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Travers and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This book was produced from scanned images of public -domain material from the Google Print project.) - - - - - - - - - -ESSAI SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE DES NATIONS SLAVES - - - 232.--IMPRIMERIE H. SIMON DAUTREVILLE ET Cie, - RUE NEUVE-DES-BONS-ENFANTS, 3. - - - - ESSAI - SUR - L'HISTOIRE RELIGIEUSE - DES - NATIONS SLAVES - - - PAR - LE COMTE VALÉRIEN KRASINSKI, - - AUTEUR DE L'HISTOIRE DE LA RÉFORME EN POLOGNE, - DU PANSLAVISME ET GERMANISME, ETC. - - (Traduit de l'Anglais.) - - - - - PARIS - CHEZ GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, PALAIS-ROYAL, - PÉRISTYLE MONTPENSIER. - 1853. - - - - -PRÉFACE. - - -L'ouvrage que l'on va lire a eu en Angleterre un grand succès d'estime -et deux éditions successives publiées en 1849 et en 1851. Bien que le -but de l'auteur, comme il le déclare lui-même à la fin de son livre, -eût été surtout d'exercer une influence directe sur le public anglais, -son travail présente néanmoins une étude trop sérieuse de faits la -plupart inconnus en Europe, pour que la publication de cet ouvrage, -dans la langue la plus répandue sur le continent, ne soit éminemment -utile à tous ceux qui, par position ou par goût, se livrent aux études -philosophiques, historiques et politiques. La controverse que la -lecture de plusieurs pages de cet essai peut faire naître dans -l'esprit des personnes qui ne partagent pas les idées et les croyances -religieuses de l'Auteur, contribuerait puissamment, en se produisant -par la voie de la presse, à la découverte de la vérité dans l'une des -plus importantes questions de l'histoire moderne. - -En effet, l'histoire religieuse d'une nation, est, dit l'auteur, -l'histoire de son développement moral et intellectuel; elle a toujours -exercé l'influence la plus décisive sur son état politique et social. -Cette vérité n'a peut-être jamais été démontrée d'une manière plus -évidente que dans les pays habités par les nations slaves. - -Ces nations constituent la race la plus nombreuse en Europe, elles -occupent la plus grande partie de son territoire et étendent leur -domination sur une grande partie de l'Asie. - -La population slave se monte à 80 millions d'habitants soumis au joug -de la Russie, de l'Autriche, de la Porte Ottomane et de la Saxe[1]. Un -mouvement intellectuel des plus remarquables se manifeste dans toutes -les branches de la famille slave. Depuis un quart de siècle, la -littérature a produit dans son sein un grand nombre d'ouvrages d'un -mérite supérieur, dans tous les genres de connaissances humaines. En -même temps que ce mouvement se propage, il se développe parmi les -populations slaves une tendance vers l'union de leurs branches -multiples, et un désir irrésistible de se séparer des peuples -d'origine différente, avec lesquels elles se trouvent mêlées sous le -rapport politique. - -[Note 1: Voir l'appendice A, à la fin du volume.] - -Cette tendance est le résultat naturel du progrès des communications -entre les branches si variées de la race slave. On a été conduit à -reconnaître que, malgré les différences de climats, de religions et de -formes politiques susceptibles de modifier quelques traits de -caractère, tous les Slaves ne forment, pour ainsi dire, qu'une seule -grande nation, parlant divers dialectes émanés de la même langue-mère, -et tellement rapprochés l'un de l'autre, qu'un matelot de Raguse peut -s'entretenir facilement avec un pêcheur d'Arkhangel, et un habitant -slave de Prague communiquer sans plus de difficulté avec un bourgeois -de Varsovie ou de Moscou. - -Dans un ouvrage intitulé: «_Panslavisme et Germanisme_,» l'auteur -avait déjà cherché à appeler l'attention du public sur l'importance du -mouvement slave, sur les dangers auxquels s'exposait la Hongrie par -suite de la lutte malheureuse des Madgyars contre la nationalité -slave[2]. Cette lutte eut pour résultat d'absorber l'existence de la -Hongrie dans la monarchie à laquelle elle ne se rattachait que par des -liens constitutionnels. Ce sont les sentiments de nationalité des -Slaves du Sud, froissés par les tendances du madgyarisme[3], qui ont -fait de ces populations les instruments dociles de la politique de -l'Autriche. L'enthousiasme pour la dynastie de Hapsbourg ne compte -évidemment pour rien dans ce résultat. Mais si la fibre nationale a -été assez puissante pour pousser les Slaves à des actes d'hostilité -contre les Madgyars, avec lesquels ils ont été unis pendant des -siècles par des liens politiques, confondant leurs voeux -d'indépendance avec le patriotisme hongrois, ce même sentiment les -empêchera de se conformer bénévolement aux exigences du pouvoir -central, auquel la politique de l'Autriche veut décidément imprimer un -caractère allemand. - -[Note 2: Voir l'appendice B et C.] - -[Note 3: Voir l'appendice D.] - -L'Allemagne exercera sans doute une grande influence sur le -développement politique et religieux des Slaves occidentaux, qui ne -laisseront pas que de réagir à leur tour contre cette influence. - -Mais les publicistes allemands devraient réfléchir que non-seulement -les considérations de religion, de justice et d'humanité, mais encore -leurs propres intérêts comme Allemands, leur commandent d'entretenir -la bonne harmonie avec les Slaves de l'Occident, en respectant leurs -sentiments de nationalité au lieu de les irriter par une compression -systématique. - -L'Auteur, profondément affligé par les sentiments hostiles que -l'Assemblée nationale de Francfort a manifestés contre la Pologne dans -l'affaire de Posen, ne se réjouit cependant nullement de voir ses -prédictions sur le sort qui attendait les travaux de la diète -allemande, si complètement réalisés[4]. L'existence d'une Allemagne -forte et unie, est une nécessité européenne utile aux intérêts de la -civilisation générale, y compris celle des Slaves occidentaux. Mais -les intérêts de l'Allemagne exigent que l'on soit juste envers ces -Slaves, dont les sentiments de dignité nationale ont été éveillés, qui -ont acquis la conscience de leur importance et de leur force, et qui, -par conséquent, ne sauraient abdiquer la position que leur assurent et -la nature et la justice. Les Slaves occidentaux formeraient une -puissante barrière entre l'Allemagne et la Russie, si l'Allemagne ne -changeait imprudemment cette barrière en avant-garde de la puissance -russe. Il n'existe pas de Slave éclairé qui ne sache que le progrès -moral et matériel de sa nationalité aurait bien plus à gagner à une -alliance intime avec l'Occident civilisé qu'avec l'Orient encore -barbare de l'Europe, et qu'un progrès dans la première de ces voies -est de beaucoup préférable à toute satisfaction de vanité nationale -suggérée par l'idée d'une prédominance politique dans le monde. Mais -les Slaves n'achèteront pas les avantages d'une civilisation plus -avancée au prix d'un vasselage envers une race étrangère, qui tend -bien moins à développer qu'à détruire leur nationalité. À défaut -d'autre alternative, ils préféreront confondre les destinées de leurs -branches particulières avec celles de la race commune, sans s'arrêter -à la forme qui doit les représenter, et chercher une compensation à ce -sacrifice dans les brillantes espérances du Panslavisme politique. -L'Auteur, qui avait déjà antérieurement indiqué la possibilité d'une -combinaison semblable (_Panslavisme et Germanisme_, page 331), ne -présumait pas alors que l'Autriche, dont les intérêts les plus vitaux -commandaient l'opposition la plus vigoureuse à un pareil plan, fût -obligée de se jeter dans les bras de la grande puissance Slave, qui -peut seule mettre ce plan à exécution. Il s'attendait moins encore à -ce que l'Autriche hâtât en quelque sorte cet évènement par la -politique sans nom qu'elle a suivie à l'égard de la Hongrie, cette -nation sur laquelle elle devait compter le plus pour opposer une vive -résistance à la Russie, dont l'influence avait fait de si grands pas -en Gallicie, depuis le temps des atrocités perpétrées à Tarnow. - -[Note 4: Voir l'appendice F.] - -Il est tout-à-fait superflu de démontrer l'immense accroissement de -puissance que la Russie a acquis par son intervention en Hongrie, et -l'influence qu'elle a solidement établie sur les Slaves du Sud, qui -parlent des dialectes très ressemblants au russe et qui professent la -Religion grecque. Aucun homme, quelque peu versé dans la connaissance -des affaires de l'Europe, ne pourra admettre un instant que l'échec que -la Grande-Bretagne et la France ont fait subir à la Russie au sujet de -ses tentatives d'intimidation contre la Turquie, lui aurait fait -abandonner ses projets d'agrandissement politique devenus un instinct, -non-seulement du cabinet, mais du peuple russe. La Russie redoublera -d'efforts pour asseoir encore plus solidement son influence sur les -Slaves de la Turquie, et pour lui infliger ainsi un coup plus sensible -qu'elle ne le ferait par une campagne heureuse. Lorsque la Russie -parviendra à une domination directe ou indirecte sur les Slaves -méridionaux, elle débordera complètement les Slaves occidentaux, les -forcera à rentrer dans son système politique, et fera dépendre leur -destinée de celle de son empire. Le sort de la Hongrie n'est -certainement pas moins fâcheux, parce qu'il a pu être prédit d'avance. -Il en sera de même des Slaves occidentaux et méridionaux; une -connaissance exacte de la question suffit pour faire cette prédiction, -bien que le rôle de Cassandre ne soit nullement agréable dans les -affaires publiques ou particulières. Le danger est imminent et grave, -mais il n'est pas trop tard encore pour le conjurer. La voix calme que -pourrait élever l'Angleterre pour adoucir l'animosité qui règne entre -les Slaves et les Allemands, serait d'un grand poids pour éviter une -guerre de races dont les horreurs sont faciles à prévoir, lorsqu'on se -rappelle les conflits sanglants qui ont éclaté entre les Madgyars, les -Slaves, les Valaques et les Allemands pendant les troubles de la -Hongrie. On peut prévenir ces calamités en développant parmi les Slaves -qui ne sont pas encore tombés sous la domination de la Russie, une -nationalité basée sur les principes d'une sage liberté. C'est là une -mesure pratique, et, si elle est habilement mise à exécution, elle -pourra contre-balancer l'influence que la Russie exerce sur ces mêmes -Slaves et qu'elle appuie de son immense force matérielle. Bien plus, -elle pourra réagir sur la population de la Russie elle-même, et obliger -cette puissance à adopter une ligne de politique plus libérale. La -mesure dont il s'agit est d'une exécution facile, car les Slaves -préféreront une existence nationale libre aux projets ambitieux de la -prépondérance politique. Mais, encore un coup, les Slaves ne voudront -pas acheter la jouissance des institutions libérales au prix de leur -nationalité, car ils savent parfaitement qu'on peut les acquérir par une -révolution politique inattendue, tandis que la nationalité une fois -perdue ne peut être reconquise. Or, l'attachement à leur nationalité est -le trait distinctif du caractère des Slaves. Ce sentiment anime le -paysan le plus ignorant autant que le plus savant érudit, et il est -aussi vivace en ce moment qu'il l'était il y a mille ans. L'empereur -Léon le Philosophe (881-912), dit que les Slaves préfèrent être opprimés -par leurs princes, plutôt que d'obéir aux Romains et à leurs sages lois. -Les Croates de nos jours ont pris les armes contre les Madgyars, avec -lesquels ils sont restés pendant des siècles dans l'union politique la -plus intime, jouissant des mêmes libertés constitutionnelles sans jamais -tenter de la rompre,--uniquement parce que leur sentiment national a été -froissé par la mesure qui leur imposait de force la langue madgyare. Ce -sentiment est beaucoup moins fort dans la race teutonique, dont le -patriotisme porte un caractère local. Les Allemands de l'Alsace sont -Français de sentiment et sont fiers de l'être; il en est de même des -Allemands des provinces baltiques de la Russie; il en est tout autrement -des Slaves. Un écrivain allemand ajustement fait observer que le -patriotisme des Slaves n'est pas attaché à la terre, mais qu'ils sont -unis par un lien puissant, celui de la langue, laquelle est aussi souple -et flexible que les nations qui la parlent[5], et l'on peut appliquer -aux Slaves en général, ce qu'un homme d'État éminent de la -Grande-Bretagne (Sir Robert Peel) a dit en parlant des Polonais: _Cælum -non animum mutant_[6]. - -[Note 5: M. Bodenstedt dans un article de la _Gazette universelle -d'Augsbourg_ du 11 mai 1848, intitulé «les Slaves et l'Allemagne.»] - -[Note 6: L'anecdote suivante peut servir à caractériser, par un trait -de plus, l'assertion ci-dessus: On sait bien qu'en 1846, un certain -nombre de paysans de la Gallicie, entraînés par l'appât du pillage des -propriétés appartenant à leurs seigneurs, en ont massacré plusieurs, -et que les autorités autrichiennes non-seulement autorisaient, mais, -en beaucoup de cas, récompensaient ces actes infâmes. Il était tout -naturel qu'une politique aussi abominable donnât naissance à une foule -de dénonciateurs qui, sous prétexte d'attachement au gouvernement -existant, accusaient leurs seigneurs de trahison et de malveillance à -l'égard du souverain. Il est arrivé qu'un paysan accusa son seigneur, -devant un magistrat autrichien, d'avoir injurié l'Empereur de la -manière la plus violente. À la question du magistrat: quels étaient -les termes injurieux dont il s'était servi, le paysan, voulant -aggraver autant que possible la faute de son seigneur, répondit: «Oh! -Monsieur, il a dit les mots les plus horribles contre l'Empereur, il -l'a même appelé Allemand! _Naturam expelles furcâ tamen usquè -recurrit._] - -Le sentiment de nationalité est devenu plus fort et plus universel -que jamais parmi les Slaves. Ce sentiment se joint à la conviction que -leur race est destinée à prendre dans le monde une position en rapport -avec le chiffre de sa population et l'étendue du territoire qu'elle -occupe. Cette conviction n'est, en aucune manière, le rêve de -l'imagination; elle est le résultat naturel d'une appréciation calme -de l'histoire contemporaine et du passé de la race slave. Aucune race -n'a plus souffert de l'oppression étrangère et des dissensions -intérieures, et cependant, au lieu de disparaître et d'être absorbée -par d'autres nations, comme cela est arrivé aux Celtes autrefois si -puissants, les Slaves forment aujourd'hui la population la plus -nombreuse en Europe, occupent la plus grande partie de son territoire, -et sont animés plus que jamais du sentiment que l'on pourrait appeler -leur _nationalisme_ plutôt que leur _patriotisme_. Est-il possible -d'admettre que la Providence, qui ne fait rien en vain, eût produit un -prodige moral comme celui que présente l'histoire de la race slave, -prodige auquel nul autre n'est peut-être comparable dans les annales -du monde, sans un but qui vînt y répondre dignement. N'est-il pas -beaucoup plus naturel de supposer qu'une race, dont l'existence -matérielle et morale a été conservée d'une manière si merveilleuse, -soit destinée à accomplir une grande mission? Cette idée devient la -croyance universelle de tous les Slaves, qui, tout en différant sur -d'autres points, s'accordent tous sur celui-ci; et faut-il ajouter -qu'une foi vive dans l'accomplissement d'un grand projet, est le plus -fort garant de sa réussite finale. L'auteur de cet essai avoue -franchement qu'il croit autant que tout autre Slave à la future -grandeur de sa race; mais il espère fermement, et il fait des voeux -ardents pour que cette grandeur soit fondée sur le développement moral -et intellectuel de toutes les branches, et pour que leur union en une -grande famille s'accomplisse sur les bases d'une religion pure et -d'une liberté rationnelle, au lieu d'être uniquement une combinaison -de forces brutales, cimentées par la haine commune d'une race -étrangère et par l'ambition politique tendant à la conquête et à -l'oppression des autres nations. - -Dans un ouvrage publié il y a douze ans, l'auteur a cherché à donner -un récit détaillé de l'origine des progrès et de la décadence de la -Réforme religieuse en Pologne et de l'influence que cette Réforme a -exercée sur l'état général du pays. L'ouvrage actuel en contient le -résumé enrichi de quelques faits nouveaux parvenus à la connaissance -de l'auteur. Le coup d'oeil sur les anciens Slaves, par lequel ce -livre débute, est tiré d'un ouvrage manuscrit sur l'histoire et la -situation politique et intellectuelle des nations slaves, auquel -l'auteur a travaillé et qu'il publiera sans doute un jour. Les sources -où il a puisé, sont, pour l'histoire des Hussites, indépendamment de -l'ouvrage bien connu de Lenfant, les écrits de Théobald, Cochléus, -Æneas Sylvius, Hagee et Balbinus, et surtout celui de Pelzel, que -l'auteur a principalement suivi dans la partie de son travail relative -à la Bohême. En ce qui concerne la Russie, l'auteur a consulté -Karamsine; il s'est servi d'une description de la secte des Raskolniky -par un prêtre russe, ouvrage qui contient beaucoup de matériaux -intéressants mais réunis sans examen critique; il a puisé dans -Haxthausen, Tourghénéff, dans le cours de littérature slave professé -au Collége de France par Mickiewicz; enfin il s'est entouré des -renseignements qui lui ont été communiqués personnellement par des -habitants de la Pologne et de la Russie. Le résumé de toutes ces -recherches a été d'abord livré au public en Angleterre, sous forme -d'un cours que l'auteur a fait oralement à Cambridge, à Durham et à -Édimbourg. L'ouvrage actuel en est le développement. - -L'Auteur a considéré comme un devoir pénible, en racontant l'histoire -religieuse de la Bohême et de son propre pays, de passer plus d'une -fois condamnation, non-seulement sur les machinations dont les -Jésuites se sont servis pour abattre la cause de la Réforme, mais -aussi sur l'indolence, les jalousies intestines, les querelles et les -trahisons des Protestants, qui ont plus nui à leur cause que les -attaques de leurs adversaires. L'Auteur, bien qu'il soit né et qu'il -ait été élevé dans le sein de l'Église réformée en Pologne, déclare -solennellement qu'il est étranger à tout sentiment d'hostilité contre -les membres de l'Église de Rome, parmi lesquels il compte beaucoup -d'amis et de parents. Une grande partie de sa famille étant -catholique, l'auteur a vécu en Pologne beaucoup plus avec les membres -de cette Église qu'avec les Protestants; il avoue cependant n'avoir -jamais éprouvé, de leur part, aucune marque de malveillance à cause de -ses opinions religieuses. Bien plus, il constate avec satisfaction que -la publication de son ouvrage, d'une tendance protestante, l'_Histoire -de la Réforme en Pologne_, n'a pas changé, à son égard, les sentiments -de ses amis et de ses parents; mais qu'au contraire, malgré des -opinions religieuses diamétralement opposées aux siennes, la plupart -d'entre eux ont rendu une justice complète à la sincérité de ses -convictions. - -Nous espérons que le public éclairé de l'Europe fera de même. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -LES SLAVES. - - Origine de nom des Slaves. -- Hérodote en parle. -- Tacite, Pline - et Ptolémée en font mention. -- Ils s'étendent au Sud et à - l'Ouest. -- Leur caractère et leurs moeurs. -- Conquête et - extermination des peuples situés entre l'Elbe et la Baltique. -- - Quelques mots sur les Wendes de la Lusace. -- Oppression des - Slaves par les Germains, et leur résistance au Christianisme. -- - Renaissance de l'animosité nationale entre les Allemands et les - Slaves à notre époque. -- Religion des anciens Slaves. -- - Hospitalité, caractère doux et pacifique, probité des Slaves - idolâtres attestée par les missionnaires chrétiens. -- Anecdote - qui rappelle les peuples hyperboréens. -- Leur bravoure et leur - habileté militaire. -- Leur courage à supporter les fatigues et - les tourments. -- Progrès rapide du Christianisme parmi eux, dès - qu'il est prêché dans leur langue. -- Royaume de la - Grande-Moravie. -- Traduction des Écritures en slavon, et - introduction de la langue nationale dans le culte religieux par - Cyrille et Méthodius. -- Persécution de ce culte par l'Église - catholique romaine. -- Les rois de France prêtaient leur serment - de couronnement sur un exemplaire des Évangiles slaves. - - -Un écrivain éminent d'Allemagne, Herder, fait remarquer que les -nations slaves occupent une plus large place sur la terre que dans -l'histoire. La distance qui séparait de l'Empire romain les pays -habités d'abord par ces peuples, lui paraît en être la principale -raison. Ils ne furent connus sous le nom de Slaves que dans le VIe -siècle par les écrivains byzantins[7], et ceux de l'Europe -occidentale. Toutefois, le père des historiens n'avait pas ignoré -leur existence; car, on ne peut, un seul instant, mettre en doute que -les peuples cités par Hérodote dans le livre de ses histoires qui a -nom _Melpomène_, les Callipèdes, les Halisoniens, les laboureurs -scythes, etc., ne soient des Slaves. Si l'on considère leur immense -population, ils ont autant de titres à être une nation autochtone -d'Europe, que les Grecs, les Latins, les Celtes et les Germains. Ils -ne sont pas venus dans cette partie du globe en même temps que les -Huns, les Goths, etc., comme quelques auteurs l'ont supposé. Pline, -Tacite et Ptolémée font mention des Slaves sous le nom de Vindes, de -Serbes, de Slavani, etc.; mais ils n'ont commencé à être bien connus -de l'Ouest et du Sud de l'Europe, qu'après être sortis de leurs -positions primitives à l'Est de la Vistule et au Nord des monts -Carpathes, et s'être étendus par degrés au Sud et à l'Occident. - -[Note 7: Les auteurs qui ont parlé des Slaves dans le VIe siècle, -sont: Procope, Jornandès, Agathias, l'empereur Maurice, Jean de Biclar -et Ménandre. Ils les appellent Sclavènes ou Sclaves. Ces formes sont -des corruptions du mot Slaves, ou Slavènes, employé par le peuple même -et par les écrivains allemands qui ont été en rapport avec les Slaves -de la Baltique, tels qu'Adam de Brême, Helmold, etc. L'étymologie du -nom de _Slave_, a été entendue de diverses façons. Les uns dérivent ce -nom du mot _slava_ qui signifie _gloire_ dans tous les dialectes -slaves; et cette opinion semble confirmée par le grand nombre de mots -slaves qui en viennent d'une manière incontestable; par exemple: -_Stanislav_ (Stanislas), fondateur de gloire; _Promislav_, sentiment -de la gloire; _Vladislav_, dominant la gloire, etc. D'autres -étymologistes tirent le même nom de _slovo_, qui signifie, dans tous -les dialectes slaves, _parole_ ou _mot_. Ils s'appuient sur ce fait -que, dans tous les dialectes, on emploie un a ou un o indifféremment, -_slavanié_ ou _slovanié_[7-A]. Pour justifier leur étymologie, ils -allèguent une circonstance curieuse, c'est que toutes les nations -slaves donnent aux Allemands le nom de _Niemietz_, c'est-à-dire -_muets_. Ils expliquent ainsi ce nom. Les Slaves, ne pouvant -comprendre les étrangers, croyaient qu'ils n'avaient qu'un langage -inarticulé, et les appelaient, pour ce motif, _niem_ ou _muets_. Au -contraire, persuadés que seuls ils possédaient le don de la parole (du -moins, intelligible pour eux), ils s'appelaient _Slovanié_, -c'est-à-dire, hommes qui ont le don de la parole. Quelle que soit la -véritable étymologie du nom _Slaves_, on ne peut douter que cette -dénomination de Slaves, Sclaves, Esclaves, Schiavi, ne vienne du grand -nombre des Slaves de la Baltique vendus dans les marchés par les -conquérants germains, ou réduits à un esclavage rigoureux sur leur sol -natal. (Cette circonstance sert à expliquer l'antipathie nationale qui -divise la race allemande et la race slave, et qui, il est triste de -l'avouer, s'est réveillée récemment, en plusieurs occasions, avec une -animosité digne des temps les plus barbares.) On doit remarquer aussi -que tous les écrivains occidentaux appellent les Slaves, _Slavini_, -_Sclaves_, et même _Vinidæ_, _Venedes_ et _Wendes_; ce dernier nom a -été donné par les Allemands aux Slaves de la Baltique, et s'applique -maintenant à ceux de la Lusace et de la Saxe qui s'intitulent -eux-mêmes Serbes. Il est impossible d'établir l'origine de cette -dénomination donnée aux Slaves par les Allemands, ainsi que par les -Finnois et les Lettoniens, mais dont eux-mêmes ne peuvent se rendre -compte; en un mot, de toutes les conjectures faites sur ce sujet, -aucune n'a abouti à un résultat satisfaisant. Je ferai seulement -remarquer que ce n'est pas un cas exceptionnel, qu'on trouve beaucoup -de nations qui ont reçu des étrangers des noms bien différents de ceux -qu'elles se donnent à elles-mêmes. Ainsi, les Allemands s'appellent -_Deutsche_, et sont appelés Allemands par les Français; Germains par -les Anglais comme par les Romains; Niemtzy par les Slaves et les -peuples de l'Est. Les peuples appelés Finnois par les Européens de -l'Occident, s'appellent Suomi ou Suomalaiset et reçoivent des Slaves -le nom de Tchoudy.] - -[Note 7-A: Ce qui est la plus probable, c'est que les mots _slovo_, -parole, verbe, discours ([Grec: logos] des Grecs), et _slava_, gloire, -n'étaient, dans l'origine, qu'un seul et même mot employé dans deux -sens différents. L'idée de la gloire, en effet, ne naît que de la -notoriété qu'acquiert un nom ou un évènement divulgué par la parole. -Les verbes _slavit_ et _slovit_, et leurs dérivés _vistavit_ et -_vistovit_, etc., signifiaient probablement, dans l'origine, à peu -près la même chose: _divulguer, développer par la parole_. Le mot -latin _fama_ et le mot français _renommé_ n'ont pas une autre -étymologie. (N. d. T.)] - -Les causes de cette émigration extraordinaire sont inconnues; on -l'attribue à une surabondance de population et à la pression exercée -par les nations étrangères de l'Est et du Nord. Quoi qu'il en soit, -cette émigration différa entièrement de l'émigration des races -teutoniques qui conquirent les provinces situées au sud-ouest de -l'Empire romain et des invasions des hordes asiatiques, des Huns, par -exemple, des Avares, et, dans les derniers temps, des Tartares et des -Mongols. Ce fut une invasion pacifique; ils venaient, non dévaster, -mais fonder des colonies. L'écrivain allemand Herder, cité au -commencement de ce chapitre, retrace parfaitement, ainsi qu'il suit, -cet épisode si important dans l'histoire de l'humanité. - -«Nous rencontrons, dit-il, les Slaves, pour la première fois sur le -Don, parmi les Goths, plus tard sur le Danube, au milieu des Huns et -des Bulgares. Ils ont souvent porté le trouble dans l'Empire romain en -se réunissant à ces nations, surtout comme leurs associés, leurs -auxiliaires et leurs vassaux. Malgré quelques expéditions, ils ne -formèrent jamais, comme les Germains, un peuple de guerriers -entreprenants et aventureux. Au contraire, ils suivirent pour la -plupart les peuplades teutoniques, occupant paisiblement les terres -que celles-ci avaient évacuées, et se trouvèrent à la fin maîtres du -vaste territoire qui s'étend du Don à l'Elbe et de la mer Adriatique à -la mer Baltique. Sur le versant septentrional des monts Carpathes, -leurs établissements, à partir de Lunebourg, couvraient le -Mecklembourg, la Poméranie, le Brandebourg, la Saxe, la Lusace, la -Bohême, la Moravie, la Silésie, la Pologne et la Russie; au-delà de -ces montagnes, ils s'étaient d'abord établis en Moldavie et en -Valachie, et s'étendirent de plus en plus jusqu'à ce que l'empereur -Héraclius les eût admis en Dalmatie. Ils étaient aussi très nombreux -en Pannonie, et s'étendirent du Frioul à l'extrémité sud-est de la -Germanie, de sorte que leur territoire avait pour limites l'Istrie, la -Carinthie et la Carniole. En un mot, les pays qu'ils possédaient -forment la partie la plus étendue de l'Europe que, même maintenant, -une seule nation puisse occuper. Ils s'établirent dans les pays -abandonnés par les autres peuples, comme agriculteurs et comme -pasteurs; cette occupation pacifique fut un grand bienfait pour ces -contrées dépeuplées par l'émigration de leurs premiers habitants et -dévastées par le passage destructeur des nations étrangères. Ces -peuples étaient adonnés à l'agriculture et aux divers arts -domestiques; ils faisaient des amas de blé, élevaient les bestiaux, en -un mot, ils cherchaient à tirer parti de tous les produits de leur -sol et de leur industrie. Le long des côtes de la Baltique, à partir -de Lubeck, ils construisirent quelques ports de mer. Vineta, entre -autres villes, située dans l'île de Rugen[8], fut l'Amsterdam des -Slaves. Ils entretinrent un commerce assidu avec les Prussiens et les -Lettoniens, comme le prouve la langue de ces peuples. Ils fondèrent -Kioff sur le Dnieper et Novgorod sur le Wolkhow; ces deux villes -devinrent des comptoirs florissants, elles reliaient le commerce de la -mer Noire à celui de la Baltique, et distribuaient les produits de -l'Orient, au Nord et à l'Ouest de l'Europe. En Allemagne, ils -travaillaient aux mines; ils savaient fondre et couler les métaux, -préparer le sel, manufacturer la toile, brasser l'hydromel, planter -des arbres fruitiers et mener, suivant leur usage, une vie joyeuse, -embellie par la musique. Ils étaient charitables et hospitaliers à -l'excès, vains de leur indépendance quoique soumis et obéissants, -ennemis de la fraude et du vol. Toutes ces qualités cependant ne les -garantissaient pas de l'oppression, ils contribuèrent eux-mêmes à la -perte de leur liberté. En effet, comme ils n'ont jamais combattu pour -la domination du monde, ils n'ont jamais eu de princes héréditaires -belliqueux, d'eux-mêmes ils ont payé tribut pour occuper en paix leur -contrée, et furent toujours opprimés par les autres nations, surtout -par les peuples de race germanique. - -[Note 8: Ceci est une erreur. Vineta ou Julin était située à -l'embouchure de l'Oder et non dans l'île de Rugen.] - -»Les richesses qu'ils devaient au commerce, furent évidemment la cause -des attaques dont ils furent l'objet depuis Charlemagne[9]; la -religion chrétienne en était le prétexte: il convenait bien mieux à -l'héroïque nation des Francs de traiter en esclave un peuple -industrieux, adonné à l'agriculture et au commerce, que de s'appliquer -eux-mêmes à ces arts pacifiques. Ce que les Francs avaient commencé, -les Saxons l'achevèrent. Les Slaves furent ou exterminés ou réduits en -esclavage en masse, par provinces, et les évêques et les nobles se -partagèrent leurs dépouilles. Les Allemands du Nord ruinèrent leur -commerce sur la Baltique. Vineta périt misérablement sous les coups -des Danois, et ce qui reste de ce peuple en Allemagne, peut se -comparer aux Péruviens échappés aux Espagnols. Est-il donc étonnant -qu'après des siècles d'esclavage, avec l'exaspération profonde de ce -peuple contre ces despotes et ces brigands qui se paraient du nom du -Christ, leur caractère, si doux jadis, soit devenu cruel, dissimulé, -et ait dégénéré en une indolence servile? Et cependant leur ancien -caractère se laisse encore apercevoir, là surtout où ils jouissent de -quelque degré de liberté[10].» (_Ideen zur Philosophie der -Menschheit_, vol. IV, chap. IV.) - -[Note 9: Le mot _attaque_ est faible; _brigandages_ et _rapines_ -seraient plus conformes à la vérité.] - -[Note 10: L'âme généreuse de Herder exprimait, il y a quatre-vingt -ans, ces regrets sur la décadence du caractère national des Slaves qui -subsistent encore en Allemagne, c'est-à-dire des Wendes de la Lusace. -Ils avaient pour fondement des données inexactes fournies par des gens -envieux et mal disposés, ou bien ce malheureux état de choses a -disparu avec les progrès de la civilisation. Elle a mis fin à -l'oppression qui pesait sur ces restes de la race slave en Allemagne: -on le voit d'une manière évidente, d'après le portrait suivant de -cette population fait par un écrivain moderne d'Allemagne: - - «C'est un peuple (les Wendes) vif, robuste, laborieux, appliqué - aux travaux de l'agriculture et de la pêche. Son assiduité à - l'église, les souhaits et les expressions pieuses qu'il emploie - souvent, sa droiture et la pureté de ses moeurs, témoignent de la - force de ses sentiments religieux. On s'accorde à reconnaître sa - frugalité, sa propreté, sa fidélité conjugale, et une foule - d'autres excellentes qualités. Les Wendes sont pacifiques, et, - comme beaucoup d'autres peuples slaves, ils n'ont pas d'esprit - militaire; cependant ils sont pleins d'audace pour défendre leurs - foyers, et leurs recrues bien disciplinées ont mérité, en maintes - occasions, le renom de vaillants soldats. Malgré la plus dure - oppression, malgré l'esclavage de la glèbe, les Wendes ont - conservé la bonne humeur, la gaîté qu'ils possèdent comme tous - les autres peuples slaves, et cet esprit modéré et joyeux qui se - retrouve dans leurs chants nationaux, si gais. Des chansons - allègres font retentir les maisons ou les champs, lorsqu'ils - travaillent ou se réunissent en un cercle joyeux. Ils sont, à la - lettre, fous de danse. On voit souvent aujourd'hui les femmes qui - traient les vaches, faire assaut de chants par gageure, et les - bergers jouer sur des trompes ou des cornemuses leurs airs - nationaux. Ces airs sont généralement des airs d'amour, - quelquefois ce sont des plaintes sur la perte ou l'infidélité de - l'objet aimé. Quelques-uns ont un caractère élégiaque, et sont - remplis de pensées enthousiastes et étincelantes d'imagination - sur la beauté de la nature, l'instabilité des choses d'ici-bas, - la destinée humaine, avec une forte tendance au merveilleux.» - (_Blicke in die Vaterlandische Vorzeit von Karl Preusker._ - Leipsig, 1843, vol. II, p. 179.) - -La faible population qui a sauvé jusqu'ici sa nationalité slave et -n'est pas encore germanisée, bien qu'elle vive au milieu de la race -teutonique, se réduit à environ 144,000 âmes, dont 60,000 subsistent -sous la domination saxonne; le reste appartient à la Prusse; 10,000 -environ appartiennent à l'Église catholique romaine; les autres -suivent le luthérianisme. Malgré ce nombre si restreint, ils ont une -littérature nationale, outre la Bible et autres ouvrages de piété. -Elle consiste en collections de chants nationaux, de traditions, de -récits, et aussi en quelques productions modernes. Ils ont une société -littéraire pour le maintien de leur langue et de leur littérature -nationale. Cette société est surtout composée de membres du clergé -catholique et protestant.] - -Les Allemands ont exercé sur les Slaves de la Baltique une oppression -qui dépasse tout ce que cette race malheureuse eut à souffrir, au Sud, -des Turcs, à l'Est, des Mongols. En effet, la conduite de ces -infidèles à l'égard des Slaves conquis, fut pleine d'humanité si on la -compare aux traitements que leur firent subir les Allemands baptisés -(car je ne puis les appeler chrétiens). Les Mongols qui conquirent les -provinces du Nord-Est de la Russie, sous les descendants du terrible -Gengis-Khan, et qui sont la personnification des peuples sauvages et -barbares, laissèrent aux chrétiens une liberté entière en religion. -Ils exemptèrent même les membres du clergé et leurs familles de la -capitation imposée aux autres habitants. Ils ne les privèrent point de -leur territoire, et jamais ne leur prescrivirent l'oubli de leur -langue nationale, de leurs moeurs et de leurs coutumes. Les Mahométans -osmanlis, laissèrent aux Bulgares et aux Serbes subjugués, leur foi, -leurs propriétés et leurs institutions locales et municipales. Au -contraire, les chrétiens d'Allemagne, princes et évêques, se -partagèrent les terres des Slaves qui, par provinces entières, furent -exterminés ou réduits en servitude[11]. - -[Note 11: Herder, cité plus haut.] - -Les Turcs admirent les Slaves qui, par force ou par persuasion, -avaient embrassé l'Islamisme (les Slaves de Bosnie), à tous les droits -et priviléges dont ils jouissaient eux-mêmes; quelques-uns occupèrent -les dignités les plus élevées de la Porte ottomane, et même celle de -vizir, tandis que les Allemands étendirent leurs persécutions jusque -sur les descendants chrétiens de leurs victimes. Ils furent réduits en -esclavage, sans pouvoir rester dans les villages habités par les -colons allemands établis sur leurs propres terres. Ils étaient exclus, -en outre, des compagnies ou corporations de commerce. - -Une loi, à Hambourg, établissait que quiconque aspirait au titre de -bourgeois de cette ville, eût à prouver qu'il n'était pas d'origine -slavonne. Beaucoup de documents officiels prouvent que les -persécutions des conquérants allemands continuèrent long-temps après -la soumission définitive et la conversion de cette race -malheureuse[12]; un écrivain allemand rapporte que, long-temps après -l'établissement de la religion chrétienne, un Slave, rencontré sur une -grande route et qui ne pouvait justifier d'une façon satisfaisante son -départ de son village, était exécuté sur place ou tué comme un vil -animal[13]. Il ne faut donc pas s'étonner que la langue slave, qui -s'étendait, à l'Ouest, jusqu'à la rivière Eyder, et au Sud, au-delà -des rives de la Saale, ait disparu à la fin: ceux qui le parlaient, -ont été, soit exterminés, soit entièrement dénationalisés et changés -en Allemands[14]. - -[Note 12: Ainsi, par exemple, Meinhard, évêque d'Halberstadt, -décrétait, en 1248, que les habitants slaves de quelques places -dépendantes du couvent de Bistorf, seraient chassés et remplacés par -des Allemands bons catholiques, au cas qu'ils refusassent d'abandonner -ce qu'il appelle leurs coutumes païennes. L'évêque de Breslau -ordonnait, en 1495, que tous les paysans polonais d'une place appelée -Woitz, apprissent en deux ans l'allemand, sous peine d'expulsion.] - -[Note 13: _Gebhardi Geschichte der Wenden_, p. 260. Cet auteur n'est -nullement favorable aux Slaves, et son ouvrage est fait sur les -témoignages d'un autre écrivain allemand, contemporain de ces -événements.--Helmold, _Chronicon Slavorum_.] - -[Note 14: Les Slaves, forcés de se conformer extérieurement aux rites -du christianisme, depuis environ soixante ans, se soulevèrent avec -succès contre leurs oppresseurs en 1066 année de la conquête de -l'Angleterre par les Normands. Ils détruisirent toutes les églises, -tous les couvents, sacrifièrent à leurs dieux, dans la ville de -Lubeck, l'évêque de Mecklembourg, et chassèrent de leur pays les -Allemands et les Danois. Krouko, prince de l'île de Rugen, qu'ils -appelèrent au trône, conquit le Holstein, et le conserva à la paix -qu'il fit accepter aux Danois et aux Allemands. Les Slaves rétablirent -le culte idolâtre de leurs pères, et jouirent d'une paix complète -pendant quarante années. Mais Krouko fut tué au commencement du XIIe -siècle. Les agressions des Allemands et des Danois recommencèrent, et -les Slaves soutinrent cette lutte inégale jusqu'en 1168. Cette -année-là, leur roi Pribislav reçut le baptême et fut créé prince de -l'Empire germanique; ses descendants continuent, dans la maison -princière de Mecklembourg, la seule dynastie slave encore subsistante. -L'île de Rugen, le dernier rempart de l'indépendance et de l'idolâtrie -slaves, fut conquise et convertie l'année suivante, 1169, par Waldemar -Ier, roi de Danemark. Les descendants du roi national de l'île se sont -perpétués jusqu'à nos jours, et sont représentés par le prince de -Putbus. La langue slave alla en s'éteignant dans les contrées qui -entourent Leipsig jusqu'à la fin du XIVe siècle, et le dernier homme -qui la parla en Poméranie, mourut, dit-on, en 1404. Le service divin -dans la même langue se continua à Wustrow dans le duché de Lunebourg, -royaume du Hanovre, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Les habitants du -district de Luchow, situé dans le même duché et qui s'appelle -communément Wendland ou terre des Wendes ou Slaves, parlent encore -aujourd'hui un dialecte particulier d'allemand, mélangé de mots -slavons. Les seuls Slaves de l'Allemagne qui ont conservé leur -nationalité, sont les Wendes de Lusace, dont nous avons déjà parlé.] - -En rappelant cet assassinat d'une nation par l'autre, je n'ai pas -écouté les accusations intentées par le parti opprimé. Les plaintes de -la victime se sont perdues dans la suite des temps, et les Slaves de -la Baltique n'ont pas eu, comme les Mexicains, un Ixtlilxochilt, comme -les Péruviens, un Garcilasso de la Vega, pour dénoncer à la postérité -les griefs de leur nation. C'est des oppresseurs eux-mêmes, qu'est -parti le premier témoignage contre les cruautés de leurs compatriotes, -et il faut le dire à l'honneur de l'humanité, il s'est trouvé, parmi -les Allemands, des gens vertueux, de véritables prêtres du Christ, qui -élevèrent une voix courageuse contre la conduite barbare et inhumaine -des princes et des nobles; car, sous le prétexte de convertir les -Slaves idolâtres à la religion chrétienne, ils leur faisaient éprouver -une oppression plus cruelle que les persécutions exercées par des -païens. - -On dira peut-être, à quoi bon ranimer le souvenir d'anciennes cruautés -qu'il vaut mieux ensevelir dans l'oubli du passé? Sans doute; mais -malheureusement le contraire a lieu. Depuis quelques années, une lutte -s'est établie entre les écrivains slaves et allemands; et tous, dans -leur polémique, donnent une grande importance à l'histoire de leurs -mutuelles relations. Mais, ce qui est le plus regrettable, les -animosités nationales entre les deux races ne se sont pas bornées aux -écrits des historiens: elles ont été entretenues par les pamphlets, -les journaux, et ont même abouti à des collisions, comme à Posen et à -Prague. Cette malheureuse disposition se développe avec une très -grande force, et l'on peut craindre qu'elle ne produise de tristes -résultats pour les deux races humaines et pour l'humanité en général; -on n'a donc nullement le droit, suivant moi, de présenter, sous des -couleurs favorables, une injustice qui est un fait: il vaut mieux -l'exposer devant le tribunal de l'opinion publique en Europe, qui -trouvera, peut-être, quelques moyens de remédier, avant qu'il soit -trop tard, aux conséquences, autrement inévitables, de ce déplorable -état de choses. Il est d'ailleurs impossible de comprendre nettement -tout l'effet des doctrines religieuses sur le caractère national des -Slaves. La propagation de ces doctrines parmi cette même nation, -concorde avec les causes de son succès et de sa chute. - -Je désire surtout que les protestants étrangers, acquièrent une -connaissance parfaite des causes et des effets auxquels je fais -allusion; eux seuls, en effet, pourront se former une juste idée de -l'histoire religieuse des Slaves et du mouvement religieux qui, sans -aucun doute, suivra le mouvement politique qui agite aujourd'hui cette -nation avec une force sans cesse croissante. - -Mais, avant de décrire la conversion des nations slaves à la religion -de l'Évangile, je ferai une espèce de tableau de leur idolâtrie, de -leurs moeurs, coutumes, de l'état de leur civilisation sous le -paganisme. La condition sociale et morale d'un peuple a toujours une -grande influence sur ses révolutions religieuses. - -«Les Slaves, dit Procope[15], honorent un Dieu, maître du tonnerre; -ils le reconnaissent pour le seul Dieu de l'univers, et lui offrent -des animaux et différentes sortes de victimes. Ils ne croient pas que -le destin ait aucun pouvoir sur les mortels. Sont-ils en danger de -périr par la maladie ou le fer de l'ennemi, ils font voeu à Dieu de -lui offrir des sacrifices s'ils échappent à la mort. Ils honorent -encore les fleuves, les nymphes, et quelques autres divinités; ils -leur offrent des sacrifices et font en même temps des pratiques de -divination.» Ce tableau de la religion slavonne s'accorde avec le -récit de Nestor; il raconte que la principale divinité des Slaves, -adorée à Kioff, à Novgorod et ailleurs, était Péroun, ou le tonnerre. -Cette idole était en bois, avec une tête d'argent et des moustaches -d'or. Le même auteur cite les noms d'autres divinités, mais sans -décrire leurs attributs[16]. - -[Note 15: _De Bello Gothico._] - -[Note 16: Nestor, moine de Kioff, le plus ancien historien des Slaves, -vivait dans la seconde moitié du XIe siècle.] - -Les détails que les chroniqueurs bohêmes et polonais donnent sur les -anciennes divinités de leur pays, laissent beaucoup à désirer. Ce sont -des traditions recueillies long-temps après la disparition de -l'idolâtrie; et leur tentative de les accorder avec la mythologie -grecque et romaine, donne à penser que leur imagination a souvent -suppléé au manque de connaissances précises sur ce sujet. Les seules -divinités que l'on puisse affirmer avoir été adorées dans la patrie -primitive des Slaves, c'est-à-dire la Pologne et la Russie, sont -celles dont le souvenir se conserve encore, en partie, dans les chants -populaires, les fêtes et les superstitions de ces contrées. Les -principales de ces divinités sont: _Lada_[17], que l'on croit la -déesse des plaisirs et de l'amour; _Kupala_, le dieu des fruits de la -terre; et _Koleda_, le dieu des fêtes. Le nom de _Lada_, dans -certaines parties de la Russie, reparaît dans des chants et des danses -qui ne reviennent qu'à certaines saisons de l'année. La fête de -_Kupala_ se célèbre, le 23 juin, par des feux de joie autour desquels -le peuple danse. Ce dieu a ainsi survécu à l'extinction de l'idolâtrie -nationale, et son culte se perpétue en un certain degré dans plusieurs -parties de la Pologne et de la Russie; la jeunesse des villages danse -autour de feux allumés, le soir avant la Saint-Jean-Baptiste (23 -juin): elle donne à ce saint le nom de _Jean Kupala_[18]. La fête de -_Koleda_ a lieu le 24 décembre, et il est à remarquer qu'en Pologne et -dans plusieurs autres parties de la Russie, ce nom remplace celui de -fête de Noël: on s'en sert encore pour plusieurs cérémonies pratiquées -en ce jour. - -[Note 17: _Lad_ signifie, dans les langues slaves, _ordre_, _tact_, et -sert de racine à plusieurs mots.] - -[Note 18: Il faut remarquer que, dans beaucoup de contrées, le soir de -la Saint-Jean, on allume des feux de joie, qui probablement ont -rapport au solstice d'été.] - -Quant au culte des nymphes des rivières, dont parle Procope, on peut -en retrouver des traces de nos jours. La croyance aux fées et aux -autres êtres fantastiques qui habitent les bois, l'eau et l'air, est -encore vivace chez les paysans de plusieurs contrées slaves, et s'est -conservée dans de nombreuses traditions populaires, dans des chants et -des pratiques superstitieuses. Tous ces restes de la mythologie -slavonne ont été recueillis avec un soin particulier, et les travaux -de quelques savants slaves ont jeté une vive lumière sur cette -question. Toutefois, les seules données certaines que nous ayons, sont -ce que rapportent, sur les Slaves de la Baltique, des auteurs -européens, voisins de ces peuples et témoins oculaires (du moins -quelques-uns) de ce qu'ils décrivent. Un hasard heureux a même -conservé jusqu'à nos jours les objets qu'adoraient les Slaves[19]. Je -donnerai donc sur l'idolâtrie slave, des détails que l'on peut -admettre comme positifs. - -[Note 19: Une collection considérable d'antiquités slaves fut trouvée, -vers la fin du XVIe siècle, en creusant le sol, dans le village de -Prillwitz, sur le lac Tollenz, dans le Mecklembourg. On croit que ce -village occupe la place où Rhetra, temple célèbre des Slaves, fut -élevé. Cette découverte resta ignorée du monde savant jusqu'en 1771, -où le docteur March, chapelain du duc de Mecklembourg, en publia une -description accompagnée de gravures. Ces antiquités furent trouvées -dans deux vases de métal qu'on croit avoir servi aux sacrifices, et -qui étaient placés de manière que l'un servît de couvercle à l'autre. -Quelques inscriptions étaient gravées sur ces vases; malheureusement -on les fondit pour faire une cloche, avant de les donner à examiner à -des personnes compétentes en inscriptions. Ces vases renfermaient des -idoles et quelques objets qui servaient à l'accomplissement des -sacrifices. Tous ces objets sont composés du mélange de divers métaux, -mais non dans la même proportion; plusieurs contiennent beaucoup -d'argent, tandis que d'autres n'en ont pas du tout. Quelques-uns -portent des inscriptions slaves, en caractères runiques, mais mutilées -pour la plupart.] - -La divinité la plus célèbre des Slavons de la Baltique était -_Sviantovit_ ou _Sviantovid_[20], dont le temple et l'idole étaient à -Arkona, capitale de l'île de Rugen. En 1168, Waldemar, premier roi de -Danemarck, détruisit ce dernier vestige de l'idolâtrie slave. Un -historien danois contemporain, Saxo Grammaticus, qui, probablement, -assistait à l'expédition[21], donne les détails suivants sur -Sviantovit et son culte: - -«Au milieu de la ville, sur un terrain aplani, s'élevait un temple, -construit artistement en bois. Sa magnificence et la sainteté de -l'idole qu'il renfermait, l'avaient mis en grande vénération. - -[Note 20: Le premier de ces noms signifie en slavon _saint_ guerrier -ou conquérant, le second _sainte vue_; la description de l'idole -montrera que les deux interprétations se justifient également bien.] - -[Note 21: Il était secrétaire d'Absalon, archevêque de Lund, qui -commandait l'expédition sous le roi.] - -»Les murs intérieurs de l'édifice étaient d'un travail achevé, et -couverts des images de divers objets, peintes d'une manière grossière -et imparfaite. Il n'y avait qu'une seule entrée; le temple lui-même -avait une double enceinte. L'enceinte extérieure consistait en une -muraille surmontée d'un toit peint en rouge. La partie intérieure, -surmontée par quatre poteaux, avait, au lieu de murailles, des -tentures de tapisserie. Le même toit les abritait toutes deux. L'idole -placée dans cet édifice, dépassait de beaucoup la taille humaine. Elle -avait quatre têtes et autant de cous, deux poitrines et deux dos, -tournés de côtés différents. La barbe était soigneusement peignée, et -la chevelure rasée de près. Dans la main droite, elle tenait une corne -faite de plusieurs métaux; et, chaque année, le prêtre chargé du -culte de cette idole, la remplissait de vin[22]. Le bras gauche de la -divinité était courbé, sur le côté, dans la forme d'un arc; son -vêtement descendait jusqu'aux jambes, et celles-ci étaient formées de -différentes sortes de bois si bien jointes, qu'un examen attentif -pouvait seul découvrir les pièces du rapport. Les pieds posaient sur -le sol, où ils étaient même enfoncés. Non loin de l'idole, étaient -rangés avec art, son épée, sa bride et les autres objets qui lui -appartenaient; parmi eux brillait surtout son épée, d'une grandeur -démesurée, avec une poignée d'argent et un fourreau d'un travail -merveilleux. Voici quelles étaient les cérémonies de son culte -solennel:--Tous les ans, après la moisson, la population s'assemblait -devant le temple; on y immolait des bestiaux, et on faisait un repas -solennel, considéré comme une cérémonie religieuse. - -[Note 22: Peut-être d'hydromel, boisson nationale des Slaves.] - -»Le prêtre qui, contrairement à l'usage du pays, se faisait -reconnaître à la longueur de sa chevelure et de sa barbe, nettoyait -d'abord, au commencement de la cérémonie, l'intérieur du temple, où -seul il avait accès. En accomplissant cette tâche, il retenait avec -soin sa respiration, pour ne pas souiller la présence de la divinité -par l'impureté d'une haleine mortelle. Il sortait du temple toutes les -fois qu'il voulait respirer. Le jour suivant, lorsque le peuple était -réuni devant les portes du temple, le prêtre apportait la corne qu'il -avait prise aux mains de l'idole, et augurait du bonheur de l'année -suivante d'après son contenu. Si la liqueur avait baissé, il prédisait -la disette, sinon l'abondance. Il ordonnait alors d'épargner les -provisions, ou bien d'en être prodigue. Il renversait ensuite le -contenu de la corne aux pieds de l'idole, sous forme de libation, et -le remplaçait par du vin nouveau; puis il adressait à sa divinité des -prières pour lui-même, pour le salut de la contrée et de ses -habitants, pour l'accroissement de leurs biens, pour la défaite des -ennemis, et vidait la corne tout d'un trait. Après l'avoir remplie de -nouveau, il la replaçait dans la main droite de l'idole. Un épais -gâteau rond, fait avec du miel, lui était aussi offert par le prêtre. -Celui-ci plaçait le gâteau entre lui-même et le peuple, et demandait -aux assistants s'ils pouvaient le voir par dessus. S'ils répondaient -oui, il les invitait à se munir, pour l'année suivante, d'un gâteau -capable de le dérober à leur vue. Il finissait par bénir le peuple, au -nom de l'idole, et par l'exhorter à témoigner sa ferveur par des -sacrifices fréquents, promettant, en récompense, la victoire sur terre -et sur mer. Le reste du jour était consacré à des festins, et -l'assemblée consommait les offrandes faites au dieu. Dans cette fête, -l'intempérance était un acte de piété, la sobriété un péché. Chaque -année, hommes et femmes donnaient une pièce d'argent pour l'entretien -et le culte de l'idole. Le tiers des dépouilles prises sur l'ennemi -lui était consacré; on les devait à son appui. Le même dieu avait 300 -chevaux, autant de soldats, qui faisaient la guerre en son nom. Tout -leur butin revenait au prêtre de l'idole; il l'employait à décorer -l'intérieur du temple, et l'enfermait sous clef dans des salles -secrètes, où une immense quantité d'argent et de magnifiques -vêtements, pourris par le temps, étaient amoncelés. Il y avait aussi -un nombre considérable d'offrandes faites par ceux qui désiraient se -concilier la faveur du dieu. La Slavonie[23] n'était pas la seule à -offrir de l'argent à cette idole: tous les rois voisins lui envoyaient -des présents, sans penser au sacrilége dont ils se rendaient -coupables. Ainsi, entre autres, Suénon, roi de Danemarck[24], envoya -au dieu, pour se le rendre favorable, une coupe d'un travail achevé, -préférant à sa religion une religion étrangère. Il fut puni de ce -sacrilége par une mort violente et misérable. Le même dieu avait -d'autres temples dans différents endroits, sous la direction de -prêtres d'un rang égal, mais d'un pouvoir moins étendu. Il avait -encore un cheval blanc, réservé exclusivement pour lui. C'était un -péché d'arracher un crin de sa crinière et de sa queue; le prêtre seul -pouvait lui donner de la nourriture et le monter. - -[Note 23: Par Slavonie, les chroniqueurs germains entendaient -d'ordinaire le pays des Slaves de la Baltique.] - -[Note 24: D'après l'_Histoire du Danemarck_, par Dahlman, ce roi est -Suénon-Grate, qui fut tué en 1157, et non le père de Canut le Grand, -comme on le croit généralement.] - -»Sviantovit (c'est le nom de l'idole) combattait sur ce cheval contre -les ennemis de son culte, suivant la croyance des Rugiens. Ce qui -avait donné lieu à cette croyance, c'est que souvent, le matin, on -trouvait dans l'écurie, le cheval du dieu couvert d'écume et de sueur, -comme s'il avait pris un exercice violent et voyagé durant la nuit. On -essayait de prévoir l'avenir au moyen de ce cheval, de la manière -suivante:--Avait-on résolu de porter la guerre quelque part, on -plaçait à terre, devant le temple, trois rangées d'épieux, et le -prêtre, après avoir accompli les prières solennelles, les faisait -franchir au cheval. Si, en passant par dessus les épieux, il levait -d'abord le pied droit, les présages étaient favorables; s'il levait le -pied gauche, ou tous les deux à la fois, les présages étaient -contraires et l'expédition était alors abandonnée.» - -Suivant le même auteur, Sviantovit avait un étendard qui donnait à -ceux qui le suivaient le privilége de faire tout ce qu'ils voudraient. -Ils pouvaient piller impunément, même les temples des Dieux, commettre -toutes sortes de violences, sans qu'on les leur imputât à crimes. - -Waldemar, roi de Danemarck et conquérant de Rugen, fit mettre en -pièces cette idole si célèbre. Les morceaux servirent à cuire des -aliments: circonstance qui contribua beaucoup à détruire la croyance à -cette divinité. - -Les détails de ce culte, et la description de ce temple le plus -célèbre parmi les Slaves, nous ont été conservés par un auteur -contemporain; ils sont authentiques, selon moi, et nous donnent une -idée exacte de l'idolâtrie slave. Cette religion se perpétua encore -sur les bords de la Baltique, trois siècles après la conversion des -autres nations slaves au christianisme. - -D'autres tableaux de la même idolâtrie se retrouvent chez différents -écrivains allemands qui vivaient dans le voisinage des Slaves de la -Baltique: quelques-uns même les connaissaient particulièrement. -Toutefois les limites de cet ouvrage ne me permettent pas d'entrer -dans de longs détails, et je terminerai par le passage suivant -d'Helmold, prêtre allemand du Holstein, qui avait eu des rapports -personnels avec les Slaves idolâtres. - -«Les Slaves, dit-il, ont différentes sortes d'idolâtrie, et ne -s'accordent pas entre eux dans leurs rites superstitieux. -Quelques-unes de leurs idoles ont des figures bizarres, comme l'idole -de Plunen (Plon, dans le Holstein), appelée _Podaga_. Plusieurs dieux -sont censés habiter dans les bois, et n'ont pas d'images pour les -représenter, tandis que d'autres ont trois têtes et même plus. Par -dessus tant de dieux auxquels ils attribuent la protection de leurs -champs et de leurs forêts, et même le pouvoir de dispenser les peines -et les plaisirs, ils placent dans le ciel un Dieu qui commande à tous -les autres, mais ne s'occupe que des choses célestes. Tous les dieux -sont issus de son sang, et sont plus puissants les uns que les autres, -selon qu'ils tiennent de plus près au grand dieu qui leur assigne -leurs différents emplois.» (_Chronicon Slavorum_, livre I, ch. XXIII.) -La théogonie slave ressemble à celle de la Grèce; dans les deux, les -dieux et les demi-dieux sont issus de la divinité suprême et obéissent -à ses commandements. Toutefois, ce n'est pas ici le lieu de chercher -les rapports de la mythologie slavonne avec la mythologie classique ou -indienne, et je dois passer à la description de l'état moral de la -race qui croyait à cette mythologie. - -Tous les auteurs qui ont observé les Slaves sur les bords du Danube et -les rivages de la Baltique, rendent un témoignage favorable de leur -caractère national. «Ils ne sont enclins ni à l'injustice ni à la -fraude», dit Procope; et l'empereur Maurice rapporte qu'ils ne -retenaient pas leurs prisonniers, comme les autres nations, dans un -perpétuel esclavage; ils leur permettaient, après un certain temps, de -retourner dans leur patrie en payant une rançon, ou de rester parmi -eux, libres et bien traités[25]. La vertu principale des Slaves est -l'hospitalité; sous ce rapport, ils l'emportent sur toute autre -nation. Les empereurs Maurice et Léon le philosophe[26], rapportent -que les Slaves accueillaient les voyageurs avec la plus grande -bienveillance. Ils les conduisaient dans d'autres villes, pourvoyaient -à tous leurs besoins, les confiaient même en garde à quelques-uns de -leurs compatriotes qui répondaient de leur sûreté à la personne qui -les avait amenés. S'il arrivait quelque mal à l'étranger, malgré la -vigilance de son hôte, celui-ci était puni par ses voisins ou par ceux -qui lui avaient confié le voyageur. L'hospitalité que les Byzantins -vantent dans les Slaves du Sud, était en égal honneur chez les Slaves -de la Baltique. Adam de Brême dit[27], qu'aucune nation ne les -surpassa en douceur de moeurs, en hospitalité et en obligeance. -Helmold, qui les avait visités lui-même en compagnie de l'évêque -d'Oldembourg, à l'époque de leur exaspération contre les chrétiens -leurs voisins, en fait le plus grand éloge. Il dit avoir appris par -expérience ce qu'il savait déjà par ouï dire, que les Slaves sont le -peuple le plus hospitalier. Si l'un d'eux, ce qui était bien rare, -était convaincu d'avoir éconduit un étranger ou de lui avoir refusé -l'hospitalité, on avait le droit d'incendier sa maison et ses biens, -tous le traitaient d'infâme, de scélérat qui méritait la réprobation -universelle. Le biographe de saint Othon dit que les Poméraniens -tiennent toujours leurs tables chargées de viandes et de boissons[28], -afin que le maître de la maison puisse les offrir à ses hôtes et aux -étrangers à tous les moments de la journée. Le même auteur ajoute ce -qui suit sur la probité des Slaves. «Il règne parmi eux une telle -confiance, dit-il, ils sont si peu enclins au vol et à la fraude, que -jamais ils ne ferment ni leurs coffres ni leurs caisses. Ils ne -connaissent ni clefs ni verroux, et grand est leur étonnement de voir -fermés les coffres et les malles de l'évêque. Ils placent leur linge, -leur argent, leurs objets précieux dans des caisses et des tonneaux -simplement recouverts; ils ne craignent pas le vol, ils ne savent ce -que c'est.» Mais la particularité la plus curieuse que cet auteur -rapporte sur les Slaves de Poméranie, c'est qu'ils reprochaient au -Christianisme son immoralité et surtout le vol et le brigandage qui -dominaient chez les chrétiens, ils blâmaient aussi les cruautés qu'ils -exerçaient les uns sur les autres[29]. - -[Note 25: _Strategicum_, lib. XI, cap. VIII.] - -[Note 26: _Strategicum_, loco citato, et Leonis imperatoris _tactica_, -cap. XVIII, sec. 102, 103.] - -[Note 27: «Moribus et hospitalite nulla gens honestior ac benignior -potest inveniri.» (_Historia ecclesiastica_, lib. II, cap. XII.)] - -[Note 28: _Vita S. Othonis_, cap. LX.] - -[Note 29: «At illi (Pomeranii) inquiunt, nihil nobis ac vobis, patriæ -leges non dimittimus; contenti sumus religione quam habemus. Apud -Christianos, aiunt, fures sunt, latrones sunt; cruciantur pedibus, -privantur oculis, et omnia genera scelorum, christiani exercent in -christianos: absit a nobis religio talis.» (_Vita S: Othonis_, cap. -XXV, p. 673.)] - -Les Byzantins et d'autres auteurs de l'Occident ont beaucoup vanté la -chasteté et la fidélité conjugale des femmes slaves. L'empereur -Maurice[30] dit qu'elles sont des épouses dévouées et que souvent -elles s'immolaient sur le cadavre de leurs maris. - -[Note 30: _Strategicum_, lib. XI, cap. VIII. L'empereur Léon le -Philosophe répète la même chose dans sa _Tactique_, chap. XVIII, sec. -105. Quelques écrivains regardent cette coutume comme indiquant chez -les Slavons une origine indienne.] - -L'Anglo-Saxon saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, parle des -Slaves dans une lettre adressée à son compatriote Ethelbald, roi de -Mercie, qu'on accusait de moeurs désordonnées[31]. «Cette nation, la -plus détestable de toutes, comme il l'appelle à cause de son -idolâtrie, a, dit-il, un tel respect pour la fidélité conjugale, que -les femmes se tuent à la mort de leurs maris, et tous vantent à l'envi -leur dévouement.» Il paraît que les femmes slaves partageaient avec -leurs maris les difficultés des expéditions et même les dangers du -combat. Quand les Avares, en 625, firent une tentative infructueuse -contre Constantinople, beaucoup de Slaves qui avaient pris part à -l'expédition y périrent, et les Grecs trouvèrent, après leur retraite, -beaucoup de femmes parmi les morts[32]. - -[Note 31: Lettre de saint Boniface dans les _Antiquités slaves_ de -Szaffarik.] - -[Note 32: Stritter, vol. II, p. 72.] - -Voici comme Helmold, que j'ai déjà cité, parle de leurs liens et de -leurs affections de famille[33]: «L'hospitalité et l'amour des parents -sont aux yeux des Slaves les premières vertus. On ne trouve chez eux -ni pauvre ni mendiant; car, lorsque quelqu'un, soit par faiblesse, -soit par l'effet de l'âge, ne peut plus pourvoir à ses besoins, ses -parents le recueillent avec empressement.» - -[Note 33: _Chronique des Slaves_, chap. XII.] - -J'ai cité l'expression de Herder, où il dit que les Slaves menaient -une vie joyeuse et embellie par la musique: l'anecdote suivante, -rapportée par les écrivains byzantins, prouve quel amour les Slaves -avaient pour la musique et dans quelle paix ils vivaient lorsque leurs -voisins les laissaient en repos. - -«En 890, pendant la guerre contre les Avares, les Grecs firent -prisonniers trois étrangers qui, au lieu d'armes, portaient des -cistres. L'empereur leur demanda qui ils étaient. «Nous sommes Slaves, -dirent-ils, et nous habitons à l'extrémité de l'Océan occidental (mer -Baltique). Le khan des Avares a envoyé des présents à nos chefs et -nous a demandé des troupes pour combattre les Grecs. Nos chefs ont -reçu les présents, mais nous ont envoyés au khan des Avares répondre -que notre éloignement nous empêche de lui porter secours. Nous avons -été nous-mêmes quinze mois en chemin. Le khan, plein d'égards pour -notre caractère sacré d'ambassadeurs, nous a laissé retourner dans -nos foyers. Nous avons entendu parler des richesses et de la -bienveillance des Grecs, et nous avons saisi cette favorable occasion -de pénétrer en Thrace. Nous ne connaissons pas l'usage des armes, nous -ne jouons que du cistre. Chez nous, il n'y a pas de fer: nous menons -une vie calme et pacifique sans avoir de guerre, et nous consacrant -uniquement à la musique.» - -L'empereur admira le caractère paisible de ce peuple, la haute et -vigoureuse stature de ces étrangers; il les accueillit avec -bienveillance et leur fournit les moyens de regagner leur patrie. -(Stritter, _Memoriæ populorum_, vol. II, p. 53, 54). Cette anecdote -nous fait croire que les récits rapportés par les anciens sur la -félicité et l'innocence des Hyperboréens, ne sont pas si dénués de -fondements qu'on le croit généralement. J'ai déjà cité le passage de -Herder où il décrit l'état avancé du commerce et de l'industrie chez -les Slaves, et je n'ai pas besoin de répéter les témoignages variés -des écrivains contemporains, sur lesquels il a appuyé le tableau qu'il -en trace. - -Telle était la condition morale d'un peuple que les Allemands ont -exterminé ou réduit en esclavage. Il ne faudrait pas croire cependant -que les Slavons, pour être aussi industrieux, aussi pacifiques que les -Péruviens, fussent aussi peu propres que ce peuple à la guerre. Il est -très vrai, comme Herder l'a observé, qu'ils payaient d'eux-mêmes un -tribut pour avoir le droit d'habiter en paix leur patrie. Cependant, -quand les circonstances les contraignaient à la guerre, ils devenaient -terribles pour leurs oppresseurs. Dans les combats, ils déployaient un -courage, une adresse, une constance dans les souffrances et les -fatigues, qui rappelle les indomptables Indiens de l'Amérique -septentrionale, plutôt que les Péruviens si soumis. Les écrivains -byzantins qui connaissaient les Slaves par leurs observations -personnelles, racontent qu'ils marchaient au combat sans tuniques et -sans manteaux, et n'ayant qu'une sorte de caleçon pour couvrir leur -nudité. Ils n'avaient point d'armures, ils ne portaient que des -épieux, quelques-uns seulement y joignaient des boucliers. Ils se -servaient d'arcs et de flèches courtes, trempées dans un poison -violent. Ils combattaient toujours à pied, et étaient très habiles à -se défendre dans les défilés, dans les bois, et dans tous les lieux -d'un difficile accès. Par des manoeuvres adroites, ils savaient -attirer l'ennemi dans des embuscades en simulant la retraite. Ils -étaient des plongeurs expérimentés et pouvaient rester sous l'eau plus -long-temps que personne, en recevant l'air au moyen de longs roseaux -qui s'élevaient au-dessus de l'eau. - -Ils étaient très adroits à surprendre leurs ennemis dans des -rencontres particulières, et Procope en cite un exemple curieux: -Bélisaire assiégeait la place de Terracine, en Italie, et désirait -vivement s'emparer de quelque assiégé. Dans son armée se trouvaient -beaucoup de Slaves, qui, chez eux, sur le Danube, s'exerçaient à faire -des prisonniers en se cachant sous les pierres et parmi les -broussailles: Bélisaire offrit une riche récompense à celui qui lui -ramènerait tout vif un Goth assiégé. À un certain endroit, près des -remparts, les Goths venaient d'ordinaire couper de l'herbe. Un jour, -dès le matin, un Slave s'y traîna en rampant parmi les hautes herbes -et s'y blottit. Un Goth sort de la ville, et s'avance sans soupçonner -le danger dont il s'approche, et tout occupé à surveiller les -mouvements du camp ennemi. Tout-à-coup le Slave s'élance de sa -cachette, saisit le Goth par derrière et comprime ses mouvements avec -tant de vigueur, que celui-ci ne put faire de résistance et se laissa -emporter jusqu'au camp[34]. - -[Note 34: _De Bello Gothico, apud Stritter_, vol. II, p. 31. - -L'empereur Maurice décrit avec détail la manière dont les Slaves font -la guerre. Sir Gardner Wilkinson a fait la remarque que la manière -dont les Monténégrins de nos jours font la guerre, est tout-à-fait la -même. (Voir son livre: _Dalmatie et Monténégrins_, vol. 1, p. 35.)] - -Les Slaves se rapprochaient encore des Indiens de l'Amérique -septentrionale, par leur constance à supporter les tortures que leur -faisaient subir leurs ennemis, pour apprendre le nombre et la position -de leur armée. Ils se laissaient mourir dans les tourments les plus -cruels, sans répondre à une seule question et sans faire entendre une -seule plainte[35]. - -[Note 35: Stritter, _Memoriæ populorum_, vol. II, p. 89.] - -Les exploits militaires des Slaves ne se bornent pas à ces faits -individuels qui demandent plus d'adresse que de valeur. On en trouve -la preuve dans les invasions que les Slaves firent à travers l'Empire -grec. Ils étendirent leurs dévastations de la mer Noire à la mer -Ionienne, défirent souvent les Grecs, surtout à Andrinople en 551, et -pénétrèrent jusqu'aux portes de Thessalonique et de Constantinople. -Cependant ils furent quelques temps soumis à la nation des Avares -d'Asie; ils combattirent avec valeur à l'avant-garde de leurs -conquérants, et firent voir leur courage à l'attaque de Constantinople -en 626, qu'ils faillirent emporter d'assaut[36]. - -[Note 36: J'ai rapporté plus haut que, dans cette invasion, on trouva -des femmes slaves au milieu des cadavres de leurs maris. Les Grecs -appelèrent les Avares contre les Slaves, mais bientôt après, les mêmes -Slaves reparurent sous la domination des Avares, et beaucoup plus -terribles qu'auparavant. Neuf siècles plus tard, un évènement -semblable se représentait avec les descendants de ces Slaves, avec les -Serviens. Ils imploraient en vain contre les Turcs, l'assistance des -Chrétiens de l'Occident, et surtout de l'empereur Sigismond. Livrés à -leurs seules forces, ils furent défaits dans les plaines de -Kossovo-polé, par le sultan Bajazet, en 1386, et obligés de se -soumettre. Cinq ans après (1391), ils contribuèrent beaucoup à la -victoire des Turcs sur l'empereur Sigismond, à Nicopolis. Je désire -vivement attirer l'attention des esprits réfléchis sur cette -circonstance; il se peut que les populations slaves, dont l'opposition -à la Russie a mis obstacle jusqu'ici à ses projets d'agrandissement, -désespèrent un jour de l'assistance de l'Occident, et contribuent le -plus puissamment à l'exécution de ces mêmes projets.] - -Le territoire que les Slaves conquirent sur l'Empire grec, et qu'ils -occupent encore, s'étend jusqu'aux environs d'Andrinople. Pendant deux -siècles et même plus, ils furent maîtres presque de toute la -Morée[37]. Au Nord, ils défendirent trois cents ans leur indépendance -et l'idolâtrie de leurs pères contre le Danemarck, l'Allemagne, et à -l'occasion, contre leurs frères convertis de Pologne. - -[Note 37: Voir l'appendice 6.] - -Malgré les changements qu'ont fait subir au génie de la nation slave -l'influence du temps, la forme du gouvernement, la religion, le climat -et les autres circonstances, il n'a subi aucune altération dans ses -caractères essentiels; j'ai donné tous ces détails, parce qu'ils nous -apprennent à apprécier les causes qui ont eu de l'influence sur -l'histoire politique et religieuse des Slaves. Ils nous montrent -encore ce que nous pouvons craindre et espérer du mouvement qui agite -aujourd'hui cette race d'une manière si puissante. - -Le caractère doux et pacifique de la race slave, la rendait -particulièrement propre à recevoir la doctrine de l'Évangile. Aussi le -Christianisme fit parmi elle de rapides progrès, quand il fut prêché -dans la langue nationale et par des missionnaires qui ne souillaient -pas leurs travaux évangéliques par des vues d'intérêt tout personnel. -Mais on résista au Christianisme jusqu'à la mort, toutes les fois -qu'il devint un instrument politique et qu'il changea les sublimes -préceptes de l'Évangile, la douceur, la patience et l'humilité, en -doctrines viles de soumission absolue au joug abhorré des -envahisseurs. Ce fut malheureusement ce qui arriva aux Slavons de la -Baltique. Leur conversion par les Allemands équivalut à leur -destruction. Les quelques mots de Herder que j'ai déjà cités, le -rappellent d'une manière bien plus véridique. «Les Slaves furent ou -exterminés ou réduits en esclavage dans toutes les provinces, et les -nobles et les évêques se partagèrent leurs dépouilles[38].» - -[Note 38: Une vive peinture de l'oppression exercée par les Allemands -sur la nation slave, se trouve dans le discours adressé à Lubeck, par -un chef slave, à l'évêque d'Oldenbourg. Helmold, qui était présent, le -rapporte ainsi: «L'évêque invitait les Slaves à se rendre à -Oldenbourg, à abandonner leurs idoles pour recevoir le baptême, et -renoncer surtout au pillage et à l'assassinat. Pribislav lui -répondit:--«Vénérable prélat, vos paroles sont les paroles de Dieu, -elles sont utiles à notre salut; mais pouvons-nous suivre la voie que -vous nous tracez, au milieu des maux qui nous environnent? Si vous -voulez les connaître, écoutez patiemment mes plaintes. Le peuple que -vous voyez est votre peuple, et nous vous découvrirons nos besoins, -car c'est à notre évêque de nous prendre en pitié. Nos maîtres nous -oppriment avec tant de rigueur, nous imposent tant de tributs et un -esclavage si dur, que la mort nous est plus désirable que la vie. - -»Cette année même, nous autres, habitants de ce petit coin de terre, -nous avons payé au duc, mille marcs, cent au comte, et cela ne suffit -pas encore, et chaque jour nous sommes pressurés jusqu'à l'épuisement -de nos ressources. Comment pourrions-nous pratiquer une nouvelle -religion? Comment fonder des églises et recevoir le baptême, lorsque -nous pouvons être forcés chaque jour à prendre la fuite; s'il y avait -là au moins un lieu de refuge pour nous! Traversons-nous la Travène, -(Trawe, dans le Holstein), mêmes calamités nous attendent; nous -retirons-nous à la rivière Panis (Peine en Poméranie), partout les -mêmes maux. Quelle ressource nous reste, sinon de quitter la terre, de -nous embarquer sur mer, et de vivre à la discrétion des vagues? Est-ce -notre faute si, chassés de notre pays, nous troublons la paix des -mers; si nous prélevons nos moyens d'existence sur les Danois et sur -les marchands qui passent? Nos maîtres ne sont-ils pas responsables -des injustices où ils nous réduisent?» - -L'évêque lui représenta que cette persécution cesserait du jour où ils -seraient chrétiens; Pribislav répondit: «Si vous désirez que nous -embrassions votre religion, assurez-nous les mêmes droits dont -jouissent les Saxons dans leurs fermes, et de nous-mêmes nous nous -ferons chrétiens, nous bâtirons des églises et paierons les dîmes.» -(Helmold, _Chronicon Slavorum_.) - -Outre Helmold, un autre missionnaire allemand, Adam de Brême, a décrit -la tyrannie exercée sur les Slaves par les Allemands, sous prétexte de -religion (Voir son _Histoire ecclésiastique_, livre III, chap. XXV). -J'ai eu l'occasion plus haut d'établir que cette persécution continua -long-temps après la conversion des Slaves. On rencontre avec plaisir -une exception à cette conduite cruelle, dans les missions du prélat -allemand saint Othon, évêque de Bamberg. Il arriva en Poméranie en -1125, sans forces militaires et connaissant parfaitement la langue du -pays. Ses prédications, jointes à son désintéressement et à son -affabilité, convertirent ces peuples, jusque-là rebelles, à toute -tentative d'une conversion forcée.] - -Il en fut autrement chez les Slaves du Sud, là l'Évangile fut prêché -dans la langue nationale et ne devint pas un moyen d'acquérir la -richesse et le pouvoir. - -Les progrès du Christianisme chez les Slaves doivent dater de leurs -rapports avec les Grecs. Car, malgré les hostilités qui séparèrent de -bonne heure les deux nations, il y eut entre elles des relations -actives de commerce. Beaucoup de Slaves entrèrent au service des -empereurs grecs, et quelques-uns, au VIe et au VIIe siècle, occupèrent -des positions très élevées[39]. - -[Note 39: Stritter, vol. II, p. 6; le siége patriarcal de -Constantinople fut occupé en 766 par un Slave (Stritter, vol. II, p. -80).] - -Les Croates et les Serviens, appelés par l'empereur Héraclius, -descendirent du nord des monts Carpathes et s'établirent dans le pays -qu'ils occupent aujourd'hui. Ils furent les premiers Slaves chez qui -le Christianisme devint la religion dominante. Le roi de Bulgarie[40] -se convertit en 861, et c'est dans ce pays que s'établit d'abord -l'Église chrétienne slave, par la traduction des Écritures. -L'établissement de cette Église s'accomplit dans la Grande-Moravie. - -[Note 40: Les Slaves qui s'étaient établis graduellement dans la -Moesie, province grecque, furent conquis en 679, par les Bulgares. -Cette nation, grossière et peu nombreuse, imposa son nom aux vaincus, -mais adopta leur langue, leurs moeurs, et, au bout de deux siècles, se -trouva complètement fondue avec les Slaves. La Bulgarie soutint des -luttes sanglantes contre l'Empire grec et d'autres peuples voisins; -mais, après une guerre malheureuse contre l'empereur Basile II, elle -fut conquise par lui et devint province grecque en 1018. En 1186, elle -recouvra son indépendance; mais, après beaucoup de vicissitudes, elle -fut soumise par les Turcs en 1389, et continua, jusqu'à nos jours, de -former une province de l'Empire ottoman.] - -Il ne faut pas confondre le royaume de la Grande-Moravie, avec la -province d'Autriche qui porte aujourd'hui ce nom. C'était un État -puissant, qui s'étendait des frontières de la Bavière à la rivière -Drina en Hongrie, et des bords du Danube et des Alpes, au Nord, -au-delà des monts Carpathes, jusqu'à la rivière Stryi dans le Sud de -la Pologne, et à l'Ouest jusqu'à Magdebourg. Sa période de grandeur -politique fut de peu de durée, mais son influence intellectuelle fut -prédominante durant cette courte période et a laissé des traces qu'on -retrouve encore de nos jours. La traduction des Écritures et de la -liturgie grecque en langue slave, qui s'accomplit dans la -Grande-Moravie, est encore usitée par tous les Slaves qui suivent -cette Église, et même par une partie de ceux qui ont reconnu la -suprématie du pape. Je donnerai donc quelques détails sur ce sujet. - -La Moravie tomba, comme les autres nations slaves, sous l'influence de -Charlemagne, et le reconnut, ainsi que Louis le Débonnaire son fils, -pour son suzerain. La Moravie recouvra son indépendance en 873 sous -Sviatopluk ou Sviatopolk, courageux soldat et gouverneur habile. Ce -fut sous le règne de Charlemagne que des missionnaires occidentaux y -introduisirent le Christianisme. On y érigea des évêchés sous la -juridiction de l'archevêque de Passau et sous celle de l'évêque de -Salzbourg. Mais la conversion du peuple accomplie par des prêtres -étrangers, peu versés dans la langue du pays, ne fut que nominale. -Aussi le prince morave Rostislav, prédécesseur de Sviatopluk, -demanda-t-il en 863 à l'empereur grec Michel, de lui envoyer des -hommes instruits qui connussent la langue slave. Ils devaient traduire -les Écritures en slavon, et organiser le culte public selon les moeurs -du pays. Laissons parler le plus ancien chroniqueur slave, Nestor, -moine de Kioff. - -«Les princes moraves, Rostislav, Sviatopolk et Kotzel, envoyèrent dire -à l'empereur Michel: «Notre contrée a reçu le baptême, mais nous -n'avons pas de prédicateurs éclairés pour nous instruire et nous -traduire les livres sacrés; nous n'entendons ni le grec ni le latin. -Les uns nous enseignent une chose, les autres une autre, nous ne -pouvons donc comprendre ni le sens ni la portée des Écritures. -Envoyez-nous des doctes pour nous expliquer les Écritures et nous en -montrer le sens.» - -»L'empereur Michel, après avoir entendu cette lettre, fit venir ses -philosophes et leur montra le message des princes slaves; ceux-ci lui -répondirent: «Il y a à Thessalonique un homme du nom de Léon. Ses deux -fils connaissent tous deux la langue slave et sont tous deux des -philosophes instruits.» L'empereur fit dire à Léon d'envoyer à la cour -ses deux fils, Méthodius et Constantin. Ils vinrent, et Michel leur -dit: «Les peuples slaves me demandent des savants pour leur traduire -les Saintes-Écritures.» Sur l'ordre de l'empereur, ils allèrent -trouver dans les pays des Slaves les princes Rostislav, Sviatopolk et -Kotzel. À leur arrivée, ils composèrent un alphabet slavon et -traduisirent les Évangiles et les actes des apôtres. Les Slaves furent -dans la joie en entendant chanter la magnificence du Seigneur dans -leur propre langue, lorsque les Grecs eurent traduit le psalmiste et -les autres livres.» (_Annales de Nestor_, texte original, édition de -Saint-Pétersbourg, 1767, pages 20, 23.) - -Quelques savants slaves de distinction pensent que Méthodius et son -frère Constantin, mieux connu sous le nom du moine Cyrille, ont -commencé la traduction des Écritures en Bulgare et inventé alors -l'alphabet slavon. Mais que l'invention de l'alphabet et la traduction -des écritures aient été effectuées d'abord en Moravie ou y aient été -apportées par Méthodius et Cyrille, c'est dans ce pays que les pieux -travaux de ces saints hommes ont reçu leur plus entier développement, -par la complète organisation du service divin dans la langue du pays. - -Toutefois, il faut remarquer cette circonstance-ci. Quoique Cyrille et -Méthodius aient établi le service divin en slavon, selon les rites de -l'Église grecque, ils restèrent toujours sous l'obéissance du pape -romain, et ne passèrent pas sous celle des patriarches de -Constantinople. C'était précisément alors le commencement de ce grand -débat qui se termina par la séparation complète des deux Églises. -L'établissement du culte slave en Moravie, où le service latin avait -été introduit, excita la colère du clergé allemand qui en dénonça les -auteurs au pape Nicolas Ier. Le pape somma les deux frères de -comparaître devait lui. Ceux-ci obéirent et surent si bien se -justifier, que le pape Adrien Ier, successeur de Nicolas, confirma le -mode de culte qu'ils avaient établi et créa Méthodius archevêque de -Moravie. Cyrille refusa la dignité épiscopale qu'on lui offrait en -même temps, entra au couvent, et y mourut peu après. De semblables -accusations obligèrent Méthodius à reparaître à Rome en 879. Il obtint -du pape Jean VIII, la confirmation de la liturgie slave, mais à -condition qu'en emploierait en même temps le latin, et que celui-ci -aurait la préséance sur la langue slave. Les hostilités contre la -liturgie slave allèrent toujours en croissant, et après la mort de -Méthodius, elles dégénérèrent en persécution violente. Des prêtres qui -défendaient le culte de Dieu dans la langue nationale, furent chassés -de leur patrie par l'influence allemande. L'État de Moravie fut -détruit en 907 par les Magyars ou Hongrois idolâtres. Quand les -conquérants furent convertis au Christianisme en 973, le service latin -fut établi parmi eux, et la liturgie slavonne disparut. Elle subsista -quelque temps en Bohême et en Pologne. J'aurai plus tard occasion de -donner quelques détails sur ce sujet dans les chapitres relatifs à ces -contrées. - -Les caractères slavons inventés par Cyrille ne sont qu'une -modification de l'alphabet grec, avec l'addition de quelques lettres -empruntées aux alphabets orientaux, et qui ont pour but d'exprimer -certains sons particuliers au slavon, mais étrangers à la langue -grecque. Le synode provincial de Salone (en Dalmatie), en 1060, -déclara cet alphabet slavon une invention diabolique et Méthodius un -hérétique. Cependant, de nos jours encore, il continue à être en usage -dans les livres de piété, chez tous les Slaves qui suivent la religion -grecque, et même parmi quelques-uns de ceux qui reconnaissent la -suprématie du pape. - -Un autre alphabet slavon est en usage pour les cérémonies sacrées dans -quelques églises de Dalmatie qui, fidèles au dogme et aux rites de -l'Église catholique romaine, ont le privilége d'accomplir le service -divin dans leur langue. Il est connu sous le nom d'alphabet glagolite, -et son origine est attribuée à saint Jérôme, né en Dalmatie. Cette -opinion ne soutient pas l'épreuve de la critique historique. Saint -Jérome est mort en 420, bien avant l'établissement des Slaves dans sa -patrie. C'est pourquoi Dobrowski, un des savants slaves les plus -éminents, a-t-il supposé qu'après la prohibition de l'alphabet de -Cyrille par le synode de Salone, en 1060, les caractères glagolites -ont été inventés par quelques prêtres slaves de Dalmatie, qui, pour -sauver la liturgie nationale, ont attribué ces caractères à saint -Jérôme. Cette supposition, généralement admise depuis quelque temps, a -été réfutée par Kopitar, conservateur de la bibliothèque impériale à -Vienne, qui fait autant autorité que Dobrowski sur les questions -slaves. Kopitar a établi, par la découverte d'un vieux manuscrit -glagolite, que cet alphabet est au moins aussi ancien que celui de -Cyrille, bien qu'on ne puisse déterminer l'époque de son origine[41]. - -[Note 41: Voici un fait curieux. Les Évangiles sur lesquels les rois -de France, à leur couronnement, prêtaient serment dans la cathédrale -de Reims, sont slaves, écrits en partie avec les caractères de -Cyrille, en partie avec les caractères glagolites. Pierre le Grand, en -visitant Reims, en 1719, découvrit le premier cette circonstance. Le -savant slave si connu, Hanka, a publié, en 1846, à Prague, une -histoire de ce manuscrit, illustrée de _fac-simile_, etc. Voici ce -qu'il en dit: «Ce manuscrit fut offert par l'empereur Charles III, roi -de Bohême, au couvent d'Emmaüs, comme un précieux monument écrit par -saint Procope, abbé au couvent de Sazava. Il fut enlevé du couvent par -les Hussites, qui le sauvèrent de la destruction, dans leur vénération -respectueuse pour le rituel slave. On le trouve ensuite à -Constantinople, sans qu'on sache comment il y fut porté. On croit -qu'il y fut envoyé en présent par le roi hussite de Bohême, George -Podiebrad, à l'époque où il négocia un rapprochement avec l'Église -grecque. Ce livre était magnifiquement relié, et enrichi d'or, de -pierres précieuses et de saintes reliques. Un siècle environ plus -tard, en 1546, un peintre de Constantinople, nommé Paleokappas, qui -trafiquait d'objets précieux, le porta au concile de Trente. Le -cardinal de Lorraine l'y acheta et en fit présent à la cathédrale de -Reims, dont il était archevêque. Il disparut durant la première -révolution. Quelques années plus tard, un Russe très instruit, -Alexandre Tourguéneff, le découvrit dans la bibliothèque publique de -Reims, où il avait été déposé sous le consulat de Napoléon; mais il -n'avait plus cette magnifique reliure qui l'avait fait placer parmi -les ornements du sacre des rois.»] - - - - -CHAPITRE II. - -BOHÊME. - - Origine de ce nom, et premiers temps historiques. -- Conversion - au Christianisme. -- Vaudois réfugiés dans ce pays. -- Règne de - l'empereur Charles VI. -- Jean Huss. -- Son caractère. -- Il se - met à la tête du parti national à l'Université de Prague. -- Son - triomphe sur le parti allemand. -- Conséquences. -- Influence des - doctrines de Wicleff sur Jean Huss. -- L'archevêque de Prague - fait brûler les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. -- - Le pape cite Jean Huss devant son tribunal, à Rome. -- Jean Huss - commence à prêcher contre les indulgences du pape et est - excommunié par le légat du Saint-Père. -- Concile de Constance. - -- Arrivée de Jean Huss à Constance. -- Son emprisonnement. -- - L'empereur s'oppose d'abord à la violation du sauf-conduit qu'il - a donné, mais les pères du concile lui persuadent d'abandonner - Jean Huss. -- Procès et défense de ce dernier. -- Sa - condamnation. -- Son supplice. -- Procès et supplice de Jérôme de - Prague. - - -La Bohême, quoique relativement d'une médiocre étendue, occupe une des -premières places dans l'histoire religieuse de l'Europe. Par sa -position géographique, qui entame en forme de coin le corps -germanique, par le vif esprit de nationalité qui anime sa population -slave et que des siècles d'oppression n'ont pu détruire, cette nation -mérite un intérêt particulier de tous ceux que le progrès de -l'humanité ne trouve pas indifférents. Nulle part, peut-être, -l'influence des opinions religieuses sur le développement national, -_et vice versà_, n'apparaît avec autant d'éclat que dans l'histoire de -ce pays, petit par son étendue, mais grand par ce qu'il a fait. Nulle -part on ne voit d'une manière aussi évidente qu'en Bohême, les -avantages de la liberté religieuse et les tristes conséquences de sa -suppression. - -Le nom de Bohême tire son origine de la nation celtique des Boïens, qui -occupaient ce pays au commencement de notre ère, d'où le nom de -Boïohemum (maison ou pays des Boïens) est venu; il s'est changé en -Bohême, et est encore usité par l'Europe occidentale, mais non par les -habitants slaves du pays. La population teutonique des Marcomans occupa -ensuite la Bohême. Cette nation disparut au Ve siècle, après s'être -réunie aux Goths, aux Alains et aux autres nations, dans leur passage du -nord-est de l'Europe au sud-ouest. Derrière eux, les populations slaves -des Tchekhs occupèrent les terres abandonnées par eux durant cette -émigration que j'ai rappelée dans le premier chapitre en citant les -paroles de Herder. Cette nation s'est maintenue dans le pays, et reçoit -de l'Europe occidentale le nom de Bohémiens, bien que dans sa langue -elle conserve son ancien nom de Tchekhs, que lui donnent tous les autres -peuples slaves. La royauté de Bohême se constitua d'une manière -définitive sous Boleslav Ier (936-967) et s'adjoignit la province de -Moravie sous Brzetislav (1037-1055). Les rois de Bohême tombèrent de -bonne heure sous l'influence des empereurs allemands, reconnurent leur -suzeraineté, et en reçurent la couronne royale à la fin du XIe siècle. -Pendant le XIIIe siècle, elle acquit une grandeur extraordinaire, mais de -courte durée, sous le roi Przemysl Ottokar, qui étendit sa domination -jusqu'aux rives de l'Adriatique[42]. Ce royaume devint très florissant -sous la dynastie de Luxembourg, et c'est dans cette période que prend -place le mouvement politique et religieux si connu qu'a suscité Jean -Huss. - -[Note 42: Shakspeare n'aurait pas commis une erreur géographique si -grossière, en plaçant ses héros naufragés sur les côtes de la Bohême -(_Récits d'Hiver_, acte III, scène III), s'il avait choisi cette -période pour la date de sa pièce.] - -Le Christianisme doit avoir pénétré en Bohême vers l'époque de -Charlemagne, qui fit la guerre à ce pays et le contraignit à payer -tribut. Il s'affranchit cependant de la suzeraineté des successeurs de -Charlemagne, et se plaça sous la protection de Swiatopluk, roi de la -Grande-Moravie, où, comme nous l'avons dit, les travaux apostoliques -de Méthodius et de Cyrille avaient établi définitivement le -Christianisme. Méthodius baptisa le roi de Bohême, Borivoy, et donna à -la Bohême l'organisation religieuse qu'il avait fondée en Moravie. -Après la destruction du royaume de Moravie, l'influence croissante de -l'Allemagne sur la Bohême fit abandonner cette organisation -religieuse, c'est-à-dire le culte accompli dans la langue nationale -avec les rites et la discipline de l'Église grecque. On y substitua la -liturgie latine et les pratique de l'Église romaine. En 1094, -l'autorité ecclésiastique fit détruire le dernier asile de la vieille -religion, le couvent bénédictin de Sazava, et anéantir les derniers -livres slaves qui subsistaient encore[43]. - -[Note 43: Voir Palacky, Geschichte Von Bohmen, vol. I, p. 339.] - -Cependant, quoique interdites officiellement en Bohême, les Églises -nationales doivent avoir continué en secret pendant de longues années, -chez un peuple aussi attaché à tout ce qui est national. Quoi de plus -naturel qu'il ait préféré le culte accompli dans sa langue à celui qui -empruntait une langue inconnue[44]. Ces Églises ou congrégations -n'étaient pas opposées aux dogmes fondamentaux de Rome ou à sa -suprématie, la persécution changea leurs dispositions et leur appui -fut assuré à tous ceux qui plus tard attaquèrent les dogmes. De l'aveu -unanime des écrivains protestants et catholiques, les Vaudois -persécutés en France trouvèrent un refuge en Bohême et en Pologne. -D'après de Thou, le grand réformateur de Lyon, Pierre de Vaux -lui-même, parcourut les contrées slaves et s'établit en Bohême. Le -savant Perrin dit la même chose; Stranski[45], écrivain protestant de -Bohême, s'exprime ainsi: «Les derniers restes de l'idolâtrie ou -l'influence des Latins avaient profondément altéré le rituel grec. En -1176, de pieux personnages, disciples de Pierre de Vaux, chassés de -France et d'Allemagne, vinrent se réfugier en Bohême et s'établirent -dans les villes de Zatec et de Lani. Ils se joignirent à ceux qui -suivaient l'Église grecque, et par leurs prédications réformèrent le -culte qui s'était altéré.» - -[Note 44: Lenfant rapporte, d'après l'autorité de Spondanus, que le -pape Innocent IV accorda aux Bohémiens, vers la fin du XIIIe siècle, -d'accomplir le service divin dans leur langue (_Histoire des -Hussites_, vol. I, p. 3). Le jésuite bohémien Balbin, considère comme -un privilége glorieux pour les Slaves, d'avoir eu la permission -d'accomplir le culte divin dans leur langue.] - -[Note 45: _Respublica Bohema_, cap VI; p. 272.] - -Un autre écrivain protestant, Francovitch, plus connu sous son nom -d'emprunt Illyricus Flaccius, prétend avoir lu un récit des procédures -suivies par l'Inquisition en Pologne et en Bohême, vers 1330. Elles -établissent que des souscriptions furent recueillies dans ces deux -pays, et envoyées aux Vaudois d'Italie, regardés comme des frères et -des maîtres, et que plusieurs Bohémiens visitèrent cette secte pour y -étudier la théologie. (_Catalogus testium veritatis_, cap. XV, p. -1505). - -L'écrivain catholique romain Hagec, s'exprime ainsi: - -«En 1341, des hérétiques appelés _Grubenhaimer_ c'est-à-dire habitants -des cavernes, rentrèrent en Bohême. Nous en avons parlé plus haut, à -l'année 1176. Ils s'établirent dans les villes, surtout à Prague, où -ils pouvaient mieux se cacher. Ils prêchaient dans quelques maisons, -mais avec beaucoup de mystère. Quoique connus de plusieurs, on les -toléra, à cause de la grande apparence de piété sous laquelle ils -savaient cacher leur perversité.» (_Histoire de Bohême_, page 550.) - -Æneas Sylvius, depuis le pape Pie II, prétend que les Hussites sont -une ramification des Vaudois. Il est, en effet, très probable que -cette doctrine s'était étendue au loin en Bohême, quand Jean Huss -commença à prêcher contre Rome, et qu'elle contribua pour beaucoup aux -progrès de ses réformes. - -La dynastie nationale de Bohême, qui occupait le trône même avant -l'introduction du Christianisme dans cette contrée, s'éteignit dans la -ligne masculine, en 1306, avec Wenceslav II. La couronne de Bohême -passa alors dans la maison de Luxembourg, par le mariage d'Élizabeth, -fille du dernier roi de l'ancienne dynastie, avec Jean de Luxembourg, -fils de l'empereur Henri VII. - -Jean est célèbre par ses exploits militaires, et surtout par sa mort -chevaleresque à la bataille de Crécy. On sait qu'il y combattit sans -motifs politiques, et seulement par amour des aventures. Charles, son -fils et son successeur, fut d'un caractère tout opposé. Élevé à -l'Université de Prague, sous la direction des premiers savants de -l'époque, il fut un des plus érudits de son temps, et, sauf Jacques -Ier d'Angleterre, il n'a peut-être pas eu son pareil sur le trône. Son -intelligence, cependant, était d'un ordre plus élevé que l'esprit de -ce pédant couronné assis sur le trône d'Angleterre: il le fit voir -dans ses écrits, et surtout dans ses actes. Il y a, certes, une grande -différence entre la vie de Charles, écrite par lui-même, où il donne à -son fils les préceptes d'une humilité chrétienne, et le _Basilicon -doron_ de Jacques, rempli d'absurdes idées sur le pouvoir royal. La -différence des deux règnes est bien plus grande encore; celui de -Jacques fut, au moins, insignifiant, celui de Charles est le règne le -plus habile et le plus prospère qui ait rendu la Bohême heureuse. - -Charles Ier de Bohême est plus connu de l'Europe occidentale sous le -nom de Charles IV, empereur d'Allemagne. Il est, en outre, célèbre par -sa bulle d'or, qui régla l'élection des empereurs. Il prit part encore -aux affaires de Rome, durant la période si courte de liberté dont elle -jouit sous le fameux tribun Cola de Rienzi. - -À cette occasion, il eut une correspondance personnelle avec -Pétrarque. Son règne, comme empereur, est compté parmi les règnes -inactifs et insignifiants. Cependant, s'il se montra empereur inactif -en Allemagne, il fut, sans contredit, un grand roi pour la Bohême. Il -trouva ce pays épuisé par les guerres continuelles de son père. -Celui-ci n'avait eu d'autre pensée que d'en tirer de l'or et des -hommes pour ses expéditions fréquentes, sans grands scrupules sur les -moyens qui lui procuraient ces ressources; aussi son règne avait-il -engendré de grands abus de toute espèce. - -Aussitôt après son avènement, Charles s'appliqua à réformer tous ces -abus, et ses efforts honnêtes et persévérants pour améliorer l'état -matériel, moral et intellectuel de son peuple, furent couronnés d'un -brillant succès. Toutefois il n'apporta pas, dans ses réformes, la -main violente d'un despote. Souvent, en effet, des mesures bonnes dans -l'intention et même dans leurs résultats, abaissent le caractère de la -nation en l'asservissant à son gouvernement, et affaiblissent ou même -détruisent tous les germes de vertus viriles, car les sociétés sont -soumises aux mêmes lois que les individus. Mais Charles respecta les -libertés constitutionnelles du royaume, quoiqu'elles missent obstacle -à quelques lois bienfaisantes qui devançaient leur époque. Par -l'influence de son caractère, il réussit à réformer une grande partie -des abus les plus criants qui s'étaient introduits dans l'ordre -ecclésiastique et civil du royaume. Il réprima l'avidité de beaucoup -de nobles; rétablit la sécurité publique par des édits sévères contre -les perturbateurs de haut et bas étage; protégea le faible contre le -fort; étendit, dans les villes, les franchises municipales qui avaient -augmenté leur population, leur commerce et leur industrie, et fit -fleurir l'agriculture. Il avait autant de soins pour le progrès -intellectuel que pour la condition matérielle de ses sujets. En 1347, -il fonda l'Université de Prague sur le modèle de celles de Bologne et -de Paris, en remplit les chaires des savants les plus illustres, et la -soutint de riches dotations. Les nobles efforts de ce roi pour -éclairer ses sujets, montrent combien il devançait son siècle. Le -premier, il sut trouver les véritables moyens d'améliorer l'état -intellectuel d'un peuple, en favorisant le développement et la culture -de sa langue et de sa littérature nationale. Charles s'y appliqua avec -zèle par la protection qu'il donna aux auteurs qui écrivaient en -bohémien. Cette circonstance eut la plus grande influence sur les -progrès de la doctrine des Hussites. Dans d'autres contrées, la -réforme religieuse servit au développement de la langue nationale par -la traduction des Écritures, que les réformateurs répandaient parmi le -peuple avec d'autres ouvrages écrits dans la langue usuelle. En -Bohême, ce fut le développement de la langue et de la littérature -nationales, qui fraya les voies à cette puissante révolution -religieuse. - -Charles, au dehors, avait maintenu soigneusement la paix avec ses -voisins; au dedans, il avait assuré et affermi la tranquillité, en -châtiant avec sévérité l'esprit turbulent de la noblesse. Ce repos ne -put pas étouffer ce caractère martial des Bohémiens, dont ils avaient -fait preuve si souvent, surtout sous le règne aventureux du roi -précédent[46]. Charles rendit même la valeur de ses sujets plus utile, -par l'organisation qu'il introduisit. Leur ardeur et leurs habitudes -belliqueuses s'entretinrent encore par le service que beaucoup de -Bohémiens prirent à l'étranger, lorsque la paix régnait chez eux. - -[Note 46: Il y a plusieurs anecdotes caractéristiques sur l'esprit -chevaleresque qui animait les Bohémiens sous Jean de Luxembourg. Ce -monarque se préparait à marcher contre la Pologne: les nobles lui -représentèrent que la constitution du pays les obligeait à rejoindre -ses étendards à l'intérieur de la Bohême, mais non à le suivre au-delà -des frontières. Il se contenta de répondre: «J'irai seul au combat, et -je verrai qui de vous sera assez hardi, assez vil ou assez lâche pour -ne pas suivre son roi.» Ces paroles firent cesser toute résistance. - -Il arriva sur le champ de bataille de Crécy, lorsque les Français -étaient déjà en déroute. Il était aveugle; ses suivants lui dirent où -en était le combat, et l'invitèrent à se soustraire à un danger -inutile. Le roi leur répondit en bohémien: «_Toho Buh da ne bude, aby -Kral czeski z bitwy utikal!_» ce qui signifie: «J'en prends Dieu à -témoin, on ne verra pas un roi de Bohême prendre la fuite!» Ces -paroles inspirèrent la confiance à la petite troupe de Bohémiens qui -l'accompagnait. Tous, se serrant autour de leur monarque aveugle, et -résolus de mourir avec lui, se précipitèrent au milieu des Anglais, -quoique sans espoir de succès ou de salut. Sept grands de Bohême et -plus de deux cents cavaliers périrent en cette occasion.] - -Tel était l'état de la Bohême avant la terrible commotion qu'elle -subit dans la première moitié du XVe siècle, et qui est connue sous le -nom de guerre des Hussites. La Bohême était, en quelque sorte, prête à -cette lutte effroyable contre les forces de l'Allemagne, augmentées -des anathèmes de Rome et des croisades de l'Europe occidentale. Le -pays était riche, éclairé, belliqueux: par dessus tout, le sentiment -national s'était développé d'une manière extraordinaire. Ce fut là, -selon moi, la source principale de l'énergie que les Bohémiens -déployèrent dans la défense de leur indépendance politique et -religieuse; énergie qui, je ne crains pas de le dire, n'a jamais été -égalée dans l'histoire moderne. - -L'étude de l'histoire nationale faite sur les monuments anciens, qui -formaient naturellement une partie importante de la littérature, ne -pouvait que retremper l'attachement des Slaves pour le culte de leur -pays. Il faut y joindre l'influence des Vaudois, dont l'existence en -Bohême durant cette période, c'est-à-dire au XIVe siècle, ne peut être -mise en doute. Quelques années avant la prédication de Jean Huss, des -prêtres pieux et instruits, tels que Stiekna, Milicz, Janova, etc., -défendirent la communion sous les deux espèces, ce qui était l'essence -de leur culte. Leurs efforts tendaient à la réforme des moeurs -corrompues de leur temps, plutôt encore qu'ils ne marquaient une -opposition décidée contre l'ordre ecclésiastique établi. Toutefois, en -attirant l'attention des esprits sur les sujets religieux, ils -préparaient les voies aux réformes de Jean Huss. - -La vie, les opinions et le martyr du grand réformateur slave ont été -racontés maintes et maintes fois, et surtout dans un ouvrage récent -très répandu en Angleterre (_Les Réformateurs avant la Réformation_, -par Émile Bonnechose, traduit du français par C. Mackenzie). Les -limites étroites de cet ouvrage m'interdisent de longs détails sur ce -sujet intéressant; en outre, je n'ai pas pour but de discuter au point -de vue théologique les différentes croyances qui ont prévalu et -prévalent encore parmi les races slaves. Je veux seulement déterminer -l'influence que ces diverses croyances ont exercée sur la condition -politique et intellectuelle de ces populations. J'insisterai donc sur -les conséquences qu'entraînèrent les doctrines de Jean Huss, et je -tracerai en quelques mots la vie et les travaux du grand réformateur -slave. - -Jean Huss naquit en 1369 dans un village appelé Hussinetz. Il tira son -nom (qui signifie oie en bohémien) du lieu de sa naissance, -circonstance à laquelle il fait souvent allusion dans ses lettres. Son -origine était humble, mais il s'éleva par son savoir et ses vertus, -que ne lui contestent pas ses ennemis en théologie, même les plus -violents. Ainsi le jésuite Balbin dit de lui: «Il était plutôt subtil -qu'éloquent; mais sa modestie, ses moeurs sévères, sa vie dure, sa -conduite irréprochable, sa figure pâle et amaigrie, la douceur de ses -habitudes, son affabilité pour les plus humbles, persuadaient plus -qu'une éloquence accomplie.» Jean Huss se fit également remarquer à -l'Université et dans l'Église. En 1393, il fut reçu bachelier et -maître ès-arts, et, en 1401, doyen de la Faculté. En 1400, il devint -confesseur de la reine, sur laquelle il exerça une grande influence. -En 1403, il commença à prêcher dans la langue nationale, mais ne -commença qu'en 1409 ses attaques contre l'Église établie. Une des -grandes causes de sa popularité parmi ses concitoyens, fut son vif -attachement pour son pays. Ses écrits latins sont connus de l'Europe -occidentale, mais on sait moins qu'il fit faire de grands progrès à sa -langue nationale, en fixant les règles de l'orthographe. Les règles -qu'il établit étaient encore en usage il n'y a pas long-temps. Il dut -aussi une bonne part de sa popularité aux modifications qu'il apporta -dans la constitution de l'Université de Prague. Charles IV, comme nous -l'avons dit, avait fondé en 1347 ce corps savant sur le modèle des -Universités de Paris et de Bologne, en conservant leurs statuts et -leurs usages. Selon ces statuts, les étrangers avaient dans toutes les -affaires de l'Université un suffrage, et les nationaux trois. Mais, au -début de cette Université, la première ouverte dans toute l'étendue de -l'Empire germanique, il s'y rendit de toutes parts plus de maîtres -ès-arts et de docteurs étrangers que de professeurs bohémiens; on -donna donc trois voix aux étrangers, et on n'en réserva qu'une pour -les autres. Cette disposition fit que la plupart des honneurs et des -émoluments attachés à l'Université étaient aux mains des Allemands et -non de ceux à qui l'Université appartenait. - -Cette circonstance excitait chez les Bohémiens de la jalousie et du -mauvais vouloir contre les Allemands. Jean Huss, avec son futur -compagnon de martyre, Jérôme Zwickowicz, entreprit de changer cette -injuste disposition. Voici ce qu'il dit à cette occasion: «Quand -Charles IV, de glorieuse et chère mémoire, a fondé cette Université, -il régla que, pendant un certain temps, les maîtres ès-arts allemands -auraient dans l'élection du recteur et dans la nomination des autres -officiers académiques, trois suffrages contre un dont jouiront les -Bohémiens. Le motif de cette disposition était le petit nombre de nos -compatriotes qui, à cette époque, avaient reçu les grades de docteur -et de maître ès-arts. Aujourd'hui que, par la grâce de Dieu, beaucoup -parmi nous ont reçu ces degrés, il est de toute justice que nous ayons -trois suffrages, et que les Allemands n'en aient qu'un.» Des deux -côtés, les débats furent très vifs; à la fin, l'influence de Jean Huss -obtint du roi de Bohême Wenceslav le décret suivant: «Quoiqu'on doive -aimer tout le monde également, la charité, cependant, pour être bien -ordonnée, souffre des degrés. Aussi, considérant que la nation -allemande ne fait pas partie de ce pays, et qu'elle s'est en outre, -comme nous nous en sommes assurés, attribué trois suffrages dans tous -les actes de l'Université de Prague, contre un que possède la nation -bohémienne, la maîtresse légitime de cette contrée; considérant qu'il -est contraire à la justice que des étrangers jouissent des priviléges -de nos nationaux aux dépens de ces derniers, nous ordonnons par le -présent acte, sous peine de notre déplaisir, que la nation bohémienne, -sans aucun retard ni opposition, jouira du privilége des trois -suffrages dans tous les conseils, jugements, élections et autres actes -et dispositions académiques, de la même manière que les choses se -passent à l'Université de Paris et dans celles de la Lombardie et de -l'Italie.» - -Les Allemands firent les efforts les plus grands pour conserver leurs -priviléges, et, dans une réunion qui se tint avant la publication du -décret qui précède, on décida, dit-on, que s'ils étaient privés de -leurs droits, ils se retireraient en corps de Prague. Ceux qui -résisteraient à cette décision seraient condamnés à perdre deux -doigts. Ce trait caractéristique d'animosité nationale montre que les -études intellectuelles ne font pas toujours cesser ces sentiments -regrettables. Les évènements qui se sont passés depuis 1848 nous -montrent une chose fort déplorable encore à penser. L'Allemagne -moderne se vante de son grand développement intellectuel, et cependant -il n'a en rien changé les sentiments qui animaient contre les Slaves -les Allemands du XVe siècle. Peut-être les progrès de la civilisation -ont-ils adouci l'expression de ces sentiments, mais au fond ils sont -restés inaltérables. Il y a maintenant quatre ans, et, dans l'époque -si féconde où nous vivons, quatre ans semblent être le quart d'un -siècle, il y a quatre ans je dénonçais ce malheureux état de choses, -et j'en indiquais les funestes conséquences; elles ne se sont que trop -développées avec une rapidité effrayante[47]. Puisse le ciel, dans sa -clémence, nous épargner pourtant les malheurs qui ensanglantèrent le -XVe siècle. - -[Note 47: _Panslavisme et Germanisme_, page 246, et Appendice H.] - -L'édit publié, les Allemands exécutèrent leur résolution; sauf un -petit nombre, ils quittèrent Prague et se retirèrent en Allemagne. -Cette émigration paraît avoir été considérable[48]. C'est d'elle que -datent l'Université de Leipsig et, bientôt après, d'autres -établissements semblables. Aussi Jean Huss, comme le principal auteur -de cette résolution, devint-il en Allemagne l'objet d'une haine -universelle. La même cause le rendit populaire parmi ses compatriotes -et l'objet de leur admiration; sa popularité surpassa même celle dont -O'Connell jouit en Irlande dans ses plus beaux jours. Cette -circonstance contribua plus que tout le reste à favoriser les progrès -de ses doctrines en Bohême et dans tous les pays de langue slave. Elle -explique aussi en grande partie pourquoi elles n'eurent aucun écho en -Allemagne, où un siècle plus tard la réformation s'établissait si -rapidement avec Luther. - -[Note 48: Tous les auteurs diffèrent sur le nombre des étudiants -étrangers qui quittèrent l'Université de Prague en cette circonstance. -Hagec le porte à 40,000, Lupacius à 44,000; Lauda, auteur -contemporain, cité par Balbin, le réduit à 36,000, Dubravius à 24,000, -Trithême et Cochléus descendent jusqu'à 2,000. Æneas Sylvius dit -qu'ils étaient au nombre de 5,000; cette évaluation, donnée par le -meilleur écrivain de son temps et qui fut contemporain de cet -évènement, me paraît la plus voisine de la vérité.] - -Le fait que je viens de rappeler se passait en 1409. Aussitôt après, -Jean Huss fut élu recteur de l'Université de Prague, et se mit à -prêcher ouvertement des doctrines opposées à celles de Rome. La -Bohême, comme je l'ai dit, était disposée à recevoir ses -enseignements. La tradition de l'Église nationale, entretenue par les -Vaudois réfugiés, le progrès des idées dû à l'Université de Prague, -l'y avait préparée. À ces causes il faut en ajouter une autre très -puissante, qui donna le branle au mouvement religieux. Je veux dire -les doctrines de Wiclef ou Wicklyffe, le réformateur de l'Angleterre. - -Malgré la distance qui sépare la Bohême de la Grande-Bretagne, et qui, -surtout, avec les communications imparfaites du XVe siècle, formait -une barrière infranchissable entre les deux pays, des circonstances -particulières facilitèrent leurs rapports et apportèrent à Prague les -doctrines du prêtre de Lutterworth. Richard II épousa la princesse -Anne, fille de l'empereur Charles IV, dont j'ai rappelé plus haut le -règne bienfaisant. Cette princesse emmena avec elle en Angleterre -quelques serviteurs qui, après sa mort, rapportèrent en Bohême les -écrits de Wiclef. Plusieurs Bohémiens fréquentèrent l'Université -d'Oxford, si célèbre alors; Jérôme de Prague y resta, dit-on, quelque -temps, se pénétra des opinions de Wiclef et en remporta les ouvrages à -son retour. Deux lollards anglais, Jacques et Conrad de Canterbury, -vinrent à Prague apporter à Jean Huss les ouvrages de Wiclef. Jean -Huss les goûta peu d'abord, mais changea d'avis quand il connut mieux -leur contenu. - -D'après le même récit, ces Anglais demandèrent à Jean Huss la -permission d'orner de peintures le vestibule de sa maison. Sur un des -murs, ils représentèrent l'entrée du Christ à Jérusalem; sur l'autre, -la procession pontificale avec toutes ses splendeurs et ses pompes. -Jean Huss admira ces peintures; il en parla avec éloge, et beaucoup -d'habitants de Prague vinrent les voir et firent des commentaires sur -leur signification. Les opinions étaient divisées; les uns défendaient -l'intention de ces peintures, les autres l'attaquaient. On conçoit -facilement qu'à une époque où l'art de la peinture était encore -inconnu, une attaque aussi audacieuse contre l'autorité révérée de -Rome devait produire une vive sensation. Elle excita même une telle -fermentation parmi les habitants de Prague, que les étrangers anglais -furent obligés de quitter la ville. Ce fait attira l'attention du -public sur les oeuvres de Wiclef; elles circulèrent dès lors en -Bohême, et même Sbinko, archevêque de Prague, en fit brûler un grand -nombre publiquement en 1410. L'auteur qui rappelle le fait, ajoute que -les livres qui périrent dans cet auto-da-fé étaient très bien écrits -et magnifiquement reliés. On peut en conclure qu'ils étaient entre les -mains de personnes considérables, et qu'ainsi ces opinions avaient -pénétré dans les hautes classes de la société. - -Huss traduisit quelques ouvrages de Wiclef, et les envoya aux nobles -les plus distingués de Bohême et de Moravie. Ces ouvrages se -répandirent encore en Pologne, où ils trouvèrent d'ardents -admirateurs. Je remets à plus tard quelques détails particuliers sur -ce sujet. - -Tout ce qui précède montre que, lorsque Jean Huss se mit à prêcher ses -doctrines, la Bohême était mûre pour une insurrection spirituelle -contre l'autorité de Rome. Cependant, avec un autre chef que lui, -cette insurrection aurait été partielle, et elle n'aurait pas eu ce -caractère national auquel elle dut la rapidité de ses progrès et -l'énergie que ses adhérents montrèrent dans la longue et déplorable -lutte qui en fut la conséquence. Si Jean Huss s'était renfermé dans -les discussions théologiques sans s'identifier à la cause nationale, -ses succès se seraient bornés à quelques disciples, au lieu de -s'étendre sur toute une nation. Cette remarque n'a pas échappé à -Balbin, si sagace d'ordinaire dans ses observations; son coeur honnête -bat d'amour pour sa nation, sous l'habit de jésuite qui le recouvre, -et son jugement éclairé reste impartial malgré l'influence désolante -de l'ordre auquel il appartenait. Cet écrivain éminent a fait de -généreux efforts pour rassembler les monuments historiques et -littéraires de la Bohême, que son ordre recherchait avec tant d'ardeur -pour les détruire. Il a rendu un service immense à son pays par la -profonde étude qu'il a faite de tout ce qui se rapporte à la doctrine -des Hussites. Dévoué à l'Église catholique romaine, il condamne -sévèrement les dogmes de ces réformateurs redoutables; il n'hésite -jamais cependant à leur rendre justice dans l'occasion. Son -impartialité est au-dessus de tout éloge, elle vient d'un pur amour de -la vérité, et non de ce qu'on appelle une indifférence philosophique, -où l'historien, n'ayant ni coeur, ni âme, ni foi à rien, n'est plus -qu'une machine propre à peser les faits et les preuves. - -Je demande excuse au lecteur pour m'être arrêté trop long-temps sur -l'historien patriotique de la Bohême; mais, dans le cours de cet -ouvrage, je n'aurai que trop souvent le droit de flétrir énergiquement -la conduite du corps célèbre auquel Balbin appartenait, on peut donc -me pardonner de m'arrêter un moment avec plaisir sur une de ces rares -exceptions qui brillent de loin en loin dans la longue et obscure -suite d'iniquités commises par cette société, et que nous rencontrons -dans l'histoire de Bohême et dans l'histoire de ma patrie. - -Revenons aux causes extraordinaires que Jean Huss exerça sur ses -compatriotes. Balbin, qui ne pouvait en parler sans condamner les -hostilités de son ordre contre le sentiment national des Bohémiens, -s'en est tiré par un coup de maître. Il décrit d'abord l'effet produit -par les prédications de Jean Huss dans une chapelle appelée Bethléem, -puis il ajoute le vers suivant de Virgile: - - «Hic illius arma, hic currus fuit.» - -Oui, dans toutes les révolutions religieuses qui, sans doute, -succéderont dans l'avenir aux commotions politiques et sociales qui -ébranlent le monde, la victoire parmi les Slaves appartiendra au parti -qui emploiera les mêmes armes et saura monter sur le même char, -c'est-à-dire qui sera le parti national. - -Comme exemple de l'éloquence populaire qu'employait Jean Huss, je -citerai un fragment rapporté par l'écrivain protestant Théobald, dont -Balbin lui-même reconnaît la science et l'exactitude. - -«Chers Bohémiens, n'est-il pas indigne qu'on vous empêche de proclamer -la vérité, et surtout la vérité qui s'est révélée de nos jours en -Angleterre et ailleurs? N'est-il pas indigne que l'usage des -sépultures distinctes et des longues sonneries des cloches n'ont -d'autre but que de remplir la bourse des prêtres? Sous prétexte de -discipline, ils maintiennent bien d'autres abus qui ne sont propres -qu'à jeter le trouble dans la chrétienté. Ils cherchent à vous -entraver dans leurs règles confuses; mais prouvez que vous êtes des -hommes, vous aurez bientôt brisé ces chaînes, et vous vous trouverez -si libres, que vous croirez sortir de prison. Au surplus, n'est-ce pas -une infamie, un crime, que de brûler des livres qui n'ont d'autre tort -que de contenir la vérité et d'être écrits pour votre bonheur.» - -C'est lorsque l'archevêque de Prague eut fait brûler les livres de -Wiclef que ce sermon eut lieu. On conçoit que de telles paroles -adressées à l'intelligence et aux sentiments patriotiques de tous, -devaient produire de puissants effets. - -Les circonstances politiques où se trouvait la Bohême à cette époque, -étaient également favorables au progrès des doctrines hostiles à la -hiérarchie catholique romaine. Venceslav, fils de Charles IV, avait en -1378 succédé à son père et reçu avec la couronne royale de Bohême, la -couronne impériale d'Allemagne. Il hérita des dignités et du pouvoir -de son père, mais non de ses talents et de ses vertus. Esprit faible, -caractère violent et porté à la débauche, il eut un règne tyrannique -et oppressif. Déposé dans une conspiration de la noblesse, il fut -replacé sur le trône par l'appui de ses parents, et le reperdit -aussitôt après. Son propre frère, Sigismond, roi de Hongrie, se saisit -de lui par trahison, l'enferma dans la prison publique de sa capitale, -et le retint ensuite sous sa surveillance à Vienne. Venceslav, au bout -de huit mois de captivité, réussit à s'échapper, et retourna à Prague, -où ses sujets, dégoûtés de la tyrannie de Sigismond, l'accueillirent -avec joie. Cet évènement se passait en 1403. Du jour où, pour la -troisième fois, Venceslav eut repris possession de sa couronne, il -changea complètement de caractère. Son esprit était abattu, à la -violence avait succédé une sorte d'apathie, il ne pensait plus qu'à -satisfaire ses goûts sensuels, et avait fait succéder aux rigueurs -tyranniques le relâchement d'une autorité paresseuse. En un mot, à la -grue de la fable avait succédé le soliveau; on ne peut autrement -exprimer les changements que le malheur produisit sur lui. La couronne -impériale lui fut retirée et passa à son frère Sigismond. Il garda la -Bohême, et la douceur de son règne y favorisa le libre développement -des doctrines opposées à l'Église dominante. Sous un autre monarque, -elles auraient trouvé une répression sévère dans l'autorité -ecclésiastique et même dans l'autorité civile. Venceslav, qui -détestait les prêtres et les appelait les plus dangereux de tous les -comédiens, vit avec plaisir leur pouvoir battu en brèche par les -prédications de Jean Huss. Il riait des plaintes qu'ils lui -adressaient à ce sujet; aussi tous les efforts de l'autorité cléricale -pour arrêter les progrès de Jean Huss, n'étant pas soutenus par le -pouvoir royal, n'avaient-ils aucun effet. - -Sbinko, archevêque de Prague, après avoir essayé en vain de mettre -obstacle aux succès de Jean Huss, obtint du pape Alexandre V, en 1410, -une bulle qui l'autorisait à réprimer par la force toute hérésie dans -sa juridiction, à détruire les écrits de Wiclef, et enfin, interdisait -toute prédication, sauf dans les paroisses, les couvents et les -églises épiscopales. Cette défense était dirigée contre Jean Huss, qui -prêchait dans une chapelle; aussi ses amis les plus puissants -firent-ils une vive opposition à la publication de cette bulle. Elle -fut cependant publiée le 9 mars 1410, et aussitôt Jean Huss fut cité -devant la cour de l'archevêque, sous l'accusation d'hérésie. Jean Huss -et un grand nombre des partisans de Wiclef apportèrent leurs livres à -l'archevêque, le priant de leur indiquer et de leur faire voir leurs -hérésies, pour qu'ils pussent les abjurer. La commission chargée -d'examiner les livres déclara hérétiques tous les ouvrages de Wiclef. -L'archevêque fit décider dans un synode provincial que ces livres -seraient brûlés, et interdit sous peine d'excommunication de prêcher -dans les chapelles. - -L'Université de Prague protesta contre cet arrêt. Elle déclara que -l'archevêque n'avait pas le droit de disposer des livres qui -appartenaient à ses membres. L'Université a le droit d'examiner toutes -les doctrines: on ne peut rien apprendre sans livres; que, si l'on -admet le principe que l'archevêque met en avant, il faut détruire -aussi les ouvrages des philosophes païens. Le roi accueillit avec -faveur ces réclamations et invita l'archevêque à remettre l'exécution -de son auto-da-fé littéraire. L'affaire fut soumise à la décision du -nouveau pape, Jean XXIII. L'archevêque, sans attendre son jugement, -fit brûler les ouvrages de Wiclef et, aussitôt après, prononça contre -Jean Huss une excommunication solennelle. - -À cette nouvelle, grande fut la sensation dans toute l'étendue de la -Bohême. Elle se trouvait partagée entre deux partis, violemment -opposés, et dont les dissentiments éclataient par de fréquentes -collisions. Le roi défendit sévèrement toute démonstration publique -d'aucune sorte, condamna l'archevêque à indemniser les propriétaires -des livres qu'il avait brûlés, et, sur son refus, mit ses biens sous -le séquestre. - -Jean Huss continua ses prédications; il ne voulait, dit-il, enseigner -que ce qu'avaient enseigné les Écritures, le Christ et les apôtres. Il -ne cherchait pas à se séparer de l'Église universelle, au contraire, -il se tenait fermement attaché à tous les dogmes; le pape n'a pas -connu la vérité dans cette affaire, autrement il n'aurait pas commandé -les actes de vandalisme que le prélat s'est permis. Il dévoilait les -projets de l'archevêque, du clergé et de leurs partisans conjurés -contre lui, et déclarait qu'il ne pouvait pas obéir aux commandements -des hommes de préférence aux commandements de Dieu et de -Jésus-Christ. Il invitait le peuple à rester fidèle à la vérité. Outre -ses sermons, lui et ses amis défendaient publiquement les écrits de -Wiclef. - -Au milieu de ces agitations, une ambassade pontificale annonça -l'élection du pape Jean XXIII. Le roi, la reine, et les chefs de la -noblesse s'adressèrent au légat, lui exposèrent l'état réel de la -question, et le prièrent d'obtenir du pape le retrait de la bulle -rendue par son prédécesseur, et surtout de la clause qui attaquait les -priviléges de la chapelle de Bethléem. Malgré les efforts du roi, le -légat fut suivi à Rome des délégués de l'archevêque. Persuadé par eux, -le pape approuva la conduite du prélat, et cita Jean Huss à -comparaître devant son tribunal pour y répondre à l'accusation -d'hérésie portée contre lui. Le roi fit un nouvel appel au -souverain-pontife, pour faire valoir les libertés de l'Église -bohémienne. Jean Huss, y disait-on, ne pouvait entreprendre un voyage -à Rome, au milieu des dangers qui menaceraient ses jours, il fallait -l'autoriser à prêcher dans la chapelle de Bethléem, et terminer les -différends religieux en les soumettant à l'université de Prague, ou -bien envoyer aux frais du roi un cardinal chargé de tout apaiser. - -Le pape répondit que la présence de Jean Huss à Rome était -indispensable, et que trois juges étaient déjà désignés pour examiner -son affaire. Ces nouvelles décisions excitèrent l'archevêque à -prononcer derechef l'excommunication contre Jean Huss, et à demander -la restitution de ses biens. Irrité de n'avoir obtenu qu'un refus et -de voir beaucoup de prêtres se refuser à lancer dans les églises -l'anathème contre Jean Huss, l'archevêque mit Prague sous l'interdit. -Le roi, indigné de sa conduite, bannit ceux des membres du clergé qui -s'étaient le plus signalés en exécutant les ordres de l'archevêque, -saisit le trésor du chapitre de Prague, et, par une sage loi, défendit -aux tribunaux ecclésiastiques de poursuivre pour une affaire -séculière. Ces vigoureuses mesures décidèrent l'archevêque à se -radoucir, et, comme le roi et Jean Huss désiraient vivement apaiser -ces querelles, les deux partis, d'un commun accord, soumirent leurs -différends à un tribunal d'arbitrage. Ce tribunal se réunit le 3 -juillet 1411, et après quelques jours de délibération, rendit la -décision suivante: - -L'archevêque devait faire sa soumission au roi, lever l'interdit et -les peines ecclésiastiques qu'il avait prononcées, arrêter toutes les -poursuites pour hérésie, et envoyer à Rome une déclaration écrite -portant qu'il n'y avait pas d'hérétiques en Bohême. De son côté, le -roi devait rendre les biens de l'archevêque, punir toute hérésie, -veiller sur les deux partis et les contenir, et défendre les -priviléges de l'Université et ceux du clergé. Les deux partis -souscrivirent à cette décision. Quelque temps après, dans une -assemblée générale de l'Université, Jean Huss fit une confession de sa -foi, et pria publiquement l'archevêque de le dispenser d'aller à Rome, -vu sa résolution de vivre désormais en enfant fidèle de l'Église. -Toutefois, l'archevêque retardait toujours l'exécution de sa promesse; -il n'envoyait pas à Rome la déclaration solennelle à laquelle il -s'était engagé; il sentait bien que la cour pontificale refuserait de -la recevoir. La mort le tira bientôt d'embarras. - -Cette pacification ne pouvait être qu'une trève de courte durée. Une -circonstance, survenue à la fin de l'année 1411, ranima la fureur des -querelles religieuses. Le pape Jean XXIII proclama une croisade contre -Ladislas, roi de Naples, et promit indulgence plénière à tous ceux -qui y prendraient part personnellement ou par des contributions -pécuniaires. Un légat vint, à cet effet, en Bohême, et arracha à la -crédulité du peuple des sommes considérables d'argent. Cette -spoliation choquait vivement les esprits éclairés; et Jean Huss prêcha -contre cet abus monstrueux de l'autorité pontificale. Il démontra -publiquement l'absurdité et l'impiété de ce trafic scandaleux, qui -servait à remplir le trésor du pape. Le clergé, surtout le haut -clergé, et les bourgeois allemands de Prague, qui formaient une -puissante corporation et occupaient les principaux offices municipaux -de la vieille ville, se rangèrent du côté du pape. Jean Huss avait -pour lui le plus grand nombre de laïques, qui embrassèrent avec -chaleur ses opinions. - -Ce dernier parti avait à sa tête Jérôme de Prague, qui partagea avec -Jean Huss la palme du martyre. Il était né à Prague, d'une famille -noble, mais pauvre, et avait fait ses études avec Jean Huss, dont il -était devenu l'ami. Il visita plusieurs Universités étrangères, et -entre autres celle d'Oxford, dont il rapporta plusieurs ouvrages de -Wiclef. Il fit un pèlerinage à la Terre-Sainte, concourut à organiser -l'Université de Cracovie, et travailla comme un missionnaire en -Lithuanie. - -C'était un homme d'un grand savoir et d'une profonde expérience. Son -caractère énergique, son éloquence brillante, produisirent souvent, -sur ses compatriotes, une impression plus puissante que les -prédications de Jean Huss. - -Le légat excommunia Jean Huss; aussitôt tout le royaume, et surtout la -capitale, devinrent le théâtre de luttes continuelles entre les deux -partis, luttes sanglantes et déplorables. - -Le roi intima sévèrement à toutes les autorités du royaume de faire -cesser ces troubles. À cet effet, le clergé convoqua un synode qui se -réunit à Boehmisch-Brod, le 6 février 1413. Les opinions théologiques -qui furent soutenues dans cette réunion, étaient d'un caractère si -opposé et si tranché, qu'il fut impossible de s'accorder sur un seul -point. Maître Jacobel de Miess, un des disciples les plus absolus et -les plus décidés de Wiclef en Bohême, alla droit au vif de la -question, et demanda, en terminant, à qui il fallait obéir: aux ordres -des hommes, d'êtres faillibles, ou bien aux commandements de Dieu et -aux préceptes de Jésus-Christ. Le parti romain soutenait que le clergé -bohémien devait une soumission absolue au pape et aux cardinaux, comme -aux véritables et légitimes successeurs de saint Pierre et des -apôtres. Le parti de Jean Huss, représenté, en l'absence de son chef, -par son ami, Jean Iesienicki, adoptait un moyen terme et demandait que -la pacification de 1411 (Voir page 55) fût renouvelée; il fallait -rétablir les anciennes libertés de l'Église de Bohême dans ses -rapports avec Rome; Jean Huss pourrait comparaître devant le synode -pour se justifier de l'accusation d'hérésie; sa justification serait -suivie du châtiment de ses accusateurs, et de pareilles accusations -seraient formellement interdites pour l'avenir; enfin, on révoquerait -l'excommunication lancée contre Jean Huss, et une ambassade irait à la -cour pontificale pour purger la Bohême du soupçon d'hérésie. - -Ces propositions avaient évidemment pour but d'introduire quelques -réformes dans l'Église, sans en venir à une rupture. L'expérience a -prouvé plus tard qu'il n'en pouvait être ainsi. Cependant, l'espoir -que Jean Huss et ses amis semblaient avoir entretenu à plaisir, -n'était pas si déraisonnable qu'il peut nous le paraître aujourd'hui, -surtout si nous nous rappelons que de fervents catholiques demandaient -eux-mêmes, avec instance, une réforme ecclésiastique. - -Le parti romain se refusa à ces propositions, et le synode se sépara -sans avoir abouti à quoi que ce soit. Le roi nomma alors une -commission composée de quelques prélats et du recteur de l'Université, -qui devait décider des points en litige. Quand cette commission -commença ses travaux, le parti ultra-montain soutint que le pape et -les cardinaux étaient seuls la tête et le corps de l'Église. -Iesienicki, qui représentait le parti hussite, consentait à -reconnaître ce principe, en ajoutant que lui et son parti étaient -prêts à accepter les décisions de l'Église, mais comme un chrétien -véritable et pieux doit les accueillir. La commission adopta cette -addition dirigée contre l'infaillibilité du pape et de son collége, -que le parti romain soutenait avec opiniâtreté. Les chefs de ce parti -protestèrent contre cette opinion du conseil, et leur obstination -irrita tellement Venceslav qu'il les chassa de son royaume. - -Le roi pria aussi Jean Huss de quitter Prague, où sa présence -augmentait l'effervescence des partis; celui-ci se retira donc à la -campagne, même avant la convocation du synode, et, sans ralentir ses -efforts, il continua à prêcher en bohémien et à publier des écrits -dans cette langue. Sur ces entrefaites, l'empereur Sigismond obtint du -pape Jean XXIII, la convocation d'un concile général à Constance, pour -le 1er novembre 1414. Il invita Jean Huss à se présenter devant le -concile, sous la protection d'un sauf-conduit impérial, et à y -défendre lui-même sa cause. Jean Huss accepta aussitôt le -sauf-conduit, et revint à Prague. Il y déclara qu'il voulait se -justifier de toute imputation d'hérésie, devant l'archevêque et un -synode. Sur le refus de l'archevêque, il s'adressa à l'inquisiteur -pontifical. Celui-ci réunit quelques membres de la noblesse et du -clergé, déclara Jean Huss pur de tout soupçon d'hérésie, et lui en -donna une attestation écrite; cette déclaration invitait l'archevêque -à lui rendre le même témoignage. - -Huss écrivit alors à Sigismond pour lui réitérer sa promesse de se -rendre à Constance, et pour le prier d'obtenir un examen public de ses -opinions devant le concile. L'empereur le lui promit, et, -conjointement avec son frère Venceslav, désigna trois nobles Bohémiens -pour l'accompagner au concile. - -Aussitôt qu'on connut la résolution de Jean Huss, de toutes parts on -lui envoya des présents de toute sorte et de l'argent; tous le -considéraient comme leur plus digne représentant dans une assemblée -qui réunissait l'élite des esprits de ce siècle. - -Avant de partir, Jean Huss adressa une lettre d'adieu à ses -concitoyens. Voici à peu près ce qu'elle contenait: Il allait -s'exposer, il en était sûr, à la malice de ses nombreux ennemis, mais -il avait une ferme confiance dans la providence divine. Son Sauveur le -protégerait et garderait de tout danger, il lui inspirerait sa sagesse -pour défendre la vérité, et s'il fallait la sceller de son sang, il -lui donnerait le courage d'accomplir ce sacrifice. En même temps il -exhortait ses concitoyens à rester fidèles à la parole divine, à prier -Dieu avec ferveur pour qu'il lui accordât de se montrer son obéissant -serviteur dans cette occasion solennelle. - -Le 11 octobre 1414, Jean Huss commença son voyage, qui ressembla à une -marche triomphale à travers la Bohême. Partout, une foule considérable -l'accueillait et l'accompagnait pendant une partie de la route, en -invoquant en sa faveur la protection céleste et en lui témoignant de -toutes manières son respect. Au moment où il franchit la frontière de -Bohême, il tourna bride, et des hauteurs de Boehmerwald il jeta un -long et dernier regard sur le sol si cher de sa patrie, et, après -avoir adressé au ciel une fervente prière pour le bonheur de son pays, -il mit le pied sur le sol germanique. - -J'ai raconté plus haut la part importante que Jean Huss avait prise -dans la querelle des maîtres allemands et de l'Université de Prague. -Cette affaire lui avait attiré la haine des Allemands. Toutefois, -l'accueil qu'on lui fit fut rien moins qu'hostile. Aux environs de -Nuremberg, une des cités les plus grandes d'Allemagne à cette époque, -un grand nombre d'habitants vinrent au devant de lui et -l'introduisirent solennellement dans leur ville. Tout le temps qu'il y -séjourna, les personnages les plus distingués et les plus savants de -la ville, prêtres et laïques, s'empressèrent autour de lui et -l'entretinrent publiquement des questions les plus importantes. Il -reçut encore un favorable accueil de plusieurs autres villes -d'Allemagne, quoique ses ennemis l'eussent fait devancer de trois -journées par un évêque qui défendait aux peuples de prêter l'oreille -aux paroles de l'hérétique. - -Jean Huss arriva à Constance le 2 novembre 1414, et fut accueilli à -son entrée dans cette ville par un immense concours de population. Il -n'avait pas sur lui le sauf-conduit impérial; mais, le lendemain, il -lui fut apporté par Venceslav de Duba, un des trois nobles désignés -pour l'accompagner et qui le fit savoir immédiatement au concile. À la -requête de Chlumski, autre de ces trois nobles, le pape s'engagea à ne -pas inquiéter Jean Huss, quand même il aurait tué son propre frère, -et le 9 novembre, sur la prière des nobles bohémiens, on leva même -l'interdit qui pesait toujours sur lui. - -En Bohême, les nombreux ennemis que Jean Huss s'était attirés parmi le -clergé, firent tous les efforts imaginables pour le perdre. On invita -tous ceux qui auraient assisté à un sermon ou à une controverse -publique, à déclarer par une disposition tout ce qu'ils y auraient -trouvé de répréhensible. On dressa de cette façon une longue liste -d'accusations contre le réformateur. La plupart n'avaient d'autres -fondements que des bruits inexacts, ou des malentendus; d'autres -reposaient sur des attaques réelles contre les mauvaises moeurs et les -empiétements du clergé, ou bien contre la vente des indulgences. -C'étaient là des accusations bien autrement dangereuses pour lui, que -quelques erreurs sur de simples points de doctrine. On envoya le -réquisitoire à Jean Huss: il répondit en protestant contre les -faussetés qu'il contenait, mais il ne put empêcher le clergé de Bohême -de le faire porter au concile par une députation spéciale. - -Le lendemain de son arrivée, un membre de cette députation afficha sur -les portes de toutes les églises de Constance, les plus violentes -dénonciations contre cet hérétique obstiné, qui ne faisait aucun cas -ni de l'Église ni de l'interdit. Les autres s'efforçaient de persuader -aux cardinaux que Jean Huss travaillait à changer toute l'organisation -de l'Église, et qu'il ne reculait devant aucun moyen pour y parvenir. -En même temps on semait adroitement le bruit qu'il voulait prêcher -publiquement pour gagner le peuple à ses projets, qu'il se préparait -en secret à prendre la fuite; on n'épargnait rien, en un mot, pour lui -faire ravir sa liberté. Ces machinations eurent l'effet qu'on en -attendait: le 28 novembre, le bourgmestre de Constance se transporta -au logis de Jean Huss avec deux évêques, et le somma de venir se -défendre devant le pape et les cardinaux. Chlumski, se doutant de leur -intention, déclara que c'était contraire au sauf-conduit de -l'empereur; mais la députation insista et fit entourer la maison par -les hommes d'armes qui l'avaient accompagnée. Huss obéit à ces -injonctions, et comparut devant le collége assemblé, qui lui demanda -si la Bohême était pleine d'hérésies de toute espèce. Il répondit -qu'il avait en horreur toutes doctrines non orthodoxes, qu'il aimerait -mieux mourir que de les suivre: il s'était rendu devant le concile -pour en recevoir des enseignements, et il était prêt à abjurer toute -erreur et à en faire pénitence. Cette déclaration satisfit -l'assemblée, et on l'invita à se retirer. Il resta cependant sous la -surveillance d'une troupe armée. - -La haine théologique des ennemis de Jean Huss ne fut pas déconcertée -pour si peu dans la seconde moitié du même jour; à la réunion des -cardinaux, ils firent de tels efforts pour exciter la colère du -sacré-collége, qu'ils lui arrachèrent la promesse de ne mettre jamais -Jean Huss en liberté. Aussitôt après cette réunion, le concile somma -Chlumski de lui abandonner Jean Huss. Celui-ci, irrité de la violation -du sauf-conduit impérial, s'adressa au pape et le requit avec menaces -de rendre aussitôt la liberté à son prisonnier. Le pape s'engagea de -nouveau à ne faire aucun mal à Jean Huss, mais déclara qu'il avait la -main forcée par ses cardinaux, qu'excitait sans cesse la haine -violente du clergé bohémien. Cette déclaration peut avoir quelque -fondement de vérité, si l'on se rappelle que le même pape fut, -bientôt après, déposé et jeté en prison par le concile[49]. Chlumski -protesta contre la conduite du concile, et fit afficher sa -protestation aux portes de toutes les églises. Il montra le -sauf-conduit impérial aux princes et évêques allemands qui se -trouvaient à Constance, au bourgmestre et aux citoyens principaux de -la ville, dans la pensée que, vassaux de l'Empereur, ils -respecteraient son sauf-conduit. Ce fut en vain, Jean Huss fut gardé -pendant une semaine dans la maison d'un chanoine de Constance, puis -jeté, le 6 décembre, dans le cachot bas et humide d'un couvent -dominicain. L'Empereur, averti par Chlumski, donna immédiatement -l'ordre de remettre Jean Huss en liberté; mais les pères du concile -refusèrent d'obéir. Au jour de Noël, l'Empereur arriva lui-même à -Constance, et demanda la liberté de Jean Huss. Il prévoyait l'effet -que cette affaire produirait en Bohême, dont la couronne devait lui -revenir après la mort de son frère Venceslav, et pensait bien qu'on -lui imputerait tout le mal qui aurait été fait. Après avoir plusieurs -fois menacé le concile de se retirer, il quitta Constance. Une -députation de cardinaux vint lui représenter que le concile avait le -droit de traiter Jean Huss suivant son bon plaisir, que personne -n'était engagé par une promesse faite à un hérétique, et qu'au cas où -l'Empereur ne reviendrait pas à Constance et n'abandonnerait pas Jean -Huss, les pères étaient décidés à dissoudre le concile et à abandonner -l'Église aux entreprises des réformateurs. Ces considérations -amenèrent Sigismond à rentrer dans la ville, et à déclarer, le 1er -janvier 1415, qu'il ne se mêlerait pas davantage de cette affaire. - -[Note 49: Le pape Jean XXIII (Balthazar Cossa) était né à Naples, -d'une famille noble quoique pauvre. Dans sa jeunesse, il fit le métier -de pirate, puis entra dans les ordres, et sut si bien gagner la faveur -du pape Boniface IX, qu'il fut créé par lui cardinal, et envoyé comme -son légat à Bologne. Sa conduite était scandaleuse sous tous les -rapports. Il réussit cependant à obtenir les bonnes grâces du pape -Alexandre V, et à l'emporter, après sa mort, en 1410, sur Grégoire XII -et Benoit XIII, qui se disputaient le siége pontifical. Jean avait -convoqué le concile de Constance sur l'invitation de l'empereur -Sigismond, et le concile se décida, aussitôt après sa réunion, à le -déposer à cause de ses vices. Jean parvint à s'échapper de Constance -et à se mettre sous la protection du duc d'Autriche. On le jugea par -défaut, et on le déposa. Le concile requit le duc de lui livrer Jean, -et le tint quelque temps prisonnier au château de Heidelberg. Plus -tard il put se rendre en Italie, où Martin V, son successeur, le nomma -doyen du sacré-collége. Il mourut en 1419.] - -La commission chargée d'examiner Jean Huss, recueillit en sa présence -les témoignages portés contre lui, et lui présenta une liste de -quarante-quatre articles qui l'accusaient d'opinions contraires à -l'enseignement de l'Église. Huss y répondit: il prouva que les uns -étaient sans fondements; que les autres étaient des doctrines mal -interprétées; quant aux charges qui restaient contre lui, elles -n'entraînaient pas le crime d'hérésie, puisqu'aucun concile n'avait -condamné les opinions auxquelles elles avaient rapport; elles étaient, -au contraire, conformes aux Écritures et au sens commun. Sur un seul -point Jean Huss fut complètement opposé au concile; il refusait -d'admettre que le pape et les cardinaux composassent l'Église. Une -circonstance inattendue vint compliquer les difficultés de sa -position. J'ai cité, plus haut, maître Jacobel de Miess comme un des -plus hardis partisans de Wiclef. Pendant que Jean Huss était à -Constance, il se mit à administrer aux laïques la communion sous les -deux espèces. Déjà, avant Jean Huss, un prêtre bohémien d'une grande -piété et d'un grand savoir, Mathias de Ianova, avait soutenu cette -forme de communion, dont les églises slaves faisaient primitivement -usage. Ceci provoqua une controverse publique dans l'Université de -Prague, et malgré les défenses énergiques du chapitre de la ville, ce -mode de communion fut pratiqué dans trois églises. Les partisans de -Jean Huss ne s'accordèrent pas entre eux sur ce point, et s'en -remirent à sa décision. Huss, pour ne pas diviser ses partisans, -répondit que l'usage du vin, dans la communion, était permis aux -laïques, sans être nécessaire. Cette réponse, au lieu de fixer le -point en litige, accrut la violence des discussions, et Jean Huss fut -invité de nouveau à se prononcer, d'une manière décisive, sur ce -sujet. Il vit bien que sa réponse lui serait fatale devant le concile, -mais sa conscience ne lui permit pas d'hésiter, et il se prononça pour -l'usage du pain et du vin, s'autorisant de l'exemple du Christ et des -apôtres, et de la tradition de l'Église primitive. Depuis ce temps, -l'usage du pain et du vin est le symbole de ses partisans. - -Les souffrances de la prison firent tomber Huss sérieusement malade, -et les médecins du pape ordonnèrent de le transporter dans une prison -plus salubre. Il sortait de maladie, quand la fuite du pape lui valut -de nouvelles souffrances. Cet évènement causa la plus grande -confusion, et il fallut la fermeté de l'empereur pour empêcher le -concile de se séparer. Les moines dominicains, geôliers de Jean Huss, -remirent à l'empereur les clefs de sa prison. Les amis de Jean Huss -conçurent alors l'espoir que l'empereur le délivrerait, ou au moins le -prendrait sous sa garde. Il n'en fut rien: à l'instigation des pères -du concile, l'empereur le livra à l'évêque de Constance, qui l'enferma -dans la prison solitaire du château de Gottlieben, et lui mit les fers -aux pieds et aux mains. - -Ces durs traitements soulevèrent en Bohême une indignation -universelle. On discuta, dans des réunions publiques, les moyens de -prévenir les dangers qui menaçaient le favori de la nation. La -noblesse de Bohême adressa à l'empereur comme à l'héritier de la -couronne, une protestation contre les rigueurs qu'on faisait subir à -Jean Huss: elle lui demandait de traiter Jean Huss d'une manière digne -de lui, et de sauver ainsi l'honneur du peuple bohémien, qu'on -insultait par une telle conduite à la face de l'univers entier[50]. - -[Note 50: L'original de cette protestation se trouve dans la -bibliothèque de la faculté d'Édimbourg.] - -Les nobles bohémiens et polonais qui se trouvaient à Constance, firent -de vives remontrances au concile dans le même but. Un Polonais du plus -haut rang, Venceslav Leszczynski de Lezna, se fit remarquer par -l'énergie de ses réclamations en faveur de Jean Huss, qu'il appelait -un défenseur intrépide et zélé de la vérité[51]. Il faut remarquer que -les opinions de Jean Huss n'étaient nullement aussi radicales que -celles de Wiclef. Il voulait surtout réformer des abus que -reconnaissaient également les plus zélés catholiques; mais il -n'admettait nullement les opinions qu'un siècle plus tard Luther, -Zwingle, Calvin, proclamaient sur la papauté. Quelques-uns de ses -partisans, il est vrai, avaient adopté les opinions des Vaudois. Mais, -quant à Jean Huss, il n'était jamais allé aussi loin. La haine -violente que le clergé lui portait venait en partie de ses opinions -particulières sur certains points de théologie, mais surtout de la -façon dont il voulait trancher les difficultés. Il en appelait -toujours aux Écritures, et soumettait les livres saints au jugement du -peuple, au lieu de les réserver au jugement du clergé. C'était là un -véritable principe révolutionnaire. Admis pour des sujets de médiocre -importance, il pouvait s'appliquer aux questions les plus vitales, et -établir le droit du jugement privé, ce grand principe que proclama la -Réformation au XVIe siècle. Les pères du concile le sentaient bien, -aussi des hommes tels que le cardinal Pierre d'Ailly, ce grand -défenseur des réformes dans le clergé, combattaient-ils violemment les -opinions de Jean Huss, et le considéraient-ils comme rebelle à -l'autorité de l'Église. - -[Note 51: Voir mon _Histoire de la réformation en Pologne_, vol. 1, -62-64.] - -Le 5 juin 1415, Jean Huss comparut devant le concile qui lui montra le -manuscrit de son traité sur l'Église, d'où l'on avait extrait les -chefs de l'accusation portés contre lui, et lui demanda si c'étaient -bien là ses sentiments. Jean Huss répondit que oui, et déclara qu'il -était prêt à les justifier et à rétracter toutes les erreurs dont on -le convaincrait, les Écritures à la main. Cette réponse souleva des -clameurs universelles. On lui répliqua qu'il ne s'agissait pas de -discuter les Écritures, mais de rétracter les opinions que l'Église, -c'est-à-dire le pape et les cardinaux, sous l'inspiration immédiate de -Dieu, déclarait erronées. Jean Huss protesta de sa haine pour toute -erreur, et se mit à exposer ses croyances religieuses. Des voix -nombreuses couvrirent la sienne, et lui répondirent qu'on ne lui -demandait pas ses opinions. Il devait se taire et se contenter de -répondre aux questions qu'on lui adresserait. Le tumulte dépassa -bientôt toutes les bornes. Jean Huss déclara qu'il attendait plus de -dignité, de bienveillance et de modération d'une assemblée aussi -vénérable. Il se défendit avec tant d'éloquence et de talent, qu'il -réussit à réfuter la première accusation portée contre lui. Cependant -tant d'efforts l'avaient épuisé, et il devint nécessaire de le -reconduire en prison. - -On lui laissa un jour de répit, et on reprit son procès le 7 juin. On -l'accusa d'avoir, sur la transsubstantiation, des doctrines contraires -à celles de l'Église, et, comme preuve, on produisit les dépositions -des témoins. Huss nia la vérité de l'accusation, et força les juges à -l'abandonner. D'autres accusations furent portées, et ses juges -exigèrent de lui une soumission absolue au concile. Huss demandait -qu'on prouvât ce dont on l'accusait, quand l'empereur, qui était -présent, le trahit lâchement. Il déclara que, malgré le sauf-conduit -qu'il avait accordé, instruit aujourd'hui qu'une promesse faite à un -hérétique n'est pas valide, il lui retirait sa protection et -l'invitait à s'en remettre à la décision du concile. Cette déclaration -si inattendue décida du sort de Jean Huss; il le vit bien; il remercia -l'empereur de la protection qu'il lui avait accordée jusque là; mais, -vaincu par tant d'émotions, il perdit connaissance et ne revint à lui -qu'en prison. - -Le lendemain, on reprit le jugement pour la troisième et la dernière -fois. On incrimina les opinions qu'il avait exprimées si souvent à -Prague, et avec tant de force, sur l'Église, le pape et les cardinaux. -On lui reprocha surtout la soumission qu'en certaines circonstances il -réclamait du clergé à l'égard du pouvoir séculier. Jean Huss ne -pouvait nier ces opinions si connues, il ne pouvait que les défendre. -On ne le lui permit pas. Le cardinal Pierre d'Ailly résuma les débats, -et laissa à Jean Huss l'alternative, ou de se soumettre sans -conditions à la décision du concile, ou d'entendre prononcer sa -sentence. Huss demanda à exposer ses doctrines d'une manière -détaillée, s'engageant, si le concile les rejetait, à se soumettre à -sa décision. On repoussa cette demande si juste, et on lui imposa la -déclaration suivante: - -«Il reconnaissait publiquement que les doctrines contenues dans les -quarante-quatre propositions extraites de ses ouvrages étaient -fausses; il les abjurait et les rétractait pour croire et enseigner le -contraire.» - -Huss répondit qu'il ne pouvait pas abjurer ce qu'il n'avait pas -enseigné, et qu'il était contre sa conscience de nier la vérité de -doctrines dont on ne lui avait pas prouvé la fausseté. On l'invita à -se soumettre dans le moment; on lui promit d'adoucir les termes du -désaveu qu'il devait signer. Toutes les représentations, toutes les -prières, le trouvèrent insensible; il déclara que Dieu jugerait entre -le concile et lui, et fut ramené dans sa prison. - -L'empereur Sigismond semble avoir redouté l'influence d'un particulier -qui jouissait d'une popularité si grande en Bohême et même en Pologne. -Quel que soit le motif de son changement, il conseilla aux cardinaux -de ne pas croire Jean Huss, s'il rétractait ses opinions, et de le -condamner comme hérétique. Si on le laissait retourner en Bohême, il -détacherait de l'Église cette contrée tout entière et la Pologne, où -son hérésie avait pénétré; il ne fallait pas différer son supplice, il -voulait y assister et il promettait le même traitement à Jérôme de -Prague, le plus ardent et le plus capable de ses disciples. Ces -paroles, si agréables aux cardinaux, furent entendues des nobles de la -Bohême qui avaient accompagné Jean Huss, et de Pierre Mladenowicz, -disciple de Huss. Ce dernier avait suivi son maître à Constance, il -assista à son procès et à son supplice, et a laissé une histoire de ce -procès, à laquelle nous avons emprunté notre récit. Les nobles et -Pierre Mladenowicz allèrent immédiatement prévenir Jean Huss du sort -qui l'attendait, et l'exhorter, puisqu'il devait sceller de sa mort -ses opinions, à ne pas céder sur un seul point à ses adversaires. -Avec le caractère de Jean Huss, la recommandation était superflue. Ils -firent connaître aussi à leurs partisans de Bohême la conduite de -l'empereur. Cette nouvelle souleva de grandes agitations, on tint des -assemblées dans plusieurs villes et on envoya au concile des -représentations qui devaient être aussi inutiles que les précédentes. - -Les lettres que de sa prison Jean Huss adressait à ses partisans, -devenaient plus ardentes à mesura que sa fin approchait. Il les -exhortait sans cesse à ne croire que la parole du Christ, à résister -fermement au concile, qui traitait les Bohémiens en ennemis en -refusant de les convaincre par le raisonnement, et à rester fidèlement -attachés à la communion sous les deux espèces que le Christ et ses -apôtres avaient introduite. Jean Huss insista davantage sur cette -doctrine, lorsque le concile eut rendu un décret pour interdire aux -laïques l'usage du calice, et déclaré hérétiques tous ceux qui -résisteraient à sa décision. - -Le concile présenta à Jean Huss différentes formules d'abjuration où -il rétractait ses opinions et se soumettait à l'Église. - -Les plus illustres cardinaux le visitèrent souvent dans sa prison, et -par la persuasion, les promesses et les offres de toute sorte, -essayèrent d'obtenir de lui une rétractation. Plusieurs députations du -concile discutèrent avec lui sur les points condamnés, mais ne purent -ébranler les convictions qu'il avait de leur vérité. Il leur demandait -des preuves tirées de l'Écriture ou du sens commun, tandis qu'ils ne -lui apportaient que des décisions de conciles et lui demandaient une -soumission absolue à leur autorité. - -Le 1er juillet, Jean Huss envoya au concile sa dernière déclaration: -il ne pouvait pas, il ne voulait pas abjurer aucune de ses opinions, -avant qu'on lui eût prouvé leur erreur l'Écriture à la main. - -Le concile ayant perdu l'espoir d'amener Huss à une rétractation, fixa -son supplice au 6 juillet 1415. En ce jour, une immense réunion de -princes et de seigneurs ecclésiastiques et laïques, eut lieu sous la -présidence de l'empereur, dans la cathédrale de Constance. On avait -dressé dans la nef un échafaud élevé, avec une petite cellule en bois -où étaient suspendus les vêtements d'un prêtre catholique romain. À la -vue de cet appareil, Huss comprit ce qu'il signifiait. Il se jeta -alors à genoux, et se mit à prier, prosterné à terre. Pendant ce -temps, l'évêque de Londres adressait à l'empereur, assis sur un trône, -un long discours qui se terminait ainsi: - -«C'est pour cette sainte oeuvre que vous avez été choisi par Dieu, élu -dans le ciel plutôt que sur la terre, placé sur le trône par le Roi du -ciel plutôt que par les princes de l'Empire, c'est pour détruire par -le glaive impérial les hérésies et les erreurs que nous avons -condamnées. Dieu vous a accordé pour l'accomplissement de cette sainte -mission, la sagesse de la divine vérité, le pouvoir de la majesté -royale, en vous disant: «Je place ma parole dans ta bouche, et je -t'inspire ma sagesse, je t'ai élevé au-dessus des nations et des -royaumes, je t'ai soumis les peuples pour que tu exécutes mes -jugements et détruises l'iniquité.» Frappez donc les hérésies et les -erreurs, frappez surtout cet hérétique obstiné, dont la méchanceté et -la pestilence ont infecté plusieurs royaumes. Voilà l'oeuvre qui vous -est assignée, glorieux prince, voilà l'oeuvre que vous devez -accomplir, puisque l'autorité de la justice vous appartient. La -bouche des enfants et des nouveau-nés chantera elle-même vos louanges, -et votre mémoire vivra éternellement pour avoir détruit de si grands -ennemis de la vraie foi: puisse Jésus-Christ vous accorder la grâce -d'accomplir votre pieuse mission.» - -Après ces odieuses paroles, on lut du haut de la chaire, le résumé du -procès de Jean Huss. Jean Huss essaya en vain de présenter quelques -observations relatives à divers passages de ce résumé, puis, -reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il se mit à genoux et se -recommanda à Dieu et à son Sauveur. Mais un évêque l'ayant accusé de -s'être donné pour la quatrième personne de la Divinité, il défia -l'évêque de lui citer personne qui l'ait entendu s'exprimer ainsi, et -comme l'évêque ne pouvait répondre, il s'écria: «Quel est mon malheur -d'entendre de tels blasphèmes! j'en appelle à vous, ô Christ, dont ce -concile condamne publiquement la parole.» On lut ensuite la sentence -du concile qui condamnait au feu les écrits de Jean Huss, le dégradait -lui-même de la dignité ecclésiastique, et le livrait au pouvoir -temporel. Après la lecture de la sentence, sept évêques s'approchèrent -de Jean Huss et l'invitèrent à se revêtir des vêtements sacerdotaux. -Ils l'engagèrent ensuite à rétracter ses erreurs, au nom de son -honneur et de son salut éternel. Jean Huss monta sur l'échafaud sans -répondre et s'adressa ainsi à la foule qui se pressait dans l'Église: -«Les évêques m'ordonnent de confesser devant vous mes erreurs; si -cette rétractation n'eût entraîné que la perte de mon honneur mortel, -peut-être m'auraient-ils persuadé de satisfaire leur désir. Mais je -suis ici sous les yeux du Dieu Tout-Puissant, et je ne puis les -contenter sans déshonorer son nom et sans m'exposer moi-même aux -reproches de ma conscience. Je n'ai jamais enseigné ce qu'on me -reproche: j'ai toujours cru, écrit, enseigné et prêché le contraire. -Pourrais-je lever les yeux au ciel, pourrais-je regarder en face ceux -que ma voix a instruits et dont le nombre est si grand, si j'avais -ébranlé dans leur coeur des croyances aussi saintes? Mon exemple -a-t-il jeté dans le doute et l'incertitude tant d'âmes, tant de -consciences, éclairées par les propres paroles de la Sainte-Écriture, -par la pure doctrine de l'Écriture, et ainsi mises en garde contre les -atteintes du mal? Non, non, j'ai toujours regardé le salut de tant -d'âmes comme plus précieux que la conservation de leur corps -périssable.» Les évêques interrompirent ses paroles, le firent -descendre et le dégradèrent de sa dignité sacerdotale. Un évêque lui -prit des mains le calice en disant: «Ô Judas, maudit pour avoir -abandonné les voies de paix et conspiré avec les Juifs, nous te -retirons la coupe du salut.» Huss, répondit: «J'ai confiance dans Dieu -le Père et dans Jésus-Christ, je souffre en leur nom, et ils ne me -retireront pas la coupe du salut. J'ai même la ferme assurance de m'y -abreuver aujourd'hui dans son royaume.» Chaque évêque s'approchait de -lui à son tour et lui retirait un vêtement sacerdotal en maudissant -ses hérésies. À chacun, Huss répondait qu'il souffrait patiemment ces -blasphèmes en considération de Jésus-Christ, son divin maître. À la -fin de la cérémonie, quand il s'agit d'enlever la tonsure cléricale, -quelques évêques voulaient se servir de rasoirs, les autres employer -des ciseaux. Huss se retourna du côté de l'empereur qui, de son trône, -voyait cette contestation, et lui dit avec calme: «Je m'étonne, -qu'étant aussi cruels les uns que les autres, ils ne soient pas même -d'accord sur leurs cruautés.» Enfin, ils se décidèrent à couper avec -des ciseaux la peau du sommet de la tête. Après cette cruelle -opération, ils annoncèrent que l'Église, l'ayant privé de tous ses -ornements et priviléges, ils n'avaient plus qu'à le livrer à -l'autorité temporelle. Ils se rappelèrent, cependant, qu'ils avaient -oublié quelque cérémonie, et ils apportèrent un capuchon en papier où -l'on avait représenté trois horribles figures de démons avec cette -inscription: «Hérésiarque.» Huss s'écria en voyant le capuchon: «Notre -Seigneur Jésus-Christ a porté pour moi une couronne d'épines, pourquoi -ne porterais-je pas pour la glorification de son nom cet ignominieux -capuchon.» Les évêques lui posèrent le bonnet sur la tête en disant: -«Nous livrons ton corps aux flammes et ton âme aux démons.» Huss se -contenta de lever les yeux et de dire: «Ô Jésus-Christ, je remets -entre tes mains mon âme que tu as rachetée.» - -Les évêques retournèrent alors trouver l'empereur, et livrèrent Jean -Huss au pouvoir séculier. Sigismond ordonna au duc de Bavière, qui -était placé à ses pieds, le globe impérial dans la main, de recevoir -Jean Huss des mains des évêques, et de le livrer aux exécuteurs. - -Le duc, suivi de tous les bourgeois armés de la ville, conduisit -immédiatement Jean Huss au lieu du supplice. En quittant l'Église, -celui-ci vit brûler en un tas ses écrits et ceux de ses disciples. Il -sourit doucement à ce spectacle: il sentait bien que ce feu ne brûlait -pas la semence qu'il avait laissée derrière lui. Pendant tout le temps -que cette triste procession mit à se rendre au lieu du supplice, Jean -Huss s'adressa au peuple dont les longues bandes se pressaient sur la -route; il soutenait que sa mort n'avait pas pour cause une hérésie -quelconque, mais la haine de ses ennemis qui avaient réuni contre lui -les accusations les plus fausses. - -Le lieu de l'exécution était situé au-delà de la porte de Gottlieben: -c'était une voirie où on écorchait les animaux; on avait même laissé à -dessein quelques cadavres pour accumuler les outrages. En y arrivant, -Jean Huss montra une constance noble et sereine. Il se mit à genoux, -et d'une voix haute et claire il chanta les versets 31 et 81 des -Psaumes et pria avec ferveur. Les assistants, en voyant sa piété, se -disaient unanimement: «Nous ne savons ce qu'il a fait auparavant; pour -le moment nous le voyons prier, et nous entendons ses prières ardentes -et ses pieuses paroles.» Un, entre autres, invita un prêtre qui -suivait à cheval le cortége, à confesser le martyr; le prêtre répondit -qu'on devait refuser à un hérétique ce moyen de salut. Huss s'était -cependant confessé à un moine dans sa prison. Mladenowicz ajoute même -en rapportant cette circonstance: «Le Christ, ignoré du monde, habite -même parmi ses ennemis[52].» - -[Note 52: J'ai dit plus haut qu'il fut témoin oculaire de tout ce qui -se passa, et que ce récit lui est surtout emprunté.] - -Pendant la prière de Jean Huss, son capuchon tomba de sa tête; un -soldat le replaça en disant qu'il devait être brûlé avec les démons, -les maîtres qu'il avait servis. Le bourreau lui ordonna de monter; il -obéit en s'écriant: «Ô Seigneur Jésus-Christ, soutenez-moi, faites que -je puisse supporter avec fermeté la mort cruelle et ignominieuse à -laquelle on m'a condamné pour avoir prêché la sainte parole de -l'Évangile.» Il se tourna ensuite vers les assistants; mais le duc de -Bavière lui défendit de parler, et ordonna à l'exécuteur de le -dépouiller de ses habits et de l'attacher au poteau avec les mains -liées derrière le dos. Le bourreau obéit; mais, comme Huss avait le -visage tourné vers l'Orient, il fut, en sa qualité d'hérétique, tourné -d'un autre côté du poteau. Après qu'il eut remercié l'exécuteur de la -douceur avec laquelle il accomplissait ses fonctions, on lui passa -autour du cou une chaîne qui le liait au poteau. Huss dit qu'il était -heureux de supporter ces tourments pour la défense de la foi, quand le -Sauveur avait porté un fardeau plus pesant encore. On entassa alors du -bois et de la paille autour de lui, jusqu'à la hauteur des genoux. À -ce moment, le maréchal de l'empereur, Haupt de Pappenheim, survint et -le somma au nom de l'empereur de rétracter ses erreurs. Huss répondit: -«Qu'ai-je à rétracter, puisque je ne suis convaincu d'aucune erreur? -J'ai toujours prêché la vérité et l'Évangile de Notre-Seigneur -Jésus-Christ, et je meurs avec joie pour lui.» À ces mots, le messager -impérial joignit ses mains au-dessus de sa tête, et partit: -l'exécuteur alluma aussitôt le feu. Huss s'écriait: «Jésus-Christ, -fils du Dieu vivant, ayez pitié de moi!» Comme il le répétait pour la -troisième fois, le vent chassa sur lui les flammes et la fumée qui -l'étouffèrent. On vit toutefois son corps s'agiter pendant le tempe -nécessaire pour dire trois fois la prière du Seigneur. - -Quand le bûcher fut consumé, on trouva la partie supérieure de son -corps suspendue au poteau par la chaîne sans être consumée. On apporta -aussitôt d'autre bois, on abattit le poteau et on consuma complètement -jusqu'aux derniers restes. Le coeur, qui était tombé du corps et -s'était brisé, fut réduit à coups de bâton en petits morceaux et brûlé -à part. On jeta dans les flammes les habits que Jean Huss avait portés -au supplice, et quand tout fut bien consumé, on recueillit avec soin -les cendres et on les jeta dans le Rhin. - -Ainsi périt le grand réformateur des Slaves. Quoiqu'il n'ait pas -attaqué les dogmes de l'Église catholique romaine, comme le firent -plus tard les réformateurs du XVIe siècle, il établit cependant le -principe fondamental du protestantisme, c'est-à-dire l'appel à -l'autorité des Écritures et non à celle de l'Église. - -Il me reste à ajouter quelques mots sur Jérôme de Prague, le plus -éminent des disciples de Jean Huss, que le concile de Constance fit -périr comme son maître. En partant de Bohême, Huss, qui connaissait -l'ardeur de Jérôme et la haine que le parti romain lui portait, lui -défendit de le suivre à Constance. Malgré cette défense, Jérôme y -arriva le 4 avril 1415, et, le 7 du même mois, il afficha à la porte -de l'Hôtel-de-ville et aux portes de toutes les églises, une demande -rédigée en trois langues (latin, allemand, bohémien) et adressée à -l'empereur et au concile. Il y réclamait un sauf-conduit pour venir -assister son ami Jean Huss dans son procès. Le concile répondit, le -17, qu'il le défendrait contre la violence, mais non contre la -justice, et qu'il le mettrait en jugement. Cette réponse l'engagea à -décliner la tendre miséricorde des prélats, et il retournait en -Bohême, lorsque, près des frontières, il fut saisi, ramené et enchaîné -à Constance le 23 mai, et jeté en prison avec des fers pesants aux -mains et aux pieds. Ces durs traitements, son inquiétude pour son ami, -lui causèrent une cruelle maladie qui lui abattit le corps et -l'esprit. Dans cet état pitoyable, quelques membres du concile lui -persuadèrent de se rétracter. Il le fit en public le 11 septembre -1415, et, sur la demande du concile, renouvela sa rétractation le 23 -du même mois. Il y déclarait qu'il était prêt à faire pénitence de ses -fautes, et qu'il se soumettait d'une manière absolue à l'autorité du -concile. - -Cette conduite disposa favorablement pour lui les prélats; ils -proposaient déjà de le mettre en liberté, lorsque le clergé de Bohême -y mit opposition, en déclarant qu'il ne croyait pas à sa sincérité et -en apportant de nouvelles accusations contre lui. Une nouvelle -commission d'enquête fut nommée sous l'influence de ses plus cruels -ennemis. Elle l'accusa d'être depuis sa jeunesse l'ami de Jean Huss et -un zélé partisan de Wiclef, d'avoir rapporté ses ouvrages en Bohême et -de l'honorer comme un saint, d'avoir dirigé toutes les attaques contre -le clergé, traité d'idolâtrie le culte des images des saints, profané -des reliques, insulté publiquement le pape et le clergé, etc., etc. -Jérôme demanda à se défendre en public; on le lui permit en présence -de tout le concile, le 23 mai 1416. Il réfuta tous les chefs -d'accusation dirigés contre lui, avec tant d'éloquence, de finesse, de -savoir sacré et profane, qu'il inspira la plus vive admiration à -l'illustre savant italien Poggio Bracciolini. Ce dernier, qui était -présent comme secrétaire du concile, va jusqu'à comparer Jérôme à -Socrate. Il reprit sa défense le 26 du même mois, avec autant de -succès. Mais, invité à répéter sa rétractation, au lieu d'obéir il fit -avec la plus grande éloquence le panégyrique de son ami Jean Huss, il -proclama son innocence, sa justice, et même sa sainteté; il s'emporta -avec violence contre les Allemands, les accusant d'être les ennemis -les plus acharnés de la Bohême, et d'avoir juré sa perte comme celle -de son ami Jean Huss, parce que tous deux avaient le plus contribué à -leur enlever leurs injustes priviléges dans l'Université de Prague. -C'était pour satisfaire leur désir insatiable de vengeance qu'ils le -poursuivaient. Le plus grand péché qu'il eût commis, ajoutait-il, -c'était d'avoir désavoué, sous la contrainte des circonstances, les -doctrines de Jean Huss; mais il y adhérait maintenant de toute son -âme, et il était prêt à endurer pour elles, toutes sortes de -souffrances et de supplices. - -On ne peut décrire l'impression que fit sur les auditeurs ce discours -de Jérôme auquel on s'attendait si peu. On le ramena en prison et on -essaya tous les moyens possibles de persuasion pour le décider à une -rétractation. Il ne voulut rien écouter. Il fut donc condamné, le 30 -mai 1416, à être dégradé comme Jean Huss, de sa dignité -ecclésiastique, et à être brûlé vif dans le même endroit où celui-ci -avait reçu la palme du martyre. Arrivé au lieu fatal, il baisa le sol -sur lequel Huss avait marché, se dépouilla lui-même de ses vêtements, -pria avec ferveur tandis qu'on l'attachait au poteau, et présenta ses -mains à l'exécuteur. On l'entoura jusqu'au cou d'un amas de bois mêlé -de paille, et comme on allumait le feu par derrière, il dit à -l'exécuteur: «Allume le feu sous mes yeux; j'ai eu peur du feu, mais -maintenant je ne pourrai reculer.» Il se mit alors à chanter un hymne -sacré, et les flammes l'entouraient déjà de tous côtés, qu'on -l'entendait encore répéter dans la langue de ses pères: «Dieu puissant -et mon père, ayez pitié de moi et oubliez mes péchés!» On brûla ses -vêtements; et quand tout fut éteint, on recueillit soigneusement les -cendres et on les jeta dans le Rhin, comme on avait fait pour celles -de Jean Huss. - - - - -CHAPITRE III. - -BOHÊME. - -(Suite). - - Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohême. -- Ziska. -- - Supplice de quelques Hussites ordonné par le légat du pape. -- - Première lutte entre les catholiques romains et les Hussites. -- - Proclamation de Ziska et soulèvement à Prague. -- Destruction de - quelques églises et couvents par les Hussites. -- Invasion et - défaite de l'empereur Sigismond. -- Négociations politiques. -- - L'anglais Pierre Payne. -- Ambassade à la Pologne. -- Arrivée de - forces polonaises au secours des Hussites. -- Mort de Ziska. -- - Son caractère. - - -La nouvelle de la mort de Jean Huss jeta la consternation dans la -Bohême, et souleva contre les auteurs du crime un cri universel -d'indignation. Grands et petits regardèrent comme un outrage fait à la -Bohême le supplice du plus populaire de leurs concitoyens. -L'Université de Prague, dans son adresse à toute la chrétienté, -défendit la mémoire de Jean Huss. Les écrits du même genre se -multiplièrent. Un, entre autres, après avoir déclaré que Jean Huss -avait été assassiné malgré son innocence, appelait le concile de -Constance le corps des satrapes du moderne Antechrist. L'annonce du -supplice de Jérôme ne fit qu'enflammer l'indignation publique. On -frappa une médaille en l'honneur de Jean Huss, et, dans le calendrier -des saints, le 6 juillet lui fut consacré. On le regarda comme un -martyr national, victime de la haine des Allemands et de son propre -attachement à son pays. Les doctrines qu'il avait scellées de son -sang en reçurent une force nouvelle, et le nombre de ses partisans -s'accrut rapidement. Plusieurs églises admirent la communion sous les -deux espèces, et célébrèrent les cérémonies du culte dans la langue du -pays. - -Les disciples de Jean Huss, qui prirent le nom de Hussites, se -partagèrent en deux parties: les uns rejetaient tout-à-fait l'autorité -de l'Église, et ne voulaient accepter que les Écritures pour règle de -la foi; les autres se bornaient à la communion sous les deux espèces, -à la libre prédication de l'Évangile, et à quelques réformes moins -importantes. Les premiers prirent le nom de Taborites, et les autres -de Calixtins, à cause de la communion sous les deux espèces dont un -calice était l'emblême. Cependant ce ne fut que plus tard que les -croyances des deux partis prirent un développement distinct et une -forme définitive. - -Les progrès du Hussitisme, quoiqu'il se fût répandu dans toutes les -classes de la Bohême, trouvèrent une vive résistance dans les -catholiques romains. Ceux-ci formaient une minorité puissante, qui -embrassait tout le haut clergé, la plus grande partie du clergé -inférieur, les couvents et les monastères, beaucoup de nobles et de -riches bourgeois, surtout d'origine allemande. Le parti possesseur de -richesses aussi grandes et d'une influence aussi considérable, était -bien organisé, et s'appuyait sur Rome et sur l'empereur Sigismond qui -s'était déclaré contre les Hussites. Les Hussites étaient les plus -nombreux, et comprenaient la plus grande partie de la nation. De leur -côté se rangeaient beaucoup de nobles et de bourgeois, et presque tous -les paysans. C'est cette classe, au coeur et à l'esprit simple, -capable de plus de dévouement et d'ardeur pour la cause qu'elle -embrasse que les habitants plus raffinés des villes, qui fait la -force d'un parti et le rend vraiment national. Il leur fallait un chef -capable de diriger par ses actes le mouvement que Jean Huss avait -préparé par sa parole. Ce chef fut Jean Trocznowski, plus connu en -Europe sous son sobriquet de Ziska[53]: l'histoire moderne n'offre -peut-être pas un autre exemple de talents aussi extraordinaires et -d'une énergie aussi sauvage. - -[Note 53: Ziska veut dire «le borgne.» Le Z se prononce comme le J -français.] - -Ziska, noble bohémien, était né dans la dernière partie du XIVe -siècle, à Trocznow, propriété de son père, dans le cercle de Béchin. -La tradition rapporte que sa mère, surveillant un jour les -moissonneurs, fut prise des douleurs de l'enfantement et donna -naissance à Ziska sous un chêne[54]. Cette circonstance fut plus tard -considérée comme un présage de l'énergie que l'enfant né sous son -ombrage devait déployer durant sa vie. Ziska fut d'abord page de -l'empereur Charles IV, et suivit ensuite la carrière militaire. Il -servit long-temps en Pologne, où il se distingua en maintes occasions, -et surtout à la bataille de Grunwald et Tannenberg, en 1410, où les -chevaliers teutoniques furent vaincus. Ziska, à son retour dans sa -patrie, devint chambellan du roi Venceslav. Il n'était plus jeune -quand eut lieu le martyre de Jean Huss, et cet homme fit sur son -esprit une puissante impression. Courtisan peu soigneux de sa faveur, -il quitta les joies de la salle du festin, et on le vit se promener -seul, le long des corridors du palais, les bras croisés et plongé dans -une méditation profonde. Le roi, le voyant dans cette agitation -extraordinaire, lui demanda: «Yankou (Jeanet), qu'avez-vous?--Je ne -puis supporter l'injure faite à la Bohême dans la ville de Constance -par l'assassinat de Jean Huss,» répondit Ziska. Le roi lui répliqua: -«Ni vous, ni moi, ne pouvons venger cet outrage; si vous trouvez -quelque moyen de le faire, vous le pouvez, je vous le permets.» Ziska -saisit avec empressement cette idée, et vit tous les avantages qu'il -pourrait retirer pour l'accomplissement de ses projets, de l'appui du -nom royal. Il demanda donc au roi de lui donner par écrit et de -marquer de son sceau l'autorisation qu'il venait de lui accorder -verbalement. Le roi, qui aimait à rire et qui savait que Ziska n'avait -ni richesse, ni amis, ni influence, regarda sa demande comme une bonne -plaisanterie, et la lui accorda aussitôt. Mais Ziska sut s'en servir -pour faire partager ses projets à beaucoup de personnes. Les querelles -entre les partis religieux augmentaient tous les jours en Bohême; mais -elles n'avaient pas encore été suivies de luttes sérieuses. Le roi -Venceslav restait indifférent. Il n'avait pas d'enfant pour hériter de -sa couronne, et détestait son frère Sigismond qui lui avait donné -assez de sujet de le haïr. Son seul souci était d'inventer de nouveaux -plaisirs pour passer joyeusement le reste de sa vie. Il se disait -probablement: «Après moi le déluge!» comme répétait, dit-on, un homme -d'État célèbre de nos jours, qui fut précipité du pouvoir en 1848, par -l'éruption soudaine des principes que, depuis plus de trente ans, il -s'étudiait à comprimer. - -[Note 54: Le tronc de ce chêne resta debout jusqu'au commencement du -XVIIIe siècle. Il fut bientôt après détruit à cause des forgerons des -environs. Ils croyaient qu'une tranche enlevée à ce tronc, et attachée -à leur marteau, avait la vertu de rendre leurs coups plus pesants. -L'autorité ecclésiastique, pour mettre fin à cette pratique -superstitieuse, fit couper ce qui restait du tronc et élever en son -lieu une chapelle portant une inscription qui déclarait qu'à cet -endroit était né l'hérétique Ziska, de triste mémoire.] - -Il n'en était pas de même de son frère Sigismond, empereur -d'Allemagne, roi de Hongrie, et héritier présomptif de la couronne de -Bohême. Il sentait que sa lâche conduite à l'égard de Jean Huss, la -violation du sauf-conduit qu'il lui avait offert, l'avaient rendu -odieux aux partisans de l'homme qu'il avait trahi. Il lui fallait -persécuter les Hussites, s'il voulait occuper en paix le trône de -Bohême. Le concile de Constance ne pouvait pas non plus rester -indifférent à un mouvement que sa conduite avait provoqué, et il somma -environ quatre cents principaux Hussites de comparaître devant lui, -leur offrant des sauf-conduits. L'exemple de Jean Huss était trop -récent pour que l'on eût confiance dans l'honneur du concile et l'on -ne tint compte de sa sommation. Le concile publia alors un édit contre -eux en vingt-quatre articles, et adressa une lettre à l'empereur -Sigismond. Les Hussites, disait cette lettre, sont devenus plus -ardents à soutenir leurs doctrines, depuis le supplice de leurs deux -chefs: grands et petits partagent leurs opinions: on fait circuler -nombre d'écrits scandaleux contre les décrets du concile. La communion -sous les deux espèces est administrée impunément: on révère Jean Huss -et Jérôme de Prague comme deux saints; on opprime les catholiques -romains et surtout le clergé. La même lettre déplorait la négligence -de Venceslav, et le soupçonnait, sinon de soutenir les Hussites, au -moins de ne pas mettre obstacle à leurs progrès. - -Le concile de Constance se sépara le 22 avril 1418, après avoir mis -fin aux divisions intestines de Rome par l'élection du pape Martin V. -Le soin de poursuivre la guerre contre les éternels ennemis de -l'Église, regardait, dès lors, le nouveau pontife. Il adressa au -clergé de Bohême, de Pologne, d'Angleterre et d'Allemagne, une bulle -où il reprochait à beaucoup de nobles et de prélats, de rester comme -des _chiens muets_ quand l'hérésie levait la tête. Il leur ordonnait -de poursuivre les partisans des doctrines de Jean Huss et de Wiclef, -de les juger suivant les lois ecclésiastiques, et de les livrer au -pouvoir séculier. Il recommandait aux princes et aux juges séculiers -de veiller sévèrement à l'exécution de ses ordres: et, pour que -personne ne pût alléguer son ignorance de ces questions, il joignait à -sa bulle quarante-quatre propositions de Wiclef et trente de Jean Huss -que le concile de Constance avait condamnées. Il ne suffisait pas de -promulguer des bulles, il fallait en assurer l'exécution. En -conséquence, Martin envoya en Bohême, comme légat, le cardinal -Dominique de Raguse, qui devait veiller à l'exécution de la bulle. Le -légat réussit à faire brûler deux Hussites dans la ville de Slan; mais -cet acte de persécution souleva contre lui une indignation si violente -et si universelle, qu'il fut obligé de quitter la Bohême. Il adressa -alors une lettre à l'empereur Sigismond, où il déclarait que la parole -et les écrits étaient désormais insuffisants en Bohême, et que le fer -et le feu pouvaient seuls la ramener à l'Église. - -Toutes ces circonstances ne faisaient que fournir de nouveaux aliments -à l'animation qui soulevait toute la Bohême, et surtout la ville de -Prague. Venceslav, craignant une insurrection, ordonna aux habitants -de rendre leurs armes. Cet ordre jeta la consternation dans la ville; -on craignait de désobéir au roi et on ne voulait pas exciter sa -colère, on craignait encore plus de se mettre soi-même dans -l'impossibilité de se défendre. Les habitants furent tirés de leur -perplexité par Ziska, qui, depuis sa conversation avec le roi, -guettait le moment favorable de mettre ses projets à exécution. Il -alla trouver les bourgeois qui délibéraient sur la conduite à tenir, -et leur déclara que, connaissant les intentions réelles du roi, il -pourrait leur donner le meilleur avis sur les circonstances présentes. -Sur sa proposition, les citoyens revêtirent leurs vêtements les plus -riches, endossèrent leurs plus belles armes, et se rendirent au palais -du roi, conduits par Ziska qui s'adressa à lui en ces termes: «Sire, -Votre Majesté nous demande nos armes, les voici, prêtes à vous servir. -Montrez-nous les ennemis contre lesquels nous devons les employer.» -Cet ingénieux stratagème plut au roi ou l'intimida; il approuva la -conduite des citoyens de Prague et les congédia gracieusement. Cette -circonstance confirma le bruit du crédit dont Ziska jouissait auprès -du roi, et accrut son influence parmi le peuple. - -Ziska opéra, dès lors, de concert avec Nicolas de Hussinetz, riche -noble, dans les domaines duquel Jean Huss était né et qui avait -embrassé avec ardeur ses doctrines. Il s'empara d'une forte position -sur une montagne, l'appela le mont Thabor, et la fortifia de toutes -les ressources de l'art. Il était temps, en effet, que les Hussites -songeassent à la résistance; chaque jour leurs ennemis devenaient plus -entreprenants et s'appuyaient davantage sur Sigismond, l'héritier -présomptif, qui venait encore d'introduire des troupes dans plusieurs -provinces de la Bohême. - -Les causes qui produisent les guerres civiles ou religieuses, -s'accumulent long-temps avant que la lutte ne s'engage. Les discours, -les écrits des chefs excitent et échauffent par degrés l'animosité des -partis. Elle devient bientôt si ardente, qu'on essaie en vain d'en -calmer l'effervescence et d'en prévenir l'éruption, et une étincelle -suffit pour allumer dans tout un pays un incendie qui ne s'éteint -qu'au bout de longues années de souffrance. C'est ce qui arriva en -Bohême. Quatre ans s'écoulèrent entre le martyre de Jean Huss et la -terrible lutte qui en fut la conséquence. - -Pour raconter les premières hostilités qui s'engagèrent entre les -Hussites et les catholiques romains, j'emprunterai le récit d'un -auteur contemporain qui y assista. C'est Benessius Horzowicki, -disciple et ami de Jean Huss, qui prit une part active dans la -question de l'Université débattue avec les docteurs allemands. Nous -devons la conservation de son récit à l'honnête jésuite Balbin, qui le -déclare digne de foi, quoique venant d'un hérétique. - -«Le jour de la Saint-Michel, dans l'année 1419, une foule considérable -s'était réunie dans une vaste plaine appelée _les Croix_, qui borde la -route de Béneschow à Prague. Plusieurs villes et villages s'y étaient -donné rendez-vous. La population de Prague, venue soit à pied, soit en -voiture, y était surtout en majorité. Trois prêtres du nom de Jacob, -Jean Cardinal et Mathias Toczenicki, avaient convoqué à la fois cette -foule immense. Car, tant que vécut Venceslav, le peuple se réunissait -sur certaines montagnes qu'il décorait des titres d'Horeb, de Baranek -(agneau), de Thabor, et où il venait recevoir la communion sous les -deux espèces. Mathias Toczenicki fit mettre une table sur trois -tonneaux vides et donna l'Eucharistie à la foule, sans aucun étalage. -La table n'était pas même recouverte et les prêtres ne portaient pas -leurs vêtements sacerdotaux. - -»Vers le soir, toute la multitude se dirigea sur Prague, en -s'éclairant avec des torches, et arriva dans la nuit à Wissehrad, la -forteresse de Prague. Il est étonnant qu'ils n'aient pas saisi -l'occasion de surprendre ce château, dont la conquête plus tard leur -coûta si cher, mais la guerre n'était pas encore commencée. Coranda, -curé de Pilsen, les rejoignit au même endroit, portant aussi -l'Eucharistie, suivi d'une foule nombreuse des deux sexes. Avant que -cette foule eût quitté la plaine _des Croix_, un seigneur invita -l'assemblée à réparer le dommage fait à un pauvre homme dont on avait -ravagé le champ, et aussitôt une collecte abondante l'indemnisa de -tout ce qu'il avait perdu. La foule ne commettait pas d'hostilités, -elle s'avançait en pèlerinage le bâton à la main. Mais les choses -devaient bientôt changer de face. Les prêtres, en se retirant, -convoquèrent l'assemblée pour la Saint-Martin. Les garnisons que -Sigismond avaient placées dans différentes villes, se rassemblèrent -pour empêcher ces réunions et engagèrent plusieurs combats sanglants. -Les habitants de Pilsen, Clattau, Tausche et Sussicz, qui se -trouvaient sur la route du lieu fixé comme point de ralliement, furent -prévenus par Coranda qu'on avait préparé contre eux une embuscade: ils -s'armèrent et prévinrent ceux qui devaient s'y rendre avec eux. On -improvisa ainsi une armée très nombreuse. En arrivant à la ville de -Cnin, ils apprirent que les habitants d'Aust, ville du district du -Béchin, non loin du Thabor, réclamaient leur secours. Les impériaux -s'étaient portés sur la route qui menait à Prague et leur coupaient le -passage. On envoya aussitôt à leur secours cinq fourgons remplis -d'hommes armés. À peine ces derniers avaient-ils franchi la Moldau, -qu'ils aperçurent deux corps, l'un de cavaliers, l'autre de personnes -à pied. Le premier avait à sa tête Pierre Sternberg, gentilhomme -catholique romain et directeur de la monnaie à Kuttemberg. Le second -groupe se composait d'environ quatre cents personnes, hommes et -femmes, qui faisaient un pèlerinage d'Aust à Prague. C'était à leur -secours qu'on les avait envoyés. Les Hussites envoyèrent aussitôt à -Cnin demander du renfort, et, en attendant, se dirigèrent vers la -petite éminence où le peuple d'Aust s'était posté. Avant leur arrivée, -Sternberg attaqua les habitants d'Aust et les mit en fuite. -Quelques-uns s'échappèrent et vinrent rejoindre leurs alliés de Cnin, -qui prirent position sur une petite colline et attendirent l'attaque -de Sternberg. Ils se défendirent avec tant de vigueur qu'ils -l'obligèrent à se retirer à Kuttemberg. Après leur victoire, ils -séjournèrent tout le jour dans le lieu où les habitants d'Aust avaient -été mis en fuite, ensevelirent leurs morts et y firent accomplir le -service divin par leurs prêtres. Ils se rendirent ensuite à Prague -pour y célébrer leur victoire, et y furent accueillis par de grandes -réjouissances.» - -Ce récit prouve que les Hussites ne sont pas la première cause des -sanglantes luttes qui suivirent. Ce sont les bandes armées de -l'empereur, qui, les premières, ont dispersé violemment leurs -pèlerinages pacifiques et tout religieux. - -Ce combat servit la cause des Hussites. Dans toute lutte, le premier -avantage obtenu, si insignifiant et si accidentel qu'il soit, produit -le plus souvent un effet moral très grand sur l'imagination du -vulgaire. Ce succès excite l'ardeur d'un parti, abat l'enthousiasme de -l'autre, quoique généralement il n'y ait lieu ni à se réjouir ni à se -désespérer. Cependant, bien que le jugement froid d'un chef sache -apprécier, à leur juste valeur, ces légers succès, un homme de génie -voit toute l'importance du résultat qui les suit, et Ziska n'était -pas homme à laisser passer une occasion aussi favorable sans en tirer -parti pour l'exécution de ses projets. Il adressa aux habitants de la -ville de Tausch ou Tista, une proclamation en forme de circulaire, et -l'envoya dans toutes les villes de Bohême où l'armée impériale n'avait -pas mis garnison. Cette proclamation faisait appel à leurs sentiments -patriotiques et religieux; tout y était merveilleusement calculé pour -toucher la corde la plus sensible de leurs coeurs et la faire vibrer -avec le plus de puissance. Voici la traduction de cette pièce si -curieuse: - -«Très chers Frères, que Dieu vous accorde, avec sa grâce, de revenir à -vos premiers sentiments d'amour pour lui, et de mériter, par vos -bonnes oeuvres, d'habiter dans sa crainte comme de sincères enfants de -Dieu. S'il vous a châtiés et punis, je vous demande, en son nom, de ne -pas vous laisser abattre par l'affliction. Reportez-vous à ceux qui -travaillent pour la foi, qui sont persécutés par ses ennemis, et -surtout par les Allemands. Vous-mêmes, vous avez éprouvé leur -méchanceté, à cause de votre amour pour Jésus-Christ. Imitez vos -ancêtres, les premiers Bohémiens, qui ont toujours su défendre la -cause de Dieu et la leur. Pour vous, mes Frères, vous devez avoir -toujours, devant les yeux, la loi de Dieu et le bien de votre patrie, -et veiller aux deux avec vigilance. Que celui de vous qui sait manier -un couteau, jeter une pierre ou porter un bâton se tienne prêt à -marcher. Je vous préviens donc, mes Frères, que nous réunissons de -tous côtés des troupes pour combattre les ennemis de notre foi et les -oppresseurs de notre patrie. Recommandez à vos prédicateurs d'exciter, -dans leurs prêches, le peuple à la guerre contre l'antechrist, et -d'exhorter tout le monde, jeunes et vieux, à se tenir prêts. Que je -vous trouve aussi bien munis de pain, de bière, de vivres et de -provisions, et surtout armés avec de bonnes armes. Les temps sont -venus où il nous faut nous armer et contre l'étranger et contre -l'ennemi domestique. Ayez toujours sous les yeux cette première -rencontre, où peu contre beaucoup, presque sans armes contre des -soldats bien armés, vous avez obtenu la victoire. La main de Dieu ne -s'est pas retirée de nous. Ayez courage et tenez-vous prêts. Que Dieu -fortifie vos coeurs.--Ziska du Calice, avec l'espoir en Dieu, chef des -Taborites[55].» - -[Note 55: M. Bonnechose, en reproduisant cette lettre célèbre (les -_Réformateurs avant la réformation_, vol. II, p. 287 de la traduction -en anglais), en a omis les traits les plus caractéristiques, tels que -les allusions aux deux nations bohémienne et allemande. Cette lettre -que Lenfant (_Histoire des Hussites_, vol. I, p. 103) a traduite de -l'ouvrage de Théobald, a été publiée dans la langue originale avec une -traduction allemande dans le premier volume de _Neue Abhandlungen der -Prager Gesellschaft_.] - -Ziska se mit à la tête d'un grand nombre de paysans, qui accoururent -de toutes parts sous ses étendards. Il surprit et fit prisonnier un -corps de cavalerie, dont les chevaux et les armes servirent à monter -et à armer sa propre troupe. Il entra à Prague aux acclamations de -toute la ville. Les Hussites commencèrent alors à exercer des -violences sur quelques membres du clergé catholique, et à prendre -possession de leurs églises pour y établir leur culte. Les magistrats -de la ville voulurent s'y opposer. Une terrible lutte en fut la -conséquence, les premiers magistrats y périrent; plusieurs églises et -couvents furent pillés. - -Ces évènements affectèrent tellement le roi Venceslav, qu'il mourut -d'une attaque d'apoplexie. Il était sans enfants, et la couronne -passait ainsi à son frère Sigismond. Celui-ci était alors aux prises -avec les Turcs, et cette guerre favorisa le développement du -Hussitisme. Malheureusement, les disciples de Jean Huss compromirent -leur cause par les excès déplorables du plus sauvage fanatisme. -Partout les églises, les couvents furent pillés et détruits[56]; -partout les prêtres, les moines, et souvent les nonnes furent mis à -mort avec la plus grande barbarie. Ziska, qui était l'âme du -mouvement, perdit, au siége de la ville de Raby, le seul oeil valide -qui lui restait, et c'est lorsqu'il fut complètement aveugle, qu'il -déploya les talents militaires les plus extraordinaires. - -[Note 56: Les historiens protestants et catholiques élèvent à cinq -cent cinquante le nombre de ces couvents et de ces églises.] - -Sigismond convoqua à Brunn, en Moravie, une diète où accoururent les -catholiques romains, aussi dévoués à sa cause que les Hussites y -étaient contraires. Il promit l'amnistie à tous ceux qui reviendraient -à l'Église. Ses offres furent repoussées, et il se prépara à réduire -les hérétiques par la force des armes. La ville de Prague était au -pouvoir des Hussites; mais la garnison impériale tenait toujours la -citadelle. L'Empereur marcha contre la ville avec une armée composée -de catholiques bohémiens, moraviens, hongrois et allemands. Cette -armée avait pour chefs, au-dessous de l'Empereur, cinq électeurs, deux -ducs, deux landgraves, et plus de cinquante princes allemands, et se -montait, d'après les écrivains contemporains, à plus de cent mille -hommes. Malgré ce nombre immense, elle fut repoussée par les Hussites, -qui, outre les assaillants, avaient la citadelle à combattre. Les -envahisseurs commirent les plus grandes atrocités, surtout dans leur -retraite. Beaucoup d'habitants furent massacrés par les soldats, pour -qui tout Bohémien était un Hussite. Une seconde tentative, faite -contre Prague par l'Empereur, dans la même année 1420, eut aussi peu -de succès. Ces avantages excitèrent, au plus haut degré, le courage et -le fanatisme des Hussites. Beaucoup de leurs prédicateurs annoncèrent -que le règne du juste était proche, et que les armes des Taborites -allaient l'établir sur tout le monde. Cette croyance inspirait une -intrépidité inébranlable à ceux qui la partageaient, et explique les -triomphes extraordinaires des Hussites. Il y avait aussi une -prédiction répandue parmi eux qui soutenait leur courage. Un -tremblement de terre devait engloutir toutes les villes et les -villages de la Bohême, sauf les cinq villes qui auraient montré le -plus d'ardeur pour leur cause. Dans les marches, les prêtres -précédaient toujours les Hussites; ils portaient des calices souvent -faite de bois, et administraient la communion sous les deux espèces, -en remplaçant plus d'une fois le vin avec de l'eau; derrière les -prêtres, marchaient les combattants en chantant les psaumes, et -l'arrière-garde était formée par les femmes, qui travaillaient aux -fortifications et prenaient soin des blessés. La croyance -superstitieuse sur la destruction des villes et des villages, en -chassait tous les habitants et les ralliait à l'armée qui, ainsi, -n'eut jamais besoin de recrues. - -Il me faudrait des volumes pour décrire les batailles qui se -livrèrent, le courage extraordinaire et l'habileté que déployèrent les -Hussites à surprendre leurs ennemis. Je ne puis non plus raconter en -détail les négociations diplomatiques qui eurent pour effet de mettre -fin à la guerre. Je ne puis qu'esquisser tous ces évènements. - -Les Bohémiens réunirent une diète dans la ville de Czaslaw pour -délibérer sur les affaires de leur pays. Ils déclarèrent Sigismond -indigne de la couronne et résolurent de l'offrir au roi de Pologne ou -à un prince de sa dynastie. C'est en cette occasion qu'ils formulèrent -les quatre articles célèbres dont ils ne se départirent jamais dans -leurs négociations avec les autorités impériales et ecclésiastiques. -Voici ces articles: - -«1º La parole de Dieu sera librement annoncée par les prêtres -chrétiens dans le royaume de Bohême et le margraviat de la Moravie; - -»2º Le sacrement vénérable du corps et du sang de Jésus-Christ sera -administré, sous les deux espèces, aux adultes et aux enfants, comme -le Christ l'a établi; - -»3º Les prêtres et les moines, dont beaucoup s'occupent des affaires -publiques, seront privés des biens temporels qu'ils possèdent en si -grand nombre, et pour lesquels ils négligent leur sacré ministère. -Leurs biens nous seront rendus, afin que, selon la doctrine de -l'Évangile et la pratique des apôtres, le clergé nous soit soumis, -vive dans la pauvreté et serve aux autres d'exemple d'humilité; - -»4º Tous les péchés publics déclarés mortels et tous les délits -contraires à la loi divine, seront punis suivant les lois du pays, par -ceux qui y seront préposés, sans avoir égard à ceux qui les auront -commis, pour qu'on ne puisse pas dire de la Bohême et de la Moravie -qu'on y tolère les désordres.» - -Cette diète, à laquelle beaucoup de catholiques avaient assisté, -établit une régence composée de magnats et nobles, et de bourgeois: -Ziska en faisait partie. Sigismond adressa à la diète un message où il -promettait de confirmer leurs libertés, de réparer les torts dont ils -se plaignaient justement, à condition qu'on le reconnût pour -souverain: il les menaçait de la guerre en cas de refus. La diète -répondit par une adresse qui montre combien étaient entré -profondément, dans le coeur des Hussites, le sentiment de religion et -de patriotisme. Voici ce dont ils se plaignaient: - -«1º Votre Majesté, au grand déshonneur de notre pays, a laissé brûler -maître Jean Huss, qui s'était rendu à Constance sur la foi de votre -sauf-conduit. - -»2º Tous les hérétiques qui s'écartent de la foi chrétienne, ont eu la -liberté de s'expliquer au Concile de Constance; seul, notre noble -compatriote n'a pas eu ce droit. En outre, pour aggraver l'offense -faite à notre pays, vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, qui -s'était rendu à Constance sous la même garantie de la foi publique que -Jean Huss. - -»3º Dans le même concile, à votre instigation, la Bohême a été proscrite -et anathématisée. Le pape a lancé une bulle d'excommunication contre les -Bohémiens, leurs prêtres et leurs prédicateurs, pour les faire périr. - -»4º Votre Majesté a fait publier la même bulle à Breslau, pour exciter -les haines contre la Bohême et causer la ruine de tout le royaume. - -»5º Par cette publication, Votre Majesté a animé et soulevé contre -nous tous les peuples vaincus, nous dénonçant des hérétiques -déclarés.» - -On lui reprochait encore d'usurper la couronne de Bohême sans le -consentement de la nation, ce qui exposait les Bohémiens au mépris et -aux railleries de l'univers. - -On l'accusait d'aliéner plusieurs provinces appartenant à la Bohême, -sans que les États y eussent consenti, etc. - -Ils terminaient en demandant que la Bohême et la Moravie cessassent -d'être au ban des autres nations; ils réclamaient le redressement de -leurs griefs, et invitaient Sigismond à se prononcer avec netteté et -précision sur les quatre articles, qu'ils étaient déterminés à -maintenir, ainsi que les droits, les constitutions, les priviléges, -les bonnes coutumes de Bohême, dont ils avaient joui sous ses -prédécesseurs. Sigismond répondit que le supplice de Jean Huss et de -Jérôme de Prague avait eu lieu contre sa volonté. Il essayait -d'expliquer les autres griefs portés contre lui, et promettait -d'examiner les quatre articles et de maintenir les libertés -nationales. - -Ses offres ayant été rejetées, il pénétra en Bohême avec une armée -composée surtout de Hongrois, mais fut repoussé par Ziska. Les forces -impériales envahirent la Bohême à plusieurs reprises, mais sans plus -de succès, et les Hussites, usant de représailles, envahirent les -provinces de l'Empire. - -Trois partis politiques divisaient alors la Bohême. Les catholiques -romains et la plus grande partie de la haute noblesse, même de celle -qui se rattachait aux Calixtins ou aux Hussites modérés, désiraient le -triomphe de Sigismond. Le parti de Prague, composé des bourgeois de -Prague et de plusieurs autres villes, et soutenu par beaucoup -d'habitants, formait la secte des Calixtins, et voulait un autre roi -que Sigismond. Le troisième parti, les Taborites, dont Ziska était le -chef, rejetait tout roi. Le parti de Prague proposa d'offrir la -couronne au roi de Pologne. Les Hussites, en présence des forces -considérables de Sigismond, qui disposait de la Hongrie et de -l'Allemagne, furent amenés à apaiser leurs différends et à demander, -d'un commun accord, l'assistance d'un peuple parent. À plusieurs -reprises, on envoya en Pologne des ambassades composées de -représentants de tous les partis. Parmi eux se remarquait l'Anglais -Pierre Payne, comme député des Taborites[57]. Le roi de Pologne était -Vladislav Jagellon, grand-duc de Lithuanie, qui s'était fait chrétien -à son mariage avec Hedwige, reine de Pologne, en 1386. Il était très -vieux et d'un caractère irrésolu. Les Bohémiens lui offrirent la -couronne, à condition qu'il acceptât les quatre articles proclamés par -la diète de Czaslaw, et appuyèrent leur proposition d'arguments -puissants. Ils invoquaient la communauté d'origine et la ressemblance -du langage[58] qui les unissaient aux Polonais. Ils représentaient -quels avantages politiques résulteraient, pour les deux pays, de la -réunion des deux couronnes sur la même tête. On pourrait alors créer -un puissant empire slave, de l'Elbe à la mer Noire et jusqu'aux -environs de Moscou[59], et résister victorieusement aux attaques des -Allemands; car les Polonais, comme les Bohémiens, avaient à s'en -plaindre, et surtout de l'ordre teutonique, toujours soutenu par les -empereurs. On reçut avec affabilité les députés bohémiens; mais le roi -ne pouvait se décider à prendre un parti. Les avantages que les -Bohémiens faisaient briller à ses yeux étaient trop grands pour qu'on -pût les accepter. Le clergé, qui dominait dans le sénat, s'opposa à ce -projet, et, sans être dévot, le vieux monarque envisageait avec effroi -l'idée de se mettre à la tête des hérétiques. Il déclara, à la fin, -qu'il consulterait sur cette grave matière, son cousin, le grand-duc -de Lithuanie, Vitold. Il lui envoya une ambassade, avec deux députés -bohémiens. Les autres restèrent en Pologne, bien traités du roi, mais -comme séquestrés dans une ville, car l'autorité ecclésiastique avait -mis en interdit tout endroit où les Hussites avaient mis les pieds. Le -caractère de Vitold était tout opposé au caractère de Jagellon. Il -était hardi, ambitieux, entreprenant, sans scrupules religieux qui -pussent entraver chez lui l'espoir d'un agrandissement, et se souciant -fort peu de toutes ces matières, comme il le disait avec franchise. Il -n'avait qu'une sorte de souveraineté déléguée sur la Lithuanie; il -gouvernait cependant le pays avec un pouvoir absolu, et agissait avec -l'indépendance la plus complète dans ses relations intérieures ou -extérieures. Sans la distance qui séparait sa province de la Bohême, -il aurait, malgré son grand âge, accepté la couronne qui lui était -offerte, et ses sujets, qui suivaient l'Église grecque, auraient -volontiers soutenu les Hussites contre les Latins. Il paraît avoir -conseillé à son cousin de Pologne, de refuser l'offre des Bohémiens, à -cause de l'opposition de son clergé catholique. Tous deux cependant -furent d'avis de les soutenir, et envoyèrent à leur secours Coributt, -neveu du roi, avec cinq mille cavaliers et de l'argent. - -[Note 57: Pierre Payne était né dans le comté de Lincoln, à Haugh ou -Hough, à trois milles de Grantham. Il étudia à Oxford dans Edmund's -Hall, dont plus tard il devint le principal (1410-1415). On ne peut -indiquer avec précision l'époque où il vint en Bohême; il jouit d'une -grande réputation parmi les Hussites. Lenfant nous le montre comme un -homme d'un profond savoir, qui s'occupa d'éclaircir les passages -obscurs des écrits de Wiclef. Voici ce qu'en dit Cochlée, écrivain -catholique romain: «Petrus Payne, ingeniosus magister Oxoniensis, qui -articulos Wiclephi et libros ejus punctatim et seriatim deduxit, et -suis opusculis pestiferis imposuit, arte inferiores sed veneno -pervicaciores; quæ Wicleph obscure posuit, iste explanavit; ipse suo -pravo ingenio non solum erat Wiclephi errorum doctor sed approbator et -auctor, augmentator et promulgator, hujus purissimi regni Bohemiæ -primarius et perniciosissimus infector et destructor. Taboritis maxime -favebat, sectator Wiclephi obstinacissimus, Pragam cum libris ejus -profugit.» Cochlée se trompe en accusant Payne d'avoir le premier -infecté la Bohême. Bien avant qu'il y vînt, les ouvrages de Wiclef y -étaient répandus. On croit qu'il mourut à Prague en 1455.] - -[Note 58: La ressemblance entre les langues polonaise et bohémienne, -si grande encore, l'était bien plus jadis. L'auteur de cet ouvrage a -lu plusieurs ouvrages de Jean Huss, et tous, sauf quelques mots, sont -aussi facilement entendus d'un Polonais que s'ils étaient écrits dans -sa propre langue.] - -[Note 59: La Lithuanie, réunie à la Pologne par le mariage de -Jagellon, avait pour bornes, au XVe siècle, à l'Est, la rivière Ougra -près de Kalouga, et comprenait la ville de Viazma, distante de Moscou -de 150 milles anglais. Au Sud, elle touchait aux rivages de la mer -Noire, entre les embouchures du Dnieper et du Dniester.] - -Coributt entra à Prague à la tête de ses cavaliers et fut accueilli -avec joie. Sans être très nombreuses, les forces qu'il amenait étaient -considérables pour un siècle qui ne connaissait pas les armées -permanentes; elles apportaient surtout un appui moral très grand à la -cause des Hussites. Jusque-là, ils avaient été l'objet d'une haine -universelle de la part des peuples environnants, qui les regardaient -comme les ennemis de Dieu. Ils recevaient en ce moment la preuve d'une -sympathie active. Une nation puissante et alliée les soutenait, et un -souverain, tout en restant catholique romain, reconnaissait leurs -droits par un acte qui leur permettait d'espérer qu'il prendrait un -jour leur cause comme la sienne. Seuls, il est vrai, les Polonais -soutinrent les Hussites contre les forces unies de Rome et de -l'Allemagne; déjà beaucoup, avant l'arrivée de Coributt, étaient -accourus sous les drapeaux de Ziska, leur ancien compagnon d'armes. - -Si l'arrivée de Coributt réjouit les Bohémiens, elle alarma vivement -les partisans de l'empereur Sigismond. Ils firent courir les bruits -les plus défavorables et les plus absurdes contre lui, l'accusant, par -exemple, de n'avoir pas été baptisé au nom de la Trinité, _d'être un -Russe, ennemi du nom chrétien_. On dit même qu'il avait été élevé dans -l'Église grecque de Pologne. Cette circonstance, loin de lui nuire, -lui fut très favorable; car il ne fit pas de difficultés pour recevoir -la communion sous les deux espèces, et les Hussites tenaient surtout à -cette pratique. Un fort parti l'appelait au trône de Bohême; mais il -n'avait pas les qualités nécessaires pour se maintenir à la tête d'un -pays aussi bouleversé. - -Peu de temps après l'arrivée de Coributt, une armée allemande envahit -la Bohême et vint se faire battre. Ziska, toujours occupé avec les -impériaux, n'était pas d'avis de mettre Coributt à la tête du pays, et -déclarait qu'il ne se soumettrait pas à un étranger, et qu'une nation -libre n'avait pas besoin de roi. Ce désaccord aboutit à une lutte -entre lui et les villes qui avaient formé une ligue pour placer -Coributt sur le trône de Bohême. Ziska marcha contre Prague; mais ses -soldats refusèrent de détruire leur capitale. La paix fut conclue, -Ziska entra à Prague en allié, et reconnut Coributt comme régent de -Bohême. Il marcha avec lui sur la Moravie, dont les impériaux avaient -occupé une partie, mais mourut le 11 octobre 1424, de la peste, près -la ville de Przybislav qu'il assiégeait[60]. - -[Note 60: Une tradition vulgaire rapporte qu'à son lit de mort, il -ordonna de faire un tambour avec sa peau, pour qu'à ce son les ennemis -tremblassent de frayeur, et de jeter son corps en pâture aux animaux -sauvages et aux oiseaux, aimant mieux être dévoré par eux que par les -vers. On ajoute que ses demandes furent accomplies. Il y avait même à -Prague un vieux tambour que on prétendait être fait avec la peau de -Ziska. Mais quand les Prussiens l'eurent enlevé à la prise de Prague -par Frédéric II, en 1744, les Bohémiens prétendirent que cette -tradition n'avait aucun fondement. Elle est, en effet, de l'invention -la plus absurde, et rien chez les écrivains contemporains ne la -justifie.] - -J'ai raconté, plus haut, l'histoire de ce personnage extraordinaire, -avant de commencer la guerre des Hussites. Je n'ai pu, faute d'espace, -donner des détails sur les batailles qu'il livra, et sur le courage et -l'habileté militaire qu'il déploya en tant d'occasions, malgré sa -cécité complète. Cochlée, qui l'a en horreur, le regarde comme le -premier général de son temps, pour avoir gagné tant de batailles -malgré sa cécité sans en perdre plus d'une, et pour avoir enseigné -l'art de la guerre à des paysans qui ne s'étaient jamais battus. Un -écrivain contemporain, Æneas Sylvius, expose en détail la tactique -qu'il avait inventée pour rompre les charges de la cavalerie pesamment -armée des Allemands, en leur opposant un rempart de fourgons. Cette -tactique procura aux Bohémiens maintes victoires, même après la mort -de Ziska[61]. Il laissa un code militaire qui réglait l'ordre et la -discipline de l'armée en guerre, la manière de camper, de marcher à -l'ennemi, de partager le butin, de punir les déserteurs, etc. - -[Note 61: L'usage de faire avec des charrettes des remparts mouvants, -ou, comme on dit maintenant, des barricades, est commun à toutes les -nations nomades du centre et du nord de l'Asie. C'est sans contredit -un des moyens de défense les plus naturels et les plus primitifs. Les -Polonais en faisaient souvent usage et l'appelaient tabor. Ils l'ont -probablement emprunté des Tartares, avec lesquels ils étaient souvent -en guerre. Je pense que Ziska, qui avait long-temps servi en Pologne, -y avait appris ce mode de défense, et le porta plus tard à sa -perfection.] - -Cruel pour l'ennemi, il était affable pour ses soldats. Il les -appelait ses frères, voulait qu'ils l'appelassent leur frère, et leur -partageait le butin, qui était toujours abondant. Même après la perte -de son dernier oeil[62], il se tenait dans un chariot, tout près de -l'étendard principal de son armée; il se faisait renseigner sur les -lieux, la force et la position de l'ennemi, par des officiers qu'on -nommerait aujourd'hui des aides-de-camp, et il leur donnait ses ordres -en conséquence. Malgré cette cécité, il exécuta des opérations -stratégiques habiles, et dans des lieux très difficiles, avec une -telle rapidité et un tel bonheur, qu'on en trouverait avec peine un -autre exemple dans l'histoire des guerres modernes. - -[Note 62: Il perdit son premier oeil dans sa jeunesse, par un -accident, en jouant avec d'autres enfants.] - -Balbin prétend avoir vu un portrait de Ziska de grandeur naturelle, -fait de son vivant, et dont quelques nobles de Bohême conservaient -soigneusement des copies. D'après ce portrait, il était de teille -moyenne, d'une vigoureuse complexion. Il avait une large poitrine et -de larges épaules, un vaste front, la tête ronde et le nez aquilin. Il -portait le costume polonais et la moustache polonaise. La tête était -rasée, sauf une touffe de cheveux bruns; c'était encore là une mode de -Pologne, où, comme je l'ai dit, il avait pendant long-temps obtenu du -service. - -Ziska fut enseveli dans la cathédrale de Czaslaw. On lui éleva un -monument de marbre avec sa statue et quelques inscriptions latines; -au-dessus on suspendit sa masse d'armes en fer[63]. - -[Note 63: D'après Balbin, l'empereur Ferdinand V, traversant Czaslaw, -visita la cathédrale, et fut frappé à la vue de cette énorme masse de -fer suspendue au-dessus d'un tombeau. Il demanda à ses courtisans qui -c'était. Personne n'osa répondre. Un des assistants dit enfin que -c'était le tombeau de Ziska. «Fi, fi! dit l'empereur, cette bête -malfaisante, quoique morte depuis plus d'un siècle, fait encore peur -aux vivants.» Il quitta là-dessus la cathédrale, et partit aussitôt de -Czaslaw où il avait annoncé qu'il passerait la nuit.] - -On ne peut établir d'une manière certaine quels dogmes religieux il -professait; du moins il fut le chef politique des Taborites, qui -avaient les mêmes dogmes que les Vaudois. Le disciple de Wiclef, -Pierre Payne, avait surtout contribué à répandre ces dogmes. Cependant -on dit qu'il traita avec la plus grande cruauté un nombre considérable -de _Picards_, nom donné souvent par les catholiques aux Vaudois, aux -Taborites, et à leurs descendants les _Frères bohémiens_. Pour moi, le -témoignage d'Æneas Sylvius prouve que les Picards persécutés par -Ziska, étaient une secte extravagante venue de France, qui n'avait -avec les Vaudois et les Taborites, de commun que le nom donné par -leurs ennemis. Ziska me paraît avoir puni en eux, avec justice, les -actes de cruauté et de violence dont ils s'étaient rendus -coupables[64]. Il est curieux cependant qu'une messe permanente ait -été établie pour le repos de son âme, au lieu de sa sépulture, et soit -dite par un prêtre calixtin. - -[Note 64: Selon Æneas Sylvius, vers l'année 1418, un certain Picard -(né en France dans la Picardie) vint en Bohême. Ses jongleries -séduisirent beaucoup d'hommes et de femmes; il leur ordonnait d'aller -nus et les appelait Adamites. Il prétendait être fils de Dieu, et se -faisait appeler Adam. Il s'établit avec ses disciples dans une île -formée par la rivière Lusinitz, et y introduisit la communauté des -femmes. Il annonçait que tout l'univers serait réduit en esclavage, -sauf lui et ses partisans. Un jour, quarante de ses disciples -sortirent de leur île pour attaquer quelques villages voisins et -tuèrent deux cents paysans. À cette nouvelle, Ziska fit cerner l'île -où les Adamites s'étaient retirés, et les fit tous tuer, sauf deux -qu'il épargna pour apprendre d'eux leurs pratiques superstitieuses. -Ziska n'a donc pas exterminé les Adamites à cause de leurs dogmes -religieux qu'il ne connaissait pas, mais à cause des assassinats -qu'ils avaient commis. Cependant il y a une autre circonstance plus -difficile à expliquer: il fit brûler, ou le permit au moins, un prêtre -nommé Loquis, qui niait le dogme de la transsubstantiation, que les -Taborites admettaient.] - -En effet, pendant quelque temps, il s'opposa aux calixtins qui -formaient le parti de Prague. Il leur fit même la guerre. De tout -cela, on peut conclure que ce rude soldat n'avait guère de principes -religieux bien arrêtés. Il semble avoir pris les armes contre Rome, -moins par opposition religieuse que pour venger l'honneur national de -la Bohême auquel, selon lui, le supplice de Jean Huss avait porté -atteinte. On peut assurer seulement qu'il regardait la communion sous -les deux espèces comme le point de religion le plus essentiel. Il -avait même adopté pour sa marque distinctive, l'emblême de cette -communion, le calice; il l'avait fait peindre sur ses étendards, et -l'ajoutait même à son nom dans sa signature. En effet, il signait -Bratr Jan z Kalicha, ou frère Jean du Calice. - - - - -CHAPITRE IV. - -BOHÊME. - -(Suite.) - - Procope le Grand. -- Bataille d'Aussig. -- Ambassade en Pologne. - -- Croisade contre les Hussites, conduite par Henry Beaufort, - évêque de Winchester. -- Elle échoue. -- Tentative infructueuse - de rétablir la paix avec l'empereur Sigismond. -- Les Hussites - ravagent l'Allemagne. -- Nouvelle croisade contre les Hussites, - commandée par le cardinal Césarini, et son issue malheureuse. -- - Observations générales sur les succès prodigieux des Hussites. -- - Négociations du concile de Bâle avec les Hussites. -- - _Compactata_ ou concessions faites par le concile aux Hussites. - -- Les Taborites vont au secours du roi de Pologne. -- Leurs - préparatifs. -- Divisions parmi les Hussites à la suite des - _compactata_. -- Mort de Procope et défaite des Taborites. -- - Observations générales sur la guerre des Hussites. -- Leur - énergie morale et physique. -- On les accuse à tort de cruautés. - -- Exemple du prince noir de Galles. -- Rétablissement de - Sigismond. -- Les Taborites changent leur nom pour celui de - Frères bohémiens. -- Remarques sur les Moraves, leurs - descendants. -- Luttes entre les catholiques romains et les - Hussites soutenus par les Polonais. -- George Podiebrad. -- Ses - grandes qualités. -- Hostilité de Rome contre lui. -- Les - Polonais le soutiennent. -- Règne de la dynastie polonaise en - Bohême. - - -La mort soudaine de Ziska jeta la consternation dans son armée, qui se -divisa en trois parties. L'une garda le nom de Taborites et choisit -pour chef Procope le Saint ou le Tonsuré, que Ziska avait désigné pour -son successeur. Le second corps déclara qu'il ne voulait plus de chef, -parce que nul au monde ne pourrait dignement remplacer Ziska, et prit -le nom d'Orphelins. Ces Orphelins se donnèrent pourtant des chefs. Ils -restèrent dans leurs camps sans jamais entrer dans les villes, excepté -pour des nécessités inévitables, comme, par exemple, pour acheter des -vivres. Les Orebites formaient le troisième parti. Ce nom venait de la -montagne où ils s'assemblaient d'abord, et à laquelle ils avaient -probablement donné le nom biblique d'Horeb. Ils suivaient toujours -avec les Taborites l'étendard de Ziska, mais avaient des chefs -particuliers. Malgré cette division en trois parties, les Hussites -étaient toujours unanimes pour défendre leur patrie, qu'ils appelaient -la _Terre promise_, donnant aux provinces allemandes voisines, les -noms d'Edom, de Moab, d'Amalek et de terre des Philistins. - -Procope est moins célèbre que Ziska. Selon moi, il mérite d'être placé -par l'histoire au-dessus du terrible aveugle. Ziska est très célèbre -pour avoir le premier allumé cette guerre sanglante dont les heureux -succès furent continués après sa mort par Procope, jusqu'à sa chute -héroïque sur le champ de bataille de Lipan. Procope, égal à son -prédécesseur en valeur et en habileté militaire, était en outre un -savant accompli. Ce qui le place au-dessus de Ziska, c'est son -patriotisme. Il n'avait pas l'ambition de celui qu'il remplaçait. -Ziska n'avait d'autre but que de punir ses ennemis, et sur son lit de -mort il recommanda à Procope d'exterminer par le fer et par le feu -tous les adversaires de sa religion; l'autre, sans se laisser éblouir -par ses triomphes continuels sur l'ennemi, eut toujours à coeur le -rétablissement de la paix. - -Procope était fils d'un noble ruiné. Son oncle maternel l'adopta, lui -donna une éducation savante, et le fit voyager en Italie, en France, -en Espagne et en Terre-Sainte. À son retour, son oncle, dit-on, le fit -entrer dans les ordres contre son gré, d'où lui vint le sobriquet de -_Tonsuré_. Quand la guerre des Hussites éclata, il quitta l'Église -pour l'armée, s'attacha à Ziska qui le choisit pour son successeur. -Ses exploits, plus tard, lui méritèrent le surnom de _Grand_, qui -servit à le distinguer d'un autre Procope, chef des Orphelins, et -connu sous le nom de _Prokopek_ ou petit Procope. - -La guerre continua, et les Hussites firent plus d'une irruption -heureuse dans les diverses provinces limitrophes d'Allemagne. -L'empereur et les princes d'Allemagne accusaient le pape et le clergé -de leurs échecs, disant que c'était à eux à éteindre l'incendie que -les prêtres avaient allumé. Ils se plaignaient en outre, que le -clergé, maître de richesses considérables, ne les consacrait pas au -succès de leur cause, mais à des vues d'intérêt particulier. Le pape -envoya des lettres à l'empereur, au roi de Pologne et aux princes -allemands, pour les exhorter à se réunir tous ensemble contre la -Bohême. - -Dans ces lettres, il dépeignait les Hussites comme des ennemis plus -odieux que les Turcs. Ceux-ci, nés hors de l'Église, ne commettaient -pas un acte de révolte en faisant la guerre aux Chrétiens. Nés dans -l'Église, les Hussites se révoltaient contre son autorité. - -Les représentations du pape, les instances du clergé, décidèrent le -roi de Pologne à rappeler son neveu de Bohême. Mais Coributt revint -aussitôt à Prague, où il avait un puissant parti. Le roi, pour prouver -qu'il agissait contre sa volonté, envoya 5,000 hommes aux impériaux; -mais ceux-ci, craignant, et peut-être non sans raison, que les -Polonais, au lieu de combattre les Hussites, ne se joignissent à eux, -les renvoyèrent avant qu'ils ne fussent arrivés au rendez-vous. Les -princes allemands n'étaient guère disposés à obéir aux injonctions du -pape; mais les fréquentes incursions des Hussites les décidèrent à -réunir une armée d'environ 100,000 hommes, et à marcher sur la Bohême. -Les Hussites de tous les partis se réunirent dans le danger commun. -Procope le Grand commanda les Taborites et les Orphelins: les -Calixtins avaient à leur tête Coributt et quelques nobles de Bohême. -Les Hussites assiégèrent la ville d'Aussig, qui doit être bien connue -de ceux qui ont voyagé dans ce beau pays, car elle se trouve sur la -route qui mène de Dresde à Toeplitz. Là, sur les confins du monde -germanique et slave, eut lieu une rencontre entre les deux armées qui -représentaient des croyances opposées et même des races ennemies; on a -remarqué que dans cette lutte entre les Slaves et les Allemands, les -deux races employèrent chacune les armes qui lui étaient -particulières. Les soldats allemands, bardés de fer, avaient pour -armes, selon l'usage de l'Occident, la lance, l'épée, la hache -d'armes, et montaient sur des chevaux vigoureux et pesants. Les -Bohémiens et leurs auxiliaires de Pologne, s'étaient retranchés -derrière 500 chariots, liés ensemble par de fortes chaînes; ils se -tenaient à l'intérieur et s'abritaient sous de vastes boucliers en -bois fixés dans le sol. Leurs armes principales étaient, outre les -fléaux de fer, l'arme si célèbre des Hussites, les longues lances à -crochet, qui leur servaient à jeter les ennemis en bas de leurs -chevaux[65]. Bien inférieurs en nombre aux Allemands, ils les -surpassaient par le courage: excités par une longue suite de succès, -ils se croyaient invincibles. - -[Note 65: Il faut se rappeler qu'à l'époque où la bataille eut lieu, -l'usage des armes à feu était peu répandu. La force et le courage -individuel étaient d'une bien plus grande importance alors -qu'aujourd'hui depuis l'introduction de ces armes et surtout de -l'artillerie.] - -Les Allemands chargèrent les Bohémiens avec la plus grande -impétuosité, forcèrent la ligne des chariots, rompant avec leurs -haches d'armes les chaînes qui les unissaient. Ils réussirent même à -jeter à bas la seconde ligne de défense que les Bohémiens avaient -formée avec leurs boucliers. Mais une longue marche, par une journée -très chaude, avait fatigué les Allemands, même avant le commencement -du combat; les efforts qu'ils avaient faits pour rompre les lignes de -défense de l'ennemi, avaient épuisé les cavaliers et les chevaux. -L'oeil d'aigle de Procope saisit l'occasion. Les Hussites, campés en -ce lieu depuis plusieurs jours, et restés sur la défensive jusque-là, -étaient tout frais: ils se précipitèrent avec fureur sur leurs -assaillants épuisés. Les pesants cavaliers furent jetés à bas de leurs -chevaux par les longs crochets des Hussites, ou assommés par leurs -fléaux de fer, cette arme terrible, contre laquelle les piques -servaient si peu de défense. La bataille dura du matin au soir. Les -Allemands combattirent avec courage; mais, malgré leur supériorité -numérique, la valeur, l'habileté, l'avantage de la position des -Hussites décidèrent la victoire en leur faveur. La déroute des -Allemands fut complète, leurs pertes considérables, le butin immense. -Leurs principaux chefs périrent en cette journée. Si grands que furent -les avantages matériels qui résultèrent pour les Hussites de ce combat -(16 juin 1426), il eut des conséquences morales bien plus grandes, en -les faisant passer pour invincibles. Ils ne s'endormirent pas après ce -brillant succès, mais envahirent l'Autriche, sous la conduite de -Procope et de Coributt, tandis que d'autres bandes ravageaient -d'autres provinces d'Allemagne. - -Peu après ce combat, les Calixtins déposèrent Coributt de sa dignité -de régent du royaume, et même l'enfermèrent à Prague. Les Taborites -et les Hussites le délivrèrent, et l'envoyèrent avec leurs députés à -Cracovie, pour inviter son oncle, le roi de Pologne, à se déclarer -pour les Hussites. - -Les députés soutinrent en public des discussions contre les doctrines -de l'Université de Cracovie; mais l'évêque suspendit le service divin -pour tout le temps que les hérétiques resteraient dans cette ville. -Coributt en fut si indigné, qu'en présence même de son oncle, il -menaça l'évêque de sa vengeance, disant qu'il n'épargnerait pas même -saint Stanislas, le patron du pays. Cette circonstance montre qu'il -partageait les opinions des Taborites[66]. - -[Note 66: Coributt paraît être resté alors en Pologne; mais il revint -en Bohême en 1430, et se joignit aux Orphelins avec lesquels il fit -plusieurs expéditions aventureuses en Silésie et en Lusace. Il revint -en dernier lieu en Pologne, et fut la tige de la famille princière de -Wiszniowiecki, aujourd'hui éteinte. Un membre de cette famille, du nom -de Michel, fut roi de Pologne en 1669.] - -Le pape, désespérant de trouver en Allemagne un homme capable de -réduire les Hussites, tourna ses regards vers un pays éloigné, dont -les armes s'étaient illustrées sur le sol français. Il choisit, à cet -effet, un personnage bien connu dans l'histoire d'Angleterre, Henry -Beaufort, le grand évêque de Manchester, qu'il venait de créer -cardinal. Il l'envoya comme son légat _a latere_ en Allemagne, en -Hongrie, en Bohême, par une bulle datée du 16 février 1427. La tâche -de conquérir et de convertir des soldats aussi intrépides et des -hérétiques aussi obstinés que les Hussites, était faite pour séduire -l'âme d'un Plantagenet[67], et Beaufort accepta cette périlleuse -mission. Il fit publier la croisade pontificale dans son diocèse; mais -ses concitoyens avaient assez à faire en France, sans aller chercher -si loin l'occasion de montrer leur courage. Il vint presque seul en -Allemagne pour remplir sa mission. De Malines, il informa le pape de -son voyage. Celui-ci lui répondit une lettre de remerciements, et -l'exhorta à poursuivre vigoureusement son entreprise. Beaufort obtint -un succès merveilleux, et peut-être, depuis le jour où le cri célèbre: -«Diex le volt!» retentit à Clermont et trouva de l'écho dans tous les -coeurs, jamais prédications ne produisirent un effet aussi rapide et -aussi puissant que celles de Beaufort. Toute l'Allemagne sembla se -lever à sa voix: les bandes armées du bord du Rhin et de l'Elbe, les -riches bourgeois des villes hanséatiques, les hardis montagnards des -Alpes, s'empressèrent de se rendre sous l'étendard de l'Église -militante, qu'arborait l'évêque anglais: Beaufort se trouva ainsi à la -tête d'une nombreuse armée, qui, d'après les témoignages des écrivains -contemporains, se montait à 90,000 cavaliers et comptait autant -d'hommes à pied. - -[Note 67: Henry Beaufort était fils de Jean de Gaunt par Catherine -Swynford.] - -Cette armée immense, commandée, sous Beaufort, par trois électeurs, -beaucoup de princes et de comtes de l'Empire, entra en Bohême au mois -de juin 1427, partagée en trois corps, et campa à Egra, Kommotau et -Tausk. Le danger de cette invasion formidable excita les sentiments -patriotiques de tous les Bohémiens, depuis le magnat le plus illustre -jusqu'au plus pauvre artisan. On oublia toutes dissensions -religieuses. Les Calixtins, les Taborites et les Orphelins, laissant -de côté leurs dissentiments, s'unirent contre l'ennemi commun; la -noblesse catholique, elle-même, restée jusqu'alors la plus zélée pour -les ennemis des Hussites, sentit la voix de la patrie parler plus haut -dans les coeurs que les animosités religieuses, et rejoignit les -étendards de Procope le Grand pour repousser l'invasion. - -Les forces de l'ennemi, supérieures en nombre à celles que les -Bohémiens avaient réunies, mirent le siége devant Miess. Les Bohémiens -se portèrent au-devant de lui, et quand ils arrivèrent sur les bords -de la rivière Miess, qui les séparait des Allemands, leur vue frappa -ceux-ci d'une terreur si panique, qu'ils tournèrent bride avant le -premier choc[68]. Beaufort, après avoir essayé en vain de les rallier, -fut entraîné dans la fuite de ses croisés, et fut rejoint par -l'électeur de Trèves, qui arrivait avec un corps de cavalerie. Les -Bohémiens se mirent à poursuivre les fugitifs, à en tuer et à en -pendre un grand nombre; pour eux, ils ne perdirent que peu d'hommes. -Beaucoup de ces malheureux fuyards furent tués par les paysans qui les -traquaient comme des bêtes fauves. Le butin qui échut aux vainqueurs -fut immense: petits et grands y prirent une large part, et c'est de ce -partage, dit-on, que date la fortune de plusieurs familles de Bohême -qui subsistent encore aujourd'hui[69]. - -[Note 68: L'auteur contemporain, Æneas Sylvius, dit que les Croisés -s'enfuirent même avant d'apercevoir les Bohémiens.] - -[Note 69: Il est étrange que cet événement, rapporté par tous les -écrivains ecclésiastiques, ait échappé à l'exact et consciencieux -Lingard. Il se contente de dire que Beaufort leva une petite armée -dans le but chimérique de combattre les Hussites (_Histoire -d'Angleterre_, vol. VIII, page 38 de la IVme édition), et il semble -avoir ignoré que ce projet chimérique fut mis à exécution.] - -Le pape écrivit, le 2 octobre 1427, à Beaufort, une longue lettre de -condoléance sur la malheureuse _retraite des fidèles_. Il l'invitait à -renouveler sa tentative sur la Bohême; mais le belliqueux prélat parut -s'être dégoûté, dès lors, d'une guerre contre les Bohémiens -hérétiques, et ne se mêla plus de leurs affaires. - -La conduite patriotique des Bohémiens catholiques amena une sorte de -réconciliation entre les diverses sectes religieuses. Les Hussites et -les catholiques conclurent une trève de six mois, et, à l'expiration -de cette trève, une conférence publique entre les deux partis devait -régler les différends religieux. À cette nouvelle, le pape envoya une -lettre à l'archevêque d'Olmutz pour prévenir cette conférence, _qui ne -produirait rien de bon et pourrait perdre beaucoup_. La conférence eut -lieu cependant; elle fut sans résultat au point de vue religieux, et -servit seulement à prolonger la trève. - -L'empereur Sigismond, désespérant de réussir par la force, essaya la -voie des négociations. En 1428, il envoya aux Taborites et aux -Orphelins, une députation pour leur représenter ses droits à la -couronne de Bohême, et pour leur offrir des conditions favorables. Les -ambassadeurs furent entendus à Kuttemberg; mais on leur répondit que -Sigismond avait perdu tout droit au trône par ses guerres et ses -croisades sanglantes contre la Bohême, et par l'outrage qu'il avait -fait à ce pays en laissant brûler Jean Huss et Jérôme de Prague. -Procope, qui n'assistait pas à l'entrevue, voyait, au contraire, une -occasion favorable de terminer la lutte cruelle qui, depuis dix ans -déjà, désolait ce pays. Il pria les ambassadeurs de venir le trouver -au Thabor, où se trouvait alors son quartier-général, et il leur -exprima son désir de pacifier la Bohême. Les ambassadeurs -accueillirent avec joie ses propositions, et lui donnèrent un -sauf-conduit pour se rendre en Autriche avec une légère escorte et -avoir une entrevue avec l'empereur. Procope se rendit à la cour -impériale; «c'était la meilleure occasion de faire la paix, dit -Balbin; mais l'Empereur refusa toute concession, et Procope revint en -Bohême avec la satisfaction de lui avoir offert la paix.» Sans se -laisser décourager par son peu de succès, il proposa l'année suivante, -1429, dans la diète réunie à Prague, de reconnaître Sigismond s'il -voulait accepter l'autorité des Écritures, suivre leurs préceptes, -communier sous les deux espèces, et satisfaire les demandes des -Bohémiens. On ouvrit des négociations avec l'empereur, qui réunit une -diète à Presbourg. Procope y vint à la tête d'une députation -bohémienne. La conférence dura toute une semaine, et la députation -revint à Prague pour rendre compte de ce qu'elle avait fait. Les -écrivains qui ont rapporté ces évènements, ne disent pas quels furent -les résultats de la conférence de Prague; ils racontent seulement que, -malgré le grand nombre de partisans que Sigismond comptait à la diète -de Prague, on repoussa tout projet d'accommodement avec lui. On peut -croire que l'empereur n'aurait pas accompli les demandes qu'on lui -faisait, ou n'aurait pas donné des garanties suffisantes de leur -exécution. Quoi qu'il en soit, les Hussites de tous les partis -acceptèrent avec enthousiasme la proposition que fit Procope d'envahir -l'Allemagne. Il entra dans ce pays, désola la Saxe jusqu'aux portes de -Magdebourg, ravagea le Brandebourg et la Lusace, et revint en Bohême -avec un butin immense. L'espoir d'un pareil succès attira sous ses -drapeaux un grand nombre de Bohémiens, et l'année suivante, 1430, il -réunit dans les plaines de Weissenberg, une armée de 52,000 hommes à -pied, de 20,000 cavaliers, avec 3,000 chariots tirés par 12 ou 14 -chevaux chaque. À la tête de cette armée il ravagea la Saxe et la -Franconie jusqu'au Mein. Cent villes ou châteaux environ furent -réduits en cendres; le butin fut si considérable, que les chariots des -Bohémiens y suffisaient à peine. Outre ce butin, ils se faisaient -payer des sommes énormes par les princes, les évêques, les villes, -comme des rançons pour prévenir le pillage et la destruction[70]. - -[Note 70: L'évêque de Bamberg leur paya 9,000 ducats, la ville de -Nuremberg 10,000; sommes énormes avant la découverte de l'Amérique. De -pareilles rançons furent payées par l'électeur de Brandebourg, le duc -de Bavière, le margrave d'Anspach, l'évêque de Salzbourg, etc.] - -Les heureuses invasions des Hussites remplirent Rome et l'Allemagne de -consternation. L'empereur réunit une diète de l'empire à Nuremberg, où -l'on résolut une nouvelle expédition contre la Bohême, et le pape fit -proclamer par son légat, le célèbre Julien Césarini, une Croisade -contre les hérétiques. La bulle publiée à ce sujet promettait -indulgence plénière à tous ceux qui prendraient part à la Croisade ou -s'y feraient remplacer. Elle remettait soixante jours des peines du -purgatoire à tous ceux, hommes ou femmes, qui prieraient pour le -succès de l'expédition. Des confesseurs, appartenant au clergé -séculier et régulier, devaient entendre les confessions des Croisés, -et avaient pleins pouvoirs de les absoudre s'ils s'étaient rendus -coupables de violences contre des prêtres et des moines, s'ils avaient -brûlé des églises ou commis d'autres sacriléges, même dans les cas -réservés pour le siége apostolique. - -Tous ceux qui avaient fait voeu de pèlerinage à Rome, à Compostelle ou -ailleurs, en étaient relevés à condition de consacrer à la Croisade -l'argent qu'ils auraient dépensé dans leur pèlerinage. Les confesseurs -ne devaient prendre qu'un sou de Bohême pour confesser un Croisé, et -même ne rien demander, si cette offrande n'était pas faite -spontanément. - -À ces avantages spirituels, on joignait l'espoir d'avantages plus -positifs et plus matériels. Le butin immense que ces heureuses -invasions avaient apporté et accumulé en Bohême, y avait produit une -richesse considérable. Une Croisade contre la Bohême devait donc -séduire toutes les classes de l'Allemagne, depuis le prince jusqu'au -paysan le plus pauvre. Tous les avantages spirituels et temporels -étaient réunis: on allait obtenir la rémission de ses péchés sans se -soumettre à des pénitences sévères, sans être obligé à de fortes -donations à l'Église, et de plus on pourrait ou faire sa fortune, ou -la réparer. En un mot, c'était ce qu'on appellerait aujourd'hui _une -spéculation magnifique_, et témoignait d'un _charlatanisme fieffé_, -pour employer le langage du jour. D'autres causes plus élevées -poussaient non moins vivement les esprits à une Croisade contre la -Bohême. La honte que les victoires des Bohémiens avaient infligée à -l'antique renommée militaire des Allemands, excitait dans tous les -coeurs fiers un vif désir de l'effacer par des actes éclatants de -valeur. Les ruines fumantes de tant de villes et de châteaux qui -marquaient le passage des Hussites à travers les riches provinces de -l'Allemagne, enflammaient encore chez les habitants de ces contrées -l'ardeur de la vengeance contre les auteurs de ces calamités. - -Les Croisés accoururent donc à Nuremberg de toutes les parties de -l'Allemagne; mais l'empereur essaya encore la voie des négociations. -Les propositions qu'il fit aux Bohémiens ayant été acceptées, une -députation représentant tous les partis de la Bohême vint trouver la -cour à Egra. Les négociations durèrent quinze jours; mais l'empereur -se refusait à des concessions sincères. Les Bohémiens, voyant qu'on -continuait les préparatifs de la Croisade contre eux, rompirent la -conférence, déclarant que ce n'était pas leur faute si une juste paix -ne terminait point cette guerre terrible. Ils se préparèrent à -défendre vigoureusement leur patrie. Tous, même les Catholiques, -réunis contre l'ennemi commun, se rallièrent sous la bannière de -Procope le Grand, qui rassembla près de Chotieschow, 50,000 -fantassins, 7,000 cavaliers d'élite, et 3,000 chariots, attirail de -guerre devenu indispensable pour les Bohémiens. - -Les Croisés étaient environ 90,000 fantassins, 40,000 cavaliers, et -avaient pour chefs, outre le légat Césarini, les électeurs de Saxe et -de Brandebourg, le duc de Bavière et un grand nombre de princes -séculiers et ecclésiastiques d'Allemagne. Ils pénétrèrent en Bohême -par la grande forêt qui la limite du côté de la Bavière. Les -éclaireurs qu'ils avaient envoyés reconnaître la position et la force -des Bohémiens, se laissèrent tromper par les manoeuvres habiles de -Procope, et par les indications mensongères que leur donnèrent les -habitants. Ils rapportèrent que les Bohémiens, en proie à des -divisions intestines, fuyaient dans tous les sens devant l'armée des -envahisseurs. Les Croisés s'avancèrent sans obstacle jusqu'à Tausch et -en firent le siége; mais, quelques jours après, Procope apparut à la -tête des Taborites et des Orphelins, et força les assiégeants de -s'enfuir. Les Croisés se dispersèrent, mirent tout à feu et à sang, et -se rallièrent à Riesenberg où ils prirent une forte position. Ils -s'aperçurent bientôt que les prétendues divisions des Bohémiens -étaient un mensonge, et qu'au contraire ils se réunissaient de toutes -parts contre l'ennemi commun. La connaissance de l'accord des -Bohémiens produisit sur les Croisés de Césarini l'effet qu'il avait -déjà produit sur les Croisés de Beaufort. Le duc de Bavière fut le -premier à fuir, abandonnant son équipage pour ralentir la poursuite -des ennemis; l'électeur de Brandebourg, et bientôt l'armée tout -entière suivirent son exemple. Le seul homme qui ne partagea pas la -panique générale, fut un prêtre, le cardinal lui-même. Il harangua ses -troupes avec une grande présence d'esprit, il leur représenta que leur -fuite déshonorerait leur patrie, et que leurs ancêtres idolâtres -combattaient plus courageusement pour leurs idoles, qu'eux-mêmes pour -la cause du Christ. Il les exhortait à se rappeler les anciens héros -de leur race, les Ariovistes, les Tuiscons, les Arminius, et leur -montrait qu'ils avaient plus de chances de se sauver par la résistance -que par une fuite honteuse où ils seraient pour sûr atteints et -égorgés. Que ce soit le souvenir de la gloire de leurs ancêtres ou le -sentiment de leur propre salut qui donna le plus de poids aux paroles -du cardinal, je ne sais, mais enfin il réussit à les rallier et à -occuper la forte position de Riesenberg, où il était résolu d'attendre -l'ennemi. Cette détermination ne dura pas long-temps; car, à la vue -des Bohémiens, les Croisés furent saisis d'une terreur si panique que -Césarini ne put pas les arrêter et fut même entraîné dans leur fuite; -11,000 Allemands périrent dans cette journée, où l'on ne fit que 700 -prisonniers; 240 fourgons chargés d'or et d'argent, et aussi, comme le -remarque un chroniqueur, d'excellent vin, tombèrent entre les mains -des Bohémiens. Ils s'emparèrent encore de toute l'artillerie des -ennemis qui montait à 50 canons; quelques historiens l'évaluent à 150 -canons. Césarini perdit dans cette fuite son chapeau et sa robe de -cardinal, sa crosse, sa sonnette et la bulle pontificale qui -proclamait la croisade dont le résultat était si piteux. - -Les auteurs allemands ont commenté de bien des manières la panique -extraordinaire qui saisit un peuple aussi belliqueux que les -Allemands, et les fit fuir deux fois à la seule vue des Bohémiens. -Jamais personne n'a mis en doute la valeur dont les Allemands ont -donné tant de preuves avant et depuis la guerre des Hussites. Cet -exemple prouve peut-être plus que tout autre que, même dans une lutte -physique, l'activité morale est supérieure à la force brute. Une -petite nation qui combat _pro aris et focis_, pour ses autels et sa -liberté, qui a foi dans la justice et le succès de sa cause, peut -l'emporter sur les armées les plus nombreuses et les plus -disciplinées. Celles-ci n'ont pas d'inspirations semblables pour les -soutenir, et se laissent bientôt décourager même par leurs succès -temporaires. Les Espagnols ont l'habitude de dire d'un homme qu'il a -été et non pas qu'il est brave; car souvent la même personne peut -montrer la plus grande bravoure dans une circonstance, et dans -d'autres agir tout différemment. Tous admettent la vérité de cette -observation; mais ce qui est vrai d'une personne, l'est aussi de -plusieurs, et même de toute une nation, surtout si l'on songe que les -foules sont plus sujettes que les individus aux effets temporaires de -l'enthousiasme et de l'abattement. L'histoire est pleine d'exemples de -ce fait, et ce sera pour moi une triste tâche de décrire, sous -l'influence désolante du despotisme autrichien et romain, la -prostration de cet esprit national que la guerre des Hussites avait -développé en Bohême avec une énergie aussi remarquable. Sans scruter -ces pages de l'histoire, nous pouvons voir aujourd'hui revivre -l'esprit national là où depuis long-temps il paraissait éteint, et ces -exemples ne peuvent que remplir de joie les coeurs de tous les amis de -la liberté du genre humain et de la dignité de la nature humaine. -Rome, dont la gloire semblait ensevelie pour toujours dans l'urne -funéraire de ses anciens héros, a montré par la noble résistance -qu'elle a faite contre l'inqualifiable invasion de la Gaule moderne, -que l'esprit de Camille, endormi depuis tant de siècles sous les -ruines de la ville éternelle, a revécu dans ses énergiques défenseurs. -Venise, la belle Venise, tombée ignominieusement, après des siècles de -grandeur, sans avoir disputé son indépendance, a déployé dans son -admirable résistance aux oppresseurs de l'Italie, un patriotisme digne -des jours glorieux des Dandolo, des Zeno, des Pisani; sa résistance -n'a pas réussi à rendre à la reine de l'Adriatique ses antiques -honneurs, mais elle a fait briller son nom d'un aussi vif éclat que -celui qui illumine la page la plus illustre de sa romanesque histoire -de la _Guerre de Chiozza_ (1378-81). On peut donc justement espérer -que, malgré les nuages noirs qui assombrissent aujourd'hui l'horizon -de la belle Italie, ses enfants pourront bientôt lui assurer tous les -avantages de la liberté civile et religieuse, et qu'elle pourra -redevenir - - Magna parens frugum saturnia tellus, - Magna virûm. - -L'issue malheureuse de la croisade de Césarini mit un terme aux -tentatives d'invasion en Bohême; mais les Taborites et les Orphelins -continuèrent leurs courses sur les provinces de l'Empire. Les deux -Procope pénétrèrent en Hongrie, où, malgré la vigoureuse résistance -des habitants, ils commirent de grands dégâts. L'Empereur et le -concile qui venait de s'assembler à Bâle, se décidèrent donc à obtenir -par la douceur ce qu'ils n'avaient pu obtenir par la force. Par suite -de cette résolution, l'empereur et le cardinal Césarini adressèrent -aux Hussites des lettres affectueuses où ils les invitaient à des -conférences religieuses dans la ville de Bâle, et leur accordaient la -liberté d'accomplir le service divin suivant leurs rites, pendant le -séjour qu'ils y feraient. Après une négociation prolongée, les -Hussites acceptèrent cette entrevue et envoyèrent à Bâle une -députation de prêtres appartenant à tous les partis, que le recteur de -l'Université de Prague avait choisis. Il y avait aussi des députés -laïques, et à leur tête était Procope le Grand. - -Ils furent rejoints par un ambassadeur polonais. Procope fit beaucoup -valoir cette nouvelle preuve d'intérêt donnée par une nation parente; -c'était probablement la conséquence des ambassades envoyées par les -Hussites en Pologne en 1431 et 1432, dont j'ai rendu compte. La -députation des Hussites, composée de 300 personnes, arriva à Bâle le 6 -janvier 1433; Æneas Sylvius assistait à son arrivée, et voici comment -il la décrit: - -«Toute la population de Bâle se pressait dans les rues ou hors de la -ville pour les voir arriver. Ils étaient au milieu de membres du -concile qu'avait attirés la réputation de cette belliqueuse nation. -Hommes, femmes, enfants, personnes de tout âge et de toute condition -remplissaient les places publiques, occupaient les portes et les -fenêtres et même les toits des maisons pour attendre leur venue. Les -spectateurs considéraient attentivement les Bohémiens, désignant du -doigt ceux qui avaient attiré particulièrement leurs regards. Ils -s'étonnaient de leurs habits étrangers qu'ils voyaient pour la -première fois, de leur visage terrible, de leurs yeux ardents. On ne -trouvait nullement exagérées toutes les peintures qu'on en avait -faites. (Il courait à cette époque en Allemagne, un dicton qui disait -que dans chaque Hussite il y avait cent démons). Tous les regards se -portaient sur Procope. C'est lui, disait-on, qui a battu tant -d'armées de fidèles, détruit tant de villes, massacré tant de mille -hommes. C'est lui que ses soldats redoutent autant que ses ennemis; -c'est ce général, invincible, courageux, qui ne connaît pas la -crainte.» Les députés hussites avaient reçu de leurs commettants -l'ordre d'insister sur les articles qui avaient toujours servi de base -aux négociations pour la paix, et ils refusèrent d'entrer dans aucune -discussion des dogmes proclamés par Jean Huss ou par Wiclef, et sur -lesquels les pères du concile les invitaient à s'expliquer. Si l'on -avait adopté le premier de ces quatre articles, c'est-à-dire la -liberté illimitée de prêcher la parole de Dieu, sa conséquence aurait -été la libre interprétation des Écritures, principe fondamental du -Protestantisme. - -Les débats entre les Hussites et les pères du concile furent donc -bornés à ces quatre articles. Ulric, prêtre des Orphelins, défendit -contre Henry Kalteisen, docteur en théologie, la liberté de prêcher la -parole de Dieu. Jean de Rokiczan soutint la deuxième proposition, la -communion des deux espèces, contre Jean de Raguse, général des -Dominicains et plus tard cardinal. L'Anglais Pierre Payne soutint -contre Jean de Polemar, archidoyen de Barcelone, que le clergé ne -pouvait pas posséder de biens temporels. La quatrième proposition, -concernant le châtiment des crimes sans considération de leurs -auteurs, c'est-à-dire du clergé, fut défendue par un prêtre taborite, -Nicolas Peldrzymowski, contre Gilles Charlier, professeur de -théologie, doyen de Cambrai. Les Bohémiens furent beaucoup fatigués et -peu convaincus par les longs discours de leurs adversaires. Le -cardinal Césarini prit à l'occasion part dans ces discussions, et eut -affaire à Procope, qui maniait la dialectique avec autant de -dextérité et de succès que l'épée ailleurs. En voici un exemple: les -députés ayant refusé, comme j'ai dit, de discuter autre chose que les -quatre propositions, sous prétexte qu'ils n'en avaient pas le droit, -le cardinal leur reprocha d'avoir des opinions hétérodoxes et de -croire, entre autres choses, _que les ordres mendiants étaient une -invention du diable_.--_Oui_, dit Procope, _puisque les mendiants -n'ont été institués ni par les patriarches, ni par Moïse, ni par -J.-C., ni par les prophètes, ni par les apôtres, que peuvent-ils être -sinon une invention du diable et une oeuvre de ténèbres_. Cette -réponse excita un rire universel dans l'assemblée. Rappelons encore -une anecdote relative à ces conférences, qui prouve la vivacité des -parentés slaves. Jean de Raguse était un Slave, né dans la ville dont -il portait le nom, et qui, à cette époque, était un centre célèbre de -la littérature slave en Dalmatie. Pendant ses discussions avec les -députés hussites, il employa plus d'une fois les mots d'hérétique et -d'hérésie. Procope irrité s'écria: «Cet homme, notre compatriote, nous -insulte en nous appelant hérétiques.» Jean de Raguse répondit: «C'est -parce que je suis votre compatriote de nation et de langue que je -voudrais vous ramener dans le sein de l'Église.» Les sentiments -nationaux des Bohémiens furent si blessés par ce qu'ils considéraient -comme un affront dont l'auteur était un de leurs compatriotes, qu'ils -furent sur le point de se retirer. On eut de la peine à leur persuader -de rester; quelques-uns même demandèrent que Jean de Raguse cessât de -prendre part aux controverses. - -Les députés hussites, après avoir séjourné trois mois à Bâle, -revinrent en Bohême sans avoir rien obtenu. La haine mortelle qui -animait les Catholiques romains, surtout ceux d'Allemagne, s'adoucit -beaucoup par la courtoisie que montra le concile et les relations -amicales que les deux partis entretinrent pendant le séjour des -Bohémiens. À leur départ, le concile envoya une ambassade en Bohême -pour reprendre à Prague les conférences infructueuses de Bâle. On -accueillit l'ambassade avec de grands honneurs, et une diète fut -convoquée à Prague. Les négociations entre la diète et les délégués du -concile réussirent davantage: les Bohémiens consentirent à admettre -les quatre propositions modifiées, ou, comme l'on dit, expliquées par -le concile, qui les confirma solennellement sous le nom de -_Compactata_. L'empereur Sigismond fut, aussitôt après, reconnu comme -roi légitime de Bohême. - -Cet accord avec l'empereur et le concile fut conclu par les magnats et -les villes principales de la Bohême. Ils étaient las de cette longue -guerre qui, malgré ses succès, était une calamité pour le plus grand -nombre, et ceux qui s'étaient enrichis à la guerre désiraient la paix -pour jouir de leurs richesses. Les Calixtins, qui formaient une sorte -d'Église aristocratique, inclinaient plus vers Rome que les Hussites -extrêmes, les Taborites, les Orphelins, les Orebites. Sigismond était -justement impopulaire en Bohême; mais il avait pour lui le prestige de -la légitimité, et malgré les outrages qu'il avait infligés à la -Bohême, beaucoup se rappelaient qu'il était fils de Charles IV, le -meilleur roi qui se fût jamais assis sur le trône. Le sentiment de -fidélité à la dynastie légitime est imprimé profondément dans l'esprit -de toute nation. Ce sentiment, malgré la glorieuse administration de -Cromwell, assura au fugitif Charles II son éclatante restauration, et -fit que ses partisans restèrent si fidèlement attachés à la cause de -cette malheureuse dynastie. Ces sentiments trouvaient peu d'écho chez -les Hussites extrêmes, que je puis appeler les puritains de Bohême, et -qui, comme ceux d'Angleterre, inclinaient au gouvernement républicain. - -Pendant les négociations entre la diète de Prague et le concile, -Czapek, chef des Orphelins, offrit ses services au roi de Pologne, -alors en guerre avec l'Ordre germanique. Malgré l'opposition du -clergé, le roi catholique et le sénat polonais accueillirent avec joie -le secours de ces hérétiques obstinés. - -Les Orphelins et quelques Taborites[71], avec huit mille fantassins, -huit cents cavaliers et trois cent quatre-vingts chariots, entrèrent -en Pologne, et, après s'être unis aux Polonais, envahirent les -possessions de l'Ordre teutonique[72], prirent douze places fortes et -ravagèrent tout le pays. La vue seule de ces rudes soldats inspirait -la terreur, tous s'enfuyaient à l'approche des Hussites redoutés. Ils -pénétrèrent jusqu'à la Baltique, remplirent d'eau de mer leurs -bouteilles, pour les rapporter chez eux comme preuve que leurs armes -avaient atteint les rivages d'une mer lointaine. - -[Note 71: Voici comment Æneas Sylvius décrit l'aspect des Taborites: -«C'étaient des hommes complètement noirs, parce qu'ils étaient -toujours exposés au soleil, au vent et à la fumée de leur camp. Leur -aspect était horrible et effrayant; leurs yeux étaient ceux de -l'aigle, leur chevelure était hérissée, leur barbe longue, leur -stature prodigieuse, leurs corps velus, et leur peau si dure qu'elle -semblait aussi capable qu'une cuirasse de résister au fer.»] - -[Note 72: Elles forment aujourd'hui les provinces de la Prusse -occidentale et la nouvelle Marche de Brandebourg.] - -Les Orphelins revinrent en Bohême, et se joignirent à Procope qui, -avec les Taborites et les Orebites, s'était déclaré contre les -_Compactata_, ou quatre propositions expliquées par le concile. -Procope se plaignait que le concile eût essayé de tromper les -Bohémiens par cet artifice, et accusait ceux qui soutenaient les -projets du concile, de trahir leurs propres intérêts par une prudence -mal entendue. Aussi les délégués du concile firent-ils tout ce qu'ils -purent pour exciter les partisans des _Compactata_ contre les -Taborites et leurs alliés. Une ligue composée des principaux nobles du -pays, Calixtins et Catholiques, se forma, et son premier acte fut de -s'assurer la possession de Prague. Ils réussirent sans peine à occuper -la vieille ville, dont les habitants partageaient leurs opinions. Mais -ceux de la nouvelle ville refusèrent de se soumettre à la ligue, et -s'opposèrent à l'entrée des troupes, sous les ordres de Procope le -Petit et du Taborite Kerski. - -Une sanglante bataille eut lieu le 6 mai 1434, les ligueurs -emportèrent de force la ville nouvelle et en chassèrent les -défenseurs, qui allèrent rejoindre le camp de Procope le Grand. Le -parti des vrais Hussites[73] subsistait encore, malgré les pertes -considérables qu'il avait éprouvées à la défaite de Prague. Beaucoup -de villes les appuyaient encore, et leurs forces réunies formaient une -nombreuse armée plus à craindre par son esprit que par son nombre. -Procope, à la tête de trente-six mille combattants, marcha sur Prague -pour reprendre la ville nouvelle; mais la ligue réunit contre lui une -année plus nombreuse que la sienne, et rallia même les premiers alliés -de Procope. Les armées se rencontrèrent dans les plaines de Lipan, le -29 mai, entre les villes de Boehmish-Brod et de Kaursim, à quatre -milles allemands de Prague. - -[Note 73: Les Taborites, les Orphelins et les Orebites donnaient aux -Calixtins le nom de _Hussites boiteux_.] - -Procope souhaitait une bataille dans l'espoir de pénétrer dans Prague -par un de ces mouvements stratégiques où il excellait, et d'occuper la -ville où il avait de nombreux partisans et d'où ses adversaires -avaient fait sortir toutes leurs forces. Mais les ligueurs firent une -charge furieuse contre son camp, et rompirent son rempart habituel, -les barricades de chariots. Les Taborites, peu habitués à voir la -cavalerie rompre leur rempart mobile, plièrent et s'enfuirent de -l'autre côté du camp. Procope rallia les fugitifs; mais, à ce moment -critique, Czapek, le même qui avait conduit en Pologne les Hussites -auxiliaires, trahit sa cause et s'enfuit du champ de bataille avec sa -cavalerie. Alors Procope, suivi de ses meilleurs soldats, se précipita -au milieu de l'ennemi, lui disputa long-temps la victoire, jusqu'à ce -que, accablé par le nombre, il succombât, ainsi que son homonyme, -Procope le Petit, qui avait vaillamment combattu à son côté. - -Ainsi finit le grand chef bohémien, dont le nom seul remplissait de -terreur les ennemis de sa patrie. Ce héros succomba, plutôt fatigué de -vaincre que vaincu (_non tam victus quam vincendo fessus_). Cette -expression n'est pas d'un écrivain de sa croyance et de sa race, mais -d'un Catholique contemporain (Æneas Sylvius Piccolomini, depuis le -pape Pie II.--_Hist. Bohêm._, cap. LI), qui pouvait apprécier son -caractère et qui l'avait connu personnellement à Bâle. Ce fut une -victoire gagnée par des Bohémiens sur des Bohémiens, et non pour des -Bohémiens. On peut dire que la bataille de Lipan termine la guerre des -Hussites. Quelques chefs taborites continuèrent, pendant quelque -temps, une guerre de partisans, mais insignifiante, et qui se termina -facilement. - -On doit regarder cette guerre comme un des plus extraordinaires -épisodes de l'histoire moderne, et peut-être comme le plus -extraordinaire. Une petite nation comme la Bohême, avec une population -divisée, sans autres secours extérieurs qu'une poignée de Polonais, a -résisté, pendant près de quinze ans, aux forces réunies de l'Allemagne -et de la Hongrie, et a tiré de terribles représailles des invasions de -ses ennemis. Une autre circonstance montre que, dans cette lutte -inégale, les Bohémiens ont déployé une valeur incomparable et une -activité intellectuelle dont on trouverait difficilement un pareil -exemple. Au milieu de la tourmente de cette guerre acharnée, -l'Université de Prague continua ses cours habituels et conféra ses -grades académiques, et l'instruction paraît avoir été répandue dans -toutes les classes de la population. On a des traités sur différents -points religieux, écrits à cette époque par des artisans, et l'on y -trouve souvent beaucoup de talent et un zèle enflammé. Æneas Sylvius, -déjà cité plus d'une fois, dit que toutes les femmes des Taborites -connaissaient à fond l'Ancien et le Nouveau-Testament. Il remarque -qu'en général les Hussites, qu'il hait cordialement, n'ont pas d'autre -mérite que l'amour des lettres (_nam perfidum genus illud hominum hoc -solum boni habet quod litteras amat._ Voir sa lettre à Carvajal). Je -ne crois pas que l'Europe occidentale puisse opposer à Procope le -Grand, personne qui ait réuni un courage aussi entreprenant, une -habileté militaire aussi consommée et une science si profonde, comme -il en donna la preuve en luttant d'arguments contre les doctrines de -l'Église romaine avec autant de succès que les armes à la main sur le -champ de bataille. - -On a beaucoup parlé des cruautés commises par les Hussites et surtout -par leurs illustres chefs, Ziska et Procope. Beaucoup d'historiens -allemands emploient l'expression de _barbarie de Hussite_, pour -désigner tout acte cruel, barbare et sauvage. Je n'ai point -l'intention de justifier les cruautés dont les Hussites se rendirent -coupables plus d'une fois; mais ils n'ont pas été les agresseurs dans -cette lutte sauvage. Que la responsabilité de ces atrocités retombe -sur la tête des cruels et iniques assassins de Jean Huss et de Jérôme -de Prague, de ceux qui ont égorgé les premiers Hussites à Slan, qui -ont massacré des pèlerins inoffensifs, occupés à honorer Dieu suivant -leur conscience, et qui se sont conduits envers les Hussites avec -autant de cruauté que ceux-ci en ont montré envers leurs ennemis. Les -Allemands et les autres peuples de l'Europe n'ont-ils pas, eux aussi, -à répondre sur les mêmes accusations de cruauté et de barbarie que les -ennemis religieux et politiques des Hussites font peser sur leur -mémoire? Soutenir le contraire serait aller contre l'évidence -historique. Pour moi je m'en porte garant, et un seul exemple prouvera -si j'ai tort ou raison. - -L'histoire complète des guerres des Hussites n'offre pas un exemple -d'une cruauté aussi grande que le massacre de Limoges, où hommes, -femmes et enfants furent égorgés, non par un soldat échauffé dont la -fureur n'écoute plus les ordres du chef, mais d'après l'ordre réfléchi -du commandant lui-même. Un général ordonna de sang-froid d'égorger les -hommes et même les femmes et les enfants qui, à genoux devant lui, se -défendaient d'avoir pris part à la trahison de leurs supérieurs! Et -quel est le chef qui viola si cruellement les lois divines et -humaines? C'était sans doute un barbare infidèle ou un fanatique -poussé à la cruauté par la persécution de sa croyance et de sa race, -comme Ziska et Procope? Non, c'était le miroir, le parangon de la -chevalerie, le sujet de tant de romans, le prince noir de Galles[74], -et cependant ce carnage insensé n'a pas obscurci sur son écusson, aux -yeux de la postérité, la gloire de Crécy et de Poitiers, ou sa -conduite chevaleresque envers le roi de France prisonnier. Les annales -de l'Europe occidentale, à cette époque, fourniraient d'autres -exemples de cruautés semblables; mais un historien impartial ne jugera -pas les grands caractères du moyen-âge au point de vue élevé de -moralité que notre siècle éclairé reconnaît, au moins, s'il ne la -pratique pas. Obligé de rapporter leurs crimes, il saura payer à leurs -nobles actions le tribut d'éloges qu'elles méritent; car leurs excès, -pour employer l'expression du grand orateur romain, furent la faute de -leur âge et non celle des hommes;--_non vitia hominis, sed vitia -sæculi._ Nous donc, Slaves, à la vue de l'énergie que notre race a -déployée dans la guerre des Hussites, nous concevons l'orgueilleux -espoir que l'avenir produira des caractères aussi énergiques que ceux -qui ont signalé cette époque, et que leur carrière sera féconde, non -en destructions et en souffrances, mais en bienfaits et en avantages -pour l'humanité. Puisse leur gloire consister, non à continuer les -luttes terribles de Ziska et de Procope, mais à développer et à -compléter la noble entreprise de Jean Huss et de Jérôme de Prague. - -[Note 74: «Et puis veci le prince, le duc de Lancastre, le comte de -Cantebruge (Cambridge), le comte de Pembroke, messire Guichard -d'Angle, et tous les autres et leurs gens qui entrèrent dedans, et -pillards à pied, qui étoient tous appareillés de mal faire et de -courir la ville et de occire hommes, femmes et enfants, et ainsi leur -étoit-il commandé. Là eut grand' pitié; car hommes, femmes et enfants -se jetoient à genoux devant le prince et crioient: mercy, gentil sire; -mais il était si enflammé d'ardeur que point n'y entendoit, ni nul, ni -nulle n'étoit ouïe, mais tous mis à l'épée quanque (tout ce que) on -trouvoit et encontroit, ceux et celles qui point coupables n'en -étoient. Ni je ne sçais comment ils n'avoient pitié des pauvres gens -qui n'étoient mie taillés de faire nulle trahison; mais ceux le -comparoient (payaient) et comparèrent plus que les grands maîtres qui -l'avoient fait. Il n'est si dur coeur, que, s'il fût adonc en la cité -de Limoges, et il lui souvint de Dieu, qui n'en pleurât tendrement du -grand meschef qui y étoit; car plus de trois mille personnes, hommes, -femmes et enfants y furent délivrés et décolés cette journée. Dieu en -ait les âmes, car ils furent bien martyrs.» (_Froissard_, livre Ier, -chap. DCXXXVI).] - -Les Calixtins et les Catholiques romains accueillirent l'empereur -Sigismond comme leur monarque légitime. Il jura le maintien des -_Compactata_ et des libertés nationales. Quelques chefs des Taborites -résistèrent; ils furent défaits, pris et exécutés; mais il eut la -sagesse de ne pas persécuter le reste des Taborites, il leur laissa la -ville de Tabor, leur accorda le libre exercice de leur religion et une -étendue considérable de terrain, en se contentant d'un léger tribut. - -Dès qu'on les laissa paisibles, ils s'appliquèrent à l'industrie, et -les farouches soldats devinrent de pacifiques citoyens; en un mot, le -véritable caractère slave, paisible et industrieux quand il n'est pas -opprimé, reparut là comme auparavant et comme il s'est toujours -montré. Æneas Sylvius les visita au Tabor. Ne sachant où passer la -nuit, comme il raconte, il aima mieux coucher dans leur ville que dans -la campagne, où il aurait eu à se garder des voleurs. Les Slaves le -reçurent avec l'hospitalité nationale, faisant éclater leur joie à sa -vue; quoique leur aspect dénotât leur misère, ils lui offrirent -aussitôt, à lui et à sa suite, de la viande et de la boisson en -abondance. Il les appelle cependant _une secte abominable, perfide, -digne des peines capitales_. Il ne leur reproche aucun vice ni aucune -immoralité, leur seul crime est de rejeter la suprématie de l'Église -romaine, de ne pas croire à la transsubstantiation, etc. Il énumère -une série de propositions de l'Église que les Taborites rejetaient, et -termine ainsi (lettre à Carvajal): «Cependant ce peuple sacrilége et -infâme (_sceleratissimos_), que l'empereur Sigismond devrait -exterminer ou reléguer à l'autre extrémité du monde, pour l'occuper à -déterrer ou à briser des pierres, et l'exclure de tout rapport avec le -genre humain, obtient de lui, au contraire, des droits et des -immunités, il ne paie qu'un léger tribut: c'est une honte et une -injure pour lui et son royaume. Il suffit d'un peu de levain pour -aigrir toute la pâte, et de cette lie du peuple pour souiller toute la -nation.» Voilà les sentiments charitables avec lesquels le savant -illustre et le pape futur reconnaissait l'hospitalité des pauvres -Taborites. - -Vers 1450, les Taborites changèrent leur nom pour celui de Frères -bohémiens, et, en 1456, ils formèrent une communauté tout-à-fait -distincte des autres sectateurs de Jean Huss, des Calixtins. En 1458, -les Catholiques et les Calixtins leur firent supporter une violente -persécution. La persécution reprit avec violence en 1466; mais elle ne -put abattre le zèle et le courage des Frères, dont la dévotion -grandissait avec les tourments et la persécution. Ils réunirent un -synode à Khota, et fondèrent leur Église en élisant les plus vieux, -selon l'usage des premiers chrétiens. Ils adoptèrent les mêmes dogmes -que les Vaudois, et leurs prêtres reçurent l'ordination d'Étienne, -l'évêque vaudois de Vienne[75]; ils furent souvent appelés, pour ce -fait, Vaudois. - -[Note 75: Quelques écrivains supposent que c'était un évêque de Vienne -en Autriche, et qu'il y avait à cette époque un nombre considérable de -Vaudois dans ce pays. Cependant ce fait n'est nullement prouvé. J'ai -suivi l'opinion du rév. docteur Gilly, dont l'autorité est grande en -pareil cas, et qui pense que cette Vienne est la Vienne du Dauphiné, -dans le sud de la France.] - -La première Église protestante des Slaves continua à souffrir la -persécution la plus inexorable, et fut obligée de se réfugier dans -les cavernes et les forêts pour y tenir ses synodes et y accomplir le -service divin. On donnait à ses sectateurs les noms injurieux -d'Adamistes, de picards, de voleurs, de brigands, et toutes les -appellations les plus outrageantes. - -Les souffrances de cette Église furent suspendues en 1471, à -l'avènement du prince polonais Vladislav Jagellon, qui lui accorda -aussitôt la liberté religieuse. Les Frères espérèrent alors en des -temps plus heureux pour leur culte qui, en 1500, comptait environ deux -cents lieux d'exercice. En 1503 on les exclut des offices publics, -mais ils présentèrent au roi Vladislav une apologie de leurs -croyances, et ce prince, convaincu de leur innocence, arrêta la -persécution. En 1506, le clergé catholique réussit à la renouveler, -sous prétexte que la reine, qui était enceinte, pourrait obtenir, par -cet acte de piété, une heureuse délivrance. Les Frères ne ralentirent -pas leur zèle, malgré leur misérable condition, et publièrent en 1506, -à Venise, une traduction de la Bible dans leur langue. - -Lorsque la dynastie autrichienne reparut sur le trône de Bohême, les -Frères furent de nouveau en butte à ses rigueurs. La diète de Prague, -en 1544, publia contre eux des lois sévères, leurs lieux de réunion -furent fermés et leurs ministres emprisonnés. En 1548, le roi -Ferdinand leur ordonna par un édit, sous les peines les plus sévères, -de quitter le pays dans le délai de quarante-deux jours. Un grand -nombre, et parmi eux les principaux ministres, émigrèrent en Pologne, -où ils furent très honorablement accueillis et fondèrent des Églises -florissantes. - -On sait que les Frères moraves continuèrent la tradition de l'Église -bohémienne, reconstituée pendant le cours du XVIIIe siècle par le -comte Zinzendorff. On connaît leurs vertus, leur piété, leur zèle -infatigable de propagande. Je ne saurais cependant me défendre d'un -certain étonnement à la vue d'un fait que je me déclare impuissant à -comprendre. Les Frères moraves consacrent leurs travaux, leur charité, -au monde entier, à l'exception de la race dont ils sont eux-mêmes -sortis, de la race qui a produit Jean Huss. Il semble, en vérité, -qu'ils aient plus à coeur la prospérité des Groënlandais, des Nègres -et des Hottentots, que celle des Slaves. Ils pourraient, sans avoir à -franchir mers ni montagnes, faire beaucoup de bien dans le voisinage -de leurs églises les plus florissantes. À coup sûr, on ne leur demande -pas d'entreprendre la conversion des Slaves soumis à la domination -russe; mais n'y a-t-il pas en Silésie une foule de Slaves? On n'espère -même pas qu'ils cherchent à opérer des conversions parmi ceux qui -obéissent à l'Église romaine; ces tentatives pourraient entraîner des -querelles incompatibles avec leur caractère pacifique, et plus -nuisibles d'ailleurs que profitables; mais il y a en Silésie et dans -la Prusse orientale, un grand nombre de Slaves protestants, dont -l'éducation religieuse est très imparfaite, faute de pasteurs qui -soient en mesure de les instruire dans leur langue. Ces Slaves offrent -un vaste champ aux travaux des Frères moraves; cependant, bien que -l'on puisse rencontrer parmi ceux-ci plusieurs ministres très savants -dans la langue des Hindous, des Hottentots et des Esquimaux, je doute -que l'on en trouve qui connaissent le dialecte dans lequel Jean Huss a -proclamé la parole de Dieu. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce -point: je me bornerai à demander s'il ne paraîtrait pas étrange que le -descendant d'une illustre famille se dévouât entièrement aux intérêts -de l'humanité, et ne fît exception que pour les membres de sa propre -famille? C'est là, précisément, le cas des Frères moraves. Ils -prennent le nom du pays slave où fut établie leur première Église; ils -se présentent comme les descendants des plus purs disciples du grand -réformateur slave, et pourtant ils demeurent complètement étrangers à -cette race! Si je pouvais être assez heureux pour que ce livre attirât -l'attention de quelques Moraves, je les prierais instamment de -considérer que leur communauté est une branche coupée du grand arbre -slave; que les boutures de l'arbre, transplantées çà et là à -l'étranger, n'ont jamais produit que de petits oasis, tandis que, si -elles étaient de nouveau regreffées sur le tronc originaire, elles -produiraient en peu de temps une épaisse et vaste forêt. - -Je reviens à l'histoire des Hussites modérés, qui formaient la -majorité des habitants de la Bohême. Aussitôt que Sigismond se crut -solidement assis sur le trône de ce pays, il se prononça ouvertement -pour le rétablissement de l'ancien ordre ecclésiastique. Cette mesure -aurait sans doute provoqué une nouvelle guerre entre la Bohême et -Sigismond; mais ce prince mourut en 1437. Il ne laissa point de fils, -et il désigna pour son successeur en Hongrie et en Bohême, Albert -d'Autriche, époux de sa fille Élisabeth. Albert fut reconnu sans -difficulté comme roi de Hongrie, et nommé empereur; mais son aversion -connue pour les _Compactata_ lui valut une forte opposition en Bohême. -Accepté par les Catholiques et couronné à Prague, il se vit repoussé -par les Hussites qui nommèrent Casimir, frère du roi de Pologne et -fils de Vladislav Jagellon, à qui ils avaient fréquemment offert la -couronne. La diète polonaise de Korczyn confirma cette élection en -dépit du clergé, et envoya une armée à l'appui des Hussites. Casimir, -qui n'avait alors que treize ans, entra en Bohême à la tête de cette -armée, et ayant opéré sa jonction avec les Hussites, il remporta des -avantages considérables sur le parti impérial, soutenu par les forces -allemandes et hongroises; mais la trahison du comte de Cilley[76], une -épidémie qui décima l'armée, et quelques disputes intestines entre les -Hussites, l'empêchèrent de triompher. Le concile de Bâle parvint à -arrêter les hostilités, et un congrès se réunit à Breslau pour -rétablir la paix. Les délégués polonais demandèrent que Casimir et -Albert consentirent à renoncer à leurs prétentions au trône de Bohême -et se soumissent à la décision qui serait prise par une diète de ce -pays. Cette proposition libérale, qui ralliait les Bohémiens de tous -les partis, fut repoussée par l'empereur, qui craignait que le parti -de Casimir, soutenu par les Hussites ne vînt à l'emporter sur le sien, -composé exclusivement de Catholiques. Le concile de Bâle prévint le -retour des hostilités, et l'empereur mourut peu de temps après en -Hongrie. Ce prince était un défenseur énergique de l'autorité absolue -de Rome; mais ses qualités personnelles ont été louées par Bartoszek -Drahonitzki, Bohémien _ultrà_, qui a dit de lui: «Puisse son âme -reposer en paix, parce que, _bien qu'Allemand_, il était honnête, -vaillant et bon.» - -[Note 76: Noble allemand, beau-frère de feu l'empereur Sigismond, et, -d'abord, partisan des Hussites.] - -Le roi de Pologne, Vladislav III, fut élevé au trône de Hongrie après -la mort d'Albert, et son frère Casimir, ayant obtenu le gouvernement -de la Lithuanie, ne lui disputa plus la couronne de Bohême. Albert -n'avait point d'enfants; mais il laissait une femme enceinte, dont il -avait invoqué les droits pour obtenir la couronne de Hongrie et pour -prétendre à celle de Bohême. La reine donna le jour à un fils; les -titres du prince enfant (Vladislaus Postumus), méconnus par les -Hongrois qui, comme je l'ai dit, nommèrent le roi de Pologne, furent -respectés en Bohême, et Georges Podiebradski, noble hussite, homme -très éminent et très influent dans son pays, fut chargé de la régence -pendant la minorité de Vladislav. Patriote sincère, Podiebradski avait -réellement à coeur la tranquillité de son pays et celle de toute la -chrétienté, qui était alors très menacée par les Turcs. L'empereur -Frédéric III et plusieurs autres princes apprécièrent ses loyales -intentions; mais ils ne purent réussir à obtenir du pape la -confirmation des _Compactata_, qui avaient été solennellement garantis -par le concile de Bâle, et dont Podiebradski et les Hussites -sollicitaient l'exécution. Le pape Nicolas II envoya en Bohême, en -1447, le cardinal Carvajal, en qualité de légat. Celui-ci fut reçu -avec les plus grands honneurs. Les Bohémiens insistèrent sur la -confirmation des _Compactata_; mais il demanda le temps de réfléchir -sur cet important sujet, et il réclama l'exemplaire original afin de -l'examiner avec attention. On fit droit à cette requête; mais aussitôt -le légat quitta Prague en secret et emporta le précieux document. Il -fut arrêté en route par des chevaliers de Bohême, qui le sommèrent de -restituer ce qu'ils appelaient leur _grande charte_ ecclésiastique. -«La voici, dit le légat; mais un jour viendra où vous n'oserez plus -l'invoquer.» En dépit de l'opposition faite aux _Compactata_ par le -pape, l'Église calixtine fut maintenue pendant la régence de -Podiebradski. - -Vladislav Postume prit les rênes du gouvernement en 1456, mais il -mourut l'année suivante. Un grand nombre de candidats exposèrent -leurs prétentions à la diète réunie à Prague en 1458: George -Podiebradski fut élu. - -Podiebradski était un homme des plus éminents; mais il avait à lutter -contre d'immenses embarras. S'il rendit à la Bohême les provinces qui -avaient été occupées par les princes étrangers, il ne put maintenir la -paix inférieure, qui était continuellement troublée par les intrigues -du pape. Il fut reconnu comme roi de Bohême par l'empereur; il jura -obéissance au pape sous la réserve des _Compactata_; mais le pape Pie -II qui, sous le nom d'Æneas Sylvius, avait été secrétaire du concile -de Bâle, et qui, en cette qualité, avait été l'un des principaux -auteurs des _Compactata_, en demanda l'abolition, et il excommunia -Podiebradski en 1463[77]. L'empereur, et plusieurs autres princes qui -avaient l'intention de placer Podiebradski à la tête d'une expédition -contre les Turcs, intercédèrent auprès du pape, qui demeura -inexorable. La situation devint encore plus difficile lorsque Paul II -fut élevé à l'épiscopat. Ce pontife fit savoir, par l'organe de son -légat, que, «bien que le concile de Bâle eût garanti les _Compactata_, -cet acte n'avait jamais été confirmé par le Saint-Père.» Paul II -déclara que «le Saint-Père était infaillible dans ses jugements contre -l'hérésie; qu'un monarque hérétique était impie; que le règne d'un -monarque impie ne pouvait être que funeste à l'humanité, et, en -conséquence, l'emploi de la force était légitime.» Cette déclaration -fut, en 1465, suivie d'une croisade dont Podiebradski triompha. Mais -les intrigues du pape devinrent plus actives; vainement Podiebradski -fit remarquer les progrès incessants des Turcs depuis la prise de -Constantinople en 1454; vainement il offrit des troupes, de l'argent, -son bras, pour combattre l'ennemi commun de la chrétienté. Le légat du -pape, Fantinus de la Valle, déclara à Nuremberg que, dans la pensée du -Saint-Père, il valait mieux employer l'armée de l'empire et prêcher la -croisade contre les hérétiques que contre les Turcs. - -[Note 77: Ce changement d'opinion donna lieu au bon mot fait à cette -époque: _Pius damnavit quod Æneas amavit._] - -Les intrigues du pape atteignirent enfin leur but. Un grand nombre de -sujets de Podiebradski, notamment les nobles et les évêques, se -dégagèrent du serment de fidélité; mais la loyauté de la petite -noblesse et des villes demeura inébranlable. L'empereur Frédéric III, -qui avait été l'ami et qui était l'obligé de Podiebradski, tenta de -s'emparer de la couronne de Bohême, et le roi de Hongrie, l'illustre -Mathias Corvin, se joignit aux ennemis de son beau-père (il avait -épousé la fille de Podiebradski). Ils envahirent la Bohême et -essayèrent de persuader à tous les sujets catholiques que le serment -prêté à un hérétique ne devait pas être un lien pour eux. Repoussés -par les vrais patriotes, ces conseils infâmes exercèrent une certaine -influence sur un grand nombre de Bohémiens, et Podiebradski fut même -en butte aux poignards des assassins; il réussit néanmoins à battre -tous ses ennemis, tant la l'intérieur qu'au dehors. Son fils aîné, -Victorin, défit l'Empereur et lui dicta la paix près des murs de -Vienne, et, lui-même, il entoura le roi de Hongrie qui avait pénétré -dans ses États, et le força de signer un traité. - -Le dernier acte de la vie de Podiebradski fut un acte de noble -patriotisme. Ce prince avait deux fils, Victorin et Henry, tous deux -doués des plus hautes qualités[78]. Il savait cependant à quels -périls serait exposée la Bohême sous le gouvernement de son fils, qui -n'aurait pu se maintenir sur le trône qu'en sacrifiant les intérêts et -la dignité de son pays. Il chercha donc à se choisir, au dehors, un -successeur qui fût en mesure de dominer la situation. Ce successeur, -il ne devait le trouver ni en Allemagne ni en Hongrie, mais bien chez -une nation alliée, au sein de laquelle les affinités de race -l'emportaient sur les querelles théologiques, et qui avait maintes -fois combattu pour les Hussites. Podiebradski ouvrit, en 1460, des -négociations pour conclure une alliance avec Casimir, roi de Pologne, -celui-là même que les Hussites avaient, en 1439, élu au trône de leur -pays. Cette alliance fut conclue dans une entrevue des deux souveraine -à Glogow, en 1462, et Podiebradski s'engagea à assurer, par son -influence, la succession de la couronne de Bohême à un fils de -Casimir, qui devait épouser une de ses filles. Lorsque les intrigues -du pape créèrent en Bohême un parti hostile à Podiebradski, ce parti -essaya de corrompre Casimir, en lui offrant la couronne de Bohême -ainsi que la cession de plusieurs provinces, pourvu qu'il consentît à -rompre le traité de Glogow et à combattre son nouvel allié. Casimir -repoussa ces propositions; il soutint énergiquement Podiebradski, -malgré les plaintes du pape qui lui reprochait d'agir contre les -intérêts de la chrétienté. - -[Note 78: Henry a laissé de belles poésies écrites dans la langue -nationale.] - -La santé du roi de Bohême s'était gravement altérée au milieu de ces -rudes épreuves; sentant que sa fin était proche, il convoqua une diète -générale et présenta pour son successeur le prince Vladislav, fils -aîné du roi de Pologne. Ce choix fut agréé par la diète bohémienne et -ratifié par la diète de Pologne, contrairement à la volonté du -clergé. - -Podiebradski mourut en 1471, à l'âge de cinquante-quatre ans. Ce fut -un roi plein de patriotisme, distingué par ses talents, énergique et -noble de caractère. Les difficultés contre lesquelles il eut à lutter, -empêchèrent son règne d'être aussi prospère que celui de l'empereur -Charles IV. - -Vladislav de Pologne monta sur le trône de Bohême en 1471; il confirma -les _Compactata_; mais le pape Sixte IV se déclara contre lui et -soutint les prétentions rivales du roi de Hongrie, Mathias Corvin. Il -s'ensuivit une guerre qui ne tarda pas à être apaisée par le pape -lui-même, en présence des périls que présentait l'approche des Turcs. -Le règne de Vladislav fut assez insignifiant. En 1489, ce prince fut -appelé à la couronne de Hongrie, après la mort de Mathias Corvin. Il -mourut en 1516, et eut pour successeur, sur les trônes de Bohême et de -Hongrie, son fils Louis, qui périt en 1526, à la bataille de Mohacz, -livrée contre les Turcs. - -Pendant ces deux règnes, les Hussites et les Catholiques furent -maintenus sur le pied d'une parfaite égalité de droits. - - - - -CHAPITRE V. - -BOHÊME. - -(Suite.) - - Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des Protestants. - -- Progrès du Protestantisme sous Maximilien et Rodolphe. -- - Querelles entre les Protestants et les Catholiques sous le règne - de Mathias. -- Défenestration de Prague. -- Ferdinand II: sa - fermeté de caractère et son dévouement à l'Église catholique. -- - Il est déposé; élection de Frédéric, palatin du Rhin. -- Zèle des - Catholiques dans l'intérêt de leur cause. -- Élizabeth - d'Angleterre et Henry IV de France. -- Conduite déloyale des - Protestants allemands. -- Défaite des Bohémiens; conséquences de - cette défaite. -- Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohême - sont abandonnés par ceux d'Allemagne. -- Triste situation de la - nationalité slave de Bohême. -- Résurrection de la langue - nationale, de la littérature et de l'esprit public en Bohême. -- - Condition actuelle et avenir de ce pays. - - -Louis ne laissa point d'enfants; il fut remplacé sur le trône de -Hongrie et de Bohême par Ferdinand d'Autriche, frère de l'empereur -Charles-Quint, et marié à la soeur de Louis. C'était un prince bigot -et despote. Déjà, sous le règne précédent, les doctrines de Luther -s'étaient rapidement répandues parmi les Calixtins; le Protestantisme -fit d'autant plus de progrès sous Ferdinand, que les Bohémiens -refusèrent de prendre part à la guerre déclarée contre la ligue de -Smalkalde, et qu'ils formèrent une union pour la défense des libertés -nationales et religieuses menacées par Ferdinand. La défaite des -Protestants à la bataille de Muhlberg, gagnée par Charles-Quint en -1547, ruina leur cause en Allemagne, et produisit en Bohême une -violente réaction. Plusieurs chefs de l'union furent exécutés; -d'autres, emprisonnés et bannis; on confisqua les biens des nobles, on -surimposa les villes, qui furent dépouillées, en outre, de leurs -priviléges. Ces mesures furent exécutées avec l'aide des soldats -allemands, espagnols et hongrois, et légalisées par une assemblée -connue sous le nom de diète sanglante. Ce fut à cette assemblée que le -chapitre de Prague déclara que l'opposition faite à l'autorité royale -était inspirée par les livres des hérétiques; le clergé demanda et -obtint l'établissement d'une censure placée sous sa direction. Ce fut -également sous le règne de Ferdinand que les Jésuites s'introduisirent -en Bohême. - -Les priviléges de l'Église calixtine (officiellement _Église -utraquiste_) ne furent pas abolis. Ferdinand, qui avait pris la -couronne impériale après l'abdication de son frère Charles-Quint, -adoucit, pendant les dernières années de son règne, les rigueurs de -cette politique impitoyable, qu'il fallait plutôt attribuer à son -éducation espagnole et aux leçons de Ximénès qu'à une inspiration -naturelle. Il mourut en 1564, exprimant, dit-on, de sincères regrets -au sujet du traitement qu'il avait infligé à ses sujets de Bohême. Il -eut pour successeur son fils, Maximilien II, dont le noble caractère -et la tolérance firent supposer qu'il avait quelque penchant en faveur -de la Réforme. Maximilien mourut en 1576, honoré de tous les partis. -Le jésuite Balbinus l'appelle «le meilleur des princes,» et le -protestant Stranski lui reconnaît «une âme vraiment pieuse.» Son fils, -l'empereur Rodolphe, avait été élevé à la cour de son cousin Philippe -II d'Espagne, et il devait naturellement être hostile au -Protestantisme, devenu désormais trop puissant en Bohême et en -Autriche pour être aisément supprimé. Mais il était trop absorbé par -ses études d'astrologie, d'alchimie, etc., pour suivre une ferme ligne -de conduite, soit en bien, soit en mal. On ne mit donc pas à exécution -les mesures projetées contre le Protestantisme. Rodolphe, craignant de -perdre sa couronne, que menaçait son frère Mathias, se hâta -d'accorder, sous le titre de Charte royale, pleine et entière liberté -des cultes, et de livrer aux Protestants l'Université de Prague. - -Rodolphe fut détrôné par son frère Mathias, qui, afin de s'assurer la -possession de la Bohême, confirma la Charte. Les dangers de l'approche -des Turcs engagèrent Mathias à réunir à Linz, en 1614, une assemblée -générale des États. Ce fut la première fois qu'on recourut à une -convocation de ce genre, qui ne devait plus avoir lieu qu'en 1848. Les -États de Linz écoutèrent respectueusement les demandes et les -propositions de l'empereur; mais comme leurs réclamations et leurs -plaintes sur plusieurs points de droit civil et ecclésiastique -demeuraient sans résultat, l'assemblée se sépara sans prendre aucune -résolution. - -Mathias réussit à renouveler pour vingt ans la trève avec la Turquie. -D'autre part, les affaires religieuses de la Bohême lui créèrent de -graves embarras. On ne l'aimait pas, et son successeur désigné, -Ferdinand de Styrie, était détesté à cause de ses sentiments de -bigoterie outrée. Les Jésuites et les autres partisans de Ferdinand -déclaraient ouvertement que la Charte royale, arrachée par la force, -était nulle et non avenue; que l'on devait abattre les têtes des -principaux nobles; qu'un grand nombre de ceux qui ne posséderaient -rien alors ne tarderaient pas à habiter de beaux châteaux; que Mathias -était trop faible pour mettre en pièces un vieux parchemin; que le -pieux Ferdinand changerait toutes choses; car, disaient-ils, _novus -rex, nova lex_ (nouveau roi, loi nouvelle). - -Le parti national, composé principalement de Protestants, devenait, de -jour en jour, plus jaloux de l'influence allemande, dirigée par -l'Autriche. En 1616, la diète de Prague rendit une loi qui interdisait -la délivrance de lettres de naturalisation aux individus qui ne -parlaient point la langue bohémienne. En même temps, la lutte entre le -parti des Jésuites, qui avait à sa tête les ministres de l'empire -Slawata et Martinitz, et le parti national protestant, dont les -principaux chefs étaient les comtes Thurn et Schlik, devenait de plus -en plus vive. Elle s'envenima à l'occasion de deux nouvelles églises -qui avaient été construites par les Protestants de Klostergrab et de -Braunau, et qui furent fermées, puis démolies par ordre de -l'archevêque[79]. Une pétition, signée par un grand nombre de nobles -et de citadins, contre cet acte arbitraire, fut repoussée par le roi. -Les deux partis étaient violemment agités; les Protestants prêchaient, -les Catholiques faisaient des processions. Plusieurs nobles se -rendirent au château royal, et demandèrent à Slawata et à Martinitz -s'ils étaient les auteurs de la réponse que le roi avait faite à la -pétition. Il s'ensuivit une lutte dans laquelle les ministres furent -jetés par les fenêtres d'une hauteur considérable. Les ministres -tombèrent sur un tas de boue et se relevèrent sains et saufs; heureux -hasard qui produisit une vive impression sur la multitude, qui y -voyait soit une intervention divine, soit le secours de Satan. Ceux -qui s'étaient rendus coupables de cet acte brutal, connu sous le nom -de «défenestration de Prague,» alléguèrent pour exemple que, d'après -l'ancienne coutume du pays, ce moyen était employé pour punir les -traîtres, et ils invoquèrent l'exemple de Jézabel, celui de la roche -Tarpéïenne, etc. Ils établirent immédiatement un conseil de régence, -composé de trente personnes, qui commencèrent par expulser les -Jésuites, auxquels ils attribuaient tous les malheurs. Il fut défendu -aux Jésuites de rentrer dans le pays, sous peine de mort, et toute -intercession en leur faveur fut réputée crime de haute trahison. - -[Note 79: La construction de ces églises n'était point légale; suivant -les prescriptions de la Charte royale, chacun pouvait construire des -églises dans ses domaines, et les deux églises dont il est question -avaient été élevées sur des territoires appartenant à l'archevêque de -Prague et à l'abbé de Braunau.] - -Mathias, craignant que tous les Protestants de l'empire ne se -levassent en faveur de la Bohême, exprimait le désir de négocier; mais -son successeur désigné, Ferdinand, ne reculait devant aucune -considération, du moment qu'il s'agissait des intérêts de l'Église. Il -était complètement dirigé par l'influence de son confesseur, le -Jésuite Lamormain, auquel il donna l'assurance qu'il préférerait -placer sa tête sur le billot, s'exiler, mendier son pain, plutôt que -de tolérer dans ses États la présence de l'hérésie. - -La guerre commença, et les Impériaux, sous les ordres des généraux -espagnols Buquoi et Dampierre, furent battus par les Protestants. -Mathias mourut: Ferdinand prit la couronne au milieu des circonstances -les plus critiques. Les Bohémiens, secondés par Bethlem Gabor, prince -de Transylvanie, défirent ses troupes et l'assiégèrent dans Vienne, -où il comptait beaucoup d'ennemis. Ceux-ci entourèrent son palais, en -demandant qu'il fût envoyé dans un couvent et que ses ministres -fussent mis à mort. Poursuivi jusque dans ses appartements par une -députation qui le pressait de céder à la révolte, Ferdinand ne faiblit -pas un seul instant, et sa fermeté donna du coeur à ses partisans. Les -prêtres répandirent le bruit que, pendant qu'il priait devant un -crucifix, celui-ci lui dit en latin: «_Ferdinande, non deseram te_ -(Ferdinand, je ne t'abandonnerai pas).» Un détachement d'Impériaux -parvint à entrer dans la ville, et, bientôt après, la nouvelle d'une -victoire remportée par Buquoi sur les insurgés de Bohême, ainsi que la -levée du siége, confirmèrent le miracle, auquel toute la population -catholique ne manqua pas d'ajouter foi. Cependant les Bohémiens -prononcèrent la déposition de Ferdinand, et nommèrent à sa place -Frédéric, palatin du Rhin, dont les titres étaient, à vrai dire, plus -apparents que réels. Ce prince passait pour le chef de la -confédération protestante de l'Allemagne[80]; de plus, il était neveu -de Maurice, prince d'Orange, stathouder de Hollande, et gendre de -Jacques Ier, roi d'Angleterre; mais, personnellement, il était -tout-à-fait au-dessous de son rôle. Les Bohémiens poursuivirent la -guerre avec une grande énergie; ils triomphèrent des Impériaux et, de -concert avec Bethlem Gabor, ils mirent de nouveau le siége devant -Vienne. Les chances de Ferdinand paraissaient complètement perdues; -mais elles se relevèrent, grâce à la persévérante fermeté de -l'empereur, à l'immense activité et à l'habileté des Jésuites, à la -fidélité des Catholiques, et grâce surtout à la honteuse désertion des -princes allemands, qui abandonnèrent la cause du Protestantisme, dont -ils professaient les doctrines. - -[Note 80: Cette confédération, connue sous le nom d'Union évangélique, -fut formée d'après les conseils de Henry IV de France, en 1594, à -Heilbronn, confirmée en 1603 à Heidelberg, et renouvelée en 1608 à -Aschhausen. Ses membres s'engageaient à fournir un contingent de -troupes et à ne point tenir compte des différences de dogme qui -existaient entre les Luthériens et les Calvinistes.] - -Les premiers succès des Bohémiens excitèrent les alarmes des princes -catholiques, et non-seulement le pape, l'Espagne et l'Allemagne -catholique s'unirent pour la défense de leur cause, représentée par -Ferdinand II, mais encore la France oublia, dans cette circonstance, -le principe fondamental de sa politique étrangère, qui lui conseillait -de s'opposer à l'agrandissement de la maison d'Autriche. Le magnifique -plan qui avait été formé par le génie de Henry IV et de Sully, pour -fonder, sur des bases durables, la paix et la prospérité de la -communauté européenne, fut, à la veille même de son exécution, détruit -par le crime de Ravaillac, et Élizabeth, qui avait imaginé le même -plan qu'elle avait communiqué à Sully, était depuis long-temps dans la -tombe. Les successeurs de ces grands monarques étaient complètement -incapables de comprendre ces nobles idées[81]. Richelieu qui, plus -tard, déclara la guerre à l'Autriche et soutint les Protestants de -l'Allemagne, n'était pas encore arrivé à la direction des affaires. La -cour de France, trompée par les intrigues de l'Espagne, envoya un -ambassadeur à Vienne, et prépara la paix entre Ferdinand et Bethlem -Gabor, qui avait été obligé de quitter les remparts de la capitale de -l'Autriche, par suite de la rigueur de l'hiver et de l'entrée -inattendue de Sigismond III de Pologne sur le territoire de la -Hongrie. Jacques Ier désapprouva la conduite de son gendre; il -considérait la révolte de la Bohême contre Ferdinand comme une -atteinte portée au droit divin des rois, et, au lieu de lui venir en -aide, il retint le zèle de ses sujets, qui voulaient secourir leurs -coreligionnaires protestants de la Bohême. D'un autre côté, Maurice de -Nassau, oncle du nouveau roi de Bohême, ne pouvait assister son neveu; -car la trève qu'il avait conclue avec l'Espagne n'était pas encore -expirée, et il éprouvait, dans son gouvernement intérieur, de graves -embarras. - -[Note 81: Il est fait ici allusion au fameux projet conçu par Henry IV -et Sully en vue de restreindre l'autorité de la maison d'Autriche et -de régler d'une manière stable les rapports des nations européennes, -projet qui aurait pu, à l'avantage de tous les peuples, établir une -paix perpétuelle. La paix eût été maintenue par un congrès permanent, -composé de délégués de toutes les nations de l'Europe et armé de -moyens suffisants pour se faire obéir. Il semble cependant (et ce fait -est peu connu) que le même plan avait été conçu par Élizabeth; il est -même probable que ce fut cette reine qui en suggéra la pensée à Henry -IV. Voici comment s'exprime Sully: «Si la première idée de ce plan ne -fut point inspirée à Henry par Élizabeth, il est au moins certain que -cette grande reine y avait depuis long-temps songé, en vue de venger -l'Europe sur l'Autriche, l'ennemi commun.» (_Mémoires de Sully_, -_livre_ XXX). - -Pendant son voyage en Angleterre (1601), Sully eut sur ce point une -conversation avec Élizabeth, et, en rendant compte de cet incident, il -s'étonne de la conformité parfaite de vues qui existait entre les deux -souverains. (_Mémoires_, _livre_ XII). Sully était rempli d'admiration -en écoutant l'exposé du plan d'Élizabeth, et, après avoir rappelé que -trop souvent les rois se laissent aller à la conception de chimères -irréalisables, il ajoute: «Mais ne former que de sages projets, les -organiser avec prudence, en prévoir les inconvénients de telle sorte -que le remède soit toujours à la portée du mal, c'est là une chose -dont peu de princes sont capables. La plupart des articles, des -conditions et des différents rouages de ce plan sont dus à la pensée -de la reine, et ils prouvent que la pénétration, la sagesse et les -autres qualités de l'esprit, étaient chez cette princesse égales à -celles des plus grands rois.» (_Ibid._). - -Élizabeth désirait mettre son projet à exécution, et elle se plaignait -vivement de ce que l'état de la France, épuisée par de terribles -commotions, ne permît pas à Henry IV de seconder ses vues. De son -côté, Henry IV considérait comme un grand malheur de ne pouvoir -commencer la réalisation de ce projet du vivant d'Élizabeth. «La mort -d'Élizabeth, dit Sully, fut une perte irréparable pour l'Europe, et, -en particulier, pour Henry: celui-ci dut presque abandonner son -projet, car il avait perdu _un second lui-même_.» - -Je ne m'explique pas qu'un fait aussi important ne soit rapporté ni -par Hume ni par Lingard. Celui-ci dit «qu'il était difficile de -concilier la politique des disciples d'Élizabeth avec l'honnêteté et -la bonne foi, mais que, comme résultat, elle fut très avantageuse à -l'Angleterre.» (_Vol._ VIII, _chap._ VII). Le plan que je viens de -rappeler, conçu par Élizabeth elle-même et non par ses ministres, -était très assurément conforme à l'honnêteté et à la bonne foi. Cette -omission me paraît d'autant plus extraordinaire, que Hume et Lingard -n'ont pu ignorer un fait relaté dans un livre aussi connu que les -_Mémoires de Sully_. - -Je n'hésite pas à dire que Élizabeth, Henry IV et Sully marchaient -fort en avant, non-seulement de leur époque, mais encore de l'époque -actuelle. Si ces deux souverains avaient vécu plus long-temps, -l'Angleterre et la France auraient accompli ce grand oeuvre de la -_paix permanente_, qui fait aujourd'hui dépenser tant de phrases -vides. Le projet d'Henry et d'Élizabeth n'était pas une utopie: ses -auteurs n'étaient assurément pas des visionnaires; l'histoire de leur -règne suffit pour démontrer qu'ils possédaient au plus haut degré la -science du gouvernement; les évènements, d'ailleurs, se sont chargés -de prouver que leur plan était praticable. Parmi les nombreux articles -de ce vaste plan, se trouvait la restauration d'une Hongrie -indépendante, fortifiée par l'adjonction de quelques provinces -voisines et destinée à servir de boulevard contre les infidèles. On -avait les mêmes vues pour la Pologne. La Bohême devait être -indépendante et augmentée de plusieurs provinces peuplées de Slaves, -tandis que les princes de la maison d'Autriche, privés de leurs -couronnes de Hongrie et de Bohême et de leurs États allemands, -devaient entrer en possession de territoires démembrés des colonies -espagnoles de l'Amérique. Eh bien! est-il besoin de dire que la -destruction de l'indépendance de la Pologne est généralement -considérée aujourd'hui non-seulement comme un crime politique, mais -aussi comme un grand malheur politique;--que les évènements, récemment -survenus en Hongrie, ont ébranlé jusque dans ses fondements l'édifice -de la puissance autrichienne, devenue impuissante à arrêter la marche -des Russes vers Constantinople;--enfin, que l'affranchissement des -colonies espagnoles, qui n'étaient point préparées à se gouverner -elles-mêmes, a jeté ces pays lointains dans de continuelles -agitations? Tous ces résultats n'eussent-ils pas été prévenus, si -l'indépendance de la Hongrie et de la Pologne s'était trouvée -garantie, et si les colonies espagnoles, rendues libres avec une forme -monarchique appropriée à leurs moeurs et à leurs habitudes, avaient -été gouvernées par des princes de la maison austro-espagnole? Ces -colonies se seraient développées sous un tel régime, à leur profit et -au profit du monde entier; car le plan de Henry IV comprenait la -liberté universelle des échanges aussi bien que l'égalité complète de -liberté religieuse pour les Catholiques et pour les Protestants. De -plus, le czar de Russie, dont la reine Élizabeth avait su mesurer la -puissance, aurait été invité à entrer dans la confédération -européenne, et s'il avait refusé, il eût été relégué aux confins de -l'Asie. Il est inutile d'ajouter à cette prévision le moindre -commentaire.] - -L'Union évangélique, dont l'intérêt évident était de défendre les -Protestants de la Bohême, adopta une politique toute différente. Les -princes luthériens qui la composaient étaient plus jaloux des Réformés -ou Calvinistes que des Catholiques. L'électeur de Saxe craignait que -le succès des Bohémiens ne permît à la branche aînée de sa famille -(la branche Ernestine)[82], très dévouée à la cause protestante, de -reprendre la dignité électorale ainsi que les États dont elle avait -été privée par son aïeul, sous l'influence de l'Autriche. Il se rangea -donc du parti de Ferdinand, et, au lieu de soutenir les Bohémiens, il -les combattit très activement. Les autres membres de l'Union -Évangélique furent amenés, sous l'inspiration de l'ambassade -française, qui avait déjà réconcilié Ferdinand et Bethlem Gabor, à -signer à Ulm, le 3 juillet 1620, un traité en vertu duquel ils -abandonnaient leur chef, le palatin du Rhin, relativement aux affaires -de Bohême, en ne se réservant de le défendre que dans le cas où ses -États héréditaires seraient attaqués par la ligue catholique. Ce fut -ainsi que, dans cette occasion mémorable, les Catholiques demeurèrent -noblement fidèles à leur cause, tandis que les Protestants désertèrent -honteusement celle de leur parti. - -[Note 82: Cette branche est aujourd'hui représentée par les maisons -souveraines de Saxe-Altenbourg, Saxe-Cobourg, Saxe-Meiningen et -Saxe-Weimar.] - -Cette déplorable attitude des Protestants de l'Allemagne ne pouvait -que décourager complètement ceux de la Bohême, qui jugèrent bientôt de -l'insuffisance d'un roi tel que Frédéric. Ils furent défaits, le 8 -novembre 1620, à Weissenberg, près de Prague, par une armée supérieure -de Bavarois et d'Impériaux, commandée par Buquoi. Frédéric, qui -festoyait au moment de la bataille, fut si effrayé à la nouvelle du -désastre, que, au lieu de défendre sa capitale, comme ses sujets l'y -engageaient, il prit lâchement la fuite, abandonnant son pays aux -vengeances de l'ennemi. Les vengeances furent terribles: les -principaux membres de la noblesse furent exécutés; un grand nombre de -citoyens honorables s'exilèrent, et leurs biens furent confisqués. On -imposa de fortes amendes à des personnes qui n'avaient pris aucune -part à l'insurrection. Toutes ces dépouilles allèrent enrichir une -bande d'aventuriers étrangers qui servaient dans l'armée impériale, et -toutes les provinces devinrent la récompense des princes alliés,--du -duc de Bavière, dont le secours avait été si puissant, et de -l'électeur de Saxe, qui reçut, en récompense de la vigueur qu'il avait -déployée contre ses coreligionnaires de la Bohême, la belle province -de Lusace. Le Protestantisme et la nationalité slave de la Bohême, -confondus dans le même arrêt par les Jésuites qui conseillaient -Ferdinand, furent livrés à la persécution la plus violente, et il en -résulta pour le pays, une misère effroyable! Voici comment s'exprime, -à cet égard, un Bohémien catholique, dans un livre publié à Vienne -sous le régime de la censure, il y a un demi-siècle; cette description -ne saurait donc être taxée de mensonge, ni même d'exagération: - -«Sous le règne de Ferdinand II, la nation bohémienne fut entièrement -modifiée et refondue. Il n'y a peut-être pas dans l'histoire un autre -exemple d'une nation dont les conditions aient été si profondément -modifiées dans l'espace de quinze ans. En 1620, la Bohême, sauf -quelques nobles et moines, était protestante; à la mort de Ferdinand -II, elle était, au moins en apparence, entièrement catholique. Les -Jésuites réclamèrent l'honneur de cette grande conversion. Un jour -qu'ils s'en glorifiaient à Rome, en présence du pape, le célèbre -capucin, Valérien Magnus, qui avait également pris part à la -conversion de la Bohême, s'écria: «Saint-Père, donnez-moi des soldats -comme il en a été donné aux Jésuites, et je convertirai le monde -entier.» - -Avant la bataille de Weissenberg, les États de Bohême possédaient un -pouvoir au moins égal à celui du Parlement d'Angleterre. Ils -faisaient des lois, concluaient des alliances avec leurs voisins, -frappaient des impôts, conféraient les titres de noblesse, avaient -leur garde particulière, choisissaient leurs rois, ou, tout au moins, -leur consentement était demandé lorsque le père désirait laisser la -couronne à son fils. Ils perdirent tous ces priviléges sous le règne -de Ferdinand II. - -Jusqu'à cette époque, les Bohémiens paraissaient sur le champ de -bataille comme une nation indépendante, et ils y ont souvent rencontré -la gloire. Désormais, ils furent confondus avec d'autres peuples, et -leur nom n'a plus retenti dans le combat. On disait autrefois: les -Bohémiens ont marché à l'ennemi, les Bohémiens ont livré l'assaut, les -Bohémiens ont pris la ville, les Bohémiens ont gagné la victoire. -Glorieuses paroles qu'aucune bouche n'a plus prononcées, qu'aucun -historien n'a plus transmises à la mémoire des hommes! Considérés -comme nation, les Bohémiens avaient été braves, invincibles, -audacieux, passionnés pour l'honneur; après Weissenberg, ils perdirent -courage, dignité, audace. Ils s'enfuirent dans les forêts comme des -troupeaux, ils se laissèrent fouler aux pieds! Leur valeur fut -ensevelie dans la plaine où se livra la dernière bataille! -Individuellement, les Bohémiens sont encore braves, animés de l'esprit -militaire et de l'amour de la gloire; mais, mêlés avec des peuples -étrangers, ils ressemblent aux eaux de la Moldave qui se sont -confondues avec celles de l'Elbe. Réunies, ces deux rivières portent -des navires, s'élancent par delà leurs bords, inondent les terres, -entraînent des monts et des rochers; mais on dit toujours: c'est -l'Elbe! et personne ne songe à la Moldave. - -La langue bohémienne, qui était usitée dans toutes les affaires -officielles, et dont la noblesse était si fière, devint un objet de -mépris. Les hautes classes adoptèrent l'allemand, que les bourgeois -furent obligés d'apprendre, parce que dans les villes les sermons -étaient prononcés en cette langue. Les campagnes seules conservèrent -l'idiome national, que l'on appela dédaigneusement «la langue des -paysans.» Autant les sciences, la littérature et les arts avaient été -florissants sous les règnes de Maximilien et de Rodolphe, autant ils -déclinèrent à cette triste époque. Je ne sache pas qu'il y ait eu, -après l'expulsion des Protestants, un seul savant de quelque mérite. -L'Université de Prague était aux mains des Jésuites, et encore le pape -avait-il ordonné d'y suspendre toute promotion, en sorte que l'on ne -pouvait plus y recevoir aucun degré académique. Quelques patriotes, -prêtres ou laïques, protestèrent contre cette mesure, mais ce fut en -vain. Les Jésuites et d'autres ordres occupaient la grande majorité -des écoles, où l'on n'enseignait guère qu'un latin corrompu. Sans -doute, il y avait parmi les Jésuites des hommes très distingués; mais -on sait que leurs principes sont contraires à l'instruction du peuple, -et ils s'appliquaient à maintenir leurs élèves dans une honteuse -ignorance, afin de garder leur supériorité, non-seulement sur les -laïques, mais aussi sur les autres congrégations. Ils allaient de -ville en ville, exigeant que les habitants leur fissent voir les -livres qu'ils possédaient. Ces livres étaient examinés et le plus -souvent brûlés; c'est ce qui explique aujourd'hui la rareté des livres -bohémiens. Les Jésuites voulurent également effacer toute trace -d'anciens souvenirs littéraires; ils contèrent à leurs élèves, -qu'avant leur arrivée, le pays était voué à la plus profonde -ignorance; ils dissimulèrent les travaux, les noms mêmes des savants -illustres qui avaient précédé cette triste époque. Aucun des écrits -du noble Balbinus sur l'ancienne littérature de la Bohême n'aurait pu -être publié avant la suppression de leur ordre, parce qu'ils avaient -soin de n'en communiquer le manuscrit à personne. Les Bohémiens -changèrent même leur costume national et adoptèrent peu à peu le -costume actuel. Je dois également faire remarquer qu'à cette même -époque se termine l'histoire des Bohémiens, et que celle des autres -nations établies en Bohême commence. (_Pelzel's Geschichte von -Boehmen_, _p. 185 et suiv._) - -Mais si cet abaissement de la Bohême fut l'oeuvre des satellites -coalisés de Rome et de l'Autriche,--des prêtres et des soldats,--il -faut surtout l'attribuer à la lâcheté des souverains protestants qui, -sauf de rares exceptions, trahirent la défense de leur foi. - -Il est, en vérité, surprenant que divers écrivains protestants -semblent embarrassés pour expliquer la ruine presque complète et si -rapide du Protestantisme en Bohême et en Autriche, sous le règne de -Ferdinand II. On s'en prenait généralement à la légèreté du caractère -slave, à la témérité des chefs de la Bohême, à leur imprudence, que -sais-je encore? On croyait voir le doigt d'une fatalité mystérieuse -dans cette promptitude avec laquelle Rome était parvenue à reconquérir -sur le Protestantisme, dans l'Est de l'Europe, tant de pays qui lui -avaient échappé. À mon sens, les causes de la ruine du Protestantisme -en Bohême, peuvent se réduire à deux principales, qui sont: 1º la -violente persécution dirigée contre les Protestants; 2º l'effet moral -que produisit sur les Bohémiens la désertion de ceux qui étaient le -plus intéressés au triomphe du nouveau culte. Ce dernier fait était de -nature à influencer profondément l'opinion publique, qui pouvait -penser, soit que les Protestants ralliés au Catholicisme n'avaient pas -été sincères dans leurs idées de Réforme, soit que l'on devait -désespérer d'une cause destinée à périr: _Quos Deus vult perdere priùs -dementat._ Les Catholiques profitèrent habilement de la situation, qui -impressionnait plus vivement la foule que n'auraient pu le faire les -raisonnements les plus logiques. L'histoire prouve que le succès a -toujours exercé plus de prestige sur les esprits des multitudes, que -les mérites ou les défauts des partis triomphants ou vaincus. Il est -plus facile et plus profitable de se ranger du côté des vainqueurs, et -la plupart des hommes ne sont que trop disposés à croire que la ligne -droite se trouve là où se présentent pour eux le plus d'avantages; il -n'y a qu'un petit nombre d'âmes généreuses qui soient capables de -tenir jusqu'au bout pour une cause qu'ils considèrent comme étant -celle de la justice. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'après la mort -ou l'exil des principaux chefs du Protestantisme en Bohême, les masses -se soient laissées entraîner, comme un troupeau, sous le joug de -l'Église romaine, ou qu'elles aient tenté de dissimuler leur foi en se -confondant extérieurement à ses rites. Quelque mystérieux que soient -les desseins de la Providence, ils suivent cependant les règles -invariables selon lesquelles Dieu dirige les affaires du monde -physique et du monde moral; ils présentent un enchaînement de causes -et d'effets, dont l'étude ne dépasse point la portée de l'intelligence -humaine. S'étonne-t-on de voir un homme se casser le cou ou les jambes -en tombant d'une hauteur considérable? De même, il n'est pas -surprenant qu'une cause désertée par ses défenseurs naturels, finisse -par succomber. - -Les princes protestants de l'Allemagne ne tardèrent pas à être -cruellement punis, par Ferdinand lui-même, de la lâcheté dont ils -avaient fait preuve en abandonnant les Bohémiens. Après avoir eu -raison de ces derniers, Ferdinand s'attaqua aux libertés religieuses -et politiques de ceux qui les avaient abandonnés à l'heure du péril. -Telle fut l'origine de la célèbre Guerre de Trente ans. Les libertés -de l'Allemagne ne furent sauvées que par la valeur de Gustave-Adolphe -et de ses généraux, et par la politique du grand Richelieu; mais il -fallut payer ce service en livrant l'Alsace à la France, et les plus -belles provinces du Nord à la Suède. Le traité de Westphalie, qui -termina la guerre, régla dans tous leurs détails les rapports qui -devaient exister entre les Catholiques et les Protestants de -l'Allemagne, mais il ne renferma pas un seul mot en faveur des -Protestants de la Bohême. Aucune stipulation ne fut faite, soit pour -garantir leur liberté religieuse, soit même pour accorder la plus -légère compensation à ceux qui avaient été exilés ou privés de leurs -biens pour la défense d'une cause dont les droits étaient raffermis -par le traité lui-même. Tous ces avantages furent pour les Allemands; -quant aux Bohémiens, il semble que, en raison de leur origine slave, -on ne les jugea dignes d'aucune attention. Ils pouvaient bien, en -vérité, s'écrier comme le vieux prophète: «J'ai appelé mes amis, mais -ils ne m'ont pas écouté.» - -Si Gustave-Adolphe avait vécu, le destin de la Bohême eût été tout -autre. Malheureusement, le principal auteur du traité de Westphalie -paraît s'être conformé à ce célèbre adage: _Quantilla sapientia -regitur mundus_; car il n'est point de sage politique qui ne soit -fondée en même temps sur la justice.--Ces faits doivent éveiller dans -l'âme des Slaves de pénibles réflexions. Les Bohémiens furent traités -à cette époque, par les Suédois et les Allemands, leurs -coreligionnaires, de la même façon que de nos jours les Polonais ont -été traités par les nations de l'Occident, qui leur avaient montré -tant de sympathie et qui étaient évidemment intéressées à les -soutenir. Je signalerai ici un fait remarquable qui a échappé aux -historiens de l'Europe: Au XVe siècle, alors que les opinions -religieuses exerçaient encore une influence si considérable sur les -affaires politiques, les Polonais catholiques soutinrent les Bohémiens -hussites contre les Allemands fidèles à Rome; tandis qu'aujourd'hui, -ni le lien religieux, ni les sympathies politiques, ni même la -similitude des intérêts, n'ont pu procurer à la Bohême et à la Pologne -l'assistance de l'Europe occidentale. Serait-il vrai que ces Slaves, -qui luttent pour la conquête de leurs droits, ne doivent plus compter -sur le secours de l'Ouest, mais qu'ils peuvent tourner leurs regards -vers cette grande nation, slave d'origine, qu'ils ont jusqu'à ce jour -si énergiquement combattue? C'est là une opinion qui se répand parmi -les Slaves de l'Ouest et du Sud, et dont les évènements récents ne -sont pas de nature à arrêter les progrès. Les hommes d'État de -l'Europe feront sagement de se préoccuper de cette situation avant -qu'il soit trop tard. - -La Bohême souffrit, pendant la Guerre de Trente ans, d'effroyables -calamités. Ce malheureux pays fut aussi cruellement ravagé par les -Suédois et les Saxons (Protestants) que par les troupes catholiques de -Tilly et de Wallenstein. Il comptait 732 villes et 34,700 villages; le -nombre des villes était réduit de moitié, et la population, qui -s'élevait à 3,000,000 d'âmes, tomba à 780,000. - -Un grand nombre d'Allemands, attirés par les nouveaux propriétaires -et par le gouvernement, s'établirent sur les terres désertes de la -Bohême, et repeuplèrent peu à peu les villes; des districts entiers -devinrent allemands, à tel point qu'on n'y parlait même plus la langue -bohême. L'instruction publique était entièrement entre les mains des -Jésuites, qui s'étaient montrés si hostiles à la nationalité slave. -Aussi la langue nationale, sans être abolie légalement[83], était-elle -menacée de partager le sort du dialecte des Slaves de la Baltique. -Heureusement, elle fut sauvée par les efforts de quelques patriotes, -notamment de Balbinus, dont j'ai souvent déjà fait mention. Celui-ci -revendiqua, dans un traité, les droits de l'idiome national, dont il -signala tous les mérites en démontrant combien il était absurde et -injuste de le proscrire. D'autres personnages, parmi lesquels on -remarque le feld-maréchal Kinsky, soutinrent, après lui, la même -cause. En 1781, l'empereur Joseph II publia son édit de tolérance, à -la suite duquel tous ceux qui professaient secrètement le -Protestantisme déclarèrent ouvertement leur foi. On croit que ce -prince hésita quelque temps entre l'allemand et le bohémien pour -établir une langue officielle dans toute l'étendue de son empire. -L'idée d'imposer un seul et même langage à tant de nationalités -différentes qui forment la population des États autrichiens, était -assurément très hasardeuse. Cependant Joseph résolut de mettre ce -projet à exécution, et il choisit l'allemand de préférence à l'idiome -de la Bohême; ce choix était assez naturel, à cause du discrédit où -ce dernier était tombé, bien que la majorité de la population -autrichienne, composée de Slaves, comprît aisément la langue -bohémienne et n'entendît pas un mot de l'allemand. L'allemand fut donc -substitué au latin dans les cours professés à l'Université de Prague; -il fut introduit dans toutes les écoles, sans en excepter les écoles -primaires; les enfants qui n'avaient pas appris l'allemand ne -pouvaient être admis dans les écoles latines ni même être pris en -apprentissage. - -[Note 83: De nombreuses ordonnances déclarèrent que la langue -bohémienne jouissait des mêmes droits que la langue allemande; mais, -en fait, elle disparut complètement, et ne fut plus employée que dans -les rapports des autorités locales avec les classes ignorantes qui ne -comprenaient que l'idiome national.] - -Ce fut ainsi que le plus grand adversaire des Jésuites imagina une -mesure plus fatale à la nationalité slave de la Bohême, que toutes les -manoeuvres employées dans le même but par les disciples de Loyola -pendant un siècle et demi. Le sentiment national s'émut vivement, et, -depuis cette époque, de continuels efforts ont été tentés pour relever -la langue et la littérature de la Bohême. L'ordonnance de Joseph -devint lettre morte comme tout le reste de ses plans; mais l'élan -imprimé à la littérature nationale ne fit que s'accroître, et il a -produit un grand nombre d'ouvrages très remarquables. Les nobles de la -Bohême ont déployé le zèle le plus actif en faveur de cette -littérature; et, chose singulière! les descendants de ces étrangers -qui avaient reçu des propriétés en Bohême pour les services qu'ils -avaient rendus à la dynastie autrichienne en l'aidant à détruire les -libertés religieuses du pays, figurent aujourd'hui à la tête des plus -ardents patriotes, et défendent énergiquement la nationalité slave que -leurs ancêtres avaient vaincue. Le descendant du général qui gagna, -sur les Bohémiens, la bataille de Weissenberg, en 1620, le comte -Buquoi, l'un des plus riches propriétaires et auteur de plusieurs -ouvrages scientifiques, est en ce moment considéré comme le chef du -parti national. Après l'insurrection de Prague (juin 1848), il fut mis -en prison par ordre du gouvernement autrichien, qui l'accusait de -diriger une conspiration slave ayant pour but de le placer sur le -trône de la Bohême. Il fut mis en liberté; mais le fait que je viens -de rappeler permet d'apprécier le degré de popularité dont jouit, -parmi les patriotes, le descendant du vainqueur de la Bohême. - -Les évènements récemment survenus en Autriche, ont fourni aux -Bohémiens l'occasion de rentrer pleinement dans la possession de leurs -droits, et on reconnaît généralement que, par leur organisation, par -leur esprit de conduite, ils se sont montrés souvent très supérieurs -aux autres partis politiques qui s'agitent au sein de la monarchie. - -Nul ne peut, aujourd'hui, prévoir le tour que prendront les affaires -en Autriche; il y a cependant un fait certain, c'est que l'issue ne -saurait être favorable à l'élément germanique; car les populations -slaves ne sont demeurées fidèles à la dynastie autrichienne que dans -l'espérance de rentrer dans la jouissance de leur nationalité; et les -évènements de la Croatie viennent de confirmer ce que j'avançais déjà -il y a quelques années, à savoir que les Slaves ne consentiront pas -plus à devenir Allemands que Magyars[84]. Je puis ajouter que, si -l'agitation actuelle de la Bohême se développe pacifiquement et amène -la création d'un gouvernement constitutionnel, elle ne tardera pas à -être suivie d'un mouvement religieux qui produira, dans l'Église, une -révolution semblable à celle qui s'est accomplie dans l'État. Cette -révolution est ardemment désirée par les enfants les plus éclairés de -la Bohême. - -[Note 84: _Panslavism and Germanism_, p. 193.] - - - - -CHAPITRE VI. - -POLOGNE. - - Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. -- - Introduction du Christianisme. -- Influence du clergé germanique. - -- Existence des Églises nationales. -- Influence du Hussitisme. - -- Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. -- Influence de - l'Université de Cracovie sur les progrès de l'intelligence - nationale. -- Projet de réforme ecclésiastique présenté à la - Diète de 1459. -- Doctrines protestantes en Pologne avant Luther. - -- Progrès du Luthéranisme en Pologne. -- Affaire de Dantzick. -- - Caractère de Sigismond. -- Situation politique du pays. -- - Société secrète à Cracovie pour la discussion des questions - religieuses. -- Arrivée des Frères Bohêmes et diffusion de leurs - doctrines. -- Émeute soulevée par les étudiants de l'Université - de Cracovie; leur départ pour les Universités étrangères; - conséquences de cet évènement. -- Premier mouvement contre Rome. - -- Synode catholique romain de 1551 et ses résolutions violentes - contre les Protestants. -- Irritation produite par ses - résolutions et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les - hérétiques. -- Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec - Rome; influence de ses écrits. -- Dispositions du roi - Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église. - - -L'histoire de l'Église de Pologne ne présente pas d'incidents aussi -vifs, aussi variés que la lutte des partis politiques et religieux en -Bohême; mais elle renferme, pour l'époque actuelle, des enseignements -bien plus précieux que ceux dont les exploits des Hussites ou la -défaite du Protestantisme en Bohême sous Ferdinand II nous ont déjà -fourni le texte. La cause du Protestantisme fut vaincue en Pologne, -non point par la force matérielle, mais par la force morale;--non -point par l'épée ou par le canon, mais par une sorte d'_agitation -pacifique_, entraînant parfois des actes de violence; elle fut -vaincue, en un mot, par les moyens employés aujourd'hui dans le même -but en Angleterre et dans tous les pays libres, sauf toutefois les -différences de temps et de lieux. C'est à ce titre que l'histoire du -Protestantisme en Pologne me paraît devoir offrir plus d'intérêt que -le récit des guerres sanglantes qui, ailleurs, ont précédé son -triomphe ou sa chute. Elle ne se borne pas, comme l'histoire de la -Bohême, à démontrer que la propagation des Écritures a toujours, et -partout, contribué puissamment au développement intellectuel, -politique et matériel des nations, et que leur décadence ou leur -suppression a produit l'effet contraire; elle confirme, de plus, une -grande et triste vérité, à savoir que, dans les luttes morales comme -dans les luttes matérielles, le succès appartient, non pas aux -meilleures causes, mais à celles qui sont le mieux défendues. Les -évènements que je me propose de retracer, prouveront que le zèle le -plus ardent et les talents les plus distingués, lorsqu'ils procèdent -isolément et sans plan arrêté, demeurent impuissants en face d'un -système fortement conçu, qui sait réunir et diriger vers un seul et -même but tous les efforts individuels; car l'organisation et la -discipline parviennent le plus souvent à vaincre, dans les luttes -matérielles, le courage le plus intrépide de troupes irrégulières, et, -dans les luttes de l'ordre moral, la résistance isolée des plus -éminents esprits. - -Le Christianisme paraît s'être introduit de la Grande-Moravie en -Pologne, dans le courant du IXe siècle. Dès le Xe siècle il y avait -déjà fait de grands progrès. Le roi Mieczislav Ier reçut le baptême en -965, non point à l'instigation de missionnaires étrangers envoyés pour -le convertir lui et son peuple, mais sous l'influence des chrétiens -nés en Pologne. Il épousa, en même temps, la fille du roi de Bohême -qui était chrétien, et fut baptisé par un prêtre bohémien. L'Église -nationale slave, établie en Bohême par Méthodius et Cyrille, devait -naturellement franchir les frontières de la Pologne, où elle comptait -déjà de nombreux adhérents, convertis par les missionnaires moraves -indépendamment des chrétiens fugitifs de Moravie qui cherchèrent un -asile en Pologne après la conquête de leur pays par les Magyars. Les -relations intimes qui existaient alors entre les souverains polonais -et l'empire germanique[85], assurèrent à l'Église germanique une -grande influence sur la Pologne, dont le premier évêque, établi à -Posen, fut placé sous la juridiction spirituelle de l'archevêché de -Mayence d'abord, puis de celui de Magdebourg. Les premiers couvents de -ce pays furent habités par des bénédictins venus de Cluny (France), -et, pendant de longues années, toutes les fonctions ecclésiastiques en -Pologne, appartinrent à des prêtres ou à des moines originaires de -l'Italie ou de la France, et surtout de l'Allemagne. Ces derniers se -multiplièrent à tel point, que bientôt ils remplirent les couvents et -la plupart des paroisses. Ils se préoccupaient plus des intérêts de -leurs compatriotes que de l'instruction religieuse des indigènes; on -vit s'établir, au centre de la Pologne, des couvents où l'on -n'admettait que des moines de l'Allemagne[86], et il existe encore des -lettres pastorales par lesquelles les évêques polonais du XIIIe siècle -enjoignaient au clergé des paroisses de prêcher dans la langue -nationale, et non dans la langue allemande, incompréhensible pour -leurs ouailles[87], et interdisaient la nomination des curés qui ne -connaissaient pas le dialecte du pays. Il était très naturel que ce -clergé étranger s'efforçât de défendre le rituel de Rome contre les -Églises nationales qui, cependant, réussirent à conserver leur -existence jusqu'au XIVe siècle. Telle est, du moins, l'opinion des -meilleurs historiens polonais, et notamment celle du rév. M. -Juszinsky, prêtre catholique, dont l'instruction profonde et la -sagacité sont décisives en pareille matière. Juszinsky établit, en -s'appuyant sur des autorités incontestables, que les réformateurs du -XVIe siècle adoptèrent, pour leurs congrégations, un grand nombre de -cantiques empruntés aux Églises de Pologne (ce qui prouve que leur -souvenir était encore très récent), et il affirme que l'on se servait -très fréquemment des bréviaires polonais à la fin du XVe siècle. - -[Note 85: Mieczislav reconnut la souveraineté de l'empereur pour les -territoires situés au-delà du Varta, et siégea régulièrement dans les -diètes. Ce lien féodal fut brisé sous le règne suivant.] - -[Note 86: Je rapporte ce fait d'après le témoignage d'un écrivain -allemand, Ropel, _Geschichte Polens_, vol. I, page 572.] - -[Note 87: Le souvenir de ces faits se retrouve dans un proverbe -populaire. Pour désigner une chose inintelligible, on dit: _C'est un -sermon allemand._] - -J'ai rappelé, en parlant de la Bohême, que l'influence des Vaudois -s'était étendue jusqu'en Pologne, et j'ai décrit les rapports des -Hussites avec ce pays. L'incident le plus remarquable de ces relations -est, sans contredit, la discussion publique qui eut lieu en 1431, en -présence du roi et du sénat, entre les délégués hussites et les -docteurs de l'Université de Cracovie. L'historien polonais, l'évêque -Dlugosz, qui raconte ce fait, dit que la discussion, soutenue en -langue polonaise, dura plusieurs jours, que, de l'aveu de tous les -assistants, les hérétiques furent battus, mais qu'ils ne voulurent -jamais avouer leur défaite. Une autre ambassade hussite arriva, en -1432, en Pologne, pour proposer au roi Vladislav Jagellon une alliance -contre les chevaliers teutoniques, et lui annoncer que le concile de -Bâle avait admis les députés de leur secte. Cette dernière -circonstance détermina l'archevêque de Gniezno, ainsi que plusieurs -évêques, à recevoir dans leurs églises les députés hussites; mais -lorsque ceux-ci vinrent à Cracovie, l'évêque prononça l'interdit tant -que les hérétiques demeureraient dans l'enceinte de la ville. Le roi, -qui désirait s'allier avec les Hussites, fut si irrité contre -l'évêque, qu'il voulut le mettre à mort; on l'empêcha heureusement de -commettre cet acte de violence. L'alliance projetée n'eut pas lieu; -mais un ambassadeur polonais fut envoyé à Bâle afin de soutenir les -Hussites. Évidemment, grâce à ces relations amicales, les Hussites -devaient répandre leurs doctrines en Pologne; et il suffit de relire, -à cet égard, les règlements publiés en diverses occasions par le -clergé romain afin d'arrêter le progrès de ces doctrines. Ces -règlements ordonnaient aux curés d'emprisonner et de conduire devant -les évêques tous ceux qui étaient soupçonnés de favoriser la nouvelle -secte. Ils interdisaient toute communication avec la Bohême ou les -Bohémiens, et recommandaient particulièrement d'inspecter les livres -qui se trouvaient entre les mains des curés de paroisse. L'influence -du clergé obtint de l'autorité civile les ordres les plus sévères pour -la punition des hérétiques; toutefois, les récits de cette époque ne -mentionnent qu'un acte de persécution sanglante contre les Hussites, -acte commis dans un moment de trouble et à l'instigation d'un seul -évêque[88]. Quelques grandes familles protégeaient ouvertement les -doctrines des Hussites, qui, ayant à leur tête Melsztynski, membre -puissant de la noblesse, étaient sur le point de triompher, lorsque -leur chef fut tué dans un combat. - -[Note 88: André Bninski, évêque de Posen, réunit 900 hommes armés, -assiégea la ville de Zbonszyn et força les habitants à lui livrer cinq -prédicateurs hussites qu'il fit brûler publiquement. Ce fait se passa -en 1439, alors que le pays était déchiré par des dissensions -intérieures pendant la minorité du roi.] - -Bien que les doctrines des Hussites se fussent répandues dans une -grande partie de la Pologne, elles n'avaient point, dans ce pays, les -sympathies nationales qui leur donnèrent tant de force en Bohême, -parce que la nationalité polonaise n'avait point à lutter contre -l'élément germanique; en Bohême, cette lutte datait de l'affaire de -l'Université de Prague et de l'exécution de Jean Huss, qui dirigeait -un mouvement à la fois politique et religieux. Cependant, je le -répète, grâce aux affinités des Slaves avec la Bohême et à leur propre -mérite, les doctrines des Hussites avaient pris racine en Pologne, -comme le prouvent les règlements du clergé catholique; elles étaient -accueillies par un grand nombre d'esprits, et préparaient le terrain à -la Réforme du XVIe siècle[89]. La création, en 1400, de l'Université -de Cracovie, qui enfanta le génie de Copernic, après un siècle à peine -d'existence, imprima une impulsion vigoureuse au mouvement -intellectuel de la Pologne. Les chaires de cet établissement étaient -principalement occupées par des indigènes qui comptaient un grand -nombre de savants, formés dans les Universités de l'Italie, à Paris, -et surtout à Prague où les Polonais possédaient un collége. Dès ce -moment, l'instruction fut très vivement encouragée par les honneurs, -les émoluments et les perspectives des bénéfices attachés aux chaires -de l'Université de Cracovie; car on choisissait ordinairement, parmi -les plus illustres professeurs, les candidats pour les évêchés -vacants. Aussi, pendant le XVe siècle, l'Église polonaise peut-elle -citer avec orgueil plusieurs prélats aussi distingués par leur science -que par leur piété;--entre autres, Dlugosz, qui rendit de grands -services à son pays par la protection qu'il accorda aux lettres, par -l'accomplissement d'importantes missions diplomatiques et par la -publication des _Annales_, ouvrage fort estimé de tous les savants de -l'Europe;--Martin Tromba, archevêque de Gniezno et primat de Pologne, -qui joua un rôle éminent au concile de Constance, et qui forma le -projet d'introduire dans les cérémonies du culte la langue nationale, -ou, tout au moins, de rendre intelligible pour le peuple, la liturgie -latine, dont il fit traduire les livres en polonais[90]. - -[Note 89: La plus ancienne poésie polonaise que l'on ait conservée, -après l'hymne à la Vierge[89-A], est une poésie en l'honneur du -réformateur anglais. Ce poème a été composé vers le milieu du XVe -siècle, par André Galka Dobrzynski, maître ès-arts de l'Université de -Cracovie. En voici la traduction aussi littérale que possible: - -«Vous, Polonais, Allemands, et toutes les nations! Wiclef vous parle -le langage de la vérité! La terre et la chrétienté n'ont jamais eu et -n'auront jamais d'homme plus grand que lui. Que celui qui désire se -connaître, approche Wiclef; celui qui suivra sa voie, ne s'égarera -jamais. - -»Il a révélé la sagesse divine, la science humaine et des vérités qui -étaient inconnues aux sages. - -»Il a écrit d'inspiration sur la dignité ecclésiastique, sur la -sainteté de l'Église, sur l'Antechrist italien, sur la perversité des -papes. - -»Vous, prêtres du Christ, qui êtes appelés par le Christ, suivez -Wiclef. - -»Les papes impériaux sont des antechrists; leur pouvoir procède de -l'Antechrist,--des dons des empereurs allemands. - -»Sylvestre, le premier pape, a emprunté son pouvoir au dragon -Constantin, et il a versé son venin sur toutes les églises; conduit -par Satan, Sylvestre a trompé l'empereur et s'est emparé de Rome par -fraude. - -»Nous désirons la paix;--prions Dieu! aiguisons nos glaives, et nous -vaincrons l'Antechrist. Frappons l'Antechrist avec le glaive, mais non -avec un glaive de fer. Saint Paul dit: «Tuez l'Antechrist avec le -glaive du Christ.» - -»La vérité est l'héritage du Christ. Les prêtres ont caché la vérité; -ils la craignent, et ils trompent le peuple avec des fables. Ô Christ! -pour le salut de tes blessures, envoie-nous des prêtres qui puissent -nous guider dans les voies de la vérité et ensevelir l'Antechrist!» - -Le même auteur a écrit, sur les oeuvres métaphysiques de Wiclef, un -commentaire latin dont le manuscrit est conservé dans la bibliothèque -de l'Université de Cracovie. Il fut obligé de quitter cette ville, -mais il trouva asile à la cour de Boleslav, prince d'Oppeln (Silésie), -qui professait les doctrines de Jean Huss. - -J'ai puisé ces détails dans l'histoire de la littérature polonaise, -publiée par M. Michel Wiszniewski, élève de l'Université d'Édimbourg -et long-temps professeur à celle de Cracovie. Cet ouvrage, réellement -national, qui ne le cède à aucune des plus célèbres histoires de ce -genre, telles que celles de Tiraboschi, Ginguené, Sismondi, etc., n'a -malheureusement pas été terminé, l'auteur ayant dû s'exiler de son -pays et s'établir en Italie. Puissent des circonstances plus -favorables permettre à M. Michel Wiszniewski de compléter son travail, -bien qu'il n'ait plus rien à ajouter à la réputation qu'il s'est -acquise dans le monde littéraire.] - -[Note 89-A: Cet hymne célèbre, qui était chanté par les soldats -polonais avant la bataille, et qui a été composé par saint Adalbert au -commencement du XIe siècle, a été traduit en anglais par le docteur -Bowring, dans ses extraits de poésie polonaise, et en français, -par....] - -[Note 90: Un manuscrit de cette traduction a été conservé à Varsovie -dans la bibliothèque Zaluski, ainsi appelée du nom de deux frères qui, -élevés à l'épiscopat, la fondèrent à grands frais. Elle était -considérée comme l'une des plus riches de l'Europe, et les deux -prélats en firent don à l'État; mais, lors du démembrement de la -Pologne en 1795, elle fut transportée à Saint-Pétersbourg. Cet acte de -spoliation fut accompli sans aucun soin, et les livres les plus -précieux furent perdus dans le transport.] - -Nous trouvons une preuve très remarquable de l'élévation de sentiments -qui distinguait, à cette époque, le clergé polonais, dans la -dissertation qui fut présentée au concile de Constance, et lue -publiquement le 8 juillet 1418, par le docteur Paul Voladimir, recteur -de l'Université de Cracovie et chanoine de la cathédrale. Cette -dissertation attaque vivement le principe reconnu et pratiqué par les -chevaliers teutoniques, à savoir: _que les Chrétiens sont autorisés à -convertir les infidèles par la force des armes, et que les terres des -infidèles appartiennent de droit aux chrétiens_; principe en vertu -duquel le pape concéda aux chevaliers la possession de la Prusse, -habitée par une population païenne, qui fut, dès ce moment, conquise, -baptisée, et soumise en outre au plus rude servage. - -Rappelons, enfin, le projet de réforme ecclésiastique présenté à la -diète polonaise de 1459, par Ostrorog, palatin de Posen. Ce projet, -sans rien toucher aux dogmes ni aux rites de l'Église catholique -romaine, signalait énergiquement les abus et proposait des réformes si -décisives, que son adoption eût amené la séparation avec Rome plus -rapidement peut-être que ne l'eussent fait les plus violentes attaques -dirigées contre le dogme[91]. Il y avait, dans plusieurs pays, des -hommes qui critiquaient isolément les abus de l'Église; mais, ici, il -s'agissait d'une critique faite publiquement par un sénateur du -royaume à rassemblée des États, et d'après laquelle on peut se former -une idée des sentiments qui animaient, à cette époque, les hommes -d'État de la Pologne. Ce furent sans doute ces dispositions qui -permirent au roi Casimir III de porter secours au roi de Bohême, -Georges Podiebradski, bien que celui-ci fût excommunié et malgré la -vive opposition du pape et des évêques. Casimir n'eût point osé -résister à l'autorité, s'il n'avait été soutenu par l'opinion publique -de son pays. - -[Note 91: Dans ce plan de réforme, Ostrorog soutenait que le Christ -ayant déclaré que son royaume n'est pas de ce monde, le pape n'avait -aucune autorité à exercer sur le roi de Pologne, et qu'il ne devait -pas exiger de ce dernier une attitude et un langage contraires à sa -dignité;--que Rome tirait chaque année du pays de fortes sommes -d'argent sous prétextes religieux, mais, en réalité, par des moyens de -superstition, et que l'évêque de Rome inventait les motifs les plus -injustes pour lever des taxes destinées non aux vrais besoins de -l'Église, mais à l'intérêt personnel du pape;--que tous les procès -ecclésiastiques devaient être jugés dans le pays, et non à Rome, «qui -ne prenait aucune brebis sans tondre la laine;»--qu'il y avait, parmi -les Polonais, des gens qui respectaient les affiches de Rome, ornées -de cachets rouges et de ficelles de chanvre et placées à la porte -d'une église, mais que l'on ne devait pas ajouter foi à ces impostures -de l'Italie.»--Il ajoute: «N'est-ce pas chose ridicule de voir le pape -nous imposer, en dépit du roi et du sénat, je ne sais quelles bulles -appelées indulgences? Le pape soutire de l'argent en promettant au -peuple de l'absoudre de ses péchés; et cependant Dieu a dit par la -voix de son prophète: «Mon fils, donnez-moi votre coeur et non votre -argent.» Le pape prétend qu'il emploie ses trésors à l'érection des -églises, mais, par le fait, il ne s'en sert que pour enrichir sa -famille. Je passe sous silence des actes encore plus blâmables. Il y a -des moines qui croient encore à de pareilles fables; il y a un grand -nombre de prédicateurs qui ne pensent qu'à récolter une riche moisson -et à se nourrir des dépouilles du pauvre peuple.» Ostrorog se plaint, -en outre, de l'incapacité de certains moines. «Avec une tonsure et un -capuchon, dit-il, le premier venu se croit apte à corriger le genre -humain. Il crie, et beugle presque, dans la chaire, où il ne rencontre -aucun antagoniste. Les hommes instruits, et même le vulgaire, ne -peuvent écouter sans horreur les non-sens et même les blasphèmes de -ces prédicateurs.»] - -Ainsi, il est évident que le terrain était suffisamment préparé pour -la Réforme en Pologne, avant que ce mouvement se fût déclaré en -Allemagne et en Suisse, et je crois que la Pologne n'avait point -besoin d'être stimulée par l'exemple de l'étranger. Les premières -pensées de Réforme se firent jour dans un livre publié à Cracovie en -1515, c'est-à-dire deux ans avant que Luther fût entré en lutte avec -Rome. Ce livre posait ouvertement le principe de la Réforme, et -proclamait--«que l'on ne doit ajouter foi qu'à la Bible, et que l'on -peut se dispenser d'obéir aux commandements humains[92].--Les -doctrines de Luther se répandirent très rapidement dans la Prusse -polonaise, habitée par des bourgeois allemands fréquemment en rapport -avec l'Allemagne. À Dantzick, qui était la principale ville de cette -province, et qui, sous la suzeraineté des rois de Pologne, jouissait -d'une liberté complète pour son administration intérieure, la réforme -de Wittemberg fit de tels progrès, qu'en 1524 ses adhérents -possédaient cinq églises. Malheureusement, les réformateurs furent -aveuglés par leurs succès; et, au lieu de poursuivre leurs avantages -par les moyens qu'ils avaient d'abord employés, par la persuasion, ils -eurent recours à la violence, et imprimèrent à leurs cultes un -caractère politique. Quatre mille hommes armés entourèrent -l'Hôtel-de-Ville avec des canons, et forcèrent le conseil, composé de -membres de l'aristocratie de la cité, à se dissoudre et à signer une -déclaration constatant qu'il avait, par ses propres actes, provoqué -l'insurrection. Le nouveau conseil, choisi dans le parti du mouvement, -abolit entièrement les cérémonies du culte catholique, ferma les -monastères, et ordonna que les couvents et autres édifices consacrés -au clergé fussent convertis en écoles et en hôpitaux. Il déclara que -les biens de l'Église seraient réunis au domaine de l'État; il les -laissa cependant intacts. - -[Note 92: _Épître de Bernard de Lublin à Simon de Cracovie._ Deux -écrits antérieurs, _De vero cultu Dei_ et _De matrimonio sacerdotum_, -publiés à Cracovie en 1504, contenaient également des doctrines que -Rome considère comme des hérésies.] - -Cette révolution ne pouvait se justifier; car un très grand nombre -d'habitants adhéraient aux principes de l'ancienne Église, et ils -avaient incontestablement le droit de jouir, quant à l'exercice de -leur culte, d'une liberté égale à celle que les Réformistes -réclamaient pour eux-mêmes. Le changement opéré par la violence d'un -parti et non par le vote réfléchi des citoyens dans l'ordre religieux -et politique, était aussi illégal qu'injuste, et il ne pouvait avoir -d'autre caractère aux yeux du roi, quelle que fût, d'ailleurs, -l'opinion personnelle de ce prince. - -Le trône de Pologne était alors occupé par Sigismond Ier, noble coeur -et esprit élevé. Une députation de l'ancien conseil de Dantzick se -présenta devant lui en habits de deuil, le suppliant de sauver la -ville, attaquée par l'hérésie, et de rétablir les institutions. Elle -l'assura, en même temps, que la majorité des citoyens désirait cette -restauration. Le roi invita les chefs de la révolution à comparaître -en sa présence: ceux-ci, tout en protestant de leur fidélité, -refusèrent d'obéir à cet ordre; ils furent mis hors la loi par la -diète, et le roi se rendit lui-même à Dantzick, pour réinstaller le -conseil, pendant que les principaux chefs du mouvement étaient -exécutés ou bannis. - -Cet acte de Sigismond Ier ne peut être considéré que comme une mesure -politique; il ne se rattachait à aucun plan de persécution religieuse. -Si le roi avait laissé libre carrière à la révolte dans une ville -soumise à son autorité, il eût encouragé d'autres soulèvements qui -auraient compromis la tranquillité générale. Il ne poursuivit aucun -disciple du Protestantisme dans les diverses provinces de ses États, -et, si les Réformistes de Dantzick s'étaient contentés d'une -prédication pacifique, il ne les aurait pas inquiétés. En effet, bien -qu'en rétablissant l'ancienne administration de Dantzick, il eût -prohibé l'hérésie, il y toléra complètement, peu d'années après, les -paisibles manoeuvres du Luthéranisme qui devint, sous le règne -suivant, la religion de la majorité des habitants, sans qu'il fût -porté atteinte à la liberté des catholiques romains. Sigismond -professa publiquement ses intentions tolérantes dans une réponse -adressée au célèbre Jean Eck ou Eckius, qui lui avait dédié un livre -contre Luther, où il le pressait de persécuter les hérétiques et de -suivre l'exemple de Henry VIII d'Angleterre qui venait de publier un -livre contre le réformateur allemand: «Que le roi Henry écrive contre -Martin, si bon lui semble, dit Sigismond; quant à moi, je demeurerai -le roi des brebis et des boucs.» - -Le progrès intellectuel que j'ai déjà signalé favorisa la cause de la -Réforme, qui fut également secondée par la constitution politique du -pays. Il n'y avait peut-être pas alors de nation plus libre que la -Pologne. Cette liberté était, il est vrai, restreinte aux classes -nobles: mais la noblesse polonaise ne pouvait être comparée à celle -des royaumes de l'Europe occidentale; elle formait une sorte de caste -militaire qui comprenait à peu près le dixième de la population, en -sorte que le nombre des habitants jouissant de droits politiques, se -trouvait, proportionnellement à l'ensemble, plus considérable que ne -l'était celui des électeurs en France, avant l'application du suffrage -universel. Il y avait, dans cette caste, des familles dont la fortune -et l'influence égalaient celles des plus puissants barons de la -féodale Angleterre; d'autres, au contraire, cultivaient elles-mêmes -leurs champs. Mais, quelle que fût l'inégalité des fortunes, tous les -nobles étaient égaux en droit. Le plus pauvre, dans sa cabane, était -un _seigneur_ aussi bien que le riche dans son palais, et sa personne -était aussi efficacement protégée par le _neminem captivabimus_, -l'_habeas corpus_ du Polonais[93]. - -[Note 93: La loi _neminem captivabimus nisi jure victum_, fut établie -par la diète de 1431. D'après cette loi, le roi, qui représentait -alors le pouvoir judiciaire ainsi que l'autorité exécutive, ne pouvait -faire emprisonner aucun noble, si ce n'est dans le cas de _flagrant -délit_; mais il devait accepter une caution en rapport avec le délit -qui donnait lieu à l'accusation.] - -Cette corporation puissante n'était pas moins jalouse des empiètements -du clergé que de ceux de l'autorité royale, et ces dispositions -devaient faciliter le progrès des nouvelles doctrines. Les villes qui, -pour la plupart, étaient très florissantes, se gouvernaient d'après -les lois municipales importées de l'Allemagne; et, par le fait, elles -formaient de petites républiques, administrées par des magistrats -civils qui rendaient la justice au civil comme au criminel. - -Un écrivain contemporain constate que les ouvrages de Luther furent -publiquement vendus à l'Université de Cracovie, qu'on les lut -avidement, sans que les théologiens polonais exprimassent aucun -sentiment de désapprobation. Quant à lui, ajoute-t-il, à mesure qu'il -les parcourait, ses vieilles opinions faisaient place à une conviction -nouvelle[94]. Telles étaient, en Pologne, les dispositions des esprits -les plus éclairés, qui, cependant, n'en étaient encore arrivés qu'au -doute. Une société secrète, composée des étudiants les plus instruits, -prêtres et laïques, se réunissait fréquemment pour discuter sur les -matières religieuses, et notamment sur les nouvelles publications -anti-papistes, qui se produisaient en Europe et qui lui étaient -transmises par Lismanini, moine italien, confesseur de l'épouse de -Sigismond, Bona Sforza, et qui prenait une part active à ces réunions. -Les dogmes de l'Église romaine qui ne s'appuyaient pas sur la lettre -des Écritures, étaient librement examinés; mais, à l'une de ces -réunions, un prêtre belge, nommé Pastoris, attaqua le mystère de la -Trinité comme étant incompatible avec l'unité de Dieu. Cette doctrine, -toute nouvelle en Pologne (bien qu'elle eût été déjà mise en avant -dans les oeuvres de Servet), émut à tel point les personnes présentes, -qu'elles demeurèrent stupéfaites et terrifiées, en songeant qu'une -proposition aussi hardie conduirait à la négation de la religion -révélée. Elle fut adoptée par quelques membres, et amena -l'établissement, en Pologne, d'une secte qui devint plus tard célèbre -sous le nom de Socinianisme, bien que ni Lelius ni Faustus Socin n'en -soient les véritables fondateurs. D'autre part, l'audacieuse -proposition de Pastoris jeta l'effroi dans les âmes timorées, et -arrêta un grand nombre de Réformistes, qui préférèrent demeurer -fidèles à l'Église établie, malgré ses erreurs et ses abus, plutôt que -de s'aventurer dans une voie qui les eût plongés dans un pur déisme, -en réduisant la Bible à un simple code de morale. Toutefois, il y eut -des esprits fermes et sincères qui résolurent de poursuivre la -recherche de la vérité, non point seulement avec leur raison, mais -avec le texte même des Écritures. - -[Note 94: Modrzewski.] - -À l'époque où ce mouvement religieux agitait les hautes classes à -Cracovie, les masses populaires, dans la province de Posen, furent -excitées plus vivement encore par l'arrivée des Frères Bohêmes. -Ceux-ci, exilés de leur pays au nombre de mille environ, se dirigèrent -vers la Prusse où le duc Albert de Brandebourg leur offrait un asile. -Lors de leur passage à Posen, en juin 1548, André Gorka, juge suprême -des provinces de la Grande-Pologne[95], membre de la noblesse et très -riche, les accueillit avec empressement et les logea dans ses -domaines. Il avait déjà embrassé très chaudement les doctrines de la -Réforme. Les Frères Bohêmes célébrèrent publiquement le service divin; -leurs sermons et leurs hymnes, dont les habitants comprenaient le -langage, leur concilièrent les sympathies de la population. Leur -origine slave leur donnait des avantages que le Luthéranisme, -d'origine germanique, ne possédait pas, et leur permettait d'espérer -la conversion de toute la province où ils avaient trouvé une -hospitalité si généreuse. L'évêque de Posen, voyant le danger que -courait son autorité spirituelle, obtint du roi Sigismond-Auguste, qui -venait de succéder à son père Sigismond Ier, un ordre d'exil contre les -Frères Bohêmes. On aurait pu éluder cet ordre ou en obtenir la -révocation; mais les Frères, craignant de soulever des troubles, se -rendirent en Prusse, où le duc Albert leur accorda la naturalisation, -une complète liberté religieuse, ainsi qu'une église pour leur culte: -en même temps, la protection de ce prince les défendit contre les -attaques que les docteurs luthériens commençaient à diriger contre -leurs dogmes[96]. L'année suivante, 1549, un grand nombre de Frères -retournèrent en Pologne où ils avaient été si bien reçus, et ils y -continuèrent leurs travaux sans être inquiétés. Leurs congrégations -s'accrurent rapidement; plusieurs grandes familles, les Leszczynski, -les Ostrorog, etc., adoptèrent leurs doctrines; en peu de temps ils -élevèrent environ quatre-vingts églises dans la province de la -Grande-Pologne, indépendamment de celles qu'ils avaient fondées sur -différents points du pays. - -[Note 95: La Pologne était divisée politiquement en Pologne _grande_ -et _petite_. La première de ces deux provinces, comprenant la région -de l'Ouest, reçut le nom de _grande_, parce qu'elle fut le berceau de -la monarchie qui s'étendit successivement vers l'Est et vers le Sud. -Elle était cependant moins vaste que la _Petite-Pologne_, qui -comprenait la région du Sud-Est.] - -[Note 96: Les Frères Bohêmes ne jouirent de cette protection que -durant la vie du duc Albert. Après sa mort, la persécution reprit son -cours. En 1568, on défendit aux Frères l'exercice public de leur -culte; on leur ordonna de signer les vingt articles de la Confession -reconnue en Prusse, et on leur défendit d'entretenir aucunes relations -avec leurs coreligionnaires, soit de Pologne, soit de Bohême. Cette -situation les décida à émigrer en 1574 pour la Pologne, où leurs -églises étaient devenues nombreuses et où la loi garantissait la -liberté des cultes.] - -Ici se présente un incident qui tourna encore au profit du -Protestantisme. Les étudiants de l'Université de Cracovie ayant eu une -querelle avec les bedeaux du recteur, ceux-ci firent usage de leurs -armes et tuèrent plusieurs jeunes gens. On demanda justice contre les -meurtriers en accusant le recteur, qui était dignitaire de l'Église, -d'avoir ordonné le massacre. Les étudiants reçurent la promesse que -l'affaire serait jugée; mais ils étaient si irrités que, malgré les -efforts de quelques personnes influentes, ils quittèrent Cracovie en -masse et se rendirent presque tous dans les Universités étrangères, -notamment à l'Académie protestante de Goldberg en Silésie et à -l'Université récemment établie à Koenigsberg, d'où ils revinrent plus -tard, conservant l'empreinte profonde des opinions réformistes[97]. - -[Note 97: L'Université de Koenigsberg contribua puissamment à répandre -en Pologne la connaissance des Écritures, en publiant les premières -Bibles et les premiers écrits anti-papistes qui aient paru dans la -langue du pays. Elle avait été fondée en 1544 par Albert, duc de -Prusse, en vue de populariser les principes protestants. Une anecdote -assez curieuse se rapporte à sa création. À cette époque, la sanction -du pape ou de l'empereur semblait indispensable pour la fondation -d'une Université, et Sabinus, le premier recteur de l'Université de -Koenigsberg, était tellement pénétré de cette pensée, qu'il s'adressa -au cardinal Bembo afin d'obtenir du pape l'autorisation d'ériger une -école qui avait pour but avoué de combattre l'autorité de Rome. Le -cardinal Bembo répondit à cette singulière requête par un refus poli. -L'Empereur rejeta de même la demande, qui ne fut accordée que par -Sigismond-Auguste, roi de Pologne, se fondant sur son titre de -suzerain du duc de Prusse. Chose bizarre! l'autorisation donnée pour -l'érection d'une Université protestante, fut contresignée par un -évêque catholique romain, Padniewski, chancelier de Pologne.] - -L'influence acquise par le Protestantisme en Pologne, se révéla à -l'occasion du mariage d'un prêtre dans les environs de Cracovie. Ce -prêtre fut cité à comparaître devant le tribunal de son évêque; il -obéit; mais il se présenta accompagné d'un si grand nombre d'amis -influents, que la poursuite fut abandonnée. Enfin, un noble très -riche, Olesniçki, porta un coup décisif aux règlements de l'Église -catholique romaine, en chassant les nonnes d'un couvent dans la ville -de Pinczow, qui lui appartenait; il fit arracher les images qui -ornaient l'Église et établit le culte protestant de la Confession de -Genève. Cet exemple fut suivi et décida le progrès du Protestantisme -dans la province de Cracovie. - -Le clergé catholique, voyant l'inutilité de ses dénonciations contre -les hérétiques, se réunit, en 1551, dans un synode général, présidé -par le primat. Ce fut à cette occasion que l'évêque de Varmie -(Ermeland), Hosius, composa sa célèbre Confession de la foi -catholique, qui fut adoptée par l'Église de Rome comme étant l'exposé -fidèle de ses doctrines. Le synode ordonna qu'elle fût signée par tous -les membres du clergé, parmi lesquels quelques-uns étaient suspects, -et il demanda au roi d'exiger également la signature des laïques. Il -ne se contenta pas de prendre des mesures contre les progrès de la -Réforme, il décida en outre que l'on déclarerait la guerre à la -noblesse hérétique, et il imposa, dans ce but, une lourde taxe sur le -clergé. Le synode comptait s'assurer le concours du roi auquel -devaient revenir les produits des confiscations. Plusieurs prélats -objectèrent qu'il y avait péril à attaquer un corps aussi puissant que -la noblesse polonaise; la passion l'emporta; le synode décida qu'il -mettrait à exécution ses résolutions violentes, et les évêques -envoyèrent partout des citations judiciaires aux prêtres et aux nobles -qui avaient rompu avec l'Église romaine. Ils furent appuyés par la -cour de Rome qui, dans une lettre encyclique, recommanda l'extirpation -de l'hérésie. - -Il était, cependant, plus aisé de voter toutes ces mesures que de les -exécuter, dans un pays où la liberté des citoyens était si solidement -établie. Il y eut bien quelques persécutions sanglantes, accomplies -dans l'ombre d'un couvent ou d'un donjon; mais les premières attaques -dirigées contre la Réforme produisirent un effet diamétralement -opposé à celui que l'on attendait. Stadniçki, noble influent, -introduisit dans ses domaines de Dobieçko[98], le culte de la -Confession de Genève. Cité à comparaître devant l'évêque de son -diocèse, il offrit de justifier ses opinions religieuses; le tribunal -repoussa cette proposition et le condamna, par défaut, à la mort -civile et à la perte de ses biens. Stadniçki dénonça cet acte, en -termes très violents, à une assemblée des nobles, qui virent avec -effroi les tendances de l'Église et l'avènement d'une autorité -nouvelle plus menaçante pour eux que l'autorité royale. Les nobles -polonais furent saisis d'horreur à la pensée qu'ils deviendraient les -sujets d'une corporation qui, sous la direction d'un chef étranger et -non responsable, disposerait de la vie, de la propriété, de l'honneur -des citoyens, et le cri d'alarme poussé par le Protestant Stadniçki, -trouva de l'écho dans toute la Pologne, même parmi les nobles qui -demeuraient attachés à la foi romaine. De là une indignation -universelle contre le clergé, dont les prétentions fournirent le texte -presque exclusif des débats qui eurent lieu lors des élections de -1552[99]. Le pays tout entier enjoignit à ses députés, dans les termes -les plus énergiques, de restreindre l'autorité des évêques. - -[Note 98: Actuellement dans la Pologne autrichienne.] - -[Note 99: La constitution polonaise, de même que celle de Hongrie, -était _délégative_ et non _représentative_; les électeurs décidaient -les questions qui devaient être portées à la Diète, et ils dictaient, -à l'avance, les votes de leurs députés.] - -Les dispositions de la diète de 1552, se réunissant sous de tels -auspices, ne pouvaient être un instant douteuses; les opinions -religieuses de la plupart des membres se révélèrent immédiatement. À -la messe qui précéda, selon l'usage, l'ouverture des délibérations, -plusieurs députés détournèrent la tête pendant l'élévation de -l'hostie, tandis que le roi et les sénateurs baissaient humblement -leurs fronts. Raphaël Leszczynski, noble, riche et influent, fit plus -encore: il demeura couvert au moment où s'accomplissait la cérémonie -la plus solennelle du culte romain. Les Catholiques n'osèrent point -censurer ces actes de mépris pour leur foi, et la chambre des députés -exprima son approbation en appelant à la présidence ce même -Leszczynski, lequel avait donné sa démission de sénateur pour devenir -député[100]. Ainsi, l'esprit de la majorité était nettement indiqué; -les partis les plus opposés en politique se rencontraient dans un -sentiment commun d'hostilité contre la juridiction épiscopale. Le roi, -qui inclinait naturellement vers la modération, essaya de concilier -les différends; mais il échoua, et, de concert avec la diète, il -décida que le clergé se bornerait désormais à juger l'orthodoxie des -doctrines, sans appliquer aux hérétiques aucune peine temporelle. Ce -fut ainsi que la liberté religieuse pour toutes les croyances se -trouva virtuellement consacrée en Pologne, dès 1552, à une époque où, -dans d'autres pays, même dans des pays protestants, cette liberté -n'était accordée qu'à une croyance privilégiée. - -[Note 100: Leszczynski avait pour devise: _Malo periculosam libertatem -quàm tutum servitium._ Il descendait de Stanislas Leszczynski, -défenseur de Jean Huss au concile de Constance, et était aïeul du roi -Stanislas, depuis duc de Lorraine, et dont la fille, Maria -Leszczynski, épousa Louis XV, roi de France.] - -Un homme contribua puissamment au succès de l'opposition dirigée -contre le clergé; il a acquis une haute renommée dans l'histoire du -XVIe siècle, et il eût rendu à son pays d'immenses services, si -l'éclat de ses talents n'avait pas été terni par une inconcevable -violence de passion et par une absence totale de principes: je veux -parler de Stanislas Orzechowski, plus connu sous le nom latin -d'Orichovius[101]. - -[Note 101: Voyez Bayle, article _Orichovius_.] - -Orzechowski naquit en 1513 dans le palatinat ou province de -Russie-Rouge ou Ruthénie (aujourd'hui la Galicie-Orientale). Il étudia -dans les Universités allemandes, et, pendant son séjour à Wittemberg, -il était le favori de Luther et de Melanchton. Il visita ensuite Rome -et revint dans son pays en 1543, complètement gagné à la cause de la -Réforme. Mais, jugeant que cette dernière ne pouvait rien pour lui, -tandis que l'Église romaine disposait des honneurs et des richesses, -il prit les ordres et fut promu à la dignité de chanoine. Il ne tarda -pas cependant à exprimer ses véritables opinions et il se maria -publiquement. Excommunié et condamné aux châtiments les plus sévères, -il fut si vigoureusement assisté par l'influence de ses amis, que -personne n'osa mettre à exécution le jugement rendu contre lui. Ses -écrits et ses discours dans de nombreuses réunions eurent une grande -part à l'affermissement de la liberté religieuse, reconnue par la loi -de 1552. Avant cette date, Orzechowski s'était réconcilié avec Rome; -relevé de l'excommunication, il avait invoqué la décision du pape au -sujet de son mariage, dont on lui avait promis la confirmation; car -les évêques voulaient à toute force enlever au parti de la Réforme un -écrivain aussi puissant. Cependant le pape ajournait son jugement. Il -n'osait pas autoriser un précédent aussi dangereux; en outre, -Orzechowski venait de perdre, par sa versatilité, l'influence -extraordinaire qu'il avait exercée sur le peuple, et il ne passait -plus pour un adversaire très redoutable. Orzechowski vit bien que -Rome se jouait de lui et il recommença ses attaques plus vivement que -jamais[102]. Ses oeuvres furent mises à l'index, et on le dénonça -comme un serviteur de Satan. Violemment excité par la persécution, il -redoubla d'invectives contre le pape Paul IV, et dans un écrit adressé -au roi, il fit observer qu'un évêque catholique investi de la dignité -de sénateur, était nécessairement traître à son pays, attendu qu'il -était obligé de sacrifier les intérêts de son souverain à ceux du -pape,--ayant prêté serment d'abord au pape, puis au roi[103]. - -[Note 102: Afin de donner une idée de la violence de son style, je -citerai quelques passages des lettres qu'il adressa au pape Jules III: -«Ô Saint-Père, je vous en conjure, pour l'amour de Dieu et de notre -seigneur Jésus-Christ et des saints anges, lisez ce que je vous écris -et rendez-moi réponse! Ne rusez pas avec moi: je ne vous donnerai pas -d'argent, je ne veux avoir avec vous aucune affaire....» Ailleurs, -Orzechowski s'adresse ainsi au même pontife: «Sachez, Jules, sachez -bien à quel homme vous avez affaire,--non pas à un Italien, pas même à -un Russe,--non pas à l'un de vos pauvres sujets, mais au citoyen d'un -royaume où le monarque lui-même est tenu d'obéir à la loi. Vous -pouvez, si cela vous plaît, me condamner à mort; mais ce ne sera pas -tout. Le roi n'exécutera pas votre sentence. La cause sera soumise à -la Diète. Vos Romains courbent leurs genoux devant vos domestiques: -ils fléchissent le cou sous le joug honteux de vos scribes. Il n'en -est pas ainsi parmi nous. Le roi, notre seigneur, ne peut pas faire -tout ce qui lui plaît; il doit faire ce que la loi prescrit. Il ne -dira pas, le jour où vous lui adresserez un signe de votre doigt, ou -lorsque vous ferez briller à ses yeux votre anneau: «Stanislas -Orzechowski, le pape Jules désire que vous alliez en exil: partez -donc!» Non, je vous assure que le roi ne vous obéira pas. Nos lois ne -lui permettent pas d'exiler ou d'emprisonner quiconque n'a pas été -condamné par le tribunal compétent.» Tout ce que dit Orzechowski -touchant l'autorité royale et la liberté des citoyens en Pologne était -parfaitement exact, et je ne sache pas qu'aucun autre pays pût jouir à -cette époque d'un égal degré de liberté.] - -[Note 103: «Le serment, dit Orzechowski en s'adressant au roi, détruit -la liberté des évêques, qui ne sont plus que des espions pour la -nation et pour le souverain. Le haut clergé, qui s'est volontairement -soumis à cet esclavage, a conspiré, par le fait, et s'est constitué en -état de révolte contre le pays. Ces conspirateurs ont siégé dans vos -conseils, ils ont épié vos projets et les ont fait connaître à leur -maître étranger. Si vous vouliez, dans l'intérêt public, arrêter les -usurpations du pape, ils vous excommunieraient et exciteraient des -émeutes sanglantes. Le pape a lâché les moines, qui se sont abattus -sur votre royaume comme une nuée de sauterelles. Voyez-les, conjurés -contre vous! comme ils sont nombreux et cruels! Contemplez abbayes, -couvents, chapitres, synodes! autant de têtes tonsurées, autant de -têtes qui conspirent contre vous!»] - -Le clergé, pour lequel Orzechowski était surtout dangereux à cause de -l'ascendant que la violence de son langage lui donnait sur les masses -populaires, désirait vivement le réduire au silence pour le convertir -ensuite à la cause de l'Église catholique. La mort de la femme -d'Orzechowski fit disparaître le plus grand obstacle qui s'opposât à -sa réconciliation avec Rome. Le Réformiste de la veille se soumit -alors à la loi de l'Église qui pouvait récompenser généreusement ses -services. Il attaqua les Protestants avec une vivacité égale à celle -qu'il avait déployée contre Rome[104]. Il défendit la suprématie du -pape sur tous les souverains de la chrétienté, et soutint cette cause -avec plus d'audace et de vigueur qu'on ne l'avait jamais fait[105]. -Les doctrines qu'il développa dans la véhémence de sa passion, -présentent d'autant plus d'intérêt qu'elles peuvent être considérées -comme l'exposé fidèle des principes qui auraient gouverné le monde si -l'Église romaine avait triomphé. Il ne fit en définitive que -proclamer les opinions de cette Église, et le cardinal Hosius donna -son approbation complète à toutes ses propositions. Mais pourquoi -remonter au XVIe siècle? La doctrine qui reconnaît la suprématie du -pape sur les rois n'a-t-elle pas été défendue de nos jours, comme elle -le fut par Orzechowski, et avec un style beaucoup plus remarquable, -par des écrivains de premier mérite, tels que le comte de Maistre, -dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, et par l'abbé de Lamennais? -Ce dernier, il est vrai, après avoir défendu le despotisme politique -et spirituel, est passé à l'autre extrême avec une versatilité -semblable à celle d'Orzechowski, sinon par les mêmes motifs d'intérêt -personnel. - -[Note 104: «Ces abominables sauterelles d'Ariens, de Macédoniens, -d'Eutychéens et de Nestoriens se sont abattues dans vos champs. Elles -croissent en nombre et se répandent dans toute la Pologne et en -Lithuanie, grâce à la négligence des magistrats. Une bande insolente -allume l'incendie, détruit les églises, méconnaît les lois, corrompt -les moeurs, méprise l'autorité et ravale le gouvernement. Elle -renversera le trône. Il importe bien plus de vaincre les fureurs de -l'hérésie que l'ennemi moscovite!»] - -[Note 105: Orzechowski dit: «Le roi n'est établi que pour protéger le -clergé. Le souverain-pontife a seul le droit de faire les rois, et, -dès lors, il a pleine autorité sur eux. La main d'un prêtre est la -main de Jésus-Christ.... L'autorité de saint Pierre ne peut être -subordonnée à aucune autre; elle est supérieure à tout: elle ne paye -ni tributs ni taxes. La mission du prêtre est supérieure à celle du -roi. Le roi est le sujet du clergé; le roi n'est rien sans le prêtre. -Le pape a le droit d'enlever au roi sa couronne. Le prêtre sert -l'autel, mais le roi sert le prêtre et n'est que son ministre armé, -etc., etc.» Orzechowski représentait l'État sous la forme d'un -triangle, avec le clergé au sommet; le roi, ainsi que les nobles, -remplissaient le corps de ce triangle; le reste de la nation n'était -rien. Il recommandait aux nobles de gouverner le peuple -paternellement.] - -Orzechowski était cependant un allié trop dangereux pour rendre à -l'Église romaine, dont la situation était presque désespérée, -l'influence qu'elle avait perdue. Le roi Sigismond-Auguste, prince -éclairé et tolérant, montrait une vive prédilection pour les doctrines -des Réformistes. Les _Institutes_ de Calvin étaient lues et commentées -devant lui par Lismanini, Italien fort instruit dont j'ai déjà parlé, -et il accueillait très gracieusement les lettres que Calvin lui -adressait. Il était entouré de Protestants ou d'hommes qui désiraient -la réforme de l'Église, tels que François Krasinski, qui avait été -élevé avec lui, et qui, après avoir étudié sous Melanchton, était -devenu évêque de Cracovie. Les Réformistes espéraient que le roi se -déclarerait contre Rome; mais ce qui arrêtait surtout Sigismond, -c'étaient les luttes intérieures qui déchiraient le Protestantisme. Il -voulait, toutefois, réformer l'Église en convoquant un synode -national. Ce voeu, partagé par un grand nombre de personnages -considérables de la noblesse et même du clergé, fut exprimé par la -diète de 1552, renouvelé par celle de 1555, les députés ayant insisté -sur la nécessité de réunir un synode national, sous la présidence du -roi lui-même, pour réformer l'Église en prenant pour base les -Saintes-Écritures. On devait appeler au sein de cette assemblée les -représentants de toutes les sectes religieuses du pays, ainsi que les -Réformateurs les plus célèbres de l'Europe, Calvin, Beza, Melanchton -et Vergerius qui se trouvait alors en Pologne. Mais l'homme qui -inspirait le plus de confiance pour le succès de cette grande oeuvre, -était Jean Laski, ou Lasco, qui avait acquis déjà une haute réputation -en Allemagne et en Angleterre. Je crois devoir arrêter l'attention de -mes lecteurs sur ce personnage éminent. - - - - -CHAPITRE VII. - -POLOGNE. - -(Suite.) - - Jean A Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques en - Allemagne, en Angleterre et en Pologne. -- Arrivée du nonce - Lippomani, et ses intrigues. -- Synode catholique de Lowicz et - meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs Juifs, - meurtre commis par ce synode à l'instigation de Lippomani. -- Le - prince Radziwill le Noir; services qu'il a rendus à la cause de - la Réforme. - - -La famille des Laski a produit, pendant le XVIe siècle, plusieurs -hommes illustres dans l'Église, dans la politique et dans les camps. -Jean Laski, archevêque de Gniezno, chancelier de Pologne, publia en -1506 la première collection des lois de ce pays, collection connue -sous le nom de _Statut de Laski_. Il avait trois neveux, qui tous -acquirent une réputation européenne. Stanislas résida long-temps à la -cour du roi de France, François Ier, qu'il accompagna à la bataille de -Pavie et dont il partagea la captivité; puis il revint dans son pays -où il fut successivement revêtu des plus hautes dignités. Jaroslav, -dont les talents extraordinaires et l'expérience militaire et -politique sont attestés par les premiers écrivains de l'époque, par -Paul Jovius, Érasme, etc., est demeuré surtout célèbre par le rôle -qu'il joua lors de l'intervention des Turcs en Hongrie et du siége de -Vienne en 1529[106]. Le troisième frère était Jean Laski le -Réformiste. Il naquit en 1499; destiné dès sa jeunesse à la carrière -de l'Église, il reçut une excellente instruction et visita les -différents pays de l'Europe, où il se mit en relation avec les savants -les plus distingués de son temps. En 1524, il fut, en Suisse, présenté -à Zwingle, qui jeta dans son âme les premiers doutes sur l'orthodoxie -de l'Église romaine. Il passa l'année 1525 à Bâle avec Érasme, chez -lequel il vivait et qui avait pour lui une admiration presque -enthousiaste. Laski fit voir le prix qu'il attachait à l'amitié -d'Érasme, en subvenant à tous ses besoins avec autant de générosité -que de délicatesse. Non-seulement il le remboursa très largement de -toutes les dépenses occasionnées par son séjour, mais encore il lui -acheta sa bibliothèque, dont il lui laissa la jouissance sa vie -durant[107]. Il est probable qu'il dut à Érasme cette rare douceur de -caractère qui distingua tous ses actes. - -[Note 106: Après la mort de Louis le Jagellon, roi de Hongrie, qui -périt à la bataille de Mohacz contre les Turcs, en 1525, et ne -laissait point de postérité, un parti puissant éleva au trône Jean -Zapolya, woïvode de Transylvanie. Celui-ci ne put se maintenir en -présence de Ferdinand d'Autriche, qui avait été élu par le parti -opposé, et qui, ayant épousé une soeur du dernier roi, lui succéda en -Bohême, avec l'aide de son frère Charles-Quint. Zapolya se retira en -Pologne, où Jaroslav Laski lui proposa de le replacer sur le trône de -Hongrie en s'appuyant du secours des Turcs. Zapolya donna à Laski ses -pleins pouvoirs, et lui promit, en récompense de ses services, la -principauté de Transylvanie. Laski se rendit donc à Constantinople: il -n'avait rien à offrir, et il avait tout à demander. Cependant, ses -négociations furent si heureuses, que, le 20 février 1528, deux mois -seulement après son arrivée, il signa un traité d'alliance contre -l'Autriche avec le sultan Soliman, qui s'engageait à rendre à Zapolya -la couronne de Hongrie, sans autre condition que celle d'être reconnu -comme le protecteur ou _le frère aîné_ du nouveau roi. Le succès de -l'ambassade de Laski fut dû en grande parti à l'influence slave. Le -vizir et les principaux dignitaires de la Turquie étaient des Slaves -de Bosnie, qui avaient embrassé l'islamisme et étaient devenus les -plus fidèles sujets de la Porte, tout en conservant leur langue et un -vif attachement pour la nationalité slave. On parlait à la cour du -sultan le slave autant que le turc, et Laski put s'entretenir -librement avec le vizir et les ministres, qui le traitaient comme un -compatriote. Laski a laissé un journal de son voyage, et il cite les -paroles remarquables qui lui furent adressées par Mustapha-Pacha: -«Nous sommes du même peuple; vous êtes Lekh[106-A], et je suis -Bosnien. Il est naturel que chacun préfère son pays à tout autre.» Ces -paroles, dites par un Slave musulman, investi d'une haute fonction de -l'Empire turc, à un Polonais chrétien, prouvent la force des affinités -slaves et indiquent le parti que l'on pourrait tirer de ces -dispositions nationales.--Conformément au traité, une armée turque -rétablit Zapolya sur le trône de Hongrie, et vint mettre le siége -devant Vienne, qui fut sur le point d'être prise. Cependant Zapolya -oublia ce qu'il devait à Laski, ou plutôt il ne put supporter l'idée -d'être à ce point son obligé. Au lieu de recevoir la principauté de -Transylvanie, Laski fut accusé de conspiration et emprisonné. -L'influence de ses amis le fit remettre en liberté: son innocence fut -proclamée par lettres-patentes, et il reçut en dédommagement des -sommes qu'il avait dépensées au service de Zapolya, les villes de -Kesmark et de Debreczyn. L'âme fière de Laski ne pouvait être apaisée -par cet acte de justice péniblement arraché à l'ingratitude d'un roi -qui lui devait sa couronne. Il quitta le service de Zapolya et résolut -de défaire son propre ouvrage en détrônant ce prince. Il se rendit, en -conséquence, auprès de Ferdinand d'Autriche, qui accueillit à bras -ouvert un allié aussi précieux. En 1540, lorsque Ferdinand réunissait -une armée pour reconquérir la Hongrie, Laski fut envoyé à -Constantinople pour empêcher Soliman de secourir Zapolya. Son arrivée -à la cour ottomane, dans un rôle diamétralement opposé à celui qu'il -avait rempli douze années auparavant, excita la colère et les soupçons -du sultan, qui le fit emprisonner. Sa vie fut même quelque temps en -péril; mais il réussit à calmer Soliman, et rentra tout-à-fait en -grâce. Il tomba malade à Constantinople et se retira en Pologne; il -mourut en 1542 des suites de cette maladie, à laquelle on a supposé -que le poison n'était pas étranger. Son fils Albert, palatin de -Sieradz, visita l'Angleterre en 1583, et fut reçu par la reine -Élizabeth avec les marques de la plus haute distinction. On lui rendit -à Oxford les honneurs réservés d'ordinaire aux souverains. (Voyez -_Wood's History and antiquities of Oxford_, traduction anglaise, vol. -2, pag. 215-218.)] - -[Note 106-A: Nom donné anciennement aux Polonais par les Russes et -adopté par les Turcs.] - -[Note 107: Érasme exprime dans ses lettres la plus vive admiration -pour les talents et le caractère de Laski. Il dit que, malgré son -grand âge, il tira grand profit de ses relations avec ce jeune savant. -Laski n'avait alors que vingt-six ans, et il était déjà connu des -personnages les plus éminents de son époque: ainsi, dans une lettre -écrite à Marguerite de Navarre, soeur de François Ier, à l'occasion de -la bataille de Pavie, Érasme mentionne les lettres écrites par cette -reine à Jean Laski, son hôte. Il est probable que Laski fut connu de -la reine de Navarre par l'entremise de son frère Stanislas, qui était -attaché à la cour de François Ier.] - -Laski retourna en Pologne en 1526; il inclinait déjà vers le -Protestantisme: il resta toutefois fidèle à l'Église établie, dans -l'espérance que l'on pourrait la réformer sans rompre avec Rome; ce -fut dans cette pensée qu'il engagea Érasme à signaler avec de grands -ménagements, au roi de Pologne, la nécessité d'opérer quelques -réformes. Par l'influence de ses relations de famille, et par -l'ascendant de son propre mérite, Laski se serait certainement élevé -aux premières dignités de l'Église polonaise; déjà même le roi l'avait -nommé évêque de Cujavie. Mais il se présenta devant le prince, et lui -déclara franchement que ses opinions religieuses ne lui permettaient -pas d'accepter cette marque de faveur. Ses scrupules furent respectés; -il quitta son pays en 1540, rendit publique son adhésion aux principes -de l'Église protestante de Suisse, et se maria à Mayence (1540). Ses -connaissances étendues, son esprit élevé, ses relations avec les -savants de son époque, lui acquirent une grande réputation parmi les -princes protestants, qui cherchèrent à l'attirer dans leurs États. Le -souverain de la Frise orientale, où la Réforme avait été introduite en -1528, désira que Laski vînt compléter cette grande oeuvre. Laski -hésita long-temps; il désigna, pour le suppléer, son ami Hardenberg; -enfin, cédant aux plus vives instances, il accepta, en 1543, la -mission qui lui était proposée, et fut nommé surintendant de toutes -les églises de la Frise. Il devait rencontrer d'immenses obstacles, -car il lui fallut lutter contre la répugnance que l'on éprouvait -encore à supprimer entièrement les rites de la religion catholique, -contre la corruption du clergé, et surtout contre l'indifférence de la -majeure partie du peuple en matière de religion. À force de zèle et de -persévérance, il réussit, après six ans de lutte, à extirper -complètement les racines du Papisme et à établir dans le pays la -Religion protestante. Pendant ces six années (sauf quelques -intervalles de découragement et de dégoût), Laski abolit l'adoration -des images, améliora les règles de la hiérarchie et de la discipline, -organisa, selon les Écritures, la cérémonie de la communion, et -composa une confession de foi; en un mot, il fut le véritable -fondateur du Protestantisme dans la Frise. - -La confession de foi, écrite par Laski, confirmait, au sujet de la -communion, la doctrine adoptée par les réformateurs suisses et par -l'Église anglicane; aussi éveilla-t-elle l'indignation violente des -Luthériens. Les docteurs de Hambourg et de Brunswick dirigèrent contre -Laski les accusations les plus grossières, auxquelles celui-ci -répondit par de solides arguments. Cependant, à partir de cette -époque, il se manifesta en Frise un mouvement marqué en faveur des -doctrines de Luther, et les chefs de ce nouveau parti annoncèrent -hautement le projet d'appeler Melanchton. Le Réformateur polonais se -décida alors à abandonner la direction des affaires religieuses en -Frise, et ne conserva que l'administration d'un temple à Emden. - -En 1548, Laski fut instamment prié, par l'archevêque Cranmer, de venir -se joindre en Angleterre à plusieurs hommes éminents qui étaient -chargés de compléter la Réforme de l'Église. Cette invitation lui -était adressée d'après les conseils de Pierre Martyr et de Turner. -Bien que Laski eût encore en Frise de nombreux partisans et se vît -retenu par la reine, il résolut de répondre à l'appel de Cranmer. -Toutefois, comme il n'était pas fixé sur les principes qui devaient -servir de base à la Réforme de l'Église anglicane, il jugea prudent de -ne faire d'abord qu'une visite temporaire en Angleterre, afin -d'étudier le terrain. Il prit donc un congé et arriva en Angleterre au -mois de septembre 1548. Il demeura six mois à Lambeth avec -l'archevêque Cranmer, dont il devint l'intime ami et dont les vues -s'accordèrent complètement avec les siennes, tant sur le point de -doctrine que sur les questions de hiérarchie et de discipline -ecclésiastique. Il retourna en Frise au mois d'août 1548, et l'on peut -juger de l'impression favorable qu'il produisit en Angleterre, par les -louanges que lui décerna Latimer, dans un sermon prêché devant le roi -Édouard VI[108]. - -[Note 108: Latimer prépara la réception de Laski, dont il fit un grand -éloge, dans l'un de ses sermons prononcé devant le roi Édouard: «Jean -Laski, disait-il, est venu en Angleterre; c'est un homme d'une haute -instruction, c'est un noble dans son pays. Il est parti: s'il nous a -quittés faute d'emploi, c'est un malheur. Je désirerais que de tels -hommes demeurassent dans le royaume. «Celui qui vous reçoit me -reçoit,» a dit le Christ. Le roi s'honorerait donc en leur faisant -accueil et en les gardant en Angleterre.» (_Strype's Memorials of -Cranmer_, page 236.)] - -Laski retrouva sa congrégation dans une situation très périlleuse, et -l'introduction de l'_Intérim_[109] dans la Frise hâta son départ. Il -visita plusieurs États de l'Allemagne, et se rendit ensuite en -Angleterre, où il arriva au printemps de 1550. - -[Note 109: On nomme ainsi le règlement ecclésiastique qui fut publié -par Charles-Quint après sa victoire sur les Protestants, et qui devait -demeurer en vigueur jusqu'à la réunion d'un concile général. Ce -règlement permettait aux Protestants de communier sous les deux -espèces, mais il leur imposait les rites et les dogmes de l'Église -romaine. Il fut aboli par le traité de Passau en 1552.] - -Laski fut nommé surintendant de la congrégation protestante étrangère -établie à Londres, et sa nomination fut signée par Édouard VI, le 23 -juillet 1550, et rédigée dans les termes les plus flatteurs. La -congrégation fut mise en possession de l'église des Frères Augustins, -et d'une charte qui lui conférait tous les droits attribués aux -corporations. Elle se composait de Français, d'Allemands, d'Italiens, -généreusement accueillis par le gouvernement anglais. Le rôle qu'elle -était appelée à jouer avait une grande importance, et sa création fait -honneur au zèle et aux vues éclairées de Cranmer, car elle contenait, -en quelque sorte, la semence destinée à féconder la Réforme dans les -pays où ses membres avaient dû s'exiler. - -Laski eut beaucoup de peine à défendre la liberté de sa congrégation -contre les paroisses qui réclamaient fréquemment son concours pour le -service des églises locales. En 1551, il fut attaché à la commission -chargée de réformer la loi ecclésiastique, et devint ainsi le collègue -de Latimer, Cheek, Taylor, Cox, Parker, Cook et Pierre Martyr. Il se -trouvait donc dans une position très favorable pour soutenir les -étrangers de distinction qui avaient été obligés de chercher refuge en -Angleterre. Dans une lettre qu'il lui adressa, Melanchton fit lui-même -appel à son patronage. - -La mort d'Édouard VI et l'avènement de Marie arrêtèrent les progrès de -la Réforme en Angleterre; toutefois, la congrégation de Laski put -quitter le pays sans être inquiétée. Elle s'embarqua le 15 septembre -1553 à Gravesend, en présence d'une foule de Protestants anglais qui -invoquaient à genoux la protection divine en faveur des pieux -voyageurs. Une tempête sépara la flottille, et le navire qui portait -Laski entra dans le port d'Elseneur. Le roi de Danemark accorda une -audience aux pèlerins et les écouta avec bonté; mais son chapelain, -Noviomagus, parvint à changer ses dispositions bienveillantes en -attaquant violemment, devant Laski lui-même, la confession de Genève. -Laski fut profondément affecté de ce procédé du clergé danois, qui ne -se borna pas à insulter un homme malheureux, mais qui alla jusqu'à lui -proposer d'abjurer son _hérésie_. La défense qu'il soumit au roi -n'apaisa pas l'_odium theologicum_ des Luthériens; l'un d'eux, -Westphalus, appela _Martyrs du diable_ les disciples de Laski, tandis -qu'un autre, nommé Bugenhagius, déclara qu'ils ne devaient pas être -considérés comme chrétiens. On leur signifia que le roi aimerait mieux -encore souffrir la présence des Papistes dans ses États, et ils durent -s'embarquer malgré la mauvaise saison. Les enfants de Laski obtinrent -seuls la permission d'attendre, pour partir, que le temps devînt plus -favorable. - -À Lubeck, à Hambourg, à Rostock, la congrégation fut en butte aux -mêmes sentiments de haine de la part des Luthériens, qui refusèrent -même de prendre connaissance de ses doctrines, et qui les condamnèrent -sans l'entendre. Dantzick donna asile aux débris de la congrégation; -quant à Laski, il fut accueilli avec respect dans la Frise, d'où il -écrivit au roi de Danemarck une lettre de remontrances au sujet de la -rigueur imméritée que ce prince avait déployée contre lui; bientôt -après, l'illustre roi de Suède, Gustave Wasa, lui offrit une retraite -dans ses États, en lui promettant une liberté complète pour toute la -congrégation. Laski ne profita point de cette offre généreuse; il -comptait sans doute s'établir en Frise, où déjà il avait servi avec -tant de succès la cause de la Réforme. Mais l'influence croissante du -Luthéranisme et l'hostilité qu'il rencontra, le déterminèrent à se -retirer à Francfort-sur-le-Mein, où il fonda une Église pour les -réfugiés protestants de la Belgique. - -Laski entretenait des relations suivies avec ses compatriotes, et -jouissait de l'estime du roi de Pologne, auquel il avait été vivement -recommandé par Édouard VI. Il ne perdait jamais de vue la grande -mission qu'il se proposait d'accomplir, dès que l'occasion lui -permettrait de propager la Réforme dans son propre pays. Lorsqu'il -s'engagea au service de la Frise et de l'Angleterre, il se réserva -toujours expressément la faculté de retourner en Pologne aussitôt que -la situation des affaires religieuses pourrait l'y appeler utilement. - -Pendant son séjour à Francfort, Laski s'occupa activement de réunir -les deux Églises protestantes, c'est-à-dire l'Église luthérienne et -l'Église réformée. Il y fut encouragé par les lettres de -Sigismond-Auguste, qui avait fort à coeur cette fusion, considérée par -lui comme un acheminement vers la conclusion des luttes religieuses -qui déchiraient le royaume. Laski présenta donc au sénat de Francfort -un mémoire dans lequel il prouvait qu'il n'y avait pas de raisons -suffisantes pour motiver la séparation des deux Églises. Une -discussion sur cet important sujet devait avoir lieu le 22 mai 1556. -Le résultat aurait-il été favorable? cela est plus que douteux. Le -docteur luthérien Brentius arrêta la tentative projetée, en demandant -que l'Église réformée signât la Confession d'Augsbourg. De là un très -vif débat qui, au lieu d'amener un rapprochement, ne fit qu'envenimer -la situation. Cependant Laski ne désespérait pas; sur l'invitation du -duc de Hesse, il se rendit à Wittenberg pour s'entretenir avec -Melanchton. Bien qu'il fût très honorablement accueilli, il ne put -obtenir la faveur d'une discussion officielle. Melanchton lui remit, -pour le roi de Pologne, une lettre à laquelle il annexa la Confession -d'Augsbourg, telle qu'il l'avait modifiée, en promettant de plus -amples explications si le roi se décidait à établir la Réforme dans -ses États. - -Avant de retourner en Pologne, Laski publia une nouvelle édition du -livre dans lequel il rendait compte de la situation des Églises -étrangères à Londres, pendant son séjour en Angleterre et depuis son -départ. Il dédia cette édition au roi, au sénat et à toutes les -assemblées locales. En outre, il fit connaître ses vues sur la -nécessité de réformer l'Église polonaise, et exposa les motifs qui le -poussaient à rejeter les doctrines et la hiérarchie de Rome. Il -soutint que les Écritures seules étaient la base de la doctrine -religieuse et de la discipline ecclésiastique;--que les traditions et -les vieilles coutumes ne devaient jouir d'aucune autorité;--que même -le témoignage des Pères de l'Église ne pouvait être considéré comme -décisif, attendu qu'ils avaient souvent exprimé des opinions très -diverses, et qu'ils n'avaient jamais réussi à constituer l'unité du -dogme;--que le plus sûr moyen de lever tous les doutes était de -remonter à la doctrine et à l'organisation de l'Église primitive;--que -la lettre des Écritures ne pouvait être expliquée ni commentée en -termes complètement étrangers à leur esprit; et que sous ce rapport -les conciles et les théologiens avaient commis de graves erreurs. -Laski ajouta que le pape opposait au rétablissement du texte de la -Bible, de sérieux obstacles qu'il était indispensable de surmonter, et -que l'on avait déjà fait un grand pas vers le but, puisque le roi -n'était pas hostile à la Réforme, réclamée par la majorité du pays. -Cette Réforme, toutefois, devait être conduite avec beaucoup de -prudence, parce que tous ceux qui combattaient Rome n'étaient pas -également orthodoxes; il fallait prendre garde d'élever une nouvelle -tyrannie sur les ruines de l'ancienne, et en même temps de favoriser -l'athéisme par un excès d'indulgence. «On ne s'entend pas encore, dit -Laski, sur le vrai sens de l'Eucharistie; supplions Dieu de nous -éclairer. Nous ne recevons que par la foi le corps et le sang de -Notre-Seigneur; il n'y a point dans la communion de présence réelle.» -Après avoir exposé ses principes religieux, il fournit quelques -explications personnelles. Il rappela qu'il n'avait jamais été exilé, -mais qu'il avait quitté son pays avec l'autorisation du feu roi, et -qu'il avait été, dans plusieurs États, ministre de la foi chrétienne. - -Laski était le chef naturel du parti de la Réforme en Pologne: -l'admiration et les espérances des Protestants l'appelaient à cette -haute position, aussi bien que la haine et les calomnies des Papistes. -Il arriva en Pologne à la fin de 1556. Aussitôt les évêques, à -l'instigation du nonce Lippomani, se réunirent pour délibérer sur la -ligne de conduite qu'ils devaient adopter à l'égard de celui qu'ils -appelaient «le bourreau de l'Église.» Ils représentèrent au roi les -périls dont il était menacé par le retour d'un homme qui n'avait -d'autre but que de semer le trouble; ils dirent que Laski rassemblait -des troupes pour détruire les églises du diocèse de Cracovie et -soulever le pays contre le roi. Mais ces observations ne produisirent -aucun effet. Laski fut nommé surintendant de toutes les Églises -réformées de la Petite-Pologne. Sa science, sa moralité, ses relations -avec les familles les plus distinguées, contribuèrent puissamment à la -propagation des doctrines de l'Église suisse parmi les classes -supérieures de la société. Il avait constamment en vue la fusion de -toutes les sectes protestantes, et la fondation d'une Église nationale -réformée, à l'exemple de celle d'Angleterre, qui lui inspirait une -vive admiration et à laquelle il s'intéressa jusqu'à la fin de sa -vie[110]. Pour surcroît de difficultés, il dut lutter très vivement -contre l'apparition des doctrines anti-trinitaires. Il prit une part -active aux discussions des synodes et à la première traduction -polonaise de la Bible. Il publia également un grand nombre d'écrits, -dont la plupart sont aujourd'hui perdus. Il mourut en 1560, et ne put -mener à fin ses vastes projets. Nous ne possédons malheureusement que -très peu de renseignements sur les travaux qu'il accomplit en Pologne -à la fin de sa carrière, les prêtres catholiques, et surtout les -Jésuites, ayant eu grand soin de détruire tout ce qui se rattachait à -l'histoire du Protestantisme. Il faut ajouter que les descendants de -Laski se convertirent au Papisme, et que, dès lors, ils ont sans doute -essayé de supprimer les écrits de leur aïeul, qu'ils considéraient -comme hérétique[111]. - -[Note 110: Laski vivait encore à l'avènement d'Élizabeth, et bien -qu'il ne fût pas retourné en Angleterre depuis la mort d'Édouard VI, -il entretint une correspondance suivie avec les principaux chefs de -l'Église anglicane et avec la reine elle-même. Zanchy, professeur à -Strasbourg, lui écrivait, en 1558 ou 1559, les lignes suivantes: «Je -ne doute pas que vous n'ayez déjà donné votre avis à la reine sur les -moyens de servir les intérêts de la religion. Je ne saurais cependant -trop insister pour que vous lui écriviez le plus souvent possible; car -je sais quelle est votre influence en Angleterre. Le moment est venu, -où les hommes tels que vous doivent soutenir la reine et l'entourer de -conseils pour venir en aide à l'Église chrétienne; si le royaume du -Christ s'établit en Angleterre, ce résultat sera très profitable pour -les Églises éparses en Allemagne, en Pologne et dans les autres pays.» -(Voyez _Strype's Memorials of Cranmer_, pages 238, 239.)] - -[Note 111: Laski se maria deux fois; son second mariage eut lieu en -Angleterre. Il laissa neuf enfants, dont le plus distingué fut Samuel, -qui suivit avec honneur la carrière militaire et fut employé dans -plusieurs missions diplomatiques très importantes. Laski dissipa, dans -la conception de ses projets, une immense fortune, et sa famille, -tombée dans l'oubli, embrassa la foi catholique. Il y a cependant, à -ce que je crois, une branche de cette famille qui est demeurée fidèle -au Protestantisme.] - -Rome s'opposa de toutes ses forces à la convocation du synode national -conseillé par Laski et même par des Catholiques désireux de former une -Église polonaise. Le pape Paul IV envoya en Pologne un de ses plus -habiles serviteurs, Lippomani, évêque de Vérone, et il écrivit au roi, -au sénat, ainsi qu'aux membres les plus influents de la noblesse, -qu'il allait procéder lui-même aux réformes nécessaires, et qu'il -rétablirait l'unité de l'Église par la convocation d'un concile -général. Mais le célèbre réformiste, Vergerio[112], dévoila le -mensonge d'une telle promesse. La lettre que le pape adressa au roi -est très remarquable[113]; elle donne une juste idée des progrès -accomplis par le Protestantisme en Pologne, et elle prouverait au -besoin que les prétentions de la papauté ont toujours été invariables. - -[Note 112: Voyez _M'Crie's Reformation in Italy_.] - -[Note 113: Voici cette lettre: «Si je suis bien informé, je dois -éprouver la plus vive douleur, douter même de votre salut et de celui -de votre royaume. Vous favorisez les hérétiques, vous assistez à leurs -sermons, vous conversez avec eux, vous les admettez à votre table; -vous recevez leurs lettres et vous leur écrivez; vous souffrez que -leurs écrits circulent avec votre approbation; vous ne prohibez point -les assemblées, les conciliabules, les prêches des hérétiques. -N'êtes-vous point, par cette conduite, le soutien des rebelles et des -ennemis du Catholicisme, puisque vous les appuyez au lieu de les -combattre? Comment pouvez-vous, contrairement à votre serment et aux -lois de votre royaume, accorder aux infidèles les premières dignités -de l'État? Oui, vous entretenez, vous nourrissez, vous répandez -l'hérésie par les faveurs que vous prodiguez aux hérétiques. Vous avez -nommé, sans attendre la sanction du Saint-Siége, l'évêque de Chelm, -qui professe les doctrines les plus odieuses, à l'évêché de Cujavie. -Le palatin de Vilna (le prince Radziwill), un hérétique, le soutien et -le chef de l'hérésie, est investi, par vous, des plus hautes dignités. -Il est chancelier de Lithuanie, palatin de Vilna, l'ami le plus intime -du roi; il est, pour ainsi dire, le régent du royaume, et presque le -second roi. Vous avez détruit la juridiction de l'Église et promulgué -un acte de la diète qui autorise chacun à choisir, selon son gré, ses -prédicateurs et son culte. C'est par vos ordres que Jean Laski et -Vergerius sont venus en Pologne; c'est sous votre autorisation que les -habitants d'Elbing et de Dantzick ont aboli la religion catholique -romaine! Si vous ne tenez pas compte de cet avertissement qu'ont -provoqué de tels scandales, je me verrai obligé de recourir à des -moyens plus efficaces. Vous devez changer de conduite. Ne prêtez point -l'oreille à ceux qui veulent que vous vous révoltiez contre l'Église -et contre la vraie religion; exécutez les ordonnances de vos pieux -ancêtres; supprimez toutes les innovations qui ont été introduites -dans votre royaume; rendez aux Églises leur juridiction, reprenez aux -hérétiques les Églises dont ils se sont emparés; chassez les -prédicateurs qui corrompent impunément les sentiments du peuple. -Pourquoi attendre un concile général, puisque vous avez en mains les -moyens d'extirper l'hérésie? Je vous le répète, si notre avertissement -demeure sans effet, je serai obligé d'employer les moyens auxquels le -Saint-Siége ne recourt jamais en vain contre les rebelles endurcis. -Dieu nous est témoin que nous n'avons négligé aucun effort; mais comme -nos lettres, nos ambassades, nos avertissements et nos prières auront -été stériles, nous pousserons la rigueur aux dernières limites.» -(Voyez _Raynaldus ad ann._, 1566.)] - -La mission de Lippomani ne fut pas infructueuse. Le nonce ranima le -courage du clergé, accrut les hésitations du roi en l'assurant que -Rome accorderait les réformes reconnues nécessaires, et réussit même, -par ses intrigues, à semer la discorde dans le camp des Protestants. -Dès que l'on connut les conseils de violence qu'il avait donnés au -roi, le pays tout entier se souleva contre lui avec tant d'ardeur que, -lorsqu'accompagné de sa suite, il fit son entrée dans la chambre des -Députés, lors de la diète de 1556, il fut apostrophé d'un cri unanime: -«_Salve progenies viperarum!_ (Salut, race des vipères!)» Il réunit à -Lowicz le clergé polonais, qui s'apitoya sur la situation de l'Église -et vota une foule de résolutions destinées à combattre l'hérésie. Ce -synode ne réussit cependant pas à faire reconnaître sa juridiction. -Lutomirski, chanoine de Przemysl, cité à comparaître sous -l'inculpation d'hérésie, proclama publiquement ses opinions -protestantes; il arriva suivi de ses amis, portant tous une Bible, -c'est-à-dire l'arme la plus redoutable pour Rome. Le synode n'osa plus -poursuivre un antagoniste aussi hardi, et il ferma les portes de la -salle où il était assemblé. - -Après cet échec, le clergé voulut prendre sa revanche sur une question -de sacrilége. Afin de réussir plus sûrement, il choisit sa victime -dans les rangs inférieurs de la société. Une pauvre jeune fille, -Dorothée Lazeçka, fut accusée d'avoir dérobé une hostie aux moines -dominicains de Sochaczew[114], en feignant de recevoir la communion. -On disait qu'elle avait caché cette hostie sous ses vêtements, et -qu'elle l'avait vendue aux Juifs d'un village voisin, moyennant trois -dollars et une robe brodée de soie. L'hostie aurait alors été portée à -la synagogue, où, percée à coups d'épingle, elle aurait laissé -échapper du sang qui aurait été recueilli dans un vase. Les Juifs -essayèrent vainement de démontrer l'absurdité de cette fable, en -alléguant que leur religion n'admettait pas le mystère de la -transsubstantiation, et que dès lors on ne pouvait les soupçonner -d'avoir soumis à une pareille épreuve une hostie, qui n'était pour eux -qu'un simple pain à cacheter. Le synode, sous l'influence de -Lippomani, les condamna, ainsi que la malheureuse jeune fille, à être -brûlés vifs. Cette sentence inique ne pouvait être exécutée sans -l'_exequatur_, ou l'autorisation du roi, et Sigismond-Auguste était un -prince trop éclairé pour que l'on espérât d'obtenir sa sanction. -L'évêque Przyrembski, vice-chancelier de Pologne, fit un rapport dans -lequel il supplia le roi de ne pas laisser impuni un crime aussi -horrible, commis contre la majesté de Dieu. Myszkowski, grand -dignitaire de la couronne et protestant, fut si indigné de ce rapport, -que la présence seule du roi retint sa main prête à frapper le prélat. -Sigismond envoya au _staroste_ (gouverneur) de Sochaczew, l'ordre de -relâcher les accusés; mais le vice-chancelier fabriqua un _exequatur_ -auquel il apposa secrètement le sceau royal, et il transmit un ordre -d'exécution. Informé de cette fourberie, le roi se hâta d'expédier un -messager pour en prévenir les tristes effets. Il était trop tard. -L'assassinat juridique était accompli! - -[Note 114: Petite ville située entre Lowicz et Varsovie, à 38 milles -anglais de cette capitale.] - -Ce crime a été raconté par les écrivains protestants et par les -historiens catholiques. Raynaldus, qui a écrit sous l'inspiration de -la cour de Rome, fait remarquer que ce miracle se produisit en Pologne -fort à propos pour confondre les hérétiques, qui demandaient la -communion sous les deux espèces, et pour leur prouver que le corps, la -chair et le sang de J.-C. étaient contenus dans chacune des deux -espèces. Il serait superflu d'apprécier ici les réflexions de -l'historien catholique[115]. - -[Note 115: _Raynaldus ad annum. 1556_, vol. XII, p. 605.] - -Cette atrocité souleva d'horreur toute la Pologne: la haine contre -Lippomani ne fit que s'accroître. Le nonce fut attaqué par des -pamphlets, par des caricatures, etc.; sa vie fut même en danger, et il -dut quitter le pays. - -Parmi les actes de Lippomani, je signalerai encore l'essai qu'il tenta -pour convertir le prince Radziwill. Il lui écrivit une lettre dans -laquelle il parut douter de son hérésie, et lui déclara qu'il serait -le plus parfait de tous les hommes s'il voulait servir fidèlement la -véritable Église. Radziwill lui renvoya une réponse, rédigée par -Vergerius, et pleine de récriminations contre Rome. Ce personnage -éminent mérite de fixer notre attention; car il contribua plus que -tout autre aux progrès de la Réforme polonaise. - -Nicolas Radziwill, surnommé _le Noir_, à cause de son teint, -appartenait à une riche famille lithuanienne. Une instruction solide -et de nombreux voyages développèrent ses talents naturels. -Sigismond-Auguste ayant épousé sa cousine, Barbe Radziwill, il se -trouva en relations intimes avec le roi, dont il gagna toute la -confiance. Il fut nommé chancelier de Lithuanie et palatin de Vilna: -il figura dans les affaires les plus importantes, et obtint, en -récompense, la propriété d'immenses domaines. Il visita à plusieurs -reprises, en qualité d'ambassadeur, les cours de Charles-Quint et de -Ferdinand Ier, et reçut de Charles-Quint le titre de prince de -l'Empire. Radziwill fut converti aux doctrines de la Réforme, à la -suite de ses rapports avec les Protestants de Prague, et, vers 1553, -il se rallia à la confession de Genève. À partir de ce moment, il se -voua tout entier aux intérêts de sa nouvelle religion. L'influence -considérable et la popularité dont il jouissait en Lithuanie lui -permirent d'engager avec succès la lutte contre Rome. Le clergé ne put -résister à un adversaire aussi redoutable; les prêtres eux-mêmes se -convertissaient avec tant d'ensemble, qu'il ne restait plus, dans le -diocèse de Samogitie, que huit prêtres catholiques. La noblesse -presque entière adopta le culte protestant. Radziwill bâtit à Vilna un -magnifique temple et un collége; il patrona par ses libéralités les -hommes distingués de son parti; il fit traduire et imprimer à ses -frais (1564), la première Bible protestante qui ait paru en Lithuanie, -ainsi qu'un grand nombre d'autres écrits en faveur de la Réforme[116]. -Il fût parvenu, sans aucun doute, à obtenir la conversion du roi; -malheureusement, il mourut en 1565, dans toute la force de l'âge. À -son lit de mort, il conjura son fils aîné, Nicolas-Christophe, de -demeurer fidèle à la foi de son père. Déjà, lorsque son fils -s'approcha pour la première fois de la sainte table, il lui avait -rappelé, dans un discours éloquent, qu'il allait hériter d'une immense -fortune, d'un nom illustre, d'une estime universelle; que tous ces -biens étaient périssables, et qu'il devait surtout songer aux biens -solides qui procurent le salut éternel! La mort de Radziwill porta un -coup fatal à la cause du Protestantisme en Lithuanie, bien que ce -grand homme fût, jusqu'à un certain point, remplacé par son cousin, -Nicolas Radziwill, frère de la reine Barbe et surnommé Rufus, ou le -_Rouge_. Celui-ci commanda en chef les forces lithuaniennes, et se -distingua par ses talents militaires. Après la mort de son cousin, il -fut nommé palatin de Vilna, et protégea avec ardeur les temples et les -écoles. Les descendants de Radziwill le Noir rentrèrent tous au sein -de l'Église romaine, et leur lignée s'est perpétuée jusqu'à nos jours; -mais ceux de Radziwill Rufus professèrent le Protestantisme jusqu'à -l'extinction de leur branche. J'aurai, dans la suite de cet ouvrage, -occasion de revenir sur cette famille. - -[Note 116: Cette Bible, in-folio, est très connue des collectionneurs -sous le nom de Bible de Radziwill. Le dernier duc de Sussex en -possédait un exemplaire magnifique qu'il avait payé 50 liv. sterl. Le -fils de Nicolas Radziwill étant devenu catholique, dépensa 5,000 -ducats à racheter tous les exemplaires qu'il put trouver et qu'il fit -brûler sur la place publique de Vilna. Radziwill avait dédié cette -Bible au roi, en l'engageant très vivement à abjurer le Papisme. La -traduction fut confiée à plusieurs savants polonais et étrangers; -Laski, notamment, y prit part. Elle se distingue par la pureté et -l'élégance du style.] - - - - -CHAPITRE VIII. - -POLOGNE. - -(Suite.) - - Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. -- Projet de - synode national combattu par les intrigues du cardinal - Commendoni. -- Efforts des Protestants polonais pour opérer - l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne. -- - _Consensus_ de Sandomir. -- Déplorables conséquences de la haine - des Luthériens contre les autres confessions protestantes. -- - Origine et progrès des Anti-trinitaires ou Sociniens. -- - Situation prospère du Protestantisme et son influence sur le - pays. -- Le cardinal Hosius. -- Introduction des Jésuites. - - -J'ai fait connaître l'indignation qu'éprouvèrent les membres de la -diète de 1557, lorsque Lippomani osa pénétrer dans la salle de leurs -délibérations. Si le roi avait été un homme de résolution et de -caractère, il eût, d'un seul coup, établi l'indépendance spirituelle -de son royaume, en chargeant un synode national de la Réforme -ecclésiastique; car une grande partie du clergé désirait vivement -cette mesure et n'attendait que le signal de l'autorité. -Malheureusement, Sigismond-Auguste, bien qu'il comprît la nécessité de -convoquer ce synode, était trop irrésolu pour prendre un parti -décisif. Il avait les meilleures intentions; il aimait sincèrement son -pays; mais il ressemblait à tant d'autres qui, placés à la tête d'un -État, obéissent toujours à l'opinion publique ou plutôt se laissent -entraîner par le courant, au lieu de le diriger. Pressé par les -instances de la diète, il adopta un moyen-terme, et adressa au pape -Paul IV, au concile de Trente, une lettre par laquelle il formulait -les cinq demandes ci-après: - -1º La faculté de dire la messe dans la langue nationale; - -2º La communion sous les deux espèces; - -3º Le mariage des prêtres; - -4º L'abolition des annates; - -5º La convocation d'un concile national pour opérer la Réforme de -l'Église ainsi que la réunion des différentes sectes. - -Il est presque inutile d'ajouter que ces demandes furent repoussées -par le pape[117]. - -[Note 117: Le pape prit connaissance de ces demandes avec un vif -sentiment de dépit, et il s'exprima à leur sujet avec la plus grande -véhémence. (_Histoire du Concile de Trente_, par Pietro Soave Polano -(Sarpi), traduite en anglais par sir Nathaniel Brent. Londres, 1626, -page 374).] - -Cependant le parti protestant devenait, chaque jour, plus hardi, et, à -la diète de 1559, une tentative fut faite pour enlever aux évêques la -dignité de sénateurs, sur le motif que leur serment de fidélité au -pape était en contradiction directe avec leurs devoirs envers le pays. -Ossolinski, auteur de cette proposition, lut publiquement la formule -du serment incriminé, il en expliqua les funestes tendances, et il -conclut en soutenant que, si les évêques l'observaient fidèlement, ils -devaient trahir l'État. La motion ne fut pas adoptée; on s'attendait à -une Réforme prochaine et générale de l'Église, et la diète de 1563 -vota une résolution qui prescrivait la convocation d'un synode -national représentant toutes les sectes de la Pologne. Cette mesure, -appuyée par l'archevêque-primat Uchanski, dont les opinions -réformistes étaient bien connues, fut entravée par le célèbre -diplomate romain, le cardinal Commendoni, qui avait déjà déployé de -grands talents dans d'importantes négociations, et, en particulier, -pendant sa mission en Angleterre (1553), où il aida de ses conseils la -reine Marie pour la restauration de la religion romaine. - -Commendoni s'appliqua à persuader au roi que la convocation d'un -synode national, au lieu de rétablir la paix et l'union au sein de -l'Église polonaise, amènerait des désordres politiques, et les -funestes dissensions qui agitaient alors le parti protestant, -donnèrent un grand poids aux arguments du cardinal[118]. - -[Note 118: La biographie de Commendoni contient le récit de cette -importante affaire qui, sans l'habileté du diplomate italien, aurait -entraîné la chute définitive de l'autorité romaine en Pologne: «Les -chefs des hérétiques, c'est-à-dire les nobles les plus riches et les -plus influents tant à la cour que dans le pays, songèrent à fortifier -leur parti, dès qu'ils virent que Commendoni agissait activement en -faveur de la cause catholique. Ils s'attachèrent à provoquer la -réunion d'un concile national, où ils auraient pu décider les -questions religieuses conformément aux coutumes et aux intérêts de -l'État et sans la participation du pape. Ils disposaient d'un -archevêque (Uchanski), auquel sa dignité donnait une égale influence -dans le sénat et parmi le clergé, et qu'ils avaient séduit par leurs -promesses. Commendoni découvrit le projet ainsi que les intrigues -d'Uchanski et des hérétiques. Il résolut d'abord de dissimuler ce -qu'il savait, ne voulant pas irriter un homme aussi considérable, qui -se serait déclaré ouvertement pour les Protestants s'il avait pensé -que ses desseins étaient découverts. Uchanski était d'autant plus à -craindre, que le roi paraissait très disposé à assembler le clergé. -Commendoni employa toute son intelligence et toute son habileté à -combattre ces fâcheuses dispositions; il ne cessa de représenter au -roi les périls que courait son autorité ainsi que la tranquillité -publique; il lui dit que les concessions faites aux hérétiques et aux -masses populaires entraîneraient la perte successive de tous les -droits attachés à la couronne;--que si les lois, les ordonnances et -les précédents suffisaient à peine à maintenir l'autorité royale, -cette autorité serait bien plus compromise dès que l'on semblerait -légitimer les mauvaises intentions des Réformistes. Commendoni rappela -en outre que, deux ans auparavant, le roi de France, encore enfant, -avait été entraîné par la faiblesse de sa mère et par les funestes -conseils de ses ministres, à montrer la même condescendance en -assistant au colloque de Poissy, comme s'il avait pu être l'arbitre -des différends et des controverses de l'Église;--que cette assemblée -avait été la source de grandes divisions et était devenue comme une -trompette excitant le peuple à la révolte;--que les disputes soulevées -par elle, n'avaient contribué qu'à envenimer la guerre civile.» - -Ce fut ainsi que Commendoni parvint à dissuader le roi d'assembler un -synode national. Ce prince aimait la tranquillité et ne craignait rien -tant que les troubles et les révoltes dans ses États. C'est pourquoi, -lorsque la question s'engagea au sein du sénat, il arrêta le débat et -déclara qu'il n'avait point à intervenir dans les affaires de -l'Église. Un grand nombre d'évêques et de sénateurs défendirent avec -zèle, dans cette circonstance, la cause de la religion. (_Vie de -Commendoni_, par Gratiani).] - -J'ai dit déjà que les discussions intérieures du parti protestant -empêchèrent la création d'une Église polonaise réformée; elles -produisirent également le plus déplorable effet sur les dispositions -d'un grand nombre d'hommes influents qui, dégoûtés de la violence avec -laquelle les Réformistes, au lieu de s'unir sur les larges bases de la -Bible, se querellaient sur des questions de détail, retournèrent à -l'Église catholique avec la certitude que celle-ci, malgré des erreurs -manifestes, devait les conduire plus sûrement au salut. Les -Catholiques ne manquèrent pas de tirer parti de ces disputes et de les -signaler comme un châtiment du ciel, en disant que la Providence, afin -de prouver que les hérétiques ne proclamaient pas le Verbe de Dieu, -comme ils le prétendaient, mais seulement leurs propres impostures, -suscitait entre eux ces luttes interminables. - -Les Protestants de la Pologne se partageaient entre trois confessions, -à savoir: 1º La confession bohémienne ou vaudoise, qui se répandit -dans la Grande-Pologne; 2º la confession de Genève ou de Calvin, -dominante en Lithuanie et dans la Pologne du Sud, et à laquelle -appartenaient les principales familles polonaises; 3º la confession -luthérienne, qui prévalait surtout dans les villes habitées par des -bourgeois d'origine allemande, et qui était professée par quelques -grandes familles, telles que les Gorka, les Zborowski, etc. Il n'y -avait pas de différence entre les deux premières, si ce n'est que la -confession bohémienne admettait la succession apostolique de ses -évêques, doctrine empruntée aux Vaudois d'Italie, ce qui lui fit -donner souvent le nom d'Église vaudoise. Aussi, ces deux confessions -purent-elles aisément conclure, en 1555, dans la ville de Kozminek, -un pacte d'union par lequel elles se déclaraient en communauté -spirituelle, tout en gardant leur hiérarchie respective. Cette fusion -répandit une joie très vive parmi les réformateurs de l'Europe, dont -quelques-uns, entre autres Calvin, adressèrent aux Protestants -polonais des lettres de félicitations. - -Les Églises unies entreprirent de s'allier également avec les -Luthériens; c'était une oeuvre difficile, attendu les différences de -dogmes qui existaient entre la confession d'Augsbourg et celle de -Genève, au sujet de l'Eucharistie. Un synode des Églises bohémienne et -genevoise de Pologne, assemblé en 1557 et présidé par Jean Laski, -invita les Luthériens à contracter l'union; mais ces avances -demeurèrent sans effet, et les Luthériens continuèrent à accuser -d'hérésie l'Église bohémienne. Celle-ci cependant poursuivit son but, -et délégua deux de ses ministres pour soumettre sa doctrine au -jugement des princes protestants d'Allemagne, ainsi qu'aux principaux -réformateurs de ce pays et de la Suisse. Elle parvint ainsi à obtenir -l'approbation du duc de Wurtemberg, du palatin du Rhin, de Calvin, de -Beza, de Viret, de Pierre Martyr, etc. De tels témoignages apaisèrent -momentanément le mauvais vouloir des Luthériens, qui se montrèrent -moins rebelles aux idées de fusion; mais ces bonnes dispositions -furent neutralisées par l'arrivée de plusieurs émissaires allemands et -par la prétention de différents docteurs luthériens, qui demandaient -que les autres Églises protestantes souscrivissent à la confession -d'Augsbourg, et qui attaquaient, comme hérétique, la confession de -l'Église de Bohême. Ce fut pour ce motif que les Bohémiens envoyèrent, -en 1568, une députation à Wittemberg, afin de faire examiner leur -doctrine par la faculté de théologie. L'approbation sans réserve qui -fut exprimée par ce corps savant, produisit une impression favorable -sur les Luthériens qui, à partir de ce moment, cessèrent d'attaquer -l'Église de Bohême. - -L'année 1569 fut marquée par l'un des évènements les plus -considérables de l'histoire de mon pays, je veux parler de l'union -formée par la diète de Lublin entre la Lithuanie et la Pologne[119]. -Les principaux nobles, qui appartenaient aux trois Confessions -protestantes de la Pologne, résolurent de préparer l'union de leurs -Églises et de l'accomplir l'année suivante, espérant que -Sigismond-Auguste, qui avait souvent émis le voeu de voir cette fusion -s'accomplir, se déciderait enfin à embrasser le Protestantisme. Ils -voulaient, en même temps, mettre fin au scandale causé par toutes ces -divisions intérieures qui compromettaient la cause de la Réforme. Le -synode s'assembla, en avril 1570, dans la ville de Sandomir: il se -composait des membres les plus influents de la noblesse, tels que les -palatins de Sandomir, de Cracovie, etc., ainsi que des principaux -ministres des différentes Confessions. Après de longs débats, l'union -si désirée fut conclue et signée le 14 avril 1570[120]. - -[Note 119: Jusqu'alors la Lithuanie et la Pologne n'étaient unies que -dans leur souverain, lequel était héréditaire dans le premier de ces -pays, et électif dans le second. En vertu de l'acte de 1569, le roi -résigna ses droits héréditaires en Lithuanie et devint électif pour -les deux pays, qui eurent également un corps législatif commun, bien -que leur administration, leurs lois et leur armée demeurassent -distinctes. Cette situation dura, sauf de légères modifications, -jusqu'à la dissolution de la Pologne.] - -[Note 120: Cette union, bien connue dans l'histoire de l'Église sous -le nom de _Consensus Sandomiriensis_, a été fréquemment racontée. Les -relations les plus exactes se trouvent dans l'_Histoire du Consensus -de Sandomir_, par J. E. Jablonski, et dans l'_Histoire de l'Église de -Bohême en Pologne_, par F. Lukaszewicz (ces livres sont écrits en -polonais). J'ai également donné quelques détails sur l'union de -Sandomir dans mon _Histoire de la Réforme en Pologne_, vol. I, chapitre -IX.] - -Si cette union avait subsisté, le Protestantisme n'aurait pas tardé à -triompher définitivement en Pologne. Ce résultat n'échappait pas à -l'attention des Papistes, qui recommencèrent leur guerre d'épigrammes -et d'injures. Cependant ce ne fut point de là que vint le danger; si -l'union fut dissoute, il faut s'en prendre aux Protestants. Par le -fait, ce contrat était atteint d'un vice radical, et il devait se -rompre de lui-même sous les efforts qui avaient été tentés pour -fondre, quant au point de dogme, des Confessions dont les doctrines -sur l'Eucharistie étaient si différentes. Comment s'étonner que les -Luthériens, avec leur dogme de la _consubstantiation_, qui se -rapproche beaucoup plus de celui de la _transsubstantiation_ que de la -doctrine genevoise et bohémienne, aient plus souvent incliné vers -l'Église de Rome que vers les autres sectes protestantes? De nombreux -synodes essayèrent vainement de conjurer la rupture du pacte de -Sandomir. Les plus violentes attaques vinrent du ministre luthérien de -Posen, Gericius, dont les Jésuites excitaient habilement -l'amour-propre, et d'un autre ministre de la même Confession, Enoch, -qui, ne pouvant se plier à la discipline sévère de l'Église de Bohême, -était passé aux Luthériens. Ces deux hommes poussèrent la violence de -leur hostilité au point de prétendre, dans leurs sermons, que l'on -devait préférer le Papisme à l'union de Sandomir;--que tous les -Luthériens qui fréquentaient les Églises bohémiennes compromettaient -le salut de leurs âmes,--et qu'il était beaucoup plus criminel de se -rallier aux Bohémiens que de s'unir avec les Jésuites. Ces -déclamations causèrent un immense scandale; nombre de Protestants, -encore incertains dans leur foi, se dégoûtèrent, et abandonnant leurs -congrégations, retournèrent sous le joug de l'ancienne Église. -L'exemple donné par de nobles familles, fut imité par le peuple. Il -eût été beaucoup plus sage de choisir, pour base du pacte d'union, une -doctrine commune à toutes les Confessions protestantes, telle que le -salut par la foi, et de ne point toucher aux doctrines sur -l'Eucharistie, qui s'écartent trop les unes des autres pour se -rapprocher jamais. Au lieu de traiter les questions qui rentrent -surtout dans le domaine de la conscience individuelle, on aurait dû se -concerter sur l'adoption de mesures pratiques destinées à garantir la -liberté de toutes les sectes et à organiser la défense contre l'ennemi -commun; on aurait aisément atteint le but en établissant un centre -d'action. Malheureusement, les choses ne se passèrent pas ainsi, et -c'est là une des principales causes de la chute du Protestantisme en -Pologne. - -L'hostilité des Luthériens, contre les autres Confessions, était -assurément très nuisible aux intérêts de tous les Protestants; mais ce -fut de l'Église de Genève, dominante en Lithuanie et dans le Sud de la -Pologne, que vinrent les plus grands périls: je veux parler des -doctrines anti-trinitaires qui avaient pris naissance au sein d'une -société secrète en 1546. Les écrits de Servet avaient circulé en -Pologne. Lelius Socin, qui visita ce pays en 1552, avait propagé les -mêmes opinions, de même que Stancari, Italien très instruit, -professeur d'hébreu à l'Université de Cracovie; ce dernier affirmait -que la médiation de N. S. Jésus-Christ avait eu lieu en vertu de sa -nature humaine, et non en vertu de son caractère divin. Le docteur -qui, le premier, érigea les opinions anti-trinitaires en corps de -doctrine, fut un certain Pierre Gonesius ou Goniondski. Après avoir -suivi les cours de plusieurs Universités étrangères, il abandonna, en -Suisse, la foi romaine pour les idées anti-trinitaires. Il revint en -Pologne, où il passa d'abord pour un sectateur de la Confession de -Genève; mais, au synode de 1556, il se refusa à reconnaître la Trinité -telle qu'on l'expliquait, et il soutint l'existence de trois dieux -distincts, en attribuant au Père seul le caractère véritable de la -divinité. Le synode, redoutant un nouveau schisme, envoya Gonesius à -Melanchton, qui essaya vainement de changer ses opinions. Au synode de -Brestz, en Lithuanie (1558), Gonesius lut un traité contre le baptême -des enfants, et il ajouta qu'il y avait encore d'autres erreurs que le -Papisme avait léguées à la Réforme. Le synode lui commanda le silence -sous peine d'excommunication; mais Gonesius refusa d'obéir, et il -trouva un grand nombre d'adhérents, entre autres Jean Kiszka, -commandant en chef des troupes de la Lithuanie, noble, riche et -influent, qui favorisa la fondation d'Églises où l'on prêchait la -suprématie du Père sur le Fils. Ces doctrines, qui se rapprochaient -plus de celles d'Arius que des idées de Servet, n'étaient qu'une -transition conduisant à la négation complète de la Trinité et de la -divinité de Jésus-Christ. Gonesius compta bientôt, au nombre de ses -disciples, des personnages éminents appartenant à la noblesse et au -clergé. Les docteurs anti-trinitaires se divisèrent sur plusieurs -points; mais l'ensemble de la doctrine se propagea très rapidement, et -menaça des périls les plus sérieux l'existence de l'Église réformée. -Ces périls s'accrurent par la mort de Jean Laski. - -La Providence laissa au Protestantisme de vaillants champions qui -luttèrent avec zèle et courage contre le mal qui allait chaque jour -s'aggravant, et qui attaquait même les esprits les plus éclairés; mais -ils luttèrent sans succès. La scission fut complète en 1562, et, en -1565, l'Église anti-trinitaire, ou, comme l'appelaient ses membres, -la jeune Église réformée de Pologne, se trouva entièrement constituée. -Elle avait ses synodes, ses écoles, son organisation; voici ses -principaux points de doctrine, tels qu'ils furent exposés dans sa -Confession, publiée en 1574: «Dieu a fait le Christ, c'est-à-dire le -prophète le plus parfait, le prêtre le plus saint, le roi invincible, -par lequel il a créé le monde nouveau. Ce monde a été prêché, établi, -accompli par le Christ. Le Christ a amendé l'ancien ordre de choses; -il a assuré à ses élus la ville éternelle, afin qu'ils puissent croire -en lui, après Dieu. Le Saint-Esprit n'est pas Dieu, c'est un don que -le Père a accordé au Fils.» La même Confession interdisait le serment -ou les poursuites devant les tribunaux; les coupables devaient être -réprimandés, jamais persécutés ni punis. L'Église se réservait -seulement le droit d'expulser les prêtres réfractaires. Le baptême -devait être administré aux adultes et être considéré comme un emblême -de purification, changeant le vieil homme en homme du ciel. -L'Eucharistie était expliquée dans le même sens que par l'Église de -Genève. Malgré la publication de ce manifeste, il subsista toujours de -grandes divisions sur les questions de doctrine entre les -Anti-trinitaires, qui ne s'accordaient que sur un point: la -prééminence du Père sur le Fils; tandis que les uns soutenaient le -dogme d'Arius, les autres allaient jusqu'à nier la divinité du Christ. -Ces doctrines reçurent leur formule définitive du célèbre Faustus -Socinus, dont le nom a été injustement donné à une secte qu'il n'avait -nullement fondée. Il arriva en Pologne en 1579, et s'établit à -Cracovie, d'où, après un séjour de quatre ans, il alla s'établir dans -un village appelé Pavlikovicé, qui appartenait à Cristophe Morsztyn, -dont il épousa, bientôt après, la fille, Élizabeth. Ce mariage, qui -l'allia aux premières familles de Pologne, prépara les voies à -l'influence extraordinaire qu'il exerça dans les hautes classes de la -société et sur les congrégations anti-trinitaires qui l'avaient -d'abord repoussé. Socinus fut invité à assister à leur principale -réunion, et il prit une grande part aux débats. Ainsi, au synode de -Wengrow, en 1584, il réussit à maintenir l'adoration de Jésus-Christ, -en affirmant que le rejet de cette doctrine aboutirait au judaïsme et -même à l'athéisme. Dans ce même synode et dans celui de Chmielnik, il -fit repousser les opinions millénaires enseignées par plusieurs -Anti-trinitairiens. Enfin, son autorité fut complètement établie en -1588, au synode de Brestz (Lithuanie) où, tranchant tous les -différends qui divisaient la nouvelle diète, il donna à celle-ci -l'unité et un corps de doctrine. - -Socinus avait été plusieurs fois l'objet des persécutions des -Papistes, mais il n'en avait point souffert sérieusement. À la fin, la -publication de son livre _De Jesu Christo servatore_, souleva de -violentes haines contre lui, et, pendant sa résidence à Cracovie, une -bande de peuple, conduite par des élèves de l'Université, envahit sa -demeure, le maltraita, et l'eût sans doute assassiné sans -l'intervention des professeurs Wadowita et Goslicki et du recteur -Lelovita, tous trois Catholiques. Ces hommes généreux ne parvinrent à -l'arracher aux fureurs de la populace qu'en s'exposant eux-mêmes aux -plus graves périls. Socinus perdit, dans cette affaire, sa -bibliothèque et ses manuscrits, parmi lesquels se trouvait un Traité -contre les athées. Il se rendit à Luklavicé, village situé à 9 milles -polonais de Cracovie, où s'était établie depuis quelque temps une -Église anti-trinitaire. Il habita la demeure d'Adam Blonski, -propriétaire de ce village, et y demeura jusqu'à sa mort arrivée en -1607. Il laissa une fille appelée Agnès, qui épousa Wyszowaty, noble -lithuanien, et qui est la mère du célèbre écrivain de ce nom. - -Après la mort de sa femme, qu'il aimait avec passion, son énergie et -sa résignation dans l'infortune semblèrent l'abandonner, et il resta -plusieurs mois sans pouvoir reprendre ses travaux. Vers le même temps, -il perdit le revenu considérable de ses domaines de Toscane, qui -furent confisqués à la mort de son protecteur François de Médicis, et -il dut avoir recours à la générosité de ses amis; mais il supporta -très patiemment ce revers de fortune et conserva la douceur habituelle -de son caractère. Ses écrits étaient exempts de cette violence de -langage qui déshonore les discussions religieuses de cette époque. Ses -talents, son savoir immense, la sincérité évidente de son âme et la -pureté de ses intentions font vivement regretter qu'un tel homme se -soit mis au service de l'erreur et qu'il ait prêché, avec tant de -succès, de déplorables doctrines dont il ne pouvait assurément prévoir -les fatales conséquences! - -Déjà, du vivant de Socinus, ses disciples les plus ardents avaient -commencé à nier la révélation; mais ses commentaires sur les Écritures -et sur le Nouveau-Testament le firent expulser de l'Église comme -infidèle. Les idées rationalistes, défendues par les Anti-trinitaires, -ne conviennent pas à l'esprit des Slaves, et si elles s'étaient -produites un siècle plus tard, c'est-à-dire après le triomphe de la -Réforme, elles n'auraient eu qu'un très petit nombre d'adhérents parmi -les savants et les docteurs, sans entraîner la masse de la population. -Prêchées au milieu de la lutte qui se débattait entre Rome et le -Protestantisme, à une époque où l'union du parti de la Réforme était -plus que jamais indispensable, elles exercèrent l'influence la plus -funeste. Leur hardiesse épouvanta les âmes timorées qui cherchèrent un -refuge dans la tyrannie de l'Église romaine, habile à profiter des -circonstances qui la servaient avec tant d'à-propos. L'archevêque -Tillotson a reconnu que les Sociniens, tout en combattant avec succès -les innovations de l'Église de Rome, ont fourni les arguments les plus -solides contre la Réforme. De notre temps, le Rationalisme a produit -le même effet sur les hommes les plus éminents de l'Allemagne, -Stolberg, Werner, Frédéric Schlegel, etc. Les doutes que faisaient -naître les doctrines de Socinus rendirent les Protestants fort -indifférents aux distinctions qui existaient entre les Églises -réformées et l'Église romaine. Ce fut là le principal motif de la -décadence du Protestantisme en Pologne. Pouvait-on, en effet, -s'attendre à voir des esprits indécis sacrifier leurs intérêts à une -confession religieuse, et s'exposer sans foi à la persécution? Aussi -devrons-nous rappeler plus loin comment Sigismond III parvint à -enlever tant de familles à la cause du Protestantisme, en réservant -aux Papistes les honneurs et les dignités et en persécutant les -partisans de la Réforme. - -Les règles de morale prescrites par les Anti-trinitaires étaient très -sévères, car elles commandaient l'observance littérale des Écritures, -sans exception aucune. Les doctrines que Socinus lui-même professa sur -la politique, et qu'il développa dans sa lettre à Paléologue, -imposaient l'obéissance passive et la soumission absolue; elles -blâmaient vivement la révolte des Pays-Bas contre les Espagnols, ainsi -que la résistance des Protestants français contre leurs persécuteurs. -Bayle remarque avec raison que le langage de Socinus est plutôt celui -d'un moine qui se serait proposé d'avilir la Réforme, que celui d'un -réfugié italien. Cependant, ces principes n'étaient point complètement -adoptés par les Sociniens de Pologne, qui, aux synodes de 1596 et -1598, exploitèrent, dans l'intérêt de leur propre défense, les -priviléges que la constitution accordait à la noblesse. Les Sociniens -des classes inférieures critiquèrent cet abandon partiel de la -doctrine, et, dans le synode de 1603, ils firent adopter une -résolution, déclarant que les Chrétiens devaient quitter les régions -exposées à l'invasion des hordes tartares plutôt que de tuer ces -barbares en défendant leurs foyers. Mais une règle aussi contraire à -l'indépendance d'un pays exposé, comme l'était la Pologne, à de -continuelles invasions,--condamnée par le sentiment national,--et, de -plus, contredite par l'exemple des premiers Chrétiens qui combattirent -vaillamment dans les légions romaines,--une telle règle ne pouvait -être strictement observée par les Sociniens polonais, qui comptaient -dans leurs rangs des hommes voués à la carrière des armes. - -Ce ne fut pas Socinus qui écrivit le catéchisme de la secte à laquelle -il a donné son nom; ce fut un Allemand établi en Pologne, nommé -Smalcius, aidé par un noble fort instruit, Moskorzewski. Ce catéchisme -est le développement de celui de 1574, et il est connu sous le nom de -Catéchisme Racovien, parce qu'il fut publié à Racow, petite ville dans -le sud de la Pologne, où était établie une école socinienne célèbre -dans toute l'Europe. Il fut édité en polonais et en latin, et il en -parut une traduction anglaise à Amsterdam en 1652. Dans la même année, -le Parlement anglais, par un vote du 2 avril, déclara que «le livre -intitulé _Catechesis Ecclesiarum in Regno Poloniæ_, etc., communément -appelé Catéchisme Racovien, contenait des doctrines blasphématoires, -erronées et scandaleuses,» et il ordonna en conséquence, «aux sheriffs -de Londres et de Middlesex, de saisir tous les exemplaires partout où -ils les pourraient trouver, et de les brûler devant la Vieille Bourse -à Londres, et à New-Palace à Westminster.» En 1819, M. Abraham Rees a -publié une nouvelle traduction anglaise, accompagnée d'une notice -historique. - -Les congrégations sociniennes, principalement composées de nobles et -de riches propriétaires, ne furent jamais bien nombreuses; elles -avaient cependant plusieurs écoles, notamment celle de Racow, qui -était fréquentée par des élèves de diverses sectes; elles produisirent -des écrivains très distingués sur les matières théologiques. La -collection appelée _Bibliotheca fratrum polonorum_ est très estimée, -et elle est étudiée par les Protestants de toutes les Confessions. - -Lors du Consensus de Sandomir, c'est-à-dire en 1570, le Protestantisme -était à l'apogée de sa prospérité. On ne saurait dire exactement quel -était le nombre de ses temples. Le Jésuite Skarga, qui vivait à la fin -du XVIe siècle et au commencement du XVIIe, affirme que les -Protestants prirent aux Catholiques environ deux mille églises. Les -principales familles de Pologne avaient embrassé le Protestantisme, -qu'elles abandonnèrent ensuite en partie, dégoûtées par les divisions -de sectes et épouvantées par les idées anti-trinitaires[121]. Elles -avaient créé des écoles ainsi que des imprimeries, d'où sortirent -non-seulement des écrits de polémique, mais encore des oeuvres de -littérature et de science. La Réforme imprima, en effet, à toute la -nation, un mouvement intellectuel dont les résultats furent -considérables. L'arme la plus puissante dont les Protestants de -Pologne firent usage pour attaquer le Papisme, fut la Bible elle-même, -traduite et commentée en langue nationale. De leur côté, les -Catholiques se défendirent vigoureusement, et ces controverses -perpétuelles obligèrent les deux adversaires à se livrer à de fortes -études. La connaissance du latin était déjà très répandue, on y -joignit celle de l'hébreu et du grec. Les traductions de la Bible, -publiées par les Protestants aussi bien que par les Catholiques, sont -des modèles de pureté et d'élégance; elles vont de pair avec les -autres produits du XVIe siècle, qui fut pour la Pologne le siècle -d'Auguste, et les écrivains de nos jours les relisent avec fruit. - -[Note 121: Voici les noms des principales familles qui embrassèrent le -Protestantisme au XVIe siècle: Radziwill, Zamoyski, Potoçki, -Leszczynski, Sapiéha, Ostrorog, Olesniçki, Sieninski, Szafranieç, -Tenczynski, Ossolinski, Jordan, Zborowski, Gorka, Mieleçki, Laski, -Chodkiewicz, Melsztinski, Dembinski, Bonar, Boratynski, Firley, Tarlo, -Lubomirski, Dzialynski, Sienlawski, Zaremba, Malachowski, Bninski, -Wielopolski, etc.] - -Les publications de cette époque indiquent une tendance prononcée en -faveur d'une révision de la Constitution nationale, qui resserrait -dans des limites beaucoup trop restreintes le pouvoir exécutif dont le -roi était investi; et les nombreuses réformes accomplies par la diète -de 1564 avaient déjà produit d'heureux résultats. Cependant, les -défauts de la Constitution polonaise étaient largement compensés par -les avantages d'une liberté qui n'avait pas encore dégénéré en -licence. Il y avait en Pologne plus de liberté religieuse qu'en aucun -autre pays d'Europe; on n'y connaissait pas la persécution; le -commerce et l'industrie offraient un champ à l'activité humaine; aussi -les étrangers, chassés de leur pays pour leurs opinions religieuses, -affluaient-ils en Pologne. Il y avait à Cracovie, à Vilna, à Posen, -etc., des Congrégations protestantes françaises et italiennes; les -Congrégations écossaises étaient également très nombreuses; la plus -florissante était concentrée à Kiéydany, petite ville de Lithuanie -appartenant aux princes Radziwill. Parmi les principales familles -écossaises, on distinguait celle des Bonar, qui arriva en Pologne -avant la Réforme et qui adhéra avec la plus vive ardeur aux principes -du Protestantisme. Après s'être élevée par les richesses et par les -talents de quelques-uns de ses membres aux plus hautes dignités de -l'État, cette famille s'éteignit dans le cours du XVIIe siècle. Il y a -aujourd'hui encore en Pologne plusieurs familles nobles d'origine -écossaise, les Haliburton, les Wilson, les Fergus, les Stuart, les -Hasler, les Watson, etc.; deux ministres écossais, Forsyth et Inglis, -ont composé des poésies sacrées. Le plus distingué de tous est sans -contredit le docteur John Johnstone, le plus remarquable peut-être des -naturalistes du XVIIe siècle[122]. - -[Note 122: John Johnstone naquit, en 1603, à Szamotuly ou Sambter, -dans la Grande-Pologne. Son père, Siméon Johnstone, était un ministre -protestant descendant des Johnstone de Craigbourne en Écosse. John -étudia dans diverses écoles de son pays; il alla, en 1622, en -Angleterre, puis en Écosse, où il demeura jusqu'en 1625; de là, il -revint en Pologne. En 1625, il entreprit l'éducation de deux fils du -comte Kurzbach, et habita avec eux à Lissa. En 1628, il se rendit en -Allemagne, puis (1629) à Franeker, en Hollande, où il suivit les cours -de médecine. Il se livra aux mêmes études à Leyde, à Londres et à -Cambridge. De retour en Pologne, il devint le précepteur de deux -jeunes nobles, Boguslav Leszczynski et Vladislav Dorohostayski, avec -lesquels il visita Leyde et Cambridge, où il reçut le diplôme de -docteur en médecine; il parcourut d'autres contrées de l'Europe et -rentra en Pologne vers la fin de 1636. L'année suivante, il se maria, -perdit sa femme, se remaria en 1638, et eut, de cette seconde union, -plusieurs enfants. En 1642, les Universités de Francfort-sur-l'Oder et -de Leyde lui offrirent leurs chaires de médecine; il refusa, préférant -vivre dans son pays, et résida à Lissa, en qualité de médecin de son -élève Boguslav Leszczynski. Les guerres de 1655 à 1660 le forcèrent à -quitter la Pologne; il se retira en Silésie, près de Liegnitz, où il -habita jusqu'à sa mort, arrivée en 1675. Son corps fut enseveli à -Lissa. Voici les titres de ses principaux ouvrages:--_Thaumatographia -naturalis in X classes divisa_, Amsterdam, 1632, 1633, 1661 et -1666;--_Historia universalis, civilis et ecclesiastica, ab orbe -condito ad 1633_, Leyde, 1633 et 1638, Amsterdam, 1644, Francfort, -1672;--_De naturæ constantiâ, etc._, Amsterdam, 1632, traduit en -anglais sous ce titre: _the History of the constancy of nature, etc._, -Londres, 1657;--_Systema Dendrologicum_, Lissa, 1646;--_Historia -naturalis de Piscibus et Cetis_, Francfort, 1646;--_De quadrupedibus, -avibus, piscibus, insectis et serpentibus_, Francfort, 1650, 2 vol. -Cette édition est très estimée, à cause des planches exécutées par le -célèbre Merian.--_Idea medicinæ universa praticæ_, Amsterdam, 1652, -1664, Leyde, 1655;--_Historia naturalis de Insectis_, Francfort, -1653;--_Historia natur. animal. cum figuris_, 1657, etc., etc. Le -grand nombre de ces ouvrages, qui eurent, de leur temps, une très -haute réputation, prouve le mérite extraordinaire de John Johnstone.] - -Il semble, en vérité, qu'il y ait entre l'Écosse et la Pologne un lien -mystérieux. Si, dans le passé, les Écossais ont trouvé en Pologne une -seconde patrie, n'est-ce pas de l'Écosse que sont partis, de nos -jours, les accents les plus généreux en faveur de notre nationalité? -L'illustre poète, Thomas Campbell, n'a-t-il pas chanté en vers -immortels les grandes et tristes destinées de la Sarmatie? Et à ce -nom, comment ne pas ajouter celui de cet homme au coeur si noble, qui -s'est toujours montré le défenseur si ardent de la cause polonaise, le -nom de lord Dudley Stuart? - -Malgré ses dissensions intérieures, le Protestantisme de Pologne se -trouvait dans une situation très favorable; il avait pour lui la -majorité des nobles, tandis que plusieurs familles puissantes et la -masse de la population, dans les provinces de l'est, appartenaient à -l'Église grecque, aussi hostile au Catholicisme qu'aux Protestants. -J'ai déjà dit que le primat de Pologne inclinait fortement vers les -doctrines de la Réforme; il en était de même d'un grand nombre de -prélats et de prêtres, qui étaient disposés à concourir à la fondation -d'une Église nationale réformée, mais qui étaient éloignés du -Protestantisme par les divisions peu édifiantes de tant de sectes. La -plupart des membres laïques du sénat polonais étaient ou Protestants -ou partisans de l'Église grecque. Enfin, le roi donna une preuve -marquée de ses préférences pour la Réforme, en appelant au sénat -l'évêque catholique Paç, qui était devenu protestant. Ainsi l'Église -romaine en Pologne était sur le bord de l'abîme: elle ne fut sauvée -que par l'un de ces puissants caractères qui apparaissent parfois dans -l'histoire pour hâter ou pour arrêter pendant des siècles la marche -des événements. Je veux parler d'Hosius, que l'on a eu raison -d'appeler le grand cardinal. - -Stanislas Hosen (en latin Hosius) naquit à Cracovie, en 1504, d'une -famille allemande enrichie par le commerce. Il fut élevé en Pologne; -mais il compléta ses études à Padoue, où il se lia intimement avec le -célèbre prélat anglais Reginald de la Pole (cardinal Polus). De Padoue -il se rendit à Bologne, où il prit le grade de docteur en droit sous -la direction de Buoncompagni, qui plus tard devint pape sous le nom de -Grégoire XIII. Revenu en Pologne, il fut recommandé par l'évêque de -Cracovie, Tomiçki, à la reine Bona Sforza, qui lui procura un -avancement rapide. Le roi Sigismond Ier lui confia les affaires de la -Prusse polonaise et le nomma chanoine de Cracovie. Hosius se distingua -bientôt par son hostilité contre les Protestants; toutefois, il ne les -combattit pas d'abord directement, imitant, selon l'expression de son -biographe (Rescius), «la prudence du serpent», il les fit attaquer par -d'autres prédicateurs. Il fut appelé à l'évêché de Culm, et s'acquitta -avec talent de missions importantes auprès de l'empereur Charles-Quint -et de son frère Ferdinand. Devenu évêque d'Ermeland, et, par -conséquent, chef de l'Église dans la Prusse polonaise, il opposa -vainement son influence aux progrès de la Réforme de Luther, à -laquelle se convertirent rapidement la plupart des habitants. Son -activité tenait du prodige; il dictait à la fois à plusieurs -secrétaires; pendant ses repas, il traitait souvent les affaires les -plus difficiles, expédiait sa correspondance ou écoutait la lecture de -quelque livre nouveau; il se mettait ainsi au courant de tous les -évènements de son époque, et de toutes les opinions exprimées par les -réformateurs qu'il combattait. Il s'adressait continuellement au roi, -aux nobles, au clergé; il assistait aux diètes, aux réunions -provinciales, aux synodes, aux chapitres, etc., et en même temps il -composait une foule d'ouvrages qui l'ont élevé au rang des premiers -écrivains de son Église, et qui ont été traduits dans les principales -langues de l'Europe[123]. Il écrivait avec une égale habileté en -latin, en polonais et en allemand, et il savait adapter son style au -caractère de ses lecteurs. Ainsi, ses ouvrages latins nous montrent le -théologien profond, érudit et subtil; en allemand, il imite avec -succès la vigueur et la rudesse du style de Luther, et en polonais il -prend une forme légère, presque plaisante, et conforme au goût et au -caractère de ses concitoyens. Hosius étudiait particulièrement la -polémique des écrivains appartenant aux différentes Confessions -protestantes, et il sut merveilleusement tirer parti de leurs -arguments contradictoires. Il ne se faisait aucun scrupule de -conseiller la répression la plus violente contre les hérétiques, et, -sur ce point, il professa ouvertement ses principes dans une lettre -qu'il adressait au cardinal de Lorraine (Guise) pour le féliciter du -meurtre de Coligny, et pour remercier Dieu du massacre de la -Saint-Barthélemy. Il n'hésitait pas à déclarer que ces nouvelles -l'avaient rempli de joie et qu'il invoquait en faveur de la Pologne un -semblable bienfait[124]. - -[Note 123: Voici les titres des principaux écrits d'Hosius: _Confessio -catholicæ fidei christianæ, vel potius explicatio confessionis à -patribus facta in synodo provinciali quæ habita est Petricoviæ, ann. -1551_, Mayence, 1551. (Rescius dit que cet ouvrage a eu trente-deux -éditions en diverses langues du vivant d'Hosius).--_De expresso verbo -Dei_, 1567.--_Propugnatio christianæ catholicæque doctrinæ_, Anvers, -1559.--_Confutatio prolegomenon Brentii_, Anvers, 1565.--_De -communione sub utrâque specie._ _De sacerdotum conjugio._ _De Missâ -vulgari lingua celebranda_, etc. La meilleure édition de ces divers -ouvrages est celle de Cologne, 1584. La vie d'Hosius, écrite par -Rescius (Reszka), a été publiée à Rome en 1587.] - -[Note 124: Voyez dans les écrits d'Hosius, _Epistola Carolo cardinali -Lotharingo_, etc., _Sublacio, 4 septembris 1572_.] - -Et cependant ce prélat, qui se laissait aller à de si odieux -sentiments, possédait à tous autres égards les plus nobles qualités; -sans partager l'exagération de Bayle, qui le considère comme le plus -grand homme que la Pologne ait jamais produit, on doit reconnaître -qu'Hosius se distinguait autant par l'élévation de ses talents que par -l'éminence de ses vertus. Aussi, n'est-ce point à lui qu'il convient -d'imputer les fautes qu'il a commises, mais aux principes de l'Église -qu'il défendait. Sa passion était si vive, que, dans l'un de ses -écrits de polémique, il déclara que, dépourvues de leur caractère -sacré, les Écritures n'auraient point à ses yeux plus de valeur que -les fables d'Ésope[125]. Il fut créé cardinal, en 1561, par le pape -Pie IV, et il présida le concile de Trente. Nommé grand-pénitentiaire -de l'Église, il passa les dernières années de sa vie à Rome, où il -mourut en 1579, à l'âge de soixante-dix-huit ans. - -[Note 125: Voyez _Bayle_, art. _Hosius_.] - -En politique comme en religion, Hosius défendait énergiquement les -doctrines de Rome; il soutenait que les sujets n'avaient aucun droit, -et qu'ils devaient une obéissance aveugle à leur souverain. De même -qu'un grand nombre d'écrivains catholiques, il attribuait les -innovations politiques aux doctrines de la Réforme; il affirmait que -les peuples se révoltaient parce qu'ils lisaient les Écritures, et il -réprimandait surtout les femmes qui lisaient la Bible. - -Malgré sa profonde instruction, Hosius ne put se soustraire au préjugé -qui, dans la pratique du Catholicisme, représentait la mortification -comme agréable à Dieu; il se soumettait à de rudes flagellations et se -frappait jusqu'au sang avec une ferveur égale à celle qu'il eût -déployée contre les ennemis du pape. - -Telle fut la vie de cet homme célèbre qui, voyant échouer tous ses -efforts pour combattre la Réforme en Pologne, adopta une politique qui -lui valut l'éternelle reconnaissance de Rome et la malédiction de sa -patrie. Hosius appela à son aide le nouvel ordre des Jésuites, qui, -par son admirable organisation, par son zèle, par son activité peu -scrupuleuse sur le choix des moyens, réussit à préserver le -Catholicisme d'une ruine imminente dans toute l'Europe, et même à le -rétablir triomphant dans des contrées où il avait été déjà vaincu. - -Dès 1558, l'ordre des Jésuites envoya en Pologne un de ses membres nommé -Canisius, pour étudier la situation du pays. Canisius déclara que la -Pologne était profondément atteinte par l'hérésie, et il attribuait ce -fait à l'éloignement que le roi manifestait pour toute mesure -sanguinaire destinée à réprimer le Protestantisme. Il s'entretint, avec -les principaux chefs du clergé catholique, au sujet de l'établissement -des Jésuites en Pologne; mais il revint de sa mission sans avoir obtenu -aucun résultat positif. En 1564, Hosius, à son retour du concile de -Trente, remarqua les progrès du Protestantisme dans son diocèse; il -s'adressa à l'illustre général des Jésuites, Lainez, et le pria de lui -envoyer quelques membres de son ordre. Lainez lui expédia immédiatement -des Jésuites de Rome et d'Allemagne. Hosius logea ses nouveaux hôtes à -Braunsberg, petite ville de son diocèse, et dota richement cette -Congrégation naissante, dont le but était de se répandre dans toute la -Pologne. En 1561, on essaya d'introduire les Jésuites à Elbing; mais la -population protestante de cette ville montra une opposition si vive, -qu'Hosius fut obligé d'abandonner son projet. Les progrès des Jésuites -furent d'abord très lents; ce ne fut que six ans après leur arrivée en -Pologne, que l'évêque de Posen, cédant aux instances du légat, les -accueillit dans cette ville, leur fit donner l'une des principales -églises, ainsi que deux hôpitaux et une école, les dota d'un fonds de -terre et leur abandonna sa bibliothèque. Les Jésuites gagnèrent ensuite -la faveur de la princesse Anne, soeur du roi Sigismond-Auguste. Plus -tard, le primat Uchanski, qui, par la mort de Sigismond-Auguste, voyait -s'évanouir les chances du Protestantisme, qu'il avait paru disposé à -adopter, voulut se réconcilier avec Rome en déployant le plus grand zèle -pour les intérêts catholiques, et il s'érigea en protecteur de l'ordre -des Jésuites. Son exemple fut suivi par plusieurs évêques. Je décrirai -ailleurs le nombre et l'influence des Jésuites, lorsque j'aurai à -retracer les intrigues incessantes à l'aide desquelles cet ordre parvint -à détruire en Pologne le parti anti-papiste, sacrifiant ainsi à la -domination de Rome la prospérité nationale et les plus chers intérêts -du pays. - - - - -CHAPITRE IX. - -POLOGNE. - -(Suite). - - Situation de la Pologne à la mort de Sigismond-Auguste. -- Les - intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des Luthériens - contre la Confession de Genève, empêchent la nomination d'un - candidat protestant au trône de Pologne. -- Projet, suggéré par - Coligny, de donner la couronne à un prince français. -- Parfaite - égalité de droits accordée par la confédération de 1573 à toutes - les sectes chrétiennes. -- Patriotisme déployé à cette occasion - par François Krasinski, évêque de Cracovie. -- Effet produit en - Pologne par le massacre de la Saint-Barthélemy. -- Aspect de la - diète électorale, décrit par un Français. -- Élection de Henri de - Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais en - faveur de leurs coreligionnaires de France. -- Arrivée à Paris de - l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort des - Protestants français. -- Tentatives faites dans le but d'empêcher - le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les droits des - Protestants. -- Henri est forcé, par ces derniers, de confirmer - leurs droits lors de son couronnement. -- Fuite de Henri et - élection de Étienne Batory. -- Conversion soudaine de ce prince à - l'Église de Rome, sous l'influence de l'évêque Solikowski. -- Les - Jésuites se concilient ses faveurs en affectant de protéger les - lettres et les sciences. - - -Sigismond-Auguste, dont les tendances inspiraient aux Protestants -l'espoir d'une Réforme prochaine, mourut en 1571 sans laisser de -postérité, et, avec lui, s'éteignit la dynastie jagellonne, qui avait -occupé le trône pendant deux siècles (1386-1572). La Pologne se trouva -alors dans une situation très critique; car il fallait procéder à une -élection, formalité qui n'avait existé qu'en théorie, tant que la -dynastie des Jagellons avait pu fournir des souverains. La division -des partis religieux augmentait les difficultés, les Protestants et -les Catholiques s'attachant, avec une ardeur égale, à donner la -couronne à un candidat qui partageât leur croyance. Les Catholiques -avaient commencé leurs intrigues avant la mort de Sigismond-Auguste, -et ils avaient trouvé un chef habile dans le cardinal Commendoni, qui -connaissait déjà la Pologne et qui était revenu dans ce pays afin de -pousser à la guerre contre les Turcs. Commendoni voulait élever au -trône l'archiduc Ernest, fils de l'empereur Maximilien II, et, dans ce -but, il proposa à plusieurs nobles catholiques le plan suivant: on -devait d'abord élire grand-duc de Lithuanie l'archiduc Ernest, qui -aurait ensuite levé une armée de 24,000 hommes, pour contraindre, en -cas de besoin, la Pologne à suivre l'exemple du grand-duché. - -Après s'être concerté avec le parti papiste, Commendoni s'efforça de -diviser et d'affaiblir les Protestants, dont le chef était Jean -Firley, palatin de Cracovie et grand-maréchal de Pologne[126]. -Celui-ci dirigeait les sectateurs de la Confession de Genève, et, en -sa qualité de grand-maréchal, il était le premier dignitaire de -l'État: sa haute position, sa popularité, son influence, faisaient -supposer qu'il aspirait lui-même à la couronne et qu'il avait de -fortes chances de succès. Un sentiment d'inimitié personnelle, -peut-être même la crainte d'assurer le triomphe de la Confession de -Genève, détermina la puissante famille luthérienne des Zborowski à -s'opposer à Firley; par les mêmes motifs, les Gorka, autre famille -luthérienne très influente, s'unit aux Zborowski. Commendoni profita -de ces divisions. Il sut, de plus, en se servant habilement d'André -Zborowski, demeuré seul de sa famille fidèle à la foi romaine, -envenimer les sentiments de jalousie dont Firley était l'objet, et il -amena les Zborowski à abandonner l'intérêt du parti protestant et à se -rallier au candidat catholique. Il informa alors l'empereur du succès -de ses manoeuvres, et le pria de lui envoyer de l'argent et de faire -avancer ses troupes vers la frontière de Pologne. Il assura que -l'archiduc pourrait ainsi, avec l'aide des Papistes, obtenir le trône -sans souscrire à aucune condition qui fût de nature à restreindre son -autorité et en dépit de tous les efforts des Protestants[127]. Cet -odieux complot, qui aurait plongé le pays dans les horreurs de la -guerre civile sans assurer la couronne sur la tête de l'archiduc, fut -déjoué par la prudence et la modération de l'empereur lui-même, qui, -malgré son désir de placer son fils sur le trône de Pologne, comprit -l'impossibilité de réussir par la trahison et la violence, et qui -préféra recourir aux négociations. - -[Note 126: Le grand-maréchal avait la direction suprême du pouvoir -exécutif.] - -[Note 127: Les débats de ce complot ont été décrits par le secrétaire -de Commendoni. (Voir _Vie de Commendoni_, par Gratiani, livre IV, c. -III).] - -L'influence acquise à la cour de France par Coligny et le parti -protestant, à la suite de la paix de Saint-Germain, en 1570, exerça -une grande influence dans les relations de la France avec les -puissances étrangères et particulièrement avec la Pologne. Coligny -avait conçu le projet d'abaisser le Papisme en s'attaquant surtout à -l'Espagne, et il voulait réunir les Protestants, jusqu'alors si -divisés, pour ne former qu'un centre d'action et assurer le succès de -sa cause dans toute l'Europe. Coligny comprit que l'alliance politique -et religieuse de la France et de la Pologne servirait merveilleusement -ses combinaisons et pourrait porter le coup de mort à la domination -de Rome et de la maison d'Autriche. Il conseilla donc à la cour de -France de faire tous ses efforts pour placer Henri de Valois, duc -d'Anjou, sur le trône de Pologne, et Catherine de Médicis saisit -avidement une occasion si favorable à l'ambition de son fils. Ce plan -avait été préparé du vivant de Sigismond-Auguste, et un ambassadeur, -nommé Balagny, fut envoyé en Pologne, sous le prétexte de demander -pour le duc d'Anjou la main de la princesse Anne, soeur de Sigismond, -mais en réalité pour étudier de près la situation du pays. - -Plusieurs assemblées provinciales, ainsi qu'une assemblée générale des -États de la Pologne, prirent les mesures nécessaires pour maintenir la -tranquillité publique pendant l'interrègne. Les affaires de l'État -furent administrées par le grand-maréchal, au nom du primat et du -sénat. La diète de convocation[128] se réunit à Varsovie au mois de -janvier 1573. Le clergé catholique ne songea plus à triompher des -Anti-Papistes, il dut se résigner à défendre ses positions. -Karnkowski, évêque de Cujavie, proposa une loi qui devait assurer à -toutes les sectes chrétiennes de la Pologne, une parfaite égalité de -droits. Son but était de garantir ainsi les priviléges et les libertés -des évêques catholiques. Il demandait cependant qu'on supprimât -l'obligation imposée aux propriétaires, patrons des paroisses, de ne -conférer les bénéfices qu'aux prêtres catholiques romains. Mais -l'influence de Commendoni opéra un changement complet dans l'opinion -des évêques, qui se mirent à protester contre la mesure proposée par -un de leurs collègues, et refusèrent de la signer. Un seul fit -exception: ce fut François Krasinski, évêque de Cracovie et -vice-chancelier de Pologne; plaçant les intérêts de son pays au-dessus -des intérêts de Rome, il signa l'acte, qui fut accepté définitivement -par la diète, le 6 janvier 1573. Son patriotisme lui attira les plus -vives censures de Rome, et Commendoni le considéra comme suspect, au -point de vue de l'orthodoxie, et comme entièrement dévoué à -Firley[129]. La même diète fixa l'élection du roi au 7 avril, à -Kamien, petite ville voisine de Varsovie. - -[Note 128: On appelait diète de _convocation_ celle qui se réunissait -après la mort du roi pour fixer l'époque et le lieu de l'élection, -convoquer l'assemblée élective et adopter les mesures nécessaires pour -maintenir la tranquillité dans le pays. Elle était toujours -_confédérée_, c'est-à-dire que le sénat votait avec la chambre des -députés et que les affaires étaient décidées à la majorité et non à -l'unanimité des suffrages.] - -[Note 129: Ce prélat avait fort à coeur la Réforme de l'Église -nationale, et il en entretint très activement le roi Sigismond-Auguste, -dès 1555. C'était un homme aussi distingué par ses talents politiques -que par ses idées éclairées en matière de religion. J'ai dit plus haut -qu'il avait étudié à Wittemberg, sous Melanchton. Il compléta son -instruction ecclésiastique à Rome, et, après son retour en Pologne, il -fut nommé chanoine de Lowicz et archidiacre de Kalish. Il alla deux fois -à Rome pour régler les affaires de l'Église polonaise, et il fut envoyé -ensuite par Sigismond-Auguste, en qualité d'ambassadeur, auprès de -l'empereur Maximilien II. À la cour de Vienne, il se lia intimement avec -Étienne Batory, envoyé de Jean Zapolya, prince de Transylvanie; et -lorsque Batory fut plus tard mis en prison par l'empereur, Krasinski fit -les plus grands efforts pour obtenir sa liberté, et il y parvint.--Il -contribua puissamment à opérer la fusion législative de la Lithuanie -avec la Pologne, et il en fut récompensé par la dignité de -vice-chancelier de Pologne, puis par sa nomination à l'évêché de -Cracovie. - -Cet évêché possédait un revenu très considérable, notamment la -souveraineté du duché de Sévérie, auquel étaient attachées toutes les -prérogatives royales (droit de battre monnaie, de conférer des titres -de noblesse, etc.). Aussi les évêques de Cracovie laissaient-ils -ordinairement de grandes richesses à leurs héritiers; mais Krasinski -dépensa toute sa fortune dans l'intérêt de l'Église ou de l'État. -Lorsque la Pologne, après le départ de Henri de Valois, fut envahie -par les Turcs, il envoya à ses frais un corps de cavalerie pour -grossir l'armée polonaise, et il reçut, à cette occasion, les -remerciements de la diète. - -Étienne Batory, élu roi de Pologne, aurait sans doute placé Krasinski -à la tête de l'Église nationale; mais ce noble prélat mourut en 1579, -à l'âge de cinquante-quatre ans. Le dernier acte de sa vie fut -d'envoyer au roi, qui assiégeait alors Dantzick, un renfort de 50 -cuirassiers et de 200 fantassins levés à ses frais. Il était déjà -malade, et la nouvelle de sa mort arriva au camp en même temps que le -corps de troupes dont il faisait don à son royal ami. - -L'auteur de ce livre descend d'un frère de l'évêque Krasinski. - -La famille des Krasinski s'enorgueillit de compter parmi ses membres -un autre prélat illustre, Adam Krasinski, évêque de Kamiénietz, dont -les efforts pour secouer le joug de l'invasion étrangère ont été -retracés avec détail par l'écrivain français Rulhière (_Histoire de -l'Anarchie de la Pologne_). Ce fut sur la proposition du même Adam -Krasinski, que l'élection royale fut abolie et que l'hérédité du trône -de Pologne fut proclamée par la célèbre constitution du 3 mai 1791.] - -On présentait plusieurs candidats; mais deux seulement étaient -sérieux: l'archiduc Ernest d'Autriche, et Henri de Valois, duc -d'Anjou. Le parti de l'archiduc, dirigé par Commendoni, était le plus -fort; mais il ne tarda pas à perdre du terrain, par suite des fautes -que commirent les gens de l'empereur, et surtout à cause du -ressentiment qu'excitait, contre les Hapsbourg, l'atteinte portée, -par cette maison, aux libertés de la Bohême. Ce ressentiment devint si -vif, que Commendoni, voyant la cause perdue, transporta son influence -du côté du prince français. - -La France déploya, à cette occasion, une adresse extraordinaire. Comme -l'avènement d'un prince français au trône de Pologne avait -principalement pour but de renverser la suprématie de l'Autriche et de -l'Espagne en agrandissant l'influence du Protestantisme en Europe, la -cour de France envoya en Allemagne, avant la mort de Sigismond-Auguste, -un agent nommé Schomberg, avec mission de préparer une alliance avec les -princes protestants. Dès que la mort de Sigismond fut connue, Montluc, -évêque de Valence, fut chargé de se rendre en Pologne, muni des -instructions de Coligny; mais il n'avait pas encore passé la frontière, -au moment où s'accomplit le massacre de la Saint-Barthélemy. On sait que -Coligny fut l'une des victimes de cette abominable journée. Montluc crut -devoir suspendre son voyage; mais Catherine de Médicis lui ordonna de -poursuivre sa route, sans changer un mot à ses instructions; ce qui -prouve avec quelle justesse et avec quel patriotisme Coligny avait -apprécié les intérêts français en Allemagne. - -Montluc arriva en Pologne au mois de novembre 1572, et il y trouva la -situation respective des partis complètement changée. Les Papistes, -désespérant du succès de l'archiduc, s'étaient, depuis le massacre de -la Saint-Barthélemy, chaudement ralliés au duc d'Anjou, qu'ils -regardaient comme l'exterminateur de l'hérésie, tandis que les -Protestants, indignés, abandonnaient la cause de la France. Il y avait -même, parmi les Catholiques, des patriotes sincèrement révoltés par le -récit des atrocités commises à Paris[130]. Montluc eut donc à vaincre -d'immenses difficultés. Il fut vivement soutenu par sa cour, qui fit -les plus grands efforts pour démontrer que la Saint-Barthélemy était -un évènement politique, et non religieux, et le duc d'Anjou lui-même, -dans une lettre écrite aux États de Pologne, déclina toute -participation au massacre. - -[Note 130: Choisain, qui accompagnait Montluc et qui a écrit le récit -de l'ambassade, dit que toutes les dames de Pologne, en parlant du -massacre de la Saint-Barthélemy, versaient d'abondantes larmes, comme -si elles avaient assisté à cette scène horrible.] - -La diète d'élection s'ouvrit en avril 1573. Un auteur contemporain, -qui y assistait, dit que cette diète ressemblait plus à un camp qu'à -une assemblée civile; tout le monde était armé, et cependant il ne -coula pas une goutte de sang![131] - -[Note 131: «Il y avait déjà à Varsovie un grand nombre d'hommes -d'armes et de nobles venus de toutes les parties du royaume avec leurs -amis et leurs vassaux. La plaine où ils avaient établi leurs tentes et -où devait se tenir la diète, présentait l'aspect d'un camp. On les -voyait se promener avec de grands sabres au côté, et parfois marcher -en troupes armées de piques, mousquets, arcs et flèches. Quelques-uns -même avaient amené des canons et se retranchaient dans leur camp. On -aurait pu croire qu'ils allaient à une bataille, et non à une diète; -que tous ces préparatifs étaient destinés à la guerre et non à un -conseil d'État; qu'il s'agissait plutôt de conquérir un royaume -étranger que de disposer de la couronne nationale. Du moins, en -présence de ce spectacle, il était permis de supposer que l'affaire -serait plutôt décidée par la force des armes que par une discussion et -par des votes. - -»Mais ce qui me parut le plus extraordinaire, ce fut de voir que, au -milieu de cette foule d'hommes armés, et à un moment où il n'y avait -ni lois ni magistrats régulièrement établis, il ne se commit pas un -meurtre, pas une épée ne sortit du fourreau. Ces grands débats, où il -s'agissait de donner ou de refuser un royaume, se passèrent en -paroles, tant la nation polonaise a horreur de verser son sang dans -les guerres civiles!» (Voyez _Vie de Commendoni_, par Gratiani, liv. -IV, chap. X).] - -Les détails relatifs à l'élection de Henri de Valois appartiennent à -l'histoire politique de la Pologne; il nous suffira donc de rappeler -que Montluc réussit à surmonter les obstacles que le massacre de la -Saint-Barthélemy venait d'opposer au succès de sa mission. Il repoussa -toutes les objections élevées contre son candidat, promit tout ce qui -était demandé, souscrivit à toutes les garanties que l'on réclamait en -matière politique et religieuse. Les Protestants, qui n'avaient point -de prince étranger à présenter comme candidat, désiraient l'élection -d'un Polonais; mais l'antagonisme des Luthériens rendait ce résultat -impossible. Voyant alors que leur opposition pourrait entraîner une -guerre civile, les Protestants résolurent d'accepter la candidature du -duc d'Anjou, en stipulant, pour leur religion, de solides garanties. -Firley, leur principal chef, rédigea des conditions qui devaient -protéger, non-seulement les Protestants de Pologne, mais encore ceux -de France, et Montluc fut obligé de les accepter sous peine de voir -échouer l'élection. - -En vertu de ces stipulations, signées le 4 mai 1573, le roi de France -devait accorder aux Protestants de ce royaume, une amnistie complète, -ainsi que la liberté religieuse; les Protestants qui désiraient -quitter le pays devaient être autorisés à vendre leurs biens ou à -toucher leurs revenus, pourvu qu'ils ne se retirassent pas dans des -contrées ennemies de la France; ceux qui avaient émigré pouvaient -rentrer dans le royaume. Toute procédure contre les Protestants -accusés de trahison devait être annulée. Ceux qui avaient été -condamnés reprendraient leurs honneurs et leurs biens, et on -accorderait une indemnité aux enfants de ceux qui avaient été -massacrés. Le roi devait désigner, dans chaque province, certaines -villes où les Protestants pourraient exercer librement leur religion, -etc.[132]--De telles conditions permettent d'apprécier les avantages -qu'aurait procurés, au Protestantisme, l'établissement définitif de la -Réforme en Pologne. Ce pays avait alors une telle influence, et le -sentiment religieux y était si profond, que son exemple eût entraîné -toute l'Europe. - -[Note 132: Popelinière, _Histoire de France_, 1581, vol. II, fol. 176, -p. II.] - -Une ambassade composée de douze nobles, parmi lesquels se trouvaient -plusieurs Protestants, se rendit à Paris afin d'annoncer au duc -d'Anjou son élection au trône de Pologne. De Thou décrit l'admiration -universelle qu'ils excitèrent par la splendeur de leur appareil, et -plus encore par leur science et leur distinction[133]. Leur arrivée -influa favorablement sur les intérêts des Protestants français. Le -siége de Sancerre fut suspendu, et les Protestants de cette ville -furent admis à traiter à de meilleures conditions. Malgré la -prééminence du parti papiste, qui rendait très difficile -l'accomplissement des promesses faites par Montluc, la cour de France, -par un édit de juillet 1573, accorda aux Protestants plusieurs -concessions importantes. Ainsi, on interdit la publication de tout -libelle dirigé contre eux; on leur garantit, dans les villes de -Montauban, La Rochelle et Nîmes, la faculté d'exercer publiquement la -religion protestante, qui pouvait être professée en particulier dans -toutes les parties du royaume, sauf dans un rayon de deux lieues de -Paris; enfin, la vie et les biens des Protestants furent déclarés -inviolables. Malgré ces concessions, les membres protestants de -l'ambassade polonaise, abandonnés et même combattus sur ce point par -leurs collègues catholiques, insistèrent sur l'exécution complète du -traité signé avec Montluc; mais leurs réclamations demeurèrent sans -résultat[134]. - -[Note 133: Il n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne parlât le -latin; beaucoup savaient l'italien et l'espagnol, et quelques-uns -parlaient le français très purement, et on aurait pu les prendre pour -des hommes élevés sur les bords de la Seine et de la Loire plutôt que -pour des riverains de la Vistule ou du Dnieper. Ils firent rougir nos -courtisans, qui ne se contentent pas d'être très ignorants par -eux-mêmes, mais qui affectent en outre d'être les ennemis déclarés de -tout savoir... (_De Thou_, livre 56).] - -[Note 134: Popelinière reproduit le texte des remontrances adressées à -Charles IX par les ambassadeurs polonais. Cette pièce n'a pas moins de -quatre pages in-folio. (Voyez son _Histoire_, vol. II, fol. 196 et -suiv.). Les ambassadeurs pressèrent, en outre, le roi, de réclamer la -liberté de la veuve de Coligny, détenue à Turin, et de réviser le -procès de l'amiral, qui avait été condamné par un tribunal partial et -inique.] - -Pendant que l'ambassade polonaise était à Paris, le parti papiste -essaya, par ses intrigues, de détruire l'effet des garanties -constitutionnelles données à la liberté des cultes. Hosius prétendit -que la loi du 6 janvier 1573, constituait un crime contre Dieu, et -qu'elle devait être abolie par le nouveau roi; il engagea vivement -l'archevêque de Gniezno et le fameux cardinal de Lorraine, à empêcher -le roi de prêter serment en faveur de la liberté des cultes. Enfin, -lorsque Henri prêta ce serment, il lui conseilla ouvertement le -parjure, en lui affirmant que la foi jurée aux hérétiques pouvait être -violée impunément[135]. Guillaume Ruzeus, confesseur de Henri, fut -chargé d'expliquer au roi que son devoir était de trahir son serment. -Solikowski donna au prince un avis plus dangereux encore, en lui -faisant observer que, placé sous le joug de la nécessité, il devait -promettre et jurer tout ce qu'on lui demandait, et prévenir ainsi la -guerre civile; mais que, une fois en possession du trône, il se -trouverait parfaitement en mesure d'abattre l'hérésie sans même user -de violence. - -[Note 135: Hosius envoya au roi Rescius, son confident (plus tard son -biographe), et il lui rappela en outre, dans une lettre du 13 octobre -1573, «qu'il ne devait pas suivre l'exemple d'Hérode, mais bien plutôt -celui de David, qui n'avait point cru devoir garder un serment -irréfléchi. Il ne s'agissait pas d'un seul Nabal, mais de plusieurs -milliers d'âmes qui pouvaient être livrées au diable. Le roi avait -péché avec Pierre; il devait, comme Pierre, reconnaître son erreur et -se convaincre que son serment ne pouvait le lier à l'iniquité. Il -n'était pas nécessaire de le relever de son serment, attendu que, -suivant toute loi, les actes irréfléchis sont nuls et non avenus...»] - -Ce fut le 10 septembre 1573, en l'église Notre-Dame de Paris, que fut -solennellement présenté, à Henri, le diplôme de son élection. L'évêque -Karnkowski, membre de l'ambassade polonaise, protesta, au commencement -de la cérémonie, contre l'article du serment qui garantissait la -liberté religieuse. Cette démarche produisit une certaine confusion, -et le Protestant Zborowski s'adressa ainsi à Montluc: «Si vous n'aviez -pas accepté, au nom du duc, les conditions relatives à la liberté des -cultes, nous aurions pu empêcher l'élection.» Henri feignit de ne pas -comprendre, mais Zborowski, se tournant vers lui, ajouta: «Je répète, -Sire, que si votre ambassadeur n'avait pas accepté la condition qui -garantit la liberté des cultes en Pologne, nous aurions empêché votre -élection, et que si, en ce moment, vous ne confirmez pas les promesses -qui ont été faites, vous ne serez pas notre roi.» À la suite de cet -incident, les membres de l'ambassade entourèrent leur nouveau -souverain, et l'un d'eux, appartenant à la religion catholique, lut la -formule du serment que Henri répéta sans hésitation. L'évêque -Karnkowski s'approcha du roi après la prestation du serment, et -déclara que l'octroi de la liberté religieuse ne devait point porter -atteinte à l'autorité de Rome; le roi souscrivit par écrit à cette -déclaration. - -Henri quitta Paris au mois de septembre; il voyagea à petites -journées, et n'arriva en Pologne qu'au mois de janvier 1574. Malgré -les termes de son serment, les Protestants n'étaient pas complètement -rassurés, et ils résolurent d'observer attentivement la conduite de -leurs adversaires lors de la diète du couronnement. Leurs craintes -n'étaient que trop fondées. Gratiani, secrétaire de Commendoni, partit -de Cracovie, muni des instructions du parti papiste; il joignit Henri -en Saxe, lui fit observer qu'il avait le droit de gouverner la Pologne -à titre de souverain absolu, et lui traça le plan à suivre pour -détruire les libertés que le roi avait juré de maintenir. On connut -bientôt les doctrines soutenues par Hosius sur la valeur du serment, -les lettres qu'il avait écrites au clergé polonais pour l'engager à -violer la loi du 6 janvier 1573, et pour assurer que le serment prêté -à Paris n'était qu'une feinte, le roi devant, après son couronnement, -proscrire toutes les Églises contraires à celles de Rome. Les évêques -manifestèrent ouvertement l'intention de modifier la formule du -serment de Paris. Le légat du pape prêcha dans le même sens. Ces -intrigues excitèrent naturellement les soupçons du parti protestant, -qui paraissait même disposé à empêcher le couronnement de Henri et à -déclarer l'élection nulle et non avenue. Le pays était à la veille -d'une guerre religieuse. - -Le roi gardait en apparence une attitude de neutralité entre les deux -partis; toutefois, il fit savoir qu'il était disposé à prêter un -serment qui serait conforme au vote unanime du sénat et de la Chambre -des nonces; c'était, en réalité, mettre en doute la légalité du -serment qu'il avait prêté à Paris et qui avait été prescrit, non point -par l'unanimité, mais seulement par la majorité des représentants de -la nation. L'influence du parti de Rome devenait de plus en plus -sensible, et, bien que l'époque du couronnement fût proche, il n'y -avait encore rien de décidé sur la formule du serment. Avant le -commencement de la cérémonie, Firley, grand-maréchal, Zborowski, -palatin de Sandomir, Radziwill, palatin de Vilna, et quelques autres -chefs protestants, se rendirent au cabinet du roi et lui proposèrent, -soit d'omettre entièrement la partie du serment relative aux affaires -religieuses (c'est-à-dire de ne garantir ni les droits des Protestants -ni ceux de la hiérarchie romaine), soit de répéter la formule de -Paris. Le roi, n'osant manquer ouvertement à une promesse solennelle, -essaya d'une réponse évasive en assurant qu'il défendrait l'honneur et -les biens des Protestants; mais Firley insista pour que le serment de -Paris fût répété sans restriction d'aucune sorte. Pendant le cours de -la cérémonie, et au moment où la couronne allait être placée sur la -tête du roi, Firley déclara que si le serment en question n'était pas -prêté, il ne permettait pas que le couronnement eût lieu, et en même -temps, assisté de Dembinski, chancelier de Pologne, Protestant comme -lui, il présenta à Henri, qui était agenouillé au pied de l'autel, un -parchemin contenant la formule arrêtée à Paris. Cette hardiesse -effraya le roi qui se leva immédiatement; les dignitaires placés -auprès de lui demeurèrent muets de surprise; mais Firley s'empara de -la couronne et dit à Henri à haute voix: «Si vous ne jurez pas, vous -ne régnerez pas.» De là, grande confusion! les Catholiques furent -frappés d'épouvante, quelques Protestants même, entre autres Zborowski -et Radziwill, hésitèrent déjà. Firley ne s'émut pas, il obligea le roi -à répéter le serment de Paris; il sauva ainsi par son courage la -liberté religieuse de son pays. - -Le serment que Henri avait prêté à contre-coeur, n'était point de -nature à dissiper les craintes et les soupçons des Protestants. Chaque -jour les évêques, encouragés par la faveur du roi, devenaient plus -audacieux et parlaient hautement de leurs projets; il y avait dans -tout le pays un mécontentement général produit par l'influence -croissante du clergé. Les Zborowski, famille protestante bien -accueillie à la cour par suite de l'appui qu'elle avait donné à -l'élection de Henri, vit peu à peu son crédit s'évanouir. Firley -mourut, et on soupçonna le poison. Enfin, par ses moeurs dissolues, le -roi blessait ouvertement le sentiment public. Le dégoût était -universel et la guerre civile était imminente, lorsque, fort -heureusement, Henri quitta secrètement la Pologne en apprenant la mort -de son frère Charles IX, auquel il succéda comme roi de France, sous -le nom de Henri III. - -Après avoir attendu pendant près d'un an le retour de Henri, les -Polonais déclarèrent le trône vacant, et élurent pour roi Étienne -Batory, prince de Transylvanie. Sorti des rangs du peuple, Batory ne -devait son élévation qu'à son propre mérite, et il était si populaire, -que les évêques n'osèrent pas s'opposer à son élection, bien qu'il fût -Protestant. Ils envoyèrent cependant auprès de lui leur collègue -Solikowski, dont j'ai déjà eu occasion de parler plus haut. Celui-ci -se trouvait dans une situation très difficile; car, parmi les treize -délégués chargés d'annoncer à Batory son élection au trône de Pologne, -il y avait douze Protestants. Solikowski parvint à obtenir une -entrevue avec Batory, et il réussit à lui persuader qu'il n'avait -aucune chance de se maintenir sur le trône s'il ne professait -publiquement le Catholicisme; il lui démontra que la princesse Anne, -soeur de Sigismond-Auguste, catholique zélée, ne consentirait jamais à -prendre pour époux un Protestant; or, cette alliance était au nombre -des conditions imposées au nouvel élu. Batory céda, et les délégués -protestants furent très désappointés lorsque, le lendemain, ils virent -le roi assister dévotement à la messe. Cet acte ranima les espérances -des Catholiques, dont la cause était si compromise. - -Batory garantit sans hésitation les droits des Protestants. Il -s'opposa à toute persécution religieuse, et récompensa le mérite sans -distinction de culte. Ce grand prince, dont le règne dura dix ans et -doit être rangé au milieu des règnes les plus glorieux de la Pologne, -causa cependant un grand préjudice à son pays en protégeant les -Jésuites. J'ai déjà raconté comment, par l'influence de Hosius, cette -corporation s'était introduite en Pologne, et comment elle s'était -placée sous le patronage de la princesse Anne, devenue l'épouse -d'Étienne Batory. Ils ne firent qu'augmenter leur influence en -laissant croire au roi qu'ils pouvaient développer les arts et les -sciences en Pologne. Batory fonda, pour leur ordre, l'Université de -Vilna, le collége de Polotzk et quelques autres établissements -auxquels il accorda de riches dotations, malgré l'opposition des -Protestants. - -L'influence des Jésuites nuisit à la politique extérieure de Batory, -qui, après avoir fait essuyer plusieurs défaites aux armées -moscovites, était déjà entré en Russie. Il s'arrêta dans sa marche -victorieuse en signant le traité de paix de 1582, d'après les conseils -du célèbre Jésuite Possevinus, qui, trompé par les promesses du czar -Ivan Vassilévitch, engagea Batory à abandonner tous les avantages de -la campagne. - - - - -CHAPITRE X. - -POLOGNE. - -(Suite.) - - Élection de Sigismond III. -- Son caractère. -- Sa soumission - complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire le - Protestantisme en Pologne. -- Exposé des manoeuvres des Jésuites - et leur succès. -- Histoire de l'Église d'Orient en Pologne. -- - Histoire de la Lithuanie. -- Rôle de l'Église d'Orient dans ce - pays; dualisme religieux des princes lithuaniens. -- Union avec - la Pologne. -- Les Jésuites entreprennent de soumettre l'Église - de Pologne à la suprématie de Rome. -- Instructions données par - eux à l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret l'union de - son Église avec Rome tout en paraissant s'y opposer. -- L'Union - est conclue à Brestz; ses déplorables effets pour la Pologne. -- - Lettre du prince Sapiéha. - - -Étienne Batory mourut en 1586, et fut remplacé sur le trône de Pologne -par Sigismond III, fils de Jean, roi de Suède, et de Catherine -Jagellon, soeur de Sigismond-Auguste. Le nouveau roi dut en grande -partie son élection à sa qualité d'unique représentant, par sa mère, -de la dynastie, pour laquelle la nation avait conservé un vif -attachement, et dont la descendance mâle s'était éteinte avec -Sigismond-Auguste. La mère de Sigismond III professait avec ardeur la -foi romaine, et s'était mise entièrement à la merci des Jésuites. Son -royal époux, fils du grand Gustave Wasa, se disait Luthérien; mais il -variait parfois dans ses opinions religieuses et inclinait vers Rome. -Il permit que son fils et successeur Sigismond fût élevé dans la -religion romaine, pensant lui faciliter ainsi son avènement au trône -de Pologne: ce fut pour la même raison que le jeune prince apprit la -langue polonaise. Le roi Jean entama à diverses reprises des -négociations avec le Jésuite Possevinus et d'autres envoyés du pape, -en vue d'une réconciliation avec le siége de Rome; il demanda que la -communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres et la -célébration de la messe dans la langue nationale, fussent autorisés en -Suède. Le pape rejeta ces conditions; et on peut douter que le roi ait -eu l'intention sincère de mener à bonne fin cette réconciliation avec -Rome, car il aurait vraisemblablement provoqué une révolte de ses -sujets et compromis sa couronne. Il regretta même d'avoir élevé son -fils dans les principes catholiques; mais le jeune prince était -profondément dévoué à sa foi, et son père ne put jamais le décider à -assister à une cérémonie luthérienne. - -Ses dispositions étaient si bien connues à Rome, que Sixte V écrivit à -l'ambassadeur de France que Sigismond abolirait le Protestantisme, -non-seulement en Pologne, mais encore en Suède. Cette élection -menaçait donc en Pologne la cause protestante, déjà mise en péril par -la déplorable partialité qu'Étienne Batory avait montrée en faveur des -Jésuites, et par les nombreuses écoles que cet ordre avait fondées. Si -la réaction romaine avait pu faire de si grands progrès sous le règne -d'un prince qui désirait défendre la liberté religieuse de ses sujets, -que ne devait-on pas attendre de la bigoterie excessive de Sigismond -III? Et, en effet, toute la politique de ce prince pendant son long -règne (de 1587 à 1632) eut exclusivement pour but d'assurer la -suprématie de Rome dans les affaires intérieures et dans les relations -extérieures de la Pologne, au prix même de l'intérêt national sacrifié -sans scrupule. Ce déplorable système compromit la prospérité de la -Pologne et prépara la décadence et la ruine de ce malheureux pays. Le -parti anti-romain était encore assez fort pour empêcher toute -persécution ouverte; la persécution, d'ailleurs, était interdite par -la loi. Mais Sigismond, docile aux conseils des Jésuites, essaya avec -succès de la corruption, et il adopta un plan analogue à celui que -Gratiani avait proposé à Henri de Valois. - -Bien que son autorité fût limitée, à certains égards, le roi avait -conservé, pour la distribution des honneurs et des richesses, des -prérogatives beaucoup plus étendues que celles des autres souverains -de l'Europe[136], et il se fit une règle de n'admettre à ses faveurs -que les Catholiques romains, et plus particulièrement les prosélytes -que l'intérêt, plutôt que la raison, avait convertis. L'influence que -les Jésuites exerçaient sur ce prince, était sans limite. Sigismond se -glorifiait du titre de roi des Jésuites, et, par le fait, il n'était -qu'un instrument docile aux mains des disciples de Loyola, dont le -patronage était nécessaire pour obtenir tous les bénéfices, et qui -exigeaient de leurs protégés un dévouement complet non-seulement à la -cause de Rome, mais encore aux intérêts de leur ordre. En -conséquence, les principales dignités de l'État et les riches domaines -de la couronne n'étaient plus le prix de services rendus au pays; on -ne les obtenait qu'en faisant profession de Romanisme, et ils étaient -employés à doter les Jésuites. Aussi les richesses de cet ordre -s'accrurent si rapidement, qu'en 1607 ils possédaient 400,000 dollars -de revenu (environ 2,500,000 francs), somme énorme à cette époque. Les -Jésuites fondèrent partout des colléges; ils possédaient cinquante -écoles où étaient instruits la plupart des enfants de la noblesse: -c'était là le but principal de leur ambition, car ils voulaient -surtout s'emparer de l'éducation nationale et établir ainsi leur -influence, ou plutôt leur domination, sur le pays. - -[Note 136: Les rois de Pologne disposaient d'un grand nombre de -domaines connus sous le nom de _Starosties_, qu'ils étaient tenus de -distribuer à des nobles qui les conservaient pendant leur vie. Ces -dons, originairement concédés en récompense de services rendus, -étaient appelés _panis bene merentium_; mais comme le roi était -entièrement libre de les distribuer à sa guise, il s'en servait dans -l'intérêt de son autorité. Ils furent largement exploités par -Sigismond III, qui les donnait à ceux de ses sujets qui abandonnaient -le Protestantisme ou l'Église grecque pour se convertir à la cause de -Rome.] - -J'ai retracé les progrès considérables que la Réforme avait faits en -Lithuanie, grâce aux efforts du prince Nicolas Radziwill, surnommé le -Noir, et à ceux de son cousin et homonyme Radziwill Rufus, j'ai -également signalé les dispositions favorables manifestées à l'égard -des Jésuites par le roi Étienne Batory, qui fonda pour eux -l'Université de Vilna, ainsi que plusieurs colléges. La majorité des -habitants de la Lithuanie appartenaient soit aux Confessions -protestantes, soi à l'Église grecque; aussi ce fut dans ce pays que -les disciples de Loyola déployèrent le plus d'activité. Un auteur -catholique de nos jours[137], qui a écrit cette histoire avec -impartialité et dont les travaux annoncent de profondes recherches, a -décrit, ainsi qu'il suit, les manoeuvres employées par les Jésuites -pour atteindre leur but. - -[Note 137: Lukaszewicz, _Histoire des Églises helvétiques de la -Lithuanie_, en polonais, 2 vol. in-8º. Posen, 1842, 1843.] - -Après avoir rappelé la fondation des colléges livrés par Batory à -cette corporation, cet auteur ajoute:--«L'exemple du roi fut suivi par -quelques magnats lithuaniens, notamment par Christophe Radziwill, qui -établit un collége de Jésuites à Nieswiez en 1584; il avait été -rattaché à l'Église catholique par les conseils du célèbre Jésuite -Skarga, et il avait déterminé ses jeunes frères, Georges (devenu plus -tard cardinal et archevêque de Vilna et de Cracovie), Albert et -Stanislas, à abandonner la Confession de Genève. - -Ce retour des fils de Radziwill le Noir à la foi de leurs pères, porta -une rude atteinte aux progrès de la Confession de Genève en Lithuanie; -car les nouveaux convertis chassèrent immédiatement, de leurs vastes -domaines, tous les ministres protestants, et donnèrent les Églises aux -Catholiques. Dès ce moment, cette branche de la famille des Radziwill -fit une opposition vigoureuse au Protestantisme, qui était soutenu par -Radziwill Rufus, et son exemple engagea un grand nombre de nobles à -rentrer dans le sein de l'Église romaine. Les Jésuites, favorisés par -le roi, invitèrent les membres les plus distingués de leur société à -venir enseigner dans leurs écoles et prêcher dans leurs chaires. Ils -attaquèrent les Protestants par des écrits de polémique; sur ce -terrain, les Protestants pouvaient leur répondre, avec des hommes tels -que Volanus, Lasiçki, Sudrovius, etc.; mais les Jésuites, là comme -ailleurs, ne tardèrent pas à faire usage d'autres armes. Du haut de la -chaire, ils déclamèrent contre Zwingle, Luther, Calvin et leurs -adhérents; ils provoquèrent les Protestants à des disputes publiques, -s'adressèrent à la multitude dans les marchés et dans tous les lieux -de réunion, recherchèrent la faveur des nobles afin de les gagner à -leur cause; bref, ils ne négligèrent aucun moyen pour affaiblir ou -calomnier leurs adversaires, ils poussèrent la foule à détruire les -temples protestants, bien que, d'après les lois de la Lithuanie, ce -fût un crime capital. En 1581, ils persuadèrent à l'évêque de Vilna -d'interdire aux Protestants qui portaient leurs morts au cimetière, la -rue dans laquelle leur église était située; et comme les Protestants -ne tenaient pas compte de cette défense, leurs élèves, aidés de la -populace, attaquèrent les ministres qui revenaient d'un enterrement, -et les laissèrent pour morts. Ces mêmes élèves avaient formé le projet -de détruire les temples de Vilna, en profitant de l'absence de -Radziwill Rufus, palatin de la ville et commandant en chef les forces -de la Lithuanie, parti alors pour faire campagne contre la Moscovie. -Toutefois, ces excès furent prévenus par un ordre rigoureux du roi, -qui céda aux instances du plus illustre et du plus dévoué de ses -généraux. - -Radziwill Rufus jouissait, en effet, de la faveur de son souverain et -d'une grande influence dans son pays; il les employait au service de -ses coreligionnaires, qu'il défendait par tous les moyens dont il -disposait. Il donna asile aux ministres qui avaient été chassés par -Radziwill le Noir; il attacha à sa cour les Protestants les plus -instruits, encouragea leurs travaux, et ouvrit aux plus méritants -l'accès des dignités et des honneurs. S'appuyant sur les troupes -nombreuses placées sous son commandement, il tint les Jésuites en -respect dans toutes les parties de la Lithuanie, et les empêcha de -persécuter ouvertement les Réformistes. Mais il mourut en 1584, -accablé par l'âge et épuisé de fatigue; sa mort affligea vivement les -Protestants, qu'elle priva d'un puissant appui, et elle répandit la -joie dans le camp des Jésuites, qui voyaient tomber le plus ferme -soutien de la Confession de Genève. - -Son fils Christophe succéda à toutes ses dignités; mais il n'avait pas -rendu au pays les mêmes services; il ne possédait pas la même -influence, et les Jésuites pouvaient lui opposer la branche catholique -de la famille des Radziwill. Cette branche fit alors les efforts les -plus énergiques pour détruire l'ouvrage de Radziwill le Noir; Georges, -cardinal et évêque de Vilna, déclara une guerre d'extermination aux -Réformistes de la Lithuanie. Dès qu'il eut pris possession de son -siége, il donna l'ordre de saisir les écrits protestants chez tous les -libraires de Vilna, et de les brûler devant l'église du collége des -Jésuites. Il n'y avait pas un seul point de la Lithuanie où cette -société n'eût ses missions; on la retrouvait dans les maisons des -nobles, dans les églises, aux fêtes, aux enterrements, partout enfin, -et partout à la recherche des conversions. Elle parlait au coeur de la -foule en séduisant les yeux, par le charme des représentations -scéniques qui rappelaient la canonisation des saints, par des -processions, par des reliques exposées en grande pompe, etc. Tous ces -actes avaient pour but de faire impression sur la multitude et -d'effacer les Protestants, dont les Jésuites ne cessaient de -ridiculiser le culte et de le rendre odieux par leur polémique -toujours pleine de personnalité. Les calomnies les plus violentes -étaient dirigées contre les Protestants les plus vertueux et les plus -instruits, particulièrement contre ceux qui appartenaient à la -Confession de Genève; Volanus[138], par exemple, qui, grâce à sa -sobriété, vécut près de quatre-vingt-dix ans, fut traité d'ivrogne. On -répandit contre Sudrowski[139], dont le savoir égalait celui des -Jésuites les plus érudits, le bruit qu'il s'était rendu coupable de -vol et qu'il avait rempli l'office de bourreau. Dès qu'un synode -protestant se réunissait, on voyait paraître un pamphlet contenant une -lettre du diable aux membres de cette assemblée, quelque histoire -ridicule sur ses délibérations, etc. Lorsqu'un prêtre protestant se -mariait, il était sûr de recevoir un épithalame écrit par les -Jésuites; et, lorsqu'un ministre mourait, ceux-ci publiaient des -lettres qu'il était censé adresser de l'enfer aux principaux membres -de sa secte. Toutes ces pièces de bouts-rimés, nourries de gros sel, -produisaient nécessairement un grand effet sur la populace. Les -Protestants réfutaient les calomnies des Jésuites; mais les Jésuites -revenaient à la charge, et, en fin de compte, ils réussirent à couvrir -de haine et de mépris les ministres de la religion réformée[140]. - -[Note 138: André Volanus, né en Silésie, mais élevé en Pologne où il -arriva dès sa jeunesse, était l'un des hommes les plus instruits de -son temps. Protégé par Radziwill le Noir, il remplit avec talent -d'importantes fonctions et reçut en récompense de vastes terrains. Il -composa plusieurs ouvrages politiques; ce furent ses écrits contre les -Jésuites et les Sociniens qui le firent surtout connaître. Il mourut -en 1610.] - -[Note 139: Stanislas Sudrowski était un homme instruit et renommé pour -ses vertus. Il fut ministre de l'Église de Genève et surintendant du -district de Vilna. Il publia plusieurs ouvrages, dont l'un, intitulé -_Idolatriæ Loyolitarum oppugnatio_, excita à tel point le ressentiment -des Jésuites, que ceux-ci demandèrent au roi que l'auteur et le livre -fussent brûlés sur le même bûcher.] - -[Note 140: _Lukaszewicz_, vol. I, pages 47-85.] - -Cette lutte, commencée sous le règne d'Étienne Batory, ne fit que -s'envenimer sous le règne de Sigismond III, qui était entièrement -dévoué aux Jésuites. Les écoles et les colléges ouverts par cet ordre -devinrent l'instrument le plus énergique des conversions; -l'instruction y était gratuite, et on y admettait, on cherchait même à -y attirer les élèves protestants et ceux qui appartenaient à l'Église -grecque. Ce libéralisme apparent gagna aux Jésuites un grand nombre de -partisans, même parmi les adversaires de Rome, et, comme on voyait -beaucoup de jeunes gens qui avaient pu terminer leurs études chez les -Jésuites sans abandonner leur religion, les Protestants et les Grecs -ne faisaient aucune difficulté d'envoyer leurs enfants dans ces -colléges, qui étaient établis sur tous les points du pays, tandis que -les écoles protestantes se trouvaient fort éloignées. Les Protestants -possédaient cependant d'excellentes écoles où l'éducation était -supérieure à celle des Jésuites; mais comme ces établissements -n'étaient soutenus que par des contributions volontaires, ils ne -pouvaient lutter contre leurs concurrents, qui jouissaient de riches -dotations. La plupart de ceux qui étaient entretenus par la libéralité -des grandes familles protestantes, cessèrent d'exister ou furent -convertis en écoles catholiques, dès que leurs patrons furent rentrés -dans le sein de la vieille Église. Les Jésuites apportaient le plus -grand soin à rattacher leurs élèves à leur ordre, en les traitant avec -une extrême douceur, en les patronnant dans toutes les carrières, en -les maintenant le plus long-temps possible sous leur tutelle, afin de -bien connaître leurs dispositions et de s'en servir dans l'intérêt de -leurs desseins[141]. Les élèves protestants devinrent ainsi l'objet de -l'attention particulière des Jésuites qui, maîtres de l'esprit des -enfants, pouvaient exercer sur les parents une influence plus -efficace. D'une part, les Jésuites persécutaient très activement les -ministres et les écrivains de l'Église réformée; d'autre part, ils -employaient tous les moyens de séduction à l'égard des laïques, et -notamment des hommes riches et haut placés, auxquels ils prodiguaient -les bons procédés et les services. Ils entreprirent alors de convertir -les familles, ou au moins quelques-uns de leurs membres, en ébranlant -leur foi par la subtilité des arguments, puis en leur présentant les -faveurs royales et tous les avantages temporels comme prix de leur -retour à la religion catholique. En outre, ils s'entremettaient dans -les mariages, et tâchaient d'unir les Protestants influents avec de -jeunes filles catholiques, belles, riches et entièrement dévouées à -leur ordre. Cette politique fut couronnée d'un plein succès; car si -les dames catholiques ne réussissaient pas toujours à convertir leurs -maris, elles obtenaient au moins que leurs enfants fussent élevés dans -la foi catholique, et ce fut ainsi que beaucoup de familles -protestantes revinrent à l'Église romaine. Le zèle des Jésuites a -souvent entraîné les conséquences les plus déplorables au sein des -familles, où s'introduisaient les divisions de sectes et de cultes. -Tel qui avait jusqu'alors résisté à toute séduction, se laissait -gagner par les conseils affectueux, par l'insistance, par le désespoir -d'un parent soumis à l'influence des Jésuites, et ces prédications du -foyer domestique étaient plus puissantes que les plus forts -raisonnements. On sait bien, d'ailleurs, que l'Église de Rome a fait -plus de prosélytes en parlant à l'imagination et au coeur qu'en -s'attaquant à la raison. - -[Note 141: Le système d'éducation pratiqué par les Jésuites est -admirablement décrit par Broscius, prêtre catholique, professeur de -l'Université de Cracovie et l'un des hommes les plus éclairés de son -temps, dans un livre publié en polonais vers 1620 sous ce titre: -_Dialogue entre un propriétaire et un curé._ Cet ouvrage excita la -colère des Jésuites qui, ne pouvant se venger sur l'auteur, s'en -prirent à l'éditeur qui fut, à leur instigation, fouetté en place -publique, puis banni. Voici un extrait de Broscius: «Les Jésuites -enseignent aux enfants la grammaire d'Alvar, qui est très difficile et -très longue à apprendre. Ils ont, pour cela, plusieurs raisons: 1º En -gardant long-temps leurs élèves dans les écoles, ils peuvent recevoir -un plus grand nombre de présents. (Dans une autre partie de son -ouvrage, Broscius a démenti que les Jésuites recevaient en dons -volontaires des parents et des élèves une valeur supérieure à celle -qu'eût produite le paiement régulier d'une pension); 2º Ils peuvent -connaître à fond le caractère de leurs élèves; 3º Dans le cas où les -amis de l'enfant voudraient le retirer de l'école, les Jésuites ont un -prétexte pour le retenir, en disant qu'il faut au moins lui laisser le -temps d'apprendre la grammaire, fondement de toute science; 4º Ils -gardent leurs élèves jusqu'à l'âge adulte, afin d'engager dans leur -ordre ceux qui ont le plus de talent ou qui attendent les plus forts -héritages. Lorsqu'un enfant n'a ni talent ni espérance de fortune, ils -ne le retiennent pas. Et alors, le malheureux, incapable de rien -faire, en est réduit à invoquer la charité des Jésuites, qui lui -procurent quelque place subalterne dans la maison d'un de leurs -patrons, et s'en servent ensuite dans l'intérêt de leur cause.»] - -Je ne puis passer sous silence le fait suivant, qui caractérise -parfaitement la politique des Jésuites. Dans une émeute, à Vilna, le -fils d'un noble protestant nommé Lenczyçki, enfant de quinze ans, se -précipita au milieu de la populace furieuse, qui criait: «Mort aux -hérétiques!» et se déclara hardiment Protestant et prêt à mourir pour -sa foi. Les Jésuites furent frappés d'admiration. Non-seulement ils -protégèrent le jeune homme, mais encore ils l'accablèrent de caresses -et le rendirent sain et sauf à ses parents. Ils réussirent ensuite à -le convertir et à en faire l'un des membres les plus distingués de -leur ordre. - -Les Jésuites polonais comptèrent dans leurs rangs plusieurs hommes de -talent, tels que Casimir Sarbiewski, ou Sarbievius, le premier poète -latin des temps modernes[142]; Smigleçki ou Smiglecius, dont le traité -sur la logique, adopté dans différentes écoles, fut réimprimé à Oxford -en 1658. Mais leur système d'éducation était plus propre à arrêter -qu'à développer les progrès des élèves; car ils suivirent en Pologne -la méthode qu'ils avaient appliquée en Bohême, où, selon la remarque -de Pelzel, «ils se contentèrent de donner à leurs disciples les -écailles du savoir, tandis qu'ils gardèrent l'huître pour eux.» Les -déplorables effets de ces vices d'éducation ne tardèrent pas à se -révéler. À la fin du règne de Sigismond III, alors que les Jésuites -s'étaient emparés presque exclusivement de la direction des écoles -publiques, la littérature nationale avait décliné avec une rapidité -égale à celle de ses progrès pendant le siècle précédent. La Pologne -qui, depuis la moitié du XVIe siècle jusqu'à la fin du règne de -Sigismond III (1632), avait produit une foule d'ouvrages remarquables -en langue polonaise comme en langue latine, ne put citer qu'un très -petit nombre d'écrits remarquables composés depuis cette époque -jusqu'à la seconde partie du XVIIIe siècle. Le mélange de locutions -latines avec la langue polonaise, dit macaronisme, créa un style -barbare qui déshonora, pendant plus d'un siècle, la littérature -nationale. - -[Note 142: Grotius s'exprime ainsi sur Sarbiewski: «_Non solum equavit -sed etiam superavit Horatium._» Non-seulement il égala, mais encore il -surpassa Horace. Il y a assurément beaucoup d'exagération dans ce -jugement.] - -Comme le but des Jésuites était surtout de combattre les -Anti-papistes, le principal objet de leur enseignement se rattachait à -la polémique religieuse; en sorte que leurs élèves les plus -distingués, au lieu d'acquérir de solides connaissances qui les -eussent rendus utiles au pays, perdaient leur temps à étudier les -vaines subtilités de la dialectique. Les disciples de Loyola savaient -bien que, de toutes les faiblesses humaines, la vanité est celle qui -offre le plus de prise, et ils étaient aussi prodigues de louanges -pour leurs partisans que prodigues d'injures pour leurs adversaires. -Ils accablèrent de flatteries les bienfaiteurs de leur ordre, et le -style de leurs panégyriques enthousiastes atteste la décadence -complète du goût et du sentiment littéraire chez un peuple qui pouvait -applaudir à de tels écrits. Les oeuvres classiques du XVIe siècle ne -furent point réimprimées, tant que domina l'influence des Jésuites. -Les hommes distingués du règne de Sigismond III, les Zamoyski, les -Sapiéha, les Zolkiewski, ainsi que les principaux écrivains de cette -époque, furent élevés à d'autres écoles; car les Jésuites resserraient -l'horizon des intelligences, et les hommes exceptionnels qui -s'élevèrent au-dessus du niveau commun épuisèrent vainement leurs -efforts à lutter contre l'ignorance et les préjugés populaires. Il n'y -avait plus ni notions de droit, ni sentiment d'égalité civile, le -temps des castes et des priviléges était revenu, les paysans étaient -partout soumis à la plus dégradante servitude. - -Les Jésuites ont été souvent accusés de favoriser le relâchement des -moeurs, et, en effet, un grand nombre de leurs écrits tendent à -affaiblir les principes de la morale. Cependant, je le déclare -sincèrement, cette accusation ne doit pas atteindre les Jésuites -polonais. Cet ordre fit reculer l'intelligence de la nation; il -n'enseigna qu'un mauvais latin, il se montra plein de préjugés, il fut -violent et querelleur; mais il faut reconnaître que ses moeurs étaient -pures et que, sous son influence, le foyer domestique présenta l'image -des vertus patriarcales. S'il y a eu des Jésuites qui ont défendu -certains principes d'une moralité plus que douteuse, il ne faut point -les chercher parmi les Jésuites polonais. - -Après avoir rompu en quelque sorte les rangs du Protestantisme, les -Jésuites se disposèrent à soumettre à la domination de Rome l'Église -grecque de Pologne, qui comprenait environ la moitié de la population, -et dont les adhérents habitaient principalement les territoires -annexés à la Pologne pendant le cours du XIVe siècle. Je décrirai -ailleurs l'établissement de l'Église grecque parmi les populations -slaves (ou russes). Je me bornerai dès à présent à rappeler que la -principauté de Halitch (aujourd'hui la Gallicie) fut réunie à la -Pologne en 1340, lorsque le roi Casimir le Grand fit valoir ses droits -d'héritage après l'extinction de la famille régnante de Halitch. -Casimir assura à son pays cette importante acquisition de territoire -en confirmant les anciens droits et priviléges des habitants, et en -accordant à ses nouveaux sujets toutes les libertés polonaises. -Toutefois, ce fut en 1386, lors de son union avec la Lithuanie[143], -que la Pologne vit s'accroître chez elle le chiffre des adhérents à -l'Église grecque. La manière dont les souverains de la Lithuanie -établirent leur autorité sur ce pays, mérite d'être signalée, et elle -est, je crois, unique dans l'histoire. - -[Note 143: Cette union fut accomplie par le mariage de Jagellon, -grand-duc de Lithuanie, avec Hedwige, reine de Pologne.] - -Les Lithuaniens ou Lettoniens, forment une race à part, complètement -distincte des races slave et teutonne. Leur langue se rapproche plus -du sanskrit qu'aucun autre idiome de l'Europe[144]. Depuis un temps -immémorial, ils habitaient les côtes de la Baltique, depuis les -Bouches de la Vistule à l'Est, jusqu'aux rives de la Narva, et -s'étendaient au loin dans le Sud. Ils se divisaient en Prussiens, -Lettoniens ou Livoniens, et Lithuaniens, et ne différaient les uns des -autres que par de légères variantes de dialecte. La conquête et la -conversion des Prussiens furent tentées par les rois polonais pendant -les XIe et XIIe siècles, mais elles ne furent définitivement -accomplies qu'au XIIIe siècle. L'Ordre teutonique des chevaliers -hospitaliers, acheva la soumission complète des Prussiens, tandis -qu'un autre Ordre, celui des chevaliers Porte-Glaive, fit subir le -même sort à la Livonie. Quant aux Lithuaniens, ils réussirent -non-seulement à conserver leur indépendance, mais encore à fonder un -puissant empire par la conquête des principautés de la Russie -occidentale. Ces principautés, habitées par une population convertie à -l'Église grecque, se trouvaient très affaiblies depuis l'invasion des -Mongols en 1240, et elles étaient sans cesse exposées aux brigandages -de ces barbares. Vers le milieu du XIIIe siècle, les rois lithuaniens -les occupèrent en y établissant, comme gouverneurs, des princes de -leur famille, qui étaient chargés de protéger les habitants, et qui, -peu à peu, adoptèrent la religion du pays. Des troubles extérieurs -arrêtèrent, pendant quelque temps, le développement de l'empire -lithuanien; mais, vers 1320, après l'avènement de Ghédimine, cet -empire fit de grands progrès. Ghédimine, militaire habile et sage -politique, s'empara, sans éprouver de résistance, de tout le pays -compris entre ses frontières et la mer Noire, et il l'organisa à la -manière féodale, soit en remettant le gouvernement de certaines -principautés à ses fils, qui devenaient ainsi ses vassaux, soit en -laissant en place les dignitaires qui administraient les provinces au -moment de la conquête. Les fils de Ghédimine reçurent tous le baptême -et furent admis au sein de l'Église grecque; quelques-uns se marièrent -à des princesses dont les familles avaient autrefois régné sur le -pays. Ghédimine prit lui-même le titre de grand-duc de Lithuanie et de -Russie, et, bien qu'il demeurât fidèle aux pratiques de l'idolâtrie, -il fut loyalement servi par ses sujets chrétiens, qui combattirent, -sous ses ordres, contre leurs propres coreligionnaires. Le dialecte -de la Russie-Blanche fut adopté pour les transactions officielles en -Lithuanie, et il ne fut remplacé par la langue polonaise que vers le -milieu du XVIIe siècle. - -[Note 144: Le professeur Bohlen de Koenigsberg, a dit à l'auteur de ce -livre que les paysans lithuaniens pouvaient comprendre des phrases -entières de sanskrit.] - -Ghédimine eut pour successeur son fils Olgherd, qui fut baptisé, selon -les rites de l'Église grecque, lors de son mariage avec une princesse -de Vitepsk. À Kioff et dans d'autres villes russes, ce prince suivait -les cérémonies chrétiennes, construisait des églises et des couvents, -tandis qu'à Vilna, capitale de la Lithuanie, il se prosternait devant -les idoles et adorait le feu sacré. On assure qu'il mourut en -chrétien; mais son corps fut brûlé selon les rites du Paganisme. -Quelques-uns de ses fils furent baptisés et élevés au sein de l'Église -grecque; quant à Jagellon, qui lui succéda sur le trône, il reçut une -éducation païenne; il se convertit toutefois aux doctrines de l'Église -d'Occident, en 1386, lorsqu'il épousa Hedwige, reine de Pologne. Il -entraîna en même temps la conversion des idolâtres lithuaniens[145]; -les partisans de l'Église grecque demeurèrent d'ailleurs fidèles à -leur foi. - -[Note 145: Le Paganisme subsista cependant en Lithuanie long-temps -après la conversion du roi, notamment dans la Samogitie, province -voisine de la Baltique et située au sud de la Courlande; l'idolâtrie -ne fut entièrement détruite dans cette province qu'en 1420. En 1390, -Henry IV d'Angleterre, allié aux chevaliers allemands de la Prusse, -prit part à une croisade contre la Lithuanie, que l'on considérait -encore comme païenne, bien qu'elle eût reçu le baptême depuis quatre -ans. Henry combattit sous les murs de Vilna contre les Lithuaniens et -les Polonais, et il tua dans un combat singulier le prince -Czartoryski, frère de Jagellon. Ce fait est rapporté dans les -chroniques lithuaniennes et par Walsingham, qui dit que: «Henry tua le -frère du roi de Pologne.»] - -Les archevêques de Kioff, métropolitains des églises russes, -transportèrent leur résidence à Vladimir sur la Kliazma, vers le -milieu du XIIIe siècle; ils se rendirent ensuite à Moscou, d'où leur -juridiction spirituelle s'étendait sur toutes les églises des États -lithuaniens; mais, en 1415, le grand-duc Vitold fit nommer un -archevêque de Kioff, qu'il rendit indépendant de celui de Moscou. -Malgré les efforts de plusieurs prélats, les Églises de la Lithuanie -n'accédèrent point à l'Union conclue en 1438, à Florence, entre les -Églises d'Orient et d'Occident. Les églises de Halitch, principauté -réunie à la Pologne en 1340, reconnurent pour leur métropolitain -l'archevêque de Kioff, qui, lui-même, avait reçu son investiture du -patriarche de Constantinople. L'Église grecque de Pologne possédait -aussi une hiérarchie complète et un grand nombre de couvents richement -dotés. Les évêques étaient nommés par les nobles, confirmés par le roi -et sacrés par l'archevêque. Les dignitaires appartenaient, en général, -à la noblesse, et comptaient dans leurs rangs un grand nombre d'hommes -de mérite qui avaient fait leurs études dans les Universités -étrangères ou à Cracovie. J'ai déjà dit que la plupart des grandes -familles de la Lithuanie appartenaient à l'Église grecque; je citerai, -entre autres, les princes Czartoryski, Sanguszko, Wiszniowiecki, -Ostrogski, etc. Les membres de l'Église grecque, en Pologne, servirent -leur pays avec une loyauté égale à celle des Catholiques romains. Ils -remplirent les emplois les plus élevés. La plus grande victoire que -les Polonais eussent jamais remportée sur les Moscovites (celle -d'Orscha, en 1515), fut gagnée par le prince Constantin Ostrogski, -sectateur de la foi grecque et très hostile à toute union avec Rome. - -Telle était la situation de l'Église grecque en Pologne, lorsque les -Jésuites entreprirent de soumettre ce pays à la suprématie de Rome. -Ils publièrent d'abord de nombreux écrits en faveur de l'union de -Florence, et cherchèrent à gagner à leur cause les membres les plus -influents du clergé grec, en leur faisant espérer que leurs évêques -auraient place au sénat, à côté des évêques de l'Église catholique. -Ils n'essayèrent pas de convertir les élèves appartenant à l'Église -grecque, qui fréquentaient leurs écoles; ils s'appliquèrent seulement -à leur faire partager leurs idées, relativement à l'Union avec Rome, -espérant que, ce premier pas fait, ils pourraient, plus tard, arriver -facilement à leurs fins. Les Jésuites ont été souvent accusés de -prendre, en quelque sorte, le masque d'une religion opposée à la leur, -dans le seul but de la détruire; cette tactique n'a jamais été aussi -manifeste que dans les incidents qui se rapportent à l'histoire de -l'Église de Pologne. Le personnage choisi par les Jésuites pour jouer -le principal rôle dans cette triste comédie fut un noble lithuanien, -Michel Rahoza, qui avait été élevé dans leurs écoles et qu'ils -parvinrent à faire nommer archevêque de Kioff par le roi Sigismond -III. Cette nomination était contraire à l'usage établi; l'archevêque -devait être nommé par les nobles de son Église, et confirmé seulement -par le roi. Rahoza obéissait aveuglément aux Jésuites, qui lui -adressèrent une instruction écrite sur les moyens de détruire le parti -hostile à l'Église de Rome, tout en paraissant être attaché à ce même -parti. Ce document remarquable, qui jette un grand jour sur la -politique des Jésuites, a été imprimé dans l'ouvrage de Lukaszewicz; -je crois devoir, dans la note ci-dessous[146], en donner la -traduction littérale en conservant les expressions latines qui s'y -trouvent mêlées au polonais. C'est assurément une pièce diplomatique -des plus curieuses; on y exalte le zèle et les talents du prélat; on -fait briller à ses yeux la perspective des plus hautes dignités, et on -lui enseigne un système de mensonge et de fraude qui doit le conduire -au succès. - -[Note 146: «Nous désirons que vous considériez nos conseils et nos -exhortations comme une preuve de l'intérêt que nous vous portons ainsi -qu'à l'Église catholique. Sans méconnaître que notre principal devoir -est de soutenir la cause de l'Église universelle, nous devons ajouter -que notre patriotisme (_erga publicum bonum zelus_) nous inspire -d'autant plus d'affection pour votre personne que vous vous montrez -mieux disposé à l'égard de la sainte Église. Les Catholiques se -réjouiront en voyant l'Union s'accomplir sous la direction sage et -habile d'un chef tel que vous, et en même temps ce sera pour vous un -grand honneur de siéger, comme primat de l'Église orientale, à côté du -primat du royaume (l'archevêque de Gniezno). Cependant, il ne pourra -en être ainsi tant que vous dépendrez d'un patriarche sujet des -infidèles, tant que vous entretiendrez le moindre rapport avec lui: -car le respect ainsi que la raison d'État (_ratio status_) ne -permettra ni aux rois ni aux États du royaume de vous accorder ce -privilége. Comment les provinces polonaises, qui suivent les rites de -l'Église d'Orient, seraient-elles moins favorisées que la Russie qui a -son patriarche particulier? Vous avez déjà rompu avec succès la -première glace, en acceptant votre dignité; vous n'avez point réclamé -la bénédiction du patriarche de Constantinople; vous pouvez agir, à -l'avenir, selon les mêmes principes. Que les obstacles ne vous -effraient pas (_non terreant_); la plupart sont déjà surmontés; quant -aux autres, la persévérance et l'habileté en auront bientôt raison. -Déjà l'élection des évêques et des métropolitains a été enlevée aux -nobles qui épiaient nos tentatives et qui les eussent surveillées -encore de plus près: peut-être même chercheront-ils à vous créer des -embarras pour l'accomplissement de nos desseins. Certes, c'est par la -grâce de la Divine Providence que vous avez été élu sans leur concours -et que vous vous êtes maintenu malgré leur hostilité. Vous avez en -Pologne et en Lithuanie des alliés particuliers (_privatim -clientelas_) et un parti puissant qui vous soutient: l'Église entière -vous viendrait en aide aux jours de danger. Qui pourrait vous détrôner -(_thronum reposcet_), si, à l'exemple des prélats d'Occident, vous -choisissez un coadjuteur destiné à vous succéder, prêt à marcher sur -vos traces et investi à l'avance de la protection royale? Du reste, ne -vous inquiétez ni du clergé ni de la populace. Quant au clergé, voici -comment vous le maintiendrez dans le devoir:--Nommez aux emplois -vacants, non point des hommes considérables qui seraient -indisciplinés, mais des hommes simples, pauvres et complètement -soumis. Renversez et privez de leurs bénéfices, sous un prétexte ou -sous un autre, tous ceux qui vous seraient hostiles, et donnez leur -place et leurs revenus à des hommes de confiance. Exigez de chacun -d'eux le paiement exact de la somme qu'ils doivent à votre dignité; -ayez soin que la richesse ne les rende trop indépendants: changez-les -de résidence, s'il en est besoin; confiez-leur des missions -honorifiques qu'ils auront à remplir à leurs frais. Ayez toujours -auprès de vous plusieurs _protopapas_ (degré supérieur à celui des -prêtres de paroisse) et enseignez-leur vos principes. Taxez les -prêtres de paroisse dans l'intérêt de l'Église et ayez soin qu'ils ne -se réunissent jamais en synodes sans votre autorisation. Pour les -laïques, continuez à agir, comme par le passé, très prudemment -(_prudentissime_), afin qu'ils ne puissent pas découvrir votre plan. -En cas de dissentiment, ne les attaquez pas d'une manière trop -ouverte; si la bonne harmonie se maintient, usez de tous vos moyens -pour séduire leurs chefs en leur rendant quelques services, ou par des -cadeaux. Les cérémonies de Rome ne doivent être introduites que par -degrés dans votre Église. Il ne faut pas négliger les occasions de -disputes et de controverses avec l'Église d'Occident, afin de -dissimuler vos desseins et de détourner l'attention des nobles aussi -bien que du bas peuple. On peut ouvrir des écoles séparées pour leurs -enfants pourvu que ceux-ci puissent fréquenter les Églises catholiques -et compléter leur éducation dans nos établissements. Le mot Union ne -doit jamais être prononcé, il faut employer un autre terme; ceux qui -conduisent les éléphants évitent de porter des vêtements rouges. En ce -qui touche particulièrement les nobles, faites-leur un cas de -conscience de n'avoir aucun rapport avec les hérétiques, et de -seconder toujours et partout les Catholiques romains pour extirper -l'hérésie. Dans notre pensée, ce conseil est de la plus haute -importance; car, tant que les hérétiques ne seront pas exterminés, il -n'y aura jamais concorde et union entre les Églises Grecque et -Catholique. Comment les sectateurs de l'Église d'Orient pourraient-ils -se soumettre à l'autorité du Saint-Père, tant qu'il y aura en Pologne -des hommes qui, après avoir appartenu à l'Église d'Occident, ont renié -la suprématie de Rome? Enfin, fiez-vous à Dieu, puis au roi qui -dispose des bénéfices spirituels (_beneficiorum spiritualium_), aux -propriétaires qui, jouissant du droit de patronage (_jus -patrionatus_), n'en useront qu'au profit des Unionistes. Comptez sur -le succès. Quant à nous, nous vous aiderons non-seulement de nos -prières, mais encore de nos travaux pour défricher la vigne du -Seigneur.» (Extrait d'une lettre adressée par le collége des Jésuites -de Vilna à l'archevêque Rahoza.) _Lukaszewicz_, vol. I, p. 70.] - -Dès que le terrain fut ainsi préparé, l'archevêque de Kioff convoqua -en 1590, à Brestz (Lithuanie), une réunion de son clergé, auquel il -représenta la nécessité et les avantages d'une alliance avec Rome; il -valait bien mieux, disait-il, obéir au chef de l'Église d'Occident, à -une autorité entourée de prestige, reconnue par les hommes les plus -éminents et respectée par les nations les plus puissantes du monde -civilisé, que d'être soumis au patriarche de Constantinople, à -l'esclave d'un roi infidèle, au chef d'une Église ignorante et -superstitieuse.--Le projet de l'archevêque fut très chaudement -accueilli par le clergé; mais il rencontra une forte opposition parmi -les laïques. En 1594, on réunit dans la même ville un autre synode -auquel assistèrent plusieurs évêques catholiques, et l'archevêque et -quelques évêques signèrent leur consentement d'adhésion à l'Union -conclue à Florence en 1438; ils admirent ainsi le _Filioque_ (pour la -filiation du Saint-Esprit), le purgatoire et la suprématie du pape; -ils conservaient la langue slave pour la célébration du service divin, -ainsi que le rite et la discipline de l'Église d'Orient. Une -députation se rendit à Rome pour annoncer au pape Clément VIII ce -grave évènement. En 1596, le roi ordonna la convocation d'un synode -pour procéder à la publication et à la mise en vigueur de l'Union. Ce -synode s'assembla à Brestz, et l'archevêque de Kioff, ainsi que les -prélats qui avaient souscrit à l'Union, firent une solennelle -proclamation de cet acte, remercièrent le Tout-Puissant et -excommunièrent leurs adversaires. Cependant la majorité des laïques, -ayant à leur tête le prince Ostrogski, palatin de Kioff, et les -évêques de Léopol et de Premysl, se déclarèrent contre l'Union, et -dans une nombreuse assemblée, convoquée par le prince, ils -excommunièrent, à leur tour, les évêques qui l'avaient proclamée. Dès -ce moment, le parti de l'Union, soutenu par le roi et les Jésuites, -ouvrit la persécution contre ses adversaires, auxquels il enleva ses -couvents et ses églises. Il était dirigé par Rudzki, élève des -Jésuites, qui, ayant abjuré le Protestantisme, avait remplacé Rahoza -sur le siége métropolitain. L'évêque de Polotzk, Josaphat Koncewicz, -prélat irréprochable dans ses moeurs, mais très intolérant dans son -zèle, rencontra, dans son diocèse, une vive opposition qu'il tenta de -réprimer avec un tel excès de violence, que les Catholiques eux-mêmes -en furent effrayés. Le prince Léon Sapiéha, chancelier de Lithuanie, -l'un des hommes les plus remarquables que ce pays ait produits, lui -fit observer, en termes très énergiques, combien sa conduite était à -la fois impolitique et contraire aux principes chrétiens. Sa lettre, -dont je publie en note la traduction[147], décrit exactement -l'intolérance du parti catholique et sa funeste influence sur le pays. -Mais déjà les Jésuites étaient assez puissants pour combattre l'effet -de toutes ces remontrances. Koncewicz persista dans la voie des -persécutions, et le 12 juillet 1623, les habitants de Vitepsk, -indignés, se soulevèrent et tuèrent le prélat, qui fut canonisé en -1643. Ce crime fut sévèrement puni. - -[Note 147: Voici comment s'exprime Sapiéha dans sa lettre datée de -Varsovie, 12 avril 1622:--«Par l'abus de votre autorité, par vos actes -contraires aux lois du pays et aux préceptes de la charité, vous avez -répandu partout de dangereuses étincelles qui peuvent allumer -l'incendie. L'obéissance aux lois est plus nécessaire que l'union avec -Rome. Vos manoeuvres imprudentes portent atteinte à la dignité du roi. -Sans doute, il est désirable qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et un -seul pasteur; mais il faut tendre à ce but avec réflexion et ne point -user de violence. C'est par la charité, non pas par la force, que -l'Union peut être accomplie; aussi n'est-il pas surprenant que votre -autorité rencontre une si vive opposition. Vous m'informez que votre -vie est en danger: je crois que c'est par votre faute. Vous me dites -que vous êtes prêt à imiter les anciens évêques dans leurs -souffrances: cette imitation est louable, et vous devriez prendre pour -modèle la piété, la sagesse et la douceur des nobles pasteurs. Lisez -leurs vies et vous n'y trouverez pas le récit de poursuites devant les -tribunaux d'Antioche ou de Constantinople; tandis que toutes les cours -de justice ne sont occupées que de procès intentés par vous.--Vous -dites que vous devez vous défendre contre la sédition. Le Christ a été -persécuté, et, loin de chercher à se défendre, il priait pour ses -persécuteurs; ainsi deviez-vous agir, au lieu de répandre des écrits -injurieux ou de proférer des menaces inconnues des apôtres. Vous vous -attribuez le droit de dépouiller les schismatiques et de leur couper -la tête; les Écritures enseignent le contraire. Cette Union a produit -de grands maux. Vous violentez les consciences, vous fermez les -églises, en sorte que les Chrétiens meurent comme les infidèles, sans -prières et sans sacrements. Vous abusez, sans autorisation, des -prérogatives du souverain. Quand vos actes provoquent des troubles, -vous nous écrivez qu'il faut proscrire les adversaires de l'Union. -Dieu veuille que notre pays ne soit point déshonoré par cette -politique impitoyable! Qui donc avez-vous converti par vos rigueurs? -Vous avez mécontenté les Cosaques, fidèles jusqu'à ce jour; vous avez -changé les brebis en boucs; vous avez mis le pays en péril; peut-être -même avez-vous détruit le Catholicisme. L'Union n'a produit que -discordes et querelles. Il eût mieux valu qu'il n'en fût pas question. -Maintenant, je vous informe que, par l'ordre du roi, les églises -doivent être ouvertes et rendues aux Grecs pour que ceux-ci puissent y -accomplir le service divin. Nous n'empêchons pas les Juifs et les -Musulmans d'avoir leurs temples, et cependant vous fermez les églises -chrétiennes? Je reçois de toutes parts des menaces de rupture. L'Union -nous a déjà enlevé Starodoub, Sévérie et d'autres villes. Il ne faut -pas qu'elle entraîne notre ruine complète.»--Cette condamnation de la -conduite de l'évêque est d'autant plus remarquable, que Sapiéha, né et -élevé dans la foi protestante, s'était plus tard converti au -Catholicisme. Léon Sapiéha a servi très utilement son pays comme -chancelier et commandant en chef des troupes en Lithuanie. Le code des -lois, composé sous sa direction, était très populaire, et lorsqu'il -fut aboli par l'empereur actuel dans les provinces polonaises de la -Russie, les gouvernements de Tchernigoff et de Poultava (démembrés de -la Pologne au XVIIe siècle), obtinrent, à titre de grâce spéciale, la -faculté de le conserver.] - -Parmi les résultats politiques de l'Union, le plus déplorable fut, -sans contredit, le mécontentement des Cosaques de l'Ukraine, qui -étaient très sincèrement dévoués aux doctrines de l'Église d'Orient. -Ces Cosaques formaient une nombreuse armée, fortement aguerrie par ses -luttes constantes avec les Turcs et les Tartares. Organisés en troupes -régulières par Étienne Batory, ils servaient loyalement la Pologne, -qu'ils défendaient, non-seulement contre les Mahométans, mais encore -contre les Moscovites, leurs propres coreligionnaires. Il était donc -aussi impolitique qu'injuste de diriger contre l'Église d'Orient une -persécution qui devait la rendre hostile. On voulut les entraîner dans -l'Union, et il y eut parmi eux quelques révoltes partielles qui furent -aisément apaisées, grâce à la popularité dont jouissaient le prince -Vladislav, fils aîné du roi, et le commandant en chef Pierre -Konaszewicz. Ce dernier rendit à son pays d'immenses services pendant -les guerres de Turquie et de Russie; mais il était aussi fidèlement -attaché à l'Église d'Orient qu'à la Pologne. Ce fut sous sa protection -que le parti hostile à l'Union s'assembla à Kioff dans un synode où -furent élus un archevêque et plusieurs évêques pour remplacer ceux qui -avaient accepté cet acte; ces nouveaux prélats furent sacrés par -Théophile, patriarche de Jérusalem, qui s'était arrêté à Kioff à son -retour de Moscou. - -L'Union divisa ainsi l'Église de Pologne en deux camps hostiles, et -l'anarchie religieuse engendra bientôt l'anarchie politique. Mais je -dois maintenant revenir à l'histoire du Protestantisme. - - - - -CHAPITRE XI. - -POLOGNE. - -(Suite.) - - Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la - cause du Protestantisme en Pologne. -- Conséquences funestes de - sa politique, malgré les services rendus au pays par d'illustres - patriotes. -- Potoçki. -- Zamoyski le Grand. -- Christophe - Radziwill. -- Fâcheux effet de l'administration de Sigismond sur - les relations extérieures de la Pologne. -- Règne de Wladislav IV - et impuissance de ses efforts pour détruire l'influence des - Jésuites. - - -L'Union conclue à Brestz, repoussée par une notable partie de la -noblesse et du clergé, mal accueillie par la grande majorité des -masses, trouva cependant accès auprès de beaucoup de riches familles -et d'ecclésiastiques influents; et cette adhésion, fortifiant le parti -des Jésuites, lui souffla l'audace d'agir avec plus de violence contre -les Protestants, en joignant la persécution aux moyens de séduction. -Les lois du pays ne fournissant aucune arme qui permît aux autorités -d'opprimer les Anti-Papistes, les Jésuites atteignirent le même but, -en se servant de la chaire et du confessionnal pour exciter les -classes inférieures à des actes de violence contre les écoles et les -temples protestants, sans épargner la personne des Pasteurs, et en -couvrant ces crimes du voile de l'impunité assurée à leurs intrigues. -Le roi Sigismond III, avons-nous dit, s'était plu, dans le cours de -son règne, à conférer les plus hautes dignités de la couronne aux -créatures du parti jésuitique. Les tribunaux se composaient de -magistrats électifs, et il était facile aux Jésuites de n'ouvrir les -portes du sanctuaire qu'aux personnes dévouées à leurs intérêts. La -direction presque exclusive qu'ils s'étaient arrogée de l'éducation -des nobles, la classe dominante de la nation, mettait à leur dévotion -les générations élevées dans leurs écoles, et leur donnait une -influence immense dans l'administration de la justice, sur toute -l'étendue du territoire. Aussi n'y avait-il pas lieu de s'étonner que -les auteurs des plus violentes agressions contre les Protestants -obtinssent l'impunité devant de semblables tribunaux, qui acquittaient -les coupables en recourant, au besoin, aux subtilités juridiques, -telles qu'une nullité d'enquête, etc.; ou, quand le délit était par -trop flagrant, on procurait aux criminels le moyen d'échapper, par la -fuite, aux conséquences de l'arrêt que les juges se voyaient forcés de -prononcer contre les accusés. En beaucoup de cas, les coupables -restaient à l'abri du châtiment, grâce à l'intimidation qui paralysait -les poursuites judiciaires, et à la conviction dans laquelle on était, -que toute mesure de ce genre ne servirait qu'à constituer la victime -en frais, sans autre résultat pour elle. Les Protestants avaient vu -leurs temples menacés de destruction, la sépulture de leurs -coreligionnaires troublée par les plus sacriléges attentats à la mort, -et leurs ministres odieusement traités, même avant l'avènement de -Sigismond III; mais ces tentatives avaient rencontré presque toujours -une juste répression. Sous le règne de ce monarque, cependant, une -guerre de parti, fomentée dans la lie du peuple, éclata contre les -Réformés, à l'instigation des Jésuites et de leurs instruments. En -1591, la populace signala son entrée en campagne par l'incendie de -l'église protestante de Cracovie, sous la conduite de quelques -étudiants de l'Université[148]. Ce crime demeura impuni, et, pour -prévenir le retour d'une semblable catastrophe, les Protestants -transférèrent le siége de leur culte dans un village voisin de -Cracovie, où ils ne se virent pas toujours à l'abri des attaques du -fanatisme. Ces agressions réitérées, jointes aux insultes personnelles -et aux actes de violence auxquels ces citoyens étaient fréquemment en -butte, décidèrent un grand nombre d'entre eux à émigrer de cette -ville, qui vit ainsi décroître sa prospérité. Les temples de Posen, -Vilna et autres villes, furent détruits de la même manière, les -sépultures violées, et les ministres de la religion accablés de -mauvais traitements. De fréquents attentats à la propriété privée -venaient encore ajouter aux griefs des Protestants; mais l'influence -du clergé catholique leur interdisait tout recours utile en justice. -Le chevet des mourants était assailli, dans l'espoir de leur arracher -un mot ou un signe qui montrât qu'ils avaient abjuré leur croyance -avant de mourir. On voyait les plus proches parents, le père ou la -mère, l'enfant lui-même, entreprendre de troubler l'agonie des siens; -zèle inconsidéré! plus propre à jeter le doute et les ténèbres dans -leur esprit, qu'à les préparer à faire face à ce moment solennel, -comme il convient à un vrai chrétien[149]. Les Protestants essayèrent -en vain à résister. Ils projetèrent, peu de temps après l'avènement de -Sigismond III, de fonder à Vilna une Université, rivale de celle des -Jésuites; mais leur plan fut traversé par une ordonnance du roi et par -l'influence du clergé. Les rangs des Protestants s'éclaircissaient, de -jour en jour, au profit de l'Église de Rome, dont nous avons dépeint -l'infatigable séduction; et la persécution croissait en raison de -l'affaiblissement de leurs forces. Le seul moyen de faire face à -l'orage eût été une étroite union entre tous les Anti-Papistes du -pays; mais, hélas! l'esprit de division l'emporta, et l'alliance de -Sandomir, après d'impuissants efforts pour la maintenir, fut -définitivement dissoute par les Luthériens. Une assemblée fut -convoquée à Vilna, en 1599, pour y délibérer d'un pacte d'alliance -entre les Protestants et l'Église grecque, sans que cette tentative -fût plus heureuse que les précédentes. Une association de défense -mutuelle se conclut cependant à cette époque, mais elle resta sur le -papier, sans produire aucun résultat. - -[Note 148: Heydensteyn dit que cette émeute fut causée par des -Écossais, qui avaient alors une Congrégation considérable à Cracovie. -Ayant commencé, selon lui, à soutenir une thèse publique sur la -religion, ils se prirent de querelle avec leurs adversaires, et, -emportés au plus haut degré par le _perfervidum scotorum ingenium_, -ils tuèrent quelques-uns de ces derniers. Le contemporain Thuanus fait -voir distinctement la main des Jésuites dans cet évènement. Le jésuite -Skarga, qui a publié un pamphlet à cette occasion, accuse les -Protestants d'avoir pris l'offensive, et soutient en même temps que ce -qui existait illégalement pouvait être détruit sans injustice; et -telle était la position, à ses yeux, de l'Église protestante de -Cracovie, puisque les évêques, à qui revient, de droit divin, toute -appréciation locale en matière de foi religieuse, n'avaient pas -autorisé l'érection de ce monument. En conséquence de cette doctrine, -tout établissement religieux, fondé sans l'approbation du clergé -catholique, n'a pas d'existence légale.] - -[Note 149: Afin de prévenir de si graves abus, Krolik, bourgeois de -Cracovie, fit construire, à quelques pas de l'église de Wielkanoç, -village peu éloigné de cette ville, une maison où les Protestants -malades pussent se réfugier pour mourir en paix et à l'abri de la -tyrannie catholique.] - -Vers la fin du long règne de Sigismond III (1587-1632), le -Protestantisme pouvait être considéré comme abattu, bien qu'il comptât -encore beaucoup de sectateurs parmi lesquels les grandes familles du -pays revendiquent des noms illustres: des Leszczynski, des rejetons -de la souche des Radziwill, etc. Jean Potoçki, palatin de Braçlaw, -offrit, en dépit des séductions royales les plus pressantes, un rare -et noble exemple de fidélité à la religion de l'Évangile. Et nous -sommes heureux de pouvoir dire que la famille distinguée dont il a -fondé en réalité la brillante fortune, est encore en possession de la -plus grande partie de ses vastes domaines, et compte, dans son sein, -plusieurs membres qui portent dignement l'illustration de leur race. - -Jean Potoçki naquit d'une famille déjà riche et considérable, et fut -élevé dans la religion protestante. Il se distingua par ses services -militaires sous Étienne Batory et sous le règne de Sigismond III; et -ce fut entièrement aux exploits et à l'habileté de ce guerrier, que ce -dernier roi dut la déroute des mécontents à la bataille de Gouzow, en -1608. Il s'était joint aux troupes royales à la tête d'une force -importante, levée à ses frais avec le concours des siens; en -récompense de ses services, le roi lui conféra, avec de vastes -domaines, la dignité de palatin de Braçlaw. Les plus hautes dignités -de la couronne attendaient Potoçki, s'il eût consenti à trahir sa -religion pour la faveur royale; mais il était digne de ce héros de ne -devoir sa fortune qu'à l'éclat de ses services. Il commandait l'armée -polonaise au siége de Smolensk, où il mourut en 1611, à l'âge de -cinquante-six ans. La ville fut prise peu de temps après sa mort par -son frère Jacques, qui lui avait succédé dans le commandement de -l'armée, mais dont l'abjuration avait affligé l'Église au sein de -laquelle ses frères et lui avaient été nourris depuis le berceau. Jean -Potoçki ne laissa pas d'enfants, et ses biens passèrent à son neveu -Stanislas, qui devint plus tard un guerrier renommé. Converti à la -foi catholique, ce dernier ferma l'Académie protestante fondée par son -oncle, et transforma ses bâtiments en écurie, ainsi que le rapporte -avec joie un écrivain des Jésuites du nom de Niesieçki. Il y eut -d'autres branches de la même famille qui restèrent fidèles au -Protestantisme; car ce même auteur, qui écrivait il y a cent ans -environ, dit que l'hérésie, dont cette illustre famille avait été -infectée, ne s'éteignit que de son temps[150]. - -[Note 150: Une traduction polonaise de l'apostille de _Scultetus_, -ouvrage très populaire chez les Protestants d'Allemagne, est dû à Jean -Potoçki, qui en fit à ses filles une dédicace, empreinte d'un -sentiment de piété fervente et sincère.] - -Une particularité bien remarquable de l'histoire de Sigismond, au -milieu des succès sans nombre qu'il obtint dans la conversion de ses -sujets, est l'impuissance de ses efforts pour ébranler la foi -évangélique de sa propre soeur, la princesse Anne, qu'il tenait en -grande et affectueuse estime. Puffendorf, dans son histoire de Suède, -rapporte que lorsque la mère de cette jeune princesse, Catherine -Jagellon, se vit sur son lit de mort, elle fut si troublée par la -crainte du purgatoire, que son confesseur, le jésuite Warszewiçki -(célèbre auteur), eut pitié de l'agonie de son âme, et lui dit que le -purgatoire n'était qu'une fable inventée pour le vulgaire. Ces paroles -furent entendues par la princesse Anne, qui se tenait derrière le -rideau du lit de sa mère, et la décidèrent à méditer les Écritures et -plus tard à embrasser la religion protestante. - -Le triomphe écrasant de Sigismond III sur le parti anti-catholique de -Pologne, si puissant au moment de son avènement, fut cependant acheté -au prix des plus chers intérêts du pays, dont ce prince était toujours -prêt à faire le plus complet sacrifice, quand les Jésuites, ses -conseillers ordinaires, le réclamaient au nom de leur Église en -général, ou de leur ordre en particulier. Nous avons décrit plus haut -l'empire absolu qu'ils exercèrent sur l'esprit du roi Sigismond; mais -leur funeste influence fut long-temps balancée par Zamoyski, à qui -notre histoire a décerné le titre de _Grand_, et qui, réunissant en sa -personne, avec un ardent patriotisme, les qualités supérieures de -l'homme d'État, du guerrier et de l'écrivain, exerça une influence -immense sur ses concitoyens[151]. Il était né Protestant, mais -rebuté, selon toute apparence, par les divisions qui régnaient au sein -du Protestantisme, et s'attendant probablement, comme beaucoup de -patriotes éclairés, à une réforme de l'Église nationale, il s'unit à -cette Église, mais il n'en resta pas moins toute sa vie l'un des plus -ardents défenseurs de la liberté religieuse. Il avait coutume de dire -que, bien qu'il fût prêt à donner la moitié de sa vie pour convertir -ses concitoyens à sa foi, il la sacrifierait tout entière, plutôt que -de souffrir qu'aucun d'eux fût persécuté à cause de ses croyances. -Sigismond, qui devait en partie sa couronne aux efforts de ce puissant -magnat, était forcé d'accueillir ses avis avec déférence; mais son -influence auprès du roi baissait en raison de l'empire croissant des -Jésuites. Zamoyski prit le monarque à partie, au sein d'une diète -assemblée, et lui reprocha, dans un langage sévère, l'abandon de ses -devoirs de souverain. Il fût parvenu sans doute à opposer une digue -infranchissable à l'envahissement du mal; malheureusement pour la -Pologne, il mourut peu de temps après, et les choses allèrent de mal -en pis, jusqu'à l'explosion d'une guerre civile. Cette levée de -boucliers se termina par la défaite des adversaires de Sigismond, -suivie d'une paix conclue par les efforts de plusieurs patriotes -influents; mais rien n'empêcha ce monarque aveugle de courir à l'abîme -vers lequel il précipitait la nation. Nous avons décrit plus haut -l'influence funeste des Jésuites sur l'éducation nationale, et le -mécontentement des sectaires de l'Église d'Orient produit par la même -cause. Ces deux circonstances devinrent dans la suite une source de -maux incalculables pour la Pologne, et la cause première de la -décadence et de la chute de ce royaume; mais les déplorables effets -de cette influence sur les affaires étrangères de ce pays, se firent -sentir pendant le règne de Sigismond lui-même. C'est ainsi qu'il -perdit son sceptre héréditaire de Suède, pour avoir voulu y rétablir -le Catholicisme, et qu'il suscita à la Pologne une guerre avec cette -puissance, qui s'offrait naturellement comme sa première alliée, la -couronne des deux pays reposant sur la même tête. La Livonie, riche -province particulièrement importante par ses ports de mer, qui s'était -soumise à la Pologne sous Sigismond-Auguste, et dont la population -était protestante, fut perdue par l'inconcevable bigoterie de ce -monarque. Un violent mécontentement s'était manifesté parmi ses -habitants, lors de l'installation des Jésuites à Riga sous Étienne -Batory, et cette circonstance en avait rendu la conquête aisée à la -Suède. Elle eût été sauvée cependant par le prince Christophe -Radziwill, qui la défendit vaillamment contre les armes suédoises, et -raffermit par son influence la fidélité ébranlée de sa population. -Mais Sigismond et ses misérables conseillers, qui détestaient dans -Radziwill le Protestant fervent, refusèrent de lui envoyer tout -secours[152]. Ainsi, pour enlever à un sujet protestant l'occasion de -se distinguer, fût-ce même contre une nation protestante, une province -importante fut sacrifiée. Un fait analogue se produisit dans la Prusse -polonaise, où plusieurs villes, irritées des entreprises continuelles -des Jésuites contre leur liberté religieuse, opposèrent à peine une -ombre de résistance à Gustave-Adolphe, malgré le concours des -circonstances qui semblaient mettre obstacle à l'ambition de ce -souverain. Le héros polonais Zolkiewski avait su, dans une assemblée -des grands de Moscovie, en 1612, faire tomber le sceptre de la maison -éteinte de Rurik aux mains de Vladislav, fils de Sigismond; mais ce -monarque entêté perdit ce vaste empire pour la Pologne, en se refusant -à exécuter le traité conclu à cet effet par Zolkiewski, et en essayant -à ceindre pour son propre compte la couronne moscovite. Ses faiblesses -trop connues au profit de la Société de Jésus, et son ardeur de -prosélytisme, poussèrent les Moscovites à une résistance désespérée -contre l'alliance qu'ils avaient précédemment recherchée. L'influence -de ses conseillers en Loyola asservissait son gouvernement à la -politique de l'Autriche, à laquelle il sacrifiait, en toutes -circonstances, la grandeur et la liberté de son royaume. Ainsi, quand -la Bohême se leva pour défendre ses libertés politiques et religieuses -contre la maison d'Autriche, au lieu de suivre l'exemple de Casimir -Jagellon et de soutenir cette nation amie contre une injuste -oppression, il fit intervenir en Hongrie, sans le consentement de la -diète, exigé en cas de guerre par la constitution, un corps -considérable de Cosaques, qui contribua puissamment à arrêter les -progrès de Bethlem Gabor, prince de Transylvanie. Ayant, en outre, -irrité le sultan par cette violation de neutralité, il s'attira une -guerre avec la Turquie, aussi peu nécessaire que funeste aux intérêts -de la Pologne. Tout compte fait, ces calamités l'emportent de beaucoup -sur l'avantage d'avoir conquis quelques provinces moscovites, perdues -en un quart de siècle après sa mort. - -[Note 151: Jean Zamoyski naquit en 1541. Il fut envoyé à Paris à l'âge -de douze ans, et attaché à la cour du dauphin (François II, époux de -Marie d'Écosse), qu'il laissa bientôt pour l'Université. Il poursuivit -ensuite ses études à Strasbourg et à Padoue, où, conformément à un -ancien usage de nommer, chaque année, un des étudiants recteur ou -_princeps juventutis literatæ_, ses camarades lui décernèrent cette -distinction. Il avait vingt-deux ans quand il publia un traité _de -Senatu Romano_, Venise, 1563, ouvrage très estimé des classiques, et -tiré à plusieurs éditions. Il fit paraître, peu de temps après, deux -nouveaux opuscules: _De constitutionibus et immunitatibus almæ -universitatis Patavinæ_, et _De perfecto senatore syntagma_. Le roi -Sigismond-Auguste prit un vif intérêt à la personne de Zamoyski, et -lui confia, à son retour en Pologne, la tâche importante, mais -pénible, de classer les archives nationales; ce travail, accompli en -trois laborieuses années, lui valut, à titre de rémunération, une -riche _starostie_ (sorte de dotation viagère en biens fonds). Cet -important service, joint à la jeunesse, aux talents et au caractère de -celui qui l'avait rendu, le recommanda avantageusement à l'attention -de ses concitoyens; mais son influence devint immense, quand, à la -mort de Sigismond-Auguste, il proposa, avec un succès d'enthousiasme, -de soumettre l'élection du monarque, non à la décision d'une diète, -mais aux votes directs des nobles ou électeurs. Cette mesure le rendit -très populaire parmi la petite noblesse, mais elle constituait -évidemment une erreur funeste de la part de Zamoyski, en ce qu'elle -livrait le plus haut intérêt de l'État à une multitude, souvent animée -des intentions les plus pures, mais facile à égarer sur les pas d'un -meneur artificieux, quand une affaire de cette importance aurait exigé -la mûre délibération des citoyens les plus recommandables par leurs -lumières et par leur caractère. Zamoyski s'aperçut plus tard de la -faute qu'il avait commise, et il essaya, en 1589, de revenir sur le -mode d'élection du souverain, mais ses efforts furent paralysés par un -parti contraire. - -Zamoyski fut l'un des délégués qui vinrent à Paris pour annoncer à -Henri de Valois son élection au trône de Pologne, et après la fuite de -ce monarque, il devint l'un des plus ardents promoteurs de l'avènement -d'Étienne Batory. Le nouveau roi récompensa ce service de Zamoyski, en -le nommant chancelier de la couronne, et il se fit accompagner par -lui, en cette qualité, pendant sa mémorable campagne de Moscovie, en -1579-1582. Quand Batory fut forcé de revenir dans sa capitale, il -laissa le commandement de l'armée à Zamoyski, qu'il créa _hetman_, ou -grand-général des forces polonaises. Étranger à la vie des camps, ce -grand homme poussa cependant la campagne avec la vigueur et l'habileté -d'un guerrier consommé, jusqu'à la paix qui vint la couronner. Il se -vit encore élever à la dignité de castellan de Cracovie, ou premier -sénateur séculier, et réunit ainsi dans sa personne les plus hautes -distinctions civiles et militaires. Son immense popularité, jointe à -tant d'élévation, le porta à un degré de pouvoir et d'influence, -auquel n'a peut-être jamais atteint un sujet dans aucun autre pays, si -ce n'est en Angleterre le grand comte de Warwick, surnommé le faiseur -de rois. - -Ce fut, comme nous l'avons dit dans le texte, entièrement par -l'influence de Zamoyski, que Sigismond III fut élu en opposition de -l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur Rodolphe, qui était soutenu -par un parti puissant. Maximilien s'avança en Pologne pour soutenir -ses prétentions à main armée; mais il fut vaincu et fait prisonnier -par Zamoyski, qui le retint captif jusqu'à ce qu'il eût renoncé -solennellement à ses prétentions au trône de Pologne. Zamoyski -s'aperçut bientôt que l'élection de Sigismond III, issue de son appui, -n'était rien moins qu'avantageuse à son pays, et il opposa tous les -contrepoids de sa puissance aux tendances de ce funeste règne. Il alla -plusieurs fois en personne défendre les frontières menacées, et -résolut de consacrer toute l'énergie de son patriotisme à lutter -contre la politique de plus en plus fatale de Sigismond III, et, en -particulier, contre l'influence de l'Autriche, soutenue par les -Jésuites aux dépens des intérêts de la nation. Enfin, quand il eut -épuisé toutes les représentations, sans que le roi cessât de se livrer -à une foule d'actes en violation directe de la Constitution et -attentatoires à la dignité nationale, Zamoyski qui, en sa qualité de -chancelier, était le premier gardien des libertés publiques, se -détermina à gourmander publiquement le roi, au milieu d'une diète -assemblée. Il s'approcha du trône et commença par lui reprocher, dans -un langage animé, ses fautes d'omission et de commission; il conclut -en déclarant que s'il voulait continuer à violer la Constitution, il -courait risque de perdre sa couronne... Sigismond, enflammé de colère, -se leva de son trône et saisit son épée; mais Zamoyski s'écria: _Rex! -non move gladium, ne te Caïum Cæsarem nos Brutos sera posteritas -loquatur. Sumus electores regum destructores tyrannorum. Regna, sed -non impera!_[151-A] Cet évènement date de 1608, et Zamoyski, qui était -alors âgé de soixante-quatre ans, mourut peu de temps après. Mécène -dans sa sphère, il fonda, sur ses domaines patrimoniaux, à Zamostz, -une académie dont il confia les chaires à de savants professeurs, à -l'exclusion des Jésuites. Il établit aussi au même endroit, une -imprimerie d'où sont sortis beaucoup de livres précieux, entre autres -un ouvrage accueilli avec la plus grande faveur, et qui, bien que -publié sous le nom de son ami Burski, est considéré généralement comme -l'oeuvre de Zamoyski lui-même, ou tout au moins comme une composition -faite d'après ses notes. Cet ouvrage a pour titre _Dialectica -Ciceronis quæ dispersè in scriptis reliquit maximè ex stoïcorum -sententia_, etc., etc. 1604. - -Le contemporain Thuanus paye un juste tribut d'éloge à Zamoyski. Ses -descendants occupent encore une haute position dans leur pays natal, -et sont honorablement connus à l'étranger.] - -[Note 151-A: Roi! ne tire pas l'épée, de peur qu'une postérité reculée -ne te nomme Caius César, et nous des Brutus. Nous faisons les rois, -nous immolons les tyrans. Règne, mais ne commande pas.] - -[Note 152: Le prince Christophe Radziwill était fils de Christophe -Radziwill, palatin de Vilna et _hetman_ ou grand-général de Lithuanie, -qui s'était distingué par de nombreux faits d'armes, et petit-fils de -Radziwill Rufus. La notice suivante sur sa vie est extraite d'un -ouvrage sur la noblesse polonaise, du jésuite Niesieçki, que nous -avons déjà cité, et à qui il faut rendre cette justice, qu'il -reconnaît avec impartialité, comme son coreligionnaire bohémien -Balbinus, le mérite de beaucoup de ses concitoyens, dont il condamne -les croyances:--«S'étant joint, à la tête d'une troupe considérable -des siens, au grand-hetman Chodkiewicz (célèbre guerrier), il se -comporta si brillamment contre les Suédois, que ce chef, frappé de ses -talents militaires et de sa rare intrépidité, obtint pour lui la -dignité de hetman-de-camp ou général-de-camp (second en commandement). -Plus tard, dans le temps que Chodkiewicz était occupé à repousser les -Turcs, les Suédois envahirent inopinément la Livonie et s'emparèrent -de Riga. Radziwill, ayant réuni tout ce qu'il put de troupes -polonaises, harcela l'ennemi et remporta sur lui plusieurs avantages; -mais, privé de tous renforts, il dut renoncer à lutter, avec une -poignée de soldats, contre les forces débordantes des Suédois, qui -envahirent la Lithuanie et prirent son propre château de Birzé. Il -parvint cependant, malgré l'infériorité des siennes, à arrêter leurs -progrès dans cette province. Ces maux étaient l'ouvrage de quelques -flatteurs de la royauté, qui ne pouvaient voir sans envie les exploits -de cet homme distingué et le calomniaient auprès du souverain, de -telle sorte que la dignité de grand-hetman de Lithuanie, devenue -vacante par la mort de Chodkiewicz, ne fut pas conférée, comme elle -eût dû l'être, au guerrier qui avait si bien mérité de sa patrie. -Malgré cette marque de défaveur royale, Radziwill reçut les -remercîments de la diète, pour sa courageuse défense de la Lithuanie. -Il ne prit néanmoins aucune part aux affaires militaires, pendant le -règne de Sigismond III; mais, après l'avènement de Vladislav IV, il -fut fait grand-hetman et palatin de Vilna. Il conclut un traité de -paix avec la Moscovie en 1634, et fit ensuite, contre les Suédois, une -expédition qui se termina bientôt de la même manière. Radziwill était -fort dans l'action et puissant au conseil. Il mourut, en 1640, l'un -des fervents défenseurs des doctrines de Genève.»--Niesieçki, vol. -VIII, p. 54, édit. de 1841. - -Radziwill se montra, en effet, tout dévoué aux intérêts de la religion -réformée, comme son père et son aïeul, dont les richesses immenses et -les hautes dignités lui étaient dévolues avec le mérite et les vertus -patriotiques qui les distinguaient. Il publia à ses frais une nouvelle -édition de la Bible, précédée d'une dédicace à son souverain, dans -laquelle il déclarait, au nom de ses coreligionnaires, qu'ils étaient -prêts à comparaître devant l'oint du Seigneur, et à rendre compte de -leur croyance en s'appuyant, non sur les traditions humaines, mais -uniquement sur les Écritures illuminées de l'Esprit-Saint. Bien qu'il -n'employât aucune expression aussi énergique que celles dont son -prédécesseur Radziwill le Noir s'était servi dans sa dédicace de la -même Bible à Sigismond-Auguste, il en parlait comme d'un précédent à -la sienne. L'abolition de l'Église et de l'école protestantes de -Vilna, fondées par les ancêtres de Radziwill, et dont tous ses efforts -n'avaient pu prévenir la perte, vint briser le coeur du vieux -guerrier, qui avait consacré sa longue carrière au service de son -pays, soit en le défendant contre les attaques du dehors, soit en -luttant contre l'hostilité plus dangereuse encore des dévots -conseillers du monarque. Son fils Janus, palatin de Vilna et -grand-hetman de Lithuanie, vaillant soldat et général habile, rendit -de grands services à son pays pendant la guerre des Cosaques -(1648-54). Il défit plusieurs fois ces rebelles, qui avaient ravagé -beaucoup d'autres provinces, et mit la Lithuanie à l'abri de leurs -incursions. Au temps où Charles-Gustave de Suède, secondé par un grand -nombre de mécontents, envahit la Pologne en 1655, et força le roi -Jean-Casimir à quitter le territoire de la République (Voir le -chapitre suivant.), la Lithuanie fut tout-à-coup inondée par une -immense armée moscovite, que le czar envoyait en aide aux Cosaques -révoltés. Les Lithuaniens, placés dans cette extrémité, reconnurent le -roi de Suède pour leur souverain héréditaire et se déclarèrent -indépendants de la Pologne. Cela eut lieu en vertu d'un traité conclu -à Kiéydany le 18 août 1651, et signé en faveur de la Lithuanie par le -prince Janus Radziwill, l'évêque de Samogitie et un autre sénateur -catholique. Ce fut donc une affaire purement politique et étrangère à -la religion, négociée, non dans l'intérêt particulier des Protestants, -mais en considération de la position des Lithuaniens en général, qui -ne pouvaient se soustraire au joug d'un ennemi barbare et cruel, qu'en -reconnaissant la souveraineté d'un monarque dont l'autorité s'étendait -déjà à une grande partie de la Pologne. Cependant, chose étrange à -dire! beaucoup d'écrivains mettent toute cette affaire sur le compte -du protestantisme de Radziwill, et accusent les Réformés d'avoir frayé -le chemin aux Suédois, bien qu'un simple exposé des faits démontre le -contraire. Ce n'est là, toutefois, qu'un exemple isolé de la -partialité avec laquelle un grand nombre d'auteurs ont traité les -protestants polonais, pour n'avoir pas été meilleurs en définitive que -leurs concitoyens catholiques, tandis que les services importants, -rendus à la nation par les célébrités du Protestantisme, guerriers et -hommes d'État, sont le plus souvent enregistrés sans aucune allusion à -leur foi religieuse, de manière à laisser croire à la majorité des -lecteurs, que la catholicité revendique la gloire de ces grands -hommes. Il est très remarquable que beaucoup d'écrivains polonais, -fort indifférents d'ailleurs en matière de Papisme, n'aient pu se -défendre d'une sorte de prévention involontaire contre les -Protestants; et cela prouve peut-être, plus que toute autre chose, la -vérité de la maxime: «_Calumniare fortiter semper aliquid hæret_», -principe dont les Jésuites ont fait une large application à leurs -adversaires vivants ou morts. - -Le prince Janus Radziwill mourut en 1655, peu de temps après l'affaire -dont nous venons de parler. Il laissa un seul enfant, une fille, qui -se maria à son cousin, le prince Boguslav Radziwill, le dernier -Protestant de sa famille, mort en 1660. Celui-ci eut une fille, la -princesse Louise, qui épousa un prince de Brandebourg, fils du -grand-électeur, et après la mort de son premier mari, le prince -palatin de Neubourg. La maison royale de Bavière descend de cette -princesse, et de là vient que tous les Radziwill naissent chevaliers -de l'ordre bavarois de Saint-Hubert.] - -Protestant, nous serions peut-être suspect d'exagérer la désastreuse -influence de la réaction catholique sur les destinées de notre pays; -mais il s'agit d'un fait consacré par l'impartialité de l'histoire et -proclamé par un auteur contemporain d'un mérite avoué, évêque -catholique lui-même (Piaseçki), qui déclara, en termes formels, que -c'est par l'influence exclusive des Jésuites[153] que Sigismond III -appela d'éternels malheurs sur le royaume que l'élection lui avait -livré. - -[Note 153: «Subter finem ejusdem anni (1616) decesserat quoque cubili -regii præfectus Andreas Bobola, octogenarius. Homo rudis, morosus, -promotus ad illud officium patrocinio sacerdotum Societatis Jesu, quod -illis in omnibus consentiret. Undè utrique, conjuncta opera, in -privatis colloquis, quæ ipsis semper patebant, sollicitantes regem -adeo constrixerant, ut omnia consiliis eorum ageret; et aulicorum spes -et curæ, non nisi ab eorum favore penderent, quem et in publicis -negotiis, isti suggerebant, quid rex decerneret, tanto majori -reipublicæ periculo, quod ad hujusmodi familiaritatem regis -assumebantur personæ (præsertim confessor et concionator) a scholiis -vel a magisterio novitiorum religiosorum, rerum et status politiæ -prorsùs expertes. Hæc que causa unica fuit errorum, non in domesticis -solum, sed in publicis, ut Moschicis, Suecis, Livonicisque, regis -rationibus, et tamen sacrilegii crimen reputabatur, si quis tamen -eorum dicta factave reprehendisset, et nemini quid non ipsis -applauderet, facilis ad dignitates aditus patebat.» (_Chronica -Gestarum in Europa._ Cracovie, 1648, ad ann. 1616).] - -À ce faible prince succéda son fils aîné, Vladislav IV, jeune -monarque d'un esprit droit et généreux. Ses lumières et son expérience -des maux causés par la piété ignorante de son père, lui inspirèrent -une aversion si profonde contre les Jésuites, qu'aucun membre de cette -société ne fut admis à sa cour. Sa nature bienveillante répugnait à la -persécution. Le mérite personnel avait seul droit à ses faveurs, et le -guidait dans le choix des dignitaires de l'État sans égard à leur -conviction religieuse. Ses efforts pour opposer une digue au flot -toujours montant de la persécution, ne purent triompher cependant de -l'esprit d'intolérance que les Jésuites avaient répandu au loin, -surtout au sein de la noblesse inférieure et nombreuse, formée dans -leurs écoles. Bien qu'il fût parvenu à réprimer les émeutes populaires -suscitées contre les Protestants, il resta impuissant en face de deux -grands actes de persécution légale, l'abolition du temple et du -collége protestants de Vilna, en 1640, et celle de la célèbre école -des Sociniens; mesures de rigueur ordonnées par les diètes, sous -prétexte d'injures adressées aux statues des saints par les élèves de -ces établissements. Vladislav fit de grands efforts pour calmer -l'irritation produite au sein des populations de l'Ukraine[154], par -les tentatives qui avaient été faites pour leur imposer l'Union avec -Rome. Il confirma la hiérarchie adoptée par les partisans de l'Église -indépendante, qui se retrempa dans la célèbre Académie fondée à Kioff -par Pierre Mohila, prélat d'un noble caractère, de haute naissance et -de grand savoir[155]. La mort de ce souverain, qui sut enchaîner, par -un mérite tout personnel, les aveugles passions du fanatisme évoqué -sous le règne de son père, leur donna de nouveau libre carrière et -appela sur la Pologne les terribles calamités au récit desquelles nous -consacrerons le chapitre suivant. - -[Note 154: La dénomination d'_Ukraine_, qui signifie littéralement -confins, fut donnée aux provinces de la Pologne limitrophes de la -Moscovie et de la Turquie, soumises aujourd'hui à la Russie. Nous -avons parlé des Cosaques qui habitaient la province polonaise de ce -nom.] - -[Note 155: Pierre Mohila était fils d'un prince régnant de Moldavie, -et allié de près aux premières familles de Pologne. Il fit ses études -à l'Université de Paris, et servit ensuite avec distinction dans les -rangs de l'armée polonaise pendant la guerre de Turquie de 1621. Entré -au giron de l'Église en 1628, il fut élu archevêque de Kioff en 1633. -Il publia plusieurs ouvrages, dont le plus remarquable est son _Exposé -de la foi de l'Église d'Orient_, qui avait été approuvé par tous les -patriarches grecs. Ce livre fut publié en polonais à Kioff, en 1637. -Il a été imprimé plusieurs fois en grec, et traduit en latin par le -savant Suédois Laurentius Normann, évêque de Gottenbourg. Il y en a -aussi une traduction allemande.] - - - - -CHAPITRE XII. - -POLOGNE. - -(Suite.) - - Règne de Jean-Casimir. -- Révolte des Cosaques. -- Le bigotisme - des évêques catholiques s'oppose à toute réconciliation avec eux. - -- Invasion et expulsion des Sociniens. -- Règne de Jean - Sobieski. -- Pillage et destruction du temple protestant de - Vilna, à l'instigation des Jésuites. -- Meurtre juridique de - Lyszczynski. -- Élection et règne d'Auguste II. -- Première - disposition légale contre la liberté religieuse des Protestants, - obtenue par surprise sous l'influence de la Russie. -- - Protestation des patriotes catholiques contre cette mesure. -- - Nobles efforts de Leduchowski pour défendre les droits de ses - concitoyens protestants, menacés par les intrigues de l'évêque - Szaniawski. -- Meurtre juridique de Thorn. -- Réflexions sur cet - évènement. -- Lettre pastorale de l'évêque Szaniawski aux - Protestants. -- Les représentations des puissances étrangères, en - faveur des Protestants polonais, ne servent qu'à rendre la - persécution plus violente contre eux. -- Ils sont privés des - droits politiques. -- Situation malheureuse des Protestants - polonais sous le règne d'Auguste III. -- Généreuse conduite du - cardinal Lipski. - - -Vladislav IV eut pour successeur son frère, Jean-Casimir, Jésuite et -cardinal, que le pape avait relevé de ses voeux lors de son élection -au trône. L'esprit de tolérance du dernier règne ne pouvait trouver -son compte à ces précédents, bien que la piété du nouveau monarque fût -loin de l'aveuglement de son père. Vladislav avait à peine fermé les -yeux, qu'une révolte terrible s'alluma dans l'Ukraine, appuyée par des -hordes de paysans, sectaires de l'Église grecque. La Pologne se -trouvait sans défense contre l'irruption d'un pareil fléau, quand les -insurgés, ayant à leur tête Chmielniçki, noble polonais de la religion -grecque, homme d'énergie et de talents supérieurs, s'avancèrent en -flots pressés et irrésistibles. Le roi, qui marchait à leur rencontre -avec des forces insuffisantes, se vit assiégé par eux dans son camp -fortifié. Sa perte semblait inévitable; mais Chmielniçki et les -principaux chefs de Cosaques s'arrêtèrent sur le bord de l'abîme vers -lequel ils précipitaient leur patrie, la voix du patriotisme s'éleva -dans leurs coeurs et imposa silence au fanatisme haineux et aux -mauvaises passions qui marchent à sa suite. La concorde fut le -résultat de cet heureux retour. Chmielniçki, qui avait assiégé son -souverain, lui rendit fidèlement l'hommage d'un homme-lige, implora -son pardon en fléchissant le genou, et reçut du roi la nomination de -hetman ou général des Cosaques, dont les droits politiques et -religieux furent confirmés en cette circonstance. Le traité intervenu -entre les parties belligérantes, stipulait expressément que -l'archevêque de Kioff, métropolitain de l'Église grecque de Pologne, -aurait un siége dans le sénat. Cette condition, demandée par les -Cosaques, était non-seulement juste, car le représentant d'une Église -qui comptait des provinces entières de sectateurs avait un titre -incontestable à siéger au sein de l'Assemblée politique où chaque -évêque catholique avait sa place marquée; mais le pays tout entier -avait encore le plus haut intérêt à ce que le chef spirituel d'un -corps aussi formidable que les Cosaques devînt membre du conseil -suprême de l'État, puisque cela ne pouvait que contribuer puissamment -à confirmer ces populations guerrières, mais indisciplinées, dans leur -fidélité à la couronne de Pologne. Cette combinaison, tout équitable -et avantageuse qu'elle fût, échoua devant le fanatisme arrogant des -prélats romains; en effet, quand l'archevêque grec de Kioff, Sylvestre -Kossowski, dont l'actif patriotisme avait entraîné la pacification de -l'Ukraine, entra au sénat pour prendre possession de son siége, les -dignitaires catholiques sortirent en groupe de la salle des séances, -en déclarant qu'ils ne consentiraient jamais à siéger avec un -schismatique. Les remontrances respectueusement adressées aux évêques -sur l'injustice de leur conduite et sur les dangers qui en résultaient -pour la nation, demeurèrent toutes infructueuses, et cet outrage, par -lequel on répondait aux services patriotiques de l'archevêque de -Kioff, produisit une violente irritation parmi les Cosaques, qui ne -tardèrent pas à se soulever de nouveau. Défaits cette fois, ils -s'attachèrent à la fortune du czar de Moscovie, qui vint attaquer la -Pologne avec des forces immenses, pendant que Charles-Gustave, roi de -Suède, l'envahissait de son côté. Ce dernier monarque, sachant mettre -à profit les graves mécontentements que Jean-Casimir avait soulevés en -Pologne, s'avança à la tête d'un corps formidable de troupes d'élite. -Des bandes de mécontents se joignirent à lui, et il se vit bientôt -maître de la plus grande partie du pays. Son génie guerrier, la -sévère discipline de son armée et la bienveillance de ses manières lui -conquirent en peu de temps une grande popularité parmi les Polonais, -et tous les patriotes éclairés, sentant la nécessité d'avoir un -monarque capable d'opposer une digue à l'anarchie et aux incursions -des barbares, offrirent la couronne à Charles-Gustave, en demandant -qu'une diète fût convoquée pour consacrer officiellement son élection. -Le choix d'un monarque protestant, du caractère de Charles-Gustave, -écrasait d'un seul coup la faction cléricale et dotait le pays d'un -gouvernement fort; si l'on considère, en outre, que la Suède, -monarchie constitutionnelle, possédait alors, dans le nord de -l'Allemagne, de vastes provinces contiguës à la Pologne, l'on ne -saurait douter que l'avènement de son roi au trône de ce pays n'eût -inauguré, dans l'Europe septentrionale, l'ère d'un grand empire -constitutionnel, rival redouté de l'Autriche, et mortel aux -envahissements des czars de Moscovie vers l'ouest. Malheureusement, -cette combinaison échoua devant l'arrogance que Charles-Gustave, enflé -de ses succès, mit dans sa réponse à la députation polonaise chargée -de l'inviter à convoquer une diète pour son élection: «Formalité -superflue, objecta-t-il, son épée l'ayant déjà fait maître du -royaume.» L'insolence de cette réplique irrita violemment la fibre -nationale. Le roi de Suède fut abandonné, et ses forces, assaillies de -toutes parts, furent chassées du territoire. La paix se rétablit en -1660, par le traité d'Oliva, conclu sous la garantie médiatrice de -l'Angleterre, de la France et de la Hollande. Les Protestants eurent -plus à souffrir durant ces guerres que le reste des habitants. Dans la -Grande-Pologne, on les persécuta pour les maux infligés aux -Catholiques par les Suédois[156], tandis que plusieurs de leurs -temples et de ceux des Sociniens furent mis en cendres par les -Cosaques, qui confondaient Catholiques et Protestants dans leur -ressentiment religieux. - -[Note 156: Les troupes suédoises, qui avaient observé tout d'abord une -discipline rigoureuse, se rendirent coupables des excès les plus -odieux quand le pays se souleva contre elles, et se livrèrent alors à -des actes de férocité contre plusieurs membres du clergé catholique. -Les Protestants payèrent pour l'ennemi. Un certain nombre de ministres -et d'autres individus attachés à la Confession de Bohême, furent mis à -mort, et leurs églises réduites en cendres, sans compter celle de -Lissa, avec une école célèbre. Il existe un manuscrit intéressant à la -bibliothèque archiépiscopale de Lambeth: _Ultimus in protestantes -Confessionis Bohemiæ ecclesias Anti-Christi furor_, par Hartmann et -Cyrille, ecclésiastiques protestants et professeurs de l'école de -Lissa, qui s'intitulent «les exilés du Christ,» et qui furent envoyés -en Hollande et dans la Grande-Bretagne pour solliciter, en faveur de -leurs frères en détresse, des secours qui leur furent généreusement -accordés par les Protestants de ces contrées. Le manuscrit renferme -une description de la barbarie révoltante déployée contre les -Protestants, sans égard à l'âge ou au sexe, et se termine par les mots -_dolor vetat plura addere_. On avait aussi composé, d'après cet -original, un document imprimé, soumis par les délégués à Cromwell, qui -les autorisa, en vertu d'une ordonnance datée du 2 mai 1659, à -organiser des souscriptions par tout le pays.] - -Jean-Casimir, qui s'était enfui en Silésie lors de l'invasion -suédoise, fut rappelé par la nation, et fit voeu à son retour, sous -l'invocation de la Vierge dont il implora la protection pour lui et -pour son royaume, de s'appliquer à réprimer les abus qui pesaient sur -les classes inférieures, et à convertir, ce qui voulait dire à -persécuter, les hérétiques. La première parti de ce voeu, tout digne -qu'elle fût des préoccupations d'un Chrétien, resta dans l'oubli. -Jean-Casimir crut s'acquitter envers le ciel en réduisant l'hérésie. -Le Protestantisme comptait encore un grand nombre d'adhérents, et -parmi eux plusieurs familles influentes. Les religionnaires avaient en -outre pour eux l'appui intéressé des princes étrangers de leur Église, -alliés en ce moment de la Pologne. Le voeu royal ne trouvant dès lors -à s'appesantir que sur les Sociniens, un Jésuite, du nom de Karwat, -pressa la diète de 1658 de témoigner sa reconnaissance à Dieu par des -actes. Cette diète fit une loi qui défendit, sous la sanction la plus -sévère, de professer ou de propager le Socinianisme dans les États -polonais; la peine de mort menaçait ceux qui passeraient outre ou -favoriseraient cette secte en quelque manière que ce fût. On laissait -cependant à ceux qui persévéreraient dans leur croyance, un délai de -trois ans pour vendre leurs propriétés et réaliser leur avoir. Une -entière sûreté leur était promise pendant ce temps, mais on leur -interdisait les pratiques de leur culte et toute intervention dans les -affaires publiques. Ce décret n'était motivé par aucune considération -politique, aussi n'imputait-il pas de trahison aux Sociniens; mais on -l'avait entièrement fondé sur des motifs théologiques, et -principalement sur ce qu'ils n'admettaient pas la Divinité de -Jésus-Christ,--raison assez bizarre chez un peuple qui tolérait les -Juifs et admettait les Mahométans à la jouissance des droits civils. -Le délai triennal accordé par la diète de 1658, fut réduit à deux ans -par celle de 1659, qui décréta que tous les Sociniens qui n'auraient -pas embrassé le Catholicisme le 10 juillet 1660, eussent à quitter le -pays sous les peines édictées par la diète de 1658. Aux termes du même -décret, ces Sociniens, qui pouvaient abjurer leur croyance, n'eurent -plus d'autre choix que la Confession romaine, beaucoup d'entre eux -s'étant faits Protestants pour se soustraire aux rigueurs de la -première loi. - -La rapidité du temps, l'état du pays ruiné par la guerre, et l'avidité -des acquéreurs qui mirent leur accablement à profit, obligèrent les -Sociniens à vendre leurs propriétés à vil prix. Sur ces entrefaites, -la persécution s'amoncelait autour d'eux sous toutes les formes. La -proscription semblait les mettre hors la loi, et comme tous exercices -religieux leur étaient interdits, rien n'était plus facile que de -trouver à les persécuter sur ce terrain. Pour échapper à cette -destinée, les Sociniens tentèrent un effort suprême, d'une nature si -extraordinaire, que l'on chercherait en vain à expliquer comment ils -auraient pu s'illusionner un seul instant sur un succès impossible. -Ils présentèrent une requête au roi contre le décret de 1658, -s'offrant à prouver qu'il n'existait pas de différence fondamentale -entre leurs dogmes et les doctrines de l'Église catholique. Cette -proposition fut rejetée. Ils implorèrent la protection, ou, tout au -moins, l'intercession des puissances étrangères; mais, bien que le -traité d'Oliva, conclu en 1660, garantît à toutes les Confessions -religieuses de Pologne les droits dont elles avaient joui avant la -guerre, et que la Suède s'efforçât de sauver le Socinianisme du -naufrage, leur sort n'en resta pas moins fixé, sans que les -représentations faites en leur faveur par l'électeur de Brandebourg -obtinssent un meilleur résultat. Le désespoir conduisit les Sociniens -à proposer un rapprochement avec Rome, au moyen d'une conférence tenue -à l'amiable. L'autorisation en fut donnée par l'évêque de Cracovie, -qui pouvait raisonnablement voir, dans cette démarche de leur part, -l'intention secrète d'entrer au giron de son Église avec quelque -semblant de conviction, et non par contrainte. Et, en effet, quel -homme de bon sens eût supposé que des controversistes aussi habiles -que les membres de cette secte, pussent se bercer de l'espoir -d'obtenir des concessions d'une Église dont les doctrines étaient -diamétralement opposées à leurs dogmes... Quoi qu'il en soit, les -Sociniens maintinrent très sérieusement leurs arguments au colloque de -Roznow (10 mars 1660), et il est presque inutile d'ajouter qu'autant -en emporta le vent. Il ne leur resta plus que le parti de l'exil, -avant l'expiration du délai prescrit. Cette émigration forcée fut -accompagnée de beaucoup de cruautés, malgré la généreuse intervention -de plusieurs membres éminents de la noblesse, qui, tout en faisant -profession de Catholicisme, restaient attachés à un grand nombre de -Sociniens par les liens du sang et de l'amitié. Ils se dispersèrent -en Europe; la Transylvanie, qui comptait beaucoup de coreligionnaires, -et la Hongrie, offrirent un refuge à une grande partie d'entre eux. La -reine de Pologne permit à beaucoup de ces infortunés de s'établir dans -les principautés silésiennes d'Oppeln et de Ratibor, qui lui -appartenaient, et quelques princes de la Silésie suivirent son -exemple. Disséminés sur plusieurs points de cette contrée, ils n'y -formèrent aucune Congrégation, et ils l'abandonnèrent peu à peu ou se -convertirent au Protestantisme. Un nombre considérable d'entre eux -fondèrent une association religieuse à Manheim, sous la protection du -palatin du Rhin; mais ils se rendirent bientôt suspects de propager -leurs doctrines, ce qui n'a rien que de probable, eu égard à la -ferveur bien connue de leur zèle, et ils furent obligés de se -disperser. Ils demandèrent, pour la plupart, un asile à la Hollande, -où la liberté des cultes régnait sans entrave, et qui comptait -quelques Sociniens, dont la fraternité, jointe à celle des sectaires -de l'Angleterre et de l'Allemagne, vint largement en aide aux bannis -de la Pologne. Les renseignements nous font défaut sur leur sort dans -cette contrée hospitalière; mais tout porte à croire qu'ils y avaient -une Congrégation florissante, puisqu'ils purent éditer à Amsterdam, en -1680, un Nouveau-Testament en langue polonaise. Quelques Sociniens se -retirèrent en Prusse, où les attendait l'accueil hospitalier de leur -compatriote le prince Boguslav Radziwill, dernier Protestant de sa -famille, qui gouvernait cette province pour l'électeur de Brandebourg. -Ils formèrent deux établissements limitrophes de la Pologne, appelés -Rutow et Andréaswalde. En 1779, les habitants de ces endroits reçurent -du gouvernement l'autorisation de bâtir un temple; mais leur -Congrégation, qui n'avait jamais été bien considérable, alla en -déclinant; et, d'après les renseignements authentiques que nous avons -obtenus sur ce point en 1838, grâce à la bienveillance du feu baron -Bulow, ministre de Prusse à la cour d'Angleterre, l'association -d'Andréaswalde subsista jusqu'en 1803, époque à laquelle elle fut -dissoute; et, en 1838, il ne restait plus en Prusse que deux -gentilshommes, derniers membres survivants de la secte jadis célèbre -des Sociniens, un Morsztyn et un Schlichtyng, tous les deux vieillards -très avancés en âge et représentants de noms distingués dans les -annales politiques et religieuses de la Pologne. Les familles de ces -personnages s'étaient réunies au Protestantisme, comme l'avaient fait -le reste des sectaires. En Pologne même, depuis l'expulsion des -Sociniens en 1660, on ne retrouve aucun vestige de la secte qui -s'était glorifiée de compter au nombre de ses adhérents quelques-unes -des grandes familles du pays, et sur laquelle les lumières de ses -membres avaient jeté le plus vif éclat dans toute l'Europe. Les rangs -des Protestants étaient alors entièrement rompus. Ils perdirent leur -principal appui dans les familles toutes-puissantes des Radziwill et -des Leszczynski; la branche protestante de la première étant venue à -s'éteindre en 1669, et la dernière ayant passé à l'Église de Rome vers -cette époque. Les Leszczynski, devenus Catholiques, ne se firent pas -pour cela les persécuteurs de leurs anciens coreligionnaires; ils -continuèrent, au contraire, à protéger de leur influent patronage les -habitants protestants de Lissa, ville qui leur appartenait. - -Le roi Jean Sobieski, admirablement doté par la main de la Providence, -avait une aversion profonde pour la persécution religieuse; mais -l'autorité royale, étranglée dans d'étroites limites, était -impuissante à faire respecter les lois qui reconnaissaient encore la -parfaite égalité des Confessions religieuses, et, sous son règne, deux -évènements flétrissants signalèrent le pouvoir que le clergé -catholique s'était acquis en Pologne, et la manière dont il entendait -en user. - -L'Église protestante de Vilna, avons-nous dit, avait été abolie en -1640, en vertu du décret d'une diète qui défendait aux Protestants -d'avoir un lieu consacré au culte dans l'enceinte de la ville. Ils -avaient, en conséquence, élevé dans un faubourg un temple, un hospice -et un asile pour leurs ministres. - -Le 2 avril 1682, une populace nombreuse, soulevée par des étudiants du -collége des Jésuites, se rua sur ce temple et le détruisit de fond en -comble, brisa les cercueils, en arracha les morts, et, après leur -avoir prodigué les plus indignes outrages, les mit en lambeaux et -livra aux flammes ces restes profanés. Rien n'échappa sur les lieux au -pillage ou à la destruction, ni les valeurs matérielles, ni un grand -nombre de documents précieux déposés en cet endroit comme dans un lieu -de sûreté. L'orgie populaire dura deux jours entiers, sans que -l'autorité prît la moindre mesure de répression, et le recteur du -collége des Jésuites, mis en demeure d'interposer son autorité au sein -d'une émeute dirigée par ses élèves, osa non-seulement s'y refuser, -mais encore donner des louanges à leur conduite. Les ministres durent -la vie à un noble catholique appelé Puzyna, qui accourut à la tête de -quelques hommes armés et les conduisit au couvent des moines -franciscains, où ils trouvèrent un asile et les traitements les plus -humains. Jean Sobieski, informé de l'attentat, institua immédiatement -une commission pour instruire le procès et punir les coupables. Cette -commission, composée de l'évêque de Vilna et de plusieurs dignitaires -de la couronne, après l'enquête la plus consciencieuse, condamna -quelques-uns d'entre les assaillants, élèves des Jésuites et autres, à -la peine de mort, et ordonna la restitution du pillage; mais les -Jésuites corrompirent les geôliers, qui favorisèrent l'évasion des -condamnés, et l'on ne revit, en somme, qu'une très faible partie des -objets dérobés. Le roi voulait que les Jésuites payassent les dommages -causés par l'émeute; mais comme il ne put obtenir aucun acte de -réparation pour ses sujets protestants, ces derniers relevèrent leur -temple de leurs propres deniers[157]. L'autre crime qui déshonore -cette période historique, est l'assassinat juridique de Casimir -Lyszczynski, estimable propriétaire, frappé par l'aveugle haine du -clergé, malgré les efforts de Sobieski pour sauver cette innocente -victime du fanatisme. Lyszczynski parcourait un livre intitulé -_Theologia naturalis_, par Henri Alsted, théologien protestant, et, -trouvant dans les arguments employés par l'auteur pour prouver -l'existence de Dieu, une confusion telle, qu'il était possible d'en -déduire des conséquences entièrement opposées, il ajouta en marge: -_Ergo, non est Deus_, tournant évidemment en dérision les arguments de -l'auteur. Un malheureux, appelé Brzoska, débiteur de Lyszczynski, -découvrit cette circonstance et lança contre lui une accusation -d'athéisme, en produisant aux yeux de Witwiçki, évêque de Posnanie, un -exemplaire de l'ouvrage avec l'annotation ci-dessus mentionnée. Ce -prélat se saisit de l'affaire comme d'une proie expiatoire, et son -aveugle zèle fut secondé par Zaluski, évêque de Kioff, dignitaire -connu pour sa brillante érudition et doué de quelques autres qualités -qui ne l'empêchèrent pas, néanmoins, de sacrifier à la rage du -fanatisme[158]. Le roi, dont l'esprit éclairé se soulevait à l'idée de -semblables énormités, entreprit de sauver Lyszczynski, en ordonnant -que l'affaire fût évoquée à Vilna, où, comme Lithuanien, il avait ses -juges naturels; mais rien ne put soustraire l'infortuné à la fureur -fanatique des deux évêques; on alla jusqu'à violer en sa personne le -privilége inviolable de tout noble polonais, privilége religieusement -respecté jusque-là dans les plus grands criminels eux-mêmes, de -demeurer libre jusqu'à ce que la justice ait prononcé. Sur la simple -accusation d'un débiteur, soutenue par deux évêques, l'affaire fut -dénoncée à la Diète de 1689, devant laquelle le clergé, mais -particulièrement l'évêque Zaluski, accusa Lyszczynski d'avoir nié -l'existence de Dieu et proféré des blasphèmes contre la divinité de -Marie et contre les saints. La malheureuse victime, terrifiée par le -danger de sa situation, avoua tout ce que l'on voulut mettre à sa -charge, fit une ample rétractation de ce qu'elle pouvait avoir dit ou -écrit contre les doctrines de l'Église romaine, et déclara s'humilier -devant son infaillibilité. Vain refuge d'un courage abattu! La Diète, -cédant aux exhortations impies du clergé, condamna Lyszczynski à avoir -la langue arrachée par le bourreau, à être ensuite décapité et jeté -sanglant sur le bûcher. Cette monstrueuse sentence fut exécutée, et -Zaluski lui-même en parle comme d'un acte de justice et de piété. Le -roi, révolté de ces horreurs, s'écria que l'Inquisition n'aurait pas -fait pis. Ajoutons, en historien impartial, que le pape Innocent XI, -loin d'approuver cette décision infâme, éclata en amers reproches -contre ses instigateurs. Ces sanglants holocaustes ont déshonoré -plusieurs contrées de l'Europe, et cette même époque vit non-seulement -des hommes, mais des femmes et des jeunes filles, tomber en Écosse -sous le glaive de la persécution, non pour avoir blasphémé Dieu, mais -pour s'être refusés à reconnaître la suprématie spirituelle du roi. -L'héroïque souverain de la Pologne, désarmé sur son trône en présence -d'un acte de fanatisme sauvage, tel est l'enseignement à tirer, contre -la réaction catholique, de l'horrible spectacle que toute sa volonté -n'eût pas imposé à la nation un siècle plus tôt. Nous recommandons -cette leçon à la méditation de tous ceux qui nient la possibilité -d'une réaction de ce genre. - -[Note 157: L'ouvrage de M. Lukaszewicz contient toute la procédure -criminelle relative à cette affaire.] - -[Note 158: Ce prélat ne doit être confondu avec aucun de ceux -précédemment nommés en note.] - -Zaluski raconte ainsi cette scène révoltante: «Après l'amende honorable, -le condamné fut mené sur l'échafaud, où le bourreau lui arracha d'abord -avec un fer rouge la langue de la bouche _avec laquelle il avait été -cruel envers Dieu_; ensuite ils brûlèrent à petit feu ses mains, -instrument de la production abominable. Le papier sacrilége fut jeté aux -flammes; lui-même, enfin, ce monstre de son siècle, ce déicide, fut -précipité dans les flammes expiatoires,--expiatoires si un tel forfait -pouvait être lavé![159]» Il nous semble que ces lignes du savant évêque -n'ont rien à envier aux blasphèmes imputés à la malheureuse victime de -son fanatisme. - -[Note 159: Salvandy, _Histoire de Pologne sous Jean Sobieski_, vol. -III, p. 388.] - -L'électeur de Saxe, choisi pour succéder à Jean Sobieski, en 1696, -sous le nom d'Auguste II, confirma, suivant l'usage, les droits et les -libertés des Dissidents; mais une nouvelle condition fut introduite -dans les _Pacta conventa_, ou garanties constitutionnelles stipulées -des rois à leur avènement, sous le sceau du serment, à savoir, qu'il -ne leur serait conféré par lui aucune dignité de marque, sénatoriale -ou autre, ni aucun emploi important de la couronne. Bien que ce -prince, Luthérien d'origine, eût plutôt fait profession d'indifférence -religieuse, en payant d'une messe le trône de Pologne, il livra les -hérétiques à la funeste piété des évêques, afin de convertir ces -derniers à ses vues politiques. L'avènement de Stanislas Leszczynski, -qui y fut élu en 1704, après l'expulsion d'Auguste par Charles XII, -ranima dans le coeur des Protestants l'espoir de jouir encore en paix -des droits que la Constitution leur garantissait comme à tous les -autres citoyens. L'esprit éclairé du nouveau monarque et l'influence -de Charles XII, qui lui avait mis le sceptre entre les mains, -répondaient que cette attente ne serait pas trompée. Le traité -d'alliance conclu entre le roi Stanislas et le héros suédois, assurait -aux Dissidents de Pologne la pleine jouissance des droits et des -libertés consacrés en leur faveur par les lois du pays; abrogation, -expressément prononcée, des restrictions introduites dans les derniers -temps. Les espérances des Protestants, qui se virent persécutés par -les troupes de Pierre le Grand, comme partisans de Stanislas -Leszczynski, s'écroulèrent, avec la fortune de Charles XII, à la -bataille de Pultawa. Soutenu par les armes russes, Auguste II reprit -possession du trône de Pologne, que Stanislas fut obligé d'abandonner, -et, pour raffermir son autorité contestée par les partisans de son -adversaire, il s'entoura d'un corps nombreux de troupes saxonnes qui -se rendirent odieuses par leurs excès. Les habitants se confédérèrent, -sous la présidence de Leduchowski, et engagèrent une lutte à outrance -avec les satellites royaux. Pierre le Grand finit par offrir sa -médiation entre le roi et la nation, et son ambassadeur insinua, à cet -effet, un traité qui fut conclu à Varsovie, le 3 novembre 1716. La -cheville ouvrière de cette négociation fut Szaniawski, évêque de -Cujavie, qui, devant son élévation à l'influence de Pierre le Grand, -lui était entièrement dévoué. Ce prélat réussit, par ses intrigues, à -rendre de grands services à la Russie et à Rome, en leur sacrifiant -les intérêts de son pays. Sous prétexte d'économie, d'une organisation -plus efficace, etc., etc., l'effectif de l'armée polonaise fut réduit, -en vertu d'une clause de ce traité, à un chiffre tout-à-fait -disproportionné à la défense d'un vaste territoire. L'article 4 du -même acte, sous prétexte de réformer les abus qui s'étaient glissés -dans le pays durant l'invasion suédoise, et par une interprétation -perfide de quelques lois, prescrivait la démolition de tous les -temples protestants élevés depuis 1632, et défendait aux -Religionnaires, excepté dans les villes où ils avaient des églises -avant cette époque, de se réunir en public ou dans l'intimité, pour -prêcher ou pour chanter. Une première infraction à ces dispositions -était punie d'une amende, la récidive de l'emprisonnement, et enfin du -bannissement. Les ministres étrangers pouvaient célébrer le service -divin dans leur demeure; mais les natifs, en y assistant, tombaient -sous l'application de cette pénalité. - -La politique oppressive de la Russie atteignait ainsi deux buts -considérables: elle désarmait la Pologne et se ménageait un prétexte à -future intervention dans les affaires de ce pays, en créant un parti -mécontent, opprimé dans ses foyers et d'autant plus ardent à chercher -un protecteur au dehors. Le roi Auguste II trahit alors, d'une -manière que l'on ne saurait trop flétrir, les intérêts du pays qui lui -avait confié ses destinées; et tout prouve aujourd'hui qu'il -nourrissait le projet de démembrer la Pologne au profit de Pierre le -Grand. - -Le clergé n'attendit pas la conclusion du traité pour promulguer -l'article en question, qu'il fit afficher aux portes des églises en le -déclarant loi de l'État. Cette mesure excita non-seulement de vives -alarmes parmi les Protestants, mais une indignation générale dans la -partie saine du Catholicisme. Des protestations s'élevèrent de toutes -parts; elles étaient adressées au maréchal de la Confédération, -Leduchowski, par les notabilités du pays, le prince Casimir Sapiéha, -palatin de Vilna, le prince Vladislav Sapiéha, palatin de Brestz, le -prince Radziwill, chancelier de Lithuanie, le prince Czartoryski, -vice-chancelier de la même province, Stanislas Potoçki, grand-général -de l'armée lithuanienne, Skorzewski, maréchal de la Confédération de -Posnanie, etc., tous témoins irrécusables du patriotisme des -Protestants et des services rendus par eux à la nation. Mais la plus -remarquable de ces déclarations spontanées est celle assurément qui -émane d'Ançuta, évêque de Missionopolis, coadjuteur de Vilna et -référendaire de Lithuanie. Dans une lettre adressée à Szaniawski -lui-même, ce prélat rend le plus éclatant hommage aux vertus -patriotiques des Religionnaires, et demande instamment qu'aucune -disposition restrictive contre leurs priviléges ne soit étendue aux -habitants lithuaniens. Nous sommes fiers de constater qu'il se trouva, -dans notre patrie, un dignitaire catholique assez courageux pour -revendiquer les droits de la justice et de l'humanité, quand -l'influence jésuitique y dominait en souveraine. - -Leduchowski épousa chaleureusement la cause de ses concitoyens -protestants, et il insista pour que leurs droits, déjà consacrés par -les lois du pays, fussent strictement maintenus. Szaniawski lui fit -une réponse équivoque, contre laquelle il protesta par la présentation -d'un projet d'article stipulant la confirmation des droits garantis -aux Dissidents par la loi de 1573, nonobstant toutes ordonnances ou -règlements. Rien de plus simple assurément; mais le patriote, dont la -droiture conjurait ainsi l'orage grondant au ciel de son pays, vit ses -intentions traversées par l'artificieux évêque, qui parvint à -substituer au projet de Leduchowski l'interprétation suivante de -l'article attaqué: «Nous maintenons tous les anciens droits et -priviléges des Dissidents en religion, mais tous les abus seront -réformés[160]. - -[Note 160: Leduchowski était un gentilhomme, possesseur d'une fortune -considérable, mais entièrement exempt d'ambition. Il ne prit aucune -part à la lutte entre Auguste II et Stanislas Leszczynski, et s'étant -soustrait aux fureurs de ces deux monarques, il continua à vivre dans -ses domaines. Investi au plus haut degré de la confiance de ses -concitoyens, il fut élu à plusieurs emplois publics. Privé d'enfants, -il fit un testament par lequel il léguait ses biens à des collatéraux, -à l'Église et aux pauvres. Mais quand il vit le pays en danger, son -patriotisme l'emporta sur ses affections de famille et sur ses -intentions religieuses et charitables; il annula ses dispositions -testamentaires, et consacra toute sa fortune à l'entretien des troupes -de la Confédération. Son patriotisme était pur de toute haine -politique ou personnelle, et il résista constamment à ceux qui -voulaient détrôner le roi, ne comprenant, pour son compte, d'autre but -à poursuivre que la paix et la liberté de sa patrie. (V. Ruihière, _de -l'Anarchie de Pologne_, t. II.) Tel fut ce patriote éminent, le dernier -qui se leva en faveur des droits de ceux de ses concitoyens dont la -croyance n'était pas la sienne. Le sentiment religieux qui présidait à -la libre disposition de ses biens quand les besoins du pays n'en -réclamaient pas le sacrifice, prouve suffisamment que la noblesse de -ses procédés, en cette circonstance, ne découlait pas d'une -indifférence religieuse, improprement appelée philosophique.] - -Le pays, miné par les guerres, dévoré par l'anarchie, aspirait à tout -prix à la paix. Aussi la diète convoquée pour la confirmation du -traité projeté entre Auguste II et la nation, dura-t-elle à peine -sept heures, consacrées tout entières à la lecture et à la signature -des conventions: ce qui la fit surnommer la Diète muette. Le roi donna -aux Protestants, qui lui avaient adressé une pétition à ce sujet, une -déclaration portant que leurs droits n'étaient pas invalidés par le -traité en question. Mais cette déclaration, comme les explications -fournies à Leduchowski, étaient à peu près illusoires, en ce que le -mot _abus_ laissait la plus grande latitude à la persécution -catholique, dont les apôtres voyaient autant d'abus à détruire dans -tous les faits religieux qui ne ressortaient pas de leur Église. - -Cette première disposition légale, obtenue par la ruse contre la -liberté religieuse des Protestants, ne touchait pas à leurs droits -politiques; et cependant, à la diète de 1718, la faction cléricale osa -s'opposer à ce que Piotrowski, membre dissident, prît possession de -son siége, quelles que fussent les représentations de la partie -éclairée de cette assemblée et bien qu'il n'existât aucune loi qui -exclût les Protestants de la législature du pays. Mais rien n'égale, -en fait d'acte d'audacieuse persécution, le spectacle que la ville de -Thorn offrit à l'Europe indignée, sous le règne de ce même Auguste II. - -La ville de Thorn, située dans la Prusse polonaise et habitée en -partie par une population d'origine allemande, se fit Protestante au -XVIe siècle. Les citoyens, distingués de tout temps par leur loyauté -envers les rois de Pologne, avaient vaillamment défendu leurs remparts -contre Charles XII, inébranlables dans leur serment de fidélité à -Auguste II. La politique des Jésuites les poussait invariablement à -implanter leur bannière au sein des populations anti-papistes, afin -d'y recruter des prosélytes pour le Saint-Siége. C'est ainsi qu'après -une longue résistance de la part des habitants de Thorn, ils -réussirent à établir leur collége dans cette ville, dont la partie -protestante se vit dès lors en butte, comme partout ailleurs, à la -haine fanatique de leurs élèves. Les ministres avaient aussi à lutter -contre une hostilité de tous les instants. - -Il était naturel que de tels procédés, source d'une irritation -continuelle, amenassent des collisions; et, en effet, le 16 juillet -1724, une lutte s'engagea pendant une procession des Jésuites, entre -leurs élèves et un certain nombre d'écoliers protestants. Les -autorités de la ville ayant fait arrêter l'un des premiers à cause de -sa turbulence; ses camarades se saisirent d'un jeune Protestant, le -maltraitèrent et l'emmenèrent prisonnier dans leur collége, dont le -recteur ferma sur lui les portes, malgré les réclamations des -magistrats. Cette résistance illégale excita la colère des habitants; -une foule considérable s'assembla devant le collége et délivra le -captif sans commettre cependant aucun excès. Au moment où elle -s'écoulait, des coups d'armes à feu partent de l'établissement; ivre -de fureur, elle se retourne contre le collége, en arrache les -ornements et brûle tout sur place. L'ordre ne tarda pas néanmoins à se -rétablir, sans qu'il en eût coûté la vie à personne. - -Les écrivains catholiques prétendent que le peuple, ayant pris -possession du collége, foula aux pieds l'hostie consacrée, détruisit -plusieurs images du Sauveur, de la Vierge et des Saints, et profana -leur culte de diverses manières; mais cette allégation est repoussée -par les Protestants. On s'étonnerait peu toutefois que la populace -s'en fût prise à quelques images. - -Jamais occasion ne fut plus favorable, pour les Jésuites, de porter -un nouveau coup aux Protestants de Pologne. Ils se mirent -immédiatement à l'oeuvre, et répandirent, dans tout le pays, un récit -imprimé des faits qu'ils dénonçaient à la nation comme un sacrilége, -invoquant la Majesté divine outragée, pour appeler un châtiment -exemplaire sur la tête des habitants de Thorn, et demandant -solennellement que leurs temples et leurs écoles leur fussent enlevés, -pour être remis avec l'administration de la ville entre les mains des -Catholiques. Cette peinture assombrie impressionna vivement l'esprit -public, et les passions populaires se réveillèrent si impatientes, -qu'aux élections, auxquelles on procédait en ce moment, les -commettants enjoignirent à leurs mandataires de n'entrer en fonction -qu'après avoir vengé la Majesté de Dieu offensée. Tout fut mis en -oeuvre pour exalter la rage du fanatisme contre les Protestants de -Thorn. Des agents, mis en campagne sur tous les points du royaume, -distribuaient des imprimés chargés des plus sombres couleurs; des -jeûnes et des prières publics furent ordonnés par le clergé, et la -chaire et le confessionnal se transformèrent en deux puissants foyers -d'agitation. Les miracles, comme le sang jaillissant des images -profanées, etc., ne faillirent pas davantage à la sainte propagande. - -Une commission, composée d'ecclésiastiques et de laïques, tous -Catholiques, fut chargée par le roi de l'instruction de l'affaire. -L'enquête, dirigée par les Jésuites, n'admit que les dépositions des -témoins produits par eux, ceux des Protestants étant récusés sous -prétexte de complicité dans le crime. Plus de soixante personnes -furent jetées en prison, et l'affaire fut portée devant le tribunal -appelé la Cour assessoriale, qui représentait le degré suprême de -juridiction pour les villes. Ce tribunal, composé des premiers -magistrats du royaume, eût certainement couvert de son intégrité le -droit sacré de la défense; mais cette garantie s'évanouit par -l'adjonction de quarante membres nouveaux, choisis pour les débats, -sous l'influence des Jésuites. - -L'avocat de Thorn plaida l'illégalité de la commission, exclusivement -formée de Catholiques, la confrontation des témoins et la défense -paralysés. Vains efforts! la cour n'accueillit aucune exception, et -prononça son arrêt sur le témoignage unique de la commission. Cet -arrêt, en tête duquel figurait la déclaration impie: «Que le châtiment -resterait encore au-dessous de la vengeance divine,» condamnait le -président du conseil municipal, Roesner, à avoir la tête tranchée, et -prononçait la confiscation de ses biens. L'accusation avait eu -seulement à lui imputer de n'avoir pas fait son devoir à l'explosion -du tumulte, et ce délit, en le supposant prouvé, n'entraînait que la -destitution. Le vice-président de la ville et douze bourgeois, accusés -d'avoir excité la foule, s'entendirent frapper de la même peine; -enfin, plusieurs individus furent condamnés à l'amende, à la prison et -à d'autres peines afflictives. Aux termes du même arrêt, la moitié du -Conseil de Thorn et de la milice bourgeoise devait se composer à -l'avenir de Catholiques. Le collége protestant leur était livré avec -l'église de Sainte-Marie. Les Religionnaires ne pouvaient plus avoir -d'écoles qu'à l'extérieur de la ville, et il leur était interdit -d'imprimer quoi que ce fût sans l'autorisation de l'évêque catholique. - -La diète confirma ce décret, et le président et le vice-président de -la ville, qui étaient restés libres jusque-là, furent arrêtés en même -temps. De nombreuses protestations s'élevèrent jusqu'au trône en -faveur des condamnés; le conseil municipal de Thorn pétitionna pour -qu'un sursis leur fût au moins accordé; mais tout cela en vain. Les -Jésuites, au contraire, réussirent à avancer d'une semaine le jour de -l'exécution. - -Une circonstance qui avait dû influer sur l'adhésion de plusieurs -membres du tribunal, semblait cependant s'offrir en obstacle à -l'exécution de cette affreuse sentence. C'était l'obligation, pour les -Jésuites, de confirmer par le serment les faits présentés dans l'acte -d'accusation; cette condition, que la loi exigeait, en pareil cas, de -la partie poursuivante, avant que la justice ait son cours, paraissait -un gage de salut en présence du saint caractère de cette partie, qui -reculerait sans doute devant une attestation équivalente à un ordre -d'exécution. La commission chargée de faire exécuter l'arrêt, se -réunit, le 5 décembre 1724, à l'hôtel-de-ville de Thorn, et appela en -sa présence accusés et accusateurs. Ces derniers étaient représentés -par Wolenski et par d'autres Jésuites. Quand la sentence fut lue, le -serment _confirmatoire_ fut déféré; Wolenski répondit avec une douceur -affectée, que l'Église n'était pas altérée de sang: _Religiosum non -sitire sanguinem._ Mais il fit signe à deux autres Jésuites, -Piotrowski et Schubert, qui fléchirent le genou et proférèrent le -serment requis. Six laïques, appartenant à la lie du peuple, firent -comme eux et proférèrent le serment requis, bien que l'arrêt exigeât -qu'ils fussent égaux en rang aux accusés[161]. - -[Note 161: Strimesius, auteur protestant, dit que le nonce du pape à -la cour de Pologne désapprouva l'affaire de Thorn, et défendit aux -Jésuites de faire le serment requis pour l'exécution de la sentence. -On dit aussi que le même nonce apostolique avait obtenu un délai en -faveur des condamnés, mais que lorsque l'ordre de surseoir parvint à -Thorn, il était trop tard, et qu'il transmit à Rome une accusation -contre les Jésuites.] - -L'exécution eut lieu le 7 décembre. Le vieux Roesner, homme -universellement respecté, qui avait fait ses preuves de patriotisme en -défendant Thorn contre les Suédois, eut la tête tranchée au point du -jour, dans la cour de l'hôtel-de-ville. Il s'était refusé à racheter -sa vie au prix d'une abjuration, et il mourut avec la constance et la -résignation d'un martyr chrétien. Libre pendant tout le cours des -débats, il n'eût tenu qu'à lui de se soustraire à la mort par la -fuite; mais il était fort de son innocence, et il craignait, en outre, -d'appeler des rigueurs sur la ville qu'il administrait. Il annonça -lui-même sa condamnation en disant: «Dieu veuille que ma mort assure -la paix de l'Église et de la ville!» Les restes de cet homme de bien -reçurent tous les honneurs dus à son élévation. Le vice-président, -Zernike, qui, aux termes de la sentence, était beaucoup plus coupable -que Roesner, obtint un sursis d'exécution, et finit par être gracié. -Les autres condamnés furent exécutés, à l'exception d'un seul, qui -embrassa le Catholicisme. L'église enlevée aux Luthériens fut -consacrée le jour suivant, et le Jésuite Nieruszowski prononça, à -cette occasion, un sermon sur les premiers Machabées, IV, 36, 48, 57, -où les membres de la commission d'exécution apparaissaient plus -semblables aux anges qu'à de simples mortels: «_Ecce viri potiùs -angelis quàm hominibus simillimi!_» - -Les meurtres juridiques de Thorn sont d'autant plus douloureux à -contempler, que la Pologne s'était vue exempte de ces cruautés à une -époque où le sang des querelles religieuses rougissait presque toutes -les contrées de l'Europe. Un frisson d'indignation avait couru -jusqu'aux extrémités du pays, quand, en 1556, l'influence de Lippomani -fit dresser l'échafaud de quelques malheureux Juifs et d'une pauvre -fille chrétienne; et cependant, en 1724, le cri de vengeance et de -mort du parti jésuitique contre d'imaginaires blasphémateurs, trouvait -un écho universel sur tous les points du territoire. Loin de nous la -pensée d'excuser la Pologne sur ce qu'il n'existe pas de nation qui ne -se soit déshonorée par de bien plus grandes énormités encore. Ce qui -est mal en soi ne saurait se justifier par l'exemple d'autrui. Nous -pensons, cependant, qu'un examen sérieux et impartial de cette -tragique affaire, déchargerait les coeurs polonais d'une -responsabilité qui incombe tout entière à la faction anti-nationale, -dont la politique avait fait de la nation l'instrument de ses vues. Il -est très facile à un corps fortement organisé, obéissant à une seule -volonté, étendant ses ramifications sur tout un pays et son influence -sur toutes les classes de la société, de produire une agitation -universelle sur le premier sujet venu; mais principalement s'il s'agit -de religion, et bien plus encore s'il possède à son service deux -moyens d'action aussi puissants sur l'esprit du peuple que la chaire -et le confessionnal. Comment s'étonnerait-on que ces leviers, aux -mains des Jésuites de Pologne, aient produit leur effet naturel sur la -masse de la nation, et que le bruit de la multitude soulevée ait -étouffé la voix de quelques patriotes éclairés? Que tout lecteur -impartial et réfléchi veuille nous dire s'il n'arrive pas, dans tout -pays libre, que l'opinion de la grande majorité, généralement appelée -opinion publique, se laisse fourvoyer à ce point par l'esprit -d'agitation, que les hommes doués de sagesse, malgré leur supériorité -intellectuelle sur les masses, n'ont d'autre alternative que de se -soumettre ou de faire place à ceux qui partagent l'erreur ou qui en -profitent. Telle était la situation de la Pologne, quand la -toute-puissante société de Jésus, secouant le drapeau de l'agitation -contre la ville de Thorn, dirigea l'élection des membres de la Diète, -et choisit la commission préposée à l'instruction de cette affaire. - -Ces considérations, on le comprend, ne se présentèrent pas à l'esprit -sous l'impression première de ce déplorable évènement, qui fit -beaucoup de tort à la Pologne dans l'opinion de toute l'Europe. Les -monarques protestants et les États de Hollande adressèrent des -remontrances au roi de ce pays, et l'ambassadeur anglais à la diète -allemande, M. Finch, prononça à Ratisbonne, le 7 février 1725, un -discours des plus violents à ce sujet, menaçant la Pologne de la -guerre dans le cas où il ne serait pas fait droit aux réclamations des -religionnaires. Ces menaces ne firent qu'aggraver le mal en irritant -la nation, et fournirent de nouvelles armes à la persécution contre -les Protestants polonais. Immédiatement après l'affaire de Thorn, -Szaniawski, dont nous avons dit la duplicité fatale à la sûreté de son -pays et à la liberté religieuse de ses concitoyens, et qui avait été -promu à l'évêché de Cracovie, publia, le 10 janvier 1725, une lettre -pastorale où, après avoir invité les Protestants à entrer au giron de -son Église, il déclarait aux récalcitrants «qu'ils eussent à se -rappeler qu'il était leur pasteur, puisqu'ils avaient franchi le seuil -de l'Église par le baptême, et qu'elle voyait en eux des enfants -désobéissants et des sujets rebelles.» Il se mit à l'oeuvre en -conséquence, et, aux termes de ses nouveaux mandements, les -Protestants furent tenus d'observer les fêtes catholiques et soumis -spirituellement aux prêtres de leur paroisse; leurs mariages durent -être célébrés par le clergé romain, conformément aux canons du -concile de Trente: les unions contractées devant un ministre de la -religion ou devant un magistrat civil, étaient déclarées nulles et de -nul effet, par ce motif, que le tribunal du nonce apostolique avait -décidé, le 25 octobre 1723, sur une instance ouverte à Cracovie, que -le mariage des dissidents, célébré par un ministre hérétique, n'était -pas valable[162]. Ainsi, un nonce du pape et un évêque catholique -imposaient des lois aux Protestants en matière de foi religieuse. - -[Note 162: _Lukaszewicz_, vol. I, p. 351, donne la teneur tout entière -de cette lettre pastorale.] - -Les puissances protestantes, la Russie, la Suède, le Danemarck et la -Hollande, continuaient à intervenir, par voie diplomatique, en faveur -des Protestants polonais, et le ministre anglais à la cour de Pologne, -M. Woodward, en 1731, remit au roi un mémoire dans lequel il énumérait -les diverses souffrances des Protestants, demandait avec instance la -répression de ces abus, et finissait par une menace de représailles -envers les Catholiques établis au sein des nations protestantes. -C'était jeter autant d'huile sur la flamme, et la menace de M. -Woodward, de faire payer les maux des Protestants à des Catholiques -entièrement innocents de ces torts, constituait, non-seulement une -injustice, mais une inconséquence frappante dans la bouche du -représentant d'un pays où la loi pénale sévissait contre les -Catholiques. La faction cléricale, se faisant une arme de ces -démonstrations maladroites contre les Protestants de Pologne, les -proclama livrés à l'influence étrangère, et obtint ainsi, en 1732, une -loi qui les excluait de tous les emplois publics. À l'honneur de la -nation, la persécution légale dut s'arrêter là; et la même loi, -déclarant avec la paix l'inviolabilité des personnes et des propriétés -des Anti-Papistes, les autorisa à prendre rang dans l'armée jusqu'au -grade d'officier-général inclusivement, et à posséder des starosties -ou fiefs de la couronne. - -Le règne d'Auguste III, de 1733 à 1764, laissa les Protestants gémir -sous l'oppression religieuse, comme l'atteste le mémoire qu'ils -adressèrent à son successeur, le roi Stanislas Poniatowski, et à la -diète de 1766: «Nos temples, y disaient-ils entre autres plaintes, -nous ont été enlevés en partie sous différents prétextes; ceux qui -nous restent tombent partout en ruines, et il nous est interdit de les -restaurer, ou, si nous en obtenons la permission, ce n'est qu'au prix -de beaucoup de peine et d'argent. Notre jeunesse, privée d'écoles en -beaucoup d'endroits, croît dans l'ignorance, sans pouvoir s'élever à -la connaissance de Dieu. La vocation des ministres de notre culte -rencontre de nombreux obstacles, et leurs visites au lit des malades -et des mourants les exposent à de grands dangers. Il nous faut -non-seulement acheter la permission d'accomplir les rites sacrés du -baptême, du mariage et des funérailles, mais ce prix, laissé à -l'arbitraire de ceux qui la donnent, est toujours excessif. Nos morts -n'arrivent à leur dernière demeure, même à la nuit, qu'à travers mille -entraves sacriléges; et pour baptiser nos enfants, nous sommes -condamnés à les mener hors du pays, n'ayant encore qu'un souffle de -vie. Le _jus patronatus_ dans nos terres nous est disputé; nos églises -ont à subir l'inspection des évêques catholiques, et notre discipline -ecclésiastique, maintenue suivant l'ancienne règle, est entravée de -toutes manières. Dans beaucoup de villes, nos coreligionnaires sont -contraints à suivre les processions catholiques. Les lois -ecclésiastiques, ou _jura canonica_, nous sont imposées. Non-seulement -force-t-on à élever dans la foi catholique les enfants issus de -mariages mixtes, mais ceux d'une veuve protestante qui épouse un -catholique, sont obligés de suivre la religion de leur beau-père. On -nous appelle hérétiques, bien que les lois du pays nous accordent le -nom de dissidents. Notre situation est d'autant plus désespérée, que -le sénat, les diètes et les tribunaux, à quelque juridiction qu'ils -appartiennent, sont veufs de tout patronage en notre faveur. Nous -n'oserions paraître, même aux élections, sans nous exposer à un danger -certain, et l'ancien droit national a cessé de nous couvrir de son -égide tutélaire.» - -Ce sombre tableau de l'oppression universelle qui s'appesantit sur les -Protestants de Pologne pendant le règne de la dynastie saxonne, est -adouci par un seul trait de lumière tout-à-fait inespéré. La -Providence leur suscita un bon génie et un protecteur influent dans la -personne du cardinal Lipski, évêque de Cracovie. Ce noble prélat -portait sous la pourpre romaine le coeur d'un patriote et d'un vrai -chrétien; il ne se borna pas à protéger les Protestants de son diocèse -contre son clergé, et à leur permettre de réparer leurs temples, il -exhorta les tribunaux à leur être favorables, et intercéda pour eux -auprès du roi. C'est à la tolérance éclairée de ce dignitaire -catholique, que les Religionnaires furent redevables, sans doute, de -leurs dernières églises dans la Petite-Pologne, qui était sous sa -juridiction spirituelle; tandis que, sous la même dynastie, ils -perdirent la moitié environ de celles qu'ils possédaient dans la -Grande-Pologne et dans la Lithuanie. - - - - -CHAPITRE XIII. - -POLOGNE. - -(Suite). - - État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. -- - Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la Russie. -- - Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour - relever leur pays. -- Rétablissement des Anti-Papistes ou - Dissidents dans leur anciens droits par l'influence étrangère. -- - Réflexions à ce sujet. -- Remarques générales sur les causes de - la chute du Protestantisme en Pologne. -- Comparaison avec - l'Angleterre. -- Condition actuelle des Protestants polonais. -- - Services rendus par le prince Adam Czartoryski à la cause de - l'éducation publique, dans les provinces polonaises de la Russie. - -- Triste destinée de l'école protestante de Kiéydany. -- - Esquisse biographique de Jean Cassius, ministre protestant dans - la Pologne prussienne. -- De la haute école de Lissa, et du - prince Antoine Sulkowski. - - -La situation de la Pologne aux derniers jours de la dynastie saxonne, -est ainsi décrite par l'éminent historien polonais Lelevel: «Du -commencement du règne de Jean-Casimir et des révoltes des Cosaques, à -la fin de la guerre de Suède et à la Diète muette, c'est-à-dire de -1648 à 1717,--période de soixante-dix années,--des maux de diverses -natures ravagèrent le sol de la Pologne et désolèrent la nation. Ces -calamités entraînèrent la décadence de la République, qui vit refouler -ses anciennes limites en perdant plusieurs provinces, tandis que les -rangs de sa population s'éclaircirent par l'émigration des Cosaques, -des Sociniens et d'un grand nombre de Protestants, comme par -l'exclusion civique prononcée contre le reste des Dissidents. Les -finances ruinées, la détresse générale, l'éducation, ou confiée aux -Jésuites ou complètement négligée, l'épuisement résultant des crises -convulsives qui avaient agité le pays durant soixante-dix années, tout -menaçait la nation affaiblie du plus funeste avenir. La Pologne perdit -toute son énergie sous la dynastie saxonne; elle tomba dans une -léthargie profonde, et ne donna plus d'autres signes de vie que ceux -qui indiquent la paralysie. Faite à la souffrance et à l'humiliation, -elle se croyait en possession du bonheur; imbue de faux principes, il -lui suffisait de jouir dans le désordre d'une étendue encore vaste de -pays, et de conserver des institutions républicaines au milieu des -puissances absolues qui grandissaient sur ses ruines. - -Le principe républicain présidait à la constitution de la Pologne, -mais elle n'en avait pas moins vécu de longues années sous la tutelle -étrangère. Les deux rois de la dynastie saxonne ne s'étaient pas fait -scrupule de la livrer à l'influence russe, et de l'abaisser sous le -protectorat de Pierre le Grand, d'Anne et d'Élisabeth. La cour de -Saint-Pétersbourg protestait sans cesse de tout l'intérêt qu'elle -prenait à la sûreté du monarque, ainsi qu'à la paix, au bien-être et à -la liberté de la République. Elle disait bien haut qu'elle avait à -coeur la conservation de ces éléments de prospérité, et que pour -prouver la sincérité de son dévouement au roi et à la nation, elle ne -laisserait se former, sous aucun prétexte, l'ombre même d'une -confédération, ou se glisser, de quelque part que cela vînt, aucune -innovation qui portât une atteinte sacrilége aux prérogatives royales -ou à la République, à sa liberté et à ses droits; mais qu'elle saurait -prendre, au contraire, des mesures efficaces contre toute éventualité -de ce genre[163]. - -[Note 163: Lelevel, _Histoire du règne de Stanislas Poniatowski_.] - -Tel était le degré d'abaissement auquel la réaction dirigée par les -Jésuites avait réduit la Pologne. Une soumission dégradante à -l'influence de la Russie, constituait en effet tout le système -politique d'Auguste III et de son ministre, le comte Bruhl, qui -gouvernait en son nom. - -Il était tout naturel dès lors que beaucoup de Polonais -s'empressassent près de la cour de Saint-Pétersbourg, pour y briguer -les faveurs qui relevaient de la cour. Il était plus naturel encore -que les Protestants, courbés sous l'oppression dans leurs foyers, -recourussent à la même protection; et, en effet, la Russie n'aurait eu -qu'un mot à dire pour redresser, par son influence en Pologne, les -torts sous lesquels gémissaient les dissidents de ce pays, ou tout au -moins pour alléger leurs souffrances, si elle avait été sincère dans -ses déclarations réitérées de maintenir la paix, les droits et la -liberté de la République;--déclarations qui ne pouvaient qu'ajouter -aux motifs de ceux-là mêmes dont la paix, les droits et la liberté -étaient violés, de réclamer l'accomplissement de promesses faites de -la manière la plus solennelle, par une puissance qui n'avait qu'à -vouloir pour les tenir. Mais par le maintien des droits et de la -liberté de la République polonaise, la politique russe n'entendait -rien autre chose que le maintien de sa constitution défectueuse, avec -tous les abus qui condamnaient le pays à l'impuissance, et, -fatalement, à la perpétuité du joug moscovite; aussi les Protestants -ne reçurent-ils jamais de ces régions le moindre adoucissement à leurs -maux. - -La nécessité de remédier à une situation grosse d'une ruine imminente -pour la République, préoccupait de plus en plus vivement plusieurs -patriotes éclairés, mais surtout les princes Czartoryski. Cette -famille, en possession d'une influence et de richesses immenses, -entreprit de corriger les vices de la constitution, en substituant au -principe électif les bases solides d'une monarchie dont la stabilité -eût offert au pays le seul moyen de se relever de l'humiliation où -l'avait plongé la forme défectueuse de son gouvernement. Avant -d'atteindre ce but, les princes Czartoryski avaient à lutter contre -des préjugés enracinés et contre des factions puissantes; ils -résolurent, pour écarter ces obstacles, d'éclairer la nation, dont le -droit sens s'était corrompu sous le misérable système d'éducation -publique des Jésuites. Ils firent fleurir, à force de labeurs, les -lettres et les sciences, et suscitèrent des partisans à leur oeuvre, -sur tous les points du territoire. Ils élevèrent à un certain degré de -considération des familles obscures, et rendirent à leur ancien lustre -celles que le vent de la fortune avait abattues. Le comte Bruhl, -ministre d'Auguste III, converti à leurs vues au moyen de quelques -services d'importance, les laissa disposer des fonctions publiques, -qu'ils confièrent aux plus méritants. S'empressant partout au-devant -des hommes supérieurs, et capables, par leurs écrits, d'exercer de -l'influence sur l'opinion publique, ils répandirent dans la nation le -goût de la littérature et des arts. Leurs généreux efforts trouvèrent -un auxiliaire puissant dans la personne de Konarski, prêtre catholique -de l'ordre des _Patres Pii_ (Piiaristes), qui fonda des écoles où le -système d'éducation était aussi bien combiné pour développer -l'intelligence des élèves, que celui des Jésuites semblait l'être pour -en arrêter les progrès. Ayant ainsi préparé le terrain, ils -réussirent, à la diète de convocation assemblée après la mort -d'Auguste III, en 1764, à triompher du parti républicain, à l'aide des -troupes russes qui avaient été envoyées pour appuyer l'élection de -leur parent Poniatowski, et à introduire, dans la constitution de leur -pays, plusieurs réformes déjà très salutaires, qui fortifiaient le -pouvoir exécutif et limitaient la faculté de dissoudre les diètes par -le _veto_ d'un seul membre. Le gouvernement russe s'aperçut bientôt -que cet accroissement de l'autorité royale était contraire à sa propre -influence. Son appui passa, en conséquence, aux républicains, qui -abolirent toutes les réformes introduites par les Czartoryski, et dont -le maintien eût préservé la Pologne du démembrement qui mit fin peu -d'années plus tard à son existence nationale. - -C'est dans ces conjonctures que l'impératrice Catherine, éprise des -adulations de Voltaire et d'autres écrivains de son école qui -exaltaient son libéralisme, se déclara pour les Anti-Papistes, ou, -comme on les appelait officiellement, les Dissidents de Pologne, et -s'adjoignit Frédéric II, de Prusse. Les demandes de ces souverains -philanthropes furent faites d'un ton si impérieux, que bon nombre de -patriotes, disposés à accueillir les demandes des Protestants sur le -terrain de la religion, se sentirent atteints dans leur fierté -nationale. L'influence de la Russie engagea ces mêmes Dissidents à -former deux confédérations pour le recouvrement de leurs droits, l'une -à Thorn, dans la Prusse polonaise, et l'autre à Sloutzk, en Lithuanie. -Composées de Protestants et du seul évêque grec de Mohilow, toute la -noblesse polonaise ayant répudié le schisme grec, auquel restaient -néanmoins attachés un grand nombre de paysans, ces deux confédérations -ne comptaient que cinq cent soixante-treize membres. Beaucoup de -Protestants désapprouvaient hautement la violence de ces mesures, -disant que le salut du pays était la loi suprême, et qu'il valait bien -mieux gémir sous les abus et subir l'injustice de ses concitoyens, que -d'exposer l'État à des commotions qui mettraient son indépendance en -danger[164]. Mais la logique brutale des faits les poussait en avant, -et, malgré tous leurs regrets, un grand nombre d'entre eux se virent -contraints par les troupes russes de s'unir à ces confédérations. - -[Note 164: Ce fait est constaté par Rulhière, que l'on ne saurait -taxer de partialité pour les Protestants. (V. son _Histoire de -l'Anarchie de Pologne_, vol. II, p. 352, édition de 1819). Et il est -avéré qu'ils regrettèrent amèrement de s'être faits les instruments de -l'influence étrangère.] - -Le cadre de cette esquisse ne comporterait pas le récit de toutes les -intrigues politiques mêlées à la cause des Protestants, de 1764 à -1767, et dont nous avons donné le détail dans un ouvrage séparé[165]. -Nous dirons seulement qu'en 1767 les Dissidents de Pologne furent -réadmis à une parfaite égalité de droits avec les Catholiques, après -une longue négociation, à laquelle prirent part non-seulement -l'ambassadeur de Russie et le ministre de Prusse, mais encore ceux -d'Angleterre, de Danemarck et de Suède. - -[Note 165: _Histoire de la Réformation en Pologne_, vol. II, pages -422-534.] - -Le rétablissement des Dissidents polonais dans leurs anciens droits, -par l'intervention des puissances étrangères, est un évènement que -tout Protestant patriote accueillit avec plus de regret que de joie. -Et l'on ne saurait douter que les rapides progrès de l'intelligence -nationale, surtout depuis l'abolition de la société des Jésuites, en -1773, n'eussent amené d'eux-même ce résultat au bout de quelques -années[166]. Toute l'étendue de ce progrès et la générosité du -caractère polonais ne se révélèrent jamais avec plus de force, selon -nous, que dans cette remarquable occurrence où, délaissés par leurs -protecteurs étrangers quand l'heure sonna, pour ces derniers, -d'arracher à la nation un consentement dérisoire à la première -mutilation de son territoire, les Protestants n'eurent à essuyer -aucune reprise de persécution, malgré les circonstances justement -odieuses sous l'empire desquelles ils avaient été remis en possession -de leurs anciens droits. - -[Note 166: L'auteur contemporain Walch, zélé Protestant, est de la -même opinion. (Voir son _Neuere Kirchen Geschichte_, vol. VII).] - -Nous ne saurions nous empêcher de faire remarquer, en terminant ce -récit, que, bien que les moyens qui firent triompher les réclamations -des Religionnaires soient profondément regrettables, le reproche qui -leur a été souvent jeté d'avoir frayé le chemin à l'ambition de la -Russie, en invoquant sa protection, est parfaitement absurde. Est-ce -la faute des Protestants si l'influence russe posa la couronne de -Pologne sur la tête d'Auguste III, dont l'avènement se signala par -l'abolition de leurs droits politiques? Est-ce leur faute si ce même -Auguste et son ministre tinrent la Pologne honteusement enchaînée, -durant tout son règne, aux pieds de la cour de Saint-Pétersbourg; si -ce monarque réduisit le pays à une telle attitude de servilité -vis-à-vis de cette cour, qu'elle put disposer du même sceptre en -faveur de son successeur Poniatowski? Est-ce juste de jeter la pierre -à une faible minorité de citoyens, opprimés pour s'être appuyés sur la -main que beaucoup de leurs compatriotes catholiques flattaient dans -l'espoir d'en obtenir des faveurs, et à laquelle d'autres croyaient -attaché le salut de leur patrie expirante? Les Protestants eurent tort -d'agir comme ils le firent; ils auraient dû défendre leur cause par -tous les moyens constitutionnels, et plutôt souffrir mille -persécutions que d'invoquer l'appui moral de l'étranger; ils auraient -dû rester purs de cette souillure contagieuse qui déshonora tant de -leurs concitoyens catholiques. C'eût été là, cependant, un héroïsme -presque au-dessus de notre faible humanité, et l'on ne saurait -s'étonner que, sous l'aiguillon de la persécution, ils aient commis -une faute dont les Catholiques se sont rendus coupables en bien plus -grand nombre, sans avoir la même excuse; à l'exemple déplorable de la -cour, qui poussa, en quelque sorte, toute la nation dans cette voie -funeste. Et cependant, l'appel des Protestants à la protection du -dehors devint un thème d'éternels reproches contre eux, et leurs -prétentions en souffrirent auprès de beaucoup de patriotes sincères; -il se trouve même aujourd'hui des auteurs qui, en parlant de cette -phase regrettable, continuent à rejeter sur la faible minorité -protestante, le blâme d'une faute imputable, au premier chef, à la -grande majorité catholique, aussi justes en cela que dans un autre cas -déjà rappelé. Quiconque, cependant, est versé dans l'histoire de -l'humanité, s'étonnera peu de l'inconséquence étrange de ce procédé; -car, hélas! partout, et de tout temps, - - Les petits ont pâti des sottises des grands. - -Il est très remarquable que chaque malheur public qui s'abat sur la -Pologne, semble s'appesantir plus particulièrement sur les -Protestants de ce pays, tandis que leur prospérité se lie à l'ère la -plus brillante des annales polonaises, aux jours glorieux de -Sigismond-Auguste et d'Étienne Batory. Ainsi, les calamités qui -assombrirent le règne de Jean-Casimir, eurent la plus déplorable -influence sur les affaires des Protestants. Le traité de 1717, qui -porta le premier coup à l'indépendance nationale, frappa aussi leur -liberté religieuse de la première restriction légale. Le long règne de -la dynastie saxonne, qui prépara la chute de la nation en paralysant -son énergie, fut également destructif des dernières libertés des -Dissidents; mais cette coïncidence n'apparut nulle part plus frappante -qu'au sanglant dénoûment des destinées de la Pologne, au jour le plus -fatal de ses annales, le 5 novembre 1794. Parmi les troupes peu -nombreuses destinées à défendre contre les forces formidables de -Souvaroff, le faubourg de Varsovie, Praga, dont les fortifications -s'étendent au loin, se trouvaient une partie de la garde de Lithuanie, -commandée presque exclusivement par des nobles protestants de cette -province et le cinquième régiment d'infanterie, qui en comptait aussi -plusieurs dans ses rangs. Le chef de ce dernier régiment, le comte -Paul Grabowski, d'une illustre famille protestante, jeune homme -brillant d'avenir, languissait en ce moment sur un lit de douleur. Il -se traîne cependant où l'honneur l'appelle, et trouve une mort -glorieuse à la tête de son régiment, qui s'ensevelit tout entier, avec -la garde lithuanienne, sous les ruines de la République;--pas un homme -ne s'enfuit, pas un ne se rendit. Cette funèbre journée jeta le deuil -dans presque toutes les grandes familles protestantes de Lithuanie, -chacune d'elles ayant un de ses membres à regretter. Si les -Protestants de Pologne donnèrent prise au blâme, en recourant à -l'étranger pour s'affranchir de la persécution, ils rachetèrent -noblement cette faute par ce sacrifice expiatoire sur l'autel de leur -patrie expirante. - -Après avoir esquissé à larges traits l'histoire de la Réforme en -Pologne, nous soumettrons au lecteur quelques réflexions générales sur -cet évènement religieux. Le Protestantisme dut surtout son -accroissement rapide en ce pays, aux germes d'indépendance que les -doctrines de Jean Huss, non moins que les institutions libres, avaient -fait éclore au sein de la nation; mais le triomphe des Réformateurs, -uniquement appuyé sur des efforts individuels, s'écroula sous les -coups de la réaction catholique; parce qu'ils n'eurent pas, pour le -soutenir, l'autorité suprême de l'État, qui restait avec leurs -adversaires. Ils détachaient des fragments de l'Église constituée, -mais ils ne la réformaient pas: il manquait à la durée de leur oeuvre -un régime uniforme de culte national, qui, à l'exemple de l'Angleterre -et de l'Écosse, eût embrassé dans sa sphère d'action le pays tout -entier. La proximité de l'Allemagne et l'élément allemand mêlé à la -population des villes, facilitèrent la diffusion du Luthéranisme dans -ces régions; tandis que la Confession bohémienne, favorisée par la -similitude de langage et par les sympathies de race entre les Polonais -et les Bohémiens, fit de rapides progrès dans la Grande-Pologne. Les -doctrines de Genève, grâce aux efforts énergiques de Radziwill le -Noir, se répandirent avec une rapidité merveilleuse en Lithuanie, et -obtinrent un grand succès dans la Pologne méridionale, où elles furent -propagées par plusieurs familles influentes. Le triomphe -extraordinaire qui avait signalé l'apparition de la Réforme en -Pologne, fut suivi d'une série de malheurs qui auraient amené partout -les mêmes résultats. Les succès, comme les revers de cette cause -religieuse, dans tous les pays où elle a paru, dépendirent -essentiellement de l'influence exercée sur elle par l'autorité -souveraine ou réellement dominante, qui avait entrepris de la faire -triompher ou de l'abattre. Les doctrines de Luther eussent-elles -établi aussi facilement leur empire dans une grande partie de -l'Allemagne, si elles n'avaient pas été embrassées par l'Électeur de -Saxe et par d'autres princes allemands, puis sauvées de la réaction -catholique, autrement dit l'intérim de Charles V, par Maurice de -Meissen? Et, sans l'intervention de Gustave-Adolphe pour arrêter -Ferdinand II dans la voie de la compression, l'Allemagne protestante -n'eût-elle pas été exposée au sort de la Bohême et de l'Autriche, où -le Protestantisme fut écrasé par ce même Ferdinand? C'est grâce aux -efforts du glorieux monarque de Suède, Gustave Wasa, que la Réforme -s'établit si rapidement dans son royaume; le Danemarck l'embrassa de -même sous Christiern III. Et l'Angleterre verrait-elle le -Protestantisme fleurir aujourd'hui sur son sol, si la reine Marie -était montée sur le trône immédiatement après la mort de son père, -quand un intervalle de six années éclairées par l'ardent prosélytisme -du grand martyr protestant Cranmer, n'empêcha pas cette souveraine de -trouver un parlement pour proclamer l'abolition de tout ce qui avait -été fait sous le règne de son prédécesseur? Et supposé qu'elle eût -tenu le sceptre vingt ans encore, avec un monarque catholique pour -successeur, qui peut dire si la Réforme eût été la religion dominante -de la Grande-Bretagne, ou seulement la croyance d'une faible minorité -de ses habitants? D'un autre côté, la France ne serait-elle pas -aujourd'hui une nation protestante, si François Ier avait embrassé le -Protestantisme? Et cette révolution salutaire n'eût-elle pas très bien -pu s'accomplir à une époque moins reculée, si Henry IV avait montré -plus d'attachement à sa foi religieuse? - -Les mêmes causes qui agirent sur les destinées de la Réforme dans -diverses contrées de l'Europe, produisirent les mêmes effets en -Pologne. Que les jours de deux apôtres de la foi évangélique, aussi -puissants dans leur zèle que Radziwill le Noir et Jean Laski, vinssent -à se prolonger au-delà du terme fatalement assigné à leur mission, et -leur crédit, principalement celui dont jouissait Radziwill, décidait, -très probablement, l'esprit chancelant de Sigismond-Auguste à -embrasser cette croyance et à consolider d'un seul coup la triomphe de -la Réforme en Pologne; mais, malheureusement pour la cause des -Écritures et pour celle de la nation, la mort trancha ces deux nobles -carrières au moment où elles multipliaient les plus hardis efforts -pour fonder une Église nationale réformée dans leur pays, et quand le -Protestantisme réclamait au plus haut degré l'assistance de pareils -hommes pour résister aux attaques de champions de l'Église romaine -aussi formidables qu'Hosius et Commendoni. Étienne Batory, attiré du -Protestantisme dans le giron de cette Église, porta un nouveau coup à -la cause de la Réforme en Pologne; et le règne de Sigismond III, qui, -pendant près d'un demi-siècle, travailla sans relâche à la ruine des -Confessions dissidentes de son royaume, y produisit les mêmes effets -que chez toute autre nation. - -Les Protestants eux-mêmes commirent incontestablement de déplorables -erreurs, dont la première est leurs divisions, causées par la -jalousie et le mauvais vouloir qui animaient les Luthériens contre les -Confessions de Genève et de Bohême. C'est ce malheureux sentiment qui, -après la mort de Sigismond-Auguste, mit obstacle à l'élection d'un -Protestant au trône de Pologne. Et les déclamations de plusieurs -théologiens luthériens contre ces deux Confessions, auxquelles ils -déclaraient hautement préférer l'Église catholique, ne purent qu'agir -de la manière la plus funeste sur les intérêts de tous les -Protestants. Les Luthériens polonais ne sont pas seuls, cependant, à -porter le blâme de ces regrettables procédés; et, malheureusement, la -conduite de leurs frères d'Allemagne fut aussi condamnable et -produisit des conséquences plus désastreuses encore; car, ainsi que -nous l'avons rapporté, leur misérable jalousie de la Confession -réformée entraîna la dissolution de l'Union évangélique, et la chute -du Protestantisme en Bohême et dans l'Autriche proprement dite. - -L'une des grandes causes de la faiblesse des Protestants en Pologne -était l'organisation défectueuse de leurs églises, qui manquaient d'un -centre commun. La Confession genevoise et celle de Bohême, unies dès -1555, étaient assez nombreuses à cette époque pour soutenir une lutte -victorieuse contre leurs ennemis, si elles avaient su centraliser dans -leur sein une administration forte avec une action permanente. Mais, -au lieu de ce lien commun, chacune des trois provinces qui divisaient -politiquement le pays, la Grande-Pologne, la Petite-Pologne et la -Lithuanie, avait son organisation ecclésiastique séparée, entièrement -indépendante l'une de l'autre; et les Protestants polonais ne -s'unissaient qu'accidentellement en synodes généraux, leur grande -convocation nationale. C'était là un vice très sérieux; car de longs -intervalles s'écoulaient toujours entre ces assemblées, et laissaient -leurs affaires exposées, sans aucune garantie protectrice, à la -persécution incessante des autorités catholiques constituées à -demeure. Pour contre-balancer cette influence hostile, les Protestants -eussent dû fonder une sorte de comité de permanence, ayant son siége -dans la capitale du pays et veillant sans relâche à leurs intérêts. -Malheureusement, rien de semblable n'eut lieu, et les rares synodes -généraux qui s'assemblèrent, ne parvinrent pas une fois, malgré le -zèle incontestable de leurs membres, à atteindre le but de leur -convocation; à vrai dire, il est presque sans exemple qu'une assemblée -nombreuse, convoquée accidentellement pour quelque objet d'importance, -produise autre chose qu'une surexcitation fébrile, suivie par contre -d'une lassitude et d'un refroidissement qui rendent illusoires toutes -les bonnes intentions dont elle s'était montrée animée. C'est là ce -qui explique, selon nous, comment des résolutions les plus fermes -adoptées aux synodes protestants, il ne sort trop souvent que _vox, -vox et præterea nihil_, tandis que les Catholiques, sans faire aucune -démonstration publique, marchent pas à pas, mais sans jamais dévier, à -l'accomplissement de leurs desseins. - -Les Dissidents polonais commirent encore une grande faute à la diète -de 1573, qui leur garantit une parfaite égalité de droits civils et -religieux avec les Catholiques. Il ne suffisait pas, comme -l'expérience le démontra, d'arracher à la législation du pays une -déclaration que le clergé catholique invalida en fait par son refus -d'y souscrire, et que ses efforts rendirent en effet illusoire; il eût -fallu que les Dissidents tinssent ferme, jusqu'à ce qu'ils eussent mis -leurs adversaires dans l'impossibilité de leur nuire, en leur ôtant -les armes qui faisaient leur supériorité, c'est-à-dire jusqu'à ce -qu'ils eussent exclu les évêques du sénat, déclaré par la voix de la -législature que l'Église de Rome n'était pas l'Église dominante de -Pologne, et détruit ainsi dans sa source l'influence qu'elle exerçait -sur les affaires temporelles à l'exclusion des Confessions -dissidentes. L'Église catholique une fois réduite à son attitude -spirituelle, ses adversaires avaient l'avantage de pouvoir la -combattre à armes égales, au lieu de se laisser prendre à l'apparence -d'une paix impossible avec un ennemi qui, les traitant de rebelles et -d'usurpateurs, ne reculait pour les frapper qu'en présence d'un -obstacle insurmontable. Les Protestants, unis à cette époque aux -sectaires de l'Église d'Orient, étaient assez forts pour remporter -cette victoire, qui pouvait seule assurer leur repos; et l'opinion -régnante les autorisait à compter sur un appui sérieux, même de la -part de beaucoup de Catholiques. Mais ils dédaignèrent leur ennemi, -s'imaginant que l'opinion publique du pays resterait toujours avec -eux; et, en conséquence, au lieu de suivre une voie qui leur était -tracée par les plus sains principes de la conservation de soi-même, -ils reconnurent tous les droits et priviléges de cette même Église, -dont les évêques, à l'exception d'un seul, leur refusaient toute -satisfaction de ce chef. - -Les Protestants travaillaient avec ardeur à fortifier leur position en -améliorant leur condition morale, en fondant des écoles et en publiant -la Bible et des ouvrages religieux; mais le courant de la réaction fut -si rapide et si fort, et les attaques de leurs antagonistes si -incessantes, qu'ils eurent à lutter sur ce terrain même avec les plus -grandes difficultés, usant leurs forces contre un ennemi que le -triomphe grandissait. Nous avons décrit en son lieu, l'influence -désastreuse des doctrines des Anti-Trinitaires sur la cause de la -Réforme en Pologne. - -Nous ne cherchons en aucune manière à atténuer les fautes dont les -Protestants polonais avaient assumé la responsabilité; mais nous -répétons notre conviction, que les circonstances extérieures qui -causèrent principalement la chute de la Réforme en Pologne, eussent -entraîné le même résultat dans tout autre pays. Nous avons déjà dit -que le triomphe de la Religion réformée, en Angleterre, eût été très -douteux si la reine Marie avait tenu le sceptre plus long-temps, et -si, au lieu de transmettre la couronne à Élizabeth, elle l'avait -laissée à un souverain catholique. Ajoutons que Jacques II, monarque -qui ne disposait ni des artifices ni des moyens de séduction que -Sigismond III avait au service de sa bigoterie, mais qui se tenait -seul dans sa croyance, contre une Église réformée constituée et -comptant pour adhérents tout un parlement et la grande majorité de la -nation, réussit dans le court espace de son règne, malgré toutes les -difficultés de sa position, à séduire beaucoup d'individus qui -trahirent leur religion pour la faveur du roi. Et qui peut dire où -cela se serait arrêté, si, au lieu de s'abandonner aux mouvements -impérieux de sa dévotion et de sa nature despotique, il eût agi avec -cette habileté consommée qui caractérise en général la politique des -Jésuites? Mais, allons plus loin, et admettons pour un instant une -éventualité que nous espérons bien ne voir jamais se réaliser; -laissant toutefois à nos lecteurs le soin d'apprécier si elle est dans -les choses possibles. Supposé, donc, qu'il existât dans la -Grande-Bretagne une faction,--le nom ne fait rien à l'affaire,--ayant -pour but de rétablir la suprématie de l'Église de Rome; que cette -faction poursuivît son dessein avec une persévérance infatigable et -une grande habileté, employant tous les moyens possibles pour arriver -à ses fins; qu'elle recourût aux artifices employés par les Jésuites -pour soumettre l'Église grecque de Pologne à la domination catholique, -et s'abaissât jusqu'à voler l'habit des ministres de l'Église même -qu'elle aspirerait à détruire ou à subjuguer; supposé que la -littérature, levier le plus puissant pour semer le bon grain ou -l'ivraie dans un État civilisé, se transformât dans les mains de cette -même faction en instrument de ses vues, prostituant les trésors de la -science et les plus nobles dons de l'intelligence à une oeuvre de -ténèbres, et convertissant ou plutôt égarant l'opinion publique, au -moyen de publications adaptées aux degrés les plus bas comme aux plus -élevés de la culture intellectuelle, par la philosophie, la poésie, -l'histoire, aussi bien que par le roman, la légende populaire, voire -même les contes de nourrice;--que tous ces ouvrages eussent une -tendance plus ou moins cachée, mais toujours la même, à déprécier le -Protestantisme et à exalter le Catholicisme; tandis que les -protestants, soit imprudent mépris de leurs adversaires, soit -impuissance d'une organisation sans lien commun, se contenteraient -d'être les hérauts des triomphes de leurs ennemis et de proférer des -plaintes amères contre leurs succès, au lieu de lutter d'efforts pour -éclairer l'opinion publique et de prendre des mesures efficaces pour -arrêter leurs progrès;--supposé, enfin, que notre faction catholique -se fît un parti imposant parmi les classes supérieures du pays et -acquît ainsi à sa cause l'influence souveraine du rang, de la richesse -et de la mode,--influence puissante en tous lieux, mais surtout en -Angleterre, où la grande disproportion du capital au travail établit -entre l'employé et celui qui employe, entre le commerçant et le -chaland, des liens de dépendance beaucoup plus étroits que ceux de la -hiérarchie féodale,--en ce pays, où souvent les radicaux les plus -déterminés en politique se soumettent au prestige du rang et de la -_fashion_, dont les séductions ne sont même pas toujours sans empire -sur l'esprit le plus sérieux;--toutes ces batteries une fois dressées -et combinées pour porter à la fois sur le Protestantisme de cette -contrée, avec le même acharnement que l'on y mit en Pologne, _mutatis -mutandis_, qui saurait prédire ce qu'il en adviendrait? - -Nos lecteurs apprécieront si les évènements dont nous sommes témoins, -sont de nature à justifier, ou non, les aperçus qui se trouvent -consignés dans ces lignes. - -Quant à l'état actuel du Protestantisme en Pologne, il est loin d'être -tel que les amis de la Réforme le souhaiteraient. Szafarik, dans son -ethnographie slave, porte le nombre des Protestants polonais, en -chiffres ronds, à 442,000, disséminés pour la plupart en Prusse et en -Silésie. Il existe un nombre considérable de Protestants en Pologne; -mais ce sont des colons allemands, dont beaucoup toutefois se sont -incarnés dans leur nouvelle patrie et sont vraiment Polonais de coeur -et de langage. Suivant le tableau statistique publié en 1845, il y -avait dans le royaume de Pologne, c'est-à-dire cette partie du -territoire polonais qui fut annexée à la Russie par le traité de -Vienne, sur une population de 4,857,250 habitants, 252,009 Luthériens, -3,790 Réformés, et 546 Moraves. Nous n'avons pas de données -statistiques concernant la population protestante des autres -provinces polonaises soumises à la Russie. Nous pouvons seulement -dire, d'après nos souvenirs, qu'il y a vingt ans environ, il existait -là de vingt à trente églises de la Confession genevoise. Leurs -Congrégations, consistant principalement en petite noblesse, sont loin -d'être nombreuses, à l'exception de deux, qui, composées de paysans se -montent à trois ou quatre mille âmes environ[167]. La même Confession -possédait plusieurs écoles de plus haute lignée en Lithuanie, fondées -en partie et soutenues par la branche protestante de la famille des -princes Radziwill. On comptait de ces écoles à Vilna, Brestz, Szydlow, -Birzé, Sloutzk et Kiéydany. - -[Note 167: Ils se distinguent des paysans voisins par une meilleure -éducation, chacun d'eux sachant lire et écrire, ainsi que par la -supériorité de leurs moeurs et par leur aptitude au travail.] - -De celles-là, les deux dernières seulement vécurent jusqu'à nous, -richement dotées par leurs fondateurs, les Radziwill, et mises à -couvert de la persécution catholique par cette puissante famille, dont -les membres, voués plus tard au Catholicisme, n'en continuèrent pas -moins à témoigner beaucoup de bienveillance aux institutions -protestantes de leurs ancêtres. En 1804, le département universitaire -de Vilna, comprenant les provinces enlevées à la Pologne par la -Russie, reçut une nouvelle organisation du prince Adam Czartoryski, -que l'empereur Alexandre[168] avait nommé _curateur_, c'est-à-dire -directeur suprême de ce département. Cette organisation intronisa un -système d'éducation publique, rival des meilleures créations de -l'Europe, et l'instruction, reçue en polonais, préserva la -nationalité polonaise sous la domination de la Russie. L'école -protestante de Kiéydany[169] et celle de Sloutzk, eurent une large -part à la nouvelle organisation; elles furent considérablement -agrandies, et touchèrent des revenus additionnels au moyen d'un -prélèvement annuel concédé à perpétuité sur le fonds général du -département de l'instruction publique, et une indemnité en faveur des -élèves qui étudiaient à l'Université de Vilna pour exercer le -professorat aux mêmes écoles. Ainsi le prince Czartoryski, en rendant -service à son pays en général, a procuré en même temps un grand -avantage à ses concitoyens protestants, en relevant la condition de -leurs écoles; et, comme l'histoire témoigne que la vérité religieuse a -toujours progressé sous l'empire d'un bon système d'éducation -publique, il n'avait pas peu mérité de cette cause sacrée, en -généralisant un tel progrès dans les provinces polonaises de la -Russie. Les services de ce grand patriote sont assez connus en ce pays -et dans le reste de l'Europe, ils n'ont pas besoin de nos louanges -pour être appréciés comme ils le méritent, par tout ce qu'il y a de -nobles âmes et d'esprits éclairés chez toutes les nations. L'école de -Sloutzk existe encore, si nous ne nous trompons, bien que profondément -modifiée; mais celle de Kiéydany, qui avait traversé deux siècles de -prospérité et résisté à toutes les persécutions catholiques, fut -supprimée en 1824 dans les malheureuses circonstances que voici: en -1823, le sénateur russe Novossiltzoff, qui était chargé de la -direction suprême des affaires de l'instruction publique de la -Lithuanie, sous le grand-duc Constantin, signala son administration -par diverses mesures oppressives contre les établissements -universitaires de cette province. Une grande fermentation commença à -se manifester parmi les élèves, et s'accrut des rigueurs déployées -contre les plus mutins, de même que du système d'inquisition appliqué -à l'Université de Vilna et aux écoles de son département. Une -circulaire secrète fut adressée aux recteurs de tous les -établissements, leur enjoignant de surveiller les compositions -diffamatoires qui pourraient échapper à l'effervescence des élèves, et -d'en rendre bon compte aux autorités. Le malheur voulut que le fils du -révérend M. Moleson (descendant des anciennes familles écossaises dont -nous avons parlé), ministre protestant et recteur de l'école de -Kiéydany, découvrît, par hasard, l'une de ces circulaires parmi les -papiers de son père; provoqué par ses termes mêmes, il résout à -l'instant, avec la fougue d'un écolier de dix-sept ans, de jouer un -tour de son métier aux autorités, en composant et en placardant -quelques pamphlets auxquels il n'eût autrement jamais pensé. Plusieurs -étudiants se joignent à lui, et bientôt il a mis au jour et affiché -sur les murs de quelques maisons, un libelle, très peu sanglant -d'ailleurs, contre le grand-duc Constantin. - -[Note 168: Les sentiments de ce souverain étaient sans doute aussi -bienveillants que ses vues étaient libérales et éclairées; mais une -influence occulte semble avoir jeté un voile sur cet esprit d'élite, -dans les dernières années de son règne.] - -[Note 169: Nous avons dit que Kiéydany se faisait remarquer par une -Congrégation écossaise très importante.] - -Novossiltzoff, en personne, se rendit à Kiéydany pour diriger -l'instruction de cette affaire; les auteurs du libelle furent bientôt -découverts, et le cas fut soumis à une cour martiale, qui condamna le -jeune Moleson et un autre enfant de son âge, appelé Tyr, pour une -offense qui eût appelé partout ailleurs sur les coupables une -correction d'écolier, aux travaux perpétuels dans les mines de -Nertchinsk, en Sibérie; et la sentence fut immédiatement exécutée. Le -collége de Kiéydany fut supprimé par un _oukaze_, et l'admission de -tous ses élèves interdite dans tout établissement public d'éducation. -Le prince Galitzin, ministre de l'instruction publique en Russie, -essaya d'adoucir l'ordonnance barbare qui privait d'enseignement deux -cents jeunes gens environ, innocents même de l'offense puérile d'une -tête chaude; mais l'influence de Novossiltzoff paralysa ses bonnes -intentions. - -Le clergé protestant de la Confession genevoise, en Lithuanie, tire -ses ressources de biens fonds, ainsi que de propriétés d'une autre -nature dont les églises ont été dotées par la libéralité de leurs -fondateurs. Les avantages d'une fondation à perpétuité sur le principe -d'une contribution volontaire, sont écrits dans le sort des églises et -des écoles protestantes de Pologne. En effet, presque toutes celles du -dernier ordre s'écroulèrent, comme nous l'avons déjà fait observer, -aussitôt que les patrons ou les Congrégations qui les avaient -alimentées vinrent à déserter leur culte, à se disperser ou à -s'appauvrir par la persécution ou par toute autre cause; tous les -établissements, au contraire, qui avaient l'avantage d'une fondation -perpétuelle, soutinrent le choc de toutes les adversités et -contribuèrent puissamment à raffermir la foi des habitants protestants -de leur ressort. À ce propos, nous ne saurions nous empêcher de faire -remarquer, avec une véritable satisfaction patriotique, que malgré -l'influence que les Jésuites exercèrent sur notre malheureux pays, ils -ne purent jamais, quoi qu'ils fissent, effacer de l'esprit national -tout sens de justice et de légalité, au point d'obtenir la -confiscation des biens des églises et des écoles protestantes, et Dieu -sait pourtant si l'intention manquait à ces bons pères! - -L'école de Sloutzk et celle de Kiéydany furent du plus grand avantage -aux Protestants de la Lithuanie; car non-seulement l'instruction y -était gratuite, mais il y avait des bourses dans chacune d'elles, pour -les élèves sans ressources, qui étaient entièrement entretenus aux -frais de ces établissements. L'éducation qu'ils y recevaient leur -ouvrait les portes d'une Université. Les ministres et les professeurs -faisaient leurs études aux Universités protestantes du dehors. Des -dons pour cette classe d'étudiants, furent fondés à Koenigsberg par -les princes Radziwill; à Marbourg, par une reine de Danemarck, -princesse de Hesse; à Leyde, par la maison d'Orange, et à Édimbourg, -par un négociant écossais qui avait long-temps fait le commerce en -Pologne. Cette dernière fondation est de très peu d'importance, et, -quand personne n'y prétend, on l'emploie à quelque autre objet. Les -autres fondations dont nous avons parlé n'ont pas été supprimées, que -nous sachions; et, tout au moins, quelques-unes d'entre elles servent -aux Protestants de la Pologne prussienne. Le gouvernement russe a -interdit à ceux de la Lithuanie et du royaume de Pologne de recourir -aux Universités étrangères, mais il défraie leurs étudiants en -théologie à l'Université de Dorpat. Les Universités de Vilna et de -Varsovie, qui avaient tant profité à la jeunesse polonaise, sans -acception de Confessions, ont été abolies à la suite des évènements de -1831, et l'ensemble du système d'éducation a subi une modification que -l'on ne saurait malheureusement considérer comme un progrès. - -Dans la Pologne prussienne, on comptait, selon le recensement de 1846, -dans les provinces de la Prusse occidentale ou l'ancienne Prusse -polonaise, sur une population de 1,019,105 habitants, 502,148 -Protestants, et, dans celle de Posen, ou Posnanie, sur 1,364,399 âmes, -il y avait 416,648 Protestants. Parmi ces Protestants, il y a des -Polonais; mais, malheureusement, leur nombre, au lieu d'augmenter, -diminue chaque jour, grâce aux efforts du gouvernement pour germaniser -à tout prix ses sujets d'origine slave. Le culte, dans presque toutes -les églises, est fait en allemand; le service polonais, loin d'être -encouragé, est écarté par tous les moyens imaginables, les efforts -continuels du gouvernement prussien pour fondre la population slave -dans l'élément germain, donnèrent au Catholicisme le grand avantage -d'y être considéré, et non sans raison, comme le dernier refuge de la -nationalité polonaise, et firent par là un tort considérable au -Protestantisme. La masse de la population appelle le Protestantisme la -Religion allemande, et considère l'Église de Rome comme l'Église -nationale. Il en résulte que beaucoup de patriotes, qui eussent bien -plus volontiers incliné vers le Protestantisme, se sont ralliés à la -bannière de Rome comme au seul moyen de préserver leur nationalité de -l'envahissement du Germanisme. Voilà sur quels fondements la presse -allemande accuse les Polonais de Posen d'être de superstitieux -Catholiques, courbés sous la domination des prêtres. Mais nous pouvons -opposer à cette insinuation un fait récent. La Ligue polonaise, ou -l'Association nationale de la Pologne prussienne, qui s'était formée, -en 1848, pour assurer la conservation de sa nationalité par tous les -moyens légaux et constitutionnels, par la propagation de la -littérature, du langage national et de l'éducation, et qui comptait -dans son sein tout ce que cette province renfermait d'honorables -Polonais, avait pour président honoraire l'archevêque de Posen, tandis -que son comité de direction était présidé par un noble Protestant, le -comte Gustave Potworowski. L'auteur de ce livre espère avoir donné -des preuves incontestables de l'énergie de ses opinions protestantes, -dans son _Histoire de la Réforme en Pologne_, ouvrage qui, -principalement dans la traduction allemande, a été répandu à profusion -dans son propre pays. Il déclare, avec une sorte d'orgueil -patriotique, que, loin de lui nuire dans l'esprit de ses concitoyens, -la sincérité de ses convictions lui a valu des témoignages d'estime -même de la part de ceux dont les vues religieuses s'éloignent le plus -des siennes. L'Association nationale dont il vient de parler, -gardienne de ces nobles sentiments d'impartialité, lui avait fait -l'honneur de le nommer son correspondant. Mais ce qui dénote au plus -haut degré l'absence de tout fanatisme religieux chez les Polonais -catholiques, et leur sincérité à reconnaître le mérite de leurs -concitoyens protestants, c'est l'admiration respectueuse qu'ils -professaient pour le caractère de Jean Cassius, ministre de la ville -de Orzeszkow, non loin de Posen, dont la mort, arrivée en 1849, fut -une perte cruelle pour la cause de sa religion et de son pays. -Quelques détails incidents sur la vie de cet homme distingué ne seront -peut-être pas sans intérêt pour nos lecteurs. - -Jean Cassius descendait d'une ancienne famille appartenant aux Frères -Bohémiens. Elle s'était établie en Pologne au temps des persécutions -qui s'appesantirent sur cette communauté vraiment chrétienne, et avait -produit sur cette terre d'adoption plusieurs ministres distingués par -leur piété et par leur savoir. Jean Cassius hérita des qualités -éminentes de ses ancêtres, et l'ardent patriotisme qui faisait battre -son coeur et dirigeait toutes ses actions, en reçut une nouvelle -grâce. Il unit pendant quelque temps, aux devoirs d'un ministre de la -religion, l'emploi de professeur de classiques à la haute école de -Posen, où ses talents et son zèle firent de ses élèves des citoyens -utiles et lui acquirent l'estime de ses compatriotes. Le gouvernement -à qui ses tendances et ses aspirations patriotiques portaient ombrage, -le destitua de son emploi en 1827, comme _persona ingrata_ aux -autorités, et lui offrit cependant une situation beaucoup plus -avantageuse en Poméranie. Cassius rejeta cette offre, qui avait pour -but de l'enlever à une sphère d'action toute morale, et pourtant il -n'avait d'autre ressource, pour subvenir aux besoins de sa nombreuse -famille, qu'un très mince revenu attaché à ses fonctions de ministre. -L'estime de tous ses concitoyens, fut, pour cette âme généreuse, une -riche compensation à son sacrifice. Il n'y avait pas d'affaire -publique de quelque importance qui ne lui fût soumise, et le zèle, les -talents, la résolution droite et ferme qu'il déployait en toute -occasion, lui acquirent à lui, ministre protestant, parmi les hommes -de toutes religions, un degré d'influence auquel ont atteint bien peu, -s'il en est, de hauts dignitaires de l'Église nationale. Ses -concitoyens na furent pas oublieux de ses services, ils prirent soin -de ses enfants et leur firent donner une éducation brillante et solide -à la fois. Les malheurs qui frappèrent, en 1848, son pays natal, -brisèrent son coeur patriotique; sa mort fut pleurée comme une -calamité publique. Les principaux citoyens de la province, sans -excepter les plus hauts dignitaires de l'Église romaine, assistèrent -aux funérailles du patriote chrétien, et l'accompagnèrent en deuil -jusqu'à sa dernière demeure, pour honorer sa mémoire. On a pourvu à -l'existence de sa famille, et une souscription a été ouverte pour -l'érection d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de ses -services et de la reconnaissance de ses concitoyens. - -L'exemple de Cassius montre quels avantages le Protestantisme eût pu -obtenir dans la Pologne prussienne et dans d'autres contrées slaves, -s'il avait été soutenu dans sa marche par les moyens puissants qui -l'avaient rendu autrefois si florissant dans ces régions, c'est-à-dire -par la nationalité qu'une forme pure de Christianisme développe, élève -et sanctifie, en lui confiant la noble mission de travailler aux -grandes fins de la Religion; car il n'y a qu'une Église fille de -l'erreur, ou un système capable d'asservir la Religion à ses vues -politiques, qui essaiera jamais d'éteindre les sentiments de -nationalité, sacrés pour tous les peuples qui ne sont pas tombés à ce -degré de dégradation morale et intellectuelle où le bien-être matériel -devient le but suprême de la vie. - -Nous ne terminerons pas cette esquisse de l'histoire religieuse de -notre pays, sans parler de l'institution protestante qui subsiste -encore sur son sol, et qui, dans notre ferme conviction, pourrait être -de la plus haute utilité à la cause de la Religion des Écritures, si, -au lieu d'avoir à lutter sans cesse contre la germanisation -systématique du gouvernement prussien, elle était livrée à la liberté -de ses allures nationales, nous voulons parler de la haute école de -Lissa ou Leszno, dans la Pologne prussienne. - -Nous avons saisi plusieurs fois l'occasion de mentionner, dans le -cours de cet ouvrage, que la puissante famille des Leszczynski, -propriétaires de cette ville, d'où ils tirent leur nom, s'était -distinguée par l'ardeur de son zèle et de son attachement à la vraie -Religion, dès le temps de Huss. Raphaël Leszczynski, dont nous avons -dit la manifestation hardie contre Rome, donna l'église catholique de -Leszno aux Frères Bohémiens en 1550, et y fonda, en 1555, une école -qui fut considérablement augmentée par son descendant André -Leszczynski, palatin de Brzescie, en Cujavie. C'était cependant une -sorte d'école primaire; mais quand Leszno vit sa prospérité se -développer par l'immigration de plusieurs milliers d'industrieux -Protestants, qui venaient de la Bohême et de la Moravie demander à la -Grande-Pologne un refuge contre la persécution qui suivit dans ces -contrées la bataille de Weissenberg (1620), le propriétaire de cette -ville, Raphaël Leszczynski y ouvrit (en 1628) une école d'un plus haut -degré pour la Confession helvéto-bohémienne, et la dota -magnifiquement. Outre les langues anciennes, le polonais et -l'allemand, on enseignait dans cette école beaucoup d'autres sciences, -telles que les mathématiques, l'histoire universelle, la géographie, -l'histoire naturelle, etc. Elle était dirigée par des hommes du plus -grand savoir, comme Johnston, professeur d'origine scoto-polonaise, -dont nous avons parlé, et qui composa pour elle un Manuel d'histoire -universelle, publié à Leszno en 1639. L'individualité la plus -remarquable de celles qui figurent dans l'enseignement de cette école, -est assurément le célèbre philologue Jean Amos Coménius[170], dont -les ouvrages acquirent à leur auteur une réputation plus -qu'européenne, et qui, à une époque où presque toutes les écoles de -l'Europe s'en tenaient aux anciennes méthodes d'instruction, bonnes -tout au plus à gaspiller le temps des élèves, osa ouvrir une nouvelle -route dans ce champ si étendu, en composant pour l'école de Leszno son -célèbre traité _Janua linguarum reserata_, qui facilita beaucoup -l'étude des langues étrangères. - -[Note 170: Coménius naquit, en 1592, à Komna, en Moravie, d'où il tire -son nom. Après avoir étudié dans plusieurs Universités, il devint, en -1618, pasteur et maître d'école à Fulnek, ville de sa province. Il -avait conçu de bonne heure une nouvelle méthode d'enseignement des -langues; il publia quelques essais et prépara sur ce sujet quelques -papiers qui furent détruits en 1621, avec sa bibliothèque, par les -Espagnols, qui s'étaient rendus maîtres de la ville où il résidait. La -proscription de tous les ministres protestants de Bohême et de -Moravie, par l'édit de 1624, força Coménius, avec beaucoup d'autres, à -chercher un asile en Pologne, où il fut nommé recteur de l'école de -Leszno et chef de la petite Église des Frères Moraves. Il publia, en -1631, sa _Janua linguarum reserata_, c'est-à-dire la Porte des -Langues, qui valut rapidement à son auteur une réputation prodigieuse; -Bayle dit avec raison que ce livre seul eût suffi pour immortaliser -Coménius, car il fut traduit et publié pendant sa vie non-seulement en -douze langues européennes, en latin, en grec, en bohémien, en -polonais, en allemand, en suédois, en hollandais, en anglais, en -français, en espagnol, en italien et en hongrois, mais encore en -plusieurs langues orientales, telles que l'arabe, le turc et le -persan. On peut ajouter que cet ouvrage établit aussi la réputation de -Leszno, où il parut pour la première fois, après avoir été composé -pour son école. La réputation de Coménius engagea le gouvernement -suédois à lui offrir la mission de réglementer les écoles de ce -royaume; mais, préférant sa résidence à Leszno, il promit seulement -d'aider de ses avis ceux que ce gouvernement emploierait à cette -tâche. Il traduisit ensuite en latin une nouvelle méthode -d'instruction pour la jeunesse, qu'il avait écrite en bohémien. Cette -traduction parut à Londres en 1639, sous le titre de _Pansophiæ -prodromus_. Une traduction anglaise en fut faite par J. Collier, qui -lui donna pour titre _les Avant-coureurs du savoir universel_ -(Londres, 1651). Cet ouvrage augmenta sa réputation à un tel point, -que le Parlement anglais l'invita, en 1641, à venir coopérer à la -réforme de l'école de ce pays. Il arriva à Londres en 1641 mais la -guerre civile qui éclata dans la Grande-Bretagne empêcha d'utiliser -ses talents; il tourna ses pas vers la Suède, où sa présence était -sollicitée par de hauts personnages. Après plusieurs conférences avec -le chancelier Oxenstiern, il fut décidé qu'il s'établirait à Elbing, -ville de la Prusse polonaise, et qu'il composerait dans cette -résidence un ouvrage sur sa nouvelle méthode d'enseignement, à l'aide -d'une rémunération considérable qui lui permît de consacrer son temps -tout entier à la recherche des méthodes générales propres à faciliter -l'éducation et l'instruction de la jeunesse. Après quatre ans -consacrés à cette occupation, il revint en Suède et soumit son -manuscrit à une commission chargée de l'examiner; il fut déclaré digne -d'être imprimé quand il serait achevé, mais nous ignorons s'il a -jamais été publié. Il passa encore deux ans à Elbing, et retourna -ensuite à Leszno, en 1650. Il se rendit en Transylvanie, où le prince -régnant, Étienne Ragodzi, l'avait invité à venir réformer les écoles -publiques. Il fit un règlement pour le collége protestant de -Saros-Patak, conformément aux principes de son _Pansophiæ prodromus_. -Après une résidence de quatre ans en Transylvanie, il revint à Leszno -et présida aux destinées de son école jusqu'à la destruction de cette -ville. Il s'enfuit en Silésie, et, après avoir erré dans différentes -parties de l'Allemagne, il s'établit définitivement à Amsterdam, où il -mourut, en 1691, dans la prospérité. - -Outre les ouvrages déjà mentionnés, Coménius a écrit _Synopsis Physicæ -ad Lumen divinum reformatæ_, Amsterdam, 1641, publié en anglais en -1652; _Porta sapientiæ reserata, seu nova et compendiosa methodus -omnes artes ac scientias addiscendis_, Oxoniæ, 1637, et plusieurs -autres ouvrages. Son vaste savoir ne l'empêcha pas de sacrifier à la -superstition de son époque. Il devint l'un des fermes croyants de -toutes ces prophéties qui circulaient parmi les Protestants -d'Allemagne, de Bohême et de Moravie, sur la venue immédiate du -Millenium, la révolution, la chute de l'Antechrist, c'est-à-dire le -Pape, et qui étaient le produit d'imaginations exaltées par la -persécution. Il réunit et publia à Amsterdam, en 1657, dans un ouvrage -intitulé _Lux in tenebris_, les visions du Morave Drabitius, le -Silésien Kotterus, et Christine Poniatowski, dame polonaise qui prédit -la ruine prochaine du Catholicisme et la destruction de l'Autriche par -la Suède, Cromwell et Ragodzi. Ce livre lui fit un tort considérable -aux yeux de beaucoup de ses contemporains.] - -Cette école était suivie par des élèves protestants, non-seulement de -toutes les parties de la Pologne, mais encore de la Prusse, de la -Silésie, de la Bohême, de la Moravie et même de la Hongrie. Elle -possédait une imprimerie, d'où sont sortis plusieurs ouvrages -importants en polonais, en bohémien, en allemand et en latin. - -La ville de Leszno, détruite comme nous l'avons dit, en 1656, fut -rebâtie, et son école réouverte en 1663, par les efforts réunis des -habitants protestants de cette ville et de la province dans laquelle -elle est située. On y attacha un séminaire pour l'instruction des -futurs ministres. Cette école resta bien au-dessous de sa première -splendeur, car elle avait perdu une grande partie des biens de sa -fondation, et les Protestants étaient généralement ruinés par la -guerre et par la persécution. La ville de Leszno vit cependant -refleurir sa prospérité sous le patronage de la famille Leszczynski -qui, bien que convertie au Catholicisme, fut loin de persécuter les -habitants protestants de ses possessions, et les protégea, au -contraire, de son influence, contre l'oppression du clergé. Pendant -les commotions produites par l'invasion de Charles XII, les habitants -de la ville de Leszno épousèrent avec chaleur les intérêts de leur -seigneur héréditaire, le roi Stanislas Leszczynski, ce qui attira sur -eux le ressentiment de son adversaire, le roi Auguste II, électeur de -Saxe, et de ses alliés, les Russes, qui brûlèrent la ville en 1707. -Leszno, ou Lissa, fut néanmoins reconstruit peu de temps après, avec -l'église et l'école protestante, qui dut sa réorganisation aux grands -sacrifices et aux efforts des habitants protestants de la ville et de -la province dans laquelle elle est située. En 1738, la cité de Leszno -fut acquise par la famille des princes Sulkowski, qui se montrèrent -aussi bons et utiles patrons que les Leszczynski. L'école se releva -graduellement sous l'administration de plusieurs recteurs de la -famille de Cassius, la même qui produisit l'homme distingué dont nous -avons esquissé les principaux traits; mais cette institution, qui est -aujourd'hui le meilleur de tous les établissements de ce genre en -Pologne, et qui peut entrer en lice avec les premières écoles de -l'Allemagne, doit la prospérité dont elle jouit de nos jours au zèle -paternel du dernier propriétaire de Leszno, le prince Antoine -Sulkowski[171], qui, après avoir fourni une brillante carrière -militaire au service de son pays, vint chercher le calme de la vie -privée au sein de sa famille, qu'il ne quitta plus que lorsque les -intérêts de sa patrie exigèrent impérieusement son concours. Cependant -les occupations auxquelles il se consacrait dans cette retraite, moins -apparentes que celles qui avaient rempli la première partie de son -existence, n'en furent ni moins méritantes ni moins utiles à ses -concitoyens. Il prit lui-même l'administration supérieure de l'école -de Leszno, et, grâce aux fatigues et aux dépenses qu'il prodigua pour -son amélioration, il parvint à lui rendre tout l'éclat dont elle avait -brillé aux beaux jours des Leszczynski. - -[Note 171: Quelques mots sur la vie de cet homme remarquable, à qui le -principal établissement protestant d'éducation en Pologne doit tant de -sa prospérité, ne déplairont sans doute pas aux lecteurs de cet -ouvrage. L'auteur saisit avec empressement l'occasion de payer un -tribut de regrets à la mémoire de son ami, dont les sympathies ont -adouci l'amertume des plus rudes épreuves de son exil, et que sa mort -laissera toujours inconsolable. - -Le prince Antoine Sulkowski, fils du prince Sulkowski, palatin de -Kalisch, naquit à Leszno, en 1785. Après avoir achevé ses études à -l'Université de Gottingue, il finissait de se former en voyageant, -quand les succès de l'empereur des Français en Prusse éveillèrent dans -le coeur des Polonais l'espoir de recouvrer leur indépendance. -Sulkowski précipita son départ de Paris, où il se trouvait en ce -moment, et rentra dans ses foyers vers la fin de 1806. Il fut nommé -par Napoléon colonel du premier régiment polonais à lever. -L'enthousiasme patriotique fut si grand, que Sulkowski, ayant accompli -sa tâche avec une merveilleuse rapidité, emporta d'assaut la ville -fortifiée de Dirschau, à la tête de son nouveau régiment, le 23 -février de l'année d'ensuite (1807). Il prit une part active au reste -de la campagne, qui se termina par la paix de Tilsitt, en vertu de -laquelle une partie de la Pologne fut rétablie sous le nom de duché de -Varsovie. En 1808, quand plusieurs détachements de la nouvelle armée -polonaise furent dirigés sur l'Espagne, le régiment du prince -Sulkowski fut compris dans l'ordre de départ, et, bien qu'il eût -épousé depuis fort peu de temps Ève Kiçki, jeune femme d'une beauté -accomplie, à laquelle il avait voué ses premières affections, et qu'il -pût aisément se faire dispenser de ce service pénible, il crut de son -devoir de se joindre à ses compagnons d'armes. Arrivé dans la -Péninsule, il se distingua aux batailles d'Almonacid et d'Ocana, ainsi -qu'à la défense de Tolède. Malaga fut pris par les Français, le prince -Sulkowski fut nommé gouverneur de cette ville, et, malgré le sentiment -de haine et de vengeance qui animait les Espagnols contre les armées -envahissantes, il parvint, par sa conduite, à se concilier l'affection -de ses habitants. Il fut promu au rang de major-général, et revint -dans son pays en 1810, où il resta jusqu'à la mémorable campagne de -1812, pendant laquelle il commanda une brigade de cavalerie, prit part -aux principales batailles et fut gravement blessé dans la retraite. -Guéri de ses blessures et nommé au grade de lieutenant-général, il se -joignit à l'armée polonaise sous le prince Poniatowski, et combattit, -à la bataille de Leipsick, à la tête d'une division de cavalerie. -C'est à la suite de cette bataille qu'il se vit assailli par les -circonstances les plus difficiles, qui lui donnèrent occasion de -déployer toutes les qualités honorables de l'âme la plus intègre. Peu -de jours après la mort du prince Poniatowski, il fut nommé, par -l'empereur Napoléon, commandant en chef des débris du corps polonais, -qui, malgré ses grandes pertes, avait conservé tous ses étendards et -son artillerie. Ce commandement fut donné à Sulkowski à la demande -générale de ses compatriotes, malgré sa jeunesse (il avait alors -vingt-neuf ans) et la présence de plusieurs généraux plus âgés. Les -troupes polonaises, exaspérées par de longues souffrances et fatiguées -de se battre pour une cause qui menaçait de les réduire à l'état de -mercenaires, sans avancer celle de leur patrie, pressèrent leur chef -de les reconduire dans leurs foyers, leur souverain légitime, le roi -de Saxe, étant resté à Leipsick sur le désir de Napoléon lui-même. -Sulkowski reporta leurs plaintes bruyantes à l'Empereur, qui promit de -donner une réponse sous huit jours. Cela satisfit les troupes, et la -marche vers le Rhin continua; mais quand le délai fixé fut écoulé sans -que la décision attendue intervint, l'irritation des Polonais devint -si violente et ils accusèrent si bruyamment le prince Sulkowski d'être -prêt à les sacrifier aux vues de son ambition personnelle, que, pour -les décider à accompagner l'Empereur jusqu'à la frontière de ses -États, il dut leur promettre sur l'honneur de ne passer en aucun cas -au-delà du Rhin. Cette promesse solennelle calma l'irritation des -troupes, qui continuèrent leur marche. Quand elles furent parvenues à -un endroit appelé Schluchtern, l'Empereur, passant devant leur front, -appela Sulkowski et lui demanda s'il était vrai que les Polonais -voulussent le quitter. «Oui, Sire, répondit le prince; ils supplient -Votre Majesté de les autoriser à retourner dans leurs foyers, leur -nombre étant désormais trop insignifiant pour être de quelque valeur à -Votre Majesté.» L'Empereur résista, et, ayant assemblé les Polonais, -il leur adressa l'une ces allocutions par lesquelles il savait si bien -ranimer l'enthousiasme du soldat. Les troupes polonaises, exaltées par -les paroles impériales, oublièrent toutes leur première résolution et -promirent de suivre Napoléon jusqu'à la mort. On peut aisément se -faire une idée de la position cruelle dans laquelle le prince -Sulkowski se trouva placé par cette circonstance imprévue; il se -voyait dans l'alternative pénible ou de manquer à la parole par -laquelle il s'était engagé, envers ses compagnons d'armes, à prendre -le Rhin pour limite extrême de leurs travaux guerriers, ou de -sacrifier, si jeune, toutes ses espérances de gloire et d'ambition -(car l'empereur Napoléon, malgré le revers de Leipsick, avait encore -de grandes chances de ramener à lui la fortune), et, ce qui était plus -important encore, en s'exposant aux divers commentaires qui ne -manqueraient pas d'accueillir sa conduite dans cette malheureuse -conjoncture. Il choisit cependant le dernier parti, pensant qu'il n'y -avait pas de compromis possible avec une parole engagée d'une manière -aussi explicite et aussi solennelle que la sienne l'avait été, bien -que ses compatriotes, qui n'étaient pas liés de la même manière, -eussent changé de résolution; il demanda, en conséquence, à -l'Empereur, et obtint de sa bienveillance la permission de retourner -vers son souverain légitime le roi de Saxe, dont la destinée était -alors inconnue. Il quitta l'armée française, accompagné des officiers -de son état-major qui partagèrent sa résolution. Ayant appris que son -souverain était prisonnier à Berlin, il lui adressa de Leipsick une -lettre pour lui demander une libération de service, tant pour lui-même -que pour les officiers qui l'avaient accompagné, et bientôt après il -obtint des souverains alliés la permission de rejoindre sa famille. Il -convient d'ajouter que ses concitoyens rendirent hommage à la loyauté -de sa conduite.--De nouvelles espérances furent conçues, en faveur de -la Pologne, au congrès de Vienne, sous l'inspiration de l'empereur -Alexandre. Le prince Sulkowski fut appelé à coopérer à la formation -d'une armée polonaise, et il accepta avec joie une mission dans -laquelle il pouvait encore servir utilement sa patrie. Bien que le -congrès de Vienne n'ait pas réalisé l'espoir qui avait été nourri, de -voir la Pologne rendue à l'indépendance, il érigea une petite portion -de son territoire en royaume constitutionnel, soumis à l'empereur de -Russie comme roi de Pologne. C'en était assez cependant pour stimuler -les efforts des patriotes polonais et pour les engager à maintenir -cette création imparfaite, d'autant mieux qu'on avait stipulé que des -institutions nationales seraient accordées à ces parties de -l'_ancienne Pologne_ qui restaient annexées comme provinces à la -Russie, à la Prusse et à l'Autriche, et que ces stipulations -laissaient briller la perspective d'un complet rétablissement de ce -pays. Le prince Sulkowski entra donc au service du nouveau royaume, et -fut nommé aide-de-camp général de l'empereur Alexandre. Mais les -caprices tyranniques du grand-duc Constantin conduisirent bientôt -Sulkowski à demander sa mise en disponibilité, en déclarant -franchement à l'empereur les raisons qui l'engageaient à agir ainsi. -L'empereur insista auprès de Sulkowski pour qu'il revînt sur sa -détermination, et lui dit que les circonstances dont il se plaignait -n'étaient que temporaires. Sulkowski, que ses devoirs conduisirent -plusieurs fois à Saint-Pétersbourg, et qui reçut de l'empereur -Alexandre des témoignages de la plus grande bienveillance, insista de -son côté pour quitter le service, et, après plusieurs refus, obtint de -rentrer dans la vie privée en 1818. Il s'établit au château de Reisen, -dans le voisinage de Leszno, et se dévoua tout entier à l'éducation de -sa famille. Depuis la mort de sa vertueuse et charmante compagne, il -ne se reposait plus que sur lui de ce soin. Le bien-être de ses -tenanciers et de tous ceux qui respiraient dans sa dépendance devint -aussi l'objet de sa constante sollicitude. Une nouvelle carrière -s'ouvrit, en outre, pour son patriotisme, quand le grand-duché de -Posen, où Leszno est situé, reçut une représentation provinciale, dont -il fut créé membre héréditaire. Il présida aux États assemblés de sa -province, et fut fait membre du conseil d'État de Prusse. Cela le mit -dans une position difficile et délicate entre le monarque et les États -provinciaux, dont les députés se plaignaient justement des -envahissements continuels du gouvernement sur la nationalité de la -province, qui avait son existence garantie par le traité de Vienne. En -possession de la confiance des deux partis, il réussit, par la fermeté -qu'il déploya dans la défense des priviléges nationaux, à gagner la -confiance de ses concitoyens, tandis que le monarque rendit justice à -sa modération dans l'accomplissement consciencieux de ses pénibles -devoirs. Il se tint cependant à l'écart des affaires publiques autant -qu'il le put, consacrant son temps aux occupations utiles que nous -avons décrites dans cette note. Une mort prématurée vint couper court -à cette carrière, si noblement remplie. Le 14 avril 1835 plongea dans -une douleur profonde sa famille et tous ceux qui l'avaient connu, soit -personnellement, soit de réputation. Mais nul ne sentit sa perte plus -vivement que l'école de Leszno, qui lui devait tout. Professeurs et -élèves accompagnèrent sa dépouille mortelle, et après un discours -pathétique du recteur, déposèrent une couronne sur le cercueil de leur -bienfaiteur, dont la mémoire vivra long-temps dans leurs coeurs -reconnaissants. - -Cette notice biographique fut insérée par l'auteur dans son _Histoire -de la Réforme en Pologne_, (vol. 2, p. 334, etc.). Il saisit avec -empressement l'occasion de la reproduire, car ses sentiments et ses -opinions à cet égard sont restés les mêmes.] - -L'école se divise aujourd'hui en six classes, où les élèves apprennent -les principes de la religion, le latin, le grec et l'hébreu, le -polonais, l'allemand, la langue et la littérature françaises, les -mathématiques, l'histoire naturelle et la philosophie, la géographie, -l'histoire, le dessin et la musique. La jeunesse catholique s'y trouve -représentée d'une manière notable. Un ecclésiastique de ce culte est -attaché au collége pour son instruction religieuse. Le nombre des -élèves est d'environ trois cents; chacun d'eux trouvait dans ce prince -un ami toujours prêt à donner une assistance généreuse à ceux qui en -avaient besoin et qui méritaient sa bienveillance par leur conduite. À -leur sortie du collége, son active influence les suivait dans la -carrière qu'ils avaient embrassée, et allait au-devant de leurs -espérances. Sulkowski fournit, en effet, un noble exemple de la -hauteur de vues justement attribuée aux Catholiques les plus -distingués de notre pays, qui ont toujours fait abstraction de la -différence de religion, quand il s'est agi d'être utiles à leurs -concitoyens. - -Nous terminerons ici l'histoire religieuse de deux nations amies dont -les destinées sont intimement liées à celle du Protestantisme. Nous -allons essayer d'esquisser les principaux traits religieux du grand -Empire slavon, qui exerce déjà une puissante influence non-seulement -sur les nations d'origine slave, mais sur les affaires de l'Europe en -général, et même sur celles de l'Asie. - - - - -CHAPITRE XIV. - -RUSSIE. - - Origine du nom de Russie. -- Novogorod et Kioff. -- Première - expédition russe contre Constantinople. -- Expéditions réitérées - contre l'Empire grec. -- Relations commerciales entre les deux - pays. -- Introduction du Christianisme en Russie et influence de - la civilisation byzantine sur cet empire naissant. -- Expédition - des Russes chrétiens contre Constantinople, et prédiction - concernant la conquête de cette ville par leurs armes. -- - Division de la Russie en plusieurs principautés. -- Conquête de - ce pays par les Mogols. -- Origine et progrès de Moscou. -- - Esquisse historique de l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à - nos jours; son organisation actuelle. -- Union forcée avec - l'Église de Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. -- - Description des sectes russes ou les Raskolniky. -- Les - Strigolniky. -- Les Judaïstes. -- Effets de la réforme du XVIe - siècle sur la Russie. -- Rectification des livres sacrés et - schisme qui en est la suite. -- Terribles actes de superstition. - -- Les Starovértzy ou sectateurs de l'ancienne foi. -- - Superstitions payennes. -- Les Eunuques. -- Les Flagellants. -- - Les Malakanes ou Protestants. -- Les Doukhobortzi ou Gnostiques. - -- Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. -- - Proclamation du comte Woronzoff à ce sujet. - - -L'histoire ecclésiastique de la Russie n'offre pas, comme celle de la -Bohême et de la Pologne, le triste et émouvant tableau de ces luttes -morales et physiques entre des partis religieux, dont les forces se -balancèrent assez pour laisser douter un moment de quel côté resterait -la victoire. L'Église d'Orient, établie en Russie depuis la conversion -de ce pays au Christianisme, y régna sans rivale et sans autre -ferment de discorde, que les querelles intestines de ses propres -sectes. - -Le nom de Russie, qui, depuis Pierre le Grand, a remplacé celui de -Moscovie, s'applique à une vaste étendue de pays que le czar n'est -même pas encore parvenu à placer tout entière à l'ombre de son -sceptre. Ce nom prit naissance au IXe siècle, à l'époque où des hordes -de ces aventuriers scandinaves, connus dans l'histoire byzantine sous -le nom de Varègues[172], et qui portaient le surnom de Russes, vinrent -fonder, sous la conduite d'un chef appelé Rurick, un État voisin des -bords de la Baltique, en soumettant à leurs armes plusieurs tribus -slavonnes et finoises. Cette nouvelle puissance, dont Novogorod était -la capitale, reçut de ses fondateurs la dénomination de Russie, de -même que la Neustrie prit des Normands le nom de Normandie, et la -Gaule celui de France depuis la conquête des Francs. - -[Note 172: Les Varègues étaient des aventuriers scandinaves et -anglo-saxons, qui servaient en qualité de gardes-du-corps à -Constantinople. On a assigné plusieurs origines au nom de Russe; mais -la plus vraisemblable est celle qui le fait dériver de _Rhos_, -_Rotses_, ou _Rouotses_, nom donné aux Suédois par les Finois, qui -jadis avaient plus de relations avec le _Roslagen_ qu'avec toute autre -contrée de la Suède. Les Slaves adoptèrent ce nom, en usage chez les -Finois, qui vivaient entre eux et la Suède.] - -Un évènement remarquable signala le règne de Rurick. Les conquérants -scandinaves, mis en contact avec la Grèce, frayèrent la voie au -Christianisme, dans les contrées qu'ils avaient soumises. Deux chefs -venus avec Rurick de la Scandinavie, leur commune patrie, Ascold et -Dir, entreprirent une expédition sur Constantinople, en descendant le -cours du Dnieper. Ils n'avaient d'autre dessein, selon toute -apparence, que d'entrer au service de l'empereur, comme le faisaient -fréquemment leurs compatriotes; mais ayant aperçu en chemin une -petite ville bâtie sur la rive la plus élevée du fleuve, ils s'en -emparèrent et y établirent le siége d'une domination nouvelle. C'était -la ville de Kioff. Beaucoup de Varègues de Novogorod étant venus -augmenter leurs forces, que grossirent un grand nombre d'indigènes, -ils méditèrent bientôt une plus vaste entreprise, digne de l'audace -des hommes du Nord. Ils s'ouvrirent une route vers le Bosphore de -Thrace, mirent tout à feu et à sang sur les côtes, et furent bientôt -aux portes de Constantinople, qu'ils assiégèrent par mer; les -habitants de cette ville prononcèrent pour la première fois en -frémissant le nom des Russes ([Grec: Rôs]). Une violente tempête, -attribuée par les Grecs à un miracle, dispersa et détruisit en partie -les barques des pirates, dont il ne retourna à Kioff que de misérables -restes. Les annalistes byzantins qui décrivent cet évènement, ajoutent -que les Russes idolâtres, effrayés du courroux céleste, demandèrent le -baptême; une épître circulaire du patriarche Photius, publiée vers la -fin de 866, confirme ce témoignage historique. Quoi qu'il en soit, les -Slaves du Dnieper et leurs vainqueurs scandinaves, semblent avoir reçu -les premières impressions chrétiennes à cette époque; elles -pénétrèrent facilement chez ces peuples, à la faveur des relations -commerciales qui existaient entre eux et les colonies grecques des -côtes septentrionales de la mer Noire, d'où les colons venaient -probablement visiter Kioff et d'autres contrées slaves, pour les -intérêts de leur commerce. - -La domination des Khozars[173], alliés des empereurs grecs et établis -dans ces régions antérieurement à l'incursion des Scandinaves, n'avait -pu que préparer favorablement le terrain. - -[Note 173: Les Khozars, nation asiatique vivant le long des côtes -occidentales de la mer Caspienne, sont mentionnés pour la première -fois en 626, époque à laquelle l'empereur Héraclius conclut un traité -d'alliance avec leur monarque, qui se joignit à lui, à la tête d'une -armée considérable, dans cette guerre mémorable où Héraclius défit -complètement les Persans. Depuis ce temps, les Khosars restèrent les -fidèles alliés de Constantinople, et les empereurs mirent tout en -oeuvre pour maintenir cette alliance précieuse. Les Khozars occupaient -tout le pays situé entre les rives du Volga, la mer d'Azof et la -Crimée, et avaient poussé leurs conquêtes vers le Nord, jusqu'aux -bords de l'Oka. Leur capitale, appelée Balangiar ou Ateb, était située -à l'embouchure du Volga. Ils possédaient plusieurs autres villes -célèbres par leur commerce; les raffinements de la civilisation -byzantine n'étaient pas inconnus à leurs moeurs. Vers le milieu du -VIIIe siècle, leurs souverains embrassèrent le Judaïsme; mais, un -siècle plus tard, il furent convertis au Christianisme par le même -Cyrille et le même Méthodius, qui devinrent ensuite les apôtres des -Slaves. L'empire des Khozars, affaibli par les attaques continuelles -des Mahométans et par d'autres circonstances malheureuses, fut détruit -en 1016 par les Grecs, ses anciens alliés.] - -Rurick mourut en 879, il eut pour successeur Oleg, comme tuteur de son -jeune fils Igor. Oleg s'avança vers le Sud, à la tête d'une force -considérable, composée à la fois de Scandinaves et d'aborigènes du -nouvel empire. Il subjugua tout le pays baigné par le Dnieper, établit -sa capitale à Kioff, et imposa ses armes victorieuses à plusieurs -contrées slaves qui, réunies à l'empire fondé par Rurick, prirent -également le nom de Russie. - -Oleg entreprit en 906 une expédition contre Constantinople, mit le -siége devant cette ville, et força l'empereur à lui payer un lourd -tribut. Il conclut alors un traité de paix et de commerce, qui fut -renouvelé en 911, et dont les détails, conservés par l'historien -Nestor, offrent un tableau intéressant des relations qui existaient à -cette époque entre la Grèce et les sujets d'Oleg. Son successeur Igor, -après être resté long-temps en paix avec les Grecs, dirigea ses armes -vers l'Asie mineure, où il exerça de grands ravages. Il fut défait par -eux, et la paix se rétablit en 945, sur les bases du traité d'Oleg, -sauf quelques modifications. - -Les rapports constants des Grecs avec le nouvel Empire russe, -favorisèrent les progrès du Christianisme dans ces régions. - -Olga, veuve d'Igor et dépositaire de sa puissance durant la minorité -de son fils Sviatoslav, alla à Constantinople en 955, y fut instruite -dans la religion chrétienne et baptisée en grande pompe; mais son -exemple ne trouva d'imitateurs, ni dans son fils, ni dans un grand -nombre de ses sujets. Sviatoslav, prince d'humeur guerrière, étendit -les limites de son empire jusqu'au pied du Caucase. Aidé des subsides -de l'empereur grec et sur son invitation, il marcha contre le roi des -Bulgares, le battit, et résolut de transférer le siége de son empire -sur les rives du Danube. En guerre avec les Grecs, qui se repentaient -de l'avoir attiré vers le midi de l'Europe, il entra dans la Thrace, -qu'il ravagea jusqu'à Andrinople; ce n'est donc pas la première fois -que les Russes virent cette ville en 1829. Jean Zimiscès s'avança -contre lui et l'obligea à évacuer la Bulgarie. Sviatoslav, vaincu, -demanda la paix qui fut conclue. Il reprit le chemin de Kioff où il -fut tué. Il eut pour successeur Vladimir, qui s'empara de la couronne, -à l'exclusion de ses frères, reçut le baptême en 986, épousa une -princesse grecque et introduisit le Christianisme dans ses États, en -ordonnant la destruction des idoles et de leurs temples, et en -imposant le baptême à ses sujets. - -L'empire de Vladimir, connu sous le nom de Russie, s'étendait des -rivages de la Baltique à la mer Noire, des bords du Volga et du pied -du Caucase au sommet des Carpathes et aux rives du Bug et du San. Cet -empire se composait de diverses populations d'origine slave, et, au -Nord, de plusieurs tribus finoises, toutes également comprises sous la -dénomination générale de Russes, mais de moeurs bien différentes, et -réunies, en l'absence de tout système régulier de gouvernement, par le -lien commun d'une souveraineté dont la prérogative consistait -uniquement à prélever sur elles un certain tribut, qui se payait le -plus souvent quand le souverain ou ses délégués se trouvaient en -mesure de le réclamer à main armée. Les relations fréquentes de -Constantinople avec Kioff contribuèrent beaucoup, non-seulement à -convertir la capitale de ce nouvel empire au Christianisme, mais -encore à le façonner à la civilisation byzantine, aux arts et au luxe, -qui furent probablement importés de la Grèce, même avant les dogmes de -la Religion chrétienne. L'annaliste allemand, Ditmar de Mersebourg, à -qui une description de la ville de Kioff fut faite par quelques-uns de -ses compatriotes, qui l'avaient visitée avec l'expédition de Boleslav -Ier, roi de Pologne, en 1018, l'appelle la rivale de Constantinople, à -cause du grand nombre d'églises, de marchés, d'édifices publics et de -la quantité de richesses qu'elle renfermait. Il ajoute que beaucoup de -Grecs y étaient établis. Vladimir mourut en 1015, et partagea son -empire entre ses douze fils, qui devaient tenir leurs gouvernements -sous la suzeraineté de l'aîné, résidant à Kioff avec le titre de -grand-duc de Russie.--Ce partage de la Russie entre tant de -gouvernements remis à des princes du sang, entraîna les suites les -plus funestes après la mort de Vladimir, jusqu'à ce que l'un de ses -fils, Yaroslav, eût réuni sous son sceptre tous les États paternels. -Ce monarque, doué d'une intelligence élevée, aida puissamment aux -progrès du Christianisme et de la civilisation dans son empire. Il fit -élever un grand nombre d'églises et de couvents par des architectes -de Byzance, fonda de nouvelles villes, ouvrit des écoles, attira dans -ses États des ecclésiastiques grecs, des savants, des artistes, et fit -traduire beaucoup d'ouvrages du grec en langue slave. Son zèle pour la -religion chrétienne ne l'empêcha cependant pas d'imiter les -entreprises de ses ancêtres payens contre Constantinople. Sous -prétexte de mauvais traitements subis par quelques-uns de ses sujets -dans la ville impériale, il déclara la guerre à Constantin Monomaque, -et leva, en 1043, une armée considérable qui s'avança le long des -rivages de la mer Noire, soutenue par une flotte imposante. La flotte -russe parvint à l'embouchure du Bosphore; après un combat long-temps -incertain, elle succomba en partie sous les ravages du feu grégeois et -dut profiter d'un vent propice pour sauver ses débris. L'expédition de -terre atteignit Varna; mais, privée de l'appui de la flotte, elle fut -accablée par le nombre, après une résistance désespérée, sans qu'un -seul homme cherchât son salut dans la fuite[174]. - -[Note 174: Il est remarquable que la campagne russe de 1828 et de 1829 -fut dirigée exactement d'après le plan suivi par l'expédition de -Yaroslav, en 1043.] - -Ce fut la dernière expédition des Russes contre l'Empire grec. La -Russie, déchirée par des factions ennemies, perdit toute force -d'action à l'extérieur, et finit par devenir elle-même la proie des -étrangers. N'eût été cette circonstance, il est probable que les -siècles passés eussent vu s'accomplir la prédiction trouvée inscrite -au IXe siècle sous la statue de Bellérophon à Constantinople, à -savoir, que la cité impériale serait prise par les Russes; prédiction -bien rare, selon Gibbon, par la clarté du style et la précision -incontestable de la date. Qui sait si, de nos jours, nous ne verrons -pas s'accomplir la destinée prophétisée à la superbe métropole de -l'Orient. - -Yaroslav partagea son empire entre ses fils, en laissant toutefois le -titre de grand-duc et la suprématie à l'aîné des princes. Cette -autorité suprême fut transmise, suivant l'usage des contrées slaves, -non par ordre de primogéniture, mais à l'ancienneté, c'est-à-dire que -le grand-duc décédé, eut pour successeur le membre le plus âgé de sa -dynastie. Cette combinaison ne pouvait manquer de produire des -troubles continuels, d'autant que les diverses principautés se -subdivisaient toujours entre les fils du monarque décédé. Le pouvoir -se fractionna ainsi aux mains d'un grand nombre de petits princes, -guerroyant les uns contre les autres, et la Russie se vit bientôt sans -défense contre les incursions de ses voisins. L'autorité du grand-duc -de Kioff tomba, sous la pression de ces circonstances, dans la plus -complète insignifiance; tandis que deux principautés puissantes, -fondées par les talents de leurs chefs, s'élevèrent au Sud et au -Nord-Est. La première est celle de Halitch, comprenant toute la zone -orientale de la province autrichienne de Gallicie et une partie des -gouvernements russes de Volhynie et de Podolie; la seconde est la -principauté de Vladimir sur la Klazma, embrassant tout le gouvernement -russe de ce nom, avec quelques provinces adjacentes, et dont les -souverains prirent le titre de grands-ducs. Il existait aussi trois -républiques, régies par des institutions entièrement populaires. -Novogorod, Pskow et Viatka, communauté formée par des émigrants de -Novogorod, dans l'endroit qui porte aujourd'hui ce nom. - -La Russie se divisait donc en plusieurs États fréquemment en guerre -entre eux, habités par des populations aussi différentes l'une de -l'autre, qu'elles l'étaient des Polonais, des Bohémiens et d'autres -nations slaves, n'ayant de commun que le nom et la même dynastie, à -laquelle se rattachaient également les nombreux souverains de ce pays. -Le seul lien réel de tous ces États, était l'unité de l'Église, -gouvernée par l'archevêque de Kioff, son métropolitain. - -Telle était la situation de la Russie, quand les Mogols, commandés par -Batou-Khan, petit-fils de Dgenghis-Khan, envahirent ce pays en -1238-1239 et 1240, ne laissant que ruines et désolation sur leur -passage. Ils poursuivirent le cours de leurs ravages en Pologne et en -Hongrie, et s'avancèrent jusqu'à Liegnitz, en Silésie, où ils défirent -complètement une armée chrétienne. Le chemin leur était ouvert -jusqu'au Rhin; mais, heureusement pour l'Europe, quelques évènements -survenus dans l'Asie centrale les rappelèrent aux rivages de la mer -Caspienne. - -Batou-Khan posa ses tentes sur les bords du Volga, et somma les -princes de Russie de lui rendre hommage, les menaçant, en cas de -refus, d'une reprise d'hostilités. L'obéissance était le seul parti à -suivre; le grand-duc de Vladimir rendit hommage à Batou, dans son camp -sur le Volga, et ensuite au grand khan Koublay, près le grand mur de -la Chine. Ses successeurs reçurent l'investiture des descendants de -Batou, qui devinrent indépendants sous le nom de khans de Kiptchak. - -Au commencement du XIVe siècle, le prince de Moscou, s'étant concilié -les bonnes grâces du khan, obtint la dignité héréditaire de grand-duc, -à laquelle était attachée une sorte de suzeraineté sur les autres -princes de Russie, et qui, jusque-là, n'avait été la prérogative -exclusive d'aucune de leurs branches. Ses successeurs s'efforcèrent, -comme ligne invariable de politique, de briguer, par tous les moyens -possibles, la faveur du khan, dont l'appui grandissait incessamment -leur puissance aux dépens de celle des autres princes de Russie. De -cette manière, le pouvoir des grands-ducs de Moscou se fortifia par -degrés, tandis que celui du khan s'affaissait sous les commotions -intérieures, jusqu'à ce qu'enfin ils se sentirent assez forts pour -secouer le joug, vers la fin du XVe siècle. - -Telle fut l'origine de Moscou, le coeur de l'empire russe actuel, -formé des principautés nord-est de l'ancienne Russie. Nous avons -expliqué, au chap. X, comment les principautés du sud et de l'ouest de -la Russie se réunirent, au XIVe siècle, à la Pologne et à la -Lithuanie. - -Le premier archevêque de Kioff fut sacré, vers 900, par le patriarche -de Constantinople, et institué métropolitain de toutes les églises de -Russie. À partir de cette époque, les métropolitains de Russie furent -sacrés à Constantinople, et fréquemment choisis parmi les Grecs. Après -la prise de Constantinople par les Latins, le siége de l'empire et -celui du patriarchat ayant été transférés à Nicée, les archevêques de -Kioff furent sacrés dans cette ville, jusqu'à ce que l'ancien ordre de -choses se rétablît par l'expulsion des Latins. - -Les chroniques parlent de plusieurs tentatives faites par les papes -pour soumettre l'Église russe à leur suprématie, mais sans atteindre -le but de leur politique. Une circonstance révèle cependant -l'influence temporaire que Rome s'était acquise à Kioff, vers la fin -du XIe siècle. Le Grec Ephraïm, métropolitain de cette ville, de 1070 -à 1096, introduisit en effet, dans le calendrier russe, sous la date -du 9 mai, la commémoration de la translation des reliques de saint -Nicolas, de la Lycie à Bari, en Italie, fête inconnue de l'Église -d'Orient, mais observée par celle de Rome. La principauté de Halitch, -située entre les régions catholiques de la Pologne et de la Hongrie, -devint le point de mire des efforts de la Papauté. Les Hongrois -s'étant rendus maîtres de cette principauté en 1214, essayèrent de la -soumettre à leur chef spirituel; mais leur expulsion du pays détruisit -tout espoir d'annexion religieuse. Daniel, prince de Halitch, homme -d'État et guerrier distingué, pensa qu'il pourrait tirer du pape -quelque assistance contre les Mogols, et, dans cette vue, il entama -une négociation avec Innocent IV, qui envoya son légat pour recevoir -la soumission de Daniel et celle de l'Église de Halitch, à laquelle il -promit de tolérer telles de ses anciennes pratiques qui ne seraient -pas en opposition directe avec les rites de l'Église catholique. -Daniel fut sacré roi de Halitch par le légat, en 1254, et il reconnut -la suprématie de Rome; mais, comme l'assistance promise n'arrivait -pas, il rompit en visière avec le pape. Halitch fut réunie à la -Pologne en 1340. L'histoire de son Église a trouvé son cadre ailleurs. - -Nous avons déjà parlé de l'invasion des Mogols et des terribles -ravages qu'ils exercèrent dans ce pays. Les églises et les couvents -jonchèrent le sol de leurs débris; le clergé fut ou massacré ou traîné -en captivité; mais aussitôt que ces Asiatiques eurent établi leur -domination sur les principautés du nord-est de la Russie, ils -s'efforcèrent de consolider leur puissance en convertissant à leurs -vues politiques le clergé des pays conquis; en conséquence, le khan -des Mogols déclara que tout individu, touchant de près ou de loin à -l'Église, serait exempté de l'impôt personnel frappé sur la -population, pour les années 1254-1255; et, en 1257, le même khan, en -vertu de lettres-patentes, accorda au clergé russe et à toute personne -attachée à l'Église nationale, une exemption pleine et entière de tous -les impôts et charges pesant soit sur la propriété, soit sur la -personne des habitants de la Russie. Un évêque russe avait sa -résidence à Saray, capitale des khans, qui chargeaient quelquefois ces -prélats de missions de haute confiance. C'est ainsi que l'évêque -Théognoste fut envoyé, en 1279, par le khan Mengutemir, à l'empereur -grec Michel Paléologue. Cette position toute favorable de l'Église -russe la fit croître rapidement en influence et en richesse. Beaucoup -de personnes cherchèrent dans son sein un refuge contre l'oppression -de leurs maîtres barbares; tandis que d'autres, pour mettre leurs -propriétés à l'abri de tout attentat, en faisaient don à l'Église, qui -les leur restituait à titre de tenanciers. - -La ville de Kioff fut détruite par les Mogols en 1240; mais l'autorité -des khans demeura toujours plus forte et plus respectée dans les -principautés de l'est de la Russie que dans les régions occidentales, -où des troubles se manifestaient fréquemment. Cet état de choses -conduisit le métropolitain de Kioff à transférer sa résidence à -Vladimir sur la Klazma, capitale des grands-ducs de Russie, sous la -protection desquels la bannière des Églises russes se déployait en -toute sécurité. - -Nous avons parlé plus haut de l'union de Kioff avec la Lithuanie et -des destinées de l'Église d'Orient dans ce pays. Les métropolitains de -Vladimir, qui transportèrent plus tard leur siége à Moscou, -s'efforcèrent de maintenir leur juridiction sur les Églises de la -Lithuanie, en établissant de temps à autre leur résidence dans cette -province; mais, malgré leurs tentatives réitérées, cette union fut -entièrement rompue par l'élection d'un archevêque de Kioff, en 1418. -Une haine violente s'alluma entre les deux Églises, à ce point que le -khan de Crimée ayant pillé Kioff, en 1484, à l'instigation du -grand-duc de Moscou, lui envoya, à titre de présent, une partie des -vases sacrés enlevés à l'église de cette ville. Les métropolitains de -Moscou étaient ou sacrés par les patriarches de Constantinople, ou -simplement approuvés par eux. Le métropolitain Isidore, savant -d'origine grecque, assista, en 1438, au concile de Florence, où il -souscrivit à l'union de son Église avec Rome, d'après les bases -arrêtées à cet effet entre l'empereur grec Jean Paléologue et le pape -Eugène IV. Il revint à Moscou en 1439, avec la dignité de cardinal et -investi de l'autorité d'un légat; mais il fut déposé et renfermé dans -un couvent, d'où il parvint néanmoins à s'échapper; il mourut à Rome -dans un âge avancé. Après la prise de Constantinople par les Turcs, -les métropolitains de Moscou furent élus et sacrés sans aucun recours -au patriarche grec. En 1551, un synode général tenu à Moscou, -promulgua un code de lois ecclésiastiques, appelé _Stoglav_, -c'est-à-dire les Cent-Chapitres. - -En 1588, le patriarche de Constantinople Jérémie, ayant un procès au -divan, vint à Moscou demander des secours pour ses églises. Le pieux -czar Foedor Ivanovitsch s'empressa de répondre à son appel, et -Jérémie, renonçant à ses prétentions sur les Églises russes, sacra -patriarche de Russie le métropolitain de Moscou. La chaire s'éleva -presque au niveau du trône sous ces patriarches indépendants. La -considération dont ils jouissaient s'augmentait encore des marques -publiques de respect qu'ils recevaient du czar, qui, le dimanche des -Rameaux, marchait nu-tête devant eux, en conduisant par la bride l'âne -sur lequel ils traversaient les rues de Moscou, en souvenir de -l'entrée du Christ à Jérusalem. En 1682, l'Académie slavo-græco-latine -fut fondée à Moscou par le czar Foedor, fils d'Alexis; il pourvut cet -établissement de savants professeurs, sortis de l'Académie de Kioff, -que la Pologne avait perdue sous le règne précédent. Après la mort du -patriarche Adrien, en 1702, Pierre le Grand abolit cette dignité, se -proclama chef suprême de l'Église grecque, et institua, sous le nom de -très saint synode, un conseil chargé de toutes les affaires -ecclésiastiques du pays. Ce souverain ordonna aussi que des écoles -fussent ouvertes dans chaque siége épiscopal. Il décréta que les -couvents ne pourraient plus acquérir de propriétés territoriales, et -soumit les domaines de l'Église à l'impôt général. En 1764, -l'impératrice Catherine confisqua tous les biens du clergé, qui -possédait environ neuf cent mille serfs mâles, et substitua à ses -possessions des pensions pour les évêques, les couvents, etc. -Plusieurs écoles ecclésiastiques s'ouvrirent sous divers règnes, et -leur organisation fut fixée par un oukaze de 1814. - -Le synode institué par Pierre le Grand préside encore au gouvernement -de l'Église russe. Ce conseil se compose habituellement de deux -métropolitains, de deux évêques, du premier prêtre séculier, et des -membres lais venant à la suite; il y a encore le procureur, deux -secrétaires-généraux, cinq secrétaires ordinaires, et un certain -nombre de clercs. Le procureur a le droit de suspendre l'exécution des -décisions du synode, et d'en appeler, dans tous les cas, à la décision -de l'empereur. Le synode a le jugement des choses religieuses en -matière de foi et de discipline, il contrôle l'administration des -diocèses, qui lui transmettent deux fois par an un rapport détaillé -sur la situation des églises, des écoles, etc. - -Il existe en Russie, outre un grand nombre de séminaires, cinq -académies ecclésiastiques: Kioff, Moscou, Saint-Pétersbourg, Kasan et -Troïtza. Tous les fils du clergé doivent être élevés dans ces -séminaires, qui entretiennent gratuitement un certain nombre d'élèves. -Ce système d'éducation obligatoire a produit quelques-uns des savants -les plus remarquables de la Russie. Le clergé y forme un corps à part, -et il est bien rare qu'un individu appartenant à une autre classe, -s'enrôle sous la bannière de l'Église. De par la loi, la vocation -religieuse est héréditaire, mais on obtient aisément du pouvoir -l'autorisation de suivre une autre carrière. Les membres les plus -distingués de la famille ecclésiastique ont le plus souvent recours à -cette faculté, à l'exception de ceux qui, entrant dans l'ordre -monacal, peuvent aspirer aux degrés les plus élevés de la hiérarchie -religieuse. C'est pour cette raison que le clergé séculier (ou les -prêtres de paroisse) se compose généralement de ceux qui ne sauraient -prétendre à rien de plus avantageux. - -Il a déjà été question de l'Union de l'Église grecque de Pologne avec -Rome, et des conséquences qu'elle produisit. Le démembrement du -territoire polonais fit tomber sous la domination russe la majeure -partie des habitants appartenant à cette Église. On essaya par tous -les moyens, sous le règne de Catherine, de pousser ses sectaires dans -le giron de celle de Russie; mais ces tentatives n'eurent qu'un succès -partiel et cessèrent tout-à-fait sous le règne de l'empereur -Alexandre. En 1839, plusieurs évêques de l'Église ci-dessus -mentionnée, formulèrent, à l'instigation du gouvernement russe, le -voeu d'une séparation d'avec Rome et d'une réunion à l'Église -nationale de Russie. Cette déclaration fut suivie d'un oukaze -ordonnant à toutes Églises unies de suivre l'exemple de leurs évêques. -Les mesures les plus coërcitives furent mises en usage pour effectuer -une conversion générale. Un grand nombre d'ecclésiastiques qui -refusèrent de prendre l'oukaze impérial pour règle de leur conscience, -furent punis de leur désobéissance par la déportation en Sibérie, -l'emprisonnement, etc. Pour colorer cette conversion forcée, on -allégua que ces populations avaient appartenu primitivement à l'Église -d'Orient, et devaient, en conséquence, rentrer au bercail; principe -d'une admirable logique, en vertu duquel les habitants des Îles -Britanniques pourraient, avec autant de justice, se voir repoussés -dans le giron de l'Église catholique, ou même ramenés à la religion -des druides et au culte d'Odin. Cette persécution a dédommagé Rome de -la perte de la population arrachée du sein de son Église, en soulevant -en sa faveur tout l'intérêt qui s'attache d'ordinaire à un parti -opprimé, et en ranimant le zèle de beaucoup de ses sectateurs[175]. - -[Note 175: Un évêque de l'Église nationale russe de Mohiloff, appelé -Barlaam, homme d'une vaste érudition, se déclara en 1812, lors de -l'occupation de cette ville par les Français, pour le nouvel ordre de -choses, et fit chanter un _Te Deum_ à l'occasion de l'occupation de -Moscou par les armées de Napoléon. Il fut déposé par le gouvernement -russe, et confiné dans un couvent.] - -Ce qu'il y a de plus intéressant dans l'histoire de l'Église russe, -c'est assurément celle de ses sectes dissidentes, comprises sous la -dénomination générale de _Raskolniky_ ou Schismatiques. - -Il est probable que plusieurs des sectes qui avaient troublé l'Église -d'Orient en Grèce, étaient passées en Russie, car l'on trouve çà et là -des traces de leur existence dans les chroniques du moyen-âge. Les -premiers désordres sérieux de l'Église russe se manifestèrent en -1375, à Novogorod, quand un homme d'une condition inférieure, du nom -de Karp Strigolnik, se mit à se déchaîner publiquement contre la -coutume qui forçait les prêtres à payer une certaine somme d'argent à -l'évêque pour leur ordination. Un tel usage constituait, disait-il, -une véritable simonie, et les Chrétiens devaient fuir les prêtres qui -avaient acheté les ordres. Il attaquait aussi la confession -auriculaire comme inutile, et ses opinions ne laissèrent pas que de -trouver un grand nombre d'adhérents. Les rues de Novogorod devinrent -bientôt le théâtre d'une lutte acharnée entre ces réformateurs et les -partisans de l'ordre de choses établi. Les premiers furent vaincus, et -leurs principaux chefs, y compris Strigolnik lui-même, furent -précipités à la rivière et noyés. Leur mort, bien loin d'éteindre -leurs doctrines, leur imprima une force nouvelle, comme cela résulte -des lettres pastorales de plusieurs évêques et même des patriarches de -Constantinople, à qui des rapports avaient été transmis sur cette -secte. - -Les institutions républicaines de Novogorod et de Pskoff, où les -partisans de Strigolnik étaient répandus en grand nombre, leur -offraient un vaste champ de liberté; mais quand ces républiques furent -réduites en provinces de Moscou (à la fin du XVe siècle et au -commencement du XVIe), une persécution rigoureuse les força à chercher -asile dans les possessions suédoises et polonaises. Il semble que les -modernes Raskolniky aient hérité de l'esprit de cette secte. - -Une autre secte, plus remarquable, prit naissance pendant la dernière -partie du XVe siècle, dans la même république de Novogorod. Sa -véritable nature est cependant très incertaine, car la seule donnée -positive que nous ayons sur ses doctrines, est tirée d'un ouvrage de -polémique écrit contre elle, en 1491, par un certain Joseph, abbé du -couvent de Volokolamsk, et nous sommes réduits, en conséquence, à -juger de ces sectaires aussi bien que des Strigolniky, sur l'unique -témoignage de leurs ennemis. - -Suivant l'auteur que nous venons de citer, un Juif, du nom de -Zacharie, qu'il appelle suppôt de Satan, sorcier, nécromancien, -astrologue, et même astronome, vint, en 1470, à Novogorod, où il -enseigna, en secret, que la loi de Moïse était la seule vraie -religion, et que le Nouveau-Testament était une fiction, puisque le -Messie n'était pas encore né, que le culte des images constituait une -idolâtrie coupable. Aidé de quelques autres Juifs, il séduisit -l'esprit de plusieurs prêtres de l'Église grecque et de leurs -familles, et ces néophytes devinrent si zélés, qu'ils demandèrent la -circoncision. Leurs maîtres hébreux les détournèrent cependant d'un -dessein qui les eût exposés à être découverts; ils leur conseillèrent -de conformer leur conduite extérieure aux préceptes du Christianisme, -car il suffisait qu'ils fussent bons Israélites de coeur. Ils -suivirent cet avis et travaillèrent en secret avec beaucoup de succès -à augmenter le nombre de leurs prosélytes. Les principaux promoteurs -de cette secte furent deux prêtres appelés Alexius et Dionysius, les -protopopes de l'église Sainte-Sophie, cathédrale de Novogorod, un -certain Gabriel et un laïque de haut rang. - -Ces Juifs mystérieux se conformèrent si rigoureusement, en apparence, -aux rites de l'Église grecque, qu'ils s'acquirent une réputation de -grande sainteté. Ce fut à ce point que le grand-duc de Moscou, ayant -réduit la république de Novogorod en province de son empire, -transféra dans sa capitale les deux prêtres Dionysius et Alexius, et -les plaça à la tête du clergé de ses principales églises. Alexius -s'attira si bien la faveur du grand-duc, qu'il avait ses entrées -toujours libres auprès de lui, distinction accordée à un très petit -nombre de favoris. Il travaillait pendant ce temps à la propagation de -ses doctrines, qui furent embrassées secrètement par beaucoup -d'ecclésiastiques et de laïques, entre autres par Kouritzin, -secrétaire du grand-duc, et Zozyme, abbé du couvent de Saint-Siméon, -qui, recommandé par Alexius à la faveur du grand-duc, fut promu, en -1490, à la dignité d'archevêque de Moscou. Ainsi, un sectateur secret -du Judaïsme, devint le chef de l'Église russe. - -L'existence de cette secte est un fait historique, mais il est presque -impossible de préciser la nature de ses doctrines. Était-ce un mode -plus pur de Christianisme, rejetant le culte des images et d'autres -superstitions aussi grossières de l'Église grecque, ou simplement une -secte déiste; car il est bien difficile de croire que le Judaïsme pur -eût trouvé des prosélytes parmi les Chrétiens, et surtout au sein du -clergé, que la loi mosaïque avait toujours laissé inébranlable. Le -célèbre Uriel d'Acosta fournit peut-être dans l'histoire religieuse le -seul exemple d'une conversion de ce genre[176]. En effet, bien qu'il y -eût, comme on sait, en Espagne et en Portugal, un grand nombre de -Juifs qui déguisaient leur croyance sous le manteau du Catholicisme, -au point même de se charger de fonctions ecclésiastiques, c'étaient là -des Juifs de naissance que la persécution avait contraints à prendre -ce masque, et non des Chrétiens qui avaient embrassé le Judaïsme. La -description de cette secte, par l'abbé Joseph, est tellement remplie -d'invectives, que l'on est tenté de la croire pour le moins très -exagérée. Il donne cependant les noms de quelques-uns de ces -sectaires, qui laissèrent le pays pour se faire circonscrire, et il -les accuse de s'être livrés à la magie et à l'astrologie; mais cette -accusation répand un faible rayon de lumière sur leurs dogmes, en -donnant à penser que c'était une de ces sectes mystérieuses dont les -traces sont imprimées dans la poussière du moyen-âge. Alexius et -plusieurs chefs de la secte moururent avec la réputation de pieux -Chrétiens; mais son existence fut découverte par Gennadius, évêque de -Novogorod, qui envoya plusieurs de ses adhérents à Moscou, avec les -preuves recueillies contre eux, sans savoir toutefois que le -métropolitain lui-même et le secrétaire du grand-duc comptaient au -nombre de ses adeptes. Il les accusa d'avoir osé comparer les statues -des saints à la matière brute qui les représentait, d'en avoir placé -au milieu d'endroits impurs, d'avoir craché sur la croix, blasphémé le -Christ et la Vierge, nié la vie future, et, par conséquent, -l'immortalité de l'âme. Le grand-duc convoqua à Moscou, le 17 octobre -1490, un synode d'évêques et d'autres ecclésiastiques, pour juger -cette grave affaire. Les accusés, au nombre desquels figuraient les -protopopes ci-dessus mentionnés, Dionysius et Gabriel, outre beaucoup -d'autres, repoussèrent avec fermeté les faits mis à leur charge; mais -ce système de dénégation ne put prévaloir contre les preuves de tout -genre et les nombreux témoins produits par l'accusation. Plusieurs -membres du synode voulaient que les accusés fussent mis à la question; -mais le grand-duc ne le permit pas. Chose vraiment étonnante, si l'on -considère la barbarie de l'époque et le penchant de ce souverain à la -cruauté. Le synode dut se contenter d'anathématiser et de faire -emprisonner les sectaires. Ceux qui furent renvoyés à Novogorod eurent -à subir un traitement plus cruel. Parés d'oripeaux fantastiques -représentant la figure du diable, et la tête couverte de grands -bonnets d'écorce, avec cette inscription: «Ceci est la milice de -Satan,» ils furent placés à cheval, le visage tourné vers la croupe, -et promenés, par l'ordre de l'archevêque, à travers les rues de la -ville, en butte aux insultes de la populace. Ils eurent ensuite leur -coiffure brûlée sur leur tête, et furent jetés en prison; traitement -barbare, sans doute, mais encore humain pour ce temps d'intolérance, -où les hérétiques avaient à supporter les persécutions les plus -cruelles dans l'Europe occidentale. - -[Note 176: Je ne parle ici que des Chrétiens, car il y a eu beaucoup -de prosélytes juifs parmi les païens. Les Iduméens avaient été -convertis par Hérode le Grand, et j'ai déjà parlé des Khozars.] - -Zozyme et Kouritzin continuèrent néanmoins à propager leurs opinions, -et l'on dit que, grâce à cette propagande secrète, des doutes se -répandirent au sein du peuple, sur les dogmes les plus importants du -Christianisme. Ecclésiastiques et laïques en vinrent à disputer sur la -nature du Christ, le mystère de la Trinité, la sainteté des images. -C'était là, selon nous, une conséquence naturelle de l'agitation -d'esprit causée dans les masses par les révélations vraies ou -imaginaires sorties du jugement des hérétiques. Le métropolitain -Zozyme fut à son tour accusé d'hérésie par le même Joseph, dans une -épître adressée à l'évêque de Sousdal. On ignore si cette accusation -suggéra une enquête sur l'orthodoxie du chef de l'Église russe. On -sait seulement qu'il se démit de sa dignité en 1494, et se retira dans -un couvent. Kouritzin continua à jouir de la faveur du monarque, et se -vit chargé par lui d'une mission diplomatique auprès de l'empereur -Maximilien Ier; mais l'abbé Joseph et l'évêque Gennadius, dont la -haine contre les hérétiques était infatigable, découvrirent, vers le -commencement du XVIe siècle, un nombre considérable de ces sectaires, -qui allèrent chercher en Allemagne et en Lithuanie un refuge contre -leurs persécuteurs. Kouritzin et plusieurs de ses adhérents, -interrogés sur leurs opinions, les défendirent ouvertement. Le -grand-duc les abandonna cette fois à la clémence et à la miséricorde -de leurs accusateurs; en conséquence de quoi, Kouritzin, l'abbé du -couvent de Saint-Georges à Novogorod, et plusieurs autres, furent -brûlés vifs. Karamsin, qui a décrit cet évènement, n'a pas établi la -véritable nature des opinions confessées par Kouritzin et ses -compagnons, probablement parce qu'il ne croyait pas pouvoir faire -fonds sur ce qui leur était attribué par le fanatisme violent de leurs -accusateurs. - -La secte semble avoir disparu depuis cette époque. Il existe cependant -aujourd'hui une secte de Raskolniky qui observe la loi mosaïque et qui -est généralement connue sous le nom de Soubotniky, ou Hommes du -samedi, en raison de ce qu'ils célèbrent le samedi au lieu du -dimanche; mais l'on ne sait pas d'une manière bien certaine, s'ils ont -adopté le Judaïsme dans toute sa rigueur ou si leur religion est un -mélange de Christianisme et de loi mosaïque. Nous penchons pour la -dernière supposition; car, dans le premier cas, on les eût vus -contracter avec les Juifs d'origine une alliance dont il n'existe -aucune trace. - -La Réforme, qui put se glorifier d'un grand nombre de conversions -parmi les membres de l'Église grecque de Pologne, passa presque -inaperçue sur celle de Russie. Les chroniques russes rapportent qu'en -1553, un certain Mathias Baschkin se mit à enseigner qu'il n'y avait -pas de sacrements, et que la croyance à la divinité du Christ, aux -décisions des conciles et à la sainteté des saints, constituait autant -d'erreurs. Soumis à un interrogatoire, il repoussa l'accusation; mais -une fois en prison, il confessa ses opinions et nomma plusieurs -individus qui les partageaient, déclarant qu'elles leur avaient été -enseignées par deux Catholiques natifs de Lithuanie, et que l'évêque -de Rézan les avait confirmés dans cette croyance. Un concile -d'évêques, convoqué à dessein, condamna les hérétiques à un -emprisonnement à vie. C'est tout ce que l'on trouve sur ce point dans -les chroniques russes; mais il est impossible de dire sûrement si les -doctrines en question étaient celles des Anti-Trinitaires, qui -commençaient à se répandre en Pologne à cette époque, ou seulement les -dogmes du Protestantisme, défiguré par le fanatisme ignorant des -chroniqueurs. Ce que nous voyons de plus remarquable à noter, c'est -qu'un évêque semble avoir nourri ces opinions. Il se démit de sa -dignité épiscopale pour cause de maladie, mais en réalité peut-être -pour se soustraire à une destitution imminente et à un scandale -public. Que les doctrines de la Réforme ayent pénétré dans les États -de Moscou, cela résulte évidemment de l'exposé suivant, émané d'un -écrivain polonais Protestant, Wengierski, qui prit le pseudonyme de -Regenvolscius. Il dit qu'en 1552, trois moines appelés Théodosius, -Artémius et Thomas, arrivèrent de l'intérieur de la Moscovie à -Vitepsk, ville de la Lithuanie; ils ne connaissaient pas d'autre -langue que la leur et ne possédaient aucun savoir; ils condamnèrent -cependant le culte des images, mirent en pièces celles qui leur -tombèrent sous la main, et les chassèrent des temples et des maisons, -en exhortant le peuple par leurs discours et leurs écrits à adorer -Dieu seul dans la personne de notre Seigneur Jésus-Christ. Leur zèle -ayant soulevé la colère d'un peuple superstitieux, fortement attaché -aux rites idolâtres, ils quittèrent Vitepsk, et se retirèrent dans -l'intérieur de la Lithuanie où la parole de Dieu retentissait déjà -avec plus de liberté. Théodosius, qui avait plus de quatre-vingts ans, -mourut bientôt après, Artémius se retira auprès du prince de Sloutzk, -et Thomas, plus éloquent et mieux versé que les autres dans l'esprit -des Écritures, devint l'un des ministres de l'Église de Dieu, et -s'établit à Polotzk, où la religion commençait à se révéler dans sa -pureté, pour instruire les fidèles et les confirmer dans la -connaissance de Dieu et dans leurs sentiments de piété éclairée. Après -s'être noblement acquitté des devoirs de sa vocation pendant plusieurs -années, il scella de sa mort les principes des nouvelles doctrines. -Quand le czar de Moscou, Ivan Vassilévitch, s'empara de Polotzk en -1563, il ordonna, entre autres cruautés exercées contre les habitants, -de précipiter Thomas à la rivière pour le punir d'avoir été autrefois -son sujet et d'avoir déserté son Église. Le bon grain semé à Vitepsk -par le martyre produisit néanmoins une moisson abondante, car les -habitants prirent le culte des images en aversion, et la Pologne leur -ayant envoyé des apôtres de la vraie religion, ils consacrèrent une -église au culte évangélique. (_Slavonia Reform._, p. 262). L'on sait -qu'il existe maintenant beaucoup de Protestants en Russie; mais ils -sont tous d'origine étrangère, à la seule exception peut-être de la -famille des comtes Golovkin, qui se firent Protestants en Hollande, au -commencement du XVIIIe siècle, et persévérèrent dans cette croyance. -Nous pensons toutefois que le comte Golovkin, auteur de plusieurs -ouvrages en français, qui fut envoyé comme ambassadeur en Chine en -1805, et appelé à d'autres missions diplomatiques, est le dernier -Protestant de cette famille. - -Le patriarche Nicon, élevé au siége patriarchal par son mérite, causa, -sous la règne d'Alexis, une commotion profonde dans l'Église russe, en -voulant réformer les abus qui s'étaient glissés dans l'interprétation -des Écritures et des livres de dévotion. La longue période de la -domination des Mogols avait plongé le pays entier dans un état de -barbarie, et le clergé, bien qu'en possession d'immunités -considérables sous cette domination, était tombé dans la plus -grossière et la plus superstitieuse ignorance, au point de faire -désespérer de son émancipation intellectuelle, même long-temps après -que le pays eût secoué le joug des Asiatiques. La transcription des -livres sacrés, confiée à d'ignorants copistes, était devenue par -degrés si infidèle, que leur sens était entièrement perdu et que le -texte d'une copie différait souvent de celui d'une autre. Déjà, en -1520, le czar Vasili Ivanovitch avait demandé aux moines du mont Athos -un homme capable de corriger le texte des livres sacrés, et à sa -requête, un moine grec appelé Maxime, bien versé dans la langue slave, -fut envoyé à Moscou. Il y reçut un accueil distingué et travailla -pendant dix laborieuses années à comparer les manuscrits de la version -slave avec le texte grec original; mais la supériorité de son savoir -excita la jalousie du clergé ignorant de Moscou, qui l'accusa de -corrompre au lieu de corriger les livres sacrés, dans le but d'établir -une nouvelle doctrine. Toutes les justifications de Maxime ne purent -le sauver, et il fut enfermé dans un couvent où il resta jusqu'à sa -mort en 1555. - -On renouvela vainement plusieurs tentatives pour corriger les livres -sacrés. Enfin, le patriarche Nicon convoqua à Moscou, en 1654, un -concile spécial, auquel assistèrent le patriarche d'Antioche, celui de -Servie et cinquante-six évêques. Le concile décida que les Écritures -et les livres de liturgie à l'usage de l'Église russe seraient -soigneusement émendés. En conséquence de cette décision, le czar -Alexis fit recueillir de toutes parts les vieux manuscrits sacrés. -L'agent envoyé à cet effet au couvent du mont Athos, rapporta plus de -huit cents originaux grecs, parmi lesquels se trouvaient une copie des -Évangiles écrite au commencement du VIIIe siècle, et une autre dans le -VIe. Les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, et plusieurs autres -prélats grecs d'Orient, envoyèrent plus de deux cents manuscrits. Les -différends qui s'élevèrent entre le czar Alexis et le patriarche -Nicon, et qui finirent par la déposition de ce dernier, en 1664, -entravèrent pendant quelque temps l'accomplissement de la réforme -projetée; mais elle fut définitivement décidée par un concile convoqué -à cette époque et composé, sous la présidence du czar lui-même, des -patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, qui agissaient aussi au nom de -ceux de Constantinople et de Jérusalem et d'un grand nombre de prélats -russes. En conséquence de cette décision, le texte des Écritures et -des livres de liturgie fut fixé conformément aux plus anciens -manuscrits slaves, qui avaient paru donner la traduction la plus -fidèle des originaux grecs et de la version des Septante; les livres -sacrés ainsi corrigés furent livrés à l'impression. - -Bien que cette réforme importante se fût accomplie avec la sanction -des plus hautes autorités de toutes les Églises d'Orient, elle -rencontra de nombreuses oppositions dans le pays. Paul, évêque de -Kolomna, avec beaucoup de prêtres et un nombre immense de laïques, -surtout des classes inférieures, se déclara contre ce qu'il appelait -l'hérésie Niconnienne. Selon lui et ses nombreux adhérents, les -modifications introduites corrompaient les livres saints et la vraie -doctrine, sous prétexte de les corriger. L'évêque réfractaire fut -déposé et renfermé dans un couvent; des mesures sévères furent prises -contre les opposants; mais la persécution ne servit qu'à enflammer -leur fanatisme et à susciter de violentes collisions dans l'enceinte -même de la capitale. Cette opposition se manifesta plus vivement -encore dans le Nord, sur les bords de la mer Blanche. Ces nouveaux -partisans de l'ancien texte furent appelés _Pomoranes_, c'est-à-dire -habitants de la côte. Le siége principal de leur résistance organisée -était le couvent fortifié de Solovietzk, situé dans une île de cette -mer. Après une défense acharnée, il fut pris d'assaut en 1678, et la -plupart de ses défenseurs, ceux du moins qui restèrent debout, se -jetèrent dans les flammes pour gagner la couronne du martyre. Les -_Raskolniky_ ou Schismatiques, comme les appelait alors l'Église -nationale, propagèrent leurs opinions dans toute la Sibérie, dans le -pays des Cosaques du Don, et en diverses autres provinces lointaines. -Un grand nombre d'entre eux émigrèrent en Pologne et même en Turquie, -où ils formèrent de nouveaux établissements. Le fanatisme, exalté par -la persécution, dégénéra bientôt en actes de la plus sauvage -superstition. Le suicide ou le baptême du feu, comme ils disaient, -devint à leurs yeux le plus sûr moyen de faire son salut. Cette -doctrine suscita dans leurs rangs un nombre infini de victimes. Il est -avéré que des milliers de ces sectaires, de tout âge et de tout sexe, -s'enfermaient dans des maisons, dans des granges, etc., y mettaient -le feu et périssaient dans les flammes, en récitant des prières et en -chantant des hymnes. On croit généralement que ces scènes d'horrible -superstition se reproduisent encore aujourd'hui dans plusieurs -provinces éloignées, particulièrement en Sibérie et dans le Nord, où -beaucoup de _Raskolniky_ sont allés fonder des colonies au plus -profond des forêts, de manière à cacher leur existence au reste du -monde[177]. - -[Note 177: Les horribles scènes dont nous avons parlé dans le texte, -sont non-seulement décrites par les écrivains religieux de Russie qui -ont pris la plume contre les _Raskolniky_, elles sont encore -rapportées par les savants voyageurs qui ont exploré les provinces les -plus reculées de la Russie pendant le dernier siècle, tels que Gmelin, -Pallas, Géorgie, Lepekbine, etc. Le baron Haxthausen, qui a habité la -Russie en 1843, dit qu'il y a quelques années, un certain nombre de -ces fanatiques se donnèrent rendez-vous sur une propriété appartenant -à un M. Gourieff, située sur la rive gauche du Volga, résolus à -s'offrir en sacrifice en s'entretuant. Après quelques rites -préparatoires, cet horrible dessein fut mis à exécution. Trente-six -individus étaient tombés sous le fer meurtrier, quand l'amour de la -vie se réveilla dans le coeur d'une jeune femme, qui s'enfuit vers un -village voisin et donna l'alarme. On accourut sur le théâtre de ce -sanglant holocauste; mais l'on trouva quarante-sept individus étendus -sans vie, et deux de ces meurtriers fanatiques encore debout. Ils -furent pris et subirent le châtiment du knout; mais chaque coup reçu -leur arrachait un cri de triomphe, joyeux qu'ils étaient de souffrir -le martyre.] - -Les _Raskolniky_ se divisent en deux grandes branches: les -_Popovstchina_, ou ceux qui ont des prêtres, et les _Bezpopovstchina_, -ou ceux qui n'en ont pas. Ils se subdivisent en un grand nombre de -sectes, dont quelques-unes naquirent sous la pression des évènements -que nous avons rapportés, tandis que d'autres, qui avaient une -existence antérieure, furent comprises, à partir de ce moment, sous le -nom général de _Raskolniky_. En ce qui concerne ceux de la première -branche, ils se séparent encore en plusieurs nuances d'opinions, sur -des points de peu d'importance, mais principalement sur les cérémonies -extérieures. Ils se considèrent comme la véritable Église, victime de -l'hérésie niconnienne, c'est-à-dire comme l'Église fondamentale, dont -ils ne diffèrent pas du reste en doctrine, mais seulement par -quelques rites extérieurs et par leur opiniâtreté à garder le texte -incorrect des livres sacrés. Ils considèrent aussi comme un grand -péché de se couper la barbe, opinion partagée autrefois par l'Église -constituée, et fondée sur ce qu'un article du Stoglav (canons du -concile tenu à Moscou en 1551), déclare que se raser est un péché que -même le sang des martyrs ne saurait laver; et, en conséquence, celui -qui se dépouille de sa barbe est un ennemi de Dieu, qui nous a créé à -son image. L'argument le plus péremptoire des partisans du menton rasé -contre la doctrine qui proclame irrémissible l'altération des traits -divins de la créature par l'ablation de la barbe, c'est que la femme, -dépourvue de cet ornement, est aussi créée à l'image de Dieu. Les -défenseurs de la barbe, forcés dans leurs retranchements par cet -argument, s'appuient sur le passage suivant du Lévitique XIX et XXVII: -«Vous ne tondrez point en rond les coins de votre tête et vous ne -gâterez point les cornes de votre barbe[178].» - -[Note 178: Les mêmes _Raskolniky_ considèrent comme péchés d'autres -choses prohibées par le _Stoglav_, comme par exemple de manger du -lièvre, atteler avec un seul timon, etc.] - -La séparation de l'Église nationale et des _Raskolniky_ devint -complète sous Pierre le Grand, dont les mesures coërcitives pour -civiliser ses sujets en modifiant leur extérieur, blessèrent -profondément les préjugés de la nation. Un membre intelligent de la -secte des _Raskolniky_, a fait remarquer très judicieusement au baron -Haxthausen, que ce n'était pas le patriarche Nicon, mais bien ce -monarque absolu qui les avait séparés du reste de leur nation, en lui -imposant le système occidental de civilisation, dont l'ablation de la -barbe était un symbole. La mémoire de Pierre le Grand est en horreur -parmi les _Raskolniky_, et quelques-uns d'entre eux soutiennent qu'il -était le véritable Antechrist, car il est écrit que l'Antechrist -changera le cours des âges, et le czar avait accompli cette prophétie -en reportant le commencement de l'année du 1er septembre au 1er -janvier, et en abolissant la supputation des temps depuis l'origine du -monde, pour adopter le mode des hérétiques latins, qui ne supputent -les années qu'à partir de la naissance du Christ (Ère chrétienne). Ils -disent aussi que c'est un blasphème de mettre des impôts sur l'âme (ce -souffle pur de Dieu), au lieu de faire peser toutes les charges sur -les possessions terrestres[179]. - -[Note 179: Tout le monde sait qu'en Russie la capitation est perçue -sur la population mâle, appelée _âmes_ dans le style officiel.] - -Les adhérents de l'ancien texte, qui forment la classe la plus nombreuse -des _Raskolniky_, se nomment entre eux _Starovértzi_, ou ceux de -l'ancienne foi, et sont appelés officiellement _Staroobradtzi_, ceux des -anciens rites; leurs ministres sont en général des prêtres ordonnés par -les évêques de l'Église constituée, mais qui l'ont abandonnée ou ont été -expulsés de son sein; le gouvernement ne reconnaît pas leur caractère -religieux. Il fait cependant aujourd'hui de grands efforts pour les -réconcilier avec l'Église constituée; il a déclaré que les différences -existant entre leur rites et ceux consacrés par le concile de 1664, ne -constituent pas d'hérésie, et il leur a accordé une autorisation -solennelle de garder intact leur ordre ecclésiastique. On leur a conféré -la dénomination de _Yedinovertzi_ ou Coreligionnaires, en leur demandant -seulement que leurs prêtres reçussent l'ordination des évêques de -l'Église de l'État, avec promesse de n'intervenir en rien dans -l'éducation de ces prêtres, et de procéder à la cérémonie de -l'ordination conformément à l'ancien rituel. On n'a retiré encore que -très peu d'avantages de cette offre, les rares Congrégations qui l'ont -acceptée en sont au regret, et surveillent même d'un regard soupçonneux -ceux de leurs prêtres ordonnés de la manière qui précède, redoutant que -les évêques, dont ces derniers ont reçu l'ordination, n'exercent sur eux -une influence corruptrice. Ils ont un grand nombre de couvents d'hommes -et de femmes, avec les mêmes règles monastiques que celles qui existent -dans tous les établissements semblables de l'Église grecque[180]. - -[Note 180: L'auteur de cet ouvrage apprit en 1830, de la bouche d'un -haut fonctionnaire russe, que le nombre des Raskolniky, de toutes -catégories, pouvait s'élever à cinq millions, et qu'il allait sans -cesse en augmentant. Cela ne se dit pourtant que des classes -inférieures de la société; car, bien qu'il y ait parmi eux de riches -commerçants, leurs enfants, qui ont reçu une meilleure éducation, se -rallient presque invariablement à l'Église nationale.] - -Les sectes comprises sous la dénomination générale de -_Bezpopovstchina_, ou ceux qui n'ont pas de prêtres, sont très -nombreuses; beaucoup d'entre elles ne se distinguent que par quelques -cérémonies extérieures; leurs doctrines sont ou inconnues ou bornées à -quelques pratiques superstitieuses qu'ils ont héritées peut-être des -traditions païennes de leurs ancêtres[181]. Il existe sans doute -plusieurs sectes descendues de celles qui ont fréquemment troublé -l'Empire byzantin; mais cette description prolongée nous entraînerait -au-delà des limites de notre esquisse. Nous nous bornerons, en -conséquence, à donner à larges traits un court aperçu des plus -remarquables de celles dont l'existence n'est pas contestable. Tels -sont les _Skoptzi_ ou eunuques, qui sont même répandus en assez grand -nombre à Saint-Pétersbourg, à Moscou et dans d'autres grandes villes, -et comptent parmi eux de riches négociants, principalement des -argentiers, des joailliers, etc. On suppose qu'ils s'infligent la -mutilation d'Origène, prenant à la lettre les paroles de l'Évangile -qui poussèrent ce Père de l'Église à cette extravagance (Saint -Mathieu, XIX, v. 12). D'autres doutent cependant que leur superstition -soit fondée sur la même erreur d'interprétation. Leurs véritables -doctrines sont impénétrables; tout ce que l'on peut dire avec -certitude, c'est que la mortification de la chair est l'idée dominante -de leur croyance, car beaucoup d'entre eux s'infligent la discipline -et s'imposent toutes ces tortures, cilices, chaînes, croix de fer, -etc., qui ont rendu célèbres quelques saints de l'Église de Rome. Une -circonstance vraiment curieuse, est la vénération extraordinaire, -dit-on, que ces fanatiques professent pour la mémoire de l'empereur -Pierre III, l'époux assassiné de l'impératrice Catherine. Ils -prétendent qu'il est leur chef et une véritable émanation du Christ; -qu'il n'a pas été assassiné, et que l'on mit le corps d'un soldat à la -place de celui de Pierre, qui s'enfuit à Irkoutzk en Sibérie; et comme -toute grâce sort de l'Orient, il reviendra du lieu de sa retraite -sonner la grande cloche de la cathédrale de Moscou, et son -retentissement sera entendu par ses vrais disciples, les Skoptzi de -toutes les parties du monde, et son règne commencera... - -[Note 181: Un manuscrit russe de 1523, récemment découvert, renferme -un exposé d'un auteur inconnu, dans lequel on trouve ce passage -remarquable: «Il y a des chrétiens qui croient à _Péroun_, dieu de la -foudre, à _Khors_ et _Mokosh_, à _Sim_ et à _Regl_, et aux _Vilas_, -qui, au dire de ce peuple ignorant, sont trois fois neuf soeurs. Ils -les croient tous dieux et déesses, leur font des offrandes de -_korovay_ et leur sacrifient des poules; ils adorent le feu, ils -l'appellent _Svarojitch_. Les trois premières divinités avaient, -suivant Nestor, leurs idoles à Kioff avant l'introduction du -Christianisme. On ne sait rien de _Sim_ ni de _Regl_. La croyance à -l'existence des _Vilas_, ou fées bienfaisantes, est encore aujourd'hui -une des superstitions des Morlaques en Dalmatie. _Korovay_ est le nom -du gâteau de noces dans plusieurs contrées slaves. Le mot -_Svarojitch_, appliqué au feu par ses adorateurs, est le nom -patronymique de Svarog[181-A], le Vulcain des anciens Slaves. Il est -très probable que les rites secrets des Raskolniky ne sont rien autre -chose que la continuation de l'ancienne idolâtrie slave, à laquelle le -manuscrit fait allusion.] - -[Note 181-A: La ressemblance de ce mot avec _Surya_ et _Sourug_, noms -indiens du soleil, est l'un des indices de l'origine asiatique des -Slaves.] - -Les Skoptzi apportent un zèle extrême à faire des prosélytes et -donnent des sommes considérables à ceux qui s'unissent à leur secte. -Quiconque réussit à faire douze prosélytes, reçoit le titre d'apôtre; -mais l'on ignore quels sont les priviléges attachés à cette dignité. - -Ils s'assemblent généralement, pour leur culte mystérieux, dans la -nuit des samedis aux dimanches. Ils ont des signes secrets de -reconnaissance, dont l'un consiste, dit-on, à placer un mouchoir rouge -sur le genou droit et à le frapper de la main droite; ils ont dans -leurs maisons des portraits de Pierre III, avec ce signe de leur -secte[182]. - -[Note 182: Ces détails sont tirés, en partie, de l'ouvrage du baron -Haxthausen, _Studien über Russland_. L'auteur de cette esquisse vint à -se trouver, en 1820, à Bobrouisk, forteresse sur la Bérésina, où, peu -de temps auparavant, un missionnaire, arrivé de l'intérieur de la -Russie, avait déterminé une centaine de soldats à s'unir à cette -secte, dans les formes requises. Il fut condamné à recevoir le knout, -et ses convertis furent transportés en Sibérie.] - -Les Khlestovstchiki ou Flagellants (de _khlestat_, flageller), sont -considérés comme une branche des Skoptzi. Ils s'infligent la -discipline et quelques autres pénitences, à l'exemple d'un grand -nombre d'orthodoxes de l'Église d'Occident; mais ils ont, semble-t-il, -des doctrines mystérieuses et des rites marqués au coin de la plus -sauvage superstition[183]. - -[Note 183: Ces sectaires sont accusés des extravagances coupables -attribuées aux Adamites; l'on dit que la police de Moscou surprit l'un -de leurs conciliabules en 1840, et qu'il fut prouvé, par l'enquête -faite en conséquence de cette découverte, que les Khlestovstchiki, ne -représentent qu'un degré inférieur ou préparatoire de la secte des -Skoptzi; qu'ils mettent la femme en commun, bien que, pour le cacher, -ils vivent en couples mariés par des prêtres de l'Église établie. -C'est un fait constant qu'à leurs assemblées ils se trémoussent -souvent jusqu'à ce qu'ils tombent d'épuisement; mais ces extravagances -se retrouvent dans la Grande-Bretagne et en Amérique. - -Les Flagellants du moyen-âge avaient été accusés des folies -criminelles imputées aux Khlestovstchiki; il serait possible que, dans -les deux cas, ce fût le résultat naturel d'une surexcitation -d'imagination, produite par l'excès des mortifications.] - -Les plus remarquables des Raskolniky sont incontestablement les -Malakanes et les Doukhobortzi. Malakanes est un surnom donné aux -membres de cette secte, parce qu'ils mangent du lait, en russe, -_malako_, les jours de jeûne; mais ils s'appellent entre eux -_Istinniyé Christiané_, c'est-à-dire vrais Chrétiens. On ne sait rien -sur leur origine. On dit seulement que, vers le milieu du XVIIIe -siècle, un Prussien, prisonnier de guerre, sans grade officiel, -s'établit au milieu des paysans, dans un village du gouvernement de -Kharkof, et s'acquit une telle influence sur eux, qu'ils le -consultaient en toute occasion et suivaient toujours ses avis. Il -n'avait pas de demeure à lui; mais il allait de chaumière en -chaumière, lisant et expliquant chaque soir la Bible à un groupe de -villageois, et il continua ainsi jusqu'à sa mort. - -On n'a pu découvrir aucun autre détail sur son compte, ni même son -nom, et la seule chose que l'on sache, c'est qu'il vécut dans un -village habité par les Malakanes. Il est cependant beaucoup plus -probable qu'il avait trouvé une communauté religieuse préexistante, -avec laquelle ses opinions coïncidaient, plutôt que d'en être le -fondateur, car l'on découvrit, vers cette époque, dit-on, une -communauté semblable dans le gouvernement de Tamboff. Cette secte -n'est pas nombreuse. Environ trois mille de ses membres sont établis -dans le gouvernement de la Crimée, où ils ont été visités, en 1843, -par le baron Haxthausen, qui parvint à obtenir l'explication suivante -de leur croyance: - -Ils reconnaissent la Bible pour la parole divine, et l'unité de Dieu -en trois personnes. Ce Dieu incréé, principe de toutes choses, est un -esprit éternel, immuable, invisible. Dieu demeure au milieu des -clartés d'un monde pur. Il voit tout, il fait tout, il régit tout; -tout est rempli de lui; il a créé le ciel et la terre et tout ce qui -respire. Au commencement, tout ce qui sortit de ses mains était bon et -parfait. L'âme d'Adam, non son corps, fut créée à l'image de Dieu. -Cette âme immortelle était douée d'une pureté céleste et d'une notion -claire de la divinité. Le mal était inconnu à Adam, qui jouissait -d'une sainte liberté aboutissant à Dieu le Créateur. Ils admettent le -dogme de la chute d'Adam, la naissance, la mort et la résurrection du -Christ, de la même manière que les autres Chrétiens, et ils donnent -aux dix commandements l'interprétation suivante: - -Le premier et le second défendent l'idolâtrie: donc le culte des -images est interdit. - -Le troisième montre que l'on ne doit pas faire de serment. - -Le quatrième s'observe en passant les dimanches et les autres fêtes à -prier, à chanter les louanges de Dieu et à lire la Bible. - -Le cinquième, en ordonnant d'honorer père et mère, commande -l'obéissance envers toutes les autorités. - -Le sixième défend deux sortes de meurtre. Premièrement, le meurtre -corporel, au moyen d'une arme, du poison, etc., qui est un crime, -excepté en cas de guerre, où il est permis de tuer pour la défense du -czar et du pays, et, en second lieu, le meurtre spirituel, que l'on -commet en détournant les autres de la vérité par des paroles -trompeuses, ou en les attirant, par le mauvais exempte, dans une voie -qui conduit à la damnation éternelle. Ils considèrent aussi comme -meurtre, d'injurier, de persécuter ou de haïr un voisin. Suivant les -paroles de saint Jean: Celui qui hait son frère est un meurtrier. - -En ce qui concerne le septième commandement, ils voient un adultère -spirituel, même dans un trop grand attachement à ce monde et à ses -plaisirs passagers, et, en conséquence, l'on doit fuir non-seulement -l'impudicité, mais encore l'ivrognerie, la gourmandise et la mauvaise -fréquentation. - -Par le huitième, ils mettent la violence et la ruse sur la même ligne -que le vol. - -Aux termes du neuvième commandement, toute insulte, raillerie, -flatterie ou tout mensonge, est considéré comme faux témoignage. - -Par le dixième, ils entendent les mortifications de toutes les -convoitises et de toutes les passions. - -Ils complètent ainsi leur Confession de foi: - -«Nous croyons que quiconque observera fidèlement les dix commandements -de Dieu, sera sauvé; mais nous croyons aussi que, depuis la chute -d'Adam, aucun homme ne saurait les accomplir par sa propre force. -L'homme, pour devenir capable de bonnes oeuvres et de fidélité aux -commandements de Dieu, doit croire en Jésus-Christ, son fils unique. - -»Cette loi pure, nécessaire pour notre salut, ne peut se puiser que -dans la parole de Dieu seul. Nous croyons que le Verbe divin crée en -nous cette foi, qui nous rend dignes de la grâce.» - -En ce qui concerne le sacrement du baptême, ils disent: - -«Bien que nous sachions que le Christ fut baptisé par Jean dans le -fleuve du Jourdain, et que les Apôtres ont eux-mêmes conféré le -baptême, notamment Philippe à l'eunuque, nous comprenons cependant -par ce sacrement, non l'eau terrestre, qui purifie seulement le corps -et non l'âme, mais l'onde vivifiante, qui est la foi absolue en Dieu -et la soumission à sa parole sainte; car le Sauveur dit: «Quiconque -croit en moi, son corps se changera en une source d'eau vive.» Et -Jean-Baptiste dit: «Pour moi, je baptise d'eau, mais il y en a un au -milieu de vous, que vous ne connaissez point, c'est celui qui baptise -du Saint-Esprit.» Et Paul dit: «Le Christ ne m'a pas envoyé pour -baptiser, mais pour annoncer sa parole.» Nous entendons, en -conséquence, par le sacrement du baptême, l'âme purifiée du péché par -la foi, et la mort en nous-mêmes du vieil homme et de ses oeuvres, -pour revêtir à nouveau une vie pure et sainte. Bien qu'à la naissance -d'un enfant nous lavions avec de l'eau les impuretés de son corps, ce -n'est pas là le baptême à nos yeux. Quant à la sainte Cène, c'est une -commémoration du Christ; mais les paroles de l'Évangile sont le pain -spirituel de vie. L'homme ne se nourrit pas de pain seulement, mais de -la parole de Dieu. - -»L'esprit seul donne la vie. Il n'est donc pas nécessaire de recevoir -le pain et le vin en substance.» - -Il est très curieux que cette secte, dont la croyance brille d'un tel -spiritualisme, se compose exclusivement de paysans illettrés, vivant -au milieu d'une population plongée dans la superstition et presque -idolâtre, comme cela se voit chez les sectaires de l'Église grecque, -en Russie. Les ouvrages mystiques de l'écrivain allemand bien connu, -Jung Stilling, qui ont été traduits en russe, sont très populaires -parmi les Malakanes, qui croient, en général, au Millenium. - -En 1833, l'un d'eux, appelé Terentius Belioreff, se mit à exhorter au -repentir, annonçant que le Millenium commencerait dans trente mois, et -il ordonna que les affaires et les travaux de tous genres, à -l'exception des plus indispensables, fussent abandonnés, et que le -peuple passât tout son temps en prières et en chants. Il se proclama -le prophète Élie, envoyé pour annoncer la venue du Seigneur, pendant -qu'Enoch, son compagnon, était chargé de la même mission dans l'Ouest. -Il annonça le jour où il devait monter au ciel en présence de tous. -Plusieurs milliers de Malakanes se réunirent de différentes parties de -la Russie. Au jour convenu, il parut sur un char, ordonna à la foule -de s'agenouiller, et alors, étendant les bras, il s'élança du char et -mesura la terre de son corps. - -Les Malakanes, désappointés, livrèrent le pauvre enthousiaste à la -police locale, comme imposteur. Il fut mis en prison; mais au bout de -quelque temps de ce régime, il cessa de parler de son identité avec le -prophète Élie, tout en continuant à prêcher le Millenium sous les -verroux, et, après son élargissement, jusqu'à sa mort. Il laissa un -nombre considérable de prosélytes, qui s'assemblent souvent pour -passer des jours et des nuits en prières et en chants continuels. Une -communauté de biens s'établit entre eux, et ils émigrèrent, avec la -permission du gouvernement, en Géorgie, où ils dressèrent leurs tentes -en vue du mont Ararath, pour attendre le Millenium, devancés dans -cette province par une colonie de Luthériens du Wurtemberg, fondée -dans le même dessein. - -S'il est étonnant de trouver au sein des campagnes ignorantes de la -Russie des opinions religieuses d'un spiritualisme aussi élevé, -combien n'est-il pas plus surprenant encore de rencontrer chez ces -paysans quelques-unes des doctrines nourries par les Gnostiques qui -appartenaient aux classes les plus éclairées de la société chrétienne. -Tel est le cas, cependant, avec les Doukhobortzi, ou Combattants en -esprit[184]. - -[Note 184: De _Doukh_, esprit ou âme dans tous les dialectes slaves, -et _Boretz_, lutteur ou combattant.] - -L'origine de cette secte est inconnue. Ils la font dériver eux-mêmes -des trois jeunes hommes qui furent jetés dans la fournaise ardente par -Nabuchodonosor, pour avoir refusé d'adorer son image (Daniel, III), -légende qui porte probablement avec elle un sens allégorique. Ils -n'ont pas de documents historiques sur leur secte, ou du moins on n'en -a découvert aucun jusqu'ici. Selon notre opinion, cependant, ils -continuent la secte des Patarènes, qui soutenaient exactement la même -doctrine que les Doukhobortzi, sur la chute de l'âme avant la création -de ce monde, et qui étaient très nombreux au XIIIe siècle et au XIVe, -en Servie, en Bosnie et dans la Dalmatie, mais dont il n'est plus fait -mention depuis la dernière partie du XVe siècle. Il est très-naturel -de supposer que quelques-uns de ces sectaires, persécutés dans le -Midi, se réfugièrent au milieu de leurs frères slaves de Russie, -d'autant mieux que le dialecte du pays qu'ils avaient habité a -beaucoup de rapport avec le russe. Quoi qu'il en soit, les -Doukhobortzi furent découverts, quelques années avant le milieu du -XVIIIe siècle, sur différents points de la Russie. Ils furent -violemment persécutés sous le règne de Catherine et de Paul, -particulièrement à cause de leur refus de servir dans l'armée; et ils -supportèrent cette persécution avec une fermeté, une résignation et -une douceur vraiment remarquable. L'empereur Alexandre leur accorda -toute liberté, et leur permit de fonder des établissements dans le -sud de la Russie, sur les bords de Molotchna, où ils se signalèrent -par leur industrie et leur droiture. Quant à leurs dogmes, nous -donnons plus bas la Confession de foi qu'ils présentèrent à Kokhowski, -gouverneur de Cathérinoslaff, au temps de leur persécution sous -Catherine, et qui, vu l'ignorance des paysans auteurs de ce document, -étonne véritablement par les idées abstraites et les expressions -recherchées qu'il renferme: - -«Notre langage est rude en toute occasion; les écrivains coûtent cher, -et il ne nous est pas facile, à nous qui sommes sous les verroux, de -nous en procurer. C'est pourquoi cette déclaration de notre cru est si -mal rédigée. Ceci considéré, nous vous prions, ô chef, de pardonner à -des hommes peu versés dans l'art d'écrire, le désordre des pensées, le -peu de clarté et la défectuosité de l'exposition, le défaut de goût -dans le discours et l'âpreté des mots; et si, revêtant l'éternelle -vérité d'une enveloppe grossière, nous défigurons par là des traits -divins, nous vous conjurons de ne vous en pas lasser pour elle, car -elle brille de sa propre beauté dans tous les temps et de toute -éternité. - -»Dieu est un, mais il est un en trois personnes. Cette sainte Trinité -est un être impénétrable. Le Père est la lumière, le Fils est la vie, -le Saint-Esprit est la paix. Dans l'homme, le Père se manifeste comme -la mémoire, le Fils comme la raison, le Saint-Esprit comme la volonté; -l'âme humaine est l'image de Dieu; mais en nous cette image n'est rien -autre que la mémoire, la volonté et la raison. L'âme avait existé -avant la création du monde visible. Elle est tombée antérieurement -avec beaucoup d'autres esprits, qui faillirent alors dans le monde -spirituel, dans le monde d'en haut; en conséquence, la chute d'Adam -et Ève ne doit pas être prise à la lettre; mais cette partie de -l'Écriture est une image où se trouve représentée d'abord la chute de -l'âme humaine, de son état de pureté céleste dans le monde spirituel -et avant sa venue ici-bas; en second lieu, la rechute faite par Adam, -au commencement des jours de ce monde, et dont la description est -adaptée à notre intelligence; et, en dernier lieu, la chute qui, -depuis Adam, se renouvelle spirituellement et charnellement chez tous -les hommes, et qui se renouvellera jusqu'à la fin du monde. -Originairement l'âme tomba, parce qu'elle détourna sur elle-même la -contemplation et l'amour qu'elle devait concentrer sur Dieu, et -qu'elle s'enorgueillit de sa propre beauté. Quand, pour son châtiment, -l'âme fut enfermée dans sa prison charnelle, elle succomba pour la -seconde fois dans la personne d'Adam, par le crime du serpent -séducteur, c'est-à-dire sous les excitations corruptrices de la chair. -Maintenant notre chute à tous est due à la séduction du même serpent -qui est entré en nous par Adam, avec l'orgueil et la vaine gloire de -l'esprit et l'impudicité de la chair. En punition de sa première chute -dans le monde spirituel, l'âme perdit l'image divine et se vit -emprisonnée dans la matière. La mémoire de l'homme s'affaiblit, et il -oublia ce qu'il avait été jadis. Un voile s'étendit sur sa raison, et -sa volonté se corrompit. C'est ainsi qu'Adam parut sur cette terre -avec un faible souvenir de son premier séjour, et privé d'une raison -ferme et droite. Son péché, ou sa rechute ici-bas, ne s'étend pas -néanmoins à sa postérité, car chacun pèche et se sauve pour soi-même. -Bien que ce ne soit pas la faute d'Adam, mais l'opiniâtreté -individuelle qui forme la racine du péché, personne n'en est cependant -exempt; car l'homme, déjà tombé avant de venir au monde, apporte avec -lui un penchant à une nouvelle chute. Après la première chute de -l'âme, Dieu créa ce monde pour elle, et la précipita, selon sa -justice, du séjour de l'éternelle pureté sur cette terre, comme dans -une prison, en châtiment du péché[185]; et maintenant notre esprit -dans ses chaînes terrestres, se plonge et s'ensevelit dans ce gouffre -d'éléments qui fermentent autour de lui. D'un autre côté, l'âme est -envoyée dans cette vie comme dans un lieu d'épreuve, afin que, livrée -à son libre arbitre sous son enveloppe charnelle, elle choisisse entre -le bien et le mal, et obtienne ainsi le pardon de son premier crime ou -s'attire un châtiment éternel. Une fois la chair formée pour nous sur -cette terre, notre esprit s'y précipite d'en haut, et l'homme est -appelé à l'existence. Notre chair est la tente disposée pour recevoir -notre âme, et sous laquelle nous perdons le souvenir et le sentiment -de ce que nous avions été avant notre incarnation; c'est l'eau des -éléments dans ce monde du Seigneur, où nos âmes purifiées doivent se -transformer en un esprit éternellement pur, supérieur au premier; -c'est l'archange au glaive de feu, qui nous barre le chemin à l'arbre -de vie, à Dieu, à l'absorption en sa divinité. Et ici se trouve -accomplie sur l'homme cette destination divine, et maintenant il faut -prendre garde qu'il n'avance sa main, et aussi qu'il ne prenne de -l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive à toujours. - -[Note 185: C'était là exactement la doctrine des Patarins de la -Bosnie.] - -»Dieu, prévoyant de toute éternité la chute de l'âme dans la chair, et -sachant l'homme incapable de se relever par sa propre force, l'éternel -amour décida de descendre sur la terre, de se faire homme et de -satisfaire par ses souffrances à l'éternelle justice. - -»Jésus-Christ est le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Il faut observer -cependant que, lorsqu'il intervient dans l'Ancien-Testament, il ne -représente que la sagesse suprême de Dieu, le Tout-Puissant, enveloppé -au commencement dans la nature du monde et caché plus tard sous la -lettre de la parole révélée. Le Christ est le Verbe divin, qui nous -parle dans le livre de la nature et dans les Écritures saintes; le -pouvoir qui, semblable au soleil, brille miraculeusement sur la -création et dans le coeur de la créature, qui donne à tout le -mouvement et la vie, et se trouve à la fois partout, en nombre, poids -et mesure. Il est le pouvoir de Dieu, qui, dans nos ancêtres comme -dans nous-mêmes, s'est manifesté et agit encore en différentes -manières; considéré dans le Nouveau-Testament, il est l'esprit incarné -de la plus haute sagesse, la connaissance de Dieu et la vérité pure, -l'esprit d'amour, l'esprit descendu d'en haut, incarné, inexprimable, -la plus sainte allégresse, l'esprit de consolation, de paix, de chaque -battement du coeur, l'esprit de chasteté, de sobriété, de modération. - -»Le Christ fut homme aussi, parce que, comme nous-mêmes, il naquit -dans la chair; mais il descend aussi en chacun de nous par -l'annonciation de Gabriel, et se communique spirituellement comme dans -Marie. Il naît dans l'esprit de chaque croyant; il va dans le désert, -et il est tenté par le diable dans la personne de tous les hommes, au -moyen des soucis de la vie, de la luxure et des honneurs mondains. -Quand il se développe en nous, il nous donne des paroles -d'enseignement; il est persécuté et meurt sur la croix; il est couché -dans le tombeau de la chair; il se lève brillant de gloire dans l'âme -des affligés de la dixième heure; il vit en eux quarante jours, -échauffe leurs coeurs, les guide vers le ciel, et les offre sur -l'autel de Gloire comme un sacrifice saint, véritable et agréable à -Dieu.» - -Au sujet des miracles du Christ, les Doukhobortzi disent: «Nous savons -qu'il a fait des miracles; pécheurs, nous étions morts, aveugles et -sourds, et il nous a ressuscités; mais nous repoussons les prétendus -miracles du corps.» - -Les Doukhobortzi reconnaissent la parole de Dieu dans les Écritures; -mais ils prétendent que tout y a un sens mystérieux qui n'est -intelligible et n'a été révélé qu'à eux seuls, et que tout y est -symbolique. Ainsi l'histoire de Caïn est une allégorie des fils -corrompus d'Adam, qui persécutent l'Église invisible figurée par Abel. -La confusion des langues n'est rien autre chose que la séparation des -Églises. Pharaon noyé est le symbole de la défaite de Satan, qui -périra avec tous ses suppôts dans la mer rouge de feu, à travers -laquelle les élus, c'est-à-dire les Doukhobortzi, passeront sains et -saufs. Ils expliquent de la même manière le Nouveau-Testament; ainsi, -l'eau changée en vin aux noces de Cana, signifie que le Christ, lors -de son union mystérieuse avec notre âme, convertira dans notre coeur -les pleurs du repentir en un vin spirituel, saint et céleste, en un -breuvage de joie et de félicité. - -La croyance métaphysique de ces sectaires ne suffit pas à les -préserver de la superstition la plus grossière et la plus révoltante, -preuve surabondante que les spéculations métaphysiques conduisent -quelquefois ceux qui s'y livrent à des conséquences dont le simple bon -sens d'un ignorant se serait défendu, et offrent à peine une ombre de -compensation à l'absence des principes positifs de la religion. On -prétend généralement qu'ils ont des doctrines et des rites secrets, -dont le mystère n'a jamais été percé. Ceux-là mêmes d'entre eux qui se -sont ralliés à l'Église officielle ayant gardé un silence obstiné à -cet égard, nous ne saurions dire si cette opinion est fondée ou non. -Le fait qui suit semble néanmoins établi d'une manière incontestable: - -Un individu appelé Kapoustin, officier libéré des gardes, s'unit, vers -le commencement de ce siècle, aux Doukhobortzi établis sur les bords -de la Molotchna. La dignité imposante de son maintien, ses capacités -extraordinaires, et, par dessus tout, sa brillante éloquence, lui -acquirent une telle influence sur ces sectaires, qu'ils virent en lui -un prophète et se soumirent aveuglément à toutes ses instructions. Il -introduisit parmi ses disciples la doctrine de la transmigration des -âmes, enseignant que l'âme de chaque fidèle était une émanation de la -Divinité, le Verbe fait chair, et resterait sur la terre seulement en -changeant de corps, tant que le monde créé existerait. Que Dieu s'est -manifesté comme Christ dans le corps de Jésus, le plus parfait et le -plus pur des hommes, et que l'âme de Jésus était conséquemment la plus -pure et la plus parfaite de toutes les âmes. Que depuis le temps où -Dieu s'est manifesté en Jésus, il demeure avec l'humanité, vivant et -se manifestant en chaque croyant; mais l'individualité spirituelle de -Jésus, conformément à ce qu'il a déclaré lui-même par ces paroles: «Je -resterai avec vous jusqu'à la fin des temps,» continue à habiter ce -monde, changeant de corps de génération en génération, mais gardant, -par un privilége de Dieu, le souvenir de sa première existence. C'est -pourquoi tout homme en qui réside l'âme de Jésus, a la conscience de -ce qu'il est. - -Pendant les premiers âges du Christianisme, ce fait était -universellement admis, et le nouveau Jésus se dévoilait à tous; il -gouvernait l'Église et décidait toutes les controverses en matière de -Religion. On l'appelait le pape; mais de faux papes usurpèrent bientôt -le trône de Jésus, qui n'a conservé qu'un petit nombre de fidèles, -suivant ce qu'il a prédit lui-même: «Qu'il y a beaucoup d'appelés, -mais peu d'élus.» Ces vrais croyants, dit-il, sont les Doukhobortzi; -Jésus ne les quitte pas, et son âme se perpétue en l'un d'eux; ainsi, -Sylvain Kolesnikof (un des chefs de leur secte), que beaucoup de vos -anciens ont connu, était un Jésus véritable; mais aujourd'hui c'est -moi qui suis Jésus, aussi vrai que le ciel est sur ma tête et la terre -sous mes pieds. Je suis le Jésus-Christ unique, votre Seigneur. C'est -pourquoi prosternez-vous et adorez-moi! Et ils se prosternèrent et ils -l'adorèrent. - -Kapoustin fonda une communauté parfaite de biens entre ses disciples; -les champs étaient cultivés en commun et leurs fruits répartis selon -les besoins de chacun; quelques manufactures s'établirent et la -colonie devint florissante. - -En 1814, il fut emprisonné pour son prosélytisme, mais relâché, -quelque temps après, sous caution. Le bruit de sa mort se répandit -alors; mais les autorités ayant ordonné l'ouverture de la fosse où on -le disait enterré, on ne trouva que le corps d'un autre individu. Tous -les efforts pour découvrir sa résidence furent vains, et ce ne fut -qu'après sa mort bien réelle que l'on découvrit qu'il avait passé -plusieurs années dans une caverne ignorée, d'où il dirigeait ses -disciples. Kapoustin institua un conseil de trente personnes, dont -douze reçurent le nom d'apôtres. Ce conseil choisit pour son -successeur son fils, jeune homme de quinze ans environ, d'un esprit -faible et déréglé; mais le gouvernement de la communauté était conduit -par le conseil. Ses membres virent cependant s'échapper de leurs mains -l'empire absolu que Kapoustin avait exercé sur l'esprit de ses -disciples, et leur autorité, aussi bien que la vérité de leurs -doctrines, furent mises en question par beaucoup de ces derniers, qui -donnèrent des symptômes de rébellion. Le conseil se constitua en -tribunal secret pour le maintien de son autorité, et ceux qui lui -avaient résisté ou qui parurent suspects de désertion en faveur de -l'Église instituée, furent attirés ou conduits de force dans une -maison bâtie dans une île de la Molotchna, et appelée _Ray i Mouka_, -c'est-à-dire Paradis et Torture, et mis à mort de diverses manières. -Le gouvernement reçut avis de cet odieux attentat, et l'on découvrit -un grand nombre de cadavres, dont quelques-uns mutilés tandis que -d'autres semblaient avoir été enterrés vivants. L'enquête judiciaire -sur cette horrible affaire, commencée en 1834, fut terminée en 1839. -L'empereur ordonna que tous les Doukhobortzi appartenant à cette -colonie fussent transportés au-delà du Caucase, et divisés, dans ces -provinces, en communautés séparées, soumises à la plus rigoureuse -surveillance. Ceux qui consentirent à entrer dans le giron de l'Église -nationale, purent cependant rester dans leurs anciens établissements. - -Le récit de ces actes d'affreuse superstition, accomplis de nos jours, -serait incroyable, si l'authenticité n'en était constatée par une -autorité aussi importante que celle du comte, aujourd'hui le prince -Woronzoff, qui est parfaitement connu en Europe. Le fait que l'on -vient de rapporter se produisit dans une province confiée à son -administration. Le baron Haxthausen, dont l'ouvrage nous a fourni les -détails de cette affaire, donne la traduction d'une proclamation -adressée aux Doukhobortzi, et signée du comte de Woronzoff comme -gouverneur-général des provinces de la Nouvelle-Russie et de -Bessarabie, le 26 janvier 1841. - -Dans cette proclamation, il publie l'ordre de transportation dans les -provinces trans-caucasiennes, et il ajoute qu'au nom de leur croyance -et sur les instructions de leurs prédicateurs, ils s'étaient rendus -coupables de meurtres et des plus odieux traitements, donnant asile -aux déserteurs et cachant les crimes de leurs frères, qui attendaient -en prison le juste châtiment de leurs forfaits. En conséquence de cet -ordre, deux mille cinq cents individus environ furent transportés -au-delà du Caucase, et le reste se soumit à l'Église de l'État; mais, -selon toute probabilité, cette conversion ne fut qu'apparente. Notre -autorité ne donne aucun renseignement sur ceux qui, aux termes de la -proclamation du comte Woronzoff, furent convaincus des crimes auxquels -il fait allusion, et dont les débats mériteraient certainement de -figurer au premier rang des causes célèbres de l'Europe. - - - - -CHAPITRE XV. - -RUSSIE. - -(Suite.) - - Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie religieuse. - -- Utilité de leurs travaux. -- Leur persécution par - l'impératrice Catherine. -- Ils reprennent leurs travaux sous - l'empereur Alexandre. -- Ils font fleurir les sociétés bibliques, - etc. -- Remarques générales sur les Russes. -- Constitution - donnée à Moscou par les Polonais. -- Situation religieuse des - Slaves de l'Empire ottoman. -- Observations générales sur la - condition actuelle des nations slaves. -- Ce que l'Europe peut - espérer ou craindre d'elles. -- Causes qui s'opposent aujourd'hui - aux progrès du Protestantisme parmi les Polonais. -- Moyens de - propager la religion de l'Évangile chez les Slaves. -- - Perspective heureuse pour elle en Bohême. -- Succès des efforts - du révérend F.-W. Kossuth à Prague. -- Raisons pour que les - Protestants anglais et américains prêtent quelque attention à la - situation religieuse des Slaves. -- Alliance entre Rome et la - Russie. -- Influence du despotisme et des institutions libérales - sur le Catholicisme et le Protestantisme. -- Causes de la - recrudescence actuelle du Catholicisme. -- Quel contrepoids l'on - pourrait y opposer. -- Importance d'une alliance entre les - Protestants anglais et slaves. - - -Nous n'achèverons pas le tableau des sectes religieuses de la Russie, -sans une rapide esquisse des Martinistes, qui méritent une place -honorable dans les annales de la religion, et, tout à la fois, dans -celle de la Franc-Maçonnerie, pour avoir mis en pratique, au moyen des -loges maçonniques, les sublimes préceptes de la Religion; et peut-être -la Franc-Maçonnerie n'eut-elle jamais occasion de se déployer dans -une plus noble sphère d'activité que sous le nom de Martinisme, en -Russie. - -Le chevalier Saint-Martin n'est pas aussi connu qu'il mériterait de -l'être[186]. Ce serait cependant excéder les limites de cet ouvrage, -que de donner une biographie de cet homme remarquable, qui, dans un -siècle où l'école philosophique exerçait en France un tyrannique -empire sur l'opinion publique, travaillait sans relâche à répandre les -doctrines du Christianisme pur, bien qu'empreint d'une teinte -considérable de mysticisme. Il essaya d'établir ses doctrines au moyen -des loges maçonniques, en leur imprimant une direction religieuse et -pratique. Il ne parvint pas à réaliser ses vues dans sa patrie, bien -qu'il eût obtenu quelque succès au sein des loges de Lyon et de -Montpellier; mais ses doctrines furent importées en Russie par un -Polonais, le comte Grabianka, et par un Russe, l'amiral Plestcheyeff, -et introduites par leur influence dans les loges maçonniques de ce -pays, où elles ont pris depuis ce temps de plus grands développements -encore. Les ouvrages de Jacob Boehme et d'écrivains religieux -protestants, tels que Jean Arndt, Spener et quelques autres de la même -école, et les écrits de Saint-Martin lui-même, devinrent les guides de -cette société, qui comptait dans son sein des personnes appartenant -aux premiers rangs de la communauté. Leur but n'était pas de -s'abandonner uniquement à des spéculations religieuses, mais de mettre -avant tout en pratique les préceptes du Christianisme, en faisant le -bien, et ils déployèrent à cet égard la plus louable activité. Leur -sphère d'action, loin de se limiter à simples actes de charité, -s'étendait à l'éducation et aux progrès des lettres. Ils firent de -Moscou leur siége principal, et ils fondèrent dans cette capitale une -société typographique pour l'encouragement de la littérature. Afin -d'exciter les jeunes gens à se vouer au culte des lettres, cette -société achetait tous les manuscrits qui lui étaient apportés, prose -et poésie, productions originales et traductions. Un grand nombre de -ces manuscrits, indignes de voir le jour, furent détruits ou délaissés -dans les cartons; mais beaucoup d'entre eux eurent les honneurs de -l'impression. Les sociétaires favorisaient surtout la publication des -ouvrages de religion et de morale; mais ils imprimaient aussi les -oeuvres consacrées aux diverses branches des lettres et des sciences, -si bien que la littérature russe s'enrichit rapidement d'un grande -nombre d'écrits traduits en partie des langues étrangères. Ils -fondèrent aussi une vaste bibliothèque, pour laquelle ils déboursèrent -plus de quarante mille livres sterling, monnaie d'Angleterre, composée -principalement d'ouvrages religieux, et accessible à tous ceux qui -désiraient puiser des renseignements. Une école s'ouvrit à leurs -frais, et ils s'appliquaient à rechercher les jeunes gens de mérite -pour leur fournir les moyens d'achever leurs études dans le pays ou -aux Universités étrangères. - -[Note 186: Le chevalier Saint-Martin naquit en 1743 et mourut en 1803. -Ses principaux ouvrages sont: _de l'Erreur et de la Vérité_, et _des -Rapports entre Dieu, l'Homme et la Nature_. On trouve un aperçu de sa -vie et de ses ouvrages dans la _Biographie universelle_.] - -Au sein de cette admirable société, l'on remarque en relief les traits -de Novikoff, qui, dès ses plus jeunes années, se dévoua, de toutes les -forces de son coeur et de son âme, au développement intellectuel de sa -patrie. Il publia, en débutant, un recueil périodique de littérature, -s'attachant à répandre des avis utiles, attaquant les préjugés, les -abus, et tout ce qui était mal. Il fonda ensuite un journal savant et -une autre publication d'un caractère plus populaire, mais toujours -avec un but sérieux, et il consacra le produit de ses oeuvres à créer -des écoles primaires avec l'instruction gratuite. Il fixa plus tard sa -résidence à Moscou, où il institua la société typographique dont nous -avons parlé. - -Chaque membre de la Franc-Maçonnerie contribuait à ces nobles fins, -non-seulement de sa bourse, mais encore par ses efforts personnels, par -son influence sur ses parents et sur ses amis, pour les engager à suivre -son exemple. S'ils découvraient, fût-ce au loin, un homme de talent, ils -s'efforçaient de le mettre dans son jour. C'est ainsi que l'un des -membres les plus actifs de cette société, M. Tourghénéff[187], trouva, -au fond d'une province, un jeune homme d'avenir, mais qui n'avait pas -les moyens de cultiver ses talents. Il l'emmena à Moscou et le mit à -même d'étudier à l'Université. Ce jeune homme devint l'illustre -historien de Russie Karamsin, aussi distingué par la noblesse de son -caractère que par son mérite éclatant. - -[Note 187: Père d'Alexandre et de Nicolas Tourghénéff, tous les deux -bien connus à l'étranger.] - -Le zèle des Martinistes en faveur des oeuvres de charité, égalait -celui qu'ils apportaient au progrès intellectuel de leur pays. Ceux -qui ne pouvaient donner beaucoup d'argent, donnaient leur temps et -leurs peines. Plusieurs Martinistes dépensèrent littéralement jusqu'à -leur dernier rouble pour venir en aide aux établissements utiles de -leur société et aux souffrances de leurs semblables; ainsi, -Lapoukhine, membre de l'une des plus grandes familles de Russie, -dépensa de cette manière une fortune princière, tout en n'accordant à -ses besoins que le plus strict nécessaires. Sénateur et juge de la -cour criminelle de Moscou, sa vie entière fut consacrée à la défense -des opprimés et des innocents, dans un pays où l'état de la justice -fournissait ample matière à sa générosité. Bien d'autres encore que -l'on pourrait citer, sacrifièrent des fortunes considérables et se -soumirent à de grandes privations afin de pouvoir mieux seconder les -nobles efforts de leur société. - -Il est malheureusement bien rare qu'un Polonais trouve à parler ainsi -des Russes; ajoutons qu'il s'est rencontré parmi eux beaucoup -d'individus d'une générosité diamétralement opposée à la ligne de -conduite suivie systématiquement par leur gouvernement envers les -compatriotes de l'auteur; ils ont allégé les souffrances de plus d'une -victime de ce système de persécution; et, ce qui est peut-être une -preuve plus grande encore d'élévation d'âme, ils ont su flatter les -sentiments de nationalité, profondément blessés, de ceux dont les vues -ne pouvaient s'accorder avec les leurs. De tels hommes nous sauraient -peu de gré de proclamer ici leurs noms; mais si ces lignes viennent à -leur tomber un jour sous les yeux, qu'ils demeurent bien convaincus -que nos compatriotes sont instruits de leurs actions et en apprécient -tout le mérite. Rien ne saurait nous empêcher cependant d'exprimer le -respect plein de reconnaissance dont nos concitoyens sont pénétrés -pour la mémoire du prince Galitzin, gouverneur-général de Moscou, qui -se montra d'une bonté toute paternelle envers beaucoup de jeunes -Polonais, victimes d'une persécution systématique commencée, en 1820, -contre leur nationalité, dans les provinces polonaises de la Russie, -et qui furent exilés de leurs foyers au coeur même de ce pays, -uniquement pour avoir mis leurs talents et leur conduite morale en -obstacle à l'accomplissement des fins de cette persécution. Nous -n'hésitons pas à affirmer que les opinions que nous avons exprimées -sont partagées par tous les vrais patriotes polonais, au nombre -desquels nous en citerions qui ont préféré les souffrances de l'exil -aux avantages considérables qu'ils pouvaient se procurer en faisant -acte d'adhésion à un système politique contre lequel ils luttent -aujourd'hui. Ce n'est pas une aveugle haine de nationalité qui fera -jamais prospérer une cause légitime, car de semblables sentiments sont -plutôt faits pour la dégrader. Un honnête homme restera fidèle à la -cause qu'il a embrassée par des motifs de conscience, sans avoir égard -à son intérêt ni aux personnes qui pourraient l'attaquer ou la -défendre. Il ne la désertera pas, parce que les êtres pour qui il -nourrit des sentiments de considération personnelle et même -d'affection viendraient à se trouver en opposition avec lui, ou parce -qu'il aurait le malheur de ne pouvoir sympathiser avec beaucoup de ses -défenseurs. - -Revenons aux Martinistes. Il est certain que s'ils avaient eu la -liberté de continuer leurs nobles travaux, ils eussent accéléré la -marche de la véritable civilisation en Russie; car ils apportaient -tout leur zèle à éclairer leurs concitoyens, non-seulement en semant à -pleines mains l'instruction littéraire et scientifique dans les -diverses classes de la population, mais surtout en inspirant un esprit -vraiment religieux à l'Église nationale, qui ne représente qu'un -assemblage de formes extérieures et de croyances superstitieuses, et -en la transformant en agent puissant de moralisation et d'éducation -religieuse pour le peuple. - -Les loges maçonniques embrassèrent peu à peu tout le territoire, et -leur influence bienfaisante commençait à se faire sentir tous les -jours davantage. Elles comptaient dans leur sein les hommes les plus -recommandables de la Russie, de hauts fonctionnaires, des lettrés, des -négociants, et particulièrement des éditeurs et des imprimeurs. On -trouvait aussi dans leurs rangs plusieurs hauts dignitaires de -l'Église, en même temps que de simples prêtres de paroisse. - -Ce fut une glorieuse époque dans les annales de la Franc-Maçonnerie, -qui ne fournit jamais peut-être, bien que trop courte, hélas! de plus -noble carrière d'utilité, que celle qu'elle parcourut en Russie sous -la conduite de ses chefs martinistes. Elle eût découvert à ce pays -tout un horizon nouveau, en changeant le cours de ses idées de -conquête et d'agression contre d'autres contrées, et en dirigeant -l'énergie de ses populations sur des progrès intérieurs et sa propre -civilisation; mais rien de ce qui est noble et bon ne peut fructifier -sans l'air fécondant de la liberté. Les aspirations généreuses se -flétrissent tôt ou tard sous le souffle glacé du despotisme, qui, bien -qu'inspiré par circonstance d'intentions équitables, les refoulera -toujours quand leur objet viendra à froisser ses intérêts réels ou -imaginaires. Il en fut ainsi avec les Martinistes. L'impératrice -Catherine, qui avait réalisé dans son empire un certain nombre de -réformes conçues dans un esprit de libéralisme remarquable, devint de -plus en plus despote en avançant en âge. La peur de la révolution -française lui fit abandonner toutes les idées dont l'étalage lui -acquit l'adulation de ces mêmes écrivains qui avaient précipité cette -terrible commotion. Il ne fut plus question d'aider par tous les -moyens au développement intellectuel de ses sujets, mais bien, au -contraire, de les arrêter dans la voie du progrès, et conséquemment, -la Franc-Maçonnerie en général et la société typographique en -particulier, éveillèrent ses défiances. L'un de ses membres les plus -actifs, Novikoff, dont nous avons dit les efforts pour éclairer ses -concitoyens, fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, et -Lapoukhine, le prince Nicolas Troubetzki et Tourghénéff furent exilés -dans leurs terres; les ouvrages d'Arndt, de Spener, de Boehme et -d'autres livres religieux traduits en russe, furent saisis et brûlés -comme dangereux pour l'ordre public. - -L'empereur Paul mit Novikoff en liberté à son avènement au trône; mais -les épreuves de ce patriote n'étaient pas terminées. Délivré de ses -fers, il trouva la désolation assise dans son foyer; sa femme était -morte, et ses trois jeunes enfants en proie à un fléau terrible et -incurable. L'empereur Paul, dont les accès fièvreux de despotisme -étaient le résultat d'un esprit affaibli et troublé par un sentiment -douloureux des torts de sa mère à son égard, mais dont la nature avait -quelque chose de noble et de chevaleresque, demanda à Novikoff[188], -quand il lui fut présenté à sa sortie de la forteresse, comment il -pourrait compenser l'injustice dont il avait été victime et les -souffrances qu'il avait endurées. «En rendant la liberté à tous ceux -qui furent jetés dans les fers en même temps que moi,» répondit -Novikoff. - -[Note 188: Quelle qu'ait pu être la conduite de Paul en général, et -l'on ne saurait douter du désordre mental qui influençait le plus -souvent ses actions, les Polonais n'oublieront jamais ses procédés -vraiment chevaleresques envers Kosciuszko, à qui il vint apporter -lui-même la nouvelle de sa liberté, en attestant que, s'il avait été -sur le trône, la Pologne n'eût pas été détruite. Le même monarque, -immédiatement après son avènement, consentit en faveur des provinces -polonaises saisies par sa mère, au maintien du langage national, des -lois et de l'administration locales.] - -Les Martinistes ne purent reprendre le cours de leurs premiers -travaux, ils continuèrent cependant à défendre et à propager leur -doctrine. L'empereur Alexandre qui, à la suite de la guerre de France, -s'était mis à incliner au mysticisme religieux, particulièrement sous -l'influence de la célèbre madame Krudener, et qui désirait sincèrement -le bien de son pays, appela les Martinistes dans ses conseils. Il -confia à l'un d'eux, le prince Galitzin, le département des cultes et -de l'instruction publique. Galitzin et d'autres Martinistes -rivalisèrent d'efforts pour répandre les lumières au sein du peuple, -et surtout pour faire dominer l'élément religieux dans l'éducation. Ce -fut à cette époque que les Sociétés bibliques se multiplièrent sous -l'influence du gouvernement, et que beaucoup d'ouvrages étrangers d'un -caractère religieux, tels que ceux de Jung Stilling, etc., furent -traduits et publiés. Un journal d'une tendance mystique, intitulé le -_Messager de Sion_, fut publié en russe par M. Labzin. Ce recueil -périodique eut un grand débit, et, selon toute apparence, beaucoup de -lecteurs partageaient ces opinions; mais, comme il n'existe pas de -publicité en Russie, il est très difficile de constater le véritable -état des choses. On peut dire cependant, en toute assurance, que les -tendances libérales et religieuses qui s'étaient manifestées sous le -règne de l'empereur Alexandre, ont disparu de la Russie et cédé le -terrain à une ligne de politique dont le but invariable est de mouler -les divers éléments de nationalité et de religion renfermés dans les -limites de l'Empire russe, en une seule Église, en une seule nation; -politique qui, selon nous, porte en elle-même plus de germes de -destruction que de conservation d'un État. Nous avons dit la -persécution à laquelle l'Église grecque unie avait eu à faire tête -sous le gouvernement actuel, les tentatives qui avaient pour objet de -convertir l'Église protestante des provinces de la Baltique, sont -aussi bien connues. C'est en conséquence de cette politique, que les -Sociétés bibliques furent défendues, et que les missionnaires -protestants qui propageaient la religion des Écritures dans les -provinces asiatiques de la Russie, furent empêchés de poursuivre leurs -travaux. - -Nous l'avouerons, c'est avec un sentiment de satisfaction peu -ordinaire, que nous avons insisté sur les faits propres à jeter un -jour favorable sur le sombre tableau qui a été souvent fait de la -condition sociale de nos frères slaves de Russie. L'exemple des -Martinistes et des Malakanes, pris dans les classes les plus élevées -et les plus basses à la fois de la société russe, prouve que le long -despotisme qui s'est appesanti depuis des siècles et qui pèse encore -sur ce pays, et l'influence non moins funeste d'une servitude -dégradante jusqu'au sein du foyer domestique, n'ont pas détruit dans -ses habitants les germes des plus nobles qualités morales qui, sous -tout autre ciel plus doux, se fussent développés entièrement[189]. - -[Note 189: Peu d'exemples peut-être fournissent une plus forte preuve -de l'influence dégradante du despotisme, que celui du comte -Rostopchine, lors de l'incendie de Moscou en 1812. Cet acte de -patriotisme, par lequel une nation voua sa propre capitale aux flammes -pour délivrer le pays d'un agresseur étranger, mérite l'admiration -sincère de tout vrai patriote, dussent-ce même les intérêts de sa -propre patrie en avoir souffert, comme celle de l'auteur. C'est là, en -effet, une cause de juste orgueil pour tous les Russes, mais -principalement pour l'acteur principal de ce terrible drame qui -n'était autre que Rostopchine, et cependant la servilité du courtisan -étouffa dans le coeur de cet homme la grandeur du héros. Ayant appris -que l'empereur Alexandre n'approuvait pas l'idée de la destruction de -Moscou par les Russes eux-mêmes, bien que cette idée fût convertie en -fait, Rostopchine publia un pamphlet en français désavouant cette -action héroïque et attribuant l'incendie de la capitale russe aux -Français. Hélas! faut-il, de nos jours, avoir vu une nation désavouer, -sous l'influence du despotisme, une action que toute autre eût -revendiquée avec orgueil!] - -Les souffrances qui ont été infligées à la nation de l'auteur de cet -ouvrage par le gouvernement russe, sont trop bien connues; et c'est -précisément à cause de son opposition à cette aveugle politique, qu'il -se trouve aujourd'hui sur le sol hospitalier de l'Angleterre. Il -n'hésite point toutefois à déclarer, au nom de ses concitoyens, que -les sentiments qui les animent à l'égard des Russes, ne sont pas ceux -de la vengeance, mais d'un regret profond de les voir transformés en -misérables instruments d'oppression, et par cela même cent fois plus à -plaindre que le parti opprimé. Ils espèrent qu'une nation qui peut se -glorifier des trophées républicains de Novogorod, et qui a produit un -Minine et un Pojarski, est réservée à de plus hautes destinées[190]. -Longues et sanglantes furent les luttes qui divisèrent les deux -nations, et la victoire couronna plus d'une fois les aigles -polonaises; mais peu de peuples peuvent se vanter d'un triomphe aussi -glorieux que celui qui fut obtenu, en 1612, sur Moscou, par le général -polonais Zolkiewski. Ayant défait les forces russes, Zolkiewski marcha -sur leur capitale qui, en proie à l'anarchie et aux factions, trembla -à l'approche d'un ennemi redouté. Pour échapper à la ruine imminente -de leur pays, les boyards offrirent, par l'intermédiaire de -Zolkiewski, le trône de Russie au fils de Sigismond III, sans stipuler -d'autre condition que la liberté de leur Église. Le général victorieux -accepta cette proposition; il y fit ajouter qu'une constitution, -garantissant aux habitants leurs vies et leurs propriétés, serait -établie en même temps en Moscovie; ainsi, le vainqueur conférait une -liberté inespérée aux vaincus. Entré dans la capitale à la demande des -boyards, il rétablit l'ordre et se concilia la confiance illimitée des -habitants. Quand, pour accélérer l'exécution du traité conclu par ses -soins, Zolkiewski partit de Moscou, il laissa cette capitale, naguère -terrifiée et consternée à son approche, au milieu des regrets -universels de la population. Les principaux personnages du pays -l'accompagnèrent jusqu'aux portes de la ville, les fenêtres et même -les toits des maisons, dans les rues qu'il avait à traverser, étaient -garnis de Russes appelant la bénédiction du ciel sur le général -polonais, qu'ils redoutaient peu de temps auparavant comme leur plus -terrible ennemi[191]. Nous autres Polonais, nous serons toujours plus -fiers de ce triomphe de notre Zolkiewski, que de toutes les victoires -remportées par notre nation; que les Russes se glorifient des trophées -sanglants de leur Souvaroff et du massacre de Praga!... - -[Note 190: La Russie, plongée dans l'anarchie et en guerre avec la -Pologne par suite de la rupture du traité conclu par Zolkiewski, fut à -deux doigts de sa perte. Elle dut son salut au patriotisme de Minine, -bourgeois de Nijni-Novogorod, et du prince Pojarski, qu'il excita à ce -mettre à la tête d'une force armée.] - -[Note 191: Karamsin a fait remarquer justement que l'avènement de -Vladislav eût changé le sort de la Russie en affaiblissant -l'autocratie, et peut-être la face de toute l'Europe eût-elle été -modifiée, si le père de ce prince, le roi Sigismond, avait eu en -partage la sagesse de Zolkiewski. Malheureusement nous avons vu qu'il -n'en était pas ainsi. Zolkiewski ne put obtenir de Sigismond la -confirmation de son traité; il se retira de dégoût et ne prit plus -aucune part aux affaires concernant la Russie. Il laissa le lieu de sa -retraite quand le pays fut menacé par les Turcs, et périt dans une -bataille qu'il leur livra en 1620.] - -Les Slaves de l'empire turc se convertirent à une période moins -récente que les autres nations de leur race; c'était là, du reste, une -conséquence de leur proximité de Constantinople et de leurs relations -fréquentes avec cette capitale de l'Orient. Ils sont restés depuis ce -temps sous la juridiction du patriarche grec. Leur histoire -ecclésiastique n'offre aucun trait particulier digne d'intérêt, à -l'exception de la secte des _Bogomils_, qui eut quelque succès dans la -Bulgarie, et qui était très certainement d'origine slave, comme -l'indique son nom, tiré de _Boh_, Dieu, et _Milouy_, ayez pitié. Nous -citerons encore les _Patarins_, secte importée d'Italie, et qui compta -de nombreux adhérents en Servie, en Bosnie et en Dalmatie, du XIIe au -XVe siècle. La description de ces sectes se trouve dans toutes les -histoires ecclésiastiques; mais il règne encore beaucoup d'incertitude -sur la véritable nature de leurs doctrines, que nos limites ne nous -permettent pas de rechercher[192]. Nous avons déjà fait remarquer que -les _Patarins_ avaient des doctrines semblables à celles des -Doukhobortzi. Un nombre considérable de Serviens, parmi lesquels -plusieurs familles nobles de ce pays, embrassèrent l'islamisme vers la -fin du XIVe siècle. Ils ont conservé la langue slave, leurs traditions -nationales et le trait caractéristique de ces peuples, l'attachement à -leur race, en unissant à ces sentiments une foi ardente à la lettre du -Koran. Un grand nombre de ces Slaves se distinguèrent au service de la -Turquie et furent investis des plus hautes dignités de l'État. -Conformément à l'Ethnographie slave de Szaffarik, leur nombre -s'élevait à un demi-million d'âmes, outre trois cent mille Bulgares -qui sont devenus aussi sectateurs de Mahomet. - -[Note 192: Une étude très intéressante sur ces sectes se trouve dans -l'ouvrage de sir Gardner Wilkinson: _la Dalmatie et le Montenegro_, -vol. II, p. 97.] - -Après avoir tracé rapidement l'histoire religieuse des nations slaves, -nous ajouterons quelques considérations générales sur cette question -et sur les principaux sujets qui s'y rattachent immédiatement. Notre -but, en mettant cette esquisse au jour, n'a jamais été d'amuser nos -lecteurs, car un ouvrage de fiction eût infiniment mieux convenu dans -ce cas que des faits historiques; notre intention a été d'apporter un -faible support au service de la cause de la Réforme en général, en -produisant un nouveau témoignage en sa faveur, et d'exciter ainsi -l'intérêt des Protestants anglais pour la même cause dans les contrées -slaves. Les Protestants de la Grande-Bretagne embrassent, dans leur -zèle à répandre la vérité chrétienne, les nations les plus reculées du -globe, et des sommes immenses sont généreusement dépensées pour -propager la parole divine dans leurs divers langages. Les -missionnaires anglais et américains font des efforts pour convertir au -Christianisme les sauvages insulaires de l'Océan Pacifique aussi bien -que les brahmes érudits de l'Inde. Ils cherchent dans toutes les -parties du monde les enfants dispersés d'Israël, pour leur ouvrir les -yeux à la lumière; ils ont visité les Nestoriens et d'autres débris -des Églises de l'Orient, afin de ressusciter parmi eux les vérités -obscurcies et presque éteintes de l'Évangile. Plusieurs contrées de -l'Europe occidentale ont eu aussi leur part de ces efforts pour -ranimer l'esprit religieux; mais les nations slaves semblait seules -déshéritées de cet apostolat universel. La race qui produisit Jean -Huss et qui a donné des preuves de son zèle et de son attachement aux -vérités proclamées par ce grand réformateur, plus peut-être qu'aucune -nation du globe, éveille moins d'intérêt dans l'esprit et dans le -coeur des Protestants anglais, que les habitants de l'intérieur de -l'Afrique ou ceux des régions polaires; et cependant cette race, qui -comprend près du tiers de toute la population de l'Europe, qui occupe -plus de la moitié de son territoire et qui étend sa domination sur -l'Asie septentrionale tout entière, ne compte dans son sein qu'un -million cinq cent mille Protestants. Nous pensons donc que ceux -d'entre les Protestants anglais qui ont réellement à coeur le succès -de la cause protestante, même aux extrémités du monde, devraient au -moins accorder quelque attention à l'état actuel de la Réforme et à -son avenir dans des régions voisines de leurs propres foyers, et dont -les destinées religieuses et politiques sont appelées à décider, soit -en bien, soit en mal, de celles de l'Europe elle-même. L'expérience de -l'histoire ne devrait-elle pas suffire pour diriger l'attention des -Protestants anglais sur ces nations, où les écrits de leur propre -Wickliffe ont eu un puissant retentissement, tandis qu'ils ne -trouvèrent aucun écho parmi les habitants de beaucoup d'autres -contrées. Un ferment d'agitation politique et religieuse travaille -fortement aujourd'hui l'esprit des nations slaves; le résultat de ce -bouillonnement peut produire un grand bien ou un grand mal pour -l'Europe, selon la direction qui sera imprimée au mouvement résultant -de cette fermentation. Ce résultat peut être un progrès intellectuel, -politique et religieux, conduisant au gouvernement constitutionnel et -à la réforme de l'Église dans les États slaves. Il peut servir à -naturaliser et à consolider le même ordre de choses dans d'autres -pays; mais il peut conduire aussi à une guerre de race, dans laquelle -les antipathies et l'orgueil national joueraient un si grand rôle, que -toutes autres considérations se tairaient devant le sentiment de -vengeance une fois évoqué contre des torts réels ou imaginaires, et -devant la perspective éblouissante d'une grandeur nationale à -conquérir, quel que soit d'ailleurs le sort réservé à ces illusions. -Les nations, comme les individus, sont capables des sentiments les -plus élevés aussi bien que des plus mauvaises passions. Elles sont -capables de générosité, de bonté et de reconnaissance, mais aussi -d'arrogance, d'avidité et de vengeance; avec cette différence, que ces -derniers sentiments, toujours réprouvés dans l'individu, ne sont que -trop souvent considérés comme des vertus, quand, passés dans l'esprit -d'une nation tout entière, ils prennent le masque du patriotisme. Il -n'est pas rare que des hommes, qui reculeraient devant la moindre -infraction aux règles les plus strictes de la morale tant qu'il s'agit -de leur intérêt particulier, adoptent sans hésitation le principe de -la patrie avant tout. Cette observation s'applique à toutes les -nations, et principalement aux Slaves, dont les sentiments nationaux -ont été irrités par le souvenir des maux historiques qu'ils ont eu à -souffrir des Allemands. Ce souvenir, au lieu d'être effacé en -adoucissant les sentiments blessés du parti opprimé, est, au -contraire, entretenu par de nouveaux actes d'agression contre sa -nationalité, et par les ouvrages d'écrivains allemands exaltant les -faits d'oppression par lesquels leurs ancêtres exterminèrent les -habitants slaves de provinces entières, et proclamant bien haut -l'intention de continuer cette oeuvre d'anéantissement national, en -soumettant les Slaves modernes à la suprématie politique de -l'Allemagne. - -Parmi ces ouvrages, le plus remarquable est celui de M. Heffter, que -nous regrettons de n'avoir pas lu avant d'avoir écrit notre _Essai sur -le Panslavisme_. Cet ouvrage est intitulé _Der Weltkampf der Deutschen -und der Slaven_, ou _la Lutte universelle entre les Allemands et les -Slaves_ (1847). C'est un ouvrage bien écrit, avec une connaissance -profonde du sujet; il contient une description détaillée de -l'asservissement des Slaves de la Baltique par les Allemands. Peu -d'ouvrages cependant soulèvent à un plus haut degré les sentiments -violents d'animosité nationale de la part des Slaves contre les -Allemands, car toute sa teneur est une paraphrase continuelle des -événements ainsi décrits par Herder: «Les Slaves furent ou exterminés -ou réduits en servitude par provinces entières, et leurs terres furent -distribuées aux évêques et aux nobles.» Le savant auteur, après avoir -réuni toutes les preuves historiques contre le caractère national des -Slaves, en excluant systématiquement tout ce que ses propres -concitoyens ont dit en leur faveur, déclare (page 459) que les Slaves -ne méritent aucun intérêt; car c'est leur conduite, ajoute-t-il, qui -leur a valu les maux dont ils se plaignent. Le même auteur fait -observer que le dernier acte de la lutte nationale fut la violation de -tout principe du droit des gens qui fut accueillie par une réprobation -si générale en Europe, c'est-à-dire l'incorporation de la république -de Cracovie à l'Autriche. Il triomphe à l'idée que le Germanisme -poursuivra avec fermeté le cours de ses conquêtes sur le territoire -slave; il condescend généreusement à laisser aux Slaves leur langage -et leur littérature, à la condition qu'ils ne feront aucune tentative -d'émancipation politique; il déclare enfin que les contrées slaves -soumises à la domination allemande de la Prusse et de l'Autriche, -doivent perdre tout espoir d'atteindre un but que les Allemands leur -défendent de poursuivre. Les mêmes sentiments furent manifestés à la -diète de Francfort, qui oublia probablement que la population slave de -l'Empire autrichien est plus du double de sa population allemande. -Nous avons donné les extraits d'autres écrivains allemands exprimant -les mêmes opinions, dans notre _Essai sur le Panslavisme_ (p. 133). -Toutes ces manifestations d'une intention positive de tenir -politiquement les Slaves sous la domination de l'Allemagne, -produisirent une immense irritation parmi ceux de la Prusse et de -l'Autriche; il est à craindre que les évènements qui ont suivi, ainsi -que la politique continuée aujourd'hui par le cabinet autrichien, -n'aient pas adouci ce malheureux sentiment, et, dans le cas d'une -nouvelle commotion politique dans l'Ouest, cette irritation pourrait -produire des collisions et des complications telles, que les hommes -d'État de l'Europe n'en ont peut-être jamais rêvées dans leurs -spéculations philosophiques. Nous saisissons avec empressement -l'occasion de représenter à la presse périodique et aux hommes publics -de ce pays, la grande importance qui s'attache à leurs opinions dans -les contrées auxquelles ces opinions se rapportent. Ainsi, par -exemple, les articles hostiles de la presse anglaise et les discours -du même genre dans les deux chambres du Parlement, causés par des -accusations entièrement dénuées de fondement ou produites par des -parties également coupables des excès qu'elles imputaient aux -Polonais, firent sur notre pays un effet déplorable; ces -manifestations hostiles ont été dues généralement à une irritation -momentanée, résultant d'une impression fausse, et quelquefois elles se -sont produites uniquement en opposition au parti politique anglais -favorable à la cause polonaise, et quelquefois même sans autre raison -qu'un accès de mauvaise humeur chez un individu, qui l'exhalait contre -les Polonais parce qu'ils lui en offraient la première occasion. -L'impression de tous ces discours et de ces accusations violentes -s'effaça bientôt de l'esprit du public anglais, accoutumé aux -expressions peu mesurées du sentiment politique; et peut-être un grand -nombre des personnes qui ont pris part à ces manifestations les -ont-elles oubliées depuis long-temps; mais l'impression produite en -Pologne fut profonde et pénible, car les rapports de toutes ces -expressions hostiles, émanées de la plume des journalistes anglais ou -tombées des lèvres des membres du Parlement, circulèrent rapidement en -Pologne, tandis que toutes les manifestations de sympathie qui eurent -lieu à cette époque en faveur de ce même pays, de la part de la presse -et des hommes publics de l'Angleterre, furent soigneusement -soustraites à la connaissance de ses habitants[193]. Ces circonstances -ont rendu un très grand service à la Russie, en affaiblissant -l'influence morale de l'Angleterre dans l'est de l'Europe, et en -augmentant dans une proportion inverse celle de la Russie, qui a dû un -nouvel accroissement aux évènements récents de la Hongrie; et -cependant peut-on douter un instant que l'influence morale de -l'Angleterre ne soit un des leviers les plus puissants de la liberté -et de la civilisation dans plus d'une contrée, et que les véritables -intérêts de la Grande-Bretagne ne réclament toute l'énergie de ses -efforts pour établir cette influence en tous lieux, afin de la faire -servir au but religieux que nous avons indiqué? Ce serait l'unique -moyen de contre-balancer des tendances d'une nature tout opposée, -hostiles à la fois aux intérêts politiques, commerciaux et religieux -de l'Angleterre. Personne ne doute aujourd'hui du désir traditionnel -de la Russie de conquérir la Turquie; tôt ou tard cette politique -persévérante triomphera, à moins qu'on ne la prive, en temps opportun, -des moyens dont elle dispose. La Russie arrivera infailliblement à -subjuguer l'Empire ottoman, ou tout au moins à lui infliger un coup -mortel, en convertissant à ses vues politiques et religieuses les -Slaves turcs. Elle est mieux que jamais en mesure d'atteindre le but -constant de son ambition, depuis que l'Autriche, dominée malgré elle -par les évènements récents de la Hongrie, et surtout par sa politique -meurtrière dans ce pays, est devenue sans puissance contre -l'envahissement moral de la Russie dans ces régions. Ses progrès -peuvent encore trouver une barrière infranchissable, sans que l'on use -de mauvais procédés envers cette puissance, qui ne fait, en -définitive, que ce que toute autre nation, située comme elle l'est, -eût probablement fait à sa place, mais en adoptant, au contraire, les -moyens les plus réfléchis pour contre-balancer son influence. Nous -croyons, en toute sincérité, que l'on ne saurait en employer d'autres -plus efficaces que ceux dont nous avons parlé dans notre _Essai sur le -Panslavisme et le Germanisme_, c'est-à-dire un libre développement de -la nationalité des Slaves de l'Ouest et du Sud. Un régime -constitutionnel, concédé _bonâ fide_ par l'Autriche, aiderait -puissamment à ce progrès si désirable dans l'intérêt de l'Europe tout -entière. Il est bien à craindre qu'il ne soit trop tard, si les Slaves -de l'Ouest, abandonnés par l'Europe et exposés aux efforts -inconsidérés de l'Allemagne pour les maintenir dans un état de -subordination politique, en viennent à se livrer définitivement à -l'opinion, qui gagne déjà beaucoup de terrain parmi eux, que le seul -moyen pour les Slaves d'obtenir une position dans la société -européenne, est de sacrifier les intérêts de leurs branches séparées à -ceux de leur race entière, et de chercher une compensation à ce -sacrifice dans la perspective glorieuse d'un empire qui, formé de -toutes leurs branches, acquerrait infailliblement une prépondérance -décisive dans les affaires du monde. Tous ceux qui ont étudié la -situation des diverses nations slaves, savent qu'une telle combinaison -est bien moins une utopie qu'une prévision réalisable, et l'Europe -fera bien d'y avoir l'oeil avant qu'il soit trop tard. À tout -évènement, c'est un sujet qui mérite l'examen sérieux de tous ceux qui -s'intéressent à la situation politique du continent. Ils verront -bientôt que les effets des déplorables procédés dont nous avons parlé, -deviennent de jour en jour plus évidents, et qu'ils peuvent appeler de -grandes et éternelles calamités, non-seulement sur les deux races -rivales, mais encore sur la cause de l'humanité et de la civilisation -en général. Tous les moyens possibles devraient donc être employés -pour détourner les conséquences trop probables d'animosités -nationales, dont l'existence ne saurait malheureusement être mise en -doute. - -[Note 193: Le cabinet russe, en obtenant à plusieurs reprises, du -gouvernement français, l'expulsion de quelques réfugiés polonais, de -Paris ou même de la France, avait en vue un objet assurément plus -important que de vexer simplement ces individus. La diplomatie russe -est trop sage pour condescendre à des actes aussi puérils -d'oppression, afin d'empêcher ces réfugiés de s'abandonner à un esprit -permanent d'hostilité contre la Russie; car elle sait bien que, -chassés de France, ils peuvent recommencer en Angleterre ou en -Belgique, et que son intervention ne servirait qu'à produire sur le -public français une impression défavorable contre elle. Son véritable -but, en obtenant du gouvernement français ces actes de condescendance -à ses désirs, était de montrer à la Pologne le pouvoir de l'influence -russe en France, afin que les Polonais comprissent bien qu'ils -n'avaient rien à attendre de ce gouvernement. Sa politique a -complètement réussi sur ce point, et nous devons ajouter qu'elle a -rendu un grand service aux Polonais, en détruisant une illusion -dangereuse qui leur a fait beaucoup de mal en plus d'une occasion.] - -La Religion n'est-elle pas le plus sûr moyen de réconcilier les -individus aussi bien que les nations, bien que trop souvent les hommes -l'aient transformée en instrument de désordre. Plus la forme sous -laquelle le Christianisme se présente aux hommes est pure, plus son -influence est puissante à cimenter les liens de charité et de -bienveillance réciproques entre les individus et les nations unies -sous les mêmes formes; mais malheureusement, ainsi que nous avons eu -occasion de le dire, la communauté de religion n'a pas empêché les -Protestants allemands d'abandonner leurs frères slaves de Bohême, ni -même de s'unir contre eux aux Allemands catholiques de l'Autriche et -de la Bavière; bien que, d'un autre côté, les Protestants polonais -appuyassent de tout leur zèle leurs frères de France. Le Gouvernement -protestant de la Prusse s'applique malheureusement bien plus à -convertir ses sujets slaves en Allemands qu'à propager le -Protestantisme parmi eux. Nous avons dit que les Églises protestantes -de la Pologne prussienne ont perdu leur nationalité polonaise, et par -cela même tout moyen d'exercer une influence quelconque sur les -Polonais de cette province. Ajoutons que dans la province de -Koenigsberg il existe une population considérable de Protestants -polonais, de telle sorte qu'il y a soixante-dix églises où le service -divin s'accomplit en langue nationale. Cette population diminue chaque -jour par suite des efforts incessants du gouvernement pour la fondre, -comme nous l'avons dit, avec l'élément germain. Les écoles primaires, -pour les enfants de cette population, sont confiées, à peu -d'exceptions près, à des professeurs qui sont ou entièrement étrangers -au polonais ou très imparfaitement versés dans cette langue, ce qui -fait que leurs élèves polonais passent tout leur temps à apprendre un -peu d'allemand, tandis que toute autre instruction donnée dans ces -écoles est perdue pour eux. Il arrive fréquemment que les élèves -apprennent par coeur des pages entières en allemand, sans pouvoir les -comprendre; il est très naturel dès lors qu'ils restent au-dessous des -élèves allemands, qui reçoivent l'instruction dans leur propre -langue, et cependant cette circonstance est attribuée à l'infériorité -intellectuelle des élèves polonais. C'est grâce à ce système vicieux -d'éducation, que la population dont il s'agit perd rapidement sa -langue native; beaucoup d'individus l'abandonnent pour l'allemand, et -l'oublient tout-à-fait, tandis que d'autres parlent un dialecte -corrompu par un mélange d'allemand. - -L'unique palladium de l'idiome national, au sein de cette population, -est la Bible, dont le beau langage et le style correct le préservent -d'une entière destruction. Le clergé, aux soins spirituels duquel -cette population est confiée, a fait de grands efforts pour obtenir du -gouvernement un changement de système, mais toutes ses instances ont -été vaines; il a représenté le vice d'une éducation qui est plus -calculée pour arrêter le développement de l'intelligence de l'élève -que pour le favoriser; il a dit que les préceptes de la Religion ne -sauraient produire aucune impression durable sur l'esprit de la -jeunesse, à moins d'être enseignés dans la langue maternelle. Il a -fait envisager aussi que la nationalité polonaise de ses églises, dans -l'intérêt de la cause protestante en général, devrait être garantie et -développée au lieu d'être ruinée sourdement et détruite; car ces -Églises pourraient jeter un pont entre le Protestantisme et les -Slaves. Toutes ces représentations sont restées sans effet, bien qu'il -existe en Prusse quelques Protestants éminents qui semblent comprendre -l'importance des Églises protestantes polonaises et la nécessité, dans -l'intérêt réel du Protestantisme, de développer leur nationalité au -lieu de la déprimer; mais rien n'a été fait à cet égard par le -gouvernement prussien, et le système de germanisation dont nous avons -parlé, poursuit, au contraire, son cours en pleine vigueur. - -Outre les antipathies nationales qui ont été réveillées par les -circonstances auxquelles nous avons fait allusion, et qui rendront -illusoires tous les efforts des Allemands pour répandre les doctrines -protestantes parmi les Slaves, il existe encore une autre cause qui a -contribué puissamment à rallier les Polonais à l'Église catholique et -à arrêter les progrès du Protestantisme allemand. Ce sont ces -extravagances théologiques qui le font considérer par les Polonais -comme synonyme d'irréligion[194]. Les mêmes causes qui paralysent -l'influence du Protestantisme allemand sur les Polonais, s'appliquent -aux Bohémiens et aux autres Slaves. - -[Note 194: Le principal motif de l'hostilité manifestée à Posen contre -le moderne réformateur Czerski, a été celui que le parti auquel il -appartenait était désigné par le nom de catholiques allemands, et que -les extravagances de Rongé et d'autres meneurs du mouvement religieux -qu'ils avaient créé, étaient attribuées à tous les sectateurs. Il a -donc été facile de représenter la tendance de Czerski comme -anti-nationale et irréligieuse.] - -Les Protestants qui peuvent propager plus efficacement leur religion -parmi les Slaves, sont ceux d'Angleterre et d'Amérique. L'impression -profonde produite par les doctrines de Wickliffe dans ces régions -éloignées, est un gage certain du succès que les vérités de l'Évangile -y obtiendraient encore, si les compatriotes de ce grand réformateur -imitaient la ferveur de son zèle. Disons toutefois que cette -entreprise doit être conduite avec beaucoup de réserve et de -discrétion. Nous sommes parfaitement convaincus que toute tentative de -conversion personnelle, dans les circonstances actuelles, ferait -infiniment plus de mal que de bien à la cause du Protestantisme au -sein de ces populations. La première mesure et la plus indispensable -pour arriver à la restauration de la cause protestante dans les -contrées slaves, est le rétablissement des dernières Églises -protestantes, en les rappelant à l'esprit religieux qui les abandonne -et en leur rendant leur nationalité détruite. Aucun effort ne devrait -coûter pour atteindre ce but, car l'entier développement de l'esprit -religieux et de la nationalité de ces églises deviendra une semence -féconde en heureux résultats. L'existence de pareilles Églises sera -même approuvée de beaucoup de Catholiques, qui éprouvent une forte -aversion pour le Protestantisme allemand, dégradé, comme nous l'avons -vu, au point de n'être plus entre les mains du gouvernement qu'un -instrument politique. Les Écritures, mais surtout le Nouveau-Testament -en langue nationale, devraient être aussi répandues le plus possible, -et de préférence dans les versions autorisées par le Catholicisme, de -manière à ce que le clergé de cette Église n'ait aucune raison de -s'opposer à leur circulation. Des traductions des meilleurs ouvrages -protestants de dévotion pourraient être d'un grand avantage; mais ceux -de controverse devraient être mis de côté, car l'objet de ces -traductions doit être de rallier les Slaves catholiques ou grecs, en -leur prouvant que le Protestantisme n'est pas l'irréligion, comme -beaucoup d'entre eux le croient sincèrement, mais une forme plus pure -de Christianisme, de manière à éviter de blesser leurs sentiments en -s'attaquant à ce qu'ils regardent comme sacré. En résumé, le but des -efforts des Protestants dans ces contrées, devrait être d'éclairer et -d'améliorer et non de détruire; car il sera toujours plus facile de -renverser une Église existante que d'en fonder une nouvelle, et un -édifice imparfait est certainement préférable à un amas de ruines. Une -réforme graduelle des Églises nationales dans les contrées slaves, -aura une influence bienfaisante sur le progrès religieux et -intellectuel de la nation; elle peut compter, en conséquence, sur -l'approbation et le soutien de tous les penseurs de ces pays, qui -s'opposeront, au contraire, à toute tentative d'innovation violente, -comme beaucoup plus propre à bouleverser qu'à édifier les esprits. - -La plus grande contrée slave, la Russie, est entièrement fermée aux -efforts du Protestantisme, les missionnaires protestants n'ont pas -même la permission de convertir les populations païennes et -mahométanes soumises à son empire. La Bohême est le pays dans lequel -se réveille aujourd'hui le Protestantisme, intimement lié au sort de -sa nationalité. Beaucoup de Protestants ont certainement entendu -parler des efforts heureux du pasteur protestant Kossuth[195] (de -l'Église genevoise ou presbytérienne), pour ranimer et pour étendre -l'Église protestante en Bohême; nous avons reçu de Prague, dans une -lettre datée le 9 juillet 1851, les détails suivants sur les travaux -de ce moderne Réformateur. - -[Note 195: C'est un proche parent du Hongrois Kossuth, qui n'est qu'un -Slave madgyarisé.] - -Le nombre des Protestants bohémiens à Prague et dans le voisinage de -cette ville, était très restreint, ils n'avaient pas d'église qui leur -fût propre, le seul endroit consacré au culte protestant à Prague -étant une chapelle luthérienne. Ils adressèrent une pétition au -gouvernement en 1784, pour obtenir l'autorisation de bâtir une église; -mais il ne fut pas fait droit à leur requête, parce que les lois -autrichiennes exigent que la congrégation s'élève à cinq cents âmes -pour obtenir cette permission. En 1846, le révérend Frédéric-Guillaume -Kossuth essaya de fonder à Prague une véritable Congrégation -protestante bohémienne. Il parvint, après de grands efforts, à ranimer -le zèle de ses membres en prêchant la parole de Dieu. Il agit en même -temps sur leurs sentiments nationaux, en leur rappelant qu'ils étaient -les descendants des grands et glorieux Hussites; sa parole fit une -impression profonde sur beaucoup de Catholiques, parmi lesquels il -obtint plusieurs conversions. - -L'année 1848 apporta la liberté religieuse à l'Autriche; l'Évangile -put être prêché avec plus de liberté. Le lieu où Kossuth prêchait -était rempli chaque dimanche, et les Catholiques s'unissaient par -centaines à sa Congrégation. Ce fait excita l'attention du -gouvernement et du clergé catholique, qui se mit à prêcher contre -Kossuth, en l'attaquant dans les termes les moins mesurés. -Quelques-uns de ses membres allèrent même jusqu'à déclarer qu'il était -le véritable Antechrist et que la fin du monde approchait. Ces -déclamations exposèrent Kossuth aux insultes de la populace. Il avait -excité la haine du clergé catholique par son zèle religieux, et celle -des Allemands par son ardeur à ranimer l'esprit national parmi les -Slaves bohémiens. Les calomnies les plus absurdes furent propagées -contre lui dans la presse, et la persécution se multiplia sous mille -formes pour écraser le hardi Réformateur. Kossuth, intrépide au milieu -de la tempête déchaînée contre lui, continua sa croisade en faveur de -la religion et de la nationalité de la Bohême; il publia, en 1849, un -journal religieux intitulé: _Czesko Bratrsky Hlasatel_, ou le Hérault -des Frères bohémiens, qui eut un grand succès et produisit -d'excellents résultats; mais cette publication ne tarda pas à être -prohibée par le gouvernement. Sa Congrégation s'augmentait rapidement -par les conversions des Catholiques; elle devint bientôt si -nombreuse, que la chambre dans laquelle il prêchait pouvait à peine en -contenir la moitié. Son principal objet est de répandre les Écritures; -il en vendit jusqu'à onze cents exemplaires et en aurait vendu -davantage s'il en avait eus. La Congrégation de Kossuth s'est accrue -de plus de sept cents convertis du Catholicisme, parmi lesquels trois -ecclésiastiques, et de deux Juifs qu'il a baptisés; de telle sorte -qu'elle compte aujourd'hui plus de onze cents membres. Kossuth fut -renvoyé de la chambre dans laquelle il avait prêché et qui avait été -louée pour cet effet. Il adressa une pétition au gouvernement afin -d'obtenir pour sa Congrégation l'une des églises vacantes de Prague, -qui avait appartenu à leurs ancêtres spirituels les Hussites; mais -cette pétition fut rejetée. Kossuth recueillit alors avec beaucoup de -peine la somme de 6,000 florins (15,000 francs), et il acheta une -ancienne église hussite, qui était restée fermée depuis l'année 1620, -au prix de 27,500 florins (68,750 francs). Les 6,000 florins qu'il -avait recueillis ont été payés argent comptant; il doit payer le reste -du prix d'achat par à-comptes annuels de 3,000 florins. - -C'est là un bien lourd fardeau pour une pauvre Congrégation; mais elle -lutte vaillamment contre les difficultés qui l'assaillent de toutes -parts. Nous appellerons cependant l'attention toute particulière des -Protestants anglais sur ce sujet, principalement de la part de ceux -qui ont la conviction des dangers auxquels leur propre Protestantisme -est exposé au milieu des attaques incessantes du Catholicisme; ils -verront que toutes les considérations de devoir envers les grands -intérêts de leur religion, leur recommandent une active sympathie pour -la Congrégation de Prague qui, en peu de temps, a soustrait sept cents -individus au joug de l'Église catholique. Rome fait tout ce qu'elle -peut pour multiplier ses églises dans cette contrée protestante; le -simple bon sens prouve en conséquence qu'il est à la fois de l'intérêt -et du devoir des Protestants anglais d'étendre, autant qu'ils le -peuvent, l'Église protestante dans les États catholiques, et surtout -dans les endroits où l'utilité de cet établissement s'est manifestée -d'une manière aussi évidente qu'à Prague. - -Les remarques que nous avons faites sur la Bohême, ont été -accompagnées, dans la première édition de cet ouvrage, du passage -suivant de la préface de la _Lyra Cesko Slowanska_, ou Poésies -nationales bohémiennes, traduites par notre ami le révérend A. H. -Wratislaw, professeur au _Christ College_, à Cambridge, qui a visité -plusieurs fois la Bohême et d'autres contrées slaves, et s'est -familiarisé avec leur langage et leur littérature. - -«Nous ne pensons pas que l'Angleterre pût faire à la Bohême un présent -plus agréable et plus utile qu'une réimpression de la meilleure -traduction bohémienne de la Bible.» - -Nous disons avec satisfaction que ce désir, partagé par tous les amis -de la Bohême et de la vérité religieuse, est maintenant en voie de -réalisation. La Société biblique anglaise et étrangère imprime en ce -moment en Autriche, sous la direction d'un savant slave, une nouvelle -édition à cinq mille exemplaires de la Bible de Kralitz, renommée pour -l'exactitude de sa traduction aussi bien que pour la pureté de son -langage et la beauté de son style. Nous croyons que cette noble -entreprise est due à l'initiative du comte de Shaftesbury, qui a rendu -ainsi un nouveau et signalé service à la cause de la vérité -évangélique. - -Le plus grand nombre des Slaves protestants se trouvent au nord de la -Hongrie, parmi les Slovaques, qui parlent un dialecte de la langue -bohémienne. Ils comptent environ huit cent mille âmes appartenant en -partie à la Confession de Genève, mais surtout, croyons-nous, à celle -d'Augsbourg. Leur nationalité n'a pas été attaquée sous le -gouvernement hongrois, sauf quelques rares tentatives de fusion avec -l'élément madgyare, qui produisirent de déplorables disputes entre les -Protestants slaves et les Madgyares. Il existe enfin environ cent -quarante mille Protestants dans la Lusace, sous la domination de la -Prusse et de la Saxe; cette petite population slave est animée d'un -sentiment profond de nationalité, et l'état avancé de son éducation -pourrait fournir un certain nombre d'individus capables de travailler -à l'évangélisation de leur race. La condition intellectuelle et -religieuse des Protestants slaves mérite l'intérêt des Protestants -anglais et américains, au moins tout autant que celle des Chrétiens -dispersés en Orient. Ces derniers ont été l'objet de recherches et de -soins tout particuliers de la part des voyageurs qui ont bravé toutes -les fatigues et tous les périls pour visiter ces populations -lointaines. Rien de semblable n'a été fait encore en faveur des -Églises protestantes slaves, et, cependant, nous sommes convaincus -qu'un grand service eût peut-être été rendu à la cause protestante en -général, si quelques sujets anglais, à la hauteur de cette tâche, -eussent entrepris de visiter ces Églises, d'examiner leur condition et -d'établir des relations permanentes entre elles et leur propre pays. -Les plus vastes champs offerts par les contrées slaves aux travaux -évangéliques des Protestants anglais et américains, sont -incontestablement les populations appartenant à la race qui suit -l'Église d'Orient et vit sous la domination de la Porte ottomane. Un -bien immense pourrait être fait en Servie et en Bulgarie, non par des -conversions individuelles à la Religion protestante, mais par la -propagation des Écritures et d'une saine éducation parmi les habitants -de ces contrées en général, et au sein du clergé en particulier. Les -Slaves de l'Église d'Orient seront beaucoup plus accessibles au -Protestantisme que les sectateurs de Rome. On trouvera non-seulement -le peuple, mais même le clergé disposé à accueillir les Écritures et -les ouvrages de dévotion dans leur langue, si on les leur offre d'une -manière convenable, sans blesser leurs sentiments ou leurs préjugés. -On pourrait aisément rayonner à cet effet des Îles Ioniennes, de -Constantinople, de Thessalonique, et Belgrade pourrait devenir un -centre d'action très important. Le gouvernement turc n'empêchera pas -de répandre l'Évangile parmi des sujets chrétiens; mais, ainsi que -nous l'avons déjà dit, rien de semblable n'est permis aujourd'hui en -Russie. - -Outre le but si grand de propager la vérité évangélique, qui porte les -Protestants anglais à s'exposer aux extrémités du monde, il est une -raison pour laquelle nous les engageons à prêter une attention toute -particulière à la situation religieuse des Slaves. On ne saurait -douter un instant des progrès immenses que la réaction catholique a -faits sur le continent, où, sous le masque de conservation, elle s'est -arrogée sur les affaires publiques de divers pays une influence telle, -que les plus beaux jours de la domination cléricale auraient à lui -porter envie. Ce parti réactionnaire a déjà manifesté d'une manière -évidente son hostilité envers l'Angleterre et ses sympathies pour la -Russie. Cette tendance n'est pas le résultat de quelques vues -personnelles ou des sentiments des chefs de ce parti, mais elle -réside dans la nature même des choses; en effet, la Russie, malgré sa -mésintelligence accidentelle avec le Pape, au sujet des affaires des -Églises grecques unies, a le même intérêt que lui à s'opposer aux -progrès des opinions libérales. Le siége papal supportera beaucoup de -la Russie plutôt que d'entrer en collision avec cette puissance; car -il n'a jamais perdu l'espoir de soumettre l'Église russe à sa -suprématie au moyen d'une union semblable à celle de Florence, et, -bien que cette union puisse être aujourd'hui d'un accomplissement -difficile, sa réalisation se suppléerait, en attendant mieux, par une -alliance entre le chef spirituel de Rome et le pape politique de -Russie. Une alliance de ce genre ne serait pas une nouveauté; car -c'est en Russie que l'ordre des Jésuites, aboli partout ailleurs, -trouva un refuge et préserva son existence menacée, circonstance qui -facilita beaucoup son rétablissement, en 1814, par le pape Pie VII. Le -clergé catholique de Pologne fut soutenu vigoureusement par le -gouvernement russe, qui se servit de beaucoup de ses membres pour -atteindre le but de sa politique réactionnaire. L'insurrection de -1830-1831 réveilla cependant les sentiments patriotiques de la grande -majorité du clergé polonais, de manière à rendre l'influence de Rome -sans force contre la voix de la patrie. La conduite des -ecclésiastiques polonais fut censurée sévèrement par le pape Grégoire -XVI[196], mais il trouva pour le gouvernement russe des remontrances -d'une douceur extrême, au sujet de la séparation forcée de l'Église -grecque unie d'avec Rome; car il savait bien que sa domination courait -un plus grand danger par l'établissement d'un gouvernement libéral -dans la Pologne catholique, que par le despotisme de la Russie -schismatique, quand même cette oppression serait dirigée contre une -population catholique. La restauration de l'autorité papale, le retour -des Jésuites à Naples et des Liguoristes à Vienne, en conséquence de -la réaction politique dans ces deux capitales, prouve évidemment que -les intérêts politiques et religieux deviennent de plus en plus -solidaires les uns des autres, et que, dans un avenir plus ou moins -éloigné, ils exerceront une grande influence sur leur développement -mutuel. Les intérêts du Papisme, c'est-à-dire du despotisme religieux, -sont intimement liés à ceux de l'absolutisme politique, qui peut seul -le maintenir intact. Il peut s'adapter, en cas de nécessité, à des -institutions libérales et se maintenir quelque temps au milieu d'elles -à la faveur de circonstances particulières; mais il ne saurait -résister long-temps à la liberté de discussion, principalement dans un -endroit où il a sa source et son représentant suprême. Aucun argument -contraire ne saurait prévaloir contre les principes proclamés dans la -lettre encyclique de Grégoire XVI[197], ni contre les mesures -adoptées par le gouvernement papal à Rome, après son rétablissement. -Le Christianisme protestant veut la liberté pour se développer, et son -plus grand ennemi est le despotisme, de quelque nom qu'il se couvre, -clérical, monarchique ou démocratique; car il importe peu que la -liberté de répandre la parole de Dieu et la propagation de la vérité -évangélique soit entravée par les décrets d'un pouvoir absolu ou par -ceux d'une autorité ou d'une faction républicaine. Nous citerons à -l'appui, que c'est en conséquence de l'établissement d'un régime -constitutionnel en Piémont, que les Vaudois obtinrent la pleine -jouissance des droits civils et politiques, et que ce fut le -gouvernement absolu de la Russie qui empêcha les missionnaires -protestants de continuer leurs travaux dans ses provinces asiatiques. -Cette cause sacrée ne retirera jamais d'avantages du soutien d'un -pouvoir arbitraire ou d'une alliance avec lui; l'histoire prouve que -le Protestantisme ne fut jamais aussi faible que lorsqu'on le dégrada -au point de le faire servir d'instrument ou de prétexte aux vues et -aux passions politiques. Nous savons qu'il y a beaucoup d'hommes pieux -et sincères, particulièrement en Allemagne, qui, effrayés des excès de -l'aberration politique et de l'incrédulité religieuse, réclament la -main puissante d'un pouvoir absolu, non-seulement pour le maintien de -l'ordre social, mais encore pour celui de la Religion. Il est en -dehors de notre sujet de discuter jusqu'à quel point leur première -supposition est soutenable; mais, en ce qui concerne la seconde, nous -ferons seulement remarquer que c'est sous les gouvernements absolus de -l'Allemagne et quand leurs sujets n'ont eu aucune liberté de -discussion, que le Panthéisme s'est répandu le plus largement, et que -les doctrines subversives de tout principe de religion et de moralité -ont été ouvertement propagées dans ce pays. - -[Note 196: Rome, avec sa sagacité habituelle, prévit le danger qui -menaçait sa domination en Pologne, si ce pays était rendu à -l'indépendance. De là le Bref auquel nous faisons allusion dans le -texte, adressé en 1852 aux évêques de Pologne par Grégoire XVI, qui -condamnait en termes violents la tentative que la nation avait faite -l'année précédente pour recouvrer son indépendance. Le même Bref en -mentionne un autre d'une teneur semblable, envoyé au pays dans le -temps le plus orageux de sa lutte, mais qui n'atteignit pas sa -destination, ainsi que le pape s'en plaint. Nous pensons toutefois que -cette plainte n'est pas dénuée de fondement, et, bien que le Bref en -question n'ait pas été proclamé publiquement, il doit avoir circulé -parmi quelques membres du clergé; car il est bien connu que les moines -de l'ordre des Missionnaires, particulièrement dévoués à Rome, -refusèrent l'absolution aux soldats polonais pour s'être battus contre -l'empereur de Russie. La _Gazette officielle_ de Rome, qui s'était -abstenue de toute censure contre l'insurrection polonaise aussi -long-temps que la lutte avait duré, éclata, après sa malheureuse -issue, en injures les plus grossières contre les patriotes qui y -avaient pris part, et à la bravoure desquels leurs adversaires -politiques eux-mêmes ont rendu justice. Le pape avait, en effet, de -bonnes raisons pour redouter le succès de l'insurrection polonaise, -car il y avait déjà en voie de circulation, parmi plusieurs jeunes -ecclésiastiques, un plan d'émancipation et de Réforme de l'Église -polonaise sur les principes suivants: Séparation complète d'avec Rome, -service divin en langue nationale au lieu du latin, permission de -mariage au clergé, etc.; la hiérarchie était conservée et le dogme de -la transsubstantiation, de même que la confession auriculaire, -abandonnés à la conscience de chacun. La persécution de l'Église -grecque unie à Rome par le gouvernement russe, et la tendance du -gouvernement prussien à germaniser le gouvernement de Posen, ont -considérablement fortifié dans ces régions l'attachement du peuple à -l'Église catholique, et le progrès de la religion évangélique n'y a -plus d'autre chance aujourd'hui que l'établissement très éventuel -d'institutions libres.] - -[Note 197: «De cette source corrompue de l'indifférentisme, découle -cette opinion absurde et erronée ou plutôt cette démence -(_deliramentum_) que la liberté de conscience devrait être maintenue -et assurée. La voie est ouverte à cette très pernicieuse erreur, par -cette liberté d'opinions sans frein ni limites, qui se répand au loin -au grand détriment de la société civile et religieuse, quelques -individus prétendant avec la dernière imprudence que la cause de la -religion ne peut que gagner à cette indépendance de l'esprit. Mais -saint Augustin l'a dit: «Que peut-il y avoir de plus mortel pour l'âme -que la liberté d'erreur!» Et, en effet, ôtez à l'homme le frein qui le -retient dans le sentier de la vérité, sa nature, portée au mal, tombe -dans le précipice toujours ouvert sous ses pas; nous pouvons dire que -l'abîme sans fond d'où saint Jean vit s'élever une épaisse fumée et -s'élancer les sauterelles qui obscurcirent le soleil avant de dévaster -la terre, s'est ouvert de nouveau. De là le désordre des esprits, une -plus grande corruption de la jeunesse, un mépris des choses sacrées et -des lois les plus saintes, répandu parmi le peuple, en un mot le fléau -le plus mortel à la société, ainsi que le prouve l'expérience des âges -les plus reculés, où nous voyons les États les plus florissants en -gloire, en richesses et en puissance tomber par ce seul germe de -destruction--une liberté immodérée d'opinions et de paroles et l'amour -de la nouveauté. - -»À cet ordre de choses appartient cette liberté funeste, détestable et -à jamais exécrable, de la liberté de la librairie, de publier quelque -écrit que ce soit, liberté que quelques individus osent réclamer et -soutenir par tous les moyens. Nous sommes terrifiés, vénérables -Frères, à la vue des doctrines monstrueuses ou plutôt des erreurs qui -menacent de submerger notre Église et qui sont semées en tous lieux au -moyen d'une multitude de livres, de pamphlets et de toutes sortes de -publications, petits en taille, mais immenses en malice, et dont la -malédiction qui en sort s'étend sur toute la terre. Il y a cependant, -chose bien pénible à dire! des hommes qui sont arrivés à un tel degré -d'impudence, qu'ils soutiennent obstinément que le déluge d'erreurs -qui provient de cette source, est suffisamment compensé par un livre, -en défense de la vérité de la religion, qui vient apparaître -accidentellement au milieu de ce flot de perversité. Il est -incontestablement contraire à toutes les idées de justice, de -permettre un mal certain parce qu'il y aurait espoir d'en retirer un -bien présumable. Maintenant, quel homme de sang-froid dira que les -poisons devraient circuler librement, être vendus publiquement et -colportés, et même bus, parce qu'il existe un remède qui peut -quelquefois sauver de la destruction ceux qui en prennent! La -discipline de l'Église, pour détruire les mauvais livres, a été toute -différente depuis le temps des apôtres, dont nous lisons qu'ils -brûlèrent un grand nombre de livres (_Actes 19_); il suffit de -parcourir les lois qui ont été faites à ce sujet par le cinquième -concile de Latran, et par la constitution publiée ensuite par Léon X, -notre prédécesseur d'heureuse mémoire, disant _que ce qui avait été -créé avec sagesse pour la propagation de la foi et des sciences -utiles, ne devait pas être perverti et devenir préjudiciable au salut -des fidèles_. Ce fut aussi l'objet principal de l'examen des pères du -concile de Trente, qui, pour remédier à un pareil mal, publièrent un -décret salutaire, ordonnant de mettre à l'index tous les livres qui -contiendraient des doctrines impures. _Il est nécessaire de combattre -vigoureusement, disait Clément XIII, notre prédécesseur d'heureuse -mémoire, dans ses lettres encycliques sur la proscription des livres -pernicieux_, il est nécessaire de combattre vigoureusement tant que -les circonstances l'exigeront, afin de détruire le poison mortel de -tant de livres, car l'erreur ne disparaîtra jamais, à moins que les -criminels éléments du mal ne soient livrés aux flammes. Il est donc -suffisamment évident, d'après la sollicitude constante avec laquelle -ce saint siége apostolique s'est efforcé, à travers les âges, de -condamner les livres pernicieux et suspects et de les arracher de la -main des hommes, combien est fausse, téméraire, injurieuse au siége -apostolique, et féconde en maux de toutes sortes pour les chrétiens, -la doctrine de ceux qui non-seulement rejettent la censure des livres -comme une mesure oppressive, mais sont arrivés même à un tel degré de -perversité, qu'ils la représentent comme opposée aux principes -d'équité et de justice, et osent refuser à l'Église le droit de -l'établir et de l'exercer.»] - -Grandes et terribles comme l'ont été les commotions qui ont ébranlé -l'Europe continentale depuis février 1848, et dont la fin, malgré le -calme apparent qui règne sur le continent d'Europe n'est pas encore -venue, elles n'ont été que l'effet naturel de causes longuement -accumulées; elles ont été en grande partie prévues et prédites par -ceux qui surveillaient leur progrès, bien que la soudaineté de -l'éruption ait surpris ceux-là mêmes qui s'y attendaient depuis -long-temps. Cependant, si l'explosion des passions et des besoins -sociaux et politiques avait été prévue par beaucoup de penseurs, la -tournure que les événements ont prise était peu attendue par eux. De -tous les faits cependant qui se sont produits au jour, en conséquence -de ces commotions, aucun peut-être n'est plus frappant que la force -immense manifestée sur le continent par le parti catholique. C'est là -le résultat naturel des longs et persévérants efforts que ce parti -avait faits sans jamais se laisser abattre. Opposé, comme nous le -sommes, à ses vues et à ses fins, et aussi profondément que nous -déplorions ses erreurs, nous pensons que la fidélité inébranlable -qu'il a montrée à sa cause est loin de mériter le blâme. Rien, en -effet, ne pouvait être plus désespéré que la situation du Catholicisme -à l'époque où Napoléon était à l'apogée de sa gloire; sa capitale -réduite en ville provinciale de l'Empire français, son chef captif, -une indifférence complète pour ses doctrines et pour ses cérémonies -parmi les classes instruites de la société. C'est dans ces -circonstances que plusieurs individus zélés et doués d'intelligence -entreprirent de relever par leurs écrits la condition déchue de -l'Église catholique. L'ouvrage de Lamennais sur l'indifférence en -matière de Religion[198], produisit une immense sensation; plusieurs -autres productions vinrent à l'appui, particulièrement celles du comte -Joseph de Maistre et du vicomte de Bonald. Ces ouvrages, écrits dans -un style magnifique, attaquaient leurs adversaires à l'aide des -arguments les plus captieux, les étourdissant d'un nombre infini de -citations et de faits adaptés à leur objet. Il n'est donc pas étonnant -qu'une telle réunion de talents et de savoir, animée par un zèle -sincère, produisît un effet puissant, surtout à une époque où le -besoin de principes religieux commençait à se faire sentir, et que -beaucoup de jeunes et ardents esprits se rallièrent à l'étendard de -l'Église catholique, relevé par des champions aussi puissants. Ce -parti, qui préconisait en même temps l'absolutisme politique, s'accrut -rapidement, et fut secondé par quelques Protestants, hommes de talent -hors ligne, qui passèrent à l'Église catholique et dévouèrent leur -plume à son service[199]. Ce parti, soutenu par l'influence de la cour -romaine, par les Bourbons rétablis en France et par la politique de -Metternich, s'acquit une grande influence; mais ce succès lui fit -abandonner sa prudence habituelle et recourir à des mesures d'une -violente réaction sous le règne de Charles X, ce qui contribua -beaucoup à la révolution de Juillet 1830. Cet évènement porta un rude -coup à ce parti. Il ne s'abandonna pas cependant au découragement; -mais, formé par l'expérience, il ne chercha plus son point d'appui -dans le gouvernement, comme il l'avait fait de 1815 à 1830. Il -commença alors à agir directement sur le peuple, en se servant avec un -redoublement d'énergie de la presse, de la chaire et du confessionnal. -Nous assistons aujourd'hui au résultat de ses efforts persévérants. Il -est naturel que ce parti se soit grossi d'une foule d'hommes qui -trouvent que la cause qui triomphe est la cause légitime; car, -malheureusement, il en a été et il en sera toujours ainsi en tous -lieux. La justice nous oblige cependant à reconnaître que le parti -catholique a trouvé pour adhérents beaucoup d'hommes sincères, dont le -jugement a été égaré par leurs sentiments. La généralité des hommes ne -se donnera pas la peine d'examiner de près le mérite réel d'une cause, -elle jugera de sa valeur par la manière dont elle est défendue. Les -hommes se rangent, en général, du côté où ils trouvent une grande -puissance intellectuelle et un zèle sincère, tandis qu'ils condamnent -et méprisent souvent la meilleure cause si elle n'a pas l'avantage -d'être ainsi représentée. La grande ferveur et l'ardeur des -Catholiques à gagner leurs adversaires, surtout ceux dont la richesse, -le rang et les talents promettaient d'utiles alliés, ont souvent -obtenu plus de succès que les arguments les plus logiques présentés -d'une manière froide. Une proclamation publique de la vérité, tombée -du haut de la chaire, d'une plate-forme, où par la voie de la presse, -bien que soutenue des raisons les plus fortes, manquera souvent de -produire une impression aussi profonde que celle qui peut résulter -d'efforts individuels. N'est-il pas très naturel que ceux qui vont sur -les grandes routes réussissent à convertir plus de gens que ceux qui -restent chez eux en attendant qu'on vienne frapper à leur porte pour -être admis. Ce n'est pas seulement le pauvre d'esprit qui a besoin de -soutien, il y a des hommes riches d'intelligence, dont l'âme -incertaine et le coeur souffrant se soumettront facilement à -l'influence vivifiante d'un intérêt d'affection, mais reculeront, au -contraire, au contact glacé d'une sévère raison qui n'aura pas pour -elle le contact magique d'une véritable sympathie. C'est là ce qui eut -lieu de la part d'un grand nombre d'individus intelligents, en -Allemagne et peut-être dans un pays moins éloigné, individus dont la -position et les principes les mettent au-dessus de tout soupçon -d'avoir été influencés par les vils motifs de l'intérêt personnel, et -dont l'intelligence supérieure eût certainement résisté aux arguments -les plus captieux, mais dont le coeur chaud et la vive imagination ne -résistèrent pas à l'épreuve de la fascination d'un échange de pensées -mêlé de manifestation de sympathies. Nous espérons qu'après avoir -décrit, comme nous l'avons fait, les procédés immoraux des Jésuites et -les calamités qu'ils ont appelées sur notre pays et sur la Bohême, on -ne nous soupçonnera pas de partialité pour leur ordre. Cependant la -vérité, qui est le premier devoir de l'historien, veut que justice -soit rendue aux qualités extraordinaires qu'ils ont déployées en tant -d'occasions. Il ne saurait y avoir qu'une seule opinion sur la manière -peu scrupuleuse avec laquelle ils n'ont que trop souvent poursuivi le -but de leur tortueuse politique; mais leur zèle et leur dévouement à -leur Église, leur persévérance à poursuivre une entreprise une fois -commencée, leur savoir, le tact, la prudence et l'habileté qu'ils -apportent à la direction des affaires les plus difficiles, sont -assurément dignes d'une meilleure cause; que leurs adversaires eussent -possédé seulement la moitié de ces qualités, bien des choses qui nous -blessent aujourd'hui se fussent passées autrement. Les Jésuites ne -discourent pas, ils agissent; car ils savent que les mots, sans les -actes, n'inspirent ni respect ni confiance, et ne sont bons qu'à -discréditer la meilleure des causes en faisant douter de la sincérité -de ses promoteurs et en laissant naître le soupçon qu'ils ne sont mis -en avant que pour couvrir la faiblesse réelle de la cause; les -Jésuites sont de dangereux ennemis, mais des amis dévoués; leurs -adhérents peuvent compter sur leur assistance, autant que leurs -adversaires doivent craindre leur hostilité. Il n'y a donc pas lieu de -s'étonner que ce parti soit servi avec tant de zèle et de dévouement; -on les hait, on ne les méprise pas; mais la haine est souvent bien -près de la crainte, et la crainte conduit à la soumission. Il est donc -bien naturel qu'un parti redouté par ses ennemis et qui inspire une -confiance sans bornes à ses amis, remporte de grands avantages sur un -parti qui n'éveille ni l'un ni l'autre de ces sentiments. - -[Note 198: Lamennais, qui avait rendu d'immenses services à la cause -de Rome par sa plume éloquente, reconnut enfin ses illusions; mais, -malheureusement, il tomba dans un autre extrême.] - -[Note 199: Tels furent, par exemple, les écrivains politiques -allemands bien connus, Haller, Jarcke, Philips, etc.] - -Les Jésuites sont des hommes éminemment pratiques, car ils employent -toujours les moyens les mieux adaptés à l'accomplissement de leurs -desseins, sachant bien que le défaut d'habileté ne peut être suppléé -par de bonnes intentions. Ils ne se bercent pas de puériles -satisfactions d'amour-propre, ni d'un succès insignifiant; ils ne -considèrent un premier pas fait que comme un stimulant pour ce qui -reste à faire et comme un marche-pied pour atteindre des résultats -plus importants. Ils n'attendent pas l'approche du danger, et ils -essaient d'effrayer leur ennemi par de vagues dénonciations; ils -examinent avec calme sa force et sa position, ses moyens d'attaque, -ses mouvements et ses intentions probables, et ils adoptent les -mesures nécessaires pour lui tenir tête sur tous les points. La -prudence ordinaire prescrit cette manière d'agir; ce n'est pas son -usage, mais son abus qui est condamnable. L'Évangile nous ordonne -non-seulement d'être innocents comme la colombe, mais encore prudents -comme le serpent; il nous recommande la prudence par l'exemple de -l'homme qui bâtit une tour et du roi qui va à la guerre. La cause de -la vérité ne saurait que se déconsidérer par les moyens exagérés que -les Jésuites ont employés en beaucoup de pays; mais personne ne -saurait nier que cette cause ne puisse progresser à la faveur du -talent, de la prudence et du savoir, et que ces nobles dons de la -Providence devraient être utiles pour la propagation de ce grand -objet. - -Si c'est un tort de travailler dans les ténèbres et de prendre les -couleurs d'un parti auquel on s'est opposé, comme cela s'est vu dans -le fait que nous avons rapporté précédemment, est-il donc plus -convenable de tenir conseil dans les rues, de proclamer, sur les -toits, des projets à peine ébauchés, et de célébrer des victoires qui -sont encore à gagner... - -Se servir du savoir pour corrompre la vérité, comme l'ont fait les -Jésuites en mainte occasion, est un acte d'immoralité que l'on ne -saurait trop flétrir. Le seul moyen efficace pour contre-balancer -cette influence sans principes ainsi que la propagation de l'erreur, -c'est l'instruction. «La science est la puissance,» a dit un grand -philosophe anglais, et il en est surtout ainsi quand on l'applique à -la défense de la vérité, qui importe le plus à l'humanité. C'est grâce -à la puissance du savoir, que Wickliffe, Huss, et les Réformateurs du -XVIe siècle purent ébranler l'esclavage spirituel que Rome avait -établi au moyen-âge, et ce n'est pas par l'ignorance que l'on -parviendra jamais à contre-balancer ses efforts réactionnaires. - -L'organisation merveilleuse des Jésuites, qui a été comparée à une -épée dont la garde est à Rome et la pointe partout, ne peut être -imitée par les Protestants. L'esclavage moral que leur ordre impose à -ses membres est trop opposé à la liberté spirituelle, qui est le trait -caractéristique du Protestantisme; mais ce serait tomber dans un autre -extrême que de proclamer le Protestantisme incapable d'organisation; -assertion que les Catholiques répètent comme une sorte de brocard, et -que beaucoup de Protestants reconnaissent comme une triste vérité. -Nous croyons cependant que cette assertion ne repose sur rien de -sérieux; car il vaudrait autant déclarer que la liberté est -incompatible avec l'ordre; nous sommes convaincus qui si un grand -nombre de sociétés protestantes ont été privées d'une action puissante -et d'une organisation convenable, c'est que la nécessité n'en avait -pas encore été bien comprise. On ne peut douter cependant qu'une -organisation qui concentrerait en un seul foyer tous les talents et le -savoir dispersés parmi les Protestants, et qui donnerait à son action -cette universalité de rayonnement que leurs adversaires déploient pour -égarer l'opinion publique en plus d'une contrée, ne produise bientôt -des résultats palpables. La possibilité d'une bonne organisation -protestante, et les graves avantages qu'on pourrait en retirer, ont -été démontrés clairement par l'association puissante sortie du génie -de Wesley. Les Wesleyens n'ont pas besoin de l'éloge d'un individu -aussi humble que l'auteur de cet essai; leurs grands services, et -surtout leur zèle à relever la condition religieuse, morale et -intellectuelle des classes ouvrières, sont connus de toutes parts. -Nous ferons seulement remarquer que, bien qu'il puisse se trouver -parmi les autres Congrégations protestantes, des Chrétiens aussi bons -et aussi pieux que chez les Wesleyens, nulle d'elles n'a fait d'aussi -constants efforts que cette branche du Protestantisme pour étendre sa -sphère d'activité bienfaisante; avantage qu'il faut rapporter -entièrement à l'efficacité de son organisation. Puisse-t-elle -conserver long-temps ce qui fait sa force et sa vitalité, et continuer -à développer le champ de ses travaux chrétiens, en les étendant -jusqu'aux terres habitées par la race dont nous avons essayé -d'esquisser les principaux traits religieux! - -En prenant congé de nos lecteurs, nous ferons remarquer que, bien que -les Protestants anglais aient laissé passer, sans y prendre garde, la -condition religieuse des nations slaves, celle de leur propre pays est -un sujet d'observation et de commentaires aussi constants parmi ces -nations que dans le reste de l'Europe. L'Église d'Angleterre est le -point principal qui attire l'attention de tout le continent. Toutes -les affaires de cette Église sont surveillées avec soin; car beaucoup -de craintes et autant d'espérance se rattachent à ses destinées. Cette -attention fut éveillée, pour la première fois, par l'apparition du -célèbre ouvrage du comte Joseph de Maistre, _Du Pape_, publié il y a -plus de trente ans[200], dans lequel il prédit hardiment le retour de -l'Église anglicane à Rome; les tendances qui se sont manifestées dans -ce sens, de la part de plusieurs membres ecclésiastiques et laïques de -cette Église, ont donné un poids immense à cette prédiction. -L'importance de ces tendances a été considérablement exagérée par le -parti catholique, qui est parvenu à répandre l'opinion que l'Église -d'Angleterre est à la veille de se réunir à Rome. Les rapports les -plus défavorables sur la condition de l'Église anglicane, sont en même -temps propagés avec activité, on la représente comme marchant à grands -pas à une dissolution inévitable; tandis que ceux qui ont vécu en -Angleterre, peuvent apprécier le savoir et la piété de ses prélats, -ainsi que le zèle, la dévotion et les vertus vraiment chrétiennes -déployées par son clergé, qui a souvent à lutter contre de grandes -difficultés dans l'accomplissement de ses devoirs sacrés. Tout ceci -est fait de propos délibéré; car une correspondance intime entre -l'établissement protestant le plus important (telle est sans contredit -l'Église d'Angleterre) et les Églises protestantes du continent, -pourrait être d'un très grand avantage à la cause protestante en -général, et lui fournir les moyens de contre-balancer les efforts -réactionnaires de Rome, ainsi que les dangers provenant d'une toute -autre source. L'importance de cette mesure avait été aperçue par -Cranmer, qui en favorisa la réalisation en attirant en Angleterre des -théologiens protestants distingués du continent, et en donnant asile -aux réfugiés religieux des diverses parties de l'Europe. C'était un -premier pas vers l'établissement d'une alliance permanente, qui eût -probablement conduit à des conséquences importantes, si les jours -d'Édouard VI s'étaient prolongés. Il n'entre pas dans notre cadre de -discuter l'état des relations qui existent entre les Protestants de -l'Europe occidentale et ceux de la Grande-Bretagne; mais nous appelons -encore une fois l'attention de ce pays sur les grands avantages qui -pourraient résulter pour la cause de la vraie religion, et, -conséquemment, pour celle de la civilisation et de l'humanité, de -l'établissement de relations intimes entre l'Angleterre et les Slaves -protestantes et ceux appartenant à l'Église grecque sous la domination -de la Turquie, car ceux de la Russie sont inaccessibles. Le premier -pas indispensable vers la réalisation de ce grand dessein serait, -comme nous l'avons dit, de rechercher sur les lieux mêmes la condition -véritable de ces Slaves, et, dans l'état actuel des communications, -cette tâche peut être aisément accomplie si elle est entreprise par -d'intelligents voyageurs. Une telle alliance, cimentée sérieusement, -peut produire des avantages incalculables; car le développement de la -religion des Écritures, parmi ces peuples, aurait une influence -puissante sur toute leur race. Ce sujet mérite l'attention de tout ce -qu'il y a de penseurs et de chrétiens sincères parmi les Protestants -de la Grande-Bretagne. - -[Note 200: La préface de ce livre est datée de 1817.] - -Nous terminons cette esquisse rapide de l'histoire religieuse des -nations slaves, en exprimant toute notre gratitude à nos concitoyens -en particulier, et à nos frères slaves en général, pour l'indulgence -et les encouragements qu'ils ont bien voulu accorder aux efforts que -nous avons déjà faits pour soumettre au public anglais leur condition -politique et religieuse. Nous les remercions du concours utile qu'ils -nous ont prêté par leurs communications sur divers objets importants. -Ces communications sont d'une valeur inappréciable pour un auteur qui, -comme nous, se trouve placé à une grande distance des contrées qui -font l'objet de ses travaux; elles nous ont été de la plus grande -utilité pour la publication de cet ouvrage. Nous espérons que cette -esquisse recevra le même accueil, et qu'on la jugera bien plus par la -sincérité des intentions de l'auteur que par son habileté à les -mettre en relief. - - - - -APPENDICE - - - - -Appendice A. - - -DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES, - -CONFORMÉMENT AUX DIFFÉRENTS ÉTATS AUXQUELLES ELLES APPARTIENNENT; - -Fait par Szaffarick en 1842. - - +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+ - | | Russie. | Autriche.| Prusse. | Turquie.|République| Saxe.| Totaux. | - | | | | | | de | | | - | | | | | | Cracovie.| | | - +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+ - |Grand-Russes ou | | | | | | | | - | Moscovites. |35,314,000| » | » | » | » | » |35,314,000| - |Petit-Russiens ou | | | | | | | | - | Ruthéniens. |10,370,000| 2,774,000| » | » | » | » |13,144,000| - |Blanc-Russiens. | 2,726,000| » | » | » | » | » | 2,726,000| - |Bulgares. | 80,000| 7,000| » |3,500,000| » | » | 3,587,000| - |Serviens ou Illyriens.| 100,000| 2,594,000| » |2,600,000| » | » | 5,294,000| - |Croates. | » | 801,000| » | » | » | » | 801,000| - |Carinthiens. | » | 1,151,000| » | » | » | » | 1,151,000| - |Polonais. | 4,912,000| 2,341,000|1,982,000| » | 130,000 | » | 9,365,000| - |Bohémiens et Moraves. | » | 4,370,000| 44,000| » | » | » | 4,414,000| - |Slovakes (Hongrie | | | | | | | | - | septentrionale). | » | 2,753,000| » | » | » | » | 2,753,000| - |Lusaciens ou Wendes | | | | | | | | - | (Haute Lusace). | » | » | 38,000| » | » |60,000| 98,000| - | dº (Basse-Lusace).| » | » | 44,000| » | » | » | 44,000| - | |----------|----------|---------|---------|----------|------|----------| - | Totaux |53,502,000|16,791,000|2,108,000|6,100,000| 130,000 |60,000|78,691,000| - +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+ - - -DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES, - -D'APRÈS LES DIFFÉRENTES CROYANCES RELIGIEUSES AUXQUELLES ELLES -APPARTIENNENT. - -Supputation de Szaffarick en 1842. - - +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+ - | | L'Église | Grecs | Catholiques.|Protestants.|Mahométans.| - | |grecque ou| unis à | | | | - | |d'Orient. | Rome. | | | | - +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+ - |Grand-Russes ou | | | | | | - | Moscovites. |35,314,000| » | » | » | » | - |Petits-Russiens ou | | | | | | - | Malo-Russes. |10,154,000|2,900,000| » | » | » | - |Blanc-Russiens. | 2,376,000| » | 350,000| » | » | - |Bulgares. | 3,287,000| » | 50,000| » | 250,000| - |Serviens ou Illyriens.| 2,880,000| » | 1,864,000| » | 550,000| - |Croates. | » | » | 801,000| » | » | - |Carinthiens. | » | » | 1,138,000| 13,000| » | - |Polonais. | » | » | 8,923,000| 442,000| » | - |Bohémiens et Moraves. | » | » | 4,270,000| 144,000| » | - |Slovakes (dans le nord| | | | | | - | de la Hongrie). | » | » | 1,953,000| 800,000| » | - |Lusaciens ou Wendes | | | | | | - | (Haute-Lusace). | » | » | 10,000| 88,000| » | - | dº (Basse-Lusace).| » | » | » | 44,000| » | - | |----------|---------|-------------|------------|-----------| - | Totaux |54,011,000|2,900,000| 19,359,000| 1,531,00| 800,000| - +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+ - - - - -Appendice B. - - -«L'État hongrois fut fondé au commencement du Xe siècle, à l'époque où -la nation asiatique des Hongrois ou Madgiares, venue d'un pays voisin -des monts Ourals, détruisit l'Empire slave de la Grande-Moravie[201] -et conquit le territoire de l'ancienne Dacie, habitée par les Slaves -et en partie par les Valaques qui sont les descendants des colons -romains établis dans ces régions au temps de la domination romaine. Le -Christianisme pénétra en Hongrie (de 972 à 997); les frontières de ce -pays furent considérablement augmentées, au commencement du XIIe -siècle, par le royaume slave de Croatie, qui, après l'extinction de sa -dynastie nationale, choisit volontairement pour monarque Coloman Ier, -roi de Hongrie. La nation hongroise se trouva ainsi composée de trois -populations différentes: les Hongrois proprement dits, les Slaves et -les Valaques, auxquels se joignirent un certain nombre d'Allemands qui -émigrèrent dans ce pays à différentes époques, mais principalement -sous la domination autrichienne. - -[Note 201: Le royaume de la Grande-Moravie ne comprenait pas seulement -la province qui porte actuellement le nom de Moravie, il s'étendait -aussi sur la plus grande partie de la Hongrie actuelle et sur quelques -autres contrées adjacentes.] - -»À une époque reculée, et peut-être contemporaine de l'établissement -de la Religion chrétienne, le latin fut adopté pour toutes les -transactions officielles de la Hongrie. C'était une mesure très sage, -en ce qu'elle établissait un lien commun de communication entre les -éléments hétérogènes de la population. Elle écartait la cause de -dissensions le plus active entre des nations d'une origine et d'un -langage entièrement différents, et consacrait une sorte d'égalité -entre le conquérant et le vaincu, en les plaçant l'un et l'autre sur -un terrain neutre. L'histoire nous enseigne que chaque fois qu'une -nation en a conquis une autre, une lutte s'est organisée entre les -deux races représentées pas leur langage, jusqu'à ce que la -nationalité du vaincu succombât sous les efforts du conquérant, comme -cela eut lieu à l'égard des Slaves de la Baltique, ou jusqu'à ce que -la nationalité des conquérants s'absorbât dans celle des vaincus qui -leur était supérieurs en nombre, comme nous le voyons avec les Francs -dans la Gaule, les Danois en Normandie, et en quelque sorte avec les -Normands français en Angleterre. Les annales de la Hongrie n'offrent -aucune lutte de ce genre; et bien que ce pays ait été en butte à la -conquête étrangère et aux commotions intérieures; les partis qui le -déchirèrent furent tous politiques ou religieux; mais nous ne voyons -aucune lutte s'élever entre les différentes races qui forment sa -population. La Hongrie offre un rare exemple dans l'histoire, d'un -État composé des populations les plus hétérogènes et unies seulement -par le lien d'un même langage, étranger à elles toutes, mais également -adopté par elles, et qui, malgré cette diversité d'éléments -constituants, soutint les plus terribles orages qui l'assaillirent à -l'extérieur et à l'intérieur. La Hongrie sut même conserver sa -constitution libre sous une série de monarques qui régnèrent d'une -manière absolue sur le reste de leurs États. Ce fait, peut-être sans -exemple dans l'histoire, doit être entièrement attribué, dans notre -opinion, à la circonstance qui avait enlevé la cause la plus active de -désunion entre les diverses races, et qui avait fait que les -Madgiares, les Slaves, les Valaques, pussent se considérer comme égaux -aux Hongrois et comme constituant politiquement une seule et même -nation. - -»On aurait cru que l'expérience de leur propre histoire eût engagé les -hommes d'État de la Hongrie à continuer une ligne de politique qui -avait suffi à leurs ancêtres pour conserver l'intégrité de leur pays -et de sa constitution, malgré les éléments naturels de dissolution -qu'il renferme. Tel n'a pas été cependant le cas, et les Madgiares, ou -Hongrois proprement dits, ayant conçu récemment l'idée de remplacer -l'usage du latin par celui de leur idiome particulier (qui n'est pas -le langage de la grande majorité des habitants), des efforts pour -atteindre ce but se manifestèrent pour la première fois à la diète de -1830, et continuèrent pendant plusieurs diètes successives, jusqu'à ce -que celle de 1844 décrétât la résolution suivante, qui reçut la -sanction impériale: «La langue hongroise sera employée dans les -transactions officielles du pays; elle deviendra celle de -l'enseignement dans toutes les écoles publiques. Les diètes -délibéreront en hongrois.» Les députés des royaumes annexés (la -Croatie et la Slavonie) furent cependant autorisés, pour le cas où ils -ne comprendraient pas le hongrois, à donner leur vote en latin; mais -ce privilége ne devait avoir force de loi que pour les diètes qui -auraient lieu dans les six années suivantes. Les autorités des mêmes -royaumes annexés devaient recevoir la correspondance de celles de -Hongrie en langue hongroise, mais on leur permettait d'adresser la -leur en latin aux autorités hongroises. Le hongrois devait être -enseigné dans toutes les écoles des provinces ci-dessus mentionnées. - -»Ces dispositions, calculées pour détruire la nationalité des -populations non madgiares, souleva une violente opposition parmi les -Slaves. Les provinces de Croatie et de Slavonie, qui ont l'avantage de -posséder une diète provinciale, prirent de fortes résolutions contre -l'introduction de la langue madgiare dans leurs provinces, et firent à -Vienne des représentations pressantes à cet effet, demandant même une -administration séparée. Elles finirent par déclarer leur ferme -résolution de substituer au latin dans leurs provinces, non le -madgiar, mais leur propre langue slave. Les Slovaques, qui n'ont pas -les moyens légaux des Croates pour s'opposer aux mesures prises contre -leur nationalité, essayèrent de lutter pour sa conservation par des -efforts individuels. Le parti national, composé de presque toute la -jeune génération de la classe instruite, essaya de répandre, par tous -les moyens possibles, la culture de la langue et de la littérature -nationales, et de défendre leur nationalité contre les envahissements -du madgiarisme. Le clergé catholique ou protestant multiplia ses -efforts en faveur de ce but patriotique. On peut remarquer aussi que -les Slovaques, qui ont adopté le pur bohémien pour leurs oeuvres -littéraires, possèdent une littérature de quelque importance. Deux des -écrivains bohémiens les plus éminents de nos jours, et que nous avons -déjà mentionnés comme les créateurs de l'idée du panslavisme, Kollar -et Szaffarik, appartiennent aux Slovaques. Il se fait aujourd'hui dans -la Croatie un mouvement littéraire très remarquable, que l'on doit -attribuer, en très grande partie, à Ludevit Gay, qui a posé les -fondements de la littérature périodique, dont l'influence se fait déjà -sentir d'une manière puissante sur les Slaves du sud de la Hongrie, -ainsi que sur ceux de la Dalmatie, et a déjà fait revivre un vif -sentiment de nationalité parmi eux. - -»La diète de Croatie s'est déclarée indépendante de la Hongrie, et des -collisions se sont manifestées entre ses habitants et d'autres Slaves -du sud de la Hongrie, d'une part, et les Madgiares et les populations -allemandes d'autre part. Si l'on ne parvient pas à arrêter ce débat -par des moyens de conciliation, on peut s'attendre aux conséquences -les plus fatales pour la Hongrie. Un million environ de la population, -comprenant la frontière militaire qui s'étend le long des confins -turcs, se compose de Slaves. Ils sont dressés à la discipline et aux -habitudes guerrières. Un certain nombre d'entre eux prennent déjà part -aux débats si déplorablement soulevés, et, suivant toute apparence, -ils seront bientôt suivis du reste de leurs frères et soutenus par une -grande partie des habitants de la Servie. Les Slaves de la Hongrie -septentrionale, qui n'ont pas, comme les Croates, de diète provinciale -pour représenter les intérêts de leur nationalité, ne pouvaient pas -manifester leur opposition aux Madgiares de la même manière que leurs -frères du Sud. Il est cependant plus que probable que, s'ils -n'obtiennent pas une garantie complète pour les droits de leur -nationalité, ils se sépareront de la Hongrie, et que les Slovaques -s'uniront à la Bohême, avec laquelle ils ont déjà un lien commun -d'origine et de langage. La diète hongroise a fait aujourd'hui la -concession trop tardive, en faveur des Slaves de la Croatie, de -laisser à cette province l'usage du langage national dans les -transactions publiques; mais ce droit ayant été arraché plutôt -qu'accordé, il est très douteux que les Croates consentent à rester -unis à la Hongrie et à se joindre à ses diètes où ils seraient obligés -de délibérer en madgiar; il n'est pas non plus probable qu'ils -consentent à l'introduction de l'étude de cet idiome dans leurs -écoles, car le temps passé à l'apprendre peut être employé par les -élèves à acquérir des connaissances beaucoup plus utiles. Ce que nous -avons dit des Croates s'applique également à tous les Slaves de la -Hongrie. Nous craignons que ces circonstances ne conduisent fatalement -à une dissolution de la Hongrie comme État, et ce sera un bien triste -évènement, car aucun ami de la liberté ne peut retenir le juste tribut -d'éloges qui est dû aux Hongrois pour les efforts incessants qu'ils -ont faits depuis long-temps, afin de développer leurs libertés -constitutionnelles et de les étendre à toutes les classes d'habitants. -Nous, en particulier, comme Polonais, nous ne pouvons que porter le -plus vif intérêt à une nation qui a toujours manifesté la plus vive -sympathie pour notre pays. Espérons donc que la catastrophe qui semble -menacer aujourd'hui la Hongrie sera détournée de ce noble peuple, -malgré le sombre aspect de son horizon politique, qui présage une -tempête de la plus terrible espèce.» (_Panslavisme et Germanisme_, p. -178, 188.) - - - - -Appendice C. - - -«Une violente opposition à l'établissement de l'État confédéré en -question se manifestera infailliblement de la part des Madgiares, en -ce qu'ils seront obligés de se soumettre à un grand sacrifice de -nationalité, en devenant, d'État séparé, la partie d'un autre État, et -d'accepter ou plutôt de subir l'égalité avec les Slaves, sur lesquels -ils s'étaient efforcés d'établir leur domination, en leur imposant la -langue madgiare. Mais il ne sera pas possible de retenir plus -long-temps les Slaves de la Hongrie sous la domination de cet État; -ceux du Sud ayant déjà commencé à s'opposer à main armée à cet ordre -de choses, leur exemple sera très probablement suivi par leurs frères -du Nord, les Slovaques, à la première occasion favorable. Les -Madgiares sont trop faibles numériquement pour pouvoir maintenir une -existence politique indépendante au milieu des populations slaves qui -les entourent; ils n'auront, en conséquence, d'autre ressource que de -s'unir à l'empire confédéré, afin de continuer le développement de -leur propre nationalité en devenant partie constitutive de cet État.» -(_Panslavisme et Germanisme_, p. 319 et 320.) - - - - -Appendice D. - -(Voyez appendice B, page 440). - - - - -Appendice E. - - -«Les rapides progrès du développement intellectuel en Europe ont -exercé aussi leur influence sur les nations slaves; la littérature a -marché graduellement, et toutes les branches des connaissances -humaines ont été cultivées à leur tour par ces nations. Les principaux -sujets cependant qui ont captivé l'attention des savants slaves, sont -l'histoire et les antiquités de leurs pays respectifs, étudiées -non-seulement dans leurs chroniques écrites, mais encore dans leurs -chants populaires, dans les traditions et les superstitions; la -culture et les progrès de leurs langages nationaux ont également fait -l'objet de leurs méditations et de leurs efforts. Il en résulta la -conviction universelle que toutes les nations slaves sont -non-seulement autant de rejetons d'une même tige et leurs idiomes -respectifs autant de dialectes d'une langue-mère, mais encore qu'il -existe une affinité évidente entre les principaux traits de leur -nature morale et physique. Bref, tous les Slaves, malgré les -modifications diverses résultant de l'influence du climat, de la -religion et de la forme du gouvernement, appartiennent par leur -essence à une seule et même nation. Cette conviction répandit parmi -tous les hommes de la même race un grand amour de nationalité, et les -savants qui avaient éveillé ce sentiment le propagèrent par leurs -écrits parmi tous leurs compatriotes. La pensée d'étendre leur -activité intellectuelle sur la race très nombreuse d'Europe, au lieu -de la limiter à la sphère comparativement étroite de leur propre -nation, parut des plus attrayantes aux écrivains slaves, dont les -ouvrages n'avaient eu qu'un cercle très restreint de lecteurs, à cause -du petit nombre d'habitants parlant le langage dans lequel leurs -ouvrages sont écrits. C'est surtout ce qui arrive avec la Bohême; car, -bien que ce pays possède aujourd'hui une littérature importante et -compte plusieurs auteurs du premier mérite, son public de lecteurs est -très limité. La population parlant le bohémien s'élève, y compris les -Slovaques de Hongrie, à plus de sept millions d'individus[202]; mais -comme presque toutes les classes instruites, surtout en Bohême, savent -l'allemand, la littérature nationale de ce pays a souvent à soutenir -une concurrence redoutable avec les productions d'Allemagne, et, en -conséquence, les ouvrages les plus importants publiés en bohémien -doivent, en général, leur appui bien plus au patriotisme éclairé de -quelques individus qu'à l'étendue de leur circulation. La littérature, -de nos jours, ne peut cependant atteindre un haut degré de prospérité -sans avoir un vaste champ ouvert à la renommée de ses écrivains et au -bénéfice de ses éditeurs, qui doivent pouvoir récompenser le travail -littéraire de manière à ce que les hommes de talent soient engagés à -se dévouer à la pénible carrière d'auteur. Les lettrés bohémiens -arrivèrent en conséquence à cette conclusion, que le moyen le plus sûr -d'atteindre ce but serait d'étendre l'activité intellectuelle de -chaque nation slave à la race tout entière, au lieu de la limiter, -comme on avait fait jusqu'ici, à telle ou telle branche. Kollar, -ecclésiastique protestant de la congrégation slave de Pesth, en -Hongrie, et qui s'y était acquis une réputation méritée par ses -productions littéraires, fut le premier qui mit en avant cette grande -idée d'une manière saisissable, au moyen de plusieurs écrits, mais -surtout par la dissertation qu'il publia en allemand, en 1828, sous le -titre de: _Wechselseitigkeit_, ou Réciprocité. Il adopta la langue -allemande pour cette publication, afin de lui préparer un accès plus -facile dans toutes les contrées slaves, auprès des classes les plus -instruites, qui comprennent généralement cette langue. Il proposa, -dans cet ouvrage, une réciprocité littéraire entre toutes les nations -slaves, c'est-à-dire que tout Slave instruit serait désormais versé -dans les langages et dans la littérature des principales branches de -la tige commune, et que tous les lettrés slaves posséderaient une -connaissance approfondie de tous les dialectes de leur race. Il prouva -en même temps que les divers dialectes slaves ne diffèrent pas plus -entre eux que les quatre principaux dialectes de l'ancienne Grèce -(l'Attique, l'Ionien, le Dorique et l'Éolien), et que les auteurs qui -écrivirent dans ces quatre dialectes furent également considérés comme -Grecs, malgré cette différence, et que leurs productions furent -revendiquées comme la propriété commune et la gloire de toute la -Grèce, et non comme appartenant exclusivement à la population dans le -dialecte de laquelle elles avaient été publiées. Si cette division de -langage en plusieurs dialectes n'a pas empêché les Grecs de créer la -plus brillante littérature du monde, pourquoi la même cause -agirait-elle comme une entrave sur celle des peuples d'origine slave? -Les avantages que toutes ces nations pourraient recueillir d'une -réciprocité de ce genre sont certainement très grands, car elle -donnerait un essor considérable à la littérature de toutes les -branches slaves, et en même temps une valeur intrinsèque plus grande à -leurs productions, en ouvrant aux auteurs un champ plus vaste à leur -renommée et plus de chance d'être rémunérés de leurs travaux. - -[Note 202: Voyez l'appendice A.] - -»Vers l'époque où Kollar émit l'idée d'une alliance littéraire entre -tous les Slaves, un autre écrivain bohémien, qui s'est acquis depuis -une réputation européenne par ses recherches sur l'ancienne histoire -slave, Szaffarik, publia une esquisse de tous les dialectes et de la -littérature de ces peuples. Cet ouvrage, publié aussi en allemand, -vint puissamment en aide aux projets de Kollar, en faisant comprendre -aux Slaves, à la fois joyeux et étonnés, toute leur importance comme -race. Ce fait, porté à la connaissance des autres nations par ce même -ouvrage, ne saurait plus être mis en question. - -»La proposition de Kollar, appuyée par les écrits de Szaffarik, -rencontra un écho tout naturel parmi les hommes de lettres de toutes -les nations slaves. C'était une semence qui tombait dans une terre -préparée pour la recevoir par l'étude spéciale dont nous avons -parlé.--L'étude des divers langages et de la littérature slaves -devient de plus en plus générale parmi ces nations, et déjà -aujourd'hui il est peu d'écrivains de quelque mérite, appartenant à -cette race, qui ne soit pas versé dans les dialectes et dans les -lettres cultivées par toutes ses branches. - -»C'est l'origine de ce qu'on appelle le Panslavisme, qui n'était, à sa -source, qu'une alliance littéraire entre les nations slaves; mais -était-il possible que ce mouvement, purement intellectuel dans son -principe, ne prît pas une direction politique! et n'était-il pas -naturel que les diverses nations de la même race, réunissant leurs -efforts séparés pour relever leur condition littéraire, arrivassent, -par une succession naturelle de raisonnements, à l'idée et au désir -d'acquérir une importance politique, en réunissant toutes les branches -de leur tronc en un puissant empire ou confédération, qui leur assurât -une prépondérance décisive sur les affaires de l'Europe! Il n'y a donc -pas lieu de s'étonner que ce résultat naturel de circonstances que -nous avons décrites, commence déjà à se manifester avec une énergie -croissante, en éveillant, d'une part, les plus brillantes espérances -et la perspective la plus éblouissante dans l'esprit de plus d'un -Slave, et en suggérant, d'un autre côté, dans une proportion -correspondante, les craintes et les appréhensions les plus fortes -parmi un grand nombre d'Allemands, dont le pays, par sa position -géographique, doit être nécessairement le premier à éprouver les -effets d'une telle combinaison.» (_Panslavisme et Germanisme_, p. -109, 112.) - - - - -Appendice F. - - -«L'Allemagne subit en ce moment une crise importante. La résolution de -la diète de Francfort, d'abolir la souveraineté des trente-huit États -indépendants qui ont composé la Confédération germanique, afin -d'établir un seul empire allemand, est, en effet, une entreprise -hardie. Il est cependant beaucoup plus facile de prendre une -résolution de ce genre que de la mettre à exécution, car il n'est pas -aisé d'admettre que tous ces États, surtout les plus grands, résignent -volontairement leur existence indépendante pour se fondre dans un seul -État où beaucoup d'intérêts locaux ou individuels disparaîtraient -devant l'intérêt général. Les intérêts commerciaux de l'Allemagne -septentrionale, qui ont empêché sa jonction au Zollverein, devraient -être sacrifiés à ceux des contrées manufacturières du Sud. Vienne, -Berlin, et d'autres capitales, tombent au rang de villes principales, -et un grand nombre d'individus qui remplissent aujourd'hui des -fonctions plus ou moins hautes dans les ministères, dans les -ambassades étrangères, etc., des différents États, se trouveraient -sans emplois. Les monarques eux-mêmes deviennent tout au plus des -gouverneurs héréditaires de leurs États respectifs, et c'est à peine -s'ils peuvent raisonnablement espérer de conserver long-temps cette -position subordonnée, leur emploi devant être reconnu bientôt -tout-à-fait inutile et remplacé par des magistratures beaucoup moins -onéreuses. L'unité allemande, décrétée à Francfort, rencontrera donc -l'opposition la plus sérieuse de la part de tous ces intérêts -militants. Le Hanovre s'est déjà déclaré contre cette décision; la -Prusse ne semble pas le moins du monde disposée à résigner -l'importante position que ses monarques et ses hommes d'État ont si -long-temps et si heureusement travaillé à lui conquérir. Il est plus -que probable que le parlement autrichien, assemblé en ce moment à -Vienne, ne se soumettra pas à celui de Francfort.» (_Panslavisme et -Germanisme_, p. 331 et 332.) - - * * * * * - -_N. B._--Toutes ces observations furent imprimées en mai et juin 1848, -à l'époque où les Hongrois étaient, en apparence, dans les meilleurs -termes avec le cabinet autrichien, et la diète de Francfort au zénith -de sa gloire. - - - - -Appendice G. - -LES SLAVES EN MORÉE. - - -Un fait singulier a été établi par l'écrivain allemand bien connu, M. -Fallmerayer, dans son _Histoire de la Morée au moyen-âge_, c'est que -cette partie de la Grèce a été en la possession des Slaves du VIe au -IXe siècle; ce qui explique les noms slaves donnés à beaucoup de -villes encore existantes de cette province et celui même de Morée. Une -version commune veut qu'on l'ait appelée ainsi du nombre de ses -mûriers (bien qu'elle n'eût rien de plus remarquable, sous ce rapport, -que beaucoup d'autres parties de l'empire byzantin); mais il est bien -plus raisonnable de faire dériver le nom de cette péninsule de _More_, -en slave la Mer, d'autant mieux que les écrivains byzantins ne s'en -servirent jamais et conservèrent toujours celui de Péloponèse, par la -raison toute vraisemblable que c'était un mot d'origine barbare, -qu'ils n'eussent pas rejeté s'il avait eu sa racine dans le grec. - -On sait que les Slaves, qui avaient commencé à faire de très -fréquentes incursions dans l'empire grec, sous Justinien Ier, furent -conquis, pendant la seconde partie du VIe siècle, par la nation -asiatique des Avars, que la cour de Byzance avait excités à attaquer -les Slaves. Cependant, les Avars devinrent des ennemis plus -redoutables pour l'empire grec que les Slaves ne l'avaient été, et ces -derniers, marchant dès lors sous la bannière de leurs vainqueurs et -comme leur avant-garde, pénétrèrent jusqu'aux murs de Constantinople. -Tout le Péloponèse fut ravagé par les Slaves, à l'exception de -l'Acrocorinthe, avec ses deux ports de mer (Cenchrea et Lecheum), -Patras, Modon, Coron, Arges, avec la campagne voisine d'Anapli, dans -le district actuel de Praslo, Vitylos, sur le versant occidental du -Taygète, et les hauteurs de la province de Maïna. Le reste du -Péloponèse fut réduit en un désert aride, et les habitants qui -échappèrent à la mort et à la captivité s'enfuirent, ou dans les -places fortes que nous venons d'indiquer ou dans les îles de -l'Archipel. - -Les Slaves ayant ainsi conquis la Morée, y fondèrent un établissement -permanent. C'est un fait dont on peut aisément s'assurer par une étude -attentive des auteurs byzantins. Cedrénus, Théophane et le patriarche -Nicéphore, qui écrivirent au VIIIe siècle, appellent le pays situé -entre le Danube et les montagnes d'Arcadie et de Messénie, -_Sclabinia_, c'est-à-dire le pays des Slaves ou Esclavons; Constantin -Porphyrogenète dit que tout le Péloponèse, au temps de Constantin -Copronyme (741-75), se fondit dans l'élément slave et barbare. - -La domination des Avars, qui avaient presque ruiné l'empire grec, se -vit ébranlée à sa base par la révolte des Slaves de l'Ouest, sous le -règne de l'empereur Héraclius (610-41); la nation slave des Serbes et -des Chrobates (Serviens et Croates) ayant été appelée par cet empereur -à les chasser des provinces méridionales du Danube, cette circonstance -laissa les Slaves en paisible possession du Péloponèse et des autres -terres qu'ils avaient enlevées aux Avars. Suivant la pente naturelle -de leurs dispositions au calme, ils adoptèrent, comme ils l'avaient -fait dans d'autres contrées, les occupations tranquilles de -l'agriculture et de l'industrie, et ils perdirent bientôt toute trace -de cette humeur guerrière qui semblait les caractériser au temps de -leur invasion dans l'empire grec. Cette transformation fournit aux -monarques byzantins les moyens de les attaquer avec succès; Constant -II (642-68) porta la guerre dans le pays des Slaves, afin d'ouvrir une -communication entre la capitale, d'une part, et Philippi et -Thessalonique de l'autre. Justinien II (685-95 et 705-10) dirigea -aussi une expédition victorieuse contre les Slaves, et fit un grand -nombre de prisonniers qu'il transplanta dans l'Asie-Mineure. L'empire -grec ayant repris une énergie momentanée sous la dynastie isaurienne, -Constantin Copronyme poussa ses conquêtes sur le territoire des Slaves -jusqu'à Bérée, au-dessus de Thessalonique, ainsi qu'on n'en saurait -douter en examinant la délimitation des frontières de l'empire faite -par les ordres de l'impératrice Irène, en 793. Les Slaves du -Péloponèse furent conquis, sous le règne de l'empereur Michel III, à -l'exception des _Milingi_ et des _Eseritæ_ qui habitaient Lacédémone -et Elis, ainsi que le rapporte Constantin Porphyrogenète[203]. - -[Note 203: _De administrando imperio_, part. ij, chap. LVJ.] - -L'empereur Basile Ier ou le Macédonien, acheva de les soumettre; -vinrent ensuite la Religion chrétienne et la civilisation grecque, qui -effaça leur individualité, perdue au milieu des Hellènes, de même que -l'élément allemand absorba celle de leurs frères des rivages de la -Baltique. - -Les traces de l'occupation de la Morée par les Slaves se retrouvent -encore dans ce pays. Plusieurs localités décrites par Pausanias et -même par Procope, ont disparu et ont été remplacées par d'autres -portant des noms slaves, tels que Goritz, Slavitza, Veligosti, etc., -etc. Il est presque inutile d'ajouter que les habitants, dont le -langage avait donné des noms à ces localités, sont nécessairement -restés un temps considérable dans les lieux qui continuent de porter -ces noms, après que les individus eux-mêmes ont disparu comme nation -des pays où se trouvent situées les villes nommées par eux. - -Il paraît que la population actuelle de la Morée a, pour le moins, -autant de sang slave que de sang grec dans les veines. «Le caractère -des habitants de la Morée a cependant, selon un voyageur moderne[204], -plus de ressemblance avec celui des anciens Grecs qu'avec les Slaves -ou tout autre peuple. Il en est de même de leurs costumes, des moeurs -de leurs différentes communautés et de leurs sentiments. Et, bien -qu'ils aient hérité peu des nobles qualités de leurs ancêtres, ils -possèdent leur finesse et leur esprit de ruse, et, comme les anciens -Grecs, ils sont également _dolis instructi et arte Pelasgâ_.» Cette -réflexion n'est certainement pas applicable aux Slaves. - -[Note 204: Sir Gardner Wilkinson, dans son ouvrage sur la Dalmatie et -Montenegro, vol. II, p. 453.] - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - -CHAPITRE PREMIER. - -LES SLAVES. - - Pages. - - Origine du nom des Slaves. -- Hérodote en parle. -- Tacite, - Pline et Ptolémée en font mention. -- Ils s'étendent au Sud - et à l'Ouest. -- Leur caractère et leurs moeurs. -- Conquête - et extermination des peuples situés entre l'Elbe et la - Baltique. -- Quelques mots sur les Wendes de la Lusace. -- - Oppression des Slaves par les Germains, et leur résistance au - Christianisme. -- Renaissance de l'animosité nationale entre - les Allemands et les Slaves à notre époque. -- Religion des - anciens Slaves. -- Hospitalité, caractère doux et pacifique, - probité des Slaves idolâtres attestée par les missionnaires - chrétiens. -- Anecdote qui rappelle les peuples hyperboréens. - -- Leur bravoure et leur habileté militaire. -- Leur courage - à supporter les fatigues et les tourments. -- Progrès rapide - du Christianisme parmi eux, dès qu'il est prêché dans leur - langue. -- Royaume de la Grande-Moravie. -- Traduction des - Écritures en slavon, et introduction de la langue nationale - dans le culte religieux par Cyrille et Méthodius. -- - Persécution de ce culte par l'Église catholique romaine. -- - Les rois de France prêtaient leur serment de couronnement sur - un exemplaire des Évangiles slaves. 1 - - -CHAPITRE II. - -BOHÊME. - - Origine de ce nom, et premiers temps historiques. -- - Conversion au Christianisme. -- Vaudois réfugiés dans ce - pays. -- Règne de l'empereur Charles VI. -- Jean Huss. -- Son - caractère. -- Il se met à la tête du parti national à - l'Université de Prague. -- Son triomphe sur le parti - allemand. -- Conséquences. -- Influence des doctrines de - Wicleff sur Jean Huss. -- L'archevêque de Prague fait brûler - les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. -- Le pape - cite Jean Huss devant son tribunal, à Rome. -- Jean Huss - commence à prêcher contre les indulgences du pape et est - excommunié par le légat du Saint-Père. -- Concile de - Constance. -- Arrivée de Jean Huss à Constance. -- Son - emprisonnement. -- L'empereur s'oppose d'abord à la violation - du sauf-conduit qu'il a donné, mais les pères du concile lui - persuadent d'abandonner Jean Huss. -- Procès et défense de ce - dernier. -- Sa condamnation. -- Son supplice. -- Procès et - supplice de Jérôme de Prague. 34 - - -CHAPITRE III. - -BOHÊME. (Suite). - - Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohême. -- Ziska. - -- Supplice de quelques Hussites ordonné par le légat du - pape. -- Première lutte entre les Catholiques romains et les - Hussites. -- Proclamation de Ziska et soulèvement à Prague. - -- Destruction de quelques églises et couvents par les - Hussites. -- Invasion et défaite de l'empereur Sigismond. -- - Négociations politiques. -- L'anglais Pierre Payne. -- - Ambassade à la Pologne. -- Arrivée de forces polonaises au - secours des Hussites. -- Mort de Ziska. -- Son caractère. 80 - - -CHAPITRE IV. - -BOHÊME. (Suite.) - - Procope le Grand. -- Bataille d'Aussig. -- Ambassade en - Pologne. -- Croisade contre les Hussites, conduite par Henry - Beaufort, évêque de Winchester. -- Elle échoue. -- Tentative - infructueuse de rétablir la paix avec l'empereur Sigismond. - -- Les Hussites ravagent l'Allemagne. -- Nouvelle croisade - contre les Hussites, commandée par le cardinal Césarini, et - son issue malheureuse. -- Observations générales sur les - succès prodigieux des Hussites. -- Négociations du concile de - Bâle avec les Hussites. -- _Compactata_ ou concessions faites - par le concile aux Hussites. -- Les Taborites vont au secours - du roi de Pologne. -- Leurs préparatifs. -- Divisions parmi - les Hussites à la suite des _compactata_. -- Mort de Procope - et défaite des Taborites. -- Observations générales sur la - guerre des Hussites. -- Leur énergie morale et physique. -- - On les accuse à tort de cruautés. -- Exemple du prince Noir - de Galles. -- Rétablissement de Sigismond. -- Les Taborites - changent leur nom pour celui de Frères Bohémiens. -- - Remarques sur les Moraves, leurs descendants. -- Luttes entre - les Catholiques romains et les Hussites soutenus par les - Polonais. -- George Podiebrad. -- Ses grandes qualités. -- - Hostilité de Rome contre lui. -- Les Polonais le soutiennent. - -- Règne de la dynastie polonaise en Bohême. 104 - - -CHAPITRE V. - -BOHÊME. (Suite.) - - Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des - Protestants. -- Progrès du Protestantisme sous Maximilien et - Rodolphe. -- Querelles entre les Protestants et les - Catholiques sous le règne de Mathias. -- Défenestration de - Prague. -- Ferdinand II: sa fermeté de caractère et son - dévouement à l'Église catholique. -- Il est déposé; élection - de Frédéric, palatin du Rhin. -- Zèle des Catholiques dans - l'intérêt de leur cause. -- Élizabeth d'Angleterre et Henry - IV de France. -- Conduite déloyale des Protestants allemands. - -- Défaite des Bohémiens: conséquences de cette défaite. -- - Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohême sont - abandonnés par ceux d'Allemagne. -- Triste situation de la - nationalité slave de Bohême. -- Résurrection de la langue - nationale, de la littérature et de l'esprit public en Bohême. - -- Condition actuelle et avenir de ce pays. 141 - - -CHAPITRE VI. - -POLOGNE. - - Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. -- - Introduction du Christianisme. -- Influence du clergé - germanique. -- Existence des Églises nationales. -- Influence - du Hussitisme. -- Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. -- - Influence de l'Université de Cracovie sur les progrès de - l'intelligence nationale. -- Projet de réforme ecclésiastique - présenté à la Diète de 1459. -- Doctrines protestantes en - Pologne avant Luther. -- Progrès du Luthéranisme en Pologne. - -- Affaire de Dantzick. -- Caractère de Sigismond. -- - Situation politique du pays. -- Société secrète à Cracovie - pour la discussion des questions religieuses. -- Arrivée des - Frères Bohêmes et diffusion de leurs doctrines. -- Émeute - soulevée par les étudiants de l'Université de Cracovie; leur - départ pour les Universités étrangères; conséquences de cet - événement. -- Premier mouvement contre Rome. -- Synode - catholique romain de 1551 et ses résolutions violentes contre - les Protestants. -- Irritation produite par ses résolutions - et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les hérétiques. - -- Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec Rome; - influence de ses écrits. -- Dispositions du roi - Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église. 161 - - -CHAPITRE VII. - -POLOGNE. (Suite.) - - Jean A. Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques - en Allemagne, en Angleterre et en Pologne. -- Arrivée du - nonce Lippomani, et ses intrigues. -- Synode catholique de - Lowicz et meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs - Juifs, meurtre commis par ce synode à l'instigation de - Lippomani. -- Le prince Radziwill le Noir; services qu'il a - rendus à la cause de la Réforme. 186 - - -CHAPITRE VIII. - -POLOGNE. (Suite). - - Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. -- Projet - de synode national combattu par les intrigues du cardinal - Commendoni. -- Efforts des Protestants polonais pour opérer - l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne. - -- _Consensus_ de Sandomir. -- Déplorables conséquences de la - haine des Luthériens contre les autres Confessions - protestantes. -- Origine et progrès des Anti-trinitaires ou - Sociniens. -- Situation prospère du Protestantisme et son - influence sur le pays. -- Le cardinal Hosius. -- Introduction - des Jésuites. 201 - - -CHAPITRE IX. - -POLOGNE. (Suite.) - - Situation de la Pologne à la mon de Sigismond-Auguste. -- Les - intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des - Luthériens contre la Confession de Genève, empêchent la - nomination d'un candidat protestant au trône de Pologne. -- - Projet, suggéré par Coligny, de donner la couronne à un - prince français. -- Parfaite égalité de droits accordée par - la confédération de 1573 à toutes les sectes chrétiennes. -- - Patriotisme déployé à cette occasion par François Krasinski, - évêque de Cracovie. -- Effet produit en Pologne par le - massacre de la Saint-Barthélemy. -- Aspect de la Diète - électorale, décrit par un Français. -- Élection de Henri de - Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais - en faveur de leurs coreligionnaires de France. -- Arrivée à - Paris de l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort - des Protestants français. -- Tentatives faites dans le but - d'empêcher le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les - droits des Protestants. -- Henri est forcé, par ces derniers, - de confirmer leurs droits lors de son couronnement. -- Fuite - de Henri et élection de Étienne Batory. -- Conversion - soudaine de ce prince à l'Église de Rome, sous l'influence de - l'évêque Solikowski. -- Les Jésuites se concilient ses - faveurs en affectant de protéger les lettres et les sciences. 227 - - -CHAPITRE X. - -POLOGNE. (Suite.) - - Élection de Sigismond III. -- Son caractère. -- Sa soumission - complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire - le Protestantisme en Pologne. -- Exposé des manoeuvres des - Jésuites et leur succès. -- Histoire de l'Église d'Orient en - Pologne. -- Histoire de la Lithuanie. -- Rôle de l'Église - d'Orient dans ce pays; dualisme religieux des princes - lithuaniens. -- Union avec la Pologne. -- Les Jésuites - entreprennent de soumettre l'Église de Pologne à la - suprématie de Rome. -- Instructions données par eux à - l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret l'union de son - Église avec Rome tout en paraissant s'y opposer. -- L'union - est conclue à Brestz; ses déplorables effets pour la Pologne. - -- Lettre du prince Sapiéha. 243 - - -CHAPITRE XI. - -POLOGNE. (Suite.) - - Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la - cause du Protestantisme en Pologne. -- Conséquences funestes - de sa politique, malgré les services rendus au pays par - d'illustres patriotes. -- Potoçki. -- Zamoyski le Grand. -- - Christophe Radziwill. -- Fâcheux effet de l'administration de - Sigismond sur les relations extérieures de la Pologne. -- - Règne de Vladislav IV et impuissance de ses efforts pour - détruire l'influence des Jésuites. 266 - - -CHAPITRE XII. - -POLOGNE (Suite.) - - Règne de Jean-Casimir. -- Révolte des Cosaques. -- Le - bigotisme des évêques catholiques s'oppose à toute - réconciliation avec eux. -- Invasion et expulsion des - Sociniens. -- Règne de Jean Sobieski. -- Pillage et - destruction du temple protestant de Vilna, à l'instigation - des Jésuites. -- Meurtre juridique de Lyszczynski. -- - Élection et règne d'Auguste II. -- Première disposition - légale contre la liberté religieuse des Protestants, obtenue - par surprise sous l'influence de la Russie. -- Protestation - des patriotes catholiques contre cette mesure. -- Nobles - efforts de Leduchowski pour défendre les droits de ses - concitoyens protestants, menacés par les intrigues de - l'évêque Szaniawski. -- Meurtre juridique de Thorn. -- - Réflexions sur cet évènement. -- Lettre pastorale de l'évêque - Szaniawski aux Protestants. -- Les représentations des - puissances étrangères, en faveur des Protestants polonais, ne - servent qu'à rendre la persécution plus violente contre eux. - -- Ils sont privés des droits politiques. -- Situation - malheureuse des Protestants polonais sous le règne d'Auguste - III. -- Généreuse conduite du cardinal Lipski. 281 - - -CHAPITRE XIII. - -POLOGNE. (Suite.) - - État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. -- - Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la Russie. - -- Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour - relever leur pays. -- Rétablissement des Anti-Papistes ou - Dissidents dans leurs anciens droits par l'influence - étrangère. -- Réflexions à ce sujet -- Remarques générales - sur les causes de la chute du Protestantisme en Pologne. -- - Comparaison avec l'Angleterre. -- Condition actuelle des - Protestants polonais. -- Services rendus par le prince Adam - Czartoryski à la cause de l'éducation publique, dans les - provinces polonaises de la Russie. -- Triste destinée de - l'école protestante de Kiéydany. -- Esquisse biographique de - Jean Cassius, ministre protestant dans la Pologne prussienne. - -- De la haute école de Lissa, et du prince Antoine - Sulkowski. 309 - - -CHAPITRE XIV. - -RUSSIE. - - Origine du nom de Russie. -- Novogorod et Kioff. -- Première - expédition russe contre Constantinople. -- Expéditions - réitérées contre l'Empire grec. -- Relations commerciales - entre les deux pays. -- Introduction du Christianisme en - Russie et influence de la civilisation byzantine sur cet - empire naissant. -- Expédition des Russes chrétiens contre - Constantinople, et prédiction concernant la conquête de cette - ville par leurs armes. -- Division de la Russie en plusieurs - principautés. -- Conquête de ce pays par les Mogols. -- - Origine et progrès de Moscou. -- Esquisse historique de - l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à nos jours; son - organisation actuelle. -- Union forcée avec l'Église de - Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. -- Description - des sectes russes ou les Raskolniky. -- Les Strigolniky. -- - Les Judaïstes. -- Effets de la réforme du XVIe siècle sur la - Russie. -- Rectification des livres sacrés et schisme qui en - est la suite. -- Terribles actes de superstition. -- Les - Starovértzy ou sectateurs de l'ancienne foi. -- Superstitions - payennes. -- Les Eunuques. -- Les Flagellants. -- Les - Malakanes ou Protestants. -- Les Doukhobortzi ou Gnostiques. - -- Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. -- - Proclamation du comte Woronzoff à ce sujet. 344 - - -CHAPITRE XV. - -RUSSIE. (Suite.) - - Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie - religieuse. -- Utilité de leurs travaux. -- Leur persécution - par l'impératrice Catherine. -- Ils reprennent leurs travaux - sous l'empereur Alexandre. -- Ils font fleurir les sociétés - bibliques, etc. -- Remarques générales sur les Russes. -- - Constitution donnée à Moscou par les Polonais. -- Situation - religieuse des Slaves de l'Empire ottoman. -- Observations - générales sur la condition actuelle des nations slaves. -- Ce - que l'Europe peut espérer ou craindre d'elles. -- Causes qui - s'opposent aujourd'hui aux progrès du Protestantisme parmi - les Polonais. -- Moyens de propager la religion de l'Évangile - chez les Slaves. -- Perspective heureuse pour elle en Bohême. - -- Succès des efforts du révérend F.-W. Kossuth à Prague. -- - Raisons pour que les Protestants anglais et américains - prêtent quelque attention, à la situation religieuse des - Slaves. -- Alliance entre Rome et la Russie. -- Influence du - despotisme et des institutions libérales sur le Catholicisme - et le Protestantisme. -- Causes de la recrudescence actuelle - du Catholicisme. -- Quel contrepoids l'on pourrait y opposer. - -- Importance d'une alliance entre les Protestants anglais et - slaves. 392 - - - APPENDICE. 439 - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Essai sur l'Histoire Religieuse des -Nations Slaves, by Valérian Krasinski - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE *** - -***** This file should be named 41066-8.txt or 41066-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/0/6/41066/ - -Produced by Laurent Vogel, Christine P. Travers and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This book was produced from scanned images of public -domain material from the Google Print project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
