elle congédia les créanciers enchantés et,
+rentrée chez elle, calcula sur la couverture du roman jaune, ce que
+cette petite affaire lui avait rapporté.
+
+Quatre mille francs cachés à Cachemire, plus huit mille cinq cent
+quatre-vingts francs produits par l'escompte obtenu, c'était plus de
+douze mille francs qui lui tombaient dans la poche.
+
+--J'irai trouver demain mon agent de change, pensa maman Anaïs.
+
+Elle sourit encore à cette idée qu'avant un mois Cachemire serait de
+nouveau forcée de liquider sa position, et qu'il y aurait un autre
+profit pour l'intermédiaire.
+
+--La petite a du bon, songeait-elle.
+
+Puis elle prit le journal, regardant à la colonne de la bourse, les
+valeurs qu'il fallait acheter.
+
+Terral, pendant ce temps, courait dans Paris à la recherche d'un certain
+Duréchaud, agent de change, qu'on n'avait pas vu depuis la veille. On
+disait,--mais les bruits de Paris ont si peu de consistance,--qu'un
+grand bal avait été donné la nuit précédente à la maison Duréchaud, et
+que l'agent avait profité de la fête pour faire atteler une chaise de
+poste et gagner quelque ville de province d'où sans doute il serait
+monté en wagon pour la Belgique. Huit jours auparavant, Terral avait
+remis à M. Duréchaud trente-deux mille francs, pour une opération qu'il
+tentait. L'affaire avait réussi. A la liquidation, Terral devait toucher
+quelque chose comme deux cent soixante mille francs. Il se présenta à la
+caisse au jour dit. La caisse était fermée. Il s'informa, on lui
+répondit par l'histoire du bal. Il courut et fouilla Paris. Partout la
+même réponse et le bruit s'accréditant, grossissait.
+
+Le soir, l'_on dit_ était une vérité.
+
+Or, Terral avait joué la veille et perdu quinze mille francs. Une dette
+de jeu (ironie du préjugé!) est chose sacrée. Comment payer? Il avait
+jusqu'au lendemain midi. Mais, en dehors de l'argent risqué chez
+Duréchaud, Terral ne possédait rien. Pas une ressource. Duréchaud
+demeurant à Paris, Fernand continuait ses entreprises audacieuses. Cette
+dernière venait de réussir--prodigieusement--comme avaient réussi toutes
+les autres. Et voilà que sur son chemin cet intrépide rencontrait un
+coquin!
+
+--Misère! se dit Terral, je n'avais jamais calculé la partie qu'en la
+jouant avec des honnêtes gens.
+
+--Qu'est-ce que cela prouve? ajouta-t-il. Que je suis un niais, comme
+les autres. Un sot. Ce Duréchaud a bien fait.
+
+--Je ne lui conseillerais pourtant pas, conclut-il avec une menace dans
+la pensée, de se retrouver sur mon passage!
+
+Cependant, il fallait se procurer les quinze mille francs dus à
+Barberino. Le temps s'écoulait, le soir venait, demain arrivait. Terral
+s'adressa à tout le monde en souriant, demandant quinze mille francs
+comme il eût demandé cinq louis, avec un accent délibéré, comme s'il
+eût dû les renvoyer dix minutes après par son laquais, lui qui n'avait
+pas cinquante francs en poche! On lui refusa partout avec le même
+sourire, la même politesse, la même phrase. Le comte Broski, ses amis,
+ses connaissances de cercle, tous. Terral sentait fuir les heures, et
+avec quelle rapidité! Il avait des sueurs froides à cette idée que
+demain tout Paris, ce tout Paris qui le connaissait, dirait: «Vous savez
+bien, Terral? Fernand Terral, celui qui a tué M. de Bruand? Il n'a pas
+pu payer une dette de jeu,--15,000 livres, un rien!--au petit
+Barberino!»
+
+--Un homme à la mer!
+
+Accablé, morne, face à face avec la pensée de son isolement, de sa
+non-réussite, de cette terrible dette de Damoclès qui allait le tuer net
+demain, Fernand se rendit le soir presque machinalement chez Cachemire.
+Pourquoi y allait-il? Il ne le savait. Le malheureux avait besoin de
+parler à quelqu'un qui ne fût pas un camarade de boulevard et de
+retrouver autre chose que cet éternel sourire qui refusait
+éternellement. Il se faisait un grand bruit justement chez Cachemire.
+Cachemire se plaignait, madame Labarbade répliquait. Le petit Adolphe
+pleurait. On venait de ramener, à l'heure même, Adolphe, renvoyé du
+collége pour insubordination féroce.
+
+Fernand alla droit à l'appartement de Cachemire. Elle sortait du bain et
+tendait ses petits pieds au pédicure.
+
+--Ah! c'est vous, mon ami, dit-elle en présentant son front à son
+amant. Me donnez-vous une minute pour achever ma toilette?
+
+Fernand s'assit dans un fauteuil, la regardant enveloppée dans une
+longue robe de chambre de mousseline blanche garnie de rubans roses,
+toujours charmante, un peu pâle cependant.
+
+Il ne disait rien, et ce silence étonnant Cachemire:
+
+--Quelles nouvelles? demanda-t-elle.
+
+--Rien.
+
+Elle congédia le pédicure.
+
+--Voyons, dit-elle, il y a quelque chose? Quoi?
+
+--Rien, en vérité.
+
+--Je vois, fit Cachemire en fronçant ses lèvres avec une adorable moue,
+vous êtes encore jaloux, vilain!
+
+--Moi? jaloux!... Ah! répondit-il en la repoussant doucement, j'ai bien
+d'autres préoccupations à cette heure que la jalousie...
+
+--Tu es poli, dit-elle.
+
+--Poli!... C'est vrai, j'ai eu tort. Voyons, ta main.... Tu sais bien
+que je t'aime... malgré tout.
+
+--Malgré tout? Il y a une intention dans ce _malgré tout_. Quand je te
+dis que je le déteste, ce Messidor. Est-ce ça, voyons, qui t'ennuie?
+Regarde-toi. Tu as une paire de sourcils. Brr! On dirait que tu vas y
+aller de _ton_ cinquième acte!
+
+--Ah! c'est que tu ignores, toi.... Je suis perdu, dit Terral.
+
+--Comment, perdu?
+
+--J'ai joué, je dois, je n'ai pas d'argent. Voilà. Comprends-tu?
+
+--Comment, pas d'argent? Décavé? Plus rien.... Et la Bourse?
+
+--Sur ce terrain, j'ai trouvé plus fort que moi. On m'a volé. Un
+misérable! Ah! du diable si je ne songe pas à me faire sauter la
+cervelle!
+
+--Te tuer! dit Cachemire en l'embrassant. Tu ne vas pas te tuer, mon
+Fernand, dis?... Oh! d'abord je te suis partout, comme ton ombre, je te
+surveille. Non, tu ne te tueras pas!
+
+--Ne crains rien, va! tu as raison. Et qu'est-ce que le suicide? Une
+bêtise. Il s'agit de trouver un expédient et non un pistolet. Voyons,
+as-tu de l'argent, toi, à me prêter?
+
+--De l'argent?
+
+--Oui, de l'argent. Elle t'étonne, cette question-là? Ne sommes-nous pas
+associés? Appui pour appui. Demain soir j'aurai peut-être cent mille
+francs, trouvés je ne sais où, si j'ai demain matin la misérable
+somme...
+
+--Et combien te faut-il?
+
+--Quinze mille francs.
+
+--Eh! dit Cachemire, c'est une fortune cela! Je n'ai pas un sou!
+
+Il baissa la tête et regarda le tapis, comme un homme écrasé.
+
+--Pas un sou, c'est vrai, reprit Cachemire... Il faut pourtant trouver
+cet argent-là. Une dette de baccarat, c'est solennel comme un sacrement.
+Je vous demande un peu pourquoi? Si on pouvait faire un billet,
+parbleu; on s'en moquerait. Tiens au fait, j'en ai un demain, un billet.
+C'est le 15... Sans compter le terme. J'étais déjà assez tracassée. Ton
+affaire me renverse. Nous ne pouvons cependant pas rester comme ça...
+Mais voyons, tu n'as pas d'amis, personne ne peut te prêter?...
+
+--Personne, dit Terral amèrement. Ah! ma foi, fit-il, c'est chose
+réglée. Voilà le commencement de la fin. Le cheval a bronché. Le
+cavalier est désarçonné. A un autre!
+
+Il s'était mis à marcher, frappant de sa canne les fauteuils, irrité,
+mordillant sa moustache.
+
+--Baste! je ne me plains pas, dit-il avec colère, il faut, dans l'assaut
+au succès, bien des cadavres pour combler le fossé, et laisser passer
+ceux qui ont leur étoile. Si je suis destiné à servir de marchepied à
+d'autres, tant pis pour moi. Je ne serai pas le seul. N'importe!
+J'étais,--oh! je le sens bien,--marqué pour la fortune, et
+c'est,--quoi?--une partie malheureuse, une carte,--une carte!--qui me
+rejette à l'ornière! Eh! bien, non, je chercherai, je trouverai, je
+payerai!
+
+--Où vas-tu? dit Cachemire en le voyant se diriger vers la porte.
+
+--Je ne sais pas, au hasard. C'est parfois un bon chemin.
+
+--Fernand, dit-elle, écoute-moi, je ne suis pas une mauvaise fille, va!
+Je t'ai fait du mal, l'autre jour, c'est vrai, mais il ne faut pas m'en
+vouloir. Eh! bien, quoi? On a ses heures bêtes, n'est-ce pas? Oublie
+Messidor, veux-tu, et je te le trouve cet argent qui te manque, je te
+le donne!
+
+--Messidor? répondit Terral. Qui te parle de Messidor? Mais tu l'as donc
+toi, cet argent-là?
+
+--Je l'ai ici, dit-elle en montrant une chiffonnière. Elle ouvrit un
+tiroir, y prit des joyaux, des écrins et les montrant à
+Terral:--J'envoie tout à l'orfèvre et tu es sauvé, tu payes, tu rejoues,
+tu gagnes, tu fais ce que tu veux! Ah! et dites après cela que je ne
+suis pas gentille!...
+
+--Suzanne, fit Terral en la serrant dans ses bras.
+
+--C'est tout ce qui reste, dit-elle en haussant les épaules, mais c'est
+moi qui m'en moque. Eh! bien, nous en mangerons de la vache enragée!
+Après? J'ai un bon estomac! Veux-tu les porter toi-même au marchand?
+
+--Moi?... Non, dit-il après avoir hésité.
+
+Eh! bien, j'appellerai maman Anaïs.
+
+Elle tira un cordon de sonnette et dit à Constance de prévenir madame
+Labarbade.
+
+La belle-mère vint avec Adolphe, à qui on avait déjà acheté, dans un
+magasin de confection, un paletot pour remplacer sa tunique de lycéen.
+
+--Et qu'y a-t-il donc? demanda maman Anaïs.
+
+--Un _méli-mélo_, dit Adolphe tout bas à l'oreille de sa mère. Je parie
+qu'on se chamaille?
+
+--Tiens, répondit Cachemire en prenant les bijoux. Mets ça dans ton
+tablier, Anaïs; j'ai besoin d'argent.
+
+--Ah! bah! Encore?
+
+Madame Labarbade regarda alternativement Fernand et Cachemire. Fernand
+debout contre la cheminée feuilletait une pièce de théâtre.
+
+--Eh! bien, oui, dit Cachemire, encore! Va!
+
+--Mais ce sont les derniers...
+
+--Ce sont les derniers. Va donc, je te dis!
+
+--C'est bon, dit maman Anaïs. Parbleu, ce n'est pas à moi de faire des
+observations. Viens, toi!
+
+Adolphe suivit sa mère qui haussa les épaules en fermant la porte, et
+dit en avançant la lèvre inférieure:
+
+--Dieu de Dieu, en voilà une qui est pressée! Pauvre cervelle, va! Train
+d'hôpital, grande vapeur. Au fond, heureusement, c'est moi qui m'en
+moque!
+
+--Et moi donc! dit le tendre Adolphe.
+
+Ce n'était certes pas l'héroïsme qui avait poussé Cachemire à sacrifier
+à Fernand Terral ses derniers bijoux; elle avait obéi à ce premier
+mouvement, un peu banal dans sa précipitation, de toutes ces femmes au
+coeur mou qui recevraient sans une larme la nouvelle de la mort d'une
+mère, et verseraient des torrents de pleurs sur le trépas d'une
+perruche. Elle obéissait d'ailleurs encore,--sans s'en rendre compte,--à
+l'influence de Terral. Elle se faisait humble et dévouée pour le forcer
+à oublier qu'elle l'avait fui et trompé. Non pas qu'elle le craignît
+vraiment. C'était la force de l'habitude. Le chien rampe jusqu'au moment
+où parfois il dévore la main qui le caresse ou le menace. Cachemire
+n'était pas assez énergique pour dévorer qui que ce fût; mais elle
+songeait bien souvent à rompre sa chaîne et à s'enfuir. En attendant,
+elle demeurait souriante et caressante comme autrefois.
+
+L'argent trouvé, les bijoux vendus, tout fut réparé. Fernand paya. Il
+s'était dit qu'il effacerait bien vite cette première perte. Il joua
+encore. Cachemire, un soir, en voulant aller à un bal que donnait
+Antonia, regretta pour la première fois une parure d'améthystes qu'elle
+aimait beaucoup.
+
+--J'aurais dû conserver au moins celle-là, pensa-t-elle.
+
+Elle se consola bien vite. Les mécomptes glissaient sur elle. Elle
+l'aimait d'ailleurs, cette existence heurtée, la gêne dans le luxe, les
+antithèses de la bohème, l'éternelle bascule, les hauts et les bas. Tout
+ce dont M. de Bruand l'avait entourée semblait fuir peu à peu. Le linge,
+la garde-robe, ce bien-être excessif où elle nageait, tout cela s'était
+comme tari. Madame Labarbade lui faisait chaque jour des observations et
+des remontrances. Elle _parlait raison_. Elle prêchait.
+
+--Voyons, disait-elle, il faut être sage une fois dans sa vie. As-tu
+bien réfléchi, où vas-tu? Je m'étais promis de n'en souffler mot, mais
+c'est plus fort que moi. Je te vois glisser, glisser...; je crie: au
+secours! Tu vis là, depuis tantôt un an, avec ce grand diable de Terral,
+qui est joli homme, je le veux bien, mais qui te pèse plus que tes écus.
+Il est sur tes talons, il t'ennuie, il dit qu'il t'adore. C'est
+très-joli, l'amour, mais c'est peu nourrissant. Et au fond, est-ce que
+vous vous _affectionnez_ tant que ça? Il t'aurait pour sa part, depuis
+longtemps, souhaité le bonsoir si tu n'avais pas eu la faiblesse de
+monnayer, pour monsieur, tes bijoux... Et quant à toi, si tu étais
+franche, tu avouerais qu'il est passablement gênant. Il a la prétention
+d'être aimé. A son aise. Mais que fait-il pour ça? Songe donc, ce dadais
+de M. de Bruand te rendait du moins heureuse. Il s'inquiétait de tes
+désirs, il te comblait de cadeaux, il n'était pas du tout désagréable,
+sans compter qu'on pouvait dire que c'était un homme bien élevé. Et puis
+tu étais libre avec lui; il ne faut pas te figurer... Essaye donc
+d'avoir une inclination, maintenant que M. Fernand a mis le grapin sur
+toi! Pas possible. Oh! vois-tu, ma petite, la première condition pour
+qu'une femme ne périsse pas d'ennui, c'est qu'elle fasse à sa tête. Et
+tu es plus esclave qu'une négresse. C'est vrai. Un jaloux, un bourru.
+Enfin, il ne me dit jamais bonjour. Je vaux pourtant un coup de chapeau,
+saperlotte! Et puis! mon Adolphe, il lui a tiré les oreilles, le brutal,
+un jour que le petit lui a marché sur le pied sans le vouloir. Je dis le
+petit, pas si petit, ça devient un homme au contraire, et un bel homme,
+si je m'y connais. Il verra bien, un jour ou l'autre, ce monsieur
+Terral, il verra! Pour en revenir à toi, ma chérie, à ta place je me
+dépêcherais d'envoyer promener ce monsieur, j'aurais le courage de m'en
+dépêtrer, et je vivrais à ma guise, j'aurais un _époux_ qui ne me
+laisserait manquer de rien et à qui je boucherais assez adroitement les
+yeux pour qu'il ne pût rien voir aux petites distractions dont je
+sèmerais mon existence. Comment! Tu es actrice, jolie comme un coeur,
+adorée, enviée,--tu es mademoiselle Cachemire,--et tu vis avec un
+boursicotier comme si tu étais sa femme. Car enfin, tu lui es fidèle,
+bête! au lieu de collectionner les billets que je recevrais, j'y
+répondrais. Il ne manque pas de gens à Paris qui ne savent où mettre
+leur argent. Voyons, n'ai-je pas raison, dis? Tu restes-là, rêveuse, tu
+n'as pas de courage, tiens! Flanque-lui donc son congé en deux mots:
+«C'est fini, va te promener.» C'est clair et net, et tu verras, quand tu
+n'auras plus le Terral dans tes jupes, que les parures en améthystes ne
+te manqueront jamais!
+
+--J'y songerai, répétait Cachemire.
+
+Et, fatiguée de Terral, avide de liberté, de bruit, de nouveauté, elle
+n'osait changer, elle demeurait dans sa lassitude, sans faire encore un
+mouvement pour la secouer. Elle n'était vraiment satisfaite, gaie,
+triomphante qu'au théâtre, parmi les cancans de coulisses et les
+historiettes du _Manteau d'Arlequin_. Ce n'était pas l'art qu'elle
+aimait,--elle ne le comprenait certes pas,--c'était le dessous du
+métier, les mille propos de la loge, les _blagues_ de la répétition, les
+lazzis avec les camarades, le plaisir d'écraser une rivale, de _faire
+poser_ un jeune premier prenant son rôle un peu trop au sérieux ou de
+_remettre un régisseur à sa place_. Elle était assez insolente, et
+très-paresseuse, bravait les amendes, envoyait les rôles au diable, et
+n'en faisait qu'à sa tête. Il fallut la remplacer un soir.
+
+Au moment de lever le rideau, Cachemire était absente de sa loge. Le
+régisseur fit une annonce au public, en déclarant que _mademoiselle
+Cachemire avait manqué à tous ses devoirs_. Le public des étages
+supérieurs siffla vertement, le public de l'orchestre applaudit à tout
+rompre. Pendant ce temps Cachemire, oubliant le théâtre, oubliant son
+rôle, oubliant Terral, dînait avec des Anglais au pavillon
+d'Armenonville.
+
+A partir de ce jour, elle commença à le braver singulièrement, ce
+Fernand, et à s'en détacher de plus en plus. Il ne ressemblait plus
+d'ailleurs au Fernand d'autrefois. Il devenait sombre, inquiet. Son
+audace l'abandonnait. La chance avait tourné. Terral avait marché
+jusque-là comme sur un terrain sec où il faisait fièrement retentir ses
+talons: maintenant, il s'enfonçait comme en un terrain fangeux. Chaque
+effort fait pour avancer le plongeait plus avant dans ce marais. Il
+jouait et perdait. Ses opérations,--celles qu'il croyait les plus
+solides,--lui craquaient dans les mains. Il s'endettait; il
+s'embourbait: il n'avait plus ce coup d'oeil d'aigle qui pénétrait
+hommes et choses; il voyait faux; ou plutôt la fureur de ne pas réussir,
+les rages concentrées l'aveuglaient. Il s'inquiétait peu de Cachemire.
+S'il ne la quittait pas, c'est que l'habitude l'enchaînait à elle. Puis,
+dans tout ce Paris qui le connaissait pourtant, il n'y avait peut-être
+plus qu'elle qui lui sourît encore. Comédie, ce sourire, il le savait
+bien. Mais c'était un sourire, et cela lui suffisait.
+
+Il la voyait rarement. Avait-il le temps de la voir? Il passait des
+nuits entières à jouer avec de faibles sommes ramassées çà et là,
+empruntées comme autrefois. Quand il gagnait, il relevait la tête, mais
+c'était pour reperdre bientôt. Le jour alors, il se cachait, ou il
+dormait, ou il cherchait,--penché sur le papier,--de folles martingales.
+Cet homme pratique se repaissait de chimères!
+
+Il marchait à une ruine certaine, à un _tollé_ immense que pousseraient
+un jour ceux qui lui prêtaient encore quelques louis, qui lui tendaient
+la main, ou qui le tutoyaient. Oui, un jour.... Il n'y voulait pas
+songer. Il entendait le choeur grondant de tous ces gens, l'accabler
+de dédains. Et toutes les portes condamnées, tous les cercles fermés,
+tous les vastes espoirs, chassés comme une volée d'oiseaux,--la partie
+si fièrement entamée, cette partie, immense avec le destin, perdue, à
+jamais perdue!
+
+--Aussi bien, se disait-il, faut-il se roidir et résister. Ah! je la
+trouverai, la pierre philosophale du jeu, et vive encore Fernand Terral!
+Je ne suis pas battu!
+
+Cachemire ne se doutait pas de tout ce qu'il souffrait, mais elle le
+voyait nerveux, irrité, assombri, et elle le trouvait _maussade_.
+Parfois, elle lui refusait sa porte. Il redescendait, la mort dans le
+coeur, cet escalier tant de fois franchi avec l'assurance
+orgueilleuse, et se demandait s'il devait lutter contre cette enfant, et
+l'écraser. Puis, bientôt:
+
+--A quoi bon? ajoutait-il. L'adversaire, le seul adversaire, c'est le
+Sort!
+
+Cet amour, qui l'avait un moment saisi, il l'étouffait. Cette jalousie,
+qui l'eût rendu si ridicule à ses propres yeux, il l'avait vaincue. Et
+peu lui importait cette femme, maintenant que la lutte redevenait pour
+lui aussi terrible qu'auparavant, et que son rocher de Sisyphe,--la
+misère, l'obscurité, l'oubli,--menaçait encore de l'écraser.
+
+Il eût eu au surplus fort à faire en s'inquiétant de Cachemire. Elle
+était bien aise, elle aussi, de lui échapper.
+
+Les paroles de madame Labarbade, qu'elle s'était tant de fois répétées,
+lui revenaient à l'oreille. Elle avait échappé à la fascination de
+Fernand.
+
+Il s'était humilié en acceptant ces secours qu'elle lui avait offerts
+sans arrière-pensée pourtant.
+
+Depuis qu'il n'était plus invincible, intrépidement résolu, comme
+autrefois, Cachemire, le craignant moins, ne l'aimait plus autant. Elle
+songeait à en finir avec lui; il était temps, disait-elle, de se _faire
+une position_.
+
+Elle n'avait qu'à vouloir. Elle voulut.
+
+Dès lors, elle ne fut plus visible lorsque Fernand se présenta. Elle lui
+donnait de rares et courts rendez-vous. Elle avait l'air affairée, elle
+paraissait et disparaissait.
+
+Il n'insistait pas, d'ailleurs, et la laissait libre. Il eût rompu
+volontiers sur-le-champ. Mais c'était elle, elle encore qui gardait une
+sorte d'hypocrite apparence, et ne voulait pas avouer que tout était
+fini lorsque le dénouement était bien arrêté dans son esprit.
+
+Elle était vraiment affranchie, heureuse, emportée par la vie
+torrentielle. Point de soupers complets sans la chanson de Cachemire.
+Point de fêtes dans ce monde barriolé sans la fille du père Labarbade.
+
+Elle était des plus rieuses, des plus affolées. Elle en arrivait à avoir
+de l'esprit. On citait ses _mots_ dans les petits journaux.
+
+Elle était de fer. La nuit, debout; le jour, debout. Elle jouait,
+répétait, apprenait ses rôles dans son bain, déjeunait en ville, courait
+au théâtre, dînait, soupait, passait la nuit, recevait ses amis, tout
+cela dans une journée, tout cela tous les jours, sans compter les
+fournisseurs à recevoir, les chapeaux à choisir, les robes à essayer,
+les cheveux à friser, les photographes qui vous traquent, les camarades
+qui vous poursuivent, les ennemis, les importuns et les amoureux!
+
+La vie lui eût été cent fois plus douce et plus facile, mariée là-bas, à
+Samoreau, travaillant en chantant et dormant avec de beaux rêves. Mais
+il lui plaisait,--comme aux autres,--de se condamner à perpétuité au
+bagne parisien.
+
+Elle traînait son boulet, qui pesait tout aussi lourd, malgré ses
+dorures.
+
+Elle le traînait avec des éclats de rire d'une gaieté épileptique, et
+quand elle le sentait à son pied,--ce qui lui arrivait rarement, car
+elle ne _pensait_ pas,--elle le plongeait dans le champagne.
+
+
+
+
+IX
+
+
+C'était un jour de course,--l'inauguration du turf de Vincennes. Le
+faubourg Saint-Antoine étonné, vit arriver ces voitures emportées,
+entendit ces grelots et ces coups de fouets, et se regarda, ne
+comprenant pas. Il y eut alors un cri, un grand cri. Comme on avait crié
+jadis: _Les faubourgs descendent_,--on s'écria, non moins effrayé: _La
+fashion monte!_
+
+Elles passaient, les filles folles, étendues dans leurs victorias,
+regardant ces maisons hautes, chargées d'enseignes, maisons de
+travailleurs, avec des noms d'ébénistes, des noms laborieux, des noms
+d'ouvriers.
+
+Elles souriaient.
+
+On les voyait examiner les ruisseaux du faubourg d'un air curieux, comme
+si elles ne les connaissaient pas.
+
+Promenant leurs femmes et faisant prendre l'air à leurs enfants, les
+faubouriens, inquiétés par cette tempête de soie, ne savaient que
+penser.
+
+Ils avaient peur.
+
+Les fillettes qui s'étaient peignées tout à l'heure, devant leurs
+miroirs de quatre sous, se sentaient prises de fièvre. Quelqu'un dit:
+Prenez garde, il y aura de mauvais rêves dans les mansardes!
+
+Depuis, les voitures allant aux courses, laissent le faubourg à leur
+droite et passent par un boulevard.
+
+Le champ de courses est vaste et beau. Les tribunes, chargées de
+spectateurs, fourmillent.
+
+Les voitures, qui paraissent vouloir se heurter, s'emboîtent adroitement
+comme les _steam-boats_ sur la Tamise.
+
+Il y a des coupés élégants et d'humbles fiacres, des calèches et des
+voitures de commerce, avec le nom du fabricant, et où s'empile, où
+s'étouffe toute une famille qui _veut voir_.
+
+Il y a des voitures faites tout exprès, avec des élégants juchés dessus,
+et débouchant du _Cordon Impérial_.
+
+Les femmes veulent grimper.
+
+On leur tend la main, on les hisse. Les piétons qui passent regardent.
+On applaudit.
+
+C'est un tohu-bohu de couleurs et de costumes. On risque-là les modes
+nouvelles.
+
+L'excentricité donne le mot d'ordre.
+
+Des gens qui ne se sont pas rencontrés depuis un an, se reconnaissent.
+Les élégantes en voiture découverte, recueillent à droite et à gauche
+les saluts, les sourires.
+
+Elles distribuent des poignées de mains, se font présenter de nouveaux
+soupirants par les anciens, ébauchent des romans aux dénouements
+faciles. Entre deux courses, on a le temps de signer un pacte qui coûte
+bien peu à celle-ci, et fort cher à celui-là.
+
+On parie, on joue. Cette prairie est aussi un tapis vert.
+
+Quand les jockeys partent, un grand frisson parcourt la foule. Il y a
+des cris quand on hisse au poteau la couleur du vainqueur. Les chapeaux
+s'agitent, et l'on pousse des hurrahs, mais l'enthousiasme hippique
+n'est qu'une parodie des courses anglaises. La course à cheval est à la
+mode, comme demain peut-être, le seront les courses de taureaux. Si la
+chose arrive, nous verrons éclore une race _d'aficionados_ comme nous
+avons vu naître un clan de _gentlemen riders_. Tout est bien.
+
+Prétexte à tapage, à retour bruyant, à champagne débouché, à saluts
+échangés avec mademoiselle Trois-Étoiles, à paris, à voile vert, à
+déjeuner sur la pelouse, à souper le soir et la nuit, voilà les courses.
+Quelques-uns seuls savent le nom du cheval qui court; tous trépignent
+comme secoués par une ardeur de jockey. Les crieuses d'amour seules ont
+la franchise de se rendre là, maquillées, plâtrées, charmantes de
+provocation, comme à un étal.
+
+Cachemire avait emmené avec elle Flore Hardy, une de ses camarades de
+théâtre.
+
+La pauvre Flore, servant de repoussoir à son amie, voyait les
+soupirants, non, les hennissants, assiéger la voiture de Cachemire; elle
+entendait les propos échangés, les caresses de la voix, les
+plaisanteries plus qu'équivoques, applaudies par ceux qui les risquaient
+et par celle qui les recueillait,--et de tout ce bouquet amoureux, elle
+ne recevait pas même une feuille.
+
+Flore trouvait maintenant, dans son for intérieur, que Cachemire était
+une _poseuse_.
+
+Elle regrettait d'être venue.
+
+Cachemire, accoudée sur les coussins de sa voiture, répondait à tous,
+caquetait, montrait ses dents blanches et ses petites mains moulées par
+ses gants. Elle jouait de l'éventail, et respirait de temps à autre un
+gros tas de violettes du pôle qu'elle avait sur ses genoux.
+
+Autour d'elle, les railleries féminines partaient comme des pois
+fulminants.
+
+--Regarde donc Cachemire. Elle fait foule!
+
+--La pauvre petite a bien raison de jouir de son reste. Elle se
+_décatit_ furieusement.
+
+--Plâtrée...
+
+--Pâlotte...
+
+--Elle m'a toujours déplu!
+
+Et pendant qu'elle souriait ainsi dans ce luxe, comme si elle eût eu le
+ciel dans le coeur, Suzanne Labarbade songeait que demain, à midi,
+peut-être serait-elle _saisie_, car la veille, le tapissier qu'on
+n'avait pas «réglé» depuis longtemps, avait parlé de _contrainte par
+corps_.
+
+Cachemire se trouvait «embarrassée.» Elle devait beaucoup de tous côtés,
+et, comme elle disait, sa liaison avec Terral l'avait _mise en retard_.
+Madame Labarbade lui montrait bien souvent, à l'heure des comptes, tout
+ce qu'elle avait perdu à s'attarder au bras de Fernand dans les petits
+chemins du sentiment. Elle soupirait, regrettant ce temps dépensé, puis
+haussait les épaules en regardant son miroir.
+
+--Ne suis-je pas assez jeune et jolie pour tout réparer? demandait-elle.
+
+--Parbleu! répondait le miroir.
+
+--Il n'est que temps, ajoutait la prudente madame Labarbade.
+
+Elles tinrent conseil, un soir, en tête à tête, tout en prenant une
+tasse de thé que maman Labarbade arrosait de curaçao.
+
+La maison ne _marchait_ pas, les fournisseurs se plaignaient. On avait
+des démêlés avec le fruitier; la cuisinière prenait le parti du boucher
+qui réclamait au moins des _à compte_. Il ne fallait même pas hausser la
+voix quand on parlait aux domestiques. Mal payés, ils devenaient
+insolents, tout prêts à déclarer qu'ils ne tenaient pas à la _barraque_.
+
+Avisons, dit maman Labarbade. Les billets protestés, c'est peu
+ragoûtant. Et quand ça se met quelque part. Brr! Défunt ton pauvre père
+a eu trop de mal avec ces gredins d'huissiers pour que je ne les porte
+pas dans ma basse. Il faut éviter ces gens-là. Pour ça, ma petite, je te
+le répète, je te le dis tous les jours, je ne vois qu'un moyen. Prendre
+quelqu'un en titre. Rien de plus facile; quand on te savait avec Terral,
+on te laissait, respectant ce hérisson-là! Mais maintenant tu n'as qu'un
+signe à faire. Réfléchis seulement, pas trop longtemps à cause des
+billets à ordre, vois, choisis. Tu as bien, dans le tas, quelqu'un qui
+te plaise? Non?... Voyons... Examine... Mais paye tes billets, Suzanne,
+paye tes billets! On est honnête femme ou on ne l'est pas!
+
+Cachemire recevait depuis quelque temps, tous les soirs dans sa loge, un
+superbe bouquet de roses blanches, avec un camellia immaculé au milieu,
+parfois un billet, d'autres fois une carte de visite avec des
+protestations au crayon sur le carton porcelaine. Le tout signé René de
+Navailles. L'enveloppe des lettres portait une couronne de comte,
+gauffrée en bleu sur le vélin. Cachemire ne connaissait pas le nom, mais
+elle connaissait l'homme.
+
+M. René de Navailles était depuis quelque temps un des plus assidus
+habitués du Vaudeville. On le voyait en habit noir démesurément ouvert,
+avec des parements écarquillés à droite et à gauche, le camellia de
+rigueur à la boutonnière, les coudes appuyés sur le velours rouge de
+l'avant-scène, les mains coupées en deux par des manchettes
+hyperboliques retenues par des émeraudes, les gants blancs, la cravate
+blanche passée sous un col géométriquement rabattu et boutonné par un
+brillant. Au physique un peu maigre, un peu pâle, l'air ennuyé, le
+lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, la moustache petite et
+retroussée, les cheveux séparés au milieu du front par un coiffeur
+géomètre. Toute l'élégance compassée et régulière d'un jeune homme
+élégant qui baillait sa vie et usait un peu partout ses vingt-cinq ans
+comme si la jeunesse était chose embarrassante ou inutile.
+
+Dès l'abord, Cachemire le trouva de son goût par la simple raison
+qu'elle aperçut, avant toute chose, les émeraudes des manchettes. Elle
+s'informa.
+
+--Comment, lui dit Antonia à qui elle parla de M. de Navailles, tu ne
+connais pas le petit René, le jeune René, celui qu'Olivier Renaud
+appelle René d'Anjou? Ah! çà mais, ton Terral t'a enterrée, ma fille, il
+faut te refaire. Tu n'y es plus!
+
+--Possible, mais enfin, quoi! Je ne le connais pas. Quel homme est-ce?
+
+--Un homme charmant, un peu _crampon_, mais généreux; un homme comme il
+faut. Du Jockey, s'il te plaît. Comment donc! C'est lui qui a inventé de
+briser les cols carcans, et depuis ce temps-là on les appelle les _cols
+Navailles_, tu ne sais pas ça?
+
+--Non, dit Cachemire devenue songeuse.
+
+--Et riche, ajouta Antonia. C'est un bon parti.
+
+Le soir, en rentrant au théâtre, Cachemire dit à la concierge:
+
+--S'il venait encore un commissionnaire apporter un bouquet, vous lui
+remettriez ce billet!
+
+--Mais ce n'est pas un commissionnaire, fit la concierge, c'est un
+domestique, et galonné, Dieu sait!
+
+--Raison de plus.
+
+Le billet faisait savoir à M. le comte René de Navailles que
+mademoiselle Cachemire consentait à le recevoir le lendemain dans
+l'après-midi. M. de Navailles ne parut pas au théâtre ce soir-là, mais
+Suzanne savait déjà que le domestique avait emporté le billet. Elle se
+mit sous les armes le lendemain, et _manqua sa répétition_ pour attendre
+M. de Navailles. L'huissier s'était présenté le matin avec la _broche_
+du tapissier non payée. Madame Labarbade lui avait dit de patienter,
+assurant que le solde ne tarderait pas à s'effectuer. «Inutile de faire
+le protêt. Ce sera acquitté. Nous ne sommes pas des imbéciles!» Et
+l'huissier s'était retiré en clignant des yeux. Mais il était temps que
+Cachemire, menacée d'une inondation de dettes, se rattachât à quelque
+branche un peu solide. Elle avait choisi la branche Navailles.
+
+On sonna tout à coup, elle se regarda dans la glace, donna un tour à ses
+beaux cheveux noirs et s'allongea savamment sur sa causeuse, les bras
+nus dans sa robe de chambre, un _rôle_ à la main et les pieds jouant
+avec des babouches.
+
+Brusquement la porte s'ouvrit et madame Labarbade parut.
+
+--Tu ne sais pas? dit-elle. Ce n'est pas le comte, C'est ton Terral.
+Faut-il le congédier?
+
+--Et pourquoi? demanda Terral d'un air railleur en se dressant derrière
+maman Anaïs. Est-ce que je vous gêne?
+
+La belle-mère parut un peu effrayée, puis elle voulut répondre, mais un
+regard hautain de Fernand la fit reculer.
+
+Elle se retira, grommelant, et télégraphiant, derrière Terral, des
+signes d'intelligence à Cachemire.
+
+Celle-ci n'avait pas bougé; elle demeurait sur sa causeuse, l'air
+maussade et ne disant mot.
+
+--Eh! bien? fit Terral. Qu'y a-t-il?... Du nouveau, ce me semble! On ne
+m'attendait pas? Je te gêne? En vérité, je ne traîne pourtant pas
+souvent mes souliers dans ton salon. Mais je conçois... le passé, c'est
+fatigant, et je suis le passé... Voyons, sois franche, ma présence te
+pèse... Pourquoi diable suis-je venu? dit-il en se promenant de long en
+large, la main dans les poches.
+
+Il avait l'air défait, pâle; ses yeux brillaient d'un éclat singulier.
+
+Il se sentait mal à l'aise, comme après un accès de fièvre.
+
+De fait, ses tempes et ses orbites brûlaient; toute la nuit précédente,
+penché sur des cartes, il avait joué, disputé sa vie aux cartes,
+perdu...
+
+--Tu attends quelqu'un? dit-il brusquement, en se plantant tout à coup
+devant Cachemire.
+
+--Oui, dit-elle en souriant.
+
+Terral devint un peu plus pâle, recula légèrement et dit:
+
+--C'est bien!
+
+Il alla droit à la porte.
+
+--Eh! dit Cachemire, tu t'en vas?
+
+--Oui.
+
+--Sans m'embrasser?
+
+--Oh! fit Terral. Point de comédie. Tu as de moi par-dessus les épaules.
+Je le sens, je le sais bien. Si je suis venu, c'est qu'une sotte
+habitude m'a poussé. Et puis,--et puis dans ce Paris, pas un réduit, pas
+un ami, rien, personne! Au fond peu m'importe et pourtant... Ne crains
+rien. Cette visite est la dernière. Je le conçois, Terral pauvre et
+barbottant, te compromettrait. Est-ce que je veux te compromettre? Adieu,
+va, adieu!
+
+--Fernand, dit Cachemire en se levant et en allant à lui... Fernand!
+
+--Quoi? fit-il.
+
+--Tu vas me détester, tu t'en vas irrité. Pourquoi ne nous
+quitterions-nous pas amis encore, puisque nous devons nous quitter?
+
+--C'est juste, dit Terral amèrement. Voici ma main, tiens!
+
+--Tu sais, fit-elle, je t'ai bien aimé, va...
+
+--C'est possible.
+
+--Tu ne me crois pas? Écoute, je t'aime encore, va... Je le sens... Oui,
+je t'aime. Seulement, que veux-tu? Je suis née pour tout ce luxe... Je
+ne pourrais pas vivre sans cela. J'aime mieux mourir jeune, éreintée,
+poitrinaire et avoir eu tout, chevaux, voiture, cachemires, soupers, le
+diable! Tu m'as donné tout cela, tu ne peux plus me le donner. Je vais
+ailleurs, il ne faut pas m'accuser. C'est ma nature. Mais si tu
+voulais,--songe donc,--si tu voulais, vois-tu, cette vie-là, nous la
+partagerions... Tu en aurais ta part... Tu sais, je me cacherais comme
+autrefois--pour t'aimer--et ce luxe, qui est ma vie, je te l'apporterais
+chez toi, en te disant: Voilà ta part!
+
+--Tu es folle, dit Terral en la repoussant, et tu te trompes toi-même,
+aveugle que tu es. Demain, pas plus tard que demain, tu songerais à me
+fuir, comme tu y penses à présent. Et qui te dit que je toucherais à ta
+part de festin?... Misère, je suis tombé bien bas, mais je ne suis pas
+encore de ceux-là. La lutte, oui, la lutte à main armée au besoin,
+contre tout et contre tous, mais la bataille et non pas la vie hideuse
+de celui qui marche derrière une femme, et ramasse les miettes d'un pain
+mal gagné! j'ai pu t'emprunter quelque chose, je croyais te rendre tout
+et davantage, mais accepter... Tu ne sais donc pas ce que tu me
+proposes-là? Parbleu, non, tu ne le sais pas. Seulement un jour
+viendrait où tu me jetterais le tout à la face et où je rougirais
+d'avoir... car j'ai bien peur, imbécile que je suis, de pouvoir encore
+rougir.
+
+--Ah! tu es bête, va! s'écria Cachemire moitié souriante, moitié
+blessée... Si tu savais!
+
+Un coup de sonnette coupa net la phrase qu'elle allait commencer. Elle
+tressaillit...
+
+--C'est _lui_? demanda Terral froidement.
+
+Cachemire ne répondit point.
+
+--Je ne voudrais pas le rencontrer, continua Terral dont la voix
+tremblait.
+
+Sans répondre, Cachemire ouvrit une porte qui donnait sur l'escalier de
+service par l'appartement de madame Labarbade.
+
+--Tu reviendras? murmura Cachemire.
+
+--Jamais, dit Terral.
+
+Il sortit.
+
+Cachemire referma la porte sur lui, et avec un soupir:
+
+--Eh! bien, dit-elle, tout compte fait, j'aime mieux cela. C'est plus
+simple.
+
+Elle prit un air souriant pour recevoir M. de Navailles.
+
+Terral était déjà dans la rue.
+
+Il s'arrêta un moment sous les fenêtres, il regarda ces rideaux de
+guipure, les rideaux de cette chambre où il s'était éveillé parfois
+avant Cachemire, où il la contemplait dormant.
+
+Il se revoyait lui-même rayonnant, audacieux... Ce passé datait d'hier.
+Et maintenant!...
+
+Il fût demeuré là longtemps peut-être, mais il remarqua, à côté de lui,
+le cocher d'un coupé qui le considérait du haut de son siége. Ce coupé
+portait les chiffres RN entrelacés et surmontés d'une couronne de comte.
+Terral devina. Il s'éloigna, secouant cet attendrissement subit--et
+bête, pensait-il.
+
+Au coin de la rue, il aperçut, passant dans une voiture découverte avec
+une femme, un jeune homme qui le salua de la main--à l'espagnole,--et
+lui jeta un:
+
+--Bonjour, cher!
+
+C'était Adolphe, le petit Adolphe, qui se rendait au Bois.
+
+Terral haussa les épaules et continua sa marche, ne songeant plus déjà à
+Cachemire, et se retrouvant en face de cette pensée qui l'obsédait
+maintenant, se dressait devant lui à toute heure et partout: la misère!
+
+M. le comte René de Navailles était le dernier héritier d'une famille
+illustre. L'histoire des Navailles est écrite en lettres d'or et de
+sang, dans les annales de l'Auvergne. Gontran-Raoul-Hubert, comte de
+Navailles, seigneur d'Yprevard, fut un des compagnons de plaisirs et de
+chasses à l'homme de ce l'Espinchal, dont Fléchier raconte l'histoire.
+Ce Navailles n'échappa que par hasard à la justice des Grands Jours, se
+réfugia à la cour de Savoie, obtint des lettres de grâce, et fit amende
+honorable devant le Parlement de Paris, un cierge de six livres à la
+main. Son fils, tué à Fontenoy, était le père de ce comte de Navailles
+qui mourut sur l'échafaud le 5 thermidor, laissant deux héritiers, l'un
+capitaine à l'armée de Condé, l'autre compagnon de voyage de
+Chateaubriand, en Amérique. L'aîné devait être fait pair de France au
+retour des Bourbons, et mourir d'apoplexie à la tribune. Le cadet,
+grand-père de René de Navailles, continua à voyager, fit le tour du
+monde avec Dumont d'Urville, se composa une superbe collection
+ethnologique, écrivit même plusieurs volumes de relations scientifiques,
+et vit son nom plusieurs fois cité parmi ceux des naturalistes qui
+pouvaient prétendre à une place méritée sur les banquettes de
+l'Institut. Il fut un causeur charmant, hôte assidu des soirées de
+l'Arsenal, fort apprécié de Nodier et de Cuvier, ces deux _aimables
+illustres_, l'érudit le plus charmant, et le savant le moins empesé de
+cette époque. Ce M. de Navailles versa même, dit-on, dans l'utopie.
+Personne ne lui en fera un crime. Il plaida pour Saint-Simon, lui,
+vieillard, à l'heure où les jeunes gens seuls s'enrôlaient sous la
+bannière saint-simonienne. Vivement épris des choses de l'idée, ce
+petit-fils des terribles châtelains de Clermont apporta une somme
+considérable aux fondateurs du _Globe_, et jamais un inventeur ou un
+chercheur ne frappa vainement à sa porte.
+
+Il mourut vieux, laissant un fils, Charles de Navailles, qui avait
+embrassé, malgré ses conseils, la carrière militaire.
+
+Ce fut le père de René de Navailles.
+
+Le nom de Charles de Navailles menaça un moment de devenir illustre, à
+côté des noms de ces généraux africains, les Lamoricière, les
+Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac; il s'était fort distingué à la
+retraite de Constantine, sous les ordres du général Clauzel.
+
+Mais une blessure assez grave mit le comte, jeune encore et pouvant
+espérer à tous les honneurs, hors du service militaire. Il eût pu, sous
+le dernier règne, aspirer à d'autres faveurs et l'on crut un moment
+qu'il occuperait un fauteuil à la pairie. Mais le comte était mal vu au
+château. Ancien garde du corps, on soupçonnait quelque peu son
+orléanisme de nouvelle date. Ces soupçons irritaient M. de Navailles
+plus que de raison, il apprit qu'on s'occupait de lui chercher une
+place; mais il refusa nettement, demeura en dehors de toute politique,
+se maria, devint veuf, vit passer la révolution de Février et le nouvel
+Empire sans acclamer ni protester, et mourut en 1855, laissant le
+souvenir d'une élégance suprême et toute française.
+
+Le nom de Charles de Navailles avait été prononcé jadis à l'occasion de
+toutes les fêtes et de toutes les excentricités. Grand sportman, il
+avait battu les chevaux anglais, sur le terrain britannique, à une
+époque où les chevaux français occupaient un rang fort inférieur; grand
+chasseur, il remportait le prix aux chasses du roi Charles X. On citait
+de lui des traits dignes de Lauzun; on parlait de certaine causeuse qui
+valait bien la cheminée tournante de d'Argenson; ses duels étaient
+illustres et c'est lui qui était monté à l'assaut de Constantine, sans
+éteindre son cigare et sans ôter ses gants. Son dernier mot, en mourant,
+avait été celui-ci:
+
+--Du moins j'ai laissé intact le vieux blason et j'ai suivi la coutume
+des Navailles: point de fille! Mon héritier est un fils.
+
+Ce fils, dernier rejeton de la race, était cet aimable René, célèbre sur
+les champs de courses, illustre au Café-Anglais, le petit René, le René
+d'Anjou du journaliste Olivier Renaud. C'était pour lui assurer une
+centaine de mille livres de rente que ses aïeux avaient risqué leur tête
+contre la justice du roi et contre la justice du peuple. Le petit-fils
+du pair de France s'habillait en jockey, toque rouge, veste jaune, et
+courait les steeple-chase en tutoyant son groom. Il ne disait, ne
+savait, n'écoutait rien; il s'habillait, se déshabillait, se rhabillait,
+passait de l'écurie au boudoir et pensait à _Miss Amelia_ en courtisant
+Cidalise. Il était partout, sans s'amuser nulle part. Il cherchait, Don
+Juan de l'émotion, une distraction, un tressaillement. Il était blasé
+sans le savoir. Il parlait peu et parlait trop. Il s'était habitué à
+bâiller élégamment. Il s'était composé un langage hybride, mélange
+d'anglais d'écurie et de français de coulisses. Il trouvait les pièces
+_idiotes_ et la musique _infecte_. Il posait en axiome que madame
+Viardot est une _gêneuse_ à côté de mademoiselle Thérésa. Quand il
+parlait de son aïeul, l'ami de Bougainville, il l'appelait _le vieux
+raseur_. Sa trivialité de langage contrastait avec sa tenue correcte. Il
+se départissait pourtant de cette attitude de soldat prussien. Ce _héros
+du grand Seize_ avait, un matin, jeté une partie de la vaisselle du
+Café-Anglais sur le boulevard. Mais sa principale journée,--sa journée
+glorieuse,--c'était le premier dimanche d'une foire de Saint-Cloud où il
+avait dévasté une boutique de pain d'épices en refusant de rien payer.
+Le marchand avait pris M. le comte au collet et l'avait traîné devant le
+commissaire, entre deux rangées de huées. Quand il y songeait, deux ans
+après, René de Navailles en riait, disait-il, _comme une petite folle_.
+
+Tel était l'homme que Cachemire avait promis d'adorer.
+
+Il avait pourtant ses manies. Antonia l'appelait un _empêcheur de danser
+en rond_.
+
+--Ma chère enfant, dit-il un soir à Cachemire, est-ce qu'il n'y aurait
+pas moyen d'envoyer ton théâtre au diable? C'est ennuyeux, les jours de
+courses et les soirs de soupers. Encore si l'on te donnait des rôles!
+
+--Le fait est, répondit-elle en faisant la moue, que c'est passablement
+ennuyeux. Quelle fatigue!
+
+--_Un rasoir_, répliqua M. le comte René de Navailles en allumant un
+londrès.
+
+--Et puis, continua Cachemire, ne m'ont-ils pas retiré le rôle de la Fée
+des Eaux, dans la pièce qu'ils montent. Une féerie, je vous demande!
+Moi, j'ai maintenant un pauvre petit rondeau, rien de plus!... Et quel
+rôle, La Pluie! On va m'ennuyer avec ça, me _monter des scies_.
+«Mademoiselle Cachemire, dite la _pluie qui marche_. Elle est _amusante
+comme la pluie_, etc.» Un tas de bêtises! Tandis qu'il y avait un
+_travesti_ superbe. Ah! bien oui, le travesti. Bernique! c'est Flore
+Hardy qui a le travesti! Une grande fadasse comme ça... Ah! que je les
+lâcherais avec plaisir!
+
+--Quand passe-t-elle, cette pièce?
+
+--Lundi.
+
+--Et c'est aujourd'hui?
+
+--Jeudi.
+
+--Lâche-les. Il fait beau. Nous irons à Trouville. J'ai un costume de
+bain à essayer. Rayé noir et jaune, avec des clochettes au bonnet. Le
+fou--baigneur. J'aurai un succès!
+
+--Tiens, fit Cachemire, j'irais bien à Trouville. Je ne connais pas la
+mer.
+
+--Allons donc?
+
+--Parole!
+
+--Alors, c'est décidé... nous partons!... Au diable, ton régisseur!
+
+--Veux-tu faire une chose bien faite? dit Cachemire. Attendons à samedi.
+C'est la répétition générale. Je les laisse en plan au milieu de la
+pièce. Ah! quelle chance!
+
+--Attendons, fit René de Navailles.
+
+Le samedi, devant ce public des répétitions générales qui est, à peu de
+chose près, le public des premières représentations, auteurs, acteurs,
+journalistes, directeurs, amis des amis, mères d'actrices, coiffeurs et
+couturières, la toile se leva sur le premier acte de la féerie--une
+tentative de littérature _fantaisiste_ qui ne devait pas réussir au
+Vaudeville. Les décors étaient posés, la scène remplie par les artistes.
+Quelques-uns n'avaient pas leur costume encore, et répétaient en habit
+de ville. On voyait le Génie des Eaux en paletot brun causer avec la
+nymphe des Fontaines vêtue de gaze. Les quatre ou cinq auteurs de la
+pièce, logés dans une avant-scène, faisaient leurs observations. Le
+directeur, à côté d'eux, se levait parfois furibond, jetait un conseil
+menaçant à un acteur, et tempêtait contre les machinistes. Messieurs de
+la censure écoutaient. A l'orchestre, les amis des auteurs commettaient
+des _mots_ trempés de vinaigre. Vint l'entrée de mademoiselle Cachemire.
+
+--«Que vois-je? dit alors Le Génie des Eaux, j'aperçois ma fidèle
+alliée, la Pluie!»
+
+Le chef d'orchestre leva son archet et les musiciens jouèrent les
+premières mesures du rondeau de _la Pluie_.
+
+Mais la Pluie manqua son entrée.
+
+Les acteurs se regardaient entre eux, regardaient la coulisse,
+interrogeaient l'avant-scène des auteurs.
+
+--Eh bien! et mademoiselle Cachemire? disait le directeur...
+
+--Mademoiselle Cachemire! criait le régisseur.
+
+--La pluie est absente, murmurait Olivier Renaud à l'orchestre. Qu'on
+aille chercher saint Médard, il la fera venir.
+
+A quoi répondait Paul Duchemin:
+
+--La pièce a de la sécheresse.
+
+Il y avait tumulte sur la scène. Tout à coup, grande marque de
+satisfaction. C'était Cachemire. Elle faisait enfin son entrée. Jupe
+courte, corsage de soie verte, coiffure de brillants. Marcelin avait
+dessiné le costume. Elle s'avança sur le devant de la scène, sourit à
+quelques amis, et entama son rondeau:
+
+ Je suis la pluie,
+ Souvent j'ennuie
+ Quand j'apparais, trempant les hori_zons_
+ Et la bergère
+ Dans la chaumière
+ Avec Colin rentre ses blancs mou_tons_
+
+ Je suis la pluie! Avec moi le tonnerre
+ Marche grommelant....
+
+--_Grondant_, dit un des cinq auteurs. Il y a _grondant_. _Grommelant_
+aurait un pied de plus. Le vers serait faux.
+
+--Il y a _grondant_, répéta le régisseur.
+
+--_Grondant_, _grommelant_. Qu'est-ce que ça fait? dit Cachemire en
+haussant ses épaules blanches de poudre de riz.
+
+Elle fit une moue dédaigneuse et poussa un soupir ennuyé en regardant
+les fauteuils d'orchestre.
+
+Le directeur parut ébahi, risqua une observation. Le régisseur s'était
+approché de Cachemire, lui mettant sous les yeux le manuscrit même des
+cinq auteurs.
+
+--Ah! au fait, dit-elle, ça m'est bien égal! D'ailleurs je ne le sais
+pas, mon rondeau!
+
+--Eh bien! on vous mettra à l'amende, répliqua le directeur du bord de
+sa loge.
+
+Cachemire ne répliqua point, se retourna et passa dans les coulisses.
+Les acteurs en scène se regardaient. Olivier Renaud riait dans sa
+stalle. Le régisseur bondit, partit comme une flèche, et une fois dans
+la coulisse:
+
+--Mademoiselle, dit-il à Cachemire qui se tenait au milieu d'un groupe
+d'artistes et de figurantes, il s'agit de répéter sérieusement ou de ne
+pas répéter du tout. Vous moquez-vous de nous, par hasard?
+
+--Pas le moins du monde, dit Cachemire. Mais je me moque du rôle. C'est
+une _panne_. C'est absurde. Me faire chanter l'air de _Margot_, un air
+vieux comme les rues. Je n'en veux pas, je refuse le rôle.
+
+--Où allez-vous?
+
+--Je vais me déshabiller!
+
+Le lendemain, l'engagement était rompu, Cachemire était assignée par
+son directeur, et partait pour Trouville avec M. René de Navailles.
+
+Elle ne connaissait point la mer. Quand on la lui montra, elle la trouva
+ridicule. Tout le monde ne comprend pas cette voix qui parle si haut de
+l'infini.
+
+Les journées d'ailleurs n'étaient que d'amples mascarades. La vie des
+bains de mer pour les femmes c'est le mouvement perpétuel, c'est la
+fièvre, pour les maris c'est un peu l'ankylose. Madame va, vient,
+s'habille, babille, ôte une robe, en remet deux, change de costume comme
+les princesses de féeries, multiplie les rubans, décuple les glands, les
+pompons, centuple, accumule les cocardes. C'est une consommation
+frénétique de toquets, de tuniques, de chignons, de jupes courtes, de
+cannes longues, de bottines jaunes, de cheveux rouges. C'est une course
+éternelle de la plage au salon, du salon au théâtre, de la vase noirâtre
+au parquet luisant, des crabes aux rinceaux, de la lame au piano. Quelle
+fatigue! Quelle intensité de vie dans ces corps féminins pour supporter
+une telle gymnastique! Cependant, monsieur se promène, s'assied, bâille,
+regarde, joue. Les paysages qu'il contemple sont peu récréatifs: quelque
+salle de Casino, une règle de jeu de l'écarté collée au mur, l'affiche
+des règlements du cercle. Dans un coin de méchantes croûtes, des
+tableaux à vendre. Çà et là, des bougies à abat-jour vert pour le soir.
+Il va au café. Les stores baissés cachent la vue de la mer immense. On
+se croirait rue du Sentier. Des boks de bière, des journaux qui
+traînent, des mouches qui volent. Un bruit de billes de billards. C'est
+l'ennui. Le salon de lecture n'est pas plus gai. Des journaux déchirés,
+des revues non coupées. Il faut marcher doucement pour n'éveiller pas
+les gens qui dorment. Et le soir, pour se distraire, quelque concert,
+quelque bal. C'est la Vie des Eaux. Et pas un, peut-être, pas une n'a
+respiré à quelque pas de là le sain parfum de cette terre normande,
+noire et profonde, l'air qui passait sur ces haies ombreuses et grasses,
+sur ces terrains verts, où paissaient les moutons forts et gourmands.
+
+Cachemire s'amusa un moment à faire mouiller par la vague mourant sur le
+sable, le bout de ses bottines, à regarder les crabes courir obliquement
+sur la grève, à lorgner les baigneurs dont les silhouettes grêles se
+dessinaient près des cabines. Elle faisait deux ou trois toilettes par
+jour. Elle restait sur une chaise, au milieu de ce fourmillement de
+jupes et de corsages rouges, bleus, blancs, fouillis de couleurs,
+élégance de bal masqué, et caquetait avec M. René de Navailles qui ne
+tournait point la tête de peur de déranger un seul de ses cheveux. La
+plage l'intéressa un jour, deux jours. La fashion a su faire, du bord de
+l'Océan, un musée de gravures de mode. Elle les feuilletait, une à une,
+puis s'ennuyait. Le soir, elle allait au concert, s'ennuyait encore, ou
+bien elle prenait une voiture, et, en compagnie de René, courant la
+vallée d'Auge, avec les chemins herbus et les vertes allées, les
+horizons vastes, les pommiers, les moissons hautes, les maisons
+couvertes d'ardoises, enfoncées dans les vergers, elle s'ennuyait
+toujours. La côte de Grâce et son panorama infini, ensoleillé, plein
+d'eau, plein de ciel, plein d'espace, la fatiguait. Elle remarquait,
+d'ailleurs, ou du moins René de Navailles remarquait pour elle, que sur
+la plage, au concert, au Casino, on l'évitait. Le _Cant_ bourgeois
+semblait établir autour d'elle une façon de barrière. Ils quittèrent
+Trouville, revinrent à Paris, et, presque sans s'y arrêter, prirent
+gaiement la route de Bade.
+
+Bade! Le paradis des fous!
+
+Pendant ce temps, madame Labarbade transformait doucement son genre de
+vie. Elle était allée, un matin, chez un photographe. L'envie de son
+portrait la démangeait. Le photographe,--_Photographie de l'Étoile, au
+rabais, boulevard Sébastopol_,--était un loustic, fruit sec de l'atelier
+de Bouguereau, qui eut, avec maman Anaïs, le petit mot pour rire.
+
+--A la bonne heure, disait madame Labarbade, voilà ce que j'appelle un
+photographe charmant! Je vous enverrai des pratiques.
+
+--Inutile, répondait l'autre. Vous me rendriez beaucoup plus heureux en
+venant plus souvent vous-même.
+
+--Voyez-vous ça... Lovelace!...
+
+--Eh! eh! Lovelace a croqué des pommes moins appétissantes que vous!
+
+Madame Labarbade était enchantée. Elle aspirait cet encens avec un
+sourire olympien.
+
+Quand elle s'éloigna, elle lança au photographe une oeillade qu'il ne
+dut pas oublier.
+
+Il s'appelait Firmin Monséchard.
+
+--Firmin! Quel joli nom! se disait madame Labarbade. Firmin!
+
+Elle le gardait dans sa bouche, comme un bonbon fondant. Ce Monséchard,
+avec ses vingt-huit ans, ses cheveux longs et gras, son _bagout_ de
+rapin l'avait bouleversée. Elle songeait à l'épouser. Mais elle se
+ravisa en pensant aux lendemains du mariage. N'importe. Maman Anaïs
+était sur une pente glissante, et Firmin Monséchard ne lui sortait pas
+du cerveau. «Lovelace en a croqué de moins appétissantes!» Tout le jour,
+cette phrase se modulait à son oreille ou sautillait devant ses yeux. Il
+fallut retourner à la photographie pour voir l'_épreuve dans le baquet_,
+et l'épreuve séchant dans l'atelier, et le portrait collé sur le carton.
+Madame Labarbade n'était pas assez stoïque pour résister à tant
+d'assauts. Puis la chair est faible. Et c'est ainsi que pendant que
+Cachemire tentait à Bade la fortune, accompagnée de René de Navailles,
+maman Anaïs cédait aux sollicitations d'un photographe, et commanditait
+de deux mille francs ce fond de portraitiste,--car Firmin Monséchard
+était bien insinuant et le commerce de la photographie va si mal!
+
+A Bade, Cachemire avait trouvé le pays de son rêve. Une ville petite,
+proprette et gaie, où le plaisir est roi, la fantaisie souveraine,
+l'imprévu demi-dieu. Le bruit de l'or, le tapis vert, la promenade sous
+les sapins, les courses dans la forêt avec des voitures jaunes et des
+cochers en veste rose, le défilé devant la Conversation, la musique
+autrichienne, les verroteries, les sculptures, les curiosités de la
+Forêt-Noire, une foire de Saint-Cloud perpétuelle, mais plus élégante,
+plus surprenante et plus folle. Le soir, le théâtre, la musique, Paris,
+Paris partout, le Paris du bruit, des fêtes et du plaisir. Elle saluait
+cent figures de connaissance en une heure. Elle était au diable, libre,
+et pourtant elle n'avait pas quitté la rue Taitbout. Olivier Renaud
+était là, Antonia était là, le petit Barberino était là, M. Gontran de
+Rives était là.
+
+Elle lui avait même parlé.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que vous devenez?
+
+--Moi? Je me range, que voulez-vous! Vous croyez que je suis à Bade pour
+jouer, je parie? Non. Tout simplement pour prendre des bains de
+bourgeons de sapin. _Hôtel à la Cour de Darmstadt._ C'est bête comme
+tout. Mais c'est comme ça. Et croyez-vous, ma chère amie, que
+l'hydrotérapie me réussit mieux que le souper. C'est un fait.
+
+--Mais vous devenez lugubre, alors!
+
+--Pas tant que ça. Je songe à me marier, voilà tout. Les petits marmots!
+Ah! les marmots! Je souhaite que vous en trouviez un, un jour, sous un
+chou. Vous verrez. Adieu. Et bonne chance!
+
+--Il est niais, ce de Rives, avait-elle dit.
+
+--Un poseur, avait ajouté M. de Navailles.
+
+Deux pas plus loin, ils rencontrèrent Olivier Renaud, riant beaucoup.
+
+--Vous êtes gai, fit Cachemire.
+
+--Je crois bien. Je n'ai pas ri comme cela depuis le soir de votre
+répétition, vous savez. Figurez-vous, j'avais fait le chemin de
+Strasbourg à Paris avec un charmant compagnon, très-spirituel et
+très-gai, qui revenait de Suisse. Il était enchanté de Bâle, des wagons
+helvètes et parlait avec reconnaissance de Zurich et de son lac. Nous
+avions causé de choses et d'autres; il avait bien voulu m'avouer qu'il
+voyageait pour son plaisir, et je lui avais répliqué que je m'étais mis
+en route pour mes affaires. Il voulait voir le Rhin, je voulais étudier
+un coin de l'Allemagne. Il était bien convenu que nous ferions le voyage
+ensemble. J'avais un moment quitté mon compagnon, à l'arrivée, et je
+m'étais mis tout seul en route vers la Maison de Conversation. Mais la
+première figure que je devais rencontrer en y entrant, c'était la
+sienne. Il regardait le tapis vert et jouait. Le premier jour, il perdit
+une somme assez ronde, le second jour, il perdit une somme plus forte,
+le troisième jour il était complétement dépouillé.--«Bah! se dit-il, il
+me reste ma chaîne de montre.» Le voilà parti chez un orfèvre de la
+Léopold-Strasse; il engagea sa montre pour une dizaine de frédérics
+d'or, et revint triomphant. «De cette façon, je pourrai regagner Paris
+dès ce soir et j'en serai quitte pour quelques louis! Quant à la Maison
+de Conversation, du diable si j'y reviens!» Dix minutes après, il avait
+perdu les frédérics d'or de sa chaîne de montre. «Eh bien! fit-il,
+n'ai-je point mes boutons de manchettes?» En effet. Les boutons de
+manchettes engagés, il réfléchit qu'une pièce d'or peut refaire une
+fortune en un quart-d'heure. Il joua les boutons de manchette. On trouve
+toujours à emprunter. Il emprunta; pendant ce temps, l'argent demandé à
+Paris arrivait. L'argent venu, il le joua encore. Un ami, qui le
+rencontra et qui partait pour la France le soir même, le jeta dans le
+wagon et le ramena de force chez lui. Bref, mon compagnon revint au
+boulevard, sans avoir vu le Rhin, maussade, ennuyé, Bade lui ayant fait
+oublier la Suisse, ses beautés et ses surprises... Et celui-là voyageait
+pour son plaisir!
+
+--Tiens, dit Olivier Renaud, vous ne riez pas. Je parie que vous avez
+perdu?
+
+--Des sommes folles, dit Cachemire. Mais c'est amusant. Ce râteau, gai
+comme tout!
+
+--D'autant plus que la veine reviendra, fit René de Navailles. J'ai un
+_fétiche_.
+
+--Lequel?
+
+--Un décime avec une croix.
+
+--Excellent! dit Olivier Renaud.
+
+--Et moi, fit Cachemire, un morceau de corde de pendu. Un imbécile qui
+s'est _éteint_ d'amour pour Olympe Gérard.
+
+--Parfait, dit encore Olivier. Venez-vous voir la Trinkhalle? C'est
+encore un autre fétiche.
+
+--C'est ça, dit Cachemire, et vous nous raconterez les histoires peintes
+là-dessus.
+
+--De jolies peintures, fit Olivier. Le Goetzenberger qui en a
+accouché, était un fameux drôle. Pas plus de couleur que sur la main.
+Tenez, voici l'histoire de l'_Image de Keller_, et du château de
+Neuwindeck. Connaissez-vous? Non. Voici:
+
+«Un chevalier de Thuringe, passant un soir près de Lauf, s'arrête au
+château de Neuwindeck pour y passer la nuit. A travers les herbes qui
+envahissent la porte d'entrée, il se fraye un passage jusqu'à la salle
+des chevaliers. Sur son chemin, personne. L'abandon, l'ombre, le
+silence. Mais dans la grande salle, il aperçoit une jeune fille vêtue de
+blanc, assise, et l'oeil fixé sur les dalles. Ça vous amuse?
+
+--Oui... si vous voulez.
+
+«Le chevalier fit quelque bruit. Elle se lève, le salue, et ses grands
+yeux bleus brillant dans un visage pâle, semblent interroger l'étranger.
+
+«--C'est l'hospitalité que je demande, damoiselle,--je dis
+_damoiselle_,--et le pain et le sel qu'on offre aux errants.
+
+«La jeune fille s'inclina, apporta une coupe et du vin, de la venaison,
+et des fruits. Point de pain ni de sel.
+
+«--Ce château est le vôtre? dit le chevalier.
+
+«Elle inclina la tête et demeura silencieuse.
+
+--Pas bavarde! fit René de Navailles.
+
+--Vous allez voir.
+
+«--Le seigneur de ce logis est-il donc absent? continua le jeune homme.
+
+«Elle étendit la main vers les portraits de la muraille, et répondit
+lentement:
+
+«--Je suis la dernière du nom!
+
+--Ah! très-joli! fit le dernier des Navailles.
+
+«La légende, continua Renaud, dit naïvement que, tout en causant, le
+chevalier «était souvent revenu à la bouteille,» et la très-sceptique
+brochure qu'on vous vendra à Bade pour quelques kreutzers ajoute: «_Il
+n'est donc pas surprenant qu'il se sentît le coeur épris._» Bref, le
+chevalier proposa à la jeune fille de l'épouser.
+
+»--En vérité! s'écria-t-elle.
+
+»Et sa pâleur sembla soudain se colorer, elle se leva, prit deux anneaux
+dans un reliquaire, et sur ses blonds cheveux posant une couronne de
+romarin:
+
+»--Venez, dit-elle au chevalier.
+
+»Elle marchait. Il la suivit. A l'entrée de la chapelle, deux
+chevaliers, couverts de leurs armures, se tenaient roides et comme
+pétrifiés. A la vue de la jeune fille, ils quittèrent leur attitude, et
+le chevalier les vit marcher à ses côtés. Des cierges brûlaient dans la
+chapelle, éclairant les visages de marbre des morts couchés sur leurs
+tombes. Au milieu de la chapelle, la statue de bronze d'un évêque revêtu
+de ses ornements pontificaux, s'élevait, les mains jointes. La jeune
+fille toucha du doigt l'évêque de bronze, et la statue se dirigea
+lourdement vers l'autel. Alors, les lèvres d'airain s'agitèrent,
+l'oeil sombre s'illumina, et de cette poitrine de bronze, la voix de
+l'évêque fantôme sortit, et cette voix disait:
+
+»--Kurd de Stein, prenez-vous pour femme, Bertha de Windeck, fille du
+comte de Windeck?
+
+--C'est gai comme tout, ce que vous nous racontez-là, dit René.
+
+--Vous l'avez voulu: fit Olivier.
+
+»Ici les légendes, qui s'accordent à peindre la terreur du chevalier,
+diffèrent sur le dénouement. Les unes veulent que, soudain, le coq ait
+chanté, et dissipé de sa voix claire ce tourbillon de fantômes, et que
+le chevalier se soit retrouvé évanoui, «dans les hautes herbes de la
+cour, auprès de son cheval fidèle.» Les autres, plus sévères, font
+engloutir par la terre entr'ouverte, Kurd de Stein qui répondit: «Oui,»
+à la question de l'évêque de bronze. Ce dernier et terrible dénouement
+se retrouve, absolument semblable, dans une légende espagnole qui fait
+épouser à don Juan, une morte fiancée, et le foudroie au moment où il
+passe son anneau aux doigts glacés de la jeune fille. Il est assez
+curieux que cette lumineuse Espagne emprunte ainsi ses brumeuses
+terreurs aux légendes du Rhin.
+
+--Ça m'est égal, la lumineuse Espagne! dit René.
+
+--Eh! bien, moi non, fit Cachemire. Je voudrais voir ça, l'Espagne!
+
+--Toujours est-il, conclut Olivier Renaud, que je viens de vous réciter
+l'article que j'envoie ce soir à mon journal. C'est de la primeur. Du
+Renaud inédit. Au revoir!
+
+Le soir, Cachemire gagna dix ou douze mille francs.
+
+Cachemire jouait ainsi, perdait, rejouait, regagnait, enfiévrée, le sang
+à la tête, heureuse, se montrant à la Lichtenthal, au théâtre, au
+Vieux-Château, avec des mises éclatantes, des bijoux superbes, un peu
+maquillée déjà, toujours séduisante. Que de jaloux et de jalouses! Elle
+se moquait bien du théâtre. Cette ville de Bade, quelle scène où elle
+s'étalait, se montrait, se sentait admirée et applaudie. Elle en venait
+à aimer ce René de Navailles, comme un moment elle avait aimé M. de
+Bruand, pour tous ces triomphes! Elle était la reine de ces allées
+superbes, l'enviée, la fêtée, la charmeresse! Alors quand elle songeait
+à son enfance, à sa jeunesse, au bateau qu'elle passait, à son père
+s'asphyxiant sur ses fourneaux, à la brave femme qui l'avait recueillie
+et qui était morte, à Madame Herbaut, à Joseph, à ce foyer d'honnêteté
+qu'elle avait fui:
+
+--Il y a des gens, se disait-elle, qui trouvent le bonheur dans la
+vertu! Sont-ils bêtes!
+
+La malheureuse les _plaignait_.
+
+
+
+
+X
+
+
+La couche d'orgueil que Terral portait en lui s'était comme soulevée à
+cette idée qu'il pouvait recevoir de l'argent de Cachemire. Il était de
+ces gens qui rêvent le crime et qui reculeraient devant la honte. C'est
+par horreur de la boue qu'ils marchent dans le sang. Il revint chez lui,
+accablé. Son logis à présent était redevenu morne et presque aussi
+lugubre que jadis--plus sinistre, car Terral avait dépensé de sa
+provision d'audace. Tout ce qu'il avait pu vendre était vendu. Les
+tableaux, les bronzes partis. Çà et là quelques bimbelots encore
+accrochés, traînant--la momie du luxe. Un lit, une table, quelques
+chaises. Rien de plus. Cette vue serrait le coeur de Terral. Il avait
+envie de pleurer ou de crier. Il se barricadait là comme dans un antre.
+Si l'on sonnait, il n'ouvrait pas. On pouvait le surprendre, le voir
+ainsi misérable. Quelle honte!
+
+Il se laissa tomber sur son lit, rêvant.
+
+--Étrange fille, songeait-il. Certes elle ne m'aime plus. Mais elle
+voulait me sauver. Et ce sacrifice banal pouvait me tirer du mauvais
+pas.... il me faut si peu d'argent! Combien? Qui sait! Dix louis! La
+chance est terrible. En une heure, dix louis peuvent devenir une
+fortune. Avec dix louis j'irais à Baden, essayer ma martingale...
+
+Il allait à un petit tiroir où il enfermait des fèves, traçait à la
+craie, sur sa table, un jeu de trente et quarante et jouait.
+
+Les fèves figuraient l'enjeu. Elles se doublaient, se triplaient. Il
+gagnait, gagnait toujours... Au lieu de fèves, mettez des florins, ce
+gain eût été une fortune.
+
+--Parbleu, se disait-il, je la tiens, ma martingale. Infaillible. Il
+faut absolument que je la risque. Oh! réparer la brèche, me reconstruire
+une richesse, et vivre. Car je n'ai pas su vivre.
+
+Sa pensée le reportait soudain vers Suzanne.
+
+--Mais je ne pouvais pas accepter, non. C'eût été infâme. Et pourquoi
+infâme? J'ai des pudeurs que je ne me connaissais pas. Jolis, mes
+scrupules. A quoi bon? Dix louis, et c'est assez! Eh! bien, est-ce que
+je n'aurais pas pu le lui rendre, cet argent? Elle prêtait, elle ne
+donnait pas. J'ai été un sot!
+
+Puis se levant, allant à la porte:
+
+--Après tout, quoi, il est encore temps. Je monte. Je sonne. Cet argent,
+je l'accepte! Elle me le donne. Je l'ai dans les mains, là. Je
+l'emporte. J'attends le soir. Je joue. Je gagne. C'est bien... Je...
+Oui, j'y vais!
+
+Il boutonnait son habit, cherchait son chapeau.
+
+Il s'arrêta brusquement.
+
+--Et si j'allais rencontrer un de ses amants chez elle. Cette fois, je
+n'aurais pas le droit de le tuer comme M. de Bruand: s'il me
+connaissait, il raillerait. Écrire? La lettre peut se perdre. Non. Et
+puis, non, décidément, pas de son argent, à elle. C'est fini. Qu'elle
+aille où son destin la pousse, et moi aussi!
+
+Pourtant, il lui fallait un enjeu--il redemandait un levier; où trouver
+ce qui était sa vie? Il fallait donc recommencer ces âpres chasses à
+l'or d'autrefois, il fallait espérer au lieu de jouir, attendre au lieu
+de posséder. A qui se livrer? A qui emprunter? Il devait, il devait
+partout. Demander encore, c'était dévoiler le secret de sa misère.
+
+--Pas d'amis! se disait-il accablé par le vide qu'il avait fait autour
+de lui, au temps où dédaigneux de toutes choses, confiant en sa force,
+il criait le _moi seul!_ de Médée.
+
+Pas d'amis!
+
+Il cherchait, interrogeait, fouillait ses souvenirs et dans cette nuit,
+dans cette foule qui l'entourait, il ne trouvait qu'un nom, un seul.
+Bourdenois,
+
+--Oui, Bourdenois. Mais qu'est-il devenu? Sombré! Perdu! Oublié!
+
+Bourdenois! Celui-là peut-être aurait pu le sauver. Le Titan se
+raccrochait à l'enfant; l'homme fort regrettait le _naïf_. Terral
+s'arrêta longuement devant ce nom, plein du passé, et, peu à peu, comme
+si la lumière s'était faite en lui, il se rappela qu'il l'avait vu
+imprimé, çà et là, ce nom, il ne savait où,--dans des comptes-rendus de
+journaux peut-être.
+
+--Qui sait? Bourdenois est peintre... C'est peut-être lui dont parlait
+la critique...
+
+--C'est lui, se dit bientôt Terral, l'idée confuse prenant corps et se
+fixant... Je suis sauvé!
+
+C'était le cri de l'égoïsme à la mer. Dans ce grand naufrage, Bourdenois
+restait seul. Il alla à Bourdenois.
+
+Terral entra dans un cabinet de lecture, demanda le livret du Salon,
+chercha à la lettre B, et poussa un grand soupir comme si on venait de
+lui enlever un monde des épaules.
+
+Il avait lu:
+
+BOURDENOIS (Charles-Henri), né à Mussidan (Dordogne), élève de M.
+Cabanel.
+
+_Rue d'Enfer, 11._
+
+269.--_Les Volontaires de 92._
+
+270.--_Hérault de Séchelles brûlant les trophées de la royauté._
+
+--C'est lui! se dit Terral. Ah! voilà le salut!
+
+Il alla à pied, la tête en feu, plein de projets, plein de fièvre, rue
+d'Enfer, et monta rapidement, comme si on l'eût poursuivi, jusqu'au
+cinquième étage, où demeurait Bourdenois.
+
+Ce fut une femme qui ouvrit, une jeune femme souriante et un peu étonnée
+et qui demanda le nom du visiteur.
+
+--Fernand Terral.
+
+--Oh! dit la jeune femme dont le visage s'éclaira... Veuillez entrer, je
+vous prie. Mon mari m'a souvent parlé de vous!
+
+--Marié, songea Terral. Parbleu! La tortue a trouvé sa carapace.
+
+La porte de l'antichambre s'ouvrit brusquement; et Bourdenois, en
+vareuse rouge, s'écria, tendant les mains à Terral:
+
+--Ah! ah! D'où diable sors-tu?... je t'ai cherché, je t'ai traqué,...
+Rien! Pas de Terral. J'avais envie de te réclamer dans les _Petites
+affiches_. Ah çà! tu reviens de Chine, du Mexique, de Tombouctou?
+
+--Moi?... Non, dit Terral, je reviens de plus loin.
+
+--Mais entrez donc, interrompit madame Bourdenois, vous ne pouvez causer
+ici.
+
+Terral fut introduit dans l'atelier. Il y avait, sur le chevalet, une
+toile commencée. Des esquisses le long des murs. Partout, de petits
+panneaux grands comme la main, représentant des tableaux projetés. Une
+propreté flamande. On sentait qu'un oeil de ménagère inspectait tout
+cela. L'atelier d'ailleurs respirait le calme, sentait bon. Le mobilier
+était un brave ameublement sans prétention; mais tout cela gai,
+souriant. Les choses ont leur bonheur.
+
+Il fallut que Terral entendît l'histoire tout entière de Bourdenois, et
+comment la misère s'était lassée à la fin, et comment l'artiste s'était
+fait peintre sur porcelaine, gagnant son pain le jour, gagnant la nuit
+sa gloire, composant à la lampe des tableaux qui enfin avaient trouvé
+des juges et des acheteurs. Une première toile vendue, dix avaient
+suivi. Bourdenois avait eu des commandes, çà et là. Les marchands de
+tableaux l'exploitaient bien un peu, mais c'est le sort commun des
+débutants de passer sous ces fourches caudines. Enfin, il avait pu jeter
+aux orties la palette du peintre sur porcelaine, l'horizon s'ouvrait, le
+pain était assuré et non-seulement le sien, mais celui _des autres_.
+Plus d'obstacles alors au mariage. Le père avait consenti. Ah! que
+Bourdenois avait cherché Terral pour lui annoncer cette joie! Mais, à ce
+moment même, Terral se cachait, dévorait sa _déveine_, et ne sortait que
+la nuit. Ce mariage ne datait que de deux mois, trois mois au plus. On
+s'était marié le jour même de l'ouverture du Salon, et Bourdenois
+apportait, dans la corbeille qui n'existait pas, une médaille.
+
+--Médaillé! Conçois-tu?... disait-il. Tout est fini, le nuage a passé,
+je me moque de la pluie. Le beau temps est venu. Je suis heureux comme
+un vaurien. Tu vois ma petite femme? Je me couperais en quatre pour
+elle. Ah! il fait bon respirer un bouquet de lilas après s'être déchiré
+à toutes les ronces de la création. Tu vois, je donne dans le poétique.
+C'est bête comme chou. Mais rends-moi la justice de dire, mon pauvre
+Terral, que je n'ai pas volé mon bonheur!
+
+--Certes, dit Terral.
+
+--Ah çà! Et toi?
+
+--Moi?--(Madame Bourdenois préparait des grogs dans la chambre à côté.
+Charles et Terral étaient seuls).--Moi, j'ai fait naufrage. J'ai mené ma
+barque à toute vapeur. J'ai perdu de vue le manomètre. La machine a
+sauté.
+
+--Ah!
+
+--C'est une leçon, dit Terral, et je l'accepte. Mais m'en voilà déjà
+consolé. Je suis de ceux qui s'arrêtent, je ne suis pas de ceux qui
+tombent!
+
+--Oui, très-bien, fit Bourdenois. Mais où en es-tu, voyons? Naufragé,
+soit, mais il te reste au moins...
+
+--Rien.
+
+--Rien?
+
+--Eh! bien, dit gaiement Bourdenois, nous allons partager!
+
+Il s'était levé, allant droit à un petit buffet en vieux chêne dont il
+ouvrit le tiroir.
+
+--Tiens!
+
+--Qu'est cela?
+
+--Tu vois, dit Bourdenois en lui tendant un billet de cent francs. Le
+quart d'un tableau. Je voudrais en avoir dix fois autant à t'offrir,
+mais...
+
+Terral hésitait, humilié à demi, écrasé aussi par ce mouvement si simple
+du brave garçon. Tout à coup, il prit le billet, le mit dans sa poche et
+dit:
+
+--Soit. Je te rendrai cela bientôt, je t'en réponds. A demain.
+
+--Tu pars?
+
+--Oui. C'est cet argent que je venais te demander, tu ne comprends pas?
+Maintenant je suis tiré d'affaire. Ces cent francs là, mon cher, c'est
+peut-être un million. Tiens, merci. Au revoir. A demain!
+
+--Eh! bien, dit madame Bourdenois, qui rentrait dans l'atelier, et mes
+grogs? Vous ne pouvez pas refuser, monsieur...
+
+Terral causa encore un moment, trouva pour madame Bourdenois un ou deux
+compliments, serra la main de son _ami_, et descendit. Dans les
+escaliers, il se croisa avec un vieux bonhomme qui montait, chargé de
+livres, en fredonnant l'hymne de M. Joseph Chénier. C'était le
+beau-père.
+
+--J'en échapperai donc, se dit Terral une fois dans la rue, et malgré
+toutes les fatalités du monde. Cinq louis. Cela suffit.
+
+Il s'habilla. Bien portés, ses vêtements râpés, mais de bonne coupe, lui
+donnaient encore une élégance presque insolente. Il attendit le soir et
+se promena avant le dîner, devant son cercle. Des amis de boulevard, des
+agents d'affaires, le rencontrèrent.
+
+--Ah! quel hasard! Est-ce que votre soirée est prise, Terral?
+
+--Non.
+
+--En ce cas, nous vous invitons, nous vous entraînons, nous vous
+enlevons. Grande réception dans les salons de Brébant. C'est la
+Compagnie qui paye.
+
+Il s'agissait d'un repas d'actionnaires, de la fondation d'une société
+de crédit industriel. On avait invité des journalistes, Terral rencontra
+Olivier Renaud, bien d'autres qu'il connaissait, le petit Barberino, des
+compagnons de plaisir. Barberino avait amené avec lui un jeune homme au
+regard bleu, souriant, les cheveux blonds, un peu pâle.
+
+--Quel est ce monsieur? demanda Renaud à Terral.
+
+--Je ne le connais pas.
+
+Il apprit, cinq minutes après, au potage, que le jeune homme se nommait
+Paul de Rieux,--une grande famille de Bourgogne, disait-on.
+
+Pendant le dîner, M. Paul de Rieux fit _des mots_.
+
+Il était placé en face de Terral et ses dents blanches découvertes par
+un immuable sourire, il semblait quêter, à chaque saillie, son
+approbation.
+
+Dans le brouhaha du repas, le bruit des conversations partielles se
+mêlant aux interpellations d'un bout de la table à l'autre, Terral se
+taisait et songeait. Tout à l'heure on allait jouer. C'était alors qu'il
+risquerait ce suprême enjeu, venu du hasard. Il n'écoutait pas. Ses
+voisins le trouvaient maussade. Le diapason des entretiens s'élevait à
+chaque nouveau vin annoncé par le garçon. Le Léoville et le Roederer
+formaient les dièzes et les bémols. On se mit à parler politique et l'on
+finit par ne plus s'entendre du tout. Les toasts à la prospérité de
+l'entreprise se perdirent dans les considérations sur la conduite de
+Robespierre et le procès des Girondins.
+
+Le café était versé dans une pièce contiguë. La table desservie, les
+garçons étendirent un tapis vert, on apporta des cartes et l'on joua.
+
+--Allons, se dit Terral, c'est l'instant. Et,--comme il arrive parfois
+aux heures difficiles,--un souvenir de ses vieilles lectures lui revint
+et il murmura, presque tout haut, le mot de Julien Sorel à l'heure des
+crises: _Aux armes!_
+
+On établit un lansquenet.
+
+Le petit Barberino prit la banque. Terral jeta un louis, puis un autre,
+perdit, alluma un cigare en souriant et ne rejoua plus avant de l'avoir
+fumé. Puis il revint à la table de jeu, et Olivier Renaud lui passa les
+cartes.
+
+--Trois louis! dit Terral.
+
+--Je les tiens, fit Barberino.
+
+Terral gagna.
+
+--Six louis!
+
+Il gagna encore. Il passa sept fois, gagnant toujours.
+
+Il avait devant lui un tas d'or, trois mille huit cent quarante francs,
+gagnés en deux minutes. Il _passa la main_, ramassa son gain et revint à
+la fenêtre.
+
+Il regardait les boulevards, noirs, le ciel pluvieux, les lanternes des
+voitures qui se croisaient, les passants de plus en plus rares avec des
+parapluies.
+
+--Allons, dit-il gaiement, ce ne sera pas le soleil, ce sera la pluie
+d'Austerlitz...
+
+Il se remit à la table de jeu, tint une mise considérable, mais perdit
+cette fois, perdit toujours. Il n'eut plus rien bientôt et demeura
+debout contre la table, regardant les cartes, l'or, les joueurs, le
+tapis,--pétrifié. Il lui semblait que c'était un rêve. Quoi, plus rien?
+Rien. Eh! bien, il allait emprunter à quelqu'un des convives, là,
+sur-le-champ. Mais il n'osait pas. Il avait honte. Le jeu commençait à
+peine; avouer qu'il était _décavé_, impossible. Alors il se prit à
+regarder, il examina les joueurs, il s'efforçait de s'intéresser à la
+partie, il se grisait avec le bruit de l'or, il se disait: «Je vais
+gagner. Tout à l'heure. Patience!»
+
+Ses yeux s'arrêtaient surtout, machinalement, sur M. Paul de Rieux, qui
+lui faisait face, souriant toujours. M. de Rieux avait à l'annulaire
+gauche des diamants qui jetaient des étincelles de lumière électrique.
+Terral regardait ces diamants. Il les vit soudain disparaître, il vit
+les mains de M. de Rieux se perdre dans les basques de l'habit et,
+rapidement, faire passer dans la manche gauche du vêtement, un jeu de
+cartes.
+
+Terral recula. Si rapidement que le tour eût été exécuté, il avait tout
+vu.
+
+Il attendit.
+
+Deux minutes après, M. de Rieux _prenait la main_.
+
+Il la prenait à vingt louis. Il passa neuf fois et gagna net cinquante
+et un mille deux cents francs.
+
+Puis il dit, avec son sourire éternel:
+
+--Ouf! je passe la main!
+
+Il leva alors ses yeux bleus et gais sur les spectateurs.
+
+Terral le regardait d'un air foudroyant.
+
+L'aventurier pâlit devant ce regard et comprit que Terral savait tout.
+Mais il se remit bien vite de l'émotion, essuya d'un air négligent les
+bijoux de sa main gauche, se leva comme fatigué et passa, s'étirant les
+bras, dans la pièce à côté. Terral l'y suivit. M. de Rieux avait déjà
+disparu. En regardant à terre, dans un coin, Terral aperçut un petit
+paquet que l'autre avait dû laisser là.
+
+Il se baissa, le prit, et devint pâle à son tour.
+
+C'était un jeu de cartes, un double jeu de cartes préparé.
+
+Haletant, Terral regarda. Il y avait là dix coups arrangés. On pouvait
+_passer_ dix fois. Une fortune!
+
+Oui! il contemplait ces morceaux de carton, il les comptait, sans les
+déranger, l'oeil embrasé, le sang aux tempes, tremblant, fasciné par
+ces cartes qui lui murmuraient mille choses mauvaises. Ces figures aux
+couleurs crues lui souriaient. Il avait chaud et froid en même temps. Il
+croyait qu'il allait s'évanouir.
+
+Tout à coup, il se secoua brusquement.
+
+--Si on me voyait ici, pensa-t-il. Et si on apercevait _cela_!
+
+Il enfonça le jeu de cartes dans son habit et il rentra le tenant
+toujours, la main dans la poche. Il avait peur de devenir fou. Tout
+tournoyait autour de lui. La tenture rouge du salon l'aveuglait, les
+glaces se renvoyaient les milles lumières rosées ou bleuâtres des
+cristaux des lustres; Terral ne voyait pas, n'entendait pas. Tout se
+troublait autour de lui et bourdonnait.
+
+Rien de distinct que cette pensée:
+
+--Dans ta main, une fortune!
+
+Alors, comme un homme ivre, il se rapprocha de la table, prit les cartes
+du jeu en main, les battit, et, avec l'adresse étonnante d'un grec, y
+substitua audacieusement les cartes de l'_autre_.
+
+Il gagna, et toujours, et dix fois, il gagna, fatalement, forcément,
+mathématiquement; on s'extasiait autour de lui, l'or s'entassait, il
+entendait le bruit des louis, les chuchottements, les exclamations et
+cette musique l'enivrait. Ah! c'était vraiment la fortune, cela! Plus
+que M. de Rieux, il gagnait, plus qu'il n'avait osé le rêver, les coups
+étaient formidables. Il avait là, devant lui, à lui, tous ses rêves, ses
+rêves détruits ce matin et reconstruits ce soir, le luxe, le bruit,
+l'éclat, les chevaux, les femmes, Cachemire!
+
+Tout à coup, un bras se pencha devant lui, une main lui arracha les
+cartes des doigts et, foudroyé, il entendit ce cri:
+
+--On nous vole, messieurs!
+
+Terral bondit, livide.
+
+Le petit Barberino montrait les cartes.
+
+--Reconnaissez-vous votre jeu? Non! Ce jeu-là est préparé!
+
+--C'est une infamie! s'écria M. de Rieux qui regardait en face Fernand
+Terral de l'autre côté de la table.
+
+Terral, vert et farouche, bondit comme pour s'élancer sur le misérable,
+mais un cercle irrité le retint, on se partageait le tas d'or déjà; il
+se sentit poussé au dehors, et ce ne fut que dans l'antichambre qu'il
+put se dégager. Il secoua alors ceux qui le tenaient,--ils étaient
+quatre,--et les envoya d'une secousse, contre la muraille, jurant.
+
+Il se trouva sur le boulevard, nu-tête, sous la pluie, seul, abîmé.
+
+--Messieurs, disait en haut le petit Barberino, remercions M. Paul de
+Rieux, mon ami, ici présent, de nous avoir averti de l'infamie dont nous
+allions être les victimes!
+
+On remercia M. Paul de Rieux.
+
+Terral eut un moment l'idée du suicide. Décidément la partie était
+achevée, et la ruine complète. Le sort avait eu le dessus. S'acharner
+eût été folie. Il s'achemina à travers les rues boueuses, jusqu'à la
+Seine et, sur le parapet d'un pont, il demeura tête-nue, regardant l'eau
+couler. Le fleuve avait des remous sinistres et les lumières du gaz
+s'allongeaient sur lui comme des lames rouges. La silhouette du Châtelet
+et les tourelles se découpaient en noir sur le ciel sombre avec des
+attitudes bizarres. Il demeurait là hésitant. Ses mains brûlantes se
+rafraîchissaient sur le grès mouillé du pont. Le vent lui passait dans
+les cheveux et calmait sa fièvre.
+
+--Le suicide? Pourquoi? se disait-il. N'y a-t-il que Paris au monde?
+
+Après l'idée de mort, l'idée de fuite. Il se voyait, emporté au loin,
+sauvé, recommençant ailleurs, en Espagne, en Amérique, il ne savait où,
+une vie nouvelle, et, plus tard, revenant ici, s'imposant, relevant le
+front, écrasant ceux qui l'écrasaient.
+
+Elle est rapide, la pente des songes. Plus le malheur vous étreint,
+mieux le délire vous montre, rapproché, le but qui s'échappe. Terral se
+détacha de cette eau bourbeuse qui clapotait, qui scintillait, qui
+attirait. Il revint chez lui, machinalement, comme le chien rentre au
+chenil et, au lieu de se coucher, il resta assis, sans lumière, avec
+cette idée fixe: _Partir!_
+
+La nuit l'avait encore maintenu dans ses pensées nouvelles. Mais avec le
+jour, toute son audace parut s'affaisser. La matinée était livide,
+c'était une de ces aurores qui ont froid. Il se sentait pénétré jusque
+dans les os par une atroce humidité. Il grelottait, ses dents claquaient
+comme les dents d'un cholérique. Il se déshabilla et se mit au lit. La
+fatigue l'accablait. Il s'endormit d'un sommeil troublé, plein de
+cauchemars et de visions mauvaises. Quand il se releva, le soir, il
+était plus fatigué que le matin.
+
+Il avait faim, d'ailleurs.
+
+--J'ai faim.
+
+Cette pensée,--ce besoin,--s'empara de lui tout entier.
+
+Il fouilla dans ses poches, ouvrit ses tiroirs, chercha: il avait trente
+sous à lui, trente sous.
+
+--Qu'importe!
+
+Il prit un vieux chapeau défoncé qu'il avait jeté autrefois, dans le
+fond d'une armoire et sortit, les pantalons crottés encore de la boue de
+la veille, les habits fripés. Alors il s'achemina vers les quartiers
+pauvres, chercha quelque _gargotte_ où il pût manger sans crainte d'être
+reconnu, et entra. C'était une façon de crêmerie et de débit de vins,
+avec tables et bancs scellés au mur, et des saladiers de riz tout jaune
+et de compotes des poires à la devanture, sur fond de rideau rouge. La
+porte arborait encore, comme enseigne, le classique cadran bleu avec
+l'aiguille marquant neuf heures, ce qui voulait dire autrefois (ces
+cadrans aujourd'hui sont rares): _Soupe à neuf heures_.
+
+Il y avait des maçons et des ouvriers qui mangeaient en faisant du
+bruit.
+
+Terral choisit un coin, s'assit et demanda du bouillon, du boeuf, un
+peu de vin, n'importe quoi.
+
+--Misère, se disait-il avec une amère colère, j'ai faim!
+
+On ne le regardait point. Il n'est pas si rare de voir ainsi courir les
+crèmeries des affamés en habit noir. La misère n'a pas d'uniforme.
+Terral entendait dans un cabinet vitré, des maçons attablés en
+pique-nique, et qui arrosaient de chansons leur dessert:
+
+ Architectes et maîtres maçons
+ Méprisez pas les compagnons
+ Qu'ils vous ont mis le pain en main,
+ Que vous en aviez grand besoin!
+
+Il restait là, n'ayant plus d'appétit, à écouter, absorbé. La salle se
+vidait peu à peu. Les habitués faisaient, en passant, des amitiés à la
+dame de comptoir et si le mari se fâchait, ils lui jetaient en riant
+quelque épigramme. A la fin, Terral s'aperçut qu'il était presque seul.
+Il se leva, et dit à la crèmière:
+
+--Combien?
+
+Elle regarda son mari.
+
+Celui-ci fit un petit calcul mental, et répondit:
+
+--C'est dix-huit sous.
+
+Terral paya. Il se dit, en sortant:
+
+--Il faut peu de chose. Si l'on était philosophe, pourtant! Bah!
+ajouta-t-il, les philosophes sont des sots!
+
+Il regarda l'heure à la pendule d'un pharmacien: huit heures. Quelle
+soirée lente à passer. Et que faire? Retourner chez lui. A quoi bon? Il
+n'avait même pas de lumière au logis. Le boulevard? A présent, ce
+boulevard lui faisait peur. Que de gens avaient le droit de le
+souffleter du regard! Le droit? Et quel droit? Parce qu'il avait été
+plus fou ou moins habile. Ce M. de Rieux! Ce Barberino! Il n'avait même
+pas l'idée de se venger. Il était perdu; le courant l'entraînait.
+C'était d'une autre façon qu'il entendait le remonter.
+
+Mais quel scandale! comme on avait dû s'entretenir de lui dans tous ces
+cercles! Les journaux allaient s'en mêler.
+
+--Je ne les lirai pas, songeait-il. Qu'est-ce que cela me fait? Ah! le
+proverbe ment comme un homme: les oreilles ne «m'ont point tinté»
+aujourd'hui!
+
+Tout en pensant, il allait au hasard, fatigué. En route, il se sentit
+accablé.
+
+--Eh bien! se dit-il, j'ai encore douze sous... une fortune, fit-il avec
+un affreux sourire.
+
+Il côtoyait le Luxembourg, il entra dans un petit café, et s'assit.
+
+--Je resterai là jusqu'à minuit.
+
+Il prit un journal au hasard, s'accouda dessus comme s'il se fût plongé
+dans la lecture, et s'absorba dans ses réflexions irritées. On lui
+servit du café. Il ne le vit pas. Il franchissait déjà l'Océan,
+débarquait à New-York, triomphait... Puis, brusquement, il releva la
+tête, aux accents d'une voix qu'il connaissait. Il écouta et promena son
+regard autour de lui. Il y avait, coupant la salle en deux, un énorme
+poêle de faïence qui lui masquait une ou deux tables. La voix partait de
+derrière ce poêle. Il la connaissait, cette voix. Il l'avait entendue
+souvent. Mais où? Mais quand?
+
+--Ma foi, oui, disait-elle, je suis boudhiste. Pourquoi ne serais-je
+pas boudhiste? Avec ça que le Çakia-Mouni est si bête que ça! Mais il
+avait trouvé la doctrine chrétienne 500 ans avant Jésus, songez donc! Un
+bonhomme qui prêche la vertu à des sauvages, l'oubli des injures à des
+étrangleurs, la haine du sang à des espèces de Caraïbes. Vous savez une
+chose, c'est que parmi les trois ou quatre cent mille boudhistes qui
+peuplent l'Asie, le meurtre est cent fois plus rare qu'en Europe. Il y a
+des villes peuplées comme Paris où l'on s'assassine moins que dans le
+faubourg Montmartre. Et puis, la doctrine est calmante. Qui ne s'est un
+peu consolé, à l'idée d'un _nirvâna_ colossal, d'un anéantissement
+complet de la nature se fondant, goutte d'eau en une mer, avec la
+création tout entière? Ça fait passer bien des méchantes heures et ça
+évite bien des indigestions. Notez que j'ai été assez heureux pour
+trouver dans cette vie un brin de _nirvâna_, sans attendre ce que je
+puis en absorber dans l'autre. Le calme, voyez-vous, doublé de dédain ou
+de mépris, il n'y a que cela au monde!
+
+--Mais je le reconnais, se dit Terral en se levant machinalement, c'est
+Fargeau!
+
+Il s'approcha du poêle, jeta un regard de l'autre côté et vit, causant
+et fumant, trois hommes, l'un gros et grand, l'autre long et mince, avec
+des cheveux roux, et au milieu, Fargeau, une pipe entre les dents, et
+qui s'interrompait parfois dans son exposé de doctrines, pour lancer au
+plafond un peu de fumée.
+
+Instinctivement, au lieu de se rejeter en arrière, Terral s'avança. Un
+je ne sais quoi le poussait. La curiosité, peut-être. Fargeau lui avait
+refusé la main, jadis. Que ferait-il, maintenant? Et un dédain de plus
+ou de moins, peu importait à Terral.
+
+Fernand alla à Fargeau et lui frappa sur l'épaule.
+
+L'autre se retourna, vit Terral, et dit:
+
+--Ah!
+
+Puis il ajouta:
+
+--C'est vous, eh bien!
+
+--Je voudrais vous parler, dit Terral.
+
+--Ah! bon! fit Célestin, je sors.
+
+Il se leva. L'homme aux cheveux roux, long comme une perche à houblon,
+en fit autant. Celui-ci tenait sous son bras une livraison de la _Grève
+de Samarez_, de Pierre Leroux.
+
+--Vous ne venez pas, Vobrichon? dit le maigre personnage au gros homme
+qui restait assis.
+
+--Non. Je veux lire la _Revue des Deux-Mondes_. La _machine_ de Sand
+m'intéresse!
+
+Fargeau avait pris le bras du philosophe Goussard (ainsi se nommait son
+maigre interlocuteur), et il avait fait signe à Terral de le suivre.
+
+On sortit. A peine dans la rue, Goussard reprit la conversation où elle
+en était restée:
+
+--Fargeau, mon ami, dit-il d'une voix douce, enfantine (il avait bien
+quarante-cinq ans), vous n'êtes pas dans le vrai. Vous êtes pour
+l'anéantissement, je suis pour le progrès. Vous arrêteriez l'humanité
+dans _le bien_, je veux qu'elle aille jusqu'au _mieux_. Nous avons du
+chemin à faire pour arriver à l'égalité, à la fraternité, à la concorde
+universelle, mais nous y arriverons.
+
+--Voyons, voyons, dit Fargeau. Vous allez, vous allez! Égalité! c'est
+joli. Égalité de droits, soit. Mais l'égalité de situation? Goussard,
+vous êtes un archange, mais vous rêvez.
+
+--Je rêve?
+
+--Ah! çà, voyons, dit Fargeau, il y aura bien toujours des députés et
+des égouttiers?
+
+--Oh! dit Goussard. Eh bien! non, ajouta-t-il. Pourquoi des députés,
+quand tout le monde sera heureux? Et pourquoi des égouttiers, lorsque la
+science, étant arrivée à nourrir l'homme par des vapeurs et non par la
+matière, et à remplacer le beefsteak par une liqueur concentrée, une
+essence nutritive, la nature humaine se trouvera transformée et
+idéalisée? Quand on digérera des parfums au lieu de... Enfin, les égouts
+seront inutiles, et,--les villes assainies, la santé publique sera
+sauvegardée,--la vie humaine décuplée, les égouttiers se feront
+jardiniers, et...
+
+--Et vous avez bu trop de bière, mon bon Goussard. Vous êtes plus
+Allemand, à vous seul, que toute l'université de Bonn et celle
+d'Heidelberg... Allez vous coucher!
+
+--Vous ne comprenez rien au progrès. Au fond, dit Goussard, vous êtes un
+matérialiste.
+
+Il salua Terral, serra la main de Fargeau et disparut à l'angle d'une
+ruelle.
+
+Ils étaient arrivés, en causant, dans les quartiers pauvres de la rive
+gauche, les quartiers de Fargeau.
+
+--Eh bien! dit Célestin, que me voulez-vous?
+
+--Moi, fit Terral en riant presque, d'un rire nerveux, je viens
+philosopher aussi... un moment... et je tiens à vous dire que le fond du
+sac de la vie est bête et sale... Je suis ruiné, perdu, accablé. J'ai
+voulu me jeter à l'eau et je vais me jeter au diable!
+
+--Ah! dit Fargeau gravement. Je ne savais pas que le sort fût aussi
+adroit!
+
+--Oui, oui, reprit Terral, j'entends déjà tout ce que vous allez me
+dire. Mais je ne suis point fâché de l'entendre de vous. C'est le fer
+rouge sur la plaie. On crie et l'on guérit. Allez! Dites-moi que
+l'audace est stupide, que l'honnêteté est souveraine, et que j'ai eu
+tort de ne pas me nourrir de Berquin et de lait de poule. Mais, entre
+nous, que vous a-t-il servi de croire à votre Bouddha, tandis que je ne
+croyais à rien, pour en arriver à être tout aussi misérable que moi, et
+tout aussi désespéré?
+
+--Je pourrais vous dire, répondit Fargeau: Que vous a-t-il servi de ne
+croire à rien pour avoir des souliers aussi troués que les miens? Ma
+foi, non! La morale serait niaise. Vous êtes vaincu, voilà la morale.
+Vos ongles se sont brisés sur le roc; c'est la morale, cela! La morale,
+c'est votre pâleur, c'est votre colère, c'est votre pensée de suicide.
+Je n'ai jamais songé à me tuer, moi. Je sais depuis longtemps que la vie
+est absurde et que tout est _au delà_,--dans l'anéantissement, la paix
+des atômes. Seulement, j'attends, étant sûr de ce lendemain auquel vous
+préfériez le jour présent. Et voilà qu'aujourd'hui vous manque, et que
+vous ne croyez pas à demain!
+
+Involontairement, Fernand Terral baissait la tête. Fargeau le regardait
+et l'étudiait comme un médecin examinerait un malade.
+
+--Voulez-vous ma pensée? dit Fargeau à Terral qui courbait la tête; tout
+votre salut est dans vos revers. Vous êtes jeune! Si c'était une leçon,
+cela? Je sais que les leçons d'habitude ne servent pas à grand'chose.
+Mais le hasard!...
+
+--Le hasard, fit Terral, c'est encore le seul dieu que je reconnaisse,
+et c'est à lui que je vais demander de me tirer de ce bourbier!
+
+--Il y en a d'autres au-dessus de lui; vous savez, le travail...
+
+--Le travail!
+
+Et Terral se prit à rire.
+
+--Ce n'est pas à l'heure où j'en suis qu'on recommence sa vie. Je serai
+logique jusqu'au bout, en étant audacieux jusqu'à la fin. Vous avez déjà
+perdu votre morale avec moi. Restons-en là.
+
+--Ah! dit Fargeau avec une certaine fierté dédaigneuse, vous croyez que
+je pose en professeur de philosophie spiritualiste.... Moi?....
+Jamais!... Je vous prends comme un _cas_ et je vous étudie comme un
+_sujet_ qu'on peut conseiller et qui est parfaitement libre de ne pas
+suivre les conseils. Vous voulez être logique? Soyez logique! Allez!
+Mais moins d'orgueil, jeune homme, ce n'est pas vous qui avez inventé le
+Satan de Milton, plus audacieux que vous. Vous vous croyez un type, je
+parie? Vous êtes un produit de ce temps, pas autre chose:--un résidu.
+Votre audace vient de votre époque. Vous êtes moins fort que troublé.
+Les forts, ce sont les apathiques. Vous êtes trop nerveux, Terral!
+
+--Soit! dit Fernand.
+
+--Ah! le joli temps, le joli moment, reprit Fargeau. Vous avez bien fait
+d'épargner à M. de Bruand le souci d'y vivre. Quant à vous, vous êtes de
+votre heure, avec un mélange d'Antony qui a tout gâté. Vous voyez que je
+vous connais bien.
+
+--Continuez, dit Terral.
+
+--Bien. Philosophons... Il en est, voyez-vous, de la marche des sociétés
+comme des caravanes lancées à travers le désert. Souvent, aux heures de
+fatigue et d'épuisement, apparaissent les longues plaines du désert, les
+chemins lépreux, sans oasis, sans eau, sans ombre: c'est le repos qu'on
+veut: c'est l'effort qu'il faut. Les routes accablantes succèdent aux
+routes longues et lourdes, les cailloux aux cailloux, les pierres qui
+déchirent au sable qui aveugle, le vent qui étouffe, au simoun qui tue.
+N'importe, il faut marcher, il faut aller, il faut être debout, il faut
+lutter. Courage! On va, on s'épuise, on halète, on plie sous le fardeau,
+on se couche sous le faix; plus de force, plus de nerfs, plus de salive!
+Marchez toujours! Ces déserts maudits de l'Afrique durent des lieues et
+encore des lieues! Les déserts de la vie durent des années et des années
+encore. Là, comme les pèlerins, les gens étouffent; ils ont soif, ils
+ont faim, ils crient. Marchez toujours! Ces temps noirs, ces temps de
+trouble, d'inaction, d'ennui, de misères ont des lendemains qui se
+prolongent, qui ne finissent jamais. Un malaise général plane sur tout
+comme une nuée d'orage. On respire mal, on se tâte, on cherche des
+remèdes introuvables à des maux inconnus. Tout craque et se disloque.
+Les appétits effrénés montrent leurs dents féroces. Les désirs refoulés
+heurtent les ambitions non satisfaites. Les aspirations légitimes d'un
+coeur qui croit s'unissent aux lamentations du ventre qui veut. Les
+flots d'espérances grossissent et les issues manquent; les groupes de
+voyageurs s'agglomèrent et les routes sont obstruées. On se pousse sans
+pitié, on se heurte sans remords, on s'écrase sans honte. Quand on voit
+tomber un rival, on dit: Un de moins! Il en meurt un, il en naît mille.
+Quand on s'est bien étouffé, bien secoué, bien égorgé, on regarde à ses
+pieds. On n'a point fait un pas. On a marché à la même place; mais on a
+marché sur des cadavres. La route, là-bas, est toujours obstruée. Une
+colère mauvaise agite tous ces gens; un éclair fauve passe dans les
+yeux, et tous, avec la même rage, le même appétit, les mêmes besoins, se
+ruent en se renversant sur les chemins boueux; le vice ricane, il règne,
+il attire à soi cette foule; il lui dit: «Viens! va! sois satisfaite! Il
+y a toujours place autour de mes tonneaux, de mes tapis verts, de mes
+lits souillés, de mes splendeurs et de mes fanges.» Alors, alors,
+largesse et joie! Alors les lumières qui ne s'éteignent pas, les viandes
+qui saignent toujours, les joues qui ne rougissent plus, les baisers qui
+crépitent et qui grisent, les rires nerveux, les joies saccadées, les
+plaisirs qui secouent comme une pile électrique, les voluptés qui
+éreintent, qui souillent, qui tuent! Tu ne nous veux pas pour tes
+soldats, société? Nous serons tes bohêmes et tes va-nu-pieds! Nous
+aurons des bottes vernies ou des souliers éculés, peu importe! Nous
+volerons cent mille francs ou nous emprunterons cent sous, tais-toi
+donc! Nous serons infâmes et te mépriserons. Tu barreras nos chemins?
+Nous prendrons par les fossés, où est la boue et nous te jetterons cette
+boue au visage. Ce sera ta lèpre, ces curieux, ces déclassés, ces
+débraillés, ces déguenillés, ces sans-le-sou qui valaient peut-être de
+marcher le front haut. Tu fais la prude, ils mettront à nu tes ulcères.
+Temps maudit où les portes se referment vers les mains tendues, où les
+espoirs comprimés se changent en haines, où les amours trahis tournent
+en débauche, où les échappées de lumière deviennent de la nuit. Quelle
+fièvre te secoue, société, que tu te tournes sur ton lit de malade comme
+une vieille qui agonise? Le poison qui te tord les entrailles, c'est toi
+qui l'as versé. Tu as dédaigné jadis ceux qui sont tes ennemis à
+présent. Tu as désappris ces mots magiques qui faisaient ta force et ta
+beauté: Dévouement, sacrifice, honneur, abnégation? Mots oubliés qui
+sonnent ainsi qu'un glas funèbre, et, comme on ne les sait plus, ils ne
+sont ni un frein ni un drapeau. On les entend, on ne les comprend plus.
+Et non-seulement les esprits souffrent, mais les corps. Nerfs
+tourmentés, machines délabrées, yeux caves, fronts éteints par la main
+d'ombre, les hommes marchent courbés et endoloris. Parfois un vent
+semble souffler, qui les agite comme des arbres à demi morts. On les
+voit pris de maux innommés qui ressemblent à des vertiges. La folie
+passe en ricanant dans cette foule, touche du front au hasard quelqu'un
+de ces pâles visages, et le visage se contracte et fait la simagrée d'un
+rire sans cause. Cependant la joie semble régner. Tambours et cimbales,
+fêtes et concerts; à moi le bal, à moi les quadrilles, à moi le
+cotillon! Grincez les violons, hurrah les clairons, bien rugi les
+contre-basses! En danse! Eh! par Dieu, jamais on ne vit tant de fleurs,
+et de diamants, et de dentelles, et d'épaules blanches, et de cheveux
+noirs, et de teints roses, et de teints fardés! En danse! en danse! Où
+est la misère, bon Dieu, et la maladie et les souffrances? Ambitieux,
+ceux qui demandent; insensés ceux qui espèrent; mendiants, ceux qui ont
+faim! Tournez, tournez. La valse est bonne pour étourdir. La jolie
+toilette de bal, société, ma mie, et que ce râtelier te va mieux que ta
+double rangée de dents déchaussées. Tu es presque belle, sais-tu, dans
+ce salon et sous ce lustre! Mais qu'on ne s'avise pas de te regarder
+dans la rue. Pouah! la laide grimace! Le pauvre Yorick avait aussi ce
+sourire-là. Il faut avoir de bons yeux et bien regarder, et des
+oreilles, et t'ausculter, car tu es malade. Tes flatteurs te trouvent
+jeune et charmante! Pardieu! leur ordonnance est facile à suivre. Bains
+de mer et douches de Vichy, soierie de Lyon, chapeau de Laure, dentelle
+de Malines et vin de Syracuse! Médecins Tant-Mieux, écoutez un peu les
+médecins Tant-Pis: Bains de pieds sinapisés; il faut faire descendre le
+sang en bas; régime sobre et sain; se coucher tôt et travailler,
+courses au grand air dans ces Alpes de la morale qui s'appellent le
+droit et l'honneur, ascension des glaciers sublimes; c'est là-haut, ma
+mie, qu'on respire! Et chercher le repos, et chasser l'excitation, et
+penser et apprendre. Rien n'est désespéré, ma chère malade; mais regarde
+ton miroir et vois ce laid et maigre visage, ces lèvres violettes, ce
+teint plombé, et dis-toi bien qu'il faut combattre ce cancer implacable
+qui te ronge le sein,--ton vautour, ô Prométhée femelle, coupable, non
+pas d'avoir ravi, mais d'avoir laissé éteindre le feu du ciel!
+
+Fargeau avait parlé avec une sorte d'excitation et de colère que Terral
+ne lui connaissait pas. Ses yeux fatigués avaient rajeuni; sa voix avait
+repris les accents d'autrefois. Il avait dû souffrir avant d'abdiquer.
+
+Terral, étonné, le regardait. Mais ce coup de clairon ne l'atteignait
+pas, ne l'ébranlait pas. Il n'était point ému.
+
+--Tout cela est fort beau, dit-il, et prouve que le monde est mal fait.
+Je ne me charge pas de l'orthopédie. Redressez-les, don Quichotte! Moi,
+je veux la fortune, et je vais à elle--encore une fois, toujours--si je
+puis!
+
+--Meilleure chance, dit Fargeau.
+
+Ils se séparèrent.
+
+Fargeau suivit des yeux un moment Terral qui marchait, courbé sur le
+pavé, le long de la rue. Puis il le perdit de vue. Il haussa les
+épaules, et rentra chez lui.
+
+--J'ai fait de _la copie_ pour le roi de Prusse, songeait-il. On ne le
+convaincra plus, celui-là. Mais c'est justice. Le repentir serait
+immoral parfois.
+
+Il allait se mettre au lit, quand il aperçut sur sa cheminée une lettre
+que le concierge avait dû placer là.
+
+--Qui diable peut m'écrire?
+
+C'était Adolphe Labarbade qui priait M. Célestin Fargeau de l'attendre
+le lendemain à midi.
+
+--J'attendrai, se dit Fargeau. Encore un joli monsieur!
+
+Le lendemain, à midi, M. Adolphe Labarbade faisait son entrée chez
+Célestin Fargeau. Il avait dépouillé les habits du lycéen et revêtu le
+_veston_ d'ordonnance du _gandin_. On l'eût pris pour une réclame de
+Dusautoy. Son premier regard fut un peu dédaigneux. Le logement
+qu'habitait Fargeau contrastait avec les cabinets des restaurants, dorés
+sur toutes les moulures, que le fils de maman Anaïs avait coutume de
+fréquenter. Il n'en tendit pas moins la main à Fargeau en lui disant:
+_Bonjour, cher?_
+
+--Eh bien! dit Fargeau, qu'y a-t-il pour votre service?
+
+--Voilà, répondit Adolphe.
+
+Il alluma un cigare puisé dans un étui de Manille, et tout en fumant:
+
+--Vous ne devez pas ignorer, pas vrai, mon bon Fargeau, que le
+baccalauréat a été institué par les gouvernements pour l'aplatissement
+des jeunes gens qui se moquent de Cicéron comme de leur première
+culotte?
+
+--Parbleu! dit Fargeau qui s'amusait de cet aplomb.
+
+--D'un autre côté, impossible de faire son droit sans le morceau de
+parchemin qu'ils appellent un diplôme.
+
+--Oui. C'est bien ridicule.
+
+--Dites que c'est obscène! Infect, parole d'honneur! Toujours est-il que
+je veux faire mon droit. Maman le veut. Désobligerai-je pas maman, moi?
+Jamais de la vie! Comprenez?
+
+--Parfaitement. Eh bien! passez votre baccalauréat.
+
+--Voilà le _hic_! Ils me refuseront.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que leur latin m'embête et que je ne l'ai pas appris. C'est une
+raison. Mais j'ai songé à vous, citoyen Fargeau. Vous êtes un puits de
+science, vous êtes ferré à glace sur Homère, vous êtes riche en savoir,
+un Rothschild de science...
+
+--Je ne suis même riche qu'en cela!
+
+--On n'est pas parfait. Bref, voulez-vous m'enlever le diplôme à la
+pointe d'une version latine?
+
+--Hein, vous dites?
+
+--Passez le _bachot_ pour moi!
+
+--A votre place? sous votre nom?
+
+--C'est si facile!
+
+--Ah! çà, mais, dit Fargeau en croisant les bras et en essayant de rire,
+pour qui me prenez-vous, décidément?... Pas physionomiste, mon jeune
+monsieur! Tous les gens qui n'ont pas des bottines vernies ne sont pas
+fatalement des canailles. L'habit ne fait pas le moine. Savez-vous ce
+que vous m'offrez? De commettre un faux, rien de plus. C'est quelque
+chose. Il y a de pauvres diables, misérables comme les pierres, qui font
+cela. Les entrailles qui crient sont si éloquentes! On les écoute. Moi,
+j'aime mieux serrer la boucle de mon pantalon et garder mon nom, qui en
+vaut un autre. Je m'appelle Célestin Fargeau et non Adolphe Labarbade.
+Si vous croyez que j'échangerais ma défroque contre la vôtre, c'est une
+erreur de plus à ajouter à vos folies. Où est mon chapeau? J'ai à
+sortir!
+
+--Ah! dit le jeune homme étonné. Ainsi, vous refusez?
+
+--Radicalement.--Et sans rancune, dit Fargeau en montrant la porte au
+fils de madame Labarbade.
+
+Le jeune Adolphe descendit l'escalier en haussant les épaules et se
+disant que Fargeau était un imbécile. Il remonta dans le coupé qui
+l'attendait à la porte, et jeta au cocher le nom de Vachette. On
+l'attendait pour déjeuner, et en chemin il prépara, d'après les
+vaudevilles à la mode, les _mots_ qu'il devait improviser au dessert.
+
+Cachemire avait déjà fini son roman avec M. de Navailles. Ce fils des
+Croisés une fois ruiné, elle lui avait signifié son congé sur vélin.
+Elle ne pouvait d'ailleurs vivre longtemps avec la même pensée en tête.
+Les contrats qu'elle signait se déchiraient bientôt. Elle avait en
+circulation tant de billets d'amour qu'elle en laissait protester
+quelques-uns. C'était la vie assourdissante, étourdissante, d'ailleurs
+luxueuse car maintenant elle savait le prix d'un bijou, son poids et
+elle amassait. Les amours ne duraient guères, les morts allaient vite.
+Elle lançait sa fantaisie à toute bride sur le pavé, courant, changeant,
+avide de nouveauté, d'imprévu, de sensations non encore éprouvées, de
+liqueurs non goûtées, de frémissements inconnus. Cette vie frénétique,
+électrique, toute de soubresauts et de galvanisme qui eût écrasé un
+porte-faix, ces journées lourdes après des nuits passées dans le gaz du
+souper, ces réveils accablés, ces soirées de théâtre, ces faiblesses de
+tête, ces délabrements d'estomac et ces haut-le-coeur qui accompagnent
+de semblables existences, elle les supportait vaillamment, riant
+toujours, héroïquement, remplaçant par les bains chimiques, les pâtes,
+les couleurs, les engins de toilette, tout ce qui s'en allait d'elle,
+s'écaillant et se frelatant.
+
+Elle était, elle était toujours la Cachemire désirée, lorgnée, détestée,
+adorée, des premières représentations, des courses, des concerts, des
+soirées du Cirque, de partout. Son sourire était le même, découvrant les
+dents par le même rictus, mais impassible maintenant, mais attristé,
+mais comme taillé dans le plâtre avec un ciseau. Elle ne laissait rien
+paraître des défaillances soudaines qui la venaient assaillir parfois,
+et qui, lorsqu'elle était seule, lui faisaient pousser des cris de
+souffrance. Sa poitrine lui faisait mal, des frissons lui couraient dans
+les reins. Elle se regardait dans ses miroirs à biseau, effrayée de sa
+pâleur. Mais elle reprenait,--si quelqu'un entrait, à sourire et
+chantonnait--peut-être pour oublier.
+
+Et le soir, le théâtre, le bal, le souper l'attiraient, l'étreignaient
+encore! Elle se brûlait l'estomac avec les écrevisses bordelaises; elle
+était dyspeptique déjà, usée. Souvent, dans son luxe fou, il lui prenait
+des envies de s'encanailler, elle rêvait d'aller danser à la
+Boule-Noire, déguisée, et de boire des saladiers de vin chaud sur les
+tables grasses. Le crin-crin du bal de barrière lui secouait les nerfs,
+ou bien, elle courait les cafés-concerts, avalant cette musique
+endiablée qui s'envole parmi l'aigre odeur de la bière et les
+asphyxiantes bouffées du tabac. Les pièces de théâtre qu'il fallait
+suivre quelque peu l'ennuyaient. Sa tête se faisait vide. Elle
+n'éprouvait plus de réelle fièvre que devant les écuyers qui tournaient,
+emportés par des chevaux sans selle, autour du Cirque, pendant que les
+cymbales de l'orchestre marquent le galop de leur voix de cuivre. Elle
+ouvrait de grands yeux en regardant ces hommes demi-nus risquant leur
+vie, et ses petites mains applaudissaient en déchirant leurs gants.
+
+Toutes ces secousses au fond disloquaient ce faible corps. On eût dit
+une de ces boîtes mécaniques qu'on démonte pièce à pièce, et qui tombent
+éparses brusquement. De tout ce qui avait été Cachemire, la brune
+Cachemire, à la chair savoureuse comme un beau fruit, il restait un
+visage maquillé, aux muscles enduits de blancs d'oeufs, de grands yeux
+hystériques dans un visage blafard. Elle aurait pu parfois, lorsqu'elle
+entrait dans une loge, entendre, à ses côtés, le petit rire content
+d'une rivale qui voyait ou devinait la ruine sous cette beauté repeinte,
+la maladie sous cette splendeur encore insolente et la souffrance sous
+ce sourire.
+
+Madame Labarbade, au retour de quelque promenade avec Firmin Monséchard,
+le photographe, trouvait souvent Cachemire buvant de la tisane et
+rêvant, la tête appuyée dans la main, le coude sur le bras d'un
+fauteuil, hochant la tête et revoyant peut-être, comme dans un rêve,
+Samoreau, les journées pleines de soleil, et les nuits pleines
+d'étoiles, là-bas contre la forêt où le vent passait en chantant...
+
+Madame Labarbade haussait les épaules.
+
+Parfois, aussi, Cachemire faisait atteler son coupé--car elle était
+riche, on l'aimait encore, on se ruinait encore pour cette femme qui
+toussait--et elle donnait ordre qu'on la descendît aux Tuileries.
+
+S'il faisait beau, elle allait s'asseoir sur une chaise, sous les
+marronniers, et regardait jouer les enfants. Les uns troquaient leurs
+timbres-postes, les autres jouaient aux soldats, chantant une
+_Marseillaise_ enfantine, d'autres, une petite pelle en main,
+bâtissaient des châteaux avec du sable. Les petites filles regardaient
+leur jupe ballonner. Tout cela était rose, frais, bruyant. Vaguement,
+Cachemire se disait peut-être que c'était bien beau un enfant et que ce
+devait être bien bon.
+
+Elle prenait le soleil. Ses yeux fatigués allaient du jardin à la rue,
+d'un arbre à l'autre. On voyait passer derrière la grille un omnibus
+chargé de monde, le chapeau de cuir d'un cocher ou le casque d'un
+municipal. Cela l'amusait. Et le soir, quel contraste! Étendue sur le
+coussin rouge d'un restaurant, elle chantait, riait, comme si la fièvre
+ne l'eût pas rongée, comme si elle n'eût pas dû payer, le lendemain, par
+un accablement énervé ces secousses toujours nouvelles.
+
+Les médecins qu'elle appelait ne lui disaient pas le nom de la maladie.
+Cette maladie avait tant de noms. Elle le cherchait dans les tarots. Les
+cartes disaient: «Tu guériras!» Mais il fallait éviter la glace, ne pas
+se regarder. Ses yeux plombés, ses joues livides lui répondaient alors:
+C'est bien fini.
+
+Elle se roulait parfois, déchirant ses vêtements, brisant ses meubles,
+écumante, répétant comme des râles ces cris:
+
+--Je ne veux pas mourir!
+
+D'autres fois, anéantie, elle demeurait des journées entières, dans un
+fauteuil, comptant et recomptant les fleurs du tapis ou les dessins de
+la tenture.
+
+On lui remettait des cartes. Elle lisait les noms.
+
+--Je ne connais pas! dit-elle.
+
+C'étaient les noms de ses amants.
+
+Elle était ainsi, un jour, causant avec madame Labarbade, lorsque
+Adolphe entra, fort animé, revenant du restaurant. Il fit signe à sa
+mère, l'amena au fond de la chambre, et lui dit:
+
+--Maman, est-ce qu'il n'y aurait pas cinq louis de trop dans ton
+porte-monnaie, pour ton fils chéri?
+
+Madame Labarbade leva les yeux au ciel.
+
+Cachemire entendait qu'on parlait par-derrière son fauteuil.
+
+--Qui est-là? dit-elle.
+
+--C'est moi, petite soeur, dit Adolphe.
+
+--Ah! tu viens?
+
+--Je viens chercher de l'argent!
+
+Il s'approcha de Cachemire.
+
+--Tu sais... J'ai joué et j'ai perdu!
+
+--Combien!
+
+--Dix louis?
+
+--Toujours intelligent, pensa madame Labarbade avec un sourire.
+
+--Est-ce que tu ne les as pas?
+
+--Si fait. Dans ce tiroir. Là.
+
+Adolphe se pencha pour embrasser sa soeur.
+
+--Tu sens le rhum, dit-elle.
+
+--C'est possible!
+
+--Elle sent bien la tisane, maugréa madame Labarbade.
+
+--C'est vrai, dit Cachemire en hochant la tête, depuis quelque temps, je
+ne peux pas supporter une odeur... le rhum! C'est bon, le rhum, dit-elle
+avec un sourire vague.
+
+Madame Labarbade prit Adolphe par la main et le reconduisit jusqu'à la
+porte:
+
+--Tu as ce que tu veux, gamin? Sauve-toi. Elle n'aurait qu'à te le
+reprendre!
+
+--Et il n'aurait qu'à m'en demander encore, songea-t-elle. J'ai bien
+assez des exigences de _l'autre_!
+
+L'autre, c'était Firmin Monséchard.
+
+Adolphe était déjà dans l'escalier.
+
+--C'est vrai, disait Cachemire toute seule avec un sourire d'envie, le
+rhum... le punch... les petites flammes bleues... C'est joli... Ce soir,
+avec Raoul, je ferai un punch. Nous nous amuserons. C'est bon le rhum!
+
+Fernand Terral ne tenait plus à rien dans ce Paris qu'il avait voulu
+conquérir. Il en avait respiré les parfums enivrants; c'était maintenant
+l'âcre odeur de ses boues qui lui montait au cerveau. Plus un espoir,
+plus une ambition tapie au coin de ces rues; sur ces pavés, foulés aux
+pieds chaque jour par des orpailleurs avides, plus une pépite, plus
+rien. Il fallait s'enfuir, secouer à jamais ses dernières soifs, et
+creuser ailleurs une autre mine pour trouver un autre filon.
+
+--Soit, se dit Terral, je partirai.
+
+Deux jours après il était à Boulogne, avec un peu d'argent raccroché en
+vendant ses derniers meubles, des habits, une bague, un médaillon, ce
+qui lui venait de sa mère. Dans le trajet de Paris à Boulogne,--la
+nuit,--l'ambitieux avait rêvé son dernier rêve. Après Paris, Londres
+était là. Londres, cet autre Océan, cette Californie, ce monde. Là,
+encore, triomphe l'intrépide assurance de l'homme qui veut s'ouvrir,
+toute large, une trouée. Là, le gâteau est savoureux pour ceux qui ont
+des dents. Il ne s'agit que de se faire une place à table à coups de
+courage ou à coups de couteau.
+
+Terral arpentait la jetée, au vent frais du matin, pendant qu'on
+embarquait sur le _packet_ les bagages des passagers. Ses bagages à lui
+n'étaient point lourds. Il portait tout avec lui, César et sa fortune.
+Les Anglais qui regagnaient leur pays, aussi flegmatiquement qu'ils
+l'avaient quitté, entraient dans les hôtels et mangeaient. Un garçon
+s'approcha de Terral, lui vantant la cuisine de l'_Hôtel d'Albion_.
+
+--Je n'ai pas faim, dit Terral.
+
+Il avait décidé qu'il mangerait seulement le soir, à Londres,--par
+économie.
+
+Et pour se réchauffer,--car la brise le glaçait en pénétrant dans ses
+vêtements,--il marchait, frappant du pied, et songeant. En allant ainsi,
+il se heurta contre un jeune homme qui sourit et profita de l'occasion
+pour lui demander, en français, mais avec un accent étranger, à quelle
+heure partait le paquebot.
+
+--A sept heures, dit Terral.
+
+--Nous avons donc quinze minutes encore, fit le jeune homme en regardant
+l'heure à un merveilleux chronomètre.
+
+--Quinze minutes, oui, dit Terral.
+
+Et il s'éloigna.
+
+Comme il revenait sur ses pas, frappant toujours le quai de ses
+semelles, il retrouva, à la même place, le jeune homme regardant la mer.
+
+--Pardon, dit le jeune homme en souriant encore, pensez-vous que la
+traversée soit mauvaise aujourd'hui?
+
+--Je n'y connais rien, répondit Fernand avec une certaine brusquerie. Je
+ne suis pas marin.
+
+--Ah!... Mais, au moins, reprit l'étranger après un court silence,
+craignez-vous le mal de mer?
+
+--Non, dit Terral. Qu'est-ce que je crains? ajouta-t-il mentalement.
+
+--Je vous demande mille excuses pour toutes mes questions, monsieur,
+mais entre compagnons de voyage... Vous allez à Londres, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Moi aussi.
+
+--Et connaissez-vous cet hôtel, je vous prie? dit le jeune homme en
+tendant une carte à Terral.
+
+--Je ne suis jamais allé à Londres. Je suis tout aussi ignorant que
+vous. Je ne saurais vous répondre, monsieur.
+
+--Je demanderai donc à un Anglais. C'est dommage. Je n'aime pas les
+Anglais.
+
+--Ah!
+
+--Je suis Espagnol. Voilà trois ans que je voyage un peu partout. Je
+traverse la Manche parce qu'il faut bien avoir vu l'Angleterre, mais ce
+ciel plein de brume me terrifie par avance... Connaissez-vous l'Espagne,
+monsieur?
+
+--Non, dit Terral.
+
+--Tant mieux pour vous, fit l'autre avec l'assurance chevaleresque des
+Castillans, il vous reste donc des émotions à éprouver!
+
+--Qui sait? dit Terral.
+
+La cloche du paquebot sonnait. Ils descendirent l'escalier du quai, et,
+par la planche d'embarquement, ils entrèrent dans le bateau encombré
+déjà de colis et de malles et dont les siéges étaient occupés par des
+figures de keepsakes, effrayées par avance à l'idée du tangage.
+
+--Allons, dit l'Espagnol, je vais être horriblement malade. De Barcelone
+à Marseille, j'ai souffert le martyre. C'est un second supplice.
+
+Il s'accouda contre le bastingage regardant le quai, Boulogne encore
+endormie et échelonnée en amphithéâtre, puis se retournant vers Terral,
+il lui offrit, dans un porte-cigares de paille de manille, un papelito
+andalou.
+
+Terral remercia, prit la cigarette et l'alluma.
+
+Il s'était jusqu'alors tenu sur une certaine réserve, hésitant et se
+drapant dans sa fierté. Depuis quelques minutes, au contraire, un projet
+lui était venu et germait. Il étudiait ce jeune homme que, tout à
+l'heure, il ne connaissait point et qui se livrait ainsi avec
+l'expansion--souvent apparente--des Méridionaux.
+
+L'Espagnol pouvait avoir vingt-six ans; il était petit, brun, avec des
+yeux grands et profonds, une moustache d'hidalgo, un teint de Maure et
+des mouvements électriques. Irréprochablement vêtu, les doigts pleins de
+bijoux comme beaucoup de ses compatriotes, il portait en sautoir un sac
+de voyage fermé par une serrure en acier surmontée d'une couronne de
+comte. Son élégance un peu roide et mâle, dans sa recherche, effaçait ce
+que ce goût des joailleries, inhérent aux races du Midi, pouvait avoir
+peut-être de ridicule ou de bizarre.
+
+Le caractère distinctif de sa physionomie était la franchise, une gaieté
+vive, quelque chose de pétulant et de sévère en même temps.
+
+En quelques minutes, Fernand avait analysé et deviné tout cela. Il était
+assez fataliste et l'idée lui était venue que le hasard ne jetait
+peut-être pas pour rien cet inconnu sur sa route. C'était peut-être la
+branche de salut tendue au noyé, la main qu'il fallait saisir,
+l'occasion qu'il devait arrêter... Puis il se disait, allant de l'avant
+à l'arrière du bateau, regardant sans les voir, les matelots qui
+tiraient les cordages, et se préparaient au départ:
+
+--A quoi vais-je songer? le salut n'est pas ici, il est là-bas... Et va
+donc conter ce que tu souffres à ce confident de rencontre!
+
+Pendant que le bateau s'éloignait, laissant Boulogne à chaque tour de
+roue, et l'horizon découper les dentelures de ses falaises, l'Espagnol
+fumait, fredonnant _la Jota_ aragonaise.
+
+L'embarquement avait pris du temps à cause d'une vingtaine de chevaux
+qu'il avait fallu caser sur le pont dans des boxes.
+
+Le marchand qui les transportait à Londres interrogeait le capitaine
+d'un air inquiet.
+
+--Aurons-nous beau temps, au moins?
+
+--Je l'espère.
+
+--Bon vent, bonne mer?
+
+--Nous verrons.
+
+--Diable! fit le marchand en regardant le ciel.
+
+Pas un nuage pourtant, une nappe unie, un peu pâle, un vent frais, une
+mer calme.
+
+--On a pourtant vu des gens mourir du mal de mer, disait un bourgeois
+parisien à un matelot anglais qui ne le comprenait pas.
+
+Les blondes ladies et les transparentes miss débouchaient déjà leurs
+flacons d'eau-de-vie et en arrosaient--par précaution--les énormes
+tranches de sandwiches qu'elles escamotaient--par hygiène.
+
+L'Espagnol se rapprocha de Terral:
+
+--Vous voyagez pour votre plaisir?
+
+--Moi?... Oui... Si vous voulez...
+
+--Moi aussi. Nous avons pourtant, nous autres Espagnols, la réputation
+de ne connaître aucunes montagnes autres que nos Sierras et d'autre
+fleuve que le Mançanarès... Ah! que cette odeur de goudron est
+insupportable!... Marchons, voulez-vous?...
+
+--Marchons.
+
+--Je voudrais être de retour déjà de mon expédition. Peut-être cependant
+pousserai-je jusqu'en Ecosse. Londres me déplaît par avance. J'y vais
+pour en être revenu, vous savez.
+
+Tout cela dit gaiement, avec cet accent castillan qui n'est pas sans
+charme.
+
+--Et vous?
+
+--Oh! fit Terral, il est probable que je demeurerai à Londres. C'est
+Paris qui me pèse.
+
+--Je regrette de n'être point de votre avis. Ah! Paris!
+
+Et soulignant son admiration par des gestes, l'Espagnol fit de Paris, du
+Paris épris de folie et du Paris amoureux de sciences, car il
+connaissait l'un et l'autre, un magnifique tableau.
+
+--Notez que je l'ai quitté voilà longtemps, dit-il, car je n'ai fait
+qu'y passer quelques jours. Mais Pétersbourg, Vienne et Berlin, que
+cette fois j'ai vues, m'ont appris à le regretter.
+
+Ainsi causant, ainsi glissant sur la pente des confidences, l'Espagnol
+en vint à confier à Terral qu'il s'appelait Don Antonio Godova, comte
+d'Oriola, qu'il était orphelin, qu'il avait quitté Barcelone après un
+mariage manqué, et laissé la Rambla pour courir le monde. On se console
+en voyageant. Il avait voyagé. Il avait feuilleté ce livre curieux qui
+s'appelle la France et cet album de pastels qui se nomme la Suisse; il
+avait vu l'Allemagne des bords du Rhin et l'Allemagne des bords du
+Danube, l'Autriche et la Russie, et peu s'en était fallu qu'il ne
+poussât jusqu'en Sibérie. En route, il avait laissé son chagrin,
+retrouvé sa gaieté et acheté, argent comptant, l'expérience, cette vraie
+richesse.
+
+--Je n'ai pas de banquier, disait Don Antonio, je porte avec moi ce
+qu'il me faut. Tout est dans ce petit sac et quand je m'aperçois qu'il
+est vide, j'écris à la maison Perez y Ancho à Barcelone et je reçois ce
+qui me plaît. Je n'ai point de domestique. Un domestique est un souci.
+Je ramasse le premier venu et je me l'attache pour le temps de mon
+séjour. Et je voyagerai sans doute ainsi jusqu'à la fin, en curieux;
+mais, _hombre!_ que Dieu eût été bien avisé de ne pas créer d'Océan pour
+les chrétiens qui craignent le mal de mer!
+
+Terral, absorbé, écoutait. Il n'avait dans tout cela entendu qu'une
+chose: _je porte tout avec moi!_
+
+Le pont du bateau présentait déjà ce spectacle comiquement lugubre dont
+le mal de mer se fait l'impresario. Les visages pâles grimaçaient. Le
+_brandy_ luttait vainement contre le malaise. Godova se sentait pris à
+son tour et s'était affaissé sur son banc.
+
+La mer se faisait d'ailleurs menaçante. On signalait un grain. Le
+capitaine avait donné l'ordre de caler les chevaux dans leurs boxes et
+de leur boucher les yeux.
+
+--Satané temps de chien, disait le marchand, à la dernière traversée
+j'en ai perdu trois et il faut encore que le même jeu recommence.
+
+Les matelots manoeuvraient en sifflant d'un air narquois. Si l'on se
+plaignait de la pluie qui commençait à tomber doucement, ils répondaient
+avec ce flegme railleur des Anglais:
+
+--Ce sera bien autre chose tout à l'heure!
+
+D'autres chantaient le _Tirely_ que les matelots de Nelson entonnèrent
+au matin de Trafalgar.
+
+Terral était heureux de ce trouble, de cet orage qui s'annonçait, de ce
+ciel soudain obscurci.--Il ne s'expliquait pas sa joie, mais il
+respirait plus librement dans cette atmosphère qui sentait le soufre. Il
+aimait ces sourdes colères des hommes et des choses. Peut-être se fût-il
+improvisé tribun, un soir d'émeute, parmi cette atmosphère électrique
+que dégagent les foules.
+
+--Eh! bien, capitaine, disait-il d'un ton joyeux, c'est la tempête?
+
+--Vous êtes bien gai, disait l'autre.
+
+La pluie était plus rude, le noir du ciel s'étendait, bavait à travers
+l'horizon comme une tache d'encre qui gagnerait un papier de soie.
+
+Parfois aussi ce ciel se rayait de larges zébrures rougeâtres qui
+tranchaient sur le fond noir comme autant de plaies vives et saignantes.
+C'était la nuit, une nuit crépusculaire, coupée par de sinistres
+éclaircies. Le bateau rudement secoué, montait, lancé comme un bouchon
+sur cette masse formidable et retombait, prêt à se briser contre les
+lames ou à s'engloutir dans le trou profond qui s'ouvrait soudain
+devant lui, comme un gouffre.
+
+On entendait parmi les rafales qui grinçaient dans les cordages, les
+commandements et les appels--ou les hennissements des chevaux. Sur le
+pont, couchés çà et là, enveloppés dans des manteaux, sans mouvement,
+semblables à des paquets, des passagers râlaient ou criaient. Parfois
+une prière affreuse s'entendait au milieu de l'orage:
+
+--Je souffre, jetez-moi donc à la mer!
+
+Terral, roide, droit comme un chêne, les bras croisés, tête nue, passait
+avec un audacieux mépris parmi cette foule renversée et peureuse. Il
+retrouvait toute sa force dans l'orage. Il lui plaisait de la défier,
+cette mer irritée, et quand, dans un brusque roulis, la vague jetait à
+travers le pont son écume bouillonnante, il secouait ses cheveux noirs
+imprégnés de sel et ricanait comme un Manfred.
+
+Le marchand de chevaux se heurta contre lui, jurant, les poings fermés.
+
+--Eh! bien, quoi? dit Terral. Qu'y a-t-il?
+
+--Cette tempête m'en tuera la moitié. Je suis ruiné, dit l'autre.
+Tonnerre!
+
+Terral haussa les épaules.
+
+Il revint s'asseoir à l'arrière du bateau, entre des caisses recouvertes
+de toiles goudronnées, près de Godova. L'Espagnol, cramponné à un
+cordage, les nerfs tendus, l'oeil fixe, les joues effroyablement
+caves, poussait des gémissements et regardait fixement les choses avec
+une prunelle embrasée. Il se plaignait, jurait, appelait, et se tordait
+parfois en poussant des cris:
+
+--_Valgame dios!... La muerte!... Tiene usted cuchillo?... Un cuchillo!
+La muerte! la muerte!_
+
+Terral, les bras croisés, face à face avec ce moribond--car Godova
+souffrait à mourir--sentait croître en lui--comme ces plantes mauvaises
+qui, disent les fables, poussent avec une vertigineuse rapidité,--une
+pensée atroce, lancinante ainsi qu'un fer rouge.
+
+C'était ce ciel obscurci, cette mer furieuse, cette nuit soudaine, ce
+bruit de vagues, ces sifflements de vent, ces hurlements, cette fièvre,
+qui faisaient sourdre dans le coeur de l'ambitieux brisé une terrible
+tempête--l'antithèse de cet autre ouragan qui grondait.
+
+--Si cet homme mourait, songeait Terral, et si ce sac qui est là
+disparaissait,--qui s'en inquiéterait?
+
+Peu à peu l'horrible pensée prit corps, et se planta devant Terral avec
+un arsenal de discussions, de conseils et de logique.
+
+--Qui songe donc à l'Espagnol à présent?... Il râle! S'il passait
+par-dessus le bord, le bruit de sa chute dans le flot ne mourrait-il pas
+étouffé sous ce grondement gigantesque?... Qui le saurait? qui le
+verrait? Une fortune tient pourtant dans ce sac? Une fortune dans un sac
+de cuir grand comme les deux mains!
+
+Dans cette espèce de sombre brouillard qui fondait toutes choses, les
+recouvrait comme d'une couche de suie, la serrure seule du petit sac
+brillait, lançant à Terral de provoquants éclairs.
+
+Il se reculait, il se sentait trembler. Un affreux délire le secouait.
+Il étouffait, et, le long de son dos, coulait une sueur froide.
+
+--_La muerte! La muerte!_ criait l'Espagnol en se mordant les poings.
+
+Il voulait mourir.
+
+La mort?
+
+--Elle est près de lui, songeait Terral, et l'obsession de cette pensée
+se faisait ironique comme un défi.
+
+Il se rapprochait alors. Ses mains, agitées d'un prurit nerveux, se
+tendaient vers le sac de cuir qu'il allait arracher d'une secousse,
+emporter soudain!--Puis l'idée du vol lui apparaissait plus vile que
+l'idée du crime. Quelle différence y aurait-il bientôt dans ses
+souvenirs entre l'agonie de M. de Bruand et la mort de cet inconnu!
+
+Et puis en fin de compte pourquoi celui-ci se trouvait-il sur son
+chemin? Pourquoi ce triple sot s'était-il livré?
+
+Lui avait-on demandé ses confidences? Il avait fait parade de sa
+fortune, il avait tout dit, le niais! Et à quoi lui servait cette
+richesse maintenant? Il agonisait, se tordait, une sanglante écume lui
+venait aux lèvres. Sa bile remuée le faisait vert,--un cadavre!
+
+--Ah! bah! se dit Terral.
+
+Et il se dressa, les yeux en feu, roide, décidé, prêt à jouer sa vie,
+cette fois,--sa tête,--pour de l'or!
+
+Il se pencha sur Godova, le prit brusquement entre ses bras. L'ombre
+était toujours profonde. Dans ce coin du bateau, personne. L'équipage
+manoeuvrait, là-bas, à l'avant. De ce côté, rien, pas un regard. Seul
+avec son crime. Il attira l'Espagnol contre sa poitrine qui haletait, et
+sa main droite chercha déjà le sac de cuir, prêt à l'arracher.
+
+--Merci! je vous remercie!... dit alors Godova d'une voix qui se
+mourait.
+
+Et Terral sentit tout à coup une main froide qui pressait la sienne.
+
+Cette fois il recula.
+
+Ses bras se détendirent et Godova retomba sur le pont, la tête couchée
+sur son bras gauche.
+
+--Ah! misérable! cria Terral tout haut, et, comme un fou, hagard, il
+descendit,--se cognant le front à l'escalier étroit,--dans les cabines,
+se jeta sur son lit et demeura accroupi, là, comme une bête fauve.
+
+Quand il revint à lui,--car cette réflexion sombre fut comme un
+évanouissement--il vit la cabine remplie de gens qui, attablés,
+mangeaient. La tempête était passée. On avait quitté la haute mer, et
+maintenant le bateau voguait en pleine Tamise. Il se leva, se mit à
+table, demanda des oeufs, coupa machinalement un peu de fromage dans
+le bloc de Chester que la _stuardess_ posa devant lui, paya et remonta
+sur le pont.
+
+--Eh bien! lui cria aussitôt une voix claire... Nous sommes donc sauvés!
+
+Terral tressaillit.
+
+C'était la voix de don Antonio.
+
+--Oui, dit Terral.
+
+Et dès lors il ne parla plus.
+
+Quatre heures après, ils étaient arrivés à Londres. Le bateau s'arrêta
+devant Custom-House, et l'on déchargeait les bagages. Terral voyait
+cette foule sur le quai, à gauche, la grande arche de London-Bridge qui
+découpe sa silhouette sur le brouillard. Il apercevait sur le pont des
+flots pressés de passants, des cabs, des omnibus, des camions; il
+entendait le bruit immense de la fournaise humaine. Il redressait le
+front. Il disait encore comme le héros de Stendhal: _Aux armes!_ Et il
+s'enfonçait, seul, sans guide, dans la grande Cité.
+
+Il s'arrêta devant un hôtel-taverne d'apparence médiocre, entra, demanda
+une chambre, et lorsqu'il fut seul:
+
+--Qu'est devenu l'Espagnol? se dit-il. Je n'ai pas voulu le suivre.
+J'avais peur de moi; oui, peur. Fiez-vous donc au premier venu! Cet
+homme-là ne saura jamais qu'il me doit la vie. Et pourtant, ajouta-t-il
+avec un singulier sourire, il me la doit! Quelle générosité! Qui sait?
+Cela peut être une faiblesse!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Cachemire avait trouvé comme une excitation suprême dans les orgies
+finales. Littéralement elle avait soif maintenant d'alcools; ce punch,
+qu'elle aimait, lui communiquait une ardeur nouvelle, une flamme
+inconnue. Elle ressemblait à ces lampes qui s'éteignent et projettent
+tout à coup une lueur rajeunie. Elle put faucher comme un regain de
+succès et de louanges. Avec ses joues embrasées et ses yeux pleins de
+fièvre, ses lèvres carminées, ses cheveux opulents encore, elle avait
+une singulière attraction et comme un charme inconnu. Le successeur de
+M. Raoul de Navailles, (un agent de change ou un député--peut-être
+était-il _deux_) en était fier. Il recevait de ses amis des compliments
+à l'adresse de Cachemire et les prenait pour lui.
+
+La gaieté d'autrefois, le fol entrain semblaient être revenus à Suzanne.
+Elle se sentait transportée pour ainsi dire dans un air nouveau, et la
+vie lui paraissait semblable à ces rêves où le corps ne touche point la
+terre, où l'on voit tout du haut de l'éther et comme balancé dans un
+hamac. Se trouvant belle ainsi, elle voulut qu'on lui fît son portrait.
+M. de Navailles s'adressa à un jeune peintre, déjà en pleine réputation,
+Charles Bourdenois. L'artiste vint, et, de cette physionomie déjà
+transfigurée par une maladie intérieure, il fit un chef-d'oeuvre en
+quelques séances. Cachemire, transportée, le regardait souvent, ce
+portrait, s'admirant et s'envoyant des sourires. Par amour pour le
+tableau, elle s'éprit du peintre et le lui dit, un matin, en causant,
+pendant qu'il retouchait quelques méplats des joues. Bourdenois feignit
+de croire à une plaisanterie, répondit spirituellement, et dès ce jour
+ne revint plus. Le portrait d'ailleurs était achevé.
+
+Cachemire appela, pour le leur montrer, madame Labarbade et le jeune
+Adolphe:
+
+--Tiens, c'est joli, ça, dit maman Anaïs. Mais, vois-tu, ma petite,
+comme ressemblance, ça ne vaudra jamais la photographie!
+
+Peut-être songeait-elle à Firmin Monséchard, le collaborateur du soleil.
+
+Adolphe avait mis son lorgnon et examinait le portrait en sifflotant le
+quadrille de la _Belle-Hélène_.
+
+--Pas mal, cette petite _machine_!... Bigre, si la chose va au Salon, ça
+te fera une fameuse réclame... _Ame qui s'avance, âme qui s'avance_,
+ponpon, ponpon... Adorable, décidément, le portrait. On en mangerait!
+
+--Oui, adorable!
+
+Cachemire, seule, demeurait bien des fois avec ce portrait en
+tête-à-tête, se comparant à ce chef-d'oeuvre, où l'artiste, sans le
+vouloir peut-être, avait mis une mélancolie poignante, et que les
+Egyptiens eussent appelé _le goût de la mort_. Mais ce n'est point cela
+qu'elle y voyait, et dans ce sourire navré qui était le sien, elle
+retrouvait, comme nichées là, toutes les heures dépensées sans compter,
+tous les refrains du passé,--ceux d'hier aussi, ces refrains qu'on
+entonnait avec les baisers cristallins des verres comme accompagnement.
+
+--C'est égal, dit-elle, nous avons eu de bons moments!
+
+Et,--défilant comme une lanterne magique,--ils passaient tous, rieurs,
+bruyants, saccadés, surmenés, ces souvenirs. Elle les saluait d'un
+sourire, et ses yeux fixés sur les jours finis, sur les nuits oubliées,
+jetaient encore des éclairs. Elle frissonnait en se rappelant,
+frissonnait toujours d'ivresse!--Point de regrets. Elle eût refait
+encore, sans s'arrêter d'un pas, ce chemin où les fleurs poussent dans
+la boue. Elle se mourait, elle s'en allait, elle sentait en elle quelque
+chose qui la dissolvait, et pas de remords. Une fièvre nouvelle, fièvre
+de plaisir, besoin de secousses et d'émotions, soif de bruit, de soupers
+et d'amours.
+
+Elle avait renvoyé son médecin qui l'ennuyait, la réprimandant après
+chaque excès nouveau. Elle avait jeté au feu ses ordonnances. Elle
+désaltérait par de la tisane de champagne son corps en feu. Elle
+trouvait,--cette fille faible et qui n'avait eu dans sa vie que des
+instincts, point de volonté,--une énergie singulière pour résister à son
+mal, défendre sa vie et rire au nez de la mort.
+
+Mais la mort se moque bien que l'on rie. Elle avançait chaque jour d'un
+pas. Elle étendait la main, cette maigre main qui trouve toujours ce
+qu'elle cherche, toujours. Cachemire se sentait à présent profondément
+atteinte. C'était, aux moments imprévus, des engourdissements profonds,
+des fourmillements bizarres, de terribles douleurs de tête, des
+souffrances sourdes, fixes et tenaces qui la faisaient crier,--portant
+la main à son front, et pleurant:
+
+--Mais qu'ai-je donc là?...
+
+Elle rappela son médecin.
+
+--Qu'ai-je donc? dites! Qu'est-ce que j'ai?
+
+Le docteur ne répondait pas; il prescrivait les remèdes d'autrefois, des
+bains, des tisanes, du calme.
+
+--Du calme! disait Cachemire en se tordant sur son canapé; ces gens-là
+sont fous!... Est-ce qu'on peut être calme?
+
+Excitée, agacée, les nerfs à fleur de peau, elle souffrait à présent
+d'un mot, d'un regard, d'un objet mal placé qui l'affectait
+douloureusement. Les moindres choses maintenant, un tableau accroché de
+travers, un chiffon traînant sur un meuble, lui faisaient pousser les
+hauts cris. Une affreuse maladie nerveuse, compliquée d'affection
+cérébrale, la secouait, et la jetait dans des bizarreries cruelles. Elle
+ressentait toujours en elle un sentiment de gêne et de pesanteur; des
+crampes survenaient. Parfois aussi un affaissement complet, et quand on
+lui parlait, ses yeux arrêtés sur le tapis ou sur les moulures d'une
+porte, semblaient morts.
+
+M. Raoul de Navailles que Cachemire avait vexé, pouvait se dire bien
+vengé. La solitude maintenant se faisait autour d'elle.
+
+On parlait de Suzanne, un soir, à son cercle.
+
+--Eh bien! Raoul, lui en veux-tu toujours?
+
+--Ah! mes amis, au fond c'était _la reine des crampons_! Une sensitive.
+A Chaillot, les sensitives! C'est parfaitement moi qui l'ai _lâchée_.
+Pour le moment, parlez-moi de _Grenouillette_. Un type, Grenouillette!
+
+--_Ranula_, _batrakion_, traduisit un auditeur, qui avait fait ses
+classes.
+
+--Une vraie femme, messieurs. Née dans une loge de portier et faite pour
+mourir dans un palais. Et puis, des manies! Elle a tant brossé d'habits
+dans son jeune temps, que sa joie est d'épousseter mon _mackintosh_, le
+matin, quand je sors de chez elle. Je la laisse faire!
+
+--De sorte que lorsque cet ange de la brosse de chiendent s'ennuiera
+chez elle comme maîtresse, tu pourras la prendre chez toi comme femme de
+chambre!
+
+--Toujours adroit, ce Raoul!
+
+--Vive Raoul!
+
+Cachemire ne s'expliquait point le mal qui la courbait, qui la creusait,
+qui la disséquait chaque jour. Elle semblait, en effet, rapetisser; sa
+poitrine se cavait et sa colonne vertébrale, comme si elle eût dévié, se
+bombait. Une pâleur de cire gagnait sa tête et s'étendait tristement sur
+ses mains, où les nerfs et les os faisaient saillie. Ses yeux, toujours
+étranges, s'enfonçaient dans leurs orbites bleuies, où couraient des
+fibrilles sanglantes. Ses tempes s'accusaient par des cavités qui
+faisaient ressortir davantage son front, devenu bossué et déprimé en
+même temps. Tous ses mouvements avaient comme une rigidité cadavérique.
+Elle poussait parfois, en étendant le bras, des cris étouffés, et l'on
+eût dit que ses os, devenus friables, s'étaient brisés tout à coup.
+
+Des médecins, appelés en consultation, avaient murmuré, certain jour, un
+nom que Cachemire n'avait pas entendu. _Ramollissement aigu_, avait dit
+l'un. L'autre avait ajouté: _Ramollissement ataxique_.
+
+--Parbleu, dit madame Labarbade, qui prêtait l'oreille; avec la vie
+qu'elle a menée! Il y a un proverbe là-dessus: «Tant va la cruche à
+l'eau...»
+
+Lorsque cette maladie affreuse vous vient et vous torture, c'est chaque
+jour comme un pas fait plus avant dans un enfer. La sensibilité,
+atrocement exaltée, multiplie et centuple les douleurs. Le tortionnaire
+semble vous casser et vous désarticuler les membres. La mobilité peu à
+peu se paralyse comme l'intelligence, et l'on ne peut bientôt ni étendre
+le bras, ni comprendre pourquoi on ne l'étend pas. Ce n'est point la
+folie, ce n'est point l'idiotisme. C'est la paralysie. Forces et
+facultés, tout baisse en même temps et dégénère. Le rachitisme est là,
+bien près. Cachemire se voyait, à présent, mourir. Elle se faisait
+horreur. Parfois, bravant ses souffrances, elle soulevait ses draps,
+quand elle était couchée et se regardait sous ses couvertures. Sa
+poitrine avait disparu; plus de seins; les os des hanches semblaient
+près de crever la peau tendue qui les recouvrait. Une maigreur extrême
+ciselait ses jambes, où les muscles grêles faisaient à peine saillie
+autour des os, cruellement dessinés. Elle se contemplait, fantôme
+d'elle-même, et parfois triste fantaisie, elle essayait de mettre des
+maillots d'autrefois, qui s'enroulaient à présent, comme des hardes,
+autour de ses tibias rongés.
+
+Alors elle pleurait, baissait la tête, sanglotait. Ou c'étaient des
+cris, une rage folle, des défis soudains, et des révoltes, qui se
+résolvaient en des rêveries sans motif et en des accablements comateux.
+
+Il lui fallait boire des eaux ferrées, du vin de quinquina, des huiles
+de foie de morue, qui lui soulevaient le coeur, amenaient de grosses
+larmes de dégoût à ses yeux rouges.
+
+--Quelle pharmacie! disait-elle parfois, en portant ses pauvres mains à
+sa poitrine.
+
+Le délire aussi venait parfois. Alors elle voulait aller au théâtre,
+encore entendre la musique, le crin-crin des violons, les cuivres des
+instruments de Sax. Elle voulait voir des costumes, des décors, des
+acteurs. Maman Anaïs la faisait transporter, en haussant les épaules,
+dans quelque baignoire bien obscure, d'où Cachemire dévorait sans
+comprendre ce qui se passait sur la scène, ses grands yeux braqués sur
+le théâtre, le cou tendu, comme un _formicaleo_, qui guetterait sa
+proie. Puis, tout-à-coup:
+
+--Je m'ennuie! disait-elle.
+
+Et il fallait partir.
+
+Madame Labarbade poussait des soupirs à fendre les rochers de
+Fontainebleau, mettait sa belle-fille en voiture et souvent revenait
+dans la baignoire, écouter la fin de la pièce, pendant que la _petite_
+partait seule. Elle donnait aussi, dans le théâtre, des rendez-vous à
+Firmin Monséchard, qui secouait, à ses côtés, sa chevelure superbe, où
+le parfum des Mille Fleurs luttait avec le collodion. Arrivée chez elle,
+Cachemire se faisait déshabiller par la servante (Constance l'avait
+quittée depuis longtemps, elle avait été ravie à la France par un
+Valaque), et tâchait de dormir. Mais les nuits se succédaient longues,
+lentes, cruelles, pleines de délires, de fièvres, de cris, avec des
+aurores insultantes et accablées. Ah! les nuits d'autrefois, le café
+Anglais, les aventures, la chanson, la passion! Et c'était encore la
+passion, mais déviée, dépravée. Une nuit, pendant que la fantasmagorie
+de la congestion l'entourait, Cachemire aperçut, mais comme une figure
+étrange et falotte, Terral--ce Terral qu'elle avait oublié; oui, oublié,
+comme les autres.
+
+Ce nom, cette pensée, les souvenirs de cet homme tourmentèrent toute la
+nuit cette tête affaiblie, d'où l'intelligence fuyait.
+
+--J'ai envie de l'épouser, dit-elle le lendemain, au matin, quand madame
+Labarbade entra dans sa chambre.
+
+--Comment, l'épouser? l'épouser? Épouser qui?
+
+--Fernand.
+
+--Le Terral?... Oh! oh! Il revient sur l'eau, celui-là. Tiens, au fait,
+voilà longtemps qu'on n'en avait parlé! Eh bien! mais, épouse-le, ma
+petite. A ton aise. Vous ferez bon ménage, je parie!
+
+--Ménage! balbutia Cachemire, tout bas, comme un enfant.
+
+--Il est joli, le Terral, songeait maman Anaïs, s'il ressemble à la
+_jeune première_.
+
+--Le ménage! répétait Suzanne.
+
+Peu à peu, elle s'assoupit. Sa petite tête ratatinée se fixa sur son
+oreiller,--un oreiller de dentelles, dont le luxe semblait railler tant
+de misère. Ses grandes paupières transparentes tombèrent sur ses pauvres
+yeux fatigués. Elle s'endormit.
+
+Madame Labarbade se _faisait belle_ pour recevoir son photographe.
+
+Ce matin-là, justement, Fernand Terral s'était levé furieux, dans sa
+petite chambre, n'ayant rien trouvé depuis quinze jours de recherches
+dans Londres, acculé là-bas, comme il l'avait été ici, désespéré.
+
+--La chance a tourné! pensait-il.
+
+Il avait tout fait pour l'attirer à lui, cette chance, tout essayé pour
+sortir de son ombre et de son bourbier. Londres devait être plein de
+ressources! Il les avait cherchées. Mais cette ville immense ne livre
+ses secrets qu'aux initiés. Elle est mystérieuse et comme secrète pour
+l'étranger. C'est là surtout que le malheureux se voit seul. La foule
+parisienne a des voix, un mouvement, une âme; la foule de Londres est
+une mer terrible qui vous submergerait si vous tombiez. Puis toute
+civilisation est une énigme; Terral avait deviné les rébus de Paris, du
+boulevard, des coulisses, du demi-monde, des égouts et des _dessous_ de
+Paris; mais il faut être un terrible OEdipe pour déchiffrer d'un coup
+d'oeil les termes inconnus du problème anglais.
+
+Terral creusait, semblable à un mineur, remuant le terrain et ne
+découvrant point la pépite d'or. Il allait, par les rues innombrables,
+cherchant le filon qu'il devait suivre. Mais dans cette foule, dans ce
+bruit, dans ce monde, il se trouvait isolé, découragé, perdu. Son
+argent, sa maigre bourse, s'épuisaient. Il se présenta dans une maison
+de commerce, demandant une place. On n'avait pas besoin de ses services.
+Les Anglais d'ailleurs sont défiants; un Français expatrié, sans
+ressource sur le pavé de Londres ne pouvait inspirer qu'une confiance
+médiocre. Il y en a tant de ces aventuriers, cherchant partout et par
+tous les moyens, fortune!...
+
+Il s'offrit à un libraire de Pater-Noster-Street pour lui faire des
+traductions d'ouvrages français. Il savait l'anglais assez bien, et le
+libraire se chargeait de corriger lui-même les fautes de langue. Ces
+libraires de Pater-Noster-Street forment une race particulière.
+C'est-là, dans cette ruelle, que se débitent, soigneusement pliés,
+cachetés, empaquetés, les livres licencieux qui courent le Royaume-Uni.
+Ce sont les _Galeries de Bois_ de la librairie. Terral traduisit ainsi
+certains livres, des poésies, des contes. Ce travail lui faisait monter
+la sueur au front. Il n'était point né pour cela. A la fin, il se
+brouilla avec l'éditeur et se vit de nouveau sans ressources.
+
+Il replongea, chercha et lutta encore. Mais décidément la fortune
+l'abandonnait. Les portes se fermaient devant lui. Il avait à peine deux
+guinées à manger avant de songer à mourir de faim. Dans les rues
+interminables d'Oxford ou de Piccadilly, les angoisses de Paris lui
+revenaient. En passant devant ces _oyster rooms_ où les poissons, les
+crabes, les huîtres marinées sont exposés derrière les vitrines, il se
+disait qu'une heure allait bientôt sonner où, passant famélique, il
+regarderait cette mangeaille de ses yeux avides.
+
+Ou bien:
+
+--Décidément, se disait-il encore, ma veine est finie. Il faut songer à
+se rendre. Mes cinquante francs achevés, je m'achemine un soir vers
+Waterloo-Bridge et vive la Tamise, avec son eau saumâtre!...
+
+Il songeait aussi à s'engager, lorsqu'en passant auprès du Parlement, il
+voyait les sergents recruteurs en uniforme, rubans au schako, entraîner
+au fond d'une taverne quelques jeunes gars enivrés de porter, devant qui
+ils posaient en riant, un petit tas d'or et une feuille d'enrôlement.
+
+Une seule chose l'effrayait: la discipline.
+
+Né libre, il voulait mourir comme il avait vécu, quitte à mourir plus
+vite. Puis revenir en France sans argent, affamé, vaincu!... Chose
+impossible. Londres le tenait. Il s'était donné à Londres jusqu'à ce que
+Londres voulût bien se donner à lui.
+
+Ce matin-là, il compta, en se levant, que c'était le trente-deuxième de
+son séjour. Plus d'un mois d'efforts, plus d'un mois de perdu!
+
+--Bast, dit Terral, la fortune m'attend peut-être au coin de quelque
+square. Cherchons toujours!
+
+Il se sentait, par extraordinaire, plus allègre, tout dispos, presque
+confiant. Il ouvrit sa fenêtre, une fenêtre à guillotine, sans rideaux,
+qui donnait sur la rue. La pluie fine des matins de Londres tombait sur
+les trottoirs, et les ruisseaux noirs reflétaient les cuivres des portes
+que les servantes en chapeau passaient au tripoli. Des chanteurs longs
+et maigres jouaient du petit bugle et jouaient faux--en marchant en
+cadence. Les laitiers sonnaient aux portes des maisons, et les marchands
+de nourriture pour les chats vendaient, de porte en porte, des morceaux
+de chevaux achetés aux équarisseurs. Au-dessus de cette rue boueuse et
+grise, des cheminées, d'innombrables cheminées perçaient le brouillard
+de leurs noirs tuyaux qui semblaient près de crever le ciel aux nuages
+bas et sombres.
+
+--Et voilà justement l'image de ma vie, pensait Terral tout en
+s'habillant, brume, brouillard, boue, frissons, ennui. Tout cela doit
+finir pourtant!
+
+Machinalement il s'assit, songeant avant de sortir; il prit un volume
+qui se trouvait là, à portée de sa main, l'ouvrit sans penser. C'était
+une Bible, une de ces Bibles que les Sociétés de propagande anglaises
+sèment un peu partout, à leurs frais. Collée sur le carton, à
+l'intérieur, une inscription. Terral lut; c'étaient un ou deux noms,
+John Bigelow, Mary Bigelow, Anna, Peter, suivis de trois noms formant
+devise: _Truth, Justice, Patience!_
+
+--Vérité, Justice, Patience! Ah! dit Terral, en jetant le livre loin de
+lui, mots d'ordre des niais et des sots, je vous retrouverai donc
+pourtant!
+
+Il sortit, agité et mécontent. On lui avait indiqué une espèce de maison
+de commission qui avait besoin d'employés, la maison Nicholson, Anderson
+and Co, King-William Street (Strand). Terral déjeuna dans une taverne,
+et à midi, se présenta dans les bureaux. On lui répondit que ces
+messieurs étaient à leurs docks, près de Lambeth. Ce fut une façon de
+jeune commis, logé dans une antichambre, qui lui donna cette réponse.
+Terral remercia, et descendant par Trafalgar-Place, il traversa le pont
+de Westminster; et, de l'autre côté de la Tamise, demanda la maison
+Nicholson-Anderson. Après des recherches il la trouva. C'était un de ces
+entrepôts comme on n'en voit que là-bas, une cave, un trou fumeux, où
+tout le jour durant, le gaz éclairait des étoffes, des conserves, des
+soieries, du fromage, de tout un peu. Des hommes pâles allaient et
+venaient parmi les colis. Dans un coin, appuyé contre un tonneau de
+mélasse, un petit homme frais, poupin, souriant, l'oreille rouge, le nez
+plein de rubis et l'oeil plein de santé, causait en anglais avec un
+grand monsieur maigre et desséché comme un hareng.
+
+Terral s'approcha d'eux et demanda, un peu contraint:
+
+--Monsieur Nicholson?
+
+--C'est moi, monsieur, répondit le petit homme en excellent français.
+Qu'y a-t-il pour votre service?
+
+Terral dit sa position, conta ses mésaventures, ses espoirs trahis, se
+montra acculé, misérable, et demanda, dans les bureaux, une place qui
+pût le faire vivre.
+
+--Et comment vous appelez-vous? dit M. Nicholson avec un accent
+bordelais très-prononcé:
+
+--Fernand Terral.
+
+--Tiens! dit M. Nicholson en regardant Terral assez fixement. Mais je
+connais ce nom-là, moi!... Pardieu, nous lisons aussi à Londres les
+chroniques parisiennes. Vous êtes un joueur émérite, monsieur,
+ajouta-t-il en soulignant le mot avec malice.
+
+--Moi? fit Terral en devenant tout pâle.
+
+--Si j'en crois certain récit publié par le _London Herald_, d'après le
+_Figaro_, il vous est arrivé dernièrement... Eh?... A moins que ce ne
+soit un homonyme... Eh! bien, ma foi, dit M. Nicholson, je ne vous en
+fais pas un crime. Au contraire. La vie à présent est une lutte à main
+armée. La ruse ou la force. Eh! eh!... vous devez être un garçon
+intelligent, monsieur Terral... _Dear_ Anderson?...
+
+Le monsieur maigre s'avança.
+
+M. Nicholson lui dit, en mauvais anglais, quelques mots que Terral
+comprit:--Ce garçon-là pourrait nous être utile, dit M. Nicholson.
+
+--Ah! fit M. Anderson.
+
+--Il a eu des malheurs, là-bas!
+
+--Ah! dit encore M. Anderson.
+
+--C'est ce qu'il nous faut.
+
+--Pour l'associer?...
+
+--L'associer? _Comment vont tes pauvres pieds?_
+
+Terral, peu au fait de l'argot londonner, ne comprit pas la dernière
+phrase de M. Nicholson. Elle équivaut, en anglais, à l'expression du
+ruisseau parisien: _Et ta soeur?_--Mais il la traduisit et la devina,
+au ton dont elle fut prononcée. M. Nicholson commençait fort à
+l'intriguer. Ce petit homme avait des allures railleuses, et, en parlant
+le français, un accent gascon au moins singulier. Terral le regardait et
+l'étudiait, lorsque M. Nicholson lui fit signe de le suivre derrière les
+colis, dans un retrait méphitique qui servait de bureau à la maison
+Nicholson, Anderson et C{e}.
+
+M. Nicholson, flanqué du maigre M. Anderson, ressemblait à une boule de
+bilboquet à côté de son manche.
+
+--Monsieur Terral, dit-il à brûle-pourpoint, je suis enchanté que vous
+soyez venu à nous. Vos précédents (il souriait) me font espérer que nous
+pourrons nous entendre. Je vais donc jouer cartes sur table,--cartes sur
+table, cela doit vous séduire. Eh! eh! Ne vous fâchez pas, dit-il, en
+voyant le front de Terral se rembrunir. Et d'abord, sachez qui je suis.
+Je m'appelle Arnaud-Léon Caminade, je suis né à Bordeaux; je ne suis
+pas plus Anglais que ma savate, et pas plus Nicholson que vous. M.
+Anderson, ici présent, est un ancien matelot de la flotte de l'amiral
+Napier, qui a trouvé que S. M. Victoria récompense peu les services de
+la marine et qui s'est associé avec moi. Charmant homme, M. Anderson!
+Quand j'arrivai à Londres, j'étais comme vous, sans ressources, avec
+plusieurs prises de corps lancées à Bordeaux contre moi. Je résolus de
+gagner ma vie, eh! eh! Et, me demandant quel commerce je pouvais tenter
+(à Bordeaux, j'étais marchand de contre-marques), je résolus, de concert
+avec l'ami Anderson, d'exploiter la crédulité humaine et la confiance
+française. Ah! que vous êtes niais, mes bons compatriotes! M. Anderson,
+en bon Anglais qu'il est, ne demandait pas mieux que de jouer sous jambe
+la perfide Gaule. Nous nous associâmes, et avec nous, un jeune bachelier
+parisien coupable d'avoir imité de trop près l'écriture d'un sien
+parent. Ce fut lui que nous chargeâmes de la correspondance. Un
+imprimeur nous fit des têtes de lettres, nous louâmes cet entresol,
+voilà deux mois, et nos commandes se mirent à pleuvoir sur le marché
+parisien. On nous expédia tout. Nous vendîmes et payâmes. Aujourd'hui,
+la maison Nicholson, Anderson et C{e} est assez bien posée pour se faire
+livrer pour 500,000 fr., pour un million de marchandises en huit jours.
+Nous avons un logement dans le Strand pour faire du _genre_. Le Strand!
+Cela sonne l'or, à Paris. Mais notre bachelier nous a quittés et volés.
+Le drôle a traversé l'Atlantique. Le repêcher à New-York, impossible!
+Il faut le remplacer. Or, M. Anderson ne sait pas aligner deux phrases
+françaises de suite, et ce n'est pas à la porte du Grand-Théâtre ou à
+Bataclan que j'ai appris l'orthographe. Soyez notre scribe, voulez-vous?
+Bons appointements, part dans les bénéfices. Vous n'avez qu'à faire la
+correspondance, à enjôler le fabricant, caresser le Parisien, emmieller
+l'expéditeur. Affaire de deux mois. On fait traite sur nous à trois
+mois. Dans trois mois, les traites arrivent. On les présente. Plus
+personne! Nicholson est mort, Anderson est parti, mais Caminade est
+millionnaire, mais l'ex-marin a un sac superbe..... Mais vous pouvez
+être aussi riche que nous!
+
+--Tudieu, dit Terral, vous avez confiance en moi!
+
+--C'est que je suis physionomiste! Et puis je connais votre histoire, je
+vous dis. J'ai roulé quatre mois dans les coulisses parisiennes
+_té_!--_Eh! bé_, la réponse?
+
+--Je suis tout à vous, dit Terral.
+
+--Bravo! fit Nicholson.
+
+--_All right!_ s'écria M. Anderson.
+
+--Vous faites votre fortune et la nôtre, dit Caminade. Maintenant, où
+logez-vous?
+
+--Dans Soho.
+
+--Il faut loger ici, ne pas quitter Lambeth, ne pas vous montrer. On
+nous connaît à peine. Le _gouspin_ qui habite le Strand ne soupçonne pas
+qui nous sommes. Nous lui laisserons l'affaire sur le dos, à l'heure du
+départ, et il barbotera dans les réclamations et les accusations comme
+il pourra. Ces gens qui nous servent de commis sont de pauvres
+Irlandais idiots qui suent et s'échinent, et ne voient pas plus loin que
+leur nez. Que personne ne vous connaisse, c'est le principal. _Té!_
+monsieur Terral, vous êtes un heureux. Nous attendions un homme de bonne
+volonté. Il vient, et c'est vous! Si vos lettres sont éloquentes, c'est
+deux millions que nous _levons à_ Lutèce!
+
+Terral sortit ivre, congestionné, croyant rêver, hésitant, et pourtant
+fou de joie. La fortune, c'était la fortune! C'était le vol aussi. Ah!
+bast! c'était la guerre, la conquête de l'intelligence sur la bêtise, le
+triomphe de la hardiesse; c'était aussi l'audace! Ce qui l'étonnait et
+l'encourageait dans son projet, c'était le bruit de son aventure, venu
+jusque-là. Il était donc déshonoré, puisqu'on le devinait, puisqu'on le
+jugeait sur son nom? Raison de plus alors pour disputer une proie à ce
+monde d'honnêtes gens qui le méprisaient ainsi.
+
+--Je le tiens, le levier d'Archimède, disait-il, je le tiens et je
+saurai bien, entre cet Anglais et ce Caminade, me faire bientôt la part
+du lion! L'instrument deviendra la volonté. Ah! j'ai médit de mon
+étoile. Elle se lève!
+
+Il solda le prix de sa chambre, choisit un logement dans Lambeth, _the
+smutty Lambeth_, «le sale Lambeth» comme on dit à Londres. MM. Caminade
+et Anderson logeaient à Twickenham, à la campagne, et partaient chaque
+soir pour revenir tous les matins. Terral rumina tout le jour des
+projets de tactique, et sa tête en feu semblait près d'éclater. Le soir,
+il alla au théâtre machinalement, comme autrefois à Paris. C'était à
+Princess' Theater. On jouait une pièce politique où la reine, les lords,
+le gouvernement hommes et choses, tout était discuté. A chaque allusion,
+le public trépignait, applaudissait ou sifflait. Au nom d'O'Connell, un
+Irlandais se leva et cria: _bravo!_ On ne protesta pas. Point de
+policemen. Liberté. Terral ne voyait et n'écoutait rien. La
+représentation finie, il erra longtemps encore dans les rues, songeant
+toujours. Il se perdit. Des policemen le remirent dans son chemin. Il
+s'égara encore.
+
+En passant par une rue étroite, noire,--il se trouvait dans
+Saint-Gilles, sans le savoir,--il vit une ombre devant lui, immobile. Il
+avança. C'était un homme aux épaules carrées, qui l'attendait. Terral
+fit mine de vouloir boxer. Au même moment, trois ou quatre bandits, se
+détachant des ténèbres, le saisirent par derrière, en un tour de main
+l'étendirent sur le carreau et le laissèrent là, nu comme un ver.
+
+MM. Nicholson et Anderson furent étonnés, le lendemain, de ne pas revoir
+leur associé. Ils se crurent trahis et se prirent à trembler.
+
+--Pourtant, _té_, disait Caminade, sa coquinerie m'inspirait bien de la
+confiance!
+
+Le soir, ils furent rassurés. On leur dit qu'un Français avait été, la
+nuit précédente, étranglé dans Saint-Gilles par la bande _d'étouffeurs_,
+de _garrotters_, dont on parlait tant. M. Caminade alla voir le cadavre
+et reconnut Terral.
+
+--Ah! pas de chance! dit-il. Comment faire? Bast! Après tout, j'écrirai
+avec des fautes d'orthographe; ce n'en sera que plus vraisemblable
+_té_! Mais vous voyez, _master Anderson_, que M. Terral était un des
+nôtres!
+
+Ce fut l'oraison funèbre du révolté.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Madame Labarbade prit à part, un matin, le médecin qui venait chaque
+jour chez Cachemire.
+
+--Eh bien, docteur? demanda-t-elle, d'un air plutôt ennuyé qu'affligé.
+
+Le docteur remettait ses gants et donnait un coup d'oeil à son
+pantalon pour examiner si les plis tombaient méthodiquement sur ses
+bottines vernies. C'était un médecin gracieux, le médecin des petites
+dames, qui ne diffèrent même pas des grandes par la taille.
+
+--Ma foi, dit-il, je n'espère plus rien; tout est dit à présent. Il
+faudrait un miracle pour la sauver, et M. Renan (il souriait), a prouvé
+que les miracles sont rares. Toujours charmante, vous, madame Labarbade!
+
+--On fait ce qu'on peut. Alors, docteur, c'est réglé le compte de la
+petite?
+
+--La maladie est la plus forte, et le médecin ressemble à la plus belle
+fille du monde: il ne peut donner que ce qu'il a de science!...
+
+--C'est trop juste. Oh! je ne vous accuse pas, vous savez bien. C'était
+si chétif! Et... comment dirai-je?... l'échéance?
+
+--Quelle échéance?
+
+--Enfin, pour combien de temps...
+
+--Ah! dit le médecin, ceci est le secret de la nature. Un mois, un an,
+un jour, on ne sait pas, madame Labarbade!
+
+Il prit la main de la belle-mère et la baisa, puis redescendit
+l'escalier en souriant:
+
+--L'_échéance_! songeait-il. Le mot est charmant... L'échéance!
+
+Son coupé l'attendait à la porte. Il se fit conduire chez madame de
+Mirvieille qui, à demi évanouie, se désolait en l'attendant. Quelle
+chose affreuse! Madame de Mirvieille avait une rougeur sur le nez!
+
+Madame Labarbade rentra dans la chambre de Cachemire avec un air
+maussade. Suzanne, toujours étendue sur cette chaise longue où, depuis
+si longtemps, elle semblait rivée, regardait devant elle d'un air
+hébété. L'autre s'arrêta, la contempla en croisant les bras, d'un air de
+pitié dédaigneuse, et poussa un soupir. Puis, haussant les épaules:
+
+--Eh! bien, dit-elle en traînant sa voix pour l'adoucir, il t'a apporté
+de bonnes nouvelles, ce docteur. Cela va mieux!
+
+--Oui.... dit Cachemire en relevant la tête péniblement. Ah! oui.
+
+--Tu ne l'as donc pas entendu?
+
+--Non... Alors, dit-elle avec le sourire niais d'un enfant timide, je
+puis guérir? Guérir!
+
+--Comment donc! fit la mère Labarbade d'un ton presque railleur, mais tu
+vas guérir!
+
+--Je voudrais, continua Suzanne... J'essaye... Mais j'ai si mal... La
+tête, les bras, le cou, tout. J'ai bien mal. Il n'est pas venu de
+lettres pour moi?
+
+--Comment des lettres? Quelles lettres?
+
+--Je ne sais pas... Des lettres... un billet, n'importe quoi. Je
+m'ennuie!
+
+--Il y a beau temps que c'est fini, le facteur, murmura madame Labarbade
+entre ses dents. Encore heureuse d'avoir gardé un quartier de poire pour
+la soif!
+
+--Anaïs, dit Cachemire en essayant de se soulever sur ses oreillers.
+Écoute donc!
+
+--Et qu'est-ce que tu veux que j'écoute?
+
+--Oui, oui, fit Cachemire. Ouvre la fenêtre, dis! La fenêtre. Je veux
+entendre. Tu n'entends pas?
+
+--Eh! bien, quoi? dit madame Labarbade en tirant les rideaux et en
+ouvrant la fenêtre toute grande.
+
+Une bouffée d'air un peu frais entra brusquement dans cette chambre de
+malade et, en même temps, un son d'orgue, un son joyeux qui semblait
+ironique.
+
+--C'est bien ça, dit Cachemire.
+
+Et sa lèvre supérieure, relevée par un sourire, découvrit ses dents
+jaunies dans sa petite bouche agrandie maintenant.
+
+--Quoi? demanda encore maman Labarbade.
+
+--Cet air... tu ne sais pas... cet air...
+
+Elle l'avait entendu, elle l'avait chanté, cet air de la rue,
+autrefois,--et cet _autrefois_ datait de l'an dernier,--devant tant de
+gens qui l'adoraient, tant de femmes qui l'enviaient. Elle se revoyait
+dans le costume qu'elle portait alors. Jupe courte, une toque sur les
+cheveux, des diamants au cou, frappant bravement les planches des talons
+de ses bottines et riant quand, tournant sur elle-même, la flamme de la
+rampe semblait vouloir s'élancer vers elle pour lui donner un baiser de
+feu. Et maintenant l'air revenait, le même air, toujours gai, toujours
+fou, sous ses fenêtres, et il lui semblait que ce refrain la ranimait et
+torturait en même temps.
+
+--Je l'ai chanté, tu sais, dit-elle en tournant ses grands yeux caves
+vers madame Labarbade... Ah! je parie que je le sais encore... Tiens!
+
+Elle fit un terrible effort de mémoire, rappelant des idées et des mots
+dans sa tête vidée, et sa voix brisée, déchirée, sa voix qui n'était
+qu'un râle, commença. Mais elle s'arrêta bientôt, ne trouvant plus,
+cherchant... de grosses larmes lui venant aux yeux, un sanglot étouffant
+sa chanson qui n'avait plus de force.
+
+Alors elle s'affaissa sur ses oreillers, la bouche béante, la figure
+creusée et livide, et murmurant, sans qu'on l'entendit:
+
+--Ferme la fenêtre... La fenêtre... J'ai froid...
+
+Dans la rue, s'accompagnant sur l'orgue, le chanteur commençait un autre
+refrain:
+
+ A Paris, à la Rochelle, ah! sous les bois!
+ Ah! sous les bois!
+ Sous la feuille nouvelle!
+ On a vu trois demoiselles
+ Ah! sous les bois!
+
+Cachemire demeurait étendue sur sa chaise, un frisson terrible secouait
+ce corps brisé, et brusquement une toux caverneuse lui monta de la
+poitrine à la gorge.
+
+--Allons, bon! dit madame Labarbade en la voyant ainsi secouée... Ça
+devait arriver, ça! Ouvrir la fenêtre, je vous demande! Ça n'a que le
+souffle, et ça s'amuse encore à chanter des romances!
+
+Elle poussa la fenêtre, mit l'espagnolette et revint à Cachemire en
+levant les bras au plafond.
+
+--Eh bien! où est l'éther à présent? Des sels anglais, n'importe quoi!
+Où diable le flacon? ah! bien!... Là, à la bonne heure, respire ça,
+va!... Dieu de Dieu, dit-elle tout haut, celle-ci pourra se vanter de
+m'avoir fait faire mon purgatoire de mon vivant!
+
+Cachemire était évanouie. On la porta sur son lit, où elle demeura
+jusqu'au soir. Vers six heures elle revint à elle, puis se rendormit.
+Madame Labarbade ordonna à la femme de chambre de veiller sur _madame_,
+et passa dans sa chambre pour s'habiller. Elle avait à sortir. On la vit
+descendre une heure après, toute parée et toute embaumée des parfums de
+Lubin. La femme de chambre n'eut garde de rester auprès de Cachemire. On
+l'attendait aussi. Les femmes de chambre ont un coeur.
+
+Vers six heures, Suzanne s'éveilla, regarda autour d'elle, appela, et
+tout à coup se sentit prise d'une peur terrible.
+
+Elle eut comme une lueur de raison, de désespoir, elle se vit seule,
+elle trembla, elle poussa un cri d'horrible effroi, elle se leva pour
+appeler encore, pour sonner. Mais plus de forces! Alors, elle retomba
+sur son lit, accablée, ses effarés yeux ouverts sur cette chambre où
+les meubles, agrandis par la lueur étrange de la veilleuse, prenaient
+des figures fantastiques. Il lui semblait que tout s'animait, remuait,
+avançait vers elle pour l'étouffer. Le ciel de lit s'abaissait, le lit
+se resserrait, la chambre avait des murailles mouvantes qui allaient
+l'engloutir. Elle ne respirait plus, voulait de l'air, se débattait
+comme dans le vide. C'était le délire qui venait, un délire affreux,
+mélangé de souffrances et de désirs, vision de satyre et de damné,
+agonie atroce, comme il en est tant.
+
+Tout ce qu'il y avait de forces encore, d'énergie dernière, de nerfs
+oubliés dans ce corps dont la maladie avait fait comme un citron pressé,
+se réunit pour la dernière heure et s'acheva par une éruption.
+
+Elle s'était mise à présent sur son séant, sa maigre silhouette renvoyée
+à la muraille par la veilleuse, ses bras amincis décrivant des
+mouvements bizarres, rejetant ses draps, essayant de se lever en
+retombant sur son lit avec des cris de douleur. Elle interrogeait
+l'ombre, la nuit, le silence de ses yeux fixes; elle semblait chercher
+quelqu'un, elle parlait:
+
+--Quoi?... Que voulez-vous? Le bal! C'est le bal!... Oui, je danserai...
+Ohé, oh!... Ohé! les autres!... monsieur de Bruand? Et quand il
+viendrait, M. de Bruand?... Je suis jolie, n'est-ce pas?... Ces
+filles-là, c'est jaloux et ça n'a pas de coeur! Jamais elles n'auront
+ces jambes-là... Jamais... Mais regarde donc ces jambes, Terral!...
+_Évohé, Bacchus est roi!_... Je m'en moque, moi!... Je te donne mon
+châle rouge, tiens... Elle ne l'aura pas, du moins, la Labarbade!... Je
+te demande un peu, me laisser seule comme ça... Et puis j'ai soif,
+moi!... Du rhum!... Où l'a-t-elle mis, le rhum?... Elle garde toutes les
+clefs, cette femme-là!... Avec ça que je suis une petite fille. Elle est
+jolie, la petite fille!... _A Samoreau, y a de belles filles, y en a
+t'une de si parfaite en beauté..._ C'est toi, Fernand? Comment
+t'appelles-tu? Du tabac!... Je te jure qu'à ma première sortie, quand je
+serai guérie, ce ne sera pas long, nous irons à l'Ambigu, et je
+t'achèterai du tabac... Et puis on a sonné!... Qui a sonné?... M. de
+Bruand!... Il m'embête, M. de Bruand!... Et papa aussi... et cette
+autre... Elle a serré le sucre... ma tisane n'est pas sucrée... Je la
+déteste... Elle est aux courses, je parie... Appelle-la, va!... Fernand,
+appelle-la... Je te demande un peu, boire dix bouteilles de
+champagne!... Je t'aime bien, moi, toujours, donne-moi ta bouche, là...
+Tu es beau, toi... Je t'aime, je te dis! Encore!... Fernand!... J'ai
+déchiré mon catéchisme, ça m'est bien égal... _Le roi de Béotie!_... On
+va joliment lui retirer le rôle... A bas les gêneurs!... En pêcheur
+napolitain... Joli costume... J'ai trop mangé... Certainement que si je
+n'avais pas tant mangé... A Chaillot!... D'un coup d'épée, oui, mort!...
+Ne le dis pas au père Labarbade, va!... Un brave homme... Le petit
+Navailles? C'est M. de Bruand qui l'a tué!... Oh! j'ai soif... Tu ne
+sais pas? Antonia m'a mis du plomb fondu dans le gosier, parce que je
+lui ai _levé_ son Gérard. Bête, Antonia!... Du plomb fondu, c'est
+stupide!... Fernand l'ôtera... _Si parfaite en beauté que Godefroid y a
+tiré son portrait!_ Le repentir?... Certainement j'aurai le rôle... A
+boire!... A boire!... Elle a donc tout bu, cette femme?... Voleuse,
+c'est une voleuse!... J'ai soif!... mon Dieu! mon Dieu, j'ai soif! Elle
+me tuera!... Je suis bien malade!...
+
+Le délire dura deux heures.
+
+Après avoir quitté Firmin Monséchard, madame Labarbade rentra, toujours
+charmée, au logis. Elle se heurta, dans l'escalier, contre le jeune
+Adolphe qui revenait, sentant le souper, de _tailler un baccarat_. Il
+avait perdu.
+
+--Viens-tu voir ta soeur? dit maman Anaïs.
+
+--Oh! alors! Il pleut! répondit-il en haussant les épaules.
+
+Madame Labarbade entra dans la chambre de Cachemire. Suzanne était
+étendue sur son oreiller, livide, les cheveux épars, et de sa bouche,
+entr'ouverte, sortait un bruit étrange.
+
+--Bon, elle dort! songea madame Labarbade.
+
+Cachemire ne dormait pas.
+
+Elle râlait.
+
+Le lendemain, quand Anaïs s'éveilla, on lui annonça que Suzanne était
+morte.
+
+--Ah! pauvre petite, dit madame Labarbade, comme c'est drôle. Je lui
+donnais bien encore trois jours.
+
+Un matin, le prote de l'imprimerie J. D. et Comp. en voyant les épreuves
+de son journal quotidien, trouva l'entrefilet suivant:
+
+«On lit dans le _Figaro-Programme_:
+
+«Mademoiselle Suzanne Labarbade, connue au théâtre sous le nom de
+_Cachemire_, vient de mourir à Paris.»
+
+Rien de plus.
+
+Le prote devint pâle, laissa tomber sa plume, et sortit un moment dans
+la cour de l'imprimerie.
+
+--Suzanne! ah! pauvre fille! dit-il.
+
+Il s'adossa contre la muraille, et, croisant les bras, demeura là,
+immobile, les yeux fixés sur le ruisseau.
+
+--Ça n'a pas duré longtemps, dit-il encore tout haut, comme si on l'eût
+écouté.
+
+Au bout d'un moment, une voix l'appela de l'imprimerie:
+
+--Eh bien, monsieur Joseph, la correction?... On attend la mise en
+pages!
+
+--C'est juste, dit Joseph.
+
+Et il se remit au travail.
+
+Joseph,--le frère de Victorine Herbaut, le premier amour de
+Cachemire,--était prote depuis un an, à l'imprimerie J. D. De temps à
+autre il écrivait, donnait des articles à quelques journaux
+démocratiques, écrivait des notices pour des petits livres, pour la
+_Bibliothèque_ du peuple à bon marché! Il avait vécu tant bien que mal
+depuis le temps, suivant toujours la droite voie, laborieux, oubliant
+chaque jour sa gaieté folle d'autrefois pour une résignation douce, aimé
+de ses camarades, à tous dévoué, organisant, en manière de distraction,
+des loteries, des représentations, des comités de secours pour les
+ouvriers pauvres, et trouvant toujours,--comme jadis,--le petit mot pour
+rire, au fond de toutes choses, mais un petit mot trempé de larmes.
+
+La journée finie, Joseph s'informa de l'heure où l'on enterrait
+Cachemire.
+
+C'était pour le lendemain «onze heures pour midi.» Il fut exact. La
+bière était déjà sous la porte, avec les tapisseries noires, les cierges
+banals, des chandeliers qui servent à tout le monde, le goupillon que de
+vieilles femmes prenaient, en passant devant le portail, d'un air
+indifférent qui voulait être ému.
+
+Joseph demeurait dans la cour, songeant, les yeux et le coeur gros.
+
+--L'appartement est au premier, lui dit le concierge.
+
+--Je sais... merci... J'aime mieux être là!...
+
+A midi, madame Labarbade descendit, en grand deuil, et demandant au
+jeune Adolphe si sa robe lui allait bien.
+
+--Superbe, dit Adolphe.
+
+On se mit en marche pour l'église. Il y avait cinq ou six personnes
+derrière le corbillard, le portier, la fruitière, Joseph. Les voisins
+disaient:
+
+--Elle a fini de mal faire!
+
+--Un feu de paille!
+
+Ou:
+
+--Il en restera toujours bien assez!
+
+A l'église, on se rencontra avec le convoi d'un officier de la garde
+nationale, escorté d'un peloton _d'épauletiers_, et de deux tambours.
+Les deux cercueils entrèrent en même temps. Les tambours battirent au
+champ pour l'un et l'autre.
+
+--Elle a de la chance, dit madame Labarbade.
+
+--Je la trouve bien bonne, ajouta Adolphe qui _égayait la situation_.
+
+Madame Labarbade ne suivit pas jusqu'au cimetière. Adolphe y alla par
+devoir. Comme il était resté devant la fosse béante de sa soeur,
+Joseph demeura, les pieds dans la glaise, devant ce trou que les
+fossoyeurs comblaient.
+
+Tant de souvenirs tenaient pour lui dans cette terre!
+
+--La pauvre fille est plus heureuse à présent, dit-il en s'en allant.
+
+Le lendemain il était au travail.
+
+--Mais au fait, lui dit-on à l'imprimerie, est-ce que vous n'avez pas
+connu Cachemire, Joseph?
+
+--Jamais, répondit-il.
+
+Il n'avait connu que Suzanne.
+
+ * * * * *
+
+Cachemire avait laissé, dit-on, une fortune. Madame Labarbade était
+femme à la réaliser le mieux du monde. On afficha, dans tout Paris, la
+_vente des meubles et objets ayant appartenu à mademoiselle Cachemire_,
+et les chroniqueurs en parlèrent pendant huit jours. Les femmes du monde
+se disputèrent les _reliquiæ_ de la fille. Avec ses _petites économies_,
+et ce qu'elle toucha à l'Hôtel des Ventes, madame Labarbade se trouva
+riche, vraiment riche.
+
+Elle songea à épouser Firmin Monséchard, mais ce photographe avait
+reporté son affection sur une écuyère du Cirque Napoléon qui crevait
+les cercles en papier comme pas une.
+
+Maman Anaïs secoua sur Paris la poussière de ses bottines, et se retira
+en province, en Champagne, dans une petite ville où elle vit honorée et
+parfaitement heureuse confite en sa vanité satisfaite. Elle se donne
+pour la veuve d'un riche restaurateur, et le bruit court qu'elle
+épousera bientôt, grâce au curé qui la protége, M. le percepteur des
+contributions,--ce dont le capitaine de gendarmerie ne se consolera
+jamais.
+
+Le jeune Adolphe, qui habite Paris, vient seul troubler la félicité de
+sa mère.
+
+Elle reçoit de temps à autre des dépêches ainsi conçues:
+
+«_Moi arrêté! Prise de corps. Dois deux cents louis. Clichy à la clef.
+Petite mère, sauver moi._
+
+ «_Adolphe._»
+
+La mère sauve,--mais elle soupire.
+
+On annonçait l'autre jour, à monsieur Adolphe Labarbade, que la
+contrainte par corps allait être abolie.
+
+--Bien. Il me faudra alors trouver un autre _truc_!
+
+Il le trouvera.
+
+--Ma foi, disait un soir Célestin Fargeau, je suis encore bien heureux
+d'être né en 1813 et de vivre aujourd'hui. Miséricorde! Comment seront
+les Parisiens de l'avenir?...
+
+
+ 1865--Mai à Novembre.
+
+
+ FIN
+
+
+ Coulommiers.--Typ. de A. MOUSSIN.
+
+
+ Liste des modifications:
+
+ Page 2: «pale» remplacé par «parle» (Goëthe qui vous parle de la
+ nature)
+ Page 12: «avair» par «avait» (Elle avait soif d'un avenir mal
+ défini)
+ Page 13: «les les» par «les» (et regardait l'eau courir, les
+ arbres frissonner)
+ Page 14: «grincaient» par «grinçaient» (grinçaient lourdement
+ sur leur axe.)
+ «menacait» par «menaçait» (qui criait et menaçait au
+ moindre geste)
+ Page 16: «diriga» par «dirigea» (sans rien craindre, elle se
+ dirigea sur Paris)
+ Page 32: «applauplaudie» par «applaudie» (elle fut applaudie)
+ Page 38: «mo» par «moi» (ce n'est pas moi qu'on mènerait ainsi)
+ «homm» par «homme» (Cet homme pouvait revenir)
+ Page 54: «partagait» par «partageait» (quand il la partageait
+ avec _elle_)
+ Page 68: «chirugie» par «chirurgie» (la chirurgie est une
+ science superbe)
+ Page 70: «ces» par «ses» (il a recommencé ses menaces)
+ Page 98: «de Burand» par «de Bruand» (au bras de M. Léon de
+ Bruand)
+ «de Baurnd» par «de Bruand» (Qui donc? fit M. de Bruand)
+ Page 101: «Dailleurs» par «D'ailleurs» (D'ailleurs tu es chez toi)
+ Page 113: «n'avaient» par «n'avait» (la couverture, qui...
+ n'avait pas suivi)
+ Page 126: «didiriger» par «diriger» (et se laissait diriger par
+ elle)
+ Page 136: «partout» par «par tout» (courait par tout son corps)
+ Page 143: «le spahis» par «le spahi» (un coup excellent, dit le
+ spahi)
+ Page 145: «'ai» par «j'ai» (j'ai tellement peur de te perdre)
+ Page 149: «le pieds» par «le pied» (de vous marcher sur le pied)
+ Page 152: «commes» par «comme» (emportées comme elles sont venues)
+ Page 154: «de de» par «de» (M. de Bruand, comme s'il n'eût pas eu)
+ Page 155: «eutre» par «entre» (soutenait le corps entre ses bras)
+ Page 157: «--Monsieur» par «--Monsieur!»
+ Page 177: «qu» par «qui» (pour se jeter sur Fargeau qui le regarda)
+ Page 181: «peut être» par «peut-être» (il se voyait traqué, perdu
+ peut-être)
+ Page 182: «prendre eux» par «prendre sur eux» (mais n'osant
+ prendre sur eux de s'opposer)
+ Page 193: «monraient» par «montraient» (l'analysaient et se la
+ montraient)
+ Page 196: «affimer» par «affirmer» (à Paris, sans pouvoir affirmer
+ au juste)
+ «coulises» par «coulisses» (maraudeurs de toutes les
+ coulisses)
+ Page 204: «bibiliothèque» par «bibliothèque» (Quatre pièces...
+ une bibliothèque et une cuisine.)
+ Page 232: «Aldophe» par «Adolphe» (tu sais, dit Adolphe, elle
+ _m'embête_!)
+ Page 246: «caculé» par «calculé» (je n'avais jamais calculé la partie)
+ Page 251: «Aldolphe» par «Adolphe» (--Un _méli-mélo_, dit Adolphe)
+ Page 284: «de de» par «de la» (un orfèvre de la Léopold-Strasse)
+ Page 299: «bijous» par «bijoux» (essuya d'un air négligent les
+ bijoux de sa main gauche)
+ Page 309: «anéatissement» par «anéantissement» (--dans
+ l'anéantissement, la paix des atômes.)
+ Page 313: «agitent» par «agite» (Parfois un vent semble souffler,
+ qui les agite comme des arbres)
+ Page 317: «appelent» par «appellent» (le morceau de parchemin
+ qu'ils appellent un diplôme)
+ Page 321: «ouaient» par «jouaient» (les autres jouaient aux soldats)
+ «conme» par «comme» (comme si la fièvre ne l'eût pas rongée)
+ Page 334: «enfin» par «en fin» (Et puis en fin de compte)
+ Page 345: «OEpide» par «OEdipe» (mais il faut être un terrible
+ OEdipe)
+ Page 347: «pensai» par «pensait» (l'image de ma vie, pensait
+ Terral)
+ Page 350: «avai» par «avait» (Ce petit homme avait des allures
+ railleuses)
+ Page 362: «haussaut» par «haussant» (Il pleut! répondit-il en
+ haussant les épaules.)
+ Page 363: «na» par «n'a» (Ça n'a pas duré longtemps)
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Femmes de proie. Mademoiselle
+Cachemire, by Jules Claretie
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41065 ***
diff --git a/41065-8.txt b/41065-8.txt
deleted file mode 100644
index 3f89989..0000000
--- a/41065-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,11810 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire, by
-Jules Claretie
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire
- Mademoiselle Cachemire
-
-Author: Jules Claretie
-
-Release Date: October 14, 2012 [EBook #41065]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE PROIE. ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Note de transcription:
-
- L'orthographe originale a été conservée (ex: maronniers,
- ébulition, tisanne etc.)
-
- Quelques corrections ont été apportées. La liste des modifications
- se trouve à la fin du texte.
-
- On notera l'emploi de l'abréviation C{e} pour Compagnie.
-
-
-
-
- LES FEMMES DE PROIE
-
-
-
-
- MADEMOISELLE
- CACHEMIRE
-
-
-
-
- EN PRÉPARATION
- DU MÊME AUTEUR:
-
-
- CAMILLE DESMOULINS ET LES DANTONISTES, essai sur
- la Révolution française (1789-1794), 1 vol. in-8º.
-
-
- Coulommiers.--Typ. de A. MOUSSIN.
-
-
-
-
- LES FEMMES DE PROIE
-
-
- MADEMOISELLE
- CACHEMIRE
-
- PAR
-
- JULES CLARETIE
-
-
- [Logo de l'éditeur]
-
-
- PARIS
- E. DENTU, ÉDITEUR
- LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
- PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
- 1867
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-A JULES LEVALLOIS
-
-
-Voilà plusieurs jours déjà que je suis à Florence. C'est loin de Paris,
-mon ami! Il n'y a pas seulement les Alpes et les Apennins entre les
-boulevards et les Cascine, il y a un monde. Monde d'idées, monde de
-faits. Tout s'agite ici; là-bas, dirait-on, tout est calme. J'entends
-passer sous mes fenêtres des chants de joie, des hymnes de guerre. Le
-mot de liberté traverse l'air du matin au soir, et c'est le premier nom
-qui m'éveille. Ah! ce n'est plus _la Femme à barbe_! Ces Italiens sont
-en retard.
-
-Ils vont se battre, paraît-il, ils partent. Je vois passer les
-volontaires avec leurs soeurs qui pleurent et leurs pauvres mères qui
-ont les yeux rouges. Ils marquent le pas, ne disent rien, mais ils
-savent où ils vont. On pourra les vaincre--la guerre a ses destins--mais
-ils sauront mourir. Ce sont là d'étranges spectacles et je n'y suis pas
-habitué. Quelle antithèse! Et--pour la première fois peut-être--en
-voyage je ne regrette point Paris. C'est à lui pourtant que je pense et
-c'est lui que j'ai voulu peindre--une de ses mille faces tout au
-moins--dans un livre que je suis heureux de vous dédier et que je
-souhaiterais plus digne de vous. Paris? Il est là-bas, avec ses
-tournoiements, ses mugissements, sa perpétuelle agitation, sa fièvre
-éternelle. Il va et vient, s'agite, se démène, vit à grands guides, rit
-à grosse voix, s'excite, s'irrite, s'éperonne et s'époumonne. Il y a,
-dirait-on, un peu de tétanos dans son cas. Je le vois ainsi, du moins,
-épileptique et fou, et c'est de la sorte que je l'ai présenté. L'image
-ne séduira pas tout le monde. Il est évident qu'un pastel est plus
-aimable et beaucoup plus poli qu'un miroir. Mais je réponds de la
-plupart des traits.
-
-Qui sait? Vous m'accuserez peut-être, mon cher ami, d'avoir à plaisir
-broyé le bitume et poussé au noir, vous qui regardez les choses de loin
-et qui de Paris ne voyez plus que l'immense figure, couchée là-bas, sous
-le vaste ciel, toute de marbre, dirait-on, éclatante et fière, blanche
-par les jours de soleil. C'est de Montretout que vous contemplez le
-spectacle. Les cris de forcenés lorsqu'il vous parviennent à Saint-Cloud
-ont eu le temps de s'adoucir; l'âcre senteur de boudoirs et d'usines, de
-restaurants et d'écuries, s'est saturée des parfums sains des arbres, de
-l'eau, de la terre retournée. Puis, à deux pas, la forêt vous console.
-Vous avez vos livres et vos fourmis, Goëthe qui vous parle de la nature
-et la nature qui vous parle de tout. Vous avez bien le temps quand
-frissonnent les marronniers, quand les feuilles s'ouvrent au printemps
-ou se dorent à l'automne, quand l'herbe vous tend ses tapis et le bon
-livre ses pages fraîches, vous avez bien le temps d'écouter le récit de
-la ruelle, le scandale qui court, ou le boursier qui vole!--Ou si vous
-le faites, ô philosophe, c'est pour en rire.
-
-Mais on ne peut pas toujours rire. Voilà pourquoi j'ai écrit ce
-livre--moral, vous le verrez, de la morale brûlante--et malheureusement
-encore actuel. Il fait bien pourtant de se presser, car un temps
-viendra--qui n'est pas loin, je l'espère--où il ne sera plus possible.
-Il arrivera une heure où le roman, où le drame--sur lesquels elle règne
-depuis quinze ans--n'appartiendront plus à la femme de proie. Celui qui
-croirait alors écrire une oeuvre d'art sur ce sujet ne composerait
-plus qu'une façon de mémoire historique. La saison sera finie parce que
-la femme de proie sera vaincue. On s'en occupe déjà beaucoup moins, ce
-me semble. Il faut à nos appétits une autre nourriture, d'autres
-inspirations à nos écrivains.--Il est temps de remplacer cette matière
-par un idéal.
-
-Non pas, à mon avis, qu'on ait abusé du sujet. Il fallait bien peindre
-ce qu'on avait sous les yeux. Le prosecteur ne peut disséquer, dans son
-amphithéâtre, que les cas atteints par maladie régnante. Que si
-l'épidémie persiste ne vous en prenez pas à lui, dites-vous:
-l'atmosphère est mauvaise, et laissez faire le scalpel du chirurgien. Je
-sais bien; des _études_ pareilles ne sont pas du goût de tout le monde.
-Le lecteur, quoiqu'en dise cet autre, veut encore moins être respecté
-que flatté! Tout écrivain qui respecte quelque peu l'hypocrisie doit
-s'attacher à faire style de velours. Devant Saint-Simon assurément
-Dangeau fût devenu blême, disant: Quel est ce duc mal léché? Mais la
-bile de Saint-Simon avait raison de passer dans son encre et l'encre est
-restée. Voilà le fait.
-
-Nous écrivons un roman, il est vrai. Vous allez me dire: «Ne
-pouviez-vous pas justement laisser loin de vous cette réalité
-douloureuse, regarder plus haut que la terre, chercher autre part et
-vous échapper, à votre gré, vers les grands horizons, les lignes pures,
-les régions consolantes!» Certes. Vous avez deviné, mon ami, lorsque
-parut _Robert Burat_ et vous avez bien voulu dire que la tristesse des
-oeuvres de notre génération venait seulement des obstacles que nous
-avions rencontrés à nos débuts,--obstacles moraux, j'entends,--manque
-d'air et d'espace et que, dépouillés de ces sources vivifiantes et
-libres nous nous étions réfugiés dans le doute ou dans l'ironie. Et vous
-nous indiquiez le remède et vous ressuscitiez nos espoirs. En effet,
-vous aviez raison. Il y a encore des espérances de par le monde. Il y a
-encore des souffles puissants et des courants invincibles, le droit
-n'est point frappé à mort, la liberté n'est point à jamais vaincue.
-
-Ne la croyait-on pas au tombeau cette Italie, qui tressaille et se
-redresse à cette heure? Soupçonnait-on que cette _poussière de morts_
-pût se retrouver aussi vivante? Ne la regardait-on pas depuis longtemps
-comme un Musée, _campo-santo_ de l'art où l'on venait admirer des
-cadavres? Eh bien! la patrie des Donatello et des Ghirlandajo, la terre
-des Brunelleschi et des Michel-Ange, le pays des artistes allait devenir
-le pays des citoyens. Ils sont debout, ils marchent. Mal armés, faibles
-et chétifs, ces paysans nourris de riz vont se mesurer avec les robustes
-soldats de l'Autriche. Ce qui les attend, peu leur importe. S'ils
-tombent, ils tomberont joyeux. Ils ne doutent pas du succès. Ceci est le
-secret. Mais ils ont la justice. C'est quelque chose. Ils réclament le
-_droit à la patrie_, rien de plus: Les canons ennemis qui les
-mitrailleront ne pourront les priver du moins d'une tombe dans la terre
-natale.
-
-Et voilà comment renaissent les nations.
-
-Mon cher ami, je ne crois pas avoir assombri les tableaux parisiens que
-je vous présente. Cela est ainsi. Mademoiselle Cachemire me paraît même,
-si je dois l'avouer, un peu bien modeste auprès de certaines de ses
-rivales qui courent non pas le roman mais le monde. Mais, tout en se
-piquant de faire vrai, on est encore forcé de se contenter
-d'indications. Que voulez-vous? J'ai tâché aussi de relever les côtés
-sombres d'un tel sujet par des coins assez consolants. Il faut tout
-prévoir. M. Tartufe pourrait se fâcher:
-
- Comment! couvrez ce sein....
-
-Puis je ne suis point pessimiste, diable! Je m'arrête volontiers devant
-un marais aux eaux croupissantes--surtout quand le marais va jusqu'à ma
-porte. Je vois ces taches verdâtres, cette eau stagnante, ces herbes
-mauvaises, fauves et perfides, luisantes comme des glaives, ces façons
-de terre ferme qui sollicitent et qui engloutissent, ces squammes et ces
-moisissures, mais vienne un rayon de soleil, un oiseau qui chante, une
-libellule qui passe, et, je vous en réponds, mon cher Levallois, c'est
-le rayon qui m'attire, c'est la libellule au corselet bleu que je
-regarde, que je suis des yeux et c'est l'oiseau que j'écoute.
-
-Tenez, quelque plaisir que j'aie à causer avec vous, je laisse ma plume
-et je vous quitte. Je vais à deux pas, dans ces jardins de Boboli où
-passa Montaigne, où se promena Pétrarque sans doute, et Masaccio et
-Marcile Ficin, et les artistes et les poètes; où les arbres en berceaux,
-les oliviers, les citronniers font de l'ombre avec du soleil et
-réalisent un vers de Virgile:
-
- Est iter in sylvis ubi coelum condidit umbra.
-
-J'y vais rêver, j'y vais songer, j'y vais oublier Paris et penser à
-vous.
-
- Florence, 31 mai 1866.
-
- * * * * *
-
- Paris.
-
-Je n'ai rien changé, mon cher ami, à cette dédicace écrite, là-bas,
-entre deux dépêches, entre deux journaux lus en hâte, entre deux
-nouvelles dont l'une apportait la paix, l'autre la guerre. Recevez ce
-livre comme un faible témoignage d'un vif et profond attachement.
-Encore une fois, j'aurais dû le revoir davantage avant de vous
-l'adresser, avant de le présenter au public. Un autre jour je ferai
-mieux. Je ferai du moins autre chose. Il est temps d'aborder les
-questions hautes et palpitantes, et de laisser aller où elles vont
-toutes les reines d'une nuit ou d'un jour.
-
-Bref, j'ai peint ici _Paris qui dépense_. J'eusse préféré vous présenter
-_Paris qui pense_. C'est un autre travail. Croyez-moi, mon bien cher
-ami, votre affectueusement dévoué,
-
- JULES CLARETIE.
-
- 5 Septembre 1866.
-
-
-
-
-LES
-
-FEMMES DE PROIE
-
-
-
-
-I
-
-
-L'auberge est au bord de l'eau et ses murailles blanchies se reflètent
-dans la Seine. Une barque pleine de poisson frais est amarrée sous les
-fenêtres, parmi les roseaux. Quelque peintre de passage--il en vient
-beaucoup de ce côté--a peint, sur la porte d'entrée un lapin à demi
-dépouillé qui fricasse tout vif sur un feu clair. Le nom de l'aubergiste
-se détache en grosses lettres bleues: LABARBADE. C'est là que descendent
-les artistes en tournée dans la forêt de Fontainebleau. La fille du père
-Labarbade était une célébrité à Samoreau, dans ce pays qu'une chanson a
-fait illustre:
-
- A Samoreau y a de belles filles,
- Y en a-t-une si parfaite en beauté,
- Que Godefroid y a tiré son portrait.
-
-Qu'est-ce que ce Godefroid, le Titien inconnu de cette _belle fille_?
-L'histoire de l'art est là-dessus muette, Vasari se tait, mais la belle
-fille était peut-être Suzanne Labarbade.
-
-Elle avait seize ans alors, pas davantage; de grands yeux noirs dans un
-visage un peu hâlé, des cheveux épais, mal attachés et qui roulaient sur
-ses épaules parfois, brusquement. Elle se savait jolie. Quand elle
-passait dans les rues, les regards venaient à elle tout droit. Puis elle
-avait des miroirs. Ce qu'elle savait déjà, les miroirs le lui
-répétaient. Elle les cachait sous son lit, ou derrière son armoire,
-parce que le père Labarbade ne badinait pas. C'était un homme dur, rendu
-plus rude encore par le malheur. Toute sa vie il avait travaillé sans
-grande chance. Il était de ceux qui naissent condamnés. Sa première
-femme, la mère de Suzanne, était morte jeune. Remarié, le pauvre homme
-n'avait trouvé que le chagrin, la mauvaise humeur au logis, les
-querelles. Madame Labarbade, la seconde, avare, criarde, très-belle
-d'ailleurs et très-vaniteuse, élevait la petite Suzanne à la dure. Elle
-la battait souvent, plus souvent la privait de manger, l'envoyait au lit
-sans souper _pour lui apprendre_. Suzanne ne disait rien, se couchait et
-mordait ses draps afin que dans la pièce à côté la belle-mère ne
-l'entendît pas pleurer.
-
-L'enfant, à défaut d'orgueil, avait l'entêtement. On ne la faisait point
-plier. Elle se raidissait contre les injustices, opposait ses ironies
-aux sévérités et peu à peu s'habituait à l'abandon.
-
-Dans les premiers temps, le père Labarbade avait bien pris le parti de
-sa fille. Il la défendait. Cela ne lui convenait pas qu'on la
-maltraitât. Il élevait la voix, et bien souvent quand arrivaient ces
-scènes, il coupait une grosse miche de pain, la mettait dans les bras de
-l'enfant, avec des pommes ou des confitures et lui disait: va-t-en
-maintenant! Mais comme les querelles l'ennuyaient, il se lassa de lutter
-contre la ménagère qui savait trop bien lui faire payer toutes ces
-colères. Il en vint même à se persuader que toutes les criailleries
-étaient du fait de Suzanne, et que sans elle bien certainement la maison
-eût été plus tranquille.--Arrangez-vous comme vous voudrez, dit-il un
-beau soir, je ne me mêle plus de vos affaires. Cette petite est trop
-ennuyeuse, à la fin des fins.
-
-Et il donna à Suzanne une brusque poussée. A partir de ce jour, dans
-cette maison, l'enfant se sentit bien seule.
-
-D'ailleurs, le père venait d'avoir un fils. Madame Labarbade était
-accouchée d'un gros garçon, pesant et criant. Labarbade, complétement
-faible sous son apparence solide, avait brusquement viré de bord,
-abandonné la petite fille pour ne plus s'occuper que de _son gamin_.
-Suzanne, livrée sans défense à l'humeur de sa belle-mère s'irritait tout
-bas contre son père; elle avait compté jusqu'alors sur cette apparence
-de secours, sur cette pseudo-volonté, sur les violences de Labarbade
-succédant brusquement, comme des coulées de lave, à de longs mois de
-soumission; et voilà que tout lui manquait, c'était fini. La belle-mère
-triomphait. Quel isolement! Mais elle patientait encore. Un je ne sais
-quoi lui disait que cette vie ne durerait pas longtemps. Elle
-travaillait pour s'étourdir ou plutôt elle s'agitait. Elle pêchait. Elle
-conduisait le bateau elle-même, et aimait à le lancer dans les joncs qui
-pliaient tout autour. Les cheveux dénoués, les bras nus dans un casaquin
-qui laissait voir ses aisselles, elle dirigeait sa barque et servait de
-passeuse aux jeunes gens qui voulaient traverser l'eau pour descendre à
-l'auberge de Labarbade. Quand ils essayaient de plaisanter avec elle,
-elle devenait toute pâle. Ces rires soulignés par des gestes, des mots
-bizarres, les phrases à double entente la troublaient et lui donnaient
-chaud. Une fois seule elle se répétait tout cela, fermait les yeux,
-devinait, rêvait. L'inconnu la tourmentait. Elle avait soif d'un avenir
-mal défini qui tardait bien à se montrer. On lui avait dit bien des
-fois,--des passants--peut-être sans y ajouter grande importance:
-Viendrais-tu à Paris avec moi? Paris! Ce seul mot ne signifiait pas
-autre chose pour elle que: Liberté! Mais ce qu'elle souhaitait par
-dessus tout c'était d'être libre. La maison lui pesait, elle étouffait
-dans sa chambre, prenait en haine son père, son petit frère, les
-voisins, le pays.
-
-Quelle vie! s'user là, se marier là, vieillir, devenir maigre sous le
-travail ou engraisser. On est laide si vite. Et tous ces paysans
-l'ennuyaient tant avec leurs grosses mains et leurs gros pieds! Quand
-elle n'allait pas au bateau, prendre pour la cuisine les anguilles
-gluantes qui glissaient brusquement entre ses doigts ou tirer de l'eau
-du puits ou ramasser les salades dans le verger, elle s'appuyait sur le
-rebord de la fenêtre ouverte et regardait l'eau courir, les arbres
-frissonner, les passants marcher en sifflant sur la route. Ou bien elle
-sortait et s'asseyait au bord de l'eau. C'était là qu'il faisait bon!
-Seule, avec ses désirs, avec ses rêves! La berge, pleine d'herbes hautes
-et fraîches, s'adoucissait, glissant vers l'eau. C'était vert, ce
-terrain, marécageux, tentant. A deux pas les roseaux, les ajoncs courbés
-miroitaient au soleil comme des aiguilles, les nénufars jaunes et
-luisants ouvraient à l'air leurs feuilles larges. Point de bruit. Les
-froissements des ailes sèches des libellules qui volaient lançant des
-reflets bleus. Le miroitement d'acier de l'eau pailletée où, çà et là,
-sautillaient les poissons comme dans la poële à frire. Et derrière, sur
-la route, le murmure vague, lent, sourd et comme menaçant des peupliers
-qui s'agitaient. Vivre là, dormir là, y voir Paris en songe! Mais tout à
-coup la voix du père appelait Suzanne, il fallait se lever, regagner la
-maison, se mettre au fourneau ou s'enfermer dans cette vieille chambre
-où, tant de fois, elle avait pleuré se rongeant les poings.
-
-Que c'était triste maintenant. Des murailles blanchies à la chaux, le
-parquet carrelé et froid, au plafond des traverses de bois toutes
-noires. De la poussière, un lit à couverture jaune, une vieille armoire
-luisante et brune, un dressoir avec des faïences à fleurs rouges et
-bleues ébréchées, des chaises de paille et de noyer, des imageries
-d'Epinal, _Mathilde et Malek-Adel_ dans un cadre orange, des paquets de
-ficelles suspendus ici, là des champignons en grappes. Un pot de pommade
-en verre opaque, une terrine de foie gras conservée comme une relique,
-de vieux papiers, des livres poudreux et déchirés, mais quels livres!
-Elle les avait lus, relus. Des almanachs, la _Vie d'Abd-el-Kader_,
-l'_Annuaire du département_. On étouffait là-dedans. Sans ses espoirs de
-lendemain, ses soifs de revanche, elle y fut morte.
-
-Mais elle était décidée à vivre.
-
-Un soir--c'était la fête de Samoreau--Suzanne alla danser malgré sa
-belle-mère. Elle avait passé des nuits pour coudre elle-même une robe
-blanche que Labarbade lui avait achetée pour ses étrennes, et que madame
-Labarbade avait conservée en pièce. Mais Suzanne savait où était la
-robe. Elle avait ouvert l'armoire, pris l'étoffe et sur un patron
-emprunté à une couturière de Fontainebleau, elle avait taillé cette
-robe.
-
-La nuit était tombée, une nuit de juillet, et les paysans de Samoreau
-dansaient sur la petite place. Les carabines partaient, l'on gagnait des
-lapins en logeant de grosses boules dans des trous, l'on cassait en deux
-les pipes de terre, les tourniquets chargés de porcelaine mal peinte
-grinçaient lourdement sur leur axe. On entendait un bruit composé de
-mille bruits: des cris, des chants, des rires, de la musique, des coups
-de fusil, des notes de crécelles et de mirlitons. La lumière était
-rouge; des lampes de schiste éclairaient la _salle de danse_, formée par
-quelques piquets soutenant une corde qui tenait lieu de muraille. Juchés
-sur une estrade de planches, qui criait et menaçait au moindre geste,
-quatre musiciens, les joues enflées, jouaient de la clarinette et du
-cornet. La lumière des lampes suspendues aux arbres paillettait le
-cuivre des instruments, rougissait les faces apoplectiques des
-musiciens, enveloppait de reflets les paysans en paletots, les jeunes
-filles en robe de percale blanche. Hommes et femmes, tout se heurte. Les
-danseurs étalent des grâces lourdes, empoignent brutalement les
-fillettes qui suent et rient, et les entraînent dans un galop plein de
-chocs. Ils vont, rouges, essoufflés, tournent et poussent des cris, et
-la musique achevée, ils tombent sur des bancs, s'essuyent le front ou se
-jettent à terre pour respirer.
-
-A travers les feuilles d'un vert sombre des maronniers, la lune
-glissait des rayons pâles parmi cette fournaise en plein air, faite de
-hurlements, de poussière, de poudre et de fumée.
-
-Au milieu de la foule, Suzanne dansait. Elle était charmante, le teint
-animé, affolée de danse, les prunelles électriques, avec une expression
-de joie. Comme elle se sentait regardée, elle s'étudiait. Elle avait de
-ces balancements de corps qui attiraient. Réservée pourtant, avec je ne
-sais quelles intuitions aristocratiques, elle faisait l'effet d'une note
-plus calme au milieu de ces choeurs épileptiques. Il y avait autour
-d'elle des jeunes gens de la ville et des dames qui ne la quittaient pas
-des yeux. Elle était fière de ces regards; elle éclatait d'une joie
-profonde. C'était cela qu'elle souhaitait. Être vue! Tout à coup, la
-foule des danseurs s'écarta, fendue par des bras robustes et Suzanne,
-reçut, sur le nez, un énorme et brutal soufflet. Elle chancela et parut
-s'évanouir. Elle ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Le sang
-coulait sur sa robe blanche. Une rumeur s'éleva, et, parmi le bruit,
-Suzanne distingua ces mots:
-
---Je t'apprendrai à venir danser sans ma permission, pécore!
-
-C'était le père. Elle sentit qu'une main forte l'entraînait.
-
-Une fois au logis, folle de colère, de honte, d'amour-propre outragé,
-prise de rage, elle fit un paquet de ses robes, de ses peignes, de sa
-pommade, de ses miroirs, sauta par la fenêtre, qui n'était pas haute,
-sur les plates-bandes du jardin, et se sauva jusqu'au pont de Valvins.
-Puis, à travers la forêt, à travers la nuit, sans rien craindre, elle se
-dirigea sur Paris.
-
-C'était bien loin. Mais elle connaissait la route. Un 15 août Labarbade
-l'y avait menée en carriole, voir la fête. Le feu d'artifice était
-encore devant ses yeux. Elle mangea, en chemin, des morceaux de pain
-qu'elle avait emportés. D'ailleurs, elle avait un peu d'argent, de quoi
-vivre quelques jours. C'était peu. Cela lui suffisait. Elle compta sa
-fortune en arrivant. Il lui restait vingt francs, une pièce d'or et des
-sous. Le soir était venu, elle avait faim, rôdait autour des petits
-restaurants, toute seule, son paquet à la main. Elle ne savait guère où
-elle se trouvait. C'était une rue montante, pleine de bruit, de
-voitures, de gens en blouse, d'ouvriers, d'ouvrières, qui s'en allaient
-chez eux, la journée finie. Il avait plu. Tous ces gens étaient pleins
-de boue, et Suzanne, fatiguée, sentait sa jupe appesantie qui claquait,
-à chaque pas, sur ses talons. Mais elle n'était pas attristée. Tout ce
-qu'elle voyait la grisait; de temps à autre passait auprès d'elle, en
-sifflant, un drôle hardi qui la regardait. Elle ne baissait pas les
-yeux, et il lui semblait qu'elle avait entendu cette chanson, ce
-refrain, ces cris--quelque part.
-
-Il fallait manger pourtant, le pain était fini. Au détour d'une rue, une
-odeur de graisse fondue arrêta court Suzanne sur le trottoir. Elle
-regarda avec des yeux pleins d'appétit et tendit la main. C'était une
-marchande de pommes de terre frites et de harengs qui remuait sa poële.
-
---Donnez-m'en, dit Suzanne.
-
-Elle demeurait, la main tendue, regardant cette graisse qui grésillait.
-
---Pour combien? dit la marchande.
-
-Suzanne ne savait pas; elle répondit au hasard et tendit sa pièce de
-vingt francs pour payer.
-
---Comment, dit l'autre, vous n'avez pas de monnaie?... Six sous!
-
-Suzanne fouilla dans sa poche, jeta les sous et s'enfuit. Elle cherchait
-un coin, n'importe où, pour s'asseoir. Partout du monde. Alors, tout en
-marchant, elle grignotait ses pommes de terre, déchiquetait de ses dents
-blanches son hareng saur, et se sentait fière, heureuse, confiante,
-libre.
-
-Du premier coup, elle avait bien vu que Paris était son élément. La
-fange même des rues lui plaisait. Comme la boue liquide que la pluie
-délayait dans la campagne l'attristait, lorsqu'elle la regardait, du
-haut de sa fenêtre, à Samoreau! A Paris, elle trouvait comme une volupté
-à marcher là-dedans, crottée, salie, et à regarder les voitures aux
-lanternes à biseaux, qui passaient, éclaboussant le monde. Elle n'avait
-pas d'étonnements, elle n'avait rien oublié de tout cela qu'elle avait
-vu, petite; elle l'eût deviné. C'était son milieu. Ce terrain était fait
-pour elle. Il lui semblait qu'elle avait eu cent fois la vision de ces
-maisons hautes, de ces longues rues, de cette foule. Elle avait soif;
-elle entra chez un marchand de vin, demanda à boire et vida son verre,
-au milieu des hommes qui l'examinaient.
-
-Elle marchait toujours, lasse cependant, brisée, devant tous ces
-magasins pleins de lumières, pleins de bijoux, pleins de soie, pleins de
-luxe. Ses jambes pliaient, mais elle voulait voir, regarder, toucher des
-yeux ces merveilles. Des chapeaux, des robes, des diamants! Elle savait
-bien que c'était à Paris qu'on trouvait tout cela.
-
-En attendant, il fallait vivre et se reposer, dormir. Où cela? Suzanne
-se disait, un peu tremblante, qu'il fallait donner son nom à l'hôtel
-garni, celui de ses parents, son âge. Elle le savait par plus d'une qui
-était partie comme elle, un jour de fièvre. Elle se dénonçait ainsi,
-elle était découverte si le père voulait la poursuivre. Elle s'éloignait
-alors brusquement des maisons où des transparents allumés annonçaient
-les hôtels garnis comme on se détournerait d'un piége. Mais comment
-faire? Elle errait toujours, laissant passer les heures, accablée, ses
-pieds alourdis la retenant à chaque pas. C'était un long boulevard qui
-durait toujours, avec des bancs de temps à autre et des rangées de
-petits arbres maigres. D'un côté les maisons étaient basses, resserrées,
-avec des enseignes vieillies, et faisaient face à de grands bâtiments
-sombres d'où s'échappaient des mugissements de boeufs. Le ciel était
-bas et le gaz semblait attristé dans ces ténèbres.
-
-Suzanne commençait à se sentir envahie par un vague effroi. La solitude
-ne lui était jamais apparue sous la forme d'une nuit passée en plein
-air, sur un banc, par un temps pluvieux. Elle s'était assise, les bras
-alanguis, les yeux à terre, entendant comme un bourdonnement vague
-autour d'elle, la pensée reportée vers cet intérieur qu'elle avait
-quitté, et où le pain, le gîte, le petit lit de noyer lui étaient du
-moins assurés. Elles doivent avoir souvent de telles nostalgies,
-soudaines, imprévues, aussitôt étouffées que nées, ces filles du hasard,
-lancées à coeur perdu dans la vie d'aventure.
-
-Suzanne s'éveilla, pour ainsi dire, tout à coup. On venait de lui
-frapper sur l'épaule. Elle regarda. Il y avait une femme assise à côté
-d'elle, une ouvrière, le costume décent, la voix douce et fatiguée. Le
-gaz éclairait nettement son visage, jeune encore, pourtant plein de
-rides, maigre et chagrin.
-
---Qu'avez-vous donc? dit cette femme. Vous pleurez?
-
---Non, dit Suzanne, comme si on l'eût prise en faute, et elle écrasa
-entre ses paupières deux grosses larmes qui lui montaient aux yeux.
-
-Elle s'était dit, depuis longtemps, qu'il faut se défier, au début.
-Puis elle ne voulait pas avouer qu'elle pouvait regretter quelque chose.
-
-La femme haussa doucement les épaules, se leva du banc où elle était
-assise et s'éloignait déjà, lorsque Suzanne la rappela.
-
---Madame?...
-
-Elle revint sur ses pas et dit à Suzanne:
-
---Que me voulez-vous?
-
---J'arrive à Paris. Je n'y connais personne. Je cherche un logement. Ne
-pouvez-vous pas m'en indiquer un?
-
---Si fait, dit la femme, j'ai ma chambre.
-
-On se prête ainsi volontiers asile, ou nourriture, dans ces classes qui
-savent le prix d'un abri. Le peuple a conservé l'habitude, sinon le
-culte de l'hospitalité, ou plutôt il comprend, il pratique la
-franc-maçonnerie du besoin. La femme était une ouvrière, point riche,
-qui vivait seule, séparée de son mari. Elle habitait à quelques pas de
-là, chaussée du Maine, une chambre avec une cuisine et une façon
-d'antichambre qui était son atelier. Elle travaillait à de la chaussure
-avec une machine à coudre. Ce qu'elle gagnait lui suffisait bien. Elle
-économisait même pour les mauvais jours. C'était une honnête femme,
-mariée à un de ces beaux parleurs d'atelier qui pérorent au fond des
-cafés, laissant l'ouvrage les attendre. Elle l'avait aimé beaucoup, puis
-la désillusion et la lassitude étaient venues. Un jour, on s'était
-séparé, d'un commun accord. Victoire Herbaut restée seule, sans enfants,
-s'était cloîtrée, à trente ans, l'espoir fini, n'aimant plus que son
-frère, qui la venait voir quelquefois, et tâchait de l'égayer, sans y
-réussir. Si elle travaillait encore avec un peu de courage, c'était pour
-lui. Il avait dix ans de moins qu'elle. Elle l'avait élevé. C'était
-presque son enfant, et cette femme était de celles qui naissent mères.
-
-Suzanne savait déjà tout cela en arrivant chez Victoire. L'autre était
-un peu bavarde, très-confiante, facile à se livrer, à s'apitoyer. Elle
-avait lu sur le visage de la jeune fille une telle angoisse qu'elle
-s'était offerte sans trop réfléchir.
-
---Vous allez trouver le logis bien petit, disait-elle en montant
-l'escalier. Mais à la guerre comme à la guerre. Demain nous aviserons!
-
-On fit un lit dans l'antichambre, sur le parquet, avec un matelas et des
-draps. Puis Suzanne se coucha. Mais elle ne dormit pas. Victoire
-Herbaut, assise à côté d'elle, questionnait. Il fallut tout dire.
-Victoire hochait la tête et paraissait peu rassurée.
-
---Ma pauvre petite, disait-elle, vous avez fait un mauvais coup. Ah! le
-logis du papa! La cheminée où bout la soupe aux choux. Je n'ai jamais
-été si heureuse que lorsque maman me grondait, parce que je mettais du
-vinaigre de Bully dans mes cheveux. Car j'ai été coquette, moi aussi. Ça
-m'a passé! ça vous passera! Voyez-vous, il faut travailler, travailler
-beaucoup, vous amasser un petit magot, pas bien lourd, parce qu'on
-économise peu, malgré tout, et quand vous voudrez vous marier, bien
-choisir pour ne pas vous tromper!
-
---Vous avez raison, disait tout bas Suzanne dont les yeux s'emplissaient
-de gravier et qui s'enfonçait déjà, en rêve, dans ces pyrotechnies de
-velours et de rubis qu'elle voulait....
-
---Allons, je vous fatigue, fit brusquement madame Herbaut en se
-retirant. Ne m'en veuillez pas. Je suis jacasse. A demain!
-
-Suzanne n'entendait déjà plus.
-
-Le lendemain, quand elle s'éveilla, elle éprouva une grande joie. Le
-soleil entrait par la fenêtre qui donnait sur l'antichambre, un soleil
-joyeux, plein de chaleur et de vie. Elle se leva reposée. Madame Herbaut
-travaillait déjà, à côté! Tout ce petit logis était gai, propre; il y
-avait une pendule sur la cheminée avec Paul embrassant Virginie, des
-chandeliers en zinc, des gravures sur la muraille; dans un cadre en
-oeil-de-boeuf, sous verre, fané, triste, jauni, un bouquet de fleurs
-d'oranger avec des rubans pleins de poussière. Le lit était déjà fait,
-avec une couverture au crochet, rouge et blanc, et madame Herbaut avait
-étalé sur la commode les chaussures qu'elle devait piquer ce jour-là.
-
---Ah! dit-elle à Suzanne, vous avez une bonne mine! Voyons, causons, en
-attendant que votre café chauffe.--Je prends le café au lait le matin,
-et vous?... Que savez-vous faire?...
-
---Moi? rien!
-
---Allons donc! Il faut apprendre à coudre! regardez-moi aller... Ce
-n'est pas bien difficile. Tenez, essayez!
-
-Elle installa Suzanne devant la machine à coudre et lui enseigna comment
-manoeuvraient les aiguilles et comment le cuir se trouvait cousu à
-double chaînette.
-
---Je comprends bien, dit Suzanne, mais je ne saurai jamais. Cela
-m'ennuierait.
-
---Pourtant, dit madame Herbaut, il faut bien vous décider à faire
-quelque chose!
-
-Il y avait justement, dans la maison, au-dessus de l'appartement de
-Victoire, une petite chambre à louer. Cent cinquante francs par an, avec
-une fenêtre sur la chaussée. Suzanne l'arrêta et, aussitôt, écrivit à
-son père. Elle disait que sa résolution était depuis longtemps prise,
-qu'elle serait morte à Samoreau, qu'il lui fallait Paris, qu'elle allait
-travailler d'ailleurs, qu'elle avait déjà un état et qu'elle ne
-demanderait jamais rien à personne. Le dernier trait était dirigé contre
-sa belle-mère. La réponse ne se fit pas attendre. Labarbade, poussé sans
-doute par sa femme, envoyait Suzanne au diable et écrivait qu'il ne
-voulait plus en aucune façon entendre parler d'elle. Son dernier mot
-était celui-ci: _Tu n'es plus rien pour moi!_
-
-Suzanne le lut sans émotion. Labarbade avait pleuré en l'écrivant.
-
-Dans les premiers temps, Suzanne travailla. Il le fallait bien; les
-vingt francs étaient partis vite; mais ce travail lui pesait; elle
-souhaitait l'inaction, le repos, ce que Paris lui avait promis. Elle
-faisait part quelquefois de ses rêves à madame Herbaut, qui la regardait
-avec un certain effroi:
-
---Ma pauvre enfant, disait l'ouvrière, nous sommes nées en bas, restons
-en bas. C'est dangereux de chercher à monter. J'ai eu de mes amies qui
-ont fait aussi de ces rêves-là. Où sont-elles, les pauvres filles?
-Tandis que moi, je ne suis pas riche, ni heureuse, mais je vis.
-
-Joseph Guérin, l'imprimeur, venait voir sa soeur quelquefois. C'était
-un garçon gai, franc, rieur, bruyant, chantant, amusant, blagueur. Il
-savait tout, causait de tout, apportait toutes les nouvelles, celles du
-jour, celles de la veille, et celles du lendemain. Rien ne lui échappait
-à Paris. Il savait la couleur des cheveux de la femme à la mode, l'heure
-à laquelle elle allait au bois, les noms de ceux qu'elle ruinait, la
-liste des dettes qu'elle contractait chez les fournisseurs, le secret
-des coulisses littéraires, et pourquoi telle pièce n'aurait pas de
-succès, et pour quelle raison mademoiselle Jane Essler avait refusé le
-rôle, quel roman allait faire scandale, quel cadavre avait été apporté à
-la Morgue, quel mot avait été dit au Jockey-Club, quel duel menaçait
-d'avoir lieu, pour quoi, pour qui, quelle nouvelle politique préoccupait
-les esprits, ce qui se passait au boulevard Montmartre, rue de Bréda,
-rue Mouffetard, au Pérou et au Mexique. Sans avoir rien appris
-foncièrement, il avait de toutes choses une teinture solide; frotté de
-science, de lettres, d'arts, il ne restait jamais à court, ramassait et
-colportait les propos de l'atelier, y ajoutait de son cru, tout en
-_composant_ devant sa _casse_, imitait Mélingue ou Bressant, courait aux
-pièces nouvelles, jugeait, appréciait, condamnait, _ne se montant pas le
-coup_ et clignant de l'oeil quand on lui citait tel ou tel écrivain à
-la mode, en disant avec son accent gouailleur:
-
---Encore bien heureux qu'on lui corrige ses fautes de participes!
-
-C'était surtout avec lui que Suzanne aimait à causer. Elle se sentait
-comprise et devinée. L'argot parisien, dont Joseph émaillait ses
-discours, elle l'entendait. Elle avait l'intuition de tout ce qui
-pousse, fleur de serre ou fleur de ruisseau, sur le terreau parisien.
-Quand Joseph, parlant à sa soeur, s'arrêtait, quand Victoire Herbaut,
-doucement, en souriant, donnant une tape au jeune homme sur la joue,
-disait: «Tais-toi donc, bavard!» Suzanne s'écriait: «Encore!»
-
-Suzanne n'était déjà plus la petite paysanne un peu sauvage de Samoreau.
-Le soleil parisien avait effacé le hâle trop rude des rayons
-campagnards, ne laissant à cette physionomie éveillée que des tons
-chauds, des reflets sains et mordorés comme on en voit sur certains
-bronzes. Joseph avait du goût; il savait un peu dessiner. Il fit le
-portrait de Suzanne. Les séances avaient lieu le soir, à la lampe.
-C'était tout une affaire. Suzanne ne pouvait rester en place, Joseph se
-fâchait et grondait. Ce portrait aux deux crayons, assez mal dessiné,
-mais très-expressif, leur prit deux semaines, et, une fois fini, Joseph
-le fit encadrer. Suzanne était étonnée de tout ce que savait Joseph
-Guérin. Il chantait bien, dansait à merveille, écrivait avec de
-magnifiques paraphes.--C'est un phénix! disait madame Herbaut. A force
-de l'admirer, très-naïvement, Suzanne finit par l'aimer. Elle n'avait
-jamais aimé, mais elle savait ce que c'était que l'amour et se rendait
-compte de ce qu'elle éprouvait. Elle ne le lui dissimula pas, et le jour
-où Joseph, à bout d'hésitations, lui confia à son tour qu'il
-l'adorait,--depuis le jour où il l'avait vue,--elle se sentit remuée
-d'une façon nouvelle, conquise par un sentiment de triomphe, fière
-d'elle-même, heureuse.
-
-Madame Herbaut voyait ou devinait ces sentiments-là sans rien dire,
-hochant la tête, songeant qu'ils feraient ensemble un joli couple. Elle
-attendait pour parler mariage; elle les laissait causer, aller et venir
-où ils voulaient. Suspendue au bras de Joseph, les cheveux dans un petit
-filet garni de jais, avec une petite broche en doublé à son col et des
-manchettes blanches, Suzanne allait se promener le dimanche ou courait
-les champs, dansait dans les bals de campagne. Elle aimait surtout
-Nogent, avec ses îles touffues, sa population de canotiers se croisant
-sous les grandes arches du viaduc, ses cabarets en plein air, ses rives
-où les ouvriers, les commis, les grisettes, les militaires, assis et
-bruyant, déjeunaient en regardant couler la rivière. Une promenade en
-bateau la comblait de joie. C'était Joseph qui ramait; elle plongeait
-ses mains dans la Marne, cassait au passage les nénufars ou essayait de
-prendre les petites ablettes qui filaient. Elle se rappelait, comme on
-se souvient d'un temps bien éloigné, de ces jours où elle passait les
-pratiques, dans le lourd bachot du père Labarbade. Parfois, elle
-s'amusait à réveiller quelque canotier endormi dans sa barque, sous les
-saules. On se fâchait, Suzanne riait, et Joseph ramait de plus belle.
-
-Le soir, on dînait dans l'île d'Amour, sur la pelouse. On sautait sur la
-balançoire du restaurant, et Suzanne se laissait aller dans le vide,
-hésitante, effrayée, ouvrant ses narines à l'air frais qui la frappait
-au visage et collait sa jupe contre ses jambes. Puis, c'était le bal.
-Elle bondissait sur l'herbe aux premières notes cuivrées de ces
-orchestres de campagne. Le quadrille l'affolait, elle se lançait dans la
-danse, entraînait Joseph, secouée par la musique criarde comme par une
-pile voltaïque, intrépide, déterminée, toujours debout, jamais lassée.
-
-Une ville à part, d'un caractère singulier, née d'hier, coulée d'un jet,
-c'est Plaisance,--un des quartiers inconnus de ce grand Paris.
-
-Toutes les rues de cette petite ville dans une grande ville datent de
-1845. On le voit du reste, au nom des carrefours, rue Médéah, rue
-Mazagran, rue Constantine, souvenirs de la campagne d'Algérie, alors
-toute récente, glorification des victoires africaines alors toutes
-fraîches. Les maisons sont basses, coquettes, beaucoup à un seul
-étage--pas plus--presque toutes peintes, au moins en partie, avec une
-physionomie gaie, vivante. Les hôtels garnis, les guinguettes, les
-petits restaurants, les marchands de vins fraternisent, s'appuient l'un
-contre l'autre, peuplent les rues. Il y a des grilles de bois, peintes
-en vert, et de la vraie verdure aussi, des acacias, des marronniers
-montrant à travers ces moellons leurs feuilles pleines de poussière. Du
-mouvement partout, du bruit sur la chaussée et des chansons sous les
-tonnelles. Une population, laborieuse ou flâneuse, ouvriers ou bohèmes,
-ruisselle là du soir au matin, et le jour et la nuit. Des filles en
-fichu, des rôdeurs de comptoirs en casquettes avec des paletots
-luisants. La Chaussée du Maine, non loin de là, a la physionomie de tous
-les boulevards extérieurs. Des arbres grêles, de petites maisons, des
-étalages de bouquinistes ou de marchands de bric-à-brac, les vieux
-pastels et les vieilles estampes coudoyant les vieux habits et les
-vieilles pendules; çà et là, un établissement plus vaste, des maisons de
-confection pour les travailleurs, avec des blouses bleues et des
-pantalons de coutil à bouton d'os à la montre, ou des bureaux de
-déménagements, des loueurs de voitures à bras, toute une série
-d'industries à l'usage des petits commerces et des pauvres gens. On
-tourne à droite et voilà l'ancien chemin de ronde, triste et vaste qui
-conduit au cimetière Montparnasse. C'est le cimetière pauvre. On se
-heurte aux corbillards nus, aux bières d'enfants portés à bras d'hommes,
-aux convois où les parents suivent la casquette à la main, et les
-femmes, en bonnets noir, en châles de quatre sous, avec les yeux
-gonflés. La route est semée des boutiques de ces gens qui vivent de la
-mort: marbriers, marchands d'immortelles. Les adieux tout faits, les
-regrets stéréotypés larmoient sur les couronnes qu'on achète en passant,
-par hasard, parce qu'on a oublié. Des petits enfants en plâtre, poupins
-et laids, joignent les mains à l'étalage avec le même geste et
-attendent qu'on les mette là-bas, sur les tombes, sous la pluie qui les
-verdira.
-
-Les croque-morts habitent là, ou ils y mangent. Leur restaurant attitré
-est une petite gargote, dans une ruelle qui donne--quelle
-antithèse!--rue de la Gaîté. L'établissement est petit, d'aspect
-bizarre, une construction d'un autre siècle, avec des grilles, une porte
-basse, des murs peints en vert et des pots au fronton de la maison. Les
-murs du cabaret n'entendent pas d'ailleurs des _requiem_ ou des _dies
-iræ_; la gaudriole, chassée de partout, y règne en maîtresse. Quand ils
-ont fini leur journée, tout en mangeant, les croque-morts chantent.
-
-La plupart de ces rues sont sales. Le ruisseau coule emportant tous les
-détritus, brun et boueux. Les enfants y barbotent sans craindre les
-voitures qui sont rares, et deviennent gros et gras, au grand air. Le
-voisinage du cimetière les fait bien porter. Il y a aussi des
-vieillards. Près de là, au _Champ d'Asile_, se réunissent les joueurs de
-boules. Le cochonnet exilé du Luxembourg, refoulé par les constructions
-et les démolitions nouvelles, s'est réfugié là, dans ce terrain vague
-où, sans doute en 1815, avant de gagner la route de Fontainebleau, les
-grognards vaincus campèrent un moment. Petits employés, petits rentiers,
-des gens regardent, appuyés sur leur canne, les boules qui roulent et
-mesurent les distances. Il y a des _juges du camp_ que leur équité rend
-célèbres. On a de la gloire à tout âge et partout.
-
-Suzanne aimait à se promener dans ce quartier, à voir, à écouter, à
-vivre. Elle battait les pavés de sa jupe où se dessinait, en cercle,
-l'armature d'une crinoline qui ballottait. Tête nue, ses cheveux bien
-pommadés, un fichu de soie autour du cou, elle sortait sans but, pour
-regarder les boutiques. Toutes se ressemblent. Des traiteurs, avec des
-peaux de lapins écorchés pendus aux branches d'un pin minuscule devant
-la porte, des pâtissiers avec des gâteaux étalés, des beignets, des
-_flans_, des _chaussons_, çà et là un gâteau de Savoie avec un bouquet
-ou un saint en pastillage planté au milieu; des modistes, ou des
-lingères, de petits bonnets avec des rubans bleus ou de jolies ruches
-derrière les vitres, des corsets parfois piqués de rose; puis des
-libraires, des marchands d'images, de livraisons à un sou, de cahiers de
-chansons, de complaintes; et des photographes, avec leurs enseignes; des
-portraits-cartes pendus à la porte, autant de stations pour Suzanne,
-autant de réflexions, de spectacles. Les brodequins la faisaient rêver,
-les portraits surtout l'attiraient. Il y en avait de toutes sortes,
-ouvriers endimanchés, pétrifiés dans la pose choisie, étranglés dans
-leurs cravates avec de gros yeux et de grosses mains; jeunes filles
-maigres et chlorotiques regardant les passants d'un air niais; des
-soldats, leur briquet entre les jambes, des bourgeois, leur parapluie à
-la main. Tout cela, l'air triste, ennuyé, ankylosé. Suzanne ne les
-regardait pas. Ce qui la charmait, c'était la réunion des artistes du
-théâtre, jeunes gens aux cheveux longs et gras, l'air penché ou
-insolent, leur main dans la poche, ou revêtus de leurs costumes,
-mousquetaires, bandits, seigneurs moyen-âge. Et les femmes! Des robes
-traînantes, galonnées d'or, une couronne sur la tête, superbes, fières,
-irrésistibles,--des princesses! «Il y a des femmes qui s'habillent
-ainsi, pensait Suzanne, et qui se montrent sous ces habits, le soir!»
-Quel rêve, quel aiguillonnant désir, quelle envie! Le théâtre n'était
-pas loin, ce théâtre au fronton duquel un Buridan en plâtre, l'air
-malade, regarde une Folie qui se porte trop bien. Suzanne y allait, se
-grisait de spectacles, se donnait la fièvre, écoutait la voix des jeunes
-premiers comme on écoute une musique, fermait les yeux pour se voir à la
-place de la jeune première, derrière cette rampe, et le rideau tombé, la
-lumière éteinte, rentrait avec un monde dans la tête de désirs
-inassouvis.
-
-Joseph avec tout cela en était venu à l'aimer follement. Elle s'était
-donnée à lui tout entière. Peut-être l'aimait-elle vraiment. Il y avait
-si longtemps qu'elle «savait!» Il héritait de toutes ses inquiétudes,
-des sollicitations d'autrefois, des éveils qu'elle avait comprimés,
-là-bas. Mais elle fut surtout grise de Joseph, le jour où celui-ci lui
-annonça qu'on organisait à son imprimerie une représentation dramatique
-au bénéfice d'un camarade que la machine avait estropié, et qu'il avait
-obtenu pour elle, Suzanne, un rôle dans la représentation.
-
---Allons, donc, dit-elle en devenant rouge, puis pâle. Un rôle! Je ne
-saurai jamais jouer!
-
---Toi?... Mais, bête que tu es, tu as tout ce qui fait le talent.
-Regarde toi!
-
-Suzanne joua. Elle remplissait un rôle dans ce petit tableau populaire
-qui est comme la clef de voûte de toutes ces représentations, la _Corde
-sensible_. Joseph lui avait fait répéter le rôle, le soir, avec grand
-soin, lui donnant les intonations, l'expression, le geste. Elle obtint
-un succès; elle fut applaudie. Il y avait dans la salle un ou deux
-journalistes qu'on avait décidés à venir à ce petit théâtre du passage
-du Saumon, et qui citèrent le nom de Suzanne quelques jours après. Elle
-en fut éperdue de joie. Elle prenait le journal, le regardait, épelait
-ce nom qui était le sien, riait, embrassait Joseph et le remerciait.
-Elle était heureuse, car elle sentait maintenant que la route s'ouvrait.
-Elle avait trouvé sa voie. Ces planches pouvaient être un piédestal.
-Elle déclara qu'elle se ferait actrice. Cette vie lui plaisait. Joseph
-ne s'étonna qu'à demi. Il avait rêvé plus d'une fois aussi les succès du
-théâtre; il avait joué déjà, à Montparnasse, dans des représentations
-extraordinaires; il chantait à ravir la chansonnette, ce succédané de la
-romance.--«Eh bien! soit, dit-il.» Il avait beaucoup d'amis parmi les
-acteurs. Sans plus hésiter, il alla en prendre un sous le bras, le
-priant de le présenter au directeur. On engagea Suzanne, qui débuta la
-semaine suivante.
-
---Quel nom mettrons-nous sur l'affiche? demanda le directeur.
-
---Dame! répondit Joseph en interrogeant Suzanne du regard.
-
---Attendez, fit le régisseur, qui écoutait. Je vote pour _Bruyère_?
-
---Oh! non, voilà un nom que je n'aime pas, fit-elle, _c'est campagne_!
-
---Alors, dit le régisseur, mettez Cachemire ou Camélia, ce sera
-parisien!
-
---Ah! Cachemire, oui, c'est joli, ça, tiens! dit Suzanne, Cachemire!
-
-Et, en riant, elle battait des mains.
-
-Cachemire passa ainsi, subitement, de l'ombre à la lumière. Chaque soir,
-on l'applaudissait, non point pour son talent, mais pour cette grâce et
-cette fraîcheur auxquelles le public n'est pas habitué. On la traitait
-en enfant gâté. Elle sortait de scène, ivre, joyeuse, toute rouge,
-grisée par les bravos et les sourires. Dans la coulisse, Joseph
-l'attendait. Au milieu des deux ou trois habilleuses du petit théâtre,
-des figurants, des hommes de service, des pompiers, Suzanne trônait
-comme une reine. Joseph sentait que chaque jour il perdait pied dans ce
-coeur, qui n'était déjà plus à lui. Il avait été un passe-temps pour
-cette tête désoeuvrée et avide d'inconnu. Maintenant son rôle était
-fini.
-
---Qu'est-ce que vous avez donc ensemble? lui demandait un soir Victoire
-Herbaut. Êtes-vous brouillés?
-
---Non.
-
---Cependant, je ne me trompe pas, voyons. Tu as fait quelque chose à
-Suzanne. Elle ne te parle plus comme auparavant. Il faudrait pourtant
-songer à vous marier.
-
---Nous marier?... Ah! nous marier! fit Joseph. Mariage de coulisses,
-mariage à la détrempe! Non, va, je te promets qu'à présent nous ne nous
-marierons pas!
-
---Pourquoi?
-
---Parce que. Tu verras.
-
-Joseph se repentait maintenant d'avoir poussé Suzanne dans cette voie du
-théâtre. Il s'était d'abord senti flatté par les succès de la jeune
-fille. Au fond de plus d'un ouvrier parisien, il y a toujours un germe
-de _cabotin_ qui ne demande qu'à fleurir. Pour un peu, Joseph se serait
-fait acteur, lui aussi, comme il eût été goguettier, si les goguettes
-avaient encore existé. Il était né _artiste_, disait-il. Il ne lui
-déplaisait pas que Suzanne débutât et se fît applaudir. Madame Herbaut
-avait bien résisté un peu, mais elle cédait facilement, et elle en était
-venue à présent à coudre elle-même les robes que Suzanne devait mettre
-sur la scène, des petites toilettes de quatre sous, relevées avec
-quelques méchants rubans, et qui rendaient charmante celle qui les
-portait et qui tournait toutes les têtes du quartier. Mais Joseph se
-voyait maintenant séparé de Suzanne par les becs de gaz de la rampe,
-comme si cette rampe eût été une barrière infranchissable. Elle était
-d'un monde et lui d'un autre. Quoiqu'il la ramenât tous les soirs à la
-maison, causant, riant, penchée à son bras comme jadis, il sentait bien
-qu'elle n'était plus la même.--«On t'a changée derrière un portant, ma
-pauvre fille, disait-il. Tu n'es plus Lisette, ça se sent. Mais après
-tout, tu sais, tu feras comme tu voudras; tu es libre, et tu ne mettras
-pas la mode au pays!» A quoi Suzanne se mettait à rire, apaisant Joseph
-comme elle pouvait, mais sans insister. Elle songeait bien à autre
-chose.
-
-A présent, sa pauvre chambre lui déplaisait. C'était étroit, triste,
-_misère_. Elle aimait mieux loger chez Joseph, qui avait du moins un
-petit appartement, avec des bustes en plâtre, des gravures et une
-bibliothèque. Elle songeait déjà à avoir mieux que cela. Elle avait vu
-de ses camarades partir, le soir, après le spectacle, dans quelque
-coupé. Elle était lasse des robes d'Orléans, des chapeaux de paille, des
-talmas de taffetas. Les robes bouffantes, à jupons relevés, les
-pince-taille aux larges ceintures et les sombreros empennés
-l'attiraient, la fascinaient. Il fallait qu'elle eût cela bientôt.
-
-En remontant un soir cet escalier qui menait chez madame Herbaut et
-qu'elle avait franchi, le coeur ému si fort, lors de son arrivée à
-Paris, elle entendit un bruit au-dessus d'elle, des cris, une
-trépidation; elle se hâta, et, en ouvrant la porte de l'appartement de
-Victoire, elle vit la pauvre femme qui se débattait, pâle et meurtrie,
-entre les bras d'un homme menaçant. Suzanne, effrayée jeta un cri.
-L'homme se tourna vers elle.
-
---Bon! quelle est celle-ci, à présent? dit-il d'une voix avinée.
-
-Victoire s'était dégagée, et, poussant Suzanne vers la porte:
-
---Allez-vous-en, ma pauvre enfant, disait-elle, allez-vous-en. Il vous
-battrait aussi. Partez. C'est mon mari!
-
-Suzanne était demeurée interdite, sur le palier, n'osant faire un pas,
-écoutant encore les cris qui partaient de la chambre, lorsque l'homme
-sortit brusquement, poussant avec fracas la porte derrière lui, et
-jetant un regard farouche et terne à la fois, le regard de l'ivresse
-mauvaise. Il descendit l'escalier lourdement, faisant vibrer la rampe à
-laquelle il s'accrochait. Lorsque Suzanne n'entendit plus rien, elle
-entra, et trouva madame Herbaut assise sur son lit et pleurant.
-
---Mais qu'y a-t-il donc? dit-elle. Pourquoi est-il venu?
-
-Victoire hocha la tête sans répondre, étouffant ses sanglots dans son
-mouchoir.
-
---Vous a-t-il fait mal, madame Herbaut?
-
-Elle releva la manche de sa robe et montra à Suzanne son poignet rouge
-et meurtri. Suzanne tremblait encore. Elle était toute pâle. Elle avait
-réellement eu peur.
-
---Il ne faut pas vous effrayer, mon enfant, dit Victoire. Ça devait
-arriver. S'il m'avait laissée tranquille, c'eût été trop beau. Il paraît
-qu'il n'a pas d'ouvrage; il lui faut de l'argent. Je ne voulais pas en
-donner. Je n'en ai pas trop. Alors il a frappé... Mettez donc un peu de
-sel dans de l'eau pour mon bras... C'est vrai, j'ai mal... Et puis il a
-pris la tire-lire, vous savez... Mais non, au fait, vous ne savez pas,
-Suzanne... Je mettais de côté pour Joseph et pour vous. Vous auriez
-trouvé ça au mariage, mes pauvres petits!
-
---Au mariage! songea Suzanne. Il lui semblait qu'elle entendait l'écho
-lointain d'un mot qu'elle ne comprenait plus.
-
---Dame, fit madame Herbaut, il faudra bien que vous en veniez là. Vous
-vous aimez, c'est bien, mais être comme vous êtes, ce n'est pas une
-position. Il peut venir des enfants; c'est pour les enfants qu'il faut
-se mettre d'accord avec la loi. Il n'y a que cela au monde, des petits
-êtres bons et doux comme le pain! Je sais bien que si j'en avais eu un,
-moi!... La charbonnière en a un, l'avez-vous vu? Un petit ange! noir
-comme tout, et quand on le débarbouille, un amour! Ça me fait mal, moi!
-Oh! un petit garçon...
-
---Comme vous êtes écorchée, madame Herbaut!
-
---Ce n'est rien. Seulement, s'il revient souvent, ce sera à en perdre la
-tête!
-
---Pourquoi reviendrait-il?
-
---Il en a le droit.
-
---Eh bien! et le commissaire?
-
---Oh! Herbaut est chez lui, ici. Nous sommes séparés de bonne volonté,
-mais la loi n'a rien dit. Il peut venir à toute heure; je suis sa
-chose... Se séparer? Il faut plaider pour ça, il faut être riche!..,
-mais il ne reviendra pas, il faut l'espérer. C'est quelque femme qui lui
-aura monté la tête. Comme on en fait des mauvais coups pour de l'argent!
-
---Dites-le à Joseph, alors!
-
---Non! oh! non, fit Victoire. Ils se battraient!
-
-_Ils se battraient!_ Ce mot resta sur le coeur de Suzanne. Une fois
-seule dans sa chambre, elle se prit à réfléchir. Comment! c'était là le
-mariage! cette chaîne, cet esclavage, c'était ce qu'elle avait eu l'idée
-de partager avec Joseph? Elle frémit à l'idée seule qu'elle pût être
-liée pour la vie comme l'était madame Herbaut. Elle s'étonnait aussi
-qu'on pût se résigner comme le faisait Victoire.
-
---Ah! disait-elle tout haut, ce n'est pas moi qu'on mènerait ainsi.
-
-Puis, en songeant, elle se sentait mal à l'aise. Elle éprouvait un
-sentiment de crainte. Cet homme pouvait revenir. Il était chez lui,
-avait dit Victoire. S'il s'avisait de frapper encore? Elle était donc
-exposée à ses coups, elle aussi?
-
---Ma foi, non, fit Suzanne...
-
-Elle se revit, faisant ses paquets et fuyant la maison paternelle. Elle
-eut l'idée de se sauver encore, mais cette fois au grand jour, sans se
-cacher et sans craindre, et sachant bien où elle allait.
-
-On frappa à sa porte. C'était Joseph.
-
---Qu'y a-t-il, voyons, dit-il d'un air alarmé... Victoire est blessée...
-Que s'est-il passé?
-
---Tu ne le sais pas? fit Suzanne.
-
---Non.
-
---Elle ne t'a rien dit?
-
---Elle n'a rien voulu dire.
-
---Ma foi, tant pis, fit-elle... C'est son mari qui est venu!
-
---Herbaut? Il l'a frappée?... Ah çà, mais, dit Joseph en serrant les
-poings, ce gredin-là va donc continuer à nous ennuyer toute la vie?
-
---Dame! dit Suzanne.
-
---Qu'il n'y revienne pas, reprit Joseph, je serais là!... Pauvre
-Victoire, va! Elle ne disait rien, elle ne voulait pas parler...
-Comprends-tu cela? Elle était embarrassée, et vois, j'ai cru un
-moment... mais en voilà une idée...
-
---Quelle idée? dis...
-
---C'est trop bête!
-
---Mais enfin...
-
---Eh bien, j'ai cru qu'il y avait eu _bisbille_ entre vous.
-
---Tiens, fit Suzanne, c'est gracieux pour moi cette pensée-là! Note que
-tu en as beaucoup de la sorte depuis quelque temps.
-
-Elle parut froissée, plus qu'elle ne l'était véritablement. Mais elle
-tenait à montrer cette mauvaise humeur et cet ennui qui la pénétraient,
-qui l'accablaient. Elle commençait à éprouver les lassitudes ressenties
-déjà chez son père, cette soif de grand air, ce désir de mouvement qui
-dominaient sa nature changeante. Cette vie fausse partagée entre le
-théâtre et la vie médiocre, presque besoigneuse, lui pesait. Elle se
-sentait mal à l'aise auprès de Joseph. Auparavant, la pièce finie, elle
-s'habillait lestement, descendait de sa loge, se pendait au bras du
-jeune homme et regagnait le logis avec lui en babillant. Maintenant elle
-tardait à descendre. Elle bavardait avec celui-ci, avec celui-là, avec
-le jeune premier et le troisième rôle qui avaient l'un et l'autre le
-droit de la tutoyer sans qu'ils fussent jaloux.--«Il peut bien attendre,
-disait-elle.» Quand elle trouvait Joseph à la porte des artistes, elle
-étouffait un soupir.--Ah! c'est toi? disait-elle, comme elle eût dit:
-C'est encore toi? Il n'y avait plus entre eux rien de commun. Elle avait
-pris sa volée, il était demeuré à terre. Quand il parlait elle
-n'écoutait pas, elle n'entendait plus. S'il lui arrivait encore de faire
-allusion au mariage projeté, elle répondait comme quelqu'un qui sort
-d'un rêve.
-
-Joseph sentait bien tous ces changements. Rien ne lui échappait. Il
-pouvait mesurer le terrain qu'il avait perdu. Il le faisait, un peu
-tristement tous les jours, et doucement en prenait son parti, tout en
-maudissant les coulisses, la rampe et, comme il disait, le _diable
-dramatique et son train_.
-
---Ah! tu boudes! dit-il à Suzanne en la voyant s'asseoir sur une chaise,
-le menton dans la paume de la main. Si tu t'ennuies, je vais m'en aller!
-
---Je ne boude pas, fit Suzanne... Mais pourquoi penser que je pouvais me
-quereller avec ta soeur? Vous ai-je habitués jamais à des mauvaises
-humeurs? Lors même que j'ai à parler, je me tais!
-
---Ah! tiens, voilà une bonne parole! C'est à moi qu'elle s'adresse?
-Pourquoi donc se taire, quand on a quelque chose à se dire? As-tu
-quelque raison de te plaindre de moi?... C'est possible. A parler
-franchement, je ne suis plus ton fait. On se lasse de tout, tu me diras;
-j'ai fait mon temps. A un autre! C'est ça que tu penses, hein?
-
---Si j'étais menteuse, pourtant......, fit Suzanne en hochant la tête.
-
---Je te rends justice. Tu es franche. On t'ennuie, tu le dis. Pauvre
-fille, va! Tu crois être heureuse? Avec une tête comme la tienne,
-changeante, jamais satisfaite, on se lasse de tout et toujours. Tu crois
-que les châles de l'Inde font le bonheur, je parie? Va voir rue de Bréda
-si j'y suis. Tu es libre! Mais note bien que le fricot chez nous
-t'aurait aussi bien nourrie que le homard là-bas. Ça te regarde. J'ai
-fait ce que j'ai pu pour t'attacher à moi. Je t'aimais, mais, là,
-vraiment. En travaillant on aurait fait bouillir la marmite, et on ne
-reste pas toujours imprimeur, n'est-ce pas? Enfin, soit! Mais ne reviens
-jamais te plaindre.
-
---Après tout, dit Suzanne, est-ce ma faute si je ne suis pas née
-grisette?
-
---Une bonne excuse, parlons-en. Tu te crois faite pour le luxe? Parbleu!
-tu es jolie. La soie te va bien. Un chapeau à plumes fait plus
-d'_esbrouffe_ qu'un bonnet. Mais il y en a tant d'autres comme toi; et
-toutes ne réussissent pas. Mieux encore valait servir la pratique chez
-ton père ou recoudre mes boutons, va. C'est plus ennuyeux, mais c'est
-plus sûr.
-
---C'est possible dit Suzanne en se levant et en mettant son chapeau.
-
---Tu sors?
-
---Oui.
-
---Moi, j'ai mon après-midi, je tiendrai compagnie à Victoire!
-
-En sortant, Suzanne alla droit rue de Laval, dans une maison meublée,
-chez une amie de théâtre qui l'avait bien souvent raillée sur sa liaison
-avec Joseph. Elle lui dit qu'elle était lasse, décidée à rompre avec
-cette existence d'actrice bourgeoise.
-
---Je sens que je touche déjà du doigt ce luxe, je n'ai qu'à étendre la
-main, je n'ai qu'à vouloir, je veux.
-
---Eh bien! ma petite Cachemire, dit l'autre, quittez le boulevard
-extérieur et venez ici. Il y a un appartement dans la maison que le
-portier me laissera occuper jusqu'au 15. Je suis très-bien avec le
-portier. Et d'ici au 15 vous avez le temps d'avoir un coupé!
-
-Le soir même, Suzanne annonça qu'elle partait. Madame Herbaut devint
-toute pâle et pleura un peu. Joseph se contenta de dire à sa
-soeur:--Il y a des gens qui aiment la misère, que veux-tu?
-
-
-
-
-II
-
-
-_Léon de Bruand à Paul Barré, officier d'infanterie de marine, à Saïgon
-(Cochinchine)._
-
- 25 décembre.
-
- «Mon cher ami,
-
-«Je continue à t'entretenir de moi. Aimable confident, placé à deux
-mille lieues de son ami et qu'il me semble voir si souvent, et qui
-m'écoute et qui me répond! Ah! que tes Armanites me valent mieux que nos
-Parisiens. C'est une fête que j'ai à te raconter, figure-toi. Encore un
-réveillon! Il est probable que je finirai par m'en lasser. Quelle
-étrange chose, un plaisir officiel! Être contraint à la gaieté parce que
-finit le mois de décembre, et que l'on célèbre quelque part la messe de
-Noël! Gontran m'avait écrit. Je lui avais envoyé le matin deux mots de
-réponse; on m'attendait. Je suis allé au théâtre d'abord; il y avait, çà
-et là, à travers les fauteuils d'orchestre, des jeunes gens qui se
-promettaient de s'amuser beaucoup, en sortant; j'ai entendu ce bout de
-dialogue:
-
-«--Berlurette y sera-t-elle?
-
-«--Je ne sais pas, mais il y aura des truffes!
-
-«Cher esprit français!--Gontran m'avait annoncé des _femmes
-ravissantes_! C'est le mot d'usage. J'avais ordonné à Jean de bourrer ma
-voiture de bouquets de violettes. Me voilà parti. J'arrive chez Gontran,
-je passe devant la loge du concierge, toute bruyante et encombrée de
-voisins. Je remarque sur la table l'oie proverbiale, doublée de marrons.
-Et je fais mon entrée chez Gaston, suivi de Jean, qui portait
-majestueusement les bouquets.
-
-«Gontran avait décoré son appartement d'une façon charmante, à la
-chinoise, avec des lampes d'opale, projetant sur la table de
-très-agréables demi-clartés. Les faïences détrônées de leur dressoir,
-s'étalaient sur la nappe avec leurs garnitures de bananes et de figues
-de Barbarie. On était assis déjà. A mon arrivée, grande clameur.
-Gontran, Paul et Gérard s'écrient:
-
-«--C'est Léon! ce cher Léon! Bravo, Léon! L'exactitude est la royauté
-des hommes polis!
-
-«Jean déverse ses monceaux de violettes.
-
-«--Oh! oh! Léon a dévalisé un parterre. Quelle est cette idée d'empereur
-de la décadence? Et ces violettes du pôle? C'est gai comme un
-enterrement!
-
-«--Pourquoi ces fleurs... et pour qui?
-
-«En effet, je regarde de tous côtés, je cherche un visage féminin,
-partout des favoris ou des moustaches.
-
-«--Mon cher ami, pardonnez-moi, dit Gontran. Ces dames se sont excusées.
-
-«--Par lettre, ajoute Gérard.
-
-«--Je demande les lettres!
-
-
-_Cliché nº_ 1:
-
- «Mon petit chat,
-
-«Tu sais combien mon pas du deuxième acte est fatigant. Je serai rompue
-ce soir. Avec cela que le directeur nous fait répéter toute la journée
-et que le régisseur est à giffler. Je ne pourrai pas vraiment me rendre
-à ce réveillon. Et puis mon bottier m'attend pour m'essayer des
-bottines.
-
-«Je t'embrasse sur le nez.
-
- «ANGÈLE.»
-
---L'excuse du bottier est valable, étant absurde.
-
-
-_Cliché nº_ 2:
-
-«Je suis ennuyée comme tout, mon cher Paul, mais vrai, je ne peux pas
-aller chez M. Gontran. Je n'aurais qu'à y rencontrer Mathilde; vous
-savez combien je la déteste. J'aime mieux rester à la maison. Peut-être
-que je jetterais un froid, voyez-vous, je suis franche. Les femmes qui
-posent, et moi, ça fait deux.
-
-«Mes excuses à M. Gontran et à Angèle.
-
- «LOUISE.
-
-«_P.S._--Venez donc prendre le thé chez moi demain. Je vous en conterai
-de Mathilde!»
-
-
-_Cliché nº_ 3:
-
---Non, non! Passez-le! dit Paul, c'est convenu, les absentes n'ont pas
-tort!
-
---A table!
-
---A table, dit Gontran, et tâchons d'avoir de l'esprit!
-
---Moi, qui n'en ai jamais que devant les femmes!
-
---Quelles femmes? Celles qui ne savent pas l'orthographe?
-
---Eh! ma foi, messieurs, interrompt Gontran, faut-il vous l'avouer? Je
-suis très-satisfait de ce qui arrive. Un réveillon entre hommes. Pas de
-prétention. Soyons Gaulois. Puis que diraient nos maîtresses si elles
-apprenaient que nous avons soupé avec des créatures?
-
---Un joli mot, créatures... Vous l'avez bien dit, Gontran!
-
---Madame de... serait furieuse, dit Gérard en essuyant son lorgnon.
-
---Ce Gérard, savez-vous pourquoi il ne la nomme pas; c'est pour qu'on
-lui demande son nom?
-
---Hélas! je n'en suis plus là...
-
---Amusons-nous, messieurs!
-
-Amusons-nous! amusons-nous! le mot d'ordre éternel! _Le plaisir à la
-rescousse!_
-
-On croit généralement qu'il est facile de s'amuser. Pourtant, à peine
-connaissons-nous par le temps qui court, non pas la gaieté, mais le
-sourire, cette mélancolie de la gaieté. Quant au bon gros et gras rire
-d'autrefois, où est-il? Qui l'a entendu? On dit le rire de nos pères. De
-nos pères! On a bien raison!
-
-Amusons-nous! Et nous voilà, nous efforçant, nous surmenant, nous
-excitant, comme si nous avions pris quelque haschich.
-
---Savez-vous le dernier mot de Raoul?
-
---S'il n'est pas méchant, ne le dites pas!
-
---Il est très-méchant!
-
---Tant mieux pour nous!
-
---On lui parlait de William. William, a-t-il dit, ce n'est pas un sot,
-c'est le Sot!
-
---Oh! oh! un peu vieillot! Ce diable de Raoul... Il a donc lu
-Royer-Collard? Excellent vin, Gontran!
-
---Le vin de mes aïeux, mon cher Léon! le cru m'appartient!
-
---Vous êtes vigneron à présent?
-
---Non, mais Bourguignon, tout pâle que je suis!
-
---Et la pièce d'Augier nous n'en parlons pas?
-
---Je n'aime guère le dernier acte!
-
---C'est comme notre réveillon, ça manque de femmes!
-
---Ne parlons ni des femmes ni de l'amour... cela porte malheur!
-
---Au jeu...
-
---L'amour? Une forêt de Bondy... au temps de Cartouche!
-
---Joli! Ah! à propos, Gérard, reconnaissez-vous ce portrait-carte?
-
---Elle vous l'a donné?
-
---Lisez la dédicace!
-
---Diable! Et vous gardez cela dans votre portefeuille?
-
---Le fait est que sa place est dans un porte-monnaie.
-
---Messieurs, pardon, vous savez, à propos de Céleste, j'ai des nouvelles
-de Robert!
-
---Tiens, tiens!
-
---Il a été tué en Kabylie!
-
---Bah! et l'on disait que le pays était si bien gardé?
-
---Ce Gérard est d'un flegme féroce!
-
---Dame, vous savez, je l'ai peu connu, Robert. Et vous, Paul?
-
---Moi, beaucoup. J'ai encore une paire de fleurets à lui!
-
---Un brave garçon, Robert.
-
---Et malheureux!
-
---Parbleu!
-
---Messieurs, messieurs, et le mot d'ordre?
-
---Ah! oui, le mot d'ordre, amusons-nous!
-
---J'ai eu tort de renvoyer les domestiques. Le service laisse à désirer.
-Lucien, vous ne versez pas!
-
---Allons donc! j'ai déjà mal à la tête.
-
---Une femme dirait: j'ai mal au coeur! Menteuse!
-
---Excellent, ce champagne.
-
---Oui, mais pourquoi des coupes, c'est ennuyeux.
-
---Je vous avoue que, sur ce chapitre, je suis horriblement rétrograde.
-Je préfère les flûtes pour boire le champagne!
-
---Les flûtes? Un grand verre bête et bourgeois! Quand on le tient à la
-main on a toujours envie d'improviser des couplets de baptême! Une
-coupe, à la bonne heure! cela rajeunit de cinq cents ans!
-
---Gaston rêve toujours l'Italie des Médicis et la maîtresse du Titien!
-
---Ambitieux, ce Gaston!
-
---Non, mais je trouve l'habit noir stupide, que voulez-vous? Et vous
-êtes de mon avis aussi! Quant aux soirées, il faut être maigre comme je
-le suis pour n'y pas mourir d'apoplexie! Puis c'est fatigant d'être
-regardé comme un gibier par toutes les jeunes filles à marier. Un bal me
-fait toujours l'effet d'une chasse à courre.
-
---A court d'esprit!
-
---A l'ordre, Gontran! Gontran abuse de son titre d'amphytrion,
-messieurs!
-
---J'ai décrété la liberté de la tribune! Pourquoi exiler le calembour?
-
---Le calembour? il n'y a plus que cela au monde!
-
---Le calembour et le souper: la bêtise et l'appétit! Quand on s'est bien
-ennuyé dans un salon, et qu'entre une valse et un quadrille on a causé
-trois pour cent avec le père, idéal avec la mère et beau temps avec la
-fille, rien n'est bon comme d'ôter ses gants dans un cabinet de
-restaurant et de causer librement...
-
---Avec des filles d'Ève!
-
---Filles d'Ève?... mauvaise désignation! Dites filles de Rabelais!
-
---Mais au fait, Paul, pourquoi Louise en veut-elle tant à Mathilde?
-
---Affaire de commerce!
-
---Vous savez que Léon a été amoureux fou de cette petite Louise?
-
---Moi? Je jure que non!
-
---Il renie ses déesses! Mon cher, vous vous êtes compromis avec elle,
-d'avant-scène en avant-scène!
-
---Messieurs! messieurs! On voit que vous n'êtes pas du secret! Louise
-n'était pas une passion... c'était un éventail!
-
---Un éventail?
-
---Relisez le _Chandelier_, de Musset.
-
---Un éventail qui lui permettait de feuilleter tout à son aise son roman
-avec madame...
-
---Pas de noms propres!
-
---Parbleu, nous parlons de Louise!
-
---Discrétion! discrétion! Vous ne buvez pas, Urbain?
-
---Je suis dyspeptique, vous savez!...
-
---Passer du _Chandelier_ au _Malade imaginaire_! ce n'est pas sortir de
-la comédie!
-
---Il n'y a point là d'imagination. La dyspepsie Dyspepsia. Difficulté de
-digérer ou digestion dépravée.
-
---Au diable les définitions, Urbain! Amusons-nous, messieurs!
-
-Et s'amusait-on?...
-
-Tu es bien indiscret, mon cher ami! On riait un peu, on criait
-beaucoup, le champagne pétillait et le parfait fondait en même temps que
-les bougies. De temps à autre le cliquetement d'une bobèche qui se
-fendillait jetait sa petite note grêle dans cette symphonie. On ouvrait
-les fenêtres par intervalles et une bouffée de vent piquant, nous
-apportait quelques notes du _Noël_ d'Adam qu'on exécutait à tue-tête
-dans la loge du portier. Ou bien, c'était une bourrée limousine qui se
-dansait, là-bas, à coups de pieds, chez le charbonnier maître chez lui.
-La fenêtre se refermait et nous reprenions nos propos qu'on voulait
-originaux, qu'on arrosait de champagne et qui ne poussaient pas.
-
---Vous savez, dit Gaston, que ces gens-là s'amusent plus que nous?
-
-Il y eut autour de la table un sourire rempli d'une mélancolique
-approbation.
-
---Il faut bien nous l'avouer, dit Gérard, il n'y a plus que les portiers
-qui aient l'esprit de se divertir.
-
---Le fait est que nous avons été bêtes comme des acrobates.
-
---Bah! qui le saura?... Personne. L'important est que le réveillon soit
-terminé. Il est bien convenu n'est-ce pas que tout le monde s'est amusé?
-
-«--Comme des fous, répondis-je.
-
-«Au même moment, la porte s'ouvre. Deux femmes paraissent. L'une, c'est
-Pauline, une petite actrice de la banlieue, fort jolie, et qu'on vient
-d'engager au Vaudeville; l'autre, une jeune fille charmante, brune,
-l'oeil intelligent et voluptueux, la toilette encore modeste, des
-mains de reine, un joli sourire.
-
-«Pauline nous la présente.
-
-«--Mademoiselle Cachemire!
-
-«Retiens ce nom, il sera célèbre dans le _high-life_ du plaisir. A
-partir de ce moment, j'ai pris intérêt à ce souper absurde. Cette jeune
-fille, qui dans un an sera terriblement blasée, regardait de tous ses
-yeux, mais sans étonnement, comme quelqu'un qui se retrouve chez elle.
-Pythagore avait raison; mademoiselle Cachemire a été évidemment une
-beauté célèbre, au temps d'Alcibiade. Elle éclatait de joie, elle
-n'était pas habituée à ces meubles et à ces lumières. C'était évident.
-On ne se trompe pas à ces choses-là. Pourtant elle avait assez d'art
-pour qu'un plus clairvoyant se fût mépris et se fût persuadé qu'elle
-n'est pas née, comme cela doit être, dans la loge d'un concierge.
-
-«J'ai pris intérêt à l'étudier. Jusqu'à trente ans, on est poëte; à
-trente ans, on est philosophe, et j'ai trente-deux ans. De plus, j'aime
-la médecine, tu le sais. J'ai pris mademoiselle Cachemire pour _sujet_.
-Il serait assez intéressant de savoir où arrivera cette enfant de vingt
-ans qui débute maintenant et qui rêve toutes les splendeurs des
-courtisanes en renom. J'ai du temps à perdre, et bien des choses à
-oublier, j'ai grande envie de me donner ce spectacle et de servir de
-premier échelon à Cachemire. Et qui sait si je ne jouerai pas de cette
-façon un rôle dans l'éternelle comédie de la rédemption que tous les
-hommes de coeur ont tentée?
-
-«Sottise! L'ère des rédemptions est close. Je le sais. Mais la vie
-parisienne est si plate et si niaise...
-
-«Je t'en reparlerai, et te donnerai des nouvelles de mademoiselle
-Cachemire. En attendant je sors de chez Gontran, harassé.
-
-«Je n'aime pas ces fêtes périodiques, dont la fatalité même est banale
-et qui vous obligent--pourquoi?--à pourchasser la gaieté, alors que
-souvent c'est le repos, le calme, la quiétude que vous souhaitez. Puis,
-ces plaisirs qui portent avec eux leur date--comme les forçats leurs
-numéros--ont quelque chose de particulièrement attristant, et le matin,
-quand on se met au lit, la tête lourde et les membres las, un petit
-spectre malin vient ricaner tout près de vous:--_Tu as un an de plus!_
-
-«Un an de plus! A mon âge qu'est-ce que cela? Rien. Et cependant, je me
-souviens que, l'an passé, pas plus tard, j'avais fait réveillon avec
-Robert. Pauvre Robert! Quelle gaieté, quel entrain, quel esprit! Il
-avait eu de la bonne humeur pour tous, lui! _Poor Yorick!_
-
-«Mais conçois-tu, ce réveillon qui aboutit à un sermon, comme un
-chapitre de Paul de Kock qui finirait par le monologue d'Hamlet? Au
-fait, et pourquoi pas?
-
-«Tout à l'heure, pendant que ma voiture me ramenait chez moi, je
-regardais ces rues encore sombres, le gaz tremblotant, le ciel blafard,
-les pavés humides, les bouchers en tabliers blancs ouvrant leurs
-boutiques où les lampes éclairaient des monceaux de chair rose, les
-balayeuses nettoyant les trottoirs avec des mouvements d'automates, les
-ouvriers, le pain de la journée sous le bras, se rendant à l'ouvrage...
-Tout à coup, un homme est venu, qui a brusquement éteint le gaz à
-demi-mourant. La rue n'était plus éclairée que par une lueur pâle. Cette
-lueur, c'est le jour.
-
-«Le jour!... On s'éveille, on va parler, on va penser, on va vivre!
-Maudit réveillon! je vais me coucher.»
-
-
-
-
-III
-
-
-M. de Bruand était comte. Le fief et le château de Bruand, sis à trois
-lieues de Cosne-en-Cosnois, lui appartenaient encore. Son grand-père
-n'avait pas émigré. Il avait servi la République, comme Custine, comme
-M. de Biron, et s'était fait tuer à la tête des chasseurs de Lecourbe, à
-Hohenlinden. Son fils,--le père de Léon,--élevé dans le château de
-Bruand par un vieux prêtre, avait grandi libre, courant les bois, vêtu
-comme un de ses métayers, montant à cheval, chassant, pêchant, menant
-depuis l'enfance la vie facile du gentilhomme campagnard. Il s'était
-marié à vingt ans, avait eu trois enfants d'une femme morte jeune. Léon,
-le cadet, seul avait survécu; c'était encore un enfant lorsque M. le
-comte Hubert de Bruand mourut misérablement dans une partie de chasse. A
-dix ans, Léon, orphelin, se trouvait possesseur d'une fortune
-considérable en terres, et formant un revenu suffisant pour mener
-partout, même à Paris, un aristocratique train de vie. Son tuteur était
-un brave et digne cousin de madame de Bruand, très-faible et très-bon
-homme, qui envoya le jeune homme à Paris, et le laissa agir à sa guise,
-proclamant que la nature de Léon était essentiellement honnête et bonne,
-et que, quoi que fît le jeune homme, il retomberait toujours sur ses
-pieds.
-
-En cela, le tuteur avait raison. Léon de Bruand ressentit d'abord cette
-fièvre de Paris, qui embrase, qui torture, qui jette hors des gonds tant
-de faibles esprits et de consciences hésitantes. Mais la vanité de
-toutes ces cohues de plaisirs, toujours semblables, lui apparut bientôt.
-Il eut des lendemains amers, pleins de réflexions et de déceptions, et
-au lieu de s'étourdir, en descendant plus avant dans le gouffre, il
-s'arrêta sur le bord, et se contenta du spectacle. Il devint un Parisien
-dilettante. A vingt ans, il était las d'agir. A vingt-deux ans, il était
-las de regarder; à vingt-cinq ans, il se mariait.
-
-Alors, Léon respira, se sentit réellement vivre, et fut heureux. Il
-croyait avoir jeté l'ancre. Sa femme mourut en couches, après deux
-années de ménage, laissant Léon effaré devant cette fosse soudainement
-ouverte à ses pieds. En se revoyant face à face avec la solitude qui lui
-était si chère, quand il la partageait avec _elle_ (la solitude à deux,
-c'est le monde entier resserré dans un Eden de quelques pas), il se
-troubla, il eut peur, il se lança dans les voyages, cherchant à oublier
-et se souvenant toujours; il avait beaucoup aimé sa femme. Il avait cru
-sa vie assurée, nouée à elle, solide et défiant le sort. Maintenant,
-tout était à recommencer. Une vie nouvelle à refaire! Une vie, soit, on
-la reconstruirait encore. Mais un bonheur! Il restait à Léon de Bruand,
-pour se consoler, une petite fille, celle qui avait coûté la vie à sa
-mère. Il l'avait mise en nourrice, ne voulant pas la voir; il semblait
-la haïr, et il la plaignait.--Pauvre enfant qui grandira sans mère!
-disait-il. On lui annonça, un jour, que l'enfant était morte. Il en
-éprouva comme de l'étonnement; puis il tomba sur une chaise. On le vit
-pleurer et on l'entendit qui disait:
-
---Comme je suis seul!
-
-Bientôt après, subitement, il reparut dans le cercle de ses anciennes
-amitiés. Ce fut une clameur.--«Léon! Léon de Bruand! Léon qui nous
-revient! Vous nous aviez donc fui, mon cher ami?--Le mariage? Vous en
-faisiez donc une prison?»--Puis des condoléances devant la douleur que
-Léon dissimulait mal, des consolations, puis le silence sur ce sujet,
-puis les propos nouveaux, les anecdotes du moment, la biographie des
-héros du jour, toutes les historiettes parisiennes qui sont la vie, la
-préoccupation, et comme l'âme de ce monde où Léon reposait le pied. Ce
-mouvement électrique, sans cesse renouvelé autour de lui, était seul
-capable de lui faire oublier le passé. Pour la première fois de sa vie,
-il s'étourdit. Il fut des plus bruyants et des plus fous. On le vit
-partout à la fois, aux théâtres, aux courses, aux eaux, au club. Il
-joua, il fit courir, il eut des chevaux et des maîtresses. On copiait
-son élégance et l'on ramassait les miettes de son esprit. Il fut à la
-mode. Il eut des ennemis, il eut des flatteurs, il eut des envieux. Tout
-cela faisait cortége. Les bacheliers qui débutaient dans la vie et les
-bourgeois fascinés par l'inconnu, le dévoraient des yeux, au théâtre,
-quand il entrait dans une avant-scène avec une femme en renom. Il était
-brun, grand, élancé, la moustache relevée, quelque chose de sympathique
-et de froid en même temps, le sourire semi-bénin, semi-railleur, les
-dents blanches, l'oeil vert, plein de flamme et de franchise.
-
-Ainsi, du moins, le voyaient ceux qui ne le connaissaient pas. Il
-fallait à peine l'approcher pour deviner toute l'amertume, toute la
-lassitude, tout le dédain cachés sous cette désinvolture charmante.
-L'oeil, qui brillait tout à l'heure, songeait à présent, se fixait
-longuement sur les objets, sans les voir, regardant ailleurs, dans le
-passé, quelque image évanouie, chère à ce coeur vaillant et à cette
-pensée haute. Léon était triste; il vivait de cette vie rapide, parce
-qu'elle était la plus facile, la plus étourdissante et la plus
-intelligente, après tout.
-
---Je suis curieux, disait-il, parfois. Otez-moi la curiosité, je n'ai
-plus de prétexte pour vivre.
-
-Cette curiosité s'usait tous les jours, mais il en restait encore assez
-pour que Léon se tînt debout. Il allait avoir vingt-huit ans. Son
-coeur en avait soixante. Il raisonnait comme un vieillard, et disait
-parfois: _De mon temps_... Ce temps-là datait de cinq ans, mais entre ce
-moment et celui où il vivait, il y avait une tombe, un monde...
-
-En apercevant Cachemire, Léon de Bruand se sentit soudain, non pas
-conquis, il ne pouvait plus l'être, mais attiré, assez étonné de cette
-fleur encore un peu campagnarde,--juste ce qu'il fallait pour la rendre
-charmante,--ainsi rencontrée dans une serre chaude de Paris. Léon
-traitait l'amour en artiste, comme toutes choses. Il le cherchait
-partout, certain d'avance de ne le trouver nulle part. Il y avait en lui
-du peintre et de l'impresario. Pour le plaisir de quelque spectacle un
-peu bizarre il fût allé bien loin, plus loin encore; il descendait
-quelquefois dans les régions inconnues de Paris, en quête d'inédit,
-promenant son crochet dans les haillons moraux, tout heureux quand il
-avait éclairé, de sa lanterne, un morceau de caillou qu'il lançait à
-travers Paris comme un diamant. Il cherchait des étoiles dans le
-ruisseau. Il en avait déjà trouvé quelques-unes--des nébuleuses.
-
-Cachemire lui sembla digne d'un regard. Il l'analysa, et se promit de
-connaître le secret de ce joli petit sphinx aux dents blanches, aux yeux
-noirs, aux joues roses.
-
---Secret banal, pensait-il. Qu'importe!
-
-Le samedi suivant, il y avait bal à l'Opéra. De la poussière sur les
-boulevards, des ifs de gaz allumés aux coins de la rue Le Peletier et de
-la rue Drouot, quelques masques en cache-nez, courant le long de l'Opéra
-brillant de lumières. Chez les marchands de vins et les cafés
-environnants, de pauvres garçons, transis de froid, déguisés en
-défroques, prenant de l'eau-de-vie en attendant le premier quadrille. On
-se prépare. Onze heures sonnent. Les boulevards s'encombrent. A travers
-la foule compacte, les danseurs costumés circulent, jouant du coude,
-entraînant quelque pauvre fille dont les épaules nues frissonnent, et
-qui grelotte en jupe courte. Cela crie, se heurte, se bouscule, se
-succède, va, vient, fait groupe, grossit, s'enrégimente, défile, se
-jette dans la salle de bal, hurle, danse, entrejette de ci de là ses
-bras et ses jambes, s'excite, s'enivre, s'embrasse, s'insulte. La salle
-est pleine. Sous les lustres, les couleurs s'injurient. Le blanc, le
-jaune, le rouge, le bleu,--l'arc-en-ciel émietté--gambadent. Par les
-escaliers, des flots de soie, de plumets, de dominos, d'habits noirs, de
-décorations, d'agents de change, de cabotins, de diplomates, de
-paillasses, de gens sans nom, de gens illustres, d'hommes, de femmes,
-montent et descendent en s'accrochant, en se déchirant, en se jetant des
-oeillades ou des sottises. Les couloirs s'encombrent, les galeries
-s'emplissent, on étouffe, on conquiert le parquet pas à pas; les femmes
-vous arrêtent, on arrête les femmes. Une odeur de poussière, de couleur,
-de sueur et de poudre de riz pénètre dans les poumons. Et cet air qui
-asphyxie semble parfumé. L'acide carbonique voltige à travers les
-quadrilles. L'on se cherche sans se trouver et l'on se parle sans
-s'entendre; la Laryngite fait des signes de tête à la Migraine derrière
-les piliers, happant un monsieur qui passe, une dame qui s'enfuit, une
-fille qui rit à grosses gouttes. Tout est bouleversé, la musique devient
-du bruit, la gaieté de la névrose, la couleur crie, le langage sent
-l'ail; les échos de la halle s'échappent des lèvres carminées. Dans une
-avant-scène, un municipal, les bras croisés, regarde la cohue avec
-effarement. Et, là-bas, au fond de la salle, parmi le tourbillon des
-rubans, des plumets, des toques, des bonnets, des jupons, des pompons,
-derrière ces bras qui s'agitent, ces jambes qui se démènent, ces cous
-qui se tendent et se gonflent, ces torses qui se cambrent, ces reins qui
-se brisent; derrière cette épilepsie hurlante, un homme pâle se dresse
-sur ses pieds, lance ses bras en télégraphe et du geste domine et dirige
-un tonnerre de musiciens qui clame victorieusement de tous ses
-cuivres...
-
---Allons au foyer, dit Gontran de Rives à Léon de Bruand.
-
-Léon traversa le grand couloir où se tiennent les _aficionados_, les
-journalistes, les promeneurs, les élégants, passant en revue de l'oeil
-et de la main les dominos et les masques féminins qui circulent.
-
-Il entra dans le foyer; autre cohue, plaisanteries de commis en congé,
-robes déchirées par les bottes maladroites, coups de coude dans
-l'estomac, poussière, bruit, gaz, chaleur, avec un parfum de punch du
-côté des buvettes et des bustes en marbre écarquillant, devant tout ce
-monde étrange, leurs énormes yeux blancs.
-
-Soudain un domino rose vint se pendre au bras de M. de Bruand.
-
-Tous les dominos se ressemblent. L'oeil brille, aiguisé, derrière le
-loup de velours. Le sourire resplendit sous la barbe de dentelle; les
-mains se posent sur l'habit noir comme deux petits problèmes. La voix
-se dissimule sous le capuchon enrubanné et les ondulations du corps vous
-raillent sans pitié dans leur large fourreau soyeux.
-
-Mais Cachemire avait intérêt à se faire reconnaître. On lui avait,
-depuis la soirée de Noël, parlé beaucoup du comte et de son humeur.
-
---Êtes-vous moins triste, à présent? dit-elle.
-
---Ai-je été triste, jamais? fit Léon en raillant.
-
---L'autre soir, vous aviez l'air maussade.
-
---Le vilain mot, et qu'il faut une jolie bouche pour le faire passer.
-
---La mienne est horrible!
-
---Elle ment.
-
---Pourquoi dites-vous qu'elle ment? Vous ne me connaissez pas.
-
---Croyez-vous?
-
---Quel est donc mon nom?
-
---Il est fort joli, et vous va bien.
-
---Vous voyez que vous ne le savez pas!
-
---Je vous le dirai tout bas, ce soir, au dessert, à la Maison-d'Or.
-Tenez-vous à le connaître?
-
---Oui, dit Cachemire.
-
-Elle entra à la Maison-d'Or, qu'elle ne connaissait pas encore, comme
-une reine entre chez elle. Elle monta l'escalier, la tête haute,
-impérative, insolente, charmante. Elle était jolie à ravir; son teint,
-ordinairement un peu pâle, animé ce soir-là, rayonnait. Ses yeux
-jetaient feu et flammes. Elle avait des dents à tout croquer.
-
-Léon de Bruand en agit avec elle comme on fait avec les jeunes tigres.
-Il lui tendit, jour par jour, juste ce qu'il voulait qu'elle
-dévorât,--non pas son coeur, mais le bout des doigts,--puis la main
-tout entière, et un peu le bras, au sortir des théâtres. Dès lors,
-Cachemire fut à la mode. On félicita Léon sur sa découverte. On jeta des
-bouquets à Cachemire quand elle chanta des couplets de revue. Le comte
-lui meubla un entresol rue Taitbout. Elle donna des soirées.
-
-Elle reçut des lettres, des déclarations, des vers. Elle eut des
-articles dans les journaux. On cita un jeune Valaque qui tenta de se
-suicider pour elle. On la chercha aux premières représentations; on
-détourna les lorgnettes du cheval à la mode pour lui donner un coup
-d'oeil, à elle, aux courses. Les photographes implorèrent qu'elle vînt
-poser chez eux, en passant. Les collégiens achetèrent ses
-portraits--cartes, pour les contempler, le soir en se couchant, ou à
-l'étude, derrière leur pupitre éperdûment levé. On fit même sa
-biographie.
-
-Le père Labarbade rentra un soir chez lui, après une course à
-Fontainebleau, avec des yeux rouges.
-
---Qu'as-tu? lui demanda sa femme.
-
---Rien!
-
-Le père Labarbade prit son petit garçon sur ses genoux, l'enfant avait
-sept ans déjà, et lui dit tout doucement:
-
---Au moins tu seras gentil, toi, quand tu seras grand?
-
---Gentil?... Mais je suis gentil, dit le gamin en faisant la moue et en
-se dégageant des bras du père.
-
-Il courut se réfugier sous l'égide de madame Labarbade, regardant le
-_vieux_ avec des sourcils froncés, et disant:
-
---N'est-ce pas, maman, que je suis gentil?
-
---Toi, tu es un amour, fit la mère.
-
---C'est vrai, ça, papa gronde toujours... Je t'aime mieux que papa, toi!
-
-Labarbade se leva brusquement, sortit, tira de sa poche un
-portrait-carte de Cachemire, qu'il avait trouvé à Fontainebleau chez un
-papetier, le déchira et marcha dessus avec rage.
-
-A la maison, madame Labarbade taillait au petit Adolphe une tartine de
-confitures que l'enfant guignait avec des yeux avides en chantant une
-chanson qui courait Samoreau:
-
- Je viens d'enterrer ma grand' tante,
- Je l'ai clouée en son cercueil.
- Ell' me laiss' dix mill' livres de rente
- Et ça m'aide à porter son deuil.
- Je lui fais faire une bière en chêne
- Où tout de son long ell' peut dormir.
- Je prends bien gard' que rien ne la gêne
- Où il y a de la gên' y a pas de plaisir.
-
-Léon de Bruand était bien décidé à ne mettre dans cette liaison avec
-Cachemire, rien de ce qui était vraiment _lui_. Son esprit, sa bonne
-grâce, sa fantaisie, il les accordait généreusement. Mais il comptait,
-pour ainsi dire, chaque soir, en avare, les molécules de son coeur.
-Ces sortes de liaisons duraient plus ou moins. Elles se ressemblaient
-toutes. Comme en naissant, elles portaient avec elle leur dissolvant,
-Léon se fût parfaitement cru coupable, coupable envers le passé, envers
-ses souvenirs, envers sa conscience, en accordant à ce qui n'était
-qu'une distraction le sérieux d'un amour véritable.
-
-Cachemire le trouvait d'ailleurs charmant. Il était sympathique, avec ce
-quelque chose de dédaigneux qui domine les âmes nées en bas. Cachemire
-comprenait la supériorité de Léon. Elle en fut d'abord fière, Léon était
-comte! Elle voulut, quand il lui écrivait, qu'il imprimât chaque fois
-son cachet sur la cire rouge. Ces armoiries l'amusaient à regarder. Un
-comte! Elle avait rêvé les titres aussi dans son lit enfiévré de
-Samoreau! Ses rêves se réalisaient. Au théâtre, elle écrasait ses
-camarades avec ce nom du comte de Bruand.--On voit bien que vous êtes
-une parvenue, lui dit un jour Clara Peplum, qui s'appelle Louise de
-Haris.
-
-Un soir, Léon de Bruand causait de Cachemire avec Gontran de Rives.
-Gontran est gai, toujours en éveil, bon, un peu rouge, un peu gros, une
-âme délicate dans une enveloppe de fermier normand.
-
---Mais, par ma foi, disait Gontran, voilà une aventure qui dure
-longtemps! C'est une passion...
-
---Peuh! fit Léon.
-
---Un caprice?...
-
---Pas le moins du monde. Je n'ai jamais aimé Cachemire, si la définition
-du verbe aimer est exacte. Elle m'a séduit et un peu intrigué. Mon vice
-suprême, la curiosité, a parlé et j'ai voulu savoir où irait cette jeune
-fille, sachant d'où elle était venue. Aussi bien, cette liaison peut
-durer longtemps encore. Mon dilettantisme n'est pas lassé. Cachemire
-m'intrigue. Elle ne s'est pas, jusqu'à présent, dirait un peintre,
-_dessinée_. S'il me fallait te faire son portrait j'hésiterais. Bonne?
-elle ne l'est pas. Ses vices parlent trop haut. Méchante? elle est
-incapable de l'être. Il lui faudrait déployer une énergie qu'elle n'a
-point. Elle est comme ses pareilles, paresseuse et vulgaire, avec des
-traits de madone de Vinci et un charme de fille de Shakespeare. Ce n'est
-pas la première fois, dans notre vie parisienne, que nous rencontrons
-des anges du Pérugin dignes tout au plus d'entonner les refrains de
-Charles Colmance! Seulement, chez elle ce n'est pas la voix, c'est le
-coeur qui est enroué!
-
-Cachemire demeurait dans cet état de béatitude parfaite qui suit le
-triomphe. Elle n'ambitionnait plus rien, jouissait du succès, de son
-luxe, de ses robes, de ses chevaux, de ce coup de féerie qui lui avait
-fait gravir l'échelle si soudainement. Elle était partout à la fois,
-étalant ses toilettes, sa joie, son assurance. Quand elle ne jouait pas,
-elle courait les théâtres deux ou trois fois par soirée; se montrait
-ici, remontait en voiture, allait là, faisait frissonner sa robe contre
-la porte des loges ou riait tout haut pour qu'on la remarquât. Elle
-provoquait les lorgnettes, rendait le feu à son tour, prenait des airs
-de tête répétés devant sa glace, essayait des sourires, arrangeait sa
-voilette, donnait un tour à ses cheveux, posait ses mains sur le rebord
-des avant-scènes. Elle applaudissait le premier comique; aux drames,
-elle se cachait derrière son éventail quand venait une scène
-attendrissante comme si tout cela lui eût semblé ridicule, et, au fond,
-se sentait remuée par les gros effets, les grosses pièces, les gros
-drames, les féeries épicées, les décors, les pyrotechnies. Elle aimait à
-dîner dans les restaurants, à souper, insultait les garçons, tachait ses
-robes et riait. Elle manquait l'heure des répétitions, bravait les
-amendes, arborait de folles toilettes aux _premières_, écrasait ses
-rivales, et semblait adorer Léon pour tous ces succès d'amour-propre qui
-venaient de lui. Elle se sentait au fond un peu _tenue_, comme elle
-disait. Léon passait quelquefois des journées entières chez elle, la
-faisant causer, la questionnant, l'ennuyant. Il parlait peu, et
-Cachemire lui disait:
-
---Ah! que vous êtes drôle! Qu'est-ce que cela vous fait que j'aie été
-ceci ou cela quand j'avais seize ans?
-
---Oh! rien, disait Léon.
-
-Alors elle songeait aux propos de ses camarades, aux parties de plaisir
-des acteurs qu'elle connaissait, aux pique-niques à Asnières ou à
-Bougival, aux déjeuners sans façon, à la gaieté libre, aux échappées de
-Bohême, au luxe un instant secoué, et à l'école buissonnière du
-sentiment!
-
-Léon la voyait devenir tout à coup rêveuse, et souriait en lui-même, car
-le spectacle menaçait d'être curieux.
-
-Le domestique de M. de Bruand lui annonça, un matin, à l'heure du lever,
-qu'un M. Célestin Fargeau demandait à lui parler.
-
---Célestin Fargeau! dit Léon. Qu'il entre!
-
-C'était son ancien précepteur du château de Bruand, un répétiteur que
-M. de Bruand, le père, avait appelé de Paris à Bruand pendant trois
-années, un esprit bizarre et indépendant, un professeur capable de
-s'attacher pour quelque temps à un élève, comme il s'était attaché à
-Léon, mais improbable, de s'astreindre à un enseignement régulier, et
-menant à Paris une existence décousue, improbable, à la façon de
-Lazarille de Tormes,--une vie à la belle aventure et à la vilaine
-étoile.
-
-Fargeau entra, comme une bombe, dans la chambre de M. de Bruand. Léon
-était en pantalon du matin en flanelle grise, en chemise de soie rose,
-et fumait un cigare. Fargeau, pour toute toilette, s'était contenté de
-brosser dans l'antichambre son chapeau bossué.
-
-Célestin Fargeau avait cinquante ans déjà, de petits fils blancs
-frisaient dans sa barbe noire, et sa tête commençait à devenir chauve.
-Il avait le teint pâle de ceux qui vivent la nuit et les rides profondes
-de ceux qui ont souffert.
-
-Sa physionomie s'éclaira lorsqu'il aperçut M. de Bruand.
-
---Pardieu, dit-il, vous n'avez pas changé! Je voudrais bien en avoir
-fait autant.
-
-Puis, après avoir serré la main que Léon lui tendait:
-
---Or çà, dit-il en se jetant dans un fauteuil et en croisant les jambes,
-je viens vous demander un service, non pour moi, Dieu merci! mais pour
-une autre, pour une femme...
-
---Je suis tout à vous, mon cher Fargeau, dit Léon.
-
---Voici donc ce que c'est. J'habite, dans le quartier des Batignolles,
-une maison d'ouvriers où loge une brave femme assez pauvre et
-très-honnête qui s'est jetée par la fenêtre pas plus tard qu'hier... A
-vrai dire, elle est tombée, car c'est à la suite d'une querelle de
-ménage. Bref, elle est fort malade, une côte enfoncée, le tibia et le
-péroné brisés... Elle est mourante et pas d'argent... Vous comprenez?...
-
---Merci d'avoir pensé à moi, mon cher maître, dit Léon de Bruand en
-allant à son secrétaire.
-
-Il prit cinq billets de cent francs et les tendit à Fargeau qui se mit à
-les plier avec précaution, en homme qui n'est pas habitué à ces
-_paperasses_.
-
---Et quand votre protégée aura besoin d'autres secours, commença Léon.
-
-Fargeau l'interrompit.
-
---Nous en avons assez pour un moment, dit-il. J'avais eu d'abord
-l'intention de faire une collecte dans le quartier. Mauvaise idée. Puis,
-le frère de la femme m'en a détourné. Un brave garçon qui a tout de
-suite apporté ses économies. Alors j'ai pensé à vous. Ah! ma parole, je
-suis content de vous avoir revu!
-
---Me voici, dit aussitôt,--comme si elle eût attendu, pour entrer, la
-fin de la phrase de Fargeau,--Cachemire traînant sur le parquet une robe
-de soie vert-chou, garnie de malines noires.
-
-Fargeau se leva de son fauteuil et salua en tendant en avant son crâne
-ravagé, et Cachemire le regarda d'un air un peu étonné et un peu
-dédaigneux.
-
---M. Célestin Fargeau, mon ami, dit Léon de Bruand. Mademoiselle
-Cachemire, ajouta-t-il en désignant Suzanne.
-
---Parbleu, je connais madame, fit Célestin, et je l'ai applaudie plus
-d'une fois.
-
-Cachemire salua à son tour du regard et de la tête.
-
---Eh bien, fit alors Célestin, la main sur le bouton de la porte. Je
-vous laisse, mon cher Léon. Merci encore pour notre protégée.
-
---Quelle protégée donc? demanda tout à coup Cachemire.
-
---Une pauvre femme tombée d'un troisième étage et à demi-morte à l'heure
-qu'il est.
-
---Ah! mon Dieu, fit-elle... une femme?... Et pauvre sans doute?
-
---Pauvre, dit Fargeau.
-
---Mais elle doit avoir les os brisés?
-
---Elle est cruellement blessée. Seulement, la chirurgie est une science
-superbe et peut-être...
-
---Ah! la pauvre femme! Vous la connaissez, Léon? dit Cachemire en
-joignant ses mains gantées.
-
---Non.
-
---Eh bien, je voudrais la connaître, moi... Je ne sais pas, ce que vous
-me dites-là m'a remuée... Elle doit être tout en sang. On voit ses
-blessures, n'est-ce pas? Conduisez-moi chez elle, monsieur. Mais, au
-fait, venez avec nous, Léon!
-
---Soit, fit M. de Bruand.
-
-Il donna ordre d'atteler. Fargeau monta en voiture à côté de Cachemire,
-en face de Léon. De temps à autre il s'essuyait le front et se penchait
-à la portière. L'odeur de patchouly qu'affectionnait Cachemire lui
-montait à la tête et l'étourdissait.
-
-On arriva devant la maison de Fargeau. Cachemire monta la première.
-L'escalier était gras, humide, et sa robe criait en l'essuyant. Elle se
-rappelait l'escalier de la chaussée du Maine. Arrivée au troisième
-étage, elle s'arrêta:
-
---C'est bien là, n'est-ce pas?
-
---Oui, dit Fargeau.
-
---Elle vient ici comme elle irait à l'Ambigu, songeait M. de Bruand.
-
-La clef était sur la porte, Fargeau ouvrit. Après une petite
-antichambre, dans une pièce éclairée par un feu de charbon de terre
-brûlant dans un poële de faïence où chauffait une tisane, Cachemire
-aperçut une femme dont le front était à demi caché sous une bandelette
-et qui étendait sur la couverture du lit un bras maintenu dans un
-appareil de bois. La malade fixait sur elle de grands yeux un peu
-égarés, et, à mesure que Cachemire avançait, semblait plus étonnée et
-plus inquiète. Tout à coup, elle poussa un cri étouffé, et Cachemire y
-répondit par un nom, en reculant, toute rouge:
-
---Victoire!... Comment c'est vous!
-
-C'était Victoire Herbaut. Une vieille voisine, qui était assise au pied
-du lit, se leva, recommandant de ne pas trop faire parler la malade.
-
-Le visage de Victoire était livide, maigre, effrayant, des yeux
-enfiévrés dans une face émaciée. Cachemire la regardait en sentant son
-coeur serré par une sorte d'angoisse. Il y avait en elle plus de
-terreur que de pitié, mais il y avait une émotion vraie.
-
---Oh! ma pauvre madame Herbaut, dit-elle.
-
---Oui, articula faiblement Victoire... voilà comme on se retrouve...
-C'est fini, moi... vous savez, c'est Herbaut qu'est cause de tout...
-J'avais déménagé, pour l'éviter. Il revenait toujours me faire des
-scènes. De Plaisance au quartier de Clichy il y a loin, je me disais: Il
-ne viendra plus... Est-ce qu'il saura où je suis? Ah! bien, il l'a su,
-et rapidement encore. Il est revenu.... toujours ivre, ma pauvre
-Suzanne, toujours...
-
-Cachemire avait tressailli à ce nom de Suzanne qui n'était plus le sien.
-Elle fit à madame Herbaut, un signe pour lui dire de se taire.
-
---Non, non, dit Victoire... Je veux vous dire... Mais asseyez-vous donc,
-messieurs, fit-elle en tournant ses grands yeux vers Fargeau et M. de
-Bruand. Madame Grédouard, approchez donc des chaises... Alors, je vous
-disais, il est revenu. Il m'a frappée... Je l'ai mis à la porte, une
-fois, deux fois... Mais, l'autre soir, il est arrivé, sentant
-l'eau-de-vie. Il voulait de l'argent. Je n'en ai plus, moi. Il a
-recommencé ses menaces. Seulement, cette fois, il avait l'air si
-égaré,--des yeux d'assassin il avait--que j'ai eu peur... J'ai ouvert la
-fenêtre pour appeler, et, comme il revenait avec un tabouret levé, je me
-suis penchée et voilà; je suis tombée. Je suis dans un joli état, si
-vous me voyiez... Tenez, dit-elle en allongeant son bras.
-
---Madame Herbaut! s'écria madame Grédouard la voisine, le médecin a
-recommandé l'immobilité, vous savez...
-
---C'est vrai... Quoique ça me semble bien inutile, allez. Je suis
-délivrée... Mais c'est mon pauvre Joseph...
-
---Joseph! fit Cachemire en essayant de sourire...
-
---Oui, continua madame Herbaut, il est allé chercher Herbaut au fin fond
-d'un cabaret où il se cachait, et il l'a traîné chez le commissaire de
-police. Seulement, en se battant, Herbaut lui a donné un coup de couteau
-dans le bras. On dit que ce ne sera rien. Je le voudrais... Joseph! Il
-me parlait de vous l'autre jour. Il ne vous en veut pas...
-
---Mais vous, fit Cachemire en interrompant brusquement madame Herbaut,
-vous souffrez beaucoup, dites?
-
---Pas trop, vous savez. Je m'en vais. Je le sens bien. Je suis presque
-contente!
-
-Cachemire se sentait mal à l'aise dans cette chambre, en présence de
-cette femme qui ne connaissait pas _Cachemire_ et qui se souvenait de
-_Suzanne_. Elle regardait Léon de Bruand comme pour l'interroger et
-chercher s'il devinait quelque chose. Ce nom de Joseph, ainsi jeté dans
-le milieu de ces confidences, l'avait un peu effrayée. Léon, causant
-tout bas avec Fargeau, paraissait ne rien entendre.
-
-Cachemire n'était pas encore bien revenue de l'étonnement que lui avait
-causé cette rencontre ou plutôt ce heurt avec Victoire Herbaut. «Comme
-c'est étrange! pensait-elle.» Quant à Victoire, elle ne voyait même pas
-la bizarrerie de la rencontre. Elle ne se rendait plus compte de ce qui
-arrivait. Sa tête était comme brisée. Elle regardait, sans la bien voir,
-la robe verte de Suzanne. Elle songeait à toute autre chose qu'au
-présent; elle évoquait le passé, les débuts de Suzanne, ses amours avec
-Joseph... Elle allait en parler, lorsque Cachemire se pencha brusquement
-sur elle et lui dit tout bas:
-
---Ne dites rien, madame Herbaut, mon _époux_ est ici!
-
---Ah! vous êtes donc mariée, Suzanne? fit Victoire avec un étonnement
-douloureux.
-
-Elle ajouta un moment après, tout bas aussi:
-
---Certainement, Joseph ne vous aurait pas faite aussi riche. C'est égal,
-il vous aimait bien!
-
-On entendit, à ce moment, la clef qui grinçait dans la serrure.
-
---Justement c'est Joseph! dit madame Herbaut.
-
-Cachemire devint pâle. Léon se leva, et regarda la porte qui s'ouvrait.
-Joseph entra, le bras gauche en écharpe, sa casquette sur la tête et
-s'arrêta un peu saisi devant tant de monde. En apercevant Cachemire, il
-rougit, recula légèrement, hésita; puis, ôtant sa casquette, il la salua
-sans mot dire, et M. de Bruand après elle, puis il tendit la main à
-Fargeau.
-
---Mon ami, lui dit Célestin à l'oreille, j'apporte de l'argent. Vous
-êtes sauvés!
-
---De l'argent? cette bêtise! c'est _madame_ qui le donne peut-être?
-
---Non, dit Léon qui avait entendu, c'est moi, monsieur, et je vous le
-prête. Vous me le rendrez quand vous pourrez.
-
-Joseph avait pris les billets de banque, les regardait, hésitait, ne
-savait que dire.
-
---Voici ma carte, fit M. de Bruand. Quand votre soeur sera guérie et
-que vous pourrez travailler, songez seulement à votre créancier.
-
-Joseph était maintenant horriblement pâle, ne comprenant point, n'osant
-prendre ni refuser.
-
---C'est que vous ne savez pas, commença-t-il.
-
-Fargeau lui saisit la main droite et lui dit à l'oreille:
-
---C'est de nous qu'il vient, non pas d'elle!
-
-Léon s'était déjà éloigné. Il attendait sur le palier.
-
-Cachemire se pencha de nouveau sur Victoire:
-
---Je reviendrai, dit-elle.
-
---Oui, n'est-ce pas? revenez, fit la mourante.
-
-Sa voix tremblait.
-
-Quant à Cachemire, un peu pâle sous son blanc, elle ne regardait pas
-Joseph. Mais, tout à coup, son assurance lui revint, elle alla droit à
-lui, lui tendit la main et, découvrant ses dents entre ses lèvres
-peintes:
-
---Faisons la paix, dit-elle.
-
---La paix? répondit Joseph. Sommes-nous donc en guerre?... Il y a quinze
-jours, je vous ai fait votre entrée, au premier acte. Vous savez,
-chevalier du lustre. On va au théâtre comme on peut!
-
---Eh bien! votre main?
-
---La voici.
-
---Viens me voir, lui dit-elle tout bas.
-
-Il répondit tout haut:
-
---Vous demeurez trop loin.
-
-Célestin Fargeau offrit son bras à Cachemire pour descendre l'escalier.
-Il en était fort embarrassé et s'accrochait dans ses jupes. Alors il
-riait.
-
-A la porte, Léon lui dit sérieusement:
-
---Il s'est passé là-haut une comédie... l'avez-vous remarquée,
-Fargeau?... Qu'en dites-vous? Pour moi, je trouve affreux ce mélange de
-sang et de patchouly.
-
---C'est de l'antithèse! fit Célestin. Les chevaux emportaient Léon et
-Cachemire.
-
-Il tira de sa poche une pipe en écume, vieille et noire, et l'alluma
-dans la rue, après avoir refoulé le tabac sous son pouce. Puis, tout en
-fumant, il redescendit, comme il disait, «vers Paris,» et, s'arrêtant
-parfois aux étalages des bouquinistes, examinant les gravures anciennes
-et les tableaux enfumés, il arriva rue Racine, devant une façon de petit
-café dont il ouvrit la porte brusquement, en habitué. En l'apercevant,
-la dame du comptoir, éternellement assise à la même place, parmi les
-bocaux de chinois, les prunes à l'eau-de-vie, les drageoirs en plaqué,
-garnis de morceaux de sucre disposés symétriquement, lui adressa un
-sourire stéréotypé. Il porta la main à son chapeau, machinalement et
-alla s'asseoir dans un coin. Sans lui demander ce qu'il désirait le
-garçon lui apporta une canette de bière et les journaux.
-
---Avez-vous vu M. Terral? demanda Célestin.
-
---Pas encore.
-
---Quand il viendra, vous nous donnerez les échecs.
-
-Il ouvrit un des journaux, le parcourut rapidement en homme qui sait
-lire, et en déplia un autre dont il prit le suc de la même façon. De
-temps à autre, il arrosait sa lecture d'une gorgée de bière et
-s'arrêtait pour regarder tournoyer la fumée de sa pipe.
-
-Depuis vingt ans que le _Café Athalie_ existait, Fargeau avait ainsi
-dépensé bien des heures, à la même table, causant, jouant, développant
-volontiers ses idées, toujours bizarres, étonnantes quelquefois et
-laissant le temps passer, pour les choses, sans se douter que l'âge
-venait et que les auditeurs n'étaient plus les mêmes.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Célestin Fargeau était comme le produit de la paresse et du dédain, une
-sorte d'étranger, dans cette civilisation qui se fait tous les jours
-plus hypocrite à mesure qu'elle se décompose davantage, un déclassé, un
-inutile, un bohème. Il avait fait de tout, hormis peut-être une
-malhonnêteté. Avec mille cordes à son arc, il n'était jamais parvenu à
-toucher le but. Né pauvre, il avait vécu pauvre, bien résigné à mourir
-de même. Il avait été élevé par un vieil oncle, assez riche, qui devait
-le faire son héritier. Mais une aventurière survint, et l'oncle ne put
-léguer à son neveu une fortune qu'il n'avait plus. Célestin s'en
-consola, entra à l'École Normale, travailla modérément et devint
-professeur. On l'envoya en province, à Lisieux, faire la classe à
-quelques marmots mal débarbouillés.
-
-Célestin était un esprit avide d'espace, désordonné, systématique,
-enclin à l'ennui. Au bout d'un an, il donna sa démission. Un vieux
-bonhomme, qui habitait Pont-l'Evêque, le choisit pour le précepteur de
-son fils. Fargeau, au milieu des rues paisibles de la petite ville,
-regardant les anciennes maisons aux murs couverts d'ardoises,
-déchiffrant sur l'église les inscriptions du temps des baillis ou de
-Robespierre, passait, bâillant sa vie du matin au soir. Quand il avait
-quelques heures devant lui, il allait s'asseoir sous les pommiers,
-fumait sa pipe et regardait, s'étendant au loin, la grasse campagne de
-la vallée d'Auge. Au fond, cette existence de province l'étouffait.
-Mais, né paresseux, l'inactivité le retenait malgré lui, par de molles
-attaches, dans ce coin de la Normandie, où la vie est saine et facile.
-
-Il le quitta pourtant, revint à Paris, essaya d'y faire sa trouée, lutta
-comme un autre et longtemps, fit taire son besoin de repos, son humeur
-rêveuse, tenta çà et là plus d'une voie, fut repoussé, prit en dégoût le
-succès et se retira dans un coin, comme en quelque fossé, pour y
-végéter, en attendant qu'il y mourût.
-
-Sans haine, d'ailleurs, acceptant sans protestations la vie qu'il
-s'était faite ou qu'on lui avait faite, comprenant tout, sachant tout ou
-devinant tout. Frotté à tous les mondes dans sa vie de hasards et de
-rencontres, il avait été professeur, répétiteur, pion à l'occasion, et
-la plupart de ses anciens élèves le saluaient encore; il avait écrit
-des livres sans les signer, des dictionnaires, des manuels
-technologiques, des encyclopédies, des prospectus; il avait été commis
-dans un magasin de nouveautés, tenant des livres, inspecteur de
-l'affichage, prote dans une imprimerie, voyageur de commerce, rédacteur
-en chef d'un journal philosophique, _La vraie Morale_, écrivain public,
-et que de choses encore, lorsque, les positions dites stables lui
-paraissant à la longue un peu bien changeantes, il se résigna--en
-riant--à vivre de flânerie, de rêverie, d'aventures, travaillant selon
-le hasard, corrigeant les ouvrages des écrivains amateurs, donnant des
-leçons de sanskrit et de malais, collaborant à des dictionnaires
-improbables, toujours anonyme, toujours exploité, toujours dédaigneux.
-
-Sa tête était un pandoemonium littéraire et scientifique. Toute la
-bibliothèque philosophique de Ladrange s'y était casée. Ses systèmes,
-ses souvenirs, ses lectures, ses chimères s'y heurtaient avec des chocs
-bruyants. Il était pythagoricien, anti-platonicien--c'est lui qui
-appelait Platon, «le penseur autoritaire, le Bossuet des Grecs,»--un peu
-swedenborgiste, babouviste, connaissait par coeur le _Moniteur de la
-Révolution_, taillait et rognait dans les héros de 1793, les jugeait
-curieusement, en politique qu'il était et aussi en moraliste, pouvait à
-la moindre réquisition, citer les dates et les faits les plus nébuleux,
-et n'ignorait rien, ni du passé, ni du présent;--prêt à donner un
-jugement sur toute la dynastie des Tchin et un renseignement sur
-l'article de tel ou tel publiciste, en telle année, dans tel journal ou
-telle revue.
-
-Célestin Fargeau eût fait la fortune d'un polémiste. Sa mémoire avait
-gardé, dans leurs moindres détails, tous les faits de l'histoire des
-trente dernières années. Mais de cette science et de cette netteté
-d'impressions et de souvenirs, il ne se servait que pour se faire
-écouter des habitués du _Café Athalie_.
-
-Depuis quelque temps, Fargeau, en réalité peu liant de sa nature, avait
-l'habitude de faire, chaque jour, avant le dîner, sa partie d'échecs
-avec un jeune homme, Fernand Terral, qui passait parfois de longues
-heures à causer «avec le philosophe.» Fernand Terral avait vingt-huit
-ans «tout au plus.» Mais, désillusionné, sceptique, amer, l'esprit
-faussé, il était l'aîné de Fargeau par ses propos et ses idées. Fargeau,
-au milieu de toutes ses traverses, avait conservé la foi. Il s'irritait
-souvent, et fulminait, mais ne savait nier. Il lui plaisait d'ailleurs
-de converser avec ce Terral, si éminemment intelligent, embrassant
-toutes choses, l'esprit à fleur de peau, comme les désirs et les
-appétits.
-
-C'était lui que Fargeau attendait. Le jeune homme ne tarda pas, vint
-s'asseoir en face de Fargeau qui lui donna la main, et demanda de
-l'absinthe.
-
-On se mit à jouer aux échecs. Fargeau, patient et mathématique, eut
-rapidement battu son adversaire; Terral, au surplus, paraissait
-distrait. Sa main manoeuvrait les pièces du jeu avec fièvre, son
-oeil noir regardait devant lui, presque sans voir.
-
---Mais surveillez donc votre jeu! disait Fargeau de temps à autre.
-
-Terral haussait les épaules, comme pour s'accuser, et continuait à
-songer à toute autre chose qu'à sa Tour et à son Fou.
-
-Grand, maigre, la peau brune, les cheveux longs et noirs,
-très-brillants, un peu bouclés, le nez gros, légèrement bossué, les
-joues presque imberbes, mais de grosses moustaches relevées en croc, à
-la façon de quelque raffiné, le menton carré, solide, la main nerveuse
-et fine, la souplesse et la force réunies, un grand charme et en même
-temps une résolution énergique dans ses yeux noirs, presque en même
-temps doux, caressants, menaçants, pleins d'éclairs, et pleins de
-promesses, Terral se campait fièrement, marchait d'ordinaire comme si le
-bitume ou le pavé eussent été conquis par lui, élargissant la poitrine,
-aspirant l'air à pleins poumons, la tête en feu, les narines ardentes.
-Il avait les poches plates; mais il portait avec désinvolture ses
-vêtements, les rendait élégants en les arborant un peu à la façon d'un
-«premier rôle» de théâtre, et passait dans la rue la tête haute, avec
-quelque chose de méprisant qui lui allait bien.
-
-Ainsi s'affirmait-il d'habitude dès la première vue. Mais ce jour-là,
-songeur, un peu abattu, il rêvait. Fargeau s'en aperçut, se mit à rire.
-Cette nature complexe, bruyante, audacieuse, prête à toute escalade
-et en même temps à toute raillerie, lui fournissait un curieux
-sujet d'étude. Cet homme revenu maintenant du voyage au pays
-d'Espérance--prenait plaisir à analyser ce singulier type d'ambitieux.
-
---Voyons, dit-il brusquement, ne jouons plus, cela est plus simple. Les
-échecs vous importent peu aujourd'hui.
-
---Ma foi, fit Terral, à la vérité, ce n'est pas cette partie qui me
-tient au coeur, mais celle que je joue avec la fortune. Je commence à
-désespérer.
-
---Allons donc! si cela était vrai, vous ne le diriez pas.
-
---C'est possible. Et j'ai pourtant comme une appréhension de défaite. Il
-y a longtemps déjà que je lutte à Paris.
-
---Un an peut-être?
-
---Deux ans!
-
---Oh! oh! dit Fargeau en riant. Il y a trente ans pour le moins, moi, et
-je me suis résigné à ne plus vaincre.
-
---Oui, vous êtes né heureux, vous, satisfait de tout, vous, un sage!
-
---Joli titre! Pourquoi pas Socrate tout de suite!
-
---Quant à moi, je m'irrite à la fin, je désespère. Je ne vois rien
-venir, rien éclore. Toutes mes espérances crèvent comme des bulles de
-savon. Je deviens haineux, j'attends, et j'attends depuis trop
-longtemps. Je suis de ceux à qui le succès prompt, le luxe, la vie
-large,--la seule vie!--doivent arriver aussitôt, sous peine de rejeter
-parmi les classés un affamé de plus et des dents féroces.
-
---Ah! c'est charmant, dit Fargeau en hochant la tête, et voilà une
-excellente façon de prendre patience. Mais, que diable espériez-vous
-rencontrer à Paris, en quittant votre province? La poule aux oeufs
-d'or. Il y a longtemps qu'on l'a mise à la broche. Le plat est épuisé.
-On n'en fait plus. Or, comme ce rôti fantastique me fait songer au repas
-du soir, laissons la partie et allons dîner. Nous causerons _inter
-pocula_.
-
-Ils sortirent.
-
-Terral, dans la rue, marchait, regardant les pavés, sans mot dire, et
-Fargeau, passant son bras sous celui du jeune homme, l'examinait en
-dessous. Il le conduisit ainsi par la rue Monsieur-le-Prince, jusqu'à
-l'escalier qui mène à la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Ils
-escaladèrent les marches, et se trouvèrent presque aussitôt à l'entrée
-d'une sorte de boutique sans enseigne, dans laquelle on apercevait du
-dehors deux longues tables pouvant donner place chacune à trente
-convives.
-
---Table d'hôte habituelle, dit Fargeau. On dîne fort mal; mais il n'est
-pas question de plaisir; c'est un devoir strict que la nature nous
-impose, et que nous accomplissons en faisant la grimace.
-
-Quelques dîneurs avaient déjà pris place. Devant eux on venait de placer
-leurs bouteilles à moitié pleines, cravatées de serviettes avec des
-ronds par-dessus les goulots. L'un avalait un potage tandis qu'un autre
-dépêchait un roastbeef et que le voisin mâchait une salade. La nappe
-portait des taches variées, dont l'analyse aurait exercé la sagacité des
-chimistes. Autour de la table circulait une jeune fille maigre et brune,
-d'une beauté douteuse, mais dont les grands yeux noirs et les lèvres
-d'un rouge vif paraissaient exercer une magnétique influence. Les
-intonations des habitués prenaient une douceur évidente quand ils
-adressaient à mademoiselle Julie leurs humbles suppliques. On
-n'entendait point d'ordres impératifs comme: Garçon, mon
-veau!--Sacrebleu! garçon, vous vous moquez du monde? il me semble que
-vous ne pressez guère ma saucisse! Mais:--Auriez-vous l'extrême
-obligeance, mademoiselle, de me faire donner un gigot braisé? Et,
-visiblement, il y avait une caresse dans la simple demande qu'on faisait
-d'un fromage de gruyère. Bien des espérances voletaient autour du
-tablier sale et des mains rouges de mademoiselle Julie.
-
-Une femme d'un âge respectable et de cet embonpoint qu'on s'obstine à
-qualifier de raisonnable alors qu'il est un défi jeté à l'anatomie
-remplissait le comptoir. Son oeil d'aigle veillait à tout. Elle tenait
-le livre où étaient inscrits les comptes des clients. Et, à sa façon de
-saluer chaque nouvel arrivant, il était aisé de mesurer exactement le
-crédit dont chacun jouissait dans la maison.
-
-Généralement, les tables d'hôte du quartier Latin offrent cette
-particularité, qu'elles sont hantées presque exclusivement par des
-jeunes gens appartenant à une même province. Telle n'est remplie que de
-Bretons, telle autre que de Poitevins. Et malgré ce lien apparent, il
-est bien rare que les habitués se traitent entre eux comme des
-camarades. On remarque des groupes de cinq ou six personnes, le plus
-souvent amis de collége, quelquefois réunis par cette communauté de
-plaisirs que créent des budgets identiques, mais la conversation ne se
-généralise guère. Après le repas, chacun tire de son côté. On se
-rencontre, on ne se lie pas. Il faudrait forcer les couleurs, si l'on
-voulait donner à ce détail de moeurs une physionomie plus accentuée.
-
-En face de Terral trois étudiants parlaient examen, boules blanches,
-Colmet d'Aage, Oudot, Bugnet et Machelard. Le sujet paraissait
-inépuisable.
-
-A côté on dissertait sur la célébrité du bal Bullier; le sujet
-paraissait bien plus inépuisable encore.
-
---Savez-vous quel est le bonheur pour moi? dit brusquement Terral à
-Fargeau qui mangeait lentement, selon le précepte de l'école de Salerne.
-
---Voyons, fit l'autre.
-
---C'est le luxe, le tapage, le bruit, les passants éclaboussés, les
-grands lévriers suivant la voiture que l'on conduit soi-même, la vie des
-eaux, le jeu, la table, la femme, la femme surtout...
-
---Quelle femme? dit Fargeau froidement. Nous en avons de plusieurs
-espèces. Il s'agirait de s'entendre.
-
-Il vit l'occasion de placer là un de ses systèmes, posa sur la nappe
-maculée sa fourchette et s'essuyant la barbe:
-
---Écoutez-moi une minute, une seule, voulez-vous?
-
---J'écoute.
-
---C'est toute une théorie. Sans avoir eu beaucoup de maîtresses, dit
-Fargeau, j'ai appris, je crois, à connaître la femme. J'ai bâti pour
-l'espèce un tableau de classificateur. Je divise les femmes en _femmes
-de basse-cour_, comprenez-vous? et en _femmes de proie_. Il y a bien
-encore les oiseaux à plumage doré et charmant; inutiles ceux-là! Je n'en
-dirai rien. Les femmes de basse-cour, saintes femmes très-inconnues dont
-on ne parle point, les mères, les soeurs, les poules qui couvent les
-oeufs, élèvent leurs petits, et se contentent d'être dévouées,
-compatissantes, utiles, et qui traduisent le mot séduction par
-dévouement. Puis, les _femmes de proie_, celles-ci fort répandues et que
-mon amour de l'histoire naturelle m'a fait particulièrement étudier. Il
-en est des femmes de proie comme des oiseaux rapaces, et les livres de
-fauconnerie vous en apprendront tout autant sur les moeurs de ces
-créatures que les travaux des moralistes. D'ailleurs, sans être
-matérialiste, il faut avouer que l'anatomie peut expliquer bien des
-choses. En fait d'oiseaux de proie, il y a les rapaces superbes et les
-oiseaux de la haute et de la basse volerie. Cherchez bien, cette
-division vous la trouverez non-seulement dans l'ornithologie, mais
-ailleurs. Chez les oiseaux, à côté des gerfauts, des sacres et des
-faucons, oiseaux rameurs aux doigts déliés, aux serres élégantes dans
-leur longueur féroce, il y a les voiliers, griffes ramassées, doigts
-gros et courts, les _voiliers saillants_, comme on dit. Les premiers
-font partie de la haute, les seconds de la basse volerie. Il y a encore
-les voiliers communs, dits ignobles, et que les fauconniers
-n'employaient pas, les vautours, les milans, les orfraies, les
-balbazards... toute une race sanguinaire qui s'affirme à coups de becs
-et de griffes. Eh bien! regardez la ménagerie parisienne et dans la
-serre des femmes, ne trouvez-vous pas tout d'abord cette haute volerie
-qui porte un plumage soyeux, des ongles rosés et des mains fines? Race
-d'oiseaux de proie qui dissimule sa férocité sous son élégance et se
-promène au bois, richement parée comme le faucon couronné d'une aigrette
-sur le poing du fauconnier. Puis, à côté, la famille nombreuse des
-éperviers, famille intermédiaire, aussi avide, moins civilisée, ne
-dissimulant rien de ses appétits, dévorant au grand jour la proie
-convoitée, le butin volé, moins dangereuse quoique plus gourmande,
-puisqu'elle est moins hypocrite et qu'elle garde dans ses mains liantes,
-les lambeaux de chair qu'elle a déchirés. Enfin, tout au bas de
-l'échelle, la tourbe au vol circulaire des buses et des harpies, toute
-fangeuse de boue, toute souillée de carnage, troupeau terrible qui
-rongerait encore plus que le foie de Prométhée, qui lui déchirerait le
-coeur, engloutirait son cerveau et fouillerait du bec jusqu'à son âme.
-Notez que je ne parle que des oiseaux diurnes; les chauves-souris et les
-hiboux, je ne m'en inquiète guère. C'est l'affaire de la police et du
-garde-champêtre, homme charitable qui les tient de l'oeil et du bâton.
-Je me contente de ce qui se voit, de ce qui nous menace. Les oiseaux
-nocturnes ne sont pas les plus dangereux et je les plains de n'être pas
-faits pour la lumière. Mais ces oiseaux de proie qui dépèceraient tout
-un troupeau si on les laissait faire, que n'ai-je des ciseaux pour
-rogner comme il faut leurs griffes! Tiens! ajouta Fargeau, j'allais
-oublier l'aigle, l'oiseau royal des naturalistes, le plus redoutable, le
-plus majestueux et aussi le plus féroce des oiseaux de proie, au
-demeurant assez lâche et vivant de charognes souvent, lorsque la proie
-vivante est dangereuse à conquérir. Eh bien! ne trouvez-vous pas que nos
-femmes de proie ont aussi leurs aigles? De grande taille, l'envergure
-surprenante, le regard embrassant des lieues entières de terrain,
-examinant la proie de là-haut, tombant tout à coup et comme la foudre
-sur le mouton bêlant, puis, les ailes en éventail, toute grandes,
-regagnant son aire. Voilà dona Aquilina. J'imagine que les courtisanes
-de grande race appartiennent à cette famille. Pour moi, qui n'ai regardé
-mademoiselle Cachemire qu'avec les yeux du physionomiste, je puis vous
-affirmer qu'elle a--en petit modèle, réduction Collas,--de l'aigle le
-regard implacable, perçant, la serre puissante et l'appétit farouche.
-Avis au berger. Ici il fera bien de prendre sa fronde s'il veut
-conserver ses moutons. Et pourtant qui sait? vous trouverez peut-être
-des philosophes qui proclameront la nécessité de ces vampires! Le doux
-Joseph de Maistre plaiderait leur cause comme il a plaidé celle du
-bourreau, lui qui veut que tous les êtres soient _in mutua funera_...
-Souvenez-vous de ces fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_: «Il y a
-des insectes de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie et
-des quadrupèdes de proie!» Il n'oublie que les bipèdes,--les femmes de
-proie,--le Savoisien!
-
---Et maintenant, dit Fargeau en reprenant sa fourchette, il s'agirait de
-savoir si c'est la femme de proie que vous appelez la femme!...
-
---Pardon, demanda Terral comme s'il n'eût entendu et retenu qu'un nom de
-toute cette tirade... vous avez dit que vous connaissez Cachemire?
-
---Oui, Cachemire.
-
---Cachemire, du Vaudeville?
-
---Cachemire, du Vaudeville.
-
---La maîtresse de M. de Bruand?
-
---M. de Bruand est mon ancien élève, et c'est chez lui que j'ai vu
-mademoiselle Cachemire.
-
---Ah! dit Terral, votre élève?
-
---Mon seul élève, je peux dire, et j'en suis fier.
-
---Cachemire! murmurait Terral, devenu tout à coup silencieux. Il
-entrevoyait, derrière ce nom, tout un monde de voluptés ignorées, de
-surprises et de fièvres. Il lui venait à l'esprit d'âpres tentations.
-Dominer cette femme, qui dominait Paris, et--par cette femme,--Paris
-lui-même, car il allait aussi vite, l'impatient!
-
---Et la reverrez-vous? demanda-t-il à Fargeau.
-
---Cachemire?
-
---Oui.
-
---Demain peut-être, si elle revient au chevet de Victoire Herbaut.
-
---Victoire Herbaut?
-
---Une pauvre femme qui se meurt dans ma maison et que M. de Bruand et sa
-maîtresse sont venus secourir aujourd'hui.
-
---Mais, demanda Terral en levant sur Fargeau des yeux résolus, ne
-pourrais-je aussi secourir cette femme?
-
---Quelle idée, fit Célestin. Au contraire!
-
---J'irai donc demain! dit Terral.
-
---Demain?
-
---Demain.
-
---Va pour demain! fit Célestin Fargeau.
-
-Jusqu'à la fin du repas, Fernand Terral, qui avait vu Suzanne au
-théâtre, au bois, un peu partout, la regardant, la contemplant,
-l'enviant, ne songea qu'à celle qu'il appelait, comme Fargeau, comme M.
-de Bruand, comme tout le monde, mademoiselle Cachemire.
-
-La famille de Fernand Terral était une famille de petite bourgeoisie; le
-père avait été huissier, mais sa vue affaiblie l'avait forcé au repos.
-Il vivait de peu à Saint-Mesmin, près de Mussidan, plantant ses choux,
-mais très-hargneux, très-irrité contre la destinée. Veuf d'ailleurs, ce
-qui le consolait un peu, il avait obtenu pour son fils une bourse au
-collége de Bergerac. C'est là que Fernand avait grandi, enfermé
-toujours, en butte aux attaques, car ce titre de _boursier_ est comme un
-point de mire de railleries. De bonne heure pris entre l'humeur
-acariâtre d'un père vieux et n'entendant rien aux premiers élans de la
-jeunesse et la méchanceté de ses condisciples, Fernand s'était posé ce
-hardi problème, qui est celui de la vie même: _vaincre!_ Vaincre les
-concurrents et les obstacles, sauter par-dessus les fossés, culbuter les
-ennemis, et ne s'embarrasser point d'inutiles et gênantes amitiés. On
-appelle cela jeter son lest.
-
-Mais au lieu de marcher à cette victoire par les routes droites et
-larges, Fernand, peu instruit, assoiffé de jouissances, comprimé et
-aspirant à la libre satisfaction de ses besoins, se dicta dès son entrée
-dans le monde, ce programme net, farouche, absolu: _Arriver, coûte que
-coûte et quand même!_
-
-C'est l'idéal, c'est la règle de bien des gens.
-
-Fernand Terral était de cette race de combattants acharnés qui
-disputent, comme avec des crocs, leur proie dans la mêlée humaine. Il
-lui fallait sa place à tous les soleils, une place large qu'il entendait
-conquérir, sinon par le mérite, du moins par la force. La nature l'avait
-fait beau, hardi, entreprenant. Elle lui avait donné l'audace, la grande
-vertu qui devient si facilement le grand vice. Il lui était permis de
-beaucoup oser: il avait les épaules assez larges pour supporter bien des
-espoirs écroulés, bien des châteaux en Espagne tombant tout à coup en
-ruines. Mais il voulait arriver vite, aller droit au but, sans se
-demander où et sur qui il marchait.
-
-Il avait soif, il avait faim. Soif de toute liqueur, faim de la vie
-parisienne, des mets recherchés, de ce je ne sais quoi de pimenté que la
-grande ville, inépuisable, donne en détail et vend en gros. Avec de
-telles idées on ne peut rester longtemps en province, à regarder les
-canards barboter dans le ruisseau de la rue. Fernand quitta
-Saint-Mesmin. Le jour même partait pour Paris, par le même train, un
-compatriote de Terral, un peintre, Charles Bourdenois, qui allait
-tenter, lui aussi, la fortune. Ils avaient été amis d'enfance, et, à
-Coutras, pendant la longue attente du train qui vient de Bordeaux, ils
-échangèrent bien des rêves. On se quitta à Paris. Bourdenois allait
-loger à Saint-Denis, chez un parent, contre-maître dans une usine,
-«s'enterrer,» songeait Fernand. On s'était promis de se revoir. Deux
-heures après, Fernand ne songeait pas plus à Charles Bourdenois qu'il ne
-songeait au vieux père Terral, enfoncé dans sa vieille maison de
-province, seul à présent, comme dans une tanière.
-
-Et qu'allait-il faire à Paris, ce Fernand? Qu'allait y faire Cachemire?
-Attendre le hasard et, au passage, le harponner. Fernand n'avait pas
-d'état. Le père Terral n'avait pas voulu payer les inscriptions de
-droit. L'autre, d'ailleurs, ne tenait pas à s'enfermer encore dans
-l'école. Il n'avait ni place, ni protecteur, ni talent, ni métier. Mais
-il était sûr d'avoir tout cela un jour, ou plutôt de s'en passer. Un
-instant, il songea à se faire homme de lettres. Il y a tant de gens qui
-remplacent la vocation par l'aventure! Il aurait pu réussir. Il laissa
-passer le temps, il ne commença pas, il prit bientôt en dégoût toute
-carrière, vécut d'expédients; un été, à Baden, par hasard, il gagna
-quelques mille francs, et, souriant à cette chance palpable, rentra à
-Paris, joua à la Bourse, mangea tout.
-
-Mais le temps avait marché et Fernand avait vécu,--c'était quelque
-chose,--de plus, quelques-uns commençaient à le connaître à Paris.
-
-Être connu! C'était là son rêve! Non pas qu'il aimât la célébrité! Cela
-ne se monnaye pas. Mais la réputation, c'était le premier échelon de la
-fortune. Un homme connu est plus qu'à demi arrivé. Il trouve des
-protecteurs à revendre, et des amis, et des commanditaires, et des
-prêteurs, et des garants. Donc, Fernand Terral voulait être _connu_.
-Connu par quelque action d'éclat, par quelque excentricité, par quelque
-scandale, que lui importait, mais connu. Parfois, sa pensée se fixait
-sur quelqu'un des privilégiés de Paris, des illustres du boulevard, et
-il se disait: «Si je me mêlais à cette vie, si je me trouvais sur son
-chemin!»--Ou encore, songeant à telle héroïne de la vie facile:--«Si on
-la voyait à mon bras, un soir, se disait-il, je serais en lumière le
-lendemain.» Ainsi raisonnait Fernand Terral lorsque Célestin Fargeau lui
-proposa de le présenter à Cachemire.
-
-C'était peut-être l'occasion qui venait. Fernand se tenait encore en
-marge de ce monde parisien où régnait Cachemire, mais il en connaissait
-tous les secrets et toutes les misères. Riche, il aurait pu s'y
-introduire brusquement, de par le droit du plus offrant; artiste ou
-écrivain, il aurait eu là comme les autres, ses grandes ou ses petites
-entrées. Inconnu, il lui fallait ruser ou s'imposer par quelque
-violence. Il avait vu Cachemire, elle était déjà de celles qui, folles,
-vivent selon le principe du sage, dans une maison de verre. Paris tout
-entier est dans le secret de la vie de ses héros. La Chronique, cette
-Renommée aux cent plumes, s'était emparée de Cachemire, de ses
-vêtements, de ses appartements, de sa façon d'être. On la
-pourctraiturait à l'envi, on retrouvait sa photographie dans les
-Courriers de Paris aussi fréquemment qu'aux vitrines de la rue Vivienne.
-Sa jolie tête brune était célèbre, son sourire,--elle souriait de ses
-lèvres rouges et de toutes ses dents blanches--était banal. On
-retrouvait partout ses beaux cheveux, légèrement ébouriffés sur son
-front mat, son nez un peu gros et spirituel, ses yeux de feu. Ces
-yeux-là avaient rendu fou le quart de Paris. Elle avait de rusées façons
-de les alanguir, de les adoucir, de les mieux attiser en amortissant
-leur éclat. Sa tête penchait gracieusement sur son cou estompé à la
-nuque de cheveux fins, comme ceux qui se jouaient sur ses tempes. Elle
-avait des mains d'enfant, des mouvements de créole. Sa pâleur qu'elle
-affectait, qu'elle préparait, ajoutait à sa séduction. Sous la poudre et
-les pâtes on eût retrouvé le ton brun et savoureux de sa peau de
-paysanne.
-
-Un journal parisien avait publié--par le menu, comme un
-commissaire-priseur--l'inventaire de l'appartement que lui avait meublé,
-rue Saint-Georges, M. Léon de Bruand. L'antichambre donnait sur la salle
-à manger, en vieux chêne authentique avec d'horribles magots, et des
-coquetteries de Saxe. Trois portes: ici le salon, là le boudoir, à
-droite la chambre à coucher. Dans le salon, tendu de blanc, avec un
-plafond peint par Voillemot--par Voillemot ou par Chaplin--des
-jardinières garnies de bruyères rosées, de cathaléas et de fusains du
-Japon teintés de pourpre. Dans le boudoir, des meubles roses, un
-portrait de Cachemire avec une dédicace, une coupe craquelée pour les
-cartes!--une chiffonnière de laque, pour les billets doux. Deux
-hécatombes! Que de tendresses ignorées, de dévouement dédaigné, d'amour
-méconnu. Puis on entrait dans la chambre où le lit blanc, couvert de
-dentelles, se reflétait dans une psyché garnie d'amours joufflus.
-C'était le rêve! Terral, en passant dans la rue, depuis que Fargeau lui
-avait parlé, avait regardé les fenêtres de cette chambre où dormait
-Cachemire, les volets encore fermés à midi.
-
-Elle avait une façon à elle de se vêtir qu'elle avait trouvée
-d'intuition. Mise, avant toutes, à la mode du premier empire, elle
-portait la taille haute, les cheveux à la grecque et les jupes unies.
-Une longue robe blanche, quelques rubans pourpres dans les cheveux, aux
-bras et au cou des cercles d'or, et la voilà charmante. Elle avait
-surtout la manie des chapeaux; elle en changeait chaque jour. Certain
-chapeau orné de plumes de pintades eut seul l'honneur d'être porté une
-semaine. Un jour, elle eut l'idée de compter ceux qu'elle entassait dans
-un coin. Cent vingt chapeaux! Et tous frais et tout neufs. M. de Bruand
-la trouva les jetant en riant à sa femme de chambre qui les recevait à
-la volée.
-
-Terral savait tout cela. Et il allait voir cette femme! Fargeau le prit
-par le bras; ils montèrent en causant de Montparnasse à la rue des
-Dames. Toujours les longs espoirs échangés en chemin!
-
---Quelle ville, disait Terral, et quels hommes ceux qui la tiennent dans
-leurs mains ou sous leur genou.
-
---Ah! çà, mais, s'écria Fargeau en riant, vous me faites l'effet d'être
-un cerveau chauffé à trente-six atmosphères. Dominer Paris, diriger les
-foules! C'est un joli état parbleu. Voulez-vous un moyen d'y arriver?
-Ayez du génie. Appelez-vous Victor Hugo ou Balzac, et ne vous inquiétez
-de rien, c'est fait! Eh! vraiment oui, c'est la grande ville! Que de
-gens ont la soif de Paris, l'hystérie de Paris! que de gens partent pour
-Lutèce, un beau soir, à pied, comme les grands hommes marchent aux
-conquêtes futures, comme Fabert a emboîté le pas vers le bâton de
-maréchal de France, comme Amyot s'est lancé par les chemins, pour ce
-Paris qui était aussi l'intelligence et la lumière de son temps. Il n'y
-a qu'une ville comme celle-là au monde. A Paris, du jour au lendemain,
-du matin au soir, du soir au matin, un homme est célèbre, une femme est
-illustre, pour un héroïsme, pour une infamie, pour un chef-d'oeuvre,
-pour un bon mot, pour un dévouement, pour une méchanceté, pour rien.
-L'ébulition est à l'ordre du jour; cette ville, chauffée à blanc, lance
-des bouillons, et l'écume blanche paraît à la surface. Et c'est cette
-écume qui en est en même temps la gloire et le fléau. Il y a de tout, en
-ces flocons, en ces tourbillons: des hommes de génie et des sots, des
-pourvoyeurs de bagnes et des martyrs d'honnêteté. Le sublimé de
-Paris,--un _sublimé corrosif_, celui-là--c'est Paris, le Paris qui vit,
-qui chante, qui pleure, qui caresse, qui menace, qui jette au monde en
-pâture sa ration d'esprit, de joie, de terreur, sa part de chanson et sa
-part de drame; Paris le grand acteur que tous regardent et qui chaque
-soir, devant tous, joue un rôle nouveau, souvent sublime, parfois
-terrible, étonnant toujours. Il fait bon, pour les ambitieux,
-passionner cette ville de passion, et la dominer tout entière. La grande
-Catherine se fût faite courtisane, si elle n'avait pu être impératrice,
-pour avoir cette capitale à ses pieds. On devient infâme à vouloir
-régner sur ces tas de maisons qui pensent. Voilà pourquoi tant de
-chastes et pures consciences, venues de partout, sont tombées, dès le
-premier pas, dans la boue, sans se relever jamais. Ces pavés vous
-donnent le vertige. Il y a des tentations de toutes parts, dans les
-boutiques qui flamboient, dans les fenêtres qui rayonnent, dans les
-regards qui étincellent, dans les ombres qui glissent la nuit le long
-des rues. La chute est partout, le succès n'est qu'en un seul endroit:
-un oasis de luxe, dans un désert de fange. Règle générale, donc:--prenez
-garde à vous crotter! Gare à vos pantalons et à vos consciences!
-
---Mais chut, maintenant, dit Fargeau! Nous allons voir une malade.
-
-Victoire Herbaut s'affaiblissait chaque jour. Le médecin désespérait.
-Bien souvent elle avait fait demander Cachemire. Elle voulait se
-rattacher à elle, la revoir un peu, causer. Elle voulait peut-être la
-ramener à Joseph. Joseph était là. Mais lorsque Cachemire entrait, il
-prenait sa casquette et gagnait l'escalier;--toujours doucement, avec
-son honnête sourire.
-
---Tu ne l'aimes donc plus? lui demandait sa soeur parfois.
-
---Je n'aime pas ses robes.
-
---Mais tu souffres peut-être?
-
---Moi, petite soeur, j'ai mal à ton bras, voilà tout.
-
---Bien vrai?
-
---Quand on te le dit. La petite bête est morte ou envolée, comme on
-voudra. Au choix: _de Profundis_--ou bon voyage!
-
-Cachemire venait là par distraction peut-être. Puis, cette douleur était
-un spectacle aussi. Ensuite, cela la changeait, et la rue des Dames
-était, au surplus, un but de promenade.
-
-Fernand Terral la vit enfin. Il se campa devant elle comme un général
-devant une citadelle, l'étudiant, interrogeant ses grands yeux noirs,
-voulant deviner et dompter cette femme qu'on ne domptait pas. Il y
-réussit. Dès l'abord, il étonna Cachemire. Ses regards avaient quelque
-chose d'assez dédaigneux et de fier qui intriguèrent et irritèrent un
-peu Suzanne. Elle se sentit piquée. Fernand, avec ses cheveux noirs,
-insolemment épais, son teint mat, sa moustache relevée, sa mâle stature,
-n'était pas un cavalier de médiocre suffrage. Elle le retrouva le
-lendemain encore au chevet de Victoire Herbaut, et le surlendemain, il
-l'attendait encore. Il la séduisit par une froideur profondément jouée,
-car la beauté et le charme de cette femme le séduisaient. Il l'attira à
-lui, et Cachemire en vint à aller visiter Victoire, non pour Victoire,
-mais pour ce jeune homme dont les grands yeux brillants la troublaient.
-
-Fargeau ne se montrait que rarement. Quelquefois M. de Bruand venait
-chercher Cachemire au chevet de Victoire. Il la trouvait, causant avec
-Terral, et ne paraissait pas s'en apercevoir.
-
-Il essayait de donner du courage à la malade, saluait le jeune homme et
-s'éloignait.
-
-Fernand avait envie de le poursuivre dans l'escalier et de le frapper au
-visage.
-
-Quand Joseph rentrait, bien souvent il rencontrait Terral près du lit,
-avec Suzanne. Il le regardait et ne le saluait pas, ne disait rien à
-cause de sa soeur, mais devinait tout. Quand Terral s'éloignait,
-Suzanne lui donnait la main.
-
-Les forces de Victoire diminuaient de plus en plus. Elle le sentait,
-souriait, disait à son frère:
-
---Allons, cette fois, c'est fini!
-
---Mais non, mais non... courage!
-
---Ah! du courage! J'en ai eu assez, hein? Ce n'est pas maintenant que
-j'en ai besoin! Toujours piocher, c'est dur! Il m'en a pris des envies
-de flâner des fois! Mais comment faire?
-
-Joseph s'asseyait au pied du lit, regardait sa soeur avec des yeux qui
-caressaient, et voulait causer. Mais elle l'interrompait:
-
---Tu sais, mon Joseph, il ne faut pas lui en vouloir à _lui_. Ce n'est
-pas un mauvais homme au fond. Quand je ne serai plus là, mon pauvre
-petit, il faudra le faire relâcher. Tu me le promets? Je ne veux pas le
-voir. Ça ferait encore des histoires. Mais quand il saura que je n'y
-suis plus, je parie qu'il réfléchira, tout fou qu'il est. Et puis, voilà
-une chose que je voudrais... Sa montre est au Mont-de-Piété,--sa montre
-en argent. Il y a joliment longtemps. Ce qu'elle me coûte, je ne le
-sais même pas. J'ai toujours renouvelé les reconnaissances. Cette pauvre
-montre! Il l'avait le jour de nos noces. Le soir, aux _Barreaux Verts_,
-pendant le repas, il la regardait, il la regardait... Après ça, qui te
-répond qu'il ne m'aimait pas? Je n'ai peut-être pas su le prendre. Je me
-suis toujours dit: Rien ne serait arrivé, rien, si nous avions eu un
-enfant.
-
-Elle revenait toujours à cette idée:--Tu dégageras la montre?
-
-Joseph promettait.
-
---Tu la lui porteras, quand tu auras retiré la plainte, tu lui diras
-bien que je ne lui en veux pas, que je suis partie en oubliant tout.
-N'est-ce pas, Joseph? Ou, si ça ne peut pas s'arrêter, ne le charge pas
-trop, va. Il ne me fera plus de mal.
-
-Et Joseph, suffoqué, se levait et allait fumer une cigarette sur le
-palier, pendant que les larmes lui coulaient sur les joues. Il savait
-bien, il voyait bien qu'elle allait mourir.
-
---C'est le premier chagrin, songeait-il, qu'elle aura fait à ceux
-qu'elle aime!
-
-Un soir, Cachemire rentrait du théâtre, au bras de M. Léon de Bruand.
-
-On lui remit une lettre.
-
-Elle n'était pas signée. Mais c'était Joseph qui l'avait écrite. Elle
-reconnut l'écriture.
-
---Ah! parbleu! dit-elle simplement, je l'avais condamnée, moi aussi.
-
---Qui donc? fit M. de Bruand.
-
-Cachemire lui tendit la lettre.
-
-«_Victoire est morte. Elle vous aimait bien. On l'enterrera
-après-demain, à l'église des Batignolles; dix heures._»
-
---Pauvre femme! dit M. de Bruand.
-
-Cachemire, devant la glace, arrangeait ses cheveux pour la nuit.
-
-Elle se souvint, pourtant, le surlendemain, en prenant son chocolat dans
-le lit, que, ce jour-là, on enterrait Victoire Herbaut. Elle appela sa
-femme de chambre.
-
---Je m'habille!
-
---Et quelle robe prendra madame?
-
---Attendez... Ah! en sortant de l'église, je vais à Asnières, chez
-Coralie. Donnez-moi ma robe mauve!
-
-La messe était dite dans une chapelle basse. La bière, couverte du drap
-noir, attendait, au milieu, entre les cierges. Joseph avait payé les
-frais de l'église. Il était là, blanc comme un linge, avec les yeux
-rouges. A côté de lui les amis d'atelier, de pauvres gens, de vieilles
-femmes. Le prêtre disait la messe vivement et récitait les prières avec
-des borborygmes. Fernand Terral était venu. Il regardait, en curieux,
-ces gens qui priaient ou pleuraient.
-
-Tout à coup on entendit un bruit de chaises remuées sur les dalles.
-
-On se retourna.
-
-C'était Cachemire qui entrait, avec des frous-frous, un livre de messe
-en velours bleu dans ses mains gantées.
-
-Elle s'agenouilla près de la bière.
-
-Les yeux fatigués de Joseph la regardaient.
-
-Quand on bénit le corps, elle prit le goupillon des mains de Fernand,
-qui s'était avancé, et le remercia d'un sourire.
-
-Puis elle fit le signe de la croix avec l'eau bénite.
-
-Au moment de partir, elle dit à Fernand:
-
---Votre bras jusqu'à ma voiture, monsieur Terral?
-
-Intérieurement Fernand sourit.
-
---Pauvre femme! dit Cachemire en sortant de l'église. Monsieur Terral,
-venez donc me trouver chez moi. J'y suis tous les jours après la
-répétition et jusqu'au dîner, de quatre à cinq heures.
-
-Fernand s'inclina.
-
-Cachemire, à Asnières, montait en canot avec les amis de Coralie,
-pendant que Joseph demeurait encore, accablé, devant la tombe à peine
-fermée de madame Herbaut.
-
-Terral arrivait, à l'heure dite, dans la vie de Cachemire. Elle
-s'ennuyait. M. de Bruand lui offrait un luxe trop uniforme; il y avait
-un nuage dans son bonheur. Ce n'était pas cela, c'était une autre vie,
-plus heurtée, qu'elle avait désirée, qu'elle rêvait, au bord de l'eau,
-là-bas, dans ses songeries malsaines, que berçaient les frissons des
-peupliers. Joseph Guérin, les cabotins de Montparnasse, M. de Bruand,
-les rencontres de coulisses, c'était bien, mais il n'y avait point là
-encore l'homme fait pour elle, _son maître_. M. de Bruand était trop
-poli, Joseph avait été trop aimant. Elle rêvait d'être battue. Elle se
-jeta à la tête de Fernand. Avant même qu'il fût son amant, il la
-dominait, la pliait à ses volontés. C'était bien ce qu'il avait espéré.
-Une fois à lui, elle se sentit heureuse, elle voulut l'être tout-à-fait,
-briser sa chaîne, laisser là M. de Bruand, laisser le théâtre, aller
-vivre de pain et d'oeufs à la coque quelque part, dans un
-grenier.--Allons donc, fit Terral. Il la voulait en évidence, aimée,
-enviée. Ce n'était pas une maîtresse pour lui, mais un instrument. Il
-n'avait jamais aimé, n'aimerait jamais. «--La mansarde, le grenier de
-Béranger, dit-il: Tu es folle!» C'était ce grenier qu'il voulait
-fuir,--«Non, tu resteras avec M. de Bruand. Que m'importe? Je sais que
-tu m'aimes, cela me suffit. D'ailleurs tu es chez toi, il te laisse
-libre. Laisse-moi faire mon oeuvre, j'ai le levier. Le pavé cédera!--»
-
---Tiens, tu es un ange, toi, disait Cachemire qui ne comprenait pas.
-
-Elle était satisfaite, elle vivait. C'était, du matin au soir, un
-mouvement, une correspondance, des petits mots, des lettres de Fernand
-qu'elle recevait, qu'elle embrassait, qu'elle portait sur elle, qu'elle
-relisait. Ils couraient ensemble dans des fiacres, Terral baissant les
-stores pour qu'on ne le vît pas, car ce n'était pas l'heure, il fallait
-attendre, il s'afficherait quand il faudrait.--Tu as donc honte de moi?
-disait-elle en l'embrassant. C'était des bavardages sans fin. On allait
-dans les coins de Paris où le _tout Paris_ ne va pas, dans les théâtres
-de banlieue, à Saint-Denis, au Jardin des Plantes. Cachemire s'excusait
-comme elle pouvait auprès de M. de Bruand, mentait comme un diplomate
-pour expliquer ses absences, et retrouvait tous les fils de sa toile
-avec une adresse qui tenait du prodige. Et quelle joie de s'échapper de
-ce boudoir qu'elle avait voulu et qui lui pesait, d'aller manger du pain
-de seigle quelque part, grignoter des goujons, redescendre, se
-rapprocher du ruisseau. Ces écoles buissonnières étaient rares. On
-pouvait être découvert. Terral se savait mieux caché à Paris que partout
-ailleurs, et il le cachait, cet amour, comme un adultère. L'amour volé!
-Je crois justement qu'il a sa punition, à Paris, dans ceci, que, pour se
-satisfaire, il lui faut courir les hôtels, se blottir dans les fiacres,
-se dissimuler vulgairement, se faire bas. Les promenades au grand
-soleil, les journées où l'on part le matin, joyeux, et d'où l'on revient
-le soir, baigné d'air, lui sont interdites. Il cherchait les bois: il a
-les ruelles!
-
-
-
-
-V
-
-
-La fuite de Suzanne avait porté un coup terrible au père Labarbade. Il
-n'avait plus le coeur à l'ouvrage, vieillissait et chaque jour
-devenait plus sombre. On le voyait bien, à Samoreau. Les commères en
-caquetaient sur le pas de leurs portes. Les amis de l'aubergiste lui
-disaient de _faire attention_, qu'on doit se soigner si l'on veut ne pas
-tomber malade, et qu'il faut parfois secouer le chagrin pour qu'il
-s'envole. A tout cela, Labarbade répondait par des haussements
-d'épaule, allait s'asseoir sur le banc, devant l'auberge, et regardait
-couler la Marne, comme un homme qui a envie de se noyer.
-
-Sa femme lui disait quelquefois:
-
---Tu deviens maussade, sais-tu, et tes pratiques déserteront l'auberge
-si tu continues à leur présenter ce visage de mauvaise humeur.
-
---A leur aise, disait-il.
-
-Il ajoutait quelquefois:
-
---L'auberge peut bien tomber si elle veut. Nous en aurons bien assez
-pour nous, n'est-ce pas?
-
---Pour nous, oui, parbleu! Pour toi surtout.
-
-Tu t'habilles comme un paysan et tu vis comme un ours. Mais pour le
-petit?
-
-Et Labarbade avait alors un amer sourire.
-
---Ah! parlons-en du petit!... Je m'en moque pas mal. Il a des bras, il
-travaillera. J'ai bûché dur, moi, il me semble. A chacun son tour. Se
-sacrifier pour ses enfants, à présent? Une bêtise.
-
-La plupart du temps, madame Labarbade regardait alors son mari, et le
-bravant du regard et du geste:
-
---Est-ce la faute d'Adolphe, disait-elle, si ta fille est allée faire à
-Paris les cent dix-neuf coups? Pauvre petit amour. Il faut bien que sa
-mère l'aime, puisque tu le détestes...
-
---Moi?
-
-Et bien souvent encore, Labarbade quittait la place, sortait par la
-porte de la cuisine, allait s'asseoir dans le jardin, sous le grand
-cerisier où, toute petite, il avait fait jouer Suzanne, et quand il se
-sentait bien seul, il pleurait.
-
-Madame Labarbade le voyait, un matin, pâle, les yeux rouges, très-agité,
-qui marchait dans la maison, comme un automate, au hasard. Il était venu
-des peintres de Barbison qui avaient commandé un repas, de la friture,
-des côtelettes, et qui attendaient, dans la salle, en chantant.
-
---Eh bien! dit-elle, t'occupes-tu du déjeuner? On réclame. Ils
-appellent.
-
---Le déjeuner? fit Labarbade machinalement. C'est vrai, ils ont commandé
-un déjeuner. Où est le poisson?
-
---Dans le bateau; veux-tu que j'aille le chercher?
-
---Quel bateau? dit-il.
-
-Madame Labarbade le regarda d'un air effrayé.
-
---Ah çà! qu'as-tu donc, dit-elle... Tu deviens fou?
-
---Le diable m'emporte, ma tête se perd... Ils crient, ces gens-là à
-présent?
-
-On entendait chanter, à tue-tête, le grand morceau du _Nouveau_, paroles
-et musique célèbres dans les ateliers:
-
- Voici les apprêts du supplice
- _Nouveau_, tu vas mourir!
- Ton père et toute sa famille
- Versent sur toi des larmes de sang!
- Une, deux, trois!
-
---Voyons, dit madame Labarbade, veux-tu les servir, oui ou non?
-
---A quoi bon? fit-il. Je suis fatigué. Je suis malade.
-
---Malade?
-
---Je ne me tiens plus. Tu ne vois donc pas que j'ai la fièvre? Qu'ils
-s'en aillent!
-
-Dans la salle à manger, les couteaux accompagnaient sur les verres la
-vieille complainte de Barbison:
-
- Les peintres de Barbison
- Ont des barbes de bison!
-
---Décidément, tu veux perdre ton auberge, tiens! dit madame Labarbade.
-
-La porte de la cuisine s'ouvrit et un jeune homme aux cheveux roux
-s'écria:
-
---Quand vous serez satisfait de notre _pose_, père Labarbade, nous vous
-saurons gré d'apporter le goujon?
-
---Il n'y a pas de poisson ici, dit Labarbade brusquement.
-
---Comment?
-
---Inutile d'attendre. Vous ne déjeuneriez pas.
-
---Vous dites?
-
---Allez au pont de Valvins, on vous servira.
-
---Ah çà! dit le jeune homme, mais c'est insensé, cela!
-
---Vous ne voyez donc pas qu'il est fou, dit madame Labarbade. Je vais
-vous servir, moi!
-
-Elle mit bravement la main à la pâte et quand ils furent partis, elle
-s'approcha de Labarbade, courbé en deux sur une chaise.
-
---Quand on est malade, dit-elle, on se couche. Je ferai bien aller les
-fourneaux sans toi, tu sais. Je n'ai pas peur de me salir les mains,
-après tout. Nous avons Adolphe à élever, et je veux qu'il ait de quoi
-s'établir à sa majorité.
-
---Nous ne sommes pas des mendiants, dit Labarbade.
-
---Il ne manquerait plus que cela. Mais si tu peux doubler les quatre
-sous que nous avons, pourquoi ne pas le faire? Tu étais plus courageux
-que cela quand tu travaillais pour mademoiselle ta fille!
-
---Ah! pour Dieu, s'écria brusquement Labarbade, ne parle pas de ma
-fille!
-
---Et pourquoi? dit-elle. Elle est donc sacrée à présent, mademoiselle
-Cachemire!
-
---Cachemire! dit-il en se levant. Pourquoi l'appelles-tu Cachemire? Tu
-es une mauvaise femme! Je te défends de l'appeler Cachemire. Ce n'est
-pas son nom, n'est-ce pas? Je sais bien, je sais bien. Tu ne l'as jamais
-aimée. Était-elle assez malheureuse ici! C'est peut-être toi qui es
-cause... Et moi, bête brute, qui la battais... Donne-moi de l'eau,
-ajouta-t-il en retombant assis... Oh! ma tête!... Quand je te dis de me
-donner de l'eau!
-
-Madame Labarbade haussa les épaules, remplit un bol à la fontaine et
-l'apporta à Labarbade, qui y trempa son mouchoir.
-
-Il se rafraîchissait le front, les tempes, les lèvres qui le brûlaient.
-Ses yeux semblaient de feu. Il regardait avec une expression souffrante
-et fixe.
-
-Il voulut se lever encore, ses jambes plièrent.
-
---Mais qu'est-ce que j'ai donc? dit-il.
-
---Eh! parbleu, fit-elle. Tu as que tu t'emportes pour une ingrate qui ne
-se moque pas mal de toi et de nous, et que tu vas te donner la migraine!
-
---Qui t'a dit qu'elle ne pensait pas à moi? Je l'ai maudite, c'est comme
-si je l'avais chassée. Elle n'ose plus revenir. Elle m'aime encore.
-J'irai à Paris, j'irai. Je la verrai. A quelle heure part le train?...
-Il faut une demi-heure d'ici à Fontainebleau. Je serai ce soir à Paris.
-Où est mon chapeau?... Je ne peux pas avoir mon chapeau à présent? Tu me
-regardes là comme une oie. Je suis bien libre d'aller embrasser Suzanne,
-n'est-ce pas?... A moins qu'elle ne me fasse mettre à la porte. C'est
-possible. Tout est possible. Elle a des chevaux, des robes de soie. Je
-te les déchirerai, ses robes! Tu dis?... Je te demande ce que tu dis?
-
---Rien, fit madame Labarbade, qui commençait à avoir peur.
-
---J'étouffe, continuait-il... Un bain de pieds... Ça ferait descendre le
-sang... Je serais mieux. Oh! je suis malade, je le sens bien. Il me
-semble qu'on me scie la tête... Je veux me coucher!
-
---Et s'il vient du monde encore?
-
-Labarbade éclata de rire.
-
---A la porte, le monde, à la porte!
-
-Madame Labarbade fut effrayée de ce rire nerveux, Elle courut chez le
-médecin,--qui, en arrivant, trouva Labarbade couché, lui tâta le pouls,
-l'interrogea et partit, hochant la tête, disant à madame Labarbade:
-
---C'est fort grave. Attaque foudroyante. Il y a longtemps que couvait
-fort l'encéphalagie hématogène. Votre mari est tombé comme frappé par un
-coup de feu.
-
---Mais qu'est-ce donc? Il est fou?
-
---C'est la fièvre chaude. Je le saignerai tout à l'heure. Je vais
-chercher ma trousse. En attendant, de la glace autour de la tête.
-
---La fièvre chaude! dit madame Labarbade.
-
-Et cette fois elle fut atterrée.
-
-Le délire gagnait déjà Labarbade. Il se remuait dans son lit par
-brusques soubresauts. Tantôt il se tenait sur son séant, roulant des
-yeux hagards, tantôt il se couchait de tout son long, cherchant dans ses
-draps un peu de fraîcheur. Il n'entendait et ne voyait rien, ne
-comprenait plus. Toutes ses souffrances refoulées, ses amertumes, ses
-douleurs lui venaient aux lèvres. Il appelait sa fille et la repoussait,
-il la maudissait, voulait l'embrasser et parlait de la tuer. Il criait,
-râlait et pleurait. Ses mains désignaient parfois quelque chose ou
-quelqu'un dans le vide; elles s'étendaient, pleines de caresses, puis,
-tout d'un coup presque au même instant, se roidissaient et se
-crispaient, chargées de menaces. Le visage était ravagé, déjà presque
-méconnaissable. Madame Labarbade tremblait. Elle était toute seule dans
-cette auberge avec le mourant, qu'elle prenait pour un fou. Elle se
-sentit saisie de terreur, et, laissant le malade là, elle voulut
-s'enfuir, aller chercher Adolphe à la pension, une voisine,
-quelqu'un... Comme elle ouvrait la porte, le docteur rentrait. Il
-voulait saigner Labarbade. Mais il se débattit et lutta; il fallut
-appeler des maçons qui travaillaient à côté pour maintenir le pauvre
-homme en délire. Ensuite, madame Labarbade leur versa la goutte.
-
-Cette saignée fit du bien à Labarbade; elle l'affaiblit. Il put
-s'assoupir et dormit jusqu'au soir.
-
---Je reviendrai, dit le docteur, demain matin. J'espère que la nuit sera
-tranquille.
-
-Vers neuf heures, Madame Labarbade veillait auprès de son mari, à la
-chandelle, en compagnie d'une vieille femme de Samoreau, qui se vantait
-de connaître des _simples_ pour les guérisons.--Labarbade s'éveilla. Il
-se redressa brusquement, regarda la lumière avec deux yeux fixes, et
-dit, d'une voix creuse et brusque:
-
---Qui est là?
-
---Moi! dit madame Labarbade.
-
---Qui, vous?... Suzanne! Où est Suzanne? L'avez-vous vue? C'est elle que
-je cherche. Pourquoi m'a-t-on attaché dans ce lit? Est-ce que je suis un
-coquin, moi? Qu'est-ce que j'ai fait? Où est-elle?
-
-Les deux femmes se regardèrent. C'était le délire qui continuait.
-Labarbade rejeta loin de lui sa couverture et sortit du lit. Ses pieds
-brûlants s'appuyaient sur le carrelage de la chambre. Il marchait,
-gesticulant, devant ces femmes effarées qui tremblaient de terreur.
-
---Je la leur enlèverai, parbleu, ma fille! Ils me la rendront. Adolphe!
-qui a parlé d'Adolphe? Ah! les enfants! Des ingrats... des ingrats...
-J'espère que je l'aimais, celle-là! Plus que le petit, tu as dit? Oui,
-eh bien, après?... Il se moque pas mal de moi, lui... J'ai faim... A
-manger! Je veux manger, sacrebleu!... Certainement, je la reverrai,
-Suzanne! Ah! qu'il fait chaud!... Anaïs!
-
---Quoi? dit madame Labarbade toute surprise de ce nom ainsi jeté dans ce
-chaos et qui était le sien.
-
---Je t'avais dit de me donner mes habits d'été. Tu ne l'as pas fait...
-Je sais, si je pouvais étouffer, cela t'irait... N'aie pas peur, tout te
-reviendra, tout. Nos pauvres rentes sont à ton nom. Mais, vois-tu, ce
-n'est pas une raison; il fallait me donner mes habits d'été!
-
---Oh! dit madame Labarbade effrayée, ne le croyez pas, madame Germain...
-Il est fou!...
-
---Voulez-vous que je lui fasse une tisanne? dit madame Germain.
-
---Oui.
-
-La bonne femme tira des herbes de sa poche, les jeta dans une cafetière
-et y versa de l'eau mélangée de vin blanc, puis elle mit la cafetière
-sur le feu.
-
---Et vous croyez?
-
---Vous verrez.
-
-Labarbade, épuisé, s'était rejeté instinctivement sur son lit. Ses
-cheveux, presque blancs, roulaient, pleins de sueur, sur l'oreiller. Sa
-poitrine, découverte par l'ouverture de la chemise, se soulevait par
-brusques secousses, et la gorge se contractait sous des pressions
-douloureuses. Ses yeux, fiévreux, élargis, égarés, regardaient le
-plafond. Il ne jetait plus que des mots sans suite, des soupirs:
-
---Ah! mon Dieu!... Suzanne!... Maudite la mort!
-
-Lorsque la mixture de madame Germain fut prête, on essaya de la faire
-prendre au malade. Mais il saisit la tasse qu'on lui tendait, et la
-brisa contre la muraille.
-
---Du poison! dit-il, du poison!
-
-Madame Labarbade devint rouge, puis verte de colère.
-
---Ah! s'écria-t-elle, c'est trop à la fin. Je ne suis pas ta fille,
-moi!...
-
-Elle sortit et laissa Labarbade délirer toute la nuit. Madame Germain,
-profondément vexée du peu de succès de sa _panacée_, s'était retirée
-aussi. Le malade était seul dans sa chambre, éclairée par une veilleuse.
-Il criait, il menaçait, il geignait; il parlait à des êtres invisibles.
-La fièvre l'envahissait de plus en plus, et l'étreignait à présent tout
-entier. Quelquefois il riait d'un rire strident, et terrifiait madame
-Labarbade, qui l'entendait, assise sur une chaise, dans la pièce du bas.
-
-Elle n'osait plus bouger. Il lui semblait que ces cris et cette fureur
-s'adressaient à elle. Elle eût tremblé que, passant la nuit au chevet de
-Labarbade, il ne se jetât sur elle comme un insensé. Elle restait donc
-là, devant le feu, écoutant ces plaintes et ces exclamations qui
-déchiraient la nuit et la faisaient tressaillir comme autant de
-secousses électriques. Les ombres des meubles qui dansaient, mises en
-mouvement par la flamme remuante du foyer, l'effrayaient encore
-davantage. Elle se levait parfois, soulevait les rideaux de la fenêtre
-et regardait, dans la campagne, si le jour ne venait pas.
-
-Les étoiles brillaient sur le ciel clair, et se reflétaient dans l'eau
-calme; les silhouettes des maisons se détachaient nettement sur l'autre
-rive. C'était la nuit.
-
-Madame Labarbade revenait à sa chaise, s'asseyait, poussait un soupir et
-songeait.
-
-Elle songeait à cette Cachemire que Labarbade aimait encore, et au petit
-Adolphe, à son fils, qui dormait, à cette heure, dans son lit de fer, à
-la pension Desvignes, de Fontainebleau. Elle savait que Suzanne avait
-fait fortune à Paris et trouvé la pie au nid dans les quartiers neufs.
-Elle avait lu les journaux; elle y avait vu, signalés l'un après
-l'autre, les succès de Cachemire.
-
-Son imagination grandissait ces petits faits divers de la chronique et
-en faisait des événements. Elle pensait que Cachemire devait être riche,
-et bien souvent déjà elle avait regretté, comme elle disait, de l'avoir
-_tarabustée_. Elle se disait cela à elle-même. D'ailleurs, elle haïssait
-toujours autant Suzanne,--davantage peut-être--depuis qu'elle était
-devenue Cachemire. Elle se reprochait seulement de s'être fait une
-ennemie de cette enfant, qui maintenant pouvait être une puissante
-alliée.
-
---Car elle doit m'en vouloir, se disait-elle. Quel dommage! Quel appui
-Adolphe eût trouvé chez elle! Ah! si j'osais... Non. Assurément elle
-m'en veut encore. Puis elle se disait qu'après tout Suzanne était
-faible, capable d'une violence et d'un coup de tête, incapable d'une
-longue rancune et d'une haine profonde. Elle se répétait que la soeur
-pouvait, si elle voulait, assurer l'avenir du frère, et souriant alors,
-elle bâtissait d'ambitieux châteaux en Espagne...
-
-Le matin venait. La lumière blafarde entrait dans la salle où madame
-Labarbade avait passé la nuit. Là-haut, dans la chambre du malade, plus
-de cris, plus rien. Le feu s'éteignait. Frissonnante, madame Labarbade
-se leva, et monta l'escalier en bâillant.
-
-A la porte de la chambre de Labarbade, elle s'arrêta, tendit l'oreille
-et écouta. Point de bruit. Elle tourna la clef, entra brusquement et
-regarda le lit.
-
-Personne. Au même instant, en une seconde, elle aperçut, dans un coin de
-la chambre, couché roide, les jambes croisées, les bras étendus, la face
-contre le carreau, Labarbade, les pieds encore enveloppés, et comme
-empêtrés dans la couverture, qui, retenue aux tringles des rideaux,
-n'avait pas suivi tout entière le corps. Il s'était, en voulant
-s'élancer hors de son lit sans doute, ouvert le crâne à la tempe droite,
-contre le marbre de la commode, et déjà le froid de la mort était venu.
-Madame Labarbade poussa un grand cri en touchant ces membres glacés.
-
-Le médecin, qui arriva bientôt, déclara que le décès remontait à trois
-ou quatre heures.
-
---Madame, ajouta-t-il un peu sévèrement, on ne laisse jamais seuls des
-malades attaqués de fièvre chaude.
-
-Il hocha la tête et ajouta:
-
---Au surplus, le cas était foudroyant et tout à fait désespéré.
-
-C'était une consolation.
-
-Madame Labarbade, le jour même, alla chercher son fils à la pension.
-
---Ton père est mort, lui dit-elle.
-
---Ah!
-
-Il baissa un moment la tête, puis, tout à coup:
-
---Aussi, cela m'étonnait de te voir. Je me disais: Ce n'est pourtant pas
-un jour de sortie!
-
-On enterra Labarbade sans grands frais. Le petit Adolphe portait une
-grosse couronne. Quand on descendit la bière dans la fosse, il jeta sa
-couronne, et, curieusement, se pencha pour juger de l'effet qu'elle
-faisait sur le cercueil.
-
-Le soir, madame Labarbade le prit entre ses bras, le caressa et lui dit
-en l'embrassant:
-
---Tu n'as plus que moi maintenant, mais tu n'as pas perdu celui des deux
-qui t'aimait le mieux.
-
---Est-ce que tu me remettras en pension, toi! dit l'enfant.
-
---Nous verrons. Peut-être. Je ne sais pas.
-
-Elle songeait à Cachemire.
-
---On s'y _embête_ tellement, dit Adolphe.
-
---Pauvre chéri, va, fit la mère. Tu es tout pâlot, c'est vrai. Tiens, va
-prendre la clef de la grande armoire dans le paletot gris de ton père,
-que je te fasse une _trempette_ dans un petit verre.
-
-Le jour même de la mort de Labarbade, elle avait écrit à Cachemire.
-Cachemire n'était pas à Paris. Léon de Bruand l'avait emmenée passer une
-huitaine de jours à Arcachon. La lettre traîna dans la loge du
-concierge. Lorsque Cachemire revint, elle la découvrit dans un tas de
-billets, la prit et la lut avant les autres, devint un peu pâle et resta
-absorbée dans un fauteuil.
-
-Presque au même instant sa femme de chambre entrait.
-
---Madame, c'est le coiffeur.
-
---Bien. Tout à l'heure. Tu ne sais pas, Constance?
-
---Madame?
-
---Mon chapeau de crêpe rose, impossible de le mettre! Je suis en deuil à
-présent.
-
---En deuil?
-
---Papa est mort!
-
---Ah! madame!
-
---Oh! ça me contrarie. Si tu crois qu'on n'aime pas ses parents. C'est
-vrai ça, me voilà _toute chose_. Eh bien! où est-il ce coiffeur?
-
-Le coiffeur entra.
-
---Il y a longtemps que vous ne m'avez coiffée, M. Anatole? A Arcachon,
-pas un bon perruquier. Je suis peut-être trop difficile. Vous savez,
-vous me lirez toujours le _Moniteur de la Coiffure_. Je voudrais y
-trouver un _type_ nouveau... Ah! que je suis contrariée!... Avez-vous
-déjà perdu votre père, vous?
-
---Il y a joliment longtemps!
-
---Ça vaut mieux. Quand on est petit, on ne s'en aperçoit pas! Oh! c'est
-assez de frisure, allez. Je suis bien comme cela. Aujourd'hui, je reste
-ici, d'ailleurs. Au fait, avez-vous des nouvelles de la pièce de
-Meilhac? Qu'est-ce qu'on en dit? Je voulais revenir d'Arcachon deux
-jours plus tôt pour être à la _première_! Ah! bien oui!... Mon _époux_
-était enchanté des sapins, de l'odeur de résine, des promenades en
-canot, de la mer... Et moi _je me faisais vieille_! Ah! Dieu!
-
---C'est un succès, cette pièce.
-
---Et Camille?
-
---Hum! hum! vous savez. Je rasais ce matin M. Olivier Renaud. Il prétend
-qu'elle est actrice comme le serait une tulipe. Jolie, rien de plus.
-
---Gentillette, oui! Encore si c'était elle qui eût perdu son père! Elle
-est blonde. Qu'est-ce que cela lui ferait, le deuil?
-
---Eh bien, à demain, monsieur Anatole! dit Cachemire en saluant d'un
-petit mouvement de main, à l'espagnole.
-
-Elle s'étendit sur une causeuse, les bras nus et repliés sous sa tête
-brune, ferma les yeux et essaya de dormir. C'était sa sieste. Mais le
-sommeil ne vint pas. Elle se releva, et sonna sa femme de chambre. Elle
-voulait avoir des nouvelles de Fernand Terral.
-
---Il est venu hier encore, dit Constance. Je l'ai averti du prochain
-retour de madame. Assurément, il reviendra aujourd'hui.
-
---J'y serai pour lui. Si _Monsieur_ vient, tu lui diras que je suis au
-Bois. Dis à Firmin qu'il attelle et qu'il aille promener ses chevaux où
-il voudra.
-
-Les huit jours qu'elle avait passés à Arcachon avaient semblé bien longs
-à Cachemire. Elle aimait ce Terral, ou peut-être croyait-elle l'aimer:
-en tout cas, il s'était imposé à elle, il l'avait conquise, la subissait
-et l'adorait à la fois. Il avait bien visé; il avait attaqué ce coeur
-de femme par toutes ses vanités et par tous ses vices. Il avait su, tout
-en lui montrant son amour, lui faire entrevoir quelque chose comme un
-mépris. Elle se sentait dominée par cette volonté de fer, transportée,
-enivrée et rapetissée aussi sous un regard ardent, impuissante devant
-cet implacable jeune homme qui semblait se livrer et qui se gardait tout
-entier. Si Léon de Bruand l'eût aimée ainsi, d'un amour où la raillerie
-succédait brusquement aux caresses, Cachemire eût adoré Léon de Bruand.
-Mais Léon, plus froid et plus dédaigneux en réalité, quoiqu'il
-n'affichât point son dédain, se contentait de sourire, de traiter
-Cachemire en enfant gâté et de céder poliment à tous les caprices qui ne
-pouvaient l'entraîner trop loin. Fernand, au contraire, s'étudiant à
-pénétrer chaque jour plus avant dans le coeur de cette femme, à la
-dompter, à l'étonner, à se poser devant elle comme un problème, à la
-fasciner par le contraste de ses élans et de ses froideurs, s'emparait
-peu à peu de Cachemire, la séduisait par ses railleries et ses
-amertumes, par sa gaieté feinte, par ses regards hardis, par la
-conscience de sa force et de sa beauté. Léon de Bruand avait voulu
-emmener Cachemire à Arcachon. Mais elle ne fût point partie si Fernand
-ne lui eût pas dit de partir. Elle eût tout risqué pour lui, tout brisé.
-Elles croient peut-être, ces vierges folles, se rattacher ainsi à la
-pitié, à la vertu, au pardon, à tous les soleils purs et réchauffants,
-en se livrant, sans lutter, au courant passionné qui les emporte, comme
-si ce nouvel amour, comme si cette âpre volupté pouvaient «refaire une
-virginité» à ces Marions qui prennent le désir pour le repentir.
-
-Mais Fernand Terral trouvait peut-être que l'heure n'était pas venue de
-regarder en face Paris,--le Paris presque fantastique des rêves,--avec
-Cachemire à son bras. Il voulait être sûr de cette femme, et l'éprouver,
-il voulait surtout frapper un coup de Maître Ambitieux; par exemple,
-ajouter un autre titre à celui qu'on ne manquerait pas de lui donner.
-Être _Fernand Terral, celui qui a enlevé Cachemire à M. de Bruand_, ne
-lui suffisait pas. Il voulait autre chose. Mais quoi? Il attendait,
-comptant sur son étoile.
-
-Fernand croisa, un soir, dans le Luxembourg, un jeune homme qu'il
-reconnut, Charles Bourdenois, son camarade d'enfance, son compagnon de
-voyage qu'il n'avait plus revu, qu'il croyait mort. On causa. Bourdenois
-n'était pas riche. Il avait été nommé pensionnaire du département, avec
-un subside de 600 francs par an.
-
---Tu comprends, dit-il, quelle aubaine. Chacun me félicitait de mon
-bonheur et se plaisait à faire ressortir la générosité intelligente de
-mes protecteurs. Cinquante francs par mois, c'est-à-dire la liberté,
-Paris, les Musées, les ateliers en renom, les joies de la camaraderie,
-puis un nom, la gloire, la fortune, peut-être... Hélas! mon ami, tu le
-sais sans doute comme moi, cinquante francs par mois, c'est en réalité
-l'atroce misère: et en fait de camaraderie, on ne trouve que jalousie,
-dénigrement et haine, en sorte qu'aux difficultés matérielles viennent
-se joindre les obstacles vivants. Qu'importe, au surplus! j'ai accepté
-la lutte, je travaille opiniâtrement, je ne dîne pas tous les jours, je
-vis à peu près seul, mais je veux arriver, et les progrès que je fais
-soutiennent et avivent incessamment ma foi.
-
-«Je ne viserai jamais à l'argent. Mon seul chagrin, c'est de n'avoir pas
-un atelier assez grand pour travailler, et de ne pouvoir payer des
-modèles. Je suis obligé, quand je veux faire des études d'après nature,
-d'aller, comme aujourd'hui, chez un de mes amis qui a un vaste atelier,
-boulevard Pigale, et qui a toujours des modèles. C'est une grande
-course, car je demeure faubourg Saint-Jacques, et qui me fait perdre
-beaucoup de temps. Le soir, je vais faire une promenade en fumant ma
-pipe le long des grands boulevards déserts qui vont du chemin de fer de
-Sceaux à la barrière Fontainebleau. Cela, les jours où j'ai dîné.
-
---Et les jours où tu n'as pas dîné?
-
---Ah! dans ce cas, je supprime la promenade et je la remplace par le
-lit, conformément au proverbe.
-
---Eh bien! moi, dit Fernand Terral, plutôt que de mener une vie aussi
-plate et morne, je déchirerais ma dernière chemise pour m'en faire une
-corde de pendu.
-
---Tu mènes donc une existence de Sardanapale? Je parie que tu as fait
-fortune? Moi, mon cher Fernand, je n'ai pas un sou, je vis dans un
-grenier, je mange à la fortune du pot et je suis le plus heureux des
-hommes!
-
---Ah bah! Eh bien, moi, je suis complétement agacé, mécontent, et
-pourtant le ciel parisien s'ouvre, j'ai ma part d'amour au festin et
-j'aurai demain ma part de richesse. Nous ne raisonnons pas de même.
-
---Tant pis. Tu es donc amoureux, toi aussi?
-
---Je suis aimé, voilà tout. Amoureux? A quoi cela m'avancerait-il. Et
-toi?
-
---Moi? mon cher, je ne sais pas la première lettre du nom d'une
-charmante fille qui vient, tous les jours, au Luxembourg, se promener
-avec son père; je la suis comme une bête, échangeant avec
-elle,--quelquefois,--un regard, par-ci par-là, un petit signe, un rien;
-je ne lui ai jamais parlé, elle ne soupçonne pas qui je suis ni comment
-je m'appelle. Malgré tout, je suis fortuné comme un roi, Louis XVI
-excepté.
-
---Alors, c'est une idylle?
-
---Une pure idylle! L'idylle d'un _réaliste_! J'ai un camarade qui
-prétend que je traite l'amour comme M. Gleyre ses tableaux. Bah! les
-jolis rêves de Gleyre valent bien les cabarets de François Bonvin!
-
---C'est ce qu'on aime le mieux qui vaut le plus.
-
---Mon cher, dit Bourdenois, c'est un ange. L'autre jour, là, dans
-cette allée, son père passait, marchant lentement,--l'air d'un savant,
-cet homme-là,--je parie qu'il est bibliothécaire à la Sorbonne! Tu
-sais, on s'imagine des choses comme cela! Bref, il avait son pantalon
-retroussé, on voyait ses bas bleus. Pauvre bonhomme! J'avais envie
-de rire. Mais _elle_ était-là. _Elle_ se pencha, mon cher ami, et si
-gracieusement!--tu ne l'as pas vue, il fallait la voir,--elle remit le
-pantalon en ordre, lui donnant des petits coups avec ses petites mains,
-comme pour lui dire: Allons, voyons, voulez-vous tout de suite couvrir
-les bas bleus de mon père!... J'en ferai un tableau... Le tableau y
-est!... Ah! cette femme!
-
---Antigone et OEdipe.
-
---Le diable t'emporte avec ta mythologie. Non pas Antigone. Un ange, je
-t'ai dit. Un ange! Adieu, sceptique. Va à celles qui t'aiment. Moi, je
-rêve à celle qui ne me connaît pas. Au fait, tu sais, puisque tu es reçu
-chez Dame-Fortune, si cette dame peut me fournir une commande, cela
-mettrait du beurre dans les épinards. Au revoir!
-
-Fernand Terral allait justement engager Cachemire à suivre M. de Bruand
-à Arcachon. Elle était partie à contre-coeur. Huit jours sans voir
-Terral! S'il allait ne plus l'aimer, l'oublier? Elle en avait peur. Elle
-fut maussade pendant tout le voyage.
-
---Vous trouvez donc Arcachon horrible, ma chère? disait Léon de Bruand.
-
---Horrible, oui!
-
---Bah! Cela vous fera un bien énorme. L'air résineux des sapins est
-excellent pour les poumons.
-
---Oui, moquez-vous! Et si j'allais engraisser?
-
---Vous boiriez du vinaigre. C'est souverain.
-
-Il allumait un cigare, quittait Cachemire, et allait se promener et
-rêver sur la plage.
-
-Elle revit Paris avec une joie de prisonnier délivré. Paris! Le bruit,
-les lumières, les théâtres, les chevaux, les coulisses. C'était tout
-cela. C'était Terral surtout. Après avoir congédié son coiffeur, et
-demandé des nouvelles de Fernand à sa femme de chambre, elle sonna
-encore Constance.
-
---Madame, j'allais justement venir. Il y a là une dame qui vous demande.
-
---Une dame?... Dis-moi. Si M. Terral ne devait pas venir aujourd'hui, je
-lui écrirais...
-
---Oh! madame, soyez-en sûre, il viendra.
-
---Tu crois? Et qui est cette dame?
-
---Madame Labarbade, madame.
-
-Cachemire devint rouge.
-
---Ah!... une dame en deuil?
-
---Oui, madame.
-
---Fais-la entrer!...
-
-Au fond, Cachemire était enchantée de revoir la belle-mère et de se
-présenter à elle dans tout son luxe. Aussi elle lui tendit les mains,
-mais cela ne suffit pas à madame Labarbade qui lui prit le front,
-l'embrassa et dit, avec des larmes dans la voix:
-
---Crois-tu, ma pauvre enfant? quel malheur!
-
---Oui, dit Cachemire... Assieds-toi, tiens, là...
-
---Il est mort mercredi dans la nuit, ma pauvre enfant... Conçois-tu
-cela? Je l'ai bien soigné, va! Et puis j'ai tant fait qu'il t'a
-pardonné... Et te pardonner, quoi, je te le demande? Parce que tu as su
-faire ton chemin et devenir une actrice, une bonne actrice, je le
-sais,--au lieu de faire frire des goujons dans notre auberge. Un joli
-métier, aubergiste! Ton père aura travaillé trente ans,--trente ans, ni
-plus ni moins,--et il a laissé à ton pauvre petit frère et à moi
-personnellement, (moi, cela m'est égal), juste de quoi grignoter un
-morceau de pain... Ah! il faut encore que je t'embrasse de la part
-d'Adolphe... Là, sur les deux joues... Il t'aime bien, va. Cher enfant!
-Et intelligent! Oh! Il ne te fera pas honte, ma bonne Suzanne...
-Laisse-moi t'appeler Cachemire, veux-tu? Un joli nom que tu as choisi
-là. On te connaît, tu sais, à Samoreau. Ah! si tu allais jamais dans ta
-calèche, tu en trouverais des gens pour te tenir le marche-pied. Car tu
-as une calèche?
-
---Un coupé.
-
---Un coupé!... Ah! un coupé? Tiens, oui, c'est juste, un coupé! Ah! il
-t'aimait bien, ton père, va! Quel malheur qu'il ne t'aie pas vu ici,
-avec tes meubles... C'est superbe, sais-tu? je n'ai vu que
-l'antichambre, fichtre! Il faut te rendre cette justice de dire que,
-toute petite, tu as toujours été intelligente. Ça m'ennuyait
-quelquefois--j'étais si bête--tes airs de supériorité, mais je disais
-comme cela à ton père,--plus de mille fois je l'ai dit:--Ta fille? Elle
-a l'air d'une petite reine.
-
-Cachemire se sentait doucement caressée par ces compliments. Elle était
-vaine. Madame Labarbade visait et frappait juste. Elle fit si bien
-qu'elle convertit Cachemire à elle, qu'elle l'endoctrina, et, peu à
-peu, à force de cajolerie, lui fit adopter le plan qu'elle avait mûri à
-Samoreau et qui était celui-ci: Entrer chez Cachemire en qualité de
-majordome féminin, surveiller les gens, la cuisinière, le cocher, le
-groom, la femme de chambre, vérifier les comptes des fournisseurs, tenir
-la maison en ordre, dépouiller la correspondance et parfois répondre à
-de certaines lettres qu'il était inutile de jeter au feu.
-
---Écoute, ma chère petite, tu es riche et tu es jolie, tu es lancée à
-toute vapeur, c'est très-bien--disait-elle--mais on peut s'arrêter,
-enlaidir et se ruiner. Cela n'arrivera pas, j'en suis sûre. Mais cela
-peut arriver. Laisse donc ta belle-maman prendre soin de te garder une
-pomme pour la soif. D'autant plus qu'une femme de mon âge donne du poids
-à une femme du tien, tu le sais. L'union fait la force. Tu verras que tu
-t'en trouveras mieux. Je ne te demande en retour que de faire élever ton
-petit frère; c'est peu de chose et tu dois bien cela à un brave enfant
-qui est si gentil et qui t'aime tant.
-
---Puisque tu le veux, dit Cachemire...
-
-Elle avait souvent rêvé la dame de compagnie, et la surveillante.
-
-Il ne lui déplaisait pas de la trouver dans madame Labarbade, ainsi
-amendée et convertie.
-
---Soit, dit-elle.
-
---Ah! tu es fille d'esprit! dit madame Labarbade. Mais songe bien qu'il
-ne faut plus se tutoyer à présent. C'est plus digne. Je t'appellerai
-Cachemire.--C'est un joli nom décidément, tu as du goût,--et tu
-m'appelleras tout court Anaïs.
-
-L'installation de la belle-mère demanda peu de temps. Madame Labarbade,
-subitement transplantée à Paris, prit terre avec rapidité et marqua son
-_coin_ dans l'appartement de Cachemire. M. de Bruand s'informa à peine
-de la nouvelle venue. Il lui déplaisait, assurément, de voir aller et
-venir cette mouche du coche, mais il ne laissa rien voir de son
-déplaisir.
-
---Vous ne m'aviez jamais parlé de votre belle-mère, dit-il à Cachemire.
-
---Non. J'étais assez mal avec elle. Je ne comptais jamais la revoir.
-
-Madame Labarbade s'était mise au fait de toutes choses. Cachemire lui
-avait donné les clefs des armoires et la laissait libre. Chaque matin,
-_maman Anaïs_ faisait les comptes, distribuait l'argent, établissait le
-bilan de la maison. Les domestiques la détestaient; elle leur pesait
-horriblement. Jusqu'à présent, ils avaient été maîtres de leurs actions
-dans cette maison, où la surveillance était inconnue. Il leur semblait
-dur à présent d'avoir un Cerbère aux côtés, toujours en éveil, et dont
-l'oeil ne se fermait jamais.
-
---Il vaut bien la peine de servir chez une _demoiselle_, disait le
-cocher un soir à la femme de chambre. Alors, _vaut autant_ soigner les
-chevaux de gens honnêtes!
-
-Ils avaient envie de se plaindre à M. de Bruand. Ils eussent été bien
-reçus! Léon ne s'occupait point de ce qui se passait chez Cachemire, et
-se laissait diriger par elle absolument comme s'il n'eût pas eu de
-volonté. Et que lui importait? Cachemire, par exemple, obéissant en cela
-aux obsessions de madame Labarbade, avait demandé que son frère fût
-élevé auprès d'elle par un précepteur. Aussi bien M. de Bruand avait
-consenti à se heurter, à chaque visite, contre le petit Adolphe, qui
-emplissait l'appartement de ses criailleries. Il avait même trouvé le
-précepteur.
-
---Voilà votre affaire, dit-il un jour à Fargeau. Une nature torse à
-redresser, qu'est-ce que vous en dites?
-
---J'y tâcherai, répondit Fargeau.
-
-Il venait chez Cachemire tous les jours, et, dans le salon ou le
-boudoir--n'importe où--en présence de madame Labarbade quelquefois, il
-enseignait le latin au petit Adolphe, qui bâillait, se mettait à grimper
-sur les fauteuils au milieu de la leçon, ou fredonnait quelque couplet
-de vaudeville appris la veille. Fargeau, tout d'abord, avait essayé de
-dompter ce caractère d'enfant mutin, tapageur, méchant et mauvais. Peine
-perdue. Madame Labarbade, d'ailleurs, avait déclaré qu'elle entendait
-qu'on ne causât pas le moindre chagrin à son fils.
-
---Mais voyez donc le pauvre petit, disait-elle à Fargeau. Il est faible
-comme un poulet, pâlot et les yeux cernés.... le travail le fatiguerait.
-Laissez-le tranquille, allez. Une promenade au Luxembourg lui vaut tout
-autant qu'une leçon de votre satanée grammaire. Et puis, à quoi ça
-sert-il, le latin?
-
---Dites-le-moi? faisait Fargeau.
-
-Il se tournait vers son élève et tout en haussant les épaules:
-
---Va-t'en jouer, mon ami, va. Tu n'as pas besoin de te tailler un avenir
-dans le marbre. Tu as une maman qui songe pour toi au solide.
-
-Madame Labarbade souriait. Elle trouvait que Célestin Fargeau avait du
-bon.
-
-Un beau jour, le petit Adolphe revint chez Cachemire escorté d'un
-sergent de ville, qui le tenait par le bras. L'enfant pleurait. Madame
-Labarbade poussa les hauts cris. Elle eût volontiers fait sur-le-champ
-une barricade contre l'arbitraire. On s'expliqua. Le jeune Adolphe,
-d'après le rapport du sergent de ville, avait trouvé fort ingénieux de
-faire tremper des grains de mil et de chenevis dans du rhum,--il avait
-lu la recette dans quelque almanach--de les y laisser macérer, puis de
-jeter aux poissons des bassins du Luxembourg ces graines ainsi imbibées
-d'alcool. Aussitôt les poissons, pris d'ivresse, de surnager, le ventre
-en l'air, comme morts, dans leurs bassins. Ç'avait été un grand
-scandale. Les habitués du jardin croyaient à un empoisonnement des eaux.
-Le petit Adolphe se vantait tout haut de l'espièglerie. Un sergent de
-ville l'emmena aussitôt chez le commissaire, qui renvoya l'enfant chez
-ses parents.
-
-A ce récit, madame Labarbade faillit étouffer d'un accès de fou rire.
-
-Quand le sergent de ville fut parti, elle prit son fils sur ses genoux
-et le couvrit de baisers, tout en disant à Cachemire et à Fargeau, qui
-étaient là:
-
---Hein? Quel esprit! Il inventerait le diable, ce gamin-là! Qu'en
-dites-vous, monsieur Fargeau?... Oui, mon chéri, tu as bien fait...
-Concevez-vous cela, Suzanne, griser des poissons rouges... Embrasse-moi,
-mon petit, tu ne seras pas un imbécile, va, toi, quand tu seras grand!
-
-Depuis quelque temps, Cachemire ne jouait plus. Le théâtre tenait, comme
-on dit, un de ces succès de saison qui devait le mener jusqu'à l'hiver,
-une _pièce d'été_. Le mois de Juillet finissait à peine, et Cachemire ne
-devait _rentrer_ qu'en octobre. Elle avait, d'ailleurs, besoin de repos.
-Elle était fatiguée. Elle passait quelquefois des heures entières,
-étendue sur une chaise longue, bâillant, prenant un livre, le laissant
-tomber, regardant le plafond, lasse, ennuyée, paresseuse. Bien souvent
-M. de Bruand la trouvait ainsi, un peu maussade. Il n'insistait pas, et
-se retirait. Cachemire en était satisfaite, et pourtant, au fond du
-coeur, bien au fond, elle se sentait un peu atteinte dans sa vanité.
-Elle eût voulu faire un peu souffrir--légèrement, d'ailleurs, et comme
-en passant--ce M. de Bruand, si froid et si dédaigneux.
-
-Au surplus, elle l'oubliait bien vite, en songeant à Terral. C'est de ce
-côté-là qu'était sa vie. Quand elle savait que Fernand l'attendait
-quelque part, l'heure du rendez-vous venue elle quittait tout, se jetait
-dans un fiacre et allait vers lui. Elle montait bien souvent, en
-courant, les cinq étages qui menaient chez Terral. Elle arrivait
-essoufflée, poussait la porte et se précipitait dans ses bras, se
-pendait à son cou et l'enlaçait en lui répétant qu'elle l'aimait.
-
-Il la laissait dire.
-
-Cet amour, qui l'avait un moment enveloppé lui-même, commençait à
-s'affaiblir et disparaissait. Il avait cru trouver d'autres jouissances,
-jouissances d'orgueil, dans une liaison avec une femme comme Cachemire.
-Tout d'abord, il s'était senti fier de tenir sous sa main celle que tous
-enviaient et qui se jouait de tous. Il avait comparé cette vie
-enivrante, cet amour plein de griserie à cette vie calme et froide qu'il
-avait failli trouver à Saint-Mesmin et qu'il avait évitée. Il s'était
-dit que maintenant Paris compterait avec lui, ce Paris à qui il enlevait
-une de ses sirènes. Mais Paris s'était bien inquiété de lui! A peine
-l'avait-il regardé passer. Puis, encore un coup, il lui fallait se
-cacher pour aimer Cachemire. Elle n'était pas à lui tout entière, et cet
-amour, il le volait. Son impuissance le rendait furieux. Quand il disait
-qu'il pouvait bien se faire adorer de Cachemire, mais qu'il lui était
-impossible de la faire vivre, quand il s'avouait--et il fallait bien, à
-toute heure, qu'il se l'avouât--qu'un autre le payait, cet amour, il lui
-prenait de violentes rages. Il avait envie de faire un éclat.
-
-Repousser Cachemire? Il y avait songé. Mais c'était briser peut-être le
-balancier qui devait lui permettre d'arriver à son but. L'afficher
-bravement aux yeux de tous, la forcer à rompre tout à coup avec M. de
-Bruand? Mais c'était aller droit à l'aventure! Que deviendraient-ils,
-l'un et l'autre? Il lui manquait, pour tenter cela, la première mise de
-fonds, l'argent qui lui eût permis de faire des dettes, de vivre de la
-_haute vie_, en attendant le hasard, ce compère des ambitieux.
-
-Mais Fernand était pauvre; il avait atteint, sans en être satisfait, un
-de ses premiers rêves,--il devenait amer parfois--rarement,--il avait
-peur que l'avenir ne tînt pas plus que le présent. Sans cette foi
-robuste en lui-même qui lui faisait tout supporter, tout entreprendre,
-il eût renoncé à tout assaut. Il avait pourtant la patience en même
-temps que l'audace. Aussi bien, après quelques pensées défaillantes, se
-redressait-il plus impétueux que jamais dans sa course à la fortune.
-
-Il ne voyait plus Fargeau. Ses visées s'étaient tournées d'un autre
-côté. Il s'était fait présenter, par un ami qu'il connaissait à peine,
-dans un cercle où l'on jouait. Quelque crédit chez un tailleur, et
-Terral, élégant des pieds à la tête, avait fait son entrée un soir. Au
-lansquenet, il risquait peu de chose,--quelques louis empruntés çà et
-là,--mais si bien, si à propos que, limitant son gain, il ne sortait pas
-sans avoir grossi son maigre capital. Il savait calculer le nombre des
-séries, et juger si la _main_ s'épuisait, comme si pendant dix ans il
-eût _piqué le carton_ dans une maison de jeu. Quelle que fût son audace,
-il ne risquait pas les coups énormes. Une perte brusque eût pu le
-ruiner. Une fois décavé, plus de ressources. Il avait trouvé, grâce à
-des tentations comprimées et à une terrible force de volonté,
-l'introuvable moyen de vivre du jeu à Paris, dans un cercle--et il
-s'était juré de vivre ainsi, dépensant le lendemain ce qu'il avait gagné
-la veille, jusqu'au jour où, un capital en main, il pourrait se mesurer
-face à face, pied contre pied, comme dans un duel, avec sa Chance.
-
-Cette vie de privations relatives, d'envies inassouvies, de rages
-sourdes, de bouillantes ambitions, comme elle lui pesait cependant! Il
-était temps qu'il trouvât, n'importe où, de n'importe quelle façon, une
-occasion d'employer ses forces inactives, et de dépenser ce trésor de
-combinaisons, de projets et de machinations, entassé le jour dans ses
-courses à travers Paris, la nuit dans ses veilles, seul sous les toits,
-si haut, près des étoiles qu'il dédaignait; si haut, loin de cette rue
-où il voulait passer, tête levée, en ouvrant la foule comme le boulet.
-
-Un soir, au cercle, Gontran de Rives prit à part M. de Bruand, et le
-conduisit jusqu'au boulevard tout en fumant.
-
---Mon cher ami, lui dit-il, savez-vous ce qui m'a été dit, ce matin?
-Vous vous en moquez sans doute parfaitement. Mais on m'a assuré que
-mademoiselle Cachemire s'est montrée, l'autre soir, avec un créole
-quelconque,--cheveux de jais, moustaches noires,--dans une avant-scène
-des Délassements.
-
---Ah bah? fit Léon en souriant.
-
---Charmante, mademoiselle Cachemire, mais si elle goûte à l'avant-scène
-des Délassements-Comiques...
-
---On s'est trompé, mon cher Gontran, répondit Léon. Je n'ai pas quitté
-Cachemire durant une seule soirée depuis quinze jours.
-
---Je retire donc ce que j'ai dit. Quant à moi, vous savez bien,
-Géraldine?
-
---Parfaitement.
-
---Je l'entraîne à la campagne. Elle m'adore. Je me construis un Eden à
-quelques dix lieues d'ici, et, jusqu'à ce que le caprice soit passé, je
-mène une vie de berger d'Arcadie, en mangeant du raisin, de l'amour et
-du fromage à la crème! Je vous enverrai mon adresse campagnarde. Adieu!
-
-M. de Bruand n'avait pas mis en doute une minute qu'on se fût trompé.
-Mais il tenait à ne point parler plus longtemps de Cachemire avec M. de
-Rives.
-
---Qu'est-ce que ce créole? se dit-il une fois seul. Le diable m'emporte
-s'il parviendra à me rendre jaloux. Mais il est désagréable de savoir
-qu'un monsieur qu'on ne connaît pas se plaît à marcher sur vos brisées!
-
-Cachemire avait voulu déménager. Elle habitait à présent, dans l'avenue
-des Champs-Élysées, un petit hôtel qui appartenait à M. de Bruand, et
-qu'il avait loué jusqu'ici à la comtesse Simpson. Lady Simpson étant
-retournée en Angleterre, il avait mis l'hôtel à la disposition de
-Cachemire. Suzanne quitta son appartement avec une joie d'enfant. Elle
-n'avait pas ce culte des souvenirs qui rend la vie si chère et peuple le
-chemin que l'on suit d'ombres souriantes qui doucement vous
-accompagnent, tout bas vous parlent et rendent la route et moins longue
-et moins dure. Elle ne savait pas ce que l'homme laisse de joies
-accrochées aux angles des maisons, repliées dans les recoins des
-murailles, et comme assises encore ou endormies sur les vieux meubles,
-joies qu'il retrouve, bien changées quelquefois à la première visite
-faite au passé. S'éveiller dans la dentelle, sous un plafond peint par
-Chaplin, après s'être endormie dans des draps jaunes, sous des poutres
-de chêne noir, luisantes et tarotées par les vers, loger ici, puis là,
-puis ailleurs, ne tenir à rien, ne s'arrêter nulle part, ne rien laisser
-de soi-même aux lieux qu'on habite et ne rien leur prendre, jouir de
-tout, comme en courant, et tout oublier, en une nuit, en une seconde,
-c'est leur existence! Elles portent tout avec elles, comme un voyageur
-qui n'est sûr ni du gîte, ni du pain. Elles ne connaissent que le
-Présent. Et qu'elles ont raison! Le Passé? Fi, l'horreur! Et l'Avenir?
-Ah! l'Avenir... Je vous le dis en vérité, elles font bien de ne pas le
-regarder!
-
-C'était un hôtel élégant, situé entre cour et jardin, avec un perron en
-pierre, une grille Louis XV et des murailles de hauteur moyenne toutes
-couronnées de lierres. Deux étages seulement, une bonbonnière. Au
-premier, le salon tendu de blanc, avec des horloges à cadran bleu
-incrustées dans les cheminées de marbre blanc veiné de jaune. Un boudoir
-à gauche, à droite un petit salon de lecture. Du côté du jardin, un
-fumoir avec divan et canapés de soie jaune. Au second, la chambre de
-Cachemire, un nid de soie et de dentelles, candide, virginal, du duvet
-de cygne ou de l'hermine. Un cabinet de toilette, une autre chambre, et,
-au-dessus du fumoir du premier étage, un autre boudoir dominant les
-jardins environnants, un boudoir plein de parfums et plein de fleurs.
-Les écuries et le logis des gens étaient au fond du jardin, cachés par
-des catalpas énormes et des arbres de Judée. Madame Labarbade habitait
-la chambre parallèle à celle de Cachemire. Elle avait fait, du spacieux
-cabinet de toilette qui y attenait, l'_appartement_ du petit Adolphe.
-Elle vivait là, grosse et grasse, se mirant avec complaisance, prenant
-_l'air du bureau_ et se faisant les ongles tout comme une autre. Elle
-ressemblait à ces vastes Flamandes des tableaux de Rubens,
-appétissantes, hautes en couleur; et, se comparant à cette petite
-Cachemire, blanche et délicate,--elle se disait, souriant de ses lèvres
-rouges:
-
---Ma foi... dame... le hasard... qui sait?
-
-Lorsqu'elle voulait voir Fernand Terral, Cachemire allait le plus
-souvent chez lui. Ou bien ils se donnaient un rendez-vous au pied de
-quelque monument, à l'angle d'une rue, ils montaient dans un fiacre et
-se promenaient à travers Paris. Il y avait dans ces courses, stores
-baissés, une saveur de fruit défendu qui plaisait à Cachemire. Elle
-était née pour tromper: elle trompait. Quelle joie! La fille d'Ève se
-sentait à l'aise dans ce milieu de petits mensonges, de fuites furtives,
-d'intrigues embrouillées et de perfidies.
-
-Quand madame Labarbade, qui avait surpris la plus grande partie des
-secrets de Suzanne et qui s'était fait confier les autres, lui disait:
-
---Prenez garde! M. de Bruand n'a pas l'air bien patient. S'il apprend ce
-qui est, il se fâchera, et ce n'est pas ce M. Terral qui fera marcher
-la maison lorsque nous serons sur le pavé.
-
---Ah bah! répondait-elle. Je ne suis pas une esclave, n'est-ce pas? Il
-arrivera ce qui arrivera, J'aime Fernand, et l'_autre_ m'ennuie, voilà!
-
-Au mois de septembre, un jour que M. de Bruand était parti dans le
-Nivernais, pour ouvrir la chasse, elle avait invité Fernand à venir
-prendre le thé à son hôtel. Fernand était venu, par hasard, l'air
-ennuyé. Il était las décidément de cette liaison, il s'était trompé de
-route. Il songeait à rompre. Et pourtant il vint.
-
-C'était le soir; madame Labarbade était sortie; elle avait emmené son
-Adolphe au théâtre. Cachemire n'avait gardé que sa femme de chambre,
-Constance, pour faire le thé.
-
---Vilain, dit-elle à Fernand dès qu'il arriva, tu t'es fait attendre.
-Regarde-moi. D'où viens-tu?
-
---Qu'importe? fit-il.
-
---Il importe beaucoup... C'est vrai, ça... On n'aime qu'un être au
-monde, et quand on l'appelle, il ne vient pas. Assieds-toi là!
-
---Voyons, dit-elle, car Fernand ne répondait pas, qu'y a-t-il? Tu es
-triste? Es-tu _tracassé_? Qu'as-tu donc?
-
---Rien.
-
---Rien, c'est toujours quelque chose. Est-ce que je ne t'aime pas assez?
-Est-ce que tu es jaloux? Est-ce que tu as joué... perdu de l'argent?...
-Quoi?... Il y a toujours moyen de tout réparer.
-
---Ce n'est pas cela, dit Fernand. Encore une fois, ce n'est rien.
-Tiens, tu es charmante, dit-il en lui prenant les mains... Tu es une
-bonne fille... Mais...
-
---Mais quoi?... Dis donc.... Oh! certainement, tu as quelque chose.
-Dis-le tout de suite.
-
-Il n'avait rien à dire. Toutes ses lassitudes, Cachemire ne les eût pas
-comprises. Puis, en la regardant, il se reprenait à cette séduction
-qu'elle distillait de ses grands yeux noirs, et qui courait par tout
-son corps comme un fluide. A quoi bon lui conter ses dégoûts et ses
-colères contre la lenteur du sort? N'était-elle point la plus enviable
-des maîtresses et ces trésors de beauté ne lui suffisaient-ils pas? Il
-se leva avec vivacité comme pour secouer plus facilement ses pensées, et
-d'un geste prompt:
-
---Bah! dit-il, comme se parlant à lui-même. Laissons cela. Le vent
-propice viendra tôt ou tard. Il ne s'agit que d'avoir un solide
-vaisseau.
-
-Il se frappa la poitrine, qui rendit un son mat, et ajouta, riant à
-demi;--La carcasse est bonne!
-
-Cachemire, toujours assise, lui avait pris les mains et les couvrait de
-baisers.
-
---Je t'aime, va! disait-elle. Aie confiance!
-
-Au même moment, la porte s'ouvrit et laissa passer M. de Bruand. Léon
-parut un peu surpris; ses lèvres effleurèrent un sourire. Il resta un
-moment immobile, regardant Cachemire et étudiant Terral. Puis, au bout
-d'un moment:
-
---Je n'ai pas l'honneur de connaître monsieur, dit-il. Je vous saurais
-gré de me le nommer, ma chère amie.
-
-Mais Fernand releva la tête avec hauteur, et répondit, à son tour, de sa
-voix vibrante:
-
---Je vous demande pardon, monsieur. Je ne tiens à être présenté qu'aux
-gens qui me plaisent!
-
-Une idée brusque,--une de celles qu'il avait caressées aussi durant ses
-ambitieuses songeries,--lui était revenue, invincible.
-
---J'ai sans doute mal entendu, répliqua M. de Bruand. Je suis ici chez
-moi!
-
-Cachemire, assise encore, pâle, tremblant un peu, suppliait Fernand du
-regard.
-
---Je me retire donc, dit Terral. Mais je croyais me trouver ici sur un
-terrain neutre où un homme de coeur est l'égal d'un gentilhomme.
-
---Ah! pardieu, fit M. de Bruand en s'asseyant avec un petit éclat de
-rire, je vous vois venir, monsieur... Vous êtes, je le conçois, fâché de
-me rencontrer. Oui, j'ai trouvé Pougues-les-Eaux assez maussade et je
-suis revenu. Je vous en demande pardon. Je vous prie encore de m'excuser
-d'avoir consacré ma première visite à ma maîtresse, dont je ne vous
-savais pas l'ami...
-
-Fernand était pâle comme un mort, et ses mains tremblaient un peu. Il
-avait envie de souffleter cet homme qui le tenait à distance, et le
-cravachait de sa raillerie.
-
---Pardon, ma chère amie, continua M. de Bruand. N'étiez-vous pas avec
-monsieur dans une avant-scène d'un petit théâtre, l'autre jour? J'avais
-fait louer la loge par Jean, l'après-midi, si j'ai bonne mémoire...
-
---Monsieur, s'écria Terral, devenu livide, c'est assez! Ceci est une
-grossièreté, vous venez de m'insulter, et vous m'en rendrez raison!
-
---Ah bah!
-
---Je me nomme Fernand Terral; et n'ai jamais laissé passer, sans la
-relever, une allusion ou une injure.
-
---Méthode excellente, dit M. de Bruand en regardant le bout de ses
-bottes. Au surplus, si vous vous croyez insulté, vous êtes libre de
-m'envoyer vos témoins. Mais je vous préviens que je ne ferai pas une
-seconde largesse. C'est assez de la loge en question. Je ne fournirai ni
-les épées ni les pistolets!
-
-Cachemire s'était levée; elle se jeta sur Terral qui, poussant un cri de
-rage sourde, la main levée, allait se précipiter sur M. de Bruand.
-
---Allons donc! dit Léon. Voilà un geste inutile!
-
-Il ouvrit son portefeuille, y prit une carte, la jeta sur un guéridon,
-et dit, rallumant son cigare:
-
---Vos amis me trouveront chez moi le matin!
-
-Il se tourna vers Cachemire, la salua et dit, en riant:
-
---Surtout ne croyez pas qu'il y ait guet-apens. Ah! si j'avais su être
-importun, comme je serais demeuré là-bas. Mais il pleuvait. Je hais la
-pluie. Au revoir!
-
-Il salua Cachemire interdite et les laissa l'un et l'autre pâles, elle
-tremblante, prête à pleurer, perdant la tête, lui se disant:--Cette
-fois, c'est la fortune, peut-être!
-
---Quelle sottise! se dit M. de Bruand en rentrant chez lui. Je ne
-connais pas ce monsieur!... Terrin, Terreau, Terral! Bah! je n'ai jamais
-reculé devant un coup d'épée..... mes témoins?
-
-Il se mit à écrire, puis sonna son domestique.
-
---Vous porterez ces deux lettres, l'une à M. de Handa-Machado, l'autre à
-M. de Rives. De suite.
-
-Jean sortit.
-
---Un duel, fit Léon une fois seul, cela est bon pour un désoeuvré
-comme moi. Au fond, c'est stupide!
-
-Il rencontra, du regard, une lettre sur son bureau et reconnut
-l'écriture.
-
---Une lettre de Gontran de Rives... et datée de Bade. Gontran n'est pas
-à Paris!
-
---C'est dommage, dit M. de Bruand.
-
-Il songeait, et pendant ce temps on sonnait à sa porte, on sonnait
-toujours. Le timbre de M. de Bruand sonnait à se rompre.
-
-Le cocher promenait les chevaux; Jean était sorti. M. de Bruand alla
-ouvrir lui-même.
-
---Ah! c'est vous, dit-il. Je suis heureux, je suis bien heureux de vous
-voir!
-
-C'était Célestin Fargeau.
-
---Et vous arrivez bien, dit M. de Bruand à Fargeau. Je ne serais pas
-fâché de philosopher avec vous sur le chapitre du duel. Je me bats
-demain!
-
---Vous?
-
---Avec un monsieur Fernand Terral, que vous connaissez....
-
---Terral! Ah! mon Dieu, dit Fargeau, se souvenant de la présentation
-qu'il avait faite de Terral à Cachemire, comme c'est étrange!...
-
---Voulez-vous me servir de témoin? dit M. de Bruand.
-
---Moi?... Une bizarre idée, celle-là! Que dira-t-on à votre club? Bast!
-vous avez raison, on dira ce qu'on voudra... Je suis tout à vous,
-fit-il, et cela me rappellera ma jeunesse. En ce temps-là, nous étions
-des têtes brûlées et nous soutenions, le sabre au poing, les idées qui
-étaient les nôtres. C'était absurde. Et comment est survenu ce duel?
-
---M. Terral est l'amant de Cachemire.
-
---Bah!.... Et c'est pour cela que vous vous battez?
-
---C'est pour cela. Je sais bien qu'il y a du ridicule en tout ceci. Il
-faut être un champignon comme moi, sans parents et sans affections, pour
-risquer sa vie à propos de vétilles... Mais je m'ennuie tant!
-
---Je conçois cela, dit Fargeau. Moi aussi j'ai mes moments où je calcule
-si la véritable sagesse ne consisterait pas à enjamber le parapet du
-Pont-Neuf, mais j'ai mes raisons. A quoi suis-je bon? Notez que je me
-trouve bon à quelque chose, puisque la Seine est encore vierge de mon
-paletot. Mais vous!...
-
---Moi? Je suis las, las de tout, las de vivre!
-
---Las de vivre! C'est folie. A votre âge! avec votre fortune. Nous
-déraisonnons. Voyons, quel est votre second témoin?
-
---M. Handa-Machado.
-
---Ignoré pour moi.
-
---Voici son adresse. Je vous saurais gré de vous entendre avec lui pour
-régler avec les témoins de M. Terral, les conditions du combat. Pas de
-transactions. Rien. Tout ce que ces messieurs voudront sera accepté.
-
---Tout?
-
---Tout!
-
---Le diable m'emporte si je croyais vous servir de témoin, mon cher
-Léon. Le duel? Usage vieux et bête!... Mais vous le voulez! Je conçois,
-c'est une distraction. Au surplus, vous devez être merveilleux sur le
-terrain. Et voulez-vous que je dise tout?
-
---Dites, fit M. de Bruand.
-
---C'est votre réputation qui vous vaut ce duel. Je le vois bien à
-présent. La peste soit des ambitieux qui pataugent dans les bas-fonds,
-avec toutes les envies dans le coeur!
-
---Je ne vous comprends pas.
-
---Ce Terral, vous ne le savez peut-être pas, c'est moi qui l'ai présenté
-à Cachemire. Il avait l'air curieux de voir de près une étoile: j'ai
-fourni le télescope. Mais, en vérité, je ne me doutais guères qu'il
-nourrissait le projet de se mesurer avec vous!...
-
---Comment? vous croyez?...
-
---J'en suis sûr. Ce Machiavel périgourdin a toutes les colères de la
-médiocrité qui rampe et qui voudrait des ailes. Nos provinces sont
-pleines de ces jeunes gens-là, vivant les yeux fixés sur Paris, comme
-sur la Ville Promise, dédaigneux du bonheur qu'ils ont la plupart du
-temps sous la main, avides de cet Inconnu vers lequel ils tendent leurs
-lèvres altérées, et qui viennent traîner leurs souliers dans nos rues,
-avec l'espoir d'être raccrochés aussitôt par la Fortune. Ah! qu'il
-serait temps de décentraliser toutes choses pour rejeter dans leur
-milieu où ils auraient été de braves gens, des notaires de campagne ou
-des conseillers municipaux, tous ces Fernand Terral, que Paris change
-subitement en chevaliers d'aventures.
-
---Est-ce pour m'empêcher de me battre avec lui, que vous me dites ceci!
-
---Pas le moins du monde. Je ne serais pas fâché, d'ailleurs que ce
-muguet reçût de vous une leçon profitable. Ne le tuez pas surtout! J'ai
-peur que ce Terral ne s'emporte et ne s'enferre comme un poulet.
-
---Qui sait? fit M. de Bruand.
-
-Au bout d'un moment, M. Handa-Machado fit passer sa carte à Léon. M. de
-Bruand lui présenta Fargeau. M. Handa-Machado eut la politesse de ne pas
-arrêter son regard sur les vêtements de Célestin, et lui offrit aussitôt
-sa voiture pour rejoindre les témoins de Fernand Terral.
-
-L'affaire fut bientôt arrangée. Terral avait choisi pour ses témoins un
-officier de spahis, son compatriote qu'il avait rencontré le matin même
-dans la rue, et une de ses connaissances de table d'hôte. Il avait un
-moment songé à Charles Bourdenois. Mais l'officier lui plaisait mieux,
-et le second témoin avait, dans le quartier latin, une excellente
-réputation de duelliste.
-
-Les témoins de Terral vinrent le trouver chez lui.
-
---C'est pour demain, dit l'officier. Bois de Boulogne, Auteuil, où l'on
-pourra. Le rendez-vous est à Courbevoie.
-
---Bien, dit Fernand.
-
---Veux-tu que je t'enseigne un coup excellent, dit le spahi.
-
---Merci. Je réponds de moi.
-
---C'est votre premier duel, monsieur? demanda le second témoin.
-
---Mon premier duel.
-
---Ah!
-
-Au bout d'un moment de silence, l'officier demanda des fleurets.
-
---Je n'ai pas de fleurets, dit Terral.
-
---Bon. En ce cas, vite à la salle d'armes. Il faut se dérouiller la
-main.
-
---C'est juste, dit Fernand.
-
-Il fit des armes jusqu'à l'heure du dîner. Son jeu, très-serré et
-très-fin, était à la fois élégant et sûr. Le prévôt avec lequel il
-faisait assaut paraissait un peu étonné et lui demandait de qui il était
-élève.
-
---D'un gendarme, dit Terral.
-
---Ancien soldat? vieux, sans doute? continua le prévôt tout en
-continuant l'assaut. Ce _coupé de couronnement_ sent l'ancienne méthode.
-Mais votre jeu est excellent. Avec cela, classique. Ah! pardon,
-mauvaise; cette parade de quarte basse est mauvaise. Remarquez-le. Elle
-se prend sur un coup porté dans la ligne basse en frappant
-vigoureusement le fer de l'adversaire par un coup sec,--là!
-bien,--parfait! La main en tierce, l'épée horizontale. Excellent! Et
-vous vous battez demain, monsieur?
-
---Je me bats demain.
-
---Bonne chance, dit le prévôt.
-
---J'en aurai, répondit Fernand.
-
-Il emmena ses témoins dîner avec lui au restaurant, près de la barrière.
-On les servit dans le jardin, sous les acacias. Il y avait autour d'eux
-des familles d'ouvriers qui, au dessert, chantaient en s'accompagnant
-sur leurs verres. Terral paraissait extrêmement gai. Il ressemblait à un
-homme qui, sentant approcher l'heure décisive de sa vie, se
-contraindrait à sourire pour faire bon visage à la fortune.
-
-Ce n'était pas, d'ailleurs, le duel en lui-même qui lui importait, mais
-les conséquences du duel. M. de Bruand était assez connu dans le monde
-parisien pour que sur son adversaire, heureux ou malheureux, rejaillît
-une bonne partie de sa renommée.
-
---Que je le blesse ou qu'il me blesse, songeait Fernand, le résultat
-sera le même pour moi, et tout aussi profitable. Il se peut faire
-pourtant que je succombe... il peut me tuer.
-
-Mais rapidement la réflexion succédait à la réflexion, et il ajoutait
-bien vite:
-
---Bast! les morts sont _arrivés_, et je n'aurai pas à me préoccuper de
-l'avenir.
-
-Il quitta ses témoins assez tard, leur donnant rendez-vous pour le
-lendemain. Il rentra chez lui, seul. Il entendit du bruit dans sa
-chambre. C'était Cachemire qui était venue.
-
---Ah! mon pauvre Fernand, dit-elle en se jetant à son cou, il y a
-longtemps que je t'attends là. Tu te bats, dis?... n'est-ce pas que tu
-te bats? Je ne veux pas que tu te battes, moi!
-
---Ma chère amie, fit Terral, à cette heure il me faut tout mon
-sang-froid. Ce que j'ai résolu se fera, vous le concevez bien.
-Laissez-moi.
-
---Mais s'il allait te tuer, songe donc! Qu'est-ce que je deviendrais,
-moi?
-
---Tu es folle. C'est pour me dire cela que tu es venue ici? J'ai besoin
-d'être seul.
-
---Ah! voilà que tu me chasses, à présent? Tu ne m'aimes plus, tiens!
-
---C'est pour vous que je me bats, ma chère enfant, vous l'oubliez!
-
---Oui, dit Suzanne en lui prenant les mains, tu as raison... Je suis une
-ingrate... Mais, vois-tu, j'ai tellement peur de te perdre... Ah! ce
-monsieur de Bruand, si tu savais comme je le déteste. On dit qu'il est
-très-fort aux armes?... le sais-tu?... A quoi vous battez-vous?
-
---A l'épée.
-
---Voilà. J'ai peur, moi. Rassure-moi, dis-moi quelque chose. Tu te
-défendras bien, mon Fernand?
-
---Je me défendrai, dit-il brusquement. Écoute, ajouta-t-il un moment
-après, mais laisse-moi: ma première visite sera pour toi, demain, après
-le duel.
-
---Oh! tu me trouveras debout, va. Je ne dormirai pas. Seulement tu as
-raison, je m'en vais. Je te laisse là. Mon pauvre Fernand, je ne t'ai
-jamais autant aimé!
-
-Elle lui prit le front, pencha jusqu'à ses lèvres la tête robuste de
-Terral, et lui donna un long baiser. Puis elle descendit, et regarda sa
-montre sous le premier réverbère.
-
---Huit heures, dit-elle. J'ai le temps d'aller retrouver Antonia.
-
-Elle fit signe à un fiacre qui passait et jeta une adresse au cocher.
-
---Tu as une place dans ta loge? dit-elle à Antonia en arrivant chez son
-amie.
-
---Oui.
-
---Je vais avec toi. Je ne suis pas fâchée de revoir le ballet, moi. Et
-puis, ce Colbrun, est-il drôle au quatrième acte!
-
-Resté seul, Fernand Terral, accoudé à sa fenêtre, regardait tour à tour
-la rue pleine de passants, les boutiques éclairées, la brume lumineuse
-au-dessus des maisons, le ciel d'un bleu profond, plein d'étoiles, mais
-surtout cette fourmillière bruyante, où, se disait-il, demain il allait
-s'ouvrir une place, brusquement, au prix de son sang peut-être!
-
-M. de Bruand était seul, chez lui, dans son cabinet de travail,
-songeant. Il était assis devant son secrétaire encombré de papiers,
-relisant de vieilles lettres jaunies, se retrempant amèrement dans ce
-passé qui lui avait promis un si triomphant avenir. Il y avait des
-lettres de sa femme, des lettres d'amis, de Paul Barré, de quelques
-autres. Combien parmi ceux-là, qui n'écriraient jamais plus! Que de
-morts, de séparations, d'éternels adieux!
-
---Et l'on veut que le monde soit gai, songeait M. de Bruand. Il s'agite
-pour oublier, voilà tout. Quant au vrai sourire, cherchez-le sur les
-lèvres de roses des enfants. Passé quinze ans, la grimace commence!
-
-Il ne savait pourquoi il s'était assis de la sorte devant les tiroirs où
-dormaient les douleurs et les joies d'autrefois. Le résultat de la
-rencontre du lendemain l'inquiétait peu. Il était sûr de lui. Mais un
-secret instinct le poussait. Il s'était senti le besoin de jeter un
-regard en arrière; la pente des souvenirs est glissante et le coup
-d'oeil était devenu une contemplation.
-
-Les années écoulées revivaient dans ces papiers ensevelis côte à côte.
-Ses premiers espoirs, ses ivresses premières lui revenaient comme des
-parfums mal évanouis. Il les respirait avec une volupté attendrie,
-passant en revue, et sans amertume, toutes ses déceptions et toutes ses
-souffrances.
-
-Parfois il prenait une lettre au hasard, la relisait, se trouvait
-subitement transporté vers un temps qu'il avait oublié, et il revivait,
-en une minute, parfois toute une année de bonheur.
-
---Ah! le souvenir, dit-il tout haut, tout à coup, comme si on l'eût
-écouté, il n'y a décidément que cela au monde.
-
-Il entendit, en ce moment, qu'on frappait à sa porte.
-
-Il eut un geste de mauvaise humeur. Ne pouvoir demeurer seul un moment!
-
---Qui est là?
-
-Peut-être un importun!
-
---C'est moi, dit la voix de Fargeau.
-
---Vous, mon ami? Entrez.
-
-Fargeau paraissait grave, ennuyé. Il y avait une ride profonde entre ses
-deux gros sourcils.
-
---Je comptais vous trouver seul, dit-il. Je viens causer un peu.
-
---Et vous arrivez bien, dit Léon de Bruand. Je mets en règle mes
-affaires.
-
---Allons donc! fit Célestin. Cela en vaut-il la peine?
-
---Non. Aussi bien n'est-ce pas à cause de ce duel. Mais, insensiblement,
-songeant à tous les heurts de la vie, j'ai été amené à ressentir comme
-une soif de souvenirs... J'ai ouvert ces lettres... Cela m'a soulagé.
-
---Les bains de passé, dit Fargeau, c'est souverain pour ceux qui ont le
-moindre bonheur derrière eux. Pour moi, je retournerais bien cinq cents
-fois la tête que je ne verrais rien, pas un sourire.
-
---Vous voilà triste, fit Léon avec étonnement.
-
---Oui... On a des moments comme cela... C'est ce maudit duel!... Le
-diable soit de ce M. Terral... J'ai donc encore un fonds d'illusions?
-L'ambition de cet homme m'avait un moment séduit. J'y voyais la légitime
-impatience d'une âme qui sent sa force. L'âme? Imbécile! Il ne
-s'agissait que d'appétit! Ah! depuis ce matin, j'ai beaucoup songé, tout
-en fumant ma pipe... Vous évoquez votre passé? Ce n'est pas le Fargeau
-d'à-présent qui vient de vous parler, mais le Fargeau d'autrefois...
-celui qui vous a connu tout enfant et qui a fait de vous un homme.
-
---Vous êtes un brave garçon, tenez, dit Léon.
-
---Un peu bien bohême!... Mais si l'on creusait... Ah! que cette nuit va
-me sembler longue!
-
---Passez-la ici.
-
---Je veux vous laisser dormir. Mais, ah! çà, voyons, dit Fargeau, vous
-êtes bien décidé à ce duel?
-
---Décidé, non! mais je me battrai. Oh! je connais toutes les phrases
-faites là-dessus. Rousseau _dixit_. Désertion, lâcheté, suicide à deux.
-Et l'on a bien d'autres choses à faire en ce monde qu'à se lever à 5
-heures du matin, à se mettre en bras de chemise comme un garçon
-tapissier et à déranger quatre hommes de bonne volonté. Mais empêchez
-les malapris de vous marcher sur le pied ou de salir de leurs talons
-les tapis de vos maîtresses! Ce qui m'ennuie, c'est que le mélodrame
-finit la plupart du temps par un vaudeville, et que la grande dame des
-champs de bataille et des guerres civiles vous fait neuf fois sur dix
-l'affront de vous mépriser et de vous renvoyer sain et sauf et remettant
-son habit comme un bourgeois qui vient de faire des haltères.
-
---Tout cela est triste et vous riez, dit Fargeau.
-
---Croyez-vous? fit M. de Bruand.
-
---Au fait, reprit-il, voilà comme la force des choses fait qu'on se mêle
-de la partie alors qu'on voulait seulement juger les coups. Le rôle de
-spectateur indifférent est des plus difficiles, et bien fort qui
-résisterait à l'envie de siffler les marionnettes. Qu'avais-je besoin de
-rouler des yeux d'Othello devant Cachemire et son amant? Se battre,
-c'est du temps à perdre et les désoeuvrés comme moi n'en ont pas trop
-pour mener leur existence inutile!
-
-Fargeau dans un fauteuil, les jambes croisées et la tête renversée sur
-le dossier roulait une cigarette en regardant la rosace du plafond où
-pendait une lanterne japonaise.
-
---Bah! donnez une leçon à ce Terral et le temps ne sera point perdu.
-Mais du diable s'il était utile de dégainer pour mademoiselle Cachemire.
-Quand je songe que cette fille, avec toute sa perversité, est encore une
-des meilleures que l'on puisse rencontrer, j'en ai froid dans le dos. On
-est fort indulgent, à mon avis, pour ces créatures qui ont la
-circonstance atténuante de la beauté. Que la Vénus de Milo soit une
-scélérate, elle trouvera demain des défenseurs qui prouveront par A plus
-B que tant de perversité ne peut entrer dans une telle poitrine. A la
-vérité, la plupart de ces filles ne valent que le mépris, mais j'en sais
-qui méritent aussi la colère des honnêtes gens. Passe pour Cachemire!
-Inconsciente du mal qu'elle peut faire, obéissant aux sollicitations de
-ses appétits et de ses sens, elle se laisse aller à la dérive, à la
-garde du diable, au hasard, et mettant le pied en riant sur la côte où
-le vent la pousse. Et elle briserait les existences sans qu'on pût lui
-en vouloir beaucoup, à peu près comme l'enfant casse en deux son
-joujou,--pour tuer le temps. Ce n'est point là la grande courtisane.
-Celle-ci, il faut la voir de près pour la bien juger et, tel que je
-suis, je connais bien des choses. Le monde ébloui qui les voit passer au
-Bois, je ne sais où, partout,--puisqu'on ne peut entrer nulle part sans
-se cogner à l'une d'elles,--se laisse prendre encore à leur luxe, à leur
-grâce, à leur beauté composite, engluer par leurs sourires. Et pour lui,
-qui sait? ce sont peut-être les grandes calomniées. Qu'elle daigne
-saluer Héraclite qui passe et, tout grincheux qu'il est, Héraclite
-avouera qu'elles valent mieux que leur réputation. Pauvre de moi! J'ai
-le crâne assez dépourvu de cheveux, et le coeur assez chauve
-d'illusions pour les considérer sous leur jour véritable. Vivent les
-sceptiques; ils voient juste! Souvenez-vous de Montaigne et
-rappelez-vous ce qu'il dit de ces fameuses courtisanes italiennes si
-vantées, si chantées. Il n'en eût point donné, je parie, un fétu même à
-l'heure où la _libéralité du temps_ ne l'avait pas doté de sa gravelle.
-Eh bien! moi, simple spectateur comme vous,--mais plus désintéressé que
-vous,--j'aperçois le vrai et je le dis tout cru. Le coeur me saute à
-voir la France, cette pauvre diablesse de nation qui est encore la
-meilleure de toutes, ainsi livrée à ce sérail. La courtisane a tout
-envahi, elle est à toutes les avenues, elle tient tous les secrets, elle
-dirige toutes les consciences. C'est la courtisane qui prend par la main
-la jeunesse et la traîne dans le monde,--tiers, quart ou fraction de
-monde,--pendue à sa jupe, étiolée, pâlie. Le jeune homme passe
-brusquement du salon de sa mère au boudoir de Cora. Là, dans ce milieu
-bizarre, capiteux, troublant, il apprend à douter de sa foi, à railler
-ses croyances, à tout jeter, lest d'honneur et de convictions, par
-dessus les moulins. Et vous le savez bien, parbleu, que le Mentor de nos
-Télémaques a maintenant de la poudre de riz sur les joues, et dans le
-dos des _suivez-moi jeune homme_! Encore si c'était Ninon de Lenclos.
-Mais les Ninons du jour n'offriraient à Voltaire d'autre bibliothèque
-que les mémoires d'Anonyma ou les Parnasses, édition belge. Jeunes gens
-où êtes-vous? Demandez aux avant-scènes! Le gilet échancré jusqu'à
-l'abdomen--qui naîtra plus tard,--le camélia blanc à la boutonnière, les
-cheveux en deux, ils sont autour d'elles, autour d'Anna qui sourit, ou
-de la vieille Esther qui fronce les lèvres. On joue du George Sand sur
-la scène et pendant ce temps l'on trace dans cette loge, là-bas, le
-programme du souper prochain, l'on s'associe pour le lansquenet, et,
-pour passer le temps, on se fiance. La Marceline décrépite épouse
-Chérubin qui paye les cornettes, et si Chérubin réclame, parle d'oiseau
-bleu, ou, par hasard, de la romance à madame, Marceline dit:--Eh bien!
-_et ta soeur?_ Voilà les adolescents. Que seront les hommes? Mon cher
-Bruand, par ma foi, je vous trouve l'indulgence même. Vous voyez cette
-comédie et vous haussez les épaules. Mais c'est un drame aussi cela.
-Songez que, par leurs amants, vieux ou jeunes, ces femmes ont un oeil
-dans toutes les familles, une oreille à la chambre de vos épouses,
-qu'elles ont le secret de vos fautes et le dernier mot de vos
-défaillances, qu'elles ont les lettres et les serments, qu'elles
-tiennent la moitié de Paris par le coeur, par les sens ou par la
-gorge, qu'elles gardent pour leurs vieux jours ce qu'elles ont deviné de
-secrets de familles, de plaies cicatrisées qu'elles rouvriront, de
-blessures qu'elles essaieront de faire saigner. Elles sont inoffensives,
-dit-on, naissent et passent, emportées comme elles sont venues--par un
-souffle? Et c'est votre indulgence ou votre curiosité qui fait leur
-force. Inoffensive? Et dans combien de drames bourgeois n'ont-elles pas
-joué le premier rôle? Que de foyers déserts! Par elles, que de faibles
-gens déshonorés, de coeurs flétris! Elles peuvent tout. Et si toutes
-elles n'agissent pas, c'est qu'elles sont lâches. Ah! que de haines dans
-ces âmes fangeuses contre vos mères, contre vos femmes, contre vos
-soeurs! Que de vengeances méditées, quelle âpre soif de prendre leur
-revanche sur ces honnêtetés qui les éblouissent! Elles tremblent et
-reculent, soit. Leur main défaille. Mais supposons-les aussi courageuses
-qu'elles sont haineuses, avec la force dont elles disposent (et quelle
-force la faiblesse des autres!) l'équilibre est rompu. Elles règnent et
-vous mettent vos fautes sous le menton comme on y mettrait un couteau.
-Les exemples ne manquent pas,--ni les scandales, Paris a vu de ces
-_chantages à l'amour_ organisés comme un plan de bataille. Vous avez été
-trop bon, M. de Bruand, et Cachemire peut-être n'a qu'à attendre pour
-devenir mauvaise. Les femmes, c'est le contraire du vin. Elles
-s'aigrissent en vieillissant.
-
-Peu après, ils se séparèrent. Il y eut, dans la poignée de main que
-Fargeau donna à Léon, quelque chose de l'embrassement d'un père.
-
-Le lendemain, on se rencontra au bois de Boulogne. Le jour s'éveillait,
-un vent un peu frais passait à travers les branches. Il y avait, dans le
-ciel, comme une promesse de chaleur et de vie. Dernier sourire de l'été.
-On devinait des oiseaux dans les arbres, on sentait des frémissements
-d'ailes sous des frémissements de feuilles, et parfois dans cette
-matinée de septembre, comme des bouffées de printemps.
-
-Dans la voiture qui les conduisait, M. Handa-Machado, tenant les épées,
-enveloppées de serge verte, ne disait mot. Fargeau, tête baissée,
-semblait regarder son pantalon noir, luisant aux genoux; M. de Bruand, à
-la portière, contemplait les arbres déjà jaunes et le ciel toujours
-bleu.
-
---Nous ne serons pas les premiers, dit M. Handa-Machado en apercevant
-une voiture à l'entrée du pont de Courbevoie.
-
---Ah!
-
-Lorsqu'ils furent près d'elle, Fargeau jeta un coup d'oeil sur cette
-voiture, et vit justement la tête de M. Fernand Terral, un peu pâle.
-
-On donna le mot aux cochers qui touchèrent vers le bois de Boulogne.
-
-Puis on choisit le terrain.
-
-Le spahi jetait feu et flammes et semblait diriger le duel.
-
-M. Handa-Machado, assez froid, le laissait dire, puis discutait
-doucement.
-
---C'est bête, songeait Fargeau.
-
-Le second témoin de Terral devait servir, au besoin, de médecin.
-
-Terral, adossé contre un chêne, les bras croisés, attendait en se
-mordillant la moustache. M. de Bruand, comme s'il n'eût pas eu de rôle
-dans le drame qui se préparait, étudiait les colorations que donne
-l'automne au feuillage.
-
-Il fallut tirer les armes au sort. Le spahi avait apporté de longues
-épées à coquilles, d'apparence brutale comparées aux fines aiguilles que
-tenait M. Handa-Machado.
-
-Le sort choisit les lourdes épées du soldat.
-
-On se mit en garde.
-
-Fargeau, le sourcil froncé, regardait Terral avec une certaine
-expression de menace.
-
-Blanc et l'oeil étincelant, Fernand s'était déjà précipité sur M. de
-Bruand avec l'impétuosité d'un duelliste habitué au terrain. Quoique ce
-fût sa première affaire, il se sentait sûr de lui. Mais, souriant, M. de
-Bruand écarta son fer.
-
-Fernand, par un brusque mouvement de moulinet, cherchait à envelopper
-l'arme de M. de Bruand. Le poignet de Léon tenait son épée immobile.
-
-M. de Bruand n'avait qu'à se fendre pour percer Terral en pleine
-poitrine.
-
---Allons donc! murmura Fargeau dans sa barbe.
-
-Mais M. de Bruand, dédaigneux, demeurait en garde, les yeux sur les yeux
-de Terral.
-
-Tout à coup, Fernand recula, rompit, puis bondit en avant avec une
-terrible brusquerie, et son épée disparut dans la poitrine de M. de
-Bruand.
-
---Tonnerre! dit Fargeau.
-
-Fernand Terral, appuyé sur la coquille de son épée, regardait M. de
-Bruand couché sur l'herbe.
-
-Le docteur pansait déjà la blessure. Célestin Fargeau, agenouillé,
-soutenait le corps entre ses bras.
-
-M. de Bruand n'avait pas perdu connaissance. Il était livide, les lèvres
-blêmes, mais son oeil conservait la même vivacité.
-
---Eh bien! murmura-t-il. C'est fini!
-
-Fernand Terral s'approcha alors et lui tendit la main.
-
---Inutile, dit Léon. Je vous ai accordé le droit de croiser l'épée avec
-moi, c'est assez!
-
-Une rougeur de colère teignit les joues de Fernand qui s'en alla, poussé
-par le spahi.
-
---Voilà le duel, songeait Fargeau, et la justice!
-
-On amena la voiture.
-
-M. de Bruand fut couché soigneusement sur les coussins.
-
---Je vous accompagne, dit M. Handa-Machado à Fargeau.
-
-Doucement, lentement, la voiture prit le chemin des Champs-Élysées. A
-chaque cahot, M. de Bruand retenait une plainte. Fargeau se mordait les
-lèvres pour ne point jurer de rage, et le docteur soutenait la tête du
-blessé.
-
-A la hauteur de l'Arc de Triomphe, le cocher entendit deux maçons qui
-allaient à leur ouvrage, échanger à haute voix ce propos:
-
---Hein,--celui-ci clignait des yeux,--une voiture comme ça à nous!
-
---Ah! dame!
-
---Il y a des gens qui ont de la chance!
-
-
-
-
-VI
-
-
-Les cahots de la voiture secouaient M. de Bruand et lui arrachaient des
-plaintes sourdes. Parfois une sanglante écume venait à ses lèvres, et le
-médecin ou Fargeau l'essuyait. Le docteur tenait la main de Léon et lui
-tâtait le pouls. La fièvre gagnait.
-
---Nous ne sommes qu'aux Champs-Élysées? dit le médecin en regardant par
-la portière, et les minutes sont des siècles. Un tour de roue peut être
-mortel. M. de Bruand a-t-il un ami de ce côté chez qui il puisse être
-transporté?
-
---Il a un hôtel à lui.
-
---Parbleu, l'hôtel de Cachemire.
-
-On arrêta les chevaux. Fargeau courut à la grille, sonna. Constance vint
-ouvrir.
-
---Vite, un lit; et appelez les gens. Monsieur se meurt.
-
---Monsieur!
-
-Le docteur et le cocher soutenaient M. de Bruand et le portaient, comme
-un enfant, vers la porte de l'hôtel. Il était évanoui. La foule
-s'assemblait. Le petit hôtel s'emplissait de cris. Madame Labarbade,
-dans la cour, agitait son mouchoir en criant au meurtre. Mais le petit
-Adolphe, qui vit passer la figure blanche de M. de Bruand, se contenta
-de dire:
-
---Parlons-en. Joli teint pour aller en soirée!
-
-Cachemire n'était pas là. Depuis le matin, elle attendait dans la
-chambre de Terral.
-
-Il fallut tous les soins éclairés du docteur, toute l'activité de
-Fargeau, pour que M. de Bruand ne mourût point durant l'heure qui
-suivit. On l'avait couché dans le lit de Cachemire. Sa tête penchée sur
-l'oreiller, ses yeux clos, sa bouche ouverte lui donnaient l'air d'un
-cadavre. Fargeau se cognait le front, jurait, faisait de la
-charpie, lançait les domestiques chez le pharmacien, et servait
-d'aide-chirurgien. Il resta là, sans manger, jusqu'au soir et il y passa
-la nuit.
-
-En revenant à lui, M. de Bruand l'avait aperçu le premier. Il le
-remercia, lui tendant la main, et il allait parler, mais Fernand fit un
-signe, et dit souriant:
-
---Chut! n'ouvrez pas la bouche! Plus tard!
-
-Madame Labarbade, de temps à autre, venait s'informer de l'état du
-malade. Mais Cachemire ne paraissait point. Elle avait passé la nuit
-dehors. Elle revint le lendemain, apprit tout, et dit:
-
---C'est amusant! Où coucherai-je ici? Bien certainement je ne mettrai
-pas les pieds dans ma chambre!
-
---Et pourquoi?
-
---Je ne veux pas le voir, lui!
-
---Tu as tort.
-
---C'est possible.
-
---Après tout, dit madame Labarbade, tu sais, comme tu voudras!
-
-La blessure était grave. Le coup d'épée, traversant le poumon droit,
-avait ouvert la veine sous-clavière: porté de bas en haut, il avait
-longé le ventricule gauche du coeur. Une ligne de plus et ce coup
-terrible eût été foudroyant. Léon avait voulu connaître la gravité de sa
-blessure. Il connaissait assez d'anatomie pour savoir quels dangers il
-courait. Il fit son testament. Toute sa fortune revenait à des parents
-éloignés qu'il ne connaissait même pas. Madame Labarbade avait appris
-que le blessé, demandant du papier et de l'encre, était resté durant
-quelque temps à écrire des lettres, dans son lit. Elle avait même mis
-l'oeil à la serrure, mais le lit de M. de Bruand ne lui apparaissait
-ainsi que de trois quarts. Elle ne voyait que le secrétaire qu'on avait
-approché, et sur lequel brûlait une bougie, entourée de papiers et de
-bâtons de cire.
-
-La curiosité tenait bien fort madame Labarbade, et son pouls battait une
-charge fébrile. Elle eût donné un mois de sa vie pour pénétrer dans
-cette chambre; elle avait déjà la main sur le bouton de la serrure
-lorsqu'elle entendit, derrière elle, un froissement de soie.
-
-C'était Cachemire.
-
---Qu'y a-t-il donc? fit Suzanne. Que regardez-vous là?
-
---Tu ne sais pas, dit maman Anaïs, il fait son testament!
-
---Le Bruand?
-
---C'est ton sort qui se décide-là!
-
---Mon sort? Je m'en moque. Il doit être furieux contre moi, sans compter
-qu'il a ses raisons. Fernand l'a joliment arrangé. Voilà ce que c'est!
-Et puis je n'y tiens pas à sa «fortune...» J'espère bien ne manquer de
-rien avec Terral!
-
---Avec Terral?
-
---Oh! dit Cachemire en surprenant un reproche dans le regard de sa
-belle-mère. Tout ce que vous direz et rien, c'est la même chose. Je l'ai
-dans le sang!
-
---Mais, fit madame Labarbade, avec ça que je t'empêche de l'aimer! Où
-as-tu pris que je voulais te dire quelque chose! Il est assez joli
-garçon pour qu'on lui passe des dragées. Seulement, si tu étais adroite,
-au lieu de prendre la poudre d'escampette et toujours, et toujours,
-_sans décesser_ comme tu le fais, de temps à autre tu te mettrais une
-chaise et tu irais t'asseoir au chevet de M. de Bruand. Ce n'est pas
-gai, mais tu gagnerais bien tes journées...
-
---Oui, l'héritage?
-
---Sans doute, l'héritage! Il faut songer au solide. Et puis, tu sais, si
-ça t'ennuyait trop, tu pourrais patienter avec cette idée qu'il n'en a
-pas pour longtemps.
-
---Oh! ma foi, dit Cachemire, qu'il garde son argent s'il veut. Je ne lui
-demande rien. Je ne veux pas le voir. Quand je pense qu'il aurait pu
-tuer Fernand... Le bon Dieu a été juste, heureusement... D'ailleurs les
-cartes, toutes les _réussites_, étaient pour nous, tu sais! Je sors,
-moi... Garde-le, ton M. de Bruand, si tu tiens aux picaillons. Moi, je
-suis jeune, je m'en moque; j'ai quelqu'un qui m'aime, je n'ai plus
-besoin de me fatiguer à causer avec ceux que je n'aime pas.
-
-Elle tourna les talons et dit: «Adieu!»--avec un sourire.
-
-Madame Labarbade entendit les volants de sa robe crier joyeusement sur
-les escaliers de l'hôtel.
-
---Petite sotte! dit-elle tout haut... Je suis jeune? Oui, tu es jeune.
-Parbleu! Mais tu ne le seras pas toujours. Si tu crois que la jeunesse a
-été inventée pour toi... Va avec ton Terral, va. Un joli monsieur. Il te
-mènera loin!
-
-Elle reprit son poste d'observation, l'oeil à la serrure, le cou
-tendu, Mohican femelle, toute prête à scalper un mourant. M. de Bruand
-n'écrivait plus. Il y avait sur le secrétaire plusieurs plis cachetés
-d'un large placard rouge. Le testament était-là! Cette fois, madame
-Labarbade n'y tint plus. Elle voulut voir. Elle ouvrit la porte, entra
-doucement dans la chambre, croisant les mains et penchant la tête sur
-l'épaule gauche, avec une attitude douloureuse.
-
---Vous m'avez appelée? dit-elle, lorsqu'elle fut près du lit.
-
---Moi?
-
---J'avais cru... Vous n'avez donc pas sonné?
-
---Non.
-
-Elle jetait sur les papiers un regard oblique. Elle voulait lire. Mais
-le dernier pli, jeté-là au hasard, couvrait tous les autres et il était
-tourné du côté de la cire. Madame Labarbade ne voyait ni écriture ni
-adresse.
-
---Vous n'êtes pas plus mal?
-
---Au contraire, dit Léon, je vais mieux!
-
---Ah! j'en suis ravie. Parbleu, je savais bien... Le docteur disait...
-
---Il disait?
-
---Rien. D'ailleurs ces médecins sont des ignorants. Ce ne sont pas leurs
-ordonnances qui guérissent, allez, mais bien plutôt les soins... les
-soins intelligents... Où est la teinture d'arnica? Là! Il faut la
-secouer de temps en temps. (Elle agitait la fiole violemment)... Je
-voudrais vous panser moi-même. Je suis sûre que je vous guérirais plus
-vite.
-
---Je vous remercie, dit M. de Bruand en souriant un peu.
-
---Ah! les mains de femme, continua madame Labarbade... Les soeurs de
-charité!... Cachemire n'est pas venue ce matin?... Ni hier, je parie?...
-Je vous le demande, son poste ne devrait-il pas être à vos côtés?
-
---Pourquoi? fit-il.
-
---Mais... parce qu'elle vous doit...
-
---Elle ne me doit rien.
-
---Que voulez-vous! elle est oublieuse... Ah! si l'on m'avait aimée comme
-vous l'avez aimée...
-
---Je ne l'aimais pas, dit M. de Bruand.
-
---Ah!
-
-Madame Labarbade demeura un instant décontenancée. Elle souriait,
-regardait Léon, regardait les lettres, et remuait les doigts comme si
-elle eût égrené un chapelet.
-
---Après tout, dit-elle, votre vraie garde-malade, c'est moi...
-
---Je le sais, dit Léon. Vous ne m'avez pas souvent quitté.
-
-Elle crut voir là un reproche; mais elle ne laissa pas deviner qu'elle
-pouvait comprendre, et continua, d'une voix qu'elle adoucissait:
-
---Votre appareil n'est point dérangé?
-
---Non. Tout est pour le mieux. Merci.
-
---Mais ce secrétaire vous gêne, dit-elle en dérangeant brusquement les
-lettres mises les unes sur les autres.
-
-Léon surprit ce mouvement, se redressa en s'aidant de ses mains et dit
-avec vivacité:
-
---Laissez ceci!
-
---Je vous demande pardon... je croyais...
-
-Elle n'avait pu découvrir que l'adresse d'une lettre. _A Monsieur Paul
-Barré, officier de marine._ Ce nom ne lui apprenait rien.
-
---Vous ne voulez pas un livre? dit-elle en faisant mine de se retirer.
-
-Léon ne répondit pas.
-
---Si vous avez besoin de quelque chose, je ne quitte pas la maison, moi.
-Au premier signe j'accourrai.
-
---Bien, dit M. de Bruand.
-
-Elle se retira comme elle était venue, doucement, et referma la porte
-avec précaution. Elle s'éloignait lorsqu'elle aperçut Célestin Fargeau
-qui la salua sans rien dire, et entra dans la chambre de Léon.
-
---Le diable emporte celui-là, dit madame Labarbade entre ses dents. Fin
-comme l'ambre avec ses airs de Job et de pané. Je suis sûre qu'il aura
-le gros lot. Bast, ajouta-t-elle, pourvu que l'autre époumonné ne
-m'oublie pas!
-
-Fargeau venait souvent à l'hôtel. Léon le recevait toujours et à toute
-heure. Fargeau entrait même lorsque le médecin était là. M. de Bruand ne
-vivait plus guère que lorsqu'il causait avec son ancien précepteur. Les
-anciens amis du club, M. Handa-Machado et les autres, ressemblaient
-vaguement à des importuns. Maintenant que leur compagnon de plaisir se
-trouvait cloué dans ce lit, il n'y avait plus grand'chose de commun
-entre eux et lui. La vie folle, la vie rapide, la vie à haute atmosphère
-les rappelait. Ils plaignaient beaucoup M. de Bruand et le regrettaient,
-mais ils commençaient à l'oublier. On parlait d'autre chose là-bas, et
-Léon avait déjà comme l'intuition de cet oubli.
-
---Ce n'est pas la mort, disait-il, c'est la façon dont je meurs qui
-m'accable... Triste fin pour un grand seigneur, comme je me piquais de
-l'être, que de tomber ainsi sous le fleuret d'un aventurier, de râler
-dans une chambre où peut-être _elle_ a reçu cet homme,--et de mourir, en
-un mot, «en la plume comme canards.» C'est une expression de Brantôme
-qui me revient. Heureux ceux qui finissent bien, mon cher Fargeau, comme
-ce comte de Bure, qui voulut mourir cuirassé, épée au côté et casque en
-tête. Moi, je l'avoue, je finis mal.
-
-Il reprenait alors:
-
---Ah! les rêves! Les premières journées, les premiers pas, les premiers
-sourires! Vingt ans! L'espoir! L'air libre et pur! Une femme! Ma
-femme!... Et les lendemains! Les journées folles, les courses, les
-soupers, l'air asphyxiant, le gaz, les restaurants, Cachemire! Quel
-kaléidoscope! Quelle ironie! quelles chimères, et quelles folies!
-
---Je suis puni par où j'ai péché, dit-il un soir... Étais-je né pour
-cette vie de mannequin parisien? Vous le savez, ce qu'il me fallait,
-c'était un coin où rêver, un bon livre, un ami, vous et elle (il
-songeait à celle qui n'était plus.) Mais je n'ai pas eu la force de
-supporter la solitude. Je meurs inutile, après avoir--qui sait? vécu
-ridicule. Tu l'as voulu, George Dandin de boulevard!
-
---Et après tout, fit M. de Bruand avec un rire sec, ne l'ai-je pas
-mérité? Oui, sotte existence, que celle-ci! Encore une fois, il y avait
-d'autres façons d'oublier. L'homme est si peu de chose sans le devoir!
-J'ai trop tôt désespéré, je me suis lassé trop tôt, j'ai jeté le manche
-et la cognée, me contentant de regarder, en spectateur, tous ces
-bûcherons humains acharnés après les obstacles. La fatigue m'a pris.
-J'avais bien le droit d'être las, mais j'aurais dû avoir la force de
-secouer cette torpeur, et de me mesurer avec la vie, au lieu de la
-laisser passer sans m'enquérir si elle était bonne ou mauvaise. Toutes
-les choses humaines, mon cher Fargeau, ont leur sanction!
-
---Et quelle sanction méritiez-vous, je vous le demande? dit Fargeau
-presque avec colère. Ah! si le sort, pour être équitable, tenait
-tellement à vous porter quelque coup, tonnerre! que réservera-t-il donc
-à la folie de Cachemire et à l'ambition de ce Terral?
-
---Attendons la fin, dit Léon avec un sourire railleur. Pour moi, cet
-homme et cette femme, faits l'un pour l'autre évidemment, ressemblent à
-des gens qui croiraient étreindre un marbre merveilleux et qui
-presseraient entre leurs bras une statue de plâtre. Ils veulent la
-fortune et l'amour; c'est--je le gagerais--la misère et le dégoût qu'ils
-trouveront... s'ils ont la patience d'attendre et de chercher ensemble.
-Non, pas votre misère, Fargeau. Eh! pardieu, votre habit est râpé, mais
-votre conscience est neuve. J'entends une misère terrible, dissimulée
-sous un sourire, la misère en gants blancs et en robe de soie.
-
---Possible, dit Fargeau.
-
---Au fond, continua Léon de Bruand, Cachemire n'aime que la misère, la
-bohême, le ruisseau. Elle suivra Terral au cabaret si Terral y descend.
-Par passion? Jamais. Je vous l'ai dit souvent. Par caprice, par goût,
-par amour de l'antithèse. Elle a, comme toutes les autres, la nostalgie
-du passé, du vin bleu, des bottines trouées et du haillon. Elle m'aurait
-aimé, qui sait? si je l'avais salie. Elle aime le luxe d'instinct, mais
-au fond la fantaisie sans le sou, l'amour va-nu-pieds est son amour à
-elle. C'est une amoureuse de la misère, comme vous, Fargeau.
-
---Amoureux de la misère moi? dit Fargeau! C'est possible. Lourd bagage,
-la fortune! Je marche d'un pas plus léger en ne portant rien. Ont-ils
-l'air bête, les garçons de banque, avec leurs sacoches! N'importe. On
-réfléchit aussi, vous savez, à ses moments perdus. Vous parlez de vie
-inutile? Et la mienne, bon Dieu!--Une intelligence gâchée, une volonté
-sans muscles. Bast! Est-ce bien ma faute ou celle du temps?--Un de mes
-amis, dit Fargeau, un exilé de la vie européenne, revenant d'un séjour
-de dix ans en Abyssinie, me disait que ce qui l'avait frappé tout
-d'abord au retour c'était le peu de solidité de nos pas. Nous mettons le
-pied à terre en hésitant, nous allons, comme si quelque vent nous
-secouait, tremblants, en gens qui cherchent leur voie, ignorent le but,
-demandent le chemin. Tout au contraire, les nègres de là-bas posent
-hardiment sur le sol la plante de leurs pieds. Le but? Ils le
-connaissent. Leur chemin? il est tout tracé, comme leur existence. Ils
-savent ce que leur tiendra la vie; nous, nous espérons en ce qu'elle
-nous promet. Ils ont des lois, ils ont des dogmes. Dogmes et lois, nous
-avons tout analysé, discuté, détruit. Nous cherchons. De là cette
-démarche hésitante. De là leurs pas fermes et certains. Puis ici les
-têtes entraînent le corps. La boîte crânienne est trop lourde.
-L'équilibre est rompu et l'individu titube. Nous n'avons plus assez de
-muscles, tout le mal est là! Le sang disparaît, les nerfs arrivent. Ce
-monde est anémique. Nous faisons réellement trop bon marché de la
-matière. En développant notre cerveau outre mesure, nous réduisons à
-rien la machine humaine qui est construite pour l'équilibre, non pour
-l'instabilité. Un homme n'est complet que lorsque son intelligence et
-ses instincts sont d'accord, lorsque tout en lui se pondère. Mais qui
-fait la part des instincts aujourd'hui? La foule! Quant à l'élite, elle
-n'a ni sang ni muscles, et comme elle refuse ses droits à la bête, c'est
-par la bête qu'elle est domptée. La bête, lisez la femme. Chez elle du
-moins l'éducation est instinctive; aussi, armée de son flair elle vient
-à bout de l'intelligence la plus solide. Sa subtilité étrangle notre
-franchise. C'est le combat du sauvage contre l'Européen. Il a la nature
-pour lui, ses organes contre nos armes, son instinct contre notre
-savoir. Les femmes sont des Peaux-Rouges et elles scalpent notre
-génération. A preuve,--il se touchait le front,--l'inévitable,
-l'implacable, la terrible calvitie régnante! Mais,--puisque j'ai parlé
-de moi,--j'aurais pu être énergique, lutter, me roidir; moi aussi j'ai
-déserté. Tenez, il y a quelque chose d'injuste en tout ceci! Et à quoi,
-diable, pense donc la nature, lorsqu'elle souffle une énergie de démon à
-des gens comme ce Terral et qu'elle prête une âme de cire molle et une
-insurmontable amitié pour le _far niente_ à d'honnêtes garçons comme moi
-qui ne demandaient, après tout, qu'à être de braves gens, utiles aux
-autres? Ah! si du moins tous les coquins pouvaient être des paresseux!
-
-Pendant que M. de Bruand demeurait ainsi couché dans le petit hôtel des
-Champs-Élysées, Fernand Terral s'était mis déjà en campagne pour faire
-rendre à la situation nouvelle qu'il s'était faite tout ce qu'elle
-pouvait contenir «d'avantageux.» Il lui importait à cette heure que
-l'événement fît tout le bruit possible, et il ne voulait s'en remettre à
-personne qu'à lui-même pour attacher le grelot, et même pour sonner la
-cloche. Il avait rencontré dans le courant de sa vie parisienne, un de
-ces journalistes _in partibus_ qui tiennent bureau de nouvelles, les
-transmettent aux journaux des départements et de l'étranger,
-chroniqueurs assermentés de tous les accidents et de tous les scandales;
-qui sont au littérateur véritable, ce que le courtier marron est au
-négociant. Au courant de tout, sachant tout, prévoyant tout, Matouchard
-était, en son genre, une puissance. Il disposait de onze journaux de
-province, sans compter les feuilles belges, allemandes ou espagnoles. Il
-avait établi une boutique de correspondance où les hommes de lettres
-sans ouvrage trouvaient à s'occuper et à caser leur expérience, à prix
-réduits. Matouchard, transformant son appartement en salle de rédaction,
-surveillait ses rédacteurs comme un contre-maître ses ouvriers. Il les
-aiguillonnait, les activait, les renseignait parfois, relisait la copie,
-revoyait, corrigeait, mettait lui-même l'adresse des lettres et faisait
-ce qu'il appelait les variantes.
-
-Ces variantes était bien simples. Un événement politique surgissait-il,
-concernant,--par exemple,--la question romaine, Matouchard tirait, à
-l'aide de la presse à copier, un second exemplaire de la correspondance
-faite par un de ceux qu'il appelait ses «nègres» et se contentait
-d'enlever un mot ou d'en ajouter deux à l'un des textes. Si la
-correspondance était destinée à un journal démocratique, Matouchard,
-assaisonnait ainsi la nouvelle du jour. «Enfin, il est presque certain
-que les troupes françaises vont évacuer Rome. La Convention du 24
-novembre...»--Mais si la correspondance devait être imprimée dans un
-journal religieux, Matouchard enlevait prestement l'adverbe plein
-d'espérance et le remplaçait par un regret ainsi formulé: «Hélas! il est
-presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome...» Le
-reste de la correspondance ne variait pas d'ailleurs d'un _iota_ pour le
-journal radical et pour le journal catholique.
-
-Matouchard, au surplus, ne se donnait pas pour un homme de lettres. Il
-entreprenait la _nouvelle_ et le _renseignement_, comme d'autres
-entreprennent la maçonnerie. Sa maison était une _Agence Havas_ au
-petit pied, un centre où se donnaient rendez-vous ceux qui désiraient
-du nouveau et ceux qui en apportaient, une halle aux cancans politiques
-et littéraires. Parfois, les nouvelles expédiées de Paris par la maison
-Matouchard et Compagnie, revenaient à Paris sur les ailes du _Moniteur
-de la Côte-d'Or_ ou du _Courrier du Centre_, comme des nouvelles
-inédites, et Paris en faisait ses gorges chaudes ou fraîches. Il était
-donc bien évident que le récit du duel de M. de Bruand et de Terral,
-publié dans ses détails par un journal de province, devait être
-reproduit par quelque feuille parisienne.
-
-Fernand, qui ne connaissait pas de journalistes célèbres--de ceux qu'on
-lit et qui se font lire,--se félicitait que le hasard l'eût mis en
-relation avec un homme aussi précieux, en pareille circonstance, que
-Philippe Matouchard.
-
-Aussitôt donc, il se rendit chez lui, dans une des maisons de la rue
-Geoffroy-Marie, au coeur de ce faubourg Montmartre où se distillent
-les bruits du jour, creuset de la pensée où les cerveaux bouillonnent,
-où la vapeur siffle, où la machine halète, où, de la rue du Croissant à
-la rue Grange-Batelière, tout ce que le monde entier lira, applaudira ou
-sifflera demain, s'imprime, se dit, se raconte, se maquille, se conteste
-et se _blague_ ce matin ou ce soir.
-
-Fernand monta au troisième. Il y avait sur la porte le nom de
-Matouchard. Il frappa; un gamin vint ouvrir, et Terral entra dans une
-antichambre encombrée de papiers, de vieux journaux, simplement _ornée_
-de chapeaux et de cannes suspendus à des patères. Il demanda M.
-Matouchard.
-
-Matouchard était déjà près de lui, la main ouverte, souriant, un cigare
-à la bouche.
-
---Eh parbleu! monsieur Terral, vous arrivez à merveille. On parlait de
-vous. Entrez donc! Mes compliments. Un fameux duel! Entrez, entrez.
-
-Fernand passa dans la pièce à côté, la _salle de rédaction_, où une
-demi-douzaine de pauvres diables, penchés sur des pupitres ou des
-tables, écrivaient tout en fumant. Il y en avait de vieux et de jeunes,
-tous de costume médiocre, qui regardèrent Fernand Terral sans curiosité,
-presque avec dédain. Rien dans cette pièce qui dénotât quelque chose de
-littéraire (et, certes, le contraire eût été étonnant). A peine, aux
-murailles, quelques charges du _Gaulois_ ou du _Diogène_, Alphonse Karr
-déguisé en guêpe, par Hadol; Paulin Ménier, dans le _Courrier de Lyon_,
-par Durandeau, des lithographies de Carjat, des dessins, tout ce qui
-survit de ces pauvres diables de petits journaux fulminants au début,
-puis éteints tout à coup comme des feux d'artifice qui ne durent pas et
-dont il ne reste que la carcasse. Il y avait aussi sur une table
-recouverte d'un tapis vert des journaux amoncelés, la plupart découpés
-au ciseau, _écrémés_ par le «correspondancier» chargé de _faire la
-cuisine_. Dans un coin, auprès d'un poële, cinq ou six lampes à tringles
-attendaient le soir pour éclairer ces malheureux faisant encore, et
-toujours _de la copie_.
-
---Asseyez-vous donc, monsieur Terral, dit Matouchard.
-
-A ce nom, il y eut plus d'un regard fixé sur Fernand, qui soutint le
-feu, s'assit élégamment et alluma un cigare à l'allumette que lui
-tendait Matouchard.
-
---Avez-vous des nouvelles de M. de Bruand? demanda Matouchard.
-
---Oui. Il va mieux.
-
---Ah! ah!... Joli coup, le vôtre, à ce qu'il paraît. Voyons, contez-nous
-la chose, et vous autres, écoutez. Il ne faut pas _rater_ ça. C'est tout
-ce qu'il y a aujourd'hui. C'est vrai, calme plat. Jusqu'à la session, ne
-me parlez pas de correspondance... un métier de chien!
-
---De chien de Bruxelles! dit un des _porions littéraires_.
-
-Fernand conta dans tous ses détails l'affaire de la veille. Il se tailla
-un rôle à la fois romanesque et digne. Il savait trop bien que tout
-allait être répété.
-
---Bravo! bravo! disait Matouchard.
-
-Il tira sa montre.
-
---Voyons, le courrier part à cinq heures. Il est trois heures, vous
-pouvez bien brosser la chose, Landrumeau?... Deux heures, il ne vous
-faut même pas ça?
-
---Pour _l'Observateur de l'Aube_?
-
---Oui. Demain nous l'enverrons à d'autres.
-
---Allons-y, dit Landrumeau.
-
---Vous savez que ça va rudement vous poser? fit Matouchard en tapant sur
-l'épaule de Terral... Bruand était un terrible... Mouché par vous,
-diable!
-
---J'ai vu plus fort que ça dans les Antilles, dit un des
-_correspondanciers_ en quittant sa plume. Un duelliste acharné,--il
-avait tué dix-sept personnes,--un fort à bras, démoli net par un crapaud
-qui n'avait touché un fleuret de sa vie.
-
---C'est roide, fit Matouchard d'un ton incrédule.
-
---Parole. Le petit est lieutenant de dragons à présent. Tiens, à
-propos... J'ai oublié d'annoncer la nomination de Riovel.
-
---Un ruban qui n'est pas volé, dit un autre. Vous savez que Riovel a été
-le confident de Caussidière, en 1848?
-
---C'est bien pour ça qu'on le décore. Ses anciennes opinions sont
-mortes. On met une croix dessus.
-
---Oh! un mot!... Matouchard, dites donc, Matouchard? Vérillac qui a fait
-un mot!
-
---Pourvu qu'il ne le mette pas dans sa correspondance. La province se
-plaindrait.
-
---C'est vrai, dit Vérillac... Quand je flanque de l'esprit dans un
-_Courrier de Paris_, les Quimper-Corentinois, qui croient que je me
-moque d'eux, menacent Matouchard,--qui signe--de lui casser les reins!
-
---Ne causez pas tant, dit Matouchard, et allez-y de la fin. Après
-ça--_vous pourrez jouer la Fille de l'Air_.
-
---Ouf, dit Vérillac, moi j'ai conclu. Voilà!
-
-Pendant que Matouchard relisait le courrier de Vérillac, Fernand Terral
-causait.
-
---Pourquoi n'êtes-vous pas allé trouver Olivier Renaud? demandait
-Vérillac. Il aurait conté votre affaire dans ses _Echos_.
-
---Je ne le connais pas.
-
---Quelle raison!... Il vous aurait sauté au cou. Est-ce que vous croyez
-qu'il a tous les jours des machines comme ça à se mettre sous la dent?
-
---Le fait est, dit un autre, que ses articles sont bien pauvres.
-
---Toujours la même chose!
-
---Toujours. Je vous dis qu'il _est vidé_!
-
---Pour être vidé maintenant, il aurait fallu d'abord qu'il _eût quelque
-chose dans le ventre_. Il n'avait rien.
-
---Pas grand'chose...
-
---Rien...
-
---Et Paul Duchemin?
-
---Ça vaut mieux. Mais c'est vieillot.
-
---C'est _Ermite de la Chaussée d'Antin_.
-
---Restauration.
-
---Ganache!
-
---Il a fait des romans pas mauvais, pourtant... _Arnaud_... Avez-vous lu
-_Arnaud_?
-
---Ça a paru chez Amyot?
-
---Chez Lévy.
-
---Pas lu.
-
---De jolis détails... Du paysage... Mais _ça ne se tient pas_!
-
---C'est _bonhomme_. Il devrait lire Balzac.
-
---C'est selon. Le Balzac de _Vautrin_, oui, le Balzac de la _Recherche
-de l'absolu_, non!
-
---Mon cher ami, ce que tu dis là est stupide. La _Recherche de
-l'absolu_? un chef-d'oeuvre...
-
---Un chef-d'oeuvre embêtant. L'as-tu lu?
-
---Et toi?
-
---Ne blaguons pas. Balzac a de la poigne. C'est le bonhomme du temps.
-Lamartine passera... Mais Balzac...
-
---Et Musset?
-
---Ah! vous savez, dit Matouchard, vous nous assommez là-bas! Nous ne
-sommes pas ici sous la coupole de l'Institut. Si vous voulez disséquer
-les gloires, allez dehors. Musset? Est-ce que c'est une actualité,
-Musset? Si vous savez le refrain de la nouvelle chanson de Thérésa,
-dites-le-moi, je l'enverrai à l'_Etoile Belge_. Mais des _mots_! Faites
-du Sainte-Beuve alors..., vous m'embêtez!
-
-Terral sortit de cette _fabrique de nouvelles_ très-satisfait de son
-expédition et certain que, sous peu de jours, _tout Paris_ s'occuperait
-de lui. Il marchait dans la rue en conquérant, le front haut, comme si
-chacun eût pu déchiffrer sur son visage ce qui faisait son triomphe. Il
-gagna ainsi les quais, s'assit au café d'Orsay et se prit à regarder les
-gens qui passaient. Devant lui, de l'autre côté de la Seine, les arbres
-des Tuileries frissonnaient aux derniers souffles chauds; les feuilles,
-dorées par l'automne, tombaient une à une en tournoyant et le soleil
-égayait les tons assombris déjà des horizons. Mais que regardait Terral,
-c'était la mêlée des équipages, la foule des cavaliers et des piétons
-élégants qui se croisaient à deux pas de lui. Le quai d'Orsay conduit à
-la fois aux Champs-Élysées, au bois de Boulogne et au Corps-Législatif.
-A quelques minutes du faubourg Saint-Germain, faisant face au jardin des
-Tuileries, près des casernes de cavalerie, c'est un quai élégant, un
-peu grave, où les voitures blasonnées, les officiers à cheval, les
-députés se rendant à la Chambre défilent reconnus et salués par les
-passants qui les heurtent. Un provincial ferait là en quelques minutes
-connaissance avec la plupart des privilégiés du nom et de la fortune
-politique. Fernand Terral, qui connaissait les hommes et les choses de
-la vie parisienne, regardait et souriait à la pensée que parmi tous ces
-gens qui ne le connaissaient pas, dans ces équipages où caquetaient
-délicieusement des femmes souriantes, on ne parlait peut-être, à cette
-heure, que de son duel avec M. de Bruand.
-
---Et ce sera bien mieux, songeait-il, lorsque les journaux auront dit
-leur mot!
-
-Il se balançait sur sa chaise, le bras gauche replié sur le dossier, les
-jambes croisées et fumant son cigare en rêvant. Un vent frais lui
-caressait doucement les cheveux; il se sentait vraiment heureux, la tête
-pleine de projets et d'ambitions--si près maintenant de se réaliser.
-
-Tout à coup, il fit un mouvement et se redressa en apercevant Célestin
-Fargeau qui venait de son côté, la tête baissée. Fargeau regardait le
-pavé et n'aurait certes par aperçu Fernand Terral, mais celui-ci
-l'appela par son nom et se leva, lui tendant la main.
-
---Comment va M. de Bruand? dit-il.
-
---Ah! c'est vous, fit Célestin en le reconnaissant. Mes compliments,
-ajouta-t-il avec un sourire plein d'amertume. La partie est bien jouée.
-
---Quelle partie? demanda Terral.
-
---Ayez donc les qualités de vos vices, dit Fargeau brusquement. Vous
-êtes dévoré d'ambition. Corrigez donc cela par un peu de franchise.
-
---Je ne vous comprends pas du tout.
-
---Diable? On est donc devenu bien dur à l'entendement? Vous avez voulu
-un bout de renommée, n'est-ce pas, et M. de Bruand vous a servi de
-cible, pour montrer votre adresse aux badauds? C'est bien. Vous voilà
-satisfait. Il vous reste à vous montrer aussi habile que vous avez été
-audacieux.
-
-Ces paroles avaient été dites avec une sévérité de ton qui ajoutait à
-leur valeur. Terral, un peu pâle écoutait en retroussant sa moustache
-avec son index.
-
---Je ne savais pas, dit-il, rencontrer en vous un juge.
-
---Ah! bah! Et pourquoi?
-
---Vous me comprenez, dit Terral.
-
---Oui-da! fit Célestin, parce que j'ai un chapeau bossué et des
-pantalons qui se frangent! Ah! il vous faut des moralistes en gilet
-blanc? Écoutez. Il est probable que nous ne nous reverrons jamais. Quand
-je vous retrouverai sur le trottoir de droite, je prendrai soin
-d'ailleurs de passer sur le trottoir de gauche. Mais je vous le dis une
-bonne fois, je n'échangerais pas ces misérables souliers que vous
-voyez-là et qui ne doivent rien à personne contre les bottes vernies que
-vous portez et dont les semelles sont tachées de sang!
-
---Ah! pardieu! s'écria Terral...
-
-Il fit un mouvement pour se jeter sur Fargeau qui le regarda d'un air
-dur en caressant sa longue barbe. Mais il se contint, et, les lèvres
-frémissantes encore, les mains crispées:
-
---Vous n'avez pas répondu à ma question, dit-il, avec une froideur que
-démentait le tremblement de sa voix. Je vous ai demandé des nouvelles de
-M. de Bruand.
-
---M. de Bruand est mort, répondit Fargeau.
-
-Terral ne répondit rien, il baissa la tête, laissa échapper sourdement
-un _ah!_ et recula d'un pas, tandis que Fargeau continuait sa marche.
-
-Puis tout à coup il courut après lui, le rappela.
-
---Eh! bien, dit Fargeau, quoi encore?
-
-Terral lui tendait la main.
-
-Fargeau regardait cette main d'un air indifférent et reportait ses yeux
-sur ceux de Terral comme pour l'interroger.
-
---Oublions, dit Terral lentement.
-
-Fargeau redressa la tête avec une expression de mépris hautain.
-
---Oubliez, dit Terral en se reprenant.
-
-Fargeau haussa les épaules.
-
---Soit, dit-il...
-
---Votre main, en ce cas?
-
---Oh! oh! fit l'autre. Autre chanson. L'oubli? Va pour l'oubli! Je ne
-suis pas un justicier, après tout. Mais la main! Tenez, vous allez
-rencontrer à présent bien des flatteurs et des courtisans;--parbleu! les
-sourires des thuriféraires, les compliments des envieux et l'admiration
-des niais, cela se trouve à l'angle des rues, mais la poignée de main
-d'un honnête homme, monsieur Terral, voilà ce que l'on cherche et ce
-que l'on ne découvre pas!
-
-Il laissa Terral pétrifié et se demandant s'il avait bien entendu.
-Méprisé par cet homme! Renié par Fargeau! Le bohème repoussant
-l'aventurier! Fernand se maîtrisa encore; il se sentait pris de rage.
-Mais, en réfléchissant, que lui importait,--se dit-il,--le suffrage de
-ce Diogène du _Café Athalie_? Le reverrait-il jamais à présent? Mieux
-valait certes le laisser passer. Il se rassit, se prit à réfléchir de
-nouveau. M. de Bruand était mort! Cette idée ne laissait pas que de le
-remuer un peu. Mort!
-
-Et il songeait.
-
---Bah! se dit-il ensuite. Après? N'ai-je pas joué franc jeu ma vie
-contre la sienne? C'était affaire au sort de choisir. Si j'ai gagné,
-tant mieux pour moi!
-
-Puis il réfléchit que la justice allait s'en mêler, qu'on allait
-l'arrêter, qu'il fallait passer par la cour d'assises avant d'entrer
-front levé dans le monde parisien. Assurément il serait acquitté, mais
-la prison préventive était chose dure. L'instruction pouvait longtemps
-durer.
-
---Eh! bien, soit, se dit-il, je partirai pour Bruxelles et j'y resterai
-jusqu'au jour du procès.
-
-Et comment partir? Il n'avait pas d'argent. Il trouverait certes bien le
-prix du voyage: on emprunte. Mais comment vivre là-bas? Il rentra chez
-lui, tourmenté. Dans sa chambre, comme s'il lui avait donné rendez-vous
-(il n'y songeait guères) il trouva encore Cachemire.
-
---Tu ne sais pas? commença-t-elle.
-
---Si, je sais. M. de Bruand est mort.
-
---Qui te l'a dit?
-
---Fargeau.
-
---Encore un qui me déplaît!... Mais, voyons, Fernand, s'il est mort,
-est-ce qu'on ne peut rien te faire à toi?... J'ai peur... Dis, réponds,
-dis-moi quelque chose.
-
---On me jugera, fit Terral.
-
---Des juges?... Oh! mon Dieu!... Et s'ils allaient te condamner, mon
-Fernand?
-
---Ils ne me condamneront pas.
-
---Est-ce qu'on sait? Ah! il avait bien besoin de mourir, dit-elle en
-s'asseyant sur le lit de Terral.
-
---Et que vas-tu faire? demanda-t-elle au bout d'un moment.
-
---Ah! si j'avais de l'argent, dit Terral comme à lui-même en frappant la
-table de son poing fermé.
-
---Il te faut de l'argent? Pourquoi?... Pour te sauver, n'est-ce pas?
-C'est pour te sauver que tu veux de l'argent, dis?
-
---Oui.
-
---Tu en auras!
-
---Allons donc! C'est toi qui me l'apporteras, n'est-ce pas? Je le
-refuse...
-
---Et pourquoi cela, reprit Cachemire étonnée... Je veux te sauver,
-entends-tu? combien te faut-il?
-
---Rien.
-
---Combien as-tu ici?
-
-Elle lui enleva son porte-monnaie de sa poche, en visita le contenu,
-ouvrit des tiroirs, regarda et dit:
-
---Où vas-tu avec cela? en Belgique?
-
---Oui, je pars ce soir.
-
---Mais tu mourras de faim, là-bas. Voyons, Fernand, dis-moi, est-ce que
-tu m'aimes?
-
---Si je t'aime, dit-il, réellement touché ou flatté par le sourire
-suppliant de la jeune fille.
-
-Il l'embrassa follement, et elle, implorant toujours:
-
---Si je t'apporte, ce soir, de quoi vivre là-bas, le prendras-tu,
-dis?... Accepte, va. Est-ce que nous ne sommes pas des amis de toujours?
-Qui nous sépare à présent? Personne. Et puis, tu ne resteras pas
-longtemps à Bruxelles... Tu reviendras... Si tu ne reviens pas, j'irai,
-moi, j'irai. Tu le prendras, cet argent, hein? Va-t-en, mon chat, ils te
-mettraient en prison, vois-tu. Ah! ça serait payer cher un homme qui ne
-te vaut pas!
-
---Eh bien, soit, dit Terral, je prends. Demain je serai à Bruxelles.
-Avant un mois le procès aura lieu. Je reviendrai, je te reviendrai tout
-entier, Suzanne, et nous ne nous quitterons jamais, tu entends, jamais!
-
-Cachemire sortit de chez Terral folle de joie. Jusqu'à présent, cet
-homme l'avait dominée, et elle avait senti que son amour pour elle était
-fait de supériorité et de dédain. Mais à cette heure, au contraire,
-c'était elle qui protégeait! Sans elle, il se voyait traqué, perdu
-peut-être: elle le sauvait. La fille d'Ève triomphait en appesantissant
-sa petite main sur ce front orgueilleux. Maintenant Terral--elle le
-répétait enivrée,--était bien à elle. Elle l'enchaînait, elle se
-l'attachait. Elle arriva, joyeuse, dans ce petit hôtel des
-Champs-Élysées, où dans une chambre, entre des cierges allumés, M. de
-Bruand, froid et roide, dormait son dernier sommeil.
-
-Tout l'hôtel était en désordre. Madame Labarbade allait et venait,
-parcourant les escaliers, interrogeant les chambres, les armoires,
-fouillant, inventoriant, prenant possession de toutes choses. Les
-domestiques la laissaient faire, un peu étonnés, bavardant tout bas,
-maugréant, mais n'osant prendre sur eux de s'opposer à cet
-envahissement. Madame Labarbade ne pouvait-elle point avoir le droit de
-l'accomplir, M. de Bruand n'avait-il pas laissé un testament? Ne
-devait-elle pas espérer d'y figurer en bon lieu? Et non-seulement elle
-l'espérait, mais elle en était certaine. Aussi regardait-elle déjà la
-plupart des objets comme siens. En apercevant Cachemire, elle l'appela,
-et lui dit tout bas que M. Fargeau avait emporté le testament chez le
-notaire, et que l'ouverture aurait lieu le lendemain,--après les
-funérailles,--chez M. de Bruand.
-
---Je me moque pas mal du testament, dit Cachemire en montant à sa
-chambre.
-
-Elle n'avait pas d'argent, mais elle avait des diamants. Là était le
-salut de Terral.
-
-Au moment d'entrer dans la chambre, elle s'arrêta; elle songea tout à
-coup (elle l'avait oublié) que c'était là qu'était mort M. de Bruand.
-
-Assurément elle allait se heurter au cadavre, derrière cette porte.
-
-Elle s'arrêta, hésitante; elle tremblait un peu, et elle était pâle.
-Mais brusquement elle poussa la porte et fut un instant suffoquée par
-une odeur de cire fondue.
-
-Personne dans cette chambre. Les rideaux fermés, laissant filtrer à
-peine la lueur affaiblie du jour; au fond, sur le lit, entre les
-cierges, le mort, M. de Bruand, maigre sous les draps aux lignes
-marmoréennes. Elle n'osa pas regarder; elle marcha, détournant la tête,
-jusqu'au petit secrétaire dont elle avait la clef et où elle avait
-enfermé ses diamants,--les diamants que celui qui était là lui avait
-donnés autrefois.
-
-Elle avait peur au fond. Il lui semblait sentir un frisson courir sur sa
-nuque. Derrière elle, on avait fait du bruit. Elle s'arrêta. Rien. Elle
-fit alors tourner la clef dans la serrure; le petit meuble s'ouvrit,
-elle y prit trois ou quatre écrins et referma le secrétaire vivement;
-elle avait hâte de sortir. Et pourtant l'instinct qui pousse toute
-créature vivante vers le spectacle de la créature morte l'agitant, elle
-voulut voir aussi, voir M. de Bruand, voir le cadavre.
-
-Elle se retourna, regarda, demeura immobile.
-
-Les yeux ouverts, fixes et vitreux, les cheveux collés par grosses
-mèches et tombant roides sur l'oreiller, le cou sinueux, la bouche
-contournée par l'agonie, M. de Bruand la terrifia.
-
-Elle poussa un cri, arracha, pour ainsi dire, ses pieds alourdis au
-tapis et s'élança dans l'escalier. Là elle se heurta contre deux hommes
-qui montaient. C'étaient Célestin Fargeau et M. Gontran de Rives,
-accouru de Baden aussitôt pour passer la dernière nuit auprès de son ami
-mort.
-
-Cachemire avait pris une voiture et s'était fait conduire au
-Mont-de-Piété. Elle demanda cinq mille francs sur ses diamants. Fernand
-Terral ne prit que la moitié de la somme. Il partit le soir même.
-Cachemire voulait rompre son engagement et partir avec lui. Il l'en
-détourna. Pendant que la vapeur l'emportait vers Bruxelles, elle entrait
-en scène et chantait un rondeau sur une musique nouvelle, souriant aux
-provocations des lorgnettes et aux bravos gantés de blanc.
-
-A cette même heure, Fargeau et Gontran de Rives, assis à côté l'un de
-l'autre, commençaient la veillée funèbre. Fargeau avait vu mourir M. de
-Bruand, la nuit précédente, en plein délire. Il était fatigué. Peu à peu
-il s'assoupit. M. de Rives contemplait à la lueur des cierges renouvelés
-ce visage froid qui avait souri, cette bouche livide qui avait aimé!
-Gontran n'était pas un Hamlet, mais l'antithèse le glaçait. Tout en
-veillant ainsi, il se souvenait de ces autres veilles chaudes et
-joyeuses où Léon, le roi du festin, semblait défier l'avenir. Que ce
-temps-là était loin! Il datait d'un mois à peine pourtant. Et les mêmes
-rires éclataient à la même place, à la même heure; les mêmes salons
-s'allumaient, les mêmes femmes se fardaient pour d'autres... On oubliait
-celui qui partait, comme dans une bataille celui qui tombe. Serrez les
-rangs! Et les rangs se resserraient. Et l'on marchait, et le cadavre
-restait là-bas, abandonné, sans un souvenir. La nuit parut longue à
-Gontran de Rives. Pour la première fois cet insouciant en mesura la
-durée, aux battements de son coeur. Quand vint le jour,--lui que ce
-jour avait tant de fois surpris à table et riant encore,--il la trouva
-sinistre, l'aurore blafarde; il eut froid, il se sentit seul et un peu
-tremblant; il secoua Fargeau pour l'éveiller.
-
---C'est le jour dit-il.
-
---Ah! le jour!
-
-Fargeau regarda le corps de M. de Bruand et hocha la tête.
-
---J'avais espéré un moment, dit-il, que tout cela était un rêve!
-
---Cela, dit M. de Rives, c'est pour moi le réveil... Mon pauvre Bruand!
-
-Les journaux inséraient, ce soir-là, les lignes suivantes à la colonne
-des _faits divers_:
-
-«_Aujourd'hui ont eu lieu, en présence de quelques amis, les funérailles
-de M. le comte Léon de Bruand. Plus à plaindre peut-être que la victime,
-le vainqueur de ce duel, M. Fernand Terral, s'est réfugié à Bruxelles,
-où il attendra la fin de l'instruction. On pense que l'affaire viendra
-devant le jury avant la fin du mois prochain._»
-
-Paris s'était vivement préoccupé de ce duel; puis, avec le temps, il
-l'oublia, et ne s'en souvint que lorsque la publication du procès devant
-la cour d'assises vint lui rappeler qu'il avait eu lieu. Dès l'ouverture
-de la première audience, Terral s'était constitué prisonnier. Son
-attitude parut excellente dans l'auditoire, aux journalistes qui
-rendirent compte des débats et surtout aux femmes. Cachemire se fit
-remarquer par une toilette tapageuse qu'on eut envie d'applaudir. Les
-jurés acquittèrent Fernand Terral à l'unanimité. Célestin Fargeau
-s'était montré excessivement calme dans sa déposition. Mais à la sortie
-de l'audience, il se heurta contre Fernand Terral, et lui lança un
-regard ironique qui n'était pas exempt de menace. Il avait cependant
-promis d'oublier! A ce regard, Terral ne répondit rien. Il était libre,
-très-connu maintenant, presque illustre.
-
-La pomme d'or était là, à portée de sa main; il n'avait plus qu'à la
-cueillir! A quoi bon s'attarder en chemin?
-
-Le soir même, il se montra au théâtre, dans une avant-scène, avec
-Cachemire et l'attention de toute la salle fut pour lui.
-
---Tiens, je t'aime, dit Suzanne, toute fière du succès et de la
-gloire--c'était de la gloire--de son amant.
-
-Elle n'habitait plus le petit hôtel des Champs-Élysées. Le testament de
-M. de Bruand exilait de là Cachemire, et le petit Adolphe, et la _maman
-Anaïs_ elle-même, qui s'en alla furieuse et _secoua la poussière de ses
-souliers_ sur la mémoire du défunt. M. de Bruand laissait ce qui lui
-restait de sa fortune (fort éprouvée), à Paul Barré, son ami d'enfance,
-une rente viagère à Jean, son domestique, et partageait ses objets d'art
-entre ses camarades, donnant la meilleure part à M. Gontran de Rives. Il
-avait, au dernier moment, effacé un paragraphe concernant Célestin
-Fargeau.
-
-Fargeau, qui connaissait les intentions de M. de Bruand, n'avait rien
-voulu entendre.
-
---Ai-je besoin de quelque chose? avait-il dit. Oui, de ne plus
-ressembler à un corbeau qui dépécerait les héritages.
-
-Il n'avait consenti à accepter que quelques livres, de la main à la
-main. C'était assez.
-
-Madame Labarbade, d'abord écrasée et furieuse, se calma peu à peu. Il le
-fallait bien. Elle ne songea qu'à _mettre sur pied_ le nouvel
-appartement de «_sa chère Suzanne_.» Elle fut vraiment superbe,--ayant
-l'oeil à tout, comme un chef de tranchée. Cachemire, comptant sur
-l'avenir et l'imprévu, avait pris un logement luxueux, rue Taitbout, et
-n'avait voulu rien retrancher de son genre de vie. Madame Labarbade
-choisit, parmi les bijoux, ceux qu'il fallait mettre en gage pour
-assurer les frais de premier établissement. Elle fit vendre à l'encan
-certains meubles inutiles et un peu vieillis, en acheta d'autres et,
-pour le payement du tapissier échelonna des billets mensuels; elle
-organisa le crédit comme Carnot organisa la victoire,--et réalisant une
-partie des bracelets, colliers et parures de Cachemire, elle mit, comme
-elle disait, _la maison en avance_, de telle façon qu'on pût attendre
-les beaux jours, la pluie d'or et les Jupiters en mac-farlanes.
-
-Mais ce ne fut pas sans prélever un léger escompte que la bonne madame
-Labarbade s'acquitta de cette mission. On la vit, en ce temps-là, rôder
-dans les bureaux d'un agent de change, et maman Anaïs commença à
-collectionner de grands morceaux de papier jaune qui étaient des
-obligations de chemins de fer. Cachemire l'ignorait, et peu lui
-importait d'ailleurs. Madame Labarbade essayait parfois de lui donner
-des conseils,--en particulier de la détourner de Fernand Terral, qui
-continuait à trotter par le cerveau de la jeune fille. Mais Cachemire
-accueillit ces observations d'une façon telle que maman Anaïs jugea
-peut-être inutile de les risquer une nouvelle fois.
-
-Cachemire eût voulu tout d'abord que Fernand partageât son appartement.
-Il refusa. Il voulait être libre et la laisser libre aussi. Il avait, à
-son tour, abandonné son ancien logement, et maintenant il habitait un
-charmant entresol, meublé à l'antique, vieux chêne et vieux bronzes,
-boulevard des Italiens. Tout cela non payé, mais il était désormais de
-ceux à qui l'on n'envoie pas la facture acquittée. Il s'était mis à
-jouer à la Bourse. La hausse et la baisse valent parfois la rouge et la
-noire. Ses opérations étaient heureuses. Il avait _le flair_.
-
-Dès les premiers jours de l'installation de Cachemire, Fernand se
-plaignait de la présence du jeune Adolphe qui grandissait et devenait de
-plus en plus insupportable. Il conseilla à Cachemire de le mettre au
-collége. Ce fut une éruption dans le logis. Madame Labarbade jeta feu et
-flammes. Mais Cachemire, que son frère gênait aussi, se montra
-inflexible. Maman Anaïs vit qu'il fallait céder ou rompre. Elle était
-prudente; elle rompit. Adolphe s'achemina donc un jour, tout larmoyant,
-vers les hauteurs de la rue Blanche, accompagné de sa mère qui portait
-dans toutes ses poches des pots de confitures. On arriva sous une porte
-cochère décorée d'un drapeau tricolore et des armes de la ville de
-Paris; maman Anaïs tira la sonnette, et, une heure après, le collége
-Chaptal comptait une jeune âme de plus. Pendant que l'enfant se
-mordillait les ongles sur son banc en recevant la bordée de regards que
-les _anciens_ jettent infailliblement au nouveau, maman Anaïs s'en
-revenait vers la rue Taitbout en essuyant ses yeux rouges avec un
-mouchoir de batiste emprunté à Cachemire.
-
---Va, disait-elle pour se consoler, et comme si Adolphe l'eût écoutée,
-ta mère te nourrit du moins un magot qui se portera bien. N'aie pas
-peur, un jour tu t'en moqueras pas mal de cette soeur qui tient si
-fort à t'emprisonner comme ça! A chacun son tour. Tu auras le tien, mon
-chéri.
-
-Débarrassée du _chéri_, Cachemire se trouva plus à l'aise. Elle se
-sentait vraiment heureuse. Jusqu'à présent, elle n'avait pas vécu à sa
-guise. M. de Bruand lui pesait. Elle s'était cachée pour aimer; à cette
-heure, elle pouvait marcher tête haute, sans craindre d'être suivie,
-épiée, dénoncée. Ce Fernand! elle se pendait à son bras avec une
-audacieuse fierté. Elle aimait à marcher à pied sur le boulevard pour se
-montrer avec lui; elle jouissait des regards qu'on jetait au vainqueur
-de M. de Bruand. Une première représentation partagée avec lui, elle la
-savourait comme une liqueur. Elle maudissait son théâtre qui les
-séparait fatalement à de certaines heures; elle eût souhaité qu'il fût
-acteur pour que le métier les réunît comme le faisait l'amour. Mais cet
-amour, qui n'avait, semblait-il, jamais été plus ardent en elle,
-changeait déjà de face. Elle se figurait à présent aimer davantage
-Fernand Terral, en réalité elle l'aimait moins. Son orgueil seul
-maintenant et son amour-propre étaient caressés. Elle prenait plaisir à
-entendre murmurer quelque éloge de Fernand, et elle se parait aussitôt
-de cette louange; mais ce n'était déjà plus ce sentiment doublé de je ne
-sais quel sacrifice et qui, deux mois auparavant, l'eût poussée à tout
-vendre, à tout quitter, tout perdre pour suivre Fernand--nu-pieds,
-n'importe où,--si Fernand l'eût voulu.
-
-D'ailleurs, elle était venue en aide à Fernand, à ce Fernand si haut
-placé au-dessus d'elle. Depuis ce temps elle se regardait comme son
-égale.
-
-Les premiers moments d'ivresse passés, lorsqu'elle se fut habituée à se
-montrer au bras de Fernand, lorsqu'elle le vit bien à elle, et qu'elle
-eut bien dit à tous et à toutes qu'il était à elle, elle commença à
-désirer autre chose, d'autres secousses, d'autres surprises, d'autres
-distractions. Elle se prit à regretter la mort de ce M. de Bruand, qui,
-jadis traversait sa vie comme un reproche, et qu'elle détestait si bien.
-Haïr quelqu'un, cela aide parfois à en aimer un autre.
-
-Elle s'avoua un jour qu'elle s'ennuyait.
-
-L'ennui! L'ennui au milieu du luxe, du bruit du théâtre, des courses au
-Bois, des billets doux, de cette vie pour ainsi dire électrisée.
-
-Elle voulut secouer cette torpeur, s'étourdir. Elle fut de toutes les
-fêtes,--elle et lui. On les voyait partout, Fernand et Cachemire,
-cherchant, chassant, traquant le plaisir. Aujourd'hui à ce bal, demain à
-cet autre, ce soir ici, là, ici et là à la fois. Le théâtre, les
-courses, les soupers. Ils épuisaient toutes choses.
-
-L'argent que Fernand gagnait le matin se fondait le soir comme dans un
-creuset. Il ne s'en inquiétait pas. La Bourse n'était-elle point là? Il
-avait le secret de ce Temple. Et chaque jour, le steeplechase à
-l'argent, et chaque soir le steeplechase aux voluptés. Mais ce n'était
-ni le luxe, ni le théâtre en fête, ni les rires s'envolant au plafond
-avec le champagne, qui grisaient et égayaient Cachemire. Si Fernand la
-voulait rendre heureuse, il n'avait qu'à l'emporter vers ce bal où
-l'orchestre cuivré lançait ses notes éclatantes,--Mabille,--où
-tournoyaient les valseurs, où se crispait le quadrille, où les saxhorns
-vomissaient leurs accords de tonnerre au-dessus d'une foule _hystérisée_
-par la danse folle.
-
-On dînait au Moulin-Rouge dans quelque cabinet et l'on riait et
-chantait, fenêtres ouvertes. Par ces belles soirées d'août qui
-pastichent à Paris les crépuscules de Florence, la lune se levait,
-là-bas, au bout de la mer de verdure formée par tous ces arbres des
-Champs-Élysées et des Tuileries. Elle s'élevait blonde dans le fond du
-ciel d'un gris bleu, à peine allumée dans cette ombre indécise,
-argentée, brumeuse où se détachaient les deux clochers de
-Sainte-Clotilde et les pavillons des Tuileries. Point de vent; un air
-déjà frais après la journée chaude, les feuilles immobiles çà et là
-comme une guirlande de perles dans un écrin vert; des rinceaux de boules
-dépolies, des colliers de becs de gaz qui tout à l'heure allaient
-s'allumer dans la verdure. Ils regardaient cela, vaguement, sans rien
-analyser, respirant l'air, prenant le frais, la main dans la main sur le
-divan, et les yeux tournés vers le paysage.
-
---Ça vous grise, cet air du soir, disait Cachemire.
-
-L'air du soir et aussi le champagne rosé qui fondait la glace des
-carafes. Peu à peu la nuit venait. Les lumières naissaient, pétillaient
-dans les feuilles. Ce vert des arbres est si beau, animé par le gaz! On
-entendait monter du bas des charmilles un bruit d'assiettes et de voix.
-La lune se faisait plus intense, noyait les marronniers d'une teinte
-laiteuse. Les guirlandes s'incendiaient, l'heure approchait des bals
-voisins. Un bruit de cuivre éclatait, poussé par le vent, des valses,
-des quadrilles, les _Miserere_ de Verdi et les épilepsies d'Offenbach.
-Les notes arrivaient par bouffées, sur le vent rafraîchi, dans ce
-cabinet chaud de gaz. Et Cachemire alors, une cigarette à la main,
-allait à la fenêtre, regardait les dîneurs en bas dans leurs boxes de
-verdure, ou respirait, narines dilatées, les airs de danse qui venaient
-du lointain. Elle se retournait alors:--J'ai des envies de sauter,
-disait-elle, et, devant la glace, se regardant, se souriant, elle
-cambrait les reins, levait les bras, gonflait le cou ou jetait sa tête
-en arrière et levait le pied jusqu'aux bougies.
-
-Puis c'était Mabille. On y allait à pied, Cachemire frétillant au bras
-de Terral, fredonnant un refrain entendu la veille, s'interrompant pour
-dire des mots, des riens. Elle faisait frissonner sa robe en entrant
-par la porte illuminée, devant les sergents de ville ennuyés, et les
-gamins jeunes et railleurs, et les fillettes avides qui la regardaient
-passer avec de grands yeux où il y avait l'envie. Ils faisaient un tour
-de bal, saluaient çà et là, s'asseyaient, regardaient la foule. Terral
-jouissait de ces fêtes, parodies des nuits du midi, affichait Cachemire,
-tendait son gant à d'autres gants qui passaient. Cachemire écoutait la
-musique et battait le sable du bout de son pied. Des femmes pâles et
-peintes l'analysaient et se la montraient. Tous les couples ou les
-groupes qui passaient avaient un regard pour elle. Mais brusquement elle
-se relevait, prenait le bras de Terral, le menait autour du jardin,
-jetait des yeux allumés sur les endroits où les danseurs s'agitaient à
-l'ombre des palmiers de zinc à lanternes blanches. Parfois, le long des
-arcades de bois décorées de verres de couleur, un cliquitement
-éclatait. Cachemire se reculait, se pressait contre Terral, puis riait
-en voyant des taches d'huile sur sa robe traînante.
-
-Elle allait aux jeux, à la toupie hollandaise qu'elle regardait se
-cogner avec un coup sec aux arêtes de cuivre. Elle gagnait pour vingt
-francs un morceau de fayence de cinq sous. Puis, vite, la tireuse de
-cartes. Une grosse femme vêtue d'une robe à raies rouges et noires, une
-toque polonaise sur la tête, l'air bien nourri, se tenait sur une
-chaise. Elle se levait. Terral entrait--et Cachemire--dans une façon de
-chaumière où, sur une table à tapis de damas, une grosse lampe éclairait
-des cartes dispersées.--Le grand jeu ou le petit jeu?--Tous les jeux!
-disait Cachemire. L'autre débitait sa chanson éternelle: Vous êtes en ce
-moment ennuyée. Mais patience. Il y a beaucoup de _coeur_. C'est un
-jeune brun qui vous aime--Cachemire serrait la main de Terral--Et voilà
-du trèfle! oh! neuf de trèfle, c'est bon signe que ce trèfle-là! avant
-huit jours on vous apportera beaucoup d'argent. Il y a bien un peu de
-carreau, mais si peu! Patience!--Et vous, monsieur, le grand ou le petit
-jeu?
-
---Merci. Je le connais, mon avenir! répondait Terral.
-
-Ils sortaient, Cachemire fière, enchantée, songeant à ce _trèfle_ et à
-ce _coeur_ qui ne quittaient pas sa destinée.
-
-Elle revenait vers les quadrilles. Ses yeux s'agrandissaient. Fernand la
-sentait se serrer contre lui avec des frémissements d'oiseau qui veut
-s'envoler, elle battait la terre de ses pieds, elle accompagnait
-l'orchestre de ses lèvres. O le souvenir du bal de Samoreau!
-
-Comme elle eût voulu se lancer dans cette foule tournoyante. Et
-l'orchestre allait, un orchestre criant, hurlant, où des bruits de bois
-se mêlaient aux bruits de cuivre, il secouait ses danseurs frénétiques,
-les hommes sautillant--les pouces dans l'entournure du gilet, le chapeau
-en arrière,--croisant les jambes, les tordant, les jetant en l'air,
-tournoyant comme des derviches en ébriété sur le talon ou sur le bout du
-soulier, criant, se courbant, se relevant, faisant les gracieux devant
-des femmes qui luttaient de gestes frénétiques, agitées comme par une
-torpille, semblables à des paquets de linge et de chair. Dans un
-tourbillon, on ne voyait que des pointes de bottines s'élevant en l'air,
-des jupes froissées, des flots de cheveux secoués sur le front, sur la
-nuque, des gestes épileptiques, des têtes jetées en arrière, des yeux
-perdus, et des mains s'agitant au-dessus de ces corps, comme des mains
-de noyés au-dessus de l'eau. Et tout cela fouetté, secoué, activé par
-des clameurs, des bravos, des trépignements, des hurlements de bêtes
-fauves.
-
-Cachemire, alors, regrettait d'être Cachemire, et la «nostalgie de la
-boue» lui entrait au coeur.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Fernand Terral eût volontiers élevé, dans un coin de son logis, non pas
-un autel aux dieux inconnus, mais une statue à l'Audace. Il lui devait
-tant! Il avait touché le but, la fortune lui souriait. On parlait de son
-coup d'oeil en affaires et de son bonheur en amour sous les galeries
-de la Bourse. Matouchard le poursuivait pour fonder avec lui une grande
-affaire littérario-industrielle, un journal-annonces, quelque chose de
-gigantesque. Terral devait trouver les fonds dans la poche de ses amis
-et Matouchard le succès du journal dans la cervelle de ses rédacteurs.
-Mais Terral n'y tenait qu'à moitié. Pourquoi s'imposer une position
-sociale lorsqu'il lui était si facile de s'en passer? Il figura bientôt
-au premier rang de cette bohème dorée sur toutes les coutures qu'on
-rencontre partout à Paris, sans pouvoir affirmer au juste ni d'où elle
-vient ni où elle va. Le boulevard est ainsi encombré de personnalités
-bizarres, dont on connaît tout au plus le nom et le visage; gens
-charmants, souriants, au fait de tous les petits mystères de tous les
-mondes, sachant sur le bout du doigt la comédie contemporaine, rôdeurs
-et maraudeurs de toutes les coulisses, et mieux renseignés cent fois
-sur les Parisiens et les Parisiennes que l'almanach Bottin tout entier.
-
-Héros éphémères au surplus, qui disparaissent un beau matin comme une
-bulle de savon qui se crève. Il en est ainsi qui durent huit jours,
-d'autres un mois, d'autres dix ans. Ces derniers sont rares. Ce ne sont
-pas les privilégiés d'ailleurs: leur vieillesse est sinistre et l'on
-devient mélancolique à compter les efforts qu'ils multiplient pour ne
-pas se survivre.
-
-Terral s'était décidément classé parmi ces célébrités du macadam qui
-font qu'on se demande souvent ce que c'est que la gloire. On citait ses
-mots dans les petits journaux.
-
-On vantait son escrime et la façon dont il conduisait son _dog-cart_;
-pour mille écus il n'eût point manqué son _tour du lac_ à l'heure où il
-est «convenable» d'aller au Bois. Il savourait largement cette
-atmosphère de flatteries, d'encens, de grosses envies et de petites
-calomnies qu'il s'était faite. Cette vie trouvée, c'était la vie
-cherchée. Il marchait en pleine terre promise.
-
-Il remontait les Champs-Élysées, un matin, tout en fumant, lorsque à
-travers les allées il aperçut, allant à pas comptés et baissant la tête,
-Bourdenois, qu'il n'avait pas revu depuis le jour où ils avaient échangé
-leurs confidences. Bourdenois ne le voyait pas; il ne devait rien voir;
-il paraissait absorbé, il était pâle et fatigué. Terral hésita un moment
-à le reconnaître, puis il marcha droit à lui, autant pour causer avec un
-camarade d'enfance que pour étaler son succès devant un ami.
-
---Bourdenois, dit-il tout haut, quand il fut à quelques pas du peintre.
-
-L'autre releva la tête, se retourna, aperçut Terral et s'arrêta,
-ébauchant un sourire un peu attristé.
-
---Je suis heureux de te retrouver, dit Terral. Que diable! Es-tu donc un
-lycanthrope ou as-tu oublié mon adresse?
-
---Moi? dit Bourdenois... Non...
-
-Il paraissait un peu embarrassé.
-
-Le contraste était frappant entre Terral, le front haut, l'attitude
-fière sous ses vêtements élégants, et Bourdenois qui semblait regarder
-son paletot aux coudes usés et son pantalon soigneusement brossé mais où
-les genoux avaient, avec le temps, marqué leur place.
-
---Tu as l'air sombre, caro Carlo, dit Terral... Le coeur est malade?
-
---Oui, fit Bourdenois avec un sourire, le coeur!
-
---Et l'estomac, pensa Terral. Il y a des gens maladroits. As-tu déjeuné?
-dit-il tout haut.
-
---Non... Oui, répondit le peintre en se reprenant.
-
---A cette heure-ci? Impossible! Tu as pris du chocolat peut-être.
-Allons, tu me tiendras compagnie!
-
-Il l'entraîna par le bras, tout en causant, vers le Café du Rond-Point,
-où les gentlemen de ce quartier hippique fraternisent volontiers avec
-les maquignons voisins et les écuyers du Cirque. Bourdenois aurait bien
-voulu refuser.
-
---Allons, dit Terral, je suis vraiment enchanté de causer un moment avec
-toi. Je tiens à te prouver que j'avais raison jadis de souhaiter
-beaucoup et de désirer. Les désirs deviennent plus rapidement qu'on ne
-pense des réalités, et le royaume de ce monde n'est décidément qu'aux
-audacieux.
-
---J'en suis persuadé, fit Bourdenois.
-
-Il semblait réfléchir et regardait la nappe blanche avec des yeux qui ne
-voyaient pas.
-
---Mange donc, reprit Terral en riant... Et bois, quoique ce vin soit
-détestable.
-
-Il appela le garçon et demanda du Moulin-à-Vent;--puis regardant
-Bourdenois:
-
---Oui, mon cher, dit-il, je suis au comble de mes voeux, et tu sais si
-ces diables de voeux étaient gigantesques. Je suis riche et je suis
-aimé. Le louis et la femme,--les deux pommes d'or à cueillir. Les voilà
-cueillies et je les croque. Et chose bizarre, mon ami, je dois tout cela
-à ce duel.
-
---Quel duel? demanda Bourdenois.
-
---Comment, quel duel?
-
-Terral posa sur son assiette la fourchette qu'il portait à sa bouche et
-regarda son ami d'un air stupéfait.
-
---Tu ne sais pas l'histoire de mon duel?
-
---Tu t'es battu?
-
---Tu ne lis donc pas les journaux?
-
---Mon ami, dit Bourdenois, tu m'excuseras; je vis comme un ours, dans
-mon atelier. Je ne sais rien, je ne lis rien. J'attends et je travaille.
-
-Terral contraint de s'avouer que sa renommée n'avait pas franchi
-certaines frontières, parut un peu vexé un moment, mais il s'en consola
-bien vite en racontant l'aventure. Bourdenois écoutait de l'air d'un
-homme qui songe à autre chose et qui n'a pas grande attention à accorder
-aux malheurs d'autrui.
-
-Lorsque Fernand eut achevé, Bourdenois le félicita modérément, et il se
-fit un silence.
-
-Puis Terral interrogea son compatriote par politesse:
-
---Ah! çà, dit-il, et toi? Tes amours? Car tu avais des amours? Cette
-idylle en pleine pépinière du jardin de Marie de Médicis! Daphnis et
-Chloé échangeant des regards aux pieds de la statue de Velléda? Que
-devient ta Vierge du Luxembourg?
-
---Tu as bien tort de railler, fit Bourdenois. Je suis malheureux, et je
-souffre.
-
---Je ne raille pas, dit Terral.
-
---Eh! bien, reprit Bourdenois, tout cela n'existe plus. Un joli rêve.
-Mais il a bien fallu s'éveiller.
-
---Comment!... Cet ange?
-
---Tu ne comprends pas, dit Bourdenois en voyant le sourire de Terral. Ce
-n'est point une déception. D'ailleurs ce n'était pas une maîtresse que
-je souhaitais, mais une femme. Tu n'as jamais désiré le foyer, toi qui
-désires tant? Et tu te crois ambitieux! Je le suis plus que toi! Est-ce
-que je ne t'ai pas dit que je _la_ voyais souvent au Luxembourg, dans la
-même allée, à la même heure, comme si elle fût venue à un rendez-vous.
-Son père l'accompagnait toujours. Son père! un honnête homme, celui-là.
-Un pauvre vieux professeur entêté dans ses idées et qui a donné sa
-démission en 1851... Il est pauvre, et vend des leçons de latin à des
-marmots qui se mouchent dans leur grammaire, quand il devrait enseigner
-la philosophie dans une chaire de la Sorbonne. On ne choisit pas.
-D'ailleurs il préfère sa position à toute autre. Sa conscience lui tient
-lieu de dessert. Puis, il mange après tout, le bonhomme! Sa fille--elle
-s'appelle Claire, Claire, tu entends?--fait de la tapisserie pour les
-magasins du voisinage. Elle tient la maison en ordre. Ils n'ont pas de
-bonne. Et c'est un nid pourtant, un nid flamand, propre et gai. Il m'a
-invité à aller le visiter. J'y suis allé. Nous avons causé. Il fallait
-voir sa joie quand il a découvert que mes idées étaient les siennes! Et
-comme il prenait soin de me convertir sur la question des nuances
-imperceptibles! Bref, je l'adore.
-
---Et sa fille aussi? dit Terral.
-
---Et sa fille aussi, fit Bourdenois que le vin rendait bavard.
-
-Il s'était habitué à ne boire que de l'eau.
-
---Et mademoiselle Claire?
-
---Eh! bien?
-
---Est-ce qu'elle t'aime?
-
---Oui, dit Bourdenois simplement.
-
---Alors épouse-la.
-
-Bourdenois recula brusquement sa chaise et avec un accent désespéré qui
-ne toucha pourtant pas Terral:
-
---Eh! voilà, mon ami, ce qui me tue. L'épouser? Impossible!
-
---Et pourquoi?
-
---Ah! pourquoi? Parce que je ne gagne pas avec mes pinceaux de quoi me
-nourrir, comprends-tu? Parce que la municipalité de notre petite ville
-qui m'avait envoyé ici pour étudier, m'a retranché net la pension
-qu'elle me faisait à Paris. Vote du conseil municipal. Il faut
-s'incliner. Alors pourquoi m'ont-ils mis en diligence un beau matin,
-comme un colis, s'ils devaient ici me laisser pour compte? Oui, j'ai
-beau chercher, aller, venir, lutter, je suis gueux comme devant. Et je
-m'en moquerais, si je n'aimais pas. Me marier?... Parbleu! Mais que
-deviendrait Claire avec un imbécile qui n'a pas de quoi vivre entre les
-mains. Et son père! Elle ne veut pas le quitter. Elle a raison. Et les
-enfants? me vois-tu à la tête de cette famille qui me dirait:
-Nourris-moi! Tiens, il me prend des idées folles. J'ai envie d'en finir
-par le saut du pont. Je doute, que veux-tu? Je n'ai peut-être pas de
-talent! Non, je n'en ai pas puisqu'on m'achète vingt francs des tableaux
-qui me coûtent plus que cela de toile et de couleur. Et quand je vois
-des sots qui vendent leurs barbouillages comme de la paille... Des sots,
-il n'y a pas à dire... Je me demande si j'y vois clair, et si c'est moi
-qui suis un niais, ou si ce sont eux...
-
---A la bonne heure, dit Terral, te voilà bien près de haïr. La rage est
-le premier échelon du succès.
-
---La rage? dit Bourdenois étonné. Ah! bien, oui, la rage! Je t'en moque,
-la rage! Je vis dans mon coin, un triste coin, et je ne déteste
-personne, je te prie de le croire; je n'en veux qu'à moi-même... Il y a
-longtemps que je ne me suis plaint comme je le fais... Mais je ne sais
-pas, ce matin... Qu'est-ce que ce vin-là?... J'ai mal à la tête... Je
-n'en bois pas tous les dimanches... Du fromage, un petit pain, de la
-charcuterie dans les grands jours, et de l'eau, voilà le régime. Ça ne
-refait pas l'estomac. Seulement de temps en temps, j'entre dans un
-bouillon Duval, je verse dans le bouillon un demi-septier de vin,--c'est
-la mesure--et j'avale le mélange, je _fais chabrol_, comme nous disions
-chez nous. Avec cela, on se soutient. Non, je n'enrage pas. Je me
-plains, mais je me résigne. Eh bien, quoi! ou je succomberai et ce sera
-fini, ou je m'en tirerai et j'oublierai vite. Tiens, sortons. Ma tête
-tourne. Ouf! Il fait chaud ici!
-
---Sortons, dit Terral en souriant.
-
-Il paya le garçon et alla faire un tour de Bois avec Bourdenois, mais
-dans une voiture fermée. Bourdenois parla encore et de son amour et de
-ses luttes, et de sa résignation.
-
---Où veux-tu que je te conduise? dit enfin Terral un peu lassé.
-
-Bourdenois allait dire son adresse. Il s'arrêta.
-
---Où tu voudras.
-
-Terral le déposa sur le boulevard et le quitta sans insister. Il avait
-été tenté de lui glisser quelques louis dans la poche.
-
---Bast! se dit-il. A quoi bon? D'ailleurs à l'avenir, je prendrai garde
-à de pareilles rencontres! C'est un chapitre de la _Morale en action_,
-ce garçon-là. Il y a deux sortes de gens qu'il faut éviter: les coquins
-forcenés et les gens vertueux!
-
-Charles Bourdenois rentra seul dans son atelier, un pauvre diable de
-taudis où un poële immense, veuf de charbon depuis longtemps, ne
-chauffait même pas en hiver les toiles, les lambeaux d'études, les
-plâtres et le chevalet de l'artiste. C'était une pièce assez vaste,
-prenant le jour par une large fenêtre vitrée avec balcon, qui donnait
-sur le boulevard extérieur. A la muraille étaient accrochés les
-différents objets qui formaient le _luxe_ de Bourdenois, des tableaux
-inachevés, des croquis, un portrait de femme, un portrait en pied qu'on
-avait laissé pour compte à l'artiste,--accident plus commun qu'on ne
-pense. Le reste était bien dégarni. Les meubles en vieux chêne, un bahut
-et des bronzes que Bourdenois avait achetés jadis, s'étaient peu à peu
-dirigés vers le marchand de bric-à-brac ou le revendeur. Ce qui restait
-n'avait plus de valeur et sentait la misère. On avait froid au coeur
-en entrant-là.
-
-Bourdenois se laissa tomber sur une façon de divan usé et crevé,
-laissant voir le crin qui le rembourrait et qui sortait par flocons--et,
-croisant les bras, il se mit à rêver. La porte d'un petit cabinet noir
-qu'on eût dit creusé dans un placard, laissait apercevoir le petit lit
-en fer, plat comme un lit de camp, où il dormait, où il oubliait, où il
-rêvait d'_elle_!
-
-Il se sentait véritablement étourdi. Le Moulin-à-Vent avait monté à la
-tête du buveur d'eau; puis, cette rencontre l'avait troublé et mis hors
-de lui. Terral puissant, Terral riche, l'audace s'imposant à la foule,
-la fortune conquise par un coup de main. Il y avait de quoi ébranler la
-foi la mieux affermie.
-
---Je suis peut-être un sot, pensait Bourdenois. La lutte assidue n'est
-que bêtise, et quelque brutalité vaudrait mieux. Pour attirer
-l'attention, un coup de grosse caisse vaut mieux qu'une plainte. L'homme
-qui a le mieux compris son époque, c'est Mangin. Terral a joué sa vie et
-il a gagné. Ah! si j'osais!
-
---Et oser quoi? reprenait-il ensuite. Est-ce que je suis de ceux qui
-inventent les événements? Comment saurais-je les faire naître quand je
-suis incapable peut-être d'en profiter?...
-
-Il était horriblement découragé. Ses idées se mêlaient, se heurtaient.
-Pour la première fois, il en avait peur. Quelle vie triste, mais calme
-et d'incessant labeur jusqu'alors. Sa médiocrité lui avait suffi; il ne
-s'était même pas révolté quand elle était devenue la misère. Maintenant,
-le succès de Terral le transformait. Il le sentit si bien qu'il fit un
-effort pour penser à autre chose. Il songea à Claire.
-
-M. Gouvenot, le professeur, habitait avec sa fille, rue Soufflot au
-cinquième étage, un appartement dont le balcon donnait à la fois sur le
-Panthéon et sur le Luxembourg. Quatre pièces, la chambre du père, la
-chambre de Claire, une salle à manger qui servait de salon, une
-bibliothèque et une cuisine. Tout cela propre, presque gai, flamand
-comme avait dit Bourdenois à Terral. C'était là, dans ce paisible
-intérieur, que le peintre reportait sa pensée lorsqu'il voulait oublier
-un peu les âpretés de tous les jours.
-
-Il évoquait le visage pur, les grands yeux noirs, le sourire confiant et
-pourtant mélancolique de Claire, et soudain le voilà rasséréné, plus
-décidé que jamais à tout braver, plus certain de réussir. M. Gouvenot
-accueillait avec un vif plaisir ce jeune homme qu'il avait rencontré
-comme par hasard et qui, de jour en jour, de conversation en
-conversation, lui était devenu véritablement cher. M. Gouvenot était le
-fils d'un conventionnel et il avait vieilli dans les idées de son père,
-qui avaient été celles de son enfance. Justement Bourdenois avait, parmi
-ses oncles maternels, un de ces proconsuls de la République que la
-réaction essaya d'englober dans une réprobation générale et qui
-furent--je ne parle pas de quelques terribles exceptions--de patients et
-zélés organisateurs, prêts à sacrifier leur existence et leurs intérêts
-au devoir, de braves gens et de bons citoyens. Il n'en avait pas fallu
-davantage pour que M. Gouvenot s'éprît de belle amitié pour le peintre.
-Le vieillard était d'ailleurs un homme confiant, communicatif, marchant
-désarmé dans la vie, l'oeil sur son idéal, et ne regardant guères à ses
-pieds.
-
-Il avait été bien des fois trompé, trahi, berné sans que sa candeur
-native--doublée de résolution et de fermeté--se fût un instant démentie.
-C'était Claire qui veillait sur lui.--C'est moi qui suis _sa fille_,
-disait-il parfois en riant. Absorbé par des travaux importants sur
-l'histoire de la Révolution et de la réaction thermidorienne qu'il avait
-entrepris d'écrire, il accumulait depuis trente ans des matériaux, des
-journaux, des dessins, des autographes, des brochures, les réunissait en
-liasses, les étiquetait, et ne se décidait jamais à mettre la main à la
-plume.
-
---Le temps n'est peut-être pas venu, disait-il doucement. Laissons
-marcher les choses. Plus on s'éloigne d'une époque, plus on y voit
-clair. Il est peut-être bien tôt!
-
---Ah! çà, mais, lui demandait parfois Claire, est-ce que tu vas raconter
-des histoires de 1789 aux élèves à qui tu donnes des répétitions?
-
---Eh! eh! faisait M. Gouvenot qui souriait à cette idée.
-
-Le fait est qu'il expliquait avec complaisance les vieux auteurs latins,
-et qu'il s'enthousiasmait tout naïvement,--devant les enfants
-étonnés--aux discours de Tite-Live, aux sévérités de Tacite.
-
-Il se morigénait ensuite et se disait:
-
---Vieille bête, tu auras donc toujours dix-huit ans?
-
-Claire était déjà majeure. Mais décidée à rester et toujours aux côtés
-de son père. Elle ne voulait se marier que si son mari acceptait cette
-vie à trois. En cela Charles Bourdenois était assurément l'homme qu'elle
-eût choisi. Elle l'aimait et surtout l'estimait. Seulement encore
-fallait-il réfléchir. Entre eux deux, dès le premier jour, le maigre
-fantôme de la misère menaçait de se dresser. Il ne fallait pas songer à
-cette union--qu'elle eût souhaitée--tant que Charles ne pouvait
-répondre de son avenir et de l'avenir des siens.
-
-Et le temps passait. Bourdenois, semblable à la soeur Anne du conte de
-fées, ne voyait rien venir. Il désespérait. Cette rencontre de Terral
-lui fit l'effet d'une heure d'ivresse. Il demeura pendant quelques jours
-la tête lourde et le coeur mal affermi. Il n'avait plus la même ardeur
-au travail, il lui semblait avoir bu quelque liqueur mauvaise.
-D'ailleurs, ce n'était plus seulement la gêne qui le torturait, c'était
-la faim. Oui, la faim, avec toutes ses horreurs. Bourdenois ne vendait
-rien, n'avait rien, ne connaissait personne, s'enfermait d'ailleurs dans
-son atelier comme dans son antre et se laissait dévorer par cette
-maladie qu'on n'a pas encore su guérir. Un matin, il sortit de sa bauge.
-Pourquoi? Il n'en savait rien. Ce logis farouche lui faisait peur. Il y
-avait deux jours qu'il n'avait mangé, et, l'avant-veille, son repas,
-arrosé d'eau, avait été misérable. Il se sentait l'estomac tiraillé, la
-tête vide, il lui semblait que les passants avaient des tournures
-étranges, que les voitures roulaient avec un son bizarre, que les
-maisons tournaient.
-
-Il marchait au hasard, mais regardant à terre pourtant, le trottoir, les
-pavés, les ruisseaux.
-
-Il se souvenait qu'autrefois il avait trouvé, en sortant de chez lui, 20
-francs entre deux pavés. Il les avait donnés à un pauvre.
-
---Aujourd'hui, songeait-il, je les garderais et je mangerais!
-
-Il ne savait où il allait. Il se retrouva sur les boulevards
-extérieurs; il s'arrêtait machinalement aux étalages des marchands de
-livres ou de chansons, devant les images accrochées à des cordes. Il
-marchait plus vite en passant devant les traiteurs ou les cafés. Puis il
-avait envie d'entrer, de s'asseoir, de manger et de ne point payer.
-
-Mais il passait. Il alla ainsi jusqu'à Montmartre. Il faisait beau.
-Bourdenois se souvenait être venu souvent là regarder Paris au soleil
-couchant. La butte était envahie par des bandes d'enfants. Ils se
-battaient, se culbutaient ou se laissaient glisser sur leur pantalon
-jusqu'en bas. Toute cette joie, ce mouvement, ces cris, ces joues
-rouges, firent mal à Bourdenois. Il marcha encore. Les terrains
-devenaient vagues. Il s'arrêta sur la route de Saint-Denis, aux
-fortifications. Ses nerfs horriblement tendus l'avaient seuls soutenu
-jusqu'ici. Il s'affaissa tout à coup et tomba plutôt qu'il ne s'assit
-sur l'herbe.
-
-Le soleil envoyait aux murs blancs des maisons des reflets d'or. Il
-s'élevait de l'herbe comme un murmure. Des oiseaux se poursuivaient et
-se chamaillaient dans les arbres grêles et poudreux. Bourdenois se
-coucha tout de son long sur l'herbe. On dut le prendre pour un homme
-ivre.
-
-Il espérait dormir. Impossible. Ses entrailles le tiraillaient,
-appelaient, torturaient. Il se redressa sur le coude, regardant la route
-d'où le soleil était parti, le ciel qui se teignait de rouge, la nuit
-qui venait.
-
-Un frisson le parcourait tout entier. Il se vit seul dans ce silence qui
-montait.
-
-Un enfant vint à passer près de lui portant--pour son père qui
-travaillait près de là sans doute--du ragoût dans une gamelle et un
-morceau de pain sous son bras.
-
-Bourdenois sentit cette odeur de sauce, et ses yeux dilatés virent à
-deux pas de lui cette nourriture qui venait.
-
-Il eut l'idée--un éclair--de se jeter sur cet enfant, d'arracher, de
-voler... Brusquement il se recoucha, mordant ses poings.
-
---Je suis un misérable, se dit-il.
-
-La pensée qui avait surgi lui faisait horreur. Il retomba épuisé.
-
-C'était une torpeur étrange, une sorte d'ivresse qui s'emparait de lui.
-Il entendait comme des chants--là-bas, bien loin, une voix
-d'homme,--voulait appeler, se soulever et ne pouvait pas. Il éprouvait
-cette sensation bizarre qu'on a parfois en rêve. La terre manque sous
-vos pieds et l'on tombe brusquement--dans le vide.
-
-L'homme qui chantait aperçut, par hasard, sur le talus, Bourdenois sans
-connaissance. Il fut tenté de continuer sa route, croyant avoir affaire
-à quelque ivrogne. Mais il vit la face pâle du jeune homme, amaigrie,
-creusée.--Drôle de figure, pensa-t-il. Il s'avança, se pencha sur
-Bourdenois et lui prit la main. Elle était comme glacée. Le pouls
-battait faiblement.
-
---Hum! dit l'homme tout haut, ce n'est pas un _soiffard_, c'est un
-malade.
-
-Il lui frappa dans les mains, il lui ôta sa cravate, il appela le
-premier passant venu,--un charretier qui menait du bois à la Briche,--et
-lui dit de l'aider.
-
---A cause? fit l'autre.
-
---Vous ne voyez donc pas que cet homme-là se meurt. Portons-le chez le
-pharmacien et plus vite que cela!
-
---Facile à dire. Et le pharmacien demandé, où est-il?
-
---Alors, chez le marchand de vin. C'est un _bouchon_, ça, là-bas?
-
---Oui.
-
-Ils emportèrent Bourdenois, on le ranima, il regarda autour de lui. Il
-ne s'expliquait rien, ne comprenait pas, interrogeait tous ces visages
-curieux.
-
---Eh bien! dit l'homme qui l'avait vu le premier, comment vous
-trouvez-vous!
-
-C'était un ouvrier à l'air franc et gai; Bourdenois le regarda fixement
-comme s'il le reconnaissait.
-
---Inutile de me dévisager, continua l'autre en riant. Vous ne m'avez
-jamais vu. Mais c'est égal. Voyons que vous est-il arrivé?
-
---Je ne sais pas, dit Bourdenois dont la tête tournait.
-
---Ah! mon Dieu, s'écria la marchande de vin... Du vinaigre! Il
-s'évanouit encore!
-
-La tête de Bourdenois se penchait sur l'épaule gauche.
-
---Ah! sacrebleu, fit alors l'ouvrier en se cognant le front, je devine à
-présent. Il meurt de faim tout simplement.
-
---De faim?
-
-Ils étaient dix ou douze à regarder d'un air incrédule les vêtements de
-Charles Bourdenois.
-
---Oui, de faim!... Quand vous m'examinerez avec des yeux de loto?... De
-faim... Allons vite, un bouillon, un beefsteack, du pain, du vin, du vin
-surtout. Leste!
-
-La marchande débouchait déjà une bouteille de _cachet vert_. Bourdenois
-revint à lui peu à peu, trempa ses lèvres dans le verre, s'informa et
-tendit la main à l'ouvrier.
-
---Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de quoi. Seulement, je ne suis pas
-fâché d'avoir deviné que vous tombiez d'inanition. Eh! la mère. On n'est
-pas si bête que ça, qu'en dites-vous?
-
-Bourdenois, attablé devant un beefsteack qui saignait sous le couteau,
-mangeait avec la voracité et le contentement naïf des enfants ou des
-convalescents. Il ne songeait pas que tout à l'heure il faudrait payer.
-Le besoin était le plus fort: l'appétit, dans le réveil de son être,
-avait pris le pas sur le raisonnement.
-
-L'ouvrier, assis devant le peintre, lui remplissait son verre et
-trinquait de temps à autre.
-
---Et comme ça, dit-il, vous étiez donc sorti sans argent? Comment
-diable...
-
-Bourdenois laissa brusquement tomber sa fourchette sur son assiette, et
-resta immobile. Sans argent! Il se rappela tout, et fit un mouvement
-pour se lever de table.
-
---Eh bien! quoi? dit l'autre. Vous partez?
-
-Le peintre retomba assis sur son tabouret.
-
---Vous ne mangez plus?
-
---Non.
-
---En voilà une idée! Tenez, je devine, dit l'ouvrier en baissant la
-voix; pas le sou, hein?
-
-Le regard de Bourdenois répondit pour lui.
-
---Alors c'est donc une affaire, ça! fit l'ouvrier. J'ai cent sous sur
-moi--heureusement. Nous partagerons.
-
---Eh! dit Bourdenois, qui sait si je pourrai seulement vous rendre...
-
---Ah! çà, on est donc bien bas percé? Excusez la question. Mais peut-on
-savoir quel état...
-
---Je suis peintre...
-
---Peintre de tableaux?
-
---Oui.
-
---Comme ça se trouve. Nous pouvons nous donner la main--de loin. Je suis
-peintre sur porcelaine... Décorateur... Mais alors, la toile, ça ne
-roule pas, hein! C'est les photographes qui sont cause de tout, je
-parie.
-
---Peintre sur porcelaine, songeait Bourdenois. Et combien gagnez-vous
-par jour? demanda-t-il.
-
---Cent sous... La journée est de dix heures. Ensuite, je puis encore
-travailler à mes _veillées_.
-
---Et, fit Bourdenois, croyez-vous que je pourrais...
-
---Vous? Certainement. Je me charge de vous donner l'emploi des couleurs
-qui ne sont pas les mêmes que vos couleurs à l'huile. Et si vous voulez
-faire la figure ou le paysage, vous pourrez patienter. D'autant plus que
-si vous torchez pas mal la toile, vous pouvez devenir plus fort, au bout
-d'un certain temps, que les peintres sur porcelaine. Seulement, ah! ma
-foi! pas de simagrées. C'est du métier, vous savez!
-
---Eh! le métier! dit Bourdenois comme s'il se fût parlé à lui-même. Je
-le sais par coeur, ce mot-là. «C'est du métier!» Le grand argument de
-la Bohême qui veut ne rien faire et croupir en son coin. Eh! bien, j'en
-ferai, du métier! Le principal est de vivre. Ensuite j'irai à l'art, si
-je puis,--la journée finie et le pain gagné. Le hasard fait bien ce
-qu'il fait, tenez. Il vous a jeté sur mon chemin pour me sauver. Je
-m'appelle Charles Bourdenois. Je n'ai pas un sou, mais je suis un
-honnête garçon, et je vous suis dès aujourd'hui tout dévoué,--corps et
-coeur.
-
---Accepté! fit l'autre. Je m'appelle Rambosson. Aussi _riche_ que vous,
-et avec ça marié de l'an dernier, et une fille en nourrice. Malgré tout,
-gai comme un pierrot,--ce qui vaut mieux que de l'être comme un
-croque-mort. La chose a voulu que j'aille aujourd'hui pour figurer à
-Saint-Denis dans un conseil de famille, et que je passe à côté de vous.
-Ça s'est bien trouvé. Demain je demande au patron qu'il vous donne une
-_banquette_ dans l'atelier,--à moins que vous ne préfériez travailler
-chez vous.
-
---Non, dit Bourdenois, L'atelier!... Je travaillerai mieux loin de ces
-maudites toiles qui ne vous nourrissent pas!
-
-Ils revinrent ensemble à Paris. Rambosson donna rendez-vous à Bourdenois
-pour le lendemain. Charles revint dans son pauvre logis, le coeur plus
-allègre, confiant à présent, et revoyant plus près de lui le visage de
-celle qu'il aimait. C'était par le travail de chaque jour, par le
-travail de l'ouvrier, qu'il allait tenter d'arriver jusqu'à elle. Il se
-sentait fier du sacrifice, plein de courage, emporté par cette idée qui
-prenait corps devant ses yeux:
-
---Tu pourras la nourrir! Demain ton travail ne sera plus infécond, et
-ton dévouement stérile.
-
-Avant de s'endormir, il jeta à ses toiles inachevées un dernier regard,
-et comme un amant parlerait à sa maîtresse:
-
---Je reviendrai à vous, dit-il tout haut, oui, je vous reviendrai, mais
-lorsque chaque soir j'aurai gagné la nourriture du lendemain!
-
-Pendant ce temps, Fernand Terral montait en voiture, et se rendait avec
-Cachemire chez Antonia Raymond, une femme à la mode, qui donnait une
-soirée. Les invitations imprimées en lettres d'or sur Bristol glacé,
-portaient que _la toilette la plus simple était de rigueur_; aussi se
-trouva-t-il dans l'appartement d'Antonia, rue du Helder, assez de
-diamants pour nourrir tout un faubourg pendant un mois. La fine fleur de
-l'élégance et de l'insolence parisienne, y luttait de parures et de
-toilettes chimériques. C'était pourtant un médianoche intime où quelques
-rares étrangers avaient été admis. Célébrités de turf et de boulevard,
-illustrations des coulisses dramatiques heurtant les héros des coulisses
-de la Bourse, une grande partie de ce _tout Paris_ qui défraye les
-chroniques, avait franchi l'antichambre d'Antonia Raymond. Des
-boursiers, des acteurs, un ou deux de ces journalistes qui font plus de
-bruit ou de tapage, à eux seuls, que la corporation tout entière, des
-actrices, des mondaines du demi-monde, quelques gens titrés accourus en
-hâte (la plupart de fort loin), pour se brûler aux chandelles
-parisiennes, un amalgame étrange, l'image exacte de ce qui reste au fond
-du vase lorsque les forces vives de la province et de l'étranger, tout
-ce qu'il y a de riche, de beau, ou de noble un peu partout a fini de se
-dissoudre au grand foyer.
-
-Antonia rayonnait dans ce milieu hybride où le blason coudoyait la
-boutique, où, dans les propos, l'argot de la rue venait donner de la
-tête contre le langage encore mal désappris du faubourg Saint-Germain ou
-d'une cour allemande. Elle avait fait tendre de fleurs sa vaste salle à
-manger, et Chevet y dressait un souper de trois mille francs. Elle était
-l'amie de Cachemire. Suzanne, simplement vêtue d'une robe blanche,
-garnie de violettes du pôle naturelles, éclipsait les toilettes les plus
-_diamantées_, et Antonia ne tarissait pas d'éloges sur cette parure.
-Tout le succès, comme on dit, était d'ailleurs pour Cachemire, et Terral
-savourait ce triomphe avec une certaine nuance de dédain.
-
-Les invités n'avaient pas grand besoin d'être présentés les uns aux
-autres. Tous se connaissaient ou à peu près, beaucoup se tutoyaient. Un
-chroniqueur de petit journal prenait en note, dans un coin, les noms des
-convives, car après la chronique des bals du grand monde, il était donné
-à ce temps-ci de connaître la chronique des fêtes du monde interlope.
-Berthe Jouanni était là, celle qui provoqua en duel un de ses amants qui
-venait de se marier; Félicie Germont, l'ancienne écuyère de
-l'Hippodrome; Géraldine de Riancourt, qui porte le nom de son père comme
-on se parerait d'un ruban qu'on aurait sali,--bien d'autres encore--; le
-comte Broski, Olivier Renaud, le petit Barberino, venu d'Italie pour
-faire tourner les cervelles féminines de la rue de Bréda; bien d'autres,
-dont on redisait les noms à tous les angles d'écurie, sur tous les
-champs de course, dans tous les cabinets de restaurants.
-
-Et--comme deux souverains parmi leurs sujets,--Terral portant sa tête
-haute, Cachemire arborant son plus chaste et son plus irrésistible
-sourire.
-
---Et M. de Rives? demanda Antonia avant de se mettre à
-table.--Rieusaint, vous n'avez pas amené M. de Rives?
-
---Impossible, ma chère, répondit le comte, M. de Rives est un anachorète
-à présent. Rangé comme les papiers d'un bureaucrate. C'est bête!
-
---Eh bien! nous souperons sans lui!
-
-On soupa.
-
-Elles se ressemblent toutes, ces nuits passées sous les lustres
-étincelants,--chaudes, fiévreuses, enivrées, gloutones,--pendant qu'au
-dehors il fait froid ou faim! Les mêmes gaîtés, les mêmes plaisanteries,
-les mêmes baisers, les mêmes cris. Les mêmes cris, surtout. Point de
-plaisir sans hurlements, disent ces fous. Tous entraînés alors dans la
-ronde grimaçante, élèvent leur diapason et détonnent. Choc des verres,
-rires sans cause, éclats sans fin, tout se heurte. La symphonie tourne
-au bruit.
-
-On ne converse pas, on s'interpelle, et le rictus remplacé la gaieté!
-Chasse au plaisir! Les lendemains seuls valent quelque chose--par
-l'enseignement. La morale se nomme alors indigestion, dyspepsie,
-névralgie. L'eau de Pullna prend des attitudes de vieux sermoneur. Tout
-se paye.
-
-En ce moment, ils ne songeaient pas à l'échéance.
-
---Hurrah! Du vin! Du Madère! Finissez donc! Imbécile! Un seul, rien
-qu'un seul!... A la porte!... Une chanson! Rien! Personne! Ah! Oh!
-Eh!... En jouant du mirliton! Espèce d'académicien en chambre!... Ta
-parole?... Ça doit se manger la levrette! Jamais! Oui!... Non! Tu m'en
-rendras raison!... Bonsoir!
-
-Et parmi cette confusion, cette tempête, des propos plus longs,--mais
-aussi fous:
-
---C'est insensé! Géraldine, vous mangez trop de parfait, mon enfant...
-C'est une indigestion que vous préparez à la fille de votre mère!
-
---Eh! bien, qu'est-ce que ça vous fait, à vous? Encore du parfait,
-Robert, donne-m'en. Rien qu'un peu. Oh! est-il agaçant... Passe-moi le
-reste, Berthe!
-
---Ah! vous savez, on a des nouvelles de Miron, qui avait _sauvé la
-caisse_?
-
---Tiens, tiens...
-
---Il mène un train de prince, à Bruxelles. La Rue aux Herbes Potagères
-ne parle que de lui!
-
---Vive Miron!
-
---Un toast à Miron!
-
---Mesdames, Josépha n'a pas bu. Je demande pourquoi Josépha n'a pas bu!
-
---Parce que Miron est une canaille, voilà!
-
---Un peu fort, Josépha, ma fille!
-
---Comment écris-tu canaille? Par un K?
-
---Oui, une canaille. Il m'a flouée. Une chaîne superbe, grosse comme ça.
-Il me la donne. Je saute de joie. Moi qui étais si gentille pour lui! Un
-jour, je veux mettre la chaîne au clou... C'était du doublé!
-
---Je m'en doutais!
-
---Très-fort, Miron. Tromper ses actionnaires, bien, mais tromper
-Josépha... Mieux... Très-fort!
-
---Vive Miron! vive Miron!
-
---Sur l'air des _Lampions_: Vive Miron! vive Miron! vive Miron!
-
---Est-elle _grue_, cette Josépha! dit Berthe en vidant une coupe de
-Champagne.
-
-Josépha se leva furieuse, saisit une pomme dans une corbeille et
-l'envoya brusquement à la tête de Berthe qui esquiva le coup. La pomme
-alla briser un petit miroir de Venise, ce qui, dit quelqu'un, fit rire
-l'assemblée _aux éclats_. Le petit Barberino raccommoda Berthe et
-Josépha en les embrassant toutes les deux. Antonia s'était levée pour
-voir les dessins faits par la brisure de la glace.
-
---Deux losanges à droite, dit-elle en se rasseyant. Signe d'argent! Le
-petit Polonais _casquera_!
-
---Oh! superbe! Antonia, ma chère, tu es superbe! Boranoff, ça vous venge
-ça, hein? Le petit Polonais _casquera_! Vive la Russie!
-
---Ah! je m'en moque, cher... Laissez-moi. Félicie me raconte son
-histoire!
-
---De quel droit?
-
---Pas de faveur! Vive l'égalité! Pas de préférence!
-
---On ne doit pas se parler à voix basse!
-
---A la porte, Félicie!
-
---Qu'elle parle pour tout le monde!
-
---Faites-la monter sur la table...
-
---Félicie, monte sur la table et conte-nous ton histoire!
-
---L'histoire de Félicie! On demande l'histoire de Félicie!
-
---Tout haut!
-
---Silence!
-
---Elle parlera.
-
---Elle ne parlera pas!
-
-Félicie pleurait. Le vin lui montait à la fibre lacrymale. Elle
-contemplait son assiette avec mélancolie. Ses cheveux s'étaient dénoués
-et retombaient sur ses épaules. Elle regarda toute la table d'un air
-vague et lentement:
-
---Ça m'est égal, vous savez, dit-elle avec les hésitations et les
-accents traînards de l'ivresse... Je vais vous la dire, mon histoire...
-Si vous croyez qu'elle est drôle?... Passe-moi du vin, mon petit
-Léopold... Non, le Xérès... Il faut vous dire que j'ai habité chez mes
-parents!
-
---Parbleu!
-
---Tout le monde a habité chez ses parents, cria Cachemire qui reposait
-sa tête dans le gilet de Fernand Terral.
-
---A Chaillot, les parents! fit Berthe en suçant un morceau de citron
-trempé dans le poivre.
-
---Ah! oui, continua-t-elle, avec ça qu'ils étaient mignons. Moi, je
-m'embêtais... Laissez mes cheveux, vous! Et puis, il y avait un petit
-clerc d'huissier sur le même carré. Il était joli comme tout.
-
---Joli comme Barberino.
-
---Si c'est une scie! fit le petit napolitain avec humeur.
-
---Chut! Silence! L'histoire de Félicie.
-
---Inélégante, cette histoire-là! dit le comte Broski.
-
-Félicie n'entendait rien.
-
---A la fin des fins, eh! bien! quoi!... Je devins sa maîtresse... Mais
-voilà... Et l'enfant?
-
---Ah! ah! il y avait un enfant!
-
---Un enfant? Tableau!
-
---Et qu'en as-tu fait de ton enfant, Félicie?
-
-Elle regarda encore la table de son oeil atone et avec un terrible
-sourire--celui des folles:
-
---Je l'ai tué, dit-elle doucement.
-
-Ils étaient ivres, ils étaient fous, ils riaient, ils criaient, ils se
-galvanisaient, ils se tordaient, et _s'hystérisaient_.
-
-Mais quand elle eut dit ces mots, instinctivement ils se regardèrent,
-devenus glacés dans leur ivresse.
-
---Je l'ai tué!... continuait Félicie au milieu de ce silence. Si petit!
-Je l'ai étouffé... De cette main-là... Ensuite, je l'ai mis dans la
-caisse à fleurs sur notre fenêtre--dans la terre... J'arrosais tous les
-matins. Il n'y avait pas besoin d'arroser, allez! Ça poussait! ça
-poussait! Du fumier, quoi! J'ai toujours gardé un bouquet de ces
-fleurs-là... Il est fané le pauvre bouquet, dit-elle en pleurant dans le
-verre qu'elle tenait, mais vrai,--il sent encore bon!
-
-Le silence était devenu glacé, sinistre, sépulcral. On s'examinait,
-chacun se demandant qui le premier allait partir.
-
---Eh! bien, s'écria Terral en se levant brusquement, en voilà une partie
-de plaisir! On se tait... Jetons-la par la fenêtre, Félicie, avec ses
-histoires de revenants!... Le diable l'emporte, elle est lugubre!...
-Olivier Renaud, mon cher, un article à faire celui-là!
-
---Ça a _jeté un froid_! dit Renaud.
-
---Du vin! s'écria Antonia. Versez à boire!
-
---Et oublions Félicie Hamlet!
-
---Félicie Young! dit Olivier Renaud.
-
---Je ne sais pas pourquoi vous m'insultez, dit-elle, je m'appelle
-Germot, moi!
-
-La symphonie du souper allait _crescendo_. De moment en moment, cette
-salle où l'on étouffait s'emplissait d'un bruit plus intense, de notes
-plus aiguës. Ce fouillis de têtes avinées, de pommettes rougies,
-d'étoffes claires et d'habits noirs, ce mélange de froissements de soie,
-de bruits de bouchons sautant en l'air, de verres heurtés et brisés, de
-lourds propos, cette chaleur parfumée, cette atmosphère chargée,
-pénétrante, électrique, les transportaient, les grisaient davantage.
-
-Cachemire se sentait heureuse dans cette fièvre.
-
-Ses tempes battaient. Elle pressait dans ses petites mains les mains de
-Terral. Elle regardait Antonia d'un air de triomphe. Elle se savait la
-reine de toutes ces femmes, la mieux aimée, la plus enviée! Elle avait
-toujours à présent un écrasant sourire. La fille du père Labarbade se
-donnait des airs d'Impéria.
-
-Et Terral aussi rayonnait. Il surprenait au passage plus d'un regard
-féminin braqué sur lui. Par ces hommes qui étaient là, lui aussi se
-savait étudié, jalousé! Il avait maintenant de l'or dans ses poches. Qui
-pouvait l'arrêter? Tout s'ouvrait. L'ambitieux voyait avancer l'avenir.
-
---Terral, lui cria du bout de la table Olivier Renaud qui le regardait,
-allons, un toast!
-
---Le diable soit des toasts, dit-il, ou buvez à la grande famille des
-sots, si vous voulez! Vous leur devez bien cela, journaliste!
-
---Et vous, millionnaire futur!
-
---Pourquoi pas? dit-il. Il y a assez d'imbéciles qui rampent. Laissez
-les gens d'esprit prendre leur vol. Il est bien temps que l'intelligence
-soit payée à sa valeur. Et si on ne la paie pas, qu'elle prenne! Oui, ma
-foi. Qu'est-ce que la morale absurde qui changerait le monde en cloître?
-La nature nous a créés appétits et désirs. C'est pour que désirs et
-appétits, tout soit satisfait. Que diable! si nous avons des dents, ce
-n'est point pour être condamné à nous les arracher. C'est pour dévorer.
-Et ceux qui ont les dents les plus longues doivent dévorer davantage!
-
---Bravo!
-
---Terral, vous êtes superbe!
-
---Une chaire à la Sorbonne pour Fernand Terral!
-
---La morale? Jolie sottise! Ce qui est bien ici est détestable là.
-Allez donc au Malabar avec votre morale stupide, ô gens vertueux! On
-vous pendra comme des gredins. Tout ce qui est profitable est bon, qu'en
-dites-vous, Broski?
-
---Approuvé! Passez-moi le rhum!
-
---D'autant plus que l'humanité est pétrie d'ineptie! Triste espèce!
-
---Ah! dites donc, Terral, pas de sottises, fit Berthe.
-
-Cachemire regardait Terral avec amour. Elle ne l'avait jamais vu si
-beau!
-
---Il n'y a que deux sortes de gens, continuait-il, ceux qui osent
-affirmer leur ambition. Place à ceux-là. Vive l'audace. Puis ceux qui se
-rongent le foie dans leur coin, sans oser faire un mouvement. Ils
-meurent tout aussi haineux et non satisfaits. Tant pis pour les timides!
-La règle donc est celle-ci: Vouloir beaucoup et prendre le plus
-possible. A l'assaut!
-
---A la baïonnette!
-
---Vous êtes magnifique, Terral, criait Olivier Renaud: L'Achille du
-boulevard!
-
---Machiavel lui-même!
-
---Oh! des bêtises alors, fit Antonia. Pas de noms propres!
-
---Terral nous ennuie, disait Félicie en pleurant sur sa robe de soie
-mauve... Une chanson!
-
---Une chanson! _La Femme à barbe!_
-
---Comment? Il n'y a plus de liqueur? Passez-moi de l'eau de Cologne
-alors!
-
---De l'eau de Cologne! C'est une idée!
-
---Ah! çà, mais là-bas vous êtes ivres donc?
-
---Oui! De l'eau de Cologne!... J'ai soif, moi, répétait Félicie... J'ai
-soif!
-
---Du vinaigre de toilette, n'importe quoi!
-
---A boire!
-
-Ils buvaient.
-
-La nuit finissait, la longue nuit embrasée, la nuit folle; le jour se
-levait, les ouvriers sortaient déjà dans les rues silencieuses, et,
-fous, avides encore, les lèvres cuites, ces insatiables demandaient à
-boire, à boire encore, toujours! Ils n'avaient plus de vin. Ils avaient
-bu des liqueurs précieuses, des _crus_ princiers, des crêmes exquises,
-et pour apaiser cette soif terrible, le matin venu, ils buvaient encore,
-mais cette fois, du petit bleu, pris à la hâte chez le marchand de vins,
-dans la rue,--du vin âpre qui les rafraîchissait, qui les jetait à
-terre, çà et là, groupés d'une façon sinistre, pâles, hâves, le fard
-tombé, verdâtres, les bougies s'éteignant dans les bobèches qui
-craquaient, quelques-uns ronflant, d'autres se plaignant, geignant,
-d'autres pleurant. Et Terral seul, debout, regardait ces yeux plombés,
-ces corps écrasés, ces vaincus de l'orgie en soutenant Cachemire qui
-s'était affaissée entre ses bras.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Un soir, en rentrant de sa répétition, Cachemire, toute joyeuse, dit à
-Fernand Terral:
-
---Tu ne sais pas? Le théâtre répète une féerie! Il a assez de la
-comédie en costume moderne. C'est si bête! On aura des jupes courtes.
-C'est Marcelin qui va dessiner les costumes, et j'ai un rôle, oh! mais
-un rôle!... Six toilettes!
-
---Ah! fit Terral.
-
---Tu n'as pas l'air content?
-
---Moi? si fait!
-
-Cachemire ne répliqua point. Mais elle ne s'était pas trompée. Terral
-avait paru contrarié; il l'était en effet, et il songeait à présent.
-Depuis quelque temps, d'ailleurs, il était jaloux.
-
-Terral, à la fin, s'était pris pour Cachemire d'un amour plus profond ou
-du moins plus violent qu'il n'osait se l'avouer. Encore ne pouvait-il se
-plaindre à personne de cette chute. C'était lui-même qui avait creusé la
-fosse où il était tombé. A force de jouer avec la passion, il s'y était
-brûlé le coeur ou les sens, un peu de l'un et beaucoup des autres. Il
-s'était cru au-dessus de la moyenne des hommes, et la cuirasse qu'il
-avait endossée avait pourtant ses défauts par où les flèches pouvaient
-pénétrer. Ce Titan avait trouvé son maître, et cet audacieux était bien
-près, à cette heure, de se voir dominé par la faible volonté et les
-caprices fous de Cachemire. Mais comme il était fort, réellement fort,
-il leur résistait. Il ne voulait pas qu'elle prît sur lui plus d'empire
-qu'il ne voulait lui en donner, et comme il reconnaissait
-instinctivement la puissance de cette enfant, instinctivement aussi il
-se roidissait et ne voulait pas faiblir.
-
-Ce qui avait poussé dans une sorte d'amour ce Terral, incapable pourtant
-d'aimer, c'était la jalousie. Il comprenait, il sentait depuis quelque
-temps que Cachemire n'était plus à lui tout entière. Elle semblait lasse
-et rassasiée, elle n'avait plus de ces élans qui la poussaient vers lui,
-de ces paroles où elle se livrait,--et sans mentir,--emportée qu'elle
-était elle-même par l'orgueil de sa conquête. Maintenant, au lieu de
-bavarder comme autrefois quand elle se trouvait avec Terral, la linotte
-demeurait triste avec de grands yeux ouverts sur quelque chose que
-Fernand ne voyait pas. Il la questionnait, elle balbutiait une réponse
-qui n'expliquait rien et elle soupirait.
-
-L'orgueilleux Terral souffrait vraiment de voir qu'elle ne lui
-appartenait plus. Il y avait une ombre, un désir,--il ne savait
-quoi,--entre elle et lui. Sa vanité s'en froissa. C'était le seul
-sentiment peut-être par lequel ce roc vivant fût accessible. Dès qu'il
-fut jaloux, il devint faible.
-
-Cachemire s'en aperçut et en abusa.
-
-Elle demeurait plus longtemps à présent à ses répétitions, elle n'était
-pas exacte à tous les rendez-vous qu'elle donnait, elle se faisait
-attendre, elle écoutait à peine les reproches, loin de demander pardon
-comme autrefois, elle souriait, chantonnait, passait à autre chose. Elle
-se sentait sûre de Terral, et n'avait plus besoin de se l'attacher aussi
-fortement. Pourtant elle l'aimait encore, par habitude peut-être.
-Fernand se demandait s'il ne valait pas mieux la quitter que de vivre
-ainsi, à ses côtés. Car enfin, l'argent qu'il gagnait était pour elle,
-et il en gagnait beaucoup. Cachemire avait des goûts de dépense folle.
-Il se creusait la tête pour y découvrir une mine d'or. Souvent il la
-trouvait. Ses coups de bourse étaient d'une audace effrénée, toujours
-heureux. Il remuait des millions en n'ayant pas mille francs en poche.
-Avec Rien il avait, il arrachait Tout.
-
-Cachemire ne lui en savait pas gré. Naturellement Terral, accablé de
-préoccupations, n'était plus le Terral dédaigneux et fier qu'elle avait
-connu, qui l'avait séduite. C'était un élégant comme tout le monde,
-comme M. de Bruand, non plus un amant, mais presque un mari, un maître.
-Toute domination la fatiguait. Ce n'était pas tant la vie luxueuse que
-la vie facile qu'elle aimait. Oh! sa liberté!
-
-Elle la trouvait, cette liberté, entre deux portants, dans les
-coulisses, dans sa loge où les lettres pleuvaient. Cette loge étroite,
-encombrée de pots de pommades, de brosses, de cold-cream, de couleurs,
-de poudre, de fausses nattes, de bijoux, de soie, cette loge sentant le
-gaze et le patchouly, cette boîte à cancans où l'habilleuse, le
-perruquier, les camarades, la portière, se suivaient, c'était un
-Eldorado. Elle y passait ses meilleures heures, ses plus enviées. Quand
-il fallait la quitter, elle se sentait un peu triste. Elle y restait
-donc le plus possible, caquetant, riant, à peine habillée, devant un
-miroir qui marivaudait avec elle, et lui répétait, tout un soir, qu'elle
-était belle et faite pour être aimée.
-
-Être aimée! Eh! certes, elle savait bien que Terral l'aimait. Mais cet
-amour-là avait quelque chose de _déjà vu_ qui la fatiguait. Elle eût
-voulu le conserver, mais y juxtaposer quelque roman nouveau, et de
-nouvelles émotions dont elle avait soif. Parfois aussi, comme dans le
-souper chez Antonia, elle sentait se réveiller en elle sa passion pour
-Terral. Mais cela durait peu. Elle songeait ensuite et rêvait;--si le
-Désir peut s'appeler le Rêve! Tout Paris connaît Messidor. C'est un
-petit homme maigre, couturé par la petite vérole, la figure en lame de
-couteau, mais les yeux pleins de poudre et la voix vibrante. Il jouait
-alors dans un drame quelconque un rôle comique, et tombait dans la pièce
-comme marée en carême pour chanter la _ronde_ de rigueur.
-
-Pendant qu'il _détaillait_ ses couplets un soir, il vit dans une
-avant-scène une jeune femme vêtue de blanc qui tenait sur lui une
-lorgnette braquée.
-
---Tiens, se dit Messidor, Cachemire!
-
-C'était Cachemire.
-
-On en causa au foyer; Messidor en rit le premier. Le lendemain, à
-l'heure de la ronde, Cachemire était encore là.
-
---Oh! oh! dit-on à Messidor, c'est significatif. Messidor, tu as tourné
-la tête à Cachemire. Le bourreau des coeurs, ce Messidor! On demande
-le crâne de Messidor.
-
---Et qu'est-ce qu'on en ferait? dit mademoiselle Fernande, une des
-victimes de Messidor.
-
-Le surlendemain, à son entrée en scène, Messidor aperçut encore
-Cachemire.
-
---Ah! _mes enfants_, dit-il en rentrant dans les coulisses, écoutez, je
-ne suis point fat, quoiqu'on m'ait fait assez laid pour me permettre de
-l'être, mais,--il porta en riant la main à son coeur,--c'est certain,
-je suis aimé!
-
---Aimé! dit mademoiselle Fernande en haussant les épaules.
-
-Elle ajouta, dans le dialecte des _Frontins_ du Palais-Royal:
-
---Il croit, ma parole, que toutes les femmes le _gobent_! Mais
-regarde-toi donc, Messidor!
-
-Messidor ne se trompait pas. Cette face maigre, ce corps malingre, ce je
-ne sais quoi de spirituellement grêle, avaient séduit Cachemire, cette
-Cachemire à la recherche d'un _idéal_. L'_éclectisme_,--qu'elle ne
-connaissait pas,--l'avait conduite de Terral à Messidor. Il l'eût menée
-tout aussi bien de la statue de l'Apollon du Belvédère au surmoulage de
-quelque pauvre statuette mexicaine. Elle mit d'ailleurs une certaine
-hardiesse dans l'aventure. Un soir, elle monta bravement dans les
-coulisses, saluant à droite et à gauche quelque camarade, elle alla
-droit à la loge de Messidor, et l'enleva littéralement dans son coupé.
-On en parla deux jours dans le monde des théâtres. Ce fut un petit
-scandale.
-
-Comme il en est de plus gros, on oublia celui-ci pour les autres, et
-tout fut dit.
-
-La vie de mensonge pour laquelle elle était née, la vie de ruses, de
-tromperies, de souriantes hypocrisies recommença donc pour Cachemire.
-Elle se sentit dans son élément, et respira. Elle avait langui jusqu'à
-présent (la constance, quel supplice pour ses pareilles! il ne leur faut
-ni la vertu ni les demi-vertus!), mais dès-lors, Cachemire redevint
-elle-même. Volupté suprême de la fille d'Ève, elle avait trompé M. de
-Bruand pour Terral, elle trompa Terral pour Messidor. Ce n'était que le
-début. S'étourdir, aller, venir, la vie folle, le choc des verres, les
-courses, le bruissement de la soie, l'odeur du souper, c'était son
-atmosphère, sa vie. Elle était née pour cela. Elle trouvait qu'il était
-temps de secouer les jougs. Terral pesait autant qu'avait pesé Armand.
-Terral! Elle le craignait cependant, et elle se cachait. Ah! s'il avait
-su!...
-
-Or, il savait. Il savait puisqu'il devinait. Il était furieux. Il se
-contraignait pour laisser croire qu'il ignorait. Il avait peur de
-l'explosion. Il n'avait point de preuves, mais des soupçons. Le jour où
-sous peine de ridicule il ne lui serait plus permis de laisser croire
-qu'il ne savait rien, ce jour-là serait terrible.
-
-Et ce jour-là devait arriver.
-
-Cachemire lui avait dit de venir la prendre, une après-midi, à l'heure
-du dîner. Il l'emmènerait au restaurant, puis au théâtre. Elle ne jouait
-pas. Terral avait loué une loge dans la journée. A l'heure indiquée il
-se présenta.
-
-Cachemire était absente.
-
-Terral trouva madame Labarbade et le petit Adolphe, en tunique, qui
-grimpait sur les fauteuils de reps blanc. C'était un jeudi; sa mère
-l'avait fait sortir.
-
---Cachemire rentrera-t-elle bientôt? demanda Fernand.
-
---Ah! fit madame Labarbade. Voilà!
-
-Elle avait pris un air important, et, les mains fermées, faisait
-tourner ses pouces autour l'un de l'autre.
-
---Elle est au théâtre? dit encore Terral.
-
---Je ne crois pas!
-
---Rentrera-t-elle pour dîner?
-
---Non, non, certainement. Je vais, moi, dîner avec mon Adolphe au
-Palais-Royal, et après le repas, nous irons au théâtre voir jouer
-Gil-Pérès!
-
---Et mademoiselle Schneider! dit le collégien en clignant l'oeil
-gauche.
-
---Gamin, va! fit la mère.
-
-Terral s'était assis, un peu impatient.
-
---C'est bien, j'attendrai.
-
-Madame Labarbade passa dans sa chambre pour prendre son châle.
-
---Vous savez, vous, dit alors Adolphe en s'approchant de Terral, si vous
-attendez ma soeur, vous attendrez longtemps. Il y a beau jour qu'elle
-a filé. Elle _la fait bonne_, allez! Savez-vous où elle dîne? A Nogent!
-
---Parbleu! dit Terral en se levant.
-
-Il prit son chapeau et sortit brusquement pendant que le jeune Adolphe,
-étendu à la créole, battait avec ses souliers une charge sur le canapé,
-pour témoigner son contentement.
-
---Tu ne sais pas? dit-il à sa mère lorsqu'elle rentra, j'ai _déclaqué_
-tout. Il va tomber au beau milieu du _balthazar_, là-bas. Ça va être du
-joli!
-
---Ah! petit scélérat, fit madame Labarbade en riant, tu n'auras donc
-jamais fini?
-
---Jamais! C'est la tête du Messidor que je voudras voir. M. Fernand va
-mettre les pieds dans le plat. _V'là ce que c'est, c'est bien fait_,
-chantait-il d'une voix de grillon.
-
---Tu peux te vanter d'avoir de la malice, toi, répétait madame Labarbade
-en l'embrassant... Et puis, je ne suis pas fâchée que la péronelle ait
-sur les doigts. Si elle croit que celui-là est du bois dont on fait les
-M. Bruand!
-
---Ensuite, tu sais, dit Adolphe, elle _m'embête_! L'autre dimanche, je
-n'avais pas de tabac, je lui demande vingt sous, elle refuse. Oh! bien,
-alors!... C'est pas une soeur, ça!
-
---Ne crains rien, va, ajouta la mère, ses châles de l'Inde ne dureront
-pas toujours..... On aura sa revanche. Allons, viens!
-
-Terral était parti pâle, les dents serrées, cherchant une voiture sans
-une autre pensée que celle-ci: courir à Nogent, y trouver Cachemire, et
-la ramener à Paris après avoir souffleté celui... Mais le nom de cet
-homme, il l'ignorait. Puis il ne savait même pas où la rencontrer, elle,
-dans ce Nogent. Il revint machinalement chez Cachemire. Personne. Madame
-Labarbade était partie, la femme de chambre n'était plus là, le cocher
-avait sans doute conduit Cachemire à la campagne. Terral passa une
-soirée agitée; son amour-propre, plus douloureux que son amour, le
-torturait, ainsi outragé. Mais il saurait bien se venger.
-
-Il alla à son cercle, joua, perdit, perdit follement. En sortant il
-devait seize mille francs au petit Barberino. Peu lui importait. Il
-devait toucher le lendemain une liquidation. Il payerait. C'était
-Cachemire seule qui le rendait nerveux, furieux. Il voulut attendre au
-lendemain pour sa revanche. Il rentra chez lui, essaya de lire, puis de
-s'endormir, passa la nuit la plus agitée du monde, et se leva avec le
-jour. A dix heures, il était chez elle; Cachemire n'était pas rentrée.
-
---Bien, dit Terral à madame Labarbade qui prenait un air inquiet pour
-lui parler, je reviendrai.
-
-Il revint. Cachemire couchée, dormait,--à quatre heures.
-
---Madame a dit que personne... commença la femme de chambre.
-
---Je sais, fit Terral, mais j'entre.
-
-Il poussa brusquement la porte de la chambre.
-
-Les rideaux étaient tirés; les gais rayons de soleil, arrêtés au
-passage, filtraient à peine de petits jets de lumière, semblables à des
-égratignures, qui se fichaient tout droit, comme des flèches, sur le
-tapis blanc à fleurs pâles.
-
-Le lit, aux grands rideaux de guipure soutenus par des rubans roses, se
-dessinait vaguement, comme une blancheur, dans la pénombre. Il y avait
-réellement quelque chose de candide et de virginal dans cette chambre où
-l'on n'entendait maintenant que la respiration un peu oppressée de celle
-qui dormait.
-
-Terral s'approcha du lit.
-
-Il s'était habitué à l'obscurité, à cette obscurité sourde des
-appartements qui confisquent la nuit pendant le jour. Il regarda
-Cachemire, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras droit dont
-la main pendait et elle reposait, la bouche entr'ouverte. Ses cheveux
-noirs, dénoués, s'étaient répandus sur son front, et ruisselaient sur
-la dentelle de l'oreiller. Les paupières alourdies semblaient baissées
-sur les yeux battus comme par une main de plomb. Il y avait sur ce
-visage aux lignes pures quelque chose comme de la fatigue, la fatigue
-lente à secouer des lendemains du plaisir.
-
-Terral examina un moment Cachemire, puis il alla à la fenêtre, tira
-brusquement les rideaux sur leur tringle, souleva l'espagnolette, poussa
-les volets et fit, dans l'ombre parfumée de la chambre à coucher, comme
-une trouée de lumière.
-
-Cachemire n'avait rien entendu. Elle n'avait pas bougé.
-
-Il la prit par le bras et la secoua presque brutalement.
-
-Elle se souleva doucement, écartant de ses deux mains les cheveux qui
-lui coulaient sur le front, se frottant les yeux avec des mouvements de
-chatte et souriant, instinctivement.
-
-Quand elle aperçut Terral, elle poussa comme un soupir.
-
---Ah! c'est toi!...
-
---C'est moi.
-
-Elle fut en un instant réveillée, et sur le qui vive.
-
---Tu m'en veux beaucoup, n'est-ce pas? dit-elle.
-
-Elle avait préparé ses batteries, sûre d'elle-même.
-
---Non, dit-il froidement. Pourquoi t'en voudrais-je, n'es-tu pas libre?
-
-Il comprenait bien que ce n'était pas en s'imposant à une nature
-inconstante et vaine qu'on la domptait. Dans ces paroles, il mit une
-teinte de mépris. C'était le moyen de ramener, par le dépit, celle qui
-s'enfuyait.
-
---Des pactes comme le nôtre ne sont pas signés pour longtemps, ajouta
-Fernand. Eh! pardieu, qui nous réunit? Un caprice. Il est fini, n'en
-parlons plus. J'ai--une minute--été tenté hier de me fâcher
-ridiculement. J'ai réfléchi. Je viens t'embrasser et te dire adieu.
-
---Comment prononces-tu ça?
-
---Tu es une bonne fille au fond, dit Terral en lui prenant les
-mains,--il eût voulu les broyer--nous serons toujours d'excellents amis.
-Donne ton front, que je t'embrasse...
-
---Fernand, fit-elle alors en se redressant et en le regardant en face,
-dis-moi la vérité, tu ne m'aimes plus?
-
---Vous avouerez, ma chère enfant, que vous m'avez peut-être donné le
-droit de vous oublier un peu...
-
---Je t'ai oublié, moi?
-
---Du diable si j'essayerai de m'en plaindre, mais je serais aveugle de
-ne pas le voir. Je t'ai attendue hier une heure au moins, d'autres se
-seraient cruellement désespérés.... A chacun son tempérament, moi...
-
---Toi, tu es allé chez Antonia? Voyons, ne le nie pas.
-
---J'ai parfaitement, que je sache, le droit d'aller où bon me semble, et
-vous de même au surplus, ma chérie. Je n'interroge pas, ne me faites pas
-de questions, c'est bien le moins.
-
---Et si je te dis tout, moi, te tairas-tu encore?
-
---Ah! çà mais, dit Terral en riant, tu es jalouse, Dieu me pardonne!
-
---C'est possible! J'ai mon amour-propre comme une autre, n'est-ce pas?
-
---Pardieu!
-
---Écoute, vois-tu, Fernand. C'est vrai, on m'a entraînée à Nogent. C'est
-Florine... Une partie de campagne, voilà tout... C'était sa fête!... Je
-t'ai fait attendre... mais ce n'est pas une raison... Ah! j'ai été
-contrariée. Tu m'en veux encore, je le vois bien. Dis-moi, tu as vu
-Antonia, n'est-ce pas?
-
---Ah! s'écria Terral, laisse-là cette niaise scène de jalousie. Que
-t'importe Antonia, et moi, et les autres? Me prends-tu pour un sot? Ce
-n'est pas Florine qui t'a entraînée hier, tu es allée à Nogent avec
-Messidor!
-
---Fernand...
-
---Eh! si je te le dis, c'est que je le sais!
-
---Je jure, commença Cachemire...
-
---Pourquoi jurer? Est-ce que je crie, est-ce que je me plains? Y a-t-il
-un reproche sur mes lèvres ou dans mes yeux? Regarde-moi. Après M. de
-Bruand, Messidor..., pourquoi pas? Est-ce que je te suis une chaîne,
-moi? Tu désires être libre... Va! Mais ce que je ne veux pas, entends-tu
-bien, c'est qu'on rie de moi par derrière et qu'on croie m'avoir trompé
-quand on m'aura menti! Je ne suis pas de ceux qu'on prend aux glus
-vulgaires. Et tu as cru faire de moi ton jouet, pauvre petite! Mais
-regarde-moi encore, je te briserais, toi et ce petit, entre ces deux
-doigts.
-
-Il se promenait à grands pas à travers la chambre, redressant sa tête
-hardie, suivi des yeux par cette Cachemire, devenue humble tout à coup,
-en retrouvant le Terral d'autrefois,--celui dont le regard la traversait
-comme un éclair.
-
---Je ne suis pas un tyran, dit-il encore, et quel autre droit ai-je sur
-toi que celui du hasard et d'une fantaisie échangée? Mais à
-personne,--pas même à toi,--je ne permets d'oser me railler. Passer de
-mes bras dans ceux d'un autre? Soit. Tu es née d'ailleurs, ajouta-t-il
-avec mépris, et faite pour cela. Mais,--et Fernand Terral redressait son
-torse splendide,--essayer de me prendre pour dupe, Cachemire, voilà,
-entends-tu bien, ce que je te défends!
-
---Eh! bien, oui, dit-elle tout à coup entraînée et écrasée à la fois par
-cette colère dédaigneuse et contenue, j'ai eu tort. Je te demande
-pardon. Je m'accuse. Je me repens. Je t'aime toujours. Tu es mon Terral.
-Voyons, est-ce que tu ne m'aimes plus, toi? Regarde-moi. Je suis ta
-petite femme. Je t'en prie, ne t'en va pas, Fernand, ne t'en va pas sans
-m'avoir dit que tout est oublié!
-
-Sur un fauteuil, la robe que Cachemire portait la veille, était jetée
-comme au hasard. Terral la prit, la repoussa et s'assit. Cachemire était
-venue se blottir à ses pieds, lui prenant les mains, appuyant sur les
-genoux de Terral sa tête brune et pâlie, et le carressant d'un sourire
-d'esclave, implorant, priant, s'humiliant. Il la regardait, les épaules
-nues, irrésistible, avec des battements de coeur, et se contenait,
-sachant bien, que le salut de la partie était dans sa froideur et dans
-son implacable dédain. Alors elle fut servile et basse, elle supplia,
-elle lui arracha son pardon par des larmes. Elle ne l'aimait plus
-pourtant. Mais il la _tenait_ toujours. Elle ne devinait pas que cet
-homme l'adorait. Elle se croyait délaissée. Elle avait peur,--par
-vanité,--de le perdre et de le voir à une autre. Sans doute elle voulait
-bien le tromper, mais elle était résolue à ne pas le laisser échapper.
-Malgré tout, malgré l'habitude, la lassitude, le temps, il n'avait point
-perdu de son prestige aux yeux de cette femme, et il était encore le
-préféré sinon le seul, l'aimant sinon l'amant.
-
-Terral s'applaudissait dans son orgueil d'avoir affecté avec un tel
-courage un détachement qu'il n'avait pas. Il savait bien que le jour où
-elle lirait clairement en lui, il serait perdu. Elle n'avait fait
-heureusement qu'épeler les premières faiblesses de Terral, et cette
-scène dernière venait de la rejeter dans ces réflexions pleines de
-troubles qui lui venaient lorsqu'elle essayait autrefois de s'expliquer
-cet étrange caractère de Terral. Tant de câlineries d'enfant opposées à
-des intrépidités audacieuses, le mépris et l'amour, l'ironie et la
-caresse, l'ardent baiser et la main de fer prête à frapper, Terral avait
-à la fois, et à quelques heures de distance, tout cela, ces tendresses
-et ces brutalités, le charme qui attirait et la colère qui terrifiait.
-
---C'est donc le diable, songeait Cachemire pendant que Constance, sa
-femme de chambre, l'habillait. Puis elle se rappelait l'attitude
-qu'elle avait eue devant lui tout à l'heure, et rougissait de tant de
-faiblesse. Elle eût voulu sur-le-champ prendre sa revanche. Elle!
-Cachemire! Pleurer!
-
---Bah! fit-elle, tout à coup, si c'est le diable, on lui coupera les
-griffes!
-
---Madame a dit? interrompit Constance en demeurant stupéfaite.
-
---Rien. Un peu plus de poudre de riz ici. C'est cela. Bon, et qui fait
-tout ce bruit dans l'antichambre? demanda-t-elle en tendant l'oreille.
-Va donc t'informer.
-
-Mademoiselle Constance revint en disant que c'étaient plusieurs
-créanciers qui désiraient parler à _madame_.
-
---Et personne n'est là pour les recevoir? fit Cachemire.
-
---Si fait, Héloïse.
-
-Héloïse était la cuisinière.
-
---Héloïse est une sotte, dit Suzanne, elle ne s'en tirera jamais. Il
-faut leur envoyer _maman Anaïs_.
-
-Constance sortit par la porte qui conduisait à la chambre de madame
-Labarbade pendant que Cachemire, comme pour accompagner le choeur des
-créanciers, se mit à fredonner sur le piano l'air d'_Ay Chiquita_!
-
-Madame Labarbade étendue sur une causeuse, lisait un roman de Xavier de
-Montépin, édition Cadot,--les classiques du boudoir. Elle regarda
-Constance d'un air de mauvaise humeur en posant sur le guéridon
-l'in-octavo jaune, et marquant d'une croix avec son ongle le passage où
-elle s'était arrêtée.
-
---Madame, dit Constance, ce sont des fournisseurs. Ils font un beau
-tapage dans l'antichambre, et madame m'a priée...
-
---Allons bon! fit madame Labarbade, je vous vois venir. Jolie
-commission! C'est Suzanne qui fait les dettes, et c'est maman Labarbade
-qui reçoit les camouflets. Ah! je puis me vanter d'avoir été maligne le
-jour où j'ai eu la sottise de venir ici. On n'est bien que chez soi
-décidément. Et puis des corvées, à n'en plus finir! Est-ce que ce sont
-mes créanciers, à moi, est-ce que je les connais, moi, voyons?
-
---Ah! mais, dit Constance, il faut cependant se dépêcher. Ils vont tout
-briser, et il n'y a là-bas que cette _grue_ d'Héloïse.
-
---C'est bon, grommela _maman Anaïs_. On y va.
-
-Elle donna devant la glace un tour à sa chevelure, un petit coup à son
-tablier de soie, prit un air digne en fourrant ses mains dans ses
-poches, et passa dans l'antichambre.
-
-Ils étaient là, criant, réclamant et parlant de forcer les portes, et
-jetant dans leurs clameurs de menaçants noms d'huissiers. Le plus
-acharné, le petit père Moïse, n'en démordait pas, et demandait qu'on lui
-_serfit mam'zelle Gagemire_.
-
---Eh! bien, eh! bien, qu'est-ce que c'est, dit madame Labarbade! On se
-dévore?... C'est donc une tuerie ici? On se croirait à la Bourse. Tas de
-sans coeur! Vous ne savez donc pas que la petite est couchée, malade?
-
---_Malate?_ demanda Moïse avec anxiété. Alors, raison de _blus_ pour
-_bayer_!
-
---C'est vrai, dit un autre. La santé de mademoiselle Cachemire, c'est
-notre garantie.
-
---N'ayez pas peur, fit madame Labarbade. Elle a bon pied, bon oeil.
-Seulement est-ce une raison pour faire un sabbat à réveiller toute une
-caserne, s'il était nuit?
-
---Il fait _chour_ reprit Moïse, et nous _afons_ le droit de _tapacher_
-guand on baye bas!
-
---Tiens, vous croyez ça, vous?
-
---Parbleu! qu'on nous paye, nous nous tairons!
-
---Voilà une heure que nous faisons le pied de grue!
-
---On m'a fait rapporter ma note vingt-deux fois. Vingt-deux fois une
-note de boucherie!
-
---Et moi donc!
-
---Et moi, en ai-je fait de ces pas pour ne rien toucher!
-
---_Foui! foui!_ nous les gonnaissons, les marges de zet esgalier, bar
-exemple! z'est eine invamie! z'est intécent!
-
---Indécent! dites donc, parlez pour vous, vieux sans-culotte, dit madame
-Labarbade. Et qui vous a dit qu'on ne vous solderait pas?
-
---Comment qui nous l'a dit, puisqu'il y a trois mois que nous avons le
-bec dans l'eau!
-
---Eh bien, et les à-compte? dit madame Labarbade.
-
---Ils m'égrazeraient bas le bied, les à-gomptes, z'ils dompaient tessus!
-
---Enfin, quoi! reprit maman Anaïs. Si je vous disais que demain à cette
-heure-ci vous serez payés!
-
---Nous n'en croirions pas un mot!
-
---On nous l'a vaite drop soufent!
-
---Foi d'honnête femme, dit madame Labarbade.
-
---L'honnêteté ne paye pas, répondit quelqu'un.
-
---Vous verrez que si, mon gros. Seulement, ah! seulement, je vais vous
-dire (et maman Anaïs baissait la voix), c'est de l'argent et du bon
-argent sorti de ma poche que vous aurez. Aussi dites donc, hé, on fera
-bien l'escompte à la banquière?
-
---L'escompte!
-
---Ah bien, l'escompte!
-
---Parlons-en!
-
---On ne vait d'esgompte gu'au gompdant, ma ponne tame!
-
---Chut donc! En voilà des criards. A votre aise. Je garderai mon
-saint-frusquin. Il est bien à moi.
-
---Zoit. Nous aurons regours sur mam'zelle Gagemire!
-
---Turlututu! A votre aise... Faites saisir. Avec ça que les frais que
-vous ferez ne vous coûteront pas un peu plus que l'escompte en question.
-Voyons, voulez-vous me rabattre vingt pour cent sur vos factures?
-
---Vingt pour cent!
-
---C'est une plaisanterie!
-
---Fous nous brenez donc pour des vilous? dit Moïse. Gombien groyez-fous
-que nous gagnons?
-
---Ne parlons plus de vingt pour cent. Ça peut-il passer pour quinze? Ah
-çà! est-ce que vous croyez qu'on ne rabattrait pas ça si je faisais
-estimer tous vos comptes par des experts?
-
---En voilà une idée! Estimer nos comptes!
-
---Nous ne sommes pas des maçons!
-
---Paix, alors. Voyons, nous disons quinze pour cent?
-
---Non... Non...
-
---Touze, si fous foulez, dit Moïse!
-
---Je suis bonne princesse, fit maman Anaïs. Va pour douze! apportez les
-factures demain à cette heure-ci acquittées, et je solde. Seulement ne
-mentionnez pas l'escompte sur l'acquit. C'est inutile. Acquittez la
-somme brute, ça suffira, je marquerai la différence sur mes livres!
-
-Les fournisseurs se retirèrent enchantés. Madame Labarbade, fière
-d'avoir apaisé la tempête alla tout droit chez Cachemire.
-
---Eh bien? dit Suzanne.
-
---Fini. Envolés. Ah! les gredins, ils crient comme des grives. Ce n'est
-pas sans peine que j'ai congédié la compagnie. Tu sais, j'ai promis que
-demain on les payerait...
-
---Allons donc! Es-tu folle? Je n'ai pas un sou!
-
---Il faut pourtant les payer. Il y a assez longtemps qu'ils _droguent_.
-D'ailleurs j'ai promis...
-
---Tu as promis, tu as promis...
-
---Ma petite, une honnête femme n'a que sa parole. On a dit qu'on
-payerait. On payera. Voyons, bête, est ce que tu n'as pas quatre fois
-trop de diamants? On en met la moitié au clou et il en reste assez pour
-donner dans l'oeil de ceux qui regardent...
-
---C'est que je dois beaucoup, je parie!
-
---Une misère, au contraire. Tu n'as pas d'ordre. Cinquante-huit mille
-francs. Ce n'est rien. Il y a quatre _châles d'Inde_ dans ce total-là.
-Tu vois, je sais tes comptes. Voyons, donne-moi ta parure verte, ta
-grosse croix, les boucles d'oreilles que cet Espagnol t'a envoyées.--Il
-n'est jamais venu chercher la monnaie, cet imbécile-là.--Je porte tout
-ça aux Blancs-Manteaux ou chez un orfèvre et adieu les créanciers, ou
-une partie des créanciers. C'est toujours ça de moins!
-
---Tu as raison, dit Cachemire. Payons-en quelques-uns. J'ai justement
-besoin d'un nouveau châle. Quand j'aurai bouché l'ancien trou, j'en
-referai un second.
-
---Tu as oublié d'être sotte, Suzanne, fit maman Anaïs.
-
-En une après-midi, madame Labarbade, toujours active, mit au
-Mont-de-Piété, ou accrocha chez des changeurs de contre-bande les
-diamants en question. Elle en tira plus de soixante-deux mille francs.
-Au retour, elle accusa à Cachemire cinquante-huit mille francs _en
-entrée_... tout juste de quoi solder les créanciers le lendemain.
-
---Eh bien! donne-moi une partie de cet argent-là, dit Suzanne.
-
---En voilà une idée! Nous sommes engagées d'honneur pour demain. Cet
-argent n'est pas à nous!
-
---Et les reconnaissances?
-
---Je les garde, dit la belle-mère, tu les perdrais!
-
-Le lendemain, madame Labarbade paya pour cinquante-sept mille deux cents
-francs de fournitures, mais en réalité, déduction faite de l'escompte de
-quinze pour cent, elle ne sortit de sa _caisse_ que quarante-huit mille
-six cent vingt francs. Elle congédia les créanciers enchantés et,
-rentrée chez elle, calcula sur la couverture du roman jaune, ce que
-cette petite affaire lui avait rapporté.
-
-Quatre mille francs cachés à Cachemire, plus huit mille cinq cent
-quatre-vingts francs produits par l'escompte obtenu, c'était plus de
-douze mille francs qui lui tombaient dans la poche.
-
---J'irai trouver demain mon agent de change, pensa maman Anaïs.
-
-Elle sourit encore à cette idée qu'avant un mois Cachemire serait de
-nouveau forcée de liquider sa position, et qu'il y aurait un autre
-profit pour l'intermédiaire.
-
---La petite a du bon, songeait-elle.
-
-Puis elle prit le journal, regardant à la colonne de la bourse, les
-valeurs qu'il fallait acheter.
-
-Terral, pendant ce temps, courait dans Paris à la recherche d'un certain
-Duréchaud, agent de change, qu'on n'avait pas vu depuis la veille. On
-disait,--mais les bruits de Paris ont si peu de consistance,--qu'un
-grand bal avait été donné la nuit précédente à la maison Duréchaud, et
-que l'agent avait profité de la fête pour faire atteler une chaise de
-poste et gagner quelque ville de province d'où sans doute il serait
-monté en wagon pour la Belgique. Huit jours auparavant, Terral avait
-remis à M. Duréchaud trente-deux mille francs, pour une opération qu'il
-tentait. L'affaire avait réussi. A la liquidation, Terral devait toucher
-quelque chose comme deux cent soixante mille francs. Il se présenta à la
-caisse au jour dit. La caisse était fermée. Il s'informa, on lui
-répondit par l'histoire du bal. Il courut et fouilla Paris. Partout la
-même réponse et le bruit s'accréditant, grossissait.
-
-Le soir, l'_on dit_ était une vérité.
-
-Or, Terral avait joué la veille et perdu quinze mille francs. Une dette
-de jeu (ironie du préjugé!) est chose sacrée. Comment payer? Il avait
-jusqu'au lendemain midi. Mais, en dehors de l'argent risqué chez
-Duréchaud, Terral ne possédait rien. Pas une ressource. Duréchaud
-demeurant à Paris, Fernand continuait ses entreprises audacieuses. Cette
-dernière venait de réussir--prodigieusement--comme avaient réussi toutes
-les autres. Et voilà que sur son chemin cet intrépide rencontrait un
-coquin!
-
---Misère! se dit Terral, je n'avais jamais calculé la partie qu'en la
-jouant avec des honnêtes gens.
-
---Qu'est-ce que cela prouve? ajouta-t-il. Que je suis un niais, comme
-les autres. Un sot. Ce Duréchaud a bien fait.
-
---Je ne lui conseillerais pourtant pas, conclut-il avec une menace dans
-la pensée, de se retrouver sur mon passage!
-
-Cependant, il fallait se procurer les quinze mille francs dus à
-Barberino. Le temps s'écoulait, le soir venait, demain arrivait. Terral
-s'adressa à tout le monde en souriant, demandant quinze mille francs
-comme il eût demandé cinq louis, avec un accent délibéré, comme s'il
-eût dû les renvoyer dix minutes après par son laquais, lui qui n'avait
-pas cinquante francs en poche! On lui refusa partout avec le même
-sourire, la même politesse, la même phrase. Le comte Broski, ses amis,
-ses connaissances de cercle, tous. Terral sentait fuir les heures, et
-avec quelle rapidité! Il avait des sueurs froides à cette idée que
-demain tout Paris, ce tout Paris qui le connaissait, dirait: «Vous savez
-bien, Terral? Fernand Terral, celui qui a tué M. de Bruand? Il n'a pas
-pu payer une dette de jeu,--15,000 livres, un rien!--au petit
-Barberino!»
-
---Un homme à la mer!
-
-Accablé, morne, face à face avec la pensée de son isolement, de sa
-non-réussite, de cette terrible dette de Damoclès qui allait le tuer net
-demain, Fernand se rendit le soir presque machinalement chez Cachemire.
-Pourquoi y allait-il? Il ne le savait. Le malheureux avait besoin de
-parler à quelqu'un qui ne fût pas un camarade de boulevard et de
-retrouver autre chose que cet éternel sourire qui refusait
-éternellement. Il se faisait un grand bruit justement chez Cachemire.
-Cachemire se plaignait, madame Labarbade répliquait. Le petit Adolphe
-pleurait. On venait de ramener, à l'heure même, Adolphe, renvoyé du
-collége pour insubordination féroce.
-
-Fernand alla droit à l'appartement de Cachemire. Elle sortait du bain et
-tendait ses petits pieds au pédicure.
-
---Ah! c'est vous, mon ami, dit-elle en présentant son front à son
-amant. Me donnez-vous une minute pour achever ma toilette?
-
-Fernand s'assit dans un fauteuil, la regardant enveloppée dans une
-longue robe de chambre de mousseline blanche garnie de rubans roses,
-toujours charmante, un peu pâle cependant.
-
-Il ne disait rien, et ce silence étonnant Cachemire:
-
---Quelles nouvelles? demanda-t-elle.
-
---Rien.
-
-Elle congédia le pédicure.
-
---Voyons, dit-elle, il y a quelque chose? Quoi?
-
---Rien, en vérité.
-
---Je vois, fit Cachemire en fronçant ses lèvres avec une adorable moue,
-vous êtes encore jaloux, vilain!
-
---Moi? jaloux!... Ah! répondit-il en la repoussant doucement, j'ai bien
-d'autres préoccupations à cette heure que la jalousie...
-
---Tu es poli, dit-elle.
-
---Poli!... C'est vrai, j'ai eu tort. Voyons, ta main.... Tu sais bien
-que je t'aime... malgré tout.
-
---Malgré tout? Il y a une intention dans ce _malgré tout_. Quand je te
-dis que je le déteste, ce Messidor. Est-ce ça, voyons, qui t'ennuie?
-Regarde-toi. Tu as une paire de sourcils. Brr! On dirait que tu vas y
-aller de _ton_ cinquième acte!
-
---Ah! c'est que tu ignores, toi.... Je suis perdu, dit Terral.
-
---Comment, perdu?
-
---J'ai joué, je dois, je n'ai pas d'argent. Voilà. Comprends-tu?
-
---Comment, pas d'argent? Décavé? Plus rien.... Et la Bourse?
-
---Sur ce terrain, j'ai trouvé plus fort que moi. On m'a volé. Un
-misérable! Ah! du diable si je ne songe pas à me faire sauter la
-cervelle!
-
---Te tuer! dit Cachemire en l'embrassant. Tu ne vas pas te tuer, mon
-Fernand, dis?... Oh! d'abord je te suis partout, comme ton ombre, je te
-surveille. Non, tu ne te tueras pas!
-
---Ne crains rien, va! tu as raison. Et qu'est-ce que le suicide? Une
-bêtise. Il s'agit de trouver un expédient et non un pistolet. Voyons,
-as-tu de l'argent, toi, à me prêter?
-
---De l'argent?
-
---Oui, de l'argent. Elle t'étonne, cette question-là? Ne sommes-nous pas
-associés? Appui pour appui. Demain soir j'aurai peut-être cent mille
-francs, trouvés je ne sais où, si j'ai demain matin la misérable
-somme...
-
---Et combien te faut-il?
-
---Quinze mille francs.
-
---Eh! dit Cachemire, c'est une fortune cela! Je n'ai pas un sou!
-
-Il baissa la tête et regarda le tapis, comme un homme écrasé.
-
---Pas un sou, c'est vrai, reprit Cachemire... Il faut pourtant trouver
-cet argent-là. Une dette de baccarat, c'est solennel comme un sacrement.
-Je vous demande un peu pourquoi? Si on pouvait faire un billet,
-parbleu; on s'en moquerait. Tiens au fait, j'en ai un demain, un billet.
-C'est le 15... Sans compter le terme. J'étais déjà assez tracassée. Ton
-affaire me renverse. Nous ne pouvons cependant pas rester comme ça...
-Mais voyons, tu n'as pas d'amis, personne ne peut te prêter?...
-
---Personne, dit Terral amèrement. Ah! ma foi, fit-il, c'est chose
-réglée. Voilà le commencement de la fin. Le cheval a bronché. Le
-cavalier est désarçonné. A un autre!
-
-Il s'était mis à marcher, frappant de sa canne les fauteuils, irrité,
-mordillant sa moustache.
-
---Baste! je ne me plains pas, dit-il avec colère, il faut, dans l'assaut
-au succès, bien des cadavres pour combler le fossé, et laisser passer
-ceux qui ont leur étoile. Si je suis destiné à servir de marchepied à
-d'autres, tant pis pour moi. Je ne serai pas le seul. N'importe!
-J'étais,--oh! je le sens bien,--marqué pour la fortune, et
-c'est,--quoi?--une partie malheureuse, une carte,--une carte!--qui me
-rejette à l'ornière! Eh! bien, non, je chercherai, je trouverai, je
-payerai!
-
---Où vas-tu? dit Cachemire en le voyant se diriger vers la porte.
-
---Je ne sais pas, au hasard. C'est parfois un bon chemin.
-
---Fernand, dit-elle, écoute-moi, je ne suis pas une mauvaise fille, va!
-Je t'ai fait du mal, l'autre jour, c'est vrai, mais il ne faut pas m'en
-vouloir. Eh! bien, quoi? On a ses heures bêtes, n'est-ce pas? Oublie
-Messidor, veux-tu, et je te le trouve cet argent qui te manque, je te
-le donne!
-
---Messidor? répondit Terral. Qui te parle de Messidor? Mais tu l'as donc
-toi, cet argent-là?
-
---Je l'ai ici, dit-elle en montrant une chiffonnière. Elle ouvrit un
-tiroir, y prit des joyaux, des écrins et les montrant à
-Terral:--J'envoie tout à l'orfèvre et tu es sauvé, tu payes, tu rejoues,
-tu gagnes, tu fais ce que tu veux! Ah! et dites après cela que je ne
-suis pas gentille!...
-
---Suzanne, fit Terral en la serrant dans ses bras.
-
---C'est tout ce qui reste, dit-elle en haussant les épaules, mais c'est
-moi qui m'en moque. Eh! bien, nous en mangerons de la vache enragée!
-Après? J'ai un bon estomac! Veux-tu les porter toi-même au marchand?
-
---Moi?... Non, dit-il après avoir hésité.
-
-Eh! bien, j'appellerai maman Anaïs.
-
-Elle tira un cordon de sonnette et dit à Constance de prévenir madame
-Labarbade.
-
-La belle-mère vint avec Adolphe, à qui on avait déjà acheté, dans un
-magasin de confection, un paletot pour remplacer sa tunique de lycéen.
-
---Et qu'y a-t-il donc? demanda maman Anaïs.
-
---Un _méli-mélo_, dit Adolphe tout bas à l'oreille de sa mère. Je parie
-qu'on se chamaille?
-
---Tiens, répondit Cachemire en prenant les bijoux. Mets ça dans ton
-tablier, Anaïs; j'ai besoin d'argent.
-
---Ah! bah! Encore?
-
-Madame Labarbade regarda alternativement Fernand et Cachemire. Fernand
-debout contre la cheminée feuilletait une pièce de théâtre.
-
---Eh! bien, oui, dit Cachemire, encore! Va!
-
---Mais ce sont les derniers...
-
---Ce sont les derniers. Va donc, je te dis!
-
---C'est bon, dit maman Anaïs. Parbleu, ce n'est pas à moi de faire des
-observations. Viens, toi!
-
-Adolphe suivit sa mère qui haussa les épaules en fermant la porte, et
-dit en avançant la lèvre inférieure:
-
---Dieu de Dieu, en voilà une qui est pressée! Pauvre cervelle, va! Train
-d'hôpital, grande vapeur. Au fond, heureusement, c'est moi qui m'en
-moque!
-
---Et moi donc! dit le tendre Adolphe.
-
-Ce n'était certes pas l'héroïsme qui avait poussé Cachemire à sacrifier
-à Fernand Terral ses derniers bijoux; elle avait obéi à ce premier
-mouvement, un peu banal dans sa précipitation, de toutes ces femmes au
-coeur mou qui recevraient sans une larme la nouvelle de la mort d'une
-mère, et verseraient des torrents de pleurs sur le trépas d'une
-perruche. Elle obéissait d'ailleurs encore,--sans s'en rendre compte,--à
-l'influence de Terral. Elle se faisait humble et dévouée pour le forcer
-à oublier qu'elle l'avait fui et trompé. Non pas qu'elle le craignît
-vraiment. C'était la force de l'habitude. Le chien rampe jusqu'au moment
-où parfois il dévore la main qui le caresse ou le menace. Cachemire
-n'était pas assez énergique pour dévorer qui que ce fût; mais elle
-songeait bien souvent à rompre sa chaîne et à s'enfuir. En attendant,
-elle demeurait souriante et caressante comme autrefois.
-
-L'argent trouvé, les bijoux vendus, tout fut réparé. Fernand paya. Il
-s'était dit qu'il effacerait bien vite cette première perte. Il joua
-encore. Cachemire, un soir, en voulant aller à un bal que donnait
-Antonia, regretta pour la première fois une parure d'améthystes qu'elle
-aimait beaucoup.
-
---J'aurais dû conserver au moins celle-là, pensa-t-elle.
-
-Elle se consola bien vite. Les mécomptes glissaient sur elle. Elle
-l'aimait d'ailleurs, cette existence heurtée, la gêne dans le luxe, les
-antithèses de la bohème, l'éternelle bascule, les hauts et les bas. Tout
-ce dont M. de Bruand l'avait entourée semblait fuir peu à peu. Le linge,
-la garde-robe, ce bien-être excessif où elle nageait, tout cela s'était
-comme tari. Madame Labarbade lui faisait chaque jour des observations et
-des remontrances. Elle _parlait raison_. Elle prêchait.
-
---Voyons, disait-elle, il faut être sage une fois dans sa vie. As-tu
-bien réfléchi, où vas-tu? Je m'étais promis de n'en souffler mot, mais
-c'est plus fort que moi. Je te vois glisser, glisser...; je crie: au
-secours! Tu vis là, depuis tantôt un an, avec ce grand diable de Terral,
-qui est joli homme, je le veux bien, mais qui te pèse plus que tes écus.
-Il est sur tes talons, il t'ennuie, il dit qu'il t'adore. C'est
-très-joli, l'amour, mais c'est peu nourrissant. Et au fond, est-ce que
-vous vous _affectionnez_ tant que ça? Il t'aurait pour sa part, depuis
-longtemps, souhaité le bonsoir si tu n'avais pas eu la faiblesse de
-monnayer, pour monsieur, tes bijoux... Et quant à toi, si tu étais
-franche, tu avouerais qu'il est passablement gênant. Il a la prétention
-d'être aimé. A son aise. Mais que fait-il pour ça? Songe donc, ce dadais
-de M. de Bruand te rendait du moins heureuse. Il s'inquiétait de tes
-désirs, il te comblait de cadeaux, il n'était pas du tout désagréable,
-sans compter qu'on pouvait dire que c'était un homme bien élevé. Et puis
-tu étais libre avec lui; il ne faut pas te figurer... Essaye donc
-d'avoir une inclination, maintenant que M. Fernand a mis le grapin sur
-toi! Pas possible. Oh! vois-tu, ma petite, la première condition pour
-qu'une femme ne périsse pas d'ennui, c'est qu'elle fasse à sa tête. Et
-tu es plus esclave qu'une négresse. C'est vrai. Un jaloux, un bourru.
-Enfin, il ne me dit jamais bonjour. Je vaux pourtant un coup de chapeau,
-saperlotte! Et puis! mon Adolphe, il lui a tiré les oreilles, le brutal,
-un jour que le petit lui a marché sur le pied sans le vouloir. Je dis le
-petit, pas si petit, ça devient un homme au contraire, et un bel homme,
-si je m'y connais. Il verra bien, un jour ou l'autre, ce monsieur
-Terral, il verra! Pour en revenir à toi, ma chérie, à ta place je me
-dépêcherais d'envoyer promener ce monsieur, j'aurais le courage de m'en
-dépêtrer, et je vivrais à ma guise, j'aurais un _époux_ qui ne me
-laisserait manquer de rien et à qui je boucherais assez adroitement les
-yeux pour qu'il ne pût rien voir aux petites distractions dont je
-sèmerais mon existence. Comment! Tu es actrice, jolie comme un coeur,
-adorée, enviée,--tu es mademoiselle Cachemire,--et tu vis avec un
-boursicotier comme si tu étais sa femme. Car enfin, tu lui es fidèle,
-bête! au lieu de collectionner les billets que je recevrais, j'y
-répondrais. Il ne manque pas de gens à Paris qui ne savent où mettre
-leur argent. Voyons, n'ai-je pas raison, dis? Tu restes-là, rêveuse, tu
-n'as pas de courage, tiens! Flanque-lui donc son congé en deux mots:
-«C'est fini, va te promener.» C'est clair et net, et tu verras, quand tu
-n'auras plus le Terral dans tes jupes, que les parures en améthystes ne
-te manqueront jamais!
-
---J'y songerai, répétait Cachemire.
-
-Et, fatiguée de Terral, avide de liberté, de bruit, de nouveauté, elle
-n'osait changer, elle demeurait dans sa lassitude, sans faire encore un
-mouvement pour la secouer. Elle n'était vraiment satisfaite, gaie,
-triomphante qu'au théâtre, parmi les cancans de coulisses et les
-historiettes du _Manteau d'Arlequin_. Ce n'était pas l'art qu'elle
-aimait,--elle ne le comprenait certes pas,--c'était le dessous du
-métier, les mille propos de la loge, les _blagues_ de la répétition, les
-lazzis avec les camarades, le plaisir d'écraser une rivale, de _faire
-poser_ un jeune premier prenant son rôle un peu trop au sérieux ou de
-_remettre un régisseur à sa place_. Elle était assez insolente, et
-très-paresseuse, bravait les amendes, envoyait les rôles au diable, et
-n'en faisait qu'à sa tête. Il fallut la remplacer un soir.
-
-Au moment de lever le rideau, Cachemire était absente de sa loge. Le
-régisseur fit une annonce au public, en déclarant que _mademoiselle
-Cachemire avait manqué à tous ses devoirs_. Le public des étages
-supérieurs siffla vertement, le public de l'orchestre applaudit à tout
-rompre. Pendant ce temps Cachemire, oubliant le théâtre, oubliant son
-rôle, oubliant Terral, dînait avec des Anglais au pavillon
-d'Armenonville.
-
-A partir de ce jour, elle commença à le braver singulièrement, ce
-Fernand, et à s'en détacher de plus en plus. Il ne ressemblait plus
-d'ailleurs au Fernand d'autrefois. Il devenait sombre, inquiet. Son
-audace l'abandonnait. La chance avait tourné. Terral avait marché
-jusque-là comme sur un terrain sec où il faisait fièrement retentir ses
-talons: maintenant, il s'enfonçait comme en un terrain fangeux. Chaque
-effort fait pour avancer le plongeait plus avant dans ce marais. Il
-jouait et perdait. Ses opérations,--celles qu'il croyait les plus
-solides,--lui craquaient dans les mains. Il s'endettait; il
-s'embourbait: il n'avait plus ce coup d'oeil d'aigle qui pénétrait
-hommes et choses; il voyait faux; ou plutôt la fureur de ne pas réussir,
-les rages concentrées l'aveuglaient. Il s'inquiétait peu de Cachemire.
-S'il ne la quittait pas, c'est que l'habitude l'enchaînait à elle. Puis,
-dans tout ce Paris qui le connaissait pourtant, il n'y avait peut-être
-plus qu'elle qui lui sourît encore. Comédie, ce sourire, il le savait
-bien. Mais c'était un sourire, et cela lui suffisait.
-
-Il la voyait rarement. Avait-il le temps de la voir? Il passait des
-nuits entières à jouer avec de faibles sommes ramassées çà et là,
-empruntées comme autrefois. Quand il gagnait, il relevait la tête, mais
-c'était pour reperdre bientôt. Le jour alors, il se cachait, ou il
-dormait, ou il cherchait,--penché sur le papier,--de folles martingales.
-Cet homme pratique se repaissait de chimères!
-
-Il marchait à une ruine certaine, à un _tollé_ immense que pousseraient
-un jour ceux qui lui prêtaient encore quelques louis, qui lui tendaient
-la main, ou qui le tutoyaient. Oui, un jour.... Il n'y voulait pas
-songer. Il entendait le choeur grondant de tous ces gens, l'accabler
-de dédains. Et toutes les portes condamnées, tous les cercles fermés,
-tous les vastes espoirs, chassés comme une volée d'oiseaux,--la partie
-si fièrement entamée, cette partie, immense avec le destin, perdue, à
-jamais perdue!
-
---Aussi bien, se disait-il, faut-il se roidir et résister. Ah! je la
-trouverai, la pierre philosophale du jeu, et vive encore Fernand Terral!
-Je ne suis pas battu!
-
-Cachemire ne se doutait pas de tout ce qu'il souffrait, mais elle le
-voyait nerveux, irrité, assombri, et elle le trouvait _maussade_.
-Parfois, elle lui refusait sa porte. Il redescendait, la mort dans le
-coeur, cet escalier tant de fois franchi avec l'assurance
-orgueilleuse, et se demandait s'il devait lutter contre cette enfant, et
-l'écraser. Puis, bientôt:
-
---A quoi bon? ajoutait-il. L'adversaire, le seul adversaire, c'est le
-Sort!
-
-Cet amour, qui l'avait un moment saisi, il l'étouffait. Cette jalousie,
-qui l'eût rendu si ridicule à ses propres yeux, il l'avait vaincue. Et
-peu lui importait cette femme, maintenant que la lutte redevenait pour
-lui aussi terrible qu'auparavant, et que son rocher de Sisyphe,--la
-misère, l'obscurité, l'oubli,--menaçait encore de l'écraser.
-
-Il eût eu au surplus fort à faire en s'inquiétant de Cachemire. Elle
-était bien aise, elle aussi, de lui échapper.
-
-Les paroles de madame Labarbade, qu'elle s'était tant de fois répétées,
-lui revenaient à l'oreille. Elle avait échappé à la fascination de
-Fernand.
-
-Il s'était humilié en acceptant ces secours qu'elle lui avait offerts
-sans arrière-pensée pourtant.
-
-Depuis qu'il n'était plus invincible, intrépidement résolu, comme
-autrefois, Cachemire, le craignant moins, ne l'aimait plus autant. Elle
-songeait à en finir avec lui; il était temps, disait-elle, de se _faire
-une position_.
-
-Elle n'avait qu'à vouloir. Elle voulut.
-
-Dès lors, elle ne fut plus visible lorsque Fernand se présenta. Elle lui
-donnait de rares et courts rendez-vous. Elle avait l'air affairée, elle
-paraissait et disparaissait.
-
-Il n'insistait pas, d'ailleurs, et la laissait libre. Il eût rompu
-volontiers sur-le-champ. Mais c'était elle, elle encore qui gardait une
-sorte d'hypocrite apparence, et ne voulait pas avouer que tout était
-fini lorsque le dénouement était bien arrêté dans son esprit.
-
-Elle était vraiment affranchie, heureuse, emportée par la vie
-torrentielle. Point de soupers complets sans la chanson de Cachemire.
-Point de fêtes dans ce monde barriolé sans la fille du père Labarbade.
-
-Elle était des plus rieuses, des plus affolées. Elle en arrivait à avoir
-de l'esprit. On citait ses _mots_ dans les petits journaux.
-
-Elle était de fer. La nuit, debout; le jour, debout. Elle jouait,
-répétait, apprenait ses rôles dans son bain, déjeunait en ville, courait
-au théâtre, dînait, soupait, passait la nuit, recevait ses amis, tout
-cela dans une journée, tout cela tous les jours, sans compter les
-fournisseurs à recevoir, les chapeaux à choisir, les robes à essayer,
-les cheveux à friser, les photographes qui vous traquent, les camarades
-qui vous poursuivent, les ennemis, les importuns et les amoureux!
-
-La vie lui eût été cent fois plus douce et plus facile, mariée là-bas, à
-Samoreau, travaillant en chantant et dormant avec de beaux rêves. Mais
-il lui plaisait,--comme aux autres,--de se condamner à perpétuité au
-bagne parisien.
-
-Elle traînait son boulet, qui pesait tout aussi lourd, malgré ses
-dorures.
-
-Elle le traînait avec des éclats de rire d'une gaieté épileptique, et
-quand elle le sentait à son pied,--ce qui lui arrivait rarement, car
-elle ne _pensait_ pas,--elle le plongeait dans le champagne.
-
-
-
-
-IX
-
-
-C'était un jour de course,--l'inauguration du turf de Vincennes. Le
-faubourg Saint-Antoine étonné, vit arriver ces voitures emportées,
-entendit ces grelots et ces coups de fouets, et se regarda, ne
-comprenant pas. Il y eut alors un cri, un grand cri. Comme on avait crié
-jadis: _Les faubourgs descendent_,--on s'écria, non moins effrayé: _La
-fashion monte!_
-
-Elles passaient, les filles folles, étendues dans leurs victorias,
-regardant ces maisons hautes, chargées d'enseignes, maisons de
-travailleurs, avec des noms d'ébénistes, des noms laborieux, des noms
-d'ouvriers.
-
-Elles souriaient.
-
-On les voyait examiner les ruisseaux du faubourg d'un air curieux, comme
-si elles ne les connaissaient pas.
-
-Promenant leurs femmes et faisant prendre l'air à leurs enfants, les
-faubouriens, inquiétés par cette tempête de soie, ne savaient que
-penser.
-
-Ils avaient peur.
-
-Les fillettes qui s'étaient peignées tout à l'heure, devant leurs
-miroirs de quatre sous, se sentaient prises de fièvre. Quelqu'un dit:
-Prenez garde, il y aura de mauvais rêves dans les mansardes!
-
-Depuis, les voitures allant aux courses, laissent le faubourg à leur
-droite et passent par un boulevard.
-
-Le champ de courses est vaste et beau. Les tribunes, chargées de
-spectateurs, fourmillent.
-
-Les voitures, qui paraissent vouloir se heurter, s'emboîtent adroitement
-comme les _steam-boats_ sur la Tamise.
-
-Il y a des coupés élégants et d'humbles fiacres, des calèches et des
-voitures de commerce, avec le nom du fabricant, et où s'empile, où
-s'étouffe toute une famille qui _veut voir_.
-
-Il y a des voitures faites tout exprès, avec des élégants juchés dessus,
-et débouchant du _Cordon Impérial_.
-
-Les femmes veulent grimper.
-
-On leur tend la main, on les hisse. Les piétons qui passent regardent.
-On applaudit.
-
-C'est un tohu-bohu de couleurs et de costumes. On risque-là les modes
-nouvelles.
-
-L'excentricité donne le mot d'ordre.
-
-Des gens qui ne se sont pas rencontrés depuis un an, se reconnaissent.
-Les élégantes en voiture découverte, recueillent à droite et à gauche
-les saluts, les sourires.
-
-Elles distribuent des poignées de mains, se font présenter de nouveaux
-soupirants par les anciens, ébauchent des romans aux dénouements
-faciles. Entre deux courses, on a le temps de signer un pacte qui coûte
-bien peu à celle-ci, et fort cher à celui-là.
-
-On parie, on joue. Cette prairie est aussi un tapis vert.
-
-Quand les jockeys partent, un grand frisson parcourt la foule. Il y a
-des cris quand on hisse au poteau la couleur du vainqueur. Les chapeaux
-s'agitent, et l'on pousse des hurrahs, mais l'enthousiasme hippique
-n'est qu'une parodie des courses anglaises. La course à cheval est à la
-mode, comme demain peut-être, le seront les courses de taureaux. Si la
-chose arrive, nous verrons éclore une race _d'aficionados_ comme nous
-avons vu naître un clan de _gentlemen riders_. Tout est bien.
-
-Prétexte à tapage, à retour bruyant, à champagne débouché, à saluts
-échangés avec mademoiselle Trois-Étoiles, à paris, à voile vert, à
-déjeuner sur la pelouse, à souper le soir et la nuit, voilà les courses.
-Quelques-uns seuls savent le nom du cheval qui court; tous trépignent
-comme secoués par une ardeur de jockey. Les crieuses d'amour seules ont
-la franchise de se rendre là, maquillées, plâtrées, charmantes de
-provocation, comme à un étal.
-
-Cachemire avait emmené avec elle Flore Hardy, une de ses camarades de
-théâtre.
-
-La pauvre Flore, servant de repoussoir à son amie, voyait les
-soupirants, non, les hennissants, assiéger la voiture de Cachemire; elle
-entendait les propos échangés, les caresses de la voix, les
-plaisanteries plus qu'équivoques, applaudies par ceux qui les risquaient
-et par celle qui les recueillait,--et de tout ce bouquet amoureux, elle
-ne recevait pas même une feuille.
-
-Flore trouvait maintenant, dans son for intérieur, que Cachemire était
-une _poseuse_.
-
-Elle regrettait d'être venue.
-
-Cachemire, accoudée sur les coussins de sa voiture, répondait à tous,
-caquetait, montrait ses dents blanches et ses petites mains moulées par
-ses gants. Elle jouait de l'éventail, et respirait de temps à autre un
-gros tas de violettes du pôle qu'elle avait sur ses genoux.
-
-Autour d'elle, les railleries féminines partaient comme des pois
-fulminants.
-
---Regarde donc Cachemire. Elle fait foule!
-
---La pauvre petite a bien raison de jouir de son reste. Elle se
-_décatit_ furieusement.
-
---Plâtrée...
-
---Pâlotte...
-
---Elle m'a toujours déplu!
-
-Et pendant qu'elle souriait ainsi dans ce luxe, comme si elle eût eu le
-ciel dans le coeur, Suzanne Labarbade songeait que demain, à midi,
-peut-être serait-elle _saisie_, car la veille, le tapissier qu'on
-n'avait pas «réglé» depuis longtemps, avait parlé de _contrainte par
-corps_.
-
-Cachemire se trouvait «embarrassée.» Elle devait beaucoup de tous côtés,
-et, comme elle disait, sa liaison avec Terral l'avait _mise en retard_.
-Madame Labarbade lui montrait bien souvent, à l'heure des comptes, tout
-ce qu'elle avait perdu à s'attarder au bras de Fernand dans les petits
-chemins du sentiment. Elle soupirait, regrettant ce temps dépensé, puis
-haussait les épaules en regardant son miroir.
-
---Ne suis-je pas assez jeune et jolie pour tout réparer? demandait-elle.
-
---Parbleu! répondait le miroir.
-
---Il n'est que temps, ajoutait la prudente madame Labarbade.
-
-Elles tinrent conseil, un soir, en tête à tête, tout en prenant une
-tasse de thé que maman Labarbade arrosait de curaçao.
-
-La maison ne _marchait_ pas, les fournisseurs se plaignaient. On avait
-des démêlés avec le fruitier; la cuisinière prenait le parti du boucher
-qui réclamait au moins des _à compte_. Il ne fallait même pas hausser la
-voix quand on parlait aux domestiques. Mal payés, ils devenaient
-insolents, tout prêts à déclarer qu'ils ne tenaient pas à la _barraque_.
-
-Avisons, dit maman Labarbade. Les billets protestés, c'est peu
-ragoûtant. Et quand ça se met quelque part. Brr! Défunt ton pauvre père
-a eu trop de mal avec ces gredins d'huissiers pour que je ne les porte
-pas dans ma basse. Il faut éviter ces gens-là. Pour ça, ma petite, je te
-le répète, je te le dis tous les jours, je ne vois qu'un moyen. Prendre
-quelqu'un en titre. Rien de plus facile; quand on te savait avec Terral,
-on te laissait, respectant ce hérisson-là! Mais maintenant tu n'as qu'un
-signe à faire. Réfléchis seulement, pas trop longtemps à cause des
-billets à ordre, vois, choisis. Tu as bien, dans le tas, quelqu'un qui
-te plaise? Non?... Voyons... Examine... Mais paye tes billets, Suzanne,
-paye tes billets! On est honnête femme ou on ne l'est pas!
-
-Cachemire recevait depuis quelque temps, tous les soirs dans sa loge, un
-superbe bouquet de roses blanches, avec un camellia immaculé au milieu,
-parfois un billet, d'autres fois une carte de visite avec des
-protestations au crayon sur le carton porcelaine. Le tout signé René de
-Navailles. L'enveloppe des lettres portait une couronne de comte,
-gauffrée en bleu sur le vélin. Cachemire ne connaissait pas le nom, mais
-elle connaissait l'homme.
-
-M. René de Navailles était depuis quelque temps un des plus assidus
-habitués du Vaudeville. On le voyait en habit noir démesurément ouvert,
-avec des parements écarquillés à droite et à gauche, le camellia de
-rigueur à la boutonnière, les coudes appuyés sur le velours rouge de
-l'avant-scène, les mains coupées en deux par des manchettes
-hyperboliques retenues par des émeraudes, les gants blancs, la cravate
-blanche passée sous un col géométriquement rabattu et boutonné par un
-brillant. Au physique un peu maigre, un peu pâle, l'air ennuyé, le
-lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, la moustache petite et
-retroussée, les cheveux séparés au milieu du front par un coiffeur
-géomètre. Toute l'élégance compassée et régulière d'un jeune homme
-élégant qui baillait sa vie et usait un peu partout ses vingt-cinq ans
-comme si la jeunesse était chose embarrassante ou inutile.
-
-Dès l'abord, Cachemire le trouva de son goût par la simple raison
-qu'elle aperçut, avant toute chose, les émeraudes des manchettes. Elle
-s'informa.
-
---Comment, lui dit Antonia à qui elle parla de M. de Navailles, tu ne
-connais pas le petit René, le jeune René, celui qu'Olivier Renaud
-appelle René d'Anjou? Ah! çà mais, ton Terral t'a enterrée, ma fille, il
-faut te refaire. Tu n'y es plus!
-
---Possible, mais enfin, quoi! Je ne le connais pas. Quel homme est-ce?
-
---Un homme charmant, un peu _crampon_, mais généreux; un homme comme il
-faut. Du Jockey, s'il te plaît. Comment donc! C'est lui qui a inventé de
-briser les cols carcans, et depuis ce temps-là on les appelle les _cols
-Navailles_, tu ne sais pas ça?
-
---Non, dit Cachemire devenue songeuse.
-
---Et riche, ajouta Antonia. C'est un bon parti.
-
-Le soir, en rentrant au théâtre, Cachemire dit à la concierge:
-
---S'il venait encore un commissionnaire apporter un bouquet, vous lui
-remettriez ce billet!
-
---Mais ce n'est pas un commissionnaire, fit la concierge, c'est un
-domestique, et galonné, Dieu sait!
-
---Raison de plus.
-
-Le billet faisait savoir à M. le comte René de Navailles que
-mademoiselle Cachemire consentait à le recevoir le lendemain dans
-l'après-midi. M. de Navailles ne parut pas au théâtre ce soir-là, mais
-Suzanne savait déjà que le domestique avait emporté le billet. Elle se
-mit sous les armes le lendemain, et _manqua sa répétition_ pour attendre
-M. de Navailles. L'huissier s'était présenté le matin avec la _broche_
-du tapissier non payée. Madame Labarbade lui avait dit de patienter,
-assurant que le solde ne tarderait pas à s'effectuer. «Inutile de faire
-le protêt. Ce sera acquitté. Nous ne sommes pas des imbéciles!» Et
-l'huissier s'était retiré en clignant des yeux. Mais il était temps que
-Cachemire, menacée d'une inondation de dettes, se rattachât à quelque
-branche un peu solide. Elle avait choisi la branche Navailles.
-
-On sonna tout à coup, elle se regarda dans la glace, donna un tour à ses
-beaux cheveux noirs et s'allongea savamment sur sa causeuse, les bras
-nus dans sa robe de chambre, un _rôle_ à la main et les pieds jouant
-avec des babouches.
-
-Brusquement la porte s'ouvrit et madame Labarbade parut.
-
---Tu ne sais pas? dit-elle. Ce n'est pas le comte, C'est ton Terral.
-Faut-il le congédier?
-
---Et pourquoi? demanda Terral d'un air railleur en se dressant derrière
-maman Anaïs. Est-ce que je vous gêne?
-
-La belle-mère parut un peu effrayée, puis elle voulut répondre, mais un
-regard hautain de Fernand la fit reculer.
-
-Elle se retira, grommelant, et télégraphiant, derrière Terral, des
-signes d'intelligence à Cachemire.
-
-Celle-ci n'avait pas bougé; elle demeurait sur sa causeuse, l'air
-maussade et ne disant mot.
-
---Eh! bien? fit Terral. Qu'y a-t-il?... Du nouveau, ce me semble! On ne
-m'attendait pas? Je te gêne? En vérité, je ne traîne pourtant pas
-souvent mes souliers dans ton salon. Mais je conçois... le passé, c'est
-fatigant, et je suis le passé... Voyons, sois franche, ma présence te
-pèse... Pourquoi diable suis-je venu? dit-il en se promenant de long en
-large, la main dans les poches.
-
-Il avait l'air défait, pâle; ses yeux brillaient d'un éclat singulier.
-
-Il se sentait mal à l'aise, comme après un accès de fièvre.
-
-De fait, ses tempes et ses orbites brûlaient; toute la nuit précédente,
-penché sur des cartes, il avait joué, disputé sa vie aux cartes,
-perdu...
-
---Tu attends quelqu'un? dit-il brusquement, en se plantant tout à coup
-devant Cachemire.
-
---Oui, dit-elle en souriant.
-
-Terral devint un peu plus pâle, recula légèrement et dit:
-
---C'est bien!
-
-Il alla droit à la porte.
-
---Eh! dit Cachemire, tu t'en vas?
-
---Oui.
-
---Sans m'embrasser?
-
---Oh! fit Terral. Point de comédie. Tu as de moi par-dessus les épaules.
-Je le sens, je le sais bien. Si je suis venu, c'est qu'une sotte
-habitude m'a poussé. Et puis,--et puis dans ce Paris, pas un réduit, pas
-un ami, rien, personne! Au fond peu m'importe et pourtant... Ne crains
-rien. Cette visite est la dernière. Je le conçois, Terral pauvre et
-barbottant, te compromettrait. Est-ce que je veux te compromettre? Adieu,
-va, adieu!
-
---Fernand, dit Cachemire en se levant et en allant à lui... Fernand!
-
---Quoi? fit-il.
-
---Tu vas me détester, tu t'en vas irrité. Pourquoi ne nous
-quitterions-nous pas amis encore, puisque nous devons nous quitter?
-
---C'est juste, dit Terral amèrement. Voici ma main, tiens!
-
---Tu sais, fit-elle, je t'ai bien aimé, va...
-
---C'est possible.
-
---Tu ne me crois pas? Écoute, je t'aime encore, va... Je le sens... Oui,
-je t'aime. Seulement, que veux-tu? Je suis née pour tout ce luxe... Je
-ne pourrais pas vivre sans cela. J'aime mieux mourir jeune, éreintée,
-poitrinaire et avoir eu tout, chevaux, voiture, cachemires, soupers, le
-diable! Tu m'as donné tout cela, tu ne peux plus me le donner. Je vais
-ailleurs, il ne faut pas m'accuser. C'est ma nature. Mais si tu
-voulais,--songe donc,--si tu voulais, vois-tu, cette vie-là, nous la
-partagerions... Tu en aurais ta part... Tu sais, je me cacherais comme
-autrefois--pour t'aimer--et ce luxe, qui est ma vie, je te l'apporterais
-chez toi, en te disant: Voilà ta part!
-
---Tu es folle, dit Terral en la repoussant, et tu te trompes toi-même,
-aveugle que tu es. Demain, pas plus tard que demain, tu songerais à me
-fuir, comme tu y penses à présent. Et qui te dit que je toucherais à ta
-part de festin?... Misère, je suis tombé bien bas, mais je ne suis pas
-encore de ceux-là. La lutte, oui, la lutte à main armée au besoin,
-contre tout et contre tous, mais la bataille et non pas la vie hideuse
-de celui qui marche derrière une femme, et ramasse les miettes d'un pain
-mal gagné! j'ai pu t'emprunter quelque chose, je croyais te rendre tout
-et davantage, mais accepter... Tu ne sais donc pas ce que tu me
-proposes-là? Parbleu, non, tu ne le sais pas. Seulement un jour
-viendrait où tu me jetterais le tout à la face et où je rougirais
-d'avoir... car j'ai bien peur, imbécile que je suis, de pouvoir encore
-rougir.
-
---Ah! tu es bête, va! s'écria Cachemire moitié souriante, moitié
-blessée... Si tu savais!
-
-Un coup de sonnette coupa net la phrase qu'elle allait commencer. Elle
-tressaillit...
-
---C'est _lui_? demanda Terral froidement.
-
-Cachemire ne répondit point.
-
---Je ne voudrais pas le rencontrer, continua Terral dont la voix
-tremblait.
-
-Sans répondre, Cachemire ouvrit une porte qui donnait sur l'escalier de
-service par l'appartement de madame Labarbade.
-
---Tu reviendras? murmura Cachemire.
-
---Jamais, dit Terral.
-
-Il sortit.
-
-Cachemire referma la porte sur lui, et avec un soupir:
-
---Eh! bien, dit-elle, tout compte fait, j'aime mieux cela. C'est plus
-simple.
-
-Elle prit un air souriant pour recevoir M. de Navailles.
-
-Terral était déjà dans la rue.
-
-Il s'arrêta un moment sous les fenêtres, il regarda ces rideaux de
-guipure, les rideaux de cette chambre où il s'était éveillé parfois
-avant Cachemire, où il la contemplait dormant.
-
-Il se revoyait lui-même rayonnant, audacieux... Ce passé datait d'hier.
-Et maintenant!...
-
-Il fût demeuré là longtemps peut-être, mais il remarqua, à côté de lui,
-le cocher d'un coupé qui le considérait du haut de son siége. Ce coupé
-portait les chiffres RN entrelacés et surmontés d'une couronne de comte.
-Terral devina. Il s'éloigna, secouant cet attendrissement subit--et
-bête, pensait-il.
-
-Au coin de la rue, il aperçut, passant dans une voiture découverte avec
-une femme, un jeune homme qui le salua de la main--à l'espagnole,--et
-lui jeta un:
-
---Bonjour, cher!
-
-C'était Adolphe, le petit Adolphe, qui se rendait au Bois.
-
-Terral haussa les épaules et continua sa marche, ne songeant plus déjà à
-Cachemire, et se retrouvant en face de cette pensée qui l'obsédait
-maintenant, se dressait devant lui à toute heure et partout: la misère!
-
-M. le comte René de Navailles était le dernier héritier d'une famille
-illustre. L'histoire des Navailles est écrite en lettres d'or et de
-sang, dans les annales de l'Auvergne. Gontran-Raoul-Hubert, comte de
-Navailles, seigneur d'Yprevard, fut un des compagnons de plaisirs et de
-chasses à l'homme de ce l'Espinchal, dont Fléchier raconte l'histoire.
-Ce Navailles n'échappa que par hasard à la justice des Grands Jours, se
-réfugia à la cour de Savoie, obtint des lettres de grâce, et fit amende
-honorable devant le Parlement de Paris, un cierge de six livres à la
-main. Son fils, tué à Fontenoy, était le père de ce comte de Navailles
-qui mourut sur l'échafaud le 5 thermidor, laissant deux héritiers, l'un
-capitaine à l'armée de Condé, l'autre compagnon de voyage de
-Chateaubriand, en Amérique. L'aîné devait être fait pair de France au
-retour des Bourbons, et mourir d'apoplexie à la tribune. Le cadet,
-grand-père de René de Navailles, continua à voyager, fit le tour du
-monde avec Dumont d'Urville, se composa une superbe collection
-ethnologique, écrivit même plusieurs volumes de relations scientifiques,
-et vit son nom plusieurs fois cité parmi ceux des naturalistes qui
-pouvaient prétendre à une place méritée sur les banquettes de
-l'Institut. Il fut un causeur charmant, hôte assidu des soirées de
-l'Arsenal, fort apprécié de Nodier et de Cuvier, ces deux _aimables
-illustres_, l'érudit le plus charmant, et le savant le moins empesé de
-cette époque. Ce M. de Navailles versa même, dit-on, dans l'utopie.
-Personne ne lui en fera un crime. Il plaida pour Saint-Simon, lui,
-vieillard, à l'heure où les jeunes gens seuls s'enrôlaient sous la
-bannière saint-simonienne. Vivement épris des choses de l'idée, ce
-petit-fils des terribles châtelains de Clermont apporta une somme
-considérable aux fondateurs du _Globe_, et jamais un inventeur ou un
-chercheur ne frappa vainement à sa porte.
-
-Il mourut vieux, laissant un fils, Charles de Navailles, qui avait
-embrassé, malgré ses conseils, la carrière militaire.
-
-Ce fut le père de René de Navailles.
-
-Le nom de Charles de Navailles menaça un moment de devenir illustre, à
-côté des noms de ces généraux africains, les Lamoricière, les
-Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac; il s'était fort distingué à la
-retraite de Constantine, sous les ordres du général Clauzel.
-
-Mais une blessure assez grave mit le comte, jeune encore et pouvant
-espérer à tous les honneurs, hors du service militaire. Il eût pu, sous
-le dernier règne, aspirer à d'autres faveurs et l'on crut un moment
-qu'il occuperait un fauteuil à la pairie. Mais le comte était mal vu au
-château. Ancien garde du corps, on soupçonnait quelque peu son
-orléanisme de nouvelle date. Ces soupçons irritaient M. de Navailles
-plus que de raison, il apprit qu'on s'occupait de lui chercher une
-place; mais il refusa nettement, demeura en dehors de toute politique,
-se maria, devint veuf, vit passer la révolution de Février et le nouvel
-Empire sans acclamer ni protester, et mourut en 1855, laissant le
-souvenir d'une élégance suprême et toute française.
-
-Le nom de Charles de Navailles avait été prononcé jadis à l'occasion de
-toutes les fêtes et de toutes les excentricités. Grand sportman, il
-avait battu les chevaux anglais, sur le terrain britannique, à une
-époque où les chevaux français occupaient un rang fort inférieur; grand
-chasseur, il remportait le prix aux chasses du roi Charles X. On citait
-de lui des traits dignes de Lauzun; on parlait de certaine causeuse qui
-valait bien la cheminée tournante de d'Argenson; ses duels étaient
-illustres et c'est lui qui était monté à l'assaut de Constantine, sans
-éteindre son cigare et sans ôter ses gants. Son dernier mot, en mourant,
-avait été celui-ci:
-
---Du moins j'ai laissé intact le vieux blason et j'ai suivi la coutume
-des Navailles: point de fille! Mon héritier est un fils.
-
-Ce fils, dernier rejeton de la race, était cet aimable René, célèbre sur
-les champs de courses, illustre au Café-Anglais, le petit René, le René
-d'Anjou du journaliste Olivier Renaud. C'était pour lui assurer une
-centaine de mille livres de rente que ses aïeux avaient risqué leur tête
-contre la justice du roi et contre la justice du peuple. Le petit-fils
-du pair de France s'habillait en jockey, toque rouge, veste jaune, et
-courait les steeple-chase en tutoyant son groom. Il ne disait, ne
-savait, n'écoutait rien; il s'habillait, se déshabillait, se rhabillait,
-passait de l'écurie au boudoir et pensait à _Miss Amelia_ en courtisant
-Cidalise. Il était partout, sans s'amuser nulle part. Il cherchait, Don
-Juan de l'émotion, une distraction, un tressaillement. Il était blasé
-sans le savoir. Il parlait peu et parlait trop. Il s'était habitué à
-bâiller élégamment. Il s'était composé un langage hybride, mélange
-d'anglais d'écurie et de français de coulisses. Il trouvait les pièces
-_idiotes_ et la musique _infecte_. Il posait en axiome que madame
-Viardot est une _gêneuse_ à côté de mademoiselle Thérésa. Quand il
-parlait de son aïeul, l'ami de Bougainville, il l'appelait _le vieux
-raseur_. Sa trivialité de langage contrastait avec sa tenue correcte. Il
-se départissait pourtant de cette attitude de soldat prussien. Ce _héros
-du grand Seize_ avait, un matin, jeté une partie de la vaisselle du
-Café-Anglais sur le boulevard. Mais sa principale journée,--sa journée
-glorieuse,--c'était le premier dimanche d'une foire de Saint-Cloud où il
-avait dévasté une boutique de pain d'épices en refusant de rien payer.
-Le marchand avait pris M. le comte au collet et l'avait traîné devant le
-commissaire, entre deux rangées de huées. Quand il y songeait, deux ans
-après, René de Navailles en riait, disait-il, _comme une petite folle_.
-
-Tel était l'homme que Cachemire avait promis d'adorer.
-
-Il avait pourtant ses manies. Antonia l'appelait un _empêcheur de danser
-en rond_.
-
---Ma chère enfant, dit-il un soir à Cachemire, est-ce qu'il n'y aurait
-pas moyen d'envoyer ton théâtre au diable? C'est ennuyeux, les jours de
-courses et les soirs de soupers. Encore si l'on te donnait des rôles!
-
---Le fait est, répondit-elle en faisant la moue, que c'est passablement
-ennuyeux. Quelle fatigue!
-
---_Un rasoir_, répliqua M. le comte René de Navailles en allumant un
-londrès.
-
---Et puis, continua Cachemire, ne m'ont-ils pas retiré le rôle de la Fée
-des Eaux, dans la pièce qu'ils montent. Une féerie, je vous demande!
-Moi, j'ai maintenant un pauvre petit rondeau, rien de plus!... Et quel
-rôle, La Pluie! On va m'ennuyer avec ça, me _monter des scies_.
-«Mademoiselle Cachemire, dite la _pluie qui marche_. Elle est _amusante
-comme la pluie_, etc.» Un tas de bêtises! Tandis qu'il y avait un
-_travesti_ superbe. Ah! bien oui, le travesti. Bernique! c'est Flore
-Hardy qui a le travesti! Une grande fadasse comme ça... Ah! que je les
-lâcherais avec plaisir!
-
---Quand passe-t-elle, cette pièce?
-
---Lundi.
-
---Et c'est aujourd'hui?
-
---Jeudi.
-
---Lâche-les. Il fait beau. Nous irons à Trouville. J'ai un costume de
-bain à essayer. Rayé noir et jaune, avec des clochettes au bonnet. Le
-fou--baigneur. J'aurai un succès!
-
---Tiens, fit Cachemire, j'irais bien à Trouville. Je ne connais pas la
-mer.
-
---Allons donc?
-
---Parole!
-
---Alors, c'est décidé... nous partons!... Au diable, ton régisseur!
-
---Veux-tu faire une chose bien faite? dit Cachemire. Attendons à samedi.
-C'est la répétition générale. Je les laisse en plan au milieu de la
-pièce. Ah! quelle chance!
-
---Attendons, fit René de Navailles.
-
-Le samedi, devant ce public des répétitions générales qui est, à peu de
-chose près, le public des premières représentations, auteurs, acteurs,
-journalistes, directeurs, amis des amis, mères d'actrices, coiffeurs et
-couturières, la toile se leva sur le premier acte de la féerie--une
-tentative de littérature _fantaisiste_ qui ne devait pas réussir au
-Vaudeville. Les décors étaient posés, la scène remplie par les artistes.
-Quelques-uns n'avaient pas leur costume encore, et répétaient en habit
-de ville. On voyait le Génie des Eaux en paletot brun causer avec la
-nymphe des Fontaines vêtue de gaze. Les quatre ou cinq auteurs de la
-pièce, logés dans une avant-scène, faisaient leurs observations. Le
-directeur, à côté d'eux, se levait parfois furibond, jetait un conseil
-menaçant à un acteur, et tempêtait contre les machinistes. Messieurs de
-la censure écoutaient. A l'orchestre, les amis des auteurs commettaient
-des _mots_ trempés de vinaigre. Vint l'entrée de mademoiselle Cachemire.
-
---«Que vois-je? dit alors Le Génie des Eaux, j'aperçois ma fidèle
-alliée, la Pluie!»
-
-Le chef d'orchestre leva son archet et les musiciens jouèrent les
-premières mesures du rondeau de _la Pluie_.
-
-Mais la Pluie manqua son entrée.
-
-Les acteurs se regardaient entre eux, regardaient la coulisse,
-interrogeaient l'avant-scène des auteurs.
-
---Eh bien! et mademoiselle Cachemire? disait le directeur...
-
---Mademoiselle Cachemire! criait le régisseur.
-
---La pluie est absente, murmurait Olivier Renaud à l'orchestre. Qu'on
-aille chercher saint Médard, il la fera venir.
-
-A quoi répondait Paul Duchemin:
-
---La pièce a de la sécheresse.
-
-Il y avait tumulte sur la scène. Tout à coup, grande marque de
-satisfaction. C'était Cachemire. Elle faisait enfin son entrée. Jupe
-courte, corsage de soie verte, coiffure de brillants. Marcelin avait
-dessiné le costume. Elle s'avança sur le devant de la scène, sourit à
-quelques amis, et entama son rondeau:
-
- Je suis la pluie,
- Souvent j'ennuie
- Quand j'apparais, trempant les hori_zons_
- Et la bergère
- Dans la chaumière
- Avec Colin rentre ses blancs mou_tons_
-
- Je suis la pluie! Avec moi le tonnerre
- Marche grommelant....
-
---_Grondant_, dit un des cinq auteurs. Il y a _grondant_. _Grommelant_
-aurait un pied de plus. Le vers serait faux.
-
---Il y a _grondant_, répéta le régisseur.
-
---_Grondant_, _grommelant_. Qu'est-ce que ça fait? dit Cachemire en
-haussant ses épaules blanches de poudre de riz.
-
-Elle fit une moue dédaigneuse et poussa un soupir ennuyé en regardant
-les fauteuils d'orchestre.
-
-Le directeur parut ébahi, risqua une observation. Le régisseur s'était
-approché de Cachemire, lui mettant sous les yeux le manuscrit même des
-cinq auteurs.
-
---Ah! au fait, dit-elle, ça m'est bien égal! D'ailleurs je ne le sais
-pas, mon rondeau!
-
---Eh bien! on vous mettra à l'amende, répliqua le directeur du bord de
-sa loge.
-
-Cachemire ne répliqua point, se retourna et passa dans les coulisses.
-Les acteurs en scène se regardaient. Olivier Renaud riait dans sa
-stalle. Le régisseur bondit, partit comme une flèche, et une fois dans
-la coulisse:
-
---Mademoiselle, dit-il à Cachemire qui se tenait au milieu d'un groupe
-d'artistes et de figurantes, il s'agit de répéter sérieusement ou de ne
-pas répéter du tout. Vous moquez-vous de nous, par hasard?
-
---Pas le moins du monde, dit Cachemire. Mais je me moque du rôle. C'est
-une _panne_. C'est absurde. Me faire chanter l'air de _Margot_, un air
-vieux comme les rues. Je n'en veux pas, je refuse le rôle.
-
---Où allez-vous?
-
---Je vais me déshabiller!
-
-Le lendemain, l'engagement était rompu, Cachemire était assignée par
-son directeur, et partait pour Trouville avec M. René de Navailles.
-
-Elle ne connaissait point la mer. Quand on la lui montra, elle la trouva
-ridicule. Tout le monde ne comprend pas cette voix qui parle si haut de
-l'infini.
-
-Les journées d'ailleurs n'étaient que d'amples mascarades. La vie des
-bains de mer pour les femmes c'est le mouvement perpétuel, c'est la
-fièvre, pour les maris c'est un peu l'ankylose. Madame va, vient,
-s'habille, babille, ôte une robe, en remet deux, change de costume comme
-les princesses de féeries, multiplie les rubans, décuple les glands, les
-pompons, centuple, accumule les cocardes. C'est une consommation
-frénétique de toquets, de tuniques, de chignons, de jupes courtes, de
-cannes longues, de bottines jaunes, de cheveux rouges. C'est une course
-éternelle de la plage au salon, du salon au théâtre, de la vase noirâtre
-au parquet luisant, des crabes aux rinceaux, de la lame au piano. Quelle
-fatigue! Quelle intensité de vie dans ces corps féminins pour supporter
-une telle gymnastique! Cependant, monsieur se promène, s'assied, bâille,
-regarde, joue. Les paysages qu'il contemple sont peu récréatifs: quelque
-salle de Casino, une règle de jeu de l'écarté collée au mur, l'affiche
-des règlements du cercle. Dans un coin de méchantes croûtes, des
-tableaux à vendre. Çà et là, des bougies à abat-jour vert pour le soir.
-Il va au café. Les stores baissés cachent la vue de la mer immense. On
-se croirait rue du Sentier. Des boks de bière, des journaux qui
-traînent, des mouches qui volent. Un bruit de billes de billards. C'est
-l'ennui. Le salon de lecture n'est pas plus gai. Des journaux déchirés,
-des revues non coupées. Il faut marcher doucement pour n'éveiller pas
-les gens qui dorment. Et le soir, pour se distraire, quelque concert,
-quelque bal. C'est la Vie des Eaux. Et pas un, peut-être, pas une n'a
-respiré à quelque pas de là le sain parfum de cette terre normande,
-noire et profonde, l'air qui passait sur ces haies ombreuses et grasses,
-sur ces terrains verts, où paissaient les moutons forts et gourmands.
-
-Cachemire s'amusa un moment à faire mouiller par la vague mourant sur le
-sable, le bout de ses bottines, à regarder les crabes courir obliquement
-sur la grève, à lorgner les baigneurs dont les silhouettes grêles se
-dessinaient près des cabines. Elle faisait deux ou trois toilettes par
-jour. Elle restait sur une chaise, au milieu de ce fourmillement de
-jupes et de corsages rouges, bleus, blancs, fouillis de couleurs,
-élégance de bal masqué, et caquetait avec M. René de Navailles qui ne
-tournait point la tête de peur de déranger un seul de ses cheveux. La
-plage l'intéressa un jour, deux jours. La fashion a su faire, du bord de
-l'Océan, un musée de gravures de mode. Elle les feuilletait, une à une,
-puis s'ennuyait. Le soir, elle allait au concert, s'ennuyait encore, ou
-bien elle prenait une voiture, et, en compagnie de René, courant la
-vallée d'Auge, avec les chemins herbus et les vertes allées, les
-horizons vastes, les pommiers, les moissons hautes, les maisons
-couvertes d'ardoises, enfoncées dans les vergers, elle s'ennuyait
-toujours. La côte de Grâce et son panorama infini, ensoleillé, plein
-d'eau, plein de ciel, plein d'espace, la fatiguait. Elle remarquait,
-d'ailleurs, ou du moins René de Navailles remarquait pour elle, que sur
-la plage, au concert, au Casino, on l'évitait. Le _Cant_ bourgeois
-semblait établir autour d'elle une façon de barrière. Ils quittèrent
-Trouville, revinrent à Paris, et, presque sans s'y arrêter, prirent
-gaiement la route de Bade.
-
-Bade! Le paradis des fous!
-
-Pendant ce temps, madame Labarbade transformait doucement son genre de
-vie. Elle était allée, un matin, chez un photographe. L'envie de son
-portrait la démangeait. Le photographe,--_Photographie de l'Étoile, au
-rabais, boulevard Sébastopol_,--était un loustic, fruit sec de l'atelier
-de Bouguereau, qui eut, avec maman Anaïs, le petit mot pour rire.
-
---A la bonne heure, disait madame Labarbade, voilà ce que j'appelle un
-photographe charmant! Je vous enverrai des pratiques.
-
---Inutile, répondait l'autre. Vous me rendriez beaucoup plus heureux en
-venant plus souvent vous-même.
-
---Voyez-vous ça... Lovelace!...
-
---Eh! eh! Lovelace a croqué des pommes moins appétissantes que vous!
-
-Madame Labarbade était enchantée. Elle aspirait cet encens avec un
-sourire olympien.
-
-Quand elle s'éloigna, elle lança au photographe une oeillade qu'il ne
-dut pas oublier.
-
-Il s'appelait Firmin Monséchard.
-
---Firmin! Quel joli nom! se disait madame Labarbade. Firmin!
-
-Elle le gardait dans sa bouche, comme un bonbon fondant. Ce Monséchard,
-avec ses vingt-huit ans, ses cheveux longs et gras, son _bagout_ de
-rapin l'avait bouleversée. Elle songeait à l'épouser. Mais elle se
-ravisa en pensant aux lendemains du mariage. N'importe. Maman Anaïs
-était sur une pente glissante, et Firmin Monséchard ne lui sortait pas
-du cerveau. «Lovelace en a croqué de moins appétissantes!» Tout le jour,
-cette phrase se modulait à son oreille ou sautillait devant ses yeux. Il
-fallut retourner à la photographie pour voir l'_épreuve dans le baquet_,
-et l'épreuve séchant dans l'atelier, et le portrait collé sur le carton.
-Madame Labarbade n'était pas assez stoïque pour résister à tant
-d'assauts. Puis la chair est faible. Et c'est ainsi que pendant que
-Cachemire tentait à Bade la fortune, accompagnée de René de Navailles,
-maman Anaïs cédait aux sollicitations d'un photographe, et commanditait
-de deux mille francs ce fond de portraitiste,--car Firmin Monséchard
-était bien insinuant et le commerce de la photographie va si mal!
-
-A Bade, Cachemire avait trouvé le pays de son rêve. Une ville petite,
-proprette et gaie, où le plaisir est roi, la fantaisie souveraine,
-l'imprévu demi-dieu. Le bruit de l'or, le tapis vert, la promenade sous
-les sapins, les courses dans la forêt avec des voitures jaunes et des
-cochers en veste rose, le défilé devant la Conversation, la musique
-autrichienne, les verroteries, les sculptures, les curiosités de la
-Forêt-Noire, une foire de Saint-Cloud perpétuelle, mais plus élégante,
-plus surprenante et plus folle. Le soir, le théâtre, la musique, Paris,
-Paris partout, le Paris du bruit, des fêtes et du plaisir. Elle saluait
-cent figures de connaissance en une heure. Elle était au diable, libre,
-et pourtant elle n'avait pas quitté la rue Taitbout. Olivier Renaud
-était là, Antonia était là, le petit Barberino était là, M. Gontran de
-Rives était là.
-
-Elle lui avait même parlé.
-
---Eh bien! qu'est-ce que vous devenez?
-
---Moi? Je me range, que voulez-vous! Vous croyez que je suis à Bade pour
-jouer, je parie? Non. Tout simplement pour prendre des bains de
-bourgeons de sapin. _Hôtel à la Cour de Darmstadt._ C'est bête comme
-tout. Mais c'est comme ça. Et croyez-vous, ma chère amie, que
-l'hydrotérapie me réussit mieux que le souper. C'est un fait.
-
---Mais vous devenez lugubre, alors!
-
---Pas tant que ça. Je songe à me marier, voilà tout. Les petits marmots!
-Ah! les marmots! Je souhaite que vous en trouviez un, un jour, sous un
-chou. Vous verrez. Adieu. Et bonne chance!
-
---Il est niais, ce de Rives, avait-elle dit.
-
---Un poseur, avait ajouté M. de Navailles.
-
-Deux pas plus loin, ils rencontrèrent Olivier Renaud, riant beaucoup.
-
---Vous êtes gai, fit Cachemire.
-
---Je crois bien. Je n'ai pas ri comme cela depuis le soir de votre
-répétition, vous savez. Figurez-vous, j'avais fait le chemin de
-Strasbourg à Paris avec un charmant compagnon, très-spirituel et
-très-gai, qui revenait de Suisse. Il était enchanté de Bâle, des wagons
-helvètes et parlait avec reconnaissance de Zurich et de son lac. Nous
-avions causé de choses et d'autres; il avait bien voulu m'avouer qu'il
-voyageait pour son plaisir, et je lui avais répliqué que je m'étais mis
-en route pour mes affaires. Il voulait voir le Rhin, je voulais étudier
-un coin de l'Allemagne. Il était bien convenu que nous ferions le voyage
-ensemble. J'avais un moment quitté mon compagnon, à l'arrivée, et je
-m'étais mis tout seul en route vers la Maison de Conversation. Mais la
-première figure que je devais rencontrer en y entrant, c'était la
-sienne. Il regardait le tapis vert et jouait. Le premier jour, il perdit
-une somme assez ronde, le second jour, il perdit une somme plus forte,
-le troisième jour il était complétement dépouillé.--«Bah! se dit-il, il
-me reste ma chaîne de montre.» Le voilà parti chez un orfèvre de la
-Léopold-Strasse; il engagea sa montre pour une dizaine de frédérics
-d'or, et revint triomphant. «De cette façon, je pourrai regagner Paris
-dès ce soir et j'en serai quitte pour quelques louis! Quant à la Maison
-de Conversation, du diable si j'y reviens!» Dix minutes après, il avait
-perdu les frédérics d'or de sa chaîne de montre. «Eh bien! fit-il,
-n'ai-je point mes boutons de manchettes?» En effet. Les boutons de
-manchettes engagés, il réfléchit qu'une pièce d'or peut refaire une
-fortune en un quart-d'heure. Il joua les boutons de manchette. On trouve
-toujours à emprunter. Il emprunta; pendant ce temps, l'argent demandé à
-Paris arrivait. L'argent venu, il le joua encore. Un ami, qui le
-rencontra et qui partait pour la France le soir même, le jeta dans le
-wagon et le ramena de force chez lui. Bref, mon compagnon revint au
-boulevard, sans avoir vu le Rhin, maussade, ennuyé, Bade lui ayant fait
-oublier la Suisse, ses beautés et ses surprises... Et celui-là voyageait
-pour son plaisir!
-
---Tiens, dit Olivier Renaud, vous ne riez pas. Je parie que vous avez
-perdu?
-
---Des sommes folles, dit Cachemire. Mais c'est amusant. Ce râteau, gai
-comme tout!
-
---D'autant plus que la veine reviendra, fit René de Navailles. J'ai un
-_fétiche_.
-
---Lequel?
-
---Un décime avec une croix.
-
---Excellent! dit Olivier Renaud.
-
---Et moi, fit Cachemire, un morceau de corde de pendu. Un imbécile qui
-s'est _éteint_ d'amour pour Olympe Gérard.
-
---Parfait, dit encore Olivier. Venez-vous voir la Trinkhalle? C'est
-encore un autre fétiche.
-
---C'est ça, dit Cachemire, et vous nous raconterez les histoires peintes
-là-dessus.
-
---De jolies peintures, fit Olivier. Le Goetzenberger qui en a
-accouché, était un fameux drôle. Pas plus de couleur que sur la main.
-Tenez, voici l'histoire de l'_Image de Keller_, et du château de
-Neuwindeck. Connaissez-vous? Non. Voici:
-
-«Un chevalier de Thuringe, passant un soir près de Lauf, s'arrête au
-château de Neuwindeck pour y passer la nuit. A travers les herbes qui
-envahissent la porte d'entrée, il se fraye un passage jusqu'à la salle
-des chevaliers. Sur son chemin, personne. L'abandon, l'ombre, le
-silence. Mais dans la grande salle, il aperçoit une jeune fille vêtue de
-blanc, assise, et l'oeil fixé sur les dalles. Ça vous amuse?
-
---Oui... si vous voulez.
-
-«Le chevalier fit quelque bruit. Elle se lève, le salue, et ses grands
-yeux bleus brillant dans un visage pâle, semblent interroger l'étranger.
-
-«--C'est l'hospitalité que je demande, damoiselle,--je dis
-_damoiselle_,--et le pain et le sel qu'on offre aux errants.
-
-«La jeune fille s'inclina, apporta une coupe et du vin, de la venaison,
-et des fruits. Point de pain ni de sel.
-
-«--Ce château est le vôtre? dit le chevalier.
-
-«Elle inclina la tête et demeura silencieuse.
-
---Pas bavarde! fit René de Navailles.
-
---Vous allez voir.
-
-«--Le seigneur de ce logis est-il donc absent? continua le jeune homme.
-
-«Elle étendit la main vers les portraits de la muraille, et répondit
-lentement:
-
-«--Je suis la dernière du nom!
-
---Ah! très-joli! fit le dernier des Navailles.
-
-«La légende, continua Renaud, dit naïvement que, tout en causant, le
-chevalier «était souvent revenu à la bouteille,» et la très-sceptique
-brochure qu'on vous vendra à Bade pour quelques kreutzers ajoute: «_Il
-n'est donc pas surprenant qu'il se sentît le coeur épris._» Bref, le
-chevalier proposa à la jeune fille de l'épouser.
-
-»--En vérité! s'écria-t-elle.
-
-»Et sa pâleur sembla soudain se colorer, elle se leva, prit deux anneaux
-dans un reliquaire, et sur ses blonds cheveux posant une couronne de
-romarin:
-
-»--Venez, dit-elle au chevalier.
-
-»Elle marchait. Il la suivit. A l'entrée de la chapelle, deux
-chevaliers, couverts de leurs armures, se tenaient roides et comme
-pétrifiés. A la vue de la jeune fille, ils quittèrent leur attitude, et
-le chevalier les vit marcher à ses côtés. Des cierges brûlaient dans la
-chapelle, éclairant les visages de marbre des morts couchés sur leurs
-tombes. Au milieu de la chapelle, la statue de bronze d'un évêque revêtu
-de ses ornements pontificaux, s'élevait, les mains jointes. La jeune
-fille toucha du doigt l'évêque de bronze, et la statue se dirigea
-lourdement vers l'autel. Alors, les lèvres d'airain s'agitèrent,
-l'oeil sombre s'illumina, et de cette poitrine de bronze, la voix de
-l'évêque fantôme sortit, et cette voix disait:
-
-»--Kurd de Stein, prenez-vous pour femme, Bertha de Windeck, fille du
-comte de Windeck?
-
---C'est gai comme tout, ce que vous nous racontez-là, dit René.
-
---Vous l'avez voulu: fit Olivier.
-
-»Ici les légendes, qui s'accordent à peindre la terreur du chevalier,
-diffèrent sur le dénouement. Les unes veulent que, soudain, le coq ait
-chanté, et dissipé de sa voix claire ce tourbillon de fantômes, et que
-le chevalier se soit retrouvé évanoui, «dans les hautes herbes de la
-cour, auprès de son cheval fidèle.» Les autres, plus sévères, font
-engloutir par la terre entr'ouverte, Kurd de Stein qui répondit: «Oui,»
-à la question de l'évêque de bronze. Ce dernier et terrible dénouement
-se retrouve, absolument semblable, dans une légende espagnole qui fait
-épouser à don Juan, une morte fiancée, et le foudroie au moment où il
-passe son anneau aux doigts glacés de la jeune fille. Il est assez
-curieux que cette lumineuse Espagne emprunte ainsi ses brumeuses
-terreurs aux légendes du Rhin.
-
---Ça m'est égal, la lumineuse Espagne! dit René.
-
---Eh! bien, moi non, fit Cachemire. Je voudrais voir ça, l'Espagne!
-
---Toujours est-il, conclut Olivier Renaud, que je viens de vous réciter
-l'article que j'envoie ce soir à mon journal. C'est de la primeur. Du
-Renaud inédit. Au revoir!
-
-Le soir, Cachemire gagna dix ou douze mille francs.
-
-Cachemire jouait ainsi, perdait, rejouait, regagnait, enfiévrée, le sang
-à la tête, heureuse, se montrant à la Lichtenthal, au théâtre, au
-Vieux-Château, avec des mises éclatantes, des bijoux superbes, un peu
-maquillée déjà, toujours séduisante. Que de jaloux et de jalouses! Elle
-se moquait bien du théâtre. Cette ville de Bade, quelle scène où elle
-s'étalait, se montrait, se sentait admirée et applaudie. Elle en venait
-à aimer ce René de Navailles, comme un moment elle avait aimé M. de
-Bruand, pour tous ces triomphes! Elle était la reine de ces allées
-superbes, l'enviée, la fêtée, la charmeresse! Alors quand elle songeait
-à son enfance, à sa jeunesse, au bateau qu'elle passait, à son père
-s'asphyxiant sur ses fourneaux, à la brave femme qui l'avait recueillie
-et qui était morte, à Madame Herbaut, à Joseph, à ce foyer d'honnêteté
-qu'elle avait fui:
-
---Il y a des gens, se disait-elle, qui trouvent le bonheur dans la
-vertu! Sont-ils bêtes!
-
-La malheureuse les _plaignait_.
-
-
-
-
-X
-
-
-La couche d'orgueil que Terral portait en lui s'était comme soulevée à
-cette idée qu'il pouvait recevoir de l'argent de Cachemire. Il était de
-ces gens qui rêvent le crime et qui reculeraient devant la honte. C'est
-par horreur de la boue qu'ils marchent dans le sang. Il revint chez lui,
-accablé. Son logis à présent était redevenu morne et presque aussi
-lugubre que jadis--plus sinistre, car Terral avait dépensé de sa
-provision d'audace. Tout ce qu'il avait pu vendre était vendu. Les
-tableaux, les bronzes partis. Çà et là quelques bimbelots encore
-accrochés, traînant--la momie du luxe. Un lit, une table, quelques
-chaises. Rien de plus. Cette vue serrait le coeur de Terral. Il avait
-envie de pleurer ou de crier. Il se barricadait là comme dans un antre.
-Si l'on sonnait, il n'ouvrait pas. On pouvait le surprendre, le voir
-ainsi misérable. Quelle honte!
-
-Il se laissa tomber sur son lit, rêvant.
-
---Étrange fille, songeait-il. Certes elle ne m'aime plus. Mais elle
-voulait me sauver. Et ce sacrifice banal pouvait me tirer du mauvais
-pas.... il me faut si peu d'argent! Combien? Qui sait! Dix louis! La
-chance est terrible. En une heure, dix louis peuvent devenir une
-fortune. Avec dix louis j'irais à Baden, essayer ma martingale...
-
-Il allait à un petit tiroir où il enfermait des fèves, traçait à la
-craie, sur sa table, un jeu de trente et quarante et jouait.
-
-Les fèves figuraient l'enjeu. Elles se doublaient, se triplaient. Il
-gagnait, gagnait toujours... Au lieu de fèves, mettez des florins, ce
-gain eût été une fortune.
-
---Parbleu, se disait-il, je la tiens, ma martingale. Infaillible. Il
-faut absolument que je la risque. Oh! réparer la brèche, me reconstruire
-une richesse, et vivre. Car je n'ai pas su vivre.
-
-Sa pensée le reportait soudain vers Suzanne.
-
---Mais je ne pouvais pas accepter, non. C'eût été infâme. Et pourquoi
-infâme? J'ai des pudeurs que je ne me connaissais pas. Jolis, mes
-scrupules. A quoi bon? Dix louis, et c'est assez! Eh! bien, est-ce que
-je n'aurais pas pu le lui rendre, cet argent? Elle prêtait, elle ne
-donnait pas. J'ai été un sot!
-
-Puis se levant, allant à la porte:
-
---Après tout, quoi, il est encore temps. Je monte. Je sonne. Cet argent,
-je l'accepte! Elle me le donne. Je l'ai dans les mains, là. Je
-l'emporte. J'attends le soir. Je joue. Je gagne. C'est bien... Je...
-Oui, j'y vais!
-
-Il boutonnait son habit, cherchait son chapeau.
-
-Il s'arrêta brusquement.
-
---Et si j'allais rencontrer un de ses amants chez elle. Cette fois, je
-n'aurais pas le droit de le tuer comme M. de Bruand: s'il me
-connaissait, il raillerait. Écrire? La lettre peut se perdre. Non. Et
-puis, non, décidément, pas de son argent, à elle. C'est fini. Qu'elle
-aille où son destin la pousse, et moi aussi!
-
-Pourtant, il lui fallait un enjeu--il redemandait un levier; où trouver
-ce qui était sa vie? Il fallait donc recommencer ces âpres chasses à
-l'or d'autrefois, il fallait espérer au lieu de jouir, attendre au lieu
-de posséder. A qui se livrer? A qui emprunter? Il devait, il devait
-partout. Demander encore, c'était dévoiler le secret de sa misère.
-
---Pas d'amis! se disait-il accablé par le vide qu'il avait fait autour
-de lui, au temps où dédaigneux de toutes choses, confiant en sa force,
-il criait le _moi seul!_ de Médée.
-
-Pas d'amis!
-
-Il cherchait, interrogeait, fouillait ses souvenirs et dans cette nuit,
-dans cette foule qui l'entourait, il ne trouvait qu'un nom, un seul.
-Bourdenois,
-
---Oui, Bourdenois. Mais qu'est-il devenu? Sombré! Perdu! Oublié!
-
-Bourdenois! Celui-là peut-être aurait pu le sauver. Le Titan se
-raccrochait à l'enfant; l'homme fort regrettait le _naïf_. Terral
-s'arrêta longuement devant ce nom, plein du passé, et, peu à peu, comme
-si la lumière s'était faite en lui, il se rappela qu'il l'avait vu
-imprimé, çà et là, ce nom, il ne savait où,--dans des comptes-rendus de
-journaux peut-être.
-
---Qui sait? Bourdenois est peintre... C'est peut-être lui dont parlait
-la critique...
-
---C'est lui, se dit bientôt Terral, l'idée confuse prenant corps et se
-fixant... Je suis sauvé!
-
-C'était le cri de l'égoïsme à la mer. Dans ce grand naufrage, Bourdenois
-restait seul. Il alla à Bourdenois.
-
-Terral entra dans un cabinet de lecture, demanda le livret du Salon,
-chercha à la lettre B, et poussa un grand soupir comme si on venait de
-lui enlever un monde des épaules.
-
-Il avait lu:
-
-BOURDENOIS (Charles-Henri), né à Mussidan (Dordogne), élève de M.
-Cabanel.
-
-_Rue d'Enfer, 11._
-
-269.--_Les Volontaires de 92._
-
-270.--_Hérault de Séchelles brûlant les trophées de la royauté._
-
---C'est lui! se dit Terral. Ah! voilà le salut!
-
-Il alla à pied, la tête en feu, plein de projets, plein de fièvre, rue
-d'Enfer, et monta rapidement, comme si on l'eût poursuivi, jusqu'au
-cinquième étage, où demeurait Bourdenois.
-
-Ce fut une femme qui ouvrit, une jeune femme souriante et un peu étonnée
-et qui demanda le nom du visiteur.
-
---Fernand Terral.
-
---Oh! dit la jeune femme dont le visage s'éclaira... Veuillez entrer, je
-vous prie. Mon mari m'a souvent parlé de vous!
-
---Marié, songea Terral. Parbleu! La tortue a trouvé sa carapace.
-
-La porte de l'antichambre s'ouvrit brusquement; et Bourdenois, en
-vareuse rouge, s'écria, tendant les mains à Terral:
-
---Ah! ah! D'où diable sors-tu?... je t'ai cherché, je t'ai traqué,...
-Rien! Pas de Terral. J'avais envie de te réclamer dans les _Petites
-affiches_. Ah çà! tu reviens de Chine, du Mexique, de Tombouctou?
-
---Moi?... Non, dit Terral, je reviens de plus loin.
-
---Mais entrez donc, interrompit madame Bourdenois, vous ne pouvez causer
-ici.
-
-Terral fut introduit dans l'atelier. Il y avait, sur le chevalet, une
-toile commencée. Des esquisses le long des murs. Partout, de petits
-panneaux grands comme la main, représentant des tableaux projetés. Une
-propreté flamande. On sentait qu'un oeil de ménagère inspectait tout
-cela. L'atelier d'ailleurs respirait le calme, sentait bon. Le mobilier
-était un brave ameublement sans prétention; mais tout cela gai,
-souriant. Les choses ont leur bonheur.
-
-Il fallut que Terral entendît l'histoire tout entière de Bourdenois, et
-comment la misère s'était lassée à la fin, et comment l'artiste s'était
-fait peintre sur porcelaine, gagnant son pain le jour, gagnant la nuit
-sa gloire, composant à la lampe des tableaux qui enfin avaient trouvé
-des juges et des acheteurs. Une première toile vendue, dix avaient
-suivi. Bourdenois avait eu des commandes, çà et là. Les marchands de
-tableaux l'exploitaient bien un peu, mais c'est le sort commun des
-débutants de passer sous ces fourches caudines. Enfin, il avait pu jeter
-aux orties la palette du peintre sur porcelaine, l'horizon s'ouvrait, le
-pain était assuré et non-seulement le sien, mais celui _des autres_.
-Plus d'obstacles alors au mariage. Le père avait consenti. Ah! que
-Bourdenois avait cherché Terral pour lui annoncer cette joie! Mais, à ce
-moment même, Terral se cachait, dévorait sa _déveine_, et ne sortait que
-la nuit. Ce mariage ne datait que de deux mois, trois mois au plus. On
-s'était marié le jour même de l'ouverture du Salon, et Bourdenois
-apportait, dans la corbeille qui n'existait pas, une médaille.
-
---Médaillé! Conçois-tu?... disait-il. Tout est fini, le nuage a passé,
-je me moque de la pluie. Le beau temps est venu. Je suis heureux comme
-un vaurien. Tu vois ma petite femme? Je me couperais en quatre pour
-elle. Ah! il fait bon respirer un bouquet de lilas après s'être déchiré
-à toutes les ronces de la création. Tu vois, je donne dans le poétique.
-C'est bête comme chou. Mais rends-moi la justice de dire, mon pauvre
-Terral, que je n'ai pas volé mon bonheur!
-
---Certes, dit Terral.
-
---Ah çà! Et toi?
-
---Moi?--(Madame Bourdenois préparait des grogs dans la chambre à côté.
-Charles et Terral étaient seuls).--Moi, j'ai fait naufrage. J'ai mené ma
-barque à toute vapeur. J'ai perdu de vue le manomètre. La machine a
-sauté.
-
---Ah!
-
---C'est une leçon, dit Terral, et je l'accepte. Mais m'en voilà déjà
-consolé. Je suis de ceux qui s'arrêtent, je ne suis pas de ceux qui
-tombent!
-
---Oui, très-bien, fit Bourdenois. Mais où en es-tu, voyons? Naufragé,
-soit, mais il te reste au moins...
-
---Rien.
-
---Rien?
-
---Eh! bien, dit gaiement Bourdenois, nous allons partager!
-
-Il s'était levé, allant droit à un petit buffet en vieux chêne dont il
-ouvrit le tiroir.
-
---Tiens!
-
---Qu'est cela?
-
---Tu vois, dit Bourdenois en lui tendant un billet de cent francs. Le
-quart d'un tableau. Je voudrais en avoir dix fois autant à t'offrir,
-mais...
-
-Terral hésitait, humilié à demi, écrasé aussi par ce mouvement si simple
-du brave garçon. Tout à coup, il prit le billet, le mit dans sa poche et
-dit:
-
---Soit. Je te rendrai cela bientôt, je t'en réponds. A demain.
-
---Tu pars?
-
---Oui. C'est cet argent que je venais te demander, tu ne comprends pas?
-Maintenant je suis tiré d'affaire. Ces cent francs là, mon cher, c'est
-peut-être un million. Tiens, merci. Au revoir. A demain!
-
---Eh! bien, dit madame Bourdenois, qui rentrait dans l'atelier, et mes
-grogs? Vous ne pouvez pas refuser, monsieur...
-
-Terral causa encore un moment, trouva pour madame Bourdenois un ou deux
-compliments, serra la main de son _ami_, et descendit. Dans les
-escaliers, il se croisa avec un vieux bonhomme qui montait, chargé de
-livres, en fredonnant l'hymne de M. Joseph Chénier. C'était le
-beau-père.
-
---J'en échapperai donc, se dit Terral une fois dans la rue, et malgré
-toutes les fatalités du monde. Cinq louis. Cela suffit.
-
-Il s'habilla. Bien portés, ses vêtements râpés, mais de bonne coupe, lui
-donnaient encore une élégance presque insolente. Il attendit le soir et
-se promena avant le dîner, devant son cercle. Des amis de boulevard, des
-agents d'affaires, le rencontrèrent.
-
---Ah! quel hasard! Est-ce que votre soirée est prise, Terral?
-
---Non.
-
---En ce cas, nous vous invitons, nous vous entraînons, nous vous
-enlevons. Grande réception dans les salons de Brébant. C'est la
-Compagnie qui paye.
-
-Il s'agissait d'un repas d'actionnaires, de la fondation d'une société
-de crédit industriel. On avait invité des journalistes, Terral rencontra
-Olivier Renaud, bien d'autres qu'il connaissait, le petit Barberino, des
-compagnons de plaisir. Barberino avait amené avec lui un jeune homme au
-regard bleu, souriant, les cheveux blonds, un peu pâle.
-
---Quel est ce monsieur? demanda Renaud à Terral.
-
---Je ne le connais pas.
-
-Il apprit, cinq minutes après, au potage, que le jeune homme se nommait
-Paul de Rieux,--une grande famille de Bourgogne, disait-on.
-
-Pendant le dîner, M. Paul de Rieux fit _des mots_.
-
-Il était placé en face de Terral et ses dents blanches découvertes par
-un immuable sourire, il semblait quêter, à chaque saillie, son
-approbation.
-
-Dans le brouhaha du repas, le bruit des conversations partielles se
-mêlant aux interpellations d'un bout de la table à l'autre, Terral se
-taisait et songeait. Tout à l'heure on allait jouer. C'était alors qu'il
-risquerait ce suprême enjeu, venu du hasard. Il n'écoutait pas. Ses
-voisins le trouvaient maussade. Le diapason des entretiens s'élevait à
-chaque nouveau vin annoncé par le garçon. Le Léoville et le Roederer
-formaient les dièzes et les bémols. On se mit à parler politique et l'on
-finit par ne plus s'entendre du tout. Les toasts à la prospérité de
-l'entreprise se perdirent dans les considérations sur la conduite de
-Robespierre et le procès des Girondins.
-
-Le café était versé dans une pièce contiguë. La table desservie, les
-garçons étendirent un tapis vert, on apporta des cartes et l'on joua.
-
---Allons, se dit Terral, c'est l'instant. Et,--comme il arrive parfois
-aux heures difficiles,--un souvenir de ses vieilles lectures lui revint
-et il murmura, presque tout haut, le mot de Julien Sorel à l'heure des
-crises: _Aux armes!_
-
-On établit un lansquenet.
-
-Le petit Barberino prit la banque. Terral jeta un louis, puis un autre,
-perdit, alluma un cigare en souriant et ne rejoua plus avant de l'avoir
-fumé. Puis il revint à la table de jeu, et Olivier Renaud lui passa les
-cartes.
-
---Trois louis! dit Terral.
-
---Je les tiens, fit Barberino.
-
-Terral gagna.
-
---Six louis!
-
-Il gagna encore. Il passa sept fois, gagnant toujours.
-
-Il avait devant lui un tas d'or, trois mille huit cent quarante francs,
-gagnés en deux minutes. Il _passa la main_, ramassa son gain et revint à
-la fenêtre.
-
-Il regardait les boulevards, noirs, le ciel pluvieux, les lanternes des
-voitures qui se croisaient, les passants de plus en plus rares avec des
-parapluies.
-
---Allons, dit-il gaiement, ce ne sera pas le soleil, ce sera la pluie
-d'Austerlitz...
-
-Il se remit à la table de jeu, tint une mise considérable, mais perdit
-cette fois, perdit toujours. Il n'eut plus rien bientôt et demeura
-debout contre la table, regardant les cartes, l'or, les joueurs, le
-tapis,--pétrifié. Il lui semblait que c'était un rêve. Quoi, plus rien?
-Rien. Eh! bien, il allait emprunter à quelqu'un des convives, là,
-sur-le-champ. Mais il n'osait pas. Il avait honte. Le jeu commençait à
-peine; avouer qu'il était _décavé_, impossible. Alors il se prit à
-regarder, il examina les joueurs, il s'efforçait de s'intéresser à la
-partie, il se grisait avec le bruit de l'or, il se disait: «Je vais
-gagner. Tout à l'heure. Patience!»
-
-Ses yeux s'arrêtaient surtout, machinalement, sur M. Paul de Rieux, qui
-lui faisait face, souriant toujours. M. de Rieux avait à l'annulaire
-gauche des diamants qui jetaient des étincelles de lumière électrique.
-Terral regardait ces diamants. Il les vit soudain disparaître, il vit
-les mains de M. de Rieux se perdre dans les basques de l'habit et,
-rapidement, faire passer dans la manche gauche du vêtement, un jeu de
-cartes.
-
-Terral recula. Si rapidement que le tour eût été exécuté, il avait tout
-vu.
-
-Il attendit.
-
-Deux minutes après, M. de Rieux _prenait la main_.
-
-Il la prenait à vingt louis. Il passa neuf fois et gagna net cinquante
-et un mille deux cents francs.
-
-Puis il dit, avec son sourire éternel:
-
---Ouf! je passe la main!
-
-Il leva alors ses yeux bleus et gais sur les spectateurs.
-
-Terral le regardait d'un air foudroyant.
-
-L'aventurier pâlit devant ce regard et comprit que Terral savait tout.
-Mais il se remit bien vite de l'émotion, essuya d'un air négligent les
-bijoux de sa main gauche, se leva comme fatigué et passa, s'étirant les
-bras, dans la pièce à côté. Terral l'y suivit. M. de Rieux avait déjà
-disparu. En regardant à terre, dans un coin, Terral aperçut un petit
-paquet que l'autre avait dû laisser là.
-
-Il se baissa, le prit, et devint pâle à son tour.
-
-C'était un jeu de cartes, un double jeu de cartes préparé.
-
-Haletant, Terral regarda. Il y avait là dix coups arrangés. On pouvait
-_passer_ dix fois. Une fortune!
-
-Oui! il contemplait ces morceaux de carton, il les comptait, sans les
-déranger, l'oeil embrasé, le sang aux tempes, tremblant, fasciné par
-ces cartes qui lui murmuraient mille choses mauvaises. Ces figures aux
-couleurs crues lui souriaient. Il avait chaud et froid en même temps. Il
-croyait qu'il allait s'évanouir.
-
-Tout à coup, il se secoua brusquement.
-
---Si on me voyait ici, pensa-t-il. Et si on apercevait _cela_!
-
-Il enfonça le jeu de cartes dans son habit et il rentra le tenant
-toujours, la main dans la poche. Il avait peur de devenir fou. Tout
-tournoyait autour de lui. La tenture rouge du salon l'aveuglait, les
-glaces se renvoyaient les milles lumières rosées ou bleuâtres des
-cristaux des lustres; Terral ne voyait pas, n'entendait pas. Tout se
-troublait autour de lui et bourdonnait.
-
-Rien de distinct que cette pensée:
-
---Dans ta main, une fortune!
-
-Alors, comme un homme ivre, il se rapprocha de la table, prit les cartes
-du jeu en main, les battit, et, avec l'adresse étonnante d'un grec, y
-substitua audacieusement les cartes de l'_autre_.
-
-Il gagna, et toujours, et dix fois, il gagna, fatalement, forcément,
-mathématiquement; on s'extasiait autour de lui, l'or s'entassait, il
-entendait le bruit des louis, les chuchottements, les exclamations et
-cette musique l'enivrait. Ah! c'était vraiment la fortune, cela! Plus
-que M. de Rieux, il gagnait, plus qu'il n'avait osé le rêver, les coups
-étaient formidables. Il avait là, devant lui, à lui, tous ses rêves, ses
-rêves détruits ce matin et reconstruits ce soir, le luxe, le bruit,
-l'éclat, les chevaux, les femmes, Cachemire!
-
-Tout à coup, un bras se pencha devant lui, une main lui arracha les
-cartes des doigts et, foudroyé, il entendit ce cri:
-
---On nous vole, messieurs!
-
-Terral bondit, livide.
-
-Le petit Barberino montrait les cartes.
-
---Reconnaissez-vous votre jeu? Non! Ce jeu-là est préparé!
-
---C'est une infamie! s'écria M. de Rieux qui regardait en face Fernand
-Terral de l'autre côté de la table.
-
-Terral, vert et farouche, bondit comme pour s'élancer sur le misérable,
-mais un cercle irrité le retint, on se partageait le tas d'or déjà; il
-se sentit poussé au dehors, et ce ne fut que dans l'antichambre qu'il
-put se dégager. Il secoua alors ceux qui le tenaient,--ils étaient
-quatre,--et les envoya d'une secousse, contre la muraille, jurant.
-
-Il se trouva sur le boulevard, nu-tête, sous la pluie, seul, abîmé.
-
---Messieurs, disait en haut le petit Barberino, remercions M. Paul de
-Rieux, mon ami, ici présent, de nous avoir averti de l'infamie dont nous
-allions être les victimes!
-
-On remercia M. Paul de Rieux.
-
-Terral eut un moment l'idée du suicide. Décidément la partie était
-achevée, et la ruine complète. Le sort avait eu le dessus. S'acharner
-eût été folie. Il s'achemina à travers les rues boueuses, jusqu'à la
-Seine et, sur le parapet d'un pont, il demeura tête-nue, regardant l'eau
-couler. Le fleuve avait des remous sinistres et les lumières du gaz
-s'allongeaient sur lui comme des lames rouges. La silhouette du Châtelet
-et les tourelles se découpaient en noir sur le ciel sombre avec des
-attitudes bizarres. Il demeurait là hésitant. Ses mains brûlantes se
-rafraîchissaient sur le grès mouillé du pont. Le vent lui passait dans
-les cheveux et calmait sa fièvre.
-
---Le suicide? Pourquoi? se disait-il. N'y a-t-il que Paris au monde?
-
-Après l'idée de mort, l'idée de fuite. Il se voyait, emporté au loin,
-sauvé, recommençant ailleurs, en Espagne, en Amérique, il ne savait où,
-une vie nouvelle, et, plus tard, revenant ici, s'imposant, relevant le
-front, écrasant ceux qui l'écrasaient.
-
-Elle est rapide, la pente des songes. Plus le malheur vous étreint,
-mieux le délire vous montre, rapproché, le but qui s'échappe. Terral se
-détacha de cette eau bourbeuse qui clapotait, qui scintillait, qui
-attirait. Il revint chez lui, machinalement, comme le chien rentre au
-chenil et, au lieu de se coucher, il resta assis, sans lumière, avec
-cette idée fixe: _Partir!_
-
-La nuit l'avait encore maintenu dans ses pensées nouvelles. Mais avec le
-jour, toute son audace parut s'affaisser. La matinée était livide,
-c'était une de ces aurores qui ont froid. Il se sentait pénétré jusque
-dans les os par une atroce humidité. Il grelottait, ses dents claquaient
-comme les dents d'un cholérique. Il se déshabilla et se mit au lit. La
-fatigue l'accablait. Il s'endormit d'un sommeil troublé, plein de
-cauchemars et de visions mauvaises. Quand il se releva, le soir, il
-était plus fatigué que le matin.
-
-Il avait faim, d'ailleurs.
-
---J'ai faim.
-
-Cette pensée,--ce besoin,--s'empara de lui tout entier.
-
-Il fouilla dans ses poches, ouvrit ses tiroirs, chercha: il avait trente
-sous à lui, trente sous.
-
---Qu'importe!
-
-Il prit un vieux chapeau défoncé qu'il avait jeté autrefois, dans le
-fond d'une armoire et sortit, les pantalons crottés encore de la boue de
-la veille, les habits fripés. Alors il s'achemina vers les quartiers
-pauvres, chercha quelque _gargotte_ où il pût manger sans crainte d'être
-reconnu, et entra. C'était une façon de crêmerie et de débit de vins,
-avec tables et bancs scellés au mur, et des saladiers de riz tout jaune
-et de compotes des poires à la devanture, sur fond de rideau rouge. La
-porte arborait encore, comme enseigne, le classique cadran bleu avec
-l'aiguille marquant neuf heures, ce qui voulait dire autrefois (ces
-cadrans aujourd'hui sont rares): _Soupe à neuf heures_.
-
-Il y avait des maçons et des ouvriers qui mangeaient en faisant du
-bruit.
-
-Terral choisit un coin, s'assit et demanda du bouillon, du boeuf, un
-peu de vin, n'importe quoi.
-
---Misère, se disait-il avec une amère colère, j'ai faim!
-
-On ne le regardait point. Il n'est pas si rare de voir ainsi courir les
-crèmeries des affamés en habit noir. La misère n'a pas d'uniforme.
-Terral entendait dans un cabinet vitré, des maçons attablés en
-pique-nique, et qui arrosaient de chansons leur dessert:
-
- Architectes et maîtres maçons
- Méprisez pas les compagnons
- Qu'ils vous ont mis le pain en main,
- Que vous en aviez grand besoin!
-
-Il restait là, n'ayant plus d'appétit, à écouter, absorbé. La salle se
-vidait peu à peu. Les habitués faisaient, en passant, des amitiés à la
-dame de comptoir et si le mari se fâchait, ils lui jetaient en riant
-quelque épigramme. A la fin, Terral s'aperçut qu'il était presque seul.
-Il se leva, et dit à la crèmière:
-
---Combien?
-
-Elle regarda son mari.
-
-Celui-ci fit un petit calcul mental, et répondit:
-
---C'est dix-huit sous.
-
-Terral paya. Il se dit, en sortant:
-
---Il faut peu de chose. Si l'on était philosophe, pourtant! Bah!
-ajouta-t-il, les philosophes sont des sots!
-
-Il regarda l'heure à la pendule d'un pharmacien: huit heures. Quelle
-soirée lente à passer. Et que faire? Retourner chez lui. A quoi bon? Il
-n'avait même pas de lumière au logis. Le boulevard? A présent, ce
-boulevard lui faisait peur. Que de gens avaient le droit de le
-souffleter du regard! Le droit? Et quel droit? Parce qu'il avait été
-plus fou ou moins habile. Ce M. de Rieux! Ce Barberino! Il n'avait même
-pas l'idée de se venger. Il était perdu; le courant l'entraînait.
-C'était d'une autre façon qu'il entendait le remonter.
-
-Mais quel scandale! comme on avait dû s'entretenir de lui dans tous ces
-cercles! Les journaux allaient s'en mêler.
-
---Je ne les lirai pas, songeait-il. Qu'est-ce que cela me fait? Ah! le
-proverbe ment comme un homme: les oreilles ne «m'ont point tinté»
-aujourd'hui!
-
-Tout en pensant, il allait au hasard, fatigué. En route, il se sentit
-accablé.
-
---Eh bien! se dit-il, j'ai encore douze sous... une fortune, fit-il avec
-un affreux sourire.
-
-Il côtoyait le Luxembourg, il entra dans un petit café, et s'assit.
-
---Je resterai là jusqu'à minuit.
-
-Il prit un journal au hasard, s'accouda dessus comme s'il se fût plongé
-dans la lecture, et s'absorba dans ses réflexions irritées. On lui
-servit du café. Il ne le vit pas. Il franchissait déjà l'Océan,
-débarquait à New-York, triomphait... Puis, brusquement, il releva la
-tête, aux accents d'une voix qu'il connaissait. Il écouta et promena son
-regard autour de lui. Il y avait, coupant la salle en deux, un énorme
-poêle de faïence qui lui masquait une ou deux tables. La voix partait de
-derrière ce poêle. Il la connaissait, cette voix. Il l'avait entendue
-souvent. Mais où? Mais quand?
-
---Ma foi, oui, disait-elle, je suis boudhiste. Pourquoi ne serais-je
-pas boudhiste? Avec ça que le Çakia-Mouni est si bête que ça! Mais il
-avait trouvé la doctrine chrétienne 500 ans avant Jésus, songez donc! Un
-bonhomme qui prêche la vertu à des sauvages, l'oubli des injures à des
-étrangleurs, la haine du sang à des espèces de Caraïbes. Vous savez une
-chose, c'est que parmi les trois ou quatre cent mille boudhistes qui
-peuplent l'Asie, le meurtre est cent fois plus rare qu'en Europe. Il y a
-des villes peuplées comme Paris où l'on s'assassine moins que dans le
-faubourg Montmartre. Et puis, la doctrine est calmante. Qui ne s'est un
-peu consolé, à l'idée d'un _nirvâna_ colossal, d'un anéantissement
-complet de la nature se fondant, goutte d'eau en une mer, avec la
-création tout entière? Ça fait passer bien des méchantes heures et ça
-évite bien des indigestions. Notez que j'ai été assez heureux pour
-trouver dans cette vie un brin de _nirvâna_, sans attendre ce que je
-puis en absorber dans l'autre. Le calme, voyez-vous, doublé de dédain ou
-de mépris, il n'y a que cela au monde!
-
---Mais je le reconnais, se dit Terral en se levant machinalement, c'est
-Fargeau!
-
-Il s'approcha du poêle, jeta un regard de l'autre côté et vit, causant
-et fumant, trois hommes, l'un gros et grand, l'autre long et mince, avec
-des cheveux roux, et au milieu, Fargeau, une pipe entre les dents, et
-qui s'interrompait parfois dans son exposé de doctrines, pour lancer au
-plafond un peu de fumée.
-
-Instinctivement, au lieu de se rejeter en arrière, Terral s'avança. Un
-je ne sais quoi le poussait. La curiosité, peut-être. Fargeau lui avait
-refusé la main, jadis. Que ferait-il, maintenant? Et un dédain de plus
-ou de moins, peu importait à Terral.
-
-Fernand alla à Fargeau et lui frappa sur l'épaule.
-
-L'autre se retourna, vit Terral, et dit:
-
---Ah!
-
-Puis il ajouta:
-
---C'est vous, eh bien!
-
---Je voudrais vous parler, dit Terral.
-
---Ah! bon! fit Célestin, je sors.
-
-Il se leva. L'homme aux cheveux roux, long comme une perche à houblon,
-en fit autant. Celui-ci tenait sous son bras une livraison de la _Grève
-de Samarez_, de Pierre Leroux.
-
---Vous ne venez pas, Vobrichon? dit le maigre personnage au gros homme
-qui restait assis.
-
---Non. Je veux lire la _Revue des Deux-Mondes_. La _machine_ de Sand
-m'intéresse!
-
-Fargeau avait pris le bras du philosophe Goussard (ainsi se nommait son
-maigre interlocuteur), et il avait fait signe à Terral de le suivre.
-
-On sortit. A peine dans la rue, Goussard reprit la conversation où elle
-en était restée:
-
---Fargeau, mon ami, dit-il d'une voix douce, enfantine (il avait bien
-quarante-cinq ans), vous n'êtes pas dans le vrai. Vous êtes pour
-l'anéantissement, je suis pour le progrès. Vous arrêteriez l'humanité
-dans _le bien_, je veux qu'elle aille jusqu'au _mieux_. Nous avons du
-chemin à faire pour arriver à l'égalité, à la fraternité, à la concorde
-universelle, mais nous y arriverons.
-
---Voyons, voyons, dit Fargeau. Vous allez, vous allez! Égalité! c'est
-joli. Égalité de droits, soit. Mais l'égalité de situation? Goussard,
-vous êtes un archange, mais vous rêvez.
-
---Je rêve?
-
---Ah! çà, voyons, dit Fargeau, il y aura bien toujours des députés et
-des égouttiers?
-
---Oh! dit Goussard. Eh bien! non, ajouta-t-il. Pourquoi des députés,
-quand tout le monde sera heureux? Et pourquoi des égouttiers, lorsque la
-science, étant arrivée à nourrir l'homme par des vapeurs et non par la
-matière, et à remplacer le beefsteak par une liqueur concentrée, une
-essence nutritive, la nature humaine se trouvera transformée et
-idéalisée? Quand on digérera des parfums au lieu de... Enfin, les égouts
-seront inutiles, et,--les villes assainies, la santé publique sera
-sauvegardée,--la vie humaine décuplée, les égouttiers se feront
-jardiniers, et...
-
---Et vous avez bu trop de bière, mon bon Goussard. Vous êtes plus
-Allemand, à vous seul, que toute l'université de Bonn et celle
-d'Heidelberg... Allez vous coucher!
-
---Vous ne comprenez rien au progrès. Au fond, dit Goussard, vous êtes un
-matérialiste.
-
-Il salua Terral, serra la main de Fargeau et disparut à l'angle d'une
-ruelle.
-
-Ils étaient arrivés, en causant, dans les quartiers pauvres de la rive
-gauche, les quartiers de Fargeau.
-
---Eh bien! dit Célestin, que me voulez-vous?
-
---Moi, fit Terral en riant presque, d'un rire nerveux, je viens
-philosopher aussi... un moment... et je tiens à vous dire que le fond du
-sac de la vie est bête et sale... Je suis ruiné, perdu, accablé. J'ai
-voulu me jeter à l'eau et je vais me jeter au diable!
-
---Ah! dit Fargeau gravement. Je ne savais pas que le sort fût aussi
-adroit!
-
---Oui, oui, reprit Terral, j'entends déjà tout ce que vous allez me
-dire. Mais je ne suis point fâché de l'entendre de vous. C'est le fer
-rouge sur la plaie. On crie et l'on guérit. Allez! Dites-moi que
-l'audace est stupide, que l'honnêteté est souveraine, et que j'ai eu
-tort de ne pas me nourrir de Berquin et de lait de poule. Mais, entre
-nous, que vous a-t-il servi de croire à votre Bouddha, tandis que je ne
-croyais à rien, pour en arriver à être tout aussi misérable que moi, et
-tout aussi désespéré?
-
---Je pourrais vous dire, répondit Fargeau: Que vous a-t-il servi de ne
-croire à rien pour avoir des souliers aussi troués que les miens? Ma
-foi, non! La morale serait niaise. Vous êtes vaincu, voilà la morale.
-Vos ongles se sont brisés sur le roc; c'est la morale, cela! La morale,
-c'est votre pâleur, c'est votre colère, c'est votre pensée de suicide.
-Je n'ai jamais songé à me tuer, moi. Je sais depuis longtemps que la vie
-est absurde et que tout est _au delà_,--dans l'anéantissement, la paix
-des atômes. Seulement, j'attends, étant sûr de ce lendemain auquel vous
-préfériez le jour présent. Et voilà qu'aujourd'hui vous manque, et que
-vous ne croyez pas à demain!
-
-Involontairement, Fernand Terral baissait la tête. Fargeau le regardait
-et l'étudiait comme un médecin examinerait un malade.
-
---Voulez-vous ma pensée? dit Fargeau à Terral qui courbait la tête; tout
-votre salut est dans vos revers. Vous êtes jeune! Si c'était une leçon,
-cela? Je sais que les leçons d'habitude ne servent pas à grand'chose.
-Mais le hasard!...
-
---Le hasard, fit Terral, c'est encore le seul dieu que je reconnaisse,
-et c'est à lui que je vais demander de me tirer de ce bourbier!
-
---Il y en a d'autres au-dessus de lui; vous savez, le travail...
-
---Le travail!
-
-Et Terral se prit à rire.
-
---Ce n'est pas à l'heure où j'en suis qu'on recommence sa vie. Je serai
-logique jusqu'au bout, en étant audacieux jusqu'à la fin. Vous avez déjà
-perdu votre morale avec moi. Restons-en là.
-
---Ah! dit Fargeau avec une certaine fierté dédaigneuse, vous croyez que
-je pose en professeur de philosophie spiritualiste.... Moi?....
-Jamais!... Je vous prends comme un _cas_ et je vous étudie comme un
-_sujet_ qu'on peut conseiller et qui est parfaitement libre de ne pas
-suivre les conseils. Vous voulez être logique? Soyez logique! Allez!
-Mais moins d'orgueil, jeune homme, ce n'est pas vous qui avez inventé le
-Satan de Milton, plus audacieux que vous. Vous vous croyez un type, je
-parie? Vous êtes un produit de ce temps, pas autre chose:--un résidu.
-Votre audace vient de votre époque. Vous êtes moins fort que troublé.
-Les forts, ce sont les apathiques. Vous êtes trop nerveux, Terral!
-
---Soit! dit Fernand.
-
---Ah! le joli temps, le joli moment, reprit Fargeau. Vous avez bien fait
-d'épargner à M. de Bruand le souci d'y vivre. Quant à vous, vous êtes de
-votre heure, avec un mélange d'Antony qui a tout gâté. Vous voyez que je
-vous connais bien.
-
---Continuez, dit Terral.
-
---Bien. Philosophons... Il en est, voyez-vous, de la marche des sociétés
-comme des caravanes lancées à travers le désert. Souvent, aux heures de
-fatigue et d'épuisement, apparaissent les longues plaines du désert, les
-chemins lépreux, sans oasis, sans eau, sans ombre: c'est le repos qu'on
-veut: c'est l'effort qu'il faut. Les routes accablantes succèdent aux
-routes longues et lourdes, les cailloux aux cailloux, les pierres qui
-déchirent au sable qui aveugle, le vent qui étouffe, au simoun qui tue.
-N'importe, il faut marcher, il faut aller, il faut être debout, il faut
-lutter. Courage! On va, on s'épuise, on halète, on plie sous le fardeau,
-on se couche sous le faix; plus de force, plus de nerfs, plus de salive!
-Marchez toujours! Ces déserts maudits de l'Afrique durent des lieues et
-encore des lieues! Les déserts de la vie durent des années et des années
-encore. Là, comme les pèlerins, les gens étouffent; ils ont soif, ils
-ont faim, ils crient. Marchez toujours! Ces temps noirs, ces temps de
-trouble, d'inaction, d'ennui, de misères ont des lendemains qui se
-prolongent, qui ne finissent jamais. Un malaise général plane sur tout
-comme une nuée d'orage. On respire mal, on se tâte, on cherche des
-remèdes introuvables à des maux inconnus. Tout craque et se disloque.
-Les appétits effrénés montrent leurs dents féroces. Les désirs refoulés
-heurtent les ambitions non satisfaites. Les aspirations légitimes d'un
-coeur qui croit s'unissent aux lamentations du ventre qui veut. Les
-flots d'espérances grossissent et les issues manquent; les groupes de
-voyageurs s'agglomèrent et les routes sont obstruées. On se pousse sans
-pitié, on se heurte sans remords, on s'écrase sans honte. Quand on voit
-tomber un rival, on dit: Un de moins! Il en meurt un, il en naît mille.
-Quand on s'est bien étouffé, bien secoué, bien égorgé, on regarde à ses
-pieds. On n'a point fait un pas. On a marché à la même place; mais on a
-marché sur des cadavres. La route, là-bas, est toujours obstruée. Une
-colère mauvaise agite tous ces gens; un éclair fauve passe dans les
-yeux, et tous, avec la même rage, le même appétit, les mêmes besoins, se
-ruent en se renversant sur les chemins boueux; le vice ricane, il règne,
-il attire à soi cette foule; il lui dit: «Viens! va! sois satisfaite! Il
-y a toujours place autour de mes tonneaux, de mes tapis verts, de mes
-lits souillés, de mes splendeurs et de mes fanges.» Alors, alors,
-largesse et joie! Alors les lumières qui ne s'éteignent pas, les viandes
-qui saignent toujours, les joues qui ne rougissent plus, les baisers qui
-crépitent et qui grisent, les rires nerveux, les joies saccadées, les
-plaisirs qui secouent comme une pile électrique, les voluptés qui
-éreintent, qui souillent, qui tuent! Tu ne nous veux pas pour tes
-soldats, société? Nous serons tes bohêmes et tes va-nu-pieds! Nous
-aurons des bottes vernies ou des souliers éculés, peu importe! Nous
-volerons cent mille francs ou nous emprunterons cent sous, tais-toi
-donc! Nous serons infâmes et te mépriserons. Tu barreras nos chemins?
-Nous prendrons par les fossés, où est la boue et nous te jetterons cette
-boue au visage. Ce sera ta lèpre, ces curieux, ces déclassés, ces
-débraillés, ces déguenillés, ces sans-le-sou qui valaient peut-être de
-marcher le front haut. Tu fais la prude, ils mettront à nu tes ulcères.
-Temps maudit où les portes se referment vers les mains tendues, où les
-espoirs comprimés se changent en haines, où les amours trahis tournent
-en débauche, où les échappées de lumière deviennent de la nuit. Quelle
-fièvre te secoue, société, que tu te tournes sur ton lit de malade comme
-une vieille qui agonise? Le poison qui te tord les entrailles, c'est toi
-qui l'as versé. Tu as dédaigné jadis ceux qui sont tes ennemis à
-présent. Tu as désappris ces mots magiques qui faisaient ta force et ta
-beauté: Dévouement, sacrifice, honneur, abnégation? Mots oubliés qui
-sonnent ainsi qu'un glas funèbre, et, comme on ne les sait plus, ils ne
-sont ni un frein ni un drapeau. On les entend, on ne les comprend plus.
-Et non-seulement les esprits souffrent, mais les corps. Nerfs
-tourmentés, machines délabrées, yeux caves, fronts éteints par la main
-d'ombre, les hommes marchent courbés et endoloris. Parfois un vent
-semble souffler, qui les agite comme des arbres à demi morts. On les
-voit pris de maux innommés qui ressemblent à des vertiges. La folie
-passe en ricanant dans cette foule, touche du front au hasard quelqu'un
-de ces pâles visages, et le visage se contracte et fait la simagrée d'un
-rire sans cause. Cependant la joie semble régner. Tambours et cimbales,
-fêtes et concerts; à moi le bal, à moi les quadrilles, à moi le
-cotillon! Grincez les violons, hurrah les clairons, bien rugi les
-contre-basses! En danse! Eh! par Dieu, jamais on ne vit tant de fleurs,
-et de diamants, et de dentelles, et d'épaules blanches, et de cheveux
-noirs, et de teints roses, et de teints fardés! En danse! en danse! Où
-est la misère, bon Dieu, et la maladie et les souffrances? Ambitieux,
-ceux qui demandent; insensés ceux qui espèrent; mendiants, ceux qui ont
-faim! Tournez, tournez. La valse est bonne pour étourdir. La jolie
-toilette de bal, société, ma mie, et que ce râtelier te va mieux que ta
-double rangée de dents déchaussées. Tu es presque belle, sais-tu, dans
-ce salon et sous ce lustre! Mais qu'on ne s'avise pas de te regarder
-dans la rue. Pouah! la laide grimace! Le pauvre Yorick avait aussi ce
-sourire-là. Il faut avoir de bons yeux et bien regarder, et des
-oreilles, et t'ausculter, car tu es malade. Tes flatteurs te trouvent
-jeune et charmante! Pardieu! leur ordonnance est facile à suivre. Bains
-de mer et douches de Vichy, soierie de Lyon, chapeau de Laure, dentelle
-de Malines et vin de Syracuse! Médecins Tant-Mieux, écoutez un peu les
-médecins Tant-Pis: Bains de pieds sinapisés; il faut faire descendre le
-sang en bas; régime sobre et sain; se coucher tôt et travailler,
-courses au grand air dans ces Alpes de la morale qui s'appellent le
-droit et l'honneur, ascension des glaciers sublimes; c'est là-haut, ma
-mie, qu'on respire! Et chercher le repos, et chasser l'excitation, et
-penser et apprendre. Rien n'est désespéré, ma chère malade; mais regarde
-ton miroir et vois ce laid et maigre visage, ces lèvres violettes, ce
-teint plombé, et dis-toi bien qu'il faut combattre ce cancer implacable
-qui te ronge le sein,--ton vautour, ô Prométhée femelle, coupable, non
-pas d'avoir ravi, mais d'avoir laissé éteindre le feu du ciel!
-
-Fargeau avait parlé avec une sorte d'excitation et de colère que Terral
-ne lui connaissait pas. Ses yeux fatigués avaient rajeuni; sa voix avait
-repris les accents d'autrefois. Il avait dû souffrir avant d'abdiquer.
-
-Terral, étonné, le regardait. Mais ce coup de clairon ne l'atteignait
-pas, ne l'ébranlait pas. Il n'était point ému.
-
---Tout cela est fort beau, dit-il, et prouve que le monde est mal fait.
-Je ne me charge pas de l'orthopédie. Redressez-les, don Quichotte! Moi,
-je veux la fortune, et je vais à elle--encore une fois, toujours--si je
-puis!
-
---Meilleure chance, dit Fargeau.
-
-Ils se séparèrent.
-
-Fargeau suivit des yeux un moment Terral qui marchait, courbé sur le
-pavé, le long de la rue. Puis il le perdit de vue. Il haussa les
-épaules, et rentra chez lui.
-
---J'ai fait de _la copie_ pour le roi de Prusse, songeait-il. On ne le
-convaincra plus, celui-là. Mais c'est justice. Le repentir serait
-immoral parfois.
-
-Il allait se mettre au lit, quand il aperçut sur sa cheminée une lettre
-que le concierge avait dû placer là.
-
---Qui diable peut m'écrire?
-
-C'était Adolphe Labarbade qui priait M. Célestin Fargeau de l'attendre
-le lendemain à midi.
-
---J'attendrai, se dit Fargeau. Encore un joli monsieur!
-
-Le lendemain, à midi, M. Adolphe Labarbade faisait son entrée chez
-Célestin Fargeau. Il avait dépouillé les habits du lycéen et revêtu le
-_veston_ d'ordonnance du _gandin_. On l'eût pris pour une réclame de
-Dusautoy. Son premier regard fut un peu dédaigneux. Le logement
-qu'habitait Fargeau contrastait avec les cabinets des restaurants, dorés
-sur toutes les moulures, que le fils de maman Anaïs avait coutume de
-fréquenter. Il n'en tendit pas moins la main à Fargeau en lui disant:
-_Bonjour, cher?_
-
---Eh bien! dit Fargeau, qu'y a-t-il pour votre service?
-
---Voilà, répondit Adolphe.
-
-Il alluma un cigare puisé dans un étui de Manille, et tout en fumant:
-
---Vous ne devez pas ignorer, pas vrai, mon bon Fargeau, que le
-baccalauréat a été institué par les gouvernements pour l'aplatissement
-des jeunes gens qui se moquent de Cicéron comme de leur première
-culotte?
-
---Parbleu! dit Fargeau qui s'amusait de cet aplomb.
-
---D'un autre côté, impossible de faire son droit sans le morceau de
-parchemin qu'ils appellent un diplôme.
-
---Oui. C'est bien ridicule.
-
---Dites que c'est obscène! Infect, parole d'honneur! Toujours est-il que
-je veux faire mon droit. Maman le veut. Désobligerai-je pas maman, moi?
-Jamais de la vie! Comprenez?
-
---Parfaitement. Eh bien! passez votre baccalauréat.
-
---Voilà le _hic_! Ils me refuseront.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que leur latin m'embête et que je ne l'ai pas appris. C'est une
-raison. Mais j'ai songé à vous, citoyen Fargeau. Vous êtes un puits de
-science, vous êtes ferré à glace sur Homère, vous êtes riche en savoir,
-un Rothschild de science...
-
---Je ne suis même riche qu'en cela!
-
---On n'est pas parfait. Bref, voulez-vous m'enlever le diplôme à la
-pointe d'une version latine?
-
---Hein, vous dites?
-
---Passez le _bachot_ pour moi!
-
---A votre place? sous votre nom?
-
---C'est si facile!
-
---Ah! çà, mais, dit Fargeau en croisant les bras et en essayant de rire,
-pour qui me prenez-vous, décidément?... Pas physionomiste, mon jeune
-monsieur! Tous les gens qui n'ont pas des bottines vernies ne sont pas
-fatalement des canailles. L'habit ne fait pas le moine. Savez-vous ce
-que vous m'offrez? De commettre un faux, rien de plus. C'est quelque
-chose. Il y a de pauvres diables, misérables comme les pierres, qui font
-cela. Les entrailles qui crient sont si éloquentes! On les écoute. Moi,
-j'aime mieux serrer la boucle de mon pantalon et garder mon nom, qui en
-vaut un autre. Je m'appelle Célestin Fargeau et non Adolphe Labarbade.
-Si vous croyez que j'échangerais ma défroque contre la vôtre, c'est une
-erreur de plus à ajouter à vos folies. Où est mon chapeau? J'ai à
-sortir!
-
---Ah! dit le jeune homme étonné. Ainsi, vous refusez?
-
---Radicalement.--Et sans rancune, dit Fargeau en montrant la porte au
-fils de madame Labarbade.
-
-Le jeune Adolphe descendit l'escalier en haussant les épaules et se
-disant que Fargeau était un imbécile. Il remonta dans le coupé qui
-l'attendait à la porte, et jeta au cocher le nom de Vachette. On
-l'attendait pour déjeuner, et en chemin il prépara, d'après les
-vaudevilles à la mode, les _mots_ qu'il devait improviser au dessert.
-
-Cachemire avait déjà fini son roman avec M. de Navailles. Ce fils des
-Croisés une fois ruiné, elle lui avait signifié son congé sur vélin.
-Elle ne pouvait d'ailleurs vivre longtemps avec la même pensée en tête.
-Les contrats qu'elle signait se déchiraient bientôt. Elle avait en
-circulation tant de billets d'amour qu'elle en laissait protester
-quelques-uns. C'était la vie assourdissante, étourdissante, d'ailleurs
-luxueuse car maintenant elle savait le prix d'un bijou, son poids et
-elle amassait. Les amours ne duraient guères, les morts allaient vite.
-Elle lançait sa fantaisie à toute bride sur le pavé, courant, changeant,
-avide de nouveauté, d'imprévu, de sensations non encore éprouvées, de
-liqueurs non goûtées, de frémissements inconnus. Cette vie frénétique,
-électrique, toute de soubresauts et de galvanisme qui eût écrasé un
-porte-faix, ces journées lourdes après des nuits passées dans le gaz du
-souper, ces réveils accablés, ces soirées de théâtre, ces faiblesses de
-tête, ces délabrements d'estomac et ces haut-le-coeur qui accompagnent
-de semblables existences, elle les supportait vaillamment, riant
-toujours, héroïquement, remplaçant par les bains chimiques, les pâtes,
-les couleurs, les engins de toilette, tout ce qui s'en allait d'elle,
-s'écaillant et se frelatant.
-
-Elle était, elle était toujours la Cachemire désirée, lorgnée, détestée,
-adorée, des premières représentations, des courses, des concerts, des
-soirées du Cirque, de partout. Son sourire était le même, découvrant les
-dents par le même rictus, mais impassible maintenant, mais attristé,
-mais comme taillé dans le plâtre avec un ciseau. Elle ne laissait rien
-paraître des défaillances soudaines qui la venaient assaillir parfois,
-et qui, lorsqu'elle était seule, lui faisaient pousser des cris de
-souffrance. Sa poitrine lui faisait mal, des frissons lui couraient dans
-les reins. Elle se regardait dans ses miroirs à biseau, effrayée de sa
-pâleur. Mais elle reprenait,--si quelqu'un entrait, à sourire et
-chantonnait--peut-être pour oublier.
-
-Et le soir, le théâtre, le bal, le souper l'attiraient, l'étreignaient
-encore! Elle se brûlait l'estomac avec les écrevisses bordelaises; elle
-était dyspeptique déjà, usée. Souvent, dans son luxe fou, il lui prenait
-des envies de s'encanailler, elle rêvait d'aller danser à la
-Boule-Noire, déguisée, et de boire des saladiers de vin chaud sur les
-tables grasses. Le crin-crin du bal de barrière lui secouait les nerfs,
-ou bien, elle courait les cafés-concerts, avalant cette musique
-endiablée qui s'envole parmi l'aigre odeur de la bière et les
-asphyxiantes bouffées du tabac. Les pièces de théâtre qu'il fallait
-suivre quelque peu l'ennuyaient. Sa tête se faisait vide. Elle
-n'éprouvait plus de réelle fièvre que devant les écuyers qui tournaient,
-emportés par des chevaux sans selle, autour du Cirque, pendant que les
-cymbales de l'orchestre marquent le galop de leur voix de cuivre. Elle
-ouvrait de grands yeux en regardant ces hommes demi-nus risquant leur
-vie, et ses petites mains applaudissaient en déchirant leurs gants.
-
-Toutes ces secousses au fond disloquaient ce faible corps. On eût dit
-une de ces boîtes mécaniques qu'on démonte pièce à pièce, et qui tombent
-éparses brusquement. De tout ce qui avait été Cachemire, la brune
-Cachemire, à la chair savoureuse comme un beau fruit, il restait un
-visage maquillé, aux muscles enduits de blancs d'oeufs, de grands yeux
-hystériques dans un visage blafard. Elle aurait pu parfois, lorsqu'elle
-entrait dans une loge, entendre, à ses côtés, le petit rire content
-d'une rivale qui voyait ou devinait la ruine sous cette beauté repeinte,
-la maladie sous cette splendeur encore insolente et la souffrance sous
-ce sourire.
-
-Madame Labarbade, au retour de quelque promenade avec Firmin Monséchard,
-le photographe, trouvait souvent Cachemire buvant de la tisane et
-rêvant, la tête appuyée dans la main, le coude sur le bras d'un
-fauteuil, hochant la tête et revoyant peut-être, comme dans un rêve,
-Samoreau, les journées pleines de soleil, et les nuits pleines
-d'étoiles, là-bas contre la forêt où le vent passait en chantant...
-
-Madame Labarbade haussait les épaules.
-
-Parfois, aussi, Cachemire faisait atteler son coupé--car elle était
-riche, on l'aimait encore, on se ruinait encore pour cette femme qui
-toussait--et elle donnait ordre qu'on la descendît aux Tuileries.
-
-S'il faisait beau, elle allait s'asseoir sur une chaise, sous les
-marronniers, et regardait jouer les enfants. Les uns troquaient leurs
-timbres-postes, les autres jouaient aux soldats, chantant une
-_Marseillaise_ enfantine, d'autres, une petite pelle en main,
-bâtissaient des châteaux avec du sable. Les petites filles regardaient
-leur jupe ballonner. Tout cela était rose, frais, bruyant. Vaguement,
-Cachemire se disait peut-être que c'était bien beau un enfant et que ce
-devait être bien bon.
-
-Elle prenait le soleil. Ses yeux fatigués allaient du jardin à la rue,
-d'un arbre à l'autre. On voyait passer derrière la grille un omnibus
-chargé de monde, le chapeau de cuir d'un cocher ou le casque d'un
-municipal. Cela l'amusait. Et le soir, quel contraste! Étendue sur le
-coussin rouge d'un restaurant, elle chantait, riait, comme si la fièvre
-ne l'eût pas rongée, comme si elle n'eût pas dû payer, le lendemain, par
-un accablement énervé ces secousses toujours nouvelles.
-
-Les médecins qu'elle appelait ne lui disaient pas le nom de la maladie.
-Cette maladie avait tant de noms. Elle le cherchait dans les tarots. Les
-cartes disaient: «Tu guériras!» Mais il fallait éviter la glace, ne pas
-se regarder. Ses yeux plombés, ses joues livides lui répondaient alors:
-C'est bien fini.
-
-Elle se roulait parfois, déchirant ses vêtements, brisant ses meubles,
-écumante, répétant comme des râles ces cris:
-
---Je ne veux pas mourir!
-
-D'autres fois, anéantie, elle demeurait des journées entières, dans un
-fauteuil, comptant et recomptant les fleurs du tapis ou les dessins de
-la tenture.
-
-On lui remettait des cartes. Elle lisait les noms.
-
---Je ne connais pas! dit-elle.
-
-C'étaient les noms de ses amants.
-
-Elle était ainsi, un jour, causant avec madame Labarbade, lorsque
-Adolphe entra, fort animé, revenant du restaurant. Il fit signe à sa
-mère, l'amena au fond de la chambre, et lui dit:
-
---Maman, est-ce qu'il n'y aurait pas cinq louis de trop dans ton
-porte-monnaie, pour ton fils chéri?
-
-Madame Labarbade leva les yeux au ciel.
-
-Cachemire entendait qu'on parlait par-derrière son fauteuil.
-
---Qui est-là? dit-elle.
-
---C'est moi, petite soeur, dit Adolphe.
-
---Ah! tu viens?
-
---Je viens chercher de l'argent!
-
-Il s'approcha de Cachemire.
-
---Tu sais... J'ai joué et j'ai perdu!
-
---Combien!
-
---Dix louis?
-
---Toujours intelligent, pensa madame Labarbade avec un sourire.
-
---Est-ce que tu ne les as pas?
-
---Si fait. Dans ce tiroir. Là.
-
-Adolphe se pencha pour embrasser sa soeur.
-
---Tu sens le rhum, dit-elle.
-
---C'est possible!
-
---Elle sent bien la tisane, maugréa madame Labarbade.
-
---C'est vrai, dit Cachemire en hochant la tête, depuis quelque temps, je
-ne peux pas supporter une odeur... le rhum! C'est bon, le rhum, dit-elle
-avec un sourire vague.
-
-Madame Labarbade prit Adolphe par la main et le reconduisit jusqu'à la
-porte:
-
---Tu as ce que tu veux, gamin? Sauve-toi. Elle n'aurait qu'à te le
-reprendre!
-
---Et il n'aurait qu'à m'en demander encore, songea-t-elle. J'ai bien
-assez des exigences de _l'autre_!
-
-L'autre, c'était Firmin Monséchard.
-
-Adolphe était déjà dans l'escalier.
-
---C'est vrai, disait Cachemire toute seule avec un sourire d'envie, le
-rhum... le punch... les petites flammes bleues... C'est joli... Ce soir,
-avec Raoul, je ferai un punch. Nous nous amuserons. C'est bon le rhum!
-
-Fernand Terral ne tenait plus à rien dans ce Paris qu'il avait voulu
-conquérir. Il en avait respiré les parfums enivrants; c'était maintenant
-l'âcre odeur de ses boues qui lui montait au cerveau. Plus un espoir,
-plus une ambition tapie au coin de ces rues; sur ces pavés, foulés aux
-pieds chaque jour par des orpailleurs avides, plus une pépite, plus
-rien. Il fallait s'enfuir, secouer à jamais ses dernières soifs, et
-creuser ailleurs une autre mine pour trouver un autre filon.
-
---Soit, se dit Terral, je partirai.
-
-Deux jours après il était à Boulogne, avec un peu d'argent raccroché en
-vendant ses derniers meubles, des habits, une bague, un médaillon, ce
-qui lui venait de sa mère. Dans le trajet de Paris à Boulogne,--la
-nuit,--l'ambitieux avait rêvé son dernier rêve. Après Paris, Londres
-était là. Londres, cet autre Océan, cette Californie, ce monde. Là,
-encore, triomphe l'intrépide assurance de l'homme qui veut s'ouvrir,
-toute large, une trouée. Là, le gâteau est savoureux pour ceux qui ont
-des dents. Il ne s'agit que de se faire une place à table à coups de
-courage ou à coups de couteau.
-
-Terral arpentait la jetée, au vent frais du matin, pendant qu'on
-embarquait sur le _packet_ les bagages des passagers. Ses bagages à lui
-n'étaient point lourds. Il portait tout avec lui, César et sa fortune.
-Les Anglais qui regagnaient leur pays, aussi flegmatiquement qu'ils
-l'avaient quitté, entraient dans les hôtels et mangeaient. Un garçon
-s'approcha de Terral, lui vantant la cuisine de l'_Hôtel d'Albion_.
-
---Je n'ai pas faim, dit Terral.
-
-Il avait décidé qu'il mangerait seulement le soir, à Londres,--par
-économie.
-
-Et pour se réchauffer,--car la brise le glaçait en pénétrant dans ses
-vêtements,--il marchait, frappant du pied, et songeant. En allant ainsi,
-il se heurta contre un jeune homme qui sourit et profita de l'occasion
-pour lui demander, en français, mais avec un accent étranger, à quelle
-heure partait le paquebot.
-
---A sept heures, dit Terral.
-
---Nous avons donc quinze minutes encore, fit le jeune homme en regardant
-l'heure à un merveilleux chronomètre.
-
---Quinze minutes, oui, dit Terral.
-
-Et il s'éloigna.
-
-Comme il revenait sur ses pas, frappant toujours le quai de ses
-semelles, il retrouva, à la même place, le jeune homme regardant la mer.
-
---Pardon, dit le jeune homme en souriant encore, pensez-vous que la
-traversée soit mauvaise aujourd'hui?
-
---Je n'y connais rien, répondit Fernand avec une certaine brusquerie. Je
-ne suis pas marin.
-
---Ah!... Mais, au moins, reprit l'étranger après un court silence,
-craignez-vous le mal de mer?
-
---Non, dit Terral. Qu'est-ce que je crains? ajouta-t-il mentalement.
-
---Je vous demande mille excuses pour toutes mes questions, monsieur,
-mais entre compagnons de voyage... Vous allez à Londres, n'est-ce pas?
-
---Oui, monsieur.
-
---Moi aussi.
-
---Et connaissez-vous cet hôtel, je vous prie? dit le jeune homme en
-tendant une carte à Terral.
-
---Je ne suis jamais allé à Londres. Je suis tout aussi ignorant que
-vous. Je ne saurais vous répondre, monsieur.
-
---Je demanderai donc à un Anglais. C'est dommage. Je n'aime pas les
-Anglais.
-
---Ah!
-
---Je suis Espagnol. Voilà trois ans que je voyage un peu partout. Je
-traverse la Manche parce qu'il faut bien avoir vu l'Angleterre, mais ce
-ciel plein de brume me terrifie par avance... Connaissez-vous l'Espagne,
-monsieur?
-
---Non, dit Terral.
-
---Tant mieux pour vous, fit l'autre avec l'assurance chevaleresque des
-Castillans, il vous reste donc des émotions à éprouver!
-
---Qui sait? dit Terral.
-
-La cloche du paquebot sonnait. Ils descendirent l'escalier du quai, et,
-par la planche d'embarquement, ils entrèrent dans le bateau encombré
-déjà de colis et de malles et dont les siéges étaient occupés par des
-figures de keepsakes, effrayées par avance à l'idée du tangage.
-
---Allons, dit l'Espagnol, je vais être horriblement malade. De Barcelone
-à Marseille, j'ai souffert le martyre. C'est un second supplice.
-
-Il s'accouda contre le bastingage regardant le quai, Boulogne encore
-endormie et échelonnée en amphithéâtre, puis se retournant vers Terral,
-il lui offrit, dans un porte-cigares de paille de manille, un papelito
-andalou.
-
-Terral remercia, prit la cigarette et l'alluma.
-
-Il s'était jusqu'alors tenu sur une certaine réserve, hésitant et se
-drapant dans sa fierté. Depuis quelques minutes, au contraire, un projet
-lui était venu et germait. Il étudiait ce jeune homme que, tout à
-l'heure, il ne connaissait point et qui se livrait ainsi avec
-l'expansion--souvent apparente--des Méridionaux.
-
-L'Espagnol pouvait avoir vingt-six ans; il était petit, brun, avec des
-yeux grands et profonds, une moustache d'hidalgo, un teint de Maure et
-des mouvements électriques. Irréprochablement vêtu, les doigts pleins de
-bijoux comme beaucoup de ses compatriotes, il portait en sautoir un sac
-de voyage fermé par une serrure en acier surmontée d'une couronne de
-comte. Son élégance un peu roide et mâle, dans sa recherche, effaçait ce
-que ce goût des joailleries, inhérent aux races du Midi, pouvait avoir
-peut-être de ridicule ou de bizarre.
-
-Le caractère distinctif de sa physionomie était la franchise, une gaieté
-vive, quelque chose de pétulant et de sévère en même temps.
-
-En quelques minutes, Fernand avait analysé et deviné tout cela. Il était
-assez fataliste et l'idée lui était venue que le hasard ne jetait
-peut-être pas pour rien cet inconnu sur sa route. C'était peut-être la
-branche de salut tendue au noyé, la main qu'il fallait saisir,
-l'occasion qu'il devait arrêter... Puis il se disait, allant de l'avant
-à l'arrière du bateau, regardant sans les voir, les matelots qui
-tiraient les cordages, et se préparaient au départ:
-
---A quoi vais-je songer? le salut n'est pas ici, il est là-bas... Et va
-donc conter ce que tu souffres à ce confident de rencontre!
-
-Pendant que le bateau s'éloignait, laissant Boulogne à chaque tour de
-roue, et l'horizon découper les dentelures de ses falaises, l'Espagnol
-fumait, fredonnant _la Jota_ aragonaise.
-
-L'embarquement avait pris du temps à cause d'une vingtaine de chevaux
-qu'il avait fallu caser sur le pont dans des boxes.
-
-Le marchand qui les transportait à Londres interrogeait le capitaine
-d'un air inquiet.
-
---Aurons-nous beau temps, au moins?
-
---Je l'espère.
-
---Bon vent, bonne mer?
-
---Nous verrons.
-
---Diable! fit le marchand en regardant le ciel.
-
-Pas un nuage pourtant, une nappe unie, un peu pâle, un vent frais, une
-mer calme.
-
---On a pourtant vu des gens mourir du mal de mer, disait un bourgeois
-parisien à un matelot anglais qui ne le comprenait pas.
-
-Les blondes ladies et les transparentes miss débouchaient déjà leurs
-flacons d'eau-de-vie et en arrosaient--par précaution--les énormes
-tranches de sandwiches qu'elles escamotaient--par hygiène.
-
-L'Espagnol se rapprocha de Terral:
-
---Vous voyagez pour votre plaisir?
-
---Moi?... Oui... Si vous voulez...
-
---Moi aussi. Nous avons pourtant, nous autres Espagnols, la réputation
-de ne connaître aucunes montagnes autres que nos Sierras et d'autre
-fleuve que le Mançanarès... Ah! que cette odeur de goudron est
-insupportable!... Marchons, voulez-vous?...
-
---Marchons.
-
---Je voudrais être de retour déjà de mon expédition. Peut-être cependant
-pousserai-je jusqu'en Ecosse. Londres me déplaît par avance. J'y vais
-pour en être revenu, vous savez.
-
-Tout cela dit gaiement, avec cet accent castillan qui n'est pas sans
-charme.
-
---Et vous?
-
---Oh! fit Terral, il est probable que je demeurerai à Londres. C'est
-Paris qui me pèse.
-
---Je regrette de n'être point de votre avis. Ah! Paris!
-
-Et soulignant son admiration par des gestes, l'Espagnol fit de Paris, du
-Paris épris de folie et du Paris amoureux de sciences, car il
-connaissait l'un et l'autre, un magnifique tableau.
-
---Notez que je l'ai quitté voilà longtemps, dit-il, car je n'ai fait
-qu'y passer quelques jours. Mais Pétersbourg, Vienne et Berlin, que
-cette fois j'ai vues, m'ont appris à le regretter.
-
-Ainsi causant, ainsi glissant sur la pente des confidences, l'Espagnol
-en vint à confier à Terral qu'il s'appelait Don Antonio Godova, comte
-d'Oriola, qu'il était orphelin, qu'il avait quitté Barcelone après un
-mariage manqué, et laissé la Rambla pour courir le monde. On se console
-en voyageant. Il avait voyagé. Il avait feuilleté ce livre curieux qui
-s'appelle la France et cet album de pastels qui se nomme la Suisse; il
-avait vu l'Allemagne des bords du Rhin et l'Allemagne des bords du
-Danube, l'Autriche et la Russie, et peu s'en était fallu qu'il ne
-poussât jusqu'en Sibérie. En route, il avait laissé son chagrin,
-retrouvé sa gaieté et acheté, argent comptant, l'expérience, cette vraie
-richesse.
-
---Je n'ai pas de banquier, disait Don Antonio, je porte avec moi ce
-qu'il me faut. Tout est dans ce petit sac et quand je m'aperçois qu'il
-est vide, j'écris à la maison Perez y Ancho à Barcelone et je reçois ce
-qui me plaît. Je n'ai point de domestique. Un domestique est un souci.
-Je ramasse le premier venu et je me l'attache pour le temps de mon
-séjour. Et je voyagerai sans doute ainsi jusqu'à la fin, en curieux;
-mais, _hombre!_ que Dieu eût été bien avisé de ne pas créer d'Océan pour
-les chrétiens qui craignent le mal de mer!
-
-Terral, absorbé, écoutait. Il n'avait dans tout cela entendu qu'une
-chose: _je porte tout avec moi!_
-
-Le pont du bateau présentait déjà ce spectacle comiquement lugubre dont
-le mal de mer se fait l'impresario. Les visages pâles grimaçaient. Le
-_brandy_ luttait vainement contre le malaise. Godova se sentait pris à
-son tour et s'était affaissé sur son banc.
-
-La mer se faisait d'ailleurs menaçante. On signalait un grain. Le
-capitaine avait donné l'ordre de caler les chevaux dans leurs boxes et
-de leur boucher les yeux.
-
---Satané temps de chien, disait le marchand, à la dernière traversée
-j'en ai perdu trois et il faut encore que le même jeu recommence.
-
-Les matelots manoeuvraient en sifflant d'un air narquois. Si l'on se
-plaignait de la pluie qui commençait à tomber doucement, ils répondaient
-avec ce flegme railleur des Anglais:
-
---Ce sera bien autre chose tout à l'heure!
-
-D'autres chantaient le _Tirely_ que les matelots de Nelson entonnèrent
-au matin de Trafalgar.
-
-Terral était heureux de ce trouble, de cet orage qui s'annonçait, de ce
-ciel soudain obscurci.--Il ne s'expliquait pas sa joie, mais il
-respirait plus librement dans cette atmosphère qui sentait le soufre. Il
-aimait ces sourdes colères des hommes et des choses. Peut-être se fût-il
-improvisé tribun, un soir d'émeute, parmi cette atmosphère électrique
-que dégagent les foules.
-
---Eh! bien, capitaine, disait-il d'un ton joyeux, c'est la tempête?
-
---Vous êtes bien gai, disait l'autre.
-
-La pluie était plus rude, le noir du ciel s'étendait, bavait à travers
-l'horizon comme une tache d'encre qui gagnerait un papier de soie.
-
-Parfois aussi ce ciel se rayait de larges zébrures rougeâtres qui
-tranchaient sur le fond noir comme autant de plaies vives et saignantes.
-C'était la nuit, une nuit crépusculaire, coupée par de sinistres
-éclaircies. Le bateau rudement secoué, montait, lancé comme un bouchon
-sur cette masse formidable et retombait, prêt à se briser contre les
-lames ou à s'engloutir dans le trou profond qui s'ouvrait soudain
-devant lui, comme un gouffre.
-
-On entendait parmi les rafales qui grinçaient dans les cordages, les
-commandements et les appels--ou les hennissements des chevaux. Sur le
-pont, couchés çà et là, enveloppés dans des manteaux, sans mouvement,
-semblables à des paquets, des passagers râlaient ou criaient. Parfois
-une prière affreuse s'entendait au milieu de l'orage:
-
---Je souffre, jetez-moi donc à la mer!
-
-Terral, roide, droit comme un chêne, les bras croisés, tête nue, passait
-avec un audacieux mépris parmi cette foule renversée et peureuse. Il
-retrouvait toute sa force dans l'orage. Il lui plaisait de la défier,
-cette mer irritée, et quand, dans un brusque roulis, la vague jetait à
-travers le pont son écume bouillonnante, il secouait ses cheveux noirs
-imprégnés de sel et ricanait comme un Manfred.
-
-Le marchand de chevaux se heurta contre lui, jurant, les poings fermés.
-
---Eh! bien, quoi? dit Terral. Qu'y a-t-il?
-
---Cette tempête m'en tuera la moitié. Je suis ruiné, dit l'autre.
-Tonnerre!
-
-Terral haussa les épaules.
-
-Il revint s'asseoir à l'arrière du bateau, entre des caisses recouvertes
-de toiles goudronnées, près de Godova. L'Espagnol, cramponné à un
-cordage, les nerfs tendus, l'oeil fixe, les joues effroyablement
-caves, poussait des gémissements et regardait fixement les choses avec
-une prunelle embrasée. Il se plaignait, jurait, appelait, et se tordait
-parfois en poussant des cris:
-
---_Valgame dios!... La muerte!... Tiene usted cuchillo?... Un cuchillo!
-La muerte! la muerte!_
-
-Terral, les bras croisés, face à face avec ce moribond--car Godova
-souffrait à mourir--sentait croître en lui--comme ces plantes mauvaises
-qui, disent les fables, poussent avec une vertigineuse rapidité,--une
-pensée atroce, lancinante ainsi qu'un fer rouge.
-
-C'était ce ciel obscurci, cette mer furieuse, cette nuit soudaine, ce
-bruit de vagues, ces sifflements de vent, ces hurlements, cette fièvre,
-qui faisaient sourdre dans le coeur de l'ambitieux brisé une terrible
-tempête--l'antithèse de cet autre ouragan qui grondait.
-
---Si cet homme mourait, songeait Terral, et si ce sac qui est là
-disparaissait,--qui s'en inquiéterait?
-
-Peu à peu l'horrible pensée prit corps, et se planta devant Terral avec
-un arsenal de discussions, de conseils et de logique.
-
---Qui songe donc à l'Espagnol à présent?... Il râle! S'il passait
-par-dessus le bord, le bruit de sa chute dans le flot ne mourrait-il pas
-étouffé sous ce grondement gigantesque?... Qui le saurait? qui le
-verrait? Une fortune tient pourtant dans ce sac? Une fortune dans un sac
-de cuir grand comme les deux mains!
-
-Dans cette espèce de sombre brouillard qui fondait toutes choses, les
-recouvrait comme d'une couche de suie, la serrure seule du petit sac
-brillait, lançant à Terral de provoquants éclairs.
-
-Il se reculait, il se sentait trembler. Un affreux délire le secouait.
-Il étouffait, et, le long de son dos, coulait une sueur froide.
-
---_La muerte! La muerte!_ criait l'Espagnol en se mordant les poings.
-
-Il voulait mourir.
-
-La mort?
-
---Elle est près de lui, songeait Terral, et l'obsession de cette pensée
-se faisait ironique comme un défi.
-
-Il se rapprochait alors. Ses mains, agitées d'un prurit nerveux, se
-tendaient vers le sac de cuir qu'il allait arracher d'une secousse,
-emporter soudain!--Puis l'idée du vol lui apparaissait plus vile que
-l'idée du crime. Quelle différence y aurait-il bientôt dans ses
-souvenirs entre l'agonie de M. de Bruand et la mort de cet inconnu!
-
-Et puis en fin de compte pourquoi celui-ci se trouvait-il sur son
-chemin? Pourquoi ce triple sot s'était-il livré?
-
-Lui avait-on demandé ses confidences? Il avait fait parade de sa
-fortune, il avait tout dit, le niais! Et à quoi lui servait cette
-richesse maintenant? Il agonisait, se tordait, une sanglante écume lui
-venait aux lèvres. Sa bile remuée le faisait vert,--un cadavre!
-
---Ah! bah! se dit Terral.
-
-Et il se dressa, les yeux en feu, roide, décidé, prêt à jouer sa vie,
-cette fois,--sa tête,--pour de l'or!
-
-Il se pencha sur Godova, le prit brusquement entre ses bras. L'ombre
-était toujours profonde. Dans ce coin du bateau, personne. L'équipage
-manoeuvrait, là-bas, à l'avant. De ce côté, rien, pas un regard. Seul
-avec son crime. Il attira l'Espagnol contre sa poitrine qui haletait, et
-sa main droite chercha déjà le sac de cuir, prêt à l'arracher.
-
---Merci! je vous remercie!... dit alors Godova d'une voix qui se
-mourait.
-
-Et Terral sentit tout à coup une main froide qui pressait la sienne.
-
-Cette fois il recula.
-
-Ses bras se détendirent et Godova retomba sur le pont, la tête couchée
-sur son bras gauche.
-
---Ah! misérable! cria Terral tout haut, et, comme un fou, hagard, il
-descendit,--se cognant le front à l'escalier étroit,--dans les cabines,
-se jeta sur son lit et demeura accroupi, là, comme une bête fauve.
-
-Quand il revint à lui,--car cette réflexion sombre fut comme un
-évanouissement--il vit la cabine remplie de gens qui, attablés,
-mangeaient. La tempête était passée. On avait quitté la haute mer, et
-maintenant le bateau voguait en pleine Tamise. Il se leva, se mit à
-table, demanda des oeufs, coupa machinalement un peu de fromage dans
-le bloc de Chester que la _stuardess_ posa devant lui, paya et remonta
-sur le pont.
-
---Eh bien! lui cria aussitôt une voix claire... Nous sommes donc sauvés!
-
-Terral tressaillit.
-
-C'était la voix de don Antonio.
-
---Oui, dit Terral.
-
-Et dès lors il ne parla plus.
-
-Quatre heures après, ils étaient arrivés à Londres. Le bateau s'arrêta
-devant Custom-House, et l'on déchargeait les bagages. Terral voyait
-cette foule sur le quai, à gauche, la grande arche de London-Bridge qui
-découpe sa silhouette sur le brouillard. Il apercevait sur le pont des
-flots pressés de passants, des cabs, des omnibus, des camions; il
-entendait le bruit immense de la fournaise humaine. Il redressait le
-front. Il disait encore comme le héros de Stendhal: _Aux armes!_ Et il
-s'enfonçait, seul, sans guide, dans la grande Cité.
-
-Il s'arrêta devant un hôtel-taverne d'apparence médiocre, entra, demanda
-une chambre, et lorsqu'il fut seul:
-
---Qu'est devenu l'Espagnol? se dit-il. Je n'ai pas voulu le suivre.
-J'avais peur de moi; oui, peur. Fiez-vous donc au premier venu! Cet
-homme-là ne saura jamais qu'il me doit la vie. Et pourtant, ajouta-t-il
-avec un singulier sourire, il me la doit! Quelle générosité! Qui sait?
-Cela peut être une faiblesse!
-
-
-
-
-XI
-
-
-Cachemire avait trouvé comme une excitation suprême dans les orgies
-finales. Littéralement elle avait soif maintenant d'alcools; ce punch,
-qu'elle aimait, lui communiquait une ardeur nouvelle, une flamme
-inconnue. Elle ressemblait à ces lampes qui s'éteignent et projettent
-tout à coup une lueur rajeunie. Elle put faucher comme un regain de
-succès et de louanges. Avec ses joues embrasées et ses yeux pleins de
-fièvre, ses lèvres carminées, ses cheveux opulents encore, elle avait
-une singulière attraction et comme un charme inconnu. Le successeur de
-M. Raoul de Navailles, (un agent de change ou un député--peut-être
-était-il _deux_) en était fier. Il recevait de ses amis des compliments
-à l'adresse de Cachemire et les prenait pour lui.
-
-La gaieté d'autrefois, le fol entrain semblaient être revenus à Suzanne.
-Elle se sentait transportée pour ainsi dire dans un air nouveau, et la
-vie lui paraissait semblable à ces rêves où le corps ne touche point la
-terre, où l'on voit tout du haut de l'éther et comme balancé dans un
-hamac. Se trouvant belle ainsi, elle voulut qu'on lui fît son portrait.
-M. de Navailles s'adressa à un jeune peintre, déjà en pleine réputation,
-Charles Bourdenois. L'artiste vint, et, de cette physionomie déjà
-transfigurée par une maladie intérieure, il fit un chef-d'oeuvre en
-quelques séances. Cachemire, transportée, le regardait souvent, ce
-portrait, s'admirant et s'envoyant des sourires. Par amour pour le
-tableau, elle s'éprit du peintre et le lui dit, un matin, en causant,
-pendant qu'il retouchait quelques méplats des joues. Bourdenois feignit
-de croire à une plaisanterie, répondit spirituellement, et dès ce jour
-ne revint plus. Le portrait d'ailleurs était achevé.
-
-Cachemire appela, pour le leur montrer, madame Labarbade et le jeune
-Adolphe:
-
---Tiens, c'est joli, ça, dit maman Anaïs. Mais, vois-tu, ma petite,
-comme ressemblance, ça ne vaudra jamais la photographie!
-
-Peut-être songeait-elle à Firmin Monséchard, le collaborateur du soleil.
-
-Adolphe avait mis son lorgnon et examinait le portrait en sifflotant le
-quadrille de la _Belle-Hélène_.
-
---Pas mal, cette petite _machine_!... Bigre, si la chose va au Salon, ça
-te fera une fameuse réclame... _Ame qui s'avance, âme qui s'avance_,
-ponpon, ponpon... Adorable, décidément, le portrait. On en mangerait!
-
---Oui, adorable!
-
-Cachemire, seule, demeurait bien des fois avec ce portrait en
-tête-à-tête, se comparant à ce chef-d'oeuvre, où l'artiste, sans le
-vouloir peut-être, avait mis une mélancolie poignante, et que les
-Egyptiens eussent appelé _le goût de la mort_. Mais ce n'est point cela
-qu'elle y voyait, et dans ce sourire navré qui était le sien, elle
-retrouvait, comme nichées là, toutes les heures dépensées sans compter,
-tous les refrains du passé,--ceux d'hier aussi, ces refrains qu'on
-entonnait avec les baisers cristallins des verres comme accompagnement.
-
---C'est égal, dit-elle, nous avons eu de bons moments!
-
-Et,--défilant comme une lanterne magique,--ils passaient tous, rieurs,
-bruyants, saccadés, surmenés, ces souvenirs. Elle les saluait d'un
-sourire, et ses yeux fixés sur les jours finis, sur les nuits oubliées,
-jetaient encore des éclairs. Elle frissonnait en se rappelant,
-frissonnait toujours d'ivresse!--Point de regrets. Elle eût refait
-encore, sans s'arrêter d'un pas, ce chemin où les fleurs poussent dans
-la boue. Elle se mourait, elle s'en allait, elle sentait en elle quelque
-chose qui la dissolvait, et pas de remords. Une fièvre nouvelle, fièvre
-de plaisir, besoin de secousses et d'émotions, soif de bruit, de soupers
-et d'amours.
-
-Elle avait renvoyé son médecin qui l'ennuyait, la réprimandant après
-chaque excès nouveau. Elle avait jeté au feu ses ordonnances. Elle
-désaltérait par de la tisane de champagne son corps en feu. Elle
-trouvait,--cette fille faible et qui n'avait eu dans sa vie que des
-instincts, point de volonté,--une énergie singulière pour résister à son
-mal, défendre sa vie et rire au nez de la mort.
-
-Mais la mort se moque bien que l'on rie. Elle avançait chaque jour d'un
-pas. Elle étendait la main, cette maigre main qui trouve toujours ce
-qu'elle cherche, toujours. Cachemire se sentait à présent profondément
-atteinte. C'était, aux moments imprévus, des engourdissements profonds,
-des fourmillements bizarres, de terribles douleurs de tête, des
-souffrances sourdes, fixes et tenaces qui la faisaient crier,--portant
-la main à son front, et pleurant:
-
---Mais qu'ai-je donc là?...
-
-Elle rappela son médecin.
-
---Qu'ai-je donc? dites! Qu'est-ce que j'ai?
-
-Le docteur ne répondait pas; il prescrivait les remèdes d'autrefois, des
-bains, des tisanes, du calme.
-
---Du calme! disait Cachemire en se tordant sur son canapé; ces gens-là
-sont fous!... Est-ce qu'on peut être calme?
-
-Excitée, agacée, les nerfs à fleur de peau, elle souffrait à présent
-d'un mot, d'un regard, d'un objet mal placé qui l'affectait
-douloureusement. Les moindres choses maintenant, un tableau accroché de
-travers, un chiffon traînant sur un meuble, lui faisaient pousser les
-hauts cris. Une affreuse maladie nerveuse, compliquée d'affection
-cérébrale, la secouait, et la jetait dans des bizarreries cruelles. Elle
-ressentait toujours en elle un sentiment de gêne et de pesanteur; des
-crampes survenaient. Parfois aussi un affaissement complet, et quand on
-lui parlait, ses yeux arrêtés sur le tapis ou sur les moulures d'une
-porte, semblaient morts.
-
-M. Raoul de Navailles que Cachemire avait vexé, pouvait se dire bien
-vengé. La solitude maintenant se faisait autour d'elle.
-
-On parlait de Suzanne, un soir, à son cercle.
-
---Eh bien! Raoul, lui en veux-tu toujours?
-
---Ah! mes amis, au fond c'était _la reine des crampons_! Une sensitive.
-A Chaillot, les sensitives! C'est parfaitement moi qui l'ai _lâchée_.
-Pour le moment, parlez-moi de _Grenouillette_. Un type, Grenouillette!
-
---_Ranula_, _batrakion_, traduisit un auditeur, qui avait fait ses
-classes.
-
---Une vraie femme, messieurs. Née dans une loge de portier et faite pour
-mourir dans un palais. Et puis, des manies! Elle a tant brossé d'habits
-dans son jeune temps, que sa joie est d'épousseter mon _mackintosh_, le
-matin, quand je sors de chez elle. Je la laisse faire!
-
---De sorte que lorsque cet ange de la brosse de chiendent s'ennuiera
-chez elle comme maîtresse, tu pourras la prendre chez toi comme femme de
-chambre!
-
---Toujours adroit, ce Raoul!
-
---Vive Raoul!
-
-Cachemire ne s'expliquait point le mal qui la courbait, qui la creusait,
-qui la disséquait chaque jour. Elle semblait, en effet, rapetisser; sa
-poitrine se cavait et sa colonne vertébrale, comme si elle eût dévié, se
-bombait. Une pâleur de cire gagnait sa tête et s'étendait tristement sur
-ses mains, où les nerfs et les os faisaient saillie. Ses yeux, toujours
-étranges, s'enfonçaient dans leurs orbites bleuies, où couraient des
-fibrilles sanglantes. Ses tempes s'accusaient par des cavités qui
-faisaient ressortir davantage son front, devenu bossué et déprimé en
-même temps. Tous ses mouvements avaient comme une rigidité cadavérique.
-Elle poussait parfois, en étendant le bras, des cris étouffés, et l'on
-eût dit que ses os, devenus friables, s'étaient brisés tout à coup.
-
-Des médecins, appelés en consultation, avaient murmuré, certain jour, un
-nom que Cachemire n'avait pas entendu. _Ramollissement aigu_, avait dit
-l'un. L'autre avait ajouté: _Ramollissement ataxique_.
-
---Parbleu, dit madame Labarbade, qui prêtait l'oreille; avec la vie
-qu'elle a menée! Il y a un proverbe là-dessus: «Tant va la cruche à
-l'eau...»
-
-Lorsque cette maladie affreuse vous vient et vous torture, c'est chaque
-jour comme un pas fait plus avant dans un enfer. La sensibilité,
-atrocement exaltée, multiplie et centuple les douleurs. Le tortionnaire
-semble vous casser et vous désarticuler les membres. La mobilité peu à
-peu se paralyse comme l'intelligence, et l'on ne peut bientôt ni étendre
-le bras, ni comprendre pourquoi on ne l'étend pas. Ce n'est point la
-folie, ce n'est point l'idiotisme. C'est la paralysie. Forces et
-facultés, tout baisse en même temps et dégénère. Le rachitisme est là,
-bien près. Cachemire se voyait, à présent, mourir. Elle se faisait
-horreur. Parfois, bravant ses souffrances, elle soulevait ses draps,
-quand elle était couchée et se regardait sous ses couvertures. Sa
-poitrine avait disparu; plus de seins; les os des hanches semblaient
-près de crever la peau tendue qui les recouvrait. Une maigreur extrême
-ciselait ses jambes, où les muscles grêles faisaient à peine saillie
-autour des os, cruellement dessinés. Elle se contemplait, fantôme
-d'elle-même, et parfois triste fantaisie, elle essayait de mettre des
-maillots d'autrefois, qui s'enroulaient à présent, comme des hardes,
-autour de ses tibias rongés.
-
-Alors elle pleurait, baissait la tête, sanglotait. Ou c'étaient des
-cris, une rage folle, des défis soudains, et des révoltes, qui se
-résolvaient en des rêveries sans motif et en des accablements comateux.
-
-Il lui fallait boire des eaux ferrées, du vin de quinquina, des huiles
-de foie de morue, qui lui soulevaient le coeur, amenaient de grosses
-larmes de dégoût à ses yeux rouges.
-
---Quelle pharmacie! disait-elle parfois, en portant ses pauvres mains à
-sa poitrine.
-
-Le délire aussi venait parfois. Alors elle voulait aller au théâtre,
-encore entendre la musique, le crin-crin des violons, les cuivres des
-instruments de Sax. Elle voulait voir des costumes, des décors, des
-acteurs. Maman Anaïs la faisait transporter, en haussant les épaules,
-dans quelque baignoire bien obscure, d'où Cachemire dévorait sans
-comprendre ce qui se passait sur la scène, ses grands yeux braqués sur
-le théâtre, le cou tendu, comme un _formicaleo_, qui guetterait sa
-proie. Puis, tout-à-coup:
-
---Je m'ennuie! disait-elle.
-
-Et il fallait partir.
-
-Madame Labarbade poussait des soupirs à fendre les rochers de
-Fontainebleau, mettait sa belle-fille en voiture et souvent revenait
-dans la baignoire, écouter la fin de la pièce, pendant que la _petite_
-partait seule. Elle donnait aussi, dans le théâtre, des rendez-vous à
-Firmin Monséchard, qui secouait, à ses côtés, sa chevelure superbe, où
-le parfum des Mille Fleurs luttait avec le collodion. Arrivée chez elle,
-Cachemire se faisait déshabiller par la servante (Constance l'avait
-quittée depuis longtemps, elle avait été ravie à la France par un
-Valaque), et tâchait de dormir. Mais les nuits se succédaient longues,
-lentes, cruelles, pleines de délires, de fièvres, de cris, avec des
-aurores insultantes et accablées. Ah! les nuits d'autrefois, le café
-Anglais, les aventures, la chanson, la passion! Et c'était encore la
-passion, mais déviée, dépravée. Une nuit, pendant que la fantasmagorie
-de la congestion l'entourait, Cachemire aperçut, mais comme une figure
-étrange et falotte, Terral--ce Terral qu'elle avait oublié; oui, oublié,
-comme les autres.
-
-Ce nom, cette pensée, les souvenirs de cet homme tourmentèrent toute la
-nuit cette tête affaiblie, d'où l'intelligence fuyait.
-
---J'ai envie de l'épouser, dit-elle le lendemain, au matin, quand madame
-Labarbade entra dans sa chambre.
-
---Comment, l'épouser? l'épouser? Épouser qui?
-
---Fernand.
-
---Le Terral?... Oh! oh! Il revient sur l'eau, celui-là. Tiens, au fait,
-voilà longtemps qu'on n'en avait parlé! Eh bien! mais, épouse-le, ma
-petite. A ton aise. Vous ferez bon ménage, je parie!
-
---Ménage! balbutia Cachemire, tout bas, comme un enfant.
-
---Il est joli, le Terral, songeait maman Anaïs, s'il ressemble à la
-_jeune première_.
-
---Le ménage! répétait Suzanne.
-
-Peu à peu, elle s'assoupit. Sa petite tête ratatinée se fixa sur son
-oreiller,--un oreiller de dentelles, dont le luxe semblait railler tant
-de misère. Ses grandes paupières transparentes tombèrent sur ses pauvres
-yeux fatigués. Elle s'endormit.
-
-Madame Labarbade se _faisait belle_ pour recevoir son photographe.
-
-Ce matin-là, justement, Fernand Terral s'était levé furieux, dans sa
-petite chambre, n'ayant rien trouvé depuis quinze jours de recherches
-dans Londres, acculé là-bas, comme il l'avait été ici, désespéré.
-
---La chance a tourné! pensait-il.
-
-Il avait tout fait pour l'attirer à lui, cette chance, tout essayé pour
-sortir de son ombre et de son bourbier. Londres devait être plein de
-ressources! Il les avait cherchées. Mais cette ville immense ne livre
-ses secrets qu'aux initiés. Elle est mystérieuse et comme secrète pour
-l'étranger. C'est là surtout que le malheureux se voit seul. La foule
-parisienne a des voix, un mouvement, une âme; la foule de Londres est
-une mer terrible qui vous submergerait si vous tombiez. Puis toute
-civilisation est une énigme; Terral avait deviné les rébus de Paris, du
-boulevard, des coulisses, du demi-monde, des égouts et des _dessous_ de
-Paris; mais il faut être un terrible OEdipe pour déchiffrer d'un coup
-d'oeil les termes inconnus du problème anglais.
-
-Terral creusait, semblable à un mineur, remuant le terrain et ne
-découvrant point la pépite d'or. Il allait, par les rues innombrables,
-cherchant le filon qu'il devait suivre. Mais dans cette foule, dans ce
-bruit, dans ce monde, il se trouvait isolé, découragé, perdu. Son
-argent, sa maigre bourse, s'épuisaient. Il se présenta dans une maison
-de commerce, demandant une place. On n'avait pas besoin de ses services.
-Les Anglais d'ailleurs sont défiants; un Français expatrié, sans
-ressource sur le pavé de Londres ne pouvait inspirer qu'une confiance
-médiocre. Il y en a tant de ces aventuriers, cherchant partout et par
-tous les moyens, fortune!...
-
-Il s'offrit à un libraire de Pater-Noster-Street pour lui faire des
-traductions d'ouvrages français. Il savait l'anglais assez bien, et le
-libraire se chargeait de corriger lui-même les fautes de langue. Ces
-libraires de Pater-Noster-Street forment une race particulière.
-C'est-là, dans cette ruelle, que se débitent, soigneusement pliés,
-cachetés, empaquetés, les livres licencieux qui courent le Royaume-Uni.
-Ce sont les _Galeries de Bois_ de la librairie. Terral traduisit ainsi
-certains livres, des poésies, des contes. Ce travail lui faisait monter
-la sueur au front. Il n'était point né pour cela. A la fin, il se
-brouilla avec l'éditeur et se vit de nouveau sans ressources.
-
-Il replongea, chercha et lutta encore. Mais décidément la fortune
-l'abandonnait. Les portes se fermaient devant lui. Il avait à peine deux
-guinées à manger avant de songer à mourir de faim. Dans les rues
-interminables d'Oxford ou de Piccadilly, les angoisses de Paris lui
-revenaient. En passant devant ces _oyster rooms_ où les poissons, les
-crabes, les huîtres marinées sont exposés derrière les vitrines, il se
-disait qu'une heure allait bientôt sonner où, passant famélique, il
-regarderait cette mangeaille de ses yeux avides.
-
-Ou bien:
-
---Décidément, se disait-il encore, ma veine est finie. Il faut songer à
-se rendre. Mes cinquante francs achevés, je m'achemine un soir vers
-Waterloo-Bridge et vive la Tamise, avec son eau saumâtre!...
-
-Il songeait aussi à s'engager, lorsqu'en passant auprès du Parlement, il
-voyait les sergents recruteurs en uniforme, rubans au schako, entraîner
-au fond d'une taverne quelques jeunes gars enivrés de porter, devant qui
-ils posaient en riant, un petit tas d'or et une feuille d'enrôlement.
-
-Une seule chose l'effrayait: la discipline.
-
-Né libre, il voulait mourir comme il avait vécu, quitte à mourir plus
-vite. Puis revenir en France sans argent, affamé, vaincu!... Chose
-impossible. Londres le tenait. Il s'était donné à Londres jusqu'à ce que
-Londres voulût bien se donner à lui.
-
-Ce matin-là, il compta, en se levant, que c'était le trente-deuxième de
-son séjour. Plus d'un mois d'efforts, plus d'un mois de perdu!
-
---Bast, dit Terral, la fortune m'attend peut-être au coin de quelque
-square. Cherchons toujours!
-
-Il se sentait, par extraordinaire, plus allègre, tout dispos, presque
-confiant. Il ouvrit sa fenêtre, une fenêtre à guillotine, sans rideaux,
-qui donnait sur la rue. La pluie fine des matins de Londres tombait sur
-les trottoirs, et les ruisseaux noirs reflétaient les cuivres des portes
-que les servantes en chapeau passaient au tripoli. Des chanteurs longs
-et maigres jouaient du petit bugle et jouaient faux--en marchant en
-cadence. Les laitiers sonnaient aux portes des maisons, et les marchands
-de nourriture pour les chats vendaient, de porte en porte, des morceaux
-de chevaux achetés aux équarisseurs. Au-dessus de cette rue boueuse et
-grise, des cheminées, d'innombrables cheminées perçaient le brouillard
-de leurs noirs tuyaux qui semblaient près de crever le ciel aux nuages
-bas et sombres.
-
---Et voilà justement l'image de ma vie, pensait Terral tout en
-s'habillant, brume, brouillard, boue, frissons, ennui. Tout cela doit
-finir pourtant!
-
-Machinalement il s'assit, songeant avant de sortir; il prit un volume
-qui se trouvait là, à portée de sa main, l'ouvrit sans penser. C'était
-une Bible, une de ces Bibles que les Sociétés de propagande anglaises
-sèment un peu partout, à leurs frais. Collée sur le carton, à
-l'intérieur, une inscription. Terral lut; c'étaient un ou deux noms,
-John Bigelow, Mary Bigelow, Anna, Peter, suivis de trois noms formant
-devise: _Truth, Justice, Patience!_
-
---Vérité, Justice, Patience! Ah! dit Terral, en jetant le livre loin de
-lui, mots d'ordre des niais et des sots, je vous retrouverai donc
-pourtant!
-
-Il sortit, agité et mécontent. On lui avait indiqué une espèce de maison
-de commission qui avait besoin d'employés, la maison Nicholson, Anderson
-and Co, King-William Street (Strand). Terral déjeuna dans une taverne,
-et à midi, se présenta dans les bureaux. On lui répondit que ces
-messieurs étaient à leurs docks, près de Lambeth. Ce fut une façon de
-jeune commis, logé dans une antichambre, qui lui donna cette réponse.
-Terral remercia, et descendant par Trafalgar-Place, il traversa le pont
-de Westminster; et, de l'autre côté de la Tamise, demanda la maison
-Nicholson-Anderson. Après des recherches il la trouva. C'était un de ces
-entrepôts comme on n'en voit que là-bas, une cave, un trou fumeux, où
-tout le jour durant, le gaz éclairait des étoffes, des conserves, des
-soieries, du fromage, de tout un peu. Des hommes pâles allaient et
-venaient parmi les colis. Dans un coin, appuyé contre un tonneau de
-mélasse, un petit homme frais, poupin, souriant, l'oreille rouge, le nez
-plein de rubis et l'oeil plein de santé, causait en anglais avec un
-grand monsieur maigre et desséché comme un hareng.
-
-Terral s'approcha d'eux et demanda, un peu contraint:
-
---Monsieur Nicholson?
-
---C'est moi, monsieur, répondit le petit homme en excellent français.
-Qu'y a-t-il pour votre service?
-
-Terral dit sa position, conta ses mésaventures, ses espoirs trahis, se
-montra acculé, misérable, et demanda, dans les bureaux, une place qui
-pût le faire vivre.
-
---Et comment vous appelez-vous? dit M. Nicholson avec un accent
-bordelais très-prononcé:
-
---Fernand Terral.
-
---Tiens! dit M. Nicholson en regardant Terral assez fixement. Mais je
-connais ce nom-là, moi!... Pardieu, nous lisons aussi à Londres les
-chroniques parisiennes. Vous êtes un joueur émérite, monsieur,
-ajouta-t-il en soulignant le mot avec malice.
-
---Moi? fit Terral en devenant tout pâle.
-
---Si j'en crois certain récit publié par le _London Herald_, d'après le
-_Figaro_, il vous est arrivé dernièrement... Eh?... A moins que ce ne
-soit un homonyme... Eh! bien, ma foi, dit M. Nicholson, je ne vous en
-fais pas un crime. Au contraire. La vie à présent est une lutte à main
-armée. La ruse ou la force. Eh! eh!... vous devez être un garçon
-intelligent, monsieur Terral... _Dear_ Anderson?...
-
-Le monsieur maigre s'avança.
-
-M. Nicholson lui dit, en mauvais anglais, quelques mots que Terral
-comprit:--Ce garçon-là pourrait nous être utile, dit M. Nicholson.
-
---Ah! fit M. Anderson.
-
---Il a eu des malheurs, là-bas!
-
---Ah! dit encore M. Anderson.
-
---C'est ce qu'il nous faut.
-
---Pour l'associer?...
-
---L'associer? _Comment vont tes pauvres pieds?_
-
-Terral, peu au fait de l'argot londonner, ne comprit pas la dernière
-phrase de M. Nicholson. Elle équivaut, en anglais, à l'expression du
-ruisseau parisien: _Et ta soeur?_--Mais il la traduisit et la devina,
-au ton dont elle fut prononcée. M. Nicholson commençait fort à
-l'intriguer. Ce petit homme avait des allures railleuses, et, en parlant
-le français, un accent gascon au moins singulier. Terral le regardait et
-l'étudiait, lorsque M. Nicholson lui fit signe de le suivre derrière les
-colis, dans un retrait méphitique qui servait de bureau à la maison
-Nicholson, Anderson et C{e}.
-
-M. Nicholson, flanqué du maigre M. Anderson, ressemblait à une boule de
-bilboquet à côté de son manche.
-
---Monsieur Terral, dit-il à brûle-pourpoint, je suis enchanté que vous
-soyez venu à nous. Vos précédents (il souriait) me font espérer que nous
-pourrons nous entendre. Je vais donc jouer cartes sur table,--cartes sur
-table, cela doit vous séduire. Eh! eh! Ne vous fâchez pas, dit-il, en
-voyant le front de Terral se rembrunir. Et d'abord, sachez qui je suis.
-Je m'appelle Arnaud-Léon Caminade, je suis né à Bordeaux; je ne suis
-pas plus Anglais que ma savate, et pas plus Nicholson que vous. M.
-Anderson, ici présent, est un ancien matelot de la flotte de l'amiral
-Napier, qui a trouvé que S. M. Victoria récompense peu les services de
-la marine et qui s'est associé avec moi. Charmant homme, M. Anderson!
-Quand j'arrivai à Londres, j'étais comme vous, sans ressources, avec
-plusieurs prises de corps lancées à Bordeaux contre moi. Je résolus de
-gagner ma vie, eh! eh! Et, me demandant quel commerce je pouvais tenter
-(à Bordeaux, j'étais marchand de contre-marques), je résolus, de concert
-avec l'ami Anderson, d'exploiter la crédulité humaine et la confiance
-française. Ah! que vous êtes niais, mes bons compatriotes! M. Anderson,
-en bon Anglais qu'il est, ne demandait pas mieux que de jouer sous jambe
-la perfide Gaule. Nous nous associâmes, et avec nous, un jeune bachelier
-parisien coupable d'avoir imité de trop près l'écriture d'un sien
-parent. Ce fut lui que nous chargeâmes de la correspondance. Un
-imprimeur nous fit des têtes de lettres, nous louâmes cet entresol,
-voilà deux mois, et nos commandes se mirent à pleuvoir sur le marché
-parisien. On nous expédia tout. Nous vendîmes et payâmes. Aujourd'hui,
-la maison Nicholson, Anderson et C{e} est assez bien posée pour se faire
-livrer pour 500,000 fr., pour un million de marchandises en huit jours.
-Nous avons un logement dans le Strand pour faire du _genre_. Le Strand!
-Cela sonne l'or, à Paris. Mais notre bachelier nous a quittés et volés.
-Le drôle a traversé l'Atlantique. Le repêcher à New-York, impossible!
-Il faut le remplacer. Or, M. Anderson ne sait pas aligner deux phrases
-françaises de suite, et ce n'est pas à la porte du Grand-Théâtre ou à
-Bataclan que j'ai appris l'orthographe. Soyez notre scribe, voulez-vous?
-Bons appointements, part dans les bénéfices. Vous n'avez qu'à faire la
-correspondance, à enjôler le fabricant, caresser le Parisien, emmieller
-l'expéditeur. Affaire de deux mois. On fait traite sur nous à trois
-mois. Dans trois mois, les traites arrivent. On les présente. Plus
-personne! Nicholson est mort, Anderson est parti, mais Caminade est
-millionnaire, mais l'ex-marin a un sac superbe..... Mais vous pouvez
-être aussi riche que nous!
-
---Tudieu, dit Terral, vous avez confiance en moi!
-
---C'est que je suis physionomiste! Et puis je connais votre histoire, je
-vous dis. J'ai roulé quatre mois dans les coulisses parisiennes
-_té_!--_Eh! bé_, la réponse?
-
---Je suis tout à vous, dit Terral.
-
---Bravo! fit Nicholson.
-
---_All right!_ s'écria M. Anderson.
-
---Vous faites votre fortune et la nôtre, dit Caminade. Maintenant, où
-logez-vous?
-
---Dans Soho.
-
---Il faut loger ici, ne pas quitter Lambeth, ne pas vous montrer. On
-nous connaît à peine. Le _gouspin_ qui habite le Strand ne soupçonne pas
-qui nous sommes. Nous lui laisserons l'affaire sur le dos, à l'heure du
-départ, et il barbotera dans les réclamations et les accusations comme
-il pourra. Ces gens qui nous servent de commis sont de pauvres
-Irlandais idiots qui suent et s'échinent, et ne voient pas plus loin que
-leur nez. Que personne ne vous connaisse, c'est le principal. _Té!_
-monsieur Terral, vous êtes un heureux. Nous attendions un homme de bonne
-volonté. Il vient, et c'est vous! Si vos lettres sont éloquentes, c'est
-deux millions que nous _levons à_ Lutèce!
-
-Terral sortit ivre, congestionné, croyant rêver, hésitant, et pourtant
-fou de joie. La fortune, c'était la fortune! C'était le vol aussi. Ah!
-bast! c'était la guerre, la conquête de l'intelligence sur la bêtise, le
-triomphe de la hardiesse; c'était aussi l'audace! Ce qui l'étonnait et
-l'encourageait dans son projet, c'était le bruit de son aventure, venu
-jusque-là. Il était donc déshonoré, puisqu'on le devinait, puisqu'on le
-jugeait sur son nom? Raison de plus alors pour disputer une proie à ce
-monde d'honnêtes gens qui le méprisaient ainsi.
-
---Je le tiens, le levier d'Archimède, disait-il, je le tiens et je
-saurai bien, entre cet Anglais et ce Caminade, me faire bientôt la part
-du lion! L'instrument deviendra la volonté. Ah! j'ai médit de mon
-étoile. Elle se lève!
-
-Il solda le prix de sa chambre, choisit un logement dans Lambeth, _the
-smutty Lambeth_, «le sale Lambeth» comme on dit à Londres. MM. Caminade
-et Anderson logeaient à Twickenham, à la campagne, et partaient chaque
-soir pour revenir tous les matins. Terral rumina tout le jour des
-projets de tactique, et sa tête en feu semblait près d'éclater. Le soir,
-il alla au théâtre machinalement, comme autrefois à Paris. C'était à
-Princess' Theater. On jouait une pièce politique où la reine, les lords,
-le gouvernement hommes et choses, tout était discuté. A chaque allusion,
-le public trépignait, applaudissait ou sifflait. Au nom d'O'Connell, un
-Irlandais se leva et cria: _bravo!_ On ne protesta pas. Point de
-policemen. Liberté. Terral ne voyait et n'écoutait rien. La
-représentation finie, il erra longtemps encore dans les rues, songeant
-toujours. Il se perdit. Des policemen le remirent dans son chemin. Il
-s'égara encore.
-
-En passant par une rue étroite, noire,--il se trouvait dans
-Saint-Gilles, sans le savoir,--il vit une ombre devant lui, immobile. Il
-avança. C'était un homme aux épaules carrées, qui l'attendait. Terral
-fit mine de vouloir boxer. Au même moment, trois ou quatre bandits, se
-détachant des ténèbres, le saisirent par derrière, en un tour de main
-l'étendirent sur le carreau et le laissèrent là, nu comme un ver.
-
-MM. Nicholson et Anderson furent étonnés, le lendemain, de ne pas revoir
-leur associé. Ils se crurent trahis et se prirent à trembler.
-
---Pourtant, _té_, disait Caminade, sa coquinerie m'inspirait bien de la
-confiance!
-
-Le soir, ils furent rassurés. On leur dit qu'un Français avait été, la
-nuit précédente, étranglé dans Saint-Gilles par la bande _d'étouffeurs_,
-de _garrotters_, dont on parlait tant. M. Caminade alla voir le cadavre
-et reconnut Terral.
-
---Ah! pas de chance! dit-il. Comment faire? Bast! Après tout, j'écrirai
-avec des fautes d'orthographe; ce n'en sera que plus vraisemblable
-_té_! Mais vous voyez, _master Anderson_, que M. Terral était un des
-nôtres!
-
-Ce fut l'oraison funèbre du révolté.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Madame Labarbade prit à part, un matin, le médecin qui venait chaque
-jour chez Cachemire.
-
---Eh bien, docteur? demanda-t-elle, d'un air plutôt ennuyé qu'affligé.
-
-Le docteur remettait ses gants et donnait un coup d'oeil à son
-pantalon pour examiner si les plis tombaient méthodiquement sur ses
-bottines vernies. C'était un médecin gracieux, le médecin des petites
-dames, qui ne diffèrent même pas des grandes par la taille.
-
---Ma foi, dit-il, je n'espère plus rien; tout est dit à présent. Il
-faudrait un miracle pour la sauver, et M. Renan (il souriait), a prouvé
-que les miracles sont rares. Toujours charmante, vous, madame Labarbade!
-
---On fait ce qu'on peut. Alors, docteur, c'est réglé le compte de la
-petite?
-
---La maladie est la plus forte, et le médecin ressemble à la plus belle
-fille du monde: il ne peut donner que ce qu'il a de science!...
-
---C'est trop juste. Oh! je ne vous accuse pas, vous savez bien. C'était
-si chétif! Et... comment dirai-je?... l'échéance?
-
---Quelle échéance?
-
---Enfin, pour combien de temps...
-
---Ah! dit le médecin, ceci est le secret de la nature. Un mois, un an,
-un jour, on ne sait pas, madame Labarbade!
-
-Il prit la main de la belle-mère et la baisa, puis redescendit
-l'escalier en souriant:
-
---L'_échéance_! songeait-il. Le mot est charmant... L'échéance!
-
-Son coupé l'attendait à la porte. Il se fit conduire chez madame de
-Mirvieille qui, à demi évanouie, se désolait en l'attendant. Quelle
-chose affreuse! Madame de Mirvieille avait une rougeur sur le nez!
-
-Madame Labarbade rentra dans la chambre de Cachemire avec un air
-maussade. Suzanne, toujours étendue sur cette chaise longue où, depuis
-si longtemps, elle semblait rivée, regardait devant elle d'un air
-hébété. L'autre s'arrêta, la contempla en croisant les bras, d'un air de
-pitié dédaigneuse, et poussa un soupir. Puis, haussant les épaules:
-
---Eh! bien, dit-elle en traînant sa voix pour l'adoucir, il t'a apporté
-de bonnes nouvelles, ce docteur. Cela va mieux!
-
---Oui.... dit Cachemire en relevant la tête péniblement. Ah! oui.
-
---Tu ne l'as donc pas entendu?
-
---Non... Alors, dit-elle avec le sourire niais d'un enfant timide, je
-puis guérir? Guérir!
-
---Comment donc! fit la mère Labarbade d'un ton presque railleur, mais tu
-vas guérir!
-
---Je voudrais, continua Suzanne... J'essaye... Mais j'ai si mal... La
-tête, les bras, le cou, tout. J'ai bien mal. Il n'est pas venu de
-lettres pour moi?
-
---Comment des lettres? Quelles lettres?
-
---Je ne sais pas... Des lettres... un billet, n'importe quoi. Je
-m'ennuie!
-
---Il y a beau temps que c'est fini, le facteur, murmura madame Labarbade
-entre ses dents. Encore heureuse d'avoir gardé un quartier de poire pour
-la soif!
-
---Anaïs, dit Cachemire en essayant de se soulever sur ses oreillers.
-Écoute donc!
-
---Et qu'est-ce que tu veux que j'écoute?
-
---Oui, oui, fit Cachemire. Ouvre la fenêtre, dis! La fenêtre. Je veux
-entendre. Tu n'entends pas?
-
---Eh! bien, quoi? dit madame Labarbade en tirant les rideaux et en
-ouvrant la fenêtre toute grande.
-
-Une bouffée d'air un peu frais entra brusquement dans cette chambre de
-malade et, en même temps, un son d'orgue, un son joyeux qui semblait
-ironique.
-
---C'est bien ça, dit Cachemire.
-
-Et sa lèvre supérieure, relevée par un sourire, découvrit ses dents
-jaunies dans sa petite bouche agrandie maintenant.
-
---Quoi? demanda encore maman Labarbade.
-
---Cet air... tu ne sais pas... cet air...
-
-Elle l'avait entendu, elle l'avait chanté, cet air de la rue,
-autrefois,--et cet _autrefois_ datait de l'an dernier,--devant tant de
-gens qui l'adoraient, tant de femmes qui l'enviaient. Elle se revoyait
-dans le costume qu'elle portait alors. Jupe courte, une toque sur les
-cheveux, des diamants au cou, frappant bravement les planches des talons
-de ses bottines et riant quand, tournant sur elle-même, la flamme de la
-rampe semblait vouloir s'élancer vers elle pour lui donner un baiser de
-feu. Et maintenant l'air revenait, le même air, toujours gai, toujours
-fou, sous ses fenêtres, et il lui semblait que ce refrain la ranimait et
-torturait en même temps.
-
---Je l'ai chanté, tu sais, dit-elle en tournant ses grands yeux caves
-vers madame Labarbade... Ah! je parie que je le sais encore... Tiens!
-
-Elle fit un terrible effort de mémoire, rappelant des idées et des mots
-dans sa tête vidée, et sa voix brisée, déchirée, sa voix qui n'était
-qu'un râle, commença. Mais elle s'arrêta bientôt, ne trouvant plus,
-cherchant... de grosses larmes lui venant aux yeux, un sanglot étouffant
-sa chanson qui n'avait plus de force.
-
-Alors elle s'affaissa sur ses oreillers, la bouche béante, la figure
-creusée et livide, et murmurant, sans qu'on l'entendit:
-
---Ferme la fenêtre... La fenêtre... J'ai froid...
-
-Dans la rue, s'accompagnant sur l'orgue, le chanteur commençait un autre
-refrain:
-
- A Paris, à la Rochelle, ah! sous les bois!
- Ah! sous les bois!
- Sous la feuille nouvelle!
- On a vu trois demoiselles
- Ah! sous les bois!
-
-Cachemire demeurait étendue sur sa chaise, un frisson terrible secouait
-ce corps brisé, et brusquement une toux caverneuse lui monta de la
-poitrine à la gorge.
-
---Allons, bon! dit madame Labarbade en la voyant ainsi secouée... Ça
-devait arriver, ça! Ouvrir la fenêtre, je vous demande! Ça n'a que le
-souffle, et ça s'amuse encore à chanter des romances!
-
-Elle poussa la fenêtre, mit l'espagnolette et revint à Cachemire en
-levant les bras au plafond.
-
---Eh bien! où est l'éther à présent? Des sels anglais, n'importe quoi!
-Où diable le flacon? ah! bien!... Là, à la bonne heure, respire ça,
-va!... Dieu de Dieu, dit-elle tout haut, celle-ci pourra se vanter de
-m'avoir fait faire mon purgatoire de mon vivant!
-
-Cachemire était évanouie. On la porta sur son lit, où elle demeura
-jusqu'au soir. Vers six heures elle revint à elle, puis se rendormit.
-Madame Labarbade ordonna à la femme de chambre de veiller sur _madame_,
-et passa dans sa chambre pour s'habiller. Elle avait à sortir. On la vit
-descendre une heure après, toute parée et toute embaumée des parfums de
-Lubin. La femme de chambre n'eut garde de rester auprès de Cachemire. On
-l'attendait aussi. Les femmes de chambre ont un coeur.
-
-Vers six heures, Suzanne s'éveilla, regarda autour d'elle, appela, et
-tout à coup se sentit prise d'une peur terrible.
-
-Elle eut comme une lueur de raison, de désespoir, elle se vit seule,
-elle trembla, elle poussa un cri d'horrible effroi, elle se leva pour
-appeler encore, pour sonner. Mais plus de forces! Alors, elle retomba
-sur son lit, accablée, ses effarés yeux ouverts sur cette chambre où
-les meubles, agrandis par la lueur étrange de la veilleuse, prenaient
-des figures fantastiques. Il lui semblait que tout s'animait, remuait,
-avançait vers elle pour l'étouffer. Le ciel de lit s'abaissait, le lit
-se resserrait, la chambre avait des murailles mouvantes qui allaient
-l'engloutir. Elle ne respirait plus, voulait de l'air, se débattait
-comme dans le vide. C'était le délire qui venait, un délire affreux,
-mélangé de souffrances et de désirs, vision de satyre et de damné,
-agonie atroce, comme il en est tant.
-
-Tout ce qu'il y avait de forces encore, d'énergie dernière, de nerfs
-oubliés dans ce corps dont la maladie avait fait comme un citron pressé,
-se réunit pour la dernière heure et s'acheva par une éruption.
-
-Elle s'était mise à présent sur son séant, sa maigre silhouette renvoyée
-à la muraille par la veilleuse, ses bras amincis décrivant des
-mouvements bizarres, rejetant ses draps, essayant de se lever en
-retombant sur son lit avec des cris de douleur. Elle interrogeait
-l'ombre, la nuit, le silence de ses yeux fixes; elle semblait chercher
-quelqu'un, elle parlait:
-
---Quoi?... Que voulez-vous? Le bal! C'est le bal!... Oui, je danserai...
-Ohé, oh!... Ohé! les autres!... monsieur de Bruand? Et quand il
-viendrait, M. de Bruand?... Je suis jolie, n'est-ce pas?... Ces
-filles-là, c'est jaloux et ça n'a pas de coeur! Jamais elles n'auront
-ces jambes-là... Jamais... Mais regarde donc ces jambes, Terral!...
-_Évohé, Bacchus est roi!_... Je m'en moque, moi!... Je te donne mon
-châle rouge, tiens... Elle ne l'aura pas, du moins, la Labarbade!... Je
-te demande un peu, me laisser seule comme ça... Et puis j'ai soif,
-moi!... Du rhum!... Où l'a-t-elle mis, le rhum?... Elle garde toutes les
-clefs, cette femme-là!... Avec ça que je suis une petite fille. Elle est
-jolie, la petite fille!... _A Samoreau, y a de belles filles, y en a
-t'une de si parfaite en beauté..._ C'est toi, Fernand? Comment
-t'appelles-tu? Du tabac!... Je te jure qu'à ma première sortie, quand je
-serai guérie, ce ne sera pas long, nous irons à l'Ambigu, et je
-t'achèterai du tabac... Et puis on a sonné!... Qui a sonné?... M. de
-Bruand!... Il m'embête, M. de Bruand!... Et papa aussi... et cette
-autre... Elle a serré le sucre... ma tisane n'est pas sucrée... Je la
-déteste... Elle est aux courses, je parie... Appelle-la, va!... Fernand,
-appelle-la... Je te demande un peu, boire dix bouteilles de
-champagne!... Je t'aime bien, moi, toujours, donne-moi ta bouche, là...
-Tu es beau, toi... Je t'aime, je te dis! Encore!... Fernand!... J'ai
-déchiré mon catéchisme, ça m'est bien égal... _Le roi de Béotie!_... On
-va joliment lui retirer le rôle... A bas les gêneurs!... En pêcheur
-napolitain... Joli costume... J'ai trop mangé... Certainement que si je
-n'avais pas tant mangé... A Chaillot!... D'un coup d'épée, oui, mort!...
-Ne le dis pas au père Labarbade, va!... Un brave homme... Le petit
-Navailles? C'est M. de Bruand qui l'a tué!... Oh! j'ai soif... Tu ne
-sais pas? Antonia m'a mis du plomb fondu dans le gosier, parce que je
-lui ai _levé_ son Gérard. Bête, Antonia!... Du plomb fondu, c'est
-stupide!... Fernand l'ôtera... _Si parfaite en beauté que Godefroid y a
-tiré son portrait!_ Le repentir?... Certainement j'aurai le rôle... A
-boire!... A boire!... Elle a donc tout bu, cette femme?... Voleuse,
-c'est une voleuse!... J'ai soif!... mon Dieu! mon Dieu, j'ai soif! Elle
-me tuera!... Je suis bien malade!...
-
-Le délire dura deux heures.
-
-Après avoir quitté Firmin Monséchard, madame Labarbade rentra, toujours
-charmée, au logis. Elle se heurta, dans l'escalier, contre le jeune
-Adolphe qui revenait, sentant le souper, de _tailler un baccarat_. Il
-avait perdu.
-
---Viens-tu voir ta soeur? dit maman Anaïs.
-
---Oh! alors! Il pleut! répondit-il en haussant les épaules.
-
-Madame Labarbade entra dans la chambre de Cachemire. Suzanne était
-étendue sur son oreiller, livide, les cheveux épars, et de sa bouche,
-entr'ouverte, sortait un bruit étrange.
-
---Bon, elle dort! songea madame Labarbade.
-
-Cachemire ne dormait pas.
-
-Elle râlait.
-
-Le lendemain, quand Anaïs s'éveilla, on lui annonça que Suzanne était
-morte.
-
---Ah! pauvre petite, dit madame Labarbade, comme c'est drôle. Je lui
-donnais bien encore trois jours.
-
-Un matin, le prote de l'imprimerie J. D. et Comp. en voyant les épreuves
-de son journal quotidien, trouva l'entrefilet suivant:
-
-«On lit dans le _Figaro-Programme_:
-
-«Mademoiselle Suzanne Labarbade, connue au théâtre sous le nom de
-_Cachemire_, vient de mourir à Paris.»
-
-Rien de plus.
-
-Le prote devint pâle, laissa tomber sa plume, et sortit un moment dans
-la cour de l'imprimerie.
-
---Suzanne! ah! pauvre fille! dit-il.
-
-Il s'adossa contre la muraille, et, croisant les bras, demeura là,
-immobile, les yeux fixés sur le ruisseau.
-
---Ça n'a pas duré longtemps, dit-il encore tout haut, comme si on l'eût
-écouté.
-
-Au bout d'un moment, une voix l'appela de l'imprimerie:
-
---Eh bien, monsieur Joseph, la correction?... On attend la mise en
-pages!
-
---C'est juste, dit Joseph.
-
-Et il se remit au travail.
-
-Joseph,--le frère de Victorine Herbaut, le premier amour de
-Cachemire,--était prote depuis un an, à l'imprimerie J. D. De temps à
-autre il écrivait, donnait des articles à quelques journaux
-démocratiques, écrivait des notices pour des petits livres, pour la
-_Bibliothèque_ du peuple à bon marché! Il avait vécu tant bien que mal
-depuis le temps, suivant toujours la droite voie, laborieux, oubliant
-chaque jour sa gaieté folle d'autrefois pour une résignation douce, aimé
-de ses camarades, à tous dévoué, organisant, en manière de distraction,
-des loteries, des représentations, des comités de secours pour les
-ouvriers pauvres, et trouvant toujours,--comme jadis,--le petit mot pour
-rire, au fond de toutes choses, mais un petit mot trempé de larmes.
-
-La journée finie, Joseph s'informa de l'heure où l'on enterrait
-Cachemire.
-
-C'était pour le lendemain «onze heures pour midi.» Il fut exact. La
-bière était déjà sous la porte, avec les tapisseries noires, les cierges
-banals, des chandeliers qui servent à tout le monde, le goupillon que de
-vieilles femmes prenaient, en passant devant le portail, d'un air
-indifférent qui voulait être ému.
-
-Joseph demeurait dans la cour, songeant, les yeux et le coeur gros.
-
---L'appartement est au premier, lui dit le concierge.
-
---Je sais... merci... J'aime mieux être là!...
-
-A midi, madame Labarbade descendit, en grand deuil, et demandant au
-jeune Adolphe si sa robe lui allait bien.
-
---Superbe, dit Adolphe.
-
-On se mit en marche pour l'église. Il y avait cinq ou six personnes
-derrière le corbillard, le portier, la fruitière, Joseph. Les voisins
-disaient:
-
---Elle a fini de mal faire!
-
---Un feu de paille!
-
-Ou:
-
---Il en restera toujours bien assez!
-
-A l'église, on se rencontra avec le convoi d'un officier de la garde
-nationale, escorté d'un peloton _d'épauletiers_, et de deux tambours.
-Les deux cercueils entrèrent en même temps. Les tambours battirent au
-champ pour l'un et l'autre.
-
---Elle a de la chance, dit madame Labarbade.
-
---Je la trouve bien bonne, ajouta Adolphe qui _égayait la situation_.
-
-Madame Labarbade ne suivit pas jusqu'au cimetière. Adolphe y alla par
-devoir. Comme il était resté devant la fosse béante de sa soeur,
-Joseph demeura, les pieds dans la glaise, devant ce trou que les
-fossoyeurs comblaient.
-
-Tant de souvenirs tenaient pour lui dans cette terre!
-
---La pauvre fille est plus heureuse à présent, dit-il en s'en allant.
-
-Le lendemain il était au travail.
-
---Mais au fait, lui dit-on à l'imprimerie, est-ce que vous n'avez pas
-connu Cachemire, Joseph?
-
---Jamais, répondit-il.
-
-Il n'avait connu que Suzanne.
-
- * * * * *
-
-Cachemire avait laissé, dit-on, une fortune. Madame Labarbade était
-femme à la réaliser le mieux du monde. On afficha, dans tout Paris, la
-_vente des meubles et objets ayant appartenu à mademoiselle Cachemire_,
-et les chroniqueurs en parlèrent pendant huit jours. Les femmes du monde
-se disputèrent les _reliquiæ_ de la fille. Avec ses _petites économies_,
-et ce qu'elle toucha à l'Hôtel des Ventes, madame Labarbade se trouva
-riche, vraiment riche.
-
-Elle songea à épouser Firmin Monséchard, mais ce photographe avait
-reporté son affection sur une écuyère du Cirque Napoléon qui crevait
-les cercles en papier comme pas une.
-
-Maman Anaïs secoua sur Paris la poussière de ses bottines, et se retira
-en province, en Champagne, dans une petite ville où elle vit honorée et
-parfaitement heureuse confite en sa vanité satisfaite. Elle se donne
-pour la veuve d'un riche restaurateur, et le bruit court qu'elle
-épousera bientôt, grâce au curé qui la protége, M. le percepteur des
-contributions,--ce dont le capitaine de gendarmerie ne se consolera
-jamais.
-
-Le jeune Adolphe, qui habite Paris, vient seul troubler la félicité de
-sa mère.
-
-Elle reçoit de temps à autre des dépêches ainsi conçues:
-
-«_Moi arrêté! Prise de corps. Dois deux cents louis. Clichy à la clef.
-Petite mère, sauver moi._
-
- «_Adolphe._»
-
-La mère sauve,--mais elle soupire.
-
-On annonçait l'autre jour, à monsieur Adolphe Labarbade, que la
-contrainte par corps allait être abolie.
-
---Bien. Il me faudra alors trouver un autre _truc_!
-
-Il le trouvera.
-
---Ma foi, disait un soir Célestin Fargeau, je suis encore bien heureux
-d'être né en 1813 et de vivre aujourd'hui. Miséricorde! Comment seront
-les Parisiens de l'avenir?...
-
-
- 1865--Mai à Novembre.
-
-
- FIN
-
-
- Coulommiers.--Typ. de A. MOUSSIN.
-
-
- Liste des modifications:
-
- Page 2: «pale» remplacé par «parle» (Goëthe qui vous parle de la
- nature)
- Page 12: «avair» par «avait» (Elle avait soif d'un avenir mal
- défini)
- Page 13: «les les» par «les» (et regardait l'eau courir, les
- arbres frissonner)
- Page 14: «grincaient» par «grinçaient» (grinçaient lourdement
- sur leur axe.)
- «menacait» par «menaçait» (qui criait et menaçait au
- moindre geste)
- Page 16: «diriga» par «dirigea» (sans rien craindre, elle se
- dirigea sur Paris)
- Page 32: «applauplaudie» par «applaudie» (elle fut applaudie)
- Page 38: «mo» par «moi» (ce n'est pas moi qu'on mènerait ainsi)
- «homm» par «homme» (Cet homme pouvait revenir)
- Page 54: «partagait» par «partageait» (quand il la partageait
- avec _elle_)
- Page 68: «chirugie» par «chirurgie» (la chirurgie est une
- science superbe)
- Page 70: «ces» par «ses» (il a recommencé ses menaces)
- Page 98: «de Burand» par «de Bruand» (au bras de M. Léon de
- Bruand)
- «de Baurnd» par «de Bruand» (Qui donc? fit M. de Bruand)
- Page 101: «Dailleurs» par «D'ailleurs» (D'ailleurs tu es chez toi)
- Page 113: «n'avaient» par «n'avait» (la couverture, qui...
- n'avait pas suivi)
- Page 126: «didiriger» par «diriger» (et se laissait diriger par
- elle)
- Page 136: «partout» par «par tout» (courait par tout son corps)
- Page 143: «le spahis» par «le spahi» (un coup excellent, dit le
- spahi)
- Page 145: «'ai» par «j'ai» (j'ai tellement peur de te perdre)
- Page 149: «le pieds» par «le pied» (de vous marcher sur le pied)
- Page 152: «commes» par «comme» (emportées comme elles sont venues)
- Page 154: «de de» par «de» (M. de Bruand, comme s'il n'eût pas eu)
- Page 155: «eutre» par «entre» (soutenait le corps entre ses bras)
- Page 157: «--Monsieur» par «--Monsieur!»
- Page 177: «qu» par «qui» (pour se jeter sur Fargeau qui le regarda)
- Page 181: «peut être» par «peut-être» (il se voyait traqué, perdu
- peut-être)
- Page 182: «prendre eux» par «prendre sur eux» (mais n'osant
- prendre sur eux de s'opposer)
- Page 193: «monraient» par «montraient» (l'analysaient et se la
- montraient)
- Page 196: «affimer» par «affirmer» (à Paris, sans pouvoir affirmer
- au juste)
- «coulises» par «coulisses» (maraudeurs de toutes les
- coulisses)
- Page 204: «bibiliothèque» par «bibliothèque» (Quatre pièces...
- une bibliothèque et une cuisine.)
- Page 232: «Aldophe» par «Adolphe» (tu sais, dit Adolphe, elle
- _m'embête_!)
- Page 246: «caculé» par «calculé» (je n'avais jamais calculé la partie)
- Page 251: «Aldolphe» par «Adolphe» (--Un _méli-mélo_, dit Adolphe)
- Page 284: «de de» par «de la» (un orfèvre de la Léopold-Strasse)
- Page 299: «bijous» par «bijoux» (essuya d'un air négligent les
- bijoux de sa main gauche)
- Page 309: «anéatissement» par «anéantissement» (--dans
- l'anéantissement, la paix des atômes.)
- Page 313: «agitent» par «agite» (Parfois un vent semble souffler,
- qui les agite comme des arbres)
- Page 317: «appelent» par «appellent» (le morceau de parchemin
- qu'ils appellent un diplôme)
- Page 321: «ouaient» par «jouaient» (les autres jouaient aux soldats)
- «conme» par «comme» (comme si la fièvre ne l'eût pas rongée)
- Page 334: «enfin» par «en fin» (Et puis en fin de compte)
- Page 345: «OEpide» par «OEdipe» (mais il faut être un terrible
- OEdipe)
- Page 347: «pensai» par «pensait» (l'image de ma vie, pensait
- Terral)
- Page 350: «avai» par «avait» (Ce petit homme avait des allures
- railleuses)
- Page 362: «haussaut» par «haussant» (Il pleut! répondit-il en
- haussant les épaules.)
- Page 363: «na» par «n'a» (Ça n'a pas duré longtemps)
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les Femmes de proie. Mademoiselle
-Cachemire, by Jules Claretie
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE PROIE. ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+++ /dev/null
Binary files differ
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@@ -2,7 +2,7 @@
"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
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<title>
The Project Gutenberg eBook of Mademoiselle Cachemire, by Jules Claretie.
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</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire, by
-Jules Claretie
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire
- Mademoiselle Cachemire
-
-Author: Jules Claretie
-
-Release Date: October 14, 2012 [EBook #41065]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE PROIE. ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41065 ***</div>
<div class="box">
<p>Note de transcription:</p>
-<p class="dat">L'orthographe originale a été conservée (ex: maronniers, ébulition,
+<p class="dat">L'orthographe originale a été conservée (ex: maronniers, ébulition,
tisanne etc.)</p>
-<p class="dat">Quelques corrections ont été apportées. Celles-ci sont
-indiquées dans le texte. Pour les voir, faites glisser votre souris,
-sans cliquer, sur un mot souligné <ins title='texte original'> en pointillés gris</ins> et le texte
-d'origine apparaîtra.</p>
+<p class="dat">Quelques corrections ont été apportées. Celles-ci sont
+indiquées dans le texte. Pour les voir, faites glisser votre souris,
+sans cliquer, sur un mot souligné <ins title='texte original'> en pointillés gris</ins> et le texte
+d'origine apparaîtra.</p>
</div>
<p class="t3 sep3">LES FEMMES DE PROIE</p>
@@ -137,11 +96,11 @@ d'origine apparaîtra.</p>
<p class="t2 sep3">MADEMOISELLE</p>
<p class="t1 esp">CACHEMIRE</p>
-<p class="t3 sep4 esp">EN PRÉPARATION</p>
-<p class="t6">DU MÊME AUTEUR:</p>
+<p class="t3 sep4 esp">EN PRÉPARATION</p>
+<p class="t6">DU MÊME AUTEUR:</p>
<p class="t4 sep2">CAMILLE DESMOULINS <span class="smcap">et</span> LES DANTONISTES, essai sur
-la Révolution française (1789-1794), 1 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
+la Révolution française (1789-1794), 1 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
<p class="t5 sep4">Coulommiers.&mdash;Typ. de A. MOUSSIN.</p>
@@ -155,162 +114,162 @@ la Révolution française (1789-1794), 1 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
<p class="t3">JULES CLARETIE</p>
<div class="figcenter">
-<img src="images/logo.png" width="140" height="95" alt="Logo éditeur" title="Logo éditeur" />
+<img src="images/logo.png" width="140" height="95" alt="Logo éditeur" title="Logo éditeur" />
</div>
<p class="t3">PARIS</p>
-<p class="t4 sep0">E. DENTU, ÉDITEUR</p>
-<p class="t6 sep0">LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</p>
-<p class="t6 sep0">PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS</p>
+<p class="t4 sep0">E. DENTU, ÉDITEUR</p>
+<p class="t6 sep0">LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</p>
+<p class="t6 sep0">PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS</p>
<p class="t5 sep0">1867</p>
-<p class="t6 sep0">Tous droits réservés</p>
+<p class="t6 sep0">Tous droits réservés</p>
<h2 class="sep4">A JULES LEVALLOIS</h2>
<hr />
-<p>Voilà plusieurs jours déjà que je suis à Florence. C'est loin de Paris,
+<p>Voilà plusieurs jours déjà que je suis à Florence. C'est loin de Paris,
mon ami! Il n'y a pas seulement les Alpes et les Apennins entre les
-boulevards et les Cascine, il y a un monde. Monde d'idées, monde de
-faits. Tout s'agite ici; là-bas, dirait-on, tout est calme. J'entends
-passer sous mes fenêtres des chants de joie, des hymnes de guerre. Le
-mot de liberté traverse l'air du matin au soir, et c'est le premier nom
-qui m'éveille. Ah! ce n'est plus <i>la Femme à barbe</i>! Ces Italiens sont
+boulevards et les Cascine, il y a un monde. Monde d'idées, monde de
+faits. Tout s'agite ici; là-bas, dirait-on, tout est calme. J'entends
+passer sous mes fenêtres des chants de joie, des hymnes de guerre. Le
+mot de liberté traverse l'air du matin au soir, et c'est le premier nom
+qui m'éveille. Ah! ce n'est plus <i>la Femme à barbe</i>! Ces Italiens sont
en retard.</p>
-<p>Ils vont se battre, paraît-il, ils partent. Je vois passer les
-volontaires avec leurs s&oelig;urs qui pleurent et leurs pauvres mères qui
+<p>Ils vont se battre, paraît-il, ils partent. Je vois passer les
+volontaires avec leurs s&oelig;urs qui pleurent et leurs pauvres mères qui
ont les yeux rouges. Ils marquent le pas, ne disent rien, mais ils
-savent où ils vont. On pourra les vaincre&mdash;la guerre a ses destins&mdash;mais
-ils sauront mourir. Ce sont là d'étranges spectacles et je n'y suis pas
-habitué. Quelle antithèse! Et&mdash;pour la première fois peut-être&mdash;en
-voyage je ne regrette point Paris. C'est à lui pourtant que je pense et
+savent où ils vont. On pourra les vaincre&mdash;la guerre a ses destins&mdash;mais
+ils sauront mourir. Ce sont là d'étranges spectacles et je n'y suis pas
+habitué. Quelle antithèse! Et&mdash;pour la première fois peut-être&mdash;en
+voyage je ne regrette point Paris. C'est à lui pourtant que je pense et
c'est lui que j'ai voulu peindre&mdash;une de ses mille faces tout au
-moins&mdash;dans un livre que je suis heureux de vous dédier et que je
-souhaiterais plus digne de vous. Paris? Il est là-bas, avec ses
-tournoiements, ses mugissements, sa perpétuelle agitation, sa fièvre
-éternelle. Il va et vient, s'agite, se démène, vit à grands guides, rit
-à grosse voix, s'excite, s'irrite, s'éperonne et s'époumonne. Il y a,
-dirait-on, un peu de tétanos dans son cas. Je le vois ainsi, du moins,
-épileptique et fou, et c'est de la sorte que je l'ai présenté. L'image
-ne séduira pas tout le monde. Il est évident qu'un pastel est plus
-aimable et beaucoup plus poli qu'un miroir. Mais je réponds de la
+moins&mdash;dans un livre que je suis heureux de vous dédier et que je
+souhaiterais plus digne de vous. Paris? Il est là-bas, avec ses
+tournoiements, ses mugissements, sa perpétuelle agitation, sa fièvre
+éternelle. Il va et vient, s'agite, se démène, vit à grands guides, rit
+à grosse voix, s'excite, s'irrite, s'éperonne et s'époumonne. Il y a,
+dirait-on, un peu de tétanos dans son cas. Je le vois ainsi, du moins,
+épileptique et fou, et c'est de la sorte que je l'ai présenté. L'image
+ne séduira pas tout le monde. Il est évident qu'un pastel est plus
+aimable et beaucoup plus poli qu'un miroir. Mais je réponds de la
plupart des traits.</p>
-<p>Qui sait? Vous m'accuserez peut-être, mon cher ami, d'avoir à plaisir
-broyé le bitume et poussé au noir, vous qui regardez les choses de loin
-et qui de Paris ne voyez plus que l'immense figure, couchée là-bas, sous
-le vaste ciel, toute de marbre, dirait-on, éclatante et fière, blanche
+<p>Qui sait? Vous m'accuserez peut-être, mon cher ami, d'avoir à plaisir
+broyé le bitume et poussé au noir, vous qui regardez les choses de loin
+et qui de Paris ne voyez plus que l'immense figure, couchée là-bas, sous
+le vaste ciel, toute de marbre, dirait-on, éclatante et fière, blanche
par les jours de soleil. C'est de Montretout que vous contemplez le
-spectacle. Les cris de forcenés lorsqu'il vous parviennent à Saint-Cloud
-ont eu le temps de s'adoucir; l'âcre senteur de boudoirs et d'usines, de
-restaurants et d'écuries, s'est saturée des parfums sains des arbres, de
-l'eau, de la terre retournée. Puis, à deux pas, la forêt vous console.
-Vous avez vos livres et vos fourmis, Goëthe qui vous <ins title='original: pale'>parle</ins> de la nature
+spectacle. Les cris de forcenés lorsqu'il vous parviennent à Saint-Cloud
+ont eu le temps de s'adoucir; l'âcre senteur de boudoirs et d'usines, de
+restaurants et d'écuries, s'est saturée des parfums sains des arbres, de
+l'eau, de la terre retournée. Puis, à deux pas, la forêt vous console.
+Vous avez vos livres et vos fourmis, Goëthe qui vous <ins title='original: pale'>parle</ins> de la nature
et la nature qui vous parle de tout. Vous avez bien le temps quand
frissonnent les marronniers, quand les feuilles s'ouvrent au printemps
-ou se dorent à l'automne, quand l'herbe vous tend ses tapis et le bon
-livre ses pages fraîches, vous avez bien le temps d'écouter le récit de
+ou se dorent à l'automne, quand l'herbe vous tend ses tapis et le bon
+livre ses pages fraîches, vous avez bien le temps d'écouter le récit de
la ruelle, le scandale qui court, ou le boursier qui vole!&mdash;Ou si vous
-le faites, ô philosophe, c'est pour en rire.</p>
+le faites, ô philosophe, c'est pour en rire.</p>
-<p>Mais on ne peut pas toujours rire. Voilà pourquoi j'ai écrit ce
-livre&mdash;moral, vous le verrez, de la morale brûlante&mdash;et malheureusement
+<p>Mais on ne peut pas toujours rire. Voilà pourquoi j'ai écrit ce
+livre&mdash;moral, vous le verrez, de la morale brûlante&mdash;et malheureusement
encore actuel. Il fait bien pourtant de se presser, car un temps
-viendra&mdash;qui n'est pas loin, je l'espère&mdash;où il ne sera plus possible.
-Il arrivera une heure où le roman, où le drame&mdash;sur lesquels elle règne
-depuis quinze ans&mdash;n'appartiendront plus à la femme de proie. Celui qui
-croirait alors écrire une &oelig;uvre d'art sur ce sujet ne composerait
-plus qu'une façon de mémoire historique. La saison sera finie parce que
-la femme de proie sera vaincue. On s'en occupe déjà beaucoup moins, ce
-me semble. Il faut à nos appétits une autre nourriture, d'autres
-inspirations à nos écrivains.&mdash;Il est temps de remplacer cette matière
-par un idéal.</p>
-
-<p>Non pas, à mon avis, qu'on ait abusé du sujet. Il fallait bien peindre
-ce qu'on avait sous les yeux. Le prosecteur ne peut disséquer, dans son
-amphithéâtre, que les cas atteints par maladie régnante. Que si
-l'épidémie persiste ne vous en prenez pas à lui, dites-vous:
-l'atmosphère est mauvaise, et laissez faire le scalpel du chirurgien. Je
-sais bien; des <i>études</i> pareilles ne sont pas du goût de tout le monde.
-Le lecteur, quoiqu'en dise cet autre, veut encore moins être respecté
-que flatté! Tout écrivain qui respecte quelque peu l'hypocrisie doit
-s'attacher à faire style de velours. Devant Saint-Simon assurément
-Dangeau fût devenu blême, disant: Quel est ce duc mal léché? Mais la
+viendra&mdash;qui n'est pas loin, je l'espère&mdash;où il ne sera plus possible.
+Il arrivera une heure où le roman, où le drame&mdash;sur lesquels elle règne
+depuis quinze ans&mdash;n'appartiendront plus à la femme de proie. Celui qui
+croirait alors écrire une &oelig;uvre d'art sur ce sujet ne composerait
+plus qu'une façon de mémoire historique. La saison sera finie parce que
+la femme de proie sera vaincue. On s'en occupe déjà beaucoup moins, ce
+me semble. Il faut à nos appétits une autre nourriture, d'autres
+inspirations à nos écrivains.&mdash;Il est temps de remplacer cette matière
+par un idéal.</p>
+
+<p>Non pas, à mon avis, qu'on ait abusé du sujet. Il fallait bien peindre
+ce qu'on avait sous les yeux. Le prosecteur ne peut disséquer, dans son
+amphithéâtre, que les cas atteints par maladie régnante. Que si
+l'épidémie persiste ne vous en prenez pas à lui, dites-vous:
+l'atmosphère est mauvaise, et laissez faire le scalpel du chirurgien. Je
+sais bien; des <i>études</i> pareilles ne sont pas du goût de tout le monde.
+Le lecteur, quoiqu'en dise cet autre, veut encore moins être respecté
+que flatté! Tout écrivain qui respecte quelque peu l'hypocrisie doit
+s'attacher à faire style de velours. Devant Saint-Simon assurément
+Dangeau fût devenu blême, disant: Quel est ce duc mal léché? Mais la
bile de Saint-Simon avait raison de passer dans son encre et l'encre est
-restée. Voilà le fait.</p>
+restée. Voilà le fait.</p>
-<p>Nous écrivons un roman, il est vrai. Vous allez me dire: «Ne
-pouviez-vous pas justement laisser loin de vous cette réalité
+<p>Nous écrivons un roman, il est vrai. Vous allez me dire: «Ne
+pouviez-vous pas justement laisser loin de vous cette réalité
douloureuse, regarder plus haut que la terre, chercher autre part et
-vous échapper, à votre gré, vers les grands horizons, les lignes pures,
-les régions consolantes!» Certes. Vous avez deviné, mon ami, lorsque
+vous échapper, à votre gré, vers les grands horizons, les lignes pures,
+les régions consolantes!» Certes. Vous avez deviné, mon ami, lorsque
parut <i>Robert Burat</i> et vous avez bien voulu dire que la tristesse des
-&oelig;uvres de notre génération venait seulement des obstacles que nous
-avions rencontrés à nos débuts,&mdash;obstacles moraux, j'entends,&mdash;manque
-d'air et d'espace et que, dépouillés de ces sources vivifiantes et
-libres nous nous étions réfugiés dans le doute ou dans l'ironie. Et vous
-nous indiquiez le remède et vous ressuscitiez nos espoirs. En effet,
-vous aviez raison. Il y a encore des espérances de par le monde. Il y a
+&oelig;uvres de notre génération venait seulement des obstacles que nous
+avions rencontrés à nos débuts,&mdash;obstacles moraux, j'entends,&mdash;manque
+d'air et d'espace et que, dépouillés de ces sources vivifiantes et
+libres nous nous étions réfugiés dans le doute ou dans l'ironie. Et vous
+nous indiquiez le remède et vous ressuscitiez nos espoirs. En effet,
+vous aviez raison. Il y a encore des espérances de par le monde. Il y a
encore des souffles puissants et des courants invincibles, le droit
-n'est point frappé à mort, la liberté n'est point à jamais vaincue.</p>
+n'est point frappé à mort, la liberté n'est point à jamais vaincue.</p>
<p>Ne la croyait-on pas au tombeau cette Italie, qui tressaille et se
-redresse à cette heure? Soupçonnait-on que cette <i>poussière de morts</i>
-pût se retrouver aussi vivante? Ne la regardait-on pas depuis longtemps
-comme un Musée, <i>campo-santo</i> de l'art où l'on venait admirer des
+redresse à cette heure? Soupçonnait-on que cette <i>poussière de morts</i>
+pût se retrouver aussi vivante? Ne la regardait-on pas depuis longtemps
+comme un Musée, <i>campo-santo</i> de l'art où l'on venait admirer des
cadavres? Eh bien! la patrie des Donatello et des Ghirlandajo, la terre
des Brunelleschi et des Michel-Ange, le pays des artistes allait devenir
-le pays des citoyens. Ils sont debout, ils marchent. Mal armés, faibles
-et chétifs, ces paysans nourris de riz vont se mesurer avec les robustes
+le pays des citoyens. Ils sont debout, ils marchent. Mal armés, faibles
+et chétifs, ces paysans nourris de riz vont se mesurer avec les robustes
soldats de l'Autriche. Ce qui les attend, peu leur importe. S'ils
-tombent, ils tomberont joyeux. Ils ne doutent pas du succès. Ceci est le
-secret. Mais ils ont la justice. C'est quelque chose. Ils réclament le
-<i>droit à la patrie</i>, rien de plus: Les canons ennemis qui les
+tombent, ils tomberont joyeux. Ils ne doutent pas du succès. Ceci est le
+secret. Mais ils ont la justice. C'est quelque chose. Ils réclament le
+<i>droit à la patrie</i>, rien de plus: Les canons ennemis qui les
mitrailleront ne pourront les priver du moins d'une tombe dans la terre
natale.</p>
-<p>Et voilà comment renaissent les nations.</p>
+<p>Et voilà comment renaissent les nations.</p>
<p>Mon cher ami, je ne crois pas avoir assombri les tableaux parisiens que
-je vous présente. Cela est ainsi. Mademoiselle Cachemire me paraît même,
-si je dois l'avouer, un peu bien modeste auprès de certaines de ses
+je vous présente. Cela est ainsi. Mademoiselle Cachemire me paraît même,
+si je dois l'avouer, un peu bien modeste auprès de certaines de ses
rivales qui courent non pas le roman mais le monde. Mais, tout en se
-piquant de faire vrai, on est encore forcé de se contenter
-d'indications. Que voulez-vous? J'ai tâché aussi de relever les côtés
+piquant de faire vrai, on est encore forcé de se contenter
+d'indications. Que voulez-vous? J'ai tâché aussi de relever les côtés
sombres d'un tel sujet par des coins assez consolants. Il faut tout
-prévoir. M. Tartufe pourrait se fâcher:</p>
+prévoir. M. Tartufe pourrait se fâcher:</p>
<div class="poem">
<div class="stanza">
<span class="i0">Comment! couvrez ce sein....<br /></span>
</div></div>
-<p class="noind">Puis je ne suis point pessimiste, diable! Je m'arrête volontiers devant
-un marais aux eaux croupissantes&mdash;surtout quand le marais va jusqu'à ma
-porte. Je vois ces taches verdâtres, cette eau stagnante, ces herbes
-mauvaises, fauves et perfides, luisantes comme des glaives, ces façons
+<p class="noind">Puis je ne suis point pessimiste, diable! Je m'arrête volontiers devant
+un marais aux eaux croupissantes&mdash;surtout quand le marais va jusqu'à ma
+porte. Je vois ces taches verdâtres, cette eau stagnante, ces herbes
+mauvaises, fauves et perfides, luisantes comme des glaives, ces façons
de terre ferme qui sollicitent et qui engloutissent, ces squammes et ces
moisissures, mais vienne un rayon de soleil, un oiseau qui chante, une
-libellule qui passe, et, je vous en réponds, mon cher Levallois, c'est
+libellule qui passe, et, je vous en réponds, mon cher Levallois, c'est
le rayon qui m'attire, c'est la libellule au corselet bleu que je
-regarde, que je suis des yeux et c'est l'oiseau que j'écoute.</p>
+regarde, que je suis des yeux et c'est l'oiseau que j'écoute.</p>
-<p>Tenez, quelque plaisir que j'aie à causer avec vous, je laisse ma plume
-et je vous quitte. Je vais à deux pas, dans ces jardins de Boboli où
-passa Montaigne, où se promena Pétrarque sans doute, et Masaccio et
-Marcile Ficin, et les artistes et les poètes; où les arbres en berceaux,
+<p>Tenez, quelque plaisir que j'aie à causer avec vous, je laisse ma plume
+et je vous quitte. Je vais à deux pas, dans ces jardins de Boboli où
+passa Montaigne, où se promena Pétrarque sans doute, et Masaccio et
+Marcile Ficin, et les artistes et les poètes; où les arbres en berceaux,
les oliviers, les citronniers font de l'ombre avec du soleil et
-réalisent un vers de Virgile:</p>
+réalisent un vers de Virgile:</p>
<div class="poem">
<div class="stanza">
<span class="i0">Est iter in sylvis ubi c&oelig;lum condidit umbra.<br /></span>
</div></div>
-<p>J'y vais rêver, j'y vais songer, j'y vais oublier Paris et penser à
+<p>J'y vais rêver, j'y vais songer, j'y vais oublier Paris et penser à
vous.</p>
<p class="dat">Florence, 31 mai 1866.</p>
@@ -319,19 +278,19 @@ vous.</p>
<p class="aut">Paris.</p>
-<p>Je n'ai rien changé, mon cher ami, à cette dédicace écrite, là-bas,
-entre deux dépêches, entre deux journaux lus en hâte, entre deux
+<p>Je n'ai rien changé, mon cher ami, à cette dédicace écrite, là-bas,
+entre deux dépêches, entre deux journaux lus en hâte, entre deux
nouvelles dont l'une apportait la paix, l'autre la guerre. Recevez ce
-livre comme un faible témoignage d'un vif et profond attachement.
-Encore une fois, j'aurais dû le revoir davantage avant de vous
-l'adresser, avant de le présenter au public. Un autre jour je ferai
+livre comme un faible témoignage d'un vif et profond attachement.
+Encore une fois, j'aurais dû le revoir davantage avant de vous
+l'adresser, avant de le présenter au public. Un autre jour je ferai
mieux. Je ferai du moins autre chose. Il est temps d'aborder les
-questions hautes et palpitantes, et de laisser aller où elles vont
+questions hautes et palpitantes, et de laisser aller où elles vont
toutes les reines d'une nuit ou d'un jour.</p>
-<p>Bref, j'ai peint ici <i>Paris qui dépense</i>. J'eusse préféré vous présenter
+<p>Bref, j'ai peint ici <i>Paris qui dépense</i>. J'eusse préféré vous présenter
<i>Paris qui pense</i>. C'est un autre travail. Croyez-moi, mon bien cher
-ami, votre affectueusement dévoué,</p>
+ami, votre affectueusement dévoué,</p>
<p class="tright"><span class="smcap">Jules Claretie</span>.</p>
@@ -344,758 +303,758 @@ ami, votre affectueusement dévoué,</p>
<h2>I</h2>
-<p>L'auberge est au bord de l'eau et ses murailles blanchies se reflètent
-dans la Seine. Une barque pleine de poisson frais est amarrée sous les
-fenêtres, parmi les roseaux. Quelque peintre de passage&mdash;il en vient
-beaucoup de ce côté&mdash;a peint, sur la porte d'entrée un lapin à demi
-dépouillé qui fricasse tout vif sur un feu clair. Le nom de l'aubergiste
-se détache en grosses lettres bleues: <span class="smcap">Labarbade</span>. C'est là que descendent
-les artistes en tournée dans la forêt de Fontainebleau. La fille du père
-Labarbade était une célébrité à Samoreau, dans ce pays qu'une chanson a
+<p>L'auberge est au bord de l'eau et ses murailles blanchies se reflètent
+dans la Seine. Une barque pleine de poisson frais est amarrée sous les
+fenêtres, parmi les roseaux. Quelque peintre de passage&mdash;il en vient
+beaucoup de ce côté&mdash;a peint, sur la porte d'entrée un lapin à demi
+dépouillé qui fricasse tout vif sur un feu clair. Le nom de l'aubergiste
+se détache en grosses lettres bleues: <span class="smcap">Labarbade</span>. C'est là que descendent
+les artistes en tournée dans la forêt de Fontainebleau. La fille du père
+Labarbade était une célébrité à Samoreau, dans ce pays qu'une chanson a
fait illustre:</p>
<div class="poem">
<div class="stanza">
<span class="i0">A Samoreau y a de belles filles,<br /></span>
-<span class="i0">Y en a-t-une si parfaite en beauté,<br /></span>
-<span class="i0">Que Godefroid y a tiré son portrait.<br /></span>
+<span class="i0">Y en a-t-une si parfaite en beauté,<br /></span>
+<span class="i0">Que Godefroid y a tiré son portrait.<br /></span>
</div></div>
<p>Qu'est-ce que ce Godefroid, le Titien inconnu de cette <i>belle fille</i>?
-L'histoire de l'art est là-dessus muette, Vasari se tait, mais la belle
-fille était peut-être Suzanne Labarbade.</p>
+L'histoire de l'art est là-dessus muette, Vasari se tait, mais la belle
+fille était peut-être Suzanne Labarbade.</p>
<p>Elle avait seize ans alors, pas davantage; de grands yeux noirs dans un
-visage un peu hâlé, des cheveux épais, mal attachés et qui roulaient sur
-ses épaules parfois, brusquement. Elle se savait jolie. Quand elle
-passait dans les rues, les regards venaient à elle tout droit. Puis elle
-avait des miroirs. Ce qu'elle savait déjà, les miroirs le lui
-répétaient. Elle les cachait sous son lit, ou derrière son armoire,
-parce que le père Labarbade ne badinait pas. C'était un homme dur, rendu
-plus rude encore par le malheur. Toute sa vie il avait travaillé sans
-grande chance. Il était de ceux qui naissent condamnés. Sa première
-femme, la mère de Suzanne, était morte jeune. Remarié, le pauvre homme
-n'avait trouvé que le chagrin, la mauvaise humeur au logis, les
-querelles. Madame Labarbade, la seconde, avare, criarde, très-belle
-d'ailleurs et très-vaniteuse, élevait la petite Suzanne à la dure. Elle
+visage un peu hâlé, des cheveux épais, mal attachés et qui roulaient sur
+ses épaules parfois, brusquement. Elle se savait jolie. Quand elle
+passait dans les rues, les regards venaient à elle tout droit. Puis elle
+avait des miroirs. Ce qu'elle savait déjà, les miroirs le lui
+répétaient. Elle les cachait sous son lit, ou derrière son armoire,
+parce que le père Labarbade ne badinait pas. C'était un homme dur, rendu
+plus rude encore par le malheur. Toute sa vie il avait travaillé sans
+grande chance. Il était de ceux qui naissent condamnés. Sa première
+femme, la mère de Suzanne, était morte jeune. Remarié, le pauvre homme
+n'avait trouvé que le chagrin, la mauvaise humeur au logis, les
+querelles. Madame Labarbade, la seconde, avare, criarde, très-belle
+d'ailleurs et très-vaniteuse, élevait la petite Suzanne à la dure. Elle
la battait souvent, plus souvent la privait de manger, l'envoyait au lit
sans souper <i>pour lui apprendre</i>. Suzanne ne disait rien, se couchait et
-mordait ses draps afin que dans la pièce à côté la belle-mère ne
-l'entendît pas pleurer.</p>
+mordait ses draps afin que dans la pièce à côté la belle-mère ne
+l'entendît pas pleurer.</p>
-<p>L'enfant, à défaut d'orgueil, avait l'entêtement. On ne la faisait point
+<p>L'enfant, à défaut d'orgueil, avait l'entêtement. On ne la faisait point
plier. Elle se raidissait contre les injustices, opposait ses ironies
-aux sévérités et peu à peu s'habituait à l'abandon.</p>
+aux sévérités et peu à peu s'habituait à l'abandon.</p>
-<p>Dans les premiers temps, le père Labarbade avait bien pris le parti de
-sa fille. Il la défendait. Cela ne lui convenait pas qu'on la
-maltraitât. Il élevait la voix, et bien souvent quand arrivaient ces
-scènes, il coupait une grosse miche de pain, la mettait dans les bras de
+<p>Dans les premiers temps, le père Labarbade avait bien pris le parti de
+sa fille. Il la défendait. Cela ne lui convenait pas qu'on la
+maltraitât. Il élevait la voix, et bien souvent quand arrivaient ces
+scènes, il coupait une grosse miche de pain, la mettait dans les bras de
l'enfant, avec des pommes ou des confitures et lui disait: va-t-en
maintenant! Mais comme les querelles l'ennuyaient, il se lassa de lutter
-contre la ménagère qui savait trop bien lui faire payer toutes ces
-colères. Il en vint même à se persuader que toutes les criailleries
-étaient du fait de Suzanne, et que sans elle bien certainement la maison
-eût été plus tranquille.&mdash;Arrangez-vous comme vous voudrez, dit-il un
-beau soir, je ne me mêle plus de vos affaires. Cette petite est trop
-ennuyeuse, à la fin des fins.</p>
-
-<p>Et il donna à Suzanne une brusque poussée. A partir de ce jour, dans
+contre la ménagère qui savait trop bien lui faire payer toutes ces
+colères. Il en vint même à se persuader que toutes les criailleries
+étaient du fait de Suzanne, et que sans elle bien certainement la maison
+eût été plus tranquille.&mdash;Arrangez-vous comme vous voudrez, dit-il un
+beau soir, je ne me mêle plus de vos affaires. Cette petite est trop
+ennuyeuse, à la fin des fins.</p>
+
+<p>Et il donna à Suzanne une brusque poussée. A partir de ce jour, dans
cette maison, l'enfant se sentit bien seule.</p>
-<p>D'ailleurs, le père venait d'avoir un fils. Madame Labarbade était
-accouchée d'un gros garçon, pesant et criant. Labarbade, complétement
-faible sous son apparence solide, avait brusquement viré de bord,
-abandonné la petite fille pour ne plus s'occuper que de <i>son gamin</i>.
-Suzanne, livrée sans défense à l'humeur de sa belle-mère s'irritait tout
-bas contre son père; elle avait compté jusqu'alors sur cette apparence
-de secours, sur cette pseudo-volonté, sur les violences de Labarbade
-succédant brusquement, comme des coulées de lave, à de longs mois de
-soumission; et voilà que tout lui manquait, c'était fini. La belle-mère
+<p>D'ailleurs, le père venait d'avoir un fils. Madame Labarbade était
+accouchée d'un gros garçon, pesant et criant. Labarbade, complétement
+faible sous son apparence solide, avait brusquement viré de bord,
+abandonné la petite fille pour ne plus s'occuper que de <i>son gamin</i>.
+Suzanne, livrée sans défense à l'humeur de sa belle-mère s'irritait tout
+bas contre son père; elle avait compté jusqu'alors sur cette apparence
+de secours, sur cette pseudo-volonté, sur les violences de Labarbade
+succédant brusquement, comme des coulées de lave, à de longs mois de
+soumission; et voilà que tout lui manquait, c'était fini. La belle-mère
triomphait. Quel isolement! Mais elle patientait encore. Un je ne sais
quoi lui disait que cette vie ne durerait pas longtemps. Elle
-travaillait pour s'étourdir ou plutôt elle s'agitait. Elle pêchait. Elle
-conduisait le bateau elle-même, et aimait à le lancer dans les joncs qui
-pliaient tout autour. Les cheveux dénoués, les bras nus dans un casaquin
+travaillait pour s'étourdir ou plutôt elle s'agitait. Elle pêchait. Elle
+conduisait le bateau elle-même, et aimait à le lancer dans les joncs qui
+pliaient tout autour. Les cheveux dénoués, les bras nus dans un casaquin
qui laissait voir ses aisselles, elle dirigeait sa barque et servait de
-passeuse aux jeunes gens qui voulaient traverser l'eau pour descendre à
+passeuse aux jeunes gens qui voulaient traverser l'eau pour descendre à
l'auberge de Labarbade. Quand ils essayaient de plaisanter avec elle,
-elle devenait toute pâle. Ces rires soulignés par des gestes, des mots
-bizarres, les phrases à double entente la troublaient et lui donnaient
-chaud. Une fois seule elle se répétait tout cela, fermait les yeux,
-devinait, rêvait. L'inconnu la tourmentait. Elle <ins title='original: avair'>avait</ins> soif d'un avenir
-mal défini qui tardait bien à se montrer. On lui avait dit bien des
-fois,&mdash;des passants&mdash;peut-être sans y ajouter grande importance:
-Viendrais-tu à Paris avec moi? Paris! Ce seul mot ne signifiait pas
-autre chose pour elle que: Liberté! Mais ce qu'elle souhaitait par
-dessus tout c'était d'être libre. La maison lui pesait, elle étouffait
-dans sa chambre, prenait en haine son père, son petit frère, les
+elle devenait toute pâle. Ces rires soulignés par des gestes, des mots
+bizarres, les phrases à double entente la troublaient et lui donnaient
+chaud. Une fois seule elle se répétait tout cela, fermait les yeux,
+devinait, rêvait. L'inconnu la tourmentait. Elle <ins title='original: avair'>avait</ins> soif d'un avenir
+mal défini qui tardait bien à se montrer. On lui avait dit bien des
+fois,&mdash;des passants&mdash;peut-être sans y ajouter grande importance:
+Viendrais-tu à Paris avec moi? Paris! Ce seul mot ne signifiait pas
+autre chose pour elle que: Liberté! Mais ce qu'elle souhaitait par
+dessus tout c'était d'être libre. La maison lui pesait, elle étouffait
+dans sa chambre, prenait en haine son père, son petit frère, les
voisins, le pays.</p>
-<p>Quelle vie! s'user là, se marier là, vieillir, devenir maigre sous le
+<p>Quelle vie! s'user là, se marier là, vieillir, devenir maigre sous le
travail ou engraisser. On est laide si vite. Et tous ces paysans
l'ennuyaient tant avec leurs grosses mains et leurs gros pieds! Quand
elle n'allait pas au bateau, prendre pour la cuisine les anguilles
gluantes qui glissaient brusquement entre ses doigts ou tirer de l'eau
du puits ou ramasser les salades dans le verger, elle s'appuyait sur le
-rebord de la fenêtre ouverte et regardait l'eau courir, <ins title='original: les les'>les</ins> arbres
+rebord de la fenêtre ouverte et regardait l'eau courir, <ins title='original: les les'>les</ins> arbres
frissonner, les passants marcher en sifflant sur la route. Ou bien elle
-sortait et s'asseyait au bord de l'eau. C'était là qu'il faisait bon!
-Seule, avec ses désirs, avec ses rêves! La berge, pleine d'herbes hautes
-et fraîches, s'adoucissait, glissant vers l'eau. C'était vert, ce
-terrain, marécageux, tentant. A deux pas les roseaux, les ajoncs courbés
-miroitaient au soleil comme des aiguilles, les nénufars jaunes et
-luisants ouvraient à l'air leurs feuilles larges. Point de bruit. Les
-froissements des ailes sèches des libellules qui volaient lançant des
-reflets bleus. Le miroitement d'acier de l'eau pailletée où, çà et là,
-sautillaient les poissons comme dans la poële à frire. Et derrière, sur
-la route, le murmure vague, lent, sourd et comme menaçant des peupliers
-qui s'agitaient. Vivre là, dormir là, y voir Paris en songe! Mais tout à
-coup la voix du père appelait Suzanne, il fallait se lever, regagner la
+sortait et s'asseyait au bord de l'eau. C'était là qu'il faisait bon!
+Seule, avec ses désirs, avec ses rêves! La berge, pleine d'herbes hautes
+et fraîches, s'adoucissait, glissant vers l'eau. C'était vert, ce
+terrain, marécageux, tentant. A deux pas les roseaux, les ajoncs courbés
+miroitaient au soleil comme des aiguilles, les nénufars jaunes et
+luisants ouvraient à l'air leurs feuilles larges. Point de bruit. Les
+froissements des ailes sèches des libellules qui volaient lançant des
+reflets bleus. Le miroitement d'acier de l'eau pailletée où, çà et là,
+sautillaient les poissons comme dans la poële à frire. Et derrière, sur
+la route, le murmure vague, lent, sourd et comme menaçant des peupliers
+qui s'agitaient. Vivre là, dormir là, y voir Paris en songe! Mais tout à
+coup la voix du père appelait Suzanne, il fallait se lever, regagner la
maison, se mettre au fourneau ou s'enfermer dans cette vieille chambre
-où, tant de fois, elle avait pleuré se rongeant les poings.</p>
+où, tant de fois, elle avait pleuré se rongeant les poings.</p>
-<p>Que c'était triste maintenant. Des murailles blanchies à la chaux, le
-parquet carrelé et froid, au plafond des traverses de bois toutes
-noires. De la poussière, un lit à couverture jaune, une vieille armoire
-luisante et brune, un dressoir avec des faïences à fleurs rouges et
-bleues ébréchées, des chaises de paille et de noyer, des imageries
+<p>Que c'était triste maintenant. Des murailles blanchies à la chaux, le
+parquet carrelé et froid, au plafond des traverses de bois toutes
+noires. De la poussière, un lit à couverture jaune, une vieille armoire
+luisante et brune, un dressoir avec des faïences à fleurs rouges et
+bleues ébréchées, des chaises de paille et de noyer, des imageries
d'Epinal, <i>Mathilde et Malek-Adel</i> dans un cadre orange, des paquets de
-ficelles suspendus ici, là des champignons en grappes. Un pot de pommade
-en verre opaque, une terrine de foie gras conservée comme une relique,
-de vieux papiers, des livres poudreux et déchirés, mais quels livres!
+ficelles suspendus ici, là des champignons en grappes. Un pot de pommade
+en verre opaque, une terrine de foie gras conservée comme une relique,
+de vieux papiers, des livres poudreux et déchirés, mais quels livres!
Elle les avait lus, relus. Des almanachs, la <i>Vie d'Abd-el-Kader</i>,
-l'<i>Annuaire du département</i>. On étouffait là-dedans. Sans ses espoirs de
+l'<i>Annuaire du département</i>. On étouffait là-dedans. Sans ses espoirs de
lendemain, ses soifs de revanche, elle y fut morte.</p>
-<p>Mais elle était décidée à vivre.</p>
+<p>Mais elle était décidée à vivre.</p>
-<p>Un soir&mdash;c'était la fête de Samoreau&mdash;Suzanne alla danser malgré sa
-belle-mère. Elle avait passé des nuits pour coudre elle-même une robe
-blanche que Labarbade lui avait achetée pour ses étrennes, et que madame
-Labarbade avait conservée en pièce. Mais Suzanne savait où était la
-robe. Elle avait ouvert l'armoire, pris l'étoffe et sur un patron
-emprunté à une couturière de Fontainebleau, elle avait taillé cette
+<p>Un soir&mdash;c'était la fête de Samoreau&mdash;Suzanne alla danser malgré sa
+belle-mère. Elle avait passé des nuits pour coudre elle-même une robe
+blanche que Labarbade lui avait achetée pour ses étrennes, et que madame
+Labarbade avait conservée en pièce. Mais Suzanne savait où était la
+robe. Elle avait ouvert l'armoire, pris l'étoffe et sur un patron
+emprunté à une couturière de Fontainebleau, elle avait taillé cette
robe.</p>
-<p>La nuit était tombée, une nuit de juillet, et les paysans de Samoreau
+<p>La nuit était tombée, une nuit de juillet, et les paysans de Samoreau
dansaient sur la petite place. Les carabines partaient, l'on gagnait des
lapins en logeant de grosses boules dans des trous, l'on cassait en deux
-les pipes de terre, les tourniquets chargés de porcelaine mal peinte
-<ins title='original: grincaient'>grinçaient</ins> lourdement sur leur axe. On entendait un bruit composé de
+les pipes de terre, les tourniquets chargés de porcelaine mal peinte
+<ins title='original: grincaient'>grinçaient</ins> lourdement sur leur axe. On entendait un bruit composé de
mille bruits: des cris, des chants, des rires, de la musique, des coups
-de fusil, des notes de crécelles et de mirlitons. La lumière était
-rouge; des lampes de schiste éclairaient la <i>salle de danse</i>, formée par
-quelques piquets soutenant une corde qui tenait lieu de muraille. Juchés
-sur une estrade de planches, qui criait et <ins title='original: menacait'>menaçait</ins> au moindre geste,
-quatre musiciens, les joues enflées, jouaient de la clarinette et du
-cornet. La lumière des lampes suspendues aux arbres paillettait le
+de fusil, des notes de crécelles et de mirlitons. La lumière était
+rouge; des lampes de schiste éclairaient la <i>salle de danse</i>, formée par
+quelques piquets soutenant une corde qui tenait lieu de muraille. Juchés
+sur une estrade de planches, qui criait et <ins title='original: menacait'>menaçait</ins> au moindre geste,
+quatre musiciens, les joues enflées, jouaient de la clarinette et du
+cornet. La lumière des lampes suspendues aux arbres paillettait le
cuivre des instruments, rougissait les faces apoplectiques des
musiciens, enveloppait de reflets les paysans en paletots, les jeunes
filles en robe de percale blanche. Hommes et femmes, tout se heurte. Les
-danseurs étalent des grâces lourdes, empoignent brutalement les
-fillettes qui suent et rient, et les entraînent dans un galop plein de
-chocs. Ils vont, rouges, essoufflés, tournent et poussent des cris, et
-la musique achevée, ils tombent sur des bancs, s'essuyent le front ou se
-jettent à terre pour respirer.</p>
+danseurs étalent des grâces lourdes, empoignent brutalement les
+fillettes qui suent et rient, et les entraînent dans un galop plein de
+chocs. Ils vont, rouges, essoufflés, tournent et poussent des cris, et
+la musique achevée, ils tombent sur des bancs, s'essuyent le front ou se
+jettent à terre pour respirer.</p>
<p>A travers les feuilles d'un vert sombre des maronniers, la lune
-glissait des rayons pâles parmi cette fournaise en plein air, faite de
-hurlements, de poussière, de poudre et de fumée.</p>
+glissait des rayons pâles parmi cette fournaise en plein air, faite de
+hurlements, de poussière, de poudre et de fumée.</p>
-<p>Au milieu de la foule, Suzanne dansait. Elle était charmante, le teint
-animé, affolée de danse, les prunelles électriques, avec une expression
-de joie. Comme elle se sentait regardée, elle s'étudiait. Elle avait de
-ces balancements de corps qui attiraient. Réservée pourtant, avec je ne
+<p>Au milieu de la foule, Suzanne dansait. Elle était charmante, le teint
+animé, affolée de danse, les prunelles électriques, avec une expression
+de joie. Comme elle se sentait regardée, elle s'étudiait. Elle avait de
+ces balancements de corps qui attiraient. Réservée pourtant, avec je ne
sais quelles intuitions aristocratiques, elle faisait l'effet d'une note
-plus calme au milieu de ces ch&oelig;urs épileptiques. Il y avait autour
+plus calme au milieu de ces ch&oelig;urs épileptiques. Il y avait autour
d'elle des jeunes gens de la ville et des dames qui ne la quittaient pas
-des yeux. Elle était fière de ces regards; elle éclatait d'une joie
-profonde. C'était cela qu'elle souhaitait. Être vue! Tout à coup, la
-foule des danseurs s'écarta, fendue par des bras robustes et Suzanne,
-reçut, sur le nez, un énorme et brutal soufflet. Elle chancela et parut
-s'évanouir. Elle ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Le sang
-coulait sur sa robe blanche. Une rumeur s'éleva, et, parmi le bruit,
+des yeux. Elle était fière de ces regards; elle éclatait d'une joie
+profonde. C'était cela qu'elle souhaitait. Être vue! Tout à coup, la
+foule des danseurs s'écarta, fendue par des bras robustes et Suzanne,
+reçut, sur le nez, un énorme et brutal soufflet. Elle chancela et parut
+s'évanouir. Elle ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Le sang
+coulait sur sa robe blanche. Une rumeur s'éleva, et, parmi le bruit,
Suzanne distingua ces mots:</p>
-<p>&mdash;Je t'apprendrai à venir danser sans ma permission, pécore!</p>
+<p>&mdash;Je t'apprendrai à venir danser sans ma permission, pécore!</p>
-<p>C'était le père. Elle sentit qu'une main forte l'entraînait.</p>
+<p>C'était le père. Elle sentit qu'une main forte l'entraînait.</p>
-<p>Une fois au logis, folle de colère, de honte, d'amour-propre outragé,
+<p>Une fois au logis, folle de colère, de honte, d'amour-propre outragé,
prise de rage, elle fit un paquet de ses robes, de ses peignes, de sa
-pommade, de ses miroirs, sauta par la fenêtre, qui n'était pas haute,
+pommade, de ses miroirs, sauta par la fenêtre, qui n'était pas haute,
sur les plates-bandes du jardin, et se sauva jusqu'au pont de Valvins.
-Puis, à travers la forêt, à travers la nuit, sans rien craindre, elle se
+Puis, à travers la forêt, à travers la nuit, sans rien craindre, elle se
<ins title='original: diriga'>dirigea</ins> sur Paris.</p>
-<p>C'était bien loin. Mais elle connaissait la route. Un 15 août Labarbade
-l'y avait menée en carriole, voir la fête. Le feu d'artifice était
+<p>C'était bien loin. Mais elle connaissait la route. Un 15 août Labarbade
+l'y avait menée en carriole, voir la fête. Le feu d'artifice était
encore devant ses yeux. Elle mangea, en chemin, des morceaux de pain
-qu'elle avait emportés. D'ailleurs, elle avait un peu d'argent, de quoi
-vivre quelques jours. C'était peu. Cela lui suffisait. Elle compta sa
-fortune en arrivant. Il lui restait vingt francs, une pièce d'or et des
-sous. Le soir était venu, elle avait faim, rôdait autour des petits
-restaurants, toute seule, son paquet à la main. Elle ne savait guère où
-elle se trouvait. C'était une rue montante, pleine de bruit, de
-voitures, de gens en blouse, d'ouvriers, d'ouvrières, qui s'en allaient
-chez eux, la journée finie. Il avait plu. Tous ces gens étaient pleins
-de boue, et Suzanne, fatiguée, sentait sa jupe appesantie qui claquait,
-à chaque pas, sur ses talons. Mais elle n'était pas attristée. Tout ce
-qu'elle voyait la grisait; de temps à autre passait auprès d'elle, en
-sifflant, un drôle hardi qui la regardait. Elle ne baissait pas les
+qu'elle avait emportés. D'ailleurs, elle avait un peu d'argent, de quoi
+vivre quelques jours. C'était peu. Cela lui suffisait. Elle compta sa
+fortune en arrivant. Il lui restait vingt francs, une pièce d'or et des
+sous. Le soir était venu, elle avait faim, rôdait autour des petits
+restaurants, toute seule, son paquet à la main. Elle ne savait guère où
+elle se trouvait. C'était une rue montante, pleine de bruit, de
+voitures, de gens en blouse, d'ouvriers, d'ouvrières, qui s'en allaient
+chez eux, la journée finie. Il avait plu. Tous ces gens étaient pleins
+de boue, et Suzanne, fatiguée, sentait sa jupe appesantie qui claquait,
+à chaque pas, sur ses talons. Mais elle n'était pas attristée. Tout ce
+qu'elle voyait la grisait; de temps à autre passait auprès d'elle, en
+sifflant, un drôle hardi qui la regardait. Elle ne baissait pas les
yeux, et il lui semblait qu'elle avait entendu cette chanson, ce
refrain, ces cris&mdash;quelque part.</p>
-<p>Il fallait manger pourtant, le pain était fini. Au détour d'une rue, une
-odeur de graisse fondue arrêta court Suzanne sur le trottoir. Elle
-regarda avec des yeux pleins d'appétit et tendit la main. C'était une
-marchande de pommes de terre frites et de harengs qui remuait sa poële.</p>
+<p>Il fallait manger pourtant, le pain était fini. Au détour d'une rue, une
+odeur de graisse fondue arrêta court Suzanne sur le trottoir. Elle
+regarda avec des yeux pleins d'appétit et tendit la main. C'était une
+marchande de pommes de terre frites et de harengs qui remuait sa poële.</p>
<p>&mdash;Donnez-m'en, dit Suzanne.</p>
-<p>Elle demeurait, la main tendue, regardant cette graisse qui grésillait.</p>
+<p>Elle demeurait, la main tendue, regardant cette graisse qui grésillait.</p>
<p>&mdash;Pour combien? dit la marchande.</p>
-<p>Suzanne ne savait pas; elle répondit au hasard et tendit sa pièce de
+<p>Suzanne ne savait pas; elle répondit au hasard et tendit sa pièce de
vingt francs pour payer.</p>
<p>&mdash;Comment, dit l'autre, vous n'avez pas de monnaie?... Six sous!</p>
<p>Suzanne fouilla dans sa poche, jeta les sous et s'enfuit. Elle cherchait
-un coin, n'importe où, pour s'asseoir. Partout du monde. Alors, tout en
-marchant, elle grignotait ses pommes de terre, déchiquetait de ses dents
-blanches son hareng saur, et se sentait fière, heureuse, confiante,
+un coin, n'importe où, pour s'asseoir. Partout du monde. Alors, tout en
+marchant, elle grignotait ses pommes de terre, déchiquetait de ses dents
+blanches son hareng saur, et se sentait fière, heureuse, confiante,
libre.</p>
-<p>Du premier coup, elle avait bien vu que Paris était son élément. La
-fange même des rues lui plaisait. Comme la boue liquide que la pluie
-délayait dans la campagne l'attristait, lorsqu'elle la regardait, du
-haut de sa fenêtre, à Samoreau! A Paris, elle trouvait comme une volupté
-à marcher là-dedans, crottée, salie, et à regarder les voitures aux
-lanternes à biseaux, qui passaient, éclaboussant le monde. Elle n'avait
-pas d'étonnements, elle n'avait rien oublié de tout cela qu'elle avait
-vu, petite; elle l'eût deviné. C'était son milieu. Ce terrain était fait
+<p>Du premier coup, elle avait bien vu que Paris était son élément. La
+fange même des rues lui plaisait. Comme la boue liquide que la pluie
+délayait dans la campagne l'attristait, lorsqu'elle la regardait, du
+haut de sa fenêtre, à Samoreau! A Paris, elle trouvait comme une volupté
+à marcher là-dedans, crottée, salie, et à regarder les voitures aux
+lanternes à biseaux, qui passaient, éclaboussant le monde. Elle n'avait
+pas d'étonnements, elle n'avait rien oublié de tout cela qu'elle avait
+vu, petite; elle l'eût deviné. C'était son milieu. Ce terrain était fait
pour elle. Il lui semblait qu'elle avait eu cent fois la vision de ces
maisons hautes, de ces longues rues, de cette foule. Elle avait soif;
-elle entra chez un marchand de vin, demanda à boire et vida son verre,
+elle entra chez un marchand de vin, demanda à boire et vida son verre,
au milieu des hommes qui l'examinaient.</p>
-<p>Elle marchait toujours, lasse cependant, brisée, devant tous ces
-magasins pleins de lumières, pleins de bijoux, pleins de soie, pleins de
+<p>Elle marchait toujours, lasse cependant, brisée, devant tous ces
+magasins pleins de lumières, pleins de bijoux, pleins de soie, pleins de
luxe. Ses jambes pliaient, mais elle voulait voir, regarder, toucher des
yeux ces merveilles. Des chapeaux, des robes, des diamants! Elle savait
-bien que c'était à Paris qu'on trouvait tout cela.</p>
-
-<p>En attendant, il fallait vivre et se reposer, dormir. Où cela? Suzanne
-se disait, un peu tremblante, qu'il fallait donner son nom à l'hôtel
-garni, celui de ses parents, son âge. Elle le savait par plus d'une qui
-était partie comme elle, un jour de fièvre. Elle se dénonçait ainsi,
-elle était découverte si le père voulait la poursuivre. Elle s'éloignait
-alors brusquement des maisons où des transparents allumés annonçaient
-les hôtels garnis comme on se détournerait d'un piége. Mais comment
-faire? Elle errait toujours, laissant passer les heures, accablée, ses
-pieds alourdis la retenant à chaque pas. C'était un long boulevard qui
-durait toujours, avec des bancs de temps à autre et des rangées de
-petits arbres maigres. D'un côté les maisons étaient basses, resserrées,
-avec des enseignes vieillies, et faisaient face à de grands bâtiments
-sombres d'où s'échappaient des mugissements de b&oelig;ufs. Le ciel était
-bas et le gaz semblait attristé dans ces ténèbres.</p>
-
-<p>Suzanne commençait à se sentir envahie par un vague effroi. La solitude
-ne lui était jamais apparue sous la forme d'une nuit passée en plein
-air, sur un banc, par un temps pluvieux. Elle s'était assise, les bras
-alanguis, les yeux à terre, entendant comme un bourdonnement vague
-autour d'elle, la pensée reportée vers cet intérieur qu'elle avait
-quitté, et où le pain, le gîte, le petit lit de noyer lui étaient du
-moins assurés. Elles doivent avoir souvent de telles nostalgies,
-soudaines, imprévues, aussitôt étouffées que nées, ces filles du hasard,
-lancées à c&oelig;ur perdu dans la vie d'aventure.</p>
-
-<p>Suzanne s'éveilla, pour ainsi dire, tout à coup. On venait de lui
-frapper sur l'épaule. Elle regarda. Il y avait une femme assise à côté
-d'elle, une ouvrière, le costume décent, la voix douce et fatiguée. Le
-gaz éclairait nettement son visage, jeune encore, pourtant plein de
+bien que c'était à Paris qu'on trouvait tout cela.</p>
+
+<p>En attendant, il fallait vivre et se reposer, dormir. Où cela? Suzanne
+se disait, un peu tremblante, qu'il fallait donner son nom à l'hôtel
+garni, celui de ses parents, son âge. Elle le savait par plus d'une qui
+était partie comme elle, un jour de fièvre. Elle se dénonçait ainsi,
+elle était découverte si le père voulait la poursuivre. Elle s'éloignait
+alors brusquement des maisons où des transparents allumés annonçaient
+les hôtels garnis comme on se détournerait d'un piége. Mais comment
+faire? Elle errait toujours, laissant passer les heures, accablée, ses
+pieds alourdis la retenant à chaque pas. C'était un long boulevard qui
+durait toujours, avec des bancs de temps à autre et des rangées de
+petits arbres maigres. D'un côté les maisons étaient basses, resserrées,
+avec des enseignes vieillies, et faisaient face à de grands bâtiments
+sombres d'où s'échappaient des mugissements de b&oelig;ufs. Le ciel était
+bas et le gaz semblait attristé dans ces ténèbres.</p>
+
+<p>Suzanne commençait à se sentir envahie par un vague effroi. La solitude
+ne lui était jamais apparue sous la forme d'une nuit passée en plein
+air, sur un banc, par un temps pluvieux. Elle s'était assise, les bras
+alanguis, les yeux à terre, entendant comme un bourdonnement vague
+autour d'elle, la pensée reportée vers cet intérieur qu'elle avait
+quitté, et où le pain, le gîte, le petit lit de noyer lui étaient du
+moins assurés. Elles doivent avoir souvent de telles nostalgies,
+soudaines, imprévues, aussitôt étouffées que nées, ces filles du hasard,
+lancées à c&oelig;ur perdu dans la vie d'aventure.</p>
+
+<p>Suzanne s'éveilla, pour ainsi dire, tout à coup. On venait de lui
+frapper sur l'épaule. Elle regarda. Il y avait une femme assise à côté
+d'elle, une ouvrière, le costume décent, la voix douce et fatiguée. Le
+gaz éclairait nettement son visage, jeune encore, pourtant plein de
rides, maigre et chagrin.</p>
<p>&mdash;Qu'avez-vous donc? dit cette femme. Vous pleurez?</p>
-<p>&mdash;Non, dit Suzanne, comme si on l'eût prise en faute, et elle écrasa
-entre ses paupières deux grosses larmes qui lui montaient aux yeux.</p>
+<p>&mdash;Non, dit Suzanne, comme si on l'eût prise en faute, et elle écrasa
+entre ses paupières deux grosses larmes qui lui montaient aux yeux.</p>
-<p>Elle s'était dit, depuis longtemps, qu'il faut se défier, au début.
+<p>Elle s'était dit, depuis longtemps, qu'il faut se défier, au début.
Puis elle ne voulait pas avouer qu'elle pouvait regretter quelque chose.</p>
-<p>La femme haussa doucement les épaules, se leva du banc où elle était
-assise et s'éloignait déjà, lorsque Suzanne la rappela.</p>
+<p>La femme haussa doucement les épaules, se leva du banc où elle était
+assise et s'éloignait déjà, lorsque Suzanne la rappela.</p>
<p>&mdash;Madame?...</p>
-<p>Elle revint sur ses pas et dit à Suzanne:</p>
+<p>Elle revint sur ses pas et dit à Suzanne:</p>
<p>&mdash;Que me voulez-vous?</p>
-<p>&mdash;J'arrive à Paris. Je n'y connais personne. Je cherche un logement. Ne
+<p>&mdash;J'arrive à Paris. Je n'y connais personne. Je cherche un logement. Ne
pouvez-vous pas m'en indiquer un?</p>
<p>&mdash;Si fait, dit la femme, j'ai ma chambre.</p>
-<p>On se prête ainsi volontiers asile, ou nourriture, dans ces classes qui
-savent le prix d'un abri. Le peuple a conservé l'habitude, sinon le
-culte de l'hospitalité, ou plutôt il comprend, il pratique la
-franc-maçonnerie du besoin. La femme était une ouvrière, point riche,
-qui vivait seule, séparée de son mari. Elle habitait à quelques pas de
-là, chaussée du Maine, une chambre avec une cuisine et une façon
-d'antichambre qui était son atelier. Elle travaillait à de la chaussure
-avec une machine à coudre. Ce qu'elle gagnait lui suffisait bien. Elle
-économisait même pour les mauvais jours. C'était une honnête femme,
-mariée à un de ces beaux parleurs d'atelier qui pérorent au fond des
-cafés, laissant l'ouvrage les attendre. Elle l'avait aimé beaucoup, puis
-la désillusion et la lassitude étaient venues. Un jour, on s'était
-séparé, d'un commun accord. Victoire Herbaut restée seule, sans enfants,
-s'était cloîtrée, à trente ans, l'espoir fini, n'aimant plus que son
-frère, qui la venait voir quelquefois, et tâchait de l'égayer, sans y
-réussir. Si elle travaillait encore avec un peu de courage, c'était pour
-lui. Il avait dix ans de moins qu'elle. Elle l'avait élevé. C'était
-presque son enfant, et cette femme était de celles qui naissent mères.</p>
-
-<p>Suzanne savait déjà tout cela en arrivant chez Victoire. L'autre était
-un peu bavarde, très-confiante, facile à se livrer, à s'apitoyer. Elle
+<p>On se prête ainsi volontiers asile, ou nourriture, dans ces classes qui
+savent le prix d'un abri. Le peuple a conservé l'habitude, sinon le
+culte de l'hospitalité, ou plutôt il comprend, il pratique la
+franc-maçonnerie du besoin. La femme était une ouvrière, point riche,
+qui vivait seule, séparée de son mari. Elle habitait à quelques pas de
+là, chaussée du Maine, une chambre avec une cuisine et une façon
+d'antichambre qui était son atelier. Elle travaillait à de la chaussure
+avec une machine à coudre. Ce qu'elle gagnait lui suffisait bien. Elle
+économisait même pour les mauvais jours. C'était une honnête femme,
+mariée à un de ces beaux parleurs d'atelier qui pérorent au fond des
+cafés, laissant l'ouvrage les attendre. Elle l'avait aimé beaucoup, puis
+la désillusion et la lassitude étaient venues. Un jour, on s'était
+séparé, d'un commun accord. Victoire Herbaut restée seule, sans enfants,
+s'était cloîtrée, à trente ans, l'espoir fini, n'aimant plus que son
+frère, qui la venait voir quelquefois, et tâchait de l'égayer, sans y
+réussir. Si elle travaillait encore avec un peu de courage, c'était pour
+lui. Il avait dix ans de moins qu'elle. Elle l'avait élevé. C'était
+presque son enfant, et cette femme était de celles qui naissent mères.</p>
+
+<p>Suzanne savait déjà tout cela en arrivant chez Victoire. L'autre était
+un peu bavarde, très-confiante, facile à se livrer, à s'apitoyer. Elle
avait lu sur le visage de la jeune fille une telle angoisse qu'elle
-s'était offerte sans trop réfléchir.</p>
+s'était offerte sans trop réfléchir.</p>
<p>&mdash;Vous allez trouver le logis bien petit, disait-elle en montant
-l'escalier. Mais à la guerre comme à la guerre. Demain nous aviserons!</p>
+l'escalier. Mais à la guerre comme à la guerre. Demain nous aviserons!</p>
<p>On fit un lit dans l'antichambre, sur le parquet, avec un matelas et des
draps. Puis Suzanne se coucha. Mais elle ne dormit pas. Victoire
-Herbaut, assise à côté d'elle, questionnait. Il fallut tout dire.
-Victoire hochait la tête et paraissait peu rassurée.</p>
+Herbaut, assise à côté d'elle, questionnait. Il fallut tout dire.
+Victoire hochait la tête et paraissait peu rassurée.</p>
<p>&mdash;Ma pauvre petite, disait-elle, vous avez fait un mauvais coup. Ah! le
-logis du papa! La cheminée où bout la soupe aux choux. Je n'ai jamais
-été si heureuse que lorsque maman me grondait, parce que je mettais du
-vinaigre de Bully dans mes cheveux. Car j'ai été coquette, moi aussi. Ça
-m'a passé! ça vous passera! Voyez-vous, il faut travailler, travailler
+logis du papa! La cheminée où bout la soupe aux choux. Je n'ai jamais
+été si heureuse que lorsque maman me grondait, parce que je mettais du
+vinaigre de Bully dans mes cheveux. Car j'ai été coquette, moi aussi. Ça
+m'a passé! ça vous passera! Voyez-vous, il faut travailler, travailler
beaucoup, vous amasser un petit magot, pas bien lourd, parce qu'on
-économise peu, malgré tout, et quand vous voudrez vous marier, bien
+économise peu, malgré tout, et quand vous voudrez vous marier, bien
choisir pour ne pas vous tromper!</p>
<p>&mdash;Vous avez raison, disait tout bas Suzanne dont les yeux s'emplissaient
-de gravier et qui s'enfonçait déjà, en rêve, dans ces pyrotechnies de
+de gravier et qui s'enfonçait déjà, en rêve, dans ces pyrotechnies de
velours et de rubis qu'elle voulait....</p>
<p>&mdash;Allons, je vous fatigue, fit brusquement madame Herbaut en se
retirant. Ne m'en veuillez pas. Je suis jacasse. A demain!</p>
-<p>Suzanne n'entendait déjà plus.</p>
+<p>Suzanne n'entendait déjà plus.</p>
-<p>Le lendemain, quand elle s'éveilla, elle éprouva une grande joie. Le
-soleil entrait par la fenêtre qui donnait sur l'antichambre, un soleil
-joyeux, plein de chaleur et de vie. Elle se leva reposée. Madame Herbaut
-travaillait déjà, à côté! Tout ce petit logis était gai, propre; il y
-avait une pendule sur la cheminée avec Paul embrassant Virginie, des
+<p>Le lendemain, quand elle s'éveilla, elle éprouva une grande joie. Le
+soleil entrait par la fenêtre qui donnait sur l'antichambre, un soleil
+joyeux, plein de chaleur et de vie. Elle se leva reposée. Madame Herbaut
+travaillait déjà, à côté! Tout ce petit logis était gai, propre; il y
+avait une pendule sur la cheminée avec Paul embrassant Virginie, des
chandeliers en zinc, des gravures sur la muraille; dans un cadre en
-&oelig;il-de-b&oelig;uf, sous verre, fané, triste, jauni, un bouquet de fleurs
-d'oranger avec des rubans pleins de poussière. Le lit était déjà fait,
+&oelig;il-de-b&oelig;uf, sous verre, fané, triste, jauni, un bouquet de fleurs
+d'oranger avec des rubans pleins de poussière. Le lit était déjà fait,
avec une couverture au crochet, rouge et blanc, et madame Herbaut avait
-étalé sur la commode les chaussures qu'elle devait piquer ce jour-là.</p>
+étalé sur la commode les chaussures qu'elle devait piquer ce jour-là.</p>
-<p>&mdash;Ah! dit-elle à Suzanne, vous avez une bonne mine! Voyons, causons, en
-attendant que votre café chauffe.&mdash;Je prends le café au lait le matin,
+<p>&mdash;Ah! dit-elle à Suzanne, vous avez une bonne mine! Voyons, causons, en
+attendant que votre café chauffe.&mdash;Je prends le café au lait le matin,
et vous?... Que savez-vous faire?...</p>
<p>&mdash;Moi? rien!</p>
-<p>&mdash;Allons donc! Il faut apprendre à coudre! regardez-moi aller... Ce
+<p>&mdash;Allons donc! Il faut apprendre à coudre! regardez-moi aller... Ce
n'est pas bien difficile. Tenez, essayez!</p>
-<p>Elle installa Suzanne devant la machine à coudre et lui enseigna comment
-man&oelig;uvraient les aiguilles et comment le cuir se trouvait cousu à
-double chaînette.</p>
+<p>Elle installa Suzanne devant la machine à coudre et lui enseigna comment
+man&oelig;uvraient les aiguilles et comment le cuir se trouvait cousu à
+double chaînette.</p>
<p>&mdash;Je comprends bien, dit Suzanne, mais je ne saurai jamais. Cela
m'ennuierait.</p>
-<p>&mdash;Pourtant, dit madame Herbaut, il faut bien vous décider à faire
+<p>&mdash;Pourtant, dit madame Herbaut, il faut bien vous décider à faire
quelque chose!</p>
<p>Il y avait justement, dans la maison, au-dessus de l'appartement de
-Victoire, une petite chambre à louer. Cent cinquante francs par an, avec
-une fenêtre sur la chaussée. Suzanne l'arrêta et, aussitôt, écrivit à
-son père. Elle disait que sa résolution était depuis longtemps prise,
-qu'elle serait morte à Samoreau, qu'il lui fallait Paris, qu'elle allait
-travailler d'ailleurs, qu'elle avait déjà un état et qu'elle ne
-demanderait jamais rien à personne. Le dernier trait était dirigé contre
-sa belle-mère. La réponse ne se fit pas attendre. Labarbade, poussé sans
-doute par sa femme, envoyait Suzanne au diable et écrivait qu'il ne
-voulait plus en aucune façon entendre parler d'elle. Son dernier mot
-était celui-ci: <i>Tu n'es plus rien pour moi!</i></p>
-
-<p>Suzanne le lut sans émotion. Labarbade avait pleuré en l'écrivant.</p>
+Victoire, une petite chambre à louer. Cent cinquante francs par an, avec
+une fenêtre sur la chaussée. Suzanne l'arrêta et, aussitôt, écrivit à
+son père. Elle disait que sa résolution était depuis longtemps prise,
+qu'elle serait morte à Samoreau, qu'il lui fallait Paris, qu'elle allait
+travailler d'ailleurs, qu'elle avait déjà un état et qu'elle ne
+demanderait jamais rien à personne. Le dernier trait était dirigé contre
+sa belle-mère. La réponse ne se fit pas attendre. Labarbade, poussé sans
+doute par sa femme, envoyait Suzanne au diable et écrivait qu'il ne
+voulait plus en aucune façon entendre parler d'elle. Son dernier mot
+était celui-ci: <i>Tu n'es plus rien pour moi!</i></p>
+
+<p>Suzanne le lut sans émotion. Labarbade avait pleuré en l'écrivant.</p>
<p>Dans les premiers temps, Suzanne travailla. Il le fallait bien; les
-vingt francs étaient partis vite; mais ce travail lui pesait; elle
+vingt francs étaient partis vite; mais ce travail lui pesait; elle
souhaitait l'inaction, le repos, ce que Paris lui avait promis. Elle
-faisait part quelquefois de ses rêves à madame Herbaut, qui la regardait
+faisait part quelquefois de ses rêves à madame Herbaut, qui la regardait
avec un certain effroi:</p>
-<p>&mdash;Ma pauvre enfant, disait l'ouvrière, nous sommes nées en bas, restons
-en bas. C'est dangereux de chercher à monter. J'ai eu de mes amies qui
-ont fait aussi de ces rêves-là. Où sont-elles, les pauvres filles?
+<p>&mdash;Ma pauvre enfant, disait l'ouvrière, nous sommes nées en bas, restons
+en bas. C'est dangereux de chercher à monter. J'ai eu de mes amies qui
+ont fait aussi de ces rêves-là. Où sont-elles, les pauvres filles?
Tandis que moi, je ne suis pas riche, ni heureuse, mais je vis.</p>
-<p>Joseph Guérin, l'imprimeur, venait voir sa s&oelig;ur quelquefois. C'était
-un garçon gai, franc, rieur, bruyant, chantant, amusant, blagueur. Il
+<p>Joseph Guérin, l'imprimeur, venait voir sa s&oelig;ur quelquefois. C'était
+un garçon gai, franc, rieur, bruyant, chantant, amusant, blagueur. Il
savait tout, causait de tout, apportait toutes les nouvelles, celles du
-jour, celles de la veille, et celles du lendemain. Rien ne lui échappait
-à Paris. Il savait la couleur des cheveux de la femme à la mode, l'heure
-à laquelle elle allait au bois, les noms de ceux qu'elle ruinait, la
+jour, celles de la veille, et celles du lendemain. Rien ne lui échappait
+à Paris. Il savait la couleur des cheveux de la femme à la mode, l'heure
+à laquelle elle allait au bois, les noms de ceux qu'elle ruinait, la
liste des dettes qu'elle contractait chez les fournisseurs, le secret
-des coulisses littéraires, et pourquoi telle pièce n'aurait pas de
-succès, et pour quelle raison mademoiselle Jane Essler avait refusé le
-rôle, quel roman allait faire scandale, quel cadavre avait été apporté à
-la Morgue, quel mot avait été dit au Jockey-Club, quel duel menaçait
-d'avoir lieu, pour quoi, pour qui, quelle nouvelle politique préoccupait
-les esprits, ce qui se passait au boulevard Montmartre, rue de Bréda,
-rue Mouffetard, au Pérou et au Mexique. Sans avoir rien appris
-foncièrement, il avait de toutes choses une teinture solide; frotté de
-science, de lettres, d'arts, il ne restait jamais à court, ramassait et
+des coulisses littéraires, et pourquoi telle pièce n'aurait pas de
+succès, et pour quelle raison mademoiselle Jane Essler avait refusé le
+rôle, quel roman allait faire scandale, quel cadavre avait été apporté à
+la Morgue, quel mot avait été dit au Jockey-Club, quel duel menaçait
+d'avoir lieu, pour quoi, pour qui, quelle nouvelle politique préoccupait
+les esprits, ce qui se passait au boulevard Montmartre, rue de Bréda,
+rue Mouffetard, au Pérou et au Mexique. Sans avoir rien appris
+foncièrement, il avait de toutes choses une teinture solide; frotté de
+science, de lettres, d'arts, il ne restait jamais à court, ramassait et
colportait les propos de l'atelier, y ajoutait de son cru, tout en
-<i>composant</i> devant sa <i>casse</i>, imitait Mélingue ou Bressant, courait aux
-pièces nouvelles, jugeait, appréciait, condamnait, <i>ne se montant pas le
-coup</i> et clignant de l'&oelig;il quand on lui citait tel ou tel écrivain à
+<i>composant</i> devant sa <i>casse</i>, imitait Mélingue ou Bressant, courait aux
+pièces nouvelles, jugeait, appréciait, condamnait, <i>ne se montant pas le
+coup</i> et clignant de l'&oelig;il quand on lui citait tel ou tel écrivain à
la mode, en disant avec son accent gouailleur:</p>
<p>&mdash;Encore bien heureux qu'on lui corrige ses fautes de participes!</p>
-<p>C'était surtout avec lui que Suzanne aimait à causer. Elle se sentait
-comprise et devinée. L'argot parisien, dont Joseph émaillait ses
+<p>C'était surtout avec lui que Suzanne aimait à causer. Elle se sentait
+comprise et devinée. L'argot parisien, dont Joseph émaillait ses
discours, elle l'entendait. Elle avait l'intuition de tout ce qui
pousse, fleur de serre ou fleur de ruisseau, sur le terreau parisien.
-Quand Joseph, parlant à sa s&oelig;ur, s'arrêtait, quand Victoire Herbaut,
+Quand Joseph, parlant à sa s&oelig;ur, s'arrêtait, quand Victoire Herbaut,
doucement, en souriant, donnant une tape au jeune homme sur la joue,
-disait: «Tais-toi donc, bavard!» Suzanne s'écriait: «Encore!»</p>
-
-<p>Suzanne n'était déjà plus la petite paysanne un peu sauvage de Samoreau.
-Le soleil parisien avait effacé le hâle trop rude des rayons
-campagnards, ne laissant à cette physionomie éveillée que des tons
-chauds, des reflets sains et mordorés comme on en voit sur certains
-bronzes. Joseph avait du goût; il savait un peu dessiner. Il fit le
-portrait de Suzanne. Les séances avaient lieu le soir, à la lampe.
-C'était tout une affaire. Suzanne ne pouvait rester en place, Joseph se
-fâchait et grondait. Ce portrait aux deux crayons, assez mal dessiné,
-mais très-expressif, leur prit deux semaines, et, une fois fini, Joseph
-le fit encadrer. Suzanne était étonnée de tout ce que savait Joseph
-Guérin. Il chantait bien, dansait à merveille, écrivait avec de
-magnifiques paraphes.&mdash;C'est un phénix! disait madame Herbaut. A force
-de l'admirer, très-naïvement, Suzanne finit par l'aimer. Elle n'avait
-jamais aimé, mais elle savait ce que c'était que l'amour et se rendait
-compte de ce qu'elle éprouvait. Elle ne le lui dissimula pas, et le jour
-où Joseph, à bout d'hésitations, lui confia à son tour qu'il
-l'adorait,&mdash;depuis le jour où il l'avait vue,&mdash;elle se sentit remuée
-d'une façon nouvelle, conquise par un sentiment de triomphe, fière
-d'elle-même, heureuse.</p>
-
-<p>Madame Herbaut voyait ou devinait ces sentiments-là sans rien dire,
-hochant la tête, songeant qu'ils feraient ensemble un joli couple. Elle
+disait: «Tais-toi donc, bavard!» Suzanne s'écriait: «Encore!»</p>
+
+<p>Suzanne n'était déjà plus la petite paysanne un peu sauvage de Samoreau.
+Le soleil parisien avait effacé le hâle trop rude des rayons
+campagnards, ne laissant à cette physionomie éveillée que des tons
+chauds, des reflets sains et mordorés comme on en voit sur certains
+bronzes. Joseph avait du goût; il savait un peu dessiner. Il fit le
+portrait de Suzanne. Les séances avaient lieu le soir, à la lampe.
+C'était tout une affaire. Suzanne ne pouvait rester en place, Joseph se
+fâchait et grondait. Ce portrait aux deux crayons, assez mal dessiné,
+mais très-expressif, leur prit deux semaines, et, une fois fini, Joseph
+le fit encadrer. Suzanne était étonnée de tout ce que savait Joseph
+Guérin. Il chantait bien, dansait à merveille, écrivait avec de
+magnifiques paraphes.&mdash;C'est un phénix! disait madame Herbaut. A force
+de l'admirer, très-naïvement, Suzanne finit par l'aimer. Elle n'avait
+jamais aimé, mais elle savait ce que c'était que l'amour et se rendait
+compte de ce qu'elle éprouvait. Elle ne le lui dissimula pas, et le jour
+où Joseph, à bout d'hésitations, lui confia à son tour qu'il
+l'adorait,&mdash;depuis le jour où il l'avait vue,&mdash;elle se sentit remuée
+d'une façon nouvelle, conquise par un sentiment de triomphe, fière
+d'elle-même, heureuse.</p>
+
+<p>Madame Herbaut voyait ou devinait ces sentiments-là sans rien dire,
+hochant la tête, songeant qu'ils feraient ensemble un joli couple. Elle
attendait pour parler mariage; elle les laissait causer, aller et venir
-où ils voulaient. Suspendue au bras de Joseph, les cheveux dans un petit
-filet garni de jais, avec une petite broche en doublé à son col et des
+où ils voulaient. Suspendue au bras de Joseph, les cheveux dans un petit
+filet garni de jais, avec une petite broche en doublé à son col et des
manchettes blanches, Suzanne allait se promener le dimanche ou courait
les champs, dansait dans les bals de campagne. Elle aimait surtout
-Nogent, avec ses îles touffues, sa population de canotiers se croisant
+Nogent, avec ses îles touffues, sa population de canotiers se croisant
sous les grandes arches du viaduc, ses cabarets en plein air, ses rives
-où les ouvriers, les commis, les grisettes, les militaires, assis et
-bruyant, déjeunaient en regardant couler la rivière. Une promenade en
-bateau la comblait de joie. C'était Joseph qui ramait; elle plongeait
-ses mains dans la Marne, cassait au passage les nénufars ou essayait de
+où les ouvriers, les commis, les grisettes, les militaires, assis et
+bruyant, déjeunaient en regardant couler la rivière. Une promenade en
+bateau la comblait de joie. C'était Joseph qui ramait; elle plongeait
+ses mains dans la Marne, cassait au passage les nénufars ou essayait de
prendre les petites ablettes qui filaient. Elle se rappelait, comme on
-se souvient d'un temps bien éloigné, de ces jours où elle passait les
-pratiques, dans le lourd bachot du père Labarbade. Parfois, elle
-s'amusait à réveiller quelque canotier endormi dans sa barque, sous les
-saules. On se fâchait, Suzanne riait, et Joseph ramait de plus belle.</p>
-
-<p>Le soir, on dînait dans l'île d'Amour, sur la pelouse. On sautait sur la
-balançoire du restaurant, et Suzanne se laissait aller dans le vide,
-hésitante, effrayée, ouvrant ses narines à l'air frais qui la frappait
-au visage et collait sa jupe contre ses jambes. Puis, c'était le bal.
-Elle bondissait sur l'herbe aux premières notes cuivrées de ces
-orchestres de campagne. Le quadrille l'affolait, elle se lançait dans la
-danse, entraînait Joseph, secouée par la musique criarde comme par une
-pile voltaïque, intrépide, déterminée, toujours debout, jamais lassée.</p>
-
-<p>Une ville à part, d'un caractère singulier, née d'hier, coulée d'un jet,
+se souvient d'un temps bien éloigné, de ces jours où elle passait les
+pratiques, dans le lourd bachot du père Labarbade. Parfois, elle
+s'amusait à réveiller quelque canotier endormi dans sa barque, sous les
+saules. On se fâchait, Suzanne riait, et Joseph ramait de plus belle.</p>
+
+<p>Le soir, on dînait dans l'île d'Amour, sur la pelouse. On sautait sur la
+balançoire du restaurant, et Suzanne se laissait aller dans le vide,
+hésitante, effrayée, ouvrant ses narines à l'air frais qui la frappait
+au visage et collait sa jupe contre ses jambes. Puis, c'était le bal.
+Elle bondissait sur l'herbe aux premières notes cuivrées de ces
+orchestres de campagne. Le quadrille l'affolait, elle se lançait dans la
+danse, entraînait Joseph, secouée par la musique criarde comme par une
+pile voltaïque, intrépide, déterminée, toujours debout, jamais lassée.</p>
+
+<p>Une ville à part, d'un caractère singulier, née d'hier, coulée d'un jet,
c'est Plaisance,&mdash;un des quartiers inconnus de ce grand Paris.</p>
<p>Toutes les rues de cette petite ville dans une grande ville datent de
-1845. On le voit du reste, au nom des carrefours, rue Médéah, rue
-Mazagran, rue Constantine, souvenirs de la campagne d'Algérie, alors
-toute récente, glorification des victoires africaines alors toutes
-fraîches. Les maisons sont basses, coquettes, beaucoup à un seul
-étage&mdash;pas plus&mdash;presque toutes peintes, au moins en partie, avec une
-physionomie gaie, vivante. Les hôtels garnis, les guinguettes, les
+1845. On le voit du reste, au nom des carrefours, rue Médéah, rue
+Mazagran, rue Constantine, souvenirs de la campagne d'Algérie, alors
+toute récente, glorification des victoires africaines alors toutes
+fraîches. Les maisons sont basses, coquettes, beaucoup à un seul
+étage&mdash;pas plus&mdash;presque toutes peintes, au moins en partie, avec une
+physionomie gaie, vivante. Les hôtels garnis, les guinguettes, les
petits restaurants, les marchands de vins fraternisent, s'appuient l'un
contre l'autre, peuplent les rues. Il y a des grilles de bois, peintes
en vert, et de la vraie verdure aussi, des acacias, des marronniers
-montrant à travers ces moellons leurs feuilles pleines de poussière. Du
-mouvement partout, du bruit sur la chaussée et des chansons sous les
-tonnelles. Une population, laborieuse ou flâneuse, ouvriers ou bohèmes,
-ruisselle là du soir au matin, et le jour et la nuit. Des filles en
-fichu, des rôdeurs de comptoirs en casquettes avec des paletots
-luisants. La Chaussée du Maine, non loin de là, a la physionomie de tous
-les boulevards extérieurs. Des arbres grêles, de petites maisons, des
-étalages de bouquinistes ou de marchands de bric-à-brac, les vieux
+montrant à travers ces moellons leurs feuilles pleines de poussière. Du
+mouvement partout, du bruit sur la chaussée et des chansons sous les
+tonnelles. Une population, laborieuse ou flâneuse, ouvriers ou bohèmes,
+ruisselle là du soir au matin, et le jour et la nuit. Des filles en
+fichu, des rôdeurs de comptoirs en casquettes avec des paletots
+luisants. La Chaussée du Maine, non loin de là, a la physionomie de tous
+les boulevards extérieurs. Des arbres grêles, de petites maisons, des
+étalages de bouquinistes ou de marchands de bric-à-brac, les vieux
pastels et les vieilles estampes coudoyant les vieux habits et les
-vieilles pendules; çà et là, un établissement plus vaste, des maisons de
+vieilles pendules; çà et là, un établissement plus vaste, des maisons de
confection pour les travailleurs, avec des blouses bleues et des
-pantalons de coutil à bouton d'os à la montre, ou des bureaux de
-déménagements, des loueurs de voitures à bras, toute une série
-d'industries à l'usage des petits commerces et des pauvres gens. On
-tourne à droite et voilà l'ancien chemin de ronde, triste et vaste qui
-conduit au cimetière Montparnasse. C'est le cimetière pauvre. On se
-heurte aux corbillards nus, aux bières d'enfants portés à bras d'hommes,
-aux convois où les parents suivent la casquette à la main, et les
-femmes, en bonnets noir, en châles de quatre sous, avec les yeux
-gonflés. La route est semée des boutiques de ces gens qui vivent de la
+pantalons de coutil à bouton d'os à la montre, ou des bureaux de
+déménagements, des loueurs de voitures à bras, toute une série
+d'industries à l'usage des petits commerces et des pauvres gens. On
+tourne à droite et voilà l'ancien chemin de ronde, triste et vaste qui
+conduit au cimetière Montparnasse. C'est le cimetière pauvre. On se
+heurte aux corbillards nus, aux bières d'enfants portés à bras d'hommes,
+aux convois où les parents suivent la casquette à la main, et les
+femmes, en bonnets noir, en châles de quatre sous, avec les yeux
+gonflés. La route est semée des boutiques de ces gens qui vivent de la
mort: marbriers, marchands d'immortelles. Les adieux tout faits, les
-regrets stéréotypés larmoient sur les couronnes qu'on achète en passant,
-par hasard, parce qu'on a oublié. Des petits enfants en plâtre, poupins
-et laids, joignent les mains à l'étalage avec le même geste et
-attendent qu'on les mette là-bas, sur les tombes, sous la pluie qui les
+regrets stéréotypés larmoient sur les couronnes qu'on achète en passant,
+par hasard, parce qu'on a oublié. Des petits enfants en plâtre, poupins
+et laids, joignent les mains à l'étalage avec le même geste et
+attendent qu'on les mette là-bas, sur les tombes, sous la pluie qui les
verdira.</p>
-<p>Les croque-morts habitent là, ou ils y mangent. Leur restaurant attitré
+<p>Les croque-morts habitent là, ou ils y mangent. Leur restaurant attitré
est une petite gargote, dans une ruelle qui donne&mdash;quelle
-antithèse!&mdash;rue de la Gaîté. L'établissement est petit, d'aspect
-bizarre, une construction d'un autre siècle, avec des grilles, une porte
+antithèse!&mdash;rue de la Gaîté. L'établissement est petit, d'aspect
+bizarre, une construction d'un autre siècle, avec des grilles, une porte
basse, des murs peints en vert et des pots au fronton de la maison. Les
murs du cabaret n'entendent pas d'ailleurs des <i>requiem</i> ou des <i>dies
-iræ</i>; la gaudriole, chassée de partout, y règne en maîtresse. Quand ils
-ont fini leur journée, tout en mangeant, les croque-morts chantent.</p>
+iræ</i>; la gaudriole, chassée de partout, y règne en maîtresse. Quand ils
+ont fini leur journée, tout en mangeant, les croque-morts chantent.</p>
<p>La plupart de ces rues sont sales. Le ruisseau coule emportant tous les
-détritus, brun et boueux. Les enfants y barbotent sans craindre les
+détritus, brun et boueux. Les enfants y barbotent sans craindre les
voitures qui sont rares, et deviennent gros et gras, au grand air. Le
-voisinage du cimetière les fait bien porter. Il y a aussi des
-vieillards. Près de là, au <i>Champ d'Asile</i>, se réunissent les joueurs de
-boules. Le cochonnet exilé du Luxembourg, refoulé par les constructions
-et les démolitions nouvelles, s'est réfugié là, dans ce terrain vague
-où, sans doute en 1815, avant de gagner la route de Fontainebleau, les
-grognards vaincus campèrent un moment. Petits employés, petits rentiers,
-des gens regardent, appuyés sur leur canne, les boules qui roulent et
-mesurent les distances. Il y a des <i>juges du camp</i> que leur équité rend
-célèbres. On a de la gloire à tout âge et partout.</p>
-
-<p>Suzanne aimait à se promener dans ce quartier, à voir, à écouter, à
-vivre. Elle battait les pavés de sa jupe où se dessinait, en cercle,
-l'armature d'une crinoline qui ballottait. Tête nue, ses cheveux bien
-pommadés, un fichu de soie autour du cou, elle sortait sans but, pour
+voisinage du cimetière les fait bien porter. Il y a aussi des
+vieillards. Près de là, au <i>Champ d'Asile</i>, se réunissent les joueurs de
+boules. Le cochonnet exilé du Luxembourg, refoulé par les constructions
+et les démolitions nouvelles, s'est réfugié là, dans ce terrain vague
+où, sans doute en 1815, avant de gagner la route de Fontainebleau, les
+grognards vaincus campèrent un moment. Petits employés, petits rentiers,
+des gens regardent, appuyés sur leur canne, les boules qui roulent et
+mesurent les distances. Il y a des <i>juges du camp</i> que leur équité rend
+célèbres. On a de la gloire à tout âge et partout.</p>
+
+<p>Suzanne aimait à se promener dans ce quartier, à voir, à écouter, à
+vivre. Elle battait les pavés de sa jupe où se dessinait, en cercle,
+l'armature d'une crinoline qui ballottait. Tête nue, ses cheveux bien
+pommadés, un fichu de soie autour du cou, elle sortait sans but, pour
regarder les boutiques. Toutes se ressemblent. Des traiteurs, avec des
-peaux de lapins écorchés pendus aux branches d'un pin minuscule devant
-la porte, des pâtissiers avec des gâteaux étalés, des beignets, des
-<i>flans</i>, des <i>chaussons</i>, çà et là un gâteau de Savoie avec un bouquet
-ou un saint en pastillage planté au milieu; des modistes, ou des
-lingères, de petits bonnets avec des rubans bleus ou de jolies ruches
-derrière les vitres, des corsets parfois piqués de rose; puis des
-libraires, des marchands d'images, de livraisons à un sou, de cahiers de
+peaux de lapins écorchés pendus aux branches d'un pin minuscule devant
+la porte, des pâtissiers avec des gâteaux étalés, des beignets, des
+<i>flans</i>, des <i>chaussons</i>, çà et là un gâteau de Savoie avec un bouquet
+ou un saint en pastillage planté au milieu; des modistes, ou des
+lingères, de petits bonnets avec des rubans bleus ou de jolies ruches
+derrière les vitres, des corsets parfois piqués de rose; puis des
+libraires, des marchands d'images, de livraisons à un sou, de cahiers de
chansons, de complaintes; et des photographes, avec leurs enseignes; des
-portraits-cartes pendus à la porte, autant de stations pour Suzanne,
-autant de réflexions, de spectacles. Les brodequins la faisaient rêver,
+portraits-cartes pendus à la porte, autant de stations pour Suzanne,
+autant de réflexions, de spectacles. Les brodequins la faisaient rêver,
les portraits surtout l'attiraient. Il y en avait de toutes sortes,
-ouvriers endimanchés, pétrifiés dans la pose choisie, étranglés dans
+ouvriers endimanchés, pétrifiés dans la pose choisie, étranglés dans
leurs cravates avec de gros yeux et de grosses mains; jeunes filles
maigres et chlorotiques regardant les passants d'un air niais; des
-soldats, leur briquet entre les jambes, des bourgeois, leur parapluie à
-la main. Tout cela, l'air triste, ennuyé, ankylosé. Suzanne ne les
-regardait pas. Ce qui la charmait, c'était la réunion des artistes du
-théâtre, jeunes gens aux cheveux longs et gras, l'air penché ou
-insolent, leur main dans la poche, ou revêtus de leurs costumes,
-mousquetaires, bandits, seigneurs moyen-âge. Et les femmes! Des robes
-traînantes, galonnées d'or, une couronne sur la tête, superbes, fières,
-irrésistibles,&mdash;des princesses! «Il y a des femmes qui s'habillent
-ainsi, pensait Suzanne, et qui se montrent sous ces habits, le soir!»
-Quel rêve, quel aiguillonnant désir, quelle envie! Le théâtre n'était
-pas loin, ce théâtre au fronton duquel un Buridan en plâtre, l'air
+soldats, leur briquet entre les jambes, des bourgeois, leur parapluie à
+la main. Tout cela, l'air triste, ennuyé, ankylosé. Suzanne ne les
+regardait pas. Ce qui la charmait, c'était la réunion des artistes du
+théâtre, jeunes gens aux cheveux longs et gras, l'air penché ou
+insolent, leur main dans la poche, ou revêtus de leurs costumes,
+mousquetaires, bandits, seigneurs moyen-âge. Et les femmes! Des robes
+traînantes, galonnées d'or, une couronne sur la tête, superbes, fières,
+irrésistibles,&mdash;des princesses! «Il y a des femmes qui s'habillent
+ainsi, pensait Suzanne, et qui se montrent sous ces habits, le soir!»
+Quel rêve, quel aiguillonnant désir, quelle envie! Le théâtre n'était
+pas loin, ce théâtre au fronton duquel un Buridan en plâtre, l'air
malade, regarde une Folie qui se porte trop bien. Suzanne y allait, se
-grisait de spectacles, se donnait la fièvre, écoutait la voix des jeunes
-premiers comme on écoute une musique, fermait les yeux pour se voir à la
-place de la jeune première, derrière cette rampe, et le rideau tombé, la
-lumière éteinte, rentrait avec un monde dans la tête de désirs
+grisait de spectacles, se donnait la fièvre, écoutait la voix des jeunes
+premiers comme on écoute une musique, fermait les yeux pour se voir à la
+place de la jeune première, derrière cette rampe, et le rideau tombé, la
+lumière éteinte, rentrait avec un monde dans la tête de désirs
inassouvis.</p>
-<p>Joseph avec tout cela en était venu à l'aimer follement. Elle s'était
-donnée à lui tout entière. Peut-être l'aimait-elle vraiment. Il y avait
-si longtemps qu'elle «savait!» Il héritait de toutes ses inquiétudes,
-des sollicitations d'autrefois, des éveils qu'elle avait comprimés,
-là-bas. Mais elle fut surtout grise de Joseph, le jour où celui-ci lui
-annonça qu'on organisait à son imprimerie une représentation dramatique
-au bénéfice d'un camarade que la machine avait estropié, et qu'il avait
-obtenu pour elle, Suzanne, un rôle dans la représentation.</p>
+<p>Joseph avec tout cela en était venu à l'aimer follement. Elle s'était
+donnée à lui tout entière. Peut-être l'aimait-elle vraiment. Il y avait
+si longtemps qu'elle «savait!» Il héritait de toutes ses inquiétudes,
+des sollicitations d'autrefois, des éveils qu'elle avait comprimés,
+là-bas. Mais elle fut surtout grise de Joseph, le jour où celui-ci lui
+annonça qu'on organisait à son imprimerie une représentation dramatique
+au bénéfice d'un camarade que la machine avait estropié, et qu'il avait
+obtenu pour elle, Suzanne, un rôle dans la représentation.</p>
-<p>&mdash;Allons, donc, dit-elle en devenant rouge, puis pâle. Un rôle! Je ne
+<p>&mdash;Allons, donc, dit-elle en devenant rouge, puis pâle. Un rôle! Je ne
saurai jamais jouer!</p>
-<p>&mdash;Toi?... Mais, bête que tu es, tu as tout ce qui fait le talent.
+<p>&mdash;Toi?... Mais, bête que tu es, tu as tout ce qui fait le talent.
Regarde toi!</p>
-<p>Suzanne joua. Elle remplissait un rôle dans ce petit tableau populaire
-qui est comme la clef de voûte de toutes ces représentations, la <i>Corde
-sensible</i>. Joseph lui avait fait répéter le rôle, le soir, avec grand
+<p>Suzanne joua. Elle remplissait un rôle dans ce petit tableau populaire
+qui est comme la clef de voûte de toutes ces représentations, la <i>Corde
+sensible</i>. Joseph lui avait fait répéter le rôle, le soir, avec grand
soin, lui donnant les intonations, l'expression, le geste. Elle obtint
-un succès; elle fut <ins title='original: applauplaudie'>applaudie</ins>. Il y avait dans la salle un ou deux
-journalistes qu'on avait décidés à venir à ce petit théâtre du passage
-du Saumon, et qui citèrent le nom de Suzanne quelques jours après. Elle
-en fut éperdue de joie. Elle prenait le journal, le regardait, épelait
-ce nom qui était le sien, riait, embrassait Joseph et le remerciait.
-Elle était heureuse, car elle sentait maintenant que la route s'ouvrait.
-Elle avait trouvé sa voie. Ces planches pouvaient être un piédestal.
-Elle déclara qu'elle se ferait actrice. Cette vie lui plaisait. Joseph
-ne s'étonna qu'à demi. Il avait rêvé plus d'une fois aussi les succès du
-théâtre; il avait joué déjà, à Montparnasse, dans des représentations
-extraordinaires; il chantait à ravir la chansonnette, ce succédané de la
-romance.&mdash;«Eh bien! soit, dit-il.» Il avait beaucoup d'amis parmi les
-acteurs. Sans plus hésiter, il alla en prendre un sous le bras, le
-priant de le présenter au directeur. On engagea Suzanne, qui débuta la
+un succès; elle fut <ins title='original: applauplaudie'>applaudie</ins>. Il y avait dans la salle un ou deux
+journalistes qu'on avait décidés à venir à ce petit théâtre du passage
+du Saumon, et qui citèrent le nom de Suzanne quelques jours après. Elle
+en fut éperdue de joie. Elle prenait le journal, le regardait, épelait
+ce nom qui était le sien, riait, embrassait Joseph et le remerciait.
+Elle était heureuse, car elle sentait maintenant que la route s'ouvrait.
+Elle avait trouvé sa voie. Ces planches pouvaient être un piédestal.
+Elle déclara qu'elle se ferait actrice. Cette vie lui plaisait. Joseph
+ne s'étonna qu'à demi. Il avait rêvé plus d'une fois aussi les succès du
+théâtre; il avait joué déjà, à Montparnasse, dans des représentations
+extraordinaires; il chantait à ravir la chansonnette, ce succédané de la
+romance.&mdash;«Eh bien! soit, dit-il.» Il avait beaucoup d'amis parmi les
+acteurs. Sans plus hésiter, il alla en prendre un sous le bras, le
+priant de le présenter au directeur. On engagea Suzanne, qui débuta la
semaine suivante.</p>
<p>&mdash;Quel nom mettrons-nous sur l'affiche? demanda le directeur.</p>
-<p>&mdash;Dame! répondit Joseph en interrogeant Suzanne du regard.</p>
+<p>&mdash;Dame! répondit Joseph en interrogeant Suzanne du regard.</p>
-<p>&mdash;Attendez, fit le régisseur, qui écoutait. Je vote pour <i>Bruyère</i>?</p>
+<p>&mdash;Attendez, fit le régisseur, qui écoutait. Je vote pour <i>Bruyère</i>?</p>
-<p>&mdash;Oh! non, voilà un nom que je n'aime pas, fit-elle, <i>c'est campagne</i>!</p>
+<p>&mdash;Oh! non, voilà un nom que je n'aime pas, fit-elle, <i>c'est campagne</i>!</p>
-<p>&mdash;Alors, dit le régisseur, mettez Cachemire ou Camélia, ce sera
+<p>&mdash;Alors, dit le régisseur, mettez Cachemire ou Camélia, ce sera
parisien!</p>
-<p>&mdash;Ah! Cachemire, oui, c'est joli, ça, tiens! dit Suzanne, Cachemire!</p>
+<p>&mdash;Ah! Cachemire, oui, c'est joli, ça, tiens! dit Suzanne, Cachemire!</p>
<p>Et, en riant, elle battait des mains.</p>
-<p>Cachemire passa ainsi, subitement, de l'ombre à la lumière. Chaque soir,
-on l'applaudissait, non point pour son talent, mais pour cette grâce et
-cette fraîcheur auxquelles le public n'est pas habitué. On la traitait
-en enfant gâté. Elle sortait de scène, ivre, joyeuse, toute rouge,
-grisée par les bravos et les sourires. Dans la coulisse, Joseph
-l'attendait. Au milieu des deux ou trois habilleuses du petit théâtre,
-des figurants, des hommes de service, des pompiers, Suzanne trônait
+<p>Cachemire passa ainsi, subitement, de l'ombre à la lumière. Chaque soir,
+on l'applaudissait, non point pour son talent, mais pour cette grâce et
+cette fraîcheur auxquelles le public n'est pas habitué. On la traitait
+en enfant gâté. Elle sortait de scène, ivre, joyeuse, toute rouge,
+grisée par les bravos et les sourires. Dans la coulisse, Joseph
+l'attendait. Au milieu des deux ou trois habilleuses du petit théâtre,
+des figurants, des hommes de service, des pompiers, Suzanne trônait
comme une reine. Joseph sentait que chaque jour il perdait pied dans ce
-c&oelig;ur, qui n'était déjà plus à lui. Il avait été un passe-temps pour
-cette tête dés&oelig;uvrée et avide d'inconnu. Maintenant son rôle était
+c&oelig;ur, qui n'était déjà plus à lui. Il avait été un passe-temps pour
+cette tête dés&oelig;uvrée et avide d'inconnu. Maintenant son rôle était
fini.</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez donc ensemble? lui demandait un soir Victoire
-Herbaut. Êtes-vous brouillés?</p>
+Herbaut. Êtes-vous brouillés?</p>
<p>&mdash;Non.</p>
-<p>&mdash;Cependant, je ne me trompe pas, voyons. Tu as fait quelque chose à
+<p>&mdash;Cependant, je ne me trompe pas, voyons. Tu as fait quelque chose à
Suzanne. Elle ne te parle plus comme auparavant. Il faudrait pourtant
-songer à vous marier.</p>
+songer à vous marier.</p>
<p>&mdash;Nous marier?... Ah! nous marier! fit Joseph. Mariage de coulisses,
-mariage à la détrempe! Non, va, je te promets qu'à présent nous ne nous
+mariage à la détrempe! Non, va, je te promets qu'à présent nous ne nous
marierons pas!</p>
<p>&mdash;Pourquoi?</p>
<p>&mdash;Parce que. Tu verras.</p>
-<p>Joseph se repentait maintenant d'avoir poussé Suzanne dans cette voie du
-théâtre. Il s'était d'abord senti flatté par les succès de la jeune
+<p>Joseph se repentait maintenant d'avoir poussé Suzanne dans cette voie du
+théâtre. Il s'était d'abord senti flatté par les succès de la jeune
fille. Au fond de plus d'un ouvrier parisien, il y a toujours un germe
-de <i>cabotin</i> qui ne demande qu'à fleurir. Pour un peu, Joseph se serait
-fait acteur, lui aussi, comme il eût été goguettier, si les goguettes
-avaient encore existé. Il était né <i>artiste</i>, disait-il. Il ne lui
-déplaisait pas que Suzanne débutât et se fît applaudir. Madame Herbaut
-avait bien résisté un peu, mais elle cédait facilement, et elle en était
-venue à présent à coudre elle-même les robes que Suzanne devait mettre
-sur la scène, des petites toilettes de quatre sous, relevées avec
-quelques méchants rubans, et qui rendaient charmante celle qui les
-portait et qui tournait toutes les têtes du quartier. Mais Joseph se
-voyait maintenant séparé de Suzanne par les becs de gaz de la rampe,
-comme si cette rampe eût été une barrière infranchissable. Elle était
-d'un monde et lui d'un autre. Quoiqu'il la ramenât tous les soirs à la
-maison, causant, riant, penchée à son bras comme jadis, il sentait bien
-qu'elle n'était plus la même.&mdash;«On t'a changée derrière un portant, ma
-pauvre fille, disait-il. Tu n'es plus Lisette, ça se sent. Mais après
+de <i>cabotin</i> qui ne demande qu'à fleurir. Pour un peu, Joseph se serait
+fait acteur, lui aussi, comme il eût été goguettier, si les goguettes
+avaient encore existé. Il était né <i>artiste</i>, disait-il. Il ne lui
+déplaisait pas que Suzanne débutât et se fît applaudir. Madame Herbaut
+avait bien résisté un peu, mais elle cédait facilement, et elle en était
+venue à présent à coudre elle-même les robes que Suzanne devait mettre
+sur la scène, des petites toilettes de quatre sous, relevées avec
+quelques méchants rubans, et qui rendaient charmante celle qui les
+portait et qui tournait toutes les têtes du quartier. Mais Joseph se
+voyait maintenant séparé de Suzanne par les becs de gaz de la rampe,
+comme si cette rampe eût été une barrière infranchissable. Elle était
+d'un monde et lui d'un autre. Quoiqu'il la ramenât tous les soirs à la
+maison, causant, riant, penchée à son bras comme jadis, il sentait bien
+qu'elle n'était plus la même.&mdash;«On t'a changée derrière un portant, ma
+pauvre fille, disait-il. Tu n'es plus Lisette, ça se sent. Mais après
tout, tu sais, tu feras comme tu voudras; tu es libre, et tu ne mettras
-pas la mode au pays!» A quoi Suzanne se mettait à rire, apaisant Joseph
-comme elle pouvait, mais sans insister. Elle songeait bien à autre
+pas la mode au pays!» A quoi Suzanne se mettait à rire, apaisant Joseph
+comme elle pouvait, mais sans insister. Elle songeait bien à autre
chose.</p>
-<p>A présent, sa pauvre chambre lui déplaisait. C'était étroit, triste,
-<i>misère</i>. Elle aimait mieux loger chez Joseph, qui avait du moins un
-petit appartement, avec des bustes en plâtre, des gravures et une
-bibliothèque. Elle songeait déjà à avoir mieux que cela. Elle avait vu
-de ses camarades partir, le soir, après le spectacle, dans quelque
-coupé. Elle était lasse des robes d'Orléans, des chapeaux de paille, des
-talmas de taffetas. Les robes bouffantes, à jupons relevés, les
-pince-taille aux larges ceintures et les sombreros empennés
-l'attiraient, la fascinaient. Il fallait qu'elle eût cela bientôt.</p>
+<p>A présent, sa pauvre chambre lui déplaisait. C'était étroit, triste,
+<i>misère</i>. Elle aimait mieux loger chez Joseph, qui avait du moins un
+petit appartement, avec des bustes en plâtre, des gravures et une
+bibliothèque. Elle songeait déjà à avoir mieux que cela. Elle avait vu
+de ses camarades partir, le soir, après le spectacle, dans quelque
+coupé. Elle était lasse des robes d'Orléans, des chapeaux de paille, des
+talmas de taffetas. Les robes bouffantes, à jupons relevés, les
+pince-taille aux larges ceintures et les sombreros empennés
+l'attiraient, la fascinaient. Il fallait qu'elle eût cela bientôt.</p>
<p>En remontant un soir cet escalier qui menait chez madame Herbaut et
-qu'elle avait franchi, le c&oelig;ur ému si fort, lors de son arrivée à
+qu'elle avait franchi, le c&oelig;ur ému si fort, lors de son arrivée à
Paris, elle entendit un bruit au-dessus d'elle, des cris, une
-trépidation; elle se hâta, et, en ouvrant la porte de l'appartement de
-Victoire, elle vit la pauvre femme qui se débattait, pâle et meurtrie,
-entre les bras d'un homme menaçant. Suzanne, effrayée jeta un cri.
+trépidation; elle se hâta, et, en ouvrant la porte de l'appartement de
+Victoire, elle vit la pauvre femme qui se débattait, pâle et meurtrie,
+entre les bras d'un homme menaçant. Suzanne, effrayée jeta un cri.
L'homme se tourna vers elle.</p>
-<p>&mdash;Bon! quelle est celle-ci, à présent? dit-il d'une voix avinée.</p>
+<p>&mdash;Bon! quelle est celle-ci, à présent? dit-il d'une voix avinée.</p>
-<p>Victoire s'était dégagée, et, poussant Suzanne vers la porte:</p>
+<p>Victoire s'était dégagée, et, poussant Suzanne vers la porte:</p>
<p>&mdash;Allez-vous-en, ma pauvre enfant, disait-elle, allez-vous-en. Il vous
battrait aussi. Partez. C'est mon mari!</p>
-<p>Suzanne était demeurée interdite, sur le palier, n'osant faire un pas,
-écoutant encore les cris qui partaient de la chambre, lorsque l'homme
-sortit brusquement, poussant avec fracas la porte derrière lui, et
-jetant un regard farouche et terne à la fois, le regard de l'ivresse
-mauvaise. Il descendit l'escalier lourdement, faisant vibrer la rampe à
+<p>Suzanne était demeurée interdite, sur le palier, n'osant faire un pas,
+écoutant encore les cris qui partaient de la chambre, lorsque l'homme
+sortit brusquement, poussant avec fracas la porte derrière lui, et
+jetant un regard farouche et terne à la fois, le regard de l'ivresse
+mauvaise. Il descendit l'escalier lourdement, faisant vibrer la rampe à
laquelle il s'accrochait. Lorsque Suzanne n'entendit plus rien, elle
entra, et trouva madame Herbaut assise sur son lit et pleurant.</p>
<p>&mdash;Mais qu'y a-t-il donc? dit-elle. Pourquoi est-il venu?</p>
-<p>Victoire hocha la tête sans répondre, étouffant ses sanglots dans son
+<p>Victoire hocha la tête sans répondre, étouffant ses sanglots dans son
mouchoir.</p>
<p>&mdash;Vous a-t-il fait mal, madame Herbaut?</p>
-<p>Elle releva la manche de sa robe et montra à Suzanne son poignet rouge
-et meurtri. Suzanne tremblait encore. Elle était toute pâle. Elle avait
-réellement eu peur.</p>
+<p>Elle releva la manche de sa robe et montra à Suzanne son poignet rouge
+et meurtri. Suzanne tremblait encore. Elle était toute pâle. Elle avait
+réellement eu peur.</p>
-<p>&mdash;Il ne faut pas vous effrayer, mon enfant, dit Victoire. Ça devait
-arriver. S'il m'avait laissée tranquille, c'eût été trop beau. Il paraît
+<p>&mdash;Il ne faut pas vous effrayer, mon enfant, dit Victoire. Ça devait
+arriver. S'il m'avait laissée tranquille, c'eût été trop beau. Il paraît
qu'il n'a pas d'ouvrage; il lui faut de l'argent. Je ne voulais pas en
-donner. Je n'en ai pas trop. Alors il a frappé... Mettez donc un peu de
+donner. Je n'en ai pas trop. Alors il a frappé... Mettez donc un peu de
sel dans de l'eau pour mon bras... C'est vrai, j'ai mal... Et puis il a
pris la tire-lire, vous savez... Mais non, au fait, vous ne savez pas,
-Suzanne... Je mettais de côté pour Joseph et pour vous. Vous auriez
-trouvé ça au mariage, mes pauvres petits!</p>
+Suzanne... Je mettais de côté pour Joseph et pour vous. Vous auriez
+trouvé ça au mariage, mes pauvres petits!</p>
-<p>&mdash;Au mariage! songea Suzanne. Il lui semblait qu'elle entendait l'écho
+<p>&mdash;Au mariage! songea Suzanne. Il lui semblait qu'elle entendait l'écho
lointain d'un mot qu'elle ne comprenait plus.</p>
-<p>&mdash;Dame, fit madame Herbaut, il faudra bien que vous en veniez là. Vous
-vous aimez, c'est bien, mais être comme vous êtes, ce n'est pas une
+<p>&mdash;Dame, fit madame Herbaut, il faudra bien que vous en veniez là. Vous
+vous aimez, c'est bien, mais être comme vous êtes, ce n'est pas une
position. Il peut venir des enfants; c'est pour les enfants qu'il faut
se mettre d'accord avec la loi. Il n'y a que cela au monde, des petits
-êtres bons et doux comme le pain! Je sais bien que si j'en avais eu un,
-moi!... La charbonnière en a un, l'avez-vous vu? Un petit ange! noir
-comme tout, et quand on le débarbouille, un amour! Ça me fait mal, moi!
-Oh! un petit garçon...</p>
+êtres bons et doux comme le pain! Je sais bien que si j'en avais eu un,
+moi!... La charbonnière en a un, l'avez-vous vu? Un petit ange! noir
+comme tout, et quand on le débarbouille, un amour! Ça me fait mal, moi!
+Oh! un petit garçon...</p>
-<p>&mdash;Comme vous êtes écorchée, madame Herbaut!</p>
+<p>&mdash;Comme vous êtes écorchée, madame Herbaut!</p>
-<p>&mdash;Ce n'est rien. Seulement, s'il revient souvent, ce sera à en perdre la
-tête!</p>
+<p>&mdash;Ce n'est rien. Seulement, s'il revient souvent, ce sera à en perdre la
+tête!</p>
<p>&mdash;Pourquoi reviendrait-il?</p>
@@ -1103,40 +1062,40 @@ tête!</p>
<p>&mdash;Eh bien! et le commissaire?</p>
-<p>&mdash;Oh! Herbaut est chez lui, ici. Nous sommes séparés de bonne volonté,
-mais la loi n'a rien dit. Il peut venir à toute heure; je suis sa
-chose... Se séparer? Il faut plaider pour ça, il faut être riche!..,
-mais il ne reviendra pas, il faut l'espérer. C'est quelque femme qui lui
-aura monté la tête. Comme on en fait des mauvais coups pour de l'argent!</p>
+<p>&mdash;Oh! Herbaut est chez lui, ici. Nous sommes séparés de bonne volonté,
+mais la loi n'a rien dit. Il peut venir à toute heure; je suis sa
+chose... Se séparer? Il faut plaider pour ça, il faut être riche!..,
+mais il ne reviendra pas, il faut l'espérer. C'est quelque femme qui lui
+aura monté la tête. Comme on en fait des mauvais coups pour de l'argent!</p>
-<p>&mdash;Dites-le à Joseph, alors!</p>
+<p>&mdash;Dites-le à Joseph, alors!</p>
<p>&mdash;Non! oh! non, fit Victoire. Ils se battraient!</p>
<p><i>Ils se battraient!</i> Ce mot resta sur le c&oelig;ur de Suzanne. Une fois
-seule dans sa chambre, elle se prit à réfléchir. Comment! c'était là le
-mariage! cette chaîne, cet esclavage, c'était ce qu'elle avait eu l'idée
-de partager avec Joseph? Elle frémit à l'idée seule qu'elle pût être
-liée pour la vie comme l'était madame Herbaut. Elle s'étonnait aussi
-qu'on pût se résigner comme le faisait Victoire.</p>
+seule dans sa chambre, elle se prit à réfléchir. Comment! c'était là le
+mariage! cette chaîne, cet esclavage, c'était ce qu'elle avait eu l'idée
+de partager avec Joseph? Elle frémit à l'idée seule qu'elle pût être
+liée pour la vie comme l'était madame Herbaut. Elle s'étonnait aussi
+qu'on pût se résigner comme le faisait Victoire.</p>
-<p>&mdash;Ah! disait-elle tout haut, ce n'est pas <ins title='original: mo'>moi</ins> qu'on mènerait ainsi.</p>
+<p>&mdash;Ah! disait-elle tout haut, ce n'est pas <ins title='original: mo'>moi</ins> qu'on mènerait ainsi.</p>
-<p>Puis, en songeant, elle se sentait mal à l'aise. Elle éprouvait un
-sentiment de crainte. Cet <ins title='original: homm'>homme</ins> pouvait revenir. Il était chez lui,
-avait dit Victoire. S'il s'avisait de frapper encore? Elle était donc
-exposée à ses coups, elle aussi?</p>
+<p>Puis, en songeant, elle se sentait mal à l'aise. Elle éprouvait un
+sentiment de crainte. Cet <ins title='original: homm'>homme</ins> pouvait revenir. Il était chez lui,
+avait dit Victoire. S'il s'avisait de frapper encore? Elle était donc
+exposée à ses coups, elle aussi?</p>
<p>&mdash;Ma foi, non, fit Suzanne...</p>
<p>Elle se revit, faisant ses paquets et fuyant la maison paternelle. Elle
-eut l'idée de se sauver encore, mais cette fois au grand jour, sans se
-cacher et sans craindre, et sachant bien où elle allait.</p>
+eut l'idée de se sauver encore, mais cette fois au grand jour, sans se
+cacher et sans craindre, et sachant bien où elle allait.</p>
-<p>On frappa à sa porte. C'était Joseph.</p>
+<p>On frappa à sa porte. C'était Joseph.</p>
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il, voyons, dit-il d'un air alarmé... Victoire est blessée...
-Que s'est-il passé?</p>
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, voyons, dit-il d'un air alarmé... Victoire est blessée...
+Que s'est-il passé?</p>
<p>&mdash;Tu ne le sais pas? fit Suzanne.</p>
@@ -1148,88 +1107,88 @@ Que s'est-il passé?</p>
<p>&mdash;Ma foi, tant pis, fit-elle... C'est son mari qui est venu!</p>
-<p>&mdash;Herbaut? Il l'a frappée?... Ah çà, mais, dit Joseph en serrant les
-poings, ce gredin-là va donc continuer à nous ennuyer toute la vie?</p>
+<p>&mdash;Herbaut? Il l'a frappée?... Ah çà, mais, dit Joseph en serrant les
+poings, ce gredin-là va donc continuer à nous ennuyer toute la vie?</p>
<p>&mdash;Dame! dit Suzanne.</p>
-<p>&mdash;Qu'il n'y revienne pas, reprit Joseph, je serais là!... Pauvre
+<p>&mdash;Qu'il n'y revienne pas, reprit Joseph, je serais là!... Pauvre
Victoire, va! Elle ne disait rien, elle ne voulait pas parler...
-Comprends-tu cela? Elle était embarrassée, et vois, j'ai cru un
-moment... mais en voilà une idée...</p>
+Comprends-tu cela? Elle était embarrassée, et vois, j'ai cru un
+moment... mais en voilà une idée...</p>
-<p>&mdash;Quelle idée? dis...</p>
+<p>&mdash;Quelle idée? dis...</p>
-<p>&mdash;C'est trop bête!</p>
+<p>&mdash;C'est trop bête!</p>
<p>&mdash;Mais enfin...</p>
<p>&mdash;Eh bien, j'ai cru qu'il y avait eu <i>bisbille</i> entre vous.</p>
-<p>&mdash;Tiens, fit Suzanne, c'est gracieux pour moi cette pensée-là! Note que
+<p>&mdash;Tiens, fit Suzanne, c'est gracieux pour moi cette pensée-là! Note que
tu en as beaucoup de la sorte depuis quelque temps.</p>
-<p>Elle parut froissée, plus qu'elle ne l'était véritablement. Mais elle
-tenait à montrer cette mauvaise humeur et cet ennui qui la pénétraient,
-qui l'accablaient. Elle commençait à éprouver les lassitudes ressenties
-déjà chez son père, cette soif de grand air, ce désir de mouvement qui
-dominaient sa nature changeante. Cette vie fausse partagée entre le
-théâtre et la vie médiocre, presque besoigneuse, lui pesait. Elle se
-sentait mal à l'aise auprès de Joseph. Auparavant, la pièce finie, elle
+<p>Elle parut froissée, plus qu'elle ne l'était véritablement. Mais elle
+tenait à montrer cette mauvaise humeur et cet ennui qui la pénétraient,
+qui l'accablaient. Elle commençait à éprouver les lassitudes ressenties
+déjà chez son père, cette soif de grand air, ce désir de mouvement qui
+dominaient sa nature changeante. Cette vie fausse partagée entre le
+théâtre et la vie médiocre, presque besoigneuse, lui pesait. Elle se
+sentait mal à l'aise auprès de Joseph. Auparavant, la pièce finie, elle
s'habillait lestement, descendait de sa loge, se pendait au bras du
jeune homme et regagnait le logis avec lui en babillant. Maintenant elle
-tardait à descendre. Elle bavardait avec celui-ci, avec celui-là, avec
-le jeune premier et le troisième rôle qui avaient l'un et l'autre le
-droit de la tutoyer sans qu'ils fussent jaloux.&mdash;«Il peut bien attendre,
-disait-elle.» Quand elle trouvait Joseph à la porte des artistes, elle
-étouffait un soupir.&mdash;Ah! c'est toi? disait-elle, comme elle eût dit:
+tardait à descendre. Elle bavardait avec celui-ci, avec celui-là, avec
+le jeune premier et le troisième rôle qui avaient l'un et l'autre le
+droit de la tutoyer sans qu'ils fussent jaloux.&mdash;«Il peut bien attendre,
+disait-elle.» Quand elle trouvait Joseph à la porte des artistes, elle
+étouffait un soupir.&mdash;Ah! c'est toi? disait-elle, comme elle eût dit:
C'est encore toi? Il n'y avait plus entre eux rien de commun. Elle avait
-pris sa volée, il était demeuré à terre. Quand il parlait elle
-n'écoutait pas, elle n'entendait plus. S'il lui arrivait encore de faire
-allusion au mariage projeté, elle répondait comme quelqu'un qui sort
-d'un rêve.</p>
+pris sa volée, il était demeuré à terre. Quand il parlait elle
+n'écoutait pas, elle n'entendait plus. S'il lui arrivait encore de faire
+allusion au mariage projeté, elle répondait comme quelqu'un qui sort
+d'un rêve.</p>
-<p>Joseph sentait bien tous ces changements. Rien ne lui échappait. Il
+<p>Joseph sentait bien tous ces changements. Rien ne lui échappait. Il
pouvait mesurer le terrain qu'il avait perdu. Il le faisait, un peu
tristement tous les jours, et doucement en prenait son parti, tout en
maudissant les coulisses, la rampe et, comme il disait, le <i>diable
dramatique et son train</i>.</p>
-<p>&mdash;Ah! tu boudes! dit-il à Suzanne en la voyant s'asseoir sur une chaise,
+<p>&mdash;Ah! tu boudes! dit-il à Suzanne en la voyant s'asseoir sur une chaise,
le menton dans la paume de la main. Si tu t'ennuies, je vais m'en aller!</p>
<p>&mdash;Je ne boude pas, fit Suzanne... Mais pourquoi penser que je pouvais me
-quereller avec ta s&oelig;ur? Vous ai-je habitués jamais à des mauvaises
-humeurs? Lors même que j'ai à parler, je me tais!</p>
+quereller avec ta s&oelig;ur? Vous ai-je habitués jamais à des mauvaises
+humeurs? Lors même que j'ai à parler, je me tais!</p>
-<p>&mdash;Ah! tiens, voilà une bonne parole! C'est à moi qu'elle s'adresse?
-Pourquoi donc se taire, quand on a quelque chose à se dire? As-tu
+<p>&mdash;Ah! tiens, voilà une bonne parole! C'est à moi qu'elle s'adresse?
+Pourquoi donc se taire, quand on a quelque chose à se dire? As-tu
quelque raison de te plaindre de moi?... C'est possible. A parler
franchement, je ne suis plus ton fait. On se lasse de tout, tu me diras;
-j'ai fait mon temps. A un autre! C'est ça que tu penses, hein?</p>
+j'ai fait mon temps. A un autre! C'est ça que tu penses, hein?</p>
-<p>&mdash;Si j'étais menteuse, pourtant......, fit Suzanne en hochant la tête.</p>
+<p>&mdash;Si j'étais menteuse, pourtant......, fit Suzanne en hochant la tête.</p>
<p>&mdash;Je te rends justice. Tu es franche. On t'ennuie, tu le dis. Pauvre
-fille, va! Tu crois être heureuse? Avec une tête comme la tienne,
+fille, va! Tu crois être heureuse? Avec une tête comme la tienne,
changeante, jamais satisfaite, on se lasse de tout et toujours. Tu crois
-que les châles de l'Inde font le bonheur, je parie? Va voir rue de Bréda
+que les châles de l'Inde font le bonheur, je parie? Va voir rue de Bréda
si j'y suis. Tu es libre! Mais note bien que le fricot chez nous
-t'aurait aussi bien nourrie que le homard là-bas. Ça te regarde. J'ai
-fait ce que j'ai pu pour t'attacher à moi. Je t'aimais, mais, là,
+t'aurait aussi bien nourrie que le homard là-bas. Ça te regarde. J'ai
+fait ce que j'ai pu pour t'attacher à moi. Je t'aimais, mais, là,
vraiment. En travaillant on aurait fait bouillir la marmite, et on ne
reste pas toujours imprimeur, n'est-ce pas? Enfin, soit! Mais ne reviens
jamais te plaindre.</p>
-<p>&mdash;Après tout, dit Suzanne, est-ce ma faute si je ne suis pas née
+<p>&mdash;Après tout, dit Suzanne, est-ce ma faute si je ne suis pas née
grisette?</p>
<p>&mdash;Une bonne excuse, parlons-en. Tu te crois faite pour le luxe? Parbleu!
-tu es jolie. La soie te va bien. Un chapeau à plumes fait plus
+tu es jolie. La soie te va bien. Un chapeau à plumes fait plus
d'<i>esbrouffe</i> qu'un bonnet. Mais il y en a tant d'autres comme toi; et
-toutes ne réussissent pas. Mieux encore valait servir la pratique chez
-ton père ou recoudre mes boutons, va. C'est plus ennuyeux, mais c'est
-plus sûr.</p>
+toutes ne réussissent pas. Mieux encore valait servir la pratique chez
+ton père ou recoudre mes boutons, va. C'est plus ennuyeux, mais c'est
+plus sûr.</p>
<p>&mdash;C'est possible dit Suzanne en se levant et en mettant son chapeau.</p>
@@ -1237,164 +1196,164 @@ plus sûr.</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
-<p>&mdash;Moi, j'ai mon après-midi, je tiendrai compagnie à Victoire!</p>
+<p>&mdash;Moi, j'ai mon après-midi, je tiendrai compagnie à Victoire!</p>
-<p>En sortant, Suzanne alla droit rue de Laval, dans une maison meublée,
-chez une amie de théâtre qui l'avait bien souvent raillée sur sa liaison
-avec Joseph. Elle lui dit qu'elle était lasse, décidée à rompre avec
+<p>En sortant, Suzanne alla droit rue de Laval, dans une maison meublée,
+chez une amie de théâtre qui l'avait bien souvent raillée sur sa liaison
+avec Joseph. Elle lui dit qu'elle était lasse, décidée à rompre avec
cette existence d'actrice bourgeoise.</p>
-<p>&mdash;Je sens que je touche déjà du doigt ce luxe, je n'ai qu'à étendre la
-main, je n'ai qu'à vouloir, je veux.</p>
+<p>&mdash;Je sens que je touche déjà du doigt ce luxe, je n'ai qu'à étendre la
+main, je n'ai qu'à vouloir, je veux.</p>
<p>&mdash;Eh bien! ma petite Cachemire, dit l'autre, quittez le boulevard
-extérieur et venez ici. Il y a un appartement dans la maison que le
-portier me laissera occuper jusqu'au 15. Je suis très-bien avec le
-portier. Et d'ici au 15 vous avez le temps d'avoir un coupé!</p>
+extérieur et venez ici. Il y a un appartement dans la maison que le
+portier me laissera occuper jusqu'au 15. Je suis très-bien avec le
+portier. Et d'ici au 15 vous avez le temps d'avoir un coupé!</p>
-<p>Le soir même, Suzanne annonça qu'elle partait. Madame Herbaut devint
-toute pâle et pleura un peu. Joseph se contenta de dire à sa
-s&oelig;ur:&mdash;Il y a des gens qui aiment la misère, que veux-tu?</p>
+<p>Le soir même, Suzanne annonça qu'elle partait. Madame Herbaut devint
+toute pâle et pleura un peu. Joseph se contenta de dire à sa
+s&oelig;ur:&mdash;Il y a des gens qui aiment la misère, que veux-tu?</p>
<h2>II</h2>
-<p class="t3"><i>Léon de Bruand à Paul Barré, officier d'infanterie de marine, à Saïgon
+<p class="t3"><i>Léon de Bruand à Paul Barré, officier d'infanterie de marine, à Saïgon
(Cochinchine).</i></p>
-<p class="aut">25 décembre.</p>
+<p class="aut">25 décembre.</p>
-<p class="ent">«Mon cher ami,</p>
+<p class="ent">«Mon cher ami,</p>
-<p>«Je continue à t'entretenir de moi. Aimable confident, placé à deux
+<p>«Je continue à t'entretenir de moi. Aimable confident, placé à deux
mille lieues de son ami et qu'il me semble voir si souvent, et qui
-m'écoute et qui me répond! Ah! que tes Armanites me valent mieux que nos
-Parisiens. C'est une fête que j'ai à te raconter, figure-toi. Encore un
-réveillon! Il est probable que je finirai par m'en lasser. Quelle
-étrange chose, un plaisir officiel! Être contraint à la gaieté parce que
-finit le mois de décembre, et que l'on célèbre quelque part la messe de
-Noël! Gontran m'avait écrit. Je lui avais envoyé le matin deux mots de
-réponse; on m'attendait. Je suis allé au théâtre d'abord; il y avait, çà
-et là, à travers les fauteuils d'orchestre, des jeunes gens qui se
+m'écoute et qui me répond! Ah! que tes Armanites me valent mieux que nos
+Parisiens. C'est une fête que j'ai à te raconter, figure-toi. Encore un
+réveillon! Il est probable que je finirai par m'en lasser. Quelle
+étrange chose, un plaisir officiel! Être contraint à la gaieté parce que
+finit le mois de décembre, et que l'on célèbre quelque part la messe de
+Noël! Gontran m'avait écrit. Je lui avais envoyé le matin deux mots de
+réponse; on m'attendait. Je suis allé au théâtre d'abord; il y avait, çà
+et là, à travers les fauteuils d'orchestre, des jeunes gens qui se
promettaient de s'amuser beaucoup, en sortant; j'ai entendu ce bout de
dialogue:</p>
-<p>«&mdash;Berlurette y sera-t-elle?</p>
+<p>«&mdash;Berlurette y sera-t-elle?</p>
-<p>«&mdash;Je ne sais pas, mais il y aura des truffes!</p>
+<p>«&mdash;Je ne sais pas, mais il y aura des truffes!</p>
-<p>«Cher esprit français!&mdash;Gontran m'avait annoncé des <i>femmes
-ravissantes</i>! C'est le mot d'usage. J'avais ordonné à Jean de bourrer ma
-voiture de bouquets de violettes. Me voilà parti. J'arrive chez Gontran,
-je passe devant la loge du concierge, toute bruyante et encombrée de
-voisins. Je remarque sur la table l'oie proverbiale, doublée de marrons.
-Et je fais mon entrée chez Gaston, suivi de Jean, qui portait
+<p>«Cher esprit français!&mdash;Gontran m'avait annoncé des <i>femmes
+ravissantes</i>! C'est le mot d'usage. J'avais ordonné à Jean de bourrer ma
+voiture de bouquets de violettes. Me voilà parti. J'arrive chez Gontran,
+je passe devant la loge du concierge, toute bruyante et encombrée de
+voisins. Je remarque sur la table l'oie proverbiale, doublée de marrons.
+Et je fais mon entrée chez Gaston, suivi de Jean, qui portait
majestueusement les bouquets.</p>
-<p>«Gontran avait décoré son appartement d'une façon charmante, à la
+<p>«Gontran avait décoré son appartement d'une façon charmante, à la
chinoise, avec des lampes d'opale, projetant sur la table de
-très-agréables demi-clartés. Les faïences détrônées de leur dressoir,
-s'étalaient sur la nappe avec leurs garnitures de bananes et de figues
-de Barbarie. On était assis déjà. A mon arrivée, grande clameur.
-Gontran, Paul et Gérard s'écrient:</p>
+très-agréables demi-clartés. Les faïences détrônées de leur dressoir,
+s'étalaient sur la nappe avec leurs garnitures de bananes et de figues
+de Barbarie. On était assis déjà. A mon arrivée, grande clameur.
+Gontran, Paul et Gérard s'écrient:</p>
-<p>«&mdash;C'est Léon! ce cher Léon! Bravo, Léon! L'exactitude est la royauté
+<p>«&mdash;C'est Léon! ce cher Léon! Bravo, Léon! L'exactitude est la royauté
des hommes polis!</p>
-<p>«Jean déverse ses monceaux de violettes.</p>
+<p>«Jean déverse ses monceaux de violettes.</p>
-<p>«&mdash;Oh! oh! Léon a dévalisé un parterre. Quelle est cette idée d'empereur
-de la décadence? Et ces violettes du pôle? C'est gai comme un
+<p>«&mdash;Oh! oh! Léon a dévalisé un parterre. Quelle est cette idée d'empereur
+de la décadence? Et ces violettes du pôle? C'est gai comme un
enterrement!</p>
-<p>«&mdash;Pourquoi ces fleurs... et pour qui?</p>
+<p>«&mdash;Pourquoi ces fleurs... et pour qui?</p>
-<p>«En effet, je regarde de tous côtés, je cherche un visage féminin,
+<p>«En effet, je regarde de tous côtés, je cherche un visage féminin,
partout des favoris ou des moustaches.</p>
-<p>«&mdash;Mon cher ami, pardonnez-moi, dit Gontran. Ces dames se sont excusées.</p>
+<p>«&mdash;Mon cher ami, pardonnez-moi, dit Gontran. Ces dames se sont excusées.</p>
-<p>«&mdash;Par lettre, ajoute Gérard.</p>
+<p>«&mdash;Par lettre, ajoute Gérard.</p>
-<p>«&mdash;Je demande les lettres!</p>
+<p>«&mdash;Je demande les lettres!</p>
-<p class="sep2"><i>Cliché n<sup>o</sup></i> 1:</p>
+<p class="sep2"><i>Cliché n<sup>o</sup></i> 1:</p>
-<p class="ent">«Mon petit chat,</p>
+<p class="ent">«Mon petit chat,</p>
-<p>«Tu sais combien mon pas du deuxième acte est fatigant. Je serai rompue
-ce soir. Avec cela que le directeur nous fait répéter toute la journée
-et que le régisseur est à giffler. Je ne pourrai pas vraiment me rendre
-à ce réveillon. Et puis mon bottier m'attend pour m'essayer des
+<p>«Tu sais combien mon pas du deuxième acte est fatigant. Je serai rompue
+ce soir. Avec cela que le directeur nous fait répéter toute la journée
+et que le régisseur est à giffler. Je ne pourrai pas vraiment me rendre
+à ce réveillon. Et puis mon bottier m'attend pour m'essayer des
bottines.</p>
-<p>«Je t'embrasse sur le nez.</p>
+<p>«Je t'embrasse sur le nez.</p>
-<p class="tright">«<span class="smcap">Angèle</span>.»</p>
+<p class="tright">«<span class="smcap">Angèle</span>.»</p>
-<p>&mdash;L'excuse du bottier est valable, étant absurde.</p>
+<p>&mdash;L'excuse du bottier est valable, étant absurde.</p>
-<p class="sep2"><i>Cliché n<sup>o</sup></i> 2:</p>
+<p class="sep2"><i>Cliché n<sup>o</sup></i> 2:</p>
-<p>«Je suis ennuyée comme tout, mon cher Paul, mais vrai, je ne peux pas
-aller chez M. Gontran. Je n'aurais qu'à y rencontrer Mathilde; vous
-savez combien je la déteste. J'aime mieux rester à la maison. Peut-être
+<p>«Je suis ennuyée comme tout, mon cher Paul, mais vrai, je ne peux pas
+aller chez M. Gontran. Je n'aurais qu'à y rencontrer Mathilde; vous
+savez combien je la déteste. J'aime mieux rester à la maison. Peut-être
que je jetterais un froid, voyez-vous, je suis franche. Les femmes qui
-posent, et moi, ça fait deux.</p>
+posent, et moi, ça fait deux.</p>
-<p>«Mes excuses à M. Gontran et à Angèle.</p>
+<p>«Mes excuses à M. Gontran et à Angèle.</p>
-<p class="tright">«<span class="smcap">Louise</span>.</p>
+<p class="tright">«<span class="smcap">Louise</span>.</p>
-<p>«<i>P.S.</i>&mdash;Venez donc prendre le thé chez moi demain. Je vous en conterai
-de Mathilde!»</p>
+<p>«<i>P.S.</i>&mdash;Venez donc prendre le thé chez moi demain. Je vous en conterai
+de Mathilde!»</p>
-<p class="sep2"><i>Cliché n<sup>o</sup></i> 3:</p>
+<p class="sep2"><i>Cliché n<sup>o</sup></i> 3:</p>
<p>&mdash;Non, non! Passez-le! dit Paul, c'est convenu, les absentes n'ont pas
tort!</p>
<p>&mdash;A table!</p>
-<p>&mdash;A table, dit Gontran, et tâchons d'avoir de l'esprit!</p>
+<p>&mdash;A table, dit Gontran, et tâchons d'avoir de l'esprit!</p>
<p>&mdash;Moi, qui n'en ai jamais que devant les femmes!</p>
<p>&mdash;Quelles femmes? Celles qui ne savent pas l'orthographe?</p>
<p>&mdash;Eh! ma foi, messieurs, interrompt Gontran, faut-il vous l'avouer? Je
-suis très-satisfait de ce qui arrive. Un réveillon entre hommes. Pas de
-prétention. Soyons Gaulois. Puis que diraient nos maîtresses si elles
-apprenaient que nous avons soupé avec des créatures?</p>
+suis très-satisfait de ce qui arrive. Un réveillon entre hommes. Pas de
+prétention. Soyons Gaulois. Puis que diraient nos maîtresses si elles
+apprenaient que nous avons soupé avec des créatures?</p>
-<p>&mdash;Un joli mot, créatures... Vous l'avez bien dit, Gontran!</p>
+<p>&mdash;Un joli mot, créatures... Vous l'avez bien dit, Gontran!</p>
-<p>&mdash;Madame de... serait furieuse, dit Gérard en essuyant son lorgnon.</p>
+<p>&mdash;Madame de... serait furieuse, dit Gérard en essuyant son lorgnon.</p>
-<p>&mdash;Ce Gérard, savez-vous pourquoi il ne la nomme pas; c'est pour qu'on
+<p>&mdash;Ce Gérard, savez-vous pourquoi il ne la nomme pas; c'est pour qu'on
lui demande son nom?</p>
-<p>&mdash;Hélas! je n'en suis plus là...</p>
+<p>&mdash;Hélas! je n'en suis plus là...</p>
<p>&mdash;Amusons-nous, messieurs!</p>
-<p>Amusons-nous! amusons-nous! le mot d'ordre éternel! <i>Le plaisir à la
+<p>Amusons-nous! amusons-nous! le mot d'ordre éternel! <i>Le plaisir à la
rescousse!</i></p>
-<p>On croit généralement qu'il est facile de s'amuser. Pourtant, à peine
-connaissons-nous par le temps qui court, non pas la gaieté, mais le
-sourire, cette mélancolie de la gaieté. Quant au bon gros et gras rire
-d'autrefois, où est-il? Qui l'a entendu? On dit le rire de nos pères. De
-nos pères! On a bien raison!</p>
+<p>On croit généralement qu'il est facile de s'amuser. Pourtant, à peine
+connaissons-nous par le temps qui court, non pas la gaieté, mais le
+sourire, cette mélancolie de la gaieté. Quant au bon gros et gras rire
+d'autrefois, où est-il? Qui l'a entendu? On dit le rire de nos pères. De
+nos pères! On a bien raison!</p>
-<p>Amusons-nous! Et nous voilà, nous efforçant, nous surmenant, nous
+<p>Amusons-nous! Et nous voilà, nous efforçant, nous surmenant, nous
excitant, comme si nous avions pris quelque haschich.</p>
<p>&mdash;Savez-vous le dernier mot de Raoul?</p>
-<p>&mdash;S'il n'est pas méchant, ne le dites pas!</p>
+<p>&mdash;S'il n'est pas méchant, ne le dites pas!</p>
-<p>&mdash;Il est très-méchant!</p>
+<p>&mdash;Il est très-méchant!</p>
<p>&mdash;Tant mieux pour nous!</p>
@@ -1404,50 +1363,50 @@ c'est le Sot!</p>
<p>&mdash;Oh! oh! un peu vieillot! Ce diable de Raoul... Il a donc lu
Royer-Collard? Excellent vin, Gontran!</p>
-<p>&mdash;Le vin de mes aïeux, mon cher Léon! le cru m'appartient!</p>
+<p>&mdash;Le vin de mes aïeux, mon cher Léon! le cru m'appartient!</p>
-<p>&mdash;Vous êtes vigneron à présent?</p>
+<p>&mdash;Vous êtes vigneron à présent?</p>
-<p>&mdash;Non, mais Bourguignon, tout pâle que je suis!</p>
+<p>&mdash;Non, mais Bourguignon, tout pâle que je suis!</p>
-<p>&mdash;Et la pièce d'Augier nous n'en parlons pas?</p>
+<p>&mdash;Et la pièce d'Augier nous n'en parlons pas?</p>
-<p>&mdash;Je n'aime guère le dernier acte!</p>
+<p>&mdash;Je n'aime guère le dernier acte!</p>
-<p>&mdash;C'est comme notre réveillon, ça manque de femmes!</p>
+<p>&mdash;C'est comme notre réveillon, ça manque de femmes!</p>
<p>&mdash;Ne parlons ni des femmes ni de l'amour... cela porte malheur!</p>
<p>&mdash;Au jeu...</p>
-<p>&mdash;L'amour? Une forêt de Bondy... au temps de Cartouche!</p>
+<p>&mdash;L'amour? Une forêt de Bondy... au temps de Cartouche!</p>
-<p>&mdash;Joli! Ah! à propos, Gérard, reconnaissez-vous ce portrait-carte?</p>
+<p>&mdash;Joli! Ah! à propos, Gérard, reconnaissez-vous ce portrait-carte?</p>
-<p>&mdash;Elle vous l'a donné?</p>
+<p>&mdash;Elle vous l'a donné?</p>
-<p>&mdash;Lisez la dédicace!</p>
+<p>&mdash;Lisez la dédicace!</p>
<p>&mdash;Diable! Et vous gardez cela dans votre portefeuille?</p>
<p>&mdash;Le fait est que sa place est dans un porte-monnaie.</p>
-<p>&mdash;Messieurs, pardon, vous savez, à propos de Céleste, j'ai des nouvelles
+<p>&mdash;Messieurs, pardon, vous savez, à propos de Céleste, j'ai des nouvelles
de Robert!</p>
<p>&mdash;Tiens, tiens!</p>
-<p>&mdash;Il a été tué en Kabylie!</p>
+<p>&mdash;Il a été tué en Kabylie!</p>
-<p>&mdash;Bah! et l'on disait que le pays était si bien gardé?</p>
+<p>&mdash;Bah! et l'on disait que le pays était si bien gardé?</p>
-<p>&mdash;Ce Gérard est d'un flegme féroce!</p>
+<p>&mdash;Ce Gérard est d'un flegme féroce!</p>
<p>&mdash;Dame, vous savez, je l'ai peu connu, Robert. Et vous, Paul?</p>
-<p>&mdash;Moi, beaucoup. J'ai encore une paire de fleurets à lui!</p>
+<p>&mdash;Moi, beaucoup. J'ai encore une paire de fleurets à lui!</p>
-<p>&mdash;Un brave garçon, Robert.</p>
+<p>&mdash;Un brave garçon, Robert.</p>
<p>&mdash;Et malheureux!</p>
@@ -1457,10 +1416,10 @@ de Robert!</p>
<p>&mdash;Ah! oui, le mot d'ordre, amusons-nous!</p>
-<p>&mdash;J'ai eu tort de renvoyer les domestiques. Le service laisse à désirer.
+<p>&mdash;J'ai eu tort de renvoyer les domestiques. Le service laisse à désirer.
Lucien, vous ne versez pas!</p>
-<p>&mdash;Allons donc! j'ai déjà mal à la tête.</p>
+<p>&mdash;Allons donc! j'ai déjà mal à la tête.</p>
<p>&mdash;Une femme dirait: j'ai mal au c&oelig;ur! Menteuse!</p>
@@ -1468,355 +1427,355 @@ Lucien, vous ne versez pas!</p>
<p>&mdash;Oui, mais pourquoi des coupes, c'est ennuyeux.</p>
-<p>&mdash;Je vous avoue que, sur ce chapitre, je suis horriblement rétrograde.
-Je préfère les flûtes pour boire le champagne!</p>
+<p>&mdash;Je vous avoue que, sur ce chapitre, je suis horriblement rétrograde.
+Je préfère les flûtes pour boire le champagne!</p>
-<p>&mdash;Les flûtes? Un grand verre bête et bourgeois! Quand on le tient à la
-main on a toujours envie d'improviser des couplets de baptême! Une
-coupe, à la bonne heure! cela rajeunit de cinq cents ans!</p>
+<p>&mdash;Les flûtes? Un grand verre bête et bourgeois! Quand on le tient à la
+main on a toujours envie d'improviser des couplets de baptême! Une
+coupe, à la bonne heure! cela rajeunit de cinq cents ans!</p>
-<p>&mdash;Gaston rêve toujours l'Italie des Médicis et la maîtresse du Titien!</p>
+<p>&mdash;Gaston rêve toujours l'Italie des Médicis et la maîtresse du Titien!</p>
<p>&mdash;Ambitieux, ce Gaston!</p>
<p>&mdash;Non, mais je trouve l'habit noir stupide, que voulez-vous? Et vous
-êtes de mon avis aussi! Quant aux soirées, il faut être maigre comme je
-le suis pour n'y pas mourir d'apoplexie! Puis c'est fatigant d'être
-regardé comme un gibier par toutes les jeunes filles à marier. Un bal me
-fait toujours l'effet d'une chasse à courre.</p>
+êtes de mon avis aussi! Quant aux soirées, il faut être maigre comme je
+le suis pour n'y pas mourir d'apoplexie! Puis c'est fatigant d'être
+regardé comme un gibier par toutes les jeunes filles à marier. Un bal me
+fait toujours l'effet d'une chasse à courre.</p>
<p>&mdash;A court d'esprit!</p>
<p>&mdash;A l'ordre, Gontran! Gontran abuse de son titre d'amphytrion,
messieurs!</p>
-<p>&mdash;J'ai décrété la liberté de la tribune! Pourquoi exiler le calembour?</p>
+<p>&mdash;J'ai décrété la liberté de la tribune! Pourquoi exiler le calembour?</p>
<p>&mdash;Le calembour? il n'y a plus que cela au monde!</p>
-<p>&mdash;Le calembour et le souper: la bêtise et l'appétit! Quand on s'est bien
-ennuyé dans un salon, et qu'entre une valse et un quadrille on a causé
-trois pour cent avec le père, idéal avec la mère et beau temps avec la
-fille, rien n'est bon comme d'ôter ses gants dans un cabinet de
+<p>&mdash;Le calembour et le souper: la bêtise et l'appétit! Quand on s'est bien
+ennuyé dans un salon, et qu'entre une valse et un quadrille on a causé
+trois pour cent avec le père, idéal avec la mère et beau temps avec la
+fille, rien n'est bon comme d'ôter ses gants dans un cabinet de
restaurant et de causer librement...</p>
-<p>&mdash;Avec des filles d'Ève!</p>
+<p>&mdash;Avec des filles d'Ève!</p>
-<p>&mdash;Filles d'Ève?... mauvaise désignation! Dites filles de Rabelais!</p>
+<p>&mdash;Filles d'Ève?... mauvaise désignation! Dites filles de Rabelais!</p>
-<p>&mdash;Mais au fait, Paul, pourquoi Louise en veut-elle tant à Mathilde?</p>
+<p>&mdash;Mais au fait, Paul, pourquoi Louise en veut-elle tant à Mathilde?</p>
<p>&mdash;Affaire de commerce!</p>
-<p>&mdash;Vous savez que Léon a été amoureux fou de cette petite Louise?</p>
+<p>&mdash;Vous savez que Léon a été amoureux fou de cette petite Louise?</p>
<p>&mdash;Moi? Je jure que non!</p>
-<p>&mdash;Il renie ses déesses! Mon cher, vous vous êtes compromis avec elle,
-d'avant-scène en avant-scène!</p>
+<p>&mdash;Il renie ses déesses! Mon cher, vous vous êtes compromis avec elle,
+d'avant-scène en avant-scène!</p>
-<p>&mdash;Messieurs! messieurs! On voit que vous n'êtes pas du secret! Louise
-n'était pas une passion... c'était un éventail!</p>
+<p>&mdash;Messieurs! messieurs! On voit que vous n'êtes pas du secret! Louise
+n'était pas une passion... c'était un éventail!</p>
-<p>&mdash;Un éventail?</p>
+<p>&mdash;Un éventail?</p>
<p>&mdash;Relisez le <i>Chandelier</i>, de Musset.</p>
-<p>&mdash;Un éventail qui lui permettait de feuilleter tout à son aise son roman
+<p>&mdash;Un éventail qui lui permettait de feuilleter tout à son aise son roman
avec madame...</p>
<p>&mdash;Pas de noms propres!</p>
<p>&mdash;Parbleu, nous parlons de Louise!</p>
-<p>&mdash;Discrétion! discrétion! Vous ne buvez pas, Urbain?</p>
+<p>&mdash;Discrétion! discrétion! Vous ne buvez pas, Urbain?</p>
<p>&mdash;Je suis dyspeptique, vous savez!...</p>
<p>&mdash;Passer du <i>Chandelier</i> au <i>Malade imaginaire</i>! ce n'est pas sortir de
-la comédie!</p>
+la comédie!</p>
-<p>&mdash;Il n'y a point là d'imagination. La dyspepsie Dyspepsia. Difficulté de
-digérer ou digestion dépravée.</p>
+<p>&mdash;Il n'y a point là d'imagination. La dyspepsie Dyspepsia. Difficulté de
+digérer ou digestion dépravée.</p>
-<p>&mdash;Au diable les définitions, Urbain! Amusons-nous, messieurs!</p>
+<p>&mdash;Au diable les définitions, Urbain! Amusons-nous, messieurs!</p>
<p>Et s'amusait-on?...</p>
<p>Tu es bien indiscret, mon cher ami! On riait un peu, on criait
-beaucoup, le champagne pétillait et le parfait fondait en même temps que
-les bougies. De temps à autre le cliquetement d'une bobèche qui se
-fendillait jetait sa petite note grêle dans cette symphonie. On ouvrait
-les fenêtres par intervalles et une bouffée de vent piquant, nous
-apportait quelques notes du <i>Noël</i> d'Adam qu'on exécutait à tue-tête
-dans la loge du portier. Ou bien, c'était une bourrée limousine qui se
-dansait, là-bas, à coups de pieds, chez le charbonnier maître chez lui.
-La fenêtre se refermait et nous reprenions nos propos qu'on voulait
+beaucoup, le champagne pétillait et le parfait fondait en même temps que
+les bougies. De temps à autre le cliquetement d'une bobèche qui se
+fendillait jetait sa petite note grêle dans cette symphonie. On ouvrait
+les fenêtres par intervalles et une bouffée de vent piquant, nous
+apportait quelques notes du <i>Noël</i> d'Adam qu'on exécutait à tue-tête
+dans la loge du portier. Ou bien, c'était une bourrée limousine qui se
+dansait, là-bas, à coups de pieds, chez le charbonnier maître chez lui.
+La fenêtre se refermait et nous reprenions nos propos qu'on voulait
originaux, qu'on arrosait de champagne et qui ne poussaient pas.</p>
-<p>&mdash;Vous savez, dit Gaston, que ces gens-là s'amusent plus que nous?</p>
+<p>&mdash;Vous savez, dit Gaston, que ces gens-là s'amusent plus que nous?</p>
-<p>Il y eut autour de la table un sourire rempli d'une mélancolique
+<p>Il y eut autour de la table un sourire rempli d'une mélancolique
approbation.</p>
-<p>&mdash;Il faut bien nous l'avouer, dit Gérard, il n'y a plus que les portiers
+<p>&mdash;Il faut bien nous l'avouer, dit Gérard, il n'y a plus que les portiers
qui aient l'esprit de se divertir.</p>
-<p>&mdash;Le fait est que nous avons été bêtes comme des acrobates.</p>
+<p>&mdash;Le fait est que nous avons été bêtes comme des acrobates.</p>
-<p>&mdash;Bah! qui le saura?... Personne. L'important est que le réveillon soit
-terminé. Il est bien convenu n'est-ce pas que tout le monde s'est amusé?</p>
+<p>&mdash;Bah! qui le saura?... Personne. L'important est que le réveillon soit
+terminé. Il est bien convenu n'est-ce pas que tout le monde s'est amusé?</p>
-<p>«&mdash;Comme des fous, répondis-je.</p>
+<p>«&mdash;Comme des fous, répondis-je.</p>
-<p>«Au même moment, la porte s'ouvre. Deux femmes paraissent. L'une, c'est
+<p>«Au même moment, la porte s'ouvre. Deux femmes paraissent. L'une, c'est
Pauline, une petite actrice de la banlieue, fort jolie, et qu'on vient
d'engager au Vaudeville; l'autre, une jeune fille charmante, brune,
l'&oelig;il intelligent et voluptueux, la toilette encore modeste, des
mains de reine, un joli sourire.</p>
-<p>«Pauline nous la présente.</p>
+<p>«Pauline nous la présente.</p>
-<p>«&mdash;Mademoiselle Cachemire!</p>
+<p>«&mdash;Mademoiselle Cachemire!</p>
-<p>«Retiens ce nom, il sera célèbre dans le <i>high-life</i> du plaisir. A
-partir de ce moment, j'ai pris intérêt à ce souper absurde. Cette jeune
-fille, qui dans un an sera terriblement blasée, regardait de tous ses
-yeux, mais sans étonnement, comme quelqu'un qui se retrouve chez elle.
-Pythagore avait raison; mademoiselle Cachemire a été évidemment une
-beauté célèbre, au temps d'Alcibiade. Elle éclatait de joie, elle
-n'était pas habituée à ces meubles et à ces lumières. C'était évident.
-On ne se trompe pas à ces choses-là. Pourtant elle avait assez d'art
-pour qu'un plus clairvoyant se fût mépris et se fût persuadé qu'elle
-n'est pas née, comme cela doit être, dans la loge d'un concierge.</p>
+<p>«Retiens ce nom, il sera célèbre dans le <i>high-life</i> du plaisir. A
+partir de ce moment, j'ai pris intérêt à ce souper absurde. Cette jeune
+fille, qui dans un an sera terriblement blasée, regardait de tous ses
+yeux, mais sans étonnement, comme quelqu'un qui se retrouve chez elle.
+Pythagore avait raison; mademoiselle Cachemire a été évidemment une
+beauté célèbre, au temps d'Alcibiade. Elle éclatait de joie, elle
+n'était pas habituée à ces meubles et à ces lumières. C'était évident.
+On ne se trompe pas à ces choses-là. Pourtant elle avait assez d'art
+pour qu'un plus clairvoyant se fût mépris et se fût persuadé qu'elle
+n'est pas née, comme cela doit être, dans la loge d'un concierge.</p>
-<p>«J'ai pris intérêt à l'étudier. Jusqu'à trente ans, on est poëte; à
+<p>«J'ai pris intérêt à l'étudier. Jusqu'à trente ans, on est poëte; à
trente ans, on est philosophe, et j'ai trente-deux ans. De plus, j'aime
-la médecine, tu le sais. J'ai pris mademoiselle Cachemire pour <i>sujet</i>.
-Il serait assez intéressant de savoir où arrivera cette enfant de vingt
-ans qui débute maintenant et qui rêve toutes les splendeurs des
-courtisanes en renom. J'ai du temps à perdre, et bien des choses à
+la médecine, tu le sais. J'ai pris mademoiselle Cachemire pour <i>sujet</i>.
+Il serait assez intéressant de savoir où arrivera cette enfant de vingt
+ans qui débute maintenant et qui rêve toutes les splendeurs des
+courtisanes en renom. J'ai du temps à perdre, et bien des choses à
oublier, j'ai grande envie de me donner ce spectacle et de servir de
-premier échelon à Cachemire. Et qui sait si je ne jouerai pas de cette
-façon un rôle dans l'éternelle comédie de la rédemption que tous les
-hommes de c&oelig;ur ont tentée?</p>
+premier échelon à Cachemire. Et qui sait si je ne jouerai pas de cette
+façon un rôle dans l'éternelle comédie de la rédemption que tous les
+hommes de c&oelig;ur ont tentée?</p>
-<p>«Sottise! L'ère des rédemptions est close. Je le sais. Mais la vie
+<p>«Sottise! L'ère des rédemptions est close. Je le sais. Mais la vie
parisienne est si plate et si niaise...</p>
-<p>«Je t'en reparlerai, et te donnerai des nouvelles de mademoiselle
-Cachemire. En attendant je sors de chez Gontran, harassé.</p>
+<p>«Je t'en reparlerai, et te donnerai des nouvelles de mademoiselle
+Cachemire. En attendant je sors de chez Gontran, harassé.</p>
-<p>«Je n'aime pas ces fêtes périodiques, dont la fatalité même est banale
-et qui vous obligent&mdash;pourquoi?&mdash;à pourchasser la gaieté, alors que
-souvent c'est le repos, le calme, la quiétude que vous souhaitez. Puis,
-ces plaisirs qui portent avec eux leur date&mdash;comme les forçats leurs
-numéros&mdash;ont quelque chose de particulièrement attristant, et le matin,
-quand on se met au lit, la tête lourde et les membres las, un petit
-spectre malin vient ricaner tout près de vous:&mdash;<i>Tu as un an de plus!</i></p>
+<p>«Je n'aime pas ces fêtes périodiques, dont la fatalité même est banale
+et qui vous obligent&mdash;pourquoi?&mdash;à pourchasser la gaieté, alors que
+souvent c'est le repos, le calme, la quiétude que vous souhaitez. Puis,
+ces plaisirs qui portent avec eux leur date&mdash;comme les forçats leurs
+numéros&mdash;ont quelque chose de particulièrement attristant, et le matin,
+quand on se met au lit, la tête lourde et les membres las, un petit
+spectre malin vient ricaner tout près de vous:&mdash;<i>Tu as un an de plus!</i></p>
-<p>«Un an de plus! A mon âge qu'est-ce que cela? Rien. Et cependant, je me
-souviens que, l'an passé, pas plus tard, j'avais fait réveillon avec
-Robert. Pauvre Robert! Quelle gaieté, quel entrain, quel esprit! Il
+<p>«Un an de plus! A mon âge qu'est-ce que cela? Rien. Et cependant, je me
+souviens que, l'an passé, pas plus tard, j'avais fait réveillon avec
+Robert. Pauvre Robert! Quelle gaieté, quel entrain, quel esprit! Il
avait eu de la bonne humeur pour tous, lui! <i>Poor Yorick!</i></p>
-<p>«Mais conçois-tu, ce réveillon qui aboutit à un sermon, comme un
+<p>«Mais conçois-tu, ce réveillon qui aboutit à un sermon, comme un
chapitre de Paul de Kock qui finirait par le monologue d'Hamlet? Au
fait, et pourquoi pas?</p>
-<p>«Tout à l'heure, pendant que ma voiture me ramenait chez moi, je
+<p>«Tout à l'heure, pendant que ma voiture me ramenait chez moi, je
regardais ces rues encore sombres, le gaz tremblotant, le ciel blafard,
-les pavés humides, les bouchers en tabliers blancs ouvrant leurs
-boutiques où les lampes éclairaient des monceaux de chair rose, les
+les pavés humides, les bouchers en tabliers blancs ouvrant leurs
+boutiques où les lampes éclairaient des monceaux de chair rose, les
balayeuses nettoyant les trottoirs avec des mouvements d'automates, les
-ouvriers, le pain de la journée sous le bras, se rendant à l'ouvrage...
-Tout à coup, un homme est venu, qui a brusquement éteint le gaz à
-demi-mourant. La rue n'était plus éclairée que par une lueur pâle. Cette
+ouvriers, le pain de la journée sous le bras, se rendant à l'ouvrage...
+Tout à coup, un homme est venu, qui a brusquement éteint le gaz à
+demi-mourant. La rue n'était plus éclairée que par une lueur pâle. Cette
lueur, c'est le jour.</p>
-<p>«Le jour!... On s'éveille, on va parler, on va penser, on va vivre!
-Maudit réveillon! je vais me coucher.»</p>
+<p>«Le jour!... On s'éveille, on va parler, on va penser, on va vivre!
+Maudit réveillon! je vais me coucher.»</p>
<h2>III</h2>
-<p>M. de Bruand était comte. Le fief et le château de Bruand, sis à trois
-lieues de Cosne-en-Cosnois, lui appartenaient encore. Son grand-père
-n'avait pas émigré. Il avait servi la République, comme Custine, comme
-M. de Biron, et s'était fait tuer à la tête des chasseurs de Lecourbe, à
-Hohenlinden. Son fils,&mdash;le père de Léon,&mdash;élevé dans le château de
-Bruand par un vieux prêtre, avait grandi libre, courant les bois, vêtu
-comme un de ses métayers, montant à cheval, chassant, pêchant, menant
-depuis l'enfance la vie facile du gentilhomme campagnard. Il s'était
-marié à vingt ans, avait eu trois enfants d'une femme morte jeune. Léon,
-le cadet, seul avait survécu; c'était encore un enfant lorsque M. le
-comte Hubert de Bruand mourut misérablement dans une partie de chasse. A
-dix ans, Léon, orphelin, se trouvait possesseur d'une fortune
-considérable en terres, et formant un revenu suffisant pour mener
-partout, même à Paris, un aristocratique train de vie. Son tuteur était
-un brave et digne cousin de madame de Bruand, très-faible et très-bon
-homme, qui envoya le jeune homme à Paris, et le laissa agir à sa guise,
-proclamant que la nature de Léon était essentiellement honnête et bonne,
-et que, quoi que fît le jeune homme, il retomberait toujours sur ses
+<p>M. de Bruand était comte. Le fief et le château de Bruand, sis à trois
+lieues de Cosne-en-Cosnois, lui appartenaient encore. Son grand-père
+n'avait pas émigré. Il avait servi la République, comme Custine, comme
+M. de Biron, et s'était fait tuer à la tête des chasseurs de Lecourbe, à
+Hohenlinden. Son fils,&mdash;le père de Léon,&mdash;élevé dans le château de
+Bruand par un vieux prêtre, avait grandi libre, courant les bois, vêtu
+comme un de ses métayers, montant à cheval, chassant, pêchant, menant
+depuis l'enfance la vie facile du gentilhomme campagnard. Il s'était
+marié à vingt ans, avait eu trois enfants d'une femme morte jeune. Léon,
+le cadet, seul avait survécu; c'était encore un enfant lorsque M. le
+comte Hubert de Bruand mourut misérablement dans une partie de chasse. A
+dix ans, Léon, orphelin, se trouvait possesseur d'une fortune
+considérable en terres, et formant un revenu suffisant pour mener
+partout, même à Paris, un aristocratique train de vie. Son tuteur était
+un brave et digne cousin de madame de Bruand, très-faible et très-bon
+homme, qui envoya le jeune homme à Paris, et le laissa agir à sa guise,
+proclamant que la nature de Léon était essentiellement honnête et bonne,
+et que, quoi que fît le jeune homme, il retomberait toujours sur ses
pieds.</p>
-<p>En cela, le tuteur avait raison. Léon de Bruand ressentit d'abord cette
-fièvre de Paris, qui embrase, qui torture, qui jette hors des gonds tant
-de faibles esprits et de consciences hésitantes. Mais la vanité de
-toutes ces cohues de plaisirs, toujours semblables, lui apparut bientôt.
-Il eut des lendemains amers, pleins de réflexions et de déceptions, et
-au lieu de s'étourdir, en descendant plus avant dans le gouffre, il
-s'arrêta sur le bord, et se contenta du spectacle. Il devint un Parisien
-dilettante. A vingt ans, il était las d'agir. A vingt-deux ans, il était
-las de regarder; à vingt-cinq ans, il se mariait.</p>
-
-<p>Alors, Léon respira, se sentit réellement vivre, et fut heureux. Il
-croyait avoir jeté l'ancre. Sa femme mourut en couches, après deux
-années de ménage, laissant Léon effaré devant cette fosse soudainement
-ouverte à ses pieds. En se revoyant face à face avec la solitude qui lui
-était si chère, quand il la <ins title='original: partagait'>partageait</ins> avec <i>elle</i> (la solitude à deux,
-c'est le monde entier resserré dans un Eden de quelques pas), il se
-troubla, il eut peur, il se lança dans les voyages, cherchant à oublier
-et se souvenant toujours; il avait beaucoup aimé sa femme. Il avait cru
-sa vie assurée, nouée à elle, solide et défiant le sort. Maintenant,
-tout était à recommencer. Une vie nouvelle à refaire! Une vie, soit, on
-la reconstruirait encore. Mais un bonheur! Il restait à Léon de Bruand,
-pour se consoler, une petite fille, celle qui avait coûté la vie à sa
-mère. Il l'avait mise en nourrice, ne voulant pas la voir; il semblait
-la haïr, et il la plaignait.&mdash;Pauvre enfant qui grandira sans mère!
-disait-il. On lui annonça, un jour, que l'enfant était morte. Il en
-éprouva comme de l'étonnement; puis il tomba sur une chaise. On le vit
+<p>En cela, le tuteur avait raison. Léon de Bruand ressentit d'abord cette
+fièvre de Paris, qui embrase, qui torture, qui jette hors des gonds tant
+de faibles esprits et de consciences hésitantes. Mais la vanité de
+toutes ces cohues de plaisirs, toujours semblables, lui apparut bientôt.
+Il eut des lendemains amers, pleins de réflexions et de déceptions, et
+au lieu de s'étourdir, en descendant plus avant dans le gouffre, il
+s'arrêta sur le bord, et se contenta du spectacle. Il devint un Parisien
+dilettante. A vingt ans, il était las d'agir. A vingt-deux ans, il était
+las de regarder; à vingt-cinq ans, il se mariait.</p>
+
+<p>Alors, Léon respira, se sentit réellement vivre, et fut heureux. Il
+croyait avoir jeté l'ancre. Sa femme mourut en couches, après deux
+années de ménage, laissant Léon effaré devant cette fosse soudainement
+ouverte à ses pieds. En se revoyant face à face avec la solitude qui lui
+était si chère, quand il la <ins title='original: partagait'>partageait</ins> avec <i>elle</i> (la solitude à deux,
+c'est le monde entier resserré dans un Eden de quelques pas), il se
+troubla, il eut peur, il se lança dans les voyages, cherchant à oublier
+et se souvenant toujours; il avait beaucoup aimé sa femme. Il avait cru
+sa vie assurée, nouée à elle, solide et défiant le sort. Maintenant,
+tout était à recommencer. Une vie nouvelle à refaire! Une vie, soit, on
+la reconstruirait encore. Mais un bonheur! Il restait à Léon de Bruand,
+pour se consoler, une petite fille, celle qui avait coûté la vie à sa
+mère. Il l'avait mise en nourrice, ne voulant pas la voir; il semblait
+la haïr, et il la plaignait.&mdash;Pauvre enfant qui grandira sans mère!
+disait-il. On lui annonça, un jour, que l'enfant était morte. Il en
+éprouva comme de l'étonnement; puis il tomba sur une chaise. On le vit
pleurer et on l'entendit qui disait:</p>
<p>&mdash;Comme je suis seul!</p>
-<p>Bientôt après, subitement, il reparut dans le cercle de ses anciennes
-amitiés. Ce fut une clameur.&mdash;«Léon! Léon de Bruand! Léon qui nous
+<p>Bientôt après, subitement, il reparut dans le cercle de ses anciennes
+amitiés. Ce fut une clameur.&mdash;«Léon! Léon de Bruand! Léon qui nous
revient! Vous nous aviez donc fui, mon cher ami?&mdash;Le mariage? Vous en
-faisiez donc une prison?»&mdash;Puis des condoléances devant la douleur que
-Léon dissimulait mal, des consolations, puis le silence sur ce sujet,
+faisiez donc une prison?»&mdash;Puis des condoléances devant la douleur que
+Léon dissimulait mal, des consolations, puis le silence sur ce sujet,
puis les propos nouveaux, les anecdotes du moment, la biographie des
-héros du jour, toutes les historiettes parisiennes qui sont la vie, la
-préoccupation, et comme l'âme de ce monde où Léon reposait le pied. Ce
-mouvement électrique, sans cesse renouvelé autour de lui, était seul
-capable de lui faire oublier le passé. Pour la première fois de sa vie,
-il s'étourdit. Il fut des plus bruyants et des plus fous. On le vit
-partout à la fois, aux théâtres, aux courses, aux eaux, au club. Il
-joua, il fit courir, il eut des chevaux et des maîtresses. On copiait
-son élégance et l'on ramassait les miettes de son esprit. Il fut à la
+héros du jour, toutes les historiettes parisiennes qui sont la vie, la
+préoccupation, et comme l'âme de ce monde où Léon reposait le pied. Ce
+mouvement électrique, sans cesse renouvelé autour de lui, était seul
+capable de lui faire oublier le passé. Pour la première fois de sa vie,
+il s'étourdit. Il fut des plus bruyants et des plus fous. On le vit
+partout à la fois, aux théâtres, aux courses, aux eaux, au club. Il
+joua, il fit courir, il eut des chevaux et des maîtresses. On copiait
+son élégance et l'on ramassait les miettes de son esprit. Il fut à la
mode. Il eut des ennemis, il eut des flatteurs, il eut des envieux. Tout
-cela faisait cortége. Les bacheliers qui débutaient dans la vie et les
-bourgeois fascinés par l'inconnu, le dévoraient des yeux, au théâtre,
-quand il entrait dans une avant-scène avec une femme en renom. Il était
-brun, grand, élancé, la moustache relevée, quelque chose de sympathique
-et de froid en même temps, le sourire semi-bénin, semi-railleur, les
+cela faisait cortége. Les bacheliers qui débutaient dans la vie et les
+bourgeois fascinés par l'inconnu, le dévoraient des yeux, au théâtre,
+quand il entrait dans une avant-scène avec une femme en renom. Il était
+brun, grand, élancé, la moustache relevée, quelque chose de sympathique
+et de froid en même temps, le sourire semi-bénin, semi-railleur, les
dents blanches, l'&oelig;il vert, plein de flamme et de franchise.</p>
<p>Ainsi, du moins, le voyaient ceux qui ne le connaissaient pas. Il
-fallait à peine l'approcher pour deviner toute l'amertume, toute la
-lassitude, tout le dédain cachés sous cette désinvolture charmante.
-L'&oelig;il, qui brillait tout à l'heure, songeait à présent, se fixait
+fallait à peine l'approcher pour deviner toute l'amertume, toute la
+lassitude, tout le dédain cachés sous cette désinvolture charmante.
+L'&oelig;il, qui brillait tout à l'heure, songeait à présent, se fixait
longuement sur les objets, sans les voir, regardant ailleurs, dans le
-passé, quelque image évanouie, chère à ce c&oelig;ur vaillant et à cette
-pensée haute. Léon était triste; il vivait de cette vie rapide, parce
-qu'elle était la plus facile, la plus étourdissante et la plus
-intelligente, après tout.</p>
+passé, quelque image évanouie, chère à ce c&oelig;ur vaillant et à cette
+pensée haute. Léon était triste; il vivait de cette vie rapide, parce
+qu'elle était la plus facile, la plus étourdissante et la plus
+intelligente, après tout.</p>
-<p>&mdash;Je suis curieux, disait-il, parfois. Otez-moi la curiosité, je n'ai
-plus de prétexte pour vivre.</p>
+<p>&mdash;Je suis curieux, disait-il, parfois. Otez-moi la curiosité, je n'ai
+plus de prétexte pour vivre.</p>
-<p>Cette curiosité s'usait tous les jours, mais il en restait encore assez
-pour que Léon se tînt debout. Il allait avoir vingt-huit ans. Son
+<p>Cette curiosité s'usait tous les jours, mais il en restait encore assez
+pour que Léon se tînt debout. Il allait avoir vingt-huit ans. Son
c&oelig;ur en avait soixante. Il raisonnait comme un vieillard, et disait
-parfois: <i>De mon temps</i>... Ce temps-là datait de cinq ans, mais entre ce
-moment et celui où il vivait, il y avait une tombe, un monde...</p>
+parfois: <i>De mon temps</i>... Ce temps-là datait de cinq ans, mais entre ce
+moment et celui où il vivait, il y avait une tombe, un monde...</p>
-<p>En apercevant Cachemire, Léon de Bruand se sentit soudain, non pas
-conquis, il ne pouvait plus l'être, mais attiré, assez étonné de cette
+<p>En apercevant Cachemire, Léon de Bruand se sentit soudain, non pas
+conquis, il ne pouvait plus l'être, mais attiré, assez étonné de cette
fleur encore un peu campagnarde,&mdash;juste ce qu'il fallait pour la rendre
-charmante,&mdash;ainsi rencontrée dans une serre chaude de Paris. Léon
+charmante,&mdash;ainsi rencontrée dans une serre chaude de Paris. Léon
traitait l'amour en artiste, comme toutes choses. Il le cherchait
partout, certain d'avance de ne le trouver nulle part. Il y avait en lui
du peintre et de l'impresario. Pour le plaisir de quelque spectacle un
-peu bizarre il fût allé bien loin, plus loin encore; il descendait
-quelquefois dans les régions inconnues de Paris, en quête d'inédit,
+peu bizarre il fût allé bien loin, plus loin encore; il descendait
+quelquefois dans les régions inconnues de Paris, en quête d'inédit,
promenant son crochet dans les haillons moraux, tout heureux quand il
-avait éclairé, de sa lanterne, un morceau de caillou qu'il lançait à
-travers Paris comme un diamant. Il cherchait des étoiles dans le
-ruisseau. Il en avait déjà trouvé quelques-unes&mdash;des nébuleuses.</p>
+avait éclairé, de sa lanterne, un morceau de caillou qu'il lançait à
+travers Paris comme un diamant. Il cherchait des étoiles dans le
+ruisseau. Il en avait déjà trouvé quelques-unes&mdash;des nébuleuses.</p>
<p>Cachemire lui sembla digne d'un regard. Il l'analysa, et se promit de
-connaître le secret de ce joli petit sphinx aux dents blanches, aux yeux
+connaître le secret de ce joli petit sphinx aux dents blanches, aux yeux
noirs, aux joues roses.</p>
<p>&mdash;Secret banal, pensait-il. Qu'importe!</p>
-<p>Le samedi suivant, il y avait bal à l'Opéra. De la poussière sur les
-boulevards, des ifs de gaz allumés aux coins de la rue Le Peletier et de
-la rue Drouot, quelques masques en cache-nez, courant le long de l'Opéra
-brillant de lumières. Chez les marchands de vins et les cafés
-environnants, de pauvres garçons, transis de froid, déguisés en
-défroques, prenant de l'eau-de-vie en attendant le premier quadrille. On
-se prépare. Onze heures sonnent. Les boulevards s'encombrent. A travers
-la foule compacte, les danseurs costumés circulent, jouant du coude,
-entraînant quelque pauvre fille dont les épaules nues frissonnent, et
+<p>Le samedi suivant, il y avait bal à l'Opéra. De la poussière sur les
+boulevards, des ifs de gaz allumés aux coins de la rue Le Peletier et de
+la rue Drouot, quelques masques en cache-nez, courant le long de l'Opéra
+brillant de lumières. Chez les marchands de vins et les cafés
+environnants, de pauvres garçons, transis de froid, déguisés en
+défroques, prenant de l'eau-de-vie en attendant le premier quadrille. On
+se prépare. Onze heures sonnent. Les boulevards s'encombrent. A travers
+la foule compacte, les danseurs costumés circulent, jouant du coude,
+entraînant quelque pauvre fille dont les épaules nues frissonnent, et
qui grelotte en jupe courte. Cela crie, se heurte, se bouscule, se
-succède, va, vient, fait groupe, grossit, s'enrégimente, défile, se
-jette dans la salle de bal, hurle, danse, entrejette de ci de là ses
+succède, va, vient, fait groupe, grossit, s'enrégimente, défile, se
+jette dans la salle de bal, hurle, danse, entrejette de ci de là ses
bras et ses jambes, s'excite, s'enivre, s'embrasse, s'insulte. La salle
est pleine. Sous les lustres, les couleurs s'injurient. Le blanc, le
-jaune, le rouge, le bleu,&mdash;l'arc-en-ciel émietté&mdash;gambadent. Par les
+jaune, le rouge, le bleu,&mdash;l'arc-en-ciel émietté&mdash;gambadent. Par les
escaliers, des flots de soie, de plumets, de dominos, d'habits noirs, de
-décorations, d'agents de change, de cabotins, de diplomates, de
+décorations, d'agents de change, de cabotins, de diplomates, de
paillasses, de gens sans nom, de gens illustres, d'hommes, de femmes,
-montent et descendent en s'accrochant, en se déchirant, en se jetant des
+montent et descendent en s'accrochant, en se déchirant, en se jetant des
&oelig;illades ou des sottises. Les couloirs s'encombrent, les galeries
-s'emplissent, on étouffe, on conquiert le parquet pas à pas; les femmes
-vous arrêtent, on arrête les femmes. Une odeur de poussière, de couleur,
-de sueur et de poudre de riz pénètre dans les poumons. Et cet air qui
-asphyxie semble parfumé. L'acide carbonique voltige à travers les
+s'emplissent, on étouffe, on conquiert le parquet pas à pas; les femmes
+vous arrêtent, on arrête les femmes. Une odeur de poussière, de couleur,
+de sueur et de poudre de riz pénètre dans les poumons. Et cet air qui
+asphyxie semble parfumé. L'acide carbonique voltige à travers les
quadrilles. L'on se cherche sans se trouver et l'on se parle sans
-s'entendre; la Laryngite fait des signes de tête à la Migraine derrière
+s'entendre; la Laryngite fait des signes de tête à la Migraine derrière
les piliers, happant un monsieur qui passe, une dame qui s'enfuit, une
-fille qui rit à grosses gouttes. Tout est bouleversé, la musique devient
-du bruit, la gaieté de la névrose, la couleur crie, le langage sent
-l'ail; les échos de la halle s'échappent des lèvres carminées. Dans une
-avant-scène, un municipal, les bras croisés, regarde la cohue avec
-effarement. Et, là-bas, au fond de la salle, parmi le tourbillon des
+fille qui rit à grosses gouttes. Tout est bouleversé, la musique devient
+du bruit, la gaieté de la névrose, la couleur crie, le langage sent
+l'ail; les échos de la halle s'échappent des lèvres carminées. Dans une
+avant-scène, un municipal, les bras croisés, regarde la cohue avec
+effarement. Et, là-bas, au fond de la salle, parmi le tourbillon des
rubans, des plumets, des toques, des bonnets, des jupons, des pompons,
-derrière ces bras qui s'agitent, ces jambes qui se démènent, ces cous
+derrière ces bras qui s'agitent, ces jambes qui se démènent, ces cous
qui se tendent et se gonflent, ces torses qui se cambrent, ces reins qui
-se brisent; derrière cette épilepsie hurlante, un homme pâle se dresse
-sur ses pieds, lance ses bras en télégraphe et du geste domine et dirige
+se brisent; derrière cette épilepsie hurlante, un homme pâle se dresse
+sur ses pieds, lance ses bras en télégraphe et du geste domine et dirige
un tonnerre de musiciens qui clame victorieusement de tous ses
cuivres...</p>
-<p>&mdash;Allons au foyer, dit Gontran de Rives à Léon de Bruand.</p>
+<p>&mdash;Allons au foyer, dit Gontran de Rives à Léon de Bruand.</p>
-<p>Léon traversa le grand couloir où se tiennent les <i>aficionados</i>, les
-journalistes, les promeneurs, les élégants, passant en revue de l'&oelig;il
-et de la main les dominos et les masques féminins qui circulent.</p>
+<p>Léon traversa le grand couloir où se tiennent les <i>aficionados</i>, les
+journalistes, les promeneurs, les élégants, passant en revue de l'&oelig;il
+et de la main les dominos et les masques féminins qui circulent.</p>
-<p>Il entra dans le foyer; autre cohue, plaisanteries de commis en congé,
-robes déchirées par les bottes maladroites, coups de coude dans
-l'estomac, poussière, bruit, gaz, chaleur, avec un parfum de punch du
-côté des buvettes et des bustes en marbre écarquillant, devant tout ce
-monde étrange, leurs énormes yeux blancs.</p>
+<p>Il entra dans le foyer; autre cohue, plaisanteries de commis en congé,
+robes déchirées par les bottes maladroites, coups de coude dans
+l'estomac, poussière, bruit, gaz, chaleur, avec un parfum de punch du
+côté des buvettes et des bustes en marbre écarquillant, devant tout ce
+monde étrange, leurs énormes yeux blancs.</p>
<p>Soudain un domino rose vint se pendre au bras de M. de Bruand.</p>
-<p>Tous les dominos se ressemblent. L'&oelig;il brille, aiguisé, derrière le
+<p>Tous les dominos se ressemblent. L'&oelig;il brille, aiguisé, derrière le
loup de velours. Le sourire resplendit sous la barbe de dentelle; les
-mains se posent sur l'habit noir comme deux petits problèmes. La voix
-se dissimule sous le capuchon enrubanné et les ondulations du corps vous
-raillent sans pitié dans leur large fourreau soyeux.</p>
+mains se posent sur l'habit noir comme deux petits problèmes. La voix
+se dissimule sous le capuchon enrubanné et les ondulations du corps vous
+raillent sans pitié dans leur large fourreau soyeux.</p>
-<p>Mais Cachemire avait intérêt à se faire reconnaître. On lui avait,
-depuis la soirée de Noël, parlé beaucoup du comte et de son humeur.</p>
+<p>Mais Cachemire avait intérêt à se faire reconnaître. On lui avait,
+depuis la soirée de Noël, parlé beaucoup du comte et de son humeur.</p>
-<p>&mdash;Êtes-vous moins triste, à présent? dit-elle.</p>
+<p>&mdash;Êtes-vous moins triste, à présent? dit-elle.</p>
-<p>&mdash;Ai-je été triste, jamais? fit Léon en raillant.</p>
+<p>&mdash;Ai-je été triste, jamais? fit Léon en raillant.</p>
<p>&mdash;L'autre soir, vous aviez l'air maussade.</p>
@@ -1836,62 +1795,62 @@ depuis la soirée de Noël, parlé beaucoup du comte et de son humeur.</p>
<p>&mdash;Vous voyez que vous ne le savez pas!</p>
-<p>&mdash;Je vous le dirai tout bas, ce soir, au dessert, à la Maison-d'Or.
-Tenez-vous à le connaître?</p>
+<p>&mdash;Je vous le dirai tout bas, ce soir, au dessert, à la Maison-d'Or.
+Tenez-vous à le connaître?</p>
<p>&mdash;Oui, dit Cachemire.</p>
-<p>Elle entra à la Maison-d'Or, qu'elle ne connaissait pas encore, comme
-une reine entre chez elle. Elle monta l'escalier, la tête haute,
-impérative, insolente, charmante. Elle était jolie à ravir; son teint,
-ordinairement un peu pâle, animé ce soir-là, rayonnait. Ses yeux
-jetaient feu et flammes. Elle avait des dents à tout croquer.</p>
+<p>Elle entra à la Maison-d'Or, qu'elle ne connaissait pas encore, comme
+une reine entre chez elle. Elle monta l'escalier, la tête haute,
+impérative, insolente, charmante. Elle était jolie à ravir; son teint,
+ordinairement un peu pâle, animé ce soir-là, rayonnait. Ses yeux
+jetaient feu et flammes. Elle avait des dents à tout croquer.</p>
-<p>Léon de Bruand en agit avec elle comme on fait avec les jeunes tigres.
+<p>Léon de Bruand en agit avec elle comme on fait avec les jeunes tigres.
Il lui tendit, jour par jour, juste ce qu'il voulait qu'elle
-dévorât,&mdash;non pas son c&oelig;ur, mais le bout des doigts,&mdash;puis la main
-tout entière, et un peu le bras, au sortir des théâtres. Dès lors,
-Cachemire fut à la mode. On félicita Léon sur sa découverte. On jeta des
-bouquets à Cachemire quand elle chanta des couplets de revue. Le comte
-lui meubla un entresol rue Taitbout. Elle donna des soirées.</p>
+dévorât,&mdash;non pas son c&oelig;ur, mais le bout des doigts,&mdash;puis la main
+tout entière, et un peu le bras, au sortir des théâtres. Dès lors,
+Cachemire fut à la mode. On félicita Léon sur sa découverte. On jeta des
+bouquets à Cachemire quand elle chanta des couplets de revue. Le comte
+lui meubla un entresol rue Taitbout. Elle donna des soirées.</p>
-<p>Elle reçut des lettres, des déclarations, des vers. Elle eut des
+<p>Elle reçut des lettres, des déclarations, des vers. Elle eut des
articles dans les journaux. On cita un jeune Valaque qui tenta de se
-suicider pour elle. On la chercha aux premières représentations; on
-détourna les lorgnettes du cheval à la mode pour lui donner un coup
-d'&oelig;il, à elle, aux courses. Les photographes implorèrent qu'elle vînt
-poser chez eux, en passant. Les collégiens achetèrent ses
-portraits&mdash;cartes, pour les contempler, le soir en se couchant, ou à
-l'étude, derrière leur pupitre éperdûment levé. On fit même sa
+suicider pour elle. On la chercha aux premières représentations; on
+détourna les lorgnettes du cheval à la mode pour lui donner un coup
+d'&oelig;il, à elle, aux courses. Les photographes implorèrent qu'elle vînt
+poser chez eux, en passant. Les collégiens achetèrent ses
+portraits&mdash;cartes, pour les contempler, le soir en se couchant, ou à
+l'étude, derrière leur pupitre éperdûment levé. On fit même sa
biographie.</p>
-<p>Le père Labarbade rentra un soir chez lui, après une course à
+<p>Le père Labarbade rentra un soir chez lui, après une course à
Fontainebleau, avec des yeux rouges.</p>
<p>&mdash;Qu'as-tu? lui demanda sa femme.</p>
<p>&mdash;Rien!</p>
-<p>Le père Labarbade prit son petit garçon sur ses genoux, l'enfant avait
-sept ans déjà, et lui dit tout doucement:</p>
+<p>Le père Labarbade prit son petit garçon sur ses genoux, l'enfant avait
+sept ans déjà, et lui dit tout doucement:</p>
<p>&mdash;Au moins tu seras gentil, toi, quand tu seras grand?</p>
<p>&mdash;Gentil?... Mais je suis gentil, dit le gamin en faisant la moue et en
-se dégageant des bras du père.</p>
+se dégageant des bras du père.</p>
-<p>Il courut se réfugier sous l'égide de madame Labarbade, regardant le
-<i>vieux</i> avec des sourcils froncés, et disant:</p>
+<p>Il courut se réfugier sous l'égide de madame Labarbade, regardant le
+<i>vieux</i> avec des sourcils froncés, et disant:</p>
<p>&mdash;N'est-ce pas, maman, que je suis gentil?</p>
-<p>&mdash;Toi, tu es un amour, fit la mère.</p>
+<p>&mdash;Toi, tu es un amour, fit la mère.</p>
-<p>&mdash;C'est vrai, ça, papa gronde toujours... Je t'aime mieux que papa, toi!</p>
+<p>&mdash;C'est vrai, ça, papa gronde toujours... Je t'aime mieux que papa, toi!</p>
<p>Labarbade se leva brusquement, sortit, tira de sa poche un
-portrait-carte de Cachemire, qu'il avait trouvé à Fontainebleau chez un
-papetier, le déchira et marcha dessus avec rage.</p>
+portrait-carte de Cachemire, qu'il avait trouvé à Fontainebleau chez un
+papetier, le déchira et marcha dessus avec rage.</p>
<p>A la maison, madame Labarbade taillait au petit Adolphe une tartine de
confitures que l'enfant guignait avec des yeux avides en chantant une
@@ -1900,280 +1859,280 @@ chanson qui courait Samoreau:</p>
<div class="poem">
<div class="stanza">
<span class="i0">Je viens d'enterrer ma grand' tante,<br /></span>
-<span class="i0">Je l'ai clouée en son cercueil.<br /></span>
+<span class="i0">Je l'ai clouée en son cercueil.<br /></span>
<span class="i0">Ell' me laiss' dix mill' livres de rente<br /></span>
-<span class="i0">Et ça m'aide à porter son deuil.<br /></span>
-<span class="i0">Je lui fais faire une bière en chêne<br /></span>
-<span class="i0">Où tout de son long ell' peut dormir.<br /></span>
-<span class="i0">Je prends bien gard' que rien ne la gêne<br /></span>
-<span class="i0">Où il y a de la gên' y a pas de plaisir.<br /></span>
+<span class="i0">Et ça m'aide à porter son deuil.<br /></span>
+<span class="i0">Je lui fais faire une bière en chêne<br /></span>
+<span class="i0">Où tout de son long ell' peut dormir.<br /></span>
+<span class="i0">Je prends bien gard' que rien ne la gêne<br /></span>
+<span class="i0">Où il y a de la gên' y a pas de plaisir.<br /></span>
</div></div>
-<p>Léon de Bruand était bien décidé à ne mettre dans cette liaison avec
-Cachemire, rien de ce qui était vraiment <i>lui</i>. Son esprit, sa bonne
-grâce, sa fantaisie, il les accordait généreusement. Mais il comptait,
-pour ainsi dire, chaque soir, en avare, les molécules de son c&oelig;ur.
+<p>Léon de Bruand était bien décidé à ne mettre dans cette liaison avec
+Cachemire, rien de ce qui était vraiment <i>lui</i>. Son esprit, sa bonne
+grâce, sa fantaisie, il les accordait généreusement. Mais il comptait,
+pour ainsi dire, chaque soir, en avare, les molécules de son c&oelig;ur.
Ces sortes de liaisons duraient plus ou moins. Elles se ressemblaient
toutes. Comme en naissant, elles portaient avec elle leur dissolvant,
-Léon se fût parfaitement cru coupable, coupable envers le passé, envers
-ses souvenirs, envers sa conscience, en accordant à ce qui n'était
-qu'une distraction le sérieux d'un amour véritable.</p>
-
-<p>Cachemire le trouvait d'ailleurs charmant. Il était sympathique, avec ce
-quelque chose de dédaigneux qui domine les âmes nées en bas. Cachemire
-comprenait la supériorité de Léon. Elle en fut d'abord fière, Léon était
-comte! Elle voulut, quand il lui écrivait, qu'il imprimât chaque fois
-son cachet sur la cire rouge. Ces armoiries l'amusaient à regarder. Un
-comte! Elle avait rêvé les titres aussi dans son lit enfiévré de
-Samoreau! Ses rêves se réalisaient. Au théâtre, elle écrasait ses
-camarades avec ce nom du comte de Bruand.&mdash;On voit bien que vous êtes
+Léon se fût parfaitement cru coupable, coupable envers le passé, envers
+ses souvenirs, envers sa conscience, en accordant à ce qui n'était
+qu'une distraction le sérieux d'un amour véritable.</p>
+
+<p>Cachemire le trouvait d'ailleurs charmant. Il était sympathique, avec ce
+quelque chose de dédaigneux qui domine les âmes nées en bas. Cachemire
+comprenait la supériorité de Léon. Elle en fut d'abord fière, Léon était
+comte! Elle voulut, quand il lui écrivait, qu'il imprimât chaque fois
+son cachet sur la cire rouge. Ces armoiries l'amusaient à regarder. Un
+comte! Elle avait rêvé les titres aussi dans son lit enfiévré de
+Samoreau! Ses rêves se réalisaient. Au théâtre, elle écrasait ses
+camarades avec ce nom du comte de Bruand.&mdash;On voit bien que vous êtes
une parvenue, lui dit un jour Clara Peplum, qui s'appelle Louise de
Haris.</p>
-<p>Un soir, Léon de Bruand causait de Cachemire avec Gontran de Rives.
-Gontran est gai, toujours en éveil, bon, un peu rouge, un peu gros, une
-âme délicate dans une enveloppe de fermier normand.</p>
+<p>Un soir, Léon de Bruand causait de Cachemire avec Gontran de Rives.
+Gontran est gai, toujours en éveil, bon, un peu rouge, un peu gros, une
+âme délicate dans une enveloppe de fermier normand.</p>
-<p>&mdash;Mais, par ma foi, disait Gontran, voilà une aventure qui dure
+<p>&mdash;Mais, par ma foi, disait Gontran, voilà une aventure qui dure
longtemps! C'est une passion...</p>
-<p>&mdash;Peuh! fit Léon.</p>
+<p>&mdash;Peuh! fit Léon.</p>
<p>&mdash;Un caprice?...</p>
-<p>&mdash;Pas le moins du monde. Je n'ai jamais aimé Cachemire, si la définition
-du verbe aimer est exacte. Elle m'a séduit et un peu intrigué. Mon vice
-suprême, la curiosité, a parlé et j'ai voulu savoir où irait cette jeune
-fille, sachant d'où elle était venue. Aussi bien, cette liaison peut
-durer longtemps encore. Mon dilettantisme n'est pas lassé. Cachemire
-m'intrigue. Elle ne s'est pas, jusqu'à présent, dirait un peintre,
-<i>dessinée</i>. S'il me fallait te faire son portrait j'hésiterais. Bonne?
-elle ne l'est pas. Ses vices parlent trop haut. Méchante? elle est
-incapable de l'être. Il lui faudrait déployer une énergie qu'elle n'a
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Je n'ai jamais aimé Cachemire, si la définition
+du verbe aimer est exacte. Elle m'a séduit et un peu intrigué. Mon vice
+suprême, la curiosité, a parlé et j'ai voulu savoir où irait cette jeune
+fille, sachant d'où elle était venue. Aussi bien, cette liaison peut
+durer longtemps encore. Mon dilettantisme n'est pas lassé. Cachemire
+m'intrigue. Elle ne s'est pas, jusqu'à présent, dirait un peintre,
+<i>dessinée</i>. S'il me fallait te faire son portrait j'hésiterais. Bonne?
+elle ne l'est pas. Ses vices parlent trop haut. Méchante? elle est
+incapable de l'être. Il lui faudrait déployer une énergie qu'elle n'a
point. Elle est comme ses pareilles, paresseuse et vulgaire, avec des
traits de madone de Vinci et un charme de fille de Shakespeare. Ce n'est
-pas la première fois, dans notre vie parisienne, que nous rencontrons
-des anges du Pérugin dignes tout au plus d'entonner les refrains de
+pas la première fois, dans notre vie parisienne, que nous rencontrons
+des anges du Pérugin dignes tout au plus d'entonner les refrains de
Charles Colmance! Seulement, chez elle ce n'est pas la voix, c'est le
-c&oelig;ur qui est enroué!</p>
-
-<p>Cachemire demeurait dans cet état de béatitude parfaite qui suit le
-triomphe. Elle n'ambitionnait plus rien, jouissait du succès, de son
-luxe, de ses robes, de ses chevaux, de ce coup de féerie qui lui avait
-fait gravir l'échelle si soudainement. Elle était partout à la fois,
-étalant ses toilettes, sa joie, son assurance. Quand elle ne jouait pas,
-elle courait les théâtres deux ou trois fois par soirée; se montrait
-ici, remontait en voiture, allait là, faisait frissonner sa robe contre
-la porte des loges ou riait tout haut pour qu'on la remarquât. Elle
-provoquait les lorgnettes, rendait le feu à son tour, prenait des airs
-de tête répétés devant sa glace, essayait des sourires, arrangeait sa
-voilette, donnait un tour à ses cheveux, posait ses mains sur le rebord
-des avant-scènes. Elle applaudissait le premier comique; aux drames,
-elle se cachait derrière son éventail quand venait une scène
-attendrissante comme si tout cela lui eût semblé ridicule, et, au fond,
-se sentait remuée par les gros effets, les grosses pièces, les gros
-drames, les féeries épicées, les décors, les pyrotechnies. Elle aimait à
-dîner dans les restaurants, à souper, insultait les garçons, tachait ses
-robes et riait. Elle manquait l'heure des répétitions, bravait les
-amendes, arborait de folles toilettes aux <i>premières</i>, écrasait ses
-rivales, et semblait adorer Léon pour tous ces succès d'amour-propre qui
+c&oelig;ur qui est enroué!</p>
+
+<p>Cachemire demeurait dans cet état de béatitude parfaite qui suit le
+triomphe. Elle n'ambitionnait plus rien, jouissait du succès, de son
+luxe, de ses robes, de ses chevaux, de ce coup de féerie qui lui avait
+fait gravir l'échelle si soudainement. Elle était partout à la fois,
+étalant ses toilettes, sa joie, son assurance. Quand elle ne jouait pas,
+elle courait les théâtres deux ou trois fois par soirée; se montrait
+ici, remontait en voiture, allait là, faisait frissonner sa robe contre
+la porte des loges ou riait tout haut pour qu'on la remarquât. Elle
+provoquait les lorgnettes, rendait le feu à son tour, prenait des airs
+de tête répétés devant sa glace, essayait des sourires, arrangeait sa
+voilette, donnait un tour à ses cheveux, posait ses mains sur le rebord
+des avant-scènes. Elle applaudissait le premier comique; aux drames,
+elle se cachait derrière son éventail quand venait une scène
+attendrissante comme si tout cela lui eût semblé ridicule, et, au fond,
+se sentait remuée par les gros effets, les grosses pièces, les gros
+drames, les féeries épicées, les décors, les pyrotechnies. Elle aimait à
+dîner dans les restaurants, à souper, insultait les garçons, tachait ses
+robes et riait. Elle manquait l'heure des répétitions, bravait les
+amendes, arborait de folles toilettes aux <i>premières</i>, écrasait ses
+rivales, et semblait adorer Léon pour tous ces succès d'amour-propre qui
venaient de lui. Elle se sentait au fond un peu <i>tenue</i>, comme elle
-disait. Léon passait quelquefois des journées entières chez elle, la
+disait. Léon passait quelquefois des journées entières chez elle, la
faisant causer, la questionnant, l'ennuyant. Il parlait peu, et
Cachemire lui disait:</p>
-<p>&mdash;Ah! que vous êtes drôle! Qu'est-ce que cela vous fait que j'aie été
+<p>&mdash;Ah! que vous êtes drôle! Qu'est-ce que cela vous fait que j'aie été
ceci ou cela quand j'avais seize ans?</p>
-<p>&mdash;Oh! rien, disait Léon.</p>
+<p>&mdash;Oh! rien, disait Léon.</p>
<p>Alors elle songeait aux propos de ses camarades, aux parties de plaisir
-des acteurs qu'elle connaissait, aux pique-niques à Asnières ou à
-Bougival, aux déjeuners sans façon, à la gaieté libre, aux échappées de
-Bohême, au luxe un instant secoué, et à l'école buissonnière du
+des acteurs qu'elle connaissait, aux pique-niques à Asnières ou à
+Bougival, aux déjeuners sans façon, à la gaieté libre, aux échappées de
+Bohême, au luxe un instant secoué, et à l'école buissonnière du
sentiment!</p>
-<p>Léon la voyait devenir tout à coup rêveuse, et souriait en lui-même, car
-le spectacle menaçait d'être curieux.</p>
+<p>Léon la voyait devenir tout à coup rêveuse, et souriait en lui-même, car
+le spectacle menaçait d'être curieux.</p>
-<p>Le domestique de M. de Bruand lui annonça, un matin, à l'heure du lever,
-qu'un M. Célestin Fargeau demandait à lui parler.</p>
+<p>Le domestique de M. de Bruand lui annonça, un matin, à l'heure du lever,
+qu'un M. Célestin Fargeau demandait à lui parler.</p>
-<p>&mdash;Célestin Fargeau! dit Léon. Qu'il entre!</p>
+<p>&mdash;Célestin Fargeau! dit Léon. Qu'il entre!</p>
-<p>C'était son ancien précepteur du château de Bruand, un répétiteur que
-M. de Bruand, le père, avait appelé de Paris à Bruand pendant trois
-années, un esprit bizarre et indépendant, un professeur capable de
-s'attacher pour quelque temps à un élève, comme il s'était attaché à
-Léon, mais improbable, de s'astreindre à un enseignement régulier, et
-menant à Paris une existence décousue, improbable, à la façon de
-Lazarille de Tormes,&mdash;une vie à la belle aventure et à la vilaine
-étoile.</p>
+<p>C'était son ancien précepteur du château de Bruand, un répétiteur que
+M. de Bruand, le père, avait appelé de Paris à Bruand pendant trois
+années, un esprit bizarre et indépendant, un professeur capable de
+s'attacher pour quelque temps à un élève, comme il s'était attaché à
+Léon, mais improbable, de s'astreindre à un enseignement régulier, et
+menant à Paris une existence décousue, improbable, à la façon de
+Lazarille de Tormes,&mdash;une vie à la belle aventure et à la vilaine
+étoile.</p>
-<p>Fargeau entra, comme une bombe, dans la chambre de M. de Bruand. Léon
-était en pantalon du matin en flanelle grise, en chemise de soie rose,
-et fumait un cigare. Fargeau, pour toute toilette, s'était contenté de
-brosser dans l'antichambre son chapeau bossué.</p>
+<p>Fargeau entra, comme une bombe, dans la chambre de M. de Bruand. Léon
+était en pantalon du matin en flanelle grise, en chemise de soie rose,
+et fumait un cigare. Fargeau, pour toute toilette, s'était contenté de
+brosser dans l'antichambre son chapeau bossué.</p>
-<p>Célestin Fargeau avait cinquante ans déjà, de petits fils blancs
-frisaient dans sa barbe noire, et sa tête commençait à devenir chauve.
-Il avait le teint pâle de ceux qui vivent la nuit et les rides profondes
+<p>Célestin Fargeau avait cinquante ans déjà, de petits fils blancs
+frisaient dans sa barbe noire, et sa tête commençait à devenir chauve.
+Il avait le teint pâle de ceux qui vivent la nuit et les rides profondes
de ceux qui ont souffert.</p>
-<p>Sa physionomie s'éclaira lorsqu'il aperçut M. de Bruand.</p>
+<p>Sa physionomie s'éclaira lorsqu'il aperçut M. de Bruand.</p>
-<p>&mdash;Pardieu, dit-il, vous n'avez pas changé! Je voudrais bien en avoir
+<p>&mdash;Pardieu, dit-il, vous n'avez pas changé! Je voudrais bien en avoir
fait autant.</p>
-<p>Puis, après avoir serré la main que Léon lui tendait:</p>
+<p>Puis, après avoir serré la main que Léon lui tendait:</p>
-<p>&mdash;Or çà, dit-il en se jetant dans un fauteuil et en croisant les jambes,
+<p>&mdash;Or çà, dit-il en se jetant dans un fauteuil et en croisant les jambes,
je viens vous demander un service, non pour moi, Dieu merci! mais pour
une autre, pour une femme...</p>
-<p>&mdash;Je suis tout à vous, mon cher Fargeau, dit Léon.</p>
+<p>&mdash;Je suis tout à vous, mon cher Fargeau, dit Léon.</p>
<p>&mdash;Voici donc ce que c'est. J'habite, dans le quartier des Batignolles,
-une maison d'ouvriers où loge une brave femme assez pauvre et
-très-honnête qui s'est jetée par la fenêtre pas plus tard qu'hier... A
-vrai dire, elle est tombée, car c'est à la suite d'une querelle de
-ménage. Bref, elle est fort malade, une côte enfoncée, le tibia et le
-péroné brisés... Elle est mourante et pas d'argent... Vous comprenez?...</p>
+une maison d'ouvriers où loge une brave femme assez pauvre et
+très-honnête qui s'est jetée par la fenêtre pas plus tard qu'hier... A
+vrai dire, elle est tombée, car c'est à la suite d'une querelle de
+ménage. Bref, elle est fort malade, une côte enfoncée, le tibia et le
+péroné brisés... Elle est mourante et pas d'argent... Vous comprenez?...</p>
-<p>&mdash;Merci d'avoir pensé à moi, mon cher maître, dit Léon de Bruand en
-allant à son secrétaire.</p>
+<p>&mdash;Merci d'avoir pensé à moi, mon cher maître, dit Léon de Bruand en
+allant à son secrétaire.</p>
-<p>Il prit cinq billets de cent francs et les tendit à Fargeau qui se mit à
-les plier avec précaution, en homme qui n'est pas habitué à ces
+<p>Il prit cinq billets de cent francs et les tendit à Fargeau qui se mit à
+les plier avec précaution, en homme qui n'est pas habitué à ces
<i>paperasses</i>.</p>
-<p>&mdash;Et quand votre protégée aura besoin d'autres secours, commença Léon.</p>
+<p>&mdash;Et quand votre protégée aura besoin d'autres secours, commença Léon.</p>
<p>Fargeau l'interrompit.</p>
<p>&mdash;Nous en avons assez pour un moment, dit-il. J'avais eu d'abord
-l'intention de faire une collecte dans le quartier. Mauvaise idée. Puis,
-le frère de la femme m'en a détourné. Un brave garçon qui a tout de
-suite apporté ses économies. Alors j'ai pensé à vous. Ah! ma parole, je
+l'intention de faire une collecte dans le quartier. Mauvaise idée. Puis,
+le frère de la femme m'en a détourné. Un brave garçon qui a tout de
+suite apporté ses économies. Alors j'ai pensé à vous. Ah! ma parole, je
suis content de vous avoir revu!</p>
-<p>&mdash;Me voici, dit aussitôt,&mdash;comme si elle eût attendu, pour entrer, la
-fin de la phrase de Fargeau,&mdash;Cachemire traînant sur le parquet une robe
+<p>&mdash;Me voici, dit aussitôt,&mdash;comme si elle eût attendu, pour entrer, la
+fin de la phrase de Fargeau,&mdash;Cachemire traînant sur le parquet une robe
de soie vert-chou, garnie de malines noires.</p>
-<p>Fargeau se leva de son fauteuil et salua en tendant en avant son crâne
-ravagé, et Cachemire le regarda d'un air un peu étonné et un peu
-dédaigneux.</p>
+<p>Fargeau se leva de son fauteuil et salua en tendant en avant son crâne
+ravagé, et Cachemire le regarda d'un air un peu étonné et un peu
+dédaigneux.</p>
-<p>&mdash;M. Célestin Fargeau, mon ami, dit Léon de Bruand. Mademoiselle
-Cachemire, ajouta-t-il en désignant Suzanne.</p>
+<p>&mdash;M. Célestin Fargeau, mon ami, dit Léon de Bruand. Mademoiselle
+Cachemire, ajouta-t-il en désignant Suzanne.</p>
-<p>&mdash;Parbleu, je connais madame, fit Célestin, et je l'ai applaudie plus
+<p>&mdash;Parbleu, je connais madame, fit Célestin, et je l'ai applaudie plus
d'une fois.</p>
-<p>Cachemire salua à son tour du regard et de la tête.</p>
+<p>Cachemire salua à son tour du regard et de la tête.</p>
-<p>&mdash;Eh bien, fit alors Célestin, la main sur le bouton de la porte. Je
-vous laisse, mon cher Léon. Merci encore pour notre protégée.</p>
+<p>&mdash;Eh bien, fit alors Célestin, la main sur le bouton de la porte. Je
+vous laisse, mon cher Léon. Merci encore pour notre protégée.</p>
-<p>&mdash;Quelle protégée donc? demanda tout à coup Cachemire.</p>
+<p>&mdash;Quelle protégée donc? demanda tout à coup Cachemire.</p>
-<p>&mdash;Une pauvre femme tombée d'un troisième étage et à demi-morte à l'heure
+<p>&mdash;Une pauvre femme tombée d'un troisième étage et à demi-morte à l'heure
qu'il est.</p>
<p>&mdash;Ah! mon Dieu, fit-elle... une femme?... Et pauvre sans doute?</p>
<p>&mdash;Pauvre, dit Fargeau.</p>
-<p>&mdash;Mais elle doit avoir les os brisés?</p>
+<p>&mdash;Mais elle doit avoir les os brisés?</p>
-<p>&mdash;Elle est cruellement blessée. Seulement, la <ins title='original: chirugie'>chirurgie</ins> est une science
-superbe et peut-être...</p>
+<p>&mdash;Elle est cruellement blessée. Seulement, la <ins title='original: chirugie'>chirurgie</ins> est une science
+superbe et peut-être...</p>
-<p>&mdash;Ah! la pauvre femme! Vous la connaissez, Léon? dit Cachemire en
-joignant ses mains gantées.</p>
+<p>&mdash;Ah! la pauvre femme! Vous la connaissez, Léon? dit Cachemire en
+joignant ses mains gantées.</p>
<p>&mdash;Non.</p>
-<p>&mdash;Eh bien, je voudrais la connaître, moi... Je ne sais pas, ce que vous
-me dites-là m'a remuée... Elle doit être tout en sang. On voit ses
+<p>&mdash;Eh bien, je voudrais la connaître, moi... Je ne sais pas, ce que vous
+me dites-là m'a remuée... Elle doit être tout en sang. On voit ses
blessures, n'est-ce pas? Conduisez-moi chez elle, monsieur. Mais, au
-fait, venez avec nous, Léon!</p>
+fait, venez avec nous, Léon!</p>
<p>&mdash;Soit, fit M. de Bruand.</p>
-<p>Il donna ordre d'atteler. Fargeau monta en voiture à côté de Cachemire,
-en face de Léon. De temps à autre il s'essuyait le front et se penchait
-à la portière. L'odeur de patchouly qu'affectionnait Cachemire lui
-montait à la tête et l'étourdissait.</p>
+<p>Il donna ordre d'atteler. Fargeau monta en voiture à côté de Cachemire,
+en face de Léon. De temps à autre il s'essuyait le front et se penchait
+à la portière. L'odeur de patchouly qu'affectionnait Cachemire lui
+montait à la tête et l'étourdissait.</p>
-<p>On arriva devant la maison de Fargeau. Cachemire monta la première.
-L'escalier était gras, humide, et sa robe criait en l'essuyant. Elle se
-rappelait l'escalier de la chaussée du Maine. Arrivée au troisième
-étage, elle s'arrêta:</p>
+<p>On arriva devant la maison de Fargeau. Cachemire monta la première.
+L'escalier était gras, humide, et sa robe criait en l'essuyant. Elle se
+rappelait l'escalier de la chaussée du Maine. Arrivée au troisième
+étage, elle s'arrêta:</p>
-<p>&mdash;C'est bien là, n'est-ce pas?</p>
+<p>&mdash;C'est bien là, n'est-ce pas?</p>
<p>&mdash;Oui, dit Fargeau.</p>
-<p>&mdash;Elle vient ici comme elle irait à l'Ambigu, songeait M. de Bruand.</p>
+<p>&mdash;Elle vient ici comme elle irait à l'Ambigu, songeait M. de Bruand.</p>
-<p>La clef était sur la porte, Fargeau ouvrit. Après une petite
-antichambre, dans une pièce éclairée par un feu de charbon de terre
-brûlant dans un poële de faïence où chauffait une tisane, Cachemire
-aperçut une femme dont le front était à demi caché sous une bandelette
-et qui étendait sur la couverture du lit un bras maintenu dans un
+<p>La clef était sur la porte, Fargeau ouvrit. Après une petite
+antichambre, dans une pièce éclairée par un feu de charbon de terre
+brûlant dans un poële de faïence où chauffait une tisane, Cachemire
+aperçut une femme dont le front était à demi caché sous une bandelette
+et qui étendait sur la couverture du lit un bras maintenu dans un
appareil de bois. La malade fixait sur elle de grands yeux un peu
-égarés, et, à mesure que Cachemire avançait, semblait plus étonnée et
-plus inquiète. Tout à coup, elle poussa un cri étouffé, et Cachemire y
-répondit par un nom, en reculant, toute rouge:</p>
+égarés, et, à mesure que Cachemire avançait, semblait plus étonnée et
+plus inquiète. Tout à coup, elle poussa un cri étouffé, et Cachemire y
+répondit par un nom, en reculant, toute rouge:</p>
<p>&mdash;Victoire!... Comment c'est vous!</p>
-<p>C'était Victoire Herbaut. Une vieille voisine, qui était assise au pied
+<p>C'était Victoire Herbaut. Une vieille voisine, qui était assise au pied
du lit, se leva, recommandant de ne pas trop faire parler la malade.</p>
-<p>Le visage de Victoire était livide, maigre, effrayant, des yeux
-enfiévrés dans une face émaciée. Cachemire la regardait en sentant son
-c&oelig;ur serré par une sorte d'angoisse. Il y avait en elle plus de
-terreur que de pitié, mais il y avait une émotion vraie.</p>
+<p>Le visage de Victoire était livide, maigre, effrayant, des yeux
+enfiévrés dans une face émaciée. Cachemire la regardait en sentant son
+c&oelig;ur serré par une sorte d'angoisse. Il y avait en elle plus de
+terreur que de pitié, mais il y avait une émotion vraie.</p>
<p>&mdash;Oh! ma pauvre madame Herbaut, dit-elle.</p>
-<p>&mdash;Oui, articula faiblement Victoire... voilà comme on se retrouve...
+<p>&mdash;Oui, articula faiblement Victoire... voilà comme on se retrouve...
C'est fini, moi... vous savez, c'est Herbaut qu'est cause de tout...
-J'avais déménagé, pour l'éviter. Il revenait toujours me faire des
-scènes. De Plaisance au quartier de Clichy il y a loin, je me disais: Il
-ne viendra plus... Est-ce qu'il saura où je suis? Ah! bien, il l'a su,
+J'avais déménagé, pour l'éviter. Il revenait toujours me faire des
+scènes. De Plaisance au quartier de Clichy il y a loin, je me disais: Il
+ne viendra plus... Est-ce qu'il saura où je suis? Ah! bien, il l'a su,
et rapidement encore. Il est revenu.... toujours ivre, ma pauvre
Suzanne, toujours...</p>
-<p>Cachemire avait tressailli à ce nom de Suzanne qui n'était plus le sien.
-Elle fit à madame Herbaut, un signe pour lui dire de se taire.</p>
+<p>Cachemire avait tressailli à ce nom de Suzanne qui n'était plus le sien.
+Elle fit à madame Herbaut, un signe pour lui dire de se taire.</p>
<p>&mdash;Non, non, dit Victoire... Je veux vous dire... Mais asseyez-vous donc,
messieurs, fit-elle en tournant ses grands yeux vers Fargeau et M. de
-Bruand. Madame Grédouard, approchez donc des chaises... Alors, je vous
-disais, il est revenu. Il m'a frappée... Je l'ai mis à la porte, une
-fois, deux fois... Mais, l'autre soir, il est arrivé, sentant
+Bruand. Madame Grédouard, approchez donc des chaises... Alors, je vous
+disais, il est revenu. Il m'a frappée... Je l'ai mis à la porte, une
+fois, deux fois... Mais, l'autre soir, il est arrivé, sentant
l'eau-de-vie. Il voulait de l'argent. Je n'en ai plus, moi. Il a
-recommencé <ins title='original: ces'>ses</ins> menaces. Seulement, cette fois, il avait l'air si
-égaré,&mdash;des yeux d'assassin il avait&mdash;que j'ai eu peur... J'ai ouvert la
-fenêtre pour appeler, et, comme il revenait avec un tabouret levé, je me
-suis penchée et voilà; je suis tombée. Je suis dans un joli état, si
+recommencé <ins title='original: ces'>ses</ins> menaces. Seulement, cette fois, il avait l'air si
+égaré,&mdash;des yeux d'assassin il avait&mdash;que j'ai eu peur... J'ai ouvert la
+fenêtre pour appeler, et, comme il revenait avec un tabouret levé, je me
+suis penchée et voilà; je suis tombée. Je suis dans un joli état, si
vous me voyiez... Tenez, dit-elle en allongeant son bras.</p>
-<p>&mdash;Madame Herbaut! s'écria madame Grédouard la voisine, le médecin a
-recommandé l'immobilité, vous savez...</p>
+<p>&mdash;Madame Herbaut! s'écria madame Grédouard la voisine, le médecin a
+recommandé l'immobilité, vous savez...</p>
-<p>&mdash;C'est vrai... Quoique ça me semble bien inutile, allez. Je suis
-délivrée... Mais c'est mon pauvre Joseph...</p>
+<p>&mdash;C'est vrai... Quoique ça me semble bien inutile, allez. Je suis
+délivrée... Mais c'est mon pauvre Joseph...</p>
<p>&mdash;Joseph! fit Cachemire en essayant de sourire...</p>
-<p>&mdash;Oui, continua madame Herbaut, il est allé chercher Herbaut au fin fond
-d'un cabaret où il se cachait, et il l'a traîné chez le commissaire de
-police. Seulement, en se battant, Herbaut lui a donné un coup de couteau
+<p>&mdash;Oui, continua madame Herbaut, il est allé chercher Herbaut au fin fond
+d'un cabaret où il se cachait, et il l'a traîné chez le commissaire de
+police. Seulement, en se battant, Herbaut lui a donné un coup de couteau
dans le bras. On dit que ce ne sera rien. Je le voudrais... Joseph! Il
me parlait de vous l'autre jour. Il ne vous en veut pas...</p>
@@ -2183,68 +2142,68 @@ vous souffrez beaucoup, dites?</p>
<p>&mdash;Pas trop, vous savez. Je m'en vais. Je le sens bien. Je suis presque
contente!</p>
-<p>Cachemire se sentait mal à l'aise dans cette chambre, en présence de
+<p>Cachemire se sentait mal à l'aise dans cette chambre, en présence de
cette femme qui ne connaissait pas <i>Cachemire</i> et qui se souvenait de
-<i>Suzanne</i>. Elle regardait Léon de Bruand comme pour l'interroger et
-chercher s'il devinait quelque chose. Ce nom de Joseph, ainsi jeté dans
-le milieu de ces confidences, l'avait un peu effrayée. Léon, causant
+<i>Suzanne</i>. Elle regardait Léon de Bruand comme pour l'interroger et
+chercher s'il devinait quelque chose. Ce nom de Joseph, ainsi jeté dans
+le milieu de ces confidences, l'avait un peu effrayée. Léon, causant
tout bas avec Fargeau, paraissait ne rien entendre.</p>
-<p>Cachemire n'était pas encore bien revenue de l'étonnement que lui avait
-causé cette rencontre ou plutôt ce heurt avec Victoire Herbaut. «Comme
-c'est étrange! pensait-elle.» Quant à Victoire, elle ne voyait même pas
+<p>Cachemire n'était pas encore bien revenue de l'étonnement que lui avait
+causé cette rencontre ou plutôt ce heurt avec Victoire Herbaut. «Comme
+c'est étrange! pensait-elle.» Quant à Victoire, elle ne voyait même pas
la bizarrerie de la rencontre. Elle ne se rendait plus compte de ce qui
-arrivait. Sa tête était comme brisée. Elle regardait, sans la bien voir,
-la robe verte de Suzanne. Elle songeait à toute autre chose qu'au
-présent; elle évoquait le passé, les débuts de Suzanne, ses amours avec
+arrivait. Sa tête était comme brisée. Elle regardait, sans la bien voir,
+la robe verte de Suzanne. Elle songeait à toute autre chose qu'au
+présent; elle évoquait le passé, les débuts de Suzanne, ses amours avec
Joseph... Elle allait en parler, lorsque Cachemire se pencha brusquement
sur elle et lui dit tout bas:</p>
-<p>&mdash;Ne dites rien, madame Herbaut, mon <i>époux</i> est ici!</p>
+<p>&mdash;Ne dites rien, madame Herbaut, mon <i>époux</i> est ici!</p>
-<p>&mdash;Ah! vous êtes donc mariée, Suzanne? fit Victoire avec un étonnement
+<p>&mdash;Ah! vous êtes donc mariée, Suzanne? fit Victoire avec un étonnement
douloureux.</p>
-<p>Elle ajouta un moment après, tout bas aussi:</p>
+<p>Elle ajouta un moment après, tout bas aussi:</p>
-<p>&mdash;Certainement, Joseph ne vous aurait pas faite aussi riche. C'est égal,
+<p>&mdash;Certainement, Joseph ne vous aurait pas faite aussi riche. C'est égal,
il vous aimait bien!</p>
-<p>On entendit, à ce moment, la clef qui grinçait dans la serrure.</p>
+<p>On entendit, à ce moment, la clef qui grinçait dans la serrure.</p>
<p>&mdash;Justement c'est Joseph! dit madame Herbaut.</p>
-<p>Cachemire devint pâle. Léon se leva, et regarda la porte qui s'ouvrait.
-Joseph entra, le bras gauche en écharpe, sa casquette sur la tête et
-s'arrêta un peu saisi devant tant de monde. En apercevant Cachemire, il
-rougit, recula légèrement, hésita; puis, ôtant sa casquette, il la salua
-sans mot dire, et M. de Bruand après elle, puis il tendit la main à
+<p>Cachemire devint pâle. Léon se leva, et regarda la porte qui s'ouvrait.
+Joseph entra, le bras gauche en écharpe, sa casquette sur la tête et
+s'arrêta un peu saisi devant tant de monde. En apercevant Cachemire, il
+rougit, recula légèrement, hésita; puis, ôtant sa casquette, il la salua
+sans mot dire, et M. de Bruand après elle, puis il tendit la main à
Fargeau.</p>
-<p>&mdash;Mon ami, lui dit Célestin à l'oreille, j'apporte de l'argent. Vous
-êtes sauvés!</p>
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit Célestin à l'oreille, j'apporte de l'argent. Vous
+êtes sauvés!</p>
-<p>&mdash;De l'argent? cette bêtise! c'est <i>madame</i> qui le donne peut-être?</p>
+<p>&mdash;De l'argent? cette bêtise! c'est <i>madame</i> qui le donne peut-être?</p>
-<p>&mdash;Non, dit Léon qui avait entendu, c'est moi, monsieur, et je vous le
-prête. Vous me le rendrez quand vous pourrez.</p>
+<p>&mdash;Non, dit Léon qui avait entendu, c'est moi, monsieur, et je vous le
+prête. Vous me le rendrez quand vous pourrez.</p>
-<p>Joseph avait pris les billets de banque, les regardait, hésitait, ne
+<p>Joseph avait pris les billets de banque, les regardait, hésitait, ne
savait que dire.</p>
-<p>&mdash;Voici ma carte, fit M. de Bruand. Quand votre s&oelig;ur sera guérie et
-que vous pourrez travailler, songez seulement à votre créancier.</p>
+<p>&mdash;Voici ma carte, fit M. de Bruand. Quand votre s&oelig;ur sera guérie et
+que vous pourrez travailler, songez seulement à votre créancier.</p>
-<p>Joseph était maintenant horriblement pâle, ne comprenant point, n'osant
+<p>Joseph était maintenant horriblement pâle, ne comprenant point, n'osant
prendre ni refuser.</p>
-<p>&mdash;C'est que vous ne savez pas, commença-t-il.</p>
+<p>&mdash;C'est que vous ne savez pas, commença-t-il.</p>
-<p>Fargeau lui saisit la main droite et lui dit à l'oreille:</p>
+<p>Fargeau lui saisit la main droite et lui dit à l'oreille:</p>
<p>&mdash;C'est de nous qu'il vient, non pas d'elle!</p>
-<p>Léon s'était déjà éloigné. Il attendait sur le palier.</p>
+<p>Léon s'était déjà éloigné. Il attendait sur le palier.</p>
<p>Cachemire se pencha de nouveau sur Victoire:</p>
@@ -2254,16 +2213,16 @@ prendre ni refuser.</p>
<p>Sa voix tremblait.</p>
-<p>Quant à Cachemire, un peu pâle sous son blanc, elle ne regardait pas
-Joseph. Mais, tout à coup, son assurance lui revint, elle alla droit à
-lui, lui tendit la main et, découvrant ses dents entre ses lèvres
+<p>Quant à Cachemire, un peu pâle sous son blanc, elle ne regardait pas
+Joseph. Mais, tout à coup, son assurance lui revint, elle alla droit à
+lui, lui tendit la main et, découvrant ses dents entre ses lèvres
peintes:</p>
<p>&mdash;Faisons la paix, dit-elle.</p>
-<p>&mdash;La paix? répondit Joseph. Sommes-nous donc en guerre?... Il y a quinze
-jours, je vous ai fait votre entrée, au premier acte. Vous savez,
-chevalier du lustre. On va au théâtre comme on peut!</p>
+<p>&mdash;La paix? répondit Joseph. Sommes-nous donc en guerre?... Il y a quinze
+jours, je vous ai fait votre entrée, au premier acte. Vous savez,
+chevalier du lustre. On va au théâtre comme on peut!</p>
<p>&mdash;Eh bien! votre main?</p>
@@ -2271,365 +2230,365 @@ chevalier du lustre. On va au théâtre comme on peut!</p>
<p>&mdash;Viens me voir, lui dit-elle tout bas.</p>
-<p>Il répondit tout haut:</p>
+<p>Il répondit tout haut:</p>
<p>&mdash;Vous demeurez trop loin.</p>
-<p>Célestin Fargeau offrit son bras à Cachemire pour descendre l'escalier.
-Il en était fort embarrassé et s'accrochait dans ses jupes. Alors il
+<p>Célestin Fargeau offrit son bras à Cachemire pour descendre l'escalier.
+Il en était fort embarrassé et s'accrochait dans ses jupes. Alors il
riait.</p>
-<p>A la porte, Léon lui dit sérieusement:</p>
+<p>A la porte, Léon lui dit sérieusement:</p>
-<p>&mdash;Il s'est passé là-haut une comédie... l'avez-vous remarquée,
-Fargeau?... Qu'en dites-vous? Pour moi, je trouve affreux ce mélange de
+<p>&mdash;Il s'est passé là-haut une comédie... l'avez-vous remarquée,
+Fargeau?... Qu'en dites-vous? Pour moi, je trouve affreux ce mélange de
sang et de patchouly.</p>
-<p>&mdash;C'est de l'antithèse! fit Célestin. Les chevaux emportaient Léon et
+<p>&mdash;C'est de l'antithèse! fit Célestin. Les chevaux emportaient Léon et
Cachemire.</p>
-<p>Il tira de sa poche une pipe en écume, vieille et noire, et l'alluma
-dans la rue, après avoir refoulé le tabac sous son pouce. Puis, tout en
-fumant, il redescendit, comme il disait, «vers Paris,» et, s'arrêtant
-parfois aux étalages des bouquinistes, examinant les gravures anciennes
-et les tableaux enfumés, il arriva rue Racine, devant une façon de petit
-café dont il ouvrit la porte brusquement, en habitué. En l'apercevant,
-la dame du comptoir, éternellement assise à la même place, parmi les
-bocaux de chinois, les prunes à l'eau-de-vie, les drageoirs en plaqué,
-garnis de morceaux de sucre disposés symétriquement, lui adressa un
-sourire stéréotypé. Il porta la main à son chapeau, machinalement et
-alla s'asseoir dans un coin. Sans lui demander ce qu'il désirait le
-garçon lui apporta une canette de bière et les journaux.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous vu M. Terral? demanda Célestin.</p>
+<p>Il tira de sa poche une pipe en écume, vieille et noire, et l'alluma
+dans la rue, après avoir refoulé le tabac sous son pouce. Puis, tout en
+fumant, il redescendit, comme il disait, «vers Paris,» et, s'arrêtant
+parfois aux étalages des bouquinistes, examinant les gravures anciennes
+et les tableaux enfumés, il arriva rue Racine, devant une façon de petit
+café dont il ouvrit la porte brusquement, en habitué. En l'apercevant,
+la dame du comptoir, éternellement assise à la même place, parmi les
+bocaux de chinois, les prunes à l'eau-de-vie, les drageoirs en plaqué,
+garnis de morceaux de sucre disposés symétriquement, lui adressa un
+sourire stéréotypé. Il porta la main à son chapeau, machinalement et
+alla s'asseoir dans un coin. Sans lui demander ce qu'il désirait le
+garçon lui apporta une canette de bière et les journaux.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu M. Terral? demanda Célestin.</p>
<p>&mdash;Pas encore.</p>
-<p>&mdash;Quand il viendra, vous nous donnerez les échecs.</p>
+<p>&mdash;Quand il viendra, vous nous donnerez les échecs.</p>
<p>Il ouvrit un des journaux, le parcourut rapidement en homme qui sait
-lire, et en déplia un autre dont il prit le suc de la même façon. De
-temps à autre, il arrosait sa lecture d'une gorgée de bière et
-s'arrêtait pour regarder tournoyer la fumée de sa pipe.</p>
+lire, et en déplia un autre dont il prit le suc de la même façon. De
+temps à autre, il arrosait sa lecture d'une gorgée de bière et
+s'arrêtait pour regarder tournoyer la fumée de sa pipe.</p>
-<p>Depuis vingt ans que le <i>Café Athalie</i> existait, Fargeau avait ainsi
-dépensé bien des heures, à la même table, causant, jouant, développant
-volontiers ses idées, toujours bizarres, étonnantes quelquefois et
-laissant le temps passer, pour les choses, sans se douter que l'âge
-venait et que les auditeurs n'étaient plus les mêmes.</p>
+<p>Depuis vingt ans que le <i>Café Athalie</i> existait, Fargeau avait ainsi
+dépensé bien des heures, à la même table, causant, jouant, développant
+volontiers ses idées, toujours bizarres, étonnantes quelquefois et
+laissant le temps passer, pour les choses, sans se douter que l'âge
+venait et que les auditeurs n'étaient plus les mêmes.</p>
<h2>IV</h2>
-<p>Célestin Fargeau était comme le produit de la paresse et du dédain, une
-sorte d'étranger, dans cette civilisation qui se fait tous les jours
-plus hypocrite à mesure qu'elle se décompose davantage, un déclassé, un
-inutile, un bohème. Il avait fait de tout, hormis peut-être une
-malhonnêteté. Avec mille cordes à son arc, il n'était jamais parvenu à
-toucher le but. Né pauvre, il avait vécu pauvre, bien résigné à mourir
-de même. Il avait été élevé par un vieil oncle, assez riche, qui devait
-le faire son héritier. Mais une aventurière survint, et l'oncle ne put
-léguer à son neveu une fortune qu'il n'avait plus. Célestin s'en
-consola, entra à l'École Normale, travailla modérément et devint
-professeur. On l'envoya en province, à Lisieux, faire la classe à
-quelques marmots mal débarbouillés.</p>
-
-<p>Célestin était un esprit avide d'espace, désordonné, systématique,
-enclin à l'ennui. Au bout d'un an, il donna sa démission. Un vieux
-bonhomme, qui habitait Pont-l'Evêque, le choisit pour le précepteur de
+<p>Célestin Fargeau était comme le produit de la paresse et du dédain, une
+sorte d'étranger, dans cette civilisation qui se fait tous les jours
+plus hypocrite à mesure qu'elle se décompose davantage, un déclassé, un
+inutile, un bohème. Il avait fait de tout, hormis peut-être une
+malhonnêteté. Avec mille cordes à son arc, il n'était jamais parvenu à
+toucher le but. Né pauvre, il avait vécu pauvre, bien résigné à mourir
+de même. Il avait été élevé par un vieil oncle, assez riche, qui devait
+le faire son héritier. Mais une aventurière survint, et l'oncle ne put
+léguer à son neveu une fortune qu'il n'avait plus. Célestin s'en
+consola, entra à l'École Normale, travailla modérément et devint
+professeur. On l'envoya en province, à Lisieux, faire la classe à
+quelques marmots mal débarbouillés.</p>
+
+<p>Célestin était un esprit avide d'espace, désordonné, systématique,
+enclin à l'ennui. Au bout d'un an, il donna sa démission. Un vieux
+bonhomme, qui habitait Pont-l'Evêque, le choisit pour le précepteur de
son fils. Fargeau, au milieu des rues paisibles de la petite ville,
regardant les anciennes maisons aux murs couverts d'ardoises,
-déchiffrant sur l'église les inscriptions du temps des baillis ou de
-Robespierre, passait, bâillant sa vie du matin au soir. Quand il avait
+déchiffrant sur l'église les inscriptions du temps des baillis ou de
+Robespierre, passait, bâillant sa vie du matin au soir. Quand il avait
quelques heures devant lui, il allait s'asseoir sous les pommiers,
-fumait sa pipe et regardait, s'étendant au loin, la grasse campagne de
-la vallée d'Auge. Au fond, cette existence de province l'étouffait.
-Mais, né paresseux, l'inactivité le retenait malgré lui, par de molles
-attaches, dans ce coin de la Normandie, où la vie est saine et facile.</p>
+fumait sa pipe et regardait, s'étendant au loin, la grasse campagne de
+la vallée d'Auge. Au fond, cette existence de province l'étouffait.
+Mais, né paresseux, l'inactivité le retenait malgré lui, par de molles
+attaches, dans ce coin de la Normandie, où la vie est saine et facile.</p>
-<p>Il le quitta pourtant, revint à Paris, essaya d'y faire sa trouée, lutta
+<p>Il le quitta pourtant, revint à Paris, essaya d'y faire sa trouée, lutta
comme un autre et longtemps, fit taire son besoin de repos, son humeur
-rêveuse, tenta çà et là plus d'une voie, fut repoussé, prit en dégoût le
-succès et se retira dans un coin, comme en quelque fossé, pour y
-végéter, en attendant qu'il y mourût.</p>
+rêveuse, tenta çà et là plus d'une voie, fut repoussé, prit en dégoût le
+succès et se retira dans un coin, comme en quelque fossé, pour y
+végéter, en attendant qu'il y mourût.</p>
<p>Sans haine, d'ailleurs, acceptant sans protestations la vie qu'il
-s'était faite ou qu'on lui avait faite, comprenant tout, sachant tout ou
-devinant tout. Frotté à tous les mondes dans sa vie de hasards et de
-rencontres, il avait été professeur, répétiteur, pion à l'occasion, et
-la plupart de ses anciens élèves le saluaient encore; il avait écrit
+s'était faite ou qu'on lui avait faite, comprenant tout, sachant tout ou
+devinant tout. Frotté à tous les mondes dans sa vie de hasards et de
+rencontres, il avait été professeur, répétiteur, pion à l'occasion, et
+la plupart de ses anciens élèves le saluaient encore; il avait écrit
des livres sans les signer, des dictionnaires, des manuels
-technologiques, des encyclopédies, des prospectus; il avait été commis
-dans un magasin de nouveautés, tenant des livres, inspecteur de
-l'affichage, prote dans une imprimerie, voyageur de commerce, rédacteur
-en chef d'un journal philosophique, <i>La vraie Morale</i>, écrivain public,
+technologiques, des encyclopédies, des prospectus; il avait été commis
+dans un magasin de nouveautés, tenant des livres, inspecteur de
+l'affichage, prote dans une imprimerie, voyageur de commerce, rédacteur
+en chef d'un journal philosophique, <i>La vraie Morale</i>, écrivain public,
et que de choses encore, lorsque, les positions dites stables lui
-paraissant à la longue un peu bien changeantes, il se résigna&mdash;en
-riant&mdash;à vivre de flânerie, de rêverie, d'aventures, travaillant selon
-le hasard, corrigeant les ouvrages des écrivains amateurs, donnant des
-leçons de sanskrit et de malais, collaborant à des dictionnaires
-improbables, toujours anonyme, toujours exploité, toujours dédaigneux.</p>
-
-<p>Sa tête était un pand&oelig;monium littéraire et scientifique. Toute la
-bibliothèque philosophique de Ladrange s'y était casée. Ses systèmes,
-ses souvenirs, ses lectures, ses chimères s'y heurtaient avec des chocs
-bruyants. Il était pythagoricien, anti-platonicien&mdash;c'est lui qui
-appelait Platon, «le penseur autoritaire, le Bossuet des Grecs,»&mdash;un peu
+paraissant à la longue un peu bien changeantes, il se résigna&mdash;en
+riant&mdash;à vivre de flânerie, de rêverie, d'aventures, travaillant selon
+le hasard, corrigeant les ouvrages des écrivains amateurs, donnant des
+leçons de sanskrit et de malais, collaborant à des dictionnaires
+improbables, toujours anonyme, toujours exploité, toujours dédaigneux.</p>
+
+<p>Sa tête était un pand&oelig;monium littéraire et scientifique. Toute la
+bibliothèque philosophique de Ladrange s'y était casée. Ses systèmes,
+ses souvenirs, ses lectures, ses chimères s'y heurtaient avec des chocs
+bruyants. Il était pythagoricien, anti-platonicien&mdash;c'est lui qui
+appelait Platon, «le penseur autoritaire, le Bossuet des Grecs,»&mdash;un peu
swedenborgiste, babouviste, connaissait par c&oelig;ur le <i>Moniteur de la
-Révolution</i>, taillait et rognait dans les héros de 1793, les jugeait
-curieusement, en politique qu'il était et aussi en moraliste, pouvait à
-la moindre réquisition, citer les dates et les faits les plus nébuleux,
-et n'ignorait rien, ni du passé, ni du présent;&mdash;prêt à donner un
+Révolution</i>, taillait et rognait dans les héros de 1793, les jugeait
+curieusement, en politique qu'il était et aussi en moraliste, pouvait à
+la moindre réquisition, citer les dates et les faits les plus nébuleux,
+et n'ignorait rien, ni du passé, ni du présent;&mdash;prêt à donner un
jugement sur toute la dynastie des Tchin et un renseignement sur
-l'article de tel ou tel publiciste, en telle année, dans tel journal ou
+l'article de tel ou tel publiciste, en telle année, dans tel journal ou
telle revue.</p>
-<p>Célestin Fargeau eût fait la fortune d'un polémiste. Sa mémoire avait
-gardé, dans leurs moindres détails, tous les faits de l'histoire des
-trente dernières années. Mais de cette science et de cette netteté
+<p>Célestin Fargeau eût fait la fortune d'un polémiste. Sa mémoire avait
+gardé, dans leurs moindres détails, tous les faits de l'histoire des
+trente dernières années. Mais de cette science et de cette netteté
d'impressions et de souvenirs, il ne se servait que pour se faire
-écouter des habitués du <i>Café Athalie</i>.</p>
+écouter des habitués du <i>Café Athalie</i>.</p>
-<p>Depuis quelque temps, Fargeau, en réalité peu liant de sa nature, avait
-l'habitude de faire, chaque jour, avant le dîner, sa partie d'échecs
+<p>Depuis quelque temps, Fargeau, en réalité peu liant de sa nature, avait
+l'habitude de faire, chaque jour, avant le dîner, sa partie d'échecs
avec un jeune homme, Fernand Terral, qui passait parfois de longues
-heures à causer «avec le philosophe.» Fernand Terral avait vingt-huit
-ans «tout au plus.» Mais, désillusionné, sceptique, amer, l'esprit
-faussé, il était l'aîné de Fargeau par ses propos et ses idées. Fargeau,
-au milieu de toutes ses traverses, avait conservé la foi. Il s'irritait
+heures à causer «avec le philosophe.» Fernand Terral avait vingt-huit
+ans «tout au plus.» Mais, désillusionné, sceptique, amer, l'esprit
+faussé, il était l'aîné de Fargeau par ses propos et ses idées. Fargeau,
+au milieu de toutes ses traverses, avait conservé la foi. Il s'irritait
souvent, et fulminait, mais ne savait nier. Il lui plaisait d'ailleurs
-de converser avec ce Terral, si éminemment intelligent, embrassant
-toutes choses, l'esprit à fleur de peau, comme les désirs et les
-appétits.</p>
+de converser avec ce Terral, si éminemment intelligent, embrassant
+toutes choses, l'esprit à fleur de peau, comme les désirs et les
+appétits.</p>
-<p>C'était lui que Fargeau attendait. Le jeune homme ne tarda pas, vint
+<p>C'était lui que Fargeau attendait. Le jeune homme ne tarda pas, vint
s'asseoir en face de Fargeau qui lui donna la main, et demanda de
l'absinthe.</p>
-<p>On se mit à jouer aux échecs. Fargeau, patient et mathématique, eut
+<p>On se mit à jouer aux échecs. Fargeau, patient et mathématique, eut
rapidement battu son adversaire; Terral, au surplus, paraissait
-distrait. Sa main man&oelig;uvrait les pièces du jeu avec fièvre, son
+distrait. Sa main man&oelig;uvrait les pièces du jeu avec fièvre, son
&oelig;il noir regardait devant lui, presque sans voir.</p>
-<p>&mdash;Mais surveillez donc votre jeu! disait Fargeau de temps à autre.</p>
+<p>&mdash;Mais surveillez donc votre jeu! disait Fargeau de temps à autre.</p>
-<p>Terral haussait les épaules, comme pour s'accuser, et continuait à
-songer à toute autre chose qu'à sa Tour et à son Fou.</p>
+<p>Terral haussait les épaules, comme pour s'accuser, et continuait à
+songer à toute autre chose qu'à sa Tour et à son Fou.</p>
<p>Grand, maigre, la peau brune, les cheveux longs et noirs,
-très-brillants, un peu bouclés, le nez gros, légèrement bossué, les
-joues presque imberbes, mais de grosses moustaches relevées en croc, à
-la façon de quelque raffiné, le menton carré, solide, la main nerveuse
-et fine, la souplesse et la force réunies, un grand charme et en même
-temps une résolution énergique dans ses yeux noirs, presque en même
-temps doux, caressants, menaçants, pleins d'éclairs, et pleins de
-promesses, Terral se campait fièrement, marchait d'ordinaire comme si le
-bitume ou le pavé eussent été conquis par lui, élargissant la poitrine,
-aspirant l'air à pleins poumons, la tête en feu, les narines ardentes.
-Il avait les poches plates; mais il portait avec désinvolture ses
-vêtements, les rendait élégants en les arborant un peu à la façon d'un
-«premier rôle» de théâtre, et passait dans la rue la tête haute, avec
-quelque chose de méprisant qui lui allait bien.</p>
-
-<p>Ainsi s'affirmait-il d'habitude dès la première vue. Mais ce jour-là,
-songeur, un peu abattu, il rêvait. Fargeau s'en aperçut, se mit à rire.
-Cette nature complexe, bruyante, audacieuse, prête à toute escalade
-et en même temps à toute raillerie, lui fournissait un curieux
-sujet d'étude. Cet homme revenu maintenant du voyage au pays
-d'Espérance&mdash;prenait plaisir à analyser ce singulier type d'ambitieux.</p>
+très-brillants, un peu bouclés, le nez gros, légèrement bossué, les
+joues presque imberbes, mais de grosses moustaches relevées en croc, à
+la façon de quelque raffiné, le menton carré, solide, la main nerveuse
+et fine, la souplesse et la force réunies, un grand charme et en même
+temps une résolution énergique dans ses yeux noirs, presque en même
+temps doux, caressants, menaçants, pleins d'éclairs, et pleins de
+promesses, Terral se campait fièrement, marchait d'ordinaire comme si le
+bitume ou le pavé eussent été conquis par lui, élargissant la poitrine,
+aspirant l'air à pleins poumons, la tête en feu, les narines ardentes.
+Il avait les poches plates; mais il portait avec désinvolture ses
+vêtements, les rendait élégants en les arborant un peu à la façon d'un
+«premier rôle» de théâtre, et passait dans la rue la tête haute, avec
+quelque chose de méprisant qui lui allait bien.</p>
+
+<p>Ainsi s'affirmait-il d'habitude dès la première vue. Mais ce jour-là,
+songeur, un peu abattu, il rêvait. Fargeau s'en aperçut, se mit à rire.
+Cette nature complexe, bruyante, audacieuse, prête à toute escalade
+et en même temps à toute raillerie, lui fournissait un curieux
+sujet d'étude. Cet homme revenu maintenant du voyage au pays
+d'Espérance&mdash;prenait plaisir à analyser ce singulier type d'ambitieux.</p>
<p>&mdash;Voyons, dit-il brusquement, ne jouons plus, cela est plus simple. Les
-échecs vous importent peu aujourd'hui.</p>
+échecs vous importent peu aujourd'hui.</p>
-<p>&mdash;Ma foi, fit Terral, à la vérité, ce n'est pas cette partie qui me
-tient au c&oelig;ur, mais celle que je joue avec la fortune. Je commence à
-désespérer.</p>
+<p>&mdash;Ma foi, fit Terral, à la vérité, ce n'est pas cette partie qui me
+tient au c&oelig;ur, mais celle que je joue avec la fortune. Je commence à
+désespérer.</p>
-<p>&mdash;Allons donc! si cela était vrai, vous ne le diriez pas.</p>
+<p>&mdash;Allons donc! si cela était vrai, vous ne le diriez pas.</p>
-<p>&mdash;C'est possible. Et j'ai pourtant comme une appréhension de défaite. Il
-y a longtemps déjà que je lutte à Paris.</p>
+<p>&mdash;C'est possible. Et j'ai pourtant comme une appréhension de défaite. Il
+y a longtemps déjà que je lutte à Paris.</p>
-<p>&mdash;Un an peut-être?</p>
+<p>&mdash;Un an peut-être?</p>
<p>&mdash;Deux ans!</p>
<p>&mdash;Oh! oh! dit Fargeau en riant. Il y a trente ans pour le moins, moi, et
-je me suis résigné à ne plus vaincre.</p>
+je me suis résigné à ne plus vaincre.</p>
-<p>&mdash;Oui, vous êtes né heureux, vous, satisfait de tout, vous, un sage!</p>
+<p>&mdash;Oui, vous êtes né heureux, vous, satisfait de tout, vous, un sage!</p>
<p>&mdash;Joli titre! Pourquoi pas Socrate tout de suite!</p>
-<p>&mdash;Quant à moi, je m'irrite à la fin, je désespère. Je ne vois rien
-venir, rien éclore. Toutes mes espérances crèvent comme des bulles de
+<p>&mdash;Quant à moi, je m'irrite à la fin, je désespère. Je ne vois rien
+venir, rien éclore. Toutes mes espérances crèvent comme des bulles de
savon. Je deviens haineux, j'attends, et j'attends depuis trop
-longtemps. Je suis de ceux à qui le succès prompt, le luxe, la vie
-large,&mdash;la seule vie!&mdash;doivent arriver aussitôt, sous peine de rejeter
-parmi les classés un affamé de plus et des dents féroces.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est charmant, dit Fargeau en hochant la tête, et voilà une
-excellente façon de prendre patience. Mais, que diable espériez-vous
-rencontrer à Paris, en quittant votre province? La poule aux &oelig;ufs
-d'or. Il y a longtemps qu'on l'a mise à la broche. Le plat est épuisé.
-On n'en fait plus. Or, comme ce rôti fantastique me fait songer au repas
-du soir, laissons la partie et allons dîner. Nous causerons <i>inter
+longtemps. Je suis de ceux à qui le succès prompt, le luxe, la vie
+large,&mdash;la seule vie!&mdash;doivent arriver aussitôt, sous peine de rejeter
+parmi les classés un affamé de plus et des dents féroces.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est charmant, dit Fargeau en hochant la tête, et voilà une
+excellente façon de prendre patience. Mais, que diable espériez-vous
+rencontrer à Paris, en quittant votre province? La poule aux &oelig;ufs
+d'or. Il y a longtemps qu'on l'a mise à la broche. Le plat est épuisé.
+On n'en fait plus. Or, comme ce rôti fantastique me fait songer au repas
+du soir, laissons la partie et allons dîner. Nous causerons <i>inter
pocula</i>.</p>
<p>Ils sortirent.</p>
-<p>Terral, dans la rue, marchait, regardant les pavés, sans mot dire, et
+<p>Terral, dans la rue, marchait, regardant les pavés, sans mot dire, et
Fargeau, passant son bras sous celui du jeune homme, l'examinait en
-dessous. Il le conduisit ainsi par la rue Monsieur-le-Prince, jusqu'à
-l'escalier qui mène à la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Ils
-escaladèrent les marches, et se trouvèrent presque aussitôt à l'entrée
+dessous. Il le conduisit ainsi par la rue Monsieur-le-Prince, jusqu'à
+l'escalier qui mène à la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Ils
+escaladèrent les marches, et se trouvèrent presque aussitôt à l'entrée
d'une sorte de boutique sans enseigne, dans laquelle on apercevait du
-dehors deux longues tables pouvant donner place chacune à trente
+dehors deux longues tables pouvant donner place chacune à trente
convives.</p>
-<p>&mdash;Table d'hôte habituelle, dit Fargeau. On dîne fort mal; mais il n'est
+<p>&mdash;Table d'hôte habituelle, dit Fargeau. On dîne fort mal; mais il n'est
pas question de plaisir; c'est un devoir strict que la nature nous
impose, et que nous accomplissons en faisant la grimace.</p>
-<p>Quelques dîneurs avaient déjà pris place. Devant eux on venait de placer
-leurs bouteilles à moitié pleines, cravatées de serviettes avec des
+<p>Quelques dîneurs avaient déjà pris place. Devant eux on venait de placer
+leurs bouteilles à moitié pleines, cravatées de serviettes avec des
ronds par-dessus les goulots. L'un avalait un potage tandis qu'un autre
-dépêchait un roastbeef et que le voisin mâchait une salade. La nappe
-portait des taches variées, dont l'analyse aurait exercé la sagacité des
+dépêchait un roastbeef et que le voisin mâchait une salade. La nappe
+portait des taches variées, dont l'analyse aurait exercé la sagacité des
chimistes. Autour de la table circulait une jeune fille maigre et brune,
-d'une beauté douteuse, mais dont les grands yeux noirs et les lèvres
-d'un rouge vif paraissaient exercer une magnétique influence. Les
-intonations des habitués prenaient une douceur évidente quand ils
-adressaient à mademoiselle Julie leurs humbles suppliques. On
-n'entendait point d'ordres impératifs comme: Garçon, mon
-veau!&mdash;Sacrebleu! garçon, vous vous moquez du monde? il me semble que
-vous ne pressez guère ma saucisse! Mais:&mdash;Auriez-vous l'extrême
-obligeance, mademoiselle, de me faire donner un gigot braisé? Et,
+d'une beauté douteuse, mais dont les grands yeux noirs et les lèvres
+d'un rouge vif paraissaient exercer une magnétique influence. Les
+intonations des habitués prenaient une douceur évidente quand ils
+adressaient à mademoiselle Julie leurs humbles suppliques. On
+n'entendait point d'ordres impératifs comme: Garçon, mon
+veau!&mdash;Sacrebleu! garçon, vous vous moquez du monde? il me semble que
+vous ne pressez guère ma saucisse! Mais:&mdash;Auriez-vous l'extrême
+obligeance, mademoiselle, de me faire donner un gigot braisé? Et,
visiblement, il y avait une caresse dans la simple demande qu'on faisait
-d'un fromage de gruyère. Bien des espérances voletaient autour du
+d'un fromage de gruyère. Bien des espérances voletaient autour du
tablier sale et des mains rouges de mademoiselle Julie.</p>
-<p>Une femme d'un âge respectable et de cet embonpoint qu'on s'obstine à
-qualifier de raisonnable alors qu'il est un défi jeté à l'anatomie
-remplissait le comptoir. Son &oelig;il d'aigle veillait à tout. Elle tenait
-le livre où étaient inscrits les comptes des clients. Et, à sa façon de
-saluer chaque nouvel arrivant, il était aisé de mesurer exactement le
-crédit dont chacun jouissait dans la maison.</p>
-
-<p>Généralement, les tables d'hôte du quartier Latin offrent cette
-particularité, qu'elles sont hantées presque exclusivement par des
-jeunes gens appartenant à une même province. Telle n'est remplie que de
-Bretons, telle autre que de Poitevins. Et malgré ce lien apparent, il
-est bien rare que les habitués se traitent entre eux comme des
+<p>Une femme d'un âge respectable et de cet embonpoint qu'on s'obstine à
+qualifier de raisonnable alors qu'il est un défi jeté à l'anatomie
+remplissait le comptoir. Son &oelig;il d'aigle veillait à tout. Elle tenait
+le livre où étaient inscrits les comptes des clients. Et, à sa façon de
+saluer chaque nouvel arrivant, il était aisé de mesurer exactement le
+crédit dont chacun jouissait dans la maison.</p>
+
+<p>Généralement, les tables d'hôte du quartier Latin offrent cette
+particularité, qu'elles sont hantées presque exclusivement par des
+jeunes gens appartenant à une même province. Telle n'est remplie que de
+Bretons, telle autre que de Poitevins. Et malgré ce lien apparent, il
+est bien rare que les habitués se traitent entre eux comme des
camarades. On remarque des groupes de cinq ou six personnes, le plus
-souvent amis de collége, quelquefois réunis par cette communauté de
-plaisirs que créent des budgets identiques, mais la conversation ne se
-généralise guère. Après le repas, chacun tire de son côté. On se
+souvent amis de collége, quelquefois réunis par cette communauté de
+plaisirs que créent des budgets identiques, mais la conversation ne se
+généralise guère. Après le repas, chacun tire de son côté. On se
rencontre, on ne se lie pas. Il faudrait forcer les couleurs, si l'on
-voulait donner à ce détail de m&oelig;urs une physionomie plus accentuée.</p>
+voulait donner à ce détail de m&oelig;urs une physionomie plus accentuée.</p>
-<p>En face de Terral trois étudiants parlaient examen, boules blanches,
+<p>En face de Terral trois étudiants parlaient examen, boules blanches,
Colmet d'Aage, Oudot, Bugnet et Machelard. Le sujet paraissait
-inépuisable.</p>
+inépuisable.</p>
-<p>A côté on dissertait sur la célébrité du bal Bullier; le sujet
-paraissait bien plus inépuisable encore.</p>
+<p>A côté on dissertait sur la célébrité du bal Bullier; le sujet
+paraissait bien plus inépuisable encore.</p>
-<p>&mdash;Savez-vous quel est le bonheur pour moi? dit brusquement Terral à
-Fargeau qui mangeait lentement, selon le précepte de l'école de Salerne.</p>
+<p>&mdash;Savez-vous quel est le bonheur pour moi? dit brusquement Terral à
+Fargeau qui mangeait lentement, selon le précepte de l'école de Salerne.</p>
<p>&mdash;Voyons, fit l'autre.</p>
-<p>&mdash;C'est le luxe, le tapage, le bruit, les passants éclaboussés, les
-grands lévriers suivant la voiture que l'on conduit soi-même, la vie des
+<p>&mdash;C'est le luxe, le tapage, le bruit, les passants éclaboussés, les
+grands lévriers suivant la voiture que l'on conduit soi-même, la vie des
eaux, le jeu, la table, la femme, la femme surtout...</p>
<p>&mdash;Quelle femme? dit Fargeau froidement. Nous en avons de plusieurs
-espèces. Il s'agirait de s'entendre.</p>
+espèces. Il s'agirait de s'entendre.</p>
-<p>Il vit l'occasion de placer là un de ses systèmes, posa sur la nappe
-maculée sa fourchette et s'essuyant la barbe:</p>
+<p>Il vit l'occasion de placer là un de ses systèmes, posa sur la nappe
+maculée sa fourchette et s'essuyant la barbe:</p>
-<p>&mdash;Écoutez-moi une minute, une seule, voulez-vous?</p>
+<p>&mdash;Écoutez-moi une minute, une seule, voulez-vous?</p>
-<p>&mdash;J'écoute.</p>
+<p>&mdash;J'écoute.</p>
-<p>&mdash;C'est toute une théorie. Sans avoir eu beaucoup de maîtresses, dit
-Fargeau, j'ai appris, je crois, à connaître la femme. J'ai bâti pour
-l'espèce un tableau de classificateur. Je divise les femmes en <i>femmes
+<p>&mdash;C'est toute une théorie. Sans avoir eu beaucoup de maîtresses, dit
+Fargeau, j'ai appris, je crois, à connaître la femme. J'ai bâti pour
+l'espèce un tableau de classificateur. Je divise les femmes en <i>femmes
de basse-cour</i>, comprenez-vous? et en <i>femmes de proie</i>. Il y a bien
-encore les oiseaux à plumage doré et charmant; inutiles ceux-là! Je n'en
-dirai rien. Les femmes de basse-cour, saintes femmes très-inconnues dont
-on ne parle point, les mères, les s&oelig;urs, les poules qui couvent les
-&oelig;ufs, élèvent leurs petits, et se contentent d'être dévouées,
-compatissantes, utiles, et qui traduisent le mot séduction par
-dévouement. Puis, les <i>femmes de proie</i>, celles-ci fort répandues et que
-mon amour de l'histoire naturelle m'a fait particulièrement étudier. Il
+encore les oiseaux à plumage doré et charmant; inutiles ceux-là! Je n'en
+dirai rien. Les femmes de basse-cour, saintes femmes très-inconnues dont
+on ne parle point, les mères, les s&oelig;urs, les poules qui couvent les
+&oelig;ufs, élèvent leurs petits, et se contentent d'être dévouées,
+compatissantes, utiles, et qui traduisent le mot séduction par
+dévouement. Puis, les <i>femmes de proie</i>, celles-ci fort répandues et que
+mon amour de l'histoire naturelle m'a fait particulièrement étudier. Il
en est des femmes de proie comme des oiseaux rapaces, et les livres de
fauconnerie vous en apprendront tout autant sur les m&oelig;urs de ces
-créatures que les travaux des moralistes. D'ailleurs, sans être
-matérialiste, il faut avouer que l'anatomie peut expliquer bien des
+créatures que les travaux des moralistes. D'ailleurs, sans être
+matérialiste, il faut avouer que l'anatomie peut expliquer bien des
choses. En fait d'oiseaux de proie, il y a les rapaces superbes et les
oiseaux de la haute et de la basse volerie. Cherchez bien, cette
division vous la trouverez non-seulement dans l'ornithologie, mais
-ailleurs. Chez les oiseaux, à côté des gerfauts, des sacres et des
-faucons, oiseaux rameurs aux doigts déliés, aux serres élégantes dans
-leur longueur féroce, il y a les voiliers, griffes ramassées, doigts
+ailleurs. Chez les oiseaux, à côté des gerfauts, des sacres et des
+faucons, oiseaux rameurs aux doigts déliés, aux serres élégantes dans
+leur longueur féroce, il y a les voiliers, griffes ramassées, doigts
gros et courts, les <i>voiliers saillants</i>, comme on dit. Les premiers
font partie de la haute, les seconds de la basse volerie. Il y a encore
les voiliers communs, dits ignobles, et que les fauconniers
n'employaient pas, les vautours, les milans, les orfraies, les
-balbazards... toute une race sanguinaire qui s'affirme à coups de becs
-et de griffes. Eh bien! regardez la ménagerie parisienne et dans la
+balbazards... toute une race sanguinaire qui s'affirme à coups de becs
+et de griffes. Eh bien! regardez la ménagerie parisienne et dans la
serre des femmes, ne trouvez-vous pas tout d'abord cette haute volerie
-qui porte un plumage soyeux, des ongles rosés et des mains fines? Race
-d'oiseaux de proie qui dissimule sa férocité sous son élégance et se
-promène au bois, richement parée comme le faucon couronné d'une aigrette
-sur le poing du fauconnier. Puis, à côté, la famille nombreuse des
-éperviers, famille intermédiaire, aussi avide, moins civilisée, ne
-dissimulant rien de ses appétits, dévorant au grand jour la proie
-convoitée, le butin volé, moins dangereuse quoique plus gourmande,
+qui porte un plumage soyeux, des ongles rosés et des mains fines? Race
+d'oiseaux de proie qui dissimule sa férocité sous son élégance et se
+promène au bois, richement parée comme le faucon couronné d'une aigrette
+sur le poing du fauconnier. Puis, à côté, la famille nombreuse des
+éperviers, famille intermédiaire, aussi avide, moins civilisée, ne
+dissimulant rien de ses appétits, dévorant au grand jour la proie
+convoitée, le butin volé, moins dangereuse quoique plus gourmande,
puisqu'elle est moins hypocrite et qu'elle garde dans ses mains liantes,
-les lambeaux de chair qu'elle a déchirés. Enfin, tout au bas de
-l'échelle, la tourbe au vol circulaire des buses et des harpies, toute
-fangeuse de boue, toute souillée de carnage, troupeau terrible qui
-rongerait encore plus que le foie de Prométhée, qui lui déchirerait le
-c&oelig;ur, engloutirait son cerveau et fouillerait du bec jusqu'à son âme.
+les lambeaux de chair qu'elle a déchirés. Enfin, tout au bas de
+l'échelle, la tourbe au vol circulaire des buses et des harpies, toute
+fangeuse de boue, toute souillée de carnage, troupeau terrible qui
+rongerait encore plus que le foie de Prométhée, qui lui déchirerait le
+c&oelig;ur, engloutirait son cerveau et fouillerait du bec jusqu'à son âme.
Notez que je ne parle que des oiseaux diurnes; les chauves-souris et les
-hiboux, je ne m'en inquiète guère. C'est l'affaire de la police et du
-garde-champêtre, homme charitable qui les tient de l'&oelig;il et du bâton.
+hiboux, je ne m'en inquiète guère. C'est l'affaire de la police et du
+garde-champêtre, homme charitable qui les tient de l'&oelig;il et du bâton.
Je me contente de ce qui se voit, de ce qui nous menace. Les oiseaux
-nocturnes ne sont pas les plus dangereux et je les plains de n'être pas
-faits pour la lumière. Mais ces oiseaux de proie qui dépèceraient tout
+nocturnes ne sont pas les plus dangereux et je les plains de n'être pas
+faits pour la lumière. Mais ces oiseaux de proie qui dépèceraient tout
un troupeau si on les laissait faire, que n'ai-je des ciseaux pour
rogner comme il faut leurs griffes! Tiens! ajouta Fargeau, j'allais
oublier l'aigle, l'oiseau royal des naturalistes, le plus redoutable, le
-plus majestueux et aussi le plus féroce des oiseaux de proie, au
-demeurant assez lâche et vivant de charognes souvent, lorsque la proie
-vivante est dangereuse à conquérir. Eh bien! ne trouvez-vous pas que nos
+plus majestueux et aussi le plus féroce des oiseaux de proie, au
+demeurant assez lâche et vivant de charognes souvent, lorsque la proie
+vivante est dangereuse à conquérir. Eh bien! ne trouvez-vous pas que nos
femmes de proie ont aussi leurs aigles? De grande taille, l'envergure
-surprenante, le regard embrassant des lieues entières de terrain,
-examinant la proie de là-haut, tombant tout à coup et comme la foudre
-sur le mouton bêlant, puis, les ailes en éventail, toute grandes,
-regagnant son aire. Voilà dona Aquilina. J'imagine que les courtisanes
-de grande race appartiennent à cette famille. Pour moi, qui n'ai regardé
+surprenante, le regard embrassant des lieues entières de terrain,
+examinant la proie de là-haut, tombant tout à coup et comme la foudre
+sur le mouton bêlant, puis, les ailes en éventail, toute grandes,
+regagnant son aire. Voilà dona Aquilina. J'imagine que les courtisanes
+de grande race appartiennent à cette famille. Pour moi, qui n'ai regardé
mademoiselle Cachemire qu'avec les yeux du physionomiste, je puis vous
-affirmer qu'elle a&mdash;en petit modèle, réduction Collas,&mdash;de l'aigle le
-regard implacable, perçant, la serre puissante et l'appétit farouche.
+affirmer qu'elle a&mdash;en petit modèle, réduction Collas,&mdash;de l'aigle le
+regard implacable, perçant, la serre puissante et l'appétit farouche.
Avis au berger. Ici il fera bien de prendre sa fronde s'il veut
-conserver ses moutons. Et pourtant qui sait? vous trouverez peut-être
-des philosophes qui proclameront la nécessité de ces vampires! Le doux
-Joseph de Maistre plaiderait leur cause comme il a plaidé celle du
-bourreau, lui qui veut que tous les êtres soient <i>in mutua funera</i>...
-Souvenez-vous de ces fameuses <i>Soirées de Saint-Pétersbourg</i>: «Il y a
+conserver ses moutons. Et pourtant qui sait? vous trouverez peut-être
+des philosophes qui proclameront la nécessité de ces vampires! Le doux
+Joseph de Maistre plaiderait leur cause comme il a plaidé celle du
+bourreau, lui qui veut que tous les êtres soient <i>in mutua funera</i>...
+Souvenez-vous de ces fameuses <i>Soirées de Saint-Pétersbourg</i>: «Il y a
des insectes de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie et
-des quadrupèdes de proie!» Il n'oublie que les bipèdes,&mdash;les femmes de
+des quadrupèdes de proie!» Il n'oublie que les bipèdes,&mdash;les femmes de
proie,&mdash;le Savoisien!</p>
<p>&mdash;Et maintenant, dit Fargeau en reprenant sa fourchette, il s'agirait de
savoir si c'est la femme de proie que vous appelez la femme!...</p>
-<p>&mdash;Pardon, demanda Terral comme s'il n'eût entendu et retenu qu'un nom de
+<p>&mdash;Pardon, demanda Terral comme s'il n'eût entendu et retenu qu'un nom de
toute cette tirade... vous avez dit que vous connaissez Cachemire?</p>
<p>&mdash;Oui, Cachemire.</p>
@@ -2638,38 +2597,38 @@ toute cette tirade... vous avez dit que vous connaissez Cachemire?</p>
<p>&mdash;Cachemire, du Vaudeville.</p>
-<p>&mdash;La maîtresse de M. de Bruand?</p>
+<p>&mdash;La maîtresse de M. de Bruand?</p>
-<p>&mdash;M. de Bruand est mon ancien élève, et c'est chez lui que j'ai vu
+<p>&mdash;M. de Bruand est mon ancien élève, et c'est chez lui que j'ai vu
mademoiselle Cachemire.</p>
-<p>&mdash;Ah! dit Terral, votre élève?</p>
+<p>&mdash;Ah! dit Terral, votre élève?</p>
-<p>&mdash;Mon seul élève, je peux dire, et j'en suis fier.</p>
+<p>&mdash;Mon seul élève, je peux dire, et j'en suis fier.</p>
-<p>&mdash;Cachemire! murmurait Terral, devenu tout à coup silencieux. Il
-entrevoyait, derrière ce nom, tout un monde de voluptés ignorées, de
-surprises et de fièvres. Il lui venait à l'esprit d'âpres tentations.
+<p>&mdash;Cachemire! murmurait Terral, devenu tout à coup silencieux. Il
+entrevoyait, derrière ce nom, tout un monde de voluptés ignorées, de
+surprises et de fièvres. Il lui venait à l'esprit d'âpres tentations.
Dominer cette femme, qui dominait Paris, et&mdash;par cette femme,&mdash;Paris
-lui-même, car il allait aussi vite, l'impatient!</p>
+lui-même, car il allait aussi vite, l'impatient!</p>
-<p>&mdash;Et la reverrez-vous? demanda-t-il à Fargeau.</p>
+<p>&mdash;Et la reverrez-vous? demanda-t-il à Fargeau.</p>
<p>&mdash;Cachemire?</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
-<p>&mdash;Demain peut-être, si elle revient au chevet de Victoire Herbaut.</p>
+<p>&mdash;Demain peut-être, si elle revient au chevet de Victoire Herbaut.</p>
<p>&mdash;Victoire Herbaut?</p>
<p>&mdash;Une pauvre femme qui se meurt dans ma maison et que M. de Bruand et sa
-maîtresse sont venus secourir aujourd'hui.</p>
+maîtresse sont venus secourir aujourd'hui.</p>
-<p>&mdash;Mais, demanda Terral en levant sur Fargeau des yeux résolus, ne
+<p>&mdash;Mais, demanda Terral en levant sur Fargeau des yeux résolus, ne
pourrais-je aussi secourir cette femme?</p>
-<p>&mdash;Quelle idée, fit Célestin. Au contraire!</p>
+<p>&mdash;Quelle idée, fit Célestin. Au contraire!</p>
<p>&mdash;J'irai donc demain! dit Terral.</p>
@@ -2677,251 +2636,251 @@ pourrais-je aussi secourir cette femme?</p>
<p>&mdash;Demain.</p>
-<p>&mdash;Va pour demain! fit Célestin Fargeau.</p>
+<p>&mdash;Va pour demain! fit Célestin Fargeau.</p>
-<p>Jusqu'à la fin du repas, Fernand Terral, qui avait vu Suzanne au
-théâtre, au bois, un peu partout, la regardant, la contemplant,
-l'enviant, ne songea qu'à celle qu'il appelait, comme Fargeau, comme M.
+<p>Jusqu'à la fin du repas, Fernand Terral, qui avait vu Suzanne au
+théâtre, au bois, un peu partout, la regardant, la contemplant,
+l'enviant, ne songea qu'à celle qu'il appelait, comme Fargeau, comme M.
de Bruand, comme tout le monde, mademoiselle Cachemire.</p>
-<p>La famille de Fernand Terral était une famille de petite bourgeoisie; le
-père avait été huissier, mais sa vue affaiblie l'avait forcé au repos.
-Il vivait de peu à Saint-Mesmin, près de Mussidan, plantant ses choux,
-mais très-hargneux, très-irrité contre la destinée. Veuf d'ailleurs, ce
+<p>La famille de Fernand Terral était une famille de petite bourgeoisie; le
+père avait été huissier, mais sa vue affaiblie l'avait forcé au repos.
+Il vivait de peu à Saint-Mesmin, près de Mussidan, plantant ses choux,
+mais très-hargneux, très-irrité contre la destinée. Veuf d'ailleurs, ce
qui le consolait un peu, il avait obtenu pour son fils une bourse au
-collége de Bergerac. C'est là que Fernand avait grandi, enfermé
+collége de Bergerac. C'est là que Fernand avait grandi, enfermé
toujours, en butte aux attaques, car ce titre de <i>boursier</i> est comme un
point de mire de railleries. De bonne heure pris entre l'humeur
-acariâtre d'un père vieux et n'entendant rien aux premiers élans de la
-jeunesse et la méchanceté de ses condisciples, Fernand s'était posé ce
-hardi problème, qui est celui de la vie même: <i>vaincre!</i> Vaincre les
-concurrents et les obstacles, sauter par-dessus les fossés, culbuter les
-ennemis, et ne s'embarrasser point d'inutiles et gênantes amitiés. On
+acariâtre d'un père vieux et n'entendant rien aux premiers élans de la
+jeunesse et la méchanceté de ses condisciples, Fernand s'était posé ce
+hardi problème, qui est celui de la vie même: <i>vaincre!</i> Vaincre les
+concurrents et les obstacles, sauter par-dessus les fossés, culbuter les
+ennemis, et ne s'embarrasser point d'inutiles et gênantes amitiés. On
appelle cela jeter son lest.</p>
-<p>Mais au lieu de marcher à cette victoire par les routes droites et
-larges, Fernand, peu instruit, assoiffé de jouissances, comprimé et
-aspirant à la libre satisfaction de ses besoins, se dicta dès son entrée
-dans le monde, ce programme net, farouche, absolu: <i>Arriver, coûte que
-coûte et quand même!</i></p>
-
-<p>C'est l'idéal, c'est la règle de bien des gens.</p>
-
-<p>Fernand Terral était de cette race de combattants acharnés qui
-disputent, comme avec des crocs, leur proie dans la mêlée humaine. Il
-lui fallait sa place à tous les soleils, une place large qu'il entendait
-conquérir, sinon par le mérite, du moins par la force. La nature l'avait
-fait beau, hardi, entreprenant. Elle lui avait donné l'audace, la grande
-vertu qui devient si facilement le grand vice. Il lui était permis de
-beaucoup oser: il avait les épaules assez larges pour supporter bien des
-espoirs écroulés, bien des châteaux en Espagne tombant tout à coup en
+<p>Mais au lieu de marcher à cette victoire par les routes droites et
+larges, Fernand, peu instruit, assoiffé de jouissances, comprimé et
+aspirant à la libre satisfaction de ses besoins, se dicta dès son entrée
+dans le monde, ce programme net, farouche, absolu: <i>Arriver, coûte que
+coûte et quand même!</i></p>
+
+<p>C'est l'idéal, c'est la règle de bien des gens.</p>
+
+<p>Fernand Terral était de cette race de combattants acharnés qui
+disputent, comme avec des crocs, leur proie dans la mêlée humaine. Il
+lui fallait sa place à tous les soleils, une place large qu'il entendait
+conquérir, sinon par le mérite, du moins par la force. La nature l'avait
+fait beau, hardi, entreprenant. Elle lui avait donné l'audace, la grande
+vertu qui devient si facilement le grand vice. Il lui était permis de
+beaucoup oser: il avait les épaules assez larges pour supporter bien des
+espoirs écroulés, bien des châteaux en Espagne tombant tout à coup en
ruines. Mais il voulait arriver vite, aller droit au but, sans se
-demander où et sur qui il marchait.</p>
+demander où et sur qui il marchait.</p>
<p>Il avait soif, il avait faim. Soif de toute liqueur, faim de la vie
-parisienne, des mets recherchés, de ce je ne sais quoi de pimenté que la
-grande ville, inépuisable, donne en détail et vend en gros. Avec de
-telles idées on ne peut rester longtemps en province, à regarder les
+parisienne, des mets recherchés, de ce je ne sais quoi de pimenté que la
+grande ville, inépuisable, donne en détail et vend en gros. Avec de
+telles idées on ne peut rester longtemps en province, à regarder les
canards barboter dans le ruisseau de la rue. Fernand quitta
-Saint-Mesmin. Le jour même partait pour Paris, par le même train, un
+Saint-Mesmin. Le jour même partait pour Paris, par le même train, un
compatriote de Terral, un peintre, Charles Bourdenois, qui allait
-tenter, lui aussi, la fortune. Ils avaient été amis d'enfance, et, à
+tenter, lui aussi, la fortune. Ils avaient été amis d'enfance, et, à
Coutras, pendant la longue attente du train qui vient de Bordeaux, ils
-échangèrent bien des rêves. On se quitta à Paris. Bourdenois allait
-loger à Saint-Denis, chez un parent, contre-maître dans une usine,
-«s'enterrer,» songeait Fernand. On s'était promis de se revoir. Deux
-heures après, Fernand ne songeait pas plus à Charles Bourdenois qu'il ne
-songeait au vieux père Terral, enfoncé dans sa vieille maison de
-province, seul à présent, comme dans une tanière.</p>
-
-<p>Et qu'allait-il faire à Paris, ce Fernand? Qu'allait y faire Cachemire?
+échangèrent bien des rêves. On se quitta à Paris. Bourdenois allait
+loger à Saint-Denis, chez un parent, contre-maître dans une usine,
+«s'enterrer,» songeait Fernand. On s'était promis de se revoir. Deux
+heures après, Fernand ne songeait pas plus à Charles Bourdenois qu'il ne
+songeait au vieux père Terral, enfoncé dans sa vieille maison de
+province, seul à présent, comme dans une tanière.</p>
+
+<p>Et qu'allait-il faire à Paris, ce Fernand? Qu'allait y faire Cachemire?
Attendre le hasard et, au passage, le harponner. Fernand n'avait pas
-d'état. Le père Terral n'avait pas voulu payer les inscriptions de
-droit. L'autre, d'ailleurs, ne tenait pas à s'enfermer encore dans
-l'école. Il n'avait ni place, ni protecteur, ni talent, ni métier. Mais
-il était sûr d'avoir tout cela un jour, ou plutôt de s'en passer. Un
-instant, il songea à se faire homme de lettres. Il y a tant de gens qui
-remplacent la vocation par l'aventure! Il aurait pu réussir. Il laissa
-passer le temps, il ne commença pas, il prit bientôt en dégoût toute
-carrière, vécut d'expédients; un été, à Baden, par hasard, il gagna
-quelques mille francs, et, souriant à cette chance palpable, rentra à
-Paris, joua à la Bourse, mangea tout.</p>
-
-<p>Mais le temps avait marché et Fernand avait vécu,&mdash;c'était quelque
-chose,&mdash;de plus, quelques-uns commençaient à le connaître à Paris.</p>
-
-<p>Être connu! C'était là son rêve! Non pas qu'il aimât la célébrité! Cela
-ne se monnaye pas. Mais la réputation, c'était le premier échelon de la
-fortune. Un homme connu est plus qu'à demi arrivé. Il trouve des
-protecteurs à revendre, et des amis, et des commanditaires, et des
-prêteurs, et des garants. Donc, Fernand Terral voulait être <i>connu</i>.
-Connu par quelque action d'éclat, par quelque excentricité, par quelque
-scandale, que lui importait, mais connu. Parfois, sa pensée se fixait
-sur quelqu'un des privilégiés de Paris, des illustres du boulevard, et
-il se disait: «Si je me mêlais à cette vie, si je me trouvais sur son
-chemin!»&mdash;Ou encore, songeant à telle héroïne de la vie facile:&mdash;«Si on
-la voyait à mon bras, un soir, se disait-il, je serais en lumière le
-lendemain.» Ainsi raisonnait Fernand Terral lorsque Célestin Fargeau lui
-proposa de le présenter à Cachemire.</p>
-
-<p>C'était peut-être l'occasion qui venait. Fernand se tenait encore en
-marge de ce monde parisien où régnait Cachemire, mais il en connaissait
-tous les secrets et toutes les misères. Riche, il aurait pu s'y
+d'état. Le père Terral n'avait pas voulu payer les inscriptions de
+droit. L'autre, d'ailleurs, ne tenait pas à s'enfermer encore dans
+l'école. Il n'avait ni place, ni protecteur, ni talent, ni métier. Mais
+il était sûr d'avoir tout cela un jour, ou plutôt de s'en passer. Un
+instant, il songea à se faire homme de lettres. Il y a tant de gens qui
+remplacent la vocation par l'aventure! Il aurait pu réussir. Il laissa
+passer le temps, il ne commença pas, il prit bientôt en dégoût toute
+carrière, vécut d'expédients; un été, à Baden, par hasard, il gagna
+quelques mille francs, et, souriant à cette chance palpable, rentra à
+Paris, joua à la Bourse, mangea tout.</p>
+
+<p>Mais le temps avait marché et Fernand avait vécu,&mdash;c'était quelque
+chose,&mdash;de plus, quelques-uns commençaient à le connaître à Paris.</p>
+
+<p>Être connu! C'était là son rêve! Non pas qu'il aimât la célébrité! Cela
+ne se monnaye pas. Mais la réputation, c'était le premier échelon de la
+fortune. Un homme connu est plus qu'à demi arrivé. Il trouve des
+protecteurs à revendre, et des amis, et des commanditaires, et des
+prêteurs, et des garants. Donc, Fernand Terral voulait être <i>connu</i>.
+Connu par quelque action d'éclat, par quelque excentricité, par quelque
+scandale, que lui importait, mais connu. Parfois, sa pensée se fixait
+sur quelqu'un des privilégiés de Paris, des illustres du boulevard, et
+il se disait: «Si je me mêlais à cette vie, si je me trouvais sur son
+chemin!»&mdash;Ou encore, songeant à telle héroïne de la vie facile:&mdash;«Si on
+la voyait à mon bras, un soir, se disait-il, je serais en lumière le
+lendemain.» Ainsi raisonnait Fernand Terral lorsque Célestin Fargeau lui
+proposa de le présenter à Cachemire.</p>
+
+<p>C'était peut-être l'occasion qui venait. Fernand se tenait encore en
+marge de ce monde parisien où régnait Cachemire, mais il en connaissait
+tous les secrets et toutes les misères. Riche, il aurait pu s'y
introduire brusquement, de par le droit du plus offrant; artiste ou
-écrivain, il aurait eu là comme les autres, ses grandes ou ses petites
-entrées. Inconnu, il lui fallait ruser ou s'imposer par quelque
-violence. Il avait vu Cachemire, elle était déjà de celles qui, folles,
+écrivain, il aurait eu là comme les autres, ses grandes ou ses petites
+entrées. Inconnu, il lui fallait ruser ou s'imposer par quelque
+violence. Il avait vu Cachemire, elle était déjà de celles qui, folles,
vivent selon le principe du sage, dans une maison de verre. Paris tout
-entier est dans le secret de la vie de ses héros. La Chronique, cette
-Renommée aux cent plumes, s'était emparée de Cachemire, de ses
-vêtements, de ses appartements, de sa façon d'être. On la
-pourctraiturait à l'envi, on retrouvait sa photographie dans les
-Courriers de Paris aussi fréquemment qu'aux vitrines de la rue Vivienne.
-Sa jolie tête brune était célèbre, son sourire,&mdash;elle souriait de ses
-lèvres rouges et de toutes ses dents blanches&mdash;était banal. On
-retrouvait partout ses beaux cheveux, légèrement ébouriffés sur son
+entier est dans le secret de la vie de ses héros. La Chronique, cette
+Renommée aux cent plumes, s'était emparée de Cachemire, de ses
+vêtements, de ses appartements, de sa façon d'être. On la
+pourctraiturait à l'envi, on retrouvait sa photographie dans les
+Courriers de Paris aussi fréquemment qu'aux vitrines de la rue Vivienne.
+Sa jolie tête brune était célèbre, son sourire,&mdash;elle souriait de ses
+lèvres rouges et de toutes ses dents blanches&mdash;était banal. On
+retrouvait partout ses beaux cheveux, légèrement ébouriffés sur son
front mat, son nez un peu gros et spirituel, ses yeux de feu. Ces
-yeux-là avaient rendu fou le quart de Paris. Elle avait de rusées façons
+yeux-là avaient rendu fou le quart de Paris. Elle avait de rusées façons
de les alanguir, de les adoucir, de les mieux attiser en amortissant
-leur éclat. Sa tête penchait gracieusement sur son cou estompé à la
+leur éclat. Sa tête penchait gracieusement sur son cou estompé à la
nuque de cheveux fins, comme ceux qui se jouaient sur ses tempes. Elle
-avait des mains d'enfant, des mouvements de créole. Sa pâleur qu'elle
-affectait, qu'elle préparait, ajoutait à sa séduction. Sous la poudre et
-les pâtes on eût retrouvé le ton brun et savoureux de sa peau de
+avait des mains d'enfant, des mouvements de créole. Sa pâleur qu'elle
+affectait, qu'elle préparait, ajoutait à sa séduction. Sous la poudre et
+les pâtes on eût retrouvé le ton brun et savoureux de sa peau de
paysanne.</p>
-<p>Un journal parisien avait publié&mdash;par le menu, comme un
-commissaire-priseur&mdash;l'inventaire de l'appartement que lui avait meublé,
-rue Saint-Georges, M. Léon de Bruand. L'antichambre donnait sur la salle
-à manger, en vieux chêne authentique avec d'horribles magots, et des
-coquetteries de Saxe. Trois portes: ici le salon, là le boudoir, à
-droite la chambre à coucher. Dans le salon, tendu de blanc, avec un
+<p>Un journal parisien avait publié&mdash;par le menu, comme un
+commissaire-priseur&mdash;l'inventaire de l'appartement que lui avait meublé,
+rue Saint-Georges, M. Léon de Bruand. L'antichambre donnait sur la salle
+à manger, en vieux chêne authentique avec d'horribles magots, et des
+coquetteries de Saxe. Trois portes: ici le salon, là le boudoir, à
+droite la chambre à coucher. Dans le salon, tendu de blanc, avec un
plafond peint par Voillemot&mdash;par Voillemot ou par Chaplin&mdash;des
-jardinières garnies de bruyères rosées, de cathaléas et de fusains du
-Japon teintés de pourpre. Dans le boudoir, des meubles roses, un
-portrait de Cachemire avec une dédicace, une coupe craquelée pour les
-cartes!&mdash;une chiffonnière de laque, pour les billets doux. Deux
-hécatombes! Que de tendresses ignorées, de dévouement dédaigné, d'amour
-méconnu. Puis on entrait dans la chambre où le lit blanc, couvert de
-dentelles, se reflétait dans une psyché garnie d'amours joufflus.
-C'était le rêve! Terral, en passant dans la rue, depuis que Fargeau lui
-avait parlé, avait regardé les fenêtres de cette chambre où dormait
-Cachemire, les volets encore fermés à midi.</p>
-
-<p>Elle avait une façon à elle de se vêtir qu'elle avait trouvée
-d'intuition. Mise, avant toutes, à la mode du premier empire, elle
-portait la taille haute, les cheveux à la grecque et les jupes unies.
+jardinières garnies de bruyères rosées, de cathaléas et de fusains du
+Japon teintés de pourpre. Dans le boudoir, des meubles roses, un
+portrait de Cachemire avec une dédicace, une coupe craquelée pour les
+cartes!&mdash;une chiffonnière de laque, pour les billets doux. Deux
+hécatombes! Que de tendresses ignorées, de dévouement dédaigné, d'amour
+méconnu. Puis on entrait dans la chambre où le lit blanc, couvert de
+dentelles, se reflétait dans une psyché garnie d'amours joufflus.
+C'était le rêve! Terral, en passant dans la rue, depuis que Fargeau lui
+avait parlé, avait regardé les fenêtres de cette chambre où dormait
+Cachemire, les volets encore fermés à midi.</p>
+
+<p>Elle avait une façon à elle de se vêtir qu'elle avait trouvée
+d'intuition. Mise, avant toutes, à la mode du premier empire, elle
+portait la taille haute, les cheveux à la grecque et les jupes unies.
Une longue robe blanche, quelques rubans pourpres dans les cheveux, aux
-bras et au cou des cercles d'or, et la voilà charmante. Elle avait
+bras et au cou des cercles d'or, et la voilà charmante. Elle avait
surtout la manie des chapeaux; elle en changeait chaque jour. Certain
-chapeau orné de plumes de pintades eut seul l'honneur d'être porté une
-semaine. Un jour, elle eut l'idée de compter ceux qu'elle entassait dans
+chapeau orné de plumes de pintades eut seul l'honneur d'être porté une
+semaine. Un jour, elle eut l'idée de compter ceux qu'elle entassait dans
un coin. Cent vingt chapeaux! Et tous frais et tout neufs. M. de Bruand
-la trouva les jetant en riant à sa femme de chambre qui les recevait à
-la volée.</p>
+la trouva les jetant en riant à sa femme de chambre qui les recevait à
+la volée.</p>
<p>Terral savait tout cela. Et il allait voir cette femme! Fargeau le prit
-par le bras; ils montèrent en causant de Montparnasse à la rue des
-Dames. Toujours les longs espoirs échangés en chemin!</p>
+par le bras; ils montèrent en causant de Montparnasse à la rue des
+Dames. Toujours les longs espoirs échangés en chemin!</p>
<p>&mdash;Quelle ville, disait Terral, et quels hommes ceux qui la tiennent dans
leurs mains ou sous leur genou.</p>
-<p>&mdash;Ah! çà, mais, s'écria Fargeau en riant, vous me faites l'effet d'être
-un cerveau chauffé à trente-six atmosphères. Dominer Paris, diriger les
-foules! C'est un joli état parbleu. Voulez-vous un moyen d'y arriver?
-Ayez du génie. Appelez-vous Victor Hugo ou Balzac, et ne vous inquiétez
+<p>&mdash;Ah! çà, mais, s'écria Fargeau en riant, vous me faites l'effet d'être
+un cerveau chauffé à trente-six atmosphères. Dominer Paris, diriger les
+foules! C'est un joli état parbleu. Voulez-vous un moyen d'y arriver?
+Ayez du génie. Appelez-vous Victor Hugo ou Balzac, et ne vous inquiétez
de rien, c'est fait! Eh! vraiment oui, c'est la grande ville! Que de
-gens ont la soif de Paris, l'hystérie de Paris! que de gens partent pour
-Lutèce, un beau soir, à pied, comme les grands hommes marchent aux
-conquêtes futures, comme Fabert a emboîté le pas vers le bâton de
-maréchal de France, comme Amyot s'est lancé par les chemins, pour ce
-Paris qui était aussi l'intelligence et la lumière de son temps. Il n'y
-a qu'une ville comme celle-là au monde. A Paris, du jour au lendemain,
-du matin au soir, du soir au matin, un homme est célèbre, une femme est
-illustre, pour un héroïsme, pour une infamie, pour un chef-d'&oelig;uvre,
-pour un bon mot, pour un dévouement, pour une méchanceté, pour rien.
-L'ébulition est à l'ordre du jour; cette ville, chauffée à blanc, lance
-des bouillons, et l'écume blanche paraît à la surface. Et c'est cette
-écume qui en est en même temps la gloire et le fléau. Il y a de tout, en
-ces flocons, en ces tourbillons: des hommes de génie et des sots, des
-pourvoyeurs de bagnes et des martyrs d'honnêteté. Le sublimé de
-Paris,&mdash;un <i>sublimé corrosif</i>, celui-là&mdash;c'est Paris, le Paris qui vit,
+gens ont la soif de Paris, l'hystérie de Paris! que de gens partent pour
+Lutèce, un beau soir, à pied, comme les grands hommes marchent aux
+conquêtes futures, comme Fabert a emboîté le pas vers le bâton de
+maréchal de France, comme Amyot s'est lancé par les chemins, pour ce
+Paris qui était aussi l'intelligence et la lumière de son temps. Il n'y
+a qu'une ville comme celle-là au monde. A Paris, du jour au lendemain,
+du matin au soir, du soir au matin, un homme est célèbre, une femme est
+illustre, pour un héroïsme, pour une infamie, pour un chef-d'&oelig;uvre,
+pour un bon mot, pour un dévouement, pour une méchanceté, pour rien.
+L'ébulition est à l'ordre du jour; cette ville, chauffée à blanc, lance
+des bouillons, et l'écume blanche paraît à la surface. Et c'est cette
+écume qui en est en même temps la gloire et le fléau. Il y a de tout, en
+ces flocons, en ces tourbillons: des hommes de génie et des sots, des
+pourvoyeurs de bagnes et des martyrs d'honnêteté. Le sublimé de
+Paris,&mdash;un <i>sublimé corrosif</i>, celui-là&mdash;c'est Paris, le Paris qui vit,
qui chante, qui pleure, qui caresse, qui menace, qui jette au monde en
-pâture sa ration d'esprit, de joie, de terreur, sa part de chanson et sa
+pâture sa ration d'esprit, de joie, de terreur, sa part de chanson et sa
part de drame; Paris le grand acteur que tous regardent et qui chaque
-soir, devant tous, joue un rôle nouveau, souvent sublime, parfois
-terrible, étonnant toujours. Il fait bon, pour les ambitieux,
-passionner cette ville de passion, et la dominer tout entière. La grande
-Catherine se fût faite courtisane, si elle n'avait pu être impératrice,
-pour avoir cette capitale à ses pieds. On devient infâme à vouloir
-régner sur ces tas de maisons qui pensent. Voilà pourquoi tant de
-chastes et pures consciences, venues de partout, sont tombées, dès le
-premier pas, dans la boue, sans se relever jamais. Ces pavés vous
+soir, devant tous, joue un rôle nouveau, souvent sublime, parfois
+terrible, étonnant toujours. Il fait bon, pour les ambitieux,
+passionner cette ville de passion, et la dominer tout entière. La grande
+Catherine se fût faite courtisane, si elle n'avait pu être impératrice,
+pour avoir cette capitale à ses pieds. On devient infâme à vouloir
+régner sur ces tas de maisons qui pensent. Voilà pourquoi tant de
+chastes et pures consciences, venues de partout, sont tombées, dès le
+premier pas, dans la boue, sans se relever jamais. Ces pavés vous
donnent le vertige. Il y a des tentations de toutes parts, dans les
-boutiques qui flamboient, dans les fenêtres qui rayonnent, dans les
-regards qui étincellent, dans les ombres qui glissent la nuit le long
-des rues. La chute est partout, le succès n'est qu'en un seul endroit:
-un oasis de luxe, dans un désert de fange. Règle générale, donc:&mdash;prenez
-garde à vous crotter! Gare à vos pantalons et à vos consciences!</p>
+boutiques qui flamboient, dans les fenêtres qui rayonnent, dans les
+regards qui étincellent, dans les ombres qui glissent la nuit le long
+des rues. La chute est partout, le succès n'est qu'en un seul endroit:
+un oasis de luxe, dans un désert de fange. Règle générale, donc:&mdash;prenez
+garde à vous crotter! Gare à vos pantalons et à vos consciences!</p>
<p>&mdash;Mais chut, maintenant, dit Fargeau! Nous allons voir une malade.</p>
-<p>Victoire Herbaut s'affaiblissait chaque jour. Le médecin désespérait.
+<p>Victoire Herbaut s'affaiblissait chaque jour. Le médecin désespérait.
Bien souvent elle avait fait demander Cachemire. Elle voulait se
-rattacher à elle, la revoir un peu, causer. Elle voulait peut-être la
-ramener à Joseph. Joseph était là. Mais lorsque Cachemire entrait, il
+rattacher à elle, la revoir un peu, causer. Elle voulait peut-être la
+ramener à Joseph. Joseph était là. Mais lorsque Cachemire entrait, il
prenait sa casquette et gagnait l'escalier;&mdash;toujours doucement, avec
-son honnête sourire.</p>
+son honnête sourire.</p>
<p>&mdash;Tu ne l'aimes donc plus? lui demandait sa s&oelig;ur parfois.</p>
<p>&mdash;Je n'aime pas ses robes.</p>
-<p>&mdash;Mais tu souffres peut-être?</p>
+<p>&mdash;Mais tu souffres peut-être?</p>
-<p>&mdash;Moi, petite s&oelig;ur, j'ai mal à ton bras, voilà tout.</p>
+<p>&mdash;Moi, petite s&oelig;ur, j'ai mal à ton bras, voilà tout.</p>
<p>&mdash;Bien vrai?</p>
-<p>&mdash;Quand on te le dit. La petite bête est morte ou envolée, comme on
+<p>&mdash;Quand on te le dit. La petite bête est morte ou envolée, comme on
voudra. Au choix: <i>de Profundis</i>&mdash;ou bon voyage!</p>
-<p>Cachemire venait là par distraction peut-être. Puis, cette douleur était
+<p>Cachemire venait là par distraction peut-être. Puis, cette douleur était
un spectacle aussi. Ensuite, cela la changeait, et la rue des Dames
-était, au surplus, un but de promenade.</p>
+était, au surplus, un but de promenade.</p>
-<p>Fernand Terral la vit enfin. Il se campa devant elle comme un général
-devant une citadelle, l'étudiant, interrogeant ses grands yeux noirs,
+<p>Fernand Terral la vit enfin. Il se campa devant elle comme un général
+devant une citadelle, l'étudiant, interrogeant ses grands yeux noirs,
voulant deviner et dompter cette femme qu'on ne domptait pas. Il y
-réussit. Dès l'abord, il étonna Cachemire. Ses regards avaient quelque
-chose d'assez dédaigneux et de fier qui intriguèrent et irritèrent un
-peu Suzanne. Elle se sentit piquée. Fernand, avec ses cheveux noirs,
-insolemment épais, son teint mat, sa moustache relevée, sa mâle stature,
-n'était pas un cavalier de médiocre suffrage. Elle le retrouva le
+réussit. Dès l'abord, il étonna Cachemire. Ses regards avaient quelque
+chose d'assez dédaigneux et de fier qui intriguèrent et irritèrent un
+peu Suzanne. Elle se sentit piquée. Fernand, avec ses cheveux noirs,
+insolemment épais, son teint mat, sa moustache relevée, sa mâle stature,
+n'était pas un cavalier de médiocre suffrage. Elle le retrouva le
lendemain encore au chevet de Victoire Herbaut, et le surlendemain, il
-l'attendait encore. Il la séduisit par une froideur profondément jouée,
-car la beauté et le charme de cette femme le séduisaient. Il l'attira à
-lui, et Cachemire en vint à aller visiter Victoire, non pour Victoire,
+l'attendait encore. Il la séduisit par une froideur profondément jouée,
+car la beauté et le charme de cette femme le séduisaient. Il l'attira à
+lui, et Cachemire en vint à aller visiter Victoire, non pour Victoire,
mais pour ce jeune homme dont les grands yeux brillants la troublaient.</p>
<p>Fargeau ne se montrait que rarement. Quelquefois M. de Bruand venait
chercher Cachemire au chevet de Victoire. Il la trouvait, causant avec
Terral, et ne paraissait pas s'en apercevoir.</p>
-<p>Il essayait de donner du courage à la malade, saluait le jeune homme et
-s'éloignait.</p>
+<p>Il essayait de donner du courage à la malade, saluait le jeune homme et
+s'éloignait.</p>
<p>Fernand avait envie de le poursuivre dans l'escalier et de le frapper au
visage.</p>
-<p>Quand Joseph rentrait, bien souvent il rencontrait Terral près du lit,
-avec Suzanne. Il le regardait et ne le saluait pas, ne disait rien à
-cause de sa s&oelig;ur, mais devinait tout. Quand Terral s'éloignait,
+<p>Quand Joseph rentrait, bien souvent il rencontrait Terral près du lit,
+avec Suzanne. Il le regardait et ne le saluait pas, ne disait rien à
+cause de sa s&oelig;ur, mais devinait tout. Quand Terral s'éloignait,
Suzanne lui donnait la main.</p>
<p>Les forces de Victoire diminuaient de plus en plus. Elle le sentait,
-souriait, disait à son frère:</p>
+souriait, disait à son frère:</p>
<p>&mdash;Allons, cette fois, c'est fini!</p>
@@ -2929,177 +2888,177 @@ souriait, disait à son frère:</p>
<p>&mdash;Ah! du courage! J'en ai eu assez, hein? Ce n'est pas maintenant que
j'en ai besoin! Toujours piocher, c'est dur! Il m'en a pris des envies
-de flâner des fois! Mais comment faire?</p>
+de flâner des fois! Mais comment faire?</p>
<p>Joseph s'asseyait au pied du lit, regardait sa s&oelig;ur avec des yeux qui
caressaient, et voulait causer. Mais elle l'interrompait:</p>
-<p>&mdash;Tu sais, mon Joseph, il ne faut pas lui en vouloir à <i>lui</i>. Ce n'est
-pas un mauvais homme au fond. Quand je ne serai plus là, mon pauvre
-petit, il faudra le faire relâcher. Tu me le promets? Je ne veux pas le
-voir. Ça ferait encore des histoires. Mais quand il saura que je n'y
-suis plus, je parie qu'il réfléchira, tout fou qu'il est. Et puis, voilà
-une chose que je voudrais... Sa montre est au Mont-de-Piété,&mdash;sa montre
-en argent. Il y a joliment longtemps. Ce qu'elle me coûte, je ne le
-sais même pas. J'ai toujours renouvelé les reconnaissances. Cette pauvre
+<p>&mdash;Tu sais, mon Joseph, il ne faut pas lui en vouloir à <i>lui</i>. Ce n'est
+pas un mauvais homme au fond. Quand je ne serai plus là, mon pauvre
+petit, il faudra le faire relâcher. Tu me le promets? Je ne veux pas le
+voir. Ça ferait encore des histoires. Mais quand il saura que je n'y
+suis plus, je parie qu'il réfléchira, tout fou qu'il est. Et puis, voilà
+une chose que je voudrais... Sa montre est au Mont-de-Piété,&mdash;sa montre
+en argent. Il y a joliment longtemps. Ce qu'elle me coûte, je ne le
+sais même pas. J'ai toujours renouvelé les reconnaissances. Cette pauvre
montre! Il l'avait le jour de nos noces. Le soir, aux <i>Barreaux Verts</i>,
-pendant le repas, il la regardait, il la regardait... Après ça, qui te
-répond qu'il ne m'aimait pas? Je n'ai peut-être pas su le prendre. Je me
-suis toujours dit: Rien ne serait arrivé, rien, si nous avions eu un
+pendant le repas, il la regardait, il la regardait... Après ça, qui te
+répond qu'il ne m'aimait pas? Je n'ai peut-être pas su le prendre. Je me
+suis toujours dit: Rien ne serait arrivé, rien, si nous avions eu un
enfant.</p>
-<p>Elle revenait toujours à cette idée:&mdash;Tu dégageras la montre?</p>
+<p>Elle revenait toujours à cette idée:&mdash;Tu dégageras la montre?</p>
<p>Joseph promettait.</p>
-<p>&mdash;Tu la lui porteras, quand tu auras retiré la plainte, tu lui diras
+<p>&mdash;Tu la lui porteras, quand tu auras retiré la plainte, tu lui diras
bien que je ne lui en veux pas, que je suis partie en oubliant tout.
-N'est-ce pas, Joseph? Ou, si ça ne peut pas s'arrêter, ne le charge pas
+N'est-ce pas, Joseph? Ou, si ça ne peut pas s'arrêter, ne le charge pas
trop, va. Il ne me fera plus de mal.</p>
-<p>Et Joseph, suffoqué, se levait et allait fumer une cigarette sur le
+<p>Et Joseph, suffoqué, se levait et allait fumer une cigarette sur le
palier, pendant que les larmes lui coulaient sur les joues. Il savait
bien, il voyait bien qu'elle allait mourir.</p>
-<p>&mdash;C'est le premier chagrin, songeait-il, qu'elle aura fait à ceux
+<p>&mdash;C'est le premier chagrin, songeait-il, qu'elle aura fait à ceux
qu'elle aime!</p>
-<p>Un soir, Cachemire rentrait du théâtre, au bras de M. Léon de <ins title='original: Burand'>Bruand</ins>.</p>
+<p>Un soir, Cachemire rentrait du théâtre, au bras de M. Léon de <ins title='original: Burand'>Bruand</ins>.</p>
<p>On lui remit une lettre.</p>
-<p>Elle n'était pas signée. Mais c'était Joseph qui l'avait écrite. Elle
-reconnut l'écriture.</p>
+<p>Elle n'était pas signée. Mais c'était Joseph qui l'avait écrite. Elle
+reconnut l'écriture.</p>
-<p>&mdash;Ah! parbleu! dit-elle simplement, je l'avais condamnée, moi aussi.</p>
+<p>&mdash;Ah! parbleu! dit-elle simplement, je l'avais condamnée, moi aussi.</p>
<p>&mdash;Qui donc? fit M. de <ins title='original: Baurnd'>Bruand</ins>.</p>
<p>Cachemire lui tendit la lettre.</p>
-<p>«<i>Victoire est morte. Elle vous aimait bien. On l'enterrera
-après-demain, à l'église des Batignolles; dix heures.</i>»</p>
+<p>«<i>Victoire est morte. Elle vous aimait bien. On l'enterrera
+après-demain, à l'église des Batignolles; dix heures.</i>»</p>
<p>&mdash;Pauvre femme! dit M. de Bruand.</p>
<p>Cachemire, devant la glace, arrangeait ses cheveux pour la nuit.</p>
<p>Elle se souvint, pourtant, le surlendemain, en prenant son chocolat dans
-le lit, que, ce jour-là, on enterrait Victoire Herbaut. Elle appela sa
+le lit, que, ce jour-là, on enterrait Victoire Herbaut. Elle appela sa
femme de chambre.</p>
<p>&mdash;Je m'habille!</p>
<p>&mdash;Et quelle robe prendra madame?</p>
-<p>&mdash;Attendez... Ah! en sortant de l'église, je vais à Asnières, chez
+<p>&mdash;Attendez... Ah! en sortant de l'église, je vais à Asnières, chez
Coralie. Donnez-moi ma robe mauve!</p>
-<p>La messe était dite dans une chapelle basse. La bière, couverte du drap
-noir, attendait, au milieu, entre les cierges. Joseph avait payé les
-frais de l'église. Il était là, blanc comme un linge, avec les yeux
-rouges. A côté de lui les amis d'atelier, de pauvres gens, de vieilles
-femmes. Le prêtre disait la messe vivement et récitait les prières avec
-des borborygmes. Fernand Terral était venu. Il regardait, en curieux,
+<p>La messe était dite dans une chapelle basse. La bière, couverte du drap
+noir, attendait, au milieu, entre les cierges. Joseph avait payé les
+frais de l'église. Il était là, blanc comme un linge, avec les yeux
+rouges. A côté de lui les amis d'atelier, de pauvres gens, de vieilles
+femmes. Le prêtre disait la messe vivement et récitait les prières avec
+des borborygmes. Fernand Terral était venu. Il regardait, en curieux,
ces gens qui priaient ou pleuraient.</p>
-<p>Tout à coup on entendit un bruit de chaises remuées sur les dalles.</p>
+<p>Tout à coup on entendit un bruit de chaises remuées sur les dalles.</p>
<p>On se retourna.</p>
-<p>C'était Cachemire qui entrait, avec des frous-frous, un livre de messe
-en velours bleu dans ses mains gantées.</p>
+<p>C'était Cachemire qui entrait, avec des frous-frous, un livre de messe
+en velours bleu dans ses mains gantées.</p>
-<p>Elle s'agenouilla près de la bière.</p>
+<p>Elle s'agenouilla près de la bière.</p>
-<p>Les yeux fatigués de Joseph la regardaient.</p>
+<p>Les yeux fatigués de Joseph la regardaient.</p>
-<p>Quand on bénit le corps, elle prit le goupillon des mains de Fernand,
-qui s'était avancé, et le remercia d'un sourire.</p>
+<p>Quand on bénit le corps, elle prit le goupillon des mains de Fernand,
+qui s'était avancé, et le remercia d'un sourire.</p>
-<p>Puis elle fit le signe de la croix avec l'eau bénite.</p>
+<p>Puis elle fit le signe de la croix avec l'eau bénite.</p>
-<p>Au moment de partir, elle dit à Fernand:</p>
+<p>Au moment de partir, elle dit à Fernand:</p>
-<p>&mdash;Votre bras jusqu'à ma voiture, monsieur Terral?</p>
+<p>&mdash;Votre bras jusqu'à ma voiture, monsieur Terral?</p>
-<p>Intérieurement Fernand sourit.</p>
+<p>Intérieurement Fernand sourit.</p>
-<p>&mdash;Pauvre femme! dit Cachemire en sortant de l'église. Monsieur Terral,
-venez donc me trouver chez moi. J'y suis tous les jours après la
-répétition et jusqu'au dîner, de quatre à cinq heures.</p>
+<p>&mdash;Pauvre femme! dit Cachemire en sortant de l'église. Monsieur Terral,
+venez donc me trouver chez moi. J'y suis tous les jours après la
+répétition et jusqu'au dîner, de quatre à cinq heures.</p>
<p>Fernand s'inclina.</p>
-<p>Cachemire, à Asnières, montait en canot avec les amis de Coralie,
-pendant que Joseph demeurait encore, accablé, devant la tombe à peine
-fermée de madame Herbaut.</p>
+<p>Cachemire, à Asnières, montait en canot avec les amis de Coralie,
+pendant que Joseph demeurait encore, accablé, devant la tombe à peine
+fermée de madame Herbaut.</p>
-<p>Terral arrivait, à l'heure dite, dans la vie de Cachemire. Elle
+<p>Terral arrivait, à l'heure dite, dans la vie de Cachemire. Elle
s'ennuyait. M. de Bruand lui offrait un luxe trop uniforme; il y avait
-un nuage dans son bonheur. Ce n'était pas cela, c'était une autre vie,
-plus heurtée, qu'elle avait désirée, qu'elle rêvait, au bord de l'eau,
-là-bas, dans ses songeries malsaines, que berçaient les frissons des
-peupliers. Joseph Guérin, les cabotins de Montparnasse, M. de Bruand,
-les rencontres de coulisses, c'était bien, mais il n'y avait point là
-encore l'homme fait pour elle, <i>son maître</i>. M. de Bruand était trop
-poli, Joseph avait été trop aimant. Elle rêvait d'être battue. Elle se
-jeta à la tête de Fernand. Avant même qu'il fût son amant, il la
-dominait, la pliait à ses volontés. C'était bien ce qu'il avait espéré.
-Une fois à lui, elle se sentit heureuse, elle voulut l'être tout-à-fait,
-briser sa chaîne, laisser là M. de Bruand, laisser le théâtre, aller
-vivre de pain et d'&oelig;ufs à la coque quelque part, dans un
-grenier.&mdash;Allons donc, fit Terral. Il la voulait en évidence, aimée,
-enviée. Ce n'était pas une maîtresse pour lui, mais un instrument. Il
-n'avait jamais aimé, n'aimerait jamais. «&mdash;La mansarde, le grenier de
-Béranger, dit-il: Tu es folle!» C'était ce grenier qu'il voulait
-fuir,&mdash;«Non, tu resteras avec M. de Bruand. Que m'importe? Je sais que
+un nuage dans son bonheur. Ce n'était pas cela, c'était une autre vie,
+plus heurtée, qu'elle avait désirée, qu'elle rêvait, au bord de l'eau,
+là-bas, dans ses songeries malsaines, que berçaient les frissons des
+peupliers. Joseph Guérin, les cabotins de Montparnasse, M. de Bruand,
+les rencontres de coulisses, c'était bien, mais il n'y avait point là
+encore l'homme fait pour elle, <i>son maître</i>. M. de Bruand était trop
+poli, Joseph avait été trop aimant. Elle rêvait d'être battue. Elle se
+jeta à la tête de Fernand. Avant même qu'il fût son amant, il la
+dominait, la pliait à ses volontés. C'était bien ce qu'il avait espéré.
+Une fois à lui, elle se sentit heureuse, elle voulut l'être tout-à-fait,
+briser sa chaîne, laisser là M. de Bruand, laisser le théâtre, aller
+vivre de pain et d'&oelig;ufs à la coque quelque part, dans un
+grenier.&mdash;Allons donc, fit Terral. Il la voulait en évidence, aimée,
+enviée. Ce n'était pas une maîtresse pour lui, mais un instrument. Il
+n'avait jamais aimé, n'aimerait jamais. «&mdash;La mansarde, le grenier de
+Béranger, dit-il: Tu es folle!» C'était ce grenier qu'il voulait
+fuir,&mdash;«Non, tu resteras avec M. de Bruand. Que m'importe? Je sais que
tu m'aimes, cela me suffit. <ins title='original: Dailleurs'>D'ailleurs</ins> tu es chez toi, il te laisse
-libre. Laisse-moi faire mon &oelig;uvre, j'ai le levier. Le pavé cédera!&mdash;»</p>
+libre. Laisse-moi faire mon &oelig;uvre, j'ai le levier. Le pavé cédera!&mdash;»</p>
<p>&mdash;Tiens, tu es un ange, toi, disait Cachemire qui ne comprenait pas.</p>
-<p>Elle était satisfaite, elle vivait. C'était, du matin au soir, un
+<p>Elle était satisfaite, elle vivait. C'était, du matin au soir, un
mouvement, une correspondance, des petits mots, des lettres de Fernand
qu'elle recevait, qu'elle embrassait, qu'elle portait sur elle, qu'elle
relisait. Ils couraient ensemble dans des fiacres, Terral baissant les
-stores pour qu'on ne le vît pas, car ce n'était pas l'heure, il fallait
+stores pour qu'on ne le vît pas, car ce n'était pas l'heure, il fallait
attendre, il s'afficherait quand il faudrait.&mdash;Tu as donc honte de moi?
-disait-elle en l'embrassant. C'était des bavardages sans fin. On allait
-dans les coins de Paris où le <i>tout Paris</i> ne va pas, dans les théâtres
-de banlieue, à Saint-Denis, au Jardin des Plantes. Cachemire s'excusait
-comme elle pouvait auprès de M. de Bruand, mentait comme un diplomate
+disait-elle en l'embrassant. C'était des bavardages sans fin. On allait
+dans les coins de Paris où le <i>tout Paris</i> ne va pas, dans les théâtres
+de banlieue, à Saint-Denis, au Jardin des Plantes. Cachemire s'excusait
+comme elle pouvait auprès de M. de Bruand, mentait comme un diplomate
pour expliquer ses absences, et retrouvait tous les fils de sa toile
-avec une adresse qui tenait du prodige. Et quelle joie de s'échapper de
+avec une adresse qui tenait du prodige. Et quelle joie de s'échapper de
ce boudoir qu'elle avait voulu et qui lui pesait, d'aller manger du pain
de seigle quelque part, grignoter des goujons, redescendre, se
-rapprocher du ruisseau. Ces écoles buissonnières étaient rares. On
-pouvait être découvert. Terral se savait mieux caché à Paris que partout
-ailleurs, et il le cachait, cet amour, comme un adultère. L'amour volé!
-Je crois justement qu'il a sa punition, à Paris, dans ceci, que, pour se
-satisfaire, il lui faut courir les hôtels, se blottir dans les fiacres,
+rapprocher du ruisseau. Ces écoles buissonnières étaient rares. On
+pouvait être découvert. Terral se savait mieux caché à Paris que partout
+ailleurs, et il le cachait, cet amour, comme un adultère. L'amour volé!
+Je crois justement qu'il a sa punition, à Paris, dans ceci, que, pour se
+satisfaire, il lui faut courir les hôtels, se blottir dans les fiacres,
se dissimuler vulgairement, se faire bas. Les promenades au grand
-soleil, les journées où l'on part le matin, joyeux, et d'où l'on revient
-le soir, baigné d'air, lui sont interdites. Il cherchait les bois: il a
+soleil, les journées où l'on part le matin, joyeux, et d'où l'on revient
+le soir, baigné d'air, lui sont interdites. Il cherchait les bois: il a
les ruelles!</p>
<h2>V</h2>
-<p>La fuite de Suzanne avait porté un coup terrible au père Labarbade. Il
-n'avait plus le c&oelig;ur à l'ouvrage, vieillissait et chaque jour
-devenait plus sombre. On le voyait bien, à Samoreau. Les commères en
+<p>La fuite de Suzanne avait porté un coup terrible au père Labarbade. Il
+n'avait plus le c&oelig;ur à l'ouvrage, vieillissait et chaque jour
+devenait plus sombre. On le voyait bien, à Samoreau. Les commères en
caquetaient sur le pas de leurs portes. Les amis de l'aubergiste lui
disaient de <i>faire attention</i>, qu'on doit se soigner si l'on veut ne pas
tomber malade, et qu'il faut parfois secouer le chagrin pour qu'il
-s'envole. A tout cela, Labarbade répondait par des haussements
-d'épaule, allait s'asseoir sur le banc, devant l'auberge, et regardait
+s'envole. A tout cela, Labarbade répondait par des haussements
+d'épaule, allait s'asseoir sur le banc, devant l'auberge, et regardait
couler la Marne, comme un homme qui a envie de se noyer.</p>
<p>Sa femme lui disait quelquefois:</p>
-<p>&mdash;Tu deviens maussade, sais-tu, et tes pratiques déserteront l'auberge
-si tu continues à leur présenter ce visage de mauvaise humeur.</p>
+<p>&mdash;Tu deviens maussade, sais-tu, et tes pratiques déserteront l'auberge
+si tu continues à leur présenter ce visage de mauvaise humeur.</p>
<p>&mdash;A leur aise, disait-il.</p>
@@ -3116,67 +3075,67 @@ petit?</p>
<p>Et Labarbade avait alors un amer sourire.</p>
<p>&mdash;Ah! parlons-en du petit!... Je m'en moque pas mal. Il a des bras, il
-travaillera. J'ai bûché dur, moi, il me semble. A chacun son tour. Se
-sacrifier pour ses enfants, à présent? Une bêtise.</p>
+travaillera. J'ai bûché dur, moi, il me semble. A chacun son tour. Se
+sacrifier pour ses enfants, à présent? Une bêtise.</p>
<p>La plupart du temps, madame Labarbade regardait alors son mari, et le
bravant du regard et du geste:</p>
-<p>&mdash;Est-ce la faute d'Adolphe, disait-elle, si ta fille est allée faire à
+<p>&mdash;Est-ce la faute d'Adolphe, disait-elle, si ta fille est allée faire à
Paris les cent dix-neuf coups? Pauvre petit amour. Il faut bien que sa
-mère l'aime, puisque tu le détestes...</p>
+mère l'aime, puisque tu le détestes...</p>
<p>&mdash;Moi?</p>
<p>Et bien souvent encore, Labarbade quittait la place, sortait par la
porte de la cuisine, allait s'asseoir dans le jardin, sous le grand
-cerisier où, toute petite, il avait fait jouer Suzanne, et quand il se
+cerisier où, toute petite, il avait fait jouer Suzanne, et quand il se
sentait bien seul, il pleurait.</p>
-<p>Madame Labarbade le voyait, un matin, pâle, les yeux rouges, très-agité,
-qui marchait dans la maison, comme un automate, au hasard. Il était venu
-des peintres de Barbison qui avaient commandé un repas, de la friture,
-des côtelettes, et qui attendaient, dans la salle, en chantant.</p>
+<p>Madame Labarbade le voyait, un matin, pâle, les yeux rouges, très-agité,
+qui marchait dans la maison, comme un automate, au hasard. Il était venu
+des peintres de Barbison qui avaient commandé un repas, de la friture,
+des côtelettes, et qui attendaient, dans la salle, en chantant.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! dit-elle, t'occupes-tu du déjeuner? On réclame. Ils
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle, t'occupes-tu du déjeuner? On réclame. Ils
appellent.</p>
-<p>&mdash;Le déjeuner? fit Labarbade machinalement. C'est vrai, ils ont commandé
-un déjeuner. Où est le poisson?</p>
+<p>&mdash;Le déjeuner? fit Labarbade machinalement. C'est vrai, ils ont commandé
+un déjeuner. Où est le poisson?</p>
<p>&mdash;Dans le bateau; veux-tu que j'aille le chercher?</p>
<p>&mdash;Quel bateau? dit-il.</p>
-<p>Madame Labarbade le regarda d'un air effrayé.</p>
+<p>Madame Labarbade le regarda d'un air effrayé.</p>
-<p>&mdash;Ah çà! qu'as-tu donc, dit-elle... Tu deviens fou?</p>
+<p>&mdash;Ah çà! qu'as-tu donc, dit-elle... Tu deviens fou?</p>
-<p>&mdash;Le diable m'emporte, ma tête se perd... Ils crient, ces gens-là à
-présent?</p>
+<p>&mdash;Le diable m'emporte, ma tête se perd... Ils crient, ces gens-là à
+présent?</p>
-<p>On entendait chanter, à tue-tête, le grand morceau du <i>Nouveau</i>, paroles
-et musique célèbres dans les ateliers:</p>
+<p>On entendait chanter, à tue-tête, le grand morceau du <i>Nouveau</i>, paroles
+et musique célèbres dans les ateliers:</p>
<div class="poem">
<div class="stanza">
-<span class="i0">Voici les apprêts du supplice<br /></span>
+<span class="i0">Voici les apprêts du supplice<br /></span>
<span class="i0"><i>Nouveau</i>, tu vas mourir!<br /></span>
-<span class="i0">Ton père et toute sa famille<br /></span>
+<span class="i0">Ton père et toute sa famille<br /></span>
<span class="i0">Versent sur toi des larmes de sang!<br /></span>
<span class="i4">Une, deux, trois!<br /></span>
</div></div>
<p>&mdash;Voyons, dit madame Labarbade, veux-tu les servir, oui ou non?</p>
-<p>&mdash;A quoi bon? fit-il. Je suis fatigué. Je suis malade.</p>
+<p>&mdash;A quoi bon? fit-il. Je suis fatigué. Je suis malade.</p>
<p>&mdash;Malade?</p>
-<p>&mdash;Je ne me tiens plus. Tu ne vois donc pas que j'ai la fièvre? Qu'ils
+<p>&mdash;Je ne me tiens plus. Tu ne vois donc pas que j'ai la fièvre? Qu'ils
s'en aillent!</p>
-<p>Dans la salle à manger, les couteaux accompagnaient sur les verres la
+<p>Dans la salle à manger, les couteaux accompagnaient sur les verres la
vieille complainte de Barbison:</p>
<div class="poem">
@@ -3185,297 +3144,297 @@ vieille complainte de Barbison:</p>
<span class="i0">Ont des barbes de bison!<br /></span>
</div></div>
-<p>&mdash;Décidément, tu veux perdre ton auberge, tiens! dit madame Labarbade.</p>
+<p>&mdash;Décidément, tu veux perdre ton auberge, tiens! dit madame Labarbade.</p>
<p>La porte de la cuisine s'ouvrit et un jeune homme aux cheveux roux
-s'écria:</p>
+s'écria:</p>
-<p>&mdash;Quand vous serez satisfait de notre <i>pose</i>, père Labarbade, nous vous
-saurons gré d'apporter le goujon?</p>
+<p>&mdash;Quand vous serez satisfait de notre <i>pose</i>, père Labarbade, nous vous
+saurons gré d'apporter le goujon?</p>
<p>&mdash;Il n'y a pas de poisson ici, dit Labarbade brusquement.</p>
<p>&mdash;Comment?</p>
-<p>&mdash;Inutile d'attendre. Vous ne déjeuneriez pas.</p>
+<p>&mdash;Inutile d'attendre. Vous ne déjeuneriez pas.</p>
<p>&mdash;Vous dites?</p>
<p>&mdash;Allez au pont de Valvins, on vous servira.</p>
-<p>&mdash;Ah çà! dit le jeune homme, mais c'est insensé, cela!</p>
+<p>&mdash;Ah çà! dit le jeune homme, mais c'est insensé, cela!</p>
<p>&mdash;Vous ne voyez donc pas qu'il est fou, dit madame Labarbade. Je vais
vous servir, moi!</p>
-<p>Elle mit bravement la main à la pâte et quand ils furent partis, elle
-s'approcha de Labarbade, courbé en deux sur une chaise.</p>
+<p>Elle mit bravement la main à la pâte et quand ils furent partis, elle
+s'approcha de Labarbade, courbé en deux sur une chaise.</p>
<p>&mdash;Quand on est malade, dit-elle, on se couche. Je ferai bien aller les
fourneaux sans toi, tu sais. Je n'ai pas peur de me salir les mains,
-après tout. Nous avons Adolphe à élever, et je veux qu'il ait de quoi
-s'établir à sa majorité.</p>
+après tout. Nous avons Adolphe à élever, et je veux qu'il ait de quoi
+s'établir à sa majorité.</p>
<p>&mdash;Nous ne sommes pas des mendiants, dit Labarbade.</p>
<p>&mdash;Il ne manquerait plus que cela. Mais si tu peux doubler les quatre
-sous que nous avons, pourquoi ne pas le faire? Tu étais plus courageux
+sous que nous avons, pourquoi ne pas le faire? Tu étais plus courageux
que cela quand tu travaillais pour mademoiselle ta fille!</p>
-<p>&mdash;Ah! pour Dieu, s'écria brusquement Labarbade, ne parle pas de ma
+<p>&mdash;Ah! pour Dieu, s'écria brusquement Labarbade, ne parle pas de ma
fille!</p>
-<p>&mdash;Et pourquoi? dit-elle. Elle est donc sacrée à présent, mademoiselle
+<p>&mdash;Et pourquoi? dit-elle. Elle est donc sacrée à présent, mademoiselle
Cachemire!</p>
<p>&mdash;Cachemire! dit-il en se levant. Pourquoi l'appelles-tu Cachemire? Tu
-es une mauvaise femme! Je te défends de l'appeler Cachemire. Ce n'est
+es une mauvaise femme! Je te défends de l'appeler Cachemire. Ce n'est
pas son nom, n'est-ce pas? Je sais bien, je sais bien. Tu ne l'as jamais
-aimée. Était-elle assez malheureuse ici! C'est peut-être toi qui es
-cause... Et moi, bête brute, qui la battais... Donne-moi de l'eau,
-ajouta-t-il en retombant assis... Oh! ma tête!... Quand je te dis de me
+aimée. Était-elle assez malheureuse ici! C'est peut-être toi qui es
+cause... Et moi, bête brute, qui la battais... Donne-moi de l'eau,
+ajouta-t-il en retombant assis... Oh! ma tête!... Quand je te dis de me
donner de l'eau!</p>
-<p>Madame Labarbade haussa les épaules, remplit un bol à la fontaine et
-l'apporta à Labarbade, qui y trempa son mouchoir.</p>
+<p>Madame Labarbade haussa les épaules, remplit un bol à la fontaine et
+l'apporta à Labarbade, qui y trempa son mouchoir.</p>
-<p>Il se rafraîchissait le front, les tempes, les lèvres qui le brûlaient.
+<p>Il se rafraîchissait le front, les tempes, les lèvres qui le brûlaient.
Ses yeux semblaient de feu. Il regardait avec une expression souffrante
et fixe.</p>
-<p>Il voulut se lever encore, ses jambes plièrent.</p>
+<p>Il voulut se lever encore, ses jambes plièrent.</p>
<p>&mdash;Mais qu'est-ce que j'ai donc? dit-il.</p>
<p>&mdash;Eh! parbleu, fit-elle. Tu as que tu t'emportes pour une ingrate qui ne
se moque pas mal de toi et de nous, et que tu vas te donner la migraine!</p>
-<p>&mdash;Qui t'a dit qu'elle ne pensait pas à moi? Je l'ai maudite, c'est comme
-si je l'avais chassée. Elle n'ose plus revenir. Elle m'aime encore.
-J'irai à Paris, j'irai. Je la verrai. A quelle heure part le train?...
-Il faut une demi-heure d'ici à Fontainebleau. Je serai ce soir à Paris.
-Où est mon chapeau?... Je ne peux pas avoir mon chapeau à présent? Tu me
-regardes là comme une oie. Je suis bien libre d'aller embrasser Suzanne,
-n'est-ce pas?... A moins qu'elle ne me fasse mettre à la porte. C'est
+<p>&mdash;Qui t'a dit qu'elle ne pensait pas à moi? Je l'ai maudite, c'est comme
+si je l'avais chassée. Elle n'ose plus revenir. Elle m'aime encore.
+J'irai à Paris, j'irai. Je la verrai. A quelle heure part le train?...
+Il faut une demi-heure d'ici à Fontainebleau. Je serai ce soir à Paris.
+Où est mon chapeau?... Je ne peux pas avoir mon chapeau à présent? Tu me
+regardes là comme une oie. Je suis bien libre d'aller embrasser Suzanne,
+n'est-ce pas?... A moins qu'elle ne me fasse mettre à la porte. C'est
possible. Tout est possible. Elle a des chevaux, des robes de soie. Je
-te les déchirerai, ses robes! Tu dis?... Je te demande ce que tu dis?</p>
+te les déchirerai, ses robes! Tu dis?... Je te demande ce que tu dis?</p>
-<p>&mdash;Rien, fit madame Labarbade, qui commençait à avoir peur.</p>
+<p>&mdash;Rien, fit madame Labarbade, qui commençait à avoir peur.</p>
-<p>&mdash;J'étouffe, continuait-il... Un bain de pieds... Ça ferait descendre le
+<p>&mdash;J'étouffe, continuait-il... Un bain de pieds... Ça ferait descendre le
sang... Je serais mieux. Oh! je suis malade, je le sens bien. Il me
-semble qu'on me scie la tête... Je veux me coucher!</p>
+semble qu'on me scie la tête... Je veux me coucher!</p>
<p>&mdash;Et s'il vient du monde encore?</p>
-<p>Labarbade éclata de rire.</p>
+<p>Labarbade éclata de rire.</p>
-<p>&mdash;A la porte, le monde, à la porte!</p>
+<p>&mdash;A la porte, le monde, à la porte!</p>
-<p>Madame Labarbade fut effrayée de ce rire nerveux, Elle courut chez le
-médecin,&mdash;qui, en arrivant, trouva Labarbade couché, lui tâta le pouls,
-l'interrogea et partit, hochant la tête, disant à madame Labarbade:</p>
+<p>Madame Labarbade fut effrayée de ce rire nerveux, Elle courut chez le
+médecin,&mdash;qui, en arrivant, trouva Labarbade couché, lui tâta le pouls,
+l'interrogea et partit, hochant la tête, disant à madame Labarbade:</p>
<p>&mdash;C'est fort grave. Attaque foudroyante. Il y a longtemps que couvait
-fort l'encéphalagie hématogène. Votre mari est tombé comme frappé par un
+fort l'encéphalagie hématogène. Votre mari est tombé comme frappé par un
coup de feu.</p>
<p>&mdash;Mais qu'est-ce donc? Il est fou?</p>
-<p>&mdash;C'est la fièvre chaude. Je le saignerai tout à l'heure. Je vais
-chercher ma trousse. En attendant, de la glace autour de la tête.</p>
+<p>&mdash;C'est la fièvre chaude. Je le saignerai tout à l'heure. Je vais
+chercher ma trousse. En attendant, de la glace autour de la tête.</p>
-<p>&mdash;La fièvre chaude! dit madame Labarbade.</p>
+<p>&mdash;La fièvre chaude! dit madame Labarbade.</p>
-<p>Et cette fois elle fut atterrée.</p>
+<p>Et cette fois elle fut atterrée.</p>
-<p>Le délire gagnait déjà Labarbade. Il se remuait dans son lit par
-brusques soubresauts. Tantôt il se tenait sur son séant, roulant des
-yeux hagards, tantôt il se couchait de tout son long, cherchant dans ses
-draps un peu de fraîcheur. Il n'entendait et ne voyait rien, ne
-comprenait plus. Toutes ses souffrances refoulées, ses amertumes, ses
-douleurs lui venaient aux lèvres. Il appelait sa fille et la repoussait,
+<p>Le délire gagnait déjà Labarbade. Il se remuait dans son lit par
+brusques soubresauts. Tantôt il se tenait sur son séant, roulant des
+yeux hagards, tantôt il se couchait de tout son long, cherchant dans ses
+draps un peu de fraîcheur. Il n'entendait et ne voyait rien, ne
+comprenait plus. Toutes ses souffrances refoulées, ses amertumes, ses
+douleurs lui venaient aux lèvres. Il appelait sa fille et la repoussait,
il la maudissait, voulait l'embrasser et parlait de la tuer. Il criait,
-râlait et pleurait. Ses mains désignaient parfois quelque chose ou
-quelqu'un dans le vide; elles s'étendaient, pleines de caresses, puis,
-tout d'un coup presque au même instant, se roidissaient et se
-crispaient, chargées de menaces. Le visage était ravagé, déjà presque
-méconnaissable. Madame Labarbade tremblait. Elle était toute seule dans
+râlait et pleurait. Ses mains désignaient parfois quelque chose ou
+quelqu'un dans le vide; elles s'étendaient, pleines de caresses, puis,
+tout d'un coup presque au même instant, se roidissaient et se
+crispaient, chargées de menaces. Le visage était ravagé, déjà presque
+méconnaissable. Madame Labarbade tremblait. Elle était toute seule dans
cette auberge avec le mourant, qu'elle prenait pour un fou. Elle se
-sentit saisie de terreur, et, laissant le malade là, elle voulut
-s'enfuir, aller chercher Adolphe à la pension, une voisine,
+sentit saisie de terreur, et, laissant le malade là, elle voulut
+s'enfuir, aller chercher Adolphe à la pension, une voisine,
quelqu'un... Comme elle ouvrait la porte, le docteur rentrait. Il
-voulait saigner Labarbade. Mais il se débattit et lutta; il fallut
-appeler des maçons qui travaillaient à côté pour maintenir le pauvre
-homme en délire. Ensuite, madame Labarbade leur versa la goutte.</p>
+voulait saigner Labarbade. Mais il se débattit et lutta; il fallut
+appeler des maçons qui travaillaient à côté pour maintenir le pauvre
+homme en délire. Ensuite, madame Labarbade leur versa la goutte.</p>
-<p>Cette saignée fit du bien à Labarbade; elle l'affaiblit. Il put
+<p>Cette saignée fit du bien à Labarbade; elle l'affaiblit. Il put
s'assoupir et dormit jusqu'au soir.</p>
-<p>&mdash;Je reviendrai, dit le docteur, demain matin. J'espère que la nuit sera
+<p>&mdash;Je reviendrai, dit le docteur, demain matin. J'espère que la nuit sera
tranquille.</p>
-<p>Vers neuf heures, Madame Labarbade veillait auprès de son mari, à la
+<p>Vers neuf heures, Madame Labarbade veillait auprès de son mari, à la
chandelle, en compagnie d'une vieille femme de Samoreau, qui se vantait
-de connaître des <i>simples</i> pour les guérisons.&mdash;Labarbade s'éveilla. Il
-se redressa brusquement, regarda la lumière avec deux yeux fixes, et
+de connaître des <i>simples</i> pour les guérisons.&mdash;Labarbade s'éveilla. Il
+se redressa brusquement, regarda la lumière avec deux yeux fixes, et
dit, d'une voix creuse et brusque:</p>
-<p>&mdash;Qui est là?</p>
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
<p>&mdash;Moi! dit madame Labarbade.</p>
-<p>&mdash;Qui, vous?... Suzanne! Où est Suzanne? L'avez-vous vue? C'est elle que
-je cherche. Pourquoi m'a-t-on attaché dans ce lit? Est-ce que je suis un
-coquin, moi? Qu'est-ce que j'ai fait? Où est-elle?</p>
+<p>&mdash;Qui, vous?... Suzanne! Où est Suzanne? L'avez-vous vue? C'est elle que
+je cherche. Pourquoi m'a-t-on attaché dans ce lit? Est-ce que je suis un
+coquin, moi? Qu'est-ce que j'ai fait? Où est-elle?</p>
-<p>Les deux femmes se regardèrent. C'était le délire qui continuait.
+<p>Les deux femmes se regardèrent. C'était le délire qui continuait.
Labarbade rejeta loin de lui sa couverture et sortit du lit. Ses pieds
-brûlants s'appuyaient sur le carrelage de la chambre. Il marchait,
-gesticulant, devant ces femmes effarées qui tremblaient de terreur.</p>
+brûlants s'appuyaient sur le carrelage de la chambre. Il marchait,
+gesticulant, devant ces femmes effarées qui tremblaient de terreur.</p>
-<p>&mdash;Je la leur enlèverai, parbleu, ma fille! Ils me la rendront. Adolphe!
-qui a parlé d'Adolphe? Ah! les enfants! Des ingrats... des ingrats...
-J'espère que je l'aimais, celle-là! Plus que le petit, tu as dit? Oui,
-eh bien, après?... Il se moque pas mal de moi, lui... J'ai faim... A
+<p>&mdash;Je la leur enlèverai, parbleu, ma fille! Ils me la rendront. Adolphe!
+qui a parlé d'Adolphe? Ah! les enfants! Des ingrats... des ingrats...
+J'espère que je l'aimais, celle-là! Plus que le petit, tu as dit? Oui,
+eh bien, après?... Il se moque pas mal de moi, lui... J'ai faim... A
manger! Je veux manger, sacrebleu!... Certainement, je la reverrai,
-Suzanne! Ah! qu'il fait chaud!... Anaïs!</p>
+Suzanne! Ah! qu'il fait chaud!... Anaïs!</p>
-<p>&mdash;Quoi? dit madame Labarbade toute surprise de ce nom ainsi jeté dans ce
-chaos et qui était le sien.</p>
+<p>&mdash;Quoi? dit madame Labarbade toute surprise de ce nom ainsi jeté dans ce
+chaos et qui était le sien.</p>
-<p>&mdash;Je t'avais dit de me donner mes habits d'été. Tu ne l'as pas fait...
-Je sais, si je pouvais étouffer, cela t'irait... N'aie pas peur, tout te
-reviendra, tout. Nos pauvres rentes sont à ton nom. Mais, vois-tu, ce
-n'est pas une raison; il fallait me donner mes habits d'été!</p>
+<p>&mdash;Je t'avais dit de me donner mes habits d'été. Tu ne l'as pas fait...
+Je sais, si je pouvais étouffer, cela t'irait... N'aie pas peur, tout te
+reviendra, tout. Nos pauvres rentes sont à ton nom. Mais, vois-tu, ce
+n'est pas une raison; il fallait me donner mes habits d'été!</p>
-<p>&mdash;Oh! dit madame Labarbade effrayée, ne le croyez pas, madame Germain...
+<p>&mdash;Oh! dit madame Labarbade effrayée, ne le croyez pas, madame Germain...
Il est fou!...</p>
<p>&mdash;Voulez-vous que je lui fasse une tisanne? dit madame Germain.</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
-<p>La bonne femme tira des herbes de sa poche, les jeta dans une cafetière
-et y versa de l'eau mélangée de vin blanc, puis elle mit la cafetière
+<p>La bonne femme tira des herbes de sa poche, les jeta dans une cafetière
+et y versa de l'eau mélangée de vin blanc, puis elle mit la cafetière
sur le feu.</p>
<p>&mdash;Et vous croyez?</p>
<p>&mdash;Vous verrez.</p>
-<p>Labarbade, épuisé, s'était rejeté instinctivement sur son lit. Ses
+<p>Labarbade, épuisé, s'était rejeté instinctivement sur son lit. Ses
cheveux, presque blancs, roulaient, pleins de sueur, sur l'oreiller. Sa
-poitrine, découverte par l'ouverture de la chemise, se soulevait par
+poitrine, découverte par l'ouverture de la chemise, se soulevait par
brusques secousses, et la gorge se contractait sous des pressions
-douloureuses. Ses yeux, fiévreux, élargis, égarés, regardaient le
+douloureuses. Ses yeux, fiévreux, élargis, égarés, regardaient le
plafond. Il ne jetait plus que des mots sans suite, des soupirs:</p>
<p>&mdash;Ah! mon Dieu!... Suzanne!... Maudite la mort!</p>
-<p>Lorsque la mixture de madame Germain fut prête, on essaya de la faire
+<p>Lorsque la mixture de madame Germain fut prête, on essaya de la faire
prendre au malade. Mais il saisit la tasse qu'on lui tendait, et la
brisa contre la muraille.</p>
<p>&mdash;Du poison! dit-il, du poison!</p>
-<p>Madame Labarbade devint rouge, puis verte de colère.</p>
+<p>Madame Labarbade devint rouge, puis verte de colère.</p>
-<p>&mdash;Ah! s'écria-t-elle, c'est trop à la fin. Je ne suis pas ta fille,
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-elle, c'est trop à la fin. Je ne suis pas ta fille,
moi!...</p>
-<p>Elle sortit et laissa Labarbade délirer toute la nuit. Madame Germain,
-profondément vexée du peu de succès de sa <i>panacée</i>, s'était retirée
-aussi. Le malade était seul dans sa chambre, éclairée par une veilleuse.
-Il criait, il menaçait, il geignait; il parlait à des êtres invisibles.
-La fièvre l'envahissait de plus en plus, et l'étreignait à présent tout
+<p>Elle sortit et laissa Labarbade délirer toute la nuit. Madame Germain,
+profondément vexée du peu de succès de sa <i>panacée</i>, s'était retirée
+aussi. Le malade était seul dans sa chambre, éclairée par une veilleuse.
+Il criait, il menaçait, il geignait; il parlait à des êtres invisibles.
+La fièvre l'envahissait de plus en plus, et l'étreignait à présent tout
entier. Quelquefois il riait d'un rire strident, et terrifiait madame
-Labarbade, qui l'entendait, assise sur une chaise, dans la pièce du bas.</p>
+Labarbade, qui l'entendait, assise sur une chaise, dans la pièce du bas.</p>
<p>Elle n'osait plus bouger. Il lui semblait que ces cris et cette fureur
-s'adressaient à elle. Elle eût tremblé que, passant la nuit au chevet de
-Labarbade, il ne se jetât sur elle comme un insensé. Elle restait donc
-là, devant le feu, écoutant ces plaintes et ces exclamations qui
-déchiraient la nuit et la faisaient tressaillir comme autant de
-secousses électriques. Les ombres des meubles qui dansaient, mises en
+s'adressaient à elle. Elle eût tremblé que, passant la nuit au chevet de
+Labarbade, il ne se jetât sur elle comme un insensé. Elle restait donc
+là, devant le feu, écoutant ces plaintes et ces exclamations qui
+déchiraient la nuit et la faisaient tressaillir comme autant de
+secousses électriques. Les ombres des meubles qui dansaient, mises en
mouvement par la flamme remuante du foyer, l'effrayaient encore
-davantage. Elle se levait parfois, soulevait les rideaux de la fenêtre
+davantage. Elle se levait parfois, soulevait les rideaux de la fenêtre
et regardait, dans la campagne, si le jour ne venait pas.</p>
-<p>Les étoiles brillaient sur le ciel clair, et se reflétaient dans l'eau
-calme; les silhouettes des maisons se détachaient nettement sur l'autre
-rive. C'était la nuit.</p>
+<p>Les étoiles brillaient sur le ciel clair, et se reflétaient dans l'eau
+calme; les silhouettes des maisons se détachaient nettement sur l'autre
+rive. C'était la nuit.</p>
-<p>Madame Labarbade revenait à sa chaise, s'asseyait, poussait un soupir et
+<p>Madame Labarbade revenait à sa chaise, s'asseyait, poussait un soupir et
songeait.</p>
-<p>Elle songeait à cette Cachemire que Labarbade aimait encore, et au petit
-Adolphe, à son fils, qui dormait, à cette heure, dans son lit de fer, à
+<p>Elle songeait à cette Cachemire que Labarbade aimait encore, et au petit
+Adolphe, à son fils, qui dormait, à cette heure, dans son lit de fer, à
la pension Desvignes, de Fontainebleau. Elle savait que Suzanne avait
-fait fortune à Paris et trouvé la pie au nid dans les quartiers neufs.
-Elle avait lu les journaux; elle y avait vu, signalés l'un après
-l'autre, les succès de Cachemire.</p>
+fait fortune à Paris et trouvé la pie au nid dans les quartiers neufs.
+Elle avait lu les journaux; elle y avait vu, signalés l'un après
+l'autre, les succès de Cachemire.</p>
<p>Son imagination grandissait ces petits faits divers de la chronique et
-en faisait des événements. Elle pensait que Cachemire devait être riche,
-et bien souvent déjà elle avait regretté, comme elle disait, de l'avoir
-<i>tarabustée</i>. Elle se disait cela à elle-même. D'ailleurs, elle haïssait
-toujours autant Suzanne,&mdash;davantage peut-être&mdash;depuis qu'elle était
-devenue Cachemire. Elle se reprochait seulement de s'être fait une
-ennemie de cette enfant, qui maintenant pouvait être une puissante
-alliée.</p>
+en faisait des événements. Elle pensait que Cachemire devait être riche,
+et bien souvent déjà elle avait regretté, comme elle disait, de l'avoir
+<i>tarabustée</i>. Elle se disait cela à elle-même. D'ailleurs, elle haïssait
+toujours autant Suzanne,&mdash;davantage peut-être&mdash;depuis qu'elle était
+devenue Cachemire. Elle se reprochait seulement de s'être fait une
+ennemie de cette enfant, qui maintenant pouvait être une puissante
+alliée.</p>
<p>&mdash;Car elle doit m'en vouloir, se disait-elle. Quel dommage! Quel appui
-Adolphe eût trouvé chez elle! Ah! si j'osais... Non. Assurément elle
-m'en veut encore. Puis elle se disait qu'après tout Suzanne était
-faible, capable d'une violence et d'un coup de tête, incapable d'une
-longue rancune et d'une haine profonde. Elle se répétait que la s&oelig;ur
-pouvait, si elle voulait, assurer l'avenir du frère, et souriant alors,
-elle bâtissait d'ambitieux châteaux en Espagne...</p>
-
-<p>Le matin venait. La lumière blafarde entrait dans la salle où madame
-Labarbade avait passé la nuit. Là-haut, dans la chambre du malade, plus
-de cris, plus rien. Le feu s'éteignait. Frissonnante, madame Labarbade
-se leva, et monta l'escalier en bâillant.</p>
-
-<p>A la porte de la chambre de Labarbade, elle s'arrêta, tendit l'oreille
-et écouta. Point de bruit. Elle tourna la clef, entra brusquement et
+Adolphe eût trouvé chez elle! Ah! si j'osais... Non. Assurément elle
+m'en veut encore. Puis elle se disait qu'après tout Suzanne était
+faible, capable d'une violence et d'un coup de tête, incapable d'une
+longue rancune et d'une haine profonde. Elle se répétait que la s&oelig;ur
+pouvait, si elle voulait, assurer l'avenir du frère, et souriant alors,
+elle bâtissait d'ambitieux châteaux en Espagne...</p>
+
+<p>Le matin venait. La lumière blafarde entrait dans la salle où madame
+Labarbade avait passé la nuit. Là-haut, dans la chambre du malade, plus
+de cris, plus rien. Le feu s'éteignait. Frissonnante, madame Labarbade
+se leva, et monta l'escalier en bâillant.</p>
+
+<p>A la porte de la chambre de Labarbade, elle s'arrêta, tendit l'oreille
+et écouta. Point de bruit. Elle tourna la clef, entra brusquement et
regarda le lit.</p>
-<p>Personne. Au même instant, en une seconde, elle aperçut, dans un coin de
-la chambre, couché roide, les jambes croisées, les bras étendus, la face
-contre le carreau, Labarbade, les pieds encore enveloppés, et comme
-empêtrés dans la couverture, qui, retenue aux tringles des rideaux,
-n'<ins title='original: avaient'>avait</ins> pas suivi tout entière le corps. Il s'était, en voulant
-s'élancer hors de son lit sans doute, ouvert le crâne à la tempe droite,
-contre le marbre de la commode, et déjà le froid de la mort était venu.
-Madame Labarbade poussa un grand cri en touchant ces membres glacés.</p>
+<p>Personne. Au même instant, en une seconde, elle aperçut, dans un coin de
+la chambre, couché roide, les jambes croisées, les bras étendus, la face
+contre le carreau, Labarbade, les pieds encore enveloppés, et comme
+empêtrés dans la couverture, qui, retenue aux tringles des rideaux,
+n'<ins title='original: avaient'>avait</ins> pas suivi tout entière le corps. Il s'était, en voulant
+s'élancer hors de son lit sans doute, ouvert le crâne à la tempe droite,
+contre le marbre de la commode, et déjà le froid de la mort était venu.
+Madame Labarbade poussa un grand cri en touchant ces membres glacés.</p>
-<p>Le médecin, qui arriva bientôt, déclara que le décès remontait à trois
+<p>Le médecin, qui arriva bientôt, déclara que le décès remontait à trois
ou quatre heures.</p>
-<p>&mdash;Madame, ajouta-t-il un peu sévèrement, on ne laisse jamais seuls des
-malades attaqués de fièvre chaude.</p>
+<p>&mdash;Madame, ajouta-t-il un peu sévèrement, on ne laisse jamais seuls des
+malades attaqués de fièvre chaude.</p>
-<p>Il hocha la tête et ajouta:</p>
+<p>Il hocha la tête et ajouta:</p>
-<p>&mdash;Au surplus, le cas était foudroyant et tout à fait désespéré.</p>
+<p>&mdash;Au surplus, le cas était foudroyant et tout à fait désespéré.</p>
-<p>C'était une consolation.</p>
+<p>C'était une consolation.</p>
-<p>Madame Labarbade, le jour même, alla chercher son fils à la pension.</p>
+<p>Madame Labarbade, le jour même, alla chercher son fils à la pension.</p>
-<p>&mdash;Ton père est mort, lui dit-elle.</p>
+<p>&mdash;Ton père est mort, lui dit-elle.</p>
<p>&mdash;Ah!</p>
-<p>Il baissa un moment la tête, puis, tout à coup:</p>
+<p>Il baissa un moment la tête, puis, tout à coup:</p>
-<p>&mdash;Aussi, cela m'étonnait de te voir. Je me disais: Ce n'est pourtant pas
+<p>&mdash;Aussi, cela m'étonnait de te voir. Je me disais: Ce n'est pourtant pas
un jour de sortie!</p>
<p>On enterra Labarbade sans grands frais. Le petit Adolphe portait une
-grosse couronne. Quand on descendit la bière dans la fosse, il jeta sa
+grosse couronne. Quand on descendit la bière dans la fosse, il jeta sa
couronne, et, curieusement, se pencha pour juger de l'effet qu'elle
faisait sur le cercueil.</p>
@@ -3487,33 +3446,33 @@ qui t'aimait le mieux.</p>
<p>&mdash;Est-ce que tu me remettras en pension, toi! dit l'enfant.</p>
-<p>&mdash;Nous verrons. Peut-être. Je ne sais pas.</p>
+<p>&mdash;Nous verrons. Peut-être. Je ne sais pas.</p>
-<p>Elle songeait à Cachemire.</p>
+<p>Elle songeait à Cachemire.</p>
-<p>&mdash;On s'y <i>embête</i> tellement, dit Adolphe.</p>
+<p>&mdash;On s'y <i>embête</i> tellement, dit Adolphe.</p>
-<p>&mdash;Pauvre chéri, va, fit la mère. Tu es tout pâlot, c'est vrai. Tiens, va
-prendre la clef de la grande armoire dans le paletot gris de ton père,
+<p>&mdash;Pauvre chéri, va, fit la mère. Tu es tout pâlot, c'est vrai. Tiens, va
+prendre la clef de la grande armoire dans le paletot gris de ton père,
que je te fasse une <i>trempette</i> dans un petit verre.</p>
-<p>Le jour même de la mort de Labarbade, elle avait écrit à Cachemire.
-Cachemire n'était pas à Paris. Léon de Bruand l'avait emmenée passer une
-huitaine de jours à Arcachon. La lettre traîna dans la loge du
-concierge. Lorsque Cachemire revint, elle la découvrit dans un tas de
-billets, la prit et la lut avant les autres, devint un peu pâle et resta
-absorbée dans un fauteuil.</p>
+<p>Le jour même de la mort de Labarbade, elle avait écrit à Cachemire.
+Cachemire n'était pas à Paris. Léon de Bruand l'avait emmenée passer une
+huitaine de jours à Arcachon. La lettre traîna dans la loge du
+concierge. Lorsque Cachemire revint, elle la découvrit dans un tas de
+billets, la prit et la lut avant les autres, devint un peu pâle et resta
+absorbée dans un fauteuil.</p>
-<p>Presque au même instant sa femme de chambre entrait.</p>
+<p>Presque au même instant sa femme de chambre entrait.</p>
<p>&mdash;Madame, c'est le coiffeur.</p>
-<p>&mdash;Bien. Tout à l'heure. Tu ne sais pas, Constance?</p>
+<p>&mdash;Bien. Tout à l'heure. Tu ne sais pas, Constance?</p>
<p>&mdash;Madame?</p>
-<p>&mdash;Mon chapeau de crêpe rose, impossible de le mettre! Je suis en deuil à
-présent.</p>
+<p>&mdash;Mon chapeau de crêpe rose, impossible de le mettre! Je suis en deuil à
+présent.</p>
<p>&mdash;En deuil?</p>
@@ -3521,188 +3480,188 @@ présent.</p>
<p>&mdash;Ah! madame!</p>
-<p>&mdash;Oh! ça me contrarie. Si tu crois qu'on n'aime pas ses parents. C'est
-vrai ça, me voilà <i>toute chose</i>. Eh bien! où est-il ce coiffeur?</p>
+<p>&mdash;Oh! ça me contrarie. Si tu crois qu'on n'aime pas ses parents. C'est
+vrai ça, me voilà <i>toute chose</i>. Eh bien! où est-il ce coiffeur?</p>
<p>Le coiffeur entra.</p>
-<p>&mdash;Il y a longtemps que vous ne m'avez coiffée, M. Anatole? A Arcachon,
-pas un bon perruquier. Je suis peut-être trop difficile. Vous savez,
+<p>&mdash;Il y a longtemps que vous ne m'avez coiffée, M. Anatole? A Arcachon,
+pas un bon perruquier. Je suis peut-être trop difficile. Vous savez,
vous me lirez toujours le <i>Moniteur de la Coiffure</i>. Je voudrais y
-trouver un <i>type</i> nouveau... Ah! que je suis contrariée!... Avez-vous
-déjà perdu votre père, vous?</p>
+trouver un <i>type</i> nouveau... Ah! que je suis contrariée!... Avez-vous
+déjà perdu votre père, vous?</p>
<p>&mdash;Il y a joliment longtemps!</p>
-<p>&mdash;Ça vaut mieux. Quand on est petit, on ne s'en aperçoit pas! Oh! c'est
+<p>&mdash;Ça vaut mieux. Quand on est petit, on ne s'en aperçoit pas! Oh! c'est
assez de frisure, allez. Je suis bien comme cela. Aujourd'hui, je reste
-ici, d'ailleurs. Au fait, avez-vous des nouvelles de la pièce de
+ici, d'ailleurs. Au fait, avez-vous des nouvelles de la pièce de
Meilhac? Qu'est-ce qu'on en dit? Je voulais revenir d'Arcachon deux
-jours plus tôt pour être à la <i>première</i>! Ah! bien oui!... Mon <i>époux</i>
-était enchanté des sapins, de l'odeur de résine, des promenades en
+jours plus tôt pour être à la <i>première</i>! Ah! bien oui!... Mon <i>époux</i>
+était enchanté des sapins, de l'odeur de résine, des promenades en
canot, de la mer... Et moi <i>je me faisais vieille</i>! Ah! Dieu!</p>
-<p>&mdash;C'est un succès, cette pièce.</p>
+<p>&mdash;C'est un succès, cette pièce.</p>
<p>&mdash;Et Camille?</p>
-<p>&mdash;Hum! hum! vous savez. Je rasais ce matin M. Olivier Renaud. Il prétend
+<p>&mdash;Hum! hum! vous savez. Je rasais ce matin M. Olivier Renaud. Il prétend
qu'elle est actrice comme le serait une tulipe. Jolie, rien de plus.</p>
-<p>&mdash;Gentillette, oui! Encore si c'était elle qui eût perdu son père! Elle
+<p>&mdash;Gentillette, oui! Encore si c'était elle qui eût perdu son père! Elle
est blonde. Qu'est-ce que cela lui ferait, le deuil?</p>
-<p>&mdash;Eh bien, à demain, monsieur Anatole! dit Cachemire en saluant d'un
-petit mouvement de main, à l'espagnole.</p>
+<p>&mdash;Eh bien, à demain, monsieur Anatole! dit Cachemire en saluant d'un
+petit mouvement de main, à l'espagnole.</p>
-<p>Elle s'étendit sur une causeuse, les bras nus et repliés sous sa tête
-brune, ferma les yeux et essaya de dormir. C'était sa sieste. Mais le
+<p>Elle s'étendit sur une causeuse, les bras nus et repliés sous sa tête
+brune, ferma les yeux et essaya de dormir. C'était sa sieste. Mais le
sommeil ne vint pas. Elle se releva, et sonna sa femme de chambre. Elle
voulait avoir des nouvelles de Fernand Terral.</p>
<p>&mdash;Il est venu hier encore, dit Constance. Je l'ai averti du prochain
-retour de madame. Assurément, il reviendra aujourd'hui.</p>
+retour de madame. Assurément, il reviendra aujourd'hui.</p>
<p>&mdash;J'y serai pour lui. Si <i>Monsieur</i> vient, tu lui diras que je suis au
-Bois. Dis à Firmin qu'il attelle et qu'il aille promener ses chevaux où
+Bois. Dis à Firmin qu'il attelle et qu'il aille promener ses chevaux où
il voudra.</p>
-<p>Les huit jours qu'elle avait passés à Arcachon avaient semblé bien longs
-à Cachemire. Elle aimait ce Terral, ou peut-être croyait-elle l'aimer:
-en tout cas, il s'était imposé à elle, il l'avait conquise, la subissait
-et l'adorait à la fois. Il avait bien visé; il avait attaqué ce c&oelig;ur
-de femme par toutes ses vanités et par tous ses vices. Il avait su, tout
+<p>Les huit jours qu'elle avait passés à Arcachon avaient semblé bien longs
+à Cachemire. Elle aimait ce Terral, ou peut-être croyait-elle l'aimer:
+en tout cas, il s'était imposé à elle, il l'avait conquise, la subissait
+et l'adorait à la fois. Il avait bien visé; il avait attaqué ce c&oelig;ur
+de femme par toutes ses vanités et par tous ses vices. Il avait su, tout
en lui montrant son amour, lui faire entrevoir quelque chose comme un
-mépris. Elle se sentait dominée par cette volonté de fer, transportée,
-enivrée et rapetissée aussi sous un regard ardent, impuissante devant
+mépris. Elle se sentait dominée par cette volonté de fer, transportée,
+enivrée et rapetissée aussi sous un regard ardent, impuissante devant
cet implacable jeune homme qui semblait se livrer et qui se gardait tout
-entier. Si Léon de Bruand l'eût aimée ainsi, d'un amour où la raillerie
-succédait brusquement aux caresses, Cachemire eût adoré Léon de Bruand.
-Mais Léon, plus froid et plus dédaigneux en réalité, quoiqu'il
-n'affichât point son dédain, se contentait de sourire, de traiter
-Cachemire en enfant gâté et de céder poliment à tous les caprices qui ne
-pouvaient l'entraîner trop loin. Fernand, au contraire, s'étudiant à
-pénétrer chaque jour plus avant dans le c&oelig;ur de cette femme, à la
-dompter, à l'étonner, à se poser devant elle comme un problème, à la
-fasciner par le contraste de ses élans et de ses froideurs, s'emparait
-peu à peu de Cachemire, la séduisait par ses railleries et ses
-amertumes, par sa gaieté feinte, par ses regards hardis, par la
-conscience de sa force et de sa beauté. Léon de Bruand avait voulu
-emmener Cachemire à Arcachon. Mais elle ne fût point partie si Fernand
-ne lui eût pas dit de partir. Elle eût tout risqué pour lui, tout brisé.
-Elles croient peut-être, ces vierges folles, se rattacher ainsi à la
-pitié, à la vertu, au pardon, à tous les soleils purs et réchauffants,
-en se livrant, sans lutter, au courant passionné qui les emporte, comme
-si ce nouvel amour, comme si cette âpre volupté pouvaient «refaire une
-virginité» à ces Marions qui prennent le désir pour le repentir.</p>
-
-<p>Mais Fernand Terral trouvait peut-être que l'heure n'était pas venue de
-regarder en face Paris,&mdash;le Paris presque fantastique des rêves,&mdash;avec
-Cachemire à son bras. Il voulait être sûr de cette femme, et l'éprouver,
-il voulait surtout frapper un coup de Maître Ambitieux; par exemple,
-ajouter un autre titre à celui qu'on ne manquerait pas de lui donner.
-Être <i>Fernand Terral, celui qui a enlevé Cachemire à M. de Bruand</i>, ne
+entier. Si Léon de Bruand l'eût aimée ainsi, d'un amour où la raillerie
+succédait brusquement aux caresses, Cachemire eût adoré Léon de Bruand.
+Mais Léon, plus froid et plus dédaigneux en réalité, quoiqu'il
+n'affichât point son dédain, se contentait de sourire, de traiter
+Cachemire en enfant gâté et de céder poliment à tous les caprices qui ne
+pouvaient l'entraîner trop loin. Fernand, au contraire, s'étudiant à
+pénétrer chaque jour plus avant dans le c&oelig;ur de cette femme, à la
+dompter, à l'étonner, à se poser devant elle comme un problème, à la
+fasciner par le contraste de ses élans et de ses froideurs, s'emparait
+peu à peu de Cachemire, la séduisait par ses railleries et ses
+amertumes, par sa gaieté feinte, par ses regards hardis, par la
+conscience de sa force et de sa beauté. Léon de Bruand avait voulu
+emmener Cachemire à Arcachon. Mais elle ne fût point partie si Fernand
+ne lui eût pas dit de partir. Elle eût tout risqué pour lui, tout brisé.
+Elles croient peut-être, ces vierges folles, se rattacher ainsi à la
+pitié, à la vertu, au pardon, à tous les soleils purs et réchauffants,
+en se livrant, sans lutter, au courant passionné qui les emporte, comme
+si ce nouvel amour, comme si cette âpre volupté pouvaient «refaire une
+virginité» à ces Marions qui prennent le désir pour le repentir.</p>
+
+<p>Mais Fernand Terral trouvait peut-être que l'heure n'était pas venue de
+regarder en face Paris,&mdash;le Paris presque fantastique des rêves,&mdash;avec
+Cachemire à son bras. Il voulait être sûr de cette femme, et l'éprouver,
+il voulait surtout frapper un coup de Maître Ambitieux; par exemple,
+ajouter un autre titre à celui qu'on ne manquerait pas de lui donner.
+Être <i>Fernand Terral, celui qui a enlevé Cachemire à M. de Bruand</i>, ne
lui suffisait pas. Il voulait autre chose. Mais quoi? Il attendait,
-comptant sur son étoile.</p>
+comptant sur son étoile.</p>
<p>Fernand croisa, un soir, dans le Luxembourg, un jeune homme qu'il
reconnut, Charles Bourdenois, son camarade d'enfance, son compagnon de
voyage qu'il n'avait plus revu, qu'il croyait mort. On causa. Bourdenois
-n'était pas riche. Il avait été nommé pensionnaire du département, avec
+n'était pas riche. Il avait été nommé pensionnaire du département, avec
un subside de 600 francs par an.</p>
-<p>&mdash;Tu comprends, dit-il, quelle aubaine. Chacun me félicitait de mon
-bonheur et se plaisait à faire ressortir la générosité intelligente de
-mes protecteurs. Cinquante francs par mois, c'est-à-dire la liberté,
-Paris, les Musées, les ateliers en renom, les joies de la camaraderie,
-puis un nom, la gloire, la fortune, peut-être... Hélas! mon ami, tu le
-sais sans doute comme moi, cinquante francs par mois, c'est en réalité
-l'atroce misère: et en fait de camaraderie, on ne trouve que jalousie,
-dénigrement et haine, en sorte qu'aux difficultés matérielles viennent
-se joindre les obstacles vivants. Qu'importe, au surplus! j'ai accepté
-la lutte, je travaille opiniâtrement, je ne dîne pas tous les jours, je
-vis à peu près seul, mais je veux arriver, et les progrès que je fais
+<p>&mdash;Tu comprends, dit-il, quelle aubaine. Chacun me félicitait de mon
+bonheur et se plaisait à faire ressortir la générosité intelligente de
+mes protecteurs. Cinquante francs par mois, c'est-à-dire la liberté,
+Paris, les Musées, les ateliers en renom, les joies de la camaraderie,
+puis un nom, la gloire, la fortune, peut-être... Hélas! mon ami, tu le
+sais sans doute comme moi, cinquante francs par mois, c'est en réalité
+l'atroce misère: et en fait de camaraderie, on ne trouve que jalousie,
+dénigrement et haine, en sorte qu'aux difficultés matérielles viennent
+se joindre les obstacles vivants. Qu'importe, au surplus! j'ai accepté
+la lutte, je travaille opiniâtrement, je ne dîne pas tous les jours, je
+vis à peu près seul, mais je veux arriver, et les progrès que je fais
soutiennent et avivent incessamment ma foi.</p>
-<p>«Je ne viserai jamais à l'argent. Mon seul chagrin, c'est de n'avoir pas
+<p>«Je ne viserai jamais à l'argent. Mon seul chagrin, c'est de n'avoir pas
un atelier assez grand pour travailler, et de ne pouvoir payer des
-modèles. Je suis obligé, quand je veux faire des études d'après nature,
+modèles. Je suis obligé, quand je veux faire des études d'après nature,
d'aller, comme aujourd'hui, chez un de mes amis qui a un vaste atelier,
-boulevard Pigale, et qui a toujours des modèles. C'est une grande
+boulevard Pigale, et qui a toujours des modèles. C'est une grande
course, car je demeure faubourg Saint-Jacques, et qui me fait perdre
beaucoup de temps. Le soir, je vais faire une promenade en fumant ma
-pipe le long des grands boulevards déserts qui vont du chemin de fer de
-Sceaux à la barrière Fontainebleau. Cela, les jours où j'ai dîné.</p>
+pipe le long des grands boulevards déserts qui vont du chemin de fer de
+Sceaux à la barrière Fontainebleau. Cela, les jours où j'ai dîné.</p>
-<p>&mdash;Et les jours où tu n'as pas dîné?</p>
+<p>&mdash;Et les jours où tu n'as pas dîné?</p>
<p>&mdash;Ah! dans ce cas, je supprime la promenade et je la remplace par le
-lit, conformément au proverbe.</p>
+lit, conformément au proverbe.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! moi, dit Fernand Terral, plutôt que de mener une vie aussi
-plate et morne, je déchirerais ma dernière chemise pour m'en faire une
+<p>&mdash;Eh bien! moi, dit Fernand Terral, plutôt que de mener une vie aussi
+plate et morne, je déchirerais ma dernière chemise pour m'en faire une
corde de pendu.</p>
-<p>&mdash;Tu mènes donc une existence de Sardanapale? Je parie que tu as fait
+<p>&mdash;Tu mènes donc une existence de Sardanapale? Je parie que tu as fait
fortune? Moi, mon cher Fernand, je n'ai pas un sou, je vis dans un
-grenier, je mange à la fortune du pot et je suis le plus heureux des
+grenier, je mange à la fortune du pot et je suis le plus heureux des
hommes!</p>
-<p>&mdash;Ah bah! Eh bien, moi, je suis complétement agacé, mécontent, et
+<p>&mdash;Ah bah! Eh bien, moi, je suis complétement agacé, mécontent, et
pourtant le ciel parisien s'ouvre, j'ai ma part d'amour au festin et
-j'aurai demain ma part de richesse. Nous ne raisonnons pas de même.</p>
+j'aurai demain ma part de richesse. Nous ne raisonnons pas de même.</p>
<p>&mdash;Tant pis. Tu es donc amoureux, toi aussi?</p>
-<p>&mdash;Je suis aimé, voilà tout. Amoureux? A quoi cela m'avancerait-il. Et
+<p>&mdash;Je suis aimé, voilà tout. Amoureux? A quoi cela m'avancerait-il. Et
toi?</p>
-<p>&mdash;Moi? mon cher, je ne sais pas la première lettre du nom d'une
+<p>&mdash;Moi? mon cher, je ne sais pas la première lettre du nom d'une
charmante fille qui vient, tous les jours, au Luxembourg, se promener
-avec son père; je la suis comme une bête, échangeant avec
-elle,&mdash;quelquefois,&mdash;un regard, par-ci par-là, un petit signe, un rien;
-je ne lui ai jamais parlé, elle ne soupçonne pas qui je suis ni comment
-je m'appelle. Malgré tout, je suis fortuné comme un roi, Louis XVI
-excepté.</p>
+avec son père; je la suis comme une bête, échangeant avec
+elle,&mdash;quelquefois,&mdash;un regard, par-ci par-là, un petit signe, un rien;
+je ne lui ai jamais parlé, elle ne soupçonne pas qui je suis ni comment
+je m'appelle. Malgré tout, je suis fortuné comme un roi, Louis XVI
+excepté.</p>
<p>&mdash;Alors, c'est une idylle?</p>
-<p>&mdash;Une pure idylle! L'idylle d'un <i>réaliste</i>! J'ai un camarade qui
-prétend que je traite l'amour comme M. Gleyre ses tableaux. Bah! les
-jolis rêves de Gleyre valent bien les cabarets de François Bonvin!</p>
+<p>&mdash;Une pure idylle! L'idylle d'un <i>réaliste</i>! J'ai un camarade qui
+prétend que je traite l'amour comme M. Gleyre ses tableaux. Bah! les
+jolis rêves de Gleyre valent bien les cabarets de François Bonvin!</p>
<p>&mdash;C'est ce qu'on aime le mieux qui vaut le plus.</p>
-<p>&mdash;Mon cher, dit Bourdenois, c'est un ange. L'autre jour, là, dans
-cette allée, son père passait, marchant lentement,&mdash;l'air d'un savant,
-cet homme-là,&mdash;je parie qu'il est bibliothécaire à la Sorbonne! Tu
+<p>&mdash;Mon cher, dit Bourdenois, c'est un ange. L'autre jour, là, dans
+cette allée, son père passait, marchant lentement,&mdash;l'air d'un savant,
+cet homme-là,&mdash;je parie qu'il est bibliothécaire à la Sorbonne! Tu
sais, on s'imagine des choses comme cela! Bref, il avait son pantalon
-retroussé, on voyait ses bas bleus. Pauvre bonhomme! J'avais envie
-de rire. Mais <i>elle</i> était-là. <i>Elle</i> se pencha, mon cher ami, et si
+retroussé, on voyait ses bas bleus. Pauvre bonhomme! J'avais envie
+de rire. Mais <i>elle</i> était-là. <i>Elle</i> se pencha, mon cher ami, et si
gracieusement!&mdash;tu ne l'as pas vue, il fallait la voir,&mdash;elle remit le
pantalon en ordre, lui donnant des petits coups avec ses petites mains,
comme pour lui dire: Allons, voyons, voulez-vous tout de suite couvrir
-les bas bleus de mon père!... J'en ferai un tableau... Le tableau y
+les bas bleus de mon père!... J'en ferai un tableau... Le tableau y
est!... Ah! cette femme!</p>
<p>&mdash;Antigone et &OElig;dipe.</p>
<p>&mdash;Le diable t'emporte avec ta mythologie. Non pas Antigone. Un ange, je
-t'ai dit. Un ange! Adieu, sceptique. Va à celles qui t'aiment. Moi, je
-rêve à celle qui ne me connaît pas. Au fait, tu sais, puisque tu es reçu
+t'ai dit. Un ange! Adieu, sceptique. Va à celles qui t'aiment. Moi, je
+rêve à celle qui ne me connaît pas. Au fait, tu sais, puisque tu es reçu
chez Dame-Fortune, si cette dame peut me fournir une commande, cela
-mettrait du beurre dans les épinards. Au revoir!</p>
+mettrait du beurre dans les épinards. Au revoir!</p>
-<p>Fernand Terral allait justement engager Cachemire à suivre M. de Bruand
-à Arcachon. Elle était partie à contre-c&oelig;ur. Huit jours sans voir
+<p>Fernand Terral allait justement engager Cachemire à suivre M. de Bruand
+à Arcachon. Elle était partie à contre-c&oelig;ur. Huit jours sans voir
Terral! S'il allait ne plus l'aimer, l'oublier? Elle en avait peur. Elle
fut maussade pendant tout le voyage.</p>
-<p>&mdash;Vous trouvez donc Arcachon horrible, ma chère? disait Léon de Bruand.</p>
+<p>&mdash;Vous trouvez donc Arcachon horrible, ma chère? disait Léon de Bruand.</p>
<p>&mdash;Horrible, oui!</p>
-<p>&mdash;Bah! Cela vous fera un bien énorme. L'air résineux des sapins est
+<p>&mdash;Bah! Cela vous fera un bien énorme. L'air résineux des sapins est
excellent pour les poumons.</p>
<p>&mdash;Oui, moquez-vous! Et si j'allais engraisser?</p>
@@ -3710,20 +3669,20 @@ excellent pour les poumons.</p>
<p>&mdash;Vous boiriez du vinaigre. C'est souverain.</p>
<p>Il allumait un cigare, quittait Cachemire, et allait se promener et
-rêver sur la plage.</p>
+rêver sur la plage.</p>
-<p>Elle revit Paris avec une joie de prisonnier délivré. Paris! Le bruit,
-les lumières, les théâtres, les chevaux, les coulisses. C'était tout
-cela. C'était Terral surtout. Après avoir congédié son coiffeur, et
-demandé des nouvelles de Fernand à sa femme de chambre, elle sonna
+<p>Elle revit Paris avec une joie de prisonnier délivré. Paris! Le bruit,
+les lumières, les théâtres, les chevaux, les coulisses. C'était tout
+cela. C'était Terral surtout. Après avoir congédié son coiffeur, et
+demandé des nouvelles de Fernand à sa femme de chambre, elle sonna
encore Constance.</p>
-<p>&mdash;Madame, j'allais justement venir. Il y a là une dame qui vous demande.</p>
+<p>&mdash;Madame, j'allais justement venir. Il y a là une dame qui vous demande.</p>
<p>&mdash;Une dame?... Dis-moi. Si M. Terral ne devait pas venir aujourd'hui, je
-lui écrirais...</p>
+lui écrirais...</p>
-<p>&mdash;Oh! madame, soyez-en sûre, il viendra.</p>
+<p>&mdash;Oh! madame, soyez-en sûre, il viendra.</p>
<p>&mdash;Tu crois? Et qui est cette dame?</p>
@@ -3737,376 +3696,376 @@ lui écrirais...</p>
<p>&mdash;Fais-la entrer!...</p>
-<p>Au fond, Cachemire était enchantée de revoir la belle-mère et de se
-présenter à elle dans tout son luxe. Aussi elle lui tendit les mains,
-mais cela ne suffit pas à madame Labarbade qui lui prit le front,
+<p>Au fond, Cachemire était enchantée de revoir la belle-mère et de se
+présenter à elle dans tout son luxe. Aussi elle lui tendit les mains,
+mais cela ne suffit pas à madame Labarbade qui lui prit le front,
l'embrassa et dit, avec des larmes dans la voix:</p>
<p>&mdash;Crois-tu, ma pauvre enfant? quel malheur!</p>
-<p>&mdash;Oui, dit Cachemire... Assieds-toi, tiens, là...</p>
+<p>&mdash;Oui, dit Cachemire... Assieds-toi, tiens, là...</p>
-<p>&mdash;Il est mort mercredi dans la nuit, ma pauvre enfant... Conçois-tu
-cela? Je l'ai bien soigné, va! Et puis j'ai tant fait qu'il t'a
-pardonné... Et te pardonner, quoi, je te le demande? Parce que tu as su
+<p>&mdash;Il est mort mercredi dans la nuit, ma pauvre enfant... Conçois-tu
+cela? Je l'ai bien soigné, va! Et puis j'ai tant fait qu'il t'a
+pardonné... Et te pardonner, quoi, je te le demande? Parce que tu as su
faire ton chemin et devenir une actrice, une bonne actrice, je le
sais,&mdash;au lieu de faire frire des goujons dans notre auberge. Un joli
-métier, aubergiste! Ton père aura travaillé trente ans,&mdash;trente ans, ni
-plus ni moins,&mdash;et il a laissé à ton pauvre petit frère et à moi
-personnellement, (moi, cela m'est égal), juste de quoi grignoter un
+métier, aubergiste! Ton père aura travaillé trente ans,&mdash;trente ans, ni
+plus ni moins,&mdash;et il a laissé à ton pauvre petit frère et à moi
+personnellement, (moi, cela m'est égal), juste de quoi grignoter un
morceau de pain... Ah! il faut encore que je t'embrasse de la part
-d'Adolphe... Là, sur les deux joues... Il t'aime bien, va. Cher enfant!
+d'Adolphe... Là, sur les deux joues... Il t'aime bien, va. Cher enfant!
Et intelligent! Oh! Il ne te fera pas honte, ma bonne Suzanne...
Laisse-moi t'appeler Cachemire, veux-tu? Un joli nom que tu as choisi
-là. On te connaît, tu sais, à Samoreau. Ah! si tu allais jamais dans ta
-calèche, tu en trouverais des gens pour te tenir le marche-pied. Car tu
-as une calèche?</p>
+là. On te connaît, tu sais, à Samoreau. Ah! si tu allais jamais dans ta
+calèche, tu en trouverais des gens pour te tenir le marche-pied. Car tu
+as une calèche?</p>
-<p>&mdash;Un coupé.</p>
+<p>&mdash;Un coupé.</p>
-<p>&mdash;Un coupé!... Ah! un coupé? Tiens, oui, c'est juste, un coupé! Ah! il
-t'aimait bien, ton père, va! Quel malheur qu'il ne t'aie pas vu ici,
+<p>&mdash;Un coupé!... Ah! un coupé? Tiens, oui, c'est juste, un coupé! Ah! il
+t'aimait bien, ton père, va! Quel malheur qu'il ne t'aie pas vu ici,
avec tes meubles... C'est superbe, sais-tu? je n'ai vu que
l'antichambre, fichtre! Il faut te rendre cette justice de dire que,
-toute petite, tu as toujours été intelligente. Ça m'ennuyait
-quelquefois&mdash;j'étais si bête&mdash;tes airs de supériorité, mais je disais
-comme cela à ton père,&mdash;plus de mille fois je l'ai dit:&mdash;Ta fille? Elle
+toute petite, tu as toujours été intelligente. Ça m'ennuyait
+quelquefois&mdash;j'étais si bête&mdash;tes airs de supériorité, mais je disais
+comme cela à ton père,&mdash;plus de mille fois je l'ai dit:&mdash;Ta fille? Elle
a l'air d'une petite reine.</p>
-<p>Cachemire se sentait doucement caressée par ces compliments. Elle était
+<p>Cachemire se sentait doucement caressée par ces compliments. Elle était
vaine. Madame Labarbade visait et frappait juste. Elle fit si bien
-qu'elle convertit Cachemire à elle, qu'elle l'endoctrina, et, peu à
-peu, à force de cajolerie, lui fit adopter le plan qu'elle avait mûri à
-Samoreau et qui était celui-ci: Entrer chez Cachemire en qualité de
-majordome féminin, surveiller les gens, la cuisinière, le cocher, le
-groom, la femme de chambre, vérifier les comptes des fournisseurs, tenir
-la maison en ordre, dépouiller la correspondance et parfois répondre à
-de certaines lettres qu'il était inutile de jeter au feu.</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, ma chère petite, tu es riche et tu es jolie, tu es lancée à
-toute vapeur, c'est très-bien&mdash;disait-elle&mdash;mais on peut s'arrêter,
-enlaidir et se ruiner. Cela n'arrivera pas, j'en suis sûre. Mais cela
+qu'elle convertit Cachemire à elle, qu'elle l'endoctrina, et, peu à
+peu, à force de cajolerie, lui fit adopter le plan qu'elle avait mûri à
+Samoreau et qui était celui-ci: Entrer chez Cachemire en qualité de
+majordome féminin, surveiller les gens, la cuisinière, le cocher, le
+groom, la femme de chambre, vérifier les comptes des fournisseurs, tenir
+la maison en ordre, dépouiller la correspondance et parfois répondre à
+de certaines lettres qu'il était inutile de jeter au feu.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, ma chère petite, tu es riche et tu es jolie, tu es lancée à
+toute vapeur, c'est très-bien&mdash;disait-elle&mdash;mais on peut s'arrêter,
+enlaidir et se ruiner. Cela n'arrivera pas, j'en suis sûre. Mais cela
peut arriver. Laisse donc ta belle-maman prendre soin de te garder une
-pomme pour la soif. D'autant plus qu'une femme de mon âge donne du poids
-à une femme du tien, tu le sais. L'union fait la force. Tu verras que tu
-t'en trouveras mieux. Je ne te demande en retour que de faire élever ton
-petit frère; c'est peu de chose et tu dois bien cela à un brave enfant
+pomme pour la soif. D'autant plus qu'une femme de mon âge donne du poids
+à une femme du tien, tu le sais. L'union fait la force. Tu verras que tu
+t'en trouveras mieux. Je ne te demande en retour que de faire élever ton
+petit frère; c'est peu de chose et tu dois bien cela à un brave enfant
qui est si gentil et qui t'aime tant.</p>
<p>&mdash;Puisque tu le veux, dit Cachemire...</p>
-<p>Elle avait souvent rêvé la dame de compagnie, et la surveillante.</p>
+<p>Elle avait souvent rêvé la dame de compagnie, et la surveillante.</p>
-<p>Il ne lui déplaisait pas de la trouver dans madame Labarbade, ainsi
-amendée et convertie.</p>
+<p>Il ne lui déplaisait pas de la trouver dans madame Labarbade, ainsi
+amendée et convertie.</p>
<p>&mdash;Soit, dit-elle.</p>
<p>&mdash;Ah! tu es fille d'esprit! dit madame Labarbade. Mais songe bien qu'il
-ne faut plus se tutoyer à présent. C'est plus digne. Je t'appellerai
-Cachemire.&mdash;C'est un joli nom décidément, tu as du goût,&mdash;et tu
-m'appelleras tout court Anaïs.</p>
-
-<p>L'installation de la belle-mère demanda peu de temps. Madame Labarbade,
-subitement transplantée à Paris, prit terre avec rapidité et marqua son
-<i>coin</i> dans l'appartement de Cachemire. M. de Bruand s'informa à peine
-de la nouvelle venue. Il lui déplaisait, assurément, de voir aller et
+ne faut plus se tutoyer à présent. C'est plus digne. Je t'appellerai
+Cachemire.&mdash;C'est un joli nom décidément, tu as du goût,&mdash;et tu
+m'appelleras tout court Anaïs.</p>
+
+<p>L'installation de la belle-mère demanda peu de temps. Madame Labarbade,
+subitement transplantée à Paris, prit terre avec rapidité et marqua son
+<i>coin</i> dans l'appartement de Cachemire. M. de Bruand s'informa à peine
+de la nouvelle venue. Il lui déplaisait, assurément, de voir aller et
venir cette mouche du coche, mais il ne laissa rien voir de son
-déplaisir.</p>
+déplaisir.</p>
-<p>&mdash;Vous ne m'aviez jamais parlé de votre belle-mère, dit-il à Cachemire.</p>
+<p>&mdash;Vous ne m'aviez jamais parlé de votre belle-mère, dit-il à Cachemire.</p>
-<p>&mdash;Non. J'étais assez mal avec elle. Je ne comptais jamais la revoir.</p>
+<p>&mdash;Non. J'étais assez mal avec elle. Je ne comptais jamais la revoir.</p>
-<p>Madame Labarbade s'était mise au fait de toutes choses. Cachemire lui
-avait donné les clefs des armoires et la laissait libre. Chaque matin,
-<i>maman Anaïs</i> faisait les comptes, distribuait l'argent, établissait le
-bilan de la maison. Les domestiques la détestaient; elle leur pesait
-horriblement. Jusqu'à présent, ils avaient été maîtres de leurs actions
-dans cette maison, où la surveillance était inconnue. Il leur semblait
-dur à présent d'avoir un Cerbère aux côtés, toujours en éveil, et dont
+<p>Madame Labarbade s'était mise au fait de toutes choses. Cachemire lui
+avait donné les clefs des armoires et la laissait libre. Chaque matin,
+<i>maman Anaïs</i> faisait les comptes, distribuait l'argent, établissait le
+bilan de la maison. Les domestiques la détestaient; elle leur pesait
+horriblement. Jusqu'à présent, ils avaient été maîtres de leurs actions
+dans cette maison, où la surveillance était inconnue. Il leur semblait
+dur à présent d'avoir un Cerbère aux côtés, toujours en éveil, et dont
l'&oelig;il ne se fermait jamais.</p>
<p>&mdash;Il vaut bien la peine de servir chez une <i>demoiselle</i>, disait le
-cocher un soir à la femme de chambre. Alors, <i>vaut autant</i> soigner les
-chevaux de gens honnêtes!</p>
-
-<p>Ils avaient envie de se plaindre à M. de Bruand. Ils eussent été bien
-reçus! Léon ne s'occupait point de ce qui se passait chez Cachemire, et
-se laissait <ins title='original: didiriger'>diriger</ins> par elle absolument comme s'il n'eût pas eu de
-volonté. Et que lui importait? Cachemire, par exemple, obéissant en cela
-aux obsessions de madame Labarbade, avait demandé que son frère fût
-élevé auprès d'elle par un précepteur. Aussi bien M. de Bruand avait
-consenti à se heurter, à chaque visite, contre le petit Adolphe, qui
-emplissait l'appartement de ses criailleries. Il avait même trouvé le
-précepteur.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà votre affaire, dit-il un jour à Fargeau. Une nature torse à
+cocher un soir à la femme de chambre. Alors, <i>vaut autant</i> soigner les
+chevaux de gens honnêtes!</p>
+
+<p>Ils avaient envie de se plaindre à M. de Bruand. Ils eussent été bien
+reçus! Léon ne s'occupait point de ce qui se passait chez Cachemire, et
+se laissait <ins title='original: didiriger'>diriger</ins> par elle absolument comme s'il n'eût pas eu de
+volonté. Et que lui importait? Cachemire, par exemple, obéissant en cela
+aux obsessions de madame Labarbade, avait demandé que son frère fût
+élevé auprès d'elle par un précepteur. Aussi bien M. de Bruand avait
+consenti à se heurter, à chaque visite, contre le petit Adolphe, qui
+emplissait l'appartement de ses criailleries. Il avait même trouvé le
+précepteur.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà votre affaire, dit-il un jour à Fargeau. Une nature torse à
redresser, qu'est-ce que vous en dites?</p>
-<p>&mdash;J'y tâcherai, répondit Fargeau.</p>
+<p>&mdash;J'y tâcherai, répondit Fargeau.</p>
<p>Il venait chez Cachemire tous les jours, et, dans le salon ou le
-boudoir&mdash;n'importe où&mdash;en présence de madame Labarbade quelquefois, il
-enseignait le latin au petit Adolphe, qui bâillait, se mettait à grimper
-sur les fauteuils au milieu de la leçon, ou fredonnait quelque couplet
-de vaudeville appris la veille. Fargeau, tout d'abord, avait essayé de
-dompter ce caractère d'enfant mutin, tapageur, méchant et mauvais. Peine
-perdue. Madame Labarbade, d'ailleurs, avait déclaré qu'elle entendait
-qu'on ne causât pas le moindre chagrin à son fils.</p>
-
-<p>&mdash;Mais voyez donc le pauvre petit, disait-elle à Fargeau. Il est faible
-comme un poulet, pâlot et les yeux cernés.... le travail le fatiguerait.
+boudoir&mdash;n'importe où&mdash;en présence de madame Labarbade quelquefois, il
+enseignait le latin au petit Adolphe, qui bâillait, se mettait à grimper
+sur les fauteuils au milieu de la leçon, ou fredonnait quelque couplet
+de vaudeville appris la veille. Fargeau, tout d'abord, avait essayé de
+dompter ce caractère d'enfant mutin, tapageur, méchant et mauvais. Peine
+perdue. Madame Labarbade, d'ailleurs, avait déclaré qu'elle entendait
+qu'on ne causât pas le moindre chagrin à son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyez donc le pauvre petit, disait-elle à Fargeau. Il est faible
+comme un poulet, pâlot et les yeux cernés.... le travail le fatiguerait.
Laissez-le tranquille, allez. Une promenade au Luxembourg lui vaut tout
-autant qu'une leçon de votre satanée grammaire. Et puis, à quoi ça
+autant qu'une leçon de votre satanée grammaire. Et puis, à quoi ça
sert-il, le latin?</p>
<p>&mdash;Dites-le-moi? faisait Fargeau.</p>
-<p>Il se tournait vers son élève et tout en haussant les épaules:</p>
+<p>Il se tournait vers son élève et tout en haussant les épaules:</p>
<p>&mdash;Va-t'en jouer, mon ami, va. Tu n'as pas besoin de te tailler un avenir
dans le marbre. Tu as une maman qui songe pour toi au solide.</p>
-<p>Madame Labarbade souriait. Elle trouvait que Célestin Fargeau avait du
+<p>Madame Labarbade souriait. Elle trouvait que Célestin Fargeau avait du
bon.</p>
-<p>Un beau jour, le petit Adolphe revint chez Cachemire escorté d'un
+<p>Un beau jour, le petit Adolphe revint chez Cachemire escorté d'un
sergent de ville, qui le tenait par le bras. L'enfant pleurait. Madame
-Labarbade poussa les hauts cris. Elle eût volontiers fait sur-le-champ
+Labarbade poussa les hauts cris. Elle eût volontiers fait sur-le-champ
une barricade contre l'arbitraire. On s'expliqua. Le jeune Adolphe,
-d'après le rapport du sergent de ville, avait trouvé fort ingénieux de
+d'après le rapport du sergent de ville, avait trouvé fort ingénieux de
faire tremper des grains de mil et de chenevis dans du rhum,&mdash;il avait
-lu la recette dans quelque almanach&mdash;de les y laisser macérer, puis de
-jeter aux poissons des bassins du Luxembourg ces graines ainsi imbibées
-d'alcool. Aussitôt les poissons, pris d'ivresse, de surnager, le ventre
-en l'air, comme morts, dans leurs bassins. Ç'avait été un grand
-scandale. Les habitués du jardin croyaient à un empoisonnement des eaux.
-Le petit Adolphe se vantait tout haut de l'espièglerie. Un sergent de
-ville l'emmena aussitôt chez le commissaire, qui renvoya l'enfant chez
+lu la recette dans quelque almanach&mdash;de les y laisser macérer, puis de
+jeter aux poissons des bassins du Luxembourg ces graines ainsi imbibées
+d'alcool. Aussitôt les poissons, pris d'ivresse, de surnager, le ventre
+en l'air, comme morts, dans leurs bassins. Ç'avait été un grand
+scandale. Les habitués du jardin croyaient à un empoisonnement des eaux.
+Le petit Adolphe se vantait tout haut de l'espièglerie. Un sergent de
+ville l'emmena aussitôt chez le commissaire, qui renvoya l'enfant chez
ses parents.</p>
-<p>A ce récit, madame Labarbade faillit étouffer d'un accès de fou rire.</p>
+<p>A ce récit, madame Labarbade faillit étouffer d'un accès de fou rire.</p>
<p>Quand le sergent de ville fut parti, elle prit son fils sur ses genoux
-et le couvrit de baisers, tout en disant à Cachemire et à Fargeau, qui
-étaient là:</p>
+et le couvrit de baisers, tout en disant à Cachemire et à Fargeau, qui
+étaient là:</p>
-<p>&mdash;Hein? Quel esprit! Il inventerait le diable, ce gamin-là! Qu'en
-dites-vous, monsieur Fargeau?... Oui, mon chéri, tu as bien fait...
+<p>&mdash;Hein? Quel esprit! Il inventerait le diable, ce gamin-là! Qu'en
+dites-vous, monsieur Fargeau?... Oui, mon chéri, tu as bien fait...
Concevez-vous cela, Suzanne, griser des poissons rouges... Embrasse-moi,
-mon petit, tu ne seras pas un imbécile, va, toi, quand tu seras grand!</p>
+mon petit, tu ne seras pas un imbécile, va, toi, quand tu seras grand!</p>
-<p>Depuis quelque temps, Cachemire ne jouait plus. Le théâtre tenait, comme
-on dit, un de ces succès de saison qui devait le mener jusqu'à l'hiver,
-une <i>pièce d'été</i>. Le mois de Juillet finissait à peine, et Cachemire ne
+<p>Depuis quelque temps, Cachemire ne jouait plus. Le théâtre tenait, comme
+on dit, un de ces succès de saison qui devait le mener jusqu'à l'hiver,
+une <i>pièce d'été</i>. Le mois de Juillet finissait à peine, et Cachemire ne
devait <i>rentrer</i> qu'en octobre. Elle avait, d'ailleurs, besoin de repos.
-Elle était fatiguée. Elle passait quelquefois des heures entières,
-étendue sur une chaise longue, bâillant, prenant un livre, le laissant
-tomber, regardant le plafond, lasse, ennuyée, paresseuse. Bien souvent
+Elle était fatiguée. Elle passait quelquefois des heures entières,
+étendue sur une chaise longue, bâillant, prenant un livre, le laissant
+tomber, regardant le plafond, lasse, ennuyée, paresseuse. Bien souvent
M. de Bruand la trouvait ainsi, un peu maussade. Il n'insistait pas, et
-se retirait. Cachemire en était satisfaite, et pourtant, au fond du
-c&oelig;ur, bien au fond, elle se sentait un peu atteinte dans sa vanité.
-Elle eût voulu faire un peu souffrir&mdash;légèrement, d'ailleurs, et comme
-en passant&mdash;ce M. de Bruand, si froid et si dédaigneux.</p>
+se retirait. Cachemire en était satisfaite, et pourtant, au fond du
+c&oelig;ur, bien au fond, elle se sentait un peu atteinte dans sa vanité.
+Elle eût voulu faire un peu souffrir&mdash;légèrement, d'ailleurs, et comme
+en passant&mdash;ce M. de Bruand, si froid et si dédaigneux.</p>
-<p>Au surplus, elle l'oubliait bien vite, en songeant à Terral. C'est de ce
-côté-là qu'était sa vie. Quand elle savait que Fernand l'attendait
+<p>Au surplus, elle l'oubliait bien vite, en songeant à Terral. C'est de ce
+côté-là qu'était sa vie. Quand elle savait que Fernand l'attendait
quelque part, l'heure du rendez-vous venue elle quittait tout, se jetait
dans un fiacre et allait vers lui. Elle montait bien souvent, en
-courant, les cinq étages qui menaient chez Terral. Elle arrivait
-essoufflée, poussait la porte et se précipitait dans ses bras, se
-pendait à son cou et l'enlaçait en lui répétant qu'elle l'aimait.</p>
+courant, les cinq étages qui menaient chez Terral. Elle arrivait
+essoufflée, poussait la porte et se précipitait dans ses bras, se
+pendait à son cou et l'enlaçait en lui répétant qu'elle l'aimait.</p>
<p>Il la laissait dire.</p>
-<p>Cet amour, qui l'avait un moment enveloppé lui-même, commençait à
+<p>Cet amour, qui l'avait un moment enveloppé lui-même, commençait à
s'affaiblir et disparaissait. Il avait cru trouver d'autres jouissances,
jouissances d'orgueil, dans une liaison avec une femme comme Cachemire.
-Tout d'abord, il s'était senti fier de tenir sous sa main celle que tous
-enviaient et qui se jouait de tous. Il avait comparé cette vie
-enivrante, cet amour plein de griserie à cette vie calme et froide qu'il
-avait failli trouver à Saint-Mesmin et qu'il avait évitée. Il s'était
-dit que maintenant Paris compterait avec lui, ce Paris à qui il enlevait
-une de ses sirènes. Mais Paris s'était bien inquiété de lui! A peine
-l'avait-il regardé passer. Puis, encore un coup, il lui fallait se
-cacher pour aimer Cachemire. Elle n'était pas à lui tout entière, et cet
+Tout d'abord, il s'était senti fier de tenir sous sa main celle que tous
+enviaient et qui se jouait de tous. Il avait comparé cette vie
+enivrante, cet amour plein de griserie à cette vie calme et froide qu'il
+avait failli trouver à Saint-Mesmin et qu'il avait évitée. Il s'était
+dit que maintenant Paris compterait avec lui, ce Paris à qui il enlevait
+une de ses sirènes. Mais Paris s'était bien inquiété de lui! A peine
+l'avait-il regardé passer. Puis, encore un coup, il lui fallait se
+cacher pour aimer Cachemire. Elle n'était pas à lui tout entière, et cet
amour, il le volait. Son impuissance le rendait furieux. Quand il disait
-qu'il pouvait bien se faire adorer de Cachemire, mais qu'il lui était
-impossible de la faire vivre, quand il s'avouait&mdash;et il fallait bien, à
-toute heure, qu'il se l'avouât&mdash;qu'un autre le payait, cet amour, il lui
-prenait de violentes rages. Il avait envie de faire un éclat.</p>
-
-<p>Repousser Cachemire? Il y avait songé. Mais c'était briser peut-être le
-balancier qui devait lui permettre d'arriver à son but. L'afficher
-bravement aux yeux de tous, la forcer à rompre tout à coup avec M. de
-Bruand? Mais c'était aller droit à l'aventure! Que deviendraient-ils,
-l'un et l'autre? Il lui manquait, pour tenter cela, la première mise de
-fonds, l'argent qui lui eût permis de faire des dettes, de vivre de la
-<i>haute vie</i>, en attendant le hasard, ce compère des ambitieux.</p>
-
-<p>Mais Fernand était pauvre; il avait atteint, sans en être satisfait, un
-de ses premiers rêves,&mdash;il devenait amer parfois&mdash;rarement,&mdash;il avait
-peur que l'avenir ne tînt pas plus que le présent. Sans cette foi
-robuste en lui-même qui lui faisait tout supporter, tout entreprendre,
-il eût renoncé à tout assaut. Il avait pourtant la patience en même
-temps que l'audace. Aussi bien, après quelques pensées défaillantes, se
-redressait-il plus impétueux que jamais dans sa course à la fortune.</p>
-
-<p>Il ne voyait plus Fargeau. Ses visées s'étaient tournées d'un autre
-côté. Il s'était fait présenter, par un ami qu'il connaissait à peine,
-dans un cercle où l'on jouait. Quelque crédit chez un tailleur, et
-Terral, élégant des pieds à la tête, avait fait son entrée un soir. Au
-lansquenet, il risquait peu de chose,&mdash;quelques louis empruntés çà et
-là,&mdash;mais si bien, si à propos que, limitant son gain, il ne sortait pas
+qu'il pouvait bien se faire adorer de Cachemire, mais qu'il lui était
+impossible de la faire vivre, quand il s'avouait&mdash;et il fallait bien, à
+toute heure, qu'il se l'avouât&mdash;qu'un autre le payait, cet amour, il lui
+prenait de violentes rages. Il avait envie de faire un éclat.</p>
+
+<p>Repousser Cachemire? Il y avait songé. Mais c'était briser peut-être le
+balancier qui devait lui permettre d'arriver à son but. L'afficher
+bravement aux yeux de tous, la forcer à rompre tout à coup avec M. de
+Bruand? Mais c'était aller droit à l'aventure! Que deviendraient-ils,
+l'un et l'autre? Il lui manquait, pour tenter cela, la première mise de
+fonds, l'argent qui lui eût permis de faire des dettes, de vivre de la
+<i>haute vie</i>, en attendant le hasard, ce compère des ambitieux.</p>
+
+<p>Mais Fernand était pauvre; il avait atteint, sans en être satisfait, un
+de ses premiers rêves,&mdash;il devenait amer parfois&mdash;rarement,&mdash;il avait
+peur que l'avenir ne tînt pas plus que le présent. Sans cette foi
+robuste en lui-même qui lui faisait tout supporter, tout entreprendre,
+il eût renoncé à tout assaut. Il avait pourtant la patience en même
+temps que l'audace. Aussi bien, après quelques pensées défaillantes, se
+redressait-il plus impétueux que jamais dans sa course à la fortune.</p>
+
+<p>Il ne voyait plus Fargeau. Ses visées s'étaient tournées d'un autre
+côté. Il s'était fait présenter, par un ami qu'il connaissait à peine,
+dans un cercle où l'on jouait. Quelque crédit chez un tailleur, et
+Terral, élégant des pieds à la tête, avait fait son entrée un soir. Au
+lansquenet, il risquait peu de chose,&mdash;quelques louis empruntés çà et
+là,&mdash;mais si bien, si à propos que, limitant son gain, il ne sortait pas
sans avoir grossi son maigre capital. Il savait calculer le nombre des
-séries, et juger si la <i>main</i> s'épuisait, comme si pendant dix ans il
-eût <i>piqué le carton</i> dans une maison de jeu. Quelle que fût son audace,
-il ne risquait pas les coups énormes. Une perte brusque eût pu le
-ruiner. Une fois décavé, plus de ressources. Il avait trouvé, grâce à
-des tentations comprimées et à une terrible force de volonté,
-l'introuvable moyen de vivre du jeu à Paris, dans un cercle&mdash;et il
-s'était juré de vivre ainsi, dépensant le lendemain ce qu'il avait gagné
-la veille, jusqu'au jour où, un capital en main, il pourrait se mesurer
-face à face, pied contre pied, comme dans un duel, avec sa Chance.</p>
+séries, et juger si la <i>main</i> s'épuisait, comme si pendant dix ans il
+eût <i>piqué le carton</i> dans une maison de jeu. Quelle que fût son audace,
+il ne risquait pas les coups énormes. Une perte brusque eût pu le
+ruiner. Une fois décavé, plus de ressources. Il avait trouvé, grâce à
+des tentations comprimées et à une terrible force de volonté,
+l'introuvable moyen de vivre du jeu à Paris, dans un cercle&mdash;et il
+s'était juré de vivre ainsi, dépensant le lendemain ce qu'il avait gagné
+la veille, jusqu'au jour où, un capital en main, il pourrait se mesurer
+face à face, pied contre pied, comme dans un duel, avec sa Chance.</p>
<p>Cette vie de privations relatives, d'envies inassouvies, de rages
sourdes, de bouillantes ambitions, comme elle lui pesait cependant! Il
-était temps qu'il trouvât, n'importe où, de n'importe quelle façon, une
-occasion d'employer ses forces inactives, et de dépenser ce trésor de
-combinaisons, de projets et de machinations, entassé le jour dans ses
-courses à travers Paris, la nuit dans ses veilles, seul sous les toits,
-si haut, près des étoiles qu'il dédaignait; si haut, loin de cette rue
-où il voulait passer, tête levée, en ouvrant la foule comme le boulet.</p>
-
-<p>Un soir, au cercle, Gontran de Rives prit à part M. de Bruand, et le
+était temps qu'il trouvât, n'importe où, de n'importe quelle façon, une
+occasion d'employer ses forces inactives, et de dépenser ce trésor de
+combinaisons, de projets et de machinations, entassé le jour dans ses
+courses à travers Paris, la nuit dans ses veilles, seul sous les toits,
+si haut, près des étoiles qu'il dédaignait; si haut, loin de cette rue
+où il voulait passer, tête levée, en ouvrant la foule comme le boulet.</p>
+
+<p>Un soir, au cercle, Gontran de Rives prit à part M. de Bruand, et le
conduisit jusqu'au boulevard tout en fumant.</p>
-<p>&mdash;Mon cher ami, lui dit-il, savez-vous ce qui m'a été dit, ce matin?
-Vous vous en moquez sans doute parfaitement. Mais on m'a assuré que
-mademoiselle Cachemire s'est montrée, l'autre soir, avec un créole
-quelconque,&mdash;cheveux de jais, moustaches noires,&mdash;dans une avant-scène
-des Délassements.</p>
+<p>&mdash;Mon cher ami, lui dit-il, savez-vous ce qui m'a été dit, ce matin?
+Vous vous en moquez sans doute parfaitement. Mais on m'a assuré que
+mademoiselle Cachemire s'est montrée, l'autre soir, avec un créole
+quelconque,&mdash;cheveux de jais, moustaches noires,&mdash;dans une avant-scène
+des Délassements.</p>
-<p>&mdash;Ah bah? fit Léon en souriant.</p>
+<p>&mdash;Ah bah? fit Léon en souriant.</p>
-<p>&mdash;Charmante, mademoiselle Cachemire, mais si elle goûte à l'avant-scène
-des Délassements-Comiques...</p>
+<p>&mdash;Charmante, mademoiselle Cachemire, mais si elle goûte à l'avant-scène
+des Délassements-Comiques...</p>
-<p>&mdash;On s'est trompé, mon cher Gontran, répondit Léon. Je n'ai pas quitté
-Cachemire durant une seule soirée depuis quinze jours.</p>
+<p>&mdash;On s'est trompé, mon cher Gontran, répondit Léon. Je n'ai pas quitté
+Cachemire durant une seule soirée depuis quinze jours.</p>
-<p>&mdash;Je retire donc ce que j'ai dit. Quant à moi, vous savez bien,
-Géraldine?</p>
+<p>&mdash;Je retire donc ce que j'ai dit. Quant à moi, vous savez bien,
+Géraldine?</p>
<p>&mdash;Parfaitement.</p>
-<p>&mdash;Je l'entraîne à la campagne. Elle m'adore. Je me construis un Eden à
-quelques dix lieues d'ici, et, jusqu'à ce que le caprice soit passé, je
-mène une vie de berger d'Arcadie, en mangeant du raisin, de l'amour et
-du fromage à la crème! Je vous enverrai mon adresse campagnarde. Adieu!</p>
+<p>&mdash;Je l'entraîne à la campagne. Elle m'adore. Je me construis un Eden à
+quelques dix lieues d'ici, et, jusqu'à ce que le caprice soit passé, je
+mène une vie de berger d'Arcadie, en mangeant du raisin, de l'amour et
+du fromage à la crème! Je vous enverrai mon adresse campagnarde. Adieu!</p>
-<p>M. de Bruand n'avait pas mis en doute une minute qu'on se fût trompé.
-Mais il tenait à ne point parler plus longtemps de Cachemire avec M. de
+<p>M. de Bruand n'avait pas mis en doute une minute qu'on se fût trompé.
+Mais il tenait à ne point parler plus longtemps de Cachemire avec M. de
Rives.</p>
-<p>&mdash;Qu'est-ce que ce créole? se dit-il une fois seul. Le diable m'emporte
-s'il parviendra à me rendre jaloux. Mais il est désagréable de savoir
-qu'un monsieur qu'on ne connaît pas se plaît à marcher sur vos brisées!</p>
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ce créole? se dit-il une fois seul. Le diable m'emporte
+s'il parviendra à me rendre jaloux. Mais il est désagréable de savoir
+qu'un monsieur qu'on ne connaît pas se plaît à marcher sur vos brisées!</p>
-<p>Cachemire avait voulu déménager. Elle habitait à présent, dans l'avenue
-des Champs-Élysées, un petit hôtel qui appartenait à M. de Bruand, et
-qu'il avait loué jusqu'ici à la comtesse Simpson. Lady Simpson étant
-retournée en Angleterre, il avait mis l'hôtel à la disposition de
+<p>Cachemire avait voulu déménager. Elle habitait à présent, dans l'avenue
+des Champs-Élysées, un petit hôtel qui appartenait à M. de Bruand, et
+qu'il avait loué jusqu'ici à la comtesse Simpson. Lady Simpson étant
+retournée en Angleterre, il avait mis l'hôtel à la disposition de
Cachemire. Suzanne quitta son appartement avec une joie d'enfant. Elle
-n'avait pas ce culte des souvenirs qui rend la vie si chère et peuple le
+n'avait pas ce culte des souvenirs qui rend la vie si chère et peuple le
chemin que l'on suit d'ombres souriantes qui doucement vous
accompagnent, tout bas vous parlent et rendent la route et moins longue
et moins dure. Elle ne savait pas ce que l'homme laisse de joies
-accrochées aux angles des maisons, repliées dans les recoins des
+accrochées aux angles des maisons, repliées dans les recoins des
murailles, et comme assises encore ou endormies sur les vieux meubles,
-joies qu'il retrouve, bien changées quelquefois à la première visite
-faite au passé. S'éveiller dans la dentelle, sous un plafond peint par
-Chaplin, après s'être endormie dans des draps jaunes, sous des poutres
-de chêne noir, luisantes et tarotées par les vers, loger ici, puis là,
-puis ailleurs, ne tenir à rien, ne s'arrêter nulle part, ne rien laisser
-de soi-même aux lieux qu'on habite et ne rien leur prendre, jouir de
+joies qu'il retrouve, bien changées quelquefois à la première visite
+faite au passé. S'éveiller dans la dentelle, sous un plafond peint par
+Chaplin, après s'être endormie dans des draps jaunes, sous des poutres
+de chêne noir, luisantes et tarotées par les vers, loger ici, puis là,
+puis ailleurs, ne tenir à rien, ne s'arrêter nulle part, ne rien laisser
+de soi-même aux lieux qu'on habite et ne rien leur prendre, jouir de
tout, comme en courant, et tout oublier, en une nuit, en une seconde,
c'est leur existence! Elles portent tout avec elles, comme un voyageur
-qui n'est sûr ni du gîte, ni du pain. Elles ne connaissent que le
-Présent. Et qu'elles ont raison! Le Passé? Fi, l'horreur! Et l'Avenir?
-Ah! l'Avenir... Je vous le dis en vérité, elles font bien de ne pas le
+qui n'est sûr ni du gîte, ni du pain. Elles ne connaissent que le
+Présent. Et qu'elles ont raison! Le Passé? Fi, l'horreur! Et l'Avenir?
+Ah! l'Avenir... Je vous le dis en vérité, elles font bien de ne pas le
regarder!</p>
-<p>C'était un hôtel élégant, situé entre cour et jardin, avec un perron en
+<p>C'était un hôtel élégant, situé entre cour et jardin, avec un perron en
pierre, une grille Louis XV et des murailles de hauteur moyenne toutes
-couronnées de lierres. Deux étages seulement, une bonbonnière. Au
-premier, le salon tendu de blanc, avec des horloges à cadran bleu
-incrustées dans les cheminées de marbre blanc veiné de jaune. Un boudoir
-à gauche, à droite un petit salon de lecture. Du côté du jardin, un
-fumoir avec divan et canapés de soie jaune. Au second, la chambre de
+couronnées de lierres. Deux étages seulement, une bonbonnière. Au
+premier, le salon tendu de blanc, avec des horloges à cadran bleu
+incrustées dans les cheminées de marbre blanc veiné de jaune. Un boudoir
+à gauche, à droite un petit salon de lecture. Du côté du jardin, un
+fumoir avec divan et canapés de soie jaune. Au second, la chambre de
Cachemire, un nid de soie et de dentelles, candide, virginal, du duvet
de cygne ou de l'hermine. Un cabinet de toilette, une autre chambre, et,
-au-dessus du fumoir du premier étage, un autre boudoir dominant les
+au-dessus du fumoir du premier étage, un autre boudoir dominant les
jardins environnants, un boudoir plein de parfums et plein de fleurs.
-Les écuries et le logis des gens étaient au fond du jardin, cachés par
-des catalpas énormes et des arbres de Judée. Madame Labarbade habitait
-la chambre parallèle à celle de Cachemire. Elle avait fait, du spacieux
+Les écuries et le logis des gens étaient au fond du jardin, cachés par
+des catalpas énormes et des arbres de Judée. Madame Labarbade habitait
+la chambre parallèle à celle de Cachemire. Elle avait fait, du spacieux
cabinet de toilette qui y attenait, l'<i>appartement</i> du petit Adolphe.
-Elle vivait là, grosse et grasse, se mirant avec complaisance, prenant
+Elle vivait là, grosse et grasse, se mirant avec complaisance, prenant
<i>l'air du bureau</i> et se faisant les ongles tout comme une autre. Elle
-ressemblait à ces vastes Flamandes des tableaux de Rubens,
-appétissantes, hautes en couleur; et, se comparant à cette petite
-Cachemire, blanche et délicate,&mdash;elle se disait, souriant de ses lèvres
+ressemblait à ces vastes Flamandes des tableaux de Rubens,
+appétissantes, hautes en couleur; et, se comparant à cette petite
+Cachemire, blanche et délicate,&mdash;elle se disait, souriant de ses lèvres
rouges:</p>
<p>&mdash;Ma foi... dame... le hasard... qui sait?</p>
<p>Lorsqu'elle voulait voir Fernand Terral, Cachemire allait le plus
souvent chez lui. Ou bien ils se donnaient un rendez-vous au pied de
-quelque monument, à l'angle d'une rue, ils montaient dans un fiacre et
-se promenaient à travers Paris. Il y avait dans ces courses, stores
-baissés, une saveur de fruit défendu qui plaisait à Cachemire. Elle
-était née pour tromper: elle trompait. Quelle joie! La fille d'Ève se
-sentait à l'aise dans ce milieu de petits mensonges, de fuites furtives,
-d'intrigues embrouillées et de perfidies.</p>
+quelque monument, à l'angle d'une rue, ils montaient dans un fiacre et
+se promenaient à travers Paris. Il y avait dans ces courses, stores
+baissés, une saveur de fruit défendu qui plaisait à Cachemire. Elle
+était née pour tromper: elle trompait. Quelle joie! La fille d'Ève se
+sentait à l'aise dans ce milieu de petits mensonges, de fuites furtives,
+d'intrigues embrouillées et de perfidies.</p>
<p>Quand madame Labarbade, qui avait surpris la plus grande partie des
-secrets de Suzanne et qui s'était fait confier les autres, lui disait:</p>
+secrets de Suzanne et qui s'était fait confier les autres, lui disait:</p>
<p>&mdash;Prenez garde! M. de Bruand n'a pas l'air bien patient. S'il apprend ce
-qui est, il se fâchera, et ce n'est pas ce M. Terral qui fera marcher
-la maison lorsque nous serons sur le pavé.</p>
+qui est, il se fâchera, et ce n'est pas ce M. Terral qui fera marcher
+la maison lorsque nous serons sur le pavé.</p>
-<p>&mdash;Ah bah! répondait-elle. Je ne suis pas une esclave, n'est-ce pas? Il
-arrivera ce qui arrivera, J'aime Fernand, et l'<i>autre</i> m'ennuie, voilà!</p>
+<p>&mdash;Ah bah! répondait-elle. Je ne suis pas une esclave, n'est-ce pas? Il
+arrivera ce qui arrivera, J'aime Fernand, et l'<i>autre</i> m'ennuie, voilà!</p>
-<p>Au mois de septembre, un jour que M. de Bruand était parti dans le
-Nivernais, pour ouvrir la chasse, elle avait invité Fernand à venir
-prendre le thé à son hôtel. Fernand était venu, par hasard, l'air
-ennuyé. Il était las décidément de cette liaison, il s'était trompé de
-route. Il songeait à rompre. Et pourtant il vint.</p>
+<p>Au mois de septembre, un jour que M. de Bruand était parti dans le
+Nivernais, pour ouvrir la chasse, elle avait invité Fernand à venir
+prendre le thé à son hôtel. Fernand était venu, par hasard, l'air
+ennuyé. Il était las décidément de cette liaison, il s'était trompé de
+route. Il songeait à rompre. Et pourtant il vint.</p>
-<p>C'était le soir; madame Labarbade était sortie; elle avait emmené son
-Adolphe au théâtre. Cachemire n'avait gardé que sa femme de chambre,
-Constance, pour faire le thé.</p>
+<p>C'était le soir; madame Labarbade était sortie; elle avait emmené son
+Adolphe au théâtre. Cachemire n'avait gardé que sa femme de chambre,
+Constance, pour faire le thé.</p>
-<p>&mdash;Vilain, dit-elle à Fernand dès qu'il arriva, tu t'es fait attendre.
-Regarde-moi. D'où viens-tu?</p>
+<p>&mdash;Vilain, dit-elle à Fernand dès qu'il arriva, tu t'es fait attendre.
+Regarde-moi. D'où viens-tu?</p>
<p>&mdash;Qu'importe? fit-il.</p>
-<p>&mdash;Il importe beaucoup... C'est vrai, ça... On n'aime qu'un être au
-monde, et quand on l'appelle, il ne vient pas. Assieds-toi là!</p>
+<p>&mdash;Il importe beaucoup... C'est vrai, ça... On n'aime qu'un être au
+monde, et quand on l'appelle, il ne vient pas. Assieds-toi là!</p>
-<p>&mdash;Voyons, dit-elle, car Fernand ne répondait pas, qu'y a-t-il? Tu es
-triste? Es-tu <i>tracassé</i>? Qu'as-tu donc?</p>
+<p>&mdash;Voyons, dit-elle, car Fernand ne répondait pas, qu'y a-t-il? Tu es
+triste? Es-tu <i>tracassé</i>? Qu'as-tu donc?</p>
<p>&mdash;Rien.</p>
<p>&mdash;Rien, c'est toujours quelque chose. Est-ce que je ne t'aime pas assez?
-Est-ce que tu es jaloux? Est-ce que tu as joué... perdu de l'argent?...
-Quoi?... Il y a toujours moyen de tout réparer.</p>
+Est-ce que tu es jaloux? Est-ce que tu as joué... perdu de l'argent?...
+Quoi?... Il y a toujours moyen de tout réparer.</p>
<p>&mdash;Ce n'est pas cela, dit Fernand. Encore une fois, ce n'est rien.
Tiens, tu es charmante, dit-il en lui prenant les mains... Tu es une
@@ -4115,20 +4074,20 @@ bonne fille... Mais...</p>
<p>&mdash;Mais quoi?... Dis donc.... Oh! certainement, tu as quelque chose.
Dis-le tout de suite.</p>
-<p>Il n'avait rien à dire. Toutes ses lassitudes, Cachemire ne les eût pas
-comprises. Puis, en la regardant, il se reprenait à cette séduction
+<p>Il n'avait rien à dire. Toutes ses lassitudes, Cachemire ne les eût pas
+comprises. Puis, en la regardant, il se reprenait à cette séduction
qu'elle distillait de ses grands yeux noirs, et qui courait <ins title='original: partout'>par tout</ins>
-son corps comme un fluide. A quoi bon lui conter ses dégoûts et ses
-colères contre la lenteur du sort? N'était-elle point la plus enviable
-des maîtresses et ces trésors de beauté ne lui suffisaient-ils pas? Il
-se leva avec vivacité comme pour secouer plus facilement ses pensées, et
+son corps comme un fluide. A quoi bon lui conter ses dégoûts et ses
+colères contre la lenteur du sort? N'était-elle point la plus enviable
+des maîtresses et ces trésors de beauté ne lui suffisaient-ils pas? Il
+se leva avec vivacité comme pour secouer plus facilement ses pensées, et
d'un geste prompt:</p>
-<p>&mdash;Bah! dit-il, comme se parlant à lui-même. Laissons cela. Le vent
-propice viendra tôt ou tard. Il ne s'agit que d'avoir un solide
+<p>&mdash;Bah! dit-il, comme se parlant à lui-même. Laissons cela. Le vent
+propice viendra tôt ou tard. Il ne s'agit que d'avoir un solide
vaisseau.</p>
-<p>Il se frappa la poitrine, qui rendit un son mat, et ajouta, riant à
+<p>Il se frappa la poitrine, qui rendit un son mat, et ajouta, riant à
demi;&mdash;La carcasse est bonne!</p>
<p>Cachemire, toujours assise, lui avait pris les mains et les couvrait de
@@ -4136,228 +4095,228 @@ baisers.</p>
<p>&mdash;Je t'aime, va! disait-elle. Aie confiance!</p>
-<p>Au même moment, la porte s'ouvrit et laissa passer M. de Bruand. Léon
-parut un peu surpris; ses lèvres effleurèrent un sourire. Il resta un
-moment immobile, regardant Cachemire et étudiant Terral. Puis, au bout
+<p>Au même moment, la porte s'ouvrit et laissa passer M. de Bruand. Léon
+parut un peu surpris; ses lèvres effleurèrent un sourire. Il resta un
+moment immobile, regardant Cachemire et étudiant Terral. Puis, au bout
d'un moment:</p>
-<p>&mdash;Je n'ai pas l'honneur de connaître monsieur, dit-il. Je vous saurais
-gré de me le nommer, ma chère amie.</p>
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'honneur de connaître monsieur, dit-il. Je vous saurais
+gré de me le nommer, ma chère amie.</p>
-<p>Mais Fernand releva la tête avec hauteur, et répondit, à son tour, de sa
+<p>Mais Fernand releva la tête avec hauteur, et répondit, à son tour, de sa
voix vibrante:</p>
-<p>&mdash;Je vous demande pardon, monsieur. Je ne tiens à être présenté qu'aux
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, monsieur. Je ne tiens à être présenté qu'aux
gens qui me plaisent!</p>
-<p>Une idée brusque,&mdash;une de celles qu'il avait caressées aussi durant ses
-ambitieuses songeries,&mdash;lui était revenue, invincible.</p>
+<p>Une idée brusque,&mdash;une de celles qu'il avait caressées aussi durant ses
+ambitieuses songeries,&mdash;lui était revenue, invincible.</p>
-<p>&mdash;J'ai sans doute mal entendu, répliqua M. de Bruand. Je suis ici chez
+<p>&mdash;J'ai sans doute mal entendu, répliqua M. de Bruand. Je suis ici chez
moi!</p>
-<p>Cachemire, assise encore, pâle, tremblant un peu, suppliait Fernand du
+<p>Cachemire, assise encore, pâle, tremblant un peu, suppliait Fernand du
regard.</p>
<p>&mdash;Je me retire donc, dit Terral. Mais je croyais me trouver ici sur un
-terrain neutre où un homme de c&oelig;ur est l'égal d'un gentilhomme.</p>
+terrain neutre où un homme de c&oelig;ur est l'égal d'un gentilhomme.</p>
-<p>&mdash;Ah! pardieu, fit M. de Bruand en s'asseyant avec un petit éclat de
-rire, je vous vois venir, monsieur... Vous êtes, je le conçois, fâché de
-me rencontrer. Oui, j'ai trouvé Pougues-les-Eaux assez maussade et je
+<p>&mdash;Ah! pardieu, fit M. de Bruand en s'asseyant avec un petit éclat de
+rire, je vous vois venir, monsieur... Vous êtes, je le conçois, fâché de
+me rencontrer. Oui, j'ai trouvé Pougues-les-Eaux assez maussade et je
suis revenu. Je vous en demande pardon. Je vous prie encore de m'excuser
-d'avoir consacré ma première visite à ma maîtresse, dont je ne vous
+d'avoir consacré ma première visite à ma maîtresse, dont je ne vous
savais pas l'ami...</p>
-<p>Fernand était pâle comme un mort, et ses mains tremblaient un peu. Il
-avait envie de souffleter cet homme qui le tenait à distance, et le
+<p>Fernand était pâle comme un mort, et ses mains tremblaient un peu. Il
+avait envie de souffleter cet homme qui le tenait à distance, et le
cravachait de sa raillerie.</p>
-<p>&mdash;Pardon, ma chère amie, continua M. de Bruand. N'étiez-vous pas avec
-monsieur dans une avant-scène d'un petit théâtre, l'autre jour? J'avais
-fait louer la loge par Jean, l'après-midi, si j'ai bonne mémoire...</p>
+<p>&mdash;Pardon, ma chère amie, continua M. de Bruand. N'étiez-vous pas avec
+monsieur dans une avant-scène d'un petit théâtre, l'autre jour? J'avais
+fait louer la loge par Jean, l'après-midi, si j'ai bonne mémoire...</p>
-<p>&mdash;Monsieur, s'écria Terral, devenu livide, c'est assez! Ceci est une
-grossièreté, vous venez de m'insulter, et vous m'en rendrez raison!</p>
+<p>&mdash;Monsieur, s'écria Terral, devenu livide, c'est assez! Ceci est une
+grossièreté, vous venez de m'insulter, et vous m'en rendrez raison!</p>
<p>&mdash;Ah bah!</p>
-<p>&mdash;Je me nomme Fernand Terral; et n'ai jamais laissé passer, sans la
+<p>&mdash;Je me nomme Fernand Terral; et n'ai jamais laissé passer, sans la
relever, une allusion ou une injure.</p>
-<p>&mdash;Méthode excellente, dit M. de Bruand en regardant le bout de ses
-bottes. Au surplus, si vous vous croyez insulté, vous êtes libre de
-m'envoyer vos témoins. Mais je vous préviens que je ne ferai pas une
+<p>&mdash;Méthode excellente, dit M. de Bruand en regardant le bout de ses
+bottes. Au surplus, si vous vous croyez insulté, vous êtes libre de
+m'envoyer vos témoins. Mais je vous préviens que je ne ferai pas une
seconde largesse. C'est assez de la loge en question. Je ne fournirai ni
-les épées ni les pistolets!</p>
+les épées ni les pistolets!</p>
-<p>Cachemire s'était levée; elle se jeta sur Terral qui, poussant un cri de
-rage sourde, la main levée, allait se précipiter sur M. de Bruand.</p>
+<p>Cachemire s'était levée; elle se jeta sur Terral qui, poussant un cri de
+rage sourde, la main levée, allait se précipiter sur M. de Bruand.</p>
-<p>&mdash;Allons donc! dit Léon. Voilà un geste inutile!</p>
+<p>&mdash;Allons donc! dit Léon. Voilà un geste inutile!</p>
-<p>Il ouvrit son portefeuille, y prit une carte, la jeta sur un guéridon,
+<p>Il ouvrit son portefeuille, y prit une carte, la jeta sur un guéridon,
et dit, rallumant son cigare:</p>
<p>&mdash;Vos amis me trouveront chez moi le matin!</p>
<p>Il se tourna vers Cachemire, la salua et dit, en riant:</p>
-<p>&mdash;Surtout ne croyez pas qu'il y ait guet-apens. Ah! si j'avais su être
-importun, comme je serais demeuré là-bas. Mais il pleuvait. Je hais la
+<p>&mdash;Surtout ne croyez pas qu'il y ait guet-apens. Ah! si j'avais su être
+importun, comme je serais demeuré là-bas. Mais il pleuvait. Je hais la
pluie. Au revoir!</p>
-<p>Il salua Cachemire interdite et les laissa l'un et l'autre pâles, elle
-tremblante, prête à pleurer, perdant la tête, lui se disant:&mdash;Cette
-fois, c'est la fortune, peut-être!</p>
+<p>Il salua Cachemire interdite et les laissa l'un et l'autre pâles, elle
+tremblante, prête à pleurer, perdant la tête, lui se disant:&mdash;Cette
+fois, c'est la fortune, peut-être!</p>
<p>&mdash;Quelle sottise! se dit M. de Bruand en rentrant chez lui. Je ne
connais pas ce monsieur!... Terrin, Terreau, Terral! Bah! je n'ai jamais
-reculé devant un coup d'épée..... mes témoins?</p>
+reculé devant un coup d'épée..... mes témoins?</p>
-<p>Il se mit à écrire, puis sonna son domestique.</p>
+<p>Il se mit à écrire, puis sonna son domestique.</p>
-<p>&mdash;Vous porterez ces deux lettres, l'une à M. de Handa-Machado, l'autre à
+<p>&mdash;Vous porterez ces deux lettres, l'une à M. de Handa-Machado, l'autre à
M. de Rives. De suite.</p>
<p>Jean sortit.</p>
-<p>&mdash;Un duel, fit Léon une fois seul, cela est bon pour un dés&oelig;uvré
+<p>&mdash;Un duel, fit Léon une fois seul, cela est bon pour un dés&oelig;uvré
comme moi. Au fond, c'est stupide!</p>
<p>Il rencontra, du regard, une lettre sur son bureau et reconnut
-l'écriture.</p>
+l'écriture.</p>
-<p>&mdash;Une lettre de Gontran de Rives... et datée de Bade. Gontran n'est pas
-à Paris!</p>
+<p>&mdash;Une lettre de Gontran de Rives... et datée de Bade. Gontran n'est pas
+à Paris!</p>
<p>&mdash;C'est dommage, dit M. de Bruand.</p>
-<p>Il songeait, et pendant ce temps on sonnait à sa porte, on sonnait
-toujours. Le timbre de M. de Bruand sonnait à se rompre.</p>
+<p>Il songeait, et pendant ce temps on sonnait à sa porte, on sonnait
+toujours. Le timbre de M. de Bruand sonnait à se rompre.</p>
-<p>Le cocher promenait les chevaux; Jean était sorti. M. de Bruand alla
-ouvrir lui-même.</p>
+<p>Le cocher promenait les chevaux; Jean était sorti. M. de Bruand alla
+ouvrir lui-même.</p>
<p>&mdash;Ah! c'est vous, dit-il. Je suis heureux, je suis bien heureux de vous
voir!</p>
-<p>C'était Célestin Fargeau.</p>
+<p>C'était Célestin Fargeau.</p>
-<p>&mdash;Et vous arrivez bien, dit M. de Bruand à Fargeau. Je ne serais pas
-fâché de philosopher avec vous sur le chapitre du duel. Je me bats
+<p>&mdash;Et vous arrivez bien, dit M. de Bruand à Fargeau. Je ne serais pas
+fâché de philosopher avec vous sur le chapitre du duel. Je me bats
demain!</p>
<p>&mdash;Vous?</p>
<p>&mdash;Avec un monsieur Fernand Terral, que vous connaissez....</p>
-<p>&mdash;Terral! Ah! mon Dieu, dit Fargeau, se souvenant de la présentation
-qu'il avait faite de Terral à Cachemire, comme c'est étrange!...</p>
+<p>&mdash;Terral! Ah! mon Dieu, dit Fargeau, se souvenant de la présentation
+qu'il avait faite de Terral à Cachemire, comme c'est étrange!...</p>
-<p>&mdash;Voulez-vous me servir de témoin? dit M. de Bruand.</p>
+<p>&mdash;Voulez-vous me servir de témoin? dit M. de Bruand.</p>
-<p>&mdash;Moi?... Une bizarre idée, celle-là! Que dira-t-on à votre club? Bast!
-vous avez raison, on dira ce qu'on voudra... Je suis tout à vous,
-fit-il, et cela me rappellera ma jeunesse. En ce temps-là, nous étions
-des têtes brûlées et nous soutenions, le sabre au poing, les idées qui
-étaient les nôtres. C'était absurde. Et comment est survenu ce duel?</p>
+<p>&mdash;Moi?... Une bizarre idée, celle-là! Que dira-t-on à votre club? Bast!
+vous avez raison, on dira ce qu'on voudra... Je suis tout à vous,
+fit-il, et cela me rappellera ma jeunesse. En ce temps-là, nous étions
+des têtes brûlées et nous soutenions, le sabre au poing, les idées qui
+étaient les nôtres. C'était absurde. Et comment est survenu ce duel?</p>
<p>&mdash;M. Terral est l'amant de Cachemire.</p>
<p>&mdash;Bah!.... Et c'est pour cela que vous vous battez?</p>
<p>&mdash;C'est pour cela. Je sais bien qu'il y a du ridicule en tout ceci. Il
-faut être un champignon comme moi, sans parents et sans affections, pour
-risquer sa vie à propos de vétilles... Mais je m'ennuie tant!</p>
+faut être un champignon comme moi, sans parents et sans affections, pour
+risquer sa vie à propos de vétilles... Mais je m'ennuie tant!</p>
-<p>&mdash;Je conçois cela, dit Fargeau. Moi aussi j'ai mes moments où je calcule
-si la véritable sagesse ne consisterait pas à enjamber le parapet du
+<p>&mdash;Je conçois cela, dit Fargeau. Moi aussi j'ai mes moments où je calcule
+si la véritable sagesse ne consisterait pas à enjamber le parapet du
Pont-Neuf, mais j'ai mes raisons. A quoi suis-je bon? Notez que je me
-trouve bon à quelque chose, puisque la Seine est encore vierge de mon
+trouve bon à quelque chose, puisque la Seine est encore vierge de mon
paletot. Mais vous!...</p>
<p>&mdash;Moi? Je suis las, las de tout, las de vivre!</p>
-<p>&mdash;Las de vivre! C'est folie. A votre âge! avec votre fortune. Nous
-déraisonnons. Voyons, quel est votre second témoin?</p>
+<p>&mdash;Las de vivre! C'est folie. A votre âge! avec votre fortune. Nous
+déraisonnons. Voyons, quel est votre second témoin?</p>
<p>&mdash;M. Handa-Machado.</p>
-<p>&mdash;Ignoré pour moi.</p>
+<p>&mdash;Ignoré pour moi.</p>
-<p>&mdash;Voici son adresse. Je vous saurais gré de vous entendre avec lui pour
-régler avec les témoins de M. Terral, les conditions du combat. Pas de
-transactions. Rien. Tout ce que ces messieurs voudront sera accepté.</p>
+<p>&mdash;Voici son adresse. Je vous saurais gré de vous entendre avec lui pour
+régler avec les témoins de M. Terral, les conditions du combat. Pas de
+transactions. Rien. Tout ce que ces messieurs voudront sera accepté.</p>
<p>&mdash;Tout?</p>
<p>&mdash;Tout!</p>
-<p>&mdash;Le diable m'emporte si je croyais vous servir de témoin, mon cher
-Léon. Le duel? Usage vieux et bête!... Mais vous le voulez! Je conçois,
-c'est une distraction. Au surplus, vous devez être merveilleux sur le
+<p>&mdash;Le diable m'emporte si je croyais vous servir de témoin, mon cher
+Léon. Le duel? Usage vieux et bête!... Mais vous le voulez! Je conçois,
+c'est une distraction. Au surplus, vous devez être merveilleux sur le
terrain. Et voulez-vous que je dise tout?</p>
<p>&mdash;Dites, fit M. de Bruand.</p>
-<p>&mdash;C'est votre réputation qui vous vaut ce duel. Je le vois bien à
-présent. La peste soit des ambitieux qui pataugent dans les bas-fonds,
+<p>&mdash;C'est votre réputation qui vous vaut ce duel. Je le vois bien à
+présent. La peste soit des ambitieux qui pataugent dans les bas-fonds,
avec toutes les envies dans le c&oelig;ur!</p>
<p>&mdash;Je ne vous comprends pas.</p>
-<p>&mdash;Ce Terral, vous ne le savez peut-être pas, c'est moi qui l'ai présenté
-à Cachemire. Il avait l'air curieux de voir de près une étoile: j'ai
-fourni le télescope. Mais, en vérité, je ne me doutais guères qu'il
+<p>&mdash;Ce Terral, vous ne le savez peut-être pas, c'est moi qui l'ai présenté
+à Cachemire. Il avait l'air curieux de voir de près une étoile: j'ai
+fourni le télescope. Mais, en vérité, je ne me doutais guères qu'il
nourrissait le projet de se mesurer avec vous!...</p>
<p>&mdash;Comment? vous croyez?...</p>
-<p>&mdash;J'en suis sûr. Ce Machiavel périgourdin a toutes les colères de la
-médiocrité qui rampe et qui voudrait des ailes. Nos provinces sont
-pleines de ces jeunes gens-là, vivant les yeux fixés sur Paris, comme
-sur la Ville Promise, dédaigneux du bonheur qu'ils ont la plupart du
+<p>&mdash;J'en suis sûr. Ce Machiavel périgourdin a toutes les colères de la
+médiocrité qui rampe et qui voudrait des ailes. Nos provinces sont
+pleines de ces jeunes gens-là, vivant les yeux fixés sur Paris, comme
+sur la Ville Promise, dédaigneux du bonheur qu'ils ont la plupart du
temps sous la main, avides de cet Inconnu vers lequel ils tendent leurs
-lèvres altérées, et qui viennent traîner leurs souliers dans nos rues,
-avec l'espoir d'être raccrochés aussitôt par la Fortune. Ah! qu'il
-serait temps de décentraliser toutes choses pour rejeter dans leur
-milieu où ils auraient été de braves gens, des notaires de campagne ou
+lèvres altérées, et qui viennent traîner leurs souliers dans nos rues,
+avec l'espoir d'être raccrochés aussitôt par la Fortune. Ah! qu'il
+serait temps de décentraliser toutes choses pour rejeter dans leur
+milieu où ils auraient été de braves gens, des notaires de campagne ou
des conseillers municipaux, tous ces Fernand Terral, que Paris change
subitement en chevaliers d'aventures.</p>
-<p>&mdash;Est-ce pour m'empêcher de me battre avec lui, que vous me dites ceci!</p>
+<p>&mdash;Est-ce pour m'empêcher de me battre avec lui, que vous me dites ceci!</p>
-<p>&mdash;Pas le moins du monde. Je ne serais pas fâché, d'ailleurs que ce
-muguet reçût de vous une leçon profitable. Ne le tuez pas surtout! J'ai
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Je ne serais pas fâché, d'ailleurs que ce
+muguet reçût de vous une leçon profitable. Ne le tuez pas surtout! J'ai
peur que ce Terral ne s'emporte et ne s'enferre comme un poulet.</p>
<p>&mdash;Qui sait? fit M. de Bruand.</p>
-<p>Au bout d'un moment, M. Handa-Machado fit passer sa carte à Léon. M. de
-Bruand lui présenta Fargeau. M. Handa-Machado eut la politesse de ne pas
-arrêter son regard sur les vêtements de Célestin, et lui offrit aussitôt
-sa voiture pour rejoindre les témoins de Fernand Terral.</p>
+<p>Au bout d'un moment, M. Handa-Machado fit passer sa carte à Léon. M. de
+Bruand lui présenta Fargeau. M. Handa-Machado eut la politesse de ne pas
+arrêter son regard sur les vêtements de Célestin, et lui offrit aussitôt
+sa voiture pour rejoindre les témoins de Fernand Terral.</p>
-<p>L'affaire fut bientôt arrangée. Terral avait choisi pour ses témoins un
-officier de spahis, son compatriote qu'il avait rencontré le matin même
-dans la rue, et une de ses connaissances de table d'hôte. Il avait un
-moment songé à Charles Bourdenois. Mais l'officier lui plaisait mieux,
-et le second témoin avait, dans le quartier latin, une excellente
-réputation de duelliste.</p>
+<p>L'affaire fut bientôt arrangée. Terral avait choisi pour ses témoins un
+officier de spahis, son compatriote qu'il avait rencontré le matin même
+dans la rue, et une de ses connaissances de table d'hôte. Il avait un
+moment songé à Charles Bourdenois. Mais l'officier lui plaisait mieux,
+et le second témoin avait, dans le quartier latin, une excellente
+réputation de duelliste.</p>
-<p>Les témoins de Terral vinrent le trouver chez lui.</p>
+<p>Les témoins de Terral vinrent le trouver chez lui.</p>
-<p>&mdash;C'est pour demain, dit l'officier. Bois de Boulogne, Auteuil, où l'on
-pourra. Le rendez-vous est à Courbevoie.</p>
+<p>&mdash;C'est pour demain, dit l'officier. Bois de Boulogne, Auteuil, où l'on
+pourra. Le rendez-vous est à Courbevoie.</p>
<p>&mdash;Bien, dit Fernand.</p>
<p>&mdash;Veux-tu que je t'enseigne un coup excellent, dit le <ins title='original: spahis'>spahi</ins>.</p>
-<p>&mdash;Merci. Je réponds de moi.</p>
+<p>&mdash;Merci. Je réponds de moi.</p>
-<p>&mdash;C'est votre premier duel, monsieur? demanda le second témoin.</p>
+<p>&mdash;C'est votre premier duel, monsieur? demanda le second témoin.</p>
<p>&mdash;Mon premier duel.</p>
@@ -4367,338 +4326,338 @@ pourra. Le rendez-vous est à Courbevoie.</p>
<p>&mdash;Je n'ai pas de fleurets, dit Terral.</p>
-<p>&mdash;Bon. En ce cas, vite à la salle d'armes. Il faut se dérouiller la
+<p>&mdash;Bon. En ce cas, vite à la salle d'armes. Il faut se dérouiller la
main.</p>
<p>&mdash;C'est juste, dit Fernand.</p>
-<p>Il fit des armes jusqu'à l'heure du dîner. Son jeu, très-serré et
-très-fin, était à la fois élégant et sûr. Le prévôt avec lequel il
-faisait assaut paraissait un peu étonné et lui demandait de qui il était
-élève.</p>
+<p>Il fit des armes jusqu'à l'heure du dîner. Son jeu, très-serré et
+très-fin, était à la fois élégant et sûr. Le prévôt avec lequel il
+faisait assaut paraissait un peu étonné et lui demandait de qui il était
+élève.</p>
<p>&mdash;D'un gendarme, dit Terral.</p>
-<p>&mdash;Ancien soldat? vieux, sans doute? continua le prévôt tout en
-continuant l'assaut. Ce <i>coupé de couronnement</i> sent l'ancienne méthode.
+<p>&mdash;Ancien soldat? vieux, sans doute? continua le prévôt tout en
+continuant l'assaut. Ce <i>coupé de couronnement</i> sent l'ancienne méthode.
Mais votre jeu est excellent. Avec cela, classique. Ah! pardon,
mauvaise; cette parade de quarte basse est mauvaise. Remarquez-le. Elle
-se prend sur un coup porté dans la ligne basse en frappant
-vigoureusement le fer de l'adversaire par un coup sec,&mdash;là!
-bien,&mdash;parfait! La main en tierce, l'épée horizontale. Excellent! Et
+se prend sur un coup porté dans la ligne basse en frappant
+vigoureusement le fer de l'adversaire par un coup sec,&mdash;là!
+bien,&mdash;parfait! La main en tierce, l'épée horizontale. Excellent! Et
vous vous battez demain, monsieur?</p>
<p>&mdash;Je me bats demain.</p>
-<p>&mdash;Bonne chance, dit le prévôt.</p>
+<p>&mdash;Bonne chance, dit le prévôt.</p>
-<p>&mdash;J'en aurai, répondit Fernand.</p>
+<p>&mdash;J'en aurai, répondit Fernand.</p>
-<p>Il emmena ses témoins dîner avec lui au restaurant, près de la barrière.
+<p>Il emmena ses témoins dîner avec lui au restaurant, près de la barrière.
On les servit dans le jardin, sous les acacias. Il y avait autour d'eux
des familles d'ouvriers qui, au dessert, chantaient en s'accompagnant
-sur leurs verres. Terral paraissait extrêmement gai. Il ressemblait à un
-homme qui, sentant approcher l'heure décisive de sa vie, se
-contraindrait à sourire pour faire bon visage à la fortune.</p>
+sur leurs verres. Terral paraissait extrêmement gai. Il ressemblait à un
+homme qui, sentant approcher l'heure décisive de sa vie, se
+contraindrait à sourire pour faire bon visage à la fortune.</p>
-<p>Ce n'était pas, d'ailleurs, le duel en lui-même qui lui importait, mais
-les conséquences du duel. M. de Bruand était assez connu dans le monde
-parisien pour que sur son adversaire, heureux ou malheureux, rejaillît
-une bonne partie de sa renommée.</p>
+<p>Ce n'était pas, d'ailleurs, le duel en lui-même qui lui importait, mais
+les conséquences du duel. M. de Bruand était assez connu dans le monde
+parisien pour que sur son adversaire, heureux ou malheureux, rejaillît
+une bonne partie de sa renommée.</p>
-<p>&mdash;Que je le blesse ou qu'il me blesse, songeait Fernand, le résultat
-sera le même pour moi, et tout aussi profitable. Il se peut faire
+<p>&mdash;Que je le blesse ou qu'il me blesse, songeait Fernand, le résultat
+sera le même pour moi, et tout aussi profitable. Il se peut faire
pourtant que je succombe... il peut me tuer.</p>
-<p>Mais rapidement la réflexion succédait à la réflexion, et il ajoutait
+<p>Mais rapidement la réflexion succédait à la réflexion, et il ajoutait
bien vite:</p>
-<p>&mdash;Bast! les morts sont <i>arrivés</i>, et je n'aurai pas à me préoccuper de
+<p>&mdash;Bast! les morts sont <i>arrivés</i>, et je n'aurai pas à me préoccuper de
l'avenir.</p>
-<p>Il quitta ses témoins assez tard, leur donnant rendez-vous pour le
+<p>Il quitta ses témoins assez tard, leur donnant rendez-vous pour le
lendemain. Il rentra chez lui, seul. Il entendit du bruit dans sa
-chambre. C'était Cachemire qui était venue.</p>
+chambre. C'était Cachemire qui était venue.</p>
-<p>&mdash;Ah! mon pauvre Fernand, dit-elle en se jetant à son cou, il y a
-longtemps que je t'attends là. Tu te bats, dis?... n'est-ce pas que tu
+<p>&mdash;Ah! mon pauvre Fernand, dit-elle en se jetant à son cou, il y a
+longtemps que je t'attends là. Tu te bats, dis?... n'est-ce pas que tu
te bats? Je ne veux pas que tu te battes, moi!</p>
-<p>&mdash;Ma chère amie, fit Terral, à cette heure il me faut tout mon
-sang-froid. Ce que j'ai résolu se fera, vous le concevez bien.
+<p>&mdash;Ma chère amie, fit Terral, à cette heure il me faut tout mon
+sang-froid. Ce que j'ai résolu se fera, vous le concevez bien.
Laissez-moi.</p>
<p>&mdash;Mais s'il allait te tuer, songe donc! Qu'est-ce que je deviendrais,
moi?</p>
<p>&mdash;Tu es folle. C'est pour me dire cela que tu es venue ici? J'ai besoin
-d'être seul.</p>
+d'être seul.</p>
-<p>&mdash;Ah! voilà que tu me chasses, à présent? Tu ne m'aimes plus, tiens!</p>
+<p>&mdash;Ah! voilà que tu me chasses, à présent? Tu ne m'aimes plus, tiens!</p>
-<p>&mdash;C'est pour vous que je me bats, ma chère enfant, vous l'oubliez!</p>
+<p>&mdash;C'est pour vous que je me bats, ma chère enfant, vous l'oubliez!</p>
<p>&mdash;Oui, dit Suzanne en lui prenant les mains, tu as raison... Je suis une
ingrate... Mais, vois-tu, <ins title="original: 'ai">j'ai</ins> tellement peur de te perdre... Ah! ce
-monsieur de Bruand, si tu savais comme je le déteste. On dit qu'il est
-très-fort aux armes?... le sais-tu?... A quoi vous battez-vous?</p>
+monsieur de Bruand, si tu savais comme je le déteste. On dit qu'il est
+très-fort aux armes?... le sais-tu?... A quoi vous battez-vous?</p>
-<p>&mdash;A l'épée.</p>
+<p>&mdash;A l'épée.</p>
-<p>&mdash;Voilà. J'ai peur, moi. Rassure-moi, dis-moi quelque chose. Tu te
-défendras bien, mon Fernand?</p>
+<p>&mdash;Voilà. J'ai peur, moi. Rassure-moi, dis-moi quelque chose. Tu te
+défendras bien, mon Fernand?</p>
-<p>&mdash;Je me défendrai, dit-il brusquement. Écoute, ajouta-t-il un moment
-après, mais laisse-moi: ma première visite sera pour toi, demain, après
+<p>&mdash;Je me défendrai, dit-il brusquement. Écoute, ajouta-t-il un moment
+après, mais laisse-moi: ma première visite sera pour toi, demain, après
le duel.</p>
<p>&mdash;Oh! tu me trouveras debout, va. Je ne dormirai pas. Seulement tu as
-raison, je m'en vais. Je te laisse là. Mon pauvre Fernand, je ne t'ai
-jamais autant aimé!</p>
+raison, je m'en vais. Je te laisse là. Mon pauvre Fernand, je ne t'ai
+jamais autant aimé!</p>
-<p>Elle lui prit le front, pencha jusqu'à ses lèvres la tête robuste de
+<p>Elle lui prit le front, pencha jusqu'à ses lèvres la tête robuste de
Terral, et lui donna un long baiser. Puis elle descendit, et regarda sa
-montre sous le premier réverbère.</p>
+montre sous le premier réverbère.</p>
<p>&mdash;Huit heures, dit-elle. J'ai le temps d'aller retrouver Antonia.</p>
-<p>Elle fit signe à un fiacre qui passait et jeta une adresse au cocher.</p>
+<p>Elle fit signe à un fiacre qui passait et jeta une adresse au cocher.</p>
-<p>&mdash;Tu as une place dans ta loge? dit-elle à Antonia en arrivant chez son
+<p>&mdash;Tu as une place dans ta loge? dit-elle à Antonia en arrivant chez son
amie.</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
-<p>&mdash;Je vais avec toi. Je ne suis pas fâchée de revoir le ballet, moi. Et
-puis, ce Colbrun, est-il drôle au quatrième acte!</p>
+<p>&mdash;Je vais avec toi. Je ne suis pas fâchée de revoir le ballet, moi. Et
+puis, ce Colbrun, est-il drôle au quatrième acte!</p>
-<p>Resté seul, Fernand Terral, accoudé à sa fenêtre, regardait tour à tour
-la rue pleine de passants, les boutiques éclairées, la brume lumineuse
-au-dessus des maisons, le ciel d'un bleu profond, plein d'étoiles, mais
-surtout cette fourmillière bruyante, où, se disait-il, demain il allait
-s'ouvrir une place, brusquement, au prix de son sang peut-être!</p>
+<p>Resté seul, Fernand Terral, accoudé à sa fenêtre, regardait tour à tour
+la rue pleine de passants, les boutiques éclairées, la brume lumineuse
+au-dessus des maisons, le ciel d'un bleu profond, plein d'étoiles, mais
+surtout cette fourmillière bruyante, où, se disait-il, demain il allait
+s'ouvrir une place, brusquement, au prix de son sang peut-être!</p>
-<p>M. de Bruand était seul, chez lui, dans son cabinet de travail,
-songeant. Il était assis devant son secrétaire encombré de papiers,
-relisant de vieilles lettres jaunies, se retrempant amèrement dans ce
-passé qui lui avait promis un si triomphant avenir. Il y avait des
-lettres de sa femme, des lettres d'amis, de Paul Barré, de quelques
-autres. Combien parmi ceux-là, qui n'écriraient jamais plus! Que de
-morts, de séparations, d'éternels adieux!</p>
+<p>M. de Bruand était seul, chez lui, dans son cabinet de travail,
+songeant. Il était assis devant son secrétaire encombré de papiers,
+relisant de vieilles lettres jaunies, se retrempant amèrement dans ce
+passé qui lui avait promis un si triomphant avenir. Il y avait des
+lettres de sa femme, des lettres d'amis, de Paul Barré, de quelques
+autres. Combien parmi ceux-là, qui n'écriraient jamais plus! Que de
+morts, de séparations, d'éternels adieux!</p>
<p>&mdash;Et l'on veut que le monde soit gai, songeait M. de Bruand. Il s'agite
-pour oublier, voilà tout. Quant au vrai sourire, cherchez-le sur les
-lèvres de roses des enfants. Passé quinze ans, la grimace commence!</p>
-
-<p>Il ne savait pourquoi il s'était assis de la sorte devant les tiroirs où
-dormaient les douleurs et les joies d'autrefois. Le résultat de la
-rencontre du lendemain l'inquiétait peu. Il était sûr de lui. Mais un
-secret instinct le poussait. Il s'était senti le besoin de jeter un
-regard en arrière; la pente des souvenirs est glissante et le coup
-d'&oelig;il était devenu une contemplation.</p>
-
-<p>Les années écoulées revivaient dans ces papiers ensevelis côte à côte.
-Ses premiers espoirs, ses ivresses premières lui revenaient comme des
-parfums mal évanouis. Il les respirait avec une volupté attendrie,
-passant en revue, et sans amertume, toutes ses déceptions et toutes ses
+pour oublier, voilà tout. Quant au vrai sourire, cherchez-le sur les
+lèvres de roses des enfants. Passé quinze ans, la grimace commence!</p>
+
+<p>Il ne savait pourquoi il s'était assis de la sorte devant les tiroirs où
+dormaient les douleurs et les joies d'autrefois. Le résultat de la
+rencontre du lendemain l'inquiétait peu. Il était sûr de lui. Mais un
+secret instinct le poussait. Il s'était senti le besoin de jeter un
+regard en arrière; la pente des souvenirs est glissante et le coup
+d'&oelig;il était devenu une contemplation.</p>
+
+<p>Les années écoulées revivaient dans ces papiers ensevelis côte à côte.
+Ses premiers espoirs, ses ivresses premières lui revenaient comme des
+parfums mal évanouis. Il les respirait avec une volupté attendrie,
+passant en revue, et sans amertume, toutes ses déceptions et toutes ses
souffrances.</p>
<p>Parfois il prenait une lettre au hasard, la relisait, se trouvait
-subitement transporté vers un temps qu'il avait oublié, et il revivait,
-en une minute, parfois toute une année de bonheur.</p>
+subitement transporté vers un temps qu'il avait oublié, et il revivait,
+en une minute, parfois toute une année de bonheur.</p>
-<p>&mdash;Ah! le souvenir, dit-il tout haut, tout à coup, comme si on l'eût
-écouté, il n'y a décidément que cela au monde.</p>
+<p>&mdash;Ah! le souvenir, dit-il tout haut, tout à coup, comme si on l'eût
+écouté, il n'y a décidément que cela au monde.</p>
-<p>Il entendit, en ce moment, qu'on frappait à sa porte.</p>
+<p>Il entendit, en ce moment, qu'on frappait à sa porte.</p>
<p>Il eut un geste de mauvaise humeur. Ne pouvoir demeurer seul un moment!</p>
-<p>&mdash;Qui est là?</p>
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
-<p>Peut-être un importun!</p>
+<p>Peut-être un importun!</p>
<p>&mdash;C'est moi, dit la voix de Fargeau.</p>
<p>&mdash;Vous, mon ami? Entrez.</p>
-<p>Fargeau paraissait grave, ennuyé. Il y avait une ride profonde entre ses
+<p>Fargeau paraissait grave, ennuyé. Il y avait une ride profonde entre ses
deux gros sourcils.</p>
<p>&mdash;Je comptais vous trouver seul, dit-il. Je viens causer un peu.</p>
-<p>&mdash;Et vous arrivez bien, dit Léon de Bruand. Je mets en règle mes
+<p>&mdash;Et vous arrivez bien, dit Léon de Bruand. Je mets en règle mes
affaires.</p>
-<p>&mdash;Allons donc! fit Célestin. Cela en vaut-il la peine?</p>
+<p>&mdash;Allons donc! fit Célestin. Cela en vaut-il la peine?</p>
-<p>&mdash;Non. Aussi bien n'est-ce pas à cause de ce duel. Mais, insensiblement,
-songeant à tous les heurts de la vie, j'ai été amené à ressentir comme
-une soif de souvenirs... J'ai ouvert ces lettres... Cela m'a soulagé.</p>
+<p>&mdash;Non. Aussi bien n'est-ce pas à cause de ce duel. Mais, insensiblement,
+songeant à tous les heurts de la vie, j'ai été amené à ressentir comme
+une soif de souvenirs... J'ai ouvert ces lettres... Cela m'a soulagé.</p>
-<p>&mdash;Les bains de passé, dit Fargeau, c'est souverain pour ceux qui ont le
-moindre bonheur derrière eux. Pour moi, je retournerais bien cinq cents
-fois la tête que je ne verrais rien, pas un sourire.</p>
+<p>&mdash;Les bains de passé, dit Fargeau, c'est souverain pour ceux qui ont le
+moindre bonheur derrière eux. Pour moi, je retournerais bien cinq cents
+fois la tête que je ne verrais rien, pas un sourire.</p>
-<p>&mdash;Vous voilà triste, fit Léon avec étonnement.</p>
+<p>&mdash;Vous voilà triste, fit Léon avec étonnement.</p>
<p>&mdash;Oui... On a des moments comme cela... C'est ce maudit duel!... Le
diable soit de ce M. Terral... J'ai donc encore un fonds d'illusions?
-L'ambition de cet homme m'avait un moment séduit. J'y voyais la légitime
-impatience d'une âme qui sent sa force. L'âme? Imbécile! Il ne
-s'agissait que d'appétit! Ah! depuis ce matin, j'ai beaucoup songé, tout
-en fumant ma pipe... Vous évoquez votre passé? Ce n'est pas le Fargeau
-d'à-présent qui vient de vous parler, mais le Fargeau d'autrefois...
+L'ambition de cet homme m'avait un moment séduit. J'y voyais la légitime
+impatience d'une âme qui sent sa force. L'âme? Imbécile! Il ne
+s'agissait que d'appétit! Ah! depuis ce matin, j'ai beaucoup songé, tout
+en fumant ma pipe... Vous évoquez votre passé? Ce n'est pas le Fargeau
+d'à-présent qui vient de vous parler, mais le Fargeau d'autrefois...
celui qui vous a connu tout enfant et qui a fait de vous un homme.</p>
-<p>&mdash;Vous êtes un brave garçon, tenez, dit Léon.</p>
+<p>&mdash;Vous êtes un brave garçon, tenez, dit Léon.</p>
-<p>&mdash;Un peu bien bohême!... Mais si l'on creusait... Ah! que cette nuit va
+<p>&mdash;Un peu bien bohême!... Mais si l'on creusait... Ah! que cette nuit va
me sembler longue!</p>
<p>&mdash;Passez-la ici.</p>
-<p>&mdash;Je veux vous laisser dormir. Mais, ah! çà, voyons, dit Fargeau, vous
-êtes bien décidé à ce duel?</p>
+<p>&mdash;Je veux vous laisser dormir. Mais, ah! çà, voyons, dit Fargeau, vous
+êtes bien décidé à ce duel?</p>
-<p>&mdash;Décidé, non! mais je me battrai. Oh! je connais toutes les phrases
-faites là-dessus. Rousseau <i>dixit</i>. Désertion, lâcheté, suicide à deux.
-Et l'on a bien d'autres choses à faire en ce monde qu'à se lever à 5
-heures du matin, à se mettre en bras de chemise comme un garçon
-tapissier et à déranger quatre hommes de bonne volonté. Mais empêchez
+<p>&mdash;Décidé, non! mais je me battrai. Oh! je connais toutes les phrases
+faites là-dessus. Rousseau <i>dixit</i>. Désertion, lâcheté, suicide à deux.
+Et l'on a bien d'autres choses à faire en ce monde qu'à se lever à 5
+heures du matin, à se mettre en bras de chemise comme un garçon
+tapissier et à déranger quatre hommes de bonne volonté. Mais empêchez
les malapris de vous marcher sur le <ins title='original: pieds'>pied</ins> ou de salir de leurs talons
-les tapis de vos maîtresses! Ce qui m'ennuie, c'est que le mélodrame
+les tapis de vos maîtresses! Ce qui m'ennuie, c'est que le mélodrame
finit la plupart du temps par un vaudeville, et que la grande dame des
champs de bataille et des guerres civiles vous fait neuf fois sur dix
-l'affront de vous mépriser et de vous renvoyer sain et sauf et remettant
-son habit comme un bourgeois qui vient de faire des haltères.</p>
+l'affront de vous mépriser et de vous renvoyer sain et sauf et remettant
+son habit comme un bourgeois qui vient de faire des haltères.</p>
<p>&mdash;Tout cela est triste et vous riez, dit Fargeau.</p>
<p>&mdash;Croyez-vous? fit M. de Bruand.</p>
-<p>&mdash;Au fait, reprit-il, voilà comme la force des choses fait qu'on se mêle
-de la partie alors qu'on voulait seulement juger les coups. Le rôle de
-spectateur indifférent est des plus difficiles, et bien fort qui
-résisterait à l'envie de siffler les marionnettes. Qu'avais-je besoin de
+<p>&mdash;Au fait, reprit-il, voilà comme la force des choses fait qu'on se mêle
+de la partie alors qu'on voulait seulement juger les coups. Le rôle de
+spectateur indifférent est des plus difficiles, et bien fort qui
+résisterait à l'envie de siffler les marionnettes. Qu'avais-je besoin de
rouler des yeux d'Othello devant Cachemire et son amant? Se battre,
-c'est du temps à perdre et les dés&oelig;uvrés comme moi n'en ont pas trop
+c'est du temps à perdre et les dés&oelig;uvrés comme moi n'en ont pas trop
pour mener leur existence inutile!</p>
-<p>Fargeau dans un fauteuil, les jambes croisées et la tête renversée sur
-le dossier roulait une cigarette en regardant la rosace du plafond où
+<p>Fargeau dans un fauteuil, les jambes croisées et la tête renversée sur
+le dossier roulait une cigarette en regardant la rosace du plafond où
pendait une lanterne japonaise.</p>
-<p>&mdash;Bah! donnez une leçon à ce Terral et le temps ne sera point perdu.
-Mais du diable s'il était utile de dégainer pour mademoiselle Cachemire.
-Quand je songe que cette fille, avec toute sa perversité, est encore une
+<p>&mdash;Bah! donnez une leçon à ce Terral et le temps ne sera point perdu.
+Mais du diable s'il était utile de dégainer pour mademoiselle Cachemire.
+Quand je songe que cette fille, avec toute sa perversité, est encore une
des meilleures que l'on puisse rencontrer, j'en ai froid dans le dos. On
-est fort indulgent, à mon avis, pour ces créatures qui ont la
-circonstance atténuante de la beauté. Que la Vénus de Milo soit une
-scélérate, elle trouvera demain des défenseurs qui prouveront par A plus
-B que tant de perversité ne peut entrer dans une telle poitrine. A la
-vérité, la plupart de ces filles ne valent que le mépris, mais j'en sais
-qui méritent aussi la colère des honnêtes gens. Passe pour Cachemire!
-Inconsciente du mal qu'elle peut faire, obéissant aux sollicitations de
-ses appétits et de ses sens, elle se laisse aller à la dérive, à la
-garde du diable, au hasard, et mettant le pied en riant sur la côte où
-le vent la pousse. Et elle briserait les existences sans qu'on pût lui
-en vouloir beaucoup, à peu près comme l'enfant casse en deux son
-joujou,&mdash;pour tuer le temps. Ce n'est point là la grande courtisane.
-Celle-ci, il faut la voir de près pour la bien juger et, tel que je
-suis, je connais bien des choses. Le monde ébloui qui les voit passer au
-Bois, je ne sais où, partout,&mdash;puisqu'on ne peut entrer nulle part sans
-se cogner à l'une d'elles,&mdash;se laisse prendre encore à leur luxe, à leur
-grâce, à leur beauté composite, engluer par leurs sourires. Et pour lui,
-qui sait? ce sont peut-être les grandes calomniées. Qu'elle daigne
-saluer Héraclite qui passe et, tout grincheux qu'il est, Héraclite
-avouera qu'elles valent mieux que leur réputation. Pauvre de moi! J'ai
-le crâne assez dépourvu de cheveux, et le c&oelig;ur assez chauve
-d'illusions pour les considérer sous leur jour véritable. Vivent les
+est fort indulgent, à mon avis, pour ces créatures qui ont la
+circonstance atténuante de la beauté. Que la Vénus de Milo soit une
+scélérate, elle trouvera demain des défenseurs qui prouveront par A plus
+B que tant de perversité ne peut entrer dans une telle poitrine. A la
+vérité, la plupart de ces filles ne valent que le mépris, mais j'en sais
+qui méritent aussi la colère des honnêtes gens. Passe pour Cachemire!
+Inconsciente du mal qu'elle peut faire, obéissant aux sollicitations de
+ses appétits et de ses sens, elle se laisse aller à la dérive, à la
+garde du diable, au hasard, et mettant le pied en riant sur la côte où
+le vent la pousse. Et elle briserait les existences sans qu'on pût lui
+en vouloir beaucoup, à peu près comme l'enfant casse en deux son
+joujou,&mdash;pour tuer le temps. Ce n'est point là la grande courtisane.
+Celle-ci, il faut la voir de près pour la bien juger et, tel que je
+suis, je connais bien des choses. Le monde ébloui qui les voit passer au
+Bois, je ne sais où, partout,&mdash;puisqu'on ne peut entrer nulle part sans
+se cogner à l'une d'elles,&mdash;se laisse prendre encore à leur luxe, à leur
+grâce, à leur beauté composite, engluer par leurs sourires. Et pour lui,
+qui sait? ce sont peut-être les grandes calomniées. Qu'elle daigne
+saluer Héraclite qui passe et, tout grincheux qu'il est, Héraclite
+avouera qu'elles valent mieux que leur réputation. Pauvre de moi! J'ai
+le crâne assez dépourvu de cheveux, et le c&oelig;ur assez chauve
+d'illusions pour les considérer sous leur jour véritable. Vivent les
sceptiques; ils voient juste! Souvenez-vous de Montaigne et
rappelez-vous ce qu'il dit de ces fameuses courtisanes italiennes si
-vantées, si chantées. Il n'en eût point donné, je parie, un fétu même à
-l'heure où la <i>libéralité du temps</i> ne l'avait pas doté de sa gravelle.
-Eh bien! moi, simple spectateur comme vous,&mdash;mais plus désintéressé que
-vous,&mdash;j'aperçois le vrai et je le dis tout cru. Le c&oelig;ur me saute à
+vantées, si chantées. Il n'en eût point donné, je parie, un fétu même à
+l'heure où la <i>libéralité du temps</i> ne l'avait pas doté de sa gravelle.
+Eh bien! moi, simple spectateur comme vous,&mdash;mais plus désintéressé que
+vous,&mdash;j'aperçois le vrai et je le dis tout cru. Le c&oelig;ur me saute à
voir la France, cette pauvre diablesse de nation qui est encore la
-meilleure de toutes, ainsi livrée à ce sérail. La courtisane a tout
-envahi, elle est à toutes les avenues, elle tient tous les secrets, elle
+meilleure de toutes, ainsi livrée à ce sérail. La courtisane a tout
+envahi, elle est à toutes les avenues, elle tient tous les secrets, elle
dirige toutes les consciences. C'est la courtisane qui prend par la main
-la jeunesse et la traîne dans le monde,&mdash;tiers, quart ou fraction de
-monde,&mdash;pendue à sa jupe, étiolée, pâlie. Le jeune homme passe
-brusquement du salon de sa mère au boudoir de Cora. Là, dans ce milieu
-bizarre, capiteux, troublant, il apprend à douter de sa foi, à railler
-ses croyances, à tout jeter, lest d'honneur et de convictions, par
+la jeunesse et la traîne dans le monde,&mdash;tiers, quart ou fraction de
+monde,&mdash;pendue à sa jupe, étiolée, pâlie. Le jeune homme passe
+brusquement du salon de sa mère au boudoir de Cora. Là, dans ce milieu
+bizarre, capiteux, troublant, il apprend à douter de sa foi, à railler
+ses croyances, à tout jeter, lest d'honneur et de convictions, par
dessus les moulins. Et vous le savez bien, parbleu, que le Mentor de nos
-Télémaques a maintenant de la poudre de riz sur les joues, et dans le
-dos des <i>suivez-moi jeune homme</i>! Encore si c'était Ninon de Lenclos.
-Mais les Ninons du jour n'offriraient à Voltaire d'autre bibliothèque
-que les mémoires d'Anonyma ou les Parnasses, édition belge. Jeunes gens
-où êtes-vous? Demandez aux avant-scènes! Le gilet échancré jusqu'à
-l'abdomen&mdash;qui naîtra plus tard,&mdash;le camélia blanc à la boutonnière, les
+Télémaques a maintenant de la poudre de riz sur les joues, et dans le
+dos des <i>suivez-moi jeune homme</i>! Encore si c'était Ninon de Lenclos.
+Mais les Ninons du jour n'offriraient à Voltaire d'autre bibliothèque
+que les mémoires d'Anonyma ou les Parnasses, édition belge. Jeunes gens
+où êtes-vous? Demandez aux avant-scènes! Le gilet échancré jusqu'à
+l'abdomen&mdash;qui naîtra plus tard,&mdash;le camélia blanc à la boutonnière, les
cheveux en deux, ils sont autour d'elles, autour d'Anna qui sourit, ou
-de la vieille Esther qui fronce les lèvres. On joue du George Sand sur
-la scène et pendant ce temps l'on trace dans cette loge, là-bas, le
+de la vieille Esther qui fronce les lèvres. On joue du George Sand sur
+la scène et pendant ce temps l'on trace dans cette loge, là-bas, le
programme du souper prochain, l'on s'associe pour le lansquenet, et,
-pour passer le temps, on se fiance. La Marceline décrépite épouse
-Chérubin qui paye les cornettes, et si Chérubin réclame, parle d'oiseau
-bleu, ou, par hasard, de la romance à madame, Marceline dit:&mdash;Eh bien!
-<i>et ta s&oelig;ur?</i> Voilà les adolescents. Que seront les hommes? Mon cher
-Bruand, par ma foi, je vous trouve l'indulgence même. Vous voyez cette
-comédie et vous haussez les épaules. Mais c'est un drame aussi cela.
+pour passer le temps, on se fiance. La Marceline décrépite épouse
+Chérubin qui paye les cornettes, et si Chérubin réclame, parle d'oiseau
+bleu, ou, par hasard, de la romance à madame, Marceline dit:&mdash;Eh bien!
+<i>et ta s&oelig;ur?</i> Voilà les adolescents. Que seront les hommes? Mon cher
+Bruand, par ma foi, je vous trouve l'indulgence même. Vous voyez cette
+comédie et vous haussez les épaules. Mais c'est un drame aussi cela.
Songez que, par leurs amants, vieux ou jeunes, ces femmes ont un &oelig;il
-dans toutes les familles, une oreille à la chambre de vos épouses,
+dans toutes les familles, une oreille à la chambre de vos épouses,
qu'elles ont le secret de vos fautes et le dernier mot de vos
-défaillances, qu'elles ont les lettres et les serments, qu'elles
-tiennent la moitié de Paris par le c&oelig;ur, par les sens ou par la
-gorge, qu'elles gardent pour leurs vieux jours ce qu'elles ont deviné de
-secrets de familles, de plaies cicatrisées qu'elles rouvriront, de
+défaillances, qu'elles ont les lettres et les serments, qu'elles
+tiennent la moitié de Paris par le c&oelig;ur, par les sens ou par la
+gorge, qu'elles gardent pour leurs vieux jours ce qu'elles ont deviné de
+secrets de familles, de plaies cicatrisées qu'elles rouvriront, de
blessures qu'elles essaieront de faire saigner. Elles sont inoffensives,
-dit-on, naissent et passent, emportées <ins title='original: commes'>comme</ins> elles sont venues&mdash;par un
-souffle? Et c'est votre indulgence ou votre curiosité qui fait leur
+dit-on, naissent et passent, emportées <ins title='original: commes'>comme</ins> elles sont venues&mdash;par un
+souffle? Et c'est votre indulgence ou votre curiosité qui fait leur
force. Inoffensive? Et dans combien de drames bourgeois n'ont-elles pas
-joué le premier rôle? Que de foyers déserts! Par elles, que de faibles
-gens déshonorés, de c&oelig;urs flétris! Elles peuvent tout. Et si toutes
-elles n'agissent pas, c'est qu'elles sont lâches. Ah! que de haines dans
-ces âmes fangeuses contre vos mères, contre vos femmes, contre vos
-s&oelig;urs! Que de vengeances méditées, quelle âpre soif de prendre leur
-revanche sur ces honnêtetés qui les éblouissent! Elles tremblent et
-reculent, soit. Leur main défaille. Mais supposons-les aussi courageuses
+joué le premier rôle? Que de foyers déserts! Par elles, que de faibles
+gens déshonorés, de c&oelig;urs flétris! Elles peuvent tout. Et si toutes
+elles n'agissent pas, c'est qu'elles sont lâches. Ah! que de haines dans
+ces âmes fangeuses contre vos mères, contre vos femmes, contre vos
+s&oelig;urs! Que de vengeances méditées, quelle âpre soif de prendre leur
+revanche sur ces honnêtetés qui les éblouissent! Elles tremblent et
+reculent, soit. Leur main défaille. Mais supposons-les aussi courageuses
qu'elles sont haineuses, avec la force dont elles disposent (et quelle
-force la faiblesse des autres!) l'équilibre est rompu. Elles règnent et
+force la faiblesse des autres!) l'équilibre est rompu. Elles règnent et
vous mettent vos fautes sous le menton comme on y mettrait un couteau.
Les exemples ne manquent pas,&mdash;ni les scandales, Paris a vu de ces
-<i>chantages à l'amour</i> organisés comme un plan de bataille. Vous avez été
-trop bon, M. de Bruand, et Cachemire peut-être n'a qu'à attendre pour
+<i>chantages à l'amour</i> organisés comme un plan de bataille. Vous avez été
+trop bon, M. de Bruand, et Cachemire peut-être n'a qu'à attendre pour
devenir mauvaise. Les femmes, c'est le contraire du vin. Elles
s'aigrissent en vieillissant.</p>
-<p>Peu après, ils se séparèrent. Il y eut, dans la poignée de main que
-Fargeau donna à Léon, quelque chose de l'embrassement d'un père.</p>
+<p>Peu après, ils se séparèrent. Il y eut, dans la poignée de main que
+Fargeau donna à Léon, quelque chose de l'embrassement d'un père.</p>
-<p>Le lendemain, on se rencontra au bois de Boulogne. Le jour s'éveillait,
-un vent un peu frais passait à travers les branches. Il y avait, dans le
-ciel, comme une promesse de chaleur et de vie. Dernier sourire de l'été.
-On devinait des oiseaux dans les arbres, on sentait des frémissements
-d'ailes sous des frémissements de feuilles, et parfois dans cette
-matinée de septembre, comme des bouffées de printemps.</p>
+<p>Le lendemain, on se rencontra au bois de Boulogne. Le jour s'éveillait,
+un vent un peu frais passait à travers les branches. Il y avait, dans le
+ciel, comme une promesse de chaleur et de vie. Dernier sourire de l'été.
+On devinait des oiseaux dans les arbres, on sentait des frémissements
+d'ailes sous des frémissements de feuilles, et parfois dans cette
+matinée de septembre, comme des bouffées de printemps.</p>
-<p>Dans la voiture qui les conduisait, M. Handa-Machado, tenant les épées,
-enveloppées de serge verte, ne disait mot. Fargeau, tête baissée,
-semblait regarder son pantalon noir, luisant aux genoux; M. de Bruand, à
-la portière, contemplait les arbres déjà jaunes et le ciel toujours
+<p>Dans la voiture qui les conduisait, M. Handa-Machado, tenant les épées,
+enveloppées de serge verte, ne disait mot. Fargeau, tête baissée,
+semblait regarder son pantalon noir, luisant aux genoux; M. de Bruand, à
+la portière, contemplait les arbres déjà jaunes et le ciel toujours
bleu.</p>
<p>&mdash;Nous ne serons pas les premiers, dit M. Handa-Machado en apercevant
-une voiture à l'entrée du pont de Courbevoie.</p>
+une voiture à l'entrée du pont de Courbevoie.</p>
<p>&mdash;Ah!</p>
-<p>Lorsqu'ils furent près d'elle, Fargeau jeta un coup d'&oelig;il sur cette
-voiture, et vit justement la tête de M. Fernand Terral, un peu pâle.</p>
+<p>Lorsqu'ils furent près d'elle, Fargeau jeta un coup d'&oelig;il sur cette
+voiture, et vit justement la tête de M. Fernand Terral, un peu pâle.</p>
-<p>On donna le mot aux cochers qui touchèrent vers le bois de Boulogne.</p>
+<p>On donna le mot aux cochers qui touchèrent vers le bois de Boulogne.</p>
<p>Puis on choisit le terrain.</p>
@@ -4707,84 +4666,84 @@ voiture, et vit justement la tête de M. Fernand Terral, un peu pâle.</p>
<p>M. Handa-Machado, assez froid, le laissait dire, puis discutait
doucement.</p>
-<p>&mdash;C'est bête, songeait Fargeau.</p>
+<p>&mdash;C'est bête, songeait Fargeau.</p>
-<p>Le second témoin de Terral devait servir, au besoin, de médecin.</p>
+<p>Le second témoin de Terral devait servir, au besoin, de médecin.</p>
-<p>Terral, adossé contre un chêne, les bras croisés, attendait en se
-mordillant la moustache. M. <ins title='original: de de'>de</ins> Bruand, comme s'il n'eût pas eu de rôle
-dans le drame qui se préparait, étudiait les colorations que donne
+<p>Terral, adossé contre un chêne, les bras croisés, attendait en se
+mordillant la moustache. M. <ins title='original: de de'>de</ins> Bruand, comme s'il n'eût pas eu de rôle
+dans le drame qui se préparait, étudiait les colorations que donne
l'automne au feuillage.</p>
-<p>Il fallut tirer les armes au sort. Le spahi avait apporté de longues
-épées à coquilles, d'apparence brutale comparées aux fines aiguilles que
+<p>Il fallut tirer les armes au sort. Le spahi avait apporté de longues
+épées à coquilles, d'apparence brutale comparées aux fines aiguilles que
tenait M. Handa-Machado.</p>
-<p>Le sort choisit les lourdes épées du soldat.</p>
+<p>Le sort choisit les lourdes épées du soldat.</p>
<p>On se mit en garde.</p>
-<p>Fargeau, le sourcil froncé, regardait Terral avec une certaine
+<p>Fargeau, le sourcil froncé, regardait Terral avec une certaine
expression de menace.</p>
-<p>Blanc et l'&oelig;il étincelant, Fernand s'était déjà précipité sur M. de
-Bruand avec l'impétuosité d'un duelliste habitué au terrain. Quoique ce
-fût sa première affaire, il se sentait sûr de lui. Mais, souriant, M. de
-Bruand écarta son fer.</p>
+<p>Blanc et l'&oelig;il étincelant, Fernand s'était déjà précipité sur M. de
+Bruand avec l'impétuosité d'un duelliste habitué au terrain. Quoique ce
+fût sa première affaire, il se sentait sûr de lui. Mais, souriant, M. de
+Bruand écarta son fer.</p>
-<p>Fernand, par un brusque mouvement de moulinet, cherchait à envelopper
-l'arme de M. de Bruand. Le poignet de Léon tenait son épée immobile.</p>
+<p>Fernand, par un brusque mouvement de moulinet, cherchait à envelopper
+l'arme de M. de Bruand. Le poignet de Léon tenait son épée immobile.</p>
-<p>M. de Bruand n'avait qu'à se fendre pour percer Terral en pleine
+<p>M. de Bruand n'avait qu'à se fendre pour percer Terral en pleine
poitrine.</p>
<p>&mdash;Allons donc! murmura Fargeau dans sa barbe.</p>
-<p>Mais M. de Bruand, dédaigneux, demeurait en garde, les yeux sur les yeux
+<p>Mais M. de Bruand, dédaigneux, demeurait en garde, les yeux sur les yeux
de Terral.</p>
-<p>Tout à coup, Fernand recula, rompit, puis bondit en avant avec une
-terrible brusquerie, et son épée disparut dans la poitrine de M. de
+<p>Tout à coup, Fernand recula, rompit, puis bondit en avant avec une
+terrible brusquerie, et son épée disparut dans la poitrine de M. de
Bruand.</p>
<p>&mdash;Tonnerre! dit Fargeau.</p>
-<p>Fernand Terral, appuyé sur la coquille de son épée, regardait M. de
-Bruand couché sur l'herbe.</p>
+<p>Fernand Terral, appuyé sur la coquille de son épée, regardait M. de
+Bruand couché sur l'herbe.</p>
-<p>Le docteur pansait déjà la blessure. Célestin Fargeau, agenouillé,
+<p>Le docteur pansait déjà la blessure. Célestin Fargeau, agenouillé,
soutenait le corps <ins title='original: eutre'>entre</ins> ses bras.</p>
-<p>M. de Bruand n'avait pas perdu connaissance. Il était livide, les lèvres
-blêmes, mais son &oelig;il conservait la même vivacité.</p>
+<p>M. de Bruand n'avait pas perdu connaissance. Il était livide, les lèvres
+blêmes, mais son &oelig;il conservait la même vivacité.</p>
<p>&mdash;Eh bien! murmura-t-il. C'est fini!</p>
<p>Fernand Terral s'approcha alors et lui tendit la main.</p>
-<p>&mdash;Inutile, dit Léon. Je vous ai accordé le droit de croiser l'épée avec
+<p>&mdash;Inutile, dit Léon. Je vous ai accordé le droit de croiser l'épée avec
moi, c'est assez!</p>
-<p>Une rougeur de colère teignit les joues de Fernand qui s'en alla, poussé
+<p>Une rougeur de colère teignit les joues de Fernand qui s'en alla, poussé
par le spahi.</p>
-<p>&mdash;Voilà le duel, songeait Fargeau, et la justice!</p>
+<p>&mdash;Voilà le duel, songeait Fargeau, et la justice!</p>
<p>On amena la voiture.</p>
-<p>M. de Bruand fut couché soigneusement sur les coussins.</p>
+<p>M. de Bruand fut couché soigneusement sur les coussins.</p>
-<p>&mdash;Je vous accompagne, dit M. Handa-Machado à Fargeau.</p>
+<p>&mdash;Je vous accompagne, dit M. Handa-Machado à Fargeau.</p>
-<p>Doucement, lentement, la voiture prit le chemin des Champs-Élysées. A
+<p>Doucement, lentement, la voiture prit le chemin des Champs-Élysées. A
chaque cahot, M. de Bruand retenait une plainte. Fargeau se mordait les
-lèvres pour ne point jurer de rage, et le docteur soutenait la tête du
-blessé.</p>
+lèvres pour ne point jurer de rage, et le docteur soutenait la tête du
+blessé.</p>
-<p>A la hauteur de l'Arc de Triomphe, le cocher entendit deux maçons qui
-allaient à leur ouvrage, échanger à haute voix ce propos:</p>
+<p>A la hauteur de l'Arc de Triomphe, le cocher entendit deux maçons qui
+allaient à leur ouvrage, échanger à haute voix ce propos:</p>
-<p>&mdash;Hein,&mdash;celui-ci clignait des yeux,&mdash;une voiture comme ça à nous!</p>
+<p>&mdash;Hein,&mdash;celui-ci clignait des yeux,&mdash;une voiture comme ça à nous!</p>
<p>&mdash;Ah! dame!</p>
@@ -4794,20 +4753,20 @@ allaient à leur ouvrage, échanger à haute voix ce propos:</p>
<h2>VI</h2>
<p>Les cahots de la voiture secouaient M. de Bruand et lui arrachaient des
-plaintes sourdes. Parfois une sanglante écume venait à ses lèvres, et le
-médecin ou Fargeau l'essuyait. Le docteur tenait la main de Léon et lui
-tâtait le pouls. La fièvre gagnait.</p>
+plaintes sourdes. Parfois une sanglante écume venait à ses lèvres, et le
+médecin ou Fargeau l'essuyait. Le docteur tenait la main de Léon et lui
+tâtait le pouls. La fièvre gagnait.</p>
-<p>&mdash;Nous ne sommes qu'aux Champs-Élysées? dit le médecin en regardant par
-la portière, et les minutes sont des siècles. Un tour de roue peut être
-mortel. M. de Bruand a-t-il un ami de ce côté chez qui il puisse être
-transporté?</p>
+<p>&mdash;Nous ne sommes qu'aux Champs-Élysées? dit le médecin en regardant par
+la portière, et les minutes sont des siècles. Un tour de roue peut être
+mortel. M. de Bruand a-t-il un ami de ce côté chez qui il puisse être
+transporté?</p>
-<p>&mdash;Il a un hôtel à lui.</p>
+<p>&mdash;Il a un hôtel à lui.</p>
-<p>&mdash;Parbleu, l'hôtel de Cachemire.</p>
+<p>&mdash;Parbleu, l'hôtel de Cachemire.</p>
-<p>On arrêta les chevaux. Fargeau courut à la grille, sonna. Constance vint
+<p>On arrêta les chevaux. Fargeau courut à la grille, sonna. Constance vint
ouvrir.</p>
<p>&mdash;Vite, un lit; et appelez les gens. Monsieur se meurt.</p>
@@ -4815,37 +4774,37 @@ ouvrir.</p>
<p>&mdash;<ins title='original: Monsieur'>Monsieur!</ins></p>
<p>Le docteur et le cocher soutenaient M. de Bruand et le portaient, comme
-un enfant, vers la porte de l'hôtel. Il était évanoui. La foule
-s'assemblait. Le petit hôtel s'emplissait de cris. Madame Labarbade,
+un enfant, vers la porte de l'hôtel. Il était évanoui. La foule
+s'assemblait. Le petit hôtel s'emplissait de cris. Madame Labarbade,
dans la cour, agitait son mouchoir en criant au meurtre. Mais le petit
Adolphe, qui vit passer la figure blanche de M. de Bruand, se contenta
de dire:</p>
-<p>&mdash;Parlons-en. Joli teint pour aller en soirée!</p>
+<p>&mdash;Parlons-en. Joli teint pour aller en soirée!</p>
-<p>Cachemire n'était pas là. Depuis le matin, elle attendait dans la
+<p>Cachemire n'était pas là. Depuis le matin, elle attendait dans la
chambre de Terral.</p>
-<p>Il fallut tous les soins éclairés du docteur, toute l'activité de
-Fargeau, pour que M. de Bruand ne mourût point durant l'heure qui
-suivit. On l'avait couché dans le lit de Cachemire. Sa tête penchée sur
+<p>Il fallut tous les soins éclairés du docteur, toute l'activité de
+Fargeau, pour que M. de Bruand ne mourût point durant l'heure qui
+suivit. On l'avait couché dans le lit de Cachemire. Sa tête penchée sur
l'oreiller, ses yeux clos, sa bouche ouverte lui donnaient l'air d'un
cadavre. Fargeau se cognait le front, jurait, faisait de la
-charpie, lançait les domestiques chez le pharmacien, et servait
-d'aide-chirurgien. Il resta là, sans manger, jusqu'au soir et il y passa
+charpie, lançait les domestiques chez le pharmacien, et servait
+d'aide-chirurgien. Il resta là, sans manger, jusqu'au soir et il y passa
la nuit.</p>
-<p>En revenant à lui, M. de Bruand l'avait aperçu le premier. Il le
+<p>En revenant à lui, M. de Bruand l'avait aperçu le premier. Il le
remercia, lui tendant la main, et il allait parler, mais Fernand fit un
signe, et dit souriant:</p>
<p>&mdash;Chut! n'ouvrez pas la bouche! Plus tard!</p>
-<p>Madame Labarbade, de temps à autre, venait s'informer de l'état du
-malade. Mais Cachemire ne paraissait point. Elle avait passé la nuit
+<p>Madame Labarbade, de temps à autre, venait s'informer de l'état du
+malade. Mais Cachemire ne paraissait point. Elle avait passé la nuit
dehors. Elle revint le lendemain, apprit tout, et dit:</p>
-<p>&mdash;C'est amusant! Où coucherai-je ici? Bien certainement je ne mettrai
+<p>&mdash;C'est amusant! Où coucherai-je ici? Bien certainement je ne mettrai
pas les pieds dans ma chambre!</p>
<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
@@ -4856,121 +4815,121 @@ pas les pieds dans ma chambre!</p>
<p>&mdash;C'est possible.</p>
-<p>&mdash;Après tout, dit madame Labarbade, tu sais, comme tu voudras!</p>
+<p>&mdash;Après tout, dit madame Labarbade, tu sais, comme tu voudras!</p>
-<p>La blessure était grave. Le coup d'épée, traversant le poumon droit,
-avait ouvert la veine sous-clavière: porté de bas en haut, il avait
-longé le ventricule gauche du c&oelig;ur. Une ligne de plus et ce coup
-terrible eût été foudroyant. Léon avait voulu connaître la gravité de sa
+<p>La blessure était grave. Le coup d'épée, traversant le poumon droit,
+avait ouvert la veine sous-clavière: porté de bas en haut, il avait
+longé le ventricule gauche du c&oelig;ur. Une ligne de plus et ce coup
+terrible eût été foudroyant. Léon avait voulu connaître la gravité de sa
blessure. Il connaissait assez d'anatomie pour savoir quels dangers il
-courait. Il fit son testament. Toute sa fortune revenait à des parents
-éloignés qu'il ne connaissait même pas. Madame Labarbade avait appris
-que le blessé, demandant du papier et de l'encre, était resté durant
-quelque temps à écrire des lettres, dans son lit. Elle avait même mis
-l'&oelig;il à la serrure, mais le lit de M. de Bruand ne lui apparaissait
-ainsi que de trois quarts. Elle ne voyait que le secrétaire qu'on avait
-approché, et sur lequel brûlait une bougie, entourée de papiers et de
-bâtons de cire.</p>
+courait. Il fit son testament. Toute sa fortune revenait à des parents
+éloignés qu'il ne connaissait même pas. Madame Labarbade avait appris
+que le blessé, demandant du papier et de l'encre, était resté durant
+quelque temps à écrire des lettres, dans son lit. Elle avait même mis
+l'&oelig;il à la serrure, mais le lit de M. de Bruand ne lui apparaissait
+ainsi que de trois quarts. Elle ne voyait que le secrétaire qu'on avait
+approché, et sur lequel brûlait une bougie, entourée de papiers et de
+bâtons de cire.</p>
-<p>La curiosité tenait bien fort madame Labarbade, et son pouls battait une
-charge fébrile. Elle eût donné un mois de sa vie pour pénétrer dans
-cette chambre; elle avait déjà la main sur le bouton de la serrure
-lorsqu'elle entendit, derrière elle, un froissement de soie.</p>
+<p>La curiosité tenait bien fort madame Labarbade, et son pouls battait une
+charge fébrile. Elle eût donné un mois de sa vie pour pénétrer dans
+cette chambre; elle avait déjà la main sur le bouton de la serrure
+lorsqu'elle entendit, derrière elle, un froissement de soie.</p>
-<p>C'était Cachemire.</p>
+<p>C'était Cachemire.</p>
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? fit Suzanne. Que regardez-vous là?</p>
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? fit Suzanne. Que regardez-vous là?</p>
-<p>&mdash;Tu ne sais pas, dit maman Anaïs, il fait son testament!</p>
+<p>&mdash;Tu ne sais pas, dit maman Anaïs, il fait son testament!</p>
<p>&mdash;Le Bruand?</p>
-<p>&mdash;C'est ton sort qui se décide-là!</p>
+<p>&mdash;C'est ton sort qui se décide-là!</p>
-<p>&mdash;Mon sort? Je m'en moque. Il doit être furieux contre moi, sans compter
-qu'il a ses raisons. Fernand l'a joliment arrangé. Voilà ce que c'est!
-Et puis je n'y tiens pas à sa «fortune...» J'espère bien ne manquer de
+<p>&mdash;Mon sort? Je m'en moque. Il doit être furieux contre moi, sans compter
+qu'il a ses raisons. Fernand l'a joliment arrangé. Voilà ce que c'est!
+Et puis je n'y tiens pas à sa «fortune...» J'espère bien ne manquer de
rien avec Terral!</p>
<p>&mdash;Avec Terral?</p>
<p>&mdash;Oh! dit Cachemire en surprenant un reproche dans le regard de sa
-belle-mère. Tout ce que vous direz et rien, c'est la même chose. Je l'ai
+belle-mère. Tout ce que vous direz et rien, c'est la même chose. Je l'ai
dans le sang!</p>
-<p>&mdash;Mais, fit madame Labarbade, avec ça que je t'empêche de l'aimer! Où
+<p>&mdash;Mais, fit madame Labarbade, avec ça que je t'empêche de l'aimer! Où
as-tu pris que je voulais te dire quelque chose! Il est assez joli
-garçon pour qu'on lui passe des dragées. Seulement, si tu étais adroite,
+garçon pour qu'on lui passe des dragées. Seulement, si tu étais adroite,
au lieu de prendre la poudre d'escampette et toujours, et toujours,
-<i>sans décesser</i> comme tu le fais, de temps à autre tu te mettrais une
+<i>sans décesser</i> comme tu le fais, de temps à autre tu te mettrais une
chaise et tu irais t'asseoir au chevet de M. de Bruand. Ce n'est pas
-gai, mais tu gagnerais bien tes journées...</p>
+gai, mais tu gagnerais bien tes journées...</p>
-<p>&mdash;Oui, l'héritage?</p>
+<p>&mdash;Oui, l'héritage?</p>
-<p>&mdash;Sans doute, l'héritage! Il faut songer au solide. Et puis, tu sais, si
-ça t'ennuyait trop, tu pourrais patienter avec cette idée qu'il n'en a
+<p>&mdash;Sans doute, l'héritage! Il faut songer au solide. Et puis, tu sais, si
+ça t'ennuyait trop, tu pourrais patienter avec cette idée qu'il n'en a
pas pour longtemps.</p>
<p>&mdash;Oh! ma foi, dit Cachemire, qu'il garde son argent s'il veut. Je ne lui
demande rien. Je ne veux pas le voir. Quand je pense qu'il aurait pu
-tuer Fernand... Le bon Dieu a été juste, heureusement... D'ailleurs les
-cartes, toutes les <i>réussites</i>, étaient pour nous, tu sais! Je sors,
+tuer Fernand... Le bon Dieu a été juste, heureusement... D'ailleurs les
+cartes, toutes les <i>réussites</i>, étaient pour nous, tu sais! Je sors,
moi... Garde-le, ton M. de Bruand, si tu tiens aux picaillons. Moi, je
suis jeune, je m'en moque; j'ai quelqu'un qui m'aime, je n'ai plus
-besoin de me fatiguer à causer avec ceux que je n'aime pas.</p>
+besoin de me fatiguer à causer avec ceux que je n'aime pas.</p>
-<p>Elle tourna les talons et dit: «Adieu!»&mdash;avec un sourire.</p>
+<p>Elle tourna les talons et dit: «Adieu!»&mdash;avec un sourire.</p>
<p>Madame Labarbade entendit les volants de sa robe crier joyeusement sur
-les escaliers de l'hôtel.</p>
+les escaliers de l'hôtel.</p>
<p>&mdash;Petite sotte! dit-elle tout haut... Je suis jeune? Oui, tu es jeune.
Parbleu! Mais tu ne le seras pas toujours. Si tu crois que la jeunesse a
-été inventée pour toi... Va avec ton Terral, va. Un joli monsieur. Il te
-mènera loin!</p>
+été inventée pour toi... Va avec ton Terral, va. Un joli monsieur. Il te
+mènera loin!</p>
-<p>Elle reprit son poste d'observation, l'&oelig;il à la serrure, le cou
-tendu, Mohican femelle, toute prête à scalper un mourant. M. de Bruand
-n'écrivait plus. Il y avait sur le secrétaire plusieurs plis cachetés
-d'un large placard rouge. Le testament était-là! Cette fois, madame
+<p>Elle reprit son poste d'observation, l'&oelig;il à la serrure, le cou
+tendu, Mohican femelle, toute prête à scalper un mourant. M. de Bruand
+n'écrivait plus. Il y avait sur le secrétaire plusieurs plis cachetés
+d'un large placard rouge. Le testament était-là! Cette fois, madame
Labarbade n'y tint plus. Elle voulut voir. Elle ouvrit la porte, entra
-doucement dans la chambre, croisant les mains et penchant la tête sur
-l'épaule gauche, avec une attitude douloureuse.</p>
+doucement dans la chambre, croisant les mains et penchant la tête sur
+l'épaule gauche, avec une attitude douloureuse.</p>
-<p>&mdash;Vous m'avez appelée? dit-elle, lorsqu'elle fut près du lit.</p>
+<p>&mdash;Vous m'avez appelée? dit-elle, lorsqu'elle fut près du lit.</p>
<p>&mdash;Moi?</p>
-<p>&mdash;J'avais cru... Vous n'avez donc pas sonné?</p>
+<p>&mdash;J'avais cru... Vous n'avez donc pas sonné?</p>
<p>&mdash;Non.</p>
<p>Elle jetait sur les papiers un regard oblique. Elle voulait lire. Mais
-le dernier pli, jeté-là au hasard, couvrait tous les autres et il était
-tourné du côté de la cire. Madame Labarbade ne voyait ni écriture ni
+le dernier pli, jeté-là au hasard, couvrait tous les autres et il était
+tourné du côté de la cire. Madame Labarbade ne voyait ni écriture ni
adresse.</p>
-<p>&mdash;Vous n'êtes pas plus mal?</p>
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas plus mal?</p>
-<p>&mdash;Au contraire, dit Léon, je vais mieux!</p>
+<p>&mdash;Au contraire, dit Léon, je vais mieux!</p>
<p>&mdash;Ah! j'en suis ravie. Parbleu, je savais bien... Le docteur disait...</p>
<p>&mdash;Il disait?</p>
-<p>&mdash;Rien. D'ailleurs ces médecins sont des ignorants. Ce ne sont pas leurs
-ordonnances qui guérissent, allez, mais bien plutôt les soins... les
-soins intelligents... Où est la teinture d'arnica? Là! Il faut la
+<p>&mdash;Rien. D'ailleurs ces médecins sont des ignorants. Ce ne sont pas leurs
+ordonnances qui guérissent, allez, mais bien plutôt les soins... les
+soins intelligents... Où est la teinture d'arnica? Là! Il faut la
secouer de temps en temps. (Elle agitait la fiole violemment)... Je
-voudrais vous panser moi-même. Je suis sûre que je vous guérirais plus
+voudrais vous panser moi-même. Je suis sûre que je vous guérirais plus
vite.</p>
<p>&mdash;Je vous remercie, dit M. de Bruand en souriant un peu.</p>
<p>&mdash;Ah! les mains de femme, continua madame Labarbade... Les s&oelig;urs de
-charité!... Cachemire n'est pas venue ce matin?... Ni hier, je parie?...
-Je vous le demande, son poste ne devrait-il pas être à vos côtés?</p>
+charité!... Cachemire n'est pas venue ce matin?... Ni hier, je parie?...
+Je vous le demande, son poste ne devrait-il pas être à vos côtés?</p>
<p>&mdash;Pourquoi? fit-il.</p>
@@ -4978,356 +4937,356 @@ Je vous le demande, son poste ne devrait-il pas être à vos côtés?</p>
<p>&mdash;Elle ne me doit rien.</p>
-<p>&mdash;Que voulez-vous! elle est oublieuse... Ah! si l'on m'avait aimée comme
-vous l'avez aimée...</p>
+<p>&mdash;Que voulez-vous! elle est oublieuse... Ah! si l'on m'avait aimée comme
+vous l'avez aimée...</p>
<p>&mdash;Je ne l'aimais pas, dit M. de Bruand.</p>
<p>&mdash;Ah!</p>
-<p>Madame Labarbade demeura un instant décontenancée. Elle souriait,
-regardait Léon, regardait les lettres, et remuait les doigts comme si
-elle eût égrené un chapelet.</p>
+<p>Madame Labarbade demeura un instant décontenancée. Elle souriait,
+regardait Léon, regardait les lettres, et remuait les doigts comme si
+elle eût égrené un chapelet.</p>
-<p>&mdash;Après tout, dit-elle, votre vraie garde-malade, c'est moi...</p>
+<p>&mdash;Après tout, dit-elle, votre vraie garde-malade, c'est moi...</p>
-<p>&mdash;Je le sais, dit Léon. Vous ne m'avez pas souvent quitté.</p>
+<p>&mdash;Je le sais, dit Léon. Vous ne m'avez pas souvent quitté.</p>
-<p>Elle crut voir là un reproche; mais elle ne laissa pas deviner qu'elle
+<p>Elle crut voir là un reproche; mais elle ne laissa pas deviner qu'elle
pouvait comprendre, et continua, d'une voix qu'elle adoucissait:</p>
-<p>&mdash;Votre appareil n'est point dérangé?</p>
+<p>&mdash;Votre appareil n'est point dérangé?</p>
<p>&mdash;Non. Tout est pour le mieux. Merci.</p>
-<p>&mdash;Mais ce secrétaire vous gêne, dit-elle en dérangeant brusquement les
+<p>&mdash;Mais ce secrétaire vous gêne, dit-elle en dérangeant brusquement les
lettres mises les unes sur les autres.</p>
-<p>Léon surprit ce mouvement, se redressa en s'aidant de ses mains et dit
-avec vivacité:</p>
+<p>Léon surprit ce mouvement, se redressa en s'aidant de ses mains et dit
+avec vivacité:</p>
<p>&mdash;Laissez ceci!</p>
<p>&mdash;Je vous demande pardon... je croyais...</p>
-<p>Elle n'avait pu découvrir que l'adresse d'une lettre. <i>A Monsieur Paul
-Barré, officier de marine.</i> Ce nom ne lui apprenait rien.</p>
+<p>Elle n'avait pu découvrir que l'adresse d'une lettre. <i>A Monsieur Paul
+Barré, officier de marine.</i> Ce nom ne lui apprenait rien.</p>
<p>&mdash;Vous ne voulez pas un livre? dit-elle en faisant mine de se retirer.</p>
-<p>Léon ne répondit pas.</p>
+<p>Léon ne répondit pas.</p>
<p>&mdash;Si vous avez besoin de quelque chose, je ne quitte pas la maison, moi.
Au premier signe j'accourrai.</p>
<p>&mdash;Bien, dit M. de Bruand.</p>
-<p>Elle se retira comme elle était venue, doucement, et referma la porte
-avec précaution. Elle s'éloignait lorsqu'elle aperçut Célestin Fargeau
-qui la salua sans rien dire, et entra dans la chambre de Léon.</p>
+<p>Elle se retira comme elle était venue, doucement, et referma la porte
+avec précaution. Elle s'éloignait lorsqu'elle aperçut Célestin Fargeau
+qui la salua sans rien dire, et entra dans la chambre de Léon.</p>
-<p>&mdash;Le diable emporte celui-là, dit madame Labarbade entre ses dents. Fin
-comme l'ambre avec ses airs de Job et de pané. Je suis sûre qu'il aura
-le gros lot. Bast, ajouta-t-elle, pourvu que l'autre époumonné ne
+<p>&mdash;Le diable emporte celui-là, dit madame Labarbade entre ses dents. Fin
+comme l'ambre avec ses airs de Job et de pané. Je suis sûre qu'il aura
+le gros lot. Bast, ajouta-t-elle, pourvu que l'autre époumonné ne
m'oublie pas!</p>
-<p>Fargeau venait souvent à l'hôtel. Léon le recevait toujours et à toute
-heure. Fargeau entrait même lorsque le médecin était là. M. de Bruand ne
-vivait plus guère que lorsqu'il causait avec son ancien précepteur. Les
+<p>Fargeau venait souvent à l'hôtel. Léon le recevait toujours et à toute
+heure. Fargeau entrait même lorsque le médecin était là. M. de Bruand ne
+vivait plus guère que lorsqu'il causait avec son ancien précepteur. Les
anciens amis du club, M. Handa-Machado et les autres, ressemblaient
-vaguement à des importuns. Maintenant que leur compagnon de plaisir se
-trouvait cloué dans ce lit, il n'y avait plus grand'chose de commun
-entre eux et lui. La vie folle, la vie rapide, la vie à haute atmosphère
+vaguement à des importuns. Maintenant que leur compagnon de plaisir se
+trouvait cloué dans ce lit, il n'y avait plus grand'chose de commun
+entre eux et lui. La vie folle, la vie rapide, la vie à haute atmosphère
les rappelait. Ils plaignaient beaucoup M. de Bruand et le regrettaient,
-mais ils commençaient à l'oublier. On parlait d'autre chose là-bas, et
-Léon avait déjà comme l'intuition de cet oubli.</p>
+mais ils commençaient à l'oublier. On parlait d'autre chose là-bas, et
+Léon avait déjà comme l'intuition de cet oubli.</p>
-<p>&mdash;Ce n'est pas la mort, disait-il, c'est la façon dont je meurs qui
+<p>&mdash;Ce n'est pas la mort, disait-il, c'est la façon dont je meurs qui
m'accable... Triste fin pour un grand seigneur, comme je me piquais de
-l'être, que de tomber ainsi sous le fleuret d'un aventurier, de râler
-dans une chambre où peut-être <i>elle</i> a reçu cet homme,&mdash;et de mourir, en
-un mot, «en la plume comme canards.» C'est une expression de Brantôme
+l'être, que de tomber ainsi sous le fleuret d'un aventurier, de râler
+dans une chambre où peut-être <i>elle</i> a reçu cet homme,&mdash;et de mourir, en
+un mot, «en la plume comme canards.» C'est une expression de Brantôme
qui me revient. Heureux ceux qui finissent bien, mon cher Fargeau, comme
-ce comte de Bure, qui voulut mourir cuirassé, épée au côté et casque en
-tête. Moi, je l'avoue, je finis mal.</p>
+ce comte de Bure, qui voulut mourir cuirassé, épée au côté et casque en
+tête. Moi, je l'avoue, je finis mal.</p>
<p>Il reprenait alors:</p>
-<p>&mdash;Ah! les rêves! Les premières journées, les premiers pas, les premiers
+<p>&mdash;Ah! les rêves! Les premières journées, les premiers pas, les premiers
sourires! Vingt ans! L'espoir! L'air libre et pur! Une femme! Ma
-femme!... Et les lendemains! Les journées folles, les courses, les
+femme!... Et les lendemains! Les journées folles, les courses, les
soupers, l'air asphyxiant, le gaz, les restaurants, Cachemire! Quel
-kaléidoscope! Quelle ironie! quelles chimères, et quelles folies!</p>
+kaléidoscope! Quelle ironie! quelles chimères, et quelles folies!</p>
-<p>&mdash;Je suis puni par où j'ai péché, dit-il un soir... Étais-je né pour
+<p>&mdash;Je suis puni par où j'ai péché, dit-il un soir... Étais-je né pour
cette vie de mannequin parisien? Vous le savez, ce qu'il me fallait,
-c'était un coin où rêver, un bon livre, un ami, vous et elle (il
-songeait à celle qui n'était plus.) Mais je n'ai pas eu la force de
-supporter la solitude. Je meurs inutile, après avoir&mdash;qui sait? vécu
+c'était un coin où rêver, un bon livre, un ami, vous et elle (il
+songeait à celle qui n'était plus.) Mais je n'ai pas eu la force de
+supporter la solitude. Je meurs inutile, après avoir&mdash;qui sait? vécu
ridicule. Tu l'as voulu, George Dandin de boulevard!</p>
-<p>&mdash;Et après tout, fit M. de Bruand avec un rire sec, ne l'ai-je pas
-mérité? Oui, sotte existence, que celle-ci! Encore une fois, il y avait
-d'autres façons d'oublier. L'homme est si peu de chose sans le devoir!
-J'ai trop tôt désespéré, je me suis lassé trop tôt, j'ai jeté le manche
-et la cognée, me contentant de regarder, en spectateur, tous ces
-bûcherons humains acharnés après les obstacles. La fatigue m'a pris.
-J'avais bien le droit d'être las, mais j'aurais dû avoir la force de
+<p>&mdash;Et après tout, fit M. de Bruand avec un rire sec, ne l'ai-je pas
+mérité? Oui, sotte existence, que celle-ci! Encore une fois, il y avait
+d'autres façons d'oublier. L'homme est si peu de chose sans le devoir!
+J'ai trop tôt désespéré, je me suis lassé trop tôt, j'ai jeté le manche
+et la cognée, me contentant de regarder, en spectateur, tous ces
+bûcherons humains acharnés après les obstacles. La fatigue m'a pris.
+J'avais bien le droit d'être las, mais j'aurais dû avoir la force de
secouer cette torpeur, et de me mesurer avec la vie, au lieu de la
-laisser passer sans m'enquérir si elle était bonne ou mauvaise. Toutes
+laisser passer sans m'enquérir si elle était bonne ou mauvaise. Toutes
les choses humaines, mon cher Fargeau, ont leur sanction!</p>
-<p>&mdash;Et quelle sanction méritiez-vous, je vous le demande? dit Fargeau
-presque avec colère. Ah! si le sort, pour être équitable, tenait
-tellement à vous porter quelque coup, tonnerre! que réservera-t-il donc
-à la folie de Cachemire et à l'ambition de ce Terral?</p>
+<p>&mdash;Et quelle sanction méritiez-vous, je vous le demande? dit Fargeau
+presque avec colère. Ah! si le sort, pour être équitable, tenait
+tellement à vous porter quelque coup, tonnerre! que réservera-t-il donc
+à la folie de Cachemire et à l'ambition de ce Terral?</p>
-<p>&mdash;Attendons la fin, dit Léon avec un sourire railleur. Pour moi, cet
-homme et cette femme, faits l'un pour l'autre évidemment, ressemblent à
-des gens qui croiraient étreindre un marbre merveilleux et qui
-presseraient entre leurs bras une statue de plâtre. Ils veulent la
-fortune et l'amour; c'est&mdash;je le gagerais&mdash;la misère et le dégoût qu'ils
+<p>&mdash;Attendons la fin, dit Léon avec un sourire railleur. Pour moi, cet
+homme et cette femme, faits l'un pour l'autre évidemment, ressemblent à
+des gens qui croiraient étreindre un marbre merveilleux et qui
+presseraient entre leurs bras une statue de plâtre. Ils veulent la
+fortune et l'amour; c'est&mdash;je le gagerais&mdash;la misère et le dégoût qu'ils
trouveront... s'ils ont la patience d'attendre et de chercher ensemble.
-Non, pas votre misère, Fargeau. Eh! pardieu, votre habit est râpé, mais
-votre conscience est neuve. J'entends une misère terrible, dissimulée
-sous un sourire, la misère en gants blancs et en robe de soie.</p>
+Non, pas votre misère, Fargeau. Eh! pardieu, votre habit est râpé, mais
+votre conscience est neuve. J'entends une misère terrible, dissimulée
+sous un sourire, la misère en gants blancs et en robe de soie.</p>
<p>&mdash;Possible, dit Fargeau.</p>
-<p>&mdash;Au fond, continua Léon de Bruand, Cachemire n'aime que la misère, la
-bohême, le ruisseau. Elle suivra Terral au cabaret si Terral y descend.
-Par passion? Jamais. Je vous l'ai dit souvent. Par caprice, par goût,
-par amour de l'antithèse. Elle a, comme toutes les autres, la nostalgie
-du passé, du vin bleu, des bottines trouées et du haillon. Elle m'aurait
-aimé, qui sait? si je l'avais salie. Elle aime le luxe d'instinct, mais
-au fond la fantaisie sans le sou, l'amour va-nu-pieds est son amour à
-elle. C'est une amoureuse de la misère, comme vous, Fargeau.</p>
-
-<p>&mdash;Amoureux de la misère moi? dit Fargeau! C'est possible. Lourd bagage,
-la fortune! Je marche d'un pas plus léger en ne portant rien. Ont-ils
-l'air bête, les garçons de banque, avec leurs sacoches! N'importe. On
-réfléchit aussi, vous savez, à ses moments perdus. Vous parlez de vie
-inutile? Et la mienne, bon Dieu!&mdash;Une intelligence gâchée, une volonté
+<p>&mdash;Au fond, continua Léon de Bruand, Cachemire n'aime que la misère, la
+bohême, le ruisseau. Elle suivra Terral au cabaret si Terral y descend.
+Par passion? Jamais. Je vous l'ai dit souvent. Par caprice, par goût,
+par amour de l'antithèse. Elle a, comme toutes les autres, la nostalgie
+du passé, du vin bleu, des bottines trouées et du haillon. Elle m'aurait
+aimé, qui sait? si je l'avais salie. Elle aime le luxe d'instinct, mais
+au fond la fantaisie sans le sou, l'amour va-nu-pieds est son amour à
+elle. C'est une amoureuse de la misère, comme vous, Fargeau.</p>
+
+<p>&mdash;Amoureux de la misère moi? dit Fargeau! C'est possible. Lourd bagage,
+la fortune! Je marche d'un pas plus léger en ne portant rien. Ont-ils
+l'air bête, les garçons de banque, avec leurs sacoches! N'importe. On
+réfléchit aussi, vous savez, à ses moments perdus. Vous parlez de vie
+inutile? Et la mienne, bon Dieu!&mdash;Une intelligence gâchée, une volonté
sans muscles. Bast! Est-ce bien ma faute ou celle du temps?&mdash;Un de mes
-amis, dit Fargeau, un exilé de la vie européenne, revenant d'un séjour
-de dix ans en Abyssinie, me disait que ce qui l'avait frappé tout
-d'abord au retour c'était le peu de solidité de nos pas. Nous mettons le
-pied à terre en hésitant, nous allons, comme si quelque vent nous
+amis, dit Fargeau, un exilé de la vie européenne, revenant d'un séjour
+de dix ans en Abyssinie, me disait que ce qui l'avait frappé tout
+d'abord au retour c'était le peu de solidité de nos pas. Nous mettons le
+pied à terre en hésitant, nous allons, comme si quelque vent nous
secouait, tremblants, en gens qui cherchent leur voie, ignorent le but,
-demandent le chemin. Tout au contraire, les nègres de là-bas posent
+demandent le chemin. Tout au contraire, les nègres de là-bas posent
hardiment sur le sol la plante de leurs pieds. Le but? Ils le
-connaissent. Leur chemin? il est tout tracé, comme leur existence. Ils
-savent ce que leur tiendra la vie; nous, nous espérons en ce qu'elle
+connaissent. Leur chemin? il est tout tracé, comme leur existence. Ils
+savent ce que leur tiendra la vie; nous, nous espérons en ce qu'elle
nous promet. Ils ont des lois, ils ont des dogmes. Dogmes et lois, nous
-avons tout analysé, discuté, détruit. Nous cherchons. De là cette
-démarche hésitante. De là leurs pas fermes et certains. Puis ici les
-têtes entraînent le corps. La boîte crânienne est trop lourde.
-L'équilibre est rompu et l'individu titube. Nous n'avons plus assez de
-muscles, tout le mal est là! Le sang disparaît, les nerfs arrivent. Ce
-monde est anémique. Nous faisons réellement trop bon marché de la
-matière. En développant notre cerveau outre mesure, nous réduisons à
-rien la machine humaine qui est construite pour l'équilibre, non pour
-l'instabilité. Un homme n'est complet que lorsque son intelligence et
-ses instincts sont d'accord, lorsque tout en lui se pondère. Mais qui
-fait la part des instincts aujourd'hui? La foule! Quant à l'élite, elle
-n'a ni sang ni muscles, et comme elle refuse ses droits à la bête, c'est
-par la bête qu'elle est domptée. La bête, lisez la femme. Chez elle du
-moins l'éducation est instinctive; aussi, armée de son flair elle vient
-à bout de l'intelligence la plus solide. Sa subtilité étrangle notre
-franchise. C'est le combat du sauvage contre l'Européen. Il a la nature
+avons tout analysé, discuté, détruit. Nous cherchons. De là cette
+démarche hésitante. De là leurs pas fermes et certains. Puis ici les
+têtes entraînent le corps. La boîte crânienne est trop lourde.
+L'équilibre est rompu et l'individu titube. Nous n'avons plus assez de
+muscles, tout le mal est là! Le sang disparaît, les nerfs arrivent. Ce
+monde est anémique. Nous faisons réellement trop bon marché de la
+matière. En développant notre cerveau outre mesure, nous réduisons à
+rien la machine humaine qui est construite pour l'équilibre, non pour
+l'instabilité. Un homme n'est complet que lorsque son intelligence et
+ses instincts sont d'accord, lorsque tout en lui se pondère. Mais qui
+fait la part des instincts aujourd'hui? La foule! Quant à l'élite, elle
+n'a ni sang ni muscles, et comme elle refuse ses droits à la bête, c'est
+par la bête qu'elle est domptée. La bête, lisez la femme. Chez elle du
+moins l'éducation est instinctive; aussi, armée de son flair elle vient
+à bout de l'intelligence la plus solide. Sa subtilité étrangle notre
+franchise. C'est le combat du sauvage contre l'Européen. Il a la nature
pour lui, ses organes contre nos armes, son instinct contre notre
savoir. Les femmes sont des Peaux-Rouges et elles scalpent notre
-génération. A preuve,&mdash;il se touchait le front,&mdash;l'inévitable,
-l'implacable, la terrible calvitie régnante! Mais,&mdash;puisque j'ai parlé
-de moi,&mdash;j'aurais pu être énergique, lutter, me roidir; moi aussi j'ai
-déserté. Tenez, il y a quelque chose d'injuste en tout ceci! Et à quoi,
-diable, pense donc la nature, lorsqu'elle souffle une énergie de démon à
-des gens comme ce Terral et qu'elle prête une âme de cire molle et une
-insurmontable amitié pour le <i>far niente</i> à d'honnêtes garçons comme moi
-qui ne demandaient, après tout, qu'à être de braves gens, utiles aux
-autres? Ah! si du moins tous les coquins pouvaient être des paresseux!</p>
-
-<p>Pendant que M. de Bruand demeurait ainsi couché dans le petit hôtel des
-Champs-Élysées, Fernand Terral s'était mis déjà en campagne pour faire
-rendre à la situation nouvelle qu'il s'était faite tout ce qu'elle
-pouvait contenir «d'avantageux.» Il lui importait à cette heure que
-l'événement fît tout le bruit possible, et il ne voulait s'en remettre à
-personne qu'à lui-même pour attacher le grelot, et même pour sonner la
-cloche. Il avait rencontré dans le courant de sa vie parisienne, un de
+génération. A preuve,&mdash;il se touchait le front,&mdash;l'inévitable,
+l'implacable, la terrible calvitie régnante! Mais,&mdash;puisque j'ai parlé
+de moi,&mdash;j'aurais pu être énergique, lutter, me roidir; moi aussi j'ai
+déserté. Tenez, il y a quelque chose d'injuste en tout ceci! Et à quoi,
+diable, pense donc la nature, lorsqu'elle souffle une énergie de démon à
+des gens comme ce Terral et qu'elle prête une âme de cire molle et une
+insurmontable amitié pour le <i>far niente</i> à d'honnêtes garçons comme moi
+qui ne demandaient, après tout, qu'à être de braves gens, utiles aux
+autres? Ah! si du moins tous les coquins pouvaient être des paresseux!</p>
+
+<p>Pendant que M. de Bruand demeurait ainsi couché dans le petit hôtel des
+Champs-Élysées, Fernand Terral s'était mis déjà en campagne pour faire
+rendre à la situation nouvelle qu'il s'était faite tout ce qu'elle
+pouvait contenir «d'avantageux.» Il lui importait à cette heure que
+l'événement fît tout le bruit possible, et il ne voulait s'en remettre à
+personne qu'à lui-même pour attacher le grelot, et même pour sonner la
+cloche. Il avait rencontré dans le courant de sa vie parisienne, un de
ces journalistes <i>in partibus</i> qui tiennent bureau de nouvelles, les
-transmettent aux journaux des départements et de l'étranger,
-chroniqueurs assermentés de tous les accidents et de tous les scandales;
-qui sont au littérateur véritable, ce que le courtier marron est au
-négociant. Au courant de tout, sachant tout, prévoyant tout, Matouchard
-était, en son genre, une puissance. Il disposait de onze journaux de
+transmettent aux journaux des départements et de l'étranger,
+chroniqueurs assermentés de tous les accidents et de tous les scandales;
+qui sont au littérateur véritable, ce que le courtier marron est au
+négociant. Au courant de tout, sachant tout, prévoyant tout, Matouchard
+était, en son genre, une puissance. Il disposait de onze journaux de
province, sans compter les feuilles belges, allemandes ou espagnoles. Il
-avait établi une boutique de correspondance où les hommes de lettres
-sans ouvrage trouvaient à s'occuper et à caser leur expérience, à prix
-réduits. Matouchard, transformant son appartement en salle de rédaction,
-surveillait ses rédacteurs comme un contre-maître ses ouvriers. Il les
+avait établi une boutique de correspondance où les hommes de lettres
+sans ouvrage trouvaient à s'occuper et à caser leur expérience, à prix
+réduits. Matouchard, transformant son appartement en salle de rédaction,
+surveillait ses rédacteurs comme un contre-maître ses ouvriers. Il les
aiguillonnait, les activait, les renseignait parfois, relisait la copie,
-revoyait, corrigeait, mettait lui-même l'adresse des lettres et faisait
+revoyait, corrigeait, mettait lui-même l'adresse des lettres et faisait
ce qu'il appelait les variantes.</p>
-<p>Ces variantes était bien simples. Un événement politique surgissait-il,
-concernant,&mdash;par exemple,&mdash;la question romaine, Matouchard tirait, à
-l'aide de la presse à copier, un second exemplaire de la correspondance
-faite par un de ceux qu'il appelait ses «nègres» et se contentait
-d'enlever un mot ou d'en ajouter deux à l'un des textes. Si la
-correspondance était destinée à un journal démocratique, Matouchard,
-assaisonnait ainsi la nouvelle du jour. «Enfin, il est presque certain
-que les troupes françaises vont évacuer Rome. La Convention du 24
-novembre...»&mdash;Mais si la correspondance devait être imprimée dans un
+<p>Ces variantes était bien simples. Un événement politique surgissait-il,
+concernant,&mdash;par exemple,&mdash;la question romaine, Matouchard tirait, à
+l'aide de la presse à copier, un second exemplaire de la correspondance
+faite par un de ceux qu'il appelait ses «nègres» et se contentait
+d'enlever un mot ou d'en ajouter deux à l'un des textes. Si la
+correspondance était destinée à un journal démocratique, Matouchard,
+assaisonnait ainsi la nouvelle du jour. «Enfin, il est presque certain
+que les troupes françaises vont évacuer Rome. La Convention du 24
+novembre...»&mdash;Mais si la correspondance devait être imprimée dans un
journal religieux, Matouchard enlevait prestement l'adverbe plein
-d'espérance et le remplaçait par un regret ainsi formulé: «Hélas! il est
-presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome...» Le
+d'espérance et le remplaçait par un regret ainsi formulé: «Hélas! il est
+presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome...» Le
reste de la correspondance ne variait pas d'ailleurs d'un <i>iota</i> pour le
journal radical et pour le journal catholique.</p>
<p>Matouchard, au surplus, ne se donnait pas pour un homme de lettres. Il
entreprenait la <i>nouvelle</i> et le <i>renseignement</i>, comme d'autres
-entreprennent la maçonnerie. Sa maison était une <i>Agence Havas</i> au
-petit pied, un centre où se donnaient rendez-vous ceux qui désiraient
+entreprennent la maçonnerie. Sa maison était une <i>Agence Havas</i> au
+petit pied, un centre où se donnaient rendez-vous ceux qui désiraient
du nouveau et ceux qui en apportaient, une halle aux cancans politiques
-et littéraires. Parfois, les nouvelles expédiées de Paris par la maison
-Matouchard et Compagnie, revenaient à Paris sur les ailes du <i>Moniteur
-de la Côte-d'Or</i> ou du <i>Courrier du Centre</i>, comme des nouvelles
-inédites, et Paris en faisait ses gorges chaudes ou fraîches. Il était
-donc bien évident que le récit du duel de M. de Bruand et de Terral,
-publié dans ses détails par un journal de province, devait être
+et littéraires. Parfois, les nouvelles expédiées de Paris par la maison
+Matouchard et Compagnie, revenaient à Paris sur les ailes du <i>Moniteur
+de la Côte-d'Or</i> ou du <i>Courrier du Centre</i>, comme des nouvelles
+inédites, et Paris en faisait ses gorges chaudes ou fraîches. Il était
+donc bien évident que le récit du duel de M. de Bruand et de Terral,
+publié dans ses détails par un journal de province, devait être
reproduit par quelque feuille parisienne.</p>
-<p>Fernand, qui ne connaissait pas de journalistes célèbres&mdash;de ceux qu'on
-lit et qui se font lire,&mdash;se félicitait que le hasard l'eût mis en
-relation avec un homme aussi précieux, en pareille circonstance, que
+<p>Fernand, qui ne connaissait pas de journalistes célèbres&mdash;de ceux qu'on
+lit et qui se font lire,&mdash;se félicitait que le hasard l'eût mis en
+relation avec un homme aussi précieux, en pareille circonstance, que
Philippe Matouchard.</p>
-<p>Aussitôt donc, il se rendit chez lui, dans une des maisons de la rue
-Geoffroy-Marie, au c&oelig;ur de ce faubourg Montmartre où se distillent
-les bruits du jour, creuset de la pensée où les cerveaux bouillonnent,
-où la vapeur siffle, où la machine halète, où, de la rue du Croissant à
-la rue Grange-Batelière, tout ce que le monde entier lira, applaudira ou
+<p>Aussitôt donc, il se rendit chez lui, dans une des maisons de la rue
+Geoffroy-Marie, au c&oelig;ur de ce faubourg Montmartre où se distillent
+les bruits du jour, creuset de la pensée où les cerveaux bouillonnent,
+où la vapeur siffle, où la machine halète, où, de la rue du Croissant à
+la rue Grange-Batelière, tout ce que le monde entier lira, applaudira ou
sifflera demain, s'imprime, se dit, se raconte, se maquille, se conteste
et se <i>blague</i> ce matin ou ce soir.</p>
-<p>Fernand monta au troisième. Il y avait sur la porte le nom de
+<p>Fernand monta au troisième. Il y avait sur la porte le nom de
Matouchard. Il frappa; un gamin vint ouvrir, et Terral entra dans une
-antichambre encombrée de papiers, de vieux journaux, simplement <i>ornée</i>
-de chapeaux et de cannes suspendus à des patères. Il demanda M.
+antichambre encombrée de papiers, de vieux journaux, simplement <i>ornée</i>
+de chapeaux et de cannes suspendus à des patères. Il demanda M.
Matouchard.</p>
-<p>Matouchard était déjà près de lui, la main ouverte, souriant, un cigare
-à la bouche.</p>
+<p>Matouchard était déjà près de lui, la main ouverte, souriant, un cigare
+à la bouche.</p>
-<p>&mdash;Eh parbleu! monsieur Terral, vous arrivez à merveille. On parlait de
+<p>&mdash;Eh parbleu! monsieur Terral, vous arrivez à merveille. On parlait de
vous. Entrez donc! Mes compliments. Un fameux duel! Entrez, entrez.</p>
-<p>Fernand passa dans la pièce à côté, la <i>salle de rédaction</i>, où une
-demi-douzaine de pauvres diables, penchés sur des pupitres ou des
-tables, écrivaient tout en fumant. Il y en avait de vieux et de jeunes,
-tous de costume médiocre, qui regardèrent Fernand Terral sans curiosité,
-presque avec dédain. Rien dans cette pièce qui dénotât quelque chose de
-littéraire (et, certes, le contraire eût été étonnant). A peine, aux
-murailles, quelques charges du <i>Gaulois</i> ou du <i>Diogène</i>, Alphonse Karr
-déguisé en guêpe, par Hadol; Paulin Ménier, dans le <i>Courrier de Lyon</i>,
+<p>Fernand passa dans la pièce à côté, la <i>salle de rédaction</i>, où une
+demi-douzaine de pauvres diables, penchés sur des pupitres ou des
+tables, écrivaient tout en fumant. Il y en avait de vieux et de jeunes,
+tous de costume médiocre, qui regardèrent Fernand Terral sans curiosité,
+presque avec dédain. Rien dans cette pièce qui dénotât quelque chose de
+littéraire (et, certes, le contraire eût été étonnant). A peine, aux
+murailles, quelques charges du <i>Gaulois</i> ou du <i>Diogène</i>, Alphonse Karr
+déguisé en guêpe, par Hadol; Paulin Ménier, dans le <i>Courrier de Lyon</i>,
par Durandeau, des lithographies de Carjat, des dessins, tout ce qui
-survit de ces pauvres diables de petits journaux fulminants au début,
-puis éteints tout à coup comme des feux d'artifice qui ne durent pas et
+survit de ces pauvres diables de petits journaux fulminants au début,
+puis éteints tout à coup comme des feux d'artifice qui ne durent pas et
dont il ne reste que la carcasse. Il y avait aussi sur une table
-recouverte d'un tapis vert des journaux amoncelés, la plupart découpés
-au ciseau, <i>écrémés</i> par le «correspondancier» chargé de <i>faire la
-cuisine</i>. Dans un coin, auprès d'un poële, cinq ou six lampes à tringles
-attendaient le soir pour éclairer ces malheureux faisant encore, et
+recouverte d'un tapis vert des journaux amoncelés, la plupart découpés
+au ciseau, <i>écrémés</i> par le «correspondancier» chargé de <i>faire la
+cuisine</i>. Dans un coin, auprès d'un poële, cinq ou six lampes à tringles
+attendaient le soir pour éclairer ces malheureux faisant encore, et
toujours <i>de la copie</i>.</p>
<p>&mdash;Asseyez-vous donc, monsieur Terral, dit Matouchard.</p>
-<p>A ce nom, il y eut plus d'un regard fixé sur Fernand, qui soutint le
-feu, s'assit élégamment et alluma un cigare à l'allumette que lui
+<p>A ce nom, il y eut plus d'un regard fixé sur Fernand, qui soutint le
+feu, s'assit élégamment et alluma un cigare à l'allumette que lui
tendait Matouchard.</p>
<p>&mdash;Avez-vous des nouvelles de M. de Bruand? demanda Matouchard.</p>
<p>&mdash;Oui. Il va mieux.</p>
-<p>&mdash;Ah! ah!... Joli coup, le vôtre, à ce qu'il paraît. Voyons, contez-nous
-la chose, et vous autres, écoutez. Il ne faut pas <i>rater</i> ça. C'est tout
-ce qu'il y a aujourd'hui. C'est vrai, calme plat. Jusqu'à la session, ne
-me parlez pas de correspondance... un métier de chien!</p>
+<p>&mdash;Ah! ah!... Joli coup, le vôtre, à ce qu'il paraît. Voyons, contez-nous
+la chose, et vous autres, écoutez. Il ne faut pas <i>rater</i> ça. C'est tout
+ce qu'il y a aujourd'hui. C'est vrai, calme plat. Jusqu'à la session, ne
+me parlez pas de correspondance... un métier de chien!</p>
-<p>&mdash;De chien de Bruxelles! dit un des <i>porions littéraires</i>.</p>
+<p>&mdash;De chien de Bruxelles! dit un des <i>porions littéraires</i>.</p>
-<p>Fernand conta dans tous ses détails l'affaire de la veille. Il se tailla
-un rôle à la fois romanesque et digne. Il savait trop bien que tout
-allait être répété.</p>
+<p>Fernand conta dans tous ses détails l'affaire de la veille. Il se tailla
+un rôle à la fois romanesque et digne. Il savait trop bien que tout
+allait être répété.</p>
<p>&mdash;Bravo! bravo! disait Matouchard.</p>
<p>Il tira sa montre.</p>
-<p>&mdash;Voyons, le courrier part à cinq heures. Il est trois heures, vous
+<p>&mdash;Voyons, le courrier part à cinq heures. Il est trois heures, vous
pouvez bien brosser la chose, Landrumeau?... Deux heures, il ne vous
-faut même pas ça?</p>
+faut même pas ça?</p>
<p>&mdash;Pour <i>l'Observateur de l'Aube</i>?</p>
-<p>&mdash;Oui. Demain nous l'enverrons à d'autres.</p>
+<p>&mdash;Oui. Demain nous l'enverrons à d'autres.</p>
<p>&mdash;Allons-y, dit Landrumeau.</p>
-<p>&mdash;Vous savez que ça va rudement vous poser? fit Matouchard en tapant sur
-l'épaule de Terral... Bruand était un terrible... Mouché par vous,
+<p>&mdash;Vous savez que ça va rudement vous poser? fit Matouchard en tapant sur
+l'épaule de Terral... Bruand était un terrible... Mouché par vous,
diable!</p>
-<p>&mdash;J'ai vu plus fort que ça dans les Antilles, dit un des
-<i>correspondanciers</i> en quittant sa plume. Un duelliste acharné,&mdash;il
-avait tué dix-sept personnes,&mdash;un fort à bras, démoli net par un crapaud
-qui n'avait touché un fleuret de sa vie.</p>
+<p>&mdash;J'ai vu plus fort que ça dans les Antilles, dit un des
+<i>correspondanciers</i> en quittant sa plume. Un duelliste acharné,&mdash;il
+avait tué dix-sept personnes,&mdash;un fort à bras, démoli net par un crapaud
+qui n'avait touché un fleuret de sa vie.</p>
-<p>&mdash;C'est roide, fit Matouchard d'un ton incrédule.</p>
+<p>&mdash;C'est roide, fit Matouchard d'un ton incrédule.</p>
-<p>&mdash;Parole. Le petit est lieutenant de dragons à présent. Tiens, à
-propos... J'ai oublié d'annoncer la nomination de Riovel.</p>
+<p>&mdash;Parole. Le petit est lieutenant de dragons à présent. Tiens, à
+propos... J'ai oublié d'annoncer la nomination de Riovel.</p>
-<p>&mdash;Un ruban qui n'est pas volé, dit un autre. Vous savez que Riovel a été
-le confident de Caussidière, en 1848?</p>
+<p>&mdash;Un ruban qui n'est pas volé, dit un autre. Vous savez que Riovel a été
+le confident de Caussidière, en 1848?</p>
-<p>&mdash;C'est bien pour ça qu'on le décore. Ses anciennes opinions sont
+<p>&mdash;C'est bien pour ça qu'on le décore. Ses anciennes opinions sont
mortes. On met une croix dessus.</p>
-<p>&mdash;Oh! un mot!... Matouchard, dites donc, Matouchard? Vérillac qui a fait
+<p>&mdash;Oh! un mot!... Matouchard, dites donc, Matouchard? Vérillac qui a fait
un mot!</p>
<p>&mdash;Pourvu qu'il ne le mette pas dans sa correspondance. La province se
plaindrait.</p>
-<p>&mdash;C'est vrai, dit Vérillac... Quand je flanque de l'esprit dans un
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Vérillac... Quand je flanque de l'esprit dans un
<i>Courrier de Paris</i>, les Quimper-Corentinois, qui croient que je me
moque d'eux, menacent Matouchard,&mdash;qui signe&mdash;de lui casser les reins!</p>
-<p>&mdash;Ne causez pas tant, dit Matouchard, et allez-y de la fin. Après
-ça&mdash;<i>vous pourrez jouer la Fille de l'Air</i>.</p>
+<p>&mdash;Ne causez pas tant, dit Matouchard, et allez-y de la fin. Après
+ça&mdash;<i>vous pourrez jouer la Fille de l'Air</i>.</p>
-<p>&mdash;Ouf, dit Vérillac, moi j'ai conclu. Voilà!</p>
+<p>&mdash;Ouf, dit Vérillac, moi j'ai conclu. Voilà!</p>
-<p>Pendant que Matouchard relisait le courrier de Vérillac, Fernand Terral
+<p>Pendant que Matouchard relisait le courrier de Vérillac, Fernand Terral
causait.</p>
-<p>&mdash;Pourquoi n'êtes-vous pas allé trouver Olivier Renaud? demandait
-Vérillac. Il aurait conté votre affaire dans ses <i>Echos</i>.</p>
+<p>&mdash;Pourquoi n'êtes-vous pas allé trouver Olivier Renaud? demandait
+Vérillac. Il aurait conté votre affaire dans ses <i>Echos</i>.</p>
<p>&mdash;Je ne le connais pas.</p>
-<p>&mdash;Quelle raison!... Il vous aurait sauté au cou. Est-ce que vous croyez
-qu'il a tous les jours des machines comme ça à se mettre sous la dent?</p>
+<p>&mdash;Quelle raison!... Il vous aurait sauté au cou. Est-ce que vous croyez
+qu'il a tous les jours des machines comme ça à se mettre sous la dent?</p>
<p>&mdash;Le fait est, dit un autre, que ses articles sont bien pauvres.</p>
-<p>&mdash;Toujours la même chose!</p>
+<p>&mdash;Toujours la même chose!</p>
-<p>&mdash;Toujours. Je vous dis qu'il <i>est vidé</i>!</p>
+<p>&mdash;Toujours. Je vous dis qu'il <i>est vidé</i>!</p>
-<p>&mdash;Pour être vidé maintenant, il aurait fallu d'abord qu'il <i>eût quelque
+<p>&mdash;Pour être vidé maintenant, il aurait fallu d'abord qu'il <i>eût quelque
chose dans le ventre</i>. Il n'avait rien.</p>
<p>&mdash;Pas grand'chose...</p>
@@ -5336,9 +5295,9 @@ chose dans le ventre</i>. Il n'avait rien.</p>
<p>&mdash;Et Paul Duchemin?</p>
-<p>&mdash;Ça vaut mieux. Mais c'est vieillot.</p>
+<p>&mdash;Ça vaut mieux. Mais c'est vieillot.</p>
-<p>&mdash;C'est <i>Ermite de la Chaussée d'Antin</i>.</p>
+<p>&mdash;C'est <i>Ermite de la Chaussée d'Antin</i>.</p>
<p>&mdash;Restauration.</p>
@@ -5347,23 +5306,23 @@ chose dans le ventre</i>. Il n'avait rien.</p>
<p>&mdash;Il a fait des romans pas mauvais, pourtant... <i>Arnaud</i>... Avez-vous lu
<i>Arnaud</i>?</p>
-<p>&mdash;Ça a paru chez Amyot?</p>
+<p>&mdash;Ça a paru chez Amyot?</p>
-<p>&mdash;Chez Lévy.</p>
+<p>&mdash;Chez Lévy.</p>
<p>&mdash;Pas lu.</p>
-<p>&mdash;De jolis détails... Du paysage... Mais <i>ça ne se tient pas</i>!</p>
+<p>&mdash;De jolis détails... Du paysage... Mais <i>ça ne se tient pas</i>!</p>
<p>&mdash;C'est <i>bonhomme</i>. Il devrait lire Balzac.</p>
<p>&mdash;C'est selon. Le Balzac de <i>Vautrin</i>, oui, le Balzac de la <i>Recherche
de l'absolu</i>, non!</p>
-<p>&mdash;Mon cher ami, ce que tu dis là est stupide. La <i>Recherche de
+<p>&mdash;Mon cher ami, ce que tu dis là est stupide. La <i>Recherche de
l'absolu</i>? un chef-d'&oelig;uvre...</p>
-<p>&mdash;Un chef-d'&oelig;uvre embêtant. L'as-tu lu?</p>
+<p>&mdash;Un chef-d'&oelig;uvre embêtant. L'as-tu lu?</p>
<p>&mdash;Et toi?</p>
@@ -5372,70 +5331,70 @@ Lamartine passera... Mais Balzac...</p>
<p>&mdash;Et Musset?</p>
-<p>&mdash;Ah! vous savez, dit Matouchard, vous nous assommez là-bas! Nous ne
-sommes pas ici sous la coupole de l'Institut. Si vous voulez disséquer
-les gloires, allez dehors. Musset? Est-ce que c'est une actualité,
-Musset? Si vous savez le refrain de la nouvelle chanson de Thérésa,
-dites-le-moi, je l'enverrai à l'<i>Etoile Belge</i>. Mais des <i>mots</i>! Faites
-du Sainte-Beuve alors..., vous m'embêtez!</p>
-
-<p>Terral sortit de cette <i>fabrique de nouvelles</i> très-satisfait de son
-expédition et certain que, sous peu de jours, <i>tout Paris</i> s'occuperait
-de lui. Il marchait dans la rue en conquérant, le front haut, comme si
-chacun eût pu déchiffrer sur son visage ce qui faisait son triomphe. Il
-gagna ainsi les quais, s'assit au café d'Orsay et se prit à regarder les
-gens qui passaient. Devant lui, de l'autre côté de la Seine, les arbres
+<p>&mdash;Ah! vous savez, dit Matouchard, vous nous assommez là-bas! Nous ne
+sommes pas ici sous la coupole de l'Institut. Si vous voulez disséquer
+les gloires, allez dehors. Musset? Est-ce que c'est une actualité,
+Musset? Si vous savez le refrain de la nouvelle chanson de Thérésa,
+dites-le-moi, je l'enverrai à l'<i>Etoile Belge</i>. Mais des <i>mots</i>! Faites
+du Sainte-Beuve alors..., vous m'embêtez!</p>
+
+<p>Terral sortit de cette <i>fabrique de nouvelles</i> très-satisfait de son
+expédition et certain que, sous peu de jours, <i>tout Paris</i> s'occuperait
+de lui. Il marchait dans la rue en conquérant, le front haut, comme si
+chacun eût pu déchiffrer sur son visage ce qui faisait son triomphe. Il
+gagna ainsi les quais, s'assit au café d'Orsay et se prit à regarder les
+gens qui passaient. Devant lui, de l'autre côté de la Seine, les arbres
des Tuileries frissonnaient aux derniers souffles chauds; les feuilles,
-dorées par l'automne, tombaient une à une en tournoyant et le soleil
-égayait les tons assombris déjà des horizons. Mais que regardait Terral,
-c'était la mêlée des équipages, la foule des cavaliers et des piétons
-élégants qui se croisaient à deux pas de lui. Le quai d'Orsay conduit à
-la fois aux Champs-Élysées, au bois de Boulogne et au Corps-Législatif.
+dorées par l'automne, tombaient une à une en tournoyant et le soleil
+égayait les tons assombris déjà des horizons. Mais que regardait Terral,
+c'était la mêlée des équipages, la foule des cavaliers et des piétons
+élégants qui se croisaient à deux pas de lui. Le quai d'Orsay conduit à
+la fois aux Champs-Élysées, au bois de Boulogne et au Corps-Législatif.
A quelques minutes du faubourg Saint-Germain, faisant face au jardin des
-Tuileries, près des casernes de cavalerie, c'est un quai élégant, un
-peu grave, où les voitures blasonnées, les officiers à cheval, les
-députés se rendant à la Chambre défilent reconnus et salués par les
-passants qui les heurtent. Un provincial ferait là en quelques minutes
-connaissance avec la plupart des privilégiés du nom et de la fortune
+Tuileries, près des casernes de cavalerie, c'est un quai élégant, un
+peu grave, où les voitures blasonnées, les officiers à cheval, les
+députés se rendant à la Chambre défilent reconnus et salués par les
+passants qui les heurtent. Un provincial ferait là en quelques minutes
+connaissance avec la plupart des privilégiés du nom et de la fortune
politique. Fernand Terral, qui connaissait les hommes et les choses de
-la vie parisienne, regardait et souriait à la pensée que parmi tous ces
-gens qui ne le connaissaient pas, dans ces équipages où caquetaient
-délicieusement des femmes souriantes, on ne parlait peut-être, à cette
+la vie parisienne, regardait et souriait à la pensée que parmi tous ces
+gens qui ne le connaissaient pas, dans ces équipages où caquetaient
+délicieusement des femmes souriantes, on ne parlait peut-être, à cette
heure, que de son duel avec M. de Bruand.</p>
<p>&mdash;Et ce sera bien mieux, songeait-il, lorsque les journaux auront dit
leur mot!</p>
-<p>Il se balançait sur sa chaise, le bras gauche replié sur le dossier, les
-jambes croisées et fumant son cigare en rêvant. Un vent frais lui
-caressait doucement les cheveux; il se sentait vraiment heureux, la tête
-pleine de projets et d'ambitions&mdash;si près maintenant de se réaliser.</p>
+<p>Il se balançait sur sa chaise, le bras gauche replié sur le dossier, les
+jambes croisées et fumant son cigare en rêvant. Un vent frais lui
+caressait doucement les cheveux; il se sentait vraiment heureux, la tête
+pleine de projets et d'ambitions&mdash;si près maintenant de se réaliser.</p>
-<p>Tout à coup, il fit un mouvement et se redressa en apercevant Célestin
-Fargeau qui venait de son côté, la tête baissée. Fargeau regardait le
-pavé et n'aurait certes par aperçu Fernand Terral, mais celui-ci
+<p>Tout à coup, il fit un mouvement et se redressa en apercevant Célestin
+Fargeau qui venait de son côté, la tête baissée. Fargeau regardait le
+pavé et n'aurait certes par aperçu Fernand Terral, mais celui-ci
l'appela par son nom et se leva, lui tendant la main.</p>
<p>&mdash;Comment va M. de Bruand? dit-il.</p>
-<p>&mdash;Ah! c'est vous, fit Célestin en le reconnaissant. Mes compliments,
-ajouta-t-il avec un sourire plein d'amertume. La partie est bien jouée.</p>
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, fit Célestin en le reconnaissant. Mes compliments,
+ajouta-t-il avec un sourire plein d'amertume. La partie est bien jouée.</p>
<p>&mdash;Quelle partie? demanda Terral.</p>
-<p>&mdash;Ayez donc les qualités de vos vices, dit Fargeau brusquement. Vous
-êtes dévoré d'ambition. Corrigez donc cela par un peu de franchise.</p>
+<p>&mdash;Ayez donc les qualités de vos vices, dit Fargeau brusquement. Vous
+êtes dévoré d'ambition. Corrigez donc cela par un peu de franchise.</p>
<p>&mdash;Je ne vous comprends pas du tout.</p>
-<p>&mdash;Diable? On est donc devenu bien dur à l'entendement? Vous avez voulu
-un bout de renommée, n'est-ce pas, et M. de Bruand vous a servi de
-cible, pour montrer votre adresse aux badauds? C'est bien. Vous voilà
-satisfait. Il vous reste à vous montrer aussi habile que vous avez été
+<p>&mdash;Diable? On est donc devenu bien dur à l'entendement? Vous avez voulu
+un bout de renommée, n'est-ce pas, et M. de Bruand vous a servi de
+cible, pour montrer votre adresse aux badauds? C'est bien. Vous voilà
+satisfait. Il vous reste à vous montrer aussi habile que vous avez été
audacieux.</p>
-<p>Ces paroles avaient été dites avec une sévérité de ton qui ajoutait à
-leur valeur. Terral, un peu pâle écoutait en retroussant sa moustache
+<p>Ces paroles avaient été dites avec une sévérité de ton qui ajoutait à
+leur valeur. Terral, un peu pâle écoutait en retroussant sa moustache
avec son index.</p>
<p>&mdash;Je ne savais pas, dit-il, rencontrer en vous un juge.</p>
@@ -5444,89 +5403,89 @@ avec son index.</p>
<p>&mdash;Vous me comprenez, dit Terral.</p>
-<p>&mdash;Oui-da! fit Célestin, parce que j'ai un chapeau bossué et des
+<p>&mdash;Oui-da! fit Célestin, parce que j'ai un chapeau bossué et des
pantalons qui se frangent! Ah! il vous faut des moralistes en gilet
-blanc? Écoutez. Il est probable que nous ne nous reverrons jamais. Quand
+blanc? Écoutez. Il est probable que nous ne nous reverrons jamais. Quand
je vous retrouverai sur le trottoir de droite, je prendrai soin
d'ailleurs de passer sur le trottoir de gauche. Mais je vous le dis une
-bonne fois, je n'échangerais pas ces misérables souliers que vous
-voyez-là et qui ne doivent rien à personne contre les bottes vernies que
-vous portez et dont les semelles sont tachées de sang!</p>
+bonne fois, je n'échangerais pas ces misérables souliers que vous
+voyez-là et qui ne doivent rien à personne contre les bottes vernies que
+vous portez et dont les semelles sont tachées de sang!</p>
-<p>&mdash;Ah! pardieu! s'écria Terral...</p>
+<p>&mdash;Ah! pardieu! s'écria Terral...</p>
<p>Il fit un mouvement pour se jeter sur Fargeau <ins title='original: qu'>qui</ins> le regarda d'un air
-dur en caressant sa longue barbe. Mais il se contint, et, les lèvres
-frémissantes encore, les mains crispées:</p>
+dur en caressant sa longue barbe. Mais il se contint, et, les lèvres
+frémissantes encore, les mains crispées:</p>
-<p>&mdash;Vous n'avez pas répondu à ma question, dit-il, avec une froideur que
-démentait le tremblement de sa voix. Je vous ai demandé des nouvelles de
+<p>&mdash;Vous n'avez pas répondu à ma question, dit-il, avec une froideur que
+démentait le tremblement de sa voix. Je vous ai demandé des nouvelles de
M. de Bruand.</p>
-<p>&mdash;M. de Bruand est mort, répondit Fargeau.</p>
+<p>&mdash;M. de Bruand est mort, répondit Fargeau.</p>
-<p>Terral ne répondit rien, il baissa la tête, laissa échapper sourdement
+<p>Terral ne répondit rien, il baissa la tête, laissa échapper sourdement
un <i>ah!</i> et recula d'un pas, tandis que Fargeau continuait sa marche.</p>
-<p>Puis tout à coup il courut après lui, le rappela.</p>
+<p>Puis tout à coup il courut après lui, le rappela.</p>
<p>&mdash;Eh! bien, dit Fargeau, quoi encore?</p>
<p>Terral lui tendait la main.</p>
-<p>Fargeau regardait cette main d'un air indifférent et reportait ses yeux
+<p>Fargeau regardait cette main d'un air indifférent et reportait ses yeux
sur ceux de Terral comme pour l'interroger.</p>
<p>&mdash;Oublions, dit Terral lentement.</p>
-<p>Fargeau redressa la tête avec une expression de mépris hautain.</p>
+<p>Fargeau redressa la tête avec une expression de mépris hautain.</p>
<p>&mdash;Oubliez, dit Terral en se reprenant.</p>
-<p>Fargeau haussa les épaules.</p>
+<p>Fargeau haussa les épaules.</p>
<p>&mdash;Soit, dit-il...</p>
<p>&mdash;Votre main, en ce cas?</p>
<p>&mdash;Oh! oh! fit l'autre. Autre chanson. L'oubli? Va pour l'oubli! Je ne
-suis pas un justicier, après tout. Mais la main! Tenez, vous allez
-rencontrer à présent bien des flatteurs et des courtisans;&mdash;parbleu! les
-sourires des thuriféraires, les compliments des envieux et l'admiration
-des niais, cela se trouve à l'angle des rues, mais la poignée de main
-d'un honnête homme, monsieur Terral, voilà ce que l'on cherche et ce
-que l'on ne découvre pas!</p>
-
-<p>Il laissa Terral pétrifié et se demandant s'il avait bien entendu.
-Méprisé par cet homme! Renié par Fargeau! Le bohème repoussant
-l'aventurier! Fernand se maîtrisa encore; il se sentait pris de rage.
-Mais, en réfléchissant, que lui importait,&mdash;se dit-il,&mdash;le suffrage de
-ce Diogène du <i>Café Athalie</i>? Le reverrait-il jamais à présent? Mieux
-valait certes le laisser passer. Il se rassit, se prit à réfléchir de
-nouveau. M. de Bruand était mort! Cette idée ne laissait pas que de le
+suis pas un justicier, après tout. Mais la main! Tenez, vous allez
+rencontrer à présent bien des flatteurs et des courtisans;&mdash;parbleu! les
+sourires des thuriféraires, les compliments des envieux et l'admiration
+des niais, cela se trouve à l'angle des rues, mais la poignée de main
+d'un honnête homme, monsieur Terral, voilà ce que l'on cherche et ce
+que l'on ne découvre pas!</p>
+
+<p>Il laissa Terral pétrifié et se demandant s'il avait bien entendu.
+Méprisé par cet homme! Renié par Fargeau! Le bohème repoussant
+l'aventurier! Fernand se maîtrisa encore; il se sentait pris de rage.
+Mais, en réfléchissant, que lui importait,&mdash;se dit-il,&mdash;le suffrage de
+ce Diogène du <i>Café Athalie</i>? Le reverrait-il jamais à présent? Mieux
+valait certes le laisser passer. Il se rassit, se prit à réfléchir de
+nouveau. M. de Bruand était mort! Cette idée ne laissait pas que de le
remuer un peu. Mort!</p>
<p>Et il songeait.</p>
-<p>&mdash;Bah! se dit-il ensuite. Après? N'ai-je pas joué franc jeu ma vie
-contre la sienne? C'était affaire au sort de choisir. Si j'ai gagné,
+<p>&mdash;Bah! se dit-il ensuite. Après? N'ai-je pas joué franc jeu ma vie
+contre la sienne? C'était affaire au sort de choisir. Si j'ai gagné,
tant mieux pour moi!</p>
-<p>Puis il réfléchit que la justice allait s'en mêler, qu'on allait
-l'arrêter, qu'il fallait passer par la cour d'assises avant d'entrer
-front levé dans le monde parisien. Assurément il serait acquitté, mais
-la prison préventive était chose dure. L'instruction pouvait longtemps
+<p>Puis il réfléchit que la justice allait s'en mêler, qu'on allait
+l'arrêter, qu'il fallait passer par la cour d'assises avant d'entrer
+front levé dans le monde parisien. Assurément il serait acquitté, mais
+la prison préventive était chose dure. L'instruction pouvait longtemps
durer.</p>
<p>&mdash;Eh! bien, soit, se dit-il, je partirai pour Bruxelles et j'y resterai
-jusqu'au jour du procès.</p>
+jusqu'au jour du procès.</p>
<p>Et comment partir? Il n'avait pas d'argent. Il trouverait certes bien le
-prix du voyage: on emprunte. Mais comment vivre là-bas? Il rentra chez
-lui, tourmenté. Dans sa chambre, comme s'il lui avait donné rendez-vous
-(il n'y songeait guères) il trouva encore Cachemire.</p>
+prix du voyage: on emprunte. Mais comment vivre là-bas? Il rentra chez
+lui, tourmenté. Dans sa chambre, comme s'il lui avait donné rendez-vous
+(il n'y songeait guères) il trouva encore Cachemire.</p>
-<p>&mdash;Tu ne sais pas? commença-t-elle.</p>
+<p>&mdash;Tu ne sais pas? commença-t-elle.</p>
<p>&mdash;Si, je sais. M. de Bruand est mort.</p>
@@ -5534,8 +5493,8 @@ lui, tourmenté. Dans sa chambre, comme s'il lui avait donné rendez-vous
<p>&mdash;Fargeau.</p>
-<p>&mdash;Encore un qui me déplaît!... Mais, voyons, Fernand, s'il est mort,
-est-ce qu'on ne peut rien te faire à toi?... J'ai peur... Dis, réponds,
+<p>&mdash;Encore un qui me déplaît!... Mais, voyons, Fernand, s'il est mort,
+est-ce qu'on ne peut rien te faire à toi?... J'ai peur... Dis, réponds,
dis-moi quelque chose.</p>
<p>&mdash;On me jugera, fit Terral.</p>
@@ -5550,8 +5509,8 @@ s'asseyant sur le lit de Terral.</p>
<p>&mdash;Et que vas-tu faire? demanda-t-elle au bout d'un moment.</p>
-<p>&mdash;Ah! si j'avais de l'argent, dit Terral comme à lui-même en frappant la
-table de son poing fermé.</p>
+<p>&mdash;Ah! si j'avais de l'argent, dit Terral comme à lui-même en frappant la
+table de son poing fermé.</p>
<p>&mdash;Il te faut de l'argent? Pourquoi?... Pour te sauver, n'est-ce pas?
C'est pour te sauver que tu veux de l'argent, dis?</p>
@@ -5563,7 +5522,7 @@ C'est pour te sauver que tu veux de l'argent, dis?</p>
<p>&mdash;Allons donc! C'est toi qui me l'apporteras, n'est-ce pas? Je le
refuse...</p>
-<p>&mdash;Et pourquoi cela, reprit Cachemire étonnée... Je veux te sauver,
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, reprit Cachemire étonnée... Je veux te sauver,
entends-tu? combien te faut-il?</p>
<p>&mdash;Rien.</p>
@@ -5573,511 +5532,511 @@ entends-tu? combien te faut-il?</p>
<p>Elle lui enleva son porte-monnaie de sa poche, en visita le contenu,
ouvrit des tiroirs, regarda et dit:</p>
-<p>&mdash;Où vas-tu avec cela? en Belgique?</p>
+<p>&mdash;Où vas-tu avec cela? en Belgique?</p>
<p>&mdash;Oui, je pars ce soir.</p>
-<p>&mdash;Mais tu mourras de faim, là-bas. Voyons, Fernand, dis-moi, est-ce que
+<p>&mdash;Mais tu mourras de faim, là-bas. Voyons, Fernand, dis-moi, est-ce que
tu m'aimes?</p>
-<p>&mdash;Si je t'aime, dit-il, réellement touché ou flatté par le sourire
+<p>&mdash;Si je t'aime, dit-il, réellement touché ou flatté par le sourire
suppliant de la jeune fille.</p>
<p>Il l'embrassa follement, et elle, implorant toujours:</p>
-<p>&mdash;Si je t'apporte, ce soir, de quoi vivre là-bas, le prendras-tu,
+<p>&mdash;Si je t'apporte, ce soir, de quoi vivre là-bas, le prendras-tu,
dis?... Accepte, va. Est-ce que nous ne sommes pas des amis de toujours?
-Qui nous sépare à présent? Personne. Et puis, tu ne resteras pas
-longtemps à Bruxelles... Tu reviendras... Si tu ne reviens pas, j'irai,
+Qui nous sépare à présent? Personne. Et puis, tu ne resteras pas
+longtemps à Bruxelles... Tu reviendras... Si tu ne reviens pas, j'irai,
moi, j'irai. Tu le prendras, cet argent, hein? Va-t-en, mon chat, ils te
-mettraient en prison, vois-tu. Ah! ça serait payer cher un homme qui ne
+mettraient en prison, vois-tu. Ah! ça serait payer cher un homme qui ne
te vaut pas!</p>
-<p>&mdash;Eh bien, soit, dit Terral, je prends. Demain je serai à Bruxelles.
-Avant un mois le procès aura lieu. Je reviendrai, je te reviendrai tout
+<p>&mdash;Eh bien, soit, dit Terral, je prends. Demain je serai à Bruxelles.
+Avant un mois le procès aura lieu. Je reviendrai, je te reviendrai tout
entier, Suzanne, et nous ne nous quitterons jamais, tu entends, jamais!</p>
-<p>Cachemire sortit de chez Terral folle de joie. Jusqu'à présent, cet
-homme l'avait dominée, et elle avait senti que son amour pour elle était
-fait de supériorité et de dédain. Mais à cette heure, au contraire,
-c'était elle qui protégeait! Sans elle, il se voyait traqué, perdu
-<ins title='original: peut être'>peut-être</ins>: elle le sauvait. La fille d'Ève triomphait en appesantissant
+<p>Cachemire sortit de chez Terral folle de joie. Jusqu'à présent, cet
+homme l'avait dominée, et elle avait senti que son amour pour elle était
+fait de supériorité et de dédain. Mais à cette heure, au contraire,
+c'était elle qui protégeait! Sans elle, il se voyait traqué, perdu
+<ins title='original: peut être'>peut-être</ins>: elle le sauvait. La fille d'Ève triomphait en appesantissant
sa petite main sur ce front orgueilleux. Maintenant Terral&mdash;elle le
-répétait enivrée,&mdash;était bien à elle. Elle l'enchaînait, elle se
-l'attachait. Elle arriva, joyeuse, dans ce petit hôtel des
-Champs-Élysées, où dans une chambre, entre des cierges allumés, M. de
+répétait enivrée,&mdash;était bien à elle. Elle l'enchaînait, elle se
+l'attachait. Elle arriva, joyeuse, dans ce petit hôtel des
+Champs-Élysées, où dans une chambre, entre des cierges allumés, M. de
Bruand, froid et roide, dormait son dernier sommeil.</p>
-<p>Tout l'hôtel était en désordre. Madame Labarbade allait et venait,
+<p>Tout l'hôtel était en désordre. Madame Labarbade allait et venait,
parcourant les escaliers, interrogeant les chambres, les armoires,
fouillant, inventoriant, prenant possession de toutes choses. Les
-domestiques la laissaient faire, un peu étonnés, bavardant tout bas,
-maugréant, mais n'osant prendre <ins title="manque dans l'original">sur</ins> eux de s'opposer à cet
+domestiques la laissaient faire, un peu étonnés, bavardant tout bas,
+maugréant, mais n'osant prendre <ins title="manque dans l'original">sur</ins> eux de s'opposer à cet
envahissement. Madame Labarbade ne pouvait-elle point avoir le droit de
-l'accomplir, M. de Bruand n'avait-il pas laissé un testament? Ne
-devait-elle pas espérer d'y figurer en bon lieu? Et non-seulement elle
-l'espérait, mais elle en était certaine. Aussi regardait-elle déjà la
+l'accomplir, M. de Bruand n'avait-il pas laissé un testament? Ne
+devait-elle pas espérer d'y figurer en bon lieu? Et non-seulement elle
+l'espérait, mais elle en était certaine. Aussi regardait-elle déjà la
plupart des objets comme siens. En apercevant Cachemire, elle l'appela,
-et lui dit tout bas que M. Fargeau avait emporté le testament chez le
-notaire, et que l'ouverture aurait lieu le lendemain,&mdash;après les
-funérailles,&mdash;chez M. de Bruand.</p>
+et lui dit tout bas que M. Fargeau avait emporté le testament chez le
+notaire, et que l'ouverture aurait lieu le lendemain,&mdash;après les
+funérailles,&mdash;chez M. de Bruand.</p>
-<p>&mdash;Je me moque pas mal du testament, dit Cachemire en montant à sa
+<p>&mdash;Je me moque pas mal du testament, dit Cachemire en montant à sa
chambre.</p>
-<p>Elle n'avait pas d'argent, mais elle avait des diamants. Là était le
+<p>Elle n'avait pas d'argent, mais elle avait des diamants. Là était le
salut de Terral.</p>
-<p>Au moment d'entrer dans la chambre, elle s'arrêta; elle songea tout à
-coup (elle l'avait oublié) que c'était là qu'était mort M. de Bruand.</p>
+<p>Au moment d'entrer dans la chambre, elle s'arrêta; elle songea tout à
+coup (elle l'avait oublié) que c'était là qu'était mort M. de Bruand.</p>
-<p>Assurément elle allait se heurter au cadavre, derrière cette porte.</p>
+<p>Assurément elle allait se heurter au cadavre, derrière cette porte.</p>
-<p>Elle s'arrêta, hésitante; elle tremblait un peu, et elle était pâle.
-Mais brusquement elle poussa la porte et fut un instant suffoquée par
+<p>Elle s'arrêta, hésitante; elle tremblait un peu, et elle était pâle.
+Mais brusquement elle poussa la porte et fut un instant suffoquée par
une odeur de cire fondue.</p>
-<p>Personne dans cette chambre. Les rideaux fermés, laissant filtrer à
+<p>Personne dans cette chambre. Les rideaux fermés, laissant filtrer à
peine la lueur affaiblie du jour; au fond, sur le lit, entre les
cierges, le mort, M. de Bruand, maigre sous les draps aux lignes
-marmoréennes. Elle n'osa pas regarder; elle marcha, détournant la tête,
-jusqu'au petit secrétaire dont elle avait la clef et où elle avait
-enfermé ses diamants,&mdash;les diamants que celui qui était là lui avait
-donnés autrefois.</p>
+marmoréennes. Elle n'osa pas regarder; elle marcha, détournant la tête,
+jusqu'au petit secrétaire dont elle avait la clef et où elle avait
+enfermé ses diamants,&mdash;les diamants que celui qui était là lui avait
+donnés autrefois.</p>
<p>Elle avait peur au fond. Il lui semblait sentir un frisson courir sur sa
-nuque. Derrière elle, on avait fait du bruit. Elle s'arrêta. Rien. Elle
+nuque. Derrière elle, on avait fait du bruit. Elle s'arrêta. Rien. Elle
fit alors tourner la clef dans la serrure; le petit meuble s'ouvrit,
-elle y prit trois ou quatre écrins et referma le secrétaire vivement;
-elle avait hâte de sortir. Et pourtant l'instinct qui pousse toute
-créature vivante vers le spectacle de la créature morte l'agitant, elle
+elle y prit trois ou quatre écrins et referma le secrétaire vivement;
+elle avait hâte de sortir. Et pourtant l'instinct qui pousse toute
+créature vivante vers le spectacle de la créature morte l'agitant, elle
voulut voir aussi, voir M. de Bruand, voir le cadavre.</p>
<p>Elle se retourna, regarda, demeura immobile.</p>
-<p>Les yeux ouverts, fixes et vitreux, les cheveux collés par grosses
-mèches et tombant roides sur l'oreiller, le cou sinueux, la bouche
-contournée par l'agonie, M. de Bruand la terrifia.</p>
+<p>Les yeux ouverts, fixes et vitreux, les cheveux collés par grosses
+mèches et tombant roides sur l'oreiller, le cou sinueux, la bouche
+contournée par l'agonie, M. de Bruand la terrifia.</p>
<p>Elle poussa un cri, arracha, pour ainsi dire, ses pieds alourdis au
-tapis et s'élança dans l'escalier. Là elle se heurta contre deux hommes
-qui montaient. C'étaient Célestin Fargeau et M. Gontran de Rives,
-accouru de Baden aussitôt pour passer la dernière nuit auprès de son ami
+tapis et s'élança dans l'escalier. Là elle se heurta contre deux hommes
+qui montaient. C'étaient Célestin Fargeau et M. Gontran de Rives,
+accouru de Baden aussitôt pour passer la dernière nuit auprès de son ami
mort.</p>
-<p>Cachemire avait pris une voiture et s'était fait conduire au
-Mont-de-Piété. Elle demanda cinq mille francs sur ses diamants. Fernand
-Terral ne prit que la moitié de la somme. Il partit le soir même.
+<p>Cachemire avait pris une voiture et s'était fait conduire au
+Mont-de-Piété. Elle demanda cinq mille francs sur ses diamants. Fernand
+Terral ne prit que la moitié de la somme. Il partit le soir même.
Cachemire voulait rompre son engagement et partir avec lui. Il l'en
-détourna. Pendant que la vapeur l'emportait vers Bruxelles, elle entrait
-en scène et chantait un rondeau sur une musique nouvelle, souriant aux
-provocations des lorgnettes et aux bravos gantés de blanc.</p>
-
-<p>A cette même heure, Fargeau et Gontran de Rives, assis à côté l'un de
-l'autre, commençaient la veillée funèbre. Fargeau avait vu mourir M. de
-Bruand, la nuit précédente, en plein délire. Il était fatigué. Peu à peu
-il s'assoupit. M. de Rives contemplait à la lueur des cierges renouvelés
-ce visage froid qui avait souri, cette bouche livide qui avait aimé!
-Gontran n'était pas un Hamlet, mais l'antithèse le glaçait. Tout en
+détourna. Pendant que la vapeur l'emportait vers Bruxelles, elle entrait
+en scène et chantait un rondeau sur une musique nouvelle, souriant aux
+provocations des lorgnettes et aux bravos gantés de blanc.</p>
+
+<p>A cette même heure, Fargeau et Gontran de Rives, assis à côté l'un de
+l'autre, commençaient la veillée funèbre. Fargeau avait vu mourir M. de
+Bruand, la nuit précédente, en plein délire. Il était fatigué. Peu à peu
+il s'assoupit. M. de Rives contemplait à la lueur des cierges renouvelés
+ce visage froid qui avait souri, cette bouche livide qui avait aimé!
+Gontran n'était pas un Hamlet, mais l'antithèse le glaçait. Tout en
veillant ainsi, il se souvenait de ces autres veilles chaudes et
-joyeuses où Léon, le roi du festin, semblait défier l'avenir. Que ce
-temps-là était loin! Il datait d'un mois à peine pourtant. Et les mêmes
-rires éclataient à la même place, à la même heure; les mêmes salons
-s'allumaient, les mêmes femmes se fardaient pour d'autres... On oubliait
+joyeuses où Léon, le roi du festin, semblait défier l'avenir. Que ce
+temps-là était loin! Il datait d'un mois à peine pourtant. Et les mêmes
+rires éclataient à la même place, à la même heure; les mêmes salons
+s'allumaient, les mêmes femmes se fardaient pour d'autres... On oubliait
celui qui partait, comme dans une bataille celui qui tombe. Serrez les
rangs! Et les rangs se resserraient. Et l'on marchait, et le cadavre
-restait là-bas, abandonné, sans un souvenir. La nuit parut longue à
-Gontran de Rives. Pour la première fois cet insouciant en mesura la
-durée, aux battements de son c&oelig;ur. Quand vint le jour,&mdash;lui que ce
-jour avait tant de fois surpris à table et riant encore,&mdash;il la trouva
+restait là-bas, abandonné, sans un souvenir. La nuit parut longue à
+Gontran de Rives. Pour la première fois cet insouciant en mesura la
+durée, aux battements de son c&oelig;ur. Quand vint le jour,&mdash;lui que ce
+jour avait tant de fois surpris à table et riant encore,&mdash;il la trouva
sinistre, l'aurore blafarde; il eut froid, il se sentit seul et un peu
-tremblant; il secoua Fargeau pour l'éveiller.</p>
+tremblant; il secoua Fargeau pour l'éveiller.</p>
<p>&mdash;C'est le jour dit-il.</p>
<p>&mdash;Ah! le jour!</p>
-<p>Fargeau regarda le corps de M. de Bruand et hocha la tête.</p>
+<p>Fargeau regarda le corps de M. de Bruand et hocha la tête.</p>
-<p>&mdash;J'avais espéré un moment, dit-il, que tout cela était un rêve!</p>
+<p>&mdash;J'avais espéré un moment, dit-il, que tout cela était un rêve!</p>
-<p>&mdash;Cela, dit M. de Rives, c'est pour moi le réveil... Mon pauvre Bruand!</p>
+<p>&mdash;Cela, dit M. de Rives, c'est pour moi le réveil... Mon pauvre Bruand!</p>
-<p>Les journaux inséraient, ce soir-là, les lignes suivantes à la colonne
+<p>Les journaux inséraient, ce soir-là, les lignes suivantes à la colonne
des <i>faits divers</i>:</p>
-<p>«<i>Aujourd'hui ont eu lieu, en présence de quelques amis, les funérailles
-de M. le comte Léon de Bruand. Plus à plaindre peut-être que la victime,
-le vainqueur de ce duel, M. Fernand Terral, s'est réfugié à Bruxelles,
-où il attendra la fin de l'instruction. On pense que l'affaire viendra
-devant le jury avant la fin du mois prochain.</i>»</p>
+<p>«<i>Aujourd'hui ont eu lieu, en présence de quelques amis, les funérailles
+de M. le comte Léon de Bruand. Plus à plaindre peut-être que la victime,
+le vainqueur de ce duel, M. Fernand Terral, s'est réfugié à Bruxelles,
+où il attendra la fin de l'instruction. On pense que l'affaire viendra
+devant le jury avant la fin du mois prochain.</i>»</p>
-<p>Paris s'était vivement préoccupé de ce duel; puis, avec le temps, il
-l'oublia, et ne s'en souvint que lorsque la publication du procès devant
-la cour d'assises vint lui rappeler qu'il avait eu lieu. Dès l'ouverture
-de la première audience, Terral s'était constitué prisonnier. Son
+<p>Paris s'était vivement préoccupé de ce duel; puis, avec le temps, il
+l'oublia, et ne s'en souvint que lorsque la publication du procès devant
+la cour d'assises vint lui rappeler qu'il avait eu lieu. Dès l'ouverture
+de la première audience, Terral s'était constitué prisonnier. Son
attitude parut excellente dans l'auditoire, aux journalistes qui
-rendirent compte des débats et surtout aux femmes. Cachemire se fit
+rendirent compte des débats et surtout aux femmes. Cachemire se fit
remarquer par une toilette tapageuse qu'on eut envie d'applaudir. Les
-jurés acquittèrent Fernand Terral à l'unanimité. Célestin Fargeau
-s'était montré excessivement calme dans sa déposition. Mais à la sortie
-de l'audience, il se heurta contre Fernand Terral, et lui lança un
-regard ironique qui n'était pas exempt de menace. Il avait cependant
-promis d'oublier! A ce regard, Terral ne répondit rien. Il était libre,
-très-connu maintenant, presque illustre.</p>
-
-<p>La pomme d'or était là, à portée de sa main; il n'avait plus qu'à la
+jurés acquittèrent Fernand Terral à l'unanimité. Célestin Fargeau
+s'était montré excessivement calme dans sa déposition. Mais à la sortie
+de l'audience, il se heurta contre Fernand Terral, et lui lança un
+regard ironique qui n'était pas exempt de menace. Il avait cependant
+promis d'oublier! A ce regard, Terral ne répondit rien. Il était libre,
+très-connu maintenant, presque illustre.</p>
+
+<p>La pomme d'or était là, à portée de sa main; il n'avait plus qu'à la
cueillir! A quoi bon s'attarder en chemin?</p>
-<p>Le soir même, il se montra au théâtre, dans une avant-scène, avec
+<p>Le soir même, il se montra au théâtre, dans une avant-scène, avec
Cachemire et l'attention de toute la salle fut pour lui.</p>
-<p>&mdash;Tiens, je t'aime, dit Suzanne, toute fière du succès et de la
-gloire&mdash;c'était de la gloire&mdash;de son amant.</p>
-
-<p>Elle n'habitait plus le petit hôtel des Champs-Élysées. Le testament de
-M. de Bruand exilait de là Cachemire, et le petit Adolphe, et la <i>maman
-Anaïs</i> elle-même, qui s'en alla furieuse et <i>secoua la poussière de ses
-souliers</i> sur la mémoire du défunt. M. de Bruand laissait ce qui lui
-restait de sa fortune (fort éprouvée), à Paul Barré, son ami d'enfance,
-une rente viagère à Jean, son domestique, et partageait ses objets d'art
-entre ses camarades, donnant la meilleure part à M. Gontran de Rives. Il
-avait, au dernier moment, effacé un paragraphe concernant Célestin
+<p>&mdash;Tiens, je t'aime, dit Suzanne, toute fière du succès et de la
+gloire&mdash;c'était de la gloire&mdash;de son amant.</p>
+
+<p>Elle n'habitait plus le petit hôtel des Champs-Élysées. Le testament de
+M. de Bruand exilait de là Cachemire, et le petit Adolphe, et la <i>maman
+Anaïs</i> elle-même, qui s'en alla furieuse et <i>secoua la poussière de ses
+souliers</i> sur la mémoire du défunt. M. de Bruand laissait ce qui lui
+restait de sa fortune (fort éprouvée), à Paul Barré, son ami d'enfance,
+une rente viagère à Jean, son domestique, et partageait ses objets d'art
+entre ses camarades, donnant la meilleure part à M. Gontran de Rives. Il
+avait, au dernier moment, effacé un paragraphe concernant Célestin
Fargeau.</p>
<p>Fargeau, qui connaissait les intentions de M. de Bruand, n'avait rien
voulu entendre.</p>
<p>&mdash;Ai-je besoin de quelque chose? avait-il dit. Oui, de ne plus
-ressembler à un corbeau qui dépécerait les héritages.</p>
+ressembler à un corbeau qui dépécerait les héritages.</p>
-<p>Il n'avait consenti à accepter que quelques livres, de la main à la
-main. C'était assez.</p>
+<p>Il n'avait consenti à accepter que quelques livres, de la main à la
+main. C'était assez.</p>
-<p>Madame Labarbade, d'abord écrasée et furieuse, se calma peu à peu. Il le
-fallait bien. Elle ne songea qu'à <i>mettre sur pied</i> le nouvel
-appartement de «<i>sa chère Suzanne</i>.» Elle fut vraiment superbe,&mdash;ayant
-l'&oelig;il à tout, comme un chef de tranchée. Cachemire, comptant sur
-l'avenir et l'imprévu, avait pris un logement luxueux, rue Taitbout, et
+<p>Madame Labarbade, d'abord écrasée et furieuse, se calma peu à peu. Il le
+fallait bien. Elle ne songea qu'à <i>mettre sur pied</i> le nouvel
+appartement de «<i>sa chère Suzanne</i>.» Elle fut vraiment superbe,&mdash;ayant
+l'&oelig;il à tout, comme un chef de tranchée. Cachemire, comptant sur
+l'avenir et l'imprévu, avait pris un logement luxueux, rue Taitbout, et
n'avait voulu rien retrancher de son genre de vie. Madame Labarbade
choisit, parmi les bijoux, ceux qu'il fallait mettre en gage pour
-assurer les frais de premier établissement. Elle fit vendre à l'encan
+assurer les frais de premier établissement. Elle fit vendre à l'encan
certains meubles inutiles et un peu vieillis, en acheta d'autres et,
-pour le payement du tapissier échelonna des billets mensuels; elle
-organisa le crédit comme Carnot organisa la victoire,&mdash;et réalisant une
+pour le payement du tapissier échelonna des billets mensuels; elle
+organisa le crédit comme Carnot organisa la victoire,&mdash;et réalisant une
partie des bracelets, colliers et parures de Cachemire, elle mit, comme
-elle disait, <i>la maison en avance</i>, de telle façon qu'on pût attendre
+elle disait, <i>la maison en avance</i>, de telle façon qu'on pût attendre
les beaux jours, la pluie d'or et les Jupiters en mac-farlanes.</p>
-<p>Mais ce ne fut pas sans prélever un léger escompte que la bonne madame
-Labarbade s'acquitta de cette mission. On la vit, en ce temps-là, rôder
-dans les bureaux d'un agent de change, et maman Anaïs commença à
-collectionner de grands morceaux de papier jaune qui étaient des
+<p>Mais ce ne fut pas sans prélever un léger escompte que la bonne madame
+Labarbade s'acquitta de cette mission. On la vit, en ce temps-là, rôder
+dans les bureaux d'un agent de change, et maman Anaïs commença à
+collectionner de grands morceaux de papier jaune qui étaient des
obligations de chemins de fer. Cachemire l'ignorait, et peu lui
importait d'ailleurs. Madame Labarbade essayait parfois de lui donner
-des conseils,&mdash;en particulier de la détourner de Fernand Terral, qui
-continuait à trotter par le cerveau de la jeune fille. Mais Cachemire
-accueillit ces observations d'une façon telle que maman Anaïs jugea
-peut-être inutile de les risquer une nouvelle fois.</p>
-
-<p>Cachemire eût voulu tout d'abord que Fernand partageât son appartement.
-Il refusa. Il voulait être libre et la laisser libre aussi. Il avait, à
-son tour, abandonné son ancien logement, et maintenant il habitait un
-charmant entresol, meublé à l'antique, vieux chêne et vieux bronzes,
-boulevard des Italiens. Tout cela non payé, mais il était désormais de
-ceux à qui l'on n'envoie pas la facture acquittée. Il s'était mis à
-jouer à la Bourse. La hausse et la baisse valent parfois la rouge et la
-noire. Ses opérations étaient heureuses. Il avait <i>le flair</i>.</p>
-
-<p>Dès les premiers jours de l'installation de Cachemire, Fernand se
-plaignait de la présence du jeune Adolphe qui grandissait et devenait de
-plus en plus insupportable. Il conseilla à Cachemire de le mettre au
-collége. Ce fut une éruption dans le logis. Madame Labarbade jeta feu et
-flammes. Mais Cachemire, que son frère gênait aussi, se montra
-inflexible. Maman Anaïs vit qu'il fallait céder ou rompre. Elle était
+des conseils,&mdash;en particulier de la détourner de Fernand Terral, qui
+continuait à trotter par le cerveau de la jeune fille. Mais Cachemire
+accueillit ces observations d'une façon telle que maman Anaïs jugea
+peut-être inutile de les risquer une nouvelle fois.</p>
+
+<p>Cachemire eût voulu tout d'abord que Fernand partageât son appartement.
+Il refusa. Il voulait être libre et la laisser libre aussi. Il avait, à
+son tour, abandonné son ancien logement, et maintenant il habitait un
+charmant entresol, meublé à l'antique, vieux chêne et vieux bronzes,
+boulevard des Italiens. Tout cela non payé, mais il était désormais de
+ceux à qui l'on n'envoie pas la facture acquittée. Il s'était mis à
+jouer à la Bourse. La hausse et la baisse valent parfois la rouge et la
+noire. Ses opérations étaient heureuses. Il avait <i>le flair</i>.</p>
+
+<p>Dès les premiers jours de l'installation de Cachemire, Fernand se
+plaignait de la présence du jeune Adolphe qui grandissait et devenait de
+plus en plus insupportable. Il conseilla à Cachemire de le mettre au
+collége. Ce fut une éruption dans le logis. Madame Labarbade jeta feu et
+flammes. Mais Cachemire, que son frère gênait aussi, se montra
+inflexible. Maman Anaïs vit qu'il fallait céder ou rompre. Elle était
prudente; elle rompit. Adolphe s'achemina donc un jour, tout larmoyant,
-vers les hauteurs de la rue Blanche, accompagné de sa mère qui portait
+vers les hauteurs de la rue Blanche, accompagné de sa mère qui portait
dans toutes ses poches des pots de confitures. On arriva sous une porte
-cochère décorée d'un drapeau tricolore et des armes de la ville de
-Paris; maman Anaïs tira la sonnette, et, une heure après, le collége
-Chaptal comptait une jeune âme de plus. Pendant que l'enfant se
-mordillait les ongles sur son banc en recevant la bordée de regards que
-les <i>anciens</i> jettent infailliblement au nouveau, maman Anaïs s'en
+cochère décorée d'un drapeau tricolore et des armes de la ville de
+Paris; maman Anaïs tira la sonnette, et, une heure après, le collége
+Chaptal comptait une jeune âme de plus. Pendant que l'enfant se
+mordillait les ongles sur son banc en recevant la bordée de regards que
+les <i>anciens</i> jettent infailliblement au nouveau, maman Anaïs s'en
revenait vers la rue Taitbout en essuyant ses yeux rouges avec un
-mouchoir de batiste emprunté à Cachemire.</p>
+mouchoir de batiste emprunté à Cachemire.</p>
-<p>&mdash;Va, disait-elle pour se consoler, et comme si Adolphe l'eût écoutée,
-ta mère te nourrit du moins un magot qui se portera bien. N'aie pas
+<p>&mdash;Va, disait-elle pour se consoler, et comme si Adolphe l'eût écoutée,
+ta mère te nourrit du moins un magot qui se portera bien. N'aie pas
peur, un jour tu t'en moqueras pas mal de cette s&oelig;ur qui tient si
-fort à t'emprisonner comme ça! A chacun son tour. Tu auras le tien, mon
-chéri.</p>
-
-<p>Débarrassée du <i>chéri</i>, Cachemire se trouva plus à l'aise. Elle se
-sentait vraiment heureuse. Jusqu'à présent, elle n'avait pas vécu à sa
-guise. M. de Bruand lui pesait. Elle s'était cachée pour aimer; à cette
-heure, elle pouvait marcher tête haute, sans craindre d'être suivie,
-épiée, dénoncée. Ce Fernand! elle se pendait à son bras avec une
-audacieuse fierté. Elle aimait à marcher à pied sur le boulevard pour se
+fort à t'emprisonner comme ça! A chacun son tour. Tu auras le tien, mon
+chéri.</p>
+
+<p>Débarrassée du <i>chéri</i>, Cachemire se trouva plus à l'aise. Elle se
+sentait vraiment heureuse. Jusqu'à présent, elle n'avait pas vécu à sa
+guise. M. de Bruand lui pesait. Elle s'était cachée pour aimer; à cette
+heure, elle pouvait marcher tête haute, sans craindre d'être suivie,
+épiée, dénoncée. Ce Fernand! elle se pendait à son bras avec une
+audacieuse fierté. Elle aimait à marcher à pied sur le boulevard pour se
montrer avec lui; elle jouissait des regards qu'on jetait au vainqueur
-de M. de Bruand. Une première représentation partagée avec lui, elle la
-savourait comme une liqueur. Elle maudissait son théâtre qui les
-séparait fatalement à de certaines heures; elle eût souhaité qu'il fût
-acteur pour que le métier les réunît comme le faisait l'amour. Mais cet
-amour, qui n'avait, semblait-il, jamais été plus ardent en elle,
-changeait déjà de face. Elle se figurait à présent aimer davantage
-Fernand Terral, en réalité elle l'aimait moins. Son orgueil seul
-maintenant et son amour-propre étaient caressés. Elle prenait plaisir à
-entendre murmurer quelque éloge de Fernand, et elle se parait aussitôt
-de cette louange; mais ce n'était déjà plus ce sentiment doublé de je ne
-sais quel sacrifice et qui, deux mois auparavant, l'eût poussée à tout
-vendre, à tout quitter, tout perdre pour suivre Fernand&mdash;nu-pieds,
-n'importe où,&mdash;si Fernand l'eût voulu.</p>
-
-<p>D'ailleurs, elle était venue en aide à Fernand, à ce Fernand si haut
-placé au-dessus d'elle. Depuis ce temps elle se regardait comme son
-égale.</p>
-
-<p>Les premiers moments d'ivresse passés, lorsqu'elle se fut habituée à se
-montrer au bras de Fernand, lorsqu'elle le vit bien à elle, et qu'elle
-eut bien dit à tous et à toutes qu'il était à elle, elle commença à
-désirer autre chose, d'autres secousses, d'autres surprises, d'autres
-distractions. Elle se prit à regretter la mort de ce M. de Bruand, qui,
-jadis traversait sa vie comme un reproche, et qu'elle détestait si bien.
-Haïr quelqu'un, cela aide parfois à en aimer un autre.</p>
+de M. de Bruand. Une première représentation partagée avec lui, elle la
+savourait comme une liqueur. Elle maudissait son théâtre qui les
+séparait fatalement à de certaines heures; elle eût souhaité qu'il fût
+acteur pour que le métier les réunît comme le faisait l'amour. Mais cet
+amour, qui n'avait, semblait-il, jamais été plus ardent en elle,
+changeait déjà de face. Elle se figurait à présent aimer davantage
+Fernand Terral, en réalité elle l'aimait moins. Son orgueil seul
+maintenant et son amour-propre étaient caressés. Elle prenait plaisir à
+entendre murmurer quelque éloge de Fernand, et elle se parait aussitôt
+de cette louange; mais ce n'était déjà plus ce sentiment doublé de je ne
+sais quel sacrifice et qui, deux mois auparavant, l'eût poussée à tout
+vendre, à tout quitter, tout perdre pour suivre Fernand&mdash;nu-pieds,
+n'importe où,&mdash;si Fernand l'eût voulu.</p>
+
+<p>D'ailleurs, elle était venue en aide à Fernand, à ce Fernand si haut
+placé au-dessus d'elle. Depuis ce temps elle se regardait comme son
+égale.</p>
+
+<p>Les premiers moments d'ivresse passés, lorsqu'elle se fut habituée à se
+montrer au bras de Fernand, lorsqu'elle le vit bien à elle, et qu'elle
+eut bien dit à tous et à toutes qu'il était à elle, elle commença à
+désirer autre chose, d'autres secousses, d'autres surprises, d'autres
+distractions. Elle se prit à regretter la mort de ce M. de Bruand, qui,
+jadis traversait sa vie comme un reproche, et qu'elle détestait si bien.
+Haïr quelqu'un, cela aide parfois à en aimer un autre.</p>
<p>Elle s'avoua un jour qu'elle s'ennuyait.</p>
-<p>L'ennui! L'ennui au milieu du luxe, du bruit du théâtre, des courses au
-Bois, des billets doux, de cette vie pour ainsi dire électrisée.</p>
+<p>L'ennui! L'ennui au milieu du luxe, du bruit du théâtre, des courses au
+Bois, des billets doux, de cette vie pour ainsi dire électrisée.</p>
-<p>Elle voulut secouer cette torpeur, s'étourdir. Elle fut de toutes les
-fêtes,&mdash;elle et lui. On les voyait partout, Fernand et Cachemire,
-cherchant, chassant, traquant le plaisir. Aujourd'hui à ce bal, demain à
-cet autre, ce soir ici, là, ici et là à la fois. Le théâtre, les
-courses, les soupers. Ils épuisaient toutes choses.</p>
+<p>Elle voulut secouer cette torpeur, s'étourdir. Elle fut de toutes les
+fêtes,&mdash;elle et lui. On les voyait partout, Fernand et Cachemire,
+cherchant, chassant, traquant le plaisir. Aujourd'hui à ce bal, demain à
+cet autre, ce soir ici, là, ici et là à la fois. Le théâtre, les
+courses, les soupers. Ils épuisaient toutes choses.</p>
<p>L'argent que Fernand gagnait le matin se fondait le soir comme dans un
-creuset. Il ne s'en inquiétait pas. La Bourse n'était-elle point là? Il
-avait le secret de ce Temple. Et chaque jour, le steeplechase à
-l'argent, et chaque soir le steeplechase aux voluptés. Mais ce n'était
-ni le luxe, ni le théâtre en fête, ni les rires s'envolant au plafond
-avec le champagne, qui grisaient et égayaient Cachemire. Si Fernand la
-voulait rendre heureuse, il n'avait qu'à l'emporter vers ce bal où
-l'orchestre cuivré lançait ses notes éclatantes,&mdash;Mabille,&mdash;où
-tournoyaient les valseurs, où se crispait le quadrille, où les saxhorns
-vomissaient leurs accords de tonnerre au-dessus d'une foule <i>hystérisée</i>
+creuset. Il ne s'en inquiétait pas. La Bourse n'était-elle point là? Il
+avait le secret de ce Temple. Et chaque jour, le steeplechase à
+l'argent, et chaque soir le steeplechase aux voluptés. Mais ce n'était
+ni le luxe, ni le théâtre en fête, ni les rires s'envolant au plafond
+avec le champagne, qui grisaient et égayaient Cachemire. Si Fernand la
+voulait rendre heureuse, il n'avait qu'à l'emporter vers ce bal où
+l'orchestre cuivré lançait ses notes éclatantes,&mdash;Mabille,&mdash;où
+tournoyaient les valseurs, où se crispait le quadrille, où les saxhorns
+vomissaient leurs accords de tonnerre au-dessus d'une foule <i>hystérisée</i>
par la danse folle.</p>
-<p>On dînait au Moulin-Rouge dans quelque cabinet et l'on riait et
-chantait, fenêtres ouvertes. Par ces belles soirées d'août qui
-pastichent à Paris les crépuscules de Florence, la lune se levait,
-là-bas, au bout de la mer de verdure formée par tous ces arbres des
-Champs-Élysées et des Tuileries. Elle s'élevait blonde dans le fond du
-ciel d'un gris bleu, à peine allumée dans cette ombre indécise,
-argentée, brumeuse où se détachaient les deux clochers de
+<p>On dînait au Moulin-Rouge dans quelque cabinet et l'on riait et
+chantait, fenêtres ouvertes. Par ces belles soirées d'août qui
+pastichent à Paris les crépuscules de Florence, la lune se levait,
+là-bas, au bout de la mer de verdure formée par tous ces arbres des
+Champs-Élysées et des Tuileries. Elle s'élevait blonde dans le fond du
+ciel d'un gris bleu, à peine allumée dans cette ombre indécise,
+argentée, brumeuse où se détachaient les deux clochers de
Sainte-Clotilde et les pavillons des Tuileries. Point de vent; un air
-déjà frais après la journée chaude, les feuilles immobiles çà et là
-comme une guirlande de perles dans un écrin vert; des rinceaux de boules
-dépolies, des colliers de becs de gaz qui tout à l'heure allaient
+déjà frais après la journée chaude, les feuilles immobiles çà et là
+comme une guirlande de perles dans un écrin vert; des rinceaux de boules
+dépolies, des colliers de becs de gaz qui tout à l'heure allaient
s'allumer dans la verdure. Ils regardaient cela, vaguement, sans rien
analyser, respirant l'air, prenant le frais, la main dans la main sur le
-divan, et les yeux tournés vers le paysage.</p>
+divan, et les yeux tournés vers le paysage.</p>
-<p>&mdash;Ça vous grise, cet air du soir, disait Cachemire.</p>
+<p>&mdash;Ça vous grise, cet air du soir, disait Cachemire.</p>
-<p>L'air du soir et aussi le champagne rosé qui fondait la glace des
-carafes. Peu à peu la nuit venait. Les lumières naissaient, pétillaient
-dans les feuilles. Ce vert des arbres est si beau, animé par le gaz! On
+<p>L'air du soir et aussi le champagne rosé qui fondait la glace des
+carafes. Peu à peu la nuit venait. Les lumières naissaient, pétillaient
+dans les feuilles. Ce vert des arbres est si beau, animé par le gaz! On
entendait monter du bas des charmilles un bruit d'assiettes et de voix.
La lune se faisait plus intense, noyait les marronniers d'une teinte
laiteuse. Les guirlandes s'incendiaient, l'heure approchait des bals
-voisins. Un bruit de cuivre éclatait, poussé par le vent, des valses,
-des quadrilles, les <i>Miserere</i> de Verdi et les épilepsies d'Offenbach.
-Les notes arrivaient par bouffées, sur le vent rafraîchi, dans ce
-cabinet chaud de gaz. Et Cachemire alors, une cigarette à la main,
-allait à la fenêtre, regardait les dîneurs en bas dans leurs boxes de
-verdure, ou respirait, narines dilatées, les airs de danse qui venaient
+voisins. Un bruit de cuivre éclatait, poussé par le vent, des valses,
+des quadrilles, les <i>Miserere</i> de Verdi et les épilepsies d'Offenbach.
+Les notes arrivaient par bouffées, sur le vent rafraîchi, dans ce
+cabinet chaud de gaz. Et Cachemire alors, une cigarette à la main,
+allait à la fenêtre, regardait les dîneurs en bas dans leurs boxes de
+verdure, ou respirait, narines dilatées, les airs de danse qui venaient
du lointain. Elle se retournait alors:&mdash;J'ai des envies de sauter,
disait-elle, et, devant la glace, se regardant, se souriant, elle
-cambrait les reins, levait les bras, gonflait le cou ou jetait sa tête
-en arrière et levait le pied jusqu'aux bougies.</p>
+cambrait les reins, levait les bras, gonflait le cou ou jetait sa tête
+en arrière et levait le pied jusqu'aux bougies.</p>
-<p>Puis c'était Mabille. On y allait à pied, Cachemire frétillant au bras
+<p>Puis c'était Mabille. On y allait à pied, Cachemire frétillant au bras
de Terral, fredonnant un refrain entendu la veille, s'interrompant pour
dire des mots, des riens. Elle faisait frissonner sa robe en entrant
-par la porte illuminée, devant les sergents de ville ennuyés, et les
+par la porte illuminée, devant les sergents de ville ennuyés, et les
gamins jeunes et railleurs, et les fillettes avides qui la regardaient
-passer avec de grands yeux où il y avait l'envie. Ils faisaient un tour
-de bal, saluaient çà et là, s'asseyaient, regardaient la foule. Terral
-jouissait de ces fêtes, parodies des nuits du midi, affichait Cachemire,
-tendait son gant à d'autres gants qui passaient. Cachemire écoutait la
-musique et battait le sable du bout de son pied. Des femmes pâles et
+passer avec de grands yeux où il y avait l'envie. Ils faisaient un tour
+de bal, saluaient çà et là, s'asseyaient, regardaient la foule. Terral
+jouissait de ces fêtes, parodies des nuits du midi, affichait Cachemire,
+tendait son gant à d'autres gants qui passaient. Cachemire écoutait la
+musique et battait le sable du bout de son pied. Des femmes pâles et
peintes l'analysaient et se la <ins title='original: monraient'>montraient</ins>. Tous les couples ou les
groupes qui passaient avaient un regard pour elle. Mais brusquement elle
se relevait, prenait le bras de Terral, le menait autour du jardin,
-jetait des yeux allumés sur les endroits où les danseurs s'agitaient à
-l'ombre des palmiers de zinc à lanternes blanches. Parfois, le long des
-arcades de bois décorées de verres de couleur, un cliquitement
-éclatait. Cachemire se reculait, se pressait contre Terral, puis riait
-en voyant des taches d'huile sur sa robe traînante.</p>
-
-<p>Elle allait aux jeux, à la toupie hollandaise qu'elle regardait se
-cogner avec un coup sec aux arêtes de cuivre. Elle gagnait pour vingt
+jetait des yeux allumés sur les endroits où les danseurs s'agitaient à
+l'ombre des palmiers de zinc à lanternes blanches. Parfois, le long des
+arcades de bois décorées de verres de couleur, un cliquitement
+éclatait. Cachemire se reculait, se pressait contre Terral, puis riait
+en voyant des taches d'huile sur sa robe traînante.</p>
+
+<p>Elle allait aux jeux, à la toupie hollandaise qu'elle regardait se
+cogner avec un coup sec aux arêtes de cuivre. Elle gagnait pour vingt
francs un morceau de fayence de cinq sous. Puis, vite, la tireuse de
-cartes. Une grosse femme vêtue d'une robe à raies rouges et noires, une
-toque polonaise sur la tête, l'air bien nourri, se tenait sur une
-chaise. Elle se levait. Terral entrait&mdash;et Cachemire&mdash;dans une façon de
-chaumière où, sur une table à tapis de damas, une grosse lampe éclairait
-des cartes dispersées.&mdash;Le grand jeu ou le petit jeu?&mdash;Tous les jeux!
-disait Cachemire. L'autre débitait sa chanson éternelle: Vous êtes en ce
-moment ennuyée. Mais patience. Il y a beaucoup de <i>c&oelig;ur</i>. C'est un
-jeune brun qui vous aime&mdash;Cachemire serrait la main de Terral&mdash;Et voilà
-du trèfle! oh! neuf de trèfle, c'est bon signe que ce trèfle-là! avant
+cartes. Une grosse femme vêtue d'une robe à raies rouges et noires, une
+toque polonaise sur la tête, l'air bien nourri, se tenait sur une
+chaise. Elle se levait. Terral entrait&mdash;et Cachemire&mdash;dans une façon de
+chaumière où, sur une table à tapis de damas, une grosse lampe éclairait
+des cartes dispersées.&mdash;Le grand jeu ou le petit jeu?&mdash;Tous les jeux!
+disait Cachemire. L'autre débitait sa chanson éternelle: Vous êtes en ce
+moment ennuyée. Mais patience. Il y a beaucoup de <i>c&oelig;ur</i>. C'est un
+jeune brun qui vous aime&mdash;Cachemire serrait la main de Terral&mdash;Et voilà
+du trèfle! oh! neuf de trèfle, c'est bon signe que ce trèfle-là! avant
huit jours on vous apportera beaucoup d'argent. Il y a bien un peu de
carreau, mais si peu! Patience!&mdash;Et vous, monsieur, le grand ou le petit
jeu?</p>
-<p>&mdash;Merci. Je le connais, mon avenir! répondait Terral.</p>
+<p>&mdash;Merci. Je le connais, mon avenir! répondait Terral.</p>
-<p>Ils sortaient, Cachemire fière, enchantée, songeant à ce <i>trèfle</i> et à
-ce <i>c&oelig;ur</i> qui ne quittaient pas sa destinée.</p>
+<p>Ils sortaient, Cachemire fière, enchantée, songeant à ce <i>trèfle</i> et à
+ce <i>c&oelig;ur</i> qui ne quittaient pas sa destinée.</p>
<p>Elle revenait vers les quadrilles. Ses yeux s'agrandissaient. Fernand la
-sentait se serrer contre lui avec des frémissements d'oiseau qui veut
+sentait se serrer contre lui avec des frémissements d'oiseau qui veut
s'envoler, elle battait la terre de ses pieds, elle accompagnait
-l'orchestre de ses lèvres. O le souvenir du bal de Samoreau!</p>
+l'orchestre de ses lèvres. O le souvenir du bal de Samoreau!</p>
-<p>Comme elle eût voulu se lancer dans cette foule tournoyante. Et
-l'orchestre allait, un orchestre criant, hurlant, où des bruits de bois
-se mêlaient aux bruits de cuivre, il secouait ses danseurs frénétiques,
+<p>Comme elle eût voulu se lancer dans cette foule tournoyante. Et
+l'orchestre allait, un orchestre criant, hurlant, où des bruits de bois
+se mêlaient aux bruits de cuivre, il secouait ses danseurs frénétiques,
les hommes sautillant&mdash;les pouces dans l'entournure du gilet, le chapeau
-en arrière,&mdash;croisant les jambes, les tordant, les jetant en l'air,
-tournoyant comme des derviches en ébriété sur le talon ou sur le bout du
+en arrière,&mdash;croisant les jambes, les tordant, les jetant en l'air,
+tournoyant comme des derviches en ébriété sur le talon ou sur le bout du
soulier, criant, se courbant, se relevant, faisant les gracieux devant
-des femmes qui luttaient de gestes frénétiques, agitées comme par une
-torpille, semblables à des paquets de linge et de chair. Dans un
-tourbillon, on ne voyait que des pointes de bottines s'élevant en l'air,
-des jupes froissées, des flots de cheveux secoués sur le front, sur la
-nuque, des gestes épileptiques, des têtes jetées en arrière, des yeux
+des femmes qui luttaient de gestes frénétiques, agitées comme par une
+torpille, semblables à des paquets de linge et de chair. Dans un
+tourbillon, on ne voyait que des pointes de bottines s'élevant en l'air,
+des jupes froissées, des flots de cheveux secoués sur le front, sur la
+nuque, des gestes épileptiques, des têtes jetées en arrière, des yeux
perdus, et des mains s'agitant au-dessus de ces corps, comme des mains
-de noyés au-dessus de l'eau. Et tout cela fouetté, secoué, activé par
-des clameurs, des bravos, des trépignements, des hurlements de bêtes
+de noyés au-dessus de l'eau. Et tout cela fouetté, secoué, activé par
+des clameurs, des bravos, des trépignements, des hurlements de bêtes
fauves.</p>
-<p>Cachemire, alors, regrettait d'être Cachemire, et la «nostalgie de la
-boue» lui entrait au c&oelig;ur.</p>
+<p>Cachemire, alors, regrettait d'être Cachemire, et la «nostalgie de la
+boue» lui entrait au c&oelig;ur.</p>
<h2>VII</h2>
-<p>Fernand Terral eût volontiers élevé, dans un coin de son logis, non pas
-un autel aux dieux inconnus, mais une statue à l'Audace. Il lui devait
-tant! Il avait touché le but, la fortune lui souriait. On parlait de son
+<p>Fernand Terral eût volontiers élevé, dans un coin de son logis, non pas
+un autel aux dieux inconnus, mais une statue à l'Audace. Il lui devait
+tant! Il avait touché le but, la fortune lui souriait. On parlait de son
coup d'&oelig;il en affaires et de son bonheur en amour sous les galeries
de la Bourse. Matouchard le poursuivait pour fonder avec lui une grande
-affaire littérario-industrielle, un journal-annonces, quelque chose de
+affaire littérario-industrielle, un journal-annonces, quelque chose de
gigantesque. Terral devait trouver les fonds dans la poche de ses amis
-et Matouchard le succès du journal dans la cervelle de ses rédacteurs.
-Mais Terral n'y tenait qu'à moitié. Pourquoi s'imposer une position
-sociale lorsqu'il lui était si facile de s'en passer? Il figura bientôt
-au premier rang de cette bohème dorée sur toutes les coutures qu'on
-rencontre partout à Paris, sans pouvoir <ins title='original: affimer'>affirmer</ins> au juste ni d'où elle
-vient ni où elle va. Le boulevard est ainsi encombré de personnalités
-bizarres, dont on connaît tout au plus le nom et le visage; gens
-charmants, souriants, au fait de tous les petits mystères de tous les
-mondes, sachant sur le bout du doigt la comédie contemporaine, rôdeurs
-et maraudeurs de toutes les <ins title='original: coulises'>coulisses</ins>, et mieux renseignés cent fois
+et Matouchard le succès du journal dans la cervelle de ses rédacteurs.
+Mais Terral n'y tenait qu'à moitié. Pourquoi s'imposer une position
+sociale lorsqu'il lui était si facile de s'en passer? Il figura bientôt
+au premier rang de cette bohème dorée sur toutes les coutures qu'on
+rencontre partout à Paris, sans pouvoir <ins title='original: affimer'>affirmer</ins> au juste ni d'où elle
+vient ni où elle va. Le boulevard est ainsi encombré de personnalités
+bizarres, dont on connaît tout au plus le nom et le visage; gens
+charmants, souriants, au fait de tous les petits mystères de tous les
+mondes, sachant sur le bout du doigt la comédie contemporaine, rôdeurs
+et maraudeurs de toutes les <ins title='original: coulises'>coulisses</ins>, et mieux renseignés cent fois
sur les Parisiens et les Parisiennes que l'almanach Bottin tout entier.</p>
-<p>Héros éphémères au surplus, qui disparaissent un beau matin comme une
-bulle de savon qui se crève. Il en est ainsi qui durent huit jours,
+<p>Héros éphémères au surplus, qui disparaissent un beau matin comme une
+bulle de savon qui se crève. Il en est ainsi qui durent huit jours,
d'autres un mois, d'autres dix ans. Ces derniers sont rares. Ce ne sont
-pas les privilégiés d'ailleurs: leur vieillesse est sinistre et l'on
-devient mélancolique à compter les efforts qu'ils multiplient pour ne
+pas les privilégiés d'ailleurs: leur vieillesse est sinistre et l'on
+devient mélancolique à compter les efforts qu'ils multiplient pour ne
pas se survivre.</p>
-<p>Terral s'était décidément classé parmi ces célébrités du macadam qui
+<p>Terral s'était décidément classé parmi ces célébrités du macadam qui
font qu'on se demande souvent ce que c'est que la gloire. On citait ses
mots dans les petits journaux.</p>
-<p>On vantait son escrime et la façon dont il conduisait son <i>dog-cart</i>;
-pour mille écus il n'eût point manqué son <i>tour du lac</i> à l'heure où il
-est «convenable» d'aller au Bois. Il savourait largement cette
-atmosphère de flatteries, d'encens, de grosses envies et de petites
-calomnies qu'il s'était faite. Cette vie trouvée, c'était la vie
-cherchée. Il marchait en pleine terre promise.</p>
+<p>On vantait son escrime et la façon dont il conduisait son <i>dog-cart</i>;
+pour mille écus il n'eût point manqué son <i>tour du lac</i> à l'heure où il
+est «convenable» d'aller au Bois. Il savourait largement cette
+atmosphère de flatteries, d'encens, de grosses envies et de petites
+calomnies qu'il s'était faite. Cette vie trouvée, c'était la vie
+cherchée. Il marchait en pleine terre promise.</p>
-<p>Il remontait les Champs-Élysées, un matin, tout en fumant, lorsque à
-travers les allées il aperçut, allant à pas comptés et baissant la tête,
-Bourdenois, qu'il n'avait pas revu depuis le jour où ils avaient échangé
+<p>Il remontait les Champs-Élysées, un matin, tout en fumant, lorsque à
+travers les allées il aperçut, allant à pas comptés et baissant la tête,
+Bourdenois, qu'il n'avait pas revu depuis le jour où ils avaient échangé
leurs confidences. Bourdenois ne le voyait pas; il ne devait rien voir;
-il paraissait absorbé, il était pâle et fatigué. Terral hésita un moment
-à le reconnaître, puis il marcha droit à lui, autant pour causer avec un
-camarade d'enfance que pour étaler son succès devant un ami.</p>
+il paraissait absorbé, il était pâle et fatigué. Terral hésita un moment
+à le reconnaître, puis il marcha droit à lui, autant pour causer avec un
+camarade d'enfance que pour étaler son succès devant un ami.</p>
-<p>&mdash;Bourdenois, dit-il tout haut, quand il fut à quelques pas du peintre.</p>
+<p>&mdash;Bourdenois, dit-il tout haut, quand il fut à quelques pas du peintre.</p>
-<p>L'autre releva la tête, se retourna, aperçut Terral et s'arrêta,
-ébauchant un sourire un peu attristé.</p>
+<p>L'autre releva la tête, se retourna, aperçut Terral et s'arrêta,
+ébauchant un sourire un peu attristé.</p>
<p>&mdash;Je suis heureux de te retrouver, dit Terral. Que diable! Es-tu donc un
-lycanthrope ou as-tu oublié mon adresse?</p>
+lycanthrope ou as-tu oublié mon adresse?</p>
<p>&mdash;Moi? dit Bourdenois... Non...</p>
-<p>Il paraissait un peu embarrassé.</p>
+<p>Il paraissait un peu embarrassé.</p>
-<p>Le contraste était frappant entre Terral, le front haut, l'attitude
-fière sous ses vêtements élégants, et Bourdenois qui semblait regarder
-son paletot aux coudes usés et son pantalon soigneusement brossé mais où
-les genoux avaient, avec le temps, marqué leur place.</p>
+<p>Le contraste était frappant entre Terral, le front haut, l'attitude
+fière sous ses vêtements élégants, et Bourdenois qui semblait regarder
+son paletot aux coudes usés et son pantalon soigneusement brossé mais où
+les genoux avaient, avec le temps, marqué leur place.</p>
<p>&mdash;Tu as l'air sombre, caro Carlo, dit Terral... Le c&oelig;ur est malade?</p>
<p>&mdash;Oui, fit Bourdenois avec un sourire, le c&oelig;ur!</p>
-<p>&mdash;Et l'estomac, pensa Terral. Il y a des gens maladroits. As-tu déjeuné?
+<p>&mdash;Et l'estomac, pensa Terral. Il y a des gens maladroits. As-tu déjeuné?
dit-il tout haut.</p>
-<p>&mdash;Non... Oui, répondit le peintre en se reprenant.</p>
+<p>&mdash;Non... Oui, répondit le peintre en se reprenant.</p>
-<p>&mdash;A cette heure-ci? Impossible! Tu as pris du chocolat peut-être.
+<p>&mdash;A cette heure-ci? Impossible! Tu as pris du chocolat peut-être.
Allons, tu me tiendras compagnie!</p>
-<p>Il l'entraîna par le bras, tout en causant, vers le Café du Rond-Point,
-où les gentlemen de ce quartier hippique fraternisent volontiers avec
-les maquignons voisins et les écuyers du Cirque. Bourdenois aurait bien
+<p>Il l'entraîna par le bras, tout en causant, vers le Café du Rond-Point,
+où les gentlemen de ce quartier hippique fraternisent volontiers avec
+les maquignons voisins et les écuyers du Cirque. Bourdenois aurait bien
voulu refuser.</p>
-<p>&mdash;Allons, dit Terral, je suis vraiment enchanté de causer un moment avec
-toi. Je tiens à te prouver que j'avais raison jadis de souhaiter
-beaucoup et de désirer. Les désirs deviennent plus rapidement qu'on ne
-pense des réalités, et le royaume de ce monde n'est décidément qu'aux
+<p>&mdash;Allons, dit Terral, je suis vraiment enchanté de causer un moment avec
+toi. Je tiens à te prouver que j'avais raison jadis de souhaiter
+beaucoup et de désirer. Les désirs deviennent plus rapidement qu'on ne
+pense des réalités, et le royaume de ce monde n'est décidément qu'aux
audacieux.</p>
-<p>&mdash;J'en suis persuadé, fit Bourdenois.</p>
+<p>&mdash;J'en suis persuadé, fit Bourdenois.</p>
-<p>Il semblait réfléchir et regardait la nappe blanche avec des yeux qui ne
+<p>Il semblait réfléchir et regardait la nappe blanche avec des yeux qui ne
voyaient pas.</p>
<p>&mdash;Mange donc, reprit Terral en riant... Et bois, quoique ce vin soit
-détestable.</p>
+détestable.</p>
-<p>Il appela le garçon et demanda du Moulin-à-Vent;&mdash;puis regardant
+<p>Il appela le garçon et demanda du Moulin-à-Vent;&mdash;puis regardant
Bourdenois:</p>
<p>&mdash;Oui, mon cher, dit-il, je suis au comble de mes v&oelig;ux, et tu sais si
-ces diables de v&oelig;ux étaient gigantesques. Je suis riche et je suis
-aimé. Le louis et la femme,&mdash;les deux pommes d'or à cueillir. Les voilà
+ces diables de v&oelig;ux étaient gigantesques. Je suis riche et je suis
+aimé. Le louis et la femme,&mdash;les deux pommes d'or à cueillir. Les voilà
cueillies et je les croque. Et chose bizarre, mon ami, je dois tout cela
-à ce duel.</p>
+à ce duel.</p>
<p>&mdash;Quel duel? demanda Bourdenois.</p>
<p>&mdash;Comment, quel duel?</p>
-<p>Terral posa sur son assiette la fourchette qu'il portait à sa bouche et
-regarda son ami d'un air stupéfait.</p>
+<p>Terral posa sur son assiette la fourchette qu'il portait à sa bouche et
+regarda son ami d'un air stupéfait.</p>
<p>&mdash;Tu ne sais pas l'histoire de mon duel?</p>
@@ -6088,20 +6047,20 @@ regarda son ami d'un air stupéfait.</p>
<p>&mdash;Mon ami, dit Bourdenois, tu m'excuseras; je vis comme un ours, dans
mon atelier. Je ne sais rien, je ne lis rien. J'attends et je travaille.</p>
-<p>Terral contraint de s'avouer que sa renommée n'avait pas franchi
-certaines frontières, parut un peu vexé un moment, mais il s'en consola
-bien vite en racontant l'aventure. Bourdenois écoutait de l'air d'un
-homme qui songe à autre chose et qui n'a pas grande attention à accorder
+<p>Terral contraint de s'avouer que sa renommée n'avait pas franchi
+certaines frontières, parut un peu vexé un moment, mais il s'en consola
+bien vite en racontant l'aventure. Bourdenois écoutait de l'air d'un
+homme qui songe à autre chose et qui n'a pas grande attention à accorder
aux malheurs d'autrui.</p>
-<p>Lorsque Fernand eut achevé, Bourdenois le félicita modérément, et il se
+<p>Lorsque Fernand eut achevé, Bourdenois le félicita modérément, et il se
fit un silence.</p>
<p>Puis Terral interrogea son compatriote par politesse:</p>
-<p>&mdash;Ah! çà, dit-il, et toi? Tes amours? Car tu avais des amours? Cette
-idylle en pleine pépinière du jardin de Marie de Médicis! Daphnis et
-Chloé échangeant des regards aux pieds de la statue de Velléda? Que
+<p>&mdash;Ah! çà, dit-il, et toi? Tes amours? Car tu avais des amours? Cette
+idylle en pleine pépinière du jardin de Marie de Médicis! Daphnis et
+Chloé échangeant des regards aux pieds de la statue de Velléda? Que
devient ta Vierge du Luxembourg?</p>
<p>&mdash;Tu as bien tort de railler, fit Bourdenois. Je suis malheureux, et je
@@ -6109,29 +6068,29 @@ souffre.</p>
<p>&mdash;Je ne raille pas, dit Terral.</p>
-<p>&mdash;Eh! bien, reprit Bourdenois, tout cela n'existe plus. Un joli rêve.
-Mais il a bien fallu s'éveiller.</p>
+<p>&mdash;Eh! bien, reprit Bourdenois, tout cela n'existe plus. Un joli rêve.
+Mais il a bien fallu s'éveiller.</p>
<p>&mdash;Comment!... Cet ange?</p>
<p>&mdash;Tu ne comprends pas, dit Bourdenois en voyant le sourire de Terral. Ce
-n'est point une déception. D'ailleurs ce n'était pas une maîtresse que
-je souhaitais, mais une femme. Tu n'as jamais désiré le foyer, toi qui
-désires tant? Et tu te crois ambitieux! Je le suis plus que toi! Est-ce
+n'est point une déception. D'ailleurs ce n'était pas une maîtresse que
+je souhaitais, mais une femme. Tu n'as jamais désiré le foyer, toi qui
+désires tant? Et tu te crois ambitieux! Je le suis plus que toi! Est-ce
que je ne t'ai pas dit que je <i>la</i> voyais souvent au Luxembourg, dans la
-même allée, à la même heure, comme si elle fût venue à un rendez-vous.
-Son père l'accompagnait toujours. Son père! un honnête homme, celui-là.
-Un pauvre vieux professeur entêté dans ses idées et qui a donné sa
-démission en 1851... Il est pauvre, et vend des leçons de latin à des
+même allée, à la même heure, comme si elle fût venue à un rendez-vous.
+Son père l'accompagnait toujours. Son père! un honnête homme, celui-là.
+Un pauvre vieux professeur entêté dans ses idées et qui a donné sa
+démission en 1851... Il est pauvre, et vend des leçons de latin à des
marmots qui se mouchent dans leur grammaire, quand il devrait enseigner
la philosophie dans une chaire de la Sorbonne. On ne choisit pas.
-D'ailleurs il préfère sa position à toute autre. Sa conscience lui tient
-lieu de dessert. Puis, il mange après tout, le bonhomme! Sa fille&mdash;elle
+D'ailleurs il préfère sa position à toute autre. Sa conscience lui tient
+lieu de dessert. Puis, il mange après tout, le bonhomme! Sa fille&mdash;elle
s'appelle Claire, Claire, tu entends?&mdash;fait de la tapisserie pour les
magasins du voisinage. Elle tient la maison en ordre. Ils n'ont pas de
bonne. Et c'est un nid pourtant, un nid flamand, propre et gai. Il m'a
-invité à aller le visiter. J'y suis allé. Nous avons causé. Il fallait
-voir sa joie quand il a découvert que mes idées étaient les siennes! Et
+invité à aller le visiter. J'y suis allé. Nous avons causé. Il fallait
+voir sa joie quand il a découvert que mes idées étaient les siennes! Et
comme il prenait soin de me convertir sur la question des nuances
imperceptibles! Bref, je l'adore.</p>
@@ -6139,7 +6098,7 @@ imperceptibles! Bref, je l'adore.</p>
<p>&mdash;Et sa fille aussi, fit Bourdenois que le vin rendait bavard.</p>
-<p>Il s'était habitué à ne boire que de l'eau.</p>
+<p>Il s'était habitué à ne boire que de l'eau.</p>
<p>&mdash;Et mademoiselle Claire?</p>
@@ -6149,331 +6108,331 @@ imperceptibles! Bref, je l'adore.</p>
<p>&mdash;Oui, dit Bourdenois simplement.</p>
-<p>&mdash;Alors épouse-la.</p>
+<p>&mdash;Alors épouse-la.</p>
-<p>Bourdenois recula brusquement sa chaise et avec un accent désespéré qui
+<p>Bourdenois recula brusquement sa chaise et avec un accent désespéré qui
ne toucha pourtant pas Terral:</p>
-<p>&mdash;Eh! voilà, mon ami, ce qui me tue. L'épouser? Impossible!</p>
+<p>&mdash;Eh! voilà, mon ami, ce qui me tue. L'épouser? Impossible!</p>
<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
<p>&mdash;Ah! pourquoi? Parce que je ne gagne pas avec mes pinceaux de quoi me
-nourrir, comprends-tu? Parce que la municipalité de notre petite ville
-qui m'avait envoyé ici pour étudier, m'a retranché net la pension
-qu'elle me faisait à Paris. Vote du conseil municipal. Il faut
+nourrir, comprends-tu? Parce que la municipalité de notre petite ville
+qui m'avait envoyé ici pour étudier, m'a retranché net la pension
+qu'elle me faisait à Paris. Vote du conseil municipal. Il faut
s'incliner. Alors pourquoi m'ont-ils mis en diligence un beau matin,
comme un colis, s'ils devaient ici me laisser pour compte? Oui, j'ai
beau chercher, aller, venir, lutter, je suis gueux comme devant. Et je
m'en moquerais, si je n'aimais pas. Me marier?... Parbleu! Mais que
-deviendrait Claire avec un imbécile qui n'a pas de quoi vivre entre les
-mains. Et son père! Elle ne veut pas le quitter. Elle a raison. Et les
-enfants? me vois-tu à la tête de cette famille qui me dirait:
-Nourris-moi! Tiens, il me prend des idées folles. J'ai envie d'en finir
-par le saut du pont. Je doute, que veux-tu? Je n'ai peut-être pas de
-talent! Non, je n'en ai pas puisqu'on m'achète vingt francs des tableaux
-qui me coûtent plus que cela de toile et de couleur. Et quand je vois
+deviendrait Claire avec un imbécile qui n'a pas de quoi vivre entre les
+mains. Et son père! Elle ne veut pas le quitter. Elle a raison. Et les
+enfants? me vois-tu à la tête de cette famille qui me dirait:
+Nourris-moi! Tiens, il me prend des idées folles. J'ai envie d'en finir
+par le saut du pont. Je doute, que veux-tu? Je n'ai peut-être pas de
+talent! Non, je n'en ai pas puisqu'on m'achète vingt francs des tableaux
+qui me coûtent plus que cela de toile et de couleur. Et quand je vois
des sots qui vendent leurs barbouillages comme de la paille... Des sots,
-il n'y a pas à dire... Je me demande si j'y vois clair, et si c'est moi
+il n'y a pas à dire... Je me demande si j'y vois clair, et si c'est moi
qui suis un niais, ou si ce sont eux...</p>
-<p>&mdash;A la bonne heure, dit Terral, te voilà bien près de haïr. La rage est
-le premier échelon du succès.</p>
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit Terral, te voilà bien près de haïr. La rage est
+le premier échelon du succès.</p>
-<p>&mdash;La rage? dit Bourdenois étonné. Ah! bien, oui, la rage! Je t'en moque,
-la rage! Je vis dans mon coin, un triste coin, et je ne déteste
-personne, je te prie de le croire; je n'en veux qu'à moi-même... Il y a
+<p>&mdash;La rage? dit Bourdenois étonné. Ah! bien, oui, la rage! Je t'en moque,
+la rage! Je vis dans mon coin, un triste coin, et je ne déteste
+personne, je te prie de le croire; je n'en veux qu'à moi-même... Il y a
longtemps que je ne me suis plaint comme je le fais... Mais je ne sais
-pas, ce matin... Qu'est-ce que ce vin-là?... J'ai mal à la tête... Je
+pas, ce matin... Qu'est-ce que ce vin-là?... J'ai mal à la tête... Je
n'en bois pas tous les dimanches... Du fromage, un petit pain, de la
-charcuterie dans les grands jours, et de l'eau, voilà le régime. Ça ne
+charcuterie dans les grands jours, et de l'eau, voilà le régime. Ça ne
refait pas l'estomac. Seulement de temps en temps, j'entre dans un
bouillon Duval, je verse dans le bouillon un demi-septier de vin,&mdash;c'est
-la mesure&mdash;et j'avale le mélange, je <i>fais chabrol</i>, comme nous disions
+la mesure&mdash;et j'avale le mélange, je <i>fais chabrol</i>, comme nous disions
chez nous. Avec cela, on se soutient. Non, je n'enrage pas. Je me
-plains, mais je me résigne. Eh bien, quoi! ou je succomberai et ce sera
-fini, ou je m'en tirerai et j'oublierai vite. Tiens, sortons. Ma tête
+plains, mais je me résigne. Eh bien, quoi! ou je succomberai et ce sera
+fini, ou je m'en tirerai et j'oublierai vite. Tiens, sortons. Ma tête
tourne. Ouf! Il fait chaud ici!</p>
<p>&mdash;Sortons, dit Terral en souriant.</p>
-<p>Il paya le garçon et alla faire un tour de Bois avec Bourdenois, mais
-dans une voiture fermée. Bourdenois parla encore et de son amour et de
-ses luttes, et de sa résignation.</p>
+<p>Il paya le garçon et alla faire un tour de Bois avec Bourdenois, mais
+dans une voiture fermée. Bourdenois parla encore et de son amour et de
+ses luttes, et de sa résignation.</p>
-<p>&mdash;Où veux-tu que je te conduise? dit enfin Terral un peu lassé.</p>
+<p>&mdash;Où veux-tu que je te conduise? dit enfin Terral un peu lassé.</p>
-<p>Bourdenois allait dire son adresse. Il s'arrêta.</p>
+<p>Bourdenois allait dire son adresse. Il s'arrêta.</p>
-<p>&mdash;Où tu voudras.</p>
+<p>&mdash;Où tu voudras.</p>
-<p>Terral le déposa sur le boulevard et le quitta sans insister. Il avait
-été tenté de lui glisser quelques louis dans la poche.</p>
+<p>Terral le déposa sur le boulevard et le quitta sans insister. Il avait
+été tenté de lui glisser quelques louis dans la poche.</p>
-<p>&mdash;Bast! se dit-il. A quoi bon? D'ailleurs à l'avenir, je prendrai garde
-à de pareilles rencontres! C'est un chapitre de la <i>Morale en action</i>,
-ce garçon-là. Il y a deux sortes de gens qu'il faut éviter: les coquins
-forcenés et les gens vertueux!</p>
+<p>&mdash;Bast! se dit-il. A quoi bon? D'ailleurs à l'avenir, je prendrai garde
+à de pareilles rencontres! C'est un chapitre de la <i>Morale en action</i>,
+ce garçon-là. Il y a deux sortes de gens qu'il faut éviter: les coquins
+forcenés et les gens vertueux!</p>
<p>Charles Bourdenois rentra seul dans son atelier, un pauvre diable de
-taudis où un poële immense, veuf de charbon depuis longtemps, ne
-chauffait même pas en hiver les toiles, les lambeaux d'études, les
-plâtres et le chevalet de l'artiste. C'était une pièce assez vaste,
-prenant le jour par une large fenêtre vitrée avec balcon, qui donnait
-sur le boulevard extérieur. A la muraille étaient accrochés les
-différents objets qui formaient le <i>luxe</i> de Bourdenois, des tableaux
-inachevés, des croquis, un portrait de femme, un portrait en pied qu'on
-avait laissé pour compte à l'artiste,&mdash;accident plus commun qu'on ne
-pense. Le reste était bien dégarni. Les meubles en vieux chêne, un bahut
-et des bronzes que Bourdenois avait achetés jadis, s'étaient peu à peu
-dirigés vers le marchand de bric-à-brac ou le revendeur. Ce qui restait
-n'avait plus de valeur et sentait la misère. On avait froid au c&oelig;ur
-en entrant-là.</p>
-
-<p>Bourdenois se laissa tomber sur une façon de divan usé et crevé,
+taudis où un poële immense, veuf de charbon depuis longtemps, ne
+chauffait même pas en hiver les toiles, les lambeaux d'études, les
+plâtres et le chevalet de l'artiste. C'était une pièce assez vaste,
+prenant le jour par une large fenêtre vitrée avec balcon, qui donnait
+sur le boulevard extérieur. A la muraille étaient accrochés les
+différents objets qui formaient le <i>luxe</i> de Bourdenois, des tableaux
+inachevés, des croquis, un portrait de femme, un portrait en pied qu'on
+avait laissé pour compte à l'artiste,&mdash;accident plus commun qu'on ne
+pense. Le reste était bien dégarni. Les meubles en vieux chêne, un bahut
+et des bronzes que Bourdenois avait achetés jadis, s'étaient peu à peu
+dirigés vers le marchand de bric-à-brac ou le revendeur. Ce qui restait
+n'avait plus de valeur et sentait la misère. On avait froid au c&oelig;ur
+en entrant-là.</p>
+
+<p>Bourdenois se laissa tomber sur une façon de divan usé et crevé,
laissant voir le crin qui le rembourrait et qui sortait par flocons&mdash;et,
-croisant les bras, il se mit à rêver. La porte d'un petit cabinet noir
-qu'on eût dit creusé dans un placard, laissait apercevoir le petit lit
-en fer, plat comme un lit de camp, où il dormait, où il oubliait, où il
-rêvait d'<i>elle</i>!</p>
-
-<p>Il se sentait véritablement étourdi. Le Moulin-à-Vent avait monté à la
-tête du buveur d'eau; puis, cette rencontre l'avait troublé et mis hors
-de lui. Terral puissant, Terral riche, l'audace s'imposant à la foule,
-la fortune conquise par un coup de main. Il y avait de quoi ébranler la
+croisant les bras, il se mit à rêver. La porte d'un petit cabinet noir
+qu'on eût dit creusé dans un placard, laissait apercevoir le petit lit
+en fer, plat comme un lit de camp, où il dormait, où il oubliait, où il
+rêvait d'<i>elle</i>!</p>
+
+<p>Il se sentait véritablement étourdi. Le Moulin-à-Vent avait monté à la
+tête du buveur d'eau; puis, cette rencontre l'avait troublé et mis hors
+de lui. Terral puissant, Terral riche, l'audace s'imposant à la foule,
+la fortune conquise par un coup de main. Il y avait de quoi ébranler la
foi la mieux affermie.</p>
-<p>&mdash;Je suis peut-être un sot, pensait Bourdenois. La lutte assidue n'est
-que bêtise, et quelque brutalité vaudrait mieux. Pour attirer
+<p>&mdash;Je suis peut-être un sot, pensait Bourdenois. La lutte assidue n'est
+que bêtise, et quelque brutalité vaudrait mieux. Pour attirer
l'attention, un coup de grosse caisse vaut mieux qu'une plainte. L'homme
-qui a le mieux compris son époque, c'est Mangin. Terral a joué sa vie et
-il a gagné. Ah! si j'osais!</p>
+qui a le mieux compris son époque, c'est Mangin. Terral a joué sa vie et
+il a gagné. Ah! si j'osais!</p>
<p>&mdash;Et oser quoi? reprenait-il ensuite. Est-ce que je suis de ceux qui
-inventent les événements? Comment saurais-je les faire naître quand je
-suis incapable peut-être d'en profiter?...</p>
+inventent les événements? Comment saurais-je les faire naître quand je
+suis incapable peut-être d'en profiter?...</p>
-<p>Il était horriblement découragé. Ses idées se mêlaient, se heurtaient.
-Pour la première fois, il en avait peur. Quelle vie triste, mais calme
-et d'incessant labeur jusqu'alors. Sa médiocrité lui avait suffi; il ne
-s'était même pas révolté quand elle était devenue la misère. Maintenant,
-le succès de Terral le transformait. Il le sentit si bien qu'il fit un
-effort pour penser à autre chose. Il songea à Claire.</p>
+<p>Il était horriblement découragé. Ses idées se mêlaient, se heurtaient.
+Pour la première fois, il en avait peur. Quelle vie triste, mais calme
+et d'incessant labeur jusqu'alors. Sa médiocrité lui avait suffi; il ne
+s'était même pas révolté quand elle était devenue la misère. Maintenant,
+le succès de Terral le transformait. Il le sentit si bien qu'il fit un
+effort pour penser à autre chose. Il songea à Claire.</p>
<p>M. Gouvenot, le professeur, habitait avec sa fille, rue Soufflot au
-cinquième étage, un appartement dont le balcon donnait à la fois sur le
-Panthéon et sur le Luxembourg. Quatre pièces, la chambre du père, la
-chambre de Claire, une salle à manger qui servait de salon, une
-<ins title='original: bibiliothèque'>bibliothèque</ins> et une cuisine. Tout cela propre, presque gai, flamand
-comme avait dit Bourdenois à Terral. C'était là, dans ce paisible
-intérieur, que le peintre reportait sa pensée lorsqu'il voulait oublier
-un peu les âpretés de tous les jours.</p>
-
-<p>Il évoquait le visage pur, les grands yeux noirs, le sourire confiant et
-pourtant mélancolique de Claire, et soudain le voilà rasséréné, plus
-décidé que jamais à tout braver, plus certain de réussir. M. Gouvenot
-accueillait avec un vif plaisir ce jeune homme qu'il avait rencontré
+cinquième étage, un appartement dont le balcon donnait à la fois sur le
+Panthéon et sur le Luxembourg. Quatre pièces, la chambre du père, la
+chambre de Claire, une salle à manger qui servait de salon, une
+<ins title='original: bibiliothèque'>bibliothèque</ins> et une cuisine. Tout cela propre, presque gai, flamand
+comme avait dit Bourdenois à Terral. C'était là, dans ce paisible
+intérieur, que le peintre reportait sa pensée lorsqu'il voulait oublier
+un peu les âpretés de tous les jours.</p>
+
+<p>Il évoquait le visage pur, les grands yeux noirs, le sourire confiant et
+pourtant mélancolique de Claire, et soudain le voilà rasséréné, plus
+décidé que jamais à tout braver, plus certain de réussir. M. Gouvenot
+accueillait avec un vif plaisir ce jeune homme qu'il avait rencontré
comme par hasard et qui, de jour en jour, de conversation en
-conversation, lui était devenu véritablement cher. M. Gouvenot était le
-fils d'un conventionnel et il avait vieilli dans les idées de son père,
-qui avaient été celles de son enfance. Justement Bourdenois avait, parmi
-ses oncles maternels, un de ces proconsuls de la République que la
-réaction essaya d'englober dans une réprobation générale et qui
+conversation, lui était devenu véritablement cher. M. Gouvenot était le
+fils d'un conventionnel et il avait vieilli dans les idées de son père,
+qui avaient été celles de son enfance. Justement Bourdenois avait, parmi
+ses oncles maternels, un de ces proconsuls de la République que la
+réaction essaya d'englober dans une réprobation générale et qui
furent&mdash;je ne parle pas de quelques terribles exceptions&mdash;de patients et
-zélés organisateurs, prêts à sacrifier leur existence et leurs intérêts
+zélés organisateurs, prêts à sacrifier leur existence et leurs intérêts
au devoir, de braves gens et de bons citoyens. Il n'en avait pas fallu
-davantage pour que M. Gouvenot s'éprît de belle amitié pour le peintre.
-Le vieillard était d'ailleurs un homme confiant, communicatif, marchant
-désarmé dans la vie, l'&oelig;il sur son idéal, et ne regardant guères à ses
+davantage pour que M. Gouvenot s'éprît de belle amitié pour le peintre.
+Le vieillard était d'ailleurs un homme confiant, communicatif, marchant
+désarmé dans la vie, l'&oelig;il sur son idéal, et ne regardant guères à ses
pieds.</p>
-<p>Il avait été bien des fois trompé, trahi, berné sans que sa candeur
-native&mdash;doublée de résolution et de fermeté&mdash;se fût un instant démentie.
-C'était Claire qui veillait sur lui.&mdash;C'est moi qui suis <i>sa fille</i>,
-disait-il parfois en riant. Absorbé par des travaux importants sur
-l'histoire de la Révolution et de la réaction thermidorienne qu'il avait
-entrepris d'écrire, il accumulait depuis trente ans des matériaux, des
-journaux, des dessins, des autographes, des brochures, les réunissait en
-liasses, les étiquetait, et ne se décidait jamais à mettre la main à la
+<p>Il avait été bien des fois trompé, trahi, berné sans que sa candeur
+native&mdash;doublée de résolution et de fermeté&mdash;se fût un instant démentie.
+C'était Claire qui veillait sur lui.&mdash;C'est moi qui suis <i>sa fille</i>,
+disait-il parfois en riant. Absorbé par des travaux importants sur
+l'histoire de la Révolution et de la réaction thermidorienne qu'il avait
+entrepris d'écrire, il accumulait depuis trente ans des matériaux, des
+journaux, des dessins, des autographes, des brochures, les réunissait en
+liasses, les étiquetait, et ne se décidait jamais à mettre la main à la
plume.</p>
-<p>&mdash;Le temps n'est peut-être pas venu, disait-il doucement. Laissons
-marcher les choses. Plus on s'éloigne d'une époque, plus on y voit
-clair. Il est peut-être bien tôt!</p>
+<p>&mdash;Le temps n'est peut-être pas venu, disait-il doucement. Laissons
+marcher les choses. Plus on s'éloigne d'une époque, plus on y voit
+clair. Il est peut-être bien tôt!</p>
-<p>&mdash;Ah! çà, mais, lui demandait parfois Claire, est-ce que tu vas raconter
-des histoires de 1789 aux élèves à qui tu donnes des répétitions?</p>
+<p>&mdash;Ah! çà, mais, lui demandait parfois Claire, est-ce que tu vas raconter
+des histoires de 1789 aux élèves à qui tu donnes des répétitions?</p>
-<p>&mdash;Eh! eh! faisait M. Gouvenot qui souriait à cette idée.</p>
+<p>&mdash;Eh! eh! faisait M. Gouvenot qui souriait à cette idée.</p>
<p>Le fait est qu'il expliquait avec complaisance les vieux auteurs latins,
-et qu'il s'enthousiasmait tout naïvement,&mdash;devant les enfants
-étonnés&mdash;aux discours de Tite-Live, aux sévérités de Tacite.</p>
+et qu'il s'enthousiasmait tout naïvement,&mdash;devant les enfants
+étonnés&mdash;aux discours de Tite-Live, aux sévérités de Tacite.</p>
-<p>Il se morigénait ensuite et se disait:</p>
+<p>Il se morigénait ensuite et se disait:</p>
-<p>&mdash;Vieille bête, tu auras donc toujours dix-huit ans?</p>
+<p>&mdash;Vieille bête, tu auras donc toujours dix-huit ans?</p>
-<p>Claire était déjà majeure. Mais décidée à rester et toujours aux côtés
-de son père. Elle ne voulait se marier que si son mari acceptait cette
-vie à trois. En cela Charles Bourdenois était assurément l'homme qu'elle
-eût choisi. Elle l'aimait et surtout l'estimait. Seulement encore
-fallait-il réfléchir. Entre eux deux, dès le premier jour, le maigre
-fantôme de la misère menaçait de se dresser. Il ne fallait pas songer à
-cette union&mdash;qu'elle eût souhaitée&mdash;tant que Charles ne pouvait
-répondre de son avenir et de l'avenir des siens.</p>
+<p>Claire était déjà majeure. Mais décidée à rester et toujours aux côtés
+de son père. Elle ne voulait se marier que si son mari acceptait cette
+vie à trois. En cela Charles Bourdenois était assurément l'homme qu'elle
+eût choisi. Elle l'aimait et surtout l'estimait. Seulement encore
+fallait-il réfléchir. Entre eux deux, dès le premier jour, le maigre
+fantôme de la misère menaçait de se dresser. Il ne fallait pas songer à
+cette union&mdash;qu'elle eût souhaitée&mdash;tant que Charles ne pouvait
+répondre de son avenir et de l'avenir des siens.</p>
-<p>Et le temps passait. Bourdenois, semblable à la s&oelig;ur Anne du conte de
-fées, ne voyait rien venir. Il désespérait. Cette rencontre de Terral
+<p>Et le temps passait. Bourdenois, semblable à la s&oelig;ur Anne du conte de
+fées, ne voyait rien venir. Il désespérait. Cette rencontre de Terral
lui fit l'effet d'une heure d'ivresse. Il demeura pendant quelques jours
-la tête lourde et le c&oelig;ur mal affermi. Il n'avait plus la même ardeur
+la tête lourde et le c&oelig;ur mal affermi. Il n'avait plus la même ardeur
au travail, il lui semblait avoir bu quelque liqueur mauvaise.
-D'ailleurs, ce n'était plus seulement la gêne qui le torturait, c'était
+D'ailleurs, ce n'était plus seulement la gêne qui le torturait, c'était
la faim. Oui, la faim, avec toutes ses horreurs. Bourdenois ne vendait
rien, n'avait rien, ne connaissait personne, s'enfermait d'ailleurs dans
-son atelier comme dans son antre et se laissait dévorer par cette
-maladie qu'on n'a pas encore su guérir. Un matin, il sortit de sa bauge.
+son atelier comme dans son antre et se laissait dévorer par cette
+maladie qu'on n'a pas encore su guérir. Un matin, il sortit de sa bauge.
Pourquoi? Il n'en savait rien. Ce logis farouche lui faisait peur. Il y
-avait deux jours qu'il n'avait mangé, et, l'avant-veille, son repas,
-arrosé d'eau, avait été misérable. Il se sentait l'estomac tiraillé, la
-tête vide, il lui semblait que les passants avaient des tournures
-étranges, que les voitures roulaient avec un son bizarre, que les
+avait deux jours qu'il n'avait mangé, et, l'avant-veille, son repas,
+arrosé d'eau, avait été misérable. Il se sentait l'estomac tiraillé, la
+tête vide, il lui semblait que les passants avaient des tournures
+étranges, que les voitures roulaient avec un son bizarre, que les
maisons tournaient.</p>
-<p>Il marchait au hasard, mais regardant à terre pourtant, le trottoir, les
-pavés, les ruisseaux.</p>
+<p>Il marchait au hasard, mais regardant à terre pourtant, le trottoir, les
+pavés, les ruisseaux.</p>
-<p>Il se souvenait qu'autrefois il avait trouvé, en sortant de chez lui, 20
-francs entre deux pavés. Il les avait donnés à un pauvre.</p>
+<p>Il se souvenait qu'autrefois il avait trouvé, en sortant de chez lui, 20
+francs entre deux pavés. Il les avait donnés à un pauvre.</p>
<p>&mdash;Aujourd'hui, songeait-il, je les garderais et je mangerais!</p>
-<p>Il ne savait où il allait. Il se retrouva sur les boulevards
-extérieurs; il s'arrêtait machinalement aux étalages des marchands de
-livres ou de chansons, devant les images accrochées à des cordes. Il
-marchait plus vite en passant devant les traiteurs ou les cafés. Puis il
+<p>Il ne savait où il allait. Il se retrouva sur les boulevards
+extérieurs; il s'arrêtait machinalement aux étalages des marchands de
+livres ou de chansons, devant les images accrochées à des cordes. Il
+marchait plus vite en passant devant les traiteurs ou les cafés. Puis il
avait envie d'entrer, de s'asseoir, de manger et de ne point payer.</p>
-<p>Mais il passait. Il alla ainsi jusqu'à Montmartre. Il faisait beau.
-Bourdenois se souvenait être venu souvent là regarder Paris au soleil
-couchant. La butte était envahie par des bandes d'enfants. Ils se
+<p>Mais il passait. Il alla ainsi jusqu'à Montmartre. Il faisait beau.
+Bourdenois se souvenait être venu souvent là regarder Paris au soleil
+couchant. La butte était envahie par des bandes d'enfants. Ils se
battaient, se culbutaient ou se laissaient glisser sur leur pantalon
jusqu'en bas. Toute cette joie, ce mouvement, ces cris, ces joues
-rouges, firent mal à Bourdenois. Il marcha encore. Les terrains
-devenaient vagues. Il s'arrêta sur la route de Saint-Denis, aux
+rouges, firent mal à Bourdenois. Il marcha encore. Les terrains
+devenaient vagues. Il s'arrêta sur la route de Saint-Denis, aux
fortifications. Ses nerfs horriblement tendus l'avaient seuls soutenu
-jusqu'ici. Il s'affaissa tout à coup et tomba plutôt qu'il ne s'assit
+jusqu'ici. Il s'affaissa tout à coup et tomba plutôt qu'il ne s'assit
sur l'herbe.</p>
<p>Le soleil envoyait aux murs blancs des maisons des reflets d'or. Il
-s'élevait de l'herbe comme un murmure. Des oiseaux se poursuivaient et
-se chamaillaient dans les arbres grêles et poudreux. Bourdenois se
+s'élevait de l'herbe comme un murmure. Des oiseaux se poursuivaient et
+se chamaillaient dans les arbres grêles et poudreux. Bourdenois se
coucha tout de son long sur l'herbe. On dut le prendre pour un homme
ivre.</p>
-<p>Il espérait dormir. Impossible. Ses entrailles le tiraillaient,
+<p>Il espérait dormir. Impossible. Ses entrailles le tiraillaient,
appelaient, torturaient. Il se redressa sur le coude, regardant la route
-d'où le soleil était parti, le ciel qui se teignait de rouge, la nuit
+d'où le soleil était parti, le ciel qui se teignait de rouge, la nuit
qui venait.</p>
<p>Un frisson le parcourait tout entier. Il se vit seul dans ce silence qui
montait.</p>
-<p>Un enfant vint à passer près de lui portant&mdash;pour son père qui
-travaillait près de là sans doute&mdash;du ragoût dans une gamelle et un
+<p>Un enfant vint à passer près de lui portant&mdash;pour son père qui
+travaillait près de là sans doute&mdash;du ragoût dans une gamelle et un
morceau de pain sous son bras.</p>
-<p>Bourdenois sentit cette odeur de sauce, et ses yeux dilatés virent à
+<p>Bourdenois sentit cette odeur de sauce, et ses yeux dilatés virent à
deux pas de lui cette nourriture qui venait.</p>
-<p>Il eut l'idée&mdash;un éclair&mdash;de se jeter sur cet enfant, d'arracher, de
+<p>Il eut l'idée&mdash;un éclair&mdash;de se jeter sur cet enfant, d'arracher, de
voler... Brusquement il se recoucha, mordant ses poings.</p>
-<p>&mdash;Je suis un misérable, se dit-il.</p>
+<p>&mdash;Je suis un misérable, se dit-il.</p>
-<p>La pensée qui avait surgi lui faisait horreur. Il retomba épuisé.</p>
+<p>La pensée qui avait surgi lui faisait horreur. Il retomba épuisé.</p>
-<p>C'était une torpeur étrange, une sorte d'ivresse qui s'emparait de lui.
-Il entendait comme des chants&mdash;là-bas, bien loin, une voix
-d'homme,&mdash;voulait appeler, se soulever et ne pouvait pas. Il éprouvait
-cette sensation bizarre qu'on a parfois en rêve. La terre manque sous
+<p>C'était une torpeur étrange, une sorte d'ivresse qui s'emparait de lui.
+Il entendait comme des chants&mdash;là-bas, bien loin, une voix
+d'homme,&mdash;voulait appeler, se soulever et ne pouvait pas. Il éprouvait
+cette sensation bizarre qu'on a parfois en rêve. La terre manque sous
vos pieds et l'on tombe brusquement&mdash;dans le vide.</p>
-<p>L'homme qui chantait aperçut, par hasard, sur le talus, Bourdenois sans
-connaissance. Il fut tenté de continuer sa route, croyant avoir affaire
-à quelque ivrogne. Mais il vit la face pâle du jeune homme, amaigrie,
-creusée.&mdash;Drôle de figure, pensa-t-il. Il s'avança, se pencha sur
-Bourdenois et lui prit la main. Elle était comme glacée. Le pouls
+<p>L'homme qui chantait aperçut, par hasard, sur le talus, Bourdenois sans
+connaissance. Il fut tenté de continuer sa route, croyant avoir affaire
+à quelque ivrogne. Mais il vit la face pâle du jeune homme, amaigrie,
+creusée.&mdash;Drôle de figure, pensa-t-il. Il s'avança, se pencha sur
+Bourdenois et lui prit la main. Elle était comme glacée. Le pouls
battait faiblement.</p>
<p>&mdash;Hum! dit l'homme tout haut, ce n'est pas un <i>soiffard</i>, c'est un
malade.</p>
-<p>Il lui frappa dans les mains, il lui ôta sa cravate, il appela le
-premier passant venu,&mdash;un charretier qui menait du bois à la Briche,&mdash;et
+<p>Il lui frappa dans les mains, il lui ôta sa cravate, il appela le
+premier passant venu,&mdash;un charretier qui menait du bois à la Briche,&mdash;et
lui dit de l'aider.</p>
<p>&mdash;A cause? fit l'autre.</p>
-<p>&mdash;Vous ne voyez donc pas que cet homme-là se meurt. Portons-le chez le
+<p>&mdash;Vous ne voyez donc pas que cet homme-là se meurt. Portons-le chez le
pharmacien et plus vite que cela!</p>
-<p>&mdash;Facile à dire. Et le pharmacien demandé, où est-il?</p>
+<p>&mdash;Facile à dire. Et le pharmacien demandé, où est-il?</p>
-<p>&mdash;Alors, chez le marchand de vin. C'est un <i>bouchon</i>, ça, là-bas?</p>
+<p>&mdash;Alors, chez le marchand de vin. C'est un <i>bouchon</i>, ça, là-bas?</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
-<p>Ils emportèrent Bourdenois, on le ranima, il regarda autour de lui. Il
+<p>Ils emportèrent Bourdenois, on le ranima, il regarda autour de lui. Il
ne s'expliquait rien, ne comprenait pas, interrogeait tous ces visages
curieux.</p>
<p>&mdash;Eh bien! dit l'homme qui l'avait vu le premier, comment vous
trouvez-vous!</p>
-<p>C'était un ouvrier à l'air franc et gai; Bourdenois le regarda fixement
+<p>C'était un ouvrier à l'air franc et gai; Bourdenois le regarda fixement
comme s'il le reconnaissait.</p>
-<p>&mdash;Inutile de me dévisager, continua l'autre en riant. Vous ne m'avez
-jamais vu. Mais c'est égal. Voyons que vous est-il arrivé?</p>
+<p>&mdash;Inutile de me dévisager, continua l'autre en riant. Vous ne m'avez
+jamais vu. Mais c'est égal. Voyons que vous est-il arrivé?</p>
-<p>&mdash;Je ne sais pas, dit Bourdenois dont la tête tournait.</p>
+<p>&mdash;Je ne sais pas, dit Bourdenois dont la tête tournait.</p>
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu, s'écria la marchande de vin... Du vinaigre! Il
-s'évanouit encore!</p>
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, s'écria la marchande de vin... Du vinaigre! Il
+s'évanouit encore!</p>
-<p>La tête de Bourdenois se penchait sur l'épaule gauche.</p>
+<p>La tête de Bourdenois se penchait sur l'épaule gauche.</p>
-<p>&mdash;Ah! sacrebleu, fit alors l'ouvrier en se cognant le front, je devine à
-présent. Il meurt de faim tout simplement.</p>
+<p>&mdash;Ah! sacrebleu, fit alors l'ouvrier en se cognant le front, je devine à
+présent. Il meurt de faim tout simplement.</p>
<p>&mdash;De faim?</p>
-<p>Ils étaient dix ou douze à regarder d'un air incrédule les vêtements de
+<p>Ils étaient dix ou douze à regarder d'un air incrédule les vêtements de
Charles Bourdenois.</p>
<p>&mdash;Oui, de faim!... Quand vous m'examinerez avec des yeux de loto?... De
faim... Allons vite, un bouillon, un beefsteack, du pain, du vin, du vin
surtout. Leste!</p>
-<p>La marchande débouchait déjà une bouteille de <i>cachet vert</i>. Bourdenois
-revint à lui peu à peu, trempa ses lèvres dans le verre, s'informa et
-tendit la main à l'ouvrier.</p>
+<p>La marchande débouchait déjà une bouteille de <i>cachet vert</i>. Bourdenois
+revint à lui peu à peu, trempa ses lèvres dans le verre, s'informa et
+tendit la main à l'ouvrier.</p>
<p>&mdash;Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de quoi. Seulement, je ne suis pas
-fâché d'avoir deviné que vous tombiez d'inanition. Eh! la mère. On n'est
-pas si bête que ça, qu'en dites-vous?</p>
+fâché d'avoir deviné que vous tombiez d'inanition. Eh! la mère. On n'est
+pas si bête que ça, qu'en dites-vous?</p>
-<p>Bourdenois, attablé devant un beefsteack qui saignait sous le couteau,
-mangeait avec la voracité et le contentement naïf des enfants ou des
-convalescents. Il ne songeait pas que tout à l'heure il faudrait payer.
-Le besoin était le plus fort: l'appétit, dans le réveil de son être,
+<p>Bourdenois, attablé devant un beefsteack qui saignait sous le couteau,
+mangeait avec la voracité et le contentement naïf des enfants ou des
+convalescents. Il ne songeait pas que tout à l'heure il faudrait payer.
+Le besoin était le plus fort: l'appétit, dans le réveil de son être,
avait pris le pas sur le raisonnement.</p>
<p>L'ouvrier, assis devant le peintre, lui remplissait son verre et
-trinquait de temps à autre.</p>
+trinquait de temps à autre.</p>
-<p>&mdash;Et comme ça, dit-il, vous étiez donc sorti sans argent? Comment
+<p>&mdash;Et comme ça, dit-il, vous étiez donc sorti sans argent? Comment
diable...</p>
<p>Bourdenois laissa brusquement tomber sa fourchette sur son assiette, et
@@ -6488,18 +6447,18 @@ pour se lever de table.</p>
<p>&mdash;Non.</p>
-<p>&mdash;En voilà une idée! Tenez, je devine, dit l'ouvrier en baissant la
+<p>&mdash;En voilà une idée! Tenez, je devine, dit l'ouvrier en baissant la
voix; pas le sou, hein?</p>
-<p>Le regard de Bourdenois répondit pour lui.</p>
+<p>Le regard de Bourdenois répondit pour lui.</p>
-<p>&mdash;Alors c'est donc une affaire, ça! fit l'ouvrier. J'ai cent sous sur
+<p>&mdash;Alors c'est donc une affaire, ça! fit l'ouvrier. J'ai cent sous sur
moi&mdash;heureusement. Nous partagerons.</p>
<p>&mdash;Eh! dit Bourdenois, qui sait si je pourrai seulement vous rendre...</p>
-<p>&mdash;Ah! çà, on est donc bien bas percé? Excusez la question. Mais peut-on
-savoir quel état...</p>
+<p>&mdash;Ah! çà, on est donc bien bas percé? Excusez la question. Mais peut-on
+savoir quel état...</p>
<p>&mdash;Je suis peintre...</p>
@@ -6507,225 +6466,225 @@ savoir quel état...</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
-<p>&mdash;Comme ça se trouve. Nous pouvons nous donner la main&mdash;de loin. Je suis
-peintre sur porcelaine... Décorateur... Mais alors, la toile, ça ne
+<p>&mdash;Comme ça se trouve. Nous pouvons nous donner la main&mdash;de loin. Je suis
+peintre sur porcelaine... Décorateur... Mais alors, la toile, ça ne
roule pas, hein! C'est les photographes qui sont cause de tout, je
parie.</p>
<p>&mdash;Peintre sur porcelaine, songeait Bourdenois. Et combien gagnez-vous
par jour? demanda-t-il.</p>
-<p>&mdash;Cent sous... La journée est de dix heures. Ensuite, je puis encore
-travailler à mes <i>veillées</i>.</p>
+<p>&mdash;Cent sous... La journée est de dix heures. Ensuite, je puis encore
+travailler à mes <i>veillées</i>.</p>
<p>&mdash;Et, fit Bourdenois, croyez-vous que je pourrais...</p>
<p>&mdash;Vous? Certainement. Je me charge de vous donner l'emploi des couleurs
-qui ne sont pas les mêmes que vos couleurs à l'huile. Et si vous voulez
+qui ne sont pas les mêmes que vos couleurs à l'huile. Et si vous voulez
faire la figure ou le paysage, vous pourrez patienter. D'autant plus que
si vous torchez pas mal la toile, vous pouvez devenir plus fort, au bout
d'un certain temps, que les peintres sur porcelaine. Seulement, ah! ma
-foi! pas de simagrées. C'est du métier, vous savez!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! le métier! dit Bourdenois comme s'il se fût parlé à lui-même. Je
-le sais par c&oelig;ur, ce mot-là. «C'est du métier!» Le grand argument de
-la Bohême qui veut ne rien faire et croupir en son coin. Eh! bien, j'en
-ferai, du métier! Le principal est de vivre. Ensuite j'irai à l'art, si
-je puis,&mdash;la journée finie et le pain gagné. Le hasard fait bien ce
-qu'il fait, tenez. Il vous a jeté sur mon chemin pour me sauver. Je
+foi! pas de simagrées. C'est du métier, vous savez!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! le métier! dit Bourdenois comme s'il se fût parlé à lui-même. Je
+le sais par c&oelig;ur, ce mot-là. «C'est du métier!» Le grand argument de
+la Bohême qui veut ne rien faire et croupir en son coin. Eh! bien, j'en
+ferai, du métier! Le principal est de vivre. Ensuite j'irai à l'art, si
+je puis,&mdash;la journée finie et le pain gagné. Le hasard fait bien ce
+qu'il fait, tenez. Il vous a jeté sur mon chemin pour me sauver. Je
m'appelle Charles Bourdenois. Je n'ai pas un sou, mais je suis un
-honnête garçon, et je vous suis dès aujourd'hui tout dévoué,&mdash;corps et
+honnête garçon, et je vous suis dès aujourd'hui tout dévoué,&mdash;corps et
c&oelig;ur.</p>
-<p>&mdash;Accepté! fit l'autre. Je m'appelle Rambosson. Aussi <i>riche</i> que vous,
-et avec ça marié de l'an dernier, et une fille en nourrice. Malgré tout,
-gai comme un pierrot,&mdash;ce qui vaut mieux que de l'être comme un
-croque-mort. La chose a voulu que j'aille aujourd'hui pour figurer à
-Saint-Denis dans un conseil de famille, et que je passe à côté de vous.
-Ça s'est bien trouvé. Demain je demande au patron qu'il vous donne une
-<i>banquette</i> dans l'atelier,&mdash;à moins que vous ne préfériez travailler
+<p>&mdash;Accepté! fit l'autre. Je m'appelle Rambosson. Aussi <i>riche</i> que vous,
+et avec ça marié de l'an dernier, et une fille en nourrice. Malgré tout,
+gai comme un pierrot,&mdash;ce qui vaut mieux que de l'être comme un
+croque-mort. La chose a voulu que j'aille aujourd'hui pour figurer à
+Saint-Denis dans un conseil de famille, et que je passe à côté de vous.
+Ça s'est bien trouvé. Demain je demande au patron qu'il vous donne une
+<i>banquette</i> dans l'atelier,&mdash;à moins que vous ne préfériez travailler
chez vous.</p>
<p>&mdash;Non, dit Bourdenois, L'atelier!... Je travaillerai mieux loin de ces
maudites toiles qui ne vous nourrissent pas!</p>
-<p>Ils revinrent ensemble à Paris. Rambosson donna rendez-vous à Bourdenois
+<p>Ils revinrent ensemble à Paris. Rambosson donna rendez-vous à Bourdenois
pour le lendemain. Charles revint dans son pauvre logis, le c&oelig;ur plus
-allègre, confiant à présent, et revoyant plus près de lui le visage de
-celle qu'il aimait. C'était par le travail de chaque jour, par le
-travail de l'ouvrier, qu'il allait tenter d'arriver jusqu'à elle. Il se
-sentait fier du sacrifice, plein de courage, emporté par cette idée qui
+allègre, confiant à présent, et revoyant plus près de lui le visage de
+celle qu'il aimait. C'était par le travail de chaque jour, par le
+travail de l'ouvrier, qu'il allait tenter d'arriver jusqu'à elle. Il se
+sentait fier du sacrifice, plein de courage, emporté par cette idée qui
prenait corps devant ses yeux:</p>
-<p>&mdash;Tu pourras la nourrir! Demain ton travail ne sera plus infécond, et
-ton dévouement stérile.</p>
+<p>&mdash;Tu pourras la nourrir! Demain ton travail ne sera plus infécond, et
+ton dévouement stérile.</p>
-<p>Avant de s'endormir, il jeta à ses toiles inachevées un dernier regard,
-et comme un amant parlerait à sa maîtresse:</p>
+<p>Avant de s'endormir, il jeta à ses toiles inachevées un dernier regard,
+et comme un amant parlerait à sa maîtresse:</p>
-<p>&mdash;Je reviendrai à vous, dit-il tout haut, oui, je vous reviendrai, mais
-lorsque chaque soir j'aurai gagné la nourriture du lendemain!</p>
+<p>&mdash;Je reviendrai à vous, dit-il tout haut, oui, je vous reviendrai, mais
+lorsque chaque soir j'aurai gagné la nourriture du lendemain!</p>
<p>Pendant ce temps, Fernand Terral montait en voiture, et se rendait avec
-Cachemire chez Antonia Raymond, une femme à la mode, qui donnait une
-soirée. Les invitations imprimées en lettres d'or sur Bristol glacé,
-portaient que <i>la toilette la plus simple était de rigueur</i>; aussi se
+Cachemire chez Antonia Raymond, une femme à la mode, qui donnait une
+soirée. Les invitations imprimées en lettres d'or sur Bristol glacé,
+portaient que <i>la toilette la plus simple était de rigueur</i>; aussi se
trouva-t-il dans l'appartement d'Antonia, rue du Helder, assez de
diamants pour nourrir tout un faubourg pendant un mois. La fine fleur de
-l'élégance et de l'insolence parisienne, y luttait de parures et de
-toilettes chimériques. C'était pourtant un médianoche intime où quelques
-rares étrangers avaient été admis. Célébrités de turf et de boulevard,
-illustrations des coulisses dramatiques heurtant les héros des coulisses
-de la Bourse, une grande partie de ce <i>tout Paris</i> qui défraye les
+l'élégance et de l'insolence parisienne, y luttait de parures et de
+toilettes chimériques. C'était pourtant un médianoche intime où quelques
+rares étrangers avaient été admis. Célébrités de turf et de boulevard,
+illustrations des coulisses dramatiques heurtant les héros des coulisses
+de la Bourse, une grande partie de ce <i>tout Paris</i> qui défraye les
chroniques, avait franchi l'antichambre d'Antonia Raymond. Des
boursiers, des acteurs, un ou deux de ces journalistes qui font plus de
-bruit ou de tapage, à eux seuls, que la corporation tout entière, des
-actrices, des mondaines du demi-monde, quelques gens titrés accourus en
-hâte (la plupart de fort loin), pour se brûler aux chandelles
-parisiennes, un amalgame étrange, l'image exacte de ce qui reste au fond
-du vase lorsque les forces vives de la province et de l'étranger, tout
+bruit ou de tapage, à eux seuls, que la corporation tout entière, des
+actrices, des mondaines du demi-monde, quelques gens titrés accourus en
+hâte (la plupart de fort loin), pour se brûler aux chandelles
+parisiennes, un amalgame étrange, l'image exacte de ce qui reste au fond
+du vase lorsque les forces vives de la province et de l'étranger, tout
ce qu'il y a de riche, de beau, ou de noble un peu partout a fini de se
dissoudre au grand foyer.</p>
-<p>Antonia rayonnait dans ce milieu hybride où le blason coudoyait la
-boutique, où, dans les propos, l'argot de la rue venait donner de la
-tête contre le langage encore mal désappris du faubourg Saint-Germain ou
-d'une cour allemande. Elle avait fait tendre de fleurs sa vaste salle à
-manger, et Chevet y dressait un souper de trois mille francs. Elle était
-l'amie de Cachemire. Suzanne, simplement vêtue d'une robe blanche,
-garnie de violettes du pôle naturelles, éclipsait les toilettes les plus
-<i>diamantées</i>, et Antonia ne tarissait pas d'éloges sur cette parure.
-Tout le succès, comme on dit, était d'ailleurs pour Cachemire, et Terral
-savourait ce triomphe avec une certaine nuance de dédain.</p>
-
-<p>Les invités n'avaient pas grand besoin d'être présentés les uns aux
-autres. Tous se connaissaient ou à peu près, beaucoup se tutoyaient. Un
+<p>Antonia rayonnait dans ce milieu hybride où le blason coudoyait la
+boutique, où, dans les propos, l'argot de la rue venait donner de la
+tête contre le langage encore mal désappris du faubourg Saint-Germain ou
+d'une cour allemande. Elle avait fait tendre de fleurs sa vaste salle à
+manger, et Chevet y dressait un souper de trois mille francs. Elle était
+l'amie de Cachemire. Suzanne, simplement vêtue d'une robe blanche,
+garnie de violettes du pôle naturelles, éclipsait les toilettes les plus
+<i>diamantées</i>, et Antonia ne tarissait pas d'éloges sur cette parure.
+Tout le succès, comme on dit, était d'ailleurs pour Cachemire, et Terral
+savourait ce triomphe avec une certaine nuance de dédain.</p>
+
+<p>Les invités n'avaient pas grand besoin d'être présentés les uns aux
+autres. Tous se connaissaient ou à peu près, beaucoup se tutoyaient. Un
chroniqueur de petit journal prenait en note, dans un coin, les noms des
-convives, car après la chronique des bals du grand monde, il était donné
-à ce temps-ci de connaître la chronique des fêtes du monde interlope.
-Berthe Jouanni était là, celle qui provoqua en duel un de ses amants qui
-venait de se marier; Félicie Germont, l'ancienne écuyère de
-l'Hippodrome; Géraldine de Riancourt, qui porte le nom de son père comme
+convives, car après la chronique des bals du grand monde, il était donné
+à ce temps-ci de connaître la chronique des fêtes du monde interlope.
+Berthe Jouanni était là, celle qui provoqua en duel un de ses amants qui
+venait de se marier; Félicie Germont, l'ancienne écuyère de
+l'Hippodrome; Géraldine de Riancourt, qui porte le nom de son père comme
on se parerait d'un ruban qu'on aurait sali,&mdash;bien d'autres encore&mdash;; le
comte Broski, Olivier Renaud, le petit Barberino, venu d'Italie pour
-faire tourner les cervelles féminines de la rue de Bréda; bien d'autres,
-dont on redisait les noms à tous les angles d'écurie, sur tous les
+faire tourner les cervelles féminines de la rue de Bréda; bien d'autres,
+dont on redisait les noms à tous les angles d'écurie, sur tous les
champs de course, dans tous les cabinets de restaurants.</p>
-<p>Et&mdash;comme deux souverains parmi leurs sujets,&mdash;Terral portant sa tête
-haute, Cachemire arborant son plus chaste et son plus irrésistible
+<p>Et&mdash;comme deux souverains parmi leurs sujets,&mdash;Terral portant sa tête
+haute, Cachemire arborant son plus chaste et son plus irrésistible
sourire.</p>
-<p>&mdash;Et M. de Rives? demanda Antonia avant de se mettre à
-table.&mdash;Rieusaint, vous n'avez pas amené M. de Rives?</p>
+<p>&mdash;Et M. de Rives? demanda Antonia avant de se mettre à
+table.&mdash;Rieusaint, vous n'avez pas amené M. de Rives?</p>
-<p>&mdash;Impossible, ma chère, répondit le comte, M. de Rives est un anachorète
-à présent. Rangé comme les papiers d'un bureaucrate. C'est bête!</p>
+<p>&mdash;Impossible, ma chère, répondit le comte, M. de Rives est un anachorète
+à présent. Rangé comme les papiers d'un bureaucrate. C'est bête!</p>
<p>&mdash;Eh bien! nous souperons sans lui!</p>
<p>On soupa.</p>
-<p>Elles se ressemblent toutes, ces nuits passées sous les lustres
-étincelants,&mdash;chaudes, fiévreuses, enivrées, gloutones,&mdash;pendant qu'au
-dehors il fait froid ou faim! Les mêmes gaîtés, les mêmes plaisanteries,
-les mêmes baisers, les mêmes cris. Les mêmes cris, surtout. Point de
-plaisir sans hurlements, disent ces fous. Tous entraînés alors dans la
-ronde grimaçante, élèvent leur diapason et détonnent. Choc des verres,
-rires sans cause, éclats sans fin, tout se heurte. La symphonie tourne
+<p>Elles se ressemblent toutes, ces nuits passées sous les lustres
+étincelants,&mdash;chaudes, fiévreuses, enivrées, gloutones,&mdash;pendant qu'au
+dehors il fait froid ou faim! Les mêmes gaîtés, les mêmes plaisanteries,
+les mêmes baisers, les mêmes cris. Les mêmes cris, surtout. Point de
+plaisir sans hurlements, disent ces fous. Tous entraînés alors dans la
+ronde grimaçante, élèvent leur diapason et détonnent. Choc des verres,
+rires sans cause, éclats sans fin, tout se heurte. La symphonie tourne
au bruit.</p>
-<p>On ne converse pas, on s'interpelle, et le rictus remplacé la gaieté!
+<p>On ne converse pas, on s'interpelle, et le rictus remplacé la gaieté!
Chasse au plaisir! Les lendemains seuls valent quelque chose&mdash;par
l'enseignement. La morale se nomme alors indigestion, dyspepsie,
-névralgie. L'eau de Pullna prend des attitudes de vieux sermoneur. Tout
+névralgie. L'eau de Pullna prend des attitudes de vieux sermoneur. Tout
se paye.</p>
-<p>En ce moment, ils ne songeaient pas à l'échéance.</p>
+<p>En ce moment, ils ne songeaient pas à l'échéance.</p>
-<p>&mdash;Hurrah! Du vin! Du Madère! Finissez donc! Imbécile! Un seul, rien
+<p>&mdash;Hurrah! Du vin! Du Madère! Finissez donc! Imbécile! Un seul, rien
qu'un seul!... A la porte!... Une chanson! Rien! Personne! Ah! Oh!
-Eh!... En jouant du mirliton! Espèce d'académicien en chambre!... Ta
-parole?... Ça doit se manger la levrette! Jamais! Oui!... Non! Tu m'en
+Eh!... En jouant du mirliton! Espèce d'académicien en chambre!... Ta
+parole?... Ça doit se manger la levrette! Jamais! Oui!... Non! Tu m'en
rendras raison!... Bonsoir!</p>
-<p>Et parmi cette confusion, cette tempête, des propos plus longs,&mdash;mais
+<p>Et parmi cette confusion, cette tempête, des propos plus longs,&mdash;mais
aussi fous:</p>
-<p>&mdash;C'est insensé! Géraldine, vous mangez trop de parfait, mon enfant...
-C'est une indigestion que vous préparez à la fille de votre mère!</p>
+<p>&mdash;C'est insensé! Géraldine, vous mangez trop de parfait, mon enfant...
+C'est une indigestion que vous préparez à la fille de votre mère!</p>
-<p>&mdash;Eh! bien, qu'est-ce que ça vous fait, à vous? Encore du parfait,
-Robert, donne-m'en. Rien qu'un peu. Oh! est-il agaçant... Passe-moi le
+<p>&mdash;Eh! bien, qu'est-ce que ça vous fait, à vous? Encore du parfait,
+Robert, donne-m'en. Rien qu'un peu. Oh! est-il agaçant... Passe-moi le
reste, Berthe!</p>
-<p>&mdash;Ah! vous savez, on a des nouvelles de Miron, qui avait <i>sauvé la
+<p>&mdash;Ah! vous savez, on a des nouvelles de Miron, qui avait <i>sauvé la
caisse</i>?</p>
<p>&mdash;Tiens, tiens...</p>
-<p>&mdash;Il mène un train de prince, à Bruxelles. La Rue aux Herbes Potagères
+<p>&mdash;Il mène un train de prince, à Bruxelles. La Rue aux Herbes Potagères
ne parle que de lui!</p>
<p>&mdash;Vive Miron!</p>
-<p>&mdash;Un toast à Miron!</p>
+<p>&mdash;Un toast à Miron!</p>
-<p>&mdash;Mesdames, Josépha n'a pas bu. Je demande pourquoi Josépha n'a pas bu!</p>
+<p>&mdash;Mesdames, Josépha n'a pas bu. Je demande pourquoi Josépha n'a pas bu!</p>
-<p>&mdash;Parce que Miron est une canaille, voilà!</p>
+<p>&mdash;Parce que Miron est une canaille, voilà!</p>
-<p>&mdash;Un peu fort, Josépha, ma fille!</p>
+<p>&mdash;Un peu fort, Josépha, ma fille!</p>
-<p>&mdash;Comment écris-tu canaille? Par un K?</p>
+<p>&mdash;Comment écris-tu canaille? Par un K?</p>
-<p>&mdash;Oui, une canaille. Il m'a flouée. Une chaîne superbe, grosse comme ça.
-Il me la donne. Je saute de joie. Moi qui étais si gentille pour lui! Un
-jour, je veux mettre la chaîne au clou... C'était du doublé!</p>
+<p>&mdash;Oui, une canaille. Il m'a flouée. Une chaîne superbe, grosse comme ça.
+Il me la donne. Je saute de joie. Moi qui étais si gentille pour lui! Un
+jour, je veux mettre la chaîne au clou... C'était du doublé!</p>
<p>&mdash;Je m'en doutais!</p>
-<p>&mdash;Très-fort, Miron. Tromper ses actionnaires, bien, mais tromper
-Josépha... Mieux... Très-fort!</p>
+<p>&mdash;Très-fort, Miron. Tromper ses actionnaires, bien, mais tromper
+Josépha... Mieux... Très-fort!</p>
<p>&mdash;Vive Miron! vive Miron!</p>
<p>&mdash;Sur l'air des <i>Lampions</i>: Vive Miron! vive Miron! vive Miron!</p>
-<p>&mdash;Est-elle <i>grue</i>, cette Josépha! dit Berthe en vidant une coupe de
+<p>&mdash;Est-elle <i>grue</i>, cette Josépha! dit Berthe en vidant une coupe de
Champagne.</p>
-<p>Josépha se leva furieuse, saisit une pomme dans une corbeille et
-l'envoya brusquement à la tête de Berthe qui esquiva le coup. La pomme
+<p>Josépha se leva furieuse, saisit une pomme dans une corbeille et
+l'envoya brusquement à la tête de Berthe qui esquiva le coup. La pomme
alla briser un petit miroir de Venise, ce qui, dit quelqu'un, fit rire
-l'assemblée <i>aux éclats</i>. Le petit Barberino raccommoda Berthe et
-Josépha en les embrassant toutes les deux. Antonia s'était levée pour
+l'assemblée <i>aux éclats</i>. Le petit Barberino raccommoda Berthe et
+Josépha en les embrassant toutes les deux. Antonia s'était levée pour
voir les dessins faits par la brisure de la glace.</p>
-<p>&mdash;Deux losanges à droite, dit-elle en se rasseyant. Signe d'argent! Le
+<p>&mdash;Deux losanges à droite, dit-elle en se rasseyant. Signe d'argent! Le
petit Polonais <i>casquera</i>!</p>
-<p>&mdash;Oh! superbe! Antonia, ma chère, tu es superbe! Boranoff, ça vous venge
-ça, hein? Le petit Polonais <i>casquera</i>! Vive la Russie!</p>
+<p>&mdash;Oh! superbe! Antonia, ma chère, tu es superbe! Boranoff, ça vous venge
+ça, hein? Le petit Polonais <i>casquera</i>! Vive la Russie!</p>
-<p>&mdash;Ah! je m'en moque, cher... Laissez-moi. Félicie me raconte son
+<p>&mdash;Ah! je m'en moque, cher... Laissez-moi. Félicie me raconte son
histoire!</p>
<p>&mdash;De quel droit?</p>
-<p>&mdash;Pas de faveur! Vive l'égalité! Pas de préférence!</p>
+<p>&mdash;Pas de faveur! Vive l'égalité! Pas de préférence!</p>
-<p>&mdash;On ne doit pas se parler à voix basse!</p>
+<p>&mdash;On ne doit pas se parler à voix basse!</p>
-<p>&mdash;A la porte, Félicie!</p>
+<p>&mdash;A la porte, Félicie!</p>
<p>&mdash;Qu'elle parle pour tout le monde!</p>
<p>&mdash;Faites-la monter sur la table...</p>
-<p>&mdash;Félicie, monte sur la table et conte-nous ton histoire!</p>
+<p>&mdash;Félicie, monte sur la table et conte-nous ton histoire!</p>
-<p>&mdash;L'histoire de Félicie! On demande l'histoire de Félicie!</p>
+<p>&mdash;L'histoire de Félicie! On demande l'histoire de Félicie!</p>
<p>&mdash;Tout haut!</p>
@@ -6735,138 +6694,138 @@ histoire!</p>
<p>&mdash;Elle ne parlera pas!</p>
-<p>Félicie pleurait. Le vin lui montait à la fibre lacrymale. Elle
-contemplait son assiette avec mélancolie. Ses cheveux s'étaient dénoués
-et retombaient sur ses épaules. Elle regarda toute la table d'un air
+<p>Félicie pleurait. Le vin lui montait à la fibre lacrymale. Elle
+contemplait son assiette avec mélancolie. Ses cheveux s'étaient dénoués
+et retombaient sur ses épaules. Elle regarda toute la table d'un air
vague et lentement:</p>
-<p>&mdash;Ça m'est égal, vous savez, dit-elle avec les hésitations et les
-accents traînards de l'ivresse... Je vais vous la dire, mon histoire...
-Si vous croyez qu'elle est drôle?... Passe-moi du vin, mon petit
-Léopold... Non, le Xérès... Il faut vous dire que j'ai habité chez mes
+<p>&mdash;Ça m'est égal, vous savez, dit-elle avec les hésitations et les
+accents traînards de l'ivresse... Je vais vous la dire, mon histoire...
+Si vous croyez qu'elle est drôle?... Passe-moi du vin, mon petit
+Léopold... Non, le Xérès... Il faut vous dire que j'ai habité chez mes
parents!</p>
<p>&mdash;Parbleu!</p>
-<p>&mdash;Tout le monde a habité chez ses parents, cria Cachemire qui reposait
-sa tête dans le gilet de Fernand Terral.</p>
+<p>&mdash;Tout le monde a habité chez ses parents, cria Cachemire qui reposait
+sa tête dans le gilet de Fernand Terral.</p>
-<p>&mdash;A Chaillot, les parents! fit Berthe en suçant un morceau de citron
-trempé dans le poivre.</p>
+<p>&mdash;A Chaillot, les parents! fit Berthe en suçant un morceau de citron
+trempé dans le poivre.</p>
-<p>&mdash;Ah! oui, continua-t-elle, avec ça qu'ils étaient mignons. Moi, je
-m'embêtais... Laissez mes cheveux, vous! Et puis, il y avait un petit
-clerc d'huissier sur le même carré. Il était joli comme tout.</p>
+<p>&mdash;Ah! oui, continua-t-elle, avec ça qu'ils étaient mignons. Moi, je
+m'embêtais... Laissez mes cheveux, vous! Et puis, il y avait un petit
+clerc d'huissier sur le même carré. Il était joli comme tout.</p>
<p>&mdash;Joli comme Barberino.</p>
<p>&mdash;Si c'est une scie! fit le petit napolitain avec humeur.</p>
-<p>&mdash;Chut! Silence! L'histoire de Félicie.</p>
+<p>&mdash;Chut! Silence! L'histoire de Félicie.</p>
-<p>&mdash;Inélégante, cette histoire-là! dit le comte Broski.</p>
+<p>&mdash;Inélégante, cette histoire-là! dit le comte Broski.</p>
-<p>Félicie n'entendait rien.</p>
+<p>Félicie n'entendait rien.</p>
-<p>&mdash;A la fin des fins, eh! bien! quoi!... Je devins sa maîtresse... Mais
-voilà... Et l'enfant?</p>
+<p>&mdash;A la fin des fins, eh! bien! quoi!... Je devins sa maîtresse... Mais
+voilà... Et l'enfant?</p>
<p>&mdash;Ah! ah! il y avait un enfant!</p>
<p>&mdash;Un enfant? Tableau!</p>
-<p>&mdash;Et qu'en as-tu fait de ton enfant, Félicie?</p>
+<p>&mdash;Et qu'en as-tu fait de ton enfant, Félicie?</p>
<p>Elle regarda encore la table de son &oelig;il atone et avec un terrible
sourire&mdash;celui des folles:</p>
-<p>&mdash;Je l'ai tué, dit-elle doucement.</p>
+<p>&mdash;Je l'ai tué, dit-elle doucement.</p>
-<p>Ils étaient ivres, ils étaient fous, ils riaient, ils criaient, ils se
-galvanisaient, ils se tordaient, et <i>s'hystérisaient</i>.</p>
+<p>Ils étaient ivres, ils étaient fous, ils riaient, ils criaient, ils se
+galvanisaient, ils se tordaient, et <i>s'hystérisaient</i>.</p>
-<p>Mais quand elle eut dit ces mots, instinctivement ils se regardèrent,
-devenus glacés dans leur ivresse.</p>
+<p>Mais quand elle eut dit ces mots, instinctivement ils se regardèrent,
+devenus glacés dans leur ivresse.</p>
-<p>&mdash;Je l'ai tué!... continuait Félicie au milieu de ce silence. Si petit!
-Je l'ai étouffé... De cette main-là... Ensuite, je l'ai mis dans la
-caisse à fleurs sur notre fenêtre&mdash;dans la terre... J'arrosais tous les
-matins. Il n'y avait pas besoin d'arroser, allez! Ça poussait! ça
-poussait! Du fumier, quoi! J'ai toujours gardé un bouquet de ces
-fleurs-là... Il est fané le pauvre bouquet, dit-elle en pleurant dans le
+<p>&mdash;Je l'ai tué!... continuait Félicie au milieu de ce silence. Si petit!
+Je l'ai étouffé... De cette main-là... Ensuite, je l'ai mis dans la
+caisse à fleurs sur notre fenêtre&mdash;dans la terre... J'arrosais tous les
+matins. Il n'y avait pas besoin d'arroser, allez! Ça poussait! ça
+poussait! Du fumier, quoi! J'ai toujours gardé un bouquet de ces
+fleurs-là... Il est fané le pauvre bouquet, dit-elle en pleurant dans le
verre qu'elle tenait, mais vrai,&mdash;il sent encore bon!</p>
-<p>Le silence était devenu glacé, sinistre, sépulcral. On s'examinait,
+<p>Le silence était devenu glacé, sinistre, sépulcral. On s'examinait,
chacun se demandant qui le premier allait partir.</p>
-<p>&mdash;Eh! bien, s'écria Terral en se levant brusquement, en voilà une partie
-de plaisir! On se tait... Jetons-la par la fenêtre, Félicie, avec ses
+<p>&mdash;Eh! bien, s'écria Terral en se levant brusquement, en voilà une partie
+de plaisir! On se tait... Jetons-la par la fenêtre, Félicie, avec ses
histoires de revenants!... Le diable l'emporte, elle est lugubre!...
-Olivier Renaud, mon cher, un article à faire celui-là!</p>
+Olivier Renaud, mon cher, un article à faire celui-là!</p>
-<p>&mdash;Ça a <i>jeté un froid</i>! dit Renaud.</p>
+<p>&mdash;Ça a <i>jeté un froid</i>! dit Renaud.</p>
-<p>&mdash;Du vin! s'écria Antonia. Versez à boire!</p>
+<p>&mdash;Du vin! s'écria Antonia. Versez à boire!</p>
-<p>&mdash;Et oublions Félicie Hamlet!</p>
+<p>&mdash;Et oublions Félicie Hamlet!</p>
-<p>&mdash;Félicie Young! dit Olivier Renaud.</p>
+<p>&mdash;Félicie Young! dit Olivier Renaud.</p>
<p>&mdash;Je ne sais pas pourquoi vous m'insultez, dit-elle, je m'appelle
Germot, moi!</p>
<p>La symphonie du souper allait <i>crescendo</i>. De moment en moment, cette
-salle où l'on étouffait s'emplissait d'un bruit plus intense, de notes
-plus aiguës. Ce fouillis de têtes avinées, de pommettes rougies,
-d'étoffes claires et d'habits noirs, ce mélange de froissements de soie,
-de bruits de bouchons sautant en l'air, de verres heurtés et brisés, de
-lourds propos, cette chaleur parfumée, cette atmosphère chargée,
-pénétrante, électrique, les transportaient, les grisaient davantage.</p>
+salle où l'on étouffait s'emplissait d'un bruit plus intense, de notes
+plus aiguës. Ce fouillis de têtes avinées, de pommettes rougies,
+d'étoffes claires et d'habits noirs, ce mélange de froissements de soie,
+de bruits de bouchons sautant en l'air, de verres heurtés et brisés, de
+lourds propos, cette chaleur parfumée, cette atmosphère chargée,
+pénétrante, électrique, les transportaient, les grisaient davantage.</p>
-<p>Cachemire se sentait heureuse dans cette fièvre.</p>
+<p>Cachemire se sentait heureuse dans cette fièvre.</p>
<p>Ses tempes battaient. Elle pressait dans ses petites mains les mains de
Terral. Elle regardait Antonia d'un air de triomphe. Elle se savait la
-reine de toutes ces femmes, la mieux aimée, la plus enviée! Elle avait
-toujours à présent un écrasant sourire. La fille du père Labarbade se
-donnait des airs d'Impéria.</p>
+reine de toutes ces femmes, la mieux aimée, la plus enviée! Elle avait
+toujours à présent un écrasant sourire. La fille du père Labarbade se
+donnait des airs d'Impéria.</p>
<p>Et Terral aussi rayonnait. Il surprenait au passage plus d'un regard
-féminin braqué sur lui. Par ces hommes qui étaient là, lui aussi se
-savait étudié, jalousé! Il avait maintenant de l'or dans ses poches. Qui
-pouvait l'arrêter? Tout s'ouvrait. L'ambitieux voyait avancer l'avenir.</p>
+féminin braqué sur lui. Par ces hommes qui étaient là, lui aussi se
+savait étudié, jalousé! Il avait maintenant de l'or dans ses poches. Qui
+pouvait l'arrêter? Tout s'ouvrait. L'ambitieux voyait avancer l'avenir.</p>
<p>&mdash;Terral, lui cria du bout de la table Olivier Renaud qui le regardait,
allons, un toast!</p>
-<p>&mdash;Le diable soit des toasts, dit-il, ou buvez à la grande famille des
+<p>&mdash;Le diable soit des toasts, dit-il, ou buvez à la grande famille des
sots, si vous voulez! Vous leur devez bien cela, journaliste!</p>
<p>&mdash;Et vous, millionnaire futur!</p>
-<p>&mdash;Pourquoi pas? dit-il. Il y a assez d'imbéciles qui rampent. Laissez
+<p>&mdash;Pourquoi pas? dit-il. Il y a assez d'imbéciles qui rampent. Laissez
les gens d'esprit prendre leur vol. Il est bien temps que l'intelligence
-soit payée à sa valeur. Et si on ne la paie pas, qu'elle prenne! Oui, ma
-foi. Qu'est-ce que la morale absurde qui changerait le monde en cloître?
-La nature nous a créés appétits et désirs. C'est pour que désirs et
-appétits, tout soit satisfait. Que diable! si nous avons des dents, ce
-n'est point pour être condamné à nous les arracher. C'est pour dévorer.
-Et ceux qui ont les dents les plus longues doivent dévorer davantage!</p>
+soit payée à sa valeur. Et si on ne la paie pas, qu'elle prenne! Oui, ma
+foi. Qu'est-ce que la morale absurde qui changerait le monde en cloître?
+La nature nous a créés appétits et désirs. C'est pour que désirs et
+appétits, tout soit satisfait. Que diable! si nous avons des dents, ce
+n'est point pour être condamné à nous les arracher. C'est pour dévorer.
+Et ceux qui ont les dents les plus longues doivent dévorer davantage!</p>
<p>&mdash;Bravo!</p>
-<p>&mdash;Terral, vous êtes superbe!</p>
+<p>&mdash;Terral, vous êtes superbe!</p>
-<p>&mdash;Une chaire à la Sorbonne pour Fernand Terral!</p>
+<p>&mdash;Une chaire à la Sorbonne pour Fernand Terral!</p>
-<p>&mdash;La morale? Jolie sottise! Ce qui est bien ici est détestable là.
-Allez donc au Malabar avec votre morale stupide, ô gens vertueux! On
+<p>&mdash;La morale? Jolie sottise! Ce qui est bien ici est détestable là.
+Allez donc au Malabar avec votre morale stupide, ô gens vertueux! On
vous pendra comme des gredins. Tout ce qui est profitable est bon, qu'en
dites-vous, Broski?</p>
-<p>&mdash;Approuvé! Passez-moi le rhum!</p>
+<p>&mdash;Approuvé! Passez-moi le rhum!</p>
-<p>&mdash;D'autant plus que l'humanité est pétrie d'ineptie! Triste espèce!</p>
+<p>&mdash;D'autant plus que l'humanité est pétrie d'ineptie! Triste espèce!</p>
<p>&mdash;Ah! dites donc, Terral, pas de sottises, fit Berthe.</p>
@@ -6874,34 +6833,34 @@ dites-vous, Broski?</p>
beau!</p>
<p>&mdash;Il n'y a que deux sortes de gens, continuait-il, ceux qui osent
-affirmer leur ambition. Place à ceux-là. Vive l'audace. Puis ceux qui se
+affirmer leur ambition. Place à ceux-là. Vive l'audace. Puis ceux qui se
rongent le foie dans leur coin, sans oser faire un mouvement. Ils
meurent tout aussi haineux et non satisfaits. Tant pis pour les timides!
-La règle donc est celle-ci: Vouloir beaucoup et prendre le plus
+La règle donc est celle-ci: Vouloir beaucoup et prendre le plus
possible. A l'assaut!</p>
-<p>&mdash;A la baïonnette!</p>
+<p>&mdash;A la baïonnette!</p>
-<p>&mdash;Vous êtes magnifique, Terral, criait Olivier Renaud: L'Achille du
+<p>&mdash;Vous êtes magnifique, Terral, criait Olivier Renaud: L'Achille du
boulevard!</p>
-<p>&mdash;Machiavel lui-même!</p>
+<p>&mdash;Machiavel lui-même!</p>
-<p>&mdash;Oh! des bêtises alors, fit Antonia. Pas de noms propres!</p>
+<p>&mdash;Oh! des bêtises alors, fit Antonia. Pas de noms propres!</p>
-<p>&mdash;Terral nous ennuie, disait Félicie en pleurant sur sa robe de soie
+<p>&mdash;Terral nous ennuie, disait Félicie en pleurant sur sa robe de soie
mauve... Une chanson!</p>
-<p>&mdash;Une chanson! <i>La Femme à barbe!</i></p>
+<p>&mdash;Une chanson! <i>La Femme à barbe!</i></p>
<p>&mdash;Comment? Il n'y a plus de liqueur? Passez-moi de l'eau de Cologne
alors!</p>
-<p>&mdash;De l'eau de Cologne! C'est une idée!</p>
+<p>&mdash;De l'eau de Cologne! C'est une idée!</p>
-<p>&mdash;Ah! çà, mais là-bas vous êtes ivres donc?</p>
+<p>&mdash;Ah! çà, mais là-bas vous êtes ivres donc?</p>
-<p>&mdash;Oui! De l'eau de Cologne!... J'ai soif, moi, répétait Félicie... J'ai
+<p>&mdash;Oui! De l'eau de Cologne!... J'ai soif, moi, répétait Félicie... J'ai
soif!</p>
<p>&mdash;Du vinaigre de toilette, n'importe quoi!</p>
@@ -6910,31 +6869,31 @@ soif!</p>
<p>Ils buvaient.</p>
-<p>La nuit finissait, la longue nuit embrasée, la nuit folle; le jour se
-levait, les ouvriers sortaient déjà dans les rues silencieuses, et,
-fous, avides encore, les lèvres cuites, ces insatiables demandaient à
-boire, à boire encore, toujours! Ils n'avaient plus de vin. Ils avaient
-bu des liqueurs précieuses, des <i>crus</i> princiers, des crêmes exquises,
+<p>La nuit finissait, la longue nuit embrasée, la nuit folle; le jour se
+levait, les ouvriers sortaient déjà dans les rues silencieuses, et,
+fous, avides encore, les lèvres cuites, ces insatiables demandaient à
+boire, à boire encore, toujours! Ils n'avaient plus de vin. Ils avaient
+bu des liqueurs précieuses, des <i>crus</i> princiers, des crêmes exquises,
et pour apaiser cette soif terrible, le matin venu, ils buvaient encore,
-mais cette fois, du petit bleu, pris à la hâte chez le marchand de vins,
-dans la rue,&mdash;du vin âpre qui les rafraîchissait, qui les jetait à
-terre, çà et là, groupés d'une façon sinistre, pâles, hâves, le fard
-tombé, verdâtres, les bougies s'éteignant dans les bobèches qui
+mais cette fois, du petit bleu, pris à la hâte chez le marchand de vins,
+dans la rue,&mdash;du vin âpre qui les rafraîchissait, qui les jetait à
+terre, çà et là, groupés d'une façon sinistre, pâles, hâves, le fard
+tombé, verdâtres, les bougies s'éteignant dans les bobèches qui
craquaient, quelques-uns ronflant, d'autres se plaignant, geignant,
-d'autres pleurant. Et Terral seul, debout, regardait ces yeux plombés,
-ces corps écrasés, ces vaincus de l'orgie en soutenant Cachemire qui
-s'était affaissée entre ses bras.</p>
+d'autres pleurant. Et Terral seul, debout, regardait ces yeux plombés,
+ces corps écrasés, ces vaincus de l'orgie en soutenant Cachemire qui
+s'était affaissée entre ses bras.</p>
<h2>VIII</h2>
-<p>Un soir, en rentrant de sa répétition, Cachemire, toute joyeuse, dit à
+<p>Un soir, en rentrant de sa répétition, Cachemire, toute joyeuse, dit à
Fernand Terral:</p>
-<p>&mdash;Tu ne sais pas? Le théâtre répète une féerie! Il a assez de la
-comédie en costume moderne. C'est si bête! On aura des jupes courtes.
-C'est Marcelin qui va dessiner les costumes, et j'ai un rôle, oh! mais
-un rôle!... Six toilettes!</p>
+<p>&mdash;Tu ne sais pas? Le théâtre répète une féerie! Il a assez de la
+comédie en costume moderne. C'est si bête! On aura des jupes courtes.
+C'est Marcelin qui va dessiner les costumes, et j'ai un rôle, oh! mais
+un rôle!... Six toilettes!</p>
<p>&mdash;Ah! fit Terral.</p>
@@ -6942,116 +6901,116 @@ un rôle!... Six toilettes!</p>
<p>&mdash;Moi? si fait!</p>
-<p>Cachemire ne répliqua point. Mais elle ne s'était pas trompée. Terral
-avait paru contrarié; il l'était en effet, et il songeait à présent.
-Depuis quelque temps, d'ailleurs, il était jaloux.</p>
+<p>Cachemire ne répliqua point. Mais elle ne s'était pas trompée. Terral
+avait paru contrarié; il l'était en effet, et il songeait à présent.
+Depuis quelque temps, d'ailleurs, il était jaloux.</p>
-<p>Terral, à la fin, s'était pris pour Cachemire d'un amour plus profond ou
+<p>Terral, à la fin, s'était pris pour Cachemire d'un amour plus profond ou
du moins plus violent qu'il n'osait se l'avouer. Encore ne pouvait-il se
-plaindre à personne de cette chute. C'était lui-même qui avait creusé la
-fosse où il était tombé. A force de jouer avec la passion, il s'y était
-brûlé le c&oelig;ur ou les sens, un peu de l'un et beaucoup des autres. Il
-s'était cru au-dessus de la moyenne des hommes, et la cuirasse qu'il
-avait endossée avait pourtant ses défauts par où les flèches pouvaient
-pénétrer. Ce Titan avait trouvé son maître, et cet audacieux était bien
-près, à cette heure, de se voir dominé par la faible volonté et les
-caprices fous de Cachemire. Mais comme il était fort, réellement fort,
-il leur résistait. Il ne voulait pas qu'elle prît sur lui plus d'empire
+plaindre à personne de cette chute. C'était lui-même qui avait creusé la
+fosse où il était tombé. A force de jouer avec la passion, il s'y était
+brûlé le c&oelig;ur ou les sens, un peu de l'un et beaucoup des autres. Il
+s'était cru au-dessus de la moyenne des hommes, et la cuirasse qu'il
+avait endossée avait pourtant ses défauts par où les flèches pouvaient
+pénétrer. Ce Titan avait trouvé son maître, et cet audacieux était bien
+près, à cette heure, de se voir dominé par la faible volonté et les
+caprices fous de Cachemire. Mais comme il était fort, réellement fort,
+il leur résistait. Il ne voulait pas qu'elle prît sur lui plus d'empire
qu'il ne voulait lui en donner, et comme il reconnaissait
instinctivement la puissance de cette enfant, instinctivement aussi il
se roidissait et ne voulait pas faiblir.</p>
-<p>Ce qui avait poussé dans une sorte d'amour ce Terral, incapable pourtant
-d'aimer, c'était la jalousie. Il comprenait, il sentait depuis quelque
-temps que Cachemire n'était plus à lui tout entière. Elle semblait lasse
-et rassasiée, elle n'avait plus de ces élans qui la poussaient vers lui,
-de ces paroles où elle se livrait,&mdash;et sans mentir,&mdash;emportée qu'elle
-était elle-même par l'orgueil de sa conquête. Maintenant, au lieu de
+<p>Ce qui avait poussé dans une sorte d'amour ce Terral, incapable pourtant
+d'aimer, c'était la jalousie. Il comprenait, il sentait depuis quelque
+temps que Cachemire n'était plus à lui tout entière. Elle semblait lasse
+et rassasiée, elle n'avait plus de ces élans qui la poussaient vers lui,
+de ces paroles où elle se livrait,&mdash;et sans mentir,&mdash;emportée qu'elle
+était elle-même par l'orgueil de sa conquête. Maintenant, au lieu de
bavarder comme autrefois quand elle se trouvait avec Terral, la linotte
demeurait triste avec de grands yeux ouverts sur quelque chose que
-Fernand ne voyait pas. Il la questionnait, elle balbutiait une réponse
+Fernand ne voyait pas. Il la questionnait, elle balbutiait une réponse
qui n'expliquait rien et elle soupirait.</p>
<p>L'orgueilleux Terral souffrait vraiment de voir qu'elle ne lui
-appartenait plus. Il y avait une ombre, un désir,&mdash;il ne savait
-quoi,&mdash;entre elle et lui. Sa vanité s'en froissa. C'était le seul
-sentiment peut-être par lequel ce roc vivant fût accessible. Dès qu'il
+appartenait plus. Il y avait une ombre, un désir,&mdash;il ne savait
+quoi,&mdash;entre elle et lui. Sa vanité s'en froissa. C'était le seul
+sentiment peut-être par lequel ce roc vivant fût accessible. Dès qu'il
fut jaloux, il devint faible.</p>
-<p>Cachemire s'en aperçut et en abusa.</p>
+<p>Cachemire s'en aperçut et en abusa.</p>
-<p>Elle demeurait plus longtemps à présent à ses répétitions, elle n'était
-pas exacte à tous les rendez-vous qu'elle donnait, elle se faisait
-attendre, elle écoutait à peine les reproches, loin de demander pardon
-comme autrefois, elle souriait, chantonnait, passait à autre chose. Elle
-se sentait sûre de Terral, et n'avait plus besoin de se l'attacher aussi
-fortement. Pourtant elle l'aimait encore, par habitude peut-être.
+<p>Elle demeurait plus longtemps à présent à ses répétitions, elle n'était
+pas exacte à tous les rendez-vous qu'elle donnait, elle se faisait
+attendre, elle écoutait à peine les reproches, loin de demander pardon
+comme autrefois, elle souriait, chantonnait, passait à autre chose. Elle
+se sentait sûre de Terral, et n'avait plus besoin de se l'attacher aussi
+fortement. Pourtant elle l'aimait encore, par habitude peut-être.
Fernand se demandait s'il ne valait pas mieux la quitter que de vivre
-ainsi, à ses côtés. Car enfin, l'argent qu'il gagnait était pour elle,
-et il en gagnait beaucoup. Cachemire avait des goûts de dépense folle.
-Il se creusait la tête pour y découvrir une mine d'or. Souvent il la
-trouvait. Ses coups de bourse étaient d'une audace effrénée, toujours
+ainsi, à ses côtés. Car enfin, l'argent qu'il gagnait était pour elle,
+et il en gagnait beaucoup. Cachemire avait des goûts de dépense folle.
+Il se creusait la tête pour y découvrir une mine d'or. Souvent il la
+trouvait. Ses coups de bourse étaient d'une audace effrénée, toujours
heureux. Il remuait des millions en n'ayant pas mille francs en poche.
Avec Rien il avait, il arrachait Tout.</p>
-<p>Cachemire ne lui en savait pas gré. Naturellement Terral, accablé de
-préoccupations, n'était plus le Terral dédaigneux et fier qu'elle avait
-connu, qui l'avait séduite. C'était un élégant comme tout le monde,
-comme M. de Bruand, non plus un amant, mais presque un mari, un maître.
-Toute domination la fatiguait. Ce n'était pas tant la vie luxueuse que
-la vie facile qu'elle aimait. Oh! sa liberté!</p>
+<p>Cachemire ne lui en savait pas gré. Naturellement Terral, accablé de
+préoccupations, n'était plus le Terral dédaigneux et fier qu'elle avait
+connu, qui l'avait séduite. C'était un élégant comme tout le monde,
+comme M. de Bruand, non plus un amant, mais presque un mari, un maître.
+Toute domination la fatiguait. Ce n'était pas tant la vie luxueuse que
+la vie facile qu'elle aimait. Oh! sa liberté!</p>
-<p>Elle la trouvait, cette liberté, entre deux portants, dans les
-coulisses, dans sa loge où les lettres pleuvaient. Cette loge étroite,
-encombrée de pots de pommades, de brosses, de cold-cream, de couleurs,
+<p>Elle la trouvait, cette liberté, entre deux portants, dans les
+coulisses, dans sa loge où les lettres pleuvaient. Cette loge étroite,
+encombrée de pots de pommades, de brosses, de cold-cream, de couleurs,
de poudre, de fausses nattes, de bijoux, de soie, cette loge sentant le
-gaze et le patchouly, cette boîte à cancans où l'habilleuse, le
-perruquier, les camarades, la portière, se suivaient, c'était un
-Eldorado. Elle y passait ses meilleures heures, ses plus enviées. Quand
+gaze et le patchouly, cette boîte à cancans où l'habilleuse, le
+perruquier, les camarades, la portière, se suivaient, c'était un
+Eldorado. Elle y passait ses meilleures heures, ses plus enviées. Quand
il fallait la quitter, elle se sentait un peu triste. Elle y restait
-donc le plus possible, caquetant, riant, à peine habillée, devant un
-miroir qui marivaudait avec elle, et lui répétait, tout un soir, qu'elle
-était belle et faite pour être aimée.</p>
+donc le plus possible, caquetant, riant, à peine habillée, devant un
+miroir qui marivaudait avec elle, et lui répétait, tout un soir, qu'elle
+était belle et faite pour être aimée.</p>
-<p>Être aimée! Eh! certes, elle savait bien que Terral l'aimait. Mais cet
-amour-là avait quelque chose de <i>déjà vu</i> qui la fatiguait. Elle eût
+<p>Être aimée! Eh! certes, elle savait bien que Terral l'aimait. Mais cet
+amour-là avait quelque chose de <i>déjà vu</i> qui la fatiguait. Elle eût
voulu le conserver, mais y juxtaposer quelque roman nouveau, et de
-nouvelles émotions dont elle avait soif. Parfois aussi, comme dans le
-souper chez Antonia, elle sentait se réveiller en elle sa passion pour
-Terral. Mais cela durait peu. Elle songeait ensuite et rêvait;&mdash;si le
-Désir peut s'appeler le Rêve! Tout Paris connaît Messidor. C'est un
-petit homme maigre, couturé par la petite vérole, la figure en lame de
+nouvelles émotions dont elle avait soif. Parfois aussi, comme dans le
+souper chez Antonia, elle sentait se réveiller en elle sa passion pour
+Terral. Mais cela durait peu. Elle songeait ensuite et rêvait;&mdash;si le
+Désir peut s'appeler le Rêve! Tout Paris connaît Messidor. C'est un
+petit homme maigre, couturé par la petite vérole, la figure en lame de
couteau, mais les yeux pleins de poudre et la voix vibrante. Il jouait
-alors dans un drame quelconque un rôle comique, et tombait dans la pièce
-comme marée en carême pour chanter la <i>ronde</i> de rigueur.</p>
+alors dans un drame quelconque un rôle comique, et tombait dans la pièce
+comme marée en carême pour chanter la <i>ronde</i> de rigueur.</p>
-<p>Pendant qu'il <i>détaillait</i> ses couplets un soir, il vit dans une
-avant-scène une jeune femme vêtue de blanc qui tenait sur lui une
-lorgnette braquée.</p>
+<p>Pendant qu'il <i>détaillait</i> ses couplets un soir, il vit dans une
+avant-scène une jeune femme vêtue de blanc qui tenait sur lui une
+lorgnette braquée.</p>
<p>&mdash;Tiens, se dit Messidor, Cachemire!</p>
-<p>C'était Cachemire.</p>
+<p>C'était Cachemire.</p>
-<p>On en causa au foyer; Messidor en rit le premier. Le lendemain, à
-l'heure de la ronde, Cachemire était encore là.</p>
+<p>On en causa au foyer; Messidor en rit le premier. Le lendemain, à
+l'heure de la ronde, Cachemire était encore là.</p>
-<p>&mdash;Oh! oh! dit-on à Messidor, c'est significatif. Messidor, tu as tourné
-la tête à Cachemire. Le bourreau des c&oelig;urs, ce Messidor! On demande
-le crâne de Messidor.</p>
+<p>&mdash;Oh! oh! dit-on à Messidor, c'est significatif. Messidor, tu as tourné
+la tête à Cachemire. Le bourreau des c&oelig;urs, ce Messidor! On demande
+le crâne de Messidor.</p>
<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'on en ferait? dit mademoiselle Fernande, une des
victimes de Messidor.</p>
-<p>Le surlendemain, à son entrée en scène, Messidor aperçut encore
+<p>Le surlendemain, à son entrée en scène, Messidor aperçut encore
Cachemire.</p>
-<p>&mdash;Ah! <i>mes enfants</i>, dit-il en rentrant dans les coulisses, écoutez, je
+<p>&mdash;Ah! <i>mes enfants</i>, dit-il en rentrant dans les coulisses, écoutez, je
ne suis point fat, quoiqu'on m'ait fait assez laid pour me permettre de
-l'être, mais,&mdash;il porta en riant la main à son c&oelig;ur,&mdash;c'est certain,
-je suis aimé!</p>
+l'être, mais,&mdash;il porta en riant la main à son c&oelig;ur,&mdash;c'est certain,
+je suis aimé!</p>
-<p>&mdash;Aimé! dit mademoiselle Fernande en haussant les épaules.</p>
+<p>&mdash;Aimé! dit mademoiselle Fernande en haussant les épaules.</p>
<p>Elle ajouta, dans le dialecte des <i>Frontins</i> du Palais-Royal:</p>
@@ -7059,394 +7018,394 @@ je suis aimé!</p>
regarde-toi donc, Messidor!</p>
<p>Messidor ne se trompait pas. Cette face maigre, ce corps malingre, ce je
-ne sais quoi de spirituellement grêle, avaient séduit Cachemire, cette
-Cachemire à la recherche d'un <i>idéal</i>. L'<i>éclectisme</i>,&mdash;qu'elle ne
-connaissait pas,&mdash;l'avait conduite de Terral à Messidor. Il l'eût menée
-tout aussi bien de la statue de l'Apollon du Belvédère au surmoulage de
+ne sais quoi de spirituellement grêle, avaient séduit Cachemire, cette
+Cachemire à la recherche d'un <i>idéal</i>. L'<i>éclectisme</i>,&mdash;qu'elle ne
+connaissait pas,&mdash;l'avait conduite de Terral à Messidor. Il l'eût menée
+tout aussi bien de la statue de l'Apollon du Belvédère au surmoulage de
quelque pauvre statuette mexicaine. Elle mit d'ailleurs une certaine
hardiesse dans l'aventure. Un soir, elle monta bravement dans les
-coulisses, saluant à droite et à gauche quelque camarade, elle alla
-droit à la loge de Messidor, et l'enleva littéralement dans son coupé.
-On en parla deux jours dans le monde des théâtres. Ce fut un petit
+coulisses, saluant à droite et à gauche quelque camarade, elle alla
+droit à la loge de Messidor, et l'enleva littéralement dans son coupé.
+On en parla deux jours dans le monde des théâtres. Ce fut un petit
scandale.</p>
<p>Comme il en est de plus gros, on oublia celui-ci pour les autres, et
tout fut dit.</p>
-<p>La vie de mensonge pour laquelle elle était née, la vie de ruses, de
-tromperies, de souriantes hypocrisies recommença donc pour Cachemire.
-Elle se sentit dans son élément, et respira. Elle avait langui jusqu'à
-présent (la constance, quel supplice pour ses pareilles! il ne leur faut
-ni la vertu ni les demi-vertus!), mais dès-lors, Cachemire redevint
-elle-même. Volupté suprême de la fille d'Ève, elle avait trompé M. de
-Bruand pour Terral, elle trompa Terral pour Messidor. Ce n'était que le
-début. S'étourdir, aller, venir, la vie folle, le choc des verres, les
-courses, le bruissement de la soie, l'odeur du souper, c'était son
-atmosphère, sa vie. Elle était née pour cela. Elle trouvait qu'il était
-temps de secouer les jougs. Terral pesait autant qu'avait pesé Armand.
+<p>La vie de mensonge pour laquelle elle était née, la vie de ruses, de
+tromperies, de souriantes hypocrisies recommença donc pour Cachemire.
+Elle se sentit dans son élément, et respira. Elle avait langui jusqu'à
+présent (la constance, quel supplice pour ses pareilles! il ne leur faut
+ni la vertu ni les demi-vertus!), mais dès-lors, Cachemire redevint
+elle-même. Volupté suprême de la fille d'Ève, elle avait trompé M. de
+Bruand pour Terral, elle trompa Terral pour Messidor. Ce n'était que le
+début. S'étourdir, aller, venir, la vie folle, le choc des verres, les
+courses, le bruissement de la soie, l'odeur du souper, c'était son
+atmosphère, sa vie. Elle était née pour cela. Elle trouvait qu'il était
+temps de secouer les jougs. Terral pesait autant qu'avait pesé Armand.
Terral! Elle le craignait cependant, et elle se cachait. Ah! s'il avait
su!...</p>
-<p>Or, il savait. Il savait puisqu'il devinait. Il était furieux. Il se
+<p>Or, il savait. Il savait puisqu'il devinait. Il était furieux. Il se
contraignait pour laisser croire qu'il ignorait. Il avait peur de
-l'explosion. Il n'avait point de preuves, mais des soupçons. Le jour où
+l'explosion. Il n'avait point de preuves, mais des soupçons. Le jour où
sous peine de ridicule il ne lui serait plus permis de laisser croire
-qu'il ne savait rien, ce jour-là serait terrible.</p>
+qu'il ne savait rien, ce jour-là serait terrible.</p>
-<p>Et ce jour-là devait arriver.</p>
+<p>Et ce jour-là devait arriver.</p>
-<p>Cachemire lui avait dit de venir la prendre, une après-midi, à l'heure
-du dîner. Il l'emmènerait au restaurant, puis au théâtre. Elle ne jouait
-pas. Terral avait loué une loge dans la journée. A l'heure indiquée il
-se présenta.</p>
+<p>Cachemire lui avait dit de venir la prendre, une après-midi, à l'heure
+du dîner. Il l'emmènerait au restaurant, puis au théâtre. Elle ne jouait
+pas. Terral avait loué une loge dans la journée. A l'heure indiquée il
+se présenta.</p>
-<p>Cachemire était absente.</p>
+<p>Cachemire était absente.</p>
<p>Terral trouva madame Labarbade et le petit Adolphe, en tunique, qui
-grimpait sur les fauteuils de reps blanc. C'était un jeudi; sa mère
+grimpait sur les fauteuils de reps blanc. C'était un jeudi; sa mère
l'avait fait sortir.</p>
-<p>&mdash;Cachemire rentrera-t-elle bientôt? demanda Fernand.</p>
+<p>&mdash;Cachemire rentrera-t-elle bientôt? demanda Fernand.</p>
-<p>&mdash;Ah! fit madame Labarbade. Voilà!</p>
+<p>&mdash;Ah! fit madame Labarbade. Voilà!</p>
-<p>Elle avait pris un air important, et, les mains fermées, faisait
+<p>Elle avait pris un air important, et, les mains fermées, faisait
tourner ses pouces autour l'un de l'autre.</p>
-<p>&mdash;Elle est au théâtre? dit encore Terral.</p>
+<p>&mdash;Elle est au théâtre? dit encore Terral.</p>
<p>&mdash;Je ne crois pas!</p>
-<p>&mdash;Rentrera-t-elle pour dîner?</p>
+<p>&mdash;Rentrera-t-elle pour dîner?</p>
-<p>&mdash;Non, non, certainement. Je vais, moi, dîner avec mon Adolphe au
-Palais-Royal, et après le repas, nous irons au théâtre voir jouer
-Gil-Pérès!</p>
+<p>&mdash;Non, non, certainement. Je vais, moi, dîner avec mon Adolphe au
+Palais-Royal, et après le repas, nous irons au théâtre voir jouer
+Gil-Pérès!</p>
-<p>&mdash;Et mademoiselle Schneider! dit le collégien en clignant l'&oelig;il
+<p>&mdash;Et mademoiselle Schneider! dit le collégien en clignant l'&oelig;il
gauche.</p>
-<p>&mdash;Gamin, va! fit la mère.</p>
+<p>&mdash;Gamin, va! fit la mère.</p>
-<p>Terral s'était assis, un peu impatient.</p>
+<p>Terral s'était assis, un peu impatient.</p>
<p>&mdash;C'est bien, j'attendrai.</p>
-<p>Madame Labarbade passa dans sa chambre pour prendre son châle.</p>
+<p>Madame Labarbade passa dans sa chambre pour prendre son châle.</p>
<p>&mdash;Vous savez, vous, dit alors Adolphe en s'approchant de Terral, si vous
attendez ma s&oelig;ur, vous attendrez longtemps. Il y a beau jour qu'elle
-a filé. Elle <i>la fait bonne</i>, allez! Savez-vous où elle dîne? A Nogent!</p>
+a filé. Elle <i>la fait bonne</i>, allez! Savez-vous où elle dîne? A Nogent!</p>
<p>&mdash;Parbleu! dit Terral en se levant.</p>
<p>Il prit son chapeau et sortit brusquement pendant que le jeune Adolphe,
-étendu à la créole, battait avec ses souliers une charge sur le canapé,
-pour témoigner son contentement.</p>
+étendu à la créole, battait avec ses souliers une charge sur le canapé,
+pour témoigner son contentement.</p>
-<p>&mdash;Tu ne sais pas? dit-il à sa mère lorsqu'elle rentra, j'ai <i>déclaqué</i>
-tout. Il va tomber au beau milieu du <i>balthazar</i>, là-bas. Ça va être du
+<p>&mdash;Tu ne sais pas? dit-il à sa mère lorsqu'elle rentra, j'ai <i>déclaqué</i>
+tout. Il va tomber au beau milieu du <i>balthazar</i>, là-bas. Ça va être du
joli!</p>
-<p>&mdash;Ah! petit scélérat, fit madame Labarbade en riant, tu n'auras donc
+<p>&mdash;Ah! petit scélérat, fit madame Labarbade en riant, tu n'auras donc
jamais fini?</p>
-<p>&mdash;Jamais! C'est la tête du Messidor que je voudras voir. M. Fernand va
-mettre les pieds dans le plat. <i>V'là ce que c'est, c'est bien fait</i>,
+<p>&mdash;Jamais! C'est la tête du Messidor que je voudras voir. M. Fernand va
+mettre les pieds dans le plat. <i>V'là ce que c'est, c'est bien fait</i>,
chantait-il d'une voix de grillon.</p>
-<p>&mdash;Tu peux te vanter d'avoir de la malice, toi, répétait madame Labarbade
-en l'embrassant... Et puis, je ne suis pas fâchée que la péronelle ait
-sur les doigts. Si elle croit que celui-là est du bois dont on fait les
+<p>&mdash;Tu peux te vanter d'avoir de la malice, toi, répétait madame Labarbade
+en l'embrassant... Et puis, je ne suis pas fâchée que la péronelle ait
+sur les doigts. Si elle croit que celui-là est du bois dont on fait les
M. Bruand!</p>
-<p>&mdash;Ensuite, tu sais, dit <ins title='original: Aldophe'>Adolphe</ins>, elle <i>m'embête</i>! L'autre dimanche, je
+<p>&mdash;Ensuite, tu sais, dit <ins title='original: Aldophe'>Adolphe</ins>, elle <i>m'embête</i>! L'autre dimanche, je
n'avais pas de tabac, je lui demande vingt sous, elle refuse. Oh! bien,
-alors!... C'est pas une s&oelig;ur, ça!</p>
+alors!... C'est pas une s&oelig;ur, ça!</p>
-<p>&mdash;Ne crains rien, va, ajouta la mère, ses châles de l'Inde ne dureront
+<p>&mdash;Ne crains rien, va, ajouta la mère, ses châles de l'Inde ne dureront
pas toujours..... On aura sa revanche. Allons, viens!</p>
-<p>Terral était parti pâle, les dents serrées, cherchant une voiture sans
-une autre pensée que celle-ci: courir à Nogent, y trouver Cachemire, et
-la ramener à Paris après avoir souffleté celui... Mais le nom de cet
-homme, il l'ignorait. Puis il ne savait même pas où la rencontrer, elle,
+<p>Terral était parti pâle, les dents serrées, cherchant une voiture sans
+une autre pensée que celle-ci: courir à Nogent, y trouver Cachemire, et
+la ramener à Paris après avoir souffleté celui... Mais le nom de cet
+homme, il l'ignorait. Puis il ne savait même pas où la rencontrer, elle,
dans ce Nogent. Il revint machinalement chez Cachemire. Personne. Madame
-Labarbade était partie, la femme de chambre n'était plus là, le cocher
-avait sans doute conduit Cachemire à la campagne. Terral passa une
-soirée agitée; son amour-propre, plus douloureux que son amour, le
-torturait, ainsi outragé. Mais il saurait bien se venger.</p>
+Labarbade était partie, la femme de chambre n'était plus là, le cocher
+avait sans doute conduit Cachemire à la campagne. Terral passa une
+soirée agitée; son amour-propre, plus douloureux que son amour, le
+torturait, ainsi outragé. Mais il saurait bien se venger.</p>
-<p>Il alla à son cercle, joua, perdit, perdit follement. En sortant il
+<p>Il alla à son cercle, joua, perdit, perdit follement. En sortant il
devait seize mille francs au petit Barberino. Peu lui importait. Il
-devait toucher le lendemain une liquidation. Il payerait. C'était
+devait toucher le lendemain une liquidation. Il payerait. C'était
Cachemire seule qui le rendait nerveux, furieux. Il voulut attendre au
lendemain pour sa revanche. Il rentra chez lui, essaya de lire, puis de
-s'endormir, passa la nuit la plus agitée du monde, et se leva avec le
-jour. A dix heures, il était chez elle; Cachemire n'était pas rentrée.</p>
+s'endormir, passa la nuit la plus agitée du monde, et se leva avec le
+jour. A dix heures, il était chez elle; Cachemire n'était pas rentrée.</p>
-<p>&mdash;Bien, dit Terral à madame Labarbade qui prenait un air inquiet pour
+<p>&mdash;Bien, dit Terral à madame Labarbade qui prenait un air inquiet pour
lui parler, je reviendrai.</p>
-<p>Il revint. Cachemire couchée, dormait,&mdash;à quatre heures.</p>
+<p>Il revint. Cachemire couchée, dormait,&mdash;à quatre heures.</p>
-<p>&mdash;Madame a dit que personne... commença la femme de chambre.</p>
+<p>&mdash;Madame a dit que personne... commença la femme de chambre.</p>
<p>&mdash;Je sais, fit Terral, mais j'entre.</p>
<p>Il poussa brusquement la porte de la chambre.</p>
-<p>Les rideaux étaient tirés; les gais rayons de soleil, arrêtés au
-passage, filtraient à peine de petits jets de lumière, semblables à des
-égratignures, qui se fichaient tout droit, comme des flèches, sur le
-tapis blanc à fleurs pâles.</p>
+<p>Les rideaux étaient tirés; les gais rayons de soleil, arrêtés au
+passage, filtraient à peine de petits jets de lumière, semblables à des
+égratignures, qui se fichaient tout droit, comme des flèches, sur le
+tapis blanc à fleurs pâles.</p>
<p>Le lit, aux grands rideaux de guipure soutenus par des rubans roses, se
-dessinait vaguement, comme une blancheur, dans la pénombre. Il y avait
-réellement quelque chose de candide et de virginal dans cette chambre où
-l'on n'entendait maintenant que la respiration un peu oppressée de celle
+dessinait vaguement, comme une blancheur, dans la pénombre. Il y avait
+réellement quelque chose de candide et de virginal dans cette chambre où
+l'on n'entendait maintenant que la respiration un peu oppressée de celle
qui dormait.</p>
<p>Terral s'approcha du lit.</p>
-<p>Il s'était habitué à l'obscurité, à cette obscurité sourde des
+<p>Il s'était habitué à l'obscurité, à cette obscurité sourde des
appartements qui confisquent la nuit pendant le jour. Il regarda
-Cachemire, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras droit dont
+Cachemire, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras droit dont
la main pendait et elle reposait, la bouche entr'ouverte. Ses cheveux
-noirs, dénoués, s'étaient répandus sur son front, et ruisselaient sur
-la dentelle de l'oreiller. Les paupières alourdies semblaient baissées
+noirs, dénoués, s'étaient répandus sur son front, et ruisselaient sur
+la dentelle de l'oreiller. Les paupières alourdies semblaient baissées
sur les yeux battus comme par une main de plomb. Il y avait sur ce
visage aux lignes pures quelque chose comme de la fatigue, la fatigue
-lente à secouer des lendemains du plaisir.</p>
+lente à secouer des lendemains du plaisir.</p>
-<p>Terral examina un moment Cachemire, puis il alla à la fenêtre, tira
+<p>Terral examina un moment Cachemire, puis il alla à la fenêtre, tira
brusquement les rideaux sur leur tringle, souleva l'espagnolette, poussa
-les volets et fit, dans l'ombre parfumée de la chambre à coucher, comme
-une trouée de lumière.</p>
+les volets et fit, dans l'ombre parfumée de la chambre à coucher, comme
+une trouée de lumière.</p>
-<p>Cachemire n'avait rien entendu. Elle n'avait pas bougé.</p>
+<p>Cachemire n'avait rien entendu. Elle n'avait pas bougé.</p>
<p>Il la prit par le bras et la secoua presque brutalement.</p>
-<p>Elle se souleva doucement, écartant de ses deux mains les cheveux qui
+<p>Elle se souleva doucement, écartant de ses deux mains les cheveux qui
lui coulaient sur le front, se frottant les yeux avec des mouvements de
chatte et souriant, instinctivement.</p>
-<p>Quand elle aperçut Terral, elle poussa comme un soupir.</p>
+<p>Quand elle aperçut Terral, elle poussa comme un soupir.</p>
<p>&mdash;Ah! c'est toi!...</p>
<p>&mdash;C'est moi.</p>
-<p>Elle fut en un instant réveillée, et sur le qui vive.</p>
+<p>Elle fut en un instant réveillée, et sur le qui vive.</p>
<p>&mdash;Tu m'en veux beaucoup, n'est-ce pas? dit-elle.</p>
-<p>Elle avait préparé ses batteries, sûre d'elle-même.</p>
+<p>Elle avait préparé ses batteries, sûre d'elle-même.</p>
<p>&mdash;Non, dit-il froidement. Pourquoi t'en voudrais-je, n'es-tu pas libre?</p>
-<p>Il comprenait bien que ce n'était pas en s'imposant à une nature
+<p>Il comprenait bien que ce n'était pas en s'imposant à une nature
inconstante et vaine qu'on la domptait. Dans ces paroles, il mit une
-teinte de mépris. C'était le moyen de ramener, par le dépit, celle qui
+teinte de mépris. C'était le moyen de ramener, par le dépit, celle qui
s'enfuyait.</p>
-<p>&mdash;Des pactes comme le nôtre ne sont pas signés pour longtemps, ajouta
-Fernand. Eh! pardieu, qui nous réunit? Un caprice. Il est fini, n'en
-parlons plus. J'ai&mdash;une minute&mdash;été tenté hier de me fâcher
-ridiculement. J'ai réfléchi. Je viens t'embrasser et te dire adieu.</p>
+<p>&mdash;Des pactes comme le nôtre ne sont pas signés pour longtemps, ajouta
+Fernand. Eh! pardieu, qui nous réunit? Un caprice. Il est fini, n'en
+parlons plus. J'ai&mdash;une minute&mdash;été tenté hier de me fâcher
+ridiculement. J'ai réfléchi. Je viens t'embrasser et te dire adieu.</p>
-<p>&mdash;Comment prononces-tu ça?</p>
+<p>&mdash;Comment prononces-tu ça?</p>
<p>&mdash;Tu es une bonne fille au fond, dit Terral en lui prenant les
-mains,&mdash;il eût voulu les broyer&mdash;nous serons toujours d'excellents amis.
+mains,&mdash;il eût voulu les broyer&mdash;nous serons toujours d'excellents amis.
Donne ton front, que je t'embrasse...</p>
<p>&mdash;Fernand, fit-elle alors en se redressant et en le regardant en face,
-dis-moi la vérité, tu ne m'aimes plus?</p>
+dis-moi la vérité, tu ne m'aimes plus?</p>
-<p>&mdash;Vous avouerez, ma chère enfant, que vous m'avez peut-être donné le
+<p>&mdash;Vous avouerez, ma chère enfant, que vous m'avez peut-être donné le
droit de vous oublier un peu...</p>
-<p>&mdash;Je t'ai oublié, moi?</p>
+<p>&mdash;Je t'ai oublié, moi?</p>
<p>&mdash;Du diable si j'essayerai de m'en plaindre, mais je serais aveugle de
ne pas le voir. Je t'ai attendue hier une heure au moins, d'autres se
-seraient cruellement désespérés.... A chacun son tempérament, moi...</p>
+seraient cruellement désespérés.... A chacun son tempérament, moi...</p>
-<p>&mdash;Toi, tu es allé chez Antonia? Voyons, ne le nie pas.</p>
+<p>&mdash;Toi, tu es allé chez Antonia? Voyons, ne le nie pas.</p>
-<p>&mdash;J'ai parfaitement, que je sache, le droit d'aller où bon me semble, et
-vous de même au surplus, ma chérie. Je n'interroge pas, ne me faites pas
+<p>&mdash;J'ai parfaitement, que je sache, le droit d'aller où bon me semble, et
+vous de même au surplus, ma chérie. Je n'interroge pas, ne me faites pas
de questions, c'est bien le moins.</p>
<p>&mdash;Et si je te dis tout, moi, te tairas-tu encore?</p>
-<p>&mdash;Ah! çà mais, dit Terral en riant, tu es jalouse, Dieu me pardonne!</p>
+<p>&mdash;Ah! çà mais, dit Terral en riant, tu es jalouse, Dieu me pardonne!</p>
<p>&mdash;C'est possible! J'ai mon amour-propre comme une autre, n'est-ce pas?</p>
<p>&mdash;Pardieu!</p>
-<p>&mdash;Écoute, vois-tu, Fernand. C'est vrai, on m'a entraînée à Nogent. C'est
-Florine... Une partie de campagne, voilà tout... C'était sa fête!... Je
-t'ai fait attendre... mais ce n'est pas une raison... Ah! j'ai été
-contrariée. Tu m'en veux encore, je le vois bien. Dis-moi, tu as vu
+<p>&mdash;Écoute, vois-tu, Fernand. C'est vrai, on m'a entraînée à Nogent. C'est
+Florine... Une partie de campagne, voilà tout... C'était sa fête!... Je
+t'ai fait attendre... mais ce n'est pas une raison... Ah! j'ai été
+contrariée. Tu m'en veux encore, je le vois bien. Dis-moi, tu as vu
Antonia, n'est-ce pas?</p>
-<p>&mdash;Ah! s'écria Terral, laisse-là cette niaise scène de jalousie. Que
+<p>&mdash;Ah! s'écria Terral, laisse-là cette niaise scène de jalousie. Que
t'importe Antonia, et moi, et les autres? Me prends-tu pour un sot? Ce
-n'est pas Florine qui t'a entraînée hier, tu es allée à Nogent avec
+n'est pas Florine qui t'a entraînée hier, tu es allée à Nogent avec
Messidor!</p>
<p>&mdash;Fernand...</p>
<p>&mdash;Eh! si je te le dis, c'est que je le sais!</p>
-<p>&mdash;Je jure, commença Cachemire...</p>
+<p>&mdash;Je jure, commença Cachemire...</p>
<p>&mdash;Pourquoi jurer? Est-ce que je crie, est-ce que je me plains? Y a-t-il
-un reproche sur mes lèvres ou dans mes yeux? Regarde-moi. Après M. de
-Bruand, Messidor..., pourquoi pas? Est-ce que je te suis une chaîne,
-moi? Tu désires être libre... Va! Mais ce que je ne veux pas, entends-tu
-bien, c'est qu'on rie de moi par derrière et qu'on croie m'avoir trompé
+un reproche sur mes lèvres ou dans mes yeux? Regarde-moi. Après M. de
+Bruand, Messidor..., pourquoi pas? Est-ce que je te suis une chaîne,
+moi? Tu désires être libre... Va! Mais ce que je ne veux pas, entends-tu
+bien, c'est qu'on rie de moi par derrière et qu'on croie m'avoir trompé
quand on m'aura menti! Je ne suis pas de ceux qu'on prend aux glus
vulgaires. Et tu as cru faire de moi ton jouet, pauvre petite! Mais
regarde-moi encore, je te briserais, toi et ce petit, entre ces deux
doigts.</p>
-<p>Il se promenait à grands pas à travers la chambre, redressant sa tête
-hardie, suivi des yeux par cette Cachemire, devenue humble tout à coup,
+<p>Il se promenait à grands pas à travers la chambre, redressant sa tête
+hardie, suivi des yeux par cette Cachemire, devenue humble tout à coup,
en retrouvant le Terral d'autrefois,&mdash;celui dont le regard la traversait
-comme un éclair.</p>
+comme un éclair.</p>
<p>&mdash;Je ne suis pas un tyran, dit-il encore, et quel autre droit ai-je sur
-toi que celui du hasard et d'une fantaisie échangée? Mais à
-personne,&mdash;pas même à toi,&mdash;je ne permets d'oser me railler. Passer de
-mes bras dans ceux d'un autre? Soit. Tu es née d'ailleurs, ajouta-t-il
-avec mépris, et faite pour cela. Mais,&mdash;et Fernand Terral redressait son
-torse splendide,&mdash;essayer de me prendre pour dupe, Cachemire, voilà,
-entends-tu bien, ce que je te défends!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, oui, dit-elle tout à coup entraînée et écrasée à la fois par
-cette colère dédaigneuse et contenue, j'ai eu tort. Je te demande
+toi que celui du hasard et d'une fantaisie échangée? Mais à
+personne,&mdash;pas même à toi,&mdash;je ne permets d'oser me railler. Passer de
+mes bras dans ceux d'un autre? Soit. Tu es née d'ailleurs, ajouta-t-il
+avec mépris, et faite pour cela. Mais,&mdash;et Fernand Terral redressait son
+torse splendide,&mdash;essayer de me prendre pour dupe, Cachemire, voilà,
+entends-tu bien, ce que je te défends!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, oui, dit-elle tout à coup entraînée et écrasée à la fois par
+cette colère dédaigneuse et contenue, j'ai eu tort. Je te demande
pardon. Je m'accuse. Je me repens. Je t'aime toujours. Tu es mon Terral.
Voyons, est-ce que tu ne m'aimes plus, toi? Regarde-moi. Je suis ta
petite femme. Je t'en prie, ne t'en va pas, Fernand, ne t'en va pas sans
-m'avoir dit que tout est oublié!</p>
-
-<p>Sur un fauteuil, la robe que Cachemire portait la veille, était jetée
-comme au hasard. Terral la prit, la repoussa et s'assit. Cachemire était
-venue se blottir à ses pieds, lui prenant les mains, appuyant sur les
-genoux de Terral sa tête brune et pâlie, et le carressant d'un sourire
-d'esclave, implorant, priant, s'humiliant. Il la regardait, les épaules
-nues, irrésistible, avec des battements de c&oelig;ur, et se contenait,
-sachant bien, que le salut de la partie était dans sa froideur et dans
-son implacable dédain. Alors elle fut servile et basse, elle supplia,
+m'avoir dit que tout est oublié!</p>
+
+<p>Sur un fauteuil, la robe que Cachemire portait la veille, était jetée
+comme au hasard. Terral la prit, la repoussa et s'assit. Cachemire était
+venue se blottir à ses pieds, lui prenant les mains, appuyant sur les
+genoux de Terral sa tête brune et pâlie, et le carressant d'un sourire
+d'esclave, implorant, priant, s'humiliant. Il la regardait, les épaules
+nues, irrésistible, avec des battements de c&oelig;ur, et se contenait,
+sachant bien, que le salut de la partie était dans sa froideur et dans
+son implacable dédain. Alors elle fut servile et basse, elle supplia,
elle lui arracha son pardon par des larmes. Elle ne l'aimait plus
pourtant. Mais il la <i>tenait</i> toujours. Elle ne devinait pas que cet
-homme l'adorait. Elle se croyait délaissée. Elle avait peur,&mdash;par
-vanité,&mdash;de le perdre et de le voir à une autre. Sans doute elle voulait
-bien le tromper, mais elle était résolue à ne pas le laisser échapper.
-Malgré tout, malgré l'habitude, la lassitude, le temps, il n'avait point
-perdu de son prestige aux yeux de cette femme, et il était encore le
-préféré sinon le seul, l'aimant sinon l'amant.</p>
-
-<p>Terral s'applaudissait dans son orgueil d'avoir affecté avec un tel
-courage un détachement qu'il n'avait pas. Il savait bien que le jour où
+homme l'adorait. Elle se croyait délaissée. Elle avait peur,&mdash;par
+vanité,&mdash;de le perdre et de le voir à une autre. Sans doute elle voulait
+bien le tromper, mais elle était résolue à ne pas le laisser échapper.
+Malgré tout, malgré l'habitude, la lassitude, le temps, il n'avait point
+perdu de son prestige aux yeux de cette femme, et il était encore le
+préféré sinon le seul, l'aimant sinon l'amant.</p>
+
+<p>Terral s'applaudissait dans son orgueil d'avoir affecté avec un tel
+courage un détachement qu'il n'avait pas. Il savait bien que le jour où
elle lirait clairement en lui, il serait perdu. Elle n'avait fait
-heureusement qu'épeler les premières faiblesses de Terral, et cette
-scène dernière venait de la rejeter dans ces réflexions pleines de
+heureusement qu'épeler les premières faiblesses de Terral, et cette
+scène dernière venait de la rejeter dans ces réflexions pleines de
troubles qui lui venaient lorsqu'elle essayait autrefois de s'expliquer
-cet étrange caractère de Terral. Tant de câlineries d'enfant opposées à
-des intrépidités audacieuses, le mépris et l'amour, l'ironie et la
-caresse, l'ardent baiser et la main de fer prête à frapper, Terral avait
-à la fois, et à quelques heures de distance, tout cela, ces tendresses
-et ces brutalités, le charme qui attirait et la colère qui terrifiait.</p>
+cet étrange caractère de Terral. Tant de câlineries d'enfant opposées à
+des intrépidités audacieuses, le mépris et l'amour, l'ironie et la
+caresse, l'ardent baiser et la main de fer prête à frapper, Terral avait
+à la fois, et à quelques heures de distance, tout cela, ces tendresses
+et ces brutalités, le charme qui attirait et la colère qui terrifiait.</p>
<p>&mdash;C'est donc le diable, songeait Cachemire pendant que Constance, sa
femme de chambre, l'habillait. Puis elle se rappelait l'attitude
-qu'elle avait eue devant lui tout à l'heure, et rougissait de tant de
-faiblesse. Elle eût voulu sur-le-champ prendre sa revanche. Elle!
+qu'elle avait eue devant lui tout à l'heure, et rougissait de tant de
+faiblesse. Elle eût voulu sur-le-champ prendre sa revanche. Elle!
Cachemire! Pleurer!</p>
-<p>&mdash;Bah! fit-elle, tout à coup, si c'est le diable, on lui coupera les
+<p>&mdash;Bah! fit-elle, tout à coup, si c'est le diable, on lui coupera les
griffes!</p>
-<p>&mdash;Madame a dit? interrompit Constance en demeurant stupéfaite.</p>
+<p>&mdash;Madame a dit? interrompit Constance en demeurant stupéfaite.</p>
<p>&mdash;Rien. Un peu plus de poudre de riz ici. C'est cela. Bon, et qui fait
tout ce bruit dans l'antichambre? demanda-t-elle en tendant l'oreille.
Va donc t'informer.</p>
-<p>Mademoiselle Constance revint en disant que c'étaient plusieurs
-créanciers qui désiraient parler à <i>madame</i>.</p>
+<p>Mademoiselle Constance revint en disant que c'étaient plusieurs
+créanciers qui désiraient parler à <i>madame</i>.</p>
-<p>&mdash;Et personne n'est là pour les recevoir? fit Cachemire.</p>
+<p>&mdash;Et personne n'est là pour les recevoir? fit Cachemire.</p>
-<p>&mdash;Si fait, Héloïse.</p>
+<p>&mdash;Si fait, Héloïse.</p>
-<p>Héloïse était la cuisinière.</p>
+<p>Héloïse était la cuisinière.</p>
-<p>&mdash;Héloïse est une sotte, dit Suzanne, elle ne s'en tirera jamais. Il
-faut leur envoyer <i>maman Anaïs</i>.</p>
+<p>&mdash;Héloïse est une sotte, dit Suzanne, elle ne s'en tirera jamais. Il
+faut leur envoyer <i>maman Anaïs</i>.</p>
-<p>Constance sortit par la porte qui conduisait à la chambre de madame
+<p>Constance sortit par la porte qui conduisait à la chambre de madame
Labarbade pendant que Cachemire, comme pour accompagner le ch&oelig;ur des
-créanciers, se mit à fredonner sur le piano l'air d'<i>Ay Chiquita</i>!</p>
+créanciers, se mit à fredonner sur le piano l'air d'<i>Ay Chiquita</i>!</p>
-<p>Madame Labarbade étendue sur une causeuse, lisait un roman de Xavier de
-Montépin, édition Cadot,&mdash;les classiques du boudoir. Elle regarda
-Constance d'un air de mauvaise humeur en posant sur le guéridon
-l'in-octavo jaune, et marquant d'une croix avec son ongle le passage où
-elle s'était arrêtée.</p>
+<p>Madame Labarbade étendue sur une causeuse, lisait un roman de Xavier de
+Montépin, édition Cadot,&mdash;les classiques du boudoir. Elle regarda
+Constance d'un air de mauvaise humeur en posant sur le guéridon
+l'in-octavo jaune, et marquant d'une croix avec son ongle le passage où
+elle s'était arrêtée.</p>
<p>&mdash;Madame, dit Constance, ce sont des fournisseurs. Ils font un beau
-tapage dans l'antichambre, et madame m'a priée...</p>
+tapage dans l'antichambre, et madame m'a priée...</p>
<p>&mdash;Allons bon! fit madame Labarbade, je vous vois venir. Jolie
commission! C'est Suzanne qui fait les dettes, et c'est maman Labarbade
-qui reçoit les camouflets. Ah! je puis me vanter d'avoir été maligne le
-jour où j'ai eu la sottise de venir ici. On n'est bien que chez soi
-décidément. Et puis des corvées, à n'en plus finir! Est-ce que ce sont
-mes créanciers, à moi, est-ce que je les connais, moi, voyons?</p>
+qui reçoit les camouflets. Ah! je puis me vanter d'avoir été maligne le
+jour où j'ai eu la sottise de venir ici. On n'est bien que chez soi
+décidément. Et puis des corvées, à n'en plus finir! Est-ce que ce sont
+mes créanciers, à moi, est-ce que je les connais, moi, voyons?</p>
-<p>&mdash;Ah! mais, dit Constance, il faut cependant se dépêcher. Ils vont tout
-briser, et il n'y a là-bas que cette <i>grue</i> d'Héloïse.</p>
+<p>&mdash;Ah! mais, dit Constance, il faut cependant se dépêcher. Ils vont tout
+briser, et il n'y a là-bas que cette <i>grue</i> d'Héloïse.</p>
-<p>&mdash;C'est bon, grommela <i>maman Anaïs</i>. On y va.</p>
+<p>&mdash;C'est bon, grommela <i>maman Anaïs</i>. On y va.</p>
-<p>Elle donna devant la glace un tour à sa chevelure, un petit coup à son
+<p>Elle donna devant la glace un tour à sa chevelure, un petit coup à son
tablier de soie, prit un air digne en fourrant ses mains dans ses
poches, et passa dans l'antichambre.</p>
-<p>Ils étaient là, criant, réclamant et parlant de forcer les portes, et
-jetant dans leurs clameurs de menaçants noms d'huissiers. Le plus
-acharné, le petit père Moïse, n'en démordait pas, et demandait qu'on lui
+<p>Ils étaient là, criant, réclamant et parlant de forcer les portes, et
+jetant dans leurs clameurs de menaçants noms d'huissiers. Le plus
+acharné, le petit père Moïse, n'en démordait pas, et demandait qu'on lui
<i>serfit mam'zelle Gagemire</i>.</p>
<p>&mdash;Eh! bien, eh! bien, qu'est-ce que c'est, dit madame Labarbade! On se
-dévore?... C'est donc une tuerie ici? On se croirait à la Bourse. Tas de
-sans c&oelig;ur! Vous ne savez donc pas que la petite est couchée, malade?</p>
+dévore?... C'est donc une tuerie ici? On se croirait à la Bourse. Tas de
+sans c&oelig;ur! Vous ne savez donc pas que la petite est couchée, malade?</p>
-<p>&mdash;<i>Malate?</i> demanda Moïse avec anxiété. Alors, raison de <i>blus</i> pour
+<p>&mdash;<i>Malate?</i> demanda Moïse avec anxiété. Alors, raison de <i>blus</i> pour
<i>bayer</i>!</p>
-<p>&mdash;C'est vrai, dit un autre. La santé de mademoiselle Cachemire, c'est
+<p>&mdash;C'est vrai, dit un autre. La santé de mademoiselle Cachemire, c'est
notre garantie.</p>
<p>&mdash;N'ayez pas peur, fit madame Labarbade. Elle a bon pied, bon &oelig;il.
-Seulement est-ce une raison pour faire un sabbat à réveiller toute une
-caserne, s'il était nuit?</p>
+Seulement est-ce une raison pour faire un sabbat à réveiller toute une
+caserne, s'il était nuit?</p>
-<p>&mdash;Il fait <i>chour</i> reprit Moïse, et nous <i>afons</i> le droit de <i>tapacher</i>
+<p>&mdash;Il fait <i>chour</i> reprit Moïse, et nous <i>afons</i> le droit de <i>tapacher</i>
guand on baye bas!</p>
-<p>&mdash;Tiens, vous croyez ça, vous?</p>
+<p>&mdash;Tiens, vous croyez ça, vous?</p>
<p>&mdash;Parbleu! qu'on nous paye, nous nous tairons!</p>
-<p>&mdash;Voilà une heure que nous faisons le pied de grue!</p>
+<p>&mdash;Voilà une heure que nous faisons le pied de grue!</p>
<p>&mdash;On m'a fait rapporter ma note vingt-deux fois. Vingt-deux fois une
note de boucherie!</p>
@@ -7456,33 +7415,33 @@ note de boucherie!</p>
<p>&mdash;Et moi, en ai-je fait de ces pas pour ne rien toucher!</p>
<p>&mdash;<i>Foui! foui!</i> nous les gonnaissons, les marges de zet esgalier, bar
-exemple! z'est eine invamie! z'est intécent!</p>
+exemple! z'est eine invamie! z'est intécent!</p>
-<p>&mdash;Indécent! dites donc, parlez pour vous, vieux sans-culotte, dit madame
+<p>&mdash;Indécent! dites donc, parlez pour vous, vieux sans-culotte, dit madame
Labarbade. Et qui vous a dit qu'on ne vous solderait pas?</p>
<p>&mdash;Comment qui nous l'a dit, puisqu'il y a trois mois que nous avons le
bec dans l'eau!</p>
-<p>&mdash;Eh bien, et les à-compte? dit madame Labarbade.</p>
+<p>&mdash;Eh bien, et les à-compte? dit madame Labarbade.</p>
-<p>&mdash;Ils m'égrazeraient bas le bied, les à-gomptes, z'ils dompaient tessus!</p>
+<p>&mdash;Ils m'égrazeraient bas le bied, les à-gomptes, z'ils dompaient tessus!</p>
-<p>&mdash;Enfin, quoi! reprit maman Anaïs. Si je vous disais que demain à cette
-heure-ci vous serez payés!</p>
+<p>&mdash;Enfin, quoi! reprit maman Anaïs. Si je vous disais que demain à cette
+heure-ci vous serez payés!</p>
<p>&mdash;Nous n'en croirions pas un mot!</p>
<p>&mdash;On nous l'a vaite drop soufent!</p>
-<p>&mdash;Foi d'honnête femme, dit madame Labarbade.</p>
+<p>&mdash;Foi d'honnête femme, dit madame Labarbade.</p>
-<p>&mdash;L'honnêteté ne paye pas, répondit quelqu'un.</p>
+<p>&mdash;L'honnêteté ne paye pas, répondit quelqu'un.</p>
<p>&mdash;Vous verrez que si, mon gros. Seulement, ah! seulement, je vais vous
-dire (et maman Anaïs baissait la voix), c'est de l'argent et du bon
-argent sorti de ma poche que vous aurez. Aussi dites donc, hé, on fera
-bien l'escompte à la banquière?</p>
+dire (et maman Anaïs baissait la voix), c'est de l'argent et du bon
+argent sorti de ma poche que vous aurez. Aussi dites donc, hé, on fera
+bien l'escompte à la banquière?</p>
<p>&mdash;L'escompte!</p>
@@ -7492,48 +7451,48 @@ bien l'escompte à la banquière?</p>
<p>&mdash;On ne vait d'esgompte gu'au gompdant, ma ponne tame!</p>
-<p>&mdash;Chut donc! En voilà des criards. A votre aise. Je garderai mon
-saint-frusquin. Il est bien à moi.</p>
+<p>&mdash;Chut donc! En voilà des criards. A votre aise. Je garderai mon
+saint-frusquin. Il est bien à moi.</p>
<p>&mdash;Zoit. Nous aurons regours sur mam'zelle Gagemire!</p>
-<p>&mdash;Turlututu! A votre aise... Faites saisir. Avec ça que les frais que
-vous ferez ne vous coûteront pas un peu plus que l'escompte en question.
+<p>&mdash;Turlututu! A votre aise... Faites saisir. Avec ça que les frais que
+vous ferez ne vous coûteront pas un peu plus que l'escompte en question.
Voyons, voulez-vous me rabattre vingt pour cent sur vos factures?</p>
<p>&mdash;Vingt pour cent!</p>
<p>&mdash;C'est une plaisanterie!</p>
-<p>&mdash;Fous nous brenez donc pour des vilous? dit Moïse. Gombien groyez-fous
+<p>&mdash;Fous nous brenez donc pour des vilous? dit Moïse. Gombien groyez-fous
que nous gagnons?</p>
-<p>&mdash;Ne parlons plus de vingt pour cent. Ça peut-il passer pour quinze? Ah
-çà! est-ce que vous croyez qu'on ne rabattrait pas ça si je faisais
+<p>&mdash;Ne parlons plus de vingt pour cent. Ça peut-il passer pour quinze? Ah
+çà! est-ce que vous croyez qu'on ne rabattrait pas ça si je faisais
estimer tous vos comptes par des experts?</p>
-<p>&mdash;En voilà une idée! Estimer nos comptes!</p>
+<p>&mdash;En voilà une idée! Estimer nos comptes!</p>
-<p>&mdash;Nous ne sommes pas des maçons!</p>
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas des maçons!</p>
<p>&mdash;Paix, alors. Voyons, nous disons quinze pour cent?</p>
<p>&mdash;Non... Non...</p>
-<p>&mdash;Touze, si fous foulez, dit Moïse!</p>
+<p>&mdash;Touze, si fous foulez, dit Moïse!</p>
-<p>&mdash;Je suis bonne princesse, fit maman Anaïs. Va pour douze! apportez les
-factures demain à cette heure-ci acquittées, et je solde. Seulement ne
+<p>&mdash;Je suis bonne princesse, fit maman Anaïs. Va pour douze! apportez les
+factures demain à cette heure-ci acquittées, et je solde. Seulement ne
mentionnez pas l'escompte sur l'acquit. C'est inutile. Acquittez la
-somme brute, ça suffira, je marquerai la différence sur mes livres!</p>
+somme brute, ça suffira, je marquerai la différence sur mes livres!</p>
-<p>Les fournisseurs se retirèrent enchantés. Madame Labarbade, fière
-d'avoir apaisé la tempête alla tout droit chez Cachemire.</p>
+<p>Les fournisseurs se retirèrent enchantés. Madame Labarbade, fière
+d'avoir apaisé la tempête alla tout droit chez Cachemire.</p>
<p>&mdash;Eh bien? dit Suzanne.</p>
-<p>&mdash;Fini. Envolés. Ah! les gredins, ils crient comme des grives. Ce n'est
-pas sans peine que j'ai congédié la compagnie. Tu sais, j'ai promis que
+<p>&mdash;Fini. Envolés. Ah! les gredins, ils crient comme des grives. Ce n'est
+pas sans peine que j'ai congédié la compagnie. Tu sais, j'ai promis que
demain on les payerait...</p>
<p>&mdash;Allons donc! Es-tu folle? Je n'ai pas un sou!</p>
@@ -7543,173 +7502,173 @@ D'ailleurs j'ai promis...</p>
<p>&mdash;Tu as promis, tu as promis...</p>
-<p>&mdash;Ma petite, une honnête femme n'a que sa parole. On a dit qu'on
-payerait. On payera. Voyons, bête, est ce que tu n'as pas quatre fois
-trop de diamants? On en met la moitié au clou et il en reste assez pour
+<p>&mdash;Ma petite, une honnête femme n'a que sa parole. On a dit qu'on
+payerait. On payera. Voyons, bête, est ce que tu n'as pas quatre fois
+trop de diamants? On en met la moitié au clou et il en reste assez pour
donner dans l'&oelig;il de ceux qui regardent...</p>
<p>&mdash;C'est que je dois beaucoup, je parie!</p>
-<p>&mdash;Une misère, au contraire. Tu n'as pas d'ordre. Cinquante-huit mille
-francs. Ce n'est rien. Il y a quatre <i>châles d'Inde</i> dans ce total-là.
+<p>&mdash;Une misère, au contraire. Tu n'as pas d'ordre. Cinquante-huit mille
+francs. Ce n'est rien. Il y a quatre <i>châles d'Inde</i> dans ce total-là.
Tu vois, je sais tes comptes. Voyons, donne-moi ta parure verte, ta
-grosse croix, les boucles d'oreilles que cet Espagnol t'a envoyées.&mdash;Il
-n'est jamais venu chercher la monnaie, cet imbécile-là.&mdash;Je porte tout
-ça aux Blancs-Manteaux ou chez un orfèvre et adieu les créanciers, ou
-une partie des créanciers. C'est toujours ça de moins!</p>
+grosse croix, les boucles d'oreilles que cet Espagnol t'a envoyées.&mdash;Il
+n'est jamais venu chercher la monnaie, cet imbécile-là.&mdash;Je porte tout
+ça aux Blancs-Manteaux ou chez un orfèvre et adieu les créanciers, ou
+une partie des créanciers. C'est toujours ça de moins!</p>
<p>&mdash;Tu as raison, dit Cachemire. Payons-en quelques-uns. J'ai justement
-besoin d'un nouveau châle. Quand j'aurai bouché l'ancien trou, j'en
+besoin d'un nouveau châle. Quand j'aurai bouché l'ancien trou, j'en
referai un second.</p>
-<p>&mdash;Tu as oublié d'être sotte, Suzanne, fit maman Anaïs.</p>
+<p>&mdash;Tu as oublié d'être sotte, Suzanne, fit maman Anaïs.</p>
-<p>En une après-midi, madame Labarbade, toujours active, mit au
-Mont-de-Piété, ou accrocha chez des changeurs de contre-bande les
+<p>En une après-midi, madame Labarbade, toujours active, mit au
+Mont-de-Piété, ou accrocha chez des changeurs de contre-bande les
diamants en question. Elle en tira plus de soixante-deux mille francs.
-Au retour, elle accusa à Cachemire cinquante-huit mille francs <i>en
-entrée</i>... tout juste de quoi solder les créanciers le lendemain.</p>
+Au retour, elle accusa à Cachemire cinquante-huit mille francs <i>en
+entrée</i>... tout juste de quoi solder les créanciers le lendemain.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! donne-moi une partie de cet argent-là, dit Suzanne.</p>
+<p>&mdash;Eh bien! donne-moi une partie de cet argent-là, dit Suzanne.</p>
-<p>&mdash;En voilà une idée! Nous sommes engagées d'honneur pour demain. Cet
-argent n'est pas à nous!</p>
+<p>&mdash;En voilà une idée! Nous sommes engagées d'honneur pour demain. Cet
+argent n'est pas à nous!</p>
<p>&mdash;Et les reconnaissances?</p>
-<p>&mdash;Je les garde, dit la belle-mère, tu les perdrais!</p>
+<p>&mdash;Je les garde, dit la belle-mère, tu les perdrais!</p>
<p>Le lendemain, madame Labarbade paya pour cinquante-sept mille deux cents
-francs de fournitures, mais en réalité, déduction faite de l'escompte de
+francs de fournitures, mais en réalité, déduction faite de l'escompte de
quinze pour cent, elle ne sortit de sa <i>caisse</i> que quarante-huit mille
-six cent vingt francs. Elle congédia les créanciers enchantés et,
-rentrée chez elle, calcula sur la couverture du roman jaune, ce que
-cette petite affaire lui avait rapporté.</p>
+six cent vingt francs. Elle congédia les créanciers enchantés et,
+rentrée chez elle, calcula sur la couverture du roman jaune, ce que
+cette petite affaire lui avait rapporté.</p>
-<p>Quatre mille francs cachés à Cachemire, plus huit mille cinq cent
-quatre-vingts francs produits par l'escompte obtenu, c'était plus de
+<p>Quatre mille francs cachés à Cachemire, plus huit mille cinq cent
+quatre-vingts francs produits par l'escompte obtenu, c'était plus de
douze mille francs qui lui tombaient dans la poche.</p>
-<p>&mdash;J'irai trouver demain mon agent de change, pensa maman Anaïs.</p>
+<p>&mdash;J'irai trouver demain mon agent de change, pensa maman Anaïs.</p>
-<p>Elle sourit encore à cette idée qu'avant un mois Cachemire serait de
-nouveau forcée de liquider sa position, et qu'il y aurait un autre
-profit pour l'intermédiaire.</p>
+<p>Elle sourit encore à cette idée qu'avant un mois Cachemire serait de
+nouveau forcée de liquider sa position, et qu'il y aurait un autre
+profit pour l'intermédiaire.</p>
<p>&mdash;La petite a du bon, songeait-elle.</p>
-<p>Puis elle prit le journal, regardant à la colonne de la bourse, les
+<p>Puis elle prit le journal, regardant à la colonne de la bourse, les
valeurs qu'il fallait acheter.</p>
-<p>Terral, pendant ce temps, courait dans Paris à la recherche d'un certain
-Duréchaud, agent de change, qu'on n'avait pas vu depuis la veille. On
+<p>Terral, pendant ce temps, courait dans Paris à la recherche d'un certain
+Duréchaud, agent de change, qu'on n'avait pas vu depuis la veille. On
disait,&mdash;mais les bruits de Paris ont si peu de consistance,&mdash;qu'un
-grand bal avait été donné la nuit précédente à la maison Duréchaud, et
-que l'agent avait profité de la fête pour faire atteler une chaise de
-poste et gagner quelque ville de province d'où sans doute il serait
-monté en wagon pour la Belgique. Huit jours auparavant, Terral avait
-remis à M. Duréchaud trente-deux mille francs, pour une opération qu'il
-tentait. L'affaire avait réussi. A la liquidation, Terral devait toucher
-quelque chose comme deux cent soixante mille francs. Il se présenta à la
-caisse au jour dit. La caisse était fermée. Il s'informa, on lui
-répondit par l'histoire du bal. Il courut et fouilla Paris. Partout la
-même réponse et le bruit s'accréditant, grossissait.</p>
-
-<p>Le soir, l'<i>on dit</i> était une vérité.</p>
-
-<p>Or, Terral avait joué la veille et perdu quinze mille francs. Une dette
-de jeu (ironie du préjugé!) est chose sacrée. Comment payer? Il avait
-jusqu'au lendemain midi. Mais, en dehors de l'argent risqué chez
-Duréchaud, Terral ne possédait rien. Pas une ressource. Duréchaud
-demeurant à Paris, Fernand continuait ses entreprises audacieuses. Cette
-dernière venait de réussir&mdash;prodigieusement&mdash;comme avaient réussi toutes
-les autres. Et voilà que sur son chemin cet intrépide rencontrait un
+grand bal avait été donné la nuit précédente à la maison Duréchaud, et
+que l'agent avait profité de la fête pour faire atteler une chaise de
+poste et gagner quelque ville de province d'où sans doute il serait
+monté en wagon pour la Belgique. Huit jours auparavant, Terral avait
+remis à M. Duréchaud trente-deux mille francs, pour une opération qu'il
+tentait. L'affaire avait réussi. A la liquidation, Terral devait toucher
+quelque chose comme deux cent soixante mille francs. Il se présenta à la
+caisse au jour dit. La caisse était fermée. Il s'informa, on lui
+répondit par l'histoire du bal. Il courut et fouilla Paris. Partout la
+même réponse et le bruit s'accréditant, grossissait.</p>
+
+<p>Le soir, l'<i>on dit</i> était une vérité.</p>
+
+<p>Or, Terral avait joué la veille et perdu quinze mille francs. Une dette
+de jeu (ironie du préjugé!) est chose sacrée. Comment payer? Il avait
+jusqu'au lendemain midi. Mais, en dehors de l'argent risqué chez
+Duréchaud, Terral ne possédait rien. Pas une ressource. Duréchaud
+demeurant à Paris, Fernand continuait ses entreprises audacieuses. Cette
+dernière venait de réussir&mdash;prodigieusement&mdash;comme avaient réussi toutes
+les autres. Et voilà que sur son chemin cet intrépide rencontrait un
coquin!</p>
-<p>&mdash;Misère! se dit Terral, je n'avais jamais <ins title='original: caculé'>calculé</ins> la partie qu'en la
-jouant avec des honnêtes gens.</p>
+<p>&mdash;Misère! se dit Terral, je n'avais jamais <ins title='original: caculé'>calculé</ins> la partie qu'en la
+jouant avec des honnêtes gens.</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce que cela prouve? ajouta-t-il. Que je suis un niais, comme
-les autres. Un sot. Ce Duréchaud a bien fait.</p>
+les autres. Un sot. Ce Duréchaud a bien fait.</p>
<p>&mdash;Je ne lui conseillerais pourtant pas, conclut-il avec une menace dans
-la pensée, de se retrouver sur mon passage!</p>
-
-<p>Cependant, il fallait se procurer les quinze mille francs dus à
-Barberino. Le temps s'écoulait, le soir venait, demain arrivait. Terral
-s'adressa à tout le monde en souriant, demandant quinze mille francs
-comme il eût demandé cinq louis, avec un accent délibéré, comme s'il
-eût dû les renvoyer dix minutes après par son laquais, lui qui n'avait
-pas cinquante francs en poche! On lui refusa partout avec le même
-sourire, la même politesse, la même phrase. Le comte Broski, ses amis,
+la pensée, de se retrouver sur mon passage!</p>
+
+<p>Cependant, il fallait se procurer les quinze mille francs dus à
+Barberino. Le temps s'écoulait, le soir venait, demain arrivait. Terral
+s'adressa à tout le monde en souriant, demandant quinze mille francs
+comme il eût demandé cinq louis, avec un accent délibéré, comme s'il
+eût dû les renvoyer dix minutes après par son laquais, lui qui n'avait
+pas cinquante francs en poche! On lui refusa partout avec le même
+sourire, la même politesse, la même phrase. Le comte Broski, ses amis,
ses connaissances de cercle, tous. Terral sentait fuir les heures, et
-avec quelle rapidité! Il avait des sueurs froides à cette idée que
-demain tout Paris, ce tout Paris qui le connaissait, dirait: «Vous savez
-bien, Terral? Fernand Terral, celui qui a tué M. de Bruand? Il n'a pas
+avec quelle rapidité! Il avait des sueurs froides à cette idée que
+demain tout Paris, ce tout Paris qui le connaissait, dirait: «Vous savez
+bien, Terral? Fernand Terral, celui qui a tué M. de Bruand? Il n'a pas
pu payer une dette de jeu,&mdash;15,000 livres, un rien!&mdash;au petit
-Barberino!»</p>
+Barberino!»</p>
-<p>&mdash;Un homme à la mer!</p>
+<p>&mdash;Un homme à la mer!</p>
-<p>Accablé, morne, face à face avec la pensée de son isolement, de sa
-non-réussite, de cette terrible dette de Damoclès qui allait le tuer net
+<p>Accablé, morne, face à face avec la pensée de son isolement, de sa
+non-réussite, de cette terrible dette de Damoclès qui allait le tuer net
demain, Fernand se rendit le soir presque machinalement chez Cachemire.
Pourquoi y allait-il? Il ne le savait. Le malheureux avait besoin de
-parler à quelqu'un qui ne fût pas un camarade de boulevard et de
-retrouver autre chose que cet éternel sourire qui refusait
-éternellement. Il se faisait un grand bruit justement chez Cachemire.
-Cachemire se plaignait, madame Labarbade répliquait. Le petit Adolphe
-pleurait. On venait de ramener, à l'heure même, Adolphe, renvoyé du
-collége pour insubordination féroce.</p>
+parler à quelqu'un qui ne fût pas un camarade de boulevard et de
+retrouver autre chose que cet éternel sourire qui refusait
+éternellement. Il se faisait un grand bruit justement chez Cachemire.
+Cachemire se plaignait, madame Labarbade répliquait. Le petit Adolphe
+pleurait. On venait de ramener, à l'heure même, Adolphe, renvoyé du
+collége pour insubordination féroce.</p>
-<p>Fernand alla droit à l'appartement de Cachemire. Elle sortait du bain et
-tendait ses petits pieds au pédicure.</p>
+<p>Fernand alla droit à l'appartement de Cachemire. Elle sortait du bain et
+tendait ses petits pieds au pédicure.</p>
-<p>&mdash;Ah! c'est vous, mon ami, dit-elle en présentant son front à son
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, mon ami, dit-elle en présentant son front à son
amant. Me donnez-vous une minute pour achever ma toilette?</p>
-<p>Fernand s'assit dans un fauteuil, la regardant enveloppée dans une
+<p>Fernand s'assit dans un fauteuil, la regardant enveloppée dans une
longue robe de chambre de mousseline blanche garnie de rubans roses,
-toujours charmante, un peu pâle cependant.</p>
+toujours charmante, un peu pâle cependant.</p>
-<p>Il ne disait rien, et ce silence étonnant Cachemire:</p>
+<p>Il ne disait rien, et ce silence étonnant Cachemire:</p>
<p>&mdash;Quelles nouvelles? demanda-t-elle.</p>
<p>&mdash;Rien.</p>
-<p>Elle congédia le pédicure.</p>
+<p>Elle congédia le pédicure.</p>
<p>&mdash;Voyons, dit-elle, il y a quelque chose? Quoi?</p>
-<p>&mdash;Rien, en vérité.</p>
+<p>&mdash;Rien, en vérité.</p>
-<p>&mdash;Je vois, fit Cachemire en fronçant ses lèvres avec une adorable moue,
-vous êtes encore jaloux, vilain!</p>
+<p>&mdash;Je vois, fit Cachemire en fronçant ses lèvres avec une adorable moue,
+vous êtes encore jaloux, vilain!</p>
-<p>&mdash;Moi? jaloux!... Ah! répondit-il en la repoussant doucement, j'ai bien
-d'autres préoccupations à cette heure que la jalousie...</p>
+<p>&mdash;Moi? jaloux!... Ah! répondit-il en la repoussant doucement, j'ai bien
+d'autres préoccupations à cette heure que la jalousie...</p>
<p>&mdash;Tu es poli, dit-elle.</p>
<p>&mdash;Poli!... C'est vrai, j'ai eu tort. Voyons, ta main.... Tu sais bien
-que je t'aime... malgré tout.</p>
+que je t'aime... malgré tout.</p>
-<p>&mdash;Malgré tout? Il y a une intention dans ce <i>malgré tout</i>. Quand je te
-dis que je le déteste, ce Messidor. Est-ce ça, voyons, qui t'ennuie?
+<p>&mdash;Malgré tout? Il y a une intention dans ce <i>malgré tout</i>. Quand je te
+dis que je le déteste, ce Messidor. Est-ce ça, voyons, qui t'ennuie?
Regarde-toi. Tu as une paire de sourcils. Brr! On dirait que tu vas y
-aller de <i>ton</i> cinquième acte!</p>
+aller de <i>ton</i> cinquième acte!</p>
<p>&mdash;Ah! c'est que tu ignores, toi.... Je suis perdu, dit Terral.</p>
<p>&mdash;Comment, perdu?</p>
-<p>&mdash;J'ai joué, je dois, je n'ai pas d'argent. Voilà. Comprends-tu?</p>
+<p>&mdash;J'ai joué, je dois, je n'ai pas d'argent. Voilà. Comprends-tu?</p>
-<p>&mdash;Comment, pas d'argent? Décavé? Plus rien.... Et la Bourse?</p>
+<p>&mdash;Comment, pas d'argent? Décavé? Plus rien.... Et la Bourse?</p>
-<p>&mdash;Sur ce terrain, j'ai trouvé plus fort que moi. On m'a volé. Un
-misérable! Ah! du diable si je ne songe pas à me faire sauter la
+<p>&mdash;Sur ce terrain, j'ai trouvé plus fort que moi. On m'a volé. Un
+misérable! Ah! du diable si je ne songe pas à me faire sauter la
cervelle!</p>
<p>&mdash;Te tuer! dit Cachemire en l'embrassant. Tu ne vas pas te tuer, mon
@@ -7717,14 +7676,14 @@ Fernand, dis?... Oh! d'abord je te suis partout, comme ton ombre, je te
surveille. Non, tu ne te tueras pas!</p>
<p>&mdash;Ne crains rien, va! tu as raison. Et qu'est-ce que le suicide? Une
-bêtise. Il s'agit de trouver un expédient et non un pistolet. Voyons,
-as-tu de l'argent, toi, à me prêter?</p>
+bêtise. Il s'agit de trouver un expédient et non un pistolet. Voyons,
+as-tu de l'argent, toi, à me prêter?</p>
<p>&mdash;De l'argent?</p>
-<p>&mdash;Oui, de l'argent. Elle t'étonne, cette question-là? Ne sommes-nous pas
-associés? Appui pour appui. Demain soir j'aurai peut-être cent mille
-francs, trouvés je ne sais où, si j'ai demain matin la misérable
+<p>&mdash;Oui, de l'argent. Elle t'étonne, cette question-là? Ne sommes-nous pas
+associés? Appui pour appui. Demain soir j'aurai peut-être cent mille
+francs, trouvés je ne sais où, si j'ai demain matin la misérable
somme...</p>
<p>&mdash;Et combien te faut-il?</p>
@@ -7733,79 +7692,79 @@ somme...</p>
<p>&mdash;Eh! dit Cachemire, c'est une fortune cela! Je n'ai pas un sou!</p>
-<p>Il baissa la tête et regarda le tapis, comme un homme écrasé.</p>
+<p>Il baissa la tête et regarda le tapis, comme un homme écrasé.</p>
<p>&mdash;Pas un sou, c'est vrai, reprit Cachemire... Il faut pourtant trouver
-cet argent-là. Une dette de baccarat, c'est solennel comme un sacrement.
+cet argent-là. Une dette de baccarat, c'est solennel comme un sacrement.
Je vous demande un peu pourquoi? Si on pouvait faire un billet,
parbleu; on s'en moquerait. Tiens au fait, j'en ai un demain, un billet.
-C'est le 15... Sans compter le terme. J'étais déjà assez tracassée. Ton
-affaire me renverse. Nous ne pouvons cependant pas rester comme ça...
-Mais voyons, tu n'as pas d'amis, personne ne peut te prêter?...</p>
+C'est le 15... Sans compter le terme. J'étais déjà assez tracassée. Ton
+affaire me renverse. Nous ne pouvons cependant pas rester comme ça...
+Mais voyons, tu n'as pas d'amis, personne ne peut te prêter?...</p>
-<p>&mdash;Personne, dit Terral amèrement. Ah! ma foi, fit-il, c'est chose
-réglée. Voilà le commencement de la fin. Le cheval a bronché. Le
-cavalier est désarçonné. A un autre!</p>
+<p>&mdash;Personne, dit Terral amèrement. Ah! ma foi, fit-il, c'est chose
+réglée. Voilà le commencement de la fin. Le cheval a bronché. Le
+cavalier est désarçonné. A un autre!</p>
-<p>Il s'était mis à marcher, frappant de sa canne les fauteuils, irrité,
+<p>Il s'était mis à marcher, frappant de sa canne les fauteuils, irrité,
mordillant sa moustache.</p>
-<p>&mdash;Baste! je ne me plains pas, dit-il avec colère, il faut, dans l'assaut
-au succès, bien des cadavres pour combler le fossé, et laisser passer
-ceux qui ont leur étoile. Si je suis destiné à servir de marchepied à
+<p>&mdash;Baste! je ne me plains pas, dit-il avec colère, il faut, dans l'assaut
+au succès, bien des cadavres pour combler le fossé, et laisser passer
+ceux qui ont leur étoile. Si je suis destiné à servir de marchepied à
d'autres, tant pis pour moi. Je ne serai pas le seul. N'importe!
-J'étais,&mdash;oh! je le sens bien,&mdash;marqué pour la fortune, et
+J'étais,&mdash;oh! je le sens bien,&mdash;marqué pour la fortune, et
c'est,&mdash;quoi?&mdash;une partie malheureuse, une carte,&mdash;une carte!&mdash;qui me
-rejette à l'ornière! Eh! bien, non, je chercherai, je trouverai, je
+rejette à l'ornière! Eh! bien, non, je chercherai, je trouverai, je
payerai!</p>
-<p>&mdash;Où vas-tu? dit Cachemire en le voyant se diriger vers la porte.</p>
+<p>&mdash;Où vas-tu? dit Cachemire en le voyant se diriger vers la porte.</p>
<p>&mdash;Je ne sais pas, au hasard. C'est parfois un bon chemin.</p>
-<p>&mdash;Fernand, dit-elle, écoute-moi, je ne suis pas une mauvaise fille, va!
+<p>&mdash;Fernand, dit-elle, écoute-moi, je ne suis pas une mauvaise fille, va!
Je t'ai fait du mal, l'autre jour, c'est vrai, mais il ne faut pas m'en
-vouloir. Eh! bien, quoi? On a ses heures bêtes, n'est-ce pas? Oublie
+vouloir. Eh! bien, quoi? On a ses heures bêtes, n'est-ce pas? Oublie
Messidor, veux-tu, et je te le trouve cet argent qui te manque, je te
le donne!</p>
-<p>&mdash;Messidor? répondit Terral. Qui te parle de Messidor? Mais tu l'as donc
-toi, cet argent-là?</p>
+<p>&mdash;Messidor? répondit Terral. Qui te parle de Messidor? Mais tu l'as donc
+toi, cet argent-là?</p>
-<p>&mdash;Je l'ai ici, dit-elle en montrant une chiffonnière. Elle ouvrit un
-tiroir, y prit des joyaux, des écrins et les montrant à
-Terral:&mdash;J'envoie tout à l'orfèvre et tu es sauvé, tu payes, tu rejoues,
-tu gagnes, tu fais ce que tu veux! Ah! et dites après cela que je ne
+<p>&mdash;Je l'ai ici, dit-elle en montrant une chiffonnière. Elle ouvrit un
+tiroir, y prit des joyaux, des écrins et les montrant à
+Terral:&mdash;J'envoie tout à l'orfèvre et tu es sauvé, tu payes, tu rejoues,
+tu gagnes, tu fais ce que tu veux! Ah! et dites après cela que je ne
suis pas gentille!...</p>
<p>&mdash;Suzanne, fit Terral en la serrant dans ses bras.</p>
-<p>&mdash;C'est tout ce qui reste, dit-elle en haussant les épaules, mais c'est
-moi qui m'en moque. Eh! bien, nous en mangerons de la vache enragée!
-Après? J'ai un bon estomac! Veux-tu les porter toi-même au marchand?</p>
+<p>&mdash;C'est tout ce qui reste, dit-elle en haussant les épaules, mais c'est
+moi qui m'en moque. Eh! bien, nous en mangerons de la vache enragée!
+Après? J'ai un bon estomac! Veux-tu les porter toi-même au marchand?</p>
-<p>&mdash;Moi?... Non, dit-il après avoir hésité.</p>
+<p>&mdash;Moi?... Non, dit-il après avoir hésité.</p>
-<p>Eh! bien, j'appellerai maman Anaïs.</p>
+<p>Eh! bien, j'appellerai maman Anaïs.</p>
-<p>Elle tira un cordon de sonnette et dit à Constance de prévenir madame
+<p>Elle tira un cordon de sonnette et dit à Constance de prévenir madame
Labarbade.</p>
-<p>La belle-mère vint avec Adolphe, à qui on avait déjà acheté, dans un
-magasin de confection, un paletot pour remplacer sa tunique de lycéen.</p>
+<p>La belle-mère vint avec Adolphe, à qui on avait déjà acheté, dans un
+magasin de confection, un paletot pour remplacer sa tunique de lycéen.</p>
-<p>&mdash;Et qu'y a-t-il donc? demanda maman Anaïs.</p>
+<p>&mdash;Et qu'y a-t-il donc? demanda maman Anaïs.</p>
-<p>&mdash;Un <i>méli-mélo</i>, dit <ins title='original: Aldolphe'>Adolphe</ins> tout bas à l'oreille de sa mère. Je parie
+<p>&mdash;Un <i>méli-mélo</i>, dit <ins title='original: Aldolphe'>Adolphe</ins> tout bas à l'oreille de sa mère. Je parie
qu'on se chamaille?</p>
-<p>&mdash;Tiens, répondit Cachemire en prenant les bijoux. Mets ça dans ton
-tablier, Anaïs; j'ai besoin d'argent.</p>
+<p>&mdash;Tiens, répondit Cachemire en prenant les bijoux. Mets ça dans ton
+tablier, Anaïs; j'ai besoin d'argent.</p>
<p>&mdash;Ah! bah! Encore?</p>
<p>Madame Labarbade regarda alternativement Fernand et Cachemire. Fernand
-debout contre la cheminée feuilletait une pièce de théâtre.</p>
+debout contre la cheminée feuilletait une pièce de théâtre.</p>
<p>&mdash;Eh! bien, oui, dit Cachemire, encore! Va!</p>
@@ -7813,231 +7772,231 @@ debout contre la cheminée feuilletait une pièce de théâtre.</p>
<p>&mdash;Ce sont les derniers. Va donc, je te dis!</p>
-<p>&mdash;C'est bon, dit maman Anaïs. Parbleu, ce n'est pas à moi de faire des
+<p>&mdash;C'est bon, dit maman Anaïs. Parbleu, ce n'est pas à moi de faire des
observations. Viens, toi!</p>
-<p>Adolphe suivit sa mère qui haussa les épaules en fermant la porte, et
-dit en avançant la lèvre inférieure:</p>
+<p>Adolphe suivit sa mère qui haussa les épaules en fermant la porte, et
+dit en avançant la lèvre inférieure:</p>
-<p>&mdash;Dieu de Dieu, en voilà une qui est pressée! Pauvre cervelle, va! Train
-d'hôpital, grande vapeur. Au fond, heureusement, c'est moi qui m'en
+<p>&mdash;Dieu de Dieu, en voilà une qui est pressée! Pauvre cervelle, va! Train
+d'hôpital, grande vapeur. Au fond, heureusement, c'est moi qui m'en
moque!</p>
<p>&mdash;Et moi donc! dit le tendre Adolphe.</p>
-<p>Ce n'était certes pas l'héroïsme qui avait poussé Cachemire à sacrifier
-à Fernand Terral ses derniers bijoux; elle avait obéi à ce premier
-mouvement, un peu banal dans sa précipitation, de toutes ces femmes au
+<p>Ce n'était certes pas l'héroïsme qui avait poussé Cachemire à sacrifier
+à Fernand Terral ses derniers bijoux; elle avait obéi à ce premier
+mouvement, un peu banal dans sa précipitation, de toutes ces femmes au
c&oelig;ur mou qui recevraient sans une larme la nouvelle de la mort d'une
-mère, et verseraient des torrents de pleurs sur le trépas d'une
-perruche. Elle obéissait d'ailleurs encore,&mdash;sans s'en rendre compte,&mdash;à
-l'influence de Terral. Elle se faisait humble et dévouée pour le forcer
-à oublier qu'elle l'avait fui et trompé. Non pas qu'elle le craignît
-vraiment. C'était la force de l'habitude. Le chien rampe jusqu'au moment
-où parfois il dévore la main qui le caresse ou le menace. Cachemire
-n'était pas assez énergique pour dévorer qui que ce fût; mais elle
-songeait bien souvent à rompre sa chaîne et à s'enfuir. En attendant,
+mère, et verseraient des torrents de pleurs sur le trépas d'une
+perruche. Elle obéissait d'ailleurs encore,&mdash;sans s'en rendre compte,&mdash;à
+l'influence de Terral. Elle se faisait humble et dévouée pour le forcer
+à oublier qu'elle l'avait fui et trompé. Non pas qu'elle le craignît
+vraiment. C'était la force de l'habitude. Le chien rampe jusqu'au moment
+où parfois il dévore la main qui le caresse ou le menace. Cachemire
+n'était pas assez énergique pour dévorer qui que ce fût; mais elle
+songeait bien souvent à rompre sa chaîne et à s'enfuir. En attendant,
elle demeurait souriante et caressante comme autrefois.</p>
-<p>L'argent trouvé, les bijoux vendus, tout fut réparé. Fernand paya. Il
-s'était dit qu'il effacerait bien vite cette première perte. Il joua
-encore. Cachemire, un soir, en voulant aller à un bal que donnait
-Antonia, regretta pour la première fois une parure d'améthystes qu'elle
+<p>L'argent trouvé, les bijoux vendus, tout fut réparé. Fernand paya. Il
+s'était dit qu'il effacerait bien vite cette première perte. Il joua
+encore. Cachemire, un soir, en voulant aller à un bal que donnait
+Antonia, regretta pour la première fois une parure d'améthystes qu'elle
aimait beaucoup.</p>
-<p>&mdash;J'aurais dû conserver au moins celle-là, pensa-t-elle.</p>
+<p>&mdash;J'aurais dû conserver au moins celle-là, pensa-t-elle.</p>
-<p>Elle se consola bien vite. Les mécomptes glissaient sur elle. Elle
-l'aimait d'ailleurs, cette existence heurtée, la gêne dans le luxe, les
-antithèses de la bohème, l'éternelle bascule, les hauts et les bas. Tout
-ce dont M. de Bruand l'avait entourée semblait fuir peu à peu. Le linge,
-la garde-robe, ce bien-être excessif où elle nageait, tout cela s'était
+<p>Elle se consola bien vite. Les mécomptes glissaient sur elle. Elle
+l'aimait d'ailleurs, cette existence heurtée, la gêne dans le luxe, les
+antithèses de la bohème, l'éternelle bascule, les hauts et les bas. Tout
+ce dont M. de Bruand l'avait entourée semblait fuir peu à peu. Le linge,
+la garde-robe, ce bien-être excessif où elle nageait, tout cela s'était
comme tari. Madame Labarbade lui faisait chaque jour des observations et
-des remontrances. Elle <i>parlait raison</i>. Elle prêchait.</p>
+des remontrances. Elle <i>parlait raison</i>. Elle prêchait.</p>
-<p>&mdash;Voyons, disait-elle, il faut être sage une fois dans sa vie. As-tu
-bien réfléchi, où vas-tu? Je m'étais promis de n'en souffler mot, mais
+<p>&mdash;Voyons, disait-elle, il faut être sage une fois dans sa vie. As-tu
+bien réfléchi, où vas-tu? Je m'étais promis de n'en souffler mot, mais
c'est plus fort que moi. Je te vois glisser, glisser...; je crie: au
-secours! Tu vis là, depuis tantôt un an, avec ce grand diable de Terral,
-qui est joli homme, je le veux bien, mais qui te pèse plus que tes écus.
+secours! Tu vis là, depuis tantôt un an, avec ce grand diable de Terral,
+qui est joli homme, je le veux bien, mais qui te pèse plus que tes écus.
Il est sur tes talons, il t'ennuie, il dit qu'il t'adore. C'est
-très-joli, l'amour, mais c'est peu nourrissant. Et au fond, est-ce que
-vous vous <i>affectionnez</i> tant que ça? Il t'aurait pour sa part, depuis
-longtemps, souhaité le bonsoir si tu n'avais pas eu la faiblesse de
-monnayer, pour monsieur, tes bijoux... Et quant à toi, si tu étais
-franche, tu avouerais qu'il est passablement gênant. Il a la prétention
-d'être aimé. A son aise. Mais que fait-il pour ça? Songe donc, ce dadais
-de M. de Bruand te rendait du moins heureuse. Il s'inquiétait de tes
-désirs, il te comblait de cadeaux, il n'était pas du tout désagréable,
-sans compter qu'on pouvait dire que c'était un homme bien élevé. Et puis
-tu étais libre avec lui; il ne faut pas te figurer... Essaye donc
+très-joli, l'amour, mais c'est peu nourrissant. Et au fond, est-ce que
+vous vous <i>affectionnez</i> tant que ça? Il t'aurait pour sa part, depuis
+longtemps, souhaité le bonsoir si tu n'avais pas eu la faiblesse de
+monnayer, pour monsieur, tes bijoux... Et quant à toi, si tu étais
+franche, tu avouerais qu'il est passablement gênant. Il a la prétention
+d'être aimé. A son aise. Mais que fait-il pour ça? Songe donc, ce dadais
+de M. de Bruand te rendait du moins heureuse. Il s'inquiétait de tes
+désirs, il te comblait de cadeaux, il n'était pas du tout désagréable,
+sans compter qu'on pouvait dire que c'était un homme bien élevé. Et puis
+tu étais libre avec lui; il ne faut pas te figurer... Essaye donc
d'avoir une inclination, maintenant que M. Fernand a mis le grapin sur
-toi! Pas possible. Oh! vois-tu, ma petite, la première condition pour
-qu'une femme ne périsse pas d'ennui, c'est qu'elle fasse à sa tête. Et
-tu es plus esclave qu'une négresse. C'est vrai. Un jaloux, un bourru.
+toi! Pas possible. Oh! vois-tu, ma petite, la première condition pour
+qu'une femme ne périsse pas d'ennui, c'est qu'elle fasse à sa tête. Et
+tu es plus esclave qu'une négresse. C'est vrai. Un jaloux, un bourru.
Enfin, il ne me dit jamais bonjour. Je vaux pourtant un coup de chapeau,
-saperlotte! Et puis! mon Adolphe, il lui a tiré les oreilles, le brutal,
-un jour que le petit lui a marché sur le pied sans le vouloir. Je dis le
-petit, pas si petit, ça devient un homme au contraire, et un bel homme,
+saperlotte! Et puis! mon Adolphe, il lui a tiré les oreilles, le brutal,
+un jour que le petit lui a marché sur le pied sans le vouloir. Je dis le
+petit, pas si petit, ça devient un homme au contraire, et un bel homme,
si je m'y connais. Il verra bien, un jour ou l'autre, ce monsieur
-Terral, il verra! Pour en revenir à toi, ma chérie, à ta place je me
-dépêcherais d'envoyer promener ce monsieur, j'aurais le courage de m'en
-dépêtrer, et je vivrais à ma guise, j'aurais un <i>époux</i> qui ne me
-laisserait manquer de rien et à qui je boucherais assez adroitement les
-yeux pour qu'il ne pût rien voir aux petites distractions dont je
-sèmerais mon existence. Comment! Tu es actrice, jolie comme un c&oelig;ur,
-adorée, enviée,&mdash;tu es mademoiselle Cachemire,&mdash;et tu vis avec un
-boursicotier comme si tu étais sa femme. Car enfin, tu lui es fidèle,
-bête! au lieu de collectionner les billets que je recevrais, j'y
-répondrais. Il ne manque pas de gens à Paris qui ne savent où mettre
-leur argent. Voyons, n'ai-je pas raison, dis? Tu restes-là, rêveuse, tu
-n'as pas de courage, tiens! Flanque-lui donc son congé en deux mots:
-«C'est fini, va te promener.» C'est clair et net, et tu verras, quand tu
-n'auras plus le Terral dans tes jupes, que les parures en améthystes ne
+Terral, il verra! Pour en revenir à toi, ma chérie, à ta place je me
+dépêcherais d'envoyer promener ce monsieur, j'aurais le courage de m'en
+dépêtrer, et je vivrais à ma guise, j'aurais un <i>époux</i> qui ne me
+laisserait manquer de rien et à qui je boucherais assez adroitement les
+yeux pour qu'il ne pût rien voir aux petites distractions dont je
+sèmerais mon existence. Comment! Tu es actrice, jolie comme un c&oelig;ur,
+adorée, enviée,&mdash;tu es mademoiselle Cachemire,&mdash;et tu vis avec un
+boursicotier comme si tu étais sa femme. Car enfin, tu lui es fidèle,
+bête! au lieu de collectionner les billets que je recevrais, j'y
+répondrais. Il ne manque pas de gens à Paris qui ne savent où mettre
+leur argent. Voyons, n'ai-je pas raison, dis? Tu restes-là, rêveuse, tu
+n'as pas de courage, tiens! Flanque-lui donc son congé en deux mots:
+«C'est fini, va te promener.» C'est clair et net, et tu verras, quand tu
+n'auras plus le Terral dans tes jupes, que les parures en améthystes ne
te manqueront jamais!</p>
-<p>&mdash;J'y songerai, répétait Cachemire.</p>
+<p>&mdash;J'y songerai, répétait Cachemire.</p>
-<p>Et, fatiguée de Terral, avide de liberté, de bruit, de nouveauté, elle
+<p>Et, fatiguée de Terral, avide de liberté, de bruit, de nouveauté, elle
n'osait changer, elle demeurait dans sa lassitude, sans faire encore un
-mouvement pour la secouer. Elle n'était vraiment satisfaite, gaie,
-triomphante qu'au théâtre, parmi les cancans de coulisses et les
-historiettes du <i>Manteau d'Arlequin</i>. Ce n'était pas l'art qu'elle
-aimait,&mdash;elle ne le comprenait certes pas,&mdash;c'était le dessous du
-métier, les mille propos de la loge, les <i>blagues</i> de la répétition, les
-lazzis avec les camarades, le plaisir d'écraser une rivale, de <i>faire
-poser</i> un jeune premier prenant son rôle un peu trop au sérieux ou de
-<i>remettre un régisseur à sa place</i>. Elle était assez insolente, et
-très-paresseuse, bravait les amendes, envoyait les rôles au diable, et
-n'en faisait qu'à sa tête. Il fallut la remplacer un soir.</p>
-
-<p>Au moment de lever le rideau, Cachemire était absente de sa loge. Le
-régisseur fit une annonce au public, en déclarant que <i>mademoiselle
-Cachemire avait manqué à tous ses devoirs</i>. Le public des étages
-supérieurs siffla vertement, le public de l'orchestre applaudit à tout
-rompre. Pendant ce temps Cachemire, oubliant le théâtre, oubliant son
-rôle, oubliant Terral, dînait avec des Anglais au pavillon
+mouvement pour la secouer. Elle n'était vraiment satisfaite, gaie,
+triomphante qu'au théâtre, parmi les cancans de coulisses et les
+historiettes du <i>Manteau d'Arlequin</i>. Ce n'était pas l'art qu'elle
+aimait,&mdash;elle ne le comprenait certes pas,&mdash;c'était le dessous du
+métier, les mille propos de la loge, les <i>blagues</i> de la répétition, les
+lazzis avec les camarades, le plaisir d'écraser une rivale, de <i>faire
+poser</i> un jeune premier prenant son rôle un peu trop au sérieux ou de
+<i>remettre un régisseur à sa place</i>. Elle était assez insolente, et
+très-paresseuse, bravait les amendes, envoyait les rôles au diable, et
+n'en faisait qu'à sa tête. Il fallut la remplacer un soir.</p>
+
+<p>Au moment de lever le rideau, Cachemire était absente de sa loge. Le
+régisseur fit une annonce au public, en déclarant que <i>mademoiselle
+Cachemire avait manqué à tous ses devoirs</i>. Le public des étages
+supérieurs siffla vertement, le public de l'orchestre applaudit à tout
+rompre. Pendant ce temps Cachemire, oubliant le théâtre, oubliant son
+rôle, oubliant Terral, dînait avec des Anglais au pavillon
d'Armenonville.</p>
-<p>A partir de ce jour, elle commença à le braver singulièrement, ce
-Fernand, et à s'en détacher de plus en plus. Il ne ressemblait plus
+<p>A partir de ce jour, elle commença à le braver singulièrement, ce
+Fernand, et à s'en détacher de plus en plus. Il ne ressemblait plus
d'ailleurs au Fernand d'autrefois. Il devenait sombre, inquiet. Son
-audace l'abandonnait. La chance avait tourné. Terral avait marché
-jusque-là comme sur un terrain sec où il faisait fièrement retentir ses
-talons: maintenant, il s'enfonçait comme en un terrain fangeux. Chaque
+audace l'abandonnait. La chance avait tourné. Terral avait marché
+jusque-là comme sur un terrain sec où il faisait fièrement retentir ses
+talons: maintenant, il s'enfonçait comme en un terrain fangeux. Chaque
effort fait pour avancer le plongeait plus avant dans ce marais. Il
-jouait et perdait. Ses opérations,&mdash;celles qu'il croyait les plus
+jouait et perdait. Ses opérations,&mdash;celles qu'il croyait les plus
solides,&mdash;lui craquaient dans les mains. Il s'endettait; il
-s'embourbait: il n'avait plus ce coup d'&oelig;il d'aigle qui pénétrait
-hommes et choses; il voyait faux; ou plutôt la fureur de ne pas réussir,
-les rages concentrées l'aveuglaient. Il s'inquiétait peu de Cachemire.
-S'il ne la quittait pas, c'est que l'habitude l'enchaînait à elle. Puis,
-dans tout ce Paris qui le connaissait pourtant, il n'y avait peut-être
-plus qu'elle qui lui sourît encore. Comédie, ce sourire, il le savait
-bien. Mais c'était un sourire, et cela lui suffisait.</p>
+s'embourbait: il n'avait plus ce coup d'&oelig;il d'aigle qui pénétrait
+hommes et choses; il voyait faux; ou plutôt la fureur de ne pas réussir,
+les rages concentrées l'aveuglaient. Il s'inquiétait peu de Cachemire.
+S'il ne la quittait pas, c'est que l'habitude l'enchaînait à elle. Puis,
+dans tout ce Paris qui le connaissait pourtant, il n'y avait peut-être
+plus qu'elle qui lui sourît encore. Comédie, ce sourire, il le savait
+bien. Mais c'était un sourire, et cela lui suffisait.</p>
<p>Il la voyait rarement. Avait-il le temps de la voir? Il passait des
-nuits entières à jouer avec de faibles sommes ramassées çà et là,
-empruntées comme autrefois. Quand il gagnait, il relevait la tête, mais
-c'était pour reperdre bientôt. Le jour alors, il se cachait, ou il
-dormait, ou il cherchait,&mdash;penché sur le papier,&mdash;de folles martingales.
-Cet homme pratique se repaissait de chimères!</p>
-
-<p>Il marchait à une ruine certaine, à un <i>tollé</i> immense que pousseraient
-un jour ceux qui lui prêtaient encore quelques louis, qui lui tendaient
+nuits entières à jouer avec de faibles sommes ramassées çà et là,
+empruntées comme autrefois. Quand il gagnait, il relevait la tête, mais
+c'était pour reperdre bientôt. Le jour alors, il se cachait, ou il
+dormait, ou il cherchait,&mdash;penché sur le papier,&mdash;de folles martingales.
+Cet homme pratique se repaissait de chimères!</p>
+
+<p>Il marchait à une ruine certaine, à un <i>tollé</i> immense que pousseraient
+un jour ceux qui lui prêtaient encore quelques louis, qui lui tendaient
la main, ou qui le tutoyaient. Oui, un jour.... Il n'y voulait pas
songer. Il entendait le ch&oelig;ur grondant de tous ces gens, l'accabler
-de dédains. Et toutes les portes condamnées, tous les cercles fermés,
-tous les vastes espoirs, chassés comme une volée d'oiseaux,&mdash;la partie
-si fièrement entamée, cette partie, immense avec le destin, perdue, à
+de dédains. Et toutes les portes condamnées, tous les cercles fermés,
+tous les vastes espoirs, chassés comme une volée d'oiseaux,&mdash;la partie
+si fièrement entamée, cette partie, immense avec le destin, perdue, à
jamais perdue!</p>
-<p>&mdash;Aussi bien, se disait-il, faut-il se roidir et résister. Ah! je la
+<p>&mdash;Aussi bien, se disait-il, faut-il se roidir et résister. Ah! je la
trouverai, la pierre philosophale du jeu, et vive encore Fernand Terral!
Je ne suis pas battu!</p>
<p>Cachemire ne se doutait pas de tout ce qu'il souffrait, mais elle le
-voyait nerveux, irrité, assombri, et elle le trouvait <i>maussade</i>.
+voyait nerveux, irrité, assombri, et elle le trouvait <i>maussade</i>.
Parfois, elle lui refusait sa porte. Il redescendait, la mort dans le
c&oelig;ur, cet escalier tant de fois franchi avec l'assurance
orgueilleuse, et se demandait s'il devait lutter contre cette enfant, et
-l'écraser. Puis, bientôt:</p>
+l'écraser. Puis, bientôt:</p>
<p>&mdash;A quoi bon? ajoutait-il. L'adversaire, le seul adversaire, c'est le
Sort!</p>
-<p>Cet amour, qui l'avait un moment saisi, il l'étouffait. Cette jalousie,
-qui l'eût rendu si ridicule à ses propres yeux, il l'avait vaincue. Et
+<p>Cet amour, qui l'avait un moment saisi, il l'étouffait. Cette jalousie,
+qui l'eût rendu si ridicule à ses propres yeux, il l'avait vaincue. Et
peu lui importait cette femme, maintenant que la lutte redevenait pour
lui aussi terrible qu'auparavant, et que son rocher de Sisyphe,&mdash;la
-misère, l'obscurité, l'oubli,&mdash;menaçait encore de l'écraser.</p>
+misère, l'obscurité, l'oubli,&mdash;menaçait encore de l'écraser.</p>
-<p>Il eût eu au surplus fort à faire en s'inquiétant de Cachemire. Elle
-était bien aise, elle aussi, de lui échapper.</p>
+<p>Il eût eu au surplus fort à faire en s'inquiétant de Cachemire. Elle
+était bien aise, elle aussi, de lui échapper.</p>
-<p>Les paroles de madame Labarbade, qu'elle s'était tant de fois répétées,
-lui revenaient à l'oreille. Elle avait échappé à la fascination de
+<p>Les paroles de madame Labarbade, qu'elle s'était tant de fois répétées,
+lui revenaient à l'oreille. Elle avait échappé à la fascination de
Fernand.</p>
-<p>Il s'était humilié en acceptant ces secours qu'elle lui avait offerts
-sans arrière-pensée pourtant.</p>
+<p>Il s'était humilié en acceptant ces secours qu'elle lui avait offerts
+sans arrière-pensée pourtant.</p>
-<p>Depuis qu'il n'était plus invincible, intrépidement résolu, comme
+<p>Depuis qu'il n'était plus invincible, intrépidement résolu, comme
autrefois, Cachemire, le craignant moins, ne l'aimait plus autant. Elle
-songeait à en finir avec lui; il était temps, disait-elle, de se <i>faire
+songeait à en finir avec lui; il était temps, disait-elle, de se <i>faire
une position</i>.</p>
-<p>Elle n'avait qu'à vouloir. Elle voulut.</p>
+<p>Elle n'avait qu'à vouloir. Elle voulut.</p>
-<p>Dès lors, elle ne fut plus visible lorsque Fernand se présenta. Elle lui
-donnait de rares et courts rendez-vous. Elle avait l'air affairée, elle
+<p>Dès lors, elle ne fut plus visible lorsque Fernand se présenta. Elle lui
+donnait de rares et courts rendez-vous. Elle avait l'air affairée, elle
paraissait et disparaissait.</p>
-<p>Il n'insistait pas, d'ailleurs, et la laissait libre. Il eût rompu
-volontiers sur-le-champ. Mais c'était elle, elle encore qui gardait une
-sorte d'hypocrite apparence, et ne voulait pas avouer que tout était
-fini lorsque le dénouement était bien arrêté dans son esprit.</p>
+<p>Il n'insistait pas, d'ailleurs, et la laissait libre. Il eût rompu
+volontiers sur-le-champ. Mais c'était elle, elle encore qui gardait une
+sorte d'hypocrite apparence, et ne voulait pas avouer que tout était
+fini lorsque le dénouement était bien arrêté dans son esprit.</p>
-<p>Elle était vraiment affranchie, heureuse, emportée par la vie
+<p>Elle était vraiment affranchie, heureuse, emportée par la vie
torrentielle. Point de soupers complets sans la chanson de Cachemire.
-Point de fêtes dans ce monde barriolé sans la fille du père Labarbade.</p>
+Point de fêtes dans ce monde barriolé sans la fille du père Labarbade.</p>
-<p>Elle était des plus rieuses, des plus affolées. Elle en arrivait à avoir
+<p>Elle était des plus rieuses, des plus affolées. Elle en arrivait à avoir
de l'esprit. On citait ses <i>mots</i> dans les petits journaux.</p>
-<p>Elle était de fer. La nuit, debout; le jour, debout. Elle jouait,
-répétait, apprenait ses rôles dans son bain, déjeunait en ville, courait
-au théâtre, dînait, soupait, passait la nuit, recevait ses amis, tout
-cela dans une journée, tout cela tous les jours, sans compter les
-fournisseurs à recevoir, les chapeaux à choisir, les robes à essayer,
-les cheveux à friser, les photographes qui vous traquent, les camarades
+<p>Elle était de fer. La nuit, debout; le jour, debout. Elle jouait,
+répétait, apprenait ses rôles dans son bain, déjeunait en ville, courait
+au théâtre, dînait, soupait, passait la nuit, recevait ses amis, tout
+cela dans une journée, tout cela tous les jours, sans compter les
+fournisseurs à recevoir, les chapeaux à choisir, les robes à essayer,
+les cheveux à friser, les photographes qui vous traquent, les camarades
qui vous poursuivent, les ennemis, les importuns et les amoureux!</p>
-<p>La vie lui eût été cent fois plus douce et plus facile, mariée là-bas, à
-Samoreau, travaillant en chantant et dormant avec de beaux rêves. Mais
-il lui plaisait,&mdash;comme aux autres,&mdash;de se condamner à perpétuité au
+<p>La vie lui eût été cent fois plus douce et plus facile, mariée là-bas, à
+Samoreau, travaillant en chantant et dormant avec de beaux rêves. Mais
+il lui plaisait,&mdash;comme aux autres,&mdash;de se condamner à perpétuité au
bagne parisien.</p>
-<p>Elle traînait son boulet, qui pesait tout aussi lourd, malgré ses
+<p>Elle traînait son boulet, qui pesait tout aussi lourd, malgré ses
dorures.</p>
-<p>Elle le traînait avec des éclats de rire d'une gaieté épileptique, et
-quand elle le sentait à son pied,&mdash;ce qui lui arrivait rarement, car
+<p>Elle le traînait avec des éclats de rire d'une gaieté épileptique, et
+quand elle le sentait à son pied,&mdash;ce qui lui arrivait rarement, car
elle ne <i>pensait</i> pas,&mdash;elle le plongeait dans le champagne.</p>
<h2>IX</h2>
-<p>C'était un jour de course,&mdash;l'inauguration du turf de Vincennes. Le
-faubourg Saint-Antoine étonné, vit arriver ces voitures emportées,
+<p>C'était un jour de course,&mdash;l'inauguration du turf de Vincennes. Le
+faubourg Saint-Antoine étonné, vit arriver ces voitures emportées,
entendit ces grelots et ces coups de fouets, et se regarda, ne
-comprenant pas. Il y eut alors un cri, un grand cri. Comme on avait crié
-jadis: <i>Les faubourgs descendent</i>,&mdash;on s'écria, non moins effrayé: <i>La
+comprenant pas. Il y eut alors un cri, un grand cri. Comme on avait crié
+jadis: <i>Les faubourgs descendent</i>,&mdash;on s'écria, non moins effrayé: <i>La
fashion monte!</i></p>
-<p>Elles passaient, les filles folles, étendues dans leurs victorias,
-regardant ces maisons hautes, chargées d'enseignes, maisons de
-travailleurs, avec des noms d'ébénistes, des noms laborieux, des noms
+<p>Elles passaient, les filles folles, étendues dans leurs victorias,
+regardant ces maisons hautes, chargées d'enseignes, maisons de
+travailleurs, avec des noms d'ébénistes, des noms laborieux, des noms
d'ouvriers.</p>
<p>Elles souriaient.</p>
@@ -8045,255 +8004,255 @@ d'ouvriers.</p>
<p>On les voyait examiner les ruisseaux du faubourg d'un air curieux, comme
si elles ne les connaissaient pas.</p>
-<p>Promenant leurs femmes et faisant prendre l'air à leurs enfants, les
-faubouriens, inquiétés par cette tempête de soie, ne savaient que
+<p>Promenant leurs femmes et faisant prendre l'air à leurs enfants, les
+faubouriens, inquiétés par cette tempête de soie, ne savaient que
penser.</p>
<p>Ils avaient peur.</p>
-<p>Les fillettes qui s'étaient peignées tout à l'heure, devant leurs
-miroirs de quatre sous, se sentaient prises de fièvre. Quelqu'un dit:
-Prenez garde, il y aura de mauvais rêves dans les mansardes!</p>
+<p>Les fillettes qui s'étaient peignées tout à l'heure, devant leurs
+miroirs de quatre sous, se sentaient prises de fièvre. Quelqu'un dit:
+Prenez garde, il y aura de mauvais rêves dans les mansardes!</p>
-<p>Depuis, les voitures allant aux courses, laissent le faubourg à leur
+<p>Depuis, les voitures allant aux courses, laissent le faubourg à leur
droite et passent par un boulevard.</p>
-<p>Le champ de courses est vaste et beau. Les tribunes, chargées de
+<p>Le champ de courses est vaste et beau. Les tribunes, chargées de
spectateurs, fourmillent.</p>
-<p>Les voitures, qui paraissent vouloir se heurter, s'emboîtent adroitement
+<p>Les voitures, qui paraissent vouloir se heurter, s'emboîtent adroitement
comme les <i>steam-boats</i> sur la Tamise.</p>
-<p>Il y a des coupés élégants et d'humbles fiacres, des calèches et des
-voitures de commerce, avec le nom du fabricant, et où s'empile, où
-s'étouffe toute une famille qui <i>veut voir</i>.</p>
+<p>Il y a des coupés élégants et d'humbles fiacres, des calèches et des
+voitures de commerce, avec le nom du fabricant, et où s'empile, où
+s'étouffe toute une famille qui <i>veut voir</i>.</p>
-<p>Il y a des voitures faites tout exprès, avec des élégants juchés dessus,
-et débouchant du <i>Cordon Impérial</i>.</p>
+<p>Il y a des voitures faites tout exprès, avec des élégants juchés dessus,
+et débouchant du <i>Cordon Impérial</i>.</p>
<p>Les femmes veulent grimper.</p>
-<p>On leur tend la main, on les hisse. Les piétons qui passent regardent.
+<p>On leur tend la main, on les hisse. Les piétons qui passent regardent.
On applaudit.</p>
-<p>C'est un tohu-bohu de couleurs et de costumes. On risque-là les modes
+<p>C'est un tohu-bohu de couleurs et de costumes. On risque-là les modes
nouvelles.</p>
-<p>L'excentricité donne le mot d'ordre.</p>
+<p>L'excentricité donne le mot d'ordre.</p>
-<p>Des gens qui ne se sont pas rencontrés depuis un an, se reconnaissent.
-Les élégantes en voiture découverte, recueillent à droite et à gauche
+<p>Des gens qui ne se sont pas rencontrés depuis un an, se reconnaissent.
+Les élégantes en voiture découverte, recueillent à droite et à gauche
les saluts, les sourires.</p>
-<p>Elles distribuent des poignées de mains, se font présenter de nouveaux
-soupirants par les anciens, ébauchent des romans aux dénouements
-faciles. Entre deux courses, on a le temps de signer un pacte qui coûte
-bien peu à celle-ci, et fort cher à celui-là.</p>
+<p>Elles distribuent des poignées de mains, se font présenter de nouveaux
+soupirants par les anciens, ébauchent des romans aux dénouements
+faciles. Entre deux courses, on a le temps de signer un pacte qui coûte
+bien peu à celle-ci, et fort cher à celui-là.</p>
<p>On parie, on joue. Cette prairie est aussi un tapis vert.</p>
<p>Quand les jockeys partent, un grand frisson parcourt la foule. Il y a
des cris quand on hisse au poteau la couleur du vainqueur. Les chapeaux
s'agitent, et l'on pousse des hurrahs, mais l'enthousiasme hippique
-n'est qu'une parodie des courses anglaises. La course à cheval est à la
-mode, comme demain peut-être, le seront les courses de taureaux. Si la
-chose arrive, nous verrons éclore une race <i>d'aficionados</i> comme nous
-avons vu naître un clan de <i>gentlemen riders</i>. Tout est bien.</p>
-
-<p>Prétexte à tapage, à retour bruyant, à champagne débouché, à saluts
-échangés avec mademoiselle Trois-Étoiles, à paris, à voile vert, à
-déjeuner sur la pelouse, à souper le soir et la nuit, voilà les courses.
-Quelques-uns seuls savent le nom du cheval qui court; tous trépignent
-comme secoués par une ardeur de jockey. Les crieuses d'amour seules ont
-la franchise de se rendre là, maquillées, plâtrées, charmantes de
-provocation, comme à un étal.</p>
-
-<p>Cachemire avait emmené avec elle Flore Hardy, une de ses camarades de
-théâtre.</p>
-
-<p>La pauvre Flore, servant de repoussoir à son amie, voyait les
-soupirants, non, les hennissants, assiéger la voiture de Cachemire; elle
-entendait les propos échangés, les caresses de la voix, les
-plaisanteries plus qu'équivoques, applaudies par ceux qui les risquaient
+n'est qu'une parodie des courses anglaises. La course à cheval est à la
+mode, comme demain peut-être, le seront les courses de taureaux. Si la
+chose arrive, nous verrons éclore une race <i>d'aficionados</i> comme nous
+avons vu naître un clan de <i>gentlemen riders</i>. Tout est bien.</p>
+
+<p>Prétexte à tapage, à retour bruyant, à champagne débouché, à saluts
+échangés avec mademoiselle Trois-Étoiles, à paris, à voile vert, à
+déjeuner sur la pelouse, à souper le soir et la nuit, voilà les courses.
+Quelques-uns seuls savent le nom du cheval qui court; tous trépignent
+comme secoués par une ardeur de jockey. Les crieuses d'amour seules ont
+la franchise de se rendre là, maquillées, plâtrées, charmantes de
+provocation, comme à un étal.</p>
+
+<p>Cachemire avait emmené avec elle Flore Hardy, une de ses camarades de
+théâtre.</p>
+
+<p>La pauvre Flore, servant de repoussoir à son amie, voyait les
+soupirants, non, les hennissants, assiéger la voiture de Cachemire; elle
+entendait les propos échangés, les caresses de la voix, les
+plaisanteries plus qu'équivoques, applaudies par ceux qui les risquaient
et par celle qui les recueillait,&mdash;et de tout ce bouquet amoureux, elle
-ne recevait pas même une feuille.</p>
+ne recevait pas même une feuille.</p>
-<p>Flore trouvait maintenant, dans son for intérieur, que Cachemire était
+<p>Flore trouvait maintenant, dans son for intérieur, que Cachemire était
une <i>poseuse</i>.</p>
-<p>Elle regrettait d'être venue.</p>
+<p>Elle regrettait d'être venue.</p>
-<p>Cachemire, accoudée sur les coussins de sa voiture, répondait à tous,
-caquetait, montrait ses dents blanches et ses petites mains moulées par
-ses gants. Elle jouait de l'éventail, et respirait de temps à autre un
-gros tas de violettes du pôle qu'elle avait sur ses genoux.</p>
+<p>Cachemire, accoudée sur les coussins de sa voiture, répondait à tous,
+caquetait, montrait ses dents blanches et ses petites mains moulées par
+ses gants. Elle jouait de l'éventail, et respirait de temps à autre un
+gros tas de violettes du pôle qu'elle avait sur ses genoux.</p>
-<p>Autour d'elle, les railleries féminines partaient comme des pois
+<p>Autour d'elle, les railleries féminines partaient comme des pois
fulminants.</p>
<p>&mdash;Regarde donc Cachemire. Elle fait foule!</p>
<p>&mdash;La pauvre petite a bien raison de jouir de son reste. Elle se
-<i>décatit</i> furieusement.</p>
+<i>décatit</i> furieusement.</p>
-<p>&mdash;Plâtrée...</p>
+<p>&mdash;Plâtrée...</p>
-<p>&mdash;Pâlotte...</p>
+<p>&mdash;Pâlotte...</p>
-<p>&mdash;Elle m'a toujours déplu!</p>
+<p>&mdash;Elle m'a toujours déplu!</p>
-<p>Et pendant qu'elle souriait ainsi dans ce luxe, comme si elle eût eu le
-ciel dans le c&oelig;ur, Suzanne Labarbade songeait que demain, à midi,
-peut-être serait-elle <i>saisie</i>, car la veille, le tapissier qu'on
-n'avait pas «réglé» depuis longtemps, avait parlé de <i>contrainte par
+<p>Et pendant qu'elle souriait ainsi dans ce luxe, comme si elle eût eu le
+ciel dans le c&oelig;ur, Suzanne Labarbade songeait que demain, à midi,
+peut-être serait-elle <i>saisie</i>, car la veille, le tapissier qu'on
+n'avait pas «réglé» depuis longtemps, avait parlé de <i>contrainte par
corps</i>.</p>
-<p>Cachemire se trouvait «embarrassée.» Elle devait beaucoup de tous côtés,
+<p>Cachemire se trouvait «embarrassée.» Elle devait beaucoup de tous côtés,
et, comme elle disait, sa liaison avec Terral l'avait <i>mise en retard</i>.
-Madame Labarbade lui montrait bien souvent, à l'heure des comptes, tout
-ce qu'elle avait perdu à s'attarder au bras de Fernand dans les petits
-chemins du sentiment. Elle soupirait, regrettant ce temps dépensé, puis
-haussait les épaules en regardant son miroir.</p>
+Madame Labarbade lui montrait bien souvent, à l'heure des comptes, tout
+ce qu'elle avait perdu à s'attarder au bras de Fernand dans les petits
+chemins du sentiment. Elle soupirait, regrettant ce temps dépensé, puis
+haussait les épaules en regardant son miroir.</p>
-<p>&mdash;Ne suis-je pas assez jeune et jolie pour tout réparer? demandait-elle.</p>
+<p>&mdash;Ne suis-je pas assez jeune et jolie pour tout réparer? demandait-elle.</p>
-<p>&mdash;Parbleu! répondait le miroir.</p>
+<p>&mdash;Parbleu! répondait le miroir.</p>
<p>&mdash;Il n'est que temps, ajoutait la prudente madame Labarbade.</p>
-<p>Elles tinrent conseil, un soir, en tête à tête, tout en prenant une
-tasse de thé que maman Labarbade arrosait de curaçao.</p>
+<p>Elles tinrent conseil, un soir, en tête à tête, tout en prenant une
+tasse de thé que maman Labarbade arrosait de curaçao.</p>
<p>La maison ne <i>marchait</i> pas, les fournisseurs se plaignaient. On avait
-des démêlés avec le fruitier; la cuisinière prenait le parti du boucher
-qui réclamait au moins des <i>à compte</i>. Il ne fallait même pas hausser la
-voix quand on parlait aux domestiques. Mal payés, ils devenaient
-insolents, tout prêts à déclarer qu'ils ne tenaient pas à la <i>barraque</i>.</p>
+des démêlés avec le fruitier; la cuisinière prenait le parti du boucher
+qui réclamait au moins des <i>à compte</i>. Il ne fallait même pas hausser la
+voix quand on parlait aux domestiques. Mal payés, ils devenaient
+insolents, tout prêts à déclarer qu'ils ne tenaient pas à la <i>barraque</i>.</p>
-<p>Avisons, dit maman Labarbade. Les billets protestés, c'est peu
-ragoûtant. Et quand ça se met quelque part. Brr! Défunt ton pauvre père
+<p>Avisons, dit maman Labarbade. Les billets protestés, c'est peu
+ragoûtant. Et quand ça se met quelque part. Brr! Défunt ton pauvre père
a eu trop de mal avec ces gredins d'huissiers pour que je ne les porte
-pas dans ma basse. Il faut éviter ces gens-là. Pour ça, ma petite, je te
-le répète, je te le dis tous les jours, je ne vois qu'un moyen. Prendre
+pas dans ma basse. Il faut éviter ces gens-là. Pour ça, ma petite, je te
+le répète, je te le dis tous les jours, je ne vois qu'un moyen. Prendre
quelqu'un en titre. Rien de plus facile; quand on te savait avec Terral,
-on te laissait, respectant ce hérisson-là! Mais maintenant tu n'as qu'un
-signe à faire. Réfléchis seulement, pas trop longtemps à cause des
-billets à ordre, vois, choisis. Tu as bien, dans le tas, quelqu'un qui
+on te laissait, respectant ce hérisson-là! Mais maintenant tu n'as qu'un
+signe à faire. Réfléchis seulement, pas trop longtemps à cause des
+billets à ordre, vois, choisis. Tu as bien, dans le tas, quelqu'un qui
te plaise? Non?... Voyons... Examine... Mais paye tes billets, Suzanne,
-paye tes billets! On est honnête femme ou on ne l'est pas!</p>
+paye tes billets! On est honnête femme ou on ne l'est pas!</p>
<p>Cachemire recevait depuis quelque temps, tous les soirs dans sa loge, un
-superbe bouquet de roses blanches, avec un camellia immaculé au milieu,
+superbe bouquet de roses blanches, avec un camellia immaculé au milieu,
parfois un billet, d'autres fois une carte de visite avec des
-protestations au crayon sur le carton porcelaine. Le tout signé René de
+protestations au crayon sur le carton porcelaine. Le tout signé René de
Navailles. L'enveloppe des lettres portait une couronne de comte,
-gauffrée en bleu sur le vélin. Cachemire ne connaissait pas le nom, mais
+gauffrée en bleu sur le vélin. Cachemire ne connaissait pas le nom, mais
elle connaissait l'homme.</p>
-<p>M. René de Navailles était depuis quelque temps un des plus assidus
-habitués du Vaudeville. On le voyait en habit noir démesurément ouvert,
-avec des parements écarquillés à droite et à gauche, le camellia de
-rigueur à la boutonnière, les coudes appuyés sur le velours rouge de
-l'avant-scène, les mains coupées en deux par des manchettes
-hyperboliques retenues par des émeraudes, les gants blancs, la cravate
-blanche passée sous un col géométriquement rabattu et boutonné par un
-brillant. Au physique un peu maigre, un peu pâle, l'air ennuyé, le
-lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, la moustache petite et
-retroussée, les cheveux séparés au milieu du front par un coiffeur
-géomètre. Toute l'élégance compassée et régulière d'un jeune homme
-élégant qui baillait sa vie et usait un peu partout ses vingt-cinq ans
-comme si la jeunesse était chose embarrassante ou inutile.</p>
-
-<p>Dès l'abord, Cachemire le trouva de son goût par la simple raison
-qu'elle aperçut, avant toute chose, les émeraudes des manchettes. Elle
+<p>M. René de Navailles était depuis quelque temps un des plus assidus
+habitués du Vaudeville. On le voyait en habit noir démesurément ouvert,
+avec des parements écarquillés à droite et à gauche, le camellia de
+rigueur à la boutonnière, les coudes appuyés sur le velours rouge de
+l'avant-scène, les mains coupées en deux par des manchettes
+hyperboliques retenues par des émeraudes, les gants blancs, la cravate
+blanche passée sous un col géométriquement rabattu et boutonné par un
+brillant. Au physique un peu maigre, un peu pâle, l'air ennuyé, le
+lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, la moustache petite et
+retroussée, les cheveux séparés au milieu du front par un coiffeur
+géomètre. Toute l'élégance compassée et régulière d'un jeune homme
+élégant qui baillait sa vie et usait un peu partout ses vingt-cinq ans
+comme si la jeunesse était chose embarrassante ou inutile.</p>
+
+<p>Dès l'abord, Cachemire le trouva de son goût par la simple raison
+qu'elle aperçut, avant toute chose, les émeraudes des manchettes. Elle
s'informa.</p>
-<p>&mdash;Comment, lui dit Antonia à qui elle parla de M. de Navailles, tu ne
-connais pas le petit René, le jeune René, celui qu'Olivier Renaud
-appelle René d'Anjou? Ah! çà mais, ton Terral t'a enterrée, ma fille, il
+<p>&mdash;Comment, lui dit Antonia à qui elle parla de M. de Navailles, tu ne
+connais pas le petit René, le jeune René, celui qu'Olivier Renaud
+appelle René d'Anjou? Ah! çà mais, ton Terral t'a enterrée, ma fille, il
faut te refaire. Tu n'y es plus!</p>
<p>&mdash;Possible, mais enfin, quoi! Je ne le connais pas. Quel homme est-ce?</p>
-<p>&mdash;Un homme charmant, un peu <i>crampon</i>, mais généreux; un homme comme il
-faut. Du Jockey, s'il te plaît. Comment donc! C'est lui qui a inventé de
-briser les cols carcans, et depuis ce temps-là on les appelle les <i>cols
-Navailles</i>, tu ne sais pas ça?</p>
+<p>&mdash;Un homme charmant, un peu <i>crampon</i>, mais généreux; un homme comme il
+faut. Du Jockey, s'il te plaît. Comment donc! C'est lui qui a inventé de
+briser les cols carcans, et depuis ce temps-là on les appelle les <i>cols
+Navailles</i>, tu ne sais pas ça?</p>
<p>&mdash;Non, dit Cachemire devenue songeuse.</p>
<p>&mdash;Et riche, ajouta Antonia. C'est un bon parti.</p>
-<p>Le soir, en rentrant au théâtre, Cachemire dit à la concierge:</p>
+<p>Le soir, en rentrant au théâtre, Cachemire dit à la concierge:</p>
<p>&mdash;S'il venait encore un commissionnaire apporter un bouquet, vous lui
remettriez ce billet!</p>
<p>&mdash;Mais ce n'est pas un commissionnaire, fit la concierge, c'est un
-domestique, et galonné, Dieu sait!</p>
+domestique, et galonné, Dieu sait!</p>
<p>&mdash;Raison de plus.</p>
-<p>Le billet faisait savoir à M. le comte René de Navailles que
-mademoiselle Cachemire consentait à le recevoir le lendemain dans
-l'après-midi. M. de Navailles ne parut pas au théâtre ce soir-là, mais
-Suzanne savait déjà que le domestique avait emporté le billet. Elle se
-mit sous les armes le lendemain, et <i>manqua sa répétition</i> pour attendre
-M. de Navailles. L'huissier s'était présenté le matin avec la <i>broche</i>
-du tapissier non payée. Madame Labarbade lui avait dit de patienter,
-assurant que le solde ne tarderait pas à s'effectuer. «Inutile de faire
-le protêt. Ce sera acquitté. Nous ne sommes pas des imbéciles!» Et
-l'huissier s'était retiré en clignant des yeux. Mais il était temps que
-Cachemire, menacée d'une inondation de dettes, se rattachât à quelque
+<p>Le billet faisait savoir à M. le comte René de Navailles que
+mademoiselle Cachemire consentait à le recevoir le lendemain dans
+l'après-midi. M. de Navailles ne parut pas au théâtre ce soir-là, mais
+Suzanne savait déjà que le domestique avait emporté le billet. Elle se
+mit sous les armes le lendemain, et <i>manqua sa répétition</i> pour attendre
+M. de Navailles. L'huissier s'était présenté le matin avec la <i>broche</i>
+du tapissier non payée. Madame Labarbade lui avait dit de patienter,
+assurant que le solde ne tarderait pas à s'effectuer. «Inutile de faire
+le protêt. Ce sera acquitté. Nous ne sommes pas des imbéciles!» Et
+l'huissier s'était retiré en clignant des yeux. Mais il était temps que
+Cachemire, menacée d'une inondation de dettes, se rattachât à quelque
branche un peu solide. Elle avait choisi la branche Navailles.</p>
-<p>On sonna tout à coup, elle se regarda dans la glace, donna un tour à ses
+<p>On sonna tout à coup, elle se regarda dans la glace, donna un tour à ses
beaux cheveux noirs et s'allongea savamment sur sa causeuse, les bras
-nus dans sa robe de chambre, un <i>rôle</i> à la main et les pieds jouant
+nus dans sa robe de chambre, un <i>rôle</i> à la main et les pieds jouant
avec des babouches.</p>
<p>Brusquement la porte s'ouvrit et madame Labarbade parut.</p>
<p>&mdash;Tu ne sais pas? dit-elle. Ce n'est pas le comte, C'est ton Terral.
-Faut-il le congédier?</p>
+Faut-il le congédier?</p>
-<p>&mdash;Et pourquoi? demanda Terral d'un air railleur en se dressant derrière
-maman Anaïs. Est-ce que je vous gêne?</p>
+<p>&mdash;Et pourquoi? demanda Terral d'un air railleur en se dressant derrière
+maman Anaïs. Est-ce que je vous gêne?</p>
-<p>La belle-mère parut un peu effrayée, puis elle voulut répondre, mais un
+<p>La belle-mère parut un peu effrayée, puis elle voulut répondre, mais un
regard hautain de Fernand la fit reculer.</p>
-<p>Elle se retira, grommelant, et télégraphiant, derrière Terral, des
-signes d'intelligence à Cachemire.</p>
+<p>Elle se retira, grommelant, et télégraphiant, derrière Terral, des
+signes d'intelligence à Cachemire.</p>
-<p>Celle-ci n'avait pas bougé; elle demeurait sur sa causeuse, l'air
+<p>Celle-ci n'avait pas bougé; elle demeurait sur sa causeuse, l'air
maussade et ne disant mot.</p>
<p>&mdash;Eh! bien? fit Terral. Qu'y a-t-il?... Du nouveau, ce me semble! On ne
-m'attendait pas? Je te gêne? En vérité, je ne traîne pourtant pas
-souvent mes souliers dans ton salon. Mais je conçois... le passé, c'est
-fatigant, et je suis le passé... Voyons, sois franche, ma présence te
-pèse... Pourquoi diable suis-je venu? dit-il en se promenant de long en
+m'attendait pas? Je te gêne? En vérité, je ne traîne pourtant pas
+souvent mes souliers dans ton salon. Mais je conçois... le passé, c'est
+fatigant, et je suis le passé... Voyons, sois franche, ma présence te
+pèse... Pourquoi diable suis-je venu? dit-il en se promenant de long en
large, la main dans les poches.</p>
-<p>Il avait l'air défait, pâle; ses yeux brillaient d'un éclat singulier.</p>
+<p>Il avait l'air défait, pâle; ses yeux brillaient d'un éclat singulier.</p>
-<p>Il se sentait mal à l'aise, comme après un accès de fièvre.</p>
+<p>Il se sentait mal à l'aise, comme après un accès de fièvre.</p>
-<p>De fait, ses tempes et ses orbites brûlaient; toute la nuit précédente,
-penché sur des cartes, il avait joué, disputé sa vie aux cartes,
+<p>De fait, ses tempes et ses orbites brûlaient; toute la nuit précédente,
+penché sur des cartes, il avait joué, disputé sa vie aux cartes,
perdu...</p>
-<p>&mdash;Tu attends quelqu'un? dit-il brusquement, en se plantant tout à coup
+<p>&mdash;Tu attends quelqu'un? dit-il brusquement, en se plantant tout à coup
devant Cachemire.</p>
<p>&mdash;Oui, dit-elle en souriant.</p>
-<p>Terral devint un peu plus pâle, recula légèrement et dit:</p>
+<p>Terral devint un peu plus pâle, recula légèrement et dit:</p>
<p>&mdash;C'est bien!</p>
-<p>Il alla droit à la porte.</p>
+<p>Il alla droit à la porte.</p>
<p>&mdash;Eh! dit Cachemire, tu t'en vas?</p>
@@ -8301,66 +8260,66 @@ devant Cachemire.</p>
<p>&mdash;Sans m'embrasser?</p>
-<p>&mdash;Oh! fit Terral. Point de comédie. Tu as de moi par-dessus les épaules.
+<p>&mdash;Oh! fit Terral. Point de comédie. Tu as de moi par-dessus les épaules.
Je le sens, je le sais bien. Si je suis venu, c'est qu'une sotte
-habitude m'a poussé. Et puis,&mdash;et puis dans ce Paris, pas un réduit, pas
+habitude m'a poussé. Et puis,&mdash;et puis dans ce Paris, pas un réduit, pas
un ami, rien, personne! Au fond peu m'importe et pourtant... Ne crains
-rien. Cette visite est la dernière. Je le conçois, Terral pauvre et
+rien. Cette visite est la dernière. Je le conçois, Terral pauvre et
barbottant, te compromettrait. Est-ce que je veux te compromettre? Adieu,
va, adieu!</p>
-<p>&mdash;Fernand, dit Cachemire en se levant et en allant à lui... Fernand!</p>
+<p>&mdash;Fernand, dit Cachemire en se levant et en allant à lui... Fernand!</p>
<p>&mdash;Quoi? fit-il.</p>
-<p>&mdash;Tu vas me détester, tu t'en vas irrité. Pourquoi ne nous
+<p>&mdash;Tu vas me détester, tu t'en vas irrité. Pourquoi ne nous
quitterions-nous pas amis encore, puisque nous devons nous quitter?</p>
-<p>&mdash;C'est juste, dit Terral amèrement. Voici ma main, tiens!</p>
+<p>&mdash;C'est juste, dit Terral amèrement. Voici ma main, tiens!</p>
-<p>&mdash;Tu sais, fit-elle, je t'ai bien aimé, va...</p>
+<p>&mdash;Tu sais, fit-elle, je t'ai bien aimé, va...</p>
<p>&mdash;C'est possible.</p>
-<p>&mdash;Tu ne me crois pas? Écoute, je t'aime encore, va... Je le sens... Oui,
-je t'aime. Seulement, que veux-tu? Je suis née pour tout ce luxe... Je
-ne pourrais pas vivre sans cela. J'aime mieux mourir jeune, éreintée,
+<p>&mdash;Tu ne me crois pas? Écoute, je t'aime encore, va... Je le sens... Oui,
+je t'aime. Seulement, que veux-tu? Je suis née pour tout ce luxe... Je
+ne pourrais pas vivre sans cela. J'aime mieux mourir jeune, éreintée,
poitrinaire et avoir eu tout, chevaux, voiture, cachemires, soupers, le
-diable! Tu m'as donné tout cela, tu ne peux plus me le donner. Je vais
+diable! Tu m'as donné tout cela, tu ne peux plus me le donner. Je vais
ailleurs, il ne faut pas m'accuser. C'est ma nature. Mais si tu
-voulais,&mdash;songe donc,&mdash;si tu voulais, vois-tu, cette vie-là, nous la
+voulais,&mdash;songe donc,&mdash;si tu voulais, vois-tu, cette vie-là, nous la
partagerions... Tu en aurais ta part... Tu sais, je me cacherais comme
autrefois&mdash;pour t'aimer&mdash;et ce luxe, qui est ma vie, je te l'apporterais
-chez toi, en te disant: Voilà ta part!</p>
+chez toi, en te disant: Voilà ta part!</p>
-<p>&mdash;Tu es folle, dit Terral en la repoussant, et tu te trompes toi-même,
-aveugle que tu es. Demain, pas plus tard que demain, tu songerais à me
-fuir, comme tu y penses à présent. Et qui te dit que je toucherais à ta
-part de festin?... Misère, je suis tombé bien bas, mais je ne suis pas
-encore de ceux-là. La lutte, oui, la lutte à main armée au besoin,
+<p>&mdash;Tu es folle, dit Terral en la repoussant, et tu te trompes toi-même,
+aveugle que tu es. Demain, pas plus tard que demain, tu songerais à me
+fuir, comme tu y penses à présent. Et qui te dit que je toucherais à ta
+part de festin?... Misère, je suis tombé bien bas, mais je ne suis pas
+encore de ceux-là. La lutte, oui, la lutte à main armée au besoin,
contre tout et contre tous, mais la bataille et non pas la vie hideuse
-de celui qui marche derrière une femme, et ramasse les miettes d'un pain
-mal gagné! j'ai pu t'emprunter quelque chose, je croyais te rendre tout
+de celui qui marche derrière une femme, et ramasse les miettes d'un pain
+mal gagné! j'ai pu t'emprunter quelque chose, je croyais te rendre tout
et davantage, mais accepter... Tu ne sais donc pas ce que tu me
-proposes-là? Parbleu, non, tu ne le sais pas. Seulement un jour
-viendrait où tu me jetterais le tout à la face et où je rougirais
-d'avoir... car j'ai bien peur, imbécile que je suis, de pouvoir encore
+proposes-là? Parbleu, non, tu ne le sais pas. Seulement un jour
+viendrait où tu me jetterais le tout à la face et où je rougirais
+d'avoir... car j'ai bien peur, imbécile que je suis, de pouvoir encore
rougir.</p>
-<p>&mdash;Ah! tu es bête, va! s'écria Cachemire moitié souriante, moitié
-blessée... Si tu savais!</p>
+<p>&mdash;Ah! tu es bête, va! s'écria Cachemire moitié souriante, moitié
+blessée... Si tu savais!</p>
<p>Un coup de sonnette coupa net la phrase qu'elle allait commencer. Elle
tressaillit...</p>
<p>&mdash;C'est <i>lui</i>? demanda Terral froidement.</p>
-<p>Cachemire ne répondit point.</p>
+<p>Cachemire ne répondit point.</p>
<p>&mdash;Je ne voudrais pas le rencontrer, continua Terral dont la voix
tremblait.</p>
-<p>Sans répondre, Cachemire ouvrit une porte qui donnait sur l'escalier de
+<p>Sans répondre, Cachemire ouvrit une porte qui donnait sur l'escalier de
service par l'appartement de madame Labarbade.</p>
<p>&mdash;Tu reviendras? murmura Cachemire.</p>
@@ -8376,151 +8335,151 @@ simple.</p>
<p>Elle prit un air souriant pour recevoir M. de Navailles.</p>
-<p>Terral était déjà dans la rue.</p>
+<p>Terral était déjà dans la rue.</p>
-<p>Il s'arrêta un moment sous les fenêtres, il regarda ces rideaux de
-guipure, les rideaux de cette chambre où il s'était éveillé parfois
-avant Cachemire, où il la contemplait dormant.</p>
+<p>Il s'arrêta un moment sous les fenêtres, il regarda ces rideaux de
+guipure, les rideaux de cette chambre où il s'était éveillé parfois
+avant Cachemire, où il la contemplait dormant.</p>
-<p>Il se revoyait lui-même rayonnant, audacieux... Ce passé datait d'hier.
+<p>Il se revoyait lui-même rayonnant, audacieux... Ce passé datait d'hier.
Et maintenant!...</p>
-<p>Il fût demeuré là longtemps peut-être, mais il remarqua, à côté de lui,
-le cocher d'un coupé qui le considérait du haut de son siége. Ce coupé
-portait les chiffres RN entrelacés et surmontés d'une couronne de comte.
-Terral devina. Il s'éloigna, secouant cet attendrissement subit&mdash;et
-bête, pensait-il.</p>
+<p>Il fût demeuré là longtemps peut-être, mais il remarqua, à côté de lui,
+le cocher d'un coupé qui le considérait du haut de son siége. Ce coupé
+portait les chiffres RN entrelacés et surmontés d'une couronne de comte.
+Terral devina. Il s'éloigna, secouant cet attendrissement subit&mdash;et
+bête, pensait-il.</p>
-<p>Au coin de la rue, il aperçut, passant dans une voiture découverte avec
-une femme, un jeune homme qui le salua de la main&mdash;à l'espagnole,&mdash;et
+<p>Au coin de la rue, il aperçut, passant dans une voiture découverte avec
+une femme, un jeune homme qui le salua de la main&mdash;à l'espagnole,&mdash;et
lui jeta un:</p>
<p>&mdash;Bonjour, cher!</p>
-<p>C'était Adolphe, le petit Adolphe, qui se rendait au Bois.</p>
+<p>C'était Adolphe, le petit Adolphe, qui se rendait au Bois.</p>
-<p>Terral haussa les épaules et continua sa marche, ne songeant plus déjà à
-Cachemire, et se retrouvant en face de cette pensée qui l'obsédait
-maintenant, se dressait devant lui à toute heure et partout: la misère!</p>
+<p>Terral haussa les épaules et continua sa marche, ne songeant plus déjà à
+Cachemire, et se retrouvant en face de cette pensée qui l'obsédait
+maintenant, se dressait devant lui à toute heure et partout: la misère!</p>
-<p>M. le comte René de Navailles était le dernier héritier d'une famille
-illustre. L'histoire des Navailles est écrite en lettres d'or et de
+<p>M. le comte René de Navailles était le dernier héritier d'une famille
+illustre. L'histoire des Navailles est écrite en lettres d'or et de
sang, dans les annales de l'Auvergne. Gontran-Raoul-Hubert, comte de
Navailles, seigneur d'Yprevard, fut un des compagnons de plaisirs et de
-chasses à l'homme de ce l'Espinchal, dont Fléchier raconte l'histoire.
-Ce Navailles n'échappa que par hasard à la justice des Grands Jours, se
-réfugia à la cour de Savoie, obtint des lettres de grâce, et fit amende
-honorable devant le Parlement de Paris, un cierge de six livres à la
-main. Son fils, tué à Fontenoy, était le père de ce comte de Navailles
-qui mourut sur l'échafaud le 5 thermidor, laissant deux héritiers, l'un
-capitaine à l'armée de Condé, l'autre compagnon de voyage de
-Chateaubriand, en Amérique. L'aîné devait être fait pair de France au
-retour des Bourbons, et mourir d'apoplexie à la tribune. Le cadet,
-grand-père de René de Navailles, continua à voyager, fit le tour du
+chasses à l'homme de ce l'Espinchal, dont Fléchier raconte l'histoire.
+Ce Navailles n'échappa que par hasard à la justice des Grands Jours, se
+réfugia à la cour de Savoie, obtint des lettres de grâce, et fit amende
+honorable devant le Parlement de Paris, un cierge de six livres à la
+main. Son fils, tué à Fontenoy, était le père de ce comte de Navailles
+qui mourut sur l'échafaud le 5 thermidor, laissant deux héritiers, l'un
+capitaine à l'armée de Condé, l'autre compagnon de voyage de
+Chateaubriand, en Amérique. L'aîné devait être fait pair de France au
+retour des Bourbons, et mourir d'apoplexie à la tribune. Le cadet,
+grand-père de René de Navailles, continua à voyager, fit le tour du
monde avec Dumont d'Urville, se composa une superbe collection
-ethnologique, écrivit même plusieurs volumes de relations scientifiques,
-et vit son nom plusieurs fois cité parmi ceux des naturalistes qui
-pouvaient prétendre à une place méritée sur les banquettes de
-l'Institut. Il fut un causeur charmant, hôte assidu des soirées de
-l'Arsenal, fort apprécié de Nodier et de Cuvier, ces deux <i>aimables
-illustres</i>, l'érudit le plus charmant, et le savant le moins empesé de
-cette époque. Ce M. de Navailles versa même, dit-on, dans l'utopie.
+ethnologique, écrivit même plusieurs volumes de relations scientifiques,
+et vit son nom plusieurs fois cité parmi ceux des naturalistes qui
+pouvaient prétendre à une place méritée sur les banquettes de
+l'Institut. Il fut un causeur charmant, hôte assidu des soirées de
+l'Arsenal, fort apprécié de Nodier et de Cuvier, ces deux <i>aimables
+illustres</i>, l'érudit le plus charmant, et le savant le moins empesé de
+cette époque. Ce M. de Navailles versa même, dit-on, dans l'utopie.
Personne ne lui en fera un crime. Il plaida pour Saint-Simon, lui,
-vieillard, à l'heure où les jeunes gens seuls s'enrôlaient sous la
-bannière saint-simonienne. Vivement épris des choses de l'idée, ce
-petit-fils des terribles châtelains de Clermont apporta une somme
-considérable aux fondateurs du <i>Globe</i>, et jamais un inventeur ou un
-chercheur ne frappa vainement à sa porte.</p>
+vieillard, à l'heure où les jeunes gens seuls s'enrôlaient sous la
+bannière saint-simonienne. Vivement épris des choses de l'idée, ce
+petit-fils des terribles châtelains de Clermont apporta une somme
+considérable aux fondateurs du <i>Globe</i>, et jamais un inventeur ou un
+chercheur ne frappa vainement à sa porte.</p>
<p>Il mourut vieux, laissant un fils, Charles de Navailles, qui avait
-embrassé, malgré ses conseils, la carrière militaire.</p>
+embrassé, malgré ses conseils, la carrière militaire.</p>
-<p>Ce fut le père de René de Navailles.</p>
+<p>Ce fut le père de René de Navailles.</p>
-<p>Le nom de Charles de Navailles menaça un moment de devenir illustre, à
-côté des noms de ces généraux africains, les Lamoricière, les
-Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac; il s'était fort distingué à la
-retraite de Constantine, sous les ordres du général Clauzel.</p>
+<p>Le nom de Charles de Navailles menaça un moment de devenir illustre, à
+côté des noms de ces généraux africains, les Lamoricière, les
+Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac; il s'était fort distingué à la
+retraite de Constantine, sous les ordres du général Clauzel.</p>
<p>Mais une blessure assez grave mit le comte, jeune encore et pouvant
-espérer à tous les honneurs, hors du service militaire. Il eût pu, sous
-le dernier règne, aspirer à d'autres faveurs et l'on crut un moment
-qu'il occuperait un fauteuil à la pairie. Mais le comte était mal vu au
-château. Ancien garde du corps, on soupçonnait quelque peu son
-orléanisme de nouvelle date. Ces soupçons irritaient M. de Navailles
+espérer à tous les honneurs, hors du service militaire. Il eût pu, sous
+le dernier règne, aspirer à d'autres faveurs et l'on crut un moment
+qu'il occuperait un fauteuil à la pairie. Mais le comte était mal vu au
+château. Ancien garde du corps, on soupçonnait quelque peu son
+orléanisme de nouvelle date. Ces soupçons irritaient M. de Navailles
plus que de raison, il apprit qu'on s'occupait de lui chercher une
place; mais il refusa nettement, demeura en dehors de toute politique,
-se maria, devint veuf, vit passer la révolution de Février et le nouvel
+se maria, devint veuf, vit passer la révolution de Février et le nouvel
Empire sans acclamer ni protester, et mourut en 1855, laissant le
-souvenir d'une élégance suprême et toute française.</p>
+souvenir d'une élégance suprême et toute française.</p>
-<p>Le nom de Charles de Navailles avait été prononcé jadis à l'occasion de
-toutes les fêtes et de toutes les excentricités. Grand sportman, il
-avait battu les chevaux anglais, sur le terrain britannique, à une
-époque où les chevaux français occupaient un rang fort inférieur; grand
+<p>Le nom de Charles de Navailles avait été prononcé jadis à l'occasion de
+toutes les fêtes et de toutes les excentricités. Grand sportman, il
+avait battu les chevaux anglais, sur le terrain britannique, à une
+époque où les chevaux français occupaient un rang fort inférieur; grand
chasseur, il remportait le prix aux chasses du roi Charles X. On citait
de lui des traits dignes de Lauzun; on parlait de certaine causeuse qui
-valait bien la cheminée tournante de d'Argenson; ses duels étaient
-illustres et c'est lui qui était monté à l'assaut de Constantine, sans
-éteindre son cigare et sans ôter ses gants. Son dernier mot, en mourant,
-avait été celui-ci:</p>
-
-<p>&mdash;Du moins j'ai laissé intact le vieux blason et j'ai suivi la coutume
-des Navailles: point de fille! Mon héritier est un fils.</p>
-
-<p>Ce fils, dernier rejeton de la race, était cet aimable René, célèbre sur
-les champs de courses, illustre au Café-Anglais, le petit René, le René
-d'Anjou du journaliste Olivier Renaud. C'était pour lui assurer une
-centaine de mille livres de rente que ses aïeux avaient risqué leur tête
+valait bien la cheminée tournante de d'Argenson; ses duels étaient
+illustres et c'est lui qui était monté à l'assaut de Constantine, sans
+éteindre son cigare et sans ôter ses gants. Son dernier mot, en mourant,
+avait été celui-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Du moins j'ai laissé intact le vieux blason et j'ai suivi la coutume
+des Navailles: point de fille! Mon héritier est un fils.</p>
+
+<p>Ce fils, dernier rejeton de la race, était cet aimable René, célèbre sur
+les champs de courses, illustre au Café-Anglais, le petit René, le René
+d'Anjou du journaliste Olivier Renaud. C'était pour lui assurer une
+centaine de mille livres de rente que ses aïeux avaient risqué leur tête
contre la justice du roi et contre la justice du peuple. Le petit-fils
du pair de France s'habillait en jockey, toque rouge, veste jaune, et
courait les steeple-chase en tutoyant son groom. Il ne disait, ne
-savait, n'écoutait rien; il s'habillait, se déshabillait, se rhabillait,
-passait de l'écurie au boudoir et pensait à <i>Miss Amelia</i> en courtisant
-Cidalise. Il était partout, sans s'amuser nulle part. Il cherchait, Don
-Juan de l'émotion, une distraction, un tressaillement. Il était blasé
-sans le savoir. Il parlait peu et parlait trop. Il s'était habitué à
-bâiller élégamment. Il s'était composé un langage hybride, mélange
-d'anglais d'écurie et de français de coulisses. Il trouvait les pièces
+savait, n'écoutait rien; il s'habillait, se déshabillait, se rhabillait,
+passait de l'écurie au boudoir et pensait à <i>Miss Amelia</i> en courtisant
+Cidalise. Il était partout, sans s'amuser nulle part. Il cherchait, Don
+Juan de l'émotion, une distraction, un tressaillement. Il était blasé
+sans le savoir. Il parlait peu et parlait trop. Il s'était habitué à
+bâiller élégamment. Il s'était composé un langage hybride, mélange
+d'anglais d'écurie et de français de coulisses. Il trouvait les pièces
<i>idiotes</i> et la musique <i>infecte</i>. Il posait en axiome que madame
-Viardot est une <i>gêneuse</i> à côté de mademoiselle Thérésa. Quand il
-parlait de son aïeul, l'ami de Bougainville, il l'appelait <i>le vieux
-raseur</i>. Sa trivialité de langage contrastait avec sa tenue correcte. Il
-se départissait pourtant de cette attitude de soldat prussien. Ce <i>héros
-du grand Seize</i> avait, un matin, jeté une partie de la vaisselle du
-Café-Anglais sur le boulevard. Mais sa principale journée,&mdash;sa journée
-glorieuse,&mdash;c'était le premier dimanche d'une foire de Saint-Cloud où il
-avait dévasté une boutique de pain d'épices en refusant de rien payer.
-Le marchand avait pris M. le comte au collet et l'avait traîné devant le
-commissaire, entre deux rangées de huées. Quand il y songeait, deux ans
-après, René de Navailles en riait, disait-il, <i>comme une petite folle</i>.</p>
-
-<p>Tel était l'homme que Cachemire avait promis d'adorer.</p>
-
-<p>Il avait pourtant ses manies. Antonia l'appelait un <i>empêcheur de danser
+Viardot est une <i>gêneuse</i> à côté de mademoiselle Thérésa. Quand il
+parlait de son aïeul, l'ami de Bougainville, il l'appelait <i>le vieux
+raseur</i>. Sa trivialité de langage contrastait avec sa tenue correcte. Il
+se départissait pourtant de cette attitude de soldat prussien. Ce <i>héros
+du grand Seize</i> avait, un matin, jeté une partie de la vaisselle du
+Café-Anglais sur le boulevard. Mais sa principale journée,&mdash;sa journée
+glorieuse,&mdash;c'était le premier dimanche d'une foire de Saint-Cloud où il
+avait dévasté une boutique de pain d'épices en refusant de rien payer.
+Le marchand avait pris M. le comte au collet et l'avait traîné devant le
+commissaire, entre deux rangées de huées. Quand il y songeait, deux ans
+après, René de Navailles en riait, disait-il, <i>comme une petite folle</i>.</p>
+
+<p>Tel était l'homme que Cachemire avait promis d'adorer.</p>
+
+<p>Il avait pourtant ses manies. Antonia l'appelait un <i>empêcheur de danser
en rond</i>.</p>
-<p>&mdash;Ma chère enfant, dit-il un soir à Cachemire, est-ce qu'il n'y aurait
-pas moyen d'envoyer ton théâtre au diable? C'est ennuyeux, les jours de
-courses et les soirs de soupers. Encore si l'on te donnait des rôles!</p>
+<p>&mdash;Ma chère enfant, dit-il un soir à Cachemire, est-ce qu'il n'y aurait
+pas moyen d'envoyer ton théâtre au diable? C'est ennuyeux, les jours de
+courses et les soirs de soupers. Encore si l'on te donnait des rôles!</p>
-<p>&mdash;Le fait est, répondit-elle en faisant la moue, que c'est passablement
+<p>&mdash;Le fait est, répondit-elle en faisant la moue, que c'est passablement
ennuyeux. Quelle fatigue!</p>
-<p>&mdash;<i>Un rasoir</i>, répliqua M. le comte René de Navailles en allumant un
-londrès.</p>
+<p>&mdash;<i>Un rasoir</i>, répliqua M. le comte René de Navailles en allumant un
+londrès.</p>
-<p>&mdash;Et puis, continua Cachemire, ne m'ont-ils pas retiré le rôle de la Fée
-des Eaux, dans la pièce qu'ils montent. Une féerie, je vous demande!
+<p>&mdash;Et puis, continua Cachemire, ne m'ont-ils pas retiré le rôle de la Fée
+des Eaux, dans la pièce qu'ils montent. Une féerie, je vous demande!
Moi, j'ai maintenant un pauvre petit rondeau, rien de plus!... Et quel
-rôle, La Pluie! On va m'ennuyer avec ça, me <i>monter des scies</i>.
-«Mademoiselle Cachemire, dite la <i>pluie qui marche</i>. Elle est <i>amusante
-comme la pluie</i>, etc.» Un tas de bêtises! Tandis qu'il y avait un
+rôle, La Pluie! On va m'ennuyer avec ça, me <i>monter des scies</i>.
+«Mademoiselle Cachemire, dite la <i>pluie qui marche</i>. Elle est <i>amusante
+comme la pluie</i>, etc.» Un tas de bêtises! Tandis qu'il y avait un
<i>travesti</i> superbe. Ah! bien oui, le travesti. Bernique! c'est Flore
-Hardy qui a le travesti! Une grande fadasse comme ça... Ah! que je les
-lâcherais avec plaisir!</p>
+Hardy qui a le travesti! Une grande fadasse comme ça... Ah! que je les
+lâcherais avec plaisir!</p>
-<p>&mdash;Quand passe-t-elle, cette pièce?</p>
+<p>&mdash;Quand passe-t-elle, cette pièce?</p>
<p>&mdash;Lundi.</p>
@@ -8528,66 +8487,66 @@ lâcherais avec plaisir!</p>
<p>&mdash;Jeudi.</p>
-<p>&mdash;Lâche-les. Il fait beau. Nous irons à Trouville. J'ai un costume de
-bain à essayer. Rayé noir et jaune, avec des clochettes au bonnet. Le
-fou&mdash;baigneur. J'aurai un succès!</p>
+<p>&mdash;Lâche-les. Il fait beau. Nous irons à Trouville. J'ai un costume de
+bain à essayer. Rayé noir et jaune, avec des clochettes au bonnet. Le
+fou&mdash;baigneur. J'aurai un succès!</p>
-<p>&mdash;Tiens, fit Cachemire, j'irais bien à Trouville. Je ne connais pas la
+<p>&mdash;Tiens, fit Cachemire, j'irais bien à Trouville. Je ne connais pas la
mer.</p>
<p>&mdash;Allons donc?</p>
<p>&mdash;Parole!</p>
-<p>&mdash;Alors, c'est décidé... nous partons!... Au diable, ton régisseur!</p>
+<p>&mdash;Alors, c'est décidé... nous partons!... Au diable, ton régisseur!</p>
-<p>&mdash;Veux-tu faire une chose bien faite? dit Cachemire. Attendons à samedi.
-C'est la répétition générale. Je les laisse en plan au milieu de la
-pièce. Ah! quelle chance!</p>
+<p>&mdash;Veux-tu faire une chose bien faite? dit Cachemire. Attendons à samedi.
+C'est la répétition générale. Je les laisse en plan au milieu de la
+pièce. Ah! quelle chance!</p>
-<p>&mdash;Attendons, fit René de Navailles.</p>
+<p>&mdash;Attendons, fit René de Navailles.</p>
-<p>Le samedi, devant ce public des répétitions générales qui est, à peu de
-chose près, le public des premières représentations, auteurs, acteurs,
-journalistes, directeurs, amis des amis, mères d'actrices, coiffeurs et
-couturières, la toile se leva sur le premier acte de la féerie&mdash;une
-tentative de littérature <i>fantaisiste</i> qui ne devait pas réussir au
-Vaudeville. Les décors étaient posés, la scène remplie par les artistes.
-Quelques-uns n'avaient pas leur costume encore, et répétaient en habit
-de ville. On voyait le Génie des Eaux en paletot brun causer avec la
-nymphe des Fontaines vêtue de gaze. Les quatre ou cinq auteurs de la
-pièce, logés dans une avant-scène, faisaient leurs observations. Le
-directeur, à côté d'eux, se levait parfois furibond, jetait un conseil
-menaçant à un acteur, et tempêtait contre les machinistes. Messieurs de
-la censure écoutaient. A l'orchestre, les amis des auteurs commettaient
-des <i>mots</i> trempés de vinaigre. Vint l'entrée de mademoiselle Cachemire.</p>
+<p>Le samedi, devant ce public des répétitions générales qui est, à peu de
+chose près, le public des premières représentations, auteurs, acteurs,
+journalistes, directeurs, amis des amis, mères d'actrices, coiffeurs et
+couturières, la toile se leva sur le premier acte de la féerie&mdash;une
+tentative de littérature <i>fantaisiste</i> qui ne devait pas réussir au
+Vaudeville. Les décors étaient posés, la scène remplie par les artistes.
+Quelques-uns n'avaient pas leur costume encore, et répétaient en habit
+de ville. On voyait le Génie des Eaux en paletot brun causer avec la
+nymphe des Fontaines vêtue de gaze. Les quatre ou cinq auteurs de la
+pièce, logés dans une avant-scène, faisaient leurs observations. Le
+directeur, à côté d'eux, se levait parfois furibond, jetait un conseil
+menaçant à un acteur, et tempêtait contre les machinistes. Messieurs de
+la censure écoutaient. A l'orchestre, les amis des auteurs commettaient
+des <i>mots</i> trempés de vinaigre. Vint l'entrée de mademoiselle Cachemire.</p>
-<p>&mdash;«Que vois-je? dit alors Le Génie des Eaux, j'aperçois ma fidèle
-alliée, la Pluie!»</p>
+<p>&mdash;«Que vois-je? dit alors Le Génie des Eaux, j'aperçois ma fidèle
+alliée, la Pluie!»</p>
-<p>Le chef d'orchestre leva son archet et les musiciens jouèrent les
-premières mesures du rondeau de <i>la Pluie</i>.</p>
+<p>Le chef d'orchestre leva son archet et les musiciens jouèrent les
+premières mesures du rondeau de <i>la Pluie</i>.</p>
-<p>Mais la Pluie manqua son entrée.</p>
+<p>Mais la Pluie manqua son entrée.</p>
<p>Les acteurs se regardaient entre eux, regardaient la coulisse,
-interrogeaient l'avant-scène des auteurs.</p>
+interrogeaient l'avant-scène des auteurs.</p>
<p>&mdash;Eh bien! et mademoiselle Cachemire? disait le directeur...</p>
-<p>&mdash;Mademoiselle Cachemire! criait le régisseur.</p>
+<p>&mdash;Mademoiselle Cachemire! criait le régisseur.</p>
-<p>&mdash;La pluie est absente, murmurait Olivier Renaud à l'orchestre. Qu'on
-aille chercher saint Médard, il la fera venir.</p>
+<p>&mdash;La pluie est absente, murmurait Olivier Renaud à l'orchestre. Qu'on
+aille chercher saint Médard, il la fera venir.</p>
-<p>A quoi répondait Paul Duchemin:</p>
+<p>A quoi répondait Paul Duchemin:</p>
-<p>&mdash;La pièce a de la sécheresse.</p>
+<p>&mdash;La pièce a de la sécheresse.</p>
-<p>Il y avait tumulte sur la scène. Tout à coup, grande marque de
-satisfaction. C'était Cachemire. Elle faisait enfin son entrée. Jupe
+<p>Il y avait tumulte sur la scène. Tout à coup, grande marque de
+satisfaction. C'était Cachemire. Elle faisait enfin son entrée. Jupe
courte, corsage de soie verte, coiffure de brillants. Marcelin avait
-dessiné le costume. Elle s'avança sur le devant de la scène, sourit à
+dessiné le costume. Elle s'avança sur le devant de la scène, sourit à
quelques amis, et entama son rondeau:</p>
<div class="poem ital">
@@ -8595,8 +8554,8 @@ quelques amis, et entama son rondeau:</p>
<span class="i4">Je suis la pluie,<br /></span>
<span class="i4">Souvent j'ennuie<br /></span>
<span class="i0">Quand j'apparais, trempant les hori<i>zons</i><br /></span>
-<span class="i4">Et la bergère<br /></span>
-<span class="i4">Dans la chaumière<br /></span>
+<span class="i4">Et la bergère<br /></span>
+<span class="i4">Dans la chaumière<br /></span>
<span class="i0">Avec Colin rentre ses blancs mou<i>tons</i><br /></span>
</div>
<div class="stanza">
@@ -8607,421 +8566,421 @@ quelques amis, et entama son rondeau:</p>
<p>&mdash;<i>Grondant</i>, dit un des cinq auteurs. Il y a <i>grondant</i>. <i>Grommelant</i>
aurait un pied de plus. Le vers serait faux.</p>
-<p>&mdash;Il y a <i>grondant</i>, répéta le régisseur.</p>
+<p>&mdash;Il y a <i>grondant</i>, répéta le régisseur.</p>
-<p>&mdash;<i>Grondant</i>, <i>grommelant</i>. Qu'est-ce que ça fait? dit Cachemire en
-haussant ses épaules blanches de poudre de riz.</p>
+<p>&mdash;<i>Grondant</i>, <i>grommelant</i>. Qu'est-ce que ça fait? dit Cachemire en
+haussant ses épaules blanches de poudre de riz.</p>
-<p>Elle fit une moue dédaigneuse et poussa un soupir ennuyé en regardant
+<p>Elle fit une moue dédaigneuse et poussa un soupir ennuyé en regardant
les fauteuils d'orchestre.</p>
-<p>Le directeur parut ébahi, risqua une observation. Le régisseur s'était
-approché de Cachemire, lui mettant sous les yeux le manuscrit même des
+<p>Le directeur parut ébahi, risqua une observation. Le régisseur s'était
+approché de Cachemire, lui mettant sous les yeux le manuscrit même des
cinq auteurs.</p>
-<p>&mdash;Ah! au fait, dit-elle, ça m'est bien égal! D'ailleurs je ne le sais
+<p>&mdash;Ah! au fait, dit-elle, ça m'est bien égal! D'ailleurs je ne le sais
pas, mon rondeau!</p>
-<p>&mdash;Eh bien! on vous mettra à l'amende, répliqua le directeur du bord de
+<p>&mdash;Eh bien! on vous mettra à l'amende, répliqua le directeur du bord de
sa loge.</p>
-<p>Cachemire ne répliqua point, se retourna et passa dans les coulisses.
-Les acteurs en scène se regardaient. Olivier Renaud riait dans sa
-stalle. Le régisseur bondit, partit comme une flèche, et une fois dans
+<p>Cachemire ne répliqua point, se retourna et passa dans les coulisses.
+Les acteurs en scène se regardaient. Olivier Renaud riait dans sa
+stalle. Le régisseur bondit, partit comme une flèche, et une fois dans
la coulisse:</p>
-<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il à Cachemire qui se tenait au milieu d'un groupe
-d'artistes et de figurantes, il s'agit de répéter sérieusement ou de ne
-pas répéter du tout. Vous moquez-vous de nous, par hasard?</p>
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il à Cachemire qui se tenait au milieu d'un groupe
+d'artistes et de figurantes, il s'agit de répéter sérieusement ou de ne
+pas répéter du tout. Vous moquez-vous de nous, par hasard?</p>
-<p>&mdash;Pas le moins du monde, dit Cachemire. Mais je me moque du rôle. C'est
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, dit Cachemire. Mais je me moque du rôle. C'est
une <i>panne</i>. C'est absurde. Me faire chanter l'air de <i>Margot</i>, un air
-vieux comme les rues. Je n'en veux pas, je refuse le rôle.</p>
+vieux comme les rues. Je n'en veux pas, je refuse le rôle.</p>
-<p>&mdash;Où allez-vous?</p>
+<p>&mdash;Où allez-vous?</p>
-<p>&mdash;Je vais me déshabiller!</p>
+<p>&mdash;Je vais me déshabiller!</p>
-<p>Le lendemain, l'engagement était rompu, Cachemire était assignée par
-son directeur, et partait pour Trouville avec M. René de Navailles.</p>
+<p>Le lendemain, l'engagement était rompu, Cachemire était assignée par
+son directeur, et partait pour Trouville avec M. René de Navailles.</p>
<p>Elle ne connaissait point la mer. Quand on la lui montra, elle la trouva
ridicule. Tout le monde ne comprend pas cette voix qui parle si haut de
l'infini.</p>
-<p>Les journées d'ailleurs n'étaient que d'amples mascarades. La vie des
-bains de mer pour les femmes c'est le mouvement perpétuel, c'est la
-fièvre, pour les maris c'est un peu l'ankylose. Madame va, vient,
-s'habille, babille, ôte une robe, en remet deux, change de costume comme
-les princesses de féeries, multiplie les rubans, décuple les glands, les
+<p>Les journées d'ailleurs n'étaient que d'amples mascarades. La vie des
+bains de mer pour les femmes c'est le mouvement perpétuel, c'est la
+fièvre, pour les maris c'est un peu l'ankylose. Madame va, vient,
+s'habille, babille, ôte une robe, en remet deux, change de costume comme
+les princesses de féeries, multiplie les rubans, décuple les glands, les
pompons, centuple, accumule les cocardes. C'est une consommation
-frénétique de toquets, de tuniques, de chignons, de jupes courtes, de
+frénétique de toquets, de tuniques, de chignons, de jupes courtes, de
cannes longues, de bottines jaunes, de cheveux rouges. C'est une course
-éternelle de la plage au salon, du salon au théâtre, de la vase noirâtre
+éternelle de la plage au salon, du salon au théâtre, de la vase noirâtre
au parquet luisant, des crabes aux rinceaux, de la lame au piano. Quelle
-fatigue! Quelle intensité de vie dans ces corps féminins pour supporter
-une telle gymnastique! Cependant, monsieur se promène, s'assied, bâille,
-regarde, joue. Les paysages qu'il contemple sont peu récréatifs: quelque
-salle de Casino, une règle de jeu de l'écarté collée au mur, l'affiche
-des règlements du cercle. Dans un coin de méchantes croûtes, des
-tableaux à vendre. Çà et là, des bougies à abat-jour vert pour le soir.
-Il va au café. Les stores baissés cachent la vue de la mer immense. On
-se croirait rue du Sentier. Des boks de bière, des journaux qui
-traînent, des mouches qui volent. Un bruit de billes de billards. C'est
-l'ennui. Le salon de lecture n'est pas plus gai. Des journaux déchirés,
-des revues non coupées. Il faut marcher doucement pour n'éveiller pas
+fatigue! Quelle intensité de vie dans ces corps féminins pour supporter
+une telle gymnastique! Cependant, monsieur se promène, s'assied, bâille,
+regarde, joue. Les paysages qu'il contemple sont peu récréatifs: quelque
+salle de Casino, une règle de jeu de l'écarté collée au mur, l'affiche
+des règlements du cercle. Dans un coin de méchantes croûtes, des
+tableaux à vendre. Çà et là, des bougies à abat-jour vert pour le soir.
+Il va au café. Les stores baissés cachent la vue de la mer immense. On
+se croirait rue du Sentier. Des boks de bière, des journaux qui
+traînent, des mouches qui volent. Un bruit de billes de billards. C'est
+l'ennui. Le salon de lecture n'est pas plus gai. Des journaux déchirés,
+des revues non coupées. Il faut marcher doucement pour n'éveiller pas
les gens qui dorment. Et le soir, pour se distraire, quelque concert,
-quelque bal. C'est la Vie des Eaux. Et pas un, peut-être, pas une n'a
-respiré à quelque pas de là le sain parfum de cette terre normande,
+quelque bal. C'est la Vie des Eaux. Et pas un, peut-être, pas une n'a
+respiré à quelque pas de là le sain parfum de cette terre normande,
noire et profonde, l'air qui passait sur ces haies ombreuses et grasses,
-sur ces terrains verts, où paissaient les moutons forts et gourmands.</p>
+sur ces terrains verts, où paissaient les moutons forts et gourmands.</p>
-<p>Cachemire s'amusa un moment à faire mouiller par la vague mourant sur le
-sable, le bout de ses bottines, à regarder les crabes courir obliquement
-sur la grève, à lorgner les baigneurs dont les silhouettes grêles se
-dessinaient près des cabines. Elle faisait deux ou trois toilettes par
+<p>Cachemire s'amusa un moment à faire mouiller par la vague mourant sur le
+sable, le bout de ses bottines, à regarder les crabes courir obliquement
+sur la grève, à lorgner les baigneurs dont les silhouettes grêles se
+dessinaient près des cabines. Elle faisait deux ou trois toilettes par
jour. Elle restait sur une chaise, au milieu de ce fourmillement de
jupes et de corsages rouges, bleus, blancs, fouillis de couleurs,
-élégance de bal masqué, et caquetait avec M. René de Navailles qui ne
-tournait point la tête de peur de déranger un seul de ses cheveux. La
-plage l'intéressa un jour, deux jours. La fashion a su faire, du bord de
-l'Océan, un musée de gravures de mode. Elle les feuilletait, une à une,
+élégance de bal masqué, et caquetait avec M. René de Navailles qui ne
+tournait point la tête de peur de déranger un seul de ses cheveux. La
+plage l'intéressa un jour, deux jours. La fashion a su faire, du bord de
+l'Océan, un musée de gravures de mode. Elle les feuilletait, une à une,
puis s'ennuyait. Le soir, elle allait au concert, s'ennuyait encore, ou
-bien elle prenait une voiture, et, en compagnie de René, courant la
-vallée d'Auge, avec les chemins herbus et les vertes allées, les
+bien elle prenait une voiture, et, en compagnie de René, courant la
+vallée d'Auge, avec les chemins herbus et les vertes allées, les
horizons vastes, les pommiers, les moissons hautes, les maisons
-couvertes d'ardoises, enfoncées dans les vergers, elle s'ennuyait
-toujours. La côte de Grâce et son panorama infini, ensoleillé, plein
+couvertes d'ardoises, enfoncées dans les vergers, elle s'ennuyait
+toujours. La côte de Grâce et son panorama infini, ensoleillé, plein
d'eau, plein de ciel, plein d'espace, la fatiguait. Elle remarquait,
-d'ailleurs, ou du moins René de Navailles remarquait pour elle, que sur
-la plage, au concert, au Casino, on l'évitait. Le <i>Cant</i> bourgeois
-semblait établir autour d'elle une façon de barrière. Ils quittèrent
-Trouville, revinrent à Paris, et, presque sans s'y arrêter, prirent
+d'ailleurs, ou du moins René de Navailles remarquait pour elle, que sur
+la plage, au concert, au Casino, on l'évitait. Le <i>Cant</i> bourgeois
+semblait établir autour d'elle une façon de barrière. Ils quittèrent
+Trouville, revinrent à Paris, et, presque sans s'y arrêter, prirent
gaiement la route de Bade.</p>
<p>Bade! Le paradis des fous!</p>
<p>Pendant ce temps, madame Labarbade transformait doucement son genre de
-vie. Elle était allée, un matin, chez un photographe. L'envie de son
-portrait la démangeait. Le photographe,&mdash;<i>Photographie de l'Étoile, au
-rabais, boulevard Sébastopol</i>,&mdash;était un loustic, fruit sec de l'atelier
-de Bouguereau, qui eut, avec maman Anaïs, le petit mot pour rire.</p>
+vie. Elle était allée, un matin, chez un photographe. L'envie de son
+portrait la démangeait. Le photographe,&mdash;<i>Photographie de l'Étoile, au
+rabais, boulevard Sébastopol</i>,&mdash;était un loustic, fruit sec de l'atelier
+de Bouguereau, qui eut, avec maman Anaïs, le petit mot pour rire.</p>
-<p>&mdash;A la bonne heure, disait madame Labarbade, voilà ce que j'appelle un
+<p>&mdash;A la bonne heure, disait madame Labarbade, voilà ce que j'appelle un
photographe charmant! Je vous enverrai des pratiques.</p>
-<p>&mdash;Inutile, répondait l'autre. Vous me rendriez beaucoup plus heureux en
-venant plus souvent vous-même.</p>
+<p>&mdash;Inutile, répondait l'autre. Vous me rendriez beaucoup plus heureux en
+venant plus souvent vous-même.</p>
-<p>&mdash;Voyez-vous ça... Lovelace!...</p>
+<p>&mdash;Voyez-vous ça... Lovelace!...</p>
-<p>&mdash;Eh! eh! Lovelace a croqué des pommes moins appétissantes que vous!</p>
+<p>&mdash;Eh! eh! Lovelace a croqué des pommes moins appétissantes que vous!</p>
-<p>Madame Labarbade était enchantée. Elle aspirait cet encens avec un
+<p>Madame Labarbade était enchantée. Elle aspirait cet encens avec un
sourire olympien.</p>
-<p>Quand elle s'éloigna, elle lança au photographe une &oelig;illade qu'il ne
+<p>Quand elle s'éloigna, elle lança au photographe une &oelig;illade qu'il ne
dut pas oublier.</p>
-<p>Il s'appelait Firmin Monséchard.</p>
+<p>Il s'appelait Firmin Monséchard.</p>
<p>&mdash;Firmin! Quel joli nom! se disait madame Labarbade. Firmin!</p>
-<p>Elle le gardait dans sa bouche, comme un bonbon fondant. Ce Monséchard,
+<p>Elle le gardait dans sa bouche, comme un bonbon fondant. Ce Monséchard,
avec ses vingt-huit ans, ses cheveux longs et gras, son <i>bagout</i> de
-rapin l'avait bouleversée. Elle songeait à l'épouser. Mais elle se
-ravisa en pensant aux lendemains du mariage. N'importe. Maman Anaïs
-était sur une pente glissante, et Firmin Monséchard ne lui sortait pas
-du cerveau. «Lovelace en a croqué de moins appétissantes!» Tout le jour,
-cette phrase se modulait à son oreille ou sautillait devant ses yeux. Il
-fallut retourner à la photographie pour voir l'<i>épreuve dans le baquet</i>,
-et l'épreuve séchant dans l'atelier, et le portrait collé sur le carton.
-Madame Labarbade n'était pas assez stoïque pour résister à tant
+rapin l'avait bouleversée. Elle songeait à l'épouser. Mais elle se
+ravisa en pensant aux lendemains du mariage. N'importe. Maman Anaïs
+était sur une pente glissante, et Firmin Monséchard ne lui sortait pas
+du cerveau. «Lovelace en a croqué de moins appétissantes!» Tout le jour,
+cette phrase se modulait à son oreille ou sautillait devant ses yeux. Il
+fallut retourner à la photographie pour voir l'<i>épreuve dans le baquet</i>,
+et l'épreuve séchant dans l'atelier, et le portrait collé sur le carton.
+Madame Labarbade n'était pas assez stoïque pour résister à tant
d'assauts. Puis la chair est faible. Et c'est ainsi que pendant que
-Cachemire tentait à Bade la fortune, accompagnée de René de Navailles,
-maman Anaïs cédait aux sollicitations d'un photographe, et commanditait
-de deux mille francs ce fond de portraitiste,&mdash;car Firmin Monséchard
-était bien insinuant et le commerce de la photographie va si mal!</p>
-
-<p>A Bade, Cachemire avait trouvé le pays de son rêve. Une ville petite,
-proprette et gaie, où le plaisir est roi, la fantaisie souveraine,
-l'imprévu demi-dieu. Le bruit de l'or, le tapis vert, la promenade sous
-les sapins, les courses dans la forêt avec des voitures jaunes et des
-cochers en veste rose, le défilé devant la Conversation, la musique
-autrichienne, les verroteries, les sculptures, les curiosités de la
-Forêt-Noire, une foire de Saint-Cloud perpétuelle, mais plus élégante,
-plus surprenante et plus folle. Le soir, le théâtre, la musique, Paris,
-Paris partout, le Paris du bruit, des fêtes et du plaisir. Elle saluait
-cent figures de connaissance en une heure. Elle était au diable, libre,
-et pourtant elle n'avait pas quitté la rue Taitbout. Olivier Renaud
-était là, Antonia était là, le petit Barberino était là, M. Gontran de
-Rives était là.</p>
-
-<p>Elle lui avait même parlé.</p>
+Cachemire tentait à Bade la fortune, accompagnée de René de Navailles,
+maman Anaïs cédait aux sollicitations d'un photographe, et commanditait
+de deux mille francs ce fond de portraitiste,&mdash;car Firmin Monséchard
+était bien insinuant et le commerce de la photographie va si mal!</p>
+
+<p>A Bade, Cachemire avait trouvé le pays de son rêve. Une ville petite,
+proprette et gaie, où le plaisir est roi, la fantaisie souveraine,
+l'imprévu demi-dieu. Le bruit de l'or, le tapis vert, la promenade sous
+les sapins, les courses dans la forêt avec des voitures jaunes et des
+cochers en veste rose, le défilé devant la Conversation, la musique
+autrichienne, les verroteries, les sculptures, les curiosités de la
+Forêt-Noire, une foire de Saint-Cloud perpétuelle, mais plus élégante,
+plus surprenante et plus folle. Le soir, le théâtre, la musique, Paris,
+Paris partout, le Paris du bruit, des fêtes et du plaisir. Elle saluait
+cent figures de connaissance en une heure. Elle était au diable, libre,
+et pourtant elle n'avait pas quitté la rue Taitbout. Olivier Renaud
+était là, Antonia était là, le petit Barberino était là, M. Gontran de
+Rives était là.</p>
+
+<p>Elle lui avait même parlé.</p>
<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que vous devenez?</p>
-<p>&mdash;Moi? Je me range, que voulez-vous! Vous croyez que je suis à Bade pour
+<p>&mdash;Moi? Je me range, que voulez-vous! Vous croyez que je suis à Bade pour
jouer, je parie? Non. Tout simplement pour prendre des bains de
-bourgeons de sapin. <i>Hôtel à la Cour de Darmstadt.</i> C'est bête comme
-tout. Mais c'est comme ça. Et croyez-vous, ma chère amie, que
-l'hydrotérapie me réussit mieux que le souper. C'est un fait.</p>
+bourgeons de sapin. <i>Hôtel à la Cour de Darmstadt.</i> C'est bête comme
+tout. Mais c'est comme ça. Et croyez-vous, ma chère amie, que
+l'hydrotérapie me réussit mieux que le souper. C'est un fait.</p>
<p>&mdash;Mais vous devenez lugubre, alors!</p>
-<p>&mdash;Pas tant que ça. Je songe à me marier, voilà tout. Les petits marmots!
+<p>&mdash;Pas tant que ça. Je songe à me marier, voilà tout. Les petits marmots!
Ah! les marmots! Je souhaite que vous en trouviez un, un jour, sous un
chou. Vous verrez. Adieu. Et bonne chance!</p>
<p>&mdash;Il est niais, ce de Rives, avait-elle dit.</p>
-<p>&mdash;Un poseur, avait ajouté M. de Navailles.</p>
+<p>&mdash;Un poseur, avait ajouté M. de Navailles.</p>
-<p>Deux pas plus loin, ils rencontrèrent Olivier Renaud, riant beaucoup.</p>
+<p>Deux pas plus loin, ils rencontrèrent Olivier Renaud, riant beaucoup.</p>
-<p>&mdash;Vous êtes gai, fit Cachemire.</p>
+<p>&mdash;Vous êtes gai, fit Cachemire.</p>
<p>&mdash;Je crois bien. Je n'ai pas ri comme cela depuis le soir de votre
-répétition, vous savez. Figurez-vous, j'avais fait le chemin de
-Strasbourg à Paris avec un charmant compagnon, très-spirituel et
-très-gai, qui revenait de Suisse. Il était enchanté de Bâle, des wagons
-helvètes et parlait avec reconnaissance de Zurich et de son lac. Nous
-avions causé de choses et d'autres; il avait bien voulu m'avouer qu'il
-voyageait pour son plaisir, et je lui avais répliqué que je m'étais mis
-en route pour mes affaires. Il voulait voir le Rhin, je voulais étudier
-un coin de l'Allemagne. Il était bien convenu que nous ferions le voyage
-ensemble. J'avais un moment quitté mon compagnon, à l'arrivée, et je
-m'étais mis tout seul en route vers la Maison de Conversation. Mais la
-première figure que je devais rencontrer en y entrant, c'était la
+répétition, vous savez. Figurez-vous, j'avais fait le chemin de
+Strasbourg à Paris avec un charmant compagnon, très-spirituel et
+très-gai, qui revenait de Suisse. Il était enchanté de Bâle, des wagons
+helvètes et parlait avec reconnaissance de Zurich et de son lac. Nous
+avions causé de choses et d'autres; il avait bien voulu m'avouer qu'il
+voyageait pour son plaisir, et je lui avais répliqué que je m'étais mis
+en route pour mes affaires. Il voulait voir le Rhin, je voulais étudier
+un coin de l'Allemagne. Il était bien convenu que nous ferions le voyage
+ensemble. J'avais un moment quitté mon compagnon, à l'arrivée, et je
+m'étais mis tout seul en route vers la Maison de Conversation. Mais la
+première figure que je devais rencontrer en y entrant, c'était la
sienne. Il regardait le tapis vert et jouait. Le premier jour, il perdit
une somme assez ronde, le second jour, il perdit une somme plus forte,
-le troisième jour il était complétement dépouillé.&mdash;«Bah! se dit-il, il
-me reste ma chaîne de montre.» Le voilà parti chez un orfèvre de <ins title='original: de'>la</ins>
-Léopold-Strasse; il engagea sa montre pour une dizaine de frédérics
-d'or, et revint triomphant. «De cette façon, je pourrai regagner Paris
-dès ce soir et j'en serai quitte pour quelques louis! Quant à la Maison
-de Conversation, du diable si j'y reviens!» Dix minutes après, il avait
-perdu les frédérics d'or de sa chaîne de montre. «Eh bien! fit-il,
-n'ai-je point mes boutons de manchettes?» En effet. Les boutons de
-manchettes engagés, il réfléchit qu'une pièce d'or peut refaire une
+le troisième jour il était complétement dépouillé.&mdash;«Bah! se dit-il, il
+me reste ma chaîne de montre.» Le voilà parti chez un orfèvre de <ins title='original: de'>la</ins>
+Léopold-Strasse; il engagea sa montre pour une dizaine de frédérics
+d'or, et revint triomphant. «De cette façon, je pourrai regagner Paris
+dès ce soir et j'en serai quitte pour quelques louis! Quant à la Maison
+de Conversation, du diable si j'y reviens!» Dix minutes après, il avait
+perdu les frédérics d'or de sa chaîne de montre. «Eh bien! fit-il,
+n'ai-je point mes boutons de manchettes?» En effet. Les boutons de
+manchettes engagés, il réfléchit qu'une pièce d'or peut refaire une
fortune en un quart-d'heure. Il joua les boutons de manchette. On trouve
-toujours à emprunter. Il emprunta; pendant ce temps, l'argent demandé à
+toujours à emprunter. Il emprunta; pendant ce temps, l'argent demandé à
Paris arrivait. L'argent venu, il le joua encore. Un ami, qui le
-rencontra et qui partait pour la France le soir même, le jeta dans le
+rencontra et qui partait pour la France le soir même, le jeta dans le
wagon et le ramena de force chez lui. Bref, mon compagnon revint au
-boulevard, sans avoir vu le Rhin, maussade, ennuyé, Bade lui ayant fait
-oublier la Suisse, ses beautés et ses surprises... Et celui-là voyageait
+boulevard, sans avoir vu le Rhin, maussade, ennuyé, Bade lui ayant fait
+oublier la Suisse, ses beautés et ses surprises... Et celui-là voyageait
pour son plaisir!</p>
<p>&mdash;Tiens, dit Olivier Renaud, vous ne riez pas. Je parie que vous avez
perdu?</p>
-<p>&mdash;Des sommes folles, dit Cachemire. Mais c'est amusant. Ce râteau, gai
+<p>&mdash;Des sommes folles, dit Cachemire. Mais c'est amusant. Ce râteau, gai
comme tout!</p>
-<p>&mdash;D'autant plus que la veine reviendra, fit René de Navailles. J'ai un
-<i>fétiche</i>.</p>
+<p>&mdash;D'autant plus que la veine reviendra, fit René de Navailles. J'ai un
+<i>fétiche</i>.</p>
<p>&mdash;Lequel?</p>
-<p>&mdash;Un décime avec une croix.</p>
+<p>&mdash;Un décime avec une croix.</p>
<p>&mdash;Excellent! dit Olivier Renaud.</p>
-<p>&mdash;Et moi, fit Cachemire, un morceau de corde de pendu. Un imbécile qui
-s'est <i>éteint</i> d'amour pour Olympe Gérard.</p>
+<p>&mdash;Et moi, fit Cachemire, un morceau de corde de pendu. Un imbécile qui
+s'est <i>éteint</i> d'amour pour Olympe Gérard.</p>
<p>&mdash;Parfait, dit encore Olivier. Venez-vous voir la Trinkhalle? C'est
-encore un autre fétiche.</p>
+encore un autre fétiche.</p>
-<p>&mdash;C'est ça, dit Cachemire, et vous nous raconterez les histoires peintes
-là-dessus.</p>
+<p>&mdash;C'est ça, dit Cachemire, et vous nous raconterez les histoires peintes
+là-dessus.</p>
<p>&mdash;De jolies peintures, fit Olivier. Le G&oelig;tzenberger qui en a
-accouché, était un fameux drôle. Pas plus de couleur que sur la main.
-Tenez, voici l'histoire de l'<i>Image de Keller</i>, et du château de
+accouché, était un fameux drôle. Pas plus de couleur que sur la main.
+Tenez, voici l'histoire de l'<i>Image de Keller</i>, et du château de
Neuwindeck. Connaissez-vous? Non. Voici:</p>
-<p>«Un chevalier de Thuringe, passant un soir près de Lauf, s'arrête au
-château de Neuwindeck pour y passer la nuit. A travers les herbes qui
-envahissent la porte d'entrée, il se fraye un passage jusqu'à la salle
+<p>«Un chevalier de Thuringe, passant un soir près de Lauf, s'arrête au
+château de Neuwindeck pour y passer la nuit. A travers les herbes qui
+envahissent la porte d'entrée, il se fraye un passage jusqu'à la salle
des chevaliers. Sur son chemin, personne. L'abandon, l'ombre, le
-silence. Mais dans la grande salle, il aperçoit une jeune fille vêtue de
-blanc, assise, et l'&oelig;il fixé sur les dalles. Ça vous amuse?</p>
+silence. Mais dans la grande salle, il aperçoit une jeune fille vêtue de
+blanc, assise, et l'&oelig;il fixé sur les dalles. Ça vous amuse?</p>
<p>&mdash;Oui... si vous voulez.</p>
-<p>«Le chevalier fit quelque bruit. Elle se lève, le salue, et ses grands
-yeux bleus brillant dans un visage pâle, semblent interroger l'étranger.</p>
+<p>«Le chevalier fit quelque bruit. Elle se lève, le salue, et ses grands
+yeux bleus brillant dans un visage pâle, semblent interroger l'étranger.</p>
-<p>«&mdash;C'est l'hospitalité que je demande, damoiselle,&mdash;je dis
+<p>«&mdash;C'est l'hospitalité que je demande, damoiselle,&mdash;je dis
<i>damoiselle</i>,&mdash;et le pain et le sel qu'on offre aux errants.</p>
-<p>«La jeune fille s'inclina, apporta une coupe et du vin, de la venaison,
+<p>«La jeune fille s'inclina, apporta une coupe et du vin, de la venaison,
et des fruits. Point de pain ni de sel.</p>
-<p>«&mdash;Ce château est le vôtre? dit le chevalier.</p>
+<p>«&mdash;Ce château est le vôtre? dit le chevalier.</p>
-<p>«Elle inclina la tête et demeura silencieuse.</p>
+<p>«Elle inclina la tête et demeura silencieuse.</p>
-<p>&mdash;Pas bavarde! fit René de Navailles.</p>
+<p>&mdash;Pas bavarde! fit René de Navailles.</p>
<p>&mdash;Vous allez voir.</p>
-<p>«&mdash;Le seigneur de ce logis est-il donc absent? continua le jeune homme.</p>
+<p>«&mdash;Le seigneur de ce logis est-il donc absent? continua le jeune homme.</p>
-<p>«Elle étendit la main vers les portraits de la muraille, et répondit
+<p>«Elle étendit la main vers les portraits de la muraille, et répondit
lentement:</p>
-<p>«&mdash;Je suis la dernière du nom!</p>
+<p>«&mdash;Je suis la dernière du nom!</p>
-<p>&mdash;Ah! très-joli! fit le dernier des Navailles.</p>
+<p>&mdash;Ah! très-joli! fit le dernier des Navailles.</p>
-<p>«La légende, continua Renaud, dit naïvement que, tout en causant, le
-chevalier «était souvent revenu à la bouteille,» et la très-sceptique
-brochure qu'on vous vendra à Bade pour quelques kreutzers ajoute: «<i>Il
-n'est donc pas surprenant qu'il se sentît le c&oelig;ur épris.</i>» Bref, le
-chevalier proposa à la jeune fille de l'épouser.</p>
+<p>«La légende, continua Renaud, dit naïvement que, tout en causant, le
+chevalier «était souvent revenu à la bouteille,» et la très-sceptique
+brochure qu'on vous vendra à Bade pour quelques kreutzers ajoute: «<i>Il
+n'est donc pas surprenant qu'il se sentît le c&oelig;ur épris.</i>» Bref, le
+chevalier proposa à la jeune fille de l'épouser.</p>
-<p>»&mdash;En vérité! s'écria-t-elle.</p>
+<p>»&mdash;En vérité! s'écria-t-elle.</p>
-<p>»Et sa pâleur sembla soudain se colorer, elle se leva, prit deux anneaux
+<p>»Et sa pâleur sembla soudain se colorer, elle se leva, prit deux anneaux
dans un reliquaire, et sur ses blonds cheveux posant une couronne de
romarin:</p>
-<p>»&mdash;Venez, dit-elle au chevalier.</p>
+<p>»&mdash;Venez, dit-elle au chevalier.</p>
-<p>»Elle marchait. Il la suivit. A l'entrée de la chapelle, deux
+<p>»Elle marchait. Il la suivit. A l'entrée de la chapelle, deux
chevaliers, couverts de leurs armures, se tenaient roides et comme
-pétrifiés. A la vue de la jeune fille, ils quittèrent leur attitude, et
-le chevalier les vit marcher à ses côtés. Des cierges brûlaient dans la
-chapelle, éclairant les visages de marbre des morts couchés sur leurs
-tombes. Au milieu de la chapelle, la statue de bronze d'un évêque revêtu
-de ses ornements pontificaux, s'élevait, les mains jointes. La jeune
-fille toucha du doigt l'évêque de bronze, et la statue se dirigea
-lourdement vers l'autel. Alors, les lèvres d'airain s'agitèrent,
+pétrifiés. A la vue de la jeune fille, ils quittèrent leur attitude, et
+le chevalier les vit marcher à ses côtés. Des cierges brûlaient dans la
+chapelle, éclairant les visages de marbre des morts couchés sur leurs
+tombes. Au milieu de la chapelle, la statue de bronze d'un évêque revêtu
+de ses ornements pontificaux, s'élevait, les mains jointes. La jeune
+fille toucha du doigt l'évêque de bronze, et la statue se dirigea
+lourdement vers l'autel. Alors, les lèvres d'airain s'agitèrent,
l'&oelig;il sombre s'illumina, et de cette poitrine de bronze, la voix de
-l'évêque fantôme sortit, et cette voix disait:</p>
+l'évêque fantôme sortit, et cette voix disait:</p>
-<p>»&mdash;Kurd de Stein, prenez-vous pour femme, Bertha de Windeck, fille du
+<p>»&mdash;Kurd de Stein, prenez-vous pour femme, Bertha de Windeck, fille du
comte de Windeck?</p>
-<p>&mdash;C'est gai comme tout, ce que vous nous racontez-là, dit René.</p>
+<p>&mdash;C'est gai comme tout, ce que vous nous racontez-là, dit René.</p>
<p>&mdash;Vous l'avez voulu: fit Olivier.</p>
-<p>»Ici les légendes, qui s'accordent à peindre la terreur du chevalier,
-diffèrent sur le dénouement. Les unes veulent que, soudain, le coq ait
-chanté, et dissipé de sa voix claire ce tourbillon de fantômes, et que
-le chevalier se soit retrouvé évanoui, «dans les hautes herbes de la
-cour, auprès de son cheval fidèle.» Les autres, plus sévères, font
-engloutir par la terre entr'ouverte, Kurd de Stein qui répondit: «Oui,»
-à la question de l'évêque de bronze. Ce dernier et terrible dénouement
-se retrouve, absolument semblable, dans une légende espagnole qui fait
-épouser à don Juan, une morte fiancée, et le foudroie au moment où il
-passe son anneau aux doigts glacés de la jeune fille. Il est assez
+<p>»Ici les légendes, qui s'accordent à peindre la terreur du chevalier,
+diffèrent sur le dénouement. Les unes veulent que, soudain, le coq ait
+chanté, et dissipé de sa voix claire ce tourbillon de fantômes, et que
+le chevalier se soit retrouvé évanoui, «dans les hautes herbes de la
+cour, auprès de son cheval fidèle.» Les autres, plus sévères, font
+engloutir par la terre entr'ouverte, Kurd de Stein qui répondit: «Oui,»
+à la question de l'évêque de bronze. Ce dernier et terrible dénouement
+se retrouve, absolument semblable, dans une légende espagnole qui fait
+épouser à don Juan, une morte fiancée, et le foudroie au moment où il
+passe son anneau aux doigts glacés de la jeune fille. Il est assez
curieux que cette lumineuse Espagne emprunte ainsi ses brumeuses
-terreurs aux légendes du Rhin.</p>
+terreurs aux légendes du Rhin.</p>
-<p>&mdash;Ça m'est égal, la lumineuse Espagne! dit René.</p>
+<p>&mdash;Ça m'est égal, la lumineuse Espagne! dit René.</p>
-<p>&mdash;Eh! bien, moi non, fit Cachemire. Je voudrais voir ça, l'Espagne!</p>
+<p>&mdash;Eh! bien, moi non, fit Cachemire. Je voudrais voir ça, l'Espagne!</p>
-<p>&mdash;Toujours est-il, conclut Olivier Renaud, que je viens de vous réciter
-l'article que j'envoie ce soir à mon journal. C'est de la primeur. Du
-Renaud inédit. Au revoir!</p>
+<p>&mdash;Toujours est-il, conclut Olivier Renaud, que je viens de vous réciter
+l'article que j'envoie ce soir à mon journal. C'est de la primeur. Du
+Renaud inédit. Au revoir!</p>
<p>Le soir, Cachemire gagna dix ou douze mille francs.</p>
-<p>Cachemire jouait ainsi, perdait, rejouait, regagnait, enfiévrée, le sang
-à la tête, heureuse, se montrant à la Lichtenthal, au théâtre, au
-Vieux-Château, avec des mises éclatantes, des bijoux superbes, un peu
-maquillée déjà, toujours séduisante. Que de jaloux et de jalouses! Elle
-se moquait bien du théâtre. Cette ville de Bade, quelle scène où elle
-s'étalait, se montrait, se sentait admirée et applaudie. Elle en venait
-à aimer ce René de Navailles, comme un moment elle avait aimé M. de
-Bruand, pour tous ces triomphes! Elle était la reine de ces allées
-superbes, l'enviée, la fêtée, la charmeresse! Alors quand elle songeait
-à son enfance, à sa jeunesse, au bateau qu'elle passait, à son père
-s'asphyxiant sur ses fourneaux, à la brave femme qui l'avait recueillie
-et qui était morte, à Madame Herbaut, à Joseph, à ce foyer d'honnêteté
+<p>Cachemire jouait ainsi, perdait, rejouait, regagnait, enfiévrée, le sang
+à la tête, heureuse, se montrant à la Lichtenthal, au théâtre, au
+Vieux-Château, avec des mises éclatantes, des bijoux superbes, un peu
+maquillée déjà, toujours séduisante. Que de jaloux et de jalouses! Elle
+se moquait bien du théâtre. Cette ville de Bade, quelle scène où elle
+s'étalait, se montrait, se sentait admirée et applaudie. Elle en venait
+à aimer ce René de Navailles, comme un moment elle avait aimé M. de
+Bruand, pour tous ces triomphes! Elle était la reine de ces allées
+superbes, l'enviée, la fêtée, la charmeresse! Alors quand elle songeait
+à son enfance, à sa jeunesse, au bateau qu'elle passait, à son père
+s'asphyxiant sur ses fourneaux, à la brave femme qui l'avait recueillie
+et qui était morte, à Madame Herbaut, à Joseph, à ce foyer d'honnêteté
qu'elle avait fui:</p>
<p>&mdash;Il y a des gens, se disait-elle, qui trouvent le bonheur dans la
-vertu! Sont-ils bêtes!</p>
+vertu! Sont-ils bêtes!</p>
<p>La malheureuse les <i>plaignait</i>.</p>
<h2>X</h2>
-<p>La couche d'orgueil que Terral portait en lui s'était comme soulevée à
-cette idée qu'il pouvait recevoir de l'argent de Cachemire. Il était de
-ces gens qui rêvent le crime et qui reculeraient devant la honte. C'est
+<p>La couche d'orgueil que Terral portait en lui s'était comme soulevée à
+cette idée qu'il pouvait recevoir de l'argent de Cachemire. Il était de
+ces gens qui rêvent le crime et qui reculeraient devant la honte. C'est
par horreur de la boue qu'ils marchent dans le sang. Il revint chez lui,
-accablé. Son logis à présent était redevenu morne et presque aussi
-lugubre que jadis&mdash;plus sinistre, car Terral avait dépensé de sa
-provision d'audace. Tout ce qu'il avait pu vendre était vendu. Les
-tableaux, les bronzes partis. Çà et là quelques bimbelots encore
-accrochés, traînant&mdash;la momie du luxe. Un lit, une table, quelques
+accablé. Son logis à présent était redevenu morne et presque aussi
+lugubre que jadis&mdash;plus sinistre, car Terral avait dépensé de sa
+provision d'audace. Tout ce qu'il avait pu vendre était vendu. Les
+tableaux, les bronzes partis. Çà et là quelques bimbelots encore
+accrochés, traînant&mdash;la momie du luxe. Un lit, une table, quelques
chaises. Rien de plus. Cette vue serrait le c&oelig;ur de Terral. Il avait
-envie de pleurer ou de crier. Il se barricadait là comme dans un antre.
+envie de pleurer ou de crier. Il se barricadait là comme dans un antre.
Si l'on sonnait, il n'ouvrait pas. On pouvait le surprendre, le voir
-ainsi misérable. Quelle honte!</p>
+ainsi misérable. Quelle honte!</p>
-<p>Il se laissa tomber sur son lit, rêvant.</p>
+<p>Il se laissa tomber sur son lit, rêvant.</p>
-<p>&mdash;Étrange fille, songeait-il. Certes elle ne m'aime plus. Mais elle
+<p>&mdash;Étrange fille, songeait-il. Certes elle ne m'aime plus. Mais elle
voulait me sauver. Et ce sacrifice banal pouvait me tirer du mauvais
pas.... il me faut si peu d'argent! Combien? Qui sait! Dix louis! La
chance est terrible. En une heure, dix louis peuvent devenir une
-fortune. Avec dix louis j'irais à Baden, essayer ma martingale...</p>
+fortune. Avec dix louis j'irais à Baden, essayer ma martingale...</p>
-<p>Il allait à un petit tiroir où il enfermait des fèves, traçait à la
+<p>Il allait à un petit tiroir où il enfermait des fèves, traçait à la
craie, sur sa table, un jeu de trente et quarante et jouait.</p>
-<p>Les fèves figuraient l'enjeu. Elles se doublaient, se triplaient. Il
-gagnait, gagnait toujours... Au lieu de fèves, mettez des florins, ce
-gain eût été une fortune.</p>
+<p>Les fèves figuraient l'enjeu. Elles se doublaient, se triplaient. Il
+gagnait, gagnait toujours... Au lieu de fèves, mettez des florins, ce
+gain eût été une fortune.</p>
<p>&mdash;Parbleu, se disait-il, je la tiens, ma martingale. Infaillible. Il
-faut absolument que je la risque. Oh! réparer la brèche, me reconstruire
+faut absolument que je la risque. Oh! réparer la brèche, me reconstruire
une richesse, et vivre. Car je n'ai pas su vivre.</p>
-<p>Sa pensée le reportait soudain vers Suzanne.</p>
+<p>Sa pensée le reportait soudain vers Suzanne.</p>
-<p>&mdash;Mais je ne pouvais pas accepter, non. C'eût été infâme. Et pourquoi
-infâme? J'ai des pudeurs que je ne me connaissais pas. Jolis, mes
+<p>&mdash;Mais je ne pouvais pas accepter, non. C'eût été infâme. Et pourquoi
+infâme? J'ai des pudeurs que je ne me connaissais pas. Jolis, mes
scrupules. A quoi bon? Dix louis, et c'est assez! Eh! bien, est-ce que
-je n'aurais pas pu le lui rendre, cet argent? Elle prêtait, elle ne
-donnait pas. J'ai été un sot!</p>
+je n'aurais pas pu le lui rendre, cet argent? Elle prêtait, elle ne
+donnait pas. J'ai été un sot!</p>
-<p>Puis se levant, allant à la porte:</p>
+<p>Puis se levant, allant à la porte:</p>
-<p>&mdash;Après tout, quoi, il est encore temps. Je monte. Je sonne. Cet argent,
-je l'accepte! Elle me le donne. Je l'ai dans les mains, là. Je
+<p>&mdash;Après tout, quoi, il est encore temps. Je monte. Je sonne. Cet argent,
+je l'accepte! Elle me le donne. Je l'ai dans les mains, là. Je
l'emporte. J'attends le soir. Je joue. Je gagne. C'est bien... Je...
Oui, j'y vais!</p>
<p>Il boutonnait son habit, cherchait son chapeau.</p>
-<p>Il s'arrêta brusquement.</p>
+<p>Il s'arrêta brusquement.</p>
<p>&mdash;Et si j'allais rencontrer un de ses amants chez elle. Cette fois, je
n'aurais pas le droit de le tuer comme M. de Bruand: s'il me
-connaissait, il raillerait. Écrire? La lettre peut se perdre. Non. Et
-puis, non, décidément, pas de son argent, à elle. C'est fini. Qu'elle
-aille où son destin la pousse, et moi aussi!</p>
+connaissait, il raillerait. Écrire? La lettre peut se perdre. Non. Et
+puis, non, décidément, pas de son argent, à elle. C'est fini. Qu'elle
+aille où son destin la pousse, et moi aussi!</p>
-<p>Pourtant, il lui fallait un enjeu&mdash;il redemandait un levier; où trouver
-ce qui était sa vie? Il fallait donc recommencer ces âpres chasses à
-l'or d'autrefois, il fallait espérer au lieu de jouir, attendre au lieu
-de posséder. A qui se livrer? A qui emprunter? Il devait, il devait
-partout. Demander encore, c'était dévoiler le secret de sa misère.</p>
+<p>Pourtant, il lui fallait un enjeu&mdash;il redemandait un levier; où trouver
+ce qui était sa vie? Il fallait donc recommencer ces âpres chasses à
+l'or d'autrefois, il fallait espérer au lieu de jouir, attendre au lieu
+de posséder. A qui se livrer? A qui emprunter? Il devait, il devait
+partout. Demander encore, c'était dévoiler le secret de sa misère.</p>
-<p>&mdash;Pas d'amis! se disait-il accablé par le vide qu'il avait fait autour
-de lui, au temps où dédaigneux de toutes choses, confiant en sa force,
-il criait le <i>moi seul!</i> de Médée.</p>
+<p>&mdash;Pas d'amis! se disait-il accablé par le vide qu'il avait fait autour
+de lui, au temps où dédaigneux de toutes choses, confiant en sa force,
+il criait le <i>moi seul!</i> de Médée.</p>
<p>Pas d'amis!</p>
@@ -9029,61 +8988,61 @@ il criait le <i>moi seul!</i> de Médée.</p>
dans cette foule qui l'entourait, il ne trouvait qu'un nom, un seul.
Bourdenois,</p>
-<p>&mdash;Oui, Bourdenois. Mais qu'est-il devenu? Sombré! Perdu! Oublié!</p>
+<p>&mdash;Oui, Bourdenois. Mais qu'est-il devenu? Sombré! Perdu! Oublié!</p>
-<p>Bourdenois! Celui-là peut-être aurait pu le sauver. Le Titan se
-raccrochait à l'enfant; l'homme fort regrettait le <i>naïf</i>. Terral
-s'arrêta longuement devant ce nom, plein du passé, et, peu à peu, comme
-si la lumière s'était faite en lui, il se rappela qu'il l'avait vu
-imprimé, çà et là, ce nom, il ne savait où,&mdash;dans des comptes-rendus de
-journaux peut-être.</p>
+<p>Bourdenois! Celui-là peut-être aurait pu le sauver. Le Titan se
+raccrochait à l'enfant; l'homme fort regrettait le <i>naïf</i>. Terral
+s'arrêta longuement devant ce nom, plein du passé, et, peu à peu, comme
+si la lumière s'était faite en lui, il se rappela qu'il l'avait vu
+imprimé, çà et là, ce nom, il ne savait où,&mdash;dans des comptes-rendus de
+journaux peut-être.</p>
-<p>&mdash;Qui sait? Bourdenois est peintre... C'est peut-être lui dont parlait
+<p>&mdash;Qui sait? Bourdenois est peintre... C'est peut-être lui dont parlait
la critique...</p>
-<p>&mdash;C'est lui, se dit bientôt Terral, l'idée confuse prenant corps et se
-fixant... Je suis sauvé!</p>
+<p>&mdash;C'est lui, se dit bientôt Terral, l'idée confuse prenant corps et se
+fixant... Je suis sauvé!</p>
-<p>C'était le cri de l'égoïsme à la mer. Dans ce grand naufrage, Bourdenois
-restait seul. Il alla à Bourdenois.</p>
+<p>C'était le cri de l'égoïsme à la mer. Dans ce grand naufrage, Bourdenois
+restait seul. Il alla à Bourdenois.</p>
<p>Terral entra dans un cabinet de lecture, demanda le livret du Salon,
-chercha à la lettre B, et poussa un grand soupir comme si on venait de
-lui enlever un monde des épaules.</p>
+chercha à la lettre B, et poussa un grand soupir comme si on venait de
+lui enlever un monde des épaules.</p>
<p>Il avait lu:</p>
-<p><span class="smcap">Bourdenois</span> (Charles-Henri), né à Mussidan (Dordogne), élève de M.
+<p><span class="smcap">Bourdenois</span> (Charles-Henri), né à Mussidan (Dordogne), élève de M.
Cabanel.</p>
<p><i>Rue d'Enfer, 11.</i></p>
<p>269.&mdash;<i>Les Volontaires de 92.</i></p>
-<p>270.&mdash;<i>Hérault de Séchelles brûlant les trophées de la royauté.</i></p>
+<p>270.&mdash;<i>Hérault de Séchelles brûlant les trophées de la royauté.</i></p>
-<p>&mdash;C'est lui! se dit Terral. Ah! voilà le salut!</p>
+<p>&mdash;C'est lui! se dit Terral. Ah! voilà le salut!</p>
-<p>Il alla à pied, la tête en feu, plein de projets, plein de fièvre, rue
-d'Enfer, et monta rapidement, comme si on l'eût poursuivi, jusqu'au
-cinquième étage, où demeurait Bourdenois.</p>
+<p>Il alla à pied, la tête en feu, plein de projets, plein de fièvre, rue
+d'Enfer, et monta rapidement, comme si on l'eût poursuivi, jusqu'au
+cinquième étage, où demeurait Bourdenois.</p>
-<p>Ce fut une femme qui ouvrit, une jeune femme souriante et un peu étonnée
+<p>Ce fut une femme qui ouvrit, une jeune femme souriante et un peu étonnée
et qui demanda le nom du visiteur.</p>
<p>&mdash;Fernand Terral.</p>
-<p>&mdash;Oh! dit la jeune femme dont le visage s'éclaira... Veuillez entrer, je
-vous prie. Mon mari m'a souvent parlé de vous!</p>
+<p>&mdash;Oh! dit la jeune femme dont le visage s'éclaira... Veuillez entrer, je
+vous prie. Mon mari m'a souvent parlé de vous!</p>
-<p>&mdash;Marié, songea Terral. Parbleu! La tortue a trouvé sa carapace.</p>
+<p>&mdash;Marié, songea Terral. Parbleu! La tortue a trouvé sa carapace.</p>
<p>La porte de l'antichambre s'ouvrit brusquement; et Bourdenois, en
-vareuse rouge, s'écria, tendant les mains à Terral:</p>
+vareuse rouge, s'écria, tendant les mains à Terral:</p>
-<p>&mdash;Ah! ah! D'où diable sors-tu?... je t'ai cherché, je t'ai traqué,...
-Rien! Pas de Terral. J'avais envie de te réclamer dans les <i>Petites
-affiches</i>. Ah çà! tu reviens de Chine, du Mexique, de Tombouctou?</p>
+<p>&mdash;Ah! ah! D'où diable sors-tu?... je t'ai cherché, je t'ai traqué,...
+Rien! Pas de Terral. J'avais envie de te réclamer dans les <i>Petites
+affiches</i>. Ah çà! tu reviens de Chine, du Mexique, de Tombouctou?</p>
<p>&mdash;Moi?... Non, dit Terral, je reviens de plus loin.</p>
@@ -9091,54 +9050,54 @@ affiches</i>. Ah çà! tu reviens de Chine, du Mexique, de Tombouctou?</p>
ici.</p>
<p>Terral fut introduit dans l'atelier. Il y avait, sur le chevalet, une
-toile commencée. Des esquisses le long des murs. Partout, de petits
-panneaux grands comme la main, représentant des tableaux projetés. Une
-propreté flamande. On sentait qu'un &oelig;il de ménagère inspectait tout
+toile commencée. Des esquisses le long des murs. Partout, de petits
+panneaux grands comme la main, représentant des tableaux projetés. Une
+propreté flamande. On sentait qu'un &oelig;il de ménagère inspectait tout
cela. L'atelier d'ailleurs respirait le calme, sentait bon. Le mobilier
-était un brave ameublement sans prétention; mais tout cela gai,
+était un brave ameublement sans prétention; mais tout cela gai,
souriant. Les choses ont leur bonheur.</p>
-<p>Il fallut que Terral entendît l'histoire tout entière de Bourdenois, et
-comment la misère s'était lassée à la fin, et comment l'artiste s'était
+<p>Il fallut que Terral entendît l'histoire tout entière de Bourdenois, et
+comment la misère s'était lassée à la fin, et comment l'artiste s'était
fait peintre sur porcelaine, gagnant son pain le jour, gagnant la nuit
-sa gloire, composant à la lampe des tableaux qui enfin avaient trouvé
-des juges et des acheteurs. Une première toile vendue, dix avaient
-suivi. Bourdenois avait eu des commandes, çà et là. Les marchands de
+sa gloire, composant à la lampe des tableaux qui enfin avaient trouvé
+des juges et des acheteurs. Une première toile vendue, dix avaient
+suivi. Bourdenois avait eu des commandes, çà et là. Les marchands de
tableaux l'exploitaient bien un peu, mais c'est le sort commun des
-débutants de passer sous ces fourches caudines. Enfin, il avait pu jeter
+débutants de passer sous ces fourches caudines. Enfin, il avait pu jeter
aux orties la palette du peintre sur porcelaine, l'horizon s'ouvrait, le
-pain était assuré et non-seulement le sien, mais celui <i>des autres</i>.
-Plus d'obstacles alors au mariage. Le père avait consenti. Ah! que
-Bourdenois avait cherché Terral pour lui annoncer cette joie! Mais, à ce
-moment même, Terral se cachait, dévorait sa <i>déveine</i>, et ne sortait que
+pain était assuré et non-seulement le sien, mais celui <i>des autres</i>.
+Plus d'obstacles alors au mariage. Le père avait consenti. Ah! que
+Bourdenois avait cherché Terral pour lui annoncer cette joie! Mais, à ce
+moment même, Terral se cachait, dévorait sa <i>déveine</i>, et ne sortait que
la nuit. Ce mariage ne datait que de deux mois, trois mois au plus. On
-s'était marié le jour même de l'ouverture du Salon, et Bourdenois
-apportait, dans la corbeille qui n'existait pas, une médaille.</p>
+s'était marié le jour même de l'ouverture du Salon, et Bourdenois
+apportait, dans la corbeille qui n'existait pas, une médaille.</p>
-<p>&mdash;Médaillé! Conçois-tu?... disait-il. Tout est fini, le nuage a passé,
+<p>&mdash;Médaillé! Conçois-tu?... disait-il. Tout est fini, le nuage a passé,
je me moque de la pluie. Le beau temps est venu. Je suis heureux comme
un vaurien. Tu vois ma petite femme? Je me couperais en quatre pour
-elle. Ah! il fait bon respirer un bouquet de lilas après s'être déchiré
-à toutes les ronces de la création. Tu vois, je donne dans le poétique.
-C'est bête comme chou. Mais rends-moi la justice de dire, mon pauvre
-Terral, que je n'ai pas volé mon bonheur!</p>
+elle. Ah! il fait bon respirer un bouquet de lilas après s'être déchiré
+à toutes les ronces de la création. Tu vois, je donne dans le poétique.
+C'est bête comme chou. Mais rends-moi la justice de dire, mon pauvre
+Terral, que je n'ai pas volé mon bonheur!</p>
<p>&mdash;Certes, dit Terral.</p>
-<p>&mdash;Ah çà! Et toi?</p>
+<p>&mdash;Ah çà! Et toi?</p>
-<p>&mdash;Moi?&mdash;(Madame Bourdenois préparait des grogs dans la chambre à côté.
-Charles et Terral étaient seuls).&mdash;Moi, j'ai fait naufrage. J'ai mené ma
-barque à toute vapeur. J'ai perdu de vue le manomètre. La machine a
-sauté.</p>
+<p>&mdash;Moi?&mdash;(Madame Bourdenois préparait des grogs dans la chambre à côté.
+Charles et Terral étaient seuls).&mdash;Moi, j'ai fait naufrage. J'ai mené ma
+barque à toute vapeur. J'ai perdu de vue le manomètre. La machine a
+sauté.</p>
<p>&mdash;Ah!</p>
-<p>&mdash;C'est une leçon, dit Terral, et je l'accepte. Mais m'en voilà déjà
-consolé. Je suis de ceux qui s'arrêtent, je ne suis pas de ceux qui
+<p>&mdash;C'est une leçon, dit Terral, et je l'accepte. Mais m'en voilà déjà
+consolé. Je suis de ceux qui s'arrêtent, je ne suis pas de ceux qui
tombent!</p>
-<p>&mdash;Oui, très-bien, fit Bourdenois. Mais où en es-tu, voyons? Naufragé,
+<p>&mdash;Oui, très-bien, fit Bourdenois. Mais où en es-tu, voyons? Naufragé,
soit, mais il te reste au moins...</p>
<p>&mdash;Rien.</p>
@@ -9147,7 +9106,7 @@ soit, mais il te reste au moins...</p>
<p>&mdash;Eh! bien, dit gaiement Bourdenois, nous allons partager!</p>
-<p>Il s'était levé, allant droit à un petit buffet en vieux chêne dont il
+<p>Il s'était levé, allant droit à un petit buffet en vieux chêne dont il
ouvrit le tiroir.</p>
<p>&mdash;Tiens!</p>
@@ -9155,89 +9114,89 @@ ouvrit le tiroir.</p>
<p>&mdash;Qu'est cela?</p>
<p>&mdash;Tu vois, dit Bourdenois en lui tendant un billet de cent francs. Le
-quart d'un tableau. Je voudrais en avoir dix fois autant à t'offrir,
+quart d'un tableau. Je voudrais en avoir dix fois autant à t'offrir,
mais...</p>
-<p>Terral hésitait, humilié à demi, écrasé aussi par ce mouvement si simple
-du brave garçon. Tout à coup, il prit le billet, le mit dans sa poche et
+<p>Terral hésitait, humilié à demi, écrasé aussi par ce mouvement si simple
+du brave garçon. Tout à coup, il prit le billet, le mit dans sa poche et
dit:</p>
-<p>&mdash;Soit. Je te rendrai cela bientôt, je t'en réponds. A demain.</p>
+<p>&mdash;Soit. Je te rendrai cela bientôt, je t'en réponds. A demain.</p>
<p>&mdash;Tu pars?</p>
<p>&mdash;Oui. C'est cet argent que je venais te demander, tu ne comprends pas?
-Maintenant je suis tiré d'affaire. Ces cent francs là, mon cher, c'est
-peut-être un million. Tiens, merci. Au revoir. A demain!</p>
+Maintenant je suis tiré d'affaire. Ces cent francs là, mon cher, c'est
+peut-être un million. Tiens, merci. Au revoir. A demain!</p>
<p>&mdash;Eh! bien, dit madame Bourdenois, qui rentrait dans l'atelier, et mes
grogs? Vous ne pouvez pas refuser, monsieur...</p>
<p>Terral causa encore un moment, trouva pour madame Bourdenois un ou deux
compliments, serra la main de son <i>ami</i>, et descendit. Dans les
-escaliers, il se croisa avec un vieux bonhomme qui montait, chargé de
-livres, en fredonnant l'hymne de M. Joseph Chénier. C'était le
-beau-père.</p>
+escaliers, il se croisa avec un vieux bonhomme qui montait, chargé de
+livres, en fredonnant l'hymne de M. Joseph Chénier. C'était le
+beau-père.</p>
-<p>&mdash;J'en échapperai donc, se dit Terral une fois dans la rue, et malgré
-toutes les fatalités du monde. Cinq louis. Cela suffit.</p>
+<p>&mdash;J'en échapperai donc, se dit Terral une fois dans la rue, et malgré
+toutes les fatalités du monde. Cinq louis. Cela suffit.</p>
-<p>Il s'habilla. Bien portés, ses vêtements râpés, mais de bonne coupe, lui
-donnaient encore une élégance presque insolente. Il attendit le soir et
-se promena avant le dîner, devant son cercle. Des amis de boulevard, des
-agents d'affaires, le rencontrèrent.</p>
+<p>Il s'habilla. Bien portés, ses vêtements râpés, mais de bonne coupe, lui
+donnaient encore une élégance presque insolente. Il attendit le soir et
+se promena avant le dîner, devant son cercle. Des amis de boulevard, des
+agents d'affaires, le rencontrèrent.</p>
-<p>&mdash;Ah! quel hasard! Est-ce que votre soirée est prise, Terral?</p>
+<p>&mdash;Ah! quel hasard! Est-ce que votre soirée est prise, Terral?</p>
<p>&mdash;Non.</p>
-<p>&mdash;En ce cas, nous vous invitons, nous vous entraînons, nous vous
-enlevons. Grande réception dans les salons de Brébant. C'est la
+<p>&mdash;En ce cas, nous vous invitons, nous vous entraînons, nous vous
+enlevons. Grande réception dans les salons de Brébant. C'est la
Compagnie qui paye.</p>
-<p>Il s'agissait d'un repas d'actionnaires, de la fondation d'une société
-de crédit industriel. On avait invité des journalistes, Terral rencontra
+<p>Il s'agissait d'un repas d'actionnaires, de la fondation d'une société
+de crédit industriel. On avait invité des journalistes, Terral rencontra
Olivier Renaud, bien d'autres qu'il connaissait, le petit Barberino, des
-compagnons de plaisir. Barberino avait amené avec lui un jeune homme au
-regard bleu, souriant, les cheveux blonds, un peu pâle.</p>
+compagnons de plaisir. Barberino avait amené avec lui un jeune homme au
+regard bleu, souriant, les cheveux blonds, un peu pâle.</p>
-<p>&mdash;Quel est ce monsieur? demanda Renaud à Terral.</p>
+<p>&mdash;Quel est ce monsieur? demanda Renaud à Terral.</p>
<p>&mdash;Je ne le connais pas.</p>
-<p>Il apprit, cinq minutes après, au potage, que le jeune homme se nommait
+<p>Il apprit, cinq minutes après, au potage, que le jeune homme se nommait
Paul de Rieux,&mdash;une grande famille de Bourgogne, disait-on.</p>
-<p>Pendant le dîner, M. Paul de Rieux fit <i>des mots</i>.</p>
+<p>Pendant le dîner, M. Paul de Rieux fit <i>des mots</i>.</p>
-<p>Il était placé en face de Terral et ses dents blanches découvertes par
-un immuable sourire, il semblait quêter, à chaque saillie, son
+<p>Il était placé en face de Terral et ses dents blanches découvertes par
+un immuable sourire, il semblait quêter, à chaque saillie, son
approbation.</p>
<p>Dans le brouhaha du repas, le bruit des conversations partielles se
-mêlant aux interpellations d'un bout de la table à l'autre, Terral se
-taisait et songeait. Tout à l'heure on allait jouer. C'était alors qu'il
-risquerait ce suprême enjeu, venu du hasard. Il n'écoutait pas. Ses
-voisins le trouvaient maussade. Le diapason des entretiens s'élevait à
-chaque nouveau vin annoncé par le garçon. Le Léoville et le R&oelig;derer
-formaient les dièzes et les bémols. On se mit à parler politique et l'on
-finit par ne plus s'entendre du tout. Les toasts à la prospérité de
-l'entreprise se perdirent dans les considérations sur la conduite de
-Robespierre et le procès des Girondins.</p>
-
-<p>Le café était versé dans une pièce contiguë. La table desservie, les
-garçons étendirent un tapis vert, on apporta des cartes et l'on joua.</p>
+mêlant aux interpellations d'un bout de la table à l'autre, Terral se
+taisait et songeait. Tout à l'heure on allait jouer. C'était alors qu'il
+risquerait ce suprême enjeu, venu du hasard. Il n'écoutait pas. Ses
+voisins le trouvaient maussade. Le diapason des entretiens s'élevait à
+chaque nouveau vin annoncé par le garçon. Le Léoville et le R&oelig;derer
+formaient les dièzes et les bémols. On se mit à parler politique et l'on
+finit par ne plus s'entendre du tout. Les toasts à la prospérité de
+l'entreprise se perdirent dans les considérations sur la conduite de
+Robespierre et le procès des Girondins.</p>
+
+<p>Le café était versé dans une pièce contiguë. La table desservie, les
+garçons étendirent un tapis vert, on apporta des cartes et l'on joua.</p>
<p>&mdash;Allons, se dit Terral, c'est l'instant. Et,&mdash;comme il arrive parfois
aux heures difficiles,&mdash;un souvenir de ses vieilles lectures lui revint
-et il murmura, presque tout haut, le mot de Julien Sorel à l'heure des
+et il murmura, presque tout haut, le mot de Julien Sorel à l'heure des
crises: <i>Aux armes!</i></p>
-<p>On établit un lansquenet.</p>
+<p>On établit un lansquenet.</p>
<p>Le petit Barberino prit la banque. Terral jeta un louis, puis un autre,
perdit, alluma un cigare en souriant et ne rejoua plus avant de l'avoir
-fumé. Puis il revint à la table de jeu, et Olivier Renaud lui passa les
+fumé. Puis il revint à la table de jeu, et Olivier Renaud lui passa les
cartes.</p>
<p>&mdash;Trois louis! dit Terral.</p>
@@ -9251,8 +9210,8 @@ cartes.</p>
<p>Il gagna encore. Il passa sept fois, gagnant toujours.</p>
<p>Il avait devant lui un tas d'or, trois mille huit cent quarante francs,
-gagnés en deux minutes. Il <i>passa la main</i>, ramassa son gain et revint à
-la fenêtre.</p>
+gagnés en deux minutes. Il <i>passa la main</i>, ramassa son gain et revint à
+la fenêtre.</p>
<p>Il regardait les boulevards, noirs, le ciel pluvieux, les lanternes des
voitures qui se croisaient, les passants de plus en plus rares avec des
@@ -9261,36 +9220,36 @@ parapluies.</p>
<p>&mdash;Allons, dit-il gaiement, ce ne sera pas le soleil, ce sera la pluie
d'Austerlitz...</p>
-<p>Il se remit à la table de jeu, tint une mise considérable, mais perdit
-cette fois, perdit toujours. Il n'eut plus rien bientôt et demeura
+<p>Il se remit à la table de jeu, tint une mise considérable, mais perdit
+cette fois, perdit toujours. Il n'eut plus rien bientôt et demeura
debout contre la table, regardant les cartes, l'or, les joueurs, le
-tapis,&mdash;pétrifié. Il lui semblait que c'était un rêve. Quoi, plus rien?
-Rien. Eh! bien, il allait emprunter à quelqu'un des convives, là,
-sur-le-champ. Mais il n'osait pas. Il avait honte. Le jeu commençait à
-peine; avouer qu'il était <i>décavé</i>, impossible. Alors il se prit à
-regarder, il examina les joueurs, il s'efforçait de s'intéresser à la
-partie, il se grisait avec le bruit de l'or, il se disait: «Je vais
-gagner. Tout à l'heure. Patience!»</p>
-
-<p>Ses yeux s'arrêtaient surtout, machinalement, sur M. Paul de Rieux, qui
-lui faisait face, souriant toujours. M. de Rieux avait à l'annulaire
-gauche des diamants qui jetaient des étincelles de lumière électrique.
-Terral regardait ces diamants. Il les vit soudain disparaître, il vit
+tapis,&mdash;pétrifié. Il lui semblait que c'était un rêve. Quoi, plus rien?
+Rien. Eh! bien, il allait emprunter à quelqu'un des convives, là,
+sur-le-champ. Mais il n'osait pas. Il avait honte. Le jeu commençait à
+peine; avouer qu'il était <i>décavé</i>, impossible. Alors il se prit à
+regarder, il examina les joueurs, il s'efforçait de s'intéresser à la
+partie, il se grisait avec le bruit de l'or, il se disait: «Je vais
+gagner. Tout à l'heure. Patience!»</p>
+
+<p>Ses yeux s'arrêtaient surtout, machinalement, sur M. Paul de Rieux, qui
+lui faisait face, souriant toujours. M. de Rieux avait à l'annulaire
+gauche des diamants qui jetaient des étincelles de lumière électrique.
+Terral regardait ces diamants. Il les vit soudain disparaître, il vit
les mains de M. de Rieux se perdre dans les basques de l'habit et,
-rapidement, faire passer dans la manche gauche du vêtement, un jeu de
+rapidement, faire passer dans la manche gauche du vêtement, un jeu de
cartes.</p>
-<p>Terral recula. Si rapidement que le tour eût été exécuté, il avait tout
+<p>Terral recula. Si rapidement que le tour eût été exécuté, il avait tout
vu.</p>
<p>Il attendit.</p>
-<p>Deux minutes après, M. de Rieux <i>prenait la main</i>.</p>
+<p>Deux minutes après, M. de Rieux <i>prenait la main</i>.</p>
-<p>Il la prenait à vingt louis. Il passa neuf fois et gagna net cinquante
+<p>Il la prenait à vingt louis. Il passa neuf fois et gagna net cinquante
et un mille deux cents francs.</p>
-<p>Puis il dit, avec son sourire éternel:</p>
+<p>Puis il dit, avec son sourire éternel:</p>
<p>&mdash;Ouf! je passe la main!</p>
@@ -9298,56 +9257,56 @@ et un mille deux cents francs.</p>
<p>Terral le regardait d'un air foudroyant.</p>
-<p>L'aventurier pâlit devant ce regard et comprit que Terral savait tout.
-Mais il se remit bien vite de l'émotion, essuya d'un air négligent les
-<ins title='original: bijous'>bijoux</ins> de sa main gauche, se leva comme fatigué et passa, s'étirant les
-bras, dans la pièce à côté. Terral l'y suivit. M. de Rieux avait déjà
-disparu. En regardant à terre, dans un coin, Terral aperçut un petit
-paquet que l'autre avait dû laisser là.</p>
+<p>L'aventurier pâlit devant ce regard et comprit que Terral savait tout.
+Mais il se remit bien vite de l'émotion, essuya d'un air négligent les
+<ins title='original: bijous'>bijoux</ins> de sa main gauche, se leva comme fatigué et passa, s'étirant les
+bras, dans la pièce à côté. Terral l'y suivit. M. de Rieux avait déjà
+disparu. En regardant à terre, dans un coin, Terral aperçut un petit
+paquet que l'autre avait dû laisser là.</p>
-<p>Il se baissa, le prit, et devint pâle à son tour.</p>
+<p>Il se baissa, le prit, et devint pâle à son tour.</p>
-<p>C'était un jeu de cartes, un double jeu de cartes préparé.</p>
+<p>C'était un jeu de cartes, un double jeu de cartes préparé.</p>
-<p>Haletant, Terral regarda. Il y avait là dix coups arrangés. On pouvait
+<p>Haletant, Terral regarda. Il y avait là dix coups arrangés. On pouvait
<i>passer</i> dix fois. Une fortune!</p>
<p>Oui! il contemplait ces morceaux de carton, il les comptait, sans les
-déranger, l'&oelig;il embrasé, le sang aux tempes, tremblant, fasciné par
+déranger, l'&oelig;il embrasé, le sang aux tempes, tremblant, fasciné par
ces cartes qui lui murmuraient mille choses mauvaises. Ces figures aux
-couleurs crues lui souriaient. Il avait chaud et froid en même temps. Il
-croyait qu'il allait s'évanouir.</p>
+couleurs crues lui souriaient. Il avait chaud et froid en même temps. Il
+croyait qu'il allait s'évanouir.</p>
-<p>Tout à coup, il se secoua brusquement.</p>
+<p>Tout à coup, il se secoua brusquement.</p>
<p>&mdash;Si on me voyait ici, pensa-t-il. Et si on apercevait <i>cela</i>!</p>
-<p>Il enfonça le jeu de cartes dans son habit et il rentra le tenant
+<p>Il enfonça le jeu de cartes dans son habit et il rentra le tenant
toujours, la main dans la poche. Il avait peur de devenir fou. Tout
tournoyait autour de lui. La tenture rouge du salon l'aveuglait, les
-glaces se renvoyaient les milles lumières rosées ou bleuâtres des
+glaces se renvoyaient les milles lumières rosées ou bleuâtres des
cristaux des lustres; Terral ne voyait pas, n'entendait pas. Tout se
troublait autour de lui et bourdonnait.</p>
-<p>Rien de distinct que cette pensée:</p>
+<p>Rien de distinct que cette pensée:</p>
<p>&mdash;Dans ta main, une fortune!</p>
<p>Alors, comme un homme ivre, il se rapprocha de la table, prit les cartes
-du jeu en main, les battit, et, avec l'adresse étonnante d'un grec, y
+du jeu en main, les battit, et, avec l'adresse étonnante d'un grec, y
substitua audacieusement les cartes de l'<i>autre</i>.</p>
-<p>Il gagna, et toujours, et dix fois, il gagna, fatalement, forcément,
-mathématiquement; on s'extasiait autour de lui, l'or s'entassait, il
+<p>Il gagna, et toujours, et dix fois, il gagna, fatalement, forcément,
+mathématiquement; on s'extasiait autour de lui, l'or s'entassait, il
entendait le bruit des louis, les chuchottements, les exclamations et
-cette musique l'enivrait. Ah! c'était vraiment la fortune, cela! Plus
-que M. de Rieux, il gagnait, plus qu'il n'avait osé le rêver, les coups
-étaient formidables. Il avait là, devant lui, à lui, tous ses rêves, ses
-rêves détruits ce matin et reconstruits ce soir, le luxe, le bruit,
-l'éclat, les chevaux, les femmes, Cachemire!</p>
+cette musique l'enivrait. Ah! c'était vraiment la fortune, cela! Plus
+que M. de Rieux, il gagnait, plus qu'il n'avait osé le rêver, les coups
+étaient formidables. Il avait là, devant lui, à lui, tous ses rêves, ses
+rêves détruits ce matin et reconstruits ce soir, le luxe, le bruit,
+l'éclat, les chevaux, les femmes, Cachemire!</p>
-<p>Tout à coup, un bras se pencha devant lui, une main lui arracha les
-cartes des doigts et, foudroyé, il entendit ce cri:</p>
+<p>Tout à coup, un bras se pencha devant lui, une main lui arracha les
+cartes des doigts et, foudroyé, il entendit ce cri:</p>
<p>&mdash;On nous vole, messieurs!</p>
@@ -9355,189 +9314,189 @@ cartes des doigts et, foudroyé, il entendit ce cri:</p>
<p>Le petit Barberino montrait les cartes.</p>
-<p>&mdash;Reconnaissez-vous votre jeu? Non! Ce jeu-là est préparé!</p>
+<p>&mdash;Reconnaissez-vous votre jeu? Non! Ce jeu-là est préparé!</p>
-<p>&mdash;C'est une infamie! s'écria M. de Rieux qui regardait en face Fernand
-Terral de l'autre côté de la table.</p>
+<p>&mdash;C'est une infamie! s'écria M. de Rieux qui regardait en face Fernand
+Terral de l'autre côté de la table.</p>
-<p>Terral, vert et farouche, bondit comme pour s'élancer sur le misérable,
-mais un cercle irrité le retint, on se partageait le tas d'or déjà; il
-se sentit poussé au dehors, et ce ne fut que dans l'antichambre qu'il
-put se dégager. Il secoua alors ceux qui le tenaient,&mdash;ils étaient
+<p>Terral, vert et farouche, bondit comme pour s'élancer sur le misérable,
+mais un cercle irrité le retint, on se partageait le tas d'or déjà; il
+se sentit poussé au dehors, et ce ne fut que dans l'antichambre qu'il
+put se dégager. Il secoua alors ceux qui le tenaient,&mdash;ils étaient
quatre,&mdash;et les envoya d'une secousse, contre la muraille, jurant.</p>
-<p>Il se trouva sur le boulevard, nu-tête, sous la pluie, seul, abîmé.</p>
+<p>Il se trouva sur le boulevard, nu-tête, sous la pluie, seul, abîmé.</p>
<p>&mdash;Messieurs, disait en haut le petit Barberino, remercions M. Paul de
-Rieux, mon ami, ici présent, de nous avoir averti de l'infamie dont nous
-allions être les victimes!</p>
+Rieux, mon ami, ici présent, de nous avoir averti de l'infamie dont nous
+allions être les victimes!</p>
<p>On remercia M. Paul de Rieux.</p>
-<p>Terral eut un moment l'idée du suicide. Décidément la partie était
-achevée, et la ruine complète. Le sort avait eu le dessus. S'acharner
-eût été folie. Il s'achemina à travers les rues boueuses, jusqu'à la
-Seine et, sur le parapet d'un pont, il demeura tête-nue, regardant l'eau
-couler. Le fleuve avait des remous sinistres et les lumières du gaz
-s'allongeaient sur lui comme des lames rouges. La silhouette du Châtelet
-et les tourelles se découpaient en noir sur le ciel sombre avec des
-attitudes bizarres. Il demeurait là hésitant. Ses mains brûlantes se
-rafraîchissaient sur le grès mouillé du pont. Le vent lui passait dans
-les cheveux et calmait sa fièvre.</p>
+<p>Terral eut un moment l'idée du suicide. Décidément la partie était
+achevée, et la ruine complète. Le sort avait eu le dessus. S'acharner
+eût été folie. Il s'achemina à travers les rues boueuses, jusqu'à la
+Seine et, sur le parapet d'un pont, il demeura tête-nue, regardant l'eau
+couler. Le fleuve avait des remous sinistres et les lumières du gaz
+s'allongeaient sur lui comme des lames rouges. La silhouette du Châtelet
+et les tourelles se découpaient en noir sur le ciel sombre avec des
+attitudes bizarres. Il demeurait là hésitant. Ses mains brûlantes se
+rafraîchissaient sur le grès mouillé du pont. Le vent lui passait dans
+les cheveux et calmait sa fièvre.</p>
<p>&mdash;Le suicide? Pourquoi? se disait-il. N'y a-t-il que Paris au monde?</p>
-<p>Après l'idée de mort, l'idée de fuite. Il se voyait, emporté au loin,
-sauvé, recommençant ailleurs, en Espagne, en Amérique, il ne savait où,
+<p>Après l'idée de mort, l'idée de fuite. Il se voyait, emporté au loin,
+sauvé, recommençant ailleurs, en Espagne, en Amérique, il ne savait où,
une vie nouvelle, et, plus tard, revenant ici, s'imposant, relevant le
-front, écrasant ceux qui l'écrasaient.</p>
+front, écrasant ceux qui l'écrasaient.</p>
-<p>Elle est rapide, la pente des songes. Plus le malheur vous étreint,
-mieux le délire vous montre, rapproché, le but qui s'échappe. Terral se
-détacha de cette eau bourbeuse qui clapotait, qui scintillait, qui
+<p>Elle est rapide, la pente des songes. Plus le malheur vous étreint,
+mieux le délire vous montre, rapproché, le but qui s'échappe. Terral se
+détacha de cette eau bourbeuse qui clapotait, qui scintillait, qui
attirait. Il revint chez lui, machinalement, comme le chien rentre au
-chenil et, au lieu de se coucher, il resta assis, sans lumière, avec
-cette idée fixe: <i>Partir!</i></p>
-
-<p>La nuit l'avait encore maintenu dans ses pensées nouvelles. Mais avec le
-jour, toute son audace parut s'affaisser. La matinée était livide,
-c'était une de ces aurores qui ont froid. Il se sentait pénétré jusque
-dans les os par une atroce humidité. Il grelottait, ses dents claquaient
-comme les dents d'un cholérique. Il se déshabilla et se mit au lit. La
-fatigue l'accablait. Il s'endormit d'un sommeil troublé, plein de
+chenil et, au lieu de se coucher, il resta assis, sans lumière, avec
+cette idée fixe: <i>Partir!</i></p>
+
+<p>La nuit l'avait encore maintenu dans ses pensées nouvelles. Mais avec le
+jour, toute son audace parut s'affaisser. La matinée était livide,
+c'était une de ces aurores qui ont froid. Il se sentait pénétré jusque
+dans les os par une atroce humidité. Il grelottait, ses dents claquaient
+comme les dents d'un cholérique. Il se déshabilla et se mit au lit. La
+fatigue l'accablait. Il s'endormit d'un sommeil troublé, plein de
cauchemars et de visions mauvaises. Quand il se releva, le soir, il
-était plus fatigué que le matin.</p>
+était plus fatigué que le matin.</p>
<p>Il avait faim, d'ailleurs.</p>
<p>&mdash;J'ai faim.</p>
-<p>Cette pensée,&mdash;ce besoin,&mdash;s'empara de lui tout entier.</p>
+<p>Cette pensée,&mdash;ce besoin,&mdash;s'empara de lui tout entier.</p>
<p>Il fouilla dans ses poches, ouvrit ses tiroirs, chercha: il avait trente
-sous à lui, trente sous.</p>
+sous à lui, trente sous.</p>
<p>&mdash;Qu'importe!</p>
-<p>Il prit un vieux chapeau défoncé qu'il avait jeté autrefois, dans le
-fond d'une armoire et sortit, les pantalons crottés encore de la boue de
-la veille, les habits fripés. Alors il s'achemina vers les quartiers
-pauvres, chercha quelque <i>gargotte</i> où il pût manger sans crainte d'être
-reconnu, et entra. C'était une façon de crêmerie et de débit de vins,
-avec tables et bancs scellés au mur, et des saladiers de riz tout jaune
-et de compotes des poires à la devanture, sur fond de rideau rouge. La
+<p>Il prit un vieux chapeau défoncé qu'il avait jeté autrefois, dans le
+fond d'une armoire et sortit, les pantalons crottés encore de la boue de
+la veille, les habits fripés. Alors il s'achemina vers les quartiers
+pauvres, chercha quelque <i>gargotte</i> où il pût manger sans crainte d'être
+reconnu, et entra. C'était une façon de crêmerie et de débit de vins,
+avec tables et bancs scellés au mur, et des saladiers de riz tout jaune
+et de compotes des poires à la devanture, sur fond de rideau rouge. La
porte arborait encore, comme enseigne, le classique cadran bleu avec
l'aiguille marquant neuf heures, ce qui voulait dire autrefois (ces
-cadrans aujourd'hui sont rares): <i>Soupe à neuf heures</i>.</p>
+cadrans aujourd'hui sont rares): <i>Soupe à neuf heures</i>.</p>
-<p>Il y avait des maçons et des ouvriers qui mangeaient en faisant du
+<p>Il y avait des maçons et des ouvriers qui mangeaient en faisant du
bruit.</p>
<p>Terral choisit un coin, s'assit et demanda du bouillon, du b&oelig;uf, un
peu de vin, n'importe quoi.</p>
-<p>&mdash;Misère, se disait-il avec une amère colère, j'ai faim!</p>
+<p>&mdash;Misère, se disait-il avec une amère colère, j'ai faim!</p>
<p>On ne le regardait point. Il n'est pas si rare de voir ainsi courir les
-crèmeries des affamés en habit noir. La misère n'a pas d'uniforme.
-Terral entendait dans un cabinet vitré, des maçons attablés en
+crèmeries des affamés en habit noir. La misère n'a pas d'uniforme.
+Terral entendait dans un cabinet vitré, des maçons attablés en
pique-nique, et qui arrosaient de chansons leur dessert:</p>
<div class="poem">
<div class="stanza">
-<span class="i0">Architectes et maîtres maçons<br /></span>
-<span class="i0">Méprisez pas les compagnons<br /></span>
+<span class="i0">Architectes et maîtres maçons<br /></span>
+<span class="i0">Méprisez pas les compagnons<br /></span>
<span class="i0">Qu'ils vous ont mis le pain en main,<br /></span>
<span class="i0">Que vous en aviez grand besoin!<br /></span>
</div></div>
-<p>Il restait là, n'ayant plus d'appétit, à écouter, absorbé. La salle se
-vidait peu à peu. Les habitués faisaient, en passant, des amitiés à la
-dame de comptoir et si le mari se fâchait, ils lui jetaient en riant
-quelque épigramme. A la fin, Terral s'aperçut qu'il était presque seul.
-Il se leva, et dit à la crèmière:</p>
+<p>Il restait là, n'ayant plus d'appétit, à écouter, absorbé. La salle se
+vidait peu à peu. Les habitués faisaient, en passant, des amitiés à la
+dame de comptoir et si le mari se fâchait, ils lui jetaient en riant
+quelque épigramme. A la fin, Terral s'aperçut qu'il était presque seul.
+Il se leva, et dit à la crèmière:</p>
<p>&mdash;Combien?</p>
<p>Elle regarda son mari.</p>
-<p>Celui-ci fit un petit calcul mental, et répondit:</p>
+<p>Celui-ci fit un petit calcul mental, et répondit:</p>
<p>&mdash;C'est dix-huit sous.</p>
<p>Terral paya. Il se dit, en sortant:</p>
-<p>&mdash;Il faut peu de chose. Si l'on était philosophe, pourtant! Bah!
+<p>&mdash;Il faut peu de chose. Si l'on était philosophe, pourtant! Bah!
ajouta-t-il, les philosophes sont des sots!</p>
-<p>Il regarda l'heure à la pendule d'un pharmacien: huit heures. Quelle
-soirée lente à passer. Et que faire? Retourner chez lui. A quoi bon? Il
-n'avait même pas de lumière au logis. Le boulevard? A présent, ce
+<p>Il regarda l'heure à la pendule d'un pharmacien: huit heures. Quelle
+soirée lente à passer. Et que faire? Retourner chez lui. A quoi bon? Il
+n'avait même pas de lumière au logis. Le boulevard? A présent, ce
boulevard lui faisait peur. Que de gens avaient le droit de le
-souffleter du regard! Le droit? Et quel droit? Parce qu'il avait été
-plus fou ou moins habile. Ce M. de Rieux! Ce Barberino! Il n'avait même
-pas l'idée de se venger. Il était perdu; le courant l'entraînait.
-C'était d'une autre façon qu'il entendait le remonter.</p>
+souffleter du regard! Le droit? Et quel droit? Parce qu'il avait été
+plus fou ou moins habile. Ce M. de Rieux! Ce Barberino! Il n'avait même
+pas l'idée de se venger. Il était perdu; le courant l'entraînait.
+C'était d'une autre façon qu'il entendait le remonter.</p>
-<p>Mais quel scandale! comme on avait dû s'entretenir de lui dans tous ces
-cercles! Les journaux allaient s'en mêler.</p>
+<p>Mais quel scandale! comme on avait dû s'entretenir de lui dans tous ces
+cercles! Les journaux allaient s'en mêler.</p>
<p>&mdash;Je ne les lirai pas, songeait-il. Qu'est-ce que cela me fait? Ah! le
-proverbe ment comme un homme: les oreilles ne «m'ont point tinté»
+proverbe ment comme un homme: les oreilles ne «m'ont point tinté»
aujourd'hui!</p>
-<p>Tout en pensant, il allait au hasard, fatigué. En route, il se sentit
-accablé.</p>
+<p>Tout en pensant, il allait au hasard, fatigué. En route, il se sentit
+accablé.</p>
<p>&mdash;Eh bien! se dit-il, j'ai encore douze sous... une fortune, fit-il avec
un affreux sourire.</p>
-<p>Il côtoyait le Luxembourg, il entra dans un petit café, et s'assit.</p>
+<p>Il côtoyait le Luxembourg, il entra dans un petit café, et s'assit.</p>
-<p>&mdash;Je resterai là jusqu'à minuit.</p>
+<p>&mdash;Je resterai là jusqu'à minuit.</p>
-<p>Il prit un journal au hasard, s'accouda dessus comme s'il se fût plongé
-dans la lecture, et s'absorba dans ses réflexions irritées. On lui
-servit du café. Il ne le vit pas. Il franchissait déjà l'Océan,
-débarquait à New-York, triomphait... Puis, brusquement, il releva la
-tête, aux accents d'une voix qu'il connaissait. Il écouta et promena son
-regard autour de lui. Il y avait, coupant la salle en deux, un énorme
-poêle de faïence qui lui masquait une ou deux tables. La voix partait de
-derrière ce poêle. Il la connaissait, cette voix. Il l'avait entendue
-souvent. Mais où? Mais quand?</p>
+<p>Il prit un journal au hasard, s'accouda dessus comme s'il se fût plongé
+dans la lecture, et s'absorba dans ses réflexions irritées. On lui
+servit du café. Il ne le vit pas. Il franchissait déjà l'Océan,
+débarquait à New-York, triomphait... Puis, brusquement, il releva la
+tête, aux accents d'une voix qu'il connaissait. Il écouta et promena son
+regard autour de lui. Il y avait, coupant la salle en deux, un énorme
+poêle de faïence qui lui masquait une ou deux tables. La voix partait de
+derrière ce poêle. Il la connaissait, cette voix. Il l'avait entendue
+souvent. Mais où? Mais quand?</p>
<p>&mdash;Ma foi, oui, disait-elle, je suis boudhiste. Pourquoi ne serais-je
-pas boudhiste? Avec ça que le Çakia-Mouni est si bête que ça! Mais il
-avait trouvé la doctrine chrétienne 500 ans avant Jésus, songez donc! Un
-bonhomme qui prêche la vertu à des sauvages, l'oubli des injures à des
-étrangleurs, la haine du sang à des espèces de Caraïbes. Vous savez une
+pas boudhiste? Avec ça que le Çakia-Mouni est si bête que ça! Mais il
+avait trouvé la doctrine chrétienne 500 ans avant Jésus, songez donc! Un
+bonhomme qui prêche la vertu à des sauvages, l'oubli des injures à des
+étrangleurs, la haine du sang à des espèces de Caraïbes. Vous savez une
chose, c'est que parmi les trois ou quatre cent mille boudhistes qui
peuplent l'Asie, le meurtre est cent fois plus rare qu'en Europe. Il y a
-des villes peuplées comme Paris où l'on s'assassine moins que dans le
+des villes peuplées comme Paris où l'on s'assassine moins que dans le
faubourg Montmartre. Et puis, la doctrine est calmante. Qui ne s'est un
-peu consolé, à l'idée d'un <i>nirvâna</i> colossal, d'un anéantissement
+peu consolé, à l'idée d'un <i>nirvâna</i> colossal, d'un anéantissement
complet de la nature se fondant, goutte d'eau en une mer, avec la
-création tout entière? Ça fait passer bien des méchantes heures et ça
-évite bien des indigestions. Notez que j'ai été assez heureux pour
-trouver dans cette vie un brin de <i>nirvâna</i>, sans attendre ce que je
-puis en absorber dans l'autre. Le calme, voyez-vous, doublé de dédain ou
-de mépris, il n'y a que cela au monde!</p>
+création tout entière? Ça fait passer bien des méchantes heures et ça
+évite bien des indigestions. Notez que j'ai été assez heureux pour
+trouver dans cette vie un brin de <i>nirvâna</i>, sans attendre ce que je
+puis en absorber dans l'autre. Le calme, voyez-vous, doublé de dédain ou
+de mépris, il n'y a que cela au monde!</p>
<p>&mdash;Mais je le reconnais, se dit Terral en se levant machinalement, c'est
Fargeau!</p>
-<p>Il s'approcha du poêle, jeta un regard de l'autre côté et vit, causant
+<p>Il s'approcha du poêle, jeta un regard de l'autre côté et vit, causant
et fumant, trois hommes, l'un gros et grand, l'autre long et mince, avec
des cheveux roux, et au milieu, Fargeau, une pipe entre les dents, et
-qui s'interrompait parfois dans son exposé de doctrines, pour lancer au
-plafond un peu de fumée.</p>
+qui s'interrompait parfois dans son exposé de doctrines, pour lancer au
+plafond un peu de fumée.</p>
-<p>Instinctivement, au lieu de se rejeter en arrière, Terral s'avança. Un
-je ne sais quoi le poussait. La curiosité, peut-être. Fargeau lui avait
-refusé la main, jadis. Que ferait-il, maintenant? Et un dédain de plus
-ou de moins, peu importait à Terral.</p>
+<p>Instinctivement, au lieu de se rejeter en arrière, Terral s'avança. Un
+je ne sais quoi le poussait. La curiosité, peut-être. Fargeau lui avait
+refusé la main, jadis. Que ferait-il, maintenant? Et un dédain de plus
+ou de moins, peu importait à Terral.</p>
-<p>Fernand alla à Fargeau et lui frappa sur l'épaule.</p>
+<p>Fernand alla à Fargeau et lui frappa sur l'épaule.</p>
<p>L'autre se retourna, vit Terral, et dit:</p>
@@ -9549,306 +9508,306 @@ ou de moins, peu importait à Terral.</p>
<p>&mdash;Je voudrais vous parler, dit Terral.</p>
-<p>&mdash;Ah! bon! fit Célestin, je sors.</p>
+<p>&mdash;Ah! bon! fit Célestin, je sors.</p>
-<p>Il se leva. L'homme aux cheveux roux, long comme une perche à houblon,
-en fit autant. Celui-ci tenait sous son bras une livraison de la <i>Grève
+<p>Il se leva. L'homme aux cheveux roux, long comme une perche à houblon,
+en fit autant. Celui-ci tenait sous son bras une livraison de la <i>Grève
de Samarez</i>, de Pierre Leroux.</p>
<p>&mdash;Vous ne venez pas, Vobrichon? dit le maigre personnage au gros homme
qui restait assis.</p>
<p>&mdash;Non. Je veux lire la <i>Revue des Deux-Mondes</i>. La <i>machine</i> de Sand
-m'intéresse!</p>
+m'intéresse!</p>
<p>Fargeau avait pris le bras du philosophe Goussard (ainsi se nommait son
-maigre interlocuteur), et il avait fait signe à Terral de le suivre.</p>
+maigre interlocuteur), et il avait fait signe à Terral de le suivre.</p>
-<p>On sortit. A peine dans la rue, Goussard reprit la conversation où elle
-en était restée:</p>
+<p>On sortit. A peine dans la rue, Goussard reprit la conversation où elle
+en était restée:</p>
<p>&mdash;Fargeau, mon ami, dit-il d'une voix douce, enfantine (il avait bien
-quarante-cinq ans), vous n'êtes pas dans le vrai. Vous êtes pour
-l'anéantissement, je suis pour le progrès. Vous arrêteriez l'humanité
+quarante-cinq ans), vous n'êtes pas dans le vrai. Vous êtes pour
+l'anéantissement, je suis pour le progrès. Vous arrêteriez l'humanité
dans <i>le bien</i>, je veux qu'elle aille jusqu'au <i>mieux</i>. Nous avons du
-chemin à faire pour arriver à l'égalité, à la fraternité, à la concorde
+chemin à faire pour arriver à l'égalité, à la fraternité, à la concorde
universelle, mais nous y arriverons.</p>
-<p>&mdash;Voyons, voyons, dit Fargeau. Vous allez, vous allez! Égalité! c'est
-joli. Égalité de droits, soit. Mais l'égalité de situation? Goussard,
-vous êtes un archange, mais vous rêvez.</p>
+<p>&mdash;Voyons, voyons, dit Fargeau. Vous allez, vous allez! Égalité! c'est
+joli. Égalité de droits, soit. Mais l'égalité de situation? Goussard,
+vous êtes un archange, mais vous rêvez.</p>
-<p>&mdash;Je rêve?</p>
+<p>&mdash;Je rêve?</p>
-<p>&mdash;Ah! çà, voyons, dit Fargeau, il y aura bien toujours des députés et
-des égouttiers?</p>
+<p>&mdash;Ah! çà, voyons, dit Fargeau, il y aura bien toujours des députés et
+des égouttiers?</p>
-<p>&mdash;Oh! dit Goussard. Eh bien! non, ajouta-t-il. Pourquoi des députés,
-quand tout le monde sera heureux? Et pourquoi des égouttiers, lorsque la
-science, étant arrivée à nourrir l'homme par des vapeurs et non par la
-matière, et à remplacer le beefsteak par une liqueur concentrée, une
-essence nutritive, la nature humaine se trouvera transformée et
-idéalisée? Quand on digérera des parfums au lieu de... Enfin, les égouts
-seront inutiles, et,&mdash;les villes assainies, la santé publique sera
-sauvegardée,&mdash;la vie humaine décuplée, les égouttiers se feront
+<p>&mdash;Oh! dit Goussard. Eh bien! non, ajouta-t-il. Pourquoi des députés,
+quand tout le monde sera heureux? Et pourquoi des égouttiers, lorsque la
+science, étant arrivée à nourrir l'homme par des vapeurs et non par la
+matière, et à remplacer le beefsteak par une liqueur concentrée, une
+essence nutritive, la nature humaine se trouvera transformée et
+idéalisée? Quand on digérera des parfums au lieu de... Enfin, les égouts
+seront inutiles, et,&mdash;les villes assainies, la santé publique sera
+sauvegardée,&mdash;la vie humaine décuplée, les égouttiers se feront
jardiniers, et...</p>
-<p>&mdash;Et vous avez bu trop de bière, mon bon Goussard. Vous êtes plus
-Allemand, à vous seul, que toute l'université de Bonn et celle
+<p>&mdash;Et vous avez bu trop de bière, mon bon Goussard. Vous êtes plus
+Allemand, à vous seul, que toute l'université de Bonn et celle
d'Heidelberg... Allez vous coucher!</p>
-<p>&mdash;Vous ne comprenez rien au progrès. Au fond, dit Goussard, vous êtes un
-matérialiste.</p>
+<p>&mdash;Vous ne comprenez rien au progrès. Au fond, dit Goussard, vous êtes un
+matérialiste.</p>
-<p>Il salua Terral, serra la main de Fargeau et disparut à l'angle d'une
+<p>Il salua Terral, serra la main de Fargeau et disparut à l'angle d'une
ruelle.</p>
-<p>Ils étaient arrivés, en causant, dans les quartiers pauvres de la rive
+<p>Ils étaient arrivés, en causant, dans les quartiers pauvres de la rive
gauche, les quartiers de Fargeau.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! dit Célestin, que me voulez-vous?</p>
+<p>&mdash;Eh bien! dit Célestin, que me voulez-vous?</p>
<p>&mdash;Moi, fit Terral en riant presque, d'un rire nerveux, je viens
-philosopher aussi... un moment... et je tiens à vous dire que le fond du
-sac de la vie est bête et sale... Je suis ruiné, perdu, accablé. J'ai
-voulu me jeter à l'eau et je vais me jeter au diable!</p>
+philosopher aussi... un moment... et je tiens à vous dire que le fond du
+sac de la vie est bête et sale... Je suis ruiné, perdu, accablé. J'ai
+voulu me jeter à l'eau et je vais me jeter au diable!</p>
-<p>&mdash;Ah! dit Fargeau gravement. Je ne savais pas que le sort fût aussi
+<p>&mdash;Ah! dit Fargeau gravement. Je ne savais pas que le sort fût aussi
adroit!</p>
-<p>&mdash;Oui, oui, reprit Terral, j'entends déjà tout ce que vous allez me
-dire. Mais je ne suis point fâché de l'entendre de vous. C'est le fer
-rouge sur la plaie. On crie et l'on guérit. Allez! Dites-moi que
-l'audace est stupide, que l'honnêteté est souveraine, et que j'ai eu
+<p>&mdash;Oui, oui, reprit Terral, j'entends déjà tout ce que vous allez me
+dire. Mais je ne suis point fâché de l'entendre de vous. C'est le fer
+rouge sur la plaie. On crie et l'on guérit. Allez! Dites-moi que
+l'audace est stupide, que l'honnêteté est souveraine, et que j'ai eu
tort de ne pas me nourrir de Berquin et de lait de poule. Mais, entre
-nous, que vous a-t-il servi de croire à votre Bouddha, tandis que je ne
-croyais à rien, pour en arriver à être tout aussi misérable que moi, et
-tout aussi désespéré?</p>
-
-<p>&mdash;Je pourrais vous dire, répondit Fargeau: Que vous a-t-il servi de ne
-croire à rien pour avoir des souliers aussi troués que les miens? Ma
-foi, non! La morale serait niaise. Vous êtes vaincu, voilà la morale.
-Vos ongles se sont brisés sur le roc; c'est la morale, cela! La morale,
-c'est votre pâleur, c'est votre colère, c'est votre pensée de suicide.
-Je n'ai jamais songé à me tuer, moi. Je sais depuis longtemps que la vie
-est absurde et que tout est <i>au delà</i>,&mdash;dans l'<ins title='original: anéatissement'>anéantissement</ins>, la paix
-des atômes. Seulement, j'attends, étant sûr de ce lendemain auquel vous
-préfériez le jour présent. Et voilà qu'aujourd'hui vous manque, et que
-vous ne croyez pas à demain!</p>
-
-<p>Involontairement, Fernand Terral baissait la tête. Fargeau le regardait
-et l'étudiait comme un médecin examinerait un malade.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous ma pensée? dit Fargeau à Terral qui courbait la tête; tout
-votre salut est dans vos revers. Vous êtes jeune! Si c'était une leçon,
-cela? Je sais que les leçons d'habitude ne servent pas à grand'chose.
+nous, que vous a-t-il servi de croire à votre Bouddha, tandis que je ne
+croyais à rien, pour en arriver à être tout aussi misérable que moi, et
+tout aussi désespéré?</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais vous dire, répondit Fargeau: Que vous a-t-il servi de ne
+croire à rien pour avoir des souliers aussi troués que les miens? Ma
+foi, non! La morale serait niaise. Vous êtes vaincu, voilà la morale.
+Vos ongles se sont brisés sur le roc; c'est la morale, cela! La morale,
+c'est votre pâleur, c'est votre colère, c'est votre pensée de suicide.
+Je n'ai jamais songé à me tuer, moi. Je sais depuis longtemps que la vie
+est absurde et que tout est <i>au delà</i>,&mdash;dans l'<ins title='original: anéatissement'>anéantissement</ins>, la paix
+des atômes. Seulement, j'attends, étant sûr de ce lendemain auquel vous
+préfériez le jour présent. Et voilà qu'aujourd'hui vous manque, et que
+vous ne croyez pas à demain!</p>
+
+<p>Involontairement, Fernand Terral baissait la tête. Fargeau le regardait
+et l'étudiait comme un médecin examinerait un malade.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous ma pensée? dit Fargeau à Terral qui courbait la tête; tout
+votre salut est dans vos revers. Vous êtes jeune! Si c'était une leçon,
+cela? Je sais que les leçons d'habitude ne servent pas à grand'chose.
Mais le hasard!...</p>
<p>&mdash;Le hasard, fit Terral, c'est encore le seul dieu que je reconnaisse,
-et c'est à lui que je vais demander de me tirer de ce bourbier!</p>
+et c'est à lui que je vais demander de me tirer de ce bourbier!</p>
<p>&mdash;Il y en a d'autres au-dessus de lui; vous savez, le travail...</p>
<p>&mdash;Le travail!</p>
-<p>Et Terral se prit à rire.</p>
+<p>Et Terral se prit à rire.</p>
-<p>&mdash;Ce n'est pas à l'heure où j'en suis qu'on recommence sa vie. Je serai
-logique jusqu'au bout, en étant audacieux jusqu'à la fin. Vous avez déjà
-perdu votre morale avec moi. Restons-en là.</p>
+<p>&mdash;Ce n'est pas à l'heure où j'en suis qu'on recommence sa vie. Je serai
+logique jusqu'au bout, en étant audacieux jusqu'à la fin. Vous avez déjà
+perdu votre morale avec moi. Restons-en là.</p>
-<p>&mdash;Ah! dit Fargeau avec une certaine fierté dédaigneuse, vous croyez que
+<p>&mdash;Ah! dit Fargeau avec une certaine fierté dédaigneuse, vous croyez que
je pose en professeur de philosophie spiritualiste.... Moi?....
-Jamais!... Je vous prends comme un <i>cas</i> et je vous étudie comme un
+Jamais!... Je vous prends comme un <i>cas</i> et je vous étudie comme un
<i>sujet</i> qu'on peut conseiller et qui est parfaitement libre de ne pas
-suivre les conseils. Vous voulez être logique? Soyez logique! Allez!
-Mais moins d'orgueil, jeune homme, ce n'est pas vous qui avez inventé le
+suivre les conseils. Vous voulez être logique? Soyez logique! Allez!
+Mais moins d'orgueil, jeune homme, ce n'est pas vous qui avez inventé le
Satan de Milton, plus audacieux que vous. Vous vous croyez un type, je
-parie? Vous êtes un produit de ce temps, pas autre chose:&mdash;un résidu.
-Votre audace vient de votre époque. Vous êtes moins fort que troublé.
-Les forts, ce sont les apathiques. Vous êtes trop nerveux, Terral!</p>
+parie? Vous êtes un produit de ce temps, pas autre chose:&mdash;un résidu.
+Votre audace vient de votre époque. Vous êtes moins fort que troublé.
+Les forts, ce sont les apathiques. Vous êtes trop nerveux, Terral!</p>
<p>&mdash;Soit! dit Fernand.</p>
<p>&mdash;Ah! le joli temps, le joli moment, reprit Fargeau. Vous avez bien fait
-d'épargner à M. de Bruand le souci d'y vivre. Quant à vous, vous êtes de
-votre heure, avec un mélange d'Antony qui a tout gâté. Vous voyez que je
+d'épargner à M. de Bruand le souci d'y vivre. Quant à vous, vous êtes de
+votre heure, avec un mélange d'Antony qui a tout gâté. Vous voyez que je
vous connais bien.</p>
<p>&mdash;Continuez, dit Terral.</p>
-<p>&mdash;Bien. Philosophons... Il en est, voyez-vous, de la marche des sociétés
-comme des caravanes lancées à travers le désert. Souvent, aux heures de
-fatigue et d'épuisement, apparaissent les longues plaines du désert, les
-chemins lépreux, sans oasis, sans eau, sans ombre: c'est le repos qu'on
-veut: c'est l'effort qu'il faut. Les routes accablantes succèdent aux
+<p>&mdash;Bien. Philosophons... Il en est, voyez-vous, de la marche des sociétés
+comme des caravanes lancées à travers le désert. Souvent, aux heures de
+fatigue et d'épuisement, apparaissent les longues plaines du désert, les
+chemins lépreux, sans oasis, sans eau, sans ombre: c'est le repos qu'on
+veut: c'est l'effort qu'il faut. Les routes accablantes succèdent aux
routes longues et lourdes, les cailloux aux cailloux, les pierres qui
-déchirent au sable qui aveugle, le vent qui étouffe, au simoun qui tue.
-N'importe, il faut marcher, il faut aller, il faut être debout, il faut
-lutter. Courage! On va, on s'épuise, on halète, on plie sous le fardeau,
+déchirent au sable qui aveugle, le vent qui étouffe, au simoun qui tue.
+N'importe, il faut marcher, il faut aller, il faut être debout, il faut
+lutter. Courage! On va, on s'épuise, on halète, on plie sous le fardeau,
on se couche sous le faix; plus de force, plus de nerfs, plus de salive!
-Marchez toujours! Ces déserts maudits de l'Afrique durent des lieues et
-encore des lieues! Les déserts de la vie durent des années et des années
-encore. Là, comme les pèlerins, les gens étouffent; ils ont soif, ils
+Marchez toujours! Ces déserts maudits de l'Afrique durent des lieues et
+encore des lieues! Les déserts de la vie durent des années et des années
+encore. Là, comme les pèlerins, les gens étouffent; ils ont soif, ils
ont faim, ils crient. Marchez toujours! Ces temps noirs, ces temps de
-trouble, d'inaction, d'ennui, de misères ont des lendemains qui se
-prolongent, qui ne finissent jamais. Un malaise général plane sur tout
-comme une nuée d'orage. On respire mal, on se tâte, on cherche des
-remèdes introuvables à des maux inconnus. Tout craque et se disloque.
-Les appétits effrénés montrent leurs dents féroces. Les désirs refoulés
-heurtent les ambitions non satisfaites. Les aspirations légitimes d'un
+trouble, d'inaction, d'ennui, de misères ont des lendemains qui se
+prolongent, qui ne finissent jamais. Un malaise général plane sur tout
+comme une nuée d'orage. On respire mal, on se tâte, on cherche des
+remèdes introuvables à des maux inconnus. Tout craque et se disloque.
+Les appétits effrénés montrent leurs dents féroces. Les désirs refoulés
+heurtent les ambitions non satisfaites. Les aspirations légitimes d'un
c&oelig;ur qui croit s'unissent aux lamentations du ventre qui veut. Les
-flots d'espérances grossissent et les issues manquent; les groupes de
-voyageurs s'agglomèrent et les routes sont obstruées. On se pousse sans
-pitié, on se heurte sans remords, on s'écrase sans honte. Quand on voit
-tomber un rival, on dit: Un de moins! Il en meurt un, il en naît mille.
-Quand on s'est bien étouffé, bien secoué, bien égorgé, on regarde à ses
-pieds. On n'a point fait un pas. On a marché à la même place; mais on a
-marché sur des cadavres. La route, là-bas, est toujours obstruée. Une
-colère mauvaise agite tous ces gens; un éclair fauve passe dans les
-yeux, et tous, avec la même rage, le même appétit, les mêmes besoins, se
-ruent en se renversant sur les chemins boueux; le vice ricane, il règne,
-il attire à soi cette foule; il lui dit: «Viens! va! sois satisfaite! Il
+flots d'espérances grossissent et les issues manquent; les groupes de
+voyageurs s'agglomèrent et les routes sont obstruées. On se pousse sans
+pitié, on se heurte sans remords, on s'écrase sans honte. Quand on voit
+tomber un rival, on dit: Un de moins! Il en meurt un, il en naît mille.
+Quand on s'est bien étouffé, bien secoué, bien égorgé, on regarde à ses
+pieds. On n'a point fait un pas. On a marché à la même place; mais on a
+marché sur des cadavres. La route, là-bas, est toujours obstruée. Une
+colère mauvaise agite tous ces gens; un éclair fauve passe dans les
+yeux, et tous, avec la même rage, le même appétit, les mêmes besoins, se
+ruent en se renversant sur les chemins boueux; le vice ricane, il règne,
+il attire à soi cette foule; il lui dit: «Viens! va! sois satisfaite! Il
y a toujours place autour de mes tonneaux, de mes tapis verts, de mes
-lits souillés, de mes splendeurs et de mes fanges.» Alors, alors,
-largesse et joie! Alors les lumières qui ne s'éteignent pas, les viandes
+lits souillés, de mes splendeurs et de mes fanges.» Alors, alors,
+largesse et joie! Alors les lumières qui ne s'éteignent pas, les viandes
qui saignent toujours, les joues qui ne rougissent plus, les baisers qui
-crépitent et qui grisent, les rires nerveux, les joies saccadées, les
-plaisirs qui secouent comme une pile électrique, les voluptés qui
-éreintent, qui souillent, qui tuent! Tu ne nous veux pas pour tes
-soldats, société? Nous serons tes bohêmes et tes va-nu-pieds! Nous
-aurons des bottes vernies ou des souliers éculés, peu importe! Nous
+crépitent et qui grisent, les rires nerveux, les joies saccadées, les
+plaisirs qui secouent comme une pile électrique, les voluptés qui
+éreintent, qui souillent, qui tuent! Tu ne nous veux pas pour tes
+soldats, société? Nous serons tes bohêmes et tes va-nu-pieds! Nous
+aurons des bottes vernies ou des souliers éculés, peu importe! Nous
volerons cent mille francs ou nous emprunterons cent sous, tais-toi
-donc! Nous serons infâmes et te mépriserons. Tu barreras nos chemins?
-Nous prendrons par les fossés, où est la boue et nous te jetterons cette
-boue au visage. Ce sera ta lèpre, ces curieux, ces déclassés, ces
-débraillés, ces déguenillés, ces sans-le-sou qui valaient peut-être de
-marcher le front haut. Tu fais la prude, ils mettront à nu tes ulcères.
-Temps maudit où les portes se referment vers les mains tendues, où les
-espoirs comprimés se changent en haines, où les amours trahis tournent
-en débauche, où les échappées de lumière deviennent de la nuit. Quelle
-fièvre te secoue, société, que tu te tournes sur ton lit de malade comme
+donc! Nous serons infâmes et te mépriserons. Tu barreras nos chemins?
+Nous prendrons par les fossés, où est la boue et nous te jetterons cette
+boue au visage. Ce sera ta lèpre, ces curieux, ces déclassés, ces
+débraillés, ces déguenillés, ces sans-le-sou qui valaient peut-être de
+marcher le front haut. Tu fais la prude, ils mettront à nu tes ulcères.
+Temps maudit où les portes se referment vers les mains tendues, où les
+espoirs comprimés se changent en haines, où les amours trahis tournent
+en débauche, où les échappées de lumière deviennent de la nuit. Quelle
+fièvre te secoue, société, que tu te tournes sur ton lit de malade comme
une vieille qui agonise? Le poison qui te tord les entrailles, c'est toi
-qui l'as versé. Tu as dédaigné jadis ceux qui sont tes ennemis à
-présent. Tu as désappris ces mots magiques qui faisaient ta force et ta
-beauté: Dévouement, sacrifice, honneur, abnégation? Mots oubliés qui
-sonnent ainsi qu'un glas funèbre, et, comme on ne les sait plus, ils ne
+qui l'as versé. Tu as dédaigné jadis ceux qui sont tes ennemis à
+présent. Tu as désappris ces mots magiques qui faisaient ta force et ta
+beauté: Dévouement, sacrifice, honneur, abnégation? Mots oubliés qui
+sonnent ainsi qu'un glas funèbre, et, comme on ne les sait plus, ils ne
sont ni un frein ni un drapeau. On les entend, on ne les comprend plus.
Et non-seulement les esprits souffrent, mais les corps. Nerfs
-tourmentés, machines délabrées, yeux caves, fronts éteints par la main
-d'ombre, les hommes marchent courbés et endoloris. Parfois un vent
-semble souffler, qui les <ins title='original: agitent'>agite</ins> comme des arbres à demi morts. On les
-voit pris de maux innommés qui ressemblent à des vertiges. La folie
+tourmentés, machines délabrées, yeux caves, fronts éteints par la main
+d'ombre, les hommes marchent courbés et endoloris. Parfois un vent
+semble souffler, qui les <ins title='original: agitent'>agite</ins> comme des arbres à demi morts. On les
+voit pris de maux innommés qui ressemblent à des vertiges. La folie
passe en ricanant dans cette foule, touche du front au hasard quelqu'un
-de ces pâles visages, et le visage se contracte et fait la simagrée d'un
-rire sans cause. Cependant la joie semble régner. Tambours et cimbales,
-fêtes et concerts; à moi le bal, à moi les quadrilles, à moi le
+de ces pâles visages, et le visage se contracte et fait la simagrée d'un
+rire sans cause. Cependant la joie semble régner. Tambours et cimbales,
+fêtes et concerts; à moi le bal, à moi les quadrilles, à moi le
cotillon! Grincez les violons, hurrah les clairons, bien rugi les
contre-basses! En danse! Eh! par Dieu, jamais on ne vit tant de fleurs,
-et de diamants, et de dentelles, et d'épaules blanches, et de cheveux
-noirs, et de teints roses, et de teints fardés! En danse! en danse! Où
-est la misère, bon Dieu, et la maladie et les souffrances? Ambitieux,
-ceux qui demandent; insensés ceux qui espèrent; mendiants, ceux qui ont
-faim! Tournez, tournez. La valse est bonne pour étourdir. La jolie
-toilette de bal, société, ma mie, et que ce râtelier te va mieux que ta
-double rangée de dents déchaussées. Tu es presque belle, sais-tu, dans
+et de diamants, et de dentelles, et d'épaules blanches, et de cheveux
+noirs, et de teints roses, et de teints fardés! En danse! en danse! Où
+est la misère, bon Dieu, et la maladie et les souffrances? Ambitieux,
+ceux qui demandent; insensés ceux qui espèrent; mendiants, ceux qui ont
+faim! Tournez, tournez. La valse est bonne pour étourdir. La jolie
+toilette de bal, société, ma mie, et que ce râtelier te va mieux que ta
+double rangée de dents déchaussées. Tu es presque belle, sais-tu, dans
ce salon et sous ce lustre! Mais qu'on ne s'avise pas de te regarder
dans la rue. Pouah! la laide grimace! Le pauvre Yorick avait aussi ce
-sourire-là. Il faut avoir de bons yeux et bien regarder, et des
+sourire-là. Il faut avoir de bons yeux et bien regarder, et des
oreilles, et t'ausculter, car tu es malade. Tes flatteurs te trouvent
-jeune et charmante! Pardieu! leur ordonnance est facile à suivre. Bains
+jeune et charmante! Pardieu! leur ordonnance est facile à suivre. Bains
de mer et douches de Vichy, soierie de Lyon, chapeau de Laure, dentelle
-de Malines et vin de Syracuse! Médecins Tant-Mieux, écoutez un peu les
-médecins Tant-Pis: Bains de pieds sinapisés; il faut faire descendre le
-sang en bas; régime sobre et sain; se coucher tôt et travailler,
+de Malines et vin de Syracuse! Médecins Tant-Mieux, écoutez un peu les
+médecins Tant-Pis: Bains de pieds sinapisés; il faut faire descendre le
+sang en bas; régime sobre et sain; se coucher tôt et travailler,
courses au grand air dans ces Alpes de la morale qui s'appellent le
-droit et l'honneur, ascension des glaciers sublimes; c'est là-haut, ma
+droit et l'honneur, ascension des glaciers sublimes; c'est là-haut, ma
mie, qu'on respire! Et chercher le repos, et chasser l'excitation, et
-penser et apprendre. Rien n'est désespéré, ma chère malade; mais regarde
-ton miroir et vois ce laid et maigre visage, ces lèvres violettes, ce
-teint plombé, et dis-toi bien qu'il faut combattre ce cancer implacable
-qui te ronge le sein,&mdash;ton vautour, ô Prométhée femelle, coupable, non
-pas d'avoir ravi, mais d'avoir laissé éteindre le feu du ciel!</p>
+penser et apprendre. Rien n'est désespéré, ma chère malade; mais regarde
+ton miroir et vois ce laid et maigre visage, ces lèvres violettes, ce
+teint plombé, et dis-toi bien qu'il faut combattre ce cancer implacable
+qui te ronge le sein,&mdash;ton vautour, ô Prométhée femelle, coupable, non
+pas d'avoir ravi, mais d'avoir laissé éteindre le feu du ciel!</p>
-<p>Fargeau avait parlé avec une sorte d'excitation et de colère que Terral
-ne lui connaissait pas. Ses yeux fatigués avaient rajeuni; sa voix avait
-repris les accents d'autrefois. Il avait dû souffrir avant d'abdiquer.</p>
+<p>Fargeau avait parlé avec une sorte d'excitation et de colère que Terral
+ne lui connaissait pas. Ses yeux fatigués avaient rajeuni; sa voix avait
+repris les accents d'autrefois. Il avait dû souffrir avant d'abdiquer.</p>
-<p>Terral, étonné, le regardait. Mais ce coup de clairon ne l'atteignait
-pas, ne l'ébranlait pas. Il n'était point ému.</p>
+<p>Terral, étonné, le regardait. Mais ce coup de clairon ne l'atteignait
+pas, ne l'ébranlait pas. Il n'était point ému.</p>
<p>&mdash;Tout cela est fort beau, dit-il, et prouve que le monde est mal fait.
-Je ne me charge pas de l'orthopédie. Redressez-les, don Quichotte! Moi,
-je veux la fortune, et je vais à elle&mdash;encore une fois, toujours&mdash;si je
+Je ne me charge pas de l'orthopédie. Redressez-les, don Quichotte! Moi,
+je veux la fortune, et je vais à elle&mdash;encore une fois, toujours&mdash;si je
puis!</p>
<p>&mdash;Meilleure chance, dit Fargeau.</p>
-<p>Ils se séparèrent.</p>
+<p>Ils se séparèrent.</p>
-<p>Fargeau suivit des yeux un moment Terral qui marchait, courbé sur le
-pavé, le long de la rue. Puis il le perdit de vue. Il haussa les
-épaules, et rentra chez lui.</p>
+<p>Fargeau suivit des yeux un moment Terral qui marchait, courbé sur le
+pavé, le long de la rue. Puis il le perdit de vue. Il haussa les
+épaules, et rentra chez lui.</p>
<p>&mdash;J'ai fait de <i>la copie</i> pour le roi de Prusse, songeait-il. On ne le
-convaincra plus, celui-là. Mais c'est justice. Le repentir serait
+convaincra plus, celui-là. Mais c'est justice. Le repentir serait
immoral parfois.</p>
-<p>Il allait se mettre au lit, quand il aperçut sur sa cheminée une lettre
-que le concierge avait dû placer là.</p>
+<p>Il allait se mettre au lit, quand il aperçut sur sa cheminée une lettre
+que le concierge avait dû placer là.</p>
-<p>&mdash;Qui diable peut m'écrire?</p>
+<p>&mdash;Qui diable peut m'écrire?</p>
-<p>C'était Adolphe Labarbade qui priait M. Célestin Fargeau de l'attendre
-le lendemain à midi.</p>
+<p>C'était Adolphe Labarbade qui priait M. Célestin Fargeau de l'attendre
+le lendemain à midi.</p>
<p>&mdash;J'attendrai, se dit Fargeau. Encore un joli monsieur!</p>
-<p>Le lendemain, à midi, M. Adolphe Labarbade faisait son entrée chez
-Célestin Fargeau. Il avait dépouillé les habits du lycéen et revêtu le
-<i>veston</i> d'ordonnance du <i>gandin</i>. On l'eût pris pour une réclame de
-Dusautoy. Son premier regard fut un peu dédaigneux. Le logement
-qu'habitait Fargeau contrastait avec les cabinets des restaurants, dorés
-sur toutes les moulures, que le fils de maman Anaïs avait coutume de
-fréquenter. Il n'en tendit pas moins la main à Fargeau en lui disant:
+<p>Le lendemain, à midi, M. Adolphe Labarbade faisait son entrée chez
+Célestin Fargeau. Il avait dépouillé les habits du lycéen et revêtu le
+<i>veston</i> d'ordonnance du <i>gandin</i>. On l'eût pris pour une réclame de
+Dusautoy. Son premier regard fut un peu dédaigneux. Le logement
+qu'habitait Fargeau contrastait avec les cabinets des restaurants, dorés
+sur toutes les moulures, que le fils de maman Anaïs avait coutume de
+fréquenter. Il n'en tendit pas moins la main à Fargeau en lui disant:
<i>Bonjour, cher?</i></p>
<p>&mdash;Eh bien! dit Fargeau, qu'y a-t-il pour votre service?</p>
-<p>&mdash;Voilà, répondit Adolphe.</p>
+<p>&mdash;Voilà, répondit Adolphe.</p>
-<p>Il alluma un cigare puisé dans un étui de Manille, et tout en fumant:</p>
+<p>Il alluma un cigare puisé dans un étui de Manille, et tout en fumant:</p>
<p>&mdash;Vous ne devez pas ignorer, pas vrai, mon bon Fargeau, que le
-baccalauréat a été institué par les gouvernements pour l'aplatissement
-des jeunes gens qui se moquent de Cicéron comme de leur première
+baccalauréat a été institué par les gouvernements pour l'aplatissement
+des jeunes gens qui se moquent de Cicéron comme de leur première
culotte?</p>
<p>&mdash;Parbleu! dit Fargeau qui s'amusait de cet aplomb.</p>
-<p>&mdash;D'un autre côté, impossible de faire son droit sans le morceau de
-parchemin qu'ils <ins title='original: appelent'>appellent</ins> un diplôme.</p>
+<p>&mdash;D'un autre côté, impossible de faire son droit sans le morceau de
+parchemin qu'ils <ins title='original: appelent'>appellent</ins> un diplôme.</p>
<p>&mdash;Oui. C'est bien ridicule.</p>
-<p>&mdash;Dites que c'est obscène! Infect, parole d'honneur! Toujours est-il que
-je veux faire mon droit. Maman le veut. Désobligerai-je pas maman, moi?
+<p>&mdash;Dites que c'est obscène! Infect, parole d'honneur! Toujours est-il que
+je veux faire mon droit. Maman le veut. Désobligerai-je pas maman, moi?
Jamais de la vie! Comprenez?</p>
-<p>&mdash;Parfaitement. Eh bien! passez votre baccalauréat.</p>
+<p>&mdash;Parfaitement. Eh bien! passez votre baccalauréat.</p>
-<p>&mdash;Voilà le <i>hic</i>! Ils me refuseront.</p>
+<p>&mdash;Voilà le <i>hic</i>! Ils me refuseront.</p>
<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-<p>&mdash;Parce que leur latin m'embête et que je ne l'ai pas appris. C'est une
-raison. Mais j'ai songé à vous, citoyen Fargeau. Vous êtes un puits de
-science, vous êtes ferré à glace sur Homère, vous êtes riche en savoir,
+<p>&mdash;Parce que leur latin m'embête et que je ne l'ai pas appris. C'est une
+raison. Mais j'ai songé à vous, citoyen Fargeau. Vous êtes un puits de
+science, vous êtes ferré à glace sur Homère, vous êtes riche en savoir,
un Rothschild de science...</p>
-<p>&mdash;Je ne suis même riche qu'en cela!</p>
+<p>&mdash;Je ne suis même riche qu'en cela!</p>
-<p>&mdash;On n'est pas parfait. Bref, voulez-vous m'enlever le diplôme à la
+<p>&mdash;On n'est pas parfait. Bref, voulez-vous m'enlever le diplôme à la
pointe d'une version latine?</p>
<p>&mdash;Hein, vous dites?</p>
@@ -9859,131 +9818,131 @@ pointe d'une version latine?</p>
<p>&mdash;C'est si facile!</p>
-<p>&mdash;Ah! çà, mais, dit Fargeau en croisant les bras et en essayant de rire,
-pour qui me prenez-vous, décidément?... Pas physionomiste, mon jeune
+<p>&mdash;Ah! çà, mais, dit Fargeau en croisant les bras et en essayant de rire,
+pour qui me prenez-vous, décidément?... Pas physionomiste, mon jeune
monsieur! Tous les gens qui n'ont pas des bottines vernies ne sont pas
fatalement des canailles. L'habit ne fait pas le moine. Savez-vous ce
que vous m'offrez? De commettre un faux, rien de plus. C'est quelque
-chose. Il y a de pauvres diables, misérables comme les pierres, qui font
-cela. Les entrailles qui crient sont si éloquentes! On les écoute. Moi,
+chose. Il y a de pauvres diables, misérables comme les pierres, qui font
+cela. Les entrailles qui crient sont si éloquentes! On les écoute. Moi,
j'aime mieux serrer la boucle de mon pantalon et garder mon nom, qui en
-vaut un autre. Je m'appelle Célestin Fargeau et non Adolphe Labarbade.
-Si vous croyez que j'échangerais ma défroque contre la vôtre, c'est une
-erreur de plus à ajouter à vos folies. Où est mon chapeau? J'ai à
+vaut un autre. Je m'appelle Célestin Fargeau et non Adolphe Labarbade.
+Si vous croyez que j'échangerais ma défroque contre la vôtre, c'est une
+erreur de plus à ajouter à vos folies. Où est mon chapeau? J'ai à
sortir!</p>
-<p>&mdash;Ah! dit le jeune homme étonné. Ainsi, vous refusez?</p>
+<p>&mdash;Ah! dit le jeune homme étonné. Ainsi, vous refusez?</p>
<p>&mdash;Radicalement.&mdash;Et sans rancune, dit Fargeau en montrant la porte au
fils de madame Labarbade.</p>
-<p>Le jeune Adolphe descendit l'escalier en haussant les épaules et se
-disant que Fargeau était un imbécile. Il remonta dans le coupé qui
-l'attendait à la porte, et jeta au cocher le nom de Vachette. On
-l'attendait pour déjeuner, et en chemin il prépara, d'après les
-vaudevilles à la mode, les <i>mots</i> qu'il devait improviser au dessert.</p>
+<p>Le jeune Adolphe descendit l'escalier en haussant les épaules et se
+disant que Fargeau était un imbécile. Il remonta dans le coupé qui
+l'attendait à la porte, et jeta au cocher le nom de Vachette. On
+l'attendait pour déjeuner, et en chemin il prépara, d'après les
+vaudevilles à la mode, les <i>mots</i> qu'il devait improviser au dessert.</p>
-<p>Cachemire avait déjà fini son roman avec M. de Navailles. Ce fils des
-Croisés une fois ruiné, elle lui avait signifié son congé sur vélin.
-Elle ne pouvait d'ailleurs vivre longtemps avec la même pensée en tête.
-Les contrats qu'elle signait se déchiraient bientôt. Elle avait en
+<p>Cachemire avait déjà fini son roman avec M. de Navailles. Ce fils des
+Croisés une fois ruiné, elle lui avait signifié son congé sur vélin.
+Elle ne pouvait d'ailleurs vivre longtemps avec la même pensée en tête.
+Les contrats qu'elle signait se déchiraient bientôt. Elle avait en
circulation tant de billets d'amour qu'elle en laissait protester
-quelques-uns. C'était la vie assourdissante, étourdissante, d'ailleurs
+quelques-uns. C'était la vie assourdissante, étourdissante, d'ailleurs
luxueuse car maintenant elle savait le prix d'un bijou, son poids et
-elle amassait. Les amours ne duraient guères, les morts allaient vite.
-Elle lançait sa fantaisie à toute bride sur le pavé, courant, changeant,
-avide de nouveauté, d'imprévu, de sensations non encore éprouvées, de
-liqueurs non goûtées, de frémissements inconnus. Cette vie frénétique,
-électrique, toute de soubresauts et de galvanisme qui eût écrasé un
-porte-faix, ces journées lourdes après des nuits passées dans le gaz du
-souper, ces réveils accablés, ces soirées de théâtre, ces faiblesses de
-tête, ces délabrements d'estomac et ces haut-le-c&oelig;ur qui accompagnent
+elle amassait. Les amours ne duraient guères, les morts allaient vite.
+Elle lançait sa fantaisie à toute bride sur le pavé, courant, changeant,
+avide de nouveauté, d'imprévu, de sensations non encore éprouvées, de
+liqueurs non goûtées, de frémissements inconnus. Cette vie frénétique,
+électrique, toute de soubresauts et de galvanisme qui eût écrasé un
+porte-faix, ces journées lourdes après des nuits passées dans le gaz du
+souper, ces réveils accablés, ces soirées de théâtre, ces faiblesses de
+tête, ces délabrements d'estomac et ces haut-le-c&oelig;ur qui accompagnent
de semblables existences, elle les supportait vaillamment, riant
-toujours, héroïquement, remplaçant par les bains chimiques, les pâtes,
+toujours, héroïquement, remplaçant par les bains chimiques, les pâtes,
les couleurs, les engins de toilette, tout ce qui s'en allait d'elle,
-s'écaillant et se frelatant.</p>
-
-<p>Elle était, elle était toujours la Cachemire désirée, lorgnée, détestée,
-adorée, des premières représentations, des courses, des concerts, des
-soirées du Cirque, de partout. Son sourire était le même, découvrant les
-dents par le même rictus, mais impassible maintenant, mais attristé,
-mais comme taillé dans le plâtre avec un ciseau. Elle ne laissait rien
-paraître des défaillances soudaines qui la venaient assaillir parfois,
-et qui, lorsqu'elle était seule, lui faisaient pousser des cris de
+s'écaillant et se frelatant.</p>
+
+<p>Elle était, elle était toujours la Cachemire désirée, lorgnée, détestée,
+adorée, des premières représentations, des courses, des concerts, des
+soirées du Cirque, de partout. Son sourire était le même, découvrant les
+dents par le même rictus, mais impassible maintenant, mais attristé,
+mais comme taillé dans le plâtre avec un ciseau. Elle ne laissait rien
+paraître des défaillances soudaines qui la venaient assaillir parfois,
+et qui, lorsqu'elle était seule, lui faisaient pousser des cris de
souffrance. Sa poitrine lui faisait mal, des frissons lui couraient dans
-les reins. Elle se regardait dans ses miroirs à biseau, effrayée de sa
-pâleur. Mais elle reprenait,&mdash;si quelqu'un entrait, à sourire et
-chantonnait&mdash;peut-être pour oublier.</p>
-
-<p>Et le soir, le théâtre, le bal, le souper l'attiraient, l'étreignaient
-encore! Elle se brûlait l'estomac avec les écrevisses bordelaises; elle
-était dyspeptique déjà, usée. Souvent, dans son luxe fou, il lui prenait
-des envies de s'encanailler, elle rêvait d'aller danser à la
-Boule-Noire, déguisée, et de boire des saladiers de vin chaud sur les
-tables grasses. Le crin-crin du bal de barrière lui secouait les nerfs,
-ou bien, elle courait les cafés-concerts, avalant cette musique
-endiablée qui s'envole parmi l'aigre odeur de la bière et les
-asphyxiantes bouffées du tabac. Les pièces de théâtre qu'il fallait
-suivre quelque peu l'ennuyaient. Sa tête se faisait vide. Elle
-n'éprouvait plus de réelle fièvre que devant les écuyers qui tournaient,
-emportés par des chevaux sans selle, autour du Cirque, pendant que les
+les reins. Elle se regardait dans ses miroirs à biseau, effrayée de sa
+pâleur. Mais elle reprenait,&mdash;si quelqu'un entrait, à sourire et
+chantonnait&mdash;peut-être pour oublier.</p>
+
+<p>Et le soir, le théâtre, le bal, le souper l'attiraient, l'étreignaient
+encore! Elle se brûlait l'estomac avec les écrevisses bordelaises; elle
+était dyspeptique déjà, usée. Souvent, dans son luxe fou, il lui prenait
+des envies de s'encanailler, elle rêvait d'aller danser à la
+Boule-Noire, déguisée, et de boire des saladiers de vin chaud sur les
+tables grasses. Le crin-crin du bal de barrière lui secouait les nerfs,
+ou bien, elle courait les cafés-concerts, avalant cette musique
+endiablée qui s'envole parmi l'aigre odeur de la bière et les
+asphyxiantes bouffées du tabac. Les pièces de théâtre qu'il fallait
+suivre quelque peu l'ennuyaient. Sa tête se faisait vide. Elle
+n'éprouvait plus de réelle fièvre que devant les écuyers qui tournaient,
+emportés par des chevaux sans selle, autour du Cirque, pendant que les
cymbales de l'orchestre marquent le galop de leur voix de cuivre. Elle
ouvrait de grands yeux en regardant ces hommes demi-nus risquant leur
-vie, et ses petites mains applaudissaient en déchirant leurs gants.</p>
-
-<p>Toutes ces secousses au fond disloquaient ce faible corps. On eût dit
-une de ces boîtes mécaniques qu'on démonte pièce à pièce, et qui tombent
-éparses brusquement. De tout ce qui avait été Cachemire, la brune
-Cachemire, à la chair savoureuse comme un beau fruit, il restait un
-visage maquillé, aux muscles enduits de blancs d'&oelig;ufs, de grands yeux
-hystériques dans un visage blafard. Elle aurait pu parfois, lorsqu'elle
-entrait dans une loge, entendre, à ses côtés, le petit rire content
-d'une rivale qui voyait ou devinait la ruine sous cette beauté repeinte,
+vie, et ses petites mains applaudissaient en déchirant leurs gants.</p>
+
+<p>Toutes ces secousses au fond disloquaient ce faible corps. On eût dit
+une de ces boîtes mécaniques qu'on démonte pièce à pièce, et qui tombent
+éparses brusquement. De tout ce qui avait été Cachemire, la brune
+Cachemire, à la chair savoureuse comme un beau fruit, il restait un
+visage maquillé, aux muscles enduits de blancs d'&oelig;ufs, de grands yeux
+hystériques dans un visage blafard. Elle aurait pu parfois, lorsqu'elle
+entrait dans une loge, entendre, à ses côtés, le petit rire content
+d'une rivale qui voyait ou devinait la ruine sous cette beauté repeinte,
la maladie sous cette splendeur encore insolente et la souffrance sous
ce sourire.</p>
-<p>Madame Labarbade, au retour de quelque promenade avec Firmin Monséchard,
+<p>Madame Labarbade, au retour de quelque promenade avec Firmin Monséchard,
le photographe, trouvait souvent Cachemire buvant de la tisane et
-rêvant, la tête appuyée dans la main, le coude sur le bras d'un
-fauteuil, hochant la tête et revoyant peut-être, comme dans un rêve,
-Samoreau, les journées pleines de soleil, et les nuits pleines
-d'étoiles, là-bas contre la forêt où le vent passait en chantant...</p>
+rêvant, la tête appuyée dans la main, le coude sur le bras d'un
+fauteuil, hochant la tête et revoyant peut-être, comme dans un rêve,
+Samoreau, les journées pleines de soleil, et les nuits pleines
+d'étoiles, là-bas contre la forêt où le vent passait en chantant...</p>
-<p>Madame Labarbade haussait les épaules.</p>
+<p>Madame Labarbade haussait les épaules.</p>
-<p>Parfois, aussi, Cachemire faisait atteler son coupé&mdash;car elle était
+<p>Parfois, aussi, Cachemire faisait atteler son coupé&mdash;car elle était
riche, on l'aimait encore, on se ruinait encore pour cette femme qui
-toussait&mdash;et elle donnait ordre qu'on la descendît aux Tuileries.</p>
+toussait&mdash;et elle donnait ordre qu'on la descendît aux Tuileries.</p>
<p>S'il faisait beau, elle allait s'asseoir sur une chaise, sous les
marronniers, et regardait jouer les enfants. Les uns troquaient leurs
timbres-postes, les autres <ins title='original: ouaient'>jouaient</ins> aux soldats, chantant une
<i>Marseillaise</i> enfantine, d'autres, une petite pelle en main,
-bâtissaient des châteaux avec du sable. Les petites filles regardaient
-leur jupe ballonner. Tout cela était rose, frais, bruyant. Vaguement,
-Cachemire se disait peut-être que c'était bien beau un enfant et que ce
-devait être bien bon.</p>
-
-<p>Elle prenait le soleil. Ses yeux fatigués allaient du jardin à la rue,
-d'un arbre à l'autre. On voyait passer derrière la grille un omnibus
-chargé de monde, le chapeau de cuir d'un cocher ou le casque d'un
-municipal. Cela l'amusait. Et le soir, quel contraste! Étendue sur le
-coussin rouge d'un restaurant, elle chantait, riait, <ins title='original: conme'>comme</ins> si la fièvre
-ne l'eût pas rongée, comme si elle n'eût pas dû payer, le lendemain, par
-un accablement énervé ces secousses toujours nouvelles.</p>
-
-<p>Les médecins qu'elle appelait ne lui disaient pas le nom de la maladie.
+bâtissaient des châteaux avec du sable. Les petites filles regardaient
+leur jupe ballonner. Tout cela était rose, frais, bruyant. Vaguement,
+Cachemire se disait peut-être que c'était bien beau un enfant et que ce
+devait être bien bon.</p>
+
+<p>Elle prenait le soleil. Ses yeux fatigués allaient du jardin à la rue,
+d'un arbre à l'autre. On voyait passer derrière la grille un omnibus
+chargé de monde, le chapeau de cuir d'un cocher ou le casque d'un
+municipal. Cela l'amusait. Et le soir, quel contraste! Étendue sur le
+coussin rouge d'un restaurant, elle chantait, riait, <ins title='original: conme'>comme</ins> si la fièvre
+ne l'eût pas rongée, comme si elle n'eût pas dû payer, le lendemain, par
+un accablement énervé ces secousses toujours nouvelles.</p>
+
+<p>Les médecins qu'elle appelait ne lui disaient pas le nom de la maladie.
Cette maladie avait tant de noms. Elle le cherchait dans les tarots. Les
-cartes disaient: «Tu guériras!» Mais il fallait éviter la glace, ne pas
-se regarder. Ses yeux plombés, ses joues livides lui répondaient alors:
+cartes disaient: «Tu guériras!» Mais il fallait éviter la glace, ne pas
+se regarder. Ses yeux plombés, ses joues livides lui répondaient alors:
C'est bien fini.</p>
-<p>Elle se roulait parfois, déchirant ses vêtements, brisant ses meubles,
-écumante, répétant comme des râles ces cris:</p>
+<p>Elle se roulait parfois, déchirant ses vêtements, brisant ses meubles,
+écumante, répétant comme des râles ces cris:</p>
<p>&mdash;Je ne veux pas mourir!</p>
-<p>D'autres fois, anéantie, elle demeurait des journées entières, dans un
+<p>D'autres fois, anéantie, elle demeurait des journées entières, dans un
fauteuil, comptant et recomptant les fleurs du tapis ou les dessins de
la tenture.</p>
@@ -9991,20 +9950,20 @@ la tenture.</p>
<p>&mdash;Je ne connais pas! dit-elle.</p>
-<p>C'étaient les noms de ses amants.</p>
+<p>C'étaient les noms de ses amants.</p>
-<p>Elle était ainsi, un jour, causant avec madame Labarbade, lorsque
-Adolphe entra, fort animé, revenant du restaurant. Il fit signe à sa
-mère, l'amena au fond de la chambre, et lui dit:</p>
+<p>Elle était ainsi, un jour, causant avec madame Labarbade, lorsque
+Adolphe entra, fort animé, revenant du restaurant. Il fit signe à sa
+mère, l'amena au fond de la chambre, et lui dit:</p>
<p>&mdash;Maman, est-ce qu'il n'y aurait pas cinq louis de trop dans ton
-porte-monnaie, pour ton fils chéri?</p>
+porte-monnaie, pour ton fils chéri?</p>
<p>Madame Labarbade leva les yeux au ciel.</p>
-<p>Cachemire entendait qu'on parlait par-derrière son fauteuil.</p>
+<p>Cachemire entendait qu'on parlait par-derrière son fauteuil.</p>
-<p>&mdash;Qui est-là? dit-elle.</p>
+<p>&mdash;Qui est-là? dit-elle.</p>
<p>&mdash;C'est moi, petite s&oelig;ur, dit Adolphe.</p>
@@ -10014,7 +9973,7 @@ porte-monnaie, pour ton fils chéri?</p>
<p>Il s'approcha de Cachemire.</p>
-<p>&mdash;Tu sais... J'ai joué et j'ai perdu!</p>
+<p>&mdash;Tu sais... J'ai joué et j'ai perdu!</p>
<p>&mdash;Combien!</p>
@@ -10024,7 +9983,7 @@ porte-monnaie, pour ton fils chéri?</p>
<p>&mdash;Est-ce que tu ne les as pas?</p>
-<p>&mdash;Si fait. Dans ce tiroir. Là.</p>
+<p>&mdash;Si fait. Dans ce tiroir. Là.</p>
<p>Adolphe se pencha pour embrasser sa s&oelig;ur.</p>
@@ -10032,109 +9991,109 @@ porte-monnaie, pour ton fils chéri?</p>
<p>&mdash;C'est possible!</p>
-<p>&mdash;Elle sent bien la tisane, maugréa madame Labarbade.</p>
+<p>&mdash;Elle sent bien la tisane, maugréa madame Labarbade.</p>
-<p>&mdash;C'est vrai, dit Cachemire en hochant la tête, depuis quelque temps, je
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Cachemire en hochant la tête, depuis quelque temps, je
ne peux pas supporter une odeur... le rhum! C'est bon, le rhum, dit-elle
avec un sourire vague.</p>
-<p>Madame Labarbade prit Adolphe par la main et le reconduisit jusqu'à la
+<p>Madame Labarbade prit Adolphe par la main et le reconduisit jusqu'à la
porte:</p>
-<p>&mdash;Tu as ce que tu veux, gamin? Sauve-toi. Elle n'aurait qu'à te le
+<p>&mdash;Tu as ce que tu veux, gamin? Sauve-toi. Elle n'aurait qu'à te le
reprendre!</p>
-<p>&mdash;Et il n'aurait qu'à m'en demander encore, songea-t-elle. J'ai bien
+<p>&mdash;Et il n'aurait qu'à m'en demander encore, songea-t-elle. J'ai bien
assez des exigences de <i>l'autre</i>!</p>
-<p>L'autre, c'était Firmin Monséchard.</p>
+<p>L'autre, c'était Firmin Monséchard.</p>
-<p>Adolphe était déjà dans l'escalier.</p>
+<p>Adolphe était déjà dans l'escalier.</p>
<p>&mdash;C'est vrai, disait Cachemire toute seule avec un sourire d'envie, le
rhum... le punch... les petites flammes bleues... C'est joli... Ce soir,
avec Raoul, je ferai un punch. Nous nous amuserons. C'est bon le rhum!</p>
-<p>Fernand Terral ne tenait plus à rien dans ce Paris qu'il avait voulu
-conquérir. Il en avait respiré les parfums enivrants; c'était maintenant
-l'âcre odeur de ses boues qui lui montait au cerveau. Plus un espoir,
-plus une ambition tapie au coin de ces rues; sur ces pavés, foulés aux
-pieds chaque jour par des orpailleurs avides, plus une pépite, plus
-rien. Il fallait s'enfuir, secouer à jamais ses dernières soifs, et
+<p>Fernand Terral ne tenait plus à rien dans ce Paris qu'il avait voulu
+conquérir. Il en avait respiré les parfums enivrants; c'était maintenant
+l'âcre odeur de ses boues qui lui montait au cerveau. Plus un espoir,
+plus une ambition tapie au coin de ces rues; sur ces pavés, foulés aux
+pieds chaque jour par des orpailleurs avides, plus une pépite, plus
+rien. Il fallait s'enfuir, secouer à jamais ses dernières soifs, et
creuser ailleurs une autre mine pour trouver un autre filon.</p>
<p>&mdash;Soit, se dit Terral, je partirai.</p>
-<p>Deux jours après il était à Boulogne, avec un peu d'argent raccroché en
-vendant ses derniers meubles, des habits, une bague, un médaillon, ce
-qui lui venait de sa mère. Dans le trajet de Paris à Boulogne,&mdash;la
-nuit,&mdash;l'ambitieux avait rêvé son dernier rêve. Après Paris, Londres
-était là. Londres, cet autre Océan, cette Californie, ce monde. Là,
-encore, triomphe l'intrépide assurance de l'homme qui veut s'ouvrir,
-toute large, une trouée. Là, le gâteau est savoureux pour ceux qui ont
-des dents. Il ne s'agit que de se faire une place à table à coups de
-courage ou à coups de couteau.</p>
-
-<p>Terral arpentait la jetée, au vent frais du matin, pendant qu'on
-embarquait sur le <i>packet</i> les bagages des passagers. Ses bagages à lui
-n'étaient point lourds. Il portait tout avec lui, César et sa fortune.
+<p>Deux jours après il était à Boulogne, avec un peu d'argent raccroché en
+vendant ses derniers meubles, des habits, une bague, un médaillon, ce
+qui lui venait de sa mère. Dans le trajet de Paris à Boulogne,&mdash;la
+nuit,&mdash;l'ambitieux avait rêvé son dernier rêve. Après Paris, Londres
+était là. Londres, cet autre Océan, cette Californie, ce monde. Là,
+encore, triomphe l'intrépide assurance de l'homme qui veut s'ouvrir,
+toute large, une trouée. Là, le gâteau est savoureux pour ceux qui ont
+des dents. Il ne s'agit que de se faire une place à table à coups de
+courage ou à coups de couteau.</p>
+
+<p>Terral arpentait la jetée, au vent frais du matin, pendant qu'on
+embarquait sur le <i>packet</i> les bagages des passagers. Ses bagages à lui
+n'étaient point lourds. Il portait tout avec lui, César et sa fortune.
Les Anglais qui regagnaient leur pays, aussi flegmatiquement qu'ils
-l'avaient quitté, entraient dans les hôtels et mangeaient. Un garçon
-s'approcha de Terral, lui vantant la cuisine de l'<i>Hôtel d'Albion</i>.</p>
+l'avaient quitté, entraient dans les hôtels et mangeaient. Un garçon
+s'approcha de Terral, lui vantant la cuisine de l'<i>Hôtel d'Albion</i>.</p>
<p>&mdash;Je n'ai pas faim, dit Terral.</p>
-<p>Il avait décidé qu'il mangerait seulement le soir, à Londres,&mdash;par
-économie.</p>
+<p>Il avait décidé qu'il mangerait seulement le soir, à Londres,&mdash;par
+économie.</p>
-<p>Et pour se réchauffer,&mdash;car la brise le glaçait en pénétrant dans ses
-vêtements,&mdash;il marchait, frappant du pied, et songeant. En allant ainsi,
+<p>Et pour se réchauffer,&mdash;car la brise le glaçait en pénétrant dans ses
+vêtements,&mdash;il marchait, frappant du pied, et songeant. En allant ainsi,
il se heurta contre un jeune homme qui sourit et profita de l'occasion
-pour lui demander, en français, mais avec un accent étranger, à quelle
+pour lui demander, en français, mais avec un accent étranger, à quelle
heure partait le paquebot.</p>
<p>&mdash;A sept heures, dit Terral.</p>
<p>&mdash;Nous avons donc quinze minutes encore, fit le jeune homme en regardant
-l'heure à un merveilleux chronomètre.</p>
+l'heure à un merveilleux chronomètre.</p>
<p>&mdash;Quinze minutes, oui, dit Terral.</p>
-<p>Et il s'éloigna.</p>
+<p>Et il s'éloigna.</p>
<p>Comme il revenait sur ses pas, frappant toujours le quai de ses
-semelles, il retrouva, à la même place, le jeune homme regardant la mer.</p>
+semelles, il retrouva, à la même place, le jeune homme regardant la mer.</p>
<p>&mdash;Pardon, dit le jeune homme en souriant encore, pensez-vous que la
-traversée soit mauvaise aujourd'hui?</p>
+traversée soit mauvaise aujourd'hui?</p>
-<p>&mdash;Je n'y connais rien, répondit Fernand avec une certaine brusquerie. Je
+<p>&mdash;Je n'y connais rien, répondit Fernand avec une certaine brusquerie. Je
ne suis pas marin.</p>
-<p>&mdash;Ah!... Mais, au moins, reprit l'étranger après un court silence,
+<p>&mdash;Ah!... Mais, au moins, reprit l'étranger après un court silence,
craignez-vous le mal de mer?</p>
<p>&mdash;Non, dit Terral. Qu'est-ce que je crains? ajouta-t-il mentalement.</p>
<p>&mdash;Je vous demande mille excuses pour toutes mes questions, monsieur,
-mais entre compagnons de voyage... Vous allez à Londres, n'est-ce pas?</p>
+mais entre compagnons de voyage... Vous allez à Londres, n'est-ce pas?</p>
<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
<p>&mdash;Moi aussi.</p>
-<p>&mdash;Et connaissez-vous cet hôtel, je vous prie? dit le jeune homme en
-tendant une carte à Terral.</p>
+<p>&mdash;Et connaissez-vous cet hôtel, je vous prie? dit le jeune homme en
+tendant une carte à Terral.</p>
-<p>&mdash;Je ne suis jamais allé à Londres. Je suis tout aussi ignorant que
-vous. Je ne saurais vous répondre, monsieur.</p>
+<p>&mdash;Je ne suis jamais allé à Londres. Je suis tout aussi ignorant que
+vous. Je ne saurais vous répondre, monsieur.</p>
-<p>&mdash;Je demanderai donc à un Anglais. C'est dommage. Je n'aime pas les
+<p>&mdash;Je demanderai donc à un Anglais. C'est dommage. Je n'aime pas les
Anglais.</p>
<p>&mdash;Ah!</p>
-<p>&mdash;Je suis Espagnol. Voilà trois ans que je voyage un peu partout. Je
+<p>&mdash;Je suis Espagnol. Voilà trois ans que je voyage un peu partout. Je
traverse la Manche parce qu'il faut bien avoir vu l'Angleterre, mais ce
ciel plein de brume me terrifie par avance... Connaissez-vous l'Espagne,
monsieur?</p>
@@ -10142,67 +10101,67 @@ monsieur?</p>
<p>&mdash;Non, dit Terral.</p>
<p>&mdash;Tant mieux pour vous, fit l'autre avec l'assurance chevaleresque des
-Castillans, il vous reste donc des émotions à éprouver!</p>
+Castillans, il vous reste donc des émotions à éprouver!</p>
<p>&mdash;Qui sait? dit Terral.</p>
<p>La cloche du paquebot sonnait. Ils descendirent l'escalier du quai, et,
-par la planche d'embarquement, ils entrèrent dans le bateau encombré
-déjà de colis et de malles et dont les siéges étaient occupés par des
-figures de keepsakes, effrayées par avance à l'idée du tangage.</p>
+par la planche d'embarquement, ils entrèrent dans le bateau encombré
+déjà de colis et de malles et dont les siéges étaient occupés par des
+figures de keepsakes, effrayées par avance à l'idée du tangage.</p>
-<p>&mdash;Allons, dit l'Espagnol, je vais être horriblement malade. De Barcelone
-à Marseille, j'ai souffert le martyre. C'est un second supplice.</p>
+<p>&mdash;Allons, dit l'Espagnol, je vais être horriblement malade. De Barcelone
+à Marseille, j'ai souffert le martyre. C'est un second supplice.</p>
<p>Il s'accouda contre le bastingage regardant le quai, Boulogne encore
-endormie et échelonnée en amphithéâtre, puis se retournant vers Terral,
+endormie et échelonnée en amphithéâtre, puis se retournant vers Terral,
il lui offrit, dans un porte-cigares de paille de manille, un papelito
andalou.</p>
<p>Terral remercia, prit la cigarette et l'alluma.</p>
-<p>Il s'était jusqu'alors tenu sur une certaine réserve, hésitant et se
-drapant dans sa fierté. Depuis quelques minutes, au contraire, un projet
-lui était venu et germait. Il étudiait ce jeune homme que, tout à
+<p>Il s'était jusqu'alors tenu sur une certaine réserve, hésitant et se
+drapant dans sa fierté. Depuis quelques minutes, au contraire, un projet
+lui était venu et germait. Il étudiait ce jeune homme que, tout à
l'heure, il ne connaissait point et qui se livrait ainsi avec
-l'expansion&mdash;souvent apparente&mdash;des Méridionaux.</p>
+l'expansion&mdash;souvent apparente&mdash;des Méridionaux.</p>
-<p>L'Espagnol pouvait avoir vingt-six ans; il était petit, brun, avec des
+<p>L'Espagnol pouvait avoir vingt-six ans; il était petit, brun, avec des
yeux grands et profonds, une moustache d'hidalgo, un teint de Maure et
-des mouvements électriques. Irréprochablement vêtu, les doigts pleins de
+des mouvements électriques. Irréprochablement vêtu, les doigts pleins de
bijoux comme beaucoup de ses compatriotes, il portait en sautoir un sac
-de voyage fermé par une serrure en acier surmontée d'une couronne de
-comte. Son élégance un peu roide et mâle, dans sa recherche, effaçait ce
-que ce goût des joailleries, inhérent aux races du Midi, pouvait avoir
-peut-être de ridicule ou de bizarre.</p>
-
-<p>Le caractère distinctif de sa physionomie était la franchise, une gaieté
-vive, quelque chose de pétulant et de sévère en même temps.</p>
-
-<p>En quelques minutes, Fernand avait analysé et deviné tout cela. Il était
-assez fataliste et l'idée lui était venue que le hasard ne jetait
-peut-être pas pour rien cet inconnu sur sa route. C'était peut-être la
-branche de salut tendue au noyé, la main qu'il fallait saisir,
-l'occasion qu'il devait arrêter... Puis il se disait, allant de l'avant
-à l'arrière du bateau, regardant sans les voir, les matelots qui
-tiraient les cordages, et se préparaient au départ:</p>
-
-<p>&mdash;A quoi vais-je songer? le salut n'est pas ici, il est là-bas... Et va
-donc conter ce que tu souffres à ce confident de rencontre!</p>
-
-<p>Pendant que le bateau s'éloignait, laissant Boulogne à chaque tour de
-roue, et l'horizon découper les dentelures de ses falaises, l'Espagnol
+de voyage fermé par une serrure en acier surmontée d'une couronne de
+comte. Son élégance un peu roide et mâle, dans sa recherche, effaçait ce
+que ce goût des joailleries, inhérent aux races du Midi, pouvait avoir
+peut-être de ridicule ou de bizarre.</p>
+
+<p>Le caractère distinctif de sa physionomie était la franchise, une gaieté
+vive, quelque chose de pétulant et de sévère en même temps.</p>
+
+<p>En quelques minutes, Fernand avait analysé et deviné tout cela. Il était
+assez fataliste et l'idée lui était venue que le hasard ne jetait
+peut-être pas pour rien cet inconnu sur sa route. C'était peut-être la
+branche de salut tendue au noyé, la main qu'il fallait saisir,
+l'occasion qu'il devait arrêter... Puis il se disait, allant de l'avant
+à l'arrière du bateau, regardant sans les voir, les matelots qui
+tiraient les cordages, et se préparaient au départ:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi vais-je songer? le salut n'est pas ici, il est là-bas... Et va
+donc conter ce que tu souffres à ce confident de rencontre!</p>
+
+<p>Pendant que le bateau s'éloignait, laissant Boulogne à chaque tour de
+roue, et l'horizon découper les dentelures de ses falaises, l'Espagnol
fumait, fredonnant <i>la Jota</i> aragonaise.</p>
-<p>L'embarquement avait pris du temps à cause d'une vingtaine de chevaux
+<p>L'embarquement avait pris du temps à cause d'une vingtaine de chevaux
qu'il avait fallu caser sur le pont dans des boxes.</p>
-<p>Le marchand qui les transportait à Londres interrogeait le capitaine
+<p>Le marchand qui les transportait à Londres interrogeait le capitaine
d'un air inquiet.</p>
<p>&mdash;Aurons-nous beau temps, au moins?</p>
-<p>&mdash;Je l'espère.</p>
+<p>&mdash;Je l'espère.</p>
<p>&mdash;Bon vent, bonne mer?</p>
@@ -10210,15 +10169,15 @@ d'un air inquiet.</p>
<p>&mdash;Diable! fit le marchand en regardant le ciel.</p>
-<p>Pas un nuage pourtant, une nappe unie, un peu pâle, un vent frais, une
+<p>Pas un nuage pourtant, une nappe unie, un peu pâle, un vent frais, une
mer calme.</p>
<p>&mdash;On a pourtant vu des gens mourir du mal de mer, disait un bourgeois
-parisien à un matelot anglais qui ne le comprenait pas.</p>
+parisien à un matelot anglais qui ne le comprenait pas.</p>
-<p>Les blondes ladies et les transparentes miss débouchaient déjà leurs
-flacons d'eau-de-vie et en arrosaient&mdash;par précaution&mdash;les énormes
-tranches de sandwiches qu'elles escamotaient&mdash;par hygiène.</p>
+<p>Les blondes ladies et les transparentes miss débouchaient déjà leurs
+flacons d'eau-de-vie et en arrosaient&mdash;par précaution&mdash;les énormes
+tranches de sandwiches qu'elles escamotaient&mdash;par hygiène.</p>
<p>L'Espagnol se rapprocha de Terral:</p>
@@ -10226,164 +10185,164 @@ tranches de sandwiches qu'elles escamotaient&mdash;par hygiène.</p>
<p>&mdash;Moi?... Oui... Si vous voulez...</p>
-<p>&mdash;Moi aussi. Nous avons pourtant, nous autres Espagnols, la réputation
-de ne connaître aucunes montagnes autres que nos Sierras et d'autre
-fleuve que le Mançanarès... Ah! que cette odeur de goudron est
+<p>&mdash;Moi aussi. Nous avons pourtant, nous autres Espagnols, la réputation
+de ne connaître aucunes montagnes autres que nos Sierras et d'autre
+fleuve que le Mançanarès... Ah! que cette odeur de goudron est
insupportable!... Marchons, voulez-vous?...</p>
<p>&mdash;Marchons.</p>
-<p>&mdash;Je voudrais être de retour déjà de mon expédition. Peut-être cependant
-pousserai-je jusqu'en Ecosse. Londres me déplaît par avance. J'y vais
-pour en être revenu, vous savez.</p>
+<p>&mdash;Je voudrais être de retour déjà de mon expédition. Peut-être cependant
+pousserai-je jusqu'en Ecosse. Londres me déplaît par avance. J'y vais
+pour en être revenu, vous savez.</p>
<p>Tout cela dit gaiement, avec cet accent castillan qui n'est pas sans
charme.</p>
<p>&mdash;Et vous?</p>
-<p>&mdash;Oh! fit Terral, il est probable que je demeurerai à Londres. C'est
-Paris qui me pèse.</p>
+<p>&mdash;Oh! fit Terral, il est probable que je demeurerai à Londres. C'est
+Paris qui me pèse.</p>
-<p>&mdash;Je regrette de n'être point de votre avis. Ah! Paris!</p>
+<p>&mdash;Je regrette de n'être point de votre avis. Ah! Paris!</p>
<p>Et soulignant son admiration par des gestes, l'Espagnol fit de Paris, du
-Paris épris de folie et du Paris amoureux de sciences, car il
+Paris épris de folie et du Paris amoureux de sciences, car il
connaissait l'un et l'autre, un magnifique tableau.</p>
-<p>&mdash;Notez que je l'ai quitté voilà longtemps, dit-il, car je n'ai fait
-qu'y passer quelques jours. Mais Pétersbourg, Vienne et Berlin, que
-cette fois j'ai vues, m'ont appris à le regretter.</p>
+<p>&mdash;Notez que je l'ai quitté voilà longtemps, dit-il, car je n'ai fait
+qu'y passer quelques jours. Mais Pétersbourg, Vienne et Berlin, que
+cette fois j'ai vues, m'ont appris à le regretter.</p>
<p>Ainsi causant, ainsi glissant sur la pente des confidences, l'Espagnol
-en vint à confier à Terral qu'il s'appelait Don Antonio Godova, comte
-d'Oriola, qu'il était orphelin, qu'il avait quitté Barcelone après un
-mariage manqué, et laissé la Rambla pour courir le monde. On se console
-en voyageant. Il avait voyagé. Il avait feuilleté ce livre curieux qui
+en vint à confier à Terral qu'il s'appelait Don Antonio Godova, comte
+d'Oriola, qu'il était orphelin, qu'il avait quitté Barcelone après un
+mariage manqué, et laissé la Rambla pour courir le monde. On se console
+en voyageant. Il avait voyagé. Il avait feuilleté ce livre curieux qui
s'appelle la France et cet album de pastels qui se nomme la Suisse; il
avait vu l'Allemagne des bords du Rhin et l'Allemagne des bords du
-Danube, l'Autriche et la Russie, et peu s'en était fallu qu'il ne
-poussât jusqu'en Sibérie. En route, il avait laissé son chagrin,
-retrouvé sa gaieté et acheté, argent comptant, l'expérience, cette vraie
+Danube, l'Autriche et la Russie, et peu s'en était fallu qu'il ne
+poussât jusqu'en Sibérie. En route, il avait laissé son chagrin,
+retrouvé sa gaieté et acheté, argent comptant, l'expérience, cette vraie
richesse.</p>
<p>&mdash;Je n'ai pas de banquier, disait Don Antonio, je porte avec moi ce
-qu'il me faut. Tout est dans ce petit sac et quand je m'aperçois qu'il
-est vide, j'écris à la maison Perez y Ancho à Barcelone et je reçois ce
-qui me plaît. Je n'ai point de domestique. Un domestique est un souci.
+qu'il me faut. Tout est dans ce petit sac et quand je m'aperçois qu'il
+est vide, j'écris à la maison Perez y Ancho à Barcelone et je reçois ce
+qui me plaît. Je n'ai point de domestique. Un domestique est un souci.
Je ramasse le premier venu et je me l'attache pour le temps de mon
-séjour. Et je voyagerai sans doute ainsi jusqu'à la fin, en curieux;
-mais, <i>hombre!</i> que Dieu eût été bien avisé de ne pas créer d'Océan pour
-les chrétiens qui craignent le mal de mer!</p>
+séjour. Et je voyagerai sans doute ainsi jusqu'à la fin, en curieux;
+mais, <i>hombre!</i> que Dieu eût été bien avisé de ne pas créer d'Océan pour
+les chrétiens qui craignent le mal de mer!</p>
-<p>Terral, absorbé, écoutait. Il n'avait dans tout cela entendu qu'une
+<p>Terral, absorbé, écoutait. Il n'avait dans tout cela entendu qu'une
chose: <i>je porte tout avec moi!</i></p>
-<p>Le pont du bateau présentait déjà ce spectacle comiquement lugubre dont
-le mal de mer se fait l'impresario. Les visages pâles grimaçaient. Le
-<i>brandy</i> luttait vainement contre le malaise. Godova se sentait pris à
-son tour et s'était affaissé sur son banc.</p>
+<p>Le pont du bateau présentait déjà ce spectacle comiquement lugubre dont
+le mal de mer se fait l'impresario. Les visages pâles grimaçaient. Le
+<i>brandy</i> luttait vainement contre le malaise. Godova se sentait pris à
+son tour et s'était affaissé sur son banc.</p>
-<p>La mer se faisait d'ailleurs menaçante. On signalait un grain. Le
-capitaine avait donné l'ordre de caler les chevaux dans leurs boxes et
+<p>La mer se faisait d'ailleurs menaçante. On signalait un grain. Le
+capitaine avait donné l'ordre de caler les chevaux dans leurs boxes et
de leur boucher les yeux.</p>
-<p>&mdash;Satané temps de chien, disait le marchand, à la dernière traversée
-j'en ai perdu trois et il faut encore que le même jeu recommence.</p>
+<p>&mdash;Satané temps de chien, disait le marchand, à la dernière traversée
+j'en ai perdu trois et il faut encore que le même jeu recommence.</p>
<p>Les matelots man&oelig;uvraient en sifflant d'un air narquois. Si l'on se
-plaignait de la pluie qui commençait à tomber doucement, ils répondaient
+plaignait de la pluie qui commençait à tomber doucement, ils répondaient
avec ce flegme railleur des Anglais:</p>
-<p>&mdash;Ce sera bien autre chose tout à l'heure!</p>
+<p>&mdash;Ce sera bien autre chose tout à l'heure!</p>
-<p>D'autres chantaient le <i>Tirely</i> que les matelots de Nelson entonnèrent
+<p>D'autres chantaient le <i>Tirely</i> que les matelots de Nelson entonnèrent
au matin de Trafalgar.</p>
-<p>Terral était heureux de ce trouble, de cet orage qui s'annonçait, de ce
+<p>Terral était heureux de ce trouble, de cet orage qui s'annonçait, de ce
ciel soudain obscurci.&mdash;Il ne s'expliquait pas sa joie, mais il
-respirait plus librement dans cette atmosphère qui sentait le soufre. Il
-aimait ces sourdes colères des hommes et des choses. Peut-être se fût-il
-improvisé tribun, un soir d'émeute, parmi cette atmosphère électrique
-que dégagent les foules.</p>
+respirait plus librement dans cette atmosphère qui sentait le soufre. Il
+aimait ces sourdes colères des hommes et des choses. Peut-être se fût-il
+improvisé tribun, un soir d'émeute, parmi cette atmosphère électrique
+que dégagent les foules.</p>
-<p>&mdash;Eh! bien, capitaine, disait-il d'un ton joyeux, c'est la tempête?</p>
+<p>&mdash;Eh! bien, capitaine, disait-il d'un ton joyeux, c'est la tempête?</p>
-<p>&mdash;Vous êtes bien gai, disait l'autre.</p>
+<p>&mdash;Vous êtes bien gai, disait l'autre.</p>
-<p>La pluie était plus rude, le noir du ciel s'étendait, bavait à travers
+<p>La pluie était plus rude, le noir du ciel s'étendait, bavait à travers
l'horizon comme une tache d'encre qui gagnerait un papier de soie.</p>
-<p>Parfois aussi ce ciel se rayait de larges zébrures rougeâtres qui
+<p>Parfois aussi ce ciel se rayait de larges zébrures rougeâtres qui
tranchaient sur le fond noir comme autant de plaies vives et saignantes.
-C'était la nuit, une nuit crépusculaire, coupée par de sinistres
-éclaircies. Le bateau rudement secoué, montait, lancé comme un bouchon
-sur cette masse formidable et retombait, prêt à se briser contre les
-lames ou à s'engloutir dans le trou profond qui s'ouvrait soudain
+C'était la nuit, une nuit crépusculaire, coupée par de sinistres
+éclaircies. Le bateau rudement secoué, montait, lancé comme un bouchon
+sur cette masse formidable et retombait, prêt à se briser contre les
+lames ou à s'engloutir dans le trou profond qui s'ouvrait soudain
devant lui, comme un gouffre.</p>
-<p>On entendait parmi les rafales qui grinçaient dans les cordages, les
+<p>On entendait parmi les rafales qui grinçaient dans les cordages, les
commandements et les appels&mdash;ou les hennissements des chevaux. Sur le
-pont, couchés çà et là, enveloppés dans des manteaux, sans mouvement,
-semblables à des paquets, des passagers râlaient ou criaient. Parfois
-une prière affreuse s'entendait au milieu de l'orage:</p>
+pont, couchés çà et là, enveloppés dans des manteaux, sans mouvement,
+semblables à des paquets, des passagers râlaient ou criaient. Parfois
+une prière affreuse s'entendait au milieu de l'orage:</p>
-<p>&mdash;Je souffre, jetez-moi donc à la mer!</p>
+<p>&mdash;Je souffre, jetez-moi donc à la mer!</p>
-<p>Terral, roide, droit comme un chêne, les bras croisés, tête nue, passait
-avec un audacieux mépris parmi cette foule renversée et peureuse. Il
-retrouvait toute sa force dans l'orage. Il lui plaisait de la défier,
-cette mer irritée, et quand, dans un brusque roulis, la vague jetait à
-travers le pont son écume bouillonnante, il secouait ses cheveux noirs
-imprégnés de sel et ricanait comme un Manfred.</p>
+<p>Terral, roide, droit comme un chêne, les bras croisés, tête nue, passait
+avec un audacieux mépris parmi cette foule renversée et peureuse. Il
+retrouvait toute sa force dans l'orage. Il lui plaisait de la défier,
+cette mer irritée, et quand, dans un brusque roulis, la vague jetait à
+travers le pont son écume bouillonnante, il secouait ses cheveux noirs
+imprégnés de sel et ricanait comme un Manfred.</p>
-<p>Le marchand de chevaux se heurta contre lui, jurant, les poings fermés.</p>
+<p>Le marchand de chevaux se heurta contre lui, jurant, les poings fermés.</p>
<p>&mdash;Eh! bien, quoi? dit Terral. Qu'y a-t-il?</p>
-<p>&mdash;Cette tempête m'en tuera la moitié. Je suis ruiné, dit l'autre.
+<p>&mdash;Cette tempête m'en tuera la moitié. Je suis ruiné, dit l'autre.
Tonnerre!</p>
-<p>Terral haussa les épaules.</p>
+<p>Terral haussa les épaules.</p>
-<p>Il revint s'asseoir à l'arrière du bateau, entre des caisses recouvertes
-de toiles goudronnées, près de Godova. L'Espagnol, cramponné à un
+<p>Il revint s'asseoir à l'arrière du bateau, entre des caisses recouvertes
+de toiles goudronnées, près de Godova. L'Espagnol, cramponné à un
cordage, les nerfs tendus, l'&oelig;il fixe, les joues effroyablement
-caves, poussait des gémissements et regardait fixement les choses avec
-une prunelle embrasée. Il se plaignait, jurait, appelait, et se tordait
+caves, poussait des gémissements et regardait fixement les choses avec
+une prunelle embrasée. Il se plaignait, jurait, appelait, et se tordait
parfois en poussant des cris:</p>
<p>&mdash;<i>Valgame dios!... La muerte!... Tiene usted cuchillo?... Un cuchillo!
La muerte! la muerte!</i></p>
-<p>Terral, les bras croisés, face à face avec ce moribond&mdash;car Godova
-souffrait à mourir&mdash;sentait croître en lui&mdash;comme ces plantes mauvaises
-qui, disent les fables, poussent avec une vertigineuse rapidité,&mdash;une
-pensée atroce, lancinante ainsi qu'un fer rouge.</p>
+<p>Terral, les bras croisés, face à face avec ce moribond&mdash;car Godova
+souffrait à mourir&mdash;sentait croître en lui&mdash;comme ces plantes mauvaises
+qui, disent les fables, poussent avec une vertigineuse rapidité,&mdash;une
+pensée atroce, lancinante ainsi qu'un fer rouge.</p>
-<p>C'était ce ciel obscurci, cette mer furieuse, cette nuit soudaine, ce
-bruit de vagues, ces sifflements de vent, ces hurlements, cette fièvre,
-qui faisaient sourdre dans le c&oelig;ur de l'ambitieux brisé une terrible
-tempête&mdash;l'antithèse de cet autre ouragan qui grondait.</p>
+<p>C'était ce ciel obscurci, cette mer furieuse, cette nuit soudaine, ce
+bruit de vagues, ces sifflements de vent, ces hurlements, cette fièvre,
+qui faisaient sourdre dans le c&oelig;ur de l'ambitieux brisé une terrible
+tempête&mdash;l'antithèse de cet autre ouragan qui grondait.</p>
-<p>&mdash;Si cet homme mourait, songeait Terral, et si ce sac qui est là
-disparaissait,&mdash;qui s'en inquiéterait?</p>
+<p>&mdash;Si cet homme mourait, songeait Terral, et si ce sac qui est là
+disparaissait,&mdash;qui s'en inquiéterait?</p>
-<p>Peu à peu l'horrible pensée prit corps, et se planta devant Terral avec
+<p>Peu à peu l'horrible pensée prit corps, et se planta devant Terral avec
un arsenal de discussions, de conseils et de logique.</p>
-<p>&mdash;Qui songe donc à l'Espagnol à présent?... Il râle! S'il passait
+<p>&mdash;Qui songe donc à l'Espagnol à présent?... Il râle! S'il passait
par-dessus le bord, le bruit de sa chute dans le flot ne mourrait-il pas
-étouffé sous ce grondement gigantesque?... Qui le saurait? qui le
+étouffé sous ce grondement gigantesque?... Qui le saurait? qui le
verrait? Une fortune tient pourtant dans ce sac? Une fortune dans un sac
de cuir grand comme les deux mains!</p>
-<p>Dans cette espèce de sombre brouillard qui fondait toutes choses, les
+<p>Dans cette espèce de sombre brouillard qui fondait toutes choses, les
recouvrait comme d'une couche de suie, la serrure seule du petit sac
-brillait, lançant à Terral de provoquants éclairs.</p>
+brillait, lançant à Terral de provoquants éclairs.</p>
-<p>Il se reculait, il se sentait trembler. Un affreux délire le secouait.
-Il étouffait, et, le long de son dos, coulait une sueur froide.</p>
+<p>Il se reculait, il se sentait trembler. Un affreux délire le secouait.
+Il étouffait, et, le long de son dos, coulait une sueur froide.</p>
<p>&mdash;<i>La muerte! La muerte!</i> criait l'Espagnol en se mordant les poings.</p>
@@ -10391,212 +10350,212 @@ Il étouffait, et, le long de son dos, coulait une sueur froide.</p>
<p>La mort?</p>
-<p>&mdash;Elle est près de lui, songeait Terral, et l'obsession de cette pensée
-se faisait ironique comme un défi.</p>
+<p>&mdash;Elle est près de lui, songeait Terral, et l'obsession de cette pensée
+se faisait ironique comme un défi.</p>
-<p>Il se rapprochait alors. Ses mains, agitées d'un prurit nerveux, se
+<p>Il se rapprochait alors. Ses mains, agitées d'un prurit nerveux, se
tendaient vers le sac de cuir qu'il allait arracher d'une secousse,
-emporter soudain!&mdash;Puis l'idée du vol lui apparaissait plus vile que
-l'idée du crime. Quelle différence y aurait-il bientôt dans ses
+emporter soudain!&mdash;Puis l'idée du vol lui apparaissait plus vile que
+l'idée du crime. Quelle différence y aurait-il bientôt dans ses
souvenirs entre l'agonie de M. de Bruand et la mort de cet inconnu!</p>
<p>Et puis <ins title='original: enfin'>en fin</ins> de compte pourquoi celui-ci se trouvait-il sur son
-chemin? Pourquoi ce triple sot s'était-il livré?</p>
+chemin? Pourquoi ce triple sot s'était-il livré?</p>
-<p>Lui avait-on demandé ses confidences? Il avait fait parade de sa
-fortune, il avait tout dit, le niais! Et à quoi lui servait cette
-richesse maintenant? Il agonisait, se tordait, une sanglante écume lui
-venait aux lèvres. Sa bile remuée le faisait vert,&mdash;un cadavre!</p>
+<p>Lui avait-on demandé ses confidences? Il avait fait parade de sa
+fortune, il avait tout dit, le niais! Et à quoi lui servait cette
+richesse maintenant? Il agonisait, se tordait, une sanglante écume lui
+venait aux lèvres. Sa bile remuée le faisait vert,&mdash;un cadavre!</p>
<p>&mdash;Ah! bah! se dit Terral.</p>
-<p>Et il se dressa, les yeux en feu, roide, décidé, prêt à jouer sa vie,
-cette fois,&mdash;sa tête,&mdash;pour de l'or!</p>
+<p>Et il se dressa, les yeux en feu, roide, décidé, prêt à jouer sa vie,
+cette fois,&mdash;sa tête,&mdash;pour de l'or!</p>
<p>Il se pencha sur Godova, le prit brusquement entre ses bras. L'ombre
-était toujours profonde. Dans ce coin du bateau, personne. L'équipage
-man&oelig;uvrait, là-bas, à l'avant. De ce côté, rien, pas un regard. Seul
+était toujours profonde. Dans ce coin du bateau, personne. L'équipage
+man&oelig;uvrait, là-bas, à l'avant. De ce côté, rien, pas un regard. Seul
avec son crime. Il attira l'Espagnol contre sa poitrine qui haletait, et
-sa main droite chercha déjà le sac de cuir, prêt à l'arracher.</p>
+sa main droite chercha déjà le sac de cuir, prêt à l'arracher.</p>
<p>&mdash;Merci! je vous remercie!... dit alors Godova d'une voix qui se
mourait.</p>
-<p>Et Terral sentit tout à coup une main froide qui pressait la sienne.</p>
+<p>Et Terral sentit tout à coup une main froide qui pressait la sienne.</p>
<p>Cette fois il recula.</p>
-<p>Ses bras se détendirent et Godova retomba sur le pont, la tête couchée
+<p>Ses bras se détendirent et Godova retomba sur le pont, la tête couchée
sur son bras gauche.</p>
-<p>&mdash;Ah! misérable! cria Terral tout haut, et, comme un fou, hagard, il
-descendit,&mdash;se cognant le front à l'escalier étroit,&mdash;dans les cabines,
-se jeta sur son lit et demeura accroupi, là, comme une bête fauve.</p>
+<p>&mdash;Ah! misérable! cria Terral tout haut, et, comme un fou, hagard, il
+descendit,&mdash;se cognant le front à l'escalier étroit,&mdash;dans les cabines,
+se jeta sur son lit et demeura accroupi, là, comme une bête fauve.</p>
-<p>Quand il revint à lui,&mdash;car cette réflexion sombre fut comme un
-évanouissement&mdash;il vit la cabine remplie de gens qui, attablés,
-mangeaient. La tempête était passée. On avait quitté la haute mer, et
-maintenant le bateau voguait en pleine Tamise. Il se leva, se mit à
+<p>Quand il revint à lui,&mdash;car cette réflexion sombre fut comme un
+évanouissement&mdash;il vit la cabine remplie de gens qui, attablés,
+mangeaient. La tempête était passée. On avait quitté la haute mer, et
+maintenant le bateau voguait en pleine Tamise. Il se leva, se mit à
table, demanda des &oelig;ufs, coupa machinalement un peu de fromage dans
le bloc de Chester que la <i>stuardess</i> posa devant lui, paya et remonta
sur le pont.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! lui cria aussitôt une voix claire... Nous sommes donc sauvés!</p>
+<p>&mdash;Eh bien! lui cria aussitôt une voix claire... Nous sommes donc sauvés!</p>
<p>Terral tressaillit.</p>
-<p>C'était la voix de don Antonio.</p>
+<p>C'était la voix de don Antonio.</p>
<p>&mdash;Oui, dit Terral.</p>
-<p>Et dès lors il ne parla plus.</p>
+<p>Et dès lors il ne parla plus.</p>
-<p>Quatre heures après, ils étaient arrivés à Londres. Le bateau s'arrêta
-devant Custom-House, et l'on déchargeait les bagages. Terral voyait
-cette foule sur le quai, à gauche, la grande arche de London-Bridge qui
-découpe sa silhouette sur le brouillard. Il apercevait sur le pont des
-flots pressés de passants, des cabs, des omnibus, des camions; il
+<p>Quatre heures après, ils étaient arrivés à Londres. Le bateau s'arrêta
+devant Custom-House, et l'on déchargeait les bagages. Terral voyait
+cette foule sur le quai, à gauche, la grande arche de London-Bridge qui
+découpe sa silhouette sur le brouillard. Il apercevait sur le pont des
+flots pressés de passants, des cabs, des omnibus, des camions; il
entendait le bruit immense de la fournaise humaine. Il redressait le
-front. Il disait encore comme le héros de Stendhal: <i>Aux armes!</i> Et il
-s'enfonçait, seul, sans guide, dans la grande Cité.</p>
+front. Il disait encore comme le héros de Stendhal: <i>Aux armes!</i> Et il
+s'enfonçait, seul, sans guide, dans la grande Cité.</p>
-<p>Il s'arrêta devant un hôtel-taverne d'apparence médiocre, entra, demanda
+<p>Il s'arrêta devant un hôtel-taverne d'apparence médiocre, entra, demanda
une chambre, et lorsqu'il fut seul:</p>
<p>&mdash;Qu'est devenu l'Espagnol? se dit-il. Je n'ai pas voulu le suivre.
J'avais peur de moi; oui, peur. Fiez-vous donc au premier venu! Cet
-homme-là ne saura jamais qu'il me doit la vie. Et pourtant, ajouta-t-il
-avec un singulier sourire, il me la doit! Quelle générosité! Qui sait?
-Cela peut être une faiblesse!</p>
+homme-là ne saura jamais qu'il me doit la vie. Et pourtant, ajouta-t-il
+avec un singulier sourire, il me la doit! Quelle générosité! Qui sait?
+Cela peut être une faiblesse!</p>
<h2>XI</h2>
-<p>Cachemire avait trouvé comme une excitation suprême dans les orgies
-finales. Littéralement elle avait soif maintenant d'alcools; ce punch,
+<p>Cachemire avait trouvé comme une excitation suprême dans les orgies
+finales. Littéralement elle avait soif maintenant d'alcools; ce punch,
qu'elle aimait, lui communiquait une ardeur nouvelle, une flamme
-inconnue. Elle ressemblait à ces lampes qui s'éteignent et projettent
-tout à coup une lueur rajeunie. Elle put faucher comme un regain de
-succès et de louanges. Avec ses joues embrasées et ses yeux pleins de
-fièvre, ses lèvres carminées, ses cheveux opulents encore, elle avait
-une singulière attraction et comme un charme inconnu. Le successeur de
-M. Raoul de Navailles, (un agent de change ou un député&mdash;peut-être
-était-il <i>deux</i>) en était fier. Il recevait de ses amis des compliments
-à l'adresse de Cachemire et les prenait pour lui.</p>
-
-<p>La gaieté d'autrefois, le fol entrain semblaient être revenus à Suzanne.
-Elle se sentait transportée pour ainsi dire dans un air nouveau, et la
-vie lui paraissait semblable à ces rêves où le corps ne touche point la
-terre, où l'on voit tout du haut de l'éther et comme balancé dans un
-hamac. Se trouvant belle ainsi, elle voulut qu'on lui fît son portrait.
-M. de Navailles s'adressa à un jeune peintre, déjà en pleine réputation,
-Charles Bourdenois. L'artiste vint, et, de cette physionomie déjà
-transfigurée par une maladie intérieure, il fit un chef-d'&oelig;uvre en
-quelques séances. Cachemire, transportée, le regardait souvent, ce
+inconnue. Elle ressemblait à ces lampes qui s'éteignent et projettent
+tout à coup une lueur rajeunie. Elle put faucher comme un regain de
+succès et de louanges. Avec ses joues embrasées et ses yeux pleins de
+fièvre, ses lèvres carminées, ses cheveux opulents encore, elle avait
+une singulière attraction et comme un charme inconnu. Le successeur de
+M. Raoul de Navailles, (un agent de change ou un député&mdash;peut-être
+était-il <i>deux</i>) en était fier. Il recevait de ses amis des compliments
+à l'adresse de Cachemire et les prenait pour lui.</p>
+
+<p>La gaieté d'autrefois, le fol entrain semblaient être revenus à Suzanne.
+Elle se sentait transportée pour ainsi dire dans un air nouveau, et la
+vie lui paraissait semblable à ces rêves où le corps ne touche point la
+terre, où l'on voit tout du haut de l'éther et comme balancé dans un
+hamac. Se trouvant belle ainsi, elle voulut qu'on lui fît son portrait.
+M. de Navailles s'adressa à un jeune peintre, déjà en pleine réputation,
+Charles Bourdenois. L'artiste vint, et, de cette physionomie déjà
+transfigurée par une maladie intérieure, il fit un chef-d'&oelig;uvre en
+quelques séances. Cachemire, transportée, le regardait souvent, ce
portrait, s'admirant et s'envoyant des sourires. Par amour pour le
-tableau, elle s'éprit du peintre et le lui dit, un matin, en causant,
-pendant qu'il retouchait quelques méplats des joues. Bourdenois feignit
-de croire à une plaisanterie, répondit spirituellement, et dès ce jour
-ne revint plus. Le portrait d'ailleurs était achevé.</p>
+tableau, elle s'éprit du peintre et le lui dit, un matin, en causant,
+pendant qu'il retouchait quelques méplats des joues. Bourdenois feignit
+de croire à une plaisanterie, répondit spirituellement, et dès ce jour
+ne revint plus. Le portrait d'ailleurs était achevé.</p>
<p>Cachemire appela, pour le leur montrer, madame Labarbade et le jeune
Adolphe:</p>
-<p>&mdash;Tiens, c'est joli, ça, dit maman Anaïs. Mais, vois-tu, ma petite,
-comme ressemblance, ça ne vaudra jamais la photographie!</p>
+<p>&mdash;Tiens, c'est joli, ça, dit maman Anaïs. Mais, vois-tu, ma petite,
+comme ressemblance, ça ne vaudra jamais la photographie!</p>
-<p>Peut-être songeait-elle à Firmin Monséchard, le collaborateur du soleil.</p>
+<p>Peut-être songeait-elle à Firmin Monséchard, le collaborateur du soleil.</p>
<p>Adolphe avait mis son lorgnon et examinait le portrait en sifflotant le
-quadrille de la <i>Belle-Hélène</i>.</p>
+quadrille de la <i>Belle-Hélène</i>.</p>
-<p>&mdash;Pas mal, cette petite <i>machine</i>!... Bigre, si la chose va au Salon, ça
-te fera une fameuse réclame... <i>Ame qui s'avance, âme qui s'avance</i>,
-ponpon, ponpon... Adorable, décidément, le portrait. On en mangerait!</p>
+<p>&mdash;Pas mal, cette petite <i>machine</i>!... Bigre, si la chose va au Salon, ça
+te fera une fameuse réclame... <i>Ame qui s'avance, âme qui s'avance</i>,
+ponpon, ponpon... Adorable, décidément, le portrait. On en mangerait!</p>
<p>&mdash;Oui, adorable!</p>
<p>Cachemire, seule, demeurait bien des fois avec ce portrait en
-tête-à-tête, se comparant à ce chef-d'&oelig;uvre, où l'artiste, sans le
-vouloir peut-être, avait mis une mélancolie poignante, et que les
-Egyptiens eussent appelé <i>le goût de la mort</i>. Mais ce n'est point cela
-qu'elle y voyait, et dans ce sourire navré qui était le sien, elle
-retrouvait, comme nichées là, toutes les heures dépensées sans compter,
-tous les refrains du passé,&mdash;ceux d'hier aussi, ces refrains qu'on
+tête-à-tête, se comparant à ce chef-d'&oelig;uvre, où l'artiste, sans le
+vouloir peut-être, avait mis une mélancolie poignante, et que les
+Egyptiens eussent appelé <i>le goût de la mort</i>. Mais ce n'est point cela
+qu'elle y voyait, et dans ce sourire navré qui était le sien, elle
+retrouvait, comme nichées là, toutes les heures dépensées sans compter,
+tous les refrains du passé,&mdash;ceux d'hier aussi, ces refrains qu'on
entonnait avec les baisers cristallins des verres comme accompagnement.</p>
-<p>&mdash;C'est égal, dit-elle, nous avons eu de bons moments!</p>
+<p>&mdash;C'est égal, dit-elle, nous avons eu de bons moments!</p>
-<p>Et,&mdash;défilant comme une lanterne magique,&mdash;ils passaient tous, rieurs,
-bruyants, saccadés, surmenés, ces souvenirs. Elle les saluait d'un
-sourire, et ses yeux fixés sur les jours finis, sur les nuits oubliées,
-jetaient encore des éclairs. Elle frissonnait en se rappelant,
-frissonnait toujours d'ivresse!&mdash;Point de regrets. Elle eût refait
-encore, sans s'arrêter d'un pas, ce chemin où les fleurs poussent dans
+<p>Et,&mdash;défilant comme une lanterne magique,&mdash;ils passaient tous, rieurs,
+bruyants, saccadés, surmenés, ces souvenirs. Elle les saluait d'un
+sourire, et ses yeux fixés sur les jours finis, sur les nuits oubliées,
+jetaient encore des éclairs. Elle frissonnait en se rappelant,
+frissonnait toujours d'ivresse!&mdash;Point de regrets. Elle eût refait
+encore, sans s'arrêter d'un pas, ce chemin où les fleurs poussent dans
la boue. Elle se mourait, elle s'en allait, elle sentait en elle quelque
-chose qui la dissolvait, et pas de remords. Une fièvre nouvelle, fièvre
-de plaisir, besoin de secousses et d'émotions, soif de bruit, de soupers
+chose qui la dissolvait, et pas de remords. Une fièvre nouvelle, fièvre
+de plaisir, besoin de secousses et d'émotions, soif de bruit, de soupers
et d'amours.</p>
-<p>Elle avait renvoyé son médecin qui l'ennuyait, la réprimandant après
-chaque excès nouveau. Elle avait jeté au feu ses ordonnances. Elle
-désaltérait par de la tisane de champagne son corps en feu. Elle
+<p>Elle avait renvoyé son médecin qui l'ennuyait, la réprimandant après
+chaque excès nouveau. Elle avait jeté au feu ses ordonnances. Elle
+désaltérait par de la tisane de champagne son corps en feu. Elle
trouvait,&mdash;cette fille faible et qui n'avait eu dans sa vie que des
-instincts, point de volonté,&mdash;une énergie singulière pour résister à son
-mal, défendre sa vie et rire au nez de la mort.</p>
-
-<p>Mais la mort se moque bien que l'on rie. Elle avançait chaque jour d'un
-pas. Elle étendait la main, cette maigre main qui trouve toujours ce
-qu'elle cherche, toujours. Cachemire se sentait à présent profondément
-atteinte. C'était, aux moments imprévus, des engourdissements profonds,
-des fourmillements bizarres, de terribles douleurs de tête, des
+instincts, point de volonté,&mdash;une énergie singulière pour résister à son
+mal, défendre sa vie et rire au nez de la mort.</p>
+
+<p>Mais la mort se moque bien que l'on rie. Elle avançait chaque jour d'un
+pas. Elle étendait la main, cette maigre main qui trouve toujours ce
+qu'elle cherche, toujours. Cachemire se sentait à présent profondément
+atteinte. C'était, aux moments imprévus, des engourdissements profonds,
+des fourmillements bizarres, de terribles douleurs de tête, des
souffrances sourdes, fixes et tenaces qui la faisaient crier,&mdash;portant
-la main à son front, et pleurant:</p>
+la main à son front, et pleurant:</p>
-<p>&mdash;Mais qu'ai-je donc là?...</p>
+<p>&mdash;Mais qu'ai-je donc là?...</p>
-<p>Elle rappela son médecin.</p>
+<p>Elle rappela son médecin.</p>
<p>&mdash;Qu'ai-je donc? dites! Qu'est-ce que j'ai?</p>
-<p>Le docteur ne répondait pas; il prescrivait les remèdes d'autrefois, des
+<p>Le docteur ne répondait pas; il prescrivait les remèdes d'autrefois, des
bains, des tisanes, du calme.</p>
-<p>&mdash;Du calme! disait Cachemire en se tordant sur son canapé; ces gens-là
-sont fous!... Est-ce qu'on peut être calme?</p>
+<p>&mdash;Du calme! disait Cachemire en se tordant sur son canapé; ces gens-là
+sont fous!... Est-ce qu'on peut être calme?</p>
-<p>Excitée, agacée, les nerfs à fleur de peau, elle souffrait à présent
-d'un mot, d'un regard, d'un objet mal placé qui l'affectait
-douloureusement. Les moindres choses maintenant, un tableau accroché de
-travers, un chiffon traînant sur un meuble, lui faisaient pousser les
-hauts cris. Une affreuse maladie nerveuse, compliquée d'affection
-cérébrale, la secouait, et la jetait dans des bizarreries cruelles. Elle
-ressentait toujours en elle un sentiment de gêne et de pesanteur; des
+<p>Excitée, agacée, les nerfs à fleur de peau, elle souffrait à présent
+d'un mot, d'un regard, d'un objet mal placé qui l'affectait
+douloureusement. Les moindres choses maintenant, un tableau accroché de
+travers, un chiffon traînant sur un meuble, lui faisaient pousser les
+hauts cris. Une affreuse maladie nerveuse, compliquée d'affection
+cérébrale, la secouait, et la jetait dans des bizarreries cruelles. Elle
+ressentait toujours en elle un sentiment de gêne et de pesanteur; des
crampes survenaient. Parfois aussi un affaissement complet, et quand on
-lui parlait, ses yeux arrêtés sur le tapis ou sur les moulures d'une
+lui parlait, ses yeux arrêtés sur le tapis ou sur les moulures d'une
porte, semblaient morts.</p>
-<p>M. Raoul de Navailles que Cachemire avait vexé, pouvait se dire bien
-vengé. La solitude maintenant se faisait autour d'elle.</p>
+<p>M. Raoul de Navailles que Cachemire avait vexé, pouvait se dire bien
+vengé. La solitude maintenant se faisait autour d'elle.</p>
-<p>On parlait de Suzanne, un soir, à son cercle.</p>
+<p>On parlait de Suzanne, un soir, à son cercle.</p>
<p>&mdash;Eh bien! Raoul, lui en veux-tu toujours?</p>
-<p>&mdash;Ah! mes amis, au fond c'était <i>la reine des crampons</i>! Une sensitive.
-A Chaillot, les sensitives! C'est parfaitement moi qui l'ai <i>lâchée</i>.
+<p>&mdash;Ah! mes amis, au fond c'était <i>la reine des crampons</i>! Une sensitive.
+A Chaillot, les sensitives! C'est parfaitement moi qui l'ai <i>lâchée</i>.
Pour le moment, parlez-moi de <i>Grenouillette</i>. Un type, Grenouillette!</p>
<p>&mdash;<i>Ranula</i>, <i>batrakion</i>, traduisit un auditeur, qui avait fait ses
classes.</p>
-<p>&mdash;Une vraie femme, messieurs. Née dans une loge de portier et faite pour
-mourir dans un palais. Et puis, des manies! Elle a tant brossé d'habits
-dans son jeune temps, que sa joie est d'épousseter mon <i>mackintosh</i>, le
+<p>&mdash;Une vraie femme, messieurs. Née dans une loge de portier et faite pour
+mourir dans un palais. Et puis, des manies! Elle a tant brossé d'habits
+dans son jeune temps, que sa joie est d'épousseter mon <i>mackintosh</i>, le
matin, quand je sors de chez elle. Je la laisse faire!</p>
<p>&mdash;De sorte que lorsque cet ange de la brosse de chiendent s'ennuiera
-chez elle comme maîtresse, tu pourras la prendre chez toi comme femme de
+chez elle comme maîtresse, tu pourras la prendre chez toi comme femme de
chambre!</p>
<p>&mdash;Toujours adroit, ce Raoul!</p>
@@ -10604,270 +10563,270 @@ chambre!</p>
<p>&mdash;Vive Raoul!</p>
<p>Cachemire ne s'expliquait point le mal qui la courbait, qui la creusait,
-qui la disséquait chaque jour. Elle semblait, en effet, rapetisser; sa
-poitrine se cavait et sa colonne vertébrale, comme si elle eût dévié, se
-bombait. Une pâleur de cire gagnait sa tête et s'étendait tristement sur
-ses mains, où les nerfs et les os faisaient saillie. Ses yeux, toujours
-étranges, s'enfonçaient dans leurs orbites bleuies, où couraient des
-fibrilles sanglantes. Ses tempes s'accusaient par des cavités qui
-faisaient ressortir davantage son front, devenu bossué et déprimé en
-même temps. Tous ses mouvements avaient comme une rigidité cadavérique.
-Elle poussait parfois, en étendant le bras, des cris étouffés, et l'on
-eût dit que ses os, devenus friables, s'étaient brisés tout à coup.</p>
-
-<p>Des médecins, appelés en consultation, avaient murmuré, certain jour, un
+qui la disséquait chaque jour. Elle semblait, en effet, rapetisser; sa
+poitrine se cavait et sa colonne vertébrale, comme si elle eût dévié, se
+bombait. Une pâleur de cire gagnait sa tête et s'étendait tristement sur
+ses mains, où les nerfs et les os faisaient saillie. Ses yeux, toujours
+étranges, s'enfonçaient dans leurs orbites bleuies, où couraient des
+fibrilles sanglantes. Ses tempes s'accusaient par des cavités qui
+faisaient ressortir davantage son front, devenu bossué et déprimé en
+même temps. Tous ses mouvements avaient comme une rigidité cadavérique.
+Elle poussait parfois, en étendant le bras, des cris étouffés, et l'on
+eût dit que ses os, devenus friables, s'étaient brisés tout à coup.</p>
+
+<p>Des médecins, appelés en consultation, avaient murmuré, certain jour, un
nom que Cachemire n'avait pas entendu. <i>Ramollissement aigu</i>, avait dit
-l'un. L'autre avait ajouté: <i>Ramollissement ataxique</i>.</p>
+l'un. L'autre avait ajouté: <i>Ramollissement ataxique</i>.</p>
-<p>&mdash;Parbleu, dit madame Labarbade, qui prêtait l'oreille; avec la vie
-qu'elle a menée! Il y a un proverbe là-dessus: «Tant va la cruche à
-l'eau...»</p>
+<p>&mdash;Parbleu, dit madame Labarbade, qui prêtait l'oreille; avec la vie
+qu'elle a menée! Il y a un proverbe là-dessus: «Tant va la cruche à
+l'eau...»</p>
<p>Lorsque cette maladie affreuse vous vient et vous torture, c'est chaque
-jour comme un pas fait plus avant dans un enfer. La sensibilité,
-atrocement exaltée, multiplie et centuple les douleurs. Le tortionnaire
-semble vous casser et vous désarticuler les membres. La mobilité peu à
-peu se paralyse comme l'intelligence, et l'on ne peut bientôt ni étendre
-le bras, ni comprendre pourquoi on ne l'étend pas. Ce n'est point la
+jour comme un pas fait plus avant dans un enfer. La sensibilité,
+atrocement exaltée, multiplie et centuple les douleurs. Le tortionnaire
+semble vous casser et vous désarticuler les membres. La mobilité peu à
+peu se paralyse comme l'intelligence, et l'on ne peut bientôt ni étendre
+le bras, ni comprendre pourquoi on ne l'étend pas. Ce n'est point la
folie, ce n'est point l'idiotisme. C'est la paralysie. Forces et
-facultés, tout baisse en même temps et dégénère. Le rachitisme est là,
-bien près. Cachemire se voyait, à présent, mourir. Elle se faisait
+facultés, tout baisse en même temps et dégénère. Le rachitisme est là,
+bien près. Cachemire se voyait, à présent, mourir. Elle se faisait
horreur. Parfois, bravant ses souffrances, elle soulevait ses draps,
-quand elle était couchée et se regardait sous ses couvertures. Sa
+quand elle était couchée et se regardait sous ses couvertures. Sa
poitrine avait disparu; plus de seins; les os des hanches semblaient
-près de crever la peau tendue qui les recouvrait. Une maigreur extrême
-ciselait ses jambes, où les muscles grêles faisaient à peine saillie
-autour des os, cruellement dessinés. Elle se contemplait, fantôme
-d'elle-même, et parfois triste fantaisie, elle essayait de mettre des
-maillots d'autrefois, qui s'enroulaient à présent, comme des hardes,
-autour de ses tibias rongés.</p>
-
-<p>Alors elle pleurait, baissait la tête, sanglotait. Ou c'étaient des
-cris, une rage folle, des défis soudains, et des révoltes, qui se
-résolvaient en des rêveries sans motif et en des accablements comateux.</p>
-
-<p>Il lui fallait boire des eaux ferrées, du vin de quinquina, des huiles
+près de crever la peau tendue qui les recouvrait. Une maigreur extrême
+ciselait ses jambes, où les muscles grêles faisaient à peine saillie
+autour des os, cruellement dessinés. Elle se contemplait, fantôme
+d'elle-même, et parfois triste fantaisie, elle essayait de mettre des
+maillots d'autrefois, qui s'enroulaient à présent, comme des hardes,
+autour de ses tibias rongés.</p>
+
+<p>Alors elle pleurait, baissait la tête, sanglotait. Ou c'étaient des
+cris, une rage folle, des défis soudains, et des révoltes, qui se
+résolvaient en des rêveries sans motif et en des accablements comateux.</p>
+
+<p>Il lui fallait boire des eaux ferrées, du vin de quinquina, des huiles
de foie de morue, qui lui soulevaient le c&oelig;ur, amenaient de grosses
-larmes de dégoût à ses yeux rouges.</p>
+larmes de dégoût à ses yeux rouges.</p>
-<p>&mdash;Quelle pharmacie! disait-elle parfois, en portant ses pauvres mains à
+<p>&mdash;Quelle pharmacie! disait-elle parfois, en portant ses pauvres mains à
sa poitrine.</p>
-<p>Le délire aussi venait parfois. Alors elle voulait aller au théâtre,
+<p>Le délire aussi venait parfois. Alors elle voulait aller au théâtre,
encore entendre la musique, le crin-crin des violons, les cuivres des
-instruments de Sax. Elle voulait voir des costumes, des décors, des
-acteurs. Maman Anaïs la faisait transporter, en haussant les épaules,
-dans quelque baignoire bien obscure, d'où Cachemire dévorait sans
-comprendre ce qui se passait sur la scène, ses grands yeux braqués sur
-le théâtre, le cou tendu, comme un <i>formicaleo</i>, qui guetterait sa
-proie. Puis, tout-à-coup:</p>
+instruments de Sax. Elle voulait voir des costumes, des décors, des
+acteurs. Maman Anaïs la faisait transporter, en haussant les épaules,
+dans quelque baignoire bien obscure, d'où Cachemire dévorait sans
+comprendre ce qui se passait sur la scène, ses grands yeux braqués sur
+le théâtre, le cou tendu, comme un <i>formicaleo</i>, qui guetterait sa
+proie. Puis, tout-à-coup:</p>
<p>&mdash;Je m'ennuie! disait-elle.</p>
<p>Et il fallait partir.</p>
-<p>Madame Labarbade poussait des soupirs à fendre les rochers de
+<p>Madame Labarbade poussait des soupirs à fendre les rochers de
Fontainebleau, mettait sa belle-fille en voiture et souvent revenait
-dans la baignoire, écouter la fin de la pièce, pendant que la <i>petite</i>
-partait seule. Elle donnait aussi, dans le théâtre, des rendez-vous à
-Firmin Monséchard, qui secouait, à ses côtés, sa chevelure superbe, où
-le parfum des Mille Fleurs luttait avec le collodion. Arrivée chez elle,
-Cachemire se faisait déshabiller par la servante (Constance l'avait
-quittée depuis longtemps, elle avait été ravie à la France par un
-Valaque), et tâchait de dormir. Mais les nuits se succédaient longues,
-lentes, cruelles, pleines de délires, de fièvres, de cris, avec des
-aurores insultantes et accablées. Ah! les nuits d'autrefois, le café
-Anglais, les aventures, la chanson, la passion! Et c'était encore la
-passion, mais déviée, dépravée. Une nuit, pendant que la fantasmagorie
-de la congestion l'entourait, Cachemire aperçut, mais comme une figure
-étrange et falotte, Terral&mdash;ce Terral qu'elle avait oublié; oui, oublié,
+dans la baignoire, écouter la fin de la pièce, pendant que la <i>petite</i>
+partait seule. Elle donnait aussi, dans le théâtre, des rendez-vous à
+Firmin Monséchard, qui secouait, à ses côtés, sa chevelure superbe, où
+le parfum des Mille Fleurs luttait avec le collodion. Arrivée chez elle,
+Cachemire se faisait déshabiller par la servante (Constance l'avait
+quittée depuis longtemps, elle avait été ravie à la France par un
+Valaque), et tâchait de dormir. Mais les nuits se succédaient longues,
+lentes, cruelles, pleines de délires, de fièvres, de cris, avec des
+aurores insultantes et accablées. Ah! les nuits d'autrefois, le café
+Anglais, les aventures, la chanson, la passion! Et c'était encore la
+passion, mais déviée, dépravée. Une nuit, pendant que la fantasmagorie
+de la congestion l'entourait, Cachemire aperçut, mais comme une figure
+étrange et falotte, Terral&mdash;ce Terral qu'elle avait oublié; oui, oublié,
comme les autres.</p>
-<p>Ce nom, cette pensée, les souvenirs de cet homme tourmentèrent toute la
-nuit cette tête affaiblie, d'où l'intelligence fuyait.</p>
+<p>Ce nom, cette pensée, les souvenirs de cet homme tourmentèrent toute la
+nuit cette tête affaiblie, d'où l'intelligence fuyait.</p>
-<p>&mdash;J'ai envie de l'épouser, dit-elle le lendemain, au matin, quand madame
+<p>&mdash;J'ai envie de l'épouser, dit-elle le lendemain, au matin, quand madame
Labarbade entra dans sa chambre.</p>
-<p>&mdash;Comment, l'épouser? l'épouser? Épouser qui?</p>
+<p>&mdash;Comment, l'épouser? l'épouser? Épouser qui?</p>
<p>&mdash;Fernand.</p>
-<p>&mdash;Le Terral?... Oh! oh! Il revient sur l'eau, celui-là. Tiens, au fait,
-voilà longtemps qu'on n'en avait parlé! Eh bien! mais, épouse-le, ma
-petite. A ton aise. Vous ferez bon ménage, je parie!</p>
+<p>&mdash;Le Terral?... Oh! oh! Il revient sur l'eau, celui-là. Tiens, au fait,
+voilà longtemps qu'on n'en avait parlé! Eh bien! mais, épouse-le, ma
+petite. A ton aise. Vous ferez bon ménage, je parie!</p>
-<p>&mdash;Ménage! balbutia Cachemire, tout bas, comme un enfant.</p>
+<p>&mdash;Ménage! balbutia Cachemire, tout bas, comme un enfant.</p>
-<p>&mdash;Il est joli, le Terral, songeait maman Anaïs, s'il ressemble à la
-<i>jeune première</i>.</p>
+<p>&mdash;Il est joli, le Terral, songeait maman Anaïs, s'il ressemble à la
+<i>jeune première</i>.</p>
-<p>&mdash;Le ménage! répétait Suzanne.</p>
+<p>&mdash;Le ménage! répétait Suzanne.</p>
-<p>Peu à peu, elle s'assoupit. Sa petite tête ratatinée se fixa sur son
+<p>Peu à peu, elle s'assoupit. Sa petite tête ratatinée se fixa sur son
oreiller,&mdash;un oreiller de dentelles, dont le luxe semblait railler tant
-de misère. Ses grandes paupières transparentes tombèrent sur ses pauvres
-yeux fatigués. Elle s'endormit.</p>
+de misère. Ses grandes paupières transparentes tombèrent sur ses pauvres
+yeux fatigués. Elle s'endormit.</p>
<p>Madame Labarbade se <i>faisait belle</i> pour recevoir son photographe.</p>
-<p>Ce matin-là, justement, Fernand Terral s'était levé furieux, dans sa
-petite chambre, n'ayant rien trouvé depuis quinze jours de recherches
-dans Londres, acculé là-bas, comme il l'avait été ici, désespéré.</p>
+<p>Ce matin-là, justement, Fernand Terral s'était levé furieux, dans sa
+petite chambre, n'ayant rien trouvé depuis quinze jours de recherches
+dans Londres, acculé là-bas, comme il l'avait été ici, désespéré.</p>
-<p>&mdash;La chance a tourné! pensait-il.</p>
+<p>&mdash;La chance a tourné! pensait-il.</p>
-<p>Il avait tout fait pour l'attirer à lui, cette chance, tout essayé pour
-sortir de son ombre et de son bourbier. Londres devait être plein de
-ressources! Il les avait cherchées. Mais cette ville immense ne livre
-ses secrets qu'aux initiés. Elle est mystérieuse et comme secrète pour
-l'étranger. C'est là surtout que le malheureux se voit seul. La foule
-parisienne a des voix, un mouvement, une âme; la foule de Londres est
+<p>Il avait tout fait pour l'attirer à lui, cette chance, tout essayé pour
+sortir de son ombre et de son bourbier. Londres devait être plein de
+ressources! Il les avait cherchées. Mais cette ville immense ne livre
+ses secrets qu'aux initiés. Elle est mystérieuse et comme secrète pour
+l'étranger. C'est là surtout que le malheureux se voit seul. La foule
+parisienne a des voix, un mouvement, une âme; la foule de Londres est
une mer terrible qui vous submergerait si vous tombiez. Puis toute
-civilisation est une énigme; Terral avait deviné les rébus de Paris, du
-boulevard, des coulisses, du demi-monde, des égouts et des <i>dessous</i> de
-Paris; mais il faut être un terrible <ins title='original: &OElig;pide'>&OElig;dipe</ins> pour déchiffrer d'un coup
-d'&oelig;il les termes inconnus du problème anglais.</p>
+civilisation est une énigme; Terral avait deviné les rébus de Paris, du
+boulevard, des coulisses, du demi-monde, des égouts et des <i>dessous</i> de
+Paris; mais il faut être un terrible <ins title='original: &OElig;pide'>&OElig;dipe</ins> pour déchiffrer d'un coup
+d'&oelig;il les termes inconnus du problème anglais.</p>
-<p>Terral creusait, semblable à un mineur, remuant le terrain et ne
-découvrant point la pépite d'or. Il allait, par les rues innombrables,
+<p>Terral creusait, semblable à un mineur, remuant le terrain et ne
+découvrant point la pépite d'or. Il allait, par les rues innombrables,
cherchant le filon qu'il devait suivre. Mais dans cette foule, dans ce
-bruit, dans ce monde, il se trouvait isolé, découragé, perdu. Son
-argent, sa maigre bourse, s'épuisaient. Il se présenta dans une maison
+bruit, dans ce monde, il se trouvait isolé, découragé, perdu. Son
+argent, sa maigre bourse, s'épuisaient. Il se présenta dans une maison
de commerce, demandant une place. On n'avait pas besoin de ses services.
-Les Anglais d'ailleurs sont défiants; un Français expatrié, sans
-ressource sur le pavé de Londres ne pouvait inspirer qu'une confiance
-médiocre. Il y en a tant de ces aventuriers, cherchant partout et par
+Les Anglais d'ailleurs sont défiants; un Français expatrié, sans
+ressource sur le pavé de Londres ne pouvait inspirer qu'une confiance
+médiocre. Il y en a tant de ces aventuriers, cherchant partout et par
tous les moyens, fortune!...</p>
-<p>Il s'offrit à un libraire de Pater-Noster-Street pour lui faire des
-traductions d'ouvrages français. Il savait l'anglais assez bien, et le
-libraire se chargeait de corriger lui-même les fautes de langue. Ces
-libraires de Pater-Noster-Street forment une race particulière.
-C'est-là, dans cette ruelle, que se débitent, soigneusement pliés,
-cachetés, empaquetés, les livres licencieux qui courent le Royaume-Uni.
+<p>Il s'offrit à un libraire de Pater-Noster-Street pour lui faire des
+traductions d'ouvrages français. Il savait l'anglais assez bien, et le
+libraire se chargeait de corriger lui-même les fautes de langue. Ces
+libraires de Pater-Noster-Street forment une race particulière.
+C'est-là, dans cette ruelle, que se débitent, soigneusement pliés,
+cachetés, empaquetés, les livres licencieux qui courent le Royaume-Uni.
Ce sont les <i>Galeries de Bois</i> de la librairie. Terral traduisit ainsi
-certains livres, des poésies, des contes. Ce travail lui faisait monter
-la sueur au front. Il n'était point né pour cela. A la fin, il se
-brouilla avec l'éditeur et se vit de nouveau sans ressources.</p>
+certains livres, des poésies, des contes. Ce travail lui faisait monter
+la sueur au front. Il n'était point né pour cela. A la fin, il se
+brouilla avec l'éditeur et se vit de nouveau sans ressources.</p>
-<p>Il replongea, chercha et lutta encore. Mais décidément la fortune
-l'abandonnait. Les portes se fermaient devant lui. Il avait à peine deux
-guinées à manger avant de songer à mourir de faim. Dans les rues
+<p>Il replongea, chercha et lutta encore. Mais décidément la fortune
+l'abandonnait. Les portes se fermaient devant lui. Il avait à peine deux
+guinées à manger avant de songer à mourir de faim. Dans les rues
interminables d'Oxford ou de Piccadilly, les angoisses de Paris lui
-revenaient. En passant devant ces <i>oyster rooms</i> où les poissons, les
-crabes, les huîtres marinées sont exposés derrière les vitrines, il se
-disait qu'une heure allait bientôt sonner où, passant famélique, il
+revenaient. En passant devant ces <i>oyster rooms</i> où les poissons, les
+crabes, les huîtres marinées sont exposés derrière les vitrines, il se
+disait qu'une heure allait bientôt sonner où, passant famélique, il
regarderait cette mangeaille de ses yeux avides.</p>
<p>Ou bien:</p>
-<p>&mdash;Décidément, se disait-il encore, ma veine est finie. Il faut songer à
-se rendre. Mes cinquante francs achevés, je m'achemine un soir vers
-Waterloo-Bridge et vive la Tamise, avec son eau saumâtre!...</p>
+<p>&mdash;Décidément, se disait-il encore, ma veine est finie. Il faut songer à
+se rendre. Mes cinquante francs achevés, je m'achemine un soir vers
+Waterloo-Bridge et vive la Tamise, avec son eau saumâtre!...</p>
-<p>Il songeait aussi à s'engager, lorsqu'en passant auprès du Parlement, il
-voyait les sergents recruteurs en uniforme, rubans au schako, entraîner
-au fond d'une taverne quelques jeunes gars enivrés de porter, devant qui
-ils posaient en riant, un petit tas d'or et une feuille d'enrôlement.</p>
+<p>Il songeait aussi à s'engager, lorsqu'en passant auprès du Parlement, il
+voyait les sergents recruteurs en uniforme, rubans au schako, entraîner
+au fond d'une taverne quelques jeunes gars enivrés de porter, devant qui
+ils posaient en riant, un petit tas d'or et une feuille d'enrôlement.</p>
<p>Une seule chose l'effrayait: la discipline.</p>
-<p>Né libre, il voulait mourir comme il avait vécu, quitte à mourir plus
-vite. Puis revenir en France sans argent, affamé, vaincu!... Chose
-impossible. Londres le tenait. Il s'était donné à Londres jusqu'à ce que
-Londres voulût bien se donner à lui.</p>
+<p>Né libre, il voulait mourir comme il avait vécu, quitte à mourir plus
+vite. Puis revenir en France sans argent, affamé, vaincu!... Chose
+impossible. Londres le tenait. Il s'était donné à Londres jusqu'à ce que
+Londres voulût bien se donner à lui.</p>
-<p>Ce matin-là, il compta, en se levant, que c'était le trente-deuxième de
-son séjour. Plus d'un mois d'efforts, plus d'un mois de perdu!</p>
+<p>Ce matin-là, il compta, en se levant, que c'était le trente-deuxième de
+son séjour. Plus d'un mois d'efforts, plus d'un mois de perdu!</p>
-<p>&mdash;Bast, dit Terral, la fortune m'attend peut-être au coin de quelque
+<p>&mdash;Bast, dit Terral, la fortune m'attend peut-être au coin de quelque
square. Cherchons toujours!</p>
-<p>Il se sentait, par extraordinaire, plus allègre, tout dispos, presque
-confiant. Il ouvrit sa fenêtre, une fenêtre à guillotine, sans rideaux,
+<p>Il se sentait, par extraordinaire, plus allègre, tout dispos, presque
+confiant. Il ouvrit sa fenêtre, une fenêtre à guillotine, sans rideaux,
qui donnait sur la rue. La pluie fine des matins de Londres tombait sur
-les trottoirs, et les ruisseaux noirs reflétaient les cuivres des portes
+les trottoirs, et les ruisseaux noirs reflétaient les cuivres des portes
que les servantes en chapeau passaient au tripoli. Des chanteurs longs
et maigres jouaient du petit bugle et jouaient faux&mdash;en marchant en
cadence. Les laitiers sonnaient aux portes des maisons, et les marchands
de nourriture pour les chats vendaient, de porte en porte, des morceaux
-de chevaux achetés aux équarisseurs. Au-dessus de cette rue boueuse et
-grise, des cheminées, d'innombrables cheminées perçaient le brouillard
-de leurs noirs tuyaux qui semblaient près de crever le ciel aux nuages
+de chevaux achetés aux équarisseurs. Au-dessus de cette rue boueuse et
+grise, des cheminées, d'innombrables cheminées perçaient le brouillard
+de leurs noirs tuyaux qui semblaient près de crever le ciel aux nuages
bas et sombres.</p>
-<p>&mdash;Et voilà justement l'image de ma vie, <ins title='original: pensai'>pensait</ins> Terral tout en
+<p>&mdash;Et voilà justement l'image de ma vie, <ins title='original: pensai'>pensait</ins> Terral tout en
s'habillant, brume, brouillard, boue, frissons, ennui. Tout cela doit
finir pourtant!</p>
<p>Machinalement il s'assit, songeant avant de sortir; il prit un volume
-qui se trouvait là, à portée de sa main, l'ouvrit sans penser. C'était
-une Bible, une de ces Bibles que les Sociétés de propagande anglaises
-sèment un peu partout, à leurs frais. Collée sur le carton, à
-l'intérieur, une inscription. Terral lut; c'étaient un ou deux noms,
+qui se trouvait là, à portée de sa main, l'ouvrit sans penser. C'était
+une Bible, une de ces Bibles que les Sociétés de propagande anglaises
+sèment un peu partout, à leurs frais. Collée sur le carton, à
+l'intérieur, une inscription. Terral lut; c'étaient un ou deux noms,
John Bigelow, Mary Bigelow, Anna, Peter, suivis de trois noms formant
devise: <i>Truth, Justice, Patience!</i></p>
-<p>&mdash;Vérité, Justice, Patience! Ah! dit Terral, en jetant le livre loin de
+<p>&mdash;Vérité, Justice, Patience! Ah! dit Terral, en jetant le livre loin de
lui, mots d'ordre des niais et des sots, je vous retrouverai donc
pourtant!</p>
-<p>Il sortit, agité et mécontent. On lui avait indiqué une espèce de maison
-de commission qui avait besoin d'employés, la maison Nicholson, Anderson
-and C<sup>o</sup>, King-William Street (Strand). Terral déjeuna dans une taverne,
-et à midi, se présenta dans les bureaux. On lui répondit que ces
-messieurs étaient à leurs docks, près de Lambeth. Ce fut une façon de
-jeune commis, logé dans une antichambre, qui lui donna cette réponse.
+<p>Il sortit, agité et mécontent. On lui avait indiqué une espèce de maison
+de commission qui avait besoin d'employés, la maison Nicholson, Anderson
+and C<sup>o</sup>, King-William Street (Strand). Terral déjeuna dans une taverne,
+et à midi, se présenta dans les bureaux. On lui répondit que ces
+messieurs étaient à leurs docks, près de Lambeth. Ce fut une façon de
+jeune commis, logé dans une antichambre, qui lui donna cette réponse.
Terral remercia, et descendant par Trafalgar-Place, il traversa le pont
-de Westminster; et, de l'autre côté de la Tamise, demanda la maison
-Nicholson-Anderson. Après des recherches il la trouva. C'était un de ces
-entrepôts comme on n'en voit que là-bas, une cave, un trou fumeux, où
-tout le jour durant, le gaz éclairait des étoffes, des conserves, des
-soieries, du fromage, de tout un peu. Des hommes pâles allaient et
-venaient parmi les colis. Dans un coin, appuyé contre un tonneau de
-mélasse, un petit homme frais, poupin, souriant, l'oreille rouge, le nez
-plein de rubis et l'&oelig;il plein de santé, causait en anglais avec un
-grand monsieur maigre et desséché comme un hareng.</p>
+de Westminster; et, de l'autre côté de la Tamise, demanda la maison
+Nicholson-Anderson. Après des recherches il la trouva. C'était un de ces
+entrepôts comme on n'en voit que là-bas, une cave, un trou fumeux, où
+tout le jour durant, le gaz éclairait des étoffes, des conserves, des
+soieries, du fromage, de tout un peu. Des hommes pâles allaient et
+venaient parmi les colis. Dans un coin, appuyé contre un tonneau de
+mélasse, un petit homme frais, poupin, souriant, l'oreille rouge, le nez
+plein de rubis et l'&oelig;il plein de santé, causait en anglais avec un
+grand monsieur maigre et desséché comme un hareng.</p>
<p>Terral s'approcha d'eux et demanda, un peu contraint:</p>
<p>&mdash;Monsieur Nicholson?</p>
-<p>&mdash;C'est moi, monsieur, répondit le petit homme en excellent français.
+<p>&mdash;C'est moi, monsieur, répondit le petit homme en excellent français.
Qu'y a-t-il pour votre service?</p>
-<p>Terral dit sa position, conta ses mésaventures, ses espoirs trahis, se
-montra acculé, misérable, et demanda, dans les bureaux, une place qui
-pût le faire vivre.</p>
+<p>Terral dit sa position, conta ses mésaventures, ses espoirs trahis, se
+montra acculé, misérable, et demanda, dans les bureaux, une place qui
+pût le faire vivre.</p>
<p>&mdash;Et comment vous appelez-vous? dit M. Nicholson avec un accent
-bordelais très-prononcé:</p>
+bordelais très-prononcé:</p>
<p>&mdash;Fernand Terral.</p>
<p>&mdash;Tiens! dit M. Nicholson en regardant Terral assez fixement. Mais je
-connais ce nom-là, moi!... Pardieu, nous lisons aussi à Londres les
-chroniques parisiennes. Vous êtes un joueur émérite, monsieur,
+connais ce nom-là, moi!... Pardieu, nous lisons aussi à Londres les
+chroniques parisiennes. Vous êtes un joueur émérite, monsieur,
ajouta-t-il en soulignant le mot avec malice.</p>
-<p>&mdash;Moi? fit Terral en devenant tout pâle.</p>
+<p>&mdash;Moi? fit Terral en devenant tout pâle.</p>
-<p>&mdash;Si j'en crois certain récit publié par le <i>London Herald</i>, d'après le
-<i>Figaro</i>, il vous est arrivé dernièrement... Eh?... A moins que ce ne
+<p>&mdash;Si j'en crois certain récit publié par le <i>London Herald</i>, d'après le
+<i>Figaro</i>, il vous est arrivé dernièrement... Eh?... A moins que ce ne
soit un homonyme... Eh! bien, ma foi, dit M. Nicholson, je ne vous en
-fais pas un crime. Au contraire. La vie à présent est une lutte à main
-armée. La ruse ou la force. Eh! eh!... vous devez être un garçon
+fais pas un crime. Au contraire. La vie à présent est une lutte à main
+armée. La ruse ou la force. Eh! eh!... vous devez être un garçon
intelligent, monsieur Terral... <i>Dear</i> Anderson?...</p>
-<p>Le monsieur maigre s'avança.</p>
+<p>Le monsieur maigre s'avança.</p>
<p>M. Nicholson lui dit, en mauvais anglais, quelques mots que Terral
-comprit:&mdash;Ce garçon-là pourrait nous être utile, dit M. Nicholson.</p>
+comprit:&mdash;Ce garçon-là pourrait nous être utile, dit M. Nicholson.</p>
<p>&mdash;Ah! fit M. Anderson.</p>
-<p>&mdash;Il a eu des malheurs, là-bas!</p>
+<p>&mdash;Il a eu des malheurs, là-bas!</p>
<p>&mdash;Ah! dit encore M. Anderson.</p>
@@ -10877,203 +10836,203 @@ comprit:&mdash;Ce garçon-là pourrait nous être utile, dit M. Nicholson.</p>
<p>&mdash;L'associer? <i>Comment vont tes pauvres pieds?</i></p>
-<p>Terral, peu au fait de l'argot londonner, ne comprit pas la dernière
-phrase de M. Nicholson. Elle équivaut, en anglais, à l'expression du
+<p>Terral, peu au fait de l'argot londonner, ne comprit pas la dernière
+phrase de M. Nicholson. Elle équivaut, en anglais, à l'expression du
ruisseau parisien: <i>Et ta s&oelig;ur?</i>&mdash;Mais il la traduisit et la devina,
-au ton dont elle fut prononcée. M. Nicholson commençait fort à
+au ton dont elle fut prononcée. M. Nicholson commençait fort à
l'intriguer. Ce petit homme <ins title='original: avai'>avait</ins> des allures railleuses, et, en parlant
-le français, un accent gascon au moins singulier. Terral le regardait et
-l'étudiait, lorsque M. Nicholson lui fit signe de le suivre derrière les
-colis, dans un retrait méphitique qui servait de bureau à la maison
+le français, un accent gascon au moins singulier. Terral le regardait et
+l'étudiait, lorsque M. Nicholson lui fit signe de le suivre derrière les
+colis, dans un retrait méphitique qui servait de bureau à la maison
Nicholson, Anderson et C<sup>e</sup>.</p>
-<p>M. Nicholson, flanqué du maigre M. Anderson, ressemblait à une boule de
-bilboquet à côté de son manche.</p>
+<p>M. Nicholson, flanqué du maigre M. Anderson, ressemblait à une boule de
+bilboquet à côté de son manche.</p>
-<p>&mdash;Monsieur Terral, dit-il à brûle-pourpoint, je suis enchanté que vous
-soyez venu à nous. Vos précédents (il souriait) me font espérer que nous
+<p>&mdash;Monsieur Terral, dit-il à brûle-pourpoint, je suis enchanté que vous
+soyez venu à nous. Vos précédents (il souriait) me font espérer que nous
pourrons nous entendre. Je vais donc jouer cartes sur table,&mdash;cartes sur
-table, cela doit vous séduire. Eh! eh! Ne vous fâchez pas, dit-il, en
+table, cela doit vous séduire. Eh! eh! Ne vous fâchez pas, dit-il, en
voyant le front de Terral se rembrunir. Et d'abord, sachez qui je suis.
-Je m'appelle Arnaud-Léon Caminade, je suis né à Bordeaux; je ne suis
+Je m'appelle Arnaud-Léon Caminade, je suis né à Bordeaux; je ne suis
pas plus Anglais que ma savate, et pas plus Nicholson que vous. M.
-Anderson, ici présent, est un ancien matelot de la flotte de l'amiral
-Napier, qui a trouvé que S. M. Victoria récompense peu les services de
-la marine et qui s'est associé avec moi. Charmant homme, M. Anderson!
-Quand j'arrivai à Londres, j'étais comme vous, sans ressources, avec
-plusieurs prises de corps lancées à Bordeaux contre moi. Je résolus de
+Anderson, ici présent, est un ancien matelot de la flotte de l'amiral
+Napier, qui a trouvé que S. M. Victoria récompense peu les services de
+la marine et qui s'est associé avec moi. Charmant homme, M. Anderson!
+Quand j'arrivai à Londres, j'étais comme vous, sans ressources, avec
+plusieurs prises de corps lancées à Bordeaux contre moi. Je résolus de
gagner ma vie, eh! eh! Et, me demandant quel commerce je pouvais tenter
-(à Bordeaux, j'étais marchand de contre-marques), je résolus, de concert
-avec l'ami Anderson, d'exploiter la crédulité humaine et la confiance
-française. Ah! que vous êtes niais, mes bons compatriotes! M. Anderson,
+(à Bordeaux, j'étais marchand de contre-marques), je résolus, de concert
+avec l'ami Anderson, d'exploiter la crédulité humaine et la confiance
+française. Ah! que vous êtes niais, mes bons compatriotes! M. Anderson,
en bon Anglais qu'il est, ne demandait pas mieux que de jouer sous jambe
-la perfide Gaule. Nous nous associâmes, et avec nous, un jeune bachelier
-parisien coupable d'avoir imité de trop près l'écriture d'un sien
-parent. Ce fut lui que nous chargeâmes de la correspondance. Un
-imprimeur nous fit des têtes de lettres, nous louâmes cet entresol,
-voilà deux mois, et nos commandes se mirent à pleuvoir sur le marché
-parisien. On nous expédia tout. Nous vendîmes et payâmes. Aujourd'hui,
-la maison Nicholson, Anderson et C<sup>e</sup> est assez bien posée pour se faire
+la perfide Gaule. Nous nous associâmes, et avec nous, un jeune bachelier
+parisien coupable d'avoir imité de trop près l'écriture d'un sien
+parent. Ce fut lui que nous chargeâmes de la correspondance. Un
+imprimeur nous fit des têtes de lettres, nous louâmes cet entresol,
+voilà deux mois, et nos commandes se mirent à pleuvoir sur le marché
+parisien. On nous expédia tout. Nous vendîmes et payâmes. Aujourd'hui,
+la maison Nicholson, Anderson et C<sup>e</sup> est assez bien posée pour se faire
livrer pour 500,000 fr., pour un million de marchandises en huit jours.
Nous avons un logement dans le Strand pour faire du <i>genre</i>. Le Strand!
-Cela sonne l'or, à Paris. Mais notre bachelier nous a quittés et volés.
-Le drôle a traversé l'Atlantique. Le repêcher à New-York, impossible!
+Cela sonne l'or, à Paris. Mais notre bachelier nous a quittés et volés.
+Le drôle a traversé l'Atlantique. Le repêcher à New-York, impossible!
Il faut le remplacer. Or, M. Anderson ne sait pas aligner deux phrases
-françaises de suite, et ce n'est pas à la porte du Grand-Théâtre ou à
+françaises de suite, et ce n'est pas à la porte du Grand-Théâtre ou à
Bataclan que j'ai appris l'orthographe. Soyez notre scribe, voulez-vous?
-Bons appointements, part dans les bénéfices. Vous n'avez qu'à faire la
-correspondance, à enjôler le fabricant, caresser le Parisien, emmieller
-l'expéditeur. Affaire de deux mois. On fait traite sur nous à trois
-mois. Dans trois mois, les traites arrivent. On les présente. Plus
+Bons appointements, part dans les bénéfices. Vous n'avez qu'à faire la
+correspondance, à enjôler le fabricant, caresser le Parisien, emmieller
+l'expéditeur. Affaire de deux mois. On fait traite sur nous à trois
+mois. Dans trois mois, les traites arrivent. On les présente. Plus
personne! Nicholson est mort, Anderson est parti, mais Caminade est
millionnaire, mais l'ex-marin a un sac superbe..... Mais vous pouvez
-être aussi riche que nous!</p>
+être aussi riche que nous!</p>
<p>&mdash;Tudieu, dit Terral, vous avez confiance en moi!</p>
<p>&mdash;C'est que je suis physionomiste! Et puis je connais votre histoire, je
-vous dis. J'ai roulé quatre mois dans les coulisses parisiennes
-<i>té</i>!&mdash;<i>Eh! bé</i>, la réponse?</p>
+vous dis. J'ai roulé quatre mois dans les coulisses parisiennes
+<i>té</i>!&mdash;<i>Eh! bé</i>, la réponse?</p>
-<p>&mdash;Je suis tout à vous, dit Terral.</p>
+<p>&mdash;Je suis tout à vous, dit Terral.</p>
<p>&mdash;Bravo! fit Nicholson.</p>
-<p>&mdash;<i>All right!</i> s'écria M. Anderson.</p>
+<p>&mdash;<i>All right!</i> s'écria M. Anderson.</p>
-<p>&mdash;Vous faites votre fortune et la nôtre, dit Caminade. Maintenant, où
+<p>&mdash;Vous faites votre fortune et la nôtre, dit Caminade. Maintenant, où
logez-vous?</p>
<p>&mdash;Dans Soho.</p>
<p>&mdash;Il faut loger ici, ne pas quitter Lambeth, ne pas vous montrer. On
-nous connaît à peine. Le <i>gouspin</i> qui habite le Strand ne soupçonne pas
-qui nous sommes. Nous lui laisserons l'affaire sur le dos, à l'heure du
-départ, et il barbotera dans les réclamations et les accusations comme
+nous connaît à peine. Le <i>gouspin</i> qui habite le Strand ne soupçonne pas
+qui nous sommes. Nous lui laisserons l'affaire sur le dos, à l'heure du
+départ, et il barbotera dans les réclamations et les accusations comme
il pourra. Ces gens qui nous servent de commis sont de pauvres
-Irlandais idiots qui suent et s'échinent, et ne voient pas plus loin que
-leur nez. Que personne ne vous connaisse, c'est le principal. <i>Té!</i>
-monsieur Terral, vous êtes un heureux. Nous attendions un homme de bonne
-volonté. Il vient, et c'est vous! Si vos lettres sont éloquentes, c'est
-deux millions que nous <i>levons à</i> Lutèce!</p>
-
-<p>Terral sortit ivre, congestionné, croyant rêver, hésitant, et pourtant
-fou de joie. La fortune, c'était la fortune! C'était le vol aussi. Ah!
-bast! c'était la guerre, la conquête de l'intelligence sur la bêtise, le
-triomphe de la hardiesse; c'était aussi l'audace! Ce qui l'étonnait et
-l'encourageait dans son projet, c'était le bruit de son aventure, venu
-jusque-là. Il était donc déshonoré, puisqu'on le devinait, puisqu'on le
-jugeait sur son nom? Raison de plus alors pour disputer une proie à ce
-monde d'honnêtes gens qui le méprisaient ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Je le tiens, le levier d'Archimède, disait-il, je le tiens et je
-saurai bien, entre cet Anglais et ce Caminade, me faire bientôt la part
-du lion! L'instrument deviendra la volonté. Ah! j'ai médit de mon
-étoile. Elle se lève!</p>
+Irlandais idiots qui suent et s'échinent, et ne voient pas plus loin que
+leur nez. Que personne ne vous connaisse, c'est le principal. <i>Té!</i>
+monsieur Terral, vous êtes un heureux. Nous attendions un homme de bonne
+volonté. Il vient, et c'est vous! Si vos lettres sont éloquentes, c'est
+deux millions que nous <i>levons à</i> Lutèce!</p>
+
+<p>Terral sortit ivre, congestionné, croyant rêver, hésitant, et pourtant
+fou de joie. La fortune, c'était la fortune! C'était le vol aussi. Ah!
+bast! c'était la guerre, la conquête de l'intelligence sur la bêtise, le
+triomphe de la hardiesse; c'était aussi l'audace! Ce qui l'étonnait et
+l'encourageait dans son projet, c'était le bruit de son aventure, venu
+jusque-là. Il était donc déshonoré, puisqu'on le devinait, puisqu'on le
+jugeait sur son nom? Raison de plus alors pour disputer une proie à ce
+monde d'honnêtes gens qui le méprisaient ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le tiens, le levier d'Archimède, disait-il, je le tiens et je
+saurai bien, entre cet Anglais et ce Caminade, me faire bientôt la part
+du lion! L'instrument deviendra la volonté. Ah! j'ai médit de mon
+étoile. Elle se lève!</p>
<p>Il solda le prix de sa chambre, choisit un logement dans Lambeth, <i>the
-smutty Lambeth</i>, «le sale Lambeth» comme on dit à Londres. MM. Caminade
-et Anderson logeaient à Twickenham, à la campagne, et partaient chaque
+smutty Lambeth</i>, «le sale Lambeth» comme on dit à Londres. MM. Caminade
+et Anderson logeaient à Twickenham, à la campagne, et partaient chaque
soir pour revenir tous les matins. Terral rumina tout le jour des
-projets de tactique, et sa tête en feu semblait près d'éclater. Le soir,
-il alla au théâtre machinalement, comme autrefois à Paris. C'était à
-Princess' Theater. On jouait une pièce politique où la reine, les lords,
-le gouvernement hommes et choses, tout était discuté. A chaque allusion,
-le public trépignait, applaudissait ou sifflait. Au nom d'O'Connell, un
+projets de tactique, et sa tête en feu semblait près d'éclater. Le soir,
+il alla au théâtre machinalement, comme autrefois à Paris. C'était à
+Princess' Theater. On jouait une pièce politique où la reine, les lords,
+le gouvernement hommes et choses, tout était discuté. A chaque allusion,
+le public trépignait, applaudissait ou sifflait. Au nom d'O'Connell, un
Irlandais se leva et cria: <i>bravo!</i> On ne protesta pas. Point de
-policemen. Liberté. Terral ne voyait et n'écoutait rien. La
-représentation finie, il erra longtemps encore dans les rues, songeant
+policemen. Liberté. Terral ne voyait et n'écoutait rien. La
+représentation finie, il erra longtemps encore dans les rues, songeant
toujours. Il se perdit. Des policemen le remirent dans son chemin. Il
-s'égara encore.</p>
+s'égara encore.</p>
-<p>En passant par une rue étroite, noire,&mdash;il se trouvait dans
+<p>En passant par une rue étroite, noire,&mdash;il se trouvait dans
Saint-Gilles, sans le savoir,&mdash;il vit une ombre devant lui, immobile. Il
-avança. C'était un homme aux épaules carrées, qui l'attendait. Terral
-fit mine de vouloir boxer. Au même moment, trois ou quatre bandits, se
-détachant des ténèbres, le saisirent par derrière, en un tour de main
-l'étendirent sur le carreau et le laissèrent là, nu comme un ver.</p>
+avança. C'était un homme aux épaules carrées, qui l'attendait. Terral
+fit mine de vouloir boxer. Au même moment, trois ou quatre bandits, se
+détachant des ténèbres, le saisirent par derrière, en un tour de main
+l'étendirent sur le carreau et le laissèrent là, nu comme un ver.</p>
-<p>MM. Nicholson et Anderson furent étonnés, le lendemain, de ne pas revoir
-leur associé. Ils se crurent trahis et se prirent à trembler.</p>
+<p>MM. Nicholson et Anderson furent étonnés, le lendemain, de ne pas revoir
+leur associé. Ils se crurent trahis et se prirent à trembler.</p>
-<p>&mdash;Pourtant, <i>té</i>, disait Caminade, sa coquinerie m'inspirait bien de la
+<p>&mdash;Pourtant, <i>té</i>, disait Caminade, sa coquinerie m'inspirait bien de la
confiance!</p>
-<p>Le soir, ils furent rassurés. On leur dit qu'un Français avait été, la
-nuit précédente, étranglé dans Saint-Gilles par la bande <i>d'étouffeurs</i>,
+<p>Le soir, ils furent rassurés. On leur dit qu'un Français avait été, la
+nuit précédente, étranglé dans Saint-Gilles par la bande <i>d'étouffeurs</i>,
de <i>garrotters</i>, dont on parlait tant. M. Caminade alla voir le cadavre
et reconnut Terral.</p>
-<p>&mdash;Ah! pas de chance! dit-il. Comment faire? Bast! Après tout, j'écrirai
+<p>&mdash;Ah! pas de chance! dit-il. Comment faire? Bast! Après tout, j'écrirai
avec des fautes d'orthographe; ce n'en sera que plus vraisemblable
-<i>té</i>! Mais vous voyez, <i>master Anderson</i>, que M. Terral était un des
-nôtres!</p>
+<i>té</i>! Mais vous voyez, <i>master Anderson</i>, que M. Terral était un des
+nôtres!</p>
-<p>Ce fut l'oraison funèbre du révolté.</p>
+<p>Ce fut l'oraison funèbre du révolté.</p>
<h2>XII</h2>
-<p>Madame Labarbade prit à part, un matin, le médecin qui venait chaque
+<p>Madame Labarbade prit à part, un matin, le médecin qui venait chaque
jour chez Cachemire.</p>
-<p>&mdash;Eh bien, docteur? demanda-t-elle, d'un air plutôt ennuyé qu'affligé.</p>
+<p>&mdash;Eh bien, docteur? demanda-t-elle, d'un air plutôt ennuyé qu'affligé.</p>
-<p>Le docteur remettait ses gants et donnait un coup d'&oelig;il à son
-pantalon pour examiner si les plis tombaient méthodiquement sur ses
-bottines vernies. C'était un médecin gracieux, le médecin des petites
-dames, qui ne diffèrent même pas des grandes par la taille.</p>
+<p>Le docteur remettait ses gants et donnait un coup d'&oelig;il à son
+pantalon pour examiner si les plis tombaient méthodiquement sur ses
+bottines vernies. C'était un médecin gracieux, le médecin des petites
+dames, qui ne diffèrent même pas des grandes par la taille.</p>
-<p>&mdash;Ma foi, dit-il, je n'espère plus rien; tout est dit à présent. Il
-faudrait un miracle pour la sauver, et M. Renan (il souriait), a prouvé
+<p>&mdash;Ma foi, dit-il, je n'espère plus rien; tout est dit à présent. Il
+faudrait un miracle pour la sauver, et M. Renan (il souriait), a prouvé
que les miracles sont rares. Toujours charmante, vous, madame Labarbade!</p>
-<p>&mdash;On fait ce qu'on peut. Alors, docteur, c'est réglé le compte de la
+<p>&mdash;On fait ce qu'on peut. Alors, docteur, c'est réglé le compte de la
petite?</p>
-<p>&mdash;La maladie est la plus forte, et le médecin ressemble à la plus belle
+<p>&mdash;La maladie est la plus forte, et le médecin ressemble à la plus belle
fille du monde: il ne peut donner que ce qu'il a de science!...</p>
-<p>&mdash;C'est trop juste. Oh! je ne vous accuse pas, vous savez bien. C'était
-si chétif! Et... comment dirai-je?... l'échéance?</p>
+<p>&mdash;C'est trop juste. Oh! je ne vous accuse pas, vous savez bien. C'était
+si chétif! Et... comment dirai-je?... l'échéance?</p>
-<p>&mdash;Quelle échéance?</p>
+<p>&mdash;Quelle échéance?</p>
<p>&mdash;Enfin, pour combien de temps...</p>
-<p>&mdash;Ah! dit le médecin, ceci est le secret de la nature. Un mois, un an,
+<p>&mdash;Ah! dit le médecin, ceci est le secret de la nature. Un mois, un an,
un jour, on ne sait pas, madame Labarbade!</p>
-<p>Il prit la main de la belle-mère et la baisa, puis redescendit
+<p>Il prit la main de la belle-mère et la baisa, puis redescendit
l'escalier en souriant:</p>
-<p>&mdash;L'<i>échéance</i>! songeait-il. Le mot est charmant... L'échéance!</p>
+<p>&mdash;L'<i>échéance</i>! songeait-il. Le mot est charmant... L'échéance!</p>
-<p>Son coupé l'attendait à la porte. Il se fit conduire chez madame de
-Mirvieille qui, à demi évanouie, se désolait en l'attendant. Quelle
+<p>Son coupé l'attendait à la porte. Il se fit conduire chez madame de
+Mirvieille qui, à demi évanouie, se désolait en l'attendant. Quelle
chose affreuse! Madame de Mirvieille avait une rougeur sur le nez!</p>
<p>Madame Labarbade rentra dans la chambre de Cachemire avec un air
-maussade. Suzanne, toujours étendue sur cette chaise longue où, depuis
-si longtemps, elle semblait rivée, regardait devant elle d'un air
-hébété. L'autre s'arrêta, la contempla en croisant les bras, d'un air de
-pitié dédaigneuse, et poussa un soupir. Puis, <ins title='original: haussaut'>haussant</ins> les épaules:</p>
+maussade. Suzanne, toujours étendue sur cette chaise longue où, depuis
+si longtemps, elle semblait rivée, regardait devant elle d'un air
+hébété. L'autre s'arrêta, la contempla en croisant les bras, d'un air de
+pitié dédaigneuse, et poussa un soupir. Puis, <ins title='original: haussaut'>haussant</ins> les épaules:</p>
-<p>&mdash;Eh! bien, dit-elle en traînant sa voix pour l'adoucir, il t'a apporté
+<p>&mdash;Eh! bien, dit-elle en traînant sa voix pour l'adoucir, il t'a apporté
de bonnes nouvelles, ce docteur. Cela va mieux!</p>
-<p>&mdash;Oui.... dit Cachemire en relevant la tête péniblement. Ah! oui.</p>
+<p>&mdash;Oui.... dit Cachemire en relevant la tête péniblement. Ah! oui.</p>
<p>&mdash;Tu ne l'as donc pas entendu?</p>
<p>&mdash;Non... Alors, dit-elle avec le sourire niais d'un enfant timide, je
-puis guérir? Guérir!</p>
+puis guérir? Guérir!</p>
-<p>&mdash;Comment donc! fit la mère Labarbade d'un ton presque railleur, mais tu
-vas guérir!</p>
+<p>&mdash;Comment donc! fit la mère Labarbade d'un ton presque railleur, mais tu
+vas guérir!</p>
<p>&mdash;Je voudrais, continua Suzanne... J'essaye... Mais j'ai si mal... La
-tête, les bras, le cou, tout. J'ai bien mal. Il n'est pas venu de
+tête, les bras, le cou, tout. J'ai bien mal. Il n'est pas venu de
lettres pour moi?</p>
<p>&mdash;Comment des lettres? Quelles lettres?</p>
@@ -11082,203 +11041,203 @@ lettres pour moi?</p>
m'ennuie!</p>
<p>&mdash;Il y a beau temps que c'est fini, le facteur, murmura madame Labarbade
-entre ses dents. Encore heureuse d'avoir gardé un quartier de poire pour
+entre ses dents. Encore heureuse d'avoir gardé un quartier de poire pour
la soif!</p>
-<p>&mdash;Anaïs, dit Cachemire en essayant de se soulever sur ses oreillers.
-Écoute donc!</p>
+<p>&mdash;Anaïs, dit Cachemire en essayant de se soulever sur ses oreillers.
+Écoute donc!</p>
-<p>&mdash;Et qu'est-ce que tu veux que j'écoute?</p>
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que tu veux que j'écoute?</p>
-<p>&mdash;Oui, oui, fit Cachemire. Ouvre la fenêtre, dis! La fenêtre. Je veux
+<p>&mdash;Oui, oui, fit Cachemire. Ouvre la fenêtre, dis! La fenêtre. Je veux
entendre. Tu n'entends pas?</p>
<p>&mdash;Eh! bien, quoi? dit madame Labarbade en tirant les rideaux et en
-ouvrant la fenêtre toute grande.</p>
+ouvrant la fenêtre toute grande.</p>
-<p>Une bouffée d'air un peu frais entra brusquement dans cette chambre de
-malade et, en même temps, un son d'orgue, un son joyeux qui semblait
+<p>Une bouffée d'air un peu frais entra brusquement dans cette chambre de
+malade et, en même temps, un son d'orgue, un son joyeux qui semblait
ironique.</p>
-<p>&mdash;C'est bien ça, dit Cachemire.</p>
+<p>&mdash;C'est bien ça, dit Cachemire.</p>
-<p>Et sa lèvre supérieure, relevée par un sourire, découvrit ses dents
+<p>Et sa lèvre supérieure, relevée par un sourire, découvrit ses dents
jaunies dans sa petite bouche agrandie maintenant.</p>
<p>&mdash;Quoi? demanda encore maman Labarbade.</p>
<p>&mdash;Cet air... tu ne sais pas... cet air...</p>
-<p>Elle l'avait entendu, elle l'avait chanté, cet air de la rue,
+<p>Elle l'avait entendu, elle l'avait chanté, cet air de la rue,
autrefois,&mdash;et cet <i>autrefois</i> datait de l'an dernier,&mdash;devant tant de
gens qui l'adoraient, tant de femmes qui l'enviaient. Elle se revoyait
dans le costume qu'elle portait alors. Jupe courte, une toque sur les
cheveux, des diamants au cou, frappant bravement les planches des talons
-de ses bottines et riant quand, tournant sur elle-même, la flamme de la
-rampe semblait vouloir s'élancer vers elle pour lui donner un baiser de
-feu. Et maintenant l'air revenait, le même air, toujours gai, toujours
-fou, sous ses fenêtres, et il lui semblait que ce refrain la ranimait et
-torturait en même temps.</p>
+de ses bottines et riant quand, tournant sur elle-même, la flamme de la
+rampe semblait vouloir s'élancer vers elle pour lui donner un baiser de
+feu. Et maintenant l'air revenait, le même air, toujours gai, toujours
+fou, sous ses fenêtres, et il lui semblait que ce refrain la ranimait et
+torturait en même temps.</p>
-<p>&mdash;Je l'ai chanté, tu sais, dit-elle en tournant ses grands yeux caves
+<p>&mdash;Je l'ai chanté, tu sais, dit-elle en tournant ses grands yeux caves
vers madame Labarbade... Ah! je parie que je le sais encore... Tiens!</p>
-<p>Elle fit un terrible effort de mémoire, rappelant des idées et des mots
-dans sa tête vidée, et sa voix brisée, déchirée, sa voix qui n'était
-qu'un râle, commença. Mais elle s'arrêta bientôt, ne trouvant plus,
-cherchant... de grosses larmes lui venant aux yeux, un sanglot étouffant
+<p>Elle fit un terrible effort de mémoire, rappelant des idées et des mots
+dans sa tête vidée, et sa voix brisée, déchirée, sa voix qui n'était
+qu'un râle, commença. Mais elle s'arrêta bientôt, ne trouvant plus,
+cherchant... de grosses larmes lui venant aux yeux, un sanglot étouffant
sa chanson qui n'avait plus de force.</p>
-<p>Alors elle s'affaissa sur ses oreillers, la bouche béante, la figure
-creusée et livide, et murmurant, sans qu'on l'entendit:</p>
+<p>Alors elle s'affaissa sur ses oreillers, la bouche béante, la figure
+creusée et livide, et murmurant, sans qu'on l'entendit:</p>
-<p>&mdash;Ferme la fenêtre... La fenêtre... J'ai froid...</p>
+<p>&mdash;Ferme la fenêtre... La fenêtre... J'ai froid...</p>
-<p>Dans la rue, s'accompagnant sur l'orgue, le chanteur commençait un autre
+<p>Dans la rue, s'accompagnant sur l'orgue, le chanteur commençait un autre
refrain:</p>
<div class="poem ital">
<div class="stanza">
-<span class="i0">A Paris, à la Rochelle, ah! sous les bois!<br /></span>
+<span class="i0">A Paris, à la Rochelle, ah! sous les bois!<br /></span>
<span class="i8">Ah! sous les bois!<br /></span>
<span class="i6">Sous la feuille nouvelle!<br /></span>
<span class="i6">On a vu trois demoiselles<br /></span>
<span class="i8">Ah! sous les bois!<br /></span>
</div></div>
-<p>Cachemire demeurait étendue sur sa chaise, un frisson terrible secouait
-ce corps brisé, et brusquement une toux caverneuse lui monta de la
-poitrine à la gorge.</p>
+<p>Cachemire demeurait étendue sur sa chaise, un frisson terrible secouait
+ce corps brisé, et brusquement une toux caverneuse lui monta de la
+poitrine à la gorge.</p>
-<p>&mdash;Allons, bon! dit madame Labarbade en la voyant ainsi secouée... Ça
-devait arriver, ça! Ouvrir la fenêtre, je vous demande! Ça n'a que le
-souffle, et ça s'amuse encore à chanter des romances!</p>
+<p>&mdash;Allons, bon! dit madame Labarbade en la voyant ainsi secouée... Ça
+devait arriver, ça! Ouvrir la fenêtre, je vous demande! Ça n'a que le
+souffle, et ça s'amuse encore à chanter des romances!</p>
-<p>Elle poussa la fenêtre, mit l'espagnolette et revint à Cachemire en
+<p>Elle poussa la fenêtre, mit l'espagnolette et revint à Cachemire en
levant les bras au plafond.</p>
-<p>&mdash;Eh bien! où est l'éther à présent? Des sels anglais, n'importe quoi!
-Où diable le flacon? ah! bien!... Là, à la bonne heure, respire ça,
+<p>&mdash;Eh bien! où est l'éther à présent? Des sels anglais, n'importe quoi!
+Où diable le flacon? ah! bien!... Là, à la bonne heure, respire ça,
va!... Dieu de Dieu, dit-elle tout haut, celle-ci pourra se vanter de
m'avoir fait faire mon purgatoire de mon vivant!</p>
-<p>Cachemire était évanouie. On la porta sur son lit, où elle demeura
-jusqu'au soir. Vers six heures elle revint à elle, puis se rendormit.
-Madame Labarbade ordonna à la femme de chambre de veiller sur <i>madame</i>,
-et passa dans sa chambre pour s'habiller. Elle avait à sortir. On la vit
-descendre une heure après, toute parée et toute embaumée des parfums de
-Lubin. La femme de chambre n'eut garde de rester auprès de Cachemire. On
+<p>Cachemire était évanouie. On la porta sur son lit, où elle demeura
+jusqu'au soir. Vers six heures elle revint à elle, puis se rendormit.
+Madame Labarbade ordonna à la femme de chambre de veiller sur <i>madame</i>,
+et passa dans sa chambre pour s'habiller. Elle avait à sortir. On la vit
+descendre une heure après, toute parée et toute embaumée des parfums de
+Lubin. La femme de chambre n'eut garde de rester auprès de Cachemire. On
l'attendait aussi. Les femmes de chambre ont un c&oelig;ur.</p>
-<p>Vers six heures, Suzanne s'éveilla, regarda autour d'elle, appela, et
-tout à coup se sentit prise d'une peur terrible.</p>
+<p>Vers six heures, Suzanne s'éveilla, regarda autour d'elle, appela, et
+tout à coup se sentit prise d'une peur terrible.</p>
-<p>Elle eut comme une lueur de raison, de désespoir, elle se vit seule,
+<p>Elle eut comme une lueur de raison, de désespoir, elle se vit seule,
elle trembla, elle poussa un cri d'horrible effroi, elle se leva pour
appeler encore, pour sonner. Mais plus de forces! Alors, elle retomba
-sur son lit, accablée, ses effarés yeux ouverts sur cette chambre où
-les meubles, agrandis par la lueur étrange de la veilleuse, prenaient
+sur son lit, accablée, ses effarés yeux ouverts sur cette chambre où
+les meubles, agrandis par la lueur étrange de la veilleuse, prenaient
des figures fantastiques. Il lui semblait que tout s'animait, remuait,
-avançait vers elle pour l'étouffer. Le ciel de lit s'abaissait, le lit
+avançait vers elle pour l'étouffer. Le ciel de lit s'abaissait, le lit
se resserrait, la chambre avait des murailles mouvantes qui allaient
-l'engloutir. Elle ne respirait plus, voulait de l'air, se débattait
-comme dans le vide. C'était le délire qui venait, un délire affreux,
-mélangé de souffrances et de désirs, vision de satyre et de damné,
+l'engloutir. Elle ne respirait plus, voulait de l'air, se débattait
+comme dans le vide. C'était le délire qui venait, un délire affreux,
+mélangé de souffrances et de désirs, vision de satyre et de damné,
agonie atroce, comme il en est tant.</p>
-<p>Tout ce qu'il y avait de forces encore, d'énergie dernière, de nerfs
-oubliés dans ce corps dont la maladie avait fait comme un citron pressé,
-se réunit pour la dernière heure et s'acheva par une éruption.</p>
+<p>Tout ce qu'il y avait de forces encore, d'énergie dernière, de nerfs
+oubliés dans ce corps dont la maladie avait fait comme un citron pressé,
+se réunit pour la dernière heure et s'acheva par une éruption.</p>
-<p>Elle s'était mise à présent sur son séant, sa maigre silhouette renvoyée
-à la muraille par la veilleuse, ses bras amincis décrivant des
+<p>Elle s'était mise à présent sur son séant, sa maigre silhouette renvoyée
+à la muraille par la veilleuse, ses bras amincis décrivant des
mouvements bizarres, rejetant ses draps, essayant de se lever en
retombant sur son lit avec des cris de douleur. Elle interrogeait
l'ombre, la nuit, le silence de ses yeux fixes; elle semblait chercher
quelqu'un, elle parlait:</p>
<p>&mdash;Quoi?... Que voulez-vous? Le bal! C'est le bal!... Oui, je danserai...
-Ohé, oh!... Ohé! les autres!... monsieur de Bruand? Et quand il
+Ohé, oh!... Ohé! les autres!... monsieur de Bruand? Et quand il
viendrait, M. de Bruand?... Je suis jolie, n'est-ce pas?... Ces
-filles-là, c'est jaloux et ça n'a pas de c&oelig;ur! Jamais elles n'auront
-ces jambes-là... Jamais... Mais regarde donc ces jambes, Terral!...
-<i>Évohé, Bacchus est roi!</i>... Je m'en moque, moi!... Je te donne mon
-châle rouge, tiens... Elle ne l'aura pas, du moins, la Labarbade!... Je
-te demande un peu, me laisser seule comme ça... Et puis j'ai soif,
-moi!... Du rhum!... Où l'a-t-elle mis, le rhum?... Elle garde toutes les
-clefs, cette femme-là!... Avec ça que je suis une petite fille. Elle est
+filles-là, c'est jaloux et ça n'a pas de c&oelig;ur! Jamais elles n'auront
+ces jambes-là... Jamais... Mais regarde donc ces jambes, Terral!...
+<i>Évohé, Bacchus est roi!</i>... Je m'en moque, moi!... Je te donne mon
+châle rouge, tiens... Elle ne l'aura pas, du moins, la Labarbade!... Je
+te demande un peu, me laisser seule comme ça... Et puis j'ai soif,
+moi!... Du rhum!... Où l'a-t-elle mis, le rhum?... Elle garde toutes les
+clefs, cette femme-là!... Avec ça que je suis une petite fille. Elle est
jolie, la petite fille!... <i>A Samoreau, y a de belles filles, y en a
-t'une de si parfaite en beauté...</i> C'est toi, Fernand? Comment
-t'appelles-tu? Du tabac!... Je te jure qu'à ma première sortie, quand je
-serai guérie, ce ne sera pas long, nous irons à l'Ambigu, et je
-t'achèterai du tabac... Et puis on a sonné!... Qui a sonné?... M. de
-Bruand!... Il m'embête, M. de Bruand!... Et papa aussi... et cette
-autre... Elle a serré le sucre... ma tisane n'est pas sucrée... Je la
-déteste... Elle est aux courses, je parie... Appelle-la, va!... Fernand,
+t'une de si parfaite en beauté...</i> C'est toi, Fernand? Comment
+t'appelles-tu? Du tabac!... Je te jure qu'à ma première sortie, quand je
+serai guérie, ce ne sera pas long, nous irons à l'Ambigu, et je
+t'achèterai du tabac... Et puis on a sonné!... Qui a sonné?... M. de
+Bruand!... Il m'embête, M. de Bruand!... Et papa aussi... et cette
+autre... Elle a serré le sucre... ma tisane n'est pas sucrée... Je la
+déteste... Elle est aux courses, je parie... Appelle-la, va!... Fernand,
appelle-la... Je te demande un peu, boire dix bouteilles de
-champagne!... Je t'aime bien, moi, toujours, donne-moi ta bouche, là...
+champagne!... Je t'aime bien, moi, toujours, donne-moi ta bouche, là...
Tu es beau, toi... Je t'aime, je te dis! Encore!... Fernand!... J'ai
-déchiré mon catéchisme, ça m'est bien égal... <i>Le roi de Béotie!</i>... On
-va joliment lui retirer le rôle... A bas les gêneurs!... En pêcheur
-napolitain... Joli costume... J'ai trop mangé... Certainement que si je
-n'avais pas tant mangé... A Chaillot!... D'un coup d'épée, oui, mort!...
-Ne le dis pas au père Labarbade, va!... Un brave homme... Le petit
-Navailles? C'est M. de Bruand qui l'a tué!... Oh! j'ai soif... Tu ne
+déchiré mon catéchisme, ça m'est bien égal... <i>Le roi de Béotie!</i>... On
+va joliment lui retirer le rôle... A bas les gêneurs!... En pêcheur
+napolitain... Joli costume... J'ai trop mangé... Certainement que si je
+n'avais pas tant mangé... A Chaillot!... D'un coup d'épée, oui, mort!...
+Ne le dis pas au père Labarbade, va!... Un brave homme... Le petit
+Navailles? C'est M. de Bruand qui l'a tué!... Oh! j'ai soif... Tu ne
sais pas? Antonia m'a mis du plomb fondu dans le gosier, parce que je
-lui ai <i>levé</i> son Gérard. Bête, Antonia!... Du plomb fondu, c'est
-stupide!... Fernand l'ôtera... <i>Si parfaite en beauté que Godefroid y a
-tiré son portrait!</i> Le repentir?... Certainement j'aurai le rôle... A
+lui ai <i>levé</i> son Gérard. Bête, Antonia!... Du plomb fondu, c'est
+stupide!... Fernand l'ôtera... <i>Si parfaite en beauté que Godefroid y a
+tiré son portrait!</i> Le repentir?... Certainement j'aurai le rôle... A
boire!... A boire!... Elle a donc tout bu, cette femme?... Voleuse,
c'est une voleuse!... J'ai soif!... mon Dieu! mon Dieu, j'ai soif! Elle
me tuera!... Je suis bien malade!...</p>
-<p>Le délire dura deux heures.</p>
+<p>Le délire dura deux heures.</p>
-<p>Après avoir quitté Firmin Monséchard, madame Labarbade rentra, toujours
-charmée, au logis. Elle se heurta, dans l'escalier, contre le jeune
+<p>Après avoir quitté Firmin Monséchard, madame Labarbade rentra, toujours
+charmée, au logis. Elle se heurta, dans l'escalier, contre le jeune
Adolphe qui revenait, sentant le souper, de <i>tailler un baccarat</i>. Il
avait perdu.</p>
-<p>&mdash;Viens-tu voir ta s&oelig;ur? dit maman Anaïs.</p>
+<p>&mdash;Viens-tu voir ta s&oelig;ur? dit maman Anaïs.</p>
-<p>&mdash;Oh! alors! Il pleut! répondit-il en haussant les épaules.</p>
+<p>&mdash;Oh! alors! Il pleut! répondit-il en haussant les épaules.</p>
-<p>Madame Labarbade entra dans la chambre de Cachemire. Suzanne était
-étendue sur son oreiller, livide, les cheveux épars, et de sa bouche,
-entr'ouverte, sortait un bruit étrange.</p>
+<p>Madame Labarbade entra dans la chambre de Cachemire. Suzanne était
+étendue sur son oreiller, livide, les cheveux épars, et de sa bouche,
+entr'ouverte, sortait un bruit étrange.</p>
<p>&mdash;Bon, elle dort! songea madame Labarbade.</p>
<p>Cachemire ne dormait pas.</p>
-<p>Elle râlait.</p>
+<p>Elle râlait.</p>
-<p>Le lendemain, quand Anaïs s'éveilla, on lui annonça que Suzanne était
+<p>Le lendemain, quand Anaïs s'éveilla, on lui annonça que Suzanne était
morte.</p>
-<p>&mdash;Ah! pauvre petite, dit madame Labarbade, comme c'est drôle. Je lui
+<p>&mdash;Ah! pauvre petite, dit madame Labarbade, comme c'est drôle. Je lui
donnais bien encore trois jours.</p>
-<p>Un matin, le prote de l'imprimerie J. D. et Comp. en voyant les épreuves
+<p>Un matin, le prote de l'imprimerie J. D. et Comp. en voyant les épreuves
de son journal quotidien, trouva l'entrefilet suivant:</p>
-<p>«On lit dans le <i>Figaro-Programme</i>:</p>
+<p>«On lit dans le <i>Figaro-Programme</i>:</p>
-<p>«Mademoiselle Suzanne Labarbade, connue au théâtre sous le nom de
-<i>Cachemire</i>, vient de mourir à Paris.»</p>
+<p>«Mademoiselle Suzanne Labarbade, connue au théâtre sous le nom de
+<i>Cachemire</i>, vient de mourir à Paris.»</p>
<p>Rien de plus.</p>
-<p>Le prote devint pâle, laissa tomber sa plume, et sortit un moment dans
+<p>Le prote devint pâle, laissa tomber sa plume, et sortit un moment dans
la cour de l'imprimerie.</p>
<p>&mdash;Suzanne! ah! pauvre fille! dit-il.</p>
-<p>Il s'adossa contre la muraille, et, croisant les bras, demeura là,
-immobile, les yeux fixés sur le ruisseau.</p>
+<p>Il s'adossa contre la muraille, et, croisant les bras, demeura là,
+immobile, les yeux fixés sur le ruisseau.</p>
-<p>&mdash;Ça <ins title='original: na'>n'a</ins> pas duré longtemps, dit-il encore tout haut, comme si on l'eût
-écouté.</p>
+<p>&mdash;Ça <ins title='original: na'>n'a</ins> pas duré longtemps, dit-il encore tout haut, comme si on l'eût
+écouté.</p>
<p>Au bout d'un moment, une voix l'appela de l'imprimerie:</p>
@@ -11289,40 +11248,40 @@ pages!</p>
<p>Et il se remit au travail.</p>
-<p>Joseph,&mdash;le frère de Victorine Herbaut, le premier amour de
-Cachemire,&mdash;était prote depuis un an, à l'imprimerie J. D. De temps à
-autre il écrivait, donnait des articles à quelques journaux
-démocratiques, écrivait des notices pour des petits livres, pour la
-<i>Bibliothèque</i> du peuple à bon marché! Il avait vécu tant bien que mal
+<p>Joseph,&mdash;le frère de Victorine Herbaut, le premier amour de
+Cachemire,&mdash;était prote depuis un an, à l'imprimerie J. D. De temps à
+autre il écrivait, donnait des articles à quelques journaux
+démocratiques, écrivait des notices pour des petits livres, pour la
+<i>Bibliothèque</i> du peuple à bon marché! Il avait vécu tant bien que mal
depuis le temps, suivant toujours la droite voie, laborieux, oubliant
-chaque jour sa gaieté folle d'autrefois pour une résignation douce, aimé
-de ses camarades, à tous dévoué, organisant, en manière de distraction,
-des loteries, des représentations, des comités de secours pour les
+chaque jour sa gaieté folle d'autrefois pour une résignation douce, aimé
+de ses camarades, à tous dévoué, organisant, en manière de distraction,
+des loteries, des représentations, des comités de secours pour les
ouvriers pauvres, et trouvant toujours,&mdash;comme jadis,&mdash;le petit mot pour
-rire, au fond de toutes choses, mais un petit mot trempé de larmes.</p>
+rire, au fond de toutes choses, mais un petit mot trempé de larmes.</p>
-<p>La journée finie, Joseph s'informa de l'heure où l'on enterrait
+<p>La journée finie, Joseph s'informa de l'heure où l'on enterrait
Cachemire.</p>
-<p>C'était pour le lendemain «onze heures pour midi.» Il fut exact. La
-bière était déjà sous la porte, avec les tapisseries noires, les cierges
-banals, des chandeliers qui servent à tout le monde, le goupillon que de
+<p>C'était pour le lendemain «onze heures pour midi.» Il fut exact. La
+bière était déjà sous la porte, avec les tapisseries noires, les cierges
+banals, des chandeliers qui servent à tout le monde, le goupillon que de
vieilles femmes prenaient, en passant devant le portail, d'un air
-indifférent qui voulait être ému.</p>
+indifférent qui voulait être ému.</p>
<p>Joseph demeurait dans la cour, songeant, les yeux et le c&oelig;ur gros.</p>
<p>&mdash;L'appartement est au premier, lui dit le concierge.</p>
-<p>&mdash;Je sais... merci... J'aime mieux être là!...</p>
+<p>&mdash;Je sais... merci... J'aime mieux être là!...</p>
<p>A midi, madame Labarbade descendit, en grand deuil, et demandant au
jeune Adolphe si sa robe lui allait bien.</p>
<p>&mdash;Superbe, dit Adolphe.</p>
-<p>On se mit en marche pour l'église. Il y avait cinq ou six personnes
-derrière le corbillard, le portier, la fruitière, Joseph. Les voisins
+<p>On se mit en marche pour l'église. Il y avait cinq ou six personnes
+derrière le corbillard, le portier, la fruitière, Joseph. Les voisins
disaient:</p>
<p>&mdash;Elle a fini de mal faire!</p>
@@ -11333,464 +11292,82 @@ disaient:</p>
<p>&mdash;Il en restera toujours bien assez!</p>
-<p>A l'église, on se rencontra avec le convoi d'un officier de la garde
-nationale, escorté d'un peloton <i>d'épauletiers</i>, et de deux tambours.
-Les deux cercueils entrèrent en même temps. Les tambours battirent au
+<p>A l'église, on se rencontra avec le convoi d'un officier de la garde
+nationale, escorté d'un peloton <i>d'épauletiers</i>, et de deux tambours.
+Les deux cercueils entrèrent en même temps. Les tambours battirent au
champ pour l'un et l'autre.</p>
<p>&mdash;Elle a de la chance, dit madame Labarbade.</p>
-<p>&mdash;Je la trouve bien bonne, ajouta Adolphe qui <i>égayait la situation</i>.</p>
+<p>&mdash;Je la trouve bien bonne, ajouta Adolphe qui <i>égayait la situation</i>.</p>
-<p>Madame Labarbade ne suivit pas jusqu'au cimetière. Adolphe y alla par
-devoir. Comme il était resté devant la fosse béante de sa s&oelig;ur,
+<p>Madame Labarbade ne suivit pas jusqu'au cimetière. Adolphe y alla par
+devoir. Comme il était resté devant la fosse béante de sa s&oelig;ur,
Joseph demeura, les pieds dans la glaise, devant ce trou que les
fossoyeurs comblaient.</p>
<p>Tant de souvenirs tenaient pour lui dans cette terre!</p>
-<p>&mdash;La pauvre fille est plus heureuse à présent, dit-il en s'en allant.</p>
+<p>&mdash;La pauvre fille est plus heureuse à présent, dit-il en s'en allant.</p>
-<p>Le lendemain il était au travail.</p>
+<p>Le lendemain il était au travail.</p>
-<p>&mdash;Mais au fait, lui dit-on à l'imprimerie, est-ce que vous n'avez pas
+<p>&mdash;Mais au fait, lui dit-on à l'imprimerie, est-ce que vous n'avez pas
connu Cachemire, Joseph?</p>
-<p>&mdash;Jamais, répondit-il.</p>
+<p>&mdash;Jamais, répondit-il.</p>
<p>Il n'avait connu que Suzanne.</p>
-<p class="sep3">Cachemire avait laissé, dit-on, une fortune. Madame Labarbade était
-femme à la réaliser le mieux du monde. On afficha, dans tout Paris, la
-<i>vente des meubles et objets ayant appartenu à mademoiselle Cachemire</i>,
-et les chroniqueurs en parlèrent pendant huit jours. Les femmes du monde
-se disputèrent les <i>reliquiæ</i> de la fille. Avec ses <i>petites économies</i>,
-et ce qu'elle toucha à l'Hôtel des Ventes, madame Labarbade se trouva
+<p class="sep3">Cachemire avait laissé, dit-on, une fortune. Madame Labarbade était
+femme à la réaliser le mieux du monde. On afficha, dans tout Paris, la
+<i>vente des meubles et objets ayant appartenu à mademoiselle Cachemire</i>,
+et les chroniqueurs en parlèrent pendant huit jours. Les femmes du monde
+se disputèrent les <i>reliquiæ</i> de la fille. Avec ses <i>petites économies</i>,
+et ce qu'elle toucha à l'Hôtel des Ventes, madame Labarbade se trouva
riche, vraiment riche.</p>
-<p>Elle songea à épouser Firmin Monséchard, mais ce photographe avait
-reporté son affection sur une écuyère du Cirque Napoléon qui crevait
+<p>Elle songea à épouser Firmin Monséchard, mais ce photographe avait
+reporté son affection sur une écuyère du Cirque Napoléon qui crevait
les cercles en papier comme pas une.</p>
-<p>Maman Anaïs secoua sur Paris la poussière de ses bottines, et se retira
-en province, en Champagne, dans une petite ville où elle vit honorée et
-parfaitement heureuse confite en sa vanité satisfaite. Elle se donne
+<p>Maman Anaïs secoua sur Paris la poussière de ses bottines, et se retira
+en province, en Champagne, dans une petite ville où elle vit honorée et
+parfaitement heureuse confite en sa vanité satisfaite. Elle se donne
pour la veuve d'un riche restaurateur, et le bruit court qu'elle
-épousera bientôt, grâce au curé qui la protége, M. le percepteur des
+épousera bientôt, grâce au curé qui la protége, M. le percepteur des
contributions,&mdash;ce dont le capitaine de gendarmerie ne se consolera
jamais.</p>
-<p>Le jeune Adolphe, qui habite Paris, vient seul troubler la félicité de
-sa mère.</p>
+<p>Le jeune Adolphe, qui habite Paris, vient seul troubler la félicité de
+sa mère.</p>
-<p>Elle reçoit de temps à autre des dépêches ainsi conçues:</p>
+<p>Elle reçoit de temps à autre des dépêches ainsi conçues:</p>
-<p class="sep2">«<i>Moi arrêté! Prise de corps. Dois deux cents louis. Clichy à la clef.
-Petite mère, sauver moi.</i></p>
+<p class="sep2">«<i>Moi arrêté! Prise de corps. Dois deux cents louis. Clichy à la clef.
+Petite mère, sauver moi.</i></p>
-<p class="aut">«<i>Adolphe.</i>»</p>
+<p class="aut">«<i>Adolphe.</i>»</p>
-<p class="sep2">La mère sauve,&mdash;mais elle soupire.</p>
+<p class="sep2">La mère sauve,&mdash;mais elle soupire.</p>
-<p>On annonçait l'autre jour, à monsieur Adolphe Labarbade, que la
-contrainte par corps allait être abolie.</p>
+<p>On annonçait l'autre jour, à monsieur Adolphe Labarbade, que la
+contrainte par corps allait être abolie.</p>
<p>&mdash;Bien. Il me faudra alors trouver un autre <i>truc</i>!</p>
<p>Il le trouvera.</p>
-<p>&mdash;Ma foi, disait un soir Célestin Fargeau, je suis encore bien heureux
-d'être né en 1813 et de vivre aujourd'hui. Miséricorde! Comment seront
+<p>&mdash;Ma foi, disait un soir Célestin Fargeau, je suis encore bien heureux
+d'être né en 1813 et de vivre aujourd'hui. Miséricorde! Comment seront
les Parisiens de l'avenir?...</p>
-<p class="dat sep3">1865&mdash;Mai à Novembre.</p>
+<p class="dat sep3">1865&mdash;Mai à Novembre.</p>
<p class="t5 sep3">FIN</p>
<p class="t4 sep3">Coulommiers.&mdash;Typ. de <span class="smcap">A. Moussin</span>.</p>
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les Femmes de proie. Mademoiselle
-Cachemire, by Jules Claretie
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES DE PROIE. ***
-
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-
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-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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-
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-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-information can be found at the Foundation's web site and official
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-
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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