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-The Project Gutenberg EBook of Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations
-Slaves, by Valérian Krasinski
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves
- (traduit de l'anglais)
-
-Author: Valérian Krasinski
-
-Release Date: October 14, 2012 [EBook #41066]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This book was produced from scanned images of public
-domain material from the Google Print project.)
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-ESSAI SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE DES NATIONS SLAVES
-
-
- 232.--IMPRIMERIE H. SIMON DAUTREVILLE ET Cie,
- RUE NEUVE-DES-BONS-ENFANTS, 3.
-
-
-
- ESSAI
- SUR
- L'HISTOIRE RELIGIEUSE
- DES
- NATIONS SLAVES
-
-
- PAR
- LE COMTE VALÉRIEN KRASINSKI,
-
- AUTEUR DE L'HISTOIRE DE LA RÉFORME EN POLOGNE,
- DU PANSLAVISME ET GERMANISME, ETC.
-
- (Traduit de l'Anglais.)
-
-
-
-
- PARIS
- CHEZ GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, PALAIS-ROYAL,
- PÉRISTYLE MONTPENSIER.
- 1853.
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-L'ouvrage que l'on va lire a eu en Angleterre un grand succès d'estime
-et deux éditions successives publiées en 1849 et en 1851. Bien que le
-but de l'auteur, comme il le déclare lui-même à la fin de son livre,
-eût été surtout d'exercer une influence directe sur le public anglais,
-son travail présente néanmoins une étude trop sérieuse de faits la
-plupart inconnus en Europe, pour que la publication de cet ouvrage,
-dans la langue la plus répandue sur le continent, ne soit éminemment
-utile à tous ceux qui, par position ou par goût, se livrent aux études
-philosophiques, historiques et politiques. La controverse que la
-lecture de plusieurs pages de cet essai peut faire naître dans
-l'esprit des personnes qui ne partagent pas les idées et les croyances
-religieuses de l'Auteur, contribuerait puissamment, en se produisant
-par la voie de la presse, à la découverte de la vérité dans l'une des
-plus importantes questions de l'histoire moderne.
-
-En effet, l'histoire religieuse d'une nation, est, dit l'auteur,
-l'histoire de son développement moral et intellectuel; elle a toujours
-exercé l'influence la plus décisive sur son état politique et social.
-Cette vérité n'a peut-être jamais été démontrée d'une manière plus
-évidente que dans les pays habités par les nations slaves.
-
-Ces nations constituent la race la plus nombreuse en Europe, elles
-occupent la plus grande partie de son territoire et étendent leur
-domination sur une grande partie de l'Asie.
-
-La population slave se monte à 80 millions d'habitants soumis au joug
-de la Russie, de l'Autriche, de la Porte Ottomane et de la Saxe[1]. Un
-mouvement intellectuel des plus remarquables se manifeste dans toutes
-les branches de la famille slave. Depuis un quart de siècle, la
-littérature a produit dans son sein un grand nombre d'ouvrages d'un
-mérite supérieur, dans tous les genres de connaissances humaines. En
-même temps que ce mouvement se propage, il se développe parmi les
-populations slaves une tendance vers l'union de leurs branches
-multiples, et un désir irrésistible de se séparer des peuples
-d'origine différente, avec lesquels elles se trouvent mêlées sous le
-rapport politique.
-
-[Note 1: Voir l'appendice A, à la fin du volume.]
-
-Cette tendance est le résultat naturel du progrès des communications
-entre les branches si variées de la race slave. On a été conduit à
-reconnaître que, malgré les différences de climats, de religions et de
-formes politiques susceptibles de modifier quelques traits de
-caractère, tous les Slaves ne forment, pour ainsi dire, qu'une seule
-grande nation, parlant divers dialectes émanés de la même langue-mère,
-et tellement rapprochés l'un de l'autre, qu'un matelot de Raguse peut
-s'entretenir facilement avec un pêcheur d'Arkhangel, et un habitant
-slave de Prague communiquer sans plus de difficulté avec un bourgeois
-de Varsovie ou de Moscou.
-
-Dans un ouvrage intitulé: «_Panslavisme et Germanisme_,» l'auteur
-avait déjà cherché à appeler l'attention du public sur l'importance du
-mouvement slave, sur les dangers auxquels s'exposait la Hongrie par
-suite de la lutte malheureuse des Madgyars contre la nationalité
-slave[2]. Cette lutte eut pour résultat d'absorber l'existence de la
-Hongrie dans la monarchie à laquelle elle ne se rattachait que par des
-liens constitutionnels. Ce sont les sentiments de nationalité des
-Slaves du Sud, froissés par les tendances du madgyarisme[3], qui ont
-fait de ces populations les instruments dociles de la politique de
-l'Autriche. L'enthousiasme pour la dynastie de Hapsbourg ne compte
-évidemment pour rien dans ce résultat. Mais si la fibre nationale a
-été assez puissante pour pousser les Slaves à des actes d'hostilité
-contre les Madgyars, avec lesquels ils ont été unis pendant des
-siècles par des liens politiques, confondant leurs voeux
-d'indépendance avec le patriotisme hongrois, ce même sentiment les
-empêchera de se conformer bénévolement aux exigences du pouvoir
-central, auquel la politique de l'Autriche veut décidément imprimer un
-caractère allemand.
-
-[Note 2: Voir l'appendice B et C.]
-
-[Note 3: Voir l'appendice D.]
-
-L'Allemagne exercera sans doute une grande influence sur le
-développement politique et religieux des Slaves occidentaux, qui ne
-laisseront pas que de réagir à leur tour contre cette influence.
-
-Mais les publicistes allemands devraient réfléchir que non-seulement
-les considérations de religion, de justice et d'humanité, mais encore
-leurs propres intérêts comme Allemands, leur commandent d'entretenir
-la bonne harmonie avec les Slaves de l'Occident, en respectant leurs
-sentiments de nationalité au lieu de les irriter par une compression
-systématique.
-
-L'Auteur, profondément affligé par les sentiments hostiles que
-l'Assemblée nationale de Francfort a manifestés contre la Pologne dans
-l'affaire de Posen, ne se réjouit cependant nullement de voir ses
-prédictions sur le sort qui attendait les travaux de la diète
-allemande, si complètement réalisés[4]. L'existence d'une Allemagne
-forte et unie, est une nécessité européenne utile aux intérêts de la
-civilisation générale, y compris celle des Slaves occidentaux. Mais
-les intérêts de l'Allemagne exigent que l'on soit juste envers ces
-Slaves, dont les sentiments de dignité nationale ont été éveillés, qui
-ont acquis la conscience de leur importance et de leur force, et qui,
-par conséquent, ne sauraient abdiquer la position que leur assurent et
-la nature et la justice. Les Slaves occidentaux formeraient une
-puissante barrière entre l'Allemagne et la Russie, si l'Allemagne ne
-changeait imprudemment cette barrière en avant-garde de la puissance
-russe. Il n'existe pas de Slave éclairé qui ne sache que le progrès
-moral et matériel de sa nationalité aurait bien plus à gagner à une
-alliance intime avec l'Occident civilisé qu'avec l'Orient encore
-barbare de l'Europe, et qu'un progrès dans la première de ces voies
-est de beaucoup préférable à toute satisfaction de vanité nationale
-suggérée par l'idée d'une prédominance politique dans le monde. Mais
-les Slaves n'achèteront pas les avantages d'une civilisation plus
-avancée au prix d'un vasselage envers une race étrangère, qui tend
-bien moins à développer qu'à détruire leur nationalité. À défaut
-d'autre alternative, ils préféreront confondre les destinées de leurs
-branches particulières avec celles de la race commune, sans s'arrêter
-à la forme qui doit les représenter, et chercher une compensation à ce
-sacrifice dans les brillantes espérances du Panslavisme politique.
-L'Auteur, qui avait déjà antérieurement indiqué la possibilité d'une
-combinaison semblable (_Panslavisme et Germanisme_, page 331), ne
-présumait pas alors que l'Autriche, dont les intérêts les plus vitaux
-commandaient l'opposition la plus vigoureuse à un pareil plan, fût
-obligée de se jeter dans les bras de la grande puissance Slave, qui
-peut seule mettre ce plan à exécution. Il s'attendait moins encore à
-ce que l'Autriche hâtât en quelque sorte cet évènement par la
-politique sans nom qu'elle a suivie à l'égard de la Hongrie, cette
-nation sur laquelle elle devait compter le plus pour opposer une vive
-résistance à la Russie, dont l'influence avait fait de si grands pas
-en Gallicie, depuis le temps des atrocités perpétrées à Tarnow.
-
-[Note 4: Voir l'appendice F.]
-
-Il est tout-à-fait superflu de démontrer l'immense accroissement de
-puissance que la Russie a acquis par son intervention en Hongrie, et
-l'influence qu'elle a solidement établie sur les Slaves du Sud, qui
-parlent des dialectes très ressemblants au russe et qui professent la
-Religion grecque. Aucun homme, quelque peu versé dans la connaissance
-des affaires de l'Europe, ne pourra admettre un instant que l'échec que
-la Grande-Bretagne et la France ont fait subir à la Russie au sujet de
-ses tentatives d'intimidation contre la Turquie, lui aurait fait
-abandonner ses projets d'agrandissement politique devenus un instinct,
-non-seulement du cabinet, mais du peuple russe. La Russie redoublera
-d'efforts pour asseoir encore plus solidement son influence sur les
-Slaves de la Turquie, et pour lui infliger ainsi un coup plus sensible
-qu'elle ne le ferait par une campagne heureuse. Lorsque la Russie
-parviendra à une domination directe ou indirecte sur les Slaves
-méridionaux, elle débordera complètement les Slaves occidentaux, les
-forcera à rentrer dans son système politique, et fera dépendre leur
-destinée de celle de son empire. Le sort de la Hongrie n'est
-certainement pas moins fâcheux, parce qu'il a pu être prédit d'avance.
-Il en sera de même des Slaves occidentaux et méridionaux; une
-connaissance exacte de la question suffit pour faire cette prédiction,
-bien que le rôle de Cassandre ne soit nullement agréable dans les
-affaires publiques ou particulières. Le danger est imminent et grave,
-mais il n'est pas trop tard encore pour le conjurer. La voix calme que
-pourrait élever l'Angleterre pour adoucir l'animosité qui règne entre
-les Slaves et les Allemands, serait d'un grand poids pour éviter une
-guerre de races dont les horreurs sont faciles à prévoir, lorsqu'on se
-rappelle les conflits sanglants qui ont éclaté entre les Madgyars, les
-Slaves, les Valaques et les Allemands pendant les troubles de la
-Hongrie. On peut prévenir ces calamités en développant parmi les Slaves
-qui ne sont pas encore tombés sous la domination de la Russie, une
-nationalité basée sur les principes d'une sage liberté. C'est là une
-mesure pratique, et, si elle est habilement mise à exécution, elle
-pourra contre-balancer l'influence que la Russie exerce sur ces mêmes
-Slaves et qu'elle appuie de son immense force matérielle. Bien plus,
-elle pourra réagir sur la population de la Russie elle-même, et obliger
-cette puissance à adopter une ligne de politique plus libérale. La
-mesure dont il s'agit est d'une exécution facile, car les Slaves
-préféreront une existence nationale libre aux projets ambitieux de la
-prépondérance politique. Mais, encore un coup, les Slaves ne voudront
-pas acheter la jouissance des institutions libérales au prix de leur
-nationalité, car ils savent parfaitement qu'on peut les acquérir par une
-révolution politique inattendue, tandis que la nationalité une fois
-perdue ne peut être reconquise. Or, l'attachement à leur nationalité est
-le trait distinctif du caractère des Slaves. Ce sentiment anime le
-paysan le plus ignorant autant que le plus savant érudit, et il est
-aussi vivace en ce moment qu'il l'était il y a mille ans. L'empereur
-Léon le Philosophe (881-912), dit que les Slaves préfèrent être opprimés
-par leurs princes, plutôt que d'obéir aux Romains et à leurs sages lois.
-Les Croates de nos jours ont pris les armes contre les Madgyars, avec
-lesquels ils sont restés pendant des siècles dans l'union politique la
-plus intime, jouissant des mêmes libertés constitutionnelles sans jamais
-tenter de la rompre,--uniquement parce que leur sentiment national a été
-froissé par la mesure qui leur imposait de force la langue madgyare. Ce
-sentiment est beaucoup moins fort dans la race teutonique, dont le
-patriotisme porte un caractère local. Les Allemands de l'Alsace sont
-Français de sentiment et sont fiers de l'être; il en est de même des
-Allemands des provinces baltiques de la Russie; il en est tout autrement
-des Slaves. Un écrivain allemand ajustement fait observer que le
-patriotisme des Slaves n'est pas attaché à la terre, mais qu'ils sont
-unis par un lien puissant, celui de la langue, laquelle est aussi souple
-et flexible que les nations qui la parlent[5], et l'on peut appliquer
-aux Slaves en général, ce qu'un homme d'État éminent de la
-Grande-Bretagne (Sir Robert Peel) a dit en parlant des Polonais: _Cælum
-non animum mutant_[6].
-
-[Note 5: M. Bodenstedt dans un article de la _Gazette universelle
-d'Augsbourg_ du 11 mai 1848, intitulé «les Slaves et l'Allemagne.»]
-
-[Note 6: L'anecdote suivante peut servir à caractériser, par un trait
-de plus, l'assertion ci-dessus: On sait bien qu'en 1846, un certain
-nombre de paysans de la Gallicie, entraînés par l'appât du pillage des
-propriétés appartenant à leurs seigneurs, en ont massacré plusieurs,
-et que les autorités autrichiennes non-seulement autorisaient, mais,
-en beaucoup de cas, récompensaient ces actes infâmes. Il était tout
-naturel qu'une politique aussi abominable donnât naissance à une foule
-de dénonciateurs qui, sous prétexte d'attachement au gouvernement
-existant, accusaient leurs seigneurs de trahison et de malveillance à
-l'égard du souverain. Il est arrivé qu'un paysan accusa son seigneur,
-devant un magistrat autrichien, d'avoir injurié l'Empereur de la
-manière la plus violente. À la question du magistrat: quels étaient
-les termes injurieux dont il s'était servi, le paysan, voulant
-aggraver autant que possible la faute de son seigneur, répondit: «Oh!
-Monsieur, il a dit les mots les plus horribles contre l'Empereur, il
-l'a même appelé Allemand! _Naturam expelles furcâ tamen usquè
-recurrit._]
-
-Le sentiment de nationalité est devenu plus fort et plus universel
-que jamais parmi les Slaves. Ce sentiment se joint à la conviction que
-leur race est destinée à prendre dans le monde une position en rapport
-avec le chiffre de sa population et l'étendue du territoire qu'elle
-occupe. Cette conviction n'est, en aucune manière, le rêve de
-l'imagination; elle est le résultat naturel d'une appréciation calme
-de l'histoire contemporaine et du passé de la race slave. Aucune race
-n'a plus souffert de l'oppression étrangère et des dissensions
-intérieures, et cependant, au lieu de disparaître et d'être absorbée
-par d'autres nations, comme cela est arrivé aux Celtes autrefois si
-puissants, les Slaves forment aujourd'hui la population la plus
-nombreuse en Europe, occupent la plus grande partie de son territoire,
-et sont animés plus que jamais du sentiment que l'on pourrait appeler
-leur _nationalisme_ plutôt que leur _patriotisme_. Est-il possible
-d'admettre que la Providence, qui ne fait rien en vain, eût produit un
-prodige moral comme celui que présente l'histoire de la race slave,
-prodige auquel nul autre n'est peut-être comparable dans les annales
-du monde, sans un but qui vînt y répondre dignement. N'est-il pas
-beaucoup plus naturel de supposer qu'une race, dont l'existence
-matérielle et morale a été conservée d'une manière si merveilleuse,
-soit destinée à accomplir une grande mission? Cette idée devient la
-croyance universelle de tous les Slaves, qui, tout en différant sur
-d'autres points, s'accordent tous sur celui-ci; et faut-il ajouter
-qu'une foi vive dans l'accomplissement d'un grand projet, est le plus
-fort garant de sa réussite finale. L'auteur de cet essai avoue
-franchement qu'il croit autant que tout autre Slave à la future
-grandeur de sa race; mais il espère fermement, et il fait des voeux
-ardents pour que cette grandeur soit fondée sur le développement moral
-et intellectuel de toutes les branches, et pour que leur union en une
-grande famille s'accomplisse sur les bases d'une religion pure et
-d'une liberté rationnelle, au lieu d'être uniquement une combinaison
-de forces brutales, cimentées par la haine commune d'une race
-étrangère et par l'ambition politique tendant à la conquête et à
-l'oppression des autres nations.
-
-Dans un ouvrage publié il y a douze ans, l'auteur a cherché à donner
-un récit détaillé de l'origine des progrès et de la décadence de la
-Réforme religieuse en Pologne et de l'influence que cette Réforme a
-exercée sur l'état général du pays. L'ouvrage actuel en contient le
-résumé enrichi de quelques faits nouveaux parvenus à la connaissance
-de l'auteur. Le coup d'oeil sur les anciens Slaves, par lequel ce
-livre débute, est tiré d'un ouvrage manuscrit sur l'histoire et la
-situation politique et intellectuelle des nations slaves, auquel
-l'auteur a travaillé et qu'il publiera sans doute un jour. Les sources
-où il a puisé, sont, pour l'histoire des Hussites, indépendamment de
-l'ouvrage bien connu de Lenfant, les écrits de Théobald, Cochléus,
-Æneas Sylvius, Hagee et Balbinus, et surtout celui de Pelzel, que
-l'auteur a principalement suivi dans la partie de son travail relative
-à la Bohême. En ce qui concerne la Russie, l'auteur a consulté
-Karamsine; il s'est servi d'une description de la secte des Raskolniky
-par un prêtre russe, ouvrage qui contient beaucoup de matériaux
-intéressants mais réunis sans examen critique; il a puisé dans
-Haxthausen, Tourghénéff, dans le cours de littérature slave professé
-au Collége de France par Mickiewicz; enfin il s'est entouré des
-renseignements qui lui ont été communiqués personnellement par des
-habitants de la Pologne et de la Russie. Le résumé de toutes ces
-recherches a été d'abord livré au public en Angleterre, sous forme
-d'un cours que l'auteur a fait oralement à Cambridge, à Durham et à
-Édimbourg. L'ouvrage actuel en est le développement.
-
-L'Auteur a considéré comme un devoir pénible, en racontant l'histoire
-religieuse de la Bohême et de son propre pays, de passer plus d'une
-fois condamnation, non-seulement sur les machinations dont les
-Jésuites se sont servis pour abattre la cause de la Réforme, mais
-aussi sur l'indolence, les jalousies intestines, les querelles et les
-trahisons des Protestants, qui ont plus nui à leur cause que les
-attaques de leurs adversaires. L'Auteur, bien qu'il soit né et qu'il
-ait été élevé dans le sein de l'Église réformée en Pologne, déclare
-solennellement qu'il est étranger à tout sentiment d'hostilité contre
-les membres de l'Église de Rome, parmi lesquels il compte beaucoup
-d'amis et de parents. Une grande partie de sa famille étant
-catholique, l'auteur a vécu en Pologne beaucoup plus avec les membres
-de cette Église qu'avec les Protestants; il avoue cependant n'avoir
-jamais éprouvé, de leur part, aucune marque de malveillance à cause de
-ses opinions religieuses. Bien plus, il constate avec satisfaction que
-la publication de son ouvrage, d'une tendance protestante, l'_Histoire
-de la Réforme en Pologne_, n'a pas changé, à son égard, les sentiments
-de ses amis et de ses parents; mais qu'au contraire, malgré des
-opinions religieuses diamétralement opposées aux siennes, la plupart
-d'entre eux ont rendu une justice complète à la sincérité de ses
-convictions.
-
-Nous espérons que le public éclairé de l'Europe fera de même.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-LES SLAVES.
-
- Origine de nom des Slaves. -- Hérodote en parle. -- Tacite, Pline
- et Ptolémée en font mention. -- Ils s'étendent au Sud et à
- l'Ouest. -- Leur caractère et leurs moeurs. -- Conquête et
- extermination des peuples situés entre l'Elbe et la Baltique. --
- Quelques mots sur les Wendes de la Lusace. -- Oppression des
- Slaves par les Germains, et leur résistance au Christianisme. --
- Renaissance de l'animosité nationale entre les Allemands et les
- Slaves à notre époque. -- Religion des anciens Slaves. --
- Hospitalité, caractère doux et pacifique, probité des Slaves
- idolâtres attestée par les missionnaires chrétiens. -- Anecdote
- qui rappelle les peuples hyperboréens. -- Leur bravoure et leur
- habileté militaire. -- Leur courage à supporter les fatigues et
- les tourments. -- Progrès rapide du Christianisme parmi eux, dès
- qu'il est prêché dans leur langue. -- Royaume de la
- Grande-Moravie. -- Traduction des Écritures en slavon, et
- introduction de la langue nationale dans le culte religieux par
- Cyrille et Méthodius. -- Persécution de ce culte par l'Église
- catholique romaine. -- Les rois de France prêtaient leur serment
- de couronnement sur un exemplaire des Évangiles slaves.
-
-
-Un écrivain éminent d'Allemagne, Herder, fait remarquer que les
-nations slaves occupent une plus large place sur la terre que dans
-l'histoire. La distance qui séparait de l'Empire romain les pays
-habités d'abord par ces peuples, lui paraît en être la principale
-raison. Ils ne furent connus sous le nom de Slaves que dans le VIe
-siècle par les écrivains byzantins[7], et ceux de l'Europe
-occidentale. Toutefois, le père des historiens n'avait pas ignoré
-leur existence; car, on ne peut, un seul instant, mettre en doute que
-les peuples cités par Hérodote dans le livre de ses histoires qui a
-nom _Melpomène_, les Callipèdes, les Halisoniens, les laboureurs
-scythes, etc., ne soient des Slaves. Si l'on considère leur immense
-population, ils ont autant de titres à être une nation autochtone
-d'Europe, que les Grecs, les Latins, les Celtes et les Germains. Ils
-ne sont pas venus dans cette partie du globe en même temps que les
-Huns, les Goths, etc., comme quelques auteurs l'ont supposé. Pline,
-Tacite et Ptolémée font mention des Slaves sous le nom de Vindes, de
-Serbes, de Slavani, etc.; mais ils n'ont commencé à être bien connus
-de l'Ouest et du Sud de l'Europe, qu'après être sortis de leurs
-positions primitives à l'Est de la Vistule et au Nord des monts
-Carpathes, et s'être étendus par degrés au Sud et à l'Occident.
-
-[Note 7: Les auteurs qui ont parlé des Slaves dans le VIe siècle,
-sont: Procope, Jornandès, Agathias, l'empereur Maurice, Jean de Biclar
-et Ménandre. Ils les appellent Sclavènes ou Sclaves. Ces formes sont
-des corruptions du mot Slaves, ou Slavènes, employé par le peuple même
-et par les écrivains allemands qui ont été en rapport avec les Slaves
-de la Baltique, tels qu'Adam de Brême, Helmold, etc. L'étymologie du
-nom de _Slave_, a été entendue de diverses façons. Les uns dérivent ce
-nom du mot _slava_ qui signifie _gloire_ dans tous les dialectes
-slaves; et cette opinion semble confirmée par le grand nombre de mots
-slaves qui en viennent d'une manière incontestable; par exemple:
-_Stanislav_ (Stanislas), fondateur de gloire; _Promislav_, sentiment
-de la gloire; _Vladislav_, dominant la gloire, etc. D'autres
-étymologistes tirent le même nom de _slovo_, qui signifie, dans tous
-les dialectes slaves, _parole_ ou _mot_. Ils s'appuient sur ce fait
-que, dans tous les dialectes, on emploie un a ou un o indifféremment,
-_slavanié_ ou _slovanié_[7-A]. Pour justifier leur étymologie, ils
-allèguent une circonstance curieuse, c'est que toutes les nations
-slaves donnent aux Allemands le nom de _Niemietz_, c'est-à-dire
-_muets_. Ils expliquent ainsi ce nom. Les Slaves, ne pouvant
-comprendre les étrangers, croyaient qu'ils n'avaient qu'un langage
-inarticulé, et les appelaient, pour ce motif, _niem_ ou _muets_. Au
-contraire, persuadés que seuls ils possédaient le don de la parole (du
-moins, intelligible pour eux), ils s'appelaient _Slovanié_,
-c'est-à-dire, hommes qui ont le don de la parole. Quelle que soit la
-véritable étymologie du nom _Slaves_, on ne peut douter que cette
-dénomination de Slaves, Sclaves, Esclaves, Schiavi, ne vienne du grand
-nombre des Slaves de la Baltique vendus dans les marchés par les
-conquérants germains, ou réduits à un esclavage rigoureux sur leur sol
-natal. (Cette circonstance sert à expliquer l'antipathie nationale qui
-divise la race allemande et la race slave, et qui, il est triste de
-l'avouer, s'est réveillée récemment, en plusieurs occasions, avec une
-animosité digne des temps les plus barbares.) On doit remarquer aussi
-que tous les écrivains occidentaux appellent les Slaves, _Slavini_,
-_Sclaves_, et même _Vinidæ_, _Venedes_ et _Wendes_; ce dernier nom a
-été donné par les Allemands aux Slaves de la Baltique, et s'applique
-maintenant à ceux de la Lusace et de la Saxe qui s'intitulent
-eux-mêmes Serbes. Il est impossible d'établir l'origine de cette
-dénomination donnée aux Slaves par les Allemands, ainsi que par les
-Finnois et les Lettoniens, mais dont eux-mêmes ne peuvent se rendre
-compte; en un mot, de toutes les conjectures faites sur ce sujet,
-aucune n'a abouti à un résultat satisfaisant. Je ferai seulement
-remarquer que ce n'est pas un cas exceptionnel, qu'on trouve beaucoup
-de nations qui ont reçu des étrangers des noms bien différents de ceux
-qu'elles se donnent à elles-mêmes. Ainsi, les Allemands s'appellent
-_Deutsche_, et sont appelés Allemands par les Français; Germains par
-les Anglais comme par les Romains; Niemtzy par les Slaves et les
-peuples de l'Est. Les peuples appelés Finnois par les Européens de
-l'Occident, s'appellent Suomi ou Suomalaiset et reçoivent des Slaves
-le nom de Tchoudy.]
-
-[Note 7-A: Ce qui est la plus probable, c'est que les mots _slovo_,
-parole, verbe, discours ([Grec: logos] des Grecs), et _slava_, gloire,
-n'étaient, dans l'origine, qu'un seul et même mot employé dans deux
-sens différents. L'idée de la gloire, en effet, ne naît que de la
-notoriété qu'acquiert un nom ou un évènement divulgué par la parole.
-Les verbes _slavit_ et _slovit_, et leurs dérivés _vistavit_ et
-_vistovit_, etc., signifiaient probablement, dans l'origine, à peu
-près la même chose: _divulguer, développer par la parole_. Le mot
-latin _fama_ et le mot français _renommé_ n'ont pas une autre
-étymologie. (N. d. T.)]
-
-Les causes de cette émigration extraordinaire sont inconnues; on
-l'attribue à une surabondance de population et à la pression exercée
-par les nations étrangères de l'Est et du Nord. Quoi qu'il en soit,
-cette émigration différa entièrement de l'émigration des races
-teutoniques qui conquirent les provinces situées au sud-ouest de
-l'Empire romain et des invasions des hordes asiatiques, des Huns, par
-exemple, des Avares, et, dans les derniers temps, des Tartares et des
-Mongols. Ce fut une invasion pacifique; ils venaient, non dévaster,
-mais fonder des colonies. L'écrivain allemand Herder, cité au
-commencement de ce chapitre, retrace parfaitement, ainsi qu'il suit,
-cet épisode si important dans l'histoire de l'humanité.
-
-«Nous rencontrons, dit-il, les Slaves, pour la première fois sur le
-Don, parmi les Goths, plus tard sur le Danube, au milieu des Huns et
-des Bulgares. Ils ont souvent porté le trouble dans l'Empire romain en
-se réunissant à ces nations, surtout comme leurs associés, leurs
-auxiliaires et leurs vassaux. Malgré quelques expéditions, ils ne
-formèrent jamais, comme les Germains, un peuple de guerriers
-entreprenants et aventureux. Au contraire, ils suivirent pour la
-plupart les peuplades teutoniques, occupant paisiblement les terres
-que celles-ci avaient évacuées, et se trouvèrent à la fin maîtres du
-vaste territoire qui s'étend du Don à l'Elbe et de la mer Adriatique à
-la mer Baltique. Sur le versant septentrional des monts Carpathes,
-leurs établissements, à partir de Lunebourg, couvraient le
-Mecklembourg, la Poméranie, le Brandebourg, la Saxe, la Lusace, la
-Bohême, la Moravie, la Silésie, la Pologne et la Russie; au-delà de
-ces montagnes, ils s'étaient d'abord établis en Moldavie et en
-Valachie, et s'étendirent de plus en plus jusqu'à ce que l'empereur
-Héraclius les eût admis en Dalmatie. Ils étaient aussi très nombreux
-en Pannonie, et s'étendirent du Frioul à l'extrémité sud-est de la
-Germanie, de sorte que leur territoire avait pour limites l'Istrie, la
-Carinthie et la Carniole. En un mot, les pays qu'ils possédaient
-forment la partie la plus étendue de l'Europe que, même maintenant,
-une seule nation puisse occuper. Ils s'établirent dans les pays
-abandonnés par les autres peuples, comme agriculteurs et comme
-pasteurs; cette occupation pacifique fut un grand bienfait pour ces
-contrées dépeuplées par l'émigration de leurs premiers habitants et
-dévastées par le passage destructeur des nations étrangères. Ces
-peuples étaient adonnés à l'agriculture et aux divers arts
-domestiques; ils faisaient des amas de blé, élevaient les bestiaux, en
-un mot, ils cherchaient à tirer parti de tous les produits de leur
-sol et de leur industrie. Le long des côtes de la Baltique, à partir
-de Lubeck, ils construisirent quelques ports de mer. Vineta, entre
-autres villes, située dans l'île de Rugen[8], fut l'Amsterdam des
-Slaves. Ils entretinrent un commerce assidu avec les Prussiens et les
-Lettoniens, comme le prouve la langue de ces peuples. Ils fondèrent
-Kioff sur le Dnieper et Novgorod sur le Wolkhow; ces deux villes
-devinrent des comptoirs florissants, elles reliaient le commerce de la
-mer Noire à celui de la Baltique, et distribuaient les produits de
-l'Orient, au Nord et à l'Ouest de l'Europe. En Allemagne, ils
-travaillaient aux mines; ils savaient fondre et couler les métaux,
-préparer le sel, manufacturer la toile, brasser l'hydromel, planter
-des arbres fruitiers et mener, suivant leur usage, une vie joyeuse,
-embellie par la musique. Ils étaient charitables et hospitaliers à
-l'excès, vains de leur indépendance quoique soumis et obéissants,
-ennemis de la fraude et du vol. Toutes ces qualités cependant ne les
-garantissaient pas de l'oppression, ils contribuèrent eux-mêmes à la
-perte de leur liberté. En effet, comme ils n'ont jamais combattu pour
-la domination du monde, ils n'ont jamais eu de princes héréditaires
-belliqueux, d'eux-mêmes ils ont payé tribut pour occuper en paix leur
-contrée, et furent toujours opprimés par les autres nations, surtout
-par les peuples de race germanique.
-
-[Note 8: Ceci est une erreur. Vineta ou Julin était située à
-l'embouchure de l'Oder et non dans l'île de Rugen.]
-
-»Les richesses qu'ils devaient au commerce, furent évidemment la cause
-des attaques dont ils furent l'objet depuis Charlemagne[9]; la
-religion chrétienne en était le prétexte: il convenait bien mieux à
-l'héroïque nation des Francs de traiter en esclave un peuple
-industrieux, adonné à l'agriculture et au commerce, que de s'appliquer
-eux-mêmes à ces arts pacifiques. Ce que les Francs avaient commencé,
-les Saxons l'achevèrent. Les Slaves furent ou exterminés ou réduits en
-esclavage en masse, par provinces, et les évêques et les nobles se
-partagèrent leurs dépouilles. Les Allemands du Nord ruinèrent leur
-commerce sur la Baltique. Vineta périt misérablement sous les coups
-des Danois, et ce qui reste de ce peuple en Allemagne, peut se
-comparer aux Péruviens échappés aux Espagnols. Est-il donc étonnant
-qu'après des siècles d'esclavage, avec l'exaspération profonde de ce
-peuple contre ces despotes et ces brigands qui se paraient du nom du
-Christ, leur caractère, si doux jadis, soit devenu cruel, dissimulé,
-et ait dégénéré en une indolence servile? Et cependant leur ancien
-caractère se laisse encore apercevoir, là surtout où ils jouissent de
-quelque degré de liberté[10].» (_Ideen zur Philosophie der
-Menschheit_, vol. IV, chap. IV.)
-
-[Note 9: Le mot _attaque_ est faible; _brigandages_ et _rapines_
-seraient plus conformes à la vérité.]
-
-[Note 10: L'âme généreuse de Herder exprimait, il y a quatre-vingt
-ans, ces regrets sur la décadence du caractère national des Slaves qui
-subsistent encore en Allemagne, c'est-à-dire des Wendes de la Lusace.
-Ils avaient pour fondement des données inexactes fournies par des gens
-envieux et mal disposés, ou bien ce malheureux état de choses a
-disparu avec les progrès de la civilisation. Elle a mis fin à
-l'oppression qui pesait sur ces restes de la race slave en Allemagne:
-on le voit d'une manière évidente, d'après le portrait suivant de
-cette population fait par un écrivain moderne d'Allemagne:
-
- «C'est un peuple (les Wendes) vif, robuste, laborieux, appliqué
- aux travaux de l'agriculture et de la pêche. Son assiduité à
- l'église, les souhaits et les expressions pieuses qu'il emploie
- souvent, sa droiture et la pureté de ses moeurs, témoignent de la
- force de ses sentiments religieux. On s'accorde à reconnaître sa
- frugalité, sa propreté, sa fidélité conjugale, et une foule
- d'autres excellentes qualités. Les Wendes sont pacifiques, et,
- comme beaucoup d'autres peuples slaves, ils n'ont pas d'esprit
- militaire; cependant ils sont pleins d'audace pour défendre leurs
- foyers, et leurs recrues bien disciplinées ont mérité, en maintes
- occasions, le renom de vaillants soldats. Malgré la plus dure
- oppression, malgré l'esclavage de la glèbe, les Wendes ont
- conservé la bonne humeur, la gaîté qu'ils possèdent comme tous
- les autres peuples slaves, et cet esprit modéré et joyeux qui se
- retrouve dans leurs chants nationaux, si gais. Des chansons
- allègres font retentir les maisons ou les champs, lorsqu'ils
- travaillent ou se réunissent en un cercle joyeux. Ils sont, à la
- lettre, fous de danse. On voit souvent aujourd'hui les femmes qui
- traient les vaches, faire assaut de chants par gageure, et les
- bergers jouer sur des trompes ou des cornemuses leurs airs
- nationaux. Ces airs sont généralement des airs d'amour,
- quelquefois ce sont des plaintes sur la perte ou l'infidélité de
- l'objet aimé. Quelques-uns ont un caractère élégiaque, et sont
- remplis de pensées enthousiastes et étincelantes d'imagination
- sur la beauté de la nature, l'instabilité des choses d'ici-bas,
- la destinée humaine, avec une forte tendance au merveilleux.»
- (_Blicke in die Vaterlandische Vorzeit von Karl Preusker._
- Leipsig, 1843, vol. II, p. 179.)
-
-La faible population qui a sauvé jusqu'ici sa nationalité slave et
-n'est pas encore germanisée, bien qu'elle vive au milieu de la race
-teutonique, se réduit à environ 144,000 âmes, dont 60,000 subsistent
-sous la domination saxonne; le reste appartient à la Prusse; 10,000
-environ appartiennent à l'Église catholique romaine; les autres
-suivent le luthérianisme. Malgré ce nombre si restreint, ils ont une
-littérature nationale, outre la Bible et autres ouvrages de piété.
-Elle consiste en collections de chants nationaux, de traditions, de
-récits, et aussi en quelques productions modernes. Ils ont une société
-littéraire pour le maintien de leur langue et de leur littérature
-nationale. Cette société est surtout composée de membres du clergé
-catholique et protestant.]
-
-Les Allemands ont exercé sur les Slaves de la Baltique une oppression
-qui dépasse tout ce que cette race malheureuse eut à souffrir, au Sud,
-des Turcs, à l'Est, des Mongols. En effet, la conduite de ces
-infidèles à l'égard des Slaves conquis, fut pleine d'humanité si on la
-compare aux traitements que leur firent subir les Allemands baptisés
-(car je ne puis les appeler chrétiens). Les Mongols qui conquirent les
-provinces du Nord-Est de la Russie, sous les descendants du terrible
-Gengis-Khan, et qui sont la personnification des peuples sauvages et
-barbares, laissèrent aux chrétiens une liberté entière en religion.
-Ils exemptèrent même les membres du clergé et leurs familles de la
-capitation imposée aux autres habitants. Ils ne les privèrent point de
-leur territoire, et jamais ne leur prescrivirent l'oubli de leur
-langue nationale, de leurs moeurs et de leurs coutumes. Les Mahométans
-osmanlis, laissèrent aux Bulgares et aux Serbes subjugués, leur foi,
-leurs propriétés et leurs institutions locales et municipales. Au
-contraire, les chrétiens d'Allemagne, princes et évêques, se
-partagèrent les terres des Slaves qui, par provinces entières, furent
-exterminés ou réduits en servitude[11].
-
-[Note 11: Herder, cité plus haut.]
-
-Les Turcs admirent les Slaves qui, par force ou par persuasion,
-avaient embrassé l'Islamisme (les Slaves de Bosnie), à tous les droits
-et priviléges dont ils jouissaient eux-mêmes; quelques-uns occupèrent
-les dignités les plus élevées de la Porte ottomane, et même celle de
-vizir, tandis que les Allemands étendirent leurs persécutions jusque
-sur les descendants chrétiens de leurs victimes. Ils furent réduits en
-esclavage, sans pouvoir rester dans les villages habités par les
-colons allemands établis sur leurs propres terres. Ils étaient exclus,
-en outre, des compagnies ou corporations de commerce.
-
-Une loi, à Hambourg, établissait que quiconque aspirait au titre de
-bourgeois de cette ville, eût à prouver qu'il n'était pas d'origine
-slavonne. Beaucoup de documents officiels prouvent que les
-persécutions des conquérants allemands continuèrent long-temps après
-la soumission définitive et la conversion de cette race
-malheureuse[12]; un écrivain allemand rapporte que, long-temps après
-l'établissement de la religion chrétienne, un Slave, rencontré sur une
-grande route et qui ne pouvait justifier d'une façon satisfaisante son
-départ de son village, était exécuté sur place ou tué comme un vil
-animal[13]. Il ne faut donc pas s'étonner que la langue slave, qui
-s'étendait, à l'Ouest, jusqu'à la rivière Eyder, et au Sud, au-delà
-des rives de la Saale, ait disparu à la fin: ceux qui le parlaient,
-ont été, soit exterminés, soit entièrement dénationalisés et changés
-en Allemands[14].
-
-[Note 12: Ainsi, par exemple, Meinhard, évêque d'Halberstadt,
-décrétait, en 1248, que les habitants slaves de quelques places
-dépendantes du couvent de Bistorf, seraient chassés et remplacés par
-des Allemands bons catholiques, au cas qu'ils refusassent d'abandonner
-ce qu'il appelle leurs coutumes païennes. L'évêque de Breslau
-ordonnait, en 1495, que tous les paysans polonais d'une place appelée
-Woitz, apprissent en deux ans l'allemand, sous peine d'expulsion.]
-
-[Note 13: _Gebhardi Geschichte der Wenden_, p. 260. Cet auteur n'est
-nullement favorable aux Slaves, et son ouvrage est fait sur les
-témoignages d'un autre écrivain allemand, contemporain de ces
-événements.--Helmold, _Chronicon Slavorum_.]
-
-[Note 14: Les Slaves, forcés de se conformer extérieurement aux rites
-du christianisme, depuis environ soixante ans, se soulevèrent avec
-succès contre leurs oppresseurs en 1066 année de la conquête de
-l'Angleterre par les Normands. Ils détruisirent toutes les églises,
-tous les couvents, sacrifièrent à leurs dieux, dans la ville de
-Lubeck, l'évêque de Mecklembourg, et chassèrent de leur pays les
-Allemands et les Danois. Krouko, prince de l'île de Rugen, qu'ils
-appelèrent au trône, conquit le Holstein, et le conserva à la paix
-qu'il fit accepter aux Danois et aux Allemands. Les Slaves rétablirent
-le culte idolâtre de leurs pères, et jouirent d'une paix complète
-pendant quarante années. Mais Krouko fut tué au commencement du XIIe
-siècle. Les agressions des Allemands et des Danois recommencèrent, et
-les Slaves soutinrent cette lutte inégale jusqu'en 1168. Cette
-année-là, leur roi Pribislav reçut le baptême et fut créé prince de
-l'Empire germanique; ses descendants continuent, dans la maison
-princière de Mecklembourg, la seule dynastie slave encore subsistante.
-L'île de Rugen, le dernier rempart de l'indépendance et de l'idolâtrie
-slaves, fut conquise et convertie l'année suivante, 1169, par Waldemar
-Ier, roi de Danemark. Les descendants du roi national de l'île se sont
-perpétués jusqu'à nos jours, et sont représentés par le prince de
-Putbus. La langue slave alla en s'éteignant dans les contrées qui
-entourent Leipsig jusqu'à la fin du XIVe siècle, et le dernier homme
-qui la parla en Poméranie, mourut, dit-on, en 1404. Le service divin
-dans la même langue se continua à Wustrow dans le duché de Lunebourg,
-royaume du Hanovre, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Les habitants du
-district de Luchow, situé dans le même duché et qui s'appelle
-communément Wendland ou terre des Wendes ou Slaves, parlent encore
-aujourd'hui un dialecte particulier d'allemand, mélangé de mots
-slavons. Les seuls Slaves de l'Allemagne qui ont conservé leur
-nationalité, sont les Wendes de Lusace, dont nous avons déjà parlé.]
-
-En rappelant cet assassinat d'une nation par l'autre, je n'ai pas
-écouté les accusations intentées par le parti opprimé. Les plaintes de
-la victime se sont perdues dans la suite des temps, et les Slaves de
-la Baltique n'ont pas eu, comme les Mexicains, un Ixtlilxochilt, comme
-les Péruviens, un Garcilasso de la Vega, pour dénoncer à la postérité
-les griefs de leur nation. C'est des oppresseurs eux-mêmes, qu'est
-parti le premier témoignage contre les cruautés de leurs compatriotes,
-et il faut le dire à l'honneur de l'humanité, il s'est trouvé, parmi
-les Allemands, des gens vertueux, de véritables prêtres du Christ, qui
-élevèrent une voix courageuse contre la conduite barbare et inhumaine
-des princes et des nobles; car, sous le prétexte de convertir les
-Slaves idolâtres à la religion chrétienne, ils leur faisaient éprouver
-une oppression plus cruelle que les persécutions exercées par des
-païens.
-
-On dira peut-être, à quoi bon ranimer le souvenir d'anciennes cruautés
-qu'il vaut mieux ensevelir dans l'oubli du passé? Sans doute; mais
-malheureusement le contraire a lieu. Depuis quelques années, une lutte
-s'est établie entre les écrivains slaves et allemands; et tous, dans
-leur polémique, donnent une grande importance à l'histoire de leurs
-mutuelles relations. Mais, ce qui est le plus regrettable, les
-animosités nationales entre les deux races ne se sont pas bornées aux
-écrits des historiens: elles ont été entretenues par les pamphlets,
-les journaux, et ont même abouti à des collisions, comme à Posen et à
-Prague. Cette malheureuse disposition se développe avec une très
-grande force, et l'on peut craindre qu'elle ne produise de tristes
-résultats pour les deux races humaines et pour l'humanité en général;
-on n'a donc nullement le droit, suivant moi, de présenter, sous des
-couleurs favorables, une injustice qui est un fait: il vaut mieux
-l'exposer devant le tribunal de l'opinion publique en Europe, qui
-trouvera, peut-être, quelques moyens de remédier, avant qu'il soit
-trop tard, aux conséquences, autrement inévitables, de ce déplorable
-état de choses. Il est d'ailleurs impossible de comprendre nettement
-tout l'effet des doctrines religieuses sur le caractère national des
-Slaves. La propagation de ces doctrines parmi cette même nation,
-concorde avec les causes de son succès et de sa chute.
-
-Je désire surtout que les protestants étrangers, acquièrent une
-connaissance parfaite des causes et des effets auxquels je fais
-allusion; eux seuls, en effet, pourront se former une juste idée de
-l'histoire religieuse des Slaves et du mouvement religieux qui, sans
-aucun doute, suivra le mouvement politique qui agite aujourd'hui cette
-nation avec une force sans cesse croissante.
-
-Mais, avant de décrire la conversion des nations slaves à la religion
-de l'Évangile, je ferai une espèce de tableau de leur idolâtrie, de
-leurs moeurs, coutumes, de l'état de leur civilisation sous le
-paganisme. La condition sociale et morale d'un peuple a toujours une
-grande influence sur ses révolutions religieuses.
-
-«Les Slaves, dit Procope[15], honorent un Dieu, maître du tonnerre;
-ils le reconnaissent pour le seul Dieu de l'univers, et lui offrent
-des animaux et différentes sortes de victimes. Ils ne croient pas que
-le destin ait aucun pouvoir sur les mortels. Sont-ils en danger de
-périr par la maladie ou le fer de l'ennemi, ils font voeu à Dieu de
-lui offrir des sacrifices s'ils échappent à la mort. Ils honorent
-encore les fleuves, les nymphes, et quelques autres divinités; ils
-leur offrent des sacrifices et font en même temps des pratiques de
-divination.» Ce tableau de la religion slavonne s'accorde avec le
-récit de Nestor; il raconte que la principale divinité des Slaves,
-adorée à Kioff, à Novgorod et ailleurs, était Péroun, ou le tonnerre.
-Cette idole était en bois, avec une tête d'argent et des moustaches
-d'or. Le même auteur cite les noms d'autres divinités, mais sans
-décrire leurs attributs[16].
-
-[Note 15: _De Bello Gothico._]
-
-[Note 16: Nestor, moine de Kioff, le plus ancien historien des Slaves,
-vivait dans la seconde moitié du XIe siècle.]
-
-Les détails que les chroniqueurs bohêmes et polonais donnent sur les
-anciennes divinités de leur pays, laissent beaucoup à désirer. Ce sont
-des traditions recueillies long-temps après la disparition de
-l'idolâtrie; et leur tentative de les accorder avec la mythologie
-grecque et romaine, donne à penser que leur imagination a souvent
-suppléé au manque de connaissances précises sur ce sujet. Les seules
-divinités que l'on puisse affirmer avoir été adorées dans la patrie
-primitive des Slaves, c'est-à-dire la Pologne et la Russie, sont
-celles dont le souvenir se conserve encore, en partie, dans les chants
-populaires, les fêtes et les superstitions de ces contrées. Les
-principales de ces divinités sont: _Lada_[17], que l'on croit la
-déesse des plaisirs et de l'amour; _Kupala_, le dieu des fruits de la
-terre; et _Koleda_, le dieu des fêtes. Le nom de _Lada_, dans
-certaines parties de la Russie, reparaît dans des chants et des danses
-qui ne reviennent qu'à certaines saisons de l'année. La fête de
-_Kupala_ se célèbre, le 23 juin, par des feux de joie autour desquels
-le peuple danse. Ce dieu a ainsi survécu à l'extinction de l'idolâtrie
-nationale, et son culte se perpétue en un certain degré dans plusieurs
-parties de la Pologne et de la Russie; la jeunesse des villages danse
-autour de feux allumés, le soir avant la Saint-Jean-Baptiste (23
-juin): elle donne à ce saint le nom de _Jean Kupala_[18]. La fête de
-_Koleda_ a lieu le 24 décembre, et il est à remarquer qu'en Pologne et
-dans plusieurs autres parties de la Russie, ce nom remplace celui de
-fête de Noël: on s'en sert encore pour plusieurs cérémonies pratiquées
-en ce jour.
-
-[Note 17: _Lad_ signifie, dans les langues slaves, _ordre_, _tact_, et
-sert de racine à plusieurs mots.]
-
-[Note 18: Il faut remarquer que, dans beaucoup de contrées, le soir de
-la Saint-Jean, on allume des feux de joie, qui probablement ont
-rapport au solstice d'été.]
-
-Quant au culte des nymphes des rivières, dont parle Procope, on peut
-en retrouver des traces de nos jours. La croyance aux fées et aux
-autres êtres fantastiques qui habitent les bois, l'eau et l'air, est
-encore vivace chez les paysans de plusieurs contrées slaves, et s'est
-conservée dans de nombreuses traditions populaires, dans des chants et
-des pratiques superstitieuses. Tous ces restes de la mythologie
-slavonne ont été recueillis avec un soin particulier, et les travaux
-de quelques savants slaves ont jeté une vive lumière sur cette
-question. Toutefois, les seules données certaines que nous ayons, sont
-ce que rapportent, sur les Slaves de la Baltique, des auteurs
-européens, voisins de ces peuples et témoins oculaires (du moins
-quelques-uns) de ce qu'ils décrivent. Un hasard heureux a même
-conservé jusqu'à nos jours les objets qu'adoraient les Slaves[19]. Je
-donnerai donc sur l'idolâtrie slave, des détails que l'on peut
-admettre comme positifs.
-
-[Note 19: Une collection considérable d'antiquités slaves fut trouvée,
-vers la fin du XVIe siècle, en creusant le sol, dans le village de
-Prillwitz, sur le lac Tollenz, dans le Mecklembourg. On croit que ce
-village occupe la place où Rhetra, temple célèbre des Slaves, fut
-élevé. Cette découverte resta ignorée du monde savant jusqu'en 1771,
-où le docteur March, chapelain du duc de Mecklembourg, en publia une
-description accompagnée de gravures. Ces antiquités furent trouvées
-dans deux vases de métal qu'on croit avoir servi aux sacrifices, et
-qui étaient placés de manière que l'un servît de couvercle à l'autre.
-Quelques inscriptions étaient gravées sur ces vases; malheureusement
-on les fondit pour faire une cloche, avant de les donner à examiner à
-des personnes compétentes en inscriptions. Ces vases renfermaient des
-idoles et quelques objets qui servaient à l'accomplissement des
-sacrifices. Tous ces objets sont composés du mélange de divers métaux,
-mais non dans la même proportion; plusieurs contiennent beaucoup
-d'argent, tandis que d'autres n'en ont pas du tout. Quelques-uns
-portent des inscriptions slaves, en caractères runiques, mais mutilées
-pour la plupart.]
-
-La divinité la plus célèbre des Slavons de la Baltique était
-_Sviantovit_ ou _Sviantovid_[20], dont le temple et l'idole étaient à
-Arkona, capitale de l'île de Rugen. En 1168, Waldemar, premier roi de
-Danemarck, détruisit ce dernier vestige de l'idolâtrie slave. Un
-historien danois contemporain, Saxo Grammaticus, qui, probablement,
-assistait à l'expédition[21], donne les détails suivants sur
-Sviantovit et son culte:
-
-«Au milieu de la ville, sur un terrain aplani, s'élevait un temple,
-construit artistement en bois. Sa magnificence et la sainteté de
-l'idole qu'il renfermait, l'avaient mis en grande vénération.
-
-[Note 20: Le premier de ces noms signifie en slavon _saint_ guerrier
-ou conquérant, le second _sainte vue_; la description de l'idole
-montrera que les deux interprétations se justifient également bien.]
-
-[Note 21: Il était secrétaire d'Absalon, archevêque de Lund, qui
-commandait l'expédition sous le roi.]
-
-»Les murs intérieurs de l'édifice étaient d'un travail achevé, et
-couverts des images de divers objets, peintes d'une manière grossière
-et imparfaite. Il n'y avait qu'une seule entrée; le temple lui-même
-avait une double enceinte. L'enceinte extérieure consistait en une
-muraille surmontée d'un toit peint en rouge. La partie intérieure,
-surmontée par quatre poteaux, avait, au lieu de murailles, des
-tentures de tapisserie. Le même toit les abritait toutes deux. L'idole
-placée dans cet édifice, dépassait de beaucoup la taille humaine. Elle
-avait quatre têtes et autant de cous, deux poitrines et deux dos,
-tournés de côtés différents. La barbe était soigneusement peignée, et
-la chevelure rasée de près. Dans la main droite, elle tenait une corne
-faite de plusieurs métaux; et, chaque année, le prêtre chargé du
-culte de cette idole, la remplissait de vin[22]. Le bras gauche de la
-divinité était courbé, sur le côté, dans la forme d'un arc; son
-vêtement descendait jusqu'aux jambes, et celles-ci étaient formées de
-différentes sortes de bois si bien jointes, qu'un examen attentif
-pouvait seul découvrir les pièces du rapport. Les pieds posaient sur
-le sol, où ils étaient même enfoncés. Non loin de l'idole, étaient
-rangés avec art, son épée, sa bride et les autres objets qui lui
-appartenaient; parmi eux brillait surtout son épée, d'une grandeur
-démesurée, avec une poignée d'argent et un fourreau d'un travail
-merveilleux. Voici quelles étaient les cérémonies de son culte
-solennel:--Tous les ans, après la moisson, la population s'assemblait
-devant le temple; on y immolait des bestiaux, et on faisait un repas
-solennel, considéré comme une cérémonie religieuse.
-
-[Note 22: Peut-être d'hydromel, boisson nationale des Slaves.]
-
-»Le prêtre qui, contrairement à l'usage du pays, se faisait
-reconnaître à la longueur de sa chevelure et de sa barbe, nettoyait
-d'abord, au commencement de la cérémonie, l'intérieur du temple, où
-seul il avait accès. En accomplissant cette tâche, il retenait avec
-soin sa respiration, pour ne pas souiller la présence de la divinité
-par l'impureté d'une haleine mortelle. Il sortait du temple toutes les
-fois qu'il voulait respirer. Le jour suivant, lorsque le peuple était
-réuni devant les portes du temple, le prêtre apportait la corne qu'il
-avait prise aux mains de l'idole, et augurait du bonheur de l'année
-suivante d'après son contenu. Si la liqueur avait baissé, il prédisait
-la disette, sinon l'abondance. Il ordonnait alors d'épargner les
-provisions, ou bien d'en être prodigue. Il renversait ensuite le
-contenu de la corne aux pieds de l'idole, sous forme de libation, et
-le remplaçait par du vin nouveau; puis il adressait à sa divinité des
-prières pour lui-même, pour le salut de la contrée et de ses
-habitants, pour l'accroissement de leurs biens, pour la défaite des
-ennemis, et vidait la corne tout d'un trait. Après l'avoir remplie de
-nouveau, il la replaçait dans la main droite de l'idole. Un épais
-gâteau rond, fait avec du miel, lui était aussi offert par le prêtre.
-Celui-ci plaçait le gâteau entre lui-même et le peuple, et demandait
-aux assistants s'ils pouvaient le voir par dessus. S'ils répondaient
-oui, il les invitait à se munir, pour l'année suivante, d'un gâteau
-capable de le dérober à leur vue. Il finissait par bénir le peuple, au
-nom de l'idole, et par l'exhorter à témoigner sa ferveur par des
-sacrifices fréquents, promettant, en récompense, la victoire sur terre
-et sur mer. Le reste du jour était consacré à des festins, et
-l'assemblée consommait les offrandes faites au dieu. Dans cette fête,
-l'intempérance était un acte de piété, la sobriété un péché. Chaque
-année, hommes et femmes donnaient une pièce d'argent pour l'entretien
-et le culte de l'idole. Le tiers des dépouilles prises sur l'ennemi
-lui était consacré; on les devait à son appui. Le même dieu avait 300
-chevaux, autant de soldats, qui faisaient la guerre en son nom. Tout
-leur butin revenait au prêtre de l'idole; il l'employait à décorer
-l'intérieur du temple, et l'enfermait sous clef dans des salles
-secrètes, où une immense quantité d'argent et de magnifiques
-vêtements, pourris par le temps, étaient amoncelés. Il y avait aussi
-un nombre considérable d'offrandes faites par ceux qui désiraient se
-concilier la faveur du dieu. La Slavonie[23] n'était pas la seule à
-offrir de l'argent à cette idole: tous les rois voisins lui envoyaient
-des présents, sans penser au sacrilége dont ils se rendaient
-coupables. Ainsi, entre autres, Suénon, roi de Danemarck[24], envoya
-au dieu, pour se le rendre favorable, une coupe d'un travail achevé,
-préférant à sa religion une religion étrangère. Il fut puni de ce
-sacrilége par une mort violente et misérable. Le même dieu avait
-d'autres temples dans différents endroits, sous la direction de
-prêtres d'un rang égal, mais d'un pouvoir moins étendu. Il avait
-encore un cheval blanc, réservé exclusivement pour lui. C'était un
-péché d'arracher un crin de sa crinière et de sa queue; le prêtre seul
-pouvait lui donner de la nourriture et le monter.
-
-[Note 23: Par Slavonie, les chroniqueurs germains entendaient
-d'ordinaire le pays des Slaves de la Baltique.]
-
-[Note 24: D'après l'_Histoire du Danemarck_, par Dahlman, ce roi est
-Suénon-Grate, qui fut tué en 1157, et non le père de Canut le Grand,
-comme on le croit généralement.]
-
-»Sviantovit (c'est le nom de l'idole) combattait sur ce cheval contre
-les ennemis de son culte, suivant la croyance des Rugiens. Ce qui
-avait donné lieu à cette croyance, c'est que souvent, le matin, on
-trouvait dans l'écurie, le cheval du dieu couvert d'écume et de sueur,
-comme s'il avait pris un exercice violent et voyagé durant la nuit. On
-essayait de prévoir l'avenir au moyen de ce cheval, de la manière
-suivante:--Avait-on résolu de porter la guerre quelque part, on
-plaçait à terre, devant le temple, trois rangées d'épieux, et le
-prêtre, après avoir accompli les prières solennelles, les faisait
-franchir au cheval. Si, en passant par dessus les épieux, il levait
-d'abord le pied droit, les présages étaient favorables; s'il levait le
-pied gauche, ou tous les deux à la fois, les présages étaient
-contraires et l'expédition était alors abandonnée.»
-
-Suivant le même auteur, Sviantovit avait un étendard qui donnait à
-ceux qui le suivaient le privilége de faire tout ce qu'ils voudraient.
-Ils pouvaient piller impunément, même les temples des Dieux, commettre
-toutes sortes de violences, sans qu'on les leur imputât à crimes.
-
-Waldemar, roi de Danemarck et conquérant de Rugen, fit mettre en
-pièces cette idole si célèbre. Les morceaux servirent à cuire des
-aliments: circonstance qui contribua beaucoup à détruire la croyance à
-cette divinité.
-
-Les détails de ce culte, et la description de ce temple le plus
-célèbre parmi les Slaves, nous ont été conservés par un auteur
-contemporain; ils sont authentiques, selon moi, et nous donnent une
-idée exacte de l'idolâtrie slave. Cette religion se perpétua encore
-sur les bords de la Baltique, trois siècles après la conversion des
-autres nations slaves au christianisme.
-
-D'autres tableaux de la même idolâtrie se retrouvent chez différents
-écrivains allemands qui vivaient dans le voisinage des Slaves de la
-Baltique: quelques-uns même les connaissaient particulièrement.
-Toutefois les limites de cet ouvrage ne me permettent pas d'entrer
-dans de longs détails, et je terminerai par le passage suivant
-d'Helmold, prêtre allemand du Holstein, qui avait eu des rapports
-personnels avec les Slaves idolâtres.
-
-«Les Slaves, dit-il, ont différentes sortes d'idolâtrie, et ne
-s'accordent pas entre eux dans leurs rites superstitieux.
-Quelques-unes de leurs idoles ont des figures bizarres, comme l'idole
-de Plunen (Plon, dans le Holstein), appelée _Podaga_. Plusieurs dieux
-sont censés habiter dans les bois, et n'ont pas d'images pour les
-représenter, tandis que d'autres ont trois têtes et même plus. Par
-dessus tant de dieux auxquels ils attribuent la protection de leurs
-champs et de leurs forêts, et même le pouvoir de dispenser les peines
-et les plaisirs, ils placent dans le ciel un Dieu qui commande à tous
-les autres, mais ne s'occupe que des choses célestes. Tous les dieux
-sont issus de son sang, et sont plus puissants les uns que les autres,
-selon qu'ils tiennent de plus près au grand dieu qui leur assigne
-leurs différents emplois.» (_Chronicon Slavorum_, livre I, ch. XXIII.)
-La théogonie slave ressemble à celle de la Grèce; dans les deux, les
-dieux et les demi-dieux sont issus de la divinité suprême et obéissent
-à ses commandements. Toutefois, ce n'est pas ici le lieu de chercher
-les rapports de la mythologie slavonne avec la mythologie classique ou
-indienne, et je dois passer à la description de l'état moral de la
-race qui croyait à cette mythologie.
-
-Tous les auteurs qui ont observé les Slaves sur les bords du Danube et
-les rivages de la Baltique, rendent un témoignage favorable de leur
-caractère national. «Ils ne sont enclins ni à l'injustice ni à la
-fraude», dit Procope; et l'empereur Maurice rapporte qu'ils ne
-retenaient pas leurs prisonniers, comme les autres nations, dans un
-perpétuel esclavage; ils leur permettaient, après un certain temps, de
-retourner dans leur patrie en payant une rançon, ou de rester parmi
-eux, libres et bien traités[25]. La vertu principale des Slaves est
-l'hospitalité; sous ce rapport, ils l'emportent sur toute autre
-nation. Les empereurs Maurice et Léon le philosophe[26], rapportent
-que les Slaves accueillaient les voyageurs avec la plus grande
-bienveillance. Ils les conduisaient dans d'autres villes, pourvoyaient
-à tous leurs besoins, les confiaient même en garde à quelques-uns de
-leurs compatriotes qui répondaient de leur sûreté à la personne qui
-les avait amenés. S'il arrivait quelque mal à l'étranger, malgré la
-vigilance de son hôte, celui-ci était puni par ses voisins ou par ceux
-qui lui avaient confié le voyageur. L'hospitalité que les Byzantins
-vantent dans les Slaves du Sud, était en égal honneur chez les Slaves
-de la Baltique. Adam de Brême dit[27], qu'aucune nation ne les
-surpassa en douceur de moeurs, en hospitalité et en obligeance.
-Helmold, qui les avait visités lui-même en compagnie de l'évêque
-d'Oldembourg, à l'époque de leur exaspération contre les chrétiens
-leurs voisins, en fait le plus grand éloge. Il dit avoir appris par
-expérience ce qu'il savait déjà par ouï dire, que les Slaves sont le
-peuple le plus hospitalier. Si l'un d'eux, ce qui était bien rare,
-était convaincu d'avoir éconduit un étranger ou de lui avoir refusé
-l'hospitalité, on avait le droit d'incendier sa maison et ses biens,
-tous le traitaient d'infâme, de scélérat qui méritait la réprobation
-universelle. Le biographe de saint Othon dit que les Poméraniens
-tiennent toujours leurs tables chargées de viandes et de boissons[28],
-afin que le maître de la maison puisse les offrir à ses hôtes et aux
-étrangers à tous les moments de la journée. Le même auteur ajoute ce
-qui suit sur la probité des Slaves. «Il règne parmi eux une telle
-confiance, dit-il, ils sont si peu enclins au vol et à la fraude, que
-jamais ils ne ferment ni leurs coffres ni leurs caisses. Ils ne
-connaissent ni clefs ni verroux, et grand est leur étonnement de voir
-fermés les coffres et les malles de l'évêque. Ils placent leur linge,
-leur argent, leurs objets précieux dans des caisses et des tonneaux
-simplement recouverts; ils ne craignent pas le vol, ils ne savent ce
-que c'est.» Mais la particularité la plus curieuse que cet auteur
-rapporte sur les Slaves de Poméranie, c'est qu'ils reprochaient au
-Christianisme son immoralité et surtout le vol et le brigandage qui
-dominaient chez les chrétiens, ils blâmaient aussi les cruautés qu'ils
-exerçaient les uns sur les autres[29].
-
-[Note 25: _Strategicum_, lib. XI, cap. VIII.]
-
-[Note 26: _Strategicum_, loco citato, et Leonis imperatoris _tactica_,
-cap. XVIII, sec. 102, 103.]
-
-[Note 27: «Moribus et hospitalite nulla gens honestior ac benignior
-potest inveniri.» (_Historia ecclesiastica_, lib. II, cap. XII.)]
-
-[Note 28: _Vita S. Othonis_, cap. LX.]
-
-[Note 29: «At illi (Pomeranii) inquiunt, nihil nobis ac vobis, patriæ
-leges non dimittimus; contenti sumus religione quam habemus. Apud
-Christianos, aiunt, fures sunt, latrones sunt; cruciantur pedibus,
-privantur oculis, et omnia genera scelorum, christiani exercent in
-christianos: absit a nobis religio talis.» (_Vita S: Othonis_, cap.
-XXV, p. 673.)]
-
-Les Byzantins et d'autres auteurs de l'Occident ont beaucoup vanté la
-chasteté et la fidélité conjugale des femmes slaves. L'empereur
-Maurice[30] dit qu'elles sont des épouses dévouées et que souvent
-elles s'immolaient sur le cadavre de leurs maris.
-
-[Note 30: _Strategicum_, lib. XI, cap. VIII. L'empereur Léon le
-Philosophe répète la même chose dans sa _Tactique_, chap. XVIII, sec.
-105. Quelques écrivains regardent cette coutume comme indiquant chez
-les Slavons une origine indienne.]
-
-L'Anglo-Saxon saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, parle des
-Slaves dans une lettre adressée à son compatriote Ethelbald, roi de
-Mercie, qu'on accusait de moeurs désordonnées[31]. «Cette nation, la
-plus détestable de toutes, comme il l'appelle à cause de son
-idolâtrie, a, dit-il, un tel respect pour la fidélité conjugale, que
-les femmes se tuent à la mort de leurs maris, et tous vantent à l'envi
-leur dévouement.» Il paraît que les femmes slaves partageaient avec
-leurs maris les difficultés des expéditions et même les dangers du
-combat. Quand les Avares, en 625, firent une tentative infructueuse
-contre Constantinople, beaucoup de Slaves qui avaient pris part à
-l'expédition y périrent, et les Grecs trouvèrent, après leur retraite,
-beaucoup de femmes parmi les morts[32].
-
-[Note 31: Lettre de saint Boniface dans les _Antiquités slaves_ de
-Szaffarik.]
-
-[Note 32: Stritter, vol. II, p. 72.]
-
-Voici comme Helmold, que j'ai déjà cité, parle de leurs liens et de
-leurs affections de famille[33]: «L'hospitalité et l'amour des parents
-sont aux yeux des Slaves les premières vertus. On ne trouve chez eux
-ni pauvre ni mendiant; car, lorsque quelqu'un, soit par faiblesse,
-soit par l'effet de l'âge, ne peut plus pourvoir à ses besoins, ses
-parents le recueillent avec empressement.»
-
-[Note 33: _Chronique des Slaves_, chap. XII.]
-
-J'ai cité l'expression de Herder, où il dit que les Slaves menaient
-une vie joyeuse et embellie par la musique: l'anecdote suivante,
-rapportée par les écrivains byzantins, prouve quel amour les Slaves
-avaient pour la musique et dans quelle paix ils vivaient lorsque leurs
-voisins les laissaient en repos.
-
-«En 890, pendant la guerre contre les Avares, les Grecs firent
-prisonniers trois étrangers qui, au lieu d'armes, portaient des
-cistres. L'empereur leur demanda qui ils étaient. «Nous sommes Slaves,
-dirent-ils, et nous habitons à l'extrémité de l'Océan occidental (mer
-Baltique). Le khan des Avares a envoyé des présents à nos chefs et
-nous a demandé des troupes pour combattre les Grecs. Nos chefs ont
-reçu les présents, mais nous ont envoyés au khan des Avares répondre
-que notre éloignement nous empêche de lui porter secours. Nous avons
-été nous-mêmes quinze mois en chemin. Le khan, plein d'égards pour
-notre caractère sacré d'ambassadeurs, nous a laissé retourner dans
-nos foyers. Nous avons entendu parler des richesses et de la
-bienveillance des Grecs, et nous avons saisi cette favorable occasion
-de pénétrer en Thrace. Nous ne connaissons pas l'usage des armes, nous
-ne jouons que du cistre. Chez nous, il n'y a pas de fer: nous menons
-une vie calme et pacifique sans avoir de guerre, et nous consacrant
-uniquement à la musique.»
-
-L'empereur admira le caractère paisible de ce peuple, la haute et
-vigoureuse stature de ces étrangers; il les accueillit avec
-bienveillance et leur fournit les moyens de regagner leur patrie.
-(Stritter, _Memoriæ populorum_, vol. II, p. 53, 54). Cette anecdote
-nous fait croire que les récits rapportés par les anciens sur la
-félicité et l'innocence des Hyperboréens, ne sont pas si dénués de
-fondements qu'on le croit généralement. J'ai déjà cité le passage de
-Herder où il décrit l'état avancé du commerce et de l'industrie chez
-les Slaves, et je n'ai pas besoin de répéter les témoignages variés
-des écrivains contemporains, sur lesquels il a appuyé le tableau qu'il
-en trace.
-
-Telle était la condition morale d'un peuple que les Allemands ont
-exterminé ou réduit en esclavage. Il ne faudrait pas croire cependant
-que les Slavons, pour être aussi industrieux, aussi pacifiques que les
-Péruviens, fussent aussi peu propres que ce peuple à la guerre. Il est
-très vrai, comme Herder l'a observé, qu'ils payaient d'eux-mêmes un
-tribut pour avoir le droit d'habiter en paix leur patrie. Cependant,
-quand les circonstances les contraignaient à la guerre, ils devenaient
-terribles pour leurs oppresseurs. Dans les combats, ils déployaient un
-courage, une adresse, une constance dans les souffrances et les
-fatigues, qui rappelle les indomptables Indiens de l'Amérique
-septentrionale, plutôt que les Péruviens si soumis. Les écrivains
-byzantins qui connaissaient les Slaves par leurs observations
-personnelles, racontent qu'ils marchaient au combat sans tuniques et
-sans manteaux, et n'ayant qu'une sorte de caleçon pour couvrir leur
-nudité. Ils n'avaient point d'armures, ils ne portaient que des
-épieux, quelques-uns seulement y joignaient des boucliers. Ils se
-servaient d'arcs et de flèches courtes, trempées dans un poison
-violent. Ils combattaient toujours à pied, et étaient très habiles à
-se défendre dans les défilés, dans les bois, et dans tous les lieux
-d'un difficile accès. Par des manoeuvres adroites, ils savaient
-attirer l'ennemi dans des embuscades en simulant la retraite. Ils
-étaient des plongeurs expérimentés et pouvaient rester sous l'eau plus
-long-temps que personne, en recevant l'air au moyen de longs roseaux
-qui s'élevaient au-dessus de l'eau.
-
-Ils étaient très adroits à surprendre leurs ennemis dans des
-rencontres particulières, et Procope en cite un exemple curieux:
-Bélisaire assiégeait la place de Terracine, en Italie, et désirait
-vivement s'emparer de quelque assiégé. Dans son armée se trouvaient
-beaucoup de Slaves, qui, chez eux, sur le Danube, s'exerçaient à faire
-des prisonniers en se cachant sous les pierres et parmi les
-broussailles: Bélisaire offrit une riche récompense à celui qui lui
-ramènerait tout vif un Goth assiégé. À un certain endroit, près des
-remparts, les Goths venaient d'ordinaire couper de l'herbe. Un jour,
-dès le matin, un Slave s'y traîna en rampant parmi les hautes herbes
-et s'y blottit. Un Goth sort de la ville, et s'avance sans soupçonner
-le danger dont il s'approche, et tout occupé à surveiller les
-mouvements du camp ennemi. Tout-à-coup le Slave s'élance de sa
-cachette, saisit le Goth par derrière et comprime ses mouvements avec
-tant de vigueur, que celui-ci ne put faire de résistance et se laissa
-emporter jusqu'au camp[34].
-
-[Note 34: _De Bello Gothico, apud Stritter_, vol. II, p. 31.
-
-L'empereur Maurice décrit avec détail la manière dont les Slaves font
-la guerre. Sir Gardner Wilkinson a fait la remarque que la manière
-dont les Monténégrins de nos jours font la guerre, est tout-à-fait la
-même. (Voir son livre: _Dalmatie et Monténégrins_, vol. 1, p. 35.)]
-
-Les Slaves se rapprochaient encore des Indiens de l'Amérique
-septentrionale, par leur constance à supporter les tortures que leur
-faisaient subir leurs ennemis, pour apprendre le nombre et la position
-de leur armée. Ils se laissaient mourir dans les tourments les plus
-cruels, sans répondre à une seule question et sans faire entendre une
-seule plainte[35].
-
-[Note 35: Stritter, _Memoriæ populorum_, vol. II, p. 89.]
-
-Les exploits militaires des Slaves ne se bornent pas à ces faits
-individuels qui demandent plus d'adresse que de valeur. On en trouve
-la preuve dans les invasions que les Slaves firent à travers l'Empire
-grec. Ils étendirent leurs dévastations de la mer Noire à la mer
-Ionienne, défirent souvent les Grecs, surtout à Andrinople en 551, et
-pénétrèrent jusqu'aux portes de Thessalonique et de Constantinople.
-Cependant ils furent quelques temps soumis à la nation des Avares
-d'Asie; ils combattirent avec valeur à l'avant-garde de leurs
-conquérants, et firent voir leur courage à l'attaque de Constantinople
-en 626, qu'ils faillirent emporter d'assaut[36].
-
-[Note 36: J'ai rapporté plus haut que, dans cette invasion, on trouva
-des femmes slaves au milieu des cadavres de leurs maris. Les Grecs
-appelèrent les Avares contre les Slaves, mais bientôt après, les mêmes
-Slaves reparurent sous la domination des Avares, et beaucoup plus
-terribles qu'auparavant. Neuf siècles plus tard, un évènement
-semblable se représentait avec les descendants de ces Slaves, avec les
-Serviens. Ils imploraient en vain contre les Turcs, l'assistance des
-Chrétiens de l'Occident, et surtout de l'empereur Sigismond. Livrés à
-leurs seules forces, ils furent défaits dans les plaines de
-Kossovo-polé, par le sultan Bajazet, en 1386, et obligés de se
-soumettre. Cinq ans après (1391), ils contribuèrent beaucoup à la
-victoire des Turcs sur l'empereur Sigismond, à Nicopolis. Je désire
-vivement attirer l'attention des esprits réfléchis sur cette
-circonstance; il se peut que les populations slaves, dont l'opposition
-à la Russie a mis obstacle jusqu'ici à ses projets d'agrandissement,
-désespèrent un jour de l'assistance de l'Occident, et contribuent le
-plus puissamment à l'exécution de ces mêmes projets.]
-
-Le territoire que les Slaves conquirent sur l'Empire grec, et qu'ils
-occupent encore, s'étend jusqu'aux environs d'Andrinople. Pendant deux
-siècles et même plus, ils furent maîtres presque de toute la
-Morée[37]. Au Nord, ils défendirent trois cents ans leur indépendance
-et l'idolâtrie de leurs pères contre le Danemarck, l'Allemagne, et à
-l'occasion, contre leurs frères convertis de Pologne.
-
-[Note 37: Voir l'appendice 6.]
-
-Malgré les changements qu'ont fait subir au génie de la nation slave
-l'influence du temps, la forme du gouvernement, la religion, le climat
-et les autres circonstances, il n'a subi aucune altération dans ses
-caractères essentiels; j'ai donné tous ces détails, parce qu'ils nous
-apprennent à apprécier les causes qui ont eu de l'influence sur
-l'histoire politique et religieuse des Slaves. Ils nous montrent
-encore ce que nous pouvons craindre et espérer du mouvement qui agite
-aujourd'hui cette race d'une manière si puissante.
-
-Le caractère doux et pacifique de la race slave, la rendait
-particulièrement propre à recevoir la doctrine de l'Évangile. Aussi le
-Christianisme fit parmi elle de rapides progrès, quand il fut prêché
-dans la langue nationale et par des missionnaires qui ne souillaient
-pas leurs travaux évangéliques par des vues d'intérêt tout personnel.
-Mais on résista au Christianisme jusqu'à la mort, toutes les fois
-qu'il devint un instrument politique et qu'il changea les sublimes
-préceptes de l'Évangile, la douceur, la patience et l'humilité, en
-doctrines viles de soumission absolue au joug abhorré des
-envahisseurs. Ce fut malheureusement ce qui arriva aux Slavons de la
-Baltique. Leur conversion par les Allemands équivalut à leur
-destruction. Les quelques mots de Herder que j'ai déjà cités, le
-rappellent d'une manière bien plus véridique. «Les Slaves furent ou
-exterminés ou réduits en esclavage dans toutes les provinces, et les
-nobles et les évêques se partagèrent leurs dépouilles[38].»
-
-[Note 38: Une vive peinture de l'oppression exercée par les Allemands
-sur la nation slave, se trouve dans le discours adressé à Lubeck, par
-un chef slave, à l'évêque d'Oldenbourg. Helmold, qui était présent, le
-rapporte ainsi: «L'évêque invitait les Slaves à se rendre à
-Oldenbourg, à abandonner leurs idoles pour recevoir le baptême, et
-renoncer surtout au pillage et à l'assassinat. Pribislav lui
-répondit:--«Vénérable prélat, vos paroles sont les paroles de Dieu,
-elles sont utiles à notre salut; mais pouvons-nous suivre la voie que
-vous nous tracez, au milieu des maux qui nous environnent? Si vous
-voulez les connaître, écoutez patiemment mes plaintes. Le peuple que
-vous voyez est votre peuple, et nous vous découvrirons nos besoins,
-car c'est à notre évêque de nous prendre en pitié. Nos maîtres nous
-oppriment avec tant de rigueur, nous imposent tant de tributs et un
-esclavage si dur, que la mort nous est plus désirable que la vie.
-
-»Cette année même, nous autres, habitants de ce petit coin de terre,
-nous avons payé au duc, mille marcs, cent au comte, et cela ne suffit
-pas encore, et chaque jour nous sommes pressurés jusqu'à l'épuisement
-de nos ressources. Comment pourrions-nous pratiquer une nouvelle
-religion? Comment fonder des églises et recevoir le baptême, lorsque
-nous pouvons être forcés chaque jour à prendre la fuite; s'il y avait
-là au moins un lieu de refuge pour nous! Traversons-nous la Travène,
-(Trawe, dans le Holstein), mêmes calamités nous attendent; nous
-retirons-nous à la rivière Panis (Peine en Poméranie), partout les
-mêmes maux. Quelle ressource nous reste, sinon de quitter la terre, de
-nous embarquer sur mer, et de vivre à la discrétion des vagues? Est-ce
-notre faute si, chassés de notre pays, nous troublons la paix des
-mers; si nous prélevons nos moyens d'existence sur les Danois et sur
-les marchands qui passent? Nos maîtres ne sont-ils pas responsables
-des injustices où ils nous réduisent?»
-
-L'évêque lui représenta que cette persécution cesserait du jour où ils
-seraient chrétiens; Pribislav répondit: «Si vous désirez que nous
-embrassions votre religion, assurez-nous les mêmes droits dont
-jouissent les Saxons dans leurs fermes, et de nous-mêmes nous nous
-ferons chrétiens, nous bâtirons des églises et paierons les dîmes.»
-(Helmold, _Chronicon Slavorum_.)
-
-Outre Helmold, un autre missionnaire allemand, Adam de Brême, a décrit
-la tyrannie exercée sur les Slaves par les Allemands, sous prétexte de
-religion (Voir son _Histoire ecclésiastique_, livre III, chap. XXV).
-J'ai eu l'occasion plus haut d'établir que cette persécution continua
-long-temps après la conversion des Slaves. On rencontre avec plaisir
-une exception à cette conduite cruelle, dans les missions du prélat
-allemand saint Othon, évêque de Bamberg. Il arriva en Poméranie en
-1125, sans forces militaires et connaissant parfaitement la langue du
-pays. Ses prédications, jointes à son désintéressement et à son
-affabilité, convertirent ces peuples, jusque-là rebelles, à toute
-tentative d'une conversion forcée.]
-
-Il en fut autrement chez les Slaves du Sud, là l'Évangile fut prêché
-dans la langue nationale et ne devint pas un moyen d'acquérir la
-richesse et le pouvoir.
-
-Les progrès du Christianisme chez les Slaves doivent dater de leurs
-rapports avec les Grecs. Car, malgré les hostilités qui séparèrent de
-bonne heure les deux nations, il y eut entre elles des relations
-actives de commerce. Beaucoup de Slaves entrèrent au service des
-empereurs grecs, et quelques-uns, au VIe et au VIIe siècle, occupèrent
-des positions très élevées[39].
-
-[Note 39: Stritter, vol. II, p. 6; le siége patriarcal de
-Constantinople fut occupé en 766 par un Slave (Stritter, vol. II, p.
-80).]
-
-Les Croates et les Serviens, appelés par l'empereur Héraclius,
-descendirent du nord des monts Carpathes et s'établirent dans le pays
-qu'ils occupent aujourd'hui. Ils furent les premiers Slaves chez qui
-le Christianisme devint la religion dominante. Le roi de Bulgarie[40]
-se convertit en 861, et c'est dans ce pays que s'établit d'abord
-l'Église chrétienne slave, par la traduction des Écritures.
-L'établissement de cette Église s'accomplit dans la Grande-Moravie.
-
-[Note 40: Les Slaves qui s'étaient établis graduellement dans la
-Moesie, province grecque, furent conquis en 679, par les Bulgares.
-Cette nation, grossière et peu nombreuse, imposa son nom aux vaincus,
-mais adopta leur langue, leurs moeurs, et, au bout de deux siècles, se
-trouva complètement fondue avec les Slaves. La Bulgarie soutint des
-luttes sanglantes contre l'Empire grec et d'autres peuples voisins;
-mais, après une guerre malheureuse contre l'empereur Basile II, elle
-fut conquise par lui et devint province grecque en 1018. En 1186, elle
-recouvra son indépendance; mais, après beaucoup de vicissitudes, elle
-fut soumise par les Turcs en 1389, et continua, jusqu'à nos jours, de
-former une province de l'Empire ottoman.]
-
-Il ne faut pas confondre le royaume de la Grande-Moravie, avec la
-province d'Autriche qui porte aujourd'hui ce nom. C'était un État
-puissant, qui s'étendait des frontières de la Bavière à la rivière
-Drina en Hongrie, et des bords du Danube et des Alpes, au Nord,
-au-delà des monts Carpathes, jusqu'à la rivière Stryi dans le Sud de
-la Pologne, et à l'Ouest jusqu'à Magdebourg. Sa période de grandeur
-politique fut de peu de durée, mais son influence intellectuelle fut
-prédominante durant cette courte période et a laissé des traces qu'on
-retrouve encore de nos jours. La traduction des Écritures et de la
-liturgie grecque en langue slave, qui s'accomplit dans la
-Grande-Moravie, est encore usitée par tous les Slaves qui suivent
-cette Église, et même par une partie de ceux qui ont reconnu la
-suprématie du pape. Je donnerai donc quelques détails sur ce sujet.
-
-La Moravie tomba, comme les autres nations slaves, sous l'influence de
-Charlemagne, et le reconnut, ainsi que Louis le Débonnaire son fils,
-pour son suzerain. La Moravie recouvra son indépendance en 873 sous
-Sviatopluk ou Sviatopolk, courageux soldat et gouverneur habile. Ce
-fut sous le règne de Charlemagne que des missionnaires occidentaux y
-introduisirent le Christianisme. On y érigea des évêchés sous la
-juridiction de l'archevêque de Passau et sous celle de l'évêque de
-Salzbourg. Mais la conversion du peuple accomplie par des prêtres
-étrangers, peu versés dans la langue du pays, ne fut que nominale.
-Aussi le prince morave Rostislav, prédécesseur de Sviatopluk,
-demanda-t-il en 863 à l'empereur grec Michel, de lui envoyer des
-hommes instruits qui connussent la langue slave. Ils devaient traduire
-les Écritures en slavon, et organiser le culte public selon les moeurs
-du pays. Laissons parler le plus ancien chroniqueur slave, Nestor,
-moine de Kioff.
-
-«Les princes moraves, Rostislav, Sviatopolk et Kotzel, envoyèrent dire
-à l'empereur Michel: «Notre contrée a reçu le baptême, mais nous
-n'avons pas de prédicateurs éclairés pour nous instruire et nous
-traduire les livres sacrés; nous n'entendons ni le grec ni le latin.
-Les uns nous enseignent une chose, les autres une autre, nous ne
-pouvons donc comprendre ni le sens ni la portée des Écritures.
-Envoyez-nous des doctes pour nous expliquer les Écritures et nous en
-montrer le sens.»
-
-»L'empereur Michel, après avoir entendu cette lettre, fit venir ses
-philosophes et leur montra le message des princes slaves; ceux-ci lui
-répondirent: «Il y a à Thessalonique un homme du nom de Léon. Ses deux
-fils connaissent tous deux la langue slave et sont tous deux des
-philosophes instruits.» L'empereur fit dire à Léon d'envoyer à la cour
-ses deux fils, Méthodius et Constantin. Ils vinrent, et Michel leur
-dit: «Les peuples slaves me demandent des savants pour leur traduire
-les Saintes-Écritures.» Sur l'ordre de l'empereur, ils allèrent
-trouver dans les pays des Slaves les princes Rostislav, Sviatopolk et
-Kotzel. À leur arrivée, ils composèrent un alphabet slavon et
-traduisirent les Évangiles et les actes des apôtres. Les Slaves furent
-dans la joie en entendant chanter la magnificence du Seigneur dans
-leur propre langue, lorsque les Grecs eurent traduit le psalmiste et
-les autres livres.» (_Annales de Nestor_, texte original, édition de
-Saint-Pétersbourg, 1767, pages 20, 23.)
-
-Quelques savants slaves de distinction pensent que Méthodius et son
-frère Constantin, mieux connu sous le nom du moine Cyrille, ont
-commencé la traduction des Écritures en Bulgare et inventé alors
-l'alphabet slavon. Mais que l'invention de l'alphabet et la traduction
-des écritures aient été effectuées d'abord en Moravie ou y aient été
-apportées par Méthodius et Cyrille, c'est dans ce pays que les pieux
-travaux de ces saints hommes ont reçu leur plus entier développement,
-par la complète organisation du service divin dans la langue du pays.
-
-Toutefois, il faut remarquer cette circonstance-ci. Quoique Cyrille et
-Méthodius aient établi le service divin en slavon, selon les rites de
-l'Église grecque, ils restèrent toujours sous l'obéissance du pape
-romain, et ne passèrent pas sous celle des patriarches de
-Constantinople. C'était précisément alors le commencement de ce grand
-débat qui se termina par la séparation complète des deux Églises.
-L'établissement du culte slave en Moravie, où le service latin avait
-été introduit, excita la colère du clergé allemand qui en dénonça les
-auteurs au pape Nicolas Ier. Le pape somma les deux frères de
-comparaître devait lui. Ceux-ci obéirent et surent si bien se
-justifier, que le pape Adrien Ier, successeur de Nicolas, confirma le
-mode de culte qu'ils avaient établi et créa Méthodius archevêque de
-Moravie. Cyrille refusa la dignité épiscopale qu'on lui offrait en
-même temps, entra au couvent, et y mourut peu après. De semblables
-accusations obligèrent Méthodius à reparaître à Rome en 879. Il obtint
-du pape Jean VIII, la confirmation de la liturgie slave, mais à
-condition qu'en emploierait en même temps le latin, et que celui-ci
-aurait la préséance sur la langue slave. Les hostilités contre la
-liturgie slave allèrent toujours en croissant, et après la mort de
-Méthodius, elles dégénérèrent en persécution violente. Des prêtres qui
-défendaient le culte de Dieu dans la langue nationale, furent chassés
-de leur patrie par l'influence allemande. L'État de Moravie fut
-détruit en 907 par les Magyars ou Hongrois idolâtres. Quand les
-conquérants furent convertis au Christianisme en 973, le service latin
-fut établi parmi eux, et la liturgie slavonne disparut. Elle subsista
-quelque temps en Bohême et en Pologne. J'aurai plus tard occasion de
-donner quelques détails sur ce sujet dans les chapitres relatifs à ces
-contrées.
-
-Les caractères slavons inventés par Cyrille ne sont qu'une
-modification de l'alphabet grec, avec l'addition de quelques lettres
-empruntées aux alphabets orientaux, et qui ont pour but d'exprimer
-certains sons particuliers au slavon, mais étrangers à la langue
-grecque. Le synode provincial de Salone (en Dalmatie), en 1060,
-déclara cet alphabet slavon une invention diabolique et Méthodius un
-hérétique. Cependant, de nos jours encore, il continue à être en usage
-dans les livres de piété, chez tous les Slaves qui suivent la religion
-grecque, et même parmi quelques-uns de ceux qui reconnaissent la
-suprématie du pape.
-
-Un autre alphabet slavon est en usage pour les cérémonies sacrées dans
-quelques églises de Dalmatie qui, fidèles au dogme et aux rites de
-l'Église catholique romaine, ont le privilége d'accomplir le service
-divin dans leur langue. Il est connu sous le nom d'alphabet glagolite,
-et son origine est attribuée à saint Jérôme, né en Dalmatie. Cette
-opinion ne soutient pas l'épreuve de la critique historique. Saint
-Jérome est mort en 420, bien avant l'établissement des Slaves dans sa
-patrie. C'est pourquoi Dobrowski, un des savants slaves les plus
-éminents, a-t-il supposé qu'après la prohibition de l'alphabet de
-Cyrille par le synode de Salone, en 1060, les caractères glagolites
-ont été inventés par quelques prêtres slaves de Dalmatie, qui, pour
-sauver la liturgie nationale, ont attribué ces caractères à saint
-Jérôme. Cette supposition, généralement admise depuis quelque temps, a
-été réfutée par Kopitar, conservateur de la bibliothèque impériale à
-Vienne, qui fait autant autorité que Dobrowski sur les questions
-slaves. Kopitar a établi, par la découverte d'un vieux manuscrit
-glagolite, que cet alphabet est au moins aussi ancien que celui de
-Cyrille, bien qu'on ne puisse déterminer l'époque de son origine[41].
-
-[Note 41: Voici un fait curieux. Les Évangiles sur lesquels les rois
-de France, à leur couronnement, prêtaient serment dans la cathédrale
-de Reims, sont slaves, écrits en partie avec les caractères de
-Cyrille, en partie avec les caractères glagolites. Pierre le Grand, en
-visitant Reims, en 1719, découvrit le premier cette circonstance. Le
-savant slave si connu, Hanka, a publié, en 1846, à Prague, une
-histoire de ce manuscrit, illustrée de _fac-simile_, etc. Voici ce
-qu'il en dit: «Ce manuscrit fut offert par l'empereur Charles III, roi
-de Bohême, au couvent d'Emmaüs, comme un précieux monument écrit par
-saint Procope, abbé au couvent de Sazava. Il fut enlevé du couvent par
-les Hussites, qui le sauvèrent de la destruction, dans leur vénération
-respectueuse pour le rituel slave. On le trouve ensuite à
-Constantinople, sans qu'on sache comment il y fut porté. On croit
-qu'il y fut envoyé en présent par le roi hussite de Bohême, George
-Podiebrad, à l'époque où il négocia un rapprochement avec l'Église
-grecque. Ce livre était magnifiquement relié, et enrichi d'or, de
-pierres précieuses et de saintes reliques. Un siècle environ plus
-tard, en 1546, un peintre de Constantinople, nommé Paleokappas, qui
-trafiquait d'objets précieux, le porta au concile de Trente. Le
-cardinal de Lorraine l'y acheta et en fit présent à la cathédrale de
-Reims, dont il était archevêque. Il disparut durant la première
-révolution. Quelques années plus tard, un Russe très instruit,
-Alexandre Tourguéneff, le découvrit dans la bibliothèque publique de
-Reims, où il avait été déposé sous le consulat de Napoléon; mais il
-n'avait plus cette magnifique reliure qui l'avait fait placer parmi
-les ornements du sacre des rois.»]
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-BOHÊME.
-
- Origine de ce nom, et premiers temps historiques. -- Conversion
- au Christianisme. -- Vaudois réfugiés dans ce pays. -- Règne de
- l'empereur Charles VI. -- Jean Huss. -- Son caractère. -- Il se
- met à la tête du parti national à l'Université de Prague. -- Son
- triomphe sur le parti allemand. -- Conséquences. -- Influence des
- doctrines de Wicleff sur Jean Huss. -- L'archevêque de Prague
- fait brûler les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. --
- Le pape cite Jean Huss devant son tribunal, à Rome. -- Jean Huss
- commence à prêcher contre les indulgences du pape et est
- excommunié par le légat du Saint-Père. -- Concile de Constance.
- -- Arrivée de Jean Huss à Constance. -- Son emprisonnement. --
- L'empereur s'oppose d'abord à la violation du sauf-conduit qu'il
- a donné, mais les pères du concile lui persuadent d'abandonner
- Jean Huss. -- Procès et défense de ce dernier. -- Sa
- condamnation. -- Son supplice. -- Procès et supplice de Jérôme de
- Prague.
-
-
-La Bohême, quoique relativement d'une médiocre étendue, occupe une des
-premières places dans l'histoire religieuse de l'Europe. Par sa
-position géographique, qui entame en forme de coin le corps
-germanique, par le vif esprit de nationalité qui anime sa population
-slave et que des siècles d'oppression n'ont pu détruire, cette nation
-mérite un intérêt particulier de tous ceux que le progrès de
-l'humanité ne trouve pas indifférents. Nulle part, peut-être,
-l'influence des opinions religieuses sur le développement national,
-_et vice versà_, n'apparaît avec autant d'éclat que dans l'histoire de
-ce pays, petit par son étendue, mais grand par ce qu'il a fait. Nulle
-part on ne voit d'une manière aussi évidente qu'en Bohême, les
-avantages de la liberté religieuse et les tristes conséquences de sa
-suppression.
-
-Le nom de Bohême tire son origine de la nation celtique des Boïens, qui
-occupaient ce pays au commencement de notre ère, d'où le nom de
-Boïohemum (maison ou pays des Boïens) est venu; il s'est changé en
-Bohême, et est encore usité par l'Europe occidentale, mais non par les
-habitants slaves du pays. La population teutonique des Marcomans occupa
-ensuite la Bohême. Cette nation disparut au Ve siècle, après s'être
-réunie aux Goths, aux Alains et aux autres nations, dans leur passage du
-nord-est de l'Europe au sud-ouest. Derrière eux, les populations slaves
-des Tchekhs occupèrent les terres abandonnées par eux durant cette
-émigration que j'ai rappelée dans le premier chapitre en citant les
-paroles de Herder. Cette nation s'est maintenue dans le pays, et reçoit
-de l'Europe occidentale le nom de Bohémiens, bien que dans sa langue
-elle conserve son ancien nom de Tchekhs, que lui donnent tous les autres
-peuples slaves. La royauté de Bohême se constitua d'une manière
-définitive sous Boleslav Ier (936-967) et s'adjoignit la province de
-Moravie sous Brzetislav (1037-1055). Les rois de Bohême tombèrent de
-bonne heure sous l'influence des empereurs allemands, reconnurent leur
-suzeraineté, et en reçurent la couronne royale à la fin du XIe siècle.
-Pendant le XIIIe siècle, elle acquit une grandeur extraordinaire, mais de
-courte durée, sous le roi Przemysl Ottokar, qui étendit sa domination
-jusqu'aux rives de l'Adriatique[42]. Ce royaume devint très florissant
-sous la dynastie de Luxembourg, et c'est dans cette période que prend
-place le mouvement politique et religieux si connu qu'a suscité Jean
-Huss.
-
-[Note 42: Shakspeare n'aurait pas commis une erreur géographique si
-grossière, en plaçant ses héros naufragés sur les côtes de la Bohême
-(_Récits d'Hiver_, acte III, scène III), s'il avait choisi cette
-période pour la date de sa pièce.]
-
-Le Christianisme doit avoir pénétré en Bohême vers l'époque de
-Charlemagne, qui fit la guerre à ce pays et le contraignit à payer
-tribut. Il s'affranchit cependant de la suzeraineté des successeurs de
-Charlemagne, et se plaça sous la protection de Swiatopluk, roi de la
-Grande-Moravie, où, comme nous l'avons dit, les travaux apostoliques
-de Méthodius et de Cyrille avaient établi définitivement le
-Christianisme. Méthodius baptisa le roi de Bohême, Borivoy, et donna à
-la Bohême l'organisation religieuse qu'il avait fondée en Moravie.
-Après la destruction du royaume de Moravie, l'influence croissante de
-l'Allemagne sur la Bohême fit abandonner cette organisation
-religieuse, c'est-à-dire le culte accompli dans la langue nationale
-avec les rites et la discipline de l'Église grecque. On y substitua la
-liturgie latine et les pratique de l'Église romaine. En 1094,
-l'autorité ecclésiastique fit détruire le dernier asile de la vieille
-religion, le couvent bénédictin de Sazava, et anéantir les derniers
-livres slaves qui subsistaient encore[43].
-
-[Note 43: Voir Palacky, Geschichte Von Bohmen, vol. I, p. 339.]
-
-Cependant, quoique interdites officiellement en Bohême, les Églises
-nationales doivent avoir continué en secret pendant de longues années,
-chez un peuple aussi attaché à tout ce qui est national. Quoi de plus
-naturel qu'il ait préféré le culte accompli dans sa langue à celui qui
-empruntait une langue inconnue[44]. Ces Églises ou congrégations
-n'étaient pas opposées aux dogmes fondamentaux de Rome ou à sa
-suprématie, la persécution changea leurs dispositions et leur appui
-fut assuré à tous ceux qui plus tard attaquèrent les dogmes. De l'aveu
-unanime des écrivains protestants et catholiques, les Vaudois
-persécutés en France trouvèrent un refuge en Bohême et en Pologne.
-D'après de Thou, le grand réformateur de Lyon, Pierre de Vaux
-lui-même, parcourut les contrées slaves et s'établit en Bohême. Le
-savant Perrin dit la même chose; Stranski[45], écrivain protestant de
-Bohême, s'exprime ainsi: «Les derniers restes de l'idolâtrie ou
-l'influence des Latins avaient profondément altéré le rituel grec. En
-1176, de pieux personnages, disciples de Pierre de Vaux, chassés de
-France et d'Allemagne, vinrent se réfugier en Bohême et s'établirent
-dans les villes de Zatec et de Lani. Ils se joignirent à ceux qui
-suivaient l'Église grecque, et par leurs prédications réformèrent le
-culte qui s'était altéré.»
-
-[Note 44: Lenfant rapporte, d'après l'autorité de Spondanus, que le
-pape Innocent IV accorda aux Bohémiens, vers la fin du XIIIe siècle,
-d'accomplir le service divin dans leur langue (_Histoire des
-Hussites_, vol. I, p. 3). Le jésuite bohémien Balbin, considère comme
-un privilége glorieux pour les Slaves, d'avoir eu la permission
-d'accomplir le culte divin dans leur langue.]
-
-[Note 45: _Respublica Bohema_, cap VI; p. 272.]
-
-Un autre écrivain protestant, Francovitch, plus connu sous son nom
-d'emprunt Illyricus Flaccius, prétend avoir lu un récit des procédures
-suivies par l'Inquisition en Pologne et en Bohême, vers 1330. Elles
-établissent que des souscriptions furent recueillies dans ces deux
-pays, et envoyées aux Vaudois d'Italie, regardés comme des frères et
-des maîtres, et que plusieurs Bohémiens visitèrent cette secte pour y
-étudier la théologie. (_Catalogus testium veritatis_, cap. XV, p.
-1505).
-
-L'écrivain catholique romain Hagec, s'exprime ainsi:
-
-«En 1341, des hérétiques appelés _Grubenhaimer_ c'est-à-dire habitants
-des cavernes, rentrèrent en Bohême. Nous en avons parlé plus haut, à
-l'année 1176. Ils s'établirent dans les villes, surtout à Prague, où
-ils pouvaient mieux se cacher. Ils prêchaient dans quelques maisons,
-mais avec beaucoup de mystère. Quoique connus de plusieurs, on les
-toléra, à cause de la grande apparence de piété sous laquelle ils
-savaient cacher leur perversité.» (_Histoire de Bohême_, page 550.)
-
-Æneas Sylvius, depuis le pape Pie II, prétend que les Hussites sont
-une ramification des Vaudois. Il est, en effet, très probable que
-cette doctrine s'était étendue au loin en Bohême, quand Jean Huss
-commença à prêcher contre Rome, et qu'elle contribua pour beaucoup aux
-progrès de ses réformes.
-
-La dynastie nationale de Bohême, qui occupait le trône même avant
-l'introduction du Christianisme dans cette contrée, s'éteignit dans la
-ligne masculine, en 1306, avec Wenceslav II. La couronne de Bohême
-passa alors dans la maison de Luxembourg, par le mariage d'Élizabeth,
-fille du dernier roi de l'ancienne dynastie, avec Jean de Luxembourg,
-fils de l'empereur Henri VII.
-
-Jean est célèbre par ses exploits militaires, et surtout par sa mort
-chevaleresque à la bataille de Crécy. On sait qu'il y combattit sans
-motifs politiques, et seulement par amour des aventures. Charles, son
-fils et son successeur, fut d'un caractère tout opposé. Élevé à
-l'Université de Prague, sous la direction des premiers savants de
-l'époque, il fut un des plus érudits de son temps, et, sauf Jacques
-Ier d'Angleterre, il n'a peut-être pas eu son pareil sur le trône. Son
-intelligence, cependant, était d'un ordre plus élevé que l'esprit de
-ce pédant couronné assis sur le trône d'Angleterre: il le fit voir
-dans ses écrits, et surtout dans ses actes. Il y a, certes, une grande
-différence entre la vie de Charles, écrite par lui-même, où il donne à
-son fils les préceptes d'une humilité chrétienne, et le _Basilicon
-doron_ de Jacques, rempli d'absurdes idées sur le pouvoir royal. La
-différence des deux règnes est bien plus grande encore; celui de
-Jacques fut, au moins, insignifiant, celui de Charles est le règne le
-plus habile et le plus prospère qui ait rendu la Bohême heureuse.
-
-Charles Ier de Bohême est plus connu de l'Europe occidentale sous le
-nom de Charles IV, empereur d'Allemagne. Il est, en outre, célèbre par
-sa bulle d'or, qui régla l'élection des empereurs. Il prit part encore
-aux affaires de Rome, durant la période si courte de liberté dont elle
-jouit sous le fameux tribun Cola de Rienzi.
-
-À cette occasion, il eut une correspondance personnelle avec
-Pétrarque. Son règne, comme empereur, est compté parmi les règnes
-inactifs et insignifiants. Cependant, s'il se montra empereur inactif
-en Allemagne, il fut, sans contredit, un grand roi pour la Bohême. Il
-trouva ce pays épuisé par les guerres continuelles de son père.
-Celui-ci n'avait eu d'autre pensée que d'en tirer de l'or et des
-hommes pour ses expéditions fréquentes, sans grands scrupules sur les
-moyens qui lui procuraient ces ressources; aussi son règne avait-il
-engendré de grands abus de toute espèce.
-
-Aussitôt après son avènement, Charles s'appliqua à réformer tous ces
-abus, et ses efforts honnêtes et persévérants pour améliorer l'état
-matériel, moral et intellectuel de son peuple, furent couronnés d'un
-brillant succès. Toutefois il n'apporta pas, dans ses réformes, la
-main violente d'un despote. Souvent, en effet, des mesures bonnes dans
-l'intention et même dans leurs résultats, abaissent le caractère de la
-nation en l'asservissant à son gouvernement, et affaiblissent ou même
-détruisent tous les germes de vertus viriles, car les sociétés sont
-soumises aux mêmes lois que les individus. Mais Charles respecta les
-libertés constitutionnelles du royaume, quoiqu'elles missent obstacle
-à quelques lois bienfaisantes qui devançaient leur époque. Par
-l'influence de son caractère, il réussit à réformer une grande partie
-des abus les plus criants qui s'étaient introduits dans l'ordre
-ecclésiastique et civil du royaume. Il réprima l'avidité de beaucoup
-de nobles; rétablit la sécurité publique par des édits sévères contre
-les perturbateurs de haut et bas étage; protégea le faible contre le
-fort; étendit, dans les villes, les franchises municipales qui avaient
-augmenté leur population, leur commerce et leur industrie, et fit
-fleurir l'agriculture. Il avait autant de soins pour le progrès
-intellectuel que pour la condition matérielle de ses sujets. En 1347,
-il fonda l'Université de Prague sur le modèle de celles de Bologne et
-de Paris, en remplit les chaires des savants les plus illustres, et la
-soutint de riches dotations. Les nobles efforts de ce roi pour
-éclairer ses sujets, montrent combien il devançait son siècle. Le
-premier, il sut trouver les véritables moyens d'améliorer l'état
-intellectuel d'un peuple, en favorisant le développement et la culture
-de sa langue et de sa littérature nationale. Charles s'y appliqua avec
-zèle par la protection qu'il donna aux auteurs qui écrivaient en
-bohémien. Cette circonstance eut la plus grande influence sur les
-progrès de la doctrine des Hussites. Dans d'autres contrées, la
-réforme religieuse servit au développement de la langue nationale par
-la traduction des Écritures, que les réformateurs répandaient parmi le
-peuple avec d'autres ouvrages écrits dans la langue usuelle. En
-Bohême, ce fut le développement de la langue et de la littérature
-nationales, qui fraya les voies à cette puissante révolution
-religieuse.
-
-Charles, au dehors, avait maintenu soigneusement la paix avec ses
-voisins; au dedans, il avait assuré et affermi la tranquillité, en
-châtiant avec sévérité l'esprit turbulent de la noblesse. Ce repos ne
-put pas étouffer ce caractère martial des Bohémiens, dont ils avaient
-fait preuve si souvent, surtout sous le règne aventureux du roi
-précédent[46]. Charles rendit même la valeur de ses sujets plus utile,
-par l'organisation qu'il introduisit. Leur ardeur et leurs habitudes
-belliqueuses s'entretinrent encore par le service que beaucoup de
-Bohémiens prirent à l'étranger, lorsque la paix régnait chez eux.
-
-[Note 46: Il y a plusieurs anecdotes caractéristiques sur l'esprit
-chevaleresque qui animait les Bohémiens sous Jean de Luxembourg. Ce
-monarque se préparait à marcher contre la Pologne: les nobles lui
-représentèrent que la constitution du pays les obligeait à rejoindre
-ses étendards à l'intérieur de la Bohême, mais non à le suivre au-delà
-des frontières. Il se contenta de répondre: «J'irai seul au combat, et
-je verrai qui de vous sera assez hardi, assez vil ou assez lâche pour
-ne pas suivre son roi.» Ces paroles firent cesser toute résistance.
-
-Il arriva sur le champ de bataille de Crécy, lorsque les Français
-étaient déjà en déroute. Il était aveugle; ses suivants lui dirent où
-en était le combat, et l'invitèrent à se soustraire à un danger
-inutile. Le roi leur répondit en bohémien: «_Toho Buh da ne bude, aby
-Kral czeski z bitwy utikal!_» ce qui signifie: «J'en prends Dieu à
-témoin, on ne verra pas un roi de Bohême prendre la fuite!» Ces
-paroles inspirèrent la confiance à la petite troupe de Bohémiens qui
-l'accompagnait. Tous, se serrant autour de leur monarque aveugle, et
-résolus de mourir avec lui, se précipitèrent au milieu des Anglais,
-quoique sans espoir de succès ou de salut. Sept grands de Bohême et
-plus de deux cents cavaliers périrent en cette occasion.]
-
-Tel était l'état de la Bohême avant la terrible commotion qu'elle
-subit dans la première moitié du XVe siècle, et qui est connue sous le
-nom de guerre des Hussites. La Bohême était, en quelque sorte, prête à
-cette lutte effroyable contre les forces de l'Allemagne, augmentées
-des anathèmes de Rome et des croisades de l'Europe occidentale. Le
-pays était riche, éclairé, belliqueux: par dessus tout, le sentiment
-national s'était développé d'une manière extraordinaire. Ce fut là,
-selon moi, la source principale de l'énergie que les Bohémiens
-déployèrent dans la défense de leur indépendance politique et
-religieuse; énergie qui, je ne crains pas de le dire, n'a jamais été
-égalée dans l'histoire moderne.
-
-L'étude de l'histoire nationale faite sur les monuments anciens, qui
-formaient naturellement une partie importante de la littérature, ne
-pouvait que retremper l'attachement des Slaves pour le culte de leur
-pays. Il faut y joindre l'influence des Vaudois, dont l'existence en
-Bohême durant cette période, c'est-à-dire au XIVe siècle, ne peut être
-mise en doute. Quelques années avant la prédication de Jean Huss, des
-prêtres pieux et instruits, tels que Stiekna, Milicz, Janova, etc.,
-défendirent la communion sous les deux espèces, ce qui était l'essence
-de leur culte. Leurs efforts tendaient à la réforme des moeurs
-corrompues de leur temps, plutôt encore qu'ils ne marquaient une
-opposition décidée contre l'ordre ecclésiastique établi. Toutefois, en
-attirant l'attention des esprits sur les sujets religieux, ils
-préparaient les voies aux réformes de Jean Huss.
-
-La vie, les opinions et le martyr du grand réformateur slave ont été
-racontés maintes et maintes fois, et surtout dans un ouvrage récent
-très répandu en Angleterre (_Les Réformateurs avant la Réformation_,
-par Émile Bonnechose, traduit du français par C. Mackenzie). Les
-limites étroites de cet ouvrage m'interdisent de longs détails sur ce
-sujet intéressant; en outre, je n'ai pas pour but de discuter au point
-de vue théologique les différentes croyances qui ont prévalu et
-prévalent encore parmi les races slaves. Je veux seulement déterminer
-l'influence que ces diverses croyances ont exercée sur la condition
-politique et intellectuelle de ces populations. J'insisterai donc sur
-les conséquences qu'entraînèrent les doctrines de Jean Huss, et je
-tracerai en quelques mots la vie et les travaux du grand réformateur
-slave.
-
-Jean Huss naquit en 1369 dans un village appelé Hussinetz. Il tira son
-nom (qui signifie oie en bohémien) du lieu de sa naissance,
-circonstance à laquelle il fait souvent allusion dans ses lettres. Son
-origine était humble, mais il s'éleva par son savoir et ses vertus,
-que ne lui contestent pas ses ennemis en théologie, même les plus
-violents. Ainsi le jésuite Balbin dit de lui: «Il était plutôt subtil
-qu'éloquent; mais sa modestie, ses moeurs sévères, sa vie dure, sa
-conduite irréprochable, sa figure pâle et amaigrie, la douceur de ses
-habitudes, son affabilité pour les plus humbles, persuadaient plus
-qu'une éloquence accomplie.» Jean Huss se fit également remarquer à
-l'Université et dans l'Église. En 1393, il fut reçu bachelier et
-maître ès-arts, et, en 1401, doyen de la Faculté. En 1400, il devint
-confesseur de la reine, sur laquelle il exerça une grande influence.
-En 1403, il commença à prêcher dans la langue nationale, mais ne
-commença qu'en 1409 ses attaques contre l'Église établie. Une des
-grandes causes de sa popularité parmi ses concitoyens, fut son vif
-attachement pour son pays. Ses écrits latins sont connus de l'Europe
-occidentale, mais on sait moins qu'il fit faire de grands progrès à sa
-langue nationale, en fixant les règles de l'orthographe. Les règles
-qu'il établit étaient encore en usage il n'y a pas long-temps. Il dut
-aussi une bonne part de sa popularité aux modifications qu'il apporta
-dans la constitution de l'Université de Prague. Charles IV, comme nous
-l'avons dit, avait fondé en 1347 ce corps savant sur le modèle des
-Universités de Paris et de Bologne, en conservant leurs statuts et
-leurs usages. Selon ces statuts, les étrangers avaient dans toutes les
-affaires de l'Université un suffrage, et les nationaux trois. Mais, au
-début de cette Université, la première ouverte dans toute l'étendue de
-l'Empire germanique, il s'y rendit de toutes parts plus de maîtres
-ès-arts et de docteurs étrangers que de professeurs bohémiens; on
-donna donc trois voix aux étrangers, et on n'en réserva qu'une pour
-les autres. Cette disposition fit que la plupart des honneurs et des
-émoluments attachés à l'Université étaient aux mains des Allemands et
-non de ceux à qui l'Université appartenait.
-
-Cette circonstance excitait chez les Bohémiens de la jalousie et du
-mauvais vouloir contre les Allemands. Jean Huss, avec son futur
-compagnon de martyre, Jérôme Zwickowicz, entreprit de changer cette
-injuste disposition. Voici ce qu'il dit à cette occasion: «Quand
-Charles IV, de glorieuse et chère mémoire, a fondé cette Université,
-il régla que, pendant un certain temps, les maîtres ès-arts allemands
-auraient dans l'élection du recteur et dans la nomination des autres
-officiers académiques, trois suffrages contre un dont jouiront les
-Bohémiens. Le motif de cette disposition était le petit nombre de nos
-compatriotes qui, à cette époque, avaient reçu les grades de docteur
-et de maître ès-arts. Aujourd'hui que, par la grâce de Dieu, beaucoup
-parmi nous ont reçu ces degrés, il est de toute justice que nous ayons
-trois suffrages, et que les Allemands n'en aient qu'un.» Des deux
-côtés, les débats furent très vifs; à la fin, l'influence de Jean Huss
-obtint du roi de Bohême Wenceslav le décret suivant: «Quoiqu'on doive
-aimer tout le monde également, la charité, cependant, pour être bien
-ordonnée, souffre des degrés. Aussi, considérant que la nation
-allemande ne fait pas partie de ce pays, et qu'elle s'est en outre,
-comme nous nous en sommes assurés, attribué trois suffrages dans tous
-les actes de l'Université de Prague, contre un que possède la nation
-bohémienne, la maîtresse légitime de cette contrée; considérant qu'il
-est contraire à la justice que des étrangers jouissent des priviléges
-de nos nationaux aux dépens de ces derniers, nous ordonnons par le
-présent acte, sous peine de notre déplaisir, que la nation bohémienne,
-sans aucun retard ni opposition, jouira du privilége des trois
-suffrages dans tous les conseils, jugements, élections et autres actes
-et dispositions académiques, de la même manière que les choses se
-passent à l'Université de Paris et dans celles de la Lombardie et de
-l'Italie.»
-
-Les Allemands firent les efforts les plus grands pour conserver leurs
-priviléges, et, dans une réunion qui se tint avant la publication du
-décret qui précède, on décida, dit-on, que s'ils étaient privés de
-leurs droits, ils se retireraient en corps de Prague. Ceux qui
-résisteraient à cette décision seraient condamnés à perdre deux
-doigts. Ce trait caractéristique d'animosité nationale montre que les
-études intellectuelles ne font pas toujours cesser ces sentiments
-regrettables. Les évènements qui se sont passés depuis 1848 nous
-montrent une chose fort déplorable encore à penser. L'Allemagne
-moderne se vante de son grand développement intellectuel, et cependant
-il n'a en rien changé les sentiments qui animaient contre les Slaves
-les Allemands du XVe siècle. Peut-être les progrès de la civilisation
-ont-ils adouci l'expression de ces sentiments, mais au fond ils sont
-restés inaltérables. Il y a maintenant quatre ans, et, dans l'époque
-si féconde où nous vivons, quatre ans semblent être le quart d'un
-siècle, il y a quatre ans je dénonçais ce malheureux état de choses,
-et j'en indiquais les funestes conséquences; elles ne se sont que trop
-développées avec une rapidité effrayante[47]. Puisse le ciel, dans sa
-clémence, nous épargner pourtant les malheurs qui ensanglantèrent le
-XVe siècle.
-
-[Note 47: _Panslavisme et Germanisme_, page 246, et Appendice H.]
-
-L'édit publié, les Allemands exécutèrent leur résolution; sauf un
-petit nombre, ils quittèrent Prague et se retirèrent en Allemagne.
-Cette émigration paraît avoir été considérable[48]. C'est d'elle que
-datent l'Université de Leipsig et, bientôt après, d'autres
-établissements semblables. Aussi Jean Huss, comme le principal auteur
-de cette résolution, devint-il en Allemagne l'objet d'une haine
-universelle. La même cause le rendit populaire parmi ses compatriotes
-et l'objet de leur admiration; sa popularité surpassa même celle dont
-O'Connell jouit en Irlande dans ses plus beaux jours. Cette
-circonstance contribua plus que tout le reste à favoriser les progrès
-de ses doctrines en Bohême et dans tous les pays de langue slave. Elle
-explique aussi en grande partie pourquoi elles n'eurent aucun écho en
-Allemagne, où un siècle plus tard la réformation s'établissait si
-rapidement avec Luther.
-
-[Note 48: Tous les auteurs diffèrent sur le nombre des étudiants
-étrangers qui quittèrent l'Université de Prague en cette circonstance.
-Hagec le porte à 40,000, Lupacius à 44,000; Lauda, auteur
-contemporain, cité par Balbin, le réduit à 36,000, Dubravius à 24,000,
-Trithême et Cochléus descendent jusqu'à 2,000. Æneas Sylvius dit
-qu'ils étaient au nombre de 5,000; cette évaluation, donnée par le
-meilleur écrivain de son temps et qui fut contemporain de cet
-évènement, me paraît la plus voisine de la vérité.]
-
-Le fait que je viens de rappeler se passait en 1409. Aussitôt après,
-Jean Huss fut élu recteur de l'Université de Prague, et se mit à
-prêcher ouvertement des doctrines opposées à celles de Rome. La
-Bohême, comme je l'ai dit, était disposée à recevoir ses
-enseignements. La tradition de l'Église nationale, entretenue par les
-Vaudois réfugiés, le progrès des idées dû à l'Université de Prague,
-l'y avait préparée. À ces causes il faut en ajouter une autre très
-puissante, qui donna le branle au mouvement religieux. Je veux dire
-les doctrines de Wiclef ou Wicklyffe, le réformateur de l'Angleterre.
-
-Malgré la distance qui sépare la Bohême de la Grande-Bretagne, et qui,
-surtout, avec les communications imparfaites du XVe siècle, formait
-une barrière infranchissable entre les deux pays, des circonstances
-particulières facilitèrent leurs rapports et apportèrent à Prague les
-doctrines du prêtre de Lutterworth. Richard II épousa la princesse
-Anne, fille de l'empereur Charles IV, dont j'ai rappelé plus haut le
-règne bienfaisant. Cette princesse emmena avec elle en Angleterre
-quelques serviteurs qui, après sa mort, rapportèrent en Bohême les
-écrits de Wiclef. Plusieurs Bohémiens fréquentèrent l'Université
-d'Oxford, si célèbre alors; Jérôme de Prague y resta, dit-on, quelque
-temps, se pénétra des opinions de Wiclef et en remporta les ouvrages à
-son retour. Deux lollards anglais, Jacques et Conrad de Canterbury,
-vinrent à Prague apporter à Jean Huss les ouvrages de Wiclef. Jean
-Huss les goûta peu d'abord, mais changea d'avis quand il connut mieux
-leur contenu.
-
-D'après le même récit, ces Anglais demandèrent à Jean Huss la
-permission d'orner de peintures le vestibule de sa maison. Sur un des
-murs, ils représentèrent l'entrée du Christ à Jérusalem; sur l'autre,
-la procession pontificale avec toutes ses splendeurs et ses pompes.
-Jean Huss admira ces peintures; il en parla avec éloge, et beaucoup
-d'habitants de Prague vinrent les voir et firent des commentaires sur
-leur signification. Les opinions étaient divisées; les uns défendaient
-l'intention de ces peintures, les autres l'attaquaient. On conçoit
-facilement qu'à une époque où l'art de la peinture était encore
-inconnu, une attaque aussi audacieuse contre l'autorité révérée de
-Rome devait produire une vive sensation. Elle excita même une telle
-fermentation parmi les habitants de Prague, que les étrangers anglais
-furent obligés de quitter la ville. Ce fait attira l'attention du
-public sur les oeuvres de Wiclef; elles circulèrent dès lors en
-Bohême, et même Sbinko, archevêque de Prague, en fit brûler un grand
-nombre publiquement en 1410. L'auteur qui rappelle le fait, ajoute que
-les livres qui périrent dans cet auto-da-fé étaient très bien écrits
-et magnifiquement reliés. On peut en conclure qu'ils étaient entre les
-mains de personnes considérables, et qu'ainsi ces opinions avaient
-pénétré dans les hautes classes de la société.
-
-Huss traduisit quelques ouvrages de Wiclef, et les envoya aux nobles
-les plus distingués de Bohême et de Moravie. Ces ouvrages se
-répandirent encore en Pologne, où ils trouvèrent d'ardents
-admirateurs. Je remets à plus tard quelques détails particuliers sur
-ce sujet.
-
-Tout ce qui précède montre que, lorsque Jean Huss se mit à prêcher ses
-doctrines, la Bohême était mûre pour une insurrection spirituelle
-contre l'autorité de Rome. Cependant, avec un autre chef que lui,
-cette insurrection aurait été partielle, et elle n'aurait pas eu ce
-caractère national auquel elle dut la rapidité de ses progrès et
-l'énergie que ses adhérents montrèrent dans la longue et déplorable
-lutte qui en fut la conséquence. Si Jean Huss s'était renfermé dans
-les discussions théologiques sans s'identifier à la cause nationale,
-ses succès se seraient bornés à quelques disciples, au lieu de
-s'étendre sur toute une nation. Cette remarque n'a pas échappé à
-Balbin, si sagace d'ordinaire dans ses observations; son coeur honnête
-bat d'amour pour sa nation, sous l'habit de jésuite qui le recouvre,
-et son jugement éclairé reste impartial malgré l'influence désolante
-de l'ordre auquel il appartenait. Cet écrivain éminent a fait de
-généreux efforts pour rassembler les monuments historiques et
-littéraires de la Bohême, que son ordre recherchait avec tant d'ardeur
-pour les détruire. Il a rendu un service immense à son pays par la
-profonde étude qu'il a faite de tout ce qui se rapporte à la doctrine
-des Hussites. Dévoué à l'Église catholique romaine, il condamne
-sévèrement les dogmes de ces réformateurs redoutables; il n'hésite
-jamais cependant à leur rendre justice dans l'occasion. Son
-impartialité est au-dessus de tout éloge, elle vient d'un pur amour de
-la vérité, et non de ce qu'on appelle une indifférence philosophique,
-où l'historien, n'ayant ni coeur, ni âme, ni foi à rien, n'est plus
-qu'une machine propre à peser les faits et les preuves.
-
-Je demande excuse au lecteur pour m'être arrêté trop long-temps sur
-l'historien patriotique de la Bohême; mais, dans le cours de cet
-ouvrage, je n'aurai que trop souvent le droit de flétrir énergiquement
-la conduite du corps célèbre auquel Balbin appartenait, on peut donc
-me pardonner de m'arrêter un moment avec plaisir sur une de ces rares
-exceptions qui brillent de loin en loin dans la longue et obscure
-suite d'iniquités commises par cette société, et que nous rencontrons
-dans l'histoire de Bohême et dans l'histoire de ma patrie.
-
-Revenons aux causes extraordinaires que Jean Huss exerça sur ses
-compatriotes. Balbin, qui ne pouvait en parler sans condamner les
-hostilités de son ordre contre le sentiment national des Bohémiens,
-s'en est tiré par un coup de maître. Il décrit d'abord l'effet produit
-par les prédications de Jean Huss dans une chapelle appelée Bethléem,
-puis il ajoute le vers suivant de Virgile:
-
- «Hic illius arma, hic currus fuit.»
-
-Oui, dans toutes les révolutions religieuses qui, sans doute,
-succéderont dans l'avenir aux commotions politiques et sociales qui
-ébranlent le monde, la victoire parmi les Slaves appartiendra au parti
-qui emploiera les mêmes armes et saura monter sur le même char,
-c'est-à-dire qui sera le parti national.
-
-Comme exemple de l'éloquence populaire qu'employait Jean Huss, je
-citerai un fragment rapporté par l'écrivain protestant Théobald, dont
-Balbin lui-même reconnaît la science et l'exactitude.
-
-«Chers Bohémiens, n'est-il pas indigne qu'on vous empêche de proclamer
-la vérité, et surtout la vérité qui s'est révélée de nos jours en
-Angleterre et ailleurs? N'est-il pas indigne que l'usage des
-sépultures distinctes et des longues sonneries des cloches n'ont
-d'autre but que de remplir la bourse des prêtres? Sous prétexte de
-discipline, ils maintiennent bien d'autres abus qui ne sont propres
-qu'à jeter le trouble dans la chrétienté. Ils cherchent à vous
-entraver dans leurs règles confuses; mais prouvez que vous êtes des
-hommes, vous aurez bientôt brisé ces chaînes, et vous vous trouverez
-si libres, que vous croirez sortir de prison. Au surplus, n'est-ce pas
-une infamie, un crime, que de brûler des livres qui n'ont d'autre tort
-que de contenir la vérité et d'être écrits pour votre bonheur.»
-
-C'est lorsque l'archevêque de Prague eut fait brûler les livres de
-Wiclef que ce sermon eut lieu. On conçoit que de telles paroles
-adressées à l'intelligence et aux sentiments patriotiques de tous,
-devaient produire de puissants effets.
-
-Les circonstances politiques où se trouvait la Bohême à cette époque,
-étaient également favorables au progrès des doctrines hostiles à la
-hiérarchie catholique romaine. Venceslav, fils de Charles IV, avait en
-1378 succédé à son père et reçu avec la couronne royale de Bohême, la
-couronne impériale d'Allemagne. Il hérita des dignités et du pouvoir
-de son père, mais non de ses talents et de ses vertus. Esprit faible,
-caractère violent et porté à la débauche, il eut un règne tyrannique
-et oppressif. Déposé dans une conspiration de la noblesse, il fut
-replacé sur le trône par l'appui de ses parents, et le reperdit
-aussitôt après. Son propre frère, Sigismond, roi de Hongrie, se saisit
-de lui par trahison, l'enferma dans la prison publique de sa capitale,
-et le retint ensuite sous sa surveillance à Vienne. Venceslav, au bout
-de huit mois de captivité, réussit à s'échapper, et retourna à Prague,
-où ses sujets, dégoûtés de la tyrannie de Sigismond, l'accueillirent
-avec joie. Cet évènement se passait en 1403. Du jour où, pour la
-troisième fois, Venceslav eut repris possession de sa couronne, il
-changea complètement de caractère. Son esprit était abattu, à la
-violence avait succédé une sorte d'apathie, il ne pensait plus qu'à
-satisfaire ses goûts sensuels, et avait fait succéder aux rigueurs
-tyranniques le relâchement d'une autorité paresseuse. En un mot, à la
-grue de la fable avait succédé le soliveau; on ne peut autrement
-exprimer les changements que le malheur produisit sur lui. La couronne
-impériale lui fut retirée et passa à son frère Sigismond. Il garda la
-Bohême, et la douceur de son règne y favorisa le libre développement
-des doctrines opposées à l'Église dominante. Sous un autre monarque,
-elles auraient trouvé une répression sévère dans l'autorité
-ecclésiastique et même dans l'autorité civile. Venceslav, qui
-détestait les prêtres et les appelait les plus dangereux de tous les
-comédiens, vit avec plaisir leur pouvoir battu en brèche par les
-prédications de Jean Huss. Il riait des plaintes qu'ils lui
-adressaient à ce sujet; aussi tous les efforts de l'autorité cléricale
-pour arrêter les progrès de Jean Huss, n'étant pas soutenus par le
-pouvoir royal, n'avaient-ils aucun effet.
-
-Sbinko, archevêque de Prague, après avoir essayé en vain de mettre
-obstacle aux succès de Jean Huss, obtint du pape Alexandre V, en 1410,
-une bulle qui l'autorisait à réprimer par la force toute hérésie dans
-sa juridiction, à détruire les écrits de Wiclef, et enfin, interdisait
-toute prédication, sauf dans les paroisses, les couvents et les
-églises épiscopales. Cette défense était dirigée contre Jean Huss, qui
-prêchait dans une chapelle; aussi ses amis les plus puissants
-firent-ils une vive opposition à la publication de cette bulle. Elle
-fut cependant publiée le 9 mars 1410, et aussitôt Jean Huss fut cité
-devant la cour de l'archevêque, sous l'accusation d'hérésie. Jean Huss
-et un grand nombre des partisans de Wiclef apportèrent leurs livres à
-l'archevêque, le priant de leur indiquer et de leur faire voir leurs
-hérésies, pour qu'ils pussent les abjurer. La commission chargée
-d'examiner les livres déclara hérétiques tous les ouvrages de Wiclef.
-L'archevêque fit décider dans un synode provincial que ces livres
-seraient brûlés, et interdit sous peine d'excommunication de prêcher
-dans les chapelles.
-
-L'Université de Prague protesta contre cet arrêt. Elle déclara que
-l'archevêque n'avait pas le droit de disposer des livres qui
-appartenaient à ses membres. L'Université a le droit d'examiner toutes
-les doctrines: on ne peut rien apprendre sans livres; que, si l'on
-admet le principe que l'archevêque met en avant, il faut détruire
-aussi les ouvrages des philosophes païens. Le roi accueillit avec
-faveur ces réclamations et invita l'archevêque à remettre l'exécution
-de son auto-da-fé littéraire. L'affaire fut soumise à la décision du
-nouveau pape, Jean XXIII. L'archevêque, sans attendre son jugement,
-fit brûler les ouvrages de Wiclef et, aussitôt après, prononça contre
-Jean Huss une excommunication solennelle.
-
-À cette nouvelle, grande fut la sensation dans toute l'étendue de la
-Bohême. Elle se trouvait partagée entre deux partis, violemment
-opposés, et dont les dissentiments éclataient par de fréquentes
-collisions. Le roi défendit sévèrement toute démonstration publique
-d'aucune sorte, condamna l'archevêque à indemniser les propriétaires
-des livres qu'il avait brûlés, et, sur son refus, mit ses biens sous
-le séquestre.
-
-Jean Huss continua ses prédications; il ne voulait, dit-il, enseigner
-que ce qu'avaient enseigné les Écritures, le Christ et les apôtres. Il
-ne cherchait pas à se séparer de l'Église universelle, au contraire,
-il se tenait fermement attaché à tous les dogmes; le pape n'a pas
-connu la vérité dans cette affaire, autrement il n'aurait pas commandé
-les actes de vandalisme que le prélat s'est permis. Il dévoilait les
-projets de l'archevêque, du clergé et de leurs partisans conjurés
-contre lui, et déclarait qu'il ne pouvait pas obéir aux commandements
-des hommes de préférence aux commandements de Dieu et de
-Jésus-Christ. Il invitait le peuple à rester fidèle à la vérité. Outre
-ses sermons, lui et ses amis défendaient publiquement les écrits de
-Wiclef.
-
-Au milieu de ces agitations, une ambassade pontificale annonça
-l'élection du pape Jean XXIII. Le roi, la reine, et les chefs de la
-noblesse s'adressèrent au légat, lui exposèrent l'état réel de la
-question, et le prièrent d'obtenir du pape le retrait de la bulle
-rendue par son prédécesseur, et surtout de la clause qui attaquait les
-priviléges de la chapelle de Bethléem. Malgré les efforts du roi, le
-légat fut suivi à Rome des délégués de l'archevêque. Persuadé par eux,
-le pape approuva la conduite du prélat, et cita Jean Huss à
-comparaître devant son tribunal pour y répondre à l'accusation
-d'hérésie portée contre lui. Le roi fit un nouvel appel au
-souverain-pontife, pour faire valoir les libertés de l'Église
-bohémienne. Jean Huss, y disait-on, ne pouvait entreprendre un voyage
-à Rome, au milieu des dangers qui menaceraient ses jours, il fallait
-l'autoriser à prêcher dans la chapelle de Bethléem, et terminer les
-différends religieux en les soumettant à l'université de Prague, ou
-bien envoyer aux frais du roi un cardinal chargé de tout apaiser.
-
-Le pape répondit que la présence de Jean Huss à Rome était
-indispensable, et que trois juges étaient déjà désignés pour examiner
-son affaire. Ces nouvelles décisions excitèrent l'archevêque à
-prononcer derechef l'excommunication contre Jean Huss, et à demander
-la restitution de ses biens. Irrité de n'avoir obtenu qu'un refus et
-de voir beaucoup de prêtres se refuser à lancer dans les églises
-l'anathème contre Jean Huss, l'archevêque mit Prague sous l'interdit.
-Le roi, indigné de sa conduite, bannit ceux des membres du clergé qui
-s'étaient le plus signalés en exécutant les ordres de l'archevêque,
-saisit le trésor du chapitre de Prague, et, par une sage loi, défendit
-aux tribunaux ecclésiastiques de poursuivre pour une affaire
-séculière. Ces vigoureuses mesures décidèrent l'archevêque à se
-radoucir, et, comme le roi et Jean Huss désiraient vivement apaiser
-ces querelles, les deux partis, d'un commun accord, soumirent leurs
-différends à un tribunal d'arbitrage. Ce tribunal se réunit le 3
-juillet 1411, et après quelques jours de délibération, rendit la
-décision suivante:
-
-L'archevêque devait faire sa soumission au roi, lever l'interdit et
-les peines ecclésiastiques qu'il avait prononcées, arrêter toutes les
-poursuites pour hérésie, et envoyer à Rome une déclaration écrite
-portant qu'il n'y avait pas d'hérétiques en Bohême. De son côté, le
-roi devait rendre les biens de l'archevêque, punir toute hérésie,
-veiller sur les deux partis et les contenir, et défendre les
-priviléges de l'Université et ceux du clergé. Les deux partis
-souscrivirent à cette décision. Quelque temps après, dans une
-assemblée générale de l'Université, Jean Huss fit une confession de sa
-foi, et pria publiquement l'archevêque de le dispenser d'aller à Rome,
-vu sa résolution de vivre désormais en enfant fidèle de l'Église.
-Toutefois, l'archevêque retardait toujours l'exécution de sa promesse;
-il n'envoyait pas à Rome la déclaration solennelle à laquelle il
-s'était engagé; il sentait bien que la cour pontificale refuserait de
-la recevoir. La mort le tira bientôt d'embarras.
-
-Cette pacification ne pouvait être qu'une trève de courte durée. Une
-circonstance, survenue à la fin de l'année 1411, ranima la fureur des
-querelles religieuses. Le pape Jean XXIII proclama une croisade contre
-Ladislas, roi de Naples, et promit indulgence plénière à tous ceux
-qui y prendraient part personnellement ou par des contributions
-pécuniaires. Un légat vint, à cet effet, en Bohême, et arracha à la
-crédulité du peuple des sommes considérables d'argent. Cette
-spoliation choquait vivement les esprits éclairés; et Jean Huss prêcha
-contre cet abus monstrueux de l'autorité pontificale. Il démontra
-publiquement l'absurdité et l'impiété de ce trafic scandaleux, qui
-servait à remplir le trésor du pape. Le clergé, surtout le haut
-clergé, et les bourgeois allemands de Prague, qui formaient une
-puissante corporation et occupaient les principaux offices municipaux
-de la vieille ville, se rangèrent du côté du pape. Jean Huss avait
-pour lui le plus grand nombre de laïques, qui embrassèrent avec
-chaleur ses opinions.
-
-Ce dernier parti avait à sa tête Jérôme de Prague, qui partagea avec
-Jean Huss la palme du martyre. Il était né à Prague, d'une famille
-noble, mais pauvre, et avait fait ses études avec Jean Huss, dont il
-était devenu l'ami. Il visita plusieurs Universités étrangères, et
-entre autres celle d'Oxford, dont il rapporta plusieurs ouvrages de
-Wiclef. Il fit un pèlerinage à la Terre-Sainte, concourut à organiser
-l'Université de Cracovie, et travailla comme un missionnaire en
-Lithuanie.
-
-C'était un homme d'un grand savoir et d'une profonde expérience. Son
-caractère énergique, son éloquence brillante, produisirent souvent,
-sur ses compatriotes, une impression plus puissante que les
-prédications de Jean Huss.
-
-Le légat excommunia Jean Huss; aussitôt tout le royaume, et surtout la
-capitale, devinrent le théâtre de luttes continuelles entre les deux
-partis, luttes sanglantes et déplorables.
-
-Le roi intima sévèrement à toutes les autorités du royaume de faire
-cesser ces troubles. À cet effet, le clergé convoqua un synode qui se
-réunit à Boehmisch-Brod, le 6 février 1413. Les opinions théologiques
-qui furent soutenues dans cette réunion, étaient d'un caractère si
-opposé et si tranché, qu'il fut impossible de s'accorder sur un seul
-point. Maître Jacobel de Miess, un des disciples les plus absolus et
-les plus décidés de Wiclef en Bohême, alla droit au vif de la
-question, et demanda, en terminant, à qui il fallait obéir: aux ordres
-des hommes, d'êtres faillibles, ou bien aux commandements de Dieu et
-aux préceptes de Jésus-Christ. Le parti romain soutenait que le clergé
-bohémien devait une soumission absolue au pape et aux cardinaux, comme
-aux véritables et légitimes successeurs de saint Pierre et des
-apôtres. Le parti de Jean Huss, représenté, en l'absence de son chef,
-par son ami, Jean Iesienicki, adoptait un moyen terme et demandait que
-la pacification de 1411 (Voir page 55) fût renouvelée; il fallait
-rétablir les anciennes libertés de l'Église de Bohême dans ses
-rapports avec Rome; Jean Huss pourrait comparaître devant le synode
-pour se justifier de l'accusation d'hérésie; sa justification serait
-suivie du châtiment de ses accusateurs, et de pareilles accusations
-seraient formellement interdites pour l'avenir; enfin, on révoquerait
-l'excommunication lancée contre Jean Huss, et une ambassade irait à la
-cour pontificale pour purger la Bohême du soupçon d'hérésie.
-
-Ces propositions avaient évidemment pour but d'introduire quelques
-réformes dans l'Église, sans en venir à une rupture. L'expérience a
-prouvé plus tard qu'il n'en pouvait être ainsi. Cependant, l'espoir
-que Jean Huss et ses amis semblaient avoir entretenu à plaisir,
-n'était pas si déraisonnable qu'il peut nous le paraître aujourd'hui,
-surtout si nous nous rappelons que de fervents catholiques demandaient
-eux-mêmes, avec instance, une réforme ecclésiastique.
-
-Le parti romain se refusa à ces propositions, et le synode se sépara
-sans avoir abouti à quoi que ce soit. Le roi nomma alors une
-commission composée de quelques prélats et du recteur de l'Université,
-qui devait décider des points en litige. Quand cette commission
-commença ses travaux, le parti ultra-montain soutint que le pape et
-les cardinaux étaient seuls la tête et le corps de l'Église.
-Iesienicki, qui représentait le parti hussite, consentait à
-reconnaître ce principe, en ajoutant que lui et son parti étaient
-prêts à accepter les décisions de l'Église, mais comme un chrétien
-véritable et pieux doit les accueillir. La commission adopta cette
-addition dirigée contre l'infaillibilité du pape et de son collége,
-que le parti romain soutenait avec opiniâtreté. Les chefs de ce parti
-protestèrent contre cette opinion du conseil, et leur obstination
-irrita tellement Venceslav qu'il les chassa de son royaume.
-
-Le roi pria aussi Jean Huss de quitter Prague, où sa présence
-augmentait l'effervescence des partis; celui-ci se retira donc à la
-campagne, même avant la convocation du synode, et, sans ralentir ses
-efforts, il continua à prêcher en bohémien et à publier des écrits
-dans cette langue. Sur ces entrefaites, l'empereur Sigismond obtint du
-pape Jean XXIII, la convocation d'un concile général à Constance, pour
-le 1er novembre 1414. Il invita Jean Huss à se présenter devant le
-concile, sous la protection d'un sauf-conduit impérial, et à y
-défendre lui-même sa cause. Jean Huss accepta aussitôt le
-sauf-conduit, et revint à Prague. Il y déclara qu'il voulait se
-justifier de toute imputation d'hérésie, devant l'archevêque et un
-synode. Sur le refus de l'archevêque, il s'adressa à l'inquisiteur
-pontifical. Celui-ci réunit quelques membres de la noblesse et du
-clergé, déclara Jean Huss pur de tout soupçon d'hérésie, et lui en
-donna une attestation écrite; cette déclaration invitait l'archevêque
-à lui rendre le même témoignage.
-
-Huss écrivit alors à Sigismond pour lui réitérer sa promesse de se
-rendre à Constance, et pour le prier d'obtenir un examen public de ses
-opinions devant le concile. L'empereur le lui promit, et,
-conjointement avec son frère Venceslav, désigna trois nobles Bohémiens
-pour l'accompagner au concile.
-
-Aussitôt qu'on connut la résolution de Jean Huss, de toutes parts on
-lui envoya des présents de toute sorte et de l'argent; tous le
-considéraient comme leur plus digne représentant dans une assemblée
-qui réunissait l'élite des esprits de ce siècle.
-
-Avant de partir, Jean Huss adressa une lettre d'adieu à ses
-concitoyens. Voici à peu près ce qu'elle contenait: Il allait
-s'exposer, il en était sûr, à la malice de ses nombreux ennemis, mais
-il avait une ferme confiance dans la providence divine. Son Sauveur le
-protégerait et garderait de tout danger, il lui inspirerait sa sagesse
-pour défendre la vérité, et s'il fallait la sceller de son sang, il
-lui donnerait le courage d'accomplir ce sacrifice. En même temps il
-exhortait ses concitoyens à rester fidèles à la parole divine, à prier
-Dieu avec ferveur pour qu'il lui accordât de se montrer son obéissant
-serviteur dans cette occasion solennelle.
-
-Le 11 octobre 1414, Jean Huss commença son voyage, qui ressembla à une
-marche triomphale à travers la Bohême. Partout, une foule considérable
-l'accueillait et l'accompagnait pendant une partie de la route, en
-invoquant en sa faveur la protection céleste et en lui témoignant de
-toutes manières son respect. Au moment où il franchit la frontière de
-Bohême, il tourna bride, et des hauteurs de Boehmerwald il jeta un
-long et dernier regard sur le sol si cher de sa patrie, et, après
-avoir adressé au ciel une fervente prière pour le bonheur de son pays,
-il mit le pied sur le sol germanique.
-
-J'ai raconté plus haut la part importante que Jean Huss avait prise
-dans la querelle des maîtres allemands et de l'Université de Prague.
-Cette affaire lui avait attiré la haine des Allemands. Toutefois,
-l'accueil qu'on lui fit fut rien moins qu'hostile. Aux environs de
-Nuremberg, une des cités les plus grandes d'Allemagne à cette époque,
-un grand nombre d'habitants vinrent au devant de lui et
-l'introduisirent solennellement dans leur ville. Tout le temps qu'il y
-séjourna, les personnages les plus distingués et les plus savants de
-la ville, prêtres et laïques, s'empressèrent autour de lui et
-l'entretinrent publiquement des questions les plus importantes. Il
-reçut encore un favorable accueil de plusieurs autres villes
-d'Allemagne, quoique ses ennemis l'eussent fait devancer de trois
-journées par un évêque qui défendait aux peuples de prêter l'oreille
-aux paroles de l'hérétique.
-
-Jean Huss arriva à Constance le 2 novembre 1414, et fut accueilli à
-son entrée dans cette ville par un immense concours de population. Il
-n'avait pas sur lui le sauf-conduit impérial; mais, le lendemain, il
-lui fut apporté par Venceslav de Duba, un des trois nobles désignés
-pour l'accompagner et qui le fit savoir immédiatement au concile. À la
-requête de Chlumski, autre de ces trois nobles, le pape s'engagea à ne
-pas inquiéter Jean Huss, quand même il aurait tué son propre frère,
-et le 9 novembre, sur la prière des nobles bohémiens, on leva même
-l'interdit qui pesait toujours sur lui.
-
-En Bohême, les nombreux ennemis que Jean Huss s'était attirés parmi le
-clergé, firent tous les efforts imaginables pour le perdre. On invita
-tous ceux qui auraient assisté à un sermon ou à une controverse
-publique, à déclarer par une disposition tout ce qu'ils y auraient
-trouvé de répréhensible. On dressa de cette façon une longue liste
-d'accusations contre le réformateur. La plupart n'avaient d'autres
-fondements que des bruits inexacts, ou des malentendus; d'autres
-reposaient sur des attaques réelles contre les mauvaises moeurs et les
-empiétements du clergé, ou bien contre la vente des indulgences.
-C'étaient là des accusations bien autrement dangereuses pour lui, que
-quelques erreurs sur de simples points de doctrine. On envoya le
-réquisitoire à Jean Huss: il répondit en protestant contre les
-faussetés qu'il contenait, mais il ne put empêcher le clergé de Bohême
-de le faire porter au concile par une députation spéciale.
-
-Le lendemain de son arrivée, un membre de cette députation afficha sur
-les portes de toutes les églises de Constance, les plus violentes
-dénonciations contre cet hérétique obstiné, qui ne faisait aucun cas
-ni de l'Église ni de l'interdit. Les autres s'efforçaient de persuader
-aux cardinaux que Jean Huss travaillait à changer toute l'organisation
-de l'Église, et qu'il ne reculait devant aucun moyen pour y parvenir.
-En même temps on semait adroitement le bruit qu'il voulait prêcher
-publiquement pour gagner le peuple à ses projets, qu'il se préparait
-en secret à prendre la fuite; on n'épargnait rien, en un mot, pour lui
-faire ravir sa liberté. Ces machinations eurent l'effet qu'on en
-attendait: le 28 novembre, le bourgmestre de Constance se transporta
-au logis de Jean Huss avec deux évêques, et le somma de venir se
-défendre devant le pape et les cardinaux. Chlumski, se doutant de leur
-intention, déclara que c'était contraire au sauf-conduit de
-l'empereur; mais la députation insista et fit entourer la maison par
-les hommes d'armes qui l'avaient accompagnée. Huss obéit à ces
-injonctions, et comparut devant le collége assemblé, qui lui demanda
-si la Bohême était pleine d'hérésies de toute espèce. Il répondit
-qu'il avait en horreur toutes doctrines non orthodoxes, qu'il aimerait
-mieux mourir que de les suivre: il s'était rendu devant le concile
-pour en recevoir des enseignements, et il était prêt à abjurer toute
-erreur et à en faire pénitence. Cette déclaration satisfit
-l'assemblée, et on l'invita à se retirer. Il resta cependant sous la
-surveillance d'une troupe armée.
-
-La haine théologique des ennemis de Jean Huss ne fut pas déconcertée
-pour si peu dans la seconde moitié du même jour; à la réunion des
-cardinaux, ils firent de tels efforts pour exciter la colère du
-sacré-collége, qu'ils lui arrachèrent la promesse de ne mettre jamais
-Jean Huss en liberté. Aussitôt après cette réunion, le concile somma
-Chlumski de lui abandonner Jean Huss. Celui-ci, irrité de la violation
-du sauf-conduit impérial, s'adressa au pape et le requit avec menaces
-de rendre aussitôt la liberté à son prisonnier. Le pape s'engagea de
-nouveau à ne faire aucun mal à Jean Huss, mais déclara qu'il avait la
-main forcée par ses cardinaux, qu'excitait sans cesse la haine
-violente du clergé bohémien. Cette déclaration peut avoir quelque
-fondement de vérité, si l'on se rappelle que le même pape fut,
-bientôt après, déposé et jeté en prison par le concile[49]. Chlumski
-protesta contre la conduite du concile, et fit afficher sa
-protestation aux portes de toutes les églises. Il montra le
-sauf-conduit impérial aux princes et évêques allemands qui se
-trouvaient à Constance, au bourgmestre et aux citoyens principaux de
-la ville, dans la pensée que, vassaux de l'Empereur, ils
-respecteraient son sauf-conduit. Ce fut en vain, Jean Huss fut gardé
-pendant une semaine dans la maison d'un chanoine de Constance, puis
-jeté, le 6 décembre, dans le cachot bas et humide d'un couvent
-dominicain. L'Empereur, averti par Chlumski, donna immédiatement
-l'ordre de remettre Jean Huss en liberté; mais les pères du concile
-refusèrent d'obéir. Au jour de Noël, l'Empereur arriva lui-même à
-Constance, et demanda la liberté de Jean Huss. Il prévoyait l'effet
-que cette affaire produirait en Bohême, dont la couronne devait lui
-revenir après la mort de son frère Venceslav, et pensait bien qu'on
-lui imputerait tout le mal qui aurait été fait. Après avoir plusieurs
-fois menacé le concile de se retirer, il quitta Constance. Une
-députation de cardinaux vint lui représenter que le concile avait le
-droit de traiter Jean Huss suivant son bon plaisir, que personne
-n'était engagé par une promesse faite à un hérétique, et qu'au cas où
-l'Empereur ne reviendrait pas à Constance et n'abandonnerait pas Jean
-Huss, les pères étaient décidés à dissoudre le concile et à abandonner
-l'Église aux entreprises des réformateurs. Ces considérations
-amenèrent Sigismond à rentrer dans la ville, et à déclarer, le 1er
-janvier 1415, qu'il ne se mêlerait pas davantage de cette affaire.
-
-[Note 49: Le pape Jean XXIII (Balthazar Cossa) était né à Naples,
-d'une famille noble quoique pauvre. Dans sa jeunesse, il fit le métier
-de pirate, puis entra dans les ordres, et sut si bien gagner la faveur
-du pape Boniface IX, qu'il fut créé par lui cardinal, et envoyé comme
-son légat à Bologne. Sa conduite était scandaleuse sous tous les
-rapports. Il réussit cependant à obtenir les bonnes grâces du pape
-Alexandre V, et à l'emporter, après sa mort, en 1410, sur Grégoire XII
-et Benoit XIII, qui se disputaient le siége pontifical. Jean avait
-convoqué le concile de Constance sur l'invitation de l'empereur
-Sigismond, et le concile se décida, aussitôt après sa réunion, à le
-déposer à cause de ses vices. Jean parvint à s'échapper de Constance
-et à se mettre sous la protection du duc d'Autriche. On le jugea par
-défaut, et on le déposa. Le concile requit le duc de lui livrer Jean,
-et le tint quelque temps prisonnier au château de Heidelberg. Plus
-tard il put se rendre en Italie, où Martin V, son successeur, le nomma
-doyen du sacré-collége. Il mourut en 1419.]
-
-La commission chargée d'examiner Jean Huss, recueillit en sa présence
-les témoignages portés contre lui, et lui présenta une liste de
-quarante-quatre articles qui l'accusaient d'opinions contraires à
-l'enseignement de l'Église. Huss y répondit: il prouva que les uns
-étaient sans fondements; que les autres étaient des doctrines mal
-interprétées; quant aux charges qui restaient contre lui, elles
-n'entraînaient pas le crime d'hérésie, puisqu'aucun concile n'avait
-condamné les opinions auxquelles elles avaient rapport; elles étaient,
-au contraire, conformes aux Écritures et au sens commun. Sur un seul
-point Jean Huss fut complètement opposé au concile; il refusait
-d'admettre que le pape et les cardinaux composassent l'Église. Une
-circonstance inattendue vint compliquer les difficultés de sa
-position. J'ai cité, plus haut, maître Jacobel de Miess comme un des
-plus hardis partisans de Wiclef. Pendant que Jean Huss était à
-Constance, il se mit à administrer aux laïques la communion sous les
-deux espèces. Déjà, avant Jean Huss, un prêtre bohémien d'une grande
-piété et d'un grand savoir, Mathias de Ianova, avait soutenu cette
-forme de communion, dont les églises slaves faisaient primitivement
-usage. Ceci provoqua une controverse publique dans l'Université de
-Prague, et malgré les défenses énergiques du chapitre de la ville, ce
-mode de communion fut pratiqué dans trois églises. Les partisans de
-Jean Huss ne s'accordèrent pas entre eux sur ce point, et s'en
-remirent à sa décision. Huss, pour ne pas diviser ses partisans,
-répondit que l'usage du vin, dans la communion, était permis aux
-laïques, sans être nécessaire. Cette réponse, au lieu de fixer le
-point en litige, accrut la violence des discussions, et Jean Huss fut
-invité de nouveau à se prononcer, d'une manière décisive, sur ce
-sujet. Il vit bien que sa réponse lui serait fatale devant le concile,
-mais sa conscience ne lui permit pas d'hésiter, et il se prononça pour
-l'usage du pain et du vin, s'autorisant de l'exemple du Christ et des
-apôtres, et de la tradition de l'Église primitive. Depuis ce temps,
-l'usage du pain et du vin est le symbole de ses partisans.
-
-Les souffrances de la prison firent tomber Huss sérieusement malade,
-et les médecins du pape ordonnèrent de le transporter dans une prison
-plus salubre. Il sortait de maladie, quand la fuite du pape lui valut
-de nouvelles souffrances. Cet évènement causa la plus grande
-confusion, et il fallut la fermeté de l'empereur pour empêcher le
-concile de se séparer. Les moines dominicains, geôliers de Jean Huss,
-remirent à l'empereur les clefs de sa prison. Les amis de Jean Huss
-conçurent alors l'espoir que l'empereur le délivrerait, ou au moins le
-prendrait sous sa garde. Il n'en fut rien: à l'instigation des pères
-du concile, l'empereur le livra à l'évêque de Constance, qui l'enferma
-dans la prison solitaire du château de Gottlieben, et lui mit les fers
-aux pieds et aux mains.
-
-Ces durs traitements soulevèrent en Bohême une indignation
-universelle. On discuta, dans des réunions publiques, les moyens de
-prévenir les dangers qui menaçaient le favori de la nation. La
-noblesse de Bohême adressa à l'empereur comme à l'héritier de la
-couronne, une protestation contre les rigueurs qu'on faisait subir à
-Jean Huss: elle lui demandait de traiter Jean Huss d'une manière digne
-de lui, et de sauver ainsi l'honneur du peuple bohémien, qu'on
-insultait par une telle conduite à la face de l'univers entier[50].
-
-[Note 50: L'original de cette protestation se trouve dans la
-bibliothèque de la faculté d'Édimbourg.]
-
-Les nobles bohémiens et polonais qui se trouvaient à Constance, firent
-de vives remontrances au concile dans le même but. Un Polonais du plus
-haut rang, Venceslav Leszczynski de Lezna, se fit remarquer par
-l'énergie de ses réclamations en faveur de Jean Huss, qu'il appelait
-un défenseur intrépide et zélé de la vérité[51]. Il faut remarquer que
-les opinions de Jean Huss n'étaient nullement aussi radicales que
-celles de Wiclef. Il voulait surtout réformer des abus que
-reconnaissaient également les plus zélés catholiques; mais il
-n'admettait nullement les opinions qu'un siècle plus tard Luther,
-Zwingle, Calvin, proclamaient sur la papauté. Quelques-uns de ses
-partisans, il est vrai, avaient adopté les opinions des Vaudois. Mais,
-quant à Jean Huss, il n'était jamais allé aussi loin. La haine
-violente que le clergé lui portait venait en partie de ses opinions
-particulières sur certains points de théologie, mais surtout de la
-façon dont il voulait trancher les difficultés. Il en appelait
-toujours aux Écritures, et soumettait les livres saints au jugement du
-peuple, au lieu de les réserver au jugement du clergé. C'était là un
-véritable principe révolutionnaire. Admis pour des sujets de médiocre
-importance, il pouvait s'appliquer aux questions les plus vitales, et
-établir le droit du jugement privé, ce grand principe que proclama la
-Réformation au XVIe siècle. Les pères du concile le sentaient bien,
-aussi des hommes tels que le cardinal Pierre d'Ailly, ce grand
-défenseur des réformes dans le clergé, combattaient-ils violemment les
-opinions de Jean Huss, et le considéraient-ils comme rebelle à
-l'autorité de l'Église.
-
-[Note 51: Voir mon _Histoire de la réformation en Pologne_, vol. 1,
-62-64.]
-
-Le 5 juin 1415, Jean Huss comparut devant le concile qui lui montra le
-manuscrit de son traité sur l'Église, d'où l'on avait extrait les
-chefs de l'accusation portés contre lui, et lui demanda si c'étaient
-bien là ses sentiments. Jean Huss répondit que oui, et déclara qu'il
-était prêt à les justifier et à rétracter toutes les erreurs dont on
-le convaincrait, les Écritures à la main. Cette réponse souleva des
-clameurs universelles. On lui répliqua qu'il ne s'agissait pas de
-discuter les Écritures, mais de rétracter les opinions que l'Église,
-c'est-à-dire le pape et les cardinaux, sous l'inspiration immédiate de
-Dieu, déclarait erronées. Jean Huss protesta de sa haine pour toute
-erreur, et se mit à exposer ses croyances religieuses. Des voix
-nombreuses couvrirent la sienne, et lui répondirent qu'on ne lui
-demandait pas ses opinions. Il devait se taire et se contenter de
-répondre aux questions qu'on lui adresserait. Le tumulte dépassa
-bientôt toutes les bornes. Jean Huss déclara qu'il attendait plus de
-dignité, de bienveillance et de modération d'une assemblée aussi
-vénérable. Il se défendit avec tant d'éloquence et de talent, qu'il
-réussit à réfuter la première accusation portée contre lui. Cependant
-tant d'efforts l'avaient épuisé, et il devint nécessaire de le
-reconduire en prison.
-
-On lui laissa un jour de répit, et on reprit son procès le 7 juin. On
-l'accusa d'avoir, sur la transsubstantiation, des doctrines contraires
-à celles de l'Église, et, comme preuve, on produisit les dépositions
-des témoins. Huss nia la vérité de l'accusation, et força les juges à
-l'abandonner. D'autres accusations furent portées, et ses juges
-exigèrent de lui une soumission absolue au concile. Huss demandait
-qu'on prouvât ce dont on l'accusait, quand l'empereur, qui était
-présent, le trahit lâchement. Il déclara que, malgré le sauf-conduit
-qu'il avait accordé, instruit aujourd'hui qu'une promesse faite à un
-hérétique n'est pas valide, il lui retirait sa protection et
-l'invitait à s'en remettre à la décision du concile. Cette déclaration
-si inattendue décida du sort de Jean Huss; il le vit bien; il remercia
-l'empereur de la protection qu'il lui avait accordée jusque là; mais,
-vaincu par tant d'émotions, il perdit connaissance et ne revint à lui
-qu'en prison.
-
-Le lendemain, on reprit le jugement pour la troisième et la dernière
-fois. On incrimina les opinions qu'il avait exprimées si souvent à
-Prague, et avec tant de force, sur l'Église, le pape et les cardinaux.
-On lui reprocha surtout la soumission qu'en certaines circonstances il
-réclamait du clergé à l'égard du pouvoir séculier. Jean Huss ne
-pouvait nier ces opinions si connues, il ne pouvait que les défendre.
-On ne le lui permit pas. Le cardinal Pierre d'Ailly résuma les débats,
-et laissa à Jean Huss l'alternative, ou de se soumettre sans
-conditions à la décision du concile, ou d'entendre prononcer sa
-sentence. Huss demanda à exposer ses doctrines d'une manière
-détaillée, s'engageant, si le concile les rejetait, à se soumettre à
-sa décision. On repoussa cette demande si juste, et on lui imposa la
-déclaration suivante:
-
-«Il reconnaissait publiquement que les doctrines contenues dans les
-quarante-quatre propositions extraites de ses ouvrages étaient
-fausses; il les abjurait et les rétractait pour croire et enseigner le
-contraire.»
-
-Huss répondit qu'il ne pouvait pas abjurer ce qu'il n'avait pas
-enseigné, et qu'il était contre sa conscience de nier la vérité de
-doctrines dont on ne lui avait pas prouvé la fausseté. On l'invita à
-se soumettre dans le moment; on lui promit d'adoucir les termes du
-désaveu qu'il devait signer. Toutes les représentations, toutes les
-prières, le trouvèrent insensible; il déclara que Dieu jugerait entre
-le concile et lui, et fut ramené dans sa prison.
-
-L'empereur Sigismond semble avoir redouté l'influence d'un particulier
-qui jouissait d'une popularité si grande en Bohême et même en Pologne.
-Quel que soit le motif de son changement, il conseilla aux cardinaux
-de ne pas croire Jean Huss, s'il rétractait ses opinions, et de le
-condamner comme hérétique. Si on le laissait retourner en Bohême, il
-détacherait de l'Église cette contrée tout entière et la Pologne, où
-son hérésie avait pénétré; il ne fallait pas différer son supplice, il
-voulait y assister et il promettait le même traitement à Jérôme de
-Prague, le plus ardent et le plus capable de ses disciples. Ces
-paroles, si agréables aux cardinaux, furent entendues des nobles de la
-Bohême qui avaient accompagné Jean Huss, et de Pierre Mladenowicz,
-disciple de Huss. Ce dernier avait suivi son maître à Constance, il
-assista à son procès et à son supplice, et a laissé une histoire de ce
-procès, à laquelle nous avons emprunté notre récit. Les nobles et
-Pierre Mladenowicz allèrent immédiatement prévenir Jean Huss du sort
-qui l'attendait, et l'exhorter, puisqu'il devait sceller de sa mort
-ses opinions, à ne pas céder sur un seul point à ses adversaires.
-Avec le caractère de Jean Huss, la recommandation était superflue. Ils
-firent connaître aussi à leurs partisans de Bohême la conduite de
-l'empereur. Cette nouvelle souleva de grandes agitations, on tint des
-assemblées dans plusieurs villes et on envoya au concile des
-représentations qui devaient être aussi inutiles que les précédentes.
-
-Les lettres que de sa prison Jean Huss adressait à ses partisans,
-devenaient plus ardentes à mesura que sa fin approchait. Il les
-exhortait sans cesse à ne croire que la parole du Christ, à résister
-fermement au concile, qui traitait les Bohémiens en ennemis en
-refusant de les convaincre par le raisonnement, et à rester fidèlement
-attachés à la communion sous les deux espèces que le Christ et ses
-apôtres avaient introduite. Jean Huss insista davantage sur cette
-doctrine, lorsque le concile eut rendu un décret pour interdire aux
-laïques l'usage du calice, et déclaré hérétiques tous ceux qui
-résisteraient à sa décision.
-
-Le concile présenta à Jean Huss différentes formules d'abjuration où
-il rétractait ses opinions et se soumettait à l'Église.
-
-Les plus illustres cardinaux le visitèrent souvent dans sa prison, et
-par la persuasion, les promesses et les offres de toute sorte,
-essayèrent d'obtenir de lui une rétractation. Plusieurs députations du
-concile discutèrent avec lui sur les points condamnés, mais ne purent
-ébranler les convictions qu'il avait de leur vérité. Il leur demandait
-des preuves tirées de l'Écriture ou du sens commun, tandis qu'ils ne
-lui apportaient que des décisions de conciles et lui demandaient une
-soumission absolue à leur autorité.
-
-Le 1er juillet, Jean Huss envoya au concile sa dernière déclaration:
-il ne pouvait pas, il ne voulait pas abjurer aucune de ses opinions,
-avant qu'on lui eût prouvé leur erreur l'Écriture à la main.
-
-Le concile ayant perdu l'espoir d'amener Huss à une rétractation, fixa
-son supplice au 6 juillet 1415. En ce jour, une immense réunion de
-princes et de seigneurs ecclésiastiques et laïques, eut lieu sous la
-présidence de l'empereur, dans la cathédrale de Constance. On avait
-dressé dans la nef un échafaud élevé, avec une petite cellule en bois
-où étaient suspendus les vêtements d'un prêtre catholique romain. À la
-vue de cet appareil, Huss comprit ce qu'il signifiait. Il se jeta
-alors à genoux, et se mit à prier, prosterné à terre. Pendant ce
-temps, l'évêque de Londres adressait à l'empereur, assis sur un trône,
-un long discours qui se terminait ainsi:
-
-«C'est pour cette sainte oeuvre que vous avez été choisi par Dieu, élu
-dans le ciel plutôt que sur la terre, placé sur le trône par le Roi du
-ciel plutôt que par les princes de l'Empire, c'est pour détruire par
-le glaive impérial les hérésies et les erreurs que nous avons
-condamnées. Dieu vous a accordé pour l'accomplissement de cette sainte
-mission, la sagesse de la divine vérité, le pouvoir de la majesté
-royale, en vous disant: «Je place ma parole dans ta bouche, et je
-t'inspire ma sagesse, je t'ai élevé au-dessus des nations et des
-royaumes, je t'ai soumis les peuples pour que tu exécutes mes
-jugements et détruises l'iniquité.» Frappez donc les hérésies et les
-erreurs, frappez surtout cet hérétique obstiné, dont la méchanceté et
-la pestilence ont infecté plusieurs royaumes. Voilà l'oeuvre qui vous
-est assignée, glorieux prince, voilà l'oeuvre que vous devez
-accomplir, puisque l'autorité de la justice vous appartient. La
-bouche des enfants et des nouveau-nés chantera elle-même vos louanges,
-et votre mémoire vivra éternellement pour avoir détruit de si grands
-ennemis de la vraie foi: puisse Jésus-Christ vous accorder la grâce
-d'accomplir votre pieuse mission.»
-
-Après ces odieuses paroles, on lut du haut de la chaire, le résumé du
-procès de Jean Huss. Jean Huss essaya en vain de présenter quelques
-observations relatives à divers passages de ce résumé, puis,
-reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il se mit à genoux et se
-recommanda à Dieu et à son Sauveur. Mais un évêque l'ayant accusé de
-s'être donné pour la quatrième personne de la Divinité, il défia
-l'évêque de lui citer personne qui l'ait entendu s'exprimer ainsi, et
-comme l'évêque ne pouvait répondre, il s'écria: «Quel est mon malheur
-d'entendre de tels blasphèmes! j'en appelle à vous, ô Christ, dont ce
-concile condamne publiquement la parole.» On lut ensuite la sentence
-du concile qui condamnait au feu les écrits de Jean Huss, le dégradait
-lui-même de la dignité ecclésiastique, et le livrait au pouvoir
-temporel. Après la lecture de la sentence, sept évêques s'approchèrent
-de Jean Huss et l'invitèrent à se revêtir des vêtements sacerdotaux.
-Ils l'engagèrent ensuite à rétracter ses erreurs, au nom de son
-honneur et de son salut éternel. Jean Huss monta sur l'échafaud sans
-répondre et s'adressa ainsi à la foule qui se pressait dans l'Église:
-«Les évêques m'ordonnent de confesser devant vous mes erreurs; si
-cette rétractation n'eût entraîné que la perte de mon honneur mortel,
-peut-être m'auraient-ils persuadé de satisfaire leur désir. Mais je
-suis ici sous les yeux du Dieu Tout-Puissant, et je ne puis les
-contenter sans déshonorer son nom et sans m'exposer moi-même aux
-reproches de ma conscience. Je n'ai jamais enseigné ce qu'on me
-reproche: j'ai toujours cru, écrit, enseigné et prêché le contraire.
-Pourrais-je lever les yeux au ciel, pourrais-je regarder en face ceux
-que ma voix a instruits et dont le nombre est si grand, si j'avais
-ébranlé dans leur coeur des croyances aussi saintes? Mon exemple
-a-t-il jeté dans le doute et l'incertitude tant d'âmes, tant de
-consciences, éclairées par les propres paroles de la Sainte-Écriture,
-par la pure doctrine de l'Écriture, et ainsi mises en garde contre les
-atteintes du mal? Non, non, j'ai toujours regardé le salut de tant
-d'âmes comme plus précieux que la conservation de leur corps
-périssable.» Les évêques interrompirent ses paroles, le firent
-descendre et le dégradèrent de sa dignité sacerdotale. Un évêque lui
-prit des mains le calice en disant: «Ô Judas, maudit pour avoir
-abandonné les voies de paix et conspiré avec les Juifs, nous te
-retirons la coupe du salut.» Huss, répondit: «J'ai confiance dans Dieu
-le Père et dans Jésus-Christ, je souffre en leur nom, et ils ne me
-retireront pas la coupe du salut. J'ai même la ferme assurance de m'y
-abreuver aujourd'hui dans son royaume.» Chaque évêque s'approchait de
-lui à son tour et lui retirait un vêtement sacerdotal en maudissant
-ses hérésies. À chacun, Huss répondait qu'il souffrait patiemment ces
-blasphèmes en considération de Jésus-Christ, son divin maître. À la
-fin de la cérémonie, quand il s'agit d'enlever la tonsure cléricale,
-quelques évêques voulaient se servir de rasoirs, les autres employer
-des ciseaux. Huss se retourna du côté de l'empereur qui, de son trône,
-voyait cette contestation, et lui dit avec calme: «Je m'étonne,
-qu'étant aussi cruels les uns que les autres, ils ne soient pas même
-d'accord sur leurs cruautés.» Enfin, ils se décidèrent à couper avec
-des ciseaux la peau du sommet de la tête. Après cette cruelle
-opération, ils annoncèrent que l'Église, l'ayant privé de tous ses
-ornements et priviléges, ils n'avaient plus qu'à le livrer à
-l'autorité temporelle. Ils se rappelèrent, cependant, qu'ils avaient
-oublié quelque cérémonie, et ils apportèrent un capuchon en papier où
-l'on avait représenté trois horribles figures de démons avec cette
-inscription: «Hérésiarque.» Huss s'écria en voyant le capuchon: «Notre
-Seigneur Jésus-Christ a porté pour moi une couronne d'épines, pourquoi
-ne porterais-je pas pour la glorification de son nom cet ignominieux
-capuchon.» Les évêques lui posèrent le bonnet sur la tête en disant:
-«Nous livrons ton corps aux flammes et ton âme aux démons.» Huss se
-contenta de lever les yeux et de dire: «Ô Jésus-Christ, je remets
-entre tes mains mon âme que tu as rachetée.»
-
-Les évêques retournèrent alors trouver l'empereur, et livrèrent Jean
-Huss au pouvoir séculier. Sigismond ordonna au duc de Bavière, qui
-était placé à ses pieds, le globe impérial dans la main, de recevoir
-Jean Huss des mains des évêques, et de le livrer aux exécuteurs.
-
-Le duc, suivi de tous les bourgeois armés de la ville, conduisit
-immédiatement Jean Huss au lieu du supplice. En quittant l'Église,
-celui-ci vit brûler en un tas ses écrits et ceux de ses disciples. Il
-sourit doucement à ce spectacle: il sentait bien que ce feu ne brûlait
-pas la semence qu'il avait laissée derrière lui. Pendant tout le temps
-que cette triste procession mit à se rendre au lieu du supplice, Jean
-Huss s'adressa au peuple dont les longues bandes se pressaient sur la
-route; il soutenait que sa mort n'avait pas pour cause une hérésie
-quelconque, mais la haine de ses ennemis qui avaient réuni contre lui
-les accusations les plus fausses.
-
-Le lieu de l'exécution était situé au-delà de la porte de Gottlieben:
-c'était une voirie où on écorchait les animaux; on avait même laissé à
-dessein quelques cadavres pour accumuler les outrages. En y arrivant,
-Jean Huss montra une constance noble et sereine. Il se mit à genoux,
-et d'une voix haute et claire il chanta les versets 31 et 81 des
-Psaumes et pria avec ferveur. Les assistants, en voyant sa piété, se
-disaient unanimement: «Nous ne savons ce qu'il a fait auparavant; pour
-le moment nous le voyons prier, et nous entendons ses prières ardentes
-et ses pieuses paroles.» Un, entre autres, invita un prêtre qui
-suivait à cheval le cortége, à confesser le martyr; le prêtre répondit
-qu'on devait refuser à un hérétique ce moyen de salut. Huss s'était
-cependant confessé à un moine dans sa prison. Mladenowicz ajoute même
-en rapportant cette circonstance: «Le Christ, ignoré du monde, habite
-même parmi ses ennemis[52].»
-
-[Note 52: J'ai dit plus haut qu'il fut témoin oculaire de tout ce qui
-se passa, et que ce récit lui est surtout emprunté.]
-
-Pendant la prière de Jean Huss, son capuchon tomba de sa tête; un
-soldat le replaça en disant qu'il devait être brûlé avec les démons,
-les maîtres qu'il avait servis. Le bourreau lui ordonna de monter; il
-obéit en s'écriant: «Ô Seigneur Jésus-Christ, soutenez-moi, faites que
-je puisse supporter avec fermeté la mort cruelle et ignominieuse à
-laquelle on m'a condamné pour avoir prêché la sainte parole de
-l'Évangile.» Il se tourna ensuite vers les assistants; mais le duc de
-Bavière lui défendit de parler, et ordonna à l'exécuteur de le
-dépouiller de ses habits et de l'attacher au poteau avec les mains
-liées derrière le dos. Le bourreau obéit; mais, comme Huss avait le
-visage tourné vers l'Orient, il fut, en sa qualité d'hérétique, tourné
-d'un autre côté du poteau. Après qu'il eut remercié l'exécuteur de la
-douceur avec laquelle il accomplissait ses fonctions, on lui passa
-autour du cou une chaîne qui le liait au poteau. Huss dit qu'il était
-heureux de supporter ces tourments pour la défense de la foi, quand le
-Sauveur avait porté un fardeau plus pesant encore. On entassa alors du
-bois et de la paille autour de lui, jusqu'à la hauteur des genoux. À
-ce moment, le maréchal de l'empereur, Haupt de Pappenheim, survint et
-le somma au nom de l'empereur de rétracter ses erreurs. Huss répondit:
-«Qu'ai-je à rétracter, puisque je ne suis convaincu d'aucune erreur?
-J'ai toujours prêché la vérité et l'Évangile de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ, et je meurs avec joie pour lui.» À ces mots, le messager
-impérial joignit ses mains au-dessus de sa tête, et partit:
-l'exécuteur alluma aussitôt le feu. Huss s'écriait: «Jésus-Christ,
-fils du Dieu vivant, ayez pitié de moi!» Comme il le répétait pour la
-troisième fois, le vent chassa sur lui les flammes et la fumée qui
-l'étouffèrent. On vit toutefois son corps s'agiter pendant le tempe
-nécessaire pour dire trois fois la prière du Seigneur.
-
-Quand le bûcher fut consumé, on trouva la partie supérieure de son
-corps suspendue au poteau par la chaîne sans être consumée. On apporta
-aussitôt d'autre bois, on abattit le poteau et on consuma complètement
-jusqu'aux derniers restes. Le coeur, qui était tombé du corps et
-s'était brisé, fut réduit à coups de bâton en petits morceaux et brûlé
-à part. On jeta dans les flammes les habits que Jean Huss avait portés
-au supplice, et quand tout fut bien consumé, on recueillit avec soin
-les cendres et on les jeta dans le Rhin.
-
-Ainsi périt le grand réformateur des Slaves. Quoiqu'il n'ait pas
-attaqué les dogmes de l'Église catholique romaine, comme le firent
-plus tard les réformateurs du XVIe siècle, il établit cependant le
-principe fondamental du protestantisme, c'est-à-dire l'appel à
-l'autorité des Écritures et non à celle de l'Église.
-
-Il me reste à ajouter quelques mots sur Jérôme de Prague, le plus
-éminent des disciples de Jean Huss, que le concile de Constance fit
-périr comme son maître. En partant de Bohême, Huss, qui connaissait
-l'ardeur de Jérôme et la haine que le parti romain lui portait, lui
-défendit de le suivre à Constance. Malgré cette défense, Jérôme y
-arriva le 4 avril 1415, et, le 7 du même mois, il afficha à la porte
-de l'Hôtel-de-ville et aux portes de toutes les églises, une demande
-rédigée en trois langues (latin, allemand, bohémien) et adressée à
-l'empereur et au concile. Il y réclamait un sauf-conduit pour venir
-assister son ami Jean Huss dans son procès. Le concile répondit, le
-17, qu'il le défendrait contre la violence, mais non contre la
-justice, et qu'il le mettrait en jugement. Cette réponse l'engagea à
-décliner la tendre miséricorde des prélats, et il retournait en
-Bohême, lorsque, près des frontières, il fut saisi, ramené et enchaîné
-à Constance le 23 mai, et jeté en prison avec des fers pesants aux
-mains et aux pieds. Ces durs traitements, son inquiétude pour son ami,
-lui causèrent une cruelle maladie qui lui abattit le corps et
-l'esprit. Dans cet état pitoyable, quelques membres du concile lui
-persuadèrent de se rétracter. Il le fit en public le 11 septembre
-1415, et, sur la demande du concile, renouvela sa rétractation le 23
-du même mois. Il y déclarait qu'il était prêt à faire pénitence de ses
-fautes, et qu'il se soumettait d'une manière absolue à l'autorité du
-concile.
-
-Cette conduite disposa favorablement pour lui les prélats; ils
-proposaient déjà de le mettre en liberté, lorsque le clergé de Bohême
-y mit opposition, en déclarant qu'il ne croyait pas à sa sincérité et
-en apportant de nouvelles accusations contre lui. Une nouvelle
-commission d'enquête fut nommée sous l'influence de ses plus cruels
-ennemis. Elle l'accusa d'être depuis sa jeunesse l'ami de Jean Huss et
-un zélé partisan de Wiclef, d'avoir rapporté ses ouvrages en Bohême et
-de l'honorer comme un saint, d'avoir dirigé toutes les attaques contre
-le clergé, traité d'idolâtrie le culte des images des saints, profané
-des reliques, insulté publiquement le pape et le clergé, etc., etc.
-Jérôme demanda à se défendre en public; on le lui permit en présence
-de tout le concile, le 23 mai 1416. Il réfuta tous les chefs
-d'accusation dirigés contre lui, avec tant d'éloquence, de finesse, de
-savoir sacré et profane, qu'il inspira la plus vive admiration à
-l'illustre savant italien Poggio Bracciolini. Ce dernier, qui était
-présent comme secrétaire du concile, va jusqu'à comparer Jérôme à
-Socrate. Il reprit sa défense le 26 du même mois, avec autant de
-succès. Mais, invité à répéter sa rétractation, au lieu d'obéir il fit
-avec la plus grande éloquence le panégyrique de son ami Jean Huss, il
-proclama son innocence, sa justice, et même sa sainteté; il s'emporta
-avec violence contre les Allemands, les accusant d'être les ennemis
-les plus acharnés de la Bohême, et d'avoir juré sa perte comme celle
-de son ami Jean Huss, parce que tous deux avaient le plus contribué à
-leur enlever leurs injustes priviléges dans l'Université de Prague.
-C'était pour satisfaire leur désir insatiable de vengeance qu'ils le
-poursuivaient. Le plus grand péché qu'il eût commis, ajoutait-il,
-c'était d'avoir désavoué, sous la contrainte des circonstances, les
-doctrines de Jean Huss; mais il y adhérait maintenant de toute son
-âme, et il était prêt à endurer pour elles, toutes sortes de
-souffrances et de supplices.
-
-On ne peut décrire l'impression que fit sur les auditeurs ce discours
-de Jérôme auquel on s'attendait si peu. On le ramena en prison et on
-essaya tous les moyens possibles de persuasion pour le décider à une
-rétractation. Il ne voulut rien écouter. Il fut donc condamné, le 30
-mai 1416, à être dégradé comme Jean Huss, de sa dignité
-ecclésiastique, et à être brûlé vif dans le même endroit où celui-ci
-avait reçu la palme du martyre. Arrivé au lieu fatal, il baisa le sol
-sur lequel Huss avait marché, se dépouilla lui-même de ses vêtements,
-pria avec ferveur tandis qu'on l'attachait au poteau, et présenta ses
-mains à l'exécuteur. On l'entoura jusqu'au cou d'un amas de bois mêlé
-de paille, et comme on allumait le feu par derrière, il dit à
-l'exécuteur: «Allume le feu sous mes yeux; j'ai eu peur du feu, mais
-maintenant je ne pourrai reculer.» Il se mit alors à chanter un hymne
-sacré, et les flammes l'entouraient déjà de tous côtés, qu'on
-l'entendait encore répéter dans la langue de ses pères: «Dieu puissant
-et mon père, ayez pitié de moi et oubliez mes péchés!» On brûla ses
-vêtements; et quand tout fut éteint, on recueillit soigneusement les
-cendres et on les jeta dans le Rhin, comme on avait fait pour celles
-de Jean Huss.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-BOHÊME.
-
-(Suite).
-
- Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohême. -- Ziska. --
- Supplice de quelques Hussites ordonné par le légat du pape. --
- Première lutte entre les catholiques romains et les Hussites. --
- Proclamation de Ziska et soulèvement à Prague. -- Destruction de
- quelques églises et couvents par les Hussites. -- Invasion et
- défaite de l'empereur Sigismond. -- Négociations politiques. --
- L'anglais Pierre Payne. -- Ambassade à la Pologne. -- Arrivée de
- forces polonaises au secours des Hussites. -- Mort de Ziska. --
- Son caractère.
-
-
-La nouvelle de la mort de Jean Huss jeta la consternation dans la
-Bohême, et souleva contre les auteurs du crime un cri universel
-d'indignation. Grands et petits regardèrent comme un outrage fait à la
-Bohême le supplice du plus populaire de leurs concitoyens.
-L'Université de Prague, dans son adresse à toute la chrétienté,
-défendit la mémoire de Jean Huss. Les écrits du même genre se
-multiplièrent. Un, entre autres, après avoir déclaré que Jean Huss
-avait été assassiné malgré son innocence, appelait le concile de
-Constance le corps des satrapes du moderne Antechrist. L'annonce du
-supplice de Jérôme ne fit qu'enflammer l'indignation publique. On
-frappa une médaille en l'honneur de Jean Huss, et, dans le calendrier
-des saints, le 6 juillet lui fut consacré. On le regarda comme un
-martyr national, victime de la haine des Allemands et de son propre
-attachement à son pays. Les doctrines qu'il avait scellées de son
-sang en reçurent une force nouvelle, et le nombre de ses partisans
-s'accrut rapidement. Plusieurs églises admirent la communion sous les
-deux espèces, et célébrèrent les cérémonies du culte dans la langue du
-pays.
-
-Les disciples de Jean Huss, qui prirent le nom de Hussites, se
-partagèrent en deux parties: les uns rejetaient tout-à-fait l'autorité
-de l'Église, et ne voulaient accepter que les Écritures pour règle de
-la foi; les autres se bornaient à la communion sous les deux espèces,
-à la libre prédication de l'Évangile, et à quelques réformes moins
-importantes. Les premiers prirent le nom de Taborites, et les autres
-de Calixtins, à cause de la communion sous les deux espèces dont un
-calice était l'emblême. Cependant ce ne fut que plus tard que les
-croyances des deux partis prirent un développement distinct et une
-forme définitive.
-
-Les progrès du Hussitisme, quoiqu'il se fût répandu dans toutes les
-classes de la Bohême, trouvèrent une vive résistance dans les
-catholiques romains. Ceux-ci formaient une minorité puissante, qui
-embrassait tout le haut clergé, la plus grande partie du clergé
-inférieur, les couvents et les monastères, beaucoup de nobles et de
-riches bourgeois, surtout d'origine allemande. Le parti possesseur de
-richesses aussi grandes et d'une influence aussi considérable, était
-bien organisé, et s'appuyait sur Rome et sur l'empereur Sigismond qui
-s'était déclaré contre les Hussites. Les Hussites étaient les plus
-nombreux, et comprenaient la plus grande partie de la nation. De leur
-côté se rangeaient beaucoup de nobles et de bourgeois, et presque tous
-les paysans. C'est cette classe, au coeur et à l'esprit simple,
-capable de plus de dévouement et d'ardeur pour la cause qu'elle
-embrasse que les habitants plus raffinés des villes, qui fait la
-force d'un parti et le rend vraiment national. Il leur fallait un chef
-capable de diriger par ses actes le mouvement que Jean Huss avait
-préparé par sa parole. Ce chef fut Jean Trocznowski, plus connu en
-Europe sous son sobriquet de Ziska[53]: l'histoire moderne n'offre
-peut-être pas un autre exemple de talents aussi extraordinaires et
-d'une énergie aussi sauvage.
-
-[Note 53: Ziska veut dire «le borgne.» Le Z se prononce comme le J
-français.]
-
-Ziska, noble bohémien, était né dans la dernière partie du XIVe
-siècle, à Trocznow, propriété de son père, dans le cercle de Béchin.
-La tradition rapporte que sa mère, surveillant un jour les
-moissonneurs, fut prise des douleurs de l'enfantement et donna
-naissance à Ziska sous un chêne[54]. Cette circonstance fut plus tard
-considérée comme un présage de l'énergie que l'enfant né sous son
-ombrage devait déployer durant sa vie. Ziska fut d'abord page de
-l'empereur Charles IV, et suivit ensuite la carrière militaire. Il
-servit long-temps en Pologne, où il se distingua en maintes occasions,
-et surtout à la bataille de Grunwald et Tannenberg, en 1410, où les
-chevaliers teutoniques furent vaincus. Ziska, à son retour dans sa
-patrie, devint chambellan du roi Venceslav. Il n'était plus jeune
-quand eut lieu le martyre de Jean Huss, et cet homme fit sur son
-esprit une puissante impression. Courtisan peu soigneux de sa faveur,
-il quitta les joies de la salle du festin, et on le vit se promener
-seul, le long des corridors du palais, les bras croisés et plongé dans
-une méditation profonde. Le roi, le voyant dans cette agitation
-extraordinaire, lui demanda: «Yankou (Jeanet), qu'avez-vous?--Je ne
-puis supporter l'injure faite à la Bohême dans la ville de Constance
-par l'assassinat de Jean Huss,» répondit Ziska. Le roi lui répliqua:
-«Ni vous, ni moi, ne pouvons venger cet outrage; si vous trouvez
-quelque moyen de le faire, vous le pouvez, je vous le permets.» Ziska
-saisit avec empressement cette idée, et vit tous les avantages qu'il
-pourrait retirer pour l'accomplissement de ses projets, de l'appui du
-nom royal. Il demanda donc au roi de lui donner par écrit et de
-marquer de son sceau l'autorisation qu'il venait de lui accorder
-verbalement. Le roi, qui aimait à rire et qui savait que Ziska n'avait
-ni richesse, ni amis, ni influence, regarda sa demande comme une bonne
-plaisanterie, et la lui accorda aussitôt. Mais Ziska sut s'en servir
-pour faire partager ses projets à beaucoup de personnes. Les querelles
-entre les partis religieux augmentaient tous les jours en Bohême; mais
-elles n'avaient pas encore été suivies de luttes sérieuses. Le roi
-Venceslav restait indifférent. Il n'avait pas d'enfant pour hériter de
-sa couronne, et détestait son frère Sigismond qui lui avait donné
-assez de sujet de le haïr. Son seul souci était d'inventer de nouveaux
-plaisirs pour passer joyeusement le reste de sa vie. Il se disait
-probablement: «Après moi le déluge!» comme répétait, dit-on, un homme
-d'État célèbre de nos jours, qui fut précipité du pouvoir en 1848, par
-l'éruption soudaine des principes que, depuis plus de trente ans, il
-s'étudiait à comprimer.
-
-[Note 54: Le tronc de ce chêne resta debout jusqu'au commencement du
-XVIIIe siècle. Il fut bientôt après détruit à cause des forgerons des
-environs. Ils croyaient qu'une tranche enlevée à ce tronc, et attachée
-à leur marteau, avait la vertu de rendre leurs coups plus pesants.
-L'autorité ecclésiastique, pour mettre fin à cette pratique
-superstitieuse, fit couper ce qui restait du tronc et élever en son
-lieu une chapelle portant une inscription qui déclarait qu'à cet
-endroit était né l'hérétique Ziska, de triste mémoire.]
-
-Il n'en était pas de même de son frère Sigismond, empereur
-d'Allemagne, roi de Hongrie, et héritier présomptif de la couronne de
-Bohême. Il sentait que sa lâche conduite à l'égard de Jean Huss, la
-violation du sauf-conduit qu'il lui avait offert, l'avaient rendu
-odieux aux partisans de l'homme qu'il avait trahi. Il lui fallait
-persécuter les Hussites, s'il voulait occuper en paix le trône de
-Bohême. Le concile de Constance ne pouvait pas non plus rester
-indifférent à un mouvement que sa conduite avait provoqué, et il somma
-environ quatre cents principaux Hussites de comparaître devant lui,
-leur offrant des sauf-conduits. L'exemple de Jean Huss était trop
-récent pour que l'on eût confiance dans l'honneur du concile et l'on
-ne tint compte de sa sommation. Le concile publia alors un édit contre
-eux en vingt-quatre articles, et adressa une lettre à l'empereur
-Sigismond. Les Hussites, disait cette lettre, sont devenus plus
-ardents à soutenir leurs doctrines, depuis le supplice de leurs deux
-chefs: grands et petits partagent leurs opinions: on fait circuler
-nombre d'écrits scandaleux contre les décrets du concile. La communion
-sous les deux espèces est administrée impunément: on révère Jean Huss
-et Jérôme de Prague comme deux saints; on opprime les catholiques
-romains et surtout le clergé. La même lettre déplorait la négligence
-de Venceslav, et le soupçonnait, sinon de soutenir les Hussites, au
-moins de ne pas mettre obstacle à leurs progrès.
-
-Le concile de Constance se sépara le 22 avril 1418, après avoir mis
-fin aux divisions intestines de Rome par l'élection du pape Martin V.
-Le soin de poursuivre la guerre contre les éternels ennemis de
-l'Église, regardait, dès lors, le nouveau pontife. Il adressa au
-clergé de Bohême, de Pologne, d'Angleterre et d'Allemagne, une bulle
-où il reprochait à beaucoup de nobles et de prélats, de rester comme
-des _chiens muets_ quand l'hérésie levait la tête. Il leur ordonnait
-de poursuivre les partisans des doctrines de Jean Huss et de Wiclef,
-de les juger suivant les lois ecclésiastiques, et de les livrer au
-pouvoir séculier. Il recommandait aux princes et aux juges séculiers
-de veiller sévèrement à l'exécution de ses ordres: et, pour que
-personne ne pût alléguer son ignorance de ces questions, il joignait à
-sa bulle quarante-quatre propositions de Wiclef et trente de Jean Huss
-que le concile de Constance avait condamnées. Il ne suffisait pas de
-promulguer des bulles, il fallait en assurer l'exécution. En
-conséquence, Martin envoya en Bohême, comme légat, le cardinal
-Dominique de Raguse, qui devait veiller à l'exécution de la bulle. Le
-légat réussit à faire brûler deux Hussites dans la ville de Slan; mais
-cet acte de persécution souleva contre lui une indignation si violente
-et si universelle, qu'il fut obligé de quitter la Bohême. Il adressa
-alors une lettre à l'empereur Sigismond, où il déclarait que la parole
-et les écrits étaient désormais insuffisants en Bohême, et que le fer
-et le feu pouvaient seuls la ramener à l'Église.
-
-Toutes ces circonstances ne faisaient que fournir de nouveaux aliments
-à l'animation qui soulevait toute la Bohême, et surtout la ville de
-Prague. Venceslav, craignant une insurrection, ordonna aux habitants
-de rendre leurs armes. Cet ordre jeta la consternation dans la ville;
-on craignait de désobéir au roi et on ne voulait pas exciter sa
-colère, on craignait encore plus de se mettre soi-même dans
-l'impossibilité de se défendre. Les habitants furent tirés de leur
-perplexité par Ziska, qui, depuis sa conversation avec le roi,
-guettait le moment favorable de mettre ses projets à exécution. Il
-alla trouver les bourgeois qui délibéraient sur la conduite à tenir,
-et leur déclara que, connaissant les intentions réelles du roi, il
-pourrait leur donner le meilleur avis sur les circonstances présentes.
-Sur sa proposition, les citoyens revêtirent leurs vêtements les plus
-riches, endossèrent leurs plus belles armes, et se rendirent au palais
-du roi, conduits par Ziska qui s'adressa à lui en ces termes: «Sire,
-Votre Majesté nous demande nos armes, les voici, prêtes à vous servir.
-Montrez-nous les ennemis contre lesquels nous devons les employer.»
-Cet ingénieux stratagème plut au roi ou l'intimida; il approuva la
-conduite des citoyens de Prague et les congédia gracieusement. Cette
-circonstance confirma le bruit du crédit dont Ziska jouissait auprès
-du roi, et accrut son influence parmi le peuple.
-
-Ziska opéra, dès lors, de concert avec Nicolas de Hussinetz, riche
-noble, dans les domaines duquel Jean Huss était né et qui avait
-embrassé avec ardeur ses doctrines. Il s'empara d'une forte position
-sur une montagne, l'appela le mont Thabor, et la fortifia de toutes
-les ressources de l'art. Il était temps, en effet, que les Hussites
-songeassent à la résistance; chaque jour leurs ennemis devenaient plus
-entreprenants et s'appuyaient davantage sur Sigismond, l'héritier
-présomptif, qui venait encore d'introduire des troupes dans plusieurs
-provinces de la Bohême.
-
-Les causes qui produisent les guerres civiles ou religieuses,
-s'accumulent long-temps avant que la lutte ne s'engage. Les discours,
-les écrits des chefs excitent et échauffent par degrés l'animosité des
-partis. Elle devient bientôt si ardente, qu'on essaie en vain d'en
-calmer l'effervescence et d'en prévenir l'éruption, et une étincelle
-suffit pour allumer dans tout un pays un incendie qui ne s'éteint
-qu'au bout de longues années de souffrance. C'est ce qui arriva en
-Bohême. Quatre ans s'écoulèrent entre le martyre de Jean Huss et la
-terrible lutte qui en fut la conséquence.
-
-Pour raconter les premières hostilités qui s'engagèrent entre les
-Hussites et les catholiques romains, j'emprunterai le récit d'un
-auteur contemporain qui y assista. C'est Benessius Horzowicki,
-disciple et ami de Jean Huss, qui prit une part active dans la
-question de l'Université débattue avec les docteurs allemands. Nous
-devons la conservation de son récit à l'honnête jésuite Balbin, qui le
-déclare digne de foi, quoique venant d'un hérétique.
-
-«Le jour de la Saint-Michel, dans l'année 1419, une foule considérable
-s'était réunie dans une vaste plaine appelée _les Croix_, qui borde la
-route de Béneschow à Prague. Plusieurs villes et villages s'y étaient
-donné rendez-vous. La population de Prague, venue soit à pied, soit en
-voiture, y était surtout en majorité. Trois prêtres du nom de Jacob,
-Jean Cardinal et Mathias Toczenicki, avaient convoqué à la fois cette
-foule immense. Car, tant que vécut Venceslav, le peuple se réunissait
-sur certaines montagnes qu'il décorait des titres d'Horeb, de Baranek
-(agneau), de Thabor, et où il venait recevoir la communion sous les
-deux espèces. Mathias Toczenicki fit mettre une table sur trois
-tonneaux vides et donna l'Eucharistie à la foule, sans aucun étalage.
-La table n'était pas même recouverte et les prêtres ne portaient pas
-leurs vêtements sacerdotaux.
-
-»Vers le soir, toute la multitude se dirigea sur Prague, en
-s'éclairant avec des torches, et arriva dans la nuit à Wissehrad, la
-forteresse de Prague. Il est étonnant qu'ils n'aient pas saisi
-l'occasion de surprendre ce château, dont la conquête plus tard leur
-coûta si cher, mais la guerre n'était pas encore commencée. Coranda,
-curé de Pilsen, les rejoignit au même endroit, portant aussi
-l'Eucharistie, suivi d'une foule nombreuse des deux sexes. Avant que
-cette foule eût quitté la plaine _des Croix_, un seigneur invita
-l'assemblée à réparer le dommage fait à un pauvre homme dont on avait
-ravagé le champ, et aussitôt une collecte abondante l'indemnisa de
-tout ce qu'il avait perdu. La foule ne commettait pas d'hostilités,
-elle s'avançait en pèlerinage le bâton à la main. Mais les choses
-devaient bientôt changer de face. Les prêtres, en se retirant,
-convoquèrent l'assemblée pour la Saint-Martin. Les garnisons que
-Sigismond avaient placées dans différentes villes, se rassemblèrent
-pour empêcher ces réunions et engagèrent plusieurs combats sanglants.
-Les habitants de Pilsen, Clattau, Tausche et Sussicz, qui se
-trouvaient sur la route du lieu fixé comme point de ralliement, furent
-prévenus par Coranda qu'on avait préparé contre eux une embuscade: ils
-s'armèrent et prévinrent ceux qui devaient s'y rendre avec eux. On
-improvisa ainsi une armée très nombreuse. En arrivant à la ville de
-Cnin, ils apprirent que les habitants d'Aust, ville du district du
-Béchin, non loin du Thabor, réclamaient leur secours. Les impériaux
-s'étaient portés sur la route qui menait à Prague et leur coupaient le
-passage. On envoya aussitôt à leur secours cinq fourgons remplis
-d'hommes armés. À peine ces derniers avaient-ils franchi la Moldau,
-qu'ils aperçurent deux corps, l'un de cavaliers, l'autre de personnes
-à pied. Le premier avait à sa tête Pierre Sternberg, gentilhomme
-catholique romain et directeur de la monnaie à Kuttemberg. Le second
-groupe se composait d'environ quatre cents personnes, hommes et
-femmes, qui faisaient un pèlerinage d'Aust à Prague. C'était à leur
-secours qu'on les avait envoyés. Les Hussites envoyèrent aussitôt à
-Cnin demander du renfort, et, en attendant, se dirigèrent vers la
-petite éminence où le peuple d'Aust s'était posté. Avant leur arrivée,
-Sternberg attaqua les habitants d'Aust et les mit en fuite.
-Quelques-uns s'échappèrent et vinrent rejoindre leurs alliés de Cnin,
-qui prirent position sur une petite colline et attendirent l'attaque
-de Sternberg. Ils se défendirent avec tant de vigueur qu'ils
-l'obligèrent à se retirer à Kuttemberg. Après leur victoire, ils
-séjournèrent tout le jour dans le lieu où les habitants d'Aust avaient
-été mis en fuite, ensevelirent leurs morts et y firent accomplir le
-service divin par leurs prêtres. Ils se rendirent ensuite à Prague
-pour y célébrer leur victoire, et y furent accueillis par de grandes
-réjouissances.»
-
-Ce récit prouve que les Hussites ne sont pas la première cause des
-sanglantes luttes qui suivirent. Ce sont les bandes armées de
-l'empereur, qui, les premières, ont dispersé violemment leurs
-pèlerinages pacifiques et tout religieux.
-
-Ce combat servit la cause des Hussites. Dans toute lutte, le premier
-avantage obtenu, si insignifiant et si accidentel qu'il soit, produit
-le plus souvent un effet moral très grand sur l'imagination du
-vulgaire. Ce succès excite l'ardeur d'un parti, abat l'enthousiasme de
-l'autre, quoique généralement il n'y ait lieu ni à se réjouir ni à se
-désespérer. Cependant, bien que le jugement froid d'un chef sache
-apprécier, à leur juste valeur, ces légers succès, un homme de génie
-voit toute l'importance du résultat qui les suit, et Ziska n'était
-pas homme à laisser passer une occasion aussi favorable sans en tirer
-parti pour l'exécution de ses projets. Il adressa aux habitants de la
-ville de Tausch ou Tista, une proclamation en forme de circulaire, et
-l'envoya dans toutes les villes de Bohême où l'armée impériale n'avait
-pas mis garnison. Cette proclamation faisait appel à leurs sentiments
-patriotiques et religieux; tout y était merveilleusement calculé pour
-toucher la corde la plus sensible de leurs coeurs et la faire vibrer
-avec le plus de puissance. Voici la traduction de cette pièce si
-curieuse:
-
-«Très chers Frères, que Dieu vous accorde, avec sa grâce, de revenir à
-vos premiers sentiments d'amour pour lui, et de mériter, par vos
-bonnes oeuvres, d'habiter dans sa crainte comme de sincères enfants de
-Dieu. S'il vous a châtiés et punis, je vous demande, en son nom, de ne
-pas vous laisser abattre par l'affliction. Reportez-vous à ceux qui
-travaillent pour la foi, qui sont persécutés par ses ennemis, et
-surtout par les Allemands. Vous-mêmes, vous avez éprouvé leur
-méchanceté, à cause de votre amour pour Jésus-Christ. Imitez vos
-ancêtres, les premiers Bohémiens, qui ont toujours su défendre la
-cause de Dieu et la leur. Pour vous, mes Frères, vous devez avoir
-toujours, devant les yeux, la loi de Dieu et le bien de votre patrie,
-et veiller aux deux avec vigilance. Que celui de vous qui sait manier
-un couteau, jeter une pierre ou porter un bâton se tienne prêt à
-marcher. Je vous préviens donc, mes Frères, que nous réunissons de
-tous côtés des troupes pour combattre les ennemis de notre foi et les
-oppresseurs de notre patrie. Recommandez à vos prédicateurs d'exciter,
-dans leurs prêches, le peuple à la guerre contre l'antechrist, et
-d'exhorter tout le monde, jeunes et vieux, à se tenir prêts. Que je
-vous trouve aussi bien munis de pain, de bière, de vivres et de
-provisions, et surtout armés avec de bonnes armes. Les temps sont
-venus où il nous faut nous armer et contre l'étranger et contre
-l'ennemi domestique. Ayez toujours sous les yeux cette première
-rencontre, où peu contre beaucoup, presque sans armes contre des
-soldats bien armés, vous avez obtenu la victoire. La main de Dieu ne
-s'est pas retirée de nous. Ayez courage et tenez-vous prêts. Que Dieu
-fortifie vos coeurs.--Ziska du Calice, avec l'espoir en Dieu, chef des
-Taborites[55].»
-
-[Note 55: M. Bonnechose, en reproduisant cette lettre célèbre (les
-_Réformateurs avant la réformation_, vol. II, p. 287 de la traduction
-en anglais), en a omis les traits les plus caractéristiques, tels que
-les allusions aux deux nations bohémienne et allemande. Cette lettre
-que Lenfant (_Histoire des Hussites_, vol. I, p. 103) a traduite de
-l'ouvrage de Théobald, a été publiée dans la langue originale avec une
-traduction allemande dans le premier volume de _Neue Abhandlungen der
-Prager Gesellschaft_.]
-
-Ziska se mit à la tête d'un grand nombre de paysans, qui accoururent
-de toutes parts sous ses étendards. Il surprit et fit prisonnier un
-corps de cavalerie, dont les chevaux et les armes servirent à monter
-et à armer sa propre troupe. Il entra à Prague aux acclamations de
-toute la ville. Les Hussites commencèrent alors à exercer des
-violences sur quelques membres du clergé catholique, et à prendre
-possession de leurs églises pour y établir leur culte. Les magistrats
-de la ville voulurent s'y opposer. Une terrible lutte en fut la
-conséquence, les premiers magistrats y périrent; plusieurs églises et
-couvents furent pillés.
-
-Ces évènements affectèrent tellement le roi Venceslav, qu'il mourut
-d'une attaque d'apoplexie. Il était sans enfants, et la couronne
-passait ainsi à son frère Sigismond. Celui-ci était alors aux prises
-avec les Turcs, et cette guerre favorisa le développement du
-Hussitisme. Malheureusement, les disciples de Jean Huss compromirent
-leur cause par les excès déplorables du plus sauvage fanatisme.
-Partout les églises, les couvents furent pillés et détruits[56];
-partout les prêtres, les moines, et souvent les nonnes furent mis à
-mort avec la plus grande barbarie. Ziska, qui était l'âme du
-mouvement, perdit, au siége de la ville de Raby, le seul oeil valide
-qui lui restait, et c'est lorsqu'il fut complètement aveugle, qu'il
-déploya les talents militaires les plus extraordinaires.
-
-[Note 56: Les historiens protestants et catholiques élèvent à cinq
-cent cinquante le nombre de ces couvents et de ces églises.]
-
-Sigismond convoqua à Brunn, en Moravie, une diète où accoururent les
-catholiques romains, aussi dévoués à sa cause que les Hussites y
-étaient contraires. Il promit l'amnistie à tous ceux qui reviendraient
-à l'Église. Ses offres furent repoussées, et il se prépara à réduire
-les hérétiques par la force des armes. La ville de Prague était au
-pouvoir des Hussites; mais la garnison impériale tenait toujours la
-citadelle. L'Empereur marcha contre la ville avec une armée composée
-de catholiques bohémiens, moraviens, hongrois et allemands. Cette
-armée avait pour chefs, au-dessous de l'Empereur, cinq électeurs, deux
-ducs, deux landgraves, et plus de cinquante princes allemands, et se
-montait, d'après les écrivains contemporains, à plus de cent mille
-hommes. Malgré ce nombre immense, elle fut repoussée par les Hussites,
-qui, outre les assaillants, avaient la citadelle à combattre. Les
-envahisseurs commirent les plus grandes atrocités, surtout dans leur
-retraite. Beaucoup d'habitants furent massacrés par les soldats, pour
-qui tout Bohémien était un Hussite. Une seconde tentative, faite
-contre Prague par l'Empereur, dans la même année 1420, eut aussi peu
-de succès. Ces avantages excitèrent, au plus haut degré, le courage et
-le fanatisme des Hussites. Beaucoup de leurs prédicateurs annoncèrent
-que le règne du juste était proche, et que les armes des Taborites
-allaient l'établir sur tout le monde. Cette croyance inspirait une
-intrépidité inébranlable à ceux qui la partageaient, et explique les
-triomphes extraordinaires des Hussites. Il y avait aussi une
-prédiction répandue parmi eux qui soutenait leur courage. Un
-tremblement de terre devait engloutir toutes les villes et les
-villages de la Bohême, sauf les cinq villes qui auraient montré le
-plus d'ardeur pour leur cause. Dans les marches, les prêtres
-précédaient toujours les Hussites; ils portaient des calices souvent
-faite de bois, et administraient la communion sous les deux espèces,
-en remplaçant plus d'une fois le vin avec de l'eau; derrière les
-prêtres, marchaient les combattants en chantant les psaumes, et
-l'arrière-garde était formée par les femmes, qui travaillaient aux
-fortifications et prenaient soin des blessés. La croyance
-superstitieuse sur la destruction des villes et des villages, en
-chassait tous les habitants et les ralliait à l'armée qui, ainsi,
-n'eut jamais besoin de recrues.
-
-Il me faudrait des volumes pour décrire les batailles qui se
-livrèrent, le courage extraordinaire et l'habileté que déployèrent les
-Hussites à surprendre leurs ennemis. Je ne puis non plus raconter en
-détail les négociations diplomatiques qui eurent pour effet de mettre
-fin à la guerre. Je ne puis qu'esquisser tous ces évènements.
-
-Les Bohémiens réunirent une diète dans la ville de Czaslaw pour
-délibérer sur les affaires de leur pays. Ils déclarèrent Sigismond
-indigne de la couronne et résolurent de l'offrir au roi de Pologne ou
-à un prince de sa dynastie. C'est en cette occasion qu'ils formulèrent
-les quatre articles célèbres dont ils ne se départirent jamais dans
-leurs négociations avec les autorités impériales et ecclésiastiques.
-Voici ces articles:
-
-«1º La parole de Dieu sera librement annoncée par les prêtres
-chrétiens dans le royaume de Bohême et le margraviat de la Moravie;
-
-»2º Le sacrement vénérable du corps et du sang de Jésus-Christ sera
-administré, sous les deux espèces, aux adultes et aux enfants, comme
-le Christ l'a établi;
-
-»3º Les prêtres et les moines, dont beaucoup s'occupent des affaires
-publiques, seront privés des biens temporels qu'ils possèdent en si
-grand nombre, et pour lesquels ils négligent leur sacré ministère.
-Leurs biens nous seront rendus, afin que, selon la doctrine de
-l'Évangile et la pratique des apôtres, le clergé nous soit soumis,
-vive dans la pauvreté et serve aux autres d'exemple d'humilité;
-
-»4º Tous les péchés publics déclarés mortels et tous les délits
-contraires à la loi divine, seront punis suivant les lois du pays, par
-ceux qui y seront préposés, sans avoir égard à ceux qui les auront
-commis, pour qu'on ne puisse pas dire de la Bohême et de la Moravie
-qu'on y tolère les désordres.»
-
-Cette diète, à laquelle beaucoup de catholiques avaient assisté,
-établit une régence composée de magnats et nobles, et de bourgeois:
-Ziska en faisait partie. Sigismond adressa à la diète un message où il
-promettait de confirmer leurs libertés, de réparer les torts dont ils
-se plaignaient justement, à condition qu'on le reconnût pour
-souverain: il les menaçait de la guerre en cas de refus. La diète
-répondit par une adresse qui montre combien étaient entré
-profondément, dans le coeur des Hussites, le sentiment de religion et
-de patriotisme. Voici ce dont ils se plaignaient:
-
-«1º Votre Majesté, au grand déshonneur de notre pays, a laissé brûler
-maître Jean Huss, qui s'était rendu à Constance sur la foi de votre
-sauf-conduit.
-
-»2º Tous les hérétiques qui s'écartent de la foi chrétienne, ont eu la
-liberté de s'expliquer au Concile de Constance; seul, notre noble
-compatriote n'a pas eu ce droit. En outre, pour aggraver l'offense
-faite à notre pays, vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, qui
-s'était rendu à Constance sous la même garantie de la foi publique que
-Jean Huss.
-
-»3º Dans le même concile, à votre instigation, la Bohême a été proscrite
-et anathématisée. Le pape a lancé une bulle d'excommunication contre les
-Bohémiens, leurs prêtres et leurs prédicateurs, pour les faire périr.
-
-»4º Votre Majesté a fait publier la même bulle à Breslau, pour exciter
-les haines contre la Bohême et causer la ruine de tout le royaume.
-
-»5º Par cette publication, Votre Majesté a animé et soulevé contre
-nous tous les peuples vaincus, nous dénonçant des hérétiques
-déclarés.»
-
-On lui reprochait encore d'usurper la couronne de Bohême sans le
-consentement de la nation, ce qui exposait les Bohémiens au mépris et
-aux railleries de l'univers.
-
-On l'accusait d'aliéner plusieurs provinces appartenant à la Bohême,
-sans que les États y eussent consenti, etc.
-
-Ils terminaient en demandant que la Bohême et la Moravie cessassent
-d'être au ban des autres nations; ils réclamaient le redressement de
-leurs griefs, et invitaient Sigismond à se prononcer avec netteté et
-précision sur les quatre articles, qu'ils étaient déterminés à
-maintenir, ainsi que les droits, les constitutions, les priviléges,
-les bonnes coutumes de Bohême, dont ils avaient joui sous ses
-prédécesseurs. Sigismond répondit que le supplice de Jean Huss et de
-Jérôme de Prague avait eu lieu contre sa volonté. Il essayait
-d'expliquer les autres griefs portés contre lui, et promettait
-d'examiner les quatre articles et de maintenir les libertés
-nationales.
-
-Ses offres ayant été rejetées, il pénétra en Bohême avec une armée
-composée surtout de Hongrois, mais fut repoussé par Ziska. Les forces
-impériales envahirent la Bohême à plusieurs reprises, mais sans plus
-de succès, et les Hussites, usant de représailles, envahirent les
-provinces de l'Empire.
-
-Trois partis politiques divisaient alors la Bohême. Les catholiques
-romains et la plus grande partie de la haute noblesse, même de celle
-qui se rattachait aux Calixtins ou aux Hussites modérés, désiraient le
-triomphe de Sigismond. Le parti de Prague, composé des bourgeois de
-Prague et de plusieurs autres villes, et soutenu par beaucoup
-d'habitants, formait la secte des Calixtins, et voulait un autre roi
-que Sigismond. Le troisième parti, les Taborites, dont Ziska était le
-chef, rejetait tout roi. Le parti de Prague proposa d'offrir la
-couronne au roi de Pologne. Les Hussites, en présence des forces
-considérables de Sigismond, qui disposait de la Hongrie et de
-l'Allemagne, furent amenés à apaiser leurs différends et à demander,
-d'un commun accord, l'assistance d'un peuple parent. À plusieurs
-reprises, on envoya en Pologne des ambassades composées de
-représentants de tous les partis. Parmi eux se remarquait l'Anglais
-Pierre Payne, comme député des Taborites[57]. Le roi de Pologne était
-Vladislav Jagellon, grand-duc de Lithuanie, qui s'était fait chrétien
-à son mariage avec Hedwige, reine de Pologne, en 1386. Il était très
-vieux et d'un caractère irrésolu. Les Bohémiens lui offrirent la
-couronne, à condition qu'il acceptât les quatre articles proclamés par
-la diète de Czaslaw, et appuyèrent leur proposition d'arguments
-puissants. Ils invoquaient la communauté d'origine et la ressemblance
-du langage[58] qui les unissaient aux Polonais. Ils représentaient
-quels avantages politiques résulteraient, pour les deux pays, de la
-réunion des deux couronnes sur la même tête. On pourrait alors créer
-un puissant empire slave, de l'Elbe à la mer Noire et jusqu'aux
-environs de Moscou[59], et résister victorieusement aux attaques des
-Allemands; car les Polonais, comme les Bohémiens, avaient à s'en
-plaindre, et surtout de l'ordre teutonique, toujours soutenu par les
-empereurs. On reçut avec affabilité les députés bohémiens; mais le roi
-ne pouvait se décider à prendre un parti. Les avantages que les
-Bohémiens faisaient briller à ses yeux étaient trop grands pour qu'on
-pût les accepter. Le clergé, qui dominait dans le sénat, s'opposa à ce
-projet, et, sans être dévot, le vieux monarque envisageait avec effroi
-l'idée de se mettre à la tête des hérétiques. Il déclara, à la fin,
-qu'il consulterait sur cette grave matière, son cousin, le grand-duc
-de Lithuanie, Vitold. Il lui envoya une ambassade, avec deux députés
-bohémiens. Les autres restèrent en Pologne, bien traités du roi, mais
-comme séquestrés dans une ville, car l'autorité ecclésiastique avait
-mis en interdit tout endroit où les Hussites avaient mis les pieds. Le
-caractère de Vitold était tout opposé au caractère de Jagellon. Il
-était hardi, ambitieux, entreprenant, sans scrupules religieux qui
-pussent entraver chez lui l'espoir d'un agrandissement, et se souciant
-fort peu de toutes ces matières, comme il le disait avec franchise. Il
-n'avait qu'une sorte de souveraineté déléguée sur la Lithuanie; il
-gouvernait cependant le pays avec un pouvoir absolu, et agissait avec
-l'indépendance la plus complète dans ses relations intérieures ou
-extérieures. Sans la distance qui séparait sa province de la Bohême,
-il aurait, malgré son grand âge, accepté la couronne qui lui était
-offerte, et ses sujets, qui suivaient l'Église grecque, auraient
-volontiers soutenu les Hussites contre les Latins. Il paraît avoir
-conseillé à son cousin de Pologne, de refuser l'offre des Bohémiens, à
-cause de l'opposition de son clergé catholique. Tous deux cependant
-furent d'avis de les soutenir, et envoyèrent à leur secours Coributt,
-neveu du roi, avec cinq mille cavaliers et de l'argent.
-
-[Note 57: Pierre Payne était né dans le comté de Lincoln, à Haugh ou
-Hough, à trois milles de Grantham. Il étudia à Oxford dans Edmund's
-Hall, dont plus tard il devint le principal (1410-1415). On ne peut
-indiquer avec précision l'époque où il vint en Bohême; il jouit d'une
-grande réputation parmi les Hussites. Lenfant nous le montre comme un
-homme d'un profond savoir, qui s'occupa d'éclaircir les passages
-obscurs des écrits de Wiclef. Voici ce qu'en dit Cochlée, écrivain
-catholique romain: «Petrus Payne, ingeniosus magister Oxoniensis, qui
-articulos Wiclephi et libros ejus punctatim et seriatim deduxit, et
-suis opusculis pestiferis imposuit, arte inferiores sed veneno
-pervicaciores; quæ Wicleph obscure posuit, iste explanavit; ipse suo
-pravo ingenio non solum erat Wiclephi errorum doctor sed approbator et
-auctor, augmentator et promulgator, hujus purissimi regni Bohemiæ
-primarius et perniciosissimus infector et destructor. Taboritis maxime
-favebat, sectator Wiclephi obstinacissimus, Pragam cum libris ejus
-profugit.» Cochlée se trompe en accusant Payne d'avoir le premier
-infecté la Bohême. Bien avant qu'il y vînt, les ouvrages de Wiclef y
-étaient répandus. On croit qu'il mourut à Prague en 1455.]
-
-[Note 58: La ressemblance entre les langues polonaise et bohémienne,
-si grande encore, l'était bien plus jadis. L'auteur de cet ouvrage a
-lu plusieurs ouvrages de Jean Huss, et tous, sauf quelques mots, sont
-aussi facilement entendus d'un Polonais que s'ils étaient écrits dans
-sa propre langue.]
-
-[Note 59: La Lithuanie, réunie à la Pologne par le mariage de
-Jagellon, avait pour bornes, au XVe siècle, à l'Est, la rivière Ougra
-près de Kalouga, et comprenait la ville de Viazma, distante de Moscou
-de 150 milles anglais. Au Sud, elle touchait aux rivages de la mer
-Noire, entre les embouchures du Dnieper et du Dniester.]
-
-Coributt entra à Prague à la tête de ses cavaliers et fut accueilli
-avec joie. Sans être très nombreuses, les forces qu'il amenait étaient
-considérables pour un siècle qui ne connaissait pas les armées
-permanentes; elles apportaient surtout un appui moral très grand à la
-cause des Hussites. Jusque-là, ils avaient été l'objet d'une haine
-universelle de la part des peuples environnants, qui les regardaient
-comme les ennemis de Dieu. Ils recevaient en ce moment la preuve d'une
-sympathie active. Une nation puissante et alliée les soutenait, et un
-souverain, tout en restant catholique romain, reconnaissait leurs
-droits par un acte qui leur permettait d'espérer qu'il prendrait un
-jour leur cause comme la sienne. Seuls, il est vrai, les Polonais
-soutinrent les Hussites contre les forces unies de Rome et de
-l'Allemagne; déjà beaucoup, avant l'arrivée de Coributt, étaient
-accourus sous les drapeaux de Ziska, leur ancien compagnon d'armes.
-
-Si l'arrivée de Coributt réjouit les Bohémiens, elle alarma vivement
-les partisans de l'empereur Sigismond. Ils firent courir les bruits
-les plus défavorables et les plus absurdes contre lui, l'accusant, par
-exemple, de n'avoir pas été baptisé au nom de la Trinité, _d'être un
-Russe, ennemi du nom chrétien_. On dit même qu'il avait été élevé dans
-l'Église grecque de Pologne. Cette circonstance, loin de lui nuire,
-lui fut très favorable; car il ne fit pas de difficultés pour recevoir
-la communion sous les deux espèces, et les Hussites tenaient surtout à
-cette pratique. Un fort parti l'appelait au trône de Bohême; mais il
-n'avait pas les qualités nécessaires pour se maintenir à la tête d'un
-pays aussi bouleversé.
-
-Peu de temps après l'arrivée de Coributt, une armée allemande envahit
-la Bohême et vint se faire battre. Ziska, toujours occupé avec les
-impériaux, n'était pas d'avis de mettre Coributt à la tête du pays, et
-déclarait qu'il ne se soumettrait pas à un étranger, et qu'une nation
-libre n'avait pas besoin de roi. Ce désaccord aboutit à une lutte
-entre lui et les villes qui avaient formé une ligue pour placer
-Coributt sur le trône de Bohême. Ziska marcha contre Prague; mais ses
-soldats refusèrent de détruire leur capitale. La paix fut conclue,
-Ziska entra à Prague en allié, et reconnut Coributt comme régent de
-Bohême. Il marcha avec lui sur la Moravie, dont les impériaux avaient
-occupé une partie, mais mourut le 11 octobre 1424, de la peste, près
-la ville de Przybislav qu'il assiégeait[60].
-
-[Note 60: Une tradition vulgaire rapporte qu'à son lit de mort, il
-ordonna de faire un tambour avec sa peau, pour qu'à ce son les ennemis
-tremblassent de frayeur, et de jeter son corps en pâture aux animaux
-sauvages et aux oiseaux, aimant mieux être dévoré par eux que par les
-vers. On ajoute que ses demandes furent accomplies. Il y avait même à
-Prague un vieux tambour que on prétendait être fait avec la peau de
-Ziska. Mais quand les Prussiens l'eurent enlevé à la prise de Prague
-par Frédéric II, en 1744, les Bohémiens prétendirent que cette
-tradition n'avait aucun fondement. Elle est, en effet, de l'invention
-la plus absurde, et rien chez les écrivains contemporains ne la
-justifie.]
-
-J'ai raconté, plus haut, l'histoire de ce personnage extraordinaire,
-avant de commencer la guerre des Hussites. Je n'ai pu, faute d'espace,
-donner des détails sur les batailles qu'il livra, et sur le courage et
-l'habileté militaire qu'il déploya en tant d'occasions, malgré sa
-cécité complète. Cochlée, qui l'a en horreur, le regarde comme le
-premier général de son temps, pour avoir gagné tant de batailles
-malgré sa cécité sans en perdre plus d'une, et pour avoir enseigné
-l'art de la guerre à des paysans qui ne s'étaient jamais battus. Un
-écrivain contemporain, Æneas Sylvius, expose en détail la tactique
-qu'il avait inventée pour rompre les charges de la cavalerie pesamment
-armée des Allemands, en leur opposant un rempart de fourgons. Cette
-tactique procura aux Bohémiens maintes victoires, même après la mort
-de Ziska[61]. Il laissa un code militaire qui réglait l'ordre et la
-discipline de l'armée en guerre, la manière de camper, de marcher à
-l'ennemi, de partager le butin, de punir les déserteurs, etc.
-
-[Note 61: L'usage de faire avec des charrettes des remparts mouvants,
-ou, comme on dit maintenant, des barricades, est commun à toutes les
-nations nomades du centre et du nord de l'Asie. C'est sans contredit
-un des moyens de défense les plus naturels et les plus primitifs. Les
-Polonais en faisaient souvent usage et l'appelaient tabor. Ils l'ont
-probablement emprunté des Tartares, avec lesquels ils étaient souvent
-en guerre. Je pense que Ziska, qui avait long-temps servi en Pologne,
-y avait appris ce mode de défense, et le porta plus tard à sa
-perfection.]
-
-Cruel pour l'ennemi, il était affable pour ses soldats. Il les
-appelait ses frères, voulait qu'ils l'appelassent leur frère, et leur
-partageait le butin, qui était toujours abondant. Même après la perte
-de son dernier oeil[62], il se tenait dans un chariot, tout près de
-l'étendard principal de son armée; il se faisait renseigner sur les
-lieux, la force et la position de l'ennemi, par des officiers qu'on
-nommerait aujourd'hui des aides-de-camp, et il leur donnait ses ordres
-en conséquence. Malgré cette cécité, il exécuta des opérations
-stratégiques habiles, et dans des lieux très difficiles, avec une
-telle rapidité et un tel bonheur, qu'on en trouverait avec peine un
-autre exemple dans l'histoire des guerres modernes.
-
-[Note 62: Il perdit son premier oeil dans sa jeunesse, par un
-accident, en jouant avec d'autres enfants.]
-
-Balbin prétend avoir vu un portrait de Ziska de grandeur naturelle,
-fait de son vivant, et dont quelques nobles de Bohême conservaient
-soigneusement des copies. D'après ce portrait, il était de teille
-moyenne, d'une vigoureuse complexion. Il avait une large poitrine et
-de larges épaules, un vaste front, la tête ronde et le nez aquilin. Il
-portait le costume polonais et la moustache polonaise. La tête était
-rasée, sauf une touffe de cheveux bruns; c'était encore là une mode de
-Pologne, où, comme je l'ai dit, il avait pendant long-temps obtenu du
-service.
-
-Ziska fut enseveli dans la cathédrale de Czaslaw. On lui éleva un
-monument de marbre avec sa statue et quelques inscriptions latines;
-au-dessus on suspendit sa masse d'armes en fer[63].
-
-[Note 63: D'après Balbin, l'empereur Ferdinand V, traversant Czaslaw,
-visita la cathédrale, et fut frappé à la vue de cette énorme masse de
-fer suspendue au-dessus d'un tombeau. Il demanda à ses courtisans qui
-c'était. Personne n'osa répondre. Un des assistants dit enfin que
-c'était le tombeau de Ziska. «Fi, fi! dit l'empereur, cette bête
-malfaisante, quoique morte depuis plus d'un siècle, fait encore peur
-aux vivants.» Il quitta là-dessus la cathédrale, et partit aussitôt de
-Czaslaw où il avait annoncé qu'il passerait la nuit.]
-
-On ne peut établir d'une manière certaine quels dogmes religieux il
-professait; du moins il fut le chef politique des Taborites, qui
-avaient les mêmes dogmes que les Vaudois. Le disciple de Wiclef,
-Pierre Payne, avait surtout contribué à répandre ces dogmes. Cependant
-on dit qu'il traita avec la plus grande cruauté un nombre considérable
-de _Picards_, nom donné souvent par les catholiques aux Vaudois, aux
-Taborites, et à leurs descendants les _Frères bohémiens_. Pour moi, le
-témoignage d'Æneas Sylvius prouve que les Picards persécutés par
-Ziska, étaient une secte extravagante venue de France, qui n'avait
-avec les Vaudois et les Taborites, de commun que le nom donné par
-leurs ennemis. Ziska me paraît avoir puni en eux, avec justice, les
-actes de cruauté et de violence dont ils s'étaient rendus
-coupables[64]. Il est curieux cependant qu'une messe permanente ait
-été établie pour le repos de son âme, au lieu de sa sépulture, et soit
-dite par un prêtre calixtin.
-
-[Note 64: Selon Æneas Sylvius, vers l'année 1418, un certain Picard
-(né en France dans la Picardie) vint en Bohême. Ses jongleries
-séduisirent beaucoup d'hommes et de femmes; il leur ordonnait d'aller
-nus et les appelait Adamites. Il prétendait être fils de Dieu, et se
-faisait appeler Adam. Il s'établit avec ses disciples dans une île
-formée par la rivière Lusinitz, et y introduisit la communauté des
-femmes. Il annonçait que tout l'univers serait réduit en esclavage,
-sauf lui et ses partisans. Un jour, quarante de ses disciples
-sortirent de leur île pour attaquer quelques villages voisins et
-tuèrent deux cents paysans. À cette nouvelle, Ziska fit cerner l'île
-où les Adamites s'étaient retirés, et les fit tous tuer, sauf deux
-qu'il épargna pour apprendre d'eux leurs pratiques superstitieuses.
-Ziska n'a donc pas exterminé les Adamites à cause de leurs dogmes
-religieux qu'il ne connaissait pas, mais à cause des assassinats
-qu'ils avaient commis. Cependant il y a une autre circonstance plus
-difficile à expliquer: il fit brûler, ou le permit au moins, un prêtre
-nommé Loquis, qui niait le dogme de la transsubstantiation, que les
-Taborites admettaient.]
-
-En effet, pendant quelque temps, il s'opposa aux calixtins qui
-formaient le parti de Prague. Il leur fit même la guerre. De tout
-cela, on peut conclure que ce rude soldat n'avait guère de principes
-religieux bien arrêtés. Il semble avoir pris les armes contre Rome,
-moins par opposition religieuse que pour venger l'honneur national de
-la Bohême auquel, selon lui, le supplice de Jean Huss avait porté
-atteinte. On peut assurer seulement qu'il regardait la communion sous
-les deux espèces comme le point de religion le plus essentiel. Il
-avait même adopté pour sa marque distinctive, l'emblême de cette
-communion, le calice; il l'avait fait peindre sur ses étendards, et
-l'ajoutait même à son nom dans sa signature. En effet, il signait
-Bratr Jan z Kalicha, ou frère Jean du Calice.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-BOHÊME.
-
-(Suite.)
-
- Procope le Grand. -- Bataille d'Aussig. -- Ambassade en Pologne.
- -- Croisade contre les Hussites, conduite par Henry Beaufort,
- évêque de Winchester. -- Elle échoue. -- Tentative infructueuse
- de rétablir la paix avec l'empereur Sigismond. -- Les Hussites
- ravagent l'Allemagne. -- Nouvelle croisade contre les Hussites,
- commandée par le cardinal Césarini, et son issue malheureuse. --
- Observations générales sur les succès prodigieux des Hussites. --
- Négociations du concile de Bâle avec les Hussites. --
- _Compactata_ ou concessions faites par le concile aux Hussites.
- -- Les Taborites vont au secours du roi de Pologne. -- Leurs
- préparatifs. -- Divisions parmi les Hussites à la suite des
- _compactata_. -- Mort de Procope et défaite des Taborites. --
- Observations générales sur la guerre des Hussites. -- Leur
- énergie morale et physique. -- On les accuse à tort de cruautés.
- -- Exemple du prince noir de Galles. -- Rétablissement de
- Sigismond. -- Les Taborites changent leur nom pour celui de
- Frères bohémiens. -- Remarques sur les Moraves, leurs
- descendants. -- Luttes entre les catholiques romains et les
- Hussites soutenus par les Polonais. -- George Podiebrad. -- Ses
- grandes qualités. -- Hostilité de Rome contre lui. -- Les
- Polonais le soutiennent. -- Règne de la dynastie polonaise en
- Bohême.
-
-
-La mort soudaine de Ziska jeta la consternation dans son armée, qui se
-divisa en trois parties. L'une garda le nom de Taborites et choisit
-pour chef Procope le Saint ou le Tonsuré, que Ziska avait désigné pour
-son successeur. Le second corps déclara qu'il ne voulait plus de chef,
-parce que nul au monde ne pourrait dignement remplacer Ziska, et prit
-le nom d'Orphelins. Ces Orphelins se donnèrent pourtant des chefs. Ils
-restèrent dans leurs camps sans jamais entrer dans les villes, excepté
-pour des nécessités inévitables, comme, par exemple, pour acheter des
-vivres. Les Orebites formaient le troisième parti. Ce nom venait de la
-montagne où ils s'assemblaient d'abord, et à laquelle ils avaient
-probablement donné le nom biblique d'Horeb. Ils suivaient toujours
-avec les Taborites l'étendard de Ziska, mais avaient des chefs
-particuliers. Malgré cette division en trois parties, les Hussites
-étaient toujours unanimes pour défendre leur patrie, qu'ils appelaient
-la _Terre promise_, donnant aux provinces allemandes voisines, les
-noms d'Edom, de Moab, d'Amalek et de terre des Philistins.
-
-Procope est moins célèbre que Ziska. Selon moi, il mérite d'être placé
-par l'histoire au-dessus du terrible aveugle. Ziska est très célèbre
-pour avoir le premier allumé cette guerre sanglante dont les heureux
-succès furent continués après sa mort par Procope, jusqu'à sa chute
-héroïque sur le champ de bataille de Lipan. Procope, égal à son
-prédécesseur en valeur et en habileté militaire, était en outre un
-savant accompli. Ce qui le place au-dessus de Ziska, c'est son
-patriotisme. Il n'avait pas l'ambition de celui qu'il remplaçait.
-Ziska n'avait d'autre but que de punir ses ennemis, et sur son lit de
-mort il recommanda à Procope d'exterminer par le fer et par le feu
-tous les adversaires de sa religion; l'autre, sans se laisser éblouir
-par ses triomphes continuels sur l'ennemi, eut toujours à coeur le
-rétablissement de la paix.
-
-Procope était fils d'un noble ruiné. Son oncle maternel l'adopta, lui
-donna une éducation savante, et le fit voyager en Italie, en France,
-en Espagne et en Terre-Sainte. À son retour, son oncle, dit-on, le fit
-entrer dans les ordres contre son gré, d'où lui vint le sobriquet de
-_Tonsuré_. Quand la guerre des Hussites éclata, il quitta l'Église
-pour l'armée, s'attacha à Ziska qui le choisit pour son successeur.
-Ses exploits, plus tard, lui méritèrent le surnom de _Grand_, qui
-servit à le distinguer d'un autre Procope, chef des Orphelins, et
-connu sous le nom de _Prokopek_ ou petit Procope.
-
-La guerre continua, et les Hussites firent plus d'une irruption
-heureuse dans les diverses provinces limitrophes d'Allemagne.
-L'empereur et les princes d'Allemagne accusaient le pape et le clergé
-de leurs échecs, disant que c'était à eux à éteindre l'incendie que
-les prêtres avaient allumé. Ils se plaignaient en outre, que le
-clergé, maître de richesses considérables, ne les consacrait pas au
-succès de leur cause, mais à des vues d'intérêt particulier. Le pape
-envoya des lettres à l'empereur, au roi de Pologne et aux princes
-allemands, pour les exhorter à se réunir tous ensemble contre la
-Bohême.
-
-Dans ces lettres, il dépeignait les Hussites comme des ennemis plus
-odieux que les Turcs. Ceux-ci, nés hors de l'Église, ne commettaient
-pas un acte de révolte en faisant la guerre aux Chrétiens. Nés dans
-l'Église, les Hussites se révoltaient contre son autorité.
-
-Les représentations du pape, les instances du clergé, décidèrent le
-roi de Pologne à rappeler son neveu de Bohême. Mais Coributt revint
-aussitôt à Prague, où il avait un puissant parti. Le roi, pour prouver
-qu'il agissait contre sa volonté, envoya 5,000 hommes aux impériaux;
-mais ceux-ci, craignant, et peut-être non sans raison, que les
-Polonais, au lieu de combattre les Hussites, ne se joignissent à eux,
-les renvoyèrent avant qu'ils ne fussent arrivés au rendez-vous. Les
-princes allemands n'étaient guère disposés à obéir aux injonctions du
-pape; mais les fréquentes incursions des Hussites les décidèrent à
-réunir une armée d'environ 100,000 hommes, et à marcher sur la Bohême.
-Les Hussites de tous les partis se réunirent dans le danger commun.
-Procope le Grand commanda les Taborites et les Orphelins: les
-Calixtins avaient à leur tête Coributt et quelques nobles de Bohême.
-Les Hussites assiégèrent la ville d'Aussig, qui doit être bien connue
-de ceux qui ont voyagé dans ce beau pays, car elle se trouve sur la
-route qui mène de Dresde à Toeplitz. Là, sur les confins du monde
-germanique et slave, eut lieu une rencontre entre les deux armées qui
-représentaient des croyances opposées et même des races ennemies; on a
-remarqué que dans cette lutte entre les Slaves et les Allemands, les
-deux races employèrent chacune les armes qui lui étaient
-particulières. Les soldats allemands, bardés de fer, avaient pour
-armes, selon l'usage de l'Occident, la lance, l'épée, la hache
-d'armes, et montaient sur des chevaux vigoureux et pesants. Les
-Bohémiens et leurs auxiliaires de Pologne, s'étaient retranchés
-derrière 500 chariots, liés ensemble par de fortes chaînes; ils se
-tenaient à l'intérieur et s'abritaient sous de vastes boucliers en
-bois fixés dans le sol. Leurs armes principales étaient, outre les
-fléaux de fer, l'arme si célèbre des Hussites, les longues lances à
-crochet, qui leur servaient à jeter les ennemis en bas de leurs
-chevaux[65]. Bien inférieurs en nombre aux Allemands, ils les
-surpassaient par le courage: excités par une longue suite de succès,
-ils se croyaient invincibles.
-
-[Note 65: Il faut se rappeler qu'à l'époque où la bataille eut lieu,
-l'usage des armes à feu était peu répandu. La force et le courage
-individuel étaient d'une bien plus grande importance alors
-qu'aujourd'hui depuis l'introduction de ces armes et surtout de
-l'artillerie.]
-
-Les Allemands chargèrent les Bohémiens avec la plus grande
-impétuosité, forcèrent la ligne des chariots, rompant avec leurs
-haches d'armes les chaînes qui les unissaient. Ils réussirent même à
-jeter à bas la seconde ligne de défense que les Bohémiens avaient
-formée avec leurs boucliers. Mais une longue marche, par une journée
-très chaude, avait fatigué les Allemands, même avant le commencement
-du combat; les efforts qu'ils avaient faits pour rompre les lignes de
-défense de l'ennemi, avaient épuisé les cavaliers et les chevaux.
-L'oeil d'aigle de Procope saisit l'occasion. Les Hussites, campés en
-ce lieu depuis plusieurs jours, et restés sur la défensive jusque-là,
-étaient tout frais: ils se précipitèrent avec fureur sur leurs
-assaillants épuisés. Les pesants cavaliers furent jetés à bas de leurs
-chevaux par les longs crochets des Hussites, ou assommés par leurs
-fléaux de fer, cette arme terrible, contre laquelle les piques
-servaient si peu de défense. La bataille dura du matin au soir. Les
-Allemands combattirent avec courage; mais, malgré leur supériorité
-numérique, la valeur, l'habileté, l'avantage de la position des
-Hussites décidèrent la victoire en leur faveur. La déroute des
-Allemands fut complète, leurs pertes considérables, le butin immense.
-Leurs principaux chefs périrent en cette journée. Si grands que furent
-les avantages matériels qui résultèrent pour les Hussites de ce combat
-(16 juin 1426), il eut des conséquences morales bien plus grandes, en
-les faisant passer pour invincibles. Ils ne s'endormirent pas après ce
-brillant succès, mais envahirent l'Autriche, sous la conduite de
-Procope et de Coributt, tandis que d'autres bandes ravageaient
-d'autres provinces d'Allemagne.
-
-Peu après ce combat, les Calixtins déposèrent Coributt de sa dignité
-de régent du royaume, et même l'enfermèrent à Prague. Les Taborites
-et les Hussites le délivrèrent, et l'envoyèrent avec leurs députés à
-Cracovie, pour inviter son oncle, le roi de Pologne, à se déclarer
-pour les Hussites.
-
-Les députés soutinrent en public des discussions contre les doctrines
-de l'Université de Cracovie; mais l'évêque suspendit le service divin
-pour tout le temps que les hérétiques resteraient dans cette ville.
-Coributt en fut si indigné, qu'en présence même de son oncle, il
-menaça l'évêque de sa vengeance, disant qu'il n'épargnerait pas même
-saint Stanislas, le patron du pays. Cette circonstance montre qu'il
-partageait les opinions des Taborites[66].
-
-[Note 66: Coributt paraît être resté alors en Pologne; mais il revint
-en Bohême en 1430, et se joignit aux Orphelins avec lesquels il fit
-plusieurs expéditions aventureuses en Silésie et en Lusace. Il revint
-en dernier lieu en Pologne, et fut la tige de la famille princière de
-Wiszniowiecki, aujourd'hui éteinte. Un membre de cette famille, du nom
-de Michel, fut roi de Pologne en 1669.]
-
-Le pape, désespérant de trouver en Allemagne un homme capable de
-réduire les Hussites, tourna ses regards vers un pays éloigné, dont
-les armes s'étaient illustrées sur le sol français. Il choisit, à cet
-effet, un personnage bien connu dans l'histoire d'Angleterre, Henry
-Beaufort, le grand évêque de Manchester, qu'il venait de créer
-cardinal. Il l'envoya comme son légat _a latere_ en Allemagne, en
-Hongrie, en Bohême, par une bulle datée du 16 février 1427. La tâche
-de conquérir et de convertir des soldats aussi intrépides et des
-hérétiques aussi obstinés que les Hussites, était faite pour séduire
-l'âme d'un Plantagenet[67], et Beaufort accepta cette périlleuse
-mission. Il fit publier la croisade pontificale dans son diocèse; mais
-ses concitoyens avaient assez à faire en France, sans aller chercher
-si loin l'occasion de montrer leur courage. Il vint presque seul en
-Allemagne pour remplir sa mission. De Malines, il informa le pape de
-son voyage. Celui-ci lui répondit une lettre de remerciements, et
-l'exhorta à poursuivre vigoureusement son entreprise. Beaufort obtint
-un succès merveilleux, et peut-être, depuis le jour où le cri célèbre:
-«Diex le volt!» retentit à Clermont et trouva de l'écho dans tous les
-coeurs, jamais prédications ne produisirent un effet aussi rapide et
-aussi puissant que celles de Beaufort. Toute l'Allemagne sembla se
-lever à sa voix: les bandes armées du bord du Rhin et de l'Elbe, les
-riches bourgeois des villes hanséatiques, les hardis montagnards des
-Alpes, s'empressèrent de se rendre sous l'étendard de l'Église
-militante, qu'arborait l'évêque anglais: Beaufort se trouva ainsi à la
-tête d'une nombreuse armée, qui, d'après les témoignages des écrivains
-contemporains, se montait à 90,000 cavaliers et comptait autant
-d'hommes à pied.
-
-[Note 67: Henry Beaufort était fils de Jean de Gaunt par Catherine
-Swynford.]
-
-Cette armée immense, commandée, sous Beaufort, par trois électeurs,
-beaucoup de princes et de comtes de l'Empire, entra en Bohême au mois
-de juin 1427, partagée en trois corps, et campa à Egra, Kommotau et
-Tausk. Le danger de cette invasion formidable excita les sentiments
-patriotiques de tous les Bohémiens, depuis le magnat le plus illustre
-jusqu'au plus pauvre artisan. On oublia toutes dissensions
-religieuses. Les Calixtins, les Taborites et les Orphelins, laissant
-de côté leurs dissentiments, s'unirent contre l'ennemi commun; la
-noblesse catholique, elle-même, restée jusqu'alors la plus zélée pour
-les ennemis des Hussites, sentit la voix de la patrie parler plus haut
-dans les coeurs que les animosités religieuses, et rejoignit les
-étendards de Procope le Grand pour repousser l'invasion.
-
-Les forces de l'ennemi, supérieures en nombre à celles que les
-Bohémiens avaient réunies, mirent le siége devant Miess. Les Bohémiens
-se portèrent au-devant de lui, et quand ils arrivèrent sur les bords
-de la rivière Miess, qui les séparait des Allemands, leur vue frappa
-ceux-ci d'une terreur si panique, qu'ils tournèrent bride avant le
-premier choc[68]. Beaufort, après avoir essayé en vain de les rallier,
-fut entraîné dans la fuite de ses croisés, et fut rejoint par
-l'électeur de Trèves, qui arrivait avec un corps de cavalerie. Les
-Bohémiens se mirent à poursuivre les fugitifs, à en tuer et à en
-pendre un grand nombre; pour eux, ils ne perdirent que peu d'hommes.
-Beaucoup de ces malheureux fuyards furent tués par les paysans qui les
-traquaient comme des bêtes fauves. Le butin qui échut aux vainqueurs
-fut immense: petits et grands y prirent une large part, et c'est de ce
-partage, dit-on, que date la fortune de plusieurs familles de Bohême
-qui subsistent encore aujourd'hui[69].
-
-[Note 68: L'auteur contemporain, Æneas Sylvius, dit que les Croisés
-s'enfuirent même avant d'apercevoir les Bohémiens.]
-
-[Note 69: Il est étrange que cet événement, rapporté par tous les
-écrivains ecclésiastiques, ait échappé à l'exact et consciencieux
-Lingard. Il se contente de dire que Beaufort leva une petite armée
-dans le but chimérique de combattre les Hussites (_Histoire
-d'Angleterre_, vol. VIII, page 38 de la IVme édition), et il semble
-avoir ignoré que ce projet chimérique fut mis à exécution.]
-
-Le pape écrivit, le 2 octobre 1427, à Beaufort, une longue lettre de
-condoléance sur la malheureuse _retraite des fidèles_. Il l'invitait à
-renouveler sa tentative sur la Bohême; mais le belliqueux prélat parut
-s'être dégoûté, dès lors, d'une guerre contre les Bohémiens
-hérétiques, et ne se mêla plus de leurs affaires.
-
-La conduite patriotique des Bohémiens catholiques amena une sorte de
-réconciliation entre les diverses sectes religieuses. Les Hussites et
-les catholiques conclurent une trève de six mois, et, à l'expiration
-de cette trève, une conférence publique entre les deux partis devait
-régler les différends religieux. À cette nouvelle, le pape envoya une
-lettre à l'archevêque d'Olmutz pour prévenir cette conférence, _qui ne
-produirait rien de bon et pourrait perdre beaucoup_. La conférence eut
-lieu cependant; elle fut sans résultat au point de vue religieux, et
-servit seulement à prolonger la trève.
-
-L'empereur Sigismond, désespérant de réussir par la force, essaya la
-voie des négociations. En 1428, il envoya aux Taborites et aux
-Orphelins, une députation pour leur représenter ses droits à la
-couronne de Bohême, et pour leur offrir des conditions favorables. Les
-ambassadeurs furent entendus à Kuttemberg; mais on leur répondit que
-Sigismond avait perdu tout droit au trône par ses guerres et ses
-croisades sanglantes contre la Bohême, et par l'outrage qu'il avait
-fait à ce pays en laissant brûler Jean Huss et Jérôme de Prague.
-Procope, qui n'assistait pas à l'entrevue, voyait, au contraire, une
-occasion favorable de terminer la lutte cruelle qui, depuis dix ans
-déjà, désolait ce pays. Il pria les ambassadeurs de venir le trouver
-au Thabor, où se trouvait alors son quartier-général, et il leur
-exprima son désir de pacifier la Bohême. Les ambassadeurs
-accueillirent avec joie ses propositions, et lui donnèrent un
-sauf-conduit pour se rendre en Autriche avec une légère escorte et
-avoir une entrevue avec l'empereur. Procope se rendit à la cour
-impériale; «c'était la meilleure occasion de faire la paix, dit
-Balbin; mais l'Empereur refusa toute concession, et Procope revint en
-Bohême avec la satisfaction de lui avoir offert la paix.» Sans se
-laisser décourager par son peu de succès, il proposa l'année suivante,
-1429, dans la diète réunie à Prague, de reconnaître Sigismond s'il
-voulait accepter l'autorité des Écritures, suivre leurs préceptes,
-communier sous les deux espèces, et satisfaire les demandes des
-Bohémiens. On ouvrit des négociations avec l'empereur, qui réunit une
-diète à Presbourg. Procope y vint à la tête d'une députation
-bohémienne. La conférence dura toute une semaine, et la députation
-revint à Prague pour rendre compte de ce qu'elle avait fait. Les
-écrivains qui ont rapporté ces évènements, ne disent pas quels furent
-les résultats de la conférence de Prague; ils racontent seulement que,
-malgré le grand nombre de partisans que Sigismond comptait à la diète
-de Prague, on repoussa tout projet d'accommodement avec lui. On peut
-croire que l'empereur n'aurait pas accompli les demandes qu'on lui
-faisait, ou n'aurait pas donné des garanties suffisantes de leur
-exécution. Quoi qu'il en soit, les Hussites de tous les partis
-acceptèrent avec enthousiasme la proposition que fit Procope d'envahir
-l'Allemagne. Il entra dans ce pays, désola la Saxe jusqu'aux portes de
-Magdebourg, ravagea le Brandebourg et la Lusace, et revint en Bohême
-avec un butin immense. L'espoir d'un pareil succès attira sous ses
-drapeaux un grand nombre de Bohémiens, et l'année suivante, 1430, il
-réunit dans les plaines de Weissenberg, une armée de 52,000 hommes à
-pied, de 20,000 cavaliers, avec 3,000 chariots tirés par 12 ou 14
-chevaux chaque. À la tête de cette armée il ravagea la Saxe et la
-Franconie jusqu'au Mein. Cent villes ou châteaux environ furent
-réduits en cendres; le butin fut si considérable, que les chariots des
-Bohémiens y suffisaient à peine. Outre ce butin, ils se faisaient
-payer des sommes énormes par les princes, les évêques, les villes,
-comme des rançons pour prévenir le pillage et la destruction[70].
-
-[Note 70: L'évêque de Bamberg leur paya 9,000 ducats, la ville de
-Nuremberg 10,000; sommes énormes avant la découverte de l'Amérique. De
-pareilles rançons furent payées par l'électeur de Brandebourg, le duc
-de Bavière, le margrave d'Anspach, l'évêque de Salzbourg, etc.]
-
-Les heureuses invasions des Hussites remplirent Rome et l'Allemagne de
-consternation. L'empereur réunit une diète de l'empire à Nuremberg, où
-l'on résolut une nouvelle expédition contre la Bohême, et le pape fit
-proclamer par son légat, le célèbre Julien Césarini, une Croisade
-contre les hérétiques. La bulle publiée à ce sujet promettait
-indulgence plénière à tous ceux qui prendraient part à la Croisade ou
-s'y feraient remplacer. Elle remettait soixante jours des peines du
-purgatoire à tous ceux, hommes ou femmes, qui prieraient pour le
-succès de l'expédition. Des confesseurs, appartenant au clergé
-séculier et régulier, devaient entendre les confessions des Croisés,
-et avaient pleins pouvoirs de les absoudre s'ils s'étaient rendus
-coupables de violences contre des prêtres et des moines, s'ils avaient
-brûlé des églises ou commis d'autres sacriléges, même dans les cas
-réservés pour le siége apostolique.
-
-Tous ceux qui avaient fait voeu de pèlerinage à Rome, à Compostelle ou
-ailleurs, en étaient relevés à condition de consacrer à la Croisade
-l'argent qu'ils auraient dépensé dans leur pèlerinage. Les confesseurs
-ne devaient prendre qu'un sou de Bohême pour confesser un Croisé, et
-même ne rien demander, si cette offrande n'était pas faite
-spontanément.
-
-À ces avantages spirituels, on joignait l'espoir d'avantages plus
-positifs et plus matériels. Le butin immense que ces heureuses
-invasions avaient apporté et accumulé en Bohême, y avait produit une
-richesse considérable. Une Croisade contre la Bohême devait donc
-séduire toutes les classes de l'Allemagne, depuis le prince jusqu'au
-paysan le plus pauvre. Tous les avantages spirituels et temporels
-étaient réunis: on allait obtenir la rémission de ses péchés sans se
-soumettre à des pénitences sévères, sans être obligé à de fortes
-donations à l'Église, et de plus on pourrait ou faire sa fortune, ou
-la réparer. En un mot, c'était ce qu'on appellerait aujourd'hui _une
-spéculation magnifique_, et témoignait d'un _charlatanisme fieffé_,
-pour employer le langage du jour. D'autres causes plus élevées
-poussaient non moins vivement les esprits à une Croisade contre la
-Bohême. La honte que les victoires des Bohémiens avaient infligée à
-l'antique renommée militaire des Allemands, excitait dans tous les
-coeurs fiers un vif désir de l'effacer par des actes éclatants de
-valeur. Les ruines fumantes de tant de villes et de châteaux qui
-marquaient le passage des Hussites à travers les riches provinces de
-l'Allemagne, enflammaient encore chez les habitants de ces contrées
-l'ardeur de la vengeance contre les auteurs de ces calamités.
-
-Les Croisés accoururent donc à Nuremberg de toutes les parties de
-l'Allemagne; mais l'empereur essaya encore la voie des négociations.
-Les propositions qu'il fit aux Bohémiens ayant été acceptées, une
-députation représentant tous les partis de la Bohême vint trouver la
-cour à Egra. Les négociations durèrent quinze jours; mais l'empereur
-se refusait à des concessions sincères. Les Bohémiens, voyant qu'on
-continuait les préparatifs de la Croisade contre eux, rompirent la
-conférence, déclarant que ce n'était pas leur faute si une juste paix
-ne terminait point cette guerre terrible. Ils se préparèrent à
-défendre vigoureusement leur patrie. Tous, même les Catholiques,
-réunis contre l'ennemi commun, se rallièrent sous la bannière de
-Procope le Grand, qui rassembla près de Chotieschow, 50,000
-fantassins, 7,000 cavaliers d'élite, et 3,000 chariots, attirail de
-guerre devenu indispensable pour les Bohémiens.
-
-Les Croisés étaient environ 90,000 fantassins, 40,000 cavaliers, et
-avaient pour chefs, outre le légat Césarini, les électeurs de Saxe et
-de Brandebourg, le duc de Bavière et un grand nombre de princes
-séculiers et ecclésiastiques d'Allemagne. Ils pénétrèrent en Bohême
-par la grande forêt qui la limite du côté de la Bavière. Les
-éclaireurs qu'ils avaient envoyés reconnaître la position et la force
-des Bohémiens, se laissèrent tromper par les manoeuvres habiles de
-Procope, et par les indications mensongères que leur donnèrent les
-habitants. Ils rapportèrent que les Bohémiens, en proie à des
-divisions intestines, fuyaient dans tous les sens devant l'armée des
-envahisseurs. Les Croisés s'avancèrent sans obstacle jusqu'à Tausch et
-en firent le siége; mais, quelques jours après, Procope apparut à la
-tête des Taborites et des Orphelins, et força les assiégeants de
-s'enfuir. Les Croisés se dispersèrent, mirent tout à feu et à sang, et
-se rallièrent à Riesenberg où ils prirent une forte position. Ils
-s'aperçurent bientôt que les prétendues divisions des Bohémiens
-étaient un mensonge, et qu'au contraire ils se réunissaient de toutes
-parts contre l'ennemi commun. La connaissance de l'accord des
-Bohémiens produisit sur les Croisés de Césarini l'effet qu'il avait
-déjà produit sur les Croisés de Beaufort. Le duc de Bavière fut le
-premier à fuir, abandonnant son équipage pour ralentir la poursuite
-des ennemis; l'électeur de Brandebourg, et bientôt l'armée tout
-entière suivirent son exemple. Le seul homme qui ne partagea pas la
-panique générale, fut un prêtre, le cardinal lui-même. Il harangua ses
-troupes avec une grande présence d'esprit, il leur représenta que leur
-fuite déshonorerait leur patrie, et que leurs ancêtres idolâtres
-combattaient plus courageusement pour leurs idoles, qu'eux-mêmes pour
-la cause du Christ. Il les exhortait à se rappeler les anciens héros
-de leur race, les Ariovistes, les Tuiscons, les Arminius, et leur
-montrait qu'ils avaient plus de chances de se sauver par la résistance
-que par une fuite honteuse où ils seraient pour sûr atteints et
-égorgés. Que ce soit le souvenir de la gloire de leurs ancêtres ou le
-sentiment de leur propre salut qui donna le plus de poids aux paroles
-du cardinal, je ne sais, mais enfin il réussit à les rallier et à
-occuper la forte position de Riesenberg, où il était résolu d'attendre
-l'ennemi. Cette détermination ne dura pas long-temps; car, à la vue
-des Bohémiens, les Croisés furent saisis d'une terreur si panique que
-Césarini ne put pas les arrêter et fut même entraîné dans leur fuite;
-11,000 Allemands périrent dans cette journée, où l'on ne fit que 700
-prisonniers; 240 fourgons chargés d'or et d'argent, et aussi, comme le
-remarque un chroniqueur, d'excellent vin, tombèrent entre les mains
-des Bohémiens. Ils s'emparèrent encore de toute l'artillerie des
-ennemis qui montait à 50 canons; quelques historiens l'évaluent à 150
-canons. Césarini perdit dans cette fuite son chapeau et sa robe de
-cardinal, sa crosse, sa sonnette et la bulle pontificale qui
-proclamait la croisade dont le résultat était si piteux.
-
-Les auteurs allemands ont commenté de bien des manières la panique
-extraordinaire qui saisit un peuple aussi belliqueux que les
-Allemands, et les fit fuir deux fois à la seule vue des Bohémiens.
-Jamais personne n'a mis en doute la valeur dont les Allemands ont
-donné tant de preuves avant et depuis la guerre des Hussites. Cet
-exemple prouve peut-être plus que tout autre que, même dans une lutte
-physique, l'activité morale est supérieure à la force brute. Une
-petite nation qui combat _pro aris et focis_, pour ses autels et sa
-liberté, qui a foi dans la justice et le succès de sa cause, peut
-l'emporter sur les armées les plus nombreuses et les plus
-disciplinées. Celles-ci n'ont pas d'inspirations semblables pour les
-soutenir, et se laissent bientôt décourager même par leurs succès
-temporaires. Les Espagnols ont l'habitude de dire d'un homme qu'il a
-été et non pas qu'il est brave; car souvent la même personne peut
-montrer la plus grande bravoure dans une circonstance, et dans
-d'autres agir tout différemment. Tous admettent la vérité de cette
-observation; mais ce qui est vrai d'une personne, l'est aussi de
-plusieurs, et même de toute une nation, surtout si l'on songe que les
-foules sont plus sujettes que les individus aux effets temporaires de
-l'enthousiasme et de l'abattement. L'histoire est pleine d'exemples de
-ce fait, et ce sera pour moi une triste tâche de décrire, sous
-l'influence désolante du despotisme autrichien et romain, la
-prostration de cet esprit national que la guerre des Hussites avait
-développé en Bohême avec une énergie aussi remarquable. Sans scruter
-ces pages de l'histoire, nous pouvons voir aujourd'hui revivre
-l'esprit national là où depuis long-temps il paraissait éteint, et ces
-exemples ne peuvent que remplir de joie les coeurs de tous les amis de
-la liberté du genre humain et de la dignité de la nature humaine.
-Rome, dont la gloire semblait ensevelie pour toujours dans l'urne
-funéraire de ses anciens héros, a montré par la noble résistance
-qu'elle a faite contre l'inqualifiable invasion de la Gaule moderne,
-que l'esprit de Camille, endormi depuis tant de siècles sous les
-ruines de la ville éternelle, a revécu dans ses énergiques défenseurs.
-Venise, la belle Venise, tombée ignominieusement, après des siècles de
-grandeur, sans avoir disputé son indépendance, a déployé dans son
-admirable résistance aux oppresseurs de l'Italie, un patriotisme digne
-des jours glorieux des Dandolo, des Zeno, des Pisani; sa résistance
-n'a pas réussi à rendre à la reine de l'Adriatique ses antiques
-honneurs, mais elle a fait briller son nom d'un aussi vif éclat que
-celui qui illumine la page la plus illustre de sa romanesque histoire
-de la _Guerre de Chiozza_ (1378-81). On peut donc justement espérer
-que, malgré les nuages noirs qui assombrissent aujourd'hui l'horizon
-de la belle Italie, ses enfants pourront bientôt lui assurer tous les
-avantages de la liberté civile et religieuse, et qu'elle pourra
-redevenir
-
- Magna parens frugum saturnia tellus,
- Magna virûm.
-
-L'issue malheureuse de la croisade de Césarini mit un terme aux
-tentatives d'invasion en Bohême; mais les Taborites et les Orphelins
-continuèrent leurs courses sur les provinces de l'Empire. Les deux
-Procope pénétrèrent en Hongrie, où, malgré la vigoureuse résistance
-des habitants, ils commirent de grands dégâts. L'Empereur et le
-concile qui venait de s'assembler à Bâle, se décidèrent donc à obtenir
-par la douceur ce qu'ils n'avaient pu obtenir par la force. Par suite
-de cette résolution, l'empereur et le cardinal Césarini adressèrent
-aux Hussites des lettres affectueuses où ils les invitaient à des
-conférences religieuses dans la ville de Bâle, et leur accordaient la
-liberté d'accomplir le service divin suivant leurs rites, pendant le
-séjour qu'ils y feraient. Après une négociation prolongée, les
-Hussites acceptèrent cette entrevue et envoyèrent à Bâle une
-députation de prêtres appartenant à tous les partis, que le recteur de
-l'Université de Prague avait choisis. Il y avait aussi des députés
-laïques, et à leur tête était Procope le Grand.
-
-Ils furent rejoints par un ambassadeur polonais. Procope fit beaucoup
-valoir cette nouvelle preuve d'intérêt donnée par une nation parente;
-c'était probablement la conséquence des ambassades envoyées par les
-Hussites en Pologne en 1431 et 1432, dont j'ai rendu compte. La
-députation des Hussites, composée de 300 personnes, arriva à Bâle le 6
-janvier 1433; Æneas Sylvius assistait à son arrivée, et voici comment
-il la décrit:
-
-«Toute la population de Bâle se pressait dans les rues ou hors de la
-ville pour les voir arriver. Ils étaient au milieu de membres du
-concile qu'avait attirés la réputation de cette belliqueuse nation.
-Hommes, femmes, enfants, personnes de tout âge et de toute condition
-remplissaient les places publiques, occupaient les portes et les
-fenêtres et même les toits des maisons pour attendre leur venue. Les
-spectateurs considéraient attentivement les Bohémiens, désignant du
-doigt ceux qui avaient attiré particulièrement leurs regards. Ils
-s'étonnaient de leurs habits étrangers qu'ils voyaient pour la
-première fois, de leur visage terrible, de leurs yeux ardents. On ne
-trouvait nullement exagérées toutes les peintures qu'on en avait
-faites. (Il courait à cette époque en Allemagne, un dicton qui disait
-que dans chaque Hussite il y avait cent démons). Tous les regards se
-portaient sur Procope. C'est lui, disait-on, qui a battu tant
-d'armées de fidèles, détruit tant de villes, massacré tant de mille
-hommes. C'est lui que ses soldats redoutent autant que ses ennemis;
-c'est ce général, invincible, courageux, qui ne connaît pas la
-crainte.» Les députés hussites avaient reçu de leurs commettants
-l'ordre d'insister sur les articles qui avaient toujours servi de base
-aux négociations pour la paix, et ils refusèrent d'entrer dans aucune
-discussion des dogmes proclamés par Jean Huss ou par Wiclef, et sur
-lesquels les pères du concile les invitaient à s'expliquer. Si l'on
-avait adopté le premier de ces quatre articles, c'est-à-dire la
-liberté illimitée de prêcher la parole de Dieu, sa conséquence aurait
-été la libre interprétation des Écritures, principe fondamental du
-Protestantisme.
-
-Les débats entre les Hussites et les pères du concile furent donc
-bornés à ces quatre articles. Ulric, prêtre des Orphelins, défendit
-contre Henry Kalteisen, docteur en théologie, la liberté de prêcher la
-parole de Dieu. Jean de Rokiczan soutint la deuxième proposition, la
-communion des deux espèces, contre Jean de Raguse, général des
-Dominicains et plus tard cardinal. L'Anglais Pierre Payne soutint
-contre Jean de Polemar, archidoyen de Barcelone, que le clergé ne
-pouvait pas posséder de biens temporels. La quatrième proposition,
-concernant le châtiment des crimes sans considération de leurs
-auteurs, c'est-à-dire du clergé, fut défendue par un prêtre taborite,
-Nicolas Peldrzymowski, contre Gilles Charlier, professeur de
-théologie, doyen de Cambrai. Les Bohémiens furent beaucoup fatigués et
-peu convaincus par les longs discours de leurs adversaires. Le
-cardinal Césarini prit à l'occasion part dans ces discussions, et eut
-affaire à Procope, qui maniait la dialectique avec autant de
-dextérité et de succès que l'épée ailleurs. En voici un exemple: les
-députés ayant refusé, comme j'ai dit, de discuter autre chose que les
-quatre propositions, sous prétexte qu'ils n'en avaient pas le droit,
-le cardinal leur reprocha d'avoir des opinions hétérodoxes et de
-croire, entre autres choses, _que les ordres mendiants étaient une
-invention du diable_.--_Oui_, dit Procope, _puisque les mendiants
-n'ont été institués ni par les patriarches, ni par Moïse, ni par
-J.-C., ni par les prophètes, ni par les apôtres, que peuvent-ils être
-sinon une invention du diable et une oeuvre de ténèbres_. Cette
-réponse excita un rire universel dans l'assemblée. Rappelons encore
-une anecdote relative à ces conférences, qui prouve la vivacité des
-parentés slaves. Jean de Raguse était un Slave, né dans la ville dont
-il portait le nom, et qui, à cette époque, était un centre célèbre de
-la littérature slave en Dalmatie. Pendant ses discussions avec les
-députés hussites, il employa plus d'une fois les mots d'hérétique et
-d'hérésie. Procope irrité s'écria: «Cet homme, notre compatriote, nous
-insulte en nous appelant hérétiques.» Jean de Raguse répondit: «C'est
-parce que je suis votre compatriote de nation et de langue que je
-voudrais vous ramener dans le sein de l'Église.» Les sentiments
-nationaux des Bohémiens furent si blessés par ce qu'ils considéraient
-comme un affront dont l'auteur était un de leurs compatriotes, qu'ils
-furent sur le point de se retirer. On eut de la peine à leur persuader
-de rester; quelques-uns même demandèrent que Jean de Raguse cessât de
-prendre part aux controverses.
-
-Les députés hussites, après avoir séjourné trois mois à Bâle,
-revinrent en Bohême sans avoir rien obtenu. La haine mortelle qui
-animait les Catholiques romains, surtout ceux d'Allemagne, s'adoucit
-beaucoup par la courtoisie que montra le concile et les relations
-amicales que les deux partis entretinrent pendant le séjour des
-Bohémiens. À leur départ, le concile envoya une ambassade en Bohême
-pour reprendre à Prague les conférences infructueuses de Bâle. On
-accueillit l'ambassade avec de grands honneurs, et une diète fut
-convoquée à Prague. Les négociations entre la diète et les délégués du
-concile réussirent davantage: les Bohémiens consentirent à admettre
-les quatre propositions modifiées, ou, comme l'on dit, expliquées par
-le concile, qui les confirma solennellement sous le nom de
-_Compactata_. L'empereur Sigismond fut, aussitôt après, reconnu comme
-roi légitime de Bohême.
-
-Cet accord avec l'empereur et le concile fut conclu par les magnats et
-les villes principales de la Bohême. Ils étaient las de cette longue
-guerre qui, malgré ses succès, était une calamité pour le plus grand
-nombre, et ceux qui s'étaient enrichis à la guerre désiraient la paix
-pour jouir de leurs richesses. Les Calixtins, qui formaient une sorte
-d'Église aristocratique, inclinaient plus vers Rome que les Hussites
-extrêmes, les Taborites, les Orphelins, les Orebites. Sigismond était
-justement impopulaire en Bohême; mais il avait pour lui le prestige de
-la légitimité, et malgré les outrages qu'il avait infligés à la
-Bohême, beaucoup se rappelaient qu'il était fils de Charles IV, le
-meilleur roi qui se fût jamais assis sur le trône. Le sentiment de
-fidélité à la dynastie légitime est imprimé profondément dans l'esprit
-de toute nation. Ce sentiment, malgré la glorieuse administration de
-Cromwell, assura au fugitif Charles II son éclatante restauration, et
-fit que ses partisans restèrent si fidèlement attachés à la cause de
-cette malheureuse dynastie. Ces sentiments trouvaient peu d'écho chez
-les Hussites extrêmes, que je puis appeler les puritains de Bohême, et
-qui, comme ceux d'Angleterre, inclinaient au gouvernement républicain.
-
-Pendant les négociations entre la diète de Prague et le concile,
-Czapek, chef des Orphelins, offrit ses services au roi de Pologne,
-alors en guerre avec l'Ordre germanique. Malgré l'opposition du
-clergé, le roi catholique et le sénat polonais accueillirent avec joie
-le secours de ces hérétiques obstinés.
-
-Les Orphelins et quelques Taborites[71], avec huit mille fantassins,
-huit cents cavaliers et trois cent quatre-vingts chariots, entrèrent
-en Pologne, et, après s'être unis aux Polonais, envahirent les
-possessions de l'Ordre teutonique[72], prirent douze places fortes et
-ravagèrent tout le pays. La vue seule de ces rudes soldats inspirait
-la terreur, tous s'enfuyaient à l'approche des Hussites redoutés. Ils
-pénétrèrent jusqu'à la Baltique, remplirent d'eau de mer leurs
-bouteilles, pour les rapporter chez eux comme preuve que leurs armes
-avaient atteint les rivages d'une mer lointaine.
-
-[Note 71: Voici comment Æneas Sylvius décrit l'aspect des Taborites:
-«C'étaient des hommes complètement noirs, parce qu'ils étaient
-toujours exposés au soleil, au vent et à la fumée de leur camp. Leur
-aspect était horrible et effrayant; leurs yeux étaient ceux de
-l'aigle, leur chevelure était hérissée, leur barbe longue, leur
-stature prodigieuse, leurs corps velus, et leur peau si dure qu'elle
-semblait aussi capable qu'une cuirasse de résister au fer.»]
-
-[Note 72: Elles forment aujourd'hui les provinces de la Prusse
-occidentale et la nouvelle Marche de Brandebourg.]
-
-Les Orphelins revinrent en Bohême, et se joignirent à Procope qui,
-avec les Taborites et les Orebites, s'était déclaré contre les
-_Compactata_, ou quatre propositions expliquées par le concile.
-Procope se plaignait que le concile eût essayé de tromper les
-Bohémiens par cet artifice, et accusait ceux qui soutenaient les
-projets du concile, de trahir leurs propres intérêts par une prudence
-mal entendue. Aussi les délégués du concile firent-ils tout ce qu'ils
-purent pour exciter les partisans des _Compactata_ contre les
-Taborites et leurs alliés. Une ligue composée des principaux nobles du
-pays, Calixtins et Catholiques, se forma, et son premier acte fut de
-s'assurer la possession de Prague. Ils réussirent sans peine à occuper
-la vieille ville, dont les habitants partageaient leurs opinions. Mais
-ceux de la nouvelle ville refusèrent de se soumettre à la ligue, et
-s'opposèrent à l'entrée des troupes, sous les ordres de Procope le
-Petit et du Taborite Kerski.
-
-Une sanglante bataille eut lieu le 6 mai 1434, les ligueurs
-emportèrent de force la ville nouvelle et en chassèrent les
-défenseurs, qui allèrent rejoindre le camp de Procope le Grand. Le
-parti des vrais Hussites[73] subsistait encore, malgré les pertes
-considérables qu'il avait éprouvées à la défaite de Prague. Beaucoup
-de villes les appuyaient encore, et leurs forces réunies formaient une
-nombreuse armée plus à craindre par son esprit que par son nombre.
-Procope, à la tête de trente-six mille combattants, marcha sur Prague
-pour reprendre la ville nouvelle; mais la ligue réunit contre lui une
-année plus nombreuse que la sienne, et rallia même les premiers alliés
-de Procope. Les armées se rencontrèrent dans les plaines de Lipan, le
-29 mai, entre les villes de Boehmish-Brod et de Kaursim, à quatre
-milles allemands de Prague.
-
-[Note 73: Les Taborites, les Orphelins et les Orebites donnaient aux
-Calixtins le nom de _Hussites boiteux_.]
-
-Procope souhaitait une bataille dans l'espoir de pénétrer dans Prague
-par un de ces mouvements stratégiques où il excellait, et d'occuper la
-ville où il avait de nombreux partisans et d'où ses adversaires
-avaient fait sortir toutes leurs forces. Mais les ligueurs firent une
-charge furieuse contre son camp, et rompirent son rempart habituel,
-les barricades de chariots. Les Taborites, peu habitués à voir la
-cavalerie rompre leur rempart mobile, plièrent et s'enfuirent de
-l'autre côté du camp. Procope rallia les fugitifs; mais, à ce moment
-critique, Czapek, le même qui avait conduit en Pologne les Hussites
-auxiliaires, trahit sa cause et s'enfuit du champ de bataille avec sa
-cavalerie. Alors Procope, suivi de ses meilleurs soldats, se précipita
-au milieu de l'ennemi, lui disputa long-temps la victoire, jusqu'à ce
-que, accablé par le nombre, il succombât, ainsi que son homonyme,
-Procope le Petit, qui avait vaillamment combattu à son côté.
-
-Ainsi finit le grand chef bohémien, dont le nom seul remplissait de
-terreur les ennemis de sa patrie. Ce héros succomba, plutôt fatigué de
-vaincre que vaincu (_non tam victus quam vincendo fessus_). Cette
-expression n'est pas d'un écrivain de sa croyance et de sa race, mais
-d'un Catholique contemporain (Æneas Sylvius Piccolomini, depuis le
-pape Pie II.--_Hist. Bohêm._, cap. LI), qui pouvait apprécier son
-caractère et qui l'avait connu personnellement à Bâle. Ce fut une
-victoire gagnée par des Bohémiens sur des Bohémiens, et non pour des
-Bohémiens. On peut dire que la bataille de Lipan termine la guerre des
-Hussites. Quelques chefs taborites continuèrent, pendant quelque
-temps, une guerre de partisans, mais insignifiante, et qui se termina
-facilement.
-
-On doit regarder cette guerre comme un des plus extraordinaires
-épisodes de l'histoire moderne, et peut-être comme le plus
-extraordinaire. Une petite nation comme la Bohême, avec une population
-divisée, sans autres secours extérieurs qu'une poignée de Polonais, a
-résisté, pendant près de quinze ans, aux forces réunies de l'Allemagne
-et de la Hongrie, et a tiré de terribles représailles des invasions de
-ses ennemis. Une autre circonstance montre que, dans cette lutte
-inégale, les Bohémiens ont déployé une valeur incomparable et une
-activité intellectuelle dont on trouverait difficilement un pareil
-exemple. Au milieu de la tourmente de cette guerre acharnée,
-l'Université de Prague continua ses cours habituels et conféra ses
-grades académiques, et l'instruction paraît avoir été répandue dans
-toutes les classes de la population. On a des traités sur différents
-points religieux, écrits à cette époque par des artisans, et l'on y
-trouve souvent beaucoup de talent et un zèle enflammé. Æneas Sylvius,
-déjà cité plus d'une fois, dit que toutes les femmes des Taborites
-connaissaient à fond l'Ancien et le Nouveau-Testament. Il remarque
-qu'en général les Hussites, qu'il hait cordialement, n'ont pas d'autre
-mérite que l'amour des lettres (_nam perfidum genus illud hominum hoc
-solum boni habet quod litteras amat._ Voir sa lettre à Carvajal). Je
-ne crois pas que l'Europe occidentale puisse opposer à Procope le
-Grand, personne qui ait réuni un courage aussi entreprenant, une
-habileté militaire aussi consommée et une science si profonde, comme
-il en donna la preuve en luttant d'arguments contre les doctrines de
-l'Église romaine avec autant de succès que les armes à la main sur le
-champ de bataille.
-
-On a beaucoup parlé des cruautés commises par les Hussites et surtout
-par leurs illustres chefs, Ziska et Procope. Beaucoup d'historiens
-allemands emploient l'expression de _barbarie de Hussite_, pour
-désigner tout acte cruel, barbare et sauvage. Je n'ai point
-l'intention de justifier les cruautés dont les Hussites se rendirent
-coupables plus d'une fois; mais ils n'ont pas été les agresseurs dans
-cette lutte sauvage. Que la responsabilité de ces atrocités retombe
-sur la tête des cruels et iniques assassins de Jean Huss et de Jérôme
-de Prague, de ceux qui ont égorgé les premiers Hussites à Slan, qui
-ont massacré des pèlerins inoffensifs, occupés à honorer Dieu suivant
-leur conscience, et qui se sont conduits envers les Hussites avec
-autant de cruauté que ceux-ci en ont montré envers leurs ennemis. Les
-Allemands et les autres peuples de l'Europe n'ont-ils pas, eux aussi,
-à répondre sur les mêmes accusations de cruauté et de barbarie que les
-ennemis religieux et politiques des Hussites font peser sur leur
-mémoire? Soutenir le contraire serait aller contre l'évidence
-historique. Pour moi je m'en porte garant, et un seul exemple prouvera
-si j'ai tort ou raison.
-
-L'histoire complète des guerres des Hussites n'offre pas un exemple
-d'une cruauté aussi grande que le massacre de Limoges, où hommes,
-femmes et enfants furent égorgés, non par un soldat échauffé dont la
-fureur n'écoute plus les ordres du chef, mais d'après l'ordre réfléchi
-du commandant lui-même. Un général ordonna de sang-froid d'égorger les
-hommes et même les femmes et les enfants qui, à genoux devant lui, se
-défendaient d'avoir pris part à la trahison de leurs supérieurs! Et
-quel est le chef qui viola si cruellement les lois divines et
-humaines? C'était sans doute un barbare infidèle ou un fanatique
-poussé à la cruauté par la persécution de sa croyance et de sa race,
-comme Ziska et Procope? Non, c'était le miroir, le parangon de la
-chevalerie, le sujet de tant de romans, le prince noir de Galles[74],
-et cependant ce carnage insensé n'a pas obscurci sur son écusson, aux
-yeux de la postérité, la gloire de Crécy et de Poitiers, ou sa
-conduite chevaleresque envers le roi de France prisonnier. Les annales
-de l'Europe occidentale, à cette époque, fourniraient d'autres
-exemples de cruautés semblables; mais un historien impartial ne jugera
-pas les grands caractères du moyen-âge au point de vue élevé de
-moralité que notre siècle éclairé reconnaît, au moins, s'il ne la
-pratique pas. Obligé de rapporter leurs crimes, il saura payer à leurs
-nobles actions le tribut d'éloges qu'elles méritent; car leurs excès,
-pour employer l'expression du grand orateur romain, furent la faute de
-leur âge et non celle des hommes;--_non vitia hominis, sed vitia
-sæculi._ Nous donc, Slaves, à la vue de l'énergie que notre race a
-déployée dans la guerre des Hussites, nous concevons l'orgueilleux
-espoir que l'avenir produira des caractères aussi énergiques que ceux
-qui ont signalé cette époque, et que leur carrière sera féconde, non
-en destructions et en souffrances, mais en bienfaits et en avantages
-pour l'humanité. Puisse leur gloire consister, non à continuer les
-luttes terribles de Ziska et de Procope, mais à développer et à
-compléter la noble entreprise de Jean Huss et de Jérôme de Prague.
-
-[Note 74: «Et puis veci le prince, le duc de Lancastre, le comte de
-Cantebruge (Cambridge), le comte de Pembroke, messire Guichard
-d'Angle, et tous les autres et leurs gens qui entrèrent dedans, et
-pillards à pied, qui étoient tous appareillés de mal faire et de
-courir la ville et de occire hommes, femmes et enfants, et ainsi leur
-étoit-il commandé. Là eut grand' pitié; car hommes, femmes et enfants
-se jetoient à genoux devant le prince et crioient: mercy, gentil sire;
-mais il était si enflammé d'ardeur que point n'y entendoit, ni nul, ni
-nulle n'étoit ouïe, mais tous mis à l'épée quanque (tout ce que) on
-trouvoit et encontroit, ceux et celles qui point coupables n'en
-étoient. Ni je ne sçais comment ils n'avoient pitié des pauvres gens
-qui n'étoient mie taillés de faire nulle trahison; mais ceux le
-comparoient (payaient) et comparèrent plus que les grands maîtres qui
-l'avoient fait. Il n'est si dur coeur, que, s'il fût adonc en la cité
-de Limoges, et il lui souvint de Dieu, qui n'en pleurât tendrement du
-grand meschef qui y étoit; car plus de trois mille personnes, hommes,
-femmes et enfants y furent délivrés et décolés cette journée. Dieu en
-ait les âmes, car ils furent bien martyrs.» (_Froissard_, livre Ier,
-chap. DCXXXVI).]
-
-Les Calixtins et les Catholiques romains accueillirent l'empereur
-Sigismond comme leur monarque légitime. Il jura le maintien des
-_Compactata_ et des libertés nationales. Quelques chefs des Taborites
-résistèrent; ils furent défaits, pris et exécutés; mais il eut la
-sagesse de ne pas persécuter le reste des Taborites, il leur laissa la
-ville de Tabor, leur accorda le libre exercice de leur religion et une
-étendue considérable de terrain, en se contentant d'un léger tribut.
-
-Dès qu'on les laissa paisibles, ils s'appliquèrent à l'industrie, et
-les farouches soldats devinrent de pacifiques citoyens; en un mot, le
-véritable caractère slave, paisible et industrieux quand il n'est pas
-opprimé, reparut là comme auparavant et comme il s'est toujours
-montré. Æneas Sylvius les visita au Tabor. Ne sachant où passer la
-nuit, comme il raconte, il aima mieux coucher dans leur ville que dans
-la campagne, où il aurait eu à se garder des voleurs. Les Slaves le
-reçurent avec l'hospitalité nationale, faisant éclater leur joie à sa
-vue; quoique leur aspect dénotât leur misère, ils lui offrirent
-aussitôt, à lui et à sa suite, de la viande et de la boisson en
-abondance. Il les appelle cependant _une secte abominable, perfide,
-digne des peines capitales_. Il ne leur reproche aucun vice ni aucune
-immoralité, leur seul crime est de rejeter la suprématie de l'Église
-romaine, de ne pas croire à la transsubstantiation, etc. Il énumère
-une série de propositions de l'Église que les Taborites rejetaient, et
-termine ainsi (lettre à Carvajal): «Cependant ce peuple sacrilége et
-infâme (_sceleratissimos_), que l'empereur Sigismond devrait
-exterminer ou reléguer à l'autre extrémité du monde, pour l'occuper à
-déterrer ou à briser des pierres, et l'exclure de tout rapport avec le
-genre humain, obtient de lui, au contraire, des droits et des
-immunités, il ne paie qu'un léger tribut: c'est une honte et une
-injure pour lui et son royaume. Il suffit d'un peu de levain pour
-aigrir toute la pâte, et de cette lie du peuple pour souiller toute la
-nation.» Voilà les sentiments charitables avec lesquels le savant
-illustre et le pape futur reconnaissait l'hospitalité des pauvres
-Taborites.
-
-Vers 1450, les Taborites changèrent leur nom pour celui de Frères
-bohémiens, et, en 1456, ils formèrent une communauté tout-à-fait
-distincte des autres sectateurs de Jean Huss, des Calixtins. En 1458,
-les Catholiques et les Calixtins leur firent supporter une violente
-persécution. La persécution reprit avec violence en 1466; mais elle ne
-put abattre le zèle et le courage des Frères, dont la dévotion
-grandissait avec les tourments et la persécution. Ils réunirent un
-synode à Khota, et fondèrent leur Église en élisant les plus vieux,
-selon l'usage des premiers chrétiens. Ils adoptèrent les mêmes dogmes
-que les Vaudois, et leurs prêtres reçurent l'ordination d'Étienne,
-l'évêque vaudois de Vienne[75]; ils furent souvent appelés, pour ce
-fait, Vaudois.
-
-[Note 75: Quelques écrivains supposent que c'était un évêque de Vienne
-en Autriche, et qu'il y avait à cette époque un nombre considérable de
-Vaudois dans ce pays. Cependant ce fait n'est nullement prouvé. J'ai
-suivi l'opinion du rév. docteur Gilly, dont l'autorité est grande en
-pareil cas, et qui pense que cette Vienne est la Vienne du Dauphiné,
-dans le sud de la France.]
-
-La première Église protestante des Slaves continua à souffrir la
-persécution la plus inexorable, et fut obligée de se réfugier dans
-les cavernes et les forêts pour y tenir ses synodes et y accomplir le
-service divin. On donnait à ses sectateurs les noms injurieux
-d'Adamistes, de picards, de voleurs, de brigands, et toutes les
-appellations les plus outrageantes.
-
-Les souffrances de cette Église furent suspendues en 1471, à
-l'avènement du prince polonais Vladislav Jagellon, qui lui accorda
-aussitôt la liberté religieuse. Les Frères espérèrent alors en des
-temps plus heureux pour leur culte qui, en 1500, comptait environ deux
-cents lieux d'exercice. En 1503 on les exclut des offices publics,
-mais ils présentèrent au roi Vladislav une apologie de leurs
-croyances, et ce prince, convaincu de leur innocence, arrêta la
-persécution. En 1506, le clergé catholique réussit à la renouveler,
-sous prétexte que la reine, qui était enceinte, pourrait obtenir, par
-cet acte de piété, une heureuse délivrance. Les Frères ne ralentirent
-pas leur zèle, malgré leur misérable condition, et publièrent en 1506,
-à Venise, une traduction de la Bible dans leur langue.
-
-Lorsque la dynastie autrichienne reparut sur le trône de Bohême, les
-Frères furent de nouveau en butte à ses rigueurs. La diète de Prague,
-en 1544, publia contre eux des lois sévères, leurs lieux de réunion
-furent fermés et leurs ministres emprisonnés. En 1548, le roi
-Ferdinand leur ordonna par un édit, sous les peines les plus sévères,
-de quitter le pays dans le délai de quarante-deux jours. Un grand
-nombre, et parmi eux les principaux ministres, émigrèrent en Pologne,
-où ils furent très honorablement accueillis et fondèrent des Églises
-florissantes.
-
-On sait que les Frères moraves continuèrent la tradition de l'Église
-bohémienne, reconstituée pendant le cours du XVIIIe siècle par le
-comte Zinzendorff. On connaît leurs vertus, leur piété, leur zèle
-infatigable de propagande. Je ne saurais cependant me défendre d'un
-certain étonnement à la vue d'un fait que je me déclare impuissant à
-comprendre. Les Frères moraves consacrent leurs travaux, leur charité,
-au monde entier, à l'exception de la race dont ils sont eux-mêmes
-sortis, de la race qui a produit Jean Huss. Il semble, en vérité,
-qu'ils aient plus à coeur la prospérité des Groënlandais, des Nègres
-et des Hottentots, que celle des Slaves. Ils pourraient, sans avoir à
-franchir mers ni montagnes, faire beaucoup de bien dans le voisinage
-de leurs églises les plus florissantes. À coup sûr, on ne leur demande
-pas d'entreprendre la conversion des Slaves soumis à la domination
-russe; mais n'y a-t-il pas en Silésie une foule de Slaves? On n'espère
-même pas qu'ils cherchent à opérer des conversions parmi ceux qui
-obéissent à l'Église romaine; ces tentatives pourraient entraîner des
-querelles incompatibles avec leur caractère pacifique, et plus
-nuisibles d'ailleurs que profitables; mais il y a en Silésie et dans
-la Prusse orientale, un grand nombre de Slaves protestants, dont
-l'éducation religieuse est très imparfaite, faute de pasteurs qui
-soient en mesure de les instruire dans leur langue. Ces Slaves offrent
-un vaste champ aux travaux des Frères moraves; cependant, bien que
-l'on puisse rencontrer parmi ceux-ci plusieurs ministres très savants
-dans la langue des Hindous, des Hottentots et des Esquimaux, je doute
-que l'on en trouve qui connaissent le dialecte dans lequel Jean Huss a
-proclamé la parole de Dieu. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce
-point: je me bornerai à demander s'il ne paraîtrait pas étrange que le
-descendant d'une illustre famille se dévouât entièrement aux intérêts
-de l'humanité, et ne fît exception que pour les membres de sa propre
-famille? C'est là, précisément, le cas des Frères moraves. Ils
-prennent le nom du pays slave où fut établie leur première Église; ils
-se présentent comme les descendants des plus purs disciples du grand
-réformateur slave, et pourtant ils demeurent complètement étrangers à
-cette race! Si je pouvais être assez heureux pour que ce livre attirât
-l'attention de quelques Moraves, je les prierais instamment de
-considérer que leur communauté est une branche coupée du grand arbre
-slave; que les boutures de l'arbre, transplantées çà et là à
-l'étranger, n'ont jamais produit que de petits oasis, tandis que, si
-elles étaient de nouveau regreffées sur le tronc originaire, elles
-produiraient en peu de temps une épaisse et vaste forêt.
-
-Je reviens à l'histoire des Hussites modérés, qui formaient la
-majorité des habitants de la Bohême. Aussitôt que Sigismond se crut
-solidement assis sur le trône de ce pays, il se prononça ouvertement
-pour le rétablissement de l'ancien ordre ecclésiastique. Cette mesure
-aurait sans doute provoqué une nouvelle guerre entre la Bohême et
-Sigismond; mais ce prince mourut en 1437. Il ne laissa point de fils,
-et il désigna pour son successeur en Hongrie et en Bohême, Albert
-d'Autriche, époux de sa fille Élisabeth. Albert fut reconnu sans
-difficulté comme roi de Hongrie, et nommé empereur; mais son aversion
-connue pour les _Compactata_ lui valut une forte opposition en Bohême.
-Accepté par les Catholiques et couronné à Prague, il se vit repoussé
-par les Hussites qui nommèrent Casimir, frère du roi de Pologne et
-fils de Vladislav Jagellon, à qui ils avaient fréquemment offert la
-couronne. La diète polonaise de Korczyn confirma cette élection en
-dépit du clergé, et envoya une armée à l'appui des Hussites. Casimir,
-qui n'avait alors que treize ans, entra en Bohême à la tête de cette
-armée, et ayant opéré sa jonction avec les Hussites, il remporta des
-avantages considérables sur le parti impérial, soutenu par les forces
-allemandes et hongroises; mais la trahison du comte de Cilley[76], une
-épidémie qui décima l'armée, et quelques disputes intestines entre les
-Hussites, l'empêchèrent de triompher. Le concile de Bâle parvint à
-arrêter les hostilités, et un congrès se réunit à Breslau pour
-rétablir la paix. Les délégués polonais demandèrent que Casimir et
-Albert consentirent à renoncer à leurs prétentions au trône de Bohême
-et se soumissent à la décision qui serait prise par une diète de ce
-pays. Cette proposition libérale, qui ralliait les Bohémiens de tous
-les partis, fut repoussée par l'empereur, qui craignait que le parti
-de Casimir, soutenu par les Hussites ne vînt à l'emporter sur le sien,
-composé exclusivement de Catholiques. Le concile de Bâle prévint le
-retour des hostilités, et l'empereur mourut peu de temps après en
-Hongrie. Ce prince était un défenseur énergique de l'autorité absolue
-de Rome; mais ses qualités personnelles ont été louées par Bartoszek
-Drahonitzki, Bohémien _ultrà_, qui a dit de lui: «Puisse son âme
-reposer en paix, parce que, _bien qu'Allemand_, il était honnête,
-vaillant et bon.»
-
-[Note 76: Noble allemand, beau-frère de feu l'empereur Sigismond, et,
-d'abord, partisan des Hussites.]
-
-Le roi de Pologne, Vladislav III, fut élevé au trône de Hongrie après
-la mort d'Albert, et son frère Casimir, ayant obtenu le gouvernement
-de la Lithuanie, ne lui disputa plus la couronne de Bohême. Albert
-n'avait point d'enfants; mais il laissait une femme enceinte, dont il
-avait invoqué les droits pour obtenir la couronne de Hongrie et pour
-prétendre à celle de Bohême. La reine donna le jour à un fils; les
-titres du prince enfant (Vladislaus Postumus), méconnus par les
-Hongrois qui, comme je l'ai dit, nommèrent le roi de Pologne, furent
-respectés en Bohême, et Georges Podiebradski, noble hussite, homme
-très éminent et très influent dans son pays, fut chargé de la régence
-pendant la minorité de Vladislav. Patriote sincère, Podiebradski avait
-réellement à coeur la tranquillité de son pays et celle de toute la
-chrétienté, qui était alors très menacée par les Turcs. L'empereur
-Frédéric III et plusieurs autres princes apprécièrent ses loyales
-intentions; mais ils ne purent réussir à obtenir du pape la
-confirmation des _Compactata_, qui avaient été solennellement garantis
-par le concile de Bâle, et dont Podiebradski et les Hussites
-sollicitaient l'exécution. Le pape Nicolas II envoya en Bohême, en
-1447, le cardinal Carvajal, en qualité de légat. Celui-ci fut reçu
-avec les plus grands honneurs. Les Bohémiens insistèrent sur la
-confirmation des _Compactata_; mais il demanda le temps de réfléchir
-sur cet important sujet, et il réclama l'exemplaire original afin de
-l'examiner avec attention. On fit droit à cette requête; mais aussitôt
-le légat quitta Prague en secret et emporta le précieux document. Il
-fut arrêté en route par des chevaliers de Bohême, qui le sommèrent de
-restituer ce qu'ils appelaient leur _grande charte_ ecclésiastique.
-«La voici, dit le légat; mais un jour viendra où vous n'oserez plus
-l'invoquer.» En dépit de l'opposition faite aux _Compactata_ par le
-pape, l'Église calixtine fut maintenue pendant la régence de
-Podiebradski.
-
-Vladislav Postume prit les rênes du gouvernement en 1456, mais il
-mourut l'année suivante. Un grand nombre de candidats exposèrent
-leurs prétentions à la diète réunie à Prague en 1458: George
-Podiebradski fut élu.
-
-Podiebradski était un homme des plus éminents; mais il avait à lutter
-contre d'immenses embarras. S'il rendit à la Bohême les provinces qui
-avaient été occupées par les princes étrangers, il ne put maintenir la
-paix inférieure, qui était continuellement troublée par les intrigues
-du pape. Il fut reconnu comme roi de Bohême par l'empereur; il jura
-obéissance au pape sous la réserve des _Compactata_; mais le pape Pie
-II qui, sous le nom d'Æneas Sylvius, avait été secrétaire du concile
-de Bâle, et qui, en cette qualité, avait été l'un des principaux
-auteurs des _Compactata_, en demanda l'abolition, et il excommunia
-Podiebradski en 1463[77]. L'empereur, et plusieurs autres princes qui
-avaient l'intention de placer Podiebradski à la tête d'une expédition
-contre les Turcs, intercédèrent auprès du pape, qui demeura
-inexorable. La situation devint encore plus difficile lorsque Paul II
-fut élevé à l'épiscopat. Ce pontife fit savoir, par l'organe de son
-légat, que, «bien que le concile de Bâle eût garanti les _Compactata_,
-cet acte n'avait jamais été confirmé par le Saint-Père.» Paul II
-déclara que «le Saint-Père était infaillible dans ses jugements contre
-l'hérésie; qu'un monarque hérétique était impie; que le règne d'un
-monarque impie ne pouvait être que funeste à l'humanité, et, en
-conséquence, l'emploi de la force était légitime.» Cette déclaration
-fut, en 1465, suivie d'une croisade dont Podiebradski triompha. Mais
-les intrigues du pape devinrent plus actives; vainement Podiebradski
-fit remarquer les progrès incessants des Turcs depuis la prise de
-Constantinople en 1454; vainement il offrit des troupes, de l'argent,
-son bras, pour combattre l'ennemi commun de la chrétienté. Le légat du
-pape, Fantinus de la Valle, déclara à Nuremberg que, dans la pensée du
-Saint-Père, il valait mieux employer l'armée de l'empire et prêcher la
-croisade contre les hérétiques que contre les Turcs.
-
-[Note 77: Ce changement d'opinion donna lieu au bon mot fait à cette
-époque: _Pius damnavit quod Æneas amavit._]
-
-Les intrigues du pape atteignirent enfin leur but. Un grand nombre de
-sujets de Podiebradski, notamment les nobles et les évêques, se
-dégagèrent du serment de fidélité; mais la loyauté de la petite
-noblesse et des villes demeura inébranlable. L'empereur Frédéric III,
-qui avait été l'ami et qui était l'obligé de Podiebradski, tenta de
-s'emparer de la couronne de Bohême, et le roi de Hongrie, l'illustre
-Mathias Corvin, se joignit aux ennemis de son beau-père (il avait
-épousé la fille de Podiebradski). Ils envahirent la Bohême et
-essayèrent de persuader à tous les sujets catholiques que le serment
-prêté à un hérétique ne devait pas être un lien pour eux. Repoussés
-par les vrais patriotes, ces conseils infâmes exercèrent une certaine
-influence sur un grand nombre de Bohémiens, et Podiebradski fut même
-en butte aux poignards des assassins; il réussit néanmoins à battre
-tous ses ennemis, tant la l'intérieur qu'au dehors. Son fils aîné,
-Victorin, défit l'Empereur et lui dicta la paix près des murs de
-Vienne, et, lui-même, il entoura le roi de Hongrie qui avait pénétré
-dans ses États, et le força de signer un traité.
-
-Le dernier acte de la vie de Podiebradski fut un acte de noble
-patriotisme. Ce prince avait deux fils, Victorin et Henry, tous deux
-doués des plus hautes qualités[78]. Il savait cependant à quels
-périls serait exposée la Bohême sous le gouvernement de son fils, qui
-n'aurait pu se maintenir sur le trône qu'en sacrifiant les intérêts et
-la dignité de son pays. Il chercha donc à se choisir, au dehors, un
-successeur qui fût en mesure de dominer la situation. Ce successeur,
-il ne devait le trouver ni en Allemagne ni en Hongrie, mais bien chez
-une nation alliée, au sein de laquelle les affinités de race
-l'emportaient sur les querelles théologiques, et qui avait maintes
-fois combattu pour les Hussites. Podiebradski ouvrit, en 1460, des
-négociations pour conclure une alliance avec Casimir, roi de Pologne,
-celui-là même que les Hussites avaient, en 1439, élu au trône de leur
-pays. Cette alliance fut conclue dans une entrevue des deux souveraine
-à Glogow, en 1462, et Podiebradski s'engagea à assurer, par son
-influence, la succession de la couronne de Bohême à un fils de
-Casimir, qui devait épouser une de ses filles. Lorsque les intrigues
-du pape créèrent en Bohême un parti hostile à Podiebradski, ce parti
-essaya de corrompre Casimir, en lui offrant la couronne de Bohême
-ainsi que la cession de plusieurs provinces, pourvu qu'il consentît à
-rompre le traité de Glogow et à combattre son nouvel allié. Casimir
-repoussa ces propositions; il soutint énergiquement Podiebradski,
-malgré les plaintes du pape qui lui reprochait d'agir contre les
-intérêts de la chrétienté.
-
-[Note 78: Henry a laissé de belles poésies écrites dans la langue
-nationale.]
-
-La santé du roi de Bohême s'était gravement altérée au milieu de ces
-rudes épreuves; sentant que sa fin était proche, il convoqua une diète
-générale et présenta pour son successeur le prince Vladislav, fils
-aîné du roi de Pologne. Ce choix fut agréé par la diète bohémienne et
-ratifié par la diète de Pologne, contrairement à la volonté du
-clergé.
-
-Podiebradski mourut en 1471, à l'âge de cinquante-quatre ans. Ce fut
-un roi plein de patriotisme, distingué par ses talents, énergique et
-noble de caractère. Les difficultés contre lesquelles il eut à lutter,
-empêchèrent son règne d'être aussi prospère que celui de l'empereur
-Charles IV.
-
-Vladislav de Pologne monta sur le trône de Bohême en 1471; il confirma
-les _Compactata_; mais le pape Sixte IV se déclara contre lui et
-soutint les prétentions rivales du roi de Hongrie, Mathias Corvin. Il
-s'ensuivit une guerre qui ne tarda pas à être apaisée par le pape
-lui-même, en présence des périls que présentait l'approche des Turcs.
-Le règne de Vladislav fut assez insignifiant. En 1489, ce prince fut
-appelé à la couronne de Hongrie, après la mort de Mathias Corvin. Il
-mourut en 1516, et eut pour successeur, sur les trônes de Bohême et de
-Hongrie, son fils Louis, qui périt en 1526, à la bataille de Mohacz,
-livrée contre les Turcs.
-
-Pendant ces deux règnes, les Hussites et les Catholiques furent
-maintenus sur le pied d'une parfaite égalité de droits.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-BOHÊME.
-
-(Suite.)
-
- Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des Protestants.
- -- Progrès du Protestantisme sous Maximilien et Rodolphe. --
- Querelles entre les Protestants et les Catholiques sous le règne
- de Mathias. -- Défenestration de Prague. -- Ferdinand II: sa
- fermeté de caractère et son dévouement à l'Église catholique. --
- Il est déposé; élection de Frédéric, palatin du Rhin. -- Zèle des
- Catholiques dans l'intérêt de leur cause. -- Élizabeth
- d'Angleterre et Henry IV de France. -- Conduite déloyale des
- Protestants allemands. -- Défaite des Bohémiens; conséquences de
- cette défaite. -- Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohême
- sont abandonnés par ceux d'Allemagne. -- Triste situation de la
- nationalité slave de Bohême. -- Résurrection de la langue
- nationale, de la littérature et de l'esprit public en Bohême. --
- Condition actuelle et avenir de ce pays.
-
-
-Louis ne laissa point d'enfants; il fut remplacé sur le trône de
-Hongrie et de Bohême par Ferdinand d'Autriche, frère de l'empereur
-Charles-Quint, et marié à la soeur de Louis. C'était un prince bigot
-et despote. Déjà, sous le règne précédent, les doctrines de Luther
-s'étaient rapidement répandues parmi les Calixtins; le Protestantisme
-fit d'autant plus de progrès sous Ferdinand, que les Bohémiens
-refusèrent de prendre part à la guerre déclarée contre la ligue de
-Smalkalde, et qu'ils formèrent une union pour la défense des libertés
-nationales et religieuses menacées par Ferdinand. La défaite des
-Protestants à la bataille de Muhlberg, gagnée par Charles-Quint en
-1547, ruina leur cause en Allemagne, et produisit en Bohême une
-violente réaction. Plusieurs chefs de l'union furent exécutés;
-d'autres, emprisonnés et bannis; on confisqua les biens des nobles, on
-surimposa les villes, qui furent dépouillées, en outre, de leurs
-priviléges. Ces mesures furent exécutées avec l'aide des soldats
-allemands, espagnols et hongrois, et légalisées par une assemblée
-connue sous le nom de diète sanglante. Ce fut à cette assemblée que le
-chapitre de Prague déclara que l'opposition faite à l'autorité royale
-était inspirée par les livres des hérétiques; le clergé demanda et
-obtint l'établissement d'une censure placée sous sa direction. Ce fut
-également sous le règne de Ferdinand que les Jésuites s'introduisirent
-en Bohême.
-
-Les priviléges de l'Église calixtine (officiellement _Église
-utraquiste_) ne furent pas abolis. Ferdinand, qui avait pris la
-couronne impériale après l'abdication de son frère Charles-Quint,
-adoucit, pendant les dernières années de son règne, les rigueurs de
-cette politique impitoyable, qu'il fallait plutôt attribuer à son
-éducation espagnole et aux leçons de Ximénès qu'à une inspiration
-naturelle. Il mourut en 1564, exprimant, dit-on, de sincères regrets
-au sujet du traitement qu'il avait infligé à ses sujets de Bohême. Il
-eut pour successeur son fils, Maximilien II, dont le noble caractère
-et la tolérance firent supposer qu'il avait quelque penchant en faveur
-de la Réforme. Maximilien mourut en 1576, honoré de tous les partis.
-Le jésuite Balbinus l'appelle «le meilleur des princes,» et le
-protestant Stranski lui reconnaît «une âme vraiment pieuse.» Son fils,
-l'empereur Rodolphe, avait été élevé à la cour de son cousin Philippe
-II d'Espagne, et il devait naturellement être hostile au
-Protestantisme, devenu désormais trop puissant en Bohême et en
-Autriche pour être aisément supprimé. Mais il était trop absorbé par
-ses études d'astrologie, d'alchimie, etc., pour suivre une ferme ligne
-de conduite, soit en bien, soit en mal. On ne mit donc pas à exécution
-les mesures projetées contre le Protestantisme. Rodolphe, craignant de
-perdre sa couronne, que menaçait son frère Mathias, se hâta
-d'accorder, sous le titre de Charte royale, pleine et entière liberté
-des cultes, et de livrer aux Protestants l'Université de Prague.
-
-Rodolphe fut détrôné par son frère Mathias, qui, afin de s'assurer la
-possession de la Bohême, confirma la Charte. Les dangers de l'approche
-des Turcs engagèrent Mathias à réunir à Linz, en 1614, une assemblée
-générale des États. Ce fut la première fois qu'on recourut à une
-convocation de ce genre, qui ne devait plus avoir lieu qu'en 1848. Les
-États de Linz écoutèrent respectueusement les demandes et les
-propositions de l'empereur; mais comme leurs réclamations et leurs
-plaintes sur plusieurs points de droit civil et ecclésiastique
-demeuraient sans résultat, l'assemblée se sépara sans prendre aucune
-résolution.
-
-Mathias réussit à renouveler pour vingt ans la trève avec la Turquie.
-D'autre part, les affaires religieuses de la Bohême lui créèrent de
-graves embarras. On ne l'aimait pas, et son successeur désigné,
-Ferdinand de Styrie, était détesté à cause de ses sentiments de
-bigoterie outrée. Les Jésuites et les autres partisans de Ferdinand
-déclaraient ouvertement que la Charte royale, arrachée par la force,
-était nulle et non avenue; que l'on devait abattre les têtes des
-principaux nobles; qu'un grand nombre de ceux qui ne posséderaient
-rien alors ne tarderaient pas à habiter de beaux châteaux; que Mathias
-était trop faible pour mettre en pièces un vieux parchemin; que le
-pieux Ferdinand changerait toutes choses; car, disaient-ils, _novus
-rex, nova lex_ (nouveau roi, loi nouvelle).
-
-Le parti national, composé principalement de Protestants, devenait, de
-jour en jour, plus jaloux de l'influence allemande, dirigée par
-l'Autriche. En 1616, la diète de Prague rendit une loi qui interdisait
-la délivrance de lettres de naturalisation aux individus qui ne
-parlaient point la langue bohémienne. En même temps, la lutte entre le
-parti des Jésuites, qui avait à sa tête les ministres de l'empire
-Slawata et Martinitz, et le parti national protestant, dont les
-principaux chefs étaient les comtes Thurn et Schlik, devenait de plus
-en plus vive. Elle s'envenima à l'occasion de deux nouvelles églises
-qui avaient été construites par les Protestants de Klostergrab et de
-Braunau, et qui furent fermées, puis démolies par ordre de
-l'archevêque[79]. Une pétition, signée par un grand nombre de nobles
-et de citadins, contre cet acte arbitraire, fut repoussée par le roi.
-Les deux partis étaient violemment agités; les Protestants prêchaient,
-les Catholiques faisaient des processions. Plusieurs nobles se
-rendirent au château royal, et demandèrent à Slawata et à Martinitz
-s'ils étaient les auteurs de la réponse que le roi avait faite à la
-pétition. Il s'ensuivit une lutte dans laquelle les ministres furent
-jetés par les fenêtres d'une hauteur considérable. Les ministres
-tombèrent sur un tas de boue et se relevèrent sains et saufs; heureux
-hasard qui produisit une vive impression sur la multitude, qui y
-voyait soit une intervention divine, soit le secours de Satan. Ceux
-qui s'étaient rendus coupables de cet acte brutal, connu sous le nom
-de «défenestration de Prague,» alléguèrent pour exemple que, d'après
-l'ancienne coutume du pays, ce moyen était employé pour punir les
-traîtres, et ils invoquèrent l'exemple de Jézabel, celui de la roche
-Tarpéïenne, etc. Ils établirent immédiatement un conseil de régence,
-composé de trente personnes, qui commencèrent par expulser les
-Jésuites, auxquels ils attribuaient tous les malheurs. Il fut défendu
-aux Jésuites de rentrer dans le pays, sous peine de mort, et toute
-intercession en leur faveur fut réputée crime de haute trahison.
-
-[Note 79: La construction de ces églises n'était point légale; suivant
-les prescriptions de la Charte royale, chacun pouvait construire des
-églises dans ses domaines, et les deux églises dont il est question
-avaient été élevées sur des territoires appartenant à l'archevêque de
-Prague et à l'abbé de Braunau.]
-
-Mathias, craignant que tous les Protestants de l'empire ne se
-levassent en faveur de la Bohême, exprimait le désir de négocier; mais
-son successeur désigné, Ferdinand, ne reculait devant aucune
-considération, du moment qu'il s'agissait des intérêts de l'Église. Il
-était complètement dirigé par l'influence de son confesseur, le
-Jésuite Lamormain, auquel il donna l'assurance qu'il préférerait
-placer sa tête sur le billot, s'exiler, mendier son pain, plutôt que
-de tolérer dans ses États la présence de l'hérésie.
-
-La guerre commença, et les Impériaux, sous les ordres des généraux
-espagnols Buquoi et Dampierre, furent battus par les Protestants.
-Mathias mourut: Ferdinand prit la couronne au milieu des circonstances
-les plus critiques. Les Bohémiens, secondés par Bethlem Gabor, prince
-de Transylvanie, défirent ses troupes et l'assiégèrent dans Vienne,
-où il comptait beaucoup d'ennemis. Ceux-ci entourèrent son palais, en
-demandant qu'il fût envoyé dans un couvent et que ses ministres
-fussent mis à mort. Poursuivi jusque dans ses appartements par une
-députation qui le pressait de céder à la révolte, Ferdinand ne faiblit
-pas un seul instant, et sa fermeté donna du coeur à ses partisans. Les
-prêtres répandirent le bruit que, pendant qu'il priait devant un
-crucifix, celui-ci lui dit en latin: «_Ferdinande, non deseram te_
-(Ferdinand, je ne t'abandonnerai pas).» Un détachement d'Impériaux
-parvint à entrer dans la ville, et, bientôt après, la nouvelle d'une
-victoire remportée par Buquoi sur les insurgés de Bohême, ainsi que la
-levée du siége, confirmèrent le miracle, auquel toute la population
-catholique ne manqua pas d'ajouter foi. Cependant les Bohémiens
-prononcèrent la déposition de Ferdinand, et nommèrent à sa place
-Frédéric, palatin du Rhin, dont les titres étaient, à vrai dire, plus
-apparents que réels. Ce prince passait pour le chef de la
-confédération protestante de l'Allemagne[80]; de plus, il était neveu
-de Maurice, prince d'Orange, stathouder de Hollande, et gendre de
-Jacques Ier, roi d'Angleterre; mais, personnellement, il était
-tout-à-fait au-dessous de son rôle. Les Bohémiens poursuivirent la
-guerre avec une grande énergie; ils triomphèrent des Impériaux et, de
-concert avec Bethlem Gabor, ils mirent de nouveau le siége devant
-Vienne. Les chances de Ferdinand paraissaient complètement perdues;
-mais elles se relevèrent, grâce à la persévérante fermeté de
-l'empereur, à l'immense activité et à l'habileté des Jésuites, à la
-fidélité des Catholiques, et grâce surtout à la honteuse désertion des
-princes allemands, qui abandonnèrent la cause du Protestantisme, dont
-ils professaient les doctrines.
-
-[Note 80: Cette confédération, connue sous le nom d'Union évangélique,
-fut formée d'après les conseils de Henry IV de France, en 1594, à
-Heilbronn, confirmée en 1603 à Heidelberg, et renouvelée en 1608 à
-Aschhausen. Ses membres s'engageaient à fournir un contingent de
-troupes et à ne point tenir compte des différences de dogme qui
-existaient entre les Luthériens et les Calvinistes.]
-
-Les premiers succès des Bohémiens excitèrent les alarmes des princes
-catholiques, et non-seulement le pape, l'Espagne et l'Allemagne
-catholique s'unirent pour la défense de leur cause, représentée par
-Ferdinand II, mais encore la France oublia, dans cette circonstance,
-le principe fondamental de sa politique étrangère, qui lui conseillait
-de s'opposer à l'agrandissement de la maison d'Autriche. Le magnifique
-plan qui avait été formé par le génie de Henry IV et de Sully, pour
-fonder, sur des bases durables, la paix et la prospérité de la
-communauté européenne, fut, à la veille même de son exécution, détruit
-par le crime de Ravaillac, et Élizabeth, qui avait imaginé le même
-plan qu'elle avait communiqué à Sully, était depuis long-temps dans la
-tombe. Les successeurs de ces grands monarques étaient complètement
-incapables de comprendre ces nobles idées[81]. Richelieu qui, plus
-tard, déclara la guerre à l'Autriche et soutint les Protestants de
-l'Allemagne, n'était pas encore arrivé à la direction des affaires. La
-cour de France, trompée par les intrigues de l'Espagne, envoya un
-ambassadeur à Vienne, et prépara la paix entre Ferdinand et Bethlem
-Gabor, qui avait été obligé de quitter les remparts de la capitale de
-l'Autriche, par suite de la rigueur de l'hiver et de l'entrée
-inattendue de Sigismond III de Pologne sur le territoire de la
-Hongrie. Jacques Ier désapprouva la conduite de son gendre; il
-considérait la révolte de la Bohême contre Ferdinand comme une
-atteinte portée au droit divin des rois, et, au lieu de lui venir en
-aide, il retint le zèle de ses sujets, qui voulaient secourir leurs
-coreligionnaires protestants de la Bohême. D'un autre côté, Maurice de
-Nassau, oncle du nouveau roi de Bohême, ne pouvait assister son neveu;
-car la trève qu'il avait conclue avec l'Espagne n'était pas encore
-expirée, et il éprouvait, dans son gouvernement intérieur, de graves
-embarras.
-
-[Note 81: Il est fait ici allusion au fameux projet conçu par Henry IV
-et Sully en vue de restreindre l'autorité de la maison d'Autriche et
-de régler d'une manière stable les rapports des nations européennes,
-projet qui aurait pu, à l'avantage de tous les peuples, établir une
-paix perpétuelle. La paix eût été maintenue par un congrès permanent,
-composé de délégués de toutes les nations de l'Europe et armé de
-moyens suffisants pour se faire obéir. Il semble cependant (et ce fait
-est peu connu) que le même plan avait été conçu par Élizabeth; il est
-même probable que ce fut cette reine qui en suggéra la pensée à Henry
-IV. Voici comment s'exprime Sully: «Si la première idée de ce plan ne
-fut point inspirée à Henry par Élizabeth, il est au moins certain que
-cette grande reine y avait depuis long-temps songé, en vue de venger
-l'Europe sur l'Autriche, l'ennemi commun.» (_Mémoires de Sully_,
-_livre_ XXX).
-
-Pendant son voyage en Angleterre (1601), Sully eut sur ce point une
-conversation avec Élizabeth, et, en rendant compte de cet incident, il
-s'étonne de la conformité parfaite de vues qui existait entre les deux
-souverains. (_Mémoires_, _livre_ XII). Sully était rempli d'admiration
-en écoutant l'exposé du plan d'Élizabeth, et, après avoir rappelé que
-trop souvent les rois se laissent aller à la conception de chimères
-irréalisables, il ajoute: «Mais ne former que de sages projets, les
-organiser avec prudence, en prévoir les inconvénients de telle sorte
-que le remède soit toujours à la portée du mal, c'est là une chose
-dont peu de princes sont capables. La plupart des articles, des
-conditions et des différents rouages de ce plan sont dus à la pensée
-de la reine, et ils prouvent que la pénétration, la sagesse et les
-autres qualités de l'esprit, étaient chez cette princesse égales à
-celles des plus grands rois.» (_Ibid._).
-
-Élizabeth désirait mettre son projet à exécution, et elle se plaignait
-vivement de ce que l'état de la France, épuisée par de terribles
-commotions, ne permît pas à Henry IV de seconder ses vues. De son
-côté, Henry IV considérait comme un grand malheur de ne pouvoir
-commencer la réalisation de ce projet du vivant d'Élizabeth. «La mort
-d'Élizabeth, dit Sully, fut une perte irréparable pour l'Europe, et,
-en particulier, pour Henry: celui-ci dut presque abandonner son
-projet, car il avait perdu _un second lui-même_.»
-
-Je ne m'explique pas qu'un fait aussi important ne soit rapporté ni
-par Hume ni par Lingard. Celui-ci dit «qu'il était difficile de
-concilier la politique des disciples d'Élizabeth avec l'honnêteté et
-la bonne foi, mais que, comme résultat, elle fut très avantageuse à
-l'Angleterre.» (_Vol._ VIII, _chap._ VII). Le plan que je viens de
-rappeler, conçu par Élizabeth elle-même et non par ses ministres,
-était très assurément conforme à l'honnêteté et à la bonne foi. Cette
-omission me paraît d'autant plus extraordinaire, que Hume et Lingard
-n'ont pu ignorer un fait relaté dans un livre aussi connu que les
-_Mémoires de Sully_.
-
-Je n'hésite pas à dire que Élizabeth, Henry IV et Sully marchaient
-fort en avant, non-seulement de leur époque, mais encore de l'époque
-actuelle. Si ces deux souverains avaient vécu plus long-temps,
-l'Angleterre et la France auraient accompli ce grand oeuvre de la
-_paix permanente_, qui fait aujourd'hui dépenser tant de phrases
-vides. Le projet d'Henry et d'Élizabeth n'était pas une utopie: ses
-auteurs n'étaient assurément pas des visionnaires; l'histoire de leur
-règne suffit pour démontrer qu'ils possédaient au plus haut degré la
-science du gouvernement; les évènements, d'ailleurs, se sont chargés
-de prouver que leur plan était praticable. Parmi les nombreux articles
-de ce vaste plan, se trouvait la restauration d'une Hongrie
-indépendante, fortifiée par l'adjonction de quelques provinces
-voisines et destinée à servir de boulevard contre les infidèles. On
-avait les mêmes vues pour la Pologne. La Bohême devait être
-indépendante et augmentée de plusieurs provinces peuplées de Slaves,
-tandis que les princes de la maison d'Autriche, privés de leurs
-couronnes de Hongrie et de Bohême et de leurs États allemands,
-devaient entrer en possession de territoires démembrés des colonies
-espagnoles de l'Amérique. Eh bien! est-il besoin de dire que la
-destruction de l'indépendance de la Pologne est généralement
-considérée aujourd'hui non-seulement comme un crime politique, mais
-aussi comme un grand malheur politique;--que les évènements, récemment
-survenus en Hongrie, ont ébranlé jusque dans ses fondements l'édifice
-de la puissance autrichienne, devenue impuissante à arrêter la marche
-des Russes vers Constantinople;--enfin, que l'affranchissement des
-colonies espagnoles, qui n'étaient point préparées à se gouverner
-elles-mêmes, a jeté ces pays lointains dans de continuelles
-agitations? Tous ces résultats n'eussent-ils pas été prévenus, si
-l'indépendance de la Hongrie et de la Pologne s'était trouvée
-garantie, et si les colonies espagnoles, rendues libres avec une forme
-monarchique appropriée à leurs moeurs et à leurs habitudes, avaient
-été gouvernées par des princes de la maison austro-espagnole? Ces
-colonies se seraient développées sous un tel régime, à leur profit et
-au profit du monde entier; car le plan de Henry IV comprenait la
-liberté universelle des échanges aussi bien que l'égalité complète de
-liberté religieuse pour les Catholiques et pour les Protestants. De
-plus, le czar de Russie, dont la reine Élizabeth avait su mesurer la
-puissance, aurait été invité à entrer dans la confédération
-européenne, et s'il avait refusé, il eût été relégué aux confins de
-l'Asie. Il est inutile d'ajouter à cette prévision le moindre
-commentaire.]
-
-L'Union évangélique, dont l'intérêt évident était de défendre les
-Protestants de la Bohême, adopta une politique toute différente. Les
-princes luthériens qui la composaient étaient plus jaloux des Réformés
-ou Calvinistes que des Catholiques. L'électeur de Saxe craignait que
-le succès des Bohémiens ne permît à la branche aînée de sa famille
-(la branche Ernestine)[82], très dévouée à la cause protestante, de
-reprendre la dignité électorale ainsi que les États dont elle avait
-été privée par son aïeul, sous l'influence de l'Autriche. Il se rangea
-donc du parti de Ferdinand, et, au lieu de soutenir les Bohémiens, il
-les combattit très activement. Les autres membres de l'Union
-Évangélique furent amenés, sous l'inspiration de l'ambassade
-française, qui avait déjà réconcilié Ferdinand et Bethlem Gabor, à
-signer à Ulm, le 3 juillet 1620, un traité en vertu duquel ils
-abandonnaient leur chef, le palatin du Rhin, relativement aux affaires
-de Bohême, en ne se réservant de le défendre que dans le cas où ses
-États héréditaires seraient attaqués par la ligue catholique. Ce fut
-ainsi que, dans cette occasion mémorable, les Catholiques demeurèrent
-noblement fidèles à leur cause, tandis que les Protestants désertèrent
-honteusement celle de leur parti.
-
-[Note 82: Cette branche est aujourd'hui représentée par les maisons
-souveraines de Saxe-Altenbourg, Saxe-Cobourg, Saxe-Meiningen et
-Saxe-Weimar.]
-
-Cette déplorable attitude des Protestants de l'Allemagne ne pouvait
-que décourager complètement ceux de la Bohême, qui jugèrent bientôt de
-l'insuffisance d'un roi tel que Frédéric. Ils furent défaits, le 8
-novembre 1620, à Weissenberg, près de Prague, par une armée supérieure
-de Bavarois et d'Impériaux, commandée par Buquoi. Frédéric, qui
-festoyait au moment de la bataille, fut si effrayé à la nouvelle du
-désastre, que, au lieu de défendre sa capitale, comme ses sujets l'y
-engageaient, il prit lâchement la fuite, abandonnant son pays aux
-vengeances de l'ennemi. Les vengeances furent terribles: les
-principaux membres de la noblesse furent exécutés; un grand nombre de
-citoyens honorables s'exilèrent, et leurs biens furent confisqués. On
-imposa de fortes amendes à des personnes qui n'avaient pris aucune
-part à l'insurrection. Toutes ces dépouilles allèrent enrichir une
-bande d'aventuriers étrangers qui servaient dans l'armée impériale, et
-toutes les provinces devinrent la récompense des princes alliés,--du
-duc de Bavière, dont le secours avait été si puissant, et de
-l'électeur de Saxe, qui reçut, en récompense de la vigueur qu'il avait
-déployée contre ses coreligionnaires de la Bohême, la belle province
-de Lusace. Le Protestantisme et la nationalité slave de la Bohême,
-confondus dans le même arrêt par les Jésuites qui conseillaient
-Ferdinand, furent livrés à la persécution la plus violente, et il en
-résulta pour le pays, une misère effroyable! Voici comment s'exprime,
-à cet égard, un Bohémien catholique, dans un livre publié à Vienne
-sous le régime de la censure, il y a un demi-siècle; cette description
-ne saurait donc être taxée de mensonge, ni même d'exagération:
-
-«Sous le règne de Ferdinand II, la nation bohémienne fut entièrement
-modifiée et refondue. Il n'y a peut-être pas dans l'histoire un autre
-exemple d'une nation dont les conditions aient été si profondément
-modifiées dans l'espace de quinze ans. En 1620, la Bohême, sauf
-quelques nobles et moines, était protestante; à la mort de Ferdinand
-II, elle était, au moins en apparence, entièrement catholique. Les
-Jésuites réclamèrent l'honneur de cette grande conversion. Un jour
-qu'ils s'en glorifiaient à Rome, en présence du pape, le célèbre
-capucin, Valérien Magnus, qui avait également pris part à la
-conversion de la Bohême, s'écria: «Saint-Père, donnez-moi des soldats
-comme il en a été donné aux Jésuites, et je convertirai le monde
-entier.»
-
-Avant la bataille de Weissenberg, les États de Bohême possédaient un
-pouvoir au moins égal à celui du Parlement d'Angleterre. Ils
-faisaient des lois, concluaient des alliances avec leurs voisins,
-frappaient des impôts, conféraient les titres de noblesse, avaient
-leur garde particulière, choisissaient leurs rois, ou, tout au moins,
-leur consentement était demandé lorsque le père désirait laisser la
-couronne à son fils. Ils perdirent tous ces priviléges sous le règne
-de Ferdinand II.
-
-Jusqu'à cette époque, les Bohémiens paraissaient sur le champ de
-bataille comme une nation indépendante, et ils y ont souvent rencontré
-la gloire. Désormais, ils furent confondus avec d'autres peuples, et
-leur nom n'a plus retenti dans le combat. On disait autrefois: les
-Bohémiens ont marché à l'ennemi, les Bohémiens ont livré l'assaut, les
-Bohémiens ont pris la ville, les Bohémiens ont gagné la victoire.
-Glorieuses paroles qu'aucune bouche n'a plus prononcées, qu'aucun
-historien n'a plus transmises à la mémoire des hommes! Considérés
-comme nation, les Bohémiens avaient été braves, invincibles,
-audacieux, passionnés pour l'honneur; après Weissenberg, ils perdirent
-courage, dignité, audace. Ils s'enfuirent dans les forêts comme des
-troupeaux, ils se laissèrent fouler aux pieds! Leur valeur fut
-ensevelie dans la plaine où se livra la dernière bataille!
-Individuellement, les Bohémiens sont encore braves, animés de l'esprit
-militaire et de l'amour de la gloire; mais, mêlés avec des peuples
-étrangers, ils ressemblent aux eaux de la Moldave qui se sont
-confondues avec celles de l'Elbe. Réunies, ces deux rivières portent
-des navires, s'élancent par delà leurs bords, inondent les terres,
-entraînent des monts et des rochers; mais on dit toujours: c'est
-l'Elbe! et personne ne songe à la Moldave.
-
-La langue bohémienne, qui était usitée dans toutes les affaires
-officielles, et dont la noblesse était si fière, devint un objet de
-mépris. Les hautes classes adoptèrent l'allemand, que les bourgeois
-furent obligés d'apprendre, parce que dans les villes les sermons
-étaient prononcés en cette langue. Les campagnes seules conservèrent
-l'idiome national, que l'on appela dédaigneusement «la langue des
-paysans.» Autant les sciences, la littérature et les arts avaient été
-florissants sous les règnes de Maximilien et de Rodolphe, autant ils
-déclinèrent à cette triste époque. Je ne sache pas qu'il y ait eu,
-après l'expulsion des Protestants, un seul savant de quelque mérite.
-L'Université de Prague était aux mains des Jésuites, et encore le pape
-avait-il ordonné d'y suspendre toute promotion, en sorte que l'on ne
-pouvait plus y recevoir aucun degré académique. Quelques patriotes,
-prêtres ou laïques, protestèrent contre cette mesure, mais ce fut en
-vain. Les Jésuites et d'autres ordres occupaient la grande majorité
-des écoles, où l'on n'enseignait guère qu'un latin corrompu. Sans
-doute, il y avait parmi les Jésuites des hommes très distingués; mais
-on sait que leurs principes sont contraires à l'instruction du peuple,
-et ils s'appliquaient à maintenir leurs élèves dans une honteuse
-ignorance, afin de garder leur supériorité, non-seulement sur les
-laïques, mais aussi sur les autres congrégations. Ils allaient de
-ville en ville, exigeant que les habitants leur fissent voir les
-livres qu'ils possédaient. Ces livres étaient examinés et le plus
-souvent brûlés; c'est ce qui explique aujourd'hui la rareté des livres
-bohémiens. Les Jésuites voulurent également effacer toute trace
-d'anciens souvenirs littéraires; ils contèrent à leurs élèves,
-qu'avant leur arrivée, le pays était voué à la plus profonde
-ignorance; ils dissimulèrent les travaux, les noms mêmes des savants
-illustres qui avaient précédé cette triste époque. Aucun des écrits
-du noble Balbinus sur l'ancienne littérature de la Bohême n'aurait pu
-être publié avant la suppression de leur ordre, parce qu'ils avaient
-soin de n'en communiquer le manuscrit à personne. Les Bohémiens
-changèrent même leur costume national et adoptèrent peu à peu le
-costume actuel. Je dois également faire remarquer qu'à cette même
-époque se termine l'histoire des Bohémiens, et que celle des autres
-nations établies en Bohême commence. (_Pelzel's Geschichte von
-Boehmen_, _p. 185 et suiv._)
-
-Mais si cet abaissement de la Bohême fut l'oeuvre des satellites
-coalisés de Rome et de l'Autriche,--des prêtres et des soldats,--il
-faut surtout l'attribuer à la lâcheté des souverains protestants qui,
-sauf de rares exceptions, trahirent la défense de leur foi.
-
-Il est, en vérité, surprenant que divers écrivains protestants
-semblent embarrassés pour expliquer la ruine presque complète et si
-rapide du Protestantisme en Bohême et en Autriche, sous le règne de
-Ferdinand II. On s'en prenait généralement à la légèreté du caractère
-slave, à la témérité des chefs de la Bohême, à leur imprudence, que
-sais-je encore? On croyait voir le doigt d'une fatalité mystérieuse
-dans cette promptitude avec laquelle Rome était parvenue à reconquérir
-sur le Protestantisme, dans l'Est de l'Europe, tant de pays qui lui
-avaient échappé. À mon sens, les causes de la ruine du Protestantisme
-en Bohême, peuvent se réduire à deux principales, qui sont: 1º la
-violente persécution dirigée contre les Protestants; 2º l'effet moral
-que produisit sur les Bohémiens la désertion de ceux qui étaient le
-plus intéressés au triomphe du nouveau culte. Ce dernier fait était de
-nature à influencer profondément l'opinion publique, qui pouvait
-penser, soit que les Protestants ralliés au Catholicisme n'avaient pas
-été sincères dans leurs idées de Réforme, soit que l'on devait
-désespérer d'une cause destinée à périr: _Quos Deus vult perdere priùs
-dementat._ Les Catholiques profitèrent habilement de la situation, qui
-impressionnait plus vivement la foule que n'auraient pu le faire les
-raisonnements les plus logiques. L'histoire prouve que le succès a
-toujours exercé plus de prestige sur les esprits des multitudes, que
-les mérites ou les défauts des partis triomphants ou vaincus. Il est
-plus facile et plus profitable de se ranger du côté des vainqueurs, et
-la plupart des hommes ne sont que trop disposés à croire que la ligne
-droite se trouve là où se présentent pour eux le plus d'avantages; il
-n'y a qu'un petit nombre d'âmes généreuses qui soient capables de
-tenir jusqu'au bout pour une cause qu'ils considèrent comme étant
-celle de la justice. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'après la mort
-ou l'exil des principaux chefs du Protestantisme en Bohême, les masses
-se soient laissées entraîner, comme un troupeau, sous le joug de
-l'Église romaine, ou qu'elles aient tenté de dissimuler leur foi en se
-confondant extérieurement à ses rites. Quelque mystérieux que soient
-les desseins de la Providence, ils suivent cependant les règles
-invariables selon lesquelles Dieu dirige les affaires du monde
-physique et du monde moral; ils présentent un enchaînement de causes
-et d'effets, dont l'étude ne dépasse point la portée de l'intelligence
-humaine. S'étonne-t-on de voir un homme se casser le cou ou les jambes
-en tombant d'une hauteur considérable? De même, il n'est pas
-surprenant qu'une cause désertée par ses défenseurs naturels, finisse
-par succomber.
-
-Les princes protestants de l'Allemagne ne tardèrent pas à être
-cruellement punis, par Ferdinand lui-même, de la lâcheté dont ils
-avaient fait preuve en abandonnant les Bohémiens. Après avoir eu
-raison de ces derniers, Ferdinand s'attaqua aux libertés religieuses
-et politiques de ceux qui les avaient abandonnés à l'heure du péril.
-Telle fut l'origine de la célèbre Guerre de Trente ans. Les libertés
-de l'Allemagne ne furent sauvées que par la valeur de Gustave-Adolphe
-et de ses généraux, et par la politique du grand Richelieu; mais il
-fallut payer ce service en livrant l'Alsace à la France, et les plus
-belles provinces du Nord à la Suède. Le traité de Westphalie, qui
-termina la guerre, régla dans tous leurs détails les rapports qui
-devaient exister entre les Catholiques et les Protestants de
-l'Allemagne, mais il ne renferma pas un seul mot en faveur des
-Protestants de la Bohême. Aucune stipulation ne fut faite, soit pour
-garantir leur liberté religieuse, soit même pour accorder la plus
-légère compensation à ceux qui avaient été exilés ou privés de leurs
-biens pour la défense d'une cause dont les droits étaient raffermis
-par le traité lui-même. Tous ces avantages furent pour les Allemands;
-quant aux Bohémiens, il semble que, en raison de leur origine slave,
-on ne les jugea dignes d'aucune attention. Ils pouvaient bien, en
-vérité, s'écrier comme le vieux prophète: «J'ai appelé mes amis, mais
-ils ne m'ont pas écouté.»
-
-Si Gustave-Adolphe avait vécu, le destin de la Bohême eût été tout
-autre. Malheureusement, le principal auteur du traité de Westphalie
-paraît s'être conformé à ce célèbre adage: _Quantilla sapientia
-regitur mundus_; car il n'est point de sage politique qui ne soit
-fondée en même temps sur la justice.--Ces faits doivent éveiller dans
-l'âme des Slaves de pénibles réflexions. Les Bohémiens furent traités
-à cette époque, par les Suédois et les Allemands, leurs
-coreligionnaires, de la même façon que de nos jours les Polonais ont
-été traités par les nations de l'Occident, qui leur avaient montré
-tant de sympathie et qui étaient évidemment intéressées à les
-soutenir. Je signalerai ici un fait remarquable qui a échappé aux
-historiens de l'Europe: Au XVe siècle, alors que les opinions
-religieuses exerçaient encore une influence si considérable sur les
-affaires politiques, les Polonais catholiques soutinrent les Bohémiens
-hussites contre les Allemands fidèles à Rome; tandis qu'aujourd'hui,
-ni le lien religieux, ni les sympathies politiques, ni même la
-similitude des intérêts, n'ont pu procurer à la Bohême et à la Pologne
-l'assistance de l'Europe occidentale. Serait-il vrai que ces Slaves,
-qui luttent pour la conquête de leurs droits, ne doivent plus compter
-sur le secours de l'Ouest, mais qu'ils peuvent tourner leurs regards
-vers cette grande nation, slave d'origine, qu'ils ont jusqu'à ce jour
-si énergiquement combattue? C'est là une opinion qui se répand parmi
-les Slaves de l'Ouest et du Sud, et dont les évènements récents ne
-sont pas de nature à arrêter les progrès. Les hommes d'État de
-l'Europe feront sagement de se préoccuper de cette situation avant
-qu'il soit trop tard.
-
-La Bohême souffrit, pendant la Guerre de Trente ans, d'effroyables
-calamités. Ce malheureux pays fut aussi cruellement ravagé par les
-Suédois et les Saxons (Protestants) que par les troupes catholiques de
-Tilly et de Wallenstein. Il comptait 732 villes et 34,700 villages; le
-nombre des villes était réduit de moitié, et la population, qui
-s'élevait à 3,000,000 d'âmes, tomba à 780,000.
-
-Un grand nombre d'Allemands, attirés par les nouveaux propriétaires
-et par le gouvernement, s'établirent sur les terres désertes de la
-Bohême, et repeuplèrent peu à peu les villes; des districts entiers
-devinrent allemands, à tel point qu'on n'y parlait même plus la langue
-bohême. L'instruction publique était entièrement entre les mains des
-Jésuites, qui s'étaient montrés si hostiles à la nationalité slave.
-Aussi la langue nationale, sans être abolie légalement[83], était-elle
-menacée de partager le sort du dialecte des Slaves de la Baltique.
-Heureusement, elle fut sauvée par les efforts de quelques patriotes,
-notamment de Balbinus, dont j'ai souvent déjà fait mention. Celui-ci
-revendiqua, dans un traité, les droits de l'idiome national, dont il
-signala tous les mérites en démontrant combien il était absurde et
-injuste de le proscrire. D'autres personnages, parmi lesquels on
-remarque le feld-maréchal Kinsky, soutinrent, après lui, la même
-cause. En 1781, l'empereur Joseph II publia son édit de tolérance, à
-la suite duquel tous ceux qui professaient secrètement le
-Protestantisme déclarèrent ouvertement leur foi. On croit que ce
-prince hésita quelque temps entre l'allemand et le bohémien pour
-établir une langue officielle dans toute l'étendue de son empire.
-L'idée d'imposer un seul et même langage à tant de nationalités
-différentes qui forment la population des États autrichiens, était
-assurément très hasardeuse. Cependant Joseph résolut de mettre ce
-projet à exécution, et il choisit l'allemand de préférence à l'idiome
-de la Bohême; ce choix était assez naturel, à cause du discrédit où
-ce dernier était tombé, bien que la majorité de la population
-autrichienne, composée de Slaves, comprît aisément la langue
-bohémienne et n'entendît pas un mot de l'allemand. L'allemand fut donc
-substitué au latin dans les cours professés à l'Université de Prague;
-il fut introduit dans toutes les écoles, sans en excepter les écoles
-primaires; les enfants qui n'avaient pas appris l'allemand ne
-pouvaient être admis dans les écoles latines ni même être pris en
-apprentissage.
-
-[Note 83: De nombreuses ordonnances déclarèrent que la langue
-bohémienne jouissait des mêmes droits que la langue allemande; mais,
-en fait, elle disparut complètement, et ne fut plus employée que dans
-les rapports des autorités locales avec les classes ignorantes qui ne
-comprenaient que l'idiome national.]
-
-Ce fut ainsi que le plus grand adversaire des Jésuites imagina une
-mesure plus fatale à la nationalité slave de la Bohême, que toutes les
-manoeuvres employées dans le même but par les disciples de Loyola
-pendant un siècle et demi. Le sentiment national s'émut vivement, et,
-depuis cette époque, de continuels efforts ont été tentés pour relever
-la langue et la littérature de la Bohême. L'ordonnance de Joseph
-devint lettre morte comme tout le reste de ses plans; mais l'élan
-imprimé à la littérature nationale ne fit que s'accroître, et il a
-produit un grand nombre d'ouvrages très remarquables. Les nobles de la
-Bohême ont déployé le zèle le plus actif en faveur de cette
-littérature; et, chose singulière! les descendants de ces étrangers
-qui avaient reçu des propriétés en Bohême pour les services qu'ils
-avaient rendus à la dynastie autrichienne en l'aidant à détruire les
-libertés religieuses du pays, figurent aujourd'hui à la tête des plus
-ardents patriotes, et défendent énergiquement la nationalité slave que
-leurs ancêtres avaient vaincue. Le descendant du général qui gagna,
-sur les Bohémiens, la bataille de Weissenberg, en 1620, le comte
-Buquoi, l'un des plus riches propriétaires et auteur de plusieurs
-ouvrages scientifiques, est en ce moment considéré comme le chef du
-parti national. Après l'insurrection de Prague (juin 1848), il fut mis
-en prison par ordre du gouvernement autrichien, qui l'accusait de
-diriger une conspiration slave ayant pour but de le placer sur le
-trône de la Bohême. Il fut mis en liberté; mais le fait que je viens
-de rappeler permet d'apprécier le degré de popularité dont jouit,
-parmi les patriotes, le descendant du vainqueur de la Bohême.
-
-Les évènements récemment survenus en Autriche, ont fourni aux
-Bohémiens l'occasion de rentrer pleinement dans la possession de leurs
-droits, et on reconnaît généralement que, par leur organisation, par
-leur esprit de conduite, ils se sont montrés souvent très supérieurs
-aux autres partis politiques qui s'agitent au sein de la monarchie.
-
-Nul ne peut, aujourd'hui, prévoir le tour que prendront les affaires
-en Autriche; il y a cependant un fait certain, c'est que l'issue ne
-saurait être favorable à l'élément germanique; car les populations
-slaves ne sont demeurées fidèles à la dynastie autrichienne que dans
-l'espérance de rentrer dans la jouissance de leur nationalité; et les
-évènements de la Croatie viennent de confirmer ce que j'avançais déjà
-il y a quelques années, à savoir que les Slaves ne consentiront pas
-plus à devenir Allemands que Magyars[84]. Je puis ajouter que, si
-l'agitation actuelle de la Bohême se développe pacifiquement et amène
-la création d'un gouvernement constitutionnel, elle ne tardera pas à
-être suivie d'un mouvement religieux qui produira, dans l'Église, une
-révolution semblable à celle qui s'est accomplie dans l'État. Cette
-révolution est ardemment désirée par les enfants les plus éclairés de
-la Bohême.
-
-[Note 84: _Panslavism and Germanism_, p. 193.]
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-POLOGNE.
-
- Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. --
- Introduction du Christianisme. -- Influence du clergé germanique.
- -- Existence des Églises nationales. -- Influence du Hussitisme.
- -- Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. -- Influence de
- l'Université de Cracovie sur les progrès de l'intelligence
- nationale. -- Projet de réforme ecclésiastique présenté à la
- Diète de 1459. -- Doctrines protestantes en Pologne avant Luther.
- -- Progrès du Luthéranisme en Pologne. -- Affaire de Dantzick. --
- Caractère de Sigismond. -- Situation politique du pays. --
- Société secrète à Cracovie pour la discussion des questions
- religieuses. -- Arrivée des Frères Bohêmes et diffusion de leurs
- doctrines. -- Émeute soulevée par les étudiants de l'Université
- de Cracovie; leur départ pour les Universités étrangères;
- conséquences de cet évènement. -- Premier mouvement contre Rome.
- -- Synode catholique romain de 1551 et ses résolutions violentes
- contre les Protestants. -- Irritation produite par ses
- résolutions et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les
- hérétiques. -- Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec
- Rome; influence de ses écrits. -- Dispositions du roi
- Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église.
-
-
-L'histoire de l'Église de Pologne ne présente pas d'incidents aussi
-vifs, aussi variés que la lutte des partis politiques et religieux en
-Bohême; mais elle renferme, pour l'époque actuelle, des enseignements
-bien plus précieux que ceux dont les exploits des Hussites ou la
-défaite du Protestantisme en Bohême sous Ferdinand II nous ont déjà
-fourni le texte. La cause du Protestantisme fut vaincue en Pologne,
-non point par la force matérielle, mais par la force morale;--non
-point par l'épée ou par le canon, mais par une sorte d'_agitation
-pacifique_, entraînant parfois des actes de violence; elle fut
-vaincue, en un mot, par les moyens employés aujourd'hui dans le même
-but en Angleterre et dans tous les pays libres, sauf toutefois les
-différences de temps et de lieux. C'est à ce titre que l'histoire du
-Protestantisme en Pologne me paraît devoir offrir plus d'intérêt que
-le récit des guerres sanglantes qui, ailleurs, ont précédé son
-triomphe ou sa chute. Elle ne se borne pas, comme l'histoire de la
-Bohême, à démontrer que la propagation des Écritures a toujours, et
-partout, contribué puissamment au développement intellectuel,
-politique et matériel des nations, et que leur décadence ou leur
-suppression a produit l'effet contraire; elle confirme, de plus, une
-grande et triste vérité, à savoir que, dans les luttes morales comme
-dans les luttes matérielles, le succès appartient, non pas aux
-meilleures causes, mais à celles qui sont le mieux défendues. Les
-évènements que je me propose de retracer, prouveront que le zèle le
-plus ardent et les talents les plus distingués, lorsqu'ils procèdent
-isolément et sans plan arrêté, demeurent impuissants en face d'un
-système fortement conçu, qui sait réunir et diriger vers un seul et
-même but tous les efforts individuels; car l'organisation et la
-discipline parviennent le plus souvent à vaincre, dans les luttes
-matérielles, le courage le plus intrépide de troupes irrégulières, et,
-dans les luttes de l'ordre moral, la résistance isolée des plus
-éminents esprits.
-
-Le Christianisme paraît s'être introduit de la Grande-Moravie en
-Pologne, dans le courant du IXe siècle. Dès le Xe siècle il y avait
-déjà fait de grands progrès. Le roi Mieczislav Ier reçut le baptême en
-965, non point à l'instigation de missionnaires étrangers envoyés pour
-le convertir lui et son peuple, mais sous l'influence des chrétiens
-nés en Pologne. Il épousa, en même temps, la fille du roi de Bohême
-qui était chrétien, et fut baptisé par un prêtre bohémien. L'Église
-nationale slave, établie en Bohême par Méthodius et Cyrille, devait
-naturellement franchir les frontières de la Pologne, où elle comptait
-déjà de nombreux adhérents, convertis par les missionnaires moraves
-indépendamment des chrétiens fugitifs de Moravie qui cherchèrent un
-asile en Pologne après la conquête de leur pays par les Magyars. Les
-relations intimes qui existaient alors entre les souverains polonais
-et l'empire germanique[85], assurèrent à l'Église germanique une
-grande influence sur la Pologne, dont le premier évêque, établi à
-Posen, fut placé sous la juridiction spirituelle de l'archevêché de
-Mayence d'abord, puis de celui de Magdebourg. Les premiers couvents de
-ce pays furent habités par des bénédictins venus de Cluny (France),
-et, pendant de longues années, toutes les fonctions ecclésiastiques en
-Pologne, appartinrent à des prêtres ou à des moines originaires de
-l'Italie ou de la France, et surtout de l'Allemagne. Ces derniers se
-multiplièrent à tel point, que bientôt ils remplirent les couvents et
-la plupart des paroisses. Ils se préoccupaient plus des intérêts de
-leurs compatriotes que de l'instruction religieuse des indigènes; on
-vit s'établir, au centre de la Pologne, des couvents où l'on
-n'admettait que des moines de l'Allemagne[86], et il existe encore des
-lettres pastorales par lesquelles les évêques polonais du XIIIe siècle
-enjoignaient au clergé des paroisses de prêcher dans la langue
-nationale, et non dans la langue allemande, incompréhensible pour
-leurs ouailles[87], et interdisaient la nomination des curés qui ne
-connaissaient pas le dialecte du pays. Il était très naturel que ce
-clergé étranger s'efforçât de défendre le rituel de Rome contre les
-Églises nationales qui, cependant, réussirent à conserver leur
-existence jusqu'au XIVe siècle. Telle est, du moins, l'opinion des
-meilleurs historiens polonais, et notamment celle du rév. M.
-Juszinsky, prêtre catholique, dont l'instruction profonde et la
-sagacité sont décisives en pareille matière. Juszinsky établit, en
-s'appuyant sur des autorités incontestables, que les réformateurs du
-XVIe siècle adoptèrent, pour leurs congrégations, un grand nombre de
-cantiques empruntés aux Églises de Pologne (ce qui prouve que leur
-souvenir était encore très récent), et il affirme que l'on se servait
-très fréquemment des bréviaires polonais à la fin du XVe siècle.
-
-[Note 85: Mieczislav reconnut la souveraineté de l'empereur pour les
-territoires situés au-delà du Varta, et siégea régulièrement dans les
-diètes. Ce lien féodal fut brisé sous le règne suivant.]
-
-[Note 86: Je rapporte ce fait d'après le témoignage d'un écrivain
-allemand, Ropel, _Geschichte Polens_, vol. I, page 572.]
-
-[Note 87: Le souvenir de ces faits se retrouve dans un proverbe
-populaire. Pour désigner une chose inintelligible, on dit: _C'est un
-sermon allemand._]
-
-J'ai rappelé, en parlant de la Bohême, que l'influence des Vaudois
-s'était étendue jusqu'en Pologne, et j'ai décrit les rapports des
-Hussites avec ce pays. L'incident le plus remarquable de ces relations
-est, sans contredit, la discussion publique qui eut lieu en 1431, en
-présence du roi et du sénat, entre les délégués hussites et les
-docteurs de l'Université de Cracovie. L'historien polonais, l'évêque
-Dlugosz, qui raconte ce fait, dit que la discussion, soutenue en
-langue polonaise, dura plusieurs jours, que, de l'aveu de tous les
-assistants, les hérétiques furent battus, mais qu'ils ne voulurent
-jamais avouer leur défaite. Une autre ambassade hussite arriva, en
-1432, en Pologne, pour proposer au roi Vladislav Jagellon une alliance
-contre les chevaliers teutoniques, et lui annoncer que le concile de
-Bâle avait admis les députés de leur secte. Cette dernière
-circonstance détermina l'archevêque de Gniezno, ainsi que plusieurs
-évêques, à recevoir dans leurs églises les députés hussites; mais
-lorsque ceux-ci vinrent à Cracovie, l'évêque prononça l'interdit tant
-que les hérétiques demeureraient dans l'enceinte de la ville. Le roi,
-qui désirait s'allier avec les Hussites, fut si irrité contre
-l'évêque, qu'il voulut le mettre à mort; on l'empêcha heureusement de
-commettre cet acte de violence. L'alliance projetée n'eut pas lieu;
-mais un ambassadeur polonais fut envoyé à Bâle afin de soutenir les
-Hussites. Évidemment, grâce à ces relations amicales, les Hussites
-devaient répandre leurs doctrines en Pologne; et il suffit de relire,
-à cet égard, les règlements publiés en diverses occasions par le
-clergé romain afin d'arrêter le progrès de ces doctrines. Ces
-règlements ordonnaient aux curés d'emprisonner et de conduire devant
-les évêques tous ceux qui étaient soupçonnés de favoriser la nouvelle
-secte. Ils interdisaient toute communication avec la Bohême ou les
-Bohémiens, et recommandaient particulièrement d'inspecter les livres
-qui se trouvaient entre les mains des curés de paroisse. L'influence
-du clergé obtint de l'autorité civile les ordres les plus sévères pour
-la punition des hérétiques; toutefois, les récits de cette époque ne
-mentionnent qu'un acte de persécution sanglante contre les Hussites,
-acte commis dans un moment de trouble et à l'instigation d'un seul
-évêque[88]. Quelques grandes familles protégeaient ouvertement les
-doctrines des Hussites, qui, ayant à leur tête Melsztynski, membre
-puissant de la noblesse, étaient sur le point de triompher, lorsque
-leur chef fut tué dans un combat.
-
-[Note 88: André Bninski, évêque de Posen, réunit 900 hommes armés,
-assiégea la ville de Zbonszyn et força les habitants à lui livrer cinq
-prédicateurs hussites qu'il fit brûler publiquement. Ce fait se passa
-en 1439, alors que le pays était déchiré par des dissensions
-intérieures pendant la minorité du roi.]
-
-Bien que les doctrines des Hussites se fussent répandues dans une
-grande partie de la Pologne, elles n'avaient point, dans ce pays, les
-sympathies nationales qui leur donnèrent tant de force en Bohême,
-parce que la nationalité polonaise n'avait point à lutter contre
-l'élément germanique; en Bohême, cette lutte datait de l'affaire de
-l'Université de Prague et de l'exécution de Jean Huss, qui dirigeait
-un mouvement à la fois politique et religieux. Cependant, je le
-répète, grâce aux affinités des Slaves avec la Bohême et à leur propre
-mérite, les doctrines des Hussites avaient pris racine en Pologne,
-comme le prouvent les règlements du clergé catholique; elles étaient
-accueillies par un grand nombre d'esprits, et préparaient le terrain à
-la Réforme du XVIe siècle[89]. La création, en 1400, de l'Université
-de Cracovie, qui enfanta le génie de Copernic, après un siècle à peine
-d'existence, imprima une impulsion vigoureuse au mouvement
-intellectuel de la Pologne. Les chaires de cet établissement étaient
-principalement occupées par des indigènes qui comptaient un grand
-nombre de savants, formés dans les Universités de l'Italie, à Paris,
-et surtout à Prague où les Polonais possédaient un collége. Dès ce
-moment, l'instruction fut très vivement encouragée par les honneurs,
-les émoluments et les perspectives des bénéfices attachés aux chaires
-de l'Université de Cracovie; car on choisissait ordinairement, parmi
-les plus illustres professeurs, les candidats pour les évêchés
-vacants. Aussi, pendant le XVe siècle, l'Église polonaise peut-elle
-citer avec orgueil plusieurs prélats aussi distingués par leur science
-que par leur piété;--entre autres, Dlugosz, qui rendit de grands
-services à son pays par la protection qu'il accorda aux lettres, par
-l'accomplissement d'importantes missions diplomatiques et par la
-publication des _Annales_, ouvrage fort estimé de tous les savants de
-l'Europe;--Martin Tromba, archevêque de Gniezno et primat de Pologne,
-qui joua un rôle éminent au concile de Constance, et qui forma le
-projet d'introduire dans les cérémonies du culte la langue nationale,
-ou, tout au moins, de rendre intelligible pour le peuple, la liturgie
-latine, dont il fit traduire les livres en polonais[90].
-
-[Note 89: La plus ancienne poésie polonaise que l'on ait conservée,
-après l'hymne à la Vierge[89-A], est une poésie en l'honneur du
-réformateur anglais. Ce poème a été composé vers le milieu du XVe
-siècle, par André Galka Dobrzynski, maître ès-arts de l'Université de
-Cracovie. En voici la traduction aussi littérale que possible:
-
-«Vous, Polonais, Allemands, et toutes les nations! Wiclef vous parle
-le langage de la vérité! La terre et la chrétienté n'ont jamais eu et
-n'auront jamais d'homme plus grand que lui. Que celui qui désire se
-connaître, approche Wiclef; celui qui suivra sa voie, ne s'égarera
-jamais.
-
-»Il a révélé la sagesse divine, la science humaine et des vérités qui
-étaient inconnues aux sages.
-
-»Il a écrit d'inspiration sur la dignité ecclésiastique, sur la
-sainteté de l'Église, sur l'Antechrist italien, sur la perversité des
-papes.
-
-»Vous, prêtres du Christ, qui êtes appelés par le Christ, suivez
-Wiclef.
-
-»Les papes impériaux sont des antechrists; leur pouvoir procède de
-l'Antechrist,--des dons des empereurs allemands.
-
-»Sylvestre, le premier pape, a emprunté son pouvoir au dragon
-Constantin, et il a versé son venin sur toutes les églises; conduit
-par Satan, Sylvestre a trompé l'empereur et s'est emparé de Rome par
-fraude.
-
-»Nous désirons la paix;--prions Dieu! aiguisons nos glaives, et nous
-vaincrons l'Antechrist. Frappons l'Antechrist avec le glaive, mais non
-avec un glaive de fer. Saint Paul dit: «Tuez l'Antechrist avec le
-glaive du Christ.»
-
-»La vérité est l'héritage du Christ. Les prêtres ont caché la vérité;
-ils la craignent, et ils trompent le peuple avec des fables. Ô Christ!
-pour le salut de tes blessures, envoie-nous des prêtres qui puissent
-nous guider dans les voies de la vérité et ensevelir l'Antechrist!»
-
-Le même auteur a écrit, sur les oeuvres métaphysiques de Wiclef, un
-commentaire latin dont le manuscrit est conservé dans la bibliothèque
-de l'Université de Cracovie. Il fut obligé de quitter cette ville,
-mais il trouva asile à la cour de Boleslav, prince d'Oppeln (Silésie),
-qui professait les doctrines de Jean Huss.
-
-J'ai puisé ces détails dans l'histoire de la littérature polonaise,
-publiée par M. Michel Wiszniewski, élève de l'Université d'Édimbourg
-et long-temps professeur à celle de Cracovie. Cet ouvrage, réellement
-national, qui ne le cède à aucune des plus célèbres histoires de ce
-genre, telles que celles de Tiraboschi, Ginguené, Sismondi, etc., n'a
-malheureusement pas été terminé, l'auteur ayant dû s'exiler de son
-pays et s'établir en Italie. Puissent des circonstances plus
-favorables permettre à M. Michel Wiszniewski de compléter son travail,
-bien qu'il n'ait plus rien à ajouter à la réputation qu'il s'est
-acquise dans le monde littéraire.]
-
-[Note 89-A: Cet hymne célèbre, qui était chanté par les soldats
-polonais avant la bataille, et qui a été composé par saint Adalbert au
-commencement du XIe siècle, a été traduit en anglais par le docteur
-Bowring, dans ses extraits de poésie polonaise, et en français,
-par....]
-
-[Note 90: Un manuscrit de cette traduction a été conservé à Varsovie
-dans la bibliothèque Zaluski, ainsi appelée du nom de deux frères qui,
-élevés à l'épiscopat, la fondèrent à grands frais. Elle était
-considérée comme l'une des plus riches de l'Europe, et les deux
-prélats en firent don à l'État; mais, lors du démembrement de la
-Pologne en 1795, elle fut transportée à Saint-Pétersbourg. Cet acte de
-spoliation fut accompli sans aucun soin, et les livres les plus
-précieux furent perdus dans le transport.]
-
-Nous trouvons une preuve très remarquable de l'élévation de sentiments
-qui distinguait, à cette époque, le clergé polonais, dans la
-dissertation qui fut présentée au concile de Constance, et lue
-publiquement le 8 juillet 1418, par le docteur Paul Voladimir, recteur
-de l'Université de Cracovie et chanoine de la cathédrale. Cette
-dissertation attaque vivement le principe reconnu et pratiqué par les
-chevaliers teutoniques, à savoir: _que les Chrétiens sont autorisés à
-convertir les infidèles par la force des armes, et que les terres des
-infidèles appartiennent de droit aux chrétiens_; principe en vertu
-duquel le pape concéda aux chevaliers la possession de la Prusse,
-habitée par une population païenne, qui fut, dès ce moment, conquise,
-baptisée, et soumise en outre au plus rude servage.
-
-Rappelons, enfin, le projet de réforme ecclésiastique présenté à la
-diète polonaise de 1459, par Ostrorog, palatin de Posen. Ce projet,
-sans rien toucher aux dogmes ni aux rites de l'Église catholique
-romaine, signalait énergiquement les abus et proposait des réformes si
-décisives, que son adoption eût amené la séparation avec Rome plus
-rapidement peut-être que ne l'eussent fait les plus violentes attaques
-dirigées contre le dogme[91]. Il y avait, dans plusieurs pays, des
-hommes qui critiquaient isolément les abus de l'Église; mais, ici, il
-s'agissait d'une critique faite publiquement par un sénateur du
-royaume à rassemblée des États, et d'après laquelle on peut se former
-une idée des sentiments qui animaient, à cette époque, les hommes
-d'État de la Pologne. Ce furent sans doute ces dispositions qui
-permirent au roi Casimir III de porter secours au roi de Bohême,
-Georges Podiebradski, bien que celui-ci fût excommunié et malgré la
-vive opposition du pape et des évêques. Casimir n'eût point osé
-résister à l'autorité, s'il n'avait été soutenu par l'opinion publique
-de son pays.
-
-[Note 91: Dans ce plan de réforme, Ostrorog soutenait que le Christ
-ayant déclaré que son royaume n'est pas de ce monde, le pape n'avait
-aucune autorité à exercer sur le roi de Pologne, et qu'il ne devait
-pas exiger de ce dernier une attitude et un langage contraires à sa
-dignité;--que Rome tirait chaque année du pays de fortes sommes
-d'argent sous prétextes religieux, mais, en réalité, par des moyens de
-superstition, et que l'évêque de Rome inventait les motifs les plus
-injustes pour lever des taxes destinées non aux vrais besoins de
-l'Église, mais à l'intérêt personnel du pape;--que tous les procès
-ecclésiastiques devaient être jugés dans le pays, et non à Rome, «qui
-ne prenait aucune brebis sans tondre la laine;»--qu'il y avait, parmi
-les Polonais, des gens qui respectaient les affiches de Rome, ornées
-de cachets rouges et de ficelles de chanvre et placées à la porte
-d'une église, mais que l'on ne devait pas ajouter foi à ces impostures
-de l'Italie.»--Il ajoute: «N'est-ce pas chose ridicule de voir le pape
-nous imposer, en dépit du roi et du sénat, je ne sais quelles bulles
-appelées indulgences? Le pape soutire de l'argent en promettant au
-peuple de l'absoudre de ses péchés; et cependant Dieu a dit par la
-voix de son prophète: «Mon fils, donnez-moi votre coeur et non votre
-argent.» Le pape prétend qu'il emploie ses trésors à l'érection des
-églises, mais, par le fait, il ne s'en sert que pour enrichir sa
-famille. Je passe sous silence des actes encore plus blâmables. Il y a
-des moines qui croient encore à de pareilles fables; il y a un grand
-nombre de prédicateurs qui ne pensent qu'à récolter une riche moisson
-et à se nourrir des dépouilles du pauvre peuple.» Ostrorog se plaint,
-en outre, de l'incapacité de certains moines. «Avec une tonsure et un
-capuchon, dit-il, le premier venu se croit apte à corriger le genre
-humain. Il crie, et beugle presque, dans la chaire, où il ne rencontre
-aucun antagoniste. Les hommes instruits, et même le vulgaire, ne
-peuvent écouter sans horreur les non-sens et même les blasphèmes de
-ces prédicateurs.»]
-
-Ainsi, il est évident que le terrain était suffisamment préparé pour
-la Réforme en Pologne, avant que ce mouvement se fût déclaré en
-Allemagne et en Suisse, et je crois que la Pologne n'avait point
-besoin d'être stimulée par l'exemple de l'étranger. Les premières
-pensées de Réforme se firent jour dans un livre publié à Cracovie en
-1515, c'est-à-dire deux ans avant que Luther fût entré en lutte avec
-Rome. Ce livre posait ouvertement le principe de la Réforme, et
-proclamait--«que l'on ne doit ajouter foi qu'à la Bible, et que l'on
-peut se dispenser d'obéir aux commandements humains[92].--Les
-doctrines de Luther se répandirent très rapidement dans la Prusse
-polonaise, habitée par des bourgeois allemands fréquemment en rapport
-avec l'Allemagne. À Dantzick, qui était la principale ville de cette
-province, et qui, sous la suzeraineté des rois de Pologne, jouissait
-d'une liberté complète pour son administration intérieure, la réforme
-de Wittemberg fit de tels progrès, qu'en 1524 ses adhérents
-possédaient cinq églises. Malheureusement, les réformateurs furent
-aveuglés par leurs succès; et, au lieu de poursuivre leurs avantages
-par les moyens qu'ils avaient d'abord employés, par la persuasion, ils
-eurent recours à la violence, et imprimèrent à leurs cultes un
-caractère politique. Quatre mille hommes armés entourèrent
-l'Hôtel-de-Ville avec des canons, et forcèrent le conseil, composé de
-membres de l'aristocratie de la cité, à se dissoudre et à signer une
-déclaration constatant qu'il avait, par ses propres actes, provoqué
-l'insurrection. Le nouveau conseil, choisi dans le parti du mouvement,
-abolit entièrement les cérémonies du culte catholique, ferma les
-monastères, et ordonna que les couvents et autres édifices consacrés
-au clergé fussent convertis en écoles et en hôpitaux. Il déclara que
-les biens de l'Église seraient réunis au domaine de l'État; il les
-laissa cependant intacts.
-
-[Note 92: _Épître de Bernard de Lublin à Simon de Cracovie._ Deux
-écrits antérieurs, _De vero cultu Dei_ et _De matrimonio sacerdotum_,
-publiés à Cracovie en 1504, contenaient également des doctrines que
-Rome considère comme des hérésies.]
-
-Cette révolution ne pouvait se justifier; car un très grand nombre
-d'habitants adhéraient aux principes de l'ancienne Église, et ils
-avaient incontestablement le droit de jouir, quant à l'exercice de
-leur culte, d'une liberté égale à celle que les Réformistes
-réclamaient pour eux-mêmes. Le changement opéré par la violence d'un
-parti et non par le vote réfléchi des citoyens dans l'ordre religieux
-et politique, était aussi illégal qu'injuste, et il ne pouvait avoir
-d'autre caractère aux yeux du roi, quelle que fût, d'ailleurs,
-l'opinion personnelle de ce prince.
-
-Le trône de Pologne était alors occupé par Sigismond Ier, noble coeur
-et esprit élevé. Une députation de l'ancien conseil de Dantzick se
-présenta devant lui en habits de deuil, le suppliant de sauver la
-ville, attaquée par l'hérésie, et de rétablir les institutions. Elle
-l'assura, en même temps, que la majorité des citoyens désirait cette
-restauration. Le roi invita les chefs de la révolution à comparaître
-en sa présence: ceux-ci, tout en protestant de leur fidélité,
-refusèrent d'obéir à cet ordre; ils furent mis hors la loi par la
-diète, et le roi se rendit lui-même à Dantzick, pour réinstaller le
-conseil, pendant que les principaux chefs du mouvement étaient
-exécutés ou bannis.
-
-Cet acte de Sigismond Ier ne peut être considéré que comme une mesure
-politique; il ne se rattachait à aucun plan de persécution religieuse.
-Si le roi avait laissé libre carrière à la révolte dans une ville
-soumise à son autorité, il eût encouragé d'autres soulèvements qui
-auraient compromis la tranquillité générale. Il ne poursuivit aucun
-disciple du Protestantisme dans les diverses provinces de ses États,
-et, si les Réformistes de Dantzick s'étaient contentés d'une
-prédication pacifique, il ne les aurait pas inquiétés. En effet, bien
-qu'en rétablissant l'ancienne administration de Dantzick, il eût
-prohibé l'hérésie, il y toléra complètement, peu d'années après, les
-paisibles manoeuvres du Luthéranisme qui devint, sous le règne
-suivant, la religion de la majorité des habitants, sans qu'il fût
-porté atteinte à la liberté des catholiques romains. Sigismond
-professa publiquement ses intentions tolérantes dans une réponse
-adressée au célèbre Jean Eck ou Eckius, qui lui avait dédié un livre
-contre Luther, où il le pressait de persécuter les hérétiques et de
-suivre l'exemple de Henry VIII d'Angleterre qui venait de publier un
-livre contre le réformateur allemand: «Que le roi Henry écrive contre
-Martin, si bon lui semble, dit Sigismond; quant à moi, je demeurerai
-le roi des brebis et des boucs.»
-
-Le progrès intellectuel que j'ai déjà signalé favorisa la cause de la
-Réforme, qui fut également secondée par la constitution politique du
-pays. Il n'y avait peut-être pas alors de nation plus libre que la
-Pologne. Cette liberté était, il est vrai, restreinte aux classes
-nobles: mais la noblesse polonaise ne pouvait être comparée à celle
-des royaumes de l'Europe occidentale; elle formait une sorte de caste
-militaire qui comprenait à peu près le dixième de la population, en
-sorte que le nombre des habitants jouissant de droits politiques, se
-trouvait, proportionnellement à l'ensemble, plus considérable que ne
-l'était celui des électeurs en France, avant l'application du suffrage
-universel. Il y avait, dans cette caste, des familles dont la fortune
-et l'influence égalaient celles des plus puissants barons de la
-féodale Angleterre; d'autres, au contraire, cultivaient elles-mêmes
-leurs champs. Mais, quelle que fût l'inégalité des fortunes, tous les
-nobles étaient égaux en droit. Le plus pauvre, dans sa cabane, était
-un _seigneur_ aussi bien que le riche dans son palais, et sa personne
-était aussi efficacement protégée par le _neminem captivabimus_,
-l'_habeas corpus_ du Polonais[93].
-
-[Note 93: La loi _neminem captivabimus nisi jure victum_, fut établie
-par la diète de 1431. D'après cette loi, le roi, qui représentait
-alors le pouvoir judiciaire ainsi que l'autorité exécutive, ne pouvait
-faire emprisonner aucun noble, si ce n'est dans le cas de _flagrant
-délit_; mais il devait accepter une caution en rapport avec le délit
-qui donnait lieu à l'accusation.]
-
-Cette corporation puissante n'était pas moins jalouse des empiètements
-du clergé que de ceux de l'autorité royale, et ces dispositions
-devaient faciliter le progrès des nouvelles doctrines. Les villes qui,
-pour la plupart, étaient très florissantes, se gouvernaient d'après
-les lois municipales importées de l'Allemagne; et, par le fait, elles
-formaient de petites républiques, administrées par des magistrats
-civils qui rendaient la justice au civil comme au criminel.
-
-Un écrivain contemporain constate que les ouvrages de Luther furent
-publiquement vendus à l'Université de Cracovie, qu'on les lut
-avidement, sans que les théologiens polonais exprimassent aucun
-sentiment de désapprobation. Quant à lui, ajoute-t-il, à mesure qu'il
-les parcourait, ses vieilles opinions faisaient place à une conviction
-nouvelle[94]. Telles étaient, en Pologne, les dispositions des esprits
-les plus éclairés, qui, cependant, n'en étaient encore arrivés qu'au
-doute. Une société secrète, composée des étudiants les plus instruits,
-prêtres et laïques, se réunissait fréquemment pour discuter sur les
-matières religieuses, et notamment sur les nouvelles publications
-anti-papistes, qui se produisaient en Europe et qui lui étaient
-transmises par Lismanini, moine italien, confesseur de l'épouse de
-Sigismond, Bona Sforza, et qui prenait une part active à ces réunions.
-Les dogmes de l'Église romaine qui ne s'appuyaient pas sur la lettre
-des Écritures, étaient librement examinés; mais, à l'une de ces
-réunions, un prêtre belge, nommé Pastoris, attaqua le mystère de la
-Trinité comme étant incompatible avec l'unité de Dieu. Cette doctrine,
-toute nouvelle en Pologne (bien qu'elle eût été déjà mise en avant
-dans les oeuvres de Servet), émut à tel point les personnes présentes,
-qu'elles demeurèrent stupéfaites et terrifiées, en songeant qu'une
-proposition aussi hardie conduirait à la négation de la religion
-révélée. Elle fut adoptée par quelques membres, et amena
-l'établissement, en Pologne, d'une secte qui devint plus tard célèbre
-sous le nom de Socinianisme, bien que ni Lelius ni Faustus Socin n'en
-soient les véritables fondateurs. D'autre part, l'audacieuse
-proposition de Pastoris jeta l'effroi dans les âmes timorées, et
-arrêta un grand nombre de Réformistes, qui préférèrent demeurer
-fidèles à l'Église établie, malgré ses erreurs et ses abus, plutôt que
-de s'aventurer dans une voie qui les eût plongés dans un pur déisme,
-en réduisant la Bible à un simple code de morale. Toutefois, il y eut
-des esprits fermes et sincères qui résolurent de poursuivre la
-recherche de la vérité, non point seulement avec leur raison, mais
-avec le texte même des Écritures.
-
-[Note 94: Modrzewski.]
-
-À l'époque où ce mouvement religieux agitait les hautes classes à
-Cracovie, les masses populaires, dans la province de Posen, furent
-excitées plus vivement encore par l'arrivée des Frères Bohêmes.
-Ceux-ci, exilés de leur pays au nombre de mille environ, se dirigèrent
-vers la Prusse où le duc Albert de Brandebourg leur offrait un asile.
-Lors de leur passage à Posen, en juin 1548, André Gorka, juge suprême
-des provinces de la Grande-Pologne[95], membre de la noblesse et très
-riche, les accueillit avec empressement et les logea dans ses
-domaines. Il avait déjà embrassé très chaudement les doctrines de la
-Réforme. Les Frères Bohêmes célébrèrent publiquement le service divin;
-leurs sermons et leurs hymnes, dont les habitants comprenaient le
-langage, leur concilièrent les sympathies de la population. Leur
-origine slave leur donnait des avantages que le Luthéranisme,
-d'origine germanique, ne possédait pas, et leur permettait d'espérer
-la conversion de toute la province où ils avaient trouvé une
-hospitalité si généreuse. L'évêque de Posen, voyant le danger que
-courait son autorité spirituelle, obtint du roi Sigismond-Auguste, qui
-venait de succéder à son père Sigismond Ier, un ordre d'exil contre les
-Frères Bohêmes. On aurait pu éluder cet ordre ou en obtenir la
-révocation; mais les Frères, craignant de soulever des troubles, se
-rendirent en Prusse, où le duc Albert leur accorda la naturalisation,
-une complète liberté religieuse, ainsi qu'une église pour leur culte:
-en même temps, la protection de ce prince les défendit contre les
-attaques que les docteurs luthériens commençaient à diriger contre
-leurs dogmes[96]. L'année suivante, 1549, un grand nombre de Frères
-retournèrent en Pologne où ils avaient été si bien reçus, et ils y
-continuèrent leurs travaux sans être inquiétés. Leurs congrégations
-s'accrurent rapidement; plusieurs grandes familles, les Leszczynski,
-les Ostrorog, etc., adoptèrent leurs doctrines; en peu de temps ils
-élevèrent environ quatre-vingts églises dans la province de la
-Grande-Pologne, indépendamment de celles qu'ils avaient fondées sur
-différents points du pays.
-
-[Note 95: La Pologne était divisée politiquement en Pologne _grande_
-et _petite_. La première de ces deux provinces, comprenant la région
-de l'Ouest, reçut le nom de _grande_, parce qu'elle fut le berceau de
-la monarchie qui s'étendit successivement vers l'Est et vers le Sud.
-Elle était cependant moins vaste que la _Petite-Pologne_, qui
-comprenait la région du Sud-Est.]
-
-[Note 96: Les Frères Bohêmes ne jouirent de cette protection que
-durant la vie du duc Albert. Après sa mort, la persécution reprit son
-cours. En 1568, on défendit aux Frères l'exercice public de leur
-culte; on leur ordonna de signer les vingt articles de la Confession
-reconnue en Prusse, et on leur défendit d'entretenir aucunes relations
-avec leurs coreligionnaires, soit de Pologne, soit de Bohême. Cette
-situation les décida à émigrer en 1574 pour la Pologne, où leurs
-églises étaient devenues nombreuses et où la loi garantissait la
-liberté des cultes.]
-
-Ici se présente un incident qui tourna encore au profit du
-Protestantisme. Les étudiants de l'Université de Cracovie ayant eu une
-querelle avec les bedeaux du recteur, ceux-ci firent usage de leurs
-armes et tuèrent plusieurs jeunes gens. On demanda justice contre les
-meurtriers en accusant le recteur, qui était dignitaire de l'Église,
-d'avoir ordonné le massacre. Les étudiants reçurent la promesse que
-l'affaire serait jugée; mais ils étaient si irrités que, malgré les
-efforts de quelques personnes influentes, ils quittèrent Cracovie en
-masse et se rendirent presque tous dans les Universités étrangères,
-notamment à l'Académie protestante de Goldberg en Silésie et à
-l'Université récemment établie à Koenigsberg, d'où ils revinrent plus
-tard, conservant l'empreinte profonde des opinions réformistes[97].
-
-[Note 97: L'Université de Koenigsberg contribua puissamment à répandre
-en Pologne la connaissance des Écritures, en publiant les premières
-Bibles et les premiers écrits anti-papistes qui aient paru dans la
-langue du pays. Elle avait été fondée en 1544 par Albert, duc de
-Prusse, en vue de populariser les principes protestants. Une anecdote
-assez curieuse se rapporte à sa création. À cette époque, la sanction
-du pape ou de l'empereur semblait indispensable pour la fondation
-d'une Université, et Sabinus, le premier recteur de l'Université de
-Koenigsberg, était tellement pénétré de cette pensée, qu'il s'adressa
-au cardinal Bembo afin d'obtenir du pape l'autorisation d'ériger une
-école qui avait pour but avoué de combattre l'autorité de Rome. Le
-cardinal Bembo répondit à cette singulière requête par un refus poli.
-L'Empereur rejeta de même la demande, qui ne fut accordée que par
-Sigismond-Auguste, roi de Pologne, se fondant sur son titre de
-suzerain du duc de Prusse. Chose bizarre! l'autorisation donnée pour
-l'érection d'une Université protestante, fut contresignée par un
-évêque catholique romain, Padniewski, chancelier de Pologne.]
-
-L'influence acquise par le Protestantisme en Pologne, se révéla à
-l'occasion du mariage d'un prêtre dans les environs de Cracovie. Ce
-prêtre fut cité à comparaître devant le tribunal de son évêque; il
-obéit; mais il se présenta accompagné d'un si grand nombre d'amis
-influents, que la poursuite fut abandonnée. Enfin, un noble très
-riche, Olesniçki, porta un coup décisif aux règlements de l'Église
-catholique romaine, en chassant les nonnes d'un couvent dans la ville
-de Pinczow, qui lui appartenait; il fit arracher les images qui
-ornaient l'Église et établit le culte protestant de la Confession de
-Genève. Cet exemple fut suivi et décida le progrès du Protestantisme
-dans la province de Cracovie.
-
-Le clergé catholique, voyant l'inutilité de ses dénonciations contre
-les hérétiques, se réunit, en 1551, dans un synode général, présidé
-par le primat. Ce fut à cette occasion que l'évêque de Varmie
-(Ermeland), Hosius, composa sa célèbre Confession de la foi
-catholique, qui fut adoptée par l'Église de Rome comme étant l'exposé
-fidèle de ses doctrines. Le synode ordonna qu'elle fût signée par tous
-les membres du clergé, parmi lesquels quelques-uns étaient suspects,
-et il demanda au roi d'exiger également la signature des laïques. Il
-ne se contenta pas de prendre des mesures contre les progrès de la
-Réforme, il décida en outre que l'on déclarerait la guerre à la
-noblesse hérétique, et il imposa, dans ce but, une lourde taxe sur le
-clergé. Le synode comptait s'assurer le concours du roi auquel
-devaient revenir les produits des confiscations. Plusieurs prélats
-objectèrent qu'il y avait péril à attaquer un corps aussi puissant que
-la noblesse polonaise; la passion l'emporta; le synode décida qu'il
-mettrait à exécution ses résolutions violentes, et les évêques
-envoyèrent partout des citations judiciaires aux prêtres et aux nobles
-qui avaient rompu avec l'Église romaine. Ils furent appuyés par la
-cour de Rome qui, dans une lettre encyclique, recommanda l'extirpation
-de l'hérésie.
-
-Il était, cependant, plus aisé de voter toutes ces mesures que de les
-exécuter, dans un pays où la liberté des citoyens était si solidement
-établie. Il y eut bien quelques persécutions sanglantes, accomplies
-dans l'ombre d'un couvent ou d'un donjon; mais les premières attaques
-dirigées contre la Réforme produisirent un effet diamétralement
-opposé à celui que l'on attendait. Stadniçki, noble influent,
-introduisit dans ses domaines de Dobieçko[98], le culte de la
-Confession de Genève. Cité à comparaître devant l'évêque de son
-diocèse, il offrit de justifier ses opinions religieuses; le tribunal
-repoussa cette proposition et le condamna, par défaut, à la mort
-civile et à la perte de ses biens. Stadniçki dénonça cet acte, en
-termes très violents, à une assemblée des nobles, qui virent avec
-effroi les tendances de l'Église et l'avènement d'une autorité
-nouvelle plus menaçante pour eux que l'autorité royale. Les nobles
-polonais furent saisis d'horreur à la pensée qu'ils deviendraient les
-sujets d'une corporation qui, sous la direction d'un chef étranger et
-non responsable, disposerait de la vie, de la propriété, de l'honneur
-des citoyens, et le cri d'alarme poussé par le Protestant Stadniçki,
-trouva de l'écho dans toute la Pologne, même parmi les nobles qui
-demeuraient attachés à la foi romaine. De là une indignation
-universelle contre le clergé, dont les prétentions fournirent le texte
-presque exclusif des débats qui eurent lieu lors des élections de
-1552[99]. Le pays tout entier enjoignit à ses députés, dans les termes
-les plus énergiques, de restreindre l'autorité des évêques.
-
-[Note 98: Actuellement dans la Pologne autrichienne.]
-
-[Note 99: La constitution polonaise, de même que celle de Hongrie,
-était _délégative_ et non _représentative_; les électeurs décidaient
-les questions qui devaient être portées à la Diète, et ils dictaient,
-à l'avance, les votes de leurs députés.]
-
-Les dispositions de la diète de 1552, se réunissant sous de tels
-auspices, ne pouvaient être un instant douteuses; les opinions
-religieuses de la plupart des membres se révélèrent immédiatement. À
-la messe qui précéda, selon l'usage, l'ouverture des délibérations,
-plusieurs députés détournèrent la tête pendant l'élévation de
-l'hostie, tandis que le roi et les sénateurs baissaient humblement
-leurs fronts. Raphaël Leszczynski, noble, riche et influent, fit plus
-encore: il demeura couvert au moment où s'accomplissait la cérémonie
-la plus solennelle du culte romain. Les Catholiques n'osèrent point
-censurer ces actes de mépris pour leur foi, et la chambre des députés
-exprima son approbation en appelant à la présidence ce même
-Leszczynski, lequel avait donné sa démission de sénateur pour devenir
-député[100]. Ainsi, l'esprit de la majorité était nettement indiqué;
-les partis les plus opposés en politique se rencontraient dans un
-sentiment commun d'hostilité contre la juridiction épiscopale. Le roi,
-qui inclinait naturellement vers la modération, essaya de concilier
-les différends; mais il échoua, et, de concert avec la diète, il
-décida que le clergé se bornerait désormais à juger l'orthodoxie des
-doctrines, sans appliquer aux hérétiques aucune peine temporelle. Ce
-fut ainsi que la liberté religieuse pour toutes les croyances se
-trouva virtuellement consacrée en Pologne, dès 1552, à une époque où,
-dans d'autres pays, même dans des pays protestants, cette liberté
-n'était accordée qu'à une croyance privilégiée.
-
-[Note 100: Leszczynski avait pour devise: _Malo periculosam libertatem
-quàm tutum servitium._ Il descendait de Stanislas Leszczynski,
-défenseur de Jean Huss au concile de Constance, et était aïeul du roi
-Stanislas, depuis duc de Lorraine, et dont la fille, Maria
-Leszczynski, épousa Louis XV, roi de France.]
-
-Un homme contribua puissamment au succès de l'opposition dirigée
-contre le clergé; il a acquis une haute renommée dans l'histoire du
-XVIe siècle, et il eût rendu à son pays d'immenses services, si
-l'éclat de ses talents n'avait pas été terni par une inconcevable
-violence de passion et par une absence totale de principes: je veux
-parler de Stanislas Orzechowski, plus connu sous le nom latin
-d'Orichovius[101].
-
-[Note 101: Voyez Bayle, article _Orichovius_.]
-
-Orzechowski naquit en 1513 dans le palatinat ou province de
-Russie-Rouge ou Ruthénie (aujourd'hui la Galicie-Orientale). Il étudia
-dans les Universités allemandes, et, pendant son séjour à Wittemberg,
-il était le favori de Luther et de Melanchton. Il visita ensuite Rome
-et revint dans son pays en 1543, complètement gagné à la cause de la
-Réforme. Mais, jugeant que cette dernière ne pouvait rien pour lui,
-tandis que l'Église romaine disposait des honneurs et des richesses,
-il prit les ordres et fut promu à la dignité de chanoine. Il ne tarda
-pas cependant à exprimer ses véritables opinions et il se maria
-publiquement. Excommunié et condamné aux châtiments les plus sévères,
-il fut si vigoureusement assisté par l'influence de ses amis, que
-personne n'osa mettre à exécution le jugement rendu contre lui. Ses
-écrits et ses discours dans de nombreuses réunions eurent une grande
-part à l'affermissement de la liberté religieuse, reconnue par la loi
-de 1552. Avant cette date, Orzechowski s'était réconcilié avec Rome;
-relevé de l'excommunication, il avait invoqué la décision du pape au
-sujet de son mariage, dont on lui avait promis la confirmation; car
-les évêques voulaient à toute force enlever au parti de la Réforme un
-écrivain aussi puissant. Cependant le pape ajournait son jugement. Il
-n'osait pas autoriser un précédent aussi dangereux; en outre,
-Orzechowski venait de perdre, par sa versatilité, l'influence
-extraordinaire qu'il avait exercée sur le peuple, et il ne passait
-plus pour un adversaire très redoutable. Orzechowski vit bien que
-Rome se jouait de lui et il recommença ses attaques plus vivement que
-jamais[102]. Ses oeuvres furent mises à l'index, et on le dénonça
-comme un serviteur de Satan. Violemment excité par la persécution, il
-redoubla d'invectives contre le pape Paul IV, et dans un écrit adressé
-au roi, il fit observer qu'un évêque catholique investi de la dignité
-de sénateur, était nécessairement traître à son pays, attendu qu'il
-était obligé de sacrifier les intérêts de son souverain à ceux du
-pape,--ayant prêté serment d'abord au pape, puis au roi[103].
-
-[Note 102: Afin de donner une idée de la violence de son style, je
-citerai quelques passages des lettres qu'il adressa au pape Jules III:
-«Ô Saint-Père, je vous en conjure, pour l'amour de Dieu et de notre
-seigneur Jésus-Christ et des saints anges, lisez ce que je vous écris
-et rendez-moi réponse! Ne rusez pas avec moi: je ne vous donnerai pas
-d'argent, je ne veux avoir avec vous aucune affaire....» Ailleurs,
-Orzechowski s'adresse ainsi au même pontife: «Sachez, Jules, sachez
-bien à quel homme vous avez affaire,--non pas à un Italien, pas même à
-un Russe,--non pas à l'un de vos pauvres sujets, mais au citoyen d'un
-royaume où le monarque lui-même est tenu d'obéir à la loi. Vous
-pouvez, si cela vous plaît, me condamner à mort; mais ce ne sera pas
-tout. Le roi n'exécutera pas votre sentence. La cause sera soumise à
-la Diète. Vos Romains courbent leurs genoux devant vos domestiques:
-ils fléchissent le cou sous le joug honteux de vos scribes. Il n'en
-est pas ainsi parmi nous. Le roi, notre seigneur, ne peut pas faire
-tout ce qui lui plaît; il doit faire ce que la loi prescrit. Il ne
-dira pas, le jour où vous lui adresserez un signe de votre doigt, ou
-lorsque vous ferez briller à ses yeux votre anneau: «Stanislas
-Orzechowski, le pape Jules désire que vous alliez en exil: partez
-donc!» Non, je vous assure que le roi ne vous obéira pas. Nos lois ne
-lui permettent pas d'exiler ou d'emprisonner quiconque n'a pas été
-condamné par le tribunal compétent.» Tout ce que dit Orzechowski
-touchant l'autorité royale et la liberté des citoyens en Pologne était
-parfaitement exact, et je ne sache pas qu'aucun autre pays pût jouir à
-cette époque d'un égal degré de liberté.]
-
-[Note 103: «Le serment, dit Orzechowski en s'adressant au roi, détruit
-la liberté des évêques, qui ne sont plus que des espions pour la
-nation et pour le souverain. Le haut clergé, qui s'est volontairement
-soumis à cet esclavage, a conspiré, par le fait, et s'est constitué en
-état de révolte contre le pays. Ces conspirateurs ont siégé dans vos
-conseils, ils ont épié vos projets et les ont fait connaître à leur
-maître étranger. Si vous vouliez, dans l'intérêt public, arrêter les
-usurpations du pape, ils vous excommunieraient et exciteraient des
-émeutes sanglantes. Le pape a lâché les moines, qui se sont abattus
-sur votre royaume comme une nuée de sauterelles. Voyez-les, conjurés
-contre vous! comme ils sont nombreux et cruels! Contemplez abbayes,
-couvents, chapitres, synodes! autant de têtes tonsurées, autant de
-têtes qui conspirent contre vous!»]
-
-Le clergé, pour lequel Orzechowski était surtout dangereux à cause de
-l'ascendant que la violence de son langage lui donnait sur les masses
-populaires, désirait vivement le réduire au silence pour le convertir
-ensuite à la cause de l'Église catholique. La mort de la femme
-d'Orzechowski fit disparaître le plus grand obstacle qui s'opposât à
-sa réconciliation avec Rome. Le Réformiste de la veille se soumit
-alors à la loi de l'Église qui pouvait récompenser généreusement ses
-services. Il attaqua les Protestants avec une vivacité égale à celle
-qu'il avait déployée contre Rome[104]. Il défendit la suprématie du
-pape sur tous les souverains de la chrétienté, et soutint cette cause
-avec plus d'audace et de vigueur qu'on ne l'avait jamais fait[105].
-Les doctrines qu'il développa dans la véhémence de sa passion,
-présentent d'autant plus d'intérêt qu'elles peuvent être considérées
-comme l'exposé fidèle des principes qui auraient gouverné le monde si
-l'Église romaine avait triomphé. Il ne fit en définitive que
-proclamer les opinions de cette Église, et le cardinal Hosius donna
-son approbation complète à toutes ses propositions. Mais pourquoi
-remonter au XVIe siècle? La doctrine qui reconnaît la suprématie du
-pape sur les rois n'a-t-elle pas été défendue de nos jours, comme elle
-le fut par Orzechowski, et avec un style beaucoup plus remarquable,
-par des écrivains de premier mérite, tels que le comte de Maistre,
-dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, et par l'abbé de Lamennais?
-Ce dernier, il est vrai, après avoir défendu le despotisme politique
-et spirituel, est passé à l'autre extrême avec une versatilité
-semblable à celle d'Orzechowski, sinon par les mêmes motifs d'intérêt
-personnel.
-
-[Note 104: «Ces abominables sauterelles d'Ariens, de Macédoniens,
-d'Eutychéens et de Nestoriens se sont abattues dans vos champs. Elles
-croissent en nombre et se répandent dans toute la Pologne et en
-Lithuanie, grâce à la négligence des magistrats. Une bande insolente
-allume l'incendie, détruit les églises, méconnaît les lois, corrompt
-les moeurs, méprise l'autorité et ravale le gouvernement. Elle
-renversera le trône. Il importe bien plus de vaincre les fureurs de
-l'hérésie que l'ennemi moscovite!»]
-
-[Note 105: Orzechowski dit: «Le roi n'est établi que pour protéger le
-clergé. Le souverain-pontife a seul le droit de faire les rois, et,
-dès lors, il a pleine autorité sur eux. La main d'un prêtre est la
-main de Jésus-Christ.... L'autorité de saint Pierre ne peut être
-subordonnée à aucune autre; elle est supérieure à tout: elle ne paye
-ni tributs ni taxes. La mission du prêtre est supérieure à celle du
-roi. Le roi est le sujet du clergé; le roi n'est rien sans le prêtre.
-Le pape a le droit d'enlever au roi sa couronne. Le prêtre sert
-l'autel, mais le roi sert le prêtre et n'est que son ministre armé,
-etc., etc.» Orzechowski représentait l'État sous la forme d'un
-triangle, avec le clergé au sommet; le roi, ainsi que les nobles,
-remplissaient le corps de ce triangle; le reste de la nation n'était
-rien. Il recommandait aux nobles de gouverner le peuple
-paternellement.]
-
-Orzechowski était cependant un allié trop dangereux pour rendre à
-l'Église romaine, dont la situation était presque désespérée,
-l'influence qu'elle avait perdue. Le roi Sigismond-Auguste, prince
-éclairé et tolérant, montrait une vive prédilection pour les doctrines
-des Réformistes. Les _Institutes_ de Calvin étaient lues et commentées
-devant lui par Lismanini, Italien fort instruit dont j'ai déjà parlé,
-et il accueillait très gracieusement les lettres que Calvin lui
-adressait. Il était entouré de Protestants ou d'hommes qui désiraient
-la réforme de l'Église, tels que François Krasinski, qui avait été
-élevé avec lui, et qui, après avoir étudié sous Melanchton, était
-devenu évêque de Cracovie. Les Réformistes espéraient que le roi se
-déclarerait contre Rome; mais ce qui arrêtait surtout Sigismond,
-c'étaient les luttes intérieures qui déchiraient le Protestantisme. Il
-voulait, toutefois, réformer l'Église en convoquant un synode
-national. Ce voeu, partagé par un grand nombre de personnages
-considérables de la noblesse et même du clergé, fut exprimé par la
-diète de 1552, renouvelé par celle de 1555, les députés ayant insisté
-sur la nécessité de réunir un synode national, sous la présidence du
-roi lui-même, pour réformer l'Église en prenant pour base les
-Saintes-Écritures. On devait appeler au sein de cette assemblée les
-représentants de toutes les sectes religieuses du pays, ainsi que les
-Réformateurs les plus célèbres de l'Europe, Calvin, Beza, Melanchton
-et Vergerius qui se trouvait alors en Pologne. Mais l'homme qui
-inspirait le plus de confiance pour le succès de cette grande oeuvre,
-était Jean Laski, ou Lasco, qui avait acquis déjà une haute réputation
-en Allemagne et en Angleterre. Je crois devoir arrêter l'attention de
-mes lecteurs sur ce personnage éminent.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-POLOGNE.
-
-(Suite.)
-
- Jean A Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques en
- Allemagne, en Angleterre et en Pologne. -- Arrivée du nonce
- Lippomani, et ses intrigues. -- Synode catholique de Lowicz et
- meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs Juifs,
- meurtre commis par ce synode à l'instigation de Lippomani. -- Le
- prince Radziwill le Noir; services qu'il a rendus à la cause de
- la Réforme.
-
-
-La famille des Laski a produit, pendant le XVIe siècle, plusieurs
-hommes illustres dans l'Église, dans la politique et dans les camps.
-Jean Laski, archevêque de Gniezno, chancelier de Pologne, publia en
-1506 la première collection des lois de ce pays, collection connue
-sous le nom de _Statut de Laski_. Il avait trois neveux, qui tous
-acquirent une réputation européenne. Stanislas résida long-temps à la
-cour du roi de France, François Ier, qu'il accompagna à la bataille de
-Pavie et dont il partagea la captivité; puis il revint dans son pays
-où il fut successivement revêtu des plus hautes dignités. Jaroslav,
-dont les talents extraordinaires et l'expérience militaire et
-politique sont attestés par les premiers écrivains de l'époque, par
-Paul Jovius, Érasme, etc., est demeuré surtout célèbre par le rôle
-qu'il joua lors de l'intervention des Turcs en Hongrie et du siége de
-Vienne en 1529[106]. Le troisième frère était Jean Laski le
-Réformiste. Il naquit en 1499; destiné dès sa jeunesse à la carrière
-de l'Église, il reçut une excellente instruction et visita les
-différents pays de l'Europe, où il se mit en relation avec les savants
-les plus distingués de son temps. En 1524, il fut, en Suisse, présenté
-à Zwingle, qui jeta dans son âme les premiers doutes sur l'orthodoxie
-de l'Église romaine. Il passa l'année 1525 à Bâle avec Érasme, chez
-lequel il vivait et qui avait pour lui une admiration presque
-enthousiaste. Laski fit voir le prix qu'il attachait à l'amitié
-d'Érasme, en subvenant à tous ses besoins avec autant de générosité
-que de délicatesse. Non-seulement il le remboursa très largement de
-toutes les dépenses occasionnées par son séjour, mais encore il lui
-acheta sa bibliothèque, dont il lui laissa la jouissance sa vie
-durant[107]. Il est probable qu'il dut à Érasme cette rare douceur de
-caractère qui distingua tous ses actes.
-
-[Note 106: Après la mort de Louis le Jagellon, roi de Hongrie, qui
-périt à la bataille de Mohacz contre les Turcs, en 1525, et ne
-laissait point de postérité, un parti puissant éleva au trône Jean
-Zapolya, woïvode de Transylvanie. Celui-ci ne put se maintenir en
-présence de Ferdinand d'Autriche, qui avait été élu par le parti
-opposé, et qui, ayant épousé une soeur du dernier roi, lui succéda en
-Bohême, avec l'aide de son frère Charles-Quint. Zapolya se retira en
-Pologne, où Jaroslav Laski lui proposa de le replacer sur le trône de
-Hongrie en s'appuyant du secours des Turcs. Zapolya donna à Laski ses
-pleins pouvoirs, et lui promit, en récompense de ses services, la
-principauté de Transylvanie. Laski se rendit donc à Constantinople: il
-n'avait rien à offrir, et il avait tout à demander. Cependant, ses
-négociations furent si heureuses, que, le 20 février 1528, deux mois
-seulement après son arrivée, il signa un traité d'alliance contre
-l'Autriche avec le sultan Soliman, qui s'engageait à rendre à Zapolya
-la couronne de Hongrie, sans autre condition que celle d'être reconnu
-comme le protecteur ou _le frère aîné_ du nouveau roi. Le succès de
-l'ambassade de Laski fut dû en grande parti à l'influence slave. Le
-vizir et les principaux dignitaires de la Turquie étaient des Slaves
-de Bosnie, qui avaient embrassé l'islamisme et étaient devenus les
-plus fidèles sujets de la Porte, tout en conservant leur langue et un
-vif attachement pour la nationalité slave. On parlait à la cour du
-sultan le slave autant que le turc, et Laski put s'entretenir
-librement avec le vizir et les ministres, qui le traitaient comme un
-compatriote. Laski a laissé un journal de son voyage, et il cite les
-paroles remarquables qui lui furent adressées par Mustapha-Pacha:
-«Nous sommes du même peuple; vous êtes Lekh[106-A], et je suis
-Bosnien. Il est naturel que chacun préfère son pays à tout autre.» Ces
-paroles, dites par un Slave musulman, investi d'une haute fonction de
-l'Empire turc, à un Polonais chrétien, prouvent la force des affinités
-slaves et indiquent le parti que l'on pourrait tirer de ces
-dispositions nationales.--Conformément au traité, une armée turque
-rétablit Zapolya sur le trône de Hongrie, et vint mettre le siége
-devant Vienne, qui fut sur le point d'être prise. Cependant Zapolya
-oublia ce qu'il devait à Laski, ou plutôt il ne put supporter l'idée
-d'être à ce point son obligé. Au lieu de recevoir la principauté de
-Transylvanie, Laski fut accusé de conspiration et emprisonné.
-L'influence de ses amis le fit remettre en liberté: son innocence fut
-proclamée par lettres-patentes, et il reçut en dédommagement des
-sommes qu'il avait dépensées au service de Zapolya, les villes de
-Kesmark et de Debreczyn. L'âme fière de Laski ne pouvait être apaisée
-par cet acte de justice péniblement arraché à l'ingratitude d'un roi
-qui lui devait sa couronne. Il quitta le service de Zapolya et résolut
-de défaire son propre ouvrage en détrônant ce prince. Il se rendit, en
-conséquence, auprès de Ferdinand d'Autriche, qui accueillit à bras
-ouvert un allié aussi précieux. En 1540, lorsque Ferdinand réunissait
-une armée pour reconquérir la Hongrie, Laski fut envoyé à
-Constantinople pour empêcher Soliman de secourir Zapolya. Son arrivée
-à la cour ottomane, dans un rôle diamétralement opposé à celui qu'il
-avait rempli douze années auparavant, excita la colère et les soupçons
-du sultan, qui le fit emprisonner. Sa vie fut même quelque temps en
-péril; mais il réussit à calmer Soliman, et rentra tout-à-fait en
-grâce. Il tomba malade à Constantinople et se retira en Pologne; il
-mourut en 1542 des suites de cette maladie, à laquelle on a supposé
-que le poison n'était pas étranger. Son fils Albert, palatin de
-Sieradz, visita l'Angleterre en 1583, et fut reçu par la reine
-Élizabeth avec les marques de la plus haute distinction. On lui rendit
-à Oxford les honneurs réservés d'ordinaire aux souverains. (Voyez
-_Wood's History and antiquities of Oxford_, traduction anglaise, vol.
-2, pag. 215-218.)]
-
-[Note 106-A: Nom donné anciennement aux Polonais par les Russes et
-adopté par les Turcs.]
-
-[Note 107: Érasme exprime dans ses lettres la plus vive admiration
-pour les talents et le caractère de Laski. Il dit que, malgré son
-grand âge, il tira grand profit de ses relations avec ce jeune savant.
-Laski n'avait alors que vingt-six ans, et il était déjà connu des
-personnages les plus éminents de son époque: ainsi, dans une lettre
-écrite à Marguerite de Navarre, soeur de François Ier, à l'occasion de
-la bataille de Pavie, Érasme mentionne les lettres écrites par cette
-reine à Jean Laski, son hôte. Il est probable que Laski fut connu de
-la reine de Navarre par l'entremise de son frère Stanislas, qui était
-attaché à la cour de François Ier.]
-
-Laski retourna en Pologne en 1526; il inclinait déjà vers le
-Protestantisme: il resta toutefois fidèle à l'Église établie, dans
-l'espérance que l'on pourrait la réformer sans rompre avec Rome; ce
-fut dans cette pensée qu'il engagea Érasme à signaler avec de grands
-ménagements, au roi de Pologne, la nécessité d'opérer quelques
-réformes. Par l'influence de ses relations de famille, et par
-l'ascendant de son propre mérite, Laski se serait certainement élevé
-aux premières dignités de l'Église polonaise; déjà même le roi l'avait
-nommé évêque de Cujavie. Mais il se présenta devant le prince, et lui
-déclara franchement que ses opinions religieuses ne lui permettaient
-pas d'accepter cette marque de faveur. Ses scrupules furent respectés;
-il quitta son pays en 1540, rendit publique son adhésion aux principes
-de l'Église protestante de Suisse, et se maria à Mayence (1540). Ses
-connaissances étendues, son esprit élevé, ses relations avec les
-savants de son époque, lui acquirent une grande réputation parmi les
-princes protestants, qui cherchèrent à l'attirer dans leurs États. Le
-souverain de la Frise orientale, où la Réforme avait été introduite en
-1528, désira que Laski vînt compléter cette grande oeuvre. Laski
-hésita long-temps; il désigna, pour le suppléer, son ami Hardenberg;
-enfin, cédant aux plus vives instances, il accepta, en 1543, la
-mission qui lui était proposée, et fut nommé surintendant de toutes
-les églises de la Frise. Il devait rencontrer d'immenses obstacles,
-car il lui fallut lutter contre la répugnance que l'on éprouvait
-encore à supprimer entièrement les rites de la religion catholique,
-contre la corruption du clergé, et surtout contre l'indifférence de la
-majeure partie du peuple en matière de religion. À force de zèle et de
-persévérance, il réussit, après six ans de lutte, à extirper
-complètement les racines du Papisme et à établir dans le pays la
-Religion protestante. Pendant ces six années (sauf quelques
-intervalles de découragement et de dégoût), Laski abolit l'adoration
-des images, améliora les règles de la hiérarchie et de la discipline,
-organisa, selon les Écritures, la cérémonie de la communion, et
-composa une confession de foi; en un mot, il fut le véritable
-fondateur du Protestantisme dans la Frise.
-
-La confession de foi, écrite par Laski, confirmait, au sujet de la
-communion, la doctrine adoptée par les réformateurs suisses et par
-l'Église anglicane; aussi éveilla-t-elle l'indignation violente des
-Luthériens. Les docteurs de Hambourg et de Brunswick dirigèrent contre
-Laski les accusations les plus grossières, auxquelles celui-ci
-répondit par de solides arguments. Cependant, à partir de cette
-époque, il se manifesta en Frise un mouvement marqué en faveur des
-doctrines de Luther, et les chefs de ce nouveau parti annoncèrent
-hautement le projet d'appeler Melanchton. Le Réformateur polonais se
-décida alors à abandonner la direction des affaires religieuses en
-Frise, et ne conserva que l'administration d'un temple à Emden.
-
-En 1548, Laski fut instamment prié, par l'archevêque Cranmer, de venir
-se joindre en Angleterre à plusieurs hommes éminents qui étaient
-chargés de compléter la Réforme de l'Église. Cette invitation lui
-était adressée d'après les conseils de Pierre Martyr et de Turner.
-Bien que Laski eût encore en Frise de nombreux partisans et se vît
-retenu par la reine, il résolut de répondre à l'appel de Cranmer.
-Toutefois, comme il n'était pas fixé sur les principes qui devaient
-servir de base à la Réforme de l'Église anglicane, il jugea prudent de
-ne faire d'abord qu'une visite temporaire en Angleterre, afin
-d'étudier le terrain. Il prit donc un congé et arriva en Angleterre au
-mois de septembre 1548. Il demeura six mois à Lambeth avec
-l'archevêque Cranmer, dont il devint l'intime ami et dont les vues
-s'accordèrent complètement avec les siennes, tant sur le point de
-doctrine que sur les questions de hiérarchie et de discipline
-ecclésiastique. Il retourna en Frise au mois d'août 1548, et l'on peut
-juger de l'impression favorable qu'il produisit en Angleterre, par les
-louanges que lui décerna Latimer, dans un sermon prêché devant le roi
-Édouard VI[108].
-
-[Note 108: Latimer prépara la réception de Laski, dont il fit un grand
-éloge, dans l'un de ses sermons prononcé devant le roi Édouard: «Jean
-Laski, disait-il, est venu en Angleterre; c'est un homme d'une haute
-instruction, c'est un noble dans son pays. Il est parti: s'il nous a
-quittés faute d'emploi, c'est un malheur. Je désirerais que de tels
-hommes demeurassent dans le royaume. «Celui qui vous reçoit me
-reçoit,» a dit le Christ. Le roi s'honorerait donc en leur faisant
-accueil et en les gardant en Angleterre.» (_Strype's Memorials of
-Cranmer_, page 236.)]
-
-Laski retrouva sa congrégation dans une situation très périlleuse, et
-l'introduction de l'_Intérim_[109] dans la Frise hâta son départ. Il
-visita plusieurs États de l'Allemagne, et se rendit ensuite en
-Angleterre, où il arriva au printemps de 1550.
-
-[Note 109: On nomme ainsi le règlement ecclésiastique qui fut publié
-par Charles-Quint après sa victoire sur les Protestants, et qui devait
-demeurer en vigueur jusqu'à la réunion d'un concile général. Ce
-règlement permettait aux Protestants de communier sous les deux
-espèces, mais il leur imposait les rites et les dogmes de l'Église
-romaine. Il fut aboli par le traité de Passau en 1552.]
-
-Laski fut nommé surintendant de la congrégation protestante étrangère
-établie à Londres, et sa nomination fut signée par Édouard VI, le 23
-juillet 1550, et rédigée dans les termes les plus flatteurs. La
-congrégation fut mise en possession de l'église des Frères Augustins,
-et d'une charte qui lui conférait tous les droits attribués aux
-corporations. Elle se composait de Français, d'Allemands, d'Italiens,
-généreusement accueillis par le gouvernement anglais. Le rôle qu'elle
-était appelée à jouer avait une grande importance, et sa création fait
-honneur au zèle et aux vues éclairées de Cranmer, car elle contenait,
-en quelque sorte, la semence destinée à féconder la Réforme dans les
-pays où ses membres avaient dû s'exiler.
-
-Laski eut beaucoup de peine à défendre la liberté de sa congrégation
-contre les paroisses qui réclamaient fréquemment son concours pour le
-service des églises locales. En 1551, il fut attaché à la commission
-chargée de réformer la loi ecclésiastique, et devint ainsi le collègue
-de Latimer, Cheek, Taylor, Cox, Parker, Cook et Pierre Martyr. Il se
-trouvait donc dans une position très favorable pour soutenir les
-étrangers de distinction qui avaient été obligés de chercher refuge en
-Angleterre. Dans une lettre qu'il lui adressa, Melanchton fit lui-même
-appel à son patronage.
-
-La mort d'Édouard VI et l'avènement de Marie arrêtèrent les progrès de
-la Réforme en Angleterre; toutefois, la congrégation de Laski put
-quitter le pays sans être inquiétée. Elle s'embarqua le 15 septembre
-1553 à Gravesend, en présence d'une foule de Protestants anglais qui
-invoquaient à genoux la protection divine en faveur des pieux
-voyageurs. Une tempête sépara la flottille, et le navire qui portait
-Laski entra dans le port d'Elseneur. Le roi de Danemark accorda une
-audience aux pèlerins et les écouta avec bonté; mais son chapelain,
-Noviomagus, parvint à changer ses dispositions bienveillantes en
-attaquant violemment, devant Laski lui-même, la confession de Genève.
-Laski fut profondément affecté de ce procédé du clergé danois, qui ne
-se borna pas à insulter un homme malheureux, mais qui alla jusqu'à lui
-proposer d'abjurer son _hérésie_. La défense qu'il soumit au roi
-n'apaisa pas l'_odium theologicum_ des Luthériens; l'un d'eux,
-Westphalus, appela _Martyrs du diable_ les disciples de Laski, tandis
-qu'un autre, nommé Bugenhagius, déclara qu'ils ne devaient pas être
-considérés comme chrétiens. On leur signifia que le roi aimerait mieux
-encore souffrir la présence des Papistes dans ses États, et ils durent
-s'embarquer malgré la mauvaise saison. Les enfants de Laski obtinrent
-seuls la permission d'attendre, pour partir, que le temps devînt plus
-favorable.
-
-À Lubeck, à Hambourg, à Rostock, la congrégation fut en butte aux
-mêmes sentiments de haine de la part des Luthériens, qui refusèrent
-même de prendre connaissance de ses doctrines, et qui les condamnèrent
-sans l'entendre. Dantzick donna asile aux débris de la congrégation;
-quant à Laski, il fut accueilli avec respect dans la Frise, d'où il
-écrivit au roi de Danemarck une lettre de remontrances au sujet de la
-rigueur imméritée que ce prince avait déployée contre lui; bientôt
-après, l'illustre roi de Suède, Gustave Wasa, lui offrit une retraite
-dans ses États, en lui promettant une liberté complète pour toute la
-congrégation. Laski ne profita point de cette offre généreuse; il
-comptait sans doute s'établir en Frise, où déjà il avait servi avec
-tant de succès la cause de la Réforme. Mais l'influence croissante du
-Luthéranisme et l'hostilité qu'il rencontra, le déterminèrent à se
-retirer à Francfort-sur-le-Mein, où il fonda une Église pour les
-réfugiés protestants de la Belgique.
-
-Laski entretenait des relations suivies avec ses compatriotes, et
-jouissait de l'estime du roi de Pologne, auquel il avait été vivement
-recommandé par Édouard VI. Il ne perdait jamais de vue la grande
-mission qu'il se proposait d'accomplir, dès que l'occasion lui
-permettrait de propager la Réforme dans son propre pays. Lorsqu'il
-s'engagea au service de la Frise et de l'Angleterre, il se réserva
-toujours expressément la faculté de retourner en Pologne aussitôt que
-la situation des affaires religieuses pourrait l'y appeler utilement.
-
-Pendant son séjour à Francfort, Laski s'occupa activement de réunir
-les deux Églises protestantes, c'est-à-dire l'Église luthérienne et
-l'Église réformée. Il y fut encouragé par les lettres de
-Sigismond-Auguste, qui avait fort à coeur cette fusion, considérée par
-lui comme un acheminement vers la conclusion des luttes religieuses
-qui déchiraient le royaume. Laski présenta donc au sénat de Francfort
-un mémoire dans lequel il prouvait qu'il n'y avait pas de raisons
-suffisantes pour motiver la séparation des deux Églises. Une
-discussion sur cet important sujet devait avoir lieu le 22 mai 1556.
-Le résultat aurait-il été favorable? cela est plus que douteux. Le
-docteur luthérien Brentius arrêta la tentative projetée, en demandant
-que l'Église réformée signât la Confession d'Augsbourg. De là un très
-vif débat qui, au lieu d'amener un rapprochement, ne fit qu'envenimer
-la situation. Cependant Laski ne désespérait pas; sur l'invitation du
-duc de Hesse, il se rendit à Wittenberg pour s'entretenir avec
-Melanchton. Bien qu'il fût très honorablement accueilli, il ne put
-obtenir la faveur d'une discussion officielle. Melanchton lui remit,
-pour le roi de Pologne, une lettre à laquelle il annexa la Confession
-d'Augsbourg, telle qu'il l'avait modifiée, en promettant de plus
-amples explications si le roi se décidait à établir la Réforme dans
-ses États.
-
-Avant de retourner en Pologne, Laski publia une nouvelle édition du
-livre dans lequel il rendait compte de la situation des Églises
-étrangères à Londres, pendant son séjour en Angleterre et depuis son
-départ. Il dédia cette édition au roi, au sénat et à toutes les
-assemblées locales. En outre, il fit connaître ses vues sur la
-nécessité de réformer l'Église polonaise, et exposa les motifs qui le
-poussaient à rejeter les doctrines et la hiérarchie de Rome. Il
-soutint que les Écritures seules étaient la base de la doctrine
-religieuse et de la discipline ecclésiastique;--que les traditions et
-les vieilles coutumes ne devaient jouir d'aucune autorité;--que même
-le témoignage des Pères de l'Église ne pouvait être considéré comme
-décisif, attendu qu'ils avaient souvent exprimé des opinions très
-diverses, et qu'ils n'avaient jamais réussi à constituer l'unité du
-dogme;--que le plus sûr moyen de lever tous les doutes était de
-remonter à la doctrine et à l'organisation de l'Église primitive;--que
-la lettre des Écritures ne pouvait être expliquée ni commentée en
-termes complètement étrangers à leur esprit; et que sous ce rapport
-les conciles et les théologiens avaient commis de graves erreurs.
-Laski ajouta que le pape opposait au rétablissement du texte de la
-Bible, de sérieux obstacles qu'il était indispensable de surmonter, et
-que l'on avait déjà fait un grand pas vers le but, puisque le roi
-n'était pas hostile à la Réforme, réclamée par la majorité du pays.
-Cette Réforme, toutefois, devait être conduite avec beaucoup de
-prudence, parce que tous ceux qui combattaient Rome n'étaient pas
-également orthodoxes; il fallait prendre garde d'élever une nouvelle
-tyrannie sur les ruines de l'ancienne, et en même temps de favoriser
-l'athéisme par un excès d'indulgence. «On ne s'entend pas encore, dit
-Laski, sur le vrai sens de l'Eucharistie; supplions Dieu de nous
-éclairer. Nous ne recevons que par la foi le corps et le sang de
-Notre-Seigneur; il n'y a point dans la communion de présence réelle.»
-Après avoir exposé ses principes religieux, il fournit quelques
-explications personnelles. Il rappela qu'il n'avait jamais été exilé,
-mais qu'il avait quitté son pays avec l'autorisation du feu roi, et
-qu'il avait été, dans plusieurs États, ministre de la foi chrétienne.
-
-Laski était le chef naturel du parti de la Réforme en Pologne:
-l'admiration et les espérances des Protestants l'appelaient à cette
-haute position, aussi bien que la haine et les calomnies des Papistes.
-Il arriva en Pologne à la fin de 1556. Aussitôt les évêques, à
-l'instigation du nonce Lippomani, se réunirent pour délibérer sur la
-ligne de conduite qu'ils devaient adopter à l'égard de celui qu'ils
-appelaient «le bourreau de l'Église.» Ils représentèrent au roi les
-périls dont il était menacé par le retour d'un homme qui n'avait
-d'autre but que de semer le trouble; ils dirent que Laski rassemblait
-des troupes pour détruire les églises du diocèse de Cracovie et
-soulever le pays contre le roi. Mais ces observations ne produisirent
-aucun effet. Laski fut nommé surintendant de toutes les Églises
-réformées de la Petite-Pologne. Sa science, sa moralité, ses relations
-avec les familles les plus distinguées, contribuèrent puissamment à la
-propagation des doctrines de l'Église suisse parmi les classes
-supérieures de la société. Il avait constamment en vue la fusion de
-toutes les sectes protestantes, et la fondation d'une Église nationale
-réformée, à l'exemple de celle d'Angleterre, qui lui inspirait une
-vive admiration et à laquelle il s'intéressa jusqu'à la fin de sa
-vie[110]. Pour surcroît de difficultés, il dut lutter très vivement
-contre l'apparition des doctrines anti-trinitaires. Il prit une part
-active aux discussions des synodes et à la première traduction
-polonaise de la Bible. Il publia également un grand nombre d'écrits,
-dont la plupart sont aujourd'hui perdus. Il mourut en 1560, et ne put
-mener à fin ses vastes projets. Nous ne possédons malheureusement que
-très peu de renseignements sur les travaux qu'il accomplit en Pologne
-à la fin de sa carrière, les prêtres catholiques, et surtout les
-Jésuites, ayant eu grand soin de détruire tout ce qui se rattachait à
-l'histoire du Protestantisme. Il faut ajouter que les descendants de
-Laski se convertirent au Papisme, et que, dès lors, ils ont sans doute
-essayé de supprimer les écrits de leur aïeul, qu'ils considéraient
-comme hérétique[111].
-
-[Note 110: Laski vivait encore à l'avènement d'Élizabeth, et bien
-qu'il ne fût pas retourné en Angleterre depuis la mort d'Édouard VI,
-il entretint une correspondance suivie avec les principaux chefs de
-l'Église anglicane et avec la reine elle-même. Zanchy, professeur à
-Strasbourg, lui écrivait, en 1558 ou 1559, les lignes suivantes: «Je
-ne doute pas que vous n'ayez déjà donné votre avis à la reine sur les
-moyens de servir les intérêts de la religion. Je ne saurais cependant
-trop insister pour que vous lui écriviez le plus souvent possible; car
-je sais quelle est votre influence en Angleterre. Le moment est venu,
-où les hommes tels que vous doivent soutenir la reine et l'entourer de
-conseils pour venir en aide à l'Église chrétienne; si le royaume du
-Christ s'établit en Angleterre, ce résultat sera très profitable pour
-les Églises éparses en Allemagne, en Pologne et dans les autres pays.»
-(Voyez _Strype's Memorials of Cranmer_, pages 238, 239.)]
-
-[Note 111: Laski se maria deux fois; son second mariage eut lieu en
-Angleterre. Il laissa neuf enfants, dont le plus distingué fut Samuel,
-qui suivit avec honneur la carrière militaire et fut employé dans
-plusieurs missions diplomatiques très importantes. Laski dissipa, dans
-la conception de ses projets, une immense fortune, et sa famille,
-tombée dans l'oubli, embrassa la foi catholique. Il y a cependant, à
-ce que je crois, une branche de cette famille qui est demeurée fidèle
-au Protestantisme.]
-
-Rome s'opposa de toutes ses forces à la convocation du synode national
-conseillé par Laski et même par des Catholiques désireux de former une
-Église polonaise. Le pape Paul IV envoya en Pologne un de ses plus
-habiles serviteurs, Lippomani, évêque de Vérone, et il écrivit au roi,
-au sénat, ainsi qu'aux membres les plus influents de la noblesse,
-qu'il allait procéder lui-même aux réformes nécessaires, et qu'il
-rétablirait l'unité de l'Église par la convocation d'un concile
-général. Mais le célèbre réformiste, Vergerio[112], dévoila le
-mensonge d'une telle promesse. La lettre que le pape adressa au roi
-est très remarquable[113]; elle donne une juste idée des progrès
-accomplis par le Protestantisme en Pologne, et elle prouverait au
-besoin que les prétentions de la papauté ont toujours été invariables.
-
-[Note 112: Voyez _M'Crie's Reformation in Italy_.]
-
-[Note 113: Voici cette lettre: «Si je suis bien informé, je dois
-éprouver la plus vive douleur, douter même de votre salut et de celui
-de votre royaume. Vous favorisez les hérétiques, vous assistez à leurs
-sermons, vous conversez avec eux, vous les admettez à votre table;
-vous recevez leurs lettres et vous leur écrivez; vous souffrez que
-leurs écrits circulent avec votre approbation; vous ne prohibez point
-les assemblées, les conciliabules, les prêches des hérétiques.
-N'êtes-vous point, par cette conduite, le soutien des rebelles et des
-ennemis du Catholicisme, puisque vous les appuyez au lieu de les
-combattre? Comment pouvez-vous, contrairement à votre serment et aux
-lois de votre royaume, accorder aux infidèles les premières dignités
-de l'État? Oui, vous entretenez, vous nourrissez, vous répandez
-l'hérésie par les faveurs que vous prodiguez aux hérétiques. Vous avez
-nommé, sans attendre la sanction du Saint-Siége, l'évêque de Chelm,
-qui professe les doctrines les plus odieuses, à l'évêché de Cujavie.
-Le palatin de Vilna (le prince Radziwill), un hérétique, le soutien et
-le chef de l'hérésie, est investi, par vous, des plus hautes dignités.
-Il est chancelier de Lithuanie, palatin de Vilna, l'ami le plus intime
-du roi; il est, pour ainsi dire, le régent du royaume, et presque le
-second roi. Vous avez détruit la juridiction de l'Église et promulgué
-un acte de la diète qui autorise chacun à choisir, selon son gré, ses
-prédicateurs et son culte. C'est par vos ordres que Jean Laski et
-Vergerius sont venus en Pologne; c'est sous votre autorisation que les
-habitants d'Elbing et de Dantzick ont aboli la religion catholique
-romaine! Si vous ne tenez pas compte de cet avertissement qu'ont
-provoqué de tels scandales, je me verrai obligé de recourir à des
-moyens plus efficaces. Vous devez changer de conduite. Ne prêtez point
-l'oreille à ceux qui veulent que vous vous révoltiez contre l'Église
-et contre la vraie religion; exécutez les ordonnances de vos pieux
-ancêtres; supprimez toutes les innovations qui ont été introduites
-dans votre royaume; rendez aux Églises leur juridiction, reprenez aux
-hérétiques les Églises dont ils se sont emparés; chassez les
-prédicateurs qui corrompent impunément les sentiments du peuple.
-Pourquoi attendre un concile général, puisque vous avez en mains les
-moyens d'extirper l'hérésie? Je vous le répète, si notre avertissement
-demeure sans effet, je serai obligé d'employer les moyens auxquels le
-Saint-Siége ne recourt jamais en vain contre les rebelles endurcis.
-Dieu nous est témoin que nous n'avons négligé aucun effort; mais comme
-nos lettres, nos ambassades, nos avertissements et nos prières auront
-été stériles, nous pousserons la rigueur aux dernières limites.»
-(Voyez _Raynaldus ad ann._, 1566.)]
-
-La mission de Lippomani ne fut pas infructueuse. Le nonce ranima le
-courage du clergé, accrut les hésitations du roi en l'assurant que
-Rome accorderait les réformes reconnues nécessaires, et réussit même,
-par ses intrigues, à semer la discorde dans le camp des Protestants.
-Dès que l'on connut les conseils de violence qu'il avait donnés au
-roi, le pays tout entier se souleva contre lui avec tant d'ardeur que,
-lorsqu'accompagné de sa suite, il fit son entrée dans la chambre des
-Députés, lors de la diète de 1556, il fut apostrophé d'un cri unanime:
-«_Salve progenies viperarum!_ (Salut, race des vipères!)» Il réunit à
-Lowicz le clergé polonais, qui s'apitoya sur la situation de l'Église
-et vota une foule de résolutions destinées à combattre l'hérésie. Ce
-synode ne réussit cependant pas à faire reconnaître sa juridiction.
-Lutomirski, chanoine de Przemysl, cité à comparaître sous
-l'inculpation d'hérésie, proclama publiquement ses opinions
-protestantes; il arriva suivi de ses amis, portant tous une Bible,
-c'est-à-dire l'arme la plus redoutable pour Rome. Le synode n'osa plus
-poursuivre un antagoniste aussi hardi, et il ferma les portes de la
-salle où il était assemblé.
-
-Après cet échec, le clergé voulut prendre sa revanche sur une question
-de sacrilége. Afin de réussir plus sûrement, il choisit sa victime
-dans les rangs inférieurs de la société. Une pauvre jeune fille,
-Dorothée Lazeçka, fut accusée d'avoir dérobé une hostie aux moines
-dominicains de Sochaczew[114], en feignant de recevoir la communion.
-On disait qu'elle avait caché cette hostie sous ses vêtements, et
-qu'elle l'avait vendue aux Juifs d'un village voisin, moyennant trois
-dollars et une robe brodée de soie. L'hostie aurait alors été portée à
-la synagogue, où, percée à coups d'épingle, elle aurait laissé
-échapper du sang qui aurait été recueilli dans un vase. Les Juifs
-essayèrent vainement de démontrer l'absurdité de cette fable, en
-alléguant que leur religion n'admettait pas le mystère de la
-transsubstantiation, et que dès lors on ne pouvait les soupçonner
-d'avoir soumis à une pareille épreuve une hostie, qui n'était pour eux
-qu'un simple pain à cacheter. Le synode, sous l'influence de
-Lippomani, les condamna, ainsi que la malheureuse jeune fille, à être
-brûlés vifs. Cette sentence inique ne pouvait être exécutée sans
-l'_exequatur_, ou l'autorisation du roi, et Sigismond-Auguste était un
-prince trop éclairé pour que l'on espérât d'obtenir sa sanction.
-L'évêque Przyrembski, vice-chancelier de Pologne, fit un rapport dans
-lequel il supplia le roi de ne pas laisser impuni un crime aussi
-horrible, commis contre la majesté de Dieu. Myszkowski, grand
-dignitaire de la couronne et protestant, fut si indigné de ce rapport,
-que la présence seule du roi retint sa main prête à frapper le prélat.
-Sigismond envoya au _staroste_ (gouverneur) de Sochaczew, l'ordre de
-relâcher les accusés; mais le vice-chancelier fabriqua un _exequatur_
-auquel il apposa secrètement le sceau royal, et il transmit un ordre
-d'exécution. Informé de cette fourberie, le roi se hâta d'expédier un
-messager pour en prévenir les tristes effets. Il était trop tard.
-L'assassinat juridique était accompli!
-
-[Note 114: Petite ville située entre Lowicz et Varsovie, à 38 milles
-anglais de cette capitale.]
-
-Ce crime a été raconté par les écrivains protestants et par les
-historiens catholiques. Raynaldus, qui a écrit sous l'inspiration de
-la cour de Rome, fait remarquer que ce miracle se produisit en Pologne
-fort à propos pour confondre les hérétiques, qui demandaient la
-communion sous les deux espèces, et pour leur prouver que le corps, la
-chair et le sang de J.-C. étaient contenus dans chacune des deux
-espèces. Il serait superflu d'apprécier ici les réflexions de
-l'historien catholique[115].
-
-[Note 115: _Raynaldus ad annum. 1556_, vol. XII, p. 605.]
-
-Cette atrocité souleva d'horreur toute la Pologne: la haine contre
-Lippomani ne fit que s'accroître. Le nonce fut attaqué par des
-pamphlets, par des caricatures, etc.; sa vie fut même en danger, et il
-dut quitter le pays.
-
-Parmi les actes de Lippomani, je signalerai encore l'essai qu'il tenta
-pour convertir le prince Radziwill. Il lui écrivit une lettre dans
-laquelle il parut douter de son hérésie, et lui déclara qu'il serait
-le plus parfait de tous les hommes s'il voulait servir fidèlement la
-véritable Église. Radziwill lui renvoya une réponse, rédigée par
-Vergerius, et pleine de récriminations contre Rome. Ce personnage
-éminent mérite de fixer notre attention; car il contribua plus que
-tout autre aux progrès de la Réforme polonaise.
-
-Nicolas Radziwill, surnommé _le Noir_, à cause de son teint,
-appartenait à une riche famille lithuanienne. Une instruction solide
-et de nombreux voyages développèrent ses talents naturels.
-Sigismond-Auguste ayant épousé sa cousine, Barbe Radziwill, il se
-trouva en relations intimes avec le roi, dont il gagna toute la
-confiance. Il fut nommé chancelier de Lithuanie et palatin de Vilna:
-il figura dans les affaires les plus importantes, et obtint, en
-récompense, la propriété d'immenses domaines. Il visita à plusieurs
-reprises, en qualité d'ambassadeur, les cours de Charles-Quint et de
-Ferdinand Ier, et reçut de Charles-Quint le titre de prince de
-l'Empire. Radziwill fut converti aux doctrines de la Réforme, à la
-suite de ses rapports avec les Protestants de Prague, et, vers 1553,
-il se rallia à la confession de Genève. À partir de ce moment, il se
-voua tout entier aux intérêts de sa nouvelle religion. L'influence
-considérable et la popularité dont il jouissait en Lithuanie lui
-permirent d'engager avec succès la lutte contre Rome. Le clergé ne put
-résister à un adversaire aussi redoutable; les prêtres eux-mêmes se
-convertissaient avec tant d'ensemble, qu'il ne restait plus, dans le
-diocèse de Samogitie, que huit prêtres catholiques. La noblesse
-presque entière adopta le culte protestant. Radziwill bâtit à Vilna un
-magnifique temple et un collége; il patrona par ses libéralités les
-hommes distingués de son parti; il fit traduire et imprimer à ses
-frais (1564), la première Bible protestante qui ait paru en Lithuanie,
-ainsi qu'un grand nombre d'autres écrits en faveur de la Réforme[116].
-Il fût parvenu, sans aucun doute, à obtenir la conversion du roi;
-malheureusement, il mourut en 1565, dans toute la force de l'âge. À
-son lit de mort, il conjura son fils aîné, Nicolas-Christophe, de
-demeurer fidèle à la foi de son père. Déjà, lorsque son fils
-s'approcha pour la première fois de la sainte table, il lui avait
-rappelé, dans un discours éloquent, qu'il allait hériter d'une immense
-fortune, d'un nom illustre, d'une estime universelle; que tous ces
-biens étaient périssables, et qu'il devait surtout songer aux biens
-solides qui procurent le salut éternel! La mort de Radziwill porta un
-coup fatal à la cause du Protestantisme en Lithuanie, bien que ce
-grand homme fût, jusqu'à un certain point, remplacé par son cousin,
-Nicolas Radziwill, frère de la reine Barbe et surnommé Rufus, ou le
-_Rouge_. Celui-ci commanda en chef les forces lithuaniennes, et se
-distingua par ses talents militaires. Après la mort de son cousin, il
-fut nommé palatin de Vilna, et protégea avec ardeur les temples et les
-écoles. Les descendants de Radziwill le Noir rentrèrent tous au sein
-de l'Église romaine, et leur lignée s'est perpétuée jusqu'à nos jours;
-mais ceux de Radziwill Rufus professèrent le Protestantisme jusqu'à
-l'extinction de leur branche. J'aurai, dans la suite de cet ouvrage,
-occasion de revenir sur cette famille.
-
-[Note 116: Cette Bible, in-folio, est très connue des collectionneurs
-sous le nom de Bible de Radziwill. Le dernier duc de Sussex en
-possédait un exemplaire magnifique qu'il avait payé 50 liv. sterl. Le
-fils de Nicolas Radziwill étant devenu catholique, dépensa 5,000
-ducats à racheter tous les exemplaires qu'il put trouver et qu'il fit
-brûler sur la place publique de Vilna. Radziwill avait dédié cette
-Bible au roi, en l'engageant très vivement à abjurer le Papisme. La
-traduction fut confiée à plusieurs savants polonais et étrangers;
-Laski, notamment, y prit part. Elle se distingue par la pureté et
-l'élégance du style.]
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-POLOGNE.
-
-(Suite.)
-
- Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. -- Projet de
- synode national combattu par les intrigues du cardinal
- Commendoni. -- Efforts des Protestants polonais pour opérer
- l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne. --
- _Consensus_ de Sandomir. -- Déplorables conséquences de la haine
- des Luthériens contre les autres confessions protestantes. --
- Origine et progrès des Anti-trinitaires ou Sociniens. --
- Situation prospère du Protestantisme et son influence sur le
- pays. -- Le cardinal Hosius. -- Introduction des Jésuites.
-
-
-J'ai fait connaître l'indignation qu'éprouvèrent les membres de la
-diète de 1557, lorsque Lippomani osa pénétrer dans la salle de leurs
-délibérations. Si le roi avait été un homme de résolution et de
-caractère, il eût, d'un seul coup, établi l'indépendance spirituelle
-de son royaume, en chargeant un synode national de la Réforme
-ecclésiastique; car une grande partie du clergé désirait vivement
-cette mesure et n'attendait que le signal de l'autorité.
-Malheureusement, Sigismond-Auguste, bien qu'il comprît la nécessité de
-convoquer ce synode, était trop irrésolu pour prendre un parti
-décisif. Il avait les meilleures intentions; il aimait sincèrement son
-pays; mais il ressemblait à tant d'autres qui, placés à la tête d'un
-État, obéissent toujours à l'opinion publique ou plutôt se laissent
-entraîner par le courant, au lieu de le diriger. Pressé par les
-instances de la diète, il adopta un moyen-terme, et adressa au pape
-Paul IV, au concile de Trente, une lettre par laquelle il formulait
-les cinq demandes ci-après:
-
-1º La faculté de dire la messe dans la langue nationale;
-
-2º La communion sous les deux espèces;
-
-3º Le mariage des prêtres;
-
-4º L'abolition des annates;
-
-5º La convocation d'un concile national pour opérer la Réforme de
-l'Église ainsi que la réunion des différentes sectes.
-
-Il est presque inutile d'ajouter que ces demandes furent repoussées
-par le pape[117].
-
-[Note 117: Le pape prit connaissance de ces demandes avec un vif
-sentiment de dépit, et il s'exprima à leur sujet avec la plus grande
-véhémence. (_Histoire du Concile de Trente_, par Pietro Soave Polano
-(Sarpi), traduite en anglais par sir Nathaniel Brent. Londres, 1626,
-page 374).]
-
-Cependant le parti protestant devenait, chaque jour, plus hardi, et, à
-la diète de 1559, une tentative fut faite pour enlever aux évêques la
-dignité de sénateurs, sur le motif que leur serment de fidélité au
-pape était en contradiction directe avec leurs devoirs envers le pays.
-Ossolinski, auteur de cette proposition, lut publiquement la formule
-du serment incriminé, il en expliqua les funestes tendances, et il
-conclut en soutenant que, si les évêques l'observaient fidèlement, ils
-devaient trahir l'État. La motion ne fut pas adoptée; on s'attendait à
-une Réforme prochaine et générale de l'Église, et la diète de 1563
-vota une résolution qui prescrivait la convocation d'un synode
-national représentant toutes les sectes de la Pologne. Cette mesure,
-appuyée par l'archevêque-primat Uchanski, dont les opinions
-réformistes étaient bien connues, fut entravée par le célèbre
-diplomate romain, le cardinal Commendoni, qui avait déjà déployé de
-grands talents dans d'importantes négociations, et, en particulier,
-pendant sa mission en Angleterre (1553), où il aida de ses conseils la
-reine Marie pour la restauration de la religion romaine.
-
-Commendoni s'appliqua à persuader au roi que la convocation d'un
-synode national, au lieu de rétablir la paix et l'union au sein de
-l'Église polonaise, amènerait des désordres politiques, et les
-funestes dissensions qui agitaient alors le parti protestant,
-donnèrent un grand poids aux arguments du cardinal[118].
-
-[Note 118: La biographie de Commendoni contient le récit de cette
-importante affaire qui, sans l'habileté du diplomate italien, aurait
-entraîné la chute définitive de l'autorité romaine en Pologne: «Les
-chefs des hérétiques, c'est-à-dire les nobles les plus riches et les
-plus influents tant à la cour que dans le pays, songèrent à fortifier
-leur parti, dès qu'ils virent que Commendoni agissait activement en
-faveur de la cause catholique. Ils s'attachèrent à provoquer la
-réunion d'un concile national, où ils auraient pu décider les
-questions religieuses conformément aux coutumes et aux intérêts de
-l'État et sans la participation du pape. Ils disposaient d'un
-archevêque (Uchanski), auquel sa dignité donnait une égale influence
-dans le sénat et parmi le clergé, et qu'ils avaient séduit par leurs
-promesses. Commendoni découvrit le projet ainsi que les intrigues
-d'Uchanski et des hérétiques. Il résolut d'abord de dissimuler ce
-qu'il savait, ne voulant pas irriter un homme aussi considérable, qui
-se serait déclaré ouvertement pour les Protestants s'il avait pensé
-que ses desseins étaient découverts. Uchanski était d'autant plus à
-craindre, que le roi paraissait très disposé à assembler le clergé.
-Commendoni employa toute son intelligence et toute son habileté à
-combattre ces fâcheuses dispositions; il ne cessa de représenter au
-roi les périls que courait son autorité ainsi que la tranquillité
-publique; il lui dit que les concessions faites aux hérétiques et aux
-masses populaires entraîneraient la perte successive de tous les
-droits attachés à la couronne;--que si les lois, les ordonnances et
-les précédents suffisaient à peine à maintenir l'autorité royale,
-cette autorité serait bien plus compromise dès que l'on semblerait
-légitimer les mauvaises intentions des Réformistes. Commendoni rappela
-en outre que, deux ans auparavant, le roi de France, encore enfant,
-avait été entraîné par la faiblesse de sa mère et par les funestes
-conseils de ses ministres, à montrer la même condescendance en
-assistant au colloque de Poissy, comme s'il avait pu être l'arbitre
-des différends et des controverses de l'Église;--que cette assemblée
-avait été la source de grandes divisions et était devenue comme une
-trompette excitant le peuple à la révolte;--que les disputes soulevées
-par elle, n'avaient contribué qu'à envenimer la guerre civile.»
-
-Ce fut ainsi que Commendoni parvint à dissuader le roi d'assembler un
-synode national. Ce prince aimait la tranquillité et ne craignait rien
-tant que les troubles et les révoltes dans ses États. C'est pourquoi,
-lorsque la question s'engagea au sein du sénat, il arrêta le débat et
-déclara qu'il n'avait point à intervenir dans les affaires de
-l'Église. Un grand nombre d'évêques et de sénateurs défendirent avec
-zèle, dans cette circonstance, la cause de la religion. (_Vie de
-Commendoni_, par Gratiani).]
-
-J'ai dit déjà que les discussions intérieures du parti protestant
-empêchèrent la création d'une Église polonaise réformée; elles
-produisirent également le plus déplorable effet sur les dispositions
-d'un grand nombre d'hommes influents qui, dégoûtés de la violence avec
-laquelle les Réformistes, au lieu de s'unir sur les larges bases de la
-Bible, se querellaient sur des questions de détail, retournèrent à
-l'Église catholique avec la certitude que celle-ci, malgré des erreurs
-manifestes, devait les conduire plus sûrement au salut. Les
-Catholiques ne manquèrent pas de tirer parti de ces disputes et de les
-signaler comme un châtiment du ciel, en disant que la Providence, afin
-de prouver que les hérétiques ne proclamaient pas le Verbe de Dieu,
-comme ils le prétendaient, mais seulement leurs propres impostures,
-suscitait entre eux ces luttes interminables.
-
-Les Protestants de la Pologne se partageaient entre trois confessions,
-à savoir: 1º La confession bohémienne ou vaudoise, qui se répandit
-dans la Grande-Pologne; 2º la confession de Genève ou de Calvin,
-dominante en Lithuanie et dans la Pologne du Sud, et à laquelle
-appartenaient les principales familles polonaises; 3º la confession
-luthérienne, qui prévalait surtout dans les villes habitées par des
-bourgeois d'origine allemande, et qui était professée par quelques
-grandes familles, telles que les Gorka, les Zborowski, etc. Il n'y
-avait pas de différence entre les deux premières, si ce n'est que la
-confession bohémienne admettait la succession apostolique de ses
-évêques, doctrine empruntée aux Vaudois d'Italie, ce qui lui fit
-donner souvent le nom d'Église vaudoise. Aussi, ces deux confessions
-purent-elles aisément conclure, en 1555, dans la ville de Kozminek,
-un pacte d'union par lequel elles se déclaraient en communauté
-spirituelle, tout en gardant leur hiérarchie respective. Cette fusion
-répandit une joie très vive parmi les réformateurs de l'Europe, dont
-quelques-uns, entre autres Calvin, adressèrent aux Protestants
-polonais des lettres de félicitations.
-
-Les Églises unies entreprirent de s'allier également avec les
-Luthériens; c'était une oeuvre difficile, attendu les différences de
-dogmes qui existaient entre la confession d'Augsbourg et celle de
-Genève, au sujet de l'Eucharistie. Un synode des Églises bohémienne et
-genevoise de Pologne, assemblé en 1557 et présidé par Jean Laski,
-invita les Luthériens à contracter l'union; mais ces avances
-demeurèrent sans effet, et les Luthériens continuèrent à accuser
-d'hérésie l'Église bohémienne. Celle-ci cependant poursuivit son but,
-et délégua deux de ses ministres pour soumettre sa doctrine au
-jugement des princes protestants d'Allemagne, ainsi qu'aux principaux
-réformateurs de ce pays et de la Suisse. Elle parvint ainsi à obtenir
-l'approbation du duc de Wurtemberg, du palatin du Rhin, de Calvin, de
-Beza, de Viret, de Pierre Martyr, etc. De tels témoignages apaisèrent
-momentanément le mauvais vouloir des Luthériens, qui se montrèrent
-moins rebelles aux idées de fusion; mais ces bonnes dispositions
-furent neutralisées par l'arrivée de plusieurs émissaires allemands et
-par la prétention de différents docteurs luthériens, qui demandaient
-que les autres Églises protestantes souscrivissent à la confession
-d'Augsbourg, et qui attaquaient, comme hérétique, la confession de
-l'Église de Bohême. Ce fut pour ce motif que les Bohémiens envoyèrent,
-en 1568, une députation à Wittemberg, afin de faire examiner leur
-doctrine par la faculté de théologie. L'approbation sans réserve qui
-fut exprimée par ce corps savant, produisit une impression favorable
-sur les Luthériens qui, à partir de ce moment, cessèrent d'attaquer
-l'Église de Bohême.
-
-L'année 1569 fut marquée par l'un des évènements les plus
-considérables de l'histoire de mon pays, je veux parler de l'union
-formée par la diète de Lublin entre la Lithuanie et la Pologne[119].
-Les principaux nobles, qui appartenaient aux trois Confessions
-protestantes de la Pologne, résolurent de préparer l'union de leurs
-Églises et de l'accomplir l'année suivante, espérant que
-Sigismond-Auguste, qui avait souvent émis le voeu de voir cette fusion
-s'accomplir, se déciderait enfin à embrasser le Protestantisme. Ils
-voulaient, en même temps, mettre fin au scandale causé par toutes ces
-divisions intérieures qui compromettaient la cause de la Réforme. Le
-synode s'assembla, en avril 1570, dans la ville de Sandomir: il se
-composait des membres les plus influents de la noblesse, tels que les
-palatins de Sandomir, de Cracovie, etc., ainsi que des principaux
-ministres des différentes Confessions. Après de longs débats, l'union
-si désirée fut conclue et signée le 14 avril 1570[120].
-
-[Note 119: Jusqu'alors la Lithuanie et la Pologne n'étaient unies que
-dans leur souverain, lequel était héréditaire dans le premier de ces
-pays, et électif dans le second. En vertu de l'acte de 1569, le roi
-résigna ses droits héréditaires en Lithuanie et devint électif pour
-les deux pays, qui eurent également un corps législatif commun, bien
-que leur administration, leurs lois et leur armée demeurassent
-distinctes. Cette situation dura, sauf de légères modifications,
-jusqu'à la dissolution de la Pologne.]
-
-[Note 120: Cette union, bien connue dans l'histoire de l'Église sous
-le nom de _Consensus Sandomiriensis_, a été fréquemment racontée. Les
-relations les plus exactes se trouvent dans l'_Histoire du Consensus
-de Sandomir_, par J. E. Jablonski, et dans l'_Histoire de l'Église de
-Bohême en Pologne_, par F. Lukaszewicz (ces livres sont écrits en
-polonais). J'ai également donné quelques détails sur l'union de
-Sandomir dans mon _Histoire de la Réforme en Pologne_, vol. I, chapitre
-IX.]
-
-Si cette union avait subsisté, le Protestantisme n'aurait pas tardé à
-triompher définitivement en Pologne. Ce résultat n'échappait pas à
-l'attention des Papistes, qui recommencèrent leur guerre d'épigrammes
-et d'injures. Cependant ce ne fut point de là que vint le danger; si
-l'union fut dissoute, il faut s'en prendre aux Protestants. Par le
-fait, ce contrat était atteint d'un vice radical, et il devait se
-rompre de lui-même sous les efforts qui avaient été tentés pour
-fondre, quant au point de dogme, des Confessions dont les doctrines
-sur l'Eucharistie étaient si différentes. Comment s'étonner que les
-Luthériens, avec leur dogme de la _consubstantiation_, qui se
-rapproche beaucoup plus de celui de la _transsubstantiation_ que de la
-doctrine genevoise et bohémienne, aient plus souvent incliné vers
-l'Église de Rome que vers les autres sectes protestantes? De nombreux
-synodes essayèrent vainement de conjurer la rupture du pacte de
-Sandomir. Les plus violentes attaques vinrent du ministre luthérien de
-Posen, Gericius, dont les Jésuites excitaient habilement
-l'amour-propre, et d'un autre ministre de la même Confession, Enoch,
-qui, ne pouvant se plier à la discipline sévère de l'Église de Bohême,
-était passé aux Luthériens. Ces deux hommes poussèrent la violence de
-leur hostilité au point de prétendre, dans leurs sermons, que l'on
-devait préférer le Papisme à l'union de Sandomir;--que tous les
-Luthériens qui fréquentaient les Églises bohémiennes compromettaient
-le salut de leurs âmes,--et qu'il était beaucoup plus criminel de se
-rallier aux Bohémiens que de s'unir avec les Jésuites. Ces
-déclamations causèrent un immense scandale; nombre de Protestants,
-encore incertains dans leur foi, se dégoûtèrent, et abandonnant leurs
-congrégations, retournèrent sous le joug de l'ancienne Église.
-L'exemple donné par de nobles familles, fut imité par le peuple. Il
-eût été beaucoup plus sage de choisir, pour base du pacte d'union, une
-doctrine commune à toutes les Confessions protestantes, telle que le
-salut par la foi, et de ne point toucher aux doctrines sur
-l'Eucharistie, qui s'écartent trop les unes des autres pour se
-rapprocher jamais. Au lieu de traiter les questions qui rentrent
-surtout dans le domaine de la conscience individuelle, on aurait dû se
-concerter sur l'adoption de mesures pratiques destinées à garantir la
-liberté de toutes les sectes et à organiser la défense contre l'ennemi
-commun; on aurait aisément atteint le but en établissant un centre
-d'action. Malheureusement, les choses ne se passèrent pas ainsi, et
-c'est là une des principales causes de la chute du Protestantisme en
-Pologne.
-
-L'hostilité des Luthériens, contre les autres Confessions, était
-assurément très nuisible aux intérêts de tous les Protestants; mais ce
-fut de l'Église de Genève, dominante en Lithuanie et dans le Sud de la
-Pologne, que vinrent les plus grands périls: je veux parler des
-doctrines anti-trinitaires qui avaient pris naissance au sein d'une
-société secrète en 1546. Les écrits de Servet avaient circulé en
-Pologne. Lelius Socin, qui visita ce pays en 1552, avait propagé les
-mêmes opinions, de même que Stancari, Italien très instruit,
-professeur d'hébreu à l'Université de Cracovie; ce dernier affirmait
-que la médiation de N. S. Jésus-Christ avait eu lieu en vertu de sa
-nature humaine, et non en vertu de son caractère divin. Le docteur
-qui, le premier, érigea les opinions anti-trinitaires en corps de
-doctrine, fut un certain Pierre Gonesius ou Goniondski. Après avoir
-suivi les cours de plusieurs Universités étrangères, il abandonna, en
-Suisse, la foi romaine pour les idées anti-trinitaires. Il revint en
-Pologne, où il passa d'abord pour un sectateur de la Confession de
-Genève; mais, au synode de 1556, il se refusa à reconnaître la Trinité
-telle qu'on l'expliquait, et il soutint l'existence de trois dieux
-distincts, en attribuant au Père seul le caractère véritable de la
-divinité. Le synode, redoutant un nouveau schisme, envoya Gonesius à
-Melanchton, qui essaya vainement de changer ses opinions. Au synode de
-Brestz, en Lithuanie (1558), Gonesius lut un traité contre le baptême
-des enfants, et il ajouta qu'il y avait encore d'autres erreurs que le
-Papisme avait léguées à la Réforme. Le synode lui commanda le silence
-sous peine d'excommunication; mais Gonesius refusa d'obéir, et il
-trouva un grand nombre d'adhérents, entre autres Jean Kiszka,
-commandant en chef des troupes de la Lithuanie, noble, riche et
-influent, qui favorisa la fondation d'Églises où l'on prêchait la
-suprématie du Père sur le Fils. Ces doctrines, qui se rapprochaient
-plus de celles d'Arius que des idées de Servet, n'étaient qu'une
-transition conduisant à la négation complète de la Trinité et de la
-divinité de Jésus-Christ. Gonesius compta bientôt, au nombre de ses
-disciples, des personnages éminents appartenant à la noblesse et au
-clergé. Les docteurs anti-trinitaires se divisèrent sur plusieurs
-points; mais l'ensemble de la doctrine se propagea très rapidement, et
-menaça des périls les plus sérieux l'existence de l'Église réformée.
-Ces périls s'accrurent par la mort de Jean Laski.
-
-La Providence laissa au Protestantisme de vaillants champions qui
-luttèrent avec zèle et courage contre le mal qui allait chaque jour
-s'aggravant, et qui attaquait même les esprits les plus éclairés; mais
-ils luttèrent sans succès. La scission fut complète en 1562, et, en
-1565, l'Église anti-trinitaire, ou, comme l'appelaient ses membres,
-la jeune Église réformée de Pologne, se trouva entièrement constituée.
-Elle avait ses synodes, ses écoles, son organisation; voici ses
-principaux points de doctrine, tels qu'ils furent exposés dans sa
-Confession, publiée en 1574: «Dieu a fait le Christ, c'est-à-dire le
-prophète le plus parfait, le prêtre le plus saint, le roi invincible,
-par lequel il a créé le monde nouveau. Ce monde a été prêché, établi,
-accompli par le Christ. Le Christ a amendé l'ancien ordre de choses;
-il a assuré à ses élus la ville éternelle, afin qu'ils puissent croire
-en lui, après Dieu. Le Saint-Esprit n'est pas Dieu, c'est un don que
-le Père a accordé au Fils.» La même Confession interdisait le serment
-ou les poursuites devant les tribunaux; les coupables devaient être
-réprimandés, jamais persécutés ni punis. L'Église se réservait
-seulement le droit d'expulser les prêtres réfractaires. Le baptême
-devait être administré aux adultes et être considéré comme un emblême
-de purification, changeant le vieil homme en homme du ciel.
-L'Eucharistie était expliquée dans le même sens que par l'Église de
-Genève. Malgré la publication de ce manifeste, il subsista toujours de
-grandes divisions sur les questions de doctrine entre les
-Anti-trinitaires, qui ne s'accordaient que sur un point: la
-prééminence du Père sur le Fils; tandis que les uns soutenaient le
-dogme d'Arius, les autres allaient jusqu'à nier la divinité du Christ.
-Ces doctrines reçurent leur formule définitive du célèbre Faustus
-Socinus, dont le nom a été injustement donné à une secte qu'il n'avait
-nullement fondée. Il arriva en Pologne en 1579, et s'établit à
-Cracovie, d'où, après un séjour de quatre ans, il alla s'établir dans
-un village appelé Pavlikovicé, qui appartenait à Cristophe Morsztyn,
-dont il épousa, bientôt après, la fille, Élizabeth. Ce mariage, qui
-l'allia aux premières familles de Pologne, prépara les voies à
-l'influence extraordinaire qu'il exerça dans les hautes classes de la
-société et sur les congrégations anti-trinitaires qui l'avaient
-d'abord repoussé. Socinus fut invité à assister à leur principale
-réunion, et il prit une grande part aux débats. Ainsi, au synode de
-Wengrow, en 1584, il réussit à maintenir l'adoration de Jésus-Christ,
-en affirmant que le rejet de cette doctrine aboutirait au judaïsme et
-même à l'athéisme. Dans ce même synode et dans celui de Chmielnik, il
-fit repousser les opinions millénaires enseignées par plusieurs
-Anti-trinitairiens. Enfin, son autorité fut complètement établie en
-1588, au synode de Brestz (Lithuanie) où, tranchant tous les
-différends qui divisaient la nouvelle diète, il donna à celle-ci
-l'unité et un corps de doctrine.
-
-Socinus avait été plusieurs fois l'objet des persécutions des
-Papistes, mais il n'en avait point souffert sérieusement. À la fin, la
-publication de son livre _De Jesu Christo servatore_, souleva de
-violentes haines contre lui, et, pendant sa résidence à Cracovie, une
-bande de peuple, conduite par des élèves de l'Université, envahit sa
-demeure, le maltraita, et l'eût sans doute assassiné sans
-l'intervention des professeurs Wadowita et Goslicki et du recteur
-Lelovita, tous trois Catholiques. Ces hommes généreux ne parvinrent à
-l'arracher aux fureurs de la populace qu'en s'exposant eux-mêmes aux
-plus graves périls. Socinus perdit, dans cette affaire, sa
-bibliothèque et ses manuscrits, parmi lesquels se trouvait un Traité
-contre les athées. Il se rendit à Luklavicé, village situé à 9 milles
-polonais de Cracovie, où s'était établie depuis quelque temps une
-Église anti-trinitaire. Il habita la demeure d'Adam Blonski,
-propriétaire de ce village, et y demeura jusqu'à sa mort arrivée en
-1607. Il laissa une fille appelée Agnès, qui épousa Wyszowaty, noble
-lithuanien, et qui est la mère du célèbre écrivain de ce nom.
-
-Après la mort de sa femme, qu'il aimait avec passion, son énergie et
-sa résignation dans l'infortune semblèrent l'abandonner, et il resta
-plusieurs mois sans pouvoir reprendre ses travaux. Vers le même temps,
-il perdit le revenu considérable de ses domaines de Toscane, qui
-furent confisqués à la mort de son protecteur François de Médicis, et
-il dut avoir recours à la générosité de ses amis; mais il supporta
-très patiemment ce revers de fortune et conserva la douceur habituelle
-de son caractère. Ses écrits étaient exempts de cette violence de
-langage qui déshonore les discussions religieuses de cette époque. Ses
-talents, son savoir immense, la sincérité évidente de son âme et la
-pureté de ses intentions font vivement regretter qu'un tel homme se
-soit mis au service de l'erreur et qu'il ait prêché, avec tant de
-succès, de déplorables doctrines dont il ne pouvait assurément prévoir
-les fatales conséquences!
-
-Déjà, du vivant de Socinus, ses disciples les plus ardents avaient
-commencé à nier la révélation; mais ses commentaires sur les Écritures
-et sur le Nouveau-Testament le firent expulser de l'Église comme
-infidèle. Les idées rationalistes, défendues par les Anti-trinitaires,
-ne conviennent pas à l'esprit des Slaves, et si elles s'étaient
-produites un siècle plus tard, c'est-à-dire après le triomphe de la
-Réforme, elles n'auraient eu qu'un très petit nombre d'adhérents parmi
-les savants et les docteurs, sans entraîner la masse de la population.
-Prêchées au milieu de la lutte qui se débattait entre Rome et le
-Protestantisme, à une époque où l'union du parti de la Réforme était
-plus que jamais indispensable, elles exercèrent l'influence la plus
-funeste. Leur hardiesse épouvanta les âmes timorées qui cherchèrent un
-refuge dans la tyrannie de l'Église romaine, habile à profiter des
-circonstances qui la servaient avec tant d'à-propos. L'archevêque
-Tillotson a reconnu que les Sociniens, tout en combattant avec succès
-les innovations de l'Église de Rome, ont fourni les arguments les plus
-solides contre la Réforme. De notre temps, le Rationalisme a produit
-le même effet sur les hommes les plus éminents de l'Allemagne,
-Stolberg, Werner, Frédéric Schlegel, etc. Les doutes que faisaient
-naître les doctrines de Socinus rendirent les Protestants fort
-indifférents aux distinctions qui existaient entre les Églises
-réformées et l'Église romaine. Ce fut là le principal motif de la
-décadence du Protestantisme en Pologne. Pouvait-on, en effet,
-s'attendre à voir des esprits indécis sacrifier leurs intérêts à une
-confession religieuse, et s'exposer sans foi à la persécution? Aussi
-devrons-nous rappeler plus loin comment Sigismond III parvint à
-enlever tant de familles à la cause du Protestantisme, en réservant
-aux Papistes les honneurs et les dignités et en persécutant les
-partisans de la Réforme.
-
-Les règles de morale prescrites par les Anti-trinitaires étaient très
-sévères, car elles commandaient l'observance littérale des Écritures,
-sans exception aucune. Les doctrines que Socinus lui-même professa sur
-la politique, et qu'il développa dans sa lettre à Paléologue,
-imposaient l'obéissance passive et la soumission absolue; elles
-blâmaient vivement la révolte des Pays-Bas contre les Espagnols, ainsi
-que la résistance des Protestants français contre leurs persécuteurs.
-Bayle remarque avec raison que le langage de Socinus est plutôt celui
-d'un moine qui se serait proposé d'avilir la Réforme, que celui d'un
-réfugié italien. Cependant, ces principes n'étaient point complètement
-adoptés par les Sociniens de Pologne, qui, aux synodes de 1596 et
-1598, exploitèrent, dans l'intérêt de leur propre défense, les
-priviléges que la constitution accordait à la noblesse. Les Sociniens
-des classes inférieures critiquèrent cet abandon partiel de la
-doctrine, et, dans le synode de 1603, ils firent adopter une
-résolution, déclarant que les Chrétiens devaient quitter les régions
-exposées à l'invasion des hordes tartares plutôt que de tuer ces
-barbares en défendant leurs foyers. Mais une règle aussi contraire à
-l'indépendance d'un pays exposé, comme l'était la Pologne, à de
-continuelles invasions,--condamnée par le sentiment national,--et, de
-plus, contredite par l'exemple des premiers Chrétiens qui combattirent
-vaillamment dans les légions romaines,--une telle règle ne pouvait
-être strictement observée par les Sociniens polonais, qui comptaient
-dans leurs rangs des hommes voués à la carrière des armes.
-
-Ce ne fut pas Socinus qui écrivit le catéchisme de la secte à laquelle
-il a donné son nom; ce fut un Allemand établi en Pologne, nommé
-Smalcius, aidé par un noble fort instruit, Moskorzewski. Ce catéchisme
-est le développement de celui de 1574, et il est connu sous le nom de
-Catéchisme Racovien, parce qu'il fut publié à Racow, petite ville dans
-le sud de la Pologne, où était établie une école socinienne célèbre
-dans toute l'Europe. Il fut édité en polonais et en latin, et il en
-parut une traduction anglaise à Amsterdam en 1652. Dans la même année,
-le Parlement anglais, par un vote du 2 avril, déclara que «le livre
-intitulé _Catechesis Ecclesiarum in Regno Poloniæ_, etc., communément
-appelé Catéchisme Racovien, contenait des doctrines blasphématoires,
-erronées et scandaleuses,» et il ordonna en conséquence, «aux sheriffs
-de Londres et de Middlesex, de saisir tous les exemplaires partout où
-ils les pourraient trouver, et de les brûler devant la Vieille Bourse
-à Londres, et à New-Palace à Westminster.» En 1819, M. Abraham Rees a
-publié une nouvelle traduction anglaise, accompagnée d'une notice
-historique.
-
-Les congrégations sociniennes, principalement composées de nobles et
-de riches propriétaires, ne furent jamais bien nombreuses; elles
-avaient cependant plusieurs écoles, notamment celle de Racow, qui
-était fréquentée par des élèves de diverses sectes; elles produisirent
-des écrivains très distingués sur les matières théologiques. La
-collection appelée _Bibliotheca fratrum polonorum_ est très estimée,
-et elle est étudiée par les Protestants de toutes les Confessions.
-
-Lors du Consensus de Sandomir, c'est-à-dire en 1570, le Protestantisme
-était à l'apogée de sa prospérité. On ne saurait dire exactement quel
-était le nombre de ses temples. Le Jésuite Skarga, qui vivait à la fin
-du XVIe siècle et au commencement du XVIIe, affirme que les
-Protestants prirent aux Catholiques environ deux mille églises. Les
-principales familles de Pologne avaient embrassé le Protestantisme,
-qu'elles abandonnèrent ensuite en partie, dégoûtées par les divisions
-de sectes et épouvantées par les idées anti-trinitaires[121]. Elles
-avaient créé des écoles ainsi que des imprimeries, d'où sortirent
-non-seulement des écrits de polémique, mais encore des oeuvres de
-littérature et de science. La Réforme imprima, en effet, à toute la
-nation, un mouvement intellectuel dont les résultats furent
-considérables. L'arme la plus puissante dont les Protestants de
-Pologne firent usage pour attaquer le Papisme, fut la Bible elle-même,
-traduite et commentée en langue nationale. De leur côté, les
-Catholiques se défendirent vigoureusement, et ces controverses
-perpétuelles obligèrent les deux adversaires à se livrer à de fortes
-études. La connaissance du latin était déjà très répandue, on y
-joignit celle de l'hébreu et du grec. Les traductions de la Bible,
-publiées par les Protestants aussi bien que par les Catholiques, sont
-des modèles de pureté et d'élégance; elles vont de pair avec les
-autres produits du XVIe siècle, qui fut pour la Pologne le siècle
-d'Auguste, et les écrivains de nos jours les relisent avec fruit.
-
-[Note 121: Voici les noms des principales familles qui embrassèrent le
-Protestantisme au XVIe siècle: Radziwill, Zamoyski, Potoçki,
-Leszczynski, Sapiéha, Ostrorog, Olesniçki, Sieninski, Szafranieç,
-Tenczynski, Ossolinski, Jordan, Zborowski, Gorka, Mieleçki, Laski,
-Chodkiewicz, Melsztinski, Dembinski, Bonar, Boratynski, Firley, Tarlo,
-Lubomirski, Dzialynski, Sienlawski, Zaremba, Malachowski, Bninski,
-Wielopolski, etc.]
-
-Les publications de cette époque indiquent une tendance prononcée en
-faveur d'une révision de la Constitution nationale, qui resserrait
-dans des limites beaucoup trop restreintes le pouvoir exécutif dont le
-roi était investi; et les nombreuses réformes accomplies par la diète
-de 1564 avaient déjà produit d'heureux résultats. Cependant, les
-défauts de la Constitution polonaise étaient largement compensés par
-les avantages d'une liberté qui n'avait pas encore dégénéré en
-licence. Il y avait en Pologne plus de liberté religieuse qu'en aucun
-autre pays d'Europe; on n'y connaissait pas la persécution; le
-commerce et l'industrie offraient un champ à l'activité humaine; aussi
-les étrangers, chassés de leur pays pour leurs opinions religieuses,
-affluaient-ils en Pologne. Il y avait à Cracovie, à Vilna, à Posen,
-etc., des Congrégations protestantes françaises et italiennes; les
-Congrégations écossaises étaient également très nombreuses; la plus
-florissante était concentrée à Kiéydany, petite ville de Lithuanie
-appartenant aux princes Radziwill. Parmi les principales familles
-écossaises, on distinguait celle des Bonar, qui arriva en Pologne
-avant la Réforme et qui adhéra avec la plus vive ardeur aux principes
-du Protestantisme. Après s'être élevée par les richesses et par les
-talents de quelques-uns de ses membres aux plus hautes dignités de
-l'État, cette famille s'éteignit dans le cours du XVIIe siècle. Il y a
-aujourd'hui encore en Pologne plusieurs familles nobles d'origine
-écossaise, les Haliburton, les Wilson, les Fergus, les Stuart, les
-Hasler, les Watson, etc.; deux ministres écossais, Forsyth et Inglis,
-ont composé des poésies sacrées. Le plus distingué de tous est sans
-contredit le docteur John Johnstone, le plus remarquable peut-être des
-naturalistes du XVIIe siècle[122].
-
-[Note 122: John Johnstone naquit, en 1603, à Szamotuly ou Sambter,
-dans la Grande-Pologne. Son père, Siméon Johnstone, était un ministre
-protestant descendant des Johnstone de Craigbourne en Écosse. John
-étudia dans diverses écoles de son pays; il alla, en 1622, en
-Angleterre, puis en Écosse, où il demeura jusqu'en 1625; de là, il
-revint en Pologne. En 1625, il entreprit l'éducation de deux fils du
-comte Kurzbach, et habita avec eux à Lissa. En 1628, il se rendit en
-Allemagne, puis (1629) à Franeker, en Hollande, où il suivit les cours
-de médecine. Il se livra aux mêmes études à Leyde, à Londres et à
-Cambridge. De retour en Pologne, il devint le précepteur de deux
-jeunes nobles, Boguslav Leszczynski et Vladislav Dorohostayski, avec
-lesquels il visita Leyde et Cambridge, où il reçut le diplôme de
-docteur en médecine; il parcourut d'autres contrées de l'Europe et
-rentra en Pologne vers la fin de 1636. L'année suivante, il se maria,
-perdit sa femme, se remaria en 1638, et eut, de cette seconde union,
-plusieurs enfants. En 1642, les Universités de Francfort-sur-l'Oder et
-de Leyde lui offrirent leurs chaires de médecine; il refusa, préférant
-vivre dans son pays, et résida à Lissa, en qualité de médecin de son
-élève Boguslav Leszczynski. Les guerres de 1655 à 1660 le forcèrent à
-quitter la Pologne; il se retira en Silésie, près de Liegnitz, où il
-habita jusqu'à sa mort, arrivée en 1675. Son corps fut enseveli à
-Lissa. Voici les titres de ses principaux ouvrages:--_Thaumatographia
-naturalis in X classes divisa_, Amsterdam, 1632, 1633, 1661 et
-1666;--_Historia universalis, civilis et ecclesiastica, ab orbe
-condito ad 1633_, Leyde, 1633 et 1638, Amsterdam, 1644, Francfort,
-1672;--_De naturæ constantiâ, etc._, Amsterdam, 1632, traduit en
-anglais sous ce titre: _the History of the constancy of nature, etc._,
-Londres, 1657;--_Systema Dendrologicum_, Lissa, 1646;--_Historia
-naturalis de Piscibus et Cetis_, Francfort, 1646;--_De quadrupedibus,
-avibus, piscibus, insectis et serpentibus_, Francfort, 1650, 2 vol.
-Cette édition est très estimée, à cause des planches exécutées par le
-célèbre Merian.--_Idea medicinæ universa praticæ_, Amsterdam, 1652,
-1664, Leyde, 1655;--_Historia naturalis de Insectis_, Francfort,
-1653;--_Historia natur. animal. cum figuris_, 1657, etc., etc. Le
-grand nombre de ces ouvrages, qui eurent, de leur temps, une très
-haute réputation, prouve le mérite extraordinaire de John Johnstone.]
-
-Il semble, en vérité, qu'il y ait entre l'Écosse et la Pologne un lien
-mystérieux. Si, dans le passé, les Écossais ont trouvé en Pologne une
-seconde patrie, n'est-ce pas de l'Écosse que sont partis, de nos
-jours, les accents les plus généreux en faveur de notre nationalité?
-L'illustre poète, Thomas Campbell, n'a-t-il pas chanté en vers
-immortels les grandes et tristes destinées de la Sarmatie? Et à ce
-nom, comment ne pas ajouter celui de cet homme au coeur si noble, qui
-s'est toujours montré le défenseur si ardent de la cause polonaise, le
-nom de lord Dudley Stuart?
-
-Malgré ses dissensions intérieures, le Protestantisme de Pologne se
-trouvait dans une situation très favorable; il avait pour lui la
-majorité des nobles, tandis que plusieurs familles puissantes et la
-masse de la population, dans les provinces de l'est, appartenaient à
-l'Église grecque, aussi hostile au Catholicisme qu'aux Protestants.
-J'ai déjà dit que le primat de Pologne inclinait fortement vers les
-doctrines de la Réforme; il en était de même d'un grand nombre de
-prélats et de prêtres, qui étaient disposés à concourir à la fondation
-d'une Église nationale réformée, mais qui étaient éloignés du
-Protestantisme par les divisions peu édifiantes de tant de sectes. La
-plupart des membres laïques du sénat polonais étaient ou Protestants
-ou partisans de l'Église grecque. Enfin, le roi donna une preuve
-marquée de ses préférences pour la Réforme, en appelant au sénat
-l'évêque catholique Paç, qui était devenu protestant. Ainsi l'Église
-romaine en Pologne était sur le bord de l'abîme: elle ne fut sauvée
-que par l'un de ces puissants caractères qui apparaissent parfois dans
-l'histoire pour hâter ou pour arrêter pendant des siècles la marche
-des événements. Je veux parler d'Hosius, que l'on a eu raison
-d'appeler le grand cardinal.
-
-Stanislas Hosen (en latin Hosius) naquit à Cracovie, en 1504, d'une
-famille allemande enrichie par le commerce. Il fut élevé en Pologne;
-mais il compléta ses études à Padoue, où il se lia intimement avec le
-célèbre prélat anglais Reginald de la Pole (cardinal Polus). De Padoue
-il se rendit à Bologne, où il prit le grade de docteur en droit sous
-la direction de Buoncompagni, qui plus tard devint pape sous le nom de
-Grégoire XIII. Revenu en Pologne, il fut recommandé par l'évêque de
-Cracovie, Tomiçki, à la reine Bona Sforza, qui lui procura un
-avancement rapide. Le roi Sigismond Ier lui confia les affaires de la
-Prusse polonaise et le nomma chanoine de Cracovie. Hosius se distingua
-bientôt par son hostilité contre les Protestants; toutefois, il ne les
-combattit pas d'abord directement, imitant, selon l'expression de son
-biographe (Rescius), «la prudence du serpent», il les fit attaquer par
-d'autres prédicateurs. Il fut appelé à l'évêché de Culm, et s'acquitta
-avec talent de missions importantes auprès de l'empereur Charles-Quint
-et de son frère Ferdinand. Devenu évêque d'Ermeland, et, par
-conséquent, chef de l'Église dans la Prusse polonaise, il opposa
-vainement son influence aux progrès de la Réforme de Luther, à
-laquelle se convertirent rapidement la plupart des habitants. Son
-activité tenait du prodige; il dictait à la fois à plusieurs
-secrétaires; pendant ses repas, il traitait souvent les affaires les
-plus difficiles, expédiait sa correspondance ou écoutait la lecture de
-quelque livre nouveau; il se mettait ainsi au courant de tous les
-évènements de son époque, et de toutes les opinions exprimées par les
-réformateurs qu'il combattait. Il s'adressait continuellement au roi,
-aux nobles, au clergé; il assistait aux diètes, aux réunions
-provinciales, aux synodes, aux chapitres, etc., et en même temps il
-composait une foule d'ouvrages qui l'ont élevé au rang des premiers
-écrivains de son Église, et qui ont été traduits dans les principales
-langues de l'Europe[123]. Il écrivait avec une égale habileté en
-latin, en polonais et en allemand, et il savait adapter son style au
-caractère de ses lecteurs. Ainsi, ses ouvrages latins nous montrent le
-théologien profond, érudit et subtil; en allemand, il imite avec
-succès la vigueur et la rudesse du style de Luther, et en polonais il
-prend une forme légère, presque plaisante, et conforme au goût et au
-caractère de ses concitoyens. Hosius étudiait particulièrement la
-polémique des écrivains appartenant aux différentes Confessions
-protestantes, et il sut merveilleusement tirer parti de leurs
-arguments contradictoires. Il ne se faisait aucun scrupule de
-conseiller la répression la plus violente contre les hérétiques, et,
-sur ce point, il professa ouvertement ses principes dans une lettre
-qu'il adressait au cardinal de Lorraine (Guise) pour le féliciter du
-meurtre de Coligny, et pour remercier Dieu du massacre de la
-Saint-Barthélemy. Il n'hésitait pas à déclarer que ces nouvelles
-l'avaient rempli de joie et qu'il invoquait en faveur de la Pologne un
-semblable bienfait[124].
-
-[Note 123: Voici les titres des principaux écrits d'Hosius: _Confessio
-catholicæ fidei christianæ, vel potius explicatio confessionis à
-patribus facta in synodo provinciali quæ habita est Petricoviæ, ann.
-1551_, Mayence, 1551. (Rescius dit que cet ouvrage a eu trente-deux
-éditions en diverses langues du vivant d'Hosius).--_De expresso verbo
-Dei_, 1567.--_Propugnatio christianæ catholicæque doctrinæ_, Anvers,
-1559.--_Confutatio prolegomenon Brentii_, Anvers, 1565.--_De
-communione sub utrâque specie._ _De sacerdotum conjugio._ _De Missâ
-vulgari lingua celebranda_, etc. La meilleure édition de ces divers
-ouvrages est celle de Cologne, 1584. La vie d'Hosius, écrite par
-Rescius (Reszka), a été publiée à Rome en 1587.]
-
-[Note 124: Voyez dans les écrits d'Hosius, _Epistola Carolo cardinali
-Lotharingo_, etc., _Sublacio, 4 septembris 1572_.]
-
-Et cependant ce prélat, qui se laissait aller à de si odieux
-sentiments, possédait à tous autres égards les plus nobles qualités;
-sans partager l'exagération de Bayle, qui le considère comme le plus
-grand homme que la Pologne ait jamais produit, on doit reconnaître
-qu'Hosius se distinguait autant par l'élévation de ses talents que par
-l'éminence de ses vertus. Aussi, n'est-ce point à lui qu'il convient
-d'imputer les fautes qu'il a commises, mais aux principes de l'Église
-qu'il défendait. Sa passion était si vive, que, dans l'un de ses
-écrits de polémique, il déclara que, dépourvues de leur caractère
-sacré, les Écritures n'auraient point à ses yeux plus de valeur que
-les fables d'Ésope[125]. Il fut créé cardinal, en 1561, par le pape
-Pie IV, et il présida le concile de Trente. Nommé grand-pénitentiaire
-de l'Église, il passa les dernières années de sa vie à Rome, où il
-mourut en 1579, à l'âge de soixante-dix-huit ans.
-
-[Note 125: Voyez _Bayle_, art. _Hosius_.]
-
-En politique comme en religion, Hosius défendait énergiquement les
-doctrines de Rome; il soutenait que les sujets n'avaient aucun droit,
-et qu'ils devaient une obéissance aveugle à leur souverain. De même
-qu'un grand nombre d'écrivains catholiques, il attribuait les
-innovations politiques aux doctrines de la Réforme; il affirmait que
-les peuples se révoltaient parce qu'ils lisaient les Écritures, et il
-réprimandait surtout les femmes qui lisaient la Bible.
-
-Malgré sa profonde instruction, Hosius ne put se soustraire au préjugé
-qui, dans la pratique du Catholicisme, représentait la mortification
-comme agréable à Dieu; il se soumettait à de rudes flagellations et se
-frappait jusqu'au sang avec une ferveur égale à celle qu'il eût
-déployée contre les ennemis du pape.
-
-Telle fut la vie de cet homme célèbre qui, voyant échouer tous ses
-efforts pour combattre la Réforme en Pologne, adopta une politique qui
-lui valut l'éternelle reconnaissance de Rome et la malédiction de sa
-patrie. Hosius appela à son aide le nouvel ordre des Jésuites, qui,
-par son admirable organisation, par son zèle, par son activité peu
-scrupuleuse sur le choix des moyens, réussit à préserver le
-Catholicisme d'une ruine imminente dans toute l'Europe, et même à le
-rétablir triomphant dans des contrées où il avait été déjà vaincu.
-
-Dès 1558, l'ordre des Jésuites envoya en Pologne un de ses membres nommé
-Canisius, pour étudier la situation du pays. Canisius déclara que la
-Pologne était profondément atteinte par l'hérésie, et il attribuait ce
-fait à l'éloignement que le roi manifestait pour toute mesure
-sanguinaire destinée à réprimer le Protestantisme. Il s'entretint, avec
-les principaux chefs du clergé catholique, au sujet de l'établissement
-des Jésuites en Pologne; mais il revint de sa mission sans avoir obtenu
-aucun résultat positif. En 1564, Hosius, à son retour du concile de
-Trente, remarqua les progrès du Protestantisme dans son diocèse; il
-s'adressa à l'illustre général des Jésuites, Lainez, et le pria de lui
-envoyer quelques membres de son ordre. Lainez lui expédia immédiatement
-des Jésuites de Rome et d'Allemagne. Hosius logea ses nouveaux hôtes à
-Braunsberg, petite ville de son diocèse, et dota richement cette
-Congrégation naissante, dont le but était de se répandre dans toute la
-Pologne. En 1561, on essaya d'introduire les Jésuites à Elbing; mais la
-population protestante de cette ville montra une opposition si vive,
-qu'Hosius fut obligé d'abandonner son projet. Les progrès des Jésuites
-furent d'abord très lents; ce ne fut que six ans après leur arrivée en
-Pologne, que l'évêque de Posen, cédant aux instances du légat, les
-accueillit dans cette ville, leur fit donner l'une des principales
-églises, ainsi que deux hôpitaux et une école, les dota d'un fonds de
-terre et leur abandonna sa bibliothèque. Les Jésuites gagnèrent ensuite
-la faveur de la princesse Anne, soeur du roi Sigismond-Auguste. Plus
-tard, le primat Uchanski, qui, par la mort de Sigismond-Auguste, voyait
-s'évanouir les chances du Protestantisme, qu'il avait paru disposé à
-adopter, voulut se réconcilier avec Rome en déployant le plus grand zèle
-pour les intérêts catholiques, et il s'érigea en protecteur de l'ordre
-des Jésuites. Son exemple fut suivi par plusieurs évêques. Je décrirai
-ailleurs le nombre et l'influence des Jésuites, lorsque j'aurai à
-retracer les intrigues incessantes à l'aide desquelles cet ordre parvint
-à détruire en Pologne le parti anti-papiste, sacrifiant ainsi à la
-domination de Rome la prospérité nationale et les plus chers intérêts
-du pays.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-POLOGNE.
-
-(Suite).
-
- Situation de la Pologne à la mort de Sigismond-Auguste. -- Les
- intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des Luthériens
- contre la Confession de Genève, empêchent la nomination d'un
- candidat protestant au trône de Pologne. -- Projet, suggéré par
- Coligny, de donner la couronne à un prince français. -- Parfaite
- égalité de droits accordée par la confédération de 1573 à toutes
- les sectes chrétiennes. -- Patriotisme déployé à cette occasion
- par François Krasinski, évêque de Cracovie. -- Effet produit en
- Pologne par le massacre de la Saint-Barthélemy. -- Aspect de la
- diète électorale, décrit par un Français. -- Élection de Henri de
- Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais en
- faveur de leurs coreligionnaires de France. -- Arrivée à Paris de
- l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort des
- Protestants français. -- Tentatives faites dans le but d'empêcher
- le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les droits des
- Protestants. -- Henri est forcé, par ces derniers, de confirmer
- leurs droits lors de son couronnement. -- Fuite de Henri et
- élection de Étienne Batory. -- Conversion soudaine de ce prince à
- l'Église de Rome, sous l'influence de l'évêque Solikowski. -- Les
- Jésuites se concilient ses faveurs en affectant de protéger les
- lettres et les sciences.
-
-
-Sigismond-Auguste, dont les tendances inspiraient aux Protestants
-l'espoir d'une Réforme prochaine, mourut en 1571 sans laisser de
-postérité, et, avec lui, s'éteignit la dynastie jagellonne, qui avait
-occupé le trône pendant deux siècles (1386-1572). La Pologne se trouva
-alors dans une situation très critique; car il fallait procéder à une
-élection, formalité qui n'avait existé qu'en théorie, tant que la
-dynastie des Jagellons avait pu fournir des souverains. La division
-des partis religieux augmentait les difficultés, les Protestants et
-les Catholiques s'attachant, avec une ardeur égale, à donner la
-couronne à un candidat qui partageât leur croyance. Les Catholiques
-avaient commencé leurs intrigues avant la mort de Sigismond-Auguste,
-et ils avaient trouvé un chef habile dans le cardinal Commendoni, qui
-connaissait déjà la Pologne et qui était revenu dans ce pays afin de
-pousser à la guerre contre les Turcs. Commendoni voulait élever au
-trône l'archiduc Ernest, fils de l'empereur Maximilien II, et, dans ce
-but, il proposa à plusieurs nobles catholiques le plan suivant: on
-devait d'abord élire grand-duc de Lithuanie l'archiduc Ernest, qui
-aurait ensuite levé une armée de 24,000 hommes, pour contraindre, en
-cas de besoin, la Pologne à suivre l'exemple du grand-duché.
-
-Après s'être concerté avec le parti papiste, Commendoni s'efforça de
-diviser et d'affaiblir les Protestants, dont le chef était Jean
-Firley, palatin de Cracovie et grand-maréchal de Pologne[126].
-Celui-ci dirigeait les sectateurs de la Confession de Genève, et, en
-sa qualité de grand-maréchal, il était le premier dignitaire de
-l'État: sa haute position, sa popularité, son influence, faisaient
-supposer qu'il aspirait lui-même à la couronne et qu'il avait de
-fortes chances de succès. Un sentiment d'inimitié personnelle,
-peut-être même la crainte d'assurer le triomphe de la Confession de
-Genève, détermina la puissante famille luthérienne des Zborowski à
-s'opposer à Firley; par les mêmes motifs, les Gorka, autre famille
-luthérienne très influente, s'unit aux Zborowski. Commendoni profita
-de ces divisions. Il sut, de plus, en se servant habilement d'André
-Zborowski, demeuré seul de sa famille fidèle à la foi romaine,
-envenimer les sentiments de jalousie dont Firley était l'objet, et il
-amena les Zborowski à abandonner l'intérêt du parti protestant et à se
-rallier au candidat catholique. Il informa alors l'empereur du succès
-de ses manoeuvres, et le pria de lui envoyer de l'argent et de faire
-avancer ses troupes vers la frontière de Pologne. Il assura que
-l'archiduc pourrait ainsi, avec l'aide des Papistes, obtenir le trône
-sans souscrire à aucune condition qui fût de nature à restreindre son
-autorité et en dépit de tous les efforts des Protestants[127]. Cet
-odieux complot, qui aurait plongé le pays dans les horreurs de la
-guerre civile sans assurer la couronne sur la tête de l'archiduc, fut
-déjoué par la prudence et la modération de l'empereur lui-même, qui,
-malgré son désir de placer son fils sur le trône de Pologne, comprit
-l'impossibilité de réussir par la trahison et la violence, et qui
-préféra recourir aux négociations.
-
-[Note 126: Le grand-maréchal avait la direction suprême du pouvoir
-exécutif.]
-
-[Note 127: Les débats de ce complot ont été décrits par le secrétaire
-de Commendoni. (Voir _Vie de Commendoni_, par Gratiani, livre IV, c.
-III).]
-
-L'influence acquise à la cour de France par Coligny et le parti
-protestant, à la suite de la paix de Saint-Germain, en 1570, exerça
-une grande influence dans les relations de la France avec les
-puissances étrangères et particulièrement avec la Pologne. Coligny
-avait conçu le projet d'abaisser le Papisme en s'attaquant surtout à
-l'Espagne, et il voulait réunir les Protestants, jusqu'alors si
-divisés, pour ne former qu'un centre d'action et assurer le succès de
-sa cause dans toute l'Europe. Coligny comprit que l'alliance politique
-et religieuse de la France et de la Pologne servirait merveilleusement
-ses combinaisons et pourrait porter le coup de mort à la domination
-de Rome et de la maison d'Autriche. Il conseilla donc à la cour de
-France de faire tous ses efforts pour placer Henri de Valois, duc
-d'Anjou, sur le trône de Pologne, et Catherine de Médicis saisit
-avidement une occasion si favorable à l'ambition de son fils. Ce plan
-avait été préparé du vivant de Sigismond-Auguste, et un ambassadeur,
-nommé Balagny, fut envoyé en Pologne, sous le prétexte de demander
-pour le duc d'Anjou la main de la princesse Anne, soeur de Sigismond,
-mais en réalité pour étudier de près la situation du pays.
-
-Plusieurs assemblées provinciales, ainsi qu'une assemblée générale des
-États de la Pologne, prirent les mesures nécessaires pour maintenir la
-tranquillité publique pendant l'interrègne. Les affaires de l'État
-furent administrées par le grand-maréchal, au nom du primat et du
-sénat. La diète de convocation[128] se réunit à Varsovie au mois de
-janvier 1573. Le clergé catholique ne songea plus à triompher des
-Anti-Papistes, il dut se résigner à défendre ses positions.
-Karnkowski, évêque de Cujavie, proposa une loi qui devait assurer à
-toutes les sectes chrétiennes de la Pologne, une parfaite égalité de
-droits. Son but était de garantir ainsi les priviléges et les libertés
-des évêques catholiques. Il demandait cependant qu'on supprimât
-l'obligation imposée aux propriétaires, patrons des paroisses, de ne
-conférer les bénéfices qu'aux prêtres catholiques romains. Mais
-l'influence de Commendoni opéra un changement complet dans l'opinion
-des évêques, qui se mirent à protester contre la mesure proposée par
-un de leurs collègues, et refusèrent de la signer. Un seul fit
-exception: ce fut François Krasinski, évêque de Cracovie et
-vice-chancelier de Pologne; plaçant les intérêts de son pays au-dessus
-des intérêts de Rome, il signa l'acte, qui fut accepté définitivement
-par la diète, le 6 janvier 1573. Son patriotisme lui attira les plus
-vives censures de Rome, et Commendoni le considéra comme suspect, au
-point de vue de l'orthodoxie, et comme entièrement dévoué à
-Firley[129]. La même diète fixa l'élection du roi au 7 avril, à
-Kamien, petite ville voisine de Varsovie.
-
-[Note 128: On appelait diète de _convocation_ celle qui se réunissait
-après la mort du roi pour fixer l'époque et le lieu de l'élection,
-convoquer l'assemblée élective et adopter les mesures nécessaires pour
-maintenir la tranquillité dans le pays. Elle était toujours
-_confédérée_, c'est-à-dire que le sénat votait avec la chambre des
-députés et que les affaires étaient décidées à la majorité et non à
-l'unanimité des suffrages.]
-
-[Note 129: Ce prélat avait fort à coeur la Réforme de l'Église
-nationale, et il en entretint très activement le roi Sigismond-Auguste,
-dès 1555. C'était un homme aussi distingué par ses talents politiques
-que par ses idées éclairées en matière de religion. J'ai dit plus haut
-qu'il avait étudié à Wittemberg, sous Melanchton. Il compléta son
-instruction ecclésiastique à Rome, et, après son retour en Pologne, il
-fut nommé chanoine de Lowicz et archidiacre de Kalish. Il alla deux fois
-à Rome pour régler les affaires de l'Église polonaise, et il fut envoyé
-ensuite par Sigismond-Auguste, en qualité d'ambassadeur, auprès de
-l'empereur Maximilien II. À la cour de Vienne, il se lia intimement avec
-Étienne Batory, envoyé de Jean Zapolya, prince de Transylvanie; et
-lorsque Batory fut plus tard mis en prison par l'empereur, Krasinski fit
-les plus grands efforts pour obtenir sa liberté, et il y parvint.--Il
-contribua puissamment à opérer la fusion législative de la Lithuanie
-avec la Pologne, et il en fut récompensé par la dignité de
-vice-chancelier de Pologne, puis par sa nomination à l'évêché de
-Cracovie.
-
-Cet évêché possédait un revenu très considérable, notamment la
-souveraineté du duché de Sévérie, auquel étaient attachées toutes les
-prérogatives royales (droit de battre monnaie, de conférer des titres
-de noblesse, etc.). Aussi les évêques de Cracovie laissaient-ils
-ordinairement de grandes richesses à leurs héritiers; mais Krasinski
-dépensa toute sa fortune dans l'intérêt de l'Église ou de l'État.
-Lorsque la Pologne, après le départ de Henri de Valois, fut envahie
-par les Turcs, il envoya à ses frais un corps de cavalerie pour
-grossir l'armée polonaise, et il reçut, à cette occasion, les
-remerciements de la diète.
-
-Étienne Batory, élu roi de Pologne, aurait sans doute placé Krasinski
-à la tête de l'Église nationale; mais ce noble prélat mourut en 1579,
-à l'âge de cinquante-quatre ans. Le dernier acte de sa vie fut
-d'envoyer au roi, qui assiégeait alors Dantzick, un renfort de 50
-cuirassiers et de 200 fantassins levés à ses frais. Il était déjà
-malade, et la nouvelle de sa mort arriva au camp en même temps que le
-corps de troupes dont il faisait don à son royal ami.
-
-L'auteur de ce livre descend d'un frère de l'évêque Krasinski.
-
-La famille des Krasinski s'enorgueillit de compter parmi ses membres
-un autre prélat illustre, Adam Krasinski, évêque de Kamiénietz, dont
-les efforts pour secouer le joug de l'invasion étrangère ont été
-retracés avec détail par l'écrivain français Rulhière (_Histoire de
-l'Anarchie de la Pologne_). Ce fut sur la proposition du même Adam
-Krasinski, que l'élection royale fut abolie et que l'hérédité du trône
-de Pologne fut proclamée par la célèbre constitution du 3 mai 1791.]
-
-On présentait plusieurs candidats; mais deux seulement étaient
-sérieux: l'archiduc Ernest d'Autriche, et Henri de Valois, duc
-d'Anjou. Le parti de l'archiduc, dirigé par Commendoni, était le plus
-fort; mais il ne tarda pas à perdre du terrain, par suite des fautes
-que commirent les gens de l'empereur, et surtout à cause du
-ressentiment qu'excitait, contre les Hapsbourg, l'atteinte portée,
-par cette maison, aux libertés de la Bohême. Ce ressentiment devint si
-vif, que Commendoni, voyant la cause perdue, transporta son influence
-du côté du prince français.
-
-La France déploya, à cette occasion, une adresse extraordinaire. Comme
-l'avènement d'un prince français au trône de Pologne avait
-principalement pour but de renverser la suprématie de l'Autriche et de
-l'Espagne en agrandissant l'influence du Protestantisme en Europe, la
-cour de France envoya en Allemagne, avant la mort de Sigismond-Auguste,
-un agent nommé Schomberg, avec mission de préparer une alliance avec les
-princes protestants. Dès que la mort de Sigismond fut connue, Montluc,
-évêque de Valence, fut chargé de se rendre en Pologne, muni des
-instructions de Coligny; mais il n'avait pas encore passé la frontière,
-au moment où s'accomplit le massacre de la Saint-Barthélemy. On sait que
-Coligny fut l'une des victimes de cette abominable journée. Montluc crut
-devoir suspendre son voyage; mais Catherine de Médicis lui ordonna de
-poursuivre sa route, sans changer un mot à ses instructions; ce qui
-prouve avec quelle justesse et avec quel patriotisme Coligny avait
-apprécié les intérêts français en Allemagne.
-
-Montluc arriva en Pologne au mois de novembre 1572, et il y trouva la
-situation respective des partis complètement changée. Les Papistes,
-désespérant du succès de l'archiduc, s'étaient, depuis le massacre de
-la Saint-Barthélemy, chaudement ralliés au duc d'Anjou, qu'ils
-regardaient comme l'exterminateur de l'hérésie, tandis que les
-Protestants, indignés, abandonnaient la cause de la France. Il y avait
-même, parmi les Catholiques, des patriotes sincèrement révoltés par le
-récit des atrocités commises à Paris[130]. Montluc eut donc à vaincre
-d'immenses difficultés. Il fut vivement soutenu par sa cour, qui fit
-les plus grands efforts pour démontrer que la Saint-Barthélemy était
-un évènement politique, et non religieux, et le duc d'Anjou lui-même,
-dans une lettre écrite aux États de Pologne, déclina toute
-participation au massacre.
-
-[Note 130: Choisain, qui accompagnait Montluc et qui a écrit le récit
-de l'ambassade, dit que toutes les dames de Pologne, en parlant du
-massacre de la Saint-Barthélemy, versaient d'abondantes larmes, comme
-si elles avaient assisté à cette scène horrible.]
-
-La diète d'élection s'ouvrit en avril 1573. Un auteur contemporain,
-qui y assistait, dit que cette diète ressemblait plus à un camp qu'à
-une assemblée civile; tout le monde était armé, et cependant il ne
-coula pas une goutte de sang![131]
-
-[Note 131: «Il y avait déjà à Varsovie un grand nombre d'hommes
-d'armes et de nobles venus de toutes les parties du royaume avec leurs
-amis et leurs vassaux. La plaine où ils avaient établi leurs tentes et
-où devait se tenir la diète, présentait l'aspect d'un camp. On les
-voyait se promener avec de grands sabres au côté, et parfois marcher
-en troupes armées de piques, mousquets, arcs et flèches. Quelques-uns
-même avaient amené des canons et se retranchaient dans leur camp. On
-aurait pu croire qu'ils allaient à une bataille, et non à une diète;
-que tous ces préparatifs étaient destinés à la guerre et non à un
-conseil d'État; qu'il s'agissait plutôt de conquérir un royaume
-étranger que de disposer de la couronne nationale. Du moins, en
-présence de ce spectacle, il était permis de supposer que l'affaire
-serait plutôt décidée par la force des armes que par une discussion et
-par des votes.
-
-»Mais ce qui me parut le plus extraordinaire, ce fut de voir que, au
-milieu de cette foule d'hommes armés, et à un moment où il n'y avait
-ni lois ni magistrats régulièrement établis, il ne se commit pas un
-meurtre, pas une épée ne sortit du fourreau. Ces grands débats, où il
-s'agissait de donner ou de refuser un royaume, se passèrent en
-paroles, tant la nation polonaise a horreur de verser son sang dans
-les guerres civiles!» (Voyez _Vie de Commendoni_, par Gratiani, liv.
-IV, chap. X).]
-
-Les détails relatifs à l'élection de Henri de Valois appartiennent à
-l'histoire politique de la Pologne; il nous suffira donc de rappeler
-que Montluc réussit à surmonter les obstacles que le massacre de la
-Saint-Barthélemy venait d'opposer au succès de sa mission. Il repoussa
-toutes les objections élevées contre son candidat, promit tout ce qui
-était demandé, souscrivit à toutes les garanties que l'on réclamait en
-matière politique et religieuse. Les Protestants, qui n'avaient point
-de prince étranger à présenter comme candidat, désiraient l'élection
-d'un Polonais; mais l'antagonisme des Luthériens rendait ce résultat
-impossible. Voyant alors que leur opposition pourrait entraîner une
-guerre civile, les Protestants résolurent d'accepter la candidature du
-duc d'Anjou, en stipulant, pour leur religion, de solides garanties.
-Firley, leur principal chef, rédigea des conditions qui devaient
-protéger, non-seulement les Protestants de Pologne, mais encore ceux
-de France, et Montluc fut obligé de les accepter sous peine de voir
-échouer l'élection.
-
-En vertu de ces stipulations, signées le 4 mai 1573, le roi de France
-devait accorder aux Protestants de ce royaume, une amnistie complète,
-ainsi que la liberté religieuse; les Protestants qui désiraient
-quitter le pays devaient être autorisés à vendre leurs biens ou à
-toucher leurs revenus, pourvu qu'ils ne se retirassent pas dans des
-contrées ennemies de la France; ceux qui avaient émigré pouvaient
-rentrer dans le royaume. Toute procédure contre les Protestants
-accusés de trahison devait être annulée. Ceux qui avaient été
-condamnés reprendraient leurs honneurs et leurs biens, et on
-accorderait une indemnité aux enfants de ceux qui avaient été
-massacrés. Le roi devait désigner, dans chaque province, certaines
-villes où les Protestants pourraient exercer librement leur religion,
-etc.[132]--De telles conditions permettent d'apprécier les avantages
-qu'aurait procurés, au Protestantisme, l'établissement définitif de la
-Réforme en Pologne. Ce pays avait alors une telle influence, et le
-sentiment religieux y était si profond, que son exemple eût entraîné
-toute l'Europe.
-
-[Note 132: Popelinière, _Histoire de France_, 1581, vol. II, fol. 176,
-p. II.]
-
-Une ambassade composée de douze nobles, parmi lesquels se trouvaient
-plusieurs Protestants, se rendit à Paris afin d'annoncer au duc
-d'Anjou son élection au trône de Pologne. De Thou décrit l'admiration
-universelle qu'ils excitèrent par la splendeur de leur appareil, et
-plus encore par leur science et leur distinction[133]. Leur arrivée
-influa favorablement sur les intérêts des Protestants français. Le
-siége de Sancerre fut suspendu, et les Protestants de cette ville
-furent admis à traiter à de meilleures conditions. Malgré la
-prééminence du parti papiste, qui rendait très difficile
-l'accomplissement des promesses faites par Montluc, la cour de France,
-par un édit de juillet 1573, accorda aux Protestants plusieurs
-concessions importantes. Ainsi, on interdit la publication de tout
-libelle dirigé contre eux; on leur garantit, dans les villes de
-Montauban, La Rochelle et Nîmes, la faculté d'exercer publiquement la
-religion protestante, qui pouvait être professée en particulier dans
-toutes les parties du royaume, sauf dans un rayon de deux lieues de
-Paris; enfin, la vie et les biens des Protestants furent déclarés
-inviolables. Malgré ces concessions, les membres protestants de
-l'ambassade polonaise, abandonnés et même combattus sur ce point par
-leurs collègues catholiques, insistèrent sur l'exécution complète du
-traité signé avec Montluc; mais leurs réclamations demeurèrent sans
-résultat[134].
-
-[Note 133: Il n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne parlât le
-latin; beaucoup savaient l'italien et l'espagnol, et quelques-uns
-parlaient le français très purement, et on aurait pu les prendre pour
-des hommes élevés sur les bords de la Seine et de la Loire plutôt que
-pour des riverains de la Vistule ou du Dnieper. Ils firent rougir nos
-courtisans, qui ne se contentent pas d'être très ignorants par
-eux-mêmes, mais qui affectent en outre d'être les ennemis déclarés de
-tout savoir... (_De Thou_, livre 56).]
-
-[Note 134: Popelinière reproduit le texte des remontrances adressées à
-Charles IX par les ambassadeurs polonais. Cette pièce n'a pas moins de
-quatre pages in-folio. (Voyez son _Histoire_, vol. II, fol. 196 et
-suiv.). Les ambassadeurs pressèrent, en outre, le roi, de réclamer la
-liberté de la veuve de Coligny, détenue à Turin, et de réviser le
-procès de l'amiral, qui avait été condamné par un tribunal partial et
-inique.]
-
-Pendant que l'ambassade polonaise était à Paris, le parti papiste
-essaya, par ses intrigues, de détruire l'effet des garanties
-constitutionnelles données à la liberté des cultes. Hosius prétendit
-que la loi du 6 janvier 1573, constituait un crime contre Dieu, et
-qu'elle devait être abolie par le nouveau roi; il engagea vivement
-l'archevêque de Gniezno et le fameux cardinal de Lorraine, à empêcher
-le roi de prêter serment en faveur de la liberté des cultes. Enfin,
-lorsque Henri prêta ce serment, il lui conseilla ouvertement le
-parjure, en lui affirmant que la foi jurée aux hérétiques pouvait être
-violée impunément[135]. Guillaume Ruzeus, confesseur de Henri, fut
-chargé d'expliquer au roi que son devoir était de trahir son serment.
-Solikowski donna au prince un avis plus dangereux encore, en lui
-faisant observer que, placé sous le joug de la nécessité, il devait
-promettre et jurer tout ce qu'on lui demandait, et prévenir ainsi la
-guerre civile; mais que, une fois en possession du trône, il se
-trouverait parfaitement en mesure d'abattre l'hérésie sans même user
-de violence.
-
-[Note 135: Hosius envoya au roi Rescius, son confident (plus tard son
-biographe), et il lui rappela en outre, dans une lettre du 13 octobre
-1573, «qu'il ne devait pas suivre l'exemple d'Hérode, mais bien plutôt
-celui de David, qui n'avait point cru devoir garder un serment
-irréfléchi. Il ne s'agissait pas d'un seul Nabal, mais de plusieurs
-milliers d'âmes qui pouvaient être livrées au diable. Le roi avait
-péché avec Pierre; il devait, comme Pierre, reconnaître son erreur et
-se convaincre que son serment ne pouvait le lier à l'iniquité. Il
-n'était pas nécessaire de le relever de son serment, attendu que,
-suivant toute loi, les actes irréfléchis sont nuls et non avenus...»]
-
-Ce fut le 10 septembre 1573, en l'église Notre-Dame de Paris, que fut
-solennellement présenté, à Henri, le diplôme de son élection. L'évêque
-Karnkowski, membre de l'ambassade polonaise, protesta, au commencement
-de la cérémonie, contre l'article du serment qui garantissait la
-liberté religieuse. Cette démarche produisit une certaine confusion,
-et le Protestant Zborowski s'adressa ainsi à Montluc: «Si vous n'aviez
-pas accepté, au nom du duc, les conditions relatives à la liberté des
-cultes, nous aurions pu empêcher l'élection.» Henri feignit de ne pas
-comprendre, mais Zborowski, se tournant vers lui, ajouta: «Je répète,
-Sire, que si votre ambassadeur n'avait pas accepté la condition qui
-garantit la liberté des cultes en Pologne, nous aurions empêché votre
-élection, et que si, en ce moment, vous ne confirmez pas les promesses
-qui ont été faites, vous ne serez pas notre roi.» À la suite de cet
-incident, les membres de l'ambassade entourèrent leur nouveau
-souverain, et l'un d'eux, appartenant à la religion catholique, lut la
-formule du serment que Henri répéta sans hésitation. L'évêque
-Karnkowski s'approcha du roi après la prestation du serment, et
-déclara que l'octroi de la liberté religieuse ne devait point porter
-atteinte à l'autorité de Rome; le roi souscrivit par écrit à cette
-déclaration.
-
-Henri quitta Paris au mois de septembre; il voyagea à petites
-journées, et n'arriva en Pologne qu'au mois de janvier 1574. Malgré
-les termes de son serment, les Protestants n'étaient pas complètement
-rassurés, et ils résolurent d'observer attentivement la conduite de
-leurs adversaires lors de la diète du couronnement. Leurs craintes
-n'étaient que trop fondées. Gratiani, secrétaire de Commendoni, partit
-de Cracovie, muni des instructions du parti papiste; il joignit Henri
-en Saxe, lui fit observer qu'il avait le droit de gouverner la Pologne
-à titre de souverain absolu, et lui traça le plan à suivre pour
-détruire les libertés que le roi avait juré de maintenir. On connut
-bientôt les doctrines soutenues par Hosius sur la valeur du serment,
-les lettres qu'il avait écrites au clergé polonais pour l'engager à
-violer la loi du 6 janvier 1573, et pour assurer que le serment prêté
-à Paris n'était qu'une feinte, le roi devant, après son couronnement,
-proscrire toutes les Églises contraires à celles de Rome. Les évêques
-manifestèrent ouvertement l'intention de modifier la formule du
-serment de Paris. Le légat du pape prêcha dans le même sens. Ces
-intrigues excitèrent naturellement les soupçons du parti protestant,
-qui paraissait même disposé à empêcher le couronnement de Henri et à
-déclarer l'élection nulle et non avenue. Le pays était à la veille
-d'une guerre religieuse.
-
-Le roi gardait en apparence une attitude de neutralité entre les deux
-partis; toutefois, il fit savoir qu'il était disposé à prêter un
-serment qui serait conforme au vote unanime du sénat et de la Chambre
-des nonces; c'était, en réalité, mettre en doute la légalité du
-serment qu'il avait prêté à Paris et qui avait été prescrit, non point
-par l'unanimité, mais seulement par la majorité des représentants de
-la nation. L'influence du parti de Rome devenait de plus en plus
-sensible, et, bien que l'époque du couronnement fût proche, il n'y
-avait encore rien de décidé sur la formule du serment. Avant le
-commencement de la cérémonie, Firley, grand-maréchal, Zborowski,
-palatin de Sandomir, Radziwill, palatin de Vilna, et quelques autres
-chefs protestants, se rendirent au cabinet du roi et lui proposèrent,
-soit d'omettre entièrement la partie du serment relative aux affaires
-religieuses (c'est-à-dire de ne garantir ni les droits des Protestants
-ni ceux de la hiérarchie romaine), soit de répéter la formule de
-Paris. Le roi, n'osant manquer ouvertement à une promesse solennelle,
-essaya d'une réponse évasive en assurant qu'il défendrait l'honneur et
-les biens des Protestants; mais Firley insista pour que le serment de
-Paris fût répété sans restriction d'aucune sorte. Pendant le cours de
-la cérémonie, et au moment où la couronne allait être placée sur la
-tête du roi, Firley déclara que si le serment en question n'était pas
-prêté, il ne permettait pas que le couronnement eût lieu, et en même
-temps, assisté de Dembinski, chancelier de Pologne, Protestant comme
-lui, il présenta à Henri, qui était agenouillé au pied de l'autel, un
-parchemin contenant la formule arrêtée à Paris. Cette hardiesse
-effraya le roi qui se leva immédiatement; les dignitaires placés
-auprès de lui demeurèrent muets de surprise; mais Firley s'empara de
-la couronne et dit à Henri à haute voix: «Si vous ne jurez pas, vous
-ne régnerez pas.» De là, grande confusion! les Catholiques furent
-frappés d'épouvante, quelques Protestants même, entre autres Zborowski
-et Radziwill, hésitèrent déjà. Firley ne s'émut pas, il obligea le roi
-à répéter le serment de Paris; il sauva ainsi par son courage la
-liberté religieuse de son pays.
-
-Le serment que Henri avait prêté à contre-coeur, n'était point de
-nature à dissiper les craintes et les soupçons des Protestants. Chaque
-jour les évêques, encouragés par la faveur du roi, devenaient plus
-audacieux et parlaient hautement de leurs projets; il y avait dans
-tout le pays un mécontentement général produit par l'influence
-croissante du clergé. Les Zborowski, famille protestante bien
-accueillie à la cour par suite de l'appui qu'elle avait donné à
-l'élection de Henri, vit peu à peu son crédit s'évanouir. Firley
-mourut, et on soupçonna le poison. Enfin, par ses moeurs dissolues, le
-roi blessait ouvertement le sentiment public. Le dégoût était
-universel et la guerre civile était imminente, lorsque, fort
-heureusement, Henri quitta secrètement la Pologne en apprenant la mort
-de son frère Charles IX, auquel il succéda comme roi de France, sous
-le nom de Henri III.
-
-Après avoir attendu pendant près d'un an le retour de Henri, les
-Polonais déclarèrent le trône vacant, et élurent pour roi Étienne
-Batory, prince de Transylvanie. Sorti des rangs du peuple, Batory ne
-devait son élévation qu'à son propre mérite, et il était si populaire,
-que les évêques n'osèrent pas s'opposer à son élection, bien qu'il fût
-Protestant. Ils envoyèrent cependant auprès de lui leur collègue
-Solikowski, dont j'ai déjà eu occasion de parler plus haut. Celui-ci
-se trouvait dans une situation très difficile; car, parmi les treize
-délégués chargés d'annoncer à Batory son élection au trône de Pologne,
-il y avait douze Protestants. Solikowski parvint à obtenir une
-entrevue avec Batory, et il réussit à lui persuader qu'il n'avait
-aucune chance de se maintenir sur le trône s'il ne professait
-publiquement le Catholicisme; il lui démontra que la princesse Anne,
-soeur de Sigismond-Auguste, catholique zélée, ne consentirait jamais à
-prendre pour époux un Protestant; or, cette alliance était au nombre
-des conditions imposées au nouvel élu. Batory céda, et les délégués
-protestants furent très désappointés lorsque, le lendemain, ils virent
-le roi assister dévotement à la messe. Cet acte ranima les espérances
-des Catholiques, dont la cause était si compromise.
-
-Batory garantit sans hésitation les droits des Protestants. Il
-s'opposa à toute persécution religieuse, et récompensa le mérite sans
-distinction de culte. Ce grand prince, dont le règne dura dix ans et
-doit être rangé au milieu des règnes les plus glorieux de la Pologne,
-causa cependant un grand préjudice à son pays en protégeant les
-Jésuites. J'ai déjà raconté comment, par l'influence de Hosius, cette
-corporation s'était introduite en Pologne, et comment elle s'était
-placée sous le patronage de la princesse Anne, devenue l'épouse
-d'Étienne Batory. Ils ne firent qu'augmenter leur influence en
-laissant croire au roi qu'ils pouvaient développer les arts et les
-sciences en Pologne. Batory fonda, pour leur ordre, l'Université de
-Vilna, le collége de Polotzk et quelques autres établissements
-auxquels il accorda de riches dotations, malgré l'opposition des
-Protestants.
-
-L'influence des Jésuites nuisit à la politique extérieure de Batory,
-qui, après avoir fait essuyer plusieurs défaites aux armées
-moscovites, était déjà entré en Russie. Il s'arrêta dans sa marche
-victorieuse en signant le traité de paix de 1582, d'après les conseils
-du célèbre Jésuite Possevinus, qui, trompé par les promesses du czar
-Ivan Vassilévitch, engagea Batory à abandonner tous les avantages de
-la campagne.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-POLOGNE.
-
-(Suite.)
-
- Élection de Sigismond III. -- Son caractère. -- Sa soumission
- complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire le
- Protestantisme en Pologne. -- Exposé des manoeuvres des Jésuites
- et leur succès. -- Histoire de l'Église d'Orient en Pologne. --
- Histoire de la Lithuanie. -- Rôle de l'Église d'Orient dans ce
- pays; dualisme religieux des princes lithuaniens. -- Union avec
- la Pologne. -- Les Jésuites entreprennent de soumettre l'Église
- de Pologne à la suprématie de Rome. -- Instructions données par
- eux à l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret l'union de
- son Église avec Rome tout en paraissant s'y opposer. -- L'Union
- est conclue à Brestz; ses déplorables effets pour la Pologne. --
- Lettre du prince Sapiéha.
-
-
-Étienne Batory mourut en 1586, et fut remplacé sur le trône de Pologne
-par Sigismond III, fils de Jean, roi de Suède, et de Catherine
-Jagellon, soeur de Sigismond-Auguste. Le nouveau roi dut en grande
-partie son élection à sa qualité d'unique représentant, par sa mère,
-de la dynastie, pour laquelle la nation avait conservé un vif
-attachement, et dont la descendance mâle s'était éteinte avec
-Sigismond-Auguste. La mère de Sigismond III professait avec ardeur la
-foi romaine, et s'était mise entièrement à la merci des Jésuites. Son
-royal époux, fils du grand Gustave Wasa, se disait Luthérien; mais il
-variait parfois dans ses opinions religieuses et inclinait vers Rome.
-Il permit que son fils et successeur Sigismond fût élevé dans la
-religion romaine, pensant lui faciliter ainsi son avènement au trône
-de Pologne: ce fut pour la même raison que le jeune prince apprit la
-langue polonaise. Le roi Jean entama à diverses reprises des
-négociations avec le Jésuite Possevinus et d'autres envoyés du pape,
-en vue d'une réconciliation avec le siége de Rome; il demanda que la
-communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres et la
-célébration de la messe dans la langue nationale, fussent autorisés en
-Suède. Le pape rejeta ces conditions; et on peut douter que le roi ait
-eu l'intention sincère de mener à bonne fin cette réconciliation avec
-Rome, car il aurait vraisemblablement provoqué une révolte de ses
-sujets et compromis sa couronne. Il regretta même d'avoir élevé son
-fils dans les principes catholiques; mais le jeune prince était
-profondément dévoué à sa foi, et son père ne put jamais le décider à
-assister à une cérémonie luthérienne.
-
-Ses dispositions étaient si bien connues à Rome, que Sixte V écrivit à
-l'ambassadeur de France que Sigismond abolirait le Protestantisme,
-non-seulement en Pologne, mais encore en Suède. Cette élection
-menaçait donc en Pologne la cause protestante, déjà mise en péril par
-la déplorable partialité qu'Étienne Batory avait montrée en faveur des
-Jésuites, et par les nombreuses écoles que cet ordre avait fondées. Si
-la réaction romaine avait pu faire de si grands progrès sous le règne
-d'un prince qui désirait défendre la liberté religieuse de ses sujets,
-que ne devait-on pas attendre de la bigoterie excessive de Sigismond
-III? Et, en effet, toute la politique de ce prince pendant son long
-règne (de 1587 à 1632) eut exclusivement pour but d'assurer la
-suprématie de Rome dans les affaires intérieures et dans les relations
-extérieures de la Pologne, au prix même de l'intérêt national sacrifié
-sans scrupule. Ce déplorable système compromit la prospérité de la
-Pologne et prépara la décadence et la ruine de ce malheureux pays. Le
-parti anti-romain était encore assez fort pour empêcher toute
-persécution ouverte; la persécution, d'ailleurs, était interdite par
-la loi. Mais Sigismond, docile aux conseils des Jésuites, essaya avec
-succès de la corruption, et il adopta un plan analogue à celui que
-Gratiani avait proposé à Henri de Valois.
-
-Bien que son autorité fût limitée, à certains égards, le roi avait
-conservé, pour la distribution des honneurs et des richesses, des
-prérogatives beaucoup plus étendues que celles des autres souverains
-de l'Europe[136], et il se fit une règle de n'admettre à ses faveurs
-que les Catholiques romains, et plus particulièrement les prosélytes
-que l'intérêt, plutôt que la raison, avait convertis. L'influence que
-les Jésuites exerçaient sur ce prince, était sans limite. Sigismond se
-glorifiait du titre de roi des Jésuites, et, par le fait, il n'était
-qu'un instrument docile aux mains des disciples de Loyola, dont le
-patronage était nécessaire pour obtenir tous les bénéfices, et qui
-exigeaient de leurs protégés un dévouement complet non-seulement à la
-cause de Rome, mais encore aux intérêts de leur ordre. En
-conséquence, les principales dignités de l'État et les riches domaines
-de la couronne n'étaient plus le prix de services rendus au pays; on
-ne les obtenait qu'en faisant profession de Romanisme, et ils étaient
-employés à doter les Jésuites. Aussi les richesses de cet ordre
-s'accrurent si rapidement, qu'en 1607 ils possédaient 400,000 dollars
-de revenu (environ 2,500,000 francs), somme énorme à cette époque. Les
-Jésuites fondèrent partout des colléges; ils possédaient cinquante
-écoles où étaient instruits la plupart des enfants de la noblesse:
-c'était là le but principal de leur ambition, car ils voulaient
-surtout s'emparer de l'éducation nationale et établir ainsi leur
-influence, ou plutôt leur domination, sur le pays.
-
-[Note 136: Les rois de Pologne disposaient d'un grand nombre de
-domaines connus sous le nom de _Starosties_, qu'ils étaient tenus de
-distribuer à des nobles qui les conservaient pendant leur vie. Ces
-dons, originairement concédés en récompense de services rendus,
-étaient appelés _panis bene merentium_; mais comme le roi était
-entièrement libre de les distribuer à sa guise, il s'en servait dans
-l'intérêt de son autorité. Ils furent largement exploités par
-Sigismond III, qui les donnait à ceux de ses sujets qui abandonnaient
-le Protestantisme ou l'Église grecque pour se convertir à la cause de
-Rome.]
-
-J'ai retracé les progrès considérables que la Réforme avait faits en
-Lithuanie, grâce aux efforts du prince Nicolas Radziwill, surnommé le
-Noir, et à ceux de son cousin et homonyme Radziwill Rufus, j'ai
-également signalé les dispositions favorables manifestées à l'égard
-des Jésuites par le roi Étienne Batory, qui fonda pour eux
-l'Université de Vilna, ainsi que plusieurs colléges. La majorité des
-habitants de la Lithuanie appartenaient soit aux Confessions
-protestantes, soi à l'Église grecque; aussi ce fut dans ce pays que
-les disciples de Loyola déployèrent le plus d'activité. Un auteur
-catholique de nos jours[137], qui a écrit cette histoire avec
-impartialité et dont les travaux annoncent de profondes recherches, a
-décrit, ainsi qu'il suit, les manoeuvres employées par les Jésuites
-pour atteindre leur but.
-
-[Note 137: Lukaszewicz, _Histoire des Églises helvétiques de la
-Lithuanie_, en polonais, 2 vol. in-8º. Posen, 1842, 1843.]
-
-Après avoir rappelé la fondation des colléges livrés par Batory à
-cette corporation, cet auteur ajoute:--«L'exemple du roi fut suivi par
-quelques magnats lithuaniens, notamment par Christophe Radziwill, qui
-établit un collége de Jésuites à Nieswiez en 1584; il avait été
-rattaché à l'Église catholique par les conseils du célèbre Jésuite
-Skarga, et il avait déterminé ses jeunes frères, Georges (devenu plus
-tard cardinal et archevêque de Vilna et de Cracovie), Albert et
-Stanislas, à abandonner la Confession de Genève.
-
-Ce retour des fils de Radziwill le Noir à la foi de leurs pères, porta
-une rude atteinte aux progrès de la Confession de Genève en Lithuanie;
-car les nouveaux convertis chassèrent immédiatement, de leurs vastes
-domaines, tous les ministres protestants, et donnèrent les Églises aux
-Catholiques. Dès ce moment, cette branche de la famille des Radziwill
-fit une opposition vigoureuse au Protestantisme, qui était soutenu par
-Radziwill Rufus, et son exemple engagea un grand nombre de nobles à
-rentrer dans le sein de l'Église romaine. Les Jésuites, favorisés par
-le roi, invitèrent les membres les plus distingués de leur société à
-venir enseigner dans leurs écoles et prêcher dans leurs chaires. Ils
-attaquèrent les Protestants par des écrits de polémique; sur ce
-terrain, les Protestants pouvaient leur répondre, avec des hommes tels
-que Volanus, Lasiçki, Sudrovius, etc.; mais les Jésuites, là comme
-ailleurs, ne tardèrent pas à faire usage d'autres armes. Du haut de la
-chaire, ils déclamèrent contre Zwingle, Luther, Calvin et leurs
-adhérents; ils provoquèrent les Protestants à des disputes publiques,
-s'adressèrent à la multitude dans les marchés et dans tous les lieux
-de réunion, recherchèrent la faveur des nobles afin de les gagner à
-leur cause; bref, ils ne négligèrent aucun moyen pour affaiblir ou
-calomnier leurs adversaires, ils poussèrent la foule à détruire les
-temples protestants, bien que, d'après les lois de la Lithuanie, ce
-fût un crime capital. En 1581, ils persuadèrent à l'évêque de Vilna
-d'interdire aux Protestants qui portaient leurs morts au cimetière, la
-rue dans laquelle leur église était située; et comme les Protestants
-ne tenaient pas compte de cette défense, leurs élèves, aidés de la
-populace, attaquèrent les ministres qui revenaient d'un enterrement,
-et les laissèrent pour morts. Ces mêmes élèves avaient formé le projet
-de détruire les temples de Vilna, en profitant de l'absence de
-Radziwill Rufus, palatin de la ville et commandant en chef les forces
-de la Lithuanie, parti alors pour faire campagne contre la Moscovie.
-Toutefois, ces excès furent prévenus par un ordre rigoureux du roi,
-qui céda aux instances du plus illustre et du plus dévoué de ses
-généraux.
-
-Radziwill Rufus jouissait, en effet, de la faveur de son souverain et
-d'une grande influence dans son pays; il les employait au service de
-ses coreligionnaires, qu'il défendait par tous les moyens dont il
-disposait. Il donna asile aux ministres qui avaient été chassés par
-Radziwill le Noir; il attacha à sa cour les Protestants les plus
-instruits, encouragea leurs travaux, et ouvrit aux plus méritants
-l'accès des dignités et des honneurs. S'appuyant sur les troupes
-nombreuses placées sous son commandement, il tint les Jésuites en
-respect dans toutes les parties de la Lithuanie, et les empêcha de
-persécuter ouvertement les Réformistes. Mais il mourut en 1584,
-accablé par l'âge et épuisé de fatigue; sa mort affligea vivement les
-Protestants, qu'elle priva d'un puissant appui, et elle répandit la
-joie dans le camp des Jésuites, qui voyaient tomber le plus ferme
-soutien de la Confession de Genève.
-
-Son fils Christophe succéda à toutes ses dignités; mais il n'avait pas
-rendu au pays les mêmes services; il ne possédait pas la même
-influence, et les Jésuites pouvaient lui opposer la branche catholique
-de la famille des Radziwill. Cette branche fit alors les efforts les
-plus énergiques pour détruire l'ouvrage de Radziwill le Noir; Georges,
-cardinal et évêque de Vilna, déclara une guerre d'extermination aux
-Réformistes de la Lithuanie. Dès qu'il eut pris possession de son
-siége, il donna l'ordre de saisir les écrits protestants chez tous les
-libraires de Vilna, et de les brûler devant l'église du collége des
-Jésuites. Il n'y avait pas un seul point de la Lithuanie où cette
-société n'eût ses missions; on la retrouvait dans les maisons des
-nobles, dans les églises, aux fêtes, aux enterrements, partout enfin,
-et partout à la recherche des conversions. Elle parlait au coeur de la
-foule en séduisant les yeux, par le charme des représentations
-scéniques qui rappelaient la canonisation des saints, par des
-processions, par des reliques exposées en grande pompe, etc. Tous ces
-actes avaient pour but de faire impression sur la multitude et
-d'effacer les Protestants, dont les Jésuites ne cessaient de
-ridiculiser le culte et de le rendre odieux par leur polémique
-toujours pleine de personnalité. Les calomnies les plus violentes
-étaient dirigées contre les Protestants les plus vertueux et les plus
-instruits, particulièrement contre ceux qui appartenaient à la
-Confession de Genève; Volanus[138], par exemple, qui, grâce à sa
-sobriété, vécut près de quatre-vingt-dix ans, fut traité d'ivrogne. On
-répandit contre Sudrowski[139], dont le savoir égalait celui des
-Jésuites les plus érudits, le bruit qu'il s'était rendu coupable de
-vol et qu'il avait rempli l'office de bourreau. Dès qu'un synode
-protestant se réunissait, on voyait paraître un pamphlet contenant une
-lettre du diable aux membres de cette assemblée, quelque histoire
-ridicule sur ses délibérations, etc. Lorsqu'un prêtre protestant se
-mariait, il était sûr de recevoir un épithalame écrit par les
-Jésuites; et, lorsqu'un ministre mourait, ceux-ci publiaient des
-lettres qu'il était censé adresser de l'enfer aux principaux membres
-de sa secte. Toutes ces pièces de bouts-rimés, nourries de gros sel,
-produisaient nécessairement un grand effet sur la populace. Les
-Protestants réfutaient les calomnies des Jésuites; mais les Jésuites
-revenaient à la charge, et, en fin de compte, ils réussirent à couvrir
-de haine et de mépris les ministres de la religion réformée[140].
-
-[Note 138: André Volanus, né en Silésie, mais élevé en Pologne où il
-arriva dès sa jeunesse, était l'un des hommes les plus instruits de
-son temps. Protégé par Radziwill le Noir, il remplit avec talent
-d'importantes fonctions et reçut en récompense de vastes terrains. Il
-composa plusieurs ouvrages politiques; ce furent ses écrits contre les
-Jésuites et les Sociniens qui le firent surtout connaître. Il mourut
-en 1610.]
-
-[Note 139: Stanislas Sudrowski était un homme instruit et renommé pour
-ses vertus. Il fut ministre de l'Église de Genève et surintendant du
-district de Vilna. Il publia plusieurs ouvrages, dont l'un, intitulé
-_Idolatriæ Loyolitarum oppugnatio_, excita à tel point le ressentiment
-des Jésuites, que ceux-ci demandèrent au roi que l'auteur et le livre
-fussent brûlés sur le même bûcher.]
-
-[Note 140: _Lukaszewicz_, vol. I, pages 47-85.]
-
-Cette lutte, commencée sous le règne d'Étienne Batory, ne fit que
-s'envenimer sous le règne de Sigismond III, qui était entièrement
-dévoué aux Jésuites. Les écoles et les colléges ouverts par cet ordre
-devinrent l'instrument le plus énergique des conversions;
-l'instruction y était gratuite, et on y admettait, on cherchait même à
-y attirer les élèves protestants et ceux qui appartenaient à l'Église
-grecque. Ce libéralisme apparent gagna aux Jésuites un grand nombre de
-partisans, même parmi les adversaires de Rome, et, comme on voyait
-beaucoup de jeunes gens qui avaient pu terminer leurs études chez les
-Jésuites sans abandonner leur religion, les Protestants et les Grecs
-ne faisaient aucune difficulté d'envoyer leurs enfants dans ces
-colléges, qui étaient établis sur tous les points du pays, tandis que
-les écoles protestantes se trouvaient fort éloignées. Les Protestants
-possédaient cependant d'excellentes écoles où l'éducation était
-supérieure à celle des Jésuites; mais comme ces établissements
-n'étaient soutenus que par des contributions volontaires, ils ne
-pouvaient lutter contre leurs concurrents, qui jouissaient de riches
-dotations. La plupart de ceux qui étaient entretenus par la libéralité
-des grandes familles protestantes, cessèrent d'exister ou furent
-convertis en écoles catholiques, dès que leurs patrons furent rentrés
-dans le sein de la vieille Église. Les Jésuites apportaient le plus
-grand soin à rattacher leurs élèves à leur ordre, en les traitant avec
-une extrême douceur, en les patronnant dans toutes les carrières, en
-les maintenant le plus long-temps possible sous leur tutelle, afin de
-bien connaître leurs dispositions et de s'en servir dans l'intérêt de
-leurs desseins[141]. Les élèves protestants devinrent ainsi l'objet de
-l'attention particulière des Jésuites qui, maîtres de l'esprit des
-enfants, pouvaient exercer sur les parents une influence plus
-efficace. D'une part, les Jésuites persécutaient très activement les
-ministres et les écrivains de l'Église réformée; d'autre part, ils
-employaient tous les moyens de séduction à l'égard des laïques, et
-notamment des hommes riches et haut placés, auxquels ils prodiguaient
-les bons procédés et les services. Ils entreprirent alors de convertir
-les familles, ou au moins quelques-uns de leurs membres, en ébranlant
-leur foi par la subtilité des arguments, puis en leur présentant les
-faveurs royales et tous les avantages temporels comme prix de leur
-retour à la religion catholique. En outre, ils s'entremettaient dans
-les mariages, et tâchaient d'unir les Protestants influents avec de
-jeunes filles catholiques, belles, riches et entièrement dévouées à
-leur ordre. Cette politique fut couronnée d'un plein succès; car si
-les dames catholiques ne réussissaient pas toujours à convertir leurs
-maris, elles obtenaient au moins que leurs enfants fussent élevés dans
-la foi catholique, et ce fut ainsi que beaucoup de familles
-protestantes revinrent à l'Église romaine. Le zèle des Jésuites a
-souvent entraîné les conséquences les plus déplorables au sein des
-familles, où s'introduisaient les divisions de sectes et de cultes.
-Tel qui avait jusqu'alors résisté à toute séduction, se laissait
-gagner par les conseils affectueux, par l'insistance, par le désespoir
-d'un parent soumis à l'influence des Jésuites, et ces prédications du
-foyer domestique étaient plus puissantes que les plus forts
-raisonnements. On sait bien, d'ailleurs, que l'Église de Rome a fait
-plus de prosélytes en parlant à l'imagination et au coeur qu'en
-s'attaquant à la raison.
-
-[Note 141: Le système d'éducation pratiqué par les Jésuites est
-admirablement décrit par Broscius, prêtre catholique, professeur de
-l'Université de Cracovie et l'un des hommes les plus éclairés de son
-temps, dans un livre publié en polonais vers 1620 sous ce titre:
-_Dialogue entre un propriétaire et un curé._ Cet ouvrage excita la
-colère des Jésuites qui, ne pouvant se venger sur l'auteur, s'en
-prirent à l'éditeur qui fut, à leur instigation, fouetté en place
-publique, puis banni. Voici un extrait de Broscius: «Les Jésuites
-enseignent aux enfants la grammaire d'Alvar, qui est très difficile et
-très longue à apprendre. Ils ont, pour cela, plusieurs raisons: 1º En
-gardant long-temps leurs élèves dans les écoles, ils peuvent recevoir
-un plus grand nombre de présents. (Dans une autre partie de son
-ouvrage, Broscius a démenti que les Jésuites recevaient en dons
-volontaires des parents et des élèves une valeur supérieure à celle
-qu'eût produite le paiement régulier d'une pension); 2º Ils peuvent
-connaître à fond le caractère de leurs élèves; 3º Dans le cas où les
-amis de l'enfant voudraient le retirer de l'école, les Jésuites ont un
-prétexte pour le retenir, en disant qu'il faut au moins lui laisser le
-temps d'apprendre la grammaire, fondement de toute science; 4º Ils
-gardent leurs élèves jusqu'à l'âge adulte, afin d'engager dans leur
-ordre ceux qui ont le plus de talent ou qui attendent les plus forts
-héritages. Lorsqu'un enfant n'a ni talent ni espérance de fortune, ils
-ne le retiennent pas. Et alors, le malheureux, incapable de rien
-faire, en est réduit à invoquer la charité des Jésuites, qui lui
-procurent quelque place subalterne dans la maison d'un de leurs
-patrons, et s'en servent ensuite dans l'intérêt de leur cause.»]
-
-Je ne puis passer sous silence le fait suivant, qui caractérise
-parfaitement la politique des Jésuites. Dans une émeute, à Vilna, le
-fils d'un noble protestant nommé Lenczyçki, enfant de quinze ans, se
-précipita au milieu de la populace furieuse, qui criait: «Mort aux
-hérétiques!» et se déclara hardiment Protestant et prêt à mourir pour
-sa foi. Les Jésuites furent frappés d'admiration. Non-seulement ils
-protégèrent le jeune homme, mais encore ils l'accablèrent de caresses
-et le rendirent sain et sauf à ses parents. Ils réussirent ensuite à
-le convertir et à en faire l'un des membres les plus distingués de
-leur ordre.
-
-Les Jésuites polonais comptèrent dans leurs rangs plusieurs hommes de
-talent, tels que Casimir Sarbiewski, ou Sarbievius, le premier poète
-latin des temps modernes[142]; Smigleçki ou Smiglecius, dont le traité
-sur la logique, adopté dans différentes écoles, fut réimprimé à Oxford
-en 1658. Mais leur système d'éducation était plus propre à arrêter
-qu'à développer les progrès des élèves; car ils suivirent en Pologne
-la méthode qu'ils avaient appliquée en Bohême, où, selon la remarque
-de Pelzel, «ils se contentèrent de donner à leurs disciples les
-écailles du savoir, tandis qu'ils gardèrent l'huître pour eux.» Les
-déplorables effets de ces vices d'éducation ne tardèrent pas à se
-révéler. À la fin du règne de Sigismond III, alors que les Jésuites
-s'étaient emparés presque exclusivement de la direction des écoles
-publiques, la littérature nationale avait décliné avec une rapidité
-égale à celle de ses progrès pendant le siècle précédent. La Pologne
-qui, depuis la moitié du XVIe siècle jusqu'à la fin du règne de
-Sigismond III (1632), avait produit une foule d'ouvrages remarquables
-en langue polonaise comme en langue latine, ne put citer qu'un très
-petit nombre d'écrits remarquables composés depuis cette époque
-jusqu'à la seconde partie du XVIIIe siècle. Le mélange de locutions
-latines avec la langue polonaise, dit macaronisme, créa un style
-barbare qui déshonora, pendant plus d'un siècle, la littérature
-nationale.
-
-[Note 142: Grotius s'exprime ainsi sur Sarbiewski: «_Non solum equavit
-sed etiam superavit Horatium._» Non-seulement il égala, mais encore il
-surpassa Horace. Il y a assurément beaucoup d'exagération dans ce
-jugement.]
-
-Comme le but des Jésuites était surtout de combattre les
-Anti-papistes, le principal objet de leur enseignement se rattachait à
-la polémique religieuse; en sorte que leurs élèves les plus
-distingués, au lieu d'acquérir de solides connaissances qui les
-eussent rendus utiles au pays, perdaient leur temps à étudier les
-vaines subtilités de la dialectique. Les disciples de Loyola savaient
-bien que, de toutes les faiblesses humaines, la vanité est celle qui
-offre le plus de prise, et ils étaient aussi prodigues de louanges
-pour leurs partisans que prodigues d'injures pour leurs adversaires.
-Ils accablèrent de flatteries les bienfaiteurs de leur ordre, et le
-style de leurs panégyriques enthousiastes atteste la décadence
-complète du goût et du sentiment littéraire chez un peuple qui pouvait
-applaudir à de tels écrits. Les oeuvres classiques du XVIe siècle ne
-furent point réimprimées, tant que domina l'influence des Jésuites.
-Les hommes distingués du règne de Sigismond III, les Zamoyski, les
-Sapiéha, les Zolkiewski, ainsi que les principaux écrivains de cette
-époque, furent élevés à d'autres écoles; car les Jésuites resserraient
-l'horizon des intelligences, et les hommes exceptionnels qui
-s'élevèrent au-dessus du niveau commun épuisèrent vainement leurs
-efforts à lutter contre l'ignorance et les préjugés populaires. Il n'y
-avait plus ni notions de droit, ni sentiment d'égalité civile, le
-temps des castes et des priviléges était revenu, les paysans étaient
-partout soumis à la plus dégradante servitude.
-
-Les Jésuites ont été souvent accusés de favoriser le relâchement des
-moeurs, et, en effet, un grand nombre de leurs écrits tendent à
-affaiblir les principes de la morale. Cependant, je le déclare
-sincèrement, cette accusation ne doit pas atteindre les Jésuites
-polonais. Cet ordre fit reculer l'intelligence de la nation; il
-n'enseigna qu'un mauvais latin, il se montra plein de préjugés, il fut
-violent et querelleur; mais il faut reconnaître que ses moeurs étaient
-pures et que, sous son influence, le foyer domestique présenta l'image
-des vertus patriarcales. S'il y a eu des Jésuites qui ont défendu
-certains principes d'une moralité plus que douteuse, il ne faut point
-les chercher parmi les Jésuites polonais.
-
-Après avoir rompu en quelque sorte les rangs du Protestantisme, les
-Jésuites se disposèrent à soumettre à la domination de Rome l'Église
-grecque de Pologne, qui comprenait environ la moitié de la population,
-et dont les adhérents habitaient principalement les territoires
-annexés à la Pologne pendant le cours du XIVe siècle. Je décrirai
-ailleurs l'établissement de l'Église grecque parmi les populations
-slaves (ou russes). Je me bornerai dès à présent à rappeler que la
-principauté de Halitch (aujourd'hui la Gallicie) fut réunie à la
-Pologne en 1340, lorsque le roi Casimir le Grand fit valoir ses droits
-d'héritage après l'extinction de la famille régnante de Halitch.
-Casimir assura à son pays cette importante acquisition de territoire
-en confirmant les anciens droits et priviléges des habitants, et en
-accordant à ses nouveaux sujets toutes les libertés polonaises.
-Toutefois, ce fut en 1386, lors de son union avec la Lithuanie[143],
-que la Pologne vit s'accroître chez elle le chiffre des adhérents à
-l'Église grecque. La manière dont les souverains de la Lithuanie
-établirent leur autorité sur ce pays, mérite d'être signalée, et elle
-est, je crois, unique dans l'histoire.
-
-[Note 143: Cette union fut accomplie par le mariage de Jagellon,
-grand-duc de Lithuanie, avec Hedwige, reine de Pologne.]
-
-Les Lithuaniens ou Lettoniens, forment une race à part, complètement
-distincte des races slave et teutonne. Leur langue se rapproche plus
-du sanskrit qu'aucun autre idiome de l'Europe[144]. Depuis un temps
-immémorial, ils habitaient les côtes de la Baltique, depuis les
-Bouches de la Vistule à l'Est, jusqu'aux rives de la Narva, et
-s'étendaient au loin dans le Sud. Ils se divisaient en Prussiens,
-Lettoniens ou Livoniens, et Lithuaniens, et ne différaient les uns des
-autres que par de légères variantes de dialecte. La conquête et la
-conversion des Prussiens furent tentées par les rois polonais pendant
-les XIe et XIIe siècles, mais elles ne furent définitivement
-accomplies qu'au XIIIe siècle. L'Ordre teutonique des chevaliers
-hospitaliers, acheva la soumission complète des Prussiens, tandis
-qu'un autre Ordre, celui des chevaliers Porte-Glaive, fit subir le
-même sort à la Livonie. Quant aux Lithuaniens, ils réussirent
-non-seulement à conserver leur indépendance, mais encore à fonder un
-puissant empire par la conquête des principautés de la Russie
-occidentale. Ces principautés, habitées par une population convertie à
-l'Église grecque, se trouvaient très affaiblies depuis l'invasion des
-Mongols en 1240, et elles étaient sans cesse exposées aux brigandages
-de ces barbares. Vers le milieu du XIIIe siècle, les rois lithuaniens
-les occupèrent en y établissant, comme gouverneurs, des princes de
-leur famille, qui étaient chargés de protéger les habitants, et qui,
-peu à peu, adoptèrent la religion du pays. Des troubles extérieurs
-arrêtèrent, pendant quelque temps, le développement de l'empire
-lithuanien; mais, vers 1320, après l'avènement de Ghédimine, cet
-empire fit de grands progrès. Ghédimine, militaire habile et sage
-politique, s'empara, sans éprouver de résistance, de tout le pays
-compris entre ses frontières et la mer Noire, et il l'organisa à la
-manière féodale, soit en remettant le gouvernement de certaines
-principautés à ses fils, qui devenaient ainsi ses vassaux, soit en
-laissant en place les dignitaires qui administraient les provinces au
-moment de la conquête. Les fils de Ghédimine reçurent tous le baptême
-et furent admis au sein de l'Église grecque; quelques-uns se marièrent
-à des princesses dont les familles avaient autrefois régné sur le
-pays. Ghédimine prit lui-même le titre de grand-duc de Lithuanie et de
-Russie, et, bien qu'il demeurât fidèle aux pratiques de l'idolâtrie,
-il fut loyalement servi par ses sujets chrétiens, qui combattirent,
-sous ses ordres, contre leurs propres coreligionnaires. Le dialecte
-de la Russie-Blanche fut adopté pour les transactions officielles en
-Lithuanie, et il ne fut remplacé par la langue polonaise que vers le
-milieu du XVIIe siècle.
-
-[Note 144: Le professeur Bohlen de Koenigsberg, a dit à l'auteur de ce
-livre que les paysans lithuaniens pouvaient comprendre des phrases
-entières de sanskrit.]
-
-Ghédimine eut pour successeur son fils Olgherd, qui fut baptisé, selon
-les rites de l'Église grecque, lors de son mariage avec une princesse
-de Vitepsk. À Kioff et dans d'autres villes russes, ce prince suivait
-les cérémonies chrétiennes, construisait des églises et des couvents,
-tandis qu'à Vilna, capitale de la Lithuanie, il se prosternait devant
-les idoles et adorait le feu sacré. On assure qu'il mourut en
-chrétien; mais son corps fut brûlé selon les rites du Paganisme.
-Quelques-uns de ses fils furent baptisés et élevés au sein de l'Église
-grecque; quant à Jagellon, qui lui succéda sur le trône, il reçut une
-éducation païenne; il se convertit toutefois aux doctrines de l'Église
-d'Occident, en 1386, lorsqu'il épousa Hedwige, reine de Pologne. Il
-entraîna en même temps la conversion des idolâtres lithuaniens[145];
-les partisans de l'Église grecque demeurèrent d'ailleurs fidèles à
-leur foi.
-
-[Note 145: Le Paganisme subsista cependant en Lithuanie long-temps
-après la conversion du roi, notamment dans la Samogitie, province
-voisine de la Baltique et située au sud de la Courlande; l'idolâtrie
-ne fut entièrement détruite dans cette province qu'en 1420. En 1390,
-Henry IV d'Angleterre, allié aux chevaliers allemands de la Prusse,
-prit part à une croisade contre la Lithuanie, que l'on considérait
-encore comme païenne, bien qu'elle eût reçu le baptême depuis quatre
-ans. Henry combattit sous les murs de Vilna contre les Lithuaniens et
-les Polonais, et il tua dans un combat singulier le prince
-Czartoryski, frère de Jagellon. Ce fait est rapporté dans les
-chroniques lithuaniennes et par Walsingham, qui dit que: «Henry tua le
-frère du roi de Pologne.»]
-
-Les archevêques de Kioff, métropolitains des églises russes,
-transportèrent leur résidence à Vladimir sur la Kliazma, vers le
-milieu du XIIIe siècle; ils se rendirent ensuite à Moscou, d'où leur
-juridiction spirituelle s'étendait sur toutes les églises des États
-lithuaniens; mais, en 1415, le grand-duc Vitold fit nommer un
-archevêque de Kioff, qu'il rendit indépendant de celui de Moscou.
-Malgré les efforts de plusieurs prélats, les Églises de la Lithuanie
-n'accédèrent point à l'Union conclue en 1438, à Florence, entre les
-Églises d'Orient et d'Occident. Les églises de Halitch, principauté
-réunie à la Pologne en 1340, reconnurent pour leur métropolitain
-l'archevêque de Kioff, qui, lui-même, avait reçu son investiture du
-patriarche de Constantinople. L'Église grecque de Pologne possédait
-aussi une hiérarchie complète et un grand nombre de couvents richement
-dotés. Les évêques étaient nommés par les nobles, confirmés par le roi
-et sacrés par l'archevêque. Les dignitaires appartenaient, en général,
-à la noblesse, et comptaient dans leurs rangs un grand nombre d'hommes
-de mérite qui avaient fait leurs études dans les Universités
-étrangères ou à Cracovie. J'ai déjà dit que la plupart des grandes
-familles de la Lithuanie appartenaient à l'Église grecque; je citerai,
-entre autres, les princes Czartoryski, Sanguszko, Wiszniowiecki,
-Ostrogski, etc. Les membres de l'Église grecque, en Pologne, servirent
-leur pays avec une loyauté égale à celle des Catholiques romains. Ils
-remplirent les emplois les plus élevés. La plus grande victoire que
-les Polonais eussent jamais remportée sur les Moscovites (celle
-d'Orscha, en 1515), fut gagnée par le prince Constantin Ostrogski,
-sectateur de la foi grecque et très hostile à toute union avec Rome.
-
-Telle était la situation de l'Église grecque en Pologne, lorsque les
-Jésuites entreprirent de soumettre ce pays à la suprématie de Rome.
-Ils publièrent d'abord de nombreux écrits en faveur de l'union de
-Florence, et cherchèrent à gagner à leur cause les membres les plus
-influents du clergé grec, en leur faisant espérer que leurs évêques
-auraient place au sénat, à côté des évêques de l'Église catholique.
-Ils n'essayèrent pas de convertir les élèves appartenant à l'Église
-grecque, qui fréquentaient leurs écoles; ils s'appliquèrent seulement
-à leur faire partager leurs idées, relativement à l'Union avec Rome,
-espérant que, ce premier pas fait, ils pourraient, plus tard, arriver
-facilement à leurs fins. Les Jésuites ont été souvent accusés de
-prendre, en quelque sorte, le masque d'une religion opposée à la leur,
-dans le seul but de la détruire; cette tactique n'a jamais été aussi
-manifeste que dans les incidents qui se rapportent à l'histoire de
-l'Église de Pologne. Le personnage choisi par les Jésuites pour jouer
-le principal rôle dans cette triste comédie fut un noble lithuanien,
-Michel Rahoza, qui avait été élevé dans leurs écoles et qu'ils
-parvinrent à faire nommer archevêque de Kioff par le roi Sigismond
-III. Cette nomination était contraire à l'usage établi; l'archevêque
-devait être nommé par les nobles de son Église, et confirmé seulement
-par le roi. Rahoza obéissait aveuglément aux Jésuites, qui lui
-adressèrent une instruction écrite sur les moyens de détruire le parti
-hostile à l'Église de Rome, tout en paraissant être attaché à ce même
-parti. Ce document remarquable, qui jette un grand jour sur la
-politique des Jésuites, a été imprimé dans l'ouvrage de Lukaszewicz;
-je crois devoir, dans la note ci-dessous[146], en donner la
-traduction littérale en conservant les expressions latines qui s'y
-trouvent mêlées au polonais. C'est assurément une pièce diplomatique
-des plus curieuses; on y exalte le zèle et les talents du prélat; on
-fait briller à ses yeux la perspective des plus hautes dignités, et on
-lui enseigne un système de mensonge et de fraude qui doit le conduire
-au succès.
-
-[Note 146: «Nous désirons que vous considériez nos conseils et nos
-exhortations comme une preuve de l'intérêt que nous vous portons ainsi
-qu'à l'Église catholique. Sans méconnaître que notre principal devoir
-est de soutenir la cause de l'Église universelle, nous devons ajouter
-que notre patriotisme (_erga publicum bonum zelus_) nous inspire
-d'autant plus d'affection pour votre personne que vous vous montrez
-mieux disposé à l'égard de la sainte Église. Les Catholiques se
-réjouiront en voyant l'Union s'accomplir sous la direction sage et
-habile d'un chef tel que vous, et en même temps ce sera pour vous un
-grand honneur de siéger, comme primat de l'Église orientale, à côté du
-primat du royaume (l'archevêque de Gniezno). Cependant, il ne pourra
-en être ainsi tant que vous dépendrez d'un patriarche sujet des
-infidèles, tant que vous entretiendrez le moindre rapport avec lui:
-car le respect ainsi que la raison d'État (_ratio status_) ne
-permettra ni aux rois ni aux États du royaume de vous accorder ce
-privilége. Comment les provinces polonaises, qui suivent les rites de
-l'Église d'Orient, seraient-elles moins favorisées que la Russie qui a
-son patriarche particulier? Vous avez déjà rompu avec succès la
-première glace, en acceptant votre dignité; vous n'avez point réclamé
-la bénédiction du patriarche de Constantinople; vous pouvez agir, à
-l'avenir, selon les mêmes principes. Que les obstacles ne vous
-effraient pas (_non terreant_); la plupart sont déjà surmontés; quant
-aux autres, la persévérance et l'habileté en auront bientôt raison.
-Déjà l'élection des évêques et des métropolitains a été enlevée aux
-nobles qui épiaient nos tentatives et qui les eussent surveillées
-encore de plus près: peut-être même chercheront-ils à vous créer des
-embarras pour l'accomplissement de nos desseins. Certes, c'est par la
-grâce de la Divine Providence que vous avez été élu sans leur concours
-et que vous vous êtes maintenu malgré leur hostilité. Vous avez en
-Pologne et en Lithuanie des alliés particuliers (_privatim
-clientelas_) et un parti puissant qui vous soutient: l'Église entière
-vous viendrait en aide aux jours de danger. Qui pourrait vous détrôner
-(_thronum reposcet_), si, à l'exemple des prélats d'Occident, vous
-choisissez un coadjuteur destiné à vous succéder, prêt à marcher sur
-vos traces et investi à l'avance de la protection royale? Du reste, ne
-vous inquiétez ni du clergé ni de la populace. Quant au clergé, voici
-comment vous le maintiendrez dans le devoir:--Nommez aux emplois
-vacants, non point des hommes considérables qui seraient
-indisciplinés, mais des hommes simples, pauvres et complètement
-soumis. Renversez et privez de leurs bénéfices, sous un prétexte ou
-sous un autre, tous ceux qui vous seraient hostiles, et donnez leur
-place et leurs revenus à des hommes de confiance. Exigez de chacun
-d'eux le paiement exact de la somme qu'ils doivent à votre dignité;
-ayez soin que la richesse ne les rende trop indépendants: changez-les
-de résidence, s'il en est besoin; confiez-leur des missions
-honorifiques qu'ils auront à remplir à leurs frais. Ayez toujours
-auprès de vous plusieurs _protopapas_ (degré supérieur à celui des
-prêtres de paroisse) et enseignez-leur vos principes. Taxez les
-prêtres de paroisse dans l'intérêt de l'Église et ayez soin qu'ils ne
-se réunissent jamais en synodes sans votre autorisation. Pour les
-laïques, continuez à agir, comme par le passé, très prudemment
-(_prudentissime_), afin qu'ils ne puissent pas découvrir votre plan.
-En cas de dissentiment, ne les attaquez pas d'une manière trop
-ouverte; si la bonne harmonie se maintient, usez de tous vos moyens
-pour séduire leurs chefs en leur rendant quelques services, ou par des
-cadeaux. Les cérémonies de Rome ne doivent être introduites que par
-degrés dans votre Église. Il ne faut pas négliger les occasions de
-disputes et de controverses avec l'Église d'Occident, afin de
-dissimuler vos desseins et de détourner l'attention des nobles aussi
-bien que du bas peuple. On peut ouvrir des écoles séparées pour leurs
-enfants pourvu que ceux-ci puissent fréquenter les Églises catholiques
-et compléter leur éducation dans nos établissements. Le mot Union ne
-doit jamais être prononcé, il faut employer un autre terme; ceux qui
-conduisent les éléphants évitent de porter des vêtements rouges. En ce
-qui touche particulièrement les nobles, faites-leur un cas de
-conscience de n'avoir aucun rapport avec les hérétiques, et de
-seconder toujours et partout les Catholiques romains pour extirper
-l'hérésie. Dans notre pensée, ce conseil est de la plus haute
-importance; car, tant que les hérétiques ne seront pas exterminés, il
-n'y aura jamais concorde et union entre les Églises Grecque et
-Catholique. Comment les sectateurs de l'Église d'Orient pourraient-ils
-se soumettre à l'autorité du Saint-Père, tant qu'il y aura en Pologne
-des hommes qui, après avoir appartenu à l'Église d'Occident, ont renié
-la suprématie de Rome? Enfin, fiez-vous à Dieu, puis au roi qui
-dispose des bénéfices spirituels (_beneficiorum spiritualium_), aux
-propriétaires qui, jouissant du droit de patronage (_jus
-patrionatus_), n'en useront qu'au profit des Unionistes. Comptez sur
-le succès. Quant à nous, nous vous aiderons non-seulement de nos
-prières, mais encore de nos travaux pour défricher la vigne du
-Seigneur.» (Extrait d'une lettre adressée par le collége des Jésuites
-de Vilna à l'archevêque Rahoza.) _Lukaszewicz_, vol. I, p. 70.]
-
-Dès que le terrain fut ainsi préparé, l'archevêque de Kioff convoqua
-en 1590, à Brestz (Lithuanie), une réunion de son clergé, auquel il
-représenta la nécessité et les avantages d'une alliance avec Rome; il
-valait bien mieux, disait-il, obéir au chef de l'Église d'Occident, à
-une autorité entourée de prestige, reconnue par les hommes les plus
-éminents et respectée par les nations les plus puissantes du monde
-civilisé, que d'être soumis au patriarche de Constantinople, à
-l'esclave d'un roi infidèle, au chef d'une Église ignorante et
-superstitieuse.--Le projet de l'archevêque fut très chaudement
-accueilli par le clergé; mais il rencontra une forte opposition parmi
-les laïques. En 1594, on réunit dans la même ville un autre synode
-auquel assistèrent plusieurs évêques catholiques, et l'archevêque et
-quelques évêques signèrent leur consentement d'adhésion à l'Union
-conclue à Florence en 1438; ils admirent ainsi le _Filioque_ (pour la
-filiation du Saint-Esprit), le purgatoire et la suprématie du pape;
-ils conservaient la langue slave pour la célébration du service divin,
-ainsi que le rite et la discipline de l'Église d'Orient. Une
-députation se rendit à Rome pour annoncer au pape Clément VIII ce
-grave évènement. En 1596, le roi ordonna la convocation d'un synode
-pour procéder à la publication et à la mise en vigueur de l'Union. Ce
-synode s'assembla à Brestz, et l'archevêque de Kioff, ainsi que les
-prélats qui avaient souscrit à l'Union, firent une solennelle
-proclamation de cet acte, remercièrent le Tout-Puissant et
-excommunièrent leurs adversaires. Cependant la majorité des laïques,
-ayant à leur tête le prince Ostrogski, palatin de Kioff, et les
-évêques de Léopol et de Premysl, se déclarèrent contre l'Union, et
-dans une nombreuse assemblée, convoquée par le prince, ils
-excommunièrent, à leur tour, les évêques qui l'avaient proclamée. Dès
-ce moment, le parti de l'Union, soutenu par le roi et les Jésuites,
-ouvrit la persécution contre ses adversaires, auxquels il enleva ses
-couvents et ses églises. Il était dirigé par Rudzki, élève des
-Jésuites, qui, ayant abjuré le Protestantisme, avait remplacé Rahoza
-sur le siége métropolitain. L'évêque de Polotzk, Josaphat Koncewicz,
-prélat irréprochable dans ses moeurs, mais très intolérant dans son
-zèle, rencontra, dans son diocèse, une vive opposition qu'il tenta de
-réprimer avec un tel excès de violence, que les Catholiques eux-mêmes
-en furent effrayés. Le prince Léon Sapiéha, chancelier de Lithuanie,
-l'un des hommes les plus remarquables que ce pays ait produits, lui
-fit observer, en termes très énergiques, combien sa conduite était à
-la fois impolitique et contraire aux principes chrétiens. Sa lettre,
-dont je publie en note la traduction[147], décrit exactement
-l'intolérance du parti catholique et sa funeste influence sur le pays.
-Mais déjà les Jésuites étaient assez puissants pour combattre l'effet
-de toutes ces remontrances. Koncewicz persista dans la voie des
-persécutions, et le 12 juillet 1623, les habitants de Vitepsk,
-indignés, se soulevèrent et tuèrent le prélat, qui fut canonisé en
-1643. Ce crime fut sévèrement puni.
-
-[Note 147: Voici comment s'exprime Sapiéha dans sa lettre datée de
-Varsovie, 12 avril 1622:--«Par l'abus de votre autorité, par vos actes
-contraires aux lois du pays et aux préceptes de la charité, vous avez
-répandu partout de dangereuses étincelles qui peuvent allumer
-l'incendie. L'obéissance aux lois est plus nécessaire que l'union avec
-Rome. Vos manoeuvres imprudentes portent atteinte à la dignité du roi.
-Sans doute, il est désirable qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et un
-seul pasteur; mais il faut tendre à ce but avec réflexion et ne point
-user de violence. C'est par la charité, non pas par la force, que
-l'Union peut être accomplie; aussi n'est-il pas surprenant que votre
-autorité rencontre une si vive opposition. Vous m'informez que votre
-vie est en danger: je crois que c'est par votre faute. Vous me dites
-que vous êtes prêt à imiter les anciens évêques dans leurs
-souffrances: cette imitation est louable, et vous devriez prendre pour
-modèle la piété, la sagesse et la douceur des nobles pasteurs. Lisez
-leurs vies et vous n'y trouverez pas le récit de poursuites devant les
-tribunaux d'Antioche ou de Constantinople; tandis que toutes les cours
-de justice ne sont occupées que de procès intentés par vous.--Vous
-dites que vous devez vous défendre contre la sédition. Le Christ a été
-persécuté, et, loin de chercher à se défendre, il priait pour ses
-persécuteurs; ainsi deviez-vous agir, au lieu de répandre des écrits
-injurieux ou de proférer des menaces inconnues des apôtres. Vous vous
-attribuez le droit de dépouiller les schismatiques et de leur couper
-la tête; les Écritures enseignent le contraire. Cette Union a produit
-de grands maux. Vous violentez les consciences, vous fermez les
-églises, en sorte que les Chrétiens meurent comme les infidèles, sans
-prières et sans sacrements. Vous abusez, sans autorisation, des
-prérogatives du souverain. Quand vos actes provoquent des troubles,
-vous nous écrivez qu'il faut proscrire les adversaires de l'Union.
-Dieu veuille que notre pays ne soit point déshonoré par cette
-politique impitoyable! Qui donc avez-vous converti par vos rigueurs?
-Vous avez mécontenté les Cosaques, fidèles jusqu'à ce jour; vous avez
-changé les brebis en boucs; vous avez mis le pays en péril; peut-être
-même avez-vous détruit le Catholicisme. L'Union n'a produit que
-discordes et querelles. Il eût mieux valu qu'il n'en fût pas question.
-Maintenant, je vous informe que, par l'ordre du roi, les églises
-doivent être ouvertes et rendues aux Grecs pour que ceux-ci puissent y
-accomplir le service divin. Nous n'empêchons pas les Juifs et les
-Musulmans d'avoir leurs temples, et cependant vous fermez les églises
-chrétiennes? Je reçois de toutes parts des menaces de rupture. L'Union
-nous a déjà enlevé Starodoub, Sévérie et d'autres villes. Il ne faut
-pas qu'elle entraîne notre ruine complète.»--Cette condamnation de la
-conduite de l'évêque est d'autant plus remarquable, que Sapiéha, né et
-élevé dans la foi protestante, s'était plus tard converti au
-Catholicisme. Léon Sapiéha a servi très utilement son pays comme
-chancelier et commandant en chef des troupes en Lithuanie. Le code des
-lois, composé sous sa direction, était très populaire, et lorsqu'il
-fut aboli par l'empereur actuel dans les provinces polonaises de la
-Russie, les gouvernements de Tchernigoff et de Poultava (démembrés de
-la Pologne au XVIIe siècle), obtinrent, à titre de grâce spéciale, la
-faculté de le conserver.]
-
-Parmi les résultats politiques de l'Union, le plus déplorable fut,
-sans contredit, le mécontentement des Cosaques de l'Ukraine, qui
-étaient très sincèrement dévoués aux doctrines de l'Église d'Orient.
-Ces Cosaques formaient une nombreuse armée, fortement aguerrie par ses
-luttes constantes avec les Turcs et les Tartares. Organisés en troupes
-régulières par Étienne Batory, ils servaient loyalement la Pologne,
-qu'ils défendaient, non-seulement contre les Mahométans, mais encore
-contre les Moscovites, leurs propres coreligionnaires. Il était donc
-aussi impolitique qu'injuste de diriger contre l'Église d'Orient une
-persécution qui devait la rendre hostile. On voulut les entraîner dans
-l'Union, et il y eut parmi eux quelques révoltes partielles qui furent
-aisément apaisées, grâce à la popularité dont jouissaient le prince
-Vladislav, fils aîné du roi, et le commandant en chef Pierre
-Konaszewicz. Ce dernier rendit à son pays d'immenses services pendant
-les guerres de Turquie et de Russie; mais il était aussi fidèlement
-attaché à l'Église d'Orient qu'à la Pologne. Ce fut sous sa protection
-que le parti hostile à l'Union s'assembla à Kioff dans un synode où
-furent élus un archevêque et plusieurs évêques pour remplacer ceux qui
-avaient accepté cet acte; ces nouveaux prélats furent sacrés par
-Théophile, patriarche de Jérusalem, qui s'était arrêté à Kioff à son
-retour de Moscou.
-
-L'Union divisa ainsi l'Église de Pologne en deux camps hostiles, et
-l'anarchie religieuse engendra bientôt l'anarchie politique. Mais je
-dois maintenant revenir à l'histoire du Protestantisme.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-POLOGNE.
-
-(Suite.)
-
- Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la
- cause du Protestantisme en Pologne. -- Conséquences funestes de
- sa politique, malgré les services rendus au pays par d'illustres
- patriotes. -- Potoçki. -- Zamoyski le Grand. -- Christophe
- Radziwill. -- Fâcheux effet de l'administration de Sigismond sur
- les relations extérieures de la Pologne. -- Règne de Wladislav IV
- et impuissance de ses efforts pour détruire l'influence des
- Jésuites.
-
-
-L'Union conclue à Brestz, repoussée par une notable partie de la
-noblesse et du clergé, mal accueillie par la grande majorité des
-masses, trouva cependant accès auprès de beaucoup de riches familles
-et d'ecclésiastiques influents; et cette adhésion, fortifiant le parti
-des Jésuites, lui souffla l'audace d'agir avec plus de violence contre
-les Protestants, en joignant la persécution aux moyens de séduction.
-Les lois du pays ne fournissant aucune arme qui permît aux autorités
-d'opprimer les Anti-Papistes, les Jésuites atteignirent le même but,
-en se servant de la chaire et du confessionnal pour exciter les
-classes inférieures à des actes de violence contre les écoles et les
-temples protestants, sans épargner la personne des Pasteurs, et en
-couvrant ces crimes du voile de l'impunité assurée à leurs intrigues.
-Le roi Sigismond III, avons-nous dit, s'était plu, dans le cours de
-son règne, à conférer les plus hautes dignités de la couronne aux
-créatures du parti jésuitique. Les tribunaux se composaient de
-magistrats électifs, et il était facile aux Jésuites de n'ouvrir les
-portes du sanctuaire qu'aux personnes dévouées à leurs intérêts. La
-direction presque exclusive qu'ils s'étaient arrogée de l'éducation
-des nobles, la classe dominante de la nation, mettait à leur dévotion
-les générations élevées dans leurs écoles, et leur donnait une
-influence immense dans l'administration de la justice, sur toute
-l'étendue du territoire. Aussi n'y avait-il pas lieu de s'étonner que
-les auteurs des plus violentes agressions contre les Protestants
-obtinssent l'impunité devant de semblables tribunaux, qui acquittaient
-les coupables en recourant, au besoin, aux subtilités juridiques,
-telles qu'une nullité d'enquête, etc.; ou, quand le délit était par
-trop flagrant, on procurait aux criminels le moyen d'échapper, par la
-fuite, aux conséquences de l'arrêt que les juges se voyaient forcés de
-prononcer contre les accusés. En beaucoup de cas, les coupables
-restaient à l'abri du châtiment, grâce à l'intimidation qui paralysait
-les poursuites judiciaires, et à la conviction dans laquelle on était,
-que toute mesure de ce genre ne servirait qu'à constituer la victime
-en frais, sans autre résultat pour elle. Les Protestants avaient vu
-leurs temples menacés de destruction, la sépulture de leurs
-coreligionnaires troublée par les plus sacriléges attentats à la mort,
-et leurs ministres odieusement traités, même avant l'avènement de
-Sigismond III; mais ces tentatives avaient rencontré presque toujours
-une juste répression. Sous le règne de ce monarque, cependant, une
-guerre de parti, fomentée dans la lie du peuple, éclata contre les
-Réformés, à l'instigation des Jésuites et de leurs instruments. En
-1591, la populace signala son entrée en campagne par l'incendie de
-l'église protestante de Cracovie, sous la conduite de quelques
-étudiants de l'Université[148]. Ce crime demeura impuni, et, pour
-prévenir le retour d'une semblable catastrophe, les Protestants
-transférèrent le siége de leur culte dans un village voisin de
-Cracovie, où ils ne se virent pas toujours à l'abri des attaques du
-fanatisme. Ces agressions réitérées, jointes aux insultes personnelles
-et aux actes de violence auxquels ces citoyens étaient fréquemment en
-butte, décidèrent un grand nombre d'entre eux à émigrer de cette
-ville, qui vit ainsi décroître sa prospérité. Les temples de Posen,
-Vilna et autres villes, furent détruits de la même manière, les
-sépultures violées, et les ministres de la religion accablés de
-mauvais traitements. De fréquents attentats à la propriété privée
-venaient encore ajouter aux griefs des Protestants; mais l'influence
-du clergé catholique leur interdisait tout recours utile en justice.
-Le chevet des mourants était assailli, dans l'espoir de leur arracher
-un mot ou un signe qui montrât qu'ils avaient abjuré leur croyance
-avant de mourir. On voyait les plus proches parents, le père ou la
-mère, l'enfant lui-même, entreprendre de troubler l'agonie des siens;
-zèle inconsidéré! plus propre à jeter le doute et les ténèbres dans
-leur esprit, qu'à les préparer à faire face à ce moment solennel,
-comme il convient à un vrai chrétien[149]. Les Protestants essayèrent
-en vain à résister. Ils projetèrent, peu de temps après l'avènement de
-Sigismond III, de fonder à Vilna une Université, rivale de celle des
-Jésuites; mais leur plan fut traversé par une ordonnance du roi et par
-l'influence du clergé. Les rangs des Protestants s'éclaircissaient, de
-jour en jour, au profit de l'Église de Rome, dont nous avons dépeint
-l'infatigable séduction; et la persécution croissait en raison de
-l'affaiblissement de leurs forces. Le seul moyen de faire face à
-l'orage eût été une étroite union entre tous les Anti-Papistes du
-pays; mais, hélas! l'esprit de division l'emporta, et l'alliance de
-Sandomir, après d'impuissants efforts pour la maintenir, fut
-définitivement dissoute par les Luthériens. Une assemblée fut
-convoquée à Vilna, en 1599, pour y délibérer d'un pacte d'alliance
-entre les Protestants et l'Église grecque, sans que cette tentative
-fût plus heureuse que les précédentes. Une association de défense
-mutuelle se conclut cependant à cette époque, mais elle resta sur le
-papier, sans produire aucun résultat.
-
-[Note 148: Heydensteyn dit que cette émeute fut causée par des
-Écossais, qui avaient alors une Congrégation considérable à Cracovie.
-Ayant commencé, selon lui, à soutenir une thèse publique sur la
-religion, ils se prirent de querelle avec leurs adversaires, et,
-emportés au plus haut degré par le _perfervidum scotorum ingenium_,
-ils tuèrent quelques-uns de ces derniers. Le contemporain Thuanus fait
-voir distinctement la main des Jésuites dans cet évènement. Le jésuite
-Skarga, qui a publié un pamphlet à cette occasion, accuse les
-Protestants d'avoir pris l'offensive, et soutient en même temps que ce
-qui existait illégalement pouvait être détruit sans injustice; et
-telle était la position, à ses yeux, de l'Église protestante de
-Cracovie, puisque les évêques, à qui revient, de droit divin, toute
-appréciation locale en matière de foi religieuse, n'avaient pas
-autorisé l'érection de ce monument. En conséquence de cette doctrine,
-tout établissement religieux, fondé sans l'approbation du clergé
-catholique, n'a pas d'existence légale.]
-
-[Note 149: Afin de prévenir de si graves abus, Krolik, bourgeois de
-Cracovie, fit construire, à quelques pas de l'église de Wielkanoç,
-village peu éloigné de cette ville, une maison où les Protestants
-malades pussent se réfugier pour mourir en paix et à l'abri de la
-tyrannie catholique.]
-
-Vers la fin du long règne de Sigismond III (1587-1632), le
-Protestantisme pouvait être considéré comme abattu, bien qu'il comptât
-encore beaucoup de sectateurs parmi lesquels les grandes familles du
-pays revendiquent des noms illustres: des Leszczynski, des rejetons
-de la souche des Radziwill, etc. Jean Potoçki, palatin de Braçlaw,
-offrit, en dépit des séductions royales les plus pressantes, un rare
-et noble exemple de fidélité à la religion de l'Évangile. Et nous
-sommes heureux de pouvoir dire que la famille distinguée dont il a
-fondé en réalité la brillante fortune, est encore en possession de la
-plus grande partie de ses vastes domaines, et compte, dans son sein,
-plusieurs membres qui portent dignement l'illustration de leur race.
-
-Jean Potoçki naquit d'une famille déjà riche et considérable, et fut
-élevé dans la religion protestante. Il se distingua par ses services
-militaires sous Étienne Batory et sous le règne de Sigismond III; et
-ce fut entièrement aux exploits et à l'habileté de ce guerrier, que ce
-dernier roi dut la déroute des mécontents à la bataille de Gouzow, en
-1608. Il s'était joint aux troupes royales à la tête d'une force
-importante, levée à ses frais avec le concours des siens; en
-récompense de ses services, le roi lui conféra, avec de vastes
-domaines, la dignité de palatin de Braçlaw. Les plus hautes dignités
-de la couronne attendaient Potoçki, s'il eût consenti à trahir sa
-religion pour la faveur royale; mais il était digne de ce héros de ne
-devoir sa fortune qu'à l'éclat de ses services. Il commandait l'armée
-polonaise au siége de Smolensk, où il mourut en 1611, à l'âge de
-cinquante-six ans. La ville fut prise peu de temps après sa mort par
-son frère Jacques, qui lui avait succédé dans le commandement de
-l'armée, mais dont l'abjuration avait affligé l'Église au sein de
-laquelle ses frères et lui avaient été nourris depuis le berceau. Jean
-Potoçki ne laissa pas d'enfants, et ses biens passèrent à son neveu
-Stanislas, qui devint plus tard un guerrier renommé. Converti à la
-foi catholique, ce dernier ferma l'Académie protestante fondée par son
-oncle, et transforma ses bâtiments en écurie, ainsi que le rapporte
-avec joie un écrivain des Jésuites du nom de Niesieçki. Il y eut
-d'autres branches de la même famille qui restèrent fidèles au
-Protestantisme; car ce même auteur, qui écrivait il y a cent ans
-environ, dit que l'hérésie, dont cette illustre famille avait été
-infectée, ne s'éteignit que de son temps[150].
-
-[Note 150: Une traduction polonaise de l'apostille de _Scultetus_,
-ouvrage très populaire chez les Protestants d'Allemagne, est dû à Jean
-Potoçki, qui en fit à ses filles une dédicace, empreinte d'un
-sentiment de piété fervente et sincère.]
-
-Une particularité bien remarquable de l'histoire de Sigismond, au
-milieu des succès sans nombre qu'il obtint dans la conversion de ses
-sujets, est l'impuissance de ses efforts pour ébranler la foi
-évangélique de sa propre soeur, la princesse Anne, qu'il tenait en
-grande et affectueuse estime. Puffendorf, dans son histoire de Suède,
-rapporte que lorsque la mère de cette jeune princesse, Catherine
-Jagellon, se vit sur son lit de mort, elle fut si troublée par la
-crainte du purgatoire, que son confesseur, le jésuite Warszewiçki
-(célèbre auteur), eut pitié de l'agonie de son âme, et lui dit que le
-purgatoire n'était qu'une fable inventée pour le vulgaire. Ces paroles
-furent entendues par la princesse Anne, qui se tenait derrière le
-rideau du lit de sa mère, et la décidèrent à méditer les Écritures et
-plus tard à embrasser la religion protestante.
-
-Le triomphe écrasant de Sigismond III sur le parti anti-catholique de
-Pologne, si puissant au moment de son avènement, fut cependant acheté
-au prix des plus chers intérêts du pays, dont ce prince était toujours
-prêt à faire le plus complet sacrifice, quand les Jésuites, ses
-conseillers ordinaires, le réclamaient au nom de leur Église en
-général, ou de leur ordre en particulier. Nous avons décrit plus haut
-l'empire absolu qu'ils exercèrent sur l'esprit du roi Sigismond; mais
-leur funeste influence fut long-temps balancée par Zamoyski, à qui
-notre histoire a décerné le titre de _Grand_, et qui, réunissant en sa
-personne, avec un ardent patriotisme, les qualités supérieures de
-l'homme d'État, du guerrier et de l'écrivain, exerça une influence
-immense sur ses concitoyens[151]. Il était né Protestant, mais
-rebuté, selon toute apparence, par les divisions qui régnaient au sein
-du Protestantisme, et s'attendant probablement, comme beaucoup de
-patriotes éclairés, à une réforme de l'Église nationale, il s'unit à
-cette Église, mais il n'en resta pas moins toute sa vie l'un des plus
-ardents défenseurs de la liberté religieuse. Il avait coutume de dire
-que, bien qu'il fût prêt à donner la moitié de sa vie pour convertir
-ses concitoyens à sa foi, il la sacrifierait tout entière, plutôt que
-de souffrir qu'aucun d'eux fût persécuté à cause de ses croyances.
-Sigismond, qui devait en partie sa couronne aux efforts de ce puissant
-magnat, était forcé d'accueillir ses avis avec déférence; mais son
-influence auprès du roi baissait en raison de l'empire croissant des
-Jésuites. Zamoyski prit le monarque à partie, au sein d'une diète
-assemblée, et lui reprocha, dans un langage sévère, l'abandon de ses
-devoirs de souverain. Il fût parvenu sans doute à opposer une digue
-infranchissable à l'envahissement du mal; malheureusement pour la
-Pologne, il mourut peu de temps après, et les choses allèrent de mal
-en pis, jusqu'à l'explosion d'une guerre civile. Cette levée de
-boucliers se termina par la défaite des adversaires de Sigismond,
-suivie d'une paix conclue par les efforts de plusieurs patriotes
-influents; mais rien n'empêcha ce monarque aveugle de courir à l'abîme
-vers lequel il précipitait la nation. Nous avons décrit plus haut
-l'influence funeste des Jésuites sur l'éducation nationale, et le
-mécontentement des sectaires de l'Église d'Orient produit par la même
-cause. Ces deux circonstances devinrent dans la suite une source de
-maux incalculables pour la Pologne, et la cause première de la
-décadence et de la chute de ce royaume; mais les déplorables effets
-de cette influence sur les affaires étrangères de ce pays, se firent
-sentir pendant le règne de Sigismond lui-même. C'est ainsi qu'il
-perdit son sceptre héréditaire de Suède, pour avoir voulu y rétablir
-le Catholicisme, et qu'il suscita à la Pologne une guerre avec cette
-puissance, qui s'offrait naturellement comme sa première alliée, la
-couronne des deux pays reposant sur la même tête. La Livonie, riche
-province particulièrement importante par ses ports de mer, qui s'était
-soumise à la Pologne sous Sigismond-Auguste, et dont la population
-était protestante, fut perdue par l'inconcevable bigoterie de ce
-monarque. Un violent mécontentement s'était manifesté parmi ses
-habitants, lors de l'installation des Jésuites à Riga sous Étienne
-Batory, et cette circonstance en avait rendu la conquête aisée à la
-Suède. Elle eût été sauvée cependant par le prince Christophe
-Radziwill, qui la défendit vaillamment contre les armes suédoises, et
-raffermit par son influence la fidélité ébranlée de sa population.
-Mais Sigismond et ses misérables conseillers, qui détestaient dans
-Radziwill le Protestant fervent, refusèrent de lui envoyer tout
-secours[152]. Ainsi, pour enlever à un sujet protestant l'occasion de
-se distinguer, fût-ce même contre une nation protestante, une province
-importante fut sacrifiée. Un fait analogue se produisit dans la Prusse
-polonaise, où plusieurs villes, irritées des entreprises continuelles
-des Jésuites contre leur liberté religieuse, opposèrent à peine une
-ombre de résistance à Gustave-Adolphe, malgré le concours des
-circonstances qui semblaient mettre obstacle à l'ambition de ce
-souverain. Le héros polonais Zolkiewski avait su, dans une assemblée
-des grands de Moscovie, en 1612, faire tomber le sceptre de la maison
-éteinte de Rurik aux mains de Vladislav, fils de Sigismond; mais ce
-monarque entêté perdit ce vaste empire pour la Pologne, en se refusant
-à exécuter le traité conclu à cet effet par Zolkiewski, et en essayant
-à ceindre pour son propre compte la couronne moscovite. Ses faiblesses
-trop connues au profit de la Société de Jésus, et son ardeur de
-prosélytisme, poussèrent les Moscovites à une résistance désespérée
-contre l'alliance qu'ils avaient précédemment recherchée. L'influence
-de ses conseillers en Loyola asservissait son gouvernement à la
-politique de l'Autriche, à laquelle il sacrifiait, en toutes
-circonstances, la grandeur et la liberté de son royaume. Ainsi, quand
-la Bohême se leva pour défendre ses libertés politiques et religieuses
-contre la maison d'Autriche, au lieu de suivre l'exemple de Casimir
-Jagellon et de soutenir cette nation amie contre une injuste
-oppression, il fit intervenir en Hongrie, sans le consentement de la
-diète, exigé en cas de guerre par la constitution, un corps
-considérable de Cosaques, qui contribua puissamment à arrêter les
-progrès de Bethlem Gabor, prince de Transylvanie. Ayant, en outre,
-irrité le sultan par cette violation de neutralité, il s'attira une
-guerre avec la Turquie, aussi peu nécessaire que funeste aux intérêts
-de la Pologne. Tout compte fait, ces calamités l'emportent de beaucoup
-sur l'avantage d'avoir conquis quelques provinces moscovites, perdues
-en un quart de siècle après sa mort.
-
-[Note 151: Jean Zamoyski naquit en 1541. Il fut envoyé à Paris à l'âge
-de douze ans, et attaché à la cour du dauphin (François II, époux de
-Marie d'Écosse), qu'il laissa bientôt pour l'Université. Il poursuivit
-ensuite ses études à Strasbourg et à Padoue, où, conformément à un
-ancien usage de nommer, chaque année, un des étudiants recteur ou
-_princeps juventutis literatæ_, ses camarades lui décernèrent cette
-distinction. Il avait vingt-deux ans quand il publia un traité _de
-Senatu Romano_, Venise, 1563, ouvrage très estimé des classiques, et
-tiré à plusieurs éditions. Il fit paraître, peu de temps après, deux
-nouveaux opuscules: _De constitutionibus et immunitatibus almæ
-universitatis Patavinæ_, et _De perfecto senatore syntagma_. Le roi
-Sigismond-Auguste prit un vif intérêt à la personne de Zamoyski, et
-lui confia, à son retour en Pologne, la tâche importante, mais
-pénible, de classer les archives nationales; ce travail, accompli en
-trois laborieuses années, lui valut, à titre de rémunération, une
-riche _starostie_ (sorte de dotation viagère en biens fonds). Cet
-important service, joint à la jeunesse, aux talents et au caractère de
-celui qui l'avait rendu, le recommanda avantageusement à l'attention
-de ses concitoyens; mais son influence devint immense, quand, à la
-mort de Sigismond-Auguste, il proposa, avec un succès d'enthousiasme,
-de soumettre l'élection du monarque, non à la décision d'une diète,
-mais aux votes directs des nobles ou électeurs. Cette mesure le rendit
-très populaire parmi la petite noblesse, mais elle constituait
-évidemment une erreur funeste de la part de Zamoyski, en ce qu'elle
-livrait le plus haut intérêt de l'État à une multitude, souvent animée
-des intentions les plus pures, mais facile à égarer sur les pas d'un
-meneur artificieux, quand une affaire de cette importance aurait exigé
-la mûre délibération des citoyens les plus recommandables par leurs
-lumières et par leur caractère. Zamoyski s'aperçut plus tard de la
-faute qu'il avait commise, et il essaya, en 1589, de revenir sur le
-mode d'élection du souverain, mais ses efforts furent paralysés par un
-parti contraire.
-
-Zamoyski fut l'un des délégués qui vinrent à Paris pour annoncer à
-Henri de Valois son élection au trône de Pologne, et après la fuite de
-ce monarque, il devint l'un des plus ardents promoteurs de l'avènement
-d'Étienne Batory. Le nouveau roi récompensa ce service de Zamoyski, en
-le nommant chancelier de la couronne, et il se fit accompagner par
-lui, en cette qualité, pendant sa mémorable campagne de Moscovie, en
-1579-1582. Quand Batory fut forcé de revenir dans sa capitale, il
-laissa le commandement de l'armée à Zamoyski, qu'il créa _hetman_, ou
-grand-général des forces polonaises. Étranger à la vie des camps, ce
-grand homme poussa cependant la campagne avec la vigueur et l'habileté
-d'un guerrier consommé, jusqu'à la paix qui vint la couronner. Il se
-vit encore élever à la dignité de castellan de Cracovie, ou premier
-sénateur séculier, et réunit ainsi dans sa personne les plus hautes
-distinctions civiles et militaires. Son immense popularité, jointe à
-tant d'élévation, le porta à un degré de pouvoir et d'influence,
-auquel n'a peut-être jamais atteint un sujet dans aucun autre pays, si
-ce n'est en Angleterre le grand comte de Warwick, surnommé le faiseur
-de rois.
-
-Ce fut, comme nous l'avons dit dans le texte, entièrement par
-l'influence de Zamoyski, que Sigismond III fut élu en opposition de
-l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur Rodolphe, qui était soutenu
-par un parti puissant. Maximilien s'avança en Pologne pour soutenir
-ses prétentions à main armée; mais il fut vaincu et fait prisonnier
-par Zamoyski, qui le retint captif jusqu'à ce qu'il eût renoncé
-solennellement à ses prétentions au trône de Pologne. Zamoyski
-s'aperçut bientôt que l'élection de Sigismond III, issue de son appui,
-n'était rien moins qu'avantageuse à son pays, et il opposa tous les
-contrepoids de sa puissance aux tendances de ce funeste règne. Il alla
-plusieurs fois en personne défendre les frontières menacées, et
-résolut de consacrer toute l'énergie de son patriotisme à lutter
-contre la politique de plus en plus fatale de Sigismond III, et, en
-particulier, contre l'influence de l'Autriche, soutenue par les
-Jésuites aux dépens des intérêts de la nation. Enfin, quand il eut
-épuisé toutes les représentations, sans que le roi cessât de se livrer
-à une foule d'actes en violation directe de la Constitution et
-attentatoires à la dignité nationale, Zamoyski qui, en sa qualité de
-chancelier, était le premier gardien des libertés publiques, se
-détermina à gourmander publiquement le roi, au milieu d'une diète
-assemblée. Il s'approcha du trône et commença par lui reprocher, dans
-un langage animé, ses fautes d'omission et de commission; il conclut
-en déclarant que s'il voulait continuer à violer la Constitution, il
-courait risque de perdre sa couronne... Sigismond, enflammé de colère,
-se leva de son trône et saisit son épée; mais Zamoyski s'écria: _Rex!
-non move gladium, ne te Caïum Cæsarem nos Brutos sera posteritas
-loquatur. Sumus electores regum destructores tyrannorum. Regna, sed
-non impera!_[151-A] Cet évènement date de 1608, et Zamoyski, qui était
-alors âgé de soixante-quatre ans, mourut peu de temps après. Mécène
-dans sa sphère, il fonda, sur ses domaines patrimoniaux, à Zamostz,
-une académie dont il confia les chaires à de savants professeurs, à
-l'exclusion des Jésuites. Il établit aussi au même endroit, une
-imprimerie d'où sont sortis beaucoup de livres précieux, entre autres
-un ouvrage accueilli avec la plus grande faveur, et qui, bien que
-publié sous le nom de son ami Burski, est considéré généralement comme
-l'oeuvre de Zamoyski lui-même, ou tout au moins comme une composition
-faite d'après ses notes. Cet ouvrage a pour titre _Dialectica
-Ciceronis quæ dispersè in scriptis reliquit maximè ex stoïcorum
-sententia_, etc., etc. 1604.
-
-Le contemporain Thuanus paye un juste tribut d'éloge à Zamoyski. Ses
-descendants occupent encore une haute position dans leur pays natal,
-et sont honorablement connus à l'étranger.]
-
-[Note 151-A: Roi! ne tire pas l'épée, de peur qu'une postérité reculée
-ne te nomme Caius César, et nous des Brutus. Nous faisons les rois,
-nous immolons les tyrans. Règne, mais ne commande pas.]
-
-[Note 152: Le prince Christophe Radziwill était fils de Christophe
-Radziwill, palatin de Vilna et _hetman_ ou grand-général de Lithuanie,
-qui s'était distingué par de nombreux faits d'armes, et petit-fils de
-Radziwill Rufus. La notice suivante sur sa vie est extraite d'un
-ouvrage sur la noblesse polonaise, du jésuite Niesieçki, que nous
-avons déjà cité, et à qui il faut rendre cette justice, qu'il
-reconnaît avec impartialité, comme son coreligionnaire bohémien
-Balbinus, le mérite de beaucoup de ses concitoyens, dont il condamne
-les croyances:--«S'étant joint, à la tête d'une troupe considérable
-des siens, au grand-hetman Chodkiewicz (célèbre guerrier), il se
-comporta si brillamment contre les Suédois, que ce chef, frappé de ses
-talents militaires et de sa rare intrépidité, obtint pour lui la
-dignité de hetman-de-camp ou général-de-camp (second en commandement).
-Plus tard, dans le temps que Chodkiewicz était occupé à repousser les
-Turcs, les Suédois envahirent inopinément la Livonie et s'emparèrent
-de Riga. Radziwill, ayant réuni tout ce qu'il put de troupes
-polonaises, harcela l'ennemi et remporta sur lui plusieurs avantages;
-mais, privé de tous renforts, il dut renoncer à lutter, avec une
-poignée de soldats, contre les forces débordantes des Suédois, qui
-envahirent la Lithuanie et prirent son propre château de Birzé. Il
-parvint cependant, malgré l'infériorité des siennes, à arrêter leurs
-progrès dans cette province. Ces maux étaient l'ouvrage de quelques
-flatteurs de la royauté, qui ne pouvaient voir sans envie les exploits
-de cet homme distingué et le calomniaient auprès du souverain, de
-telle sorte que la dignité de grand-hetman de Lithuanie, devenue
-vacante par la mort de Chodkiewicz, ne fut pas conférée, comme elle
-eût dû l'être, au guerrier qui avait si bien mérité de sa patrie.
-Malgré cette marque de défaveur royale, Radziwill reçut les
-remercîments de la diète, pour sa courageuse défense de la Lithuanie.
-Il ne prit néanmoins aucune part aux affaires militaires, pendant le
-règne de Sigismond III; mais, après l'avènement de Vladislav IV, il
-fut fait grand-hetman et palatin de Vilna. Il conclut un traité de
-paix avec la Moscovie en 1634, et fit ensuite, contre les Suédois, une
-expédition qui se termina bientôt de la même manière. Radziwill était
-fort dans l'action et puissant au conseil. Il mourut, en 1640, l'un
-des fervents défenseurs des doctrines de Genève.»--Niesieçki, vol.
-VIII, p. 54, édit. de 1841.
-
-Radziwill se montra, en effet, tout dévoué aux intérêts de la religion
-réformée, comme son père et son aïeul, dont les richesses immenses et
-les hautes dignités lui étaient dévolues avec le mérite et les vertus
-patriotiques qui les distinguaient. Il publia à ses frais une nouvelle
-édition de la Bible, précédée d'une dédicace à son souverain, dans
-laquelle il déclarait, au nom de ses coreligionnaires, qu'ils étaient
-prêts à comparaître devant l'oint du Seigneur, et à rendre compte de
-leur croyance en s'appuyant, non sur les traditions humaines, mais
-uniquement sur les Écritures illuminées de l'Esprit-Saint. Bien qu'il
-n'employât aucune expression aussi énergique que celles dont son
-prédécesseur Radziwill le Noir s'était servi dans sa dédicace de la
-même Bible à Sigismond-Auguste, il en parlait comme d'un précédent à
-la sienne. L'abolition de l'Église et de l'école protestantes de
-Vilna, fondées par les ancêtres de Radziwill, et dont tous ses efforts
-n'avaient pu prévenir la perte, vint briser le coeur du vieux
-guerrier, qui avait consacré sa longue carrière au service de son
-pays, soit en le défendant contre les attaques du dehors, soit en
-luttant contre l'hostilité plus dangereuse encore des dévots
-conseillers du monarque. Son fils Janus, palatin de Vilna et
-grand-hetman de Lithuanie, vaillant soldat et général habile, rendit
-de grands services à son pays pendant la guerre des Cosaques
-(1648-54). Il défit plusieurs fois ces rebelles, qui avaient ravagé
-beaucoup d'autres provinces, et mit la Lithuanie à l'abri de leurs
-incursions. Au temps où Charles-Gustave de Suède, secondé par un grand
-nombre de mécontents, envahit la Pologne en 1655, et força le roi
-Jean-Casimir à quitter le territoire de la République (Voir le
-chapitre suivant.), la Lithuanie fut tout-à-coup inondée par une
-immense armée moscovite, que le czar envoyait en aide aux Cosaques
-révoltés. Les Lithuaniens, placés dans cette extrémité, reconnurent le
-roi de Suède pour leur souverain héréditaire et se déclarèrent
-indépendants de la Pologne. Cela eut lieu en vertu d'un traité conclu
-à Kiéydany le 18 août 1651, et signé en faveur de la Lithuanie par le
-prince Janus Radziwill, l'évêque de Samogitie et un autre sénateur
-catholique. Ce fut donc une affaire purement politique et étrangère à
-la religion, négociée, non dans l'intérêt particulier des Protestants,
-mais en considération de la position des Lithuaniens en général, qui
-ne pouvaient se soustraire au joug d'un ennemi barbare et cruel, qu'en
-reconnaissant la souveraineté d'un monarque dont l'autorité s'étendait
-déjà à une grande partie de la Pologne. Cependant, chose étrange à
-dire! beaucoup d'écrivains mettent toute cette affaire sur le compte
-du protestantisme de Radziwill, et accusent les Réformés d'avoir frayé
-le chemin aux Suédois, bien qu'un simple exposé des faits démontre le
-contraire. Ce n'est là, toutefois, qu'un exemple isolé de la
-partialité avec laquelle un grand nombre d'auteurs ont traité les
-protestants polonais, pour n'avoir pas été meilleurs en définitive que
-leurs concitoyens catholiques, tandis que les services importants,
-rendus à la nation par les célébrités du Protestantisme, guerriers et
-hommes d'État, sont le plus souvent enregistrés sans aucune allusion à
-leur foi religieuse, de manière à laisser croire à la majorité des
-lecteurs, que la catholicité revendique la gloire de ces grands
-hommes. Il est très remarquable que beaucoup d'écrivains polonais,
-fort indifférents d'ailleurs en matière de Papisme, n'aient pu se
-défendre d'une sorte de prévention involontaire contre les
-Protestants; et cela prouve peut-être, plus que toute autre chose, la
-vérité de la maxime: «_Calumniare fortiter semper aliquid hæret_»,
-principe dont les Jésuites ont fait une large application à leurs
-adversaires vivants ou morts.
-
-Le prince Janus Radziwill mourut en 1655, peu de temps après l'affaire
-dont nous venons de parler. Il laissa un seul enfant, une fille, qui
-se maria à son cousin, le prince Boguslav Radziwill, le dernier
-Protestant de sa famille, mort en 1660. Celui-ci eut une fille, la
-princesse Louise, qui épousa un prince de Brandebourg, fils du
-grand-électeur, et après la mort de son premier mari, le prince
-palatin de Neubourg. La maison royale de Bavière descend de cette
-princesse, et de là vient que tous les Radziwill naissent chevaliers
-de l'ordre bavarois de Saint-Hubert.]
-
-Protestant, nous serions peut-être suspect d'exagérer la désastreuse
-influence de la réaction catholique sur les destinées de notre pays;
-mais il s'agit d'un fait consacré par l'impartialité de l'histoire et
-proclamé par un auteur contemporain d'un mérite avoué, évêque
-catholique lui-même (Piaseçki), qui déclara, en termes formels, que
-c'est par l'influence exclusive des Jésuites[153] que Sigismond III
-appela d'éternels malheurs sur le royaume que l'élection lui avait
-livré.
-
-[Note 153: «Subter finem ejusdem anni (1616) decesserat quoque cubili
-regii præfectus Andreas Bobola, octogenarius. Homo rudis, morosus,
-promotus ad illud officium patrocinio sacerdotum Societatis Jesu, quod
-illis in omnibus consentiret. Undè utrique, conjuncta opera, in
-privatis colloquis, quæ ipsis semper patebant, sollicitantes regem
-adeo constrixerant, ut omnia consiliis eorum ageret; et aulicorum spes
-et curæ, non nisi ab eorum favore penderent, quem et in publicis
-negotiis, isti suggerebant, quid rex decerneret, tanto majori
-reipublicæ periculo, quod ad hujusmodi familiaritatem regis
-assumebantur personæ (præsertim confessor et concionator) a scholiis
-vel a magisterio novitiorum religiosorum, rerum et status politiæ
-prorsùs expertes. Hæc que causa unica fuit errorum, non in domesticis
-solum, sed in publicis, ut Moschicis, Suecis, Livonicisque, regis
-rationibus, et tamen sacrilegii crimen reputabatur, si quis tamen
-eorum dicta factave reprehendisset, et nemini quid non ipsis
-applauderet, facilis ad dignitates aditus patebat.» (_Chronica
-Gestarum in Europa._ Cracovie, 1648, ad ann. 1616).]
-
-À ce faible prince succéda son fils aîné, Vladislav IV, jeune
-monarque d'un esprit droit et généreux. Ses lumières et son expérience
-des maux causés par la piété ignorante de son père, lui inspirèrent
-une aversion si profonde contre les Jésuites, qu'aucun membre de cette
-société ne fut admis à sa cour. Sa nature bienveillante répugnait à la
-persécution. Le mérite personnel avait seul droit à ses faveurs, et le
-guidait dans le choix des dignitaires de l'État sans égard à leur
-conviction religieuse. Ses efforts pour opposer une digue au flot
-toujours montant de la persécution, ne purent triompher cependant de
-l'esprit d'intolérance que les Jésuites avaient répandu au loin,
-surtout au sein de la noblesse inférieure et nombreuse, formée dans
-leurs écoles. Bien qu'il fût parvenu à réprimer les émeutes populaires
-suscitées contre les Protestants, il resta impuissant en face de deux
-grands actes de persécution légale, l'abolition du temple et du
-collége protestants de Vilna, en 1640, et celle de la célèbre école
-des Sociniens; mesures de rigueur ordonnées par les diètes, sous
-prétexte d'injures adressées aux statues des saints par les élèves de
-ces établissements. Vladislav fit de grands efforts pour calmer
-l'irritation produite au sein des populations de l'Ukraine[154], par
-les tentatives qui avaient été faites pour leur imposer l'Union avec
-Rome. Il confirma la hiérarchie adoptée par les partisans de l'Église
-indépendante, qui se retrempa dans la célèbre Académie fondée à Kioff
-par Pierre Mohila, prélat d'un noble caractère, de haute naissance et
-de grand savoir[155]. La mort de ce souverain, qui sut enchaîner, par
-un mérite tout personnel, les aveugles passions du fanatisme évoqué
-sous le règne de son père, leur donna de nouveau libre carrière et
-appela sur la Pologne les terribles calamités au récit desquelles nous
-consacrerons le chapitre suivant.
-
-[Note 154: La dénomination d'_Ukraine_, qui signifie littéralement
-confins, fut donnée aux provinces de la Pologne limitrophes de la
-Moscovie et de la Turquie, soumises aujourd'hui à la Russie. Nous
-avons parlé des Cosaques qui habitaient la province polonaise de ce
-nom.]
-
-[Note 155: Pierre Mohila était fils d'un prince régnant de Moldavie,
-et allié de près aux premières familles de Pologne. Il fit ses études
-à l'Université de Paris, et servit ensuite avec distinction dans les
-rangs de l'armée polonaise pendant la guerre de Turquie de 1621. Entré
-au giron de l'Église en 1628, il fut élu archevêque de Kioff en 1633.
-Il publia plusieurs ouvrages, dont le plus remarquable est son _Exposé
-de la foi de l'Église d'Orient_, qui avait été approuvé par tous les
-patriarches grecs. Ce livre fut publié en polonais à Kioff, en 1637.
-Il a été imprimé plusieurs fois en grec, et traduit en latin par le
-savant Suédois Laurentius Normann, évêque de Gottenbourg. Il y en a
-aussi une traduction allemande.]
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-POLOGNE.
-
-(Suite.)
-
- Règne de Jean-Casimir. -- Révolte des Cosaques. -- Le bigotisme
- des évêques catholiques s'oppose à toute réconciliation avec eux.
- -- Invasion et expulsion des Sociniens. -- Règne de Jean
- Sobieski. -- Pillage et destruction du temple protestant de
- Vilna, à l'instigation des Jésuites. -- Meurtre juridique de
- Lyszczynski. -- Élection et règne d'Auguste II. -- Première
- disposition légale contre la liberté religieuse des Protestants,
- obtenue par surprise sous l'influence de la Russie. --
- Protestation des patriotes catholiques contre cette mesure. --
- Nobles efforts de Leduchowski pour défendre les droits de ses
- concitoyens protestants, menacés par les intrigues de l'évêque
- Szaniawski. -- Meurtre juridique de Thorn. -- Réflexions sur cet
- évènement. -- Lettre pastorale de l'évêque Szaniawski aux
- Protestants. -- Les représentations des puissances étrangères, en
- faveur des Protestants polonais, ne servent qu'à rendre la
- persécution plus violente contre eux. -- Ils sont privés des
- droits politiques. -- Situation malheureuse des Protestants
- polonais sous le règne d'Auguste III. -- Généreuse conduite du
- cardinal Lipski.
-
-
-Vladislav IV eut pour successeur son frère, Jean-Casimir, Jésuite et
-cardinal, que le pape avait relevé de ses voeux lors de son élection
-au trône. L'esprit de tolérance du dernier règne ne pouvait trouver
-son compte à ces précédents, bien que la piété du nouveau monarque fût
-loin de l'aveuglement de son père. Vladislav avait à peine fermé les
-yeux, qu'une révolte terrible s'alluma dans l'Ukraine, appuyée par des
-hordes de paysans, sectaires de l'Église grecque. La Pologne se
-trouvait sans défense contre l'irruption d'un pareil fléau, quand les
-insurgés, ayant à leur tête Chmielniçki, noble polonais de la religion
-grecque, homme d'énergie et de talents supérieurs, s'avancèrent en
-flots pressés et irrésistibles. Le roi, qui marchait à leur rencontre
-avec des forces insuffisantes, se vit assiégé par eux dans son camp
-fortifié. Sa perte semblait inévitable; mais Chmielniçki et les
-principaux chefs de Cosaques s'arrêtèrent sur le bord de l'abîme vers
-lequel ils précipitaient leur patrie, la voix du patriotisme s'éleva
-dans leurs coeurs et imposa silence au fanatisme haineux et aux
-mauvaises passions qui marchent à sa suite. La concorde fut le
-résultat de cet heureux retour. Chmielniçki, qui avait assiégé son
-souverain, lui rendit fidèlement l'hommage d'un homme-lige, implora
-son pardon en fléchissant le genou, et reçut du roi la nomination de
-hetman ou général des Cosaques, dont les droits politiques et
-religieux furent confirmés en cette circonstance. Le traité intervenu
-entre les parties belligérantes, stipulait expressément que
-l'archevêque de Kioff, métropolitain de l'Église grecque de Pologne,
-aurait un siége dans le sénat. Cette condition, demandée par les
-Cosaques, était non-seulement juste, car le représentant d'une Église
-qui comptait des provinces entières de sectateurs avait un titre
-incontestable à siéger au sein de l'Assemblée politique où chaque
-évêque catholique avait sa place marquée; mais le pays tout entier
-avait encore le plus haut intérêt à ce que le chef spirituel d'un
-corps aussi formidable que les Cosaques devînt membre du conseil
-suprême de l'État, puisque cela ne pouvait que contribuer puissamment
-à confirmer ces populations guerrières, mais indisciplinées, dans leur
-fidélité à la couronne de Pologne. Cette combinaison, tout équitable
-et avantageuse qu'elle fût, échoua devant le fanatisme arrogant des
-prélats romains; en effet, quand l'archevêque grec de Kioff, Sylvestre
-Kossowski, dont l'actif patriotisme avait entraîné la pacification de
-l'Ukraine, entra au sénat pour prendre possession de son siége, les
-dignitaires catholiques sortirent en groupe de la salle des séances,
-en déclarant qu'ils ne consentiraient jamais à siéger avec un
-schismatique. Les remontrances respectueusement adressées aux évêques
-sur l'injustice de leur conduite et sur les dangers qui en résultaient
-pour la nation, demeurèrent toutes infructueuses, et cet outrage, par
-lequel on répondait aux services patriotiques de l'archevêque de
-Kioff, produisit une violente irritation parmi les Cosaques, qui ne
-tardèrent pas à se soulever de nouveau. Défaits cette fois, ils
-s'attachèrent à la fortune du czar de Moscovie, qui vint attaquer la
-Pologne avec des forces immenses, pendant que Charles-Gustave, roi de
-Suède, l'envahissait de son côté. Ce dernier monarque, sachant mettre
-à profit les graves mécontentements que Jean-Casimir avait soulevés en
-Pologne, s'avança à la tête d'un corps formidable de troupes d'élite.
-Des bandes de mécontents se joignirent à lui, et il se vit bientôt
-maître de la plus grande partie du pays. Son génie guerrier, la
-sévère discipline de son armée et la bienveillance de ses manières lui
-conquirent en peu de temps une grande popularité parmi les Polonais,
-et tous les patriotes éclairés, sentant la nécessité d'avoir un
-monarque capable d'opposer une digue à l'anarchie et aux incursions
-des barbares, offrirent la couronne à Charles-Gustave, en demandant
-qu'une diète fût convoquée pour consacrer officiellement son élection.
-Le choix d'un monarque protestant, du caractère de Charles-Gustave,
-écrasait d'un seul coup la faction cléricale et dotait le pays d'un
-gouvernement fort; si l'on considère, en outre, que la Suède,
-monarchie constitutionnelle, possédait alors, dans le nord de
-l'Allemagne, de vastes provinces contiguës à la Pologne, l'on ne
-saurait douter que l'avènement de son roi au trône de ce pays n'eût
-inauguré, dans l'Europe septentrionale, l'ère d'un grand empire
-constitutionnel, rival redouté de l'Autriche, et mortel aux
-envahissements des czars de Moscovie vers l'ouest. Malheureusement,
-cette combinaison échoua devant l'arrogance que Charles-Gustave, enflé
-de ses succès, mit dans sa réponse à la députation polonaise chargée
-de l'inviter à convoquer une diète pour son élection: «Formalité
-superflue, objecta-t-il, son épée l'ayant déjà fait maître du
-royaume.» L'insolence de cette réplique irrita violemment la fibre
-nationale. Le roi de Suède fut abandonné, et ses forces, assaillies de
-toutes parts, furent chassées du territoire. La paix se rétablit en
-1660, par le traité d'Oliva, conclu sous la garantie médiatrice de
-l'Angleterre, de la France et de la Hollande. Les Protestants eurent
-plus à souffrir durant ces guerres que le reste des habitants. Dans la
-Grande-Pologne, on les persécuta pour les maux infligés aux
-Catholiques par les Suédois[156], tandis que plusieurs de leurs
-temples et de ceux des Sociniens furent mis en cendres par les
-Cosaques, qui confondaient Catholiques et Protestants dans leur
-ressentiment religieux.
-
-[Note 156: Les troupes suédoises, qui avaient observé tout d'abord une
-discipline rigoureuse, se rendirent coupables des excès les plus
-odieux quand le pays se souleva contre elles, et se livrèrent alors à
-des actes de férocité contre plusieurs membres du clergé catholique.
-Les Protestants payèrent pour l'ennemi. Un certain nombre de ministres
-et d'autres individus attachés à la Confession de Bohême, furent mis à
-mort, et leurs églises réduites en cendres, sans compter celle de
-Lissa, avec une école célèbre. Il existe un manuscrit intéressant à la
-bibliothèque archiépiscopale de Lambeth: _Ultimus in protestantes
-Confessionis Bohemiæ ecclesias Anti-Christi furor_, par Hartmann et
-Cyrille, ecclésiastiques protestants et professeurs de l'école de
-Lissa, qui s'intitulent «les exilés du Christ,» et qui furent envoyés
-en Hollande et dans la Grande-Bretagne pour solliciter, en faveur de
-leurs frères en détresse, des secours qui leur furent généreusement
-accordés par les Protestants de ces contrées. Le manuscrit renferme
-une description de la barbarie révoltante déployée contre les
-Protestants, sans égard à l'âge ou au sexe, et se termine par les mots
-_dolor vetat plura addere_. On avait aussi composé, d'après cet
-original, un document imprimé, soumis par les délégués à Cromwell, qui
-les autorisa, en vertu d'une ordonnance datée du 2 mai 1659, à
-organiser des souscriptions par tout le pays.]
-
-Jean-Casimir, qui s'était enfui en Silésie lors de l'invasion
-suédoise, fut rappelé par la nation, et fit voeu à son retour, sous
-l'invocation de la Vierge dont il implora la protection pour lui et
-pour son royaume, de s'appliquer à réprimer les abus qui pesaient sur
-les classes inférieures, et à convertir, ce qui voulait dire à
-persécuter, les hérétiques. La première parti de ce voeu, tout digne
-qu'elle fût des préoccupations d'un Chrétien, resta dans l'oubli.
-Jean-Casimir crut s'acquitter envers le ciel en réduisant l'hérésie.
-Le Protestantisme comptait encore un grand nombre d'adhérents, et
-parmi eux plusieurs familles influentes. Les religionnaires avaient en
-outre pour eux l'appui intéressé des princes étrangers de leur Église,
-alliés en ce moment de la Pologne. Le voeu royal ne trouvant dès lors
-à s'appesantir que sur les Sociniens, un Jésuite, du nom de Karwat,
-pressa la diète de 1658 de témoigner sa reconnaissance à Dieu par des
-actes. Cette diète fit une loi qui défendit, sous la sanction la plus
-sévère, de professer ou de propager le Socinianisme dans les États
-polonais; la peine de mort menaçait ceux qui passeraient outre ou
-favoriseraient cette secte en quelque manière que ce fût. On laissait
-cependant à ceux qui persévéreraient dans leur croyance, un délai de
-trois ans pour vendre leurs propriétés et réaliser leur avoir. Une
-entière sûreté leur était promise pendant ce temps, mais on leur
-interdisait les pratiques de leur culte et toute intervention dans les
-affaires publiques. Ce décret n'était motivé par aucune considération
-politique, aussi n'imputait-il pas de trahison aux Sociniens; mais on
-l'avait entièrement fondé sur des motifs théologiques, et
-principalement sur ce qu'ils n'admettaient pas la Divinité de
-Jésus-Christ,--raison assez bizarre chez un peuple qui tolérait les
-Juifs et admettait les Mahométans à la jouissance des droits civils.
-Le délai triennal accordé par la diète de 1658, fut réduit à deux ans
-par celle de 1659, qui décréta que tous les Sociniens qui n'auraient
-pas embrassé le Catholicisme le 10 juillet 1660, eussent à quitter le
-pays sous les peines édictées par la diète de 1658. Aux termes du même
-décret, ces Sociniens, qui pouvaient abjurer leur croyance, n'eurent
-plus d'autre choix que la Confession romaine, beaucoup d'entre eux
-s'étant faits Protestants pour se soustraire aux rigueurs de la
-première loi.
-
-La rapidité du temps, l'état du pays ruiné par la guerre, et l'avidité
-des acquéreurs qui mirent leur accablement à profit, obligèrent les
-Sociniens à vendre leurs propriétés à vil prix. Sur ces entrefaites,
-la persécution s'amoncelait autour d'eux sous toutes les formes. La
-proscription semblait les mettre hors la loi, et comme tous exercices
-religieux leur étaient interdits, rien n'était plus facile que de
-trouver à les persécuter sur ce terrain. Pour échapper à cette
-destinée, les Sociniens tentèrent un effort suprême, d'une nature si
-extraordinaire, que l'on chercherait en vain à expliquer comment ils
-auraient pu s'illusionner un seul instant sur un succès impossible.
-Ils présentèrent une requête au roi contre le décret de 1658,
-s'offrant à prouver qu'il n'existait pas de différence fondamentale
-entre leurs dogmes et les doctrines de l'Église catholique. Cette
-proposition fut rejetée. Ils implorèrent la protection, ou, tout au
-moins, l'intercession des puissances étrangères; mais, bien que le
-traité d'Oliva, conclu en 1660, garantît à toutes les Confessions
-religieuses de Pologne les droits dont elles avaient joui avant la
-guerre, et que la Suède s'efforçât de sauver le Socinianisme du
-naufrage, leur sort n'en resta pas moins fixé, sans que les
-représentations faites en leur faveur par l'électeur de Brandebourg
-obtinssent un meilleur résultat. Le désespoir conduisit les Sociniens
-à proposer un rapprochement avec Rome, au moyen d'une conférence tenue
-à l'amiable. L'autorisation en fut donnée par l'évêque de Cracovie,
-qui pouvait raisonnablement voir, dans cette démarche de leur part,
-l'intention secrète d'entrer au giron de son Église avec quelque
-semblant de conviction, et non par contrainte. Et, en effet, quel
-homme de bon sens eût supposé que des controversistes aussi habiles
-que les membres de cette secte, pussent se bercer de l'espoir
-d'obtenir des concessions d'une Église dont les doctrines étaient
-diamétralement opposées à leurs dogmes... Quoi qu'il en soit, les
-Sociniens maintinrent très sérieusement leurs arguments au colloque de
-Roznow (10 mars 1660), et il est presque inutile d'ajouter qu'autant
-en emporta le vent. Il ne leur resta plus que le parti de l'exil,
-avant l'expiration du délai prescrit. Cette émigration forcée fut
-accompagnée de beaucoup de cruautés, malgré la généreuse intervention
-de plusieurs membres éminents de la noblesse, qui, tout en faisant
-profession de Catholicisme, restaient attachés à un grand nombre de
-Sociniens par les liens du sang et de l'amitié. Ils se dispersèrent
-en Europe; la Transylvanie, qui comptait beaucoup de coreligionnaires,
-et la Hongrie, offrirent un refuge à une grande partie d'entre eux. La
-reine de Pologne permit à beaucoup de ces infortunés de s'établir dans
-les principautés silésiennes d'Oppeln et de Ratibor, qui lui
-appartenaient, et quelques princes de la Silésie suivirent son
-exemple. Disséminés sur plusieurs points de cette contrée, ils n'y
-formèrent aucune Congrégation, et ils l'abandonnèrent peu à peu ou se
-convertirent au Protestantisme. Un nombre considérable d'entre eux
-fondèrent une association religieuse à Manheim, sous la protection du
-palatin du Rhin; mais ils se rendirent bientôt suspects de propager
-leurs doctrines, ce qui n'a rien que de probable, eu égard à la
-ferveur bien connue de leur zèle, et ils furent obligés de se
-disperser. Ils demandèrent, pour la plupart, un asile à la Hollande,
-où la liberté des cultes régnait sans entrave, et qui comptait
-quelques Sociniens, dont la fraternité, jointe à celle des sectaires
-de l'Angleterre et de l'Allemagne, vint largement en aide aux bannis
-de la Pologne. Les renseignements nous font défaut sur leur sort dans
-cette contrée hospitalière; mais tout porte à croire qu'ils y avaient
-une Congrégation florissante, puisqu'ils purent éditer à Amsterdam, en
-1680, un Nouveau-Testament en langue polonaise. Quelques Sociniens se
-retirèrent en Prusse, où les attendait l'accueil hospitalier de leur
-compatriote le prince Boguslav Radziwill, dernier Protestant de sa
-famille, qui gouvernait cette province pour l'électeur de Brandebourg.
-Ils formèrent deux établissements limitrophes de la Pologne, appelés
-Rutow et Andréaswalde. En 1779, les habitants de ces endroits reçurent
-du gouvernement l'autorisation de bâtir un temple; mais leur
-Congrégation, qui n'avait jamais été bien considérable, alla en
-déclinant; et, d'après les renseignements authentiques que nous avons
-obtenus sur ce point en 1838, grâce à la bienveillance du feu baron
-Bulow, ministre de Prusse à la cour d'Angleterre, l'association
-d'Andréaswalde subsista jusqu'en 1803, époque à laquelle elle fut
-dissoute; et, en 1838, il ne restait plus en Prusse que deux
-gentilshommes, derniers membres survivants de la secte jadis célèbre
-des Sociniens, un Morsztyn et un Schlichtyng, tous les deux vieillards
-très avancés en âge et représentants de noms distingués dans les
-annales politiques et religieuses de la Pologne. Les familles de ces
-personnages s'étaient réunies au Protestantisme, comme l'avaient fait
-le reste des sectaires. En Pologne même, depuis l'expulsion des
-Sociniens en 1660, on ne retrouve aucun vestige de la secte qui
-s'était glorifiée de compter au nombre de ses adhérents quelques-unes
-des grandes familles du pays, et sur laquelle les lumières de ses
-membres avaient jeté le plus vif éclat dans toute l'Europe. Les rangs
-des Protestants étaient alors entièrement rompus. Ils perdirent leur
-principal appui dans les familles toutes-puissantes des Radziwill et
-des Leszczynski; la branche protestante de la première étant venue à
-s'éteindre en 1669, et la dernière ayant passé à l'Église de Rome vers
-cette époque. Les Leszczynski, devenus Catholiques, ne se firent pas
-pour cela les persécuteurs de leurs anciens coreligionnaires; ils
-continuèrent, au contraire, à protéger de leur influent patronage les
-habitants protestants de Lissa, ville qui leur appartenait.
-
-Le roi Jean Sobieski, admirablement doté par la main de la Providence,
-avait une aversion profonde pour la persécution religieuse; mais
-l'autorité royale, étranglée dans d'étroites limites, était
-impuissante à faire respecter les lois qui reconnaissaient encore la
-parfaite égalité des Confessions religieuses, et, sous son règne, deux
-évènements flétrissants signalèrent le pouvoir que le clergé
-catholique s'était acquis en Pologne, et la manière dont il entendait
-en user.
-
-L'Église protestante de Vilna, avons-nous dit, avait été abolie en
-1640, en vertu du décret d'une diète qui défendait aux Protestants
-d'avoir un lieu consacré au culte dans l'enceinte de la ville. Ils
-avaient, en conséquence, élevé dans un faubourg un temple, un hospice
-et un asile pour leurs ministres.
-
-Le 2 avril 1682, une populace nombreuse, soulevée par des étudiants du
-collége des Jésuites, se rua sur ce temple et le détruisit de fond en
-comble, brisa les cercueils, en arracha les morts, et, après leur
-avoir prodigué les plus indignes outrages, les mit en lambeaux et
-livra aux flammes ces restes profanés. Rien n'échappa sur les lieux au
-pillage ou à la destruction, ni les valeurs matérielles, ni un grand
-nombre de documents précieux déposés en cet endroit comme dans un lieu
-de sûreté. L'orgie populaire dura deux jours entiers, sans que
-l'autorité prît la moindre mesure de répression, et le recteur du
-collége des Jésuites, mis en demeure d'interposer son autorité au sein
-d'une émeute dirigée par ses élèves, osa non-seulement s'y refuser,
-mais encore donner des louanges à leur conduite. Les ministres durent
-la vie à un noble catholique appelé Puzyna, qui accourut à la tête de
-quelques hommes armés et les conduisit au couvent des moines
-franciscains, où ils trouvèrent un asile et les traitements les plus
-humains. Jean Sobieski, informé de l'attentat, institua immédiatement
-une commission pour instruire le procès et punir les coupables. Cette
-commission, composée de l'évêque de Vilna et de plusieurs dignitaires
-de la couronne, après l'enquête la plus consciencieuse, condamna
-quelques-uns d'entre les assaillants, élèves des Jésuites et autres, à
-la peine de mort, et ordonna la restitution du pillage; mais les
-Jésuites corrompirent les geôliers, qui favorisèrent l'évasion des
-condamnés, et l'on ne revit, en somme, qu'une très faible partie des
-objets dérobés. Le roi voulait que les Jésuites payassent les dommages
-causés par l'émeute; mais comme il ne put obtenir aucun acte de
-réparation pour ses sujets protestants, ces derniers relevèrent leur
-temple de leurs propres deniers[157]. L'autre crime qui déshonore
-cette période historique, est l'assassinat juridique de Casimir
-Lyszczynski, estimable propriétaire, frappé par l'aveugle haine du
-clergé, malgré les efforts de Sobieski pour sauver cette innocente
-victime du fanatisme. Lyszczynski parcourait un livre intitulé
-_Theologia naturalis_, par Henri Alsted, théologien protestant, et,
-trouvant dans les arguments employés par l'auteur pour prouver
-l'existence de Dieu, une confusion telle, qu'il était possible d'en
-déduire des conséquences entièrement opposées, il ajouta en marge:
-_Ergo, non est Deus_, tournant évidemment en dérision les arguments de
-l'auteur. Un malheureux, appelé Brzoska, débiteur de Lyszczynski,
-découvrit cette circonstance et lança contre lui une accusation
-d'athéisme, en produisant aux yeux de Witwiçki, évêque de Posnanie, un
-exemplaire de l'ouvrage avec l'annotation ci-dessus mentionnée. Ce
-prélat se saisit de l'affaire comme d'une proie expiatoire, et son
-aveugle zèle fut secondé par Zaluski, évêque de Kioff, dignitaire
-connu pour sa brillante érudition et doué de quelques autres qualités
-qui ne l'empêchèrent pas, néanmoins, de sacrifier à la rage du
-fanatisme[158]. Le roi, dont l'esprit éclairé se soulevait à l'idée de
-semblables énormités, entreprit de sauver Lyszczynski, en ordonnant
-que l'affaire fût évoquée à Vilna, où, comme Lithuanien, il avait ses
-juges naturels; mais rien ne put soustraire l'infortuné à la fureur
-fanatique des deux évêques; on alla jusqu'à violer en sa personne le
-privilége inviolable de tout noble polonais, privilége religieusement
-respecté jusque-là dans les plus grands criminels eux-mêmes, de
-demeurer libre jusqu'à ce que la justice ait prononcé. Sur la simple
-accusation d'un débiteur, soutenue par deux évêques, l'affaire fut
-dénoncée à la Diète de 1689, devant laquelle le clergé, mais
-particulièrement l'évêque Zaluski, accusa Lyszczynski d'avoir nié
-l'existence de Dieu et proféré des blasphèmes contre la divinité de
-Marie et contre les saints. La malheureuse victime, terrifiée par le
-danger de sa situation, avoua tout ce que l'on voulut mettre à sa
-charge, fit une ample rétractation de ce qu'elle pouvait avoir dit ou
-écrit contre les doctrines de l'Église romaine, et déclara s'humilier
-devant son infaillibilité. Vain refuge d'un courage abattu! La Diète,
-cédant aux exhortations impies du clergé, condamna Lyszczynski à avoir
-la langue arrachée par le bourreau, à être ensuite décapité et jeté
-sanglant sur le bûcher. Cette monstrueuse sentence fut exécutée, et
-Zaluski lui-même en parle comme d'un acte de justice et de piété. Le
-roi, révolté de ces horreurs, s'écria que l'Inquisition n'aurait pas
-fait pis. Ajoutons, en historien impartial, que le pape Innocent XI,
-loin d'approuver cette décision infâme, éclata en amers reproches
-contre ses instigateurs. Ces sanglants holocaustes ont déshonoré
-plusieurs contrées de l'Europe, et cette même époque vit non-seulement
-des hommes, mais des femmes et des jeunes filles, tomber en Écosse
-sous le glaive de la persécution, non pour avoir blasphémé Dieu, mais
-pour s'être refusés à reconnaître la suprématie spirituelle du roi.
-L'héroïque souverain de la Pologne, désarmé sur son trône en présence
-d'un acte de fanatisme sauvage, tel est l'enseignement à tirer, contre
-la réaction catholique, de l'horrible spectacle que toute sa volonté
-n'eût pas imposé à la nation un siècle plus tôt. Nous recommandons
-cette leçon à la méditation de tous ceux qui nient la possibilité
-d'une réaction de ce genre.
-
-[Note 157: L'ouvrage de M. Lukaszewicz contient toute la procédure
-criminelle relative à cette affaire.]
-
-[Note 158: Ce prélat ne doit être confondu avec aucun de ceux
-précédemment nommés en note.]
-
-Zaluski raconte ainsi cette scène révoltante: «Après l'amende honorable,
-le condamné fut mené sur l'échafaud, où le bourreau lui arracha d'abord
-avec un fer rouge la langue de la bouche _avec laquelle il avait été
-cruel envers Dieu_; ensuite ils brûlèrent à petit feu ses mains,
-instrument de la production abominable. Le papier sacrilége fut jeté aux
-flammes; lui-même, enfin, ce monstre de son siècle, ce déicide, fut
-précipité dans les flammes expiatoires,--expiatoires si un tel forfait
-pouvait être lavé![159]» Il nous semble que ces lignes du savant évêque
-n'ont rien à envier aux blasphèmes imputés à la malheureuse victime de
-son fanatisme.
-
-[Note 159: Salvandy, _Histoire de Pologne sous Jean Sobieski_, vol.
-III, p. 388.]
-
-L'électeur de Saxe, choisi pour succéder à Jean Sobieski, en 1696,
-sous le nom d'Auguste II, confirma, suivant l'usage, les droits et les
-libertés des Dissidents; mais une nouvelle condition fut introduite
-dans les _Pacta conventa_, ou garanties constitutionnelles stipulées
-des rois à leur avènement, sous le sceau du serment, à savoir, qu'il
-ne leur serait conféré par lui aucune dignité de marque, sénatoriale
-ou autre, ni aucun emploi important de la couronne. Bien que ce
-prince, Luthérien d'origine, eût plutôt fait profession d'indifférence
-religieuse, en payant d'une messe le trône de Pologne, il livra les
-hérétiques à la funeste piété des évêques, afin de convertir ces
-derniers à ses vues politiques. L'avènement de Stanislas Leszczynski,
-qui y fut élu en 1704, après l'expulsion d'Auguste par Charles XII,
-ranima dans le coeur des Protestants l'espoir de jouir encore en paix
-des droits que la Constitution leur garantissait comme à tous les
-autres citoyens. L'esprit éclairé du nouveau monarque et l'influence
-de Charles XII, qui lui avait mis le sceptre entre les mains,
-répondaient que cette attente ne serait pas trompée. Le traité
-d'alliance conclu entre le roi Stanislas et le héros suédois, assurait
-aux Dissidents de Pologne la pleine jouissance des droits et des
-libertés consacrés en leur faveur par les lois du pays; abrogation,
-expressément prononcée, des restrictions introduites dans les derniers
-temps. Les espérances des Protestants, qui se virent persécutés par
-les troupes de Pierre le Grand, comme partisans de Stanislas
-Leszczynski, s'écroulèrent, avec la fortune de Charles XII, à la
-bataille de Pultawa. Soutenu par les armes russes, Auguste II reprit
-possession du trône de Pologne, que Stanislas fut obligé d'abandonner,
-et, pour raffermir son autorité contestée par les partisans de son
-adversaire, il s'entoura d'un corps nombreux de troupes saxonnes qui
-se rendirent odieuses par leurs excès. Les habitants se confédérèrent,
-sous la présidence de Leduchowski, et engagèrent une lutte à outrance
-avec les satellites royaux. Pierre le Grand finit par offrir sa
-médiation entre le roi et la nation, et son ambassadeur insinua, à cet
-effet, un traité qui fut conclu à Varsovie, le 3 novembre 1716. La
-cheville ouvrière de cette négociation fut Szaniawski, évêque de
-Cujavie, qui, devant son élévation à l'influence de Pierre le Grand,
-lui était entièrement dévoué. Ce prélat réussit, par ses intrigues, à
-rendre de grands services à la Russie et à Rome, en leur sacrifiant
-les intérêts de son pays. Sous prétexte d'économie, d'une organisation
-plus efficace, etc., etc., l'effectif de l'armée polonaise fut réduit,
-en vertu d'une clause de ce traité, à un chiffre tout-à-fait
-disproportionné à la défense d'un vaste territoire. L'article 4 du
-même acte, sous prétexte de réformer les abus qui s'étaient glissés
-dans le pays durant l'invasion suédoise, et par une interprétation
-perfide de quelques lois, prescrivait la démolition de tous les
-temples protestants élevés depuis 1632, et défendait aux
-Religionnaires, excepté dans les villes où ils avaient des églises
-avant cette époque, de se réunir en public ou dans l'intimité, pour
-prêcher ou pour chanter. Une première infraction à ces dispositions
-était punie d'une amende, la récidive de l'emprisonnement, et enfin du
-bannissement. Les ministres étrangers pouvaient célébrer le service
-divin dans leur demeure; mais les natifs, en y assistant, tombaient
-sous l'application de cette pénalité.
-
-La politique oppressive de la Russie atteignait ainsi deux buts
-considérables: elle désarmait la Pologne et se ménageait un prétexte à
-future intervention dans les affaires de ce pays, en créant un parti
-mécontent, opprimé dans ses foyers et d'autant plus ardent à chercher
-un protecteur au dehors. Le roi Auguste II trahit alors, d'une
-manière que l'on ne saurait trop flétrir, les intérêts du pays qui lui
-avait confié ses destinées; et tout prouve aujourd'hui qu'il
-nourrissait le projet de démembrer la Pologne au profit de Pierre le
-Grand.
-
-Le clergé n'attendit pas la conclusion du traité pour promulguer
-l'article en question, qu'il fit afficher aux portes des églises en le
-déclarant loi de l'État. Cette mesure excita non-seulement de vives
-alarmes parmi les Protestants, mais une indignation générale dans la
-partie saine du Catholicisme. Des protestations s'élevèrent de toutes
-parts; elles étaient adressées au maréchal de la Confédération,
-Leduchowski, par les notabilités du pays, le prince Casimir Sapiéha,
-palatin de Vilna, le prince Vladislav Sapiéha, palatin de Brestz, le
-prince Radziwill, chancelier de Lithuanie, le prince Czartoryski,
-vice-chancelier de la même province, Stanislas Potoçki, grand-général
-de l'armée lithuanienne, Skorzewski, maréchal de la Confédération de
-Posnanie, etc., tous témoins irrécusables du patriotisme des
-Protestants et des services rendus par eux à la nation. Mais la plus
-remarquable de ces déclarations spontanées est celle assurément qui
-émane d'Ançuta, évêque de Missionopolis, coadjuteur de Vilna et
-référendaire de Lithuanie. Dans une lettre adressée à Szaniawski
-lui-même, ce prélat rend le plus éclatant hommage aux vertus
-patriotiques des Religionnaires, et demande instamment qu'aucune
-disposition restrictive contre leurs priviléges ne soit étendue aux
-habitants lithuaniens. Nous sommes fiers de constater qu'il se trouva,
-dans notre patrie, un dignitaire catholique assez courageux pour
-revendiquer les droits de la justice et de l'humanité, quand
-l'influence jésuitique y dominait en souveraine.
-
-Leduchowski épousa chaleureusement la cause de ses concitoyens
-protestants, et il insista pour que leurs droits, déjà consacrés par
-les lois du pays, fussent strictement maintenus. Szaniawski lui fit
-une réponse équivoque, contre laquelle il protesta par la présentation
-d'un projet d'article stipulant la confirmation des droits garantis
-aux Dissidents par la loi de 1573, nonobstant toutes ordonnances ou
-règlements. Rien de plus simple assurément; mais le patriote, dont la
-droiture conjurait ainsi l'orage grondant au ciel de son pays, vit ses
-intentions traversées par l'artificieux évêque, qui parvint à
-substituer au projet de Leduchowski l'interprétation suivante de
-l'article attaqué: «Nous maintenons tous les anciens droits et
-priviléges des Dissidents en religion, mais tous les abus seront
-réformés[160].
-
-[Note 160: Leduchowski était un gentilhomme, possesseur d'une fortune
-considérable, mais entièrement exempt d'ambition. Il ne prit aucune
-part à la lutte entre Auguste II et Stanislas Leszczynski, et s'étant
-soustrait aux fureurs de ces deux monarques, il continua à vivre dans
-ses domaines. Investi au plus haut degré de la confiance de ses
-concitoyens, il fut élu à plusieurs emplois publics. Privé d'enfants,
-il fit un testament par lequel il léguait ses biens à des collatéraux,
-à l'Église et aux pauvres. Mais quand il vit le pays en danger, son
-patriotisme l'emporta sur ses affections de famille et sur ses
-intentions religieuses et charitables; il annula ses dispositions
-testamentaires, et consacra toute sa fortune à l'entretien des troupes
-de la Confédération. Son patriotisme était pur de toute haine
-politique ou personnelle, et il résista constamment à ceux qui
-voulaient détrôner le roi, ne comprenant, pour son compte, d'autre but
-à poursuivre que la paix et la liberté de sa patrie. (V. Ruihière, _de
-l'Anarchie de Pologne_, t. II.) Tel fut ce patriote éminent, le dernier
-qui se leva en faveur des droits de ceux de ses concitoyens dont la
-croyance n'était pas la sienne. Le sentiment religieux qui présidait à
-la libre disposition de ses biens quand les besoins du pays n'en
-réclamaient pas le sacrifice, prouve suffisamment que la noblesse de
-ses procédés, en cette circonstance, ne découlait pas d'une
-indifférence religieuse, improprement appelée philosophique.]
-
-Le pays, miné par les guerres, dévoré par l'anarchie, aspirait à tout
-prix à la paix. Aussi la diète convoquée pour la confirmation du
-traité projeté entre Auguste II et la nation, dura-t-elle à peine
-sept heures, consacrées tout entières à la lecture et à la signature
-des conventions: ce qui la fit surnommer la Diète muette. Le roi donna
-aux Protestants, qui lui avaient adressé une pétition à ce sujet, une
-déclaration portant que leurs droits n'étaient pas invalidés par le
-traité en question. Mais cette déclaration, comme les explications
-fournies à Leduchowski, étaient à peu près illusoires, en ce que le
-mot _abus_ laissait la plus grande latitude à la persécution
-catholique, dont les apôtres voyaient autant d'abus à détruire dans
-tous les faits religieux qui ne ressortaient pas de leur Église.
-
-Cette première disposition légale, obtenue par la ruse contre la
-liberté religieuse des Protestants, ne touchait pas à leurs droits
-politiques; et cependant, à la diète de 1718, la faction cléricale osa
-s'opposer à ce que Piotrowski, membre dissident, prît possession de
-son siége, quelles que fussent les représentations de la partie
-éclairée de cette assemblée et bien qu'il n'existât aucune loi qui
-exclût les Protestants de la législature du pays. Mais rien n'égale,
-en fait d'acte d'audacieuse persécution, le spectacle que la ville de
-Thorn offrit à l'Europe indignée, sous le règne de ce même Auguste II.
-
-La ville de Thorn, située dans la Prusse polonaise et habitée en
-partie par une population d'origine allemande, se fit Protestante au
-XVIe siècle. Les citoyens, distingués de tout temps par leur loyauté
-envers les rois de Pologne, avaient vaillamment défendu leurs remparts
-contre Charles XII, inébranlables dans leur serment de fidélité à
-Auguste II. La politique des Jésuites les poussait invariablement à
-implanter leur bannière au sein des populations anti-papistes, afin
-d'y recruter des prosélytes pour le Saint-Siége. C'est ainsi qu'après
-une longue résistance de la part des habitants de Thorn, ils
-réussirent à établir leur collége dans cette ville, dont la partie
-protestante se vit dès lors en butte, comme partout ailleurs, à la
-haine fanatique de leurs élèves. Les ministres avaient aussi à lutter
-contre une hostilité de tous les instants.
-
-Il était naturel que de tels procédés, source d'une irritation
-continuelle, amenassent des collisions; et, en effet, le 16 juillet
-1724, une lutte s'engagea pendant une procession des Jésuites, entre
-leurs élèves et un certain nombre d'écoliers protestants. Les
-autorités de la ville ayant fait arrêter l'un des premiers à cause de
-sa turbulence; ses camarades se saisirent d'un jeune Protestant, le
-maltraitèrent et l'emmenèrent prisonnier dans leur collége, dont le
-recteur ferma sur lui les portes, malgré les réclamations des
-magistrats. Cette résistance illégale excita la colère des habitants;
-une foule considérable s'assembla devant le collége et délivra le
-captif sans commettre cependant aucun excès. Au moment où elle
-s'écoulait, des coups d'armes à feu partent de l'établissement; ivre
-de fureur, elle se retourne contre le collége, en arrache les
-ornements et brûle tout sur place. L'ordre ne tarda pas néanmoins à se
-rétablir, sans qu'il en eût coûté la vie à personne.
-
-Les écrivains catholiques prétendent que le peuple, ayant pris
-possession du collége, foula aux pieds l'hostie consacrée, détruisit
-plusieurs images du Sauveur, de la Vierge et des Saints, et profana
-leur culte de diverses manières; mais cette allégation est repoussée
-par les Protestants. On s'étonnerait peu toutefois que la populace
-s'en fût prise à quelques images.
-
-Jamais occasion ne fut plus favorable, pour les Jésuites, de porter
-un nouveau coup aux Protestants de Pologne. Ils se mirent
-immédiatement à l'oeuvre, et répandirent, dans tout le pays, un récit
-imprimé des faits qu'ils dénonçaient à la nation comme un sacrilége,
-invoquant la Majesté divine outragée, pour appeler un châtiment
-exemplaire sur la tête des habitants de Thorn, et demandant
-solennellement que leurs temples et leurs écoles leur fussent enlevés,
-pour être remis avec l'administration de la ville entre les mains des
-Catholiques. Cette peinture assombrie impressionna vivement l'esprit
-public, et les passions populaires se réveillèrent si impatientes,
-qu'aux élections, auxquelles on procédait en ce moment, les
-commettants enjoignirent à leurs mandataires de n'entrer en fonction
-qu'après avoir vengé la Majesté de Dieu offensée. Tout fut mis en
-oeuvre pour exalter la rage du fanatisme contre les Protestants de
-Thorn. Des agents, mis en campagne sur tous les points du royaume,
-distribuaient des imprimés chargés des plus sombres couleurs; des
-jeûnes et des prières publics furent ordonnés par le clergé, et la
-chaire et le confessionnal se transformèrent en deux puissants foyers
-d'agitation. Les miracles, comme le sang jaillissant des images
-profanées, etc., ne faillirent pas davantage à la sainte propagande.
-
-Une commission, composée d'ecclésiastiques et de laïques, tous
-Catholiques, fut chargée par le roi de l'instruction de l'affaire.
-L'enquête, dirigée par les Jésuites, n'admit que les dépositions des
-témoins produits par eux, ceux des Protestants étant récusés sous
-prétexte de complicité dans le crime. Plus de soixante personnes
-furent jetées en prison, et l'affaire fut portée devant le tribunal
-appelé la Cour assessoriale, qui représentait le degré suprême de
-juridiction pour les villes. Ce tribunal, composé des premiers
-magistrats du royaume, eût certainement couvert de son intégrité le
-droit sacré de la défense; mais cette garantie s'évanouit par
-l'adjonction de quarante membres nouveaux, choisis pour les débats,
-sous l'influence des Jésuites.
-
-L'avocat de Thorn plaida l'illégalité de la commission, exclusivement
-formée de Catholiques, la confrontation des témoins et la défense
-paralysés. Vains efforts! la cour n'accueillit aucune exception, et
-prononça son arrêt sur le témoignage unique de la commission. Cet
-arrêt, en tête duquel figurait la déclaration impie: «Que le châtiment
-resterait encore au-dessous de la vengeance divine,» condamnait le
-président du conseil municipal, Roesner, à avoir la tête tranchée, et
-prononçait la confiscation de ses biens. L'accusation avait eu
-seulement à lui imputer de n'avoir pas fait son devoir à l'explosion
-du tumulte, et ce délit, en le supposant prouvé, n'entraînait que la
-destitution. Le vice-président de la ville et douze bourgeois, accusés
-d'avoir excité la foule, s'entendirent frapper de la même peine;
-enfin, plusieurs individus furent condamnés à l'amende, à la prison et
-à d'autres peines afflictives. Aux termes du même arrêt, la moitié du
-Conseil de Thorn et de la milice bourgeoise devait se composer à
-l'avenir de Catholiques. Le collége protestant leur était livré avec
-l'église de Sainte-Marie. Les Religionnaires ne pouvaient plus avoir
-d'écoles qu'à l'extérieur de la ville, et il leur était interdit
-d'imprimer quoi que ce fût sans l'autorisation de l'évêque catholique.
-
-La diète confirma ce décret, et le président et le vice-président de
-la ville, qui étaient restés libres jusque-là, furent arrêtés en même
-temps. De nombreuses protestations s'élevèrent jusqu'au trône en
-faveur des condamnés; le conseil municipal de Thorn pétitionna pour
-qu'un sursis leur fût au moins accordé; mais tout cela en vain. Les
-Jésuites, au contraire, réussirent à avancer d'une semaine le jour de
-l'exécution.
-
-Une circonstance qui avait dû influer sur l'adhésion de plusieurs
-membres du tribunal, semblait cependant s'offrir en obstacle à
-l'exécution de cette affreuse sentence. C'était l'obligation, pour les
-Jésuites, de confirmer par le serment les faits présentés dans l'acte
-d'accusation; cette condition, que la loi exigeait, en pareil cas, de
-la partie poursuivante, avant que la justice ait son cours, paraissait
-un gage de salut en présence du saint caractère de cette partie, qui
-reculerait sans doute devant une attestation équivalente à un ordre
-d'exécution. La commission chargée de faire exécuter l'arrêt, se
-réunit, le 5 décembre 1724, à l'hôtel-de-ville de Thorn, et appela en
-sa présence accusés et accusateurs. Ces derniers étaient représentés
-par Wolenski et par d'autres Jésuites. Quand la sentence fut lue, le
-serment _confirmatoire_ fut déféré; Wolenski répondit avec une douceur
-affectée, que l'Église n'était pas altérée de sang: _Religiosum non
-sitire sanguinem._ Mais il fit signe à deux autres Jésuites,
-Piotrowski et Schubert, qui fléchirent le genou et proférèrent le
-serment requis. Six laïques, appartenant à la lie du peuple, firent
-comme eux et proférèrent le serment requis, bien que l'arrêt exigeât
-qu'ils fussent égaux en rang aux accusés[161].
-
-[Note 161: Strimesius, auteur protestant, dit que le nonce du pape à
-la cour de Pologne désapprouva l'affaire de Thorn, et défendit aux
-Jésuites de faire le serment requis pour l'exécution de la sentence.
-On dit aussi que le même nonce apostolique avait obtenu un délai en
-faveur des condamnés, mais que lorsque l'ordre de surseoir parvint à
-Thorn, il était trop tard, et qu'il transmit à Rome une accusation
-contre les Jésuites.]
-
-L'exécution eut lieu le 7 décembre. Le vieux Roesner, homme
-universellement respecté, qui avait fait ses preuves de patriotisme en
-défendant Thorn contre les Suédois, eut la tête tranchée au point du
-jour, dans la cour de l'hôtel-de-ville. Il s'était refusé à racheter
-sa vie au prix d'une abjuration, et il mourut avec la constance et la
-résignation d'un martyr chrétien. Libre pendant tout le cours des
-débats, il n'eût tenu qu'à lui de se soustraire à la mort par la
-fuite; mais il était fort de son innocence, et il craignait, en outre,
-d'appeler des rigueurs sur la ville qu'il administrait. Il annonça
-lui-même sa condamnation en disant: «Dieu veuille que ma mort assure
-la paix de l'Église et de la ville!» Les restes de cet homme de bien
-reçurent tous les honneurs dus à son élévation. Le vice-président,
-Zernike, qui, aux termes de la sentence, était beaucoup plus coupable
-que Roesner, obtint un sursis d'exécution, et finit par être gracié.
-Les autres condamnés furent exécutés, à l'exception d'un seul, qui
-embrassa le Catholicisme. L'église enlevée aux Luthériens fut
-consacrée le jour suivant, et le Jésuite Nieruszowski prononça, à
-cette occasion, un sermon sur les premiers Machabées, IV, 36, 48, 57,
-où les membres de la commission d'exécution apparaissaient plus
-semblables aux anges qu'à de simples mortels: «_Ecce viri potiùs
-angelis quàm hominibus simillimi!_»
-
-Les meurtres juridiques de Thorn sont d'autant plus douloureux à
-contempler, que la Pologne s'était vue exempte de ces cruautés à une
-époque où le sang des querelles religieuses rougissait presque toutes
-les contrées de l'Europe. Un frisson d'indignation avait couru
-jusqu'aux extrémités du pays, quand, en 1556, l'influence de Lippomani
-fit dresser l'échafaud de quelques malheureux Juifs et d'une pauvre
-fille chrétienne; et cependant, en 1724, le cri de vengeance et de
-mort du parti jésuitique contre d'imaginaires blasphémateurs, trouvait
-un écho universel sur tous les points du territoire. Loin de nous la
-pensée d'excuser la Pologne sur ce qu'il n'existe pas de nation qui ne
-se soit déshonorée par de bien plus grandes énormités encore. Ce qui
-est mal en soi ne saurait se justifier par l'exemple d'autrui. Nous
-pensons, cependant, qu'un examen sérieux et impartial de cette
-tragique affaire, déchargerait les coeurs polonais d'une
-responsabilité qui incombe tout entière à la faction anti-nationale,
-dont la politique avait fait de la nation l'instrument de ses vues. Il
-est très facile à un corps fortement organisé, obéissant à une seule
-volonté, étendant ses ramifications sur tout un pays et son influence
-sur toutes les classes de la société, de produire une agitation
-universelle sur le premier sujet venu; mais principalement s'il s'agit
-de religion, et bien plus encore s'il possède à son service deux
-moyens d'action aussi puissants sur l'esprit du peuple que la chaire
-et le confessionnal. Comment s'étonnerait-on que ces leviers, aux
-mains des Jésuites de Pologne, aient produit leur effet naturel sur la
-masse de la nation, et que le bruit de la multitude soulevée ait
-étouffé la voix de quelques patriotes éclairés? Que tout lecteur
-impartial et réfléchi veuille nous dire s'il n'arrive pas, dans tout
-pays libre, que l'opinion de la grande majorité, généralement appelée
-opinion publique, se laisse fourvoyer à ce point par l'esprit
-d'agitation, que les hommes doués de sagesse, malgré leur supériorité
-intellectuelle sur les masses, n'ont d'autre alternative que de se
-soumettre ou de faire place à ceux qui partagent l'erreur ou qui en
-profitent. Telle était la situation de la Pologne, quand la
-toute-puissante société de Jésus, secouant le drapeau de l'agitation
-contre la ville de Thorn, dirigea l'élection des membres de la Diète,
-et choisit la commission préposée à l'instruction de cette affaire.
-
-Ces considérations, on le comprend, ne se présentèrent pas à l'esprit
-sous l'impression première de ce déplorable évènement, qui fit
-beaucoup de tort à la Pologne dans l'opinion de toute l'Europe. Les
-monarques protestants et les États de Hollande adressèrent des
-remontrances au roi de ce pays, et l'ambassadeur anglais à la diète
-allemande, M. Finch, prononça à Ratisbonne, le 7 février 1725, un
-discours des plus violents à ce sujet, menaçant la Pologne de la
-guerre dans le cas où il ne serait pas fait droit aux réclamations des
-religionnaires. Ces menaces ne firent qu'aggraver le mal en irritant
-la nation, et fournirent de nouvelles armes à la persécution contre
-les Protestants polonais. Immédiatement après l'affaire de Thorn,
-Szaniawski, dont nous avons dit la duplicité fatale à la sûreté de son
-pays et à la liberté religieuse de ses concitoyens, et qui avait été
-promu à l'évêché de Cracovie, publia, le 10 janvier 1725, une lettre
-pastorale où, après avoir invité les Protestants à entrer au giron de
-son Église, il déclarait aux récalcitrants «qu'ils eussent à se
-rappeler qu'il était leur pasteur, puisqu'ils avaient franchi le seuil
-de l'Église par le baptême, et qu'elle voyait en eux des enfants
-désobéissants et des sujets rebelles.» Il se mit à l'oeuvre en
-conséquence, et, aux termes de ses nouveaux mandements, les
-Protestants furent tenus d'observer les fêtes catholiques et soumis
-spirituellement aux prêtres de leur paroisse; leurs mariages durent
-être célébrés par le clergé romain, conformément aux canons du
-concile de Trente: les unions contractées devant un ministre de la
-religion ou devant un magistrat civil, étaient déclarées nulles et de
-nul effet, par ce motif, que le tribunal du nonce apostolique avait
-décidé, le 25 octobre 1723, sur une instance ouverte à Cracovie, que
-le mariage des dissidents, célébré par un ministre hérétique, n'était
-pas valable[162]. Ainsi, un nonce du pape et un évêque catholique
-imposaient des lois aux Protestants en matière de foi religieuse.
-
-[Note 162: _Lukaszewicz_, vol. I, p. 351, donne la teneur tout entière
-de cette lettre pastorale.]
-
-Les puissances protestantes, la Russie, la Suède, le Danemarck et la
-Hollande, continuaient à intervenir, par voie diplomatique, en faveur
-des Protestants polonais, et le ministre anglais à la cour de Pologne,
-M. Woodward, en 1731, remit au roi un mémoire dans lequel il énumérait
-les diverses souffrances des Protestants, demandait avec instance la
-répression de ces abus, et finissait par une menace de représailles
-envers les Catholiques établis au sein des nations protestantes.
-C'était jeter autant d'huile sur la flamme, et la menace de M.
-Woodward, de faire payer les maux des Protestants à des Catholiques
-entièrement innocents de ces torts, constituait, non-seulement une
-injustice, mais une inconséquence frappante dans la bouche du
-représentant d'un pays où la loi pénale sévissait contre les
-Catholiques. La faction cléricale, se faisant une arme de ces
-démonstrations maladroites contre les Protestants de Pologne, les
-proclama livrés à l'influence étrangère, et obtint ainsi, en 1732, une
-loi qui les excluait de tous les emplois publics. À l'honneur de la
-nation, la persécution légale dut s'arrêter là; et la même loi,
-déclarant avec la paix l'inviolabilité des personnes et des propriétés
-des Anti-Papistes, les autorisa à prendre rang dans l'armée jusqu'au
-grade d'officier-général inclusivement, et à posséder des starosties
-ou fiefs de la couronne.
-
-Le règne d'Auguste III, de 1733 à 1764, laissa les Protestants gémir
-sous l'oppression religieuse, comme l'atteste le mémoire qu'ils
-adressèrent à son successeur, le roi Stanislas Poniatowski, et à la
-diète de 1766: «Nos temples, y disaient-ils entre autres plaintes,
-nous ont été enlevés en partie sous différents prétextes; ceux qui
-nous restent tombent partout en ruines, et il nous est interdit de les
-restaurer, ou, si nous en obtenons la permission, ce n'est qu'au prix
-de beaucoup de peine et d'argent. Notre jeunesse, privée d'écoles en
-beaucoup d'endroits, croît dans l'ignorance, sans pouvoir s'élever à
-la connaissance de Dieu. La vocation des ministres de notre culte
-rencontre de nombreux obstacles, et leurs visites au lit des malades
-et des mourants les exposent à de grands dangers. Il nous faut
-non-seulement acheter la permission d'accomplir les rites sacrés du
-baptême, du mariage et des funérailles, mais ce prix, laissé à
-l'arbitraire de ceux qui la donnent, est toujours excessif. Nos morts
-n'arrivent à leur dernière demeure, même à la nuit, qu'à travers mille
-entraves sacriléges; et pour baptiser nos enfants, nous sommes
-condamnés à les mener hors du pays, n'ayant encore qu'un souffle de
-vie. Le _jus patronatus_ dans nos terres nous est disputé; nos églises
-ont à subir l'inspection des évêques catholiques, et notre discipline
-ecclésiastique, maintenue suivant l'ancienne règle, est entravée de
-toutes manières. Dans beaucoup de villes, nos coreligionnaires sont
-contraints à suivre les processions catholiques. Les lois
-ecclésiastiques, ou _jura canonica_, nous sont imposées. Non-seulement
-force-t-on à élever dans la foi catholique les enfants issus de
-mariages mixtes, mais ceux d'une veuve protestante qui épouse un
-catholique, sont obligés de suivre la religion de leur beau-père. On
-nous appelle hérétiques, bien que les lois du pays nous accordent le
-nom de dissidents. Notre situation est d'autant plus désespérée, que
-le sénat, les diètes et les tribunaux, à quelque juridiction qu'ils
-appartiennent, sont veufs de tout patronage en notre faveur. Nous
-n'oserions paraître, même aux élections, sans nous exposer à un danger
-certain, et l'ancien droit national a cessé de nous couvrir de son
-égide tutélaire.»
-
-Ce sombre tableau de l'oppression universelle qui s'appesantit sur les
-Protestants de Pologne pendant le règne de la dynastie saxonne, est
-adouci par un seul trait de lumière tout-à-fait inespéré. La
-Providence leur suscita un bon génie et un protecteur influent dans la
-personne du cardinal Lipski, évêque de Cracovie. Ce noble prélat
-portait sous la pourpre romaine le coeur d'un patriote et d'un vrai
-chrétien; il ne se borna pas à protéger les Protestants de son diocèse
-contre son clergé, et à leur permettre de réparer leurs temples, il
-exhorta les tribunaux à leur être favorables, et intercéda pour eux
-auprès du roi. C'est à la tolérance éclairée de ce dignitaire
-catholique, que les Religionnaires furent redevables, sans doute, de
-leurs dernières églises dans la Petite-Pologne, qui était sous sa
-juridiction spirituelle; tandis que, sous la même dynastie, ils
-perdirent la moitié environ de celles qu'ils possédaient dans la
-Grande-Pologne et dans la Lithuanie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-POLOGNE.
-
-(Suite).
-
- État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. --
- Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la Russie. --
- Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour
- relever leur pays. -- Rétablissement des Anti-Papistes ou
- Dissidents dans leur anciens droits par l'influence étrangère. --
- Réflexions à ce sujet. -- Remarques générales sur les causes de
- la chute du Protestantisme en Pologne. -- Comparaison avec
- l'Angleterre. -- Condition actuelle des Protestants polonais. --
- Services rendus par le prince Adam Czartoryski à la cause de
- l'éducation publique, dans les provinces polonaises de la Russie.
- -- Triste destinée de l'école protestante de Kiéydany. --
- Esquisse biographique de Jean Cassius, ministre protestant dans
- la Pologne prussienne. -- De la haute école de Lissa, et du
- prince Antoine Sulkowski.
-
-
-La situation de la Pologne aux derniers jours de la dynastie saxonne,
-est ainsi décrite par l'éminent historien polonais Lelevel: «Du
-commencement du règne de Jean-Casimir et des révoltes des Cosaques, à
-la fin de la guerre de Suède et à la Diète muette, c'est-à-dire de
-1648 à 1717,--période de soixante-dix années,--des maux de diverses
-natures ravagèrent le sol de la Pologne et désolèrent la nation. Ces
-calamités entraînèrent la décadence de la République, qui vit refouler
-ses anciennes limites en perdant plusieurs provinces, tandis que les
-rangs de sa population s'éclaircirent par l'émigration des Cosaques,
-des Sociniens et d'un grand nombre de Protestants, comme par
-l'exclusion civique prononcée contre le reste des Dissidents. Les
-finances ruinées, la détresse générale, l'éducation, ou confiée aux
-Jésuites ou complètement négligée, l'épuisement résultant des crises
-convulsives qui avaient agité le pays durant soixante-dix années, tout
-menaçait la nation affaiblie du plus funeste avenir. La Pologne perdit
-toute son énergie sous la dynastie saxonne; elle tomba dans une
-léthargie profonde, et ne donna plus d'autres signes de vie que ceux
-qui indiquent la paralysie. Faite à la souffrance et à l'humiliation,
-elle se croyait en possession du bonheur; imbue de faux principes, il
-lui suffisait de jouir dans le désordre d'une étendue encore vaste de
-pays, et de conserver des institutions républicaines au milieu des
-puissances absolues qui grandissaient sur ses ruines.
-
-Le principe républicain présidait à la constitution de la Pologne,
-mais elle n'en avait pas moins vécu de longues années sous la tutelle
-étrangère. Les deux rois de la dynastie saxonne ne s'étaient pas fait
-scrupule de la livrer à l'influence russe, et de l'abaisser sous le
-protectorat de Pierre le Grand, d'Anne et d'Élisabeth. La cour de
-Saint-Pétersbourg protestait sans cesse de tout l'intérêt qu'elle
-prenait à la sûreté du monarque, ainsi qu'à la paix, au bien-être et à
-la liberté de la République. Elle disait bien haut qu'elle avait à
-coeur la conservation de ces éléments de prospérité, et que pour
-prouver la sincérité de son dévouement au roi et à la nation, elle ne
-laisserait se former, sous aucun prétexte, l'ombre même d'une
-confédération, ou se glisser, de quelque part que cela vînt, aucune
-innovation qui portât une atteinte sacrilége aux prérogatives royales
-ou à la République, à sa liberté et à ses droits; mais qu'elle saurait
-prendre, au contraire, des mesures efficaces contre toute éventualité
-de ce genre[163].
-
-[Note 163: Lelevel, _Histoire du règne de Stanislas Poniatowski_.]
-
-Tel était le degré d'abaissement auquel la réaction dirigée par les
-Jésuites avait réduit la Pologne. Une soumission dégradante à
-l'influence de la Russie, constituait en effet tout le système
-politique d'Auguste III et de son ministre, le comte Bruhl, qui
-gouvernait en son nom.
-
-Il était tout naturel dès lors que beaucoup de Polonais
-s'empressassent près de la cour de Saint-Pétersbourg, pour y briguer
-les faveurs qui relevaient de la cour. Il était plus naturel encore
-que les Protestants, courbés sous l'oppression dans leurs foyers,
-recourussent à la même protection; et, en effet, la Russie n'aurait eu
-qu'un mot à dire pour redresser, par son influence en Pologne, les
-torts sous lesquels gémissaient les dissidents de ce pays, ou tout au
-moins pour alléger leurs souffrances, si elle avait été sincère dans
-ses déclarations réitérées de maintenir la paix, les droits et la
-liberté de la République;--déclarations qui ne pouvaient qu'ajouter
-aux motifs de ceux-là mêmes dont la paix, les droits et la liberté
-étaient violés, de réclamer l'accomplissement de promesses faites de
-la manière la plus solennelle, par une puissance qui n'avait qu'à
-vouloir pour les tenir. Mais par le maintien des droits et de la
-liberté de la République polonaise, la politique russe n'entendait
-rien autre chose que le maintien de sa constitution défectueuse, avec
-tous les abus qui condamnaient le pays à l'impuissance, et,
-fatalement, à la perpétuité du joug moscovite; aussi les Protestants
-ne reçurent-ils jamais de ces régions le moindre adoucissement à leurs
-maux.
-
-La nécessité de remédier à une situation grosse d'une ruine imminente
-pour la République, préoccupait de plus en plus vivement plusieurs
-patriotes éclairés, mais surtout les princes Czartoryski. Cette
-famille, en possession d'une influence et de richesses immenses,
-entreprit de corriger les vices de la constitution, en substituant au
-principe électif les bases solides d'une monarchie dont la stabilité
-eût offert au pays le seul moyen de se relever de l'humiliation où
-l'avait plongé la forme défectueuse de son gouvernement. Avant
-d'atteindre ce but, les princes Czartoryski avaient à lutter contre
-des préjugés enracinés et contre des factions puissantes; ils
-résolurent, pour écarter ces obstacles, d'éclairer la nation, dont le
-droit sens s'était corrompu sous le misérable système d'éducation
-publique des Jésuites. Ils firent fleurir, à force de labeurs, les
-lettres et les sciences, et suscitèrent des partisans à leur oeuvre,
-sur tous les points du territoire. Ils élevèrent à un certain degré de
-considération des familles obscures, et rendirent à leur ancien lustre
-celles que le vent de la fortune avait abattues. Le comte Bruhl,
-ministre d'Auguste III, converti à leurs vues au moyen de quelques
-services d'importance, les laissa disposer des fonctions publiques,
-qu'ils confièrent aux plus méritants. S'empressant partout au-devant
-des hommes supérieurs, et capables, par leurs écrits, d'exercer de
-l'influence sur l'opinion publique, ils répandirent dans la nation le
-goût de la littérature et des arts. Leurs généreux efforts trouvèrent
-un auxiliaire puissant dans la personne de Konarski, prêtre catholique
-de l'ordre des _Patres Pii_ (Piiaristes), qui fonda des écoles où le
-système d'éducation était aussi bien combiné pour développer
-l'intelligence des élèves, que celui des Jésuites semblait l'être pour
-en arrêter les progrès. Ayant ainsi préparé le terrain, ils
-réussirent, à la diète de convocation assemblée après la mort
-d'Auguste III, en 1764, à triompher du parti républicain, à l'aide des
-troupes russes qui avaient été envoyées pour appuyer l'élection de
-leur parent Poniatowski, et à introduire, dans la constitution de leur
-pays, plusieurs réformes déjà très salutaires, qui fortifiaient le
-pouvoir exécutif et limitaient la faculté de dissoudre les diètes par
-le _veto_ d'un seul membre. Le gouvernement russe s'aperçut bientôt
-que cet accroissement de l'autorité royale était contraire à sa propre
-influence. Son appui passa, en conséquence, aux républicains, qui
-abolirent toutes les réformes introduites par les Czartoryski, et dont
-le maintien eût préservé la Pologne du démembrement qui mit fin peu
-d'années plus tard à son existence nationale.
-
-C'est dans ces conjonctures que l'impératrice Catherine, éprise des
-adulations de Voltaire et d'autres écrivains de son école qui
-exaltaient son libéralisme, se déclara pour les Anti-Papistes, ou,
-comme on les appelait officiellement, les Dissidents de Pologne, et
-s'adjoignit Frédéric II, de Prusse. Les demandes de ces souverains
-philanthropes furent faites d'un ton si impérieux, que bon nombre de
-patriotes, disposés à accueillir les demandes des Protestants sur le
-terrain de la religion, se sentirent atteints dans leur fierté
-nationale. L'influence de la Russie engagea ces mêmes Dissidents à
-former deux confédérations pour le recouvrement de leurs droits, l'une
-à Thorn, dans la Prusse polonaise, et l'autre à Sloutzk, en Lithuanie.
-Composées de Protestants et du seul évêque grec de Mohilow, toute la
-noblesse polonaise ayant répudié le schisme grec, auquel restaient
-néanmoins attachés un grand nombre de paysans, ces deux confédérations
-ne comptaient que cinq cent soixante-treize membres. Beaucoup de
-Protestants désapprouvaient hautement la violence de ces mesures,
-disant que le salut du pays était la loi suprême, et qu'il valait bien
-mieux gémir sous les abus et subir l'injustice de ses concitoyens, que
-d'exposer l'État à des commotions qui mettraient son indépendance en
-danger[164]. Mais la logique brutale des faits les poussait en avant,
-et, malgré tous leurs regrets, un grand nombre d'entre eux se virent
-contraints par les troupes russes de s'unir à ces confédérations.
-
-[Note 164: Ce fait est constaté par Rulhière, que l'on ne saurait
-taxer de partialité pour les Protestants. (V. son _Histoire de
-l'Anarchie de Pologne_, vol. II, p. 352, édition de 1819). Et il est
-avéré qu'ils regrettèrent amèrement de s'être faits les instruments de
-l'influence étrangère.]
-
-Le cadre de cette esquisse ne comporterait pas le récit de toutes les
-intrigues politiques mêlées à la cause des Protestants, de 1764 à
-1767, et dont nous avons donné le détail dans un ouvrage séparé[165].
-Nous dirons seulement qu'en 1767 les Dissidents de Pologne furent
-réadmis à une parfaite égalité de droits avec les Catholiques, après
-une longue négociation, à laquelle prirent part non-seulement
-l'ambassadeur de Russie et le ministre de Prusse, mais encore ceux
-d'Angleterre, de Danemarck et de Suède.
-
-[Note 165: _Histoire de la Réformation en Pologne_, vol. II, pages
-422-534.]
-
-Le rétablissement des Dissidents polonais dans leurs anciens droits,
-par l'intervention des puissances étrangères, est un évènement que
-tout Protestant patriote accueillit avec plus de regret que de joie.
-Et l'on ne saurait douter que les rapides progrès de l'intelligence
-nationale, surtout depuis l'abolition de la société des Jésuites, en
-1773, n'eussent amené d'eux-même ce résultat au bout de quelques
-années[166]. Toute l'étendue de ce progrès et la générosité du
-caractère polonais ne se révélèrent jamais avec plus de force, selon
-nous, que dans cette remarquable occurrence où, délaissés par leurs
-protecteurs étrangers quand l'heure sonna, pour ces derniers,
-d'arracher à la nation un consentement dérisoire à la première
-mutilation de son territoire, les Protestants n'eurent à essuyer
-aucune reprise de persécution, malgré les circonstances justement
-odieuses sous l'empire desquelles ils avaient été remis en possession
-de leurs anciens droits.
-
-[Note 166: L'auteur contemporain Walch, zélé Protestant, est de la
-même opinion. (Voir son _Neuere Kirchen Geschichte_, vol. VII).]
-
-Nous ne saurions nous empêcher de faire remarquer, en terminant ce
-récit, que, bien que les moyens qui firent triompher les réclamations
-des Religionnaires soient profondément regrettables, le reproche qui
-leur a été souvent jeté d'avoir frayé le chemin à l'ambition de la
-Russie, en invoquant sa protection, est parfaitement absurde. Est-ce
-la faute des Protestants si l'influence russe posa la couronne de
-Pologne sur la tête d'Auguste III, dont l'avènement se signala par
-l'abolition de leurs droits politiques? Est-ce leur faute si ce même
-Auguste et son ministre tinrent la Pologne honteusement enchaînée,
-durant tout son règne, aux pieds de la cour de Saint-Pétersbourg; si
-ce monarque réduisit le pays à une telle attitude de servilité
-vis-à-vis de cette cour, qu'elle put disposer du même sceptre en
-faveur de son successeur Poniatowski? Est-ce juste de jeter la pierre
-à une faible minorité de citoyens, opprimés pour s'être appuyés sur la
-main que beaucoup de leurs compatriotes catholiques flattaient dans
-l'espoir d'en obtenir des faveurs, et à laquelle d'autres croyaient
-attaché le salut de leur patrie expirante? Les Protestants eurent tort
-d'agir comme ils le firent; ils auraient dû défendre leur cause par
-tous les moyens constitutionnels, et plutôt souffrir mille
-persécutions que d'invoquer l'appui moral de l'étranger; ils auraient
-dû rester purs de cette souillure contagieuse qui déshonora tant de
-leurs concitoyens catholiques. C'eût été là, cependant, un héroïsme
-presque au-dessus de notre faible humanité, et l'on ne saurait
-s'étonner que, sous l'aiguillon de la persécution, ils aient commis
-une faute dont les Catholiques se sont rendus coupables en bien plus
-grand nombre, sans avoir la même excuse; à l'exemple déplorable de la
-cour, qui poussa, en quelque sorte, toute la nation dans cette voie
-funeste. Et cependant, l'appel des Protestants à la protection du
-dehors devint un thème d'éternels reproches contre eux, et leurs
-prétentions en souffrirent auprès de beaucoup de patriotes sincères;
-il se trouve même aujourd'hui des auteurs qui, en parlant de cette
-phase regrettable, continuent à rejeter sur la faible minorité
-protestante, le blâme d'une faute imputable, au premier chef, à la
-grande majorité catholique, aussi justes en cela que dans un autre cas
-déjà rappelé. Quiconque, cependant, est versé dans l'histoire de
-l'humanité, s'étonnera peu de l'inconséquence étrange de ce procédé;
-car, hélas! partout, et de tout temps,
-
- Les petits ont pâti des sottises des grands.
-
-Il est très remarquable que chaque malheur public qui s'abat sur la
-Pologne, semble s'appesantir plus particulièrement sur les
-Protestants de ce pays, tandis que leur prospérité se lie à l'ère la
-plus brillante des annales polonaises, aux jours glorieux de
-Sigismond-Auguste et d'Étienne Batory. Ainsi, les calamités qui
-assombrirent le règne de Jean-Casimir, eurent la plus déplorable
-influence sur les affaires des Protestants. Le traité de 1717, qui
-porta le premier coup à l'indépendance nationale, frappa aussi leur
-liberté religieuse de la première restriction légale. Le long règne de
-la dynastie saxonne, qui prépara la chute de la nation en paralysant
-son énergie, fut également destructif des dernières libertés des
-Dissidents; mais cette coïncidence n'apparut nulle part plus frappante
-qu'au sanglant dénoûment des destinées de la Pologne, au jour le plus
-fatal de ses annales, le 5 novembre 1794. Parmi les troupes peu
-nombreuses destinées à défendre contre les forces formidables de
-Souvaroff, le faubourg de Varsovie, Praga, dont les fortifications
-s'étendent au loin, se trouvaient une partie de la garde de Lithuanie,
-commandée presque exclusivement par des nobles protestants de cette
-province et le cinquième régiment d'infanterie, qui en comptait aussi
-plusieurs dans ses rangs. Le chef de ce dernier régiment, le comte
-Paul Grabowski, d'une illustre famille protestante, jeune homme
-brillant d'avenir, languissait en ce moment sur un lit de douleur. Il
-se traîne cependant où l'honneur l'appelle, et trouve une mort
-glorieuse à la tête de son régiment, qui s'ensevelit tout entier, avec
-la garde lithuanienne, sous les ruines de la République;--pas un homme
-ne s'enfuit, pas un ne se rendit. Cette funèbre journée jeta le deuil
-dans presque toutes les grandes familles protestantes de Lithuanie,
-chacune d'elles ayant un de ses membres à regretter. Si les
-Protestants de Pologne donnèrent prise au blâme, en recourant à
-l'étranger pour s'affranchir de la persécution, ils rachetèrent
-noblement cette faute par ce sacrifice expiatoire sur l'autel de leur
-patrie expirante.
-
-Après avoir esquissé à larges traits l'histoire de la Réforme en
-Pologne, nous soumettrons au lecteur quelques réflexions générales sur
-cet évènement religieux. Le Protestantisme dut surtout son
-accroissement rapide en ce pays, aux germes d'indépendance que les
-doctrines de Jean Huss, non moins que les institutions libres, avaient
-fait éclore au sein de la nation; mais le triomphe des Réformateurs,
-uniquement appuyé sur des efforts individuels, s'écroula sous les
-coups de la réaction catholique; parce qu'ils n'eurent pas, pour le
-soutenir, l'autorité suprême de l'État, qui restait avec leurs
-adversaires. Ils détachaient des fragments de l'Église constituée,
-mais ils ne la réformaient pas: il manquait à la durée de leur oeuvre
-un régime uniforme de culte national, qui, à l'exemple de l'Angleterre
-et de l'Écosse, eût embrassé dans sa sphère d'action le pays tout
-entier. La proximité de l'Allemagne et l'élément allemand mêlé à la
-population des villes, facilitèrent la diffusion du Luthéranisme dans
-ces régions; tandis que la Confession bohémienne, favorisée par la
-similitude de langage et par les sympathies de race entre les Polonais
-et les Bohémiens, fit de rapides progrès dans la Grande-Pologne. Les
-doctrines de Genève, grâce aux efforts énergiques de Radziwill le
-Noir, se répandirent avec une rapidité merveilleuse en Lithuanie, et
-obtinrent un grand succès dans la Pologne méridionale, où elles furent
-propagées par plusieurs familles influentes. Le triomphe
-extraordinaire qui avait signalé l'apparition de la Réforme en
-Pologne, fut suivi d'une série de malheurs qui auraient amené partout
-les mêmes résultats. Les succès, comme les revers de cette cause
-religieuse, dans tous les pays où elle a paru, dépendirent
-essentiellement de l'influence exercée sur elle par l'autorité
-souveraine ou réellement dominante, qui avait entrepris de la faire
-triompher ou de l'abattre. Les doctrines de Luther eussent-elles
-établi aussi facilement leur empire dans une grande partie de
-l'Allemagne, si elles n'avaient pas été embrassées par l'Électeur de
-Saxe et par d'autres princes allemands, puis sauvées de la réaction
-catholique, autrement dit l'intérim de Charles V, par Maurice de
-Meissen? Et, sans l'intervention de Gustave-Adolphe pour arrêter
-Ferdinand II dans la voie de la compression, l'Allemagne protestante
-n'eût-elle pas été exposée au sort de la Bohême et de l'Autriche, où
-le Protestantisme fut écrasé par ce même Ferdinand? C'est grâce aux
-efforts du glorieux monarque de Suède, Gustave Wasa, que la Réforme
-s'établit si rapidement dans son royaume; le Danemarck l'embrassa de
-même sous Christiern III. Et l'Angleterre verrait-elle le
-Protestantisme fleurir aujourd'hui sur son sol, si la reine Marie
-était montée sur le trône immédiatement après la mort de son père,
-quand un intervalle de six années éclairées par l'ardent prosélytisme
-du grand martyr protestant Cranmer, n'empêcha pas cette souveraine de
-trouver un parlement pour proclamer l'abolition de tout ce qui avait
-été fait sous le règne de son prédécesseur? Et supposé qu'elle eût
-tenu le sceptre vingt ans encore, avec un monarque catholique pour
-successeur, qui peut dire si la Réforme eût été la religion dominante
-de la Grande-Bretagne, ou seulement la croyance d'une faible minorité
-de ses habitants? D'un autre côté, la France ne serait-elle pas
-aujourd'hui une nation protestante, si François Ier avait embrassé le
-Protestantisme? Et cette révolution salutaire n'eût-elle pas très bien
-pu s'accomplir à une époque moins reculée, si Henry IV avait montré
-plus d'attachement à sa foi religieuse?
-
-Les mêmes causes qui agirent sur les destinées de la Réforme dans
-diverses contrées de l'Europe, produisirent les mêmes effets en
-Pologne. Que les jours de deux apôtres de la foi évangélique, aussi
-puissants dans leur zèle que Radziwill le Noir et Jean Laski, vinssent
-à se prolonger au-delà du terme fatalement assigné à leur mission, et
-leur crédit, principalement celui dont jouissait Radziwill, décidait,
-très probablement, l'esprit chancelant de Sigismond-Auguste à
-embrasser cette croyance et à consolider d'un seul coup la triomphe de
-la Réforme en Pologne; mais, malheureusement pour la cause des
-Écritures et pour celle de la nation, la mort trancha ces deux nobles
-carrières au moment où elles multipliaient les plus hardis efforts
-pour fonder une Église nationale réformée dans leur pays, et quand le
-Protestantisme réclamait au plus haut degré l'assistance de pareils
-hommes pour résister aux attaques de champions de l'Église romaine
-aussi formidables qu'Hosius et Commendoni. Étienne Batory, attiré du
-Protestantisme dans le giron de cette Église, porta un nouveau coup à
-la cause de la Réforme en Pologne; et le règne de Sigismond III, qui,
-pendant près d'un demi-siècle, travailla sans relâche à la ruine des
-Confessions dissidentes de son royaume, y produisit les mêmes effets
-que chez toute autre nation.
-
-Les Protestants eux-mêmes commirent incontestablement de déplorables
-erreurs, dont la première est leurs divisions, causées par la
-jalousie et le mauvais vouloir qui animaient les Luthériens contre les
-Confessions de Genève et de Bohême. C'est ce malheureux sentiment qui,
-après la mort de Sigismond-Auguste, mit obstacle à l'élection d'un
-Protestant au trône de Pologne. Et les déclamations de plusieurs
-théologiens luthériens contre ces deux Confessions, auxquelles ils
-déclaraient hautement préférer l'Église catholique, ne purent qu'agir
-de la manière la plus funeste sur les intérêts de tous les
-Protestants. Les Luthériens polonais ne sont pas seuls, cependant, à
-porter le blâme de ces regrettables procédés; et, malheureusement, la
-conduite de leurs frères d'Allemagne fut aussi condamnable et
-produisit des conséquences plus désastreuses encore; car, ainsi que
-nous l'avons rapporté, leur misérable jalousie de la Confession
-réformée entraîna la dissolution de l'Union évangélique, et la chute
-du Protestantisme en Bohême et dans l'Autriche proprement dite.
-
-L'une des grandes causes de la faiblesse des Protestants en Pologne
-était l'organisation défectueuse de leurs églises, qui manquaient d'un
-centre commun. La Confession genevoise et celle de Bohême, unies dès
-1555, étaient assez nombreuses à cette époque pour soutenir une lutte
-victorieuse contre leurs ennemis, si elles avaient su centraliser dans
-leur sein une administration forte avec une action permanente. Mais,
-au lieu de ce lien commun, chacune des trois provinces qui divisaient
-politiquement le pays, la Grande-Pologne, la Petite-Pologne et la
-Lithuanie, avait son organisation ecclésiastique séparée, entièrement
-indépendante l'une de l'autre; et les Protestants polonais ne
-s'unissaient qu'accidentellement en synodes généraux, leur grande
-convocation nationale. C'était là un vice très sérieux; car de longs
-intervalles s'écoulaient toujours entre ces assemblées, et laissaient
-leurs affaires exposées, sans aucune garantie protectrice, à la
-persécution incessante des autorités catholiques constituées à
-demeure. Pour contre-balancer cette influence hostile, les Protestants
-eussent dû fonder une sorte de comité de permanence, ayant son siége
-dans la capitale du pays et veillant sans relâche à leurs intérêts.
-Malheureusement, rien de semblable n'eut lieu, et les rares synodes
-généraux qui s'assemblèrent, ne parvinrent pas une fois, malgré le
-zèle incontestable de leurs membres, à atteindre le but de leur
-convocation; à vrai dire, il est presque sans exemple qu'une assemblée
-nombreuse, convoquée accidentellement pour quelque objet d'importance,
-produise autre chose qu'une surexcitation fébrile, suivie par contre
-d'une lassitude et d'un refroidissement qui rendent illusoires toutes
-les bonnes intentions dont elle s'était montrée animée. C'est là ce
-qui explique, selon nous, comment des résolutions les plus fermes
-adoptées aux synodes protestants, il ne sort trop souvent que _vox,
-vox et præterea nihil_, tandis que les Catholiques, sans faire aucune
-démonstration publique, marchent pas à pas, mais sans jamais dévier, à
-l'accomplissement de leurs desseins.
-
-Les Dissidents polonais commirent encore une grande faute à la diète
-de 1573, qui leur garantit une parfaite égalité de droits civils et
-religieux avec les Catholiques. Il ne suffisait pas, comme
-l'expérience le démontra, d'arracher à la législation du pays une
-déclaration que le clergé catholique invalida en fait par son refus
-d'y souscrire, et que ses efforts rendirent en effet illusoire; il eût
-fallu que les Dissidents tinssent ferme, jusqu'à ce qu'ils eussent mis
-leurs adversaires dans l'impossibilité de leur nuire, en leur ôtant
-les armes qui faisaient leur supériorité, c'est-à-dire jusqu'à ce
-qu'ils eussent exclu les évêques du sénat, déclaré par la voix de la
-législature que l'Église de Rome n'était pas l'Église dominante de
-Pologne, et détruit ainsi dans sa source l'influence qu'elle exerçait
-sur les affaires temporelles à l'exclusion des Confessions
-dissidentes. L'Église catholique une fois réduite à son attitude
-spirituelle, ses adversaires avaient l'avantage de pouvoir la
-combattre à armes égales, au lieu de se laisser prendre à l'apparence
-d'une paix impossible avec un ennemi qui, les traitant de rebelles et
-d'usurpateurs, ne reculait pour les frapper qu'en présence d'un
-obstacle insurmontable. Les Protestants, unis à cette époque aux
-sectaires de l'Église d'Orient, étaient assez forts pour remporter
-cette victoire, qui pouvait seule assurer leur repos; et l'opinion
-régnante les autorisait à compter sur un appui sérieux, même de la
-part de beaucoup de Catholiques. Mais ils dédaignèrent leur ennemi,
-s'imaginant que l'opinion publique du pays resterait toujours avec
-eux; et, en conséquence, au lieu de suivre une voie qui leur était
-tracée par les plus sains principes de la conservation de soi-même,
-ils reconnurent tous les droits et priviléges de cette même Église,
-dont les évêques, à l'exception d'un seul, leur refusaient toute
-satisfaction de ce chef.
-
-Les Protestants travaillaient avec ardeur à fortifier leur position en
-améliorant leur condition morale, en fondant des écoles et en publiant
-la Bible et des ouvrages religieux; mais le courant de la réaction fut
-si rapide et si fort, et les attaques de leurs antagonistes si
-incessantes, qu'ils eurent à lutter sur ce terrain même avec les plus
-grandes difficultés, usant leurs forces contre un ennemi que le
-triomphe grandissait. Nous avons décrit en son lieu, l'influence
-désastreuse des doctrines des Anti-Trinitaires sur la cause de la
-Réforme en Pologne.
-
-Nous ne cherchons en aucune manière à atténuer les fautes dont les
-Protestants polonais avaient assumé la responsabilité; mais nous
-répétons notre conviction, que les circonstances extérieures qui
-causèrent principalement la chute de la Réforme en Pologne, eussent
-entraîné le même résultat dans tout autre pays. Nous avons déjà dit
-que le triomphe de la Religion réformée, en Angleterre, eût été très
-douteux si la reine Marie avait tenu le sceptre plus long-temps, et
-si, au lieu de transmettre la couronne à Élizabeth, elle l'avait
-laissée à un souverain catholique. Ajoutons que Jacques II, monarque
-qui ne disposait ni des artifices ni des moyens de séduction que
-Sigismond III avait au service de sa bigoterie, mais qui se tenait
-seul dans sa croyance, contre une Église réformée constituée et
-comptant pour adhérents tout un parlement et la grande majorité de la
-nation, réussit dans le court espace de son règne, malgré toutes les
-difficultés de sa position, à séduire beaucoup d'individus qui
-trahirent leur religion pour la faveur du roi. Et qui peut dire où
-cela se serait arrêté, si, au lieu de s'abandonner aux mouvements
-impérieux de sa dévotion et de sa nature despotique, il eût agi avec
-cette habileté consommée qui caractérise en général la politique des
-Jésuites? Mais, allons plus loin, et admettons pour un instant une
-éventualité que nous espérons bien ne voir jamais se réaliser;
-laissant toutefois à nos lecteurs le soin d'apprécier si elle est dans
-les choses possibles. Supposé, donc, qu'il existât dans la
-Grande-Bretagne une faction,--le nom ne fait rien à l'affaire,--ayant
-pour but de rétablir la suprématie de l'Église de Rome; que cette
-faction poursuivît son dessein avec une persévérance infatigable et
-une grande habileté, employant tous les moyens possibles pour arriver
-à ses fins; qu'elle recourût aux artifices employés par les Jésuites
-pour soumettre l'Église grecque de Pologne à la domination catholique,
-et s'abaissât jusqu'à voler l'habit des ministres de l'Église même
-qu'elle aspirerait à détruire ou à subjuguer; supposé que la
-littérature, levier le plus puissant pour semer le bon grain ou
-l'ivraie dans un État civilisé, se transformât dans les mains de cette
-même faction en instrument de ses vues, prostituant les trésors de la
-science et les plus nobles dons de l'intelligence à une oeuvre de
-ténèbres, et convertissant ou plutôt égarant l'opinion publique, au
-moyen de publications adaptées aux degrés les plus bas comme aux plus
-élevés de la culture intellectuelle, par la philosophie, la poésie,
-l'histoire, aussi bien que par le roman, la légende populaire, voire
-même les contes de nourrice;--que tous ces ouvrages eussent une
-tendance plus ou moins cachée, mais toujours la même, à déprécier le
-Protestantisme et à exalter le Catholicisme; tandis que les
-protestants, soit imprudent mépris de leurs adversaires, soit
-impuissance d'une organisation sans lien commun, se contenteraient
-d'être les hérauts des triomphes de leurs ennemis et de proférer des
-plaintes amères contre leurs succès, au lieu de lutter d'efforts pour
-éclairer l'opinion publique et de prendre des mesures efficaces pour
-arrêter leurs progrès;--supposé, enfin, que notre faction catholique
-se fît un parti imposant parmi les classes supérieures du pays et
-acquît ainsi à sa cause l'influence souveraine du rang, de la richesse
-et de la mode,--influence puissante en tous lieux, mais surtout en
-Angleterre, où la grande disproportion du capital au travail établit
-entre l'employé et celui qui employe, entre le commerçant et le
-chaland, des liens de dépendance beaucoup plus étroits que ceux de la
-hiérarchie féodale,--en ce pays, où souvent les radicaux les plus
-déterminés en politique se soumettent au prestige du rang et de la
-_fashion_, dont les séductions ne sont même pas toujours sans empire
-sur l'esprit le plus sérieux;--toutes ces batteries une fois dressées
-et combinées pour porter à la fois sur le Protestantisme de cette
-contrée, avec le même acharnement que l'on y mit en Pologne, _mutatis
-mutandis_, qui saurait prédire ce qu'il en adviendrait?
-
-Nos lecteurs apprécieront si les évènements dont nous sommes témoins,
-sont de nature à justifier, ou non, les aperçus qui se trouvent
-consignés dans ces lignes.
-
-Quant à l'état actuel du Protestantisme en Pologne, il est loin d'être
-tel que les amis de la Réforme le souhaiteraient. Szafarik, dans son
-ethnographie slave, porte le nombre des Protestants polonais, en
-chiffres ronds, à 442,000, disséminés pour la plupart en Prusse et en
-Silésie. Il existe un nombre considérable de Protestants en Pologne;
-mais ce sont des colons allemands, dont beaucoup toutefois se sont
-incarnés dans leur nouvelle patrie et sont vraiment Polonais de coeur
-et de langage. Suivant le tableau statistique publié en 1845, il y
-avait dans le royaume de Pologne, c'est-à-dire cette partie du
-territoire polonais qui fut annexée à la Russie par le traité de
-Vienne, sur une population de 4,857,250 habitants, 252,009 Luthériens,
-3,790 Réformés, et 546 Moraves. Nous n'avons pas de données
-statistiques concernant la population protestante des autres
-provinces polonaises soumises à la Russie. Nous pouvons seulement
-dire, d'après nos souvenirs, qu'il y a vingt ans environ, il existait
-là de vingt à trente églises de la Confession genevoise. Leurs
-Congrégations, consistant principalement en petite noblesse, sont loin
-d'être nombreuses, à l'exception de deux, qui, composées de paysans se
-montent à trois ou quatre mille âmes environ[167]. La même Confession
-possédait plusieurs écoles de plus haute lignée en Lithuanie, fondées
-en partie et soutenues par la branche protestante de la famille des
-princes Radziwill. On comptait de ces écoles à Vilna, Brestz, Szydlow,
-Birzé, Sloutzk et Kiéydany.
-
-[Note 167: Ils se distinguent des paysans voisins par une meilleure
-éducation, chacun d'eux sachant lire et écrire, ainsi que par la
-supériorité de leurs moeurs et par leur aptitude au travail.]
-
-De celles-là, les deux dernières seulement vécurent jusqu'à nous,
-richement dotées par leurs fondateurs, les Radziwill, et mises à
-couvert de la persécution catholique par cette puissante famille, dont
-les membres, voués plus tard au Catholicisme, n'en continuèrent pas
-moins à témoigner beaucoup de bienveillance aux institutions
-protestantes de leurs ancêtres. En 1804, le département universitaire
-de Vilna, comprenant les provinces enlevées à la Pologne par la
-Russie, reçut une nouvelle organisation du prince Adam Czartoryski,
-que l'empereur Alexandre[168] avait nommé _curateur_, c'est-à-dire
-directeur suprême de ce département. Cette organisation intronisa un
-système d'éducation publique, rival des meilleures créations de
-l'Europe, et l'instruction, reçue en polonais, préserva la
-nationalité polonaise sous la domination de la Russie. L'école
-protestante de Kiéydany[169] et celle de Sloutzk, eurent une large
-part à la nouvelle organisation; elles furent considérablement
-agrandies, et touchèrent des revenus additionnels au moyen d'un
-prélèvement annuel concédé à perpétuité sur le fonds général du
-département de l'instruction publique, et une indemnité en faveur des
-élèves qui étudiaient à l'Université de Vilna pour exercer le
-professorat aux mêmes écoles. Ainsi le prince Czartoryski, en rendant
-service à son pays en général, a procuré en même temps un grand
-avantage à ses concitoyens protestants, en relevant la condition de
-leurs écoles; et, comme l'histoire témoigne que la vérité religieuse a
-toujours progressé sous l'empire d'un bon système d'éducation
-publique, il n'avait pas peu mérité de cette cause sacrée, en
-généralisant un tel progrès dans les provinces polonaises de la
-Russie. Les services de ce grand patriote sont assez connus en ce pays
-et dans le reste de l'Europe, ils n'ont pas besoin de nos louanges
-pour être appréciés comme ils le méritent, par tout ce qu'il y a de
-nobles âmes et d'esprits éclairés chez toutes les nations. L'école de
-Sloutzk existe encore, si nous ne nous trompons, bien que profondément
-modifiée; mais celle de Kiéydany, qui avait traversé deux siècles de
-prospérité et résisté à toutes les persécutions catholiques, fut
-supprimée en 1824 dans les malheureuses circonstances que voici: en
-1823, le sénateur russe Novossiltzoff, qui était chargé de la
-direction suprême des affaires de l'instruction publique de la
-Lithuanie, sous le grand-duc Constantin, signala son administration
-par diverses mesures oppressives contre les établissements
-universitaires de cette province. Une grande fermentation commença à
-se manifester parmi les élèves, et s'accrut des rigueurs déployées
-contre les plus mutins, de même que du système d'inquisition appliqué
-à l'Université de Vilna et aux écoles de son département. Une
-circulaire secrète fut adressée aux recteurs de tous les
-établissements, leur enjoignant de surveiller les compositions
-diffamatoires qui pourraient échapper à l'effervescence des élèves, et
-d'en rendre bon compte aux autorités. Le malheur voulut que le fils du
-révérend M. Moleson (descendant des anciennes familles écossaises dont
-nous avons parlé), ministre protestant et recteur de l'école de
-Kiéydany, découvrît, par hasard, l'une de ces circulaires parmi les
-papiers de son père; provoqué par ses termes mêmes, il résout à
-l'instant, avec la fougue d'un écolier de dix-sept ans, de jouer un
-tour de son métier aux autorités, en composant et en placardant
-quelques pamphlets auxquels il n'eût autrement jamais pensé. Plusieurs
-étudiants se joignent à lui, et bientôt il a mis au jour et affiché
-sur les murs de quelques maisons, un libelle, très peu sanglant
-d'ailleurs, contre le grand-duc Constantin.
-
-[Note 168: Les sentiments de ce souverain étaient sans doute aussi
-bienveillants que ses vues étaient libérales et éclairées; mais une
-influence occulte semble avoir jeté un voile sur cet esprit d'élite,
-dans les dernières années de son règne.]
-
-[Note 169: Nous avons dit que Kiéydany se faisait remarquer par une
-Congrégation écossaise très importante.]
-
-Novossiltzoff, en personne, se rendit à Kiéydany pour diriger
-l'instruction de cette affaire; les auteurs du libelle furent bientôt
-découverts, et le cas fut soumis à une cour martiale, qui condamna le
-jeune Moleson et un autre enfant de son âge, appelé Tyr, pour une
-offense qui eût appelé partout ailleurs sur les coupables une
-correction d'écolier, aux travaux perpétuels dans les mines de
-Nertchinsk, en Sibérie; et la sentence fut immédiatement exécutée. Le
-collége de Kiéydany fut supprimé par un _oukaze_, et l'admission de
-tous ses élèves interdite dans tout établissement public d'éducation.
-Le prince Galitzin, ministre de l'instruction publique en Russie,
-essaya d'adoucir l'ordonnance barbare qui privait d'enseignement deux
-cents jeunes gens environ, innocents même de l'offense puérile d'une
-tête chaude; mais l'influence de Novossiltzoff paralysa ses bonnes
-intentions.
-
-Le clergé protestant de la Confession genevoise, en Lithuanie, tire
-ses ressources de biens fonds, ainsi que de propriétés d'une autre
-nature dont les églises ont été dotées par la libéralité de leurs
-fondateurs. Les avantages d'une fondation à perpétuité sur le principe
-d'une contribution volontaire, sont écrits dans le sort des églises et
-des écoles protestantes de Pologne. En effet, presque toutes celles du
-dernier ordre s'écroulèrent, comme nous l'avons déjà fait observer,
-aussitôt que les patrons ou les Congrégations qui les avaient
-alimentées vinrent à déserter leur culte, à se disperser ou à
-s'appauvrir par la persécution ou par toute autre cause; tous les
-établissements, au contraire, qui avaient l'avantage d'une fondation
-perpétuelle, soutinrent le choc de toutes les adversités et
-contribuèrent puissamment à raffermir la foi des habitants protestants
-de leur ressort. À ce propos, nous ne saurions nous empêcher de faire
-remarquer, avec une véritable satisfaction patriotique, que malgré
-l'influence que les Jésuites exercèrent sur notre malheureux pays, ils
-ne purent jamais, quoi qu'ils fissent, effacer de l'esprit national
-tout sens de justice et de légalité, au point d'obtenir la
-confiscation des biens des églises et des écoles protestantes, et Dieu
-sait pourtant si l'intention manquait à ces bons pères!
-
-L'école de Sloutzk et celle de Kiéydany furent du plus grand avantage
-aux Protestants de la Lithuanie; car non-seulement l'instruction y
-était gratuite, mais il y avait des bourses dans chacune d'elles, pour
-les élèves sans ressources, qui étaient entièrement entretenus aux
-frais de ces établissements. L'éducation qu'ils y recevaient leur
-ouvrait les portes d'une Université. Les ministres et les professeurs
-faisaient leurs études aux Universités protestantes du dehors. Des
-dons pour cette classe d'étudiants, furent fondés à Koenigsberg par
-les princes Radziwill; à Marbourg, par une reine de Danemarck,
-princesse de Hesse; à Leyde, par la maison d'Orange, et à Édimbourg,
-par un négociant écossais qui avait long-temps fait le commerce en
-Pologne. Cette dernière fondation est de très peu d'importance, et,
-quand personne n'y prétend, on l'emploie à quelque autre objet. Les
-autres fondations dont nous avons parlé n'ont pas été supprimées, que
-nous sachions; et, tout au moins, quelques-unes d'entre elles servent
-aux Protestants de la Pologne prussienne. Le gouvernement russe a
-interdit à ceux de la Lithuanie et du royaume de Pologne de recourir
-aux Universités étrangères, mais il défraie leurs étudiants en
-théologie à l'Université de Dorpat. Les Universités de Vilna et de
-Varsovie, qui avaient tant profité à la jeunesse polonaise, sans
-acception de Confessions, ont été abolies à la suite des évènements de
-1831, et l'ensemble du système d'éducation a subi une modification que
-l'on ne saurait malheureusement considérer comme un progrès.
-
-Dans la Pologne prussienne, on comptait, selon le recensement de 1846,
-dans les provinces de la Prusse occidentale ou l'ancienne Prusse
-polonaise, sur une population de 1,019,105 habitants, 502,148
-Protestants, et, dans celle de Posen, ou Posnanie, sur 1,364,399 âmes,
-il y avait 416,648 Protestants. Parmi ces Protestants, il y a des
-Polonais; mais, malheureusement, leur nombre, au lieu d'augmenter,
-diminue chaque jour, grâce aux efforts du gouvernement pour germaniser
-à tout prix ses sujets d'origine slave. Le culte, dans presque toutes
-les églises, est fait en allemand; le service polonais, loin d'être
-encouragé, est écarté par tous les moyens imaginables, les efforts
-continuels du gouvernement prussien pour fondre la population slave
-dans l'élément germain, donnèrent au Catholicisme le grand avantage
-d'y être considéré, et non sans raison, comme le dernier refuge de la
-nationalité polonaise, et firent par là un tort considérable au
-Protestantisme. La masse de la population appelle le Protestantisme la
-Religion allemande, et considère l'Église de Rome comme l'Église
-nationale. Il en résulte que beaucoup de patriotes, qui eussent bien
-plus volontiers incliné vers le Protestantisme, se sont ralliés à la
-bannière de Rome comme au seul moyen de préserver leur nationalité de
-l'envahissement du Germanisme. Voilà sur quels fondements la presse
-allemande accuse les Polonais de Posen d'être de superstitieux
-Catholiques, courbés sous la domination des prêtres. Mais nous pouvons
-opposer à cette insinuation un fait récent. La Ligue polonaise, ou
-l'Association nationale de la Pologne prussienne, qui s'était formée,
-en 1848, pour assurer la conservation de sa nationalité par tous les
-moyens légaux et constitutionnels, par la propagation de la
-littérature, du langage national et de l'éducation, et qui comptait
-dans son sein tout ce que cette province renfermait d'honorables
-Polonais, avait pour président honoraire l'archevêque de Posen, tandis
-que son comité de direction était présidé par un noble Protestant, le
-comte Gustave Potworowski. L'auteur de ce livre espère avoir donné
-des preuves incontestables de l'énergie de ses opinions protestantes,
-dans son _Histoire de la Réforme en Pologne_, ouvrage qui,
-principalement dans la traduction allemande, a été répandu à profusion
-dans son propre pays. Il déclare, avec une sorte d'orgueil
-patriotique, que, loin de lui nuire dans l'esprit de ses concitoyens,
-la sincérité de ses convictions lui a valu des témoignages d'estime
-même de la part de ceux dont les vues religieuses s'éloignent le plus
-des siennes. L'Association nationale dont il vient de parler,
-gardienne de ces nobles sentiments d'impartialité, lui avait fait
-l'honneur de le nommer son correspondant. Mais ce qui dénote au plus
-haut degré l'absence de tout fanatisme religieux chez les Polonais
-catholiques, et leur sincérité à reconnaître le mérite de leurs
-concitoyens protestants, c'est l'admiration respectueuse qu'ils
-professaient pour le caractère de Jean Cassius, ministre de la ville
-de Orzeszkow, non loin de Posen, dont la mort, arrivée en 1849, fut
-une perte cruelle pour la cause de sa religion et de son pays.
-Quelques détails incidents sur la vie de cet homme distingué ne seront
-peut-être pas sans intérêt pour nos lecteurs.
-
-Jean Cassius descendait d'une ancienne famille appartenant aux Frères
-Bohémiens. Elle s'était établie en Pologne au temps des persécutions
-qui s'appesantirent sur cette communauté vraiment chrétienne, et avait
-produit sur cette terre d'adoption plusieurs ministres distingués par
-leur piété et par leur savoir. Jean Cassius hérita des qualités
-éminentes de ses ancêtres, et l'ardent patriotisme qui faisait battre
-son coeur et dirigeait toutes ses actions, en reçut une nouvelle
-grâce. Il unit pendant quelque temps, aux devoirs d'un ministre de la
-religion, l'emploi de professeur de classiques à la haute école de
-Posen, où ses talents et son zèle firent de ses élèves des citoyens
-utiles et lui acquirent l'estime de ses compatriotes. Le gouvernement
-à qui ses tendances et ses aspirations patriotiques portaient ombrage,
-le destitua de son emploi en 1827, comme _persona ingrata_ aux
-autorités, et lui offrit cependant une situation beaucoup plus
-avantageuse en Poméranie. Cassius rejeta cette offre, qui avait pour
-but de l'enlever à une sphère d'action toute morale, et pourtant il
-n'avait d'autre ressource, pour subvenir aux besoins de sa nombreuse
-famille, qu'un très mince revenu attaché à ses fonctions de ministre.
-L'estime de tous ses concitoyens, fut, pour cette âme généreuse, une
-riche compensation à son sacrifice. Il n'y avait pas d'affaire
-publique de quelque importance qui ne lui fût soumise, et le zèle, les
-talents, la résolution droite et ferme qu'il déployait en toute
-occasion, lui acquirent à lui, ministre protestant, parmi les hommes
-de toutes religions, un degré d'influence auquel ont atteint bien peu,
-s'il en est, de hauts dignitaires de l'Église nationale. Ses
-concitoyens na furent pas oublieux de ses services, ils prirent soin
-de ses enfants et leur firent donner une éducation brillante et solide
-à la fois. Les malheurs qui frappèrent, en 1848, son pays natal,
-brisèrent son coeur patriotique; sa mort fut pleurée comme une
-calamité publique. Les principaux citoyens de la province, sans
-excepter les plus hauts dignitaires de l'Église romaine, assistèrent
-aux funérailles du patriote chrétien, et l'accompagnèrent en deuil
-jusqu'à sa dernière demeure, pour honorer sa mémoire. On a pourvu à
-l'existence de sa famille, et une souscription a été ouverte pour
-l'érection d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de ses
-services et de la reconnaissance de ses concitoyens.
-
-L'exemple de Cassius montre quels avantages le Protestantisme eût pu
-obtenir dans la Pologne prussienne et dans d'autres contrées slaves,
-s'il avait été soutenu dans sa marche par les moyens puissants qui
-l'avaient rendu autrefois si florissant dans ces régions, c'est-à-dire
-par la nationalité qu'une forme pure de Christianisme développe, élève
-et sanctifie, en lui confiant la noble mission de travailler aux
-grandes fins de la Religion; car il n'y a qu'une Église fille de
-l'erreur, ou un système capable d'asservir la Religion à ses vues
-politiques, qui essaiera jamais d'éteindre les sentiments de
-nationalité, sacrés pour tous les peuples qui ne sont pas tombés à ce
-degré de dégradation morale et intellectuelle où le bien-être matériel
-devient le but suprême de la vie.
-
-Nous ne terminerons pas cette esquisse de l'histoire religieuse de
-notre pays, sans parler de l'institution protestante qui subsiste
-encore sur son sol, et qui, dans notre ferme conviction, pourrait être
-de la plus haute utilité à la cause de la Religion des Écritures, si,
-au lieu d'avoir à lutter sans cesse contre la germanisation
-systématique du gouvernement prussien, elle était livrée à la liberté
-de ses allures nationales, nous voulons parler de la haute école de
-Lissa ou Leszno, dans la Pologne prussienne.
-
-Nous avons saisi plusieurs fois l'occasion de mentionner, dans le
-cours de cet ouvrage, que la puissante famille des Leszczynski,
-propriétaires de cette ville, d'où ils tirent leur nom, s'était
-distinguée par l'ardeur de son zèle et de son attachement à la vraie
-Religion, dès le temps de Huss. Raphaël Leszczynski, dont nous avons
-dit la manifestation hardie contre Rome, donna l'église catholique de
-Leszno aux Frères Bohémiens en 1550, et y fonda, en 1555, une école
-qui fut considérablement augmentée par son descendant André
-Leszczynski, palatin de Brzescie, en Cujavie. C'était cependant une
-sorte d'école primaire; mais quand Leszno vit sa prospérité se
-développer par l'immigration de plusieurs milliers d'industrieux
-Protestants, qui venaient de la Bohême et de la Moravie demander à la
-Grande-Pologne un refuge contre la persécution qui suivit dans ces
-contrées la bataille de Weissenberg (1620), le propriétaire de cette
-ville, Raphaël Leszczynski y ouvrit (en 1628) une école d'un plus haut
-degré pour la Confession helvéto-bohémienne, et la dota
-magnifiquement. Outre les langues anciennes, le polonais et
-l'allemand, on enseignait dans cette école beaucoup d'autres sciences,
-telles que les mathématiques, l'histoire universelle, la géographie,
-l'histoire naturelle, etc. Elle était dirigée par des hommes du plus
-grand savoir, comme Johnston, professeur d'origine scoto-polonaise,
-dont nous avons parlé, et qui composa pour elle un Manuel d'histoire
-universelle, publié à Leszno en 1639. L'individualité la plus
-remarquable de celles qui figurent dans l'enseignement de cette école,
-est assurément le célèbre philologue Jean Amos Coménius[170], dont
-les ouvrages acquirent à leur auteur une réputation plus
-qu'européenne, et qui, à une époque où presque toutes les écoles de
-l'Europe s'en tenaient aux anciennes méthodes d'instruction, bonnes
-tout au plus à gaspiller le temps des élèves, osa ouvrir une nouvelle
-route dans ce champ si étendu, en composant pour l'école de Leszno son
-célèbre traité _Janua linguarum reserata_, qui facilita beaucoup
-l'étude des langues étrangères.
-
-[Note 170: Coménius naquit, en 1592, à Komna, en Moravie, d'où il tire
-son nom. Après avoir étudié dans plusieurs Universités, il devint, en
-1618, pasteur et maître d'école à Fulnek, ville de sa province. Il
-avait conçu de bonne heure une nouvelle méthode d'enseignement des
-langues; il publia quelques essais et prépara sur ce sujet quelques
-papiers qui furent détruits en 1621, avec sa bibliothèque, par les
-Espagnols, qui s'étaient rendus maîtres de la ville où il résidait. La
-proscription de tous les ministres protestants de Bohême et de
-Moravie, par l'édit de 1624, força Coménius, avec beaucoup d'autres, à
-chercher un asile en Pologne, où il fut nommé recteur de l'école de
-Leszno et chef de la petite Église des Frères Moraves. Il publia, en
-1631, sa _Janua linguarum reserata_, c'est-à-dire la Porte des
-Langues, qui valut rapidement à son auteur une réputation prodigieuse;
-Bayle dit avec raison que ce livre seul eût suffi pour immortaliser
-Coménius, car il fut traduit et publié pendant sa vie non-seulement en
-douze langues européennes, en latin, en grec, en bohémien, en
-polonais, en allemand, en suédois, en hollandais, en anglais, en
-français, en espagnol, en italien et en hongrois, mais encore en
-plusieurs langues orientales, telles que l'arabe, le turc et le
-persan. On peut ajouter que cet ouvrage établit aussi la réputation de
-Leszno, où il parut pour la première fois, après avoir été composé
-pour son école. La réputation de Coménius engagea le gouvernement
-suédois à lui offrir la mission de réglementer les écoles de ce
-royaume; mais, préférant sa résidence à Leszno, il promit seulement
-d'aider de ses avis ceux que ce gouvernement emploierait à cette
-tâche. Il traduisit ensuite en latin une nouvelle méthode
-d'instruction pour la jeunesse, qu'il avait écrite en bohémien. Cette
-traduction parut à Londres en 1639, sous le titre de _Pansophiæ
-prodromus_. Une traduction anglaise en fut faite par J. Collier, qui
-lui donna pour titre _les Avant-coureurs du savoir universel_
-(Londres, 1651). Cet ouvrage augmenta sa réputation à un tel point,
-que le Parlement anglais l'invita, en 1641, à venir coopérer à la
-réforme de l'école de ce pays. Il arriva à Londres en 1641 mais la
-guerre civile qui éclata dans la Grande-Bretagne empêcha d'utiliser
-ses talents; il tourna ses pas vers la Suède, où sa présence était
-sollicitée par de hauts personnages. Après plusieurs conférences avec
-le chancelier Oxenstiern, il fut décidé qu'il s'établirait à Elbing,
-ville de la Prusse polonaise, et qu'il composerait dans cette
-résidence un ouvrage sur sa nouvelle méthode d'enseignement, à l'aide
-d'une rémunération considérable qui lui permît de consacrer son temps
-tout entier à la recherche des méthodes générales propres à faciliter
-l'éducation et l'instruction de la jeunesse. Après quatre ans
-consacrés à cette occupation, il revint en Suède et soumit son
-manuscrit à une commission chargée de l'examiner; il fut déclaré digne
-d'être imprimé quand il serait achevé, mais nous ignorons s'il a
-jamais été publié. Il passa encore deux ans à Elbing, et retourna
-ensuite à Leszno, en 1650. Il se rendit en Transylvanie, où le prince
-régnant, Étienne Ragodzi, l'avait invité à venir réformer les écoles
-publiques. Il fit un règlement pour le collége protestant de
-Saros-Patak, conformément aux principes de son _Pansophiæ prodromus_.
-Après une résidence de quatre ans en Transylvanie, il revint à Leszno
-et présida aux destinées de son école jusqu'à la destruction de cette
-ville. Il s'enfuit en Silésie, et, après avoir erré dans différentes
-parties de l'Allemagne, il s'établit définitivement à Amsterdam, où il
-mourut, en 1691, dans la prospérité.
-
-Outre les ouvrages déjà mentionnés, Coménius a écrit _Synopsis Physicæ
-ad Lumen divinum reformatæ_, Amsterdam, 1641, publié en anglais en
-1652; _Porta sapientiæ reserata, seu nova et compendiosa methodus
-omnes artes ac scientias addiscendis_, Oxoniæ, 1637, et plusieurs
-autres ouvrages. Son vaste savoir ne l'empêcha pas de sacrifier à la
-superstition de son époque. Il devint l'un des fermes croyants de
-toutes ces prophéties qui circulaient parmi les Protestants
-d'Allemagne, de Bohême et de Moravie, sur la venue immédiate du
-Millenium, la révolution, la chute de l'Antechrist, c'est-à-dire le
-Pape, et qui étaient le produit d'imaginations exaltées par la
-persécution. Il réunit et publia à Amsterdam, en 1657, dans un ouvrage
-intitulé _Lux in tenebris_, les visions du Morave Drabitius, le
-Silésien Kotterus, et Christine Poniatowski, dame polonaise qui prédit
-la ruine prochaine du Catholicisme et la destruction de l'Autriche par
-la Suède, Cromwell et Ragodzi. Ce livre lui fit un tort considérable
-aux yeux de beaucoup de ses contemporains.]
-
-Cette école était suivie par des élèves protestants, non-seulement de
-toutes les parties de la Pologne, mais encore de la Prusse, de la
-Silésie, de la Bohême, de la Moravie et même de la Hongrie. Elle
-possédait une imprimerie, d'où sont sortis plusieurs ouvrages
-importants en polonais, en bohémien, en allemand et en latin.
-
-La ville de Leszno, détruite comme nous l'avons dit, en 1656, fut
-rebâtie, et son école réouverte en 1663, par les efforts réunis des
-habitants protestants de cette ville et de la province dans laquelle
-elle est située. On y attacha un séminaire pour l'instruction des
-futurs ministres. Cette école resta bien au-dessous de sa première
-splendeur, car elle avait perdu une grande partie des biens de sa
-fondation, et les Protestants étaient généralement ruinés par la
-guerre et par la persécution. La ville de Leszno vit cependant
-refleurir sa prospérité sous le patronage de la famille Leszczynski
-qui, bien que convertie au Catholicisme, fut loin de persécuter les
-habitants protestants de ses possessions, et les protégea, au
-contraire, de son influence, contre l'oppression du clergé. Pendant
-les commotions produites par l'invasion de Charles XII, les habitants
-de la ville de Leszno épousèrent avec chaleur les intérêts de leur
-seigneur héréditaire, le roi Stanislas Leszczynski, ce qui attira sur
-eux le ressentiment de son adversaire, le roi Auguste II, électeur de
-Saxe, et de ses alliés, les Russes, qui brûlèrent la ville en 1707.
-Leszno, ou Lissa, fut néanmoins reconstruit peu de temps après, avec
-l'église et l'école protestante, qui dut sa réorganisation aux grands
-sacrifices et aux efforts des habitants protestants de la ville et de
-la province dans laquelle elle est située. En 1738, la cité de Leszno
-fut acquise par la famille des princes Sulkowski, qui se montrèrent
-aussi bons et utiles patrons que les Leszczynski. L'école se releva
-graduellement sous l'administration de plusieurs recteurs de la
-famille de Cassius, la même qui produisit l'homme distingué dont nous
-avons esquissé les principaux traits; mais cette institution, qui est
-aujourd'hui le meilleur de tous les établissements de ce genre en
-Pologne, et qui peut entrer en lice avec les premières écoles de
-l'Allemagne, doit la prospérité dont elle jouit de nos jours au zèle
-paternel du dernier propriétaire de Leszno, le prince Antoine
-Sulkowski[171], qui, après avoir fourni une brillante carrière
-militaire au service de son pays, vint chercher le calme de la vie
-privée au sein de sa famille, qu'il ne quitta plus que lorsque les
-intérêts de sa patrie exigèrent impérieusement son concours. Cependant
-les occupations auxquelles il se consacrait dans cette retraite, moins
-apparentes que celles qui avaient rempli la première partie de son
-existence, n'en furent ni moins méritantes ni moins utiles à ses
-concitoyens. Il prit lui-même l'administration supérieure de l'école
-de Leszno, et, grâce aux fatigues et aux dépenses qu'il prodigua pour
-son amélioration, il parvint à lui rendre tout l'éclat dont elle avait
-brillé aux beaux jours des Leszczynski.
-
-[Note 171: Quelques mots sur la vie de cet homme remarquable, à qui le
-principal établissement protestant d'éducation en Pologne doit tant de
-sa prospérité, ne déplairont sans doute pas aux lecteurs de cet
-ouvrage. L'auteur saisit avec empressement l'occasion de payer un
-tribut de regrets à la mémoire de son ami, dont les sympathies ont
-adouci l'amertume des plus rudes épreuves de son exil, et que sa mort
-laissera toujours inconsolable.
-
-Le prince Antoine Sulkowski, fils du prince Sulkowski, palatin de
-Kalisch, naquit à Leszno, en 1785. Après avoir achevé ses études à
-l'Université de Gottingue, il finissait de se former en voyageant,
-quand les succès de l'empereur des Français en Prusse éveillèrent dans
-le coeur des Polonais l'espoir de recouvrer leur indépendance.
-Sulkowski précipita son départ de Paris, où il se trouvait en ce
-moment, et rentra dans ses foyers vers la fin de 1806. Il fut nommé
-par Napoléon colonel du premier régiment polonais à lever.
-L'enthousiasme patriotique fut si grand, que Sulkowski, ayant accompli
-sa tâche avec une merveilleuse rapidité, emporta d'assaut la ville
-fortifiée de Dirschau, à la tête de son nouveau régiment, le 23
-février de l'année d'ensuite (1807). Il prit une part active au reste
-de la campagne, qui se termina par la paix de Tilsitt, en vertu de
-laquelle une partie de la Pologne fut rétablie sous le nom de duché de
-Varsovie. En 1808, quand plusieurs détachements de la nouvelle armée
-polonaise furent dirigés sur l'Espagne, le régiment du prince
-Sulkowski fut compris dans l'ordre de départ, et, bien qu'il eût
-épousé depuis fort peu de temps Ève Kiçki, jeune femme d'une beauté
-accomplie, à laquelle il avait voué ses premières affections, et qu'il
-pût aisément se faire dispenser de ce service pénible, il crut de son
-devoir de se joindre à ses compagnons d'armes. Arrivé dans la
-Péninsule, il se distingua aux batailles d'Almonacid et d'Ocana, ainsi
-qu'à la défense de Tolède. Malaga fut pris par les Français, le prince
-Sulkowski fut nommé gouverneur de cette ville, et, malgré le sentiment
-de haine et de vengeance qui animait les Espagnols contre les armées
-envahissantes, il parvint, par sa conduite, à se concilier l'affection
-de ses habitants. Il fut promu au rang de major-général, et revint
-dans son pays en 1810, où il resta jusqu'à la mémorable campagne de
-1812, pendant laquelle il commanda une brigade de cavalerie, prit part
-aux principales batailles et fut gravement blessé dans la retraite.
-Guéri de ses blessures et nommé au grade de lieutenant-général, il se
-joignit à l'armée polonaise sous le prince Poniatowski, et combattit,
-à la bataille de Leipsick, à la tête d'une division de cavalerie.
-C'est à la suite de cette bataille qu'il se vit assailli par les
-circonstances les plus difficiles, qui lui donnèrent occasion de
-déployer toutes les qualités honorables de l'âme la plus intègre. Peu
-de jours après la mort du prince Poniatowski, il fut nommé, par
-l'empereur Napoléon, commandant en chef des débris du corps polonais,
-qui, malgré ses grandes pertes, avait conservé tous ses étendards et
-son artillerie. Ce commandement fut donné à Sulkowski à la demande
-générale de ses compatriotes, malgré sa jeunesse (il avait alors
-vingt-neuf ans) et la présence de plusieurs généraux plus âgés. Les
-troupes polonaises, exaspérées par de longues souffrances et fatiguées
-de se battre pour une cause qui menaçait de les réduire à l'état de
-mercenaires, sans avancer celle de leur patrie, pressèrent leur chef
-de les reconduire dans leurs foyers, leur souverain légitime, le roi
-de Saxe, étant resté à Leipsick sur le désir de Napoléon lui-même.
-Sulkowski reporta leurs plaintes bruyantes à l'Empereur, qui promit de
-donner une réponse sous huit jours. Cela satisfit les troupes, et la
-marche vers le Rhin continua; mais quand le délai fixé fut écoulé sans
-que la décision attendue intervint, l'irritation des Polonais devint
-si violente et ils accusèrent si bruyamment le prince Sulkowski d'être
-prêt à les sacrifier aux vues de son ambition personnelle, que, pour
-les décider à accompagner l'Empereur jusqu'à la frontière de ses
-États, il dut leur promettre sur l'honneur de ne passer en aucun cas
-au-delà du Rhin. Cette promesse solennelle calma l'irritation des
-troupes, qui continuèrent leur marche. Quand elles furent parvenues à
-un endroit appelé Schluchtern, l'Empereur, passant devant leur front,
-appela Sulkowski et lui demanda s'il était vrai que les Polonais
-voulussent le quitter. «Oui, Sire, répondit le prince; ils supplient
-Votre Majesté de les autoriser à retourner dans leurs foyers, leur
-nombre étant désormais trop insignifiant pour être de quelque valeur à
-Votre Majesté.» L'Empereur résista, et, ayant assemblé les Polonais,
-il leur adressa l'une ces allocutions par lesquelles il savait si bien
-ranimer l'enthousiasme du soldat. Les troupes polonaises, exaltées par
-les paroles impériales, oublièrent toutes leur première résolution et
-promirent de suivre Napoléon jusqu'à la mort. On peut aisément se
-faire une idée de la position cruelle dans laquelle le prince
-Sulkowski se trouva placé par cette circonstance imprévue; il se
-voyait dans l'alternative pénible ou de manquer à la parole par
-laquelle il s'était engagé, envers ses compagnons d'armes, à prendre
-le Rhin pour limite extrême de leurs travaux guerriers, ou de
-sacrifier, si jeune, toutes ses espérances de gloire et d'ambition
-(car l'empereur Napoléon, malgré le revers de Leipsick, avait encore
-de grandes chances de ramener à lui la fortune), et, ce qui était plus
-important encore, en s'exposant aux divers commentaires qui ne
-manqueraient pas d'accueillir sa conduite dans cette malheureuse
-conjoncture. Il choisit cependant le dernier parti, pensant qu'il n'y
-avait pas de compromis possible avec une parole engagée d'une manière
-aussi explicite et aussi solennelle que la sienne l'avait été, bien
-que ses compatriotes, qui n'étaient pas liés de la même manière,
-eussent changé de résolution; il demanda, en conséquence, à
-l'Empereur, et obtint de sa bienveillance la permission de retourner
-vers son souverain légitime le roi de Saxe, dont la destinée était
-alors inconnue. Il quitta l'armée française, accompagné des officiers
-de son état-major qui partagèrent sa résolution. Ayant appris que son
-souverain était prisonnier à Berlin, il lui adressa de Leipsick une
-lettre pour lui demander une libération de service, tant pour lui-même
-que pour les officiers qui l'avaient accompagné, et bientôt après il
-obtint des souverains alliés la permission de rejoindre sa famille. Il
-convient d'ajouter que ses concitoyens rendirent hommage à la loyauté
-de sa conduite.--De nouvelles espérances furent conçues, en faveur de
-la Pologne, au congrès de Vienne, sous l'inspiration de l'empereur
-Alexandre. Le prince Sulkowski fut appelé à coopérer à la formation
-d'une armée polonaise, et il accepta avec joie une mission dans
-laquelle il pouvait encore servir utilement sa patrie. Bien que le
-congrès de Vienne n'ait pas réalisé l'espoir qui avait été nourri, de
-voir la Pologne rendue à l'indépendance, il érigea une petite portion
-de son territoire en royaume constitutionnel, soumis à l'empereur de
-Russie comme roi de Pologne. C'en était assez cependant pour stimuler
-les efforts des patriotes polonais et pour les engager à maintenir
-cette création imparfaite, d'autant mieux qu'on avait stipulé que des
-institutions nationales seraient accordées à ces parties de
-l'_ancienne Pologne_ qui restaient annexées comme provinces à la
-Russie, à la Prusse et à l'Autriche, et que ces stipulations
-laissaient briller la perspective d'un complet rétablissement de ce
-pays. Le prince Sulkowski entra donc au service du nouveau royaume, et
-fut nommé aide-de-camp général de l'empereur Alexandre. Mais les
-caprices tyranniques du grand-duc Constantin conduisirent bientôt
-Sulkowski à demander sa mise en disponibilité, en déclarant
-franchement à l'empereur les raisons qui l'engageaient à agir ainsi.
-L'empereur insista auprès de Sulkowski pour qu'il revînt sur sa
-détermination, et lui dit que les circonstances dont il se plaignait
-n'étaient que temporaires. Sulkowski, que ses devoirs conduisirent
-plusieurs fois à Saint-Pétersbourg, et qui reçut de l'empereur
-Alexandre des témoignages de la plus grande bienveillance, insista de
-son côté pour quitter le service, et, après plusieurs refus, obtint de
-rentrer dans la vie privée en 1818. Il s'établit au château de Reisen,
-dans le voisinage de Leszno, et se dévoua tout entier à l'éducation de
-sa famille. Depuis la mort de sa vertueuse et charmante compagne, il
-ne se reposait plus que sur lui de ce soin. Le bien-être de ses
-tenanciers et de tous ceux qui respiraient dans sa dépendance devint
-aussi l'objet de sa constante sollicitude. Une nouvelle carrière
-s'ouvrit, en outre, pour son patriotisme, quand le grand-duché de
-Posen, où Leszno est situé, reçut une représentation provinciale, dont
-il fut créé membre héréditaire. Il présida aux États assemblés de sa
-province, et fut fait membre du conseil d'État de Prusse. Cela le mit
-dans une position difficile et délicate entre le monarque et les États
-provinciaux, dont les députés se plaignaient justement des
-envahissements continuels du gouvernement sur la nationalité de la
-province, qui avait son existence garantie par le traité de Vienne. En
-possession de la confiance des deux partis, il réussit, par la fermeté
-qu'il déploya dans la défense des priviléges nationaux, à gagner la
-confiance de ses concitoyens, tandis que le monarque rendit justice à
-sa modération dans l'accomplissement consciencieux de ses pénibles
-devoirs. Il se tint cependant à l'écart des affaires publiques autant
-qu'il le put, consacrant son temps aux occupations utiles que nous
-avons décrites dans cette note. Une mort prématurée vint couper court
-à cette carrière, si noblement remplie. Le 14 avril 1835 plongea dans
-une douleur profonde sa famille et tous ceux qui l'avaient connu, soit
-personnellement, soit de réputation. Mais nul ne sentit sa perte plus
-vivement que l'école de Leszno, qui lui devait tout. Professeurs et
-élèves accompagnèrent sa dépouille mortelle, et après un discours
-pathétique du recteur, déposèrent une couronne sur le cercueil de leur
-bienfaiteur, dont la mémoire vivra long-temps dans leurs coeurs
-reconnaissants.
-
-Cette notice biographique fut insérée par l'auteur dans son _Histoire
-de la Réforme en Pologne_, (vol. 2, p. 334, etc.). Il saisit avec
-empressement l'occasion de la reproduire, car ses sentiments et ses
-opinions à cet égard sont restés les mêmes.]
-
-L'école se divise aujourd'hui en six classes, où les élèves apprennent
-les principes de la religion, le latin, le grec et l'hébreu, le
-polonais, l'allemand, la langue et la littérature françaises, les
-mathématiques, l'histoire naturelle et la philosophie, la géographie,
-l'histoire, le dessin et la musique. La jeunesse catholique s'y trouve
-représentée d'une manière notable. Un ecclésiastique de ce culte est
-attaché au collége pour son instruction religieuse. Le nombre des
-élèves est d'environ trois cents; chacun d'eux trouvait dans ce prince
-un ami toujours prêt à donner une assistance généreuse à ceux qui en
-avaient besoin et qui méritaient sa bienveillance par leur conduite. À
-leur sortie du collége, son active influence les suivait dans la
-carrière qu'ils avaient embrassée, et allait au-devant de leurs
-espérances. Sulkowski fournit, en effet, un noble exemple de la
-hauteur de vues justement attribuée aux Catholiques les plus
-distingués de notre pays, qui ont toujours fait abstraction de la
-différence de religion, quand il s'est agi d'être utiles à leurs
-concitoyens.
-
-Nous terminerons ici l'histoire religieuse de deux nations amies dont
-les destinées sont intimement liées à celle du Protestantisme. Nous
-allons essayer d'esquisser les principaux traits religieux du grand
-Empire slavon, qui exerce déjà une puissante influence non-seulement
-sur les nations d'origine slave, mais sur les affaires de l'Europe en
-général, et même sur celles de l'Asie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-RUSSIE.
-
- Origine du nom de Russie. -- Novogorod et Kioff. -- Première
- expédition russe contre Constantinople. -- Expéditions réitérées
- contre l'Empire grec. -- Relations commerciales entre les deux
- pays. -- Introduction du Christianisme en Russie et influence de
- la civilisation byzantine sur cet empire naissant. -- Expédition
- des Russes chrétiens contre Constantinople, et prédiction
- concernant la conquête de cette ville par leurs armes. --
- Division de la Russie en plusieurs principautés. -- Conquête de
- ce pays par les Mogols. -- Origine et progrès de Moscou. --
- Esquisse historique de l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à
- nos jours; son organisation actuelle. -- Union forcée avec
- l'Église de Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. --
- Description des sectes russes ou les Raskolniky. -- Les
- Strigolniky. -- Les Judaïstes. -- Effets de la réforme du XVIe
- siècle sur la Russie. -- Rectification des livres sacrés et
- schisme qui en est la suite. -- Terribles actes de superstition.
- -- Les Starovértzy ou sectateurs de l'ancienne foi. --
- Superstitions payennes. -- Les Eunuques. -- Les Flagellants. --
- Les Malakanes ou Protestants. -- Les Doukhobortzi ou Gnostiques.
- -- Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. --
- Proclamation du comte Woronzoff à ce sujet.
-
-
-L'histoire ecclésiastique de la Russie n'offre pas, comme celle de la
-Bohême et de la Pologne, le triste et émouvant tableau de ces luttes
-morales et physiques entre des partis religieux, dont les forces se
-balancèrent assez pour laisser douter un moment de quel côté resterait
-la victoire. L'Église d'Orient, établie en Russie depuis la conversion
-de ce pays au Christianisme, y régna sans rivale et sans autre
-ferment de discorde, que les querelles intestines de ses propres
-sectes.
-
-Le nom de Russie, qui, depuis Pierre le Grand, a remplacé celui de
-Moscovie, s'applique à une vaste étendue de pays que le czar n'est
-même pas encore parvenu à placer tout entière à l'ombre de son
-sceptre. Ce nom prit naissance au IXe siècle, à l'époque où des hordes
-de ces aventuriers scandinaves, connus dans l'histoire byzantine sous
-le nom de Varègues[172], et qui portaient le surnom de Russes, vinrent
-fonder, sous la conduite d'un chef appelé Rurick, un État voisin des
-bords de la Baltique, en soumettant à leurs armes plusieurs tribus
-slavonnes et finoises. Cette nouvelle puissance, dont Novogorod était
-la capitale, reçut de ses fondateurs la dénomination de Russie, de
-même que la Neustrie prit des Normands le nom de Normandie, et la
-Gaule celui de France depuis la conquête des Francs.
-
-[Note 172: Les Varègues étaient des aventuriers scandinaves et
-anglo-saxons, qui servaient en qualité de gardes-du-corps à
-Constantinople. On a assigné plusieurs origines au nom de Russe; mais
-la plus vraisemblable est celle qui le fait dériver de _Rhos_,
-_Rotses_, ou _Rouotses_, nom donné aux Suédois par les Finois, qui
-jadis avaient plus de relations avec le _Roslagen_ qu'avec toute autre
-contrée de la Suède. Les Slaves adoptèrent ce nom, en usage chez les
-Finois, qui vivaient entre eux et la Suède.]
-
-Un évènement remarquable signala le règne de Rurick. Les conquérants
-scandinaves, mis en contact avec la Grèce, frayèrent la voie au
-Christianisme, dans les contrées qu'ils avaient soumises. Deux chefs
-venus avec Rurick de la Scandinavie, leur commune patrie, Ascold et
-Dir, entreprirent une expédition sur Constantinople, en descendant le
-cours du Dnieper. Ils n'avaient d'autre dessein, selon toute
-apparence, que d'entrer au service de l'empereur, comme le faisaient
-fréquemment leurs compatriotes; mais ayant aperçu en chemin une
-petite ville bâtie sur la rive la plus élevée du fleuve, ils s'en
-emparèrent et y établirent le siége d'une domination nouvelle. C'était
-la ville de Kioff. Beaucoup de Varègues de Novogorod étant venus
-augmenter leurs forces, que grossirent un grand nombre d'indigènes,
-ils méditèrent bientôt une plus vaste entreprise, digne de l'audace
-des hommes du Nord. Ils s'ouvrirent une route vers le Bosphore de
-Thrace, mirent tout à feu et à sang sur les côtes, et furent bientôt
-aux portes de Constantinople, qu'ils assiégèrent par mer; les
-habitants de cette ville prononcèrent pour la première fois en
-frémissant le nom des Russes ([Grec: Rôs]). Une violente tempête,
-attribuée par les Grecs à un miracle, dispersa et détruisit en partie
-les barques des pirates, dont il ne retourna à Kioff que de misérables
-restes. Les annalistes byzantins qui décrivent cet évènement, ajoutent
-que les Russes idolâtres, effrayés du courroux céleste, demandèrent le
-baptême; une épître circulaire du patriarche Photius, publiée vers la
-fin de 866, confirme ce témoignage historique. Quoi qu'il en soit, les
-Slaves du Dnieper et leurs vainqueurs scandinaves, semblent avoir reçu
-les premières impressions chrétiennes à cette époque; elles
-pénétrèrent facilement chez ces peuples, à la faveur des relations
-commerciales qui existaient entre eux et les colonies grecques des
-côtes septentrionales de la mer Noire, d'où les colons venaient
-probablement visiter Kioff et d'autres contrées slaves, pour les
-intérêts de leur commerce.
-
-La domination des Khozars[173], alliés des empereurs grecs et établis
-dans ces régions antérieurement à l'incursion des Scandinaves, n'avait
-pu que préparer favorablement le terrain.
-
-[Note 173: Les Khozars, nation asiatique vivant le long des côtes
-occidentales de la mer Caspienne, sont mentionnés pour la première
-fois en 626, époque à laquelle l'empereur Héraclius conclut un traité
-d'alliance avec leur monarque, qui se joignit à lui, à la tête d'une
-armée considérable, dans cette guerre mémorable où Héraclius défit
-complètement les Persans. Depuis ce temps, les Khosars restèrent les
-fidèles alliés de Constantinople, et les empereurs mirent tout en
-oeuvre pour maintenir cette alliance précieuse. Les Khozars occupaient
-tout le pays situé entre les rives du Volga, la mer d'Azof et la
-Crimée, et avaient poussé leurs conquêtes vers le Nord, jusqu'aux
-bords de l'Oka. Leur capitale, appelée Balangiar ou Ateb, était située
-à l'embouchure du Volga. Ils possédaient plusieurs autres villes
-célèbres par leur commerce; les raffinements de la civilisation
-byzantine n'étaient pas inconnus à leurs moeurs. Vers le milieu du
-VIIIe siècle, leurs souverains embrassèrent le Judaïsme; mais, un
-siècle plus tard, il furent convertis au Christianisme par le même
-Cyrille et le même Méthodius, qui devinrent ensuite les apôtres des
-Slaves. L'empire des Khozars, affaibli par les attaques continuelles
-des Mahométans et par d'autres circonstances malheureuses, fut détruit
-en 1016 par les Grecs, ses anciens alliés.]
-
-Rurick mourut en 879, il eut pour successeur Oleg, comme tuteur de son
-jeune fils Igor. Oleg s'avança vers le Sud, à la tête d'une force
-considérable, composée à la fois de Scandinaves et d'aborigènes du
-nouvel empire. Il subjugua tout le pays baigné par le Dnieper, établit
-sa capitale à Kioff, et imposa ses armes victorieuses à plusieurs
-contrées slaves qui, réunies à l'empire fondé par Rurick, prirent
-également le nom de Russie.
-
-Oleg entreprit en 906 une expédition contre Constantinople, mit le
-siége devant cette ville, et força l'empereur à lui payer un lourd
-tribut. Il conclut alors un traité de paix et de commerce, qui fut
-renouvelé en 911, et dont les détails, conservés par l'historien
-Nestor, offrent un tableau intéressant des relations qui existaient à
-cette époque entre la Grèce et les sujets d'Oleg. Son successeur Igor,
-après être resté long-temps en paix avec les Grecs, dirigea ses armes
-vers l'Asie mineure, où il exerça de grands ravages. Il fut défait par
-eux, et la paix se rétablit en 945, sur les bases du traité d'Oleg,
-sauf quelques modifications.
-
-Les rapports constants des Grecs avec le nouvel Empire russe,
-favorisèrent les progrès du Christianisme dans ces régions.
-
-Olga, veuve d'Igor et dépositaire de sa puissance durant la minorité
-de son fils Sviatoslav, alla à Constantinople en 955, y fut instruite
-dans la religion chrétienne et baptisée en grande pompe; mais son
-exemple ne trouva d'imitateurs, ni dans son fils, ni dans un grand
-nombre de ses sujets. Sviatoslav, prince d'humeur guerrière, étendit
-les limites de son empire jusqu'au pied du Caucase. Aidé des subsides
-de l'empereur grec et sur son invitation, il marcha contre le roi des
-Bulgares, le battit, et résolut de transférer le siége de son empire
-sur les rives du Danube. En guerre avec les Grecs, qui se repentaient
-de l'avoir attiré vers le midi de l'Europe, il entra dans la Thrace,
-qu'il ravagea jusqu'à Andrinople; ce n'est donc pas la première fois
-que les Russes virent cette ville en 1829. Jean Zimiscès s'avança
-contre lui et l'obligea à évacuer la Bulgarie. Sviatoslav, vaincu,
-demanda la paix qui fut conclue. Il reprit le chemin de Kioff où il
-fut tué. Il eut pour successeur Vladimir, qui s'empara de la couronne,
-à l'exclusion de ses frères, reçut le baptême en 986, épousa une
-princesse grecque et introduisit le Christianisme dans ses États, en
-ordonnant la destruction des idoles et de leurs temples, et en
-imposant le baptême à ses sujets.
-
-L'empire de Vladimir, connu sous le nom de Russie, s'étendait des
-rivages de la Baltique à la mer Noire, des bords du Volga et du pied
-du Caucase au sommet des Carpathes et aux rives du Bug et du San. Cet
-empire se composait de diverses populations d'origine slave, et, au
-Nord, de plusieurs tribus finoises, toutes également comprises sous la
-dénomination générale de Russes, mais de moeurs bien différentes, et
-réunies, en l'absence de tout système régulier de gouvernement, par le
-lien commun d'une souveraineté dont la prérogative consistait
-uniquement à prélever sur elles un certain tribut, qui se payait le
-plus souvent quand le souverain ou ses délégués se trouvaient en
-mesure de le réclamer à main armée. Les relations fréquentes de
-Constantinople avec Kioff contribuèrent beaucoup, non-seulement à
-convertir la capitale de ce nouvel empire au Christianisme, mais
-encore à le façonner à la civilisation byzantine, aux arts et au luxe,
-qui furent probablement importés de la Grèce, même avant les dogmes de
-la Religion chrétienne. L'annaliste allemand, Ditmar de Mersebourg, à
-qui une description de la ville de Kioff fut faite par quelques-uns de
-ses compatriotes, qui l'avaient visitée avec l'expédition de Boleslav
-Ier, roi de Pologne, en 1018, l'appelle la rivale de Constantinople, à
-cause du grand nombre d'églises, de marchés, d'édifices publics et de
-la quantité de richesses qu'elle renfermait. Il ajoute que beaucoup de
-Grecs y étaient établis. Vladimir mourut en 1015, et partagea son
-empire entre ses douze fils, qui devaient tenir leurs gouvernements
-sous la suzeraineté de l'aîné, résidant à Kioff avec le titre de
-grand-duc de Russie.--Ce partage de la Russie entre tant de
-gouvernements remis à des princes du sang, entraîna les suites les
-plus funestes après la mort de Vladimir, jusqu'à ce que l'un de ses
-fils, Yaroslav, eût réuni sous son sceptre tous les États paternels.
-Ce monarque, doué d'une intelligence élevée, aida puissamment aux
-progrès du Christianisme et de la civilisation dans son empire. Il fit
-élever un grand nombre d'églises et de couvents par des architectes
-de Byzance, fonda de nouvelles villes, ouvrit des écoles, attira dans
-ses États des ecclésiastiques grecs, des savants, des artistes, et fit
-traduire beaucoup d'ouvrages du grec en langue slave. Son zèle pour la
-religion chrétienne ne l'empêcha cependant pas d'imiter les
-entreprises de ses ancêtres payens contre Constantinople. Sous
-prétexte de mauvais traitements subis par quelques-uns de ses sujets
-dans la ville impériale, il déclara la guerre à Constantin Monomaque,
-et leva, en 1043, une armée considérable qui s'avança le long des
-rivages de la mer Noire, soutenue par une flotte imposante. La flotte
-russe parvint à l'embouchure du Bosphore; après un combat long-temps
-incertain, elle succomba en partie sous les ravages du feu grégeois et
-dut profiter d'un vent propice pour sauver ses débris. L'expédition de
-terre atteignit Varna; mais, privée de l'appui de la flotte, elle fut
-accablée par le nombre, après une résistance désespérée, sans qu'un
-seul homme cherchât son salut dans la fuite[174].
-
-[Note 174: Il est remarquable que la campagne russe de 1828 et de 1829
-fut dirigée exactement d'après le plan suivi par l'expédition de
-Yaroslav, en 1043.]
-
-Ce fut la dernière expédition des Russes contre l'Empire grec. La
-Russie, déchirée par des factions ennemies, perdit toute force
-d'action à l'extérieur, et finit par devenir elle-même la proie des
-étrangers. N'eût été cette circonstance, il est probable que les
-siècles passés eussent vu s'accomplir la prédiction trouvée inscrite
-au IXe siècle sous la statue de Bellérophon à Constantinople, à
-savoir, que la cité impériale serait prise par les Russes; prédiction
-bien rare, selon Gibbon, par la clarté du style et la précision
-incontestable de la date. Qui sait si, de nos jours, nous ne verrons
-pas s'accomplir la destinée prophétisée à la superbe métropole de
-l'Orient.
-
-Yaroslav partagea son empire entre ses fils, en laissant toutefois le
-titre de grand-duc et la suprématie à l'aîné des princes. Cette
-autorité suprême fut transmise, suivant l'usage des contrées slaves,
-non par ordre de primogéniture, mais à l'ancienneté, c'est-à-dire que
-le grand-duc décédé, eut pour successeur le membre le plus âgé de sa
-dynastie. Cette combinaison ne pouvait manquer de produire des
-troubles continuels, d'autant que les diverses principautés se
-subdivisaient toujours entre les fils du monarque décédé. Le pouvoir
-se fractionna ainsi aux mains d'un grand nombre de petits princes,
-guerroyant les uns contre les autres, et la Russie se vit bientôt sans
-défense contre les incursions de ses voisins. L'autorité du grand-duc
-de Kioff tomba, sous la pression de ces circonstances, dans la plus
-complète insignifiance; tandis que deux principautés puissantes,
-fondées par les talents de leurs chefs, s'élevèrent au Sud et au
-Nord-Est. La première est celle de Halitch, comprenant toute la zone
-orientale de la province autrichienne de Gallicie et une partie des
-gouvernements russes de Volhynie et de Podolie; la seconde est la
-principauté de Vladimir sur la Klazma, embrassant tout le gouvernement
-russe de ce nom, avec quelques provinces adjacentes, et dont les
-souverains prirent le titre de grands-ducs. Il existait aussi trois
-républiques, régies par des institutions entièrement populaires.
-Novogorod, Pskow et Viatka, communauté formée par des émigrants de
-Novogorod, dans l'endroit qui porte aujourd'hui ce nom.
-
-La Russie se divisait donc en plusieurs États fréquemment en guerre
-entre eux, habités par des populations aussi différentes l'une de
-l'autre, qu'elles l'étaient des Polonais, des Bohémiens et d'autres
-nations slaves, n'ayant de commun que le nom et la même dynastie, à
-laquelle se rattachaient également les nombreux souverains de ce pays.
-Le seul lien réel de tous ces États, était l'unité de l'Église,
-gouvernée par l'archevêque de Kioff, son métropolitain.
-
-Telle était la situation de la Russie, quand les Mogols, commandés par
-Batou-Khan, petit-fils de Dgenghis-Khan, envahirent ce pays en
-1238-1239 et 1240, ne laissant que ruines et désolation sur leur
-passage. Ils poursuivirent le cours de leurs ravages en Pologne et en
-Hongrie, et s'avancèrent jusqu'à Liegnitz, en Silésie, où ils défirent
-complètement une armée chrétienne. Le chemin leur était ouvert
-jusqu'au Rhin; mais, heureusement pour l'Europe, quelques évènements
-survenus dans l'Asie centrale les rappelèrent aux rivages de la mer
-Caspienne.
-
-Batou-Khan posa ses tentes sur les bords du Volga, et somma les
-princes de Russie de lui rendre hommage, les menaçant, en cas de
-refus, d'une reprise d'hostilités. L'obéissance était le seul parti à
-suivre; le grand-duc de Vladimir rendit hommage à Batou, dans son camp
-sur le Volga, et ensuite au grand khan Koublay, près le grand mur de
-la Chine. Ses successeurs reçurent l'investiture des descendants de
-Batou, qui devinrent indépendants sous le nom de khans de Kiptchak.
-
-Au commencement du XIVe siècle, le prince de Moscou, s'étant concilié
-les bonnes grâces du khan, obtint la dignité héréditaire de grand-duc,
-à laquelle était attachée une sorte de suzeraineté sur les autres
-princes de Russie, et qui, jusque-là, n'avait été la prérogative
-exclusive d'aucune de leurs branches. Ses successeurs s'efforcèrent,
-comme ligne invariable de politique, de briguer, par tous les moyens
-possibles, la faveur du khan, dont l'appui grandissait incessamment
-leur puissance aux dépens de celle des autres princes de Russie. De
-cette manière, le pouvoir des grands-ducs de Moscou se fortifia par
-degrés, tandis que celui du khan s'affaissait sous les commotions
-intérieures, jusqu'à ce qu'enfin ils se sentirent assez forts pour
-secouer le joug, vers la fin du XVe siècle.
-
-Telle fut l'origine de Moscou, le coeur de l'empire russe actuel,
-formé des principautés nord-est de l'ancienne Russie. Nous avons
-expliqué, au chap. X, comment les principautés du sud et de l'ouest de
-la Russie se réunirent, au XIVe siècle, à la Pologne et à la
-Lithuanie.
-
-Le premier archevêque de Kioff fut sacré, vers 900, par le patriarche
-de Constantinople, et institué métropolitain de toutes les églises de
-Russie. À partir de cette époque, les métropolitains de Russie furent
-sacrés à Constantinople, et fréquemment choisis parmi les Grecs. Après
-la prise de Constantinople par les Latins, le siége de l'empire et
-celui du patriarchat ayant été transférés à Nicée, les archevêques de
-Kioff furent sacrés dans cette ville, jusqu'à ce que l'ancien ordre de
-choses se rétablît par l'expulsion des Latins.
-
-Les chroniques parlent de plusieurs tentatives faites par les papes
-pour soumettre l'Église russe à leur suprématie, mais sans atteindre
-le but de leur politique. Une circonstance révèle cependant
-l'influence temporaire que Rome s'était acquise à Kioff, vers la fin
-du XIe siècle. Le Grec Ephraïm, métropolitain de cette ville, de 1070
-à 1096, introduisit en effet, dans le calendrier russe, sous la date
-du 9 mai, la commémoration de la translation des reliques de saint
-Nicolas, de la Lycie à Bari, en Italie, fête inconnue de l'Église
-d'Orient, mais observée par celle de Rome. La principauté de Halitch,
-située entre les régions catholiques de la Pologne et de la Hongrie,
-devint le point de mire des efforts de la Papauté. Les Hongrois
-s'étant rendus maîtres de cette principauté en 1214, essayèrent de la
-soumettre à leur chef spirituel; mais leur expulsion du pays détruisit
-tout espoir d'annexion religieuse. Daniel, prince de Halitch, homme
-d'État et guerrier distingué, pensa qu'il pourrait tirer du pape
-quelque assistance contre les Mogols, et, dans cette vue, il entama
-une négociation avec Innocent IV, qui envoya son légat pour recevoir
-la soumission de Daniel et celle de l'Église de Halitch, à laquelle il
-promit de tolérer telles de ses anciennes pratiques qui ne seraient
-pas en opposition directe avec les rites de l'Église catholique.
-Daniel fut sacré roi de Halitch par le légat, en 1254, et il reconnut
-la suprématie de Rome; mais, comme l'assistance promise n'arrivait
-pas, il rompit en visière avec le pape. Halitch fut réunie à la
-Pologne en 1340. L'histoire de son Église a trouvé son cadre ailleurs.
-
-Nous avons déjà parlé de l'invasion des Mogols et des terribles
-ravages qu'ils exercèrent dans ce pays. Les églises et les couvents
-jonchèrent le sol de leurs débris; le clergé fut ou massacré ou traîné
-en captivité; mais aussitôt que ces Asiatiques eurent établi leur
-domination sur les principautés du nord-est de la Russie, ils
-s'efforcèrent de consolider leur puissance en convertissant à leurs
-vues politiques le clergé des pays conquis; en conséquence, le khan
-des Mogols déclara que tout individu, touchant de près ou de loin à
-l'Église, serait exempté de l'impôt personnel frappé sur la
-population, pour les années 1254-1255; et, en 1257, le même khan, en
-vertu de lettres-patentes, accorda au clergé russe et à toute personne
-attachée à l'Église nationale, une exemption pleine et entière de tous
-les impôts et charges pesant soit sur la propriété, soit sur la
-personne des habitants de la Russie. Un évêque russe avait sa
-résidence à Saray, capitale des khans, qui chargeaient quelquefois ces
-prélats de missions de haute confiance. C'est ainsi que l'évêque
-Théognoste fut envoyé, en 1279, par le khan Mengutemir, à l'empereur
-grec Michel Paléologue. Cette position toute favorable de l'Église
-russe la fit croître rapidement en influence et en richesse. Beaucoup
-de personnes cherchèrent dans son sein un refuge contre l'oppression
-de leurs maîtres barbares; tandis que d'autres, pour mettre leurs
-propriétés à l'abri de tout attentat, en faisaient don à l'Église, qui
-les leur restituait à titre de tenanciers.
-
-La ville de Kioff fut détruite par les Mogols en 1240; mais l'autorité
-des khans demeura toujours plus forte et plus respectée dans les
-principautés de l'est de la Russie que dans les régions occidentales,
-où des troubles se manifestaient fréquemment. Cet état de choses
-conduisit le métropolitain de Kioff à transférer sa résidence à
-Vladimir sur la Klazma, capitale des grands-ducs de Russie, sous la
-protection desquels la bannière des Églises russes se déployait en
-toute sécurité.
-
-Nous avons parlé plus haut de l'union de Kioff avec la Lithuanie et
-des destinées de l'Église d'Orient dans ce pays. Les métropolitains de
-Vladimir, qui transportèrent plus tard leur siége à Moscou,
-s'efforcèrent de maintenir leur juridiction sur les Églises de la
-Lithuanie, en établissant de temps à autre leur résidence dans cette
-province; mais, malgré leurs tentatives réitérées, cette union fut
-entièrement rompue par l'élection d'un archevêque de Kioff, en 1418.
-Une haine violente s'alluma entre les deux Églises, à ce point que le
-khan de Crimée ayant pillé Kioff, en 1484, à l'instigation du
-grand-duc de Moscou, lui envoya, à titre de présent, une partie des
-vases sacrés enlevés à l'église de cette ville. Les métropolitains de
-Moscou étaient ou sacrés par les patriarches de Constantinople, ou
-simplement approuvés par eux. Le métropolitain Isidore, savant
-d'origine grecque, assista, en 1438, au concile de Florence, où il
-souscrivit à l'union de son Église avec Rome, d'après les bases
-arrêtées à cet effet entre l'empereur grec Jean Paléologue et le pape
-Eugène IV. Il revint à Moscou en 1439, avec la dignité de cardinal et
-investi de l'autorité d'un légat; mais il fut déposé et renfermé dans
-un couvent, d'où il parvint néanmoins à s'échapper; il mourut à Rome
-dans un âge avancé. Après la prise de Constantinople par les Turcs,
-les métropolitains de Moscou furent élus et sacrés sans aucun recours
-au patriarche grec. En 1551, un synode général tenu à Moscou,
-promulgua un code de lois ecclésiastiques, appelé _Stoglav_,
-c'est-à-dire les Cent-Chapitres.
-
-En 1588, le patriarche de Constantinople Jérémie, ayant un procès au
-divan, vint à Moscou demander des secours pour ses églises. Le pieux
-czar Foedor Ivanovitsch s'empressa de répondre à son appel, et
-Jérémie, renonçant à ses prétentions sur les Églises russes, sacra
-patriarche de Russie le métropolitain de Moscou. La chaire s'éleva
-presque au niveau du trône sous ces patriarches indépendants. La
-considération dont ils jouissaient s'augmentait encore des marques
-publiques de respect qu'ils recevaient du czar, qui, le dimanche des
-Rameaux, marchait nu-tête devant eux, en conduisant par la bride l'âne
-sur lequel ils traversaient les rues de Moscou, en souvenir de
-l'entrée du Christ à Jérusalem. En 1682, l'Académie slavo-græco-latine
-fut fondée à Moscou par le czar Foedor, fils d'Alexis; il pourvut cet
-établissement de savants professeurs, sortis de l'Académie de Kioff,
-que la Pologne avait perdue sous le règne précédent. Après la mort du
-patriarche Adrien, en 1702, Pierre le Grand abolit cette dignité, se
-proclama chef suprême de l'Église grecque, et institua, sous le nom de
-très saint synode, un conseil chargé de toutes les affaires
-ecclésiastiques du pays. Ce souverain ordonna aussi que des écoles
-fussent ouvertes dans chaque siége épiscopal. Il décréta que les
-couvents ne pourraient plus acquérir de propriétés territoriales, et
-soumit les domaines de l'Église à l'impôt général. En 1764,
-l'impératrice Catherine confisqua tous les biens du clergé, qui
-possédait environ neuf cent mille serfs mâles, et substitua à ses
-possessions des pensions pour les évêques, les couvents, etc.
-Plusieurs écoles ecclésiastiques s'ouvrirent sous divers règnes, et
-leur organisation fut fixée par un oukaze de 1814.
-
-Le synode institué par Pierre le Grand préside encore au gouvernement
-de l'Église russe. Ce conseil se compose habituellement de deux
-métropolitains, de deux évêques, du premier prêtre séculier, et des
-membres lais venant à la suite; il y a encore le procureur, deux
-secrétaires-généraux, cinq secrétaires ordinaires, et un certain
-nombre de clercs. Le procureur a le droit de suspendre l'exécution des
-décisions du synode, et d'en appeler, dans tous les cas, à la décision
-de l'empereur. Le synode a le jugement des choses religieuses en
-matière de foi et de discipline, il contrôle l'administration des
-diocèses, qui lui transmettent deux fois par an un rapport détaillé
-sur la situation des églises, des écoles, etc.
-
-Il existe en Russie, outre un grand nombre de séminaires, cinq
-académies ecclésiastiques: Kioff, Moscou, Saint-Pétersbourg, Kasan et
-Troïtza. Tous les fils du clergé doivent être élevés dans ces
-séminaires, qui entretiennent gratuitement un certain nombre d'élèves.
-Ce système d'éducation obligatoire a produit quelques-uns des savants
-les plus remarquables de la Russie. Le clergé y forme un corps à part,
-et il est bien rare qu'un individu appartenant à une autre classe,
-s'enrôle sous la bannière de l'Église. De par la loi, la vocation
-religieuse est héréditaire, mais on obtient aisément du pouvoir
-l'autorisation de suivre une autre carrière. Les membres les plus
-distingués de la famille ecclésiastique ont le plus souvent recours à
-cette faculté, à l'exception de ceux qui, entrant dans l'ordre
-monacal, peuvent aspirer aux degrés les plus élevés de la hiérarchie
-religieuse. C'est pour cette raison que le clergé séculier (ou les
-prêtres de paroisse) se compose généralement de ceux qui ne sauraient
-prétendre à rien de plus avantageux.
-
-Il a déjà été question de l'Union de l'Église grecque de Pologne avec
-Rome, et des conséquences qu'elle produisit. Le démembrement du
-territoire polonais fit tomber sous la domination russe la majeure
-partie des habitants appartenant à cette Église. On essaya par tous
-les moyens, sous le règne de Catherine, de pousser ses sectaires dans
-le giron de celle de Russie; mais ces tentatives n'eurent qu'un succès
-partiel et cessèrent tout-à-fait sous le règne de l'empereur
-Alexandre. En 1839, plusieurs évêques de l'Église ci-dessus
-mentionnée, formulèrent, à l'instigation du gouvernement russe, le
-voeu d'une séparation d'avec Rome et d'une réunion à l'Église
-nationale de Russie. Cette déclaration fut suivie d'un oukaze
-ordonnant à toutes Églises unies de suivre l'exemple de leurs évêques.
-Les mesures les plus coërcitives furent mises en usage pour effectuer
-une conversion générale. Un grand nombre d'ecclésiastiques qui
-refusèrent de prendre l'oukaze impérial pour règle de leur conscience,
-furent punis de leur désobéissance par la déportation en Sibérie,
-l'emprisonnement, etc. Pour colorer cette conversion forcée, on
-allégua que ces populations avaient appartenu primitivement à l'Église
-d'Orient, et devaient, en conséquence, rentrer au bercail; principe
-d'une admirable logique, en vertu duquel les habitants des Îles
-Britanniques pourraient, avec autant de justice, se voir repoussés
-dans le giron de l'Église catholique, ou même ramenés à la religion
-des druides et au culte d'Odin. Cette persécution a dédommagé Rome de
-la perte de la population arrachée du sein de son Église, en soulevant
-en sa faveur tout l'intérêt qui s'attache d'ordinaire à un parti
-opprimé, et en ranimant le zèle de beaucoup de ses sectateurs[175].
-
-[Note 175: Un évêque de l'Église nationale russe de Mohiloff, appelé
-Barlaam, homme d'une vaste érudition, se déclara en 1812, lors de
-l'occupation de cette ville par les Français, pour le nouvel ordre de
-choses, et fit chanter un _Te Deum_ à l'occasion de l'occupation de
-Moscou par les armées de Napoléon. Il fut déposé par le gouvernement
-russe, et confiné dans un couvent.]
-
-Ce qu'il y a de plus intéressant dans l'histoire de l'Église russe,
-c'est assurément celle de ses sectes dissidentes, comprises sous la
-dénomination générale de _Raskolniky_ ou Schismatiques.
-
-Il est probable que plusieurs des sectes qui avaient troublé l'Église
-d'Orient en Grèce, étaient passées en Russie, car l'on trouve çà et là
-des traces de leur existence dans les chroniques du moyen-âge. Les
-premiers désordres sérieux de l'Église russe se manifestèrent en
-1375, à Novogorod, quand un homme d'une condition inférieure, du nom
-de Karp Strigolnik, se mit à se déchaîner publiquement contre la
-coutume qui forçait les prêtres à payer une certaine somme d'argent à
-l'évêque pour leur ordination. Un tel usage constituait, disait-il,
-une véritable simonie, et les Chrétiens devaient fuir les prêtres qui
-avaient acheté les ordres. Il attaquait aussi la confession
-auriculaire comme inutile, et ses opinions ne laissèrent pas que de
-trouver un grand nombre d'adhérents. Les rues de Novogorod devinrent
-bientôt le théâtre d'une lutte acharnée entre ces réformateurs et les
-partisans de l'ordre de choses établi. Les premiers furent vaincus, et
-leurs principaux chefs, y compris Strigolnik lui-même, furent
-précipités à la rivière et noyés. Leur mort, bien loin d'éteindre
-leurs doctrines, leur imprima une force nouvelle, comme cela résulte
-des lettres pastorales de plusieurs évêques et même des patriarches de
-Constantinople, à qui des rapports avaient été transmis sur cette
-secte.
-
-Les institutions républicaines de Novogorod et de Pskoff, où les
-partisans de Strigolnik étaient répandus en grand nombre, leur
-offraient un vaste champ de liberté; mais quand ces républiques furent
-réduites en provinces de Moscou (à la fin du XVe siècle et au
-commencement du XVIe), une persécution rigoureuse les força à chercher
-asile dans les possessions suédoises et polonaises. Il semble que les
-modernes Raskolniky aient hérité de l'esprit de cette secte.
-
-Une autre secte, plus remarquable, prit naissance pendant la dernière
-partie du XVe siècle, dans la même république de Novogorod. Sa
-véritable nature est cependant très incertaine, car la seule donnée
-positive que nous ayons sur ses doctrines, est tirée d'un ouvrage de
-polémique écrit contre elle, en 1491, par un certain Joseph, abbé du
-couvent de Volokolamsk, et nous sommes réduits, en conséquence, à
-juger de ces sectaires aussi bien que des Strigolniky, sur l'unique
-témoignage de leurs ennemis.
-
-Suivant l'auteur que nous venons de citer, un Juif, du nom de
-Zacharie, qu'il appelle suppôt de Satan, sorcier, nécromancien,
-astrologue, et même astronome, vint, en 1470, à Novogorod, où il
-enseigna, en secret, que la loi de Moïse était la seule vraie
-religion, et que le Nouveau-Testament était une fiction, puisque le
-Messie n'était pas encore né, que le culte des images constituait une
-idolâtrie coupable. Aidé de quelques autres Juifs, il séduisit
-l'esprit de plusieurs prêtres de l'Église grecque et de leurs
-familles, et ces néophytes devinrent si zélés, qu'ils demandèrent la
-circoncision. Leurs maîtres hébreux les détournèrent cependant d'un
-dessein qui les eût exposés à être découverts; ils leur conseillèrent
-de conformer leur conduite extérieure aux préceptes du Christianisme,
-car il suffisait qu'ils fussent bons Israélites de coeur. Ils
-suivirent cet avis et travaillèrent en secret avec beaucoup de succès
-à augmenter le nombre de leurs prosélytes. Les principaux promoteurs
-de cette secte furent deux prêtres appelés Alexius et Dionysius, les
-protopopes de l'église Sainte-Sophie, cathédrale de Novogorod, un
-certain Gabriel et un laïque de haut rang.
-
-Ces Juifs mystérieux se conformèrent si rigoureusement, en apparence,
-aux rites de l'Église grecque, qu'ils s'acquirent une réputation de
-grande sainteté. Ce fut à ce point que le grand-duc de Moscou, ayant
-réduit la république de Novogorod en province de son empire,
-transféra dans sa capitale les deux prêtres Dionysius et Alexius, et
-les plaça à la tête du clergé de ses principales églises. Alexius
-s'attira si bien la faveur du grand-duc, qu'il avait ses entrées
-toujours libres auprès de lui, distinction accordée à un très petit
-nombre de favoris. Il travaillait pendant ce temps à la propagation de
-ses doctrines, qui furent embrassées secrètement par beaucoup
-d'ecclésiastiques et de laïques, entre autres par Kouritzin,
-secrétaire du grand-duc, et Zozyme, abbé du couvent de Saint-Siméon,
-qui, recommandé par Alexius à la faveur du grand-duc, fut promu, en
-1490, à la dignité d'archevêque de Moscou. Ainsi, un sectateur secret
-du Judaïsme, devint le chef de l'Église russe.
-
-L'existence de cette secte est un fait historique, mais il est presque
-impossible de préciser la nature de ses doctrines. Était-ce un mode
-plus pur de Christianisme, rejetant le culte des images et d'autres
-superstitions aussi grossières de l'Église grecque, ou simplement une
-secte déiste; car il est bien difficile de croire que le Judaïsme pur
-eût trouvé des prosélytes parmi les Chrétiens, et surtout au sein du
-clergé, que la loi mosaïque avait toujours laissé inébranlable. Le
-célèbre Uriel d'Acosta fournit peut-être dans l'histoire religieuse le
-seul exemple d'une conversion de ce genre[176]. En effet, bien qu'il y
-eût, comme on sait, en Espagne et en Portugal, un grand nombre de
-Juifs qui déguisaient leur croyance sous le manteau du Catholicisme,
-au point même de se charger de fonctions ecclésiastiques, c'étaient là
-des Juifs de naissance que la persécution avait contraints à prendre
-ce masque, et non des Chrétiens qui avaient embrassé le Judaïsme. La
-description de cette secte, par l'abbé Joseph, est tellement remplie
-d'invectives, que l'on est tenté de la croire pour le moins très
-exagérée. Il donne cependant les noms de quelques-uns de ces
-sectaires, qui laissèrent le pays pour se faire circonscrire, et il
-les accuse de s'être livrés à la magie et à l'astrologie; mais cette
-accusation répand un faible rayon de lumière sur leurs dogmes, en
-donnant à penser que c'était une de ces sectes mystérieuses dont les
-traces sont imprimées dans la poussière du moyen-âge. Alexius et
-plusieurs chefs de la secte moururent avec la réputation de pieux
-Chrétiens; mais son existence fut découverte par Gennadius, évêque de
-Novogorod, qui envoya plusieurs de ses adhérents à Moscou, avec les
-preuves recueillies contre eux, sans savoir toutefois que le
-métropolitain lui-même et le secrétaire du grand-duc comptaient au
-nombre de ses adeptes. Il les accusa d'avoir osé comparer les statues
-des saints à la matière brute qui les représentait, d'en avoir placé
-au milieu d'endroits impurs, d'avoir craché sur la croix, blasphémé le
-Christ et la Vierge, nié la vie future, et, par conséquent,
-l'immortalité de l'âme. Le grand-duc convoqua à Moscou, le 17 octobre
-1490, un synode d'évêques et d'autres ecclésiastiques, pour juger
-cette grave affaire. Les accusés, au nombre desquels figuraient les
-protopopes ci-dessus mentionnés, Dionysius et Gabriel, outre beaucoup
-d'autres, repoussèrent avec fermeté les faits mis à leur charge; mais
-ce système de dénégation ne put prévaloir contre les preuves de tout
-genre et les nombreux témoins produits par l'accusation. Plusieurs
-membres du synode voulaient que les accusés fussent mis à la question;
-mais le grand-duc ne le permit pas. Chose vraiment étonnante, si l'on
-considère la barbarie de l'époque et le penchant de ce souverain à la
-cruauté. Le synode dut se contenter d'anathématiser et de faire
-emprisonner les sectaires. Ceux qui furent renvoyés à Novogorod eurent
-à subir un traitement plus cruel. Parés d'oripeaux fantastiques
-représentant la figure du diable, et la tête couverte de grands
-bonnets d'écorce, avec cette inscription: «Ceci est la milice de
-Satan,» ils furent placés à cheval, le visage tourné vers la croupe,
-et promenés, par l'ordre de l'archevêque, à travers les rues de la
-ville, en butte aux insultes de la populace. Ils eurent ensuite leur
-coiffure brûlée sur leur tête, et furent jetés en prison; traitement
-barbare, sans doute, mais encore humain pour ce temps d'intolérance,
-où les hérétiques avaient à supporter les persécutions les plus
-cruelles dans l'Europe occidentale.
-
-[Note 176: Je ne parle ici que des Chrétiens, car il y a eu beaucoup
-de prosélytes juifs parmi les païens. Les Iduméens avaient été
-convertis par Hérode le Grand, et j'ai déjà parlé des Khozars.]
-
-Zozyme et Kouritzin continuèrent néanmoins à propager leurs opinions,
-et l'on dit que, grâce à cette propagande secrète, des doutes se
-répandirent au sein du peuple, sur les dogmes les plus importants du
-Christianisme. Ecclésiastiques et laïques en vinrent à disputer sur la
-nature du Christ, le mystère de la Trinité, la sainteté des images.
-C'était là, selon nous, une conséquence naturelle de l'agitation
-d'esprit causée dans les masses par les révélations vraies ou
-imaginaires sorties du jugement des hérétiques. Le métropolitain
-Zozyme fut à son tour accusé d'hérésie par le même Joseph, dans une
-épître adressée à l'évêque de Sousdal. On ignore si cette accusation
-suggéra une enquête sur l'orthodoxie du chef de l'Église russe. On
-sait seulement qu'il se démit de sa dignité en 1494, et se retira dans
-un couvent. Kouritzin continua à jouir de la faveur du monarque, et se
-vit chargé par lui d'une mission diplomatique auprès de l'empereur
-Maximilien Ier; mais l'abbé Joseph et l'évêque Gennadius, dont la
-haine contre les hérétiques était infatigable, découvrirent, vers le
-commencement du XVIe siècle, un nombre considérable de ces sectaires,
-qui allèrent chercher en Allemagne et en Lithuanie un refuge contre
-leurs persécuteurs. Kouritzin et plusieurs de ses adhérents,
-interrogés sur leurs opinions, les défendirent ouvertement. Le
-grand-duc les abandonna cette fois à la clémence et à la miséricorde
-de leurs accusateurs; en conséquence de quoi, Kouritzin, l'abbé du
-couvent de Saint-Georges à Novogorod, et plusieurs autres, furent
-brûlés vifs. Karamsin, qui a décrit cet évènement, n'a pas établi la
-véritable nature des opinions confessées par Kouritzin et ses
-compagnons, probablement parce qu'il ne croyait pas pouvoir faire
-fonds sur ce qui leur était attribué par le fanatisme violent de leurs
-accusateurs.
-
-La secte semble avoir disparu depuis cette époque. Il existe cependant
-aujourd'hui une secte de Raskolniky qui observe la loi mosaïque et qui
-est généralement connue sous le nom de Soubotniky, ou Hommes du
-samedi, en raison de ce qu'ils célèbrent le samedi au lieu du
-dimanche; mais l'on ne sait pas d'une manière bien certaine, s'ils ont
-adopté le Judaïsme dans toute sa rigueur ou si leur religion est un
-mélange de Christianisme et de loi mosaïque. Nous penchons pour la
-dernière supposition; car, dans le premier cas, on les eût vus
-contracter avec les Juifs d'origine une alliance dont il n'existe
-aucune trace.
-
-La Réforme, qui put se glorifier d'un grand nombre de conversions
-parmi les membres de l'Église grecque de Pologne, passa presque
-inaperçue sur celle de Russie. Les chroniques russes rapportent qu'en
-1553, un certain Mathias Baschkin se mit à enseigner qu'il n'y avait
-pas de sacrements, et que la croyance à la divinité du Christ, aux
-décisions des conciles et à la sainteté des saints, constituait autant
-d'erreurs. Soumis à un interrogatoire, il repoussa l'accusation; mais
-une fois en prison, il confessa ses opinions et nomma plusieurs
-individus qui les partageaient, déclarant qu'elles leur avaient été
-enseignées par deux Catholiques natifs de Lithuanie, et que l'évêque
-de Rézan les avait confirmés dans cette croyance. Un concile
-d'évêques, convoqué à dessein, condamna les hérétiques à un
-emprisonnement à vie. C'est tout ce que l'on trouve sur ce point dans
-les chroniques russes; mais il est impossible de dire sûrement si les
-doctrines en question étaient celles des Anti-Trinitaires, qui
-commençaient à se répandre en Pologne à cette époque, ou seulement les
-dogmes du Protestantisme, défiguré par le fanatisme ignorant des
-chroniqueurs. Ce que nous voyons de plus remarquable à noter, c'est
-qu'un évêque semble avoir nourri ces opinions. Il se démit de sa
-dignité épiscopale pour cause de maladie, mais en réalité peut-être
-pour se soustraire à une destitution imminente et à un scandale
-public. Que les doctrines de la Réforme ayent pénétré dans les États
-de Moscou, cela résulte évidemment de l'exposé suivant, émané d'un
-écrivain polonais Protestant, Wengierski, qui prit le pseudonyme de
-Regenvolscius. Il dit qu'en 1552, trois moines appelés Théodosius,
-Artémius et Thomas, arrivèrent de l'intérieur de la Moscovie à
-Vitepsk, ville de la Lithuanie; ils ne connaissaient pas d'autre
-langue que la leur et ne possédaient aucun savoir; ils condamnèrent
-cependant le culte des images, mirent en pièces celles qui leur
-tombèrent sous la main, et les chassèrent des temples et des maisons,
-en exhortant le peuple par leurs discours et leurs écrits à adorer
-Dieu seul dans la personne de notre Seigneur Jésus-Christ. Leur zèle
-ayant soulevé la colère d'un peuple superstitieux, fortement attaché
-aux rites idolâtres, ils quittèrent Vitepsk, et se retirèrent dans
-l'intérieur de la Lithuanie où la parole de Dieu retentissait déjà
-avec plus de liberté. Théodosius, qui avait plus de quatre-vingts ans,
-mourut bientôt après, Artémius se retira auprès du prince de Sloutzk,
-et Thomas, plus éloquent et mieux versé que les autres dans l'esprit
-des Écritures, devint l'un des ministres de l'Église de Dieu, et
-s'établit à Polotzk, où la religion commençait à se révéler dans sa
-pureté, pour instruire les fidèles et les confirmer dans la
-connaissance de Dieu et dans leurs sentiments de piété éclairée. Après
-s'être noblement acquitté des devoirs de sa vocation pendant plusieurs
-années, il scella de sa mort les principes des nouvelles doctrines.
-Quand le czar de Moscou, Ivan Vassilévitch, s'empara de Polotzk en
-1563, il ordonna, entre autres cruautés exercées contre les habitants,
-de précipiter Thomas à la rivière pour le punir d'avoir été autrefois
-son sujet et d'avoir déserté son Église. Le bon grain semé à Vitepsk
-par le martyre produisit néanmoins une moisson abondante, car les
-habitants prirent le culte des images en aversion, et la Pologne leur
-ayant envoyé des apôtres de la vraie religion, ils consacrèrent une
-église au culte évangélique. (_Slavonia Reform._, p. 262). L'on sait
-qu'il existe maintenant beaucoup de Protestants en Russie; mais ils
-sont tous d'origine étrangère, à la seule exception peut-être de la
-famille des comtes Golovkin, qui se firent Protestants en Hollande, au
-commencement du XVIIIe siècle, et persévérèrent dans cette croyance.
-Nous pensons toutefois que le comte Golovkin, auteur de plusieurs
-ouvrages en français, qui fut envoyé comme ambassadeur en Chine en
-1805, et appelé à d'autres missions diplomatiques, est le dernier
-Protestant de cette famille.
-
-Le patriarche Nicon, élevé au siége patriarchal par son mérite, causa,
-sous la règne d'Alexis, une commotion profonde dans l'Église russe, en
-voulant réformer les abus qui s'étaient glissés dans l'interprétation
-des Écritures et des livres de dévotion. La longue période de la
-domination des Mogols avait plongé le pays entier dans un état de
-barbarie, et le clergé, bien qu'en possession d'immunités
-considérables sous cette domination, était tombé dans la plus
-grossière et la plus superstitieuse ignorance, au point de faire
-désespérer de son émancipation intellectuelle, même long-temps après
-que le pays eût secoué le joug des Asiatiques. La transcription des
-livres sacrés, confiée à d'ignorants copistes, était devenue par
-degrés si infidèle, que leur sens était entièrement perdu et que le
-texte d'une copie différait souvent de celui d'une autre. Déjà, en
-1520, le czar Vasili Ivanovitch avait demandé aux moines du mont Athos
-un homme capable de corriger le texte des livres sacrés, et à sa
-requête, un moine grec appelé Maxime, bien versé dans la langue slave,
-fut envoyé à Moscou. Il y reçut un accueil distingué et travailla
-pendant dix laborieuses années à comparer les manuscrits de la version
-slave avec le texte grec original; mais la supériorité de son savoir
-excita la jalousie du clergé ignorant de Moscou, qui l'accusa de
-corrompre au lieu de corriger les livres sacrés, dans le but d'établir
-une nouvelle doctrine. Toutes les justifications de Maxime ne purent
-le sauver, et il fut enfermé dans un couvent où il resta jusqu'à sa
-mort en 1555.
-
-On renouvela vainement plusieurs tentatives pour corriger les livres
-sacrés. Enfin, le patriarche Nicon convoqua à Moscou, en 1654, un
-concile spécial, auquel assistèrent le patriarche d'Antioche, celui de
-Servie et cinquante-six évêques. Le concile décida que les Écritures
-et les livres de liturgie à l'usage de l'Église russe seraient
-soigneusement émendés. En conséquence de cette décision, le czar
-Alexis fit recueillir de toutes parts les vieux manuscrits sacrés.
-L'agent envoyé à cet effet au couvent du mont Athos, rapporta plus de
-huit cents originaux grecs, parmi lesquels se trouvaient une copie des
-Évangiles écrite au commencement du VIIIe siècle, et une autre dans le
-VIe. Les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, et plusieurs autres
-prélats grecs d'Orient, envoyèrent plus de deux cents manuscrits. Les
-différends qui s'élevèrent entre le czar Alexis et le patriarche
-Nicon, et qui finirent par la déposition de ce dernier, en 1664,
-entravèrent pendant quelque temps l'accomplissement de la réforme
-projetée; mais elle fut définitivement décidée par un concile convoqué
-à cette époque et composé, sous la présidence du czar lui-même, des
-patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, qui agissaient aussi au nom de
-ceux de Constantinople et de Jérusalem et d'un grand nombre de prélats
-russes. En conséquence de cette décision, le texte des Écritures et
-des livres de liturgie fut fixé conformément aux plus anciens
-manuscrits slaves, qui avaient paru donner la traduction la plus
-fidèle des originaux grecs et de la version des Septante; les livres
-sacrés ainsi corrigés furent livrés à l'impression.
-
-Bien que cette réforme importante se fût accomplie avec la sanction
-des plus hautes autorités de toutes les Églises d'Orient, elle
-rencontra de nombreuses oppositions dans le pays. Paul, évêque de
-Kolomna, avec beaucoup de prêtres et un nombre immense de laïques,
-surtout des classes inférieures, se déclara contre ce qu'il appelait
-l'hérésie Niconnienne. Selon lui et ses nombreux adhérents, les
-modifications introduites corrompaient les livres saints et la vraie
-doctrine, sous prétexte de les corriger. L'évêque réfractaire fut
-déposé et renfermé dans un couvent; des mesures sévères furent prises
-contre les opposants; mais la persécution ne servit qu'à enflammer
-leur fanatisme et à susciter de violentes collisions dans l'enceinte
-même de la capitale. Cette opposition se manifesta plus vivement
-encore dans le Nord, sur les bords de la mer Blanche. Ces nouveaux
-partisans de l'ancien texte furent appelés _Pomoranes_, c'est-à-dire
-habitants de la côte. Le siége principal de leur résistance organisée
-était le couvent fortifié de Solovietzk, situé dans une île de cette
-mer. Après une défense acharnée, il fut pris d'assaut en 1678, et la
-plupart de ses défenseurs, ceux du moins qui restèrent debout, se
-jetèrent dans les flammes pour gagner la couronne du martyre. Les
-_Raskolniky_ ou Schismatiques, comme les appelait alors l'Église
-nationale, propagèrent leurs opinions dans toute la Sibérie, dans le
-pays des Cosaques du Don, et en diverses autres provinces lointaines.
-Un grand nombre d'entre eux émigrèrent en Pologne et même en Turquie,
-où ils formèrent de nouveaux établissements. Le fanatisme, exalté par
-la persécution, dégénéra bientôt en actes de la plus sauvage
-superstition. Le suicide ou le baptême du feu, comme ils disaient,
-devint à leurs yeux le plus sûr moyen de faire son salut. Cette
-doctrine suscita dans leurs rangs un nombre infini de victimes. Il est
-avéré que des milliers de ces sectaires, de tout âge et de tout sexe,
-s'enfermaient dans des maisons, dans des granges, etc., y mettaient
-le feu et périssaient dans les flammes, en récitant des prières et en
-chantant des hymnes. On croit généralement que ces scènes d'horrible
-superstition se reproduisent encore aujourd'hui dans plusieurs
-provinces éloignées, particulièrement en Sibérie et dans le Nord, où
-beaucoup de _Raskolniky_ sont allés fonder des colonies au plus
-profond des forêts, de manière à cacher leur existence au reste du
-monde[177].
-
-[Note 177: Les horribles scènes dont nous avons parlé dans le texte,
-sont non-seulement décrites par les écrivains religieux de Russie qui
-ont pris la plume contre les _Raskolniky_, elles sont encore
-rapportées par les savants voyageurs qui ont exploré les provinces les
-plus reculées de la Russie pendant le dernier siècle, tels que Gmelin,
-Pallas, Géorgie, Lepekbine, etc. Le baron Haxthausen, qui a habité la
-Russie en 1843, dit qu'il y a quelques années, un certain nombre de
-ces fanatiques se donnèrent rendez-vous sur une propriété appartenant
-à un M. Gourieff, située sur la rive gauche du Volga, résolus à
-s'offrir en sacrifice en s'entretuant. Après quelques rites
-préparatoires, cet horrible dessein fut mis à exécution. Trente-six
-individus étaient tombés sous le fer meurtrier, quand l'amour de la
-vie se réveilla dans le coeur d'une jeune femme, qui s'enfuit vers un
-village voisin et donna l'alarme. On accourut sur le théâtre de ce
-sanglant holocauste; mais l'on trouva quarante-sept individus étendus
-sans vie, et deux de ces meurtriers fanatiques encore debout. Ils
-furent pris et subirent le châtiment du knout; mais chaque coup reçu
-leur arrachait un cri de triomphe, joyeux qu'ils étaient de souffrir
-le martyre.]
-
-Les _Raskolniky_ se divisent en deux grandes branches: les
-_Popovstchina_, ou ceux qui ont des prêtres, et les _Bezpopovstchina_,
-ou ceux qui n'en ont pas. Ils se subdivisent en un grand nombre de
-sectes, dont quelques-unes naquirent sous la pression des évènements
-que nous avons rapportés, tandis que d'autres, qui avaient une
-existence antérieure, furent comprises, à partir de ce moment, sous le
-nom général de _Raskolniky_. En ce qui concerne ceux de la première
-branche, ils se séparent encore en plusieurs nuances d'opinions, sur
-des points de peu d'importance, mais principalement sur les cérémonies
-extérieures. Ils se considèrent comme la véritable Église, victime de
-l'hérésie niconnienne, c'est-à-dire comme l'Église fondamentale, dont
-ils ne diffèrent pas du reste en doctrine, mais seulement par
-quelques rites extérieurs et par leur opiniâtreté à garder le texte
-incorrect des livres sacrés. Ils considèrent aussi comme un grand
-péché de se couper la barbe, opinion partagée autrefois par l'Église
-constituée, et fondée sur ce qu'un article du Stoglav (canons du
-concile tenu à Moscou en 1551), déclare que se raser est un péché que
-même le sang des martyrs ne saurait laver; et, en conséquence, celui
-qui se dépouille de sa barbe est un ennemi de Dieu, qui nous a créé à
-son image. L'argument le plus péremptoire des partisans du menton rasé
-contre la doctrine qui proclame irrémissible l'altération des traits
-divins de la créature par l'ablation de la barbe, c'est que la femme,
-dépourvue de cet ornement, est aussi créée à l'image de Dieu. Les
-défenseurs de la barbe, forcés dans leurs retranchements par cet
-argument, s'appuient sur le passage suivant du Lévitique XIX et XXVII:
-«Vous ne tondrez point en rond les coins de votre tête et vous ne
-gâterez point les cornes de votre barbe[178].»
-
-[Note 178: Les mêmes _Raskolniky_ considèrent comme péchés d'autres
-choses prohibées par le _Stoglav_, comme par exemple de manger du
-lièvre, atteler avec un seul timon, etc.]
-
-La séparation de l'Église nationale et des _Raskolniky_ devint
-complète sous Pierre le Grand, dont les mesures coërcitives pour
-civiliser ses sujets en modifiant leur extérieur, blessèrent
-profondément les préjugés de la nation. Un membre intelligent de la
-secte des _Raskolniky_, a fait remarquer très judicieusement au baron
-Haxthausen, que ce n'était pas le patriarche Nicon, mais bien ce
-monarque absolu qui les avait séparés du reste de leur nation, en lui
-imposant le système occidental de civilisation, dont l'ablation de la
-barbe était un symbole. La mémoire de Pierre le Grand est en horreur
-parmi les _Raskolniky_, et quelques-uns d'entre eux soutiennent qu'il
-était le véritable Antechrist, car il est écrit que l'Antechrist
-changera le cours des âges, et le czar avait accompli cette prophétie
-en reportant le commencement de l'année du 1er septembre au 1er
-janvier, et en abolissant la supputation des temps depuis l'origine du
-monde, pour adopter le mode des hérétiques latins, qui ne supputent
-les années qu'à partir de la naissance du Christ (Ère chrétienne). Ils
-disent aussi que c'est un blasphème de mettre des impôts sur l'âme (ce
-souffle pur de Dieu), au lieu de faire peser toutes les charges sur
-les possessions terrestres[179].
-
-[Note 179: Tout le monde sait qu'en Russie la capitation est perçue
-sur la population mâle, appelée _âmes_ dans le style officiel.]
-
-Les adhérents de l'ancien texte, qui forment la classe la plus nombreuse
-des _Raskolniky_, se nomment entre eux _Starovértzi_, ou ceux de
-l'ancienne foi, et sont appelés officiellement _Staroobradtzi_, ceux des
-anciens rites; leurs ministres sont en général des prêtres ordonnés par
-les évêques de l'Église constituée, mais qui l'ont abandonnée ou ont été
-expulsés de son sein; le gouvernement ne reconnaît pas leur caractère
-religieux. Il fait cependant aujourd'hui de grands efforts pour les
-réconcilier avec l'Église constituée; il a déclaré que les différences
-existant entre leur rites et ceux consacrés par le concile de 1664, ne
-constituent pas d'hérésie, et il leur a accordé une autorisation
-solennelle de garder intact leur ordre ecclésiastique. On leur a conféré
-la dénomination de _Yedinovertzi_ ou Coreligionnaires, en leur demandant
-seulement que leurs prêtres reçussent l'ordination des évêques de
-l'Église de l'État, avec promesse de n'intervenir en rien dans
-l'éducation de ces prêtres, et de procéder à la cérémonie de
-l'ordination conformément à l'ancien rituel. On n'a retiré encore que
-très peu d'avantages de cette offre, les rares Congrégations qui l'ont
-acceptée en sont au regret, et surveillent même d'un regard soupçonneux
-ceux de leurs prêtres ordonnés de la manière qui précède, redoutant que
-les évêques, dont ces derniers ont reçu l'ordination, n'exercent sur eux
-une influence corruptrice. Ils ont un grand nombre de couvents d'hommes
-et de femmes, avec les mêmes règles monastiques que celles qui existent
-dans tous les établissements semblables de l'Église grecque[180].
-
-[Note 180: L'auteur de cet ouvrage apprit en 1830, de la bouche d'un
-haut fonctionnaire russe, que le nombre des Raskolniky, de toutes
-catégories, pouvait s'élever à cinq millions, et qu'il allait sans
-cesse en augmentant. Cela ne se dit pourtant que des classes
-inférieures de la société; car, bien qu'il y ait parmi eux de riches
-commerçants, leurs enfants, qui ont reçu une meilleure éducation, se
-rallient presque invariablement à l'Église nationale.]
-
-Les sectes comprises sous la dénomination générale de
-_Bezpopovstchina_, ou ceux qui n'ont pas de prêtres, sont très
-nombreuses; beaucoup d'entre elles ne se distinguent que par quelques
-cérémonies extérieures; leurs doctrines sont ou inconnues ou bornées à
-quelques pratiques superstitieuses qu'ils ont héritées peut-être des
-traditions païennes de leurs ancêtres[181]. Il existe sans doute
-plusieurs sectes descendues de celles qui ont fréquemment troublé
-l'Empire byzantin; mais cette description prolongée nous entraînerait
-au-delà des limites de notre esquisse. Nous nous bornerons, en
-conséquence, à donner à larges traits un court aperçu des plus
-remarquables de celles dont l'existence n'est pas contestable. Tels
-sont les _Skoptzi_ ou eunuques, qui sont même répandus en assez grand
-nombre à Saint-Pétersbourg, à Moscou et dans d'autres grandes villes,
-et comptent parmi eux de riches négociants, principalement des
-argentiers, des joailliers, etc. On suppose qu'ils s'infligent la
-mutilation d'Origène, prenant à la lettre les paroles de l'Évangile
-qui poussèrent ce Père de l'Église à cette extravagance (Saint
-Mathieu, XIX, v. 12). D'autres doutent cependant que leur superstition
-soit fondée sur la même erreur d'interprétation. Leurs véritables
-doctrines sont impénétrables; tout ce que l'on peut dire avec
-certitude, c'est que la mortification de la chair est l'idée dominante
-de leur croyance, car beaucoup d'entre eux s'infligent la discipline
-et s'imposent toutes ces tortures, cilices, chaînes, croix de fer,
-etc., qui ont rendu célèbres quelques saints de l'Église de Rome. Une
-circonstance vraiment curieuse, est la vénération extraordinaire,
-dit-on, que ces fanatiques professent pour la mémoire de l'empereur
-Pierre III, l'époux assassiné de l'impératrice Catherine. Ils
-prétendent qu'il est leur chef et une véritable émanation du Christ;
-qu'il n'a pas été assassiné, et que l'on mit le corps d'un soldat à la
-place de celui de Pierre, qui s'enfuit à Irkoutzk en Sibérie; et comme
-toute grâce sort de l'Orient, il reviendra du lieu de sa retraite
-sonner la grande cloche de la cathédrale de Moscou, et son
-retentissement sera entendu par ses vrais disciples, les Skoptzi de
-toutes les parties du monde, et son règne commencera...
-
-[Note 181: Un manuscrit russe de 1523, récemment découvert, renferme
-un exposé d'un auteur inconnu, dans lequel on trouve ce passage
-remarquable: «Il y a des chrétiens qui croient à _Péroun_, dieu de la
-foudre, à _Khors_ et _Mokosh_, à _Sim_ et à _Regl_, et aux _Vilas_,
-qui, au dire de ce peuple ignorant, sont trois fois neuf soeurs. Ils
-les croient tous dieux et déesses, leur font des offrandes de
-_korovay_ et leur sacrifient des poules; ils adorent le feu, ils
-l'appellent _Svarojitch_. Les trois premières divinités avaient,
-suivant Nestor, leurs idoles à Kioff avant l'introduction du
-Christianisme. On ne sait rien de _Sim_ ni de _Regl_. La croyance à
-l'existence des _Vilas_, ou fées bienfaisantes, est encore aujourd'hui
-une des superstitions des Morlaques en Dalmatie. _Korovay_ est le nom
-du gâteau de noces dans plusieurs contrées slaves. Le mot
-_Svarojitch_, appliqué au feu par ses adorateurs, est le nom
-patronymique de Svarog[181-A], le Vulcain des anciens Slaves. Il est
-très probable que les rites secrets des Raskolniky ne sont rien autre
-chose que la continuation de l'ancienne idolâtrie slave, à laquelle le
-manuscrit fait allusion.]
-
-[Note 181-A: La ressemblance de ce mot avec _Surya_ et _Sourug_, noms
-indiens du soleil, est l'un des indices de l'origine asiatique des
-Slaves.]
-
-Les Skoptzi apportent un zèle extrême à faire des prosélytes et
-donnent des sommes considérables à ceux qui s'unissent à leur secte.
-Quiconque réussit à faire douze prosélytes, reçoit le titre d'apôtre;
-mais l'on ignore quels sont les priviléges attachés à cette dignité.
-
-Ils s'assemblent généralement, pour leur culte mystérieux, dans la
-nuit des samedis aux dimanches. Ils ont des signes secrets de
-reconnaissance, dont l'un consiste, dit-on, à placer un mouchoir rouge
-sur le genou droit et à le frapper de la main droite; ils ont dans
-leurs maisons des portraits de Pierre III, avec ce signe de leur
-secte[182].
-
-[Note 182: Ces détails sont tirés, en partie, de l'ouvrage du baron
-Haxthausen, _Studien über Russland_. L'auteur de cette esquisse vint à
-se trouver, en 1820, à Bobrouisk, forteresse sur la Bérésina, où, peu
-de temps auparavant, un missionnaire, arrivé de l'intérieur de la
-Russie, avait déterminé une centaine de soldats à s'unir à cette
-secte, dans les formes requises. Il fut condamné à recevoir le knout,
-et ses convertis furent transportés en Sibérie.]
-
-Les Khlestovstchiki ou Flagellants (de _khlestat_, flageller), sont
-considérés comme une branche des Skoptzi. Ils s'infligent la
-discipline et quelques autres pénitences, à l'exemple d'un grand
-nombre d'orthodoxes de l'Église d'Occident; mais ils ont, semble-t-il,
-des doctrines mystérieuses et des rites marqués au coin de la plus
-sauvage superstition[183].
-
-[Note 183: Ces sectaires sont accusés des extravagances coupables
-attribuées aux Adamites; l'on dit que la police de Moscou surprit l'un
-de leurs conciliabules en 1840, et qu'il fut prouvé, par l'enquête
-faite en conséquence de cette découverte, que les Khlestovstchiki, ne
-représentent qu'un degré inférieur ou préparatoire de la secte des
-Skoptzi; qu'ils mettent la femme en commun, bien que, pour le cacher,
-ils vivent en couples mariés par des prêtres de l'Église établie.
-C'est un fait constant qu'à leurs assemblées ils se trémoussent
-souvent jusqu'à ce qu'ils tombent d'épuisement; mais ces extravagances
-se retrouvent dans la Grande-Bretagne et en Amérique.
-
-Les Flagellants du moyen-âge avaient été accusés des folies
-criminelles imputées aux Khlestovstchiki; il serait possible que, dans
-les deux cas, ce fût le résultat naturel d'une surexcitation
-d'imagination, produite par l'excès des mortifications.]
-
-Les plus remarquables des Raskolniky sont incontestablement les
-Malakanes et les Doukhobortzi. Malakanes est un surnom donné aux
-membres de cette secte, parce qu'ils mangent du lait, en russe,
-_malako_, les jours de jeûne; mais ils s'appellent entre eux
-_Istinniyé Christiané_, c'est-à-dire vrais Chrétiens. On ne sait rien
-sur leur origine. On dit seulement que, vers le milieu du XVIIIe
-siècle, un Prussien, prisonnier de guerre, sans grade officiel,
-s'établit au milieu des paysans, dans un village du gouvernement de
-Kharkof, et s'acquit une telle influence sur eux, qu'ils le
-consultaient en toute occasion et suivaient toujours ses avis. Il
-n'avait pas de demeure à lui; mais il allait de chaumière en
-chaumière, lisant et expliquant chaque soir la Bible à un groupe de
-villageois, et il continua ainsi jusqu'à sa mort.
-
-On n'a pu découvrir aucun autre détail sur son compte, ni même son
-nom, et la seule chose que l'on sache, c'est qu'il vécut dans un
-village habité par les Malakanes. Il est cependant beaucoup plus
-probable qu'il avait trouvé une communauté religieuse préexistante,
-avec laquelle ses opinions coïncidaient, plutôt que d'en être le
-fondateur, car l'on découvrit, vers cette époque, dit-on, une
-communauté semblable dans le gouvernement de Tamboff. Cette secte
-n'est pas nombreuse. Environ trois mille de ses membres sont établis
-dans le gouvernement de la Crimée, où ils ont été visités, en 1843,
-par le baron Haxthausen, qui parvint à obtenir l'explication suivante
-de leur croyance:
-
-Ils reconnaissent la Bible pour la parole divine, et l'unité de Dieu
-en trois personnes. Ce Dieu incréé, principe de toutes choses, est un
-esprit éternel, immuable, invisible. Dieu demeure au milieu des
-clartés d'un monde pur. Il voit tout, il fait tout, il régit tout;
-tout est rempli de lui; il a créé le ciel et la terre et tout ce qui
-respire. Au commencement, tout ce qui sortit de ses mains était bon et
-parfait. L'âme d'Adam, non son corps, fut créée à l'image de Dieu.
-Cette âme immortelle était douée d'une pureté céleste et d'une notion
-claire de la divinité. Le mal était inconnu à Adam, qui jouissait
-d'une sainte liberté aboutissant à Dieu le Créateur. Ils admettent le
-dogme de la chute d'Adam, la naissance, la mort et la résurrection du
-Christ, de la même manière que les autres Chrétiens, et ils donnent
-aux dix commandements l'interprétation suivante:
-
-Le premier et le second défendent l'idolâtrie: donc le culte des
-images est interdit.
-
-Le troisième montre que l'on ne doit pas faire de serment.
-
-Le quatrième s'observe en passant les dimanches et les autres fêtes à
-prier, à chanter les louanges de Dieu et à lire la Bible.
-
-Le cinquième, en ordonnant d'honorer père et mère, commande
-l'obéissance envers toutes les autorités.
-
-Le sixième défend deux sortes de meurtre. Premièrement, le meurtre
-corporel, au moyen d'une arme, du poison, etc., qui est un crime,
-excepté en cas de guerre, où il est permis de tuer pour la défense du
-czar et du pays, et, en second lieu, le meurtre spirituel, que l'on
-commet en détournant les autres de la vérité par des paroles
-trompeuses, ou en les attirant, par le mauvais exempte, dans une voie
-qui conduit à la damnation éternelle. Ils considèrent aussi comme
-meurtre, d'injurier, de persécuter ou de haïr un voisin. Suivant les
-paroles de saint Jean: Celui qui hait son frère est un meurtrier.
-
-En ce qui concerne le septième commandement, ils voient un adultère
-spirituel, même dans un trop grand attachement à ce monde et à ses
-plaisirs passagers, et, en conséquence, l'on doit fuir non-seulement
-l'impudicité, mais encore l'ivrognerie, la gourmandise et la mauvaise
-fréquentation.
-
-Par le huitième, ils mettent la violence et la ruse sur la même ligne
-que le vol.
-
-Aux termes du neuvième commandement, toute insulte, raillerie,
-flatterie ou tout mensonge, est considéré comme faux témoignage.
-
-Par le dixième, ils entendent les mortifications de toutes les
-convoitises et de toutes les passions.
-
-Ils complètent ainsi leur Confession de foi:
-
-«Nous croyons que quiconque observera fidèlement les dix commandements
-de Dieu, sera sauvé; mais nous croyons aussi que, depuis la chute
-d'Adam, aucun homme ne saurait les accomplir par sa propre force.
-L'homme, pour devenir capable de bonnes oeuvres et de fidélité aux
-commandements de Dieu, doit croire en Jésus-Christ, son fils unique.
-
-»Cette loi pure, nécessaire pour notre salut, ne peut se puiser que
-dans la parole de Dieu seul. Nous croyons que le Verbe divin crée en
-nous cette foi, qui nous rend dignes de la grâce.»
-
-En ce qui concerne le sacrement du baptême, ils disent:
-
-«Bien que nous sachions que le Christ fut baptisé par Jean dans le
-fleuve du Jourdain, et que les Apôtres ont eux-mêmes conféré le
-baptême, notamment Philippe à l'eunuque, nous comprenons cependant
-par ce sacrement, non l'eau terrestre, qui purifie seulement le corps
-et non l'âme, mais l'onde vivifiante, qui est la foi absolue en Dieu
-et la soumission à sa parole sainte; car le Sauveur dit: «Quiconque
-croit en moi, son corps se changera en une source d'eau vive.» Et
-Jean-Baptiste dit: «Pour moi, je baptise d'eau, mais il y en a un au
-milieu de vous, que vous ne connaissez point, c'est celui qui baptise
-du Saint-Esprit.» Et Paul dit: «Le Christ ne m'a pas envoyé pour
-baptiser, mais pour annoncer sa parole.» Nous entendons, en
-conséquence, par le sacrement du baptême, l'âme purifiée du péché par
-la foi, et la mort en nous-mêmes du vieil homme et de ses oeuvres,
-pour revêtir à nouveau une vie pure et sainte. Bien qu'à la naissance
-d'un enfant nous lavions avec de l'eau les impuretés de son corps, ce
-n'est pas là le baptême à nos yeux. Quant à la sainte Cène, c'est une
-commémoration du Christ; mais les paroles de l'Évangile sont le pain
-spirituel de vie. L'homme ne se nourrit pas de pain seulement, mais de
-la parole de Dieu.
-
-»L'esprit seul donne la vie. Il n'est donc pas nécessaire de recevoir
-le pain et le vin en substance.»
-
-Il est très curieux que cette secte, dont la croyance brille d'un tel
-spiritualisme, se compose exclusivement de paysans illettrés, vivant
-au milieu d'une population plongée dans la superstition et presque
-idolâtre, comme cela se voit chez les sectaires de l'Église grecque,
-en Russie. Les ouvrages mystiques de l'écrivain allemand bien connu,
-Jung Stilling, qui ont été traduits en russe, sont très populaires
-parmi les Malakanes, qui croient, en général, au Millenium.
-
-En 1833, l'un d'eux, appelé Terentius Belioreff, se mit à exhorter au
-repentir, annonçant que le Millenium commencerait dans trente mois, et
-il ordonna que les affaires et les travaux de tous genres, à
-l'exception des plus indispensables, fussent abandonnés, et que le
-peuple passât tout son temps en prières et en chants. Il se proclama
-le prophète Élie, envoyé pour annoncer la venue du Seigneur, pendant
-qu'Enoch, son compagnon, était chargé de la même mission dans l'Ouest.
-Il annonça le jour où il devait monter au ciel en présence de tous.
-Plusieurs milliers de Malakanes se réunirent de différentes parties de
-la Russie. Au jour convenu, il parut sur un char, ordonna à la foule
-de s'agenouiller, et alors, étendant les bras, il s'élança du char et
-mesura la terre de son corps.
-
-Les Malakanes, désappointés, livrèrent le pauvre enthousiaste à la
-police locale, comme imposteur. Il fut mis en prison; mais au bout de
-quelque temps de ce régime, il cessa de parler de son identité avec le
-prophète Élie, tout en continuant à prêcher le Millenium sous les
-verroux, et, après son élargissement, jusqu'à sa mort. Il laissa un
-nombre considérable de prosélytes, qui s'assemblent souvent pour
-passer des jours et des nuits en prières et en chants continuels. Une
-communauté de biens s'établit entre eux, et ils émigrèrent, avec la
-permission du gouvernement, en Géorgie, où ils dressèrent leurs tentes
-en vue du mont Ararath, pour attendre le Millenium, devancés dans
-cette province par une colonie de Luthériens du Wurtemberg, fondée
-dans le même dessein.
-
-S'il est étonnant de trouver au sein des campagnes ignorantes de la
-Russie des opinions religieuses d'un spiritualisme aussi élevé,
-combien n'est-il pas plus surprenant encore de rencontrer chez ces
-paysans quelques-unes des doctrines nourries par les Gnostiques qui
-appartenaient aux classes les plus éclairées de la société chrétienne.
-Tel est le cas, cependant, avec les Doukhobortzi, ou Combattants en
-esprit[184].
-
-[Note 184: De _Doukh_, esprit ou âme dans tous les dialectes slaves,
-et _Boretz_, lutteur ou combattant.]
-
-L'origine de cette secte est inconnue. Ils la font dériver eux-mêmes
-des trois jeunes hommes qui furent jetés dans la fournaise ardente par
-Nabuchodonosor, pour avoir refusé d'adorer son image (Daniel, III),
-légende qui porte probablement avec elle un sens allégorique. Ils
-n'ont pas de documents historiques sur leur secte, ou du moins on n'en
-a découvert aucun jusqu'ici. Selon notre opinion, cependant, ils
-continuent la secte des Patarènes, qui soutenaient exactement la même
-doctrine que les Doukhobortzi, sur la chute de l'âme avant la création
-de ce monde, et qui étaient très nombreux au XIIIe siècle et au XIVe,
-en Servie, en Bosnie et dans la Dalmatie, mais dont il n'est plus fait
-mention depuis la dernière partie du XVe siècle. Il est très-naturel
-de supposer que quelques-uns de ces sectaires, persécutés dans le
-Midi, se réfugièrent au milieu de leurs frères slaves de Russie,
-d'autant mieux que le dialecte du pays qu'ils avaient habité a
-beaucoup de rapport avec le russe. Quoi qu'il en soit, les
-Doukhobortzi furent découverts, quelques années avant le milieu du
-XVIIIe siècle, sur différents points de la Russie. Ils furent
-violemment persécutés sous le règne de Catherine et de Paul,
-particulièrement à cause de leur refus de servir dans l'armée; et ils
-supportèrent cette persécution avec une fermeté, une résignation et
-une douceur vraiment remarquable. L'empereur Alexandre leur accorda
-toute liberté, et leur permit de fonder des établissements dans le
-sud de la Russie, sur les bords de Molotchna, où ils se signalèrent
-par leur industrie et leur droiture. Quant à leurs dogmes, nous
-donnons plus bas la Confession de foi qu'ils présentèrent à Kokhowski,
-gouverneur de Cathérinoslaff, au temps de leur persécution sous
-Catherine, et qui, vu l'ignorance des paysans auteurs de ce document,
-étonne véritablement par les idées abstraites et les expressions
-recherchées qu'il renferme:
-
-«Notre langage est rude en toute occasion; les écrivains coûtent cher,
-et il ne nous est pas facile, à nous qui sommes sous les verroux, de
-nous en procurer. C'est pourquoi cette déclaration de notre cru est si
-mal rédigée. Ceci considéré, nous vous prions, ô chef, de pardonner à
-des hommes peu versés dans l'art d'écrire, le désordre des pensées, le
-peu de clarté et la défectuosité de l'exposition, le défaut de goût
-dans le discours et l'âpreté des mots; et si, revêtant l'éternelle
-vérité d'une enveloppe grossière, nous défigurons par là des traits
-divins, nous vous conjurons de ne vous en pas lasser pour elle, car
-elle brille de sa propre beauté dans tous les temps et de toute
-éternité.
-
-»Dieu est un, mais il est un en trois personnes. Cette sainte Trinité
-est un être impénétrable. Le Père est la lumière, le Fils est la vie,
-le Saint-Esprit est la paix. Dans l'homme, le Père se manifeste comme
-la mémoire, le Fils comme la raison, le Saint-Esprit comme la volonté;
-l'âme humaine est l'image de Dieu; mais en nous cette image n'est rien
-autre que la mémoire, la volonté et la raison. L'âme avait existé
-avant la création du monde visible. Elle est tombée antérieurement
-avec beaucoup d'autres esprits, qui faillirent alors dans le monde
-spirituel, dans le monde d'en haut; en conséquence, la chute d'Adam
-et Ève ne doit pas être prise à la lettre; mais cette partie de
-l'Écriture est une image où se trouve représentée d'abord la chute de
-l'âme humaine, de son état de pureté céleste dans le monde spirituel
-et avant sa venue ici-bas; en second lieu, la rechute faite par Adam,
-au commencement des jours de ce monde, et dont la description est
-adaptée à notre intelligence; et, en dernier lieu, la chute qui,
-depuis Adam, se renouvelle spirituellement et charnellement chez tous
-les hommes, et qui se renouvellera jusqu'à la fin du monde.
-Originairement l'âme tomba, parce qu'elle détourna sur elle-même la
-contemplation et l'amour qu'elle devait concentrer sur Dieu, et
-qu'elle s'enorgueillit de sa propre beauté. Quand, pour son châtiment,
-l'âme fut enfermée dans sa prison charnelle, elle succomba pour la
-seconde fois dans la personne d'Adam, par le crime du serpent
-séducteur, c'est-à-dire sous les excitations corruptrices de la chair.
-Maintenant notre chute à tous est due à la séduction du même serpent
-qui est entré en nous par Adam, avec l'orgueil et la vaine gloire de
-l'esprit et l'impudicité de la chair. En punition de sa première chute
-dans le monde spirituel, l'âme perdit l'image divine et se vit
-emprisonnée dans la matière. La mémoire de l'homme s'affaiblit, et il
-oublia ce qu'il avait été jadis. Un voile s'étendit sur sa raison, et
-sa volonté se corrompit. C'est ainsi qu'Adam parut sur cette terre
-avec un faible souvenir de son premier séjour, et privé d'une raison
-ferme et droite. Son péché, ou sa rechute ici-bas, ne s'étend pas
-néanmoins à sa postérité, car chacun pèche et se sauve pour soi-même.
-Bien que ce ne soit pas la faute d'Adam, mais l'opiniâtreté
-individuelle qui forme la racine du péché, personne n'en est cependant
-exempt; car l'homme, déjà tombé avant de venir au monde, apporte avec
-lui un penchant à une nouvelle chute. Après la première chute de
-l'âme, Dieu créa ce monde pour elle, et la précipita, selon sa
-justice, du séjour de l'éternelle pureté sur cette terre, comme dans
-une prison, en châtiment du péché[185]; et maintenant notre esprit
-dans ses chaînes terrestres, se plonge et s'ensevelit dans ce gouffre
-d'éléments qui fermentent autour de lui. D'un autre côté, l'âme est
-envoyée dans cette vie comme dans un lieu d'épreuve, afin que, livrée
-à son libre arbitre sous son enveloppe charnelle, elle choisisse entre
-le bien et le mal, et obtienne ainsi le pardon de son premier crime ou
-s'attire un châtiment éternel. Une fois la chair formée pour nous sur
-cette terre, notre esprit s'y précipite d'en haut, et l'homme est
-appelé à l'existence. Notre chair est la tente disposée pour recevoir
-notre âme, et sous laquelle nous perdons le souvenir et le sentiment
-de ce que nous avions été avant notre incarnation; c'est l'eau des
-éléments dans ce monde du Seigneur, où nos âmes purifiées doivent se
-transformer en un esprit éternellement pur, supérieur au premier;
-c'est l'archange au glaive de feu, qui nous barre le chemin à l'arbre
-de vie, à Dieu, à l'absorption en sa divinité. Et ici se trouve
-accomplie sur l'homme cette destination divine, et maintenant il faut
-prendre garde qu'il n'avance sa main, et aussi qu'il ne prenne de
-l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive à toujours.
-
-[Note 185: C'était là exactement la doctrine des Patarins de la
-Bosnie.]
-
-»Dieu, prévoyant de toute éternité la chute de l'âme dans la chair, et
-sachant l'homme incapable de se relever par sa propre force, l'éternel
-amour décida de descendre sur la terre, de se faire homme et de
-satisfaire par ses souffrances à l'éternelle justice.
-
-»Jésus-Christ est le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Il faut observer
-cependant que, lorsqu'il intervient dans l'Ancien-Testament, il ne
-représente que la sagesse suprême de Dieu, le Tout-Puissant, enveloppé
-au commencement dans la nature du monde et caché plus tard sous la
-lettre de la parole révélée. Le Christ est le Verbe divin, qui nous
-parle dans le livre de la nature et dans les Écritures saintes; le
-pouvoir qui, semblable au soleil, brille miraculeusement sur la
-création et dans le coeur de la créature, qui donne à tout le
-mouvement et la vie, et se trouve à la fois partout, en nombre, poids
-et mesure. Il est le pouvoir de Dieu, qui, dans nos ancêtres comme
-dans nous-mêmes, s'est manifesté et agit encore en différentes
-manières; considéré dans le Nouveau-Testament, il est l'esprit incarné
-de la plus haute sagesse, la connaissance de Dieu et la vérité pure,
-l'esprit d'amour, l'esprit descendu d'en haut, incarné, inexprimable,
-la plus sainte allégresse, l'esprit de consolation, de paix, de chaque
-battement du coeur, l'esprit de chasteté, de sobriété, de modération.
-
-»Le Christ fut homme aussi, parce que, comme nous-mêmes, il naquit
-dans la chair; mais il descend aussi en chacun de nous par
-l'annonciation de Gabriel, et se communique spirituellement comme dans
-Marie. Il naît dans l'esprit de chaque croyant; il va dans le désert,
-et il est tenté par le diable dans la personne de tous les hommes, au
-moyen des soucis de la vie, de la luxure et des honneurs mondains.
-Quand il se développe en nous, il nous donne des paroles
-d'enseignement; il est persécuté et meurt sur la croix; il est couché
-dans le tombeau de la chair; il se lève brillant de gloire dans l'âme
-des affligés de la dixième heure; il vit en eux quarante jours,
-échauffe leurs coeurs, les guide vers le ciel, et les offre sur
-l'autel de Gloire comme un sacrifice saint, véritable et agréable à
-Dieu.»
-
-Au sujet des miracles du Christ, les Doukhobortzi disent: «Nous savons
-qu'il a fait des miracles; pécheurs, nous étions morts, aveugles et
-sourds, et il nous a ressuscités; mais nous repoussons les prétendus
-miracles du corps.»
-
-Les Doukhobortzi reconnaissent la parole de Dieu dans les Écritures;
-mais ils prétendent que tout y a un sens mystérieux qui n'est
-intelligible et n'a été révélé qu'à eux seuls, et que tout y est
-symbolique. Ainsi l'histoire de Caïn est une allégorie des fils
-corrompus d'Adam, qui persécutent l'Église invisible figurée par Abel.
-La confusion des langues n'est rien autre chose que la séparation des
-Églises. Pharaon noyé est le symbole de la défaite de Satan, qui
-périra avec tous ses suppôts dans la mer rouge de feu, à travers
-laquelle les élus, c'est-à-dire les Doukhobortzi, passeront sains et
-saufs. Ils expliquent de la même manière le Nouveau-Testament; ainsi,
-l'eau changée en vin aux noces de Cana, signifie que le Christ, lors
-de son union mystérieuse avec notre âme, convertira dans notre coeur
-les pleurs du repentir en un vin spirituel, saint et céleste, en un
-breuvage de joie et de félicité.
-
-La croyance métaphysique de ces sectaires ne suffit pas à les
-préserver de la superstition la plus grossière et la plus révoltante,
-preuve surabondante que les spéculations métaphysiques conduisent
-quelquefois ceux qui s'y livrent à des conséquences dont le simple bon
-sens d'un ignorant se serait défendu, et offrent à peine une ombre de
-compensation à l'absence des principes positifs de la religion. On
-prétend généralement qu'ils ont des doctrines et des rites secrets,
-dont le mystère n'a jamais été percé. Ceux-là mêmes d'entre eux qui se
-sont ralliés à l'Église officielle ayant gardé un silence obstiné à
-cet égard, nous ne saurions dire si cette opinion est fondée ou non.
-Le fait qui suit semble néanmoins établi d'une manière incontestable:
-
-Un individu appelé Kapoustin, officier libéré des gardes, s'unit, vers
-le commencement de ce siècle, aux Doukhobortzi établis sur les bords
-de la Molotchna. La dignité imposante de son maintien, ses capacités
-extraordinaires, et, par dessus tout, sa brillante éloquence, lui
-acquirent une telle influence sur ces sectaires, qu'ils virent en lui
-un prophète et se soumirent aveuglément à toutes ses instructions. Il
-introduisit parmi ses disciples la doctrine de la transmigration des
-âmes, enseignant que l'âme de chaque fidèle était une émanation de la
-Divinité, le Verbe fait chair, et resterait sur la terre seulement en
-changeant de corps, tant que le monde créé existerait. Que Dieu s'est
-manifesté comme Christ dans le corps de Jésus, le plus parfait et le
-plus pur des hommes, et que l'âme de Jésus était conséquemment la plus
-pure et la plus parfaite de toutes les âmes. Que depuis le temps où
-Dieu s'est manifesté en Jésus, il demeure avec l'humanité, vivant et
-se manifestant en chaque croyant; mais l'individualité spirituelle de
-Jésus, conformément à ce qu'il a déclaré lui-même par ces paroles: «Je
-resterai avec vous jusqu'à la fin des temps,» continue à habiter ce
-monde, changeant de corps de génération en génération, mais gardant,
-par un privilége de Dieu, le souvenir de sa première existence. C'est
-pourquoi tout homme en qui réside l'âme de Jésus, a la conscience de
-ce qu'il est.
-
-Pendant les premiers âges du Christianisme, ce fait était
-universellement admis, et le nouveau Jésus se dévoilait à tous; il
-gouvernait l'Église et décidait toutes les controverses en matière de
-Religion. On l'appelait le pape; mais de faux papes usurpèrent bientôt
-le trône de Jésus, qui n'a conservé qu'un petit nombre de fidèles,
-suivant ce qu'il a prédit lui-même: «Qu'il y a beaucoup d'appelés,
-mais peu d'élus.» Ces vrais croyants, dit-il, sont les Doukhobortzi;
-Jésus ne les quitte pas, et son âme se perpétue en l'un d'eux; ainsi,
-Sylvain Kolesnikof (un des chefs de leur secte), que beaucoup de vos
-anciens ont connu, était un Jésus véritable; mais aujourd'hui c'est
-moi qui suis Jésus, aussi vrai que le ciel est sur ma tête et la terre
-sous mes pieds. Je suis le Jésus-Christ unique, votre Seigneur. C'est
-pourquoi prosternez-vous et adorez-moi! Et ils se prosternèrent et ils
-l'adorèrent.
-
-Kapoustin fonda une communauté parfaite de biens entre ses disciples;
-les champs étaient cultivés en commun et leurs fruits répartis selon
-les besoins de chacun; quelques manufactures s'établirent et la
-colonie devint florissante.
-
-En 1814, il fut emprisonné pour son prosélytisme, mais relâché,
-quelque temps après, sous caution. Le bruit de sa mort se répandit
-alors; mais les autorités ayant ordonné l'ouverture de la fosse où on
-le disait enterré, on ne trouva que le corps d'un autre individu. Tous
-les efforts pour découvrir sa résidence furent vains, et ce ne fut
-qu'après sa mort bien réelle que l'on découvrit qu'il avait passé
-plusieurs années dans une caverne ignorée, d'où il dirigeait ses
-disciples. Kapoustin institua un conseil de trente personnes, dont
-douze reçurent le nom d'apôtres. Ce conseil choisit pour son
-successeur son fils, jeune homme de quinze ans environ, d'un esprit
-faible et déréglé; mais le gouvernement de la communauté était conduit
-par le conseil. Ses membres virent cependant s'échapper de leurs mains
-l'empire absolu que Kapoustin avait exercé sur l'esprit de ses
-disciples, et leur autorité, aussi bien que la vérité de leurs
-doctrines, furent mises en question par beaucoup de ces derniers, qui
-donnèrent des symptômes de rébellion. Le conseil se constitua en
-tribunal secret pour le maintien de son autorité, et ceux qui lui
-avaient résisté ou qui parurent suspects de désertion en faveur de
-l'Église instituée, furent attirés ou conduits de force dans une
-maison bâtie dans une île de la Molotchna, et appelée _Ray i Mouka_,
-c'est-à-dire Paradis et Torture, et mis à mort de diverses manières.
-Le gouvernement reçut avis de cet odieux attentat, et l'on découvrit
-un grand nombre de cadavres, dont quelques-uns mutilés tandis que
-d'autres semblaient avoir été enterrés vivants. L'enquête judiciaire
-sur cette horrible affaire, commencée en 1834, fut terminée en 1839.
-L'empereur ordonna que tous les Doukhobortzi appartenant à cette
-colonie fussent transportés au-delà du Caucase, et divisés, dans ces
-provinces, en communautés séparées, soumises à la plus rigoureuse
-surveillance. Ceux qui consentirent à entrer dans le giron de l'Église
-nationale, purent cependant rester dans leurs anciens établissements.
-
-Le récit de ces actes d'affreuse superstition, accomplis de nos jours,
-serait incroyable, si l'authenticité n'en était constatée par une
-autorité aussi importante que celle du comte, aujourd'hui le prince
-Woronzoff, qui est parfaitement connu en Europe. Le fait que l'on
-vient de rapporter se produisit dans une province confiée à son
-administration. Le baron Haxthausen, dont l'ouvrage nous a fourni les
-détails de cette affaire, donne la traduction d'une proclamation
-adressée aux Doukhobortzi, et signée du comte de Woronzoff comme
-gouverneur-général des provinces de la Nouvelle-Russie et de
-Bessarabie, le 26 janvier 1841.
-
-Dans cette proclamation, il publie l'ordre de transportation dans les
-provinces trans-caucasiennes, et il ajoute qu'au nom de leur croyance
-et sur les instructions de leurs prédicateurs, ils s'étaient rendus
-coupables de meurtres et des plus odieux traitements, donnant asile
-aux déserteurs et cachant les crimes de leurs frères, qui attendaient
-en prison le juste châtiment de leurs forfaits. En conséquence de cet
-ordre, deux mille cinq cents individus environ furent transportés
-au-delà du Caucase, et le reste se soumit à l'Église de l'État; mais,
-selon toute probabilité, cette conversion ne fut qu'apparente. Notre
-autorité ne donne aucun renseignement sur ceux qui, aux termes de la
-proclamation du comte Woronzoff, furent convaincus des crimes auxquels
-il fait allusion, et dont les débats mériteraient certainement de
-figurer au premier rang des causes célèbres de l'Europe.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-RUSSIE.
-
-(Suite.)
-
- Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie religieuse.
- -- Utilité de leurs travaux. -- Leur persécution par
- l'impératrice Catherine. -- Ils reprennent leurs travaux sous
- l'empereur Alexandre. -- Ils font fleurir les sociétés bibliques,
- etc. -- Remarques générales sur les Russes. -- Constitution
- donnée à Moscou par les Polonais. -- Situation religieuse des
- Slaves de l'Empire ottoman. -- Observations générales sur la
- condition actuelle des nations slaves. -- Ce que l'Europe peut
- espérer ou craindre d'elles. -- Causes qui s'opposent aujourd'hui
- aux progrès du Protestantisme parmi les Polonais. -- Moyens de
- propager la religion de l'Évangile chez les Slaves. --
- Perspective heureuse pour elle en Bohême. -- Succès des efforts
- du révérend F.-W. Kossuth à Prague. -- Raisons pour que les
- Protestants anglais et américains prêtent quelque attention à la
- situation religieuse des Slaves. -- Alliance entre Rome et la
- Russie. -- Influence du despotisme et des institutions libérales
- sur le Catholicisme et le Protestantisme. -- Causes de la
- recrudescence actuelle du Catholicisme. -- Quel contrepoids l'on
- pourrait y opposer. -- Importance d'une alliance entre les
- Protestants anglais et slaves.
-
-
-Nous n'achèverons pas le tableau des sectes religieuses de la Russie,
-sans une rapide esquisse des Martinistes, qui méritent une place
-honorable dans les annales de la religion, et, tout à la fois, dans
-celle de la Franc-Maçonnerie, pour avoir mis en pratique, au moyen des
-loges maçonniques, les sublimes préceptes de la Religion; et peut-être
-la Franc-Maçonnerie n'eut-elle jamais occasion de se déployer dans
-une plus noble sphère d'activité que sous le nom de Martinisme, en
-Russie.
-
-Le chevalier Saint-Martin n'est pas aussi connu qu'il mériterait de
-l'être[186]. Ce serait cependant excéder les limites de cet ouvrage,
-que de donner une biographie de cet homme remarquable, qui, dans un
-siècle où l'école philosophique exerçait en France un tyrannique
-empire sur l'opinion publique, travaillait sans relâche à répandre les
-doctrines du Christianisme pur, bien qu'empreint d'une teinte
-considérable de mysticisme. Il essaya d'établir ses doctrines au moyen
-des loges maçonniques, en leur imprimant une direction religieuse et
-pratique. Il ne parvint pas à réaliser ses vues dans sa patrie, bien
-qu'il eût obtenu quelque succès au sein des loges de Lyon et de
-Montpellier; mais ses doctrines furent importées en Russie par un
-Polonais, le comte Grabianka, et par un Russe, l'amiral Plestcheyeff,
-et introduites par leur influence dans les loges maçonniques de ce
-pays, où elles ont pris depuis ce temps de plus grands développements
-encore. Les ouvrages de Jacob Boehme et d'écrivains religieux
-protestants, tels que Jean Arndt, Spener et quelques autres de la même
-école, et les écrits de Saint-Martin lui-même, devinrent les guides de
-cette société, qui comptait dans son sein des personnes appartenant
-aux premiers rangs de la communauté. Leur but n'était pas de
-s'abandonner uniquement à des spéculations religieuses, mais de mettre
-avant tout en pratique les préceptes du Christianisme, en faisant le
-bien, et ils déployèrent à cet égard la plus louable activité. Leur
-sphère d'action, loin de se limiter à simples actes de charité,
-s'étendait à l'éducation et aux progrès des lettres. Ils firent de
-Moscou leur siége principal, et ils fondèrent dans cette capitale une
-société typographique pour l'encouragement de la littérature. Afin
-d'exciter les jeunes gens à se vouer au culte des lettres, cette
-société achetait tous les manuscrits qui lui étaient apportés, prose
-et poésie, productions originales et traductions. Un grand nombre de
-ces manuscrits, indignes de voir le jour, furent détruits ou délaissés
-dans les cartons; mais beaucoup d'entre eux eurent les honneurs de
-l'impression. Les sociétaires favorisaient surtout la publication des
-ouvrages de religion et de morale; mais ils imprimaient aussi les
-oeuvres consacrées aux diverses branches des lettres et des sciences,
-si bien que la littérature russe s'enrichit rapidement d'un grande
-nombre d'écrits traduits en partie des langues étrangères. Ils
-fondèrent aussi une vaste bibliothèque, pour laquelle ils déboursèrent
-plus de quarante mille livres sterling, monnaie d'Angleterre, composée
-principalement d'ouvrages religieux, et accessible à tous ceux qui
-désiraient puiser des renseignements. Une école s'ouvrit à leurs
-frais, et ils s'appliquaient à rechercher les jeunes gens de mérite
-pour leur fournir les moyens d'achever leurs études dans le pays ou
-aux Universités étrangères.
-
-[Note 186: Le chevalier Saint-Martin naquit en 1743 et mourut en 1803.
-Ses principaux ouvrages sont: _de l'Erreur et de la Vérité_, et _des
-Rapports entre Dieu, l'Homme et la Nature_. On trouve un aperçu de sa
-vie et de ses ouvrages dans la _Biographie universelle_.]
-
-Au sein de cette admirable société, l'on remarque en relief les traits
-de Novikoff, qui, dès ses plus jeunes années, se dévoua, de toutes les
-forces de son coeur et de son âme, au développement intellectuel de sa
-patrie. Il publia, en débutant, un recueil périodique de littérature,
-s'attachant à répandre des avis utiles, attaquant les préjugés, les
-abus, et tout ce qui était mal. Il fonda ensuite un journal savant et
-une autre publication d'un caractère plus populaire, mais toujours
-avec un but sérieux, et il consacra le produit de ses oeuvres à créer
-des écoles primaires avec l'instruction gratuite. Il fixa plus tard sa
-résidence à Moscou, où il institua la société typographique dont nous
-avons parlé.
-
-Chaque membre de la Franc-Maçonnerie contribuait à ces nobles fins,
-non-seulement de sa bourse, mais encore par ses efforts personnels, par
-son influence sur ses parents et sur ses amis, pour les engager à suivre
-son exemple. S'ils découvraient, fût-ce au loin, un homme de talent, ils
-s'efforçaient de le mettre dans son jour. C'est ainsi que l'un des
-membres les plus actifs de cette société, M. Tourghénéff[187], trouva,
-au fond d'une province, un jeune homme d'avenir, mais qui n'avait pas
-les moyens de cultiver ses talents. Il l'emmena à Moscou et le mit à
-même d'étudier à l'Université. Ce jeune homme devint l'illustre
-historien de Russie Karamsin, aussi distingué par la noblesse de son
-caractère que par son mérite éclatant.
-
-[Note 187: Père d'Alexandre et de Nicolas Tourghénéff, tous les deux
-bien connus à l'étranger.]
-
-Le zèle des Martinistes en faveur des oeuvres de charité, égalait
-celui qu'ils apportaient au progrès intellectuel de leur pays. Ceux
-qui ne pouvaient donner beaucoup d'argent, donnaient leur temps et
-leurs peines. Plusieurs Martinistes dépensèrent littéralement jusqu'à
-leur dernier rouble pour venir en aide aux établissements utiles de
-leur société et aux souffrances de leurs semblables; ainsi,
-Lapoukhine, membre de l'une des plus grandes familles de Russie,
-dépensa de cette manière une fortune princière, tout en n'accordant à
-ses besoins que le plus strict nécessaires. Sénateur et juge de la
-cour criminelle de Moscou, sa vie entière fut consacrée à la défense
-des opprimés et des innocents, dans un pays où l'état de la justice
-fournissait ample matière à sa générosité. Bien d'autres encore que
-l'on pourrait citer, sacrifièrent des fortunes considérables et se
-soumirent à de grandes privations afin de pouvoir mieux seconder les
-nobles efforts de leur société.
-
-Il est malheureusement bien rare qu'un Polonais trouve à parler ainsi
-des Russes; ajoutons qu'il s'est rencontré parmi eux beaucoup
-d'individus d'une générosité diamétralement opposée à la ligne de
-conduite suivie systématiquement par leur gouvernement envers les
-compatriotes de l'auteur; ils ont allégé les souffrances de plus d'une
-victime de ce système de persécution; et, ce qui est peut-être une
-preuve plus grande encore d'élévation d'âme, ils ont su flatter les
-sentiments de nationalité, profondément blessés, de ceux dont les vues
-ne pouvaient s'accorder avec les leurs. De tels hommes nous sauraient
-peu de gré de proclamer ici leurs noms; mais si ces lignes viennent à
-leur tomber un jour sous les yeux, qu'ils demeurent bien convaincus
-que nos compatriotes sont instruits de leurs actions et en apprécient
-tout le mérite. Rien ne saurait nous empêcher cependant d'exprimer le
-respect plein de reconnaissance dont nos concitoyens sont pénétrés
-pour la mémoire du prince Galitzin, gouverneur-général de Moscou, qui
-se montra d'une bonté toute paternelle envers beaucoup de jeunes
-Polonais, victimes d'une persécution systématique commencée, en 1820,
-contre leur nationalité, dans les provinces polonaises de la Russie,
-et qui furent exilés de leurs foyers au coeur même de ce pays,
-uniquement pour avoir mis leurs talents et leur conduite morale en
-obstacle à l'accomplissement des fins de cette persécution. Nous
-n'hésitons pas à affirmer que les opinions que nous avons exprimées
-sont partagées par tous les vrais patriotes polonais, au nombre
-desquels nous en citerions qui ont préféré les souffrances de l'exil
-aux avantages considérables qu'ils pouvaient se procurer en faisant
-acte d'adhésion à un système politique contre lequel ils luttent
-aujourd'hui. Ce n'est pas une aveugle haine de nationalité qui fera
-jamais prospérer une cause légitime, car de semblables sentiments sont
-plutôt faits pour la dégrader. Un honnête homme restera fidèle à la
-cause qu'il a embrassée par des motifs de conscience, sans avoir égard
-à son intérêt ni aux personnes qui pourraient l'attaquer ou la
-défendre. Il ne la désertera pas, parce que les êtres pour qui il
-nourrit des sentiments de considération personnelle et même
-d'affection viendraient à se trouver en opposition avec lui, ou parce
-qu'il aurait le malheur de ne pouvoir sympathiser avec beaucoup de ses
-défenseurs.
-
-Revenons aux Martinistes. Il est certain que s'ils avaient eu la
-liberté de continuer leurs nobles travaux, ils eussent accéléré la
-marche de la véritable civilisation en Russie; car ils apportaient
-tout leur zèle à éclairer leurs concitoyens, non-seulement en semant à
-pleines mains l'instruction littéraire et scientifique dans les
-diverses classes de la population, mais surtout en inspirant un esprit
-vraiment religieux à l'Église nationale, qui ne représente qu'un
-assemblage de formes extérieures et de croyances superstitieuses, et
-en la transformant en agent puissant de moralisation et d'éducation
-religieuse pour le peuple.
-
-Les loges maçonniques embrassèrent peu à peu tout le territoire, et
-leur influence bienfaisante commençait à se faire sentir tous les
-jours davantage. Elles comptaient dans leur sein les hommes les plus
-recommandables de la Russie, de hauts fonctionnaires, des lettrés, des
-négociants, et particulièrement des éditeurs et des imprimeurs. On
-trouvait aussi dans leurs rangs plusieurs hauts dignitaires de
-l'Église, en même temps que de simples prêtres de paroisse.
-
-Ce fut une glorieuse époque dans les annales de la Franc-Maçonnerie,
-qui ne fournit jamais peut-être, bien que trop courte, hélas! de plus
-noble carrière d'utilité, que celle qu'elle parcourut en Russie sous
-la conduite de ses chefs martinistes. Elle eût découvert à ce pays
-tout un horizon nouveau, en changeant le cours de ses idées de
-conquête et d'agression contre d'autres contrées, et en dirigeant
-l'énergie de ses populations sur des progrès intérieurs et sa propre
-civilisation; mais rien de ce qui est noble et bon ne peut fructifier
-sans l'air fécondant de la liberté. Les aspirations généreuses se
-flétrissent tôt ou tard sous le souffle glacé du despotisme, qui, bien
-qu'inspiré par circonstance d'intentions équitables, les refoulera
-toujours quand leur objet viendra à froisser ses intérêts réels ou
-imaginaires. Il en fut ainsi avec les Martinistes. L'impératrice
-Catherine, qui avait réalisé dans son empire un certain nombre de
-réformes conçues dans un esprit de libéralisme remarquable, devint de
-plus en plus despote en avançant en âge. La peur de la révolution
-française lui fit abandonner toutes les idées dont l'étalage lui
-acquit l'adulation de ces mêmes écrivains qui avaient précipité cette
-terrible commotion. Il ne fut plus question d'aider par tous les
-moyens au développement intellectuel de ses sujets, mais bien, au
-contraire, de les arrêter dans la voie du progrès, et conséquemment,
-la Franc-Maçonnerie en général et la société typographique en
-particulier, éveillèrent ses défiances. L'un de ses membres les plus
-actifs, Novikoff, dont nous avons dit les efforts pour éclairer ses
-concitoyens, fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, et
-Lapoukhine, le prince Nicolas Troubetzki et Tourghénéff furent exilés
-dans leurs terres; les ouvrages d'Arndt, de Spener, de Boehme et
-d'autres livres religieux traduits en russe, furent saisis et brûlés
-comme dangereux pour l'ordre public.
-
-L'empereur Paul mit Novikoff en liberté à son avènement au trône; mais
-les épreuves de ce patriote n'étaient pas terminées. Délivré de ses
-fers, il trouva la désolation assise dans son foyer; sa femme était
-morte, et ses trois jeunes enfants en proie à un fléau terrible et
-incurable. L'empereur Paul, dont les accès fièvreux de despotisme
-étaient le résultat d'un esprit affaibli et troublé par un sentiment
-douloureux des torts de sa mère à son égard, mais dont la nature avait
-quelque chose de noble et de chevaleresque, demanda à Novikoff[188],
-quand il lui fut présenté à sa sortie de la forteresse, comment il
-pourrait compenser l'injustice dont il avait été victime et les
-souffrances qu'il avait endurées. «En rendant la liberté à tous ceux
-qui furent jetés dans les fers en même temps que moi,» répondit
-Novikoff.
-
-[Note 188: Quelle qu'ait pu être la conduite de Paul en général, et
-l'on ne saurait douter du désordre mental qui influençait le plus
-souvent ses actions, les Polonais n'oublieront jamais ses procédés
-vraiment chevaleresques envers Kosciuszko, à qui il vint apporter
-lui-même la nouvelle de sa liberté, en attestant que, s'il avait été
-sur le trône, la Pologne n'eût pas été détruite. Le même monarque,
-immédiatement après son avènement, consentit en faveur des provinces
-polonaises saisies par sa mère, au maintien du langage national, des
-lois et de l'administration locales.]
-
-Les Martinistes ne purent reprendre le cours de leurs premiers
-travaux, ils continuèrent cependant à défendre et à propager leur
-doctrine. L'empereur Alexandre qui, à la suite de la guerre de France,
-s'était mis à incliner au mysticisme religieux, particulièrement sous
-l'influence de la célèbre madame Krudener, et qui désirait sincèrement
-le bien de son pays, appela les Martinistes dans ses conseils. Il
-confia à l'un d'eux, le prince Galitzin, le département des cultes et
-de l'instruction publique. Galitzin et d'autres Martinistes
-rivalisèrent d'efforts pour répandre les lumières au sein du peuple,
-et surtout pour faire dominer l'élément religieux dans l'éducation. Ce
-fut à cette époque que les Sociétés bibliques se multiplièrent sous
-l'influence du gouvernement, et que beaucoup d'ouvrages étrangers d'un
-caractère religieux, tels que ceux de Jung Stilling, etc., furent
-traduits et publiés. Un journal d'une tendance mystique, intitulé le
-_Messager de Sion_, fut publié en russe par M. Labzin. Ce recueil
-périodique eut un grand débit, et, selon toute apparence, beaucoup de
-lecteurs partageaient ces opinions; mais, comme il n'existe pas de
-publicité en Russie, il est très difficile de constater le véritable
-état des choses. On peut dire cependant, en toute assurance, que les
-tendances libérales et religieuses qui s'étaient manifestées sous le
-règne de l'empereur Alexandre, ont disparu de la Russie et cédé le
-terrain à une ligne de politique dont le but invariable est de mouler
-les divers éléments de nationalité et de religion renfermés dans les
-limites de l'Empire russe, en une seule Église, en une seule nation;
-politique qui, selon nous, porte en elle-même plus de germes de
-destruction que de conservation d'un État. Nous avons dit la
-persécution à laquelle l'Église grecque unie avait eu à faire tête
-sous le gouvernement actuel, les tentatives qui avaient pour objet de
-convertir l'Église protestante des provinces de la Baltique, sont
-aussi bien connues. C'est en conséquence de cette politique, que les
-Sociétés bibliques furent défendues, et que les missionnaires
-protestants qui propageaient la religion des Écritures dans les
-provinces asiatiques de la Russie, furent empêchés de poursuivre leurs
-travaux.
-
-Nous l'avouerons, c'est avec un sentiment de satisfaction peu
-ordinaire, que nous avons insisté sur les faits propres à jeter un
-jour favorable sur le sombre tableau qui a été souvent fait de la
-condition sociale de nos frères slaves de Russie. L'exemple des
-Martinistes et des Malakanes, pris dans les classes les plus élevées
-et les plus basses à la fois de la société russe, prouve que le long
-despotisme qui s'est appesanti depuis des siècles et qui pèse encore
-sur ce pays, et l'influence non moins funeste d'une servitude
-dégradante jusqu'au sein du foyer domestique, n'ont pas détruit dans
-ses habitants les germes des plus nobles qualités morales qui, sous
-tout autre ciel plus doux, se fussent développés entièrement[189].
-
-[Note 189: Peu d'exemples peut-être fournissent une plus forte preuve
-de l'influence dégradante du despotisme, que celui du comte
-Rostopchine, lors de l'incendie de Moscou en 1812. Cet acte de
-patriotisme, par lequel une nation voua sa propre capitale aux flammes
-pour délivrer le pays d'un agresseur étranger, mérite l'admiration
-sincère de tout vrai patriote, dussent-ce même les intérêts de sa
-propre patrie en avoir souffert, comme celle de l'auteur. C'est là, en
-effet, une cause de juste orgueil pour tous les Russes, mais
-principalement pour l'acteur principal de ce terrible drame qui
-n'était autre que Rostopchine, et cependant la servilité du courtisan
-étouffa dans le coeur de cet homme la grandeur du héros. Ayant appris
-que l'empereur Alexandre n'approuvait pas l'idée de la destruction de
-Moscou par les Russes eux-mêmes, bien que cette idée fût convertie en
-fait, Rostopchine publia un pamphlet en français désavouant cette
-action héroïque et attribuant l'incendie de la capitale russe aux
-Français. Hélas! faut-il, de nos jours, avoir vu une nation désavouer,
-sous l'influence du despotisme, une action que toute autre eût
-revendiquée avec orgueil!]
-
-Les souffrances qui ont été infligées à la nation de l'auteur de cet
-ouvrage par le gouvernement russe, sont trop bien connues; et c'est
-précisément à cause de son opposition à cette aveugle politique, qu'il
-se trouve aujourd'hui sur le sol hospitalier de l'Angleterre. Il
-n'hésite point toutefois à déclarer, au nom de ses concitoyens, que
-les sentiments qui les animent à l'égard des Russes, ne sont pas ceux
-de la vengeance, mais d'un regret profond de les voir transformés en
-misérables instruments d'oppression, et par cela même cent fois plus à
-plaindre que le parti opprimé. Ils espèrent qu'une nation qui peut se
-glorifier des trophées républicains de Novogorod, et qui a produit un
-Minine et un Pojarski, est réservée à de plus hautes destinées[190].
-Longues et sanglantes furent les luttes qui divisèrent les deux
-nations, et la victoire couronna plus d'une fois les aigles
-polonaises; mais peu de peuples peuvent se vanter d'un triomphe aussi
-glorieux que celui qui fut obtenu, en 1612, sur Moscou, par le général
-polonais Zolkiewski. Ayant défait les forces russes, Zolkiewski marcha
-sur leur capitale qui, en proie à l'anarchie et aux factions, trembla
-à l'approche d'un ennemi redouté. Pour échapper à la ruine imminente
-de leur pays, les boyards offrirent, par l'intermédiaire de
-Zolkiewski, le trône de Russie au fils de Sigismond III, sans stipuler
-d'autre condition que la liberté de leur Église. Le général victorieux
-accepta cette proposition; il y fit ajouter qu'une constitution,
-garantissant aux habitants leurs vies et leurs propriétés, serait
-établie en même temps en Moscovie; ainsi, le vainqueur conférait une
-liberté inespérée aux vaincus. Entré dans la capitale à la demande des
-boyards, il rétablit l'ordre et se concilia la confiance illimitée des
-habitants. Quand, pour accélérer l'exécution du traité conclu par ses
-soins, Zolkiewski partit de Moscou, il laissa cette capitale, naguère
-terrifiée et consternée à son approche, au milieu des regrets
-universels de la population. Les principaux personnages du pays
-l'accompagnèrent jusqu'aux portes de la ville, les fenêtres et même
-les toits des maisons, dans les rues qu'il avait à traverser, étaient
-garnis de Russes appelant la bénédiction du ciel sur le général
-polonais, qu'ils redoutaient peu de temps auparavant comme leur plus
-terrible ennemi[191]. Nous autres Polonais, nous serons toujours plus
-fiers de ce triomphe de notre Zolkiewski, que de toutes les victoires
-remportées par notre nation; que les Russes se glorifient des trophées
-sanglants de leur Souvaroff et du massacre de Praga!...
-
-[Note 190: La Russie, plongée dans l'anarchie et en guerre avec la
-Pologne par suite de la rupture du traité conclu par Zolkiewski, fut à
-deux doigts de sa perte. Elle dut son salut au patriotisme de Minine,
-bourgeois de Nijni-Novogorod, et du prince Pojarski, qu'il excita à ce
-mettre à la tête d'une force armée.]
-
-[Note 191: Karamsin a fait remarquer justement que l'avènement de
-Vladislav eût changé le sort de la Russie en affaiblissant
-l'autocratie, et peut-être la face de toute l'Europe eût-elle été
-modifiée, si le père de ce prince, le roi Sigismond, avait eu en
-partage la sagesse de Zolkiewski. Malheureusement nous avons vu qu'il
-n'en était pas ainsi. Zolkiewski ne put obtenir de Sigismond la
-confirmation de son traité; il se retira de dégoût et ne prit plus
-aucune part aux affaires concernant la Russie. Il laissa le lieu de sa
-retraite quand le pays fut menacé par les Turcs, et périt dans une
-bataille qu'il leur livra en 1620.]
-
-Les Slaves de l'empire turc se convertirent à une période moins
-récente que les autres nations de leur race; c'était là, du reste, une
-conséquence de leur proximité de Constantinople et de leurs relations
-fréquentes avec cette capitale de l'Orient. Ils sont restés depuis ce
-temps sous la juridiction du patriarche grec. Leur histoire
-ecclésiastique n'offre aucun trait particulier digne d'intérêt, à
-l'exception de la secte des _Bogomils_, qui eut quelque succès dans la
-Bulgarie, et qui était très certainement d'origine slave, comme
-l'indique son nom, tiré de _Boh_, Dieu, et _Milouy_, ayez pitié. Nous
-citerons encore les _Patarins_, secte importée d'Italie, et qui compta
-de nombreux adhérents en Servie, en Bosnie et en Dalmatie, du XIIe au
-XVe siècle. La description de ces sectes se trouve dans toutes les
-histoires ecclésiastiques; mais il règne encore beaucoup d'incertitude
-sur la véritable nature de leurs doctrines, que nos limites ne nous
-permettent pas de rechercher[192]. Nous avons déjà fait remarquer que
-les _Patarins_ avaient des doctrines semblables à celles des
-Doukhobortzi. Un nombre considérable de Serviens, parmi lesquels
-plusieurs familles nobles de ce pays, embrassèrent l'islamisme vers la
-fin du XIVe siècle. Ils ont conservé la langue slave, leurs traditions
-nationales et le trait caractéristique de ces peuples, l'attachement à
-leur race, en unissant à ces sentiments une foi ardente à la lettre du
-Koran. Un grand nombre de ces Slaves se distinguèrent au service de la
-Turquie et furent investis des plus hautes dignités de l'État.
-Conformément à l'Ethnographie slave de Szaffarik, leur nombre
-s'élevait à un demi-million d'âmes, outre trois cent mille Bulgares
-qui sont devenus aussi sectateurs de Mahomet.
-
-[Note 192: Une étude très intéressante sur ces sectes se trouve dans
-l'ouvrage de sir Gardner Wilkinson: _la Dalmatie et le Montenegro_,
-vol. II, p. 97.]
-
-Après avoir tracé rapidement l'histoire religieuse des nations slaves,
-nous ajouterons quelques considérations générales sur cette question
-et sur les principaux sujets qui s'y rattachent immédiatement. Notre
-but, en mettant cette esquisse au jour, n'a jamais été d'amuser nos
-lecteurs, car un ouvrage de fiction eût infiniment mieux convenu dans
-ce cas que des faits historiques; notre intention a été d'apporter un
-faible support au service de la cause de la Réforme en général, en
-produisant un nouveau témoignage en sa faveur, et d'exciter ainsi
-l'intérêt des Protestants anglais pour la même cause dans les contrées
-slaves. Les Protestants de la Grande-Bretagne embrassent, dans leur
-zèle à répandre la vérité chrétienne, les nations les plus reculées du
-globe, et des sommes immenses sont généreusement dépensées pour
-propager la parole divine dans leurs divers langages. Les
-missionnaires anglais et américains font des efforts pour convertir au
-Christianisme les sauvages insulaires de l'Océan Pacifique aussi bien
-que les brahmes érudits de l'Inde. Ils cherchent dans toutes les
-parties du monde les enfants dispersés d'Israël, pour leur ouvrir les
-yeux à la lumière; ils ont visité les Nestoriens et d'autres débris
-des Églises de l'Orient, afin de ressusciter parmi eux les vérités
-obscurcies et presque éteintes de l'Évangile. Plusieurs contrées de
-l'Europe occidentale ont eu aussi leur part de ces efforts pour
-ranimer l'esprit religieux; mais les nations slaves semblait seules
-déshéritées de cet apostolat universel. La race qui produisit Jean
-Huss et qui a donné des preuves de son zèle et de son attachement aux
-vérités proclamées par ce grand réformateur, plus peut-être qu'aucune
-nation du globe, éveille moins d'intérêt dans l'esprit et dans le
-coeur des Protestants anglais, que les habitants de l'intérieur de
-l'Afrique ou ceux des régions polaires; et cependant cette race, qui
-comprend près du tiers de toute la population de l'Europe, qui occupe
-plus de la moitié de son territoire et qui étend sa domination sur
-l'Asie septentrionale tout entière, ne compte dans son sein qu'un
-million cinq cent mille Protestants. Nous pensons donc que ceux
-d'entre les Protestants anglais qui ont réellement à coeur le succès
-de la cause protestante, même aux extrémités du monde, devraient au
-moins accorder quelque attention à l'état actuel de la Réforme et à
-son avenir dans des régions voisines de leurs propres foyers, et dont
-les destinées religieuses et politiques sont appelées à décider, soit
-en bien, soit en mal, de celles de l'Europe elle-même. L'expérience de
-l'histoire ne devrait-elle pas suffire pour diriger l'attention des
-Protestants anglais sur ces nations, où les écrits de leur propre
-Wickliffe ont eu un puissant retentissement, tandis qu'ils ne
-trouvèrent aucun écho parmi les habitants de beaucoup d'autres
-contrées. Un ferment d'agitation politique et religieuse travaille
-fortement aujourd'hui l'esprit des nations slaves; le résultat de ce
-bouillonnement peut produire un grand bien ou un grand mal pour
-l'Europe, selon la direction qui sera imprimée au mouvement résultant
-de cette fermentation. Ce résultat peut être un progrès intellectuel,
-politique et religieux, conduisant au gouvernement constitutionnel et
-à la réforme de l'Église dans les États slaves. Il peut servir à
-naturaliser et à consolider le même ordre de choses dans d'autres
-pays; mais il peut conduire aussi à une guerre de race, dans laquelle
-les antipathies et l'orgueil national joueraient un si grand rôle, que
-toutes autres considérations se tairaient devant le sentiment de
-vengeance une fois évoqué contre des torts réels ou imaginaires, et
-devant la perspective éblouissante d'une grandeur nationale à
-conquérir, quel que soit d'ailleurs le sort réservé à ces illusions.
-Les nations, comme les individus, sont capables des sentiments les
-plus élevés aussi bien que des plus mauvaises passions. Elles sont
-capables de générosité, de bonté et de reconnaissance, mais aussi
-d'arrogance, d'avidité et de vengeance; avec cette différence, que ces
-derniers sentiments, toujours réprouvés dans l'individu, ne sont que
-trop souvent considérés comme des vertus, quand, passés dans l'esprit
-d'une nation tout entière, ils prennent le masque du patriotisme. Il
-n'est pas rare que des hommes, qui reculeraient devant la moindre
-infraction aux règles les plus strictes de la morale tant qu'il s'agit
-de leur intérêt particulier, adoptent sans hésitation le principe de
-la patrie avant tout. Cette observation s'applique à toutes les
-nations, et principalement aux Slaves, dont les sentiments nationaux
-ont été irrités par le souvenir des maux historiques qu'ils ont eu à
-souffrir des Allemands. Ce souvenir, au lieu d'être effacé en
-adoucissant les sentiments blessés du parti opprimé, est, au
-contraire, entretenu par de nouveaux actes d'agression contre sa
-nationalité, et par les ouvrages d'écrivains allemands exaltant les
-faits d'oppression par lesquels leurs ancêtres exterminèrent les
-habitants slaves de provinces entières, et proclamant bien haut
-l'intention de continuer cette oeuvre d'anéantissement national, en
-soumettant les Slaves modernes à la suprématie politique de
-l'Allemagne.
-
-Parmi ces ouvrages, le plus remarquable est celui de M. Heffter, que
-nous regrettons de n'avoir pas lu avant d'avoir écrit notre _Essai sur
-le Panslavisme_. Cet ouvrage est intitulé _Der Weltkampf der Deutschen
-und der Slaven_, ou _la Lutte universelle entre les Allemands et les
-Slaves_ (1847). C'est un ouvrage bien écrit, avec une connaissance
-profonde du sujet; il contient une description détaillée de
-l'asservissement des Slaves de la Baltique par les Allemands. Peu
-d'ouvrages cependant soulèvent à un plus haut degré les sentiments
-violents d'animosité nationale de la part des Slaves contre les
-Allemands, car toute sa teneur est une paraphrase continuelle des
-événements ainsi décrits par Herder: «Les Slaves furent ou exterminés
-ou réduits en servitude par provinces entières, et leurs terres furent
-distribuées aux évêques et aux nobles.» Le savant auteur, après avoir
-réuni toutes les preuves historiques contre le caractère national des
-Slaves, en excluant systématiquement tout ce que ses propres
-concitoyens ont dit en leur faveur, déclare (page 459) que les Slaves
-ne méritent aucun intérêt; car c'est leur conduite, ajoute-t-il, qui
-leur a valu les maux dont ils se plaignent. Le même auteur fait
-observer que le dernier acte de la lutte nationale fut la violation de
-tout principe du droit des gens qui fut accueillie par une réprobation
-si générale en Europe, c'est-à-dire l'incorporation de la république
-de Cracovie à l'Autriche. Il triomphe à l'idée que le Germanisme
-poursuivra avec fermeté le cours de ses conquêtes sur le territoire
-slave; il condescend généreusement à laisser aux Slaves leur langage
-et leur littérature, à la condition qu'ils ne feront aucune tentative
-d'émancipation politique; il déclare enfin que les contrées slaves
-soumises à la domination allemande de la Prusse et de l'Autriche,
-doivent perdre tout espoir d'atteindre un but que les Allemands leur
-défendent de poursuivre. Les mêmes sentiments furent manifestés à la
-diète de Francfort, qui oublia probablement que la population slave de
-l'Empire autrichien est plus du double de sa population allemande.
-Nous avons donné les extraits d'autres écrivains allemands exprimant
-les mêmes opinions, dans notre _Essai sur le Panslavisme_ (p. 133).
-Toutes ces manifestations d'une intention positive de tenir
-politiquement les Slaves sous la domination de l'Allemagne,
-produisirent une immense irritation parmi ceux de la Prusse et de
-l'Autriche; il est à craindre que les évènements qui ont suivi, ainsi
-que la politique continuée aujourd'hui par le cabinet autrichien,
-n'aient pas adouci ce malheureux sentiment, et, dans le cas d'une
-nouvelle commotion politique dans l'Ouest, cette irritation pourrait
-produire des collisions et des complications telles, que les hommes
-d'État de l'Europe n'en ont peut-être jamais rêvées dans leurs
-spéculations philosophiques. Nous saisissons avec empressement
-l'occasion de représenter à la presse périodique et aux hommes publics
-de ce pays, la grande importance qui s'attache à leurs opinions dans
-les contrées auxquelles ces opinions se rapportent. Ainsi, par
-exemple, les articles hostiles de la presse anglaise et les discours
-du même genre dans les deux chambres du Parlement, causés par des
-accusations entièrement dénuées de fondement ou produites par des
-parties également coupables des excès qu'elles imputaient aux
-Polonais, firent sur notre pays un effet déplorable; ces
-manifestations hostiles ont été dues généralement à une irritation
-momentanée, résultant d'une impression fausse, et quelquefois elles se
-sont produites uniquement en opposition au parti politique anglais
-favorable à la cause polonaise, et quelquefois même sans autre raison
-qu'un accès de mauvaise humeur chez un individu, qui l'exhalait contre
-les Polonais parce qu'ils lui en offraient la première occasion.
-L'impression de tous ces discours et de ces accusations violentes
-s'effaça bientôt de l'esprit du public anglais, accoutumé aux
-expressions peu mesurées du sentiment politique; et peut-être un grand
-nombre des personnes qui ont pris part à ces manifestations les
-ont-elles oubliées depuis long-temps; mais l'impression produite en
-Pologne fut profonde et pénible, car les rapports de toutes ces
-expressions hostiles, émanées de la plume des journalistes anglais ou
-tombées des lèvres des membres du Parlement, circulèrent rapidement en
-Pologne, tandis que toutes les manifestations de sympathie qui eurent
-lieu à cette époque en faveur de ce même pays, de la part de la presse
-et des hommes publics de l'Angleterre, furent soigneusement
-soustraites à la connaissance de ses habitants[193]. Ces circonstances
-ont rendu un très grand service à la Russie, en affaiblissant
-l'influence morale de l'Angleterre dans l'est de l'Europe, et en
-augmentant dans une proportion inverse celle de la Russie, qui a dû un
-nouvel accroissement aux évènements récents de la Hongrie; et
-cependant peut-on douter un instant que l'influence morale de
-l'Angleterre ne soit un des leviers les plus puissants de la liberté
-et de la civilisation dans plus d'une contrée, et que les véritables
-intérêts de la Grande-Bretagne ne réclament toute l'énergie de ses
-efforts pour établir cette influence en tous lieux, afin de la faire
-servir au but religieux que nous avons indiqué? Ce serait l'unique
-moyen de contre-balancer des tendances d'une nature tout opposée,
-hostiles à la fois aux intérêts politiques, commerciaux et religieux
-de l'Angleterre. Personne ne doute aujourd'hui du désir traditionnel
-de la Russie de conquérir la Turquie; tôt ou tard cette politique
-persévérante triomphera, à moins qu'on ne la prive, en temps opportun,
-des moyens dont elle dispose. La Russie arrivera infailliblement à
-subjuguer l'Empire ottoman, ou tout au moins à lui infliger un coup
-mortel, en convertissant à ses vues politiques et religieuses les
-Slaves turcs. Elle est mieux que jamais en mesure d'atteindre le but
-constant de son ambition, depuis que l'Autriche, dominée malgré elle
-par les évènements récents de la Hongrie, et surtout par sa politique
-meurtrière dans ce pays, est devenue sans puissance contre
-l'envahissement moral de la Russie dans ces régions. Ses progrès
-peuvent encore trouver une barrière infranchissable, sans que l'on use
-de mauvais procédés envers cette puissance, qui ne fait, en
-définitive, que ce que toute autre nation, située comme elle l'est,
-eût probablement fait à sa place, mais en adoptant, au contraire, les
-moyens les plus réfléchis pour contre-balancer son influence. Nous
-croyons, en toute sincérité, que l'on ne saurait en employer d'autres
-plus efficaces que ceux dont nous avons parlé dans notre _Essai sur le
-Panslavisme et le Germanisme_, c'est-à-dire un libre développement de
-la nationalité des Slaves de l'Ouest et du Sud. Un régime
-constitutionnel, concédé _bonâ fide_ par l'Autriche, aiderait
-puissamment à ce progrès si désirable dans l'intérêt de l'Europe tout
-entière. Il est bien à craindre qu'il ne soit trop tard, si les Slaves
-de l'Ouest, abandonnés par l'Europe et exposés aux efforts
-inconsidérés de l'Allemagne pour les maintenir dans un état de
-subordination politique, en viennent à se livrer définitivement à
-l'opinion, qui gagne déjà beaucoup de terrain parmi eux, que le seul
-moyen pour les Slaves d'obtenir une position dans la société
-européenne, est de sacrifier les intérêts de leurs branches séparées à
-ceux de leur race entière, et de chercher une compensation à ce
-sacrifice dans la perspective glorieuse d'un empire qui, formé de
-toutes leurs branches, acquerrait infailliblement une prépondérance
-décisive dans les affaires du monde. Tous ceux qui ont étudié la
-situation des diverses nations slaves, savent qu'une telle combinaison
-est bien moins une utopie qu'une prévision réalisable, et l'Europe
-fera bien d'y avoir l'oeil avant qu'il soit trop tard. À tout
-évènement, c'est un sujet qui mérite l'examen sérieux de tous ceux qui
-s'intéressent à la situation politique du continent. Ils verront
-bientôt que les effets des déplorables procédés dont nous avons parlé,
-deviennent de jour en jour plus évidents, et qu'ils peuvent appeler de
-grandes et éternelles calamités, non-seulement sur les deux races
-rivales, mais encore sur la cause de l'humanité et de la civilisation
-en général. Tous les moyens possibles devraient donc être employés
-pour détourner les conséquences trop probables d'animosités
-nationales, dont l'existence ne saurait malheureusement être mise en
-doute.
-
-[Note 193: Le cabinet russe, en obtenant à plusieurs reprises, du
-gouvernement français, l'expulsion de quelques réfugiés polonais, de
-Paris ou même de la France, avait en vue un objet assurément plus
-important que de vexer simplement ces individus. La diplomatie russe
-est trop sage pour condescendre à des actes aussi puérils
-d'oppression, afin d'empêcher ces réfugiés de s'abandonner à un esprit
-permanent d'hostilité contre la Russie; car elle sait bien que,
-chassés de France, ils peuvent recommencer en Angleterre ou en
-Belgique, et que son intervention ne servirait qu'à produire sur le
-public français une impression défavorable contre elle. Son véritable
-but, en obtenant du gouvernement français ces actes de condescendance
-à ses désirs, était de montrer à la Pologne le pouvoir de l'influence
-russe en France, afin que les Polonais comprissent bien qu'ils
-n'avaient rien à attendre de ce gouvernement. Sa politique a
-complètement réussi sur ce point, et nous devons ajouter qu'elle a
-rendu un grand service aux Polonais, en détruisant une illusion
-dangereuse qui leur a fait beaucoup de mal en plus d'une occasion.]
-
-La Religion n'est-elle pas le plus sûr moyen de réconcilier les
-individus aussi bien que les nations, bien que trop souvent les hommes
-l'aient transformée en instrument de désordre. Plus la forme sous
-laquelle le Christianisme se présente aux hommes est pure, plus son
-influence est puissante à cimenter les liens de charité et de
-bienveillance réciproques entre les individus et les nations unies
-sous les mêmes formes; mais malheureusement, ainsi que nous avons eu
-occasion de le dire, la communauté de religion n'a pas empêché les
-Protestants allemands d'abandonner leurs frères slaves de Bohême, ni
-même de s'unir contre eux aux Allemands catholiques de l'Autriche et
-de la Bavière; bien que, d'un autre côté, les Protestants polonais
-appuyassent de tout leur zèle leurs frères de France. Le Gouvernement
-protestant de la Prusse s'applique malheureusement bien plus à
-convertir ses sujets slaves en Allemands qu'à propager le
-Protestantisme parmi eux. Nous avons dit que les Églises protestantes
-de la Pologne prussienne ont perdu leur nationalité polonaise, et par
-cela même tout moyen d'exercer une influence quelconque sur les
-Polonais de cette province. Ajoutons que dans la province de
-Koenigsberg il existe une population considérable de Protestants
-polonais, de telle sorte qu'il y a soixante-dix églises où le service
-divin s'accomplit en langue nationale. Cette population diminue chaque
-jour par suite des efforts incessants du gouvernement pour la fondre,
-comme nous l'avons dit, avec l'élément germain. Les écoles primaires,
-pour les enfants de cette population, sont confiées, à peu
-d'exceptions près, à des professeurs qui sont ou entièrement étrangers
-au polonais ou très imparfaitement versés dans cette langue, ce qui
-fait que leurs élèves polonais passent tout leur temps à apprendre un
-peu d'allemand, tandis que toute autre instruction donnée dans ces
-écoles est perdue pour eux. Il arrive fréquemment que les élèves
-apprennent par coeur des pages entières en allemand, sans pouvoir les
-comprendre; il est très naturel dès lors qu'ils restent au-dessous des
-élèves allemands, qui reçoivent l'instruction dans leur propre
-langue, et cependant cette circonstance est attribuée à l'infériorité
-intellectuelle des élèves polonais. C'est grâce à ce système vicieux
-d'éducation, que la population dont il s'agit perd rapidement sa
-langue native; beaucoup d'individus l'abandonnent pour l'allemand, et
-l'oublient tout-à-fait, tandis que d'autres parlent un dialecte
-corrompu par un mélange d'allemand.
-
-L'unique palladium de l'idiome national, au sein de cette population,
-est la Bible, dont le beau langage et le style correct le préservent
-d'une entière destruction. Le clergé, aux soins spirituels duquel
-cette population est confiée, a fait de grands efforts pour obtenir du
-gouvernement un changement de système, mais toutes ses instances ont
-été vaines; il a représenté le vice d'une éducation qui est plus
-calculée pour arrêter le développement de l'intelligence de l'élève
-que pour le favoriser; il a dit que les préceptes de la Religion ne
-sauraient produire aucune impression durable sur l'esprit de la
-jeunesse, à moins d'être enseignés dans la langue maternelle. Il a
-fait envisager aussi que la nationalité polonaise de ses églises, dans
-l'intérêt de la cause protestante en général, devrait être garantie et
-développée au lieu d'être ruinée sourdement et détruite; car ces
-Églises pourraient jeter un pont entre le Protestantisme et les
-Slaves. Toutes ces représentations sont restées sans effet, bien qu'il
-existe en Prusse quelques Protestants éminents qui semblent comprendre
-l'importance des Églises protestantes polonaises et la nécessité, dans
-l'intérêt réel du Protestantisme, de développer leur nationalité au
-lieu de la déprimer; mais rien n'a été fait à cet égard par le
-gouvernement prussien, et le système de germanisation dont nous avons
-parlé, poursuit, au contraire, son cours en pleine vigueur.
-
-Outre les antipathies nationales qui ont été réveillées par les
-circonstances auxquelles nous avons fait allusion, et qui rendront
-illusoires tous les efforts des Allemands pour répandre les doctrines
-protestantes parmi les Slaves, il existe encore une autre cause qui a
-contribué puissamment à rallier les Polonais à l'Église catholique et
-à arrêter les progrès du Protestantisme allemand. Ce sont ces
-extravagances théologiques qui le font considérer par les Polonais
-comme synonyme d'irréligion[194]. Les mêmes causes qui paralysent
-l'influence du Protestantisme allemand sur les Polonais, s'appliquent
-aux Bohémiens et aux autres Slaves.
-
-[Note 194: Le principal motif de l'hostilité manifestée à Posen contre
-le moderne réformateur Czerski, a été celui que le parti auquel il
-appartenait était désigné par le nom de catholiques allemands, et que
-les extravagances de Rongé et d'autres meneurs du mouvement religieux
-qu'ils avaient créé, étaient attribuées à tous les sectateurs. Il a
-donc été facile de représenter la tendance de Czerski comme
-anti-nationale et irréligieuse.]
-
-Les Protestants qui peuvent propager plus efficacement leur religion
-parmi les Slaves, sont ceux d'Angleterre et d'Amérique. L'impression
-profonde produite par les doctrines de Wickliffe dans ces régions
-éloignées, est un gage certain du succès que les vérités de l'Évangile
-y obtiendraient encore, si les compatriotes de ce grand réformateur
-imitaient la ferveur de son zèle. Disons toutefois que cette
-entreprise doit être conduite avec beaucoup de réserve et de
-discrétion. Nous sommes parfaitement convaincus que toute tentative de
-conversion personnelle, dans les circonstances actuelles, ferait
-infiniment plus de mal que de bien à la cause du Protestantisme au
-sein de ces populations. La première mesure et la plus indispensable
-pour arriver à la restauration de la cause protestante dans les
-contrées slaves, est le rétablissement des dernières Églises
-protestantes, en les rappelant à l'esprit religieux qui les abandonne
-et en leur rendant leur nationalité détruite. Aucun effort ne devrait
-coûter pour atteindre ce but, car l'entier développement de l'esprit
-religieux et de la nationalité de ces églises deviendra une semence
-féconde en heureux résultats. L'existence de pareilles Églises sera
-même approuvée de beaucoup de Catholiques, qui éprouvent une forte
-aversion pour le Protestantisme allemand, dégradé, comme nous l'avons
-vu, au point de n'être plus entre les mains du gouvernement qu'un
-instrument politique. Les Écritures, mais surtout le Nouveau-Testament
-en langue nationale, devraient être aussi répandues le plus possible,
-et de préférence dans les versions autorisées par le Catholicisme, de
-manière à ce que le clergé de cette Église n'ait aucune raison de
-s'opposer à leur circulation. Des traductions des meilleurs ouvrages
-protestants de dévotion pourraient être d'un grand avantage; mais ceux
-de controverse devraient être mis de côté, car l'objet de ces
-traductions doit être de rallier les Slaves catholiques ou grecs, en
-leur prouvant que le Protestantisme n'est pas l'irréligion, comme
-beaucoup d'entre eux le croient sincèrement, mais une forme plus pure
-de Christianisme, de manière à éviter de blesser leurs sentiments en
-s'attaquant à ce qu'ils regardent comme sacré. En résumé, le but des
-efforts des Protestants dans ces contrées, devrait être d'éclairer et
-d'améliorer et non de détruire; car il sera toujours plus facile de
-renverser une Église existante que d'en fonder une nouvelle, et un
-édifice imparfait est certainement préférable à un amas de ruines. Une
-réforme graduelle des Églises nationales dans les contrées slaves,
-aura une influence bienfaisante sur le progrès religieux et
-intellectuel de la nation; elle peut compter, en conséquence, sur
-l'approbation et le soutien de tous les penseurs de ces pays, qui
-s'opposeront, au contraire, à toute tentative d'innovation violente,
-comme beaucoup plus propre à bouleverser qu'à édifier les esprits.
-
-La plus grande contrée slave, la Russie, est entièrement fermée aux
-efforts du Protestantisme, les missionnaires protestants n'ont pas
-même la permission de convertir les populations païennes et
-mahométanes soumises à son empire. La Bohême est le pays dans lequel
-se réveille aujourd'hui le Protestantisme, intimement lié au sort de
-sa nationalité. Beaucoup de Protestants ont certainement entendu
-parler des efforts heureux du pasteur protestant Kossuth[195] (de
-l'Église genevoise ou presbytérienne), pour ranimer et pour étendre
-l'Église protestante en Bohême; nous avons reçu de Prague, dans une
-lettre datée le 9 juillet 1851, les détails suivants sur les travaux
-de ce moderne Réformateur.
-
-[Note 195: C'est un proche parent du Hongrois Kossuth, qui n'est qu'un
-Slave madgyarisé.]
-
-Le nombre des Protestants bohémiens à Prague et dans le voisinage de
-cette ville, était très restreint, ils n'avaient pas d'église qui leur
-fût propre, le seul endroit consacré au culte protestant à Prague
-étant une chapelle luthérienne. Ils adressèrent une pétition au
-gouvernement en 1784, pour obtenir l'autorisation de bâtir une église;
-mais il ne fut pas fait droit à leur requête, parce que les lois
-autrichiennes exigent que la congrégation s'élève à cinq cents âmes
-pour obtenir cette permission. En 1846, le révérend Frédéric-Guillaume
-Kossuth essaya de fonder à Prague une véritable Congrégation
-protestante bohémienne. Il parvint, après de grands efforts, à ranimer
-le zèle de ses membres en prêchant la parole de Dieu. Il agit en même
-temps sur leurs sentiments nationaux, en leur rappelant qu'ils étaient
-les descendants des grands et glorieux Hussites; sa parole fit une
-impression profonde sur beaucoup de Catholiques, parmi lesquels il
-obtint plusieurs conversions.
-
-L'année 1848 apporta la liberté religieuse à l'Autriche; l'Évangile
-put être prêché avec plus de liberté. Le lieu où Kossuth prêchait
-était rempli chaque dimanche, et les Catholiques s'unissaient par
-centaines à sa Congrégation. Ce fait excita l'attention du
-gouvernement et du clergé catholique, qui se mit à prêcher contre
-Kossuth, en l'attaquant dans les termes les moins mesurés.
-Quelques-uns de ses membres allèrent même jusqu'à déclarer qu'il était
-le véritable Antechrist et que la fin du monde approchait. Ces
-déclamations exposèrent Kossuth aux insultes de la populace. Il avait
-excité la haine du clergé catholique par son zèle religieux, et celle
-des Allemands par son ardeur à ranimer l'esprit national parmi les
-Slaves bohémiens. Les calomnies les plus absurdes furent propagées
-contre lui dans la presse, et la persécution se multiplia sous mille
-formes pour écraser le hardi Réformateur. Kossuth, intrépide au milieu
-de la tempête déchaînée contre lui, continua sa croisade en faveur de
-la religion et de la nationalité de la Bohême; il publia, en 1849, un
-journal religieux intitulé: _Czesko Bratrsky Hlasatel_, ou le Hérault
-des Frères bohémiens, qui eut un grand succès et produisit
-d'excellents résultats; mais cette publication ne tarda pas à être
-prohibée par le gouvernement. Sa Congrégation s'augmentait rapidement
-par les conversions des Catholiques; elle devint bientôt si
-nombreuse, que la chambre dans laquelle il prêchait pouvait à peine en
-contenir la moitié. Son principal objet est de répandre les Écritures;
-il en vendit jusqu'à onze cents exemplaires et en aurait vendu
-davantage s'il en avait eus. La Congrégation de Kossuth s'est accrue
-de plus de sept cents convertis du Catholicisme, parmi lesquels trois
-ecclésiastiques, et de deux Juifs qu'il a baptisés; de telle sorte
-qu'elle compte aujourd'hui plus de onze cents membres. Kossuth fut
-renvoyé de la chambre dans laquelle il avait prêché et qui avait été
-louée pour cet effet. Il adressa une pétition au gouvernement afin
-d'obtenir pour sa Congrégation l'une des églises vacantes de Prague,
-qui avait appartenu à leurs ancêtres spirituels les Hussites; mais
-cette pétition fut rejetée. Kossuth recueillit alors avec beaucoup de
-peine la somme de 6,000 florins (15,000 francs), et il acheta une
-ancienne église hussite, qui était restée fermée depuis l'année 1620,
-au prix de 27,500 florins (68,750 francs). Les 6,000 florins qu'il
-avait recueillis ont été payés argent comptant; il doit payer le reste
-du prix d'achat par à-comptes annuels de 3,000 florins.
-
-C'est là un bien lourd fardeau pour une pauvre Congrégation; mais elle
-lutte vaillamment contre les difficultés qui l'assaillent de toutes
-parts. Nous appellerons cependant l'attention toute particulière des
-Protestants anglais sur ce sujet, principalement de la part de ceux
-qui ont la conviction des dangers auxquels leur propre Protestantisme
-est exposé au milieu des attaques incessantes du Catholicisme; ils
-verront que toutes les considérations de devoir envers les grands
-intérêts de leur religion, leur recommandent une active sympathie pour
-la Congrégation de Prague qui, en peu de temps, a soustrait sept cents
-individus au joug de l'Église catholique. Rome fait tout ce qu'elle
-peut pour multiplier ses églises dans cette contrée protestante; le
-simple bon sens prouve en conséquence qu'il est à la fois de l'intérêt
-et du devoir des Protestants anglais d'étendre, autant qu'ils le
-peuvent, l'Église protestante dans les États catholiques, et surtout
-dans les endroits où l'utilité de cet établissement s'est manifestée
-d'une manière aussi évidente qu'à Prague.
-
-Les remarques que nous avons faites sur la Bohême, ont été
-accompagnées, dans la première édition de cet ouvrage, du passage
-suivant de la préface de la _Lyra Cesko Slowanska_, ou Poésies
-nationales bohémiennes, traduites par notre ami le révérend A. H.
-Wratislaw, professeur au _Christ College_, à Cambridge, qui a visité
-plusieurs fois la Bohême et d'autres contrées slaves, et s'est
-familiarisé avec leur langage et leur littérature.
-
-«Nous ne pensons pas que l'Angleterre pût faire à la Bohême un présent
-plus agréable et plus utile qu'une réimpression de la meilleure
-traduction bohémienne de la Bible.»
-
-Nous disons avec satisfaction que ce désir, partagé par tous les amis
-de la Bohême et de la vérité religieuse, est maintenant en voie de
-réalisation. La Société biblique anglaise et étrangère imprime en ce
-moment en Autriche, sous la direction d'un savant slave, une nouvelle
-édition à cinq mille exemplaires de la Bible de Kralitz, renommée pour
-l'exactitude de sa traduction aussi bien que pour la pureté de son
-langage et la beauté de son style. Nous croyons que cette noble
-entreprise est due à l'initiative du comte de Shaftesbury, qui a rendu
-ainsi un nouveau et signalé service à la cause de la vérité
-évangélique.
-
-Le plus grand nombre des Slaves protestants se trouvent au nord de la
-Hongrie, parmi les Slovaques, qui parlent un dialecte de la langue
-bohémienne. Ils comptent environ huit cent mille âmes appartenant en
-partie à la Confession de Genève, mais surtout, croyons-nous, à celle
-d'Augsbourg. Leur nationalité n'a pas été attaquée sous le
-gouvernement hongrois, sauf quelques rares tentatives de fusion avec
-l'élément madgyare, qui produisirent de déplorables disputes entre les
-Protestants slaves et les Madgyares. Il existe enfin environ cent
-quarante mille Protestants dans la Lusace, sous la domination de la
-Prusse et de la Saxe; cette petite population slave est animée d'un
-sentiment profond de nationalité, et l'état avancé de son éducation
-pourrait fournir un certain nombre d'individus capables de travailler
-à l'évangélisation de leur race. La condition intellectuelle et
-religieuse des Protestants slaves mérite l'intérêt des Protestants
-anglais et américains, au moins tout autant que celle des Chrétiens
-dispersés en Orient. Ces derniers ont été l'objet de recherches et de
-soins tout particuliers de la part des voyageurs qui ont bravé toutes
-les fatigues et tous les périls pour visiter ces populations
-lointaines. Rien de semblable n'a été fait encore en faveur des
-Églises protestantes slaves, et, cependant, nous sommes convaincus
-qu'un grand service eût peut-être été rendu à la cause protestante en
-général, si quelques sujets anglais, à la hauteur de cette tâche,
-eussent entrepris de visiter ces Églises, d'examiner leur condition et
-d'établir des relations permanentes entre elles et leur propre pays.
-Les plus vastes champs offerts par les contrées slaves aux travaux
-évangéliques des Protestants anglais et américains, sont
-incontestablement les populations appartenant à la race qui suit
-l'Église d'Orient et vit sous la domination de la Porte ottomane. Un
-bien immense pourrait être fait en Servie et en Bulgarie, non par des
-conversions individuelles à la Religion protestante, mais par la
-propagation des Écritures et d'une saine éducation parmi les habitants
-de ces contrées en général, et au sein du clergé en particulier. Les
-Slaves de l'Église d'Orient seront beaucoup plus accessibles au
-Protestantisme que les sectateurs de Rome. On trouvera non-seulement
-le peuple, mais même le clergé disposé à accueillir les Écritures et
-les ouvrages de dévotion dans leur langue, si on les leur offre d'une
-manière convenable, sans blesser leurs sentiments ou leurs préjugés.
-On pourrait aisément rayonner à cet effet des Îles Ioniennes, de
-Constantinople, de Thessalonique, et Belgrade pourrait devenir un
-centre d'action très important. Le gouvernement turc n'empêchera pas
-de répandre l'Évangile parmi des sujets chrétiens; mais, ainsi que
-nous l'avons déjà dit, rien de semblable n'est permis aujourd'hui en
-Russie.
-
-Outre le but si grand de propager la vérité évangélique, qui porte les
-Protestants anglais à s'exposer aux extrémités du monde, il est une
-raison pour laquelle nous les engageons à prêter une attention toute
-particulière à la situation religieuse des Slaves. On ne saurait
-douter un instant des progrès immenses que la réaction catholique a
-faits sur le continent, où, sous le masque de conservation, elle s'est
-arrogée sur les affaires publiques de divers pays une influence telle,
-que les plus beaux jours de la domination cléricale auraient à lui
-porter envie. Ce parti réactionnaire a déjà manifesté d'une manière
-évidente son hostilité envers l'Angleterre et ses sympathies pour la
-Russie. Cette tendance n'est pas le résultat de quelques vues
-personnelles ou des sentiments des chefs de ce parti, mais elle
-réside dans la nature même des choses; en effet, la Russie, malgré sa
-mésintelligence accidentelle avec le Pape, au sujet des affaires des
-Églises grecques unies, a le même intérêt que lui à s'opposer aux
-progrès des opinions libérales. Le siége papal supportera beaucoup de
-la Russie plutôt que d'entrer en collision avec cette puissance; car
-il n'a jamais perdu l'espoir de soumettre l'Église russe à sa
-suprématie au moyen d'une union semblable à celle de Florence, et,
-bien que cette union puisse être aujourd'hui d'un accomplissement
-difficile, sa réalisation se suppléerait, en attendant mieux, par une
-alliance entre le chef spirituel de Rome et le pape politique de
-Russie. Une alliance de ce genre ne serait pas une nouveauté; car
-c'est en Russie que l'ordre des Jésuites, aboli partout ailleurs,
-trouva un refuge et préserva son existence menacée, circonstance qui
-facilita beaucoup son rétablissement, en 1814, par le pape Pie VII. Le
-clergé catholique de Pologne fut soutenu vigoureusement par le
-gouvernement russe, qui se servit de beaucoup de ses membres pour
-atteindre le but de sa politique réactionnaire. L'insurrection de
-1830-1831 réveilla cependant les sentiments patriotiques de la grande
-majorité du clergé polonais, de manière à rendre l'influence de Rome
-sans force contre la voix de la patrie. La conduite des
-ecclésiastiques polonais fut censurée sévèrement par le pape Grégoire
-XVI[196], mais il trouva pour le gouvernement russe des remontrances
-d'une douceur extrême, au sujet de la séparation forcée de l'Église
-grecque unie d'avec Rome; car il savait bien que sa domination courait
-un plus grand danger par l'établissement d'un gouvernement libéral
-dans la Pologne catholique, que par le despotisme de la Russie
-schismatique, quand même cette oppression serait dirigée contre une
-population catholique. La restauration de l'autorité papale, le retour
-des Jésuites à Naples et des Liguoristes à Vienne, en conséquence de
-la réaction politique dans ces deux capitales, prouve évidemment que
-les intérêts politiques et religieux deviennent de plus en plus
-solidaires les uns des autres, et que, dans un avenir plus ou moins
-éloigné, ils exerceront une grande influence sur leur développement
-mutuel. Les intérêts du Papisme, c'est-à-dire du despotisme religieux,
-sont intimement liés à ceux de l'absolutisme politique, qui peut seul
-le maintenir intact. Il peut s'adapter, en cas de nécessité, à des
-institutions libérales et se maintenir quelque temps au milieu d'elles
-à la faveur de circonstances particulières; mais il ne saurait
-résister long-temps à la liberté de discussion, principalement dans un
-endroit où il a sa source et son représentant suprême. Aucun argument
-contraire ne saurait prévaloir contre les principes proclamés dans la
-lettre encyclique de Grégoire XVI[197], ni contre les mesures
-adoptées par le gouvernement papal à Rome, après son rétablissement.
-Le Christianisme protestant veut la liberté pour se développer, et son
-plus grand ennemi est le despotisme, de quelque nom qu'il se couvre,
-clérical, monarchique ou démocratique; car il importe peu que la
-liberté de répandre la parole de Dieu et la propagation de la vérité
-évangélique soit entravée par les décrets d'un pouvoir absolu ou par
-ceux d'une autorité ou d'une faction républicaine. Nous citerons à
-l'appui, que c'est en conséquence de l'établissement d'un régime
-constitutionnel en Piémont, que les Vaudois obtinrent la pleine
-jouissance des droits civils et politiques, et que ce fut le
-gouvernement absolu de la Russie qui empêcha les missionnaires
-protestants de continuer leurs travaux dans ses provinces asiatiques.
-Cette cause sacrée ne retirera jamais d'avantages du soutien d'un
-pouvoir arbitraire ou d'une alliance avec lui; l'histoire prouve que
-le Protestantisme ne fut jamais aussi faible que lorsqu'on le dégrada
-au point de le faire servir d'instrument ou de prétexte aux vues et
-aux passions politiques. Nous savons qu'il y a beaucoup d'hommes pieux
-et sincères, particulièrement en Allemagne, qui, effrayés des excès de
-l'aberration politique et de l'incrédulité religieuse, réclament la
-main puissante d'un pouvoir absolu, non-seulement pour le maintien de
-l'ordre social, mais encore pour celui de la Religion. Il est en
-dehors de notre sujet de discuter jusqu'à quel point leur première
-supposition est soutenable; mais, en ce qui concerne la seconde, nous
-ferons seulement remarquer que c'est sous les gouvernements absolus de
-l'Allemagne et quand leurs sujets n'ont eu aucune liberté de
-discussion, que le Panthéisme s'est répandu le plus largement, et que
-les doctrines subversives de tout principe de religion et de moralité
-ont été ouvertement propagées dans ce pays.
-
-[Note 196: Rome, avec sa sagacité habituelle, prévit le danger qui
-menaçait sa domination en Pologne, si ce pays était rendu à
-l'indépendance. De là le Bref auquel nous faisons allusion dans le
-texte, adressé en 1852 aux évêques de Pologne par Grégoire XVI, qui
-condamnait en termes violents la tentative que la nation avait faite
-l'année précédente pour recouvrer son indépendance. Le même Bref en
-mentionne un autre d'une teneur semblable, envoyé au pays dans le
-temps le plus orageux de sa lutte, mais qui n'atteignit pas sa
-destination, ainsi que le pape s'en plaint. Nous pensons toutefois que
-cette plainte n'est pas dénuée de fondement, et, bien que le Bref en
-question n'ait pas été proclamé publiquement, il doit avoir circulé
-parmi quelques membres du clergé; car il est bien connu que les moines
-de l'ordre des Missionnaires, particulièrement dévoués à Rome,
-refusèrent l'absolution aux soldats polonais pour s'être battus contre
-l'empereur de Russie. La _Gazette officielle_ de Rome, qui s'était
-abstenue de toute censure contre l'insurrection polonaise aussi
-long-temps que la lutte avait duré, éclata, après sa malheureuse
-issue, en injures les plus grossières contre les patriotes qui y
-avaient pris part, et à la bravoure desquels leurs adversaires
-politiques eux-mêmes ont rendu justice. Le pape avait, en effet, de
-bonnes raisons pour redouter le succès de l'insurrection polonaise,
-car il y avait déjà en voie de circulation, parmi plusieurs jeunes
-ecclésiastiques, un plan d'émancipation et de Réforme de l'Église
-polonaise sur les principes suivants: Séparation complète d'avec Rome,
-service divin en langue nationale au lieu du latin, permission de
-mariage au clergé, etc.; la hiérarchie était conservée et le dogme de
-la transsubstantiation, de même que la confession auriculaire,
-abandonnés à la conscience de chacun. La persécution de l'Église
-grecque unie à Rome par le gouvernement russe, et la tendance du
-gouvernement prussien à germaniser le gouvernement de Posen, ont
-considérablement fortifié dans ces régions l'attachement du peuple à
-l'Église catholique, et le progrès de la religion évangélique n'y a
-plus d'autre chance aujourd'hui que l'établissement très éventuel
-d'institutions libres.]
-
-[Note 197: «De cette source corrompue de l'indifférentisme, découle
-cette opinion absurde et erronée ou plutôt cette démence
-(_deliramentum_) que la liberté de conscience devrait être maintenue
-et assurée. La voie est ouverte à cette très pernicieuse erreur, par
-cette liberté d'opinions sans frein ni limites, qui se répand au loin
-au grand détriment de la société civile et religieuse, quelques
-individus prétendant avec la dernière imprudence que la cause de la
-religion ne peut que gagner à cette indépendance de l'esprit. Mais
-saint Augustin l'a dit: «Que peut-il y avoir de plus mortel pour l'âme
-que la liberté d'erreur!» Et, en effet, ôtez à l'homme le frein qui le
-retient dans le sentier de la vérité, sa nature, portée au mal, tombe
-dans le précipice toujours ouvert sous ses pas; nous pouvons dire que
-l'abîme sans fond d'où saint Jean vit s'élever une épaisse fumée et
-s'élancer les sauterelles qui obscurcirent le soleil avant de dévaster
-la terre, s'est ouvert de nouveau. De là le désordre des esprits, une
-plus grande corruption de la jeunesse, un mépris des choses sacrées et
-des lois les plus saintes, répandu parmi le peuple, en un mot le fléau
-le plus mortel à la société, ainsi que le prouve l'expérience des âges
-les plus reculés, où nous voyons les États les plus florissants en
-gloire, en richesses et en puissance tomber par ce seul germe de
-destruction--une liberté immodérée d'opinions et de paroles et l'amour
-de la nouveauté.
-
-»À cet ordre de choses appartient cette liberté funeste, détestable et
-à jamais exécrable, de la liberté de la librairie, de publier quelque
-écrit que ce soit, liberté que quelques individus osent réclamer et
-soutenir par tous les moyens. Nous sommes terrifiés, vénérables
-Frères, à la vue des doctrines monstrueuses ou plutôt des erreurs qui
-menacent de submerger notre Église et qui sont semées en tous lieux au
-moyen d'une multitude de livres, de pamphlets et de toutes sortes de
-publications, petits en taille, mais immenses en malice, et dont la
-malédiction qui en sort s'étend sur toute la terre. Il y a cependant,
-chose bien pénible à dire! des hommes qui sont arrivés à un tel degré
-d'impudence, qu'ils soutiennent obstinément que le déluge d'erreurs
-qui provient de cette source, est suffisamment compensé par un livre,
-en défense de la vérité de la religion, qui vient apparaître
-accidentellement au milieu de ce flot de perversité. Il est
-incontestablement contraire à toutes les idées de justice, de
-permettre un mal certain parce qu'il y aurait espoir d'en retirer un
-bien présumable. Maintenant, quel homme de sang-froid dira que les
-poisons devraient circuler librement, être vendus publiquement et
-colportés, et même bus, parce qu'il existe un remède qui peut
-quelquefois sauver de la destruction ceux qui en prennent! La
-discipline de l'Église, pour détruire les mauvais livres, a été toute
-différente depuis le temps des apôtres, dont nous lisons qu'ils
-brûlèrent un grand nombre de livres (_Actes 19_); il suffit de
-parcourir les lois qui ont été faites à ce sujet par le cinquième
-concile de Latran, et par la constitution publiée ensuite par Léon X,
-notre prédécesseur d'heureuse mémoire, disant _que ce qui avait été
-créé avec sagesse pour la propagation de la foi et des sciences
-utiles, ne devait pas être perverti et devenir préjudiciable au salut
-des fidèles_. Ce fut aussi l'objet principal de l'examen des pères du
-concile de Trente, qui, pour remédier à un pareil mal, publièrent un
-décret salutaire, ordonnant de mettre à l'index tous les livres qui
-contiendraient des doctrines impures. _Il est nécessaire de combattre
-vigoureusement, disait Clément XIII, notre prédécesseur d'heureuse
-mémoire, dans ses lettres encycliques sur la proscription des livres
-pernicieux_, il est nécessaire de combattre vigoureusement tant que
-les circonstances l'exigeront, afin de détruire le poison mortel de
-tant de livres, car l'erreur ne disparaîtra jamais, à moins que les
-criminels éléments du mal ne soient livrés aux flammes. Il est donc
-suffisamment évident, d'après la sollicitude constante avec laquelle
-ce saint siége apostolique s'est efforcé, à travers les âges, de
-condamner les livres pernicieux et suspects et de les arracher de la
-main des hommes, combien est fausse, téméraire, injurieuse au siége
-apostolique, et féconde en maux de toutes sortes pour les chrétiens,
-la doctrine de ceux qui non-seulement rejettent la censure des livres
-comme une mesure oppressive, mais sont arrivés même à un tel degré de
-perversité, qu'ils la représentent comme opposée aux principes
-d'équité et de justice, et osent refuser à l'Église le droit de
-l'établir et de l'exercer.»]
-
-Grandes et terribles comme l'ont été les commotions qui ont ébranlé
-l'Europe continentale depuis février 1848, et dont la fin, malgré le
-calme apparent qui règne sur le continent d'Europe n'est pas encore
-venue, elles n'ont été que l'effet naturel de causes longuement
-accumulées; elles ont été en grande partie prévues et prédites par
-ceux qui surveillaient leur progrès, bien que la soudaineté de
-l'éruption ait surpris ceux-là mêmes qui s'y attendaient depuis
-long-temps. Cependant, si l'explosion des passions et des besoins
-sociaux et politiques avait été prévue par beaucoup de penseurs, la
-tournure que les événements ont prise était peu attendue par eux. De
-tous les faits cependant qui se sont produits au jour, en conséquence
-de ces commotions, aucun peut-être n'est plus frappant que la force
-immense manifestée sur le continent par le parti catholique. C'est là
-le résultat naturel des longs et persévérants efforts que ce parti
-avait faits sans jamais se laisser abattre. Opposé, comme nous le
-sommes, à ses vues et à ses fins, et aussi profondément que nous
-déplorions ses erreurs, nous pensons que la fidélité inébranlable
-qu'il a montrée à sa cause est loin de mériter le blâme. Rien, en
-effet, ne pouvait être plus désespéré que la situation du Catholicisme
-à l'époque où Napoléon était à l'apogée de sa gloire; sa capitale
-réduite en ville provinciale de l'Empire français, son chef captif,
-une indifférence complète pour ses doctrines et pour ses cérémonies
-parmi les classes instruites de la société. C'est dans ces
-circonstances que plusieurs individus zélés et doués d'intelligence
-entreprirent de relever par leurs écrits la condition déchue de
-l'Église catholique. L'ouvrage de Lamennais sur l'indifférence en
-matière de Religion[198], produisit une immense sensation; plusieurs
-autres productions vinrent à l'appui, particulièrement celles du comte
-Joseph de Maistre et du vicomte de Bonald. Ces ouvrages, écrits dans
-un style magnifique, attaquaient leurs adversaires à l'aide des
-arguments les plus captieux, les étourdissant d'un nombre infini de
-citations et de faits adaptés à leur objet. Il n'est donc pas étonnant
-qu'une telle réunion de talents et de savoir, animée par un zèle
-sincère, produisît un effet puissant, surtout à une époque où le
-besoin de principes religieux commençait à se faire sentir, et que
-beaucoup de jeunes et ardents esprits se rallièrent à l'étendard de
-l'Église catholique, relevé par des champions aussi puissants. Ce
-parti, qui préconisait en même temps l'absolutisme politique, s'accrut
-rapidement, et fut secondé par quelques Protestants, hommes de talent
-hors ligne, qui passèrent à l'Église catholique et dévouèrent leur
-plume à son service[199]. Ce parti, soutenu par l'influence de la cour
-romaine, par les Bourbons rétablis en France et par la politique de
-Metternich, s'acquit une grande influence; mais ce succès lui fit
-abandonner sa prudence habituelle et recourir à des mesures d'une
-violente réaction sous le règne de Charles X, ce qui contribua
-beaucoup à la révolution de Juillet 1830. Cet évènement porta un rude
-coup à ce parti. Il ne s'abandonna pas cependant au découragement;
-mais, formé par l'expérience, il ne chercha plus son point d'appui
-dans le gouvernement, comme il l'avait fait de 1815 à 1830. Il
-commença alors à agir directement sur le peuple, en se servant avec un
-redoublement d'énergie de la presse, de la chaire et du confessionnal.
-Nous assistons aujourd'hui au résultat de ses efforts persévérants. Il
-est naturel que ce parti se soit grossi d'une foule d'hommes qui
-trouvent que la cause qui triomphe est la cause légitime; car,
-malheureusement, il en a été et il en sera toujours ainsi en tous
-lieux. La justice nous oblige cependant à reconnaître que le parti
-catholique a trouvé pour adhérents beaucoup d'hommes sincères, dont le
-jugement a été égaré par leurs sentiments. La généralité des hommes ne
-se donnera pas la peine d'examiner de près le mérite réel d'une cause,
-elle jugera de sa valeur par la manière dont elle est défendue. Les
-hommes se rangent, en général, du côté où ils trouvent une grande
-puissance intellectuelle et un zèle sincère, tandis qu'ils condamnent
-et méprisent souvent la meilleure cause si elle n'a pas l'avantage
-d'être ainsi représentée. La grande ferveur et l'ardeur des
-Catholiques à gagner leurs adversaires, surtout ceux dont la richesse,
-le rang et les talents promettaient d'utiles alliés, ont souvent
-obtenu plus de succès que les arguments les plus logiques présentés
-d'une manière froide. Une proclamation publique de la vérité, tombée
-du haut de la chaire, d'une plate-forme, où par la voie de la presse,
-bien que soutenue des raisons les plus fortes, manquera souvent de
-produire une impression aussi profonde que celle qui peut résulter
-d'efforts individuels. N'est-il pas très naturel que ceux qui vont sur
-les grandes routes réussissent à convertir plus de gens que ceux qui
-restent chez eux en attendant qu'on vienne frapper à leur porte pour
-être admis. Ce n'est pas seulement le pauvre d'esprit qui a besoin de
-soutien, il y a des hommes riches d'intelligence, dont l'âme
-incertaine et le coeur souffrant se soumettront facilement à
-l'influence vivifiante d'un intérêt d'affection, mais reculeront, au
-contraire, au contact glacé d'une sévère raison qui n'aura pas pour
-elle le contact magique d'une véritable sympathie. C'est là ce qui eut
-lieu de la part d'un grand nombre d'individus intelligents, en
-Allemagne et peut-être dans un pays moins éloigné, individus dont la
-position et les principes les mettent au-dessus de tout soupçon
-d'avoir été influencés par les vils motifs de l'intérêt personnel, et
-dont l'intelligence supérieure eût certainement résisté aux arguments
-les plus captieux, mais dont le coeur chaud et la vive imagination ne
-résistèrent pas à l'épreuve de la fascination d'un échange de pensées
-mêlé de manifestation de sympathies. Nous espérons qu'après avoir
-décrit, comme nous l'avons fait, les procédés immoraux des Jésuites et
-les calamités qu'ils ont appelées sur notre pays et sur la Bohême, on
-ne nous soupçonnera pas de partialité pour leur ordre. Cependant la
-vérité, qui est le premier devoir de l'historien, veut que justice
-soit rendue aux qualités extraordinaires qu'ils ont déployées en tant
-d'occasions. Il ne saurait y avoir qu'une seule opinion sur la manière
-peu scrupuleuse avec laquelle ils n'ont que trop souvent poursuivi le
-but de leur tortueuse politique; mais leur zèle et leur dévouement à
-leur Église, leur persévérance à poursuivre une entreprise une fois
-commencée, leur savoir, le tact, la prudence et l'habileté qu'ils
-apportent à la direction des affaires les plus difficiles, sont
-assurément dignes d'une meilleure cause; que leurs adversaires eussent
-possédé seulement la moitié de ces qualités, bien des choses qui nous
-blessent aujourd'hui se fussent passées autrement. Les Jésuites ne
-discourent pas, ils agissent; car ils savent que les mots, sans les
-actes, n'inspirent ni respect ni confiance, et ne sont bons qu'à
-discréditer la meilleure des causes en faisant douter de la sincérité
-de ses promoteurs et en laissant naître le soupçon qu'ils ne sont mis
-en avant que pour couvrir la faiblesse réelle de la cause; les
-Jésuites sont de dangereux ennemis, mais des amis dévoués; leurs
-adhérents peuvent compter sur leur assistance, autant que leurs
-adversaires doivent craindre leur hostilité. Il n'y a donc pas lieu de
-s'étonner que ce parti soit servi avec tant de zèle et de dévouement;
-on les hait, on ne les méprise pas; mais la haine est souvent bien
-près de la crainte, et la crainte conduit à la soumission. Il est donc
-bien naturel qu'un parti redouté par ses ennemis et qui inspire une
-confiance sans bornes à ses amis, remporte de grands avantages sur un
-parti qui n'éveille ni l'un ni l'autre de ces sentiments.
-
-[Note 198: Lamennais, qui avait rendu d'immenses services à la cause
-de Rome par sa plume éloquente, reconnut enfin ses illusions; mais,
-malheureusement, il tomba dans un autre extrême.]
-
-[Note 199: Tels furent, par exemple, les écrivains politiques
-allemands bien connus, Haller, Jarcke, Philips, etc.]
-
-Les Jésuites sont des hommes éminemment pratiques, car ils employent
-toujours les moyens les mieux adaptés à l'accomplissement de leurs
-desseins, sachant bien que le défaut d'habileté ne peut être suppléé
-par de bonnes intentions. Ils ne se bercent pas de puériles
-satisfactions d'amour-propre, ni d'un succès insignifiant; ils ne
-considèrent un premier pas fait que comme un stimulant pour ce qui
-reste à faire et comme un marche-pied pour atteindre des résultats
-plus importants. Ils n'attendent pas l'approche du danger, et ils
-essaient d'effrayer leur ennemi par de vagues dénonciations; ils
-examinent avec calme sa force et sa position, ses moyens d'attaque,
-ses mouvements et ses intentions probables, et ils adoptent les
-mesures nécessaires pour lui tenir tête sur tous les points. La
-prudence ordinaire prescrit cette manière d'agir; ce n'est pas son
-usage, mais son abus qui est condamnable. L'Évangile nous ordonne
-non-seulement d'être innocents comme la colombe, mais encore prudents
-comme le serpent; il nous recommande la prudence par l'exemple de
-l'homme qui bâtit une tour et du roi qui va à la guerre. La cause de
-la vérité ne saurait que se déconsidérer par les moyens exagérés que
-les Jésuites ont employés en beaucoup de pays; mais personne ne
-saurait nier que cette cause ne puisse progresser à la faveur du
-talent, de la prudence et du savoir, et que ces nobles dons de la
-Providence devraient être utiles pour la propagation de ce grand
-objet.
-
-Si c'est un tort de travailler dans les ténèbres et de prendre les
-couleurs d'un parti auquel on s'est opposé, comme cela s'est vu dans
-le fait que nous avons rapporté précédemment, est-il donc plus
-convenable de tenir conseil dans les rues, de proclamer, sur les
-toits, des projets à peine ébauchés, et de célébrer des victoires qui
-sont encore à gagner...
-
-Se servir du savoir pour corrompre la vérité, comme l'ont fait les
-Jésuites en mainte occasion, est un acte d'immoralité que l'on ne
-saurait trop flétrir. Le seul moyen efficace pour contre-balancer
-cette influence sans principes ainsi que la propagation de l'erreur,
-c'est l'instruction. «La science est la puissance,» a dit un grand
-philosophe anglais, et il en est surtout ainsi quand on l'applique à
-la défense de la vérité, qui importe le plus à l'humanité. C'est grâce
-à la puissance du savoir, que Wickliffe, Huss, et les Réformateurs du
-XVIe siècle purent ébranler l'esclavage spirituel que Rome avait
-établi au moyen-âge, et ce n'est pas par l'ignorance que l'on
-parviendra jamais à contre-balancer ses efforts réactionnaires.
-
-L'organisation merveilleuse des Jésuites, qui a été comparée à une
-épée dont la garde est à Rome et la pointe partout, ne peut être
-imitée par les Protestants. L'esclavage moral que leur ordre impose à
-ses membres est trop opposé à la liberté spirituelle, qui est le trait
-caractéristique du Protestantisme; mais ce serait tomber dans un autre
-extrême que de proclamer le Protestantisme incapable d'organisation;
-assertion que les Catholiques répètent comme une sorte de brocard, et
-que beaucoup de Protestants reconnaissent comme une triste vérité.
-Nous croyons cependant que cette assertion ne repose sur rien de
-sérieux; car il vaudrait autant déclarer que la liberté est
-incompatible avec l'ordre; nous sommes convaincus qui si un grand
-nombre de sociétés protestantes ont été privées d'une action puissante
-et d'une organisation convenable, c'est que la nécessité n'en avait
-pas encore été bien comprise. On ne peut douter cependant qu'une
-organisation qui concentrerait en un seul foyer tous les talents et le
-savoir dispersés parmi les Protestants, et qui donnerait à son action
-cette universalité de rayonnement que leurs adversaires déploient pour
-égarer l'opinion publique en plus d'une contrée, ne produise bientôt
-des résultats palpables. La possibilité d'une bonne organisation
-protestante, et les graves avantages qu'on pourrait en retirer, ont
-été démontrés clairement par l'association puissante sortie du génie
-de Wesley. Les Wesleyens n'ont pas besoin de l'éloge d'un individu
-aussi humble que l'auteur de cet essai; leurs grands services, et
-surtout leur zèle à relever la condition religieuse, morale et
-intellectuelle des classes ouvrières, sont connus de toutes parts.
-Nous ferons seulement remarquer que, bien qu'il puisse se trouver
-parmi les autres Congrégations protestantes, des Chrétiens aussi bons
-et aussi pieux que chez les Wesleyens, nulle d'elles n'a fait d'aussi
-constants efforts que cette branche du Protestantisme pour étendre sa
-sphère d'activité bienfaisante; avantage qu'il faut rapporter
-entièrement à l'efficacité de son organisation. Puisse-t-elle
-conserver long-temps ce qui fait sa force et sa vitalité, et continuer
-à développer le champ de ses travaux chrétiens, en les étendant
-jusqu'aux terres habitées par la race dont nous avons essayé
-d'esquisser les principaux traits religieux!
-
-En prenant congé de nos lecteurs, nous ferons remarquer que, bien que
-les Protestants anglais aient laissé passer, sans y prendre garde, la
-condition religieuse des nations slaves, celle de leur propre pays est
-un sujet d'observation et de commentaires aussi constants parmi ces
-nations que dans le reste de l'Europe. L'Église d'Angleterre est le
-point principal qui attire l'attention de tout le continent. Toutes
-les affaires de cette Église sont surveillées avec soin; car beaucoup
-de craintes et autant d'espérance se rattachent à ses destinées. Cette
-attention fut éveillée, pour la première fois, par l'apparition du
-célèbre ouvrage du comte Joseph de Maistre, _Du Pape_, publié il y a
-plus de trente ans[200], dans lequel il prédit hardiment le retour de
-l'Église anglicane à Rome; les tendances qui se sont manifestées dans
-ce sens, de la part de plusieurs membres ecclésiastiques et laïques de
-cette Église, ont donné un poids immense à cette prédiction.
-L'importance de ces tendances a été considérablement exagérée par le
-parti catholique, qui est parvenu à répandre l'opinion que l'Église
-d'Angleterre est à la veille de se réunir à Rome. Les rapports les
-plus défavorables sur la condition de l'Église anglicane, sont en même
-temps propagés avec activité, on la représente comme marchant à grands
-pas à une dissolution inévitable; tandis que ceux qui ont vécu en
-Angleterre, peuvent apprécier le savoir et la piété de ses prélats,
-ainsi que le zèle, la dévotion et les vertus vraiment chrétiennes
-déployées par son clergé, qui a souvent à lutter contre de grandes
-difficultés dans l'accomplissement de ses devoirs sacrés. Tout ceci
-est fait de propos délibéré; car une correspondance intime entre
-l'établissement protestant le plus important (telle est sans contredit
-l'Église d'Angleterre) et les Églises protestantes du continent,
-pourrait être d'un très grand avantage à la cause protestante en
-général, et lui fournir les moyens de contre-balancer les efforts
-réactionnaires de Rome, ainsi que les dangers provenant d'une toute
-autre source. L'importance de cette mesure avait été aperçue par
-Cranmer, qui en favorisa la réalisation en attirant en Angleterre des
-théologiens protestants distingués du continent, et en donnant asile
-aux réfugiés religieux des diverses parties de l'Europe. C'était un
-premier pas vers l'établissement d'une alliance permanente, qui eût
-probablement conduit à des conséquences importantes, si les jours
-d'Édouard VI s'étaient prolongés. Il n'entre pas dans notre cadre de
-discuter l'état des relations qui existent entre les Protestants de
-l'Europe occidentale et ceux de la Grande-Bretagne; mais nous appelons
-encore une fois l'attention de ce pays sur les grands avantages qui
-pourraient résulter pour la cause de la vraie religion, et,
-conséquemment, pour celle de la civilisation et de l'humanité, de
-l'établissement de relations intimes entre l'Angleterre et les Slaves
-protestantes et ceux appartenant à l'Église grecque sous la domination
-de la Turquie, car ceux de la Russie sont inaccessibles. Le premier
-pas indispensable vers la réalisation de ce grand dessein serait,
-comme nous l'avons dit, de rechercher sur les lieux mêmes la condition
-véritable de ces Slaves, et, dans l'état actuel des communications,
-cette tâche peut être aisément accomplie si elle est entreprise par
-d'intelligents voyageurs. Une telle alliance, cimentée sérieusement,
-peut produire des avantages incalculables; car le développement de la
-religion des Écritures, parmi ces peuples, aurait une influence
-puissante sur toute leur race. Ce sujet mérite l'attention de tout ce
-qu'il y a de penseurs et de chrétiens sincères parmi les Protestants
-de la Grande-Bretagne.
-
-[Note 200: La préface de ce livre est datée de 1817.]
-
-Nous terminons cette esquisse rapide de l'histoire religieuse des
-nations slaves, en exprimant toute notre gratitude à nos concitoyens
-en particulier, et à nos frères slaves en général, pour l'indulgence
-et les encouragements qu'ils ont bien voulu accorder aux efforts que
-nous avons déjà faits pour soumettre au public anglais leur condition
-politique et religieuse. Nous les remercions du concours utile qu'ils
-nous ont prêté par leurs communications sur divers objets importants.
-Ces communications sont d'une valeur inappréciable pour un auteur qui,
-comme nous, se trouve placé à une grande distance des contrées qui
-font l'objet de ses travaux; elles nous ont été de la plus grande
-utilité pour la publication de cet ouvrage. Nous espérons que cette
-esquisse recevra le même accueil, et qu'on la jugera bien plus par la
-sincérité des intentions de l'auteur que par son habileté à les
-mettre en relief.
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-
-
-Appendice A.
-
-
-DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES,
-
-CONFORMÉMENT AUX DIFFÉRENTS ÉTATS AUXQUELLES ELLES APPARTIENNENT;
-
-Fait par Szaffarick en 1842.
-
- +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+
- | | Russie. | Autriche.| Prusse. | Turquie.|République| Saxe.| Totaux. |
- | | | | | | de | | |
- | | | | | | Cracovie.| | |
- +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+
- |Grand-Russes ou | | | | | | | |
- | Moscovites. |35,314,000| » | » | » | » | » |35,314,000|
- |Petit-Russiens ou | | | | | | | |
- | Ruthéniens. |10,370,000| 2,774,000| » | » | » | » |13,144,000|
- |Blanc-Russiens. | 2,726,000| » | » | » | » | » | 2,726,000|
- |Bulgares. | 80,000| 7,000| » |3,500,000| » | » | 3,587,000|
- |Serviens ou Illyriens.| 100,000| 2,594,000| » |2,600,000| » | » | 5,294,000|
- |Croates. | » | 801,000| » | » | » | » | 801,000|
- |Carinthiens. | » | 1,151,000| » | » | » | » | 1,151,000|
- |Polonais. | 4,912,000| 2,341,000|1,982,000| » | 130,000 | » | 9,365,000|
- |Bohémiens et Moraves. | » | 4,370,000| 44,000| » | » | » | 4,414,000|
- |Slovakes (Hongrie | | | | | | | |
- | septentrionale). | » | 2,753,000| » | » | » | » | 2,753,000|
- |Lusaciens ou Wendes | | | | | | | |
- | (Haute Lusace). | » | » | 38,000| » | » |60,000| 98,000|
- | dº (Basse-Lusace).| » | » | 44,000| » | » | » | 44,000|
- | |----------|----------|---------|---------|----------|------|----------|
- | Totaux |53,502,000|16,791,000|2,108,000|6,100,000| 130,000 |60,000|78,691,000|
- +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+
-
-
-DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES,
-
-D'APRÈS LES DIFFÉRENTES CROYANCES RELIGIEUSES AUXQUELLES ELLES
-APPARTIENNENT.
-
-Supputation de Szaffarick en 1842.
-
- +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+
- | | L'Église | Grecs | Catholiques.|Protestants.|Mahométans.|
- | |grecque ou| unis à | | | |
- | |d'Orient. | Rome. | | | |
- +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+
- |Grand-Russes ou | | | | | |
- | Moscovites. |35,314,000| » | » | » | » |
- |Petits-Russiens ou | | | | | |
- | Malo-Russes. |10,154,000|2,900,000| » | » | » |
- |Blanc-Russiens. | 2,376,000| » | 350,000| » | » |
- |Bulgares. | 3,287,000| » | 50,000| » | 250,000|
- |Serviens ou Illyriens.| 2,880,000| » | 1,864,000| » | 550,000|
- |Croates. | » | » | 801,000| » | » |
- |Carinthiens. | » | » | 1,138,000| 13,000| » |
- |Polonais. | » | » | 8,923,000| 442,000| » |
- |Bohémiens et Moraves. | » | » | 4,270,000| 144,000| » |
- |Slovakes (dans le nord| | | | | |
- | de la Hongrie). | » | » | 1,953,000| 800,000| » |
- |Lusaciens ou Wendes | | | | | |
- | (Haute-Lusace). | » | » | 10,000| 88,000| » |
- | dº (Basse-Lusace).| » | » | » | 44,000| » |
- | |----------|---------|-------------|------------|-----------|
- | Totaux |54,011,000|2,900,000| 19,359,000| 1,531,00| 800,000|
- +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+
-
-
-
-
-Appendice B.
-
-
-«L'État hongrois fut fondé au commencement du Xe siècle, à l'époque où
-la nation asiatique des Hongrois ou Madgiares, venue d'un pays voisin
-des monts Ourals, détruisit l'Empire slave de la Grande-Moravie[201]
-et conquit le territoire de l'ancienne Dacie, habitée par les Slaves
-et en partie par les Valaques qui sont les descendants des colons
-romains établis dans ces régions au temps de la domination romaine. Le
-Christianisme pénétra en Hongrie (de 972 à 997); les frontières de ce
-pays furent considérablement augmentées, au commencement du XIIe
-siècle, par le royaume slave de Croatie, qui, après l'extinction de sa
-dynastie nationale, choisit volontairement pour monarque Coloman Ier,
-roi de Hongrie. La nation hongroise se trouva ainsi composée de trois
-populations différentes: les Hongrois proprement dits, les Slaves et
-les Valaques, auxquels se joignirent un certain nombre d'Allemands qui
-émigrèrent dans ce pays à différentes époques, mais principalement
-sous la domination autrichienne.
-
-[Note 201: Le royaume de la Grande-Moravie ne comprenait pas seulement
-la province qui porte actuellement le nom de Moravie, il s'étendait
-aussi sur la plus grande partie de la Hongrie actuelle et sur quelques
-autres contrées adjacentes.]
-
-»À une époque reculée, et peut-être contemporaine de l'établissement
-de la Religion chrétienne, le latin fut adopté pour toutes les
-transactions officielles de la Hongrie. C'était une mesure très sage,
-en ce qu'elle établissait un lien commun de communication entre les
-éléments hétérogènes de la population. Elle écartait la cause de
-dissensions le plus active entre des nations d'une origine et d'un
-langage entièrement différents, et consacrait une sorte d'égalité
-entre le conquérant et le vaincu, en les plaçant l'un et l'autre sur
-un terrain neutre. L'histoire nous enseigne que chaque fois qu'une
-nation en a conquis une autre, une lutte s'est organisée entre les
-deux races représentées pas leur langage, jusqu'à ce que la
-nationalité du vaincu succombât sous les efforts du conquérant, comme
-cela eut lieu à l'égard des Slaves de la Baltique, ou jusqu'à ce que
-la nationalité des conquérants s'absorbât dans celle des vaincus qui
-leur était supérieurs en nombre, comme nous le voyons avec les Francs
-dans la Gaule, les Danois en Normandie, et en quelque sorte avec les
-Normands français en Angleterre. Les annales de la Hongrie n'offrent
-aucune lutte de ce genre; et bien que ce pays ait été en butte à la
-conquête étrangère et aux commotions intérieures; les partis qui le
-déchirèrent furent tous politiques ou religieux; mais nous ne voyons
-aucune lutte s'élever entre les différentes races qui forment sa
-population. La Hongrie offre un rare exemple dans l'histoire, d'un
-État composé des populations les plus hétérogènes et unies seulement
-par le lien d'un même langage, étranger à elles toutes, mais également
-adopté par elles, et qui, malgré cette diversité d'éléments
-constituants, soutint les plus terribles orages qui l'assaillirent à
-l'extérieur et à l'intérieur. La Hongrie sut même conserver sa
-constitution libre sous une série de monarques qui régnèrent d'une
-manière absolue sur le reste de leurs États. Ce fait, peut-être sans
-exemple dans l'histoire, doit être entièrement attribué, dans notre
-opinion, à la circonstance qui avait enlevé la cause la plus active de
-désunion entre les diverses races, et qui avait fait que les
-Madgiares, les Slaves, les Valaques, pussent se considérer comme égaux
-aux Hongrois et comme constituant politiquement une seule et même
-nation.
-
-»On aurait cru que l'expérience de leur propre histoire eût engagé les
-hommes d'État de la Hongrie à continuer une ligne de politique qui
-avait suffi à leurs ancêtres pour conserver l'intégrité de leur pays
-et de sa constitution, malgré les éléments naturels de dissolution
-qu'il renferme. Tel n'a pas été cependant le cas, et les Madgiares, ou
-Hongrois proprement dits, ayant conçu récemment l'idée de remplacer
-l'usage du latin par celui de leur idiome particulier (qui n'est pas
-le langage de la grande majorité des habitants), des efforts pour
-atteindre ce but se manifestèrent pour la première fois à la diète de
-1830, et continuèrent pendant plusieurs diètes successives, jusqu'à ce
-que celle de 1844 décrétât la résolution suivante, qui reçut la
-sanction impériale: «La langue hongroise sera employée dans les
-transactions officielles du pays; elle deviendra celle de
-l'enseignement dans toutes les écoles publiques. Les diètes
-délibéreront en hongrois.» Les députés des royaumes annexés (la
-Croatie et la Slavonie) furent cependant autorisés, pour le cas où ils
-ne comprendraient pas le hongrois, à donner leur vote en latin; mais
-ce privilége ne devait avoir force de loi que pour les diètes qui
-auraient lieu dans les six années suivantes. Les autorités des mêmes
-royaumes annexés devaient recevoir la correspondance de celles de
-Hongrie en langue hongroise, mais on leur permettait d'adresser la
-leur en latin aux autorités hongroises. Le hongrois devait être
-enseigné dans toutes les écoles des provinces ci-dessus mentionnées.
-
-»Ces dispositions, calculées pour détruire la nationalité des
-populations non madgiares, souleva une violente opposition parmi les
-Slaves. Les provinces de Croatie et de Slavonie, qui ont l'avantage de
-posséder une diète provinciale, prirent de fortes résolutions contre
-l'introduction de la langue madgiare dans leurs provinces, et firent à
-Vienne des représentations pressantes à cet effet, demandant même une
-administration séparée. Elles finirent par déclarer leur ferme
-résolution de substituer au latin dans leurs provinces, non le
-madgiar, mais leur propre langue slave. Les Slovaques, qui n'ont pas
-les moyens légaux des Croates pour s'opposer aux mesures prises contre
-leur nationalité, essayèrent de lutter pour sa conservation par des
-efforts individuels. Le parti national, composé de presque toute la
-jeune génération de la classe instruite, essaya de répandre, par tous
-les moyens possibles, la culture de la langue et de la littérature
-nationales, et de défendre leur nationalité contre les envahissements
-du madgiarisme. Le clergé catholique ou protestant multiplia ses
-efforts en faveur de ce but patriotique. On peut remarquer aussi que
-les Slovaques, qui ont adopté le pur bohémien pour leurs oeuvres
-littéraires, possèdent une littérature de quelque importance. Deux des
-écrivains bohémiens les plus éminents de nos jours, et que nous avons
-déjà mentionnés comme les créateurs de l'idée du panslavisme, Kollar
-et Szaffarik, appartiennent aux Slovaques. Il se fait aujourd'hui dans
-la Croatie un mouvement littéraire très remarquable, que l'on doit
-attribuer, en très grande partie, à Ludevit Gay, qui a posé les
-fondements de la littérature périodique, dont l'influence se fait déjà
-sentir d'une manière puissante sur les Slaves du sud de la Hongrie,
-ainsi que sur ceux de la Dalmatie, et a déjà fait revivre un vif
-sentiment de nationalité parmi eux.
-
-»La diète de Croatie s'est déclarée indépendante de la Hongrie, et des
-collisions se sont manifestées entre ses habitants et d'autres Slaves
-du sud de la Hongrie, d'une part, et les Madgiares et les populations
-allemandes d'autre part. Si l'on ne parvient pas à arrêter ce débat
-par des moyens de conciliation, on peut s'attendre aux conséquences
-les plus fatales pour la Hongrie. Un million environ de la population,
-comprenant la frontière militaire qui s'étend le long des confins
-turcs, se compose de Slaves. Ils sont dressés à la discipline et aux
-habitudes guerrières. Un certain nombre d'entre eux prennent déjà part
-aux débats si déplorablement soulevés, et, suivant toute apparence,
-ils seront bientôt suivis du reste de leurs frères et soutenus par une
-grande partie des habitants de la Servie. Les Slaves de la Hongrie
-septentrionale, qui n'ont pas, comme les Croates, de diète provinciale
-pour représenter les intérêts de leur nationalité, ne pouvaient pas
-manifester leur opposition aux Madgiares de la même manière que leurs
-frères du Sud. Il est cependant plus que probable que, s'ils
-n'obtiennent pas une garantie complète pour les droits de leur
-nationalité, ils se sépareront de la Hongrie, et que les Slovaques
-s'uniront à la Bohême, avec laquelle ils ont déjà un lien commun
-d'origine et de langage. La diète hongroise a fait aujourd'hui la
-concession trop tardive, en faveur des Slaves de la Croatie, de
-laisser à cette province l'usage du langage national dans les
-transactions publiques; mais ce droit ayant été arraché plutôt
-qu'accordé, il est très douteux que les Croates consentent à rester
-unis à la Hongrie et à se joindre à ses diètes où ils seraient obligés
-de délibérer en madgiar; il n'est pas non plus probable qu'ils
-consentent à l'introduction de l'étude de cet idiome dans leurs
-écoles, car le temps passé à l'apprendre peut être employé par les
-élèves à acquérir des connaissances beaucoup plus utiles. Ce que nous
-avons dit des Croates s'applique également à tous les Slaves de la
-Hongrie. Nous craignons que ces circonstances ne conduisent fatalement
-à une dissolution de la Hongrie comme État, et ce sera un bien triste
-évènement, car aucun ami de la liberté ne peut retenir le juste tribut
-d'éloges qui est dû aux Hongrois pour les efforts incessants qu'ils
-ont faits depuis long-temps, afin de développer leurs libertés
-constitutionnelles et de les étendre à toutes les classes d'habitants.
-Nous, en particulier, comme Polonais, nous ne pouvons que porter le
-plus vif intérêt à une nation qui a toujours manifesté la plus vive
-sympathie pour notre pays. Espérons donc que la catastrophe qui semble
-menacer aujourd'hui la Hongrie sera détournée de ce noble peuple,
-malgré le sombre aspect de son horizon politique, qui présage une
-tempête de la plus terrible espèce.» (_Panslavisme et Germanisme_, p.
-178, 188.)
-
-
-
-
-Appendice C.
-
-
-«Une violente opposition à l'établissement de l'État confédéré en
-question se manifestera infailliblement de la part des Madgiares, en
-ce qu'ils seront obligés de se soumettre à un grand sacrifice de
-nationalité, en devenant, d'État séparé, la partie d'un autre État, et
-d'accepter ou plutôt de subir l'égalité avec les Slaves, sur lesquels
-ils s'étaient efforcés d'établir leur domination, en leur imposant la
-langue madgiare. Mais il ne sera pas possible de retenir plus
-long-temps les Slaves de la Hongrie sous la domination de cet État;
-ceux du Sud ayant déjà commencé à s'opposer à main armée à cet ordre
-de choses, leur exemple sera très probablement suivi par leurs frères
-du Nord, les Slovaques, à la première occasion favorable. Les
-Madgiares sont trop faibles numériquement pour pouvoir maintenir une
-existence politique indépendante au milieu des populations slaves qui
-les entourent; ils n'auront, en conséquence, d'autre ressource que de
-s'unir à l'empire confédéré, afin de continuer le développement de
-leur propre nationalité en devenant partie constitutive de cet État.»
-(_Panslavisme et Germanisme_, p. 319 et 320.)
-
-
-
-
-Appendice D.
-
-(Voyez appendice B, page 440).
-
-
-
-
-Appendice E.
-
-
-«Les rapides progrès du développement intellectuel en Europe ont
-exercé aussi leur influence sur les nations slaves; la littérature a
-marché graduellement, et toutes les branches des connaissances
-humaines ont été cultivées à leur tour par ces nations. Les principaux
-sujets cependant qui ont captivé l'attention des savants slaves, sont
-l'histoire et les antiquités de leurs pays respectifs, étudiées
-non-seulement dans leurs chroniques écrites, mais encore dans leurs
-chants populaires, dans les traditions et les superstitions; la
-culture et les progrès de leurs langages nationaux ont également fait
-l'objet de leurs méditations et de leurs efforts. Il en résulta la
-conviction universelle que toutes les nations slaves sont
-non-seulement autant de rejetons d'une même tige et leurs idiomes
-respectifs autant de dialectes d'une langue-mère, mais encore qu'il
-existe une affinité évidente entre les principaux traits de leur
-nature morale et physique. Bref, tous les Slaves, malgré les
-modifications diverses résultant de l'influence du climat, de la
-religion et de la forme du gouvernement, appartiennent par leur
-essence à une seule et même nation. Cette conviction répandit parmi
-tous les hommes de la même race un grand amour de nationalité, et les
-savants qui avaient éveillé ce sentiment le propagèrent par leurs
-écrits parmi tous leurs compatriotes. La pensée d'étendre leur
-activité intellectuelle sur la race très nombreuse d'Europe, au lieu
-de la limiter à la sphère comparativement étroite de leur propre
-nation, parut des plus attrayantes aux écrivains slaves, dont les
-ouvrages n'avaient eu qu'un cercle très restreint de lecteurs, à cause
-du petit nombre d'habitants parlant le langage dans lequel leurs
-ouvrages sont écrits. C'est surtout ce qui arrive avec la Bohême; car,
-bien que ce pays possède aujourd'hui une littérature importante et
-compte plusieurs auteurs du premier mérite, son public de lecteurs est
-très limité. La population parlant le bohémien s'élève, y compris les
-Slovaques de Hongrie, à plus de sept millions d'individus[202]; mais
-comme presque toutes les classes instruites, surtout en Bohême, savent
-l'allemand, la littérature nationale de ce pays a souvent à soutenir
-une concurrence redoutable avec les productions d'Allemagne, et, en
-conséquence, les ouvrages les plus importants publiés en bohémien
-doivent, en général, leur appui bien plus au patriotisme éclairé de
-quelques individus qu'à l'étendue de leur circulation. La littérature,
-de nos jours, ne peut cependant atteindre un haut degré de prospérité
-sans avoir un vaste champ ouvert à la renommée de ses écrivains et au
-bénéfice de ses éditeurs, qui doivent pouvoir récompenser le travail
-littéraire de manière à ce que les hommes de talent soient engagés à
-se dévouer à la pénible carrière d'auteur. Les lettrés bohémiens
-arrivèrent en conséquence à cette conclusion, que le moyen le plus sûr
-d'atteindre ce but serait d'étendre l'activité intellectuelle de
-chaque nation slave à la race tout entière, au lieu de la limiter,
-comme on avait fait jusqu'ici, à telle ou telle branche. Kollar,
-ecclésiastique protestant de la congrégation slave de Pesth, en
-Hongrie, et qui s'y était acquis une réputation méritée par ses
-productions littéraires, fut le premier qui mit en avant cette grande
-idée d'une manière saisissable, au moyen de plusieurs écrits, mais
-surtout par la dissertation qu'il publia en allemand, en 1828, sous le
-titre de: _Wechselseitigkeit_, ou Réciprocité. Il adopta la langue
-allemande pour cette publication, afin de lui préparer un accès plus
-facile dans toutes les contrées slaves, auprès des classes les plus
-instruites, qui comprennent généralement cette langue. Il proposa,
-dans cet ouvrage, une réciprocité littéraire entre toutes les nations
-slaves, c'est-à-dire que tout Slave instruit serait désormais versé
-dans les langages et dans la littérature des principales branches de
-la tige commune, et que tous les lettrés slaves posséderaient une
-connaissance approfondie de tous les dialectes de leur race. Il prouva
-en même temps que les divers dialectes slaves ne diffèrent pas plus
-entre eux que les quatre principaux dialectes de l'ancienne Grèce
-(l'Attique, l'Ionien, le Dorique et l'Éolien), et que les auteurs qui
-écrivirent dans ces quatre dialectes furent également considérés comme
-Grecs, malgré cette différence, et que leurs productions furent
-revendiquées comme la propriété commune et la gloire de toute la
-Grèce, et non comme appartenant exclusivement à la population dans le
-dialecte de laquelle elles avaient été publiées. Si cette division de
-langage en plusieurs dialectes n'a pas empêché les Grecs de créer la
-plus brillante littérature du monde, pourquoi la même cause
-agirait-elle comme une entrave sur celle des peuples d'origine slave?
-Les avantages que toutes ces nations pourraient recueillir d'une
-réciprocité de ce genre sont certainement très grands, car elle
-donnerait un essor considérable à la littérature de toutes les
-branches slaves, et en même temps une valeur intrinsèque plus grande à
-leurs productions, en ouvrant aux auteurs un champ plus vaste à leur
-renommée et plus de chance d'être rémunérés de leurs travaux.
-
-[Note 202: Voyez l'appendice A.]
-
-»Vers l'époque où Kollar émit l'idée d'une alliance littéraire entre
-tous les Slaves, un autre écrivain bohémien, qui s'est acquis depuis
-une réputation européenne par ses recherches sur l'ancienne histoire
-slave, Szaffarik, publia une esquisse de tous les dialectes et de la
-littérature de ces peuples. Cet ouvrage, publié aussi en allemand,
-vint puissamment en aide aux projets de Kollar, en faisant comprendre
-aux Slaves, à la fois joyeux et étonnés, toute leur importance comme
-race. Ce fait, porté à la connaissance des autres nations par ce même
-ouvrage, ne saurait plus être mis en question.
-
-»La proposition de Kollar, appuyée par les écrits de Szaffarik,
-rencontra un écho tout naturel parmi les hommes de lettres de toutes
-les nations slaves. C'était une semence qui tombait dans une terre
-préparée pour la recevoir par l'étude spéciale dont nous avons
-parlé.--L'étude des divers langages et de la littérature slaves
-devient de plus en plus générale parmi ces nations, et déjà
-aujourd'hui il est peu d'écrivains de quelque mérite, appartenant à
-cette race, qui ne soit pas versé dans les dialectes et dans les
-lettres cultivées par toutes ses branches.
-
-»C'est l'origine de ce qu'on appelle le Panslavisme, qui n'était, à sa
-source, qu'une alliance littéraire entre les nations slaves; mais
-était-il possible que ce mouvement, purement intellectuel dans son
-principe, ne prît pas une direction politique! et n'était-il pas
-naturel que les diverses nations de la même race, réunissant leurs
-efforts séparés pour relever leur condition littéraire, arrivassent,
-par une succession naturelle de raisonnements, à l'idée et au désir
-d'acquérir une importance politique, en réunissant toutes les branches
-de leur tronc en un puissant empire ou confédération, qui leur assurât
-une prépondérance décisive sur les affaires de l'Europe! Il n'y a donc
-pas lieu de s'étonner que ce résultat naturel de circonstances que
-nous avons décrites, commence déjà à se manifester avec une énergie
-croissante, en éveillant, d'une part, les plus brillantes espérances
-et la perspective la plus éblouissante dans l'esprit de plus d'un
-Slave, et en suggérant, d'un autre côté, dans une proportion
-correspondante, les craintes et les appréhensions les plus fortes
-parmi un grand nombre d'Allemands, dont le pays, par sa position
-géographique, doit être nécessairement le premier à éprouver les
-effets d'une telle combinaison.» (_Panslavisme et Germanisme_, p.
-109, 112.)
-
-
-
-
-Appendice F.
-
-
-«L'Allemagne subit en ce moment une crise importante. La résolution de
-la diète de Francfort, d'abolir la souveraineté des trente-huit États
-indépendants qui ont composé la Confédération germanique, afin
-d'établir un seul empire allemand, est, en effet, une entreprise
-hardie. Il est cependant beaucoup plus facile de prendre une
-résolution de ce genre que de la mettre à exécution, car il n'est pas
-aisé d'admettre que tous ces États, surtout les plus grands, résignent
-volontairement leur existence indépendante pour se fondre dans un seul
-État où beaucoup d'intérêts locaux ou individuels disparaîtraient
-devant l'intérêt général. Les intérêts commerciaux de l'Allemagne
-septentrionale, qui ont empêché sa jonction au Zollverein, devraient
-être sacrifiés à ceux des contrées manufacturières du Sud. Vienne,
-Berlin, et d'autres capitales, tombent au rang de villes principales,
-et un grand nombre d'individus qui remplissent aujourd'hui des
-fonctions plus ou moins hautes dans les ministères, dans les
-ambassades étrangères, etc., des différents États, se trouveraient
-sans emplois. Les monarques eux-mêmes deviennent tout au plus des
-gouverneurs héréditaires de leurs États respectifs, et c'est à peine
-s'ils peuvent raisonnablement espérer de conserver long-temps cette
-position subordonnée, leur emploi devant être reconnu bientôt
-tout-à-fait inutile et remplacé par des magistratures beaucoup moins
-onéreuses. L'unité allemande, décrétée à Francfort, rencontrera donc
-l'opposition la plus sérieuse de la part de tous ces intérêts
-militants. Le Hanovre s'est déjà déclaré contre cette décision; la
-Prusse ne semble pas le moins du monde disposée à résigner
-l'importante position que ses monarques et ses hommes d'État ont si
-long-temps et si heureusement travaillé à lui conquérir. Il est plus
-que probable que le parlement autrichien, assemblé en ce moment à
-Vienne, ne se soumettra pas à celui de Francfort.» (_Panslavisme et
-Germanisme_, p. 331 et 332.)
-
- * * * * *
-
-_N. B._--Toutes ces observations furent imprimées en mai et juin 1848,
-à l'époque où les Hongrois étaient, en apparence, dans les meilleurs
-termes avec le cabinet autrichien, et la diète de Francfort au zénith
-de sa gloire.
-
-
-
-
-Appendice G.
-
-LES SLAVES EN MORÉE.
-
-
-Un fait singulier a été établi par l'écrivain allemand bien connu, M.
-Fallmerayer, dans son _Histoire de la Morée au moyen-âge_, c'est que
-cette partie de la Grèce a été en la possession des Slaves du VIe au
-IXe siècle; ce qui explique les noms slaves donnés à beaucoup de
-villes encore existantes de cette province et celui même de Morée. Une
-version commune veut qu'on l'ait appelée ainsi du nombre de ses
-mûriers (bien qu'elle n'eût rien de plus remarquable, sous ce rapport,
-que beaucoup d'autres parties de l'empire byzantin); mais il est bien
-plus raisonnable de faire dériver le nom de cette péninsule de _More_,
-en slave la Mer, d'autant mieux que les écrivains byzantins ne s'en
-servirent jamais et conservèrent toujours celui de Péloponèse, par la
-raison toute vraisemblable que c'était un mot d'origine barbare,
-qu'ils n'eussent pas rejeté s'il avait eu sa racine dans le grec.
-
-On sait que les Slaves, qui avaient commencé à faire de très
-fréquentes incursions dans l'empire grec, sous Justinien Ier, furent
-conquis, pendant la seconde partie du VIe siècle, par la nation
-asiatique des Avars, que la cour de Byzance avait excités à attaquer
-les Slaves. Cependant, les Avars devinrent des ennemis plus
-redoutables pour l'empire grec que les Slaves ne l'avaient été, et ces
-derniers, marchant dès lors sous la bannière de leurs vainqueurs et
-comme leur avant-garde, pénétrèrent jusqu'aux murs de Constantinople.
-Tout le Péloponèse fut ravagé par les Slaves, à l'exception de
-l'Acrocorinthe, avec ses deux ports de mer (Cenchrea et Lecheum),
-Patras, Modon, Coron, Arges, avec la campagne voisine d'Anapli, dans
-le district actuel de Praslo, Vitylos, sur le versant occidental du
-Taygète, et les hauteurs de la province de Maïna. Le reste du
-Péloponèse fut réduit en un désert aride, et les habitants qui
-échappèrent à la mort et à la captivité s'enfuirent, ou dans les
-places fortes que nous venons d'indiquer ou dans les îles de
-l'Archipel.
-
-Les Slaves ayant ainsi conquis la Morée, y fondèrent un établissement
-permanent. C'est un fait dont on peut aisément s'assurer par une étude
-attentive des auteurs byzantins. Cedrénus, Théophane et le patriarche
-Nicéphore, qui écrivirent au VIIIe siècle, appellent le pays situé
-entre le Danube et les montagnes d'Arcadie et de Messénie,
-_Sclabinia_, c'est-à-dire le pays des Slaves ou Esclavons; Constantin
-Porphyrogenète dit que tout le Péloponèse, au temps de Constantin
-Copronyme (741-75), se fondit dans l'élément slave et barbare.
-
-La domination des Avars, qui avaient presque ruiné l'empire grec, se
-vit ébranlée à sa base par la révolte des Slaves de l'Ouest, sous le
-règne de l'empereur Héraclius (610-41); la nation slave des Serbes et
-des Chrobates (Serviens et Croates) ayant été appelée par cet empereur
-à les chasser des provinces méridionales du Danube, cette circonstance
-laissa les Slaves en paisible possession du Péloponèse et des autres
-terres qu'ils avaient enlevées aux Avars. Suivant la pente naturelle
-de leurs dispositions au calme, ils adoptèrent, comme ils l'avaient
-fait dans d'autres contrées, les occupations tranquilles de
-l'agriculture et de l'industrie, et ils perdirent bientôt toute trace
-de cette humeur guerrière qui semblait les caractériser au temps de
-leur invasion dans l'empire grec. Cette transformation fournit aux
-monarques byzantins les moyens de les attaquer avec succès; Constant
-II (642-68) porta la guerre dans le pays des Slaves, afin d'ouvrir une
-communication entre la capitale, d'une part, et Philippi et
-Thessalonique de l'autre. Justinien II (685-95 et 705-10) dirigea
-aussi une expédition victorieuse contre les Slaves, et fit un grand
-nombre de prisonniers qu'il transplanta dans l'Asie-Mineure. L'empire
-grec ayant repris une énergie momentanée sous la dynastie isaurienne,
-Constantin Copronyme poussa ses conquêtes sur le territoire des Slaves
-jusqu'à Bérée, au-dessus de Thessalonique, ainsi qu'on n'en saurait
-douter en examinant la délimitation des frontières de l'empire faite
-par les ordres de l'impératrice Irène, en 793. Les Slaves du
-Péloponèse furent conquis, sous le règne de l'empereur Michel III, à
-l'exception des _Milingi_ et des _Eseritæ_ qui habitaient Lacédémone
-et Elis, ainsi que le rapporte Constantin Porphyrogenète[203].
-
-[Note 203: _De administrando imperio_, part. ij, chap. LVJ.]
-
-L'empereur Basile Ier ou le Macédonien, acheva de les soumettre;
-vinrent ensuite la Religion chrétienne et la civilisation grecque, qui
-effaça leur individualité, perdue au milieu des Hellènes, de même que
-l'élément allemand absorba celle de leurs frères des rivages de la
-Baltique.
-
-Les traces de l'occupation de la Morée par les Slaves se retrouvent
-encore dans ce pays. Plusieurs localités décrites par Pausanias et
-même par Procope, ont disparu et ont été remplacées par d'autres
-portant des noms slaves, tels que Goritz, Slavitza, Veligosti, etc.,
-etc. Il est presque inutile d'ajouter que les habitants, dont le
-langage avait donné des noms à ces localités, sont nécessairement
-restés un temps considérable dans les lieux qui continuent de porter
-ces noms, après que les individus eux-mêmes ont disparu comme nation
-des pays où se trouvent situées les villes nommées par eux.
-
-Il paraît que la population actuelle de la Morée a, pour le moins,
-autant de sang slave que de sang grec dans les veines. «Le caractère
-des habitants de la Morée a cependant, selon un voyageur moderne[204],
-plus de ressemblance avec celui des anciens Grecs qu'avec les Slaves
-ou tout autre peuple. Il en est de même de leurs costumes, des moeurs
-de leurs différentes communautés et de leurs sentiments. Et, bien
-qu'ils aient hérité peu des nobles qualités de leurs ancêtres, ils
-possèdent leur finesse et leur esprit de ruse, et, comme les anciens
-Grecs, ils sont également _dolis instructi et arte Pelasgâ_.» Cette
-réflexion n'est certainement pas applicable aux Slaves.
-
-[Note 204: Sir Gardner Wilkinson, dans son ouvrage sur la Dalmatie et
-Montenegro, vol. II, p. 453.]
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-LES SLAVES.
-
- Pages.
-
- Origine du nom des Slaves. -- Hérodote en parle. -- Tacite,
- Pline et Ptolémée en font mention. -- Ils s'étendent au Sud
- et à l'Ouest. -- Leur caractère et leurs moeurs. -- Conquête
- et extermination des peuples situés entre l'Elbe et la
- Baltique. -- Quelques mots sur les Wendes de la Lusace. --
- Oppression des Slaves par les Germains, et leur résistance au
- Christianisme. -- Renaissance de l'animosité nationale entre
- les Allemands et les Slaves à notre époque. -- Religion des
- anciens Slaves. -- Hospitalité, caractère doux et pacifique,
- probité des Slaves idolâtres attestée par les missionnaires
- chrétiens. -- Anecdote qui rappelle les peuples hyperboréens.
- -- Leur bravoure et leur habileté militaire. -- Leur courage
- à supporter les fatigues et les tourments. -- Progrès rapide
- du Christianisme parmi eux, dès qu'il est prêché dans leur
- langue. -- Royaume de la Grande-Moravie. -- Traduction des
- Écritures en slavon, et introduction de la langue nationale
- dans le culte religieux par Cyrille et Méthodius. --
- Persécution de ce culte par l'Église catholique romaine. --
- Les rois de France prêtaient leur serment de couronnement sur
- un exemplaire des Évangiles slaves. 1
-
-
-CHAPITRE II.
-
-BOHÊME.
-
- Origine de ce nom, et premiers temps historiques. --
- Conversion au Christianisme. -- Vaudois réfugiés dans ce
- pays. -- Règne de l'empereur Charles VI. -- Jean Huss. -- Son
- caractère. -- Il se met à la tête du parti national à
- l'Université de Prague. -- Son triomphe sur le parti
- allemand. -- Conséquences. -- Influence des doctrines de
- Wicleff sur Jean Huss. -- L'archevêque de Prague fait brûler
- les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. -- Le pape
- cite Jean Huss devant son tribunal, à Rome. -- Jean Huss
- commence à prêcher contre les indulgences du pape et est
- excommunié par le légat du Saint-Père. -- Concile de
- Constance. -- Arrivée de Jean Huss à Constance. -- Son
- emprisonnement. -- L'empereur s'oppose d'abord à la violation
- du sauf-conduit qu'il a donné, mais les pères du concile lui
- persuadent d'abandonner Jean Huss. -- Procès et défense de ce
- dernier. -- Sa condamnation. -- Son supplice. -- Procès et
- supplice de Jérôme de Prague. 34
-
-
-CHAPITRE III.
-
-BOHÊME. (Suite).
-
- Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohême. -- Ziska.
- -- Supplice de quelques Hussites ordonné par le légat du
- pape. -- Première lutte entre les Catholiques romains et les
- Hussites. -- Proclamation de Ziska et soulèvement à Prague.
- -- Destruction de quelques églises et couvents par les
- Hussites. -- Invasion et défaite de l'empereur Sigismond. --
- Négociations politiques. -- L'anglais Pierre Payne. --
- Ambassade à la Pologne. -- Arrivée de forces polonaises au
- secours des Hussites. -- Mort de Ziska. -- Son caractère. 80
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-BOHÊME. (Suite.)
-
- Procope le Grand. -- Bataille d'Aussig. -- Ambassade en
- Pologne. -- Croisade contre les Hussites, conduite par Henry
- Beaufort, évêque de Winchester. -- Elle échoue. -- Tentative
- infructueuse de rétablir la paix avec l'empereur Sigismond.
- -- Les Hussites ravagent l'Allemagne. -- Nouvelle croisade
- contre les Hussites, commandée par le cardinal Césarini, et
- son issue malheureuse. -- Observations générales sur les
- succès prodigieux des Hussites. -- Négociations du concile de
- Bâle avec les Hussites. -- _Compactata_ ou concessions faites
- par le concile aux Hussites. -- Les Taborites vont au secours
- du roi de Pologne. -- Leurs préparatifs. -- Divisions parmi
- les Hussites à la suite des _compactata_. -- Mort de Procope
- et défaite des Taborites. -- Observations générales sur la
- guerre des Hussites. -- Leur énergie morale et physique. --
- On les accuse à tort de cruautés. -- Exemple du prince Noir
- de Galles. -- Rétablissement de Sigismond. -- Les Taborites
- changent leur nom pour celui de Frères Bohémiens. --
- Remarques sur les Moraves, leurs descendants. -- Luttes entre
- les Catholiques romains et les Hussites soutenus par les
- Polonais. -- George Podiebrad. -- Ses grandes qualités. --
- Hostilité de Rome contre lui. -- Les Polonais le soutiennent.
- -- Règne de la dynastie polonaise en Bohême. 104
-
-
-CHAPITRE V.
-
-BOHÊME. (Suite.)
-
- Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des
- Protestants. -- Progrès du Protestantisme sous Maximilien et
- Rodolphe. -- Querelles entre les Protestants et les
- Catholiques sous le règne de Mathias. -- Défenestration de
- Prague. -- Ferdinand II: sa fermeté de caractère et son
- dévouement à l'Église catholique. -- Il est déposé; élection
- de Frédéric, palatin du Rhin. -- Zèle des Catholiques dans
- l'intérêt de leur cause. -- Élizabeth d'Angleterre et Henry
- IV de France. -- Conduite déloyale des Protestants allemands.
- -- Défaite des Bohémiens: conséquences de cette défaite. --
- Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohême sont
- abandonnés par ceux d'Allemagne. -- Triste situation de la
- nationalité slave de Bohême. -- Résurrection de la langue
- nationale, de la littérature et de l'esprit public en Bohême.
- -- Condition actuelle et avenir de ce pays. 141
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-POLOGNE.
-
- Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. --
- Introduction du Christianisme. -- Influence du clergé
- germanique. -- Existence des Églises nationales. -- Influence
- du Hussitisme. -- Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. --
- Influence de l'Université de Cracovie sur les progrès de
- l'intelligence nationale. -- Projet de réforme ecclésiastique
- présenté à la Diète de 1459. -- Doctrines protestantes en
- Pologne avant Luther. -- Progrès du Luthéranisme en Pologne.
- -- Affaire de Dantzick. -- Caractère de Sigismond. --
- Situation politique du pays. -- Société secrète à Cracovie
- pour la discussion des questions religieuses. -- Arrivée des
- Frères Bohêmes et diffusion de leurs doctrines. -- Émeute
- soulevée par les étudiants de l'Université de Cracovie; leur
- départ pour les Universités étrangères; conséquences de cet
- événement. -- Premier mouvement contre Rome. -- Synode
- catholique romain de 1551 et ses résolutions violentes contre
- les Protestants. -- Irritation produite par ses résolutions
- et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les hérétiques.
- -- Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec Rome;
- influence de ses écrits. -- Dispositions du roi
- Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église. 161
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-POLOGNE. (Suite.)
-
- Jean A. Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques
- en Allemagne, en Angleterre et en Pologne. -- Arrivée du
- nonce Lippomani, et ses intrigues. -- Synode catholique de
- Lowicz et meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs
- Juifs, meurtre commis par ce synode à l'instigation de
- Lippomani. -- Le prince Radziwill le Noir; services qu'il a
- rendus à la cause de la Réforme. 186
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-POLOGNE. (Suite).
-
- Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. -- Projet
- de synode national combattu par les intrigues du cardinal
- Commendoni. -- Efforts des Protestants polonais pour opérer
- l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne.
- -- _Consensus_ de Sandomir. -- Déplorables conséquences de la
- haine des Luthériens contre les autres Confessions
- protestantes. -- Origine et progrès des Anti-trinitaires ou
- Sociniens. -- Situation prospère du Protestantisme et son
- influence sur le pays. -- Le cardinal Hosius. -- Introduction
- des Jésuites. 201
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-POLOGNE. (Suite.)
-
- Situation de la Pologne à la mon de Sigismond-Auguste. -- Les
- intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des
- Luthériens contre la Confession de Genève, empêchent la
- nomination d'un candidat protestant au trône de Pologne. --
- Projet, suggéré par Coligny, de donner la couronne à un
- prince français. -- Parfaite égalité de droits accordée par
- la confédération de 1573 à toutes les sectes chrétiennes. --
- Patriotisme déployé à cette occasion par François Krasinski,
- évêque de Cracovie. -- Effet produit en Pologne par le
- massacre de la Saint-Barthélemy. -- Aspect de la Diète
- électorale, décrit par un Français. -- Élection de Henri de
- Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais
- en faveur de leurs coreligionnaires de France. -- Arrivée à
- Paris de l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort
- des Protestants français. -- Tentatives faites dans le but
- d'empêcher le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les
- droits des Protestants. -- Henri est forcé, par ces derniers,
- de confirmer leurs droits lors de son couronnement. -- Fuite
- de Henri et élection de Étienne Batory. -- Conversion
- soudaine de ce prince à l'Église de Rome, sous l'influence de
- l'évêque Solikowski. -- Les Jésuites se concilient ses
- faveurs en affectant de protéger les lettres et les sciences. 227
-
-
-CHAPITRE X.
-
-POLOGNE. (Suite.)
-
- Élection de Sigismond III. -- Son caractère. -- Sa soumission
- complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire
- le Protestantisme en Pologne. -- Exposé des manoeuvres des
- Jésuites et leur succès. -- Histoire de l'Église d'Orient en
- Pologne. -- Histoire de la Lithuanie. -- Rôle de l'Église
- d'Orient dans ce pays; dualisme religieux des princes
- lithuaniens. -- Union avec la Pologne. -- Les Jésuites
- entreprennent de soumettre l'Église de Pologne à la
- suprématie de Rome. -- Instructions données par eux à
- l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret l'union de son
- Église avec Rome tout en paraissant s'y opposer. -- L'union
- est conclue à Brestz; ses déplorables effets pour la Pologne.
- -- Lettre du prince Sapiéha. 243
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-POLOGNE. (Suite.)
-
- Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la
- cause du Protestantisme en Pologne. -- Conséquences funestes
- de sa politique, malgré les services rendus au pays par
- d'illustres patriotes. -- Potoçki. -- Zamoyski le Grand. --
- Christophe Radziwill. -- Fâcheux effet de l'administration de
- Sigismond sur les relations extérieures de la Pologne. --
- Règne de Vladislav IV et impuissance de ses efforts pour
- détruire l'influence des Jésuites. 266
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-POLOGNE (Suite.)
-
- Règne de Jean-Casimir. -- Révolte des Cosaques. -- Le
- bigotisme des évêques catholiques s'oppose à toute
- réconciliation avec eux. -- Invasion et expulsion des
- Sociniens. -- Règne de Jean Sobieski. -- Pillage et
- destruction du temple protestant de Vilna, à l'instigation
- des Jésuites. -- Meurtre juridique de Lyszczynski. --
- Élection et règne d'Auguste II. -- Première disposition
- légale contre la liberté religieuse des Protestants, obtenue
- par surprise sous l'influence de la Russie. -- Protestation
- des patriotes catholiques contre cette mesure. -- Nobles
- efforts de Leduchowski pour défendre les droits de ses
- concitoyens protestants, menacés par les intrigues de
- l'évêque Szaniawski. -- Meurtre juridique de Thorn. --
- Réflexions sur cet évènement. -- Lettre pastorale de l'évêque
- Szaniawski aux Protestants. -- Les représentations des
- puissances étrangères, en faveur des Protestants polonais, ne
- servent qu'à rendre la persécution plus violente contre eux.
- -- Ils sont privés des droits politiques. -- Situation
- malheureuse des Protestants polonais sous le règne d'Auguste
- III. -- Généreuse conduite du cardinal Lipski. 281
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-POLOGNE. (Suite.)
-
- État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. --
- Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la Russie.
- -- Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour
- relever leur pays. -- Rétablissement des Anti-Papistes ou
- Dissidents dans leurs anciens droits par l'influence
- étrangère. -- Réflexions à ce sujet -- Remarques générales
- sur les causes de la chute du Protestantisme en Pologne. --
- Comparaison avec l'Angleterre. -- Condition actuelle des
- Protestants polonais. -- Services rendus par le prince Adam
- Czartoryski à la cause de l'éducation publique, dans les
- provinces polonaises de la Russie. -- Triste destinée de
- l'école protestante de Kiéydany. -- Esquisse biographique de
- Jean Cassius, ministre protestant dans la Pologne prussienne.
- -- De la haute école de Lissa, et du prince Antoine
- Sulkowski. 309
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-RUSSIE.
-
- Origine du nom de Russie. -- Novogorod et Kioff. -- Première
- expédition russe contre Constantinople. -- Expéditions
- réitérées contre l'Empire grec. -- Relations commerciales
- entre les deux pays. -- Introduction du Christianisme en
- Russie et influence de la civilisation byzantine sur cet
- empire naissant. -- Expédition des Russes chrétiens contre
- Constantinople, et prédiction concernant la conquête de cette
- ville par leurs armes. -- Division de la Russie en plusieurs
- principautés. -- Conquête de ce pays par les Mogols. --
- Origine et progrès de Moscou. -- Esquisse historique de
- l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à nos jours; son
- organisation actuelle. -- Union forcée avec l'Église de
- Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. -- Description
- des sectes russes ou les Raskolniky. -- Les Strigolniky. --
- Les Judaïstes. -- Effets de la réforme du XVIe siècle sur la
- Russie. -- Rectification des livres sacrés et schisme qui en
- est la suite. -- Terribles actes de superstition. -- Les
- Starovértzy ou sectateurs de l'ancienne foi. -- Superstitions
- payennes. -- Les Eunuques. -- Les Flagellants. -- Les
- Malakanes ou Protestants. -- Les Doukhobortzi ou Gnostiques.
- -- Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. --
- Proclamation du comte Woronzoff à ce sujet. 344
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-RUSSIE. (Suite.)
-
- Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie
- religieuse. -- Utilité de leurs travaux. -- Leur persécution
- par l'impératrice Catherine. -- Ils reprennent leurs travaux
- sous l'empereur Alexandre. -- Ils font fleurir les sociétés
- bibliques, etc. -- Remarques générales sur les Russes. --
- Constitution donnée à Moscou par les Polonais. -- Situation
- religieuse des Slaves de l'Empire ottoman. -- Observations
- générales sur la condition actuelle des nations slaves. -- Ce
- que l'Europe peut espérer ou craindre d'elles. -- Causes qui
- s'opposent aujourd'hui aux progrès du Protestantisme parmi
- les Polonais. -- Moyens de propager la religion de l'Évangile
- chez les Slaves. -- Perspective heureuse pour elle en Bohême.
- -- Succès des efforts du révérend F.-W. Kossuth à Prague. --
- Raisons pour que les Protestants anglais et américains
- prêtent quelque attention, à la situation religieuse des
- Slaves. -- Alliance entre Rome et la Russie. -- Influence du
- despotisme et des institutions libérales sur le Catholicisme
- et le Protestantisme. -- Causes de la recrudescence actuelle
- du Catholicisme. -- Quel contrepoids l'on pourrait y opposer.
- -- Importance d'une alliance entre les Protestants anglais et
- slaves. 392
-
-
- APPENDICE. 439
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Essai sur l'Histoire Religieuse des
-Nations Slaves, by Valérian Krasinski
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE ***
-
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-
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-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
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-contact links and up to date contact information can be found at the
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-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
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-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
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-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
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-works.
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