summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/41066-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '41066-0.txt')
-rw-r--r--41066-0.txt14823
1 files changed, 14823 insertions, 0 deletions
diff --git a/41066-0.txt b/41066-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..538e220
--- /dev/null
+++ b/41066-0.txt
@@ -0,0 +1,14823 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41066 ***
+
+ESSAI SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE DES NATIONS SLAVES
+
+
+ 232.--IMPRIMERIE H. SIMON DAUTREVILLE ET Cie,
+ RUE NEUVE-DES-BONS-ENFANTS, 3.
+
+
+
+ ESSAI
+ SUR
+ L'HISTOIRE RELIGIEUSE
+ DES
+ NATIONS SLAVES
+
+
+ PAR
+ LE COMTE VALÉRIEN KRASINSKI,
+
+ AUTEUR DE L'HISTOIRE DE LA RÉFORME EN POLOGNE,
+ DU PANSLAVISME ET GERMANISME, ETC.
+
+ (Traduit de l'Anglais.)
+
+
+
+
+ PARIS
+ CHEZ GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, PALAIS-ROYAL,
+ PÉRISTYLE MONTPENSIER.
+ 1853.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+L'ouvrage que l'on va lire a eu en Angleterre un grand succès d'estime
+et deux éditions successives publiées en 1849 et en 1851. Bien que le
+but de l'auteur, comme il le déclare lui-même à la fin de son livre,
+eût été surtout d'exercer une influence directe sur le public anglais,
+son travail présente néanmoins une étude trop sérieuse de faits la
+plupart inconnus en Europe, pour que la publication de cet ouvrage,
+dans la langue la plus répandue sur le continent, ne soit éminemment
+utile à tous ceux qui, par position ou par goût, se livrent aux études
+philosophiques, historiques et politiques. La controverse que la
+lecture de plusieurs pages de cet essai peut faire naître dans
+l'esprit des personnes qui ne partagent pas les idées et les croyances
+religieuses de l'Auteur, contribuerait puissamment, en se produisant
+par la voie de la presse, à la découverte de la vérité dans l'une des
+plus importantes questions de l'histoire moderne.
+
+En effet, l'histoire religieuse d'une nation, est, dit l'auteur,
+l'histoire de son développement moral et intellectuel; elle a toujours
+exercé l'influence la plus décisive sur son état politique et social.
+Cette vérité n'a peut-être jamais été démontrée d'une manière plus
+évidente que dans les pays habités par les nations slaves.
+
+Ces nations constituent la race la plus nombreuse en Europe, elles
+occupent la plus grande partie de son territoire et étendent leur
+domination sur une grande partie de l'Asie.
+
+La population slave se monte à 80 millions d'habitants soumis au joug
+de la Russie, de l'Autriche, de la Porte Ottomane et de la Saxe[1]. Un
+mouvement intellectuel des plus remarquables se manifeste dans toutes
+les branches de la famille slave. Depuis un quart de siècle, la
+littérature a produit dans son sein un grand nombre d'ouvrages d'un
+mérite supérieur, dans tous les genres de connaissances humaines. En
+même temps que ce mouvement se propage, il se développe parmi les
+populations slaves une tendance vers l'union de leurs branches
+multiples, et un désir irrésistible de se séparer des peuples
+d'origine différente, avec lesquels elles se trouvent mêlées sous le
+rapport politique.
+
+[Note 1: Voir l'appendice A, à la fin du volume.]
+
+Cette tendance est le résultat naturel du progrès des communications
+entre les branches si variées de la race slave. On a été conduit à
+reconnaître que, malgré les différences de climats, de religions et de
+formes politiques susceptibles de modifier quelques traits de
+caractère, tous les Slaves ne forment, pour ainsi dire, qu'une seule
+grande nation, parlant divers dialectes émanés de la même langue-mère,
+et tellement rapprochés l'un de l'autre, qu'un matelot de Raguse peut
+s'entretenir facilement avec un pêcheur d'Arkhangel, et un habitant
+slave de Prague communiquer sans plus de difficulté avec un bourgeois
+de Varsovie ou de Moscou.
+
+Dans un ouvrage intitulé: «_Panslavisme et Germanisme_,» l'auteur
+avait déjà cherché à appeler l'attention du public sur l'importance du
+mouvement slave, sur les dangers auxquels s'exposait la Hongrie par
+suite de la lutte malheureuse des Madgyars contre la nationalité
+slave[2]. Cette lutte eut pour résultat d'absorber l'existence de la
+Hongrie dans la monarchie à laquelle elle ne se rattachait que par des
+liens constitutionnels. Ce sont les sentiments de nationalité des
+Slaves du Sud, froissés par les tendances du madgyarisme[3], qui ont
+fait de ces populations les instruments dociles de la politique de
+l'Autriche. L'enthousiasme pour la dynastie de Hapsbourg ne compte
+évidemment pour rien dans ce résultat. Mais si la fibre nationale a
+été assez puissante pour pousser les Slaves à des actes d'hostilité
+contre les Madgyars, avec lesquels ils ont été unis pendant des
+siècles par des liens politiques, confondant leurs voeux
+d'indépendance avec le patriotisme hongrois, ce même sentiment les
+empêchera de se conformer bénévolement aux exigences du pouvoir
+central, auquel la politique de l'Autriche veut décidément imprimer un
+caractère allemand.
+
+[Note 2: Voir l'appendice B et C.]
+
+[Note 3: Voir l'appendice D.]
+
+L'Allemagne exercera sans doute une grande influence sur le
+développement politique et religieux des Slaves occidentaux, qui ne
+laisseront pas que de réagir à leur tour contre cette influence.
+
+Mais les publicistes allemands devraient réfléchir que non-seulement
+les considérations de religion, de justice et d'humanité, mais encore
+leurs propres intérêts comme Allemands, leur commandent d'entretenir
+la bonne harmonie avec les Slaves de l'Occident, en respectant leurs
+sentiments de nationalité au lieu de les irriter par une compression
+systématique.
+
+L'Auteur, profondément affligé par les sentiments hostiles que
+l'Assemblée nationale de Francfort a manifestés contre la Pologne dans
+l'affaire de Posen, ne se réjouit cependant nullement de voir ses
+prédictions sur le sort qui attendait les travaux de la diète
+allemande, si complètement réalisés[4]. L'existence d'une Allemagne
+forte et unie, est une nécessité européenne utile aux intérêts de la
+civilisation générale, y compris celle des Slaves occidentaux. Mais
+les intérêts de l'Allemagne exigent que l'on soit juste envers ces
+Slaves, dont les sentiments de dignité nationale ont été éveillés, qui
+ont acquis la conscience de leur importance et de leur force, et qui,
+par conséquent, ne sauraient abdiquer la position que leur assurent et
+la nature et la justice. Les Slaves occidentaux formeraient une
+puissante barrière entre l'Allemagne et la Russie, si l'Allemagne ne
+changeait imprudemment cette barrière en avant-garde de la puissance
+russe. Il n'existe pas de Slave éclairé qui ne sache que le progrès
+moral et matériel de sa nationalité aurait bien plus à gagner à une
+alliance intime avec l'Occident civilisé qu'avec l'Orient encore
+barbare de l'Europe, et qu'un progrès dans la première de ces voies
+est de beaucoup préférable à toute satisfaction de vanité nationale
+suggérée par l'idée d'une prédominance politique dans le monde. Mais
+les Slaves n'achèteront pas les avantages d'une civilisation plus
+avancée au prix d'un vasselage envers une race étrangère, qui tend
+bien moins à développer qu'à détruire leur nationalité. À défaut
+d'autre alternative, ils préféreront confondre les destinées de leurs
+branches particulières avec celles de la race commune, sans s'arrêter
+à la forme qui doit les représenter, et chercher une compensation à ce
+sacrifice dans les brillantes espérances du Panslavisme politique.
+L'Auteur, qui avait déjà antérieurement indiqué la possibilité d'une
+combinaison semblable (_Panslavisme et Germanisme_, page 331), ne
+présumait pas alors que l'Autriche, dont les intérêts les plus vitaux
+commandaient l'opposition la plus vigoureuse à un pareil plan, fût
+obligée de se jeter dans les bras de la grande puissance Slave, qui
+peut seule mettre ce plan à exécution. Il s'attendait moins encore à
+ce que l'Autriche hâtât en quelque sorte cet évènement par la
+politique sans nom qu'elle a suivie à l'égard de la Hongrie, cette
+nation sur laquelle elle devait compter le plus pour opposer une vive
+résistance à la Russie, dont l'influence avait fait de si grands pas
+en Gallicie, depuis le temps des atrocités perpétrées à Tarnow.
+
+[Note 4: Voir l'appendice F.]
+
+Il est tout-à-fait superflu de démontrer l'immense accroissement de
+puissance que la Russie a acquis par son intervention en Hongrie, et
+l'influence qu'elle a solidement établie sur les Slaves du Sud, qui
+parlent des dialectes très ressemblants au russe et qui professent la
+Religion grecque. Aucun homme, quelque peu versé dans la connaissance
+des affaires de l'Europe, ne pourra admettre un instant que l'échec que
+la Grande-Bretagne et la France ont fait subir à la Russie au sujet de
+ses tentatives d'intimidation contre la Turquie, lui aurait fait
+abandonner ses projets d'agrandissement politique devenus un instinct,
+non-seulement du cabinet, mais du peuple russe. La Russie redoublera
+d'efforts pour asseoir encore plus solidement son influence sur les
+Slaves de la Turquie, et pour lui infliger ainsi un coup plus sensible
+qu'elle ne le ferait par une campagne heureuse. Lorsque la Russie
+parviendra à une domination directe ou indirecte sur les Slaves
+méridionaux, elle débordera complètement les Slaves occidentaux, les
+forcera à rentrer dans son système politique, et fera dépendre leur
+destinée de celle de son empire. Le sort de la Hongrie n'est
+certainement pas moins fâcheux, parce qu'il a pu être prédit d'avance.
+Il en sera de même des Slaves occidentaux et méridionaux; une
+connaissance exacte de la question suffit pour faire cette prédiction,
+bien que le rôle de Cassandre ne soit nullement agréable dans les
+affaires publiques ou particulières. Le danger est imminent et grave,
+mais il n'est pas trop tard encore pour le conjurer. La voix calme que
+pourrait élever l'Angleterre pour adoucir l'animosité qui règne entre
+les Slaves et les Allemands, serait d'un grand poids pour éviter une
+guerre de races dont les horreurs sont faciles à prévoir, lorsqu'on se
+rappelle les conflits sanglants qui ont éclaté entre les Madgyars, les
+Slaves, les Valaques et les Allemands pendant les troubles de la
+Hongrie. On peut prévenir ces calamités en développant parmi les Slaves
+qui ne sont pas encore tombés sous la domination de la Russie, une
+nationalité basée sur les principes d'une sage liberté. C'est là une
+mesure pratique, et, si elle est habilement mise à exécution, elle
+pourra contre-balancer l'influence que la Russie exerce sur ces mêmes
+Slaves et qu'elle appuie de son immense force matérielle. Bien plus,
+elle pourra réagir sur la population de la Russie elle-même, et obliger
+cette puissance à adopter une ligne de politique plus libérale. La
+mesure dont il s'agit est d'une exécution facile, car les Slaves
+préféreront une existence nationale libre aux projets ambitieux de la
+prépondérance politique. Mais, encore un coup, les Slaves ne voudront
+pas acheter la jouissance des institutions libérales au prix de leur
+nationalité, car ils savent parfaitement qu'on peut les acquérir par une
+révolution politique inattendue, tandis que la nationalité une fois
+perdue ne peut être reconquise. Or, l'attachement à leur nationalité est
+le trait distinctif du caractère des Slaves. Ce sentiment anime le
+paysan le plus ignorant autant que le plus savant érudit, et il est
+aussi vivace en ce moment qu'il l'était il y a mille ans. L'empereur
+Léon le Philosophe (881-912), dit que les Slaves préfèrent être opprimés
+par leurs princes, plutôt que d'obéir aux Romains et à leurs sages lois.
+Les Croates de nos jours ont pris les armes contre les Madgyars, avec
+lesquels ils sont restés pendant des siècles dans l'union politique la
+plus intime, jouissant des mêmes libertés constitutionnelles sans jamais
+tenter de la rompre,--uniquement parce que leur sentiment national a été
+froissé par la mesure qui leur imposait de force la langue madgyare. Ce
+sentiment est beaucoup moins fort dans la race teutonique, dont le
+patriotisme porte un caractère local. Les Allemands de l'Alsace sont
+Français de sentiment et sont fiers de l'être; il en est de même des
+Allemands des provinces baltiques de la Russie; il en est tout autrement
+des Slaves. Un écrivain allemand ajustement fait observer que le
+patriotisme des Slaves n'est pas attaché à la terre, mais qu'ils sont
+unis par un lien puissant, celui de la langue, laquelle est aussi souple
+et flexible que les nations qui la parlent[5], et l'on peut appliquer
+aux Slaves en général, ce qu'un homme d'État éminent de la
+Grande-Bretagne (Sir Robert Peel) a dit en parlant des Polonais: _Cælum
+non animum mutant_[6].
+
+[Note 5: M. Bodenstedt dans un article de la _Gazette universelle
+d'Augsbourg_ du 11 mai 1848, intitulé «les Slaves et l'Allemagne.»]
+
+[Note 6: L'anecdote suivante peut servir à caractériser, par un trait
+de plus, l'assertion ci-dessus: On sait bien qu'en 1846, un certain
+nombre de paysans de la Gallicie, entraînés par l'appât du pillage des
+propriétés appartenant à leurs seigneurs, en ont massacré plusieurs,
+et que les autorités autrichiennes non-seulement autorisaient, mais,
+en beaucoup de cas, récompensaient ces actes infâmes. Il était tout
+naturel qu'une politique aussi abominable donnât naissance à une foule
+de dénonciateurs qui, sous prétexte d'attachement au gouvernement
+existant, accusaient leurs seigneurs de trahison et de malveillance à
+l'égard du souverain. Il est arrivé qu'un paysan accusa son seigneur,
+devant un magistrat autrichien, d'avoir injurié l'Empereur de la
+manière la plus violente. À la question du magistrat: quels étaient
+les termes injurieux dont il s'était servi, le paysan, voulant
+aggraver autant que possible la faute de son seigneur, répondit: «Oh!
+Monsieur, il a dit les mots les plus horribles contre l'Empereur, il
+l'a même appelé Allemand! _Naturam expelles furcâ tamen usquè
+recurrit._]
+
+Le sentiment de nationalité est devenu plus fort et plus universel
+que jamais parmi les Slaves. Ce sentiment se joint à la conviction que
+leur race est destinée à prendre dans le monde une position en rapport
+avec le chiffre de sa population et l'étendue du territoire qu'elle
+occupe. Cette conviction n'est, en aucune manière, le rêve de
+l'imagination; elle est le résultat naturel d'une appréciation calme
+de l'histoire contemporaine et du passé de la race slave. Aucune race
+n'a plus souffert de l'oppression étrangère et des dissensions
+intérieures, et cependant, au lieu de disparaître et d'être absorbée
+par d'autres nations, comme cela est arrivé aux Celtes autrefois si
+puissants, les Slaves forment aujourd'hui la population la plus
+nombreuse en Europe, occupent la plus grande partie de son territoire,
+et sont animés plus que jamais du sentiment que l'on pourrait appeler
+leur _nationalisme_ plutôt que leur _patriotisme_. Est-il possible
+d'admettre que la Providence, qui ne fait rien en vain, eût produit un
+prodige moral comme celui que présente l'histoire de la race slave,
+prodige auquel nul autre n'est peut-être comparable dans les annales
+du monde, sans un but qui vînt y répondre dignement. N'est-il pas
+beaucoup plus naturel de supposer qu'une race, dont l'existence
+matérielle et morale a été conservée d'une manière si merveilleuse,
+soit destinée à accomplir une grande mission? Cette idée devient la
+croyance universelle de tous les Slaves, qui, tout en différant sur
+d'autres points, s'accordent tous sur celui-ci; et faut-il ajouter
+qu'une foi vive dans l'accomplissement d'un grand projet, est le plus
+fort garant de sa réussite finale. L'auteur de cet essai avoue
+franchement qu'il croit autant que tout autre Slave à la future
+grandeur de sa race; mais il espère fermement, et il fait des voeux
+ardents pour que cette grandeur soit fondée sur le développement moral
+et intellectuel de toutes les branches, et pour que leur union en une
+grande famille s'accomplisse sur les bases d'une religion pure et
+d'une liberté rationnelle, au lieu d'être uniquement une combinaison
+de forces brutales, cimentées par la haine commune d'une race
+étrangère et par l'ambition politique tendant à la conquête et à
+l'oppression des autres nations.
+
+Dans un ouvrage publié il y a douze ans, l'auteur a cherché à donner
+un récit détaillé de l'origine des progrès et de la décadence de la
+Réforme religieuse en Pologne et de l'influence que cette Réforme a
+exercée sur l'état général du pays. L'ouvrage actuel en contient le
+résumé enrichi de quelques faits nouveaux parvenus à la connaissance
+de l'auteur. Le coup d'oeil sur les anciens Slaves, par lequel ce
+livre débute, est tiré d'un ouvrage manuscrit sur l'histoire et la
+situation politique et intellectuelle des nations slaves, auquel
+l'auteur a travaillé et qu'il publiera sans doute un jour. Les sources
+où il a puisé, sont, pour l'histoire des Hussites, indépendamment de
+l'ouvrage bien connu de Lenfant, les écrits de Théobald, Cochléus,
+Æneas Sylvius, Hagee et Balbinus, et surtout celui de Pelzel, que
+l'auteur a principalement suivi dans la partie de son travail relative
+à la Bohême. En ce qui concerne la Russie, l'auteur a consulté
+Karamsine; il s'est servi d'une description de la secte des Raskolniky
+par un prêtre russe, ouvrage qui contient beaucoup de matériaux
+intéressants mais réunis sans examen critique; il a puisé dans
+Haxthausen, Tourghénéff, dans le cours de littérature slave professé
+au Collége de France par Mickiewicz; enfin il s'est entouré des
+renseignements qui lui ont été communiqués personnellement par des
+habitants de la Pologne et de la Russie. Le résumé de toutes ces
+recherches a été d'abord livré au public en Angleterre, sous forme
+d'un cours que l'auteur a fait oralement à Cambridge, à Durham et à
+Édimbourg. L'ouvrage actuel en est le développement.
+
+L'Auteur a considéré comme un devoir pénible, en racontant l'histoire
+religieuse de la Bohême et de son propre pays, de passer plus d'une
+fois condamnation, non-seulement sur les machinations dont les
+Jésuites se sont servis pour abattre la cause de la Réforme, mais
+aussi sur l'indolence, les jalousies intestines, les querelles et les
+trahisons des Protestants, qui ont plus nui à leur cause que les
+attaques de leurs adversaires. L'Auteur, bien qu'il soit né et qu'il
+ait été élevé dans le sein de l'Église réformée en Pologne, déclare
+solennellement qu'il est étranger à tout sentiment d'hostilité contre
+les membres de l'Église de Rome, parmi lesquels il compte beaucoup
+d'amis et de parents. Une grande partie de sa famille étant
+catholique, l'auteur a vécu en Pologne beaucoup plus avec les membres
+de cette Église qu'avec les Protestants; il avoue cependant n'avoir
+jamais éprouvé, de leur part, aucune marque de malveillance à cause de
+ses opinions religieuses. Bien plus, il constate avec satisfaction que
+la publication de son ouvrage, d'une tendance protestante, l'_Histoire
+de la Réforme en Pologne_, n'a pas changé, à son égard, les sentiments
+de ses amis et de ses parents; mais qu'au contraire, malgré des
+opinions religieuses diamétralement opposées aux siennes, la plupart
+d'entre eux ont rendu une justice complète à la sincérité de ses
+convictions.
+
+Nous espérons que le public éclairé de l'Europe fera de même.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+LES SLAVES.
+
+ Origine de nom des Slaves. -- Hérodote en parle. -- Tacite, Pline
+ et Ptolémée en font mention. -- Ils s'étendent au Sud et à
+ l'Ouest. -- Leur caractère et leurs moeurs. -- Conquête et
+ extermination des peuples situés entre l'Elbe et la Baltique. --
+ Quelques mots sur les Wendes de la Lusace. -- Oppression des
+ Slaves par les Germains, et leur résistance au Christianisme. --
+ Renaissance de l'animosité nationale entre les Allemands et les
+ Slaves à notre époque. -- Religion des anciens Slaves. --
+ Hospitalité, caractère doux et pacifique, probité des Slaves
+ idolâtres attestée par les missionnaires chrétiens. -- Anecdote
+ qui rappelle les peuples hyperboréens. -- Leur bravoure et leur
+ habileté militaire. -- Leur courage à supporter les fatigues et
+ les tourments. -- Progrès rapide du Christianisme parmi eux, dès
+ qu'il est prêché dans leur langue. -- Royaume de la
+ Grande-Moravie. -- Traduction des Écritures en slavon, et
+ introduction de la langue nationale dans le culte religieux par
+ Cyrille et Méthodius. -- Persécution de ce culte par l'Église
+ catholique romaine. -- Les rois de France prêtaient leur serment
+ de couronnement sur un exemplaire des Évangiles slaves.
+
+
+Un écrivain éminent d'Allemagne, Herder, fait remarquer que les
+nations slaves occupent une plus large place sur la terre que dans
+l'histoire. La distance qui séparait de l'Empire romain les pays
+habités d'abord par ces peuples, lui paraît en être la principale
+raison. Ils ne furent connus sous le nom de Slaves que dans le VIe
+siècle par les écrivains byzantins[7], et ceux de l'Europe
+occidentale. Toutefois, le père des historiens n'avait pas ignoré
+leur existence; car, on ne peut, un seul instant, mettre en doute que
+les peuples cités par Hérodote dans le livre de ses histoires qui a
+nom _Melpomène_, les Callipèdes, les Halisoniens, les laboureurs
+scythes, etc., ne soient des Slaves. Si l'on considère leur immense
+population, ils ont autant de titres à être une nation autochtone
+d'Europe, que les Grecs, les Latins, les Celtes et les Germains. Ils
+ne sont pas venus dans cette partie du globe en même temps que les
+Huns, les Goths, etc., comme quelques auteurs l'ont supposé. Pline,
+Tacite et Ptolémée font mention des Slaves sous le nom de Vindes, de
+Serbes, de Slavani, etc.; mais ils n'ont commencé à être bien connus
+de l'Ouest et du Sud de l'Europe, qu'après être sortis de leurs
+positions primitives à l'Est de la Vistule et au Nord des monts
+Carpathes, et s'être étendus par degrés au Sud et à l'Occident.
+
+[Note 7: Les auteurs qui ont parlé des Slaves dans le VIe siècle,
+sont: Procope, Jornandès, Agathias, l'empereur Maurice, Jean de Biclar
+et Ménandre. Ils les appellent Sclavènes ou Sclaves. Ces formes sont
+des corruptions du mot Slaves, ou Slavènes, employé par le peuple même
+et par les écrivains allemands qui ont été en rapport avec les Slaves
+de la Baltique, tels qu'Adam de Brême, Helmold, etc. L'étymologie du
+nom de _Slave_, a été entendue de diverses façons. Les uns dérivent ce
+nom du mot _slava_ qui signifie _gloire_ dans tous les dialectes
+slaves; et cette opinion semble confirmée par le grand nombre de mots
+slaves qui en viennent d'une manière incontestable; par exemple:
+_Stanislav_ (Stanislas), fondateur de gloire; _Promislav_, sentiment
+de la gloire; _Vladislav_, dominant la gloire, etc. D'autres
+étymologistes tirent le même nom de _slovo_, qui signifie, dans tous
+les dialectes slaves, _parole_ ou _mot_. Ils s'appuient sur ce fait
+que, dans tous les dialectes, on emploie un a ou un o indifféremment,
+_slavanié_ ou _slovanié_[7-A]. Pour justifier leur étymologie, ils
+allèguent une circonstance curieuse, c'est que toutes les nations
+slaves donnent aux Allemands le nom de _Niemietz_, c'est-à-dire
+_muets_. Ils expliquent ainsi ce nom. Les Slaves, ne pouvant
+comprendre les étrangers, croyaient qu'ils n'avaient qu'un langage
+inarticulé, et les appelaient, pour ce motif, _niem_ ou _muets_. Au
+contraire, persuadés que seuls ils possédaient le don de la parole (du
+moins, intelligible pour eux), ils s'appelaient _Slovanié_,
+c'est-à-dire, hommes qui ont le don de la parole. Quelle que soit la
+véritable étymologie du nom _Slaves_, on ne peut douter que cette
+dénomination de Slaves, Sclaves, Esclaves, Schiavi, ne vienne du grand
+nombre des Slaves de la Baltique vendus dans les marchés par les
+conquérants germains, ou réduits à un esclavage rigoureux sur leur sol
+natal. (Cette circonstance sert à expliquer l'antipathie nationale qui
+divise la race allemande et la race slave, et qui, il est triste de
+l'avouer, s'est réveillée récemment, en plusieurs occasions, avec une
+animosité digne des temps les plus barbares.) On doit remarquer aussi
+que tous les écrivains occidentaux appellent les Slaves, _Slavini_,
+_Sclaves_, et même _Vinidæ_, _Venedes_ et _Wendes_; ce dernier nom a
+été donné par les Allemands aux Slaves de la Baltique, et s'applique
+maintenant à ceux de la Lusace et de la Saxe qui s'intitulent
+eux-mêmes Serbes. Il est impossible d'établir l'origine de cette
+dénomination donnée aux Slaves par les Allemands, ainsi que par les
+Finnois et les Lettoniens, mais dont eux-mêmes ne peuvent se rendre
+compte; en un mot, de toutes les conjectures faites sur ce sujet,
+aucune n'a abouti à un résultat satisfaisant. Je ferai seulement
+remarquer que ce n'est pas un cas exceptionnel, qu'on trouve beaucoup
+de nations qui ont reçu des étrangers des noms bien différents de ceux
+qu'elles se donnent à elles-mêmes. Ainsi, les Allemands s'appellent
+_Deutsche_, et sont appelés Allemands par les Français; Germains par
+les Anglais comme par les Romains; Niemtzy par les Slaves et les
+peuples de l'Est. Les peuples appelés Finnois par les Européens de
+l'Occident, s'appellent Suomi ou Suomalaiset et reçoivent des Slaves
+le nom de Tchoudy.]
+
+[Note 7-A: Ce qui est la plus probable, c'est que les mots _slovo_,
+parole, verbe, discours ([Grec: logos] des Grecs), et _slava_, gloire,
+n'étaient, dans l'origine, qu'un seul et même mot employé dans deux
+sens différents. L'idée de la gloire, en effet, ne naît que de la
+notoriété qu'acquiert un nom ou un évènement divulgué par la parole.
+Les verbes _slavit_ et _slovit_, et leurs dérivés _vistavit_ et
+_vistovit_, etc., signifiaient probablement, dans l'origine, à peu
+près la même chose: _divulguer, développer par la parole_. Le mot
+latin _fama_ et le mot français _renommé_ n'ont pas une autre
+étymologie. (N. d. T.)]
+
+Les causes de cette émigration extraordinaire sont inconnues; on
+l'attribue à une surabondance de population et à la pression exercée
+par les nations étrangères de l'Est et du Nord. Quoi qu'il en soit,
+cette émigration différa entièrement de l'émigration des races
+teutoniques qui conquirent les provinces situées au sud-ouest de
+l'Empire romain et des invasions des hordes asiatiques, des Huns, par
+exemple, des Avares, et, dans les derniers temps, des Tartares et des
+Mongols. Ce fut une invasion pacifique; ils venaient, non dévaster,
+mais fonder des colonies. L'écrivain allemand Herder, cité au
+commencement de ce chapitre, retrace parfaitement, ainsi qu'il suit,
+cet épisode si important dans l'histoire de l'humanité.
+
+«Nous rencontrons, dit-il, les Slaves, pour la première fois sur le
+Don, parmi les Goths, plus tard sur le Danube, au milieu des Huns et
+des Bulgares. Ils ont souvent porté le trouble dans l'Empire romain en
+se réunissant à ces nations, surtout comme leurs associés, leurs
+auxiliaires et leurs vassaux. Malgré quelques expéditions, ils ne
+formèrent jamais, comme les Germains, un peuple de guerriers
+entreprenants et aventureux. Au contraire, ils suivirent pour la
+plupart les peuplades teutoniques, occupant paisiblement les terres
+que celles-ci avaient évacuées, et se trouvèrent à la fin maîtres du
+vaste territoire qui s'étend du Don à l'Elbe et de la mer Adriatique à
+la mer Baltique. Sur le versant septentrional des monts Carpathes,
+leurs établissements, à partir de Lunebourg, couvraient le
+Mecklembourg, la Poméranie, le Brandebourg, la Saxe, la Lusace, la
+Bohême, la Moravie, la Silésie, la Pologne et la Russie; au-delà de
+ces montagnes, ils s'étaient d'abord établis en Moldavie et en
+Valachie, et s'étendirent de plus en plus jusqu'à ce que l'empereur
+Héraclius les eût admis en Dalmatie. Ils étaient aussi très nombreux
+en Pannonie, et s'étendirent du Frioul à l'extrémité sud-est de la
+Germanie, de sorte que leur territoire avait pour limites l'Istrie, la
+Carinthie et la Carniole. En un mot, les pays qu'ils possédaient
+forment la partie la plus étendue de l'Europe que, même maintenant,
+une seule nation puisse occuper. Ils s'établirent dans les pays
+abandonnés par les autres peuples, comme agriculteurs et comme
+pasteurs; cette occupation pacifique fut un grand bienfait pour ces
+contrées dépeuplées par l'émigration de leurs premiers habitants et
+dévastées par le passage destructeur des nations étrangères. Ces
+peuples étaient adonnés à l'agriculture et aux divers arts
+domestiques; ils faisaient des amas de blé, élevaient les bestiaux, en
+un mot, ils cherchaient à tirer parti de tous les produits de leur
+sol et de leur industrie. Le long des côtes de la Baltique, à partir
+de Lubeck, ils construisirent quelques ports de mer. Vineta, entre
+autres villes, située dans l'île de Rugen[8], fut l'Amsterdam des
+Slaves. Ils entretinrent un commerce assidu avec les Prussiens et les
+Lettoniens, comme le prouve la langue de ces peuples. Ils fondèrent
+Kioff sur le Dnieper et Novgorod sur le Wolkhow; ces deux villes
+devinrent des comptoirs florissants, elles reliaient le commerce de la
+mer Noire à celui de la Baltique, et distribuaient les produits de
+l'Orient, au Nord et à l'Ouest de l'Europe. En Allemagne, ils
+travaillaient aux mines; ils savaient fondre et couler les métaux,
+préparer le sel, manufacturer la toile, brasser l'hydromel, planter
+des arbres fruitiers et mener, suivant leur usage, une vie joyeuse,
+embellie par la musique. Ils étaient charitables et hospitaliers à
+l'excès, vains de leur indépendance quoique soumis et obéissants,
+ennemis de la fraude et du vol. Toutes ces qualités cependant ne les
+garantissaient pas de l'oppression, ils contribuèrent eux-mêmes à la
+perte de leur liberté. En effet, comme ils n'ont jamais combattu pour
+la domination du monde, ils n'ont jamais eu de princes héréditaires
+belliqueux, d'eux-mêmes ils ont payé tribut pour occuper en paix leur
+contrée, et furent toujours opprimés par les autres nations, surtout
+par les peuples de race germanique.
+
+[Note 8: Ceci est une erreur. Vineta ou Julin était située à
+l'embouchure de l'Oder et non dans l'île de Rugen.]
+
+»Les richesses qu'ils devaient au commerce, furent évidemment la cause
+des attaques dont ils furent l'objet depuis Charlemagne[9]; la
+religion chrétienne en était le prétexte: il convenait bien mieux à
+l'héroïque nation des Francs de traiter en esclave un peuple
+industrieux, adonné à l'agriculture et au commerce, que de s'appliquer
+eux-mêmes à ces arts pacifiques. Ce que les Francs avaient commencé,
+les Saxons l'achevèrent. Les Slaves furent ou exterminés ou réduits en
+esclavage en masse, par provinces, et les évêques et les nobles se
+partagèrent leurs dépouilles. Les Allemands du Nord ruinèrent leur
+commerce sur la Baltique. Vineta périt misérablement sous les coups
+des Danois, et ce qui reste de ce peuple en Allemagne, peut se
+comparer aux Péruviens échappés aux Espagnols. Est-il donc étonnant
+qu'après des siècles d'esclavage, avec l'exaspération profonde de ce
+peuple contre ces despotes et ces brigands qui se paraient du nom du
+Christ, leur caractère, si doux jadis, soit devenu cruel, dissimulé,
+et ait dégénéré en une indolence servile? Et cependant leur ancien
+caractère se laisse encore apercevoir, là surtout où ils jouissent de
+quelque degré de liberté[10].» (_Ideen zur Philosophie der
+Menschheit_, vol. IV, chap. IV.)
+
+[Note 9: Le mot _attaque_ est faible; _brigandages_ et _rapines_
+seraient plus conformes à la vérité.]
+
+[Note 10: L'âme généreuse de Herder exprimait, il y a quatre-vingt
+ans, ces regrets sur la décadence du caractère national des Slaves qui
+subsistent encore en Allemagne, c'est-à-dire des Wendes de la Lusace.
+Ils avaient pour fondement des données inexactes fournies par des gens
+envieux et mal disposés, ou bien ce malheureux état de choses a
+disparu avec les progrès de la civilisation. Elle a mis fin à
+l'oppression qui pesait sur ces restes de la race slave en Allemagne:
+on le voit d'une manière évidente, d'après le portrait suivant de
+cette population fait par un écrivain moderne d'Allemagne:
+
+ «C'est un peuple (les Wendes) vif, robuste, laborieux, appliqué
+ aux travaux de l'agriculture et de la pêche. Son assiduité à
+ l'église, les souhaits et les expressions pieuses qu'il emploie
+ souvent, sa droiture et la pureté de ses moeurs, témoignent de la
+ force de ses sentiments religieux. On s'accorde à reconnaître sa
+ frugalité, sa propreté, sa fidélité conjugale, et une foule
+ d'autres excellentes qualités. Les Wendes sont pacifiques, et,
+ comme beaucoup d'autres peuples slaves, ils n'ont pas d'esprit
+ militaire; cependant ils sont pleins d'audace pour défendre leurs
+ foyers, et leurs recrues bien disciplinées ont mérité, en maintes
+ occasions, le renom de vaillants soldats. Malgré la plus dure
+ oppression, malgré l'esclavage de la glèbe, les Wendes ont
+ conservé la bonne humeur, la gaîté qu'ils possèdent comme tous
+ les autres peuples slaves, et cet esprit modéré et joyeux qui se
+ retrouve dans leurs chants nationaux, si gais. Des chansons
+ allègres font retentir les maisons ou les champs, lorsqu'ils
+ travaillent ou se réunissent en un cercle joyeux. Ils sont, à la
+ lettre, fous de danse. On voit souvent aujourd'hui les femmes qui
+ traient les vaches, faire assaut de chants par gageure, et les
+ bergers jouer sur des trompes ou des cornemuses leurs airs
+ nationaux. Ces airs sont généralement des airs d'amour,
+ quelquefois ce sont des plaintes sur la perte ou l'infidélité de
+ l'objet aimé. Quelques-uns ont un caractère élégiaque, et sont
+ remplis de pensées enthousiastes et étincelantes d'imagination
+ sur la beauté de la nature, l'instabilité des choses d'ici-bas,
+ la destinée humaine, avec une forte tendance au merveilleux.»
+ (_Blicke in die Vaterlandische Vorzeit von Karl Preusker._
+ Leipsig, 1843, vol. II, p. 179.)
+
+La faible population qui a sauvé jusqu'ici sa nationalité slave et
+n'est pas encore germanisée, bien qu'elle vive au milieu de la race
+teutonique, se réduit à environ 144,000 âmes, dont 60,000 subsistent
+sous la domination saxonne; le reste appartient à la Prusse; 10,000
+environ appartiennent à l'Église catholique romaine; les autres
+suivent le luthérianisme. Malgré ce nombre si restreint, ils ont une
+littérature nationale, outre la Bible et autres ouvrages de piété.
+Elle consiste en collections de chants nationaux, de traditions, de
+récits, et aussi en quelques productions modernes. Ils ont une société
+littéraire pour le maintien de leur langue et de leur littérature
+nationale. Cette société est surtout composée de membres du clergé
+catholique et protestant.]
+
+Les Allemands ont exercé sur les Slaves de la Baltique une oppression
+qui dépasse tout ce que cette race malheureuse eut à souffrir, au Sud,
+des Turcs, à l'Est, des Mongols. En effet, la conduite de ces
+infidèles à l'égard des Slaves conquis, fut pleine d'humanité si on la
+compare aux traitements que leur firent subir les Allemands baptisés
+(car je ne puis les appeler chrétiens). Les Mongols qui conquirent les
+provinces du Nord-Est de la Russie, sous les descendants du terrible
+Gengis-Khan, et qui sont la personnification des peuples sauvages et
+barbares, laissèrent aux chrétiens une liberté entière en religion.
+Ils exemptèrent même les membres du clergé et leurs familles de la
+capitation imposée aux autres habitants. Ils ne les privèrent point de
+leur territoire, et jamais ne leur prescrivirent l'oubli de leur
+langue nationale, de leurs moeurs et de leurs coutumes. Les Mahométans
+osmanlis, laissèrent aux Bulgares et aux Serbes subjugués, leur foi,
+leurs propriétés et leurs institutions locales et municipales. Au
+contraire, les chrétiens d'Allemagne, princes et évêques, se
+partagèrent les terres des Slaves qui, par provinces entières, furent
+exterminés ou réduits en servitude[11].
+
+[Note 11: Herder, cité plus haut.]
+
+Les Turcs admirent les Slaves qui, par force ou par persuasion,
+avaient embrassé l'Islamisme (les Slaves de Bosnie), à tous les droits
+et priviléges dont ils jouissaient eux-mêmes; quelques-uns occupèrent
+les dignités les plus élevées de la Porte ottomane, et même celle de
+vizir, tandis que les Allemands étendirent leurs persécutions jusque
+sur les descendants chrétiens de leurs victimes. Ils furent réduits en
+esclavage, sans pouvoir rester dans les villages habités par les
+colons allemands établis sur leurs propres terres. Ils étaient exclus,
+en outre, des compagnies ou corporations de commerce.
+
+Une loi, à Hambourg, établissait que quiconque aspirait au titre de
+bourgeois de cette ville, eût à prouver qu'il n'était pas d'origine
+slavonne. Beaucoup de documents officiels prouvent que les
+persécutions des conquérants allemands continuèrent long-temps après
+la soumission définitive et la conversion de cette race
+malheureuse[12]; un écrivain allemand rapporte que, long-temps après
+l'établissement de la religion chrétienne, un Slave, rencontré sur une
+grande route et qui ne pouvait justifier d'une façon satisfaisante son
+départ de son village, était exécuté sur place ou tué comme un vil
+animal[13]. Il ne faut donc pas s'étonner que la langue slave, qui
+s'étendait, à l'Ouest, jusqu'à la rivière Eyder, et au Sud, au-delà
+des rives de la Saale, ait disparu à la fin: ceux qui le parlaient,
+ont été, soit exterminés, soit entièrement dénationalisés et changés
+en Allemands[14].
+
+[Note 12: Ainsi, par exemple, Meinhard, évêque d'Halberstadt,
+décrétait, en 1248, que les habitants slaves de quelques places
+dépendantes du couvent de Bistorf, seraient chassés et remplacés par
+des Allemands bons catholiques, au cas qu'ils refusassent d'abandonner
+ce qu'il appelle leurs coutumes païennes. L'évêque de Breslau
+ordonnait, en 1495, que tous les paysans polonais d'une place appelée
+Woitz, apprissent en deux ans l'allemand, sous peine d'expulsion.]
+
+[Note 13: _Gebhardi Geschichte der Wenden_, p. 260. Cet auteur n'est
+nullement favorable aux Slaves, et son ouvrage est fait sur les
+témoignages d'un autre écrivain allemand, contemporain de ces
+événements.--Helmold, _Chronicon Slavorum_.]
+
+[Note 14: Les Slaves, forcés de se conformer extérieurement aux rites
+du christianisme, depuis environ soixante ans, se soulevèrent avec
+succès contre leurs oppresseurs en 1066 année de la conquête de
+l'Angleterre par les Normands. Ils détruisirent toutes les églises,
+tous les couvents, sacrifièrent à leurs dieux, dans la ville de
+Lubeck, l'évêque de Mecklembourg, et chassèrent de leur pays les
+Allemands et les Danois. Krouko, prince de l'île de Rugen, qu'ils
+appelèrent au trône, conquit le Holstein, et le conserva à la paix
+qu'il fit accepter aux Danois et aux Allemands. Les Slaves rétablirent
+le culte idolâtre de leurs pères, et jouirent d'une paix complète
+pendant quarante années. Mais Krouko fut tué au commencement du XIIe
+siècle. Les agressions des Allemands et des Danois recommencèrent, et
+les Slaves soutinrent cette lutte inégale jusqu'en 1168. Cette
+année-là, leur roi Pribislav reçut le baptême et fut créé prince de
+l'Empire germanique; ses descendants continuent, dans la maison
+princière de Mecklembourg, la seule dynastie slave encore subsistante.
+L'île de Rugen, le dernier rempart de l'indépendance et de l'idolâtrie
+slaves, fut conquise et convertie l'année suivante, 1169, par Waldemar
+Ier, roi de Danemark. Les descendants du roi national de l'île se sont
+perpétués jusqu'à nos jours, et sont représentés par le prince de
+Putbus. La langue slave alla en s'éteignant dans les contrées qui
+entourent Leipsig jusqu'à la fin du XIVe siècle, et le dernier homme
+qui la parla en Poméranie, mourut, dit-on, en 1404. Le service divin
+dans la même langue se continua à Wustrow dans le duché de Lunebourg,
+royaume du Hanovre, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Les habitants du
+district de Luchow, situé dans le même duché et qui s'appelle
+communément Wendland ou terre des Wendes ou Slaves, parlent encore
+aujourd'hui un dialecte particulier d'allemand, mélangé de mots
+slavons. Les seuls Slaves de l'Allemagne qui ont conservé leur
+nationalité, sont les Wendes de Lusace, dont nous avons déjà parlé.]
+
+En rappelant cet assassinat d'une nation par l'autre, je n'ai pas
+écouté les accusations intentées par le parti opprimé. Les plaintes de
+la victime se sont perdues dans la suite des temps, et les Slaves de
+la Baltique n'ont pas eu, comme les Mexicains, un Ixtlilxochilt, comme
+les Péruviens, un Garcilasso de la Vega, pour dénoncer à la postérité
+les griefs de leur nation. C'est des oppresseurs eux-mêmes, qu'est
+parti le premier témoignage contre les cruautés de leurs compatriotes,
+et il faut le dire à l'honneur de l'humanité, il s'est trouvé, parmi
+les Allemands, des gens vertueux, de véritables prêtres du Christ, qui
+élevèrent une voix courageuse contre la conduite barbare et inhumaine
+des princes et des nobles; car, sous le prétexte de convertir les
+Slaves idolâtres à la religion chrétienne, ils leur faisaient éprouver
+une oppression plus cruelle que les persécutions exercées par des
+païens.
+
+On dira peut-être, à quoi bon ranimer le souvenir d'anciennes cruautés
+qu'il vaut mieux ensevelir dans l'oubli du passé? Sans doute; mais
+malheureusement le contraire a lieu. Depuis quelques années, une lutte
+s'est établie entre les écrivains slaves et allemands; et tous, dans
+leur polémique, donnent une grande importance à l'histoire de leurs
+mutuelles relations. Mais, ce qui est le plus regrettable, les
+animosités nationales entre les deux races ne se sont pas bornées aux
+écrits des historiens: elles ont été entretenues par les pamphlets,
+les journaux, et ont même abouti à des collisions, comme à Posen et à
+Prague. Cette malheureuse disposition se développe avec une très
+grande force, et l'on peut craindre qu'elle ne produise de tristes
+résultats pour les deux races humaines et pour l'humanité en général;
+on n'a donc nullement le droit, suivant moi, de présenter, sous des
+couleurs favorables, une injustice qui est un fait: il vaut mieux
+l'exposer devant le tribunal de l'opinion publique en Europe, qui
+trouvera, peut-être, quelques moyens de remédier, avant qu'il soit
+trop tard, aux conséquences, autrement inévitables, de ce déplorable
+état de choses. Il est d'ailleurs impossible de comprendre nettement
+tout l'effet des doctrines religieuses sur le caractère national des
+Slaves. La propagation de ces doctrines parmi cette même nation,
+concorde avec les causes de son succès et de sa chute.
+
+Je désire surtout que les protestants étrangers, acquièrent une
+connaissance parfaite des causes et des effets auxquels je fais
+allusion; eux seuls, en effet, pourront se former une juste idée de
+l'histoire religieuse des Slaves et du mouvement religieux qui, sans
+aucun doute, suivra le mouvement politique qui agite aujourd'hui cette
+nation avec une force sans cesse croissante.
+
+Mais, avant de décrire la conversion des nations slaves à la religion
+de l'Évangile, je ferai une espèce de tableau de leur idolâtrie, de
+leurs moeurs, coutumes, de l'état de leur civilisation sous le
+paganisme. La condition sociale et morale d'un peuple a toujours une
+grande influence sur ses révolutions religieuses.
+
+«Les Slaves, dit Procope[15], honorent un Dieu, maître du tonnerre;
+ils le reconnaissent pour le seul Dieu de l'univers, et lui offrent
+des animaux et différentes sortes de victimes. Ils ne croient pas que
+le destin ait aucun pouvoir sur les mortels. Sont-ils en danger de
+périr par la maladie ou le fer de l'ennemi, ils font voeu à Dieu de
+lui offrir des sacrifices s'ils échappent à la mort. Ils honorent
+encore les fleuves, les nymphes, et quelques autres divinités; ils
+leur offrent des sacrifices et font en même temps des pratiques de
+divination.» Ce tableau de la religion slavonne s'accorde avec le
+récit de Nestor; il raconte que la principale divinité des Slaves,
+adorée à Kioff, à Novgorod et ailleurs, était Péroun, ou le tonnerre.
+Cette idole était en bois, avec une tête d'argent et des moustaches
+d'or. Le même auteur cite les noms d'autres divinités, mais sans
+décrire leurs attributs[16].
+
+[Note 15: _De Bello Gothico._]
+
+[Note 16: Nestor, moine de Kioff, le plus ancien historien des Slaves,
+vivait dans la seconde moitié du XIe siècle.]
+
+Les détails que les chroniqueurs bohêmes et polonais donnent sur les
+anciennes divinités de leur pays, laissent beaucoup à désirer. Ce sont
+des traditions recueillies long-temps après la disparition de
+l'idolâtrie; et leur tentative de les accorder avec la mythologie
+grecque et romaine, donne à penser que leur imagination a souvent
+suppléé au manque de connaissances précises sur ce sujet. Les seules
+divinités que l'on puisse affirmer avoir été adorées dans la patrie
+primitive des Slaves, c'est-à-dire la Pologne et la Russie, sont
+celles dont le souvenir se conserve encore, en partie, dans les chants
+populaires, les fêtes et les superstitions de ces contrées. Les
+principales de ces divinités sont: _Lada_[17], que l'on croit la
+déesse des plaisirs et de l'amour; _Kupala_, le dieu des fruits de la
+terre; et _Koleda_, le dieu des fêtes. Le nom de _Lada_, dans
+certaines parties de la Russie, reparaît dans des chants et des danses
+qui ne reviennent qu'à certaines saisons de l'année. La fête de
+_Kupala_ se célèbre, le 23 juin, par des feux de joie autour desquels
+le peuple danse. Ce dieu a ainsi survécu à l'extinction de l'idolâtrie
+nationale, et son culte se perpétue en un certain degré dans plusieurs
+parties de la Pologne et de la Russie; la jeunesse des villages danse
+autour de feux allumés, le soir avant la Saint-Jean-Baptiste (23
+juin): elle donne à ce saint le nom de _Jean Kupala_[18]. La fête de
+_Koleda_ a lieu le 24 décembre, et il est à remarquer qu'en Pologne et
+dans plusieurs autres parties de la Russie, ce nom remplace celui de
+fête de Noël: on s'en sert encore pour plusieurs cérémonies pratiquées
+en ce jour.
+
+[Note 17: _Lad_ signifie, dans les langues slaves, _ordre_, _tact_, et
+sert de racine à plusieurs mots.]
+
+[Note 18: Il faut remarquer que, dans beaucoup de contrées, le soir de
+la Saint-Jean, on allume des feux de joie, qui probablement ont
+rapport au solstice d'été.]
+
+Quant au culte des nymphes des rivières, dont parle Procope, on peut
+en retrouver des traces de nos jours. La croyance aux fées et aux
+autres êtres fantastiques qui habitent les bois, l'eau et l'air, est
+encore vivace chez les paysans de plusieurs contrées slaves, et s'est
+conservée dans de nombreuses traditions populaires, dans des chants et
+des pratiques superstitieuses. Tous ces restes de la mythologie
+slavonne ont été recueillis avec un soin particulier, et les travaux
+de quelques savants slaves ont jeté une vive lumière sur cette
+question. Toutefois, les seules données certaines que nous ayons, sont
+ce que rapportent, sur les Slaves de la Baltique, des auteurs
+européens, voisins de ces peuples et témoins oculaires (du moins
+quelques-uns) de ce qu'ils décrivent. Un hasard heureux a même
+conservé jusqu'à nos jours les objets qu'adoraient les Slaves[19]. Je
+donnerai donc sur l'idolâtrie slave, des détails que l'on peut
+admettre comme positifs.
+
+[Note 19: Une collection considérable d'antiquités slaves fut trouvée,
+vers la fin du XVIe siècle, en creusant le sol, dans le village de
+Prillwitz, sur le lac Tollenz, dans le Mecklembourg. On croit que ce
+village occupe la place où Rhetra, temple célèbre des Slaves, fut
+élevé. Cette découverte resta ignorée du monde savant jusqu'en 1771,
+où le docteur March, chapelain du duc de Mecklembourg, en publia une
+description accompagnée de gravures. Ces antiquités furent trouvées
+dans deux vases de métal qu'on croit avoir servi aux sacrifices, et
+qui étaient placés de manière que l'un servît de couvercle à l'autre.
+Quelques inscriptions étaient gravées sur ces vases; malheureusement
+on les fondit pour faire une cloche, avant de les donner à examiner à
+des personnes compétentes en inscriptions. Ces vases renfermaient des
+idoles et quelques objets qui servaient à l'accomplissement des
+sacrifices. Tous ces objets sont composés du mélange de divers métaux,
+mais non dans la même proportion; plusieurs contiennent beaucoup
+d'argent, tandis que d'autres n'en ont pas du tout. Quelques-uns
+portent des inscriptions slaves, en caractères runiques, mais mutilées
+pour la plupart.]
+
+La divinité la plus célèbre des Slavons de la Baltique était
+_Sviantovit_ ou _Sviantovid_[20], dont le temple et l'idole étaient à
+Arkona, capitale de l'île de Rugen. En 1168, Waldemar, premier roi de
+Danemarck, détruisit ce dernier vestige de l'idolâtrie slave. Un
+historien danois contemporain, Saxo Grammaticus, qui, probablement,
+assistait à l'expédition[21], donne les détails suivants sur
+Sviantovit et son culte:
+
+«Au milieu de la ville, sur un terrain aplani, s'élevait un temple,
+construit artistement en bois. Sa magnificence et la sainteté de
+l'idole qu'il renfermait, l'avaient mis en grande vénération.
+
+[Note 20: Le premier de ces noms signifie en slavon _saint_ guerrier
+ou conquérant, le second _sainte vue_; la description de l'idole
+montrera que les deux interprétations se justifient également bien.]
+
+[Note 21: Il était secrétaire d'Absalon, archevêque de Lund, qui
+commandait l'expédition sous le roi.]
+
+»Les murs intérieurs de l'édifice étaient d'un travail achevé, et
+couverts des images de divers objets, peintes d'une manière grossière
+et imparfaite. Il n'y avait qu'une seule entrée; le temple lui-même
+avait une double enceinte. L'enceinte extérieure consistait en une
+muraille surmontée d'un toit peint en rouge. La partie intérieure,
+surmontée par quatre poteaux, avait, au lieu de murailles, des
+tentures de tapisserie. Le même toit les abritait toutes deux. L'idole
+placée dans cet édifice, dépassait de beaucoup la taille humaine. Elle
+avait quatre têtes et autant de cous, deux poitrines et deux dos,
+tournés de côtés différents. La barbe était soigneusement peignée, et
+la chevelure rasée de près. Dans la main droite, elle tenait une corne
+faite de plusieurs métaux; et, chaque année, le prêtre chargé du
+culte de cette idole, la remplissait de vin[22]. Le bras gauche de la
+divinité était courbé, sur le côté, dans la forme d'un arc; son
+vêtement descendait jusqu'aux jambes, et celles-ci étaient formées de
+différentes sortes de bois si bien jointes, qu'un examen attentif
+pouvait seul découvrir les pièces du rapport. Les pieds posaient sur
+le sol, où ils étaient même enfoncés. Non loin de l'idole, étaient
+rangés avec art, son épée, sa bride et les autres objets qui lui
+appartenaient; parmi eux brillait surtout son épée, d'une grandeur
+démesurée, avec une poignée d'argent et un fourreau d'un travail
+merveilleux. Voici quelles étaient les cérémonies de son culte
+solennel:--Tous les ans, après la moisson, la population s'assemblait
+devant le temple; on y immolait des bestiaux, et on faisait un repas
+solennel, considéré comme une cérémonie religieuse.
+
+[Note 22: Peut-être d'hydromel, boisson nationale des Slaves.]
+
+»Le prêtre qui, contrairement à l'usage du pays, se faisait
+reconnaître à la longueur de sa chevelure et de sa barbe, nettoyait
+d'abord, au commencement de la cérémonie, l'intérieur du temple, où
+seul il avait accès. En accomplissant cette tâche, il retenait avec
+soin sa respiration, pour ne pas souiller la présence de la divinité
+par l'impureté d'une haleine mortelle. Il sortait du temple toutes les
+fois qu'il voulait respirer. Le jour suivant, lorsque le peuple était
+réuni devant les portes du temple, le prêtre apportait la corne qu'il
+avait prise aux mains de l'idole, et augurait du bonheur de l'année
+suivante d'après son contenu. Si la liqueur avait baissé, il prédisait
+la disette, sinon l'abondance. Il ordonnait alors d'épargner les
+provisions, ou bien d'en être prodigue. Il renversait ensuite le
+contenu de la corne aux pieds de l'idole, sous forme de libation, et
+le remplaçait par du vin nouveau; puis il adressait à sa divinité des
+prières pour lui-même, pour le salut de la contrée et de ses
+habitants, pour l'accroissement de leurs biens, pour la défaite des
+ennemis, et vidait la corne tout d'un trait. Après l'avoir remplie de
+nouveau, il la replaçait dans la main droite de l'idole. Un épais
+gâteau rond, fait avec du miel, lui était aussi offert par le prêtre.
+Celui-ci plaçait le gâteau entre lui-même et le peuple, et demandait
+aux assistants s'ils pouvaient le voir par dessus. S'ils répondaient
+oui, il les invitait à se munir, pour l'année suivante, d'un gâteau
+capable de le dérober à leur vue. Il finissait par bénir le peuple, au
+nom de l'idole, et par l'exhorter à témoigner sa ferveur par des
+sacrifices fréquents, promettant, en récompense, la victoire sur terre
+et sur mer. Le reste du jour était consacré à des festins, et
+l'assemblée consommait les offrandes faites au dieu. Dans cette fête,
+l'intempérance était un acte de piété, la sobriété un péché. Chaque
+année, hommes et femmes donnaient une pièce d'argent pour l'entretien
+et le culte de l'idole. Le tiers des dépouilles prises sur l'ennemi
+lui était consacré; on les devait à son appui. Le même dieu avait 300
+chevaux, autant de soldats, qui faisaient la guerre en son nom. Tout
+leur butin revenait au prêtre de l'idole; il l'employait à décorer
+l'intérieur du temple, et l'enfermait sous clef dans des salles
+secrètes, où une immense quantité d'argent et de magnifiques
+vêtements, pourris par le temps, étaient amoncelés. Il y avait aussi
+un nombre considérable d'offrandes faites par ceux qui désiraient se
+concilier la faveur du dieu. La Slavonie[23] n'était pas la seule à
+offrir de l'argent à cette idole: tous les rois voisins lui envoyaient
+des présents, sans penser au sacrilége dont ils se rendaient
+coupables. Ainsi, entre autres, Suénon, roi de Danemarck[24], envoya
+au dieu, pour se le rendre favorable, une coupe d'un travail achevé,
+préférant à sa religion une religion étrangère. Il fut puni de ce
+sacrilége par une mort violente et misérable. Le même dieu avait
+d'autres temples dans différents endroits, sous la direction de
+prêtres d'un rang égal, mais d'un pouvoir moins étendu. Il avait
+encore un cheval blanc, réservé exclusivement pour lui. C'était un
+péché d'arracher un crin de sa crinière et de sa queue; le prêtre seul
+pouvait lui donner de la nourriture et le monter.
+
+[Note 23: Par Slavonie, les chroniqueurs germains entendaient
+d'ordinaire le pays des Slaves de la Baltique.]
+
+[Note 24: D'après l'_Histoire du Danemarck_, par Dahlman, ce roi est
+Suénon-Grate, qui fut tué en 1157, et non le père de Canut le Grand,
+comme on le croit généralement.]
+
+»Sviantovit (c'est le nom de l'idole) combattait sur ce cheval contre
+les ennemis de son culte, suivant la croyance des Rugiens. Ce qui
+avait donné lieu à cette croyance, c'est que souvent, le matin, on
+trouvait dans l'écurie, le cheval du dieu couvert d'écume et de sueur,
+comme s'il avait pris un exercice violent et voyagé durant la nuit. On
+essayait de prévoir l'avenir au moyen de ce cheval, de la manière
+suivante:--Avait-on résolu de porter la guerre quelque part, on
+plaçait à terre, devant le temple, trois rangées d'épieux, et le
+prêtre, après avoir accompli les prières solennelles, les faisait
+franchir au cheval. Si, en passant par dessus les épieux, il levait
+d'abord le pied droit, les présages étaient favorables; s'il levait le
+pied gauche, ou tous les deux à la fois, les présages étaient
+contraires et l'expédition était alors abandonnée.»
+
+Suivant le même auteur, Sviantovit avait un étendard qui donnait à
+ceux qui le suivaient le privilége de faire tout ce qu'ils voudraient.
+Ils pouvaient piller impunément, même les temples des Dieux, commettre
+toutes sortes de violences, sans qu'on les leur imputât à crimes.
+
+Waldemar, roi de Danemarck et conquérant de Rugen, fit mettre en
+pièces cette idole si célèbre. Les morceaux servirent à cuire des
+aliments: circonstance qui contribua beaucoup à détruire la croyance à
+cette divinité.
+
+Les détails de ce culte, et la description de ce temple le plus
+célèbre parmi les Slaves, nous ont été conservés par un auteur
+contemporain; ils sont authentiques, selon moi, et nous donnent une
+idée exacte de l'idolâtrie slave. Cette religion se perpétua encore
+sur les bords de la Baltique, trois siècles après la conversion des
+autres nations slaves au christianisme.
+
+D'autres tableaux de la même idolâtrie se retrouvent chez différents
+écrivains allemands qui vivaient dans le voisinage des Slaves de la
+Baltique: quelques-uns même les connaissaient particulièrement.
+Toutefois les limites de cet ouvrage ne me permettent pas d'entrer
+dans de longs détails, et je terminerai par le passage suivant
+d'Helmold, prêtre allemand du Holstein, qui avait eu des rapports
+personnels avec les Slaves idolâtres.
+
+«Les Slaves, dit-il, ont différentes sortes d'idolâtrie, et ne
+s'accordent pas entre eux dans leurs rites superstitieux.
+Quelques-unes de leurs idoles ont des figures bizarres, comme l'idole
+de Plunen (Plon, dans le Holstein), appelée _Podaga_. Plusieurs dieux
+sont censés habiter dans les bois, et n'ont pas d'images pour les
+représenter, tandis que d'autres ont trois têtes et même plus. Par
+dessus tant de dieux auxquels ils attribuent la protection de leurs
+champs et de leurs forêts, et même le pouvoir de dispenser les peines
+et les plaisirs, ils placent dans le ciel un Dieu qui commande à tous
+les autres, mais ne s'occupe que des choses célestes. Tous les dieux
+sont issus de son sang, et sont plus puissants les uns que les autres,
+selon qu'ils tiennent de plus près au grand dieu qui leur assigne
+leurs différents emplois.» (_Chronicon Slavorum_, livre I, ch. XXIII.)
+La théogonie slave ressemble à celle de la Grèce; dans les deux, les
+dieux et les demi-dieux sont issus de la divinité suprême et obéissent
+à ses commandements. Toutefois, ce n'est pas ici le lieu de chercher
+les rapports de la mythologie slavonne avec la mythologie classique ou
+indienne, et je dois passer à la description de l'état moral de la
+race qui croyait à cette mythologie.
+
+Tous les auteurs qui ont observé les Slaves sur les bords du Danube et
+les rivages de la Baltique, rendent un témoignage favorable de leur
+caractère national. «Ils ne sont enclins ni à l'injustice ni à la
+fraude», dit Procope; et l'empereur Maurice rapporte qu'ils ne
+retenaient pas leurs prisonniers, comme les autres nations, dans un
+perpétuel esclavage; ils leur permettaient, après un certain temps, de
+retourner dans leur patrie en payant une rançon, ou de rester parmi
+eux, libres et bien traités[25]. La vertu principale des Slaves est
+l'hospitalité; sous ce rapport, ils l'emportent sur toute autre
+nation. Les empereurs Maurice et Léon le philosophe[26], rapportent
+que les Slaves accueillaient les voyageurs avec la plus grande
+bienveillance. Ils les conduisaient dans d'autres villes, pourvoyaient
+à tous leurs besoins, les confiaient même en garde à quelques-uns de
+leurs compatriotes qui répondaient de leur sûreté à la personne qui
+les avait amenés. S'il arrivait quelque mal à l'étranger, malgré la
+vigilance de son hôte, celui-ci était puni par ses voisins ou par ceux
+qui lui avaient confié le voyageur. L'hospitalité que les Byzantins
+vantent dans les Slaves du Sud, était en égal honneur chez les Slaves
+de la Baltique. Adam de Brême dit[27], qu'aucune nation ne les
+surpassa en douceur de moeurs, en hospitalité et en obligeance.
+Helmold, qui les avait visités lui-même en compagnie de l'évêque
+d'Oldembourg, à l'époque de leur exaspération contre les chrétiens
+leurs voisins, en fait le plus grand éloge. Il dit avoir appris par
+expérience ce qu'il savait déjà par ouï dire, que les Slaves sont le
+peuple le plus hospitalier. Si l'un d'eux, ce qui était bien rare,
+était convaincu d'avoir éconduit un étranger ou de lui avoir refusé
+l'hospitalité, on avait le droit d'incendier sa maison et ses biens,
+tous le traitaient d'infâme, de scélérat qui méritait la réprobation
+universelle. Le biographe de saint Othon dit que les Poméraniens
+tiennent toujours leurs tables chargées de viandes et de boissons[28],
+afin que le maître de la maison puisse les offrir à ses hôtes et aux
+étrangers à tous les moments de la journée. Le même auteur ajoute ce
+qui suit sur la probité des Slaves. «Il règne parmi eux une telle
+confiance, dit-il, ils sont si peu enclins au vol et à la fraude, que
+jamais ils ne ferment ni leurs coffres ni leurs caisses. Ils ne
+connaissent ni clefs ni verroux, et grand est leur étonnement de voir
+fermés les coffres et les malles de l'évêque. Ils placent leur linge,
+leur argent, leurs objets précieux dans des caisses et des tonneaux
+simplement recouverts; ils ne craignent pas le vol, ils ne savent ce
+que c'est.» Mais la particularité la plus curieuse que cet auteur
+rapporte sur les Slaves de Poméranie, c'est qu'ils reprochaient au
+Christianisme son immoralité et surtout le vol et le brigandage qui
+dominaient chez les chrétiens, ils blâmaient aussi les cruautés qu'ils
+exerçaient les uns sur les autres[29].
+
+[Note 25: _Strategicum_, lib. XI, cap. VIII.]
+
+[Note 26: _Strategicum_, loco citato, et Leonis imperatoris _tactica_,
+cap. XVIII, sec. 102, 103.]
+
+[Note 27: «Moribus et hospitalite nulla gens honestior ac benignior
+potest inveniri.» (_Historia ecclesiastica_, lib. II, cap. XII.)]
+
+[Note 28: _Vita S. Othonis_, cap. LX.]
+
+[Note 29: «At illi (Pomeranii) inquiunt, nihil nobis ac vobis, patriæ
+leges non dimittimus; contenti sumus religione quam habemus. Apud
+Christianos, aiunt, fures sunt, latrones sunt; cruciantur pedibus,
+privantur oculis, et omnia genera scelorum, christiani exercent in
+christianos: absit a nobis religio talis.» (_Vita S: Othonis_, cap.
+XXV, p. 673.)]
+
+Les Byzantins et d'autres auteurs de l'Occident ont beaucoup vanté la
+chasteté et la fidélité conjugale des femmes slaves. L'empereur
+Maurice[30] dit qu'elles sont des épouses dévouées et que souvent
+elles s'immolaient sur le cadavre de leurs maris.
+
+[Note 30: _Strategicum_, lib. XI, cap. VIII. L'empereur Léon le
+Philosophe répète la même chose dans sa _Tactique_, chap. XVIII, sec.
+105. Quelques écrivains regardent cette coutume comme indiquant chez
+les Slavons une origine indienne.]
+
+L'Anglo-Saxon saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, parle des
+Slaves dans une lettre adressée à son compatriote Ethelbald, roi de
+Mercie, qu'on accusait de moeurs désordonnées[31]. «Cette nation, la
+plus détestable de toutes, comme il l'appelle à cause de son
+idolâtrie, a, dit-il, un tel respect pour la fidélité conjugale, que
+les femmes se tuent à la mort de leurs maris, et tous vantent à l'envi
+leur dévouement.» Il paraît que les femmes slaves partageaient avec
+leurs maris les difficultés des expéditions et même les dangers du
+combat. Quand les Avares, en 625, firent une tentative infructueuse
+contre Constantinople, beaucoup de Slaves qui avaient pris part à
+l'expédition y périrent, et les Grecs trouvèrent, après leur retraite,
+beaucoup de femmes parmi les morts[32].
+
+[Note 31: Lettre de saint Boniface dans les _Antiquités slaves_ de
+Szaffarik.]
+
+[Note 32: Stritter, vol. II, p. 72.]
+
+Voici comme Helmold, que j'ai déjà cité, parle de leurs liens et de
+leurs affections de famille[33]: «L'hospitalité et l'amour des parents
+sont aux yeux des Slaves les premières vertus. On ne trouve chez eux
+ni pauvre ni mendiant; car, lorsque quelqu'un, soit par faiblesse,
+soit par l'effet de l'âge, ne peut plus pourvoir à ses besoins, ses
+parents le recueillent avec empressement.»
+
+[Note 33: _Chronique des Slaves_, chap. XII.]
+
+J'ai cité l'expression de Herder, où il dit que les Slaves menaient
+une vie joyeuse et embellie par la musique: l'anecdote suivante,
+rapportée par les écrivains byzantins, prouve quel amour les Slaves
+avaient pour la musique et dans quelle paix ils vivaient lorsque leurs
+voisins les laissaient en repos.
+
+«En 890, pendant la guerre contre les Avares, les Grecs firent
+prisonniers trois étrangers qui, au lieu d'armes, portaient des
+cistres. L'empereur leur demanda qui ils étaient. «Nous sommes Slaves,
+dirent-ils, et nous habitons à l'extrémité de l'Océan occidental (mer
+Baltique). Le khan des Avares a envoyé des présents à nos chefs et
+nous a demandé des troupes pour combattre les Grecs. Nos chefs ont
+reçu les présents, mais nous ont envoyés au khan des Avares répondre
+que notre éloignement nous empêche de lui porter secours. Nous avons
+été nous-mêmes quinze mois en chemin. Le khan, plein d'égards pour
+notre caractère sacré d'ambassadeurs, nous a laissé retourner dans
+nos foyers. Nous avons entendu parler des richesses et de la
+bienveillance des Grecs, et nous avons saisi cette favorable occasion
+de pénétrer en Thrace. Nous ne connaissons pas l'usage des armes, nous
+ne jouons que du cistre. Chez nous, il n'y a pas de fer: nous menons
+une vie calme et pacifique sans avoir de guerre, et nous consacrant
+uniquement à la musique.»
+
+L'empereur admira le caractère paisible de ce peuple, la haute et
+vigoureuse stature de ces étrangers; il les accueillit avec
+bienveillance et leur fournit les moyens de regagner leur patrie.
+(Stritter, _Memoriæ populorum_, vol. II, p. 53, 54). Cette anecdote
+nous fait croire que les récits rapportés par les anciens sur la
+félicité et l'innocence des Hyperboréens, ne sont pas si dénués de
+fondements qu'on le croit généralement. J'ai déjà cité le passage de
+Herder où il décrit l'état avancé du commerce et de l'industrie chez
+les Slaves, et je n'ai pas besoin de répéter les témoignages variés
+des écrivains contemporains, sur lesquels il a appuyé le tableau qu'il
+en trace.
+
+Telle était la condition morale d'un peuple que les Allemands ont
+exterminé ou réduit en esclavage. Il ne faudrait pas croire cependant
+que les Slavons, pour être aussi industrieux, aussi pacifiques que les
+Péruviens, fussent aussi peu propres que ce peuple à la guerre. Il est
+très vrai, comme Herder l'a observé, qu'ils payaient d'eux-mêmes un
+tribut pour avoir le droit d'habiter en paix leur patrie. Cependant,
+quand les circonstances les contraignaient à la guerre, ils devenaient
+terribles pour leurs oppresseurs. Dans les combats, ils déployaient un
+courage, une adresse, une constance dans les souffrances et les
+fatigues, qui rappelle les indomptables Indiens de l'Amérique
+septentrionale, plutôt que les Péruviens si soumis. Les écrivains
+byzantins qui connaissaient les Slaves par leurs observations
+personnelles, racontent qu'ils marchaient au combat sans tuniques et
+sans manteaux, et n'ayant qu'une sorte de caleçon pour couvrir leur
+nudité. Ils n'avaient point d'armures, ils ne portaient que des
+épieux, quelques-uns seulement y joignaient des boucliers. Ils se
+servaient d'arcs et de flèches courtes, trempées dans un poison
+violent. Ils combattaient toujours à pied, et étaient très habiles à
+se défendre dans les défilés, dans les bois, et dans tous les lieux
+d'un difficile accès. Par des manoeuvres adroites, ils savaient
+attirer l'ennemi dans des embuscades en simulant la retraite. Ils
+étaient des plongeurs expérimentés et pouvaient rester sous l'eau plus
+long-temps que personne, en recevant l'air au moyen de longs roseaux
+qui s'élevaient au-dessus de l'eau.
+
+Ils étaient très adroits à surprendre leurs ennemis dans des
+rencontres particulières, et Procope en cite un exemple curieux:
+Bélisaire assiégeait la place de Terracine, en Italie, et désirait
+vivement s'emparer de quelque assiégé. Dans son armée se trouvaient
+beaucoup de Slaves, qui, chez eux, sur le Danube, s'exerçaient à faire
+des prisonniers en se cachant sous les pierres et parmi les
+broussailles: Bélisaire offrit une riche récompense à celui qui lui
+ramènerait tout vif un Goth assiégé. À un certain endroit, près des
+remparts, les Goths venaient d'ordinaire couper de l'herbe. Un jour,
+dès le matin, un Slave s'y traîna en rampant parmi les hautes herbes
+et s'y blottit. Un Goth sort de la ville, et s'avance sans soupçonner
+le danger dont il s'approche, et tout occupé à surveiller les
+mouvements du camp ennemi. Tout-à-coup le Slave s'élance de sa
+cachette, saisit le Goth par derrière et comprime ses mouvements avec
+tant de vigueur, que celui-ci ne put faire de résistance et se laissa
+emporter jusqu'au camp[34].
+
+[Note 34: _De Bello Gothico, apud Stritter_, vol. II, p. 31.
+
+L'empereur Maurice décrit avec détail la manière dont les Slaves font
+la guerre. Sir Gardner Wilkinson a fait la remarque que la manière
+dont les Monténégrins de nos jours font la guerre, est tout-à-fait la
+même. (Voir son livre: _Dalmatie et Monténégrins_, vol. 1, p. 35.)]
+
+Les Slaves se rapprochaient encore des Indiens de l'Amérique
+septentrionale, par leur constance à supporter les tortures que leur
+faisaient subir leurs ennemis, pour apprendre le nombre et la position
+de leur armée. Ils se laissaient mourir dans les tourments les plus
+cruels, sans répondre à une seule question et sans faire entendre une
+seule plainte[35].
+
+[Note 35: Stritter, _Memoriæ populorum_, vol. II, p. 89.]
+
+Les exploits militaires des Slaves ne se bornent pas à ces faits
+individuels qui demandent plus d'adresse que de valeur. On en trouve
+la preuve dans les invasions que les Slaves firent à travers l'Empire
+grec. Ils étendirent leurs dévastations de la mer Noire à la mer
+Ionienne, défirent souvent les Grecs, surtout à Andrinople en 551, et
+pénétrèrent jusqu'aux portes de Thessalonique et de Constantinople.
+Cependant ils furent quelques temps soumis à la nation des Avares
+d'Asie; ils combattirent avec valeur à l'avant-garde de leurs
+conquérants, et firent voir leur courage à l'attaque de Constantinople
+en 626, qu'ils faillirent emporter d'assaut[36].
+
+[Note 36: J'ai rapporté plus haut que, dans cette invasion, on trouva
+des femmes slaves au milieu des cadavres de leurs maris. Les Grecs
+appelèrent les Avares contre les Slaves, mais bientôt après, les mêmes
+Slaves reparurent sous la domination des Avares, et beaucoup plus
+terribles qu'auparavant. Neuf siècles plus tard, un évènement
+semblable se représentait avec les descendants de ces Slaves, avec les
+Serviens. Ils imploraient en vain contre les Turcs, l'assistance des
+Chrétiens de l'Occident, et surtout de l'empereur Sigismond. Livrés à
+leurs seules forces, ils furent défaits dans les plaines de
+Kossovo-polé, par le sultan Bajazet, en 1386, et obligés de se
+soumettre. Cinq ans après (1391), ils contribuèrent beaucoup à la
+victoire des Turcs sur l'empereur Sigismond, à Nicopolis. Je désire
+vivement attirer l'attention des esprits réfléchis sur cette
+circonstance; il se peut que les populations slaves, dont l'opposition
+à la Russie a mis obstacle jusqu'ici à ses projets d'agrandissement,
+désespèrent un jour de l'assistance de l'Occident, et contribuent le
+plus puissamment à l'exécution de ces mêmes projets.]
+
+Le territoire que les Slaves conquirent sur l'Empire grec, et qu'ils
+occupent encore, s'étend jusqu'aux environs d'Andrinople. Pendant deux
+siècles et même plus, ils furent maîtres presque de toute la
+Morée[37]. Au Nord, ils défendirent trois cents ans leur indépendance
+et l'idolâtrie de leurs pères contre le Danemarck, l'Allemagne, et à
+l'occasion, contre leurs frères convertis de Pologne.
+
+[Note 37: Voir l'appendice 6.]
+
+Malgré les changements qu'ont fait subir au génie de la nation slave
+l'influence du temps, la forme du gouvernement, la religion, le climat
+et les autres circonstances, il n'a subi aucune altération dans ses
+caractères essentiels; j'ai donné tous ces détails, parce qu'ils nous
+apprennent à apprécier les causes qui ont eu de l'influence sur
+l'histoire politique et religieuse des Slaves. Ils nous montrent
+encore ce que nous pouvons craindre et espérer du mouvement qui agite
+aujourd'hui cette race d'une manière si puissante.
+
+Le caractère doux et pacifique de la race slave, la rendait
+particulièrement propre à recevoir la doctrine de l'Évangile. Aussi le
+Christianisme fit parmi elle de rapides progrès, quand il fut prêché
+dans la langue nationale et par des missionnaires qui ne souillaient
+pas leurs travaux évangéliques par des vues d'intérêt tout personnel.
+Mais on résista au Christianisme jusqu'à la mort, toutes les fois
+qu'il devint un instrument politique et qu'il changea les sublimes
+préceptes de l'Évangile, la douceur, la patience et l'humilité, en
+doctrines viles de soumission absolue au joug abhorré des
+envahisseurs. Ce fut malheureusement ce qui arriva aux Slavons de la
+Baltique. Leur conversion par les Allemands équivalut à leur
+destruction. Les quelques mots de Herder que j'ai déjà cités, le
+rappellent d'une manière bien plus véridique. «Les Slaves furent ou
+exterminés ou réduits en esclavage dans toutes les provinces, et les
+nobles et les évêques se partagèrent leurs dépouilles[38].»
+
+[Note 38: Une vive peinture de l'oppression exercée par les Allemands
+sur la nation slave, se trouve dans le discours adressé à Lubeck, par
+un chef slave, à l'évêque d'Oldenbourg. Helmold, qui était présent, le
+rapporte ainsi: «L'évêque invitait les Slaves à se rendre à
+Oldenbourg, à abandonner leurs idoles pour recevoir le baptême, et
+renoncer surtout au pillage et à l'assassinat. Pribislav lui
+répondit:--«Vénérable prélat, vos paroles sont les paroles de Dieu,
+elles sont utiles à notre salut; mais pouvons-nous suivre la voie que
+vous nous tracez, au milieu des maux qui nous environnent? Si vous
+voulez les connaître, écoutez patiemment mes plaintes. Le peuple que
+vous voyez est votre peuple, et nous vous découvrirons nos besoins,
+car c'est à notre évêque de nous prendre en pitié. Nos maîtres nous
+oppriment avec tant de rigueur, nous imposent tant de tributs et un
+esclavage si dur, que la mort nous est plus désirable que la vie.
+
+»Cette année même, nous autres, habitants de ce petit coin de terre,
+nous avons payé au duc, mille marcs, cent au comte, et cela ne suffit
+pas encore, et chaque jour nous sommes pressurés jusqu'à l'épuisement
+de nos ressources. Comment pourrions-nous pratiquer une nouvelle
+religion? Comment fonder des églises et recevoir le baptême, lorsque
+nous pouvons être forcés chaque jour à prendre la fuite; s'il y avait
+là au moins un lieu de refuge pour nous! Traversons-nous la Travène,
+(Trawe, dans le Holstein), mêmes calamités nous attendent; nous
+retirons-nous à la rivière Panis (Peine en Poméranie), partout les
+mêmes maux. Quelle ressource nous reste, sinon de quitter la terre, de
+nous embarquer sur mer, et de vivre à la discrétion des vagues? Est-ce
+notre faute si, chassés de notre pays, nous troublons la paix des
+mers; si nous prélevons nos moyens d'existence sur les Danois et sur
+les marchands qui passent? Nos maîtres ne sont-ils pas responsables
+des injustices où ils nous réduisent?»
+
+L'évêque lui représenta que cette persécution cesserait du jour où ils
+seraient chrétiens; Pribislav répondit: «Si vous désirez que nous
+embrassions votre religion, assurez-nous les mêmes droits dont
+jouissent les Saxons dans leurs fermes, et de nous-mêmes nous nous
+ferons chrétiens, nous bâtirons des églises et paierons les dîmes.»
+(Helmold, _Chronicon Slavorum_.)
+
+Outre Helmold, un autre missionnaire allemand, Adam de Brême, a décrit
+la tyrannie exercée sur les Slaves par les Allemands, sous prétexte de
+religion (Voir son _Histoire ecclésiastique_, livre III, chap. XXV).
+J'ai eu l'occasion plus haut d'établir que cette persécution continua
+long-temps après la conversion des Slaves. On rencontre avec plaisir
+une exception à cette conduite cruelle, dans les missions du prélat
+allemand saint Othon, évêque de Bamberg. Il arriva en Poméranie en
+1125, sans forces militaires et connaissant parfaitement la langue du
+pays. Ses prédications, jointes à son désintéressement et à son
+affabilité, convertirent ces peuples, jusque-là rebelles, à toute
+tentative d'une conversion forcée.]
+
+Il en fut autrement chez les Slaves du Sud, là l'Évangile fut prêché
+dans la langue nationale et ne devint pas un moyen d'acquérir la
+richesse et le pouvoir.
+
+Les progrès du Christianisme chez les Slaves doivent dater de leurs
+rapports avec les Grecs. Car, malgré les hostilités qui séparèrent de
+bonne heure les deux nations, il y eut entre elles des relations
+actives de commerce. Beaucoup de Slaves entrèrent au service des
+empereurs grecs, et quelques-uns, au VIe et au VIIe siècle, occupèrent
+des positions très élevées[39].
+
+[Note 39: Stritter, vol. II, p. 6; le siége patriarcal de
+Constantinople fut occupé en 766 par un Slave (Stritter, vol. II, p.
+80).]
+
+Les Croates et les Serviens, appelés par l'empereur Héraclius,
+descendirent du nord des monts Carpathes et s'établirent dans le pays
+qu'ils occupent aujourd'hui. Ils furent les premiers Slaves chez qui
+le Christianisme devint la religion dominante. Le roi de Bulgarie[40]
+se convertit en 861, et c'est dans ce pays que s'établit d'abord
+l'Église chrétienne slave, par la traduction des Écritures.
+L'établissement de cette Église s'accomplit dans la Grande-Moravie.
+
+[Note 40: Les Slaves qui s'étaient établis graduellement dans la
+Moesie, province grecque, furent conquis en 679, par les Bulgares.
+Cette nation, grossière et peu nombreuse, imposa son nom aux vaincus,
+mais adopta leur langue, leurs moeurs, et, au bout de deux siècles, se
+trouva complètement fondue avec les Slaves. La Bulgarie soutint des
+luttes sanglantes contre l'Empire grec et d'autres peuples voisins;
+mais, après une guerre malheureuse contre l'empereur Basile II, elle
+fut conquise par lui et devint province grecque en 1018. En 1186, elle
+recouvra son indépendance; mais, après beaucoup de vicissitudes, elle
+fut soumise par les Turcs en 1389, et continua, jusqu'à nos jours, de
+former une province de l'Empire ottoman.]
+
+Il ne faut pas confondre le royaume de la Grande-Moravie, avec la
+province d'Autriche qui porte aujourd'hui ce nom. C'était un État
+puissant, qui s'étendait des frontières de la Bavière à la rivière
+Drina en Hongrie, et des bords du Danube et des Alpes, au Nord,
+au-delà des monts Carpathes, jusqu'à la rivière Stryi dans le Sud de
+la Pologne, et à l'Ouest jusqu'à Magdebourg. Sa période de grandeur
+politique fut de peu de durée, mais son influence intellectuelle fut
+prédominante durant cette courte période et a laissé des traces qu'on
+retrouve encore de nos jours. La traduction des Écritures et de la
+liturgie grecque en langue slave, qui s'accomplit dans la
+Grande-Moravie, est encore usitée par tous les Slaves qui suivent
+cette Église, et même par une partie de ceux qui ont reconnu la
+suprématie du pape. Je donnerai donc quelques détails sur ce sujet.
+
+La Moravie tomba, comme les autres nations slaves, sous l'influence de
+Charlemagne, et le reconnut, ainsi que Louis le Débonnaire son fils,
+pour son suzerain. La Moravie recouvra son indépendance en 873 sous
+Sviatopluk ou Sviatopolk, courageux soldat et gouverneur habile. Ce
+fut sous le règne de Charlemagne que des missionnaires occidentaux y
+introduisirent le Christianisme. On y érigea des évêchés sous la
+juridiction de l'archevêque de Passau et sous celle de l'évêque de
+Salzbourg. Mais la conversion du peuple accomplie par des prêtres
+étrangers, peu versés dans la langue du pays, ne fut que nominale.
+Aussi le prince morave Rostislav, prédécesseur de Sviatopluk,
+demanda-t-il en 863 à l'empereur grec Michel, de lui envoyer des
+hommes instruits qui connussent la langue slave. Ils devaient traduire
+les Écritures en slavon, et organiser le culte public selon les moeurs
+du pays. Laissons parler le plus ancien chroniqueur slave, Nestor,
+moine de Kioff.
+
+«Les princes moraves, Rostislav, Sviatopolk et Kotzel, envoyèrent dire
+à l'empereur Michel: «Notre contrée a reçu le baptême, mais nous
+n'avons pas de prédicateurs éclairés pour nous instruire et nous
+traduire les livres sacrés; nous n'entendons ni le grec ni le latin.
+Les uns nous enseignent une chose, les autres une autre, nous ne
+pouvons donc comprendre ni le sens ni la portée des Écritures.
+Envoyez-nous des doctes pour nous expliquer les Écritures et nous en
+montrer le sens.»
+
+»L'empereur Michel, après avoir entendu cette lettre, fit venir ses
+philosophes et leur montra le message des princes slaves; ceux-ci lui
+répondirent: «Il y a à Thessalonique un homme du nom de Léon. Ses deux
+fils connaissent tous deux la langue slave et sont tous deux des
+philosophes instruits.» L'empereur fit dire à Léon d'envoyer à la cour
+ses deux fils, Méthodius et Constantin. Ils vinrent, et Michel leur
+dit: «Les peuples slaves me demandent des savants pour leur traduire
+les Saintes-Écritures.» Sur l'ordre de l'empereur, ils allèrent
+trouver dans les pays des Slaves les princes Rostislav, Sviatopolk et
+Kotzel. À leur arrivée, ils composèrent un alphabet slavon et
+traduisirent les Évangiles et les actes des apôtres. Les Slaves furent
+dans la joie en entendant chanter la magnificence du Seigneur dans
+leur propre langue, lorsque les Grecs eurent traduit le psalmiste et
+les autres livres.» (_Annales de Nestor_, texte original, édition de
+Saint-Pétersbourg, 1767, pages 20, 23.)
+
+Quelques savants slaves de distinction pensent que Méthodius et son
+frère Constantin, mieux connu sous le nom du moine Cyrille, ont
+commencé la traduction des Écritures en Bulgare et inventé alors
+l'alphabet slavon. Mais que l'invention de l'alphabet et la traduction
+des écritures aient été effectuées d'abord en Moravie ou y aient été
+apportées par Méthodius et Cyrille, c'est dans ce pays que les pieux
+travaux de ces saints hommes ont reçu leur plus entier développement,
+par la complète organisation du service divin dans la langue du pays.
+
+Toutefois, il faut remarquer cette circonstance-ci. Quoique Cyrille et
+Méthodius aient établi le service divin en slavon, selon les rites de
+l'Église grecque, ils restèrent toujours sous l'obéissance du pape
+romain, et ne passèrent pas sous celle des patriarches de
+Constantinople. C'était précisément alors le commencement de ce grand
+débat qui se termina par la séparation complète des deux Églises.
+L'établissement du culte slave en Moravie, où le service latin avait
+été introduit, excita la colère du clergé allemand qui en dénonça les
+auteurs au pape Nicolas Ier. Le pape somma les deux frères de
+comparaître devait lui. Ceux-ci obéirent et surent si bien se
+justifier, que le pape Adrien Ier, successeur de Nicolas, confirma le
+mode de culte qu'ils avaient établi et créa Méthodius archevêque de
+Moravie. Cyrille refusa la dignité épiscopale qu'on lui offrait en
+même temps, entra au couvent, et y mourut peu après. De semblables
+accusations obligèrent Méthodius à reparaître à Rome en 879. Il obtint
+du pape Jean VIII, la confirmation de la liturgie slave, mais à
+condition qu'en emploierait en même temps le latin, et que celui-ci
+aurait la préséance sur la langue slave. Les hostilités contre la
+liturgie slave allèrent toujours en croissant, et après la mort de
+Méthodius, elles dégénérèrent en persécution violente. Des prêtres qui
+défendaient le culte de Dieu dans la langue nationale, furent chassés
+de leur patrie par l'influence allemande. L'État de Moravie fut
+détruit en 907 par les Magyars ou Hongrois idolâtres. Quand les
+conquérants furent convertis au Christianisme en 973, le service latin
+fut établi parmi eux, et la liturgie slavonne disparut. Elle subsista
+quelque temps en Bohême et en Pologne. J'aurai plus tard occasion de
+donner quelques détails sur ce sujet dans les chapitres relatifs à ces
+contrées.
+
+Les caractères slavons inventés par Cyrille ne sont qu'une
+modification de l'alphabet grec, avec l'addition de quelques lettres
+empruntées aux alphabets orientaux, et qui ont pour but d'exprimer
+certains sons particuliers au slavon, mais étrangers à la langue
+grecque. Le synode provincial de Salone (en Dalmatie), en 1060,
+déclara cet alphabet slavon une invention diabolique et Méthodius un
+hérétique. Cependant, de nos jours encore, il continue à être en usage
+dans les livres de piété, chez tous les Slaves qui suivent la religion
+grecque, et même parmi quelques-uns de ceux qui reconnaissent la
+suprématie du pape.
+
+Un autre alphabet slavon est en usage pour les cérémonies sacrées dans
+quelques églises de Dalmatie qui, fidèles au dogme et aux rites de
+l'Église catholique romaine, ont le privilége d'accomplir le service
+divin dans leur langue. Il est connu sous le nom d'alphabet glagolite,
+et son origine est attribuée à saint Jérôme, né en Dalmatie. Cette
+opinion ne soutient pas l'épreuve de la critique historique. Saint
+Jérome est mort en 420, bien avant l'établissement des Slaves dans sa
+patrie. C'est pourquoi Dobrowski, un des savants slaves les plus
+éminents, a-t-il supposé qu'après la prohibition de l'alphabet de
+Cyrille par le synode de Salone, en 1060, les caractères glagolites
+ont été inventés par quelques prêtres slaves de Dalmatie, qui, pour
+sauver la liturgie nationale, ont attribué ces caractères à saint
+Jérôme. Cette supposition, généralement admise depuis quelque temps, a
+été réfutée par Kopitar, conservateur de la bibliothèque impériale à
+Vienne, qui fait autant autorité que Dobrowski sur les questions
+slaves. Kopitar a établi, par la découverte d'un vieux manuscrit
+glagolite, que cet alphabet est au moins aussi ancien que celui de
+Cyrille, bien qu'on ne puisse déterminer l'époque de son origine[41].
+
+[Note 41: Voici un fait curieux. Les Évangiles sur lesquels les rois
+de France, à leur couronnement, prêtaient serment dans la cathédrale
+de Reims, sont slaves, écrits en partie avec les caractères de
+Cyrille, en partie avec les caractères glagolites. Pierre le Grand, en
+visitant Reims, en 1719, découvrit le premier cette circonstance. Le
+savant slave si connu, Hanka, a publié, en 1846, à Prague, une
+histoire de ce manuscrit, illustrée de _fac-simile_, etc. Voici ce
+qu'il en dit: «Ce manuscrit fut offert par l'empereur Charles III, roi
+de Bohême, au couvent d'Emmaüs, comme un précieux monument écrit par
+saint Procope, abbé au couvent de Sazava. Il fut enlevé du couvent par
+les Hussites, qui le sauvèrent de la destruction, dans leur vénération
+respectueuse pour le rituel slave. On le trouve ensuite à
+Constantinople, sans qu'on sache comment il y fut porté. On croit
+qu'il y fut envoyé en présent par le roi hussite de Bohême, George
+Podiebrad, à l'époque où il négocia un rapprochement avec l'Église
+grecque. Ce livre était magnifiquement relié, et enrichi d'or, de
+pierres précieuses et de saintes reliques. Un siècle environ plus
+tard, en 1546, un peintre de Constantinople, nommé Paleokappas, qui
+trafiquait d'objets précieux, le porta au concile de Trente. Le
+cardinal de Lorraine l'y acheta et en fit présent à la cathédrale de
+Reims, dont il était archevêque. Il disparut durant la première
+révolution. Quelques années plus tard, un Russe très instruit,
+Alexandre Tourguéneff, le découvrit dans la bibliothèque publique de
+Reims, où il avait été déposé sous le consulat de Napoléon; mais il
+n'avait plus cette magnifique reliure qui l'avait fait placer parmi
+les ornements du sacre des rois.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+BOHÊME.
+
+ Origine de ce nom, et premiers temps historiques. -- Conversion
+ au Christianisme. -- Vaudois réfugiés dans ce pays. -- Règne de
+ l'empereur Charles VI. -- Jean Huss. -- Son caractère. -- Il se
+ met à la tête du parti national à l'Université de Prague. -- Son
+ triomphe sur le parti allemand. -- Conséquences. -- Influence des
+ doctrines de Wicleff sur Jean Huss. -- L'archevêque de Prague
+ fait brûler les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. --
+ Le pape cite Jean Huss devant son tribunal, à Rome. -- Jean Huss
+ commence à prêcher contre les indulgences du pape et est
+ excommunié par le légat du Saint-Père. -- Concile de Constance.
+ -- Arrivée de Jean Huss à Constance. -- Son emprisonnement. --
+ L'empereur s'oppose d'abord à la violation du sauf-conduit qu'il
+ a donné, mais les pères du concile lui persuadent d'abandonner
+ Jean Huss. -- Procès et défense de ce dernier. -- Sa
+ condamnation. -- Son supplice. -- Procès et supplice de Jérôme de
+ Prague.
+
+
+La Bohême, quoique relativement d'une médiocre étendue, occupe une des
+premières places dans l'histoire religieuse de l'Europe. Par sa
+position géographique, qui entame en forme de coin le corps
+germanique, par le vif esprit de nationalité qui anime sa population
+slave et que des siècles d'oppression n'ont pu détruire, cette nation
+mérite un intérêt particulier de tous ceux que le progrès de
+l'humanité ne trouve pas indifférents. Nulle part, peut-être,
+l'influence des opinions religieuses sur le développement national,
+_et vice versà_, n'apparaît avec autant d'éclat que dans l'histoire de
+ce pays, petit par son étendue, mais grand par ce qu'il a fait. Nulle
+part on ne voit d'une manière aussi évidente qu'en Bohême, les
+avantages de la liberté religieuse et les tristes conséquences de sa
+suppression.
+
+Le nom de Bohême tire son origine de la nation celtique des Boïens, qui
+occupaient ce pays au commencement de notre ère, d'où le nom de
+Boïohemum (maison ou pays des Boïens) est venu; il s'est changé en
+Bohême, et est encore usité par l'Europe occidentale, mais non par les
+habitants slaves du pays. La population teutonique des Marcomans occupa
+ensuite la Bohême. Cette nation disparut au Ve siècle, après s'être
+réunie aux Goths, aux Alains et aux autres nations, dans leur passage du
+nord-est de l'Europe au sud-ouest. Derrière eux, les populations slaves
+des Tchekhs occupèrent les terres abandonnées par eux durant cette
+émigration que j'ai rappelée dans le premier chapitre en citant les
+paroles de Herder. Cette nation s'est maintenue dans le pays, et reçoit
+de l'Europe occidentale le nom de Bohémiens, bien que dans sa langue
+elle conserve son ancien nom de Tchekhs, que lui donnent tous les autres
+peuples slaves. La royauté de Bohême se constitua d'une manière
+définitive sous Boleslav Ier (936-967) et s'adjoignit la province de
+Moravie sous Brzetislav (1037-1055). Les rois de Bohême tombèrent de
+bonne heure sous l'influence des empereurs allemands, reconnurent leur
+suzeraineté, et en reçurent la couronne royale à la fin du XIe siècle.
+Pendant le XIIIe siècle, elle acquit une grandeur extraordinaire, mais de
+courte durée, sous le roi Przemysl Ottokar, qui étendit sa domination
+jusqu'aux rives de l'Adriatique[42]. Ce royaume devint très florissant
+sous la dynastie de Luxembourg, et c'est dans cette période que prend
+place le mouvement politique et religieux si connu qu'a suscité Jean
+Huss.
+
+[Note 42: Shakspeare n'aurait pas commis une erreur géographique si
+grossière, en plaçant ses héros naufragés sur les côtes de la Bohême
+(_Récits d'Hiver_, acte III, scène III), s'il avait choisi cette
+période pour la date de sa pièce.]
+
+Le Christianisme doit avoir pénétré en Bohême vers l'époque de
+Charlemagne, qui fit la guerre à ce pays et le contraignit à payer
+tribut. Il s'affranchit cependant de la suzeraineté des successeurs de
+Charlemagne, et se plaça sous la protection de Swiatopluk, roi de la
+Grande-Moravie, où, comme nous l'avons dit, les travaux apostoliques
+de Méthodius et de Cyrille avaient établi définitivement le
+Christianisme. Méthodius baptisa le roi de Bohême, Borivoy, et donna à
+la Bohême l'organisation religieuse qu'il avait fondée en Moravie.
+Après la destruction du royaume de Moravie, l'influence croissante de
+l'Allemagne sur la Bohême fit abandonner cette organisation
+religieuse, c'est-à-dire le culte accompli dans la langue nationale
+avec les rites et la discipline de l'Église grecque. On y substitua la
+liturgie latine et les pratique de l'Église romaine. En 1094,
+l'autorité ecclésiastique fit détruire le dernier asile de la vieille
+religion, le couvent bénédictin de Sazava, et anéantir les derniers
+livres slaves qui subsistaient encore[43].
+
+[Note 43: Voir Palacky, Geschichte Von Bohmen, vol. I, p. 339.]
+
+Cependant, quoique interdites officiellement en Bohême, les Églises
+nationales doivent avoir continué en secret pendant de longues années,
+chez un peuple aussi attaché à tout ce qui est national. Quoi de plus
+naturel qu'il ait préféré le culte accompli dans sa langue à celui qui
+empruntait une langue inconnue[44]. Ces Églises ou congrégations
+n'étaient pas opposées aux dogmes fondamentaux de Rome ou à sa
+suprématie, la persécution changea leurs dispositions et leur appui
+fut assuré à tous ceux qui plus tard attaquèrent les dogmes. De l'aveu
+unanime des écrivains protestants et catholiques, les Vaudois
+persécutés en France trouvèrent un refuge en Bohême et en Pologne.
+D'après de Thou, le grand réformateur de Lyon, Pierre de Vaux
+lui-même, parcourut les contrées slaves et s'établit en Bohême. Le
+savant Perrin dit la même chose; Stranski[45], écrivain protestant de
+Bohême, s'exprime ainsi: «Les derniers restes de l'idolâtrie ou
+l'influence des Latins avaient profondément altéré le rituel grec. En
+1176, de pieux personnages, disciples de Pierre de Vaux, chassés de
+France et d'Allemagne, vinrent se réfugier en Bohême et s'établirent
+dans les villes de Zatec et de Lani. Ils se joignirent à ceux qui
+suivaient l'Église grecque, et par leurs prédications réformèrent le
+culte qui s'était altéré.»
+
+[Note 44: Lenfant rapporte, d'après l'autorité de Spondanus, que le
+pape Innocent IV accorda aux Bohémiens, vers la fin du XIIIe siècle,
+d'accomplir le service divin dans leur langue (_Histoire des
+Hussites_, vol. I, p. 3). Le jésuite bohémien Balbin, considère comme
+un privilége glorieux pour les Slaves, d'avoir eu la permission
+d'accomplir le culte divin dans leur langue.]
+
+[Note 45: _Respublica Bohema_, cap VI; p. 272.]
+
+Un autre écrivain protestant, Francovitch, plus connu sous son nom
+d'emprunt Illyricus Flaccius, prétend avoir lu un récit des procédures
+suivies par l'Inquisition en Pologne et en Bohême, vers 1330. Elles
+établissent que des souscriptions furent recueillies dans ces deux
+pays, et envoyées aux Vaudois d'Italie, regardés comme des frères et
+des maîtres, et que plusieurs Bohémiens visitèrent cette secte pour y
+étudier la théologie. (_Catalogus testium veritatis_, cap. XV, p.
+1505).
+
+L'écrivain catholique romain Hagec, s'exprime ainsi:
+
+«En 1341, des hérétiques appelés _Grubenhaimer_ c'est-à-dire habitants
+des cavernes, rentrèrent en Bohême. Nous en avons parlé plus haut, à
+l'année 1176. Ils s'établirent dans les villes, surtout à Prague, où
+ils pouvaient mieux se cacher. Ils prêchaient dans quelques maisons,
+mais avec beaucoup de mystère. Quoique connus de plusieurs, on les
+toléra, à cause de la grande apparence de piété sous laquelle ils
+savaient cacher leur perversité.» (_Histoire de Bohême_, page 550.)
+
+Æneas Sylvius, depuis le pape Pie II, prétend que les Hussites sont
+une ramification des Vaudois. Il est, en effet, très probable que
+cette doctrine s'était étendue au loin en Bohême, quand Jean Huss
+commença à prêcher contre Rome, et qu'elle contribua pour beaucoup aux
+progrès de ses réformes.
+
+La dynastie nationale de Bohême, qui occupait le trône même avant
+l'introduction du Christianisme dans cette contrée, s'éteignit dans la
+ligne masculine, en 1306, avec Wenceslav II. La couronne de Bohême
+passa alors dans la maison de Luxembourg, par le mariage d'Élizabeth,
+fille du dernier roi de l'ancienne dynastie, avec Jean de Luxembourg,
+fils de l'empereur Henri VII.
+
+Jean est célèbre par ses exploits militaires, et surtout par sa mort
+chevaleresque à la bataille de Crécy. On sait qu'il y combattit sans
+motifs politiques, et seulement par amour des aventures. Charles, son
+fils et son successeur, fut d'un caractère tout opposé. Élevé à
+l'Université de Prague, sous la direction des premiers savants de
+l'époque, il fut un des plus érudits de son temps, et, sauf Jacques
+Ier d'Angleterre, il n'a peut-être pas eu son pareil sur le trône. Son
+intelligence, cependant, était d'un ordre plus élevé que l'esprit de
+ce pédant couronné assis sur le trône d'Angleterre: il le fit voir
+dans ses écrits, et surtout dans ses actes. Il y a, certes, une grande
+différence entre la vie de Charles, écrite par lui-même, où il donne à
+son fils les préceptes d'une humilité chrétienne, et le _Basilicon
+doron_ de Jacques, rempli d'absurdes idées sur le pouvoir royal. La
+différence des deux règnes est bien plus grande encore; celui de
+Jacques fut, au moins, insignifiant, celui de Charles est le règne le
+plus habile et le plus prospère qui ait rendu la Bohême heureuse.
+
+Charles Ier de Bohême est plus connu de l'Europe occidentale sous le
+nom de Charles IV, empereur d'Allemagne. Il est, en outre, célèbre par
+sa bulle d'or, qui régla l'élection des empereurs. Il prit part encore
+aux affaires de Rome, durant la période si courte de liberté dont elle
+jouit sous le fameux tribun Cola de Rienzi.
+
+À cette occasion, il eut une correspondance personnelle avec
+Pétrarque. Son règne, comme empereur, est compté parmi les règnes
+inactifs et insignifiants. Cependant, s'il se montra empereur inactif
+en Allemagne, il fut, sans contredit, un grand roi pour la Bohême. Il
+trouva ce pays épuisé par les guerres continuelles de son père.
+Celui-ci n'avait eu d'autre pensée que d'en tirer de l'or et des
+hommes pour ses expéditions fréquentes, sans grands scrupules sur les
+moyens qui lui procuraient ces ressources; aussi son règne avait-il
+engendré de grands abus de toute espèce.
+
+Aussitôt après son avènement, Charles s'appliqua à réformer tous ces
+abus, et ses efforts honnêtes et persévérants pour améliorer l'état
+matériel, moral et intellectuel de son peuple, furent couronnés d'un
+brillant succès. Toutefois il n'apporta pas, dans ses réformes, la
+main violente d'un despote. Souvent, en effet, des mesures bonnes dans
+l'intention et même dans leurs résultats, abaissent le caractère de la
+nation en l'asservissant à son gouvernement, et affaiblissent ou même
+détruisent tous les germes de vertus viriles, car les sociétés sont
+soumises aux mêmes lois que les individus. Mais Charles respecta les
+libertés constitutionnelles du royaume, quoiqu'elles missent obstacle
+à quelques lois bienfaisantes qui devançaient leur époque. Par
+l'influence de son caractère, il réussit à réformer une grande partie
+des abus les plus criants qui s'étaient introduits dans l'ordre
+ecclésiastique et civil du royaume. Il réprima l'avidité de beaucoup
+de nobles; rétablit la sécurité publique par des édits sévères contre
+les perturbateurs de haut et bas étage; protégea le faible contre le
+fort; étendit, dans les villes, les franchises municipales qui avaient
+augmenté leur population, leur commerce et leur industrie, et fit
+fleurir l'agriculture. Il avait autant de soins pour le progrès
+intellectuel que pour la condition matérielle de ses sujets. En 1347,
+il fonda l'Université de Prague sur le modèle de celles de Bologne et
+de Paris, en remplit les chaires des savants les plus illustres, et la
+soutint de riches dotations. Les nobles efforts de ce roi pour
+éclairer ses sujets, montrent combien il devançait son siècle. Le
+premier, il sut trouver les véritables moyens d'améliorer l'état
+intellectuel d'un peuple, en favorisant le développement et la culture
+de sa langue et de sa littérature nationale. Charles s'y appliqua avec
+zèle par la protection qu'il donna aux auteurs qui écrivaient en
+bohémien. Cette circonstance eut la plus grande influence sur les
+progrès de la doctrine des Hussites. Dans d'autres contrées, la
+réforme religieuse servit au développement de la langue nationale par
+la traduction des Écritures, que les réformateurs répandaient parmi le
+peuple avec d'autres ouvrages écrits dans la langue usuelle. En
+Bohême, ce fut le développement de la langue et de la littérature
+nationales, qui fraya les voies à cette puissante révolution
+religieuse.
+
+Charles, au dehors, avait maintenu soigneusement la paix avec ses
+voisins; au dedans, il avait assuré et affermi la tranquillité, en
+châtiant avec sévérité l'esprit turbulent de la noblesse. Ce repos ne
+put pas étouffer ce caractère martial des Bohémiens, dont ils avaient
+fait preuve si souvent, surtout sous le règne aventureux du roi
+précédent[46]. Charles rendit même la valeur de ses sujets plus utile,
+par l'organisation qu'il introduisit. Leur ardeur et leurs habitudes
+belliqueuses s'entretinrent encore par le service que beaucoup de
+Bohémiens prirent à l'étranger, lorsque la paix régnait chez eux.
+
+[Note 46: Il y a plusieurs anecdotes caractéristiques sur l'esprit
+chevaleresque qui animait les Bohémiens sous Jean de Luxembourg. Ce
+monarque se préparait à marcher contre la Pologne: les nobles lui
+représentèrent que la constitution du pays les obligeait à rejoindre
+ses étendards à l'intérieur de la Bohême, mais non à le suivre au-delà
+des frontières. Il se contenta de répondre: «J'irai seul au combat, et
+je verrai qui de vous sera assez hardi, assez vil ou assez lâche pour
+ne pas suivre son roi.» Ces paroles firent cesser toute résistance.
+
+Il arriva sur le champ de bataille de Crécy, lorsque les Français
+étaient déjà en déroute. Il était aveugle; ses suivants lui dirent où
+en était le combat, et l'invitèrent à se soustraire à un danger
+inutile. Le roi leur répondit en bohémien: «_Toho Buh da ne bude, aby
+Kral czeski z bitwy utikal!_» ce qui signifie: «J'en prends Dieu à
+témoin, on ne verra pas un roi de Bohême prendre la fuite!» Ces
+paroles inspirèrent la confiance à la petite troupe de Bohémiens qui
+l'accompagnait. Tous, se serrant autour de leur monarque aveugle, et
+résolus de mourir avec lui, se précipitèrent au milieu des Anglais,
+quoique sans espoir de succès ou de salut. Sept grands de Bohême et
+plus de deux cents cavaliers périrent en cette occasion.]
+
+Tel était l'état de la Bohême avant la terrible commotion qu'elle
+subit dans la première moitié du XVe siècle, et qui est connue sous le
+nom de guerre des Hussites. La Bohême était, en quelque sorte, prête à
+cette lutte effroyable contre les forces de l'Allemagne, augmentées
+des anathèmes de Rome et des croisades de l'Europe occidentale. Le
+pays était riche, éclairé, belliqueux: par dessus tout, le sentiment
+national s'était développé d'une manière extraordinaire. Ce fut là,
+selon moi, la source principale de l'énergie que les Bohémiens
+déployèrent dans la défense de leur indépendance politique et
+religieuse; énergie qui, je ne crains pas de le dire, n'a jamais été
+égalée dans l'histoire moderne.
+
+L'étude de l'histoire nationale faite sur les monuments anciens, qui
+formaient naturellement une partie importante de la littérature, ne
+pouvait que retremper l'attachement des Slaves pour le culte de leur
+pays. Il faut y joindre l'influence des Vaudois, dont l'existence en
+Bohême durant cette période, c'est-à-dire au XIVe siècle, ne peut être
+mise en doute. Quelques années avant la prédication de Jean Huss, des
+prêtres pieux et instruits, tels que Stiekna, Milicz, Janova, etc.,
+défendirent la communion sous les deux espèces, ce qui était l'essence
+de leur culte. Leurs efforts tendaient à la réforme des moeurs
+corrompues de leur temps, plutôt encore qu'ils ne marquaient une
+opposition décidée contre l'ordre ecclésiastique établi. Toutefois, en
+attirant l'attention des esprits sur les sujets religieux, ils
+préparaient les voies aux réformes de Jean Huss.
+
+La vie, les opinions et le martyr du grand réformateur slave ont été
+racontés maintes et maintes fois, et surtout dans un ouvrage récent
+très répandu en Angleterre (_Les Réformateurs avant la Réformation_,
+par Émile Bonnechose, traduit du français par C. Mackenzie). Les
+limites étroites de cet ouvrage m'interdisent de longs détails sur ce
+sujet intéressant; en outre, je n'ai pas pour but de discuter au point
+de vue théologique les différentes croyances qui ont prévalu et
+prévalent encore parmi les races slaves. Je veux seulement déterminer
+l'influence que ces diverses croyances ont exercée sur la condition
+politique et intellectuelle de ces populations. J'insisterai donc sur
+les conséquences qu'entraînèrent les doctrines de Jean Huss, et je
+tracerai en quelques mots la vie et les travaux du grand réformateur
+slave.
+
+Jean Huss naquit en 1369 dans un village appelé Hussinetz. Il tira son
+nom (qui signifie oie en bohémien) du lieu de sa naissance,
+circonstance à laquelle il fait souvent allusion dans ses lettres. Son
+origine était humble, mais il s'éleva par son savoir et ses vertus,
+que ne lui contestent pas ses ennemis en théologie, même les plus
+violents. Ainsi le jésuite Balbin dit de lui: «Il était plutôt subtil
+qu'éloquent; mais sa modestie, ses moeurs sévères, sa vie dure, sa
+conduite irréprochable, sa figure pâle et amaigrie, la douceur de ses
+habitudes, son affabilité pour les plus humbles, persuadaient plus
+qu'une éloquence accomplie.» Jean Huss se fit également remarquer à
+l'Université et dans l'Église. En 1393, il fut reçu bachelier et
+maître ès-arts, et, en 1401, doyen de la Faculté. En 1400, il devint
+confesseur de la reine, sur laquelle il exerça une grande influence.
+En 1403, il commença à prêcher dans la langue nationale, mais ne
+commença qu'en 1409 ses attaques contre l'Église établie. Une des
+grandes causes de sa popularité parmi ses concitoyens, fut son vif
+attachement pour son pays. Ses écrits latins sont connus de l'Europe
+occidentale, mais on sait moins qu'il fit faire de grands progrès à sa
+langue nationale, en fixant les règles de l'orthographe. Les règles
+qu'il établit étaient encore en usage il n'y a pas long-temps. Il dut
+aussi une bonne part de sa popularité aux modifications qu'il apporta
+dans la constitution de l'Université de Prague. Charles IV, comme nous
+l'avons dit, avait fondé en 1347 ce corps savant sur le modèle des
+Universités de Paris et de Bologne, en conservant leurs statuts et
+leurs usages. Selon ces statuts, les étrangers avaient dans toutes les
+affaires de l'Université un suffrage, et les nationaux trois. Mais, au
+début de cette Université, la première ouverte dans toute l'étendue de
+l'Empire germanique, il s'y rendit de toutes parts plus de maîtres
+ès-arts et de docteurs étrangers que de professeurs bohémiens; on
+donna donc trois voix aux étrangers, et on n'en réserva qu'une pour
+les autres. Cette disposition fit que la plupart des honneurs et des
+émoluments attachés à l'Université étaient aux mains des Allemands et
+non de ceux à qui l'Université appartenait.
+
+Cette circonstance excitait chez les Bohémiens de la jalousie et du
+mauvais vouloir contre les Allemands. Jean Huss, avec son futur
+compagnon de martyre, Jérôme Zwickowicz, entreprit de changer cette
+injuste disposition. Voici ce qu'il dit à cette occasion: «Quand
+Charles IV, de glorieuse et chère mémoire, a fondé cette Université,
+il régla que, pendant un certain temps, les maîtres ès-arts allemands
+auraient dans l'élection du recteur et dans la nomination des autres
+officiers académiques, trois suffrages contre un dont jouiront les
+Bohémiens. Le motif de cette disposition était le petit nombre de nos
+compatriotes qui, à cette époque, avaient reçu les grades de docteur
+et de maître ès-arts. Aujourd'hui que, par la grâce de Dieu, beaucoup
+parmi nous ont reçu ces degrés, il est de toute justice que nous ayons
+trois suffrages, et que les Allemands n'en aient qu'un.» Des deux
+côtés, les débats furent très vifs; à la fin, l'influence de Jean Huss
+obtint du roi de Bohême Wenceslav le décret suivant: «Quoiqu'on doive
+aimer tout le monde également, la charité, cependant, pour être bien
+ordonnée, souffre des degrés. Aussi, considérant que la nation
+allemande ne fait pas partie de ce pays, et qu'elle s'est en outre,
+comme nous nous en sommes assurés, attribué trois suffrages dans tous
+les actes de l'Université de Prague, contre un que possède la nation
+bohémienne, la maîtresse légitime de cette contrée; considérant qu'il
+est contraire à la justice que des étrangers jouissent des priviléges
+de nos nationaux aux dépens de ces derniers, nous ordonnons par le
+présent acte, sous peine de notre déplaisir, que la nation bohémienne,
+sans aucun retard ni opposition, jouira du privilége des trois
+suffrages dans tous les conseils, jugements, élections et autres actes
+et dispositions académiques, de la même manière que les choses se
+passent à l'Université de Paris et dans celles de la Lombardie et de
+l'Italie.»
+
+Les Allemands firent les efforts les plus grands pour conserver leurs
+priviléges, et, dans une réunion qui se tint avant la publication du
+décret qui précède, on décida, dit-on, que s'ils étaient privés de
+leurs droits, ils se retireraient en corps de Prague. Ceux qui
+résisteraient à cette décision seraient condamnés à perdre deux
+doigts. Ce trait caractéristique d'animosité nationale montre que les
+études intellectuelles ne font pas toujours cesser ces sentiments
+regrettables. Les évènements qui se sont passés depuis 1848 nous
+montrent une chose fort déplorable encore à penser. L'Allemagne
+moderne se vante de son grand développement intellectuel, et cependant
+il n'a en rien changé les sentiments qui animaient contre les Slaves
+les Allemands du XVe siècle. Peut-être les progrès de la civilisation
+ont-ils adouci l'expression de ces sentiments, mais au fond ils sont
+restés inaltérables. Il y a maintenant quatre ans, et, dans l'époque
+si féconde où nous vivons, quatre ans semblent être le quart d'un
+siècle, il y a quatre ans je dénonçais ce malheureux état de choses,
+et j'en indiquais les funestes conséquences; elles ne se sont que trop
+développées avec une rapidité effrayante[47]. Puisse le ciel, dans sa
+clémence, nous épargner pourtant les malheurs qui ensanglantèrent le
+XVe siècle.
+
+[Note 47: _Panslavisme et Germanisme_, page 246, et Appendice H.]
+
+L'édit publié, les Allemands exécutèrent leur résolution; sauf un
+petit nombre, ils quittèrent Prague et se retirèrent en Allemagne.
+Cette émigration paraît avoir été considérable[48]. C'est d'elle que
+datent l'Université de Leipsig et, bientôt après, d'autres
+établissements semblables. Aussi Jean Huss, comme le principal auteur
+de cette résolution, devint-il en Allemagne l'objet d'une haine
+universelle. La même cause le rendit populaire parmi ses compatriotes
+et l'objet de leur admiration; sa popularité surpassa même celle dont
+O'Connell jouit en Irlande dans ses plus beaux jours. Cette
+circonstance contribua plus que tout le reste à favoriser les progrès
+de ses doctrines en Bohême et dans tous les pays de langue slave. Elle
+explique aussi en grande partie pourquoi elles n'eurent aucun écho en
+Allemagne, où un siècle plus tard la réformation s'établissait si
+rapidement avec Luther.
+
+[Note 48: Tous les auteurs diffèrent sur le nombre des étudiants
+étrangers qui quittèrent l'Université de Prague en cette circonstance.
+Hagec le porte à 40,000, Lupacius à 44,000; Lauda, auteur
+contemporain, cité par Balbin, le réduit à 36,000, Dubravius à 24,000,
+Trithême et Cochléus descendent jusqu'à 2,000. Æneas Sylvius dit
+qu'ils étaient au nombre de 5,000; cette évaluation, donnée par le
+meilleur écrivain de son temps et qui fut contemporain de cet
+évènement, me paraît la plus voisine de la vérité.]
+
+Le fait que je viens de rappeler se passait en 1409. Aussitôt après,
+Jean Huss fut élu recteur de l'Université de Prague, et se mit à
+prêcher ouvertement des doctrines opposées à celles de Rome. La
+Bohême, comme je l'ai dit, était disposée à recevoir ses
+enseignements. La tradition de l'Église nationale, entretenue par les
+Vaudois réfugiés, le progrès des idées dû à l'Université de Prague,
+l'y avait préparée. À ces causes il faut en ajouter une autre très
+puissante, qui donna le branle au mouvement religieux. Je veux dire
+les doctrines de Wiclef ou Wicklyffe, le réformateur de l'Angleterre.
+
+Malgré la distance qui sépare la Bohême de la Grande-Bretagne, et qui,
+surtout, avec les communications imparfaites du XVe siècle, formait
+une barrière infranchissable entre les deux pays, des circonstances
+particulières facilitèrent leurs rapports et apportèrent à Prague les
+doctrines du prêtre de Lutterworth. Richard II épousa la princesse
+Anne, fille de l'empereur Charles IV, dont j'ai rappelé plus haut le
+règne bienfaisant. Cette princesse emmena avec elle en Angleterre
+quelques serviteurs qui, après sa mort, rapportèrent en Bohême les
+écrits de Wiclef. Plusieurs Bohémiens fréquentèrent l'Université
+d'Oxford, si célèbre alors; Jérôme de Prague y resta, dit-on, quelque
+temps, se pénétra des opinions de Wiclef et en remporta les ouvrages à
+son retour. Deux lollards anglais, Jacques et Conrad de Canterbury,
+vinrent à Prague apporter à Jean Huss les ouvrages de Wiclef. Jean
+Huss les goûta peu d'abord, mais changea d'avis quand il connut mieux
+leur contenu.
+
+D'après le même récit, ces Anglais demandèrent à Jean Huss la
+permission d'orner de peintures le vestibule de sa maison. Sur un des
+murs, ils représentèrent l'entrée du Christ à Jérusalem; sur l'autre,
+la procession pontificale avec toutes ses splendeurs et ses pompes.
+Jean Huss admira ces peintures; il en parla avec éloge, et beaucoup
+d'habitants de Prague vinrent les voir et firent des commentaires sur
+leur signification. Les opinions étaient divisées; les uns défendaient
+l'intention de ces peintures, les autres l'attaquaient. On conçoit
+facilement qu'à une époque où l'art de la peinture était encore
+inconnu, une attaque aussi audacieuse contre l'autorité révérée de
+Rome devait produire une vive sensation. Elle excita même une telle
+fermentation parmi les habitants de Prague, que les étrangers anglais
+furent obligés de quitter la ville. Ce fait attira l'attention du
+public sur les oeuvres de Wiclef; elles circulèrent dès lors en
+Bohême, et même Sbinko, archevêque de Prague, en fit brûler un grand
+nombre publiquement en 1410. L'auteur qui rappelle le fait, ajoute que
+les livres qui périrent dans cet auto-da-fé étaient très bien écrits
+et magnifiquement reliés. On peut en conclure qu'ils étaient entre les
+mains de personnes considérables, et qu'ainsi ces opinions avaient
+pénétré dans les hautes classes de la société.
+
+Huss traduisit quelques ouvrages de Wiclef, et les envoya aux nobles
+les plus distingués de Bohême et de Moravie. Ces ouvrages se
+répandirent encore en Pologne, où ils trouvèrent d'ardents
+admirateurs. Je remets à plus tard quelques détails particuliers sur
+ce sujet.
+
+Tout ce qui précède montre que, lorsque Jean Huss se mit à prêcher ses
+doctrines, la Bohême était mûre pour une insurrection spirituelle
+contre l'autorité de Rome. Cependant, avec un autre chef que lui,
+cette insurrection aurait été partielle, et elle n'aurait pas eu ce
+caractère national auquel elle dut la rapidité de ses progrès et
+l'énergie que ses adhérents montrèrent dans la longue et déplorable
+lutte qui en fut la conséquence. Si Jean Huss s'était renfermé dans
+les discussions théologiques sans s'identifier à la cause nationale,
+ses succès se seraient bornés à quelques disciples, au lieu de
+s'étendre sur toute une nation. Cette remarque n'a pas échappé à
+Balbin, si sagace d'ordinaire dans ses observations; son coeur honnête
+bat d'amour pour sa nation, sous l'habit de jésuite qui le recouvre,
+et son jugement éclairé reste impartial malgré l'influence désolante
+de l'ordre auquel il appartenait. Cet écrivain éminent a fait de
+généreux efforts pour rassembler les monuments historiques et
+littéraires de la Bohême, que son ordre recherchait avec tant d'ardeur
+pour les détruire. Il a rendu un service immense à son pays par la
+profonde étude qu'il a faite de tout ce qui se rapporte à la doctrine
+des Hussites. Dévoué à l'Église catholique romaine, il condamne
+sévèrement les dogmes de ces réformateurs redoutables; il n'hésite
+jamais cependant à leur rendre justice dans l'occasion. Son
+impartialité est au-dessus de tout éloge, elle vient d'un pur amour de
+la vérité, et non de ce qu'on appelle une indifférence philosophique,
+où l'historien, n'ayant ni coeur, ni âme, ni foi à rien, n'est plus
+qu'une machine propre à peser les faits et les preuves.
+
+Je demande excuse au lecteur pour m'être arrêté trop long-temps sur
+l'historien patriotique de la Bohême; mais, dans le cours de cet
+ouvrage, je n'aurai que trop souvent le droit de flétrir énergiquement
+la conduite du corps célèbre auquel Balbin appartenait, on peut donc
+me pardonner de m'arrêter un moment avec plaisir sur une de ces rares
+exceptions qui brillent de loin en loin dans la longue et obscure
+suite d'iniquités commises par cette société, et que nous rencontrons
+dans l'histoire de Bohême et dans l'histoire de ma patrie.
+
+Revenons aux causes extraordinaires que Jean Huss exerça sur ses
+compatriotes. Balbin, qui ne pouvait en parler sans condamner les
+hostilités de son ordre contre le sentiment national des Bohémiens,
+s'en est tiré par un coup de maître. Il décrit d'abord l'effet produit
+par les prédications de Jean Huss dans une chapelle appelée Bethléem,
+puis il ajoute le vers suivant de Virgile:
+
+ «Hic illius arma, hic currus fuit.»
+
+Oui, dans toutes les révolutions religieuses qui, sans doute,
+succéderont dans l'avenir aux commotions politiques et sociales qui
+ébranlent le monde, la victoire parmi les Slaves appartiendra au parti
+qui emploiera les mêmes armes et saura monter sur le même char,
+c'est-à-dire qui sera le parti national.
+
+Comme exemple de l'éloquence populaire qu'employait Jean Huss, je
+citerai un fragment rapporté par l'écrivain protestant Théobald, dont
+Balbin lui-même reconnaît la science et l'exactitude.
+
+«Chers Bohémiens, n'est-il pas indigne qu'on vous empêche de proclamer
+la vérité, et surtout la vérité qui s'est révélée de nos jours en
+Angleterre et ailleurs? N'est-il pas indigne que l'usage des
+sépultures distinctes et des longues sonneries des cloches n'ont
+d'autre but que de remplir la bourse des prêtres? Sous prétexte de
+discipline, ils maintiennent bien d'autres abus qui ne sont propres
+qu'à jeter le trouble dans la chrétienté. Ils cherchent à vous
+entraver dans leurs règles confuses; mais prouvez que vous êtes des
+hommes, vous aurez bientôt brisé ces chaînes, et vous vous trouverez
+si libres, que vous croirez sortir de prison. Au surplus, n'est-ce pas
+une infamie, un crime, que de brûler des livres qui n'ont d'autre tort
+que de contenir la vérité et d'être écrits pour votre bonheur.»
+
+C'est lorsque l'archevêque de Prague eut fait brûler les livres de
+Wiclef que ce sermon eut lieu. On conçoit que de telles paroles
+adressées à l'intelligence et aux sentiments patriotiques de tous,
+devaient produire de puissants effets.
+
+Les circonstances politiques où se trouvait la Bohême à cette époque,
+étaient également favorables au progrès des doctrines hostiles à la
+hiérarchie catholique romaine. Venceslav, fils de Charles IV, avait en
+1378 succédé à son père et reçu avec la couronne royale de Bohême, la
+couronne impériale d'Allemagne. Il hérita des dignités et du pouvoir
+de son père, mais non de ses talents et de ses vertus. Esprit faible,
+caractère violent et porté à la débauche, il eut un règne tyrannique
+et oppressif. Déposé dans une conspiration de la noblesse, il fut
+replacé sur le trône par l'appui de ses parents, et le reperdit
+aussitôt après. Son propre frère, Sigismond, roi de Hongrie, se saisit
+de lui par trahison, l'enferma dans la prison publique de sa capitale,
+et le retint ensuite sous sa surveillance à Vienne. Venceslav, au bout
+de huit mois de captivité, réussit à s'échapper, et retourna à Prague,
+où ses sujets, dégoûtés de la tyrannie de Sigismond, l'accueillirent
+avec joie. Cet évènement se passait en 1403. Du jour où, pour la
+troisième fois, Venceslav eut repris possession de sa couronne, il
+changea complètement de caractère. Son esprit était abattu, à la
+violence avait succédé une sorte d'apathie, il ne pensait plus qu'à
+satisfaire ses goûts sensuels, et avait fait succéder aux rigueurs
+tyranniques le relâchement d'une autorité paresseuse. En un mot, à la
+grue de la fable avait succédé le soliveau; on ne peut autrement
+exprimer les changements que le malheur produisit sur lui. La couronne
+impériale lui fut retirée et passa à son frère Sigismond. Il garda la
+Bohême, et la douceur de son règne y favorisa le libre développement
+des doctrines opposées à l'Église dominante. Sous un autre monarque,
+elles auraient trouvé une répression sévère dans l'autorité
+ecclésiastique et même dans l'autorité civile. Venceslav, qui
+détestait les prêtres et les appelait les plus dangereux de tous les
+comédiens, vit avec plaisir leur pouvoir battu en brèche par les
+prédications de Jean Huss. Il riait des plaintes qu'ils lui
+adressaient à ce sujet; aussi tous les efforts de l'autorité cléricale
+pour arrêter les progrès de Jean Huss, n'étant pas soutenus par le
+pouvoir royal, n'avaient-ils aucun effet.
+
+Sbinko, archevêque de Prague, après avoir essayé en vain de mettre
+obstacle aux succès de Jean Huss, obtint du pape Alexandre V, en 1410,
+une bulle qui l'autorisait à réprimer par la force toute hérésie dans
+sa juridiction, à détruire les écrits de Wiclef, et enfin, interdisait
+toute prédication, sauf dans les paroisses, les couvents et les
+églises épiscopales. Cette défense était dirigée contre Jean Huss, qui
+prêchait dans une chapelle; aussi ses amis les plus puissants
+firent-ils une vive opposition à la publication de cette bulle. Elle
+fut cependant publiée le 9 mars 1410, et aussitôt Jean Huss fut cité
+devant la cour de l'archevêque, sous l'accusation d'hérésie. Jean Huss
+et un grand nombre des partisans de Wiclef apportèrent leurs livres à
+l'archevêque, le priant de leur indiquer et de leur faire voir leurs
+hérésies, pour qu'ils pussent les abjurer. La commission chargée
+d'examiner les livres déclara hérétiques tous les ouvrages de Wiclef.
+L'archevêque fit décider dans un synode provincial que ces livres
+seraient brûlés, et interdit sous peine d'excommunication de prêcher
+dans les chapelles.
+
+L'Université de Prague protesta contre cet arrêt. Elle déclara que
+l'archevêque n'avait pas le droit de disposer des livres qui
+appartenaient à ses membres. L'Université a le droit d'examiner toutes
+les doctrines: on ne peut rien apprendre sans livres; que, si l'on
+admet le principe que l'archevêque met en avant, il faut détruire
+aussi les ouvrages des philosophes païens. Le roi accueillit avec
+faveur ces réclamations et invita l'archevêque à remettre l'exécution
+de son auto-da-fé littéraire. L'affaire fut soumise à la décision du
+nouveau pape, Jean XXIII. L'archevêque, sans attendre son jugement,
+fit brûler les ouvrages de Wiclef et, aussitôt après, prononça contre
+Jean Huss une excommunication solennelle.
+
+À cette nouvelle, grande fut la sensation dans toute l'étendue de la
+Bohême. Elle se trouvait partagée entre deux partis, violemment
+opposés, et dont les dissentiments éclataient par de fréquentes
+collisions. Le roi défendit sévèrement toute démonstration publique
+d'aucune sorte, condamna l'archevêque à indemniser les propriétaires
+des livres qu'il avait brûlés, et, sur son refus, mit ses biens sous
+le séquestre.
+
+Jean Huss continua ses prédications; il ne voulait, dit-il, enseigner
+que ce qu'avaient enseigné les Écritures, le Christ et les apôtres. Il
+ne cherchait pas à se séparer de l'Église universelle, au contraire,
+il se tenait fermement attaché à tous les dogmes; le pape n'a pas
+connu la vérité dans cette affaire, autrement il n'aurait pas commandé
+les actes de vandalisme que le prélat s'est permis. Il dévoilait les
+projets de l'archevêque, du clergé et de leurs partisans conjurés
+contre lui, et déclarait qu'il ne pouvait pas obéir aux commandements
+des hommes de préférence aux commandements de Dieu et de
+Jésus-Christ. Il invitait le peuple à rester fidèle à la vérité. Outre
+ses sermons, lui et ses amis défendaient publiquement les écrits de
+Wiclef.
+
+Au milieu de ces agitations, une ambassade pontificale annonça
+l'élection du pape Jean XXIII. Le roi, la reine, et les chefs de la
+noblesse s'adressèrent au légat, lui exposèrent l'état réel de la
+question, et le prièrent d'obtenir du pape le retrait de la bulle
+rendue par son prédécesseur, et surtout de la clause qui attaquait les
+priviléges de la chapelle de Bethléem. Malgré les efforts du roi, le
+légat fut suivi à Rome des délégués de l'archevêque. Persuadé par eux,
+le pape approuva la conduite du prélat, et cita Jean Huss à
+comparaître devant son tribunal pour y répondre à l'accusation
+d'hérésie portée contre lui. Le roi fit un nouvel appel au
+souverain-pontife, pour faire valoir les libertés de l'Église
+bohémienne. Jean Huss, y disait-on, ne pouvait entreprendre un voyage
+à Rome, au milieu des dangers qui menaceraient ses jours, il fallait
+l'autoriser à prêcher dans la chapelle de Bethléem, et terminer les
+différends religieux en les soumettant à l'université de Prague, ou
+bien envoyer aux frais du roi un cardinal chargé de tout apaiser.
+
+Le pape répondit que la présence de Jean Huss à Rome était
+indispensable, et que trois juges étaient déjà désignés pour examiner
+son affaire. Ces nouvelles décisions excitèrent l'archevêque à
+prononcer derechef l'excommunication contre Jean Huss, et à demander
+la restitution de ses biens. Irrité de n'avoir obtenu qu'un refus et
+de voir beaucoup de prêtres se refuser à lancer dans les églises
+l'anathème contre Jean Huss, l'archevêque mit Prague sous l'interdit.
+Le roi, indigné de sa conduite, bannit ceux des membres du clergé qui
+s'étaient le plus signalés en exécutant les ordres de l'archevêque,
+saisit le trésor du chapitre de Prague, et, par une sage loi, défendit
+aux tribunaux ecclésiastiques de poursuivre pour une affaire
+séculière. Ces vigoureuses mesures décidèrent l'archevêque à se
+radoucir, et, comme le roi et Jean Huss désiraient vivement apaiser
+ces querelles, les deux partis, d'un commun accord, soumirent leurs
+différends à un tribunal d'arbitrage. Ce tribunal se réunit le 3
+juillet 1411, et après quelques jours de délibération, rendit la
+décision suivante:
+
+L'archevêque devait faire sa soumission au roi, lever l'interdit et
+les peines ecclésiastiques qu'il avait prononcées, arrêter toutes les
+poursuites pour hérésie, et envoyer à Rome une déclaration écrite
+portant qu'il n'y avait pas d'hérétiques en Bohême. De son côté, le
+roi devait rendre les biens de l'archevêque, punir toute hérésie,
+veiller sur les deux partis et les contenir, et défendre les
+priviléges de l'Université et ceux du clergé. Les deux partis
+souscrivirent à cette décision. Quelque temps après, dans une
+assemblée générale de l'Université, Jean Huss fit une confession de sa
+foi, et pria publiquement l'archevêque de le dispenser d'aller à Rome,
+vu sa résolution de vivre désormais en enfant fidèle de l'Église.
+Toutefois, l'archevêque retardait toujours l'exécution de sa promesse;
+il n'envoyait pas à Rome la déclaration solennelle à laquelle il
+s'était engagé; il sentait bien que la cour pontificale refuserait de
+la recevoir. La mort le tira bientôt d'embarras.
+
+Cette pacification ne pouvait être qu'une trève de courte durée. Une
+circonstance, survenue à la fin de l'année 1411, ranima la fureur des
+querelles religieuses. Le pape Jean XXIII proclama une croisade contre
+Ladislas, roi de Naples, et promit indulgence plénière à tous ceux
+qui y prendraient part personnellement ou par des contributions
+pécuniaires. Un légat vint, à cet effet, en Bohême, et arracha à la
+crédulité du peuple des sommes considérables d'argent. Cette
+spoliation choquait vivement les esprits éclairés; et Jean Huss prêcha
+contre cet abus monstrueux de l'autorité pontificale. Il démontra
+publiquement l'absurdité et l'impiété de ce trafic scandaleux, qui
+servait à remplir le trésor du pape. Le clergé, surtout le haut
+clergé, et les bourgeois allemands de Prague, qui formaient une
+puissante corporation et occupaient les principaux offices municipaux
+de la vieille ville, se rangèrent du côté du pape. Jean Huss avait
+pour lui le plus grand nombre de laïques, qui embrassèrent avec
+chaleur ses opinions.
+
+Ce dernier parti avait à sa tête Jérôme de Prague, qui partagea avec
+Jean Huss la palme du martyre. Il était né à Prague, d'une famille
+noble, mais pauvre, et avait fait ses études avec Jean Huss, dont il
+était devenu l'ami. Il visita plusieurs Universités étrangères, et
+entre autres celle d'Oxford, dont il rapporta plusieurs ouvrages de
+Wiclef. Il fit un pèlerinage à la Terre-Sainte, concourut à organiser
+l'Université de Cracovie, et travailla comme un missionnaire en
+Lithuanie.
+
+C'était un homme d'un grand savoir et d'une profonde expérience. Son
+caractère énergique, son éloquence brillante, produisirent souvent,
+sur ses compatriotes, une impression plus puissante que les
+prédications de Jean Huss.
+
+Le légat excommunia Jean Huss; aussitôt tout le royaume, et surtout la
+capitale, devinrent le théâtre de luttes continuelles entre les deux
+partis, luttes sanglantes et déplorables.
+
+Le roi intima sévèrement à toutes les autorités du royaume de faire
+cesser ces troubles. À cet effet, le clergé convoqua un synode qui se
+réunit à Boehmisch-Brod, le 6 février 1413. Les opinions théologiques
+qui furent soutenues dans cette réunion, étaient d'un caractère si
+opposé et si tranché, qu'il fut impossible de s'accorder sur un seul
+point. Maître Jacobel de Miess, un des disciples les plus absolus et
+les plus décidés de Wiclef en Bohême, alla droit au vif de la
+question, et demanda, en terminant, à qui il fallait obéir: aux ordres
+des hommes, d'êtres faillibles, ou bien aux commandements de Dieu et
+aux préceptes de Jésus-Christ. Le parti romain soutenait que le clergé
+bohémien devait une soumission absolue au pape et aux cardinaux, comme
+aux véritables et légitimes successeurs de saint Pierre et des
+apôtres. Le parti de Jean Huss, représenté, en l'absence de son chef,
+par son ami, Jean Iesienicki, adoptait un moyen terme et demandait que
+la pacification de 1411 (Voir page 55) fût renouvelée; il fallait
+rétablir les anciennes libertés de l'Église de Bohême dans ses
+rapports avec Rome; Jean Huss pourrait comparaître devant le synode
+pour se justifier de l'accusation d'hérésie; sa justification serait
+suivie du châtiment de ses accusateurs, et de pareilles accusations
+seraient formellement interdites pour l'avenir; enfin, on révoquerait
+l'excommunication lancée contre Jean Huss, et une ambassade irait à la
+cour pontificale pour purger la Bohême du soupçon d'hérésie.
+
+Ces propositions avaient évidemment pour but d'introduire quelques
+réformes dans l'Église, sans en venir à une rupture. L'expérience a
+prouvé plus tard qu'il n'en pouvait être ainsi. Cependant, l'espoir
+que Jean Huss et ses amis semblaient avoir entretenu à plaisir,
+n'était pas si déraisonnable qu'il peut nous le paraître aujourd'hui,
+surtout si nous nous rappelons que de fervents catholiques demandaient
+eux-mêmes, avec instance, une réforme ecclésiastique.
+
+Le parti romain se refusa à ces propositions, et le synode se sépara
+sans avoir abouti à quoi que ce soit. Le roi nomma alors une
+commission composée de quelques prélats et du recteur de l'Université,
+qui devait décider des points en litige. Quand cette commission
+commença ses travaux, le parti ultra-montain soutint que le pape et
+les cardinaux étaient seuls la tête et le corps de l'Église.
+Iesienicki, qui représentait le parti hussite, consentait à
+reconnaître ce principe, en ajoutant que lui et son parti étaient
+prêts à accepter les décisions de l'Église, mais comme un chrétien
+véritable et pieux doit les accueillir. La commission adopta cette
+addition dirigée contre l'infaillibilité du pape et de son collége,
+que le parti romain soutenait avec opiniâtreté. Les chefs de ce parti
+protestèrent contre cette opinion du conseil, et leur obstination
+irrita tellement Venceslav qu'il les chassa de son royaume.
+
+Le roi pria aussi Jean Huss de quitter Prague, où sa présence
+augmentait l'effervescence des partis; celui-ci se retira donc à la
+campagne, même avant la convocation du synode, et, sans ralentir ses
+efforts, il continua à prêcher en bohémien et à publier des écrits
+dans cette langue. Sur ces entrefaites, l'empereur Sigismond obtint du
+pape Jean XXIII, la convocation d'un concile général à Constance, pour
+le 1er novembre 1414. Il invita Jean Huss à se présenter devant le
+concile, sous la protection d'un sauf-conduit impérial, et à y
+défendre lui-même sa cause. Jean Huss accepta aussitôt le
+sauf-conduit, et revint à Prague. Il y déclara qu'il voulait se
+justifier de toute imputation d'hérésie, devant l'archevêque et un
+synode. Sur le refus de l'archevêque, il s'adressa à l'inquisiteur
+pontifical. Celui-ci réunit quelques membres de la noblesse et du
+clergé, déclara Jean Huss pur de tout soupçon d'hérésie, et lui en
+donna une attestation écrite; cette déclaration invitait l'archevêque
+à lui rendre le même témoignage.
+
+Huss écrivit alors à Sigismond pour lui réitérer sa promesse de se
+rendre à Constance, et pour le prier d'obtenir un examen public de ses
+opinions devant le concile. L'empereur le lui promit, et,
+conjointement avec son frère Venceslav, désigna trois nobles Bohémiens
+pour l'accompagner au concile.
+
+Aussitôt qu'on connut la résolution de Jean Huss, de toutes parts on
+lui envoya des présents de toute sorte et de l'argent; tous le
+considéraient comme leur plus digne représentant dans une assemblée
+qui réunissait l'élite des esprits de ce siècle.
+
+Avant de partir, Jean Huss adressa une lettre d'adieu à ses
+concitoyens. Voici à peu près ce qu'elle contenait: Il allait
+s'exposer, il en était sûr, à la malice de ses nombreux ennemis, mais
+il avait une ferme confiance dans la providence divine. Son Sauveur le
+protégerait et garderait de tout danger, il lui inspirerait sa sagesse
+pour défendre la vérité, et s'il fallait la sceller de son sang, il
+lui donnerait le courage d'accomplir ce sacrifice. En même temps il
+exhortait ses concitoyens à rester fidèles à la parole divine, à prier
+Dieu avec ferveur pour qu'il lui accordât de se montrer son obéissant
+serviteur dans cette occasion solennelle.
+
+Le 11 octobre 1414, Jean Huss commença son voyage, qui ressembla à une
+marche triomphale à travers la Bohême. Partout, une foule considérable
+l'accueillait et l'accompagnait pendant une partie de la route, en
+invoquant en sa faveur la protection céleste et en lui témoignant de
+toutes manières son respect. Au moment où il franchit la frontière de
+Bohême, il tourna bride, et des hauteurs de Boehmerwald il jeta un
+long et dernier regard sur le sol si cher de sa patrie, et, après
+avoir adressé au ciel une fervente prière pour le bonheur de son pays,
+il mit le pied sur le sol germanique.
+
+J'ai raconté plus haut la part importante que Jean Huss avait prise
+dans la querelle des maîtres allemands et de l'Université de Prague.
+Cette affaire lui avait attiré la haine des Allemands. Toutefois,
+l'accueil qu'on lui fit fut rien moins qu'hostile. Aux environs de
+Nuremberg, une des cités les plus grandes d'Allemagne à cette époque,
+un grand nombre d'habitants vinrent au devant de lui et
+l'introduisirent solennellement dans leur ville. Tout le temps qu'il y
+séjourna, les personnages les plus distingués et les plus savants de
+la ville, prêtres et laïques, s'empressèrent autour de lui et
+l'entretinrent publiquement des questions les plus importantes. Il
+reçut encore un favorable accueil de plusieurs autres villes
+d'Allemagne, quoique ses ennemis l'eussent fait devancer de trois
+journées par un évêque qui défendait aux peuples de prêter l'oreille
+aux paroles de l'hérétique.
+
+Jean Huss arriva à Constance le 2 novembre 1414, et fut accueilli à
+son entrée dans cette ville par un immense concours de population. Il
+n'avait pas sur lui le sauf-conduit impérial; mais, le lendemain, il
+lui fut apporté par Venceslav de Duba, un des trois nobles désignés
+pour l'accompagner et qui le fit savoir immédiatement au concile. À la
+requête de Chlumski, autre de ces trois nobles, le pape s'engagea à ne
+pas inquiéter Jean Huss, quand même il aurait tué son propre frère,
+et le 9 novembre, sur la prière des nobles bohémiens, on leva même
+l'interdit qui pesait toujours sur lui.
+
+En Bohême, les nombreux ennemis que Jean Huss s'était attirés parmi le
+clergé, firent tous les efforts imaginables pour le perdre. On invita
+tous ceux qui auraient assisté à un sermon ou à une controverse
+publique, à déclarer par une disposition tout ce qu'ils y auraient
+trouvé de répréhensible. On dressa de cette façon une longue liste
+d'accusations contre le réformateur. La plupart n'avaient d'autres
+fondements que des bruits inexacts, ou des malentendus; d'autres
+reposaient sur des attaques réelles contre les mauvaises moeurs et les
+empiétements du clergé, ou bien contre la vente des indulgences.
+C'étaient là des accusations bien autrement dangereuses pour lui, que
+quelques erreurs sur de simples points de doctrine. On envoya le
+réquisitoire à Jean Huss: il répondit en protestant contre les
+faussetés qu'il contenait, mais il ne put empêcher le clergé de Bohême
+de le faire porter au concile par une députation spéciale.
+
+Le lendemain de son arrivée, un membre de cette députation afficha sur
+les portes de toutes les églises de Constance, les plus violentes
+dénonciations contre cet hérétique obstiné, qui ne faisait aucun cas
+ni de l'Église ni de l'interdit. Les autres s'efforçaient de persuader
+aux cardinaux que Jean Huss travaillait à changer toute l'organisation
+de l'Église, et qu'il ne reculait devant aucun moyen pour y parvenir.
+En même temps on semait adroitement le bruit qu'il voulait prêcher
+publiquement pour gagner le peuple à ses projets, qu'il se préparait
+en secret à prendre la fuite; on n'épargnait rien, en un mot, pour lui
+faire ravir sa liberté. Ces machinations eurent l'effet qu'on en
+attendait: le 28 novembre, le bourgmestre de Constance se transporta
+au logis de Jean Huss avec deux évêques, et le somma de venir se
+défendre devant le pape et les cardinaux. Chlumski, se doutant de leur
+intention, déclara que c'était contraire au sauf-conduit de
+l'empereur; mais la députation insista et fit entourer la maison par
+les hommes d'armes qui l'avaient accompagnée. Huss obéit à ces
+injonctions, et comparut devant le collége assemblé, qui lui demanda
+si la Bohême était pleine d'hérésies de toute espèce. Il répondit
+qu'il avait en horreur toutes doctrines non orthodoxes, qu'il aimerait
+mieux mourir que de les suivre: il s'était rendu devant le concile
+pour en recevoir des enseignements, et il était prêt à abjurer toute
+erreur et à en faire pénitence. Cette déclaration satisfit
+l'assemblée, et on l'invita à se retirer. Il resta cependant sous la
+surveillance d'une troupe armée.
+
+La haine théologique des ennemis de Jean Huss ne fut pas déconcertée
+pour si peu dans la seconde moitié du même jour; à la réunion des
+cardinaux, ils firent de tels efforts pour exciter la colère du
+sacré-collége, qu'ils lui arrachèrent la promesse de ne mettre jamais
+Jean Huss en liberté. Aussitôt après cette réunion, le concile somma
+Chlumski de lui abandonner Jean Huss. Celui-ci, irrité de la violation
+du sauf-conduit impérial, s'adressa au pape et le requit avec menaces
+de rendre aussitôt la liberté à son prisonnier. Le pape s'engagea de
+nouveau à ne faire aucun mal à Jean Huss, mais déclara qu'il avait la
+main forcée par ses cardinaux, qu'excitait sans cesse la haine
+violente du clergé bohémien. Cette déclaration peut avoir quelque
+fondement de vérité, si l'on se rappelle que le même pape fut,
+bientôt après, déposé et jeté en prison par le concile[49]. Chlumski
+protesta contre la conduite du concile, et fit afficher sa
+protestation aux portes de toutes les églises. Il montra le
+sauf-conduit impérial aux princes et évêques allemands qui se
+trouvaient à Constance, au bourgmestre et aux citoyens principaux de
+la ville, dans la pensée que, vassaux de l'Empereur, ils
+respecteraient son sauf-conduit. Ce fut en vain, Jean Huss fut gardé
+pendant une semaine dans la maison d'un chanoine de Constance, puis
+jeté, le 6 décembre, dans le cachot bas et humide d'un couvent
+dominicain. L'Empereur, averti par Chlumski, donna immédiatement
+l'ordre de remettre Jean Huss en liberté; mais les pères du concile
+refusèrent d'obéir. Au jour de Noël, l'Empereur arriva lui-même à
+Constance, et demanda la liberté de Jean Huss. Il prévoyait l'effet
+que cette affaire produirait en Bohême, dont la couronne devait lui
+revenir après la mort de son frère Venceslav, et pensait bien qu'on
+lui imputerait tout le mal qui aurait été fait. Après avoir plusieurs
+fois menacé le concile de se retirer, il quitta Constance. Une
+députation de cardinaux vint lui représenter que le concile avait le
+droit de traiter Jean Huss suivant son bon plaisir, que personne
+n'était engagé par une promesse faite à un hérétique, et qu'au cas où
+l'Empereur ne reviendrait pas à Constance et n'abandonnerait pas Jean
+Huss, les pères étaient décidés à dissoudre le concile et à abandonner
+l'Église aux entreprises des réformateurs. Ces considérations
+amenèrent Sigismond à rentrer dans la ville, et à déclarer, le 1er
+janvier 1415, qu'il ne se mêlerait pas davantage de cette affaire.
+
+[Note 49: Le pape Jean XXIII (Balthazar Cossa) était né à Naples,
+d'une famille noble quoique pauvre. Dans sa jeunesse, il fit le métier
+de pirate, puis entra dans les ordres, et sut si bien gagner la faveur
+du pape Boniface IX, qu'il fut créé par lui cardinal, et envoyé comme
+son légat à Bologne. Sa conduite était scandaleuse sous tous les
+rapports. Il réussit cependant à obtenir les bonnes grâces du pape
+Alexandre V, et à l'emporter, après sa mort, en 1410, sur Grégoire XII
+et Benoit XIII, qui se disputaient le siége pontifical. Jean avait
+convoqué le concile de Constance sur l'invitation de l'empereur
+Sigismond, et le concile se décida, aussitôt après sa réunion, à le
+déposer à cause de ses vices. Jean parvint à s'échapper de Constance
+et à se mettre sous la protection du duc d'Autriche. On le jugea par
+défaut, et on le déposa. Le concile requit le duc de lui livrer Jean,
+et le tint quelque temps prisonnier au château de Heidelberg. Plus
+tard il put se rendre en Italie, où Martin V, son successeur, le nomma
+doyen du sacré-collége. Il mourut en 1419.]
+
+La commission chargée d'examiner Jean Huss, recueillit en sa présence
+les témoignages portés contre lui, et lui présenta une liste de
+quarante-quatre articles qui l'accusaient d'opinions contraires à
+l'enseignement de l'Église. Huss y répondit: il prouva que les uns
+étaient sans fondements; que les autres étaient des doctrines mal
+interprétées; quant aux charges qui restaient contre lui, elles
+n'entraînaient pas le crime d'hérésie, puisqu'aucun concile n'avait
+condamné les opinions auxquelles elles avaient rapport; elles étaient,
+au contraire, conformes aux Écritures et au sens commun. Sur un seul
+point Jean Huss fut complètement opposé au concile; il refusait
+d'admettre que le pape et les cardinaux composassent l'Église. Une
+circonstance inattendue vint compliquer les difficultés de sa
+position. J'ai cité, plus haut, maître Jacobel de Miess comme un des
+plus hardis partisans de Wiclef. Pendant que Jean Huss était à
+Constance, il se mit à administrer aux laïques la communion sous les
+deux espèces. Déjà, avant Jean Huss, un prêtre bohémien d'une grande
+piété et d'un grand savoir, Mathias de Ianova, avait soutenu cette
+forme de communion, dont les églises slaves faisaient primitivement
+usage. Ceci provoqua une controverse publique dans l'Université de
+Prague, et malgré les défenses énergiques du chapitre de la ville, ce
+mode de communion fut pratiqué dans trois églises. Les partisans de
+Jean Huss ne s'accordèrent pas entre eux sur ce point, et s'en
+remirent à sa décision. Huss, pour ne pas diviser ses partisans,
+répondit que l'usage du vin, dans la communion, était permis aux
+laïques, sans être nécessaire. Cette réponse, au lieu de fixer le
+point en litige, accrut la violence des discussions, et Jean Huss fut
+invité de nouveau à se prononcer, d'une manière décisive, sur ce
+sujet. Il vit bien que sa réponse lui serait fatale devant le concile,
+mais sa conscience ne lui permit pas d'hésiter, et il se prononça pour
+l'usage du pain et du vin, s'autorisant de l'exemple du Christ et des
+apôtres, et de la tradition de l'Église primitive. Depuis ce temps,
+l'usage du pain et du vin est le symbole de ses partisans.
+
+Les souffrances de la prison firent tomber Huss sérieusement malade,
+et les médecins du pape ordonnèrent de le transporter dans une prison
+plus salubre. Il sortait de maladie, quand la fuite du pape lui valut
+de nouvelles souffrances. Cet évènement causa la plus grande
+confusion, et il fallut la fermeté de l'empereur pour empêcher le
+concile de se séparer. Les moines dominicains, geôliers de Jean Huss,
+remirent à l'empereur les clefs de sa prison. Les amis de Jean Huss
+conçurent alors l'espoir que l'empereur le délivrerait, ou au moins le
+prendrait sous sa garde. Il n'en fut rien: à l'instigation des pères
+du concile, l'empereur le livra à l'évêque de Constance, qui l'enferma
+dans la prison solitaire du château de Gottlieben, et lui mit les fers
+aux pieds et aux mains.
+
+Ces durs traitements soulevèrent en Bohême une indignation
+universelle. On discuta, dans des réunions publiques, les moyens de
+prévenir les dangers qui menaçaient le favori de la nation. La
+noblesse de Bohême adressa à l'empereur comme à l'héritier de la
+couronne, une protestation contre les rigueurs qu'on faisait subir à
+Jean Huss: elle lui demandait de traiter Jean Huss d'une manière digne
+de lui, et de sauver ainsi l'honneur du peuple bohémien, qu'on
+insultait par une telle conduite à la face de l'univers entier[50].
+
+[Note 50: L'original de cette protestation se trouve dans la
+bibliothèque de la faculté d'Édimbourg.]
+
+Les nobles bohémiens et polonais qui se trouvaient à Constance, firent
+de vives remontrances au concile dans le même but. Un Polonais du plus
+haut rang, Venceslav Leszczynski de Lezna, se fit remarquer par
+l'énergie de ses réclamations en faveur de Jean Huss, qu'il appelait
+un défenseur intrépide et zélé de la vérité[51]. Il faut remarquer que
+les opinions de Jean Huss n'étaient nullement aussi radicales que
+celles de Wiclef. Il voulait surtout réformer des abus que
+reconnaissaient également les plus zélés catholiques; mais il
+n'admettait nullement les opinions qu'un siècle plus tard Luther,
+Zwingle, Calvin, proclamaient sur la papauté. Quelques-uns de ses
+partisans, il est vrai, avaient adopté les opinions des Vaudois. Mais,
+quant à Jean Huss, il n'était jamais allé aussi loin. La haine
+violente que le clergé lui portait venait en partie de ses opinions
+particulières sur certains points de théologie, mais surtout de la
+façon dont il voulait trancher les difficultés. Il en appelait
+toujours aux Écritures, et soumettait les livres saints au jugement du
+peuple, au lieu de les réserver au jugement du clergé. C'était là un
+véritable principe révolutionnaire. Admis pour des sujets de médiocre
+importance, il pouvait s'appliquer aux questions les plus vitales, et
+établir le droit du jugement privé, ce grand principe que proclama la
+Réformation au XVIe siècle. Les pères du concile le sentaient bien,
+aussi des hommes tels que le cardinal Pierre d'Ailly, ce grand
+défenseur des réformes dans le clergé, combattaient-ils violemment les
+opinions de Jean Huss, et le considéraient-ils comme rebelle à
+l'autorité de l'Église.
+
+[Note 51: Voir mon _Histoire de la réformation en Pologne_, vol. 1,
+62-64.]
+
+Le 5 juin 1415, Jean Huss comparut devant le concile qui lui montra le
+manuscrit de son traité sur l'Église, d'où l'on avait extrait les
+chefs de l'accusation portés contre lui, et lui demanda si c'étaient
+bien là ses sentiments. Jean Huss répondit que oui, et déclara qu'il
+était prêt à les justifier et à rétracter toutes les erreurs dont on
+le convaincrait, les Écritures à la main. Cette réponse souleva des
+clameurs universelles. On lui répliqua qu'il ne s'agissait pas de
+discuter les Écritures, mais de rétracter les opinions que l'Église,
+c'est-à-dire le pape et les cardinaux, sous l'inspiration immédiate de
+Dieu, déclarait erronées. Jean Huss protesta de sa haine pour toute
+erreur, et se mit à exposer ses croyances religieuses. Des voix
+nombreuses couvrirent la sienne, et lui répondirent qu'on ne lui
+demandait pas ses opinions. Il devait se taire et se contenter de
+répondre aux questions qu'on lui adresserait. Le tumulte dépassa
+bientôt toutes les bornes. Jean Huss déclara qu'il attendait plus de
+dignité, de bienveillance et de modération d'une assemblée aussi
+vénérable. Il se défendit avec tant d'éloquence et de talent, qu'il
+réussit à réfuter la première accusation portée contre lui. Cependant
+tant d'efforts l'avaient épuisé, et il devint nécessaire de le
+reconduire en prison.
+
+On lui laissa un jour de répit, et on reprit son procès le 7 juin. On
+l'accusa d'avoir, sur la transsubstantiation, des doctrines contraires
+à celles de l'Église, et, comme preuve, on produisit les dépositions
+des témoins. Huss nia la vérité de l'accusation, et força les juges à
+l'abandonner. D'autres accusations furent portées, et ses juges
+exigèrent de lui une soumission absolue au concile. Huss demandait
+qu'on prouvât ce dont on l'accusait, quand l'empereur, qui était
+présent, le trahit lâchement. Il déclara que, malgré le sauf-conduit
+qu'il avait accordé, instruit aujourd'hui qu'une promesse faite à un
+hérétique n'est pas valide, il lui retirait sa protection et
+l'invitait à s'en remettre à la décision du concile. Cette déclaration
+si inattendue décida du sort de Jean Huss; il le vit bien; il remercia
+l'empereur de la protection qu'il lui avait accordée jusque là; mais,
+vaincu par tant d'émotions, il perdit connaissance et ne revint à lui
+qu'en prison.
+
+Le lendemain, on reprit le jugement pour la troisième et la dernière
+fois. On incrimina les opinions qu'il avait exprimées si souvent à
+Prague, et avec tant de force, sur l'Église, le pape et les cardinaux.
+On lui reprocha surtout la soumission qu'en certaines circonstances il
+réclamait du clergé à l'égard du pouvoir séculier. Jean Huss ne
+pouvait nier ces opinions si connues, il ne pouvait que les défendre.
+On ne le lui permit pas. Le cardinal Pierre d'Ailly résuma les débats,
+et laissa à Jean Huss l'alternative, ou de se soumettre sans
+conditions à la décision du concile, ou d'entendre prononcer sa
+sentence. Huss demanda à exposer ses doctrines d'une manière
+détaillée, s'engageant, si le concile les rejetait, à se soumettre à
+sa décision. On repoussa cette demande si juste, et on lui imposa la
+déclaration suivante:
+
+«Il reconnaissait publiquement que les doctrines contenues dans les
+quarante-quatre propositions extraites de ses ouvrages étaient
+fausses; il les abjurait et les rétractait pour croire et enseigner le
+contraire.»
+
+Huss répondit qu'il ne pouvait pas abjurer ce qu'il n'avait pas
+enseigné, et qu'il était contre sa conscience de nier la vérité de
+doctrines dont on ne lui avait pas prouvé la fausseté. On l'invita à
+se soumettre dans le moment; on lui promit d'adoucir les termes du
+désaveu qu'il devait signer. Toutes les représentations, toutes les
+prières, le trouvèrent insensible; il déclara que Dieu jugerait entre
+le concile et lui, et fut ramené dans sa prison.
+
+L'empereur Sigismond semble avoir redouté l'influence d'un particulier
+qui jouissait d'une popularité si grande en Bohême et même en Pologne.
+Quel que soit le motif de son changement, il conseilla aux cardinaux
+de ne pas croire Jean Huss, s'il rétractait ses opinions, et de le
+condamner comme hérétique. Si on le laissait retourner en Bohême, il
+détacherait de l'Église cette contrée tout entière et la Pologne, où
+son hérésie avait pénétré; il ne fallait pas différer son supplice, il
+voulait y assister et il promettait le même traitement à Jérôme de
+Prague, le plus ardent et le plus capable de ses disciples. Ces
+paroles, si agréables aux cardinaux, furent entendues des nobles de la
+Bohême qui avaient accompagné Jean Huss, et de Pierre Mladenowicz,
+disciple de Huss. Ce dernier avait suivi son maître à Constance, il
+assista à son procès et à son supplice, et a laissé une histoire de ce
+procès, à laquelle nous avons emprunté notre récit. Les nobles et
+Pierre Mladenowicz allèrent immédiatement prévenir Jean Huss du sort
+qui l'attendait, et l'exhorter, puisqu'il devait sceller de sa mort
+ses opinions, à ne pas céder sur un seul point à ses adversaires.
+Avec le caractère de Jean Huss, la recommandation était superflue. Ils
+firent connaître aussi à leurs partisans de Bohême la conduite de
+l'empereur. Cette nouvelle souleva de grandes agitations, on tint des
+assemblées dans plusieurs villes et on envoya au concile des
+représentations qui devaient être aussi inutiles que les précédentes.
+
+Les lettres que de sa prison Jean Huss adressait à ses partisans,
+devenaient plus ardentes à mesura que sa fin approchait. Il les
+exhortait sans cesse à ne croire que la parole du Christ, à résister
+fermement au concile, qui traitait les Bohémiens en ennemis en
+refusant de les convaincre par le raisonnement, et à rester fidèlement
+attachés à la communion sous les deux espèces que le Christ et ses
+apôtres avaient introduite. Jean Huss insista davantage sur cette
+doctrine, lorsque le concile eut rendu un décret pour interdire aux
+laïques l'usage du calice, et déclaré hérétiques tous ceux qui
+résisteraient à sa décision.
+
+Le concile présenta à Jean Huss différentes formules d'abjuration où
+il rétractait ses opinions et se soumettait à l'Église.
+
+Les plus illustres cardinaux le visitèrent souvent dans sa prison, et
+par la persuasion, les promesses et les offres de toute sorte,
+essayèrent d'obtenir de lui une rétractation. Plusieurs députations du
+concile discutèrent avec lui sur les points condamnés, mais ne purent
+ébranler les convictions qu'il avait de leur vérité. Il leur demandait
+des preuves tirées de l'Écriture ou du sens commun, tandis qu'ils ne
+lui apportaient que des décisions de conciles et lui demandaient une
+soumission absolue à leur autorité.
+
+Le 1er juillet, Jean Huss envoya au concile sa dernière déclaration:
+il ne pouvait pas, il ne voulait pas abjurer aucune de ses opinions,
+avant qu'on lui eût prouvé leur erreur l'Écriture à la main.
+
+Le concile ayant perdu l'espoir d'amener Huss à une rétractation, fixa
+son supplice au 6 juillet 1415. En ce jour, une immense réunion de
+princes et de seigneurs ecclésiastiques et laïques, eut lieu sous la
+présidence de l'empereur, dans la cathédrale de Constance. On avait
+dressé dans la nef un échafaud élevé, avec une petite cellule en bois
+où étaient suspendus les vêtements d'un prêtre catholique romain. À la
+vue de cet appareil, Huss comprit ce qu'il signifiait. Il se jeta
+alors à genoux, et se mit à prier, prosterné à terre. Pendant ce
+temps, l'évêque de Londres adressait à l'empereur, assis sur un trône,
+un long discours qui se terminait ainsi:
+
+«C'est pour cette sainte oeuvre que vous avez été choisi par Dieu, élu
+dans le ciel plutôt que sur la terre, placé sur le trône par le Roi du
+ciel plutôt que par les princes de l'Empire, c'est pour détruire par
+le glaive impérial les hérésies et les erreurs que nous avons
+condamnées. Dieu vous a accordé pour l'accomplissement de cette sainte
+mission, la sagesse de la divine vérité, le pouvoir de la majesté
+royale, en vous disant: «Je place ma parole dans ta bouche, et je
+t'inspire ma sagesse, je t'ai élevé au-dessus des nations et des
+royaumes, je t'ai soumis les peuples pour que tu exécutes mes
+jugements et détruises l'iniquité.» Frappez donc les hérésies et les
+erreurs, frappez surtout cet hérétique obstiné, dont la méchanceté et
+la pestilence ont infecté plusieurs royaumes. Voilà l'oeuvre qui vous
+est assignée, glorieux prince, voilà l'oeuvre que vous devez
+accomplir, puisque l'autorité de la justice vous appartient. La
+bouche des enfants et des nouveau-nés chantera elle-même vos louanges,
+et votre mémoire vivra éternellement pour avoir détruit de si grands
+ennemis de la vraie foi: puisse Jésus-Christ vous accorder la grâce
+d'accomplir votre pieuse mission.»
+
+Après ces odieuses paroles, on lut du haut de la chaire, le résumé du
+procès de Jean Huss. Jean Huss essaya en vain de présenter quelques
+observations relatives à divers passages de ce résumé, puis,
+reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il se mit à genoux et se
+recommanda à Dieu et à son Sauveur. Mais un évêque l'ayant accusé de
+s'être donné pour la quatrième personne de la Divinité, il défia
+l'évêque de lui citer personne qui l'ait entendu s'exprimer ainsi, et
+comme l'évêque ne pouvait répondre, il s'écria: «Quel est mon malheur
+d'entendre de tels blasphèmes! j'en appelle à vous, ô Christ, dont ce
+concile condamne publiquement la parole.» On lut ensuite la sentence
+du concile qui condamnait au feu les écrits de Jean Huss, le dégradait
+lui-même de la dignité ecclésiastique, et le livrait au pouvoir
+temporel. Après la lecture de la sentence, sept évêques s'approchèrent
+de Jean Huss et l'invitèrent à se revêtir des vêtements sacerdotaux.
+Ils l'engagèrent ensuite à rétracter ses erreurs, au nom de son
+honneur et de son salut éternel. Jean Huss monta sur l'échafaud sans
+répondre et s'adressa ainsi à la foule qui se pressait dans l'Église:
+«Les évêques m'ordonnent de confesser devant vous mes erreurs; si
+cette rétractation n'eût entraîné que la perte de mon honneur mortel,
+peut-être m'auraient-ils persuadé de satisfaire leur désir. Mais je
+suis ici sous les yeux du Dieu Tout-Puissant, et je ne puis les
+contenter sans déshonorer son nom et sans m'exposer moi-même aux
+reproches de ma conscience. Je n'ai jamais enseigné ce qu'on me
+reproche: j'ai toujours cru, écrit, enseigné et prêché le contraire.
+Pourrais-je lever les yeux au ciel, pourrais-je regarder en face ceux
+que ma voix a instruits et dont le nombre est si grand, si j'avais
+ébranlé dans leur coeur des croyances aussi saintes? Mon exemple
+a-t-il jeté dans le doute et l'incertitude tant d'âmes, tant de
+consciences, éclairées par les propres paroles de la Sainte-Écriture,
+par la pure doctrine de l'Écriture, et ainsi mises en garde contre les
+atteintes du mal? Non, non, j'ai toujours regardé le salut de tant
+d'âmes comme plus précieux que la conservation de leur corps
+périssable.» Les évêques interrompirent ses paroles, le firent
+descendre et le dégradèrent de sa dignité sacerdotale. Un évêque lui
+prit des mains le calice en disant: «Ô Judas, maudit pour avoir
+abandonné les voies de paix et conspiré avec les Juifs, nous te
+retirons la coupe du salut.» Huss, répondit: «J'ai confiance dans Dieu
+le Père et dans Jésus-Christ, je souffre en leur nom, et ils ne me
+retireront pas la coupe du salut. J'ai même la ferme assurance de m'y
+abreuver aujourd'hui dans son royaume.» Chaque évêque s'approchait de
+lui à son tour et lui retirait un vêtement sacerdotal en maudissant
+ses hérésies. À chacun, Huss répondait qu'il souffrait patiemment ces
+blasphèmes en considération de Jésus-Christ, son divin maître. À la
+fin de la cérémonie, quand il s'agit d'enlever la tonsure cléricale,
+quelques évêques voulaient se servir de rasoirs, les autres employer
+des ciseaux. Huss se retourna du côté de l'empereur qui, de son trône,
+voyait cette contestation, et lui dit avec calme: «Je m'étonne,
+qu'étant aussi cruels les uns que les autres, ils ne soient pas même
+d'accord sur leurs cruautés.» Enfin, ils se décidèrent à couper avec
+des ciseaux la peau du sommet de la tête. Après cette cruelle
+opération, ils annoncèrent que l'Église, l'ayant privé de tous ses
+ornements et priviléges, ils n'avaient plus qu'à le livrer à
+l'autorité temporelle. Ils se rappelèrent, cependant, qu'ils avaient
+oublié quelque cérémonie, et ils apportèrent un capuchon en papier où
+l'on avait représenté trois horribles figures de démons avec cette
+inscription: «Hérésiarque.» Huss s'écria en voyant le capuchon: «Notre
+Seigneur Jésus-Christ a porté pour moi une couronne d'épines, pourquoi
+ne porterais-je pas pour la glorification de son nom cet ignominieux
+capuchon.» Les évêques lui posèrent le bonnet sur la tête en disant:
+«Nous livrons ton corps aux flammes et ton âme aux démons.» Huss se
+contenta de lever les yeux et de dire: «Ô Jésus-Christ, je remets
+entre tes mains mon âme que tu as rachetée.»
+
+Les évêques retournèrent alors trouver l'empereur, et livrèrent Jean
+Huss au pouvoir séculier. Sigismond ordonna au duc de Bavière, qui
+était placé à ses pieds, le globe impérial dans la main, de recevoir
+Jean Huss des mains des évêques, et de le livrer aux exécuteurs.
+
+Le duc, suivi de tous les bourgeois armés de la ville, conduisit
+immédiatement Jean Huss au lieu du supplice. En quittant l'Église,
+celui-ci vit brûler en un tas ses écrits et ceux de ses disciples. Il
+sourit doucement à ce spectacle: il sentait bien que ce feu ne brûlait
+pas la semence qu'il avait laissée derrière lui. Pendant tout le temps
+que cette triste procession mit à se rendre au lieu du supplice, Jean
+Huss s'adressa au peuple dont les longues bandes se pressaient sur la
+route; il soutenait que sa mort n'avait pas pour cause une hérésie
+quelconque, mais la haine de ses ennemis qui avaient réuni contre lui
+les accusations les plus fausses.
+
+Le lieu de l'exécution était situé au-delà de la porte de Gottlieben:
+c'était une voirie où on écorchait les animaux; on avait même laissé à
+dessein quelques cadavres pour accumuler les outrages. En y arrivant,
+Jean Huss montra une constance noble et sereine. Il se mit à genoux,
+et d'une voix haute et claire il chanta les versets 31 et 81 des
+Psaumes et pria avec ferveur. Les assistants, en voyant sa piété, se
+disaient unanimement: «Nous ne savons ce qu'il a fait auparavant; pour
+le moment nous le voyons prier, et nous entendons ses prières ardentes
+et ses pieuses paroles.» Un, entre autres, invita un prêtre qui
+suivait à cheval le cortége, à confesser le martyr; le prêtre répondit
+qu'on devait refuser à un hérétique ce moyen de salut. Huss s'était
+cependant confessé à un moine dans sa prison. Mladenowicz ajoute même
+en rapportant cette circonstance: «Le Christ, ignoré du monde, habite
+même parmi ses ennemis[52].»
+
+[Note 52: J'ai dit plus haut qu'il fut témoin oculaire de tout ce qui
+se passa, et que ce récit lui est surtout emprunté.]
+
+Pendant la prière de Jean Huss, son capuchon tomba de sa tête; un
+soldat le replaça en disant qu'il devait être brûlé avec les démons,
+les maîtres qu'il avait servis. Le bourreau lui ordonna de monter; il
+obéit en s'écriant: «Ô Seigneur Jésus-Christ, soutenez-moi, faites que
+je puisse supporter avec fermeté la mort cruelle et ignominieuse à
+laquelle on m'a condamné pour avoir prêché la sainte parole de
+l'Évangile.» Il se tourna ensuite vers les assistants; mais le duc de
+Bavière lui défendit de parler, et ordonna à l'exécuteur de le
+dépouiller de ses habits et de l'attacher au poteau avec les mains
+liées derrière le dos. Le bourreau obéit; mais, comme Huss avait le
+visage tourné vers l'Orient, il fut, en sa qualité d'hérétique, tourné
+d'un autre côté du poteau. Après qu'il eut remercié l'exécuteur de la
+douceur avec laquelle il accomplissait ses fonctions, on lui passa
+autour du cou une chaîne qui le liait au poteau. Huss dit qu'il était
+heureux de supporter ces tourments pour la défense de la foi, quand le
+Sauveur avait porté un fardeau plus pesant encore. On entassa alors du
+bois et de la paille autour de lui, jusqu'à la hauteur des genoux. À
+ce moment, le maréchal de l'empereur, Haupt de Pappenheim, survint et
+le somma au nom de l'empereur de rétracter ses erreurs. Huss répondit:
+«Qu'ai-je à rétracter, puisque je ne suis convaincu d'aucune erreur?
+J'ai toujours prêché la vérité et l'Évangile de Notre-Seigneur
+Jésus-Christ, et je meurs avec joie pour lui.» À ces mots, le messager
+impérial joignit ses mains au-dessus de sa tête, et partit:
+l'exécuteur alluma aussitôt le feu. Huss s'écriait: «Jésus-Christ,
+fils du Dieu vivant, ayez pitié de moi!» Comme il le répétait pour la
+troisième fois, le vent chassa sur lui les flammes et la fumée qui
+l'étouffèrent. On vit toutefois son corps s'agiter pendant le tempe
+nécessaire pour dire trois fois la prière du Seigneur.
+
+Quand le bûcher fut consumé, on trouva la partie supérieure de son
+corps suspendue au poteau par la chaîne sans être consumée. On apporta
+aussitôt d'autre bois, on abattit le poteau et on consuma complètement
+jusqu'aux derniers restes. Le coeur, qui était tombé du corps et
+s'était brisé, fut réduit à coups de bâton en petits morceaux et brûlé
+à part. On jeta dans les flammes les habits que Jean Huss avait portés
+au supplice, et quand tout fut bien consumé, on recueillit avec soin
+les cendres et on les jeta dans le Rhin.
+
+Ainsi périt le grand réformateur des Slaves. Quoiqu'il n'ait pas
+attaqué les dogmes de l'Église catholique romaine, comme le firent
+plus tard les réformateurs du XVIe siècle, il établit cependant le
+principe fondamental du protestantisme, c'est-à-dire l'appel à
+l'autorité des Écritures et non à celle de l'Église.
+
+Il me reste à ajouter quelques mots sur Jérôme de Prague, le plus
+éminent des disciples de Jean Huss, que le concile de Constance fit
+périr comme son maître. En partant de Bohême, Huss, qui connaissait
+l'ardeur de Jérôme et la haine que le parti romain lui portait, lui
+défendit de le suivre à Constance. Malgré cette défense, Jérôme y
+arriva le 4 avril 1415, et, le 7 du même mois, il afficha à la porte
+de l'Hôtel-de-ville et aux portes de toutes les églises, une demande
+rédigée en trois langues (latin, allemand, bohémien) et adressée à
+l'empereur et au concile. Il y réclamait un sauf-conduit pour venir
+assister son ami Jean Huss dans son procès. Le concile répondit, le
+17, qu'il le défendrait contre la violence, mais non contre la
+justice, et qu'il le mettrait en jugement. Cette réponse l'engagea à
+décliner la tendre miséricorde des prélats, et il retournait en
+Bohême, lorsque, près des frontières, il fut saisi, ramené et enchaîné
+à Constance le 23 mai, et jeté en prison avec des fers pesants aux
+mains et aux pieds. Ces durs traitements, son inquiétude pour son ami,
+lui causèrent une cruelle maladie qui lui abattit le corps et
+l'esprit. Dans cet état pitoyable, quelques membres du concile lui
+persuadèrent de se rétracter. Il le fit en public le 11 septembre
+1415, et, sur la demande du concile, renouvela sa rétractation le 23
+du même mois. Il y déclarait qu'il était prêt à faire pénitence de ses
+fautes, et qu'il se soumettait d'une manière absolue à l'autorité du
+concile.
+
+Cette conduite disposa favorablement pour lui les prélats; ils
+proposaient déjà de le mettre en liberté, lorsque le clergé de Bohême
+y mit opposition, en déclarant qu'il ne croyait pas à sa sincérité et
+en apportant de nouvelles accusations contre lui. Une nouvelle
+commission d'enquête fut nommée sous l'influence de ses plus cruels
+ennemis. Elle l'accusa d'être depuis sa jeunesse l'ami de Jean Huss et
+un zélé partisan de Wiclef, d'avoir rapporté ses ouvrages en Bohême et
+de l'honorer comme un saint, d'avoir dirigé toutes les attaques contre
+le clergé, traité d'idolâtrie le culte des images des saints, profané
+des reliques, insulté publiquement le pape et le clergé, etc., etc.
+Jérôme demanda à se défendre en public; on le lui permit en présence
+de tout le concile, le 23 mai 1416. Il réfuta tous les chefs
+d'accusation dirigés contre lui, avec tant d'éloquence, de finesse, de
+savoir sacré et profane, qu'il inspira la plus vive admiration à
+l'illustre savant italien Poggio Bracciolini. Ce dernier, qui était
+présent comme secrétaire du concile, va jusqu'à comparer Jérôme à
+Socrate. Il reprit sa défense le 26 du même mois, avec autant de
+succès. Mais, invité à répéter sa rétractation, au lieu d'obéir il fit
+avec la plus grande éloquence le panégyrique de son ami Jean Huss, il
+proclama son innocence, sa justice, et même sa sainteté; il s'emporta
+avec violence contre les Allemands, les accusant d'être les ennemis
+les plus acharnés de la Bohême, et d'avoir juré sa perte comme celle
+de son ami Jean Huss, parce que tous deux avaient le plus contribué à
+leur enlever leurs injustes priviléges dans l'Université de Prague.
+C'était pour satisfaire leur désir insatiable de vengeance qu'ils le
+poursuivaient. Le plus grand péché qu'il eût commis, ajoutait-il,
+c'était d'avoir désavoué, sous la contrainte des circonstances, les
+doctrines de Jean Huss; mais il y adhérait maintenant de toute son
+âme, et il était prêt à endurer pour elles, toutes sortes de
+souffrances et de supplices.
+
+On ne peut décrire l'impression que fit sur les auditeurs ce discours
+de Jérôme auquel on s'attendait si peu. On le ramena en prison et on
+essaya tous les moyens possibles de persuasion pour le décider à une
+rétractation. Il ne voulut rien écouter. Il fut donc condamné, le 30
+mai 1416, à être dégradé comme Jean Huss, de sa dignité
+ecclésiastique, et à être brûlé vif dans le même endroit où celui-ci
+avait reçu la palme du martyre. Arrivé au lieu fatal, il baisa le sol
+sur lequel Huss avait marché, se dépouilla lui-même de ses vêtements,
+pria avec ferveur tandis qu'on l'attachait au poteau, et présenta ses
+mains à l'exécuteur. On l'entoura jusqu'au cou d'un amas de bois mêlé
+de paille, et comme on allumait le feu par derrière, il dit à
+l'exécuteur: «Allume le feu sous mes yeux; j'ai eu peur du feu, mais
+maintenant je ne pourrai reculer.» Il se mit alors à chanter un hymne
+sacré, et les flammes l'entouraient déjà de tous côtés, qu'on
+l'entendait encore répéter dans la langue de ses pères: «Dieu puissant
+et mon père, ayez pitié de moi et oubliez mes péchés!» On brûla ses
+vêtements; et quand tout fut éteint, on recueillit soigneusement les
+cendres et on les jeta dans le Rhin, comme on avait fait pour celles
+de Jean Huss.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+BOHÊME.
+
+(Suite).
+
+ Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohême. -- Ziska. --
+ Supplice de quelques Hussites ordonné par le légat du pape. --
+ Première lutte entre les catholiques romains et les Hussites. --
+ Proclamation de Ziska et soulèvement à Prague. -- Destruction de
+ quelques églises et couvents par les Hussites. -- Invasion et
+ défaite de l'empereur Sigismond. -- Négociations politiques. --
+ L'anglais Pierre Payne. -- Ambassade à la Pologne. -- Arrivée de
+ forces polonaises au secours des Hussites. -- Mort de Ziska. --
+ Son caractère.
+
+
+La nouvelle de la mort de Jean Huss jeta la consternation dans la
+Bohême, et souleva contre les auteurs du crime un cri universel
+d'indignation. Grands et petits regardèrent comme un outrage fait à la
+Bohême le supplice du plus populaire de leurs concitoyens.
+L'Université de Prague, dans son adresse à toute la chrétienté,
+défendit la mémoire de Jean Huss. Les écrits du même genre se
+multiplièrent. Un, entre autres, après avoir déclaré que Jean Huss
+avait été assassiné malgré son innocence, appelait le concile de
+Constance le corps des satrapes du moderne Antechrist. L'annonce du
+supplice de Jérôme ne fit qu'enflammer l'indignation publique. On
+frappa une médaille en l'honneur de Jean Huss, et, dans le calendrier
+des saints, le 6 juillet lui fut consacré. On le regarda comme un
+martyr national, victime de la haine des Allemands et de son propre
+attachement à son pays. Les doctrines qu'il avait scellées de son
+sang en reçurent une force nouvelle, et le nombre de ses partisans
+s'accrut rapidement. Plusieurs églises admirent la communion sous les
+deux espèces, et célébrèrent les cérémonies du culte dans la langue du
+pays.
+
+Les disciples de Jean Huss, qui prirent le nom de Hussites, se
+partagèrent en deux parties: les uns rejetaient tout-à-fait l'autorité
+de l'Église, et ne voulaient accepter que les Écritures pour règle de
+la foi; les autres se bornaient à la communion sous les deux espèces,
+à la libre prédication de l'Évangile, et à quelques réformes moins
+importantes. Les premiers prirent le nom de Taborites, et les autres
+de Calixtins, à cause de la communion sous les deux espèces dont un
+calice était l'emblême. Cependant ce ne fut que plus tard que les
+croyances des deux partis prirent un développement distinct et une
+forme définitive.
+
+Les progrès du Hussitisme, quoiqu'il se fût répandu dans toutes les
+classes de la Bohême, trouvèrent une vive résistance dans les
+catholiques romains. Ceux-ci formaient une minorité puissante, qui
+embrassait tout le haut clergé, la plus grande partie du clergé
+inférieur, les couvents et les monastères, beaucoup de nobles et de
+riches bourgeois, surtout d'origine allemande. Le parti possesseur de
+richesses aussi grandes et d'une influence aussi considérable, était
+bien organisé, et s'appuyait sur Rome et sur l'empereur Sigismond qui
+s'était déclaré contre les Hussites. Les Hussites étaient les plus
+nombreux, et comprenaient la plus grande partie de la nation. De leur
+côté se rangeaient beaucoup de nobles et de bourgeois, et presque tous
+les paysans. C'est cette classe, au coeur et à l'esprit simple,
+capable de plus de dévouement et d'ardeur pour la cause qu'elle
+embrasse que les habitants plus raffinés des villes, qui fait la
+force d'un parti et le rend vraiment national. Il leur fallait un chef
+capable de diriger par ses actes le mouvement que Jean Huss avait
+préparé par sa parole. Ce chef fut Jean Trocznowski, plus connu en
+Europe sous son sobriquet de Ziska[53]: l'histoire moderne n'offre
+peut-être pas un autre exemple de talents aussi extraordinaires et
+d'une énergie aussi sauvage.
+
+[Note 53: Ziska veut dire «le borgne.» Le Z se prononce comme le J
+français.]
+
+Ziska, noble bohémien, était né dans la dernière partie du XIVe
+siècle, à Trocznow, propriété de son père, dans le cercle de Béchin.
+La tradition rapporte que sa mère, surveillant un jour les
+moissonneurs, fut prise des douleurs de l'enfantement et donna
+naissance à Ziska sous un chêne[54]. Cette circonstance fut plus tard
+considérée comme un présage de l'énergie que l'enfant né sous son
+ombrage devait déployer durant sa vie. Ziska fut d'abord page de
+l'empereur Charles IV, et suivit ensuite la carrière militaire. Il
+servit long-temps en Pologne, où il se distingua en maintes occasions,
+et surtout à la bataille de Grunwald et Tannenberg, en 1410, où les
+chevaliers teutoniques furent vaincus. Ziska, à son retour dans sa
+patrie, devint chambellan du roi Venceslav. Il n'était plus jeune
+quand eut lieu le martyre de Jean Huss, et cet homme fit sur son
+esprit une puissante impression. Courtisan peu soigneux de sa faveur,
+il quitta les joies de la salle du festin, et on le vit se promener
+seul, le long des corridors du palais, les bras croisés et plongé dans
+une méditation profonde. Le roi, le voyant dans cette agitation
+extraordinaire, lui demanda: «Yankou (Jeanet), qu'avez-vous?--Je ne
+puis supporter l'injure faite à la Bohême dans la ville de Constance
+par l'assassinat de Jean Huss,» répondit Ziska. Le roi lui répliqua:
+«Ni vous, ni moi, ne pouvons venger cet outrage; si vous trouvez
+quelque moyen de le faire, vous le pouvez, je vous le permets.» Ziska
+saisit avec empressement cette idée, et vit tous les avantages qu'il
+pourrait retirer pour l'accomplissement de ses projets, de l'appui du
+nom royal. Il demanda donc au roi de lui donner par écrit et de
+marquer de son sceau l'autorisation qu'il venait de lui accorder
+verbalement. Le roi, qui aimait à rire et qui savait que Ziska n'avait
+ni richesse, ni amis, ni influence, regarda sa demande comme une bonne
+plaisanterie, et la lui accorda aussitôt. Mais Ziska sut s'en servir
+pour faire partager ses projets à beaucoup de personnes. Les querelles
+entre les partis religieux augmentaient tous les jours en Bohême; mais
+elles n'avaient pas encore été suivies de luttes sérieuses. Le roi
+Venceslav restait indifférent. Il n'avait pas d'enfant pour hériter de
+sa couronne, et détestait son frère Sigismond qui lui avait donné
+assez de sujet de le haïr. Son seul souci était d'inventer de nouveaux
+plaisirs pour passer joyeusement le reste de sa vie. Il se disait
+probablement: «Après moi le déluge!» comme répétait, dit-on, un homme
+d'État célèbre de nos jours, qui fut précipité du pouvoir en 1848, par
+l'éruption soudaine des principes que, depuis plus de trente ans, il
+s'étudiait à comprimer.
+
+[Note 54: Le tronc de ce chêne resta debout jusqu'au commencement du
+XVIIIe siècle. Il fut bientôt après détruit à cause des forgerons des
+environs. Ils croyaient qu'une tranche enlevée à ce tronc, et attachée
+à leur marteau, avait la vertu de rendre leurs coups plus pesants.
+L'autorité ecclésiastique, pour mettre fin à cette pratique
+superstitieuse, fit couper ce qui restait du tronc et élever en son
+lieu une chapelle portant une inscription qui déclarait qu'à cet
+endroit était né l'hérétique Ziska, de triste mémoire.]
+
+Il n'en était pas de même de son frère Sigismond, empereur
+d'Allemagne, roi de Hongrie, et héritier présomptif de la couronne de
+Bohême. Il sentait que sa lâche conduite à l'égard de Jean Huss, la
+violation du sauf-conduit qu'il lui avait offert, l'avaient rendu
+odieux aux partisans de l'homme qu'il avait trahi. Il lui fallait
+persécuter les Hussites, s'il voulait occuper en paix le trône de
+Bohême. Le concile de Constance ne pouvait pas non plus rester
+indifférent à un mouvement que sa conduite avait provoqué, et il somma
+environ quatre cents principaux Hussites de comparaître devant lui,
+leur offrant des sauf-conduits. L'exemple de Jean Huss était trop
+récent pour que l'on eût confiance dans l'honneur du concile et l'on
+ne tint compte de sa sommation. Le concile publia alors un édit contre
+eux en vingt-quatre articles, et adressa une lettre à l'empereur
+Sigismond. Les Hussites, disait cette lettre, sont devenus plus
+ardents à soutenir leurs doctrines, depuis le supplice de leurs deux
+chefs: grands et petits partagent leurs opinions: on fait circuler
+nombre d'écrits scandaleux contre les décrets du concile. La communion
+sous les deux espèces est administrée impunément: on révère Jean Huss
+et Jérôme de Prague comme deux saints; on opprime les catholiques
+romains et surtout le clergé. La même lettre déplorait la négligence
+de Venceslav, et le soupçonnait, sinon de soutenir les Hussites, au
+moins de ne pas mettre obstacle à leurs progrès.
+
+Le concile de Constance se sépara le 22 avril 1418, après avoir mis
+fin aux divisions intestines de Rome par l'élection du pape Martin V.
+Le soin de poursuivre la guerre contre les éternels ennemis de
+l'Église, regardait, dès lors, le nouveau pontife. Il adressa au
+clergé de Bohême, de Pologne, d'Angleterre et d'Allemagne, une bulle
+où il reprochait à beaucoup de nobles et de prélats, de rester comme
+des _chiens muets_ quand l'hérésie levait la tête. Il leur ordonnait
+de poursuivre les partisans des doctrines de Jean Huss et de Wiclef,
+de les juger suivant les lois ecclésiastiques, et de les livrer au
+pouvoir séculier. Il recommandait aux princes et aux juges séculiers
+de veiller sévèrement à l'exécution de ses ordres: et, pour que
+personne ne pût alléguer son ignorance de ces questions, il joignait à
+sa bulle quarante-quatre propositions de Wiclef et trente de Jean Huss
+que le concile de Constance avait condamnées. Il ne suffisait pas de
+promulguer des bulles, il fallait en assurer l'exécution. En
+conséquence, Martin envoya en Bohême, comme légat, le cardinal
+Dominique de Raguse, qui devait veiller à l'exécution de la bulle. Le
+légat réussit à faire brûler deux Hussites dans la ville de Slan; mais
+cet acte de persécution souleva contre lui une indignation si violente
+et si universelle, qu'il fut obligé de quitter la Bohême. Il adressa
+alors une lettre à l'empereur Sigismond, où il déclarait que la parole
+et les écrits étaient désormais insuffisants en Bohême, et que le fer
+et le feu pouvaient seuls la ramener à l'Église.
+
+Toutes ces circonstances ne faisaient que fournir de nouveaux aliments
+à l'animation qui soulevait toute la Bohême, et surtout la ville de
+Prague. Venceslav, craignant une insurrection, ordonna aux habitants
+de rendre leurs armes. Cet ordre jeta la consternation dans la ville;
+on craignait de désobéir au roi et on ne voulait pas exciter sa
+colère, on craignait encore plus de se mettre soi-même dans
+l'impossibilité de se défendre. Les habitants furent tirés de leur
+perplexité par Ziska, qui, depuis sa conversation avec le roi,
+guettait le moment favorable de mettre ses projets à exécution. Il
+alla trouver les bourgeois qui délibéraient sur la conduite à tenir,
+et leur déclara que, connaissant les intentions réelles du roi, il
+pourrait leur donner le meilleur avis sur les circonstances présentes.
+Sur sa proposition, les citoyens revêtirent leurs vêtements les plus
+riches, endossèrent leurs plus belles armes, et se rendirent au palais
+du roi, conduits par Ziska qui s'adressa à lui en ces termes: «Sire,
+Votre Majesté nous demande nos armes, les voici, prêtes à vous servir.
+Montrez-nous les ennemis contre lesquels nous devons les employer.»
+Cet ingénieux stratagème plut au roi ou l'intimida; il approuva la
+conduite des citoyens de Prague et les congédia gracieusement. Cette
+circonstance confirma le bruit du crédit dont Ziska jouissait auprès
+du roi, et accrut son influence parmi le peuple.
+
+Ziska opéra, dès lors, de concert avec Nicolas de Hussinetz, riche
+noble, dans les domaines duquel Jean Huss était né et qui avait
+embrassé avec ardeur ses doctrines. Il s'empara d'une forte position
+sur une montagne, l'appela le mont Thabor, et la fortifia de toutes
+les ressources de l'art. Il était temps, en effet, que les Hussites
+songeassent à la résistance; chaque jour leurs ennemis devenaient plus
+entreprenants et s'appuyaient davantage sur Sigismond, l'héritier
+présomptif, qui venait encore d'introduire des troupes dans plusieurs
+provinces de la Bohême.
+
+Les causes qui produisent les guerres civiles ou religieuses,
+s'accumulent long-temps avant que la lutte ne s'engage. Les discours,
+les écrits des chefs excitent et échauffent par degrés l'animosité des
+partis. Elle devient bientôt si ardente, qu'on essaie en vain d'en
+calmer l'effervescence et d'en prévenir l'éruption, et une étincelle
+suffit pour allumer dans tout un pays un incendie qui ne s'éteint
+qu'au bout de longues années de souffrance. C'est ce qui arriva en
+Bohême. Quatre ans s'écoulèrent entre le martyre de Jean Huss et la
+terrible lutte qui en fut la conséquence.
+
+Pour raconter les premières hostilités qui s'engagèrent entre les
+Hussites et les catholiques romains, j'emprunterai le récit d'un
+auteur contemporain qui y assista. C'est Benessius Horzowicki,
+disciple et ami de Jean Huss, qui prit une part active dans la
+question de l'Université débattue avec les docteurs allemands. Nous
+devons la conservation de son récit à l'honnête jésuite Balbin, qui le
+déclare digne de foi, quoique venant d'un hérétique.
+
+«Le jour de la Saint-Michel, dans l'année 1419, une foule considérable
+s'était réunie dans une vaste plaine appelée _les Croix_, qui borde la
+route de Béneschow à Prague. Plusieurs villes et villages s'y étaient
+donné rendez-vous. La population de Prague, venue soit à pied, soit en
+voiture, y était surtout en majorité. Trois prêtres du nom de Jacob,
+Jean Cardinal et Mathias Toczenicki, avaient convoqué à la fois cette
+foule immense. Car, tant que vécut Venceslav, le peuple se réunissait
+sur certaines montagnes qu'il décorait des titres d'Horeb, de Baranek
+(agneau), de Thabor, et où il venait recevoir la communion sous les
+deux espèces. Mathias Toczenicki fit mettre une table sur trois
+tonneaux vides et donna l'Eucharistie à la foule, sans aucun étalage.
+La table n'était pas même recouverte et les prêtres ne portaient pas
+leurs vêtements sacerdotaux.
+
+»Vers le soir, toute la multitude se dirigea sur Prague, en
+s'éclairant avec des torches, et arriva dans la nuit à Wissehrad, la
+forteresse de Prague. Il est étonnant qu'ils n'aient pas saisi
+l'occasion de surprendre ce château, dont la conquête plus tard leur
+coûta si cher, mais la guerre n'était pas encore commencée. Coranda,
+curé de Pilsen, les rejoignit au même endroit, portant aussi
+l'Eucharistie, suivi d'une foule nombreuse des deux sexes. Avant que
+cette foule eût quitté la plaine _des Croix_, un seigneur invita
+l'assemblée à réparer le dommage fait à un pauvre homme dont on avait
+ravagé le champ, et aussitôt une collecte abondante l'indemnisa de
+tout ce qu'il avait perdu. La foule ne commettait pas d'hostilités,
+elle s'avançait en pèlerinage le bâton à la main. Mais les choses
+devaient bientôt changer de face. Les prêtres, en se retirant,
+convoquèrent l'assemblée pour la Saint-Martin. Les garnisons que
+Sigismond avaient placées dans différentes villes, se rassemblèrent
+pour empêcher ces réunions et engagèrent plusieurs combats sanglants.
+Les habitants de Pilsen, Clattau, Tausche et Sussicz, qui se
+trouvaient sur la route du lieu fixé comme point de ralliement, furent
+prévenus par Coranda qu'on avait préparé contre eux une embuscade: ils
+s'armèrent et prévinrent ceux qui devaient s'y rendre avec eux. On
+improvisa ainsi une armée très nombreuse. En arrivant à la ville de
+Cnin, ils apprirent que les habitants d'Aust, ville du district du
+Béchin, non loin du Thabor, réclamaient leur secours. Les impériaux
+s'étaient portés sur la route qui menait à Prague et leur coupaient le
+passage. On envoya aussitôt à leur secours cinq fourgons remplis
+d'hommes armés. À peine ces derniers avaient-ils franchi la Moldau,
+qu'ils aperçurent deux corps, l'un de cavaliers, l'autre de personnes
+à pied. Le premier avait à sa tête Pierre Sternberg, gentilhomme
+catholique romain et directeur de la monnaie à Kuttemberg. Le second
+groupe se composait d'environ quatre cents personnes, hommes et
+femmes, qui faisaient un pèlerinage d'Aust à Prague. C'était à leur
+secours qu'on les avait envoyés. Les Hussites envoyèrent aussitôt à
+Cnin demander du renfort, et, en attendant, se dirigèrent vers la
+petite éminence où le peuple d'Aust s'était posté. Avant leur arrivée,
+Sternberg attaqua les habitants d'Aust et les mit en fuite.
+Quelques-uns s'échappèrent et vinrent rejoindre leurs alliés de Cnin,
+qui prirent position sur une petite colline et attendirent l'attaque
+de Sternberg. Ils se défendirent avec tant de vigueur qu'ils
+l'obligèrent à se retirer à Kuttemberg. Après leur victoire, ils
+séjournèrent tout le jour dans le lieu où les habitants d'Aust avaient
+été mis en fuite, ensevelirent leurs morts et y firent accomplir le
+service divin par leurs prêtres. Ils se rendirent ensuite à Prague
+pour y célébrer leur victoire, et y furent accueillis par de grandes
+réjouissances.»
+
+Ce récit prouve que les Hussites ne sont pas la première cause des
+sanglantes luttes qui suivirent. Ce sont les bandes armées de
+l'empereur, qui, les premières, ont dispersé violemment leurs
+pèlerinages pacifiques et tout religieux.
+
+Ce combat servit la cause des Hussites. Dans toute lutte, le premier
+avantage obtenu, si insignifiant et si accidentel qu'il soit, produit
+le plus souvent un effet moral très grand sur l'imagination du
+vulgaire. Ce succès excite l'ardeur d'un parti, abat l'enthousiasme de
+l'autre, quoique généralement il n'y ait lieu ni à se réjouir ni à se
+désespérer. Cependant, bien que le jugement froid d'un chef sache
+apprécier, à leur juste valeur, ces légers succès, un homme de génie
+voit toute l'importance du résultat qui les suit, et Ziska n'était
+pas homme à laisser passer une occasion aussi favorable sans en tirer
+parti pour l'exécution de ses projets. Il adressa aux habitants de la
+ville de Tausch ou Tista, une proclamation en forme de circulaire, et
+l'envoya dans toutes les villes de Bohême où l'armée impériale n'avait
+pas mis garnison. Cette proclamation faisait appel à leurs sentiments
+patriotiques et religieux; tout y était merveilleusement calculé pour
+toucher la corde la plus sensible de leurs coeurs et la faire vibrer
+avec le plus de puissance. Voici la traduction de cette pièce si
+curieuse:
+
+«Très chers Frères, que Dieu vous accorde, avec sa grâce, de revenir à
+vos premiers sentiments d'amour pour lui, et de mériter, par vos
+bonnes oeuvres, d'habiter dans sa crainte comme de sincères enfants de
+Dieu. S'il vous a châtiés et punis, je vous demande, en son nom, de ne
+pas vous laisser abattre par l'affliction. Reportez-vous à ceux qui
+travaillent pour la foi, qui sont persécutés par ses ennemis, et
+surtout par les Allemands. Vous-mêmes, vous avez éprouvé leur
+méchanceté, à cause de votre amour pour Jésus-Christ. Imitez vos
+ancêtres, les premiers Bohémiens, qui ont toujours su défendre la
+cause de Dieu et la leur. Pour vous, mes Frères, vous devez avoir
+toujours, devant les yeux, la loi de Dieu et le bien de votre patrie,
+et veiller aux deux avec vigilance. Que celui de vous qui sait manier
+un couteau, jeter une pierre ou porter un bâton se tienne prêt à
+marcher. Je vous préviens donc, mes Frères, que nous réunissons de
+tous côtés des troupes pour combattre les ennemis de notre foi et les
+oppresseurs de notre patrie. Recommandez à vos prédicateurs d'exciter,
+dans leurs prêches, le peuple à la guerre contre l'antechrist, et
+d'exhorter tout le monde, jeunes et vieux, à se tenir prêts. Que je
+vous trouve aussi bien munis de pain, de bière, de vivres et de
+provisions, et surtout armés avec de bonnes armes. Les temps sont
+venus où il nous faut nous armer et contre l'étranger et contre
+l'ennemi domestique. Ayez toujours sous les yeux cette première
+rencontre, où peu contre beaucoup, presque sans armes contre des
+soldats bien armés, vous avez obtenu la victoire. La main de Dieu ne
+s'est pas retirée de nous. Ayez courage et tenez-vous prêts. Que Dieu
+fortifie vos coeurs.--Ziska du Calice, avec l'espoir en Dieu, chef des
+Taborites[55].»
+
+[Note 55: M. Bonnechose, en reproduisant cette lettre célèbre (les
+_Réformateurs avant la réformation_, vol. II, p. 287 de la traduction
+en anglais), en a omis les traits les plus caractéristiques, tels que
+les allusions aux deux nations bohémienne et allemande. Cette lettre
+que Lenfant (_Histoire des Hussites_, vol. I, p. 103) a traduite de
+l'ouvrage de Théobald, a été publiée dans la langue originale avec une
+traduction allemande dans le premier volume de _Neue Abhandlungen der
+Prager Gesellschaft_.]
+
+Ziska se mit à la tête d'un grand nombre de paysans, qui accoururent
+de toutes parts sous ses étendards. Il surprit et fit prisonnier un
+corps de cavalerie, dont les chevaux et les armes servirent à monter
+et à armer sa propre troupe. Il entra à Prague aux acclamations de
+toute la ville. Les Hussites commencèrent alors à exercer des
+violences sur quelques membres du clergé catholique, et à prendre
+possession de leurs églises pour y établir leur culte. Les magistrats
+de la ville voulurent s'y opposer. Une terrible lutte en fut la
+conséquence, les premiers magistrats y périrent; plusieurs églises et
+couvents furent pillés.
+
+Ces évènements affectèrent tellement le roi Venceslav, qu'il mourut
+d'une attaque d'apoplexie. Il était sans enfants, et la couronne
+passait ainsi à son frère Sigismond. Celui-ci était alors aux prises
+avec les Turcs, et cette guerre favorisa le développement du
+Hussitisme. Malheureusement, les disciples de Jean Huss compromirent
+leur cause par les excès déplorables du plus sauvage fanatisme.
+Partout les églises, les couvents furent pillés et détruits[56];
+partout les prêtres, les moines, et souvent les nonnes furent mis à
+mort avec la plus grande barbarie. Ziska, qui était l'âme du
+mouvement, perdit, au siége de la ville de Raby, le seul oeil valide
+qui lui restait, et c'est lorsqu'il fut complètement aveugle, qu'il
+déploya les talents militaires les plus extraordinaires.
+
+[Note 56: Les historiens protestants et catholiques élèvent à cinq
+cent cinquante le nombre de ces couvents et de ces églises.]
+
+Sigismond convoqua à Brunn, en Moravie, une diète où accoururent les
+catholiques romains, aussi dévoués à sa cause que les Hussites y
+étaient contraires. Il promit l'amnistie à tous ceux qui reviendraient
+à l'Église. Ses offres furent repoussées, et il se prépara à réduire
+les hérétiques par la force des armes. La ville de Prague était au
+pouvoir des Hussites; mais la garnison impériale tenait toujours la
+citadelle. L'Empereur marcha contre la ville avec une armée composée
+de catholiques bohémiens, moraviens, hongrois et allemands. Cette
+armée avait pour chefs, au-dessous de l'Empereur, cinq électeurs, deux
+ducs, deux landgraves, et plus de cinquante princes allemands, et se
+montait, d'après les écrivains contemporains, à plus de cent mille
+hommes. Malgré ce nombre immense, elle fut repoussée par les Hussites,
+qui, outre les assaillants, avaient la citadelle à combattre. Les
+envahisseurs commirent les plus grandes atrocités, surtout dans leur
+retraite. Beaucoup d'habitants furent massacrés par les soldats, pour
+qui tout Bohémien était un Hussite. Une seconde tentative, faite
+contre Prague par l'Empereur, dans la même année 1420, eut aussi peu
+de succès. Ces avantages excitèrent, au plus haut degré, le courage et
+le fanatisme des Hussites. Beaucoup de leurs prédicateurs annoncèrent
+que le règne du juste était proche, et que les armes des Taborites
+allaient l'établir sur tout le monde. Cette croyance inspirait une
+intrépidité inébranlable à ceux qui la partageaient, et explique les
+triomphes extraordinaires des Hussites. Il y avait aussi une
+prédiction répandue parmi eux qui soutenait leur courage. Un
+tremblement de terre devait engloutir toutes les villes et les
+villages de la Bohême, sauf les cinq villes qui auraient montré le
+plus d'ardeur pour leur cause. Dans les marches, les prêtres
+précédaient toujours les Hussites; ils portaient des calices souvent
+faite de bois, et administraient la communion sous les deux espèces,
+en remplaçant plus d'une fois le vin avec de l'eau; derrière les
+prêtres, marchaient les combattants en chantant les psaumes, et
+l'arrière-garde était formée par les femmes, qui travaillaient aux
+fortifications et prenaient soin des blessés. La croyance
+superstitieuse sur la destruction des villes et des villages, en
+chassait tous les habitants et les ralliait à l'armée qui, ainsi,
+n'eut jamais besoin de recrues.
+
+Il me faudrait des volumes pour décrire les batailles qui se
+livrèrent, le courage extraordinaire et l'habileté que déployèrent les
+Hussites à surprendre leurs ennemis. Je ne puis non plus raconter en
+détail les négociations diplomatiques qui eurent pour effet de mettre
+fin à la guerre. Je ne puis qu'esquisser tous ces évènements.
+
+Les Bohémiens réunirent une diète dans la ville de Czaslaw pour
+délibérer sur les affaires de leur pays. Ils déclarèrent Sigismond
+indigne de la couronne et résolurent de l'offrir au roi de Pologne ou
+à un prince de sa dynastie. C'est en cette occasion qu'ils formulèrent
+les quatre articles célèbres dont ils ne se départirent jamais dans
+leurs négociations avec les autorités impériales et ecclésiastiques.
+Voici ces articles:
+
+«1º La parole de Dieu sera librement annoncée par les prêtres
+chrétiens dans le royaume de Bohême et le margraviat de la Moravie;
+
+»2º Le sacrement vénérable du corps et du sang de Jésus-Christ sera
+administré, sous les deux espèces, aux adultes et aux enfants, comme
+le Christ l'a établi;
+
+»3º Les prêtres et les moines, dont beaucoup s'occupent des affaires
+publiques, seront privés des biens temporels qu'ils possèdent en si
+grand nombre, et pour lesquels ils négligent leur sacré ministère.
+Leurs biens nous seront rendus, afin que, selon la doctrine de
+l'Évangile et la pratique des apôtres, le clergé nous soit soumis,
+vive dans la pauvreté et serve aux autres d'exemple d'humilité;
+
+»4º Tous les péchés publics déclarés mortels et tous les délits
+contraires à la loi divine, seront punis suivant les lois du pays, par
+ceux qui y seront préposés, sans avoir égard à ceux qui les auront
+commis, pour qu'on ne puisse pas dire de la Bohême et de la Moravie
+qu'on y tolère les désordres.»
+
+Cette diète, à laquelle beaucoup de catholiques avaient assisté,
+établit une régence composée de magnats et nobles, et de bourgeois:
+Ziska en faisait partie. Sigismond adressa à la diète un message où il
+promettait de confirmer leurs libertés, de réparer les torts dont ils
+se plaignaient justement, à condition qu'on le reconnût pour
+souverain: il les menaçait de la guerre en cas de refus. La diète
+répondit par une adresse qui montre combien étaient entré
+profondément, dans le coeur des Hussites, le sentiment de religion et
+de patriotisme. Voici ce dont ils se plaignaient:
+
+«1º Votre Majesté, au grand déshonneur de notre pays, a laissé brûler
+maître Jean Huss, qui s'était rendu à Constance sur la foi de votre
+sauf-conduit.
+
+»2º Tous les hérétiques qui s'écartent de la foi chrétienne, ont eu la
+liberté de s'expliquer au Concile de Constance; seul, notre noble
+compatriote n'a pas eu ce droit. En outre, pour aggraver l'offense
+faite à notre pays, vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, qui
+s'était rendu à Constance sous la même garantie de la foi publique que
+Jean Huss.
+
+»3º Dans le même concile, à votre instigation, la Bohême a été proscrite
+et anathématisée. Le pape a lancé une bulle d'excommunication contre les
+Bohémiens, leurs prêtres et leurs prédicateurs, pour les faire périr.
+
+»4º Votre Majesté a fait publier la même bulle à Breslau, pour exciter
+les haines contre la Bohême et causer la ruine de tout le royaume.
+
+»5º Par cette publication, Votre Majesté a animé et soulevé contre
+nous tous les peuples vaincus, nous dénonçant des hérétiques
+déclarés.»
+
+On lui reprochait encore d'usurper la couronne de Bohême sans le
+consentement de la nation, ce qui exposait les Bohémiens au mépris et
+aux railleries de l'univers.
+
+On l'accusait d'aliéner plusieurs provinces appartenant à la Bohême,
+sans que les États y eussent consenti, etc.
+
+Ils terminaient en demandant que la Bohême et la Moravie cessassent
+d'être au ban des autres nations; ils réclamaient le redressement de
+leurs griefs, et invitaient Sigismond à se prononcer avec netteté et
+précision sur les quatre articles, qu'ils étaient déterminés à
+maintenir, ainsi que les droits, les constitutions, les priviléges,
+les bonnes coutumes de Bohême, dont ils avaient joui sous ses
+prédécesseurs. Sigismond répondit que le supplice de Jean Huss et de
+Jérôme de Prague avait eu lieu contre sa volonté. Il essayait
+d'expliquer les autres griefs portés contre lui, et promettait
+d'examiner les quatre articles et de maintenir les libertés
+nationales.
+
+Ses offres ayant été rejetées, il pénétra en Bohême avec une armée
+composée surtout de Hongrois, mais fut repoussé par Ziska. Les forces
+impériales envahirent la Bohême à plusieurs reprises, mais sans plus
+de succès, et les Hussites, usant de représailles, envahirent les
+provinces de l'Empire.
+
+Trois partis politiques divisaient alors la Bohême. Les catholiques
+romains et la plus grande partie de la haute noblesse, même de celle
+qui se rattachait aux Calixtins ou aux Hussites modérés, désiraient le
+triomphe de Sigismond. Le parti de Prague, composé des bourgeois de
+Prague et de plusieurs autres villes, et soutenu par beaucoup
+d'habitants, formait la secte des Calixtins, et voulait un autre roi
+que Sigismond. Le troisième parti, les Taborites, dont Ziska était le
+chef, rejetait tout roi. Le parti de Prague proposa d'offrir la
+couronne au roi de Pologne. Les Hussites, en présence des forces
+considérables de Sigismond, qui disposait de la Hongrie et de
+l'Allemagne, furent amenés à apaiser leurs différends et à demander,
+d'un commun accord, l'assistance d'un peuple parent. À plusieurs
+reprises, on envoya en Pologne des ambassades composées de
+représentants de tous les partis. Parmi eux se remarquait l'Anglais
+Pierre Payne, comme député des Taborites[57]. Le roi de Pologne était
+Vladislav Jagellon, grand-duc de Lithuanie, qui s'était fait chrétien
+à son mariage avec Hedwige, reine de Pologne, en 1386. Il était très
+vieux et d'un caractère irrésolu. Les Bohémiens lui offrirent la
+couronne, à condition qu'il acceptât les quatre articles proclamés par
+la diète de Czaslaw, et appuyèrent leur proposition d'arguments
+puissants. Ils invoquaient la communauté d'origine et la ressemblance
+du langage[58] qui les unissaient aux Polonais. Ils représentaient
+quels avantages politiques résulteraient, pour les deux pays, de la
+réunion des deux couronnes sur la même tête. On pourrait alors créer
+un puissant empire slave, de l'Elbe à la mer Noire et jusqu'aux
+environs de Moscou[59], et résister victorieusement aux attaques des
+Allemands; car les Polonais, comme les Bohémiens, avaient à s'en
+plaindre, et surtout de l'ordre teutonique, toujours soutenu par les
+empereurs. On reçut avec affabilité les députés bohémiens; mais le roi
+ne pouvait se décider à prendre un parti. Les avantages que les
+Bohémiens faisaient briller à ses yeux étaient trop grands pour qu'on
+pût les accepter. Le clergé, qui dominait dans le sénat, s'opposa à ce
+projet, et, sans être dévot, le vieux monarque envisageait avec effroi
+l'idée de se mettre à la tête des hérétiques. Il déclara, à la fin,
+qu'il consulterait sur cette grave matière, son cousin, le grand-duc
+de Lithuanie, Vitold. Il lui envoya une ambassade, avec deux députés
+bohémiens. Les autres restèrent en Pologne, bien traités du roi, mais
+comme séquestrés dans une ville, car l'autorité ecclésiastique avait
+mis en interdit tout endroit où les Hussites avaient mis les pieds. Le
+caractère de Vitold était tout opposé au caractère de Jagellon. Il
+était hardi, ambitieux, entreprenant, sans scrupules religieux qui
+pussent entraver chez lui l'espoir d'un agrandissement, et se souciant
+fort peu de toutes ces matières, comme il le disait avec franchise. Il
+n'avait qu'une sorte de souveraineté déléguée sur la Lithuanie; il
+gouvernait cependant le pays avec un pouvoir absolu, et agissait avec
+l'indépendance la plus complète dans ses relations intérieures ou
+extérieures. Sans la distance qui séparait sa province de la Bohême,
+il aurait, malgré son grand âge, accepté la couronne qui lui était
+offerte, et ses sujets, qui suivaient l'Église grecque, auraient
+volontiers soutenu les Hussites contre les Latins. Il paraît avoir
+conseillé à son cousin de Pologne, de refuser l'offre des Bohémiens, à
+cause de l'opposition de son clergé catholique. Tous deux cependant
+furent d'avis de les soutenir, et envoyèrent à leur secours Coributt,
+neveu du roi, avec cinq mille cavaliers et de l'argent.
+
+[Note 57: Pierre Payne était né dans le comté de Lincoln, à Haugh ou
+Hough, à trois milles de Grantham. Il étudia à Oxford dans Edmund's
+Hall, dont plus tard il devint le principal (1410-1415). On ne peut
+indiquer avec précision l'époque où il vint en Bohême; il jouit d'une
+grande réputation parmi les Hussites. Lenfant nous le montre comme un
+homme d'un profond savoir, qui s'occupa d'éclaircir les passages
+obscurs des écrits de Wiclef. Voici ce qu'en dit Cochlée, écrivain
+catholique romain: «Petrus Payne, ingeniosus magister Oxoniensis, qui
+articulos Wiclephi et libros ejus punctatim et seriatim deduxit, et
+suis opusculis pestiferis imposuit, arte inferiores sed veneno
+pervicaciores; quæ Wicleph obscure posuit, iste explanavit; ipse suo
+pravo ingenio non solum erat Wiclephi errorum doctor sed approbator et
+auctor, augmentator et promulgator, hujus purissimi regni Bohemiæ
+primarius et perniciosissimus infector et destructor. Taboritis maxime
+favebat, sectator Wiclephi obstinacissimus, Pragam cum libris ejus
+profugit.» Cochlée se trompe en accusant Payne d'avoir le premier
+infecté la Bohême. Bien avant qu'il y vînt, les ouvrages de Wiclef y
+étaient répandus. On croit qu'il mourut à Prague en 1455.]
+
+[Note 58: La ressemblance entre les langues polonaise et bohémienne,
+si grande encore, l'était bien plus jadis. L'auteur de cet ouvrage a
+lu plusieurs ouvrages de Jean Huss, et tous, sauf quelques mots, sont
+aussi facilement entendus d'un Polonais que s'ils étaient écrits dans
+sa propre langue.]
+
+[Note 59: La Lithuanie, réunie à la Pologne par le mariage de
+Jagellon, avait pour bornes, au XVe siècle, à l'Est, la rivière Ougra
+près de Kalouga, et comprenait la ville de Viazma, distante de Moscou
+de 150 milles anglais. Au Sud, elle touchait aux rivages de la mer
+Noire, entre les embouchures du Dnieper et du Dniester.]
+
+Coributt entra à Prague à la tête de ses cavaliers et fut accueilli
+avec joie. Sans être très nombreuses, les forces qu'il amenait étaient
+considérables pour un siècle qui ne connaissait pas les armées
+permanentes; elles apportaient surtout un appui moral très grand à la
+cause des Hussites. Jusque-là, ils avaient été l'objet d'une haine
+universelle de la part des peuples environnants, qui les regardaient
+comme les ennemis de Dieu. Ils recevaient en ce moment la preuve d'une
+sympathie active. Une nation puissante et alliée les soutenait, et un
+souverain, tout en restant catholique romain, reconnaissait leurs
+droits par un acte qui leur permettait d'espérer qu'il prendrait un
+jour leur cause comme la sienne. Seuls, il est vrai, les Polonais
+soutinrent les Hussites contre les forces unies de Rome et de
+l'Allemagne; déjà beaucoup, avant l'arrivée de Coributt, étaient
+accourus sous les drapeaux de Ziska, leur ancien compagnon d'armes.
+
+Si l'arrivée de Coributt réjouit les Bohémiens, elle alarma vivement
+les partisans de l'empereur Sigismond. Ils firent courir les bruits
+les plus défavorables et les plus absurdes contre lui, l'accusant, par
+exemple, de n'avoir pas été baptisé au nom de la Trinité, _d'être un
+Russe, ennemi du nom chrétien_. On dit même qu'il avait été élevé dans
+l'Église grecque de Pologne. Cette circonstance, loin de lui nuire,
+lui fut très favorable; car il ne fit pas de difficultés pour recevoir
+la communion sous les deux espèces, et les Hussites tenaient surtout à
+cette pratique. Un fort parti l'appelait au trône de Bohême; mais il
+n'avait pas les qualités nécessaires pour se maintenir à la tête d'un
+pays aussi bouleversé.
+
+Peu de temps après l'arrivée de Coributt, une armée allemande envahit
+la Bohême et vint se faire battre. Ziska, toujours occupé avec les
+impériaux, n'était pas d'avis de mettre Coributt à la tête du pays, et
+déclarait qu'il ne se soumettrait pas à un étranger, et qu'une nation
+libre n'avait pas besoin de roi. Ce désaccord aboutit à une lutte
+entre lui et les villes qui avaient formé une ligue pour placer
+Coributt sur le trône de Bohême. Ziska marcha contre Prague; mais ses
+soldats refusèrent de détruire leur capitale. La paix fut conclue,
+Ziska entra à Prague en allié, et reconnut Coributt comme régent de
+Bohême. Il marcha avec lui sur la Moravie, dont les impériaux avaient
+occupé une partie, mais mourut le 11 octobre 1424, de la peste, près
+la ville de Przybislav qu'il assiégeait[60].
+
+[Note 60: Une tradition vulgaire rapporte qu'à son lit de mort, il
+ordonna de faire un tambour avec sa peau, pour qu'à ce son les ennemis
+tremblassent de frayeur, et de jeter son corps en pâture aux animaux
+sauvages et aux oiseaux, aimant mieux être dévoré par eux que par les
+vers. On ajoute que ses demandes furent accomplies. Il y avait même à
+Prague un vieux tambour que on prétendait être fait avec la peau de
+Ziska. Mais quand les Prussiens l'eurent enlevé à la prise de Prague
+par Frédéric II, en 1744, les Bohémiens prétendirent que cette
+tradition n'avait aucun fondement. Elle est, en effet, de l'invention
+la plus absurde, et rien chez les écrivains contemporains ne la
+justifie.]
+
+J'ai raconté, plus haut, l'histoire de ce personnage extraordinaire,
+avant de commencer la guerre des Hussites. Je n'ai pu, faute d'espace,
+donner des détails sur les batailles qu'il livra, et sur le courage et
+l'habileté militaire qu'il déploya en tant d'occasions, malgré sa
+cécité complète. Cochlée, qui l'a en horreur, le regarde comme le
+premier général de son temps, pour avoir gagné tant de batailles
+malgré sa cécité sans en perdre plus d'une, et pour avoir enseigné
+l'art de la guerre à des paysans qui ne s'étaient jamais battus. Un
+écrivain contemporain, Æneas Sylvius, expose en détail la tactique
+qu'il avait inventée pour rompre les charges de la cavalerie pesamment
+armée des Allemands, en leur opposant un rempart de fourgons. Cette
+tactique procura aux Bohémiens maintes victoires, même après la mort
+de Ziska[61]. Il laissa un code militaire qui réglait l'ordre et la
+discipline de l'armée en guerre, la manière de camper, de marcher à
+l'ennemi, de partager le butin, de punir les déserteurs, etc.
+
+[Note 61: L'usage de faire avec des charrettes des remparts mouvants,
+ou, comme on dit maintenant, des barricades, est commun à toutes les
+nations nomades du centre et du nord de l'Asie. C'est sans contredit
+un des moyens de défense les plus naturels et les plus primitifs. Les
+Polonais en faisaient souvent usage et l'appelaient tabor. Ils l'ont
+probablement emprunté des Tartares, avec lesquels ils étaient souvent
+en guerre. Je pense que Ziska, qui avait long-temps servi en Pologne,
+y avait appris ce mode de défense, et le porta plus tard à sa
+perfection.]
+
+Cruel pour l'ennemi, il était affable pour ses soldats. Il les
+appelait ses frères, voulait qu'ils l'appelassent leur frère, et leur
+partageait le butin, qui était toujours abondant. Même après la perte
+de son dernier oeil[62], il se tenait dans un chariot, tout près de
+l'étendard principal de son armée; il se faisait renseigner sur les
+lieux, la force et la position de l'ennemi, par des officiers qu'on
+nommerait aujourd'hui des aides-de-camp, et il leur donnait ses ordres
+en conséquence. Malgré cette cécité, il exécuta des opérations
+stratégiques habiles, et dans des lieux très difficiles, avec une
+telle rapidité et un tel bonheur, qu'on en trouverait avec peine un
+autre exemple dans l'histoire des guerres modernes.
+
+[Note 62: Il perdit son premier oeil dans sa jeunesse, par un
+accident, en jouant avec d'autres enfants.]
+
+Balbin prétend avoir vu un portrait de Ziska de grandeur naturelle,
+fait de son vivant, et dont quelques nobles de Bohême conservaient
+soigneusement des copies. D'après ce portrait, il était de teille
+moyenne, d'une vigoureuse complexion. Il avait une large poitrine et
+de larges épaules, un vaste front, la tête ronde et le nez aquilin. Il
+portait le costume polonais et la moustache polonaise. La tête était
+rasée, sauf une touffe de cheveux bruns; c'était encore là une mode de
+Pologne, où, comme je l'ai dit, il avait pendant long-temps obtenu du
+service.
+
+Ziska fut enseveli dans la cathédrale de Czaslaw. On lui éleva un
+monument de marbre avec sa statue et quelques inscriptions latines;
+au-dessus on suspendit sa masse d'armes en fer[63].
+
+[Note 63: D'après Balbin, l'empereur Ferdinand V, traversant Czaslaw,
+visita la cathédrale, et fut frappé à la vue de cette énorme masse de
+fer suspendue au-dessus d'un tombeau. Il demanda à ses courtisans qui
+c'était. Personne n'osa répondre. Un des assistants dit enfin que
+c'était le tombeau de Ziska. «Fi, fi! dit l'empereur, cette bête
+malfaisante, quoique morte depuis plus d'un siècle, fait encore peur
+aux vivants.» Il quitta là-dessus la cathédrale, et partit aussitôt de
+Czaslaw où il avait annoncé qu'il passerait la nuit.]
+
+On ne peut établir d'une manière certaine quels dogmes religieux il
+professait; du moins il fut le chef politique des Taborites, qui
+avaient les mêmes dogmes que les Vaudois. Le disciple de Wiclef,
+Pierre Payne, avait surtout contribué à répandre ces dogmes. Cependant
+on dit qu'il traita avec la plus grande cruauté un nombre considérable
+de _Picards_, nom donné souvent par les catholiques aux Vaudois, aux
+Taborites, et à leurs descendants les _Frères bohémiens_. Pour moi, le
+témoignage d'Æneas Sylvius prouve que les Picards persécutés par
+Ziska, étaient une secte extravagante venue de France, qui n'avait
+avec les Vaudois et les Taborites, de commun que le nom donné par
+leurs ennemis. Ziska me paraît avoir puni en eux, avec justice, les
+actes de cruauté et de violence dont ils s'étaient rendus
+coupables[64]. Il est curieux cependant qu'une messe permanente ait
+été établie pour le repos de son âme, au lieu de sa sépulture, et soit
+dite par un prêtre calixtin.
+
+[Note 64: Selon Æneas Sylvius, vers l'année 1418, un certain Picard
+(né en France dans la Picardie) vint en Bohême. Ses jongleries
+séduisirent beaucoup d'hommes et de femmes; il leur ordonnait d'aller
+nus et les appelait Adamites. Il prétendait être fils de Dieu, et se
+faisait appeler Adam. Il s'établit avec ses disciples dans une île
+formée par la rivière Lusinitz, et y introduisit la communauté des
+femmes. Il annonçait que tout l'univers serait réduit en esclavage,
+sauf lui et ses partisans. Un jour, quarante de ses disciples
+sortirent de leur île pour attaquer quelques villages voisins et
+tuèrent deux cents paysans. À cette nouvelle, Ziska fit cerner l'île
+où les Adamites s'étaient retirés, et les fit tous tuer, sauf deux
+qu'il épargna pour apprendre d'eux leurs pratiques superstitieuses.
+Ziska n'a donc pas exterminé les Adamites à cause de leurs dogmes
+religieux qu'il ne connaissait pas, mais à cause des assassinats
+qu'ils avaient commis. Cependant il y a une autre circonstance plus
+difficile à expliquer: il fit brûler, ou le permit au moins, un prêtre
+nommé Loquis, qui niait le dogme de la transsubstantiation, que les
+Taborites admettaient.]
+
+En effet, pendant quelque temps, il s'opposa aux calixtins qui
+formaient le parti de Prague. Il leur fit même la guerre. De tout
+cela, on peut conclure que ce rude soldat n'avait guère de principes
+religieux bien arrêtés. Il semble avoir pris les armes contre Rome,
+moins par opposition religieuse que pour venger l'honneur national de
+la Bohême auquel, selon lui, le supplice de Jean Huss avait porté
+atteinte. On peut assurer seulement qu'il regardait la communion sous
+les deux espèces comme le point de religion le plus essentiel. Il
+avait même adopté pour sa marque distinctive, l'emblême de cette
+communion, le calice; il l'avait fait peindre sur ses étendards, et
+l'ajoutait même à son nom dans sa signature. En effet, il signait
+Bratr Jan z Kalicha, ou frère Jean du Calice.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+BOHÊME.
+
+(Suite.)
+
+ Procope le Grand. -- Bataille d'Aussig. -- Ambassade en Pologne.
+ -- Croisade contre les Hussites, conduite par Henry Beaufort,
+ évêque de Winchester. -- Elle échoue. -- Tentative infructueuse
+ de rétablir la paix avec l'empereur Sigismond. -- Les Hussites
+ ravagent l'Allemagne. -- Nouvelle croisade contre les Hussites,
+ commandée par le cardinal Césarini, et son issue malheureuse. --
+ Observations générales sur les succès prodigieux des Hussites. --
+ Négociations du concile de Bâle avec les Hussites. --
+ _Compactata_ ou concessions faites par le concile aux Hussites.
+ -- Les Taborites vont au secours du roi de Pologne. -- Leurs
+ préparatifs. -- Divisions parmi les Hussites à la suite des
+ _compactata_. -- Mort de Procope et défaite des Taborites. --
+ Observations générales sur la guerre des Hussites. -- Leur
+ énergie morale et physique. -- On les accuse à tort de cruautés.
+ -- Exemple du prince noir de Galles. -- Rétablissement de
+ Sigismond. -- Les Taborites changent leur nom pour celui de
+ Frères bohémiens. -- Remarques sur les Moraves, leurs
+ descendants. -- Luttes entre les catholiques romains et les
+ Hussites soutenus par les Polonais. -- George Podiebrad. -- Ses
+ grandes qualités. -- Hostilité de Rome contre lui. -- Les
+ Polonais le soutiennent. -- Règne de la dynastie polonaise en
+ Bohême.
+
+
+La mort soudaine de Ziska jeta la consternation dans son armée, qui se
+divisa en trois parties. L'une garda le nom de Taborites et choisit
+pour chef Procope le Saint ou le Tonsuré, que Ziska avait désigné pour
+son successeur. Le second corps déclara qu'il ne voulait plus de chef,
+parce que nul au monde ne pourrait dignement remplacer Ziska, et prit
+le nom d'Orphelins. Ces Orphelins se donnèrent pourtant des chefs. Ils
+restèrent dans leurs camps sans jamais entrer dans les villes, excepté
+pour des nécessités inévitables, comme, par exemple, pour acheter des
+vivres. Les Orebites formaient le troisième parti. Ce nom venait de la
+montagne où ils s'assemblaient d'abord, et à laquelle ils avaient
+probablement donné le nom biblique d'Horeb. Ils suivaient toujours
+avec les Taborites l'étendard de Ziska, mais avaient des chefs
+particuliers. Malgré cette division en trois parties, les Hussites
+étaient toujours unanimes pour défendre leur patrie, qu'ils appelaient
+la _Terre promise_, donnant aux provinces allemandes voisines, les
+noms d'Edom, de Moab, d'Amalek et de terre des Philistins.
+
+Procope est moins célèbre que Ziska. Selon moi, il mérite d'être placé
+par l'histoire au-dessus du terrible aveugle. Ziska est très célèbre
+pour avoir le premier allumé cette guerre sanglante dont les heureux
+succès furent continués après sa mort par Procope, jusqu'à sa chute
+héroïque sur le champ de bataille de Lipan. Procope, égal à son
+prédécesseur en valeur et en habileté militaire, était en outre un
+savant accompli. Ce qui le place au-dessus de Ziska, c'est son
+patriotisme. Il n'avait pas l'ambition de celui qu'il remplaçait.
+Ziska n'avait d'autre but que de punir ses ennemis, et sur son lit de
+mort il recommanda à Procope d'exterminer par le fer et par le feu
+tous les adversaires de sa religion; l'autre, sans se laisser éblouir
+par ses triomphes continuels sur l'ennemi, eut toujours à coeur le
+rétablissement de la paix.
+
+Procope était fils d'un noble ruiné. Son oncle maternel l'adopta, lui
+donna une éducation savante, et le fit voyager en Italie, en France,
+en Espagne et en Terre-Sainte. À son retour, son oncle, dit-on, le fit
+entrer dans les ordres contre son gré, d'où lui vint le sobriquet de
+_Tonsuré_. Quand la guerre des Hussites éclata, il quitta l'Église
+pour l'armée, s'attacha à Ziska qui le choisit pour son successeur.
+Ses exploits, plus tard, lui méritèrent le surnom de _Grand_, qui
+servit à le distinguer d'un autre Procope, chef des Orphelins, et
+connu sous le nom de _Prokopek_ ou petit Procope.
+
+La guerre continua, et les Hussites firent plus d'une irruption
+heureuse dans les diverses provinces limitrophes d'Allemagne.
+L'empereur et les princes d'Allemagne accusaient le pape et le clergé
+de leurs échecs, disant que c'était à eux à éteindre l'incendie que
+les prêtres avaient allumé. Ils se plaignaient en outre, que le
+clergé, maître de richesses considérables, ne les consacrait pas au
+succès de leur cause, mais à des vues d'intérêt particulier. Le pape
+envoya des lettres à l'empereur, au roi de Pologne et aux princes
+allemands, pour les exhorter à se réunir tous ensemble contre la
+Bohême.
+
+Dans ces lettres, il dépeignait les Hussites comme des ennemis plus
+odieux que les Turcs. Ceux-ci, nés hors de l'Église, ne commettaient
+pas un acte de révolte en faisant la guerre aux Chrétiens. Nés dans
+l'Église, les Hussites se révoltaient contre son autorité.
+
+Les représentations du pape, les instances du clergé, décidèrent le
+roi de Pologne à rappeler son neveu de Bohême. Mais Coributt revint
+aussitôt à Prague, où il avait un puissant parti. Le roi, pour prouver
+qu'il agissait contre sa volonté, envoya 5,000 hommes aux impériaux;
+mais ceux-ci, craignant, et peut-être non sans raison, que les
+Polonais, au lieu de combattre les Hussites, ne se joignissent à eux,
+les renvoyèrent avant qu'ils ne fussent arrivés au rendez-vous. Les
+princes allemands n'étaient guère disposés à obéir aux injonctions du
+pape; mais les fréquentes incursions des Hussites les décidèrent à
+réunir une armée d'environ 100,000 hommes, et à marcher sur la Bohême.
+Les Hussites de tous les partis se réunirent dans le danger commun.
+Procope le Grand commanda les Taborites et les Orphelins: les
+Calixtins avaient à leur tête Coributt et quelques nobles de Bohême.
+Les Hussites assiégèrent la ville d'Aussig, qui doit être bien connue
+de ceux qui ont voyagé dans ce beau pays, car elle se trouve sur la
+route qui mène de Dresde à Toeplitz. Là, sur les confins du monde
+germanique et slave, eut lieu une rencontre entre les deux armées qui
+représentaient des croyances opposées et même des races ennemies; on a
+remarqué que dans cette lutte entre les Slaves et les Allemands, les
+deux races employèrent chacune les armes qui lui étaient
+particulières. Les soldats allemands, bardés de fer, avaient pour
+armes, selon l'usage de l'Occident, la lance, l'épée, la hache
+d'armes, et montaient sur des chevaux vigoureux et pesants. Les
+Bohémiens et leurs auxiliaires de Pologne, s'étaient retranchés
+derrière 500 chariots, liés ensemble par de fortes chaînes; ils se
+tenaient à l'intérieur et s'abritaient sous de vastes boucliers en
+bois fixés dans le sol. Leurs armes principales étaient, outre les
+fléaux de fer, l'arme si célèbre des Hussites, les longues lances à
+crochet, qui leur servaient à jeter les ennemis en bas de leurs
+chevaux[65]. Bien inférieurs en nombre aux Allemands, ils les
+surpassaient par le courage: excités par une longue suite de succès,
+ils se croyaient invincibles.
+
+[Note 65: Il faut se rappeler qu'à l'époque où la bataille eut lieu,
+l'usage des armes à feu était peu répandu. La force et le courage
+individuel étaient d'une bien plus grande importance alors
+qu'aujourd'hui depuis l'introduction de ces armes et surtout de
+l'artillerie.]
+
+Les Allemands chargèrent les Bohémiens avec la plus grande
+impétuosité, forcèrent la ligne des chariots, rompant avec leurs
+haches d'armes les chaînes qui les unissaient. Ils réussirent même à
+jeter à bas la seconde ligne de défense que les Bohémiens avaient
+formée avec leurs boucliers. Mais une longue marche, par une journée
+très chaude, avait fatigué les Allemands, même avant le commencement
+du combat; les efforts qu'ils avaient faits pour rompre les lignes de
+défense de l'ennemi, avaient épuisé les cavaliers et les chevaux.
+L'oeil d'aigle de Procope saisit l'occasion. Les Hussites, campés en
+ce lieu depuis plusieurs jours, et restés sur la défensive jusque-là,
+étaient tout frais: ils se précipitèrent avec fureur sur leurs
+assaillants épuisés. Les pesants cavaliers furent jetés à bas de leurs
+chevaux par les longs crochets des Hussites, ou assommés par leurs
+fléaux de fer, cette arme terrible, contre laquelle les piques
+servaient si peu de défense. La bataille dura du matin au soir. Les
+Allemands combattirent avec courage; mais, malgré leur supériorité
+numérique, la valeur, l'habileté, l'avantage de la position des
+Hussites décidèrent la victoire en leur faveur. La déroute des
+Allemands fut complète, leurs pertes considérables, le butin immense.
+Leurs principaux chefs périrent en cette journée. Si grands que furent
+les avantages matériels qui résultèrent pour les Hussites de ce combat
+(16 juin 1426), il eut des conséquences morales bien plus grandes, en
+les faisant passer pour invincibles. Ils ne s'endormirent pas après ce
+brillant succès, mais envahirent l'Autriche, sous la conduite de
+Procope et de Coributt, tandis que d'autres bandes ravageaient
+d'autres provinces d'Allemagne.
+
+Peu après ce combat, les Calixtins déposèrent Coributt de sa dignité
+de régent du royaume, et même l'enfermèrent à Prague. Les Taborites
+et les Hussites le délivrèrent, et l'envoyèrent avec leurs députés à
+Cracovie, pour inviter son oncle, le roi de Pologne, à se déclarer
+pour les Hussites.
+
+Les députés soutinrent en public des discussions contre les doctrines
+de l'Université de Cracovie; mais l'évêque suspendit le service divin
+pour tout le temps que les hérétiques resteraient dans cette ville.
+Coributt en fut si indigné, qu'en présence même de son oncle, il
+menaça l'évêque de sa vengeance, disant qu'il n'épargnerait pas même
+saint Stanislas, le patron du pays. Cette circonstance montre qu'il
+partageait les opinions des Taborites[66].
+
+[Note 66: Coributt paraît être resté alors en Pologne; mais il revint
+en Bohême en 1430, et se joignit aux Orphelins avec lesquels il fit
+plusieurs expéditions aventureuses en Silésie et en Lusace. Il revint
+en dernier lieu en Pologne, et fut la tige de la famille princière de
+Wiszniowiecki, aujourd'hui éteinte. Un membre de cette famille, du nom
+de Michel, fut roi de Pologne en 1669.]
+
+Le pape, désespérant de trouver en Allemagne un homme capable de
+réduire les Hussites, tourna ses regards vers un pays éloigné, dont
+les armes s'étaient illustrées sur le sol français. Il choisit, à cet
+effet, un personnage bien connu dans l'histoire d'Angleterre, Henry
+Beaufort, le grand évêque de Manchester, qu'il venait de créer
+cardinal. Il l'envoya comme son légat _a latere_ en Allemagne, en
+Hongrie, en Bohême, par une bulle datée du 16 février 1427. La tâche
+de conquérir et de convertir des soldats aussi intrépides et des
+hérétiques aussi obstinés que les Hussites, était faite pour séduire
+l'âme d'un Plantagenet[67], et Beaufort accepta cette périlleuse
+mission. Il fit publier la croisade pontificale dans son diocèse; mais
+ses concitoyens avaient assez à faire en France, sans aller chercher
+si loin l'occasion de montrer leur courage. Il vint presque seul en
+Allemagne pour remplir sa mission. De Malines, il informa le pape de
+son voyage. Celui-ci lui répondit une lettre de remerciements, et
+l'exhorta à poursuivre vigoureusement son entreprise. Beaufort obtint
+un succès merveilleux, et peut-être, depuis le jour où le cri célèbre:
+«Diex le volt!» retentit à Clermont et trouva de l'écho dans tous les
+coeurs, jamais prédications ne produisirent un effet aussi rapide et
+aussi puissant que celles de Beaufort. Toute l'Allemagne sembla se
+lever à sa voix: les bandes armées du bord du Rhin et de l'Elbe, les
+riches bourgeois des villes hanséatiques, les hardis montagnards des
+Alpes, s'empressèrent de se rendre sous l'étendard de l'Église
+militante, qu'arborait l'évêque anglais: Beaufort se trouva ainsi à la
+tête d'une nombreuse armée, qui, d'après les témoignages des écrivains
+contemporains, se montait à 90,000 cavaliers et comptait autant
+d'hommes à pied.
+
+[Note 67: Henry Beaufort était fils de Jean de Gaunt par Catherine
+Swynford.]
+
+Cette armée immense, commandée, sous Beaufort, par trois électeurs,
+beaucoup de princes et de comtes de l'Empire, entra en Bohême au mois
+de juin 1427, partagée en trois corps, et campa à Egra, Kommotau et
+Tausk. Le danger de cette invasion formidable excita les sentiments
+patriotiques de tous les Bohémiens, depuis le magnat le plus illustre
+jusqu'au plus pauvre artisan. On oublia toutes dissensions
+religieuses. Les Calixtins, les Taborites et les Orphelins, laissant
+de côté leurs dissentiments, s'unirent contre l'ennemi commun; la
+noblesse catholique, elle-même, restée jusqu'alors la plus zélée pour
+les ennemis des Hussites, sentit la voix de la patrie parler plus haut
+dans les coeurs que les animosités religieuses, et rejoignit les
+étendards de Procope le Grand pour repousser l'invasion.
+
+Les forces de l'ennemi, supérieures en nombre à celles que les
+Bohémiens avaient réunies, mirent le siége devant Miess. Les Bohémiens
+se portèrent au-devant de lui, et quand ils arrivèrent sur les bords
+de la rivière Miess, qui les séparait des Allemands, leur vue frappa
+ceux-ci d'une terreur si panique, qu'ils tournèrent bride avant le
+premier choc[68]. Beaufort, après avoir essayé en vain de les rallier,
+fut entraîné dans la fuite de ses croisés, et fut rejoint par
+l'électeur de Trèves, qui arrivait avec un corps de cavalerie. Les
+Bohémiens se mirent à poursuivre les fugitifs, à en tuer et à en
+pendre un grand nombre; pour eux, ils ne perdirent que peu d'hommes.
+Beaucoup de ces malheureux fuyards furent tués par les paysans qui les
+traquaient comme des bêtes fauves. Le butin qui échut aux vainqueurs
+fut immense: petits et grands y prirent une large part, et c'est de ce
+partage, dit-on, que date la fortune de plusieurs familles de Bohême
+qui subsistent encore aujourd'hui[69].
+
+[Note 68: L'auteur contemporain, Æneas Sylvius, dit que les Croisés
+s'enfuirent même avant d'apercevoir les Bohémiens.]
+
+[Note 69: Il est étrange que cet événement, rapporté par tous les
+écrivains ecclésiastiques, ait échappé à l'exact et consciencieux
+Lingard. Il se contente de dire que Beaufort leva une petite armée
+dans le but chimérique de combattre les Hussites (_Histoire
+d'Angleterre_, vol. VIII, page 38 de la IVme édition), et il semble
+avoir ignoré que ce projet chimérique fut mis à exécution.]
+
+Le pape écrivit, le 2 octobre 1427, à Beaufort, une longue lettre de
+condoléance sur la malheureuse _retraite des fidèles_. Il l'invitait à
+renouveler sa tentative sur la Bohême; mais le belliqueux prélat parut
+s'être dégoûté, dès lors, d'une guerre contre les Bohémiens
+hérétiques, et ne se mêla plus de leurs affaires.
+
+La conduite patriotique des Bohémiens catholiques amena une sorte de
+réconciliation entre les diverses sectes religieuses. Les Hussites et
+les catholiques conclurent une trève de six mois, et, à l'expiration
+de cette trève, une conférence publique entre les deux partis devait
+régler les différends religieux. À cette nouvelle, le pape envoya une
+lettre à l'archevêque d'Olmutz pour prévenir cette conférence, _qui ne
+produirait rien de bon et pourrait perdre beaucoup_. La conférence eut
+lieu cependant; elle fut sans résultat au point de vue religieux, et
+servit seulement à prolonger la trève.
+
+L'empereur Sigismond, désespérant de réussir par la force, essaya la
+voie des négociations. En 1428, il envoya aux Taborites et aux
+Orphelins, une députation pour leur représenter ses droits à la
+couronne de Bohême, et pour leur offrir des conditions favorables. Les
+ambassadeurs furent entendus à Kuttemberg; mais on leur répondit que
+Sigismond avait perdu tout droit au trône par ses guerres et ses
+croisades sanglantes contre la Bohême, et par l'outrage qu'il avait
+fait à ce pays en laissant brûler Jean Huss et Jérôme de Prague.
+Procope, qui n'assistait pas à l'entrevue, voyait, au contraire, une
+occasion favorable de terminer la lutte cruelle qui, depuis dix ans
+déjà, désolait ce pays. Il pria les ambassadeurs de venir le trouver
+au Thabor, où se trouvait alors son quartier-général, et il leur
+exprima son désir de pacifier la Bohême. Les ambassadeurs
+accueillirent avec joie ses propositions, et lui donnèrent un
+sauf-conduit pour se rendre en Autriche avec une légère escorte et
+avoir une entrevue avec l'empereur. Procope se rendit à la cour
+impériale; «c'était la meilleure occasion de faire la paix, dit
+Balbin; mais l'Empereur refusa toute concession, et Procope revint en
+Bohême avec la satisfaction de lui avoir offert la paix.» Sans se
+laisser décourager par son peu de succès, il proposa l'année suivante,
+1429, dans la diète réunie à Prague, de reconnaître Sigismond s'il
+voulait accepter l'autorité des Écritures, suivre leurs préceptes,
+communier sous les deux espèces, et satisfaire les demandes des
+Bohémiens. On ouvrit des négociations avec l'empereur, qui réunit une
+diète à Presbourg. Procope y vint à la tête d'une députation
+bohémienne. La conférence dura toute une semaine, et la députation
+revint à Prague pour rendre compte de ce qu'elle avait fait. Les
+écrivains qui ont rapporté ces évènements, ne disent pas quels furent
+les résultats de la conférence de Prague; ils racontent seulement que,
+malgré le grand nombre de partisans que Sigismond comptait à la diète
+de Prague, on repoussa tout projet d'accommodement avec lui. On peut
+croire que l'empereur n'aurait pas accompli les demandes qu'on lui
+faisait, ou n'aurait pas donné des garanties suffisantes de leur
+exécution. Quoi qu'il en soit, les Hussites de tous les partis
+acceptèrent avec enthousiasme la proposition que fit Procope d'envahir
+l'Allemagne. Il entra dans ce pays, désola la Saxe jusqu'aux portes de
+Magdebourg, ravagea le Brandebourg et la Lusace, et revint en Bohême
+avec un butin immense. L'espoir d'un pareil succès attira sous ses
+drapeaux un grand nombre de Bohémiens, et l'année suivante, 1430, il
+réunit dans les plaines de Weissenberg, une armée de 52,000 hommes à
+pied, de 20,000 cavaliers, avec 3,000 chariots tirés par 12 ou 14
+chevaux chaque. À la tête de cette armée il ravagea la Saxe et la
+Franconie jusqu'au Mein. Cent villes ou châteaux environ furent
+réduits en cendres; le butin fut si considérable, que les chariots des
+Bohémiens y suffisaient à peine. Outre ce butin, ils se faisaient
+payer des sommes énormes par les princes, les évêques, les villes,
+comme des rançons pour prévenir le pillage et la destruction[70].
+
+[Note 70: L'évêque de Bamberg leur paya 9,000 ducats, la ville de
+Nuremberg 10,000; sommes énormes avant la découverte de l'Amérique. De
+pareilles rançons furent payées par l'électeur de Brandebourg, le duc
+de Bavière, le margrave d'Anspach, l'évêque de Salzbourg, etc.]
+
+Les heureuses invasions des Hussites remplirent Rome et l'Allemagne de
+consternation. L'empereur réunit une diète de l'empire à Nuremberg, où
+l'on résolut une nouvelle expédition contre la Bohême, et le pape fit
+proclamer par son légat, le célèbre Julien Césarini, une Croisade
+contre les hérétiques. La bulle publiée à ce sujet promettait
+indulgence plénière à tous ceux qui prendraient part à la Croisade ou
+s'y feraient remplacer. Elle remettait soixante jours des peines du
+purgatoire à tous ceux, hommes ou femmes, qui prieraient pour le
+succès de l'expédition. Des confesseurs, appartenant au clergé
+séculier et régulier, devaient entendre les confessions des Croisés,
+et avaient pleins pouvoirs de les absoudre s'ils s'étaient rendus
+coupables de violences contre des prêtres et des moines, s'ils avaient
+brûlé des églises ou commis d'autres sacriléges, même dans les cas
+réservés pour le siége apostolique.
+
+Tous ceux qui avaient fait voeu de pèlerinage à Rome, à Compostelle ou
+ailleurs, en étaient relevés à condition de consacrer à la Croisade
+l'argent qu'ils auraient dépensé dans leur pèlerinage. Les confesseurs
+ne devaient prendre qu'un sou de Bohême pour confesser un Croisé, et
+même ne rien demander, si cette offrande n'était pas faite
+spontanément.
+
+À ces avantages spirituels, on joignait l'espoir d'avantages plus
+positifs et plus matériels. Le butin immense que ces heureuses
+invasions avaient apporté et accumulé en Bohême, y avait produit une
+richesse considérable. Une Croisade contre la Bohême devait donc
+séduire toutes les classes de l'Allemagne, depuis le prince jusqu'au
+paysan le plus pauvre. Tous les avantages spirituels et temporels
+étaient réunis: on allait obtenir la rémission de ses péchés sans se
+soumettre à des pénitences sévères, sans être obligé à de fortes
+donations à l'Église, et de plus on pourrait ou faire sa fortune, ou
+la réparer. En un mot, c'était ce qu'on appellerait aujourd'hui _une
+spéculation magnifique_, et témoignait d'un _charlatanisme fieffé_,
+pour employer le langage du jour. D'autres causes plus élevées
+poussaient non moins vivement les esprits à une Croisade contre la
+Bohême. La honte que les victoires des Bohémiens avaient infligée à
+l'antique renommée militaire des Allemands, excitait dans tous les
+coeurs fiers un vif désir de l'effacer par des actes éclatants de
+valeur. Les ruines fumantes de tant de villes et de châteaux qui
+marquaient le passage des Hussites à travers les riches provinces de
+l'Allemagne, enflammaient encore chez les habitants de ces contrées
+l'ardeur de la vengeance contre les auteurs de ces calamités.
+
+Les Croisés accoururent donc à Nuremberg de toutes les parties de
+l'Allemagne; mais l'empereur essaya encore la voie des négociations.
+Les propositions qu'il fit aux Bohémiens ayant été acceptées, une
+députation représentant tous les partis de la Bohême vint trouver la
+cour à Egra. Les négociations durèrent quinze jours; mais l'empereur
+se refusait à des concessions sincères. Les Bohémiens, voyant qu'on
+continuait les préparatifs de la Croisade contre eux, rompirent la
+conférence, déclarant que ce n'était pas leur faute si une juste paix
+ne terminait point cette guerre terrible. Ils se préparèrent à
+défendre vigoureusement leur patrie. Tous, même les Catholiques,
+réunis contre l'ennemi commun, se rallièrent sous la bannière de
+Procope le Grand, qui rassembla près de Chotieschow, 50,000
+fantassins, 7,000 cavaliers d'élite, et 3,000 chariots, attirail de
+guerre devenu indispensable pour les Bohémiens.
+
+Les Croisés étaient environ 90,000 fantassins, 40,000 cavaliers, et
+avaient pour chefs, outre le légat Césarini, les électeurs de Saxe et
+de Brandebourg, le duc de Bavière et un grand nombre de princes
+séculiers et ecclésiastiques d'Allemagne. Ils pénétrèrent en Bohême
+par la grande forêt qui la limite du côté de la Bavière. Les
+éclaireurs qu'ils avaient envoyés reconnaître la position et la force
+des Bohémiens, se laissèrent tromper par les manoeuvres habiles de
+Procope, et par les indications mensongères que leur donnèrent les
+habitants. Ils rapportèrent que les Bohémiens, en proie à des
+divisions intestines, fuyaient dans tous les sens devant l'armée des
+envahisseurs. Les Croisés s'avancèrent sans obstacle jusqu'à Tausch et
+en firent le siége; mais, quelques jours après, Procope apparut à la
+tête des Taborites et des Orphelins, et força les assiégeants de
+s'enfuir. Les Croisés se dispersèrent, mirent tout à feu et à sang, et
+se rallièrent à Riesenberg où ils prirent une forte position. Ils
+s'aperçurent bientôt que les prétendues divisions des Bohémiens
+étaient un mensonge, et qu'au contraire ils se réunissaient de toutes
+parts contre l'ennemi commun. La connaissance de l'accord des
+Bohémiens produisit sur les Croisés de Césarini l'effet qu'il avait
+déjà produit sur les Croisés de Beaufort. Le duc de Bavière fut le
+premier à fuir, abandonnant son équipage pour ralentir la poursuite
+des ennemis; l'électeur de Brandebourg, et bientôt l'armée tout
+entière suivirent son exemple. Le seul homme qui ne partagea pas la
+panique générale, fut un prêtre, le cardinal lui-même. Il harangua ses
+troupes avec une grande présence d'esprit, il leur représenta que leur
+fuite déshonorerait leur patrie, et que leurs ancêtres idolâtres
+combattaient plus courageusement pour leurs idoles, qu'eux-mêmes pour
+la cause du Christ. Il les exhortait à se rappeler les anciens héros
+de leur race, les Ariovistes, les Tuiscons, les Arminius, et leur
+montrait qu'ils avaient plus de chances de se sauver par la résistance
+que par une fuite honteuse où ils seraient pour sûr atteints et
+égorgés. Que ce soit le souvenir de la gloire de leurs ancêtres ou le
+sentiment de leur propre salut qui donna le plus de poids aux paroles
+du cardinal, je ne sais, mais enfin il réussit à les rallier et à
+occuper la forte position de Riesenberg, où il était résolu d'attendre
+l'ennemi. Cette détermination ne dura pas long-temps; car, à la vue
+des Bohémiens, les Croisés furent saisis d'une terreur si panique que
+Césarini ne put pas les arrêter et fut même entraîné dans leur fuite;
+11,000 Allemands périrent dans cette journée, où l'on ne fit que 700
+prisonniers; 240 fourgons chargés d'or et d'argent, et aussi, comme le
+remarque un chroniqueur, d'excellent vin, tombèrent entre les mains
+des Bohémiens. Ils s'emparèrent encore de toute l'artillerie des
+ennemis qui montait à 50 canons; quelques historiens l'évaluent à 150
+canons. Césarini perdit dans cette fuite son chapeau et sa robe de
+cardinal, sa crosse, sa sonnette et la bulle pontificale qui
+proclamait la croisade dont le résultat était si piteux.
+
+Les auteurs allemands ont commenté de bien des manières la panique
+extraordinaire qui saisit un peuple aussi belliqueux que les
+Allemands, et les fit fuir deux fois à la seule vue des Bohémiens.
+Jamais personne n'a mis en doute la valeur dont les Allemands ont
+donné tant de preuves avant et depuis la guerre des Hussites. Cet
+exemple prouve peut-être plus que tout autre que, même dans une lutte
+physique, l'activité morale est supérieure à la force brute. Une
+petite nation qui combat _pro aris et focis_, pour ses autels et sa
+liberté, qui a foi dans la justice et le succès de sa cause, peut
+l'emporter sur les armées les plus nombreuses et les plus
+disciplinées. Celles-ci n'ont pas d'inspirations semblables pour les
+soutenir, et se laissent bientôt décourager même par leurs succès
+temporaires. Les Espagnols ont l'habitude de dire d'un homme qu'il a
+été et non pas qu'il est brave; car souvent la même personne peut
+montrer la plus grande bravoure dans une circonstance, et dans
+d'autres agir tout différemment. Tous admettent la vérité de cette
+observation; mais ce qui est vrai d'une personne, l'est aussi de
+plusieurs, et même de toute une nation, surtout si l'on songe que les
+foules sont plus sujettes que les individus aux effets temporaires de
+l'enthousiasme et de l'abattement. L'histoire est pleine d'exemples de
+ce fait, et ce sera pour moi une triste tâche de décrire, sous
+l'influence désolante du despotisme autrichien et romain, la
+prostration de cet esprit national que la guerre des Hussites avait
+développé en Bohême avec une énergie aussi remarquable. Sans scruter
+ces pages de l'histoire, nous pouvons voir aujourd'hui revivre
+l'esprit national là où depuis long-temps il paraissait éteint, et ces
+exemples ne peuvent que remplir de joie les coeurs de tous les amis de
+la liberté du genre humain et de la dignité de la nature humaine.
+Rome, dont la gloire semblait ensevelie pour toujours dans l'urne
+funéraire de ses anciens héros, a montré par la noble résistance
+qu'elle a faite contre l'inqualifiable invasion de la Gaule moderne,
+que l'esprit de Camille, endormi depuis tant de siècles sous les
+ruines de la ville éternelle, a revécu dans ses énergiques défenseurs.
+Venise, la belle Venise, tombée ignominieusement, après des siècles de
+grandeur, sans avoir disputé son indépendance, a déployé dans son
+admirable résistance aux oppresseurs de l'Italie, un patriotisme digne
+des jours glorieux des Dandolo, des Zeno, des Pisani; sa résistance
+n'a pas réussi à rendre à la reine de l'Adriatique ses antiques
+honneurs, mais elle a fait briller son nom d'un aussi vif éclat que
+celui qui illumine la page la plus illustre de sa romanesque histoire
+de la _Guerre de Chiozza_ (1378-81). On peut donc justement espérer
+que, malgré les nuages noirs qui assombrissent aujourd'hui l'horizon
+de la belle Italie, ses enfants pourront bientôt lui assurer tous les
+avantages de la liberté civile et religieuse, et qu'elle pourra
+redevenir
+
+ Magna parens frugum saturnia tellus,
+ Magna virûm.
+
+L'issue malheureuse de la croisade de Césarini mit un terme aux
+tentatives d'invasion en Bohême; mais les Taborites et les Orphelins
+continuèrent leurs courses sur les provinces de l'Empire. Les deux
+Procope pénétrèrent en Hongrie, où, malgré la vigoureuse résistance
+des habitants, ils commirent de grands dégâts. L'Empereur et le
+concile qui venait de s'assembler à Bâle, se décidèrent donc à obtenir
+par la douceur ce qu'ils n'avaient pu obtenir par la force. Par suite
+de cette résolution, l'empereur et le cardinal Césarini adressèrent
+aux Hussites des lettres affectueuses où ils les invitaient à des
+conférences religieuses dans la ville de Bâle, et leur accordaient la
+liberté d'accomplir le service divin suivant leurs rites, pendant le
+séjour qu'ils y feraient. Après une négociation prolongée, les
+Hussites acceptèrent cette entrevue et envoyèrent à Bâle une
+députation de prêtres appartenant à tous les partis, que le recteur de
+l'Université de Prague avait choisis. Il y avait aussi des députés
+laïques, et à leur tête était Procope le Grand.
+
+Ils furent rejoints par un ambassadeur polonais. Procope fit beaucoup
+valoir cette nouvelle preuve d'intérêt donnée par une nation parente;
+c'était probablement la conséquence des ambassades envoyées par les
+Hussites en Pologne en 1431 et 1432, dont j'ai rendu compte. La
+députation des Hussites, composée de 300 personnes, arriva à Bâle le 6
+janvier 1433; Æneas Sylvius assistait à son arrivée, et voici comment
+il la décrit:
+
+«Toute la population de Bâle se pressait dans les rues ou hors de la
+ville pour les voir arriver. Ils étaient au milieu de membres du
+concile qu'avait attirés la réputation de cette belliqueuse nation.
+Hommes, femmes, enfants, personnes de tout âge et de toute condition
+remplissaient les places publiques, occupaient les portes et les
+fenêtres et même les toits des maisons pour attendre leur venue. Les
+spectateurs considéraient attentivement les Bohémiens, désignant du
+doigt ceux qui avaient attiré particulièrement leurs regards. Ils
+s'étonnaient de leurs habits étrangers qu'ils voyaient pour la
+première fois, de leur visage terrible, de leurs yeux ardents. On ne
+trouvait nullement exagérées toutes les peintures qu'on en avait
+faites. (Il courait à cette époque en Allemagne, un dicton qui disait
+que dans chaque Hussite il y avait cent démons). Tous les regards se
+portaient sur Procope. C'est lui, disait-on, qui a battu tant
+d'armées de fidèles, détruit tant de villes, massacré tant de mille
+hommes. C'est lui que ses soldats redoutent autant que ses ennemis;
+c'est ce général, invincible, courageux, qui ne connaît pas la
+crainte.» Les députés hussites avaient reçu de leurs commettants
+l'ordre d'insister sur les articles qui avaient toujours servi de base
+aux négociations pour la paix, et ils refusèrent d'entrer dans aucune
+discussion des dogmes proclamés par Jean Huss ou par Wiclef, et sur
+lesquels les pères du concile les invitaient à s'expliquer. Si l'on
+avait adopté le premier de ces quatre articles, c'est-à-dire la
+liberté illimitée de prêcher la parole de Dieu, sa conséquence aurait
+été la libre interprétation des Écritures, principe fondamental du
+Protestantisme.
+
+Les débats entre les Hussites et les pères du concile furent donc
+bornés à ces quatre articles. Ulric, prêtre des Orphelins, défendit
+contre Henry Kalteisen, docteur en théologie, la liberté de prêcher la
+parole de Dieu. Jean de Rokiczan soutint la deuxième proposition, la
+communion des deux espèces, contre Jean de Raguse, général des
+Dominicains et plus tard cardinal. L'Anglais Pierre Payne soutint
+contre Jean de Polemar, archidoyen de Barcelone, que le clergé ne
+pouvait pas posséder de biens temporels. La quatrième proposition,
+concernant le châtiment des crimes sans considération de leurs
+auteurs, c'est-à-dire du clergé, fut défendue par un prêtre taborite,
+Nicolas Peldrzymowski, contre Gilles Charlier, professeur de
+théologie, doyen de Cambrai. Les Bohémiens furent beaucoup fatigués et
+peu convaincus par les longs discours de leurs adversaires. Le
+cardinal Césarini prit à l'occasion part dans ces discussions, et eut
+affaire à Procope, qui maniait la dialectique avec autant de
+dextérité et de succès que l'épée ailleurs. En voici un exemple: les
+députés ayant refusé, comme j'ai dit, de discuter autre chose que les
+quatre propositions, sous prétexte qu'ils n'en avaient pas le droit,
+le cardinal leur reprocha d'avoir des opinions hétérodoxes et de
+croire, entre autres choses, _que les ordres mendiants étaient une
+invention du diable_.--_Oui_, dit Procope, _puisque les mendiants
+n'ont été institués ni par les patriarches, ni par Moïse, ni par
+J.-C., ni par les prophètes, ni par les apôtres, que peuvent-ils être
+sinon une invention du diable et une oeuvre de ténèbres_. Cette
+réponse excita un rire universel dans l'assemblée. Rappelons encore
+une anecdote relative à ces conférences, qui prouve la vivacité des
+parentés slaves. Jean de Raguse était un Slave, né dans la ville dont
+il portait le nom, et qui, à cette époque, était un centre célèbre de
+la littérature slave en Dalmatie. Pendant ses discussions avec les
+députés hussites, il employa plus d'une fois les mots d'hérétique et
+d'hérésie. Procope irrité s'écria: «Cet homme, notre compatriote, nous
+insulte en nous appelant hérétiques.» Jean de Raguse répondit: «C'est
+parce que je suis votre compatriote de nation et de langue que je
+voudrais vous ramener dans le sein de l'Église.» Les sentiments
+nationaux des Bohémiens furent si blessés par ce qu'ils considéraient
+comme un affront dont l'auteur était un de leurs compatriotes, qu'ils
+furent sur le point de se retirer. On eut de la peine à leur persuader
+de rester; quelques-uns même demandèrent que Jean de Raguse cessât de
+prendre part aux controverses.
+
+Les députés hussites, après avoir séjourné trois mois à Bâle,
+revinrent en Bohême sans avoir rien obtenu. La haine mortelle qui
+animait les Catholiques romains, surtout ceux d'Allemagne, s'adoucit
+beaucoup par la courtoisie que montra le concile et les relations
+amicales que les deux partis entretinrent pendant le séjour des
+Bohémiens. À leur départ, le concile envoya une ambassade en Bohême
+pour reprendre à Prague les conférences infructueuses de Bâle. On
+accueillit l'ambassade avec de grands honneurs, et une diète fut
+convoquée à Prague. Les négociations entre la diète et les délégués du
+concile réussirent davantage: les Bohémiens consentirent à admettre
+les quatre propositions modifiées, ou, comme l'on dit, expliquées par
+le concile, qui les confirma solennellement sous le nom de
+_Compactata_. L'empereur Sigismond fut, aussitôt après, reconnu comme
+roi légitime de Bohême.
+
+Cet accord avec l'empereur et le concile fut conclu par les magnats et
+les villes principales de la Bohême. Ils étaient las de cette longue
+guerre qui, malgré ses succès, était une calamité pour le plus grand
+nombre, et ceux qui s'étaient enrichis à la guerre désiraient la paix
+pour jouir de leurs richesses. Les Calixtins, qui formaient une sorte
+d'Église aristocratique, inclinaient plus vers Rome que les Hussites
+extrêmes, les Taborites, les Orphelins, les Orebites. Sigismond était
+justement impopulaire en Bohême; mais il avait pour lui le prestige de
+la légitimité, et malgré les outrages qu'il avait infligés à la
+Bohême, beaucoup se rappelaient qu'il était fils de Charles IV, le
+meilleur roi qui se fût jamais assis sur le trône. Le sentiment de
+fidélité à la dynastie légitime est imprimé profondément dans l'esprit
+de toute nation. Ce sentiment, malgré la glorieuse administration de
+Cromwell, assura au fugitif Charles II son éclatante restauration, et
+fit que ses partisans restèrent si fidèlement attachés à la cause de
+cette malheureuse dynastie. Ces sentiments trouvaient peu d'écho chez
+les Hussites extrêmes, que je puis appeler les puritains de Bohême, et
+qui, comme ceux d'Angleterre, inclinaient au gouvernement républicain.
+
+Pendant les négociations entre la diète de Prague et le concile,
+Czapek, chef des Orphelins, offrit ses services au roi de Pologne,
+alors en guerre avec l'Ordre germanique. Malgré l'opposition du
+clergé, le roi catholique et le sénat polonais accueillirent avec joie
+le secours de ces hérétiques obstinés.
+
+Les Orphelins et quelques Taborites[71], avec huit mille fantassins,
+huit cents cavaliers et trois cent quatre-vingts chariots, entrèrent
+en Pologne, et, après s'être unis aux Polonais, envahirent les
+possessions de l'Ordre teutonique[72], prirent douze places fortes et
+ravagèrent tout le pays. La vue seule de ces rudes soldats inspirait
+la terreur, tous s'enfuyaient à l'approche des Hussites redoutés. Ils
+pénétrèrent jusqu'à la Baltique, remplirent d'eau de mer leurs
+bouteilles, pour les rapporter chez eux comme preuve que leurs armes
+avaient atteint les rivages d'une mer lointaine.
+
+[Note 71: Voici comment Æneas Sylvius décrit l'aspect des Taborites:
+«C'étaient des hommes complètement noirs, parce qu'ils étaient
+toujours exposés au soleil, au vent et à la fumée de leur camp. Leur
+aspect était horrible et effrayant; leurs yeux étaient ceux de
+l'aigle, leur chevelure était hérissée, leur barbe longue, leur
+stature prodigieuse, leurs corps velus, et leur peau si dure qu'elle
+semblait aussi capable qu'une cuirasse de résister au fer.»]
+
+[Note 72: Elles forment aujourd'hui les provinces de la Prusse
+occidentale et la nouvelle Marche de Brandebourg.]
+
+Les Orphelins revinrent en Bohême, et se joignirent à Procope qui,
+avec les Taborites et les Orebites, s'était déclaré contre les
+_Compactata_, ou quatre propositions expliquées par le concile.
+Procope se plaignait que le concile eût essayé de tromper les
+Bohémiens par cet artifice, et accusait ceux qui soutenaient les
+projets du concile, de trahir leurs propres intérêts par une prudence
+mal entendue. Aussi les délégués du concile firent-ils tout ce qu'ils
+purent pour exciter les partisans des _Compactata_ contre les
+Taborites et leurs alliés. Une ligue composée des principaux nobles du
+pays, Calixtins et Catholiques, se forma, et son premier acte fut de
+s'assurer la possession de Prague. Ils réussirent sans peine à occuper
+la vieille ville, dont les habitants partageaient leurs opinions. Mais
+ceux de la nouvelle ville refusèrent de se soumettre à la ligue, et
+s'opposèrent à l'entrée des troupes, sous les ordres de Procope le
+Petit et du Taborite Kerski.
+
+Une sanglante bataille eut lieu le 6 mai 1434, les ligueurs
+emportèrent de force la ville nouvelle et en chassèrent les
+défenseurs, qui allèrent rejoindre le camp de Procope le Grand. Le
+parti des vrais Hussites[73] subsistait encore, malgré les pertes
+considérables qu'il avait éprouvées à la défaite de Prague. Beaucoup
+de villes les appuyaient encore, et leurs forces réunies formaient une
+nombreuse armée plus à craindre par son esprit que par son nombre.
+Procope, à la tête de trente-six mille combattants, marcha sur Prague
+pour reprendre la ville nouvelle; mais la ligue réunit contre lui une
+année plus nombreuse que la sienne, et rallia même les premiers alliés
+de Procope. Les armées se rencontrèrent dans les plaines de Lipan, le
+29 mai, entre les villes de Boehmish-Brod et de Kaursim, à quatre
+milles allemands de Prague.
+
+[Note 73: Les Taborites, les Orphelins et les Orebites donnaient aux
+Calixtins le nom de _Hussites boiteux_.]
+
+Procope souhaitait une bataille dans l'espoir de pénétrer dans Prague
+par un de ces mouvements stratégiques où il excellait, et d'occuper la
+ville où il avait de nombreux partisans et d'où ses adversaires
+avaient fait sortir toutes leurs forces. Mais les ligueurs firent une
+charge furieuse contre son camp, et rompirent son rempart habituel,
+les barricades de chariots. Les Taborites, peu habitués à voir la
+cavalerie rompre leur rempart mobile, plièrent et s'enfuirent de
+l'autre côté du camp. Procope rallia les fugitifs; mais, à ce moment
+critique, Czapek, le même qui avait conduit en Pologne les Hussites
+auxiliaires, trahit sa cause et s'enfuit du champ de bataille avec sa
+cavalerie. Alors Procope, suivi de ses meilleurs soldats, se précipita
+au milieu de l'ennemi, lui disputa long-temps la victoire, jusqu'à ce
+que, accablé par le nombre, il succombât, ainsi que son homonyme,
+Procope le Petit, qui avait vaillamment combattu à son côté.
+
+Ainsi finit le grand chef bohémien, dont le nom seul remplissait de
+terreur les ennemis de sa patrie. Ce héros succomba, plutôt fatigué de
+vaincre que vaincu (_non tam victus quam vincendo fessus_). Cette
+expression n'est pas d'un écrivain de sa croyance et de sa race, mais
+d'un Catholique contemporain (Æneas Sylvius Piccolomini, depuis le
+pape Pie II.--_Hist. Bohêm._, cap. LI), qui pouvait apprécier son
+caractère et qui l'avait connu personnellement à Bâle. Ce fut une
+victoire gagnée par des Bohémiens sur des Bohémiens, et non pour des
+Bohémiens. On peut dire que la bataille de Lipan termine la guerre des
+Hussites. Quelques chefs taborites continuèrent, pendant quelque
+temps, une guerre de partisans, mais insignifiante, et qui se termina
+facilement.
+
+On doit regarder cette guerre comme un des plus extraordinaires
+épisodes de l'histoire moderne, et peut-être comme le plus
+extraordinaire. Une petite nation comme la Bohême, avec une population
+divisée, sans autres secours extérieurs qu'une poignée de Polonais, a
+résisté, pendant près de quinze ans, aux forces réunies de l'Allemagne
+et de la Hongrie, et a tiré de terribles représailles des invasions de
+ses ennemis. Une autre circonstance montre que, dans cette lutte
+inégale, les Bohémiens ont déployé une valeur incomparable et une
+activité intellectuelle dont on trouverait difficilement un pareil
+exemple. Au milieu de la tourmente de cette guerre acharnée,
+l'Université de Prague continua ses cours habituels et conféra ses
+grades académiques, et l'instruction paraît avoir été répandue dans
+toutes les classes de la population. On a des traités sur différents
+points religieux, écrits à cette époque par des artisans, et l'on y
+trouve souvent beaucoup de talent et un zèle enflammé. Æneas Sylvius,
+déjà cité plus d'une fois, dit que toutes les femmes des Taborites
+connaissaient à fond l'Ancien et le Nouveau-Testament. Il remarque
+qu'en général les Hussites, qu'il hait cordialement, n'ont pas d'autre
+mérite que l'amour des lettres (_nam perfidum genus illud hominum hoc
+solum boni habet quod litteras amat._ Voir sa lettre à Carvajal). Je
+ne crois pas que l'Europe occidentale puisse opposer à Procope le
+Grand, personne qui ait réuni un courage aussi entreprenant, une
+habileté militaire aussi consommée et une science si profonde, comme
+il en donna la preuve en luttant d'arguments contre les doctrines de
+l'Église romaine avec autant de succès que les armes à la main sur le
+champ de bataille.
+
+On a beaucoup parlé des cruautés commises par les Hussites et surtout
+par leurs illustres chefs, Ziska et Procope. Beaucoup d'historiens
+allemands emploient l'expression de _barbarie de Hussite_, pour
+désigner tout acte cruel, barbare et sauvage. Je n'ai point
+l'intention de justifier les cruautés dont les Hussites se rendirent
+coupables plus d'une fois; mais ils n'ont pas été les agresseurs dans
+cette lutte sauvage. Que la responsabilité de ces atrocités retombe
+sur la tête des cruels et iniques assassins de Jean Huss et de Jérôme
+de Prague, de ceux qui ont égorgé les premiers Hussites à Slan, qui
+ont massacré des pèlerins inoffensifs, occupés à honorer Dieu suivant
+leur conscience, et qui se sont conduits envers les Hussites avec
+autant de cruauté que ceux-ci en ont montré envers leurs ennemis. Les
+Allemands et les autres peuples de l'Europe n'ont-ils pas, eux aussi,
+à répondre sur les mêmes accusations de cruauté et de barbarie que les
+ennemis religieux et politiques des Hussites font peser sur leur
+mémoire? Soutenir le contraire serait aller contre l'évidence
+historique. Pour moi je m'en porte garant, et un seul exemple prouvera
+si j'ai tort ou raison.
+
+L'histoire complète des guerres des Hussites n'offre pas un exemple
+d'une cruauté aussi grande que le massacre de Limoges, où hommes,
+femmes et enfants furent égorgés, non par un soldat échauffé dont la
+fureur n'écoute plus les ordres du chef, mais d'après l'ordre réfléchi
+du commandant lui-même. Un général ordonna de sang-froid d'égorger les
+hommes et même les femmes et les enfants qui, à genoux devant lui, se
+défendaient d'avoir pris part à la trahison de leurs supérieurs! Et
+quel est le chef qui viola si cruellement les lois divines et
+humaines? C'était sans doute un barbare infidèle ou un fanatique
+poussé à la cruauté par la persécution de sa croyance et de sa race,
+comme Ziska et Procope? Non, c'était le miroir, le parangon de la
+chevalerie, le sujet de tant de romans, le prince noir de Galles[74],
+et cependant ce carnage insensé n'a pas obscurci sur son écusson, aux
+yeux de la postérité, la gloire de Crécy et de Poitiers, ou sa
+conduite chevaleresque envers le roi de France prisonnier. Les annales
+de l'Europe occidentale, à cette époque, fourniraient d'autres
+exemples de cruautés semblables; mais un historien impartial ne jugera
+pas les grands caractères du moyen-âge au point de vue élevé de
+moralité que notre siècle éclairé reconnaît, au moins, s'il ne la
+pratique pas. Obligé de rapporter leurs crimes, il saura payer à leurs
+nobles actions le tribut d'éloges qu'elles méritent; car leurs excès,
+pour employer l'expression du grand orateur romain, furent la faute de
+leur âge et non celle des hommes;--_non vitia hominis, sed vitia
+sæculi._ Nous donc, Slaves, à la vue de l'énergie que notre race a
+déployée dans la guerre des Hussites, nous concevons l'orgueilleux
+espoir que l'avenir produira des caractères aussi énergiques que ceux
+qui ont signalé cette époque, et que leur carrière sera féconde, non
+en destructions et en souffrances, mais en bienfaits et en avantages
+pour l'humanité. Puisse leur gloire consister, non à continuer les
+luttes terribles de Ziska et de Procope, mais à développer et à
+compléter la noble entreprise de Jean Huss et de Jérôme de Prague.
+
+[Note 74: «Et puis veci le prince, le duc de Lancastre, le comte de
+Cantebruge (Cambridge), le comte de Pembroke, messire Guichard
+d'Angle, et tous les autres et leurs gens qui entrèrent dedans, et
+pillards à pied, qui étoient tous appareillés de mal faire et de
+courir la ville et de occire hommes, femmes et enfants, et ainsi leur
+étoit-il commandé. Là eut grand' pitié; car hommes, femmes et enfants
+se jetoient à genoux devant le prince et crioient: mercy, gentil sire;
+mais il était si enflammé d'ardeur que point n'y entendoit, ni nul, ni
+nulle n'étoit ouïe, mais tous mis à l'épée quanque (tout ce que) on
+trouvoit et encontroit, ceux et celles qui point coupables n'en
+étoient. Ni je ne sçais comment ils n'avoient pitié des pauvres gens
+qui n'étoient mie taillés de faire nulle trahison; mais ceux le
+comparoient (payaient) et comparèrent plus que les grands maîtres qui
+l'avoient fait. Il n'est si dur coeur, que, s'il fût adonc en la cité
+de Limoges, et il lui souvint de Dieu, qui n'en pleurât tendrement du
+grand meschef qui y étoit; car plus de trois mille personnes, hommes,
+femmes et enfants y furent délivrés et décolés cette journée. Dieu en
+ait les âmes, car ils furent bien martyrs.» (_Froissard_, livre Ier,
+chap. DCXXXVI).]
+
+Les Calixtins et les Catholiques romains accueillirent l'empereur
+Sigismond comme leur monarque légitime. Il jura le maintien des
+_Compactata_ et des libertés nationales. Quelques chefs des Taborites
+résistèrent; ils furent défaits, pris et exécutés; mais il eut la
+sagesse de ne pas persécuter le reste des Taborites, il leur laissa la
+ville de Tabor, leur accorda le libre exercice de leur religion et une
+étendue considérable de terrain, en se contentant d'un léger tribut.
+
+Dès qu'on les laissa paisibles, ils s'appliquèrent à l'industrie, et
+les farouches soldats devinrent de pacifiques citoyens; en un mot, le
+véritable caractère slave, paisible et industrieux quand il n'est pas
+opprimé, reparut là comme auparavant et comme il s'est toujours
+montré. Æneas Sylvius les visita au Tabor. Ne sachant où passer la
+nuit, comme il raconte, il aima mieux coucher dans leur ville que dans
+la campagne, où il aurait eu à se garder des voleurs. Les Slaves le
+reçurent avec l'hospitalité nationale, faisant éclater leur joie à sa
+vue; quoique leur aspect dénotât leur misère, ils lui offrirent
+aussitôt, à lui et à sa suite, de la viande et de la boisson en
+abondance. Il les appelle cependant _une secte abominable, perfide,
+digne des peines capitales_. Il ne leur reproche aucun vice ni aucune
+immoralité, leur seul crime est de rejeter la suprématie de l'Église
+romaine, de ne pas croire à la transsubstantiation, etc. Il énumère
+une série de propositions de l'Église que les Taborites rejetaient, et
+termine ainsi (lettre à Carvajal): «Cependant ce peuple sacrilége et
+infâme (_sceleratissimos_), que l'empereur Sigismond devrait
+exterminer ou reléguer à l'autre extrémité du monde, pour l'occuper à
+déterrer ou à briser des pierres, et l'exclure de tout rapport avec le
+genre humain, obtient de lui, au contraire, des droits et des
+immunités, il ne paie qu'un léger tribut: c'est une honte et une
+injure pour lui et son royaume. Il suffit d'un peu de levain pour
+aigrir toute la pâte, et de cette lie du peuple pour souiller toute la
+nation.» Voilà les sentiments charitables avec lesquels le savant
+illustre et le pape futur reconnaissait l'hospitalité des pauvres
+Taborites.
+
+Vers 1450, les Taborites changèrent leur nom pour celui de Frères
+bohémiens, et, en 1456, ils formèrent une communauté tout-à-fait
+distincte des autres sectateurs de Jean Huss, des Calixtins. En 1458,
+les Catholiques et les Calixtins leur firent supporter une violente
+persécution. La persécution reprit avec violence en 1466; mais elle ne
+put abattre le zèle et le courage des Frères, dont la dévotion
+grandissait avec les tourments et la persécution. Ils réunirent un
+synode à Khota, et fondèrent leur Église en élisant les plus vieux,
+selon l'usage des premiers chrétiens. Ils adoptèrent les mêmes dogmes
+que les Vaudois, et leurs prêtres reçurent l'ordination d'Étienne,
+l'évêque vaudois de Vienne[75]; ils furent souvent appelés, pour ce
+fait, Vaudois.
+
+[Note 75: Quelques écrivains supposent que c'était un évêque de Vienne
+en Autriche, et qu'il y avait à cette époque un nombre considérable de
+Vaudois dans ce pays. Cependant ce fait n'est nullement prouvé. J'ai
+suivi l'opinion du rév. docteur Gilly, dont l'autorité est grande en
+pareil cas, et qui pense que cette Vienne est la Vienne du Dauphiné,
+dans le sud de la France.]
+
+La première Église protestante des Slaves continua à souffrir la
+persécution la plus inexorable, et fut obligée de se réfugier dans
+les cavernes et les forêts pour y tenir ses synodes et y accomplir le
+service divin. On donnait à ses sectateurs les noms injurieux
+d'Adamistes, de picards, de voleurs, de brigands, et toutes les
+appellations les plus outrageantes.
+
+Les souffrances de cette Église furent suspendues en 1471, à
+l'avènement du prince polonais Vladislav Jagellon, qui lui accorda
+aussitôt la liberté religieuse. Les Frères espérèrent alors en des
+temps plus heureux pour leur culte qui, en 1500, comptait environ deux
+cents lieux d'exercice. En 1503 on les exclut des offices publics,
+mais ils présentèrent au roi Vladislav une apologie de leurs
+croyances, et ce prince, convaincu de leur innocence, arrêta la
+persécution. En 1506, le clergé catholique réussit à la renouveler,
+sous prétexte que la reine, qui était enceinte, pourrait obtenir, par
+cet acte de piété, une heureuse délivrance. Les Frères ne ralentirent
+pas leur zèle, malgré leur misérable condition, et publièrent en 1506,
+à Venise, une traduction de la Bible dans leur langue.
+
+Lorsque la dynastie autrichienne reparut sur le trône de Bohême, les
+Frères furent de nouveau en butte à ses rigueurs. La diète de Prague,
+en 1544, publia contre eux des lois sévères, leurs lieux de réunion
+furent fermés et leurs ministres emprisonnés. En 1548, le roi
+Ferdinand leur ordonna par un édit, sous les peines les plus sévères,
+de quitter le pays dans le délai de quarante-deux jours. Un grand
+nombre, et parmi eux les principaux ministres, émigrèrent en Pologne,
+où ils furent très honorablement accueillis et fondèrent des Églises
+florissantes.
+
+On sait que les Frères moraves continuèrent la tradition de l'Église
+bohémienne, reconstituée pendant le cours du XVIIIe siècle par le
+comte Zinzendorff. On connaît leurs vertus, leur piété, leur zèle
+infatigable de propagande. Je ne saurais cependant me défendre d'un
+certain étonnement à la vue d'un fait que je me déclare impuissant à
+comprendre. Les Frères moraves consacrent leurs travaux, leur charité,
+au monde entier, à l'exception de la race dont ils sont eux-mêmes
+sortis, de la race qui a produit Jean Huss. Il semble, en vérité,
+qu'ils aient plus à coeur la prospérité des Groënlandais, des Nègres
+et des Hottentots, que celle des Slaves. Ils pourraient, sans avoir à
+franchir mers ni montagnes, faire beaucoup de bien dans le voisinage
+de leurs églises les plus florissantes. À coup sûr, on ne leur demande
+pas d'entreprendre la conversion des Slaves soumis à la domination
+russe; mais n'y a-t-il pas en Silésie une foule de Slaves? On n'espère
+même pas qu'ils cherchent à opérer des conversions parmi ceux qui
+obéissent à l'Église romaine; ces tentatives pourraient entraîner des
+querelles incompatibles avec leur caractère pacifique, et plus
+nuisibles d'ailleurs que profitables; mais il y a en Silésie et dans
+la Prusse orientale, un grand nombre de Slaves protestants, dont
+l'éducation religieuse est très imparfaite, faute de pasteurs qui
+soient en mesure de les instruire dans leur langue. Ces Slaves offrent
+un vaste champ aux travaux des Frères moraves; cependant, bien que
+l'on puisse rencontrer parmi ceux-ci plusieurs ministres très savants
+dans la langue des Hindous, des Hottentots et des Esquimaux, je doute
+que l'on en trouve qui connaissent le dialecte dans lequel Jean Huss a
+proclamé la parole de Dieu. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce
+point: je me bornerai à demander s'il ne paraîtrait pas étrange que le
+descendant d'une illustre famille se dévouât entièrement aux intérêts
+de l'humanité, et ne fît exception que pour les membres de sa propre
+famille? C'est là, précisément, le cas des Frères moraves. Ils
+prennent le nom du pays slave où fut établie leur première Église; ils
+se présentent comme les descendants des plus purs disciples du grand
+réformateur slave, et pourtant ils demeurent complètement étrangers à
+cette race! Si je pouvais être assez heureux pour que ce livre attirât
+l'attention de quelques Moraves, je les prierais instamment de
+considérer que leur communauté est une branche coupée du grand arbre
+slave; que les boutures de l'arbre, transplantées çà et là à
+l'étranger, n'ont jamais produit que de petits oasis, tandis que, si
+elles étaient de nouveau regreffées sur le tronc originaire, elles
+produiraient en peu de temps une épaisse et vaste forêt.
+
+Je reviens à l'histoire des Hussites modérés, qui formaient la
+majorité des habitants de la Bohême. Aussitôt que Sigismond se crut
+solidement assis sur le trône de ce pays, il se prononça ouvertement
+pour le rétablissement de l'ancien ordre ecclésiastique. Cette mesure
+aurait sans doute provoqué une nouvelle guerre entre la Bohême et
+Sigismond; mais ce prince mourut en 1437. Il ne laissa point de fils,
+et il désigna pour son successeur en Hongrie et en Bohême, Albert
+d'Autriche, époux de sa fille Élisabeth. Albert fut reconnu sans
+difficulté comme roi de Hongrie, et nommé empereur; mais son aversion
+connue pour les _Compactata_ lui valut une forte opposition en Bohême.
+Accepté par les Catholiques et couronné à Prague, il se vit repoussé
+par les Hussites qui nommèrent Casimir, frère du roi de Pologne et
+fils de Vladislav Jagellon, à qui ils avaient fréquemment offert la
+couronne. La diète polonaise de Korczyn confirma cette élection en
+dépit du clergé, et envoya une armée à l'appui des Hussites. Casimir,
+qui n'avait alors que treize ans, entra en Bohême à la tête de cette
+armée, et ayant opéré sa jonction avec les Hussites, il remporta des
+avantages considérables sur le parti impérial, soutenu par les forces
+allemandes et hongroises; mais la trahison du comte de Cilley[76], une
+épidémie qui décima l'armée, et quelques disputes intestines entre les
+Hussites, l'empêchèrent de triompher. Le concile de Bâle parvint à
+arrêter les hostilités, et un congrès se réunit à Breslau pour
+rétablir la paix. Les délégués polonais demandèrent que Casimir et
+Albert consentirent à renoncer à leurs prétentions au trône de Bohême
+et se soumissent à la décision qui serait prise par une diète de ce
+pays. Cette proposition libérale, qui ralliait les Bohémiens de tous
+les partis, fut repoussée par l'empereur, qui craignait que le parti
+de Casimir, soutenu par les Hussites ne vînt à l'emporter sur le sien,
+composé exclusivement de Catholiques. Le concile de Bâle prévint le
+retour des hostilités, et l'empereur mourut peu de temps après en
+Hongrie. Ce prince était un défenseur énergique de l'autorité absolue
+de Rome; mais ses qualités personnelles ont été louées par Bartoszek
+Drahonitzki, Bohémien _ultrà_, qui a dit de lui: «Puisse son âme
+reposer en paix, parce que, _bien qu'Allemand_, il était honnête,
+vaillant et bon.»
+
+[Note 76: Noble allemand, beau-frère de feu l'empereur Sigismond, et,
+d'abord, partisan des Hussites.]
+
+Le roi de Pologne, Vladislav III, fut élevé au trône de Hongrie après
+la mort d'Albert, et son frère Casimir, ayant obtenu le gouvernement
+de la Lithuanie, ne lui disputa plus la couronne de Bohême. Albert
+n'avait point d'enfants; mais il laissait une femme enceinte, dont il
+avait invoqué les droits pour obtenir la couronne de Hongrie et pour
+prétendre à celle de Bohême. La reine donna le jour à un fils; les
+titres du prince enfant (Vladislaus Postumus), méconnus par les
+Hongrois qui, comme je l'ai dit, nommèrent le roi de Pologne, furent
+respectés en Bohême, et Georges Podiebradski, noble hussite, homme
+très éminent et très influent dans son pays, fut chargé de la régence
+pendant la minorité de Vladislav. Patriote sincère, Podiebradski avait
+réellement à coeur la tranquillité de son pays et celle de toute la
+chrétienté, qui était alors très menacée par les Turcs. L'empereur
+Frédéric III et plusieurs autres princes apprécièrent ses loyales
+intentions; mais ils ne purent réussir à obtenir du pape la
+confirmation des _Compactata_, qui avaient été solennellement garantis
+par le concile de Bâle, et dont Podiebradski et les Hussites
+sollicitaient l'exécution. Le pape Nicolas II envoya en Bohême, en
+1447, le cardinal Carvajal, en qualité de légat. Celui-ci fut reçu
+avec les plus grands honneurs. Les Bohémiens insistèrent sur la
+confirmation des _Compactata_; mais il demanda le temps de réfléchir
+sur cet important sujet, et il réclama l'exemplaire original afin de
+l'examiner avec attention. On fit droit à cette requête; mais aussitôt
+le légat quitta Prague en secret et emporta le précieux document. Il
+fut arrêté en route par des chevaliers de Bohême, qui le sommèrent de
+restituer ce qu'ils appelaient leur _grande charte_ ecclésiastique.
+«La voici, dit le légat; mais un jour viendra où vous n'oserez plus
+l'invoquer.» En dépit de l'opposition faite aux _Compactata_ par le
+pape, l'Église calixtine fut maintenue pendant la régence de
+Podiebradski.
+
+Vladislav Postume prit les rênes du gouvernement en 1456, mais il
+mourut l'année suivante. Un grand nombre de candidats exposèrent
+leurs prétentions à la diète réunie à Prague en 1458: George
+Podiebradski fut élu.
+
+Podiebradski était un homme des plus éminents; mais il avait à lutter
+contre d'immenses embarras. S'il rendit à la Bohême les provinces qui
+avaient été occupées par les princes étrangers, il ne put maintenir la
+paix inférieure, qui était continuellement troublée par les intrigues
+du pape. Il fut reconnu comme roi de Bohême par l'empereur; il jura
+obéissance au pape sous la réserve des _Compactata_; mais le pape Pie
+II qui, sous le nom d'Æneas Sylvius, avait été secrétaire du concile
+de Bâle, et qui, en cette qualité, avait été l'un des principaux
+auteurs des _Compactata_, en demanda l'abolition, et il excommunia
+Podiebradski en 1463[77]. L'empereur, et plusieurs autres princes qui
+avaient l'intention de placer Podiebradski à la tête d'une expédition
+contre les Turcs, intercédèrent auprès du pape, qui demeura
+inexorable. La situation devint encore plus difficile lorsque Paul II
+fut élevé à l'épiscopat. Ce pontife fit savoir, par l'organe de son
+légat, que, «bien que le concile de Bâle eût garanti les _Compactata_,
+cet acte n'avait jamais été confirmé par le Saint-Père.» Paul II
+déclara que «le Saint-Père était infaillible dans ses jugements contre
+l'hérésie; qu'un monarque hérétique était impie; que le règne d'un
+monarque impie ne pouvait être que funeste à l'humanité, et, en
+conséquence, l'emploi de la force était légitime.» Cette déclaration
+fut, en 1465, suivie d'une croisade dont Podiebradski triompha. Mais
+les intrigues du pape devinrent plus actives; vainement Podiebradski
+fit remarquer les progrès incessants des Turcs depuis la prise de
+Constantinople en 1454; vainement il offrit des troupes, de l'argent,
+son bras, pour combattre l'ennemi commun de la chrétienté. Le légat du
+pape, Fantinus de la Valle, déclara à Nuremberg que, dans la pensée du
+Saint-Père, il valait mieux employer l'armée de l'empire et prêcher la
+croisade contre les hérétiques que contre les Turcs.
+
+[Note 77: Ce changement d'opinion donna lieu au bon mot fait à cette
+époque: _Pius damnavit quod Æneas amavit._]
+
+Les intrigues du pape atteignirent enfin leur but. Un grand nombre de
+sujets de Podiebradski, notamment les nobles et les évêques, se
+dégagèrent du serment de fidélité; mais la loyauté de la petite
+noblesse et des villes demeura inébranlable. L'empereur Frédéric III,
+qui avait été l'ami et qui était l'obligé de Podiebradski, tenta de
+s'emparer de la couronne de Bohême, et le roi de Hongrie, l'illustre
+Mathias Corvin, se joignit aux ennemis de son beau-père (il avait
+épousé la fille de Podiebradski). Ils envahirent la Bohême et
+essayèrent de persuader à tous les sujets catholiques que le serment
+prêté à un hérétique ne devait pas être un lien pour eux. Repoussés
+par les vrais patriotes, ces conseils infâmes exercèrent une certaine
+influence sur un grand nombre de Bohémiens, et Podiebradski fut même
+en butte aux poignards des assassins; il réussit néanmoins à battre
+tous ses ennemis, tant la l'intérieur qu'au dehors. Son fils aîné,
+Victorin, défit l'Empereur et lui dicta la paix près des murs de
+Vienne, et, lui-même, il entoura le roi de Hongrie qui avait pénétré
+dans ses États, et le força de signer un traité.
+
+Le dernier acte de la vie de Podiebradski fut un acte de noble
+patriotisme. Ce prince avait deux fils, Victorin et Henry, tous deux
+doués des plus hautes qualités[78]. Il savait cependant à quels
+périls serait exposée la Bohême sous le gouvernement de son fils, qui
+n'aurait pu se maintenir sur le trône qu'en sacrifiant les intérêts et
+la dignité de son pays. Il chercha donc à se choisir, au dehors, un
+successeur qui fût en mesure de dominer la situation. Ce successeur,
+il ne devait le trouver ni en Allemagne ni en Hongrie, mais bien chez
+une nation alliée, au sein de laquelle les affinités de race
+l'emportaient sur les querelles théologiques, et qui avait maintes
+fois combattu pour les Hussites. Podiebradski ouvrit, en 1460, des
+négociations pour conclure une alliance avec Casimir, roi de Pologne,
+celui-là même que les Hussites avaient, en 1439, élu au trône de leur
+pays. Cette alliance fut conclue dans une entrevue des deux souveraine
+à Glogow, en 1462, et Podiebradski s'engagea à assurer, par son
+influence, la succession de la couronne de Bohême à un fils de
+Casimir, qui devait épouser une de ses filles. Lorsque les intrigues
+du pape créèrent en Bohême un parti hostile à Podiebradski, ce parti
+essaya de corrompre Casimir, en lui offrant la couronne de Bohême
+ainsi que la cession de plusieurs provinces, pourvu qu'il consentît à
+rompre le traité de Glogow et à combattre son nouvel allié. Casimir
+repoussa ces propositions; il soutint énergiquement Podiebradski,
+malgré les plaintes du pape qui lui reprochait d'agir contre les
+intérêts de la chrétienté.
+
+[Note 78: Henry a laissé de belles poésies écrites dans la langue
+nationale.]
+
+La santé du roi de Bohême s'était gravement altérée au milieu de ces
+rudes épreuves; sentant que sa fin était proche, il convoqua une diète
+générale et présenta pour son successeur le prince Vladislav, fils
+aîné du roi de Pologne. Ce choix fut agréé par la diète bohémienne et
+ratifié par la diète de Pologne, contrairement à la volonté du
+clergé.
+
+Podiebradski mourut en 1471, à l'âge de cinquante-quatre ans. Ce fut
+un roi plein de patriotisme, distingué par ses talents, énergique et
+noble de caractère. Les difficultés contre lesquelles il eut à lutter,
+empêchèrent son règne d'être aussi prospère que celui de l'empereur
+Charles IV.
+
+Vladislav de Pologne monta sur le trône de Bohême en 1471; il confirma
+les _Compactata_; mais le pape Sixte IV se déclara contre lui et
+soutint les prétentions rivales du roi de Hongrie, Mathias Corvin. Il
+s'ensuivit une guerre qui ne tarda pas à être apaisée par le pape
+lui-même, en présence des périls que présentait l'approche des Turcs.
+Le règne de Vladislav fut assez insignifiant. En 1489, ce prince fut
+appelé à la couronne de Hongrie, après la mort de Mathias Corvin. Il
+mourut en 1516, et eut pour successeur, sur les trônes de Bohême et de
+Hongrie, son fils Louis, qui périt en 1526, à la bataille de Mohacz,
+livrée contre les Turcs.
+
+Pendant ces deux règnes, les Hussites et les Catholiques furent
+maintenus sur le pied d'une parfaite égalité de droits.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+BOHÊME.
+
+(Suite.)
+
+ Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des Protestants.
+ -- Progrès du Protestantisme sous Maximilien et Rodolphe. --
+ Querelles entre les Protestants et les Catholiques sous le règne
+ de Mathias. -- Défenestration de Prague. -- Ferdinand II: sa
+ fermeté de caractère et son dévouement à l'Église catholique. --
+ Il est déposé; élection de Frédéric, palatin du Rhin. -- Zèle des
+ Catholiques dans l'intérêt de leur cause. -- Élizabeth
+ d'Angleterre et Henry IV de France. -- Conduite déloyale des
+ Protestants allemands. -- Défaite des Bohémiens; conséquences de
+ cette défaite. -- Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohême
+ sont abandonnés par ceux d'Allemagne. -- Triste situation de la
+ nationalité slave de Bohême. -- Résurrection de la langue
+ nationale, de la littérature et de l'esprit public en Bohême. --
+ Condition actuelle et avenir de ce pays.
+
+
+Louis ne laissa point d'enfants; il fut remplacé sur le trône de
+Hongrie et de Bohême par Ferdinand d'Autriche, frère de l'empereur
+Charles-Quint, et marié à la soeur de Louis. C'était un prince bigot
+et despote. Déjà, sous le règne précédent, les doctrines de Luther
+s'étaient rapidement répandues parmi les Calixtins; le Protestantisme
+fit d'autant plus de progrès sous Ferdinand, que les Bohémiens
+refusèrent de prendre part à la guerre déclarée contre la ligue de
+Smalkalde, et qu'ils formèrent une union pour la défense des libertés
+nationales et religieuses menacées par Ferdinand. La défaite des
+Protestants à la bataille de Muhlberg, gagnée par Charles-Quint en
+1547, ruina leur cause en Allemagne, et produisit en Bohême une
+violente réaction. Plusieurs chefs de l'union furent exécutés;
+d'autres, emprisonnés et bannis; on confisqua les biens des nobles, on
+surimposa les villes, qui furent dépouillées, en outre, de leurs
+priviléges. Ces mesures furent exécutées avec l'aide des soldats
+allemands, espagnols et hongrois, et légalisées par une assemblée
+connue sous le nom de diète sanglante. Ce fut à cette assemblée que le
+chapitre de Prague déclara que l'opposition faite à l'autorité royale
+était inspirée par les livres des hérétiques; le clergé demanda et
+obtint l'établissement d'une censure placée sous sa direction. Ce fut
+également sous le règne de Ferdinand que les Jésuites s'introduisirent
+en Bohême.
+
+Les priviléges de l'Église calixtine (officiellement _Église
+utraquiste_) ne furent pas abolis. Ferdinand, qui avait pris la
+couronne impériale après l'abdication de son frère Charles-Quint,
+adoucit, pendant les dernières années de son règne, les rigueurs de
+cette politique impitoyable, qu'il fallait plutôt attribuer à son
+éducation espagnole et aux leçons de Ximénès qu'à une inspiration
+naturelle. Il mourut en 1564, exprimant, dit-on, de sincères regrets
+au sujet du traitement qu'il avait infligé à ses sujets de Bohême. Il
+eut pour successeur son fils, Maximilien II, dont le noble caractère
+et la tolérance firent supposer qu'il avait quelque penchant en faveur
+de la Réforme. Maximilien mourut en 1576, honoré de tous les partis.
+Le jésuite Balbinus l'appelle «le meilleur des princes,» et le
+protestant Stranski lui reconnaît «une âme vraiment pieuse.» Son fils,
+l'empereur Rodolphe, avait été élevé à la cour de son cousin Philippe
+II d'Espagne, et il devait naturellement être hostile au
+Protestantisme, devenu désormais trop puissant en Bohême et en
+Autriche pour être aisément supprimé. Mais il était trop absorbé par
+ses études d'astrologie, d'alchimie, etc., pour suivre une ferme ligne
+de conduite, soit en bien, soit en mal. On ne mit donc pas à exécution
+les mesures projetées contre le Protestantisme. Rodolphe, craignant de
+perdre sa couronne, que menaçait son frère Mathias, se hâta
+d'accorder, sous le titre de Charte royale, pleine et entière liberté
+des cultes, et de livrer aux Protestants l'Université de Prague.
+
+Rodolphe fut détrôné par son frère Mathias, qui, afin de s'assurer la
+possession de la Bohême, confirma la Charte. Les dangers de l'approche
+des Turcs engagèrent Mathias à réunir à Linz, en 1614, une assemblée
+générale des États. Ce fut la première fois qu'on recourut à une
+convocation de ce genre, qui ne devait plus avoir lieu qu'en 1848. Les
+États de Linz écoutèrent respectueusement les demandes et les
+propositions de l'empereur; mais comme leurs réclamations et leurs
+plaintes sur plusieurs points de droit civil et ecclésiastique
+demeuraient sans résultat, l'assemblée se sépara sans prendre aucune
+résolution.
+
+Mathias réussit à renouveler pour vingt ans la trève avec la Turquie.
+D'autre part, les affaires religieuses de la Bohême lui créèrent de
+graves embarras. On ne l'aimait pas, et son successeur désigné,
+Ferdinand de Styrie, était détesté à cause de ses sentiments de
+bigoterie outrée. Les Jésuites et les autres partisans de Ferdinand
+déclaraient ouvertement que la Charte royale, arrachée par la force,
+était nulle et non avenue; que l'on devait abattre les têtes des
+principaux nobles; qu'un grand nombre de ceux qui ne posséderaient
+rien alors ne tarderaient pas à habiter de beaux châteaux; que Mathias
+était trop faible pour mettre en pièces un vieux parchemin; que le
+pieux Ferdinand changerait toutes choses; car, disaient-ils, _novus
+rex, nova lex_ (nouveau roi, loi nouvelle).
+
+Le parti national, composé principalement de Protestants, devenait, de
+jour en jour, plus jaloux de l'influence allemande, dirigée par
+l'Autriche. En 1616, la diète de Prague rendit une loi qui interdisait
+la délivrance de lettres de naturalisation aux individus qui ne
+parlaient point la langue bohémienne. En même temps, la lutte entre le
+parti des Jésuites, qui avait à sa tête les ministres de l'empire
+Slawata et Martinitz, et le parti national protestant, dont les
+principaux chefs étaient les comtes Thurn et Schlik, devenait de plus
+en plus vive. Elle s'envenima à l'occasion de deux nouvelles églises
+qui avaient été construites par les Protestants de Klostergrab et de
+Braunau, et qui furent fermées, puis démolies par ordre de
+l'archevêque[79]. Une pétition, signée par un grand nombre de nobles
+et de citadins, contre cet acte arbitraire, fut repoussée par le roi.
+Les deux partis étaient violemment agités; les Protestants prêchaient,
+les Catholiques faisaient des processions. Plusieurs nobles se
+rendirent au château royal, et demandèrent à Slawata et à Martinitz
+s'ils étaient les auteurs de la réponse que le roi avait faite à la
+pétition. Il s'ensuivit une lutte dans laquelle les ministres furent
+jetés par les fenêtres d'une hauteur considérable. Les ministres
+tombèrent sur un tas de boue et se relevèrent sains et saufs; heureux
+hasard qui produisit une vive impression sur la multitude, qui y
+voyait soit une intervention divine, soit le secours de Satan. Ceux
+qui s'étaient rendus coupables de cet acte brutal, connu sous le nom
+de «défenestration de Prague,» alléguèrent pour exemple que, d'après
+l'ancienne coutume du pays, ce moyen était employé pour punir les
+traîtres, et ils invoquèrent l'exemple de Jézabel, celui de la roche
+Tarpéïenne, etc. Ils établirent immédiatement un conseil de régence,
+composé de trente personnes, qui commencèrent par expulser les
+Jésuites, auxquels ils attribuaient tous les malheurs. Il fut défendu
+aux Jésuites de rentrer dans le pays, sous peine de mort, et toute
+intercession en leur faveur fut réputée crime de haute trahison.
+
+[Note 79: La construction de ces églises n'était point légale; suivant
+les prescriptions de la Charte royale, chacun pouvait construire des
+églises dans ses domaines, et les deux églises dont il est question
+avaient été élevées sur des territoires appartenant à l'archevêque de
+Prague et à l'abbé de Braunau.]
+
+Mathias, craignant que tous les Protestants de l'empire ne se
+levassent en faveur de la Bohême, exprimait le désir de négocier; mais
+son successeur désigné, Ferdinand, ne reculait devant aucune
+considération, du moment qu'il s'agissait des intérêts de l'Église. Il
+était complètement dirigé par l'influence de son confesseur, le
+Jésuite Lamormain, auquel il donna l'assurance qu'il préférerait
+placer sa tête sur le billot, s'exiler, mendier son pain, plutôt que
+de tolérer dans ses États la présence de l'hérésie.
+
+La guerre commença, et les Impériaux, sous les ordres des généraux
+espagnols Buquoi et Dampierre, furent battus par les Protestants.
+Mathias mourut: Ferdinand prit la couronne au milieu des circonstances
+les plus critiques. Les Bohémiens, secondés par Bethlem Gabor, prince
+de Transylvanie, défirent ses troupes et l'assiégèrent dans Vienne,
+où il comptait beaucoup d'ennemis. Ceux-ci entourèrent son palais, en
+demandant qu'il fût envoyé dans un couvent et que ses ministres
+fussent mis à mort. Poursuivi jusque dans ses appartements par une
+députation qui le pressait de céder à la révolte, Ferdinand ne faiblit
+pas un seul instant, et sa fermeté donna du coeur à ses partisans. Les
+prêtres répandirent le bruit que, pendant qu'il priait devant un
+crucifix, celui-ci lui dit en latin: «_Ferdinande, non deseram te_
+(Ferdinand, je ne t'abandonnerai pas).» Un détachement d'Impériaux
+parvint à entrer dans la ville, et, bientôt après, la nouvelle d'une
+victoire remportée par Buquoi sur les insurgés de Bohême, ainsi que la
+levée du siége, confirmèrent le miracle, auquel toute la population
+catholique ne manqua pas d'ajouter foi. Cependant les Bohémiens
+prononcèrent la déposition de Ferdinand, et nommèrent à sa place
+Frédéric, palatin du Rhin, dont les titres étaient, à vrai dire, plus
+apparents que réels. Ce prince passait pour le chef de la
+confédération protestante de l'Allemagne[80]; de plus, il était neveu
+de Maurice, prince d'Orange, stathouder de Hollande, et gendre de
+Jacques Ier, roi d'Angleterre; mais, personnellement, il était
+tout-à-fait au-dessous de son rôle. Les Bohémiens poursuivirent la
+guerre avec une grande énergie; ils triomphèrent des Impériaux et, de
+concert avec Bethlem Gabor, ils mirent de nouveau le siége devant
+Vienne. Les chances de Ferdinand paraissaient complètement perdues;
+mais elles se relevèrent, grâce à la persévérante fermeté de
+l'empereur, à l'immense activité et à l'habileté des Jésuites, à la
+fidélité des Catholiques, et grâce surtout à la honteuse désertion des
+princes allemands, qui abandonnèrent la cause du Protestantisme, dont
+ils professaient les doctrines.
+
+[Note 80: Cette confédération, connue sous le nom d'Union évangélique,
+fut formée d'après les conseils de Henry IV de France, en 1594, à
+Heilbronn, confirmée en 1603 à Heidelberg, et renouvelée en 1608 à
+Aschhausen. Ses membres s'engageaient à fournir un contingent de
+troupes et à ne point tenir compte des différences de dogme qui
+existaient entre les Luthériens et les Calvinistes.]
+
+Les premiers succès des Bohémiens excitèrent les alarmes des princes
+catholiques, et non-seulement le pape, l'Espagne et l'Allemagne
+catholique s'unirent pour la défense de leur cause, représentée par
+Ferdinand II, mais encore la France oublia, dans cette circonstance,
+le principe fondamental de sa politique étrangère, qui lui conseillait
+de s'opposer à l'agrandissement de la maison d'Autriche. Le magnifique
+plan qui avait été formé par le génie de Henry IV et de Sully, pour
+fonder, sur des bases durables, la paix et la prospérité de la
+communauté européenne, fut, à la veille même de son exécution, détruit
+par le crime de Ravaillac, et Élizabeth, qui avait imaginé le même
+plan qu'elle avait communiqué à Sully, était depuis long-temps dans la
+tombe. Les successeurs de ces grands monarques étaient complètement
+incapables de comprendre ces nobles idées[81]. Richelieu qui, plus
+tard, déclara la guerre à l'Autriche et soutint les Protestants de
+l'Allemagne, n'était pas encore arrivé à la direction des affaires. La
+cour de France, trompée par les intrigues de l'Espagne, envoya un
+ambassadeur à Vienne, et prépara la paix entre Ferdinand et Bethlem
+Gabor, qui avait été obligé de quitter les remparts de la capitale de
+l'Autriche, par suite de la rigueur de l'hiver et de l'entrée
+inattendue de Sigismond III de Pologne sur le territoire de la
+Hongrie. Jacques Ier désapprouva la conduite de son gendre; il
+considérait la révolte de la Bohême contre Ferdinand comme une
+atteinte portée au droit divin des rois, et, au lieu de lui venir en
+aide, il retint le zèle de ses sujets, qui voulaient secourir leurs
+coreligionnaires protestants de la Bohême. D'un autre côté, Maurice de
+Nassau, oncle du nouveau roi de Bohême, ne pouvait assister son neveu;
+car la trève qu'il avait conclue avec l'Espagne n'était pas encore
+expirée, et il éprouvait, dans son gouvernement intérieur, de graves
+embarras.
+
+[Note 81: Il est fait ici allusion au fameux projet conçu par Henry IV
+et Sully en vue de restreindre l'autorité de la maison d'Autriche et
+de régler d'une manière stable les rapports des nations européennes,
+projet qui aurait pu, à l'avantage de tous les peuples, établir une
+paix perpétuelle. La paix eût été maintenue par un congrès permanent,
+composé de délégués de toutes les nations de l'Europe et armé de
+moyens suffisants pour se faire obéir. Il semble cependant (et ce fait
+est peu connu) que le même plan avait été conçu par Élizabeth; il est
+même probable que ce fut cette reine qui en suggéra la pensée à Henry
+IV. Voici comment s'exprime Sully: «Si la première idée de ce plan ne
+fut point inspirée à Henry par Élizabeth, il est au moins certain que
+cette grande reine y avait depuis long-temps songé, en vue de venger
+l'Europe sur l'Autriche, l'ennemi commun.» (_Mémoires de Sully_,
+_livre_ XXX).
+
+Pendant son voyage en Angleterre (1601), Sully eut sur ce point une
+conversation avec Élizabeth, et, en rendant compte de cet incident, il
+s'étonne de la conformité parfaite de vues qui existait entre les deux
+souverains. (_Mémoires_, _livre_ XII). Sully était rempli d'admiration
+en écoutant l'exposé du plan d'Élizabeth, et, après avoir rappelé que
+trop souvent les rois se laissent aller à la conception de chimères
+irréalisables, il ajoute: «Mais ne former que de sages projets, les
+organiser avec prudence, en prévoir les inconvénients de telle sorte
+que le remède soit toujours à la portée du mal, c'est là une chose
+dont peu de princes sont capables. La plupart des articles, des
+conditions et des différents rouages de ce plan sont dus à la pensée
+de la reine, et ils prouvent que la pénétration, la sagesse et les
+autres qualités de l'esprit, étaient chez cette princesse égales à
+celles des plus grands rois.» (_Ibid._).
+
+Élizabeth désirait mettre son projet à exécution, et elle se plaignait
+vivement de ce que l'état de la France, épuisée par de terribles
+commotions, ne permît pas à Henry IV de seconder ses vues. De son
+côté, Henry IV considérait comme un grand malheur de ne pouvoir
+commencer la réalisation de ce projet du vivant d'Élizabeth. «La mort
+d'Élizabeth, dit Sully, fut une perte irréparable pour l'Europe, et,
+en particulier, pour Henry: celui-ci dut presque abandonner son
+projet, car il avait perdu _un second lui-même_.»
+
+Je ne m'explique pas qu'un fait aussi important ne soit rapporté ni
+par Hume ni par Lingard. Celui-ci dit «qu'il était difficile de
+concilier la politique des disciples d'Élizabeth avec l'honnêteté et
+la bonne foi, mais que, comme résultat, elle fut très avantageuse à
+l'Angleterre.» (_Vol._ VIII, _chap._ VII). Le plan que je viens de
+rappeler, conçu par Élizabeth elle-même et non par ses ministres,
+était très assurément conforme à l'honnêteté et à la bonne foi. Cette
+omission me paraît d'autant plus extraordinaire, que Hume et Lingard
+n'ont pu ignorer un fait relaté dans un livre aussi connu que les
+_Mémoires de Sully_.
+
+Je n'hésite pas à dire que Élizabeth, Henry IV et Sully marchaient
+fort en avant, non-seulement de leur époque, mais encore de l'époque
+actuelle. Si ces deux souverains avaient vécu plus long-temps,
+l'Angleterre et la France auraient accompli ce grand oeuvre de la
+_paix permanente_, qui fait aujourd'hui dépenser tant de phrases
+vides. Le projet d'Henry et d'Élizabeth n'était pas une utopie: ses
+auteurs n'étaient assurément pas des visionnaires; l'histoire de leur
+règne suffit pour démontrer qu'ils possédaient au plus haut degré la
+science du gouvernement; les évènements, d'ailleurs, se sont chargés
+de prouver que leur plan était praticable. Parmi les nombreux articles
+de ce vaste plan, se trouvait la restauration d'une Hongrie
+indépendante, fortifiée par l'adjonction de quelques provinces
+voisines et destinée à servir de boulevard contre les infidèles. On
+avait les mêmes vues pour la Pologne. La Bohême devait être
+indépendante et augmentée de plusieurs provinces peuplées de Slaves,
+tandis que les princes de la maison d'Autriche, privés de leurs
+couronnes de Hongrie et de Bohême et de leurs États allemands,
+devaient entrer en possession de territoires démembrés des colonies
+espagnoles de l'Amérique. Eh bien! est-il besoin de dire que la
+destruction de l'indépendance de la Pologne est généralement
+considérée aujourd'hui non-seulement comme un crime politique, mais
+aussi comme un grand malheur politique;--que les évènements, récemment
+survenus en Hongrie, ont ébranlé jusque dans ses fondements l'édifice
+de la puissance autrichienne, devenue impuissante à arrêter la marche
+des Russes vers Constantinople;--enfin, que l'affranchissement des
+colonies espagnoles, qui n'étaient point préparées à se gouverner
+elles-mêmes, a jeté ces pays lointains dans de continuelles
+agitations? Tous ces résultats n'eussent-ils pas été prévenus, si
+l'indépendance de la Hongrie et de la Pologne s'était trouvée
+garantie, et si les colonies espagnoles, rendues libres avec une forme
+monarchique appropriée à leurs moeurs et à leurs habitudes, avaient
+été gouvernées par des princes de la maison austro-espagnole? Ces
+colonies se seraient développées sous un tel régime, à leur profit et
+au profit du monde entier; car le plan de Henry IV comprenait la
+liberté universelle des échanges aussi bien que l'égalité complète de
+liberté religieuse pour les Catholiques et pour les Protestants. De
+plus, le czar de Russie, dont la reine Élizabeth avait su mesurer la
+puissance, aurait été invité à entrer dans la confédération
+européenne, et s'il avait refusé, il eût été relégué aux confins de
+l'Asie. Il est inutile d'ajouter à cette prévision le moindre
+commentaire.]
+
+L'Union évangélique, dont l'intérêt évident était de défendre les
+Protestants de la Bohême, adopta une politique toute différente. Les
+princes luthériens qui la composaient étaient plus jaloux des Réformés
+ou Calvinistes que des Catholiques. L'électeur de Saxe craignait que
+le succès des Bohémiens ne permît à la branche aînée de sa famille
+(la branche Ernestine)[82], très dévouée à la cause protestante, de
+reprendre la dignité électorale ainsi que les États dont elle avait
+été privée par son aïeul, sous l'influence de l'Autriche. Il se rangea
+donc du parti de Ferdinand, et, au lieu de soutenir les Bohémiens, il
+les combattit très activement. Les autres membres de l'Union
+Évangélique furent amenés, sous l'inspiration de l'ambassade
+française, qui avait déjà réconcilié Ferdinand et Bethlem Gabor, à
+signer à Ulm, le 3 juillet 1620, un traité en vertu duquel ils
+abandonnaient leur chef, le palatin du Rhin, relativement aux affaires
+de Bohême, en ne se réservant de le défendre que dans le cas où ses
+États héréditaires seraient attaqués par la ligue catholique. Ce fut
+ainsi que, dans cette occasion mémorable, les Catholiques demeurèrent
+noblement fidèles à leur cause, tandis que les Protestants désertèrent
+honteusement celle de leur parti.
+
+[Note 82: Cette branche est aujourd'hui représentée par les maisons
+souveraines de Saxe-Altenbourg, Saxe-Cobourg, Saxe-Meiningen et
+Saxe-Weimar.]
+
+Cette déplorable attitude des Protestants de l'Allemagne ne pouvait
+que décourager complètement ceux de la Bohême, qui jugèrent bientôt de
+l'insuffisance d'un roi tel que Frédéric. Ils furent défaits, le 8
+novembre 1620, à Weissenberg, près de Prague, par une armée supérieure
+de Bavarois et d'Impériaux, commandée par Buquoi. Frédéric, qui
+festoyait au moment de la bataille, fut si effrayé à la nouvelle du
+désastre, que, au lieu de défendre sa capitale, comme ses sujets l'y
+engageaient, il prit lâchement la fuite, abandonnant son pays aux
+vengeances de l'ennemi. Les vengeances furent terribles: les
+principaux membres de la noblesse furent exécutés; un grand nombre de
+citoyens honorables s'exilèrent, et leurs biens furent confisqués. On
+imposa de fortes amendes à des personnes qui n'avaient pris aucune
+part à l'insurrection. Toutes ces dépouilles allèrent enrichir une
+bande d'aventuriers étrangers qui servaient dans l'armée impériale, et
+toutes les provinces devinrent la récompense des princes alliés,--du
+duc de Bavière, dont le secours avait été si puissant, et de
+l'électeur de Saxe, qui reçut, en récompense de la vigueur qu'il avait
+déployée contre ses coreligionnaires de la Bohême, la belle province
+de Lusace. Le Protestantisme et la nationalité slave de la Bohême,
+confondus dans le même arrêt par les Jésuites qui conseillaient
+Ferdinand, furent livrés à la persécution la plus violente, et il en
+résulta pour le pays, une misère effroyable! Voici comment s'exprime,
+à cet égard, un Bohémien catholique, dans un livre publié à Vienne
+sous le régime de la censure, il y a un demi-siècle; cette description
+ne saurait donc être taxée de mensonge, ni même d'exagération:
+
+«Sous le règne de Ferdinand II, la nation bohémienne fut entièrement
+modifiée et refondue. Il n'y a peut-être pas dans l'histoire un autre
+exemple d'une nation dont les conditions aient été si profondément
+modifiées dans l'espace de quinze ans. En 1620, la Bohême, sauf
+quelques nobles et moines, était protestante; à la mort de Ferdinand
+II, elle était, au moins en apparence, entièrement catholique. Les
+Jésuites réclamèrent l'honneur de cette grande conversion. Un jour
+qu'ils s'en glorifiaient à Rome, en présence du pape, le célèbre
+capucin, Valérien Magnus, qui avait également pris part à la
+conversion de la Bohême, s'écria: «Saint-Père, donnez-moi des soldats
+comme il en a été donné aux Jésuites, et je convertirai le monde
+entier.»
+
+Avant la bataille de Weissenberg, les États de Bohême possédaient un
+pouvoir au moins égal à celui du Parlement d'Angleterre. Ils
+faisaient des lois, concluaient des alliances avec leurs voisins,
+frappaient des impôts, conféraient les titres de noblesse, avaient
+leur garde particulière, choisissaient leurs rois, ou, tout au moins,
+leur consentement était demandé lorsque le père désirait laisser la
+couronne à son fils. Ils perdirent tous ces priviléges sous le règne
+de Ferdinand II.
+
+Jusqu'à cette époque, les Bohémiens paraissaient sur le champ de
+bataille comme une nation indépendante, et ils y ont souvent rencontré
+la gloire. Désormais, ils furent confondus avec d'autres peuples, et
+leur nom n'a plus retenti dans le combat. On disait autrefois: les
+Bohémiens ont marché à l'ennemi, les Bohémiens ont livré l'assaut, les
+Bohémiens ont pris la ville, les Bohémiens ont gagné la victoire.
+Glorieuses paroles qu'aucune bouche n'a plus prononcées, qu'aucun
+historien n'a plus transmises à la mémoire des hommes! Considérés
+comme nation, les Bohémiens avaient été braves, invincibles,
+audacieux, passionnés pour l'honneur; après Weissenberg, ils perdirent
+courage, dignité, audace. Ils s'enfuirent dans les forêts comme des
+troupeaux, ils se laissèrent fouler aux pieds! Leur valeur fut
+ensevelie dans la plaine où se livra la dernière bataille!
+Individuellement, les Bohémiens sont encore braves, animés de l'esprit
+militaire et de l'amour de la gloire; mais, mêlés avec des peuples
+étrangers, ils ressemblent aux eaux de la Moldave qui se sont
+confondues avec celles de l'Elbe. Réunies, ces deux rivières portent
+des navires, s'élancent par delà leurs bords, inondent les terres,
+entraînent des monts et des rochers; mais on dit toujours: c'est
+l'Elbe! et personne ne songe à la Moldave.
+
+La langue bohémienne, qui était usitée dans toutes les affaires
+officielles, et dont la noblesse était si fière, devint un objet de
+mépris. Les hautes classes adoptèrent l'allemand, que les bourgeois
+furent obligés d'apprendre, parce que dans les villes les sermons
+étaient prononcés en cette langue. Les campagnes seules conservèrent
+l'idiome national, que l'on appela dédaigneusement «la langue des
+paysans.» Autant les sciences, la littérature et les arts avaient été
+florissants sous les règnes de Maximilien et de Rodolphe, autant ils
+déclinèrent à cette triste époque. Je ne sache pas qu'il y ait eu,
+après l'expulsion des Protestants, un seul savant de quelque mérite.
+L'Université de Prague était aux mains des Jésuites, et encore le pape
+avait-il ordonné d'y suspendre toute promotion, en sorte que l'on ne
+pouvait plus y recevoir aucun degré académique. Quelques patriotes,
+prêtres ou laïques, protestèrent contre cette mesure, mais ce fut en
+vain. Les Jésuites et d'autres ordres occupaient la grande majorité
+des écoles, où l'on n'enseignait guère qu'un latin corrompu. Sans
+doute, il y avait parmi les Jésuites des hommes très distingués; mais
+on sait que leurs principes sont contraires à l'instruction du peuple,
+et ils s'appliquaient à maintenir leurs élèves dans une honteuse
+ignorance, afin de garder leur supériorité, non-seulement sur les
+laïques, mais aussi sur les autres congrégations. Ils allaient de
+ville en ville, exigeant que les habitants leur fissent voir les
+livres qu'ils possédaient. Ces livres étaient examinés et le plus
+souvent brûlés; c'est ce qui explique aujourd'hui la rareté des livres
+bohémiens. Les Jésuites voulurent également effacer toute trace
+d'anciens souvenirs littéraires; ils contèrent à leurs élèves,
+qu'avant leur arrivée, le pays était voué à la plus profonde
+ignorance; ils dissimulèrent les travaux, les noms mêmes des savants
+illustres qui avaient précédé cette triste époque. Aucun des écrits
+du noble Balbinus sur l'ancienne littérature de la Bohême n'aurait pu
+être publié avant la suppression de leur ordre, parce qu'ils avaient
+soin de n'en communiquer le manuscrit à personne. Les Bohémiens
+changèrent même leur costume national et adoptèrent peu à peu le
+costume actuel. Je dois également faire remarquer qu'à cette même
+époque se termine l'histoire des Bohémiens, et que celle des autres
+nations établies en Bohême commence. (_Pelzel's Geschichte von
+Boehmen_, _p. 185 et suiv._)
+
+Mais si cet abaissement de la Bohême fut l'oeuvre des satellites
+coalisés de Rome et de l'Autriche,--des prêtres et des soldats,--il
+faut surtout l'attribuer à la lâcheté des souverains protestants qui,
+sauf de rares exceptions, trahirent la défense de leur foi.
+
+Il est, en vérité, surprenant que divers écrivains protestants
+semblent embarrassés pour expliquer la ruine presque complète et si
+rapide du Protestantisme en Bohême et en Autriche, sous le règne de
+Ferdinand II. On s'en prenait généralement à la légèreté du caractère
+slave, à la témérité des chefs de la Bohême, à leur imprudence, que
+sais-je encore? On croyait voir le doigt d'une fatalité mystérieuse
+dans cette promptitude avec laquelle Rome était parvenue à reconquérir
+sur le Protestantisme, dans l'Est de l'Europe, tant de pays qui lui
+avaient échappé. À mon sens, les causes de la ruine du Protestantisme
+en Bohême, peuvent se réduire à deux principales, qui sont: 1º la
+violente persécution dirigée contre les Protestants; 2º l'effet moral
+que produisit sur les Bohémiens la désertion de ceux qui étaient le
+plus intéressés au triomphe du nouveau culte. Ce dernier fait était de
+nature à influencer profondément l'opinion publique, qui pouvait
+penser, soit que les Protestants ralliés au Catholicisme n'avaient pas
+été sincères dans leurs idées de Réforme, soit que l'on devait
+désespérer d'une cause destinée à périr: _Quos Deus vult perdere priùs
+dementat._ Les Catholiques profitèrent habilement de la situation, qui
+impressionnait plus vivement la foule que n'auraient pu le faire les
+raisonnements les plus logiques. L'histoire prouve que le succès a
+toujours exercé plus de prestige sur les esprits des multitudes, que
+les mérites ou les défauts des partis triomphants ou vaincus. Il est
+plus facile et plus profitable de se ranger du côté des vainqueurs, et
+la plupart des hommes ne sont que trop disposés à croire que la ligne
+droite se trouve là où se présentent pour eux le plus d'avantages; il
+n'y a qu'un petit nombre d'âmes généreuses qui soient capables de
+tenir jusqu'au bout pour une cause qu'ils considèrent comme étant
+celle de la justice. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'après la mort
+ou l'exil des principaux chefs du Protestantisme en Bohême, les masses
+se soient laissées entraîner, comme un troupeau, sous le joug de
+l'Église romaine, ou qu'elles aient tenté de dissimuler leur foi en se
+confondant extérieurement à ses rites. Quelque mystérieux que soient
+les desseins de la Providence, ils suivent cependant les règles
+invariables selon lesquelles Dieu dirige les affaires du monde
+physique et du monde moral; ils présentent un enchaînement de causes
+et d'effets, dont l'étude ne dépasse point la portée de l'intelligence
+humaine. S'étonne-t-on de voir un homme se casser le cou ou les jambes
+en tombant d'une hauteur considérable? De même, il n'est pas
+surprenant qu'une cause désertée par ses défenseurs naturels, finisse
+par succomber.
+
+Les princes protestants de l'Allemagne ne tardèrent pas à être
+cruellement punis, par Ferdinand lui-même, de la lâcheté dont ils
+avaient fait preuve en abandonnant les Bohémiens. Après avoir eu
+raison de ces derniers, Ferdinand s'attaqua aux libertés religieuses
+et politiques de ceux qui les avaient abandonnés à l'heure du péril.
+Telle fut l'origine de la célèbre Guerre de Trente ans. Les libertés
+de l'Allemagne ne furent sauvées que par la valeur de Gustave-Adolphe
+et de ses généraux, et par la politique du grand Richelieu; mais il
+fallut payer ce service en livrant l'Alsace à la France, et les plus
+belles provinces du Nord à la Suède. Le traité de Westphalie, qui
+termina la guerre, régla dans tous leurs détails les rapports qui
+devaient exister entre les Catholiques et les Protestants de
+l'Allemagne, mais il ne renferma pas un seul mot en faveur des
+Protestants de la Bohême. Aucune stipulation ne fut faite, soit pour
+garantir leur liberté religieuse, soit même pour accorder la plus
+légère compensation à ceux qui avaient été exilés ou privés de leurs
+biens pour la défense d'une cause dont les droits étaient raffermis
+par le traité lui-même. Tous ces avantages furent pour les Allemands;
+quant aux Bohémiens, il semble que, en raison de leur origine slave,
+on ne les jugea dignes d'aucune attention. Ils pouvaient bien, en
+vérité, s'écrier comme le vieux prophète: «J'ai appelé mes amis, mais
+ils ne m'ont pas écouté.»
+
+Si Gustave-Adolphe avait vécu, le destin de la Bohême eût été tout
+autre. Malheureusement, le principal auteur du traité de Westphalie
+paraît s'être conformé à ce célèbre adage: _Quantilla sapientia
+regitur mundus_; car il n'est point de sage politique qui ne soit
+fondée en même temps sur la justice.--Ces faits doivent éveiller dans
+l'âme des Slaves de pénibles réflexions. Les Bohémiens furent traités
+à cette époque, par les Suédois et les Allemands, leurs
+coreligionnaires, de la même façon que de nos jours les Polonais ont
+été traités par les nations de l'Occident, qui leur avaient montré
+tant de sympathie et qui étaient évidemment intéressées à les
+soutenir. Je signalerai ici un fait remarquable qui a échappé aux
+historiens de l'Europe: Au XVe siècle, alors que les opinions
+religieuses exerçaient encore une influence si considérable sur les
+affaires politiques, les Polonais catholiques soutinrent les Bohémiens
+hussites contre les Allemands fidèles à Rome; tandis qu'aujourd'hui,
+ni le lien religieux, ni les sympathies politiques, ni même la
+similitude des intérêts, n'ont pu procurer à la Bohême et à la Pologne
+l'assistance de l'Europe occidentale. Serait-il vrai que ces Slaves,
+qui luttent pour la conquête de leurs droits, ne doivent plus compter
+sur le secours de l'Ouest, mais qu'ils peuvent tourner leurs regards
+vers cette grande nation, slave d'origine, qu'ils ont jusqu'à ce jour
+si énergiquement combattue? C'est là une opinion qui se répand parmi
+les Slaves de l'Ouest et du Sud, et dont les évènements récents ne
+sont pas de nature à arrêter les progrès. Les hommes d'État de
+l'Europe feront sagement de se préoccuper de cette situation avant
+qu'il soit trop tard.
+
+La Bohême souffrit, pendant la Guerre de Trente ans, d'effroyables
+calamités. Ce malheureux pays fut aussi cruellement ravagé par les
+Suédois et les Saxons (Protestants) que par les troupes catholiques de
+Tilly et de Wallenstein. Il comptait 732 villes et 34,700 villages; le
+nombre des villes était réduit de moitié, et la population, qui
+s'élevait à 3,000,000 d'âmes, tomba à 780,000.
+
+Un grand nombre d'Allemands, attirés par les nouveaux propriétaires
+et par le gouvernement, s'établirent sur les terres désertes de la
+Bohême, et repeuplèrent peu à peu les villes; des districts entiers
+devinrent allemands, à tel point qu'on n'y parlait même plus la langue
+bohême. L'instruction publique était entièrement entre les mains des
+Jésuites, qui s'étaient montrés si hostiles à la nationalité slave.
+Aussi la langue nationale, sans être abolie légalement[83], était-elle
+menacée de partager le sort du dialecte des Slaves de la Baltique.
+Heureusement, elle fut sauvée par les efforts de quelques patriotes,
+notamment de Balbinus, dont j'ai souvent déjà fait mention. Celui-ci
+revendiqua, dans un traité, les droits de l'idiome national, dont il
+signala tous les mérites en démontrant combien il était absurde et
+injuste de le proscrire. D'autres personnages, parmi lesquels on
+remarque le feld-maréchal Kinsky, soutinrent, après lui, la même
+cause. En 1781, l'empereur Joseph II publia son édit de tolérance, à
+la suite duquel tous ceux qui professaient secrètement le
+Protestantisme déclarèrent ouvertement leur foi. On croit que ce
+prince hésita quelque temps entre l'allemand et le bohémien pour
+établir une langue officielle dans toute l'étendue de son empire.
+L'idée d'imposer un seul et même langage à tant de nationalités
+différentes qui forment la population des États autrichiens, était
+assurément très hasardeuse. Cependant Joseph résolut de mettre ce
+projet à exécution, et il choisit l'allemand de préférence à l'idiome
+de la Bohême; ce choix était assez naturel, à cause du discrédit où
+ce dernier était tombé, bien que la majorité de la population
+autrichienne, composée de Slaves, comprît aisément la langue
+bohémienne et n'entendît pas un mot de l'allemand. L'allemand fut donc
+substitué au latin dans les cours professés à l'Université de Prague;
+il fut introduit dans toutes les écoles, sans en excepter les écoles
+primaires; les enfants qui n'avaient pas appris l'allemand ne
+pouvaient être admis dans les écoles latines ni même être pris en
+apprentissage.
+
+[Note 83: De nombreuses ordonnances déclarèrent que la langue
+bohémienne jouissait des mêmes droits que la langue allemande; mais,
+en fait, elle disparut complètement, et ne fut plus employée que dans
+les rapports des autorités locales avec les classes ignorantes qui ne
+comprenaient que l'idiome national.]
+
+Ce fut ainsi que le plus grand adversaire des Jésuites imagina une
+mesure plus fatale à la nationalité slave de la Bohême, que toutes les
+manoeuvres employées dans le même but par les disciples de Loyola
+pendant un siècle et demi. Le sentiment national s'émut vivement, et,
+depuis cette époque, de continuels efforts ont été tentés pour relever
+la langue et la littérature de la Bohême. L'ordonnance de Joseph
+devint lettre morte comme tout le reste de ses plans; mais l'élan
+imprimé à la littérature nationale ne fit que s'accroître, et il a
+produit un grand nombre d'ouvrages très remarquables. Les nobles de la
+Bohême ont déployé le zèle le plus actif en faveur de cette
+littérature; et, chose singulière! les descendants de ces étrangers
+qui avaient reçu des propriétés en Bohême pour les services qu'ils
+avaient rendus à la dynastie autrichienne en l'aidant à détruire les
+libertés religieuses du pays, figurent aujourd'hui à la tête des plus
+ardents patriotes, et défendent énergiquement la nationalité slave que
+leurs ancêtres avaient vaincue. Le descendant du général qui gagna,
+sur les Bohémiens, la bataille de Weissenberg, en 1620, le comte
+Buquoi, l'un des plus riches propriétaires et auteur de plusieurs
+ouvrages scientifiques, est en ce moment considéré comme le chef du
+parti national. Après l'insurrection de Prague (juin 1848), il fut mis
+en prison par ordre du gouvernement autrichien, qui l'accusait de
+diriger une conspiration slave ayant pour but de le placer sur le
+trône de la Bohême. Il fut mis en liberté; mais le fait que je viens
+de rappeler permet d'apprécier le degré de popularité dont jouit,
+parmi les patriotes, le descendant du vainqueur de la Bohême.
+
+Les évènements récemment survenus en Autriche, ont fourni aux
+Bohémiens l'occasion de rentrer pleinement dans la possession de leurs
+droits, et on reconnaît généralement que, par leur organisation, par
+leur esprit de conduite, ils se sont montrés souvent très supérieurs
+aux autres partis politiques qui s'agitent au sein de la monarchie.
+
+Nul ne peut, aujourd'hui, prévoir le tour que prendront les affaires
+en Autriche; il y a cependant un fait certain, c'est que l'issue ne
+saurait être favorable à l'élément germanique; car les populations
+slaves ne sont demeurées fidèles à la dynastie autrichienne que dans
+l'espérance de rentrer dans la jouissance de leur nationalité; et les
+évènements de la Croatie viennent de confirmer ce que j'avançais déjà
+il y a quelques années, à savoir que les Slaves ne consentiront pas
+plus à devenir Allemands que Magyars[84]. Je puis ajouter que, si
+l'agitation actuelle de la Bohême se développe pacifiquement et amène
+la création d'un gouvernement constitutionnel, elle ne tardera pas à
+être suivie d'un mouvement religieux qui produira, dans l'Église, une
+révolution semblable à celle qui s'est accomplie dans l'État. Cette
+révolution est ardemment désirée par les enfants les plus éclairés de
+la Bohême.
+
+[Note 84: _Panslavism and Germanism_, p. 193.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+POLOGNE.
+
+ Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. --
+ Introduction du Christianisme. -- Influence du clergé germanique.
+ -- Existence des Églises nationales. -- Influence du Hussitisme.
+ -- Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. -- Influence de
+ l'Université de Cracovie sur les progrès de l'intelligence
+ nationale. -- Projet de réforme ecclésiastique présenté à la
+ Diète de 1459. -- Doctrines protestantes en Pologne avant Luther.
+ -- Progrès du Luthéranisme en Pologne. -- Affaire de Dantzick. --
+ Caractère de Sigismond. -- Situation politique du pays. --
+ Société secrète à Cracovie pour la discussion des questions
+ religieuses. -- Arrivée des Frères Bohêmes et diffusion de leurs
+ doctrines. -- Émeute soulevée par les étudiants de l'Université
+ de Cracovie; leur départ pour les Universités étrangères;
+ conséquences de cet évènement. -- Premier mouvement contre Rome.
+ -- Synode catholique romain de 1551 et ses résolutions violentes
+ contre les Protestants. -- Irritation produite par ses
+ résolutions et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les
+ hérétiques. -- Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec
+ Rome; influence de ses écrits. -- Dispositions du roi
+ Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église.
+
+
+L'histoire de l'Église de Pologne ne présente pas d'incidents aussi
+vifs, aussi variés que la lutte des partis politiques et religieux en
+Bohême; mais elle renferme, pour l'époque actuelle, des enseignements
+bien plus précieux que ceux dont les exploits des Hussites ou la
+défaite du Protestantisme en Bohême sous Ferdinand II nous ont déjà
+fourni le texte. La cause du Protestantisme fut vaincue en Pologne,
+non point par la force matérielle, mais par la force morale;--non
+point par l'épée ou par le canon, mais par une sorte d'_agitation
+pacifique_, entraînant parfois des actes de violence; elle fut
+vaincue, en un mot, par les moyens employés aujourd'hui dans le même
+but en Angleterre et dans tous les pays libres, sauf toutefois les
+différences de temps et de lieux. C'est à ce titre que l'histoire du
+Protestantisme en Pologne me paraît devoir offrir plus d'intérêt que
+le récit des guerres sanglantes qui, ailleurs, ont précédé son
+triomphe ou sa chute. Elle ne se borne pas, comme l'histoire de la
+Bohême, à démontrer que la propagation des Écritures a toujours, et
+partout, contribué puissamment au développement intellectuel,
+politique et matériel des nations, et que leur décadence ou leur
+suppression a produit l'effet contraire; elle confirme, de plus, une
+grande et triste vérité, à savoir que, dans les luttes morales comme
+dans les luttes matérielles, le succès appartient, non pas aux
+meilleures causes, mais à celles qui sont le mieux défendues. Les
+évènements que je me propose de retracer, prouveront que le zèle le
+plus ardent et les talents les plus distingués, lorsqu'ils procèdent
+isolément et sans plan arrêté, demeurent impuissants en face d'un
+système fortement conçu, qui sait réunir et diriger vers un seul et
+même but tous les efforts individuels; car l'organisation et la
+discipline parviennent le plus souvent à vaincre, dans les luttes
+matérielles, le courage le plus intrépide de troupes irrégulières, et,
+dans les luttes de l'ordre moral, la résistance isolée des plus
+éminents esprits.
+
+Le Christianisme paraît s'être introduit de la Grande-Moravie en
+Pologne, dans le courant du IXe siècle. Dès le Xe siècle il y avait
+déjà fait de grands progrès. Le roi Mieczislav Ier reçut le baptême en
+965, non point à l'instigation de missionnaires étrangers envoyés pour
+le convertir lui et son peuple, mais sous l'influence des chrétiens
+nés en Pologne. Il épousa, en même temps, la fille du roi de Bohême
+qui était chrétien, et fut baptisé par un prêtre bohémien. L'Église
+nationale slave, établie en Bohême par Méthodius et Cyrille, devait
+naturellement franchir les frontières de la Pologne, où elle comptait
+déjà de nombreux adhérents, convertis par les missionnaires moraves
+indépendamment des chrétiens fugitifs de Moravie qui cherchèrent un
+asile en Pologne après la conquête de leur pays par les Magyars. Les
+relations intimes qui existaient alors entre les souverains polonais
+et l'empire germanique[85], assurèrent à l'Église germanique une
+grande influence sur la Pologne, dont le premier évêque, établi à
+Posen, fut placé sous la juridiction spirituelle de l'archevêché de
+Mayence d'abord, puis de celui de Magdebourg. Les premiers couvents de
+ce pays furent habités par des bénédictins venus de Cluny (France),
+et, pendant de longues années, toutes les fonctions ecclésiastiques en
+Pologne, appartinrent à des prêtres ou à des moines originaires de
+l'Italie ou de la France, et surtout de l'Allemagne. Ces derniers se
+multiplièrent à tel point, que bientôt ils remplirent les couvents et
+la plupart des paroisses. Ils se préoccupaient plus des intérêts de
+leurs compatriotes que de l'instruction religieuse des indigènes; on
+vit s'établir, au centre de la Pologne, des couvents où l'on
+n'admettait que des moines de l'Allemagne[86], et il existe encore des
+lettres pastorales par lesquelles les évêques polonais du XIIIe siècle
+enjoignaient au clergé des paroisses de prêcher dans la langue
+nationale, et non dans la langue allemande, incompréhensible pour
+leurs ouailles[87], et interdisaient la nomination des curés qui ne
+connaissaient pas le dialecte du pays. Il était très naturel que ce
+clergé étranger s'efforçât de défendre le rituel de Rome contre les
+Églises nationales qui, cependant, réussirent à conserver leur
+existence jusqu'au XIVe siècle. Telle est, du moins, l'opinion des
+meilleurs historiens polonais, et notamment celle du rév. M.
+Juszinsky, prêtre catholique, dont l'instruction profonde et la
+sagacité sont décisives en pareille matière. Juszinsky établit, en
+s'appuyant sur des autorités incontestables, que les réformateurs du
+XVIe siècle adoptèrent, pour leurs congrégations, un grand nombre de
+cantiques empruntés aux Églises de Pologne (ce qui prouve que leur
+souvenir était encore très récent), et il affirme que l'on se servait
+très fréquemment des bréviaires polonais à la fin du XVe siècle.
+
+[Note 85: Mieczislav reconnut la souveraineté de l'empereur pour les
+territoires situés au-delà du Varta, et siégea régulièrement dans les
+diètes. Ce lien féodal fut brisé sous le règne suivant.]
+
+[Note 86: Je rapporte ce fait d'après le témoignage d'un écrivain
+allemand, Ropel, _Geschichte Polens_, vol. I, page 572.]
+
+[Note 87: Le souvenir de ces faits se retrouve dans un proverbe
+populaire. Pour désigner une chose inintelligible, on dit: _C'est un
+sermon allemand._]
+
+J'ai rappelé, en parlant de la Bohême, que l'influence des Vaudois
+s'était étendue jusqu'en Pologne, et j'ai décrit les rapports des
+Hussites avec ce pays. L'incident le plus remarquable de ces relations
+est, sans contredit, la discussion publique qui eut lieu en 1431, en
+présence du roi et du sénat, entre les délégués hussites et les
+docteurs de l'Université de Cracovie. L'historien polonais, l'évêque
+Dlugosz, qui raconte ce fait, dit que la discussion, soutenue en
+langue polonaise, dura plusieurs jours, que, de l'aveu de tous les
+assistants, les hérétiques furent battus, mais qu'ils ne voulurent
+jamais avouer leur défaite. Une autre ambassade hussite arriva, en
+1432, en Pologne, pour proposer au roi Vladislav Jagellon une alliance
+contre les chevaliers teutoniques, et lui annoncer que le concile de
+Bâle avait admis les députés de leur secte. Cette dernière
+circonstance détermina l'archevêque de Gniezno, ainsi que plusieurs
+évêques, à recevoir dans leurs églises les députés hussites; mais
+lorsque ceux-ci vinrent à Cracovie, l'évêque prononça l'interdit tant
+que les hérétiques demeureraient dans l'enceinte de la ville. Le roi,
+qui désirait s'allier avec les Hussites, fut si irrité contre
+l'évêque, qu'il voulut le mettre à mort; on l'empêcha heureusement de
+commettre cet acte de violence. L'alliance projetée n'eut pas lieu;
+mais un ambassadeur polonais fut envoyé à Bâle afin de soutenir les
+Hussites. Évidemment, grâce à ces relations amicales, les Hussites
+devaient répandre leurs doctrines en Pologne; et il suffit de relire,
+à cet égard, les règlements publiés en diverses occasions par le
+clergé romain afin d'arrêter le progrès de ces doctrines. Ces
+règlements ordonnaient aux curés d'emprisonner et de conduire devant
+les évêques tous ceux qui étaient soupçonnés de favoriser la nouvelle
+secte. Ils interdisaient toute communication avec la Bohême ou les
+Bohémiens, et recommandaient particulièrement d'inspecter les livres
+qui se trouvaient entre les mains des curés de paroisse. L'influence
+du clergé obtint de l'autorité civile les ordres les plus sévères pour
+la punition des hérétiques; toutefois, les récits de cette époque ne
+mentionnent qu'un acte de persécution sanglante contre les Hussites,
+acte commis dans un moment de trouble et à l'instigation d'un seul
+évêque[88]. Quelques grandes familles protégeaient ouvertement les
+doctrines des Hussites, qui, ayant à leur tête Melsztynski, membre
+puissant de la noblesse, étaient sur le point de triompher, lorsque
+leur chef fut tué dans un combat.
+
+[Note 88: André Bninski, évêque de Posen, réunit 900 hommes armés,
+assiégea la ville de Zbonszyn et força les habitants à lui livrer cinq
+prédicateurs hussites qu'il fit brûler publiquement. Ce fait se passa
+en 1439, alors que le pays était déchiré par des dissensions
+intérieures pendant la minorité du roi.]
+
+Bien que les doctrines des Hussites se fussent répandues dans une
+grande partie de la Pologne, elles n'avaient point, dans ce pays, les
+sympathies nationales qui leur donnèrent tant de force en Bohême,
+parce que la nationalité polonaise n'avait point à lutter contre
+l'élément germanique; en Bohême, cette lutte datait de l'affaire de
+l'Université de Prague et de l'exécution de Jean Huss, qui dirigeait
+un mouvement à la fois politique et religieux. Cependant, je le
+répète, grâce aux affinités des Slaves avec la Bohême et à leur propre
+mérite, les doctrines des Hussites avaient pris racine en Pologne,
+comme le prouvent les règlements du clergé catholique; elles étaient
+accueillies par un grand nombre d'esprits, et préparaient le terrain à
+la Réforme du XVIe siècle[89]. La création, en 1400, de l'Université
+de Cracovie, qui enfanta le génie de Copernic, après un siècle à peine
+d'existence, imprima une impulsion vigoureuse au mouvement
+intellectuel de la Pologne. Les chaires de cet établissement étaient
+principalement occupées par des indigènes qui comptaient un grand
+nombre de savants, formés dans les Universités de l'Italie, à Paris,
+et surtout à Prague où les Polonais possédaient un collége. Dès ce
+moment, l'instruction fut très vivement encouragée par les honneurs,
+les émoluments et les perspectives des bénéfices attachés aux chaires
+de l'Université de Cracovie; car on choisissait ordinairement, parmi
+les plus illustres professeurs, les candidats pour les évêchés
+vacants. Aussi, pendant le XVe siècle, l'Église polonaise peut-elle
+citer avec orgueil plusieurs prélats aussi distingués par leur science
+que par leur piété;--entre autres, Dlugosz, qui rendit de grands
+services à son pays par la protection qu'il accorda aux lettres, par
+l'accomplissement d'importantes missions diplomatiques et par la
+publication des _Annales_, ouvrage fort estimé de tous les savants de
+l'Europe;--Martin Tromba, archevêque de Gniezno et primat de Pologne,
+qui joua un rôle éminent au concile de Constance, et qui forma le
+projet d'introduire dans les cérémonies du culte la langue nationale,
+ou, tout au moins, de rendre intelligible pour le peuple, la liturgie
+latine, dont il fit traduire les livres en polonais[90].
+
+[Note 89: La plus ancienne poésie polonaise que l'on ait conservée,
+après l'hymne à la Vierge[89-A], est une poésie en l'honneur du
+réformateur anglais. Ce poème a été composé vers le milieu du XVe
+siècle, par André Galka Dobrzynski, maître ès-arts de l'Université de
+Cracovie. En voici la traduction aussi littérale que possible:
+
+«Vous, Polonais, Allemands, et toutes les nations! Wiclef vous parle
+le langage de la vérité! La terre et la chrétienté n'ont jamais eu et
+n'auront jamais d'homme plus grand que lui. Que celui qui désire se
+connaître, approche Wiclef; celui qui suivra sa voie, ne s'égarera
+jamais.
+
+»Il a révélé la sagesse divine, la science humaine et des vérités qui
+étaient inconnues aux sages.
+
+»Il a écrit d'inspiration sur la dignité ecclésiastique, sur la
+sainteté de l'Église, sur l'Antechrist italien, sur la perversité des
+papes.
+
+»Vous, prêtres du Christ, qui êtes appelés par le Christ, suivez
+Wiclef.
+
+»Les papes impériaux sont des antechrists; leur pouvoir procède de
+l'Antechrist,--des dons des empereurs allemands.
+
+»Sylvestre, le premier pape, a emprunté son pouvoir au dragon
+Constantin, et il a versé son venin sur toutes les églises; conduit
+par Satan, Sylvestre a trompé l'empereur et s'est emparé de Rome par
+fraude.
+
+»Nous désirons la paix;--prions Dieu! aiguisons nos glaives, et nous
+vaincrons l'Antechrist. Frappons l'Antechrist avec le glaive, mais non
+avec un glaive de fer. Saint Paul dit: «Tuez l'Antechrist avec le
+glaive du Christ.»
+
+»La vérité est l'héritage du Christ. Les prêtres ont caché la vérité;
+ils la craignent, et ils trompent le peuple avec des fables. Ô Christ!
+pour le salut de tes blessures, envoie-nous des prêtres qui puissent
+nous guider dans les voies de la vérité et ensevelir l'Antechrist!»
+
+Le même auteur a écrit, sur les oeuvres métaphysiques de Wiclef, un
+commentaire latin dont le manuscrit est conservé dans la bibliothèque
+de l'Université de Cracovie. Il fut obligé de quitter cette ville,
+mais il trouva asile à la cour de Boleslav, prince d'Oppeln (Silésie),
+qui professait les doctrines de Jean Huss.
+
+J'ai puisé ces détails dans l'histoire de la littérature polonaise,
+publiée par M. Michel Wiszniewski, élève de l'Université d'Édimbourg
+et long-temps professeur à celle de Cracovie. Cet ouvrage, réellement
+national, qui ne le cède à aucune des plus célèbres histoires de ce
+genre, telles que celles de Tiraboschi, Ginguené, Sismondi, etc., n'a
+malheureusement pas été terminé, l'auteur ayant dû s'exiler de son
+pays et s'établir en Italie. Puissent des circonstances plus
+favorables permettre à M. Michel Wiszniewski de compléter son travail,
+bien qu'il n'ait plus rien à ajouter à la réputation qu'il s'est
+acquise dans le monde littéraire.]
+
+[Note 89-A: Cet hymne célèbre, qui était chanté par les soldats
+polonais avant la bataille, et qui a été composé par saint Adalbert au
+commencement du XIe siècle, a été traduit en anglais par le docteur
+Bowring, dans ses extraits de poésie polonaise, et en français,
+par....]
+
+[Note 90: Un manuscrit de cette traduction a été conservé à Varsovie
+dans la bibliothèque Zaluski, ainsi appelée du nom de deux frères qui,
+élevés à l'épiscopat, la fondèrent à grands frais. Elle était
+considérée comme l'une des plus riches de l'Europe, et les deux
+prélats en firent don à l'État; mais, lors du démembrement de la
+Pologne en 1795, elle fut transportée à Saint-Pétersbourg. Cet acte de
+spoliation fut accompli sans aucun soin, et les livres les plus
+précieux furent perdus dans le transport.]
+
+Nous trouvons une preuve très remarquable de l'élévation de sentiments
+qui distinguait, à cette époque, le clergé polonais, dans la
+dissertation qui fut présentée au concile de Constance, et lue
+publiquement le 8 juillet 1418, par le docteur Paul Voladimir, recteur
+de l'Université de Cracovie et chanoine de la cathédrale. Cette
+dissertation attaque vivement le principe reconnu et pratiqué par les
+chevaliers teutoniques, à savoir: _que les Chrétiens sont autorisés à
+convertir les infidèles par la force des armes, et que les terres des
+infidèles appartiennent de droit aux chrétiens_; principe en vertu
+duquel le pape concéda aux chevaliers la possession de la Prusse,
+habitée par une population païenne, qui fut, dès ce moment, conquise,
+baptisée, et soumise en outre au plus rude servage.
+
+Rappelons, enfin, le projet de réforme ecclésiastique présenté à la
+diète polonaise de 1459, par Ostrorog, palatin de Posen. Ce projet,
+sans rien toucher aux dogmes ni aux rites de l'Église catholique
+romaine, signalait énergiquement les abus et proposait des réformes si
+décisives, que son adoption eût amené la séparation avec Rome plus
+rapidement peut-être que ne l'eussent fait les plus violentes attaques
+dirigées contre le dogme[91]. Il y avait, dans plusieurs pays, des
+hommes qui critiquaient isolément les abus de l'Église; mais, ici, il
+s'agissait d'une critique faite publiquement par un sénateur du
+royaume à rassemblée des États, et d'après laquelle on peut se former
+une idée des sentiments qui animaient, à cette époque, les hommes
+d'État de la Pologne. Ce furent sans doute ces dispositions qui
+permirent au roi Casimir III de porter secours au roi de Bohême,
+Georges Podiebradski, bien que celui-ci fût excommunié et malgré la
+vive opposition du pape et des évêques. Casimir n'eût point osé
+résister à l'autorité, s'il n'avait été soutenu par l'opinion publique
+de son pays.
+
+[Note 91: Dans ce plan de réforme, Ostrorog soutenait que le Christ
+ayant déclaré que son royaume n'est pas de ce monde, le pape n'avait
+aucune autorité à exercer sur le roi de Pologne, et qu'il ne devait
+pas exiger de ce dernier une attitude et un langage contraires à sa
+dignité;--que Rome tirait chaque année du pays de fortes sommes
+d'argent sous prétextes religieux, mais, en réalité, par des moyens de
+superstition, et que l'évêque de Rome inventait les motifs les plus
+injustes pour lever des taxes destinées non aux vrais besoins de
+l'Église, mais à l'intérêt personnel du pape;--que tous les procès
+ecclésiastiques devaient être jugés dans le pays, et non à Rome, «qui
+ne prenait aucune brebis sans tondre la laine;»--qu'il y avait, parmi
+les Polonais, des gens qui respectaient les affiches de Rome, ornées
+de cachets rouges et de ficelles de chanvre et placées à la porte
+d'une église, mais que l'on ne devait pas ajouter foi à ces impostures
+de l'Italie.»--Il ajoute: «N'est-ce pas chose ridicule de voir le pape
+nous imposer, en dépit du roi et du sénat, je ne sais quelles bulles
+appelées indulgences? Le pape soutire de l'argent en promettant au
+peuple de l'absoudre de ses péchés; et cependant Dieu a dit par la
+voix de son prophète: «Mon fils, donnez-moi votre coeur et non votre
+argent.» Le pape prétend qu'il emploie ses trésors à l'érection des
+églises, mais, par le fait, il ne s'en sert que pour enrichir sa
+famille. Je passe sous silence des actes encore plus blâmables. Il y a
+des moines qui croient encore à de pareilles fables; il y a un grand
+nombre de prédicateurs qui ne pensent qu'à récolter une riche moisson
+et à se nourrir des dépouilles du pauvre peuple.» Ostrorog se plaint,
+en outre, de l'incapacité de certains moines. «Avec une tonsure et un
+capuchon, dit-il, le premier venu se croit apte à corriger le genre
+humain. Il crie, et beugle presque, dans la chaire, où il ne rencontre
+aucun antagoniste. Les hommes instruits, et même le vulgaire, ne
+peuvent écouter sans horreur les non-sens et même les blasphèmes de
+ces prédicateurs.»]
+
+Ainsi, il est évident que le terrain était suffisamment préparé pour
+la Réforme en Pologne, avant que ce mouvement se fût déclaré en
+Allemagne et en Suisse, et je crois que la Pologne n'avait point
+besoin d'être stimulée par l'exemple de l'étranger. Les premières
+pensées de Réforme se firent jour dans un livre publié à Cracovie en
+1515, c'est-à-dire deux ans avant que Luther fût entré en lutte avec
+Rome. Ce livre posait ouvertement le principe de la Réforme, et
+proclamait--«que l'on ne doit ajouter foi qu'à la Bible, et que l'on
+peut se dispenser d'obéir aux commandements humains[92].--Les
+doctrines de Luther se répandirent très rapidement dans la Prusse
+polonaise, habitée par des bourgeois allemands fréquemment en rapport
+avec l'Allemagne. À Dantzick, qui était la principale ville de cette
+province, et qui, sous la suzeraineté des rois de Pologne, jouissait
+d'une liberté complète pour son administration intérieure, la réforme
+de Wittemberg fit de tels progrès, qu'en 1524 ses adhérents
+possédaient cinq églises. Malheureusement, les réformateurs furent
+aveuglés par leurs succès; et, au lieu de poursuivre leurs avantages
+par les moyens qu'ils avaient d'abord employés, par la persuasion, ils
+eurent recours à la violence, et imprimèrent à leurs cultes un
+caractère politique. Quatre mille hommes armés entourèrent
+l'Hôtel-de-Ville avec des canons, et forcèrent le conseil, composé de
+membres de l'aristocratie de la cité, à se dissoudre et à signer une
+déclaration constatant qu'il avait, par ses propres actes, provoqué
+l'insurrection. Le nouveau conseil, choisi dans le parti du mouvement,
+abolit entièrement les cérémonies du culte catholique, ferma les
+monastères, et ordonna que les couvents et autres édifices consacrés
+au clergé fussent convertis en écoles et en hôpitaux. Il déclara que
+les biens de l'Église seraient réunis au domaine de l'État; il les
+laissa cependant intacts.
+
+[Note 92: _Épître de Bernard de Lublin à Simon de Cracovie._ Deux
+écrits antérieurs, _De vero cultu Dei_ et _De matrimonio sacerdotum_,
+publiés à Cracovie en 1504, contenaient également des doctrines que
+Rome considère comme des hérésies.]
+
+Cette révolution ne pouvait se justifier; car un très grand nombre
+d'habitants adhéraient aux principes de l'ancienne Église, et ils
+avaient incontestablement le droit de jouir, quant à l'exercice de
+leur culte, d'une liberté égale à celle que les Réformistes
+réclamaient pour eux-mêmes. Le changement opéré par la violence d'un
+parti et non par le vote réfléchi des citoyens dans l'ordre religieux
+et politique, était aussi illégal qu'injuste, et il ne pouvait avoir
+d'autre caractère aux yeux du roi, quelle que fût, d'ailleurs,
+l'opinion personnelle de ce prince.
+
+Le trône de Pologne était alors occupé par Sigismond Ier, noble coeur
+et esprit élevé. Une députation de l'ancien conseil de Dantzick se
+présenta devant lui en habits de deuil, le suppliant de sauver la
+ville, attaquée par l'hérésie, et de rétablir les institutions. Elle
+l'assura, en même temps, que la majorité des citoyens désirait cette
+restauration. Le roi invita les chefs de la révolution à comparaître
+en sa présence: ceux-ci, tout en protestant de leur fidélité,
+refusèrent d'obéir à cet ordre; ils furent mis hors la loi par la
+diète, et le roi se rendit lui-même à Dantzick, pour réinstaller le
+conseil, pendant que les principaux chefs du mouvement étaient
+exécutés ou bannis.
+
+Cet acte de Sigismond Ier ne peut être considéré que comme une mesure
+politique; il ne se rattachait à aucun plan de persécution religieuse.
+Si le roi avait laissé libre carrière à la révolte dans une ville
+soumise à son autorité, il eût encouragé d'autres soulèvements qui
+auraient compromis la tranquillité générale. Il ne poursuivit aucun
+disciple du Protestantisme dans les diverses provinces de ses États,
+et, si les Réformistes de Dantzick s'étaient contentés d'une
+prédication pacifique, il ne les aurait pas inquiétés. En effet, bien
+qu'en rétablissant l'ancienne administration de Dantzick, il eût
+prohibé l'hérésie, il y toléra complètement, peu d'années après, les
+paisibles manoeuvres du Luthéranisme qui devint, sous le règne
+suivant, la religion de la majorité des habitants, sans qu'il fût
+porté atteinte à la liberté des catholiques romains. Sigismond
+professa publiquement ses intentions tolérantes dans une réponse
+adressée au célèbre Jean Eck ou Eckius, qui lui avait dédié un livre
+contre Luther, où il le pressait de persécuter les hérétiques et de
+suivre l'exemple de Henry VIII d'Angleterre qui venait de publier un
+livre contre le réformateur allemand: «Que le roi Henry écrive contre
+Martin, si bon lui semble, dit Sigismond; quant à moi, je demeurerai
+le roi des brebis et des boucs.»
+
+Le progrès intellectuel que j'ai déjà signalé favorisa la cause de la
+Réforme, qui fut également secondée par la constitution politique du
+pays. Il n'y avait peut-être pas alors de nation plus libre que la
+Pologne. Cette liberté était, il est vrai, restreinte aux classes
+nobles: mais la noblesse polonaise ne pouvait être comparée à celle
+des royaumes de l'Europe occidentale; elle formait une sorte de caste
+militaire qui comprenait à peu près le dixième de la population, en
+sorte que le nombre des habitants jouissant de droits politiques, se
+trouvait, proportionnellement à l'ensemble, plus considérable que ne
+l'était celui des électeurs en France, avant l'application du suffrage
+universel. Il y avait, dans cette caste, des familles dont la fortune
+et l'influence égalaient celles des plus puissants barons de la
+féodale Angleterre; d'autres, au contraire, cultivaient elles-mêmes
+leurs champs. Mais, quelle que fût l'inégalité des fortunes, tous les
+nobles étaient égaux en droit. Le plus pauvre, dans sa cabane, était
+un _seigneur_ aussi bien que le riche dans son palais, et sa personne
+était aussi efficacement protégée par le _neminem captivabimus_,
+l'_habeas corpus_ du Polonais[93].
+
+[Note 93: La loi _neminem captivabimus nisi jure victum_, fut établie
+par la diète de 1431. D'après cette loi, le roi, qui représentait
+alors le pouvoir judiciaire ainsi que l'autorité exécutive, ne pouvait
+faire emprisonner aucun noble, si ce n'est dans le cas de _flagrant
+délit_; mais il devait accepter une caution en rapport avec le délit
+qui donnait lieu à l'accusation.]
+
+Cette corporation puissante n'était pas moins jalouse des empiètements
+du clergé que de ceux de l'autorité royale, et ces dispositions
+devaient faciliter le progrès des nouvelles doctrines. Les villes qui,
+pour la plupart, étaient très florissantes, se gouvernaient d'après
+les lois municipales importées de l'Allemagne; et, par le fait, elles
+formaient de petites républiques, administrées par des magistrats
+civils qui rendaient la justice au civil comme au criminel.
+
+Un écrivain contemporain constate que les ouvrages de Luther furent
+publiquement vendus à l'Université de Cracovie, qu'on les lut
+avidement, sans que les théologiens polonais exprimassent aucun
+sentiment de désapprobation. Quant à lui, ajoute-t-il, à mesure qu'il
+les parcourait, ses vieilles opinions faisaient place à une conviction
+nouvelle[94]. Telles étaient, en Pologne, les dispositions des esprits
+les plus éclairés, qui, cependant, n'en étaient encore arrivés qu'au
+doute. Une société secrète, composée des étudiants les plus instruits,
+prêtres et laïques, se réunissait fréquemment pour discuter sur les
+matières religieuses, et notamment sur les nouvelles publications
+anti-papistes, qui se produisaient en Europe et qui lui étaient
+transmises par Lismanini, moine italien, confesseur de l'épouse de
+Sigismond, Bona Sforza, et qui prenait une part active à ces réunions.
+Les dogmes de l'Église romaine qui ne s'appuyaient pas sur la lettre
+des Écritures, étaient librement examinés; mais, à l'une de ces
+réunions, un prêtre belge, nommé Pastoris, attaqua le mystère de la
+Trinité comme étant incompatible avec l'unité de Dieu. Cette doctrine,
+toute nouvelle en Pologne (bien qu'elle eût été déjà mise en avant
+dans les oeuvres de Servet), émut à tel point les personnes présentes,
+qu'elles demeurèrent stupéfaites et terrifiées, en songeant qu'une
+proposition aussi hardie conduirait à la négation de la religion
+révélée. Elle fut adoptée par quelques membres, et amena
+l'établissement, en Pologne, d'une secte qui devint plus tard célèbre
+sous le nom de Socinianisme, bien que ni Lelius ni Faustus Socin n'en
+soient les véritables fondateurs. D'autre part, l'audacieuse
+proposition de Pastoris jeta l'effroi dans les âmes timorées, et
+arrêta un grand nombre de Réformistes, qui préférèrent demeurer
+fidèles à l'Église établie, malgré ses erreurs et ses abus, plutôt que
+de s'aventurer dans une voie qui les eût plongés dans un pur déisme,
+en réduisant la Bible à un simple code de morale. Toutefois, il y eut
+des esprits fermes et sincères qui résolurent de poursuivre la
+recherche de la vérité, non point seulement avec leur raison, mais
+avec le texte même des Écritures.
+
+[Note 94: Modrzewski.]
+
+À l'époque où ce mouvement religieux agitait les hautes classes à
+Cracovie, les masses populaires, dans la province de Posen, furent
+excitées plus vivement encore par l'arrivée des Frères Bohêmes.
+Ceux-ci, exilés de leur pays au nombre de mille environ, se dirigèrent
+vers la Prusse où le duc Albert de Brandebourg leur offrait un asile.
+Lors de leur passage à Posen, en juin 1548, André Gorka, juge suprême
+des provinces de la Grande-Pologne[95], membre de la noblesse et très
+riche, les accueillit avec empressement et les logea dans ses
+domaines. Il avait déjà embrassé très chaudement les doctrines de la
+Réforme. Les Frères Bohêmes célébrèrent publiquement le service divin;
+leurs sermons et leurs hymnes, dont les habitants comprenaient le
+langage, leur concilièrent les sympathies de la population. Leur
+origine slave leur donnait des avantages que le Luthéranisme,
+d'origine germanique, ne possédait pas, et leur permettait d'espérer
+la conversion de toute la province où ils avaient trouvé une
+hospitalité si généreuse. L'évêque de Posen, voyant le danger que
+courait son autorité spirituelle, obtint du roi Sigismond-Auguste, qui
+venait de succéder à son père Sigismond Ier, un ordre d'exil contre les
+Frères Bohêmes. On aurait pu éluder cet ordre ou en obtenir la
+révocation; mais les Frères, craignant de soulever des troubles, se
+rendirent en Prusse, où le duc Albert leur accorda la naturalisation,
+une complète liberté religieuse, ainsi qu'une église pour leur culte:
+en même temps, la protection de ce prince les défendit contre les
+attaques que les docteurs luthériens commençaient à diriger contre
+leurs dogmes[96]. L'année suivante, 1549, un grand nombre de Frères
+retournèrent en Pologne où ils avaient été si bien reçus, et ils y
+continuèrent leurs travaux sans être inquiétés. Leurs congrégations
+s'accrurent rapidement; plusieurs grandes familles, les Leszczynski,
+les Ostrorog, etc., adoptèrent leurs doctrines; en peu de temps ils
+élevèrent environ quatre-vingts églises dans la province de la
+Grande-Pologne, indépendamment de celles qu'ils avaient fondées sur
+différents points du pays.
+
+[Note 95: La Pologne était divisée politiquement en Pologne _grande_
+et _petite_. La première de ces deux provinces, comprenant la région
+de l'Ouest, reçut le nom de _grande_, parce qu'elle fut le berceau de
+la monarchie qui s'étendit successivement vers l'Est et vers le Sud.
+Elle était cependant moins vaste que la _Petite-Pologne_, qui
+comprenait la région du Sud-Est.]
+
+[Note 96: Les Frères Bohêmes ne jouirent de cette protection que
+durant la vie du duc Albert. Après sa mort, la persécution reprit son
+cours. En 1568, on défendit aux Frères l'exercice public de leur
+culte; on leur ordonna de signer les vingt articles de la Confession
+reconnue en Prusse, et on leur défendit d'entretenir aucunes relations
+avec leurs coreligionnaires, soit de Pologne, soit de Bohême. Cette
+situation les décida à émigrer en 1574 pour la Pologne, où leurs
+églises étaient devenues nombreuses et où la loi garantissait la
+liberté des cultes.]
+
+Ici se présente un incident qui tourna encore au profit du
+Protestantisme. Les étudiants de l'Université de Cracovie ayant eu une
+querelle avec les bedeaux du recteur, ceux-ci firent usage de leurs
+armes et tuèrent plusieurs jeunes gens. On demanda justice contre les
+meurtriers en accusant le recteur, qui était dignitaire de l'Église,
+d'avoir ordonné le massacre. Les étudiants reçurent la promesse que
+l'affaire serait jugée; mais ils étaient si irrités que, malgré les
+efforts de quelques personnes influentes, ils quittèrent Cracovie en
+masse et se rendirent presque tous dans les Universités étrangères,
+notamment à l'Académie protestante de Goldberg en Silésie et à
+l'Université récemment établie à Koenigsberg, d'où ils revinrent plus
+tard, conservant l'empreinte profonde des opinions réformistes[97].
+
+[Note 97: L'Université de Koenigsberg contribua puissamment à répandre
+en Pologne la connaissance des Écritures, en publiant les premières
+Bibles et les premiers écrits anti-papistes qui aient paru dans la
+langue du pays. Elle avait été fondée en 1544 par Albert, duc de
+Prusse, en vue de populariser les principes protestants. Une anecdote
+assez curieuse se rapporte à sa création. À cette époque, la sanction
+du pape ou de l'empereur semblait indispensable pour la fondation
+d'une Université, et Sabinus, le premier recteur de l'Université de
+Koenigsberg, était tellement pénétré de cette pensée, qu'il s'adressa
+au cardinal Bembo afin d'obtenir du pape l'autorisation d'ériger une
+école qui avait pour but avoué de combattre l'autorité de Rome. Le
+cardinal Bembo répondit à cette singulière requête par un refus poli.
+L'Empereur rejeta de même la demande, qui ne fut accordée que par
+Sigismond-Auguste, roi de Pologne, se fondant sur son titre de
+suzerain du duc de Prusse. Chose bizarre! l'autorisation donnée pour
+l'érection d'une Université protestante, fut contresignée par un
+évêque catholique romain, Padniewski, chancelier de Pologne.]
+
+L'influence acquise par le Protestantisme en Pologne, se révéla à
+l'occasion du mariage d'un prêtre dans les environs de Cracovie. Ce
+prêtre fut cité à comparaître devant le tribunal de son évêque; il
+obéit; mais il se présenta accompagné d'un si grand nombre d'amis
+influents, que la poursuite fut abandonnée. Enfin, un noble très
+riche, Olesniçki, porta un coup décisif aux règlements de l'Église
+catholique romaine, en chassant les nonnes d'un couvent dans la ville
+de Pinczow, qui lui appartenait; il fit arracher les images qui
+ornaient l'Église et établit le culte protestant de la Confession de
+Genève. Cet exemple fut suivi et décida le progrès du Protestantisme
+dans la province de Cracovie.
+
+Le clergé catholique, voyant l'inutilité de ses dénonciations contre
+les hérétiques, se réunit, en 1551, dans un synode général, présidé
+par le primat. Ce fut à cette occasion que l'évêque de Varmie
+(Ermeland), Hosius, composa sa célèbre Confession de la foi
+catholique, qui fut adoptée par l'Église de Rome comme étant l'exposé
+fidèle de ses doctrines. Le synode ordonna qu'elle fût signée par tous
+les membres du clergé, parmi lesquels quelques-uns étaient suspects,
+et il demanda au roi d'exiger également la signature des laïques. Il
+ne se contenta pas de prendre des mesures contre les progrès de la
+Réforme, il décida en outre que l'on déclarerait la guerre à la
+noblesse hérétique, et il imposa, dans ce but, une lourde taxe sur le
+clergé. Le synode comptait s'assurer le concours du roi auquel
+devaient revenir les produits des confiscations. Plusieurs prélats
+objectèrent qu'il y avait péril à attaquer un corps aussi puissant que
+la noblesse polonaise; la passion l'emporta; le synode décida qu'il
+mettrait à exécution ses résolutions violentes, et les évêques
+envoyèrent partout des citations judiciaires aux prêtres et aux nobles
+qui avaient rompu avec l'Église romaine. Ils furent appuyés par la
+cour de Rome qui, dans une lettre encyclique, recommanda l'extirpation
+de l'hérésie.
+
+Il était, cependant, plus aisé de voter toutes ces mesures que de les
+exécuter, dans un pays où la liberté des citoyens était si solidement
+établie. Il y eut bien quelques persécutions sanglantes, accomplies
+dans l'ombre d'un couvent ou d'un donjon; mais les premières attaques
+dirigées contre la Réforme produisirent un effet diamétralement
+opposé à celui que l'on attendait. Stadniçki, noble influent,
+introduisit dans ses domaines de Dobieçko[98], le culte de la
+Confession de Genève. Cité à comparaître devant l'évêque de son
+diocèse, il offrit de justifier ses opinions religieuses; le tribunal
+repoussa cette proposition et le condamna, par défaut, à la mort
+civile et à la perte de ses biens. Stadniçki dénonça cet acte, en
+termes très violents, à une assemblée des nobles, qui virent avec
+effroi les tendances de l'Église et l'avènement d'une autorité
+nouvelle plus menaçante pour eux que l'autorité royale. Les nobles
+polonais furent saisis d'horreur à la pensée qu'ils deviendraient les
+sujets d'une corporation qui, sous la direction d'un chef étranger et
+non responsable, disposerait de la vie, de la propriété, de l'honneur
+des citoyens, et le cri d'alarme poussé par le Protestant Stadniçki,
+trouva de l'écho dans toute la Pologne, même parmi les nobles qui
+demeuraient attachés à la foi romaine. De là une indignation
+universelle contre le clergé, dont les prétentions fournirent le texte
+presque exclusif des débats qui eurent lieu lors des élections de
+1552[99]. Le pays tout entier enjoignit à ses députés, dans les termes
+les plus énergiques, de restreindre l'autorité des évêques.
+
+[Note 98: Actuellement dans la Pologne autrichienne.]
+
+[Note 99: La constitution polonaise, de même que celle de Hongrie,
+était _délégative_ et non _représentative_; les électeurs décidaient
+les questions qui devaient être portées à la Diète, et ils dictaient,
+à l'avance, les votes de leurs députés.]
+
+Les dispositions de la diète de 1552, se réunissant sous de tels
+auspices, ne pouvaient être un instant douteuses; les opinions
+religieuses de la plupart des membres se révélèrent immédiatement. À
+la messe qui précéda, selon l'usage, l'ouverture des délibérations,
+plusieurs députés détournèrent la tête pendant l'élévation de
+l'hostie, tandis que le roi et les sénateurs baissaient humblement
+leurs fronts. Raphaël Leszczynski, noble, riche et influent, fit plus
+encore: il demeura couvert au moment où s'accomplissait la cérémonie
+la plus solennelle du culte romain. Les Catholiques n'osèrent point
+censurer ces actes de mépris pour leur foi, et la chambre des députés
+exprima son approbation en appelant à la présidence ce même
+Leszczynski, lequel avait donné sa démission de sénateur pour devenir
+député[100]. Ainsi, l'esprit de la majorité était nettement indiqué;
+les partis les plus opposés en politique se rencontraient dans un
+sentiment commun d'hostilité contre la juridiction épiscopale. Le roi,
+qui inclinait naturellement vers la modération, essaya de concilier
+les différends; mais il échoua, et, de concert avec la diète, il
+décida que le clergé se bornerait désormais à juger l'orthodoxie des
+doctrines, sans appliquer aux hérétiques aucune peine temporelle. Ce
+fut ainsi que la liberté religieuse pour toutes les croyances se
+trouva virtuellement consacrée en Pologne, dès 1552, à une époque où,
+dans d'autres pays, même dans des pays protestants, cette liberté
+n'était accordée qu'à une croyance privilégiée.
+
+[Note 100: Leszczynski avait pour devise: _Malo periculosam libertatem
+quàm tutum servitium._ Il descendait de Stanislas Leszczynski,
+défenseur de Jean Huss au concile de Constance, et était aïeul du roi
+Stanislas, depuis duc de Lorraine, et dont la fille, Maria
+Leszczynski, épousa Louis XV, roi de France.]
+
+Un homme contribua puissamment au succès de l'opposition dirigée
+contre le clergé; il a acquis une haute renommée dans l'histoire du
+XVIe siècle, et il eût rendu à son pays d'immenses services, si
+l'éclat de ses talents n'avait pas été terni par une inconcevable
+violence de passion et par une absence totale de principes: je veux
+parler de Stanislas Orzechowski, plus connu sous le nom latin
+d'Orichovius[101].
+
+[Note 101: Voyez Bayle, article _Orichovius_.]
+
+Orzechowski naquit en 1513 dans le palatinat ou province de
+Russie-Rouge ou Ruthénie (aujourd'hui la Galicie-Orientale). Il étudia
+dans les Universités allemandes, et, pendant son séjour à Wittemberg,
+il était le favori de Luther et de Melanchton. Il visita ensuite Rome
+et revint dans son pays en 1543, complètement gagné à la cause de la
+Réforme. Mais, jugeant que cette dernière ne pouvait rien pour lui,
+tandis que l'Église romaine disposait des honneurs et des richesses,
+il prit les ordres et fut promu à la dignité de chanoine. Il ne tarda
+pas cependant à exprimer ses véritables opinions et il se maria
+publiquement. Excommunié et condamné aux châtiments les plus sévères,
+il fut si vigoureusement assisté par l'influence de ses amis, que
+personne n'osa mettre à exécution le jugement rendu contre lui. Ses
+écrits et ses discours dans de nombreuses réunions eurent une grande
+part à l'affermissement de la liberté religieuse, reconnue par la loi
+de 1552. Avant cette date, Orzechowski s'était réconcilié avec Rome;
+relevé de l'excommunication, il avait invoqué la décision du pape au
+sujet de son mariage, dont on lui avait promis la confirmation; car
+les évêques voulaient à toute force enlever au parti de la Réforme un
+écrivain aussi puissant. Cependant le pape ajournait son jugement. Il
+n'osait pas autoriser un précédent aussi dangereux; en outre,
+Orzechowski venait de perdre, par sa versatilité, l'influence
+extraordinaire qu'il avait exercée sur le peuple, et il ne passait
+plus pour un adversaire très redoutable. Orzechowski vit bien que
+Rome se jouait de lui et il recommença ses attaques plus vivement que
+jamais[102]. Ses oeuvres furent mises à l'index, et on le dénonça
+comme un serviteur de Satan. Violemment excité par la persécution, il
+redoubla d'invectives contre le pape Paul IV, et dans un écrit adressé
+au roi, il fit observer qu'un évêque catholique investi de la dignité
+de sénateur, était nécessairement traître à son pays, attendu qu'il
+était obligé de sacrifier les intérêts de son souverain à ceux du
+pape,--ayant prêté serment d'abord au pape, puis au roi[103].
+
+[Note 102: Afin de donner une idée de la violence de son style, je
+citerai quelques passages des lettres qu'il adressa au pape Jules III:
+«Ô Saint-Père, je vous en conjure, pour l'amour de Dieu et de notre
+seigneur Jésus-Christ et des saints anges, lisez ce que je vous écris
+et rendez-moi réponse! Ne rusez pas avec moi: je ne vous donnerai pas
+d'argent, je ne veux avoir avec vous aucune affaire....» Ailleurs,
+Orzechowski s'adresse ainsi au même pontife: «Sachez, Jules, sachez
+bien à quel homme vous avez affaire,--non pas à un Italien, pas même à
+un Russe,--non pas à l'un de vos pauvres sujets, mais au citoyen d'un
+royaume où le monarque lui-même est tenu d'obéir à la loi. Vous
+pouvez, si cela vous plaît, me condamner à mort; mais ce ne sera pas
+tout. Le roi n'exécutera pas votre sentence. La cause sera soumise à
+la Diète. Vos Romains courbent leurs genoux devant vos domestiques:
+ils fléchissent le cou sous le joug honteux de vos scribes. Il n'en
+est pas ainsi parmi nous. Le roi, notre seigneur, ne peut pas faire
+tout ce qui lui plaît; il doit faire ce que la loi prescrit. Il ne
+dira pas, le jour où vous lui adresserez un signe de votre doigt, ou
+lorsque vous ferez briller à ses yeux votre anneau: «Stanislas
+Orzechowski, le pape Jules désire que vous alliez en exil: partez
+donc!» Non, je vous assure que le roi ne vous obéira pas. Nos lois ne
+lui permettent pas d'exiler ou d'emprisonner quiconque n'a pas été
+condamné par le tribunal compétent.» Tout ce que dit Orzechowski
+touchant l'autorité royale et la liberté des citoyens en Pologne était
+parfaitement exact, et je ne sache pas qu'aucun autre pays pût jouir à
+cette époque d'un égal degré de liberté.]
+
+[Note 103: «Le serment, dit Orzechowski en s'adressant au roi, détruit
+la liberté des évêques, qui ne sont plus que des espions pour la
+nation et pour le souverain. Le haut clergé, qui s'est volontairement
+soumis à cet esclavage, a conspiré, par le fait, et s'est constitué en
+état de révolte contre le pays. Ces conspirateurs ont siégé dans vos
+conseils, ils ont épié vos projets et les ont fait connaître à leur
+maître étranger. Si vous vouliez, dans l'intérêt public, arrêter les
+usurpations du pape, ils vous excommunieraient et exciteraient des
+émeutes sanglantes. Le pape a lâché les moines, qui se sont abattus
+sur votre royaume comme une nuée de sauterelles. Voyez-les, conjurés
+contre vous! comme ils sont nombreux et cruels! Contemplez abbayes,
+couvents, chapitres, synodes! autant de têtes tonsurées, autant de
+têtes qui conspirent contre vous!»]
+
+Le clergé, pour lequel Orzechowski était surtout dangereux à cause de
+l'ascendant que la violence de son langage lui donnait sur les masses
+populaires, désirait vivement le réduire au silence pour le convertir
+ensuite à la cause de l'Église catholique. La mort de la femme
+d'Orzechowski fit disparaître le plus grand obstacle qui s'opposât à
+sa réconciliation avec Rome. Le Réformiste de la veille se soumit
+alors à la loi de l'Église qui pouvait récompenser généreusement ses
+services. Il attaqua les Protestants avec une vivacité égale à celle
+qu'il avait déployée contre Rome[104]. Il défendit la suprématie du
+pape sur tous les souverains de la chrétienté, et soutint cette cause
+avec plus d'audace et de vigueur qu'on ne l'avait jamais fait[105].
+Les doctrines qu'il développa dans la véhémence de sa passion,
+présentent d'autant plus d'intérêt qu'elles peuvent être considérées
+comme l'exposé fidèle des principes qui auraient gouverné le monde si
+l'Église romaine avait triomphé. Il ne fit en définitive que
+proclamer les opinions de cette Église, et le cardinal Hosius donna
+son approbation complète à toutes ses propositions. Mais pourquoi
+remonter au XVIe siècle? La doctrine qui reconnaît la suprématie du
+pape sur les rois n'a-t-elle pas été défendue de nos jours, comme elle
+le fut par Orzechowski, et avec un style beaucoup plus remarquable,
+par des écrivains de premier mérite, tels que le comte de Maistre,
+dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, et par l'abbé de Lamennais?
+Ce dernier, il est vrai, après avoir défendu le despotisme politique
+et spirituel, est passé à l'autre extrême avec une versatilité
+semblable à celle d'Orzechowski, sinon par les mêmes motifs d'intérêt
+personnel.
+
+[Note 104: «Ces abominables sauterelles d'Ariens, de Macédoniens,
+d'Eutychéens et de Nestoriens se sont abattues dans vos champs. Elles
+croissent en nombre et se répandent dans toute la Pologne et en
+Lithuanie, grâce à la négligence des magistrats. Une bande insolente
+allume l'incendie, détruit les églises, méconnaît les lois, corrompt
+les moeurs, méprise l'autorité et ravale le gouvernement. Elle
+renversera le trône. Il importe bien plus de vaincre les fureurs de
+l'hérésie que l'ennemi moscovite!»]
+
+[Note 105: Orzechowski dit: «Le roi n'est établi que pour protéger le
+clergé. Le souverain-pontife a seul le droit de faire les rois, et,
+dès lors, il a pleine autorité sur eux. La main d'un prêtre est la
+main de Jésus-Christ.... L'autorité de saint Pierre ne peut être
+subordonnée à aucune autre; elle est supérieure à tout: elle ne paye
+ni tributs ni taxes. La mission du prêtre est supérieure à celle du
+roi. Le roi est le sujet du clergé; le roi n'est rien sans le prêtre.
+Le pape a le droit d'enlever au roi sa couronne. Le prêtre sert
+l'autel, mais le roi sert le prêtre et n'est que son ministre armé,
+etc., etc.» Orzechowski représentait l'État sous la forme d'un
+triangle, avec le clergé au sommet; le roi, ainsi que les nobles,
+remplissaient le corps de ce triangle; le reste de la nation n'était
+rien. Il recommandait aux nobles de gouverner le peuple
+paternellement.]
+
+Orzechowski était cependant un allié trop dangereux pour rendre à
+l'Église romaine, dont la situation était presque désespérée,
+l'influence qu'elle avait perdue. Le roi Sigismond-Auguste, prince
+éclairé et tolérant, montrait une vive prédilection pour les doctrines
+des Réformistes. Les _Institutes_ de Calvin étaient lues et commentées
+devant lui par Lismanini, Italien fort instruit dont j'ai déjà parlé,
+et il accueillait très gracieusement les lettres que Calvin lui
+adressait. Il était entouré de Protestants ou d'hommes qui désiraient
+la réforme de l'Église, tels que François Krasinski, qui avait été
+élevé avec lui, et qui, après avoir étudié sous Melanchton, était
+devenu évêque de Cracovie. Les Réformistes espéraient que le roi se
+déclarerait contre Rome; mais ce qui arrêtait surtout Sigismond,
+c'étaient les luttes intérieures qui déchiraient le Protestantisme. Il
+voulait, toutefois, réformer l'Église en convoquant un synode
+national. Ce voeu, partagé par un grand nombre de personnages
+considérables de la noblesse et même du clergé, fut exprimé par la
+diète de 1552, renouvelé par celle de 1555, les députés ayant insisté
+sur la nécessité de réunir un synode national, sous la présidence du
+roi lui-même, pour réformer l'Église en prenant pour base les
+Saintes-Écritures. On devait appeler au sein de cette assemblée les
+représentants de toutes les sectes religieuses du pays, ainsi que les
+Réformateurs les plus célèbres de l'Europe, Calvin, Beza, Melanchton
+et Vergerius qui se trouvait alors en Pologne. Mais l'homme qui
+inspirait le plus de confiance pour le succès de cette grande oeuvre,
+était Jean Laski, ou Lasco, qui avait acquis déjà une haute réputation
+en Allemagne et en Angleterre. Je crois devoir arrêter l'attention de
+mes lecteurs sur ce personnage éminent.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+POLOGNE.
+
+(Suite.)
+
+ Jean A Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques en
+ Allemagne, en Angleterre et en Pologne. -- Arrivée du nonce
+ Lippomani, et ses intrigues. -- Synode catholique de Lowicz et
+ meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs Juifs,
+ meurtre commis par ce synode à l'instigation de Lippomani. -- Le
+ prince Radziwill le Noir; services qu'il a rendus à la cause de
+ la Réforme.
+
+
+La famille des Laski a produit, pendant le XVIe siècle, plusieurs
+hommes illustres dans l'Église, dans la politique et dans les camps.
+Jean Laski, archevêque de Gniezno, chancelier de Pologne, publia en
+1506 la première collection des lois de ce pays, collection connue
+sous le nom de _Statut de Laski_. Il avait trois neveux, qui tous
+acquirent une réputation européenne. Stanislas résida long-temps à la
+cour du roi de France, François Ier, qu'il accompagna à la bataille de
+Pavie et dont il partagea la captivité; puis il revint dans son pays
+où il fut successivement revêtu des plus hautes dignités. Jaroslav,
+dont les talents extraordinaires et l'expérience militaire et
+politique sont attestés par les premiers écrivains de l'époque, par
+Paul Jovius, Érasme, etc., est demeuré surtout célèbre par le rôle
+qu'il joua lors de l'intervention des Turcs en Hongrie et du siége de
+Vienne en 1529[106]. Le troisième frère était Jean Laski le
+Réformiste. Il naquit en 1499; destiné dès sa jeunesse à la carrière
+de l'Église, il reçut une excellente instruction et visita les
+différents pays de l'Europe, où il se mit en relation avec les savants
+les plus distingués de son temps. En 1524, il fut, en Suisse, présenté
+à Zwingle, qui jeta dans son âme les premiers doutes sur l'orthodoxie
+de l'Église romaine. Il passa l'année 1525 à Bâle avec Érasme, chez
+lequel il vivait et qui avait pour lui une admiration presque
+enthousiaste. Laski fit voir le prix qu'il attachait à l'amitié
+d'Érasme, en subvenant à tous ses besoins avec autant de générosité
+que de délicatesse. Non-seulement il le remboursa très largement de
+toutes les dépenses occasionnées par son séjour, mais encore il lui
+acheta sa bibliothèque, dont il lui laissa la jouissance sa vie
+durant[107]. Il est probable qu'il dut à Érasme cette rare douceur de
+caractère qui distingua tous ses actes.
+
+[Note 106: Après la mort de Louis le Jagellon, roi de Hongrie, qui
+périt à la bataille de Mohacz contre les Turcs, en 1525, et ne
+laissait point de postérité, un parti puissant éleva au trône Jean
+Zapolya, woïvode de Transylvanie. Celui-ci ne put se maintenir en
+présence de Ferdinand d'Autriche, qui avait été élu par le parti
+opposé, et qui, ayant épousé une soeur du dernier roi, lui succéda en
+Bohême, avec l'aide de son frère Charles-Quint. Zapolya se retira en
+Pologne, où Jaroslav Laski lui proposa de le replacer sur le trône de
+Hongrie en s'appuyant du secours des Turcs. Zapolya donna à Laski ses
+pleins pouvoirs, et lui promit, en récompense de ses services, la
+principauté de Transylvanie. Laski se rendit donc à Constantinople: il
+n'avait rien à offrir, et il avait tout à demander. Cependant, ses
+négociations furent si heureuses, que, le 20 février 1528, deux mois
+seulement après son arrivée, il signa un traité d'alliance contre
+l'Autriche avec le sultan Soliman, qui s'engageait à rendre à Zapolya
+la couronne de Hongrie, sans autre condition que celle d'être reconnu
+comme le protecteur ou _le frère aîné_ du nouveau roi. Le succès de
+l'ambassade de Laski fut dû en grande parti à l'influence slave. Le
+vizir et les principaux dignitaires de la Turquie étaient des Slaves
+de Bosnie, qui avaient embrassé l'islamisme et étaient devenus les
+plus fidèles sujets de la Porte, tout en conservant leur langue et un
+vif attachement pour la nationalité slave. On parlait à la cour du
+sultan le slave autant que le turc, et Laski put s'entretenir
+librement avec le vizir et les ministres, qui le traitaient comme un
+compatriote. Laski a laissé un journal de son voyage, et il cite les
+paroles remarquables qui lui furent adressées par Mustapha-Pacha:
+«Nous sommes du même peuple; vous êtes Lekh[106-A], et je suis
+Bosnien. Il est naturel que chacun préfère son pays à tout autre.» Ces
+paroles, dites par un Slave musulman, investi d'une haute fonction de
+l'Empire turc, à un Polonais chrétien, prouvent la force des affinités
+slaves et indiquent le parti que l'on pourrait tirer de ces
+dispositions nationales.--Conformément au traité, une armée turque
+rétablit Zapolya sur le trône de Hongrie, et vint mettre le siége
+devant Vienne, qui fut sur le point d'être prise. Cependant Zapolya
+oublia ce qu'il devait à Laski, ou plutôt il ne put supporter l'idée
+d'être à ce point son obligé. Au lieu de recevoir la principauté de
+Transylvanie, Laski fut accusé de conspiration et emprisonné.
+L'influence de ses amis le fit remettre en liberté: son innocence fut
+proclamée par lettres-patentes, et il reçut en dédommagement des
+sommes qu'il avait dépensées au service de Zapolya, les villes de
+Kesmark et de Debreczyn. L'âme fière de Laski ne pouvait être apaisée
+par cet acte de justice péniblement arraché à l'ingratitude d'un roi
+qui lui devait sa couronne. Il quitta le service de Zapolya et résolut
+de défaire son propre ouvrage en détrônant ce prince. Il se rendit, en
+conséquence, auprès de Ferdinand d'Autriche, qui accueillit à bras
+ouvert un allié aussi précieux. En 1540, lorsque Ferdinand réunissait
+une armée pour reconquérir la Hongrie, Laski fut envoyé à
+Constantinople pour empêcher Soliman de secourir Zapolya. Son arrivée
+à la cour ottomane, dans un rôle diamétralement opposé à celui qu'il
+avait rempli douze années auparavant, excita la colère et les soupçons
+du sultan, qui le fit emprisonner. Sa vie fut même quelque temps en
+péril; mais il réussit à calmer Soliman, et rentra tout-à-fait en
+grâce. Il tomba malade à Constantinople et se retira en Pologne; il
+mourut en 1542 des suites de cette maladie, à laquelle on a supposé
+que le poison n'était pas étranger. Son fils Albert, palatin de
+Sieradz, visita l'Angleterre en 1583, et fut reçu par la reine
+Élizabeth avec les marques de la plus haute distinction. On lui rendit
+à Oxford les honneurs réservés d'ordinaire aux souverains. (Voyez
+_Wood's History and antiquities of Oxford_, traduction anglaise, vol.
+2, pag. 215-218.)]
+
+[Note 106-A: Nom donné anciennement aux Polonais par les Russes et
+adopté par les Turcs.]
+
+[Note 107: Érasme exprime dans ses lettres la plus vive admiration
+pour les talents et le caractère de Laski. Il dit que, malgré son
+grand âge, il tira grand profit de ses relations avec ce jeune savant.
+Laski n'avait alors que vingt-six ans, et il était déjà connu des
+personnages les plus éminents de son époque: ainsi, dans une lettre
+écrite à Marguerite de Navarre, soeur de François Ier, à l'occasion de
+la bataille de Pavie, Érasme mentionne les lettres écrites par cette
+reine à Jean Laski, son hôte. Il est probable que Laski fut connu de
+la reine de Navarre par l'entremise de son frère Stanislas, qui était
+attaché à la cour de François Ier.]
+
+Laski retourna en Pologne en 1526; il inclinait déjà vers le
+Protestantisme: il resta toutefois fidèle à l'Église établie, dans
+l'espérance que l'on pourrait la réformer sans rompre avec Rome; ce
+fut dans cette pensée qu'il engagea Érasme à signaler avec de grands
+ménagements, au roi de Pologne, la nécessité d'opérer quelques
+réformes. Par l'influence de ses relations de famille, et par
+l'ascendant de son propre mérite, Laski se serait certainement élevé
+aux premières dignités de l'Église polonaise; déjà même le roi l'avait
+nommé évêque de Cujavie. Mais il se présenta devant le prince, et lui
+déclara franchement que ses opinions religieuses ne lui permettaient
+pas d'accepter cette marque de faveur. Ses scrupules furent respectés;
+il quitta son pays en 1540, rendit publique son adhésion aux principes
+de l'Église protestante de Suisse, et se maria à Mayence (1540). Ses
+connaissances étendues, son esprit élevé, ses relations avec les
+savants de son époque, lui acquirent une grande réputation parmi les
+princes protestants, qui cherchèrent à l'attirer dans leurs États. Le
+souverain de la Frise orientale, où la Réforme avait été introduite en
+1528, désira que Laski vînt compléter cette grande oeuvre. Laski
+hésita long-temps; il désigna, pour le suppléer, son ami Hardenberg;
+enfin, cédant aux plus vives instances, il accepta, en 1543, la
+mission qui lui était proposée, et fut nommé surintendant de toutes
+les églises de la Frise. Il devait rencontrer d'immenses obstacles,
+car il lui fallut lutter contre la répugnance que l'on éprouvait
+encore à supprimer entièrement les rites de la religion catholique,
+contre la corruption du clergé, et surtout contre l'indifférence de la
+majeure partie du peuple en matière de religion. À force de zèle et de
+persévérance, il réussit, après six ans de lutte, à extirper
+complètement les racines du Papisme et à établir dans le pays la
+Religion protestante. Pendant ces six années (sauf quelques
+intervalles de découragement et de dégoût), Laski abolit l'adoration
+des images, améliora les règles de la hiérarchie et de la discipline,
+organisa, selon les Écritures, la cérémonie de la communion, et
+composa une confession de foi; en un mot, il fut le véritable
+fondateur du Protestantisme dans la Frise.
+
+La confession de foi, écrite par Laski, confirmait, au sujet de la
+communion, la doctrine adoptée par les réformateurs suisses et par
+l'Église anglicane; aussi éveilla-t-elle l'indignation violente des
+Luthériens. Les docteurs de Hambourg et de Brunswick dirigèrent contre
+Laski les accusations les plus grossières, auxquelles celui-ci
+répondit par de solides arguments. Cependant, à partir de cette
+époque, il se manifesta en Frise un mouvement marqué en faveur des
+doctrines de Luther, et les chefs de ce nouveau parti annoncèrent
+hautement le projet d'appeler Melanchton. Le Réformateur polonais se
+décida alors à abandonner la direction des affaires religieuses en
+Frise, et ne conserva que l'administration d'un temple à Emden.
+
+En 1548, Laski fut instamment prié, par l'archevêque Cranmer, de venir
+se joindre en Angleterre à plusieurs hommes éminents qui étaient
+chargés de compléter la Réforme de l'Église. Cette invitation lui
+était adressée d'après les conseils de Pierre Martyr et de Turner.
+Bien que Laski eût encore en Frise de nombreux partisans et se vît
+retenu par la reine, il résolut de répondre à l'appel de Cranmer.
+Toutefois, comme il n'était pas fixé sur les principes qui devaient
+servir de base à la Réforme de l'Église anglicane, il jugea prudent de
+ne faire d'abord qu'une visite temporaire en Angleterre, afin
+d'étudier le terrain. Il prit donc un congé et arriva en Angleterre au
+mois de septembre 1548. Il demeura six mois à Lambeth avec
+l'archevêque Cranmer, dont il devint l'intime ami et dont les vues
+s'accordèrent complètement avec les siennes, tant sur le point de
+doctrine que sur les questions de hiérarchie et de discipline
+ecclésiastique. Il retourna en Frise au mois d'août 1548, et l'on peut
+juger de l'impression favorable qu'il produisit en Angleterre, par les
+louanges que lui décerna Latimer, dans un sermon prêché devant le roi
+Édouard VI[108].
+
+[Note 108: Latimer prépara la réception de Laski, dont il fit un grand
+éloge, dans l'un de ses sermons prononcé devant le roi Édouard: «Jean
+Laski, disait-il, est venu en Angleterre; c'est un homme d'une haute
+instruction, c'est un noble dans son pays. Il est parti: s'il nous a
+quittés faute d'emploi, c'est un malheur. Je désirerais que de tels
+hommes demeurassent dans le royaume. «Celui qui vous reçoit me
+reçoit,» a dit le Christ. Le roi s'honorerait donc en leur faisant
+accueil et en les gardant en Angleterre.» (_Strype's Memorials of
+Cranmer_, page 236.)]
+
+Laski retrouva sa congrégation dans une situation très périlleuse, et
+l'introduction de l'_Intérim_[109] dans la Frise hâta son départ. Il
+visita plusieurs États de l'Allemagne, et se rendit ensuite en
+Angleterre, où il arriva au printemps de 1550.
+
+[Note 109: On nomme ainsi le règlement ecclésiastique qui fut publié
+par Charles-Quint après sa victoire sur les Protestants, et qui devait
+demeurer en vigueur jusqu'à la réunion d'un concile général. Ce
+règlement permettait aux Protestants de communier sous les deux
+espèces, mais il leur imposait les rites et les dogmes de l'Église
+romaine. Il fut aboli par le traité de Passau en 1552.]
+
+Laski fut nommé surintendant de la congrégation protestante étrangère
+établie à Londres, et sa nomination fut signée par Édouard VI, le 23
+juillet 1550, et rédigée dans les termes les plus flatteurs. La
+congrégation fut mise en possession de l'église des Frères Augustins,
+et d'une charte qui lui conférait tous les droits attribués aux
+corporations. Elle se composait de Français, d'Allemands, d'Italiens,
+généreusement accueillis par le gouvernement anglais. Le rôle qu'elle
+était appelée à jouer avait une grande importance, et sa création fait
+honneur au zèle et aux vues éclairées de Cranmer, car elle contenait,
+en quelque sorte, la semence destinée à féconder la Réforme dans les
+pays où ses membres avaient dû s'exiler.
+
+Laski eut beaucoup de peine à défendre la liberté de sa congrégation
+contre les paroisses qui réclamaient fréquemment son concours pour le
+service des églises locales. En 1551, il fut attaché à la commission
+chargée de réformer la loi ecclésiastique, et devint ainsi le collègue
+de Latimer, Cheek, Taylor, Cox, Parker, Cook et Pierre Martyr. Il se
+trouvait donc dans une position très favorable pour soutenir les
+étrangers de distinction qui avaient été obligés de chercher refuge en
+Angleterre. Dans une lettre qu'il lui adressa, Melanchton fit lui-même
+appel à son patronage.
+
+La mort d'Édouard VI et l'avènement de Marie arrêtèrent les progrès de
+la Réforme en Angleterre; toutefois, la congrégation de Laski put
+quitter le pays sans être inquiétée. Elle s'embarqua le 15 septembre
+1553 à Gravesend, en présence d'une foule de Protestants anglais qui
+invoquaient à genoux la protection divine en faveur des pieux
+voyageurs. Une tempête sépara la flottille, et le navire qui portait
+Laski entra dans le port d'Elseneur. Le roi de Danemark accorda une
+audience aux pèlerins et les écouta avec bonté; mais son chapelain,
+Noviomagus, parvint à changer ses dispositions bienveillantes en
+attaquant violemment, devant Laski lui-même, la confession de Genève.
+Laski fut profondément affecté de ce procédé du clergé danois, qui ne
+se borna pas à insulter un homme malheureux, mais qui alla jusqu'à lui
+proposer d'abjurer son _hérésie_. La défense qu'il soumit au roi
+n'apaisa pas l'_odium theologicum_ des Luthériens; l'un d'eux,
+Westphalus, appela _Martyrs du diable_ les disciples de Laski, tandis
+qu'un autre, nommé Bugenhagius, déclara qu'ils ne devaient pas être
+considérés comme chrétiens. On leur signifia que le roi aimerait mieux
+encore souffrir la présence des Papistes dans ses États, et ils durent
+s'embarquer malgré la mauvaise saison. Les enfants de Laski obtinrent
+seuls la permission d'attendre, pour partir, que le temps devînt plus
+favorable.
+
+À Lubeck, à Hambourg, à Rostock, la congrégation fut en butte aux
+mêmes sentiments de haine de la part des Luthériens, qui refusèrent
+même de prendre connaissance de ses doctrines, et qui les condamnèrent
+sans l'entendre. Dantzick donna asile aux débris de la congrégation;
+quant à Laski, il fut accueilli avec respect dans la Frise, d'où il
+écrivit au roi de Danemarck une lettre de remontrances au sujet de la
+rigueur imméritée que ce prince avait déployée contre lui; bientôt
+après, l'illustre roi de Suède, Gustave Wasa, lui offrit une retraite
+dans ses États, en lui promettant une liberté complète pour toute la
+congrégation. Laski ne profita point de cette offre généreuse; il
+comptait sans doute s'établir en Frise, où déjà il avait servi avec
+tant de succès la cause de la Réforme. Mais l'influence croissante du
+Luthéranisme et l'hostilité qu'il rencontra, le déterminèrent à se
+retirer à Francfort-sur-le-Mein, où il fonda une Église pour les
+réfugiés protestants de la Belgique.
+
+Laski entretenait des relations suivies avec ses compatriotes, et
+jouissait de l'estime du roi de Pologne, auquel il avait été vivement
+recommandé par Édouard VI. Il ne perdait jamais de vue la grande
+mission qu'il se proposait d'accomplir, dès que l'occasion lui
+permettrait de propager la Réforme dans son propre pays. Lorsqu'il
+s'engagea au service de la Frise et de l'Angleterre, il se réserva
+toujours expressément la faculté de retourner en Pologne aussitôt que
+la situation des affaires religieuses pourrait l'y appeler utilement.
+
+Pendant son séjour à Francfort, Laski s'occupa activement de réunir
+les deux Églises protestantes, c'est-à-dire l'Église luthérienne et
+l'Église réformée. Il y fut encouragé par les lettres de
+Sigismond-Auguste, qui avait fort à coeur cette fusion, considérée par
+lui comme un acheminement vers la conclusion des luttes religieuses
+qui déchiraient le royaume. Laski présenta donc au sénat de Francfort
+un mémoire dans lequel il prouvait qu'il n'y avait pas de raisons
+suffisantes pour motiver la séparation des deux Églises. Une
+discussion sur cet important sujet devait avoir lieu le 22 mai 1556.
+Le résultat aurait-il été favorable? cela est plus que douteux. Le
+docteur luthérien Brentius arrêta la tentative projetée, en demandant
+que l'Église réformée signât la Confession d'Augsbourg. De là un très
+vif débat qui, au lieu d'amener un rapprochement, ne fit qu'envenimer
+la situation. Cependant Laski ne désespérait pas; sur l'invitation du
+duc de Hesse, il se rendit à Wittenberg pour s'entretenir avec
+Melanchton. Bien qu'il fût très honorablement accueilli, il ne put
+obtenir la faveur d'une discussion officielle. Melanchton lui remit,
+pour le roi de Pologne, une lettre à laquelle il annexa la Confession
+d'Augsbourg, telle qu'il l'avait modifiée, en promettant de plus
+amples explications si le roi se décidait à établir la Réforme dans
+ses États.
+
+Avant de retourner en Pologne, Laski publia une nouvelle édition du
+livre dans lequel il rendait compte de la situation des Églises
+étrangères à Londres, pendant son séjour en Angleterre et depuis son
+départ. Il dédia cette édition au roi, au sénat et à toutes les
+assemblées locales. En outre, il fit connaître ses vues sur la
+nécessité de réformer l'Église polonaise, et exposa les motifs qui le
+poussaient à rejeter les doctrines et la hiérarchie de Rome. Il
+soutint que les Écritures seules étaient la base de la doctrine
+religieuse et de la discipline ecclésiastique;--que les traditions et
+les vieilles coutumes ne devaient jouir d'aucune autorité;--que même
+le témoignage des Pères de l'Église ne pouvait être considéré comme
+décisif, attendu qu'ils avaient souvent exprimé des opinions très
+diverses, et qu'ils n'avaient jamais réussi à constituer l'unité du
+dogme;--que le plus sûr moyen de lever tous les doutes était de
+remonter à la doctrine et à l'organisation de l'Église primitive;--que
+la lettre des Écritures ne pouvait être expliquée ni commentée en
+termes complètement étrangers à leur esprit; et que sous ce rapport
+les conciles et les théologiens avaient commis de graves erreurs.
+Laski ajouta que le pape opposait au rétablissement du texte de la
+Bible, de sérieux obstacles qu'il était indispensable de surmonter, et
+que l'on avait déjà fait un grand pas vers le but, puisque le roi
+n'était pas hostile à la Réforme, réclamée par la majorité du pays.
+Cette Réforme, toutefois, devait être conduite avec beaucoup de
+prudence, parce que tous ceux qui combattaient Rome n'étaient pas
+également orthodoxes; il fallait prendre garde d'élever une nouvelle
+tyrannie sur les ruines de l'ancienne, et en même temps de favoriser
+l'athéisme par un excès d'indulgence. «On ne s'entend pas encore, dit
+Laski, sur le vrai sens de l'Eucharistie; supplions Dieu de nous
+éclairer. Nous ne recevons que par la foi le corps et le sang de
+Notre-Seigneur; il n'y a point dans la communion de présence réelle.»
+Après avoir exposé ses principes religieux, il fournit quelques
+explications personnelles. Il rappela qu'il n'avait jamais été exilé,
+mais qu'il avait quitté son pays avec l'autorisation du feu roi, et
+qu'il avait été, dans plusieurs États, ministre de la foi chrétienne.
+
+Laski était le chef naturel du parti de la Réforme en Pologne:
+l'admiration et les espérances des Protestants l'appelaient à cette
+haute position, aussi bien que la haine et les calomnies des Papistes.
+Il arriva en Pologne à la fin de 1556. Aussitôt les évêques, à
+l'instigation du nonce Lippomani, se réunirent pour délibérer sur la
+ligne de conduite qu'ils devaient adopter à l'égard de celui qu'ils
+appelaient «le bourreau de l'Église.» Ils représentèrent au roi les
+périls dont il était menacé par le retour d'un homme qui n'avait
+d'autre but que de semer le trouble; ils dirent que Laski rassemblait
+des troupes pour détruire les églises du diocèse de Cracovie et
+soulever le pays contre le roi. Mais ces observations ne produisirent
+aucun effet. Laski fut nommé surintendant de toutes les Églises
+réformées de la Petite-Pologne. Sa science, sa moralité, ses relations
+avec les familles les plus distinguées, contribuèrent puissamment à la
+propagation des doctrines de l'Église suisse parmi les classes
+supérieures de la société. Il avait constamment en vue la fusion de
+toutes les sectes protestantes, et la fondation d'une Église nationale
+réformée, à l'exemple de celle d'Angleterre, qui lui inspirait une
+vive admiration et à laquelle il s'intéressa jusqu'à la fin de sa
+vie[110]. Pour surcroît de difficultés, il dut lutter très vivement
+contre l'apparition des doctrines anti-trinitaires. Il prit une part
+active aux discussions des synodes et à la première traduction
+polonaise de la Bible. Il publia également un grand nombre d'écrits,
+dont la plupart sont aujourd'hui perdus. Il mourut en 1560, et ne put
+mener à fin ses vastes projets. Nous ne possédons malheureusement que
+très peu de renseignements sur les travaux qu'il accomplit en Pologne
+à la fin de sa carrière, les prêtres catholiques, et surtout les
+Jésuites, ayant eu grand soin de détruire tout ce qui se rattachait à
+l'histoire du Protestantisme. Il faut ajouter que les descendants de
+Laski se convertirent au Papisme, et que, dès lors, ils ont sans doute
+essayé de supprimer les écrits de leur aïeul, qu'ils considéraient
+comme hérétique[111].
+
+[Note 110: Laski vivait encore à l'avènement d'Élizabeth, et bien
+qu'il ne fût pas retourné en Angleterre depuis la mort d'Édouard VI,
+il entretint une correspondance suivie avec les principaux chefs de
+l'Église anglicane et avec la reine elle-même. Zanchy, professeur à
+Strasbourg, lui écrivait, en 1558 ou 1559, les lignes suivantes: «Je
+ne doute pas que vous n'ayez déjà donné votre avis à la reine sur les
+moyens de servir les intérêts de la religion. Je ne saurais cependant
+trop insister pour que vous lui écriviez le plus souvent possible; car
+je sais quelle est votre influence en Angleterre. Le moment est venu,
+où les hommes tels que vous doivent soutenir la reine et l'entourer de
+conseils pour venir en aide à l'Église chrétienne; si le royaume du
+Christ s'établit en Angleterre, ce résultat sera très profitable pour
+les Églises éparses en Allemagne, en Pologne et dans les autres pays.»
+(Voyez _Strype's Memorials of Cranmer_, pages 238, 239.)]
+
+[Note 111: Laski se maria deux fois; son second mariage eut lieu en
+Angleterre. Il laissa neuf enfants, dont le plus distingué fut Samuel,
+qui suivit avec honneur la carrière militaire et fut employé dans
+plusieurs missions diplomatiques très importantes. Laski dissipa, dans
+la conception de ses projets, une immense fortune, et sa famille,
+tombée dans l'oubli, embrassa la foi catholique. Il y a cependant, à
+ce que je crois, une branche de cette famille qui est demeurée fidèle
+au Protestantisme.]
+
+Rome s'opposa de toutes ses forces à la convocation du synode national
+conseillé par Laski et même par des Catholiques désireux de former une
+Église polonaise. Le pape Paul IV envoya en Pologne un de ses plus
+habiles serviteurs, Lippomani, évêque de Vérone, et il écrivit au roi,
+au sénat, ainsi qu'aux membres les plus influents de la noblesse,
+qu'il allait procéder lui-même aux réformes nécessaires, et qu'il
+rétablirait l'unité de l'Église par la convocation d'un concile
+général. Mais le célèbre réformiste, Vergerio[112], dévoila le
+mensonge d'une telle promesse. La lettre que le pape adressa au roi
+est très remarquable[113]; elle donne une juste idée des progrès
+accomplis par le Protestantisme en Pologne, et elle prouverait au
+besoin que les prétentions de la papauté ont toujours été invariables.
+
+[Note 112: Voyez _M'Crie's Reformation in Italy_.]
+
+[Note 113: Voici cette lettre: «Si je suis bien informé, je dois
+éprouver la plus vive douleur, douter même de votre salut et de celui
+de votre royaume. Vous favorisez les hérétiques, vous assistez à leurs
+sermons, vous conversez avec eux, vous les admettez à votre table;
+vous recevez leurs lettres et vous leur écrivez; vous souffrez que
+leurs écrits circulent avec votre approbation; vous ne prohibez point
+les assemblées, les conciliabules, les prêches des hérétiques.
+N'êtes-vous point, par cette conduite, le soutien des rebelles et des
+ennemis du Catholicisme, puisque vous les appuyez au lieu de les
+combattre? Comment pouvez-vous, contrairement à votre serment et aux
+lois de votre royaume, accorder aux infidèles les premières dignités
+de l'État? Oui, vous entretenez, vous nourrissez, vous répandez
+l'hérésie par les faveurs que vous prodiguez aux hérétiques. Vous avez
+nommé, sans attendre la sanction du Saint-Siége, l'évêque de Chelm,
+qui professe les doctrines les plus odieuses, à l'évêché de Cujavie.
+Le palatin de Vilna (le prince Radziwill), un hérétique, le soutien et
+le chef de l'hérésie, est investi, par vous, des plus hautes dignités.
+Il est chancelier de Lithuanie, palatin de Vilna, l'ami le plus intime
+du roi; il est, pour ainsi dire, le régent du royaume, et presque le
+second roi. Vous avez détruit la juridiction de l'Église et promulgué
+un acte de la diète qui autorise chacun à choisir, selon son gré, ses
+prédicateurs et son culte. C'est par vos ordres que Jean Laski et
+Vergerius sont venus en Pologne; c'est sous votre autorisation que les
+habitants d'Elbing et de Dantzick ont aboli la religion catholique
+romaine! Si vous ne tenez pas compte de cet avertissement qu'ont
+provoqué de tels scandales, je me verrai obligé de recourir à des
+moyens plus efficaces. Vous devez changer de conduite. Ne prêtez point
+l'oreille à ceux qui veulent que vous vous révoltiez contre l'Église
+et contre la vraie religion; exécutez les ordonnances de vos pieux
+ancêtres; supprimez toutes les innovations qui ont été introduites
+dans votre royaume; rendez aux Églises leur juridiction, reprenez aux
+hérétiques les Églises dont ils se sont emparés; chassez les
+prédicateurs qui corrompent impunément les sentiments du peuple.
+Pourquoi attendre un concile général, puisque vous avez en mains les
+moyens d'extirper l'hérésie? Je vous le répète, si notre avertissement
+demeure sans effet, je serai obligé d'employer les moyens auxquels le
+Saint-Siége ne recourt jamais en vain contre les rebelles endurcis.
+Dieu nous est témoin que nous n'avons négligé aucun effort; mais comme
+nos lettres, nos ambassades, nos avertissements et nos prières auront
+été stériles, nous pousserons la rigueur aux dernières limites.»
+(Voyez _Raynaldus ad ann._, 1566.)]
+
+La mission de Lippomani ne fut pas infructueuse. Le nonce ranima le
+courage du clergé, accrut les hésitations du roi en l'assurant que
+Rome accorderait les réformes reconnues nécessaires, et réussit même,
+par ses intrigues, à semer la discorde dans le camp des Protestants.
+Dès que l'on connut les conseils de violence qu'il avait donnés au
+roi, le pays tout entier se souleva contre lui avec tant d'ardeur que,
+lorsqu'accompagné de sa suite, il fit son entrée dans la chambre des
+Députés, lors de la diète de 1556, il fut apostrophé d'un cri unanime:
+«_Salve progenies viperarum!_ (Salut, race des vipères!)» Il réunit à
+Lowicz le clergé polonais, qui s'apitoya sur la situation de l'Église
+et vota une foule de résolutions destinées à combattre l'hérésie. Ce
+synode ne réussit cependant pas à faire reconnaître sa juridiction.
+Lutomirski, chanoine de Przemysl, cité à comparaître sous
+l'inculpation d'hérésie, proclama publiquement ses opinions
+protestantes; il arriva suivi de ses amis, portant tous une Bible,
+c'est-à-dire l'arme la plus redoutable pour Rome. Le synode n'osa plus
+poursuivre un antagoniste aussi hardi, et il ferma les portes de la
+salle où il était assemblé.
+
+Après cet échec, le clergé voulut prendre sa revanche sur une question
+de sacrilége. Afin de réussir plus sûrement, il choisit sa victime
+dans les rangs inférieurs de la société. Une pauvre jeune fille,
+Dorothée Lazeçka, fut accusée d'avoir dérobé une hostie aux moines
+dominicains de Sochaczew[114], en feignant de recevoir la communion.
+On disait qu'elle avait caché cette hostie sous ses vêtements, et
+qu'elle l'avait vendue aux Juifs d'un village voisin, moyennant trois
+dollars et une robe brodée de soie. L'hostie aurait alors été portée à
+la synagogue, où, percée à coups d'épingle, elle aurait laissé
+échapper du sang qui aurait été recueilli dans un vase. Les Juifs
+essayèrent vainement de démontrer l'absurdité de cette fable, en
+alléguant que leur religion n'admettait pas le mystère de la
+transsubstantiation, et que dès lors on ne pouvait les soupçonner
+d'avoir soumis à une pareille épreuve une hostie, qui n'était pour eux
+qu'un simple pain à cacheter. Le synode, sous l'influence de
+Lippomani, les condamna, ainsi que la malheureuse jeune fille, à être
+brûlés vifs. Cette sentence inique ne pouvait être exécutée sans
+l'_exequatur_, ou l'autorisation du roi, et Sigismond-Auguste était un
+prince trop éclairé pour que l'on espérât d'obtenir sa sanction.
+L'évêque Przyrembski, vice-chancelier de Pologne, fit un rapport dans
+lequel il supplia le roi de ne pas laisser impuni un crime aussi
+horrible, commis contre la majesté de Dieu. Myszkowski, grand
+dignitaire de la couronne et protestant, fut si indigné de ce rapport,
+que la présence seule du roi retint sa main prête à frapper le prélat.
+Sigismond envoya au _staroste_ (gouverneur) de Sochaczew, l'ordre de
+relâcher les accusés; mais le vice-chancelier fabriqua un _exequatur_
+auquel il apposa secrètement le sceau royal, et il transmit un ordre
+d'exécution. Informé de cette fourberie, le roi se hâta d'expédier un
+messager pour en prévenir les tristes effets. Il était trop tard.
+L'assassinat juridique était accompli!
+
+[Note 114: Petite ville située entre Lowicz et Varsovie, à 38 milles
+anglais de cette capitale.]
+
+Ce crime a été raconté par les écrivains protestants et par les
+historiens catholiques. Raynaldus, qui a écrit sous l'inspiration de
+la cour de Rome, fait remarquer que ce miracle se produisit en Pologne
+fort à propos pour confondre les hérétiques, qui demandaient la
+communion sous les deux espèces, et pour leur prouver que le corps, la
+chair et le sang de J.-C. étaient contenus dans chacune des deux
+espèces. Il serait superflu d'apprécier ici les réflexions de
+l'historien catholique[115].
+
+[Note 115: _Raynaldus ad annum. 1556_, vol. XII, p. 605.]
+
+Cette atrocité souleva d'horreur toute la Pologne: la haine contre
+Lippomani ne fit que s'accroître. Le nonce fut attaqué par des
+pamphlets, par des caricatures, etc.; sa vie fut même en danger, et il
+dut quitter le pays.
+
+Parmi les actes de Lippomani, je signalerai encore l'essai qu'il tenta
+pour convertir le prince Radziwill. Il lui écrivit une lettre dans
+laquelle il parut douter de son hérésie, et lui déclara qu'il serait
+le plus parfait de tous les hommes s'il voulait servir fidèlement la
+véritable Église. Radziwill lui renvoya une réponse, rédigée par
+Vergerius, et pleine de récriminations contre Rome. Ce personnage
+éminent mérite de fixer notre attention; car il contribua plus que
+tout autre aux progrès de la Réforme polonaise.
+
+Nicolas Radziwill, surnommé _le Noir_, à cause de son teint,
+appartenait à une riche famille lithuanienne. Une instruction solide
+et de nombreux voyages développèrent ses talents naturels.
+Sigismond-Auguste ayant épousé sa cousine, Barbe Radziwill, il se
+trouva en relations intimes avec le roi, dont il gagna toute la
+confiance. Il fut nommé chancelier de Lithuanie et palatin de Vilna:
+il figura dans les affaires les plus importantes, et obtint, en
+récompense, la propriété d'immenses domaines. Il visita à plusieurs
+reprises, en qualité d'ambassadeur, les cours de Charles-Quint et de
+Ferdinand Ier, et reçut de Charles-Quint le titre de prince de
+l'Empire. Radziwill fut converti aux doctrines de la Réforme, à la
+suite de ses rapports avec les Protestants de Prague, et, vers 1553,
+il se rallia à la confession de Genève. À partir de ce moment, il se
+voua tout entier aux intérêts de sa nouvelle religion. L'influence
+considérable et la popularité dont il jouissait en Lithuanie lui
+permirent d'engager avec succès la lutte contre Rome. Le clergé ne put
+résister à un adversaire aussi redoutable; les prêtres eux-mêmes se
+convertissaient avec tant d'ensemble, qu'il ne restait plus, dans le
+diocèse de Samogitie, que huit prêtres catholiques. La noblesse
+presque entière adopta le culte protestant. Radziwill bâtit à Vilna un
+magnifique temple et un collége; il patrona par ses libéralités les
+hommes distingués de son parti; il fit traduire et imprimer à ses
+frais (1564), la première Bible protestante qui ait paru en Lithuanie,
+ainsi qu'un grand nombre d'autres écrits en faveur de la Réforme[116].
+Il fût parvenu, sans aucun doute, à obtenir la conversion du roi;
+malheureusement, il mourut en 1565, dans toute la force de l'âge. À
+son lit de mort, il conjura son fils aîné, Nicolas-Christophe, de
+demeurer fidèle à la foi de son père. Déjà, lorsque son fils
+s'approcha pour la première fois de la sainte table, il lui avait
+rappelé, dans un discours éloquent, qu'il allait hériter d'une immense
+fortune, d'un nom illustre, d'une estime universelle; que tous ces
+biens étaient périssables, et qu'il devait surtout songer aux biens
+solides qui procurent le salut éternel! La mort de Radziwill porta un
+coup fatal à la cause du Protestantisme en Lithuanie, bien que ce
+grand homme fût, jusqu'à un certain point, remplacé par son cousin,
+Nicolas Radziwill, frère de la reine Barbe et surnommé Rufus, ou le
+_Rouge_. Celui-ci commanda en chef les forces lithuaniennes, et se
+distingua par ses talents militaires. Après la mort de son cousin, il
+fut nommé palatin de Vilna, et protégea avec ardeur les temples et les
+écoles. Les descendants de Radziwill le Noir rentrèrent tous au sein
+de l'Église romaine, et leur lignée s'est perpétuée jusqu'à nos jours;
+mais ceux de Radziwill Rufus professèrent le Protestantisme jusqu'à
+l'extinction de leur branche. J'aurai, dans la suite de cet ouvrage,
+occasion de revenir sur cette famille.
+
+[Note 116: Cette Bible, in-folio, est très connue des collectionneurs
+sous le nom de Bible de Radziwill. Le dernier duc de Sussex en
+possédait un exemplaire magnifique qu'il avait payé 50 liv. sterl. Le
+fils de Nicolas Radziwill étant devenu catholique, dépensa 5,000
+ducats à racheter tous les exemplaires qu'il put trouver et qu'il fit
+brûler sur la place publique de Vilna. Radziwill avait dédié cette
+Bible au roi, en l'engageant très vivement à abjurer le Papisme. La
+traduction fut confiée à plusieurs savants polonais et étrangers;
+Laski, notamment, y prit part. Elle se distingue par la pureté et
+l'élégance du style.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+POLOGNE.
+
+(Suite.)
+
+ Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. -- Projet de
+ synode national combattu par les intrigues du cardinal
+ Commendoni. -- Efforts des Protestants polonais pour opérer
+ l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne. --
+ _Consensus_ de Sandomir. -- Déplorables conséquences de la haine
+ des Luthériens contre les autres confessions protestantes. --
+ Origine et progrès des Anti-trinitaires ou Sociniens. --
+ Situation prospère du Protestantisme et son influence sur le
+ pays. -- Le cardinal Hosius. -- Introduction des Jésuites.
+
+
+J'ai fait connaître l'indignation qu'éprouvèrent les membres de la
+diète de 1557, lorsque Lippomani osa pénétrer dans la salle de leurs
+délibérations. Si le roi avait été un homme de résolution et de
+caractère, il eût, d'un seul coup, établi l'indépendance spirituelle
+de son royaume, en chargeant un synode national de la Réforme
+ecclésiastique; car une grande partie du clergé désirait vivement
+cette mesure et n'attendait que le signal de l'autorité.
+Malheureusement, Sigismond-Auguste, bien qu'il comprît la nécessité de
+convoquer ce synode, était trop irrésolu pour prendre un parti
+décisif. Il avait les meilleures intentions; il aimait sincèrement son
+pays; mais il ressemblait à tant d'autres qui, placés à la tête d'un
+État, obéissent toujours à l'opinion publique ou plutôt se laissent
+entraîner par le courant, au lieu de le diriger. Pressé par les
+instances de la diète, il adopta un moyen-terme, et adressa au pape
+Paul IV, au concile de Trente, une lettre par laquelle il formulait
+les cinq demandes ci-après:
+
+1º La faculté de dire la messe dans la langue nationale;
+
+2º La communion sous les deux espèces;
+
+3º Le mariage des prêtres;
+
+4º L'abolition des annates;
+
+5º La convocation d'un concile national pour opérer la Réforme de
+l'Église ainsi que la réunion des différentes sectes.
+
+Il est presque inutile d'ajouter que ces demandes furent repoussées
+par le pape[117].
+
+[Note 117: Le pape prit connaissance de ces demandes avec un vif
+sentiment de dépit, et il s'exprima à leur sujet avec la plus grande
+véhémence. (_Histoire du Concile de Trente_, par Pietro Soave Polano
+(Sarpi), traduite en anglais par sir Nathaniel Brent. Londres, 1626,
+page 374).]
+
+Cependant le parti protestant devenait, chaque jour, plus hardi, et, à
+la diète de 1559, une tentative fut faite pour enlever aux évêques la
+dignité de sénateurs, sur le motif que leur serment de fidélité au
+pape était en contradiction directe avec leurs devoirs envers le pays.
+Ossolinski, auteur de cette proposition, lut publiquement la formule
+du serment incriminé, il en expliqua les funestes tendances, et il
+conclut en soutenant que, si les évêques l'observaient fidèlement, ils
+devaient trahir l'État. La motion ne fut pas adoptée; on s'attendait à
+une Réforme prochaine et générale de l'Église, et la diète de 1563
+vota une résolution qui prescrivait la convocation d'un synode
+national représentant toutes les sectes de la Pologne. Cette mesure,
+appuyée par l'archevêque-primat Uchanski, dont les opinions
+réformistes étaient bien connues, fut entravée par le célèbre
+diplomate romain, le cardinal Commendoni, qui avait déjà déployé de
+grands talents dans d'importantes négociations, et, en particulier,
+pendant sa mission en Angleterre (1553), où il aida de ses conseils la
+reine Marie pour la restauration de la religion romaine.
+
+Commendoni s'appliqua à persuader au roi que la convocation d'un
+synode national, au lieu de rétablir la paix et l'union au sein de
+l'Église polonaise, amènerait des désordres politiques, et les
+funestes dissensions qui agitaient alors le parti protestant,
+donnèrent un grand poids aux arguments du cardinal[118].
+
+[Note 118: La biographie de Commendoni contient le récit de cette
+importante affaire qui, sans l'habileté du diplomate italien, aurait
+entraîné la chute définitive de l'autorité romaine en Pologne: «Les
+chefs des hérétiques, c'est-à-dire les nobles les plus riches et les
+plus influents tant à la cour que dans le pays, songèrent à fortifier
+leur parti, dès qu'ils virent que Commendoni agissait activement en
+faveur de la cause catholique. Ils s'attachèrent à provoquer la
+réunion d'un concile national, où ils auraient pu décider les
+questions religieuses conformément aux coutumes et aux intérêts de
+l'État et sans la participation du pape. Ils disposaient d'un
+archevêque (Uchanski), auquel sa dignité donnait une égale influence
+dans le sénat et parmi le clergé, et qu'ils avaient séduit par leurs
+promesses. Commendoni découvrit le projet ainsi que les intrigues
+d'Uchanski et des hérétiques. Il résolut d'abord de dissimuler ce
+qu'il savait, ne voulant pas irriter un homme aussi considérable, qui
+se serait déclaré ouvertement pour les Protestants s'il avait pensé
+que ses desseins étaient découverts. Uchanski était d'autant plus à
+craindre, que le roi paraissait très disposé à assembler le clergé.
+Commendoni employa toute son intelligence et toute son habileté à
+combattre ces fâcheuses dispositions; il ne cessa de représenter au
+roi les périls que courait son autorité ainsi que la tranquillité
+publique; il lui dit que les concessions faites aux hérétiques et aux
+masses populaires entraîneraient la perte successive de tous les
+droits attachés à la couronne;--que si les lois, les ordonnances et
+les précédents suffisaient à peine à maintenir l'autorité royale,
+cette autorité serait bien plus compromise dès que l'on semblerait
+légitimer les mauvaises intentions des Réformistes. Commendoni rappela
+en outre que, deux ans auparavant, le roi de France, encore enfant,
+avait été entraîné par la faiblesse de sa mère et par les funestes
+conseils de ses ministres, à montrer la même condescendance en
+assistant au colloque de Poissy, comme s'il avait pu être l'arbitre
+des différends et des controverses de l'Église;--que cette assemblée
+avait été la source de grandes divisions et était devenue comme une
+trompette excitant le peuple à la révolte;--que les disputes soulevées
+par elle, n'avaient contribué qu'à envenimer la guerre civile.»
+
+Ce fut ainsi que Commendoni parvint à dissuader le roi d'assembler un
+synode national. Ce prince aimait la tranquillité et ne craignait rien
+tant que les troubles et les révoltes dans ses États. C'est pourquoi,
+lorsque la question s'engagea au sein du sénat, il arrêta le débat et
+déclara qu'il n'avait point à intervenir dans les affaires de
+l'Église. Un grand nombre d'évêques et de sénateurs défendirent avec
+zèle, dans cette circonstance, la cause de la religion. (_Vie de
+Commendoni_, par Gratiani).]
+
+J'ai dit déjà que les discussions intérieures du parti protestant
+empêchèrent la création d'une Église polonaise réformée; elles
+produisirent également le plus déplorable effet sur les dispositions
+d'un grand nombre d'hommes influents qui, dégoûtés de la violence avec
+laquelle les Réformistes, au lieu de s'unir sur les larges bases de la
+Bible, se querellaient sur des questions de détail, retournèrent à
+l'Église catholique avec la certitude que celle-ci, malgré des erreurs
+manifestes, devait les conduire plus sûrement au salut. Les
+Catholiques ne manquèrent pas de tirer parti de ces disputes et de les
+signaler comme un châtiment du ciel, en disant que la Providence, afin
+de prouver que les hérétiques ne proclamaient pas le Verbe de Dieu,
+comme ils le prétendaient, mais seulement leurs propres impostures,
+suscitait entre eux ces luttes interminables.
+
+Les Protestants de la Pologne se partageaient entre trois confessions,
+à savoir: 1º La confession bohémienne ou vaudoise, qui se répandit
+dans la Grande-Pologne; 2º la confession de Genève ou de Calvin,
+dominante en Lithuanie et dans la Pologne du Sud, et à laquelle
+appartenaient les principales familles polonaises; 3º la confession
+luthérienne, qui prévalait surtout dans les villes habitées par des
+bourgeois d'origine allemande, et qui était professée par quelques
+grandes familles, telles que les Gorka, les Zborowski, etc. Il n'y
+avait pas de différence entre les deux premières, si ce n'est que la
+confession bohémienne admettait la succession apostolique de ses
+évêques, doctrine empruntée aux Vaudois d'Italie, ce qui lui fit
+donner souvent le nom d'Église vaudoise. Aussi, ces deux confessions
+purent-elles aisément conclure, en 1555, dans la ville de Kozminek,
+un pacte d'union par lequel elles se déclaraient en communauté
+spirituelle, tout en gardant leur hiérarchie respective. Cette fusion
+répandit une joie très vive parmi les réformateurs de l'Europe, dont
+quelques-uns, entre autres Calvin, adressèrent aux Protestants
+polonais des lettres de félicitations.
+
+Les Églises unies entreprirent de s'allier également avec les
+Luthériens; c'était une oeuvre difficile, attendu les différences de
+dogmes qui existaient entre la confession d'Augsbourg et celle de
+Genève, au sujet de l'Eucharistie. Un synode des Églises bohémienne et
+genevoise de Pologne, assemblé en 1557 et présidé par Jean Laski,
+invita les Luthériens à contracter l'union; mais ces avances
+demeurèrent sans effet, et les Luthériens continuèrent à accuser
+d'hérésie l'Église bohémienne. Celle-ci cependant poursuivit son but,
+et délégua deux de ses ministres pour soumettre sa doctrine au
+jugement des princes protestants d'Allemagne, ainsi qu'aux principaux
+réformateurs de ce pays et de la Suisse. Elle parvint ainsi à obtenir
+l'approbation du duc de Wurtemberg, du palatin du Rhin, de Calvin, de
+Beza, de Viret, de Pierre Martyr, etc. De tels témoignages apaisèrent
+momentanément le mauvais vouloir des Luthériens, qui se montrèrent
+moins rebelles aux idées de fusion; mais ces bonnes dispositions
+furent neutralisées par l'arrivée de plusieurs émissaires allemands et
+par la prétention de différents docteurs luthériens, qui demandaient
+que les autres Églises protestantes souscrivissent à la confession
+d'Augsbourg, et qui attaquaient, comme hérétique, la confession de
+l'Église de Bohême. Ce fut pour ce motif que les Bohémiens envoyèrent,
+en 1568, une députation à Wittemberg, afin de faire examiner leur
+doctrine par la faculté de théologie. L'approbation sans réserve qui
+fut exprimée par ce corps savant, produisit une impression favorable
+sur les Luthériens qui, à partir de ce moment, cessèrent d'attaquer
+l'Église de Bohême.
+
+L'année 1569 fut marquée par l'un des évènements les plus
+considérables de l'histoire de mon pays, je veux parler de l'union
+formée par la diète de Lublin entre la Lithuanie et la Pologne[119].
+Les principaux nobles, qui appartenaient aux trois Confessions
+protestantes de la Pologne, résolurent de préparer l'union de leurs
+Églises et de l'accomplir l'année suivante, espérant que
+Sigismond-Auguste, qui avait souvent émis le voeu de voir cette fusion
+s'accomplir, se déciderait enfin à embrasser le Protestantisme. Ils
+voulaient, en même temps, mettre fin au scandale causé par toutes ces
+divisions intérieures qui compromettaient la cause de la Réforme. Le
+synode s'assembla, en avril 1570, dans la ville de Sandomir: il se
+composait des membres les plus influents de la noblesse, tels que les
+palatins de Sandomir, de Cracovie, etc., ainsi que des principaux
+ministres des différentes Confessions. Après de longs débats, l'union
+si désirée fut conclue et signée le 14 avril 1570[120].
+
+[Note 119: Jusqu'alors la Lithuanie et la Pologne n'étaient unies que
+dans leur souverain, lequel était héréditaire dans le premier de ces
+pays, et électif dans le second. En vertu de l'acte de 1569, le roi
+résigna ses droits héréditaires en Lithuanie et devint électif pour
+les deux pays, qui eurent également un corps législatif commun, bien
+que leur administration, leurs lois et leur armée demeurassent
+distinctes. Cette situation dura, sauf de légères modifications,
+jusqu'à la dissolution de la Pologne.]
+
+[Note 120: Cette union, bien connue dans l'histoire de l'Église sous
+le nom de _Consensus Sandomiriensis_, a été fréquemment racontée. Les
+relations les plus exactes se trouvent dans l'_Histoire du Consensus
+de Sandomir_, par J. E. Jablonski, et dans l'_Histoire de l'Église de
+Bohême en Pologne_, par F. Lukaszewicz (ces livres sont écrits en
+polonais). J'ai également donné quelques détails sur l'union de
+Sandomir dans mon _Histoire de la Réforme en Pologne_, vol. I, chapitre
+IX.]
+
+Si cette union avait subsisté, le Protestantisme n'aurait pas tardé à
+triompher définitivement en Pologne. Ce résultat n'échappait pas à
+l'attention des Papistes, qui recommencèrent leur guerre d'épigrammes
+et d'injures. Cependant ce ne fut point de là que vint le danger; si
+l'union fut dissoute, il faut s'en prendre aux Protestants. Par le
+fait, ce contrat était atteint d'un vice radical, et il devait se
+rompre de lui-même sous les efforts qui avaient été tentés pour
+fondre, quant au point de dogme, des Confessions dont les doctrines
+sur l'Eucharistie étaient si différentes. Comment s'étonner que les
+Luthériens, avec leur dogme de la _consubstantiation_, qui se
+rapproche beaucoup plus de celui de la _transsubstantiation_ que de la
+doctrine genevoise et bohémienne, aient plus souvent incliné vers
+l'Église de Rome que vers les autres sectes protestantes? De nombreux
+synodes essayèrent vainement de conjurer la rupture du pacte de
+Sandomir. Les plus violentes attaques vinrent du ministre luthérien de
+Posen, Gericius, dont les Jésuites excitaient habilement
+l'amour-propre, et d'un autre ministre de la même Confession, Enoch,
+qui, ne pouvant se plier à la discipline sévère de l'Église de Bohême,
+était passé aux Luthériens. Ces deux hommes poussèrent la violence de
+leur hostilité au point de prétendre, dans leurs sermons, que l'on
+devait préférer le Papisme à l'union de Sandomir;--que tous les
+Luthériens qui fréquentaient les Églises bohémiennes compromettaient
+le salut de leurs âmes,--et qu'il était beaucoup plus criminel de se
+rallier aux Bohémiens que de s'unir avec les Jésuites. Ces
+déclamations causèrent un immense scandale; nombre de Protestants,
+encore incertains dans leur foi, se dégoûtèrent, et abandonnant leurs
+congrégations, retournèrent sous le joug de l'ancienne Église.
+L'exemple donné par de nobles familles, fut imité par le peuple. Il
+eût été beaucoup plus sage de choisir, pour base du pacte d'union, une
+doctrine commune à toutes les Confessions protestantes, telle que le
+salut par la foi, et de ne point toucher aux doctrines sur
+l'Eucharistie, qui s'écartent trop les unes des autres pour se
+rapprocher jamais. Au lieu de traiter les questions qui rentrent
+surtout dans le domaine de la conscience individuelle, on aurait dû se
+concerter sur l'adoption de mesures pratiques destinées à garantir la
+liberté de toutes les sectes et à organiser la défense contre l'ennemi
+commun; on aurait aisément atteint le but en établissant un centre
+d'action. Malheureusement, les choses ne se passèrent pas ainsi, et
+c'est là une des principales causes de la chute du Protestantisme en
+Pologne.
+
+L'hostilité des Luthériens, contre les autres Confessions, était
+assurément très nuisible aux intérêts de tous les Protestants; mais ce
+fut de l'Église de Genève, dominante en Lithuanie et dans le Sud de la
+Pologne, que vinrent les plus grands périls: je veux parler des
+doctrines anti-trinitaires qui avaient pris naissance au sein d'une
+société secrète en 1546. Les écrits de Servet avaient circulé en
+Pologne. Lelius Socin, qui visita ce pays en 1552, avait propagé les
+mêmes opinions, de même que Stancari, Italien très instruit,
+professeur d'hébreu à l'Université de Cracovie; ce dernier affirmait
+que la médiation de N. S. Jésus-Christ avait eu lieu en vertu de sa
+nature humaine, et non en vertu de son caractère divin. Le docteur
+qui, le premier, érigea les opinions anti-trinitaires en corps de
+doctrine, fut un certain Pierre Gonesius ou Goniondski. Après avoir
+suivi les cours de plusieurs Universités étrangères, il abandonna, en
+Suisse, la foi romaine pour les idées anti-trinitaires. Il revint en
+Pologne, où il passa d'abord pour un sectateur de la Confession de
+Genève; mais, au synode de 1556, il se refusa à reconnaître la Trinité
+telle qu'on l'expliquait, et il soutint l'existence de trois dieux
+distincts, en attribuant au Père seul le caractère véritable de la
+divinité. Le synode, redoutant un nouveau schisme, envoya Gonesius à
+Melanchton, qui essaya vainement de changer ses opinions. Au synode de
+Brestz, en Lithuanie (1558), Gonesius lut un traité contre le baptême
+des enfants, et il ajouta qu'il y avait encore d'autres erreurs que le
+Papisme avait léguées à la Réforme. Le synode lui commanda le silence
+sous peine d'excommunication; mais Gonesius refusa d'obéir, et il
+trouva un grand nombre d'adhérents, entre autres Jean Kiszka,
+commandant en chef des troupes de la Lithuanie, noble, riche et
+influent, qui favorisa la fondation d'Églises où l'on prêchait la
+suprématie du Père sur le Fils. Ces doctrines, qui se rapprochaient
+plus de celles d'Arius que des idées de Servet, n'étaient qu'une
+transition conduisant à la négation complète de la Trinité et de la
+divinité de Jésus-Christ. Gonesius compta bientôt, au nombre de ses
+disciples, des personnages éminents appartenant à la noblesse et au
+clergé. Les docteurs anti-trinitaires se divisèrent sur plusieurs
+points; mais l'ensemble de la doctrine se propagea très rapidement, et
+menaça des périls les plus sérieux l'existence de l'Église réformée.
+Ces périls s'accrurent par la mort de Jean Laski.
+
+La Providence laissa au Protestantisme de vaillants champions qui
+luttèrent avec zèle et courage contre le mal qui allait chaque jour
+s'aggravant, et qui attaquait même les esprits les plus éclairés; mais
+ils luttèrent sans succès. La scission fut complète en 1562, et, en
+1565, l'Église anti-trinitaire, ou, comme l'appelaient ses membres,
+la jeune Église réformée de Pologne, se trouva entièrement constituée.
+Elle avait ses synodes, ses écoles, son organisation; voici ses
+principaux points de doctrine, tels qu'ils furent exposés dans sa
+Confession, publiée en 1574: «Dieu a fait le Christ, c'est-à-dire le
+prophète le plus parfait, le prêtre le plus saint, le roi invincible,
+par lequel il a créé le monde nouveau. Ce monde a été prêché, établi,
+accompli par le Christ. Le Christ a amendé l'ancien ordre de choses;
+il a assuré à ses élus la ville éternelle, afin qu'ils puissent croire
+en lui, après Dieu. Le Saint-Esprit n'est pas Dieu, c'est un don que
+le Père a accordé au Fils.» La même Confession interdisait le serment
+ou les poursuites devant les tribunaux; les coupables devaient être
+réprimandés, jamais persécutés ni punis. L'Église se réservait
+seulement le droit d'expulser les prêtres réfractaires. Le baptême
+devait être administré aux adultes et être considéré comme un emblême
+de purification, changeant le vieil homme en homme du ciel.
+L'Eucharistie était expliquée dans le même sens que par l'Église de
+Genève. Malgré la publication de ce manifeste, il subsista toujours de
+grandes divisions sur les questions de doctrine entre les
+Anti-trinitaires, qui ne s'accordaient que sur un point: la
+prééminence du Père sur le Fils; tandis que les uns soutenaient le
+dogme d'Arius, les autres allaient jusqu'à nier la divinité du Christ.
+Ces doctrines reçurent leur formule définitive du célèbre Faustus
+Socinus, dont le nom a été injustement donné à une secte qu'il n'avait
+nullement fondée. Il arriva en Pologne en 1579, et s'établit à
+Cracovie, d'où, après un séjour de quatre ans, il alla s'établir dans
+un village appelé Pavlikovicé, qui appartenait à Cristophe Morsztyn,
+dont il épousa, bientôt après, la fille, Élizabeth. Ce mariage, qui
+l'allia aux premières familles de Pologne, prépara les voies à
+l'influence extraordinaire qu'il exerça dans les hautes classes de la
+société et sur les congrégations anti-trinitaires qui l'avaient
+d'abord repoussé. Socinus fut invité à assister à leur principale
+réunion, et il prit une grande part aux débats. Ainsi, au synode de
+Wengrow, en 1584, il réussit à maintenir l'adoration de Jésus-Christ,
+en affirmant que le rejet de cette doctrine aboutirait au judaïsme et
+même à l'athéisme. Dans ce même synode et dans celui de Chmielnik, il
+fit repousser les opinions millénaires enseignées par plusieurs
+Anti-trinitairiens. Enfin, son autorité fut complètement établie en
+1588, au synode de Brestz (Lithuanie) où, tranchant tous les
+différends qui divisaient la nouvelle diète, il donna à celle-ci
+l'unité et un corps de doctrine.
+
+Socinus avait été plusieurs fois l'objet des persécutions des
+Papistes, mais il n'en avait point souffert sérieusement. À la fin, la
+publication de son livre _De Jesu Christo servatore_, souleva de
+violentes haines contre lui, et, pendant sa résidence à Cracovie, une
+bande de peuple, conduite par des élèves de l'Université, envahit sa
+demeure, le maltraita, et l'eût sans doute assassiné sans
+l'intervention des professeurs Wadowita et Goslicki et du recteur
+Lelovita, tous trois Catholiques. Ces hommes généreux ne parvinrent à
+l'arracher aux fureurs de la populace qu'en s'exposant eux-mêmes aux
+plus graves périls. Socinus perdit, dans cette affaire, sa
+bibliothèque et ses manuscrits, parmi lesquels se trouvait un Traité
+contre les athées. Il se rendit à Luklavicé, village situé à 9 milles
+polonais de Cracovie, où s'était établie depuis quelque temps une
+Église anti-trinitaire. Il habita la demeure d'Adam Blonski,
+propriétaire de ce village, et y demeura jusqu'à sa mort arrivée en
+1607. Il laissa une fille appelée Agnès, qui épousa Wyszowaty, noble
+lithuanien, et qui est la mère du célèbre écrivain de ce nom.
+
+Après la mort de sa femme, qu'il aimait avec passion, son énergie et
+sa résignation dans l'infortune semblèrent l'abandonner, et il resta
+plusieurs mois sans pouvoir reprendre ses travaux. Vers le même temps,
+il perdit le revenu considérable de ses domaines de Toscane, qui
+furent confisqués à la mort de son protecteur François de Médicis, et
+il dut avoir recours à la générosité de ses amis; mais il supporta
+très patiemment ce revers de fortune et conserva la douceur habituelle
+de son caractère. Ses écrits étaient exempts de cette violence de
+langage qui déshonore les discussions religieuses de cette époque. Ses
+talents, son savoir immense, la sincérité évidente de son âme et la
+pureté de ses intentions font vivement regretter qu'un tel homme se
+soit mis au service de l'erreur et qu'il ait prêché, avec tant de
+succès, de déplorables doctrines dont il ne pouvait assurément prévoir
+les fatales conséquences!
+
+Déjà, du vivant de Socinus, ses disciples les plus ardents avaient
+commencé à nier la révélation; mais ses commentaires sur les Écritures
+et sur le Nouveau-Testament le firent expulser de l'Église comme
+infidèle. Les idées rationalistes, défendues par les Anti-trinitaires,
+ne conviennent pas à l'esprit des Slaves, et si elles s'étaient
+produites un siècle plus tard, c'est-à-dire après le triomphe de la
+Réforme, elles n'auraient eu qu'un très petit nombre d'adhérents parmi
+les savants et les docteurs, sans entraîner la masse de la population.
+Prêchées au milieu de la lutte qui se débattait entre Rome et le
+Protestantisme, à une époque où l'union du parti de la Réforme était
+plus que jamais indispensable, elles exercèrent l'influence la plus
+funeste. Leur hardiesse épouvanta les âmes timorées qui cherchèrent un
+refuge dans la tyrannie de l'Église romaine, habile à profiter des
+circonstances qui la servaient avec tant d'à-propos. L'archevêque
+Tillotson a reconnu que les Sociniens, tout en combattant avec succès
+les innovations de l'Église de Rome, ont fourni les arguments les plus
+solides contre la Réforme. De notre temps, le Rationalisme a produit
+le même effet sur les hommes les plus éminents de l'Allemagne,
+Stolberg, Werner, Frédéric Schlegel, etc. Les doutes que faisaient
+naître les doctrines de Socinus rendirent les Protestants fort
+indifférents aux distinctions qui existaient entre les Églises
+réformées et l'Église romaine. Ce fut là le principal motif de la
+décadence du Protestantisme en Pologne. Pouvait-on, en effet,
+s'attendre à voir des esprits indécis sacrifier leurs intérêts à une
+confession religieuse, et s'exposer sans foi à la persécution? Aussi
+devrons-nous rappeler plus loin comment Sigismond III parvint à
+enlever tant de familles à la cause du Protestantisme, en réservant
+aux Papistes les honneurs et les dignités et en persécutant les
+partisans de la Réforme.
+
+Les règles de morale prescrites par les Anti-trinitaires étaient très
+sévères, car elles commandaient l'observance littérale des Écritures,
+sans exception aucune. Les doctrines que Socinus lui-même professa sur
+la politique, et qu'il développa dans sa lettre à Paléologue,
+imposaient l'obéissance passive et la soumission absolue; elles
+blâmaient vivement la révolte des Pays-Bas contre les Espagnols, ainsi
+que la résistance des Protestants français contre leurs persécuteurs.
+Bayle remarque avec raison que le langage de Socinus est plutôt celui
+d'un moine qui se serait proposé d'avilir la Réforme, que celui d'un
+réfugié italien. Cependant, ces principes n'étaient point complètement
+adoptés par les Sociniens de Pologne, qui, aux synodes de 1596 et
+1598, exploitèrent, dans l'intérêt de leur propre défense, les
+priviléges que la constitution accordait à la noblesse. Les Sociniens
+des classes inférieures critiquèrent cet abandon partiel de la
+doctrine, et, dans le synode de 1603, ils firent adopter une
+résolution, déclarant que les Chrétiens devaient quitter les régions
+exposées à l'invasion des hordes tartares plutôt que de tuer ces
+barbares en défendant leurs foyers. Mais une règle aussi contraire à
+l'indépendance d'un pays exposé, comme l'était la Pologne, à de
+continuelles invasions,--condamnée par le sentiment national,--et, de
+plus, contredite par l'exemple des premiers Chrétiens qui combattirent
+vaillamment dans les légions romaines,--une telle règle ne pouvait
+être strictement observée par les Sociniens polonais, qui comptaient
+dans leurs rangs des hommes voués à la carrière des armes.
+
+Ce ne fut pas Socinus qui écrivit le catéchisme de la secte à laquelle
+il a donné son nom; ce fut un Allemand établi en Pologne, nommé
+Smalcius, aidé par un noble fort instruit, Moskorzewski. Ce catéchisme
+est le développement de celui de 1574, et il est connu sous le nom de
+Catéchisme Racovien, parce qu'il fut publié à Racow, petite ville dans
+le sud de la Pologne, où était établie une école socinienne célèbre
+dans toute l'Europe. Il fut édité en polonais et en latin, et il en
+parut une traduction anglaise à Amsterdam en 1652. Dans la même année,
+le Parlement anglais, par un vote du 2 avril, déclara que «le livre
+intitulé _Catechesis Ecclesiarum in Regno Poloniæ_, etc., communément
+appelé Catéchisme Racovien, contenait des doctrines blasphématoires,
+erronées et scandaleuses,» et il ordonna en conséquence, «aux sheriffs
+de Londres et de Middlesex, de saisir tous les exemplaires partout où
+ils les pourraient trouver, et de les brûler devant la Vieille Bourse
+à Londres, et à New-Palace à Westminster.» En 1819, M. Abraham Rees a
+publié une nouvelle traduction anglaise, accompagnée d'une notice
+historique.
+
+Les congrégations sociniennes, principalement composées de nobles et
+de riches propriétaires, ne furent jamais bien nombreuses; elles
+avaient cependant plusieurs écoles, notamment celle de Racow, qui
+était fréquentée par des élèves de diverses sectes; elles produisirent
+des écrivains très distingués sur les matières théologiques. La
+collection appelée _Bibliotheca fratrum polonorum_ est très estimée,
+et elle est étudiée par les Protestants de toutes les Confessions.
+
+Lors du Consensus de Sandomir, c'est-à-dire en 1570, le Protestantisme
+était à l'apogée de sa prospérité. On ne saurait dire exactement quel
+était le nombre de ses temples. Le Jésuite Skarga, qui vivait à la fin
+du XVIe siècle et au commencement du XVIIe, affirme que les
+Protestants prirent aux Catholiques environ deux mille églises. Les
+principales familles de Pologne avaient embrassé le Protestantisme,
+qu'elles abandonnèrent ensuite en partie, dégoûtées par les divisions
+de sectes et épouvantées par les idées anti-trinitaires[121]. Elles
+avaient créé des écoles ainsi que des imprimeries, d'où sortirent
+non-seulement des écrits de polémique, mais encore des oeuvres de
+littérature et de science. La Réforme imprima, en effet, à toute la
+nation, un mouvement intellectuel dont les résultats furent
+considérables. L'arme la plus puissante dont les Protestants de
+Pologne firent usage pour attaquer le Papisme, fut la Bible elle-même,
+traduite et commentée en langue nationale. De leur côté, les
+Catholiques se défendirent vigoureusement, et ces controverses
+perpétuelles obligèrent les deux adversaires à se livrer à de fortes
+études. La connaissance du latin était déjà très répandue, on y
+joignit celle de l'hébreu et du grec. Les traductions de la Bible,
+publiées par les Protestants aussi bien que par les Catholiques, sont
+des modèles de pureté et d'élégance; elles vont de pair avec les
+autres produits du XVIe siècle, qui fut pour la Pologne le siècle
+d'Auguste, et les écrivains de nos jours les relisent avec fruit.
+
+[Note 121: Voici les noms des principales familles qui embrassèrent le
+Protestantisme au XVIe siècle: Radziwill, Zamoyski, Potoçki,
+Leszczynski, Sapiéha, Ostrorog, Olesniçki, Sieninski, Szafranieç,
+Tenczynski, Ossolinski, Jordan, Zborowski, Gorka, Mieleçki, Laski,
+Chodkiewicz, Melsztinski, Dembinski, Bonar, Boratynski, Firley, Tarlo,
+Lubomirski, Dzialynski, Sienlawski, Zaremba, Malachowski, Bninski,
+Wielopolski, etc.]
+
+Les publications de cette époque indiquent une tendance prononcée en
+faveur d'une révision de la Constitution nationale, qui resserrait
+dans des limites beaucoup trop restreintes le pouvoir exécutif dont le
+roi était investi; et les nombreuses réformes accomplies par la diète
+de 1564 avaient déjà produit d'heureux résultats. Cependant, les
+défauts de la Constitution polonaise étaient largement compensés par
+les avantages d'une liberté qui n'avait pas encore dégénéré en
+licence. Il y avait en Pologne plus de liberté religieuse qu'en aucun
+autre pays d'Europe; on n'y connaissait pas la persécution; le
+commerce et l'industrie offraient un champ à l'activité humaine; aussi
+les étrangers, chassés de leur pays pour leurs opinions religieuses,
+affluaient-ils en Pologne. Il y avait à Cracovie, à Vilna, à Posen,
+etc., des Congrégations protestantes françaises et italiennes; les
+Congrégations écossaises étaient également très nombreuses; la plus
+florissante était concentrée à Kiéydany, petite ville de Lithuanie
+appartenant aux princes Radziwill. Parmi les principales familles
+écossaises, on distinguait celle des Bonar, qui arriva en Pologne
+avant la Réforme et qui adhéra avec la plus vive ardeur aux principes
+du Protestantisme. Après s'être élevée par les richesses et par les
+talents de quelques-uns de ses membres aux plus hautes dignités de
+l'État, cette famille s'éteignit dans le cours du XVIIe siècle. Il y a
+aujourd'hui encore en Pologne plusieurs familles nobles d'origine
+écossaise, les Haliburton, les Wilson, les Fergus, les Stuart, les
+Hasler, les Watson, etc.; deux ministres écossais, Forsyth et Inglis,
+ont composé des poésies sacrées. Le plus distingué de tous est sans
+contredit le docteur John Johnstone, le plus remarquable peut-être des
+naturalistes du XVIIe siècle[122].
+
+[Note 122: John Johnstone naquit, en 1603, à Szamotuly ou Sambter,
+dans la Grande-Pologne. Son père, Siméon Johnstone, était un ministre
+protestant descendant des Johnstone de Craigbourne en Écosse. John
+étudia dans diverses écoles de son pays; il alla, en 1622, en
+Angleterre, puis en Écosse, où il demeura jusqu'en 1625; de là, il
+revint en Pologne. En 1625, il entreprit l'éducation de deux fils du
+comte Kurzbach, et habita avec eux à Lissa. En 1628, il se rendit en
+Allemagne, puis (1629) à Franeker, en Hollande, où il suivit les cours
+de médecine. Il se livra aux mêmes études à Leyde, à Londres et à
+Cambridge. De retour en Pologne, il devint le précepteur de deux
+jeunes nobles, Boguslav Leszczynski et Vladislav Dorohostayski, avec
+lesquels il visita Leyde et Cambridge, où il reçut le diplôme de
+docteur en médecine; il parcourut d'autres contrées de l'Europe et
+rentra en Pologne vers la fin de 1636. L'année suivante, il se maria,
+perdit sa femme, se remaria en 1638, et eut, de cette seconde union,
+plusieurs enfants. En 1642, les Universités de Francfort-sur-l'Oder et
+de Leyde lui offrirent leurs chaires de médecine; il refusa, préférant
+vivre dans son pays, et résida à Lissa, en qualité de médecin de son
+élève Boguslav Leszczynski. Les guerres de 1655 à 1660 le forcèrent à
+quitter la Pologne; il se retira en Silésie, près de Liegnitz, où il
+habita jusqu'à sa mort, arrivée en 1675. Son corps fut enseveli à
+Lissa. Voici les titres de ses principaux ouvrages:--_Thaumatographia
+naturalis in X classes divisa_, Amsterdam, 1632, 1633, 1661 et
+1666;--_Historia universalis, civilis et ecclesiastica, ab orbe
+condito ad 1633_, Leyde, 1633 et 1638, Amsterdam, 1644, Francfort,
+1672;--_De naturæ constantiâ, etc._, Amsterdam, 1632, traduit en
+anglais sous ce titre: _the History of the constancy of nature, etc._,
+Londres, 1657;--_Systema Dendrologicum_, Lissa, 1646;--_Historia
+naturalis de Piscibus et Cetis_, Francfort, 1646;--_De quadrupedibus,
+avibus, piscibus, insectis et serpentibus_, Francfort, 1650, 2 vol.
+Cette édition est très estimée, à cause des planches exécutées par le
+célèbre Merian.--_Idea medicinæ universa praticæ_, Amsterdam, 1652,
+1664, Leyde, 1655;--_Historia naturalis de Insectis_, Francfort,
+1653;--_Historia natur. animal. cum figuris_, 1657, etc., etc. Le
+grand nombre de ces ouvrages, qui eurent, de leur temps, une très
+haute réputation, prouve le mérite extraordinaire de John Johnstone.]
+
+Il semble, en vérité, qu'il y ait entre l'Écosse et la Pologne un lien
+mystérieux. Si, dans le passé, les Écossais ont trouvé en Pologne une
+seconde patrie, n'est-ce pas de l'Écosse que sont partis, de nos
+jours, les accents les plus généreux en faveur de notre nationalité?
+L'illustre poète, Thomas Campbell, n'a-t-il pas chanté en vers
+immortels les grandes et tristes destinées de la Sarmatie? Et à ce
+nom, comment ne pas ajouter celui de cet homme au coeur si noble, qui
+s'est toujours montré le défenseur si ardent de la cause polonaise, le
+nom de lord Dudley Stuart?
+
+Malgré ses dissensions intérieures, le Protestantisme de Pologne se
+trouvait dans une situation très favorable; il avait pour lui la
+majorité des nobles, tandis que plusieurs familles puissantes et la
+masse de la population, dans les provinces de l'est, appartenaient à
+l'Église grecque, aussi hostile au Catholicisme qu'aux Protestants.
+J'ai déjà dit que le primat de Pologne inclinait fortement vers les
+doctrines de la Réforme; il en était de même d'un grand nombre de
+prélats et de prêtres, qui étaient disposés à concourir à la fondation
+d'une Église nationale réformée, mais qui étaient éloignés du
+Protestantisme par les divisions peu édifiantes de tant de sectes. La
+plupart des membres laïques du sénat polonais étaient ou Protestants
+ou partisans de l'Église grecque. Enfin, le roi donna une preuve
+marquée de ses préférences pour la Réforme, en appelant au sénat
+l'évêque catholique Paç, qui était devenu protestant. Ainsi l'Église
+romaine en Pologne était sur le bord de l'abîme: elle ne fut sauvée
+que par l'un de ces puissants caractères qui apparaissent parfois dans
+l'histoire pour hâter ou pour arrêter pendant des siècles la marche
+des événements. Je veux parler d'Hosius, que l'on a eu raison
+d'appeler le grand cardinal.
+
+Stanislas Hosen (en latin Hosius) naquit à Cracovie, en 1504, d'une
+famille allemande enrichie par le commerce. Il fut élevé en Pologne;
+mais il compléta ses études à Padoue, où il se lia intimement avec le
+célèbre prélat anglais Reginald de la Pole (cardinal Polus). De Padoue
+il se rendit à Bologne, où il prit le grade de docteur en droit sous
+la direction de Buoncompagni, qui plus tard devint pape sous le nom de
+Grégoire XIII. Revenu en Pologne, il fut recommandé par l'évêque de
+Cracovie, Tomiçki, à la reine Bona Sforza, qui lui procura un
+avancement rapide. Le roi Sigismond Ier lui confia les affaires de la
+Prusse polonaise et le nomma chanoine de Cracovie. Hosius se distingua
+bientôt par son hostilité contre les Protestants; toutefois, il ne les
+combattit pas d'abord directement, imitant, selon l'expression de son
+biographe (Rescius), «la prudence du serpent», il les fit attaquer par
+d'autres prédicateurs. Il fut appelé à l'évêché de Culm, et s'acquitta
+avec talent de missions importantes auprès de l'empereur Charles-Quint
+et de son frère Ferdinand. Devenu évêque d'Ermeland, et, par
+conséquent, chef de l'Église dans la Prusse polonaise, il opposa
+vainement son influence aux progrès de la Réforme de Luther, à
+laquelle se convertirent rapidement la plupart des habitants. Son
+activité tenait du prodige; il dictait à la fois à plusieurs
+secrétaires; pendant ses repas, il traitait souvent les affaires les
+plus difficiles, expédiait sa correspondance ou écoutait la lecture de
+quelque livre nouveau; il se mettait ainsi au courant de tous les
+évènements de son époque, et de toutes les opinions exprimées par les
+réformateurs qu'il combattait. Il s'adressait continuellement au roi,
+aux nobles, au clergé; il assistait aux diètes, aux réunions
+provinciales, aux synodes, aux chapitres, etc., et en même temps il
+composait une foule d'ouvrages qui l'ont élevé au rang des premiers
+écrivains de son Église, et qui ont été traduits dans les principales
+langues de l'Europe[123]. Il écrivait avec une égale habileté en
+latin, en polonais et en allemand, et il savait adapter son style au
+caractère de ses lecteurs. Ainsi, ses ouvrages latins nous montrent le
+théologien profond, érudit et subtil; en allemand, il imite avec
+succès la vigueur et la rudesse du style de Luther, et en polonais il
+prend une forme légère, presque plaisante, et conforme au goût et au
+caractère de ses concitoyens. Hosius étudiait particulièrement la
+polémique des écrivains appartenant aux différentes Confessions
+protestantes, et il sut merveilleusement tirer parti de leurs
+arguments contradictoires. Il ne se faisait aucun scrupule de
+conseiller la répression la plus violente contre les hérétiques, et,
+sur ce point, il professa ouvertement ses principes dans une lettre
+qu'il adressait au cardinal de Lorraine (Guise) pour le féliciter du
+meurtre de Coligny, et pour remercier Dieu du massacre de la
+Saint-Barthélemy. Il n'hésitait pas à déclarer que ces nouvelles
+l'avaient rempli de joie et qu'il invoquait en faveur de la Pologne un
+semblable bienfait[124].
+
+[Note 123: Voici les titres des principaux écrits d'Hosius: _Confessio
+catholicæ fidei christianæ, vel potius explicatio confessionis à
+patribus facta in synodo provinciali quæ habita est Petricoviæ, ann.
+1551_, Mayence, 1551. (Rescius dit que cet ouvrage a eu trente-deux
+éditions en diverses langues du vivant d'Hosius).--_De expresso verbo
+Dei_, 1567.--_Propugnatio christianæ catholicæque doctrinæ_, Anvers,
+1559.--_Confutatio prolegomenon Brentii_, Anvers, 1565.--_De
+communione sub utrâque specie._ _De sacerdotum conjugio._ _De Missâ
+vulgari lingua celebranda_, etc. La meilleure édition de ces divers
+ouvrages est celle de Cologne, 1584. La vie d'Hosius, écrite par
+Rescius (Reszka), a été publiée à Rome en 1587.]
+
+[Note 124: Voyez dans les écrits d'Hosius, _Epistola Carolo cardinali
+Lotharingo_, etc., _Sublacio, 4 septembris 1572_.]
+
+Et cependant ce prélat, qui se laissait aller à de si odieux
+sentiments, possédait à tous autres égards les plus nobles qualités;
+sans partager l'exagération de Bayle, qui le considère comme le plus
+grand homme que la Pologne ait jamais produit, on doit reconnaître
+qu'Hosius se distinguait autant par l'élévation de ses talents que par
+l'éminence de ses vertus. Aussi, n'est-ce point à lui qu'il convient
+d'imputer les fautes qu'il a commises, mais aux principes de l'Église
+qu'il défendait. Sa passion était si vive, que, dans l'un de ses
+écrits de polémique, il déclara que, dépourvues de leur caractère
+sacré, les Écritures n'auraient point à ses yeux plus de valeur que
+les fables d'Ésope[125]. Il fut créé cardinal, en 1561, par le pape
+Pie IV, et il présida le concile de Trente. Nommé grand-pénitentiaire
+de l'Église, il passa les dernières années de sa vie à Rome, où il
+mourut en 1579, à l'âge de soixante-dix-huit ans.
+
+[Note 125: Voyez _Bayle_, art. _Hosius_.]
+
+En politique comme en religion, Hosius défendait énergiquement les
+doctrines de Rome; il soutenait que les sujets n'avaient aucun droit,
+et qu'ils devaient une obéissance aveugle à leur souverain. De même
+qu'un grand nombre d'écrivains catholiques, il attribuait les
+innovations politiques aux doctrines de la Réforme; il affirmait que
+les peuples se révoltaient parce qu'ils lisaient les Écritures, et il
+réprimandait surtout les femmes qui lisaient la Bible.
+
+Malgré sa profonde instruction, Hosius ne put se soustraire au préjugé
+qui, dans la pratique du Catholicisme, représentait la mortification
+comme agréable à Dieu; il se soumettait à de rudes flagellations et se
+frappait jusqu'au sang avec une ferveur égale à celle qu'il eût
+déployée contre les ennemis du pape.
+
+Telle fut la vie de cet homme célèbre qui, voyant échouer tous ses
+efforts pour combattre la Réforme en Pologne, adopta une politique qui
+lui valut l'éternelle reconnaissance de Rome et la malédiction de sa
+patrie. Hosius appela à son aide le nouvel ordre des Jésuites, qui,
+par son admirable organisation, par son zèle, par son activité peu
+scrupuleuse sur le choix des moyens, réussit à préserver le
+Catholicisme d'une ruine imminente dans toute l'Europe, et même à le
+rétablir triomphant dans des contrées où il avait été déjà vaincu.
+
+Dès 1558, l'ordre des Jésuites envoya en Pologne un de ses membres nommé
+Canisius, pour étudier la situation du pays. Canisius déclara que la
+Pologne était profondément atteinte par l'hérésie, et il attribuait ce
+fait à l'éloignement que le roi manifestait pour toute mesure
+sanguinaire destinée à réprimer le Protestantisme. Il s'entretint, avec
+les principaux chefs du clergé catholique, au sujet de l'établissement
+des Jésuites en Pologne; mais il revint de sa mission sans avoir obtenu
+aucun résultat positif. En 1564, Hosius, à son retour du concile de
+Trente, remarqua les progrès du Protestantisme dans son diocèse; il
+s'adressa à l'illustre général des Jésuites, Lainez, et le pria de lui
+envoyer quelques membres de son ordre. Lainez lui expédia immédiatement
+des Jésuites de Rome et d'Allemagne. Hosius logea ses nouveaux hôtes à
+Braunsberg, petite ville de son diocèse, et dota richement cette
+Congrégation naissante, dont le but était de se répandre dans toute la
+Pologne. En 1561, on essaya d'introduire les Jésuites à Elbing; mais la
+population protestante de cette ville montra une opposition si vive,
+qu'Hosius fut obligé d'abandonner son projet. Les progrès des Jésuites
+furent d'abord très lents; ce ne fut que six ans après leur arrivée en
+Pologne, que l'évêque de Posen, cédant aux instances du légat, les
+accueillit dans cette ville, leur fit donner l'une des principales
+églises, ainsi que deux hôpitaux et une école, les dota d'un fonds de
+terre et leur abandonna sa bibliothèque. Les Jésuites gagnèrent ensuite
+la faveur de la princesse Anne, soeur du roi Sigismond-Auguste. Plus
+tard, le primat Uchanski, qui, par la mort de Sigismond-Auguste, voyait
+s'évanouir les chances du Protestantisme, qu'il avait paru disposé à
+adopter, voulut se réconcilier avec Rome en déployant le plus grand zèle
+pour les intérêts catholiques, et il s'érigea en protecteur de l'ordre
+des Jésuites. Son exemple fut suivi par plusieurs évêques. Je décrirai
+ailleurs le nombre et l'influence des Jésuites, lorsque j'aurai à
+retracer les intrigues incessantes à l'aide desquelles cet ordre parvint
+à détruire en Pologne le parti anti-papiste, sacrifiant ainsi à la
+domination de Rome la prospérité nationale et les plus chers intérêts
+du pays.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+POLOGNE.
+
+(Suite).
+
+ Situation de la Pologne à la mort de Sigismond-Auguste. -- Les
+ intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des Luthériens
+ contre la Confession de Genève, empêchent la nomination d'un
+ candidat protestant au trône de Pologne. -- Projet, suggéré par
+ Coligny, de donner la couronne à un prince français. -- Parfaite
+ égalité de droits accordée par la confédération de 1573 à toutes
+ les sectes chrétiennes. -- Patriotisme déployé à cette occasion
+ par François Krasinski, évêque de Cracovie. -- Effet produit en
+ Pologne par le massacre de la Saint-Barthélemy. -- Aspect de la
+ diète électorale, décrit par un Français. -- Élection de Henri de
+ Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais en
+ faveur de leurs coreligionnaires de France. -- Arrivée à Paris de
+ l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort des
+ Protestants français. -- Tentatives faites dans le but d'empêcher
+ le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les droits des
+ Protestants. -- Henri est forcé, par ces derniers, de confirmer
+ leurs droits lors de son couronnement. -- Fuite de Henri et
+ élection de Étienne Batory. -- Conversion soudaine de ce prince à
+ l'Église de Rome, sous l'influence de l'évêque Solikowski. -- Les
+ Jésuites se concilient ses faveurs en affectant de protéger les
+ lettres et les sciences.
+
+
+Sigismond-Auguste, dont les tendances inspiraient aux Protestants
+l'espoir d'une Réforme prochaine, mourut en 1571 sans laisser de
+postérité, et, avec lui, s'éteignit la dynastie jagellonne, qui avait
+occupé le trône pendant deux siècles (1386-1572). La Pologne se trouva
+alors dans une situation très critique; car il fallait procéder à une
+élection, formalité qui n'avait existé qu'en théorie, tant que la
+dynastie des Jagellons avait pu fournir des souverains. La division
+des partis religieux augmentait les difficultés, les Protestants et
+les Catholiques s'attachant, avec une ardeur égale, à donner la
+couronne à un candidat qui partageât leur croyance. Les Catholiques
+avaient commencé leurs intrigues avant la mort de Sigismond-Auguste,
+et ils avaient trouvé un chef habile dans le cardinal Commendoni, qui
+connaissait déjà la Pologne et qui était revenu dans ce pays afin de
+pousser à la guerre contre les Turcs. Commendoni voulait élever au
+trône l'archiduc Ernest, fils de l'empereur Maximilien II, et, dans ce
+but, il proposa à plusieurs nobles catholiques le plan suivant: on
+devait d'abord élire grand-duc de Lithuanie l'archiduc Ernest, qui
+aurait ensuite levé une armée de 24,000 hommes, pour contraindre, en
+cas de besoin, la Pologne à suivre l'exemple du grand-duché.
+
+Après s'être concerté avec le parti papiste, Commendoni s'efforça de
+diviser et d'affaiblir les Protestants, dont le chef était Jean
+Firley, palatin de Cracovie et grand-maréchal de Pologne[126].
+Celui-ci dirigeait les sectateurs de la Confession de Genève, et, en
+sa qualité de grand-maréchal, il était le premier dignitaire de
+l'État: sa haute position, sa popularité, son influence, faisaient
+supposer qu'il aspirait lui-même à la couronne et qu'il avait de
+fortes chances de succès. Un sentiment d'inimitié personnelle,
+peut-être même la crainte d'assurer le triomphe de la Confession de
+Genève, détermina la puissante famille luthérienne des Zborowski à
+s'opposer à Firley; par les mêmes motifs, les Gorka, autre famille
+luthérienne très influente, s'unit aux Zborowski. Commendoni profita
+de ces divisions. Il sut, de plus, en se servant habilement d'André
+Zborowski, demeuré seul de sa famille fidèle à la foi romaine,
+envenimer les sentiments de jalousie dont Firley était l'objet, et il
+amena les Zborowski à abandonner l'intérêt du parti protestant et à se
+rallier au candidat catholique. Il informa alors l'empereur du succès
+de ses manoeuvres, et le pria de lui envoyer de l'argent et de faire
+avancer ses troupes vers la frontière de Pologne. Il assura que
+l'archiduc pourrait ainsi, avec l'aide des Papistes, obtenir le trône
+sans souscrire à aucune condition qui fût de nature à restreindre son
+autorité et en dépit de tous les efforts des Protestants[127]. Cet
+odieux complot, qui aurait plongé le pays dans les horreurs de la
+guerre civile sans assurer la couronne sur la tête de l'archiduc, fut
+déjoué par la prudence et la modération de l'empereur lui-même, qui,
+malgré son désir de placer son fils sur le trône de Pologne, comprit
+l'impossibilité de réussir par la trahison et la violence, et qui
+préféra recourir aux négociations.
+
+[Note 126: Le grand-maréchal avait la direction suprême du pouvoir
+exécutif.]
+
+[Note 127: Les débats de ce complot ont été décrits par le secrétaire
+de Commendoni. (Voir _Vie de Commendoni_, par Gratiani, livre IV, c.
+III).]
+
+L'influence acquise à la cour de France par Coligny et le parti
+protestant, à la suite de la paix de Saint-Germain, en 1570, exerça
+une grande influence dans les relations de la France avec les
+puissances étrangères et particulièrement avec la Pologne. Coligny
+avait conçu le projet d'abaisser le Papisme en s'attaquant surtout à
+l'Espagne, et il voulait réunir les Protestants, jusqu'alors si
+divisés, pour ne former qu'un centre d'action et assurer le succès de
+sa cause dans toute l'Europe. Coligny comprit que l'alliance politique
+et religieuse de la France et de la Pologne servirait merveilleusement
+ses combinaisons et pourrait porter le coup de mort à la domination
+de Rome et de la maison d'Autriche. Il conseilla donc à la cour de
+France de faire tous ses efforts pour placer Henri de Valois, duc
+d'Anjou, sur le trône de Pologne, et Catherine de Médicis saisit
+avidement une occasion si favorable à l'ambition de son fils. Ce plan
+avait été préparé du vivant de Sigismond-Auguste, et un ambassadeur,
+nommé Balagny, fut envoyé en Pologne, sous le prétexte de demander
+pour le duc d'Anjou la main de la princesse Anne, soeur de Sigismond,
+mais en réalité pour étudier de près la situation du pays.
+
+Plusieurs assemblées provinciales, ainsi qu'une assemblée générale des
+États de la Pologne, prirent les mesures nécessaires pour maintenir la
+tranquillité publique pendant l'interrègne. Les affaires de l'État
+furent administrées par le grand-maréchal, au nom du primat et du
+sénat. La diète de convocation[128] se réunit à Varsovie au mois de
+janvier 1573. Le clergé catholique ne songea plus à triompher des
+Anti-Papistes, il dut se résigner à défendre ses positions.
+Karnkowski, évêque de Cujavie, proposa une loi qui devait assurer à
+toutes les sectes chrétiennes de la Pologne, une parfaite égalité de
+droits. Son but était de garantir ainsi les priviléges et les libertés
+des évêques catholiques. Il demandait cependant qu'on supprimât
+l'obligation imposée aux propriétaires, patrons des paroisses, de ne
+conférer les bénéfices qu'aux prêtres catholiques romains. Mais
+l'influence de Commendoni opéra un changement complet dans l'opinion
+des évêques, qui se mirent à protester contre la mesure proposée par
+un de leurs collègues, et refusèrent de la signer. Un seul fit
+exception: ce fut François Krasinski, évêque de Cracovie et
+vice-chancelier de Pologne; plaçant les intérêts de son pays au-dessus
+des intérêts de Rome, il signa l'acte, qui fut accepté définitivement
+par la diète, le 6 janvier 1573. Son patriotisme lui attira les plus
+vives censures de Rome, et Commendoni le considéra comme suspect, au
+point de vue de l'orthodoxie, et comme entièrement dévoué à
+Firley[129]. La même diète fixa l'élection du roi au 7 avril, à
+Kamien, petite ville voisine de Varsovie.
+
+[Note 128: On appelait diète de _convocation_ celle qui se réunissait
+après la mort du roi pour fixer l'époque et le lieu de l'élection,
+convoquer l'assemblée élective et adopter les mesures nécessaires pour
+maintenir la tranquillité dans le pays. Elle était toujours
+_confédérée_, c'est-à-dire que le sénat votait avec la chambre des
+députés et que les affaires étaient décidées à la majorité et non à
+l'unanimité des suffrages.]
+
+[Note 129: Ce prélat avait fort à coeur la Réforme de l'Église
+nationale, et il en entretint très activement le roi Sigismond-Auguste,
+dès 1555. C'était un homme aussi distingué par ses talents politiques
+que par ses idées éclairées en matière de religion. J'ai dit plus haut
+qu'il avait étudié à Wittemberg, sous Melanchton. Il compléta son
+instruction ecclésiastique à Rome, et, après son retour en Pologne, il
+fut nommé chanoine de Lowicz et archidiacre de Kalish. Il alla deux fois
+à Rome pour régler les affaires de l'Église polonaise, et il fut envoyé
+ensuite par Sigismond-Auguste, en qualité d'ambassadeur, auprès de
+l'empereur Maximilien II. À la cour de Vienne, il se lia intimement avec
+Étienne Batory, envoyé de Jean Zapolya, prince de Transylvanie; et
+lorsque Batory fut plus tard mis en prison par l'empereur, Krasinski fit
+les plus grands efforts pour obtenir sa liberté, et il y parvint.--Il
+contribua puissamment à opérer la fusion législative de la Lithuanie
+avec la Pologne, et il en fut récompensé par la dignité de
+vice-chancelier de Pologne, puis par sa nomination à l'évêché de
+Cracovie.
+
+Cet évêché possédait un revenu très considérable, notamment la
+souveraineté du duché de Sévérie, auquel étaient attachées toutes les
+prérogatives royales (droit de battre monnaie, de conférer des titres
+de noblesse, etc.). Aussi les évêques de Cracovie laissaient-ils
+ordinairement de grandes richesses à leurs héritiers; mais Krasinski
+dépensa toute sa fortune dans l'intérêt de l'Église ou de l'État.
+Lorsque la Pologne, après le départ de Henri de Valois, fut envahie
+par les Turcs, il envoya à ses frais un corps de cavalerie pour
+grossir l'armée polonaise, et il reçut, à cette occasion, les
+remerciements de la diète.
+
+Étienne Batory, élu roi de Pologne, aurait sans doute placé Krasinski
+à la tête de l'Église nationale; mais ce noble prélat mourut en 1579,
+à l'âge de cinquante-quatre ans. Le dernier acte de sa vie fut
+d'envoyer au roi, qui assiégeait alors Dantzick, un renfort de 50
+cuirassiers et de 200 fantassins levés à ses frais. Il était déjà
+malade, et la nouvelle de sa mort arriva au camp en même temps que le
+corps de troupes dont il faisait don à son royal ami.
+
+L'auteur de ce livre descend d'un frère de l'évêque Krasinski.
+
+La famille des Krasinski s'enorgueillit de compter parmi ses membres
+un autre prélat illustre, Adam Krasinski, évêque de Kamiénietz, dont
+les efforts pour secouer le joug de l'invasion étrangère ont été
+retracés avec détail par l'écrivain français Rulhière (_Histoire de
+l'Anarchie de la Pologne_). Ce fut sur la proposition du même Adam
+Krasinski, que l'élection royale fut abolie et que l'hérédité du trône
+de Pologne fut proclamée par la célèbre constitution du 3 mai 1791.]
+
+On présentait plusieurs candidats; mais deux seulement étaient
+sérieux: l'archiduc Ernest d'Autriche, et Henri de Valois, duc
+d'Anjou. Le parti de l'archiduc, dirigé par Commendoni, était le plus
+fort; mais il ne tarda pas à perdre du terrain, par suite des fautes
+que commirent les gens de l'empereur, et surtout à cause du
+ressentiment qu'excitait, contre les Hapsbourg, l'atteinte portée,
+par cette maison, aux libertés de la Bohême. Ce ressentiment devint si
+vif, que Commendoni, voyant la cause perdue, transporta son influence
+du côté du prince français.
+
+La France déploya, à cette occasion, une adresse extraordinaire. Comme
+l'avènement d'un prince français au trône de Pologne avait
+principalement pour but de renverser la suprématie de l'Autriche et de
+l'Espagne en agrandissant l'influence du Protestantisme en Europe, la
+cour de France envoya en Allemagne, avant la mort de Sigismond-Auguste,
+un agent nommé Schomberg, avec mission de préparer une alliance avec les
+princes protestants. Dès que la mort de Sigismond fut connue, Montluc,
+évêque de Valence, fut chargé de se rendre en Pologne, muni des
+instructions de Coligny; mais il n'avait pas encore passé la frontière,
+au moment où s'accomplit le massacre de la Saint-Barthélemy. On sait que
+Coligny fut l'une des victimes de cette abominable journée. Montluc crut
+devoir suspendre son voyage; mais Catherine de Médicis lui ordonna de
+poursuivre sa route, sans changer un mot à ses instructions; ce qui
+prouve avec quelle justesse et avec quel patriotisme Coligny avait
+apprécié les intérêts français en Allemagne.
+
+Montluc arriva en Pologne au mois de novembre 1572, et il y trouva la
+situation respective des partis complètement changée. Les Papistes,
+désespérant du succès de l'archiduc, s'étaient, depuis le massacre de
+la Saint-Barthélemy, chaudement ralliés au duc d'Anjou, qu'ils
+regardaient comme l'exterminateur de l'hérésie, tandis que les
+Protestants, indignés, abandonnaient la cause de la France. Il y avait
+même, parmi les Catholiques, des patriotes sincèrement révoltés par le
+récit des atrocités commises à Paris[130]. Montluc eut donc à vaincre
+d'immenses difficultés. Il fut vivement soutenu par sa cour, qui fit
+les plus grands efforts pour démontrer que la Saint-Barthélemy était
+un évènement politique, et non religieux, et le duc d'Anjou lui-même,
+dans une lettre écrite aux États de Pologne, déclina toute
+participation au massacre.
+
+[Note 130: Choisain, qui accompagnait Montluc et qui a écrit le récit
+de l'ambassade, dit que toutes les dames de Pologne, en parlant du
+massacre de la Saint-Barthélemy, versaient d'abondantes larmes, comme
+si elles avaient assisté à cette scène horrible.]
+
+La diète d'élection s'ouvrit en avril 1573. Un auteur contemporain,
+qui y assistait, dit que cette diète ressemblait plus à un camp qu'à
+une assemblée civile; tout le monde était armé, et cependant il ne
+coula pas une goutte de sang![131]
+
+[Note 131: «Il y avait déjà à Varsovie un grand nombre d'hommes
+d'armes et de nobles venus de toutes les parties du royaume avec leurs
+amis et leurs vassaux. La plaine où ils avaient établi leurs tentes et
+où devait se tenir la diète, présentait l'aspect d'un camp. On les
+voyait se promener avec de grands sabres au côté, et parfois marcher
+en troupes armées de piques, mousquets, arcs et flèches. Quelques-uns
+même avaient amené des canons et se retranchaient dans leur camp. On
+aurait pu croire qu'ils allaient à une bataille, et non à une diète;
+que tous ces préparatifs étaient destinés à la guerre et non à un
+conseil d'État; qu'il s'agissait plutôt de conquérir un royaume
+étranger que de disposer de la couronne nationale. Du moins, en
+présence de ce spectacle, il était permis de supposer que l'affaire
+serait plutôt décidée par la force des armes que par une discussion et
+par des votes.
+
+»Mais ce qui me parut le plus extraordinaire, ce fut de voir que, au
+milieu de cette foule d'hommes armés, et à un moment où il n'y avait
+ni lois ni magistrats régulièrement établis, il ne se commit pas un
+meurtre, pas une épée ne sortit du fourreau. Ces grands débats, où il
+s'agissait de donner ou de refuser un royaume, se passèrent en
+paroles, tant la nation polonaise a horreur de verser son sang dans
+les guerres civiles!» (Voyez _Vie de Commendoni_, par Gratiani, liv.
+IV, chap. X).]
+
+Les détails relatifs à l'élection de Henri de Valois appartiennent à
+l'histoire politique de la Pologne; il nous suffira donc de rappeler
+que Montluc réussit à surmonter les obstacles que le massacre de la
+Saint-Barthélemy venait d'opposer au succès de sa mission. Il repoussa
+toutes les objections élevées contre son candidat, promit tout ce qui
+était demandé, souscrivit à toutes les garanties que l'on réclamait en
+matière politique et religieuse. Les Protestants, qui n'avaient point
+de prince étranger à présenter comme candidat, désiraient l'élection
+d'un Polonais; mais l'antagonisme des Luthériens rendait ce résultat
+impossible. Voyant alors que leur opposition pourrait entraîner une
+guerre civile, les Protestants résolurent d'accepter la candidature du
+duc d'Anjou, en stipulant, pour leur religion, de solides garanties.
+Firley, leur principal chef, rédigea des conditions qui devaient
+protéger, non-seulement les Protestants de Pologne, mais encore ceux
+de France, et Montluc fut obligé de les accepter sous peine de voir
+échouer l'élection.
+
+En vertu de ces stipulations, signées le 4 mai 1573, le roi de France
+devait accorder aux Protestants de ce royaume, une amnistie complète,
+ainsi que la liberté religieuse; les Protestants qui désiraient
+quitter le pays devaient être autorisés à vendre leurs biens ou à
+toucher leurs revenus, pourvu qu'ils ne se retirassent pas dans des
+contrées ennemies de la France; ceux qui avaient émigré pouvaient
+rentrer dans le royaume. Toute procédure contre les Protestants
+accusés de trahison devait être annulée. Ceux qui avaient été
+condamnés reprendraient leurs honneurs et leurs biens, et on
+accorderait une indemnité aux enfants de ceux qui avaient été
+massacrés. Le roi devait désigner, dans chaque province, certaines
+villes où les Protestants pourraient exercer librement leur religion,
+etc.[132]--De telles conditions permettent d'apprécier les avantages
+qu'aurait procurés, au Protestantisme, l'établissement définitif de la
+Réforme en Pologne. Ce pays avait alors une telle influence, et le
+sentiment religieux y était si profond, que son exemple eût entraîné
+toute l'Europe.
+
+[Note 132: Popelinière, _Histoire de France_, 1581, vol. II, fol. 176,
+p. II.]
+
+Une ambassade composée de douze nobles, parmi lesquels se trouvaient
+plusieurs Protestants, se rendit à Paris afin d'annoncer au duc
+d'Anjou son élection au trône de Pologne. De Thou décrit l'admiration
+universelle qu'ils excitèrent par la splendeur de leur appareil, et
+plus encore par leur science et leur distinction[133]. Leur arrivée
+influa favorablement sur les intérêts des Protestants français. Le
+siége de Sancerre fut suspendu, et les Protestants de cette ville
+furent admis à traiter à de meilleures conditions. Malgré la
+prééminence du parti papiste, qui rendait très difficile
+l'accomplissement des promesses faites par Montluc, la cour de France,
+par un édit de juillet 1573, accorda aux Protestants plusieurs
+concessions importantes. Ainsi, on interdit la publication de tout
+libelle dirigé contre eux; on leur garantit, dans les villes de
+Montauban, La Rochelle et Nîmes, la faculté d'exercer publiquement la
+religion protestante, qui pouvait être professée en particulier dans
+toutes les parties du royaume, sauf dans un rayon de deux lieues de
+Paris; enfin, la vie et les biens des Protestants furent déclarés
+inviolables. Malgré ces concessions, les membres protestants de
+l'ambassade polonaise, abandonnés et même combattus sur ce point par
+leurs collègues catholiques, insistèrent sur l'exécution complète du
+traité signé avec Montluc; mais leurs réclamations demeurèrent sans
+résultat[134].
+
+[Note 133: Il n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne parlât le
+latin; beaucoup savaient l'italien et l'espagnol, et quelques-uns
+parlaient le français très purement, et on aurait pu les prendre pour
+des hommes élevés sur les bords de la Seine et de la Loire plutôt que
+pour des riverains de la Vistule ou du Dnieper. Ils firent rougir nos
+courtisans, qui ne se contentent pas d'être très ignorants par
+eux-mêmes, mais qui affectent en outre d'être les ennemis déclarés de
+tout savoir... (_De Thou_, livre 56).]
+
+[Note 134: Popelinière reproduit le texte des remontrances adressées à
+Charles IX par les ambassadeurs polonais. Cette pièce n'a pas moins de
+quatre pages in-folio. (Voyez son _Histoire_, vol. II, fol. 196 et
+suiv.). Les ambassadeurs pressèrent, en outre, le roi, de réclamer la
+liberté de la veuve de Coligny, détenue à Turin, et de réviser le
+procès de l'amiral, qui avait été condamné par un tribunal partial et
+inique.]
+
+Pendant que l'ambassade polonaise était à Paris, le parti papiste
+essaya, par ses intrigues, de détruire l'effet des garanties
+constitutionnelles données à la liberté des cultes. Hosius prétendit
+que la loi du 6 janvier 1573, constituait un crime contre Dieu, et
+qu'elle devait être abolie par le nouveau roi; il engagea vivement
+l'archevêque de Gniezno et le fameux cardinal de Lorraine, à empêcher
+le roi de prêter serment en faveur de la liberté des cultes. Enfin,
+lorsque Henri prêta ce serment, il lui conseilla ouvertement le
+parjure, en lui affirmant que la foi jurée aux hérétiques pouvait être
+violée impunément[135]. Guillaume Ruzeus, confesseur de Henri, fut
+chargé d'expliquer au roi que son devoir était de trahir son serment.
+Solikowski donna au prince un avis plus dangereux encore, en lui
+faisant observer que, placé sous le joug de la nécessité, il devait
+promettre et jurer tout ce qu'on lui demandait, et prévenir ainsi la
+guerre civile; mais que, une fois en possession du trône, il se
+trouverait parfaitement en mesure d'abattre l'hérésie sans même user
+de violence.
+
+[Note 135: Hosius envoya au roi Rescius, son confident (plus tard son
+biographe), et il lui rappela en outre, dans une lettre du 13 octobre
+1573, «qu'il ne devait pas suivre l'exemple d'Hérode, mais bien plutôt
+celui de David, qui n'avait point cru devoir garder un serment
+irréfléchi. Il ne s'agissait pas d'un seul Nabal, mais de plusieurs
+milliers d'âmes qui pouvaient être livrées au diable. Le roi avait
+péché avec Pierre; il devait, comme Pierre, reconnaître son erreur et
+se convaincre que son serment ne pouvait le lier à l'iniquité. Il
+n'était pas nécessaire de le relever de son serment, attendu que,
+suivant toute loi, les actes irréfléchis sont nuls et non avenus...»]
+
+Ce fut le 10 septembre 1573, en l'église Notre-Dame de Paris, que fut
+solennellement présenté, à Henri, le diplôme de son élection. L'évêque
+Karnkowski, membre de l'ambassade polonaise, protesta, au commencement
+de la cérémonie, contre l'article du serment qui garantissait la
+liberté religieuse. Cette démarche produisit une certaine confusion,
+et le Protestant Zborowski s'adressa ainsi à Montluc: «Si vous n'aviez
+pas accepté, au nom du duc, les conditions relatives à la liberté des
+cultes, nous aurions pu empêcher l'élection.» Henri feignit de ne pas
+comprendre, mais Zborowski, se tournant vers lui, ajouta: «Je répète,
+Sire, que si votre ambassadeur n'avait pas accepté la condition qui
+garantit la liberté des cultes en Pologne, nous aurions empêché votre
+élection, et que si, en ce moment, vous ne confirmez pas les promesses
+qui ont été faites, vous ne serez pas notre roi.» À la suite de cet
+incident, les membres de l'ambassade entourèrent leur nouveau
+souverain, et l'un d'eux, appartenant à la religion catholique, lut la
+formule du serment que Henri répéta sans hésitation. L'évêque
+Karnkowski s'approcha du roi après la prestation du serment, et
+déclara que l'octroi de la liberté religieuse ne devait point porter
+atteinte à l'autorité de Rome; le roi souscrivit par écrit à cette
+déclaration.
+
+Henri quitta Paris au mois de septembre; il voyagea à petites
+journées, et n'arriva en Pologne qu'au mois de janvier 1574. Malgré
+les termes de son serment, les Protestants n'étaient pas complètement
+rassurés, et ils résolurent d'observer attentivement la conduite de
+leurs adversaires lors de la diète du couronnement. Leurs craintes
+n'étaient que trop fondées. Gratiani, secrétaire de Commendoni, partit
+de Cracovie, muni des instructions du parti papiste; il joignit Henri
+en Saxe, lui fit observer qu'il avait le droit de gouverner la Pologne
+à titre de souverain absolu, et lui traça le plan à suivre pour
+détruire les libertés que le roi avait juré de maintenir. On connut
+bientôt les doctrines soutenues par Hosius sur la valeur du serment,
+les lettres qu'il avait écrites au clergé polonais pour l'engager à
+violer la loi du 6 janvier 1573, et pour assurer que le serment prêté
+à Paris n'était qu'une feinte, le roi devant, après son couronnement,
+proscrire toutes les Églises contraires à celles de Rome. Les évêques
+manifestèrent ouvertement l'intention de modifier la formule du
+serment de Paris. Le légat du pape prêcha dans le même sens. Ces
+intrigues excitèrent naturellement les soupçons du parti protestant,
+qui paraissait même disposé à empêcher le couronnement de Henri et à
+déclarer l'élection nulle et non avenue. Le pays était à la veille
+d'une guerre religieuse.
+
+Le roi gardait en apparence une attitude de neutralité entre les deux
+partis; toutefois, il fit savoir qu'il était disposé à prêter un
+serment qui serait conforme au vote unanime du sénat et de la Chambre
+des nonces; c'était, en réalité, mettre en doute la légalité du
+serment qu'il avait prêté à Paris et qui avait été prescrit, non point
+par l'unanimité, mais seulement par la majorité des représentants de
+la nation. L'influence du parti de Rome devenait de plus en plus
+sensible, et, bien que l'époque du couronnement fût proche, il n'y
+avait encore rien de décidé sur la formule du serment. Avant le
+commencement de la cérémonie, Firley, grand-maréchal, Zborowski,
+palatin de Sandomir, Radziwill, palatin de Vilna, et quelques autres
+chefs protestants, se rendirent au cabinet du roi et lui proposèrent,
+soit d'omettre entièrement la partie du serment relative aux affaires
+religieuses (c'est-à-dire de ne garantir ni les droits des Protestants
+ni ceux de la hiérarchie romaine), soit de répéter la formule de
+Paris. Le roi, n'osant manquer ouvertement à une promesse solennelle,
+essaya d'une réponse évasive en assurant qu'il défendrait l'honneur et
+les biens des Protestants; mais Firley insista pour que le serment de
+Paris fût répété sans restriction d'aucune sorte. Pendant le cours de
+la cérémonie, et au moment où la couronne allait être placée sur la
+tête du roi, Firley déclara que si le serment en question n'était pas
+prêté, il ne permettait pas que le couronnement eût lieu, et en même
+temps, assisté de Dembinski, chancelier de Pologne, Protestant comme
+lui, il présenta à Henri, qui était agenouillé au pied de l'autel, un
+parchemin contenant la formule arrêtée à Paris. Cette hardiesse
+effraya le roi qui se leva immédiatement; les dignitaires placés
+auprès de lui demeurèrent muets de surprise; mais Firley s'empara de
+la couronne et dit à Henri à haute voix: «Si vous ne jurez pas, vous
+ne régnerez pas.» De là, grande confusion! les Catholiques furent
+frappés d'épouvante, quelques Protestants même, entre autres Zborowski
+et Radziwill, hésitèrent déjà. Firley ne s'émut pas, il obligea le roi
+à répéter le serment de Paris; il sauva ainsi par son courage la
+liberté religieuse de son pays.
+
+Le serment que Henri avait prêté à contre-coeur, n'était point de
+nature à dissiper les craintes et les soupçons des Protestants. Chaque
+jour les évêques, encouragés par la faveur du roi, devenaient plus
+audacieux et parlaient hautement de leurs projets; il y avait dans
+tout le pays un mécontentement général produit par l'influence
+croissante du clergé. Les Zborowski, famille protestante bien
+accueillie à la cour par suite de l'appui qu'elle avait donné à
+l'élection de Henri, vit peu à peu son crédit s'évanouir. Firley
+mourut, et on soupçonna le poison. Enfin, par ses moeurs dissolues, le
+roi blessait ouvertement le sentiment public. Le dégoût était
+universel et la guerre civile était imminente, lorsque, fort
+heureusement, Henri quitta secrètement la Pologne en apprenant la mort
+de son frère Charles IX, auquel il succéda comme roi de France, sous
+le nom de Henri III.
+
+Après avoir attendu pendant près d'un an le retour de Henri, les
+Polonais déclarèrent le trône vacant, et élurent pour roi Étienne
+Batory, prince de Transylvanie. Sorti des rangs du peuple, Batory ne
+devait son élévation qu'à son propre mérite, et il était si populaire,
+que les évêques n'osèrent pas s'opposer à son élection, bien qu'il fût
+Protestant. Ils envoyèrent cependant auprès de lui leur collègue
+Solikowski, dont j'ai déjà eu occasion de parler plus haut. Celui-ci
+se trouvait dans une situation très difficile; car, parmi les treize
+délégués chargés d'annoncer à Batory son élection au trône de Pologne,
+il y avait douze Protestants. Solikowski parvint à obtenir une
+entrevue avec Batory, et il réussit à lui persuader qu'il n'avait
+aucune chance de se maintenir sur le trône s'il ne professait
+publiquement le Catholicisme; il lui démontra que la princesse Anne,
+soeur de Sigismond-Auguste, catholique zélée, ne consentirait jamais à
+prendre pour époux un Protestant; or, cette alliance était au nombre
+des conditions imposées au nouvel élu. Batory céda, et les délégués
+protestants furent très désappointés lorsque, le lendemain, ils virent
+le roi assister dévotement à la messe. Cet acte ranima les espérances
+des Catholiques, dont la cause était si compromise.
+
+Batory garantit sans hésitation les droits des Protestants. Il
+s'opposa à toute persécution religieuse, et récompensa le mérite sans
+distinction de culte. Ce grand prince, dont le règne dura dix ans et
+doit être rangé au milieu des règnes les plus glorieux de la Pologne,
+causa cependant un grand préjudice à son pays en protégeant les
+Jésuites. J'ai déjà raconté comment, par l'influence de Hosius, cette
+corporation s'était introduite en Pologne, et comment elle s'était
+placée sous le patronage de la princesse Anne, devenue l'épouse
+d'Étienne Batory. Ils ne firent qu'augmenter leur influence en
+laissant croire au roi qu'ils pouvaient développer les arts et les
+sciences en Pologne. Batory fonda, pour leur ordre, l'Université de
+Vilna, le collége de Polotzk et quelques autres établissements
+auxquels il accorda de riches dotations, malgré l'opposition des
+Protestants.
+
+L'influence des Jésuites nuisit à la politique extérieure de Batory,
+qui, après avoir fait essuyer plusieurs défaites aux armées
+moscovites, était déjà entré en Russie. Il s'arrêta dans sa marche
+victorieuse en signant le traité de paix de 1582, d'après les conseils
+du célèbre Jésuite Possevinus, qui, trompé par les promesses du czar
+Ivan Vassilévitch, engagea Batory à abandonner tous les avantages de
+la campagne.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+POLOGNE.
+
+(Suite.)
+
+ Élection de Sigismond III. -- Son caractère. -- Sa soumission
+ complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire le
+ Protestantisme en Pologne. -- Exposé des manoeuvres des Jésuites
+ et leur succès. -- Histoire de l'Église d'Orient en Pologne. --
+ Histoire de la Lithuanie. -- Rôle de l'Église d'Orient dans ce
+ pays; dualisme religieux des princes lithuaniens. -- Union avec
+ la Pologne. -- Les Jésuites entreprennent de soumettre l'Église
+ de Pologne à la suprématie de Rome. -- Instructions données par
+ eux à l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret l'union de
+ son Église avec Rome tout en paraissant s'y opposer. -- L'Union
+ est conclue à Brestz; ses déplorables effets pour la Pologne. --
+ Lettre du prince Sapiéha.
+
+
+Étienne Batory mourut en 1586, et fut remplacé sur le trône de Pologne
+par Sigismond III, fils de Jean, roi de Suède, et de Catherine
+Jagellon, soeur de Sigismond-Auguste. Le nouveau roi dut en grande
+partie son élection à sa qualité d'unique représentant, par sa mère,
+de la dynastie, pour laquelle la nation avait conservé un vif
+attachement, et dont la descendance mâle s'était éteinte avec
+Sigismond-Auguste. La mère de Sigismond III professait avec ardeur la
+foi romaine, et s'était mise entièrement à la merci des Jésuites. Son
+royal époux, fils du grand Gustave Wasa, se disait Luthérien; mais il
+variait parfois dans ses opinions religieuses et inclinait vers Rome.
+Il permit que son fils et successeur Sigismond fût élevé dans la
+religion romaine, pensant lui faciliter ainsi son avènement au trône
+de Pologne: ce fut pour la même raison que le jeune prince apprit la
+langue polonaise. Le roi Jean entama à diverses reprises des
+négociations avec le Jésuite Possevinus et d'autres envoyés du pape,
+en vue d'une réconciliation avec le siége de Rome; il demanda que la
+communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres et la
+célébration de la messe dans la langue nationale, fussent autorisés en
+Suède. Le pape rejeta ces conditions; et on peut douter que le roi ait
+eu l'intention sincère de mener à bonne fin cette réconciliation avec
+Rome, car il aurait vraisemblablement provoqué une révolte de ses
+sujets et compromis sa couronne. Il regretta même d'avoir élevé son
+fils dans les principes catholiques; mais le jeune prince était
+profondément dévoué à sa foi, et son père ne put jamais le décider à
+assister à une cérémonie luthérienne.
+
+Ses dispositions étaient si bien connues à Rome, que Sixte V écrivit à
+l'ambassadeur de France que Sigismond abolirait le Protestantisme,
+non-seulement en Pologne, mais encore en Suède. Cette élection
+menaçait donc en Pologne la cause protestante, déjà mise en péril par
+la déplorable partialité qu'Étienne Batory avait montrée en faveur des
+Jésuites, et par les nombreuses écoles que cet ordre avait fondées. Si
+la réaction romaine avait pu faire de si grands progrès sous le règne
+d'un prince qui désirait défendre la liberté religieuse de ses sujets,
+que ne devait-on pas attendre de la bigoterie excessive de Sigismond
+III? Et, en effet, toute la politique de ce prince pendant son long
+règne (de 1587 à 1632) eut exclusivement pour but d'assurer la
+suprématie de Rome dans les affaires intérieures et dans les relations
+extérieures de la Pologne, au prix même de l'intérêt national sacrifié
+sans scrupule. Ce déplorable système compromit la prospérité de la
+Pologne et prépara la décadence et la ruine de ce malheureux pays. Le
+parti anti-romain était encore assez fort pour empêcher toute
+persécution ouverte; la persécution, d'ailleurs, était interdite par
+la loi. Mais Sigismond, docile aux conseils des Jésuites, essaya avec
+succès de la corruption, et il adopta un plan analogue à celui que
+Gratiani avait proposé à Henri de Valois.
+
+Bien que son autorité fût limitée, à certains égards, le roi avait
+conservé, pour la distribution des honneurs et des richesses, des
+prérogatives beaucoup plus étendues que celles des autres souverains
+de l'Europe[136], et il se fit une règle de n'admettre à ses faveurs
+que les Catholiques romains, et plus particulièrement les prosélytes
+que l'intérêt, plutôt que la raison, avait convertis. L'influence que
+les Jésuites exerçaient sur ce prince, était sans limite. Sigismond se
+glorifiait du titre de roi des Jésuites, et, par le fait, il n'était
+qu'un instrument docile aux mains des disciples de Loyola, dont le
+patronage était nécessaire pour obtenir tous les bénéfices, et qui
+exigeaient de leurs protégés un dévouement complet non-seulement à la
+cause de Rome, mais encore aux intérêts de leur ordre. En
+conséquence, les principales dignités de l'État et les riches domaines
+de la couronne n'étaient plus le prix de services rendus au pays; on
+ne les obtenait qu'en faisant profession de Romanisme, et ils étaient
+employés à doter les Jésuites. Aussi les richesses de cet ordre
+s'accrurent si rapidement, qu'en 1607 ils possédaient 400,000 dollars
+de revenu (environ 2,500,000 francs), somme énorme à cette époque. Les
+Jésuites fondèrent partout des colléges; ils possédaient cinquante
+écoles où étaient instruits la plupart des enfants de la noblesse:
+c'était là le but principal de leur ambition, car ils voulaient
+surtout s'emparer de l'éducation nationale et établir ainsi leur
+influence, ou plutôt leur domination, sur le pays.
+
+[Note 136: Les rois de Pologne disposaient d'un grand nombre de
+domaines connus sous le nom de _Starosties_, qu'ils étaient tenus de
+distribuer à des nobles qui les conservaient pendant leur vie. Ces
+dons, originairement concédés en récompense de services rendus,
+étaient appelés _panis bene merentium_; mais comme le roi était
+entièrement libre de les distribuer à sa guise, il s'en servait dans
+l'intérêt de son autorité. Ils furent largement exploités par
+Sigismond III, qui les donnait à ceux de ses sujets qui abandonnaient
+le Protestantisme ou l'Église grecque pour se convertir à la cause de
+Rome.]
+
+J'ai retracé les progrès considérables que la Réforme avait faits en
+Lithuanie, grâce aux efforts du prince Nicolas Radziwill, surnommé le
+Noir, et à ceux de son cousin et homonyme Radziwill Rufus, j'ai
+également signalé les dispositions favorables manifestées à l'égard
+des Jésuites par le roi Étienne Batory, qui fonda pour eux
+l'Université de Vilna, ainsi que plusieurs colléges. La majorité des
+habitants de la Lithuanie appartenaient soit aux Confessions
+protestantes, soi à l'Église grecque; aussi ce fut dans ce pays que
+les disciples de Loyola déployèrent le plus d'activité. Un auteur
+catholique de nos jours[137], qui a écrit cette histoire avec
+impartialité et dont les travaux annoncent de profondes recherches, a
+décrit, ainsi qu'il suit, les manoeuvres employées par les Jésuites
+pour atteindre leur but.
+
+[Note 137: Lukaszewicz, _Histoire des Églises helvétiques de la
+Lithuanie_, en polonais, 2 vol. in-8º. Posen, 1842, 1843.]
+
+Après avoir rappelé la fondation des colléges livrés par Batory à
+cette corporation, cet auteur ajoute:--«L'exemple du roi fut suivi par
+quelques magnats lithuaniens, notamment par Christophe Radziwill, qui
+établit un collége de Jésuites à Nieswiez en 1584; il avait été
+rattaché à l'Église catholique par les conseils du célèbre Jésuite
+Skarga, et il avait déterminé ses jeunes frères, Georges (devenu plus
+tard cardinal et archevêque de Vilna et de Cracovie), Albert et
+Stanislas, à abandonner la Confession de Genève.
+
+Ce retour des fils de Radziwill le Noir à la foi de leurs pères, porta
+une rude atteinte aux progrès de la Confession de Genève en Lithuanie;
+car les nouveaux convertis chassèrent immédiatement, de leurs vastes
+domaines, tous les ministres protestants, et donnèrent les Églises aux
+Catholiques. Dès ce moment, cette branche de la famille des Radziwill
+fit une opposition vigoureuse au Protestantisme, qui était soutenu par
+Radziwill Rufus, et son exemple engagea un grand nombre de nobles à
+rentrer dans le sein de l'Église romaine. Les Jésuites, favorisés par
+le roi, invitèrent les membres les plus distingués de leur société à
+venir enseigner dans leurs écoles et prêcher dans leurs chaires. Ils
+attaquèrent les Protestants par des écrits de polémique; sur ce
+terrain, les Protestants pouvaient leur répondre, avec des hommes tels
+que Volanus, Lasiçki, Sudrovius, etc.; mais les Jésuites, là comme
+ailleurs, ne tardèrent pas à faire usage d'autres armes. Du haut de la
+chaire, ils déclamèrent contre Zwingle, Luther, Calvin et leurs
+adhérents; ils provoquèrent les Protestants à des disputes publiques,
+s'adressèrent à la multitude dans les marchés et dans tous les lieux
+de réunion, recherchèrent la faveur des nobles afin de les gagner à
+leur cause; bref, ils ne négligèrent aucun moyen pour affaiblir ou
+calomnier leurs adversaires, ils poussèrent la foule à détruire les
+temples protestants, bien que, d'après les lois de la Lithuanie, ce
+fût un crime capital. En 1581, ils persuadèrent à l'évêque de Vilna
+d'interdire aux Protestants qui portaient leurs morts au cimetière, la
+rue dans laquelle leur église était située; et comme les Protestants
+ne tenaient pas compte de cette défense, leurs élèves, aidés de la
+populace, attaquèrent les ministres qui revenaient d'un enterrement,
+et les laissèrent pour morts. Ces mêmes élèves avaient formé le projet
+de détruire les temples de Vilna, en profitant de l'absence de
+Radziwill Rufus, palatin de la ville et commandant en chef les forces
+de la Lithuanie, parti alors pour faire campagne contre la Moscovie.
+Toutefois, ces excès furent prévenus par un ordre rigoureux du roi,
+qui céda aux instances du plus illustre et du plus dévoué de ses
+généraux.
+
+Radziwill Rufus jouissait, en effet, de la faveur de son souverain et
+d'une grande influence dans son pays; il les employait au service de
+ses coreligionnaires, qu'il défendait par tous les moyens dont il
+disposait. Il donna asile aux ministres qui avaient été chassés par
+Radziwill le Noir; il attacha à sa cour les Protestants les plus
+instruits, encouragea leurs travaux, et ouvrit aux plus méritants
+l'accès des dignités et des honneurs. S'appuyant sur les troupes
+nombreuses placées sous son commandement, il tint les Jésuites en
+respect dans toutes les parties de la Lithuanie, et les empêcha de
+persécuter ouvertement les Réformistes. Mais il mourut en 1584,
+accablé par l'âge et épuisé de fatigue; sa mort affligea vivement les
+Protestants, qu'elle priva d'un puissant appui, et elle répandit la
+joie dans le camp des Jésuites, qui voyaient tomber le plus ferme
+soutien de la Confession de Genève.
+
+Son fils Christophe succéda à toutes ses dignités; mais il n'avait pas
+rendu au pays les mêmes services; il ne possédait pas la même
+influence, et les Jésuites pouvaient lui opposer la branche catholique
+de la famille des Radziwill. Cette branche fit alors les efforts les
+plus énergiques pour détruire l'ouvrage de Radziwill le Noir; Georges,
+cardinal et évêque de Vilna, déclara une guerre d'extermination aux
+Réformistes de la Lithuanie. Dès qu'il eut pris possession de son
+siége, il donna l'ordre de saisir les écrits protestants chez tous les
+libraires de Vilna, et de les brûler devant l'église du collége des
+Jésuites. Il n'y avait pas un seul point de la Lithuanie où cette
+société n'eût ses missions; on la retrouvait dans les maisons des
+nobles, dans les églises, aux fêtes, aux enterrements, partout enfin,
+et partout à la recherche des conversions. Elle parlait au coeur de la
+foule en séduisant les yeux, par le charme des représentations
+scéniques qui rappelaient la canonisation des saints, par des
+processions, par des reliques exposées en grande pompe, etc. Tous ces
+actes avaient pour but de faire impression sur la multitude et
+d'effacer les Protestants, dont les Jésuites ne cessaient de
+ridiculiser le culte et de le rendre odieux par leur polémique
+toujours pleine de personnalité. Les calomnies les plus violentes
+étaient dirigées contre les Protestants les plus vertueux et les plus
+instruits, particulièrement contre ceux qui appartenaient à la
+Confession de Genève; Volanus[138], par exemple, qui, grâce à sa
+sobriété, vécut près de quatre-vingt-dix ans, fut traité d'ivrogne. On
+répandit contre Sudrowski[139], dont le savoir égalait celui des
+Jésuites les plus érudits, le bruit qu'il s'était rendu coupable de
+vol et qu'il avait rempli l'office de bourreau. Dès qu'un synode
+protestant se réunissait, on voyait paraître un pamphlet contenant une
+lettre du diable aux membres de cette assemblée, quelque histoire
+ridicule sur ses délibérations, etc. Lorsqu'un prêtre protestant se
+mariait, il était sûr de recevoir un épithalame écrit par les
+Jésuites; et, lorsqu'un ministre mourait, ceux-ci publiaient des
+lettres qu'il était censé adresser de l'enfer aux principaux membres
+de sa secte. Toutes ces pièces de bouts-rimés, nourries de gros sel,
+produisaient nécessairement un grand effet sur la populace. Les
+Protestants réfutaient les calomnies des Jésuites; mais les Jésuites
+revenaient à la charge, et, en fin de compte, ils réussirent à couvrir
+de haine et de mépris les ministres de la religion réformée[140].
+
+[Note 138: André Volanus, né en Silésie, mais élevé en Pologne où il
+arriva dès sa jeunesse, était l'un des hommes les plus instruits de
+son temps. Protégé par Radziwill le Noir, il remplit avec talent
+d'importantes fonctions et reçut en récompense de vastes terrains. Il
+composa plusieurs ouvrages politiques; ce furent ses écrits contre les
+Jésuites et les Sociniens qui le firent surtout connaître. Il mourut
+en 1610.]
+
+[Note 139: Stanislas Sudrowski était un homme instruit et renommé pour
+ses vertus. Il fut ministre de l'Église de Genève et surintendant du
+district de Vilna. Il publia plusieurs ouvrages, dont l'un, intitulé
+_Idolatriæ Loyolitarum oppugnatio_, excita à tel point le ressentiment
+des Jésuites, que ceux-ci demandèrent au roi que l'auteur et le livre
+fussent brûlés sur le même bûcher.]
+
+[Note 140: _Lukaszewicz_, vol. I, pages 47-85.]
+
+Cette lutte, commencée sous le règne d'Étienne Batory, ne fit que
+s'envenimer sous le règne de Sigismond III, qui était entièrement
+dévoué aux Jésuites. Les écoles et les colléges ouverts par cet ordre
+devinrent l'instrument le plus énergique des conversions;
+l'instruction y était gratuite, et on y admettait, on cherchait même à
+y attirer les élèves protestants et ceux qui appartenaient à l'Église
+grecque. Ce libéralisme apparent gagna aux Jésuites un grand nombre de
+partisans, même parmi les adversaires de Rome, et, comme on voyait
+beaucoup de jeunes gens qui avaient pu terminer leurs études chez les
+Jésuites sans abandonner leur religion, les Protestants et les Grecs
+ne faisaient aucune difficulté d'envoyer leurs enfants dans ces
+colléges, qui étaient établis sur tous les points du pays, tandis que
+les écoles protestantes se trouvaient fort éloignées. Les Protestants
+possédaient cependant d'excellentes écoles où l'éducation était
+supérieure à celle des Jésuites; mais comme ces établissements
+n'étaient soutenus que par des contributions volontaires, ils ne
+pouvaient lutter contre leurs concurrents, qui jouissaient de riches
+dotations. La plupart de ceux qui étaient entretenus par la libéralité
+des grandes familles protestantes, cessèrent d'exister ou furent
+convertis en écoles catholiques, dès que leurs patrons furent rentrés
+dans le sein de la vieille Église. Les Jésuites apportaient le plus
+grand soin à rattacher leurs élèves à leur ordre, en les traitant avec
+une extrême douceur, en les patronnant dans toutes les carrières, en
+les maintenant le plus long-temps possible sous leur tutelle, afin de
+bien connaître leurs dispositions et de s'en servir dans l'intérêt de
+leurs desseins[141]. Les élèves protestants devinrent ainsi l'objet de
+l'attention particulière des Jésuites qui, maîtres de l'esprit des
+enfants, pouvaient exercer sur les parents une influence plus
+efficace. D'une part, les Jésuites persécutaient très activement les
+ministres et les écrivains de l'Église réformée; d'autre part, ils
+employaient tous les moyens de séduction à l'égard des laïques, et
+notamment des hommes riches et haut placés, auxquels ils prodiguaient
+les bons procédés et les services. Ils entreprirent alors de convertir
+les familles, ou au moins quelques-uns de leurs membres, en ébranlant
+leur foi par la subtilité des arguments, puis en leur présentant les
+faveurs royales et tous les avantages temporels comme prix de leur
+retour à la religion catholique. En outre, ils s'entremettaient dans
+les mariages, et tâchaient d'unir les Protestants influents avec de
+jeunes filles catholiques, belles, riches et entièrement dévouées à
+leur ordre. Cette politique fut couronnée d'un plein succès; car si
+les dames catholiques ne réussissaient pas toujours à convertir leurs
+maris, elles obtenaient au moins que leurs enfants fussent élevés dans
+la foi catholique, et ce fut ainsi que beaucoup de familles
+protestantes revinrent à l'Église romaine. Le zèle des Jésuites a
+souvent entraîné les conséquences les plus déplorables au sein des
+familles, où s'introduisaient les divisions de sectes et de cultes.
+Tel qui avait jusqu'alors résisté à toute séduction, se laissait
+gagner par les conseils affectueux, par l'insistance, par le désespoir
+d'un parent soumis à l'influence des Jésuites, et ces prédications du
+foyer domestique étaient plus puissantes que les plus forts
+raisonnements. On sait bien, d'ailleurs, que l'Église de Rome a fait
+plus de prosélytes en parlant à l'imagination et au coeur qu'en
+s'attaquant à la raison.
+
+[Note 141: Le système d'éducation pratiqué par les Jésuites est
+admirablement décrit par Broscius, prêtre catholique, professeur de
+l'Université de Cracovie et l'un des hommes les plus éclairés de son
+temps, dans un livre publié en polonais vers 1620 sous ce titre:
+_Dialogue entre un propriétaire et un curé._ Cet ouvrage excita la
+colère des Jésuites qui, ne pouvant se venger sur l'auteur, s'en
+prirent à l'éditeur qui fut, à leur instigation, fouetté en place
+publique, puis banni. Voici un extrait de Broscius: «Les Jésuites
+enseignent aux enfants la grammaire d'Alvar, qui est très difficile et
+très longue à apprendre. Ils ont, pour cela, plusieurs raisons: 1º En
+gardant long-temps leurs élèves dans les écoles, ils peuvent recevoir
+un plus grand nombre de présents. (Dans une autre partie de son
+ouvrage, Broscius a démenti que les Jésuites recevaient en dons
+volontaires des parents et des élèves une valeur supérieure à celle
+qu'eût produite le paiement régulier d'une pension); 2º Ils peuvent
+connaître à fond le caractère de leurs élèves; 3º Dans le cas où les
+amis de l'enfant voudraient le retirer de l'école, les Jésuites ont un
+prétexte pour le retenir, en disant qu'il faut au moins lui laisser le
+temps d'apprendre la grammaire, fondement de toute science; 4º Ils
+gardent leurs élèves jusqu'à l'âge adulte, afin d'engager dans leur
+ordre ceux qui ont le plus de talent ou qui attendent les plus forts
+héritages. Lorsqu'un enfant n'a ni talent ni espérance de fortune, ils
+ne le retiennent pas. Et alors, le malheureux, incapable de rien
+faire, en est réduit à invoquer la charité des Jésuites, qui lui
+procurent quelque place subalterne dans la maison d'un de leurs
+patrons, et s'en servent ensuite dans l'intérêt de leur cause.»]
+
+Je ne puis passer sous silence le fait suivant, qui caractérise
+parfaitement la politique des Jésuites. Dans une émeute, à Vilna, le
+fils d'un noble protestant nommé Lenczyçki, enfant de quinze ans, se
+précipita au milieu de la populace furieuse, qui criait: «Mort aux
+hérétiques!» et se déclara hardiment Protestant et prêt à mourir pour
+sa foi. Les Jésuites furent frappés d'admiration. Non-seulement ils
+protégèrent le jeune homme, mais encore ils l'accablèrent de caresses
+et le rendirent sain et sauf à ses parents. Ils réussirent ensuite à
+le convertir et à en faire l'un des membres les plus distingués de
+leur ordre.
+
+Les Jésuites polonais comptèrent dans leurs rangs plusieurs hommes de
+talent, tels que Casimir Sarbiewski, ou Sarbievius, le premier poète
+latin des temps modernes[142]; Smigleçki ou Smiglecius, dont le traité
+sur la logique, adopté dans différentes écoles, fut réimprimé à Oxford
+en 1658. Mais leur système d'éducation était plus propre à arrêter
+qu'à développer les progrès des élèves; car ils suivirent en Pologne
+la méthode qu'ils avaient appliquée en Bohême, où, selon la remarque
+de Pelzel, «ils se contentèrent de donner à leurs disciples les
+écailles du savoir, tandis qu'ils gardèrent l'huître pour eux.» Les
+déplorables effets de ces vices d'éducation ne tardèrent pas à se
+révéler. À la fin du règne de Sigismond III, alors que les Jésuites
+s'étaient emparés presque exclusivement de la direction des écoles
+publiques, la littérature nationale avait décliné avec une rapidité
+égale à celle de ses progrès pendant le siècle précédent. La Pologne
+qui, depuis la moitié du XVIe siècle jusqu'à la fin du règne de
+Sigismond III (1632), avait produit une foule d'ouvrages remarquables
+en langue polonaise comme en langue latine, ne put citer qu'un très
+petit nombre d'écrits remarquables composés depuis cette époque
+jusqu'à la seconde partie du XVIIIe siècle. Le mélange de locutions
+latines avec la langue polonaise, dit macaronisme, créa un style
+barbare qui déshonora, pendant plus d'un siècle, la littérature
+nationale.
+
+[Note 142: Grotius s'exprime ainsi sur Sarbiewski: «_Non solum equavit
+sed etiam superavit Horatium._» Non-seulement il égala, mais encore il
+surpassa Horace. Il y a assurément beaucoup d'exagération dans ce
+jugement.]
+
+Comme le but des Jésuites était surtout de combattre les
+Anti-papistes, le principal objet de leur enseignement se rattachait à
+la polémique religieuse; en sorte que leurs élèves les plus
+distingués, au lieu d'acquérir de solides connaissances qui les
+eussent rendus utiles au pays, perdaient leur temps à étudier les
+vaines subtilités de la dialectique. Les disciples de Loyola savaient
+bien que, de toutes les faiblesses humaines, la vanité est celle qui
+offre le plus de prise, et ils étaient aussi prodigues de louanges
+pour leurs partisans que prodigues d'injures pour leurs adversaires.
+Ils accablèrent de flatteries les bienfaiteurs de leur ordre, et le
+style de leurs panégyriques enthousiastes atteste la décadence
+complète du goût et du sentiment littéraire chez un peuple qui pouvait
+applaudir à de tels écrits. Les oeuvres classiques du XVIe siècle ne
+furent point réimprimées, tant que domina l'influence des Jésuites.
+Les hommes distingués du règne de Sigismond III, les Zamoyski, les
+Sapiéha, les Zolkiewski, ainsi que les principaux écrivains de cette
+époque, furent élevés à d'autres écoles; car les Jésuites resserraient
+l'horizon des intelligences, et les hommes exceptionnels qui
+s'élevèrent au-dessus du niveau commun épuisèrent vainement leurs
+efforts à lutter contre l'ignorance et les préjugés populaires. Il n'y
+avait plus ni notions de droit, ni sentiment d'égalité civile, le
+temps des castes et des priviléges était revenu, les paysans étaient
+partout soumis à la plus dégradante servitude.
+
+Les Jésuites ont été souvent accusés de favoriser le relâchement des
+moeurs, et, en effet, un grand nombre de leurs écrits tendent à
+affaiblir les principes de la morale. Cependant, je le déclare
+sincèrement, cette accusation ne doit pas atteindre les Jésuites
+polonais. Cet ordre fit reculer l'intelligence de la nation; il
+n'enseigna qu'un mauvais latin, il se montra plein de préjugés, il fut
+violent et querelleur; mais il faut reconnaître que ses moeurs étaient
+pures et que, sous son influence, le foyer domestique présenta l'image
+des vertus patriarcales. S'il y a eu des Jésuites qui ont défendu
+certains principes d'une moralité plus que douteuse, il ne faut point
+les chercher parmi les Jésuites polonais.
+
+Après avoir rompu en quelque sorte les rangs du Protestantisme, les
+Jésuites se disposèrent à soumettre à la domination de Rome l'Église
+grecque de Pologne, qui comprenait environ la moitié de la population,
+et dont les adhérents habitaient principalement les territoires
+annexés à la Pologne pendant le cours du XIVe siècle. Je décrirai
+ailleurs l'établissement de l'Église grecque parmi les populations
+slaves (ou russes). Je me bornerai dès à présent à rappeler que la
+principauté de Halitch (aujourd'hui la Gallicie) fut réunie à la
+Pologne en 1340, lorsque le roi Casimir le Grand fit valoir ses droits
+d'héritage après l'extinction de la famille régnante de Halitch.
+Casimir assura à son pays cette importante acquisition de territoire
+en confirmant les anciens droits et priviléges des habitants, et en
+accordant à ses nouveaux sujets toutes les libertés polonaises.
+Toutefois, ce fut en 1386, lors de son union avec la Lithuanie[143],
+que la Pologne vit s'accroître chez elle le chiffre des adhérents à
+l'Église grecque. La manière dont les souverains de la Lithuanie
+établirent leur autorité sur ce pays, mérite d'être signalée, et elle
+est, je crois, unique dans l'histoire.
+
+[Note 143: Cette union fut accomplie par le mariage de Jagellon,
+grand-duc de Lithuanie, avec Hedwige, reine de Pologne.]
+
+Les Lithuaniens ou Lettoniens, forment une race à part, complètement
+distincte des races slave et teutonne. Leur langue se rapproche plus
+du sanskrit qu'aucun autre idiome de l'Europe[144]. Depuis un temps
+immémorial, ils habitaient les côtes de la Baltique, depuis les
+Bouches de la Vistule à l'Est, jusqu'aux rives de la Narva, et
+s'étendaient au loin dans le Sud. Ils se divisaient en Prussiens,
+Lettoniens ou Livoniens, et Lithuaniens, et ne différaient les uns des
+autres que par de légères variantes de dialecte. La conquête et la
+conversion des Prussiens furent tentées par les rois polonais pendant
+les XIe et XIIe siècles, mais elles ne furent définitivement
+accomplies qu'au XIIIe siècle. L'Ordre teutonique des chevaliers
+hospitaliers, acheva la soumission complète des Prussiens, tandis
+qu'un autre Ordre, celui des chevaliers Porte-Glaive, fit subir le
+même sort à la Livonie. Quant aux Lithuaniens, ils réussirent
+non-seulement à conserver leur indépendance, mais encore à fonder un
+puissant empire par la conquête des principautés de la Russie
+occidentale. Ces principautés, habitées par une population convertie à
+l'Église grecque, se trouvaient très affaiblies depuis l'invasion des
+Mongols en 1240, et elles étaient sans cesse exposées aux brigandages
+de ces barbares. Vers le milieu du XIIIe siècle, les rois lithuaniens
+les occupèrent en y établissant, comme gouverneurs, des princes de
+leur famille, qui étaient chargés de protéger les habitants, et qui,
+peu à peu, adoptèrent la religion du pays. Des troubles extérieurs
+arrêtèrent, pendant quelque temps, le développement de l'empire
+lithuanien; mais, vers 1320, après l'avènement de Ghédimine, cet
+empire fit de grands progrès. Ghédimine, militaire habile et sage
+politique, s'empara, sans éprouver de résistance, de tout le pays
+compris entre ses frontières et la mer Noire, et il l'organisa à la
+manière féodale, soit en remettant le gouvernement de certaines
+principautés à ses fils, qui devenaient ainsi ses vassaux, soit en
+laissant en place les dignitaires qui administraient les provinces au
+moment de la conquête. Les fils de Ghédimine reçurent tous le baptême
+et furent admis au sein de l'Église grecque; quelques-uns se marièrent
+à des princesses dont les familles avaient autrefois régné sur le
+pays. Ghédimine prit lui-même le titre de grand-duc de Lithuanie et de
+Russie, et, bien qu'il demeurât fidèle aux pratiques de l'idolâtrie,
+il fut loyalement servi par ses sujets chrétiens, qui combattirent,
+sous ses ordres, contre leurs propres coreligionnaires. Le dialecte
+de la Russie-Blanche fut adopté pour les transactions officielles en
+Lithuanie, et il ne fut remplacé par la langue polonaise que vers le
+milieu du XVIIe siècle.
+
+[Note 144: Le professeur Bohlen de Koenigsberg, a dit à l'auteur de ce
+livre que les paysans lithuaniens pouvaient comprendre des phrases
+entières de sanskrit.]
+
+Ghédimine eut pour successeur son fils Olgherd, qui fut baptisé, selon
+les rites de l'Église grecque, lors de son mariage avec une princesse
+de Vitepsk. À Kioff et dans d'autres villes russes, ce prince suivait
+les cérémonies chrétiennes, construisait des églises et des couvents,
+tandis qu'à Vilna, capitale de la Lithuanie, il se prosternait devant
+les idoles et adorait le feu sacré. On assure qu'il mourut en
+chrétien; mais son corps fut brûlé selon les rites du Paganisme.
+Quelques-uns de ses fils furent baptisés et élevés au sein de l'Église
+grecque; quant à Jagellon, qui lui succéda sur le trône, il reçut une
+éducation païenne; il se convertit toutefois aux doctrines de l'Église
+d'Occident, en 1386, lorsqu'il épousa Hedwige, reine de Pologne. Il
+entraîna en même temps la conversion des idolâtres lithuaniens[145];
+les partisans de l'Église grecque demeurèrent d'ailleurs fidèles à
+leur foi.
+
+[Note 145: Le Paganisme subsista cependant en Lithuanie long-temps
+après la conversion du roi, notamment dans la Samogitie, province
+voisine de la Baltique et située au sud de la Courlande; l'idolâtrie
+ne fut entièrement détruite dans cette province qu'en 1420. En 1390,
+Henry IV d'Angleterre, allié aux chevaliers allemands de la Prusse,
+prit part à une croisade contre la Lithuanie, que l'on considérait
+encore comme païenne, bien qu'elle eût reçu le baptême depuis quatre
+ans. Henry combattit sous les murs de Vilna contre les Lithuaniens et
+les Polonais, et il tua dans un combat singulier le prince
+Czartoryski, frère de Jagellon. Ce fait est rapporté dans les
+chroniques lithuaniennes et par Walsingham, qui dit que: «Henry tua le
+frère du roi de Pologne.»]
+
+Les archevêques de Kioff, métropolitains des églises russes,
+transportèrent leur résidence à Vladimir sur la Kliazma, vers le
+milieu du XIIIe siècle; ils se rendirent ensuite à Moscou, d'où leur
+juridiction spirituelle s'étendait sur toutes les églises des États
+lithuaniens; mais, en 1415, le grand-duc Vitold fit nommer un
+archevêque de Kioff, qu'il rendit indépendant de celui de Moscou.
+Malgré les efforts de plusieurs prélats, les Églises de la Lithuanie
+n'accédèrent point à l'Union conclue en 1438, à Florence, entre les
+Églises d'Orient et d'Occident. Les églises de Halitch, principauté
+réunie à la Pologne en 1340, reconnurent pour leur métropolitain
+l'archevêque de Kioff, qui, lui-même, avait reçu son investiture du
+patriarche de Constantinople. L'Église grecque de Pologne possédait
+aussi une hiérarchie complète et un grand nombre de couvents richement
+dotés. Les évêques étaient nommés par les nobles, confirmés par le roi
+et sacrés par l'archevêque. Les dignitaires appartenaient, en général,
+à la noblesse, et comptaient dans leurs rangs un grand nombre d'hommes
+de mérite qui avaient fait leurs études dans les Universités
+étrangères ou à Cracovie. J'ai déjà dit que la plupart des grandes
+familles de la Lithuanie appartenaient à l'Église grecque; je citerai,
+entre autres, les princes Czartoryski, Sanguszko, Wiszniowiecki,
+Ostrogski, etc. Les membres de l'Église grecque, en Pologne, servirent
+leur pays avec une loyauté égale à celle des Catholiques romains. Ils
+remplirent les emplois les plus élevés. La plus grande victoire que
+les Polonais eussent jamais remportée sur les Moscovites (celle
+d'Orscha, en 1515), fut gagnée par le prince Constantin Ostrogski,
+sectateur de la foi grecque et très hostile à toute union avec Rome.
+
+Telle était la situation de l'Église grecque en Pologne, lorsque les
+Jésuites entreprirent de soumettre ce pays à la suprématie de Rome.
+Ils publièrent d'abord de nombreux écrits en faveur de l'union de
+Florence, et cherchèrent à gagner à leur cause les membres les plus
+influents du clergé grec, en leur faisant espérer que leurs évêques
+auraient place au sénat, à côté des évêques de l'Église catholique.
+Ils n'essayèrent pas de convertir les élèves appartenant à l'Église
+grecque, qui fréquentaient leurs écoles; ils s'appliquèrent seulement
+à leur faire partager leurs idées, relativement à l'Union avec Rome,
+espérant que, ce premier pas fait, ils pourraient, plus tard, arriver
+facilement à leurs fins. Les Jésuites ont été souvent accusés de
+prendre, en quelque sorte, le masque d'une religion opposée à la leur,
+dans le seul but de la détruire; cette tactique n'a jamais été aussi
+manifeste que dans les incidents qui se rapportent à l'histoire de
+l'Église de Pologne. Le personnage choisi par les Jésuites pour jouer
+le principal rôle dans cette triste comédie fut un noble lithuanien,
+Michel Rahoza, qui avait été élevé dans leurs écoles et qu'ils
+parvinrent à faire nommer archevêque de Kioff par le roi Sigismond
+III. Cette nomination était contraire à l'usage établi; l'archevêque
+devait être nommé par les nobles de son Église, et confirmé seulement
+par le roi. Rahoza obéissait aveuglément aux Jésuites, qui lui
+adressèrent une instruction écrite sur les moyens de détruire le parti
+hostile à l'Église de Rome, tout en paraissant être attaché à ce même
+parti. Ce document remarquable, qui jette un grand jour sur la
+politique des Jésuites, a été imprimé dans l'ouvrage de Lukaszewicz;
+je crois devoir, dans la note ci-dessous[146], en donner la
+traduction littérale en conservant les expressions latines qui s'y
+trouvent mêlées au polonais. C'est assurément une pièce diplomatique
+des plus curieuses; on y exalte le zèle et les talents du prélat; on
+fait briller à ses yeux la perspective des plus hautes dignités, et on
+lui enseigne un système de mensonge et de fraude qui doit le conduire
+au succès.
+
+[Note 146: «Nous désirons que vous considériez nos conseils et nos
+exhortations comme une preuve de l'intérêt que nous vous portons ainsi
+qu'à l'Église catholique. Sans méconnaître que notre principal devoir
+est de soutenir la cause de l'Église universelle, nous devons ajouter
+que notre patriotisme (_erga publicum bonum zelus_) nous inspire
+d'autant plus d'affection pour votre personne que vous vous montrez
+mieux disposé à l'égard de la sainte Église. Les Catholiques se
+réjouiront en voyant l'Union s'accomplir sous la direction sage et
+habile d'un chef tel que vous, et en même temps ce sera pour vous un
+grand honneur de siéger, comme primat de l'Église orientale, à côté du
+primat du royaume (l'archevêque de Gniezno). Cependant, il ne pourra
+en être ainsi tant que vous dépendrez d'un patriarche sujet des
+infidèles, tant que vous entretiendrez le moindre rapport avec lui:
+car le respect ainsi que la raison d'État (_ratio status_) ne
+permettra ni aux rois ni aux États du royaume de vous accorder ce
+privilége. Comment les provinces polonaises, qui suivent les rites de
+l'Église d'Orient, seraient-elles moins favorisées que la Russie qui a
+son patriarche particulier? Vous avez déjà rompu avec succès la
+première glace, en acceptant votre dignité; vous n'avez point réclamé
+la bénédiction du patriarche de Constantinople; vous pouvez agir, à
+l'avenir, selon les mêmes principes. Que les obstacles ne vous
+effraient pas (_non terreant_); la plupart sont déjà surmontés; quant
+aux autres, la persévérance et l'habileté en auront bientôt raison.
+Déjà l'élection des évêques et des métropolitains a été enlevée aux
+nobles qui épiaient nos tentatives et qui les eussent surveillées
+encore de plus près: peut-être même chercheront-ils à vous créer des
+embarras pour l'accomplissement de nos desseins. Certes, c'est par la
+grâce de la Divine Providence que vous avez été élu sans leur concours
+et que vous vous êtes maintenu malgré leur hostilité. Vous avez en
+Pologne et en Lithuanie des alliés particuliers (_privatim
+clientelas_) et un parti puissant qui vous soutient: l'Église entière
+vous viendrait en aide aux jours de danger. Qui pourrait vous détrôner
+(_thronum reposcet_), si, à l'exemple des prélats d'Occident, vous
+choisissez un coadjuteur destiné à vous succéder, prêt à marcher sur
+vos traces et investi à l'avance de la protection royale? Du reste, ne
+vous inquiétez ni du clergé ni de la populace. Quant au clergé, voici
+comment vous le maintiendrez dans le devoir:--Nommez aux emplois
+vacants, non point des hommes considérables qui seraient
+indisciplinés, mais des hommes simples, pauvres et complètement
+soumis. Renversez et privez de leurs bénéfices, sous un prétexte ou
+sous un autre, tous ceux qui vous seraient hostiles, et donnez leur
+place et leurs revenus à des hommes de confiance. Exigez de chacun
+d'eux le paiement exact de la somme qu'ils doivent à votre dignité;
+ayez soin que la richesse ne les rende trop indépendants: changez-les
+de résidence, s'il en est besoin; confiez-leur des missions
+honorifiques qu'ils auront à remplir à leurs frais. Ayez toujours
+auprès de vous plusieurs _protopapas_ (degré supérieur à celui des
+prêtres de paroisse) et enseignez-leur vos principes. Taxez les
+prêtres de paroisse dans l'intérêt de l'Église et ayez soin qu'ils ne
+se réunissent jamais en synodes sans votre autorisation. Pour les
+laïques, continuez à agir, comme par le passé, très prudemment
+(_prudentissime_), afin qu'ils ne puissent pas découvrir votre plan.
+En cas de dissentiment, ne les attaquez pas d'une manière trop
+ouverte; si la bonne harmonie se maintient, usez de tous vos moyens
+pour séduire leurs chefs en leur rendant quelques services, ou par des
+cadeaux. Les cérémonies de Rome ne doivent être introduites que par
+degrés dans votre Église. Il ne faut pas négliger les occasions de
+disputes et de controverses avec l'Église d'Occident, afin de
+dissimuler vos desseins et de détourner l'attention des nobles aussi
+bien que du bas peuple. On peut ouvrir des écoles séparées pour leurs
+enfants pourvu que ceux-ci puissent fréquenter les Églises catholiques
+et compléter leur éducation dans nos établissements. Le mot Union ne
+doit jamais être prononcé, il faut employer un autre terme; ceux qui
+conduisent les éléphants évitent de porter des vêtements rouges. En ce
+qui touche particulièrement les nobles, faites-leur un cas de
+conscience de n'avoir aucun rapport avec les hérétiques, et de
+seconder toujours et partout les Catholiques romains pour extirper
+l'hérésie. Dans notre pensée, ce conseil est de la plus haute
+importance; car, tant que les hérétiques ne seront pas exterminés, il
+n'y aura jamais concorde et union entre les Églises Grecque et
+Catholique. Comment les sectateurs de l'Église d'Orient pourraient-ils
+se soumettre à l'autorité du Saint-Père, tant qu'il y aura en Pologne
+des hommes qui, après avoir appartenu à l'Église d'Occident, ont renié
+la suprématie de Rome? Enfin, fiez-vous à Dieu, puis au roi qui
+dispose des bénéfices spirituels (_beneficiorum spiritualium_), aux
+propriétaires qui, jouissant du droit de patronage (_jus
+patrionatus_), n'en useront qu'au profit des Unionistes. Comptez sur
+le succès. Quant à nous, nous vous aiderons non-seulement de nos
+prières, mais encore de nos travaux pour défricher la vigne du
+Seigneur.» (Extrait d'une lettre adressée par le collége des Jésuites
+de Vilna à l'archevêque Rahoza.) _Lukaszewicz_, vol. I, p. 70.]
+
+Dès que le terrain fut ainsi préparé, l'archevêque de Kioff convoqua
+en 1590, à Brestz (Lithuanie), une réunion de son clergé, auquel il
+représenta la nécessité et les avantages d'une alliance avec Rome; il
+valait bien mieux, disait-il, obéir au chef de l'Église d'Occident, à
+une autorité entourée de prestige, reconnue par les hommes les plus
+éminents et respectée par les nations les plus puissantes du monde
+civilisé, que d'être soumis au patriarche de Constantinople, à
+l'esclave d'un roi infidèle, au chef d'une Église ignorante et
+superstitieuse.--Le projet de l'archevêque fut très chaudement
+accueilli par le clergé; mais il rencontra une forte opposition parmi
+les laïques. En 1594, on réunit dans la même ville un autre synode
+auquel assistèrent plusieurs évêques catholiques, et l'archevêque et
+quelques évêques signèrent leur consentement d'adhésion à l'Union
+conclue à Florence en 1438; ils admirent ainsi le _Filioque_ (pour la
+filiation du Saint-Esprit), le purgatoire et la suprématie du pape;
+ils conservaient la langue slave pour la célébration du service divin,
+ainsi que le rite et la discipline de l'Église d'Orient. Une
+députation se rendit à Rome pour annoncer au pape Clément VIII ce
+grave évènement. En 1596, le roi ordonna la convocation d'un synode
+pour procéder à la publication et à la mise en vigueur de l'Union. Ce
+synode s'assembla à Brestz, et l'archevêque de Kioff, ainsi que les
+prélats qui avaient souscrit à l'Union, firent une solennelle
+proclamation de cet acte, remercièrent le Tout-Puissant et
+excommunièrent leurs adversaires. Cependant la majorité des laïques,
+ayant à leur tête le prince Ostrogski, palatin de Kioff, et les
+évêques de Léopol et de Premysl, se déclarèrent contre l'Union, et
+dans une nombreuse assemblée, convoquée par le prince, ils
+excommunièrent, à leur tour, les évêques qui l'avaient proclamée. Dès
+ce moment, le parti de l'Union, soutenu par le roi et les Jésuites,
+ouvrit la persécution contre ses adversaires, auxquels il enleva ses
+couvents et ses églises. Il était dirigé par Rudzki, élève des
+Jésuites, qui, ayant abjuré le Protestantisme, avait remplacé Rahoza
+sur le siége métropolitain. L'évêque de Polotzk, Josaphat Koncewicz,
+prélat irréprochable dans ses moeurs, mais très intolérant dans son
+zèle, rencontra, dans son diocèse, une vive opposition qu'il tenta de
+réprimer avec un tel excès de violence, que les Catholiques eux-mêmes
+en furent effrayés. Le prince Léon Sapiéha, chancelier de Lithuanie,
+l'un des hommes les plus remarquables que ce pays ait produits, lui
+fit observer, en termes très énergiques, combien sa conduite était à
+la fois impolitique et contraire aux principes chrétiens. Sa lettre,
+dont je publie en note la traduction[147], décrit exactement
+l'intolérance du parti catholique et sa funeste influence sur le pays.
+Mais déjà les Jésuites étaient assez puissants pour combattre l'effet
+de toutes ces remontrances. Koncewicz persista dans la voie des
+persécutions, et le 12 juillet 1623, les habitants de Vitepsk,
+indignés, se soulevèrent et tuèrent le prélat, qui fut canonisé en
+1643. Ce crime fut sévèrement puni.
+
+[Note 147: Voici comment s'exprime Sapiéha dans sa lettre datée de
+Varsovie, 12 avril 1622:--«Par l'abus de votre autorité, par vos actes
+contraires aux lois du pays et aux préceptes de la charité, vous avez
+répandu partout de dangereuses étincelles qui peuvent allumer
+l'incendie. L'obéissance aux lois est plus nécessaire que l'union avec
+Rome. Vos manoeuvres imprudentes portent atteinte à la dignité du roi.
+Sans doute, il est désirable qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et un
+seul pasteur; mais il faut tendre à ce but avec réflexion et ne point
+user de violence. C'est par la charité, non pas par la force, que
+l'Union peut être accomplie; aussi n'est-il pas surprenant que votre
+autorité rencontre une si vive opposition. Vous m'informez que votre
+vie est en danger: je crois que c'est par votre faute. Vous me dites
+que vous êtes prêt à imiter les anciens évêques dans leurs
+souffrances: cette imitation est louable, et vous devriez prendre pour
+modèle la piété, la sagesse et la douceur des nobles pasteurs. Lisez
+leurs vies et vous n'y trouverez pas le récit de poursuites devant les
+tribunaux d'Antioche ou de Constantinople; tandis que toutes les cours
+de justice ne sont occupées que de procès intentés par vous.--Vous
+dites que vous devez vous défendre contre la sédition. Le Christ a été
+persécuté, et, loin de chercher à se défendre, il priait pour ses
+persécuteurs; ainsi deviez-vous agir, au lieu de répandre des écrits
+injurieux ou de proférer des menaces inconnues des apôtres. Vous vous
+attribuez le droit de dépouiller les schismatiques et de leur couper
+la tête; les Écritures enseignent le contraire. Cette Union a produit
+de grands maux. Vous violentez les consciences, vous fermez les
+églises, en sorte que les Chrétiens meurent comme les infidèles, sans
+prières et sans sacrements. Vous abusez, sans autorisation, des
+prérogatives du souverain. Quand vos actes provoquent des troubles,
+vous nous écrivez qu'il faut proscrire les adversaires de l'Union.
+Dieu veuille que notre pays ne soit point déshonoré par cette
+politique impitoyable! Qui donc avez-vous converti par vos rigueurs?
+Vous avez mécontenté les Cosaques, fidèles jusqu'à ce jour; vous avez
+changé les brebis en boucs; vous avez mis le pays en péril; peut-être
+même avez-vous détruit le Catholicisme. L'Union n'a produit que
+discordes et querelles. Il eût mieux valu qu'il n'en fût pas question.
+Maintenant, je vous informe que, par l'ordre du roi, les églises
+doivent être ouvertes et rendues aux Grecs pour que ceux-ci puissent y
+accomplir le service divin. Nous n'empêchons pas les Juifs et les
+Musulmans d'avoir leurs temples, et cependant vous fermez les églises
+chrétiennes? Je reçois de toutes parts des menaces de rupture. L'Union
+nous a déjà enlevé Starodoub, Sévérie et d'autres villes. Il ne faut
+pas qu'elle entraîne notre ruine complète.»--Cette condamnation de la
+conduite de l'évêque est d'autant plus remarquable, que Sapiéha, né et
+élevé dans la foi protestante, s'était plus tard converti au
+Catholicisme. Léon Sapiéha a servi très utilement son pays comme
+chancelier et commandant en chef des troupes en Lithuanie. Le code des
+lois, composé sous sa direction, était très populaire, et lorsqu'il
+fut aboli par l'empereur actuel dans les provinces polonaises de la
+Russie, les gouvernements de Tchernigoff et de Poultava (démembrés de
+la Pologne au XVIIe siècle), obtinrent, à titre de grâce spéciale, la
+faculté de le conserver.]
+
+Parmi les résultats politiques de l'Union, le plus déplorable fut,
+sans contredit, le mécontentement des Cosaques de l'Ukraine, qui
+étaient très sincèrement dévoués aux doctrines de l'Église d'Orient.
+Ces Cosaques formaient une nombreuse armée, fortement aguerrie par ses
+luttes constantes avec les Turcs et les Tartares. Organisés en troupes
+régulières par Étienne Batory, ils servaient loyalement la Pologne,
+qu'ils défendaient, non-seulement contre les Mahométans, mais encore
+contre les Moscovites, leurs propres coreligionnaires. Il était donc
+aussi impolitique qu'injuste de diriger contre l'Église d'Orient une
+persécution qui devait la rendre hostile. On voulut les entraîner dans
+l'Union, et il y eut parmi eux quelques révoltes partielles qui furent
+aisément apaisées, grâce à la popularité dont jouissaient le prince
+Vladislav, fils aîné du roi, et le commandant en chef Pierre
+Konaszewicz. Ce dernier rendit à son pays d'immenses services pendant
+les guerres de Turquie et de Russie; mais il était aussi fidèlement
+attaché à l'Église d'Orient qu'à la Pologne. Ce fut sous sa protection
+que le parti hostile à l'Union s'assembla à Kioff dans un synode où
+furent élus un archevêque et plusieurs évêques pour remplacer ceux qui
+avaient accepté cet acte; ces nouveaux prélats furent sacrés par
+Théophile, patriarche de Jérusalem, qui s'était arrêté à Kioff à son
+retour de Moscou.
+
+L'Union divisa ainsi l'Église de Pologne en deux camps hostiles, et
+l'anarchie religieuse engendra bientôt l'anarchie politique. Mais je
+dois maintenant revenir à l'histoire du Protestantisme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+POLOGNE.
+
+(Suite.)
+
+ Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la
+ cause du Protestantisme en Pologne. -- Conséquences funestes de
+ sa politique, malgré les services rendus au pays par d'illustres
+ patriotes. -- Potoçki. -- Zamoyski le Grand. -- Christophe
+ Radziwill. -- Fâcheux effet de l'administration de Sigismond sur
+ les relations extérieures de la Pologne. -- Règne de Wladislav IV
+ et impuissance de ses efforts pour détruire l'influence des
+ Jésuites.
+
+
+L'Union conclue à Brestz, repoussée par une notable partie de la
+noblesse et du clergé, mal accueillie par la grande majorité des
+masses, trouva cependant accès auprès de beaucoup de riches familles
+et d'ecclésiastiques influents; et cette adhésion, fortifiant le parti
+des Jésuites, lui souffla l'audace d'agir avec plus de violence contre
+les Protestants, en joignant la persécution aux moyens de séduction.
+Les lois du pays ne fournissant aucune arme qui permît aux autorités
+d'opprimer les Anti-Papistes, les Jésuites atteignirent le même but,
+en se servant de la chaire et du confessionnal pour exciter les
+classes inférieures à des actes de violence contre les écoles et les
+temples protestants, sans épargner la personne des Pasteurs, et en
+couvrant ces crimes du voile de l'impunité assurée à leurs intrigues.
+Le roi Sigismond III, avons-nous dit, s'était plu, dans le cours de
+son règne, à conférer les plus hautes dignités de la couronne aux
+créatures du parti jésuitique. Les tribunaux se composaient de
+magistrats électifs, et il était facile aux Jésuites de n'ouvrir les
+portes du sanctuaire qu'aux personnes dévouées à leurs intérêts. La
+direction presque exclusive qu'ils s'étaient arrogée de l'éducation
+des nobles, la classe dominante de la nation, mettait à leur dévotion
+les générations élevées dans leurs écoles, et leur donnait une
+influence immense dans l'administration de la justice, sur toute
+l'étendue du territoire. Aussi n'y avait-il pas lieu de s'étonner que
+les auteurs des plus violentes agressions contre les Protestants
+obtinssent l'impunité devant de semblables tribunaux, qui acquittaient
+les coupables en recourant, au besoin, aux subtilités juridiques,
+telles qu'une nullité d'enquête, etc.; ou, quand le délit était par
+trop flagrant, on procurait aux criminels le moyen d'échapper, par la
+fuite, aux conséquences de l'arrêt que les juges se voyaient forcés de
+prononcer contre les accusés. En beaucoup de cas, les coupables
+restaient à l'abri du châtiment, grâce à l'intimidation qui paralysait
+les poursuites judiciaires, et à la conviction dans laquelle on était,
+que toute mesure de ce genre ne servirait qu'à constituer la victime
+en frais, sans autre résultat pour elle. Les Protestants avaient vu
+leurs temples menacés de destruction, la sépulture de leurs
+coreligionnaires troublée par les plus sacriléges attentats à la mort,
+et leurs ministres odieusement traités, même avant l'avènement de
+Sigismond III; mais ces tentatives avaient rencontré presque toujours
+une juste répression. Sous le règne de ce monarque, cependant, une
+guerre de parti, fomentée dans la lie du peuple, éclata contre les
+Réformés, à l'instigation des Jésuites et de leurs instruments. En
+1591, la populace signala son entrée en campagne par l'incendie de
+l'église protestante de Cracovie, sous la conduite de quelques
+étudiants de l'Université[148]. Ce crime demeura impuni, et, pour
+prévenir le retour d'une semblable catastrophe, les Protestants
+transférèrent le siége de leur culte dans un village voisin de
+Cracovie, où ils ne se virent pas toujours à l'abri des attaques du
+fanatisme. Ces agressions réitérées, jointes aux insultes personnelles
+et aux actes de violence auxquels ces citoyens étaient fréquemment en
+butte, décidèrent un grand nombre d'entre eux à émigrer de cette
+ville, qui vit ainsi décroître sa prospérité. Les temples de Posen,
+Vilna et autres villes, furent détruits de la même manière, les
+sépultures violées, et les ministres de la religion accablés de
+mauvais traitements. De fréquents attentats à la propriété privée
+venaient encore ajouter aux griefs des Protestants; mais l'influence
+du clergé catholique leur interdisait tout recours utile en justice.
+Le chevet des mourants était assailli, dans l'espoir de leur arracher
+un mot ou un signe qui montrât qu'ils avaient abjuré leur croyance
+avant de mourir. On voyait les plus proches parents, le père ou la
+mère, l'enfant lui-même, entreprendre de troubler l'agonie des siens;
+zèle inconsidéré! plus propre à jeter le doute et les ténèbres dans
+leur esprit, qu'à les préparer à faire face à ce moment solennel,
+comme il convient à un vrai chrétien[149]. Les Protestants essayèrent
+en vain à résister. Ils projetèrent, peu de temps après l'avènement de
+Sigismond III, de fonder à Vilna une Université, rivale de celle des
+Jésuites; mais leur plan fut traversé par une ordonnance du roi et par
+l'influence du clergé. Les rangs des Protestants s'éclaircissaient, de
+jour en jour, au profit de l'Église de Rome, dont nous avons dépeint
+l'infatigable séduction; et la persécution croissait en raison de
+l'affaiblissement de leurs forces. Le seul moyen de faire face à
+l'orage eût été une étroite union entre tous les Anti-Papistes du
+pays; mais, hélas! l'esprit de division l'emporta, et l'alliance de
+Sandomir, après d'impuissants efforts pour la maintenir, fut
+définitivement dissoute par les Luthériens. Une assemblée fut
+convoquée à Vilna, en 1599, pour y délibérer d'un pacte d'alliance
+entre les Protestants et l'Église grecque, sans que cette tentative
+fût plus heureuse que les précédentes. Une association de défense
+mutuelle se conclut cependant à cette époque, mais elle resta sur le
+papier, sans produire aucun résultat.
+
+[Note 148: Heydensteyn dit que cette émeute fut causée par des
+Écossais, qui avaient alors une Congrégation considérable à Cracovie.
+Ayant commencé, selon lui, à soutenir une thèse publique sur la
+religion, ils se prirent de querelle avec leurs adversaires, et,
+emportés au plus haut degré par le _perfervidum scotorum ingenium_,
+ils tuèrent quelques-uns de ces derniers. Le contemporain Thuanus fait
+voir distinctement la main des Jésuites dans cet évènement. Le jésuite
+Skarga, qui a publié un pamphlet à cette occasion, accuse les
+Protestants d'avoir pris l'offensive, et soutient en même temps que ce
+qui existait illégalement pouvait être détruit sans injustice; et
+telle était la position, à ses yeux, de l'Église protestante de
+Cracovie, puisque les évêques, à qui revient, de droit divin, toute
+appréciation locale en matière de foi religieuse, n'avaient pas
+autorisé l'érection de ce monument. En conséquence de cette doctrine,
+tout établissement religieux, fondé sans l'approbation du clergé
+catholique, n'a pas d'existence légale.]
+
+[Note 149: Afin de prévenir de si graves abus, Krolik, bourgeois de
+Cracovie, fit construire, à quelques pas de l'église de Wielkanoç,
+village peu éloigné de cette ville, une maison où les Protestants
+malades pussent se réfugier pour mourir en paix et à l'abri de la
+tyrannie catholique.]
+
+Vers la fin du long règne de Sigismond III (1587-1632), le
+Protestantisme pouvait être considéré comme abattu, bien qu'il comptât
+encore beaucoup de sectateurs parmi lesquels les grandes familles du
+pays revendiquent des noms illustres: des Leszczynski, des rejetons
+de la souche des Radziwill, etc. Jean Potoçki, palatin de Braçlaw,
+offrit, en dépit des séductions royales les plus pressantes, un rare
+et noble exemple de fidélité à la religion de l'Évangile. Et nous
+sommes heureux de pouvoir dire que la famille distinguée dont il a
+fondé en réalité la brillante fortune, est encore en possession de la
+plus grande partie de ses vastes domaines, et compte, dans son sein,
+plusieurs membres qui portent dignement l'illustration de leur race.
+
+Jean Potoçki naquit d'une famille déjà riche et considérable, et fut
+élevé dans la religion protestante. Il se distingua par ses services
+militaires sous Étienne Batory et sous le règne de Sigismond III; et
+ce fut entièrement aux exploits et à l'habileté de ce guerrier, que ce
+dernier roi dut la déroute des mécontents à la bataille de Gouzow, en
+1608. Il s'était joint aux troupes royales à la tête d'une force
+importante, levée à ses frais avec le concours des siens; en
+récompense de ses services, le roi lui conféra, avec de vastes
+domaines, la dignité de palatin de Braçlaw. Les plus hautes dignités
+de la couronne attendaient Potoçki, s'il eût consenti à trahir sa
+religion pour la faveur royale; mais il était digne de ce héros de ne
+devoir sa fortune qu'à l'éclat de ses services. Il commandait l'armée
+polonaise au siége de Smolensk, où il mourut en 1611, à l'âge de
+cinquante-six ans. La ville fut prise peu de temps après sa mort par
+son frère Jacques, qui lui avait succédé dans le commandement de
+l'armée, mais dont l'abjuration avait affligé l'Église au sein de
+laquelle ses frères et lui avaient été nourris depuis le berceau. Jean
+Potoçki ne laissa pas d'enfants, et ses biens passèrent à son neveu
+Stanislas, qui devint plus tard un guerrier renommé. Converti à la
+foi catholique, ce dernier ferma l'Académie protestante fondée par son
+oncle, et transforma ses bâtiments en écurie, ainsi que le rapporte
+avec joie un écrivain des Jésuites du nom de Niesieçki. Il y eut
+d'autres branches de la même famille qui restèrent fidèles au
+Protestantisme; car ce même auteur, qui écrivait il y a cent ans
+environ, dit que l'hérésie, dont cette illustre famille avait été
+infectée, ne s'éteignit que de son temps[150].
+
+[Note 150: Une traduction polonaise de l'apostille de _Scultetus_,
+ouvrage très populaire chez les Protestants d'Allemagne, est dû à Jean
+Potoçki, qui en fit à ses filles une dédicace, empreinte d'un
+sentiment de piété fervente et sincère.]
+
+Une particularité bien remarquable de l'histoire de Sigismond, au
+milieu des succès sans nombre qu'il obtint dans la conversion de ses
+sujets, est l'impuissance de ses efforts pour ébranler la foi
+évangélique de sa propre soeur, la princesse Anne, qu'il tenait en
+grande et affectueuse estime. Puffendorf, dans son histoire de Suède,
+rapporte que lorsque la mère de cette jeune princesse, Catherine
+Jagellon, se vit sur son lit de mort, elle fut si troublée par la
+crainte du purgatoire, que son confesseur, le jésuite Warszewiçki
+(célèbre auteur), eut pitié de l'agonie de son âme, et lui dit que le
+purgatoire n'était qu'une fable inventée pour le vulgaire. Ces paroles
+furent entendues par la princesse Anne, qui se tenait derrière le
+rideau du lit de sa mère, et la décidèrent à méditer les Écritures et
+plus tard à embrasser la religion protestante.
+
+Le triomphe écrasant de Sigismond III sur le parti anti-catholique de
+Pologne, si puissant au moment de son avènement, fut cependant acheté
+au prix des plus chers intérêts du pays, dont ce prince était toujours
+prêt à faire le plus complet sacrifice, quand les Jésuites, ses
+conseillers ordinaires, le réclamaient au nom de leur Église en
+général, ou de leur ordre en particulier. Nous avons décrit plus haut
+l'empire absolu qu'ils exercèrent sur l'esprit du roi Sigismond; mais
+leur funeste influence fut long-temps balancée par Zamoyski, à qui
+notre histoire a décerné le titre de _Grand_, et qui, réunissant en sa
+personne, avec un ardent patriotisme, les qualités supérieures de
+l'homme d'État, du guerrier et de l'écrivain, exerça une influence
+immense sur ses concitoyens[151]. Il était né Protestant, mais
+rebuté, selon toute apparence, par les divisions qui régnaient au sein
+du Protestantisme, et s'attendant probablement, comme beaucoup de
+patriotes éclairés, à une réforme de l'Église nationale, il s'unit à
+cette Église, mais il n'en resta pas moins toute sa vie l'un des plus
+ardents défenseurs de la liberté religieuse. Il avait coutume de dire
+que, bien qu'il fût prêt à donner la moitié de sa vie pour convertir
+ses concitoyens à sa foi, il la sacrifierait tout entière, plutôt que
+de souffrir qu'aucun d'eux fût persécuté à cause de ses croyances.
+Sigismond, qui devait en partie sa couronne aux efforts de ce puissant
+magnat, était forcé d'accueillir ses avis avec déférence; mais son
+influence auprès du roi baissait en raison de l'empire croissant des
+Jésuites. Zamoyski prit le monarque à partie, au sein d'une diète
+assemblée, et lui reprocha, dans un langage sévère, l'abandon de ses
+devoirs de souverain. Il fût parvenu sans doute à opposer une digue
+infranchissable à l'envahissement du mal; malheureusement pour la
+Pologne, il mourut peu de temps après, et les choses allèrent de mal
+en pis, jusqu'à l'explosion d'une guerre civile. Cette levée de
+boucliers se termina par la défaite des adversaires de Sigismond,
+suivie d'une paix conclue par les efforts de plusieurs patriotes
+influents; mais rien n'empêcha ce monarque aveugle de courir à l'abîme
+vers lequel il précipitait la nation. Nous avons décrit plus haut
+l'influence funeste des Jésuites sur l'éducation nationale, et le
+mécontentement des sectaires de l'Église d'Orient produit par la même
+cause. Ces deux circonstances devinrent dans la suite une source de
+maux incalculables pour la Pologne, et la cause première de la
+décadence et de la chute de ce royaume; mais les déplorables effets
+de cette influence sur les affaires étrangères de ce pays, se firent
+sentir pendant le règne de Sigismond lui-même. C'est ainsi qu'il
+perdit son sceptre héréditaire de Suède, pour avoir voulu y rétablir
+le Catholicisme, et qu'il suscita à la Pologne une guerre avec cette
+puissance, qui s'offrait naturellement comme sa première alliée, la
+couronne des deux pays reposant sur la même tête. La Livonie, riche
+province particulièrement importante par ses ports de mer, qui s'était
+soumise à la Pologne sous Sigismond-Auguste, et dont la population
+était protestante, fut perdue par l'inconcevable bigoterie de ce
+monarque. Un violent mécontentement s'était manifesté parmi ses
+habitants, lors de l'installation des Jésuites à Riga sous Étienne
+Batory, et cette circonstance en avait rendu la conquête aisée à la
+Suède. Elle eût été sauvée cependant par le prince Christophe
+Radziwill, qui la défendit vaillamment contre les armes suédoises, et
+raffermit par son influence la fidélité ébranlée de sa population.
+Mais Sigismond et ses misérables conseillers, qui détestaient dans
+Radziwill le Protestant fervent, refusèrent de lui envoyer tout
+secours[152]. Ainsi, pour enlever à un sujet protestant l'occasion de
+se distinguer, fût-ce même contre une nation protestante, une province
+importante fut sacrifiée. Un fait analogue se produisit dans la Prusse
+polonaise, où plusieurs villes, irritées des entreprises continuelles
+des Jésuites contre leur liberté religieuse, opposèrent à peine une
+ombre de résistance à Gustave-Adolphe, malgré le concours des
+circonstances qui semblaient mettre obstacle à l'ambition de ce
+souverain. Le héros polonais Zolkiewski avait su, dans une assemblée
+des grands de Moscovie, en 1612, faire tomber le sceptre de la maison
+éteinte de Rurik aux mains de Vladislav, fils de Sigismond; mais ce
+monarque entêté perdit ce vaste empire pour la Pologne, en se refusant
+à exécuter le traité conclu à cet effet par Zolkiewski, et en essayant
+à ceindre pour son propre compte la couronne moscovite. Ses faiblesses
+trop connues au profit de la Société de Jésus, et son ardeur de
+prosélytisme, poussèrent les Moscovites à une résistance désespérée
+contre l'alliance qu'ils avaient précédemment recherchée. L'influence
+de ses conseillers en Loyola asservissait son gouvernement à la
+politique de l'Autriche, à laquelle il sacrifiait, en toutes
+circonstances, la grandeur et la liberté de son royaume. Ainsi, quand
+la Bohême se leva pour défendre ses libertés politiques et religieuses
+contre la maison d'Autriche, au lieu de suivre l'exemple de Casimir
+Jagellon et de soutenir cette nation amie contre une injuste
+oppression, il fit intervenir en Hongrie, sans le consentement de la
+diète, exigé en cas de guerre par la constitution, un corps
+considérable de Cosaques, qui contribua puissamment à arrêter les
+progrès de Bethlem Gabor, prince de Transylvanie. Ayant, en outre,
+irrité le sultan par cette violation de neutralité, il s'attira une
+guerre avec la Turquie, aussi peu nécessaire que funeste aux intérêts
+de la Pologne. Tout compte fait, ces calamités l'emportent de beaucoup
+sur l'avantage d'avoir conquis quelques provinces moscovites, perdues
+en un quart de siècle après sa mort.
+
+[Note 151: Jean Zamoyski naquit en 1541. Il fut envoyé à Paris à l'âge
+de douze ans, et attaché à la cour du dauphin (François II, époux de
+Marie d'Écosse), qu'il laissa bientôt pour l'Université. Il poursuivit
+ensuite ses études à Strasbourg et à Padoue, où, conformément à un
+ancien usage de nommer, chaque année, un des étudiants recteur ou
+_princeps juventutis literatæ_, ses camarades lui décernèrent cette
+distinction. Il avait vingt-deux ans quand il publia un traité _de
+Senatu Romano_, Venise, 1563, ouvrage très estimé des classiques, et
+tiré à plusieurs éditions. Il fit paraître, peu de temps après, deux
+nouveaux opuscules: _De constitutionibus et immunitatibus almæ
+universitatis Patavinæ_, et _De perfecto senatore syntagma_. Le roi
+Sigismond-Auguste prit un vif intérêt à la personne de Zamoyski, et
+lui confia, à son retour en Pologne, la tâche importante, mais
+pénible, de classer les archives nationales; ce travail, accompli en
+trois laborieuses années, lui valut, à titre de rémunération, une
+riche _starostie_ (sorte de dotation viagère en biens fonds). Cet
+important service, joint à la jeunesse, aux talents et au caractère de
+celui qui l'avait rendu, le recommanda avantageusement à l'attention
+de ses concitoyens; mais son influence devint immense, quand, à la
+mort de Sigismond-Auguste, il proposa, avec un succès d'enthousiasme,
+de soumettre l'élection du monarque, non à la décision d'une diète,
+mais aux votes directs des nobles ou électeurs. Cette mesure le rendit
+très populaire parmi la petite noblesse, mais elle constituait
+évidemment une erreur funeste de la part de Zamoyski, en ce qu'elle
+livrait le plus haut intérêt de l'État à une multitude, souvent animée
+des intentions les plus pures, mais facile à égarer sur les pas d'un
+meneur artificieux, quand une affaire de cette importance aurait exigé
+la mûre délibération des citoyens les plus recommandables par leurs
+lumières et par leur caractère. Zamoyski s'aperçut plus tard de la
+faute qu'il avait commise, et il essaya, en 1589, de revenir sur le
+mode d'élection du souverain, mais ses efforts furent paralysés par un
+parti contraire.
+
+Zamoyski fut l'un des délégués qui vinrent à Paris pour annoncer à
+Henri de Valois son élection au trône de Pologne, et après la fuite de
+ce monarque, il devint l'un des plus ardents promoteurs de l'avènement
+d'Étienne Batory. Le nouveau roi récompensa ce service de Zamoyski, en
+le nommant chancelier de la couronne, et il se fit accompagner par
+lui, en cette qualité, pendant sa mémorable campagne de Moscovie, en
+1579-1582. Quand Batory fut forcé de revenir dans sa capitale, il
+laissa le commandement de l'armée à Zamoyski, qu'il créa _hetman_, ou
+grand-général des forces polonaises. Étranger à la vie des camps, ce
+grand homme poussa cependant la campagne avec la vigueur et l'habileté
+d'un guerrier consommé, jusqu'à la paix qui vint la couronner. Il se
+vit encore élever à la dignité de castellan de Cracovie, ou premier
+sénateur séculier, et réunit ainsi dans sa personne les plus hautes
+distinctions civiles et militaires. Son immense popularité, jointe à
+tant d'élévation, le porta à un degré de pouvoir et d'influence,
+auquel n'a peut-être jamais atteint un sujet dans aucun autre pays, si
+ce n'est en Angleterre le grand comte de Warwick, surnommé le faiseur
+de rois.
+
+Ce fut, comme nous l'avons dit dans le texte, entièrement par
+l'influence de Zamoyski, que Sigismond III fut élu en opposition de
+l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur Rodolphe, qui était soutenu
+par un parti puissant. Maximilien s'avança en Pologne pour soutenir
+ses prétentions à main armée; mais il fut vaincu et fait prisonnier
+par Zamoyski, qui le retint captif jusqu'à ce qu'il eût renoncé
+solennellement à ses prétentions au trône de Pologne. Zamoyski
+s'aperçut bientôt que l'élection de Sigismond III, issue de son appui,
+n'était rien moins qu'avantageuse à son pays, et il opposa tous les
+contrepoids de sa puissance aux tendances de ce funeste règne. Il alla
+plusieurs fois en personne défendre les frontières menacées, et
+résolut de consacrer toute l'énergie de son patriotisme à lutter
+contre la politique de plus en plus fatale de Sigismond III, et, en
+particulier, contre l'influence de l'Autriche, soutenue par les
+Jésuites aux dépens des intérêts de la nation. Enfin, quand il eut
+épuisé toutes les représentations, sans que le roi cessât de se livrer
+à une foule d'actes en violation directe de la Constitution et
+attentatoires à la dignité nationale, Zamoyski qui, en sa qualité de
+chancelier, était le premier gardien des libertés publiques, se
+détermina à gourmander publiquement le roi, au milieu d'une diète
+assemblée. Il s'approcha du trône et commença par lui reprocher, dans
+un langage animé, ses fautes d'omission et de commission; il conclut
+en déclarant que s'il voulait continuer à violer la Constitution, il
+courait risque de perdre sa couronne... Sigismond, enflammé de colère,
+se leva de son trône et saisit son épée; mais Zamoyski s'écria: _Rex!
+non move gladium, ne te Caïum Cæsarem nos Brutos sera posteritas
+loquatur. Sumus electores regum destructores tyrannorum. Regna, sed
+non impera!_[151-A] Cet évènement date de 1608, et Zamoyski, qui était
+alors âgé de soixante-quatre ans, mourut peu de temps après. Mécène
+dans sa sphère, il fonda, sur ses domaines patrimoniaux, à Zamostz,
+une académie dont il confia les chaires à de savants professeurs, à
+l'exclusion des Jésuites. Il établit aussi au même endroit, une
+imprimerie d'où sont sortis beaucoup de livres précieux, entre autres
+un ouvrage accueilli avec la plus grande faveur, et qui, bien que
+publié sous le nom de son ami Burski, est considéré généralement comme
+l'oeuvre de Zamoyski lui-même, ou tout au moins comme une composition
+faite d'après ses notes. Cet ouvrage a pour titre _Dialectica
+Ciceronis quæ dispersè in scriptis reliquit maximè ex stoïcorum
+sententia_, etc., etc. 1604.
+
+Le contemporain Thuanus paye un juste tribut d'éloge à Zamoyski. Ses
+descendants occupent encore une haute position dans leur pays natal,
+et sont honorablement connus à l'étranger.]
+
+[Note 151-A: Roi! ne tire pas l'épée, de peur qu'une postérité reculée
+ne te nomme Caius César, et nous des Brutus. Nous faisons les rois,
+nous immolons les tyrans. Règne, mais ne commande pas.]
+
+[Note 152: Le prince Christophe Radziwill était fils de Christophe
+Radziwill, palatin de Vilna et _hetman_ ou grand-général de Lithuanie,
+qui s'était distingué par de nombreux faits d'armes, et petit-fils de
+Radziwill Rufus. La notice suivante sur sa vie est extraite d'un
+ouvrage sur la noblesse polonaise, du jésuite Niesieçki, que nous
+avons déjà cité, et à qui il faut rendre cette justice, qu'il
+reconnaît avec impartialité, comme son coreligionnaire bohémien
+Balbinus, le mérite de beaucoup de ses concitoyens, dont il condamne
+les croyances:--«S'étant joint, à la tête d'une troupe considérable
+des siens, au grand-hetman Chodkiewicz (célèbre guerrier), il se
+comporta si brillamment contre les Suédois, que ce chef, frappé de ses
+talents militaires et de sa rare intrépidité, obtint pour lui la
+dignité de hetman-de-camp ou général-de-camp (second en commandement).
+Plus tard, dans le temps que Chodkiewicz était occupé à repousser les
+Turcs, les Suédois envahirent inopinément la Livonie et s'emparèrent
+de Riga. Radziwill, ayant réuni tout ce qu'il put de troupes
+polonaises, harcela l'ennemi et remporta sur lui plusieurs avantages;
+mais, privé de tous renforts, il dut renoncer à lutter, avec une
+poignée de soldats, contre les forces débordantes des Suédois, qui
+envahirent la Lithuanie et prirent son propre château de Birzé. Il
+parvint cependant, malgré l'infériorité des siennes, à arrêter leurs
+progrès dans cette province. Ces maux étaient l'ouvrage de quelques
+flatteurs de la royauté, qui ne pouvaient voir sans envie les exploits
+de cet homme distingué et le calomniaient auprès du souverain, de
+telle sorte que la dignité de grand-hetman de Lithuanie, devenue
+vacante par la mort de Chodkiewicz, ne fut pas conférée, comme elle
+eût dû l'être, au guerrier qui avait si bien mérité de sa patrie.
+Malgré cette marque de défaveur royale, Radziwill reçut les
+remercîments de la diète, pour sa courageuse défense de la Lithuanie.
+Il ne prit néanmoins aucune part aux affaires militaires, pendant le
+règne de Sigismond III; mais, après l'avènement de Vladislav IV, il
+fut fait grand-hetman et palatin de Vilna. Il conclut un traité de
+paix avec la Moscovie en 1634, et fit ensuite, contre les Suédois, une
+expédition qui se termina bientôt de la même manière. Radziwill était
+fort dans l'action et puissant au conseil. Il mourut, en 1640, l'un
+des fervents défenseurs des doctrines de Genève.»--Niesieçki, vol.
+VIII, p. 54, édit. de 1841.
+
+Radziwill se montra, en effet, tout dévoué aux intérêts de la religion
+réformée, comme son père et son aïeul, dont les richesses immenses et
+les hautes dignités lui étaient dévolues avec le mérite et les vertus
+patriotiques qui les distinguaient. Il publia à ses frais une nouvelle
+édition de la Bible, précédée d'une dédicace à son souverain, dans
+laquelle il déclarait, au nom de ses coreligionnaires, qu'ils étaient
+prêts à comparaître devant l'oint du Seigneur, et à rendre compte de
+leur croyance en s'appuyant, non sur les traditions humaines, mais
+uniquement sur les Écritures illuminées de l'Esprit-Saint. Bien qu'il
+n'employât aucune expression aussi énergique que celles dont son
+prédécesseur Radziwill le Noir s'était servi dans sa dédicace de la
+même Bible à Sigismond-Auguste, il en parlait comme d'un précédent à
+la sienne. L'abolition de l'Église et de l'école protestantes de
+Vilna, fondées par les ancêtres de Radziwill, et dont tous ses efforts
+n'avaient pu prévenir la perte, vint briser le coeur du vieux
+guerrier, qui avait consacré sa longue carrière au service de son
+pays, soit en le défendant contre les attaques du dehors, soit en
+luttant contre l'hostilité plus dangereuse encore des dévots
+conseillers du monarque. Son fils Janus, palatin de Vilna et
+grand-hetman de Lithuanie, vaillant soldat et général habile, rendit
+de grands services à son pays pendant la guerre des Cosaques
+(1648-54). Il défit plusieurs fois ces rebelles, qui avaient ravagé
+beaucoup d'autres provinces, et mit la Lithuanie à l'abri de leurs
+incursions. Au temps où Charles-Gustave de Suède, secondé par un grand
+nombre de mécontents, envahit la Pologne en 1655, et força le roi
+Jean-Casimir à quitter le territoire de la République (Voir le
+chapitre suivant.), la Lithuanie fut tout-à-coup inondée par une
+immense armée moscovite, que le czar envoyait en aide aux Cosaques
+révoltés. Les Lithuaniens, placés dans cette extrémité, reconnurent le
+roi de Suède pour leur souverain héréditaire et se déclarèrent
+indépendants de la Pologne. Cela eut lieu en vertu d'un traité conclu
+à Kiéydany le 18 août 1651, et signé en faveur de la Lithuanie par le
+prince Janus Radziwill, l'évêque de Samogitie et un autre sénateur
+catholique. Ce fut donc une affaire purement politique et étrangère à
+la religion, négociée, non dans l'intérêt particulier des Protestants,
+mais en considération de la position des Lithuaniens en général, qui
+ne pouvaient se soustraire au joug d'un ennemi barbare et cruel, qu'en
+reconnaissant la souveraineté d'un monarque dont l'autorité s'étendait
+déjà à une grande partie de la Pologne. Cependant, chose étrange à
+dire! beaucoup d'écrivains mettent toute cette affaire sur le compte
+du protestantisme de Radziwill, et accusent les Réformés d'avoir frayé
+le chemin aux Suédois, bien qu'un simple exposé des faits démontre le
+contraire. Ce n'est là, toutefois, qu'un exemple isolé de la
+partialité avec laquelle un grand nombre d'auteurs ont traité les
+protestants polonais, pour n'avoir pas été meilleurs en définitive que
+leurs concitoyens catholiques, tandis que les services importants,
+rendus à la nation par les célébrités du Protestantisme, guerriers et
+hommes d'État, sont le plus souvent enregistrés sans aucune allusion à
+leur foi religieuse, de manière à laisser croire à la majorité des
+lecteurs, que la catholicité revendique la gloire de ces grands
+hommes. Il est très remarquable que beaucoup d'écrivains polonais,
+fort indifférents d'ailleurs en matière de Papisme, n'aient pu se
+défendre d'une sorte de prévention involontaire contre les
+Protestants; et cela prouve peut-être, plus que toute autre chose, la
+vérité de la maxime: «_Calumniare fortiter semper aliquid hæret_»,
+principe dont les Jésuites ont fait une large application à leurs
+adversaires vivants ou morts.
+
+Le prince Janus Radziwill mourut en 1655, peu de temps après l'affaire
+dont nous venons de parler. Il laissa un seul enfant, une fille, qui
+se maria à son cousin, le prince Boguslav Radziwill, le dernier
+Protestant de sa famille, mort en 1660. Celui-ci eut une fille, la
+princesse Louise, qui épousa un prince de Brandebourg, fils du
+grand-électeur, et après la mort de son premier mari, le prince
+palatin de Neubourg. La maison royale de Bavière descend de cette
+princesse, et de là vient que tous les Radziwill naissent chevaliers
+de l'ordre bavarois de Saint-Hubert.]
+
+Protestant, nous serions peut-être suspect d'exagérer la désastreuse
+influence de la réaction catholique sur les destinées de notre pays;
+mais il s'agit d'un fait consacré par l'impartialité de l'histoire et
+proclamé par un auteur contemporain d'un mérite avoué, évêque
+catholique lui-même (Piaseçki), qui déclara, en termes formels, que
+c'est par l'influence exclusive des Jésuites[153] que Sigismond III
+appela d'éternels malheurs sur le royaume que l'élection lui avait
+livré.
+
+[Note 153: «Subter finem ejusdem anni (1616) decesserat quoque cubili
+regii præfectus Andreas Bobola, octogenarius. Homo rudis, morosus,
+promotus ad illud officium patrocinio sacerdotum Societatis Jesu, quod
+illis in omnibus consentiret. Undè utrique, conjuncta opera, in
+privatis colloquis, quæ ipsis semper patebant, sollicitantes regem
+adeo constrixerant, ut omnia consiliis eorum ageret; et aulicorum spes
+et curæ, non nisi ab eorum favore penderent, quem et in publicis
+negotiis, isti suggerebant, quid rex decerneret, tanto majori
+reipublicæ periculo, quod ad hujusmodi familiaritatem regis
+assumebantur personæ (præsertim confessor et concionator) a scholiis
+vel a magisterio novitiorum religiosorum, rerum et status politiæ
+prorsùs expertes. Hæc que causa unica fuit errorum, non in domesticis
+solum, sed in publicis, ut Moschicis, Suecis, Livonicisque, regis
+rationibus, et tamen sacrilegii crimen reputabatur, si quis tamen
+eorum dicta factave reprehendisset, et nemini quid non ipsis
+applauderet, facilis ad dignitates aditus patebat.» (_Chronica
+Gestarum in Europa._ Cracovie, 1648, ad ann. 1616).]
+
+À ce faible prince succéda son fils aîné, Vladislav IV, jeune
+monarque d'un esprit droit et généreux. Ses lumières et son expérience
+des maux causés par la piété ignorante de son père, lui inspirèrent
+une aversion si profonde contre les Jésuites, qu'aucun membre de cette
+société ne fut admis à sa cour. Sa nature bienveillante répugnait à la
+persécution. Le mérite personnel avait seul droit à ses faveurs, et le
+guidait dans le choix des dignitaires de l'État sans égard à leur
+conviction religieuse. Ses efforts pour opposer une digue au flot
+toujours montant de la persécution, ne purent triompher cependant de
+l'esprit d'intolérance que les Jésuites avaient répandu au loin,
+surtout au sein de la noblesse inférieure et nombreuse, formée dans
+leurs écoles. Bien qu'il fût parvenu à réprimer les émeutes populaires
+suscitées contre les Protestants, il resta impuissant en face de deux
+grands actes de persécution légale, l'abolition du temple et du
+collége protestants de Vilna, en 1640, et celle de la célèbre école
+des Sociniens; mesures de rigueur ordonnées par les diètes, sous
+prétexte d'injures adressées aux statues des saints par les élèves de
+ces établissements. Vladislav fit de grands efforts pour calmer
+l'irritation produite au sein des populations de l'Ukraine[154], par
+les tentatives qui avaient été faites pour leur imposer l'Union avec
+Rome. Il confirma la hiérarchie adoptée par les partisans de l'Église
+indépendante, qui se retrempa dans la célèbre Académie fondée à Kioff
+par Pierre Mohila, prélat d'un noble caractère, de haute naissance et
+de grand savoir[155]. La mort de ce souverain, qui sut enchaîner, par
+un mérite tout personnel, les aveugles passions du fanatisme évoqué
+sous le règne de son père, leur donna de nouveau libre carrière et
+appela sur la Pologne les terribles calamités au récit desquelles nous
+consacrerons le chapitre suivant.
+
+[Note 154: La dénomination d'_Ukraine_, qui signifie littéralement
+confins, fut donnée aux provinces de la Pologne limitrophes de la
+Moscovie et de la Turquie, soumises aujourd'hui à la Russie. Nous
+avons parlé des Cosaques qui habitaient la province polonaise de ce
+nom.]
+
+[Note 155: Pierre Mohila était fils d'un prince régnant de Moldavie,
+et allié de près aux premières familles de Pologne. Il fit ses études
+à l'Université de Paris, et servit ensuite avec distinction dans les
+rangs de l'armée polonaise pendant la guerre de Turquie de 1621. Entré
+au giron de l'Église en 1628, il fut élu archevêque de Kioff en 1633.
+Il publia plusieurs ouvrages, dont le plus remarquable est son _Exposé
+de la foi de l'Église d'Orient_, qui avait été approuvé par tous les
+patriarches grecs. Ce livre fut publié en polonais à Kioff, en 1637.
+Il a été imprimé plusieurs fois en grec, et traduit en latin par le
+savant Suédois Laurentius Normann, évêque de Gottenbourg. Il y en a
+aussi une traduction allemande.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+POLOGNE.
+
+(Suite.)
+
+ Règne de Jean-Casimir. -- Révolte des Cosaques. -- Le bigotisme
+ des évêques catholiques s'oppose à toute réconciliation avec eux.
+ -- Invasion et expulsion des Sociniens. -- Règne de Jean
+ Sobieski. -- Pillage et destruction du temple protestant de
+ Vilna, à l'instigation des Jésuites. -- Meurtre juridique de
+ Lyszczynski. -- Élection et règne d'Auguste II. -- Première
+ disposition légale contre la liberté religieuse des Protestants,
+ obtenue par surprise sous l'influence de la Russie. --
+ Protestation des patriotes catholiques contre cette mesure. --
+ Nobles efforts de Leduchowski pour défendre les droits de ses
+ concitoyens protestants, menacés par les intrigues de l'évêque
+ Szaniawski. -- Meurtre juridique de Thorn. -- Réflexions sur cet
+ évènement. -- Lettre pastorale de l'évêque Szaniawski aux
+ Protestants. -- Les représentations des puissances étrangères, en
+ faveur des Protestants polonais, ne servent qu'à rendre la
+ persécution plus violente contre eux. -- Ils sont privés des
+ droits politiques. -- Situation malheureuse des Protestants
+ polonais sous le règne d'Auguste III. -- Généreuse conduite du
+ cardinal Lipski.
+
+
+Vladislav IV eut pour successeur son frère, Jean-Casimir, Jésuite et
+cardinal, que le pape avait relevé de ses voeux lors de son élection
+au trône. L'esprit de tolérance du dernier règne ne pouvait trouver
+son compte à ces précédents, bien que la piété du nouveau monarque fût
+loin de l'aveuglement de son père. Vladislav avait à peine fermé les
+yeux, qu'une révolte terrible s'alluma dans l'Ukraine, appuyée par des
+hordes de paysans, sectaires de l'Église grecque. La Pologne se
+trouvait sans défense contre l'irruption d'un pareil fléau, quand les
+insurgés, ayant à leur tête Chmielniçki, noble polonais de la religion
+grecque, homme d'énergie et de talents supérieurs, s'avancèrent en
+flots pressés et irrésistibles. Le roi, qui marchait à leur rencontre
+avec des forces insuffisantes, se vit assiégé par eux dans son camp
+fortifié. Sa perte semblait inévitable; mais Chmielniçki et les
+principaux chefs de Cosaques s'arrêtèrent sur le bord de l'abîme vers
+lequel ils précipitaient leur patrie, la voix du patriotisme s'éleva
+dans leurs coeurs et imposa silence au fanatisme haineux et aux
+mauvaises passions qui marchent à sa suite. La concorde fut le
+résultat de cet heureux retour. Chmielniçki, qui avait assiégé son
+souverain, lui rendit fidèlement l'hommage d'un homme-lige, implora
+son pardon en fléchissant le genou, et reçut du roi la nomination de
+hetman ou général des Cosaques, dont les droits politiques et
+religieux furent confirmés en cette circonstance. Le traité intervenu
+entre les parties belligérantes, stipulait expressément que
+l'archevêque de Kioff, métropolitain de l'Église grecque de Pologne,
+aurait un siége dans le sénat. Cette condition, demandée par les
+Cosaques, était non-seulement juste, car le représentant d'une Église
+qui comptait des provinces entières de sectateurs avait un titre
+incontestable à siéger au sein de l'Assemblée politique où chaque
+évêque catholique avait sa place marquée; mais le pays tout entier
+avait encore le plus haut intérêt à ce que le chef spirituel d'un
+corps aussi formidable que les Cosaques devînt membre du conseil
+suprême de l'État, puisque cela ne pouvait que contribuer puissamment
+à confirmer ces populations guerrières, mais indisciplinées, dans leur
+fidélité à la couronne de Pologne. Cette combinaison, tout équitable
+et avantageuse qu'elle fût, échoua devant le fanatisme arrogant des
+prélats romains; en effet, quand l'archevêque grec de Kioff, Sylvestre
+Kossowski, dont l'actif patriotisme avait entraîné la pacification de
+l'Ukraine, entra au sénat pour prendre possession de son siége, les
+dignitaires catholiques sortirent en groupe de la salle des séances,
+en déclarant qu'ils ne consentiraient jamais à siéger avec un
+schismatique. Les remontrances respectueusement adressées aux évêques
+sur l'injustice de leur conduite et sur les dangers qui en résultaient
+pour la nation, demeurèrent toutes infructueuses, et cet outrage, par
+lequel on répondait aux services patriotiques de l'archevêque de
+Kioff, produisit une violente irritation parmi les Cosaques, qui ne
+tardèrent pas à se soulever de nouveau. Défaits cette fois, ils
+s'attachèrent à la fortune du czar de Moscovie, qui vint attaquer la
+Pologne avec des forces immenses, pendant que Charles-Gustave, roi de
+Suède, l'envahissait de son côté. Ce dernier monarque, sachant mettre
+à profit les graves mécontentements que Jean-Casimir avait soulevés en
+Pologne, s'avança à la tête d'un corps formidable de troupes d'élite.
+Des bandes de mécontents se joignirent à lui, et il se vit bientôt
+maître de la plus grande partie du pays. Son génie guerrier, la
+sévère discipline de son armée et la bienveillance de ses manières lui
+conquirent en peu de temps une grande popularité parmi les Polonais,
+et tous les patriotes éclairés, sentant la nécessité d'avoir un
+monarque capable d'opposer une digue à l'anarchie et aux incursions
+des barbares, offrirent la couronne à Charles-Gustave, en demandant
+qu'une diète fût convoquée pour consacrer officiellement son élection.
+Le choix d'un monarque protestant, du caractère de Charles-Gustave,
+écrasait d'un seul coup la faction cléricale et dotait le pays d'un
+gouvernement fort; si l'on considère, en outre, que la Suède,
+monarchie constitutionnelle, possédait alors, dans le nord de
+l'Allemagne, de vastes provinces contiguës à la Pologne, l'on ne
+saurait douter que l'avènement de son roi au trône de ce pays n'eût
+inauguré, dans l'Europe septentrionale, l'ère d'un grand empire
+constitutionnel, rival redouté de l'Autriche, et mortel aux
+envahissements des czars de Moscovie vers l'ouest. Malheureusement,
+cette combinaison échoua devant l'arrogance que Charles-Gustave, enflé
+de ses succès, mit dans sa réponse à la députation polonaise chargée
+de l'inviter à convoquer une diète pour son élection: «Formalité
+superflue, objecta-t-il, son épée l'ayant déjà fait maître du
+royaume.» L'insolence de cette réplique irrita violemment la fibre
+nationale. Le roi de Suède fut abandonné, et ses forces, assaillies de
+toutes parts, furent chassées du territoire. La paix se rétablit en
+1660, par le traité d'Oliva, conclu sous la garantie médiatrice de
+l'Angleterre, de la France et de la Hollande. Les Protestants eurent
+plus à souffrir durant ces guerres que le reste des habitants. Dans la
+Grande-Pologne, on les persécuta pour les maux infligés aux
+Catholiques par les Suédois[156], tandis que plusieurs de leurs
+temples et de ceux des Sociniens furent mis en cendres par les
+Cosaques, qui confondaient Catholiques et Protestants dans leur
+ressentiment religieux.
+
+[Note 156: Les troupes suédoises, qui avaient observé tout d'abord une
+discipline rigoureuse, se rendirent coupables des excès les plus
+odieux quand le pays se souleva contre elles, et se livrèrent alors à
+des actes de férocité contre plusieurs membres du clergé catholique.
+Les Protestants payèrent pour l'ennemi. Un certain nombre de ministres
+et d'autres individus attachés à la Confession de Bohême, furent mis à
+mort, et leurs églises réduites en cendres, sans compter celle de
+Lissa, avec une école célèbre. Il existe un manuscrit intéressant à la
+bibliothèque archiépiscopale de Lambeth: _Ultimus in protestantes
+Confessionis Bohemiæ ecclesias Anti-Christi furor_, par Hartmann et
+Cyrille, ecclésiastiques protestants et professeurs de l'école de
+Lissa, qui s'intitulent «les exilés du Christ,» et qui furent envoyés
+en Hollande et dans la Grande-Bretagne pour solliciter, en faveur de
+leurs frères en détresse, des secours qui leur furent généreusement
+accordés par les Protestants de ces contrées. Le manuscrit renferme
+une description de la barbarie révoltante déployée contre les
+Protestants, sans égard à l'âge ou au sexe, et se termine par les mots
+_dolor vetat plura addere_. On avait aussi composé, d'après cet
+original, un document imprimé, soumis par les délégués à Cromwell, qui
+les autorisa, en vertu d'une ordonnance datée du 2 mai 1659, à
+organiser des souscriptions par tout le pays.]
+
+Jean-Casimir, qui s'était enfui en Silésie lors de l'invasion
+suédoise, fut rappelé par la nation, et fit voeu à son retour, sous
+l'invocation de la Vierge dont il implora la protection pour lui et
+pour son royaume, de s'appliquer à réprimer les abus qui pesaient sur
+les classes inférieures, et à convertir, ce qui voulait dire à
+persécuter, les hérétiques. La première parti de ce voeu, tout digne
+qu'elle fût des préoccupations d'un Chrétien, resta dans l'oubli.
+Jean-Casimir crut s'acquitter envers le ciel en réduisant l'hérésie.
+Le Protestantisme comptait encore un grand nombre d'adhérents, et
+parmi eux plusieurs familles influentes. Les religionnaires avaient en
+outre pour eux l'appui intéressé des princes étrangers de leur Église,
+alliés en ce moment de la Pologne. Le voeu royal ne trouvant dès lors
+à s'appesantir que sur les Sociniens, un Jésuite, du nom de Karwat,
+pressa la diète de 1658 de témoigner sa reconnaissance à Dieu par des
+actes. Cette diète fit une loi qui défendit, sous la sanction la plus
+sévère, de professer ou de propager le Socinianisme dans les États
+polonais; la peine de mort menaçait ceux qui passeraient outre ou
+favoriseraient cette secte en quelque manière que ce fût. On laissait
+cependant à ceux qui persévéreraient dans leur croyance, un délai de
+trois ans pour vendre leurs propriétés et réaliser leur avoir. Une
+entière sûreté leur était promise pendant ce temps, mais on leur
+interdisait les pratiques de leur culte et toute intervention dans les
+affaires publiques. Ce décret n'était motivé par aucune considération
+politique, aussi n'imputait-il pas de trahison aux Sociniens; mais on
+l'avait entièrement fondé sur des motifs théologiques, et
+principalement sur ce qu'ils n'admettaient pas la Divinité de
+Jésus-Christ,--raison assez bizarre chez un peuple qui tolérait les
+Juifs et admettait les Mahométans à la jouissance des droits civils.
+Le délai triennal accordé par la diète de 1658, fut réduit à deux ans
+par celle de 1659, qui décréta que tous les Sociniens qui n'auraient
+pas embrassé le Catholicisme le 10 juillet 1660, eussent à quitter le
+pays sous les peines édictées par la diète de 1658. Aux termes du même
+décret, ces Sociniens, qui pouvaient abjurer leur croyance, n'eurent
+plus d'autre choix que la Confession romaine, beaucoup d'entre eux
+s'étant faits Protestants pour se soustraire aux rigueurs de la
+première loi.
+
+La rapidité du temps, l'état du pays ruiné par la guerre, et l'avidité
+des acquéreurs qui mirent leur accablement à profit, obligèrent les
+Sociniens à vendre leurs propriétés à vil prix. Sur ces entrefaites,
+la persécution s'amoncelait autour d'eux sous toutes les formes. La
+proscription semblait les mettre hors la loi, et comme tous exercices
+religieux leur étaient interdits, rien n'était plus facile que de
+trouver à les persécuter sur ce terrain. Pour échapper à cette
+destinée, les Sociniens tentèrent un effort suprême, d'une nature si
+extraordinaire, que l'on chercherait en vain à expliquer comment ils
+auraient pu s'illusionner un seul instant sur un succès impossible.
+Ils présentèrent une requête au roi contre le décret de 1658,
+s'offrant à prouver qu'il n'existait pas de différence fondamentale
+entre leurs dogmes et les doctrines de l'Église catholique. Cette
+proposition fut rejetée. Ils implorèrent la protection, ou, tout au
+moins, l'intercession des puissances étrangères; mais, bien que le
+traité d'Oliva, conclu en 1660, garantît à toutes les Confessions
+religieuses de Pologne les droits dont elles avaient joui avant la
+guerre, et que la Suède s'efforçât de sauver le Socinianisme du
+naufrage, leur sort n'en resta pas moins fixé, sans que les
+représentations faites en leur faveur par l'électeur de Brandebourg
+obtinssent un meilleur résultat. Le désespoir conduisit les Sociniens
+à proposer un rapprochement avec Rome, au moyen d'une conférence tenue
+à l'amiable. L'autorisation en fut donnée par l'évêque de Cracovie,
+qui pouvait raisonnablement voir, dans cette démarche de leur part,
+l'intention secrète d'entrer au giron de son Église avec quelque
+semblant de conviction, et non par contrainte. Et, en effet, quel
+homme de bon sens eût supposé que des controversistes aussi habiles
+que les membres de cette secte, pussent se bercer de l'espoir
+d'obtenir des concessions d'une Église dont les doctrines étaient
+diamétralement opposées à leurs dogmes... Quoi qu'il en soit, les
+Sociniens maintinrent très sérieusement leurs arguments au colloque de
+Roznow (10 mars 1660), et il est presque inutile d'ajouter qu'autant
+en emporta le vent. Il ne leur resta plus que le parti de l'exil,
+avant l'expiration du délai prescrit. Cette émigration forcée fut
+accompagnée de beaucoup de cruautés, malgré la généreuse intervention
+de plusieurs membres éminents de la noblesse, qui, tout en faisant
+profession de Catholicisme, restaient attachés à un grand nombre de
+Sociniens par les liens du sang et de l'amitié. Ils se dispersèrent
+en Europe; la Transylvanie, qui comptait beaucoup de coreligionnaires,
+et la Hongrie, offrirent un refuge à une grande partie d'entre eux. La
+reine de Pologne permit à beaucoup de ces infortunés de s'établir dans
+les principautés silésiennes d'Oppeln et de Ratibor, qui lui
+appartenaient, et quelques princes de la Silésie suivirent son
+exemple. Disséminés sur plusieurs points de cette contrée, ils n'y
+formèrent aucune Congrégation, et ils l'abandonnèrent peu à peu ou se
+convertirent au Protestantisme. Un nombre considérable d'entre eux
+fondèrent une association religieuse à Manheim, sous la protection du
+palatin du Rhin; mais ils se rendirent bientôt suspects de propager
+leurs doctrines, ce qui n'a rien que de probable, eu égard à la
+ferveur bien connue de leur zèle, et ils furent obligés de se
+disperser. Ils demandèrent, pour la plupart, un asile à la Hollande,
+où la liberté des cultes régnait sans entrave, et qui comptait
+quelques Sociniens, dont la fraternité, jointe à celle des sectaires
+de l'Angleterre et de l'Allemagne, vint largement en aide aux bannis
+de la Pologne. Les renseignements nous font défaut sur leur sort dans
+cette contrée hospitalière; mais tout porte à croire qu'ils y avaient
+une Congrégation florissante, puisqu'ils purent éditer à Amsterdam, en
+1680, un Nouveau-Testament en langue polonaise. Quelques Sociniens se
+retirèrent en Prusse, où les attendait l'accueil hospitalier de leur
+compatriote le prince Boguslav Radziwill, dernier Protestant de sa
+famille, qui gouvernait cette province pour l'électeur de Brandebourg.
+Ils formèrent deux établissements limitrophes de la Pologne, appelés
+Rutow et Andréaswalde. En 1779, les habitants de ces endroits reçurent
+du gouvernement l'autorisation de bâtir un temple; mais leur
+Congrégation, qui n'avait jamais été bien considérable, alla en
+déclinant; et, d'après les renseignements authentiques que nous avons
+obtenus sur ce point en 1838, grâce à la bienveillance du feu baron
+Bulow, ministre de Prusse à la cour d'Angleterre, l'association
+d'Andréaswalde subsista jusqu'en 1803, époque à laquelle elle fut
+dissoute; et, en 1838, il ne restait plus en Prusse que deux
+gentilshommes, derniers membres survivants de la secte jadis célèbre
+des Sociniens, un Morsztyn et un Schlichtyng, tous les deux vieillards
+très avancés en âge et représentants de noms distingués dans les
+annales politiques et religieuses de la Pologne. Les familles de ces
+personnages s'étaient réunies au Protestantisme, comme l'avaient fait
+le reste des sectaires. En Pologne même, depuis l'expulsion des
+Sociniens en 1660, on ne retrouve aucun vestige de la secte qui
+s'était glorifiée de compter au nombre de ses adhérents quelques-unes
+des grandes familles du pays, et sur laquelle les lumières de ses
+membres avaient jeté le plus vif éclat dans toute l'Europe. Les rangs
+des Protestants étaient alors entièrement rompus. Ils perdirent leur
+principal appui dans les familles toutes-puissantes des Radziwill et
+des Leszczynski; la branche protestante de la première étant venue à
+s'éteindre en 1669, et la dernière ayant passé à l'Église de Rome vers
+cette époque. Les Leszczynski, devenus Catholiques, ne se firent pas
+pour cela les persécuteurs de leurs anciens coreligionnaires; ils
+continuèrent, au contraire, à protéger de leur influent patronage les
+habitants protestants de Lissa, ville qui leur appartenait.
+
+Le roi Jean Sobieski, admirablement doté par la main de la Providence,
+avait une aversion profonde pour la persécution religieuse; mais
+l'autorité royale, étranglée dans d'étroites limites, était
+impuissante à faire respecter les lois qui reconnaissaient encore la
+parfaite égalité des Confessions religieuses, et, sous son règne, deux
+évènements flétrissants signalèrent le pouvoir que le clergé
+catholique s'était acquis en Pologne, et la manière dont il entendait
+en user.
+
+L'Église protestante de Vilna, avons-nous dit, avait été abolie en
+1640, en vertu du décret d'une diète qui défendait aux Protestants
+d'avoir un lieu consacré au culte dans l'enceinte de la ville. Ils
+avaient, en conséquence, élevé dans un faubourg un temple, un hospice
+et un asile pour leurs ministres.
+
+Le 2 avril 1682, une populace nombreuse, soulevée par des étudiants du
+collége des Jésuites, se rua sur ce temple et le détruisit de fond en
+comble, brisa les cercueils, en arracha les morts, et, après leur
+avoir prodigué les plus indignes outrages, les mit en lambeaux et
+livra aux flammes ces restes profanés. Rien n'échappa sur les lieux au
+pillage ou à la destruction, ni les valeurs matérielles, ni un grand
+nombre de documents précieux déposés en cet endroit comme dans un lieu
+de sûreté. L'orgie populaire dura deux jours entiers, sans que
+l'autorité prît la moindre mesure de répression, et le recteur du
+collége des Jésuites, mis en demeure d'interposer son autorité au sein
+d'une émeute dirigée par ses élèves, osa non-seulement s'y refuser,
+mais encore donner des louanges à leur conduite. Les ministres durent
+la vie à un noble catholique appelé Puzyna, qui accourut à la tête de
+quelques hommes armés et les conduisit au couvent des moines
+franciscains, où ils trouvèrent un asile et les traitements les plus
+humains. Jean Sobieski, informé de l'attentat, institua immédiatement
+une commission pour instruire le procès et punir les coupables. Cette
+commission, composée de l'évêque de Vilna et de plusieurs dignitaires
+de la couronne, après l'enquête la plus consciencieuse, condamna
+quelques-uns d'entre les assaillants, élèves des Jésuites et autres, à
+la peine de mort, et ordonna la restitution du pillage; mais les
+Jésuites corrompirent les geôliers, qui favorisèrent l'évasion des
+condamnés, et l'on ne revit, en somme, qu'une très faible partie des
+objets dérobés. Le roi voulait que les Jésuites payassent les dommages
+causés par l'émeute; mais comme il ne put obtenir aucun acte de
+réparation pour ses sujets protestants, ces derniers relevèrent leur
+temple de leurs propres deniers[157]. L'autre crime qui déshonore
+cette période historique, est l'assassinat juridique de Casimir
+Lyszczynski, estimable propriétaire, frappé par l'aveugle haine du
+clergé, malgré les efforts de Sobieski pour sauver cette innocente
+victime du fanatisme. Lyszczynski parcourait un livre intitulé
+_Theologia naturalis_, par Henri Alsted, théologien protestant, et,
+trouvant dans les arguments employés par l'auteur pour prouver
+l'existence de Dieu, une confusion telle, qu'il était possible d'en
+déduire des conséquences entièrement opposées, il ajouta en marge:
+_Ergo, non est Deus_, tournant évidemment en dérision les arguments de
+l'auteur. Un malheureux, appelé Brzoska, débiteur de Lyszczynski,
+découvrit cette circonstance et lança contre lui une accusation
+d'athéisme, en produisant aux yeux de Witwiçki, évêque de Posnanie, un
+exemplaire de l'ouvrage avec l'annotation ci-dessus mentionnée. Ce
+prélat se saisit de l'affaire comme d'une proie expiatoire, et son
+aveugle zèle fut secondé par Zaluski, évêque de Kioff, dignitaire
+connu pour sa brillante érudition et doué de quelques autres qualités
+qui ne l'empêchèrent pas, néanmoins, de sacrifier à la rage du
+fanatisme[158]. Le roi, dont l'esprit éclairé se soulevait à l'idée de
+semblables énormités, entreprit de sauver Lyszczynski, en ordonnant
+que l'affaire fût évoquée à Vilna, où, comme Lithuanien, il avait ses
+juges naturels; mais rien ne put soustraire l'infortuné à la fureur
+fanatique des deux évêques; on alla jusqu'à violer en sa personne le
+privilége inviolable de tout noble polonais, privilége religieusement
+respecté jusque-là dans les plus grands criminels eux-mêmes, de
+demeurer libre jusqu'à ce que la justice ait prononcé. Sur la simple
+accusation d'un débiteur, soutenue par deux évêques, l'affaire fut
+dénoncée à la Diète de 1689, devant laquelle le clergé, mais
+particulièrement l'évêque Zaluski, accusa Lyszczynski d'avoir nié
+l'existence de Dieu et proféré des blasphèmes contre la divinité de
+Marie et contre les saints. La malheureuse victime, terrifiée par le
+danger de sa situation, avoua tout ce que l'on voulut mettre à sa
+charge, fit une ample rétractation de ce qu'elle pouvait avoir dit ou
+écrit contre les doctrines de l'Église romaine, et déclara s'humilier
+devant son infaillibilité. Vain refuge d'un courage abattu! La Diète,
+cédant aux exhortations impies du clergé, condamna Lyszczynski à avoir
+la langue arrachée par le bourreau, à être ensuite décapité et jeté
+sanglant sur le bûcher. Cette monstrueuse sentence fut exécutée, et
+Zaluski lui-même en parle comme d'un acte de justice et de piété. Le
+roi, révolté de ces horreurs, s'écria que l'Inquisition n'aurait pas
+fait pis. Ajoutons, en historien impartial, que le pape Innocent XI,
+loin d'approuver cette décision infâme, éclata en amers reproches
+contre ses instigateurs. Ces sanglants holocaustes ont déshonoré
+plusieurs contrées de l'Europe, et cette même époque vit non-seulement
+des hommes, mais des femmes et des jeunes filles, tomber en Écosse
+sous le glaive de la persécution, non pour avoir blasphémé Dieu, mais
+pour s'être refusés à reconnaître la suprématie spirituelle du roi.
+L'héroïque souverain de la Pologne, désarmé sur son trône en présence
+d'un acte de fanatisme sauvage, tel est l'enseignement à tirer, contre
+la réaction catholique, de l'horrible spectacle que toute sa volonté
+n'eût pas imposé à la nation un siècle plus tôt. Nous recommandons
+cette leçon à la méditation de tous ceux qui nient la possibilité
+d'une réaction de ce genre.
+
+[Note 157: L'ouvrage de M. Lukaszewicz contient toute la procédure
+criminelle relative à cette affaire.]
+
+[Note 158: Ce prélat ne doit être confondu avec aucun de ceux
+précédemment nommés en note.]
+
+Zaluski raconte ainsi cette scène révoltante: «Après l'amende honorable,
+le condamné fut mené sur l'échafaud, où le bourreau lui arracha d'abord
+avec un fer rouge la langue de la bouche _avec laquelle il avait été
+cruel envers Dieu_; ensuite ils brûlèrent à petit feu ses mains,
+instrument de la production abominable. Le papier sacrilége fut jeté aux
+flammes; lui-même, enfin, ce monstre de son siècle, ce déicide, fut
+précipité dans les flammes expiatoires,--expiatoires si un tel forfait
+pouvait être lavé![159]» Il nous semble que ces lignes du savant évêque
+n'ont rien à envier aux blasphèmes imputés à la malheureuse victime de
+son fanatisme.
+
+[Note 159: Salvandy, _Histoire de Pologne sous Jean Sobieski_, vol.
+III, p. 388.]
+
+L'électeur de Saxe, choisi pour succéder à Jean Sobieski, en 1696,
+sous le nom d'Auguste II, confirma, suivant l'usage, les droits et les
+libertés des Dissidents; mais une nouvelle condition fut introduite
+dans les _Pacta conventa_, ou garanties constitutionnelles stipulées
+des rois à leur avènement, sous le sceau du serment, à savoir, qu'il
+ne leur serait conféré par lui aucune dignité de marque, sénatoriale
+ou autre, ni aucun emploi important de la couronne. Bien que ce
+prince, Luthérien d'origine, eût plutôt fait profession d'indifférence
+religieuse, en payant d'une messe le trône de Pologne, il livra les
+hérétiques à la funeste piété des évêques, afin de convertir ces
+derniers à ses vues politiques. L'avènement de Stanislas Leszczynski,
+qui y fut élu en 1704, après l'expulsion d'Auguste par Charles XII,
+ranima dans le coeur des Protestants l'espoir de jouir encore en paix
+des droits que la Constitution leur garantissait comme à tous les
+autres citoyens. L'esprit éclairé du nouveau monarque et l'influence
+de Charles XII, qui lui avait mis le sceptre entre les mains,
+répondaient que cette attente ne serait pas trompée. Le traité
+d'alliance conclu entre le roi Stanislas et le héros suédois, assurait
+aux Dissidents de Pologne la pleine jouissance des droits et des
+libertés consacrés en leur faveur par les lois du pays; abrogation,
+expressément prononcée, des restrictions introduites dans les derniers
+temps. Les espérances des Protestants, qui se virent persécutés par
+les troupes de Pierre le Grand, comme partisans de Stanislas
+Leszczynski, s'écroulèrent, avec la fortune de Charles XII, à la
+bataille de Pultawa. Soutenu par les armes russes, Auguste II reprit
+possession du trône de Pologne, que Stanislas fut obligé d'abandonner,
+et, pour raffermir son autorité contestée par les partisans de son
+adversaire, il s'entoura d'un corps nombreux de troupes saxonnes qui
+se rendirent odieuses par leurs excès. Les habitants se confédérèrent,
+sous la présidence de Leduchowski, et engagèrent une lutte à outrance
+avec les satellites royaux. Pierre le Grand finit par offrir sa
+médiation entre le roi et la nation, et son ambassadeur insinua, à cet
+effet, un traité qui fut conclu à Varsovie, le 3 novembre 1716. La
+cheville ouvrière de cette négociation fut Szaniawski, évêque de
+Cujavie, qui, devant son élévation à l'influence de Pierre le Grand,
+lui était entièrement dévoué. Ce prélat réussit, par ses intrigues, à
+rendre de grands services à la Russie et à Rome, en leur sacrifiant
+les intérêts de son pays. Sous prétexte d'économie, d'une organisation
+plus efficace, etc., etc., l'effectif de l'armée polonaise fut réduit,
+en vertu d'une clause de ce traité, à un chiffre tout-à-fait
+disproportionné à la défense d'un vaste territoire. L'article 4 du
+même acte, sous prétexte de réformer les abus qui s'étaient glissés
+dans le pays durant l'invasion suédoise, et par une interprétation
+perfide de quelques lois, prescrivait la démolition de tous les
+temples protestants élevés depuis 1632, et défendait aux
+Religionnaires, excepté dans les villes où ils avaient des églises
+avant cette époque, de se réunir en public ou dans l'intimité, pour
+prêcher ou pour chanter. Une première infraction à ces dispositions
+était punie d'une amende, la récidive de l'emprisonnement, et enfin du
+bannissement. Les ministres étrangers pouvaient célébrer le service
+divin dans leur demeure; mais les natifs, en y assistant, tombaient
+sous l'application de cette pénalité.
+
+La politique oppressive de la Russie atteignait ainsi deux buts
+considérables: elle désarmait la Pologne et se ménageait un prétexte à
+future intervention dans les affaires de ce pays, en créant un parti
+mécontent, opprimé dans ses foyers et d'autant plus ardent à chercher
+un protecteur au dehors. Le roi Auguste II trahit alors, d'une
+manière que l'on ne saurait trop flétrir, les intérêts du pays qui lui
+avait confié ses destinées; et tout prouve aujourd'hui qu'il
+nourrissait le projet de démembrer la Pologne au profit de Pierre le
+Grand.
+
+Le clergé n'attendit pas la conclusion du traité pour promulguer
+l'article en question, qu'il fit afficher aux portes des églises en le
+déclarant loi de l'État. Cette mesure excita non-seulement de vives
+alarmes parmi les Protestants, mais une indignation générale dans la
+partie saine du Catholicisme. Des protestations s'élevèrent de toutes
+parts; elles étaient adressées au maréchal de la Confédération,
+Leduchowski, par les notabilités du pays, le prince Casimir Sapiéha,
+palatin de Vilna, le prince Vladislav Sapiéha, palatin de Brestz, le
+prince Radziwill, chancelier de Lithuanie, le prince Czartoryski,
+vice-chancelier de la même province, Stanislas Potoçki, grand-général
+de l'armée lithuanienne, Skorzewski, maréchal de la Confédération de
+Posnanie, etc., tous témoins irrécusables du patriotisme des
+Protestants et des services rendus par eux à la nation. Mais la plus
+remarquable de ces déclarations spontanées est celle assurément qui
+émane d'Ançuta, évêque de Missionopolis, coadjuteur de Vilna et
+référendaire de Lithuanie. Dans une lettre adressée à Szaniawski
+lui-même, ce prélat rend le plus éclatant hommage aux vertus
+patriotiques des Religionnaires, et demande instamment qu'aucune
+disposition restrictive contre leurs priviléges ne soit étendue aux
+habitants lithuaniens. Nous sommes fiers de constater qu'il se trouva,
+dans notre patrie, un dignitaire catholique assez courageux pour
+revendiquer les droits de la justice et de l'humanité, quand
+l'influence jésuitique y dominait en souveraine.
+
+Leduchowski épousa chaleureusement la cause de ses concitoyens
+protestants, et il insista pour que leurs droits, déjà consacrés par
+les lois du pays, fussent strictement maintenus. Szaniawski lui fit
+une réponse équivoque, contre laquelle il protesta par la présentation
+d'un projet d'article stipulant la confirmation des droits garantis
+aux Dissidents par la loi de 1573, nonobstant toutes ordonnances ou
+règlements. Rien de plus simple assurément; mais le patriote, dont la
+droiture conjurait ainsi l'orage grondant au ciel de son pays, vit ses
+intentions traversées par l'artificieux évêque, qui parvint à
+substituer au projet de Leduchowski l'interprétation suivante de
+l'article attaqué: «Nous maintenons tous les anciens droits et
+priviléges des Dissidents en religion, mais tous les abus seront
+réformés[160].
+
+[Note 160: Leduchowski était un gentilhomme, possesseur d'une fortune
+considérable, mais entièrement exempt d'ambition. Il ne prit aucune
+part à la lutte entre Auguste II et Stanislas Leszczynski, et s'étant
+soustrait aux fureurs de ces deux monarques, il continua à vivre dans
+ses domaines. Investi au plus haut degré de la confiance de ses
+concitoyens, il fut élu à plusieurs emplois publics. Privé d'enfants,
+il fit un testament par lequel il léguait ses biens à des collatéraux,
+à l'Église et aux pauvres. Mais quand il vit le pays en danger, son
+patriotisme l'emporta sur ses affections de famille et sur ses
+intentions religieuses et charitables; il annula ses dispositions
+testamentaires, et consacra toute sa fortune à l'entretien des troupes
+de la Confédération. Son patriotisme était pur de toute haine
+politique ou personnelle, et il résista constamment à ceux qui
+voulaient détrôner le roi, ne comprenant, pour son compte, d'autre but
+à poursuivre que la paix et la liberté de sa patrie. (V. Ruihière, _de
+l'Anarchie de Pologne_, t. II.) Tel fut ce patriote éminent, le dernier
+qui se leva en faveur des droits de ceux de ses concitoyens dont la
+croyance n'était pas la sienne. Le sentiment religieux qui présidait à
+la libre disposition de ses biens quand les besoins du pays n'en
+réclamaient pas le sacrifice, prouve suffisamment que la noblesse de
+ses procédés, en cette circonstance, ne découlait pas d'une
+indifférence religieuse, improprement appelée philosophique.]
+
+Le pays, miné par les guerres, dévoré par l'anarchie, aspirait à tout
+prix à la paix. Aussi la diète convoquée pour la confirmation du
+traité projeté entre Auguste II et la nation, dura-t-elle à peine
+sept heures, consacrées tout entières à la lecture et à la signature
+des conventions: ce qui la fit surnommer la Diète muette. Le roi donna
+aux Protestants, qui lui avaient adressé une pétition à ce sujet, une
+déclaration portant que leurs droits n'étaient pas invalidés par le
+traité en question. Mais cette déclaration, comme les explications
+fournies à Leduchowski, étaient à peu près illusoires, en ce que le
+mot _abus_ laissait la plus grande latitude à la persécution
+catholique, dont les apôtres voyaient autant d'abus à détruire dans
+tous les faits religieux qui ne ressortaient pas de leur Église.
+
+Cette première disposition légale, obtenue par la ruse contre la
+liberté religieuse des Protestants, ne touchait pas à leurs droits
+politiques; et cependant, à la diète de 1718, la faction cléricale osa
+s'opposer à ce que Piotrowski, membre dissident, prît possession de
+son siége, quelles que fussent les représentations de la partie
+éclairée de cette assemblée et bien qu'il n'existât aucune loi qui
+exclût les Protestants de la législature du pays. Mais rien n'égale,
+en fait d'acte d'audacieuse persécution, le spectacle que la ville de
+Thorn offrit à l'Europe indignée, sous le règne de ce même Auguste II.
+
+La ville de Thorn, située dans la Prusse polonaise et habitée en
+partie par une population d'origine allemande, se fit Protestante au
+XVIe siècle. Les citoyens, distingués de tout temps par leur loyauté
+envers les rois de Pologne, avaient vaillamment défendu leurs remparts
+contre Charles XII, inébranlables dans leur serment de fidélité à
+Auguste II. La politique des Jésuites les poussait invariablement à
+implanter leur bannière au sein des populations anti-papistes, afin
+d'y recruter des prosélytes pour le Saint-Siége. C'est ainsi qu'après
+une longue résistance de la part des habitants de Thorn, ils
+réussirent à établir leur collége dans cette ville, dont la partie
+protestante se vit dès lors en butte, comme partout ailleurs, à la
+haine fanatique de leurs élèves. Les ministres avaient aussi à lutter
+contre une hostilité de tous les instants.
+
+Il était naturel que de tels procédés, source d'une irritation
+continuelle, amenassent des collisions; et, en effet, le 16 juillet
+1724, une lutte s'engagea pendant une procession des Jésuites, entre
+leurs élèves et un certain nombre d'écoliers protestants. Les
+autorités de la ville ayant fait arrêter l'un des premiers à cause de
+sa turbulence; ses camarades se saisirent d'un jeune Protestant, le
+maltraitèrent et l'emmenèrent prisonnier dans leur collége, dont le
+recteur ferma sur lui les portes, malgré les réclamations des
+magistrats. Cette résistance illégale excita la colère des habitants;
+une foule considérable s'assembla devant le collége et délivra le
+captif sans commettre cependant aucun excès. Au moment où elle
+s'écoulait, des coups d'armes à feu partent de l'établissement; ivre
+de fureur, elle se retourne contre le collége, en arrache les
+ornements et brûle tout sur place. L'ordre ne tarda pas néanmoins à se
+rétablir, sans qu'il en eût coûté la vie à personne.
+
+Les écrivains catholiques prétendent que le peuple, ayant pris
+possession du collége, foula aux pieds l'hostie consacrée, détruisit
+plusieurs images du Sauveur, de la Vierge et des Saints, et profana
+leur culte de diverses manières; mais cette allégation est repoussée
+par les Protestants. On s'étonnerait peu toutefois que la populace
+s'en fût prise à quelques images.
+
+Jamais occasion ne fut plus favorable, pour les Jésuites, de porter
+un nouveau coup aux Protestants de Pologne. Ils se mirent
+immédiatement à l'oeuvre, et répandirent, dans tout le pays, un récit
+imprimé des faits qu'ils dénonçaient à la nation comme un sacrilége,
+invoquant la Majesté divine outragée, pour appeler un châtiment
+exemplaire sur la tête des habitants de Thorn, et demandant
+solennellement que leurs temples et leurs écoles leur fussent enlevés,
+pour être remis avec l'administration de la ville entre les mains des
+Catholiques. Cette peinture assombrie impressionna vivement l'esprit
+public, et les passions populaires se réveillèrent si impatientes,
+qu'aux élections, auxquelles on procédait en ce moment, les
+commettants enjoignirent à leurs mandataires de n'entrer en fonction
+qu'après avoir vengé la Majesté de Dieu offensée. Tout fut mis en
+oeuvre pour exalter la rage du fanatisme contre les Protestants de
+Thorn. Des agents, mis en campagne sur tous les points du royaume,
+distribuaient des imprimés chargés des plus sombres couleurs; des
+jeûnes et des prières publics furent ordonnés par le clergé, et la
+chaire et le confessionnal se transformèrent en deux puissants foyers
+d'agitation. Les miracles, comme le sang jaillissant des images
+profanées, etc., ne faillirent pas davantage à la sainte propagande.
+
+Une commission, composée d'ecclésiastiques et de laïques, tous
+Catholiques, fut chargée par le roi de l'instruction de l'affaire.
+L'enquête, dirigée par les Jésuites, n'admit que les dépositions des
+témoins produits par eux, ceux des Protestants étant récusés sous
+prétexte de complicité dans le crime. Plus de soixante personnes
+furent jetées en prison, et l'affaire fut portée devant le tribunal
+appelé la Cour assessoriale, qui représentait le degré suprême de
+juridiction pour les villes. Ce tribunal, composé des premiers
+magistrats du royaume, eût certainement couvert de son intégrité le
+droit sacré de la défense; mais cette garantie s'évanouit par
+l'adjonction de quarante membres nouveaux, choisis pour les débats,
+sous l'influence des Jésuites.
+
+L'avocat de Thorn plaida l'illégalité de la commission, exclusivement
+formée de Catholiques, la confrontation des témoins et la défense
+paralysés. Vains efforts! la cour n'accueillit aucune exception, et
+prononça son arrêt sur le témoignage unique de la commission. Cet
+arrêt, en tête duquel figurait la déclaration impie: «Que le châtiment
+resterait encore au-dessous de la vengeance divine,» condamnait le
+président du conseil municipal, Roesner, à avoir la tête tranchée, et
+prononçait la confiscation de ses biens. L'accusation avait eu
+seulement à lui imputer de n'avoir pas fait son devoir à l'explosion
+du tumulte, et ce délit, en le supposant prouvé, n'entraînait que la
+destitution. Le vice-président de la ville et douze bourgeois, accusés
+d'avoir excité la foule, s'entendirent frapper de la même peine;
+enfin, plusieurs individus furent condamnés à l'amende, à la prison et
+à d'autres peines afflictives. Aux termes du même arrêt, la moitié du
+Conseil de Thorn et de la milice bourgeoise devait se composer à
+l'avenir de Catholiques. Le collége protestant leur était livré avec
+l'église de Sainte-Marie. Les Religionnaires ne pouvaient plus avoir
+d'écoles qu'à l'extérieur de la ville, et il leur était interdit
+d'imprimer quoi que ce fût sans l'autorisation de l'évêque catholique.
+
+La diète confirma ce décret, et le président et le vice-président de
+la ville, qui étaient restés libres jusque-là, furent arrêtés en même
+temps. De nombreuses protestations s'élevèrent jusqu'au trône en
+faveur des condamnés; le conseil municipal de Thorn pétitionna pour
+qu'un sursis leur fût au moins accordé; mais tout cela en vain. Les
+Jésuites, au contraire, réussirent à avancer d'une semaine le jour de
+l'exécution.
+
+Une circonstance qui avait dû influer sur l'adhésion de plusieurs
+membres du tribunal, semblait cependant s'offrir en obstacle à
+l'exécution de cette affreuse sentence. C'était l'obligation, pour les
+Jésuites, de confirmer par le serment les faits présentés dans l'acte
+d'accusation; cette condition, que la loi exigeait, en pareil cas, de
+la partie poursuivante, avant que la justice ait son cours, paraissait
+un gage de salut en présence du saint caractère de cette partie, qui
+reculerait sans doute devant une attestation équivalente à un ordre
+d'exécution. La commission chargée de faire exécuter l'arrêt, se
+réunit, le 5 décembre 1724, à l'hôtel-de-ville de Thorn, et appela en
+sa présence accusés et accusateurs. Ces derniers étaient représentés
+par Wolenski et par d'autres Jésuites. Quand la sentence fut lue, le
+serment _confirmatoire_ fut déféré; Wolenski répondit avec une douceur
+affectée, que l'Église n'était pas altérée de sang: _Religiosum non
+sitire sanguinem._ Mais il fit signe à deux autres Jésuites,
+Piotrowski et Schubert, qui fléchirent le genou et proférèrent le
+serment requis. Six laïques, appartenant à la lie du peuple, firent
+comme eux et proférèrent le serment requis, bien que l'arrêt exigeât
+qu'ils fussent égaux en rang aux accusés[161].
+
+[Note 161: Strimesius, auteur protestant, dit que le nonce du pape à
+la cour de Pologne désapprouva l'affaire de Thorn, et défendit aux
+Jésuites de faire le serment requis pour l'exécution de la sentence.
+On dit aussi que le même nonce apostolique avait obtenu un délai en
+faveur des condamnés, mais que lorsque l'ordre de surseoir parvint à
+Thorn, il était trop tard, et qu'il transmit à Rome une accusation
+contre les Jésuites.]
+
+L'exécution eut lieu le 7 décembre. Le vieux Roesner, homme
+universellement respecté, qui avait fait ses preuves de patriotisme en
+défendant Thorn contre les Suédois, eut la tête tranchée au point du
+jour, dans la cour de l'hôtel-de-ville. Il s'était refusé à racheter
+sa vie au prix d'une abjuration, et il mourut avec la constance et la
+résignation d'un martyr chrétien. Libre pendant tout le cours des
+débats, il n'eût tenu qu'à lui de se soustraire à la mort par la
+fuite; mais il était fort de son innocence, et il craignait, en outre,
+d'appeler des rigueurs sur la ville qu'il administrait. Il annonça
+lui-même sa condamnation en disant: «Dieu veuille que ma mort assure
+la paix de l'Église et de la ville!» Les restes de cet homme de bien
+reçurent tous les honneurs dus à son élévation. Le vice-président,
+Zernike, qui, aux termes de la sentence, était beaucoup plus coupable
+que Roesner, obtint un sursis d'exécution, et finit par être gracié.
+Les autres condamnés furent exécutés, à l'exception d'un seul, qui
+embrassa le Catholicisme. L'église enlevée aux Luthériens fut
+consacrée le jour suivant, et le Jésuite Nieruszowski prononça, à
+cette occasion, un sermon sur les premiers Machabées, IV, 36, 48, 57,
+où les membres de la commission d'exécution apparaissaient plus
+semblables aux anges qu'à de simples mortels: «_Ecce viri potiùs
+angelis quàm hominibus simillimi!_»
+
+Les meurtres juridiques de Thorn sont d'autant plus douloureux à
+contempler, que la Pologne s'était vue exempte de ces cruautés à une
+époque où le sang des querelles religieuses rougissait presque toutes
+les contrées de l'Europe. Un frisson d'indignation avait couru
+jusqu'aux extrémités du pays, quand, en 1556, l'influence de Lippomani
+fit dresser l'échafaud de quelques malheureux Juifs et d'une pauvre
+fille chrétienne; et cependant, en 1724, le cri de vengeance et de
+mort du parti jésuitique contre d'imaginaires blasphémateurs, trouvait
+un écho universel sur tous les points du territoire. Loin de nous la
+pensée d'excuser la Pologne sur ce qu'il n'existe pas de nation qui ne
+se soit déshonorée par de bien plus grandes énormités encore. Ce qui
+est mal en soi ne saurait se justifier par l'exemple d'autrui. Nous
+pensons, cependant, qu'un examen sérieux et impartial de cette
+tragique affaire, déchargerait les coeurs polonais d'une
+responsabilité qui incombe tout entière à la faction anti-nationale,
+dont la politique avait fait de la nation l'instrument de ses vues. Il
+est très facile à un corps fortement organisé, obéissant à une seule
+volonté, étendant ses ramifications sur tout un pays et son influence
+sur toutes les classes de la société, de produire une agitation
+universelle sur le premier sujet venu; mais principalement s'il s'agit
+de religion, et bien plus encore s'il possède à son service deux
+moyens d'action aussi puissants sur l'esprit du peuple que la chaire
+et le confessionnal. Comment s'étonnerait-on que ces leviers, aux
+mains des Jésuites de Pologne, aient produit leur effet naturel sur la
+masse de la nation, et que le bruit de la multitude soulevée ait
+étouffé la voix de quelques patriotes éclairés? Que tout lecteur
+impartial et réfléchi veuille nous dire s'il n'arrive pas, dans tout
+pays libre, que l'opinion de la grande majorité, généralement appelée
+opinion publique, se laisse fourvoyer à ce point par l'esprit
+d'agitation, que les hommes doués de sagesse, malgré leur supériorité
+intellectuelle sur les masses, n'ont d'autre alternative que de se
+soumettre ou de faire place à ceux qui partagent l'erreur ou qui en
+profitent. Telle était la situation de la Pologne, quand la
+toute-puissante société de Jésus, secouant le drapeau de l'agitation
+contre la ville de Thorn, dirigea l'élection des membres de la Diète,
+et choisit la commission préposée à l'instruction de cette affaire.
+
+Ces considérations, on le comprend, ne se présentèrent pas à l'esprit
+sous l'impression première de ce déplorable évènement, qui fit
+beaucoup de tort à la Pologne dans l'opinion de toute l'Europe. Les
+monarques protestants et les États de Hollande adressèrent des
+remontrances au roi de ce pays, et l'ambassadeur anglais à la diète
+allemande, M. Finch, prononça à Ratisbonne, le 7 février 1725, un
+discours des plus violents à ce sujet, menaçant la Pologne de la
+guerre dans le cas où il ne serait pas fait droit aux réclamations des
+religionnaires. Ces menaces ne firent qu'aggraver le mal en irritant
+la nation, et fournirent de nouvelles armes à la persécution contre
+les Protestants polonais. Immédiatement après l'affaire de Thorn,
+Szaniawski, dont nous avons dit la duplicité fatale à la sûreté de son
+pays et à la liberté religieuse de ses concitoyens, et qui avait été
+promu à l'évêché de Cracovie, publia, le 10 janvier 1725, une lettre
+pastorale où, après avoir invité les Protestants à entrer au giron de
+son Église, il déclarait aux récalcitrants «qu'ils eussent à se
+rappeler qu'il était leur pasteur, puisqu'ils avaient franchi le seuil
+de l'Église par le baptême, et qu'elle voyait en eux des enfants
+désobéissants et des sujets rebelles.» Il se mit à l'oeuvre en
+conséquence, et, aux termes de ses nouveaux mandements, les
+Protestants furent tenus d'observer les fêtes catholiques et soumis
+spirituellement aux prêtres de leur paroisse; leurs mariages durent
+être célébrés par le clergé romain, conformément aux canons du
+concile de Trente: les unions contractées devant un ministre de la
+religion ou devant un magistrat civil, étaient déclarées nulles et de
+nul effet, par ce motif, que le tribunal du nonce apostolique avait
+décidé, le 25 octobre 1723, sur une instance ouverte à Cracovie, que
+le mariage des dissidents, célébré par un ministre hérétique, n'était
+pas valable[162]. Ainsi, un nonce du pape et un évêque catholique
+imposaient des lois aux Protestants en matière de foi religieuse.
+
+[Note 162: _Lukaszewicz_, vol. I, p. 351, donne la teneur tout entière
+de cette lettre pastorale.]
+
+Les puissances protestantes, la Russie, la Suède, le Danemarck et la
+Hollande, continuaient à intervenir, par voie diplomatique, en faveur
+des Protestants polonais, et le ministre anglais à la cour de Pologne,
+M. Woodward, en 1731, remit au roi un mémoire dans lequel il énumérait
+les diverses souffrances des Protestants, demandait avec instance la
+répression de ces abus, et finissait par une menace de représailles
+envers les Catholiques établis au sein des nations protestantes.
+C'était jeter autant d'huile sur la flamme, et la menace de M.
+Woodward, de faire payer les maux des Protestants à des Catholiques
+entièrement innocents de ces torts, constituait, non-seulement une
+injustice, mais une inconséquence frappante dans la bouche du
+représentant d'un pays où la loi pénale sévissait contre les
+Catholiques. La faction cléricale, se faisant une arme de ces
+démonstrations maladroites contre les Protestants de Pologne, les
+proclama livrés à l'influence étrangère, et obtint ainsi, en 1732, une
+loi qui les excluait de tous les emplois publics. À l'honneur de la
+nation, la persécution légale dut s'arrêter là; et la même loi,
+déclarant avec la paix l'inviolabilité des personnes et des propriétés
+des Anti-Papistes, les autorisa à prendre rang dans l'armée jusqu'au
+grade d'officier-général inclusivement, et à posséder des starosties
+ou fiefs de la couronne.
+
+Le règne d'Auguste III, de 1733 à 1764, laissa les Protestants gémir
+sous l'oppression religieuse, comme l'atteste le mémoire qu'ils
+adressèrent à son successeur, le roi Stanislas Poniatowski, et à la
+diète de 1766: «Nos temples, y disaient-ils entre autres plaintes,
+nous ont été enlevés en partie sous différents prétextes; ceux qui
+nous restent tombent partout en ruines, et il nous est interdit de les
+restaurer, ou, si nous en obtenons la permission, ce n'est qu'au prix
+de beaucoup de peine et d'argent. Notre jeunesse, privée d'écoles en
+beaucoup d'endroits, croît dans l'ignorance, sans pouvoir s'élever à
+la connaissance de Dieu. La vocation des ministres de notre culte
+rencontre de nombreux obstacles, et leurs visites au lit des malades
+et des mourants les exposent à de grands dangers. Il nous faut
+non-seulement acheter la permission d'accomplir les rites sacrés du
+baptême, du mariage et des funérailles, mais ce prix, laissé à
+l'arbitraire de ceux qui la donnent, est toujours excessif. Nos morts
+n'arrivent à leur dernière demeure, même à la nuit, qu'à travers mille
+entraves sacriléges; et pour baptiser nos enfants, nous sommes
+condamnés à les mener hors du pays, n'ayant encore qu'un souffle de
+vie. Le _jus patronatus_ dans nos terres nous est disputé; nos églises
+ont à subir l'inspection des évêques catholiques, et notre discipline
+ecclésiastique, maintenue suivant l'ancienne règle, est entravée de
+toutes manières. Dans beaucoup de villes, nos coreligionnaires sont
+contraints à suivre les processions catholiques. Les lois
+ecclésiastiques, ou _jura canonica_, nous sont imposées. Non-seulement
+force-t-on à élever dans la foi catholique les enfants issus de
+mariages mixtes, mais ceux d'une veuve protestante qui épouse un
+catholique, sont obligés de suivre la religion de leur beau-père. On
+nous appelle hérétiques, bien que les lois du pays nous accordent le
+nom de dissidents. Notre situation est d'autant plus désespérée, que
+le sénat, les diètes et les tribunaux, à quelque juridiction qu'ils
+appartiennent, sont veufs de tout patronage en notre faveur. Nous
+n'oserions paraître, même aux élections, sans nous exposer à un danger
+certain, et l'ancien droit national a cessé de nous couvrir de son
+égide tutélaire.»
+
+Ce sombre tableau de l'oppression universelle qui s'appesantit sur les
+Protestants de Pologne pendant le règne de la dynastie saxonne, est
+adouci par un seul trait de lumière tout-à-fait inespéré. La
+Providence leur suscita un bon génie et un protecteur influent dans la
+personne du cardinal Lipski, évêque de Cracovie. Ce noble prélat
+portait sous la pourpre romaine le coeur d'un patriote et d'un vrai
+chrétien; il ne se borna pas à protéger les Protestants de son diocèse
+contre son clergé, et à leur permettre de réparer leurs temples, il
+exhorta les tribunaux à leur être favorables, et intercéda pour eux
+auprès du roi. C'est à la tolérance éclairée de ce dignitaire
+catholique, que les Religionnaires furent redevables, sans doute, de
+leurs dernières églises dans la Petite-Pologne, qui était sous sa
+juridiction spirituelle; tandis que, sous la même dynastie, ils
+perdirent la moitié environ de celles qu'ils possédaient dans la
+Grande-Pologne et dans la Lithuanie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+POLOGNE.
+
+(Suite).
+
+ État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. --
+ Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la Russie. --
+ Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour
+ relever leur pays. -- Rétablissement des Anti-Papistes ou
+ Dissidents dans leur anciens droits par l'influence étrangère. --
+ Réflexions à ce sujet. -- Remarques générales sur les causes de
+ la chute du Protestantisme en Pologne. -- Comparaison avec
+ l'Angleterre. -- Condition actuelle des Protestants polonais. --
+ Services rendus par le prince Adam Czartoryski à la cause de
+ l'éducation publique, dans les provinces polonaises de la Russie.
+ -- Triste destinée de l'école protestante de Kiéydany. --
+ Esquisse biographique de Jean Cassius, ministre protestant dans
+ la Pologne prussienne. -- De la haute école de Lissa, et du
+ prince Antoine Sulkowski.
+
+
+La situation de la Pologne aux derniers jours de la dynastie saxonne,
+est ainsi décrite par l'éminent historien polonais Lelevel: «Du
+commencement du règne de Jean-Casimir et des révoltes des Cosaques, à
+la fin de la guerre de Suède et à la Diète muette, c'est-à-dire de
+1648 à 1717,--période de soixante-dix années,--des maux de diverses
+natures ravagèrent le sol de la Pologne et désolèrent la nation. Ces
+calamités entraînèrent la décadence de la République, qui vit refouler
+ses anciennes limites en perdant plusieurs provinces, tandis que les
+rangs de sa population s'éclaircirent par l'émigration des Cosaques,
+des Sociniens et d'un grand nombre de Protestants, comme par
+l'exclusion civique prononcée contre le reste des Dissidents. Les
+finances ruinées, la détresse générale, l'éducation, ou confiée aux
+Jésuites ou complètement négligée, l'épuisement résultant des crises
+convulsives qui avaient agité le pays durant soixante-dix années, tout
+menaçait la nation affaiblie du plus funeste avenir. La Pologne perdit
+toute son énergie sous la dynastie saxonne; elle tomba dans une
+léthargie profonde, et ne donna plus d'autres signes de vie que ceux
+qui indiquent la paralysie. Faite à la souffrance et à l'humiliation,
+elle se croyait en possession du bonheur; imbue de faux principes, il
+lui suffisait de jouir dans le désordre d'une étendue encore vaste de
+pays, et de conserver des institutions républicaines au milieu des
+puissances absolues qui grandissaient sur ses ruines.
+
+Le principe républicain présidait à la constitution de la Pologne,
+mais elle n'en avait pas moins vécu de longues années sous la tutelle
+étrangère. Les deux rois de la dynastie saxonne ne s'étaient pas fait
+scrupule de la livrer à l'influence russe, et de l'abaisser sous le
+protectorat de Pierre le Grand, d'Anne et d'Élisabeth. La cour de
+Saint-Pétersbourg protestait sans cesse de tout l'intérêt qu'elle
+prenait à la sûreté du monarque, ainsi qu'à la paix, au bien-être et à
+la liberté de la République. Elle disait bien haut qu'elle avait à
+coeur la conservation de ces éléments de prospérité, et que pour
+prouver la sincérité de son dévouement au roi et à la nation, elle ne
+laisserait se former, sous aucun prétexte, l'ombre même d'une
+confédération, ou se glisser, de quelque part que cela vînt, aucune
+innovation qui portât une atteinte sacrilége aux prérogatives royales
+ou à la République, à sa liberté et à ses droits; mais qu'elle saurait
+prendre, au contraire, des mesures efficaces contre toute éventualité
+de ce genre[163].
+
+[Note 163: Lelevel, _Histoire du règne de Stanislas Poniatowski_.]
+
+Tel était le degré d'abaissement auquel la réaction dirigée par les
+Jésuites avait réduit la Pologne. Une soumission dégradante à
+l'influence de la Russie, constituait en effet tout le système
+politique d'Auguste III et de son ministre, le comte Bruhl, qui
+gouvernait en son nom.
+
+Il était tout naturel dès lors que beaucoup de Polonais
+s'empressassent près de la cour de Saint-Pétersbourg, pour y briguer
+les faveurs qui relevaient de la cour. Il était plus naturel encore
+que les Protestants, courbés sous l'oppression dans leurs foyers,
+recourussent à la même protection; et, en effet, la Russie n'aurait eu
+qu'un mot à dire pour redresser, par son influence en Pologne, les
+torts sous lesquels gémissaient les dissidents de ce pays, ou tout au
+moins pour alléger leurs souffrances, si elle avait été sincère dans
+ses déclarations réitérées de maintenir la paix, les droits et la
+liberté de la République;--déclarations qui ne pouvaient qu'ajouter
+aux motifs de ceux-là mêmes dont la paix, les droits et la liberté
+étaient violés, de réclamer l'accomplissement de promesses faites de
+la manière la plus solennelle, par une puissance qui n'avait qu'à
+vouloir pour les tenir. Mais par le maintien des droits et de la
+liberté de la République polonaise, la politique russe n'entendait
+rien autre chose que le maintien de sa constitution défectueuse, avec
+tous les abus qui condamnaient le pays à l'impuissance, et,
+fatalement, à la perpétuité du joug moscovite; aussi les Protestants
+ne reçurent-ils jamais de ces régions le moindre adoucissement à leurs
+maux.
+
+La nécessité de remédier à une situation grosse d'une ruine imminente
+pour la République, préoccupait de plus en plus vivement plusieurs
+patriotes éclairés, mais surtout les princes Czartoryski. Cette
+famille, en possession d'une influence et de richesses immenses,
+entreprit de corriger les vices de la constitution, en substituant au
+principe électif les bases solides d'une monarchie dont la stabilité
+eût offert au pays le seul moyen de se relever de l'humiliation où
+l'avait plongé la forme défectueuse de son gouvernement. Avant
+d'atteindre ce but, les princes Czartoryski avaient à lutter contre
+des préjugés enracinés et contre des factions puissantes; ils
+résolurent, pour écarter ces obstacles, d'éclairer la nation, dont le
+droit sens s'était corrompu sous le misérable système d'éducation
+publique des Jésuites. Ils firent fleurir, à force de labeurs, les
+lettres et les sciences, et suscitèrent des partisans à leur oeuvre,
+sur tous les points du territoire. Ils élevèrent à un certain degré de
+considération des familles obscures, et rendirent à leur ancien lustre
+celles que le vent de la fortune avait abattues. Le comte Bruhl,
+ministre d'Auguste III, converti à leurs vues au moyen de quelques
+services d'importance, les laissa disposer des fonctions publiques,
+qu'ils confièrent aux plus méritants. S'empressant partout au-devant
+des hommes supérieurs, et capables, par leurs écrits, d'exercer de
+l'influence sur l'opinion publique, ils répandirent dans la nation le
+goût de la littérature et des arts. Leurs généreux efforts trouvèrent
+un auxiliaire puissant dans la personne de Konarski, prêtre catholique
+de l'ordre des _Patres Pii_ (Piiaristes), qui fonda des écoles où le
+système d'éducation était aussi bien combiné pour développer
+l'intelligence des élèves, que celui des Jésuites semblait l'être pour
+en arrêter les progrès. Ayant ainsi préparé le terrain, ils
+réussirent, à la diète de convocation assemblée après la mort
+d'Auguste III, en 1764, à triompher du parti républicain, à l'aide des
+troupes russes qui avaient été envoyées pour appuyer l'élection de
+leur parent Poniatowski, et à introduire, dans la constitution de leur
+pays, plusieurs réformes déjà très salutaires, qui fortifiaient le
+pouvoir exécutif et limitaient la faculté de dissoudre les diètes par
+le _veto_ d'un seul membre. Le gouvernement russe s'aperçut bientôt
+que cet accroissement de l'autorité royale était contraire à sa propre
+influence. Son appui passa, en conséquence, aux républicains, qui
+abolirent toutes les réformes introduites par les Czartoryski, et dont
+le maintien eût préservé la Pologne du démembrement qui mit fin peu
+d'années plus tard à son existence nationale.
+
+C'est dans ces conjonctures que l'impératrice Catherine, éprise des
+adulations de Voltaire et d'autres écrivains de son école qui
+exaltaient son libéralisme, se déclara pour les Anti-Papistes, ou,
+comme on les appelait officiellement, les Dissidents de Pologne, et
+s'adjoignit Frédéric II, de Prusse. Les demandes de ces souverains
+philanthropes furent faites d'un ton si impérieux, que bon nombre de
+patriotes, disposés à accueillir les demandes des Protestants sur le
+terrain de la religion, se sentirent atteints dans leur fierté
+nationale. L'influence de la Russie engagea ces mêmes Dissidents à
+former deux confédérations pour le recouvrement de leurs droits, l'une
+à Thorn, dans la Prusse polonaise, et l'autre à Sloutzk, en Lithuanie.
+Composées de Protestants et du seul évêque grec de Mohilow, toute la
+noblesse polonaise ayant répudié le schisme grec, auquel restaient
+néanmoins attachés un grand nombre de paysans, ces deux confédérations
+ne comptaient que cinq cent soixante-treize membres. Beaucoup de
+Protestants désapprouvaient hautement la violence de ces mesures,
+disant que le salut du pays était la loi suprême, et qu'il valait bien
+mieux gémir sous les abus et subir l'injustice de ses concitoyens, que
+d'exposer l'État à des commotions qui mettraient son indépendance en
+danger[164]. Mais la logique brutale des faits les poussait en avant,
+et, malgré tous leurs regrets, un grand nombre d'entre eux se virent
+contraints par les troupes russes de s'unir à ces confédérations.
+
+[Note 164: Ce fait est constaté par Rulhière, que l'on ne saurait
+taxer de partialité pour les Protestants. (V. son _Histoire de
+l'Anarchie de Pologne_, vol. II, p. 352, édition de 1819). Et il est
+avéré qu'ils regrettèrent amèrement de s'être faits les instruments de
+l'influence étrangère.]
+
+Le cadre de cette esquisse ne comporterait pas le récit de toutes les
+intrigues politiques mêlées à la cause des Protestants, de 1764 à
+1767, et dont nous avons donné le détail dans un ouvrage séparé[165].
+Nous dirons seulement qu'en 1767 les Dissidents de Pologne furent
+réadmis à une parfaite égalité de droits avec les Catholiques, après
+une longue négociation, à laquelle prirent part non-seulement
+l'ambassadeur de Russie et le ministre de Prusse, mais encore ceux
+d'Angleterre, de Danemarck et de Suède.
+
+[Note 165: _Histoire de la Réformation en Pologne_, vol. II, pages
+422-534.]
+
+Le rétablissement des Dissidents polonais dans leurs anciens droits,
+par l'intervention des puissances étrangères, est un évènement que
+tout Protestant patriote accueillit avec plus de regret que de joie.
+Et l'on ne saurait douter que les rapides progrès de l'intelligence
+nationale, surtout depuis l'abolition de la société des Jésuites, en
+1773, n'eussent amené d'eux-même ce résultat au bout de quelques
+années[166]. Toute l'étendue de ce progrès et la générosité du
+caractère polonais ne se révélèrent jamais avec plus de force, selon
+nous, que dans cette remarquable occurrence où, délaissés par leurs
+protecteurs étrangers quand l'heure sonna, pour ces derniers,
+d'arracher à la nation un consentement dérisoire à la première
+mutilation de son territoire, les Protestants n'eurent à essuyer
+aucune reprise de persécution, malgré les circonstances justement
+odieuses sous l'empire desquelles ils avaient été remis en possession
+de leurs anciens droits.
+
+[Note 166: L'auteur contemporain Walch, zélé Protestant, est de la
+même opinion. (Voir son _Neuere Kirchen Geschichte_, vol. VII).]
+
+Nous ne saurions nous empêcher de faire remarquer, en terminant ce
+récit, que, bien que les moyens qui firent triompher les réclamations
+des Religionnaires soient profondément regrettables, le reproche qui
+leur a été souvent jeté d'avoir frayé le chemin à l'ambition de la
+Russie, en invoquant sa protection, est parfaitement absurde. Est-ce
+la faute des Protestants si l'influence russe posa la couronne de
+Pologne sur la tête d'Auguste III, dont l'avènement se signala par
+l'abolition de leurs droits politiques? Est-ce leur faute si ce même
+Auguste et son ministre tinrent la Pologne honteusement enchaînée,
+durant tout son règne, aux pieds de la cour de Saint-Pétersbourg; si
+ce monarque réduisit le pays à une telle attitude de servilité
+vis-à-vis de cette cour, qu'elle put disposer du même sceptre en
+faveur de son successeur Poniatowski? Est-ce juste de jeter la pierre
+à une faible minorité de citoyens, opprimés pour s'être appuyés sur la
+main que beaucoup de leurs compatriotes catholiques flattaient dans
+l'espoir d'en obtenir des faveurs, et à laquelle d'autres croyaient
+attaché le salut de leur patrie expirante? Les Protestants eurent tort
+d'agir comme ils le firent; ils auraient dû défendre leur cause par
+tous les moyens constitutionnels, et plutôt souffrir mille
+persécutions que d'invoquer l'appui moral de l'étranger; ils auraient
+dû rester purs de cette souillure contagieuse qui déshonora tant de
+leurs concitoyens catholiques. C'eût été là, cependant, un héroïsme
+presque au-dessus de notre faible humanité, et l'on ne saurait
+s'étonner que, sous l'aiguillon de la persécution, ils aient commis
+une faute dont les Catholiques se sont rendus coupables en bien plus
+grand nombre, sans avoir la même excuse; à l'exemple déplorable de la
+cour, qui poussa, en quelque sorte, toute la nation dans cette voie
+funeste. Et cependant, l'appel des Protestants à la protection du
+dehors devint un thème d'éternels reproches contre eux, et leurs
+prétentions en souffrirent auprès de beaucoup de patriotes sincères;
+il se trouve même aujourd'hui des auteurs qui, en parlant de cette
+phase regrettable, continuent à rejeter sur la faible minorité
+protestante, le blâme d'une faute imputable, au premier chef, à la
+grande majorité catholique, aussi justes en cela que dans un autre cas
+déjà rappelé. Quiconque, cependant, est versé dans l'histoire de
+l'humanité, s'étonnera peu de l'inconséquence étrange de ce procédé;
+car, hélas! partout, et de tout temps,
+
+ Les petits ont pâti des sottises des grands.
+
+Il est très remarquable que chaque malheur public qui s'abat sur la
+Pologne, semble s'appesantir plus particulièrement sur les
+Protestants de ce pays, tandis que leur prospérité se lie à l'ère la
+plus brillante des annales polonaises, aux jours glorieux de
+Sigismond-Auguste et d'Étienne Batory. Ainsi, les calamités qui
+assombrirent le règne de Jean-Casimir, eurent la plus déplorable
+influence sur les affaires des Protestants. Le traité de 1717, qui
+porta le premier coup à l'indépendance nationale, frappa aussi leur
+liberté religieuse de la première restriction légale. Le long règne de
+la dynastie saxonne, qui prépara la chute de la nation en paralysant
+son énergie, fut également destructif des dernières libertés des
+Dissidents; mais cette coïncidence n'apparut nulle part plus frappante
+qu'au sanglant dénoûment des destinées de la Pologne, au jour le plus
+fatal de ses annales, le 5 novembre 1794. Parmi les troupes peu
+nombreuses destinées à défendre contre les forces formidables de
+Souvaroff, le faubourg de Varsovie, Praga, dont les fortifications
+s'étendent au loin, se trouvaient une partie de la garde de Lithuanie,
+commandée presque exclusivement par des nobles protestants de cette
+province et le cinquième régiment d'infanterie, qui en comptait aussi
+plusieurs dans ses rangs. Le chef de ce dernier régiment, le comte
+Paul Grabowski, d'une illustre famille protestante, jeune homme
+brillant d'avenir, languissait en ce moment sur un lit de douleur. Il
+se traîne cependant où l'honneur l'appelle, et trouve une mort
+glorieuse à la tête de son régiment, qui s'ensevelit tout entier, avec
+la garde lithuanienne, sous les ruines de la République;--pas un homme
+ne s'enfuit, pas un ne se rendit. Cette funèbre journée jeta le deuil
+dans presque toutes les grandes familles protestantes de Lithuanie,
+chacune d'elles ayant un de ses membres à regretter. Si les
+Protestants de Pologne donnèrent prise au blâme, en recourant à
+l'étranger pour s'affranchir de la persécution, ils rachetèrent
+noblement cette faute par ce sacrifice expiatoire sur l'autel de leur
+patrie expirante.
+
+Après avoir esquissé à larges traits l'histoire de la Réforme en
+Pologne, nous soumettrons au lecteur quelques réflexions générales sur
+cet évènement religieux. Le Protestantisme dut surtout son
+accroissement rapide en ce pays, aux germes d'indépendance que les
+doctrines de Jean Huss, non moins que les institutions libres, avaient
+fait éclore au sein de la nation; mais le triomphe des Réformateurs,
+uniquement appuyé sur des efforts individuels, s'écroula sous les
+coups de la réaction catholique; parce qu'ils n'eurent pas, pour le
+soutenir, l'autorité suprême de l'État, qui restait avec leurs
+adversaires. Ils détachaient des fragments de l'Église constituée,
+mais ils ne la réformaient pas: il manquait à la durée de leur oeuvre
+un régime uniforme de culte national, qui, à l'exemple de l'Angleterre
+et de l'Écosse, eût embrassé dans sa sphère d'action le pays tout
+entier. La proximité de l'Allemagne et l'élément allemand mêlé à la
+population des villes, facilitèrent la diffusion du Luthéranisme dans
+ces régions; tandis que la Confession bohémienne, favorisée par la
+similitude de langage et par les sympathies de race entre les Polonais
+et les Bohémiens, fit de rapides progrès dans la Grande-Pologne. Les
+doctrines de Genève, grâce aux efforts énergiques de Radziwill le
+Noir, se répandirent avec une rapidité merveilleuse en Lithuanie, et
+obtinrent un grand succès dans la Pologne méridionale, où elles furent
+propagées par plusieurs familles influentes. Le triomphe
+extraordinaire qui avait signalé l'apparition de la Réforme en
+Pologne, fut suivi d'une série de malheurs qui auraient amené partout
+les mêmes résultats. Les succès, comme les revers de cette cause
+religieuse, dans tous les pays où elle a paru, dépendirent
+essentiellement de l'influence exercée sur elle par l'autorité
+souveraine ou réellement dominante, qui avait entrepris de la faire
+triompher ou de l'abattre. Les doctrines de Luther eussent-elles
+établi aussi facilement leur empire dans une grande partie de
+l'Allemagne, si elles n'avaient pas été embrassées par l'Électeur de
+Saxe et par d'autres princes allemands, puis sauvées de la réaction
+catholique, autrement dit l'intérim de Charles V, par Maurice de
+Meissen? Et, sans l'intervention de Gustave-Adolphe pour arrêter
+Ferdinand II dans la voie de la compression, l'Allemagne protestante
+n'eût-elle pas été exposée au sort de la Bohême et de l'Autriche, où
+le Protestantisme fut écrasé par ce même Ferdinand? C'est grâce aux
+efforts du glorieux monarque de Suède, Gustave Wasa, que la Réforme
+s'établit si rapidement dans son royaume; le Danemarck l'embrassa de
+même sous Christiern III. Et l'Angleterre verrait-elle le
+Protestantisme fleurir aujourd'hui sur son sol, si la reine Marie
+était montée sur le trône immédiatement après la mort de son père,
+quand un intervalle de six années éclairées par l'ardent prosélytisme
+du grand martyr protestant Cranmer, n'empêcha pas cette souveraine de
+trouver un parlement pour proclamer l'abolition de tout ce qui avait
+été fait sous le règne de son prédécesseur? Et supposé qu'elle eût
+tenu le sceptre vingt ans encore, avec un monarque catholique pour
+successeur, qui peut dire si la Réforme eût été la religion dominante
+de la Grande-Bretagne, ou seulement la croyance d'une faible minorité
+de ses habitants? D'un autre côté, la France ne serait-elle pas
+aujourd'hui une nation protestante, si François Ier avait embrassé le
+Protestantisme? Et cette révolution salutaire n'eût-elle pas très bien
+pu s'accomplir à une époque moins reculée, si Henry IV avait montré
+plus d'attachement à sa foi religieuse?
+
+Les mêmes causes qui agirent sur les destinées de la Réforme dans
+diverses contrées de l'Europe, produisirent les mêmes effets en
+Pologne. Que les jours de deux apôtres de la foi évangélique, aussi
+puissants dans leur zèle que Radziwill le Noir et Jean Laski, vinssent
+à se prolonger au-delà du terme fatalement assigné à leur mission, et
+leur crédit, principalement celui dont jouissait Radziwill, décidait,
+très probablement, l'esprit chancelant de Sigismond-Auguste à
+embrasser cette croyance et à consolider d'un seul coup la triomphe de
+la Réforme en Pologne; mais, malheureusement pour la cause des
+Écritures et pour celle de la nation, la mort trancha ces deux nobles
+carrières au moment où elles multipliaient les plus hardis efforts
+pour fonder une Église nationale réformée dans leur pays, et quand le
+Protestantisme réclamait au plus haut degré l'assistance de pareils
+hommes pour résister aux attaques de champions de l'Église romaine
+aussi formidables qu'Hosius et Commendoni. Étienne Batory, attiré du
+Protestantisme dans le giron de cette Église, porta un nouveau coup à
+la cause de la Réforme en Pologne; et le règne de Sigismond III, qui,
+pendant près d'un demi-siècle, travailla sans relâche à la ruine des
+Confessions dissidentes de son royaume, y produisit les mêmes effets
+que chez toute autre nation.
+
+Les Protestants eux-mêmes commirent incontestablement de déplorables
+erreurs, dont la première est leurs divisions, causées par la
+jalousie et le mauvais vouloir qui animaient les Luthériens contre les
+Confessions de Genève et de Bohême. C'est ce malheureux sentiment qui,
+après la mort de Sigismond-Auguste, mit obstacle à l'élection d'un
+Protestant au trône de Pologne. Et les déclamations de plusieurs
+théologiens luthériens contre ces deux Confessions, auxquelles ils
+déclaraient hautement préférer l'Église catholique, ne purent qu'agir
+de la manière la plus funeste sur les intérêts de tous les
+Protestants. Les Luthériens polonais ne sont pas seuls, cependant, à
+porter le blâme de ces regrettables procédés; et, malheureusement, la
+conduite de leurs frères d'Allemagne fut aussi condamnable et
+produisit des conséquences plus désastreuses encore; car, ainsi que
+nous l'avons rapporté, leur misérable jalousie de la Confession
+réformée entraîna la dissolution de l'Union évangélique, et la chute
+du Protestantisme en Bohême et dans l'Autriche proprement dite.
+
+L'une des grandes causes de la faiblesse des Protestants en Pologne
+était l'organisation défectueuse de leurs églises, qui manquaient d'un
+centre commun. La Confession genevoise et celle de Bohême, unies dès
+1555, étaient assez nombreuses à cette époque pour soutenir une lutte
+victorieuse contre leurs ennemis, si elles avaient su centraliser dans
+leur sein une administration forte avec une action permanente. Mais,
+au lieu de ce lien commun, chacune des trois provinces qui divisaient
+politiquement le pays, la Grande-Pologne, la Petite-Pologne et la
+Lithuanie, avait son organisation ecclésiastique séparée, entièrement
+indépendante l'une de l'autre; et les Protestants polonais ne
+s'unissaient qu'accidentellement en synodes généraux, leur grande
+convocation nationale. C'était là un vice très sérieux; car de longs
+intervalles s'écoulaient toujours entre ces assemblées, et laissaient
+leurs affaires exposées, sans aucune garantie protectrice, à la
+persécution incessante des autorités catholiques constituées à
+demeure. Pour contre-balancer cette influence hostile, les Protestants
+eussent dû fonder une sorte de comité de permanence, ayant son siége
+dans la capitale du pays et veillant sans relâche à leurs intérêts.
+Malheureusement, rien de semblable n'eut lieu, et les rares synodes
+généraux qui s'assemblèrent, ne parvinrent pas une fois, malgré le
+zèle incontestable de leurs membres, à atteindre le but de leur
+convocation; à vrai dire, il est presque sans exemple qu'une assemblée
+nombreuse, convoquée accidentellement pour quelque objet d'importance,
+produise autre chose qu'une surexcitation fébrile, suivie par contre
+d'une lassitude et d'un refroidissement qui rendent illusoires toutes
+les bonnes intentions dont elle s'était montrée animée. C'est là ce
+qui explique, selon nous, comment des résolutions les plus fermes
+adoptées aux synodes protestants, il ne sort trop souvent que _vox,
+vox et præterea nihil_, tandis que les Catholiques, sans faire aucune
+démonstration publique, marchent pas à pas, mais sans jamais dévier, à
+l'accomplissement de leurs desseins.
+
+Les Dissidents polonais commirent encore une grande faute à la diète
+de 1573, qui leur garantit une parfaite égalité de droits civils et
+religieux avec les Catholiques. Il ne suffisait pas, comme
+l'expérience le démontra, d'arracher à la législation du pays une
+déclaration que le clergé catholique invalida en fait par son refus
+d'y souscrire, et que ses efforts rendirent en effet illusoire; il eût
+fallu que les Dissidents tinssent ferme, jusqu'à ce qu'ils eussent mis
+leurs adversaires dans l'impossibilité de leur nuire, en leur ôtant
+les armes qui faisaient leur supériorité, c'est-à-dire jusqu'à ce
+qu'ils eussent exclu les évêques du sénat, déclaré par la voix de la
+législature que l'Église de Rome n'était pas l'Église dominante de
+Pologne, et détruit ainsi dans sa source l'influence qu'elle exerçait
+sur les affaires temporelles à l'exclusion des Confessions
+dissidentes. L'Église catholique une fois réduite à son attitude
+spirituelle, ses adversaires avaient l'avantage de pouvoir la
+combattre à armes égales, au lieu de se laisser prendre à l'apparence
+d'une paix impossible avec un ennemi qui, les traitant de rebelles et
+d'usurpateurs, ne reculait pour les frapper qu'en présence d'un
+obstacle insurmontable. Les Protestants, unis à cette époque aux
+sectaires de l'Église d'Orient, étaient assez forts pour remporter
+cette victoire, qui pouvait seule assurer leur repos; et l'opinion
+régnante les autorisait à compter sur un appui sérieux, même de la
+part de beaucoup de Catholiques. Mais ils dédaignèrent leur ennemi,
+s'imaginant que l'opinion publique du pays resterait toujours avec
+eux; et, en conséquence, au lieu de suivre une voie qui leur était
+tracée par les plus sains principes de la conservation de soi-même,
+ils reconnurent tous les droits et priviléges de cette même Église,
+dont les évêques, à l'exception d'un seul, leur refusaient toute
+satisfaction de ce chef.
+
+Les Protestants travaillaient avec ardeur à fortifier leur position en
+améliorant leur condition morale, en fondant des écoles et en publiant
+la Bible et des ouvrages religieux; mais le courant de la réaction fut
+si rapide et si fort, et les attaques de leurs antagonistes si
+incessantes, qu'ils eurent à lutter sur ce terrain même avec les plus
+grandes difficultés, usant leurs forces contre un ennemi que le
+triomphe grandissait. Nous avons décrit en son lieu, l'influence
+désastreuse des doctrines des Anti-Trinitaires sur la cause de la
+Réforme en Pologne.
+
+Nous ne cherchons en aucune manière à atténuer les fautes dont les
+Protestants polonais avaient assumé la responsabilité; mais nous
+répétons notre conviction, que les circonstances extérieures qui
+causèrent principalement la chute de la Réforme en Pologne, eussent
+entraîné le même résultat dans tout autre pays. Nous avons déjà dit
+que le triomphe de la Religion réformée, en Angleterre, eût été très
+douteux si la reine Marie avait tenu le sceptre plus long-temps, et
+si, au lieu de transmettre la couronne à Élizabeth, elle l'avait
+laissée à un souverain catholique. Ajoutons que Jacques II, monarque
+qui ne disposait ni des artifices ni des moyens de séduction que
+Sigismond III avait au service de sa bigoterie, mais qui se tenait
+seul dans sa croyance, contre une Église réformée constituée et
+comptant pour adhérents tout un parlement et la grande majorité de la
+nation, réussit dans le court espace de son règne, malgré toutes les
+difficultés de sa position, à séduire beaucoup d'individus qui
+trahirent leur religion pour la faveur du roi. Et qui peut dire où
+cela se serait arrêté, si, au lieu de s'abandonner aux mouvements
+impérieux de sa dévotion et de sa nature despotique, il eût agi avec
+cette habileté consommée qui caractérise en général la politique des
+Jésuites? Mais, allons plus loin, et admettons pour un instant une
+éventualité que nous espérons bien ne voir jamais se réaliser;
+laissant toutefois à nos lecteurs le soin d'apprécier si elle est dans
+les choses possibles. Supposé, donc, qu'il existât dans la
+Grande-Bretagne une faction,--le nom ne fait rien à l'affaire,--ayant
+pour but de rétablir la suprématie de l'Église de Rome; que cette
+faction poursuivît son dessein avec une persévérance infatigable et
+une grande habileté, employant tous les moyens possibles pour arriver
+à ses fins; qu'elle recourût aux artifices employés par les Jésuites
+pour soumettre l'Église grecque de Pologne à la domination catholique,
+et s'abaissât jusqu'à voler l'habit des ministres de l'Église même
+qu'elle aspirerait à détruire ou à subjuguer; supposé que la
+littérature, levier le plus puissant pour semer le bon grain ou
+l'ivraie dans un État civilisé, se transformât dans les mains de cette
+même faction en instrument de ses vues, prostituant les trésors de la
+science et les plus nobles dons de l'intelligence à une oeuvre de
+ténèbres, et convertissant ou plutôt égarant l'opinion publique, au
+moyen de publications adaptées aux degrés les plus bas comme aux plus
+élevés de la culture intellectuelle, par la philosophie, la poésie,
+l'histoire, aussi bien que par le roman, la légende populaire, voire
+même les contes de nourrice;--que tous ces ouvrages eussent une
+tendance plus ou moins cachée, mais toujours la même, à déprécier le
+Protestantisme et à exalter le Catholicisme; tandis que les
+protestants, soit imprudent mépris de leurs adversaires, soit
+impuissance d'une organisation sans lien commun, se contenteraient
+d'être les hérauts des triomphes de leurs ennemis et de proférer des
+plaintes amères contre leurs succès, au lieu de lutter d'efforts pour
+éclairer l'opinion publique et de prendre des mesures efficaces pour
+arrêter leurs progrès;--supposé, enfin, que notre faction catholique
+se fît un parti imposant parmi les classes supérieures du pays et
+acquît ainsi à sa cause l'influence souveraine du rang, de la richesse
+et de la mode,--influence puissante en tous lieux, mais surtout en
+Angleterre, où la grande disproportion du capital au travail établit
+entre l'employé et celui qui employe, entre le commerçant et le
+chaland, des liens de dépendance beaucoup plus étroits que ceux de la
+hiérarchie féodale,--en ce pays, où souvent les radicaux les plus
+déterminés en politique se soumettent au prestige du rang et de la
+_fashion_, dont les séductions ne sont même pas toujours sans empire
+sur l'esprit le plus sérieux;--toutes ces batteries une fois dressées
+et combinées pour porter à la fois sur le Protestantisme de cette
+contrée, avec le même acharnement que l'on y mit en Pologne, _mutatis
+mutandis_, qui saurait prédire ce qu'il en adviendrait?
+
+Nos lecteurs apprécieront si les évènements dont nous sommes témoins,
+sont de nature à justifier, ou non, les aperçus qui se trouvent
+consignés dans ces lignes.
+
+Quant à l'état actuel du Protestantisme en Pologne, il est loin d'être
+tel que les amis de la Réforme le souhaiteraient. Szafarik, dans son
+ethnographie slave, porte le nombre des Protestants polonais, en
+chiffres ronds, à 442,000, disséminés pour la plupart en Prusse et en
+Silésie. Il existe un nombre considérable de Protestants en Pologne;
+mais ce sont des colons allemands, dont beaucoup toutefois se sont
+incarnés dans leur nouvelle patrie et sont vraiment Polonais de coeur
+et de langage. Suivant le tableau statistique publié en 1845, il y
+avait dans le royaume de Pologne, c'est-à-dire cette partie du
+territoire polonais qui fut annexée à la Russie par le traité de
+Vienne, sur une population de 4,857,250 habitants, 252,009 Luthériens,
+3,790 Réformés, et 546 Moraves. Nous n'avons pas de données
+statistiques concernant la population protestante des autres
+provinces polonaises soumises à la Russie. Nous pouvons seulement
+dire, d'après nos souvenirs, qu'il y a vingt ans environ, il existait
+là de vingt à trente églises de la Confession genevoise. Leurs
+Congrégations, consistant principalement en petite noblesse, sont loin
+d'être nombreuses, à l'exception de deux, qui, composées de paysans se
+montent à trois ou quatre mille âmes environ[167]. La même Confession
+possédait plusieurs écoles de plus haute lignée en Lithuanie, fondées
+en partie et soutenues par la branche protestante de la famille des
+princes Radziwill. On comptait de ces écoles à Vilna, Brestz, Szydlow,
+Birzé, Sloutzk et Kiéydany.
+
+[Note 167: Ils se distinguent des paysans voisins par une meilleure
+éducation, chacun d'eux sachant lire et écrire, ainsi que par la
+supériorité de leurs moeurs et par leur aptitude au travail.]
+
+De celles-là, les deux dernières seulement vécurent jusqu'à nous,
+richement dotées par leurs fondateurs, les Radziwill, et mises à
+couvert de la persécution catholique par cette puissante famille, dont
+les membres, voués plus tard au Catholicisme, n'en continuèrent pas
+moins à témoigner beaucoup de bienveillance aux institutions
+protestantes de leurs ancêtres. En 1804, le département universitaire
+de Vilna, comprenant les provinces enlevées à la Pologne par la
+Russie, reçut une nouvelle organisation du prince Adam Czartoryski,
+que l'empereur Alexandre[168] avait nommé _curateur_, c'est-à-dire
+directeur suprême de ce département. Cette organisation intronisa un
+système d'éducation publique, rival des meilleures créations de
+l'Europe, et l'instruction, reçue en polonais, préserva la
+nationalité polonaise sous la domination de la Russie. L'école
+protestante de Kiéydany[169] et celle de Sloutzk, eurent une large
+part à la nouvelle organisation; elles furent considérablement
+agrandies, et touchèrent des revenus additionnels au moyen d'un
+prélèvement annuel concédé à perpétuité sur le fonds général du
+département de l'instruction publique, et une indemnité en faveur des
+élèves qui étudiaient à l'Université de Vilna pour exercer le
+professorat aux mêmes écoles. Ainsi le prince Czartoryski, en rendant
+service à son pays en général, a procuré en même temps un grand
+avantage à ses concitoyens protestants, en relevant la condition de
+leurs écoles; et, comme l'histoire témoigne que la vérité religieuse a
+toujours progressé sous l'empire d'un bon système d'éducation
+publique, il n'avait pas peu mérité de cette cause sacrée, en
+généralisant un tel progrès dans les provinces polonaises de la
+Russie. Les services de ce grand patriote sont assez connus en ce pays
+et dans le reste de l'Europe, ils n'ont pas besoin de nos louanges
+pour être appréciés comme ils le méritent, par tout ce qu'il y a de
+nobles âmes et d'esprits éclairés chez toutes les nations. L'école de
+Sloutzk existe encore, si nous ne nous trompons, bien que profondément
+modifiée; mais celle de Kiéydany, qui avait traversé deux siècles de
+prospérité et résisté à toutes les persécutions catholiques, fut
+supprimée en 1824 dans les malheureuses circonstances que voici: en
+1823, le sénateur russe Novossiltzoff, qui était chargé de la
+direction suprême des affaires de l'instruction publique de la
+Lithuanie, sous le grand-duc Constantin, signala son administration
+par diverses mesures oppressives contre les établissements
+universitaires de cette province. Une grande fermentation commença à
+se manifester parmi les élèves, et s'accrut des rigueurs déployées
+contre les plus mutins, de même que du système d'inquisition appliqué
+à l'Université de Vilna et aux écoles de son département. Une
+circulaire secrète fut adressée aux recteurs de tous les
+établissements, leur enjoignant de surveiller les compositions
+diffamatoires qui pourraient échapper à l'effervescence des élèves, et
+d'en rendre bon compte aux autorités. Le malheur voulut que le fils du
+révérend M. Moleson (descendant des anciennes familles écossaises dont
+nous avons parlé), ministre protestant et recteur de l'école de
+Kiéydany, découvrît, par hasard, l'une de ces circulaires parmi les
+papiers de son père; provoqué par ses termes mêmes, il résout à
+l'instant, avec la fougue d'un écolier de dix-sept ans, de jouer un
+tour de son métier aux autorités, en composant et en placardant
+quelques pamphlets auxquels il n'eût autrement jamais pensé. Plusieurs
+étudiants se joignent à lui, et bientôt il a mis au jour et affiché
+sur les murs de quelques maisons, un libelle, très peu sanglant
+d'ailleurs, contre le grand-duc Constantin.
+
+[Note 168: Les sentiments de ce souverain étaient sans doute aussi
+bienveillants que ses vues étaient libérales et éclairées; mais une
+influence occulte semble avoir jeté un voile sur cet esprit d'élite,
+dans les dernières années de son règne.]
+
+[Note 169: Nous avons dit que Kiéydany se faisait remarquer par une
+Congrégation écossaise très importante.]
+
+Novossiltzoff, en personne, se rendit à Kiéydany pour diriger
+l'instruction de cette affaire; les auteurs du libelle furent bientôt
+découverts, et le cas fut soumis à une cour martiale, qui condamna le
+jeune Moleson et un autre enfant de son âge, appelé Tyr, pour une
+offense qui eût appelé partout ailleurs sur les coupables une
+correction d'écolier, aux travaux perpétuels dans les mines de
+Nertchinsk, en Sibérie; et la sentence fut immédiatement exécutée. Le
+collége de Kiéydany fut supprimé par un _oukaze_, et l'admission de
+tous ses élèves interdite dans tout établissement public d'éducation.
+Le prince Galitzin, ministre de l'instruction publique en Russie,
+essaya d'adoucir l'ordonnance barbare qui privait d'enseignement deux
+cents jeunes gens environ, innocents même de l'offense puérile d'une
+tête chaude; mais l'influence de Novossiltzoff paralysa ses bonnes
+intentions.
+
+Le clergé protestant de la Confession genevoise, en Lithuanie, tire
+ses ressources de biens fonds, ainsi que de propriétés d'une autre
+nature dont les églises ont été dotées par la libéralité de leurs
+fondateurs. Les avantages d'une fondation à perpétuité sur le principe
+d'une contribution volontaire, sont écrits dans le sort des églises et
+des écoles protestantes de Pologne. En effet, presque toutes celles du
+dernier ordre s'écroulèrent, comme nous l'avons déjà fait observer,
+aussitôt que les patrons ou les Congrégations qui les avaient
+alimentées vinrent à déserter leur culte, à se disperser ou à
+s'appauvrir par la persécution ou par toute autre cause; tous les
+établissements, au contraire, qui avaient l'avantage d'une fondation
+perpétuelle, soutinrent le choc de toutes les adversités et
+contribuèrent puissamment à raffermir la foi des habitants protestants
+de leur ressort. À ce propos, nous ne saurions nous empêcher de faire
+remarquer, avec une véritable satisfaction patriotique, que malgré
+l'influence que les Jésuites exercèrent sur notre malheureux pays, ils
+ne purent jamais, quoi qu'ils fissent, effacer de l'esprit national
+tout sens de justice et de légalité, au point d'obtenir la
+confiscation des biens des églises et des écoles protestantes, et Dieu
+sait pourtant si l'intention manquait à ces bons pères!
+
+L'école de Sloutzk et celle de Kiéydany furent du plus grand avantage
+aux Protestants de la Lithuanie; car non-seulement l'instruction y
+était gratuite, mais il y avait des bourses dans chacune d'elles, pour
+les élèves sans ressources, qui étaient entièrement entretenus aux
+frais de ces établissements. L'éducation qu'ils y recevaient leur
+ouvrait les portes d'une Université. Les ministres et les professeurs
+faisaient leurs études aux Universités protestantes du dehors. Des
+dons pour cette classe d'étudiants, furent fondés à Koenigsberg par
+les princes Radziwill; à Marbourg, par une reine de Danemarck,
+princesse de Hesse; à Leyde, par la maison d'Orange, et à Édimbourg,
+par un négociant écossais qui avait long-temps fait le commerce en
+Pologne. Cette dernière fondation est de très peu d'importance, et,
+quand personne n'y prétend, on l'emploie à quelque autre objet. Les
+autres fondations dont nous avons parlé n'ont pas été supprimées, que
+nous sachions; et, tout au moins, quelques-unes d'entre elles servent
+aux Protestants de la Pologne prussienne. Le gouvernement russe a
+interdit à ceux de la Lithuanie et du royaume de Pologne de recourir
+aux Universités étrangères, mais il défraie leurs étudiants en
+théologie à l'Université de Dorpat. Les Universités de Vilna et de
+Varsovie, qui avaient tant profité à la jeunesse polonaise, sans
+acception de Confessions, ont été abolies à la suite des évènements de
+1831, et l'ensemble du système d'éducation a subi une modification que
+l'on ne saurait malheureusement considérer comme un progrès.
+
+Dans la Pologne prussienne, on comptait, selon le recensement de 1846,
+dans les provinces de la Prusse occidentale ou l'ancienne Prusse
+polonaise, sur une population de 1,019,105 habitants, 502,148
+Protestants, et, dans celle de Posen, ou Posnanie, sur 1,364,399 âmes,
+il y avait 416,648 Protestants. Parmi ces Protestants, il y a des
+Polonais; mais, malheureusement, leur nombre, au lieu d'augmenter,
+diminue chaque jour, grâce aux efforts du gouvernement pour germaniser
+à tout prix ses sujets d'origine slave. Le culte, dans presque toutes
+les églises, est fait en allemand; le service polonais, loin d'être
+encouragé, est écarté par tous les moyens imaginables, les efforts
+continuels du gouvernement prussien pour fondre la population slave
+dans l'élément germain, donnèrent au Catholicisme le grand avantage
+d'y être considéré, et non sans raison, comme le dernier refuge de la
+nationalité polonaise, et firent par là un tort considérable au
+Protestantisme. La masse de la population appelle le Protestantisme la
+Religion allemande, et considère l'Église de Rome comme l'Église
+nationale. Il en résulte que beaucoup de patriotes, qui eussent bien
+plus volontiers incliné vers le Protestantisme, se sont ralliés à la
+bannière de Rome comme au seul moyen de préserver leur nationalité de
+l'envahissement du Germanisme. Voilà sur quels fondements la presse
+allemande accuse les Polonais de Posen d'être de superstitieux
+Catholiques, courbés sous la domination des prêtres. Mais nous pouvons
+opposer à cette insinuation un fait récent. La Ligue polonaise, ou
+l'Association nationale de la Pologne prussienne, qui s'était formée,
+en 1848, pour assurer la conservation de sa nationalité par tous les
+moyens légaux et constitutionnels, par la propagation de la
+littérature, du langage national et de l'éducation, et qui comptait
+dans son sein tout ce que cette province renfermait d'honorables
+Polonais, avait pour président honoraire l'archevêque de Posen, tandis
+que son comité de direction était présidé par un noble Protestant, le
+comte Gustave Potworowski. L'auteur de ce livre espère avoir donné
+des preuves incontestables de l'énergie de ses opinions protestantes,
+dans son _Histoire de la Réforme en Pologne_, ouvrage qui,
+principalement dans la traduction allemande, a été répandu à profusion
+dans son propre pays. Il déclare, avec une sorte d'orgueil
+patriotique, que, loin de lui nuire dans l'esprit de ses concitoyens,
+la sincérité de ses convictions lui a valu des témoignages d'estime
+même de la part de ceux dont les vues religieuses s'éloignent le plus
+des siennes. L'Association nationale dont il vient de parler,
+gardienne de ces nobles sentiments d'impartialité, lui avait fait
+l'honneur de le nommer son correspondant. Mais ce qui dénote au plus
+haut degré l'absence de tout fanatisme religieux chez les Polonais
+catholiques, et leur sincérité à reconnaître le mérite de leurs
+concitoyens protestants, c'est l'admiration respectueuse qu'ils
+professaient pour le caractère de Jean Cassius, ministre de la ville
+de Orzeszkow, non loin de Posen, dont la mort, arrivée en 1849, fut
+une perte cruelle pour la cause de sa religion et de son pays.
+Quelques détails incidents sur la vie de cet homme distingué ne seront
+peut-être pas sans intérêt pour nos lecteurs.
+
+Jean Cassius descendait d'une ancienne famille appartenant aux Frères
+Bohémiens. Elle s'était établie en Pologne au temps des persécutions
+qui s'appesantirent sur cette communauté vraiment chrétienne, et avait
+produit sur cette terre d'adoption plusieurs ministres distingués par
+leur piété et par leur savoir. Jean Cassius hérita des qualités
+éminentes de ses ancêtres, et l'ardent patriotisme qui faisait battre
+son coeur et dirigeait toutes ses actions, en reçut une nouvelle
+grâce. Il unit pendant quelque temps, aux devoirs d'un ministre de la
+religion, l'emploi de professeur de classiques à la haute école de
+Posen, où ses talents et son zèle firent de ses élèves des citoyens
+utiles et lui acquirent l'estime de ses compatriotes. Le gouvernement
+à qui ses tendances et ses aspirations patriotiques portaient ombrage,
+le destitua de son emploi en 1827, comme _persona ingrata_ aux
+autorités, et lui offrit cependant une situation beaucoup plus
+avantageuse en Poméranie. Cassius rejeta cette offre, qui avait pour
+but de l'enlever à une sphère d'action toute morale, et pourtant il
+n'avait d'autre ressource, pour subvenir aux besoins de sa nombreuse
+famille, qu'un très mince revenu attaché à ses fonctions de ministre.
+L'estime de tous ses concitoyens, fut, pour cette âme généreuse, une
+riche compensation à son sacrifice. Il n'y avait pas d'affaire
+publique de quelque importance qui ne lui fût soumise, et le zèle, les
+talents, la résolution droite et ferme qu'il déployait en toute
+occasion, lui acquirent à lui, ministre protestant, parmi les hommes
+de toutes religions, un degré d'influence auquel ont atteint bien peu,
+s'il en est, de hauts dignitaires de l'Église nationale. Ses
+concitoyens na furent pas oublieux de ses services, ils prirent soin
+de ses enfants et leur firent donner une éducation brillante et solide
+à la fois. Les malheurs qui frappèrent, en 1848, son pays natal,
+brisèrent son coeur patriotique; sa mort fut pleurée comme une
+calamité publique. Les principaux citoyens de la province, sans
+excepter les plus hauts dignitaires de l'Église romaine, assistèrent
+aux funérailles du patriote chrétien, et l'accompagnèrent en deuil
+jusqu'à sa dernière demeure, pour honorer sa mémoire. On a pourvu à
+l'existence de sa famille, et une souscription a été ouverte pour
+l'érection d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de ses
+services et de la reconnaissance de ses concitoyens.
+
+L'exemple de Cassius montre quels avantages le Protestantisme eût pu
+obtenir dans la Pologne prussienne et dans d'autres contrées slaves,
+s'il avait été soutenu dans sa marche par les moyens puissants qui
+l'avaient rendu autrefois si florissant dans ces régions, c'est-à-dire
+par la nationalité qu'une forme pure de Christianisme développe, élève
+et sanctifie, en lui confiant la noble mission de travailler aux
+grandes fins de la Religion; car il n'y a qu'une Église fille de
+l'erreur, ou un système capable d'asservir la Religion à ses vues
+politiques, qui essaiera jamais d'éteindre les sentiments de
+nationalité, sacrés pour tous les peuples qui ne sont pas tombés à ce
+degré de dégradation morale et intellectuelle où le bien-être matériel
+devient le but suprême de la vie.
+
+Nous ne terminerons pas cette esquisse de l'histoire religieuse de
+notre pays, sans parler de l'institution protestante qui subsiste
+encore sur son sol, et qui, dans notre ferme conviction, pourrait être
+de la plus haute utilité à la cause de la Religion des Écritures, si,
+au lieu d'avoir à lutter sans cesse contre la germanisation
+systématique du gouvernement prussien, elle était livrée à la liberté
+de ses allures nationales, nous voulons parler de la haute école de
+Lissa ou Leszno, dans la Pologne prussienne.
+
+Nous avons saisi plusieurs fois l'occasion de mentionner, dans le
+cours de cet ouvrage, que la puissante famille des Leszczynski,
+propriétaires de cette ville, d'où ils tirent leur nom, s'était
+distinguée par l'ardeur de son zèle et de son attachement à la vraie
+Religion, dès le temps de Huss. Raphaël Leszczynski, dont nous avons
+dit la manifestation hardie contre Rome, donna l'église catholique de
+Leszno aux Frères Bohémiens en 1550, et y fonda, en 1555, une école
+qui fut considérablement augmentée par son descendant André
+Leszczynski, palatin de Brzescie, en Cujavie. C'était cependant une
+sorte d'école primaire; mais quand Leszno vit sa prospérité se
+développer par l'immigration de plusieurs milliers d'industrieux
+Protestants, qui venaient de la Bohême et de la Moravie demander à la
+Grande-Pologne un refuge contre la persécution qui suivit dans ces
+contrées la bataille de Weissenberg (1620), le propriétaire de cette
+ville, Raphaël Leszczynski y ouvrit (en 1628) une école d'un plus haut
+degré pour la Confession helvéto-bohémienne, et la dota
+magnifiquement. Outre les langues anciennes, le polonais et
+l'allemand, on enseignait dans cette école beaucoup d'autres sciences,
+telles que les mathématiques, l'histoire universelle, la géographie,
+l'histoire naturelle, etc. Elle était dirigée par des hommes du plus
+grand savoir, comme Johnston, professeur d'origine scoto-polonaise,
+dont nous avons parlé, et qui composa pour elle un Manuel d'histoire
+universelle, publié à Leszno en 1639. L'individualité la plus
+remarquable de celles qui figurent dans l'enseignement de cette école,
+est assurément le célèbre philologue Jean Amos Coménius[170], dont
+les ouvrages acquirent à leur auteur une réputation plus
+qu'européenne, et qui, à une époque où presque toutes les écoles de
+l'Europe s'en tenaient aux anciennes méthodes d'instruction, bonnes
+tout au plus à gaspiller le temps des élèves, osa ouvrir une nouvelle
+route dans ce champ si étendu, en composant pour l'école de Leszno son
+célèbre traité _Janua linguarum reserata_, qui facilita beaucoup
+l'étude des langues étrangères.
+
+[Note 170: Coménius naquit, en 1592, à Komna, en Moravie, d'où il tire
+son nom. Après avoir étudié dans plusieurs Universités, il devint, en
+1618, pasteur et maître d'école à Fulnek, ville de sa province. Il
+avait conçu de bonne heure une nouvelle méthode d'enseignement des
+langues; il publia quelques essais et prépara sur ce sujet quelques
+papiers qui furent détruits en 1621, avec sa bibliothèque, par les
+Espagnols, qui s'étaient rendus maîtres de la ville où il résidait. La
+proscription de tous les ministres protestants de Bohême et de
+Moravie, par l'édit de 1624, força Coménius, avec beaucoup d'autres, à
+chercher un asile en Pologne, où il fut nommé recteur de l'école de
+Leszno et chef de la petite Église des Frères Moraves. Il publia, en
+1631, sa _Janua linguarum reserata_, c'est-à-dire la Porte des
+Langues, qui valut rapidement à son auteur une réputation prodigieuse;
+Bayle dit avec raison que ce livre seul eût suffi pour immortaliser
+Coménius, car il fut traduit et publié pendant sa vie non-seulement en
+douze langues européennes, en latin, en grec, en bohémien, en
+polonais, en allemand, en suédois, en hollandais, en anglais, en
+français, en espagnol, en italien et en hongrois, mais encore en
+plusieurs langues orientales, telles que l'arabe, le turc et le
+persan. On peut ajouter que cet ouvrage établit aussi la réputation de
+Leszno, où il parut pour la première fois, après avoir été composé
+pour son école. La réputation de Coménius engagea le gouvernement
+suédois à lui offrir la mission de réglementer les écoles de ce
+royaume; mais, préférant sa résidence à Leszno, il promit seulement
+d'aider de ses avis ceux que ce gouvernement emploierait à cette
+tâche. Il traduisit ensuite en latin une nouvelle méthode
+d'instruction pour la jeunesse, qu'il avait écrite en bohémien. Cette
+traduction parut à Londres en 1639, sous le titre de _Pansophiæ
+prodromus_. Une traduction anglaise en fut faite par J. Collier, qui
+lui donna pour titre _les Avant-coureurs du savoir universel_
+(Londres, 1651). Cet ouvrage augmenta sa réputation à un tel point,
+que le Parlement anglais l'invita, en 1641, à venir coopérer à la
+réforme de l'école de ce pays. Il arriva à Londres en 1641 mais la
+guerre civile qui éclata dans la Grande-Bretagne empêcha d'utiliser
+ses talents; il tourna ses pas vers la Suède, où sa présence était
+sollicitée par de hauts personnages. Après plusieurs conférences avec
+le chancelier Oxenstiern, il fut décidé qu'il s'établirait à Elbing,
+ville de la Prusse polonaise, et qu'il composerait dans cette
+résidence un ouvrage sur sa nouvelle méthode d'enseignement, à l'aide
+d'une rémunération considérable qui lui permît de consacrer son temps
+tout entier à la recherche des méthodes générales propres à faciliter
+l'éducation et l'instruction de la jeunesse. Après quatre ans
+consacrés à cette occupation, il revint en Suède et soumit son
+manuscrit à une commission chargée de l'examiner; il fut déclaré digne
+d'être imprimé quand il serait achevé, mais nous ignorons s'il a
+jamais été publié. Il passa encore deux ans à Elbing, et retourna
+ensuite à Leszno, en 1650. Il se rendit en Transylvanie, où le prince
+régnant, Étienne Ragodzi, l'avait invité à venir réformer les écoles
+publiques. Il fit un règlement pour le collége protestant de
+Saros-Patak, conformément aux principes de son _Pansophiæ prodromus_.
+Après une résidence de quatre ans en Transylvanie, il revint à Leszno
+et présida aux destinées de son école jusqu'à la destruction de cette
+ville. Il s'enfuit en Silésie, et, après avoir erré dans différentes
+parties de l'Allemagne, il s'établit définitivement à Amsterdam, où il
+mourut, en 1691, dans la prospérité.
+
+Outre les ouvrages déjà mentionnés, Coménius a écrit _Synopsis Physicæ
+ad Lumen divinum reformatæ_, Amsterdam, 1641, publié en anglais en
+1652; _Porta sapientiæ reserata, seu nova et compendiosa methodus
+omnes artes ac scientias addiscendis_, Oxoniæ, 1637, et plusieurs
+autres ouvrages. Son vaste savoir ne l'empêcha pas de sacrifier à la
+superstition de son époque. Il devint l'un des fermes croyants de
+toutes ces prophéties qui circulaient parmi les Protestants
+d'Allemagne, de Bohême et de Moravie, sur la venue immédiate du
+Millenium, la révolution, la chute de l'Antechrist, c'est-à-dire le
+Pape, et qui étaient le produit d'imaginations exaltées par la
+persécution. Il réunit et publia à Amsterdam, en 1657, dans un ouvrage
+intitulé _Lux in tenebris_, les visions du Morave Drabitius, le
+Silésien Kotterus, et Christine Poniatowski, dame polonaise qui prédit
+la ruine prochaine du Catholicisme et la destruction de l'Autriche par
+la Suède, Cromwell et Ragodzi. Ce livre lui fit un tort considérable
+aux yeux de beaucoup de ses contemporains.]
+
+Cette école était suivie par des élèves protestants, non-seulement de
+toutes les parties de la Pologne, mais encore de la Prusse, de la
+Silésie, de la Bohême, de la Moravie et même de la Hongrie. Elle
+possédait une imprimerie, d'où sont sortis plusieurs ouvrages
+importants en polonais, en bohémien, en allemand et en latin.
+
+La ville de Leszno, détruite comme nous l'avons dit, en 1656, fut
+rebâtie, et son école réouverte en 1663, par les efforts réunis des
+habitants protestants de cette ville et de la province dans laquelle
+elle est située. On y attacha un séminaire pour l'instruction des
+futurs ministres. Cette école resta bien au-dessous de sa première
+splendeur, car elle avait perdu une grande partie des biens de sa
+fondation, et les Protestants étaient généralement ruinés par la
+guerre et par la persécution. La ville de Leszno vit cependant
+refleurir sa prospérité sous le patronage de la famille Leszczynski
+qui, bien que convertie au Catholicisme, fut loin de persécuter les
+habitants protestants de ses possessions, et les protégea, au
+contraire, de son influence, contre l'oppression du clergé. Pendant
+les commotions produites par l'invasion de Charles XII, les habitants
+de la ville de Leszno épousèrent avec chaleur les intérêts de leur
+seigneur héréditaire, le roi Stanislas Leszczynski, ce qui attira sur
+eux le ressentiment de son adversaire, le roi Auguste II, électeur de
+Saxe, et de ses alliés, les Russes, qui brûlèrent la ville en 1707.
+Leszno, ou Lissa, fut néanmoins reconstruit peu de temps après, avec
+l'église et l'école protestante, qui dut sa réorganisation aux grands
+sacrifices et aux efforts des habitants protestants de la ville et de
+la province dans laquelle elle est située. En 1738, la cité de Leszno
+fut acquise par la famille des princes Sulkowski, qui se montrèrent
+aussi bons et utiles patrons que les Leszczynski. L'école se releva
+graduellement sous l'administration de plusieurs recteurs de la
+famille de Cassius, la même qui produisit l'homme distingué dont nous
+avons esquissé les principaux traits; mais cette institution, qui est
+aujourd'hui le meilleur de tous les établissements de ce genre en
+Pologne, et qui peut entrer en lice avec les premières écoles de
+l'Allemagne, doit la prospérité dont elle jouit de nos jours au zèle
+paternel du dernier propriétaire de Leszno, le prince Antoine
+Sulkowski[171], qui, après avoir fourni une brillante carrière
+militaire au service de son pays, vint chercher le calme de la vie
+privée au sein de sa famille, qu'il ne quitta plus que lorsque les
+intérêts de sa patrie exigèrent impérieusement son concours. Cependant
+les occupations auxquelles il se consacrait dans cette retraite, moins
+apparentes que celles qui avaient rempli la première partie de son
+existence, n'en furent ni moins méritantes ni moins utiles à ses
+concitoyens. Il prit lui-même l'administration supérieure de l'école
+de Leszno, et, grâce aux fatigues et aux dépenses qu'il prodigua pour
+son amélioration, il parvint à lui rendre tout l'éclat dont elle avait
+brillé aux beaux jours des Leszczynski.
+
+[Note 171: Quelques mots sur la vie de cet homme remarquable, à qui le
+principal établissement protestant d'éducation en Pologne doit tant de
+sa prospérité, ne déplairont sans doute pas aux lecteurs de cet
+ouvrage. L'auteur saisit avec empressement l'occasion de payer un
+tribut de regrets à la mémoire de son ami, dont les sympathies ont
+adouci l'amertume des plus rudes épreuves de son exil, et que sa mort
+laissera toujours inconsolable.
+
+Le prince Antoine Sulkowski, fils du prince Sulkowski, palatin de
+Kalisch, naquit à Leszno, en 1785. Après avoir achevé ses études à
+l'Université de Gottingue, il finissait de se former en voyageant,
+quand les succès de l'empereur des Français en Prusse éveillèrent dans
+le coeur des Polonais l'espoir de recouvrer leur indépendance.
+Sulkowski précipita son départ de Paris, où il se trouvait en ce
+moment, et rentra dans ses foyers vers la fin de 1806. Il fut nommé
+par Napoléon colonel du premier régiment polonais à lever.
+L'enthousiasme patriotique fut si grand, que Sulkowski, ayant accompli
+sa tâche avec une merveilleuse rapidité, emporta d'assaut la ville
+fortifiée de Dirschau, à la tête de son nouveau régiment, le 23
+février de l'année d'ensuite (1807). Il prit une part active au reste
+de la campagne, qui se termina par la paix de Tilsitt, en vertu de
+laquelle une partie de la Pologne fut rétablie sous le nom de duché de
+Varsovie. En 1808, quand plusieurs détachements de la nouvelle armée
+polonaise furent dirigés sur l'Espagne, le régiment du prince
+Sulkowski fut compris dans l'ordre de départ, et, bien qu'il eût
+épousé depuis fort peu de temps Ève Kiçki, jeune femme d'une beauté
+accomplie, à laquelle il avait voué ses premières affections, et qu'il
+pût aisément se faire dispenser de ce service pénible, il crut de son
+devoir de se joindre à ses compagnons d'armes. Arrivé dans la
+Péninsule, il se distingua aux batailles d'Almonacid et d'Ocana, ainsi
+qu'à la défense de Tolède. Malaga fut pris par les Français, le prince
+Sulkowski fut nommé gouverneur de cette ville, et, malgré le sentiment
+de haine et de vengeance qui animait les Espagnols contre les armées
+envahissantes, il parvint, par sa conduite, à se concilier l'affection
+de ses habitants. Il fut promu au rang de major-général, et revint
+dans son pays en 1810, où il resta jusqu'à la mémorable campagne de
+1812, pendant laquelle il commanda une brigade de cavalerie, prit part
+aux principales batailles et fut gravement blessé dans la retraite.
+Guéri de ses blessures et nommé au grade de lieutenant-général, il se
+joignit à l'armée polonaise sous le prince Poniatowski, et combattit,
+à la bataille de Leipsick, à la tête d'une division de cavalerie.
+C'est à la suite de cette bataille qu'il se vit assailli par les
+circonstances les plus difficiles, qui lui donnèrent occasion de
+déployer toutes les qualités honorables de l'âme la plus intègre. Peu
+de jours après la mort du prince Poniatowski, il fut nommé, par
+l'empereur Napoléon, commandant en chef des débris du corps polonais,
+qui, malgré ses grandes pertes, avait conservé tous ses étendards et
+son artillerie. Ce commandement fut donné à Sulkowski à la demande
+générale de ses compatriotes, malgré sa jeunesse (il avait alors
+vingt-neuf ans) et la présence de plusieurs généraux plus âgés. Les
+troupes polonaises, exaspérées par de longues souffrances et fatiguées
+de se battre pour une cause qui menaçait de les réduire à l'état de
+mercenaires, sans avancer celle de leur patrie, pressèrent leur chef
+de les reconduire dans leurs foyers, leur souverain légitime, le roi
+de Saxe, étant resté à Leipsick sur le désir de Napoléon lui-même.
+Sulkowski reporta leurs plaintes bruyantes à l'Empereur, qui promit de
+donner une réponse sous huit jours. Cela satisfit les troupes, et la
+marche vers le Rhin continua; mais quand le délai fixé fut écoulé sans
+que la décision attendue intervint, l'irritation des Polonais devint
+si violente et ils accusèrent si bruyamment le prince Sulkowski d'être
+prêt à les sacrifier aux vues de son ambition personnelle, que, pour
+les décider à accompagner l'Empereur jusqu'à la frontière de ses
+États, il dut leur promettre sur l'honneur de ne passer en aucun cas
+au-delà du Rhin. Cette promesse solennelle calma l'irritation des
+troupes, qui continuèrent leur marche. Quand elles furent parvenues à
+un endroit appelé Schluchtern, l'Empereur, passant devant leur front,
+appela Sulkowski et lui demanda s'il était vrai que les Polonais
+voulussent le quitter. «Oui, Sire, répondit le prince; ils supplient
+Votre Majesté de les autoriser à retourner dans leurs foyers, leur
+nombre étant désormais trop insignifiant pour être de quelque valeur à
+Votre Majesté.» L'Empereur résista, et, ayant assemblé les Polonais,
+il leur adressa l'une ces allocutions par lesquelles il savait si bien
+ranimer l'enthousiasme du soldat. Les troupes polonaises, exaltées par
+les paroles impériales, oublièrent toutes leur première résolution et
+promirent de suivre Napoléon jusqu'à la mort. On peut aisément se
+faire une idée de la position cruelle dans laquelle le prince
+Sulkowski se trouva placé par cette circonstance imprévue; il se
+voyait dans l'alternative pénible ou de manquer à la parole par
+laquelle il s'était engagé, envers ses compagnons d'armes, à prendre
+le Rhin pour limite extrême de leurs travaux guerriers, ou de
+sacrifier, si jeune, toutes ses espérances de gloire et d'ambition
+(car l'empereur Napoléon, malgré le revers de Leipsick, avait encore
+de grandes chances de ramener à lui la fortune), et, ce qui était plus
+important encore, en s'exposant aux divers commentaires qui ne
+manqueraient pas d'accueillir sa conduite dans cette malheureuse
+conjoncture. Il choisit cependant le dernier parti, pensant qu'il n'y
+avait pas de compromis possible avec une parole engagée d'une manière
+aussi explicite et aussi solennelle que la sienne l'avait été, bien
+que ses compatriotes, qui n'étaient pas liés de la même manière,
+eussent changé de résolution; il demanda, en conséquence, à
+l'Empereur, et obtint de sa bienveillance la permission de retourner
+vers son souverain légitime le roi de Saxe, dont la destinée était
+alors inconnue. Il quitta l'armée française, accompagné des officiers
+de son état-major qui partagèrent sa résolution. Ayant appris que son
+souverain était prisonnier à Berlin, il lui adressa de Leipsick une
+lettre pour lui demander une libération de service, tant pour lui-même
+que pour les officiers qui l'avaient accompagné, et bientôt après il
+obtint des souverains alliés la permission de rejoindre sa famille. Il
+convient d'ajouter que ses concitoyens rendirent hommage à la loyauté
+de sa conduite.--De nouvelles espérances furent conçues, en faveur de
+la Pologne, au congrès de Vienne, sous l'inspiration de l'empereur
+Alexandre. Le prince Sulkowski fut appelé à coopérer à la formation
+d'une armée polonaise, et il accepta avec joie une mission dans
+laquelle il pouvait encore servir utilement sa patrie. Bien que le
+congrès de Vienne n'ait pas réalisé l'espoir qui avait été nourri, de
+voir la Pologne rendue à l'indépendance, il érigea une petite portion
+de son territoire en royaume constitutionnel, soumis à l'empereur de
+Russie comme roi de Pologne. C'en était assez cependant pour stimuler
+les efforts des patriotes polonais et pour les engager à maintenir
+cette création imparfaite, d'autant mieux qu'on avait stipulé que des
+institutions nationales seraient accordées à ces parties de
+l'_ancienne Pologne_ qui restaient annexées comme provinces à la
+Russie, à la Prusse et à l'Autriche, et que ces stipulations
+laissaient briller la perspective d'un complet rétablissement de ce
+pays. Le prince Sulkowski entra donc au service du nouveau royaume, et
+fut nommé aide-de-camp général de l'empereur Alexandre. Mais les
+caprices tyranniques du grand-duc Constantin conduisirent bientôt
+Sulkowski à demander sa mise en disponibilité, en déclarant
+franchement à l'empereur les raisons qui l'engageaient à agir ainsi.
+L'empereur insista auprès de Sulkowski pour qu'il revînt sur sa
+détermination, et lui dit que les circonstances dont il se plaignait
+n'étaient que temporaires. Sulkowski, que ses devoirs conduisirent
+plusieurs fois à Saint-Pétersbourg, et qui reçut de l'empereur
+Alexandre des témoignages de la plus grande bienveillance, insista de
+son côté pour quitter le service, et, après plusieurs refus, obtint de
+rentrer dans la vie privée en 1818. Il s'établit au château de Reisen,
+dans le voisinage de Leszno, et se dévoua tout entier à l'éducation de
+sa famille. Depuis la mort de sa vertueuse et charmante compagne, il
+ne se reposait plus que sur lui de ce soin. Le bien-être de ses
+tenanciers et de tous ceux qui respiraient dans sa dépendance devint
+aussi l'objet de sa constante sollicitude. Une nouvelle carrière
+s'ouvrit, en outre, pour son patriotisme, quand le grand-duché de
+Posen, où Leszno est situé, reçut une représentation provinciale, dont
+il fut créé membre héréditaire. Il présida aux États assemblés de sa
+province, et fut fait membre du conseil d'État de Prusse. Cela le mit
+dans une position difficile et délicate entre le monarque et les États
+provinciaux, dont les députés se plaignaient justement des
+envahissements continuels du gouvernement sur la nationalité de la
+province, qui avait son existence garantie par le traité de Vienne. En
+possession de la confiance des deux partis, il réussit, par la fermeté
+qu'il déploya dans la défense des priviléges nationaux, à gagner la
+confiance de ses concitoyens, tandis que le monarque rendit justice à
+sa modération dans l'accomplissement consciencieux de ses pénibles
+devoirs. Il se tint cependant à l'écart des affaires publiques autant
+qu'il le put, consacrant son temps aux occupations utiles que nous
+avons décrites dans cette note. Une mort prématurée vint couper court
+à cette carrière, si noblement remplie. Le 14 avril 1835 plongea dans
+une douleur profonde sa famille et tous ceux qui l'avaient connu, soit
+personnellement, soit de réputation. Mais nul ne sentit sa perte plus
+vivement que l'école de Leszno, qui lui devait tout. Professeurs et
+élèves accompagnèrent sa dépouille mortelle, et après un discours
+pathétique du recteur, déposèrent une couronne sur le cercueil de leur
+bienfaiteur, dont la mémoire vivra long-temps dans leurs coeurs
+reconnaissants.
+
+Cette notice biographique fut insérée par l'auteur dans son _Histoire
+de la Réforme en Pologne_, (vol. 2, p. 334, etc.). Il saisit avec
+empressement l'occasion de la reproduire, car ses sentiments et ses
+opinions à cet égard sont restés les mêmes.]
+
+L'école se divise aujourd'hui en six classes, où les élèves apprennent
+les principes de la religion, le latin, le grec et l'hébreu, le
+polonais, l'allemand, la langue et la littérature françaises, les
+mathématiques, l'histoire naturelle et la philosophie, la géographie,
+l'histoire, le dessin et la musique. La jeunesse catholique s'y trouve
+représentée d'une manière notable. Un ecclésiastique de ce culte est
+attaché au collége pour son instruction religieuse. Le nombre des
+élèves est d'environ trois cents; chacun d'eux trouvait dans ce prince
+un ami toujours prêt à donner une assistance généreuse à ceux qui en
+avaient besoin et qui méritaient sa bienveillance par leur conduite. À
+leur sortie du collége, son active influence les suivait dans la
+carrière qu'ils avaient embrassée, et allait au-devant de leurs
+espérances. Sulkowski fournit, en effet, un noble exemple de la
+hauteur de vues justement attribuée aux Catholiques les plus
+distingués de notre pays, qui ont toujours fait abstraction de la
+différence de religion, quand il s'est agi d'être utiles à leurs
+concitoyens.
+
+Nous terminerons ici l'histoire religieuse de deux nations amies dont
+les destinées sont intimement liées à celle du Protestantisme. Nous
+allons essayer d'esquisser les principaux traits religieux du grand
+Empire slavon, qui exerce déjà une puissante influence non-seulement
+sur les nations d'origine slave, mais sur les affaires de l'Europe en
+général, et même sur celles de l'Asie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+RUSSIE.
+
+ Origine du nom de Russie. -- Novogorod et Kioff. -- Première
+ expédition russe contre Constantinople. -- Expéditions réitérées
+ contre l'Empire grec. -- Relations commerciales entre les deux
+ pays. -- Introduction du Christianisme en Russie et influence de
+ la civilisation byzantine sur cet empire naissant. -- Expédition
+ des Russes chrétiens contre Constantinople, et prédiction
+ concernant la conquête de cette ville par leurs armes. --
+ Division de la Russie en plusieurs principautés. -- Conquête de
+ ce pays par les Mogols. -- Origine et progrès de Moscou. --
+ Esquisse historique de l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à
+ nos jours; son organisation actuelle. -- Union forcée avec
+ l'Église de Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. --
+ Description des sectes russes ou les Raskolniky. -- Les
+ Strigolniky. -- Les Judaïstes. -- Effets de la réforme du XVIe
+ siècle sur la Russie. -- Rectification des livres sacrés et
+ schisme qui en est la suite. -- Terribles actes de superstition.
+ -- Les Starovértzy ou sectateurs de l'ancienne foi. --
+ Superstitions payennes. -- Les Eunuques. -- Les Flagellants. --
+ Les Malakanes ou Protestants. -- Les Doukhobortzi ou Gnostiques.
+ -- Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. --
+ Proclamation du comte Woronzoff à ce sujet.
+
+
+L'histoire ecclésiastique de la Russie n'offre pas, comme celle de la
+Bohême et de la Pologne, le triste et émouvant tableau de ces luttes
+morales et physiques entre des partis religieux, dont les forces se
+balancèrent assez pour laisser douter un moment de quel côté resterait
+la victoire. L'Église d'Orient, établie en Russie depuis la conversion
+de ce pays au Christianisme, y régna sans rivale et sans autre
+ferment de discorde, que les querelles intestines de ses propres
+sectes.
+
+Le nom de Russie, qui, depuis Pierre le Grand, a remplacé celui de
+Moscovie, s'applique à une vaste étendue de pays que le czar n'est
+même pas encore parvenu à placer tout entière à l'ombre de son
+sceptre. Ce nom prit naissance au IXe siècle, à l'époque où des hordes
+de ces aventuriers scandinaves, connus dans l'histoire byzantine sous
+le nom de Varègues[172], et qui portaient le surnom de Russes, vinrent
+fonder, sous la conduite d'un chef appelé Rurick, un État voisin des
+bords de la Baltique, en soumettant à leurs armes plusieurs tribus
+slavonnes et finoises. Cette nouvelle puissance, dont Novogorod était
+la capitale, reçut de ses fondateurs la dénomination de Russie, de
+même que la Neustrie prit des Normands le nom de Normandie, et la
+Gaule celui de France depuis la conquête des Francs.
+
+[Note 172: Les Varègues étaient des aventuriers scandinaves et
+anglo-saxons, qui servaient en qualité de gardes-du-corps à
+Constantinople. On a assigné plusieurs origines au nom de Russe; mais
+la plus vraisemblable est celle qui le fait dériver de _Rhos_,
+_Rotses_, ou _Rouotses_, nom donné aux Suédois par les Finois, qui
+jadis avaient plus de relations avec le _Roslagen_ qu'avec toute autre
+contrée de la Suède. Les Slaves adoptèrent ce nom, en usage chez les
+Finois, qui vivaient entre eux et la Suède.]
+
+Un évènement remarquable signala le règne de Rurick. Les conquérants
+scandinaves, mis en contact avec la Grèce, frayèrent la voie au
+Christianisme, dans les contrées qu'ils avaient soumises. Deux chefs
+venus avec Rurick de la Scandinavie, leur commune patrie, Ascold et
+Dir, entreprirent une expédition sur Constantinople, en descendant le
+cours du Dnieper. Ils n'avaient d'autre dessein, selon toute
+apparence, que d'entrer au service de l'empereur, comme le faisaient
+fréquemment leurs compatriotes; mais ayant aperçu en chemin une
+petite ville bâtie sur la rive la plus élevée du fleuve, ils s'en
+emparèrent et y établirent le siége d'une domination nouvelle. C'était
+la ville de Kioff. Beaucoup de Varègues de Novogorod étant venus
+augmenter leurs forces, que grossirent un grand nombre d'indigènes,
+ils méditèrent bientôt une plus vaste entreprise, digne de l'audace
+des hommes du Nord. Ils s'ouvrirent une route vers le Bosphore de
+Thrace, mirent tout à feu et à sang sur les côtes, et furent bientôt
+aux portes de Constantinople, qu'ils assiégèrent par mer; les
+habitants de cette ville prononcèrent pour la première fois en
+frémissant le nom des Russes ([Grec: Rôs]). Une violente tempête,
+attribuée par les Grecs à un miracle, dispersa et détruisit en partie
+les barques des pirates, dont il ne retourna à Kioff que de misérables
+restes. Les annalistes byzantins qui décrivent cet évènement, ajoutent
+que les Russes idolâtres, effrayés du courroux céleste, demandèrent le
+baptême; une épître circulaire du patriarche Photius, publiée vers la
+fin de 866, confirme ce témoignage historique. Quoi qu'il en soit, les
+Slaves du Dnieper et leurs vainqueurs scandinaves, semblent avoir reçu
+les premières impressions chrétiennes à cette époque; elles
+pénétrèrent facilement chez ces peuples, à la faveur des relations
+commerciales qui existaient entre eux et les colonies grecques des
+côtes septentrionales de la mer Noire, d'où les colons venaient
+probablement visiter Kioff et d'autres contrées slaves, pour les
+intérêts de leur commerce.
+
+La domination des Khozars[173], alliés des empereurs grecs et établis
+dans ces régions antérieurement à l'incursion des Scandinaves, n'avait
+pu que préparer favorablement le terrain.
+
+[Note 173: Les Khozars, nation asiatique vivant le long des côtes
+occidentales de la mer Caspienne, sont mentionnés pour la première
+fois en 626, époque à laquelle l'empereur Héraclius conclut un traité
+d'alliance avec leur monarque, qui se joignit à lui, à la tête d'une
+armée considérable, dans cette guerre mémorable où Héraclius défit
+complètement les Persans. Depuis ce temps, les Khosars restèrent les
+fidèles alliés de Constantinople, et les empereurs mirent tout en
+oeuvre pour maintenir cette alliance précieuse. Les Khozars occupaient
+tout le pays situé entre les rives du Volga, la mer d'Azof et la
+Crimée, et avaient poussé leurs conquêtes vers le Nord, jusqu'aux
+bords de l'Oka. Leur capitale, appelée Balangiar ou Ateb, était située
+à l'embouchure du Volga. Ils possédaient plusieurs autres villes
+célèbres par leur commerce; les raffinements de la civilisation
+byzantine n'étaient pas inconnus à leurs moeurs. Vers le milieu du
+VIIIe siècle, leurs souverains embrassèrent le Judaïsme; mais, un
+siècle plus tard, il furent convertis au Christianisme par le même
+Cyrille et le même Méthodius, qui devinrent ensuite les apôtres des
+Slaves. L'empire des Khozars, affaibli par les attaques continuelles
+des Mahométans et par d'autres circonstances malheureuses, fut détruit
+en 1016 par les Grecs, ses anciens alliés.]
+
+Rurick mourut en 879, il eut pour successeur Oleg, comme tuteur de son
+jeune fils Igor. Oleg s'avança vers le Sud, à la tête d'une force
+considérable, composée à la fois de Scandinaves et d'aborigènes du
+nouvel empire. Il subjugua tout le pays baigné par le Dnieper, établit
+sa capitale à Kioff, et imposa ses armes victorieuses à plusieurs
+contrées slaves qui, réunies à l'empire fondé par Rurick, prirent
+également le nom de Russie.
+
+Oleg entreprit en 906 une expédition contre Constantinople, mit le
+siége devant cette ville, et força l'empereur à lui payer un lourd
+tribut. Il conclut alors un traité de paix et de commerce, qui fut
+renouvelé en 911, et dont les détails, conservés par l'historien
+Nestor, offrent un tableau intéressant des relations qui existaient à
+cette époque entre la Grèce et les sujets d'Oleg. Son successeur Igor,
+après être resté long-temps en paix avec les Grecs, dirigea ses armes
+vers l'Asie mineure, où il exerça de grands ravages. Il fut défait par
+eux, et la paix se rétablit en 945, sur les bases du traité d'Oleg,
+sauf quelques modifications.
+
+Les rapports constants des Grecs avec le nouvel Empire russe,
+favorisèrent les progrès du Christianisme dans ces régions.
+
+Olga, veuve d'Igor et dépositaire de sa puissance durant la minorité
+de son fils Sviatoslav, alla à Constantinople en 955, y fut instruite
+dans la religion chrétienne et baptisée en grande pompe; mais son
+exemple ne trouva d'imitateurs, ni dans son fils, ni dans un grand
+nombre de ses sujets. Sviatoslav, prince d'humeur guerrière, étendit
+les limites de son empire jusqu'au pied du Caucase. Aidé des subsides
+de l'empereur grec et sur son invitation, il marcha contre le roi des
+Bulgares, le battit, et résolut de transférer le siége de son empire
+sur les rives du Danube. En guerre avec les Grecs, qui se repentaient
+de l'avoir attiré vers le midi de l'Europe, il entra dans la Thrace,
+qu'il ravagea jusqu'à Andrinople; ce n'est donc pas la première fois
+que les Russes virent cette ville en 1829. Jean Zimiscès s'avança
+contre lui et l'obligea à évacuer la Bulgarie. Sviatoslav, vaincu,
+demanda la paix qui fut conclue. Il reprit le chemin de Kioff où il
+fut tué. Il eut pour successeur Vladimir, qui s'empara de la couronne,
+à l'exclusion de ses frères, reçut le baptême en 986, épousa une
+princesse grecque et introduisit le Christianisme dans ses États, en
+ordonnant la destruction des idoles et de leurs temples, et en
+imposant le baptême à ses sujets.
+
+L'empire de Vladimir, connu sous le nom de Russie, s'étendait des
+rivages de la Baltique à la mer Noire, des bords du Volga et du pied
+du Caucase au sommet des Carpathes et aux rives du Bug et du San. Cet
+empire se composait de diverses populations d'origine slave, et, au
+Nord, de plusieurs tribus finoises, toutes également comprises sous la
+dénomination générale de Russes, mais de moeurs bien différentes, et
+réunies, en l'absence de tout système régulier de gouvernement, par le
+lien commun d'une souveraineté dont la prérogative consistait
+uniquement à prélever sur elles un certain tribut, qui se payait le
+plus souvent quand le souverain ou ses délégués se trouvaient en
+mesure de le réclamer à main armée. Les relations fréquentes de
+Constantinople avec Kioff contribuèrent beaucoup, non-seulement à
+convertir la capitale de ce nouvel empire au Christianisme, mais
+encore à le façonner à la civilisation byzantine, aux arts et au luxe,
+qui furent probablement importés de la Grèce, même avant les dogmes de
+la Religion chrétienne. L'annaliste allemand, Ditmar de Mersebourg, à
+qui une description de la ville de Kioff fut faite par quelques-uns de
+ses compatriotes, qui l'avaient visitée avec l'expédition de Boleslav
+Ier, roi de Pologne, en 1018, l'appelle la rivale de Constantinople, à
+cause du grand nombre d'églises, de marchés, d'édifices publics et de
+la quantité de richesses qu'elle renfermait. Il ajoute que beaucoup de
+Grecs y étaient établis. Vladimir mourut en 1015, et partagea son
+empire entre ses douze fils, qui devaient tenir leurs gouvernements
+sous la suzeraineté de l'aîné, résidant à Kioff avec le titre de
+grand-duc de Russie.--Ce partage de la Russie entre tant de
+gouvernements remis à des princes du sang, entraîna les suites les
+plus funestes après la mort de Vladimir, jusqu'à ce que l'un de ses
+fils, Yaroslav, eût réuni sous son sceptre tous les États paternels.
+Ce monarque, doué d'une intelligence élevée, aida puissamment aux
+progrès du Christianisme et de la civilisation dans son empire. Il fit
+élever un grand nombre d'églises et de couvents par des architectes
+de Byzance, fonda de nouvelles villes, ouvrit des écoles, attira dans
+ses États des ecclésiastiques grecs, des savants, des artistes, et fit
+traduire beaucoup d'ouvrages du grec en langue slave. Son zèle pour la
+religion chrétienne ne l'empêcha cependant pas d'imiter les
+entreprises de ses ancêtres payens contre Constantinople. Sous
+prétexte de mauvais traitements subis par quelques-uns de ses sujets
+dans la ville impériale, il déclara la guerre à Constantin Monomaque,
+et leva, en 1043, une armée considérable qui s'avança le long des
+rivages de la mer Noire, soutenue par une flotte imposante. La flotte
+russe parvint à l'embouchure du Bosphore; après un combat long-temps
+incertain, elle succomba en partie sous les ravages du feu grégeois et
+dut profiter d'un vent propice pour sauver ses débris. L'expédition de
+terre atteignit Varna; mais, privée de l'appui de la flotte, elle fut
+accablée par le nombre, après une résistance désespérée, sans qu'un
+seul homme cherchât son salut dans la fuite[174].
+
+[Note 174: Il est remarquable que la campagne russe de 1828 et de 1829
+fut dirigée exactement d'après le plan suivi par l'expédition de
+Yaroslav, en 1043.]
+
+Ce fut la dernière expédition des Russes contre l'Empire grec. La
+Russie, déchirée par des factions ennemies, perdit toute force
+d'action à l'extérieur, et finit par devenir elle-même la proie des
+étrangers. N'eût été cette circonstance, il est probable que les
+siècles passés eussent vu s'accomplir la prédiction trouvée inscrite
+au IXe siècle sous la statue de Bellérophon à Constantinople, à
+savoir, que la cité impériale serait prise par les Russes; prédiction
+bien rare, selon Gibbon, par la clarté du style et la précision
+incontestable de la date. Qui sait si, de nos jours, nous ne verrons
+pas s'accomplir la destinée prophétisée à la superbe métropole de
+l'Orient.
+
+Yaroslav partagea son empire entre ses fils, en laissant toutefois le
+titre de grand-duc et la suprématie à l'aîné des princes. Cette
+autorité suprême fut transmise, suivant l'usage des contrées slaves,
+non par ordre de primogéniture, mais à l'ancienneté, c'est-à-dire que
+le grand-duc décédé, eut pour successeur le membre le plus âgé de sa
+dynastie. Cette combinaison ne pouvait manquer de produire des
+troubles continuels, d'autant que les diverses principautés se
+subdivisaient toujours entre les fils du monarque décédé. Le pouvoir
+se fractionna ainsi aux mains d'un grand nombre de petits princes,
+guerroyant les uns contre les autres, et la Russie se vit bientôt sans
+défense contre les incursions de ses voisins. L'autorité du grand-duc
+de Kioff tomba, sous la pression de ces circonstances, dans la plus
+complète insignifiance; tandis que deux principautés puissantes,
+fondées par les talents de leurs chefs, s'élevèrent au Sud et au
+Nord-Est. La première est celle de Halitch, comprenant toute la zone
+orientale de la province autrichienne de Gallicie et une partie des
+gouvernements russes de Volhynie et de Podolie; la seconde est la
+principauté de Vladimir sur la Klazma, embrassant tout le gouvernement
+russe de ce nom, avec quelques provinces adjacentes, et dont les
+souverains prirent le titre de grands-ducs. Il existait aussi trois
+républiques, régies par des institutions entièrement populaires.
+Novogorod, Pskow et Viatka, communauté formée par des émigrants de
+Novogorod, dans l'endroit qui porte aujourd'hui ce nom.
+
+La Russie se divisait donc en plusieurs États fréquemment en guerre
+entre eux, habités par des populations aussi différentes l'une de
+l'autre, qu'elles l'étaient des Polonais, des Bohémiens et d'autres
+nations slaves, n'ayant de commun que le nom et la même dynastie, à
+laquelle se rattachaient également les nombreux souverains de ce pays.
+Le seul lien réel de tous ces États, était l'unité de l'Église,
+gouvernée par l'archevêque de Kioff, son métropolitain.
+
+Telle était la situation de la Russie, quand les Mogols, commandés par
+Batou-Khan, petit-fils de Dgenghis-Khan, envahirent ce pays en
+1238-1239 et 1240, ne laissant que ruines et désolation sur leur
+passage. Ils poursuivirent le cours de leurs ravages en Pologne et en
+Hongrie, et s'avancèrent jusqu'à Liegnitz, en Silésie, où ils défirent
+complètement une armée chrétienne. Le chemin leur était ouvert
+jusqu'au Rhin; mais, heureusement pour l'Europe, quelques évènements
+survenus dans l'Asie centrale les rappelèrent aux rivages de la mer
+Caspienne.
+
+Batou-Khan posa ses tentes sur les bords du Volga, et somma les
+princes de Russie de lui rendre hommage, les menaçant, en cas de
+refus, d'une reprise d'hostilités. L'obéissance était le seul parti à
+suivre; le grand-duc de Vladimir rendit hommage à Batou, dans son camp
+sur le Volga, et ensuite au grand khan Koublay, près le grand mur de
+la Chine. Ses successeurs reçurent l'investiture des descendants de
+Batou, qui devinrent indépendants sous le nom de khans de Kiptchak.
+
+Au commencement du XIVe siècle, le prince de Moscou, s'étant concilié
+les bonnes grâces du khan, obtint la dignité héréditaire de grand-duc,
+à laquelle était attachée une sorte de suzeraineté sur les autres
+princes de Russie, et qui, jusque-là, n'avait été la prérogative
+exclusive d'aucune de leurs branches. Ses successeurs s'efforcèrent,
+comme ligne invariable de politique, de briguer, par tous les moyens
+possibles, la faveur du khan, dont l'appui grandissait incessamment
+leur puissance aux dépens de celle des autres princes de Russie. De
+cette manière, le pouvoir des grands-ducs de Moscou se fortifia par
+degrés, tandis que celui du khan s'affaissait sous les commotions
+intérieures, jusqu'à ce qu'enfin ils se sentirent assez forts pour
+secouer le joug, vers la fin du XVe siècle.
+
+Telle fut l'origine de Moscou, le coeur de l'empire russe actuel,
+formé des principautés nord-est de l'ancienne Russie. Nous avons
+expliqué, au chap. X, comment les principautés du sud et de l'ouest de
+la Russie se réunirent, au XIVe siècle, à la Pologne et à la
+Lithuanie.
+
+Le premier archevêque de Kioff fut sacré, vers 900, par le patriarche
+de Constantinople, et institué métropolitain de toutes les églises de
+Russie. À partir de cette époque, les métropolitains de Russie furent
+sacrés à Constantinople, et fréquemment choisis parmi les Grecs. Après
+la prise de Constantinople par les Latins, le siége de l'empire et
+celui du patriarchat ayant été transférés à Nicée, les archevêques de
+Kioff furent sacrés dans cette ville, jusqu'à ce que l'ancien ordre de
+choses se rétablît par l'expulsion des Latins.
+
+Les chroniques parlent de plusieurs tentatives faites par les papes
+pour soumettre l'Église russe à leur suprématie, mais sans atteindre
+le but de leur politique. Une circonstance révèle cependant
+l'influence temporaire que Rome s'était acquise à Kioff, vers la fin
+du XIe siècle. Le Grec Ephraïm, métropolitain de cette ville, de 1070
+à 1096, introduisit en effet, dans le calendrier russe, sous la date
+du 9 mai, la commémoration de la translation des reliques de saint
+Nicolas, de la Lycie à Bari, en Italie, fête inconnue de l'Église
+d'Orient, mais observée par celle de Rome. La principauté de Halitch,
+située entre les régions catholiques de la Pologne et de la Hongrie,
+devint le point de mire des efforts de la Papauté. Les Hongrois
+s'étant rendus maîtres de cette principauté en 1214, essayèrent de la
+soumettre à leur chef spirituel; mais leur expulsion du pays détruisit
+tout espoir d'annexion religieuse. Daniel, prince de Halitch, homme
+d'État et guerrier distingué, pensa qu'il pourrait tirer du pape
+quelque assistance contre les Mogols, et, dans cette vue, il entama
+une négociation avec Innocent IV, qui envoya son légat pour recevoir
+la soumission de Daniel et celle de l'Église de Halitch, à laquelle il
+promit de tolérer telles de ses anciennes pratiques qui ne seraient
+pas en opposition directe avec les rites de l'Église catholique.
+Daniel fut sacré roi de Halitch par le légat, en 1254, et il reconnut
+la suprématie de Rome; mais, comme l'assistance promise n'arrivait
+pas, il rompit en visière avec le pape. Halitch fut réunie à la
+Pologne en 1340. L'histoire de son Église a trouvé son cadre ailleurs.
+
+Nous avons déjà parlé de l'invasion des Mogols et des terribles
+ravages qu'ils exercèrent dans ce pays. Les églises et les couvents
+jonchèrent le sol de leurs débris; le clergé fut ou massacré ou traîné
+en captivité; mais aussitôt que ces Asiatiques eurent établi leur
+domination sur les principautés du nord-est de la Russie, ils
+s'efforcèrent de consolider leur puissance en convertissant à leurs
+vues politiques le clergé des pays conquis; en conséquence, le khan
+des Mogols déclara que tout individu, touchant de près ou de loin à
+l'Église, serait exempté de l'impôt personnel frappé sur la
+population, pour les années 1254-1255; et, en 1257, le même khan, en
+vertu de lettres-patentes, accorda au clergé russe et à toute personne
+attachée à l'Église nationale, une exemption pleine et entière de tous
+les impôts et charges pesant soit sur la propriété, soit sur la
+personne des habitants de la Russie. Un évêque russe avait sa
+résidence à Saray, capitale des khans, qui chargeaient quelquefois ces
+prélats de missions de haute confiance. C'est ainsi que l'évêque
+Théognoste fut envoyé, en 1279, par le khan Mengutemir, à l'empereur
+grec Michel Paléologue. Cette position toute favorable de l'Église
+russe la fit croître rapidement en influence et en richesse. Beaucoup
+de personnes cherchèrent dans son sein un refuge contre l'oppression
+de leurs maîtres barbares; tandis que d'autres, pour mettre leurs
+propriétés à l'abri de tout attentat, en faisaient don à l'Église, qui
+les leur restituait à titre de tenanciers.
+
+La ville de Kioff fut détruite par les Mogols en 1240; mais l'autorité
+des khans demeura toujours plus forte et plus respectée dans les
+principautés de l'est de la Russie que dans les régions occidentales,
+où des troubles se manifestaient fréquemment. Cet état de choses
+conduisit le métropolitain de Kioff à transférer sa résidence à
+Vladimir sur la Klazma, capitale des grands-ducs de Russie, sous la
+protection desquels la bannière des Églises russes se déployait en
+toute sécurité.
+
+Nous avons parlé plus haut de l'union de Kioff avec la Lithuanie et
+des destinées de l'Église d'Orient dans ce pays. Les métropolitains de
+Vladimir, qui transportèrent plus tard leur siége à Moscou,
+s'efforcèrent de maintenir leur juridiction sur les Églises de la
+Lithuanie, en établissant de temps à autre leur résidence dans cette
+province; mais, malgré leurs tentatives réitérées, cette union fut
+entièrement rompue par l'élection d'un archevêque de Kioff, en 1418.
+Une haine violente s'alluma entre les deux Églises, à ce point que le
+khan de Crimée ayant pillé Kioff, en 1484, à l'instigation du
+grand-duc de Moscou, lui envoya, à titre de présent, une partie des
+vases sacrés enlevés à l'église de cette ville. Les métropolitains de
+Moscou étaient ou sacrés par les patriarches de Constantinople, ou
+simplement approuvés par eux. Le métropolitain Isidore, savant
+d'origine grecque, assista, en 1438, au concile de Florence, où il
+souscrivit à l'union de son Église avec Rome, d'après les bases
+arrêtées à cet effet entre l'empereur grec Jean Paléologue et le pape
+Eugène IV. Il revint à Moscou en 1439, avec la dignité de cardinal et
+investi de l'autorité d'un légat; mais il fut déposé et renfermé dans
+un couvent, d'où il parvint néanmoins à s'échapper; il mourut à Rome
+dans un âge avancé. Après la prise de Constantinople par les Turcs,
+les métropolitains de Moscou furent élus et sacrés sans aucun recours
+au patriarche grec. En 1551, un synode général tenu à Moscou,
+promulgua un code de lois ecclésiastiques, appelé _Stoglav_,
+c'est-à-dire les Cent-Chapitres.
+
+En 1588, le patriarche de Constantinople Jérémie, ayant un procès au
+divan, vint à Moscou demander des secours pour ses églises. Le pieux
+czar Foedor Ivanovitsch s'empressa de répondre à son appel, et
+Jérémie, renonçant à ses prétentions sur les Églises russes, sacra
+patriarche de Russie le métropolitain de Moscou. La chaire s'éleva
+presque au niveau du trône sous ces patriarches indépendants. La
+considération dont ils jouissaient s'augmentait encore des marques
+publiques de respect qu'ils recevaient du czar, qui, le dimanche des
+Rameaux, marchait nu-tête devant eux, en conduisant par la bride l'âne
+sur lequel ils traversaient les rues de Moscou, en souvenir de
+l'entrée du Christ à Jérusalem. En 1682, l'Académie slavo-græco-latine
+fut fondée à Moscou par le czar Foedor, fils d'Alexis; il pourvut cet
+établissement de savants professeurs, sortis de l'Académie de Kioff,
+que la Pologne avait perdue sous le règne précédent. Après la mort du
+patriarche Adrien, en 1702, Pierre le Grand abolit cette dignité, se
+proclama chef suprême de l'Église grecque, et institua, sous le nom de
+très saint synode, un conseil chargé de toutes les affaires
+ecclésiastiques du pays. Ce souverain ordonna aussi que des écoles
+fussent ouvertes dans chaque siége épiscopal. Il décréta que les
+couvents ne pourraient plus acquérir de propriétés territoriales, et
+soumit les domaines de l'Église à l'impôt général. En 1764,
+l'impératrice Catherine confisqua tous les biens du clergé, qui
+possédait environ neuf cent mille serfs mâles, et substitua à ses
+possessions des pensions pour les évêques, les couvents, etc.
+Plusieurs écoles ecclésiastiques s'ouvrirent sous divers règnes, et
+leur organisation fut fixée par un oukaze de 1814.
+
+Le synode institué par Pierre le Grand préside encore au gouvernement
+de l'Église russe. Ce conseil se compose habituellement de deux
+métropolitains, de deux évêques, du premier prêtre séculier, et des
+membres lais venant à la suite; il y a encore le procureur, deux
+secrétaires-généraux, cinq secrétaires ordinaires, et un certain
+nombre de clercs. Le procureur a le droit de suspendre l'exécution des
+décisions du synode, et d'en appeler, dans tous les cas, à la décision
+de l'empereur. Le synode a le jugement des choses religieuses en
+matière de foi et de discipline, il contrôle l'administration des
+diocèses, qui lui transmettent deux fois par an un rapport détaillé
+sur la situation des églises, des écoles, etc.
+
+Il existe en Russie, outre un grand nombre de séminaires, cinq
+académies ecclésiastiques: Kioff, Moscou, Saint-Pétersbourg, Kasan et
+Troïtza. Tous les fils du clergé doivent être élevés dans ces
+séminaires, qui entretiennent gratuitement un certain nombre d'élèves.
+Ce système d'éducation obligatoire a produit quelques-uns des savants
+les plus remarquables de la Russie. Le clergé y forme un corps à part,
+et il est bien rare qu'un individu appartenant à une autre classe,
+s'enrôle sous la bannière de l'Église. De par la loi, la vocation
+religieuse est héréditaire, mais on obtient aisément du pouvoir
+l'autorisation de suivre une autre carrière. Les membres les plus
+distingués de la famille ecclésiastique ont le plus souvent recours à
+cette faculté, à l'exception de ceux qui, entrant dans l'ordre
+monacal, peuvent aspirer aux degrés les plus élevés de la hiérarchie
+religieuse. C'est pour cette raison que le clergé séculier (ou les
+prêtres de paroisse) se compose généralement de ceux qui ne sauraient
+prétendre à rien de plus avantageux.
+
+Il a déjà été question de l'Union de l'Église grecque de Pologne avec
+Rome, et des conséquences qu'elle produisit. Le démembrement du
+territoire polonais fit tomber sous la domination russe la majeure
+partie des habitants appartenant à cette Église. On essaya par tous
+les moyens, sous le règne de Catherine, de pousser ses sectaires dans
+le giron de celle de Russie; mais ces tentatives n'eurent qu'un succès
+partiel et cessèrent tout-à-fait sous le règne de l'empereur
+Alexandre. En 1839, plusieurs évêques de l'Église ci-dessus
+mentionnée, formulèrent, à l'instigation du gouvernement russe, le
+voeu d'une séparation d'avec Rome et d'une réunion à l'Église
+nationale de Russie. Cette déclaration fut suivie d'un oukaze
+ordonnant à toutes Églises unies de suivre l'exemple de leurs évêques.
+Les mesures les plus coërcitives furent mises en usage pour effectuer
+une conversion générale. Un grand nombre d'ecclésiastiques qui
+refusèrent de prendre l'oukaze impérial pour règle de leur conscience,
+furent punis de leur désobéissance par la déportation en Sibérie,
+l'emprisonnement, etc. Pour colorer cette conversion forcée, on
+allégua que ces populations avaient appartenu primitivement à l'Église
+d'Orient, et devaient, en conséquence, rentrer au bercail; principe
+d'une admirable logique, en vertu duquel les habitants des Îles
+Britanniques pourraient, avec autant de justice, se voir repoussés
+dans le giron de l'Église catholique, ou même ramenés à la religion
+des druides et au culte d'Odin. Cette persécution a dédommagé Rome de
+la perte de la population arrachée du sein de son Église, en soulevant
+en sa faveur tout l'intérêt qui s'attache d'ordinaire à un parti
+opprimé, et en ranimant le zèle de beaucoup de ses sectateurs[175].
+
+[Note 175: Un évêque de l'Église nationale russe de Mohiloff, appelé
+Barlaam, homme d'une vaste érudition, se déclara en 1812, lors de
+l'occupation de cette ville par les Français, pour le nouvel ordre de
+choses, et fit chanter un _Te Deum_ à l'occasion de l'occupation de
+Moscou par les armées de Napoléon. Il fut déposé par le gouvernement
+russe, et confiné dans un couvent.]
+
+Ce qu'il y a de plus intéressant dans l'histoire de l'Église russe,
+c'est assurément celle de ses sectes dissidentes, comprises sous la
+dénomination générale de _Raskolniky_ ou Schismatiques.
+
+Il est probable que plusieurs des sectes qui avaient troublé l'Église
+d'Orient en Grèce, étaient passées en Russie, car l'on trouve çà et là
+des traces de leur existence dans les chroniques du moyen-âge. Les
+premiers désordres sérieux de l'Église russe se manifestèrent en
+1375, à Novogorod, quand un homme d'une condition inférieure, du nom
+de Karp Strigolnik, se mit à se déchaîner publiquement contre la
+coutume qui forçait les prêtres à payer une certaine somme d'argent à
+l'évêque pour leur ordination. Un tel usage constituait, disait-il,
+une véritable simonie, et les Chrétiens devaient fuir les prêtres qui
+avaient acheté les ordres. Il attaquait aussi la confession
+auriculaire comme inutile, et ses opinions ne laissèrent pas que de
+trouver un grand nombre d'adhérents. Les rues de Novogorod devinrent
+bientôt le théâtre d'une lutte acharnée entre ces réformateurs et les
+partisans de l'ordre de choses établi. Les premiers furent vaincus, et
+leurs principaux chefs, y compris Strigolnik lui-même, furent
+précipités à la rivière et noyés. Leur mort, bien loin d'éteindre
+leurs doctrines, leur imprima une force nouvelle, comme cela résulte
+des lettres pastorales de plusieurs évêques et même des patriarches de
+Constantinople, à qui des rapports avaient été transmis sur cette
+secte.
+
+Les institutions républicaines de Novogorod et de Pskoff, où les
+partisans de Strigolnik étaient répandus en grand nombre, leur
+offraient un vaste champ de liberté; mais quand ces républiques furent
+réduites en provinces de Moscou (à la fin du XVe siècle et au
+commencement du XVIe), une persécution rigoureuse les força à chercher
+asile dans les possessions suédoises et polonaises. Il semble que les
+modernes Raskolniky aient hérité de l'esprit de cette secte.
+
+Une autre secte, plus remarquable, prit naissance pendant la dernière
+partie du XVe siècle, dans la même république de Novogorod. Sa
+véritable nature est cependant très incertaine, car la seule donnée
+positive que nous ayons sur ses doctrines, est tirée d'un ouvrage de
+polémique écrit contre elle, en 1491, par un certain Joseph, abbé du
+couvent de Volokolamsk, et nous sommes réduits, en conséquence, à
+juger de ces sectaires aussi bien que des Strigolniky, sur l'unique
+témoignage de leurs ennemis.
+
+Suivant l'auteur que nous venons de citer, un Juif, du nom de
+Zacharie, qu'il appelle suppôt de Satan, sorcier, nécromancien,
+astrologue, et même astronome, vint, en 1470, à Novogorod, où il
+enseigna, en secret, que la loi de Moïse était la seule vraie
+religion, et que le Nouveau-Testament était une fiction, puisque le
+Messie n'était pas encore né, que le culte des images constituait une
+idolâtrie coupable. Aidé de quelques autres Juifs, il séduisit
+l'esprit de plusieurs prêtres de l'Église grecque et de leurs
+familles, et ces néophytes devinrent si zélés, qu'ils demandèrent la
+circoncision. Leurs maîtres hébreux les détournèrent cependant d'un
+dessein qui les eût exposés à être découverts; ils leur conseillèrent
+de conformer leur conduite extérieure aux préceptes du Christianisme,
+car il suffisait qu'ils fussent bons Israélites de coeur. Ils
+suivirent cet avis et travaillèrent en secret avec beaucoup de succès
+à augmenter le nombre de leurs prosélytes. Les principaux promoteurs
+de cette secte furent deux prêtres appelés Alexius et Dionysius, les
+protopopes de l'église Sainte-Sophie, cathédrale de Novogorod, un
+certain Gabriel et un laïque de haut rang.
+
+Ces Juifs mystérieux se conformèrent si rigoureusement, en apparence,
+aux rites de l'Église grecque, qu'ils s'acquirent une réputation de
+grande sainteté. Ce fut à ce point que le grand-duc de Moscou, ayant
+réduit la république de Novogorod en province de son empire,
+transféra dans sa capitale les deux prêtres Dionysius et Alexius, et
+les plaça à la tête du clergé de ses principales églises. Alexius
+s'attira si bien la faveur du grand-duc, qu'il avait ses entrées
+toujours libres auprès de lui, distinction accordée à un très petit
+nombre de favoris. Il travaillait pendant ce temps à la propagation de
+ses doctrines, qui furent embrassées secrètement par beaucoup
+d'ecclésiastiques et de laïques, entre autres par Kouritzin,
+secrétaire du grand-duc, et Zozyme, abbé du couvent de Saint-Siméon,
+qui, recommandé par Alexius à la faveur du grand-duc, fut promu, en
+1490, à la dignité d'archevêque de Moscou. Ainsi, un sectateur secret
+du Judaïsme, devint le chef de l'Église russe.
+
+L'existence de cette secte est un fait historique, mais il est presque
+impossible de préciser la nature de ses doctrines. Était-ce un mode
+plus pur de Christianisme, rejetant le culte des images et d'autres
+superstitions aussi grossières de l'Église grecque, ou simplement une
+secte déiste; car il est bien difficile de croire que le Judaïsme pur
+eût trouvé des prosélytes parmi les Chrétiens, et surtout au sein du
+clergé, que la loi mosaïque avait toujours laissé inébranlable. Le
+célèbre Uriel d'Acosta fournit peut-être dans l'histoire religieuse le
+seul exemple d'une conversion de ce genre[176]. En effet, bien qu'il y
+eût, comme on sait, en Espagne et en Portugal, un grand nombre de
+Juifs qui déguisaient leur croyance sous le manteau du Catholicisme,
+au point même de se charger de fonctions ecclésiastiques, c'étaient là
+des Juifs de naissance que la persécution avait contraints à prendre
+ce masque, et non des Chrétiens qui avaient embrassé le Judaïsme. La
+description de cette secte, par l'abbé Joseph, est tellement remplie
+d'invectives, que l'on est tenté de la croire pour le moins très
+exagérée. Il donne cependant les noms de quelques-uns de ces
+sectaires, qui laissèrent le pays pour se faire circonscrire, et il
+les accuse de s'être livrés à la magie et à l'astrologie; mais cette
+accusation répand un faible rayon de lumière sur leurs dogmes, en
+donnant à penser que c'était une de ces sectes mystérieuses dont les
+traces sont imprimées dans la poussière du moyen-âge. Alexius et
+plusieurs chefs de la secte moururent avec la réputation de pieux
+Chrétiens; mais son existence fut découverte par Gennadius, évêque de
+Novogorod, qui envoya plusieurs de ses adhérents à Moscou, avec les
+preuves recueillies contre eux, sans savoir toutefois que le
+métropolitain lui-même et le secrétaire du grand-duc comptaient au
+nombre de ses adeptes. Il les accusa d'avoir osé comparer les statues
+des saints à la matière brute qui les représentait, d'en avoir placé
+au milieu d'endroits impurs, d'avoir craché sur la croix, blasphémé le
+Christ et la Vierge, nié la vie future, et, par conséquent,
+l'immortalité de l'âme. Le grand-duc convoqua à Moscou, le 17 octobre
+1490, un synode d'évêques et d'autres ecclésiastiques, pour juger
+cette grave affaire. Les accusés, au nombre desquels figuraient les
+protopopes ci-dessus mentionnés, Dionysius et Gabriel, outre beaucoup
+d'autres, repoussèrent avec fermeté les faits mis à leur charge; mais
+ce système de dénégation ne put prévaloir contre les preuves de tout
+genre et les nombreux témoins produits par l'accusation. Plusieurs
+membres du synode voulaient que les accusés fussent mis à la question;
+mais le grand-duc ne le permit pas. Chose vraiment étonnante, si l'on
+considère la barbarie de l'époque et le penchant de ce souverain à la
+cruauté. Le synode dut se contenter d'anathématiser et de faire
+emprisonner les sectaires. Ceux qui furent renvoyés à Novogorod eurent
+à subir un traitement plus cruel. Parés d'oripeaux fantastiques
+représentant la figure du diable, et la tête couverte de grands
+bonnets d'écorce, avec cette inscription: «Ceci est la milice de
+Satan,» ils furent placés à cheval, le visage tourné vers la croupe,
+et promenés, par l'ordre de l'archevêque, à travers les rues de la
+ville, en butte aux insultes de la populace. Ils eurent ensuite leur
+coiffure brûlée sur leur tête, et furent jetés en prison; traitement
+barbare, sans doute, mais encore humain pour ce temps d'intolérance,
+où les hérétiques avaient à supporter les persécutions les plus
+cruelles dans l'Europe occidentale.
+
+[Note 176: Je ne parle ici que des Chrétiens, car il y a eu beaucoup
+de prosélytes juifs parmi les païens. Les Iduméens avaient été
+convertis par Hérode le Grand, et j'ai déjà parlé des Khozars.]
+
+Zozyme et Kouritzin continuèrent néanmoins à propager leurs opinions,
+et l'on dit que, grâce à cette propagande secrète, des doutes se
+répandirent au sein du peuple, sur les dogmes les plus importants du
+Christianisme. Ecclésiastiques et laïques en vinrent à disputer sur la
+nature du Christ, le mystère de la Trinité, la sainteté des images.
+C'était là, selon nous, une conséquence naturelle de l'agitation
+d'esprit causée dans les masses par les révélations vraies ou
+imaginaires sorties du jugement des hérétiques. Le métropolitain
+Zozyme fut à son tour accusé d'hérésie par le même Joseph, dans une
+épître adressée à l'évêque de Sousdal. On ignore si cette accusation
+suggéra une enquête sur l'orthodoxie du chef de l'Église russe. On
+sait seulement qu'il se démit de sa dignité en 1494, et se retira dans
+un couvent. Kouritzin continua à jouir de la faveur du monarque, et se
+vit chargé par lui d'une mission diplomatique auprès de l'empereur
+Maximilien Ier; mais l'abbé Joseph et l'évêque Gennadius, dont la
+haine contre les hérétiques était infatigable, découvrirent, vers le
+commencement du XVIe siècle, un nombre considérable de ces sectaires,
+qui allèrent chercher en Allemagne et en Lithuanie un refuge contre
+leurs persécuteurs. Kouritzin et plusieurs de ses adhérents,
+interrogés sur leurs opinions, les défendirent ouvertement. Le
+grand-duc les abandonna cette fois à la clémence et à la miséricorde
+de leurs accusateurs; en conséquence de quoi, Kouritzin, l'abbé du
+couvent de Saint-Georges à Novogorod, et plusieurs autres, furent
+brûlés vifs. Karamsin, qui a décrit cet évènement, n'a pas établi la
+véritable nature des opinions confessées par Kouritzin et ses
+compagnons, probablement parce qu'il ne croyait pas pouvoir faire
+fonds sur ce qui leur était attribué par le fanatisme violent de leurs
+accusateurs.
+
+La secte semble avoir disparu depuis cette époque. Il existe cependant
+aujourd'hui une secte de Raskolniky qui observe la loi mosaïque et qui
+est généralement connue sous le nom de Soubotniky, ou Hommes du
+samedi, en raison de ce qu'ils célèbrent le samedi au lieu du
+dimanche; mais l'on ne sait pas d'une manière bien certaine, s'ils ont
+adopté le Judaïsme dans toute sa rigueur ou si leur religion est un
+mélange de Christianisme et de loi mosaïque. Nous penchons pour la
+dernière supposition; car, dans le premier cas, on les eût vus
+contracter avec les Juifs d'origine une alliance dont il n'existe
+aucune trace.
+
+La Réforme, qui put se glorifier d'un grand nombre de conversions
+parmi les membres de l'Église grecque de Pologne, passa presque
+inaperçue sur celle de Russie. Les chroniques russes rapportent qu'en
+1553, un certain Mathias Baschkin se mit à enseigner qu'il n'y avait
+pas de sacrements, et que la croyance à la divinité du Christ, aux
+décisions des conciles et à la sainteté des saints, constituait autant
+d'erreurs. Soumis à un interrogatoire, il repoussa l'accusation; mais
+une fois en prison, il confessa ses opinions et nomma plusieurs
+individus qui les partageaient, déclarant qu'elles leur avaient été
+enseignées par deux Catholiques natifs de Lithuanie, et que l'évêque
+de Rézan les avait confirmés dans cette croyance. Un concile
+d'évêques, convoqué à dessein, condamna les hérétiques à un
+emprisonnement à vie. C'est tout ce que l'on trouve sur ce point dans
+les chroniques russes; mais il est impossible de dire sûrement si les
+doctrines en question étaient celles des Anti-Trinitaires, qui
+commençaient à se répandre en Pologne à cette époque, ou seulement les
+dogmes du Protestantisme, défiguré par le fanatisme ignorant des
+chroniqueurs. Ce que nous voyons de plus remarquable à noter, c'est
+qu'un évêque semble avoir nourri ces opinions. Il se démit de sa
+dignité épiscopale pour cause de maladie, mais en réalité peut-être
+pour se soustraire à une destitution imminente et à un scandale
+public. Que les doctrines de la Réforme ayent pénétré dans les États
+de Moscou, cela résulte évidemment de l'exposé suivant, émané d'un
+écrivain polonais Protestant, Wengierski, qui prit le pseudonyme de
+Regenvolscius. Il dit qu'en 1552, trois moines appelés Théodosius,
+Artémius et Thomas, arrivèrent de l'intérieur de la Moscovie à
+Vitepsk, ville de la Lithuanie; ils ne connaissaient pas d'autre
+langue que la leur et ne possédaient aucun savoir; ils condamnèrent
+cependant le culte des images, mirent en pièces celles qui leur
+tombèrent sous la main, et les chassèrent des temples et des maisons,
+en exhortant le peuple par leurs discours et leurs écrits à adorer
+Dieu seul dans la personne de notre Seigneur Jésus-Christ. Leur zèle
+ayant soulevé la colère d'un peuple superstitieux, fortement attaché
+aux rites idolâtres, ils quittèrent Vitepsk, et se retirèrent dans
+l'intérieur de la Lithuanie où la parole de Dieu retentissait déjà
+avec plus de liberté. Théodosius, qui avait plus de quatre-vingts ans,
+mourut bientôt après, Artémius se retira auprès du prince de Sloutzk,
+et Thomas, plus éloquent et mieux versé que les autres dans l'esprit
+des Écritures, devint l'un des ministres de l'Église de Dieu, et
+s'établit à Polotzk, où la religion commençait à se révéler dans sa
+pureté, pour instruire les fidèles et les confirmer dans la
+connaissance de Dieu et dans leurs sentiments de piété éclairée. Après
+s'être noblement acquitté des devoirs de sa vocation pendant plusieurs
+années, il scella de sa mort les principes des nouvelles doctrines.
+Quand le czar de Moscou, Ivan Vassilévitch, s'empara de Polotzk en
+1563, il ordonna, entre autres cruautés exercées contre les habitants,
+de précipiter Thomas à la rivière pour le punir d'avoir été autrefois
+son sujet et d'avoir déserté son Église. Le bon grain semé à Vitepsk
+par le martyre produisit néanmoins une moisson abondante, car les
+habitants prirent le culte des images en aversion, et la Pologne leur
+ayant envoyé des apôtres de la vraie religion, ils consacrèrent une
+église au culte évangélique. (_Slavonia Reform._, p. 262). L'on sait
+qu'il existe maintenant beaucoup de Protestants en Russie; mais ils
+sont tous d'origine étrangère, à la seule exception peut-être de la
+famille des comtes Golovkin, qui se firent Protestants en Hollande, au
+commencement du XVIIIe siècle, et persévérèrent dans cette croyance.
+Nous pensons toutefois que le comte Golovkin, auteur de plusieurs
+ouvrages en français, qui fut envoyé comme ambassadeur en Chine en
+1805, et appelé à d'autres missions diplomatiques, est le dernier
+Protestant de cette famille.
+
+Le patriarche Nicon, élevé au siége patriarchal par son mérite, causa,
+sous la règne d'Alexis, une commotion profonde dans l'Église russe, en
+voulant réformer les abus qui s'étaient glissés dans l'interprétation
+des Écritures et des livres de dévotion. La longue période de la
+domination des Mogols avait plongé le pays entier dans un état de
+barbarie, et le clergé, bien qu'en possession d'immunités
+considérables sous cette domination, était tombé dans la plus
+grossière et la plus superstitieuse ignorance, au point de faire
+désespérer de son émancipation intellectuelle, même long-temps après
+que le pays eût secoué le joug des Asiatiques. La transcription des
+livres sacrés, confiée à d'ignorants copistes, était devenue par
+degrés si infidèle, que leur sens était entièrement perdu et que le
+texte d'une copie différait souvent de celui d'une autre. Déjà, en
+1520, le czar Vasili Ivanovitch avait demandé aux moines du mont Athos
+un homme capable de corriger le texte des livres sacrés, et à sa
+requête, un moine grec appelé Maxime, bien versé dans la langue slave,
+fut envoyé à Moscou. Il y reçut un accueil distingué et travailla
+pendant dix laborieuses années à comparer les manuscrits de la version
+slave avec le texte grec original; mais la supériorité de son savoir
+excita la jalousie du clergé ignorant de Moscou, qui l'accusa de
+corrompre au lieu de corriger les livres sacrés, dans le but d'établir
+une nouvelle doctrine. Toutes les justifications de Maxime ne purent
+le sauver, et il fut enfermé dans un couvent où il resta jusqu'à sa
+mort en 1555.
+
+On renouvela vainement plusieurs tentatives pour corriger les livres
+sacrés. Enfin, le patriarche Nicon convoqua à Moscou, en 1654, un
+concile spécial, auquel assistèrent le patriarche d'Antioche, celui de
+Servie et cinquante-six évêques. Le concile décida que les Écritures
+et les livres de liturgie à l'usage de l'Église russe seraient
+soigneusement émendés. En conséquence de cette décision, le czar
+Alexis fit recueillir de toutes parts les vieux manuscrits sacrés.
+L'agent envoyé à cet effet au couvent du mont Athos, rapporta plus de
+huit cents originaux grecs, parmi lesquels se trouvaient une copie des
+Évangiles écrite au commencement du VIIIe siècle, et une autre dans le
+VIe. Les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, et plusieurs autres
+prélats grecs d'Orient, envoyèrent plus de deux cents manuscrits. Les
+différends qui s'élevèrent entre le czar Alexis et le patriarche
+Nicon, et qui finirent par la déposition de ce dernier, en 1664,
+entravèrent pendant quelque temps l'accomplissement de la réforme
+projetée; mais elle fut définitivement décidée par un concile convoqué
+à cette époque et composé, sous la présidence du czar lui-même, des
+patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, qui agissaient aussi au nom de
+ceux de Constantinople et de Jérusalem et d'un grand nombre de prélats
+russes. En conséquence de cette décision, le texte des Écritures et
+des livres de liturgie fut fixé conformément aux plus anciens
+manuscrits slaves, qui avaient paru donner la traduction la plus
+fidèle des originaux grecs et de la version des Septante; les livres
+sacrés ainsi corrigés furent livrés à l'impression.
+
+Bien que cette réforme importante se fût accomplie avec la sanction
+des plus hautes autorités de toutes les Églises d'Orient, elle
+rencontra de nombreuses oppositions dans le pays. Paul, évêque de
+Kolomna, avec beaucoup de prêtres et un nombre immense de laïques,
+surtout des classes inférieures, se déclara contre ce qu'il appelait
+l'hérésie Niconnienne. Selon lui et ses nombreux adhérents, les
+modifications introduites corrompaient les livres saints et la vraie
+doctrine, sous prétexte de les corriger. L'évêque réfractaire fut
+déposé et renfermé dans un couvent; des mesures sévères furent prises
+contre les opposants; mais la persécution ne servit qu'à enflammer
+leur fanatisme et à susciter de violentes collisions dans l'enceinte
+même de la capitale. Cette opposition se manifesta plus vivement
+encore dans le Nord, sur les bords de la mer Blanche. Ces nouveaux
+partisans de l'ancien texte furent appelés _Pomoranes_, c'est-à-dire
+habitants de la côte. Le siége principal de leur résistance organisée
+était le couvent fortifié de Solovietzk, situé dans une île de cette
+mer. Après une défense acharnée, il fut pris d'assaut en 1678, et la
+plupart de ses défenseurs, ceux du moins qui restèrent debout, se
+jetèrent dans les flammes pour gagner la couronne du martyre. Les
+_Raskolniky_ ou Schismatiques, comme les appelait alors l'Église
+nationale, propagèrent leurs opinions dans toute la Sibérie, dans le
+pays des Cosaques du Don, et en diverses autres provinces lointaines.
+Un grand nombre d'entre eux émigrèrent en Pologne et même en Turquie,
+où ils formèrent de nouveaux établissements. Le fanatisme, exalté par
+la persécution, dégénéra bientôt en actes de la plus sauvage
+superstition. Le suicide ou le baptême du feu, comme ils disaient,
+devint à leurs yeux le plus sûr moyen de faire son salut. Cette
+doctrine suscita dans leurs rangs un nombre infini de victimes. Il est
+avéré que des milliers de ces sectaires, de tout âge et de tout sexe,
+s'enfermaient dans des maisons, dans des granges, etc., y mettaient
+le feu et périssaient dans les flammes, en récitant des prières et en
+chantant des hymnes. On croit généralement que ces scènes d'horrible
+superstition se reproduisent encore aujourd'hui dans plusieurs
+provinces éloignées, particulièrement en Sibérie et dans le Nord, où
+beaucoup de _Raskolniky_ sont allés fonder des colonies au plus
+profond des forêts, de manière à cacher leur existence au reste du
+monde[177].
+
+[Note 177: Les horribles scènes dont nous avons parlé dans le texte,
+sont non-seulement décrites par les écrivains religieux de Russie qui
+ont pris la plume contre les _Raskolniky_, elles sont encore
+rapportées par les savants voyageurs qui ont exploré les provinces les
+plus reculées de la Russie pendant le dernier siècle, tels que Gmelin,
+Pallas, Géorgie, Lepekbine, etc. Le baron Haxthausen, qui a habité la
+Russie en 1843, dit qu'il y a quelques années, un certain nombre de
+ces fanatiques se donnèrent rendez-vous sur une propriété appartenant
+à un M. Gourieff, située sur la rive gauche du Volga, résolus à
+s'offrir en sacrifice en s'entretuant. Après quelques rites
+préparatoires, cet horrible dessein fut mis à exécution. Trente-six
+individus étaient tombés sous le fer meurtrier, quand l'amour de la
+vie se réveilla dans le coeur d'une jeune femme, qui s'enfuit vers un
+village voisin et donna l'alarme. On accourut sur le théâtre de ce
+sanglant holocauste; mais l'on trouva quarante-sept individus étendus
+sans vie, et deux de ces meurtriers fanatiques encore debout. Ils
+furent pris et subirent le châtiment du knout; mais chaque coup reçu
+leur arrachait un cri de triomphe, joyeux qu'ils étaient de souffrir
+le martyre.]
+
+Les _Raskolniky_ se divisent en deux grandes branches: les
+_Popovstchina_, ou ceux qui ont des prêtres, et les _Bezpopovstchina_,
+ou ceux qui n'en ont pas. Ils se subdivisent en un grand nombre de
+sectes, dont quelques-unes naquirent sous la pression des évènements
+que nous avons rapportés, tandis que d'autres, qui avaient une
+existence antérieure, furent comprises, à partir de ce moment, sous le
+nom général de _Raskolniky_. En ce qui concerne ceux de la première
+branche, ils se séparent encore en plusieurs nuances d'opinions, sur
+des points de peu d'importance, mais principalement sur les cérémonies
+extérieures. Ils se considèrent comme la véritable Église, victime de
+l'hérésie niconnienne, c'est-à-dire comme l'Église fondamentale, dont
+ils ne diffèrent pas du reste en doctrine, mais seulement par
+quelques rites extérieurs et par leur opiniâtreté à garder le texte
+incorrect des livres sacrés. Ils considèrent aussi comme un grand
+péché de se couper la barbe, opinion partagée autrefois par l'Église
+constituée, et fondée sur ce qu'un article du Stoglav (canons du
+concile tenu à Moscou en 1551), déclare que se raser est un péché que
+même le sang des martyrs ne saurait laver; et, en conséquence, celui
+qui se dépouille de sa barbe est un ennemi de Dieu, qui nous a créé à
+son image. L'argument le plus péremptoire des partisans du menton rasé
+contre la doctrine qui proclame irrémissible l'altération des traits
+divins de la créature par l'ablation de la barbe, c'est que la femme,
+dépourvue de cet ornement, est aussi créée à l'image de Dieu. Les
+défenseurs de la barbe, forcés dans leurs retranchements par cet
+argument, s'appuient sur le passage suivant du Lévitique XIX et XXVII:
+«Vous ne tondrez point en rond les coins de votre tête et vous ne
+gâterez point les cornes de votre barbe[178].»
+
+[Note 178: Les mêmes _Raskolniky_ considèrent comme péchés d'autres
+choses prohibées par le _Stoglav_, comme par exemple de manger du
+lièvre, atteler avec un seul timon, etc.]
+
+La séparation de l'Église nationale et des _Raskolniky_ devint
+complète sous Pierre le Grand, dont les mesures coërcitives pour
+civiliser ses sujets en modifiant leur extérieur, blessèrent
+profondément les préjugés de la nation. Un membre intelligent de la
+secte des _Raskolniky_, a fait remarquer très judicieusement au baron
+Haxthausen, que ce n'était pas le patriarche Nicon, mais bien ce
+monarque absolu qui les avait séparés du reste de leur nation, en lui
+imposant le système occidental de civilisation, dont l'ablation de la
+barbe était un symbole. La mémoire de Pierre le Grand est en horreur
+parmi les _Raskolniky_, et quelques-uns d'entre eux soutiennent qu'il
+était le véritable Antechrist, car il est écrit que l'Antechrist
+changera le cours des âges, et le czar avait accompli cette prophétie
+en reportant le commencement de l'année du 1er septembre au 1er
+janvier, et en abolissant la supputation des temps depuis l'origine du
+monde, pour adopter le mode des hérétiques latins, qui ne supputent
+les années qu'à partir de la naissance du Christ (Ère chrétienne). Ils
+disent aussi que c'est un blasphème de mettre des impôts sur l'âme (ce
+souffle pur de Dieu), au lieu de faire peser toutes les charges sur
+les possessions terrestres[179].
+
+[Note 179: Tout le monde sait qu'en Russie la capitation est perçue
+sur la population mâle, appelée _âmes_ dans le style officiel.]
+
+Les adhérents de l'ancien texte, qui forment la classe la plus nombreuse
+des _Raskolniky_, se nomment entre eux _Starovértzi_, ou ceux de
+l'ancienne foi, et sont appelés officiellement _Staroobradtzi_, ceux des
+anciens rites; leurs ministres sont en général des prêtres ordonnés par
+les évêques de l'Église constituée, mais qui l'ont abandonnée ou ont été
+expulsés de son sein; le gouvernement ne reconnaît pas leur caractère
+religieux. Il fait cependant aujourd'hui de grands efforts pour les
+réconcilier avec l'Église constituée; il a déclaré que les différences
+existant entre leur rites et ceux consacrés par le concile de 1664, ne
+constituent pas d'hérésie, et il leur a accordé une autorisation
+solennelle de garder intact leur ordre ecclésiastique. On leur a conféré
+la dénomination de _Yedinovertzi_ ou Coreligionnaires, en leur demandant
+seulement que leurs prêtres reçussent l'ordination des évêques de
+l'Église de l'État, avec promesse de n'intervenir en rien dans
+l'éducation de ces prêtres, et de procéder à la cérémonie de
+l'ordination conformément à l'ancien rituel. On n'a retiré encore que
+très peu d'avantages de cette offre, les rares Congrégations qui l'ont
+acceptée en sont au regret, et surveillent même d'un regard soupçonneux
+ceux de leurs prêtres ordonnés de la manière qui précède, redoutant que
+les évêques, dont ces derniers ont reçu l'ordination, n'exercent sur eux
+une influence corruptrice. Ils ont un grand nombre de couvents d'hommes
+et de femmes, avec les mêmes règles monastiques que celles qui existent
+dans tous les établissements semblables de l'Église grecque[180].
+
+[Note 180: L'auteur de cet ouvrage apprit en 1830, de la bouche d'un
+haut fonctionnaire russe, que le nombre des Raskolniky, de toutes
+catégories, pouvait s'élever à cinq millions, et qu'il allait sans
+cesse en augmentant. Cela ne se dit pourtant que des classes
+inférieures de la société; car, bien qu'il y ait parmi eux de riches
+commerçants, leurs enfants, qui ont reçu une meilleure éducation, se
+rallient presque invariablement à l'Église nationale.]
+
+Les sectes comprises sous la dénomination générale de
+_Bezpopovstchina_, ou ceux qui n'ont pas de prêtres, sont très
+nombreuses; beaucoup d'entre elles ne se distinguent que par quelques
+cérémonies extérieures; leurs doctrines sont ou inconnues ou bornées à
+quelques pratiques superstitieuses qu'ils ont héritées peut-être des
+traditions païennes de leurs ancêtres[181]. Il existe sans doute
+plusieurs sectes descendues de celles qui ont fréquemment troublé
+l'Empire byzantin; mais cette description prolongée nous entraînerait
+au-delà des limites de notre esquisse. Nous nous bornerons, en
+conséquence, à donner à larges traits un court aperçu des plus
+remarquables de celles dont l'existence n'est pas contestable. Tels
+sont les _Skoptzi_ ou eunuques, qui sont même répandus en assez grand
+nombre à Saint-Pétersbourg, à Moscou et dans d'autres grandes villes,
+et comptent parmi eux de riches négociants, principalement des
+argentiers, des joailliers, etc. On suppose qu'ils s'infligent la
+mutilation d'Origène, prenant à la lettre les paroles de l'Évangile
+qui poussèrent ce Père de l'Église à cette extravagance (Saint
+Mathieu, XIX, v. 12). D'autres doutent cependant que leur superstition
+soit fondée sur la même erreur d'interprétation. Leurs véritables
+doctrines sont impénétrables; tout ce que l'on peut dire avec
+certitude, c'est que la mortification de la chair est l'idée dominante
+de leur croyance, car beaucoup d'entre eux s'infligent la discipline
+et s'imposent toutes ces tortures, cilices, chaînes, croix de fer,
+etc., qui ont rendu célèbres quelques saints de l'Église de Rome. Une
+circonstance vraiment curieuse, est la vénération extraordinaire,
+dit-on, que ces fanatiques professent pour la mémoire de l'empereur
+Pierre III, l'époux assassiné de l'impératrice Catherine. Ils
+prétendent qu'il est leur chef et une véritable émanation du Christ;
+qu'il n'a pas été assassiné, et que l'on mit le corps d'un soldat à la
+place de celui de Pierre, qui s'enfuit à Irkoutzk en Sibérie; et comme
+toute grâce sort de l'Orient, il reviendra du lieu de sa retraite
+sonner la grande cloche de la cathédrale de Moscou, et son
+retentissement sera entendu par ses vrais disciples, les Skoptzi de
+toutes les parties du monde, et son règne commencera...
+
+[Note 181: Un manuscrit russe de 1523, récemment découvert, renferme
+un exposé d'un auteur inconnu, dans lequel on trouve ce passage
+remarquable: «Il y a des chrétiens qui croient à _Péroun_, dieu de la
+foudre, à _Khors_ et _Mokosh_, à _Sim_ et à _Regl_, et aux _Vilas_,
+qui, au dire de ce peuple ignorant, sont trois fois neuf soeurs. Ils
+les croient tous dieux et déesses, leur font des offrandes de
+_korovay_ et leur sacrifient des poules; ils adorent le feu, ils
+l'appellent _Svarojitch_. Les trois premières divinités avaient,
+suivant Nestor, leurs idoles à Kioff avant l'introduction du
+Christianisme. On ne sait rien de _Sim_ ni de _Regl_. La croyance à
+l'existence des _Vilas_, ou fées bienfaisantes, est encore aujourd'hui
+une des superstitions des Morlaques en Dalmatie. _Korovay_ est le nom
+du gâteau de noces dans plusieurs contrées slaves. Le mot
+_Svarojitch_, appliqué au feu par ses adorateurs, est le nom
+patronymique de Svarog[181-A], le Vulcain des anciens Slaves. Il est
+très probable que les rites secrets des Raskolniky ne sont rien autre
+chose que la continuation de l'ancienne idolâtrie slave, à laquelle le
+manuscrit fait allusion.]
+
+[Note 181-A: La ressemblance de ce mot avec _Surya_ et _Sourug_, noms
+indiens du soleil, est l'un des indices de l'origine asiatique des
+Slaves.]
+
+Les Skoptzi apportent un zèle extrême à faire des prosélytes et
+donnent des sommes considérables à ceux qui s'unissent à leur secte.
+Quiconque réussit à faire douze prosélytes, reçoit le titre d'apôtre;
+mais l'on ignore quels sont les priviléges attachés à cette dignité.
+
+Ils s'assemblent généralement, pour leur culte mystérieux, dans la
+nuit des samedis aux dimanches. Ils ont des signes secrets de
+reconnaissance, dont l'un consiste, dit-on, à placer un mouchoir rouge
+sur le genou droit et à le frapper de la main droite; ils ont dans
+leurs maisons des portraits de Pierre III, avec ce signe de leur
+secte[182].
+
+[Note 182: Ces détails sont tirés, en partie, de l'ouvrage du baron
+Haxthausen, _Studien über Russland_. L'auteur de cette esquisse vint à
+se trouver, en 1820, à Bobrouisk, forteresse sur la Bérésina, où, peu
+de temps auparavant, un missionnaire, arrivé de l'intérieur de la
+Russie, avait déterminé une centaine de soldats à s'unir à cette
+secte, dans les formes requises. Il fut condamné à recevoir le knout,
+et ses convertis furent transportés en Sibérie.]
+
+Les Khlestovstchiki ou Flagellants (de _khlestat_, flageller), sont
+considérés comme une branche des Skoptzi. Ils s'infligent la
+discipline et quelques autres pénitences, à l'exemple d'un grand
+nombre d'orthodoxes de l'Église d'Occident; mais ils ont, semble-t-il,
+des doctrines mystérieuses et des rites marqués au coin de la plus
+sauvage superstition[183].
+
+[Note 183: Ces sectaires sont accusés des extravagances coupables
+attribuées aux Adamites; l'on dit que la police de Moscou surprit l'un
+de leurs conciliabules en 1840, et qu'il fut prouvé, par l'enquête
+faite en conséquence de cette découverte, que les Khlestovstchiki, ne
+représentent qu'un degré inférieur ou préparatoire de la secte des
+Skoptzi; qu'ils mettent la femme en commun, bien que, pour le cacher,
+ils vivent en couples mariés par des prêtres de l'Église établie.
+C'est un fait constant qu'à leurs assemblées ils se trémoussent
+souvent jusqu'à ce qu'ils tombent d'épuisement; mais ces extravagances
+se retrouvent dans la Grande-Bretagne et en Amérique.
+
+Les Flagellants du moyen-âge avaient été accusés des folies
+criminelles imputées aux Khlestovstchiki; il serait possible que, dans
+les deux cas, ce fût le résultat naturel d'une surexcitation
+d'imagination, produite par l'excès des mortifications.]
+
+Les plus remarquables des Raskolniky sont incontestablement les
+Malakanes et les Doukhobortzi. Malakanes est un surnom donné aux
+membres de cette secte, parce qu'ils mangent du lait, en russe,
+_malako_, les jours de jeûne; mais ils s'appellent entre eux
+_Istinniyé Christiané_, c'est-à-dire vrais Chrétiens. On ne sait rien
+sur leur origine. On dit seulement que, vers le milieu du XVIIIe
+siècle, un Prussien, prisonnier de guerre, sans grade officiel,
+s'établit au milieu des paysans, dans un village du gouvernement de
+Kharkof, et s'acquit une telle influence sur eux, qu'ils le
+consultaient en toute occasion et suivaient toujours ses avis. Il
+n'avait pas de demeure à lui; mais il allait de chaumière en
+chaumière, lisant et expliquant chaque soir la Bible à un groupe de
+villageois, et il continua ainsi jusqu'à sa mort.
+
+On n'a pu découvrir aucun autre détail sur son compte, ni même son
+nom, et la seule chose que l'on sache, c'est qu'il vécut dans un
+village habité par les Malakanes. Il est cependant beaucoup plus
+probable qu'il avait trouvé une communauté religieuse préexistante,
+avec laquelle ses opinions coïncidaient, plutôt que d'en être le
+fondateur, car l'on découvrit, vers cette époque, dit-on, une
+communauté semblable dans le gouvernement de Tamboff. Cette secte
+n'est pas nombreuse. Environ trois mille de ses membres sont établis
+dans le gouvernement de la Crimée, où ils ont été visités, en 1843,
+par le baron Haxthausen, qui parvint à obtenir l'explication suivante
+de leur croyance:
+
+Ils reconnaissent la Bible pour la parole divine, et l'unité de Dieu
+en trois personnes. Ce Dieu incréé, principe de toutes choses, est un
+esprit éternel, immuable, invisible. Dieu demeure au milieu des
+clartés d'un monde pur. Il voit tout, il fait tout, il régit tout;
+tout est rempli de lui; il a créé le ciel et la terre et tout ce qui
+respire. Au commencement, tout ce qui sortit de ses mains était bon et
+parfait. L'âme d'Adam, non son corps, fut créée à l'image de Dieu.
+Cette âme immortelle était douée d'une pureté céleste et d'une notion
+claire de la divinité. Le mal était inconnu à Adam, qui jouissait
+d'une sainte liberté aboutissant à Dieu le Créateur. Ils admettent le
+dogme de la chute d'Adam, la naissance, la mort et la résurrection du
+Christ, de la même manière que les autres Chrétiens, et ils donnent
+aux dix commandements l'interprétation suivante:
+
+Le premier et le second défendent l'idolâtrie: donc le culte des
+images est interdit.
+
+Le troisième montre que l'on ne doit pas faire de serment.
+
+Le quatrième s'observe en passant les dimanches et les autres fêtes à
+prier, à chanter les louanges de Dieu et à lire la Bible.
+
+Le cinquième, en ordonnant d'honorer père et mère, commande
+l'obéissance envers toutes les autorités.
+
+Le sixième défend deux sortes de meurtre. Premièrement, le meurtre
+corporel, au moyen d'une arme, du poison, etc., qui est un crime,
+excepté en cas de guerre, où il est permis de tuer pour la défense du
+czar et du pays, et, en second lieu, le meurtre spirituel, que l'on
+commet en détournant les autres de la vérité par des paroles
+trompeuses, ou en les attirant, par le mauvais exempte, dans une voie
+qui conduit à la damnation éternelle. Ils considèrent aussi comme
+meurtre, d'injurier, de persécuter ou de haïr un voisin. Suivant les
+paroles de saint Jean: Celui qui hait son frère est un meurtrier.
+
+En ce qui concerne le septième commandement, ils voient un adultère
+spirituel, même dans un trop grand attachement à ce monde et à ses
+plaisirs passagers, et, en conséquence, l'on doit fuir non-seulement
+l'impudicité, mais encore l'ivrognerie, la gourmandise et la mauvaise
+fréquentation.
+
+Par le huitième, ils mettent la violence et la ruse sur la même ligne
+que le vol.
+
+Aux termes du neuvième commandement, toute insulte, raillerie,
+flatterie ou tout mensonge, est considéré comme faux témoignage.
+
+Par le dixième, ils entendent les mortifications de toutes les
+convoitises et de toutes les passions.
+
+Ils complètent ainsi leur Confession de foi:
+
+«Nous croyons que quiconque observera fidèlement les dix commandements
+de Dieu, sera sauvé; mais nous croyons aussi que, depuis la chute
+d'Adam, aucun homme ne saurait les accomplir par sa propre force.
+L'homme, pour devenir capable de bonnes oeuvres et de fidélité aux
+commandements de Dieu, doit croire en Jésus-Christ, son fils unique.
+
+»Cette loi pure, nécessaire pour notre salut, ne peut se puiser que
+dans la parole de Dieu seul. Nous croyons que le Verbe divin crée en
+nous cette foi, qui nous rend dignes de la grâce.»
+
+En ce qui concerne le sacrement du baptême, ils disent:
+
+«Bien que nous sachions que le Christ fut baptisé par Jean dans le
+fleuve du Jourdain, et que les Apôtres ont eux-mêmes conféré le
+baptême, notamment Philippe à l'eunuque, nous comprenons cependant
+par ce sacrement, non l'eau terrestre, qui purifie seulement le corps
+et non l'âme, mais l'onde vivifiante, qui est la foi absolue en Dieu
+et la soumission à sa parole sainte; car le Sauveur dit: «Quiconque
+croit en moi, son corps se changera en une source d'eau vive.» Et
+Jean-Baptiste dit: «Pour moi, je baptise d'eau, mais il y en a un au
+milieu de vous, que vous ne connaissez point, c'est celui qui baptise
+du Saint-Esprit.» Et Paul dit: «Le Christ ne m'a pas envoyé pour
+baptiser, mais pour annoncer sa parole.» Nous entendons, en
+conséquence, par le sacrement du baptême, l'âme purifiée du péché par
+la foi, et la mort en nous-mêmes du vieil homme et de ses oeuvres,
+pour revêtir à nouveau une vie pure et sainte. Bien qu'à la naissance
+d'un enfant nous lavions avec de l'eau les impuretés de son corps, ce
+n'est pas là le baptême à nos yeux. Quant à la sainte Cène, c'est une
+commémoration du Christ; mais les paroles de l'Évangile sont le pain
+spirituel de vie. L'homme ne se nourrit pas de pain seulement, mais de
+la parole de Dieu.
+
+»L'esprit seul donne la vie. Il n'est donc pas nécessaire de recevoir
+le pain et le vin en substance.»
+
+Il est très curieux que cette secte, dont la croyance brille d'un tel
+spiritualisme, se compose exclusivement de paysans illettrés, vivant
+au milieu d'une population plongée dans la superstition et presque
+idolâtre, comme cela se voit chez les sectaires de l'Église grecque,
+en Russie. Les ouvrages mystiques de l'écrivain allemand bien connu,
+Jung Stilling, qui ont été traduits en russe, sont très populaires
+parmi les Malakanes, qui croient, en général, au Millenium.
+
+En 1833, l'un d'eux, appelé Terentius Belioreff, se mit à exhorter au
+repentir, annonçant que le Millenium commencerait dans trente mois, et
+il ordonna que les affaires et les travaux de tous genres, à
+l'exception des plus indispensables, fussent abandonnés, et que le
+peuple passât tout son temps en prières et en chants. Il se proclama
+le prophète Élie, envoyé pour annoncer la venue du Seigneur, pendant
+qu'Enoch, son compagnon, était chargé de la même mission dans l'Ouest.
+Il annonça le jour où il devait monter au ciel en présence de tous.
+Plusieurs milliers de Malakanes se réunirent de différentes parties de
+la Russie. Au jour convenu, il parut sur un char, ordonna à la foule
+de s'agenouiller, et alors, étendant les bras, il s'élança du char et
+mesura la terre de son corps.
+
+Les Malakanes, désappointés, livrèrent le pauvre enthousiaste à la
+police locale, comme imposteur. Il fut mis en prison; mais au bout de
+quelque temps de ce régime, il cessa de parler de son identité avec le
+prophète Élie, tout en continuant à prêcher le Millenium sous les
+verroux, et, après son élargissement, jusqu'à sa mort. Il laissa un
+nombre considérable de prosélytes, qui s'assemblent souvent pour
+passer des jours et des nuits en prières et en chants continuels. Une
+communauté de biens s'établit entre eux, et ils émigrèrent, avec la
+permission du gouvernement, en Géorgie, où ils dressèrent leurs tentes
+en vue du mont Ararath, pour attendre le Millenium, devancés dans
+cette province par une colonie de Luthériens du Wurtemberg, fondée
+dans le même dessein.
+
+S'il est étonnant de trouver au sein des campagnes ignorantes de la
+Russie des opinions religieuses d'un spiritualisme aussi élevé,
+combien n'est-il pas plus surprenant encore de rencontrer chez ces
+paysans quelques-unes des doctrines nourries par les Gnostiques qui
+appartenaient aux classes les plus éclairées de la société chrétienne.
+Tel est le cas, cependant, avec les Doukhobortzi, ou Combattants en
+esprit[184].
+
+[Note 184: De _Doukh_, esprit ou âme dans tous les dialectes slaves,
+et _Boretz_, lutteur ou combattant.]
+
+L'origine de cette secte est inconnue. Ils la font dériver eux-mêmes
+des trois jeunes hommes qui furent jetés dans la fournaise ardente par
+Nabuchodonosor, pour avoir refusé d'adorer son image (Daniel, III),
+légende qui porte probablement avec elle un sens allégorique. Ils
+n'ont pas de documents historiques sur leur secte, ou du moins on n'en
+a découvert aucun jusqu'ici. Selon notre opinion, cependant, ils
+continuent la secte des Patarènes, qui soutenaient exactement la même
+doctrine que les Doukhobortzi, sur la chute de l'âme avant la création
+de ce monde, et qui étaient très nombreux au XIIIe siècle et au XIVe,
+en Servie, en Bosnie et dans la Dalmatie, mais dont il n'est plus fait
+mention depuis la dernière partie du XVe siècle. Il est très-naturel
+de supposer que quelques-uns de ces sectaires, persécutés dans le
+Midi, se réfugièrent au milieu de leurs frères slaves de Russie,
+d'autant mieux que le dialecte du pays qu'ils avaient habité a
+beaucoup de rapport avec le russe. Quoi qu'il en soit, les
+Doukhobortzi furent découverts, quelques années avant le milieu du
+XVIIIe siècle, sur différents points de la Russie. Ils furent
+violemment persécutés sous le règne de Catherine et de Paul,
+particulièrement à cause de leur refus de servir dans l'armée; et ils
+supportèrent cette persécution avec une fermeté, une résignation et
+une douceur vraiment remarquable. L'empereur Alexandre leur accorda
+toute liberté, et leur permit de fonder des établissements dans le
+sud de la Russie, sur les bords de Molotchna, où ils se signalèrent
+par leur industrie et leur droiture. Quant à leurs dogmes, nous
+donnons plus bas la Confession de foi qu'ils présentèrent à Kokhowski,
+gouverneur de Cathérinoslaff, au temps de leur persécution sous
+Catherine, et qui, vu l'ignorance des paysans auteurs de ce document,
+étonne véritablement par les idées abstraites et les expressions
+recherchées qu'il renferme:
+
+«Notre langage est rude en toute occasion; les écrivains coûtent cher,
+et il ne nous est pas facile, à nous qui sommes sous les verroux, de
+nous en procurer. C'est pourquoi cette déclaration de notre cru est si
+mal rédigée. Ceci considéré, nous vous prions, ô chef, de pardonner à
+des hommes peu versés dans l'art d'écrire, le désordre des pensées, le
+peu de clarté et la défectuosité de l'exposition, le défaut de goût
+dans le discours et l'âpreté des mots; et si, revêtant l'éternelle
+vérité d'une enveloppe grossière, nous défigurons par là des traits
+divins, nous vous conjurons de ne vous en pas lasser pour elle, car
+elle brille de sa propre beauté dans tous les temps et de toute
+éternité.
+
+»Dieu est un, mais il est un en trois personnes. Cette sainte Trinité
+est un être impénétrable. Le Père est la lumière, le Fils est la vie,
+le Saint-Esprit est la paix. Dans l'homme, le Père se manifeste comme
+la mémoire, le Fils comme la raison, le Saint-Esprit comme la volonté;
+l'âme humaine est l'image de Dieu; mais en nous cette image n'est rien
+autre que la mémoire, la volonté et la raison. L'âme avait existé
+avant la création du monde visible. Elle est tombée antérieurement
+avec beaucoup d'autres esprits, qui faillirent alors dans le monde
+spirituel, dans le monde d'en haut; en conséquence, la chute d'Adam
+et Ève ne doit pas être prise à la lettre; mais cette partie de
+l'Écriture est une image où se trouve représentée d'abord la chute de
+l'âme humaine, de son état de pureté céleste dans le monde spirituel
+et avant sa venue ici-bas; en second lieu, la rechute faite par Adam,
+au commencement des jours de ce monde, et dont la description est
+adaptée à notre intelligence; et, en dernier lieu, la chute qui,
+depuis Adam, se renouvelle spirituellement et charnellement chez tous
+les hommes, et qui se renouvellera jusqu'à la fin du monde.
+Originairement l'âme tomba, parce qu'elle détourna sur elle-même la
+contemplation et l'amour qu'elle devait concentrer sur Dieu, et
+qu'elle s'enorgueillit de sa propre beauté. Quand, pour son châtiment,
+l'âme fut enfermée dans sa prison charnelle, elle succomba pour la
+seconde fois dans la personne d'Adam, par le crime du serpent
+séducteur, c'est-à-dire sous les excitations corruptrices de la chair.
+Maintenant notre chute à tous est due à la séduction du même serpent
+qui est entré en nous par Adam, avec l'orgueil et la vaine gloire de
+l'esprit et l'impudicité de la chair. En punition de sa première chute
+dans le monde spirituel, l'âme perdit l'image divine et se vit
+emprisonnée dans la matière. La mémoire de l'homme s'affaiblit, et il
+oublia ce qu'il avait été jadis. Un voile s'étendit sur sa raison, et
+sa volonté se corrompit. C'est ainsi qu'Adam parut sur cette terre
+avec un faible souvenir de son premier séjour, et privé d'une raison
+ferme et droite. Son péché, ou sa rechute ici-bas, ne s'étend pas
+néanmoins à sa postérité, car chacun pèche et se sauve pour soi-même.
+Bien que ce ne soit pas la faute d'Adam, mais l'opiniâtreté
+individuelle qui forme la racine du péché, personne n'en est cependant
+exempt; car l'homme, déjà tombé avant de venir au monde, apporte avec
+lui un penchant à une nouvelle chute. Après la première chute de
+l'âme, Dieu créa ce monde pour elle, et la précipita, selon sa
+justice, du séjour de l'éternelle pureté sur cette terre, comme dans
+une prison, en châtiment du péché[185]; et maintenant notre esprit
+dans ses chaînes terrestres, se plonge et s'ensevelit dans ce gouffre
+d'éléments qui fermentent autour de lui. D'un autre côté, l'âme est
+envoyée dans cette vie comme dans un lieu d'épreuve, afin que, livrée
+à son libre arbitre sous son enveloppe charnelle, elle choisisse entre
+le bien et le mal, et obtienne ainsi le pardon de son premier crime ou
+s'attire un châtiment éternel. Une fois la chair formée pour nous sur
+cette terre, notre esprit s'y précipite d'en haut, et l'homme est
+appelé à l'existence. Notre chair est la tente disposée pour recevoir
+notre âme, et sous laquelle nous perdons le souvenir et le sentiment
+de ce que nous avions été avant notre incarnation; c'est l'eau des
+éléments dans ce monde du Seigneur, où nos âmes purifiées doivent se
+transformer en un esprit éternellement pur, supérieur au premier;
+c'est l'archange au glaive de feu, qui nous barre le chemin à l'arbre
+de vie, à Dieu, à l'absorption en sa divinité. Et ici se trouve
+accomplie sur l'homme cette destination divine, et maintenant il faut
+prendre garde qu'il n'avance sa main, et aussi qu'il ne prenne de
+l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive à toujours.
+
+[Note 185: C'était là exactement la doctrine des Patarins de la
+Bosnie.]
+
+»Dieu, prévoyant de toute éternité la chute de l'âme dans la chair, et
+sachant l'homme incapable de se relever par sa propre force, l'éternel
+amour décida de descendre sur la terre, de se faire homme et de
+satisfaire par ses souffrances à l'éternelle justice.
+
+»Jésus-Christ est le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Il faut observer
+cependant que, lorsqu'il intervient dans l'Ancien-Testament, il ne
+représente que la sagesse suprême de Dieu, le Tout-Puissant, enveloppé
+au commencement dans la nature du monde et caché plus tard sous la
+lettre de la parole révélée. Le Christ est le Verbe divin, qui nous
+parle dans le livre de la nature et dans les Écritures saintes; le
+pouvoir qui, semblable au soleil, brille miraculeusement sur la
+création et dans le coeur de la créature, qui donne à tout le
+mouvement et la vie, et se trouve à la fois partout, en nombre, poids
+et mesure. Il est le pouvoir de Dieu, qui, dans nos ancêtres comme
+dans nous-mêmes, s'est manifesté et agit encore en différentes
+manières; considéré dans le Nouveau-Testament, il est l'esprit incarné
+de la plus haute sagesse, la connaissance de Dieu et la vérité pure,
+l'esprit d'amour, l'esprit descendu d'en haut, incarné, inexprimable,
+la plus sainte allégresse, l'esprit de consolation, de paix, de chaque
+battement du coeur, l'esprit de chasteté, de sobriété, de modération.
+
+»Le Christ fut homme aussi, parce que, comme nous-mêmes, il naquit
+dans la chair; mais il descend aussi en chacun de nous par
+l'annonciation de Gabriel, et se communique spirituellement comme dans
+Marie. Il naît dans l'esprit de chaque croyant; il va dans le désert,
+et il est tenté par le diable dans la personne de tous les hommes, au
+moyen des soucis de la vie, de la luxure et des honneurs mondains.
+Quand il se développe en nous, il nous donne des paroles
+d'enseignement; il est persécuté et meurt sur la croix; il est couché
+dans le tombeau de la chair; il se lève brillant de gloire dans l'âme
+des affligés de la dixième heure; il vit en eux quarante jours,
+échauffe leurs coeurs, les guide vers le ciel, et les offre sur
+l'autel de Gloire comme un sacrifice saint, véritable et agréable à
+Dieu.»
+
+Au sujet des miracles du Christ, les Doukhobortzi disent: «Nous savons
+qu'il a fait des miracles; pécheurs, nous étions morts, aveugles et
+sourds, et il nous a ressuscités; mais nous repoussons les prétendus
+miracles du corps.»
+
+Les Doukhobortzi reconnaissent la parole de Dieu dans les Écritures;
+mais ils prétendent que tout y a un sens mystérieux qui n'est
+intelligible et n'a été révélé qu'à eux seuls, et que tout y est
+symbolique. Ainsi l'histoire de Caïn est une allégorie des fils
+corrompus d'Adam, qui persécutent l'Église invisible figurée par Abel.
+La confusion des langues n'est rien autre chose que la séparation des
+Églises. Pharaon noyé est le symbole de la défaite de Satan, qui
+périra avec tous ses suppôts dans la mer rouge de feu, à travers
+laquelle les élus, c'est-à-dire les Doukhobortzi, passeront sains et
+saufs. Ils expliquent de la même manière le Nouveau-Testament; ainsi,
+l'eau changée en vin aux noces de Cana, signifie que le Christ, lors
+de son union mystérieuse avec notre âme, convertira dans notre coeur
+les pleurs du repentir en un vin spirituel, saint et céleste, en un
+breuvage de joie et de félicité.
+
+La croyance métaphysique de ces sectaires ne suffit pas à les
+préserver de la superstition la plus grossière et la plus révoltante,
+preuve surabondante que les spéculations métaphysiques conduisent
+quelquefois ceux qui s'y livrent à des conséquences dont le simple bon
+sens d'un ignorant se serait défendu, et offrent à peine une ombre de
+compensation à l'absence des principes positifs de la religion. On
+prétend généralement qu'ils ont des doctrines et des rites secrets,
+dont le mystère n'a jamais été percé. Ceux-là mêmes d'entre eux qui se
+sont ralliés à l'Église officielle ayant gardé un silence obstiné à
+cet égard, nous ne saurions dire si cette opinion est fondée ou non.
+Le fait qui suit semble néanmoins établi d'une manière incontestable:
+
+Un individu appelé Kapoustin, officier libéré des gardes, s'unit, vers
+le commencement de ce siècle, aux Doukhobortzi établis sur les bords
+de la Molotchna. La dignité imposante de son maintien, ses capacités
+extraordinaires, et, par dessus tout, sa brillante éloquence, lui
+acquirent une telle influence sur ces sectaires, qu'ils virent en lui
+un prophète et se soumirent aveuglément à toutes ses instructions. Il
+introduisit parmi ses disciples la doctrine de la transmigration des
+âmes, enseignant que l'âme de chaque fidèle était une émanation de la
+Divinité, le Verbe fait chair, et resterait sur la terre seulement en
+changeant de corps, tant que le monde créé existerait. Que Dieu s'est
+manifesté comme Christ dans le corps de Jésus, le plus parfait et le
+plus pur des hommes, et que l'âme de Jésus était conséquemment la plus
+pure et la plus parfaite de toutes les âmes. Que depuis le temps où
+Dieu s'est manifesté en Jésus, il demeure avec l'humanité, vivant et
+se manifestant en chaque croyant; mais l'individualité spirituelle de
+Jésus, conformément à ce qu'il a déclaré lui-même par ces paroles: «Je
+resterai avec vous jusqu'à la fin des temps,» continue à habiter ce
+monde, changeant de corps de génération en génération, mais gardant,
+par un privilége de Dieu, le souvenir de sa première existence. C'est
+pourquoi tout homme en qui réside l'âme de Jésus, a la conscience de
+ce qu'il est.
+
+Pendant les premiers âges du Christianisme, ce fait était
+universellement admis, et le nouveau Jésus se dévoilait à tous; il
+gouvernait l'Église et décidait toutes les controverses en matière de
+Religion. On l'appelait le pape; mais de faux papes usurpèrent bientôt
+le trône de Jésus, qui n'a conservé qu'un petit nombre de fidèles,
+suivant ce qu'il a prédit lui-même: «Qu'il y a beaucoup d'appelés,
+mais peu d'élus.» Ces vrais croyants, dit-il, sont les Doukhobortzi;
+Jésus ne les quitte pas, et son âme se perpétue en l'un d'eux; ainsi,
+Sylvain Kolesnikof (un des chefs de leur secte), que beaucoup de vos
+anciens ont connu, était un Jésus véritable; mais aujourd'hui c'est
+moi qui suis Jésus, aussi vrai que le ciel est sur ma tête et la terre
+sous mes pieds. Je suis le Jésus-Christ unique, votre Seigneur. C'est
+pourquoi prosternez-vous et adorez-moi! Et ils se prosternèrent et ils
+l'adorèrent.
+
+Kapoustin fonda une communauté parfaite de biens entre ses disciples;
+les champs étaient cultivés en commun et leurs fruits répartis selon
+les besoins de chacun; quelques manufactures s'établirent et la
+colonie devint florissante.
+
+En 1814, il fut emprisonné pour son prosélytisme, mais relâché,
+quelque temps après, sous caution. Le bruit de sa mort se répandit
+alors; mais les autorités ayant ordonné l'ouverture de la fosse où on
+le disait enterré, on ne trouva que le corps d'un autre individu. Tous
+les efforts pour découvrir sa résidence furent vains, et ce ne fut
+qu'après sa mort bien réelle que l'on découvrit qu'il avait passé
+plusieurs années dans une caverne ignorée, d'où il dirigeait ses
+disciples. Kapoustin institua un conseil de trente personnes, dont
+douze reçurent le nom d'apôtres. Ce conseil choisit pour son
+successeur son fils, jeune homme de quinze ans environ, d'un esprit
+faible et déréglé; mais le gouvernement de la communauté était conduit
+par le conseil. Ses membres virent cependant s'échapper de leurs mains
+l'empire absolu que Kapoustin avait exercé sur l'esprit de ses
+disciples, et leur autorité, aussi bien que la vérité de leurs
+doctrines, furent mises en question par beaucoup de ces derniers, qui
+donnèrent des symptômes de rébellion. Le conseil se constitua en
+tribunal secret pour le maintien de son autorité, et ceux qui lui
+avaient résisté ou qui parurent suspects de désertion en faveur de
+l'Église instituée, furent attirés ou conduits de force dans une
+maison bâtie dans une île de la Molotchna, et appelée _Ray i Mouka_,
+c'est-à-dire Paradis et Torture, et mis à mort de diverses manières.
+Le gouvernement reçut avis de cet odieux attentat, et l'on découvrit
+un grand nombre de cadavres, dont quelques-uns mutilés tandis que
+d'autres semblaient avoir été enterrés vivants. L'enquête judiciaire
+sur cette horrible affaire, commencée en 1834, fut terminée en 1839.
+L'empereur ordonna que tous les Doukhobortzi appartenant à cette
+colonie fussent transportés au-delà du Caucase, et divisés, dans ces
+provinces, en communautés séparées, soumises à la plus rigoureuse
+surveillance. Ceux qui consentirent à entrer dans le giron de l'Église
+nationale, purent cependant rester dans leurs anciens établissements.
+
+Le récit de ces actes d'affreuse superstition, accomplis de nos jours,
+serait incroyable, si l'authenticité n'en était constatée par une
+autorité aussi importante que celle du comte, aujourd'hui le prince
+Woronzoff, qui est parfaitement connu en Europe. Le fait que l'on
+vient de rapporter se produisit dans une province confiée à son
+administration. Le baron Haxthausen, dont l'ouvrage nous a fourni les
+détails de cette affaire, donne la traduction d'une proclamation
+adressée aux Doukhobortzi, et signée du comte de Woronzoff comme
+gouverneur-général des provinces de la Nouvelle-Russie et de
+Bessarabie, le 26 janvier 1841.
+
+Dans cette proclamation, il publie l'ordre de transportation dans les
+provinces trans-caucasiennes, et il ajoute qu'au nom de leur croyance
+et sur les instructions de leurs prédicateurs, ils s'étaient rendus
+coupables de meurtres et des plus odieux traitements, donnant asile
+aux déserteurs et cachant les crimes de leurs frères, qui attendaient
+en prison le juste châtiment de leurs forfaits. En conséquence de cet
+ordre, deux mille cinq cents individus environ furent transportés
+au-delà du Caucase, et le reste se soumit à l'Église de l'État; mais,
+selon toute probabilité, cette conversion ne fut qu'apparente. Notre
+autorité ne donne aucun renseignement sur ceux qui, aux termes de la
+proclamation du comte Woronzoff, furent convaincus des crimes auxquels
+il fait allusion, et dont les débats mériteraient certainement de
+figurer au premier rang des causes célèbres de l'Europe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+RUSSIE.
+
+(Suite.)
+
+ Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie religieuse.
+ -- Utilité de leurs travaux. -- Leur persécution par
+ l'impératrice Catherine. -- Ils reprennent leurs travaux sous
+ l'empereur Alexandre. -- Ils font fleurir les sociétés bibliques,
+ etc. -- Remarques générales sur les Russes. -- Constitution
+ donnée à Moscou par les Polonais. -- Situation religieuse des
+ Slaves de l'Empire ottoman. -- Observations générales sur la
+ condition actuelle des nations slaves. -- Ce que l'Europe peut
+ espérer ou craindre d'elles. -- Causes qui s'opposent aujourd'hui
+ aux progrès du Protestantisme parmi les Polonais. -- Moyens de
+ propager la religion de l'Évangile chez les Slaves. --
+ Perspective heureuse pour elle en Bohême. -- Succès des efforts
+ du révérend F.-W. Kossuth à Prague. -- Raisons pour que les
+ Protestants anglais et américains prêtent quelque attention à la
+ situation religieuse des Slaves. -- Alliance entre Rome et la
+ Russie. -- Influence du despotisme et des institutions libérales
+ sur le Catholicisme et le Protestantisme. -- Causes de la
+ recrudescence actuelle du Catholicisme. -- Quel contrepoids l'on
+ pourrait y opposer. -- Importance d'une alliance entre les
+ Protestants anglais et slaves.
+
+
+Nous n'achèverons pas le tableau des sectes religieuses de la Russie,
+sans une rapide esquisse des Martinistes, qui méritent une place
+honorable dans les annales de la religion, et, tout à la fois, dans
+celle de la Franc-Maçonnerie, pour avoir mis en pratique, au moyen des
+loges maçonniques, les sublimes préceptes de la Religion; et peut-être
+la Franc-Maçonnerie n'eut-elle jamais occasion de se déployer dans
+une plus noble sphère d'activité que sous le nom de Martinisme, en
+Russie.
+
+Le chevalier Saint-Martin n'est pas aussi connu qu'il mériterait de
+l'être[186]. Ce serait cependant excéder les limites de cet ouvrage,
+que de donner une biographie de cet homme remarquable, qui, dans un
+siècle où l'école philosophique exerçait en France un tyrannique
+empire sur l'opinion publique, travaillait sans relâche à répandre les
+doctrines du Christianisme pur, bien qu'empreint d'une teinte
+considérable de mysticisme. Il essaya d'établir ses doctrines au moyen
+des loges maçonniques, en leur imprimant une direction religieuse et
+pratique. Il ne parvint pas à réaliser ses vues dans sa patrie, bien
+qu'il eût obtenu quelque succès au sein des loges de Lyon et de
+Montpellier; mais ses doctrines furent importées en Russie par un
+Polonais, le comte Grabianka, et par un Russe, l'amiral Plestcheyeff,
+et introduites par leur influence dans les loges maçonniques de ce
+pays, où elles ont pris depuis ce temps de plus grands développements
+encore. Les ouvrages de Jacob Boehme et d'écrivains religieux
+protestants, tels que Jean Arndt, Spener et quelques autres de la même
+école, et les écrits de Saint-Martin lui-même, devinrent les guides de
+cette société, qui comptait dans son sein des personnes appartenant
+aux premiers rangs de la communauté. Leur but n'était pas de
+s'abandonner uniquement à des spéculations religieuses, mais de mettre
+avant tout en pratique les préceptes du Christianisme, en faisant le
+bien, et ils déployèrent à cet égard la plus louable activité. Leur
+sphère d'action, loin de se limiter à simples actes de charité,
+s'étendait à l'éducation et aux progrès des lettres. Ils firent de
+Moscou leur siége principal, et ils fondèrent dans cette capitale une
+société typographique pour l'encouragement de la littérature. Afin
+d'exciter les jeunes gens à se vouer au culte des lettres, cette
+société achetait tous les manuscrits qui lui étaient apportés, prose
+et poésie, productions originales et traductions. Un grand nombre de
+ces manuscrits, indignes de voir le jour, furent détruits ou délaissés
+dans les cartons; mais beaucoup d'entre eux eurent les honneurs de
+l'impression. Les sociétaires favorisaient surtout la publication des
+ouvrages de religion et de morale; mais ils imprimaient aussi les
+oeuvres consacrées aux diverses branches des lettres et des sciences,
+si bien que la littérature russe s'enrichit rapidement d'un grande
+nombre d'écrits traduits en partie des langues étrangères. Ils
+fondèrent aussi une vaste bibliothèque, pour laquelle ils déboursèrent
+plus de quarante mille livres sterling, monnaie d'Angleterre, composée
+principalement d'ouvrages religieux, et accessible à tous ceux qui
+désiraient puiser des renseignements. Une école s'ouvrit à leurs
+frais, et ils s'appliquaient à rechercher les jeunes gens de mérite
+pour leur fournir les moyens d'achever leurs études dans le pays ou
+aux Universités étrangères.
+
+[Note 186: Le chevalier Saint-Martin naquit en 1743 et mourut en 1803.
+Ses principaux ouvrages sont: _de l'Erreur et de la Vérité_, et _des
+Rapports entre Dieu, l'Homme et la Nature_. On trouve un aperçu de sa
+vie et de ses ouvrages dans la _Biographie universelle_.]
+
+Au sein de cette admirable société, l'on remarque en relief les traits
+de Novikoff, qui, dès ses plus jeunes années, se dévoua, de toutes les
+forces de son coeur et de son âme, au développement intellectuel de sa
+patrie. Il publia, en débutant, un recueil périodique de littérature,
+s'attachant à répandre des avis utiles, attaquant les préjugés, les
+abus, et tout ce qui était mal. Il fonda ensuite un journal savant et
+une autre publication d'un caractère plus populaire, mais toujours
+avec un but sérieux, et il consacra le produit de ses oeuvres à créer
+des écoles primaires avec l'instruction gratuite. Il fixa plus tard sa
+résidence à Moscou, où il institua la société typographique dont nous
+avons parlé.
+
+Chaque membre de la Franc-Maçonnerie contribuait à ces nobles fins,
+non-seulement de sa bourse, mais encore par ses efforts personnels, par
+son influence sur ses parents et sur ses amis, pour les engager à suivre
+son exemple. S'ils découvraient, fût-ce au loin, un homme de talent, ils
+s'efforçaient de le mettre dans son jour. C'est ainsi que l'un des
+membres les plus actifs de cette société, M. Tourghénéff[187], trouva,
+au fond d'une province, un jeune homme d'avenir, mais qui n'avait pas
+les moyens de cultiver ses talents. Il l'emmena à Moscou et le mit à
+même d'étudier à l'Université. Ce jeune homme devint l'illustre
+historien de Russie Karamsin, aussi distingué par la noblesse de son
+caractère que par son mérite éclatant.
+
+[Note 187: Père d'Alexandre et de Nicolas Tourghénéff, tous les deux
+bien connus à l'étranger.]
+
+Le zèle des Martinistes en faveur des oeuvres de charité, égalait
+celui qu'ils apportaient au progrès intellectuel de leur pays. Ceux
+qui ne pouvaient donner beaucoup d'argent, donnaient leur temps et
+leurs peines. Plusieurs Martinistes dépensèrent littéralement jusqu'à
+leur dernier rouble pour venir en aide aux établissements utiles de
+leur société et aux souffrances de leurs semblables; ainsi,
+Lapoukhine, membre de l'une des plus grandes familles de Russie,
+dépensa de cette manière une fortune princière, tout en n'accordant à
+ses besoins que le plus strict nécessaires. Sénateur et juge de la
+cour criminelle de Moscou, sa vie entière fut consacrée à la défense
+des opprimés et des innocents, dans un pays où l'état de la justice
+fournissait ample matière à sa générosité. Bien d'autres encore que
+l'on pourrait citer, sacrifièrent des fortunes considérables et se
+soumirent à de grandes privations afin de pouvoir mieux seconder les
+nobles efforts de leur société.
+
+Il est malheureusement bien rare qu'un Polonais trouve à parler ainsi
+des Russes; ajoutons qu'il s'est rencontré parmi eux beaucoup
+d'individus d'une générosité diamétralement opposée à la ligne de
+conduite suivie systématiquement par leur gouvernement envers les
+compatriotes de l'auteur; ils ont allégé les souffrances de plus d'une
+victime de ce système de persécution; et, ce qui est peut-être une
+preuve plus grande encore d'élévation d'âme, ils ont su flatter les
+sentiments de nationalité, profondément blessés, de ceux dont les vues
+ne pouvaient s'accorder avec les leurs. De tels hommes nous sauraient
+peu de gré de proclamer ici leurs noms; mais si ces lignes viennent à
+leur tomber un jour sous les yeux, qu'ils demeurent bien convaincus
+que nos compatriotes sont instruits de leurs actions et en apprécient
+tout le mérite. Rien ne saurait nous empêcher cependant d'exprimer le
+respect plein de reconnaissance dont nos concitoyens sont pénétrés
+pour la mémoire du prince Galitzin, gouverneur-général de Moscou, qui
+se montra d'une bonté toute paternelle envers beaucoup de jeunes
+Polonais, victimes d'une persécution systématique commencée, en 1820,
+contre leur nationalité, dans les provinces polonaises de la Russie,
+et qui furent exilés de leurs foyers au coeur même de ce pays,
+uniquement pour avoir mis leurs talents et leur conduite morale en
+obstacle à l'accomplissement des fins de cette persécution. Nous
+n'hésitons pas à affirmer que les opinions que nous avons exprimées
+sont partagées par tous les vrais patriotes polonais, au nombre
+desquels nous en citerions qui ont préféré les souffrances de l'exil
+aux avantages considérables qu'ils pouvaient se procurer en faisant
+acte d'adhésion à un système politique contre lequel ils luttent
+aujourd'hui. Ce n'est pas une aveugle haine de nationalité qui fera
+jamais prospérer une cause légitime, car de semblables sentiments sont
+plutôt faits pour la dégrader. Un honnête homme restera fidèle à la
+cause qu'il a embrassée par des motifs de conscience, sans avoir égard
+à son intérêt ni aux personnes qui pourraient l'attaquer ou la
+défendre. Il ne la désertera pas, parce que les êtres pour qui il
+nourrit des sentiments de considération personnelle et même
+d'affection viendraient à se trouver en opposition avec lui, ou parce
+qu'il aurait le malheur de ne pouvoir sympathiser avec beaucoup de ses
+défenseurs.
+
+Revenons aux Martinistes. Il est certain que s'ils avaient eu la
+liberté de continuer leurs nobles travaux, ils eussent accéléré la
+marche de la véritable civilisation en Russie; car ils apportaient
+tout leur zèle à éclairer leurs concitoyens, non-seulement en semant à
+pleines mains l'instruction littéraire et scientifique dans les
+diverses classes de la population, mais surtout en inspirant un esprit
+vraiment religieux à l'Église nationale, qui ne représente qu'un
+assemblage de formes extérieures et de croyances superstitieuses, et
+en la transformant en agent puissant de moralisation et d'éducation
+religieuse pour le peuple.
+
+Les loges maçonniques embrassèrent peu à peu tout le territoire, et
+leur influence bienfaisante commençait à se faire sentir tous les
+jours davantage. Elles comptaient dans leur sein les hommes les plus
+recommandables de la Russie, de hauts fonctionnaires, des lettrés, des
+négociants, et particulièrement des éditeurs et des imprimeurs. On
+trouvait aussi dans leurs rangs plusieurs hauts dignitaires de
+l'Église, en même temps que de simples prêtres de paroisse.
+
+Ce fut une glorieuse époque dans les annales de la Franc-Maçonnerie,
+qui ne fournit jamais peut-être, bien que trop courte, hélas! de plus
+noble carrière d'utilité, que celle qu'elle parcourut en Russie sous
+la conduite de ses chefs martinistes. Elle eût découvert à ce pays
+tout un horizon nouveau, en changeant le cours de ses idées de
+conquête et d'agression contre d'autres contrées, et en dirigeant
+l'énergie de ses populations sur des progrès intérieurs et sa propre
+civilisation; mais rien de ce qui est noble et bon ne peut fructifier
+sans l'air fécondant de la liberté. Les aspirations généreuses se
+flétrissent tôt ou tard sous le souffle glacé du despotisme, qui, bien
+qu'inspiré par circonstance d'intentions équitables, les refoulera
+toujours quand leur objet viendra à froisser ses intérêts réels ou
+imaginaires. Il en fut ainsi avec les Martinistes. L'impératrice
+Catherine, qui avait réalisé dans son empire un certain nombre de
+réformes conçues dans un esprit de libéralisme remarquable, devint de
+plus en plus despote en avançant en âge. La peur de la révolution
+française lui fit abandonner toutes les idées dont l'étalage lui
+acquit l'adulation de ces mêmes écrivains qui avaient précipité cette
+terrible commotion. Il ne fut plus question d'aider par tous les
+moyens au développement intellectuel de ses sujets, mais bien, au
+contraire, de les arrêter dans la voie du progrès, et conséquemment,
+la Franc-Maçonnerie en général et la société typographique en
+particulier, éveillèrent ses défiances. L'un de ses membres les plus
+actifs, Novikoff, dont nous avons dit les efforts pour éclairer ses
+concitoyens, fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, et
+Lapoukhine, le prince Nicolas Troubetzki et Tourghénéff furent exilés
+dans leurs terres; les ouvrages d'Arndt, de Spener, de Boehme et
+d'autres livres religieux traduits en russe, furent saisis et brûlés
+comme dangereux pour l'ordre public.
+
+L'empereur Paul mit Novikoff en liberté à son avènement au trône; mais
+les épreuves de ce patriote n'étaient pas terminées. Délivré de ses
+fers, il trouva la désolation assise dans son foyer; sa femme était
+morte, et ses trois jeunes enfants en proie à un fléau terrible et
+incurable. L'empereur Paul, dont les accès fièvreux de despotisme
+étaient le résultat d'un esprit affaibli et troublé par un sentiment
+douloureux des torts de sa mère à son égard, mais dont la nature avait
+quelque chose de noble et de chevaleresque, demanda à Novikoff[188],
+quand il lui fut présenté à sa sortie de la forteresse, comment il
+pourrait compenser l'injustice dont il avait été victime et les
+souffrances qu'il avait endurées. «En rendant la liberté à tous ceux
+qui furent jetés dans les fers en même temps que moi,» répondit
+Novikoff.
+
+[Note 188: Quelle qu'ait pu être la conduite de Paul en général, et
+l'on ne saurait douter du désordre mental qui influençait le plus
+souvent ses actions, les Polonais n'oublieront jamais ses procédés
+vraiment chevaleresques envers Kosciuszko, à qui il vint apporter
+lui-même la nouvelle de sa liberté, en attestant que, s'il avait été
+sur le trône, la Pologne n'eût pas été détruite. Le même monarque,
+immédiatement après son avènement, consentit en faveur des provinces
+polonaises saisies par sa mère, au maintien du langage national, des
+lois et de l'administration locales.]
+
+Les Martinistes ne purent reprendre le cours de leurs premiers
+travaux, ils continuèrent cependant à défendre et à propager leur
+doctrine. L'empereur Alexandre qui, à la suite de la guerre de France,
+s'était mis à incliner au mysticisme religieux, particulièrement sous
+l'influence de la célèbre madame Krudener, et qui désirait sincèrement
+le bien de son pays, appela les Martinistes dans ses conseils. Il
+confia à l'un d'eux, le prince Galitzin, le département des cultes et
+de l'instruction publique. Galitzin et d'autres Martinistes
+rivalisèrent d'efforts pour répandre les lumières au sein du peuple,
+et surtout pour faire dominer l'élément religieux dans l'éducation. Ce
+fut à cette époque que les Sociétés bibliques se multiplièrent sous
+l'influence du gouvernement, et que beaucoup d'ouvrages étrangers d'un
+caractère religieux, tels que ceux de Jung Stilling, etc., furent
+traduits et publiés. Un journal d'une tendance mystique, intitulé le
+_Messager de Sion_, fut publié en russe par M. Labzin. Ce recueil
+périodique eut un grand débit, et, selon toute apparence, beaucoup de
+lecteurs partageaient ces opinions; mais, comme il n'existe pas de
+publicité en Russie, il est très difficile de constater le véritable
+état des choses. On peut dire cependant, en toute assurance, que les
+tendances libérales et religieuses qui s'étaient manifestées sous le
+règne de l'empereur Alexandre, ont disparu de la Russie et cédé le
+terrain à une ligne de politique dont le but invariable est de mouler
+les divers éléments de nationalité et de religion renfermés dans les
+limites de l'Empire russe, en une seule Église, en une seule nation;
+politique qui, selon nous, porte en elle-même plus de germes de
+destruction que de conservation d'un État. Nous avons dit la
+persécution à laquelle l'Église grecque unie avait eu à faire tête
+sous le gouvernement actuel, les tentatives qui avaient pour objet de
+convertir l'Église protestante des provinces de la Baltique, sont
+aussi bien connues. C'est en conséquence de cette politique, que les
+Sociétés bibliques furent défendues, et que les missionnaires
+protestants qui propageaient la religion des Écritures dans les
+provinces asiatiques de la Russie, furent empêchés de poursuivre leurs
+travaux.
+
+Nous l'avouerons, c'est avec un sentiment de satisfaction peu
+ordinaire, que nous avons insisté sur les faits propres à jeter un
+jour favorable sur le sombre tableau qui a été souvent fait de la
+condition sociale de nos frères slaves de Russie. L'exemple des
+Martinistes et des Malakanes, pris dans les classes les plus élevées
+et les plus basses à la fois de la société russe, prouve que le long
+despotisme qui s'est appesanti depuis des siècles et qui pèse encore
+sur ce pays, et l'influence non moins funeste d'une servitude
+dégradante jusqu'au sein du foyer domestique, n'ont pas détruit dans
+ses habitants les germes des plus nobles qualités morales qui, sous
+tout autre ciel plus doux, se fussent développés entièrement[189].
+
+[Note 189: Peu d'exemples peut-être fournissent une plus forte preuve
+de l'influence dégradante du despotisme, que celui du comte
+Rostopchine, lors de l'incendie de Moscou en 1812. Cet acte de
+patriotisme, par lequel une nation voua sa propre capitale aux flammes
+pour délivrer le pays d'un agresseur étranger, mérite l'admiration
+sincère de tout vrai patriote, dussent-ce même les intérêts de sa
+propre patrie en avoir souffert, comme celle de l'auteur. C'est là, en
+effet, une cause de juste orgueil pour tous les Russes, mais
+principalement pour l'acteur principal de ce terrible drame qui
+n'était autre que Rostopchine, et cependant la servilité du courtisan
+étouffa dans le coeur de cet homme la grandeur du héros. Ayant appris
+que l'empereur Alexandre n'approuvait pas l'idée de la destruction de
+Moscou par les Russes eux-mêmes, bien que cette idée fût convertie en
+fait, Rostopchine publia un pamphlet en français désavouant cette
+action héroïque et attribuant l'incendie de la capitale russe aux
+Français. Hélas! faut-il, de nos jours, avoir vu une nation désavouer,
+sous l'influence du despotisme, une action que toute autre eût
+revendiquée avec orgueil!]
+
+Les souffrances qui ont été infligées à la nation de l'auteur de cet
+ouvrage par le gouvernement russe, sont trop bien connues; et c'est
+précisément à cause de son opposition à cette aveugle politique, qu'il
+se trouve aujourd'hui sur le sol hospitalier de l'Angleterre. Il
+n'hésite point toutefois à déclarer, au nom de ses concitoyens, que
+les sentiments qui les animent à l'égard des Russes, ne sont pas ceux
+de la vengeance, mais d'un regret profond de les voir transformés en
+misérables instruments d'oppression, et par cela même cent fois plus à
+plaindre que le parti opprimé. Ils espèrent qu'une nation qui peut se
+glorifier des trophées républicains de Novogorod, et qui a produit un
+Minine et un Pojarski, est réservée à de plus hautes destinées[190].
+Longues et sanglantes furent les luttes qui divisèrent les deux
+nations, et la victoire couronna plus d'une fois les aigles
+polonaises; mais peu de peuples peuvent se vanter d'un triomphe aussi
+glorieux que celui qui fut obtenu, en 1612, sur Moscou, par le général
+polonais Zolkiewski. Ayant défait les forces russes, Zolkiewski marcha
+sur leur capitale qui, en proie à l'anarchie et aux factions, trembla
+à l'approche d'un ennemi redouté. Pour échapper à la ruine imminente
+de leur pays, les boyards offrirent, par l'intermédiaire de
+Zolkiewski, le trône de Russie au fils de Sigismond III, sans stipuler
+d'autre condition que la liberté de leur Église. Le général victorieux
+accepta cette proposition; il y fit ajouter qu'une constitution,
+garantissant aux habitants leurs vies et leurs propriétés, serait
+établie en même temps en Moscovie; ainsi, le vainqueur conférait une
+liberté inespérée aux vaincus. Entré dans la capitale à la demande des
+boyards, il rétablit l'ordre et se concilia la confiance illimitée des
+habitants. Quand, pour accélérer l'exécution du traité conclu par ses
+soins, Zolkiewski partit de Moscou, il laissa cette capitale, naguère
+terrifiée et consternée à son approche, au milieu des regrets
+universels de la population. Les principaux personnages du pays
+l'accompagnèrent jusqu'aux portes de la ville, les fenêtres et même
+les toits des maisons, dans les rues qu'il avait à traverser, étaient
+garnis de Russes appelant la bénédiction du ciel sur le général
+polonais, qu'ils redoutaient peu de temps auparavant comme leur plus
+terrible ennemi[191]. Nous autres Polonais, nous serons toujours plus
+fiers de ce triomphe de notre Zolkiewski, que de toutes les victoires
+remportées par notre nation; que les Russes se glorifient des trophées
+sanglants de leur Souvaroff et du massacre de Praga!...
+
+[Note 190: La Russie, plongée dans l'anarchie et en guerre avec la
+Pologne par suite de la rupture du traité conclu par Zolkiewski, fut à
+deux doigts de sa perte. Elle dut son salut au patriotisme de Minine,
+bourgeois de Nijni-Novogorod, et du prince Pojarski, qu'il excita à ce
+mettre à la tête d'une force armée.]
+
+[Note 191: Karamsin a fait remarquer justement que l'avènement de
+Vladislav eût changé le sort de la Russie en affaiblissant
+l'autocratie, et peut-être la face de toute l'Europe eût-elle été
+modifiée, si le père de ce prince, le roi Sigismond, avait eu en
+partage la sagesse de Zolkiewski. Malheureusement nous avons vu qu'il
+n'en était pas ainsi. Zolkiewski ne put obtenir de Sigismond la
+confirmation de son traité; il se retira de dégoût et ne prit plus
+aucune part aux affaires concernant la Russie. Il laissa le lieu de sa
+retraite quand le pays fut menacé par les Turcs, et périt dans une
+bataille qu'il leur livra en 1620.]
+
+Les Slaves de l'empire turc se convertirent à une période moins
+récente que les autres nations de leur race; c'était là, du reste, une
+conséquence de leur proximité de Constantinople et de leurs relations
+fréquentes avec cette capitale de l'Orient. Ils sont restés depuis ce
+temps sous la juridiction du patriarche grec. Leur histoire
+ecclésiastique n'offre aucun trait particulier digne d'intérêt, à
+l'exception de la secte des _Bogomils_, qui eut quelque succès dans la
+Bulgarie, et qui était très certainement d'origine slave, comme
+l'indique son nom, tiré de _Boh_, Dieu, et _Milouy_, ayez pitié. Nous
+citerons encore les _Patarins_, secte importée d'Italie, et qui compta
+de nombreux adhérents en Servie, en Bosnie et en Dalmatie, du XIIe au
+XVe siècle. La description de ces sectes se trouve dans toutes les
+histoires ecclésiastiques; mais il règne encore beaucoup d'incertitude
+sur la véritable nature de leurs doctrines, que nos limites ne nous
+permettent pas de rechercher[192]. Nous avons déjà fait remarquer que
+les _Patarins_ avaient des doctrines semblables à celles des
+Doukhobortzi. Un nombre considérable de Serviens, parmi lesquels
+plusieurs familles nobles de ce pays, embrassèrent l'islamisme vers la
+fin du XIVe siècle. Ils ont conservé la langue slave, leurs traditions
+nationales et le trait caractéristique de ces peuples, l'attachement à
+leur race, en unissant à ces sentiments une foi ardente à la lettre du
+Koran. Un grand nombre de ces Slaves se distinguèrent au service de la
+Turquie et furent investis des plus hautes dignités de l'État.
+Conformément à l'Ethnographie slave de Szaffarik, leur nombre
+s'élevait à un demi-million d'âmes, outre trois cent mille Bulgares
+qui sont devenus aussi sectateurs de Mahomet.
+
+[Note 192: Une étude très intéressante sur ces sectes se trouve dans
+l'ouvrage de sir Gardner Wilkinson: _la Dalmatie et le Montenegro_,
+vol. II, p. 97.]
+
+Après avoir tracé rapidement l'histoire religieuse des nations slaves,
+nous ajouterons quelques considérations générales sur cette question
+et sur les principaux sujets qui s'y rattachent immédiatement. Notre
+but, en mettant cette esquisse au jour, n'a jamais été d'amuser nos
+lecteurs, car un ouvrage de fiction eût infiniment mieux convenu dans
+ce cas que des faits historiques; notre intention a été d'apporter un
+faible support au service de la cause de la Réforme en général, en
+produisant un nouveau témoignage en sa faveur, et d'exciter ainsi
+l'intérêt des Protestants anglais pour la même cause dans les contrées
+slaves. Les Protestants de la Grande-Bretagne embrassent, dans leur
+zèle à répandre la vérité chrétienne, les nations les plus reculées du
+globe, et des sommes immenses sont généreusement dépensées pour
+propager la parole divine dans leurs divers langages. Les
+missionnaires anglais et américains font des efforts pour convertir au
+Christianisme les sauvages insulaires de l'Océan Pacifique aussi bien
+que les brahmes érudits de l'Inde. Ils cherchent dans toutes les
+parties du monde les enfants dispersés d'Israël, pour leur ouvrir les
+yeux à la lumière; ils ont visité les Nestoriens et d'autres débris
+des Églises de l'Orient, afin de ressusciter parmi eux les vérités
+obscurcies et presque éteintes de l'Évangile. Plusieurs contrées de
+l'Europe occidentale ont eu aussi leur part de ces efforts pour
+ranimer l'esprit religieux; mais les nations slaves semblait seules
+déshéritées de cet apostolat universel. La race qui produisit Jean
+Huss et qui a donné des preuves de son zèle et de son attachement aux
+vérités proclamées par ce grand réformateur, plus peut-être qu'aucune
+nation du globe, éveille moins d'intérêt dans l'esprit et dans le
+coeur des Protestants anglais, que les habitants de l'intérieur de
+l'Afrique ou ceux des régions polaires; et cependant cette race, qui
+comprend près du tiers de toute la population de l'Europe, qui occupe
+plus de la moitié de son territoire et qui étend sa domination sur
+l'Asie septentrionale tout entière, ne compte dans son sein qu'un
+million cinq cent mille Protestants. Nous pensons donc que ceux
+d'entre les Protestants anglais qui ont réellement à coeur le succès
+de la cause protestante, même aux extrémités du monde, devraient au
+moins accorder quelque attention à l'état actuel de la Réforme et à
+son avenir dans des régions voisines de leurs propres foyers, et dont
+les destinées religieuses et politiques sont appelées à décider, soit
+en bien, soit en mal, de celles de l'Europe elle-même. L'expérience de
+l'histoire ne devrait-elle pas suffire pour diriger l'attention des
+Protestants anglais sur ces nations, où les écrits de leur propre
+Wickliffe ont eu un puissant retentissement, tandis qu'ils ne
+trouvèrent aucun écho parmi les habitants de beaucoup d'autres
+contrées. Un ferment d'agitation politique et religieuse travaille
+fortement aujourd'hui l'esprit des nations slaves; le résultat de ce
+bouillonnement peut produire un grand bien ou un grand mal pour
+l'Europe, selon la direction qui sera imprimée au mouvement résultant
+de cette fermentation. Ce résultat peut être un progrès intellectuel,
+politique et religieux, conduisant au gouvernement constitutionnel et
+à la réforme de l'Église dans les États slaves. Il peut servir à
+naturaliser et à consolider le même ordre de choses dans d'autres
+pays; mais il peut conduire aussi à une guerre de race, dans laquelle
+les antipathies et l'orgueil national joueraient un si grand rôle, que
+toutes autres considérations se tairaient devant le sentiment de
+vengeance une fois évoqué contre des torts réels ou imaginaires, et
+devant la perspective éblouissante d'une grandeur nationale à
+conquérir, quel que soit d'ailleurs le sort réservé à ces illusions.
+Les nations, comme les individus, sont capables des sentiments les
+plus élevés aussi bien que des plus mauvaises passions. Elles sont
+capables de générosité, de bonté et de reconnaissance, mais aussi
+d'arrogance, d'avidité et de vengeance; avec cette différence, que ces
+derniers sentiments, toujours réprouvés dans l'individu, ne sont que
+trop souvent considérés comme des vertus, quand, passés dans l'esprit
+d'une nation tout entière, ils prennent le masque du patriotisme. Il
+n'est pas rare que des hommes, qui reculeraient devant la moindre
+infraction aux règles les plus strictes de la morale tant qu'il s'agit
+de leur intérêt particulier, adoptent sans hésitation le principe de
+la patrie avant tout. Cette observation s'applique à toutes les
+nations, et principalement aux Slaves, dont les sentiments nationaux
+ont été irrités par le souvenir des maux historiques qu'ils ont eu à
+souffrir des Allemands. Ce souvenir, au lieu d'être effacé en
+adoucissant les sentiments blessés du parti opprimé, est, au
+contraire, entretenu par de nouveaux actes d'agression contre sa
+nationalité, et par les ouvrages d'écrivains allemands exaltant les
+faits d'oppression par lesquels leurs ancêtres exterminèrent les
+habitants slaves de provinces entières, et proclamant bien haut
+l'intention de continuer cette oeuvre d'anéantissement national, en
+soumettant les Slaves modernes à la suprématie politique de
+l'Allemagne.
+
+Parmi ces ouvrages, le plus remarquable est celui de M. Heffter, que
+nous regrettons de n'avoir pas lu avant d'avoir écrit notre _Essai sur
+le Panslavisme_. Cet ouvrage est intitulé _Der Weltkampf der Deutschen
+und der Slaven_, ou _la Lutte universelle entre les Allemands et les
+Slaves_ (1847). C'est un ouvrage bien écrit, avec une connaissance
+profonde du sujet; il contient une description détaillée de
+l'asservissement des Slaves de la Baltique par les Allemands. Peu
+d'ouvrages cependant soulèvent à un plus haut degré les sentiments
+violents d'animosité nationale de la part des Slaves contre les
+Allemands, car toute sa teneur est une paraphrase continuelle des
+événements ainsi décrits par Herder: «Les Slaves furent ou exterminés
+ou réduits en servitude par provinces entières, et leurs terres furent
+distribuées aux évêques et aux nobles.» Le savant auteur, après avoir
+réuni toutes les preuves historiques contre le caractère national des
+Slaves, en excluant systématiquement tout ce que ses propres
+concitoyens ont dit en leur faveur, déclare (page 459) que les Slaves
+ne méritent aucun intérêt; car c'est leur conduite, ajoute-t-il, qui
+leur a valu les maux dont ils se plaignent. Le même auteur fait
+observer que le dernier acte de la lutte nationale fut la violation de
+tout principe du droit des gens qui fut accueillie par une réprobation
+si générale en Europe, c'est-à-dire l'incorporation de la république
+de Cracovie à l'Autriche. Il triomphe à l'idée que le Germanisme
+poursuivra avec fermeté le cours de ses conquêtes sur le territoire
+slave; il condescend généreusement à laisser aux Slaves leur langage
+et leur littérature, à la condition qu'ils ne feront aucune tentative
+d'émancipation politique; il déclare enfin que les contrées slaves
+soumises à la domination allemande de la Prusse et de l'Autriche,
+doivent perdre tout espoir d'atteindre un but que les Allemands leur
+défendent de poursuivre. Les mêmes sentiments furent manifestés à la
+diète de Francfort, qui oublia probablement que la population slave de
+l'Empire autrichien est plus du double de sa population allemande.
+Nous avons donné les extraits d'autres écrivains allemands exprimant
+les mêmes opinions, dans notre _Essai sur le Panslavisme_ (p. 133).
+Toutes ces manifestations d'une intention positive de tenir
+politiquement les Slaves sous la domination de l'Allemagne,
+produisirent une immense irritation parmi ceux de la Prusse et de
+l'Autriche; il est à craindre que les évènements qui ont suivi, ainsi
+que la politique continuée aujourd'hui par le cabinet autrichien,
+n'aient pas adouci ce malheureux sentiment, et, dans le cas d'une
+nouvelle commotion politique dans l'Ouest, cette irritation pourrait
+produire des collisions et des complications telles, que les hommes
+d'État de l'Europe n'en ont peut-être jamais rêvées dans leurs
+spéculations philosophiques. Nous saisissons avec empressement
+l'occasion de représenter à la presse périodique et aux hommes publics
+de ce pays, la grande importance qui s'attache à leurs opinions dans
+les contrées auxquelles ces opinions se rapportent. Ainsi, par
+exemple, les articles hostiles de la presse anglaise et les discours
+du même genre dans les deux chambres du Parlement, causés par des
+accusations entièrement dénuées de fondement ou produites par des
+parties également coupables des excès qu'elles imputaient aux
+Polonais, firent sur notre pays un effet déplorable; ces
+manifestations hostiles ont été dues généralement à une irritation
+momentanée, résultant d'une impression fausse, et quelquefois elles se
+sont produites uniquement en opposition au parti politique anglais
+favorable à la cause polonaise, et quelquefois même sans autre raison
+qu'un accès de mauvaise humeur chez un individu, qui l'exhalait contre
+les Polonais parce qu'ils lui en offraient la première occasion.
+L'impression de tous ces discours et de ces accusations violentes
+s'effaça bientôt de l'esprit du public anglais, accoutumé aux
+expressions peu mesurées du sentiment politique; et peut-être un grand
+nombre des personnes qui ont pris part à ces manifestations les
+ont-elles oubliées depuis long-temps; mais l'impression produite en
+Pologne fut profonde et pénible, car les rapports de toutes ces
+expressions hostiles, émanées de la plume des journalistes anglais ou
+tombées des lèvres des membres du Parlement, circulèrent rapidement en
+Pologne, tandis que toutes les manifestations de sympathie qui eurent
+lieu à cette époque en faveur de ce même pays, de la part de la presse
+et des hommes publics de l'Angleterre, furent soigneusement
+soustraites à la connaissance de ses habitants[193]. Ces circonstances
+ont rendu un très grand service à la Russie, en affaiblissant
+l'influence morale de l'Angleterre dans l'est de l'Europe, et en
+augmentant dans une proportion inverse celle de la Russie, qui a dû un
+nouvel accroissement aux évènements récents de la Hongrie; et
+cependant peut-on douter un instant que l'influence morale de
+l'Angleterre ne soit un des leviers les plus puissants de la liberté
+et de la civilisation dans plus d'une contrée, et que les véritables
+intérêts de la Grande-Bretagne ne réclament toute l'énergie de ses
+efforts pour établir cette influence en tous lieux, afin de la faire
+servir au but religieux que nous avons indiqué? Ce serait l'unique
+moyen de contre-balancer des tendances d'une nature tout opposée,
+hostiles à la fois aux intérêts politiques, commerciaux et religieux
+de l'Angleterre. Personne ne doute aujourd'hui du désir traditionnel
+de la Russie de conquérir la Turquie; tôt ou tard cette politique
+persévérante triomphera, à moins qu'on ne la prive, en temps opportun,
+des moyens dont elle dispose. La Russie arrivera infailliblement à
+subjuguer l'Empire ottoman, ou tout au moins à lui infliger un coup
+mortel, en convertissant à ses vues politiques et religieuses les
+Slaves turcs. Elle est mieux que jamais en mesure d'atteindre le but
+constant de son ambition, depuis que l'Autriche, dominée malgré elle
+par les évènements récents de la Hongrie, et surtout par sa politique
+meurtrière dans ce pays, est devenue sans puissance contre
+l'envahissement moral de la Russie dans ces régions. Ses progrès
+peuvent encore trouver une barrière infranchissable, sans que l'on use
+de mauvais procédés envers cette puissance, qui ne fait, en
+définitive, que ce que toute autre nation, située comme elle l'est,
+eût probablement fait à sa place, mais en adoptant, au contraire, les
+moyens les plus réfléchis pour contre-balancer son influence. Nous
+croyons, en toute sincérité, que l'on ne saurait en employer d'autres
+plus efficaces que ceux dont nous avons parlé dans notre _Essai sur le
+Panslavisme et le Germanisme_, c'est-à-dire un libre développement de
+la nationalité des Slaves de l'Ouest et du Sud. Un régime
+constitutionnel, concédé _bonâ fide_ par l'Autriche, aiderait
+puissamment à ce progrès si désirable dans l'intérêt de l'Europe tout
+entière. Il est bien à craindre qu'il ne soit trop tard, si les Slaves
+de l'Ouest, abandonnés par l'Europe et exposés aux efforts
+inconsidérés de l'Allemagne pour les maintenir dans un état de
+subordination politique, en viennent à se livrer définitivement à
+l'opinion, qui gagne déjà beaucoup de terrain parmi eux, que le seul
+moyen pour les Slaves d'obtenir une position dans la société
+européenne, est de sacrifier les intérêts de leurs branches séparées à
+ceux de leur race entière, et de chercher une compensation à ce
+sacrifice dans la perspective glorieuse d'un empire qui, formé de
+toutes leurs branches, acquerrait infailliblement une prépondérance
+décisive dans les affaires du monde. Tous ceux qui ont étudié la
+situation des diverses nations slaves, savent qu'une telle combinaison
+est bien moins une utopie qu'une prévision réalisable, et l'Europe
+fera bien d'y avoir l'oeil avant qu'il soit trop tard. À tout
+évènement, c'est un sujet qui mérite l'examen sérieux de tous ceux qui
+s'intéressent à la situation politique du continent. Ils verront
+bientôt que les effets des déplorables procédés dont nous avons parlé,
+deviennent de jour en jour plus évidents, et qu'ils peuvent appeler de
+grandes et éternelles calamités, non-seulement sur les deux races
+rivales, mais encore sur la cause de l'humanité et de la civilisation
+en général. Tous les moyens possibles devraient donc être employés
+pour détourner les conséquences trop probables d'animosités
+nationales, dont l'existence ne saurait malheureusement être mise en
+doute.
+
+[Note 193: Le cabinet russe, en obtenant à plusieurs reprises, du
+gouvernement français, l'expulsion de quelques réfugiés polonais, de
+Paris ou même de la France, avait en vue un objet assurément plus
+important que de vexer simplement ces individus. La diplomatie russe
+est trop sage pour condescendre à des actes aussi puérils
+d'oppression, afin d'empêcher ces réfugiés de s'abandonner à un esprit
+permanent d'hostilité contre la Russie; car elle sait bien que,
+chassés de France, ils peuvent recommencer en Angleterre ou en
+Belgique, et que son intervention ne servirait qu'à produire sur le
+public français une impression défavorable contre elle. Son véritable
+but, en obtenant du gouvernement français ces actes de condescendance
+à ses désirs, était de montrer à la Pologne le pouvoir de l'influence
+russe en France, afin que les Polonais comprissent bien qu'ils
+n'avaient rien à attendre de ce gouvernement. Sa politique a
+complètement réussi sur ce point, et nous devons ajouter qu'elle a
+rendu un grand service aux Polonais, en détruisant une illusion
+dangereuse qui leur a fait beaucoup de mal en plus d'une occasion.]
+
+La Religion n'est-elle pas le plus sûr moyen de réconcilier les
+individus aussi bien que les nations, bien que trop souvent les hommes
+l'aient transformée en instrument de désordre. Plus la forme sous
+laquelle le Christianisme se présente aux hommes est pure, plus son
+influence est puissante à cimenter les liens de charité et de
+bienveillance réciproques entre les individus et les nations unies
+sous les mêmes formes; mais malheureusement, ainsi que nous avons eu
+occasion de le dire, la communauté de religion n'a pas empêché les
+Protestants allemands d'abandonner leurs frères slaves de Bohême, ni
+même de s'unir contre eux aux Allemands catholiques de l'Autriche et
+de la Bavière; bien que, d'un autre côté, les Protestants polonais
+appuyassent de tout leur zèle leurs frères de France. Le Gouvernement
+protestant de la Prusse s'applique malheureusement bien plus à
+convertir ses sujets slaves en Allemands qu'à propager le
+Protestantisme parmi eux. Nous avons dit que les Églises protestantes
+de la Pologne prussienne ont perdu leur nationalité polonaise, et par
+cela même tout moyen d'exercer une influence quelconque sur les
+Polonais de cette province. Ajoutons que dans la province de
+Koenigsberg il existe une population considérable de Protestants
+polonais, de telle sorte qu'il y a soixante-dix églises où le service
+divin s'accomplit en langue nationale. Cette population diminue chaque
+jour par suite des efforts incessants du gouvernement pour la fondre,
+comme nous l'avons dit, avec l'élément germain. Les écoles primaires,
+pour les enfants de cette population, sont confiées, à peu
+d'exceptions près, à des professeurs qui sont ou entièrement étrangers
+au polonais ou très imparfaitement versés dans cette langue, ce qui
+fait que leurs élèves polonais passent tout leur temps à apprendre un
+peu d'allemand, tandis que toute autre instruction donnée dans ces
+écoles est perdue pour eux. Il arrive fréquemment que les élèves
+apprennent par coeur des pages entières en allemand, sans pouvoir les
+comprendre; il est très naturel dès lors qu'ils restent au-dessous des
+élèves allemands, qui reçoivent l'instruction dans leur propre
+langue, et cependant cette circonstance est attribuée à l'infériorité
+intellectuelle des élèves polonais. C'est grâce à ce système vicieux
+d'éducation, que la population dont il s'agit perd rapidement sa
+langue native; beaucoup d'individus l'abandonnent pour l'allemand, et
+l'oublient tout-à-fait, tandis que d'autres parlent un dialecte
+corrompu par un mélange d'allemand.
+
+L'unique palladium de l'idiome national, au sein de cette population,
+est la Bible, dont le beau langage et le style correct le préservent
+d'une entière destruction. Le clergé, aux soins spirituels duquel
+cette population est confiée, a fait de grands efforts pour obtenir du
+gouvernement un changement de système, mais toutes ses instances ont
+été vaines; il a représenté le vice d'une éducation qui est plus
+calculée pour arrêter le développement de l'intelligence de l'élève
+que pour le favoriser; il a dit que les préceptes de la Religion ne
+sauraient produire aucune impression durable sur l'esprit de la
+jeunesse, à moins d'être enseignés dans la langue maternelle. Il a
+fait envisager aussi que la nationalité polonaise de ses églises, dans
+l'intérêt de la cause protestante en général, devrait être garantie et
+développée au lieu d'être ruinée sourdement et détruite; car ces
+Églises pourraient jeter un pont entre le Protestantisme et les
+Slaves. Toutes ces représentations sont restées sans effet, bien qu'il
+existe en Prusse quelques Protestants éminents qui semblent comprendre
+l'importance des Églises protestantes polonaises et la nécessité, dans
+l'intérêt réel du Protestantisme, de développer leur nationalité au
+lieu de la déprimer; mais rien n'a été fait à cet égard par le
+gouvernement prussien, et le système de germanisation dont nous avons
+parlé, poursuit, au contraire, son cours en pleine vigueur.
+
+Outre les antipathies nationales qui ont été réveillées par les
+circonstances auxquelles nous avons fait allusion, et qui rendront
+illusoires tous les efforts des Allemands pour répandre les doctrines
+protestantes parmi les Slaves, il existe encore une autre cause qui a
+contribué puissamment à rallier les Polonais à l'Église catholique et
+à arrêter les progrès du Protestantisme allemand. Ce sont ces
+extravagances théologiques qui le font considérer par les Polonais
+comme synonyme d'irréligion[194]. Les mêmes causes qui paralysent
+l'influence du Protestantisme allemand sur les Polonais, s'appliquent
+aux Bohémiens et aux autres Slaves.
+
+[Note 194: Le principal motif de l'hostilité manifestée à Posen contre
+le moderne réformateur Czerski, a été celui que le parti auquel il
+appartenait était désigné par le nom de catholiques allemands, et que
+les extravagances de Rongé et d'autres meneurs du mouvement religieux
+qu'ils avaient créé, étaient attribuées à tous les sectateurs. Il a
+donc été facile de représenter la tendance de Czerski comme
+anti-nationale et irréligieuse.]
+
+Les Protestants qui peuvent propager plus efficacement leur religion
+parmi les Slaves, sont ceux d'Angleterre et d'Amérique. L'impression
+profonde produite par les doctrines de Wickliffe dans ces régions
+éloignées, est un gage certain du succès que les vérités de l'Évangile
+y obtiendraient encore, si les compatriotes de ce grand réformateur
+imitaient la ferveur de son zèle. Disons toutefois que cette
+entreprise doit être conduite avec beaucoup de réserve et de
+discrétion. Nous sommes parfaitement convaincus que toute tentative de
+conversion personnelle, dans les circonstances actuelles, ferait
+infiniment plus de mal que de bien à la cause du Protestantisme au
+sein de ces populations. La première mesure et la plus indispensable
+pour arriver à la restauration de la cause protestante dans les
+contrées slaves, est le rétablissement des dernières Églises
+protestantes, en les rappelant à l'esprit religieux qui les abandonne
+et en leur rendant leur nationalité détruite. Aucun effort ne devrait
+coûter pour atteindre ce but, car l'entier développement de l'esprit
+religieux et de la nationalité de ces églises deviendra une semence
+féconde en heureux résultats. L'existence de pareilles Églises sera
+même approuvée de beaucoup de Catholiques, qui éprouvent une forte
+aversion pour le Protestantisme allemand, dégradé, comme nous l'avons
+vu, au point de n'être plus entre les mains du gouvernement qu'un
+instrument politique. Les Écritures, mais surtout le Nouveau-Testament
+en langue nationale, devraient être aussi répandues le plus possible,
+et de préférence dans les versions autorisées par le Catholicisme, de
+manière à ce que le clergé de cette Église n'ait aucune raison de
+s'opposer à leur circulation. Des traductions des meilleurs ouvrages
+protestants de dévotion pourraient être d'un grand avantage; mais ceux
+de controverse devraient être mis de côté, car l'objet de ces
+traductions doit être de rallier les Slaves catholiques ou grecs, en
+leur prouvant que le Protestantisme n'est pas l'irréligion, comme
+beaucoup d'entre eux le croient sincèrement, mais une forme plus pure
+de Christianisme, de manière à éviter de blesser leurs sentiments en
+s'attaquant à ce qu'ils regardent comme sacré. En résumé, le but des
+efforts des Protestants dans ces contrées, devrait être d'éclairer et
+d'améliorer et non de détruire; car il sera toujours plus facile de
+renverser une Église existante que d'en fonder une nouvelle, et un
+édifice imparfait est certainement préférable à un amas de ruines. Une
+réforme graduelle des Églises nationales dans les contrées slaves,
+aura une influence bienfaisante sur le progrès religieux et
+intellectuel de la nation; elle peut compter, en conséquence, sur
+l'approbation et le soutien de tous les penseurs de ces pays, qui
+s'opposeront, au contraire, à toute tentative d'innovation violente,
+comme beaucoup plus propre à bouleverser qu'à édifier les esprits.
+
+La plus grande contrée slave, la Russie, est entièrement fermée aux
+efforts du Protestantisme, les missionnaires protestants n'ont pas
+même la permission de convertir les populations païennes et
+mahométanes soumises à son empire. La Bohême est le pays dans lequel
+se réveille aujourd'hui le Protestantisme, intimement lié au sort de
+sa nationalité. Beaucoup de Protestants ont certainement entendu
+parler des efforts heureux du pasteur protestant Kossuth[195] (de
+l'Église genevoise ou presbytérienne), pour ranimer et pour étendre
+l'Église protestante en Bohême; nous avons reçu de Prague, dans une
+lettre datée le 9 juillet 1851, les détails suivants sur les travaux
+de ce moderne Réformateur.
+
+[Note 195: C'est un proche parent du Hongrois Kossuth, qui n'est qu'un
+Slave madgyarisé.]
+
+Le nombre des Protestants bohémiens à Prague et dans le voisinage de
+cette ville, était très restreint, ils n'avaient pas d'église qui leur
+fût propre, le seul endroit consacré au culte protestant à Prague
+étant une chapelle luthérienne. Ils adressèrent une pétition au
+gouvernement en 1784, pour obtenir l'autorisation de bâtir une église;
+mais il ne fut pas fait droit à leur requête, parce que les lois
+autrichiennes exigent que la congrégation s'élève à cinq cents âmes
+pour obtenir cette permission. En 1846, le révérend Frédéric-Guillaume
+Kossuth essaya de fonder à Prague une véritable Congrégation
+protestante bohémienne. Il parvint, après de grands efforts, à ranimer
+le zèle de ses membres en prêchant la parole de Dieu. Il agit en même
+temps sur leurs sentiments nationaux, en leur rappelant qu'ils étaient
+les descendants des grands et glorieux Hussites; sa parole fit une
+impression profonde sur beaucoup de Catholiques, parmi lesquels il
+obtint plusieurs conversions.
+
+L'année 1848 apporta la liberté religieuse à l'Autriche; l'Évangile
+put être prêché avec plus de liberté. Le lieu où Kossuth prêchait
+était rempli chaque dimanche, et les Catholiques s'unissaient par
+centaines à sa Congrégation. Ce fait excita l'attention du
+gouvernement et du clergé catholique, qui se mit à prêcher contre
+Kossuth, en l'attaquant dans les termes les moins mesurés.
+Quelques-uns de ses membres allèrent même jusqu'à déclarer qu'il était
+le véritable Antechrist et que la fin du monde approchait. Ces
+déclamations exposèrent Kossuth aux insultes de la populace. Il avait
+excité la haine du clergé catholique par son zèle religieux, et celle
+des Allemands par son ardeur à ranimer l'esprit national parmi les
+Slaves bohémiens. Les calomnies les plus absurdes furent propagées
+contre lui dans la presse, et la persécution se multiplia sous mille
+formes pour écraser le hardi Réformateur. Kossuth, intrépide au milieu
+de la tempête déchaînée contre lui, continua sa croisade en faveur de
+la religion et de la nationalité de la Bohême; il publia, en 1849, un
+journal religieux intitulé: _Czesko Bratrsky Hlasatel_, ou le Hérault
+des Frères bohémiens, qui eut un grand succès et produisit
+d'excellents résultats; mais cette publication ne tarda pas à être
+prohibée par le gouvernement. Sa Congrégation s'augmentait rapidement
+par les conversions des Catholiques; elle devint bientôt si
+nombreuse, que la chambre dans laquelle il prêchait pouvait à peine en
+contenir la moitié. Son principal objet est de répandre les Écritures;
+il en vendit jusqu'à onze cents exemplaires et en aurait vendu
+davantage s'il en avait eus. La Congrégation de Kossuth s'est accrue
+de plus de sept cents convertis du Catholicisme, parmi lesquels trois
+ecclésiastiques, et de deux Juifs qu'il a baptisés; de telle sorte
+qu'elle compte aujourd'hui plus de onze cents membres. Kossuth fut
+renvoyé de la chambre dans laquelle il avait prêché et qui avait été
+louée pour cet effet. Il adressa une pétition au gouvernement afin
+d'obtenir pour sa Congrégation l'une des églises vacantes de Prague,
+qui avait appartenu à leurs ancêtres spirituels les Hussites; mais
+cette pétition fut rejetée. Kossuth recueillit alors avec beaucoup de
+peine la somme de 6,000 florins (15,000 francs), et il acheta une
+ancienne église hussite, qui était restée fermée depuis l'année 1620,
+au prix de 27,500 florins (68,750 francs). Les 6,000 florins qu'il
+avait recueillis ont été payés argent comptant; il doit payer le reste
+du prix d'achat par à-comptes annuels de 3,000 florins.
+
+C'est là un bien lourd fardeau pour une pauvre Congrégation; mais elle
+lutte vaillamment contre les difficultés qui l'assaillent de toutes
+parts. Nous appellerons cependant l'attention toute particulière des
+Protestants anglais sur ce sujet, principalement de la part de ceux
+qui ont la conviction des dangers auxquels leur propre Protestantisme
+est exposé au milieu des attaques incessantes du Catholicisme; ils
+verront que toutes les considérations de devoir envers les grands
+intérêts de leur religion, leur recommandent une active sympathie pour
+la Congrégation de Prague qui, en peu de temps, a soustrait sept cents
+individus au joug de l'Église catholique. Rome fait tout ce qu'elle
+peut pour multiplier ses églises dans cette contrée protestante; le
+simple bon sens prouve en conséquence qu'il est à la fois de l'intérêt
+et du devoir des Protestants anglais d'étendre, autant qu'ils le
+peuvent, l'Église protestante dans les États catholiques, et surtout
+dans les endroits où l'utilité de cet établissement s'est manifestée
+d'une manière aussi évidente qu'à Prague.
+
+Les remarques que nous avons faites sur la Bohême, ont été
+accompagnées, dans la première édition de cet ouvrage, du passage
+suivant de la préface de la _Lyra Cesko Slowanska_, ou Poésies
+nationales bohémiennes, traduites par notre ami le révérend A. H.
+Wratislaw, professeur au _Christ College_, à Cambridge, qui a visité
+plusieurs fois la Bohême et d'autres contrées slaves, et s'est
+familiarisé avec leur langage et leur littérature.
+
+«Nous ne pensons pas que l'Angleterre pût faire à la Bohême un présent
+plus agréable et plus utile qu'une réimpression de la meilleure
+traduction bohémienne de la Bible.»
+
+Nous disons avec satisfaction que ce désir, partagé par tous les amis
+de la Bohême et de la vérité religieuse, est maintenant en voie de
+réalisation. La Société biblique anglaise et étrangère imprime en ce
+moment en Autriche, sous la direction d'un savant slave, une nouvelle
+édition à cinq mille exemplaires de la Bible de Kralitz, renommée pour
+l'exactitude de sa traduction aussi bien que pour la pureté de son
+langage et la beauté de son style. Nous croyons que cette noble
+entreprise est due à l'initiative du comte de Shaftesbury, qui a rendu
+ainsi un nouveau et signalé service à la cause de la vérité
+évangélique.
+
+Le plus grand nombre des Slaves protestants se trouvent au nord de la
+Hongrie, parmi les Slovaques, qui parlent un dialecte de la langue
+bohémienne. Ils comptent environ huit cent mille âmes appartenant en
+partie à la Confession de Genève, mais surtout, croyons-nous, à celle
+d'Augsbourg. Leur nationalité n'a pas été attaquée sous le
+gouvernement hongrois, sauf quelques rares tentatives de fusion avec
+l'élément madgyare, qui produisirent de déplorables disputes entre les
+Protestants slaves et les Madgyares. Il existe enfin environ cent
+quarante mille Protestants dans la Lusace, sous la domination de la
+Prusse et de la Saxe; cette petite population slave est animée d'un
+sentiment profond de nationalité, et l'état avancé de son éducation
+pourrait fournir un certain nombre d'individus capables de travailler
+à l'évangélisation de leur race. La condition intellectuelle et
+religieuse des Protestants slaves mérite l'intérêt des Protestants
+anglais et américains, au moins tout autant que celle des Chrétiens
+dispersés en Orient. Ces derniers ont été l'objet de recherches et de
+soins tout particuliers de la part des voyageurs qui ont bravé toutes
+les fatigues et tous les périls pour visiter ces populations
+lointaines. Rien de semblable n'a été fait encore en faveur des
+Églises protestantes slaves, et, cependant, nous sommes convaincus
+qu'un grand service eût peut-être été rendu à la cause protestante en
+général, si quelques sujets anglais, à la hauteur de cette tâche,
+eussent entrepris de visiter ces Églises, d'examiner leur condition et
+d'établir des relations permanentes entre elles et leur propre pays.
+Les plus vastes champs offerts par les contrées slaves aux travaux
+évangéliques des Protestants anglais et américains, sont
+incontestablement les populations appartenant à la race qui suit
+l'Église d'Orient et vit sous la domination de la Porte ottomane. Un
+bien immense pourrait être fait en Servie et en Bulgarie, non par des
+conversions individuelles à la Religion protestante, mais par la
+propagation des Écritures et d'une saine éducation parmi les habitants
+de ces contrées en général, et au sein du clergé en particulier. Les
+Slaves de l'Église d'Orient seront beaucoup plus accessibles au
+Protestantisme que les sectateurs de Rome. On trouvera non-seulement
+le peuple, mais même le clergé disposé à accueillir les Écritures et
+les ouvrages de dévotion dans leur langue, si on les leur offre d'une
+manière convenable, sans blesser leurs sentiments ou leurs préjugés.
+On pourrait aisément rayonner à cet effet des Îles Ioniennes, de
+Constantinople, de Thessalonique, et Belgrade pourrait devenir un
+centre d'action très important. Le gouvernement turc n'empêchera pas
+de répandre l'Évangile parmi des sujets chrétiens; mais, ainsi que
+nous l'avons déjà dit, rien de semblable n'est permis aujourd'hui en
+Russie.
+
+Outre le but si grand de propager la vérité évangélique, qui porte les
+Protestants anglais à s'exposer aux extrémités du monde, il est une
+raison pour laquelle nous les engageons à prêter une attention toute
+particulière à la situation religieuse des Slaves. On ne saurait
+douter un instant des progrès immenses que la réaction catholique a
+faits sur le continent, où, sous le masque de conservation, elle s'est
+arrogée sur les affaires publiques de divers pays une influence telle,
+que les plus beaux jours de la domination cléricale auraient à lui
+porter envie. Ce parti réactionnaire a déjà manifesté d'une manière
+évidente son hostilité envers l'Angleterre et ses sympathies pour la
+Russie. Cette tendance n'est pas le résultat de quelques vues
+personnelles ou des sentiments des chefs de ce parti, mais elle
+réside dans la nature même des choses; en effet, la Russie, malgré sa
+mésintelligence accidentelle avec le Pape, au sujet des affaires des
+Églises grecques unies, a le même intérêt que lui à s'opposer aux
+progrès des opinions libérales. Le siége papal supportera beaucoup de
+la Russie plutôt que d'entrer en collision avec cette puissance; car
+il n'a jamais perdu l'espoir de soumettre l'Église russe à sa
+suprématie au moyen d'une union semblable à celle de Florence, et,
+bien que cette union puisse être aujourd'hui d'un accomplissement
+difficile, sa réalisation se suppléerait, en attendant mieux, par une
+alliance entre le chef spirituel de Rome et le pape politique de
+Russie. Une alliance de ce genre ne serait pas une nouveauté; car
+c'est en Russie que l'ordre des Jésuites, aboli partout ailleurs,
+trouva un refuge et préserva son existence menacée, circonstance qui
+facilita beaucoup son rétablissement, en 1814, par le pape Pie VII. Le
+clergé catholique de Pologne fut soutenu vigoureusement par le
+gouvernement russe, qui se servit de beaucoup de ses membres pour
+atteindre le but de sa politique réactionnaire. L'insurrection de
+1830-1831 réveilla cependant les sentiments patriotiques de la grande
+majorité du clergé polonais, de manière à rendre l'influence de Rome
+sans force contre la voix de la patrie. La conduite des
+ecclésiastiques polonais fut censurée sévèrement par le pape Grégoire
+XVI[196], mais il trouva pour le gouvernement russe des remontrances
+d'une douceur extrême, au sujet de la séparation forcée de l'Église
+grecque unie d'avec Rome; car il savait bien que sa domination courait
+un plus grand danger par l'établissement d'un gouvernement libéral
+dans la Pologne catholique, que par le despotisme de la Russie
+schismatique, quand même cette oppression serait dirigée contre une
+population catholique. La restauration de l'autorité papale, le retour
+des Jésuites à Naples et des Liguoristes à Vienne, en conséquence de
+la réaction politique dans ces deux capitales, prouve évidemment que
+les intérêts politiques et religieux deviennent de plus en plus
+solidaires les uns des autres, et que, dans un avenir plus ou moins
+éloigné, ils exerceront une grande influence sur leur développement
+mutuel. Les intérêts du Papisme, c'est-à-dire du despotisme religieux,
+sont intimement liés à ceux de l'absolutisme politique, qui peut seul
+le maintenir intact. Il peut s'adapter, en cas de nécessité, à des
+institutions libérales et se maintenir quelque temps au milieu d'elles
+à la faveur de circonstances particulières; mais il ne saurait
+résister long-temps à la liberté de discussion, principalement dans un
+endroit où il a sa source et son représentant suprême. Aucun argument
+contraire ne saurait prévaloir contre les principes proclamés dans la
+lettre encyclique de Grégoire XVI[197], ni contre les mesures
+adoptées par le gouvernement papal à Rome, après son rétablissement.
+Le Christianisme protestant veut la liberté pour se développer, et son
+plus grand ennemi est le despotisme, de quelque nom qu'il se couvre,
+clérical, monarchique ou démocratique; car il importe peu que la
+liberté de répandre la parole de Dieu et la propagation de la vérité
+évangélique soit entravée par les décrets d'un pouvoir absolu ou par
+ceux d'une autorité ou d'une faction républicaine. Nous citerons à
+l'appui, que c'est en conséquence de l'établissement d'un régime
+constitutionnel en Piémont, que les Vaudois obtinrent la pleine
+jouissance des droits civils et politiques, et que ce fut le
+gouvernement absolu de la Russie qui empêcha les missionnaires
+protestants de continuer leurs travaux dans ses provinces asiatiques.
+Cette cause sacrée ne retirera jamais d'avantages du soutien d'un
+pouvoir arbitraire ou d'une alliance avec lui; l'histoire prouve que
+le Protestantisme ne fut jamais aussi faible que lorsqu'on le dégrada
+au point de le faire servir d'instrument ou de prétexte aux vues et
+aux passions politiques. Nous savons qu'il y a beaucoup d'hommes pieux
+et sincères, particulièrement en Allemagne, qui, effrayés des excès de
+l'aberration politique et de l'incrédulité religieuse, réclament la
+main puissante d'un pouvoir absolu, non-seulement pour le maintien de
+l'ordre social, mais encore pour celui de la Religion. Il est en
+dehors de notre sujet de discuter jusqu'à quel point leur première
+supposition est soutenable; mais, en ce qui concerne la seconde, nous
+ferons seulement remarquer que c'est sous les gouvernements absolus de
+l'Allemagne et quand leurs sujets n'ont eu aucune liberté de
+discussion, que le Panthéisme s'est répandu le plus largement, et que
+les doctrines subversives de tout principe de religion et de moralité
+ont été ouvertement propagées dans ce pays.
+
+[Note 196: Rome, avec sa sagacité habituelle, prévit le danger qui
+menaçait sa domination en Pologne, si ce pays était rendu à
+l'indépendance. De là le Bref auquel nous faisons allusion dans le
+texte, adressé en 1852 aux évêques de Pologne par Grégoire XVI, qui
+condamnait en termes violents la tentative que la nation avait faite
+l'année précédente pour recouvrer son indépendance. Le même Bref en
+mentionne un autre d'une teneur semblable, envoyé au pays dans le
+temps le plus orageux de sa lutte, mais qui n'atteignit pas sa
+destination, ainsi que le pape s'en plaint. Nous pensons toutefois que
+cette plainte n'est pas dénuée de fondement, et, bien que le Bref en
+question n'ait pas été proclamé publiquement, il doit avoir circulé
+parmi quelques membres du clergé; car il est bien connu que les moines
+de l'ordre des Missionnaires, particulièrement dévoués à Rome,
+refusèrent l'absolution aux soldats polonais pour s'être battus contre
+l'empereur de Russie. La _Gazette officielle_ de Rome, qui s'était
+abstenue de toute censure contre l'insurrection polonaise aussi
+long-temps que la lutte avait duré, éclata, après sa malheureuse
+issue, en injures les plus grossières contre les patriotes qui y
+avaient pris part, et à la bravoure desquels leurs adversaires
+politiques eux-mêmes ont rendu justice. Le pape avait, en effet, de
+bonnes raisons pour redouter le succès de l'insurrection polonaise,
+car il y avait déjà en voie de circulation, parmi plusieurs jeunes
+ecclésiastiques, un plan d'émancipation et de Réforme de l'Église
+polonaise sur les principes suivants: Séparation complète d'avec Rome,
+service divin en langue nationale au lieu du latin, permission de
+mariage au clergé, etc.; la hiérarchie était conservée et le dogme de
+la transsubstantiation, de même que la confession auriculaire,
+abandonnés à la conscience de chacun. La persécution de l'Église
+grecque unie à Rome par le gouvernement russe, et la tendance du
+gouvernement prussien à germaniser le gouvernement de Posen, ont
+considérablement fortifié dans ces régions l'attachement du peuple à
+l'Église catholique, et le progrès de la religion évangélique n'y a
+plus d'autre chance aujourd'hui que l'établissement très éventuel
+d'institutions libres.]
+
+[Note 197: «De cette source corrompue de l'indifférentisme, découle
+cette opinion absurde et erronée ou plutôt cette démence
+(_deliramentum_) que la liberté de conscience devrait être maintenue
+et assurée. La voie est ouverte à cette très pernicieuse erreur, par
+cette liberté d'opinions sans frein ni limites, qui se répand au loin
+au grand détriment de la société civile et religieuse, quelques
+individus prétendant avec la dernière imprudence que la cause de la
+religion ne peut que gagner à cette indépendance de l'esprit. Mais
+saint Augustin l'a dit: «Que peut-il y avoir de plus mortel pour l'âme
+que la liberté d'erreur!» Et, en effet, ôtez à l'homme le frein qui le
+retient dans le sentier de la vérité, sa nature, portée au mal, tombe
+dans le précipice toujours ouvert sous ses pas; nous pouvons dire que
+l'abîme sans fond d'où saint Jean vit s'élever une épaisse fumée et
+s'élancer les sauterelles qui obscurcirent le soleil avant de dévaster
+la terre, s'est ouvert de nouveau. De là le désordre des esprits, une
+plus grande corruption de la jeunesse, un mépris des choses sacrées et
+des lois les plus saintes, répandu parmi le peuple, en un mot le fléau
+le plus mortel à la société, ainsi que le prouve l'expérience des âges
+les plus reculés, où nous voyons les États les plus florissants en
+gloire, en richesses et en puissance tomber par ce seul germe de
+destruction--une liberté immodérée d'opinions et de paroles et l'amour
+de la nouveauté.
+
+»À cet ordre de choses appartient cette liberté funeste, détestable et
+à jamais exécrable, de la liberté de la librairie, de publier quelque
+écrit que ce soit, liberté que quelques individus osent réclamer et
+soutenir par tous les moyens. Nous sommes terrifiés, vénérables
+Frères, à la vue des doctrines monstrueuses ou plutôt des erreurs qui
+menacent de submerger notre Église et qui sont semées en tous lieux au
+moyen d'une multitude de livres, de pamphlets et de toutes sortes de
+publications, petits en taille, mais immenses en malice, et dont la
+malédiction qui en sort s'étend sur toute la terre. Il y a cependant,
+chose bien pénible à dire! des hommes qui sont arrivés à un tel degré
+d'impudence, qu'ils soutiennent obstinément que le déluge d'erreurs
+qui provient de cette source, est suffisamment compensé par un livre,
+en défense de la vérité de la religion, qui vient apparaître
+accidentellement au milieu de ce flot de perversité. Il est
+incontestablement contraire à toutes les idées de justice, de
+permettre un mal certain parce qu'il y aurait espoir d'en retirer un
+bien présumable. Maintenant, quel homme de sang-froid dira que les
+poisons devraient circuler librement, être vendus publiquement et
+colportés, et même bus, parce qu'il existe un remède qui peut
+quelquefois sauver de la destruction ceux qui en prennent! La
+discipline de l'Église, pour détruire les mauvais livres, a été toute
+différente depuis le temps des apôtres, dont nous lisons qu'ils
+brûlèrent un grand nombre de livres (_Actes 19_); il suffit de
+parcourir les lois qui ont été faites à ce sujet par le cinquième
+concile de Latran, et par la constitution publiée ensuite par Léon X,
+notre prédécesseur d'heureuse mémoire, disant _que ce qui avait été
+créé avec sagesse pour la propagation de la foi et des sciences
+utiles, ne devait pas être perverti et devenir préjudiciable au salut
+des fidèles_. Ce fut aussi l'objet principal de l'examen des pères du
+concile de Trente, qui, pour remédier à un pareil mal, publièrent un
+décret salutaire, ordonnant de mettre à l'index tous les livres qui
+contiendraient des doctrines impures. _Il est nécessaire de combattre
+vigoureusement, disait Clément XIII, notre prédécesseur d'heureuse
+mémoire, dans ses lettres encycliques sur la proscription des livres
+pernicieux_, il est nécessaire de combattre vigoureusement tant que
+les circonstances l'exigeront, afin de détruire le poison mortel de
+tant de livres, car l'erreur ne disparaîtra jamais, à moins que les
+criminels éléments du mal ne soient livrés aux flammes. Il est donc
+suffisamment évident, d'après la sollicitude constante avec laquelle
+ce saint siége apostolique s'est efforcé, à travers les âges, de
+condamner les livres pernicieux et suspects et de les arracher de la
+main des hommes, combien est fausse, téméraire, injurieuse au siége
+apostolique, et féconde en maux de toutes sortes pour les chrétiens,
+la doctrine de ceux qui non-seulement rejettent la censure des livres
+comme une mesure oppressive, mais sont arrivés même à un tel degré de
+perversité, qu'ils la représentent comme opposée aux principes
+d'équité et de justice, et osent refuser à l'Église le droit de
+l'établir et de l'exercer.»]
+
+Grandes et terribles comme l'ont été les commotions qui ont ébranlé
+l'Europe continentale depuis février 1848, et dont la fin, malgré le
+calme apparent qui règne sur le continent d'Europe n'est pas encore
+venue, elles n'ont été que l'effet naturel de causes longuement
+accumulées; elles ont été en grande partie prévues et prédites par
+ceux qui surveillaient leur progrès, bien que la soudaineté de
+l'éruption ait surpris ceux-là mêmes qui s'y attendaient depuis
+long-temps. Cependant, si l'explosion des passions et des besoins
+sociaux et politiques avait été prévue par beaucoup de penseurs, la
+tournure que les événements ont prise était peu attendue par eux. De
+tous les faits cependant qui se sont produits au jour, en conséquence
+de ces commotions, aucun peut-être n'est plus frappant que la force
+immense manifestée sur le continent par le parti catholique. C'est là
+le résultat naturel des longs et persévérants efforts que ce parti
+avait faits sans jamais se laisser abattre. Opposé, comme nous le
+sommes, à ses vues et à ses fins, et aussi profondément que nous
+déplorions ses erreurs, nous pensons que la fidélité inébranlable
+qu'il a montrée à sa cause est loin de mériter le blâme. Rien, en
+effet, ne pouvait être plus désespéré que la situation du Catholicisme
+à l'époque où Napoléon était à l'apogée de sa gloire; sa capitale
+réduite en ville provinciale de l'Empire français, son chef captif,
+une indifférence complète pour ses doctrines et pour ses cérémonies
+parmi les classes instruites de la société. C'est dans ces
+circonstances que plusieurs individus zélés et doués d'intelligence
+entreprirent de relever par leurs écrits la condition déchue de
+l'Église catholique. L'ouvrage de Lamennais sur l'indifférence en
+matière de Religion[198], produisit une immense sensation; plusieurs
+autres productions vinrent à l'appui, particulièrement celles du comte
+Joseph de Maistre et du vicomte de Bonald. Ces ouvrages, écrits dans
+un style magnifique, attaquaient leurs adversaires à l'aide des
+arguments les plus captieux, les étourdissant d'un nombre infini de
+citations et de faits adaptés à leur objet. Il n'est donc pas étonnant
+qu'une telle réunion de talents et de savoir, animée par un zèle
+sincère, produisît un effet puissant, surtout à une époque où le
+besoin de principes religieux commençait à se faire sentir, et que
+beaucoup de jeunes et ardents esprits se rallièrent à l'étendard de
+l'Église catholique, relevé par des champions aussi puissants. Ce
+parti, qui préconisait en même temps l'absolutisme politique, s'accrut
+rapidement, et fut secondé par quelques Protestants, hommes de talent
+hors ligne, qui passèrent à l'Église catholique et dévouèrent leur
+plume à son service[199]. Ce parti, soutenu par l'influence de la cour
+romaine, par les Bourbons rétablis en France et par la politique de
+Metternich, s'acquit une grande influence; mais ce succès lui fit
+abandonner sa prudence habituelle et recourir à des mesures d'une
+violente réaction sous le règne de Charles X, ce qui contribua
+beaucoup à la révolution de Juillet 1830. Cet évènement porta un rude
+coup à ce parti. Il ne s'abandonna pas cependant au découragement;
+mais, formé par l'expérience, il ne chercha plus son point d'appui
+dans le gouvernement, comme il l'avait fait de 1815 à 1830. Il
+commença alors à agir directement sur le peuple, en se servant avec un
+redoublement d'énergie de la presse, de la chaire et du confessionnal.
+Nous assistons aujourd'hui au résultat de ses efforts persévérants. Il
+est naturel que ce parti se soit grossi d'une foule d'hommes qui
+trouvent que la cause qui triomphe est la cause légitime; car,
+malheureusement, il en a été et il en sera toujours ainsi en tous
+lieux. La justice nous oblige cependant à reconnaître que le parti
+catholique a trouvé pour adhérents beaucoup d'hommes sincères, dont le
+jugement a été égaré par leurs sentiments. La généralité des hommes ne
+se donnera pas la peine d'examiner de près le mérite réel d'une cause,
+elle jugera de sa valeur par la manière dont elle est défendue. Les
+hommes se rangent, en général, du côté où ils trouvent une grande
+puissance intellectuelle et un zèle sincère, tandis qu'ils condamnent
+et méprisent souvent la meilleure cause si elle n'a pas l'avantage
+d'être ainsi représentée. La grande ferveur et l'ardeur des
+Catholiques à gagner leurs adversaires, surtout ceux dont la richesse,
+le rang et les talents promettaient d'utiles alliés, ont souvent
+obtenu plus de succès que les arguments les plus logiques présentés
+d'une manière froide. Une proclamation publique de la vérité, tombée
+du haut de la chaire, d'une plate-forme, où par la voie de la presse,
+bien que soutenue des raisons les plus fortes, manquera souvent de
+produire une impression aussi profonde que celle qui peut résulter
+d'efforts individuels. N'est-il pas très naturel que ceux qui vont sur
+les grandes routes réussissent à convertir plus de gens que ceux qui
+restent chez eux en attendant qu'on vienne frapper à leur porte pour
+être admis. Ce n'est pas seulement le pauvre d'esprit qui a besoin de
+soutien, il y a des hommes riches d'intelligence, dont l'âme
+incertaine et le coeur souffrant se soumettront facilement à
+l'influence vivifiante d'un intérêt d'affection, mais reculeront, au
+contraire, au contact glacé d'une sévère raison qui n'aura pas pour
+elle le contact magique d'une véritable sympathie. C'est là ce qui eut
+lieu de la part d'un grand nombre d'individus intelligents, en
+Allemagne et peut-être dans un pays moins éloigné, individus dont la
+position et les principes les mettent au-dessus de tout soupçon
+d'avoir été influencés par les vils motifs de l'intérêt personnel, et
+dont l'intelligence supérieure eût certainement résisté aux arguments
+les plus captieux, mais dont le coeur chaud et la vive imagination ne
+résistèrent pas à l'épreuve de la fascination d'un échange de pensées
+mêlé de manifestation de sympathies. Nous espérons qu'après avoir
+décrit, comme nous l'avons fait, les procédés immoraux des Jésuites et
+les calamités qu'ils ont appelées sur notre pays et sur la Bohême, on
+ne nous soupçonnera pas de partialité pour leur ordre. Cependant la
+vérité, qui est le premier devoir de l'historien, veut que justice
+soit rendue aux qualités extraordinaires qu'ils ont déployées en tant
+d'occasions. Il ne saurait y avoir qu'une seule opinion sur la manière
+peu scrupuleuse avec laquelle ils n'ont que trop souvent poursuivi le
+but de leur tortueuse politique; mais leur zèle et leur dévouement à
+leur Église, leur persévérance à poursuivre une entreprise une fois
+commencée, leur savoir, le tact, la prudence et l'habileté qu'ils
+apportent à la direction des affaires les plus difficiles, sont
+assurément dignes d'une meilleure cause; que leurs adversaires eussent
+possédé seulement la moitié de ces qualités, bien des choses qui nous
+blessent aujourd'hui se fussent passées autrement. Les Jésuites ne
+discourent pas, ils agissent; car ils savent que les mots, sans les
+actes, n'inspirent ni respect ni confiance, et ne sont bons qu'à
+discréditer la meilleure des causes en faisant douter de la sincérité
+de ses promoteurs et en laissant naître le soupçon qu'ils ne sont mis
+en avant que pour couvrir la faiblesse réelle de la cause; les
+Jésuites sont de dangereux ennemis, mais des amis dévoués; leurs
+adhérents peuvent compter sur leur assistance, autant que leurs
+adversaires doivent craindre leur hostilité. Il n'y a donc pas lieu de
+s'étonner que ce parti soit servi avec tant de zèle et de dévouement;
+on les hait, on ne les méprise pas; mais la haine est souvent bien
+près de la crainte, et la crainte conduit à la soumission. Il est donc
+bien naturel qu'un parti redouté par ses ennemis et qui inspire une
+confiance sans bornes à ses amis, remporte de grands avantages sur un
+parti qui n'éveille ni l'un ni l'autre de ces sentiments.
+
+[Note 198: Lamennais, qui avait rendu d'immenses services à la cause
+de Rome par sa plume éloquente, reconnut enfin ses illusions; mais,
+malheureusement, il tomba dans un autre extrême.]
+
+[Note 199: Tels furent, par exemple, les écrivains politiques
+allemands bien connus, Haller, Jarcke, Philips, etc.]
+
+Les Jésuites sont des hommes éminemment pratiques, car ils employent
+toujours les moyens les mieux adaptés à l'accomplissement de leurs
+desseins, sachant bien que le défaut d'habileté ne peut être suppléé
+par de bonnes intentions. Ils ne se bercent pas de puériles
+satisfactions d'amour-propre, ni d'un succès insignifiant; ils ne
+considèrent un premier pas fait que comme un stimulant pour ce qui
+reste à faire et comme un marche-pied pour atteindre des résultats
+plus importants. Ils n'attendent pas l'approche du danger, et ils
+essaient d'effrayer leur ennemi par de vagues dénonciations; ils
+examinent avec calme sa force et sa position, ses moyens d'attaque,
+ses mouvements et ses intentions probables, et ils adoptent les
+mesures nécessaires pour lui tenir tête sur tous les points. La
+prudence ordinaire prescrit cette manière d'agir; ce n'est pas son
+usage, mais son abus qui est condamnable. L'Évangile nous ordonne
+non-seulement d'être innocents comme la colombe, mais encore prudents
+comme le serpent; il nous recommande la prudence par l'exemple de
+l'homme qui bâtit une tour et du roi qui va à la guerre. La cause de
+la vérité ne saurait que se déconsidérer par les moyens exagérés que
+les Jésuites ont employés en beaucoup de pays; mais personne ne
+saurait nier que cette cause ne puisse progresser à la faveur du
+talent, de la prudence et du savoir, et que ces nobles dons de la
+Providence devraient être utiles pour la propagation de ce grand
+objet.
+
+Si c'est un tort de travailler dans les ténèbres et de prendre les
+couleurs d'un parti auquel on s'est opposé, comme cela s'est vu dans
+le fait que nous avons rapporté précédemment, est-il donc plus
+convenable de tenir conseil dans les rues, de proclamer, sur les
+toits, des projets à peine ébauchés, et de célébrer des victoires qui
+sont encore à gagner...
+
+Se servir du savoir pour corrompre la vérité, comme l'ont fait les
+Jésuites en mainte occasion, est un acte d'immoralité que l'on ne
+saurait trop flétrir. Le seul moyen efficace pour contre-balancer
+cette influence sans principes ainsi que la propagation de l'erreur,
+c'est l'instruction. «La science est la puissance,» a dit un grand
+philosophe anglais, et il en est surtout ainsi quand on l'applique à
+la défense de la vérité, qui importe le plus à l'humanité. C'est grâce
+à la puissance du savoir, que Wickliffe, Huss, et les Réformateurs du
+XVIe siècle purent ébranler l'esclavage spirituel que Rome avait
+établi au moyen-âge, et ce n'est pas par l'ignorance que l'on
+parviendra jamais à contre-balancer ses efforts réactionnaires.
+
+L'organisation merveilleuse des Jésuites, qui a été comparée à une
+épée dont la garde est à Rome et la pointe partout, ne peut être
+imitée par les Protestants. L'esclavage moral que leur ordre impose à
+ses membres est trop opposé à la liberté spirituelle, qui est le trait
+caractéristique du Protestantisme; mais ce serait tomber dans un autre
+extrême que de proclamer le Protestantisme incapable d'organisation;
+assertion que les Catholiques répètent comme une sorte de brocard, et
+que beaucoup de Protestants reconnaissent comme une triste vérité.
+Nous croyons cependant que cette assertion ne repose sur rien de
+sérieux; car il vaudrait autant déclarer que la liberté est
+incompatible avec l'ordre; nous sommes convaincus qui si un grand
+nombre de sociétés protestantes ont été privées d'une action puissante
+et d'une organisation convenable, c'est que la nécessité n'en avait
+pas encore été bien comprise. On ne peut douter cependant qu'une
+organisation qui concentrerait en un seul foyer tous les talents et le
+savoir dispersés parmi les Protestants, et qui donnerait à son action
+cette universalité de rayonnement que leurs adversaires déploient pour
+égarer l'opinion publique en plus d'une contrée, ne produise bientôt
+des résultats palpables. La possibilité d'une bonne organisation
+protestante, et les graves avantages qu'on pourrait en retirer, ont
+été démontrés clairement par l'association puissante sortie du génie
+de Wesley. Les Wesleyens n'ont pas besoin de l'éloge d'un individu
+aussi humble que l'auteur de cet essai; leurs grands services, et
+surtout leur zèle à relever la condition religieuse, morale et
+intellectuelle des classes ouvrières, sont connus de toutes parts.
+Nous ferons seulement remarquer que, bien qu'il puisse se trouver
+parmi les autres Congrégations protestantes, des Chrétiens aussi bons
+et aussi pieux que chez les Wesleyens, nulle d'elles n'a fait d'aussi
+constants efforts que cette branche du Protestantisme pour étendre sa
+sphère d'activité bienfaisante; avantage qu'il faut rapporter
+entièrement à l'efficacité de son organisation. Puisse-t-elle
+conserver long-temps ce qui fait sa force et sa vitalité, et continuer
+à développer le champ de ses travaux chrétiens, en les étendant
+jusqu'aux terres habitées par la race dont nous avons essayé
+d'esquisser les principaux traits religieux!
+
+En prenant congé de nos lecteurs, nous ferons remarquer que, bien que
+les Protestants anglais aient laissé passer, sans y prendre garde, la
+condition religieuse des nations slaves, celle de leur propre pays est
+un sujet d'observation et de commentaires aussi constants parmi ces
+nations que dans le reste de l'Europe. L'Église d'Angleterre est le
+point principal qui attire l'attention de tout le continent. Toutes
+les affaires de cette Église sont surveillées avec soin; car beaucoup
+de craintes et autant d'espérance se rattachent à ses destinées. Cette
+attention fut éveillée, pour la première fois, par l'apparition du
+célèbre ouvrage du comte Joseph de Maistre, _Du Pape_, publié il y a
+plus de trente ans[200], dans lequel il prédit hardiment le retour de
+l'Église anglicane à Rome; les tendances qui se sont manifestées dans
+ce sens, de la part de plusieurs membres ecclésiastiques et laïques de
+cette Église, ont donné un poids immense à cette prédiction.
+L'importance de ces tendances a été considérablement exagérée par le
+parti catholique, qui est parvenu à répandre l'opinion que l'Église
+d'Angleterre est à la veille de se réunir à Rome. Les rapports les
+plus défavorables sur la condition de l'Église anglicane, sont en même
+temps propagés avec activité, on la représente comme marchant à grands
+pas à une dissolution inévitable; tandis que ceux qui ont vécu en
+Angleterre, peuvent apprécier le savoir et la piété de ses prélats,
+ainsi que le zèle, la dévotion et les vertus vraiment chrétiennes
+déployées par son clergé, qui a souvent à lutter contre de grandes
+difficultés dans l'accomplissement de ses devoirs sacrés. Tout ceci
+est fait de propos délibéré; car une correspondance intime entre
+l'établissement protestant le plus important (telle est sans contredit
+l'Église d'Angleterre) et les Églises protestantes du continent,
+pourrait être d'un très grand avantage à la cause protestante en
+général, et lui fournir les moyens de contre-balancer les efforts
+réactionnaires de Rome, ainsi que les dangers provenant d'une toute
+autre source. L'importance de cette mesure avait été aperçue par
+Cranmer, qui en favorisa la réalisation en attirant en Angleterre des
+théologiens protestants distingués du continent, et en donnant asile
+aux réfugiés religieux des diverses parties de l'Europe. C'était un
+premier pas vers l'établissement d'une alliance permanente, qui eût
+probablement conduit à des conséquences importantes, si les jours
+d'Édouard VI s'étaient prolongés. Il n'entre pas dans notre cadre de
+discuter l'état des relations qui existent entre les Protestants de
+l'Europe occidentale et ceux de la Grande-Bretagne; mais nous appelons
+encore une fois l'attention de ce pays sur les grands avantages qui
+pourraient résulter pour la cause de la vraie religion, et,
+conséquemment, pour celle de la civilisation et de l'humanité, de
+l'établissement de relations intimes entre l'Angleterre et les Slaves
+protestantes et ceux appartenant à l'Église grecque sous la domination
+de la Turquie, car ceux de la Russie sont inaccessibles. Le premier
+pas indispensable vers la réalisation de ce grand dessein serait,
+comme nous l'avons dit, de rechercher sur les lieux mêmes la condition
+véritable de ces Slaves, et, dans l'état actuel des communications,
+cette tâche peut être aisément accomplie si elle est entreprise par
+d'intelligents voyageurs. Une telle alliance, cimentée sérieusement,
+peut produire des avantages incalculables; car le développement de la
+religion des Écritures, parmi ces peuples, aurait une influence
+puissante sur toute leur race. Ce sujet mérite l'attention de tout ce
+qu'il y a de penseurs et de chrétiens sincères parmi les Protestants
+de la Grande-Bretagne.
+
+[Note 200: La préface de ce livre est datée de 1817.]
+
+Nous terminons cette esquisse rapide de l'histoire religieuse des
+nations slaves, en exprimant toute notre gratitude à nos concitoyens
+en particulier, et à nos frères slaves en général, pour l'indulgence
+et les encouragements qu'ils ont bien voulu accorder aux efforts que
+nous avons déjà faits pour soumettre au public anglais leur condition
+politique et religieuse. Nous les remercions du concours utile qu'ils
+nous ont prêté par leurs communications sur divers objets importants.
+Ces communications sont d'une valeur inappréciable pour un auteur qui,
+comme nous, se trouve placé à une grande distance des contrées qui
+font l'objet de ses travaux; elles nous ont été de la plus grande
+utilité pour la publication de cet ouvrage. Nous espérons que cette
+esquisse recevra le même accueil, et qu'on la jugera bien plus par la
+sincérité des intentions de l'auteur que par son habileté à les
+mettre en relief.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+
+
+Appendice A.
+
+
+DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES,
+
+CONFORMÉMENT AUX DIFFÉRENTS ÉTATS AUXQUELLES ELLES APPARTIENNENT;
+
+Fait par Szaffarick en 1842.
+
+ +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+
+ | | Russie. | Autriche.| Prusse. | Turquie.|République| Saxe.| Totaux. |
+ | | | | | | de | | |
+ | | | | | | Cracovie.| | |
+ +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+
+ |Grand-Russes ou | | | | | | | |
+ | Moscovites. |35,314,000| » | » | » | » | » |35,314,000|
+ |Petit-Russiens ou | | | | | | | |
+ | Ruthéniens. |10,370,000| 2,774,000| » | » | » | » |13,144,000|
+ |Blanc-Russiens. | 2,726,000| » | » | » | » | » | 2,726,000|
+ |Bulgares. | 80,000| 7,000| » |3,500,000| » | » | 3,587,000|
+ |Serviens ou Illyriens.| 100,000| 2,594,000| » |2,600,000| » | » | 5,294,000|
+ |Croates. | » | 801,000| » | » | » | » | 801,000|
+ |Carinthiens. | » | 1,151,000| » | » | » | » | 1,151,000|
+ |Polonais. | 4,912,000| 2,341,000|1,982,000| » | 130,000 | » | 9,365,000|
+ |Bohémiens et Moraves. | » | 4,370,000| 44,000| » | » | » | 4,414,000|
+ |Slovakes (Hongrie | | | | | | | |
+ | septentrionale). | » | 2,753,000| » | » | » | » | 2,753,000|
+ |Lusaciens ou Wendes | | | | | | | |
+ | (Haute Lusace). | » | » | 38,000| » | » |60,000| 98,000|
+ | dº (Basse-Lusace).| » | » | 44,000| » | » | » | 44,000|
+ | |----------|----------|---------|---------|----------|------|----------|
+ | Totaux |53,502,000|16,791,000|2,108,000|6,100,000| 130,000 |60,000|78,691,000|
+ +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+
+
+
+DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES,
+
+D'APRÈS LES DIFFÉRENTES CROYANCES RELIGIEUSES AUXQUELLES ELLES
+APPARTIENNENT.
+
+Supputation de Szaffarick en 1842.
+
+ +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+
+ | | L'Église | Grecs | Catholiques.|Protestants.|Mahométans.|
+ | |grecque ou| unis à | | | |
+ | |d'Orient. | Rome. | | | |
+ +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+
+ |Grand-Russes ou | | | | | |
+ | Moscovites. |35,314,000| » | » | » | » |
+ |Petits-Russiens ou | | | | | |
+ | Malo-Russes. |10,154,000|2,900,000| » | » | » |
+ |Blanc-Russiens. | 2,376,000| » | 350,000| » | » |
+ |Bulgares. | 3,287,000| » | 50,000| » | 250,000|
+ |Serviens ou Illyriens.| 2,880,000| » | 1,864,000| » | 550,000|
+ |Croates. | » | » | 801,000| » | » |
+ |Carinthiens. | » | » | 1,138,000| 13,000| » |
+ |Polonais. | » | » | 8,923,000| 442,000| » |
+ |Bohémiens et Moraves. | » | » | 4,270,000| 144,000| » |
+ |Slovakes (dans le nord| | | | | |
+ | de la Hongrie). | » | » | 1,953,000| 800,000| » |
+ |Lusaciens ou Wendes | | | | | |
+ | (Haute-Lusace). | » | » | 10,000| 88,000| » |
+ | dº (Basse-Lusace).| » | » | » | 44,000| » |
+ | |----------|---------|-------------|------------|-----------|
+ | Totaux |54,011,000|2,900,000| 19,359,000| 1,531,00| 800,000|
+ +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+
+
+
+
+
+Appendice B.
+
+
+«L'État hongrois fut fondé au commencement du Xe siècle, à l'époque où
+la nation asiatique des Hongrois ou Madgiares, venue d'un pays voisin
+des monts Ourals, détruisit l'Empire slave de la Grande-Moravie[201]
+et conquit le territoire de l'ancienne Dacie, habitée par les Slaves
+et en partie par les Valaques qui sont les descendants des colons
+romains établis dans ces régions au temps de la domination romaine. Le
+Christianisme pénétra en Hongrie (de 972 à 997); les frontières de ce
+pays furent considérablement augmentées, au commencement du XIIe
+siècle, par le royaume slave de Croatie, qui, après l'extinction de sa
+dynastie nationale, choisit volontairement pour monarque Coloman Ier,
+roi de Hongrie. La nation hongroise se trouva ainsi composée de trois
+populations différentes: les Hongrois proprement dits, les Slaves et
+les Valaques, auxquels se joignirent un certain nombre d'Allemands qui
+émigrèrent dans ce pays à différentes époques, mais principalement
+sous la domination autrichienne.
+
+[Note 201: Le royaume de la Grande-Moravie ne comprenait pas seulement
+la province qui porte actuellement le nom de Moravie, il s'étendait
+aussi sur la plus grande partie de la Hongrie actuelle et sur quelques
+autres contrées adjacentes.]
+
+»À une époque reculée, et peut-être contemporaine de l'établissement
+de la Religion chrétienne, le latin fut adopté pour toutes les
+transactions officielles de la Hongrie. C'était une mesure très sage,
+en ce qu'elle établissait un lien commun de communication entre les
+éléments hétérogènes de la population. Elle écartait la cause de
+dissensions le plus active entre des nations d'une origine et d'un
+langage entièrement différents, et consacrait une sorte d'égalité
+entre le conquérant et le vaincu, en les plaçant l'un et l'autre sur
+un terrain neutre. L'histoire nous enseigne que chaque fois qu'une
+nation en a conquis une autre, une lutte s'est organisée entre les
+deux races représentées pas leur langage, jusqu'à ce que la
+nationalité du vaincu succombât sous les efforts du conquérant, comme
+cela eut lieu à l'égard des Slaves de la Baltique, ou jusqu'à ce que
+la nationalité des conquérants s'absorbât dans celle des vaincus qui
+leur était supérieurs en nombre, comme nous le voyons avec les Francs
+dans la Gaule, les Danois en Normandie, et en quelque sorte avec les
+Normands français en Angleterre. Les annales de la Hongrie n'offrent
+aucune lutte de ce genre; et bien que ce pays ait été en butte à la
+conquête étrangère et aux commotions intérieures; les partis qui le
+déchirèrent furent tous politiques ou religieux; mais nous ne voyons
+aucune lutte s'élever entre les différentes races qui forment sa
+population. La Hongrie offre un rare exemple dans l'histoire, d'un
+État composé des populations les plus hétérogènes et unies seulement
+par le lien d'un même langage, étranger à elles toutes, mais également
+adopté par elles, et qui, malgré cette diversité d'éléments
+constituants, soutint les plus terribles orages qui l'assaillirent à
+l'extérieur et à l'intérieur. La Hongrie sut même conserver sa
+constitution libre sous une série de monarques qui régnèrent d'une
+manière absolue sur le reste de leurs États. Ce fait, peut-être sans
+exemple dans l'histoire, doit être entièrement attribué, dans notre
+opinion, à la circonstance qui avait enlevé la cause la plus active de
+désunion entre les diverses races, et qui avait fait que les
+Madgiares, les Slaves, les Valaques, pussent se considérer comme égaux
+aux Hongrois et comme constituant politiquement une seule et même
+nation.
+
+»On aurait cru que l'expérience de leur propre histoire eût engagé les
+hommes d'État de la Hongrie à continuer une ligne de politique qui
+avait suffi à leurs ancêtres pour conserver l'intégrité de leur pays
+et de sa constitution, malgré les éléments naturels de dissolution
+qu'il renferme. Tel n'a pas été cependant le cas, et les Madgiares, ou
+Hongrois proprement dits, ayant conçu récemment l'idée de remplacer
+l'usage du latin par celui de leur idiome particulier (qui n'est pas
+le langage de la grande majorité des habitants), des efforts pour
+atteindre ce but se manifestèrent pour la première fois à la diète de
+1830, et continuèrent pendant plusieurs diètes successives, jusqu'à ce
+que celle de 1844 décrétât la résolution suivante, qui reçut la
+sanction impériale: «La langue hongroise sera employée dans les
+transactions officielles du pays; elle deviendra celle de
+l'enseignement dans toutes les écoles publiques. Les diètes
+délibéreront en hongrois.» Les députés des royaumes annexés (la
+Croatie et la Slavonie) furent cependant autorisés, pour le cas où ils
+ne comprendraient pas le hongrois, à donner leur vote en latin; mais
+ce privilége ne devait avoir force de loi que pour les diètes qui
+auraient lieu dans les six années suivantes. Les autorités des mêmes
+royaumes annexés devaient recevoir la correspondance de celles de
+Hongrie en langue hongroise, mais on leur permettait d'adresser la
+leur en latin aux autorités hongroises. Le hongrois devait être
+enseigné dans toutes les écoles des provinces ci-dessus mentionnées.
+
+»Ces dispositions, calculées pour détruire la nationalité des
+populations non madgiares, souleva une violente opposition parmi les
+Slaves. Les provinces de Croatie et de Slavonie, qui ont l'avantage de
+posséder une diète provinciale, prirent de fortes résolutions contre
+l'introduction de la langue madgiare dans leurs provinces, et firent à
+Vienne des représentations pressantes à cet effet, demandant même une
+administration séparée. Elles finirent par déclarer leur ferme
+résolution de substituer au latin dans leurs provinces, non le
+madgiar, mais leur propre langue slave. Les Slovaques, qui n'ont pas
+les moyens légaux des Croates pour s'opposer aux mesures prises contre
+leur nationalité, essayèrent de lutter pour sa conservation par des
+efforts individuels. Le parti national, composé de presque toute la
+jeune génération de la classe instruite, essaya de répandre, par tous
+les moyens possibles, la culture de la langue et de la littérature
+nationales, et de défendre leur nationalité contre les envahissements
+du madgiarisme. Le clergé catholique ou protestant multiplia ses
+efforts en faveur de ce but patriotique. On peut remarquer aussi que
+les Slovaques, qui ont adopté le pur bohémien pour leurs oeuvres
+littéraires, possèdent une littérature de quelque importance. Deux des
+écrivains bohémiens les plus éminents de nos jours, et que nous avons
+déjà mentionnés comme les créateurs de l'idée du panslavisme, Kollar
+et Szaffarik, appartiennent aux Slovaques. Il se fait aujourd'hui dans
+la Croatie un mouvement littéraire très remarquable, que l'on doit
+attribuer, en très grande partie, à Ludevit Gay, qui a posé les
+fondements de la littérature périodique, dont l'influence se fait déjà
+sentir d'une manière puissante sur les Slaves du sud de la Hongrie,
+ainsi que sur ceux de la Dalmatie, et a déjà fait revivre un vif
+sentiment de nationalité parmi eux.
+
+»La diète de Croatie s'est déclarée indépendante de la Hongrie, et des
+collisions se sont manifestées entre ses habitants et d'autres Slaves
+du sud de la Hongrie, d'une part, et les Madgiares et les populations
+allemandes d'autre part. Si l'on ne parvient pas à arrêter ce débat
+par des moyens de conciliation, on peut s'attendre aux conséquences
+les plus fatales pour la Hongrie. Un million environ de la population,
+comprenant la frontière militaire qui s'étend le long des confins
+turcs, se compose de Slaves. Ils sont dressés à la discipline et aux
+habitudes guerrières. Un certain nombre d'entre eux prennent déjà part
+aux débats si déplorablement soulevés, et, suivant toute apparence,
+ils seront bientôt suivis du reste de leurs frères et soutenus par une
+grande partie des habitants de la Servie. Les Slaves de la Hongrie
+septentrionale, qui n'ont pas, comme les Croates, de diète provinciale
+pour représenter les intérêts de leur nationalité, ne pouvaient pas
+manifester leur opposition aux Madgiares de la même manière que leurs
+frères du Sud. Il est cependant plus que probable que, s'ils
+n'obtiennent pas une garantie complète pour les droits de leur
+nationalité, ils se sépareront de la Hongrie, et que les Slovaques
+s'uniront à la Bohême, avec laquelle ils ont déjà un lien commun
+d'origine et de langage. La diète hongroise a fait aujourd'hui la
+concession trop tardive, en faveur des Slaves de la Croatie, de
+laisser à cette province l'usage du langage national dans les
+transactions publiques; mais ce droit ayant été arraché plutôt
+qu'accordé, il est très douteux que les Croates consentent à rester
+unis à la Hongrie et à se joindre à ses diètes où ils seraient obligés
+de délibérer en madgiar; il n'est pas non plus probable qu'ils
+consentent à l'introduction de l'étude de cet idiome dans leurs
+écoles, car le temps passé à l'apprendre peut être employé par les
+élèves à acquérir des connaissances beaucoup plus utiles. Ce que nous
+avons dit des Croates s'applique également à tous les Slaves de la
+Hongrie. Nous craignons que ces circonstances ne conduisent fatalement
+à une dissolution de la Hongrie comme État, et ce sera un bien triste
+évènement, car aucun ami de la liberté ne peut retenir le juste tribut
+d'éloges qui est dû aux Hongrois pour les efforts incessants qu'ils
+ont faits depuis long-temps, afin de développer leurs libertés
+constitutionnelles et de les étendre à toutes les classes d'habitants.
+Nous, en particulier, comme Polonais, nous ne pouvons que porter le
+plus vif intérêt à une nation qui a toujours manifesté la plus vive
+sympathie pour notre pays. Espérons donc que la catastrophe qui semble
+menacer aujourd'hui la Hongrie sera détournée de ce noble peuple,
+malgré le sombre aspect de son horizon politique, qui présage une
+tempête de la plus terrible espèce.» (_Panslavisme et Germanisme_, p.
+178, 188.)
+
+
+
+
+Appendice C.
+
+
+«Une violente opposition à l'établissement de l'État confédéré en
+question se manifestera infailliblement de la part des Madgiares, en
+ce qu'ils seront obligés de se soumettre à un grand sacrifice de
+nationalité, en devenant, d'État séparé, la partie d'un autre État, et
+d'accepter ou plutôt de subir l'égalité avec les Slaves, sur lesquels
+ils s'étaient efforcés d'établir leur domination, en leur imposant la
+langue madgiare. Mais il ne sera pas possible de retenir plus
+long-temps les Slaves de la Hongrie sous la domination de cet État;
+ceux du Sud ayant déjà commencé à s'opposer à main armée à cet ordre
+de choses, leur exemple sera très probablement suivi par leurs frères
+du Nord, les Slovaques, à la première occasion favorable. Les
+Madgiares sont trop faibles numériquement pour pouvoir maintenir une
+existence politique indépendante au milieu des populations slaves qui
+les entourent; ils n'auront, en conséquence, d'autre ressource que de
+s'unir à l'empire confédéré, afin de continuer le développement de
+leur propre nationalité en devenant partie constitutive de cet État.»
+(_Panslavisme et Germanisme_, p. 319 et 320.)
+
+
+
+
+Appendice D.
+
+(Voyez appendice B, page 440).
+
+
+
+
+Appendice E.
+
+
+«Les rapides progrès du développement intellectuel en Europe ont
+exercé aussi leur influence sur les nations slaves; la littérature a
+marché graduellement, et toutes les branches des connaissances
+humaines ont été cultivées à leur tour par ces nations. Les principaux
+sujets cependant qui ont captivé l'attention des savants slaves, sont
+l'histoire et les antiquités de leurs pays respectifs, étudiées
+non-seulement dans leurs chroniques écrites, mais encore dans leurs
+chants populaires, dans les traditions et les superstitions; la
+culture et les progrès de leurs langages nationaux ont également fait
+l'objet de leurs méditations et de leurs efforts. Il en résulta la
+conviction universelle que toutes les nations slaves sont
+non-seulement autant de rejetons d'une même tige et leurs idiomes
+respectifs autant de dialectes d'une langue-mère, mais encore qu'il
+existe une affinité évidente entre les principaux traits de leur
+nature morale et physique. Bref, tous les Slaves, malgré les
+modifications diverses résultant de l'influence du climat, de la
+religion et de la forme du gouvernement, appartiennent par leur
+essence à une seule et même nation. Cette conviction répandit parmi
+tous les hommes de la même race un grand amour de nationalité, et les
+savants qui avaient éveillé ce sentiment le propagèrent par leurs
+écrits parmi tous leurs compatriotes. La pensée d'étendre leur
+activité intellectuelle sur la race très nombreuse d'Europe, au lieu
+de la limiter à la sphère comparativement étroite de leur propre
+nation, parut des plus attrayantes aux écrivains slaves, dont les
+ouvrages n'avaient eu qu'un cercle très restreint de lecteurs, à cause
+du petit nombre d'habitants parlant le langage dans lequel leurs
+ouvrages sont écrits. C'est surtout ce qui arrive avec la Bohême; car,
+bien que ce pays possède aujourd'hui une littérature importante et
+compte plusieurs auteurs du premier mérite, son public de lecteurs est
+très limité. La population parlant le bohémien s'élève, y compris les
+Slovaques de Hongrie, à plus de sept millions d'individus[202]; mais
+comme presque toutes les classes instruites, surtout en Bohême, savent
+l'allemand, la littérature nationale de ce pays a souvent à soutenir
+une concurrence redoutable avec les productions d'Allemagne, et, en
+conséquence, les ouvrages les plus importants publiés en bohémien
+doivent, en général, leur appui bien plus au patriotisme éclairé de
+quelques individus qu'à l'étendue de leur circulation. La littérature,
+de nos jours, ne peut cependant atteindre un haut degré de prospérité
+sans avoir un vaste champ ouvert à la renommée de ses écrivains et au
+bénéfice de ses éditeurs, qui doivent pouvoir récompenser le travail
+littéraire de manière à ce que les hommes de talent soient engagés à
+se dévouer à la pénible carrière d'auteur. Les lettrés bohémiens
+arrivèrent en conséquence à cette conclusion, que le moyen le plus sûr
+d'atteindre ce but serait d'étendre l'activité intellectuelle de
+chaque nation slave à la race tout entière, au lieu de la limiter,
+comme on avait fait jusqu'ici, à telle ou telle branche. Kollar,
+ecclésiastique protestant de la congrégation slave de Pesth, en
+Hongrie, et qui s'y était acquis une réputation méritée par ses
+productions littéraires, fut le premier qui mit en avant cette grande
+idée d'une manière saisissable, au moyen de plusieurs écrits, mais
+surtout par la dissertation qu'il publia en allemand, en 1828, sous le
+titre de: _Wechselseitigkeit_, ou Réciprocité. Il adopta la langue
+allemande pour cette publication, afin de lui préparer un accès plus
+facile dans toutes les contrées slaves, auprès des classes les plus
+instruites, qui comprennent généralement cette langue. Il proposa,
+dans cet ouvrage, une réciprocité littéraire entre toutes les nations
+slaves, c'est-à-dire que tout Slave instruit serait désormais versé
+dans les langages et dans la littérature des principales branches de
+la tige commune, et que tous les lettrés slaves posséderaient une
+connaissance approfondie de tous les dialectes de leur race. Il prouva
+en même temps que les divers dialectes slaves ne diffèrent pas plus
+entre eux que les quatre principaux dialectes de l'ancienne Grèce
+(l'Attique, l'Ionien, le Dorique et l'Éolien), et que les auteurs qui
+écrivirent dans ces quatre dialectes furent également considérés comme
+Grecs, malgré cette différence, et que leurs productions furent
+revendiquées comme la propriété commune et la gloire de toute la
+Grèce, et non comme appartenant exclusivement à la population dans le
+dialecte de laquelle elles avaient été publiées. Si cette division de
+langage en plusieurs dialectes n'a pas empêché les Grecs de créer la
+plus brillante littérature du monde, pourquoi la même cause
+agirait-elle comme une entrave sur celle des peuples d'origine slave?
+Les avantages que toutes ces nations pourraient recueillir d'une
+réciprocité de ce genre sont certainement très grands, car elle
+donnerait un essor considérable à la littérature de toutes les
+branches slaves, et en même temps une valeur intrinsèque plus grande à
+leurs productions, en ouvrant aux auteurs un champ plus vaste à leur
+renommée et plus de chance d'être rémunérés de leurs travaux.
+
+[Note 202: Voyez l'appendice A.]
+
+»Vers l'époque où Kollar émit l'idée d'une alliance littéraire entre
+tous les Slaves, un autre écrivain bohémien, qui s'est acquis depuis
+une réputation européenne par ses recherches sur l'ancienne histoire
+slave, Szaffarik, publia une esquisse de tous les dialectes et de la
+littérature de ces peuples. Cet ouvrage, publié aussi en allemand,
+vint puissamment en aide aux projets de Kollar, en faisant comprendre
+aux Slaves, à la fois joyeux et étonnés, toute leur importance comme
+race. Ce fait, porté à la connaissance des autres nations par ce même
+ouvrage, ne saurait plus être mis en question.
+
+»La proposition de Kollar, appuyée par les écrits de Szaffarik,
+rencontra un écho tout naturel parmi les hommes de lettres de toutes
+les nations slaves. C'était une semence qui tombait dans une terre
+préparée pour la recevoir par l'étude spéciale dont nous avons
+parlé.--L'étude des divers langages et de la littérature slaves
+devient de plus en plus générale parmi ces nations, et déjà
+aujourd'hui il est peu d'écrivains de quelque mérite, appartenant à
+cette race, qui ne soit pas versé dans les dialectes et dans les
+lettres cultivées par toutes ses branches.
+
+»C'est l'origine de ce qu'on appelle le Panslavisme, qui n'était, à sa
+source, qu'une alliance littéraire entre les nations slaves; mais
+était-il possible que ce mouvement, purement intellectuel dans son
+principe, ne prît pas une direction politique! et n'était-il pas
+naturel que les diverses nations de la même race, réunissant leurs
+efforts séparés pour relever leur condition littéraire, arrivassent,
+par une succession naturelle de raisonnements, à l'idée et au désir
+d'acquérir une importance politique, en réunissant toutes les branches
+de leur tronc en un puissant empire ou confédération, qui leur assurât
+une prépondérance décisive sur les affaires de l'Europe! Il n'y a donc
+pas lieu de s'étonner que ce résultat naturel de circonstances que
+nous avons décrites, commence déjà à se manifester avec une énergie
+croissante, en éveillant, d'une part, les plus brillantes espérances
+et la perspective la plus éblouissante dans l'esprit de plus d'un
+Slave, et en suggérant, d'un autre côté, dans une proportion
+correspondante, les craintes et les appréhensions les plus fortes
+parmi un grand nombre d'Allemands, dont le pays, par sa position
+géographique, doit être nécessairement le premier à éprouver les
+effets d'une telle combinaison.» (_Panslavisme et Germanisme_, p.
+109, 112.)
+
+
+
+
+Appendice F.
+
+
+«L'Allemagne subit en ce moment une crise importante. La résolution de
+la diète de Francfort, d'abolir la souveraineté des trente-huit États
+indépendants qui ont composé la Confédération germanique, afin
+d'établir un seul empire allemand, est, en effet, une entreprise
+hardie. Il est cependant beaucoup plus facile de prendre une
+résolution de ce genre que de la mettre à exécution, car il n'est pas
+aisé d'admettre que tous ces États, surtout les plus grands, résignent
+volontairement leur existence indépendante pour se fondre dans un seul
+État où beaucoup d'intérêts locaux ou individuels disparaîtraient
+devant l'intérêt général. Les intérêts commerciaux de l'Allemagne
+septentrionale, qui ont empêché sa jonction au Zollverein, devraient
+être sacrifiés à ceux des contrées manufacturières du Sud. Vienne,
+Berlin, et d'autres capitales, tombent au rang de villes principales,
+et un grand nombre d'individus qui remplissent aujourd'hui des
+fonctions plus ou moins hautes dans les ministères, dans les
+ambassades étrangères, etc., des différents États, se trouveraient
+sans emplois. Les monarques eux-mêmes deviennent tout au plus des
+gouverneurs héréditaires de leurs États respectifs, et c'est à peine
+s'ils peuvent raisonnablement espérer de conserver long-temps cette
+position subordonnée, leur emploi devant être reconnu bientôt
+tout-à-fait inutile et remplacé par des magistratures beaucoup moins
+onéreuses. L'unité allemande, décrétée à Francfort, rencontrera donc
+l'opposition la plus sérieuse de la part de tous ces intérêts
+militants. Le Hanovre s'est déjà déclaré contre cette décision; la
+Prusse ne semble pas le moins du monde disposée à résigner
+l'importante position que ses monarques et ses hommes d'État ont si
+long-temps et si heureusement travaillé à lui conquérir. Il est plus
+que probable que le parlement autrichien, assemblé en ce moment à
+Vienne, ne se soumettra pas à celui de Francfort.» (_Panslavisme et
+Germanisme_, p. 331 et 332.)
+
+ * * * * *
+
+_N. B._--Toutes ces observations furent imprimées en mai et juin 1848,
+à l'époque où les Hongrois étaient, en apparence, dans les meilleurs
+termes avec le cabinet autrichien, et la diète de Francfort au zénith
+de sa gloire.
+
+
+
+
+Appendice G.
+
+LES SLAVES EN MORÉE.
+
+
+Un fait singulier a été établi par l'écrivain allemand bien connu, M.
+Fallmerayer, dans son _Histoire de la Morée au moyen-âge_, c'est que
+cette partie de la Grèce a été en la possession des Slaves du VIe au
+IXe siècle; ce qui explique les noms slaves donnés à beaucoup de
+villes encore existantes de cette province et celui même de Morée. Une
+version commune veut qu'on l'ait appelée ainsi du nombre de ses
+mûriers (bien qu'elle n'eût rien de plus remarquable, sous ce rapport,
+que beaucoup d'autres parties de l'empire byzantin); mais il est bien
+plus raisonnable de faire dériver le nom de cette péninsule de _More_,
+en slave la Mer, d'autant mieux que les écrivains byzantins ne s'en
+servirent jamais et conservèrent toujours celui de Péloponèse, par la
+raison toute vraisemblable que c'était un mot d'origine barbare,
+qu'ils n'eussent pas rejeté s'il avait eu sa racine dans le grec.
+
+On sait que les Slaves, qui avaient commencé à faire de très
+fréquentes incursions dans l'empire grec, sous Justinien Ier, furent
+conquis, pendant la seconde partie du VIe siècle, par la nation
+asiatique des Avars, que la cour de Byzance avait excités à attaquer
+les Slaves. Cependant, les Avars devinrent des ennemis plus
+redoutables pour l'empire grec que les Slaves ne l'avaient été, et ces
+derniers, marchant dès lors sous la bannière de leurs vainqueurs et
+comme leur avant-garde, pénétrèrent jusqu'aux murs de Constantinople.
+Tout le Péloponèse fut ravagé par les Slaves, à l'exception de
+l'Acrocorinthe, avec ses deux ports de mer (Cenchrea et Lecheum),
+Patras, Modon, Coron, Arges, avec la campagne voisine d'Anapli, dans
+le district actuel de Praslo, Vitylos, sur le versant occidental du
+Taygète, et les hauteurs de la province de Maïna. Le reste du
+Péloponèse fut réduit en un désert aride, et les habitants qui
+échappèrent à la mort et à la captivité s'enfuirent, ou dans les
+places fortes que nous venons d'indiquer ou dans les îles de
+l'Archipel.
+
+Les Slaves ayant ainsi conquis la Morée, y fondèrent un établissement
+permanent. C'est un fait dont on peut aisément s'assurer par une étude
+attentive des auteurs byzantins. Cedrénus, Théophane et le patriarche
+Nicéphore, qui écrivirent au VIIIe siècle, appellent le pays situé
+entre le Danube et les montagnes d'Arcadie et de Messénie,
+_Sclabinia_, c'est-à-dire le pays des Slaves ou Esclavons; Constantin
+Porphyrogenète dit que tout le Péloponèse, au temps de Constantin
+Copronyme (741-75), se fondit dans l'élément slave et barbare.
+
+La domination des Avars, qui avaient presque ruiné l'empire grec, se
+vit ébranlée à sa base par la révolte des Slaves de l'Ouest, sous le
+règne de l'empereur Héraclius (610-41); la nation slave des Serbes et
+des Chrobates (Serviens et Croates) ayant été appelée par cet empereur
+à les chasser des provinces méridionales du Danube, cette circonstance
+laissa les Slaves en paisible possession du Péloponèse et des autres
+terres qu'ils avaient enlevées aux Avars. Suivant la pente naturelle
+de leurs dispositions au calme, ils adoptèrent, comme ils l'avaient
+fait dans d'autres contrées, les occupations tranquilles de
+l'agriculture et de l'industrie, et ils perdirent bientôt toute trace
+de cette humeur guerrière qui semblait les caractériser au temps de
+leur invasion dans l'empire grec. Cette transformation fournit aux
+monarques byzantins les moyens de les attaquer avec succès; Constant
+II (642-68) porta la guerre dans le pays des Slaves, afin d'ouvrir une
+communication entre la capitale, d'une part, et Philippi et
+Thessalonique de l'autre. Justinien II (685-95 et 705-10) dirigea
+aussi une expédition victorieuse contre les Slaves, et fit un grand
+nombre de prisonniers qu'il transplanta dans l'Asie-Mineure. L'empire
+grec ayant repris une énergie momentanée sous la dynastie isaurienne,
+Constantin Copronyme poussa ses conquêtes sur le territoire des Slaves
+jusqu'à Bérée, au-dessus de Thessalonique, ainsi qu'on n'en saurait
+douter en examinant la délimitation des frontières de l'empire faite
+par les ordres de l'impératrice Irène, en 793. Les Slaves du
+Péloponèse furent conquis, sous le règne de l'empereur Michel III, à
+l'exception des _Milingi_ et des _Eseritæ_ qui habitaient Lacédémone
+et Elis, ainsi que le rapporte Constantin Porphyrogenète[203].
+
+[Note 203: _De administrando imperio_, part. ij, chap. LVJ.]
+
+L'empereur Basile Ier ou le Macédonien, acheva de les soumettre;
+vinrent ensuite la Religion chrétienne et la civilisation grecque, qui
+effaça leur individualité, perdue au milieu des Hellènes, de même que
+l'élément allemand absorba celle de leurs frères des rivages de la
+Baltique.
+
+Les traces de l'occupation de la Morée par les Slaves se retrouvent
+encore dans ce pays. Plusieurs localités décrites par Pausanias et
+même par Procope, ont disparu et ont été remplacées par d'autres
+portant des noms slaves, tels que Goritz, Slavitza, Veligosti, etc.,
+etc. Il est presque inutile d'ajouter que les habitants, dont le
+langage avait donné des noms à ces localités, sont nécessairement
+restés un temps considérable dans les lieux qui continuent de porter
+ces noms, après que les individus eux-mêmes ont disparu comme nation
+des pays où se trouvent situées les villes nommées par eux.
+
+Il paraît que la population actuelle de la Morée a, pour le moins,
+autant de sang slave que de sang grec dans les veines. «Le caractère
+des habitants de la Morée a cependant, selon un voyageur moderne[204],
+plus de ressemblance avec celui des anciens Grecs qu'avec les Slaves
+ou tout autre peuple. Il en est de même de leurs costumes, des moeurs
+de leurs différentes communautés et de leurs sentiments. Et, bien
+qu'ils aient hérité peu des nobles qualités de leurs ancêtres, ils
+possèdent leur finesse et leur esprit de ruse, et, comme les anciens
+Grecs, ils sont également _dolis instructi et arte Pelasgâ_.» Cette
+réflexion n'est certainement pas applicable aux Slaves.
+
+[Note 204: Sir Gardner Wilkinson, dans son ouvrage sur la Dalmatie et
+Montenegro, vol. II, p. 453.]
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+LES SLAVES.
+
+ Pages.
+
+ Origine du nom des Slaves. -- Hérodote en parle. -- Tacite,
+ Pline et Ptolémée en font mention. -- Ils s'étendent au Sud
+ et à l'Ouest. -- Leur caractère et leurs moeurs. -- Conquête
+ et extermination des peuples situés entre l'Elbe et la
+ Baltique. -- Quelques mots sur les Wendes de la Lusace. --
+ Oppression des Slaves par les Germains, et leur résistance au
+ Christianisme. -- Renaissance de l'animosité nationale entre
+ les Allemands et les Slaves à notre époque. -- Religion des
+ anciens Slaves. -- Hospitalité, caractère doux et pacifique,
+ probité des Slaves idolâtres attestée par les missionnaires
+ chrétiens. -- Anecdote qui rappelle les peuples hyperboréens.
+ -- Leur bravoure et leur habileté militaire. -- Leur courage
+ à supporter les fatigues et les tourments. -- Progrès rapide
+ du Christianisme parmi eux, dès qu'il est prêché dans leur
+ langue. -- Royaume de la Grande-Moravie. -- Traduction des
+ Écritures en slavon, et introduction de la langue nationale
+ dans le culte religieux par Cyrille et Méthodius. --
+ Persécution de ce culte par l'Église catholique romaine. --
+ Les rois de France prêtaient leur serment de couronnement sur
+ un exemplaire des Évangiles slaves. 1
+
+
+CHAPITRE II.
+
+BOHÊME.
+
+ Origine de ce nom, et premiers temps historiques. --
+ Conversion au Christianisme. -- Vaudois réfugiés dans ce
+ pays. -- Règne de l'empereur Charles VI. -- Jean Huss. -- Son
+ caractère. -- Il se met à la tête du parti national à
+ l'Université de Prague. -- Son triomphe sur le parti
+ allemand. -- Conséquences. -- Influence des doctrines de
+ Wicleff sur Jean Huss. -- L'archevêque de Prague fait brûler
+ les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. -- Le pape
+ cite Jean Huss devant son tribunal, à Rome. -- Jean Huss
+ commence à prêcher contre les indulgences du pape et est
+ excommunié par le légat du Saint-Père. -- Concile de
+ Constance. -- Arrivée de Jean Huss à Constance. -- Son
+ emprisonnement. -- L'empereur s'oppose d'abord à la violation
+ du sauf-conduit qu'il a donné, mais les pères du concile lui
+ persuadent d'abandonner Jean Huss. -- Procès et défense de ce
+ dernier. -- Sa condamnation. -- Son supplice. -- Procès et
+ supplice de Jérôme de Prague. 34
+
+
+CHAPITRE III.
+
+BOHÊME. (Suite).
+
+ Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohême. -- Ziska.
+ -- Supplice de quelques Hussites ordonné par le légat du
+ pape. -- Première lutte entre les Catholiques romains et les
+ Hussites. -- Proclamation de Ziska et soulèvement à Prague.
+ -- Destruction de quelques églises et couvents par les
+ Hussites. -- Invasion et défaite de l'empereur Sigismond. --
+ Négociations politiques. -- L'anglais Pierre Payne. --
+ Ambassade à la Pologne. -- Arrivée de forces polonaises au
+ secours des Hussites. -- Mort de Ziska. -- Son caractère. 80
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+BOHÊME. (Suite.)
+
+ Procope le Grand. -- Bataille d'Aussig. -- Ambassade en
+ Pologne. -- Croisade contre les Hussites, conduite par Henry
+ Beaufort, évêque de Winchester. -- Elle échoue. -- Tentative
+ infructueuse de rétablir la paix avec l'empereur Sigismond.
+ -- Les Hussites ravagent l'Allemagne. -- Nouvelle croisade
+ contre les Hussites, commandée par le cardinal Césarini, et
+ son issue malheureuse. -- Observations générales sur les
+ succès prodigieux des Hussites. -- Négociations du concile de
+ Bâle avec les Hussites. -- _Compactata_ ou concessions faites
+ par le concile aux Hussites. -- Les Taborites vont au secours
+ du roi de Pologne. -- Leurs préparatifs. -- Divisions parmi
+ les Hussites à la suite des _compactata_. -- Mort de Procope
+ et défaite des Taborites. -- Observations générales sur la
+ guerre des Hussites. -- Leur énergie morale et physique. --
+ On les accuse à tort de cruautés. -- Exemple du prince Noir
+ de Galles. -- Rétablissement de Sigismond. -- Les Taborites
+ changent leur nom pour celui de Frères Bohémiens. --
+ Remarques sur les Moraves, leurs descendants. -- Luttes entre
+ les Catholiques romains et les Hussites soutenus par les
+ Polonais. -- George Podiebrad. -- Ses grandes qualités. --
+ Hostilité de Rome contre lui. -- Les Polonais le soutiennent.
+ -- Règne de la dynastie polonaise en Bohême. 104
+
+
+CHAPITRE V.
+
+BOHÊME. (Suite.)
+
+ Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des
+ Protestants. -- Progrès du Protestantisme sous Maximilien et
+ Rodolphe. -- Querelles entre les Protestants et les
+ Catholiques sous le règne de Mathias. -- Défenestration de
+ Prague. -- Ferdinand II: sa fermeté de caractère et son
+ dévouement à l'Église catholique. -- Il est déposé; élection
+ de Frédéric, palatin du Rhin. -- Zèle des Catholiques dans
+ l'intérêt de leur cause. -- Élizabeth d'Angleterre et Henry
+ IV de France. -- Conduite déloyale des Protestants allemands.
+ -- Défaite des Bohémiens: conséquences de cette défaite. --
+ Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohême sont
+ abandonnés par ceux d'Allemagne. -- Triste situation de la
+ nationalité slave de Bohême. -- Résurrection de la langue
+ nationale, de la littérature et de l'esprit public en Bohême.
+ -- Condition actuelle et avenir de ce pays. 141
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+POLOGNE.
+
+ Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. --
+ Introduction du Christianisme. -- Influence du clergé
+ germanique. -- Existence des Églises nationales. -- Influence
+ du Hussitisme. -- Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. --
+ Influence de l'Université de Cracovie sur les progrès de
+ l'intelligence nationale. -- Projet de réforme ecclésiastique
+ présenté à la Diète de 1459. -- Doctrines protestantes en
+ Pologne avant Luther. -- Progrès du Luthéranisme en Pologne.
+ -- Affaire de Dantzick. -- Caractère de Sigismond. --
+ Situation politique du pays. -- Société secrète à Cracovie
+ pour la discussion des questions religieuses. -- Arrivée des
+ Frères Bohêmes et diffusion de leurs doctrines. -- Émeute
+ soulevée par les étudiants de l'Université de Cracovie; leur
+ départ pour les Universités étrangères; conséquences de cet
+ événement. -- Premier mouvement contre Rome. -- Synode
+ catholique romain de 1551 et ses résolutions violentes contre
+ les Protestants. -- Irritation produite par ses résolutions
+ et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les hérétiques.
+ -- Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec Rome;
+ influence de ses écrits. -- Dispositions du roi
+ Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église. 161
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+POLOGNE. (Suite.)
+
+ Jean A. Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques
+ en Allemagne, en Angleterre et en Pologne. -- Arrivée du
+ nonce Lippomani, et ses intrigues. -- Synode catholique de
+ Lowicz et meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs
+ Juifs, meurtre commis par ce synode à l'instigation de
+ Lippomani. -- Le prince Radziwill le Noir; services qu'il a
+ rendus à la cause de la Réforme. 186
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+POLOGNE. (Suite).
+
+ Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. -- Projet
+ de synode national combattu par les intrigues du cardinal
+ Commendoni. -- Efforts des Protestants polonais pour opérer
+ l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne.
+ -- _Consensus_ de Sandomir. -- Déplorables conséquences de la
+ haine des Luthériens contre les autres Confessions
+ protestantes. -- Origine et progrès des Anti-trinitaires ou
+ Sociniens. -- Situation prospère du Protestantisme et son
+ influence sur le pays. -- Le cardinal Hosius. -- Introduction
+ des Jésuites. 201
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+POLOGNE. (Suite.)
+
+ Situation de la Pologne à la mon de Sigismond-Auguste. -- Les
+ intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des
+ Luthériens contre la Confession de Genève, empêchent la
+ nomination d'un candidat protestant au trône de Pologne. --
+ Projet, suggéré par Coligny, de donner la couronne à un
+ prince français. -- Parfaite égalité de droits accordée par
+ la confédération de 1573 à toutes les sectes chrétiennes. --
+ Patriotisme déployé à cette occasion par François Krasinski,
+ évêque de Cracovie. -- Effet produit en Pologne par le
+ massacre de la Saint-Barthélemy. -- Aspect de la Diète
+ électorale, décrit par un Français. -- Élection de Henri de
+ Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais
+ en faveur de leurs coreligionnaires de France. -- Arrivée à
+ Paris de l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort
+ des Protestants français. -- Tentatives faites dans le but
+ d'empêcher le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les
+ droits des Protestants. -- Henri est forcé, par ces derniers,
+ de confirmer leurs droits lors de son couronnement. -- Fuite
+ de Henri et élection de Étienne Batory. -- Conversion
+ soudaine de ce prince à l'Église de Rome, sous l'influence de
+ l'évêque Solikowski. -- Les Jésuites se concilient ses
+ faveurs en affectant de protéger les lettres et les sciences. 227
+
+
+CHAPITRE X.
+
+POLOGNE. (Suite.)
+
+ Élection de Sigismond III. -- Son caractère. -- Sa soumission
+ complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire
+ le Protestantisme en Pologne. -- Exposé des manoeuvres des
+ Jésuites et leur succès. -- Histoire de l'Église d'Orient en
+ Pologne. -- Histoire de la Lithuanie. -- Rôle de l'Église
+ d'Orient dans ce pays; dualisme religieux des princes
+ lithuaniens. -- Union avec la Pologne. -- Les Jésuites
+ entreprennent de soumettre l'Église de Pologne à la
+ suprématie de Rome. -- Instructions données par eux à
+ l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret l'union de son
+ Église avec Rome tout en paraissant s'y opposer. -- L'union
+ est conclue à Brestz; ses déplorables effets pour la Pologne.
+ -- Lettre du prince Sapiéha. 243
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+POLOGNE. (Suite.)
+
+ Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la
+ cause du Protestantisme en Pologne. -- Conséquences funestes
+ de sa politique, malgré les services rendus au pays par
+ d'illustres patriotes. -- Potoçki. -- Zamoyski le Grand. --
+ Christophe Radziwill. -- Fâcheux effet de l'administration de
+ Sigismond sur les relations extérieures de la Pologne. --
+ Règne de Vladislav IV et impuissance de ses efforts pour
+ détruire l'influence des Jésuites. 266
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+POLOGNE (Suite.)
+
+ Règne de Jean-Casimir. -- Révolte des Cosaques. -- Le
+ bigotisme des évêques catholiques s'oppose à toute
+ réconciliation avec eux. -- Invasion et expulsion des
+ Sociniens. -- Règne de Jean Sobieski. -- Pillage et
+ destruction du temple protestant de Vilna, à l'instigation
+ des Jésuites. -- Meurtre juridique de Lyszczynski. --
+ Élection et règne d'Auguste II. -- Première disposition
+ légale contre la liberté religieuse des Protestants, obtenue
+ par surprise sous l'influence de la Russie. -- Protestation
+ des patriotes catholiques contre cette mesure. -- Nobles
+ efforts de Leduchowski pour défendre les droits de ses
+ concitoyens protestants, menacés par les intrigues de
+ l'évêque Szaniawski. -- Meurtre juridique de Thorn. --
+ Réflexions sur cet évènement. -- Lettre pastorale de l'évêque
+ Szaniawski aux Protestants. -- Les représentations des
+ puissances étrangères, en faveur des Protestants polonais, ne
+ servent qu'à rendre la persécution plus violente contre eux.
+ -- Ils sont privés des droits politiques. -- Situation
+ malheureuse des Protestants polonais sous le règne d'Auguste
+ III. -- Généreuse conduite du cardinal Lipski. 281
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+POLOGNE. (Suite.)
+
+ État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. --
+ Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la Russie.
+ -- Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour
+ relever leur pays. -- Rétablissement des Anti-Papistes ou
+ Dissidents dans leurs anciens droits par l'influence
+ étrangère. -- Réflexions à ce sujet -- Remarques générales
+ sur les causes de la chute du Protestantisme en Pologne. --
+ Comparaison avec l'Angleterre. -- Condition actuelle des
+ Protestants polonais. -- Services rendus par le prince Adam
+ Czartoryski à la cause de l'éducation publique, dans les
+ provinces polonaises de la Russie. -- Triste destinée de
+ l'école protestante de Kiéydany. -- Esquisse biographique de
+ Jean Cassius, ministre protestant dans la Pologne prussienne.
+ -- De la haute école de Lissa, et du prince Antoine
+ Sulkowski. 309
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+RUSSIE.
+
+ Origine du nom de Russie. -- Novogorod et Kioff. -- Première
+ expédition russe contre Constantinople. -- Expéditions
+ réitérées contre l'Empire grec. -- Relations commerciales
+ entre les deux pays. -- Introduction du Christianisme en
+ Russie et influence de la civilisation byzantine sur cet
+ empire naissant. -- Expédition des Russes chrétiens contre
+ Constantinople, et prédiction concernant la conquête de cette
+ ville par leurs armes. -- Division de la Russie en plusieurs
+ principautés. -- Conquête de ce pays par les Mogols. --
+ Origine et progrès de Moscou. -- Esquisse historique de
+ l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à nos jours; son
+ organisation actuelle. -- Union forcée avec l'Église de
+ Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. -- Description
+ des sectes russes ou les Raskolniky. -- Les Strigolniky. --
+ Les Judaïstes. -- Effets de la réforme du XVIe siècle sur la
+ Russie. -- Rectification des livres sacrés et schisme qui en
+ est la suite. -- Terribles actes de superstition. -- Les
+ Starovértzy ou sectateurs de l'ancienne foi. -- Superstitions
+ payennes. -- Les Eunuques. -- Les Flagellants. -- Les
+ Malakanes ou Protestants. -- Les Doukhobortzi ou Gnostiques.
+ -- Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. --
+ Proclamation du comte Woronzoff à ce sujet. 344
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+RUSSIE. (Suite.)
+
+ Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie
+ religieuse. -- Utilité de leurs travaux. -- Leur persécution
+ par l'impératrice Catherine. -- Ils reprennent leurs travaux
+ sous l'empereur Alexandre. -- Ils font fleurir les sociétés
+ bibliques, etc. -- Remarques générales sur les Russes. --
+ Constitution donnée à Moscou par les Polonais. -- Situation
+ religieuse des Slaves de l'Empire ottoman. -- Observations
+ générales sur la condition actuelle des nations slaves. -- Ce
+ que l'Europe peut espérer ou craindre d'elles. -- Causes qui
+ s'opposent aujourd'hui aux progrès du Protestantisme parmi
+ les Polonais. -- Moyens de propager la religion de l'Évangile
+ chez les Slaves. -- Perspective heureuse pour elle en Bohême.
+ -- Succès des efforts du révérend F.-W. Kossuth à Prague. --
+ Raisons pour que les Protestants anglais et américains
+ prêtent quelque attention, à la situation religieuse des
+ Slaves. -- Alliance entre Rome et la Russie. -- Influence du
+ despotisme et des institutions libérales sur le Catholicisme
+ et le Protestantisme. -- Causes de la recrudescence actuelle
+ du Catholicisme. -- Quel contrepoids l'on pourrait y opposer.
+ -- Importance d'une alliance entre les Protestants anglais et
+ slaves. 392
+
+
+ APPENDICE. 439
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Essai sur l'Histoire Religieuse des
+Nations Slaves, by Valérian Krasinski
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41066 ***